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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture - -Author: Théophile Gautier - Arsène Houssaye - Paul de Saint-Victor - -Illustrator: M. Calamatta - -Release Date: July 25, 2020 [EBook #62753] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DIEUX ET LES DEMI-DIEUX *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - - - - - -LES DIEUX - -ET - -LES DEMI-DIEUX - -DE - -LA PEINTURE - -PAR MM. - -THÉOPHILE GAUTIER, ARSÈNE HOUSSAYE - -ET - -PAUL DE SAINT-VICTOR - -ILLUSTRATIONS PAR M. CALAMATTA - -PARIS - -MORIZOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR - -RUA PAVÉE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 5 - -1864 - - - - -[Figure 1: Léda. Léonard de Vinci] - - - - -TABLE - -Introduction -Léonard de Vinci -Frà Giovanni da Fiesole -Hemling -Raphaël -Corrége -Michel-Ange -Giorgione -Titien -Paul Véronèse -Holbein -Rubens -Van Dyck -Rembrandt -Don Diego Velasquez de Silva -Esteban Bartolome Murillo -Nicolas Poussin -Eustache Le Sueur -David -Prudhon -Eugène Delacroix -Sir Joshua Reynolds -William Hogarth - - - - -INTRODUCTION - - -Ce livre n'est pas une histoire complète de l'art,--aucune histoire -n'est complète,--chacun des noms illustres qui en remplissent les pages -eût nécessité un gros volume. On a voulu seulement dresser un trône -d'or aux douze grands dieux, aux olympiens de la peinture et sur les -marches d'ivoire de ces trônes, poser à un degré plus ou moins -élevé les demi-dieux qui méritent d'être admis dans ce ciel d'un -azur lumineux. Tous ont cherché le beau et l'ont trouvé par des routes -diverses; peut-être nul d'entre eux, si grand qu'il soit, n'a donné -son rêve tout entier, car devant les efforts de l'artiste, l'idéal -recule jusque dans l'absolu. Si l'idéal n'était pas au-dessus de toute -réalisation, il cesserait d'être l'idéal et de luire comme une -étoile au bout de cette perspective sans fin qu'on n'atteindra pas plus -qu'on ne soulèvera le voile sacré d'Isis: c'est là précisément ce -qui fait la gloire et la supériorité de l'art; derrière ses types les -plus purs, les plus nobles, les plus divins on sent un type plus pur, -plus noble, plus divin encore qui se fait deviner comme un visage -rayonnant à travers la demi-transparence d'un voile. La forme montre et -cache à la fois l'idée, quelque perfection qu'elle atteigne; elle a -ses bonheurs et ses trahisons, elle a aussi ses impossibilités. Pour -s'élever à l'expression du beau, elle ne possède que les lignes et -les couleurs fournies par la nature, car l'invention d'une forme même -dans la chimère ne saurait se concevoir. C'est donc la figure de -l'homme, qui est l'univers arrivé à se comprendre, dont l'art se -servira pour formuler son concept, en relevant, en l'épurant, en la -dégageant de l'accidentel et du particulier. Les Grecs l'avaient -divinisée avec leur religion anthropomorphique. Venus au monde, dans la -jeunesse de l'humanité, en pleine fraîcheur et en pleine lumière, -eux-mêmes beaux, intelligents, sereins, ils s'étaient approchés du -type suprême dont ils étaient voisins encore. Leur poésie, leur -architecture, leur statuaire, sont restées les plus brillants -témoignages du génie humain. Il devait en être de même de leur -peinture dont malheureusement les siècles jaloux ont effacé jusqu'au -plus léger vestige. Sans nul doute Apelles égalait Phidias. Puis -vinrent les cataclysmes de la barbarie et les ténèbres profondes du -moyen âge, et l'idée du beau se perdit pour reparaître à la -Renaissance, cette seconde aurore du monde avec les manuscrits grecs et -les marbres antiques retrouvés sous les décombres des civilisations -ensevelies. Du premier coup, le grand Léonard de Vinci réinventa tous -les arts perdus et créa une formule du beau si rare, si exquise, si -parfaite qu'on ne l'a jamais dépassée. Michel-Ange sans connaître -Phidias, dont pourtant les chefs-d'œuvre existaient intacts encore sur -les frontons d'Ictinus, sut être aussi grand que lui et mit le beau -dans le terrible. Raphaël, baptisant l'art grec, ressuscita, avec ses -madones, la Vénus de Cléomène plus belle et toujours vierge; Corrége -fit sourire l'idéal et le baigna mystérieusement dans les -transparences argentées de son clair-obscur, Titien le dora de sa -couleur d'ambre, Rubens l'empourpra de ses tons flamboyants, Paul -Véronèse l'habilla de ses riches brocarts ramagés, Rembrandt -l'entoura de ses ombres fauves et le fit briller comme un microcosme, au -fond de ses ténèbres magiques, Van Dyck lui prêta une élégance -aristocratique, Poussin lui donna la philosophie, Le Sueur la grâce -tendre et la mélancolie religieuse, David la rigueur classique, Prudhon -le charme voluptueux, Reynolds le satiné et la fraîcheur de la santé -anglaise, Hogarth infidèle à ses théories sur la ligne courbe, la -roideur puritaine et britannique trop préoccupée de morale. Chaque -pays, depuis cette glorieuse époque, tendit toujours vers ce noble but. -En Espagne, Velasquez, par le caractère, dégagea le beau du réel; -Murillo l'aperçut dans une vision céleste et osa le faire descendre -sur la terre. Bien avant, l'Ange de Fiesole l'avait dessiné sur le fond -d'or de l'art gothique; Holbein l'avait fixé par son dessin d'une -exactitude si naïve et si savante, Hemling l'enluminait de ses tons -fins et purs dans ses tableaux pieusement légendaires. Tous ces grands -artistes ont représenté une face de l'idéal que nul ne peut voir tout -entier, et cela suffit à leur gloire. D'autres points de vue se -révéleront peut-être avec le temps, et le beau de l'avenir se fera -entrevoir sous d'autres masques, déposés tour à tour; car il faut -l'étreindre comme Protée d'une étreinte bien vigoureuse, pour le -forcer à se montrer sous sa véritable forme. Après une longue lutte, -parfois le génie vient à bout de dompter ce fuyant adversaire. Il -court à son chevalet, il saisit sa palette, il regarde, mais déjà le -modèle a disparu. Heureusement il parvient à en esquisser de mémoire -quelques traits sur la toile, et les siècles étonnés admirent cette -glorieuse image qui n'est pourtant qu'une ombre et qu'un reflet. - -Dans ce livre, on a essayé par une figure choisie, qui accompagne -chaque légende de peintre, d'exprimer et de résumer l'idéal qu'il -poursuivait, la forme favorite où sa pensée et son amour s'incarnaient -le plus fréquemment, et qui fait reconnaître son œuvre, comme une -tête gravée sur l'onyx d'un cachet, désigne, sans même qu'on ouvre -la lettre, la main qui l'a écrite. - - - - -[Figure 2: Roxane--Peint par Sodoma] - - - - -LÉONARD DE VINCI - - -Les Grecs avaient atteint le beau en toute chose, et le rocher sacré de -l'Acropole, chargé de temples et de sculptures, resta debout comme -l'autel du génie humain au milieu des solitudes et des ruines -qu'avaient faites la barbarie plus que le temps, mais ignoré en quelque -sorte, et donnant des leçons perdues. - -Sans vouloir être injuste envers les efforts et les tentatives des -civilisations postérieures, on peut dire qu'une longue nuit suivit ce -jour éclatant, et que le sens du beau disparut pendant bien des -siècles dans les cataclysmes d'empires et le chaos du moyen âge. - -La sculpture et la peinture, entraînées par la chute du polythéisme, -s'éclipsent totalement; treize siècles s'écoulent depuis l'avènement -de Jésus-Christ jusqu'à André Taffi et Cimabuë, qui ne font guère -que reproduire les vieux poncifs byzantins; il faut encore cent ou deux -cents ans pour sortir de l'imagerie à fonds d'or, et de la sculpture -enfantine, digne des Chinois et des sauvages. - -Mais enfin arrive ce merveilleux seizième siècle, où l'esprit de -l'homme se réveille en sursaut, comme d'un long rêve, et reprend -possession de lui-même. Ce fut un moment plein de grâce et de charme, -et qu'exprime on ne peut mieux le mot Renaissance, employé pour -désigner cette époque climatérique: après les longues et opaques -ténèbres, hantées de cauchemars, de terreurs et d'angoisses, se -levait enfin l'aurore nouvelle. La beauté, oubliée si longtemps, -apparaissait radieuse et enchantait le monde de son jeune éclat. -Quelques manuscrits déchiffrés à travers la gothique écriture des -moines, quelques fragments de marbres antiques sortis de terre comme par -miracle avaient suffi pour opérer cette révolution. - -Ces lampes de la vie, que, suivant le beau vers de Lucrèce, des -coureurs se remettent l'un à l'autre, s'étaient rallumées à -l'étincelle antique, et brillaient joyeusement dans des mains qui ne -devaient plus les laisser éteindre. Un de ceux dont la lampe jeta le -plus vif rayon, ce fut Léonard de Vinci. Sa flamme, bien que voilée -par la fumée noire du temps, luit encore comme une étoile; et quand un -des tableaux du maître se trouve dans une galerie, quelque sombre et -rembruni qu'il soit, elle en est tout éclairée. - -Léonard de Vinci, enfant naturel d'un messer Pietro, notaire de la -république, naquit en 1452, dans un petit château, dont les ruines -existent encore non loin de Florence, près du lac Fucecchio, au milieu -d'un horizon charmant. Tout devait être joie, grâce et sourire pour -cet enfant de l'amour, qui devint bientôt le plus beau des hommes: la -Nature, comme revendiquant pour elle seule son plus parfait ouvrage, ne -voulut pas qu'il eût de famille légitime, et sans appeler les fées à -son berceau,--elles y vinrent d'elles-mêmes,--le doua de tous les dons -imaginables. On eût dit que, par une sorte d'amour-propre, elle se -justifiait ainsi de ses avortements et de ses ébauches imparfaites[1]. - -Contrairement à la loi ordinaire, Léonard de Vinci ne connut ni les -luttes, ni les difficultés des commencements: l'admiration le prit tout -jeune et ne le quitta plus. Il mourut entre les bras d'un roi, et, si -l'érudition moderne a contesté cette légende, elle est tellement -vraisemblable comme couronnement de cette vie heureuse et honorée, que -tout le monde y dut croire. - -Enfant, ses premiers dessins excitèrent la surprise et l'incrédulité. -Mis à l'école du Verrocchio, bon sculpteur et bon peintre, il y fit -preuve d'une supériorité si précoce, que l'élève fut bientôt le -maître: on sait qu'il peignit dans un tableau de son professeur une -tête d'ange si belle, d'un goût si rare et si neuf, qu'elle effaçait -tout le reste de l'œuvre, et présageait à l'Italie une gloire sans -rivale. En effet, nul n'est supérieur à Léonard, ni Raphaël, ni -Michel-Ange, ni Corrége: on a pu s'asseoir à côté de lui sur son -sommet, mais qui jamais a monté plus haut? Notez qu'il est le premier -en date, et qu'il mena tout de suite l'art à un degré de perfection -qui n'a pas été dépassé depuis. - -Cette gloire semble suffisante pour un homme, et pourtant la peinture -n'était qu'une des aptitudes du Vinci: également doué dans tous les -sens, il eût pu faire aussi bien toute autre chose. C'était un génie -universel, encyclopédique; il possédait toutes les connaissances de -son temps, et, qualité plus rare, il voyait directement la nature. - -Pour bien se rendre compte du génie de Léonard, il faut se dire qu'il -travaillait en quelque sorte sans modèle et inventait à mesure de sa -production. C'était même là sa plus grande jouissance; il ne tenait -pas comme certains peintres à multiplier ses œuvres. Il se contentait -en toutes choses d'avoir atteint le but, et une fois l'idéal réalisé, -il abandonnait ou dédaignait. Il était homme à faire des études -immenses pour un seul tableau, sauf à ne plus s'en servir après et à -passer à d'autres exercices. Sa curiosité satisfaite, rien ne -l'amusait plus. Le modèle fait, l'épreuve tirée, il brisait le moule, -il avait le sens de l'exquis, du rare, de l'absolu. Chaque tableau -n'était qu'une expérience heureuse, un _desideratum_ accompli qu'il -trouvait inutile de renouveler. Dans chaque voie de l'art, il a laissé -sa trace ineffaçable, et son pied se voit empreint sur toutes les -hautes cimes, mais il semble n'y être monté que pour le plaisir de -l'ascension: il en redescend aussitôt et va ailleurs. Il ne paraît pas -avoir le dessein de s'illustrer ou de s'enrichir par une supériorité -acquise, mais de se prouver seulement à lui-même qu'il est supérieur. -Ainsi il a fait le plus beau portrait, le plus beau tableau, la plus -belle fresque, le plus beau carton: c'est assez; et il pense à autre -chose, à modeler un cheval gigantesque, à faire le canal du Naviglio, -à fortifier des villes, à trouver des engins de guerre, à inventer -des scaphandres, des machines à voler, et autres imaginations plus ou -moins chimériques. Il soupçonne presque la vapeur, il pressent le -ballon, il fabrique des oiseaux qui volent et des animaux qui marchent. -Il joue d'une lyre d'argent en forme de tête de cheval dont il est le -facteur, et se compose une écriture à rebours, de droite à gauche, -qu'on ne peut lire que dans un miroir, chiffre dont tous les secrets -n'ont pas encore été pénétrés encore; il étudie l'anatomie, non -pas comme Michel-Ange, pour en faire parade, mais pour la savoir, et -dessine d'admirables myologies dont il ne se sert pas, car nulles -figures ne sont plus enveloppées que les siennes. Outre l'artiste, il -contient un philosophe presque égal à Bacon, ennemi de la scolastique, -ne croyant qu'à l'expérience et demandant à la seule nature la -solution de ses doutes. Il fait tout, jusqu'à ses enduits et à ses -couleurs; avec cela, vous vous tromperiez étrangement, si vous vous -imaginiez une sorte de pédant rogne, ou d'alchimiste hermétique -soufflant dans un atelier changé en laboratoire: personne ne fut plus -humain, plus aimable, plus séduisant que Léonard de Vinci; il avait -l'esprit, la grâce, l'adresse, la force à ce point qu'il pliait en -deux un fer de cheval, et avec cela une beauté parfaite, une beauté -d'Apollon. Il était si doux, si tendre, si sympathique, si lié de -cœur à la nature, si compatissant aux moindres souffrances, qu'il -achetait des oiseaux en cage pour les rendre à la liberté, tout joyeux -de les voir monter éperdument dans l'azur; qualité rare en ce temps -féroce et rude, où, loin d'avoir pitié des animaux, on était presque -indifférent pour la vie humaine. - -Léonard aimait les chevaux; il était excellent écuyer, et sur les -montures les plus rebelles et les plus fringantes, il se plaisait à des -sauts de haies et de fossés, à des voiles et à des courbettes qui -remplissaient les spectateurs d'admiration et d'épouvante. Mais ce -n'est que de l'artiste que nous avons à nous occuper. Quelque grand -qu'il soit, le peintre chez Léonard n'est qu'un des côtés de l'homme. -L'art ne l'absorba pas tout entier; il lutta avec lui et resta le plus -fort, sans avoir le jarret desséché, comme Jacob dans son combat -contre l'ange. - -Quelles furent ses ressources? On ne le sait, mais on voit jusqu'à -trente ans Léonard mener grand train à Florence, il avait chevaux, -domestiques, beaux habits, tous les luxes du temps. La fortune, aveugle -d'ordinaire, avait ôté son bandeau pour lui, et le favorisait comme -s'il en était indigne. Jamais le malheur, comme nous l'avons dit, n'osa -approcher cette belle vie et lui faire payer sa gloire. - -Tout en menant une existence splendide, il peignait à travers beaucoup -d'occupations et de fantaisies, car son esprit multiple se portait -partout avec ardeur, ne dédaignant même pas des plaisanteries de -physicien, comme de combiner des gaz infects et de gonfler des vessies -dont la dilatation forçait les assistants à s'enfuir de la salle. Sa -première manière rappelle encore celle du Verrocchio, son maître; il -rend la nature par un moyen emprunté, mais déjà l'accent original est -reconnaissable. Cette manière est plus archaïque, plus sèche de -dessin, plus claire de ton, moins puissante de modelé que celle qu'il -adoptera plus tard, lorsqu'il pourra rendre la nature avec son sentiment -propre et sans moyen intermédiaire. - -Ce qui caractérise, en effet, Léonard, c'est l'étude constante, -attentive, approfondie, intime de la nature, non pas à la façon -brutale des réalistes d'aujourd'hui, mais avec une délicatesse, une -patience, une compréhension et un choix merveilleux. Il est à la fois -vrai et fantasque, exact et visionnaire, il mêle ensemble la réalité -et le rêve dans une proportion surprenante. Ses ouvrages vous fascinent -par une sorte de pouvoir magique; ils vivent d'une vie profonde et -mystérieuse, presque alarmante, quoique depuis longtemps la -carbonisation des couleurs leur ait ôté toute possibilité d'illusion. - -On sait l'histoire de ce bouclier demandé par un paysan de Vinci, et -sur lequel Léonard devait peindre quelque emblème effrayant. - -Pendant plusieurs mois, on vit notre artiste à la chasse de couleuvres, -de reptiles, de lézards, de crapauds, de chauves-souris, à l'aide -desquels il composa un monstre hybride d'une grande vraisemblance -zoologique et d'un effet terrible; vous pensez bien que le paysan n'eut -pas son bouclier, qui fut vendu trois cents ducats à Galéas, duc de -Milan. - -Ces études servirent probablement à Léonard pour le masque de -Méduse, qu'on voit au musée de Florence: autour de la tête coupée et -d'une pâleur exsangue s'entortille hideusement la verte chevelure, dont -chaque crin siffle et se tord. Les reptiles ont plus d'importance que le -visage, dessiné en raccourci, comme pour dérober à l'œil les -convulsions de la mort; car Léonard n'aimait pas les expressions -extrêmes, et partageait là-dessus les idées de l'art antique. Mais -cela sans doute l'amusait de faire voir comme il peignait bien les -serpents. - -_L'Enfant au berceau_ qu'on voit à Bologne, les _Saintes Madeleines_ -des palais Pitti et Aldobrandini, les _Saintes Familles._ _Hérodiades_ -et _Têtes de saint Jean-Baptiste_, dont s'enorgueillissent quelques -galeries, ne sont pas encore tout à fait de Léonard, quoiqu'on ne -puisse guère mettre en doute leur authenticité: ce ne fut que plus -tard, à sa seconde époque, qu'il trouva sa manière absolue et -définitive. - -L'idéal du Vinci, quoiqu'il ait la pureté, la grâce et la perfection -de l'antique, est tout moderne par le sentiment, il exprime des -finesses, des suavités et des élégances inconnues aux anciens: les -belles têtes grecques, dans leur irréprochable correction, sont -sereines seulement; celles du Vinci sont douces, mais d'une douceur -particulière, qui vient plutôt d'une indulgente supériorité que -d'une faiblesse d'âme; il semble que des esprits d'une autre nature que -la nôtre nous regardent comme à travers les trous d'un masque par ces -yeux cerclés d'ombres, avec un air de tendre commisération qui n'est -pas sans quelque malice. - -Et quel sourire il fait jouer sur ces lèvres flexibles, qui se perdent -dans des commissures veloutées, spirituellement tordues par la volupté -et l'ironie! Nul n'a pu encore déchiffrer l'énigme de son expression: -il raille et attire, refuse et promet, enivre et rend pensif. A-t-il -réellement voltigé sur des bouches humaines, ou est-il pris aux sphinx -moqueurs qui gardent le palais du Beau? Plus tard, Corrége le -retrouvera ce sourire; mais, en lui donnant plus d'amour, il lui ôtera -son mystère. - -Ludovic le Maure appela Léonard de Vinci à Milan. Notre artiste -réussit beaucoup à cette cour; sans avoir rien de servile dans -l'humeur, il aimait le faste, l'élégance, la politesse. Les palais des -rois ou des princes étaient son milieu naturel. Disert, excellent -musicien, ordonnateur de fêtes plein d'imagination, recherché dans ses -habits, galant, la mode le prit sous son aile, quoique homme de génie, -et il obtint là les mêmes succès qu'à Florence. - -Il fit le portrait des deux maîtresses du prince, Cécile Galerani et -Lucrèce Crivelli, que Stendhal croit reconnaître dans le portrait de -femme du Louvre en corsage rouge galonné d'or, et qu'on nomme -vulgairement la _belle Ferronnière_, à cause du diamant qu'elle porte -au front. Il commença à modeler pour la statue équestre de Ludovic un -cheval aussi grand que le cheval de Troie, et dans la fonte duquel -devaient entrer deux cent mille livres de métal; exécuta ses -merveilleux travaux d'hydraulique, et prépara, pour le réfectoire de -Sainte-Marie des Grâces, le carton de la Cène, dont il peignit d'abord -les têtes séparément, en manière d'étude, à l'huile et au pastel. - -Armé d'un petit album, il parcourait les rues de Milan, les promenades, -les marchés, et surtout le Borghetto, espèce de cour des miracles où -se rassemblait la canaille, cherchant un type de coquin pour son Judas, -dont la tête resta longtemps en blanc sur la muraille, car il ne -trouvait pas de physionomie assez perfide, assez basse, assez -scélérate, pour l'apôtre apostat qui vendit au prix d'argent son -Dieu, son maître, et son ami. Il rencontra enfin ce qu'il voulait, et -l'œuvre fut terminée après plusieurs abandons et reprises. Le travail -de Léonard était tout intellectuel; il ne peignait que lorsqu'il -voyait son idée bien nette, et ne laissait rien au hasard du pinceau; -on le voyait souvent accourir du bout de la ville, donner deux ou trois -touches à sa peinture et se retirer. D'autres fois seulement, il la -regardait en silence et n'y touchait pas. Selon lui, ce n'étaient pas -les jours où il travaillait le moins. La _Cène_ n'est pas une fresque, -malheureusement, car elle aurait encore presque tout son éclat, comme -celle de Montorfano, placée en face. Elle est peinte avec des couleurs -à l'huile, dégraissées par un procédé particulier de l'invention de -Léonard, sur un enduit peu solide: aucun outrage ne lui a été -épargné, et cependant son ombre seule suffit pour éclipser tous les -chefs-d'œuvre. - -Nous avons eu le bonheur de voir à Milan la _Cène_ de Léonard. Qu'on -nous permette de reproduire ici la page écrite dans notre voyage -d'Italie, sous l'impression immédiate de l'œuvre divine. Il est -inutile d'en varier puérilement les mots, elle contient toute notre -pensée sur Léonard. - -«La _Cène_ de Léonard de Vinci occupe le mur du fond du réfectoire. -L'autre paroi est couverte par un Calvaire de Montorfano, daté de 1495. -Il y a quelque talent dans cette peinture. Mais qui peut se soutenir -devant Léonard de Vinci? - -«Certes, l'état de dégradation où se trouve ce chef-d'œuvre du -génie humain est à jamais regrettable, pourtant il ne lui nuit pas -autant qu'on pourrait croire. Léonard de Vinci est par excellence le -peintre du mystérieux, de l'ineffable, du crépusculaire; sa peinture a -l'air d'une musique en mode mineur. Ses ombres sont des voiles qu'il -entr'ouvre ou qu'il épaissit pour faire deviner une pensée secrète. -Ses tons s'amortissent comme les couleurs des objets au clair de lune, -ses contours s'enveloppent et se noient comme derrière une gaze noire, -et le temps, qui ôte aux autres peintres, ajoute à celui-ci en -renforçant les harmonieuses ténèbres où il aime à se plonger. - -«La première impression que fait cette fresque merveilleuse tient du -rêve: toute trace d'art a disparu; elle semble flotter à la surface du -mur, qui l'absorbe comme une vapeur légère. C'est l'ombre d'une -peinture, le spectre d'un chef-d'œuvre qui revient. L'effet est -peut-être plus solennel et plus religieux que si le tableau même -était vivant: le corps a disparu, mais l'âme survit tout entière. - -«Le Christ occupe le milieu de la table, ayant à sa droite saint Jean, -l'apôtre bien-aimé. Saint Jean, dans l'attitude d'adoration, l'œil -attentif et doux, la bouche entrouverte, le visage silencieux, se penche -respectueusement, mais affectueusement, comme le cœur appuyé sur le -maître divin. Léonard a fait aux apôtres des figures rudes, fortement -accentuées; car les apôtres étaient tous pêcheurs, manœuvriers et -gens du peuple. Ils indiquent, par l'énergie de leurs traits, par la -puissance de leurs muscles, qu'ils sont l'Église naissante. Jean, avec -sa figure féminine, ses traits purs, sa carnation d'un ton fin et -délicat, semble plutôt appartenir à l'ange qu'à l'homme; il est plus -aérien que terrestre, plus poétique que dogmatique, plus amoureux -encore que croyant; il symbolise le passage de la nature humaine à la -nature divine. Le Christ porte empreinte sur son visage la douceur -ineffable de la victime volontaire; l'azur du paradis luit dans ses -yeux, et les paroles de paix et de consolation tombent de ses lèvres -comme la manne céleste dans le désert. Le bleu tendre de sa prunelle -et la teinte mate de sa peau, dont un reflet semble avoir coloré le -pâle Charles Ier de van Dyck, révèlent les souffrances de la croix -intérieure portée avec une résignation convaincue. Il accepte -résolûment son sort, et ne se détourne point de l'éponge de fiel -dans ce dernier et libre repas. On sent un héros tout moral et dont -l'âme fait la force, dans cette figure d'une incomparable suavité: le -port de la tête, la finesse de la peau, les attaches délicatement -robustes, le jet pur des doigts, tout dénote une nature aristocratique -au milieu des faces plébéiennes et rustiques de ses compagnons. -Jésus-Christ est le fils de Dieu; mais il est aussi de la race des rois -de Juda. À une religion tonte spirituelle ne fallait-il pas un -révélateur doux, élégant et beau, dont les petits enfants pussent -s'approcher sans effroi? À la place de Jésus, assoyez Socrate à celle -cène suprême, le caractère changera aussitôt: l'un demandera qu'on -sacrifie un coq à Esculape; l'autre s'offrira lui-même pour hostie, et -la beauté de l'art grec serait ici vaincue par la sérénité de l'art -chrétien.» - -Notre musée du Louvre est riche en peintures de Vinci, ce maître rare -à qui un petit nombre de chefs-d'œuvre ont suffi pour conquérir le -premier rang. Peu de galeries en réunissent autant et d'une telle -authenticité. C'est en vain que le musée de Madrid se flatte de -posséder la _Joconde_; l'original est bien chez nous. - -_La Vierge aux rochers_, dont la gravure est si connue, appartient à la -seconde manière de Léonard et peut en être considérée comme le -type; le modelé est poursuivi avec un soin que n'ont pas les peintres -auxquels l'ébauchoir n'est pas familier. La rondeur des corps obtenue -par la dégradation des teintes, l'exactitude des ombres et la -parcimonieuse réserve de la lumière, trahit dans ce tableau sans -pareil des habitudes de sculpteur. On sait que Léonard l'était, et il -disait souvent: «Ce n'est qu'en modelant que le peintre peut trouver la -science des ombres.» On a conservé longtemps des figures de terre dont -il s'aidait pour son travail. - -L'aspect de la _Vierge aux rochers_ est singulier, mystérieux et -charmant. Une espèce de grotte basaltique abrite le divin groupe posé -sur la rive d'une source qui laisse transparaître à travers son eau -limpide les cailloux de son lit. L'arcade de la grotte découvre un -paysage rocheux clair-semé d'arbres grêles et que traverse une -rivière au bord de laquelle s'élève un village: tout cela d'une -couleur indéfinissable comme celle des contrées chimériques que l'on -parcourt en rêve, et merveilleusement propre à faire ressortir les -figures. - -Quel adorable type que celui de la Madone! Il est tout particulier à -Léonard et ne rappelle en rien les vierges de Pérugin ni celles de -Raphaël: le haut de la tête est sphérique, le front développé; -l'ovale des joues s'amenuise pour se clore par un menton d'une courbe -délicate; les yeux, aux paupières baissées, se cerclent de -pénombres; le nez, quoique fin, n'est pas rectiligne avec le front, -comme celui des statues grecques; ses narines se découpent et ses ailes -frémissent comme si la respiration les faisait palpiter. La bouche, un -peu grande, a ce sourire vague, énigmatique et délicieux que le Vinci -donne à ses figures de femmes; une légère malice s'y mêle à -l'expression de la pureté et de la bonté. Les cheveux longs, déliés, -soyeux, descendent en mèches crespelées sur des joues baignées -d'ombres et de demi-teintes et les accompagnent avec une grâce -incomparable. - -C'est la beauté lombarde idéalisée par une exécution admirable, dont -le seul défaut serait peut-être une perfection trop absolue. - -Et quelles mains! surtout celle qui, étendue en avant, présente les -doigts en raccourci. M. Ingres seul a pu renouveler ce tour de force -dans la figure de la _Musique couronnant Cherubini._ L'ajustement des -draperies est de ce goût exquis et précieux qui caractérise le Vinci. -Une agrafe en forme de médaillon retient sur la poitrine les bouts du -manteau que les bras relèvent en leur imprimant des plis pleins de -noblesse et d'élégance. - -L'ange qui montre du doigt l'Enfant Jésus au petit saint Jean est la -tête la plus suave, la plus fine et la plus fière que jamais le -pinceau ait fixée sur la toile. Elle appartient, si l'on peut -s'exprimer ainsi, à la plus haute aristocratie céleste. On dirait un -page de grande naissance habitué à poser le pied sur les marches du -trône. - -Une chevelure annelée et bouclée foisonne autour de sa tête, d'un -dessin si pur et si délicat qu'il dépasse la beauté féminine et -donne l'idée d'un type supérieur à tout ce que l'homme peut rêver; -ses yeux ne sont pas tournés vers le groupe qu'il désigne, car il n'a -pas besoin de regarder pour voir, et il n'aurait pas d'ailes aux -épaules qu'on ne se tromperait pas sur sa nature. Une indifférence -divine se peint sur sa figure charmante, qui daigne à peine sourire du -coin des lèvres. Il accomplit la commission donnée par l'Éternel avec -une sérénité impassible. - -Assurément aucune vierge, aucune femme n'eut un plus beau visage; mais -l'esprit le plus mâle, l'intelligence la plus dominatrice brillent dans -ces yeux noirs fixés vaguement sur le spectateur cherchant à -pénétrer leur mystère. - -On sait combien il est difficile de peindre des enfants. Les formes peu -arrêtées du premier âge se prêtent malaisément à l'expression de -l'art. Léonard de Vinci, dans le petit saint Jean de la _Vierge aux -rochers_, a résolu ce problème avec sa supériorité accoutumée. La -position ramassée de l'enfant, qui présente plusieurs portions de son -corps en raccourci, est pleine de grâce, d'une grâce cherchée et rare -comme tout ce que fait le sublime artiste, mais cependant naturelle. Il -est impossible de rien voir de plus finement modelé que cette tête aux -joues rebondies trouées de fossettes, que ces petits bras ronds et -potelés, que ce torse grassement traversé de plis, et que ces jambes -à demi repliées sur le gazon. L'ombre s'avance vers la lumière par -des dégradations d'une délicatesse infinie et donne un relief -extraordinaire à la figure. - -À demi enveloppé d'une gaze claire, le divin Bambino s'agenouille en -joignant les mains, comme s'il avait déjà conscience de sa mission et -comprenait le geste que le petit saint Jean répète d'après l'ange. - -Quant au coloris, si, en s'enfumant, il a perdu sa valeur propre, il a -gardé une harmonie préférable, pour les délicats, à la fraîcheur -et à l'éclat des nuances. Les tons se sont amortis dans un rapport si -parfait, qu'il en résulte une sorte de teinte neutre, abstraite, -idéale, mystérieuse, qui revêt les formes comme d'un voile céleste -et les éloigne des réalités terrestres. - -Nous trouvons un autre aspect de Léonard dans la _Vierge assise sur les -genoux de sainte Anne._ Ici l'ombre est moins grise et moins violâtre; -le peintre n'a sans doute pas employé pour ce tableau le noir de son -invention qui a tant repoussé dans ses autres peintures. La couleur est -restée plus blonde et plus chaude. Au milieu d'un paysage entremêlé -de rochers et de petits arbres dont les feuilles se comptent, sainte -Anne tient sur ses genoux la Vierge, qui se penche avec un mouvement -adorable vers le petit Jésus. L'Enfant lutine son agneau qu'il tire -doucement par l'oreille, action puérile et charmante qui ne détruit en -rien la noblesse de la composition et lui ôte toute froideur. Quelques -jolies rides coupent le front de sainte Anne et rayent ses joues, mais -ne lui enlèvent pas sa beauté, car Léonard de Vinci répugne aux -idées tristes, et il ne voudrait pas affliger l'œil par le spectacle -de la décrépitude. La tête de la Vierge, prise un peu en dessous, a -des finesses exquises de lignes; elle irradie la grâce virginale et la -passion maternelle; les yeux sont presque noyés, et la bouche, -demi-souriante, a cette indéfinissable expression dont Léonard a gardé -le secret. Elle est peinte, comme le reste du tableau, avec un flou, une -morbidezza que l'artiste lui eût peut-être enlevés en la finissant -davantage. - -Une tradition veut que ce tableau ait été peint d'après le carton de -Léonard et sur son dessin par Bernardino Luini. C'est possible; mais, -à coup sûr, le pinceau du maître a passé par là. Nous n'en voulons -d'autres preuves que les œuvres de Luini lui-même, quelques charmantes -qu'elles soient d'ailleurs. - -Puisque nous en sommes aux saintes familles de Léonard, transcrivons -ici une page de Henry Beyle sur la _Madone_, qui se trouve à -Saint-Pétersbourg, la plus fine perle enchâssée dans la galerie de -l'Ermitage. - -«Ce qui arrête devant ce tableau, c'est la manière de Raphaël -employée par un génie tout différent. Ce n'est pas que Léonard ait -songé à imiter quelqu'un, tout son caractère s'y oppose; mais, en -cherchant le sublime de la grâce et de la majesté, il se rencontra -tout naturellement avec le peintre d'Urbin. S'il avait été en lui de -chercher l'expression des passions profondes et d'étudier l'antique, je -ne doute pas qu'il n'eût reproduit Raphaël en entier; seulement il lui -eût été supérieur par le clair-obscur. Dans l'état des choses, -cette Sainte Famille de Saint-Pétersbourg est, à mon sens, ce que -Léonard a jamais fait de plus beau. Ce qui la distingue des madones de -Raphaël, outre la différence extrême d'expression, c'est que toutes -les parties sont trop terminées. Il manque un peu de facilité et -d'aménité dans l'exécution matérielle. C'était la faute du temps. -Raphaël lui-même a été surpassé par le Corrége. - -«Il faut que Vinci appréciât lui-même son ouvrage, car il y plaça -son chiffre, les trois lettres D. L. V. entrelacées ensemble, signature -dont on ne connaît qu'un autre exemple dans le tableau de M. Sanvitali, -à Parme. - -«Quant à la partie morale de la Madone de l'Ermitage, ce qui frappe -d'abord, c'est la majesté et une beauté sublime; mais si, dans le -style, Léonard s'est rapproché de Raphaël, jamais il ne s'en est -éloigné davantage pour l'expression. - -«Marie est vue de face, elle regarde son fils avec fierté. C'est une -des figures les plus grandioses qu'on ait attribuées à la mère du -Sauveur. L'enfant, plein de gaieté et de force, joue avec sa mère; -derrière elle, à la gauche du spectateur, est une jeune femme occupée -à lire. Dans le tableau, cette figure, pleine de dignité, prend le nom -de sainte Catherine, mais c'est probablement le portrait de la -belle-sœur de Léon X. Du côté opposé est un saint Joseph, la tête -la plus originale du tableau. Saint Joseph sourit à l'enfant et lui -fait une petite mine affectée de la grâce la plus parfaite. Cette -idée est tout entière à Léonard. Il était bien loin de son siècle -de songer à mettre une figure gaie dans un sujet sacré, et c'est en -quoi il fut le précurseur du Corrége. - -«L'expression sublime de ce saint Joseph tempère la majesté du reste, -et écarte toute idée de lourdeur et d'ennui. Cette tête singulière -se retrouve souvent chez les imitateurs du Vinci: par exemple, dans un -tableau de Luini, au musée Bréra.» - -Chose bizarre! Léonard de Vinci, qui possédait une si profonde science -anatomique, ne peignit presque jamais de figure nue. Nous n'en -connaissons, pour notre part, d'autre exemple que la _Léda_, dont la -tête, dessinée par Calamatta et gravée sous sa direction, accompagne -cet article. Elle est debout, dans une pose équilibrée avec une -eurythmie digne des plus belles statues grecques, auxquelles cependant -elle ne ressemble pas, car le Vinci, original en tout, puisait la -beauté à sa source même, dans la nature. Aux pieds de la Léda, -nobles et purs comme s'ils étaient taillés dans du marbre de Paros, -jouent, parmi les coquilles de leurs œufs brisés, les gracieux enfants -du cygne divin; la jeune femme a cette expression de gaieté railleuse -et supérieure qui est comme le cachet de Léonard; ses yeux pétillants -de malice rient entre leurs paupières légèrement bridées; la bouche -se retrousse vers les coins, creusant des fossettes aux joues, avec des -sinuosités si molles, si voluptueuses et en même temps si fines, -qu'elles en sont presque perfides. M. Baudry a su mettre un reflet de ce -sourire dans sa délicieuse petite _Léda_, si remarquée quand elle -parut au Salon, et son tableau en était tout illuminé. - -Le seul reproche qu'on puisse adresser à cette charmante figure, c'est -une perfection poussée trop loin, un fini de pinceau qui sent encore -les premiers efforts de l'art se cherchant lui-même. - -Léonard, dans le _Saint Jean-Baptiste_ qui se trouve au musée du -Louvre, nous semble avoir abusé de ce sourire; d'un fond d'ombres -ténébreuses, la figure du saint se dégage à demi; un de ses doigts -montre le ciel; mais son masque, efféminé jusqu'à faire douter de son -sexe, est si sardonique, si rusé, si plein de réticences et de -mystères, qu'il vous inquiète et vous inspire de vagues soupçons sur -son orthodoxie. On dirait un de ces dieux déchus de Henri Heine qui, -pour vivre, ont pris de l'emploi dans la religion nouvelle. Il montre le -ciel, mais il s'en moque, et semble rire de la crédulité des -spectateurs. Lui, il sait la doctrine secrète, et ne croit nullement au -Christ qu'il annonce; toutefois il fait pour le vulgaire le geste -convenu et met les gens d'esprit dans la confidence par son sourire -diabolique. - -Nous concevons que l'on ait accusé Léonard d'avoir une religion -particulière, une philosophie occulte peu en rapport avec la foi -générale. Il suffisait d'une figure comme le _Saint Jean-Baptiste_ -pour motiver de tels soupçons. Athée? certes Léonard ne le fut pas; -panthéiste? peut-être, mais sans le savoir; il mourut dans les -sentiments d'un bon catholique, «avec tous les sacrements de -l'Église,» comme on le voit par une lettre de François Melzi, son -élève, qui l'avait suivi en France. - -Une sorte de fatalité semble s'être attachée à poursuivre les -grandes œuvres de Léonard. Le cheval gigantesque auquel il avait -travaillé pendant plus de seize années a été détruit; de la _Cène_ -il ne reste plus que l'ombre, mais une telle ombre fait pâlir bien des -soleils! - -Luini, Salaï, Melzi, Beltraflio et d'autres ont peint, dans la manière -du Vinci, une foule d'Hérodiades, de madones et de Madeleines qui, sur -les catalogues, portent le nom du maître, et parfois ne sont pas -indignes d'un tel honneur; nous-même, à Burgos, dans la sacristie de -la cathédrale, nous avons vu une Madeleine inondée de longs cheveux -soyeux et fins, ombrée de demi-teintes admirablement ménagées, qu'on -attribuait, non sans vraisemblance, à Léonard, mais qui n'était pas -de lui, car le sublime paresseux a peu produit. À quoi bon, lorsqu'on a -atteint la perfection, se répéter inutilement? - -Comment croire à toutes ces œuvres? Léonard mit quatre ans à faire -le portrait de la Monna Lisa, qu'il ne regarda jamais comme fini; il se -pressait si peu que, pendant son séjour à Rome, ayant reçu une -commande de Léon X, il commença par distiller des plantes pour -composer un vernis destiné au tableau qu'il devait faire, et ne fit -pas, selon son habitude; il lui suffisait de s'être prouvé à -lui-même, par quelques œuvres, qu'il était un grand peintre. -Peut-être même tirait-il plus vanité de ses talents d'ingénieur, -d'hydraulicien et de compositeur de musique. - -Qui s'imaginerait que ce beau Léonard, si élégant, si noble, si rare, -si exquis, possédât au suprême degré le don de la caricature? En ce -genre, comme en tout autre, il a du premier coup atteint la perfection. -Avec quelle force comique, quelle raillerie magistrale, quelle puissance -grotesque il découvre l'angle singulier, le détail caractéristique, -le côté exorbitant, le tic impérieux de chaque physionomie! Comme il -fait sortir le monstre caché dans tout homme, et comme d'un coup de -crayon pareil à un coup de griffe il détache le visage pour laisser -voir le masque caché dessous! Il amène les passions, les vices, les -folies, les ridicules à la peau et les fait saillir par quelque -prodigieuse exagération anatomique. Ses caricatures, qu'il ramassait -dans les rues de Milan sur un calepin, ou qu'il griffonnait de mémoire -sur les marges de ses manuscrits, ont été recueillies et gravées par -Carlo Giuseppe Gerli: elles ont un caractère bizarre et grandiose, une -sorte de jovialité terrible; un peu plus ces mascarons burlesques -seraient effrayants, tant les os, les muscles, les veines s'accentuent -avec une puissante difformité, les mâchoires inférieures avancent -d'un pied, les nez se courbent comme des becs, les orbites se creusent -en voûtes profondes où battent comme des ailes de chauve-souris les -paupières flasques, les lèvres se plissent ou se renversent, montrant -les gencives édentées ou hérissées de crocs. Les pommettes -présentent des anfractuosités de rocher, le profil s'égueule ou -s'ébrèche, ouvrant ou diminuant son angle facial avec une incroyable -puissance de ridiculisation. Derrière une vague apparence humaine -défile la hideuse ménagerie des bestialités et des vices: le mufle, -le museau, la hure, le grouin, le bec de lièvre prêtent des masques -difformes à la méchanceté, à la gourmandise, à la luxure, à la -paresse, à l'idiotisme; mais ce qu'il y a de merveilleux, c'est que -chacune de ces têtes si pittoresquement monstrueuses, encadrée de -quelque feuillage ou de quelque volute d'ornement, ferait un superbe -mascaron crachant l'eau d'une fontaine, mâchant un marteau de porte, -ouvrant son rictus à la clef d'une voûte. - -Une puissance formidable torture ces contours, creuse ces cavités, fait -saillir ces muscles, amène du fond des chairs ces muscles à la peau, -accuse le squelette à travers l'enveloppe, exagère les pléthores ou -les maigreurs dans un but caricatural; c'est la jovialité cruelle mais -irrésistible d'entraînement d'un dieu jeune et beau qui se moque de la -difformité humaine. - -On dirait que l'artiste a voulu faire une espèce de cours de -tératologie entendu dans le sens large de Geoffroy de Saint-Hilaire, et -prouver la beauté par la laideur, la _norme_ par le désordre. La -caricature, telle que les modernes l'ont entendue, n'a aucun rapport -avec ces dessins dont la fantaisie a toujours pour point de départ la -plus profonde science et qui sont en quelque sorte une arabesque -anatomique ayant des muscles pour rinceaux. Ce sont là des jeux de -Titan auxquels ne sauraient s'amuser, malgré toute leur valeur, ni -Hogarth, ni Cruikshank, ni Gavarni, ni Daumier, car le Vinci est aussi -prodigieux, dans ces croquis faits avec la griffe du lion trempée dans -l'encre, que dans ses peintures les plus achevées. - -S'il l'eût voulu, Léonard de Vinci eût pu être Michel-Ange, comme il -eût été Raphaël; il fut lui, c'est assez. La grâce le séduisait -plus que la force, quoiqu'il fût capable d'être fort: son carton de la -bataille d'Anghiera balança celui de Michel-Ange; malheureusement il -disparut dans les troubles de Florence, et il n'en reste qu'un fragment -gravé par Edelinck d'après un dessin de Rubens. Assurément Rubens est -un grand maître, mais jamais génie ne fut plus contraire à celui de -Léonard, et dans l'estampe on sent que le peintre d'Anvers a fait -ronfler les contours à la flamande, alourdi les croupes des chevaux, et -vulgarisé à sa façon les figures étranges des cavaliers. - -La douceur, la sérénité, la grâce, une grâce fière et tendre à la -fois, telles furent les qualités dominantes de Léonard. Il inventa ou -plutôt trouva dans la nature une beauté aussi parfaite que la beauté -grecque, mais sans aucun rapport avec elle. C'est le seul artiste qui -ait pu être beau sans être antique. En cela consiste son mérite -suprême; car tous ceux qui ont ignoré ces types éternels, ces canons -de l'idéal, ou qui s'en éloignent, restent entachés de barbarie ou -marchent à la décadence. Léonard de Vinci a gardé la finesse -gothique en l'animant d'un esprit tout moderne. Comme nous l'avons -déjà dit ailleurs, car si Virgile est l'auteur de Dante, Léonard est -notre peintre, les figures du Vinci semblent venir des sphères -supérieures se mirer dans une glace ou plutôt dans un miroir d'acier -bruni où leur reflet reste éternellement fixé par un secret pareil à -celui du daguerréotype. On les a déjà vues, mais ce n'est pas sur -cette terre, dans quelque existence antérieure peut-être dont elles -vous font souvenir vaguement. - -Comment expliquer d'une autre manière le charme singulier, presque -magique, qu'exerce le portrait de Monna Lisa sur les natures les moins -enthousiastes! Est-ce sa beauté? bien des figures de Raphaël et -d'autres peintres sont plus correctes. Elle n'est même plus jeune, et -son âge doit être l'âge aimé de Balzac, trente ans; à travers les -finesses caressantes du modelé on devine déjà quelque fatigue, et le -doigt de la vie a laissé son empreinte sur cette joue de pêche mûre. -Le costume, par la carbonisation des couleurs, est devenu presque celui -d'une veuve: un crêpe descend avec les cheveux le long du visage, mais -le regard sagace, profond, velouté, plein de promesse, vous attire -irrésistiblement et vous enivre, tandis que la bouche sinueuse, -serpentine, retroussée aux coins, sous des pénombres violâtres, se -raille de vous avec tant de douceur, de grâce et de supériorité, -qu'on se sent tout timide comme un écolier devant une duchesse. Aussi -cette tête aux ombres violettes, qu'on entrevoit comme à travers une -gaze noire, arrête-t-elle pendant des heures la rêverie accoudée aux -garde-fous des musées et poursuit-elle le souvenir connue un motif de -symphonie. Sous la forme _exprimée_, on sent une pensée vague, -infinie, _inexprimable_, comme une idée musicale; on est ému, -troublé; des images _déjà vues_ vous passent devant les yeux, des -voix dont on croit reconnaître le timbre vous chuchotent à l'oreille -de langoureuses confidences; les désirs réprimés, les espérances qui -désespéraient s'agitent douloureusement dans une ombre mêlée de -rayons, et vous découvrez que vos mélancolies viennent de ce que la -Joconde accueillit, il y a trois cents ans, l'aveu de votre amour avec -ce sourire railleur qu'elle garde encore aujourd'hui. - -Pendant que la Monna Lisa del Giocondo posait, et elle posa longtemps, -car Léonard n'était pas homme à se dépêcher avec un tel modèle, -des virtuoses exécutaient des concertos dans l'atelier. Le maître par -la musique et les joyeux propos voulait retenir sur ces belles lèvres -le sourire prêt à s'envoler pour le fixer à jamais sur sa toile. Ne -trouvez-vous pas qu'il y a dans le portrait de la Joconde, sans vouloir -jouer sur les tons et les notes, comme un écho d'impression musicale? -l'effet est doux, voilé, tendre, plein de mystère et d'harmonie, et le -souvenir de cette adorable figure vous poursuit comme un de ces motifs -de Mozart que l'âme se chante tout bas pour se consoler d'un malheur -inconnu. - -Tous ces dieux de la peinture s'emparent ainsi de notre âme et y jouent -à tout jamais la divine musique, écho du monde radieux, surhumain où -nous voyons apparaître le Beau. - - -[Note 1: En publiant ces études sur les dieux de la peinture, notre -intention n'est pas d'écrire les biographies des grands maîtres de -l'art. Leur vie physique est partout, et nous ne voulons pas copier des -anecdotes connues de tout le monde, d'après Vasari, Lomazzo, -Baldinucci, l'abbé Lanzi, Felibien, Cochin, de Piles, Decamps, -Reynolds; nous voulons seulement analyser dans leur œuvre ces artistes -suprêmes, et retrouver la route par laquelle ils ont cherché le beau.] - - - - -FRÀ GIOVANNI DA FIESOLE - - -Il est un peintre qui apparaît au seuil de la Renaissance, comme l'ange -de l'Annonciation de la peinture, la flamme au front, le lis à la main, -messager de divins mystères. L'art l'a canonisé comme l'Église, en le -surnommant l'_Angélique_; il a allumé sur sa mémoire l'auréole; il a -placé son œuvre sur un autel. Ce Saint de la peinture est le -bienheureux _Frà Giovanni da Fiesole_; il est pour elle ce que sainte -Cécile est pour la musique: un idéal, une transfiguration, une -étoile. - -Frà Beato Angelico da Fiesole se nommait Guido _dans le siècle_, -suivant cette belle et profonde expression monastique qui tire entre le -monde et le cloître, la démarcation du désert, le rivage de -l'éternité; il y a de l'horoscope et du couronnement dans la -constellation de ces noms si purs groupés sur le front du saint -artiste. Presque tous les grands peintres de l'Italie ont du reste des -noms ou des surnoms qui s'accordent à leur génie, et l'accompagnent, -en quelque sorte, comme des instruments d'harmonie et de consonance. -_Leonardo da Vinci_, ce son voilé de mélodie nocturne ne convient-il -pas au mystérieux musicien des sérénades du clair-obscur? -_Tintoretto_, n'entendez-vous pas grincer la fanfare rauque et stridente -de la couleur véhémente? _Buonarotti_ détache en relief, d'un -éclatant coup de ciseau, sur le marbre la grandiose originalité qu'il -désigne. _Allegri_ petille comme un sourire ivre de volupté joyeuse -sur la mémoire du divin Corrége. _L'Albane!_ le jardin d'Armide tout -entier soupire dans cette note de flûte pastorale. On pourrait -parcourir jusqu'au bout la gamme de ces affinités; mais prenons garde: -le symbolisme du son a la profondeur illusoire du coquillage maritime: -l'oreille qui s'y colle croit écouter la voix de la mer; elle n'entend -que son propre bourdonnement. - -Il est des vies de sainteté et d'humilité qui montent invisibles, vers -le ciel, comme des fumées d'encens. Celle d'Angelico n'a laissé dans -les légendes mêmes de son ordre qu'une vague odeur de vénération. -Quelques souvenirs de vertus et d'extases composent toute son histoire. -Le cloître est le vestibule de l'éternité; il participe de son -silence et de son mystère. - -Ce fut en 1387, à l'âge de vingt ans, qu'il entra dans le couvent des -dominicains de Fiesole. On ne sait rien de ses premières années; mais -il est probable que sa jeunesse ne fut pour lui que le noviciat de la -vie religieuse; il naquit prêtre; sa robe de moine fut sans couture -comme celle du Christ. Dieu a deux manières d'appeler à lui les âmes -qu'il se réserve: la vocation et la conversion. La conversion a quelque -chose du rapt et de l'enlèvement; elle s'embusque sur le chemin de -Damas, elle attaque, elle foudroie, elle renverse, elle dépouille le -vieil homme avec la violence d'un déchirement, mais l'âme qu'elle a -vaincue emporte dans sa vie nouvelle l'incurable plaie du souvenir. Les -fantômes nus des voluptés romaines poursuivent saint Jérôme au -désert; ils se glissent jusque dans le lit de sable, où le vieil -ascète roule son corps meurtri. - -La vocation, au contraire, a la douce fatalité d'une attraction. Les -êtres qu'elle a choisis semblent prolonger en s'éveillant à la vie un -ravissement antérieur. Ils la traversent dans un état de somnambulisme -céleste. Des ailes invisibles veillent sur le sommeil de leurs sens; -des épées de flammes s'interposent entre les ombres du monde et la -sérénité de leur cœur. Leur pureté native ressemble à cette flamme -du diamant aussi inaccessible aux souillures que celle des étoiles, et -qui est la substance même de la pierre qu'elle fait rayonner. - -Dans l'histoire de la peinture, Frà Angelico présente peut-être -l'unique phénomène de cette innocence immaculée appliquée aux formes -d'un art terrestre. Frà Bartolomeo, lui aussi, fut un moine et un -saint. Son œuvre passe pour une des plus graves et des plus profondes -expressions du génie catholique. Un jour, cependant, il peignit pour -l'église du couvent de Saint-Marc un saint Sébastien qui, à peine -exposé, troubla la chasteté du sanctuaire. Le jeune martyr renvoyait -les flèches de son supplice en effluves de volupté au cœur des femmes -prosternées devant lui. Sa chapelle devint un sérail de rêves et de -désirs profanes; la prière s'y noyait dans le soupir, l'agenouillement -y languissait de mollesse. On fut forcé d'enlever bien vite l'image -idolâtre; elle tiédissait l'encens, elle corrompait l'autel. Le Frate -n'était certes pas complice de sa tentation d'artiste, lui, un des -pourvoyeurs de cet effrayant auto-da-fé plastique allumé par -Savonarole, où la Renaissance, dans un accès de mysticisme indien, se -jeta sur un bûcher de tableaux et de statues, et faillit brûler tout -entière. Mais il avait traversé la vie et ses passions; il avait -appris l'art à l'école semi-païenne de Léonard; le cloître n'était -pas son berceau, mais son refuge, et il y apportait malgré lui les -souvenirs et les reflets de son passage à travers le monde. - -Ce rapprochement n'est qu'un exemple pris au hasard; en étudiant l'un -après l'autre les maîtres les plus ascétiques de l'art chrétien, -nous surprendrions en chacun d'eux le point qui le rattache à la terre. - -Dans ces premières messes de la peinture qui se célèbrent à l'ombre -des cathédrales et des basiliques, Angelico seul a consacré et -transsubstantié la forme en l'élevant vers le ciel. Lui seul a -accompli le mystère du corps fait âme sans macération et sans -flétrissure. À quoi attribuer ce miracle, si ce n'est à la candeur -d'une nature sans tache, qui purifiait la matière en la reflétant. - -Quelques historiens donnent pour maître à Fiesole, Gherardo Starnina, -l'initiateur de l'Espagne au style italien; mais rien ne confirme cette -conjecture incertaine. J'ai sous les yeux deux petits tableaux de -Starnina dont le coloris foncé et la familiarité tudesque ne -rappellent nullement la manière idéale et légère du peintre -angélique. La tradition la plus sûre est qu'un frère de son couvent -lui enseigna l'art tout claustral de la miniature, et qu'il débuta par -peindre des missels, des livres d'heures, jusqu'à des vignettes de -reliquaires et de cierge pascal. La peinture, au moyen âge, s'était -réfugiée dans le manuscrit sacré, comme dans la chrysalide de sa -formation. Elle y attendait l'heure du réveil, au milieu des rêves -d'azur et d'or de la fantaisie catholique. Elle préludait à ses -immenses créations par de délicats opuscules. Fiesole sortit peintre -de ce naïf apprentissage, mais il transporta, dans ses tableaux en -détrempe, le zèle, la clarté, la scrupuleuse minutie de la miniature; -il garda les colorations limpides, et la sainte simplicité de son -pinceau qui joue avec les moindres détails du sujet, comme la main d'un -enfant avec les mouches et les brins d'herbes. Il n'appartient pas à -son siècle; il plane sur son école, il ne marche pas avec elle: il y -apparaît entre Masaccio et Ghirlandajo, sans leur donner la main. -Tandis qu'autour de lui les artistes florentins se passent en courant le -flambeau hardi du naturalisme, lui continue à peindre à la lueur de -l'astre mystique qui brilla sur Assise, cette crèche de l'art -chrétien. - -À cette époque, l'école florentine prépare tumultueusement la -technique de la Renaissance. Tout est recherches, inventions, -découvertes, activité inquiète, échanges hermétiques, dans cet -atelier de la forme en travail. La peinture étreint la sculpture et -ressort en relief de cet énergique embrassement; le dessin imite les -sinuosités de l'orfèvrerie et en reproduit les arêtes; le géomètre -taille avec son compas le crayon de l'artiste, et lui révèle les lois -de la profondeur et de la distance. Paolo Ucello vient de soulever le -ciel d'or byzantin, et de découvrir les horizons enchantés de la -perspective; Masolino de Panicale moule son modelé sur les saillies du -bronze, et le trempe hardiment dans le clair-obscur: Masaccio résume -tous ces progrès dans un admirable style: il dompte le raccourci, -étreint le nu, élargit la couleur et fonde l'aplomb des figures; -Filippo Lippi déploie les magnifiques exagérations du grandiose et de -l'héroïsme plastique. Seul au milieu des agitations de l'art, ivre des -premiers secrets de la nature, Frà Angelico reste dans sa cellule, -fidèle, comme à des vœux, aux chastes procédés de l'école -ombrienne: il la perpétue en la perfectionnant; il est pour ainsi dire, -la vestale de son étoile vacillante aux grands souffles d'un siècle -nouveau. - -Le _Couronnement de la Vierge_, de Fiesole, que possède le Musée du -Louvre, est une de ses plus pures merveilles. Arrêtons-nous un moment -devant ce tableau, comme devant la rosace centrale de son œuvre. - -Le Christ, assis sur un trône damassé d'or, pose la couronne du ciel -sur la tête voilée de la Vierge. Marie, agenouillée, croise sur sa -poitrine ses mains immobiles. Son profil faible et mince comme un relief -d'hostie, transparaît de lucidité. Elle tient à peine à la marche du -trône par la frange de sa robe diaphane, dont le pli fuyant décrit la -courbe des génuflexions extatiques. Tout en elle exprime l'adoration -assouvie, recueillie, muette, plongée dans sa plénitude connue dans un -sommeil. Le Christ resplendit de paix et de gravité; son geste immuable -plane sur l'infini du temps. On sent que le peintre n'a pas voulu -représenter dans le _Couronnement de la Vierge_ une cérémonie -éphémère du Ciel, mais une des apparitions fixes de la vision des -élus, un des mystères permanents de l'éternité. - -Sur les gradins parallèles qui entourent le trône, abondent les anges -des Chœurs et des Hiérarchies. Les uns soufflent dans ces longues -trompettes d'or perpendiculaires, dont l'imagination croit entendre les -sons purs, fins, clairs, prolongés de sphère en sphère en répons de -douceur et de psalmodie; les autres jouent de la viole, du psaltérion, -de la cithare ou d'autres instruments de gloire et de louange, dont la -forme inconnue semble exprimer l'ineffable son. Frà Angelico est en -famille au milieu des anges; il les connaît tous, depuis l'enfant ailé -qui jonche de sa tête rieuse la nimbe des Assomptions, jusqu'au -Séraphin brûlant qui prend feu à la présence de Dieu et se consume -d'ardeur devant sa face. - -Comment aurait-il trouvé, sans une surnaturelle intuition, ces têtes -ravissantes qui figurent l'aspiration, l'élan, la prière, et -corporisent les parfums de l'âme dans leurs arômes les plus subtils, -dans leurs plus silencieuses émanations? Les anges de Raphaël -paraîtraient lourds auprès de ces créatures aériennes, dont le sexe -céleste flotte entre la vierge et l'adolescent. Chacun d'eux a son -caractère et sa physionomie distincte, si l'on peut appeler de ces mots -humains les nuances du bonheur. Il en est un qui embouche sa trompette -en gonflant ses joues roses, avec l'allégresse d'un éphèbe grec -sonnant un triomphe. D'autres rêvent, s'étonnent, admirent, ou -sourient naïvement à la beauté du paradis. - -Au-dessous des chœurs angéliques se groupent les patriarches, les -saints, les docteurs, les martyrs; rangées éclatantes de tuniques, de -robes, de chasubles, de scapulaires, de camails, d'où sortent des -têtes rayonnantes de béatitude. La procession aboutit à un évêque -splendide à barbe byzantine, qui étale, comme l'envergure de son -extase, une vaste chape, où la Passion, peinte dans l'étoffe, se -déroule en versets d'écarlate. Ainsi drapé dans l'Évangile, à -genoux sur le parvis, la crosse en main, la mitre en tête, dans -l'attitude du pontificat triomphant, il fixe en plein le sacre de la -Vierge. Vous diriez un mage catholique adorant le Soleil de justice et -de vérité. - -Mais c'est au groupe des saintes que l'angélique pinceau a réservé -ses plus douces caresses. Il en est une--celle qui tient un agneau dans -ses bras tranquilles--d'une beauté si translucide, d'une grâce si -vapoureuse, que l'on croit voir cette femme qui apparut dans la lune, au -poëte de la _Divine Comédie_ «comme une perle sur un front blanc.» - -Elle prie et elle rêve, attentive au choral des anges. Sa bouche -s'entr'ouvre amoureusement connue pour aspirer l'hostie d'une communion -invisible; ses yeux dorment dans leur lumière, son visage baigne dans -sa félicité; on dirait que l'âme extravasée a répandu sa ferveur -sur ses joues diaphanes. Les anciens parlent d'un «vent tissé,» la -robe rose qui languit sur elle semble faite avec de la pudeur. Auprès -d'elle, sainte Catherine, appuyée sur sa roue et comme à peine -réveillée de son martyre, regarde curieusement la blonde extatique. -Elle semble la questionner sur les choses du ciel, et engager avec elle -une de ces conversations angéliques qui, selon Swedenborg, s'engagent -et se poursuivent par la seule palpitation des paupières. Derrière, -une jeune reine élance, pour mieux voir, son doux profil sur un cou -mince comme l'attache d'une fleur. À l'air précieux de sa jolie tête, -vous diriez qu'elle représente, au milieu de ces effusions et de ces -ardeurs, l'élégance de la sainteté, l'aristocratie du paradis. - -La première impression de ce tableau séraphique est toute -d'enchantement. L'œil respire délicieusement la pureté de ces douces -figures: elle lui arrive comme le parfum des palmes et des lis d'une -flore inconnue. Mais fixez-en l'ensemble par les yeux de l'âme, et -bientôt le charme tout-puissant de foi qu'il recèle produira sur vous -l'effet d'une révélation. Les dogmes catholiques se dégageront de ces -têtes théologiques de prêtres et de docteurs, frappées du reflet de -la vérité qu'elles reçoivent; les spiritualités religieuses -exprimées par ces formes psychiques d'anges et de saintes--veilleuses -transparentes des feux invisibles--vous pénétreront de leurs suaves -influences; les rayonnements des tiares, des mitres, des couronnes, des -auréoles, des ors merveilleux et vagues qui jonchent ces vêtements -sublimes, prendront sous votre regard la splendeur du ciel étoilé, et -vous vous sentirez emporté, par cercles d'ascensions insensibles, -jusqu'à cette région de souffles, de battements d'ailes, de splendeurs -dansantes, de lueurs vocales, de phosphorescences mélodieuses, -d'apparitions et de disparitions enflammées, où Dante, cet aigle du -mysticisme, a pu seul ravir la parole. - -Un des prestiges de la peinture de Fiesole est sa couleur, dont la -pureté radieuse n'a d'équivalent dans la manière d'aucun autre -artiste. N'y cherchez ni les jeux des reflets, ni les prestiges des -ombres, ni les illusions de la chair, mais je ne sais quelle suavité -virginale. Il peint toujours à la détrempe; l'outremer est la base et -comme le firmament de ses tableaux; les roses et les ors y abondent. Les -teintes y semblent soufflées plutôt qu'appliquées. L'effet est d'un -indicible enchantement. - -Si l'on me demandait le secret de cette couleur céleste, j'irais le -chercher dans les tabernacles qu'habitait son âme, et je recomposerais -sa palette sur l'autel même de son sacerdoce. La vie religieuse -projette autour d'elle une nimbe d'éclats et de rayonnements. L'église -n'est pas seulement un édifice, c'est un climat sacré qui réfléchit -la nature au miroir ardent du symbole, pour en faire jaillir une flamme -plus digne d'être offerte à son Créateur. Elle a l'ostensoir pour -soleil, les cierges pour étoiles, la fumée des encensoirs pour -atmosphère. La lumière se transfigure au feu du vitrail, comme l'âme -au creuset de la foi avant d'entrer dans son enceinte. Les montagnes de -diamants de ses chasses, les fleurs sidérales de ses reliquaires, les -arbres enflammés de ses candélabres, idéalisent la nature en la -rappelant. Un cycle de fêtes triomphales, revêtues des blancheurs du -lin, des embrasements de la pourpre et des orfrois du brocart, y figure -la révolution du Soleil mystique, parcourant les signes de son zodiaque -éternel. Les vases de ses sacrifices empruntent un éclat surnaturel à -la lucidité de leur métal, aux reflets des flambeaux qui les -illuminent, aux gestes mystérieux et lents des prêtres qui les lèvent -ou qui les abaissent. Le calice rayonne, la patène miroite, le ciboire -éclate, les burettes scintillent. Les chants liturgiques roulent dans -leurs strophes des flots de pierreries merveilleuses; le béryl, le -sardonyx, la sardoine, incessamment nommés par l'Apocalypse et par les -Prophètes, jettent des feux éblouissants dans l'imagination des -fidèles. Quand le Christ, incarné dans l'Eucharistie, s'élève entre -les mains du prêtre à la cime de l'autel flamboyant et vaporeux, il y -apparaît, comme Dieu au désert, à travers un buisson ardent. - -Fiesole vivait dans l'église: ce fut de ses splendeurs qu'il composa sa -palette. Le jour de son atelier vient du paradis. - -L'art, pour Angelico, continuait la prière; c'est assez dire qu'il -remplit sa vie. Vasari s'étonnait, en 1550, du nombre prodigieux de -peintures qu'il avait laissées à Florence. La plupart ont disparu, et -cependant celles qui restent témoignent d'une assiduité toute -monastique au travail. Le couvent de Saint-Marc, qu'il habita après -celui de Fiesole, est encore rempli de ses fresques; il en a couvert les -dortoirs, les corridors, les cellules. Il a, pour ainsi dire, -emparadisé le monastère, en déroulant sur ses murailles le ciel qu'il -avait en lui. Entre tant de chefs-d'œuvre, notre préférence serait -peut-être pour l'_Annonciation_, qui décore la galerie supérieure. -Marie, inclinée en avant, écoute la parole de l'ange dans l'attitude -de la résignation qui se livre. Son visage est empreint d'une -mélancolie pensive, ses yeux regardent par delà l'ange lui-même, dans -l'avenir qu'il lui annonce. On sent qu'elle y voit poindre la croix du -Calvaire, et que le mystère de l'Incarnation s'accomplit dans son sein -en le déchirant. - -Les musées de Florence renferment un grand nombre des tableaux de -Fiesole, mais il faut le chercher surtout à l'Académie des beaux-arts, -qui conserve huit grands tableaux en trente-cinq compartiments -représentant la vie de Jésus-Christ: ils décoraient autrefois les -volets de la sacristie de la chapelle de la Nunziata. - -C'est là qu'on peut admirer, dans tout l'ensemble de son génie, -l'artiste bienheureux dont l'exécution même a la beauté d'une vertu. -Je n'hésite pas, pour ma part, à y reconnaître les types de dessin -les plus élégants et les plus purs que l'art italien ait produits -avant Raphaël. La composition des groupes et des scènes n'affecte pas -la symétrie pédantesque des Byzantins; sa paix n'est point une -léthargie, sa lenteur n'a rien d'immobile; ses personnages s'entendent -par signes, pour ainsi dire, mais par signes d'une finesse exquise, plus -expressive que la parole. Les figures s'élancent sans roideur, et -entrelacent les inflexions d'un mouvement toujours choisi et bienvenu -aux lignes déliées des formes ogivales. Leurs draperies suivent le -contour du geste et de la pose, mais avec le lointain, le vague et le -flottant du voile. Ne leur demandez pas de profanes caresses, ni de -matériels embrassements; le peintre touche au corps avec les mains -vierges du prêtre: il l'abrège, il l'effile, il l'évanouit, il n'en -exprime que la tête: on sent qu'il voudrait le vaporiser et donner à -son buste, au moyen du tissu idéal dont il l'enveloppe, l'innocence de -la tige d'une fleur ou le mystère d'une nuée. - -Cette glorification qui devance les métamorphoses de l'éternité, -Fiesole l'accomplit surtout par cette couleur dont nous avons déjà -signalé la candide splendeur. Il la répand sur ses carnations en -teintes blondes et claires dont le fondu ne peut se comparer qu'au -trouble de ces tons dorés qui naissent et expirent confusément à la -racine des jeunes chevelures. Presque toujours il cerne l'iris des yeux -d'un cercle noir excessivement fin, ce qui donne au regard une -inexprimable tendresse. - -Les fonds de ses tableaux ont cet aspect mystique que l'école ombrienne -prête à la nature. Angelico donne à ses paysages des horizons de -parabole; il y creuse des vallées érémitiques, il y élève des -montagnes où Jésus pourrait enseigner, il y dessine des sentiers que -l'on dirait frayés par les sandales des anachorètes, et qui semblent -conduire aux grottes des Pères du Désert. Comme Giotto, il cisèle en -clair les feuilles de ses arbres, et donne à leur svelte tige -l'élancement d'une aspiration vers le Ciel; comme lui encore, il -profile, dans ses perspectives, des édifices d'une délicatesse -fantastique, qui semblent exprimer par la ténuité et de leurs lignes -le détachement de la terre et la vanité des œuvres de l'homme. - -Mais la merveille de cet Évangile historié, c'est l'âme qui le -comprend, l'imagination qui le devine, et qui semble avoir pour les -choses divines le don d'empreinte d'un saint Suaire; c'est la succession -d'idées innocemment sublimes qui s'y déploie sans effort, avec -l'effusion d'une belle âme. Fiesole a du génie plein les mains, parce -qu'il a de la sainteté plein le cœur; son inspiration n'est que la -seconde vue de sa foi. Quelle surprenante idée que celle d'avoir -représenté la Cène sous la forme d'une communion: le Christ, -sacrificateur de son sacrifice, célébrant sa propre messe, et -distribuant aux apôtres, de sa main de chair, le pain qui l'incarne et -le multiplie! - -Les scènes de la Passion sont peintes comme de la main d'un -stigmatisé. On sait qu'il fondait en larmes chaque fois qu'il avait à -les retracer, et qu'on le surprit souvent défaillant d'angoisse et de -douleur au pied du tableau commencé. Mais il n'est pas seulement le -voyant, il est encore le poëte de l'Évangile. À la reproduction -textuelle du livre sacré il ajoute presque toujours des paraphrases -d'une grâce ou d'une mélancolie pénétrantes. Ainsi, dans la descente -de Jésus aux limbes, il représentera les saints de l'ancienne loi se -pressant en foule au-devant du Sauveur armé de l'étendard de sa -victoire sur la mort. Une mince cloison sépare les limbes de l'enfer; -une âme--on dirait celle d'une femme, tant elle est svelte et -frêle--est accourue au bruit. Elle s'élance, elle crie grâce, elle -voudrait briser le mur qui la sépare du pardon, de la délivrance, du -ciel peut-être! Oh! si le Christ pouvait l'entendre! mais un démon la -retient dans son étreinte, la pauvre âme se débat toute palpitante; -elle renverse en arrière sa tête éperdue. Il y a dans le jet -frémissant de cette figure un sentiment de la damnation morale--de -celle que sainte Thérèse plaignait sublimement de ne pouvoir -aimer--plus poignant que toutes les tortures de l'enfer dantesque. - -Dans ses _Jugements derniers_[2]--son motif de prédilection--il se -passe entre les âmes élues et leurs anges gardiens des scènes de -reconnaissance ravie, d'expansions ingénues, de caresses sonorales, -d'entrelacements ailés, de baisers fondus, d'étreintes insolubles, qui -vous révèlent toutes les voluptés des cieux. N'est-ce pas encore une -idée de génie que celle de figurer toujours l'enfant Jésus planant -sur les genoux de sa mère, qui ne le touche jamais, et le berce les -mains jointes. - -Ce qui nous frappe encore dans l'œuvre de Fiesole, c'est une -impuissance absolue à reproduire les mouvements et les expressions du -mal. Les enfers de ses _Jugements_ sont d'adorables caricatures de -sainte ignorance et de puérile bonté. Les damnés font des mines d'une -contrition touchante; les démons ont beau dresser leurs cornes et -fendre leur bouche jusqu'aux oreilles, ils n'en sont pas moins au fond -de bons diables qui ne demandent qu'à s'attendrir. Ne pouvant les faire -terribles, Angelico les fait gras. L'obésité devait être la suprême -laideur pour le maître des mortifications et des élancements de la -forme. En somme, ils rappellent assez ces types joufflus et ventrus de -moines luxurieux que le moyen âge accouplait dérisoirement aux -gargouilles de ses gouttières. Les instruments de torture dont ils -poursuivent les réprouvés, au milieu de minces flammes de cierges, -semblent les plus anodins du monde. Ce sont des serpents doux comme des -lézards, des fouets pareils à des disciplines de dévotes, des -chaînes aux anneaux de rosaire. La tendresse du pinceau qui caresse ces -jolis supplices en diminue encore la terreur. Cependant, les anges, -assis sur les nuées, les regardent d'un air de pitié ineffable. Ils se -contiennent pour ne pas pleurer: une seule de leurs larmes éteindrait -l'étincelle de ces doux enfers. - -De même, dans ses _Passions_ et dans ses _Martyres_, le bienheureux ne -donne jamais aux figures des persécuteurs le caractère de -l'impénitence finale. Ils font les méchants; mais tout espoir n'est -pas perdu: peut-être se convertiront-ils un jour. Bien de plus -charmant, comme exemple de cette incorrigible mansuétude, que le -_Massacre des Innocents_, de l'Académie de Florence. De jeunes -bourreaux, serrés comme des pages dans leurs cottes de mailles, -égorgillent les Innocents dans les bras de leurs mères. Un carnage de -boutons de roses où la rosée, ce sang des fleurs, coulerait à flots, -ne serait pas plus gracieusement cruel. Les petits enfants sont bien -sages, et laissent couper leurs têtes blondes sans crier et sans faire -la moue. Les mères se débattent bien un peu, mais d'un air si posé, -par gestes si tranquilles! Il en est une qui s'esquive à pas menus de -la bagarre, en cachant son nourrisson dans le pli de son manteau bleu. -Pourvu que l'enfant ne se réveille pas! À l'étrange placidité de -cette scène de meurtre, vous diriez une _répétition_ jouée par les -anges, dans le ciel en fête, de la tragédie de l'Évangile. On -pourrait prendre Hérode, qui regarde de sa terrasse, majestueux et -calme, pour Dieu le père, contemplant, du haut de son trône, les jeux -de ses Chérubins. - -Imperfection sublime! gaucherie touchante d'une main virginale qui ne -savait que bénir! On sourit d'abord, bientôt on admire. Cette pureté -parfaite vous éblouit comme un phénomène du monde spirituel. On se -demande de quelle argile est pétrie la nature des saints, et si le Ciel -n'envoie pas des anges sur la terre. - -En dehors de ses innombrables tableaux de petite dimension, Fiesole a -laissé des fresques qui démontrent une haute aptitude aux grandes -conceptions de la peinture monumentale. Le pape Nicolas V l'appela à -Rome sous son pontificat, et le chargea de décorer au Vatican la -chapelle qui porte son nom. Il y peignit la vie de saint Étienne et de -saint Laurent dans un style austère et doux, auguste et naïf qui -agrandit, sans les altérer, les types de ses compositions habituelles. -Le même pape lui fit peindre à fresque la chapelle del Sacramento, qui -fut plus tard détruite par Paul III. L'année même de sa mort, en -1455, il ébauchait sur la voûte d'une chapelle de la cathédrale -d'Orvieto des figures de prophètes qui ont, depuis, été terminées -par Luca da Cortona. - -Nous n'avons rien dit de la vie d'Angelico; il n'a pas d'histoire, il -n'a qu'une légende: ce fut une vierge faite homme, l'_Imitation de -Jésus-Christ_ sous forme humaine. L'artiste disparaissait tout entier -sous l'humilité du moine. Pour lui, la peinture n'était qu'une des -fonctions de louange et de prière de la vie claustrale. Il ne -s'enorgueillissait pas plus des chefs-d'œuvre de son pinceau, que le -cénobite de la natte de joncs tressée sous le palmier de sa cellule. -Il n'entreprenait aucun tableau sans la permission de son prieur, et -jamais il ne voulut en recevoir de prix: il aurait cru trafiquer des -dons de son Dieu en vendant ses inspirations. Pendant son séjour à -Rome, le pape Nicolas V voulut le nommer à l'archevêché de Florence. -Angelico le supplia de le laisser dans son cloître. Il désigna -lui-même pour le remplacer un religieux de son couvent, qui fut depuis -saint Antonin. - -Il peignit jusqu'à son dernier jour, créant par milliers les saints, -les apôtres, les séraphins, les martyrs, avec la fécondité bénie de -ces patriarches de la Bible qui engendraient des tribus sacrées. Sa vie -fut une échelle de Jacob dressée vers le Ciel; il en peupla d'anges -chaque degré, comme pour les envoyer à Dieu au-devant de lui, en -messagers d'offrande et d'aspiration. Si Dante l'avait suivi, au lieu de -le précéder, dans quelle nuance limpide de son Paradis il aurait -enchâssé l'âme du saint artiste! Quelle canonisation d'effets de -lumière et de scintillements étoilés il aurait faite au coloriste du -Ciel! - -L'art catholique avait donné en Fiesole son enthousiaste et suprême -effort; il s'arrêta après l'avoir produit. Son plus pur disciple, le -croissant de cet astre virginal, est Benozzo Gozzoli, le peintre du -Campo Santo. Autour de sa tradition se groupèrent encore Domenico di -Michelino, Zanobio Strozzi et quelque autres: pâle constellation -qu'absorbe bientôt l'éclatant soleil du seizième siècle. Plus tard, -la Renaissance, dans ses intervalles de piété, vint s'agenouiller -parfois, comme à un prie-Dieu, devant l'œuvre du peintre angélique; -elle en rapporta quelques étincelles des premières ferveurs de l'art -italien. Son dernier reflet vient expirer en chastes sourires sur les -lèvres des Vierges de Raphaël; il s'y est éteint pour jamais. On -rallume les flammes de la terre, on ne rallume pas les étoiles -éteintes. - - -[Note 2: Entre les Jugements derniers si souvent répétés par Fiesole, -nous citerons ceux du musée de l'Académie des beaux-arts de Florence, -du musée de Berlin, et celui qui faisait partie de la galerie du -cardinal Fesch.] - - - - -HEMLING - - -Hemling n'a pas d'histoire. Peintre des légendes chrétiennes, il est -lui-même une légende. On peut dire qu'il a traversé la vie, invisible -et anonyme comme un ange. Son nom même est resté vague, comme s'il -n'avait été transmis que par un écho.--L'Allemagne l'appelle Hemling, -la Belgique dit Memling, quelques-uns écrivent Hemmeling, d'autres -prononcent Memmelinck.--La tradition le poursuit comme un être ailé -qui échappe à la preuve et qui ne se révèle que par ses miracles. On -croit qu'il fut peintre de Charles le Téméraire; on présume qu'il -accompagna en Italie son maître Rogier; il en est qui le font mourir en -Espagne, à la Chartreuse de Miraflores. Vestiges indécis et presque -effacés. L'artiste mystique a si peu pesé sur la terre qu'elle n'a -point conservé sa trace.--La tradition la moins douteuse le représente -blessé à la bataille de Murat et se traînant par les chemins au -milieu d'un âpre hiver jusqu'à Bruges, son pays natal, où il fut -admis à l'hôpital de Saint-Jean. Son long séjour dans cette maison -des pauvres et des malades est le seul fait avéré de sa furtive -existence. Ce fut là que, pour reconnaître l'hospitalité des moines, -il peignit la _Châsse de sainte Ursule_ et quelques-uns de ses plus -délicats chefs-d'œuvre--Tel ce Christ des légendes qui, sous la -figure d'un mendiant, frappe aux portes, la nuit, pour éprouver la -charité des hommes.--Le matin il se transfigure, et laisse la maison -qui l'a reçu pleine de sa lumière. - -Ce fut donc pendant sa convalescence que Hemling composa ces divines -peintures. Elles trahissent l'influence de cet état particulier de la -vie. Qui n'a ressenti ou observé les phénomènes qui accompagnent la -convalescence! Le corps, atténué par la souffrance, se spiritualise en -quelque sorte; sa trame grossière prend la finesse et la poésie d'un -voile; ses organes se raffinent en se ravivant; le pas est plus léger, -le regard plus lucide, l'odorat plus exquis, l'oreille plus subtile: les -nerfs frémissent légèrement à des sensations qui naguère ne les -auraient pas effleurés. D'une autre part, l'âme, échappée des ombres -de la mort, renaît à la vie avec une innocence enfantine. De la tombe, -dont il a effleuré les premiers degrés, le malade l'apporte une -mélancolie religieuse mêlée à la joie de l'existence reconquise. Ce -monde qu'il a cru quitter lui apparaît coloré des teintes de l'Éden. -L'attendrissement qu'il éprouve en le revoyant l'idéalise à ses yeux. -Il fait doux, pour lui, dans les couleurs, comme dans l'air, comme dans -les bruits. Il jouit de la lumière comme le premier homme dut admirer -la première aurore. Le repos l'initie aux délices de la contemplation. -Le chant d'un oiseau, la plainte d'une source, la grâce d'une fleur, le -vol d'un insecte, la forme d'un nuage, le plongent dans une sereine -rêverie. Les visages aimés ou compatissants qui ont entouré son lit -de douleur se revêtent d'une angélique expression; les indifférents -même lui semblent sympathiques; son âme leur prête la bienveillance -dont elle est remplie: il rentre dans le monde et dans la nature avec la -reconnaissance d'un exilé auquel on a rouvert sa patrie. - -L'œuvre entière d'Hemling est empreinte de cette douce influence. La -convalescence semble l'état normal de ce pur génie. Ses sveltes -figures sont, pour ainsi dire, purifiées du corps. La douleur a passé -sur leurs chastes formes, non pour les flétrir, mais pour les alléger. -Il les épure et il les macère pour mieux révéler leur âme, comme on -amincit l'albâtre des lampes pour que la flamme reluise à travers. -Leurs airs de tête n'expriment que des joies surnaturelles ou des -pensées idéales. Leurs draperies coulantes et diaphanes rappellent ces -vêtements de clarté que l'Écriture promet aux élus. Les paysages qui -les encadrent mêlent les teintes dorées de l'automne à l'azur du ciel -des visions. Un silence mystique règne dans ses tableaux. N'y cherchez -ni les effets du contraste, ni les mouvements de la passion, ni les -splendeurs de la beauté matérielle: tout y est calme, recueillement, -abstraction de la terre et vie intérieure. Dante n'emploie pour peindre -son _Paradis_ que des teintes et des dégradations de lumière; Hemling -compose sa peinture des nuances les plus célestes de la sainteté et de -la vertu. - -Les maîtres s'expliquent et se commentent par leurs -œuvres.--Arrêtons-nous devant cette _Châsse de sainte Ursule_, qui, -par sa beauté et sa forme même, peut passer pour le monument -d'Hemling.--La légende de sainte Ursule et des onze mille vierges est -un des plus gracieux romans chrétiens du moyen âge. On dirait la vie -des saintes écrite par une fée. Il y a de la chevalerie et de la -féerie dans cette croisade de vierges commandée par la fille d'un roi, -qui, du fond de l'Irlande, s'achemine vers Rome, y reçoit le baptême -et s'y dévoue au martyre. Saint Cyriaque, un pape imaginaire, accueille -et baptise ces amazones de la foi, et descend du trône de saint Pierre -pour se faire l'aumônier de leur chaste armée. Guidées par lui, les -onze mille vierges reviennent mourir à Cologne sous les flèches et les -haches des Huns. L'art chrétien a souvent reproduit les aventures de -cette chevalerie féminine. Hemling en a fait un poème qu'on pourrait -appeler l'Odyssée du martyre. - -La châsse de Bruges, comme beaucoup de reliquaires de l'époque, a la -structure d'une maison gothique. Sur ses parois, divisées en quatre -compartiments, le peintre a représenté les épisodes du voyage -d'Ursule et de ses compagnes. Les deux pignons encadrent les images de -la Vierge et de la sainte. Sur le toit, il a peint son couronnement au -milieu de la cour céleste. - -C'est d'abord le débarquement d'Ursule à Cologne, à la tête de son -armée virginale. Elle descend du lourd navire, soutenue par ses -compagnes. La troupe sacrée défile déjà par la porte de la ville, -qui découpe sur le clair du ciel les nefs de ses églises et le clocher -de sa cathédrale. On croit voir entrer dans la Jérusalem céleste les -vierges qui «suivent l'Agneau partout où il va.»--Les madones de -l'Italie paraîtraient sensuelles auprès de ces saintes du Nord. La -froideur particulière à leur race s'illumine d'une pureté divine; -c'est de la neige mêlée à de la lumière. Leur beauté n'a rien de -plastique: les joues sont rondes, les pommettes saillantes; les fronts -ont cette largeur qui défigurerait les déesses païennes, mais qui -convient à des saintes.--L'art chrétien fait régner le front sur le -corps; il l'élève comme une ogive sur ce temple du Saint-Esprit.--Le -charme des vierges d'Hemling est d'une qualité presque incorporelle, -leurs yeux clairs ont la fixité distraite de l'extase; leurs tailles -déliées s'élancent avec la rectitude des grands lis; leurs gestes et -leur maintien respirent une modestie solennelle. Rien n'égale la -bizarre élégance de leurs costumes et de leurs coiffures. Ces saintes, -qui vont au martyre, semblent des fées partant pour un bal sur la -bruyère ou sur la nuée. - -Le second tableau nous les montre entassées dans le vaisseau qui aborde -à Bâle. Leurs têtes blondes et candides, que la virginité confond -dans une charmante ressemblance, apparaissent serrées l'une contre -l'autre, comme des fruits au fond d'une corbeille. La reine s'élance de -cette agglomération de beautés, pareille aux Vierges des Assomptions -planant sur un bouquet de têtes d'anges. - -Dans le tableau suivant, l'artiste a représenté la jeune phalange -arrivant à Rome. Le pape s'avance pour la recevoir sous le péristyle -d'une église. Sa physionomie et son attitude sont empreintes de la -gravité de l'épiscopal. Ce n'est point le pontife royal et magnifique -de la Renaissance; c'est le rigide représentant de l'orthodoxie et du -dogme. Je ne me figure pas autrement ce pape flamand qui, entrant au -Vatican après Léon X, se signait à la vue des statues antiques. Les -cardinaux qui l'entourent n'ont rien non plus de l'altière élégance -des princes de la cour romaine. Vraies têtes théologiques, blanchies -dans les méditations de la foi, on dirait les bourgmestres et les -échevins de l'Église.--Ursule, agenouillée et voilée, met ses mains -jointes dans la main du pape, et la ferveur de son geste est telle, -qu'on sent qu'elle y dépose son cœur et son âme. Sa douce figure, -hardiment fixée sur le visage du vieillard, respire l'exaltation du -sacrifice accepté. Elle se livre, en sa personne, au Dieu des martyrs. -Derrière elle s'aligne le ravissant cortège de ses sœurs. Leurs -physionomies dociles et placides reflètent, avec d'imperceptibles -variantes, la résignation de leur reine. L'expression d'Ursule va -s'atténuant de figure en figure, comme un cri d'enthousiasme qui se -répercute d'écho en écho, affaibli, mais non altéré. Il décroît, -il s'amoindrit, il s'efface... le dernier n'est plus qu'un soupir. - -Le pape, suivant la légende, voulut guider lui-même les onze milles -vierges au martyre; il se fit le pâtre de ce troupeau virginal pour le -conduire à la mort. Le peintre l'a représenté, dans le tableau -suivant, assis entre deux cardinaux, dans la barque qui va descendre le -Rhin. À sa droite siègent des évêques pensifs comme sur les bancs -d'un concile; à sa gauche prient les saintes inclinées sur la proue du -navire, comme sur le bord d'un prie-Dieu. Cette simple scène prend, -sous le pinceau d'Hemling, la majesté d'un symbole. Le bateau -s'agrandit aux proportions de l'Église. On croit voir la barque de -Pierre parlant pour l'éternité. - -Le martyre des onze mille vierges remplit les deux derniers -compartiments de la châsse. Ce sont les plus faibles au point de vue de -l'art, mais les plus touchants aux yeux de l'esprit. Hemling ne sait -exprimer ni la violence ni la haine. Sa main, si habile à exprimer les -moindres nuances de la tendresse et de la pitié, devient comme celle de -Fiesole d'une gaucherie charmante lorsqu'elle veut reproduire les -mouvements du mal. Cette belle inaptitude que nous avons déjà -signalée dans le génie du peintre angélique, est le privilège de -presque tous les maîtres des premières écoles. - -Hemling, comme Fiesole, ne sait que bénir. Son doux génie répugne aux -expressions de la cruauté et aux angoisses de l'agonie matérielle. -Dans le premier tableau, deux archers tirent à l'arbalète sur le -colombier de saintes groupées, dans le vaisseau, autour de leur reine. -Les unes reçoivent le trait de la mort avec ravissement, et comme elles -recevraient l'hostie du viatique. D'autres se pâment ou se cachent la -tête dans leurs mains, avec de gracieux mouvements d'enfants effrayés. -Plus loin, Ursule, visée à bout portant par l'arc d'un soldat, attend -la flèche mortelle, la bouche ouverte et les bras tendus, dans un -recueillement qui ressemble au sommeil extatique des stigmatisées. Des -Barbares, en habits de Sarrasins, groupés sur le devant de leur tente, -les voient mourir avec la jovialité débonnaire de bourgeois flamands -regardant des arbalétriers tirer à l'oiseau, un jour de kermesse. - -On peut ranger la châsse de sainte Ursule, parmi les merveilles de la -main humaine: la délicatesse du pinceau égaie l'idéalité de la -pensée. Ces deux cents figurines, dont les plus grandes ont un pied et -les plus petites six lignes de hauteur, sont d'une finesse radieuse, qui -n'a d'analogie que dans la manière de Fiesole. C'est un mélange -ineffable d'éclat et de suavité, l'ardeur du vitrail tempérée par la -transparence de la miniature. En créant ce monde surnaturel, Hemling -l'a enveloppé de son atmosphère. Les marines, les paysages, les villes -que traverse le chaste cortège se colore du reflet de son innocence. -Tout y est simple, lumineux, candide. Les fleuves roulent des eaux de -cristal; les navires rappellent l'arche primitive; les montagnes ont -quelque chose d'aérien et d'immaculé; les édifices semblent -construits pour la clôture et pour la prière. Jamais le monde n'a -été contemplé par un regard si bienveillant et si doux. Tout se -transfigure sous son pinceau, les visages, les corps, les vêtements, -les édifices, les eaux, les arbres et l'air même. En évoquant dans -ses tableaux les vierges et les saints, Hemling semble faire descendre -avec eux le paradis sur la terre. - - - - -[Figure 3: La Fornarina d’après Raphaël] - - - - -RAPHAËL - - -La Vierge est la divinité de l'art italien. On peuplerait des mondes -avec les madones de ses six écoles. C'est le _Miracle des roses_ de la -peinture que cette multiplication merveilleuse du type unique de la -Virginité-Mère ainsi reproduite sous des milliers de formes diverses. -Depuis dix-huit cents ans la Vierge voyage, pour ainsi dire, à travers -les enveloppes changeantes de la beauté terrestre, pareille à ces -âmes du ciel indien qui, dans le cycle infini de leurs métempsycoses, -prennent, essayent et rejettent, comme des vêtements progressifs, -toutes les splendeurs et toutes les grâces de la nature, depuis -l'étoile jusqu'à la gazelle, depuis la femme jusqu'à la fleur. - -Ce serait un curieux pèlerinage à faire que de suivre l'itinéraire de -la Madone dans le monde de l'art. Sa plus antique image, récemment -découverte dans une crypte des catacombes, nous la montre sous les -traits sillonnés et durs d'une parque chrétienne. Grossière et -grandiose ébauche que l'on dirait rayée dans la pierre par le pouce -sanglant d'un martyr! Elle sue l'amertume, elle respire la mort; elle -s'harmonise avec l'horreur sacrée du labyrinthe sépulcral; elle y -préside du fond de son abrupte chapelle aux deuils, aux lamentations, -aux funérailles de l'Église. - -Ce type primitif se transforme à peine, lorsque l'Église délivrée -fait sortir la Vierge avec elle du sépulcre et l'installe -solennellement sous le plein cintre des basiliques. Seulement sa -vieillesse s'arrête, se momifie, s'endurcit et devient de l'éternité. -La Vierge byzantine n'a pas d'âge; sa face impassible, prise dans les -linéaments rigides de la mosaïque comme dans la définition d'un dogme -invariable, n'exprime que l'inflexibilité de la foi. Jamais un sourire -ne descelle ses lèvres d'émail, jamais un regard d'amour ou de -charité n'attendrit ses yeux lapidaires. Entre elle et le fidèle -agenouillé sur les pavés de l'église, aucun autre rapport que celui -d'une adoration lointaine. La dureté même de la matière sur laquelle -elle est empreinte, la splendeur sombre et compliquée des ors -vitrifiés qui l'emboîtent, la magnificence mystérieuse de sa -dalmatique, lui donnent l'air d'une de ces impératrices de Byzance -constellées d'agates, fleuronnées de cabochons, incrustées d'émaux, -qui siégeaient inaccessibles et placides au centre d'une cour bizarre -et d'une théologique étiquette. - -Giovanni Cimabuë, le rude précurseur de la Renaissance, humanise un -peu, mais sans l'embellir, cette Vierge terrible; elle garde dans ses -fresques et dans ses tableaux le profil aigu, les angles ronds, les yeux -hagards, les pieds et les genoux en pointe, la physionomie chagrine et -morne de son effigie orientale. Giotto, enfin, la revêt de grâce et de -jeunesse; il la dégage du moule écrasant du plein cintre et la modèle -sur la forme svelte de l'ogive; il élance sa taille, il arrondit ses -contours, il éclaire ses yeux, il répand sur ses traits la vie de -l'expression, la pudeur du coloris et la lumière du sourire; il la -délivre des maigres étreintes de la robe tombante et l'enveloppe des -caresses et des éclaircies du voile. - -À partir de ce moment, la Madone italienne est créée; la Vierge -apparaît à la terre sous une forme digne de sa beauté morale. Pendant -un siècle encore, les écoles de Florence, de Sienne et de l'Ombrie -reproduisent et interprètent, selon le génie de leurs peintres, ce -portrait d'amour d'un art juvénil: de Giotto à Pinturrichio, la Vierge -ne cesse de croître en grâce, en noblesse, en aménité; cependant son -type accompli et définitif n'est pas trouvé encore. Les images que -tracent d'elle ces maîtres primitifs réalisent plutôt l'idéal de la -foi que celui de l'art. L'angélique pudeur qui préside à leurs -conceptions ressemble à la lune du ciel visible, son divin emblème; -elle estompe ou elle émousse les lignes plastiques et les contours -extérieurs. Dans la plupart de ces tableaux, Marie nous apparaît comme -une âme divine à peine enveloppée des apparences d'un corps -spirituel. Ce n'est plus une femme, ce n'est plus une mère, c'est une -essence de virginité contenue dans une forme plus vague que l'opale et -plus fragile que l'albâtre. Cette macération surnaturelle l'efface du -monde extérieur; elle délie tous les liens terrestres qui la -rattachaient aux enfants des hommes. La Vierge de Fiesole, par exemple, -avec sa ténuité subtile et sa coloration d'hostie éclairée par un -cierge, n'offre aucune prise au regard humain. Les frêles linéaments -qui la dessinent semblent plutôt les initiales d'un mystère sacré que -les délimitations d'une substance. - -D'autres, parmi ces peintres des premiers temps de la Renaissance, -tombent dans l'excès contraire: ils donnent à la Vierge le type local -de leur ville ou de leur province; ils l'affublent de leur costume, ils -lui font prendre droit de bourgeoisie parmi ses jeunes filles et ses -matrones. Privauté touchante, mais puérile, que les grâces de l'art -enfant peuvent seules ennoblir. - -Il était réservé à Raphaël d'accomplir la Madone, effleurée ou -ébauchée seulement jusqu'à lui, d'accorder en elle les sublimités -religieuses du catholicisme aux plus parfaites harmonies de la beauté -physique, et de la faire planer, en quelque sorte, dans une assomption -pondérée, à égale distance du ciel et de la terre, d'un idéal trop -mystique ou d'une réalité trop vulgaire. - -Même après ses travaux épiques du Vatican, on peut dire que la Vierge -est restée sa création suprême. Ce fut sur elle qu'il porta tout -l'effort et tous les progrès de son art. Ses Madones ressemblent à ces -Heures qu'il a peintes plus robustes ou plus délicates, selon qu'elles -s'éloignent ou s'avoisinent du soleil; elles redoublent de force, -d'expression et de plénitude, à mesure qu'elles approchent du midi de -son génie, de ce midi qui n'eut pas de couchant. De la _Vierge -Condestabili_ de Pérouse à la _Madone de Saint-Sixte_, Marie parcourt -dans son œuvre tout un firmament de beauté. Suivons cette gravitation -idéale, démêlons au milieu des mille images diverses dont il a -revêtue. Celle que l'Église appelle l'_Étoile du matin_, l'astre -distinctif qui marque chaque constellation nouvelle. - -La _Belle Jardinière_ peut compter, par le sentiment, sinon par la -date, parmi les plus jeunes Vierges de Raphaël. Peinte en 1507 à -Pérouse, au moment où il allait quitter Florence pour venir à Rome -prendre possession de tout son génie, cette angélique idylle est comme -un _ex voto_ reconnaissant du divin jeune homme à l'école de l'Ombrie, -où s'était formée son enfance. Sur le point d'abandonner pour jamais -les naïves traditions de l'art mystique, il semble qu'il ait voulu les -résumer dans une fleur de grâce et de sainteté. - -Marie, assise au milieu des champs, serre entre ses bras le Fils de -Dieu, debout sur son pied nu qui se dessine chastement sur l'herbe. Elle -incline sur lui ses grands yeux limpides recueillis sous le voile -baissé des paupières. Cette contemplation est si pieuse, si ingénue -et si douce, qu'elle tient de la tranquillité du reflet, et que l'image -du divin Enfant semble se réfléchir dans leur pâle azur, comme dans -la clarté d'une belle eau dormante. Comment dire la candeur de ce -visage ovale et pur comme une perle parfaite, la noble coupe de ce front -si doucement bombé, la mollesse d'or soufflé de ces blonds cheveux -ondés et noués en tresses négligentes, l'exquise formation du nez, la -finesse presque invisible des sourcils, la courbe ingénue des lèvres, -pareilles au calice d'une fleur entr'ouverte; la sainte modestie de -cette robe unie, au corsage rouge, autour de laquelle le manteau bleu de -la tradition flotte et se déploie comme un morceau de ciel! Quel charme -ineffable dans la pose de l'Enfant Jésus dressant vers sa mère sa -tête ravie et naïve! Le spectateur croit retrouver sa propre -impression dans l'extase du petit saint Jean, à genoux devant le groupe -maternel! Le jeune Précurseur s'appuie sur une croix rustique qu'il -vient de faire avec deux joncs enlacés; mais Marie ne comprend pas -encore ce navrant symbole, et la croix enfantine n'attriste pas plus la -céleste églogue que la houlette d'un pasteur. - -Autour de la sainte Famille s'arrondit, comme une terrestre auréole, un -de ces mystiques paysages où il semble que Raphaël ait voulu purifier -la terre, et lui rendre quelque chose de l'innocence de l'Éden. Le lis -chanté par les psaumes, la rose au cœur virginal, la mauve, qui -recèle une vertu secrète dans ses humbles feuilles, croissent et -fleurissent aux pieds de Marie. Plus loin s'élancent deux de ces arbres -sveltes, minces, émondés, dont la cime, à peine garnie de quelques -feuilles transparentes, éveille en l'âme, par une relation -mystérieuse, l'idée de jeunes têtes moissonnées par des ciseaux -sacrés. Dans le fond, au sein de collines arrondies et bleuâtres, on -aperçoit une petite ville aux toits en pointe et au campanile élancé. -Rien n'indique les travaux et les agitations de l'activité humaine dans -cette cité toute symbolique et toute spirituelle. Là, sans doute, on -n'entend d'autre bruit que le chant des hymnes et le son de l'orgue; là -se promènent par les rues claires des hommes vêtus de blanc qui -portent des palmes; là se penchent aux fenêtres taillées en ogives -des têtes extatiques, pareilles à celles qui se montrent, embrasées -de couleurs ferventes, aux vitraux des vieilles cathédrales. - - - - -[Figure 4: Muse. Peint par Raphaël] - - - - -Tout est printemps, fraîcheur, jeunesse, prémices de génie, vénusté -de style, dans cette douce peinture; elle est traitée selon cette -manière pure et précieuse à laquelle il semble que les vieux maîtres -aient attaché une vertu morale. La pâleur dorée de son coloris -répand sur elle je ne sais quelle clarté d'aurore: on dirait la -réverbération lointaine du fond d'or évanoui des anciennes écoles. -Les poses, les draperies, les gestes, les airs de tête de la grande -manière raphaëlesque, commencent à s'y révéler, mais seulement à -l'état de préludes et de douces promesses. - -Cette jeune Vierge, à demi rustique, assise parmi les plantes et les -fleurs de la solitude, Raphaël l'emmènera à Rome avec lui. Elle va -s'y développer, s'y amplifier, s'y grandir; elle va s'entourer d'anges, -de saints, de donataires, de lampes, de rideaux, de colonnes, -d'architectures magnifiques; elle va régner du haut des cieux -entr'ouverts sur des compositions grandioses inspirées par les fêtes -de l'Église triomphante; mais, quels que doivent être ses -accroissements de force et de majesté, elle n'en reste pas moins, dans -ce tableau, sinon la plus belle, du moins la plus jeune et la plus -aimable de ses madones. - -De la _Belle Jardinière_ à la _Vierge au Voile_, quelle transformation -déjà et quelle différence! Le maître a vu Rome, et son style se -ressent des influences de la ville éternelle. Si la Vierge a gardé le -candide ovale et la blonde modestie de ses sœurs aînées, le geste de -son bras, qui soulève le voile du lit de Jésus, celui de sa main -posée sur l'épaule du petit saint Jean, la molle effusion de son -agenouillement, développent les belles lignes de la statuaire antique. -Sa robe, transformée en draperie, embrasse avec de chastes caresses les -formes qu'elle suivait à peine autrefois. Son front porte le diadème -de la royauté céleste, et le voile qui s'en épanche affecte des plis -d'une imposante élégance. Dans le fond se dressent les murs pendants -et la voûte écroulée d'une ruine romaine, et cette perspective -d'antiquité sublime répond de loin, comme une harmonie, au groupe -qu'elle encadre. - -La _Vierge à la Chaise_, portrait idéalisé d'une jeune patricienne de -Florence, se ressent de son origine. Elle semble faite pour trôner sur -sa belle _seggiola_ aux colonnettes ciselées, dans une de ces églises -de marbre et d'or du seizième siècle, qui sont comme les salons du -paradis. Elle est peut-être la plus populaire de toutes les madones de -Raphaël; elle renouvelle, en les sanctifiant dans l'Italie catholique, -les miracles de séduction de cette Vénus de Guide dont la Grèce -païenne devint amoureuse. Ce qui la distingue entre toutes ses sœurs, -c'est la grâce: _Ave, Maria, gratia plena._ Une grâce demi-céleste, -demi-mondaine, où la pureté de la vierge, la tendresse de la mère et -l'amabilité de la femme, se mélangent avec des nuances et des -harmonies de perle dans un parfait ovale de beauté. La noble finesse de -ses traits, la clarté sereine de ses beaux yeux bienveillants, -l'élégance du voile qui s'enroule autour de ses tempes, l'ajustement -exquis du fichu brodé qui voile ses épaules et redouble de plis autour -de sa poitrine, la tranquille étreinte de ses bras croisés autour de -l'Enfant, tout en elle respire une courtoisie divine, une aménité -accessible et je ne sais quelle surnaturelle distinction de grande dame -céleste. Elle fait penser à ces saintes italiennes de la _Divine -Comédie_ qui conservent, jusque dans le feu des étoiles et des -auréoles, l'air fin et spirituel de la civilisation toscane et l'accent -«du beau pays où le _si_ résonne.» - -Quelle douce affabilité dans le mouvement de sa belle tête qui se -retourne vers le spectateur comme pour l'éclairer de sa plénitude! On -dirait qu'elle vient de céder aux angéliques instances qui -décidèrent Béatrix à se dévoiler à Dante: - - -Volgi, Beatrice, volgi li occhi santi; -Era la sua canzone; al tuo fedele -Che per vederti ha mossi passi tanti. -Per grazia fa noi grazia che disvele -A lui la bocca tua, sì che discerna -La seconda bellezza che tu cele. - - -«Tourne, Béatrix, tourne tes yeux saints,--ainsi chantait leur -canzone,--vers ton fidèle qui a fait tant de pas pour le voir! - -«De grâce, fais-nous la grâce de lui dévoiler ta bouche, afin qu'il -distingue la seconde beauté que tu caches.» - -_La Vierge de la maison d'Albe_, peinte dans la même année peut-être, -reluit, entre les autres madones de Raphaël, comme une larme parmi des -perles. Assise sur le gazon d'un frais paysage, elle contemple avec une -mélancolie rêveuse la croix de roseau que le petit saint Jean, à -genoux, vient de présenter à son fils. Sa main posée sur l'épaule du -Précurseur semble l'inviter à détourner le fatal présage; mais -Jésus a déjà saisi la croix prophétique, et fixe sur elle des yeux -résignés. - -Raphaël n'aborde jamais qu'avec pudeur l'idée de la mort; aussi -l'émotion de cette scène muette est-elle effleurée plutôt -qu'exprimée. Elle circule avec la légèreté du pressentiment à -travers les gestes, les airs de tête et les attitudes sympathiques de -la jeune famille. Le Calvaire vient de lui apparaître, mais comme -l'idée de la mort apparaît à la jeunesse, voilée, douce, -indistincte, presque effacée par l'éloignement. Il n'y a qu'un nuage -en l'air; il monte au-dessus de la tête de l'Enfant Jésus; et il est -si faible et si pur, que l'imagination lui donne le sens d'un -phénomène symbolique. On dirait qu'il vient de prendre l'empreinte de -cette ombre de tristesse qui voile les visages de la sainte Famille, -pour la dissiper dans le Ciel. - -Les caresses de l'exécution dissimulent encore ce vague fond de deuil. -Jamais Raphaël n'a peint d'enfants plus gracieux, de Vierge plus -juvénile, de campagne plus ombreuse et plus pacifique; jamais son -dessin n'a déployé de plus attiques élégances. Vous diriez le -_Stabat Mater_ recélé sous la forme exquise d'un beau sonnet de -Pétrarque. - -Jusqu'ici nous sommes restés dans le cycle terrestre des Vierges de -Raphaël; mais il est une autre sphère purement idéale, au sein de -laquelle il s'est plu à transporter souvent la Mère de Dieu. Là, -Marie n'appartient plus à la terre: elle ne lui apparaît qu'à travers -les incalculables distances de son Assomption. Elle ne se détache plus -sur d'humbles fonds de campagne ou d'intérieur domestique, mais sur -l'azur éternel, où pleuvent les rayons, où neigent les têtes -d'anges. Elle ne s'assoit plus parmi les fleurs de la prairie ou sur la -chaise taillée par la hache de Joseph; elle plane sur des nuées, elle -règne sur des trônes d'une magnificence biblique et d'une architecture -triomphale. Sa famille humaine a fait place à la cour des bienheureux -et des anges. Son visage s'éclaire et se transfigure; les sourires -féminins et maternels s'effacent de ses lèvres: la sérénité -immuable, la paix éternelle, la félicité impassible, sont les seuls -sentiments qu'expriment désormais ses traits agrandis. - -La _Vierge aux Candélabres_ est la première en date de cette série -supérieure. Calme, grandiose, presque sévère, elle brille entre les -deux flambeaux de ses angéliques acolytes, comme une étoile fixe de -beauté. Ses yeux s'abaissent légèrement, sans doute pour exaucer d'en -haut une adoration lointaine, et sur l'inclinaison seule de ces yeux -sublimes l'esprit mesure la hauteur idéale où l'a transportée le -génie du peintre. L'Enfant glorieux et joyeux qui joue sur son sein ne -distrait pas son recueillement solennel; on sent qu'il ne tient plus à -elle par les liens de sang de la maternité terrestre, mais par les -liens plus subtils d'une filiation toute mystique. De même, les deux -anges qui portent les candélabres ne sourient ici ni à Jésus, ni à -la Madone: ils paraissent absorbés par le sentiment de leur propre -gloire. On dirait que, réunis pour une cérémonie de la cour céleste, -chacun des personnages continue sa surnaturelle existence, et reste -isolé, au sein même d'une action commune, dans sa sphère d'extase et -de dignité. - -Plus imposante encore, la _Vierge au Poisson_ forme, avec l'enfant -majestueux que ses mains soulèvent, un groupe tout auguste et tout -idéal qui rappelle la sculpture plutôt que la vie. Elle reçoit les -adorations du jeune Tobie que l'ange lui présente avec la noble -froideur d'une statue sacrée donnant audience aux fidèles, du fond -d'un sanctuaire. La naïve timidité de l'adolescent, l'ardeur de l'ange -qui l'entraîne vers sa reine avec un radieux enthousiasme, rehaussent, -par le contraste, cette réserve fière et presque impérieuse. - -_Sursum corda!_ montons plus haut encore, jusqu'à cette cime extrême -du sublime où plane la _Madone de saint Sixte_, la dernière Vierge de -Raphaël. - -Les rideaux symboliques de l'apparition viennent de s'entr'ouvrir. -Marie, portée sur des nuages et tenant l'Enfant dans ses bras, -apparaît solennellement à la terre. Un voile, trempé dans la pourpre -des nuées, cerne les blonds bandeaux de son front royal et redescend -sur ses épaules avec la palpitation d'une grande aile. Sa robe bleue, -chassée par le vent, imprime à sa démarche suspendue les lignes -flottantes de l'existence éthérée. Ses yeux sont fixes, sérieux, -vaguement égarés; sa physionomie respire un trouble ineffable. Par -quels mots humains expliquer ce mystère d'émotion et de ravissement? -Est-ce l'enivrement des félicités célestes, ou la révélation subite -de sa gloire? N'est-ce pas plutôt l'effroi sacré de son divin Fils? On -dirait qu'elle vient de comprendre pour la première fois que l'enfant -qu'elle porte est le Dieu des colères en même temps que le Dieu des -miséricordes, et qu'elle tremble pour la terre en le présentant devant -elle. L'Enfant semble justifier cette saillie épouvante. Ce n'est plus -l'humble nouveau-né de Bethléem, ni le doux _bambino_ des jardins de -Nazareth; c'est le Très-Haut, le Tout-Puissant, l'Éternel, condensé -dans un corps puéril et rendu plus grandiose encore par cette -réduction de substance. Le Christ vengeur de Michel-Ange est moins -effrayant peut-être que cet enfant jupitérien. Ses cheveux épars et -hérissés comme des flammes, l'obliquité terrible de ses yeux pensifs, -la structure puissante de son corps compacte et ramassé comme un -abrégé de la force, le geste olympien de sa main étendue sur sa jambe -robuste, la couleur de feu presque foncée, tant elle est profonde, qui -l'enveloppe comme d'un mystérieux hâle d'auréole, tout en lui excite -la crainte, le respect, le tremblement religieux. - -Au-dessous de la Vierge, sainte Barbe agenouillée sur les nues, les -mains croisées, le pied suspendu, oscillante et flottante dans la -draperie orange qui l'enlace de ses longues bandes d'arc-en-ciel, -abaisse vers la terre sa belle tête blonde dont le ton ardent semble -exprimer la ferveur. L'ajustement, le tour, l'attitude de cette adorable -figure, peuvent compter parmi les merveilles de l'art accompli. C'est la -Grâce chrétienne incarnée sous la forme d'une des Charités de la -Grèce, la draperie de Phidias enflée et soulevée par les brises du -ciel, la beauté de la Déesse et la pudeur de la Vierge s'unissant et -se confondant dans un chef-d'œuvre plastique. En face de sainte Barbe, -saint Sixte, drapé dans sa chape, dresse vers la Vierge sa tête -chauve, qu'ombrage la barbe orientale d'un Père de l'Église; au bas du -tableau, deux petits anges accoudés sur une balustrade attendent et -regardent sans étonnement, sans surprise, avec l'insouciance familière -d'enfants de la maison céleste. - -C'est un prodige que ce tableau; on peut dire qu'il en présente les -signes extérieurs. Commandé à Raphaël par les bénédictins de -Plaisance, pour servir de bannière aux processions du couvent, il fut -peint d'un jet, sans ébauche, et comme improvisé sur la toile. On n'a -retrouvé trace, en effet, ni de ses études ni de ses esquisses. -D'ailleurs, il suffit de l'entrevoir pour être frappé de cette -spontanéité créatrice: aucun effort, aucune retouche, aucun artifice, -mais partout une exécution à la fois ingénue et sublime; et les -rehauts de l'ombre et les magies du clair-obscur, écartés, comme des -éléments profanes, de la vision virginale. Les lignes du dessin -serpentent à la façon des veines de la vie, sous la transparente -coloration des figures; cependant ces figures sortent de la toile avec -un relief étonnant. Le coloris sobre, limpide, égal, composé plutôt -que mêlé de teintes blondes, rouges et roses, qui s'assortissent sans -se confondre, a l'éclat ardent et doux de ces soirées extraordinaires, -dont les crépuscules sont des phénomènes. On n'y sent nulle part -l'empreinte de la touche, la marque du pinceau, le vestige de la main -humaine; il tient à la fois de la clarté de la fresque et de la -légèreté du pastel; il semble avoir coulé des sources de la lumière -pour revêtir les êtres divins qui viennent d'en descendre. À ce monde -de l'infini qu'il nous révèle, Raphaël ravit à la fois la divinité -de ses types et le jour incorruptible qui les éclaire. - -Cette toile sacrée est le dernier voile du sanctuaire: là finit la -beauté visible. Derrière, il n'y a plus rien, rien que la Beauté -éternelle, rien que cet _éternel féminin_ dont parle Gœthe, et qu'il -a posé à la fin de son poème, comme le mot suprême de la vie: _Das -ewig Weibliche._ - - - - -[Figure 5: Danaé d’après Corrége] - - - - -CORRÉGE - - -Il se forme, on ne sait comment, autour des artistes célèbres, une -légende qu'il est bien difficile de ramener à l'histoire, même quand -sa fausseté en est depuis longtemps reconnue. En entendant prononcer ce -nom du Corrége, on ne peut s'empêcher de recevoir une impression -triste, et de songer avec mélancolie à la fin misérable de ce grand -homme. On maudit un peu les moines qui lui payèrent un chef-d'œuvre en -monnaie de billon dont le poids, car il n'était pas assez riche pour -louer une voiture ou un cheval, le fatigua tellement sur la route, qu'il -en prit une fluxion de poitrine, et mourut peu de jours après. C'est -une chose douce de consoler, par une tardive admiration, l'ombre d'un -génie malheureux pendant son séjour sur la terre, et sa gloire, -entourée de ces ombres, rayonne avec plus de splendeur. Cette opinion, -chose bizarre, fut celle de gens contemporains du peintre, ou du moins -assez rapprochés de l'époque où il vivait pour avoir su la vérité, -s'ils avaient voulu se donner la peine de la chercher; mais ce roman -plaisait davantage. Corrége ne fut pas si pauvre qu'on le prétend; son -père était un honnête marchand qui possédait quelque aisance et le -fit bien élever. Giovanni Berni, de Plaisance, et Marastoni, de -Modène, l'instruisirent dans les lettres, et il eut pour maître de -philosophie G. B. Lombardi, de Corrége, célèbre médecin, qui avait -été déjà professeur à Bologne et à Ferrare. Cela n'a rien qui -sente la misère. À vingt-six ans il épousa une jeune fille de son -pays, âgée de quinze ans, Girolama Merlini, dont il eut quatre -enfants, trois filles, dont deux moururent en bas âge, et un fils, -Pomponio, qu'il destina à la peinture. Voilà donc la nombreuse famille -que l'infortuné Corrége avait tant de peine à nourrir et pour -laquelle il s'exténuait de travail considérablement réduite. Deux -enfants ne sont pas une telle charge qu'on ne puisse la supporter, même -sans avoir le talent de l'auteur de l'_Antiope_ et du _Mariage de sainte -Catherine._ Le Carteggio de Tiraboschi contient plusieurs actes relatifs -à des maisons et à des propriétés du Corrége. Sa femme, en outre, -lui avait apporté une belle dot. Certes, il ne mena pas l'existence -princière d'un Raphaël, d'un Michel-Ange ou d'un Titien, recherchés -des empereurs, des papes et des cardinaux, mais il ne connut jamais -l'étroite pauvreté, et la nécessité ne le força pas à l'avarice -comme on le prétend. Jamais, au contraire, artiste ne mit plus de luxe -dans l'exécution matérielle. Toutes ses peintures sont sur cuivre, sur -panneau de cèdre ou sur toile de choix; il y prodigue les couleurs les -plus chères, l'outremer, les laques, les verts riches; il les empâte -sans ménagement et n'épargne rien pour assurer la conservation de ses -tableaux. Quoiqu'il ait le pinceau facile, il y revient, les reprend, -les fait sécher au soleil, et ne livre son œuvre que lorsqu'il la -croit parfaite, conscience que n'eurent pas toujours des maîtres en -grande réputation et qui, de louable, deviendrait admirable, si le -Corrége eût été effectivement aussi dénué de ressources qu'on le -représente. Les travaux ne lui manquèrent pas; dès sa plus tendre -jeunesse, car il eut le talent précoce, on le voit chargé de -commandes; on lui donna à peindre la coupole de l'église Saint-Jean, -et ensuite le dôme de Parme, ouvrages considérables assez bien payés. -Pour la coupole, il reçut quatre cent soixante-douze ducats d'or, et -pour le dôme, trois cent cinquante. Il eut de _la Nuit_, quarante -sequins d'or, du _Saint Jérôme_, quarante-sept, chose digne de -remarque, il ne travailla guère pour les souverains; on ne cite de lui -que deux tableaux faits pour le duc de Mantoue; mais sans valoir Rome, -Florence ou Venise, Parme offrait à l'artiste des moyens suffisants -pour se développer et une sphère convenable d'activité. Peut-être -même y fut-il plus libre, moins influencé dans son originalité, qu'il -ne l'eût été dans un de ces grands centres d'art, où des modèles -illustres entraînent à l'imitation et où il est difficile de ne pas -céder aux séductions du style en vogue. Il fut, à Parme, maître -souverain et fondateur d'école, et la lettre d'Annibal à Louis -Carrache est certes entachée d'exagération. «Je m'indigne et je -pleure eu dedans de moi-même, quand je pense à l'infortune de ce -pauvre Antoine: un si grand homme, si c'est un homme et non pas un ange -revêtu d'un corps, se perdre de la sorte dans un pays où il était -méconnu et où il aurait dû être porté aux étoiles, et y finir par -une mort misérable!» - -Mais il importe peu, en somme, que Corrége ait été riche ou pauvre, -heureux ou malheureux, avare ou prodigue. Dans le milieu où il se -trouvait, il a pleinement exprimé son idéal, un idéal nouveau, et il -a inscrit sa signature dans un de ces cercles d'étoiles qui entourent -les dieux de l'art. - -Antonio Allegri naquit à Corrége, d'où lui vient son surnom, vers -l'an 1494, la date n'est pas bien certaine, de Pellegrino Allegri et de -Bernardina Piazzoli. Selon la tradition du pays, il reçut les premiers -éléments de l'art de son oncle Laurent, et ensuite il fréquenta à -Modène l'école de Francesco Bianchi, dit le Frari. Il apprit en même -temps à modeler en terre, et il travailla avec Begarelli à ce groupe -de la _Piété_, dans l'église de Sainte-Marguerite, dont les trois -plus belles figures lui sont attribuées. De Modène on le faisait aller -à Mantoue chez Andrea Mantegna, mais, comme on l'a découvert depuis, -le Mantègne est mort en 1506, ce qui détruit cette supposition, -matériellement du moins, car un artiste n'a pas besoin d'être vivant -pour former des disciples: ses œuvres enseignent à sa place, et -souvent d'une façon plus éloquente que n'auraient pu le faire ses -paroles. Aussi admettons-nous très-bien Mantegna comme un des maîtres -du Corrége, quoique les dates s'opposent à un enseignement direct. -Corrége s'inspira de Mantegna avec la liberté du génie, en -perfectionnant ce dont il s'emparait, et en le mêlant, par un amalgame -intime, à ses qualités naturelles. - -C'est un rare bonheur de trouver dans ce monde de la forme qui semble -limité, et dont le corps humain est le thème éternel, une inflexion -particulière, une ligne inconnue encore, un charme révélé pour la -première fois. Ce bonheur, Corrége l'a eu au plus haut degré. Il a su -dégager de la femme et de l'enfant une grâce qu'on ne soupçonnait -pas, grâce tendre, amoureuse et souriante, et qu'on ne saurait mieux -désigner que par le nom même du peintre, tourné en épithète: grâce -corrégienne. Rien n'en donne l'idée, ni avant ni après. Ce n'est pas -la grâce mystérieuse, profonde, presque inquiétante et surnaturelle -de Léonard de Vinci, ni la grâce calme, virginale et céleste de -Raphaël; c'est une volupté indéfinissable, une caresse perpétuelle, -une séduction irrésistible, où il n'y a rien de lascif cependant; la -nudité même, chez Corrége, a la candeur ingénue de l'enfance; comme -Ève avant d'avoir pêché, elle ignore qu'elle est sans voiles. Nous -insistons sur cette grâce, parce qu'elle est le caractère distinctif -de l'artiste, le charme qui attire à lui les âmes et les relient. Mais -il ne faudrait pas s'imaginer que Corrége soit un peintre exclusivement -préoccupé du joli, de l'aimable et du riant; il y a en lui un artiste -dont les audaces et les fiertés musculaires rivalisent avec -Michel-Ange; et pour s'en convaincre il suffit de regarder la coupole de -Saint-Jean et le dôme de Parme. Ce suave et délicieux Corrége -possède l'instruction pittoresque la plus solide et sait à fond la -géométrie et la perspective, ce qui lui permet d'exécuter -mathématiquement ces raccourcis dont la hardiesse étonne. Cette -science crée le style de son dessin, en variant à l'infini les -mouvements et les points de vue. Lorsque la plupart des peintres se -contentent de rendre les figures comme elles s'offrent à hauteur -d'œil, Corrége prend toujours ses têtes de bas en haut ou de haut en -bas; elles plafonnent ou se penchent, les lignes descendent ou remontent -avec des flexions et des sinuosités inattendues, qui révèlent dans le -contour des aspects d'une nouveauté étrange et charmante; il en est de -même des corps, dont cette science de raccourci et de perspective -dégage des attitudes, des formes et des profils, que ni le crayon, ni -le pinceau n'ont exprimés encore. L'habitude de modeler en terre donne -au Corrége ce sentiment parfait du relief qu'on admire chez lui. Les -figures ne sont pas enfermées dans un trait rigide; elles sont peintes, -pour ainsi dire, en ronde bosse, se dessinant par la lumière et -l'ombre, en faisant saillir leurs milieux. Comme les objets dans -l'atmosphère, elles nagent dans des contours fluides, effumés, -vaporeux, qui les baignent, les enveloppent et laissent tourner autour -d'elles. Le pinceau, dans sa main, est une sorte d'ébauchoir modelant -par masses et poursuivant à travers la pâte comme à travers l'argile -les rondeurs des formes. Souvent même il peint d'après une maquette de -terre, pour se mieux rendre compte des raccourcis et de la projection -des ombres, procédé qu'employait le divin Léonard. On a conservé -quelques-unes des figurines qui lui servirent quand il travaillait aux -fresques du Dôme, et qui expliquent, par leur suspension, ces attitudes -impossibles à imaginer ou à copier d'après nature. Seulement, tout ce -savoir est revêtu de grâce; jamais l'effort ne s'y fait sentir, même -dans les outrances et les tours de force; une harmonie divine -l'enveloppe comme une souple et légère draperie qui flotte autour d'un -beau corps. - -Un critique italien appelle Corrége un Léonard _clarifié._ Cette -observation ne manque pas de justesse. Le peintre de Parme comme le -peintre de Milan conduit l'ombre à la lumière par des dégradations -d'une délicatesse infinie, mais la qualité de cette ombre n'est pas la -même. Noire ou violette, ou tout au moins neutre de ton chez le Vinci, -l'ombre chez le Corrége est argentée, transparente, illuminée de -reflets, et pourrait servir de lumière à d'autres peintres; l'artiste -a poussé jusqu'aux derniers prestiges la magie du clair-obscur, magie -dont il est en quelque sorte l'inventeur, car, avant lui, la palette ne -connaissait pas ces merveilleuses ressources. Mais ces lueurs de -l'ombre, ces clartés de l'obscur n'enlèvent rien à la solidité des -corps. Elles jouent à leur surface et ne les pénètrent pas. Elles ont -même une intensité relative qui laisse toute leur valeur aux parties -touchées par le jour. Le ton local des objets s'y poursuit et s'y -retrouve, mais sans attirer l'œil. Les blancheurs des chairs ne sont -pas côtoyées de ces zones bistrées ou couleur de bois qui trop -souvent représentent l'ombre dans des tableaux admirables d'ailleurs et -remplis de qualités sublimes. Cette homogénéité parfaite des parties -éclairées et des parties sombres donne aux figures de Corrége une -rare puissance de relief; elles se détachent d'un bloc du fond étendu -derrière elles et viennent à l'œil avec les apparences de la vie -comme les objets aperçus dans un miroir. Aux approches du crépuscule, -lorsque les toiles des galeries s'éteignent les unes après les autres -et ne présentent plus que des taches confuses, les tableaux du Corrége -gardent la lumière et semblent s'éclairer eux-mêmes; les personnages -prennent une vie intense et mystérieuse; on dirait qu'ils vont sortir -du cadre comme ces figures des tableaux vivants, quand l'effet est -produit, et qu'il faut prendre de nouvelles poses pour un autre groupe. -Comme sur les hautes montagnes le soleil luit encore lorsque depuis -longtemps la nuit baigne la vallée, le jour abandonne avec peine ces -hauts sommets de l'art. - -On a dit que le Corrége était triste, mélancolique, rongé -d'inquiétude et avait le travail pénible. Cette humeur atrabilaire ne -semble pas s'accorder avec cette peinture aimable comme un sourire, -fraîche comme un bouquet où sont réunies, pour le plaisir des yeux, -les grâces de la femme, l'ingénuité de l'enfance se jouant parmi les -fleurs et les riches attributs, sur des fonds de paysages ou -d'architecture embellis de tout ce que peut rêver une imagination -riante. Mais l'œuvre d'un artiste n'est pas toujours le reflet de son -âme; c'en est souvent le _desideratum._ Watteau, le peintre des fêtes -galantes, qui conduit avec un frou-frou de soie et un bourdonnement de -guitare son éternelle mascarade italienne et qui embarque si -joyeusement pour Cythère les pèlerins d'amour aux camails ornés de -coquilles, n'était-il pas, dans la vie privée, d'une tristesse -funèbre et obsédé par un essaim de papillons noirs? Cependant nous -pensons que le Corrége était heureux. Sa peinture est trop saine, trop -bien portante, trop gaie, pour qu'il n'eût pas lui-même la santé -morale; il devait travailler d'une manière tranquille, prompte et -libre, comme un maître qui domine ses moyens d'expression, et d'avance -a résolu les difficultés. La grâce n'était pour lui qu'un jeu, car -il avait la force et la science; mais qu'il fût triste ou joyeux, c'est -là vraiment une question psychologique peu importante. - -Corrége alla-t-il ou n'alla-t-il pas à Rome? Problème obscur -longtemps, et qui s'est résolu par la négative d'après les recherches -de la critique moderne qui, cette fois, donne raison à Vasari. Ce grand -maître ne sortit jamais de la Lombardie. - -Est-il besoin pour avoir du talent d'abandonner sa patrie, de rompre ces -filaments qui vous attachent au sol natal, de quitter cette atmosphère -où l'on a bu les premières gorgées de la vie, de rompre cette -harmonie de la créature et du milieu, de renoncer à ces aspects -familiers dès l'enfance, à ce naïf étonnement des choses, à cet -éblouissement de la lumière, à cette sympathie pour des types -particuliers, qui sont comme la physionomie et le visage de la mère -sacrée, _alma parens?_ Ce dépaysement ne trouble-t-il pas les -aptitudes naturelles et les originalités profondes fruit du climat, de -l'air ambiant, du caractère géologique et de la concentration même de -l'intelligence dans un cercle étroit, mais bien connu? Un ciel plus -chaud, une clarté plus intense, une coloration diverse, des contours -plus arrêtés, un costume différent, des types d'une étrangeté -saisissante, un idéal placé ailleurs, des modes de style peuvent faire -dévier l'organisation la moins susceptible de s'égarer. Nous pouvons -donc regarder comme un bonheur que Corrége n'ait jamais visité Rome. -D'ailleurs, à un génie comme le sien il suffit du moindre indice pour -deviner tout et s'approprier ce qui est assimilable à sa nature sans en -altérer l'essence. Il y avait chez Begarelli des plâtres et des -surmoulages qui dispensaient notre artiste sédentaire d'étudier les -marbres antiques; il avait pu voir à Mantoue et à Parme des tableaux -de Raphaël et dire: «Moi aussi je suis peintre!» et pour les -altitudes grandioses, les musculatures savantes, le style outré et -fier, il ne doit rien à Michel-Ange, le _Jugement dernier_ de la -chapelle Sixtine, n'ayant été peint qu'en 1541, sept ans après la -mort de Corrége. - -Paris et Dresde possèdent en grande partie l'œuvre du grand maître -lombard, du moins ce qui peut se détacher de lui, car lorsqu'on n'a pas -vu ses fresques on ne le connaît pas tout entier. On en peut dire -autant de presque tous les illustres maîtres italiens dont la peinture -murale a gardé le meilleur. - -Quand on entre dans ce salon carré qui est comme la Tribune du Louvre, -le regard est invinciblement attiré par l'_Antiope_, un de ces -chefs-d'œuvre qui semblent un rêve de poésie figé dans un miroir -magique, une fugitive postulation de l'âme rendue éternelle par le -génie. Devant cette merveille chacun croit que le tableau a été fait -pour lui. On s'imagine que personne, hors vous, n'en a compris le vrai -sens, la portée intime. Ce beau corps doré de lumière, rafraîchi -d'ombres bleuâtres, étendu si mollement sur le gazon de velours où il -s'épanouit dans sa blancheur comme un lis humain, avec des souplesses, -des lassitudes et des abandons à faire descendre les immortels de -l'Olympe, est une des plus miraculeuses créations de l'art. Que Jupiter -a bien fait de quitter sa revêche Junon pour venir admirer, sous le -déguisement d'un satyre, cette beauté dont Vénus même serait -jalouse! Nous profitons, nous autres pauvres humains, de l'audace du -dieu qui soulève le voile et découvre ces blancs trésors, ce torse de -marbre souple et chaud, baigné par les moiteurs de la vie, palpitant au -souffle régulier du sommeil, attendri d'un rêve voluptueux. Et le -satyre, comme il est noble et beau! comme il conserve, malgré les pieds -de bouc, l'aristocratie olympienne! Comme on sent bien que ce n'est pas -là un de ces vulgaires ægipans moitié dieux, moitié bêtes, populace -de la mythologie, qui poursuivent les nymphes, à travers les bois, de -leur salacité importune! Auprès d'Antiope, l'Amour dort d'un sommeil -hypocrite, prêt à venir en aide au dieu si par hasard la jeune vierge -résistait. - -Le _Mariage de sainte Catherine_ n'est pas moins étonnant. C'est encore -un Dieu qui épouse une fille de la terre, mais ici le mariage est tout -spirituel. Le petit Jésus, assis sur les genoux de sa divine mère, -passe avec un sérieux enfantin l'anneau de fiançailles au doigt que -lui tend d'un air de modestie charmant et rougissant de pudeur la belle -sainte en habits de noces. Elle sera fidèle à son bambin d'époux -cette belle vierge qui pour les filles doit devenir la patronne du -célibat; fidèle jusque dans les supplices et la mort car, près -d'elle, on voit la roue aux dents d'acier qui sera son lit nuptial. Le -témoin de son mariage est un jeune saint Sébastien, d'une beauté -angélique, tenant en main, comme un faisceau de palmes, les flèches -retirées de son corps. Au fond, s'ébauchent vaguement des scènes de -martyres, des bourreaux se ruant au carnage! Le type de la sainte est -particulier au Corrége; elle a, dans sa beauté, un air d'enfance, une -candeur qui se fait sérieuse et qui sourirait si volontiers! Ses yeux -se baissent virginalement, mais les coins de sa bouche remontent; elle -contient cette joie intime qu'ont toutes les figures du peintre! La main -de la sainte est à baiser sur la toile comme une main de reine un jour -de gala. Quelle blancheur, quelle finesse de pulpe, quelle élégance de -port et quelle fierté patricienne! Chaque doigt de cette main est comme -une personne, il a sa vie particulière, sa signifiance spéciale, sa -physionomie reconnaissable; séparés de la paume on les reconnaîtrait -partout ces merveilleux doigts de sainte Catherine! - -C'est à Dresde que se trouve ce prestigieux tableau si improprement -appelé _la Nuit du Carrége_, et auquel le nom d'_Aurore_ conviendrait -mieux. Rien dans cette toile radieuse ne fait venir l'idée des -ténèbres; l'aube se lève derrière les montagnes lointaines qu'on -entrevoit à travers la porte de l'étable, construite en charpentes -appuyées aux ruines d'un ancien édifice; et tout ce tableau est -éclairé par la lumière surnaturelle qui émane du corps de l'Enfant -Jésus. Ce nouveau-né jette un tel éclat dans le giron de Marie, qu'il -illumine comme le soleil les objets qui l'entourent. Le visage de la -Vierge, amoureusement penché vers lui, en reçoit des reflets argentés -d'une transparence et d'une fraîcheur idéales. Un sourire de mère -heureuse fait onduler sa ligne rose dans une blancheur de nacre, de lait -et d'opale, où les longs cils de ses yeux baissés tracent à peine une -ombre légère. Touchée par cette clarté céleste, l'humble paille de -la crèche brille comme les fils d'or d'une auréole. La clarté -rejaillit sur la jolie bergère qui apporte une couple de tourterelles -dans un panier et fait un geste d'admiration naïve devant le nourrisson -divin; elle éclaire le jeune pâtre qui, une main sur le bord de la -crèche et l'autre sur le dos d'un grand chien, lève extatiquement la -tête et semble d'un œil visionnaire contempler le groupe des anges se -balançant dans son nuage au plafond de l'étable; et enfin, elle arrive -jusqu'à ce vieux pasteur de structure herculéenne tenant un bâton -pareil à une massue ou à un arbre déraciné et se grattant la tête -d'un air embarrassé comme un manant en présence d'un roi. On ne -saurait imaginer avec quel art miraculeux cette lumière, partant d'un -foyer unique, est conduite, dégradée et fondue du centre jusqu'au bord -du tableau. Toutes ces figures y baignent comme dans une atmosphère de -paradis. Jamais coloriste ne se joua plus magistralement d'une -difficulté si grande, et ce n'est pas un vain tour de force, c'est -l'expression réussie d'une idée toute charmante, toute poétique et -pleine de tendresse qui ne pouvait venir qu'à l'heureux génie -de Corrége. Ce faible, ce petit, ce bambino, vagissant sur la -paille et jetant déjà dans l'étable cette lueur dont l'irradiation -éclairera le monde! La Vierge ne s'en étonne pas, n'en voit rien -peut-être;--tout enfant resplendit pour sa mère!--et d'une caresse -passionnée, lui faisant de ses bras un berceau, elle le serre contre -son cœur. - -Au coin vers le sommet du tableau, les anges allègrement voltigent dans -ces poses plafonnées et raccourcies qu'affectionne le Corrége et qui -n'ôtent rien à leur grâce céleste. Ils se soutiennent par leur -légèreté même et pourraient oublier d'agiter leurs ailes sans -craindre pour cela de tomber. Les nuages à flocons bleuâtres ne leur -servent nullement de point d'appui, mais leur forment une atmosphère et -les séparent des personnages humains. - -Au second plan, saint Joseph empoigne l'âne à la crinière pour -l'amener vers la crèche. Plus loin, deux jeunes garçons tirent le -bœuf par les cornes. Ne faut-il pas que la création muette ait ses -deux témoins à la nativité du Sauveur! Bonnes et douces bêtes -attendries dans leur âme obscure qui réchaufferont l'enfant de leur -souffle. Ce détail familier et tendre, de pur naturalisme, donne à la -scène un air de vie réelle sans nuire au côté divin. Rien de tendu, -rien de guindé, point de fausse grandeur, partout la grâce la plus -aimable. - -La Madeleine de Corrége ne ressemble pas à ces spectres hagards, -décharnés, livides, n'ayant plus rien de la femme, que les peintres -espagnols, farouchement catholiques, logent dans les trous de la pierre -et la caverne de la maigreur, pour nous servir d'une expression de la -Bible. Son tendre génie répugnerait à ces représentations hideuses -de poitrines dévastées, d'épaules osseuses sillonnées à coups de -discipline; de masques blafards aux paupières rougies faisant pleuvoir -d'intarissables larmes sur l'ivoire d'un crâne. Des barbaries propres -à frapper les imaginations grossières lui feraient horreur. La -pénitence qu'il impose à la pécheresse repentie n'est pas si rude. -D'abord il lui laisse sa beauté, une beauté plus parfaite que celle -qu'elle eut jamais sans doute; ensuite il ne la revêt pas d'un rude -sayon en poil de chèvre ou d'une natte en sparterie. Le désert où il -la confine est un bois ou plutôt un bocage plus propice à l'amour -qu'à la mortification. - -Il n'est personne, même parmi les êtres les moins sensibles à la -poésie de l'art, qui ne se soit arrêté tout rêveur devant cette -Madeleine et n'en ait gardé un long souvenir, soit qu'il ne l'ait vue -qu'en gravure, soit qu'il connaisse l'original du musée de Dresde. - -Enveloppée d'une draperie bleue qui laisse à nu son buste, la -Madeleine allonge son beau corps, dont on devine sous l'étoffe les -suaves ondulations, sur un épais gazon émaillé de fleurettes. Une -main noyée dans ses cheveux blonds, elle s'appuie sur le coude et de -l'autre main elle soutient un livre ouvert. Comme elle est couchée à -plat ventre, ses beaux seins, d'une ferme rondeur, posent sur les pages -du livre comme des fruits de marbre. Sa poitrine, son col, son charmant -visage penché sont illuminés de toutes les magies du clair-obscur. Les -pages du volume leur envoient un éclair de blancheur qui argente -doucement les tons d'ambre de l'ombre et l'or ruisselant des cheveux. Au -fond, les verdures assoupies des arbres versent le calme, le silence et -la fraîcheur. Jamais lit plus moelleux, retraite plus discrète et plus -profonde ne furent préparés à la rêverie. Sans la buire de parfums -placée à côté d'elle, cette belle figure serait aussi bien une muse -de la solitude, une _pensierosa_ qu'une Madeleine. Que lit-elle ainsi? -les Écritures? Non; plutôt quelque beau poème, ou quelque tendre -traité mystique où l'amour divin emploie le langage bridant et -passionné de l'amour terrestre. - -La suavité d'exécution, la morbidezza de pinceau ne sauraient aller -plus loin. Nous doutons que, même au temps de ses plus jolis péchés, -la Madeleine ait été si séduisante. - -Ce qu'il y a de singulier chez Corrége, c'est la rapidité de -l'évolution accomplie dans sa trop courte existence (quarante ans à -peine). Il semble qu'il ait traversé une période immense de l'art. Ses -premières œuvres ont encore quelque chose de la symétrie et de la -sécheresse gothique; elles rappellent un peu frà Bartholomeo, avant -que le peintre moine eût assoupli son style par l'étude de Raphaël. -On peut voir à la galerie de Dresde un tableau appartenant à cette -première période: une Vierge entourée d'anges et bénissant du haut -de sa gloire quatre saints en adoration: saint François, saint Antoine -de Padoue, saint Jean-Baptiste et sainte Catherine, très-beau sans -doute, mais qui semble appartenir à une époque bien antérieure aux -ouvrages où Corrége accuse décisivement son originalité. Dans les -dernières œuvres, la perfection est atteinte; au delà, il n'y a plus -de progrès possible, le maniérisme va paraître, et la décadence -commencer; ce sera le règne de peintres prodigieusement habiles, mais -remplaçant l'étude par la pratique et le génie par la facilité. - -Un des plus étonnants tableaux de Corrége, et il semble tel à côté -de la _Nuit_, c'est le cadre qu'on devrait appeler le _Jour_, tant la -lumière y rayonne pure et brillante, et qu'on désigne sous le nom de -la _Madone au saint Georges_, parce que ce saint chevalier y occupe une -place importante. Cette admirable peinture fut faite, d'après Vasari, -pour la confrérie de Saint Pierre martyr. Primitivement elle -s'encadrait dans deux colonnes d'ordre ionique, surmontées d'un fronton -qui se reliait à l'architecture feinte, servant de fond aux figures, -disposition qui devait être plus favorable qu'un vulgaire cadre d'or. -Ce tableau est sur bois; sa grande dimension l'a fait traiter dans une -manière plus large que les ouvrages de chevalet et qui se rapproche de -la fresque, mais en conservant toute la fleur, tout le velouté et tout -le charme de l'huile. - -La Vierge, assise sur un trône supporté par deux petits anges d'or, -occupe le centre de la composition, qu'elle domine; derrière elle, -l'ouverture d'une arcade laisse voir un paysage vague et bleuâtre. -Est-ce la terre, est-ce le paradis? on ne sait; mais le lieu où la dame -du ciel donne audience à ses fidèles est magnifique; sur la corniche -demi-circulaire, des enfants, en ronde-bosse, soutiennent des guirlandes -de fruits et de fleurs, des marbres rares pavent le sol. - -Jamais l'art n'a produit un type plus élégant, plus fier, plus noble -et plus martialement beau que le saint Georges, ce chevalier errant de -la Légende dorée, ce Persée chrétien qui délivra la reine de Lydie -du monstre dont elle devait être la victime. Il est campé superbement -une main sur la hanche, le pied sur la tête du dragon vaincu, dans une -attitude de dédaigneux triomphe; son corps nerveux et robuste est -revêtu d'une cuirasse qui modèle les formes du torse; des espèces de -cnémides antiques moulent ses jambes; quant à la tête, tournée à -demi sur l'épaule, car saint Georges se présente presque de dos, elle -est désarmée et bouclée de cheveux soyeux et courts. On ne saurait -avoir plus grand air et plus haute mine, et il n'est pas surprenant que -plusieurs ordres de chevalerie aient pris le saint guerrier pour patron. -Divine puérilité, des anges enfants jouent avec les armes du saint; -l'un traîne de tout son effort la grande épée trop lourde pour ses -petites mains; l'autre soulève à grand'peine le pesant casque; tels -les Amours aux pieds de Mars; on s'y tromperait aisément, tant les -anges sont beaux, tant le saint est fier! Un peu en arrière de saint -Georges, saint Géminien, évêque et patron de Modène, offre à la -Vierge le modèle en relief de l'église qu'il lui consacre et qu'un -chérubin, d'une grâce céleste, l'aide à soutenir. Le petit Jésus, -par un délicieux mouvement de curiosité enfantine, tend les mains vers -la mignonne église qu'il prend pour un joujou. - -Vis-à-vis du groupe, et lui faisant symétrie, on voit saint -Jean-Baptiste et saint Pierre le Dominicain. Saint Jean-Baptiste est -représenté sous la figure d'un jeune garçon de seize ou dix-sept ans; -il a pour vêtement une sorte de sayon fendu sur le côté, et du doigt -il désigne Jésus dont il a été le précurseur. Un sourire à la -Corrége, ce sourire sinueux qui retrousse les commissures des lèvres, -arrondit les joues et rend les yeux obliques par le déplacement des -lignes, donne une expression étrange à son masque. Sous la dévotion -du saint il y a comme une malice de faune; il est resté un peu de -l'hallucination du désert sur ce visage, riant avec des yeux fous; -d'ailleurs, il est beau comme Ganymède, ce jeune saint demi-nu! -Derrière lui saint Pierre le Dominicain présente, en joignant ses -maigres doigts contractés nerveusement dans un spasme d'extase, une -tête macérée, béate, délirante, illuminée par le haschisch du -jeûne et l'éblouissement de la vision. La céleste volupté des -mortifications rayonne sur sa face blême; aucune figure, même celle -des moines de Zurbaran, n'exprime à ce degré l'ardeur, la foi, -l'amour, nous dirions presque la sensualité de la pénitence, la -volupté mystique du sacrifice. - -La tête de la madone est d'une beauté enivrante. Sans cesser d'être -virginale elle est pourtant plus féminine qu'aucun artiste ait jamais -osé la représenter; elle a toutes les tendresses humaines dans son -sourire divin; c'est la mère heureuse dont on adore le fils et qui -laisse voir naïvement sa joie. Pour les saints c'est un dieu, mais pour -elle c'est toujours un enfant; Jésus n'est pas devenu le Christ. - -Comme nous l'avons dit, le ton général du tableau est mat, tenant un -peu de la fresque ou de la détrempe; mais dans cette vive lumière -pourtant, le clair de lune de Corrége jette ses ombres et ses reflets -argentés, baigne les contours et les estompes d'une moelleuse vapeur -sans rien ôter au grand style et à l'aspect superbe. - -Le _Saint Jérôme_ de Parme est encore une bien admirable chose; la -force et la grâce de Corrége s'y trouvent dans le même cadre. Le -saint déploie dans ses musculatures, mises à nu par la maigreur de -l'anachorète, une vigueur toute michelangesque; il est grandiose, -étrange et farouche; les ongles de ses pieds se courbent comme les -griffes de son lion. Mais que la Madeleine agenouillée de l'autre -côté baise avec une humilité amoureuse et charmante le petit pied -rose de l'enfant Jésus assis sur les genoux de sa mère et à qui un -grand ange, beau comme un éphèbe grec, montre un livre ou un papier de -musique! - -Nous ne pouvons décrire une à une toutes les variations que le -Corrége a brodées sur cet inépuisable thème de la Madone et de -l'Enfant Jésus. Nous citerons le tableau désigné sous cette légende: -«_Quem genuit adoravit._» La Vierge, agenouillée dans une attitude de -profond ravissement, adore son enfant qu'elle a posé, avec un peu de -paille, sur le pli de son manteau; elle a les bras collés au corps par -la tension de l'étoffe et ses mains ouvertes sortent de la draperie, -faisant un geste d'ineffable béatitude. Il est impossible de peindre -d'une façon plus tendre et plus chrétienne l'humilité de celle qui se -glorifiait d'être la servante de Dieu, _ancilla Domini._ La mère -mortelle s'abîme devant la divinité du fils. - -La Madone dite _della Scodella_ (la _Vierge à l'Écuelle_) représente -un épisode de la fuite en Égypte. La sainte famille a fait halte sous -un palmier dont saint Joseph courbe les branches pour cueillir des -dattes. Des anges invisibles pour les saints voyageurs l'aident dans -cette besogne; la Vierge, tenant l'enfant Jésus dans son giron, -recueille avec une écuelle l'eau d'une source jaillissante. Un peu en -arrière, à demi masqué par des broussailles, un enfant couronné de -fleurs, qu'on pourrait prendre pour un petit génie tellurique, lève sa -tête étonnée et craintive à l'aspect de l'Enfant Jésus. On dirait -qu'il devine, dans ce frêle nourrisson, le Dieu qui doit chasser les -dieux. - -Quelle délicieuse chose encore que cette Vierge endormie sous un -palmier! comme son chaste corps s'abandonne an sommeil avec une -gracieuse fatigue, protégeant encore son petit Jésus! Rassuré par -l'immobilité de la mère et de l'enfant, parmi l'herbe, un lapin -s'avance, et regarde curieux. Il broche des babines, dresse les -oreilles, pressentant le surnaturel avec le sûr et profond instinct de -l'animal. Rien de plus charmant que ces naïves familiarités de -Corrége, introduisant un détail de nature dans un sujet sacré. Cette -gaieté tendre ôte toute froideur. - -Dans cette autre Sainte Famille où le petit Jésus, sur les genoux de -sa mère, du fond de l'humble atelier de Nazareth, fait le geste de -bénir le monde, saint Joseph, courbé sur un établi, rabote une -planche en ouvrier laborieux. La réalité se mêle au divin avec une -mesure parfaite. Quoi de plus touchant que le futur sauveur des hommes -dans cette boutique de menuiserie et de charpente! - -Désignons seulement l'_Incoronata_ qui nous montre le Christ devenu -grand, et posant sur le front de sa mère un diadème d'étoiles. Mais -arrêtons-nous plus longtemps devant cette Madone qui de ses doigts -blancs presse son beau sein sur les lèvres de l'enfant Jésus avec une -maternité si virginale! - -Nous n'avons encore esquissé Corrége que sous un aspect; nous n'avons -rien dit de ses tableaux mythologiques, chefs-d'œuvre où l'art antique -s'attendrit de toutes les grâces, de toutes les voluptés et de toutes -les délicatesses de l'art moderne, où le clair-obscur enveloppe de ses -mystères transparents des chairs souples et modelées comme des marbres -grecs. - -La Vénus ailée qui se penche à demi dans l'_Éducation de l'Amour_, -auquel Mercure montre à lire, vaut la Vénus de Cnide; sa blancheur -dorée, se détachant de contours vagues avec le puissant relief de la -vie, n'a rien à envier au Paros ni au Pentélique, Bien que sa beauté -vous trouble par cette volupté secrète inséparable du Corrége, elle -est chaste cependant; ce n'est pas la Vénus «adorablement épuisée» -de Gœthe, mais la Vénus Uranie, celle qui exalte l'esprit par l'amour -et l'entraîne vers les hautes sphères comme le font comprendre les -ailes palpitant à ses épaules. Le Mercure a toute la beauté fière et -svelte d'un jeune dieu hellénique, et l'enfant Amour est bien le fils -de sa mère. - -La _Léda_ avec son triple sujet, où le cygne divin attaque, triomphe -et s'envole, exprime l'extase de l'amour d'une façon si tendre, si -voluptueuse et si ardente, que le pieux Louis d'Orléans en fit effacer -la tête, repeinte depuis très-heureusement par Schlesinger. _Io_ -pâmée sous l'étreinte de ce nuage qui renferme Jupiter, eut un sort -pareil, et Prudhon lui redonna de son plus moelleux pinceau ce profil -demi-perdu, cet œil noyé, cette joue colorée d'une vapeur rose, ces -cheveux dénoués sur la nuque et cette beauté qu'une main brutale -avait fait disparaître, comme si un chef-d'œuvre n'était pas toujours -pur! - -Prudhon devait bien cela au grand maître de Parme, lui qui est né d'un -reflet et d'un sourire du Corrége. - -La _Danaé_ de la galerie Borghèse, plus heureuse, a conservé son -adorable tête si délicieusement enfantine, qui regarde d'un air de -curieuse surprise la pluie blonde tomber sur son lit, sans se douter que -cet or est un dieu monnayé. Si la tête est d'un enfant, le corps est -d'une jeune fille aux contours arrondis et parfaits. Corrége emploie -souvent ce piquant contraste: innocence de visage, volupté d'attitude; -l'âme ne semble pas avoir conscience des séductions de la forme. -Cependant un grand amour, pareil à l'Éros grec, se glisse vers la -couche de Danaé comme pour préparer le triomphe du maître des dieux, -tandis que de petits Amours, sur une pierre, aiguisent des flèches. -Dans cette merveilleuse toile, la grâce, le charme, la couleur, -semblent avoir dit leur dernier mot. - -Une mondaine abbesse d'un de ces couvents d'Italie, dont la clôture -n'était pas si stricte que l'art n'y pût entrer, fit peindre à -Corrége une salle appelée la _Chambre de Saint Paul_, où il -représenta une suite de sujets mythologiques. Au fond de la salle on -voit Diane, grande, svelte, légère, le croissant au front, l'arc à la -main, entr'ouvrant un voile, et debout sur un char que traînent des -chevaux dont on n'aperçoit que la croupe. Sur les murailles, un -treillage feint, où s'enlacent des verdures sombres et des fleurs, se -découpe en lunettes et encadre des groupes d'enfants jouant avec des -attributs de chasse, chiens, trompes, javelots, d'une variété de pose -et d'intention inépuisable. Le soubassement de ce treillage est orné -de figures en grisaille telles que les Grâces, les parques, les -vestales sacrifiant, un satyre sonnant du cornet à bouquin, Junon, -toute nue, suspendue entre le ciel et la terre, une enclume aux pieds, -comme Homère la dépeint au quinzième livre de l'_Illiade_, une femme -portant un enfant, Minerve casquée, un flambeau à la main, et autres -sujets bien profanes pour un cloître. Mais l'abbesse de Saint-Paul, -donna Giovanna di Piazenza, qui commanda ces admirables peintures, -était abbesse à vie, ne relevait pas de l'évêque, avait juridiction -sur des terres et des châteaux, vivait sans clôture et presque -séculièrement. Grâces lui soient rendues d'avoir légué aux siècles -un tel chef-d'œuvre! Corrége, dit-on, pour le choix des motifs et -l'érudition mythologique, fut guidé dans son travail par Giorgio -Anselmi, célèbre littérateur, qui avait une fille chez les -religieuses. - -Arrivons enfin à ces étonnantes coupoles de l'église Saint-Jean et du -dôme de Parme, qui font de Corrége le prédécesseur et le rival de -Michel-Ange. Dans ces sublimes peintures, la science du raccourci, qu'il -peut dire inventée par ce grand maître, a été, du premier coup, -poussée aux dernières limites. Avant Corrége, on divisait en -compartiments le plafond à décorer, et l'on y peignait des figures -semblables à celles des tableaux. Avec sa science profonde d'anatomie -et de dessin, son habileté de modeleur qui lui permettait de pétrir -des maquettes en terre ou en cire pour se rendre compte des mouvements -ascensionnels, Corrége fit hardiment plafonner ses personnages et les -représenta de bas en haut, comme doivent apparaître des figures -volantes ou soutenues à une plus ou moins grande distance du sol par -des membres d'architecture, corniches, arcades, pendentifs, tympans, -pénétrations, lunettes. C'était une révolution et une révélation -dans l'art qui ouvrait à la forme des horizons infinis et changeait, -pour ainsi dire, la face du dessin. La perspective du corps humain -était trouvée, et non-seulement la perspective linéaire, mais encore -la perspective aérienne avec ses dégradations et ses fuites -vaporeuses. - -La coupole de l'église Saint-Jean a pour sujet l'ascension de -Notre-Seigneur vers son Père. Le Sauveur remonte, à travers une -atmosphère d'or, au sein de l'Éternel, dans un mouvement de raccourci -d'une hardiesse inconcevable qui semble percer la coupole disparue. Des -essaims d'anges voltigent à diverses profondeurs dans l'air lumineux -comme des nuages qui flottent par leur légèreté, formant cortège au -triomphe du Sauveur. Ces anges, pour la plupart, sont vus par la plante -des pieds, et n'occupent, quoiqu'ils paraissent droits et de grandeur -naturelle sur la courbe de la voûte, qu'une place fort restreinte. Leur -dimension apparente n'est qu'un prestige de perspective. Ces positions -étranges, ces raccourcis violents, ces aspects si contraires aux points -de vue habituels ne les empêchent pas d'être d'une beauté idéale, -céleste, au-dessus du rêve humain. - -Dans les pendentifs, le peintre a placé les quatre évangélistes, -figures du style le plus grandiose et le plus majestueux, et d'une -sublimité que personne n'a dépassée encore. Chaque figure repose, -comme sur un socle, sur un nuage que soutient un grand ange d'une -beauté incomparable; deux anges plus jeunes s'accoudent sur les -nervures des pendentifs avec des poses d'une grâce superbe. - -La fresque du dôme de Parme représente l'assomption de la Vierge; un -sujet presque identique, sauf la figure principale, et que Corrége a -traité avec la nouveauté la plus féconde. Dans le bas de la coupole, -près de la corniche, des groupes d'apôtres en adoration regardent -s'élever au ciel la mère du Sauveur déjà bien loin de la terre, et -des anges thuriféraires raniment la flamme des cassolettes. La Vierge, -légère comme une vapeur, s'enlève dans un tourbillon de draperies -volantes, parmi des palpitations d'ailes, des pluies de rayons, des -nuages d'anges jouant de la harpe, du théorbe et de la viole d'amour, -agitant des encensoirs, et s'empressant comme des pages autour de la -Reine du paradis. Cette coupole est vraiment le ciel ouvert. - -Malheureusement, Parme n'est guère sur la ligne des touristes. Le -troupeau admiratif suit l'itinéraire obligé, Florence, Rome et Naples, -et les deux sublimes fresques du Corrége s'effacent lentement dans -l'abandon et dans l'oubli. La gloire, qui a ses caprices, oubliant que -Corrége a égalé Michel-Ange pour la science et la force du dessin, en -a fait le type de la grâce tendre--une part assez belle--et de -l'irrésistible séduction. - -Qui n'aime pas Corrége n'a pas d'âme, prétend Stendhal, passablement -sec lui-même cependant. Nous sommes de cet avis. On peut admirer -davantage d'autres maîtres, mais comme l'Algarotti devant le _Saint -Jérôme_, en pensant au Corrége, nous disons tout bas dans notre cœur -«_Tu solo mi piaci!_» Toi seul me plais! - - - - -[Figure 6: Ève d’après Michel-Ange] - - - - -MICHEL-ANGE - - -La vie de Michel-Ange, c'est l'histoire de ses créations. Ce qui le -rend, en effet, presque autant que son multiple et effrayant génie, le -vrai modèle, le type souverain du grand artiste, c'est cette absorption -complète et continue de sa pensée dans la mise en œuvre du grandiose -et du beau. Toutes ses heures, toutes ses forces, tout son amour, toutes -les sollicitudes de sa longue existence, tous les rêves, toutes les -ambitions de son intelligence, tout en lui vit d'une seule et même -âme: l'art seul est pour lui l'instrument, le moyen et le but; mais ce -n'est pas l'art dans sa matérialité, l'art sans visée supérieure et -sans philosophie: Michel-Ange voit le culte dans le temple, sent Dieu -dans la nature; et, comme d'un nimbe céleste, toutes ses créations -sont couronnées d'idéal. Sous ce rapport, les recueillements, les -aspirations de sa noble pensée, condensés en sonnets et en -cantilènes; ces lyriques soupirs, qu'on a souvent dédaignés, au -milieu du splendide bagage de sa gloire, ont une valeur -d'interprétation que nous nous garderons de négliger. Ses poésies -montrent en lui les deux soucis divins, les deux préoccupations -éternelles et sublimes: Dieu et l'idéal! Dieu et l'idéal, voilà le -secret de son immortalité. - -L'antique maison des comtes de Canosse avait longtemps tenu un rang -illustre à Reggio, et plus tard en Toscane. Un comte Boniface de -Canosse avait été seigneur de Mantoue. Plusieurs de ses descendants, -venus à Florence, y occupèrent successivement les grandes charges de -l'État. La plupart d'entre eux avaient porté le nom de Buonarroti, et -ce nom, de la sorte inscrit honorablement dans les fastes de la -république, finit par se substituer entièrement à celui des -ancêtres. Or, la fortune de cette famille n'était plus au niveau de -son illustration, et Ludovic, fils de Buonarroti de Simoni, ne -conservant des grandeurs de sa race qu'un orgueil intraitable et une -austère fierté, remplissait les modestes fonctions de podestat de -Caprèse et Chinsi, lorsque Francesca di Neri, sa femme, lui donna au -château de Caprèse, le 6 mars 1474, l'enfant qui fut Michel-Ange. - -Les particularités merveilleuses n'ont pas manqué pour les -chroniqueurs dans cette grande naissance. Francesca di Neri, aux -derniers temps de sa grossesse voyageant à cheval, avait été -violemment jetée sous les pieds de sa monture, sans qu'un accident -fâcheux s'en fût suivi. On s'est plu avoir dans ce fait une sollicitude -toute spéciale du ciel, comme on trouva plus tard, dans le nom -d'archange du nouveau-né, une prédestination pour l'immortalité. - -Les fonctions du podestat expirant alors, la famille revint à Florence, -et l'enfant fut placé en nourrice à Settignano, bourg voisin de la -ville, où se trouvaient les biens des Buonarroti. La nourrice était -fille, sœur, femme de tailleurs de pierres; d'où Michel-Ange se -plaisait à dire qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il eût tant -de goût pour la pierre, ayant sucé cet amour au sein de sa nourrice. - -Mais le patricien de race antique ne devait pas voir sans protestation -son fils tourner vers les arts toutes les ambitions de sa jeune pensée. -Il en voulait faire un lettré, un personnage, un podestat sans doute. -L'enfant fut donc envoyé de bonne heure chez François d'Urbino, -grammairien renommé. Malheureusement, les dessins, les croquis, les -pochades au charbon, au crayon, à la plume, le captivaient bien plus -que la grammaire. Il apprenait très-peu, et dessinait déjà d'une -façon surprenante. Les deux frères Ghirlandajo, Dominique et David, -tenaient alors école de peinture à Florence. Un de leurs plus jeunes -élèves, François Granacci, suivait aussi les leçons de François -d'Urbino. Michel-Ange eut promptement deviné un ami. Granacci commença -par lui procurer en secret des modèles, et le conduisit bientôt dans -l'atelier même de ses maîtres. Là, Michel-Ange donna de telles -preuves de sa supériorité, que son père dut enfin céder, à -contre-cœur toutefois, au courant de cette irrésistible vocation. -L'enfant, âgé de quatorze ans, fut placé pour trois ans en -apprentissage dans l'atelier où l'entraînait l'instinct de son génie; -mais ses maîtres, loin de lui demander aucune rétribution, -consentirent, au contraire, à lui accorder d'année en année une -rémunération progressive de six, huit et dix florins. Dès lors, en -effet, Michel-Ange avait plutôt à donner qu'à recevoir des exemples. -On cite quelques faits qui en sont des preuves surabondantes. Tantôt, -c'est l'œuvre de ses maîtres eux-mêmes qu'il corrige en leur absence, -et les maîtres admirent; tantôt c'est une remarquable estampe d'un -Hollandais célèbre, Martin Shœn, un _Saint Antoine flagellé par des -démons_, qu'il copie à la plume, qu'il modifie d'une main puissante, -qu'il enrichit d'une couleur fantastique, qu'il complète, qu'il rend -plus étrange et plus saisissante encore par des inventions magistrales, -au point d'en faire un chef-d'œuvre. Un autre jour enfin, c'est une -copie qu'il restitue en place du modèle: la copie vaut l'œuvre -originale; une couche de fumée donne à la toile neuve l'aspect et -l'harmonie des vieilles peintures, elles maîtres s'y trompent; et -Michel-Ange se dit sans doute qu'il n'a plus rien à apprendre des -leçons de ceux-là, qu'il n'étudiera désormais que les immortels -chefs-d'œuvre et la sublime nature.--En lui le grand peintre est -trouvé. Dominique Ghirlandajo avait, du reste, non sans un dépit -jaloux, mais qui n'excluait pas la franchise, fait la juste part de -chacun. «L'enfant, s'était-il écrié, en sait plus que nous tous!» - -Laurent de Médicis, dit _le Magnifique_, poëte et homme d'État -supérieur, protecteur éclairé des lettres et des arts, gouvernait -alors Florence avec un rare génie. Ses grandes manières, son -éloquence entraînante, cette cour de nobles esprits qu'il avait su se -créer, et la prospérité matérielle assurée par ses habiles efforts -à sa patrie glorieuse encore, faisaient presque oublier la liberté -perdue. Quelques grands cœurs soupiraient dans l'ombre; mais -Savonarola, l'impétueux apôtre, de sa voix prophétique et superbe, -tonnait seul, au nom des antiques mœurs, contre les corruptions du -présent asservi; et, les chaînes cachées sous des fleurs ne blessant -trop personne, la cité supportait sans se plaindre un joug que le -souverain savait alléger à propos. Florence était grande du moins par -l'esprit. Cette grandeur semblait lui suffire. - -Or, parmi les établissements de Laurent qui, de son temps, exercèrent -une large influence sur le développement des beaux-arts, il faut -signaler surtout l'école de peinture et de sculpture qu'il avait -fondée dans son propre palais, sous la direction de maître Bertoldi, -sculpteur renommé. Les jardins du prince servaient d'ateliers aux -statuaires; des profusions de marbres dégrossis, de merveilleux -modèles ou de précieux débris de l'antique, appelaient les jeunes -artistes à l'œuvre, ou leur prodiguaient les meilleures leçons. -Michel-Ange et son ami Granacci s'étaient aventurés dans ce musée en -action. Michel-Ange, pétrissant, dès le premier jour, la glaise au -gré de son génie, étonnant bientôt de ses _terres cuites_ le -professeur lui-même, n'hésita pas davantage à s'attaquer au marbre, -et, le ciseau en main, comme il s'était deviné peintre, il se sentit -sculpteur. Un jour donc, il lui prit fantaisie de copier une tête de -faune, fragment incomplet et mutilé de l'antique. Le jeune audacieux -reconstitue l'ensemble en lui donnant une expression étrange et -naturelle à la fois. Le vieux faune revit; son front ridé s'anime, et -sa face s'épanouit dans un éclat de rire grimaçant et joyeux.--Au -dernier coup de ciseau, un témoin était survenu; il contemplait -l'œuvre improvisée par l'enfant; il admirait déjà. - -«Mais, dit enfin le nouveau venu, c'est bien un vieux faune que vous -avez voulu faire?--Apparemment, reprit l'artiste étonné.--Eh bien! -jeune homme, où donc avez-vous vu des vieillards qui rient et laissent -voir une bouche ornée de toutes ses dents?» - -Laurent de Médicis (car c'était lui) s'éloigna alors sans en dire -plus long, et Michel-Ange aussitôt de briser deux dents à son faune; -puis, voulant une vérité plus complète encore, il creusa la gencive -pour imiter l'alvéole d'où la dent était tombée.--Laurent, revenu -sur ses pas, fut alors si frappé de cette ingéniosité rapide et -merveilleuse, il trouva d'ailleurs de telles promesses dans ce morceau, -où le sentiment de l'antique, traduit plus qu'imité, vivait dans une -inspiration toute moderne et dans un mouvement pleinement original, -qu'il adopta aussitôt par la pensée tout le glorieux avenir entrevu. -Il emmena donc avec lui Michel-Ange, l'établit dans son palais comme un -membre de la famille, et l'admit chaque jour à sa table, dans les -conditions d'une honorable égalité, sans permettre qu'on fit -désormais nulle différence entre l'artiste et ses propres enfants. - -À dater de ce jour, le vieux Buonarroti commença à penser que son -fils n'infligerait peut-être pas au nom de l'antique race des comtes de -Canosse l'indigne déchéance dont il avait cru ce nom menacé. Laurent -avait d'ailleurs étendu jusqu'au père la faveur dont il entourait le -fils, et, en demandant au rigide patricien qu'il laissât Michel-Ange à -la cour, il lui avait accordé pour lui-même une place modeste, il est -vrai, mais qui suffisait à ses désirs. - -Toutefois, la prospérité avait fait aussi des jaloux au jeune et -déjà célèbre artiste. Il avait eu des rivaux qui ne consentaient pas -encore à l'accepter pour ce qu'il devait être, à l'accepter pour le -suzerain de l'art. Un jour qu'ils étudiaient à plusieurs les -admirables peintures que le Masaccio venait d'achever dans la chapelle -_del Carmine_, sur un mot vif peut-être du jeune Michel-Ange, un de ses -camarades, robuste et brutal compagnon, Torregiano de Torrigiani, lui -asséna à poing fermé au milieu du visage un coup si violent, que l'os -en fut brisé et les cartilages écrasés. On emporta Michel-Ange sans -connaissance au palais. Il devait garder toute sa vie la trace de cette -odieuse brutalité, qui ne demeura pas, du reste, impunie: Torregiano -fut chassé pour quelque temps de Florence. - -La cour du Médicis était, nous l'avons dit, une sorte d'académie -élégante, où les lettrés et les poëtes, aussi bien que les -artistes, recevaient la plus gracieuse hospitalité. Parmi les plus -célèbres, et entre beaucoup d'autres, on remarquait Marsile Ficin, Pic -de la Mirandole, bien jeune encore, et surtout Ange Politien, le plus -illustre littérateur de son temps, que Laurent avait chargé de -l'éducation de ses fils. - -Politien avait promptement apprécié les promesses de génie de -Michel-Ange. Il lui prodiguait les conseils et les hautes leçons. On -peut supposer que, dans l'intimité du poëte savant, le jeune artiste -compléta avec bonheur son instruction, mal commencée chez le -grammairien François. On ne voit pas, en effet, dans quelle autre -période de sa vie il eût étudié à fond les lettres, la mythologie, -et surtout les saintes Écritures, l'Ancien et le Nouveau Testament, -dont son pinceau devait plus tard si savamment traduire les immortelles -pages. Sous la dictée de Politien, pour ainsi dire, il exécuta alors, -en demi-relief, le _Rapt de Déjanire_ et le _Combat des Centaures._ -C'était en se rappelant cette œuvre, qui lui révéla à lui-même -toute sa puissance de statuaire, que Michel-Ange se reprochait plus tard -d'avoir fait autre chose que de la sculpture. Sa modestie ne voulait pas -comprendre qu'il avait trois royaumes à remplir de sa gloire. - -L'heureux séjour de Michel-Ange dans la familiarité de Laurent de -Médicis et de son glorieux entourage avait duré trois ans. La mort du -prince vint tout à coup interrompre cette noble vie d'art et d'étude. -Laurent expira, jeune encore, entre les bras de ses amis les plus chers, -Politien et Pic de la Mirandole. Il voulut aussi, pour bien mourir, -recevoir le sévère adieu de Savonarola lui-même, dont il avait -toujours supporté sans colère les foudroyantes censures. - -Pierre de Médicis, l'aîné des fils de Laurent, avait succédé à son -père. Il se sentait aussi du penchant pour Michel-Ange, mais il -subissait les captations du génie sans être digne de le comprendre. Au -dire des chroniqueurs, son affection se partageait, avec une égalité -peu intelligente, entre l'artiste déjà maître et un certain bretteur -espagnol, grand, beau, bien fait, bien découplé, dont les mérites -corporels charmaient le jeune prince autant au moins qu'auraient fait -des chefs-d'œuvre. Michel-Ange trouvait sans doute les sympathies de -son second protecteur, en de telles conditions, peu flatteuses. Pierre -d'ailleurs, oublieux des exemples de son illustre père, ne prodiguait -plus les blocs nouveaux venus de Carrare ou les antiques débris de -Paros: rien à tailler, rien à étudier désormais dans la maison des -Médicis. Un jour cependant, le jeune prince s'avisa de songer que la -main de Michel-Ange était puissante à pétrir la matière et à mouler -des colosses. C'était en décembre; pendant la nuit, la neige avait -couvert d'une couche épaisse les cours du palais. On vient chercher -Michel-Ange, et le nouveau souverain de Florence lui ordonne d'ériger -à sa gloire une immense statue de neige. L'artiste comprit qu'il -fallait chercher ailleurs des encouragements et du travail; il fit donc, -à la demande du prieur de Saint-Esprit, temple renommé dans Florence, -un christ en bois presque aussi grand que nature. Le prieur fut -enthousiasmé de l'œuvre et de l'artiste. Michel-Ange devint le -commensal du monastère; il dut peut-être à cette heureuse -circonstance une des rares perfections de son talent. Le prieur -s'occupait d'anatomie: Michel-Ange s'associa à ses travaux avec une -ardeur sans égale. Plein de l'amour de la science et de l'art, il -étudia péniblement le cadavre, il chercha passionnément la vérité -du dessin dans la réalité même de la nature; et ce fut de ce moment -qu'il arriva à cette audace suprême, à cette certitude absolue du -trait, qui lui permettait de faire tous les croquis de ses tableaux, non -pas au crayon, mais à la plume. Or, le crayon a le droit d'hésiter -quelquefois, s'il supporte une correction facile, le trait de plume, on -le sait, est définitif, on n'y corrige rien, et ceux-là seuls s'y -hasardent qui marchent à coup sur dans leur art, traçant d'une main -résolue la ligne irrévocable. - -Cependant Florence se lassait d'un despotisme sans gloire. Pierre avait -continué, exagéré les pouvoirs absolus de son père; il n'imitait -rien de sa grandeur. Les signes précurseurs des chutes de princes se -manifestaient de toutes parts. Ces pressentiments populaires, ces vagues -prophéties, ces prédictions contagieuses qui s'emparent -superstitieusement de la pensée publique, et les nobles tout bas, et le -peuple à demi-voix, et Savonarola à voix haute, tout murmurait, -annonçait, proclamait l'affranchissement futur. - -Une élite républicaine s'exaltait aux grands souvenirs; un peuple -libre allait renaître aux nobles espérances. Et alors, prévoyant les -orages, sentant combien ses études et son art avaient besoin de calme, -Michel-Ange jugea prudent de s'éloigner. - -Il partit donc pour Venise, où il ne trouva ni accueil ni travail; de -là, pour Bologne, que gouvernait assez rudement Jean Bentivoglio. En ce -temps, les étrangers ne devaient pas entrer dans la ville sans s'être -fait apposer, sur l'ongle du pouce, un cachet de cire rouge. Michel-Ange -était en contravention avec cette loi, qu'il ignorait sans doute; il se -vil donc traduit devant le juge et condamné à une amende de cinquante -livres bolonaises. Or, cette condamnation n'ayant pas consulté les -modestes dimensions de son petit pécule, il allait immédiatement subir -l'hospitalité forcée de la prison, si un gentilhomme de l'assistance, -Jean-François Aldovrandi, qui peut-être avait déjà entendu parler de -son précoce talent, n'eût répondu pour lui et fait réformer la -peine. Messer Aldovrandi ne s'en tint pas à ce beau procédé: il sut -vaincre les premiers refus de l'artiste, et lui fit, avec grâce, -accepter sa maison et sa table. Là, Michel-Ange se fit une vie selon -ses goûts d'étude: il donnait le jour à l'art; le soir, il lisait à -haute voix, devant son hôte, Pétrarque, Boccace et surtout Dante. - -Le digne gentilhomme bolonais trouva même un travail assez important -pour son protégé. Michel-Ange eut à exécuter, pour l'église de -Saint-Dominique, une statue de saint Pétrone et un ange de -demi-grandeur agenouillé devant l'autel. Ces deux marbres furent -promptement achevés, puis inaugurés à la satisfaction de tous, en -exceptant toutefois un sculpteur bolonais qui avait longtemps espéré -être chargé de cette tâche. Celui-ci prétendit qu'on l'avait -indignement frustré au profit d'un étranger, et fit même savoir à -Michel-Ange qu'il lui préparait un mauvais parti pour le jour où il le -rencontrerait à propos. - -Michel-Ange ne se sentit pas suffisamment en sûreté dans un pays où, -pour une seule protection, il devait trouver toutes sortes de haines, -surtout s'il s'efforçait de sculpter ou de peindre; il songea donc à -rentrer dans sa patrie. Là, du reste, les pressentiments populaires -n'avaient pas tardé à se réaliser. Florence insurgée, sans lutte et -presque sans effort, venait de chasser Pierre de Médicis et ses -frères. Savonarola, l'apôtre républicain, régnait par l'enthousiasme -et gouvernait par la parole. Un calme austère succédait déjà aux -premiers orages. Michel-Ange ne dut pas se déplaire au milieu de cette -atmosphère d'indépendance; mais le gouvernement avait à sauvegarder -tout d'abord des intérêts plus pressants que ceux de l'art, et les -grands travaux allaient encore se faire attendre. Toutefois -l'inactivité était, pour le noble artiste, un insupportable fardeau; -il fut bientôt à la tâche. C'est en ce temps qu'il sculpta un _Amour -endormi_, dont on sait l'histoire. La statue, mise d'abord en terre et -parée, pour ainsi dire, d'une vétusté artificielle, fut envoyée à -Rome, où on la vendit, comme antique, au cardinal de Saint-Georges. La -supercherie s'ébruita, et le cardinal, irrité d'avoir été pris pour -dupe, envoya un de ses gentilshommes à Florence pour s'assurer de la -fraude. Michel-Ange ne s'en défendit pas; et, pour prouver au contraire -que lui seul pouvait avoir le droit d'une telle audace, il dessina d'un -trait cette main célèbre dont la hardiesse semblait donner à la -statue le contre-seing du génie. Le gentilhomme, dominé par cette -fière franchise, proposa soudain à l'artiste de l'emmener à Rome, en -lui promettant la protection du cardinal. Michel-Ange accepta; mais il -n'eut pas beaucoup à se louer de son nouveau patron, et ne fit rien -pour lui. - -Ce n'est pas cependant à dire que le vaillant artiste dût rester sans -ouvrage. Il fit d'abord, pour un gentilhomme distingué, Jacques Galli, -ce merveilleux Bacchus qui devait plus tard enrichir le musée de -Florence, et qui suffit alors à établir sa renommée dans Rome. Après -le Bacchus, il dut exécuter, pour le même, un nouveau Cupidon, et -bientôt ensuite il entrait de plain-pied dans sa gloire en livrant à -l'admiration générale le magnifique groupe de _Notre-Dame de Pitié_, -pour qui l'enthousiasme et l'éloge durent inventer de nouvelles -formules. Condivi, le respectueux élève et le biographe passionné de -Michel-Ange, nous a transmis quelques paroles du maître qui expliquent -sa pensée tout entière sur celle création, et qui témoignent aussi -combien la foi, combien l'amour divin, combien les aspirations élevées -d'un glorieux spiritualisme sublimifiaient, pour ainsi dire, l'âme des -artistes souverains, quand leur main domptait et transfigurait la -matière. Condivi demandait après beaucoup d'autres, à son maître, -pourquoi, sans souci de l'âge et sans calcul des années, il avait -prodigué tant de jeunesse et de fraîcheur au front de la Vierge. -«Cette critique est ma gloire, repartait Michel-Ange; la chasteté fait -l'éternel printemps des vierges, et l'inspiration d'en haut est -glorieusement visible dans mon œuvre, puisqu'il m'est donné d'y -manifester ainsi la pureté virginale de la mère de Dieu. J'ai fait -tout autrement pour son fils, parce qu'il a voulu revêtir toute -l'infirmité de la nature humaine. Tu ne dois donc pas t'étonner que -j'aie donné à Marie l'immortalité d'une virginale jeunesse, tandis -que le Christ, volontairement soumis aux lois du temps, porte, comme -tout homme, les traces de l'âge. La mère s'élève au-dessus de -l'humanité, tandis que le fils s'y confond et s'y plonge.» - -Des soins domestiques rappelèrent Michel-Ange à Florence. Sa -réputation lui avait préparé, dans sa patrie, un digne et sympathique -accueil. On le regardait déjà comme le premier des modernes et le -rival des anciens. Il n'avait pas vingt-six ans. On lui donna bientôt -un vaste bloc de marbre que nul n'avait osé attaquer depuis Simon de -Fiesole, qui, cent ans auparavant, avait en vain essayé d'en tirer une -colossale figure. Michel-Ange y trouva, à coups de ciseau, un admirable -David, et la gigantesque statue fut placée à la porte du palais de la -Seigneurie. Le marbre ne lui suffisant déjà plus, il se familiarisa -avec le bronze; il coula, en ce temps, plusieurs remarquables ouvrages; -il peignit aussi quelques tableaux, parmi lesquels une _Sainte Famille_, -qu'on admire à Florence. Mais ce fut surtout le carton de la _Guerre de -Pise_, composé pour les peintures à exécuter dans la salle du grand -conseil de la Seigneurie, qui écrasa toute rivalité et montra, en -Michel-Ange, la puissance du dessin supérieure à tout ce que le monde -des arts avait jamais pu ou devait jamais glorifier. Ce dessin fut fait -pour une sorte de concours ouvert entre Michel-Ange et Vinci. L'œuvre -du grand Léonard, suivant Benvenuto Cellini, était sublime, mais celle -du divin Buonarroti fut le dernier mot de l'art, et ni les anciens ni -les modernes n'ont jamais rien fait qui pût atteindre à celle hauteur. -«Tant que ces cartons existèrent, ajoute le merveilleux ciseleur, ils -furent l'étude de tous les jeunes peintres d'avenir et l'école du -monde.» C'est là, en effet, que le doux génie de Raphaël but -l'audace et la force à la coupe du géant Michel-Ange; et -l'enthousiasme de tous les écrivains du temps, acclamant d'une seule -voix ce prodige, confirme suffisamment pour nous le dire de Benvenuto. - -Malheureusement, l'envie guetta patiemment le chef-d'œuvre. Le jour où -les Médicis rentraient à Florence, au milieu du tumulte et de -l'émeute, l'envieux, un homme qui n'était pas sans mérite pourtant, -mais qui ne voulait et ne savait pas admirer, qui, ne pouvant pas être -au premier rang, ne se résignait pas à marcher au second, l'envieux -Baccio Bandinelli, un lâche indigne de son propre talent, se glissait -furtivement jusqu'au palais de la Seigneurie, rampait sans bruit dans -l'ombre jusqu'au dessin sublime, et, d'un couteau impie, larron -sacrilège de la gloire d'autrui, hachait en morceaux l'admiration de -ses contemporains. - -L'impétueux Jules II venait de monter sur le trône pontifical. Il -avait connu Michel-Ange à Florence: ces deux fortes, rudes et fières -natures devaient se convenir, parce qu'elles pouvaient se comprendre. -Les souverains d'une irrésistible volonté aiment surtout qui leur -résiste. Cette rareté les étonne; cette audace leur va. Le pape fit -venir le sculpteur près de lui. Le génie de l'art mettait à propos en -présence deux pensées qui se complaisaient à remuer de grandes -choses; ce fut, entre ces deux hommes, un véritable assaut d'immenses -projets et de plans gigantesques. D'un souffle ils édifiaient des -colosses; d'un mot ils créaient des forêts de statues dans -d'impossibles églises. C'était si beau, que ce fut trop beau; il en -fallut rabattre. Quelle que fût sa puissance, et bien qu'il eut trois -fois du génie, Michel-Ange n'avait que deux bras; son âme eût animé -trois mondes, mais sa main trouvait des limites qu'ignorait sa pensée. -Enfin, dans le chaos de projets splendides, il fallait commencer par un -commencement. Le commencement que voulut le pontife, ce fut son tombeau. -«Un tombeau tel qu'aucun souverain de la terre n'ose en rêver un -pareil, dit-il à Michel-Ange, un tombeau digne de Jules II et de -Buonarroti.--Ce sera cher, fit l'artiste après avoir réfléchi et vu -grandir dans son inspiration toute une épopée de marbre pour le -panthéon d'un seul homme.--Combien donc?--Cent mille écus au -moins.--Deux cent mille, et à l'œuvre!» Et Michel-Ange indique à -larges traits comment il comprend le tombeau d'un grand pape. La base du -monument, massif isolé, en forme de parallélogramme, aura dix-huit -brasses de long et douze de large. Aux quatre faces, quatre esclaves -debout et enchaînés. Entre eux, des victoires placées dans des niches -foulant du pied des vaincus. Au-dessus d'une corniche qui couronnera cet -ordre, huit figures de prophètes et de vertus seront majestueusement -assises. Au milieu d'elles, le sarcophage du pontife. Sur le tout enfin, -une haute pyramide, et, à son sommet, un ange debout portant le globe -dans sa main. En tout, quarante statues, sans compter les emblèmes, les -figurines, les bas-reliefs épisodiques et les détails d'ornement. -Voilà le rêve dont Michel-Ange peut faire une réalité. «À -l'œuvre! à l'œuvre! s'écrie encore le pontife enthousiasmé. -Michel-Ange, voilà de l'or, donne-moi du marbre! Aux carrières! -épuise Carrare! Souviens-toi de ma gloire. Va!» - -Michel-Ange partit, fut aux carrières, s'attaqua aux rochers, éventra -la montagne, couvrit le sol de colossales ruines, amoncela les énormes -décombres, entassa les superbes débris. Son génie et sa force se -jouaient des rébellions de la pierre. Une seule de ses idées suffit à -le peindre: un roc géant se penchait en surplomb sur la mer; tailler la -montagne en statue, donner au roc une figure et la vie de l'art, cela -devait séduire le père des colosses. La lutte était à sa taille; il -y songea réellement. Le temps seul lui manqua pour se mesurer ainsi -avec la nature. Les envois de marbre le précédaient à Rome; il en -embarrassait les places publiques. Jules II, que l'artiste avait -fanatisé par les premières indications du projet, Jules II le -rappelait en hâte. Les dessins que lui présenta Michel-Ange -achevèrent de conquérir le pape: il voulut que l'artiste s'installât -près de lui. Un pont fut jeté d'une fenêtre à l'autre, pour qu'à -tout heure du jour l'impatience du pontife put surexciter l'ardeur du -statuaire. - -Les deux insatiables esprits en vinrent alors à se demander quel serait -l'emplacement du vaste mausolée. Sous le pontifical de Nicolas V, il -avait été question de rebâtir l'église de Saint-Pierre. Michel-Ange -proposa à son hardi patron d'y loger sa tombe. Le pape saisit au vol -cette ambitieuse pensée; il voulut lui-même reprendre par le pied la -création de la basilique nouvelle, et le tombeau passa bientôt au -second plan, dans les engouements aussi ardents que mobiles du pontife. -Or, l'envie épiait la faveur dont Michel-Ange avait eu quelque temps -l'heureux monopole. Bramante, l'architecte favori de Jules II, Bramante, -depuis quelque temps négligé, saisit avec bonheur cette occasion -d'imprimer une diversion aux sympathies de son maître. Il préconisa -assidûment l'église à construire, discrédita la pensée du tombeau. -Michel-Ange ne vit plus venir l'hôte illustre dans l'atelier encombré. -L'argent aussi fut ailleurs, et les ouvriers restés sans salaire, et -les marbres qui n'étaient pas payés, commencèrent à peser lourdement -au statuaire oublié. - -Il voulut s'expliquer et se plaindre. Sans plus se soucier que -d'habitude de l'étiquette et des valets, il marcha donc droit au -cabinet de travail où Jules II le recevait d'ordinaire; mais un -camérier lui barra le passage. L'orgueilleux artiste s'arrêta en -foudroyant du regard les courtisans, qui croyaient pouvoir rire. «Quand -votre maître me demandera, dit-il fièrement, à un secrétaire du -pontife, vous lui direz que Michel-Ange est absent.» - -De retour chez lui, il donna ordre de vendre tout ce qu'il ne pouvait -emporter, et partit sur l'heure même pour Florence. - -Mais Jules II ne l'entendait pas de la sorte. Toutes les gloires du -siècle étaient, selon lui, le fief de sa pensée. Le génie de -Michel-Ange lui appartenait comme le plus orgueilleux fleuron de la -tiare. Il dépêche donc courrier sur courrier, un d'abord, puis deux, -puis trois, jusqu'à six. Il faut qu'on lui ramène son sculpteur soumis -et vivant; mais Michel-Ange était aussi de la trempe des Jules II. -C'était fierté pour fierté, audace contre audace. Quand les gens du -pontife voulurent s'emparer de lui, il leur montra ses armes. Violences -ni prières, rien ne put le fléchir. Le pape épuisa trois mois en -vaines négociations. Des menaces contre l'artiste il avait passé aux -menaces contre la République. Il adressa à la Seigneurie trois brefs -comminatoires pour qu'on lui renvoyât son glorieux réfractaire. La -Seigneurie avait peur; Soderini, le gonfalonier perpétuel, ami de -Michel-Ange, le suppliait à mains jointes de ne pas brouiller son -gouvernement avec le véhément et superbe pontife. Les prières de -Soderini étaient aussi impuissantes que les violences écrites de Jules -II. Rien n'y fit. Buonarroti, poussé à bout, déclara qu'il irait -plutôt chez le Turc, où on l'appelait pour jeter quelque chose comme -un pont gigantesque de Constantinople à Pera; mais qu'il ne savait pas -oublier une insulte, qu'il avait été insulté, et qu'il ne se -soumettrait pas. Cependant Soderini finit par trouver un moyen de le -rapprocher de Jules II sans que le retour eût l'air d'une soumission. - -Il conféra à son intraitable ami le titre d'ambassadeur et l'envoya, -au nom de la Seigneurie, porter l'hommage de la République au pape. Le -pape était alors à Bologne, où il venait de pénétrer par les armes. - -À la vue de Michel-Ange, il s'emporta sans se contraindre. «Ainsi, tu -devais venir à nous, s'écria-t-il, et tu as attendu que nous vinssions -à toi.» - -Le cardinal Soderini voulut excuser Michel-Ange, en rejetant son tort -sur le peu de savoir-vivre des artistes. Mais alors ce fut une autre -affaire. La colère du pape changea d'objet. «Tu injuries mon -statuaire; je ne l'aurais pas fait, moi, dit-il au prélat. Mais, -ajouta-t-il, c'est toi qui es l'ignorant, et, s'il y a ici un imbécile, -ce n'est pas Michel-Ange. Va-t'en!» - -On voit que le pontife et le rebelle n'avaient pas beaucoup à faire -pour redevenir les meilleurs amis du monde. Le pape avait d'ailleurs -besoin de Michel-Ange, bien plus que Michel-Ange n'avait besoin du pape. -Le vainqueur de Bologne avait l'intention d'y laisser sa statue en -souvenir de la victoire; par quel autre eût-il voulu se voir couler en -bronze et traduire en géant?--L'artiste se mit à l'œuvre, et le -pontife, avant de retourner à Rome, put voir une première ébauche. -«Un livre dans ma main? dit-il au statuaire.--Non, ce n'est pas cela. -Je suis ici par l'épée.» Michel-Ange comprit. Quelques jours après, -le pontife revint encore. La statue gigantesque avait une main tendue -devant elle; l'action en était véhémente: «Est-ce que cette main-là -donnerait la bénédiction, par hasard?--Elle dit au peuple de Bologne -d'être sage, repartit Michel-Ange.--Bien! fit le pape, tu m'as -compris.» Et il fit promettre au statuaire de le venir rejoindre à -Rome, sans retard, dès que la statue serait debout sur son piédestal. - -Au bout de seize mois, la statue était faite; mais elle ne devait pas -longtemps menacer la ville conquise; et le peuple, devant elle, ne se -tint pas plus sage. Elle fut brisée quand les Bentivogli, chassés par -Jules II, parvinrent à rentrer dans Bologne,--le bronze fut fondu, et -on en fit une pièce d'artillerie, qu'en l'honneur du pape on baptisa -_la Julienne._ - -De retour à Rome, Michel-Ange allait trouver des embûches nouvelles. -Il s'attendait à reprendre le grand travail du tombeau; mais Bramante -en décidait autrement dans les conciliabules de l'envie. Bramante -enviait, il est vrai, à son ennemi, moins les dons de la gloire que la -faveur du pape et les lucratives commandes; mais, quel que fût son -motif, il avait préparé son piège avec beaucoup d'art. Il tenait en -réserve Raphaël, son parent, pour en faire à propos un rival -dangereux en peinture; et il chercha longtemps quelle redoutable -épreuve il pouvait faire infliger au statuaire tant jalouse! Celui-ci -n'avait jamais peint à fresque. Bramante s'efforça de persuader au -pontife que rien ne serait plus beau que la grande voûte de la chapelle -Sixtine couverte de peintures; que la fresque seule convenait à ce -travail, et qu'il y fallait sans tarder employer Michel-Ange. Jules II -croyait qu'on ne peut faire au génie trop de hautains défis.--Notre -Corneille, dont l'âme habitait aussi les hauteurs sublimes, a dit -depuis, dans un vers magnifique: - - -Il est beau de tenter des choses inouïes. - - -Le pape devait souffler quelque chose dans le sens de ce vers à -l'oreille de celui qu'il aimait d'un cœur rudement paternel. - -Or, Michel-Ange, qui devinait le piège, résista longtemps de tout son -pouvoir; mais enfin, accablé par d'impérieuses supplications, il se -laissa vaincre, il promit; il osa regarder en face la gigantesque -entreprise. Et peut-être, en sondant sa force, put-il encore sourire -des projets de Bramante, misérable avorton de la haine. - -Il ne perdit pas de longs jours à écouler sa peur. Il fit aussitôt -venir de Florence quelques peintres habiles qui pratiquaient la fresque, -pour étudier leurs procédés et se faire aider dans sa tâche. Mais, -après les avoir vus travailler quelque temps, maître du secret de leur -art, et plus confiant en lui désormais qu'en personne, il les congédia -tous ensemble, et fit effacer tout ce qu'ils avaient commencé. - -Alors c'est le génie humain dans toute la grandeur de son rôle et de -sa création. Il s'enferme seul dans la chapelle, il en refuse l'entrée -à tout le monde, au pape lui-même, aussi bien qu'à ses humbles -élèves. Il gâche le mortier, il enduit la voûte, il prépare ses -couches, il broie ses couleurs; il est maçon, chimiste, broyeur, -préparateur et peintre. Il est poëte aussi, car il est le géant -Michel-Ange, et de sa brosse invincible il écrit sur la fresque le plus -vaste poëme de peinture qui saisira jamais le regard, le poème de -l'humanité sanctifiée en Dieu. - -Nous n'essayerons pas de décrire cette mise en scène sublime de la -Bible, égale en grandeur et en majesté au texte lui-même.--Qui -décrirait en quelques pages un monde? La stupeur de l'Italie entière, -dans ce grand siècle, le plus grand de l'histoire de l'art, est le seul -éloge à la hauteur de l'œuvre. Il faut se borner à dire que l'homme -et Dieu se touchent dans cette composition une et puissante, et que -l'homme s'élève sans que Dieu descende. - -Lorsqu'au bout de vingt mois seulement Jules II, ne pouvant plus y tenir -et voulant officier dans la Sixtine le jour de la Toussaint, fit, -malgré Michel-Ange, jeter bas tous les échafaudages et livra le -chef-d'œuvre à l'admiration haletante de la Rome des arts, ce ne fut -qu'une acclamation, un seul cri de surprise. L'envie dut faire silence -et mâcher son fiel; l'admiration se tut aussi, ne trouvant plus que -dire. L'Italie s'émut, Raphaël lui-même se fit élève et revint à -l'école: son siècle l'y suivit; tandis que le grand vieillard Jules II -appelait Michel-Ange son fils et le serrait noblement sur son cœur. - -À dater de ce jour, Michel-Ange marche sans rival dans sa force et sa -gloire. Chez lui, la main, le génie et le cœur sont égaux en -puissance. Il est, plus que tout autre, créateur et maître. Plus que -le divin Raphaël, plus que le grand Léonard, il a cette grandeur et -cette divinité du génie: rien ne lui pèse. La création, c'est pour -lui, comme pour Dieu même, un effort sans fatigue, un acte sans effort, -et, pour ainsi parler, l'exercice d'une fonction naturelle. Aussi, au -gré et quelquefois au caprice des puissants de la terre, sa volonté -prend toutes les expressions de l'art.--C'est qu'il ne faut pas voir en -lui seulement un penseur qui cherche à fixer, sous une forme plus ou -moins précise, son rêve plus ou moins réussi; ce n'est pas non plus -l'artiste prudent qui médite avec une sage lenteur, pour savoir à -quelle idée suffisamment mûrie il va prêter son art, son instrument, -son faire. Non, ni cela, ni cela. Michel-Ange, c'est une âme grandiose -ayant à son service trois idiomes éclatants, tous trois pour elle -également familiers, dociles, assouplis.--Le pinceau, le ciseau ou -l'équerre, qu'importe? que sa foi vive au front radieux de la statue, -dans les formes hardies d'une immense peinture, ou dans les masses -majestueuses d'un temple, que lui fait à lui? Sculpteur, il aura du -marbre et son ciseau; peintre, son pinceau et sa toile; architecte, de -la pierre et l'espace, l'espace large alentour,--illimité dans le ciel, -où il peut suspendre à la hauteur qu'il lui plaît la coupole, le -dôme et la croix. - -Et puis, pour celui-ci, la loi commune du repos n'existe pas. Suivons-le -un moment dans l'austère demeure d'où sortent les chefs-d'œuvre. - -Il y vit solitaire, sobre et silencieux comme un anachorète. Il a -trempé dans un vin robuste le pain qui suffit à son repas. Il est -debout; il rêve; il contemple le bloc informe et le fouille du regard -pour y chercher quelque chose que lui seul peut voir, pour y chercher, -pour y sentir une âme. - -Oh! qu'on ne trouble pas ces rares instants d'une inaction qui dompte la -matière, qui commande à la vie. Son rêve achevé, l'Hercule du -marbre, le Vulcain du bronze, le pétrisseur de dieux, va engendrer à -coups de marteau, incruster à coups de ciseau l'immortalité dans la -pierre. Voyez-le dans ses colères fougueuses, dans ses fureurs -fécondes! il attaque l'auguste Carrare avec un acharnement qui fait -peur. Il frappe, il brise, il fait voler au loin les larges éclats. Il -a déjà émoussé les angles rebelles, dégrossi, diminué, réduit, -pulvérisé la masse brute et superbe. Vous diriez d'un iconoclaste -insensé qui s'en prend follement aux pans du roc impassible. Mais le -roc est vaincu, le Titan a trouvé son maître, Jupiter a terrassé -Briarée. La masse va se fondre, s'annihiler, s'évanouir, plus -rien!--Non! tout n'a pas disparu; du nuage de poudre et de débris -jaillit déjà une altière figure. La statue se dresse, elle est -debout, la voilà! elle a l'étrangeté d'une explosion soudaine, -quelque chose de spontané, d'abrupt, d'impérieux, d'irrésistible à -l'égal d'un défi: elle a l'audace et la force,--comme son père; elle -a le prime-saut et la grandeur,--comme son père! Ainsi venue d'un seul -jet, sortie tout armée d'une seule pensée, étonnée d'être, elle -est. Elle veut vivre, elle vit, et, comme un reflet de race, à son -front qui flamboie elle porte un rayon sacré,--le sceau du génie! - -Telle est, tout entière, ensemble ou détail, l'œuvre sculpturale du -fier Buonarroti. - -Sa peinture, nous l'avons vu, a les mêmes audaces et la même -puissance. Et plus tard, quand on voudra faire de lui le maçon des -immortelles bâtisses, ses moyens seront aussi hardis que ses idées -seront grandes. - -Dans l'intervalle enfin, entre deux chefs-d'œuvre, il appelle au fond -de sa solitude l'austère poésie. Sur le croquis d'une statue derrière -un plan d'église, au coin d'un carton de ses mâles peintures, il -écrit, en mâle langage, un sonnet qui se souvient de Dante, une -élégie d'amour qui glorifie le cœur, une pieuse stance qui monte -jusqu'à Dieu. - -Voilà sa vie; telle est sa tâche auguste sous le ciel. Et chaque jour -qui naît ressemble à celui qui s'éteint. Chaque jour, dès l'aube, il -entend dans son âme une voix qui murmure: Allons, peintre, à tes -fresques! Allons, statuaire, au marbre! Allons, architecte vainqueur, au -poëme de pierre! Allons, chrétien, penseur, poëte! amant chaste et -mystique! voici la nuit venue. Tout se tait; les plus ardents même -entre les plus jeunes, tous tes rivaux d'autrefois, tous tes élèves -d'aujourd'hui, ont laissé d'une main fatiguée s'échapper le pinceau. -Le marteau fait silence au poing du statuaire. Le maçon dort; la pierre -elle-même se repose; Rome sommeille. - -Michel-Ange avait atteint sa trente-neuvième année. Il s'était remis -aux statues du tombeau. Il y travaillait avec passion, lorsque Jules II -mourut. - -Il semblait que, précisément alors, la grande entreprise dût être -pieusement continuée. Mais Léon X, qui allait régner pour la gloire -de tant d'autres bien plus que pour celle de Michel-Ange, Léon X en -décidait autrement. Le génie de Raphaël répondait d'ailleurs aux -aspirations de Léon, comme l'audace de Michel-Ange avait violemment -charmé les ambitions fougueuses de Jules. El si le peintre de la -Sixtine eût eu encore quelque chose à faire pour s'assurer son rang -suprême, il lui eût fallu tristement ajourner sa gloire. - -Le nouveau pape, qui devait donner son nom au plus grand siècle des -arts, ne voulait cependant point priver son règne d'un si merveilleux -concours. Mais il ne maintint pas le grand artiste à son légitime -état de maître sans rival. Aussi, songeant à donner à sa patrie un -souvenir digne d'elle, lorsqu'il envoya Michel-Ange préparer à -Florence les plans de la façade de Saint-Laurent, le pontife ouvrit-il -la lice à tous les prétendants. Les projets d'Antoine San Gallo, de -Baccio d'Agnolo, des deux Sansovini, de Raphaël lui-même, purent se -produire à la fois; et ce ne fut qu'à son écrasante supériorité que -le plan de Michel-Ange dut d'être préféré. Sur le terrain des belles -choses, il était donc toujours le premier; malheureusement, il n'avait -rien de ce qu'il fallait pour lutter aussi, avec quelque avantage, dans -la nuit de l'intrigue. Ses vaincus ne se résignaient pas sans peine, et -cherchaient toujours à prendre, par les armes honteuses de l'envie, la -revanche de leurs défaites dans l'art. Michel-Ange était parti pour -Carrare; il y exploitait déjà les marbres nécessaires à la -construction projetée, lorsqu'on persuada à Léon X qu'on trouverait -à Saravezza, en Toscane, des marbres également beaux et d'extraction -plus facile. Prêtant à l'austère et rigide Buonarroti les calculs -misérables de leur propre cupidité, les jaloux insinuaient que Carrare -n'était par lui préféré qu'en raison précisément des grandes -dépenses qu'y nécessitait l'exploitation, et il restait sous-entendu -que ces dépenses permettaient à l'architecte de réaliser sans -contrôle d'énormes bénéfices. Le noble artiste, sans se douter même -de ces machinations honteuses, reçut l'ordre de quitter Carrare, et de -se rendre à Saravezza. Il obéit à regret; perdant de la sorte, pour -son installation aux nouvelles carrières, un temps que rien ne peut -payer, quand il s'agit des travaux d'un tel homme.--Les facilités tant -promises ne se réalisèrent pas. Saravezza était encore plus pénible -à fouiller que Carrare. - -La muse consolait sans doute l'artiste au milieu des ennuis d'une -besogne ingrate. Il dut aussi, dans sa solitude, resserrer son intime -commerce avec les poëtes de sa prédilection. Il relisait Pétrarque; -il retrouvait sans livre, au fond de sa vaste mémoire, toute la _Divine -Comédie_, qu'il savait depuis longtemps par cœur tout entière. Et -c'est peut-être alors que, demandant à Dante le secret de terreur que -devaient révéler plus tard à tous les yeux les peintures du _Jugement -dernier_, c'est peut-être alors qu'il traduisit, dans son dessin -superbe, presque toutes les pages du poème sacré. Malheureusement, -cette interprétation d'un génie par l'autre ne devait pas arriver -jusqu'à nous. L'ouvrage entier périt dans une traversée fatale, avec -tous les bagages d'un riche Florentin, Antonio Montanti, à qui -Michel-Ange l'avait confié. L'admiration des contemporains pour ces -dessins nous dit assez quelle perte c'est là. - -En ce temps (1521) mourut Léon X. Huit ans s'étaient passés sans -qu'il eût été donné à Michel-Ange de mettre la main à une de ces -grandes choses qu'il savait faire. Les fondations de Saint-Laurent de -Florence avaient seules été commencées; l'argent manqua, et la -construction resta inachevée. - -Un beau projet, qui était aussi une noble réparation, avait pourtant -vivement séduit la pensée de Michel-Ange. L'Académie de Florence, -pendant le dernier séjour qu'avait fait l'artiste dans sa ville, -adressa à Léon X une longue supplique pour que le pontife, intervenant -auprès de Ravenne, obtint que les cendres de Dante Alighieri fussent -restituées à sa patrie repentante. Parmi les noms illustres qui -figurent sur cette pièce, on distingue entre tous celui de Michel-Ange. -La note suivante précède la glorieuse signature: - -«_Moi, Michel-Ange Buonarroti, adressant à Sa Sainteté la même -prière, je m'offre à exécuter pour le DIVIN poëte Alighieri un -tombeau convenable, dans un lieu honoré de notre cité._» - -On aime cette respectueuse et fidèle admiration d'un artiste comme -Michel-Ange pour un poëte comme Dante; mais on regrette que Léon X, si -digne cependant de comprendre tout ce qu'il y avait de grandeur dans la -rencontre de ces deux noms, n'ait pas saisi avec empressement l'occasion -d'associer le sien au même souvenir. - -Adrien VI, qui succéda à Léon X, était un Allemand rigide, un savant -morose, quelque peu iconoclaste dans l'âme. Il fut bien pour quelque -chose dans le tribut d'immenses regrets que le monde des arts paya à la -mort de Léon X. Une seule de ses fantaisies suffit à le peindre: il -eut l'idée farouche de faire gratter les peintures de la Sixtine, parce -qu'il y trouvait trop de nudités, et que le plafond, plein de vivantes -figures, ressemblait, selon lui, moins à la voûte d'un temple qu'à -une salle de bain. Qu'on juge des sublimes fureurs de Michel-Ange. Si sa -piété respectait le pontife, son juste orgueil devait avoir -grand'peine à ne pas vouer aux gémonies le barbare. - -D'autres soucis vinrent encore, en ce temps, l'assaillir. Les héritiers -de Jules II exigeaient que le tombeau de leur glorieux oncle s'achevât, -mais ils ne voulaient pas donner d'argent, prétendant que, de son -vivant, le pontife avait payé bien plus de travail que n'en avait fait -Michel-Ange. Ils passaient déjà des injonctions à la menace, et le -grand artiste éprouvait encore plus d'indignation que de crainte; -heureusement un nouveau Médicis, le cardinal Jules, allait monter à -son tour sur le trône pontifical sous le nom de Clément VII. Clément -VII avait hâte de posséder tout à lui le temps et le génie de -Michel-Ange. Aussi se fit-il intermédiaire et arbitre entre l'artiste -et le duc d'Urbin, le plus intraitable des héritiers de Jules II. Sous -de tels auspices, une nouvelle convention fut arrêtée. Le projet -primitif du grand tombeau fut amoindri, et, sur le plan nouveau, -Michel-Ange dut l'achever dans un délai raisonnable. - -Le pape, en attendant, l'envoya immédiatement à Florence pour y -construire la bibliothèque de Saint-Laurent et la nouvelle sacristie de -l'église du même nom. Michel-Ange se mit à l'œuvre; il acheva ce -monument, qui passe pour une de ses plus belles créations -architecturales, et où plus tard il devait se surpasser encore en -édifiant les magnifiques tombeaux de Julien et de Laurent de Médicis. - -Pour se rappeler au souvenir de Rome, pour donner satisfaction aux -impatiences de Clément VII, au milieu de ses travaux d'architecture, il -exécuta un _Christ embrassant sa croix_, l'un des plus admirables -chefs-d'œuvre de son ciseau. Cet ouvrage, envoyé au pape, fut placé -dans l'église de la Minerve, où l'admiration ne se lassa jamais devant -lui. - -Cependant le jour des grandes calamités était proche. - -En 1512, avec l'aide puissante de Jules II, le gonfalonier Soderini, -représentant de la forme républicaine, avait été renversé, et -l'autorité des Médicis rétablie à Florence. C'était là que la -tiare était allée chercher le cardinal Jean, fils de Laurent le -Magnifique, pour en faire Léon X, et plus tard le cardinal Jules, fils -de Julien Ier, pour en faire Clément VII. - -En ce temps, en 1527, le jeune Hippolyte, fils de Julien II, et -Alexandre, bâtard d'un Médicis quelconque, on ne sait trop lequel, -représentaient le nom des Médicis au pouvoir. Les cardinaux Cibo et de -Cortone gouvernaient pour eux Florence. Les vieux républicains -supportaient impatiemment le joug; une explosion était toujours -imminente; aussi, lorsque l'armée du connétable de Bourbon, avide de -sang et de dépouilles, se précipita sur la ville éternelle, Florence -s'arma contre ses maîtres, tout en préparant contre l'étranger sa -défense. À la nouvelle de la prise de Rome, les deux vieux cardinaux -et les jeunes Médicis fuyaient en hâte; le gouvernement républicain -se réorganisait presque sans lutte, et le peuple exalté offrait le -serment de la mort à la liberté reconquise. - -Michel-Ange ne pouvait pas soustraire son grand cœur à la contagion du -patriotique enthousiasme. Lorsque Clément VII, plus oublieux de son -affront que de sa haine, s'empressa de détourner sur Florence -l'avalanche de barbarie qui s'était abattue sur Rome, l'architecte des -monuments superbes, transformé en stratégiste, et nommé commissaire -général des fortifications, avait déjà fourni au génie militaire -des plans de défense, restauré les remparts, entouré _San Miniato_ de -travaux de guerre, habilement garanti tous les points d'attaque les plus -exposés. - -Ses travaux furent cependant critiqués; on lui refusa les moyens de les -poursuivre en insinuant qu'il s'exagérait le danger. Les chroniqueurs -remarquent ici que le plus vif de ses agresseurs dans la querelle expia -cruellement cette injustice passionnée. Au retour des Médicis, -celui-là fut le premier dont on trancha la tête. - -Quoi qu'il en fût, Michel-Ange qui sentait venir la trahison et qui -avait osé le dire; Michel-Ange, indigné qu'on l'accusât de -pusillanimité parce qu'il voyait clair dans les hommes et regardait -résolument dans les choses, sortit une nuit par une des portes que son -titre lui pouvait faire ouvrir, et fut cacher à Venise son ressentiment -et sa douleur. Mais quand le danger fut devenu visible, même pour les -moins clairvoyants, la Seigneurie commença à regretter son ingénieur. -Tout le monde comprit et approuva les projets qu'on avait honnis -d'abord, et plusieurs envoyés durent aller, de la part du gouvernement, -faire amende honorable auprès du boudeur sublime. Il résista -longtemps. Il répondit, avec une humilité superbe, qu'il y avait sans -doute au pouvoir des hommes bien plus capables que lui de décider -toutes ces grandes questions sur lesquelles son avis n'avait pu -prévaloir; mais lorsque, cessant de lui parler au nom de tel ou tel -magistrat, au nom d'un conseil ou d'un homme, on lui dit que c'était la -patrie qui avait besoin de lui, la patrie qui réclamait son génie, il -pensa sans doute que la patrie ne doit pas supplier, qu'elle veut être -obéie des plus tiers, qu'elle peut commander aux plus grands: il revint -à Florence. - -Alors on s'efforça de lui faire oublier les premières entraves qu'on -avait imposées d'abord à sa direction suprême; on accepta toute sa -volonté; on l'honora lui-même des titres les plus élevés. On le -nomma prieur honorifique. - -Il fut chargé d'achever promptement la chapelle sépulcrale de -Saint-Laurent et les tombeaux des Médicis. - -Ces tombeaux sont encore des plus grands parmi les chefs-d'œuvre du -maître. La figure de Laurent, c'est la vie dans la pensée; celle de -Julien, c'est la vie dans l'action. L'un a été nommé le _pensieroso_: -l'âme est visible dans le marbre; l'autre n'a pas de nom: elle va agir. -Les deux figures de l'Aurore et de la Nuit complètent le contraste. La -Vierge et son fils, groupe inachevé, reste néanmoins digne de -l'ensemble et vit aussi dans les régions sublimes. - -Michel-Ange savait, avant tous et plus que tous, combien la statuaire, -si essentiellement tangible et saisissable, a besoin de s'élever par -l'idéal; combien le marbre glacé, si semblable à la mort dans sa -pâleur rigide, a besoin de s'animer par le sentiment, de puiser la vie -dans la pensée. Aussi, jamais sculpture n'atteindra à un plus haut -degré l'idéal et la vie, le style et l'originalité,--toute grandeur! - -De retour à Rome, il se remit avec ardeur à travailler au mausolée de -Jules II; se conformant, comme nous l'avons dit, à un plan nouveau, -moins vaste que le premier, et où d'autres statuaires devaient l'aider -pour partie, il acheva, dans l'espace d'une année, le tombeau tel qu'on -le voit aujourd'hui dans l'église de Saint-Pierre-aux-Liens. Nul -n'ignore que c'est là qu'on admire la puissance sculpturale de -Michel-Ange, splendidement visible et comme personnifiée dans la statue -de Moïse. L'étrangeté superbe, la majesté fulgurante de cette -figure,--pose sublime et comme inébranlable, altitude olympienne, geste -de demi-dieu, front inspiré, baigné de génie, inondé de grandeur et, -pour ainsi parler, resplendissant de victoire. Tout, et ce regard qui -semble commander à la terre, et jusqu'à ces deux cornes naissantes, -ces deux cornes de bouc, qui traduisent littéralement l'Apocalypse; -tout, et même l'excès dans la force, l'exubérance dans le relief, -dans l'accent, dans l'énergie, dans l'audace, tout ce qui même a été -signalé comme imperfection ou défaut, tout est, partout, signé -Michel-Ange; tout écrase les œuvres du passé et défie l'avenir. - -Cependant Clément VII était mort, après avoir montré au peintre, -comme un repos pour le statuaire, les deux parois latérales de la -chapelle Sixtine à couvrir encore de gigantesques peintures. On a -judicieusement remarqué que, durant cette grande vie d'un artiste sans -égal, chaque règne de pontife recevait de lui sa date sublime par un -chef-d'œuvre nouveau. La marche toujours ascendante de sa gloire -arrivait cette fois à un apogée que nul n'atteindra désormais, et que -lui-même ne pouvait dépasser, puisque Dieu n'a pas abdiqué pour -l'homme.--Paul III, succédant à Clément VII, livra pour l'œuvre -projetée la Sixtine à l'artiste. Michel-Ange aborde enfin cette page -du _Jugement dernier_, qui eût demandé à tout autre une vie entière, -où lui, le géant au vol d'aigle, il mit neuf pleines années de la -sienne. - -Ce serait certainement folie à nous d'essayer de décrire ici ce rêve -de Titan, ce chaos sublime, ce poëme de la forme et de la force, cette -_Divine Comédie_ en action, où Michel-Ange épouse avec un filial -amour, avec un respectueux orgueil, la pensée de son grand aïeul -Dante.--Étonnements, stupeurs, peurs, frissons et terreurs, toutes les -émotions écrasantes tombent pour ainsi dire, par avalanche, de ces -grandes images. L'âme qui regarde commence par la surprise pour aller -s'abîmer dans l'épouvante. Aussi, cela se sent et ne se raconte pas. -D'ailleurs, comme nous l'avons dit, Dante n'a-t-il pas d'avance -expliqué Michel-Ange? - -On pense bien qu'au milieu de l'admiration générale la critique ne -consentit pas encore à se taire. L'envie ne se dessaisit jamais de la -dernière poignée de boue qu'elle destine au triomphateur. Michel-Ange -écouta, impassible, tout ce bruit d'en bas et sourit. Cependant, quand -l'injustice lui parut trop criante, il pensa qu'un châtiment lui était -dû, et, par un procédé familier au poëte de l'_Enfer_, il donnait à -quelque damné bien affreux la figure de l'imprudent qui l'avait -outragé. Or, c'était là un arrêt irrévocable comme la mort; et Paul -III, un jour invoqué comme arbitre, déclara lui-même qu'il n'y -pouvait rien, tant il connaissait Michel-Ange. - -Ce pontife, du reste, n'avait pas laissé les conseils de l'envie -pénétrer et altérer ses sympathies pour l'artiste. La Sixtine -achevée, il avait voulu, lui aussi, créer sa chapelle; il avait donc -encore livré à Michel-Ange les voûtes de la _Pauline._ Ces peintures, -où Michel-Ange vivait pourtant encore tout entier, s'éclipsèrent dans -l'événement triomphal, dans l'effet croissant toujours qu'avait -produit le _Jugement dernier._ - -Une autre immense tâche appelait d'ailleurs Michel-Ange, et les -peintures de la chapelle Pauline furent le dernier effort de son -pinceau. Après le _Moïse_, après le _Jugement_, prêt à compléter -sa gloire et son immortel défi à toute renommée passée ou future, il -allait mettre la main de son génie à la basilique de Saint-Pierre, -pour qu'à peu près au même temps, peintre, statuaire et architecte, -il eût réalisé trois prodiges.--Il avait alors soixante-dix ans; mais -pour ce type de force c'était encore l'âge de la maturité féconde. -Comme dans ses œuvres, il avait dans sa robuste nature ce que l'homme a -le moins, le droit de la durée. - -Depuis la mort de Bramante, la direction des constructions de -Saint-Pierre avait été livrée à toutes sortes d'incertitudes. Nous -ne ferons pas, après tant d'autres, l'historique de ces travaux, où le -nom de Raphaël se rencontre après celui de Bramante, et avant celui de -Michel-Ange. Le dernier des architectes alors célèbres, San Gallo, -venait à son tour de mourir: le pape exigea impérieusement que -Michel-Ange portât la lumière dans le chaos de projets et de détails -où la pensée de Bramante s'était déjà perdue. Le vieux et austère -génie pratiquait la justice pour tous. Il rendait hommage à la -conception primitive de Bramante; mais il constatait que la puissance de -réalisation avait manqué plusieurs fois à lui comme à ses -successeurs. Or, sentant bien sa force, et sûr d'exécuter toujours le -plan qu'aurait adopté sa pensée, il ne mit pas, comme d'autres, son -orgueil à étouffer la trace de la première inspiration. Dans le -projet auquel il s'arrêta, il se rapprocha au contraire des conditions -de grandeur et de simplicité qu'on avait trop oubliées depuis -longtemps. - -Alors, avec une ardeur juvénile, on le voit en peu de jours exécuter -en bois tous les modèles de détail ou d'ensemble. Tout s'anime de son -zèle, il ravive à la fois tous les travaux, il appuie et consolide les -bases qui n'eussent jamais supporté leur fardeau; et l'édifice grandit -dans sa force et dans sa majesté, sous le regard du glorieux -octogénaire.--Pendant dix-sept ans, en effet, Michel-Ange donna toute -sa vie de chaque jour, la pensée de toute son âme à la création sans -rivale; et Rome vit enfin la vaste coupole dominer, comme un diadème -éternel, vingt siècles, représentés dans son sein par cent -générations de chefs-d'œuvre. - -Pendant ces dix-sept ans, Michel-Ange n'avait voulu recevoir aucun -traitement. C'était pour lui-même, pensait-il sans doute, c'était -pour son nom qu'il travaillait. C'était à sa propre gloire qu'il -édifiait le plus grandiose des monuments où l'homme ait fait habiter -Dieu. - -Certes, il avait enfin cette fois acquis le droit d'un saint et -majestueux repos: il ne se reposa pourtant pas. - -Beaucoup de ses œuvres d'architecture sont de la même époque. Il -avait donné les plans du Capitole; une aile entière du palais fut -exécutée sous sa direction même. Et non-seulement Jules III, -successeur de Paul III, malgré les intrigues, malgré les insinuations -des jaloux, avait confirmé au grand vieillard les pouvoirs suprêmes -dans les travaux de Saint-Pierre; mais, pour sa propre maison de -campagne, le nouveau pontife avait exigé que tous les plans fussent -faits par Michel-Ange. Les dessins du palais Farnèse lui furent aussi -demandés alors; au même temps, le roi de France et le grand-duc de -Florence le disputaient, par leurs pressantes sollicitations, aux -sympathies jalouses du pape et de Rome entière. - -Venise le réclamait aussi, non pour lui demander des ouvrages, mais -seulement pour s'honorer elle-même, en lui offrant une hospitalité -digne de son nom. - -Michel-Ange s'excusa sur son âge, sur ses infirmités, sur la -nécessité de sa présence à Saint-Pierre, et refusa modestement -toutes ces honorables avances. Sa patrie tenait pourtant toujours une -grande place dans son cœur: Florence, ayant formé le projet d'élever -une église somptueuse à saint Jean, patron des Florentins, n'en appela -pas en vain à son patriotisme et à son génie. Il se mit à l'œuvre -avec cette vivacité superbe qui ne l'abandonna jamais, et en peu de -jours il eut exécuté cinq projets différents, gradués suivant les -dépenses qu'ils pouvaient exiger. Les Florentins, appelés à choisir, -se décidèrent pour le plus magnifique; et Michel-Ange, reconnaissant, -leur assura, avec un juste orgueil pour lui-même, qu'en réalisant son -plan Florence posséderait un temple tel que les Grecs et les Romains -n'auraient jamais eu rien d'égal. Les malheurs de Florence nous ont -privés de ce dernier et glorieux spécimen du génie de Michel-Ange. -L'argent manqua dès les premières constructions, et les travaux furent -à jamais arrêtés. - -Cette vie pleine de jours et de gloire approchait pourtant de sa fin; -depuis longues années déjà le vieillard sublime avait senti planer -sur son âme toutes les tristesses de cette solitude infinie qui se fait -autour de ce qui dure. Se rappelant peut-être et s'appliquant à -lui-même ce vers de Dante: - - -Désert et désolé comme chose éternelle, - - -il attendait maintenant, d'un front rasséréné, le baiser maternel de -la mort; il souriait aux mélancolies de la tombe; et sa grande joie, -c'était de travailler avec piété, avec ferveur, au marbre sous lequel -il voulait dormir. - -Il avait, dans sa belle vieillesse, conservé toujours une vigueur rare. -Cette vigueur baissa tout à coup; il fut atteint d'une fièvre -irrégulière qui dégénéra bientôt en langueur. Sentant sa fin -prochaine, il fit venir son neveu Léonard Buonarroti, et lui dicta, en -quelques lignes, sa volonté dernière. Il abandonnait, disait-il, son -âme à Dieu, son corps à la terre, son bien à ses proches; puis, -laissant enfin retomber sans vie cette large main qui avait créé tant -de choses, le 17 février 1564, à l'âge de quatre-vingt-dix ans -accomplis, il rendit à Dieu son âme pleine de foi, d'espérance et -d'amour. - -Michel-Ange repose au milieu des funèbres grandeurs de l'église de -Santa-Croce, panthéon de Florence, où manque seul le grand Alighieri. - -La vie de Michel-Ange est écrite, date par date, dans l'historique de -ses travaux. On voit, en le suivant pas à pas dans ses créations -successives, combien l'art fut, pour lui, toute une destinée bien -remplie; pas un moment de tiédeur en son culte passionné; sa vie, ce -sont ses œuvres. Disons pourtant ici un mot de l'homme même. - -Il avait la tête vaste, ronde, puissamment conformée. Le front -spacieux et carré. Les tempes et l'arcade de l'œil en saillie. Le -sourcil peu touffu, les yeux moyens, d'un ton brun, moucheté de jaune -et de bleu; le nez large, et gardant, dans son écrasement, l'empreinte -du coup de poing brutal de Torregiani; la lèvre mince et le menton -délicat.--Le bas du visage n'avait aucune de ces vultuosités -épaisses, aucun de ces reliefs charnus qui, dans les fortes natures, -accusent les appétits terrestres; toute la puissance de cette tête -énergique et rare vivait dans les sommets, dans le front, dans le -crâne, dans la solide voûte qu'habite le cerveau.--Il avait de larges -épaules; le corps robuste, bien fait, sec, musclé, nerveux; le -tempérament vigoureux et sain, une complexion à toute épreuve. On -peut dire qu'il ne fut jamais malade; un accident grave, une chute qu'il -fit en visitant un échafaud dans les travaux de Saint-Pierre, et sur -ses vieux jours, les douleurs de la gravelle, le forcèrent seuls à -interrompre deux fois les rudes besognes de l'art. - -Il avait vécu toujours comme un sage, parfois même, dans le fort de -ses travaux, comme un anachorète, se nourrissant, le plus souvent -alors, de pain et d'un peu de vin généreux. Quand la fortune lui eut -prodigué ses faveurs, il fut bon, secourable, attentionné aux autres, -rude ou insouciant pour lui-même. «Ascanio mio, disait-il à Candivi, -son élève, quoique riche, j'ai, ma foi, vécu comme un pauvre!» et à -peine s'en était-il aperçu. - -Il dormait peu; souvent il ne se déshabillait même pas. Le travail de -nuit n'était qu'un jeu pour cette organisation prodigieuse. Cette -austérité, cette simplicité, cette philosophie stoïque, qui lui -faisait accomplir son œuvre et mépriser sa gloire, il l'avait trouvée -dans l'amour de l'art, dans un penchant sans effort, dans sa nature -même; mais il l'avait aussi complétée dans sa vertu. Il ne fit jamais -une action mauvaise. Le vice, la lâcheté, la bassesse, et aussi le -stupide orgueil de l'ignorance, purent seuls susciter ses généreuses -colères. Il n'eut pas, il est vrai, grand mérite à n'envier personne; -qui pouvait-il envier? Mais il fut loyal pour tous, impartial pour ses -rivaux, juste pour ses ennemis. Les jaloux du second rang, plus, certes, -que Raphaël lui-même, voulurent, dans la gloire de ce dernier, faire -oublier un moment celle de Michel-Ange: Michel-Ange n'en rendit pas -moins témoignage au génie de Raphaël. Bramante employa sa vie et son -crédit à gêner l'essor du jeune rival que lui envoyait Florence. -Michel-Ange se plut toujours à reconnaître la beauté du plan primitif -que Bramante avait conçu pour Saint-Pierre. Rien de plus touchant que -son attachement fidèle et ses inconsolables regrets pour son vieux -serviteur Urbin; on sait comme il le pleura, comme il se désespérait -de ne l'avoir pas précédé dans la tombe. La mort d'un frère -bien-aimé avait été aussi quelque temps auparavant pour lui une -amère douleur.--Ses actes de générosité pour les petits, de -dévouement aux plus humbles, égalent seuls sa hautaine raideur -vis-à-vis des puissants de la terre. De ces derniers, beaucoup auraient -pu dire, et avaient durement appris, s'il avait l'âme d'un courtisan, -s'il savait humblement courber le front, ou supporter un outrage. Il se -sentait grand; il avait lui-même le respect de sa grandeur, et eut -ainsi toujours le secret, comme le droit, d'imposer ce respect aux -autres. Sa repartie, suivant l'occasion, sortait du fond de son cœur, -ou tombait du haut de son orgueil. On aime à le voir se révéler -lui-même dans ces deux mots de dialogue: - -«Quand je serai mort, disait-il à son vieil Urbin, que deviendras-tu, -mon pauvre ami?--Il me faudra bien chercher un autre maître...--Et tu -crois que je le souffrirai? tiens! voilà deux mille écus...»--Voici -le contraste: Le pape Paul IV se plaignait des nudités du _Jugement -dernier_, et fit demander à Michel-Ange de les voiler. «Allez dire au -pape, répondit le rude maître, qu'il s'occupe un peu moins de -réformer mes peintures, chose facile, et que je ferai quand je voudrai; -mais qu'il songe un peu plus à réformer les hommes, ce qui est sa -tâche, et n'est pas aisé.» - -Ses idées sur l'art étaient aussi élevées, aussi fières que son -exécution était puissante. Il aimait, de passion, le beau en toutes -choses: un beau cheval, un beau chien, une belle fleur, un arbre -majestueux, une montagne grandiose; tout ce qui est beau dans l'art et -beau dans la nature le charmait, le saisissait, l'inspirait. Il -cherchait la beauté à travers la création, comme la mouche cherche -son doux nectar en volant du calice de la rose aux grappes du marronnier -en fleur, du bouton du lis au chaton du cèdre. - -Il prisait par-dessus tout l'originalité; il eût sans doute conseillé -à tout artiste de faire moins bien suivant sa propre nature que mieux -dans l'ornière d'un autre. «Celui qui s'habitue à suivre, disait-il, -n'ira jamais devant.»--Il avait du trait dans l'épigramme, et y eût -certainement excellé si son cœur ne l'eût arrêté à propos. La -vanité des médiocres l'irritait bien quelquefois, mais il finissait -par en rire, et, en tout cas, il lui réservait pour châtiment une -raillerie innocente. Un peintre ignorant, Bugiardini, lui demandait son -avis sur un portrait: «Ah! très-bien, fit Michel-Ange, mais vous lui -avez placé l'œil au milieu de la tempe, c'est du nouveau.» Le peintre -résiste et prétend que son portrait est l'image exacte du modèle: -«C'est possible, reprend alors négligemment Michel-Ange, ce sera la -faute de la nature.» - -Il rencontre un jour un enfant au visage idéalement beau, et lui -demande son nom. C'était le fils du peintre bolonais Francia, qui -n'avait jamais eu le don de charmer le peintre de la Sixtine. «Ah! ma -foi, mon garçon, dit le maître à l'enfant, ton père fait -décidément bien mieux en réalité qu'en peinture.»--On regrettait -enfin devant lui qu'il ne se fût pas marié et qu'il dût mourir sans -postérité. «J'ai eu l'art pour épouse, répondit-il, et c'est encore -trop d'avoir eu celle-là dans ma vie. Ma postérité, c'est mon œuvre; -elle me suffit bien. Ghiberti a laissé un vaste patrimoine et de -nombreux enfants. Qui saurait aujourd'hui son nom s'il n'eût pas fait -les portes de bronze du baptistère de Saint-Jean de Florence? Le -patrimoine est dissipé, les enfants sont morts; le monument est -debout!» - -Une seule passion, nous l'avons indiqué, vint illuminer son âme, et la -remplit, jusqu'à la mort, du douloureux bonheur d'aimer. Ses poésies -sont la chaste et mélancolique confidence de durables ardeurs pour un -objet digne d'un tel homme. - -On connaît le nom et l'histoire de Vittoria Colonna, fille de Fabricio -Colonna, le plus grand capitaine de son temps, mariée très-jeune à -Fernand d'Avaloz, marquis de Pescaire, qui devait se faire aussi un nom -fameux par une vie courte, mais bien remplie. Vittoria, rayonnante de -beauté et de poésie, avait trouvé dans cette union toutes les joies -du cœur et tout le prestige des belles renommées. Ivresses fugitives! -Le marquis de Pescaire succomba tout à coup, au milieu même de ces -rares félicités: de nombreuses blessures et les fatigues de la guerre -avaient rapidement mûri, pour la mort, son héroïque jeunesse. - -Vittoria était alors aussi célèbre par son esprit que par sa beauté. -Tout ce qu'il y avait de plus illustre sollicita bientôt sa main; mais -elle repoussa toutes les adorations, s'enferma dans la solitude, et voua -son génie tout entier à la gloire de son époux, au souvenir de leur -amour brisé. Ses poésies, pleines de charme et de cœur, douloureux -soupirs d'un regret sans fin, vastes aspirations d'une immortelle -espérance, se répandirent bientôt pour consoler et ravir toutes les -âmes tendres, tous les cœurs éprouvés. C'est par ces poésies que -Michel-Ange sentit l'amour envahir sa vie; c'est Vittoria Colonna que sa -grande âme trouva seule à la hauteur de l'idéal sublime et du -fantôme adoré de ses rêves. La pudique fidélité de Vittoria pour -son mort bien-aimé ne put s'effaroucher de cette flamme, si pure que -les anges en eussent été volontiers complices. Et, à mesure que -l'austère douleur de la noble veuve gagna en profondeur ce qu'elle -perdait en cuisante amertume, un doux commerce de poésie, une fière -intimité de génie, l'hymen éthéré de deux âmes, rapprocha le grand -archange de la peinture et la muse séraphique dont il vivait épris. -L'inspiration de Vittoria se retrouve dans les plus poétiques des -œuvres religieuses de Michel-Ange. Ce souffle de femme a passé comme -une brise bienfaisante sur la pensée austère du rude Toscan pour -l'attendrir et la sanctifier. - -La mort de Vittoria, son illustre _dame_, sa Béatrix, son doux génie -visible, fut pour lui l'inconsolable désespoir. Ses larmes ne furent -pas perdues pour la postérité: un soupir de la muse les cristallisa en -beaux vers. - -Il nous reste ici à dire encore quelque chose de Michel-Ange poëte. -Mais, par ce qu'on connaît déjà de son âme, on sait, dès à -présent, vers quelles régions du spiritualisme, de l'amour et de la -piété, l'aile de l'aigle dut diriger son essor. Michel-Ange adorait -Dante et savait par cœur la _Divine Comédie_; il s'était enivré des -magnificences des saintes Écritures; il savourait Pétrarque aux heures -de tendresse, et souvent aussi l'éloquence indomptée de Savonarola -avait répondu à toutes les secrètes révoltes de son noble cœur. Il -avait connu, il avait aimé le prophète de Florence; et de ce qu'il -aimait, Michel-Ange gardait long souvenir. - -C'est donc en ce milieu de poésie et d'élévation contemplative qu'il -nourrit d'une moelle sacrée, qu'il abreuva d'enivrements suprêmes la -sublime faim, la divine soif de sa muse. - -Nous n'essayerons pas de rendre, dans la pâleur et dans la faiblesse de -la traduction, quelques-unes de ces belles et si nobles pensées qui -méritèrent à Michel-Ange la quatrième couronne dont Condivi, son -biographe, voulait qu'on décorât son front. On trouve dans ses -sonnets, dans ses épigrammes ou stances et dans ses canzone quatre -inspirations également très-remarquables, quatre amours, quatre -cultes: celui de l'art, celui de Vittoria Colonna, celui de Dante et -celui de Dieu. - - - - -GIORGIONE - - -_Le pinceau de Léonard de Vinci et la palette de Giorgione_, disait an -maître; mais ne sont-ils pas, l'un comme l'autre, le miracle de l'art? - -Giorgione voulait être à Venise ce que Léonard de Vinci avait été -à Florence et à Milan. Comme Léonard de Vinci, il était né -chevaleresque, doué de l'intelligence souveraine. Il avait la beauté -et le charme, la force et la grâce, l'autorité et la magnificence. Lui -aussi, il proclama l'art affranchi; les écoles gothiques furent -fermées; il décréta que le seul maître étant la nature, la seule -inspiration était le beau. - -La foi en l'Art élevait son Église à côté de la foi en Dieu. - -À force de travail, les peintres primitifs éteignaient dans leurs -œuvres ce rayon du génie qui, chez les maîtres, donne aux figures -peintes je ne sais quelle âme qui est déjà la vie. L'œuvre de -Bellini et de son école nous émerveille par la patience; l'œuvre de -Giorgione et de son école nous transporte par ses miracles. Là-bas, ce -n'est qu'une œuvre d'art; ici, c'est une œuvre de vie; là-bas, nous -nous étonnons devant le labeur de l'atelier; ici, nous sommes surpris -par ce don inouï de création: le labeur se cache sous des prodiges de -puissance. Giorgione et ses disciples, tout en contenant leurs forces, -ont répandu toutes les fortunes de l'art comme des enfants prodigues. -Quelquefois même le fleuve envahit ses rives; mais avant l'arrivée de -Véronèse et de Tintoret il ne débordera pas. - -Les trois Italiens, les trois inspirateurs qui furent le mieux doués, -sont Léonard de Vinci, Raphaël et Giorgione; il y a du Dieu dans ces -trois hommes. Voyez-les à leur soleil levant, ils se dépensent en -fêtes et en amours; on ne sait pas où ils étudient, tant la vie les -appelle à toutes ses aspirations. L'atelier est bruyant, on y fait des -armes, on y joue du violon, on y dit des vers. Les maîtresses viennent, -les Violantes et les Fornarines; elles aussi vont donner la vie au -pinceau, car elles ne poseront pas pour l'amour de Dieu, mais pour -l'amour de l'Amour. - -Et combien d'ateliers voisins où on ne s'amuse pas, où on travaille -gravement, et où on ne trouve ni la ligne éloquente ni la couleur -divine! C'est qu'il y a dans l'art les initiés, ceux-là qui savent -tout sans avoir rien appris, je me trompe, s'ils savent tout, c'est -qu'ils ont eu le don de lire, à livre ouvert, le livre de la vie, là -où les autres s'épuisent à l'A, B, C. - -Giorgione, cet autre Arioste, qui écrivait ses poëmes avec un pinceau -d'or, tout en vivant à cœur ouvert, tout en jetant sa jeunesse aux -aventures et sa vie aux femmes, garda toujours dans son œuvre, comme -dans un tabernacle, cette fleur d'intimité qu'il avait cueillie dans le -jardin des vieux maîtres, et qui répand un si chaste et si sympathique -parfum dans l'âme du spectateur. Cette fleur-là, Titien la cueillit -aussi, mais elle s'est fanée dans ses mains. Véronèse, qui fut à -Titien ce que Titien fut à Giorgione, était trop à la surface pour -s'inquiéter des voix intérieures, des poésies cachées, des poëmes -invisibles. - -On ne connaît pas Giorgione si on n'a pas un peu couru le monde. On ne -le retrouve guère à Venise, où Titien vous éblouit à chaque pas; -mais quand on s'est enivré du soleil de Titien, on cherche Giorgione, -cette aurore déjà dorée, mais gardant ces belles teintes roses qui se -fondent si harmonieusement sur la palette du ciel quand le soleil les -caresse. - -Giorgione voyait de plus loin et de plus haut que Titien. Il regardait, -par-dessus les exemples de Bellini, les exemples de Léonard de Vinci et -du Corrége. - -Il ne voulut imiter ni l'un, ni l'autre; mais tout en gardant sa forte -originalité, il étudia le merveilleux clair-obscur de Léonard de -Vinci. Il ne rechercha pas comme ce grand maître la poésie des ombres, -mais c'est souvent par le même travail qu'il arriva à la poésie de la -lumière. Là où Vinci songe, Giorgione parle. Le maître de Milan se -réfugie dans les solitudes mystérieuses de l'art: le maître de Venise -aime les fêtes bruyantes du pinceau, mais des deux côtés le cœur bat -au même sentiment, devant la poésie de la Nature. - -Pareillement il y a un monde et un trait d'union entre Corrége et -Giorgione. Si Corrége enseigne la grâce fondante et le charme -pénétrant, Giorgione montre ces beaux airs humains que ne comprime -plus la peur du péché, ces libres expressions, ces épanouissements de -l'âme sur la figure, qui sont aussi la marque de la beauté dans l'art. - -Giorgione vivait comme il peignait: il jetait l'or à pleines -mains,--les jours où il en avait,--sur les pas de sa maîtresse. Les -jours où il n'avait pas d'argent, il ne se croyait pas plus pauvre pour -cela. Il n'eût jamais, dans sa fierté, signé les épîtres de Titien -à Charles-Quint. Il disait qu'un peintre était roi chez lui. Le duc de -Parme lui dépêcha un gentilhomme pour l'amener à sa cour, où toutes -les dames voulaient être peintes par lui. L'ambassadeur trouva le -peintre de Castel-Franco le pinceau à la main devant une de ces fêtes -giorgionesques qui sont comme la première épreuve, plus ferme et plus -chaude, des fêtes galantes de Watteau.--Vous allez partir avec moi, dit -le gentilhomme.--Demain, dit Giorgione. L'ambassadeur attendit. Le -lendemain il fallut attendre encore, puis le surlendemain, puis toute -une semaine. Et comme le gentilhomme se fâcha: «Comment voulez-vous, -lui dit Giorgione, que je quitte ma cour pour aller à celle d'un -autre?» - -Giorgione, comme Léonard de Vinci, ne se disait jamais vaincu. Pour lui -la peinture était l'art par excellence. Il disait: «Je bâtis des -palais, je sculpte, j'écris des poèmes et je chante comme un -musicien.» Selon Vasari, dans le temps où le Verruchio exécutait son -cheval de bronze, «Giorgione se rencontra avec plusieurs artistes qui -prétendaient que la sculpture avait sur la peinture l'avantage de -montrer une figure de tous les côtés, pourvu qu'en tournant autour -d'elle on changeât le point de vue. Giorgione, au contraire, soutenait -que la peinture pouvait offrir tous les aspects d'un corps et les faire -embrasser d'un seul coup d'œil sans qu'on eût besoin de changer de -place. Il s'engagea même à représenter une figure que l'on verrait -des quatre côtés à la fois. Les pauvres sculpteurs se mirent la -cervelle à l'envers pour comprendre comment Giorgione se tirerait d'une -semblable entreprise. Il peignit un homme nu, dont les épaules sont -tournées vers les spectateurs. Une fontaine limpide réfléchit son -visage, tandis qu'un miroir et une brillante armure reproduisent ses -deux profils: œuvre charmante et capricieuse qui justifia les -prétentions du grand artiste.» - -Comme Léonard de Vinci, Giorgione a tout tenté. - -Selon la tradition, Giorgione a aimé Violante aussi; mais c'est une -autre femme, une patricienne, devenue sa maîtresse, qui lui donna -«l'amour et la mort.» Elle se passionna sous ses yeux pour un de ses -disciples, Pietro Luzzo, de Feltre, un beau garçon qu'il avait admis à -ses fêtes de tous les jours. Sa maîtresse partit avec le disciple; -elle revint une fois comme pour mieux asservir ce pauvre cœur déjà -dans l'enfer. Elle repartit et ne revint plus. Tout à ses colères -jalouses, Giorgione voulut jouer le dédain; mais cette femme était son -âme, il mourut. - -Qui donc a écrit ce beau sonnet sur la vie de _Giorgione_ et sur -l'_ombre_ aimée qui errait avec lui? - - -J'ai peint dans le monde, et il fut si grand le bruit -De ma renommée dans cette contrée et dans cette autre, -Que ma gloire égale celle de Zeuxis et d'Apelles, -Et que tout rivage éloigné retentit de mon nom. - -Dans mon jeune âge, je quittai ailes déployées -Le nid paternel pour aller acquérir des grâces nouvelles; -De là, je m'envolai au ciel, parmi les étoiles d'or, -Où j'ai une chambre meilleure et une demeure sûre. - -Ici, entre les âmes éternelles et divines. -Je prend, pour les imiter, des idées plus belles, -Ornées de grâces et ardentes de lumières. - -Et je continue le travail de mon pinceau, -Et je vais errer avec l'ombre aimée parmi les vivants, -Tandis que je prends des formes divines dans le ciel. - - -Giorgione et Titien, nés à la même heure, eurent le même ciel, le -même maître, presque le même pinceau et peut-être la même -maîtresse. Mais Giorgione, qui menaçait d'enterrer toute sa -génération par sa force herculéenne, mourut comme un enfant d'une -trahison de femme, tandis que Titien, svelte et pâle en sa jeunesse, -traversa les passions sans y laisser sa force. Giorgione avait un cœur -vaillant et tendre, un cœur d'or; Titien avait un cœur de bronze. -Chamfort disait: «Il faut que le cœur se brise ou se bronze.» -Giorgione eut le cœur brisé là où Titien eut le cœur bronzé, si -l'on me permet ce jeu de mots qui peint si juste. - -L'art et l'amour ont été toute la vie de Giorgione. Des sa jeunesse il -a représenté, dans son paysage de Castelfranco, avec le château sur -le second plan et ses belles montagnes bleues à l'horizon, il a -représenté trois jeunes filles qu'il aimait, comme on aime à l'aube -avec les rêveries embrumées encore,--comme on aime avant la passion, -ce soleil qui dévore les dernières visions du matin.--Ces trois belles -filles, qui ont tout à la fois le type des Trévisanes et des -Vénitiennes, cheveux onduleux et dorés, ovale mollement arrondi, -regards naïvement amoureux, sont peintes toutes nues sous les frais -rideaux de la ramée. Et ainsi elles sont métamorphosées en ces trois -Grâces qui se soumettent au jugement de Paris. Paris, c'est un peu -Giorgione. Il les regarde si longtemps qu'il ne songe plus à donner sa -pomme. Ce curieux tableau, de la première manière du peintre, indique -encore l'atelier de Bellini par quelques timidités de contour; mais -quelle merveille déjà par les horizons, le ciel, les arbres! Le -maître se révèle partout. Les figures même, toutes discrètes encore -et comme enchaînées dans leur pudeur, ont un charme tout -giorgionesque. Le beau Paris est beau: il a raison de garder la pomme. - -Giorgione s'est peint plus d'une fois. On peut étudier à Venise et à -Munich sa tête énergique et douce, forte et tendre. L'intelligence a -élargi ce front superbe, l'amour a tempéré par un sourire cette -lèvre fière. C'est la beauté, mais la beauté impérieuse qui n'est -pas comprise par les femmes. Ce n'est pas le miroir à coquette qui, -comme le miroir, n'a qu'une surface polie. Giorgione, par son aspect -rude et méditatif, ferait peur à une petite-maîtresse; mais une vraie -femme s'y prendrait par le cœur et par l'âme. - - - - -[Figure 7: Flore d’après Titien] - - - - -TITIEN - - -E Tizian che onora -Non men Candor, che quei Venezia e Urbino. -ARIOSTO. - -Il designo di Michel Angelo, -El coloristo di Titiano. -LE TINTORET. - - -Titien détrôna Giorgione, mais ce ne fut qu'après lui avoir pris -ses armes. - -Il avait d'abord traduit mot à mot la nature comme son maître Bellini, -mais, en voyant un portrait de Giorgione, ses yeux s'ouvrirent à la -vraie lumière, comme lorsque le soleil répand la vie là où l'aube -pâle encore ne donne pas l'accent souverain. - -Vasari constate que le premier portrait de Titien, si Titien ne l'eût -pas signé, eût été infailliblement attribué au Giorgione. - -Non-seulement il prit la manière de Giorgione pour les portraits, mais -il la prit aussi pour les fresques. Giorgione avait peint à Venise la -façade de l'entrepôt des Allemands, sur le Grand Canal; Titien, par la -protection de Barbigo, fut appelé à peindre la façade sur la -Merceria. Quand son travail fut découvert, des patriciens, de ceux-là -qui avaient salué le règne de Giorgione, lui dirent, à la première -rencontre, qu'il venait de se surpasser dans la façade de la Merceria; -ce à quoi répondit Giorgione: «Ce n'est pas moi qui ai peint cette -façade, c'est un jeune homme de Cador.--Vous voulez nous tromper, -reprirent les amis de Giorgione, il n'y a que vous à Venise pour -peindre avec cette belle liberté de touche et cet éclat de -coloris.--Ce Cadorin, poursuivit Giorgione, a pris mes pinceaux et ma -couleur, aussi vais-je me croiser les bras.» Et Giorgione rentra chez -lui, blessé au vif. - -Il fut quelque temps sans vouloir peindre, disant qu'il voulait bien que -Titien lui ressemblât, mais qu'il ne voulait pas ressembler à Titien. - -Je ne chercherai pas avec l'abbé Lanzi si Titien choisissait ses -couleurs ailleurs que chez les marchands de Venise, qui étaient des -fripons. Passeri a beau me dire que beaucoup de peintures de son temps -étaient rapidement altérées, parce que les marchands de Venise -vendaient de mauvaises couleurs; j'aime mieux reconnaître qu'avec leur -sentiment et leur science du coloris, les peintres de Venise avaient -raison de prendre le fond blanc pour point de départ (car ils avaient -coutume d'emplâtrer leurs panneaux.) Sur ce fond blanc, les teintes -répandues pendant la composition avaient une fleur de vie, une -transparence idéale, un éclat magique que les empalements les plus -savants ne produisent jamais sur un fond neutre. Rubens reconnaissait -cette loi, seulement il peignait sur fond rouge. - -Ce n'est jamais d'ailleurs par le même chemin que deux coloristes se -rencontrent; que de fois, pour arriver au but, ou est parti d'un point -opposé! C'était à force de marier ses couleurs que Titien était -coloriste, tandis que Rubens avait l'amour des couleurs vierges; aussi -les copistes patients ont-ils plus heureusement pastiché le peintre de -Venise que le peintre d'Anvers. Je dirai toujours au premier regard si -tel tableau appartient à l'œuvre de Rubens; il m'arrivera comme à -tout le monde, comme aux Vénitiens eux-mêmes, de me tromper devant une -copie de Titien. Et pourtant, comme Zanetti, j'ai longtemps médité -devant les chefs-d'œuvre éblouissants de ce pinceau d'or. - -On a dit que Titien était un naturaliste, on dit aujourd'hui un -réaliste. Aujourd'hui comme autrefois, on se trompe. Il était trop -artiste, trop doué, trop créateur, trop giorgonesque pour tomber dans -l'imitation servile. Comme tous les maîtres, il adorait la nature, mais -il y répandait le rayonnement de l'art. Par exemple, il esquiva les -teintes heurtées, les ombres fortes, les reliefs accusés[3]. Pour -donner plus de fraîcheur et plus de volupté à ses carnations, il -répandait la vie à pleine main; mais c'était surtout aux yeux et à -la bouche qu'il donnait l'âme de sa palette. En voyant un de ses -chefs-d'œuvre, on sent que la vérité l'inspirait; mais pourtant si on -étudie le jeu des lumières et des ombres, on s'aperçoit qu'il -peignait sous le jeu des lumières et des ombres de son esprit. La -vérité doit être accentuée; c'est le triomphe de l'art de répandre -sur elle l'artifice et l'illusion pour lui donner plus de force et plus -de relief. Titien ne veut pas, d'ailleurs, surprendre par les effets -violents: il est harmonieux et souriant; ses miracles sont des miracles -de lumière; il a pris un rayon au soleil et il le répand sur ses -tableaux avec la magie du prisme. Il a horreur des tours de force; il ne -veut pas, comme les matamores de la peinture, marier les couleurs -ennemies, ou plutôt violer les teintes pudiques par les teintes -écarlates. Sa maxime, c'est la passion et non la violence; il ne veut -pas que l'artiste éteigne son beau feu dans les détails, mais il -recommande au pinceau le plus emporté les caresses nonchalantes, -surtout quand le peintre donne la fleur de vie, le duvet de pêche, le -marbre, l'or et la pourpre au corps de la femme. - -Il y a beaucoup de légendes sur la _Violante_, qui, au musée du -Louvre, répand ses cheveux rayonnants, ces beaux cheveux que la nuit -n'éteint pas. Selon quelques historiens, c'est Lavinia, la fille de -Titien. «Nous sommes amoureux fou de Violante, la fille du Titien, et -nous avons déjà fait deux fois le voyage d'Espagne pour mettre un -baiser sur sa belle bouche entr'ouverte comme une grenade mûre. -Malheureusement elle a les bras trop occupés à soutenir sur un plat -d'argent la tête de saint Jean-Baptiste, et n'a pu se jeter à notre -cou comme elle en avait envie, on le voyait à ses yeux.» C'est -charmant; mais pourquoi M. Théophile Gautier, qui sait si bien son -histoire de l'art, dit-il de Violante «la fille du Titien?» Quand -Violante posait cheveux épars et seins nus dans l'atelier du Titien, -roi de Venise, Titien avait trente ans. Selon quelques autres -historiens, c'est la maîtresse de Titien; selon la tradition -vénitienne, Violante fut aussi la maîtresse du Giorgione. - -La plus vraie tradition, c'est quelque belle fille qui perpétue -Violante, comme si le Maître des maîtres se complaisait toujours à ce -masque radieux. À Venise avant de voir les tableaux peints on les voit -déjà par les tableaux vivants. Pourquoi ne parlerais-je pas de cette -Violante après la lettre (comme si Dieu n'était qu'un disciple de -Titien) que j'ai rencontrée un matin sur la Giudecca, en revenant de -San Giorgio Maggiore? Oui, dans une gondole rafalée, je vis apparaître -une belle fille de vingt ans, d'un éclat inouï, d'une jeunesse -exubérante. La santé a aussi sa poésie. Je reconnus du premier regard -la Flora de Titien, la fille de Palme le Vieux; elle avait un bouquet à -la main, bien moins éclatant, bien moins épanoui que ses vingt ans. -Elle se penchait nonchalamment sur la Giudecca pour voir sa beauté, -tout en secouant sur ses lèvres les fleurs déjà flétries de son -bouquet. Le gondolier qui la conduisait à la place Saint-Marc la -regardait avec passion: il chantait à demi-voix les notes bizarres des -bacchanales du Lido. C'était un beau gondolier, vêtu de haillons, mais -dans le style vénitien. On ne saurait avoir une idée de sa grâce à -ramer sans l'avoir vu à l'œuvre. La belle l'écoutait avec le charme -d'un vague souvenir d'amour. - -Après avoir vu le portrait vivant de Violante, je voulus revoir son -portrait peint. Est-elle moins vivante dans l'œuvre de Titien, sous sa -couleur de vie? On y reconnaît la touche du maître, mais le plus -souvent, il n'y donnait que le dernier coup de pinceau,--le plus -difficile, celui qui révèle le génie.--Voici, selon Lanzi, la raison -de toutes ces Violantes attribuées à Titien: «Son atelier était un -sanctuaire impénétrable. Lorsque ce grand maître sortait, il laissait -ouverte la porte de son atelier, afin que ses élèves pussent copier -furtivement les tableaux qu'il y laissait. Au bout de quelque temps il -trouvait plusieurs de ces copies à vendre, il les achetait et les -retouchait; de sorte que ces copies devenaient les originaux. Il lui -arrivait même de les signer.» Après cette affirmation de Lanzi, -historien digne de foi, on peut dire avec Théophile Gautier: «Hormis -les sept ou huit musées royaux ou princiers où la généalogie des -tableaux se conserve depuis qu'il sont sortis de la main du peintre, -toutes les toiles que l'on attribue aux grands peintres italiens ne sont -que d'anciennes copies.» Cependant tous les grands peintres italiens -ont été si fertiles, surtout les Vénitiens! Les deux Bellini -peignaient encore à quatre-vingt-dix ans; Mantegna, Palma et Tintoretto -étaient vaillamment à l'œuvre à quatre-vingts ans. Pour Titien, tout -le monde sait qu'il mourut à quatre-vingt-dix-neuf ans. Et il mourut de -la peste! - -Pour connaître Lavinia, je traduis à peu près mot à mot l'abbé -Giuseppe Cadorin qui a étudié cette grave question dans son in-quarto: -_dell' Amore dei Veneziani per il Tiziano_[4]. «Lavinia naquit à -Venise, après ses frères, sans doute vers 1530. On n'a aucun -renseignement sur son éducation, mais certainement elle devait être -sérieuse, car un jeune homme illustre et bien élevé avait mis sur -elle la pensée de l'obtenir en mariage. Son père l'aimait tendrement -et tellement qu'il croyait revoir peut-être en elle la jeune fille -regrettée qui lui fut enlevée par la mort, à la fleur de ses ans, et -qui avait été tenue sur les fonts baptismaux par Francesco Zuccati, le -célèbre mosaïste. Lavinia était belle de forme et gracieuse en ses -manières. Titien peignit plusieurs fois en diverses attitudes cette -aimable figure. Tantôt de face et en vêtement noir, avec un collier de -perles précieuses au cou, ceinte aux flancs d'une ceinture d'or et dans -la main un éventail de plumes, peinture qui illustre la galerie royale -de Dresde; tantôt il l'a représentée soulevant une élégante -cassette, comme on la voit dans la royale galerie de Paris. Plein dame -est le caractère de la tête, à laquelle donne du _brio_ le coloris le -plus parfait et le plus naturel, la grâce et l'élégance des -mouvements, la vivacité de l'expression et la correction du -dessin[5].» - -Nous allons voir comment Titien «colloqua» sa fille à un mari: «Le -peintre ayant dans ces travaux donné l'essor à son sentiment paternel, -voulut, en excellent père qu'il était, _colloquer_ sa fille en un -honorable mariage. Le 20 mars 1555, par les actes de Giovanni -Alessandrino, notaire de Cadore, fut fait le contrat avec Comelio, fils -de Marco Sarcinelli et de Colliope, nobles de Serravale. Titien assigna -à Lavinia une dot considérable pour ce temps, de deux mille quatre -cents ducats, et ce devoir fut en tout point rempli par le peintre. Le -mariage fut fécond puisqu'il donna la lumière à six enfants. Mais le -ciel voulut, après l'accouchement du dernier de ceux-ci, appeler -Lavinia au repos éternel, laissant plongés dans la douleur, le mari, -le père et les enfants; ce malheur arriva environ vers 1561. Si le bon -Titien avait d'abord, dans ses peintures, montré sa joie pour cette -fille, plus tard, dans un autre travail, il exprime l'amertume de sa -douleur. On voit, dans ce tableau, le peintre déjà vieux se tenant -tout affligé aux pieds de sa fille enceinte. Il lui touche la ceinture -comme s'il voulait dire: _Voilà la cause de ton fatal destin!_ Elle, -occupée des plus graves pensées, des douleurs qui la tiennent en -travail, comme affaissée et manquant d'haleine, elle appuie un bras sur -une cassette qui montre, caché dans l'intérieur, un crâne humain -décharné. La peinture est vraiment émouvante.» - -Mais cet étrange symbole exprime trop étrangement le malheur familial. - -Pour payer la dot de sa fille[6], Titien écrivit à Charles-Quint, se -recommandant à sa libéralité pour obtenir la pension de deux cents -scudi concédée sur la Chambre de Milan et la pension de cinq cents -scudi pour la naturalisation en Espagne de son fils Orazio. «Si cette -grâce lui fut accordée, on l'ignore; ce qui est hors de doute, c'est -que Titien fit honneur au contrat nuptial. Le 19 juin 1555, il compta à -Sarcinelli une part de la dot en scudi d'or. En 1556 il donna le surplus -en un collier de perles et d'or et en deniers. Le contrat de dot comme -le reçu existent en originaux ès mains du docteur Pietro Carnieluti de -Serravalle.» - -L'abbé Cadorin se trompe et va se contredire tout à l'heure, quand il -affirmera l'existence de la maîtresse de Titien. Si Violante est la -maîtresse de Titien, ce n'est pas Lavinia que nous admirons, ce n'est -pas Lavinia qui nous passionne au Musée du Louvre, à Florence et -partout. D'ailleurs, il est prouvé que Titien peignait ses Violante et -ses Flora avant l'épanouissement de la beauté de Lavinia. Il les -peignait, il est vrai, jusqu'en ses dernières années, mais dans la -poésie du souvenir et comme pour ressaisir sa jeunesse. Et aussi parce -que cette adorable figure--symbole des voluptés vénitiennes--lui -était toujours payée à pleines mains. - -Mais étudions mot à mot les révélations de notre curieux historien. - -«Je n'affirmerai pas que Titien n'a pas aimé, car _l'amour_, a dit le -poëte, _prend possession de toutes les âmes nobles._ Titien fut -très-noble, mais il ne me paraît pas qu'il fût capable d'être -dépravé dans ses affections, comme le dit méchamment le Carpani dans -les LETTRES MAJERIANES. A-t-il donc eu entre les mains toutes les -preuves pour le juger ainsi? L'assertion est chose aisée, la soutenir -est plus difficile. Lorsque les écrivains contemporains de Vecellio et -même la langue licencieuse et médisante de l'Arétin en font silence -et le louent plutôt de sa réserve dans ses transports avec les femmes -(Lettre de 1553), ce sont des songes de malade que de l'imaginer livré -aux plaisirs jusqu'à l'égarement[7]. C'était la coutume de ce siècle -fortuné qu'on eût une amie ou réelle ou imaginaire. Les vers -insipides des pédants pétrarquesques en sont la preuve. Ils honoraient -leur amie _avec des noms moins dévots qu'ils ne sont à présent, mais -plus héroïques, tels que ceux de Violante, de Cornélie, de Délie, de -Lavinie_[8], à la manière des poëtes qui substituent aux noms -véritables ceux de _Lesbie_ et d'_Irène._ Je hasarde celle opinion que -sous le nom de _Violante_ il faut voir celui de la femme de Titien, -l'époque de son mariage n'étant pas éloignée de celle où il l'a -peinte dans les Bacchanales pour le duc Alphonse de Ferrare. Mon idée -paraîtra bizarre, mais cependant elle est plus vraisemblable que toutes -les raisons spécieuses qui soutiennent qu'elle était fille de Palma le -Vieux[9].» - -L'illogique abbé, après avoir reconnu la présence réelle de -Violante, essaye de prouver qu'elle n'est pas fille de Palma le Vieux. -Après beaucoup de preuves stériles, il revient à cette tradition, -mais à une condition, c'est que Violante fut à la fois la femme et la -maîtresse de Titien; c'est-à-dire qu'il aurait aimé Violante, fille -de Palma, et comme amante et comme épouse. Il ne faudrait voir dans -Violante maîtresse et femme qu'une seule et même personne. Tel est le -sens de la phrase ambiguë: _E che doppio fosse l'affetto._ - -Et après beaucoup d'autres contradictions, l'abbé Giuseppe, qui trouve -le terrain glissant, finit par cette opinion téméraire et orthodoxe: -«Si la Violante enflamma notre artiste après la mort de sa femme, je -dirai que cet amour me paraît avoir été plutôt platonique -qu'amoureux.» Pourquoi, monsieur l'abbé? - -Le portrait de Violante n'est pas un portrait de fantaisie, donc -Violante a existé. Alexandre Dumas, qui a très-bien mis en scène -Titien, s'est trompé, lui aussi, quand il a dit de Violante: _La fille -de Titien._ Certes, l'amour qui a inspiré le peintre dans ce portrait -n'est pas l'amour paternel, c'est la volupté qui a guidé sa main comme -pour l'apothéose de la beauté corporelle. - -Par l'esprit, Giorgione dépassait Titien d'une belle coudée. -Je parle ici de ce! esprit du cœur[10] qui accentue le caractère -et donne à l'artiste je ne sais quoi de divin: Léonard de -Vinci,--Raphaël,--Michel-Ange.--Titien, si fier devant lui-même, -croyait aux grands de la terre, et s'humiliait devant eux jusqu'à se -prosterner dans la poussière de leurs pieds[11]. Je lisais ses lettres, -à Venise, avec un vrai chagrin[12]. - -Si Charles-Quint ramassait le pinceau du Titien, Titien n'en était pas -plus fier pour cela. Voyez: - - -TITIEN VECELLI, PEINTRE, À L'INVINCIBLE EMPEREUR CHARLES-QUINT - -1551. - -Prince invincible! si la fausse nouvelle de ma mort a causé du chagrin -à Votre Majesté, j'en ai reçu la consolation d'avoir encore une plus -grande certitude que Votre Grandeur se rappelle mon dévouement pour son -service; ce qui me rend la vie doublement chère. J'adresse à Dieu mes -humbles prières, afin qu'il me conserve la vie, sinon longtemps, du -moins assez pour me donner le temps d'achever l'ouvrage que j'ai -commencé pour Votre Majesté: il est assez avancé pour pouvoir -paraître devant Votre Grandeur dans le mois de septembre prochain: je -m'incline, en attendant, en toute humilité, en me recommandant avec -révérence à ses bonnes grâces. - - -Cette seconde lettre dépasse la première; on dirait le Renard qui -parle au Corbeau: - - -AU PRINCE D'ESPAGNE ROI D'ANGLETERRE - -1551. - -Prince sérénissime, j'ai reçu de votre ambassadeur d'Autriche un don -plus digne de votre grandeur que de mes petits mérites; il m'a été -bien cher, mais il me l'a été d'autant plus que c'est une grande -richesse pour un débiteur d'être l'obligé d'un aussi grand souverain. - -Je voudrais, par reconnaissance, pouvoir faire l'image de mon cœur, -déjà dévoué depuis longtemps à Votre Altesse, afin qu'elle pût -voir, dans la partie la plus parfaite de moi-même, sa ressemblance et -sa valeur. Mais, cela m'étant impossible, je mets tous mes soins à -terminer la fable de Vénus et Adonis dans un tableau d'une forme -semblable à celui de _Danaé_ que possède déjà Votre Majesté; -j'espère envoyer bientôt celui-ci à Votre Altesse, puisqu'il est -très-avancé. Je me prépare à travailler aux autres, afin de les lui -consacrer, en regrettant que mon terrain stérile ne puisse pas produire -des fruits plus nobles et plus dignes d'elle. Je finirai en priant Dieu -d'accorder une longue félicité à Votre Altesse, et de me faire encore -une fois la grâce de la voir et de lui baiser humblement les pieds. - - -Après avoir fait pinceau de velours aux majestés, Titien s'occupe -des seigneurs et des courtisans: - - -AU TRÈS-ILLUSTRE SEGNEUR D. JEAN BÉNÉVIDES - -10 septembre 1552. - -Je ne sais si monseigneur D. Jean Bénévides sera devenu si fier, à -cause du nouveau royaume qui augmente la grandeur de son roi, qu'il ne -veuille plus reconnaître les lettres, ni la peinture du Titien, qu'il -honorait de son amitié depuis si longtemps. Je crois au contraire qu'il -verra celle-ci avec plaisir, ainsi que celles que je lui écrirai, et -qu'il s'en réjouira, parce qu'un seigneur naturellement noble et -très-humain par croyance, comme l'est Votre Seigneurie, n'en est que -plus digne et aime ses serviteurs avec d'autant plus de raison que son -autorité et sa faveur s'accroissent avec le pouvoir d'être utile aux -autres. J'espère donc que ma personne et mes affaires l'éprouveront -plus que jamais. Enfin, je mets ma plus grande espérance dans le grand -roi d'Angleterre par le moyen de mon bon seigneur et aimable -_Bénévides_, parce que je sais qu'il me veut du bien et peut m'être -utile. - -Je fais partir, dans le moment, la poésie de _Vénus et Adonis_, dans -laquelle Votre Seigneurie verra quelle expression et quel amour je sais -mettre dans les ouvrages que je fais pour Sa Majesté. Sous peu de temps -j'enverrai encore deux autres tableaux, qui ne plairont pas moins que -celui-ci; ils seraient déjà terminés, si je n'en avais été -empêché par la peinture de _la Trinité_ que j'ai faite pour Sa -Majesté l'Empereur. J'aurai bientôt terminé aussi, comme c'est mon -devoir, un sujet de dévotion pour Sa Majesté la reine, à laquelle je -l'enverrai bientôt. N'ayant plus rien à vous marquer, je me recommande -à vos bonnes grâces, en vous baisant les mains, d'où je suis. - - -Mais Titien aime mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints: - - -AU ROI D'ANGLETERRE - -Majesté sacrée! mon génie, accompagné du tableau de _Vénus et -Adonis_, lequel, je l'espère, sera vu par Votre Grandeur avec la même -satisfaction qu'elle avait coutume de témoigner à son serviteur -Titien, qui vient se réjouir avec Votre Majesté du nouveau royaume que -Dieu lui a accordé. J'ai mis les figures de manière qu'elles soient -opposées à celles de la _Danaé_, afin que l'appartement dans lequel -elles seront placées en soit plus agréable. - -J'aurai bientôt l'honneur d'envoyer à Votre Majesté la fable de -_Persée et Andromède_, qui aura une manière d'être vue différente -des deux autres. Il en sera ainsi de _Médée et Jason_, que j'espère -faire partir avec l'aide de Dieu. J'y joindrai un tableau de dévotion -auquel je travaille depuis dix ans, dans lequel j'espère que Votre -Sérénité verra toute la force de l'art dont est capable votre -serviteur Titien. Cependant il prie le nouveau grand roi d'Angleterre de -daigner se rappeler que son peintre indigne vit dans l'espoir d'être le -serviteur d'un si grand et si bon maître, espérant avoir acquis de la -même manière les bonnes grâces de la reine très-chrétienne, son -auguste épouse. Que Dieu conserve la reine avec Votre Majesté pendant -plusieurs siècles, afin que les peuples, gouvernés et régis par vos -saintes et pieuses volontés, se conservent heureux! - - -Et maintenant Titien trouve que son encre n'a pas assez de vertu: on lui -doit de l'argent et on ne le paye pas. C'est une vieille habitude de roi -d'être magnifique et de ne pas payer: - - -À SA MAJESTÉ PHILIPPE II, À MADRID - -«Venise, 5 août 1554. - -La _Cène de Notre-Seigneur_, promise depuis longtemps à Votre Sacrée -Majesté, est terminée, par la grâce de Dieu, après un travail de -sept ans. J'y ai presque travaillé continuellement, avec le désir de -laisser à Votre Majesté, dans mes dernières années, le plus grand -témoignage que puisse jamais produire mon très-ancien dévouement pour -elle. Plaise à Dieu que cet ouvrage paraisse tel à votre jugement -exquis, afin que l'on voie que j'ai fait du moins tous mes efforts pour -le satisfaire! Je consignerai, un de ces jours, ce tableau pour Votre -Majesté, dans les mains de son secrétaire Garzia Ernando, ainsi que -vous l'avez ordonné. - -Je supplie en attendant votre clémence infinie, afin que, si mes longs -services ont pu jamais lui être agréables en quelque chose, elle -daigne me faire la grâce d'ordonner que je ne sois plus aussi longtemps -fatigué par vos agents pour retirer mes appointements soit d'Espagne ou -de la chambre de Milan, et passer désormais plus tranquillement ce peu -de jours qui me reste à consacrer à votre service. Alors, libre de -mille soins continuels pour me procurer le peu d'aliments que j'en -retire, je pourrais employer tout mon temps à travailler pour Votre -Majesté, sans en perdre la plus grande partie, comme je suis obligé de -le faire, à écrire çà et là à vos divers chargés d'affaire; ce -qui m'occasionne beaucoup de dépenses souvent vaincs, pour avoir ce peu -d'argent que je puis à peine retirer depuis tant de temps. - -Je puis assurer à votre clémence que, si Votre Majesté connaissait ma -peine, votre pitié infinie aurait compassion de moi, et qu'elle -voudrait m'en donner quelques marques. Quoique, par une bonté -particulière, Votre Majesté donne les ordres de me payer, jamais on ne -le fait selon ses intentions et selon la forme usitée. - -Voilà la cause pour laquelle je suis obligé de recourir humblement aux -pieds de mon catholique souverain, en suppliant sa piété de pourvoir -à mon infortune; et, ne voulant pas le fatiguer plus longtemps de mes -plaintes, je lui baise les mains. - -TITIEN. - - -Pauvre Titien! Après tout, peut-être cette lettre n'est-elle pas si -mensongère que nous le croyons; qui sait si les richesses que Vasari et -les vieux historiens accordent au roi des coloristes étaient de vraies -richesses? - -Il payait avec un collier de perles la dot de sa fille et habitait une -petite maison sur une des rives les plus abandonnées de Venise, une -maison qu'il voulut toujours acquérir et dont il ne fut jamais que le -locataire. - -Je crois que Titien a traversé toutes les fortunes, même les -mauvaises. - -Quand il peignit le fameux tableau de _Saint Pierre le Martyr_, il -était célèbre et n'était pas riche. «Se plaignant souvent avec -Pietro Aretino, dont les écrits sont si renommés, ce fidèle ami, -tâchant de le servir, employait sa plume à publier son savoir et à le -faire connaître dans les cours des plus grands princes.» En 1530, -quand Charles-Quint alla à Bologne pour être couronné par les mains -du pape Clément VII, l'Arétin--il était payé pour cela--«sut si -bien faire valoir le mérite du Titien par ses livres et par ses -discours, que l'empereur le fit venir à la cour. Il n'y fut pas plutôt -arrivé, qu'il commença à faire le portrait de l'empereur, qui en fut -tellement satisfait, qu'il combla le Titien de biens et d'honneurs.» - -Et le vieil historien ajoute: «Lorsque le pape Paul III alla à Ferrare -en l'an 1543, le Titien fit son portrait, et dès ce temps-là il aurait -été à Rome, comme le pape le souhaitait, mais étant engagé avec -François de la Rovère, duc d'Urbin, il différa le voyage pour aller -à Urbin. Enfin, ayant été appelé à Rome en 1548, il fit, pour la -seconde fois, le portrait de Paul III, et le représenta assis et -s'entretenant avec le duc Octave et le cardinal Farnèse.» - -Ce fut alors qu'il peignit cette belle _Danaé_ que Michel-Ange admira -si fort, avouant que, pour la beauté des couleurs, la peinture ne -pouvait aller plus loin. Et Michel-Ange eut tort de s'écrier: _Ah! s'il -savait dessiner!_ Titien avait le dessin de son coloris, comme -Michel-Ange avait le coloris de son dessin. - -«Le pape l'honora de plusieurs présents, et donna à son fils Pomponio -un bénéfice considérable, et même lui offrit l'évêché de Ceneda. -Le pape voulut aussi donner au Titien l'office de Fratel del Piombo, -vacant par la mort de frà Sebastien, pour l'engager à demeurer à Rome; -mais il remercia le pape, désirant retourner en son pays pour y finir -ses jours dans le repos et dans la compagnie de ses amis, dont le -Sansovino était des premiers.» - -C'est ici que se joue la fameuse scène du pinceau ramassé par -Charles-Quint. «Sur la fin de la même année, il ne put se dispenser -d'aller à la cour de l'empereur, auquel il porta quelques-uns de ses -ouvrages, et le peignit pour la troisième fois. Ce fut alors qu'en -travaillant, on dit qu'il lui tomba un pinceau de la main, et que -l'empereur l'ayant ramassé, le Titien se prosterna aussitôt pour le -recevoir en disant ces mêmes paroles: «Sire, non merita cotante honore -un servo suo.» Ce à quoi l'empereur repartit: «E degno Titiano essere -servilo da Cesare.» - -Ce ne fut pas tout: «l'empereur lui ayant ordonné de faire plusieurs -portraits des hommes illustres de la maison d'Autriche, pour en composer -une espèce de frise autour d'une chambre, il voulut que le Titien y -fût aussi représenté. Pour obéir à ce prince, il se peignit -lui-même, et par modestie plaça son portrait dans un endroit le moins -en vue. Charles-Quint, pour récompenser avec plus d'honneur le mérite -de Titien et laisser à la postérité des marques de l'estime -particulière qu'il en faisait, l'ennoblit avec toute sa famille et ses -descendants; il lui donna le titre de comte palatin, et n'oublia rien de -toutes les grâces et faveurs qu'il pouvait lui faire. Il donna à son -fils Pomponio un canonicat dans l'église de Milan, et à Horace, son -autre fils, une pension considérable.» - -Mais c'était la période suprême. Le soleil va descendre et éteindre -ses rayons. La vieillesse arrive avec sa neige sur les cheveux d'or, -avec sa mélancolie douce encore, avec ses horizons nocturnes. Les fils -de Titien vont manger leur blé en herbe. Charles-Quint ne reviendra -plus et oubliera de payer les pensions. Les élèves de Titien, Paris -Bordone entre autres, disputent déjà la gloire du maître. On sait -qu'il signe des tableaux qu'il ne peint pas et qu'il peint des tableaux -qu'il ne signe pas. L'heure du déclin a sonné son glas funèbre. C'est -alors, j'imagine, que Titien quitte son palais où il recevait le roi de -France, pour habiter cette petite maison--la maison de Titien--qu'on -montre aujourd'hui aux étrangers. - -À son dernier jour, il avait conservé toute la verdeur de ses vingt -ans. J'ai vu à l'Académie des Beaux-Arts son premier et son dernier -tableau, qui sont placés dans la même salle comme deux pages curieuses -de son histoire. Le croira-t-on? le tableau le plus hardi, le plus -vivant, le plus lumineux, c'est le dernier; je dirai même que pour moi -c'est le plus beau tableau de ce peintre séculaire. Ainsi du génie de -Rembrandt, qui commença avec la sagesse et la patience, qui finit par -les libertés et les hardiesses de la vraie _furia._ - -Le miracle de la couleur, c'est moins encore Titien que Giorgione. Mais -tout Titien n'est pas dans Giorgione. En étudiant avec sollicitude -l'œuvre des Vénitiens, on reconnaîtra bientôt que Titien a presque -dévoré trois maîtres: Zucati, Bellini et Giorgione. S'il a effacé -Zucati, a-t-il atteint à la suavité de Bellini, à la poésie de -Giorgione? La _Madeleine_ de Titien égale-t-elle la _Madone_ de -Bellini? La célèbre _Assomption_, qui est trop humaine pour être -divine, vaut-elle cette forte page de la Bible, le _Moïse enfant?_ La -passion pour la palette ne domina point Giorgione au point de l'éblouir -sur l'horizon, comme il arriva pour Titien. Sa symphonie est moins -bruyante, mais plus élevée. Dans le _Moïse enfant_, dans ses fresques -grandioses et charmantes, dans ses merveilleux tableaux, il n'a mis en -opposition qu'un petit nombre de couleurs toujours admirablement rompues -par les ombres; aussi son harmonie est-elle plus sévère dans son -éclat que celle de Titien. - -C'est Giorgione qui reconnut le premier que l'arc-en-ciel du peintre est -composé de rouge, de jaune et de bleu; le rouge qui donne du relief aux -objets, le jaune, qui prend les rayons de la lumière, et le bleu, si -favorable aux grandes nappes d'ombre. Titien joua de ces trois couleurs -franches sur toute la gamme de l'harmonie, avec un art miraculeux. Mais -il substitua souvent le noir au jeune avec la même magie. Rubens -lui-même, Rubens, qui avait étudié les secrets de Titien et les -secrets de l'arc-en-ciel, ne s'éleva pas à cette musique des yeux, -parce qu'il sacrifia presque toujours une des trois couleurs maîtresses -sans croire qu'ainsi il détruisait l'équilibre des tons; Rubens -éblouit comme Titien, mais il ne marie jamais ses couleurs avec cette -profonde et voluptueuse intimité qui est comme le Cantique des -cantiques de la palette. - - -[Note 3: Selon Mengs, qui parle un peu dans la Babel allemande, Titien -eut le génie de donner la même grâce, la même clarté de ton et la -même dignité de couleur à l'ombre et aux demi-teintes qu'aux clairs. -«Aussi, sait-il admirablement bien distinguer la transparence d'une -peau fine et diaphane par la variété des demi-teintes, l'humidité -sanguine par un œil bleuâtre, une peau grossière par un mélange de -jaune et de noir, et une peau grasse par le jaune et le rouge mêlés -ensemble. Il reconnut que ce qui est transparent est d'une couleur plus -indécise que ce qui est opaque, et que la lumière s'arrête et se -repose sur ce qui n'est pas transparent.»] - -[Note 4: Les précieux documents sur Titien qui se trouvaient dans la -famille de Lavinia ont été dispersés çà et là. On les retrouve par -fragments ou par lambeaux chez les docteurs Carnieluti, Taddeo Jacobi, -Alessandro Vecelli, colonel Soldati, chevalier Koner, et l'abbé Luigi -Celotti. Par la mort des descendants de Lavinia s'est éteinte la race -de Titien, et les autres Vecelli proviennent ou d'une autre souche ou -d'une ligne collatérale des aïeux de Titien.] - -[Note 5: «Ce tableau fut digne de la passion des plus fameux inciseurs, -et l'on en connaît les admirables reproductions. Les nombreuses -répétitions en peinture, ou originaux ou copies, en ont accru encore -la célébrité. Finalement, il plut à Vecellio de la représenter sous -la figure de Siringe enlevée par Pan, pensée, à la vérité, -capricieuse, et autour de laquelle on pourrait philosopher, mais je ne -sais avec quel fruit. Vecellio aura eu sa raison. Malicieux est l'esprit -de ce satyre, et l'infortunée jeune fille montre cet effroi qui est -l'indice de la pudeur et de la surprise, mais qui la rend plus belle et -plus intéressante. Cette peinture existe dans la galerie Barbarigo, et -c'est une de celles qui, après la _Madeleine_, la _Vénus_, la -_Notre-Dame au Bambino_, attire à soi l'attention.» L'abbé Giuseppe -Cadorin.] - -[Note 6: Les fils de Lavinia survécurent et eurent en don de Pomponio, -leur oncle, tous les biens qui, sur les territoires de Serravalle et de -Conegliano étaient possédés par Titien, excepté en cette dernière -cité une petite maison dans le bourg de Saint-Antoine. Par la suite du -temps, cette descendance devint moindre. La noble famille Filomena -hérita des biens de celle de Sarcinelli, mais la race des Filomena -s'étant éteinte aussi, par la mort d'une dame, arrivée il n'y a pas -beaucoup d'années, le palais de Lavinia vint en la possession de la -famille Carnieluti, par laquelle il est habité.] - -[Note 7: Boccherini en a éternisé la mémoire, la belle Violante, en -louant le portrait qui se trouve dans la galerie Serra, à Venise, avec -les vers suivants--mot à mot--en idiome vénitien: - -Ici est cette Viola ou Violante -Que aussi Titien lui voulut donner du nez -À la bonne odeur. Du reste je m'en tais, -Car il ne fut pas un voluptueux amant.] - -[Note 8: Selon l'inscription de la gravure de Hollar: _Joannina Vecellia -Pictressa, filia prima Titiani_, il semblerait que Titien aurait eu une -autre fille peintre; mais cette inscription est un mensonge, car, en -étudiant la figure de l'estampe et la confrontant avec celle des autres -graveurs, ce n'est point une autre que Lavinia qui soulève des fruits -sur un bassin.] - -[Note 9: V. St di Milano, di Pietro Verri, t. V, page 209, à la note. -Édition de Milan, in-16, 1830.] - -[Note 10: Titien était renommé par ses saillies toutes vénitiennes. -On citait ses mots jusqu'en ses derniers jours. On lui rapporta que -Paris Bordone trouvait dans le _saint Pierre martyr_ ses chaires trop -rouges: «Ils ne sont si rouges que par sa colère de voir tant de -peintres qui n'ont pas de sang dans les veines critiquer les -chefs-d'œuvre.»] - -[Note 11: Titien s'inclinait même devant Arétin. Il le peignait pour -être proclamé grand artiste. Tintoret n'eut pas les mêmes -ménagements: un jour il alla chez le poëte et lui prit mesure avec un -pistolet: «Pierre Arétin, vous avez trois de mes pistolets de haut,» -lui dit-il. Le peintre était bien nommé _Robusti._] - -[Note 12: Ces lettres curieuses, trouvaille rarissime, sont des pages -trop vivantes de l'histoire de l'art pour ne pas les imprimer ici.] - - - - -[Figure 8: Portrait d’après Paul Véronèse] - - - - -PAUL VÉRONÈSE - - -La peinture de l'âme avait fait son temps. La peinture de Paul -Véronèse, c'est la peinture des yeux: c'est la première page du -carnaval de Venise. - -Paul Véronèse fut le plus merveilleux des improvisateurs; il y a de -lui des tableaux dans tous les musées et dans tous les palais. Combien -les étrangers ont-ils acheté de ses toiles à Venise? et combien la -ville des doges en possède-t-elle encore? C'est l'infini. Si Dieu lui -eût ordonné de créer un monde, il ne l'eut pas fait en donnant la vie -à Adam et Ève, il eût, dans sa journée, mis au jour--et dans quel -jour lumineux!--d'innombrables créatures; mais c'eût toujours été le -même homme et la même femme, un Vénitien et une Vénitienne; princes -ou pâtres, grandes dames ou paysannes, il eut toujours accentué le -même type et donné le même ton. - -Il y a des artistes que l'espace effraye, Paul Véronèse trouvait -toujours sa toile trop petite; il y avait en lui une telle efflorescence -que la place manquait à ses créations: les hommes, les femmes, les -enfants, les festins, les palais, tout tombait de son pinceau comme par -magie. Et quelle magnificence dans les étoffes, dans l'architecture, -dans les ornements! - -Paul Véronèse ouvre la troisième période de l'art vénitien. - -Si j'avais à peindre le tableau des peintres radieux de ce beau pays, -je choisirais un triptyque, comme ceux des peintres primitifs. Sur le -panneau central j'inscrirais en lettres de feu: _siècle d'or_; le -premier volet, je le consacrerais au _siècle d'argent_, et le dernier -au _siècle d'alliage._ - -Dans le premier volet, au-dessous des maîtres mosaïstes, qui sont -l'enfance lumineuse de l'art, dans les horizons perdus j'indiquerais les -peintres primitifs dominés par Giotto, Jean de Venise, Martinello, -Pierano, Semtecolo; je grouperais autour de Giovanni Bellini, le peintre -ineffable, Schiavoni, qui dérobait les anges à Dieu et les -emparadisait dans son œuvre; Carlo Crivelli, le mâle pinceau; Gentile -Bellini, touche virginale; Montegna, un amoureux de la nature, qui, le -premier, ouvrit les yeux aux peintres vénitiens sur les pompeux -paysages de la Brenta; le Squarcione, qui peignit de beaux tableaux par -la main de ses élèves; Vittore Carpaccio, qui répandait son âme sur -ses figures; Benedetto Diana et Girolamo de Santa Croce, aubes déjà -lumineuses de Giorgione; Giam-Battista Cima, de Conegliano, qui révèle -la nature par la vérité des airs de tête; Pellegrino, main divine; -Montagnana, pinceau harmonieux; le correct et savant Francesca da Ponti; -Bartolomeo, qui composait ses tableaux avec des feuilles d'or autant -qu'avec des couleurs; Andrea di Murano, qui cache sa sécheresse par -certains airs de style antique; les Vivarini, les éclatants coloristes, -les peintres pieux et savants; Carlo Crivelli, le Pérugin exagéré de -Venise; le svelte et élégant Marco Basaïti; enfin quelques figures -moins dignes de l'histoire et que l'oubli a voilées dans les -demi-teintes. - -Sur le panneau central nous voyons apparaître quatre groupes tout -rayonnants. C'est d'abord Giorgione à la touche hardie et dorée; -Pietro Luzino, son élève et son rival, qui de la peinture cavalière -était tombé dans l'art des grotesques, qui enleva la maîtresse de son -maître et le tua par le chagrin; Sébastien del Piombo, autre disciple -de Giorgione, qui, à la mort de Raphaël, fut salué, en face de Jules -Romain, le premier peintre de l'Italie; Giovanni d'Udine, qui eut un -instant la palette de Giorgione et le pinceau de Raphaël; Francesco il -Moro, qui avait la main pour exécuter quand Jules Romain ou tout autre -voulait bien penser pour lui; Lorenzo Lotto, qui tempérait son pinceau -véhément par le jeu des demi-teintes, qui mourait les mains jointes -devant une image de la Vierge de sa création, digne des figures de -Léonard de Vinci; Palma le Vieux, le père de Violante, le maître de -Bonifacio, Palma, qui avait l'air de cacher son pinceau dans ses -adorables têtes de Vierges inspirées par la beauté de sa fille, avant -qu'elle eût rencontré Tiziano; le rude et doux Rocco Marconi; -Brusasorci, le poëte épique, qui avait pris une palette au lieu d'une -plume; Paris Bordone, plein de grâces et de sourires; le robuste, le -charmant, le passionné Pordenone, qui rivalisa avec Tiziano le pinceau -à la main et l'épée au côté. - -C'est ensuite le groupe de Tiziano, le grand maître; Nicolo di Stefano, -Francesco, Orazio, Fabrizio, Cesare, Tommaso et Marco Vicelli; -Tizianello et Girolamo di Tiziano, tous de la famille du roi des -coloristes, font cercle autour de lui, ainsi que Bonifacio, _l'ombre de -son corps_; Campagnola l'érudit; Calislo Piazza, qui signait ses -tableaux Tiziano sans offenser personne, pas même Tiziano. - -Au troisième groupe, on voit rayonner sur un fond d'outremer un peu -cendré la figure aux teintes vineuses du véhément et délicat -Tintoretto, qui, chassé de l'atelier du jaloux Tiziano, avait écrit -sur le mur de sa pauvre chambre: _Le dessin de Michel-Ange et le coloris -de Titien_; Tintoretto, qui eût été un des plus grands peintres, -«si, dans beaucoup de ses tableaux, il ne se fût trouvé indigne de -Tintoretto.» Près de lui apparaît Domenico Tintoretto, qui suivit les -traces de son père, «comme Ascagne suivit celles d'Énée;» Maria -Tintoretto, l'ange de la maison, qui fut belle par le cœur, par la -figure et par le génie, la joie et la douleur de son père, qui avait -souri à son berceau et qui pleura toutes ses larmes sur son cercueil. - -Tout près de Tintoretto, saluez, dans cette clarté douteuse, mais d'un -effet magique, cette arche de Noé où ce génie instinctif, qui se -nomme Bassano, s'amuse comme un enfant avec tous les animaux -antédiluviens. Il est entouré de ses quatre fils, tous marqués du -même air de tête, de Jacopo Apollonio et de Jacquo Guadagnini, qui le -rappellent de loin; d'Antonio Luzzarini, ce noble Vénitien qui le -reproduisit jusqu'à l'illusion. - -Voici le quatrième groupe, qui se détache sur un fond transparent -devant un palais à sveltes colonnes, à portiques majestueux, où l'on -célèbre quelque pieux festin avec une magnificence toute païenne. -Reconnaissez-vous ce grand seigneur de la peinture à son riant air de -tête, à l'élégance de ses mouvements, à la splendeur théâtrale de -son costume? C'est Paolo Véronèse; il s'appuie nonchalamment sur son -frère Benedetto, le peintre des ornements et de la perspective, il -entraîne à sa suite ses deux fils: Carlo et Gabriele, qui ne furent -que des enfants de grand homme; Parasio et del Friso, qui ont eu aussi -une part d'héritage; enfin tous les imitateurs serviles. - -Nous sommes au deuxième volet; nos yeux, éblouis par tant d'éclat, -tant de magie, tant de rayonnement, ne distinguent pas d'abord ces -teintes grises étouffées par l'ombre. Cependant nous voyons -apparaître Jacopo Palma, le maître des maniéristes, celui-là qui fut -le dernier du siècle d'or et le premier du siècle d'alliage, ce -pinceau magique, cette palette de fée, ce génie indécis qui allait de -Raphaël à Véronèse, de Michel-Ange à Tintoret, grand maître, si -les tableaux de ces quatre maîtres n'existaient plus. On voit aussi -dans l'ombre se dessiner vaguement Boschini, qui peignait comme un -matamore se bal; Corona le grandiose; Vincentio, le peintre historien de -la république; Peranda, le poëte; Malombra, le portraitiste; le doux -et gracieux Pilotto. Plus loin encore, on aperçoit la secte des -ténébreux qui vinrent, au dix-septième siècle, apporter à Venise le -style de Caravaggio, comme Triva, Saracini, Strozza, Berevensi, Ricchi. -L'œil est attiré par un groupe qui rappelle au premier aspect le beau -règne de la peinture vénitienne. C'est Contarino, Tiberio Tinelli, le -lumineux et délicat Farabosco, Belleti, Carlo Ridolfi, Vecchia. Mais -voilà que l'ombre se déchire comme la brume au soleil levant; quelle -est cette figure radieuse? N'est-ce pas encore Titien ou Véronèse? -C'est Varotari le Padouan. Quelle grâce et quelle énergie! quel amour -du beau romanesque! Car, le beau absolu n'est plus là. Comme l'Arioste -battrait des mains! Les femmes de Titien et de Véronèse n'ont pas -cette désinvolture héroïque et cette fraîcheur saisissante. Mais où -est le dessin? Le Padouan est entouré de ses élèves Scaliger, Rossi -et Carpioni; il laisse un peu de place à Liberi dans le gai cortège de -ses amoureuses couronnées de roses; au farouche et puissant Piazetta, -qui étincelle dans l'ombre; à Canaletti, le paysagiste de ce pays où -il n'y a pas un coin de terre; à l'impétueux et souriant Tiepolo, qui -fut le dernier Vénitien, parce que Rosalba était une femme. - -Que de figures dignes de mémoire j'ai noyées dans le lointain nuageux -de ce tableau! Et pourtant, j'ai entassé Pélion sur Ossa, confusion -sur confusion. La renommée est une paresseuse qui se contente de -prononcer çà et là un beau nom et qui redit toujours le même. Que de -poëtes et d'artistes qui ont eu le génie et qui n'ont pas eu la -gloire! - -Dès mon arrivée à Venise j'ai pensé que l'idéal était une -invention du Nord; le Midi n'est jamais vaincu par l'art. À Venise, ni -Bellini, ni Giorgione, ni Titien, ni Véronèse n'ont surpassé dans -leurs madones ou leurs courtisanes la beauté des filles de -l'Adriatique. - -Les maîtres vénitiens, comme les maîtres flamands, ont reproduit avec -tant de vivante vérité l'œuvre de Dieu, qu'à chaque pas, à Anvers -ou à Venise, on croit rencontrer un tableau ou un portrait. On -s'arrête tout émerveillé, on croit d'abord saluer le peintre--Rubens -ou Véronèse--c'est Dieu qu'on salue. - -Mais Venise semble être encore aujourd'hui l'atelier de Paul -Véronèse. Le premier tableau qui frappa mes yeux, quand je débarquai -dans la ville des Doges, fut un tableau vivant du peintre des _Noces de -Cana._ - -C'étaient quatre jeunes filles blondes,--brunes à reflets dorés,--des -filles du peuple vives et paresseuses, à la fois cherchant le soleil et -le gondolier. Chaque fille du peuple, à Venise, a deux amants -pareillement aimés: le soleil et le gondolier; le règne de l'un -commence quand l'autre finit le sien. - -En voyant passer dans leur nonchalance de reine et leur désinvolture de -courtisane ces belles filles liées pour être belles et non pour le -travail, j'admirais tour à tour Dieu dans son œuvre et Paul Véronèse -par le souvenir. Elles allaient à peine vêtues de l'air du temps. -Elles n'ont ni bonnet, ni chapeau, ni aucune de ces horribles inventions -des femmes du Nord qui ont peur de s'enrhumer. Leurs cheveux abondants -sont à peine retenus par un peigne doré. Il y a toujours quelque -touffe rebelle qui s'échappe bruyamment comme une gerbe d'or. Leur robe -est à peine agrafée; leur corsage orgueilleux rappelle celui de la -maîtresse du Titien au musée du Louvre; il n'est pas beaucoup plus -voilé. Elles se drapent en chlamyde avec une majesté orientale dans un -châle de cent sous. Quelquefois elles se drapent sur la tête comme les -Espagnoles. Elles traînent avec beaucoup de grâce des mules de bois ou -de maroquin d'une jolie coupe, à haut talon[13]. Elles sont toutes -coloristes; elles cherchent les couleurs amies ou les oppositions -harmonieuses. Il semble qu'elles aient été à l'atelier des peintres -vénitiens du siècle d'or. C'est bien le même effet violent, le même -amour des teintes ardentes, le même style étoffé, n'atteignant que -çà et là au sublime, mais éclatant toujours en magnificences -théâtrales; le style de Véronèse à Venise, de Rubens à Anvers, de -Giordono à Naples et de Delacroix à Paris. Cicéron n'eût pas aimé -les femmes de Venise, mais Pline les eût adorées. - -Titien, le roi des coloristes même en face de Rubens, même en face de -Véronèse, ne reconnaissait que trois couleurs, le blanc, le rouge et -le noir; il y trouvait ses ciels, ses Violantes, ses doges, ses arbres -et ses rayons. - -Les femmes du peuple, à Venise, n'aiment que ces trois couleurs; elles -y trouvent toute la palette de leur coquetterie. Elles jouent de ces -trois couleurs comme le paon joue de sa queue et comme la Parisienne -joue de son éventail. Le soleil achève et signe le tableau. - -Comme a si bien dit le président de Brosses, «on pourrait appeler -Saint-Sébastien l'école de Paul Véronèse. On y voit la gradation de -son génie, de ses divers ouvrages et de toutes ses manières. Le -plafond de la sacristie, représentant le _Couronnement de la Vierge_, -par où il a commencé n'est qu'un commencement. Les plus belles -peintures qu'il ait faites à Saint-Sébastien sont le plafond de -l'église, représentant l'_Histoire d'Esther_; les portes de l'orgue, -représentant au dehors la _Purification_ et la _Guérison du -paralytique_; le tableau représentant _Saint-Sébastien devant le -tyran_, celui de _Saint-Sébastien lié à un tronc d'arbre_; dans le -réfectoire: le _Grand Festin de Jésus-Christ chez Simon le lépreux_, -et surtout le _Martyre de saint Marc et de saint Marcellian_, ouvrage -très-bien composé, où tout se rapporte au sujet, chose rare dans les -ordonnances de Paul, qui n'a pas mieux connu l'unité d'action que le -costume. Quant à ses quatre grands festins, le premier de tous, sans -contredit, est celui des _Noces de Cana_, peint dans le réfectoire de -Saint-Georges; celui chez le pharisien, qui était ci-devant aux -Servites, et qui est à présent à Versailles, dans le grand salon -d'Hercule; puis celui chez le lévite, peint à l'église des -Saints-Jean-et-Paul; et enfin celui que l'on voit ici à -Saint-Sébastien, qui est le moindre des quatre. Paul Véronèse s'est -beaucoup copié lui-même dans tous ses ouvrages, mais surtout dans ses -quatre festins. Enfin à San Giorgio, dans le fond du réfectoire, les -_Noces de Cana_ de Paul Véronèse, tableau non-seulement de la -première classe, mais des premiers de cette classe. On peut le mettre -en comparaison avec la _bataille de Constantin_ contre le tyran Maxence, -peinte au Vatican, par Raphaël et par Jules Romain, soit pour la -grandeur de la composition, soit pour le nombre infini des personnages, -soit pour l'extrême beauté de l'exécution. Il y a bien plus de feu, -plus de dessin, plus de science, plus de fidélité de costume que dans -la _bataille de Constantin_; mais dans celui-ci, quelle richesse! quel -coloris, quelle harmonie dans les couleurs! quelle vérité dans les -étoffes! quelle ordonnance et quelle machine étonnante dans toute la -composition! L'un de ces tableaux est une action vive, et l'autre est un -spectacle. Il semble dans celui-ci qu'on aille passer tout au travers -des portiques, et que la foule des gens qui y sont assemblés vous -fassent compagnie[14].» - -Pourquoi tous les peintres vénitiens sont-ils coloristes? C'est que -tous ont eu en naissant le spectacle de la couleur dans ses oppositions -les plus vives. Ni Rome, ni Florence ne produisent de pareils effets; -les teintes y sont plus fondues, les aspects moins saisissants. À -Venise, rien n'est tranquille; la cité semble flotter doucement sur les -vagues, le ciel prend les tons les plus divers, le mouvement du port, -les gondoles qui vont et viennent, les silhouettes moresques et -byzantines, les marbres et les peintures des palais, les jupes rouges -des femmes du peuple, les châles brodés d'or des patriciennes, les -costumes variés de toutes les nations, qui, au seizième siècle, se -donnaient rendez-vous à Venise, comme à un steeple-chase du luxe, -formaient le tableau le plus éclatant qui fût au monde. Et je ne parle -pas de l'éblouissant carnaval de Venise! - -Les peintres vénitiens sont tous coloristes par une autre raison: ils -n'ont pas regardé dans la vie avec les yeux de l'âme; ils n'ont pas -ouvert les portes d'or de l'invisible et de l'infini; ils se sont -contentés de sourire au monde périssable sans pressentir le monde -immortel. Ils ont cueilli la fleur de la vie sans s'apercevoir que dans -le calice il y avait une larme du ciel. C'est la faute de la bruyante et -folle Venise où la méditation n'avait pas un refuge. Qu'il y a loin -des rêveries amoureuses du Corrége aux nymphes charnelles de Titien -qui peignait au milieu de ses amis, de ses disciples, de ses -maîtresses. Avec Corrége qui vivait seul, la volupté est toute en -flammes, mais elle a des ailes; avec Titien, c'est une femme couchée -qui entr'ouvre un rideau. - -Venise n'a jamais ressenti les inquiétudes de la pensée; elle a aimé -Dieu sans s'élever jusqu'à lui; elle s'est enivrée de la beauté -rayonnante de ses femmes et des grappes dorées de la Lombardie. La mer, -qui lui apportait, comme une esclave à jamais docile, tous les trésors -de l'Asie, tout le luxe et tout l'esprit de l'Europe, la mer, aux heures -de tempête ou de calme, ne lui a jamais apporté les solennelles -méditations qui font les rêveurs et les poëtes. Venise n'a lu, pour -ainsi dire, que le roman de la vie; elle écoutait les folles chansons -du banquet quand la philosophie lui voulait enseigner ses âpres -vérités, ou bien elle attirait la philosophie au banquet, et lui -versait, par la main d'une belle fille aux seins nus, le meilleur vin de -Chypre qui eût voyagé sur la mer. - -L'abbé Lanzi, ce beau rhétoricien des arts plastiques, convient que -dans toute la république de Venise, terre et mer, bois et vagues, -palais et chaumières, jusqu'aux pigeons de la place Saint-Marc, tout a -un accent plus vif qu'ailleurs: le soleil plus amoureux, a dit un -poëte, y colorant mieux la nature que dans les autres pays. Mais -l'abbé Lanzi décide du premier coup que le climat ne crée pas les -coloristes. «Les Flamands et les Hollandais, qui vivent sous un ciel si -froid, sont d'aussi beaux coloristes que les Vénitiens.» - -Si l'abbé Lanzi eût voyagé en Flandre et en Hollande, il n'aurait pas -résolu si légèrement cette question toujours à juger. Comme à -Venise, et par d'autres effets, la Flandre et la Hollande ont un accent -plus vif au regard que les autres pays; le ciel y est noir ou blanc, ou -la lumière éclate ou l'ombre accentue les objets; la terre est rouge -ou brune, quand elle n'est pas revêtue de cette admirable robe verte -tout emperlée de rosée. Les maisons de briques, les toits d'ardoises, -les arbres luxuriants découpent à vif leur silhouette sur les -prairies, sur les étangs, sur les canaux; les paysans, des coloristes -sans le savoir, s'habillent de laine rouge; les troupeaux de bœufs et -de vaches se détachent en vigueur sur l'herbe claire par leurs poils -roux tachetés ou zébrés de blanc et de noir. - -D'ailleurs, Amsterdam et Anvers, comme Venise, étaient, au siècle des -peintres, des ports de mer où passaient les quatre parties du monde, -tableau toujours éclatant de l'imprévu. Les yeux des artistes -n'avaient pas le temps de s'habituer aux teintes effacées de -l'habitude; les aspects nouveaux réveillaient les regards des artistes -et passionnaient leur pinceau: les ports de mer sont tous -coloristes:--Rembrandt, Rubens et Véronèse,--Amsterdam, Anvers et -Venise. - -Cet enchanteur, dont le pinceau était la baguette des fées, ne se -reposait jamais. Il ne se reposa que dans la mort. On sait comment il -peignit sa _Famille de Darius._ Ses amis, effrayés de son labeur -surhumain, le conduisirent en partie de campagne dans une des belles -villas qui se mirent sur la Brenta. Là au moins, disaient-ils, il se -croisera les bras, et vivra de la vie des arbres et des fleurs. -«Êtes-vous contents de moi? demanda Véronèse à ses amis après huit -jours de _far niente._--Oui, nous sommes contents, car te voilà revenu -à toi. Tu serais mort à la peine si nous ne t'avions arraché à ton -atelier.» - -Or, tout en jouant avec ses amis, tour à tour gai convive, bon -musicien, intrépide chasseur, il avait peint, dans ses matinées, -pendant que tout le monde dormait, ce beau tableau de la _Famille de -Darius_, qu'il laissa comme souvenir à ses hôtes. - -Venise, toute pleine de ses chefs-d'œuvre, a-t-elle religieusement -gardé le souvenir de Paul Véronèse? - -Aujourd'hui enfin on a taillé le marbre du tombeau de Titien, mais on -oublie Paul Véronèse dans Saint-Sébastien, où l'araignée file -silencieusement sa toile sur les œuvres du grand coloriste. J'ai passé -tout seul une après-midi devant ces peintures radieuses. Il m'a pris -peu à peu une profonde tristesse à la pensée qu'il était là, seul, -dans la double nuit de la tombe, celui qui avait vécu en si bruyante et -si joyeuse compagnie, celui qui avait si longtemps dérobé an soleil -ses rayons et sa gaieté. - -Mais l'âme de Paul Véronèse est toute dans son œuvre. Étudiez ses -festins; c'est là qu'il a vécu, c'est là qu'il vit toujours. Comme -ces palais, son atelier était peuplé de patriciens, de poëtes, -d'artistes et de femmes romanesques tour à tour madones et courtisanes, -Vierges et déesses. Ces beaux chiens, ces riches étoffes, ces -négrillons, ces coupes, ces fruits, ces fleurs, tout ce qui est le luxe -des yeux, c'était son luxe. - -Je me trompe, il avait un autre luxe: le luxe des enfants. Sa femme -était belle et il l'adorait avec l'âme de l'artiste et de l'amant. -Aussi, quand il mourut avant l'heure, on prononça cette oraison -funèbre: «Pourquoi est-il mort: tout le monde l'aimait et il était -heureux!» - -Ce jour-là on aurait pu inscrire sur son tombeau: _Ci-gît le grand art -vénitien._ - - -[Note 13: Elles sont d'assez belle taille cependant pour ne pas rappeler -les vers de Juvénal: - -Virgine Pygmaea nullis ad'uta cothurnis, -Breviorque videtur] - -[Note 14: «Paul Véronèse a représenté au naturel les plus fameux -peintres vénitiens exécutant un concert. Au-devant du tableau, dans le -vide de l'intérieur du triclinium, le Titien joue de la basse; pour -lui, il joue de la viole: le Tintoret du violon, et le Bassan de la -flûte, Véronèse a voulu faire allusion au feu brillant de son -pinceau, à la profonde science et à l'exécution lente et sage du -Titien, à la rapidité du Tintoret et à la suavité du Bassan. -Remarquez l'attention que donne Paul Véronèse à un homme qui vient -lui parler, et la suspension de son archet. Une grande figure debout -tenant une coupe à la main, vêtue d'une étoffe à l'orientale, -blanche et verte, est celle de Benedetto, son frère.»] - - - - -[Figure 9: Anne de Boleyn d’après Holbein] - - - - -HOLBEIN - - -Rubens, qui jugeait en maître, disait de Holbein: «C'est le peintre de -la vérité qui parle et qui pense.» En effet, Holbein prenait la -nature face à face et ne déposait son pinceau qu'après l'avoir -vaincue; car ce n'était pas seulement la nature visible qu'il jetait -vaillamment sur la toile ou le panneau, c'était l'âme de la nature. - -Quand on passe devant un portrait d'Holbein, sous l'écorce souvent rude -des hommes de son temps on voit transparaître, comme le ciel à travers -les nues, les idées et les passions du seizième siècle. Chez ce grand -peintre l'art n'est pas le beau mensonge de la vérité, c'est la -vérité à brûle-pourpoint. Chez Rembrandt le réalisme a des mirages -de poésie jusque dans ses brutalités; le maître de Leyde, enivré par -sa palette, touche d'une main triomphante la gamme des tons; il joue de -la lumière avec tant d'amour, qu'il dépasse les jeux de la lumière; -il arrive à l'idéal, à force de vérité, comme d'autres y vont en -fuyant la vérité. Holbein a moins de génie que Rembrandt; il ne se -passionne pas; la raison le met en garde contre tous les écueils; son -soleil ne bride pas; mais il n'y a pas de taches à son soleil. - -Si j'ai parlé de la raison d'Holbein, ce n'est pas pour lui nier la -poésie; il était l'ami de ce railleur philosophe qui écrivait -l'éloge de la folie, et il traduisait lui-même ce chef-d'œuvre avec -la pointe vive et lumineuse d'un graveur familier au miracle de -l'esprit. Quand il peignit ses fameuses fresques: la _Danse de la Vie_, -et la _Danse de la Mort_ sur les murs de la Poissonnerie, et sur les -murs du cimetière à Bâle il était emporté par ces belles -inspirations qu'ont fécondé les poëtes du moyen âge en France et les -poëtes modernes en Allemagne. - -Si on cherche la filiation ou les analogies, on trouve qu'il n'y a pas -loin de Holbein à Matsys, comme il n'y avait pas loin de Matsys à Van -Eyck. C'est le même principe chez ces trois peintres: ils sacrifient -tout à la figure humaine, comme plus tard les peintres bruyants -sacrifieront la figure humaine aux accessoires[15]. - -Holbein est né à Augsbourg en 1478; il tenait à ce merveilleux -quinzième siècle, qui a créé presque tous les grands peintres, -Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Giorgione, Titien, Corrége, -Albert Dürer. - -Le père d'Holbein était peintre lui-même; il eut deux frères qui -peignirent aussi; mais il est seul de sa race, puisqu'il est le seul -Holbein qui eût du génie. - -Quand Érasme vit Holbein à Bâle, il jugea du premier coup d'œil que -ce grand artiste n'était pas sur un théâtre digne de lui; en effet, -Holbein avait conquis, par ses premières œuvres, les plus curieuses -sinon les plus capitales, toute la renommée que peut donner un pareil -pays. Mais ce ne fut pas la seule raison qui porta Érasme à conseiller -l'Angleterre à Holbein; Érasme était entré familièrement de génie -à génie dans l'intérieur du peintre de Bâle: s'il avait trouvé la -sagesse de Socrate en son ami, il avait trouvé en sa femme la -méchanceté de Xanthippe. L'orage grondait toujours de la cuisine -jusqu'à l'atelier; la femme reprochait au mari ce pauvre métier de -peintre, qui ne lui donnait ni bijoux, ni dentelle, à elle, qui aurait -pu épouser un marchand d'or. - -Un des frères de Holbein, le clair de lune de ce soleil un peu tiède, -habitait Bâle. Il se nommait Sigismond, un nom à peine écrit dans -l'histoire de l'art. Holbein le pria de veiller sur sa femme, disant: -«Je lui laisse tout ce que j'ai aujourd'hui, mais je prends pour moi -demain.» Demain c'était le meilleur lot, c'était la vraie fortune; -mais quand il eut les mains pleines d'or, il les ouvrit pour sa femme. - -Il arriva à Londres avec une lettre de recommandation à Thomas Morus; -cette lettre de recommandation, c'était tout simplement le portrait -d'Érasme que le peintre présenta au chancelier. «C'est mon ami! -s'écria Thomas Morus en voyant le portrait.» Et, ne pouvant embrasser -la peinture, il embrassa le peintre. «Puisque c'est vous qui avez fait -un pareil chef-d'œuvre, vous êtes vous-même mon ami: ma maison est la -vôtre, mes gens sont vos gens, vous aurez toujours une place à ma -table, mais avec la liberté d'aller dîner où il vous plaira, ma -bourse à la main.» - -Holbein prit pied à l'hôtel du chancelier; un des salons tout peuplé -de chefs-d'œuvre fut son atelier: il y recevait ses nouveaux amis, il y -recevait les amis du chancelier; mais comme il gardait ses vives allures -et qu'il avait ses heures de misanthropie, il fermait sa porte à tout -le monde, même à Thomas Morus, tantôt aimant le bruit, tantôt aimant -le silence. Il était de toutes les fêtes du chancelier qui lui avait -donné les habits les plus magnifiques. Les blanches ladies, qui se -hasardaient jusque devant son chevalet, ou qu'il courtisait au milieu -des fêtes, le consolaient sans doute un peu de l'absence de sa femme. - -Ce beau train de vie dura trois années; Holbein avait peint pour le -chancelier un certain nombre de portraits et une petite répétition de -la _Dame de la Vie._ Thomas Morus invita le roi d'Angleterre à un grand -festin, où Holbein ne fut pas oublié. Au sortir de table, le -chancelier conduisit Henri VIII dans sa galerie, où l'œuvre d'Holbein -était mieux éclairée que les autres peintures. Le roi, frappé de la -vérité des figures d'Holbein, qui représentaient toutes des hommes de -sa cour, demanda qui avait pu faire de si belles choses; le chancelier -lui indiqua le portrait d'Holbein, et comme le roi avait déjà -remarqué le peintre pendant le dîner, il le chercha des yeux, alla -droit à lui et le complimenta. Après quoi il dit à Thomas Morus que -son peintre ordinaire était le peintre d'un roi. «Sire, lui dit le -chancelier, tous ces portraits, je voulais vous les offrir.--Non, dit -Henri VIII, gardez les portraits et donnez-moi le peintre.» - -Ce fut dans cette royale période qu'Holbein peignit le beau portrait en -pied du roi, celui du prince Édouard, celui des princesses Marie et -Élisabeth, celui des ministres, et, entre autres, Cromwell, Thomas -Morus et l'archevêque de Cantorbéry. - -Il reproduisit plusieurs fois le portrait du chancelier, tantôt seul, -tantôt avec sa femme et ses enfants. L'or tombait de son pinceau, et -comme plus tard Van Dyck à la cour de Charles Ier, il vivait en grand -seigneur, aimant mieux être riche au jour le jour que de thésauriser. - -Sa fierté naturelle prit encore un caractère plus absolu. Un jour -qu'il s'était enfermé dans son atelier, il lui arriva une aventure que -je veux laisser conter naïvement par un de ses rares historiens: «Un -des premiers comtes d'Angleterre voulut le voir travailler. Holbein -s'excusa poliment; mais le seigneur, croyant qu'on devait tout à son -rang, persista et voulut forcer la porte. L'artiste, irrité, jeta le -comte du haut de l'escalier en bas, et se renferma d'abord dans son -appartement; mais, pour échapper à la fureur du seigneur et de sa -suite, il se sauva par une fenêtre dans une petite cour, et fut se -jeter aux pieds du roi, en lui demandant sa grâce sans dire son crime. -Il l'obtint du monarque, qui lui marqua sa surprise. Lorsque Holbein lui -eut raconté, ce qui s'était passé, il lui dit de ne pas paraître que -cette affaire ne fut terminée. On apporta bientôt le seigneur anglais -tout meurtri et ensanglanté: il fit plainte au roi, qui chercha à le -calmer, en excusant la vivacité de son peintre. Le comte, piqué alors, -ne ménagea point ses termes; et le roi, peu accoutumé à se voir -manquer de respect, lui dit: «Monsieur, je vous défends sur votre vie -d'attenter à celle de mon peintre. La différence qu'il y a entre vous -deux est si grande, que de sept paysans, je peux faire sept comtes comme -vous, mais de sept comtes je ne pourrais jamais faire un Holbein.» La -fermeté du roi et quelques autres menaces firent peur au seigneur -anglais, qui demanda pardon au roi et promit sur sa tête de ne tirer -aucune vengeance de l'outrage que lui avait fait Holbein.» - -À ceux qui aiment les curiosités historiques je rappellerai qu'un -autre grand peintre allemand, Albert Dürer, qui mourut à l'âge où -mourut Holbein, et qui, comme Holbein, fut marié à une Xanthippe qui -l'obligea, plus d'une fois, à courir le monde, avait fait avec -l'empereur Maximilien la première édition de cette légende. On sait, -en effet, qu'un jour, dessinant sur une muraille, il avait toutes les -peines du monde à se tenir sur la pointe des pieds. Maximilien dit à -un gentilhomme de lui servir d'échelle pour un instant. Le gentilhomme -représenta humblement qu'il était prêt à obéir, mais qu'il trouvait -cette position trop humiliante, et que c'était avilir la noblesse que -de la faire servir de marchepied.--_Albert Dürer_, répondit -l'Empereur, _est plus noble que vous par ses talents; d'un paysan je -puis faire un noble, mais d'un noble je ne pourrai jamais faire un tel -artiste._ Et, sur-le-champ, Maximilien ennoblit Albert Dürer. - -Holbein mourut de la peste comme Titien. Il mourut à Londres, à peine -âgé de cinquante-six ans, «mais comblé de gloire et de biens,» dit -le naïf Descamps. Comblé de gloire, voilà qui est beau; mais à quoi -bon tous ces biens après lui, puisqu'il ne lui restait pas même un -enfant pour les recueillir. - -Sandrard raconte une conversation entre Rubens et plusieurs peintres sur -le génie de Holbein: «Rubens étant venu voir Honstrorst à Utrecht et -poursuivant son chemin jusqu'à Amsterdam, il fut accompagné de -plusieurs artistes hollandais. Comme on parlait en chemin des ouvrages -des habiles gens, Holbein entre autres, Rubens en fit l'éloge et -conseilla de bien regarder la _Danse des Morts_ de ce peintre, soit -devant la fresque même, soit par les gravures de Stimers. Le grand -peintre d'Anvers confessa qu'il avait, dans sa jeunesse, dessiné toutes -les figures de la _Danse des Morts._» - -Rubens avait raison; chaque maître est une école; chaque maître -répand un rayon sur les routes nocturnes où s'égarent les esprits -médiocres, où, seules, les intelligences douées se retrouvent. - -Le génie de Holbein fut reconnu par les Italiens comme par les -Flamands. Quand Zuccaro, qui était venu à l'appel du roi d'Angleterre, -vit les portraits d'Holbein, il fit éclater sa surprise et s'écria que -toutes ces figures du peintre de Bâle ne pâliraient pas devant -Raphaël ni devant Titien.--Éloge trop italien.-- - -Holbein était plus varié qu'il ne semble au premier abord. Quoiqu'il -peignît de la main gauche, il était libre et vif; tout était -triomphant dans sa main, le pinceau, le crayon et la plume. Il peignait -à fresque, à la gouache, à l'huile. Dans ses jours de patience, -c'était un merveilleux miniaturiste de l'école d'Hemling. Il aimait -les symboles, il aimait les contrastes. Après avoir peint la _Danse des -Vivants_ et la _Danse des Morts_, il créa ces deux belles pages qui -sont presque aussi célèbres: les _Triomphes de la Richesse_ et les -_Misères de la Pauvreté_, où il y a des rehauts d'or travaillés avec -l'art de l'orfèvrerie. - -Son génie était familier avec tous les genres. La peinture religieuse -lui doit huit pages éloquentes de la _Passion de Jésus-Christ._ -Toutefois, il n'avait pas le style de l'histoire ni dans la composition -ni dans les draperies; il mettait son orgueil à garder son caractère -tudesque. Quand on lui parlait de l'antiquité, cette fenêtre ouverte -sur le beau, il se rejetait sur la nature, disant qu'il ne fallait pas -aller si loin pour voir les modèles. C'était l'opinion de Rembrandt. - -Sans doute ils avaient raison tous les deux, puisqu'ils ont bien fait ce -qu'ils ont fait, puisqu'ils ont créé leur momie et qu'ils vivent -après plusieurs siècles par des créations qu'ils ont animées de leur -âme. Allez au Louvre ou dans tout autre grand musée, arrêtez-vous -devant les figures de Rembrandt ou d'Holbein, voyez du même regard -celles des curieux qui s'y arrêtent, et, après avoir étudié les unes -et les autres, dites-moi quelles sont les plus vivantes pour votre -esprit, tant il est vrai que les grands artistes, commentaires humains -des merveilles de la création, continuent l'œuvre de Dieu. - -Chez Holbein, quoiqu'il soit toujours coloriste, le dessin domine la -couleur. Dans sa première manière il est sec et dur comme s'il gravait -avec son pinceau; il a peur de la ligne ondoyante, qui est le génie de -ses contemporains, Corrége et Titien. Il est trop correct, il est trop -exact pour tenter les mirages de l'art, aussi reste-t-il le plus souvent -froid dans la vérité; il ne voit pas que la nature est moins précise -que lui, parce qu'elle est plus libre. Mais dans sa seconde manière, un -sang plus généreux court en lui, un vif rayon tombe sur sa palette -jusque-là tiède et morne. Ses portraits sont plus vivants. Il avait -peur de la pâte, il y égare son pinceau et y trouve plus de -transparence et plus d'éclat. Il avait, comme par miracle, donné des -reliefs en pleine lumière, il s'aventure dans les demi-teintes et -accuse les ombres. Il y a tout un monde entre Holbein, du musée du -Louvre, et Holbein, de la galerie de Hampton-Court. - -Au musée du Louvre, c'est la même note grave et froide; à -Hampton-Court, il varie sa gamme; s'il ne se passionne pas tout à fait, -son rythme a plus de mouvement et de chaleur. Voyez plutôt sa -_Madeleine au tombeau du Christ_, le _Bouffon d'Henri VIII, Bataille de -Pavie, la Revue de François Ier et d'Henri VIII._ - -C'est donc à Londres et à Bâle qu'il faut étudier Holbein. À -Londres, pour les portraits et les tableaux, à Bâle, pour les -fresques. À Bâle, la _Danse des Morts_ et la _Danse des Vivants_ -montrent le peintre du passé, le peintre légendaire dans le cortège -des visions du moyen âge. À Londres, c'est l'historien du seizième -siècle, historien exact et sévère, qui dit la vérité même aux -rois, puisqu'il les peint comme ils sont et non comme ils voudraient -être. - -Comme tous les grands maîtres, Holbein a cela de beau qu'il a signé sa -page dans l'histoire. Un historien qui écrirait les événements du -seizième siècle sans consulter Holbein, se priverait de précieux -documents. L'homme d'Holbein est bien l'homme de ce temps-là. - -Holbein est le plus savant des peintres naïfs; au premier aspect on -croit qu'il n'a que le secret du passé; mais si on l'étudie de près, -on reconnaît que l'art n'a pas de secret pour lui; il sait tout à -fond; il a médité sur la peinture comme son ami Érasme sur la folie -humaine,--j'allais dire la philosophie. - - -[Note 15: Je ne doute pas qu'Holbein n'ait vu à ses débuts des -tableaux de Matsys. J'en ai la preuve dans sa peinture d'abord, mais -surtout dans la visite qu'il lui fit à Anvers à son premier voyage en -Angleterre.] - - - - -[Figure 10: La fille de Rubens. Peint par Rubens] - - - - -RUBENS - - -Rubens est un génie épique comme Homère et Zeuxis, comme Dante et -Michel-Ange. Ce qu'a dit Cicéron d'Homère, ce qu'a dit Aristote de -Zeuxis peut quelquefois s'appliquer au souverain artiste des Flandres. -Oui, celui-là aussi avait les yeux et les ailes de l'aigle; il -préférait le surhumain vraisemblable au vrai cloué sur le sol; avec -les hommes il faisait des dieux, parce qu'il savait voir la nature à -travers les splendeurs du monde idéal[16]. - -L'art est l'image du monde: il a ses luttes et ses sommeils, ses -aspirations et ses désespoirs. «Il est pétrifié quand il ne change -pas,» a dit madame de Staël. L'art se renouvelle par les conquêtes -modernes ou par les découvertes anciennes, deux vastes horizons qui -l'appellent toujours. Mais le plus souvent le génie, n'est-ce pas le -don de répandre la vie et la jeunesse sur des idées et des formes -déjà connues? Quiconque est né fort, quiconque est l'inspiré des -Dieux vient ramener le printemps dans le monde de l'art. Rubens est -apparu à l'heure de la décadence pour la peinture. L'Italie n'avait -plus que des maîtres secondaires; les Carrache croyaient succéder à -Michel-Ange, l'Albane s'imaginait continuer l'œuvre du Vinci, le Guide -prononçait devant ses tableaux le divin nom de Raphaël. Une dernière -et glorieuse période allait pourtant s'annoncer comme la sève d'août. -Rubens, Murillo, Poussin, Rembrandt, Claude Lorrain, devaient faire la -gloire du dix-septième siècle; mais Rubens domine tous ces maîtres -par le caractère grandiose de ses créations, par les formes -magistrales de son génie. - -D'où venait-il, ce génie ardent et aventureux qui semait la vie à -pleines mains? Est-il l'héritier suprême des Flamands, ou, comme tant -d'autres, Rubens est-il le fils de ses œuvres? - -Qu'il nous soit permis de jeter un regard rapide sur les siècles déjà -parcourus. - -Dans la première période de la peinture gothique, le sentiment du beau -idéal se révèle çà et là, mais à travers de sombres nuages. -L'école de Van Eyck ennoblit la réalité par l'éclat du coloris, par -le sentiment de l'art, qui, à lui seul, est déjà quelquefois le beau; -d'ailleurs, avant la science parfaite, les peintres primitifs avaient -l'expression naïve, la simplicité pittoresque et souvent sublime, la -sévérité adoucie par le calme; mais ce n'était pas l'Idéal trouvé -par Raphaël comme par Phidias. En vain, dans le siècle qui suivit, les -lèvres tourmentées de cette soif ardente du Beau qui dévore tant de -nobles cœurs, les peintres des Pays-Bas allèrent demander à Rome, à -Florence et à Venise le secret des œuvres monumentales, le secret de -ce rayon qui tombe de si haut pour illuminer d'une lumière toute divine -la page immortelle d'un artiste; ils réussirent à imiter les lignes et -les nuances, mais songèrent-ils que c'est dans l'âme que le peintre, -s'il est doué, doit puiser la vie intérieure de son œuvre? - -Il faut bien avouer qu'il y eut dégénérescence dans l'école flamande -et hollandaise après Hemling et Lucas de Leyde. On vit s'épanouir plus -d'œuvres remarquables, on ne signa presque plus de pages immortelles. -Le génie avait soutenu ces deux maîtres dans les hauteurs -inaccessibles; ils ne s'étaient pas contentés de peindre, ils avaient -pensé. Ainsi Hemling était un poëte et un historien. Quelle savante -naïveté! quelle poésie sublime en ces tableaux où il représente -dans les lointains les événements qui ont précédé ou qui vont -suivre l'action principale! Lucas de Leyde était un poëte et un -philosophe. Il traduisait la Bible avec un profond sentiment biblique et -l'interprétait librement comme un penseur. Comme les maîtres de -Cologne, comme les Van Eyck, comme Matsys, Hemling et Lucas de Leyde -peignaient d'après leur imagination et non d'après celle des peintres -étrangers. Van Orley, Cocxie, Mabuse, Schoorel, Hemskerke, Franc -Floris, Otto Venius sont de grands artistes préoccupés de la ligne -italienne, mais non du sentiment de Raphaël ni de la grandiosité de -Michel-Ange, ni de la poésie robuste du Titien. Ils se contentaient de -leur dérober un certain air de famille qui frappait les yeux; mais le -cœur, mais la pensée ne les voulaient pas reconnaître pour des -frères ou des fils de ces grands maîtres. - -Rubens apparut, qui secoua d'une main libre et fière les mauvaises -traditions qui allaient ruiner l'art des Pays-Bas. - -Ce grand peintre recueillit l'héritage de ses devanciers, mais il -l'agrandit encore par des conquêtes hardies et inespérées. Rubens -était emporté par une ardente et orageuse imagination jusqu'aux -débauches de la pensée et de la palette. Avait-il compris que les -Flandres, déjà trop bercées par les voluptés matérielles, les -Flandres depuis longtemps endurcies par la religion de l'or, ne seraient -désormais émues que par les pages à grand fracas, les drames -chrétiens où ruisselle le sang, les sauvages ripailles de la kermesse, -les altiers tourbillons de la fête de village, les allégories -éclatantes, le faste bruyants des grands seigneurs et la beauté -luxuriante des grandes dames? Ou bien, en créant ce pompeux poëme de -la chair, du mouvement et du bruit, où la nature s'élève si haut -qu'elle parvient jusqu'à voiler le ciel, Rubens obéissait-il à sa -nature toute païenne? - -Au seul nom de Rubens, une vie éclatante se déroule fastueusement sous -les yeux. On voit apparaître le palais à colonnes et à cariatides. La -sculpture déploie sur la façade toutes ses merveilles épanouies, ses -pampres ruisselants, ses grappes d'Amours lascifs, ses chimères -audacieuses. Le regard va de la surprise à l'éblouissement. Dans les -cours de ce palais, devant ce perron couvert de statues, les chevaux -piaffent et hennissent d'impatience; sont-ce des équipages de princes -et d'archiducs? c'est l'équipage de Rubens lui-même, qui va descendre -de son atelier pour aller à la cour. Mais la vraie cour n'est-elle pas -chez lui? N'est-ce pas dans son atelier que se rencontrent tous les -grands seigneurs et tous les grands artistes? N'est-ce pas dans son -atelier que sont répandues d'une main prodigue toutes les saintes et -folles richesses créées pour les yeux: les belles femmes qui posent en -Madeleines, en courtisanes, en naïades; les étoffes de velours et de -soie, d'or et d'argent; les tapisseries féeriques, les tableaux de -maîtres, les armes ciselées, les miroirs de Venise, les girandoles de -Murano, les livres à images? - -La Grèce a hésité entre les douze patries d'Homère, la Belgique et -l'Allemagne revendiquent Rubens parmi leurs illustres enfants. Rubens -est né à Cologne, mais Rubens est flamand par l'origine comme par le -génie. En effet, il était le fils d'un échevin d'Anvers que les -proscriptions religieuses avaient chassé de son pays. D'ailleurs, il -n'avait pas huit ans, il n'était pas encore né pour l'art quand il -suivit à Anvers sa famille, qui revint habiter son ancienne maison, -dès que le duc de Parme eut remis la ville d'Anvers sous la domination -espagnole. Pierre-Paul Rubens naquit donc à Cologne[17] le 29 juin -1577, dans la même maison où soixante-cinq ans plus tard, par un de -ces hauts caprices de la destinée, Marie de Médicis, à jamais -immortelle par la palette de Rubens, mourait abandonnée, presque sans -pain. Qui ne s'est arrêté tout ému et tout pensif devant cette maison -à jamais célèbre dans la comédie humaine! Rubens était fils de Jean -Rubens, professeur en droit, et de Marie Pipelings. Son aïeul était -originaire de la Styrie. Son père, qui le destinait aux belles-lettres, -lui fit aimer la langue latine. À peine était-il entré sérieusement -dans l'étude, que Marguerite de Ligne, comtesse de Lelaing, le prit -chez elle en qualité de page. La dame aimait les beaux adolescents; -Rubens avait une figure charmante, douce, pensive et spirituelle. Le -génie tumultueux qui enflamma sa vie ne rayonnait pas encore sur son -front. Il paraît même que les soupers licencieux de la comtesse de -Lelaing ne furent pas longtemps du goût de Rubens, car il vint un jour -tout rougissant appuyer son front sur le sein de sa mère en lui -confiant qu'il ne voulait plus retourner dans un hôtel où l'on vivait -comme dans un cabaret. «Mon pauvre enfant, ton père est mort; où -iras-tu sans appui?--Chez Tobie Verhaegt.--Tobie Verhaegt?--Oui. C'est -un paysagiste que j'ai vu chez la comtesse.» Rubens ne fut pas peintre -en naissant, comme tant d'autres qui apprennent à dessiner avant -d'apprendre à écrire; quand il prit un pinceau, il s'imagina qu'il -était né paysagiste. Les fortes natures se mettent presque toujours en -route sans connaître encore leur chemin. - -Tobie Verhaegt était un artiste original, qui reproduisait la nature -avec un certain caractère de grandeur, sans toutefois abandonner le -sentiment naïf des paysagistes du Brabant; Rubens n'eut pas lieu de se -repentir des études qu'il avait faites avec cet excellent artiste. Ce -fut surtout avec lui qu'il apprit la science des tons aériens; il -reconnut bientôt que ce n'étaient pas seulement des ciels et des -rivières, des prairies et des montagnes, des fleurs et des forêts qui -devaient tomber du chaos de sa palette, mais des hommes et des femmes, -des pensées et des sentiments. Il entra à l'atelier d'Adam Van Oort, -génie aventureux dont la hardiesse séduisit de prime abord le jeune -homme. - -Adam Van Oort était né à Anvers. Son père, peintre et architecte, -fut son maître. Il puisa tout son génie dans les traditions -nationales; il voulut être franchement de son pays, comme Abraham -Janssens, que nous allons voir apparaître. La bonne ville d'Anvers -n'avait plus de mœurs depuis que la guerre avait profané ses églises, -depuis que les grands seigneurs avaient banni l'humble vertu du foyer, -depuis que les grandes dames enseignaient l'amour à leurs pages. Adam -Van Oort, trop tôt aveuglé par son génie, n'étudia bientôt que dans -les tavernes enfumées, au milieu des filles de joie et des pots de vin. - -Rubens avait été attiré à son atelier par un instinct secret pour -ces débauches de chair et de pampre, mais surtout parce que tous les -talents en germe étaient disciples d'Adam Van Oort, témoin Jordaens, -Sébastien Franck et Van Balen. - -Au temps où éclata le génie de Rubens, les Pays-Bas comptaient -encore, sans parler des Franck, des Breughel et d'Adam Van Oort, plus -d'un grand artiste, comme Gaspard de Crayer, Jacques Jordaens, Otto -Venius. - - - - -II - - -Otto Venius, qui après Coexie et Floris fut le Raphaël flamand, venait -d'arriver à Anvers avec une grande renommée. C'était un savant -historien, un fervent artiste, un peintre épris du style: Rubens alla -à lui. - -On admire l'art dans les tableaux d'Otto Venius, mais on n'y trouve pas -l'expression intime de la nature. Tout en quittant les régions du -simple et du vrai, il ne s'élève pas à l'idéal. Il a plus d'ampleur, -plus d'éclat, plus de variété que ses devanciers; c'est bien la -préface de Rubens, mais on cherche encore quand on a longtemps étudié -son œuvre. Sainte simplicité flamande, où es-tu? C'en est fait de -toi, nous ne le retrouverons plus dans les grandes pages. Sneyders -lui-même donnera à ses bêtes le caractère épique[18]. - -À l'atelier d'Otto Venius, Rubens eut d'abord un rival sérieux dans -Nicolas de Liemacker, surnommé Roose, qui avait l'instinct des grandes -compositions. Rubens admira sans jalousie son talent à grouper les -figures, le goût savant de son dessin, la hardiesse de son coloris. -Plus tard, Rubens, déjà reconnu le plus grand peintre de son siècle, -demeura fidèle à cette admiration pour Roose. Il fut appelé à Gand, -où s'était établi son condisciple, pour peindre au retable d'un autel -la chute des anges rebelles. «Messieurs, dit-il aux membres de la -confrérie, quand on possède une rose si belle, on peut bien se passer -de fleurs étrangères.» Le peintre de Gand se montra digne de ces -paroles; sa _Chute des Anges rebelles_ pourrait sans affront porter la -signature de Rubens. - -Tout en reconnaissant la science et le style d'Otto Venius, Rubens, -déjà pénétré du naturalisme flamand, eut le bon esprit de ne pas -sacrifier à ce nouveau maître les œuvres robustes et originales -d'Adam Van Oort. Otto Venius, même dans ses hardiesses, avait des -timidités aux yeux de Rubens, même dans son ampleur il avait de la -sécheresse, même dans son éclat il était brumeux. Et puis Otto -Venius avait le tort de tous les érudits, dans les arts comme dans les -lettres: il peignait trop de par tel peintre vénitien ou tel peintre -bolonais, comme un savant qui indique ses auteurs à chaque page. Rubens -sentait en lui-même trop de sources vives jaillissantes déjà pour -aller puiser d'une main timide aux sources étrangères. - -Rubens quitta son dernier maître à peine âgé de vingt-trois ans, -soit qu'il craignît de trop subir l'influence d'Otto Venius, soit que -celui-ci lui conseillât de voyager. Rubens eut encore un maître, -maître souverain dont il faut parler ici. Ce grand maître, ce fut son -temps, ce seizième siècle tout plein des fougues, des colères, des -orages de la guerre civile et de la fureur religieuse. Dieu sème le -génie dans le sang des révolutions; après les grandes actions -viennent les grands artistes. Dieu dispose le tableau, le peintre n'a -plus qu'à le fixer sur la toile. Les uns ont la nature pour souverain -maître, ils vivent dans son silence éloquent et dans ses joies -agrestes, dans la poésie de ses métamorphoses et de ses horizons: -c'est Claude Lorrain, c'est Ruysdaël. Les autres, comme Ostade ou -Metzu, ont pour souverain maître le génie du foyer, parce qu'ils ont -vécu les pieds dans l'âtre, l'œil distrait par le roman familier de -l'intérieur. Ceux-ci, Raphaël ou Lesueur, ont pour les guider le Dieu -qui parle en eux-mêmes, le divin sentiment qui fleurit dans leur âme. -Ceux-là, Michel-Ange ou Rubens, ont emprunté la fougue, le bruit, la -fureur et l'éclat de leurs compositions aux révolutions qui les ont -bercés. - -Après avoir quitté Otto Venius et avant de partir pour l'Italie, -Rubens, peut-être incertain encore sur son génie, passa quelque temps -à courir le monde. Il ébaucha les portraits de ses amis, tous -gentilshommes flamands ou espagnols. Albert et Isabelle accueillirent à -la cour ce jeune peintre, déjà gentilhomme parle talent comme par la -naissance. Selon Sandrart, Rubens n'alla en Italie que chargé d'une -mission par l'archiduc d'Autriche pour le duc de Mantoue, Vincent de -Gonzague. Ce qui est hors de doute, c'est que Rubens demeura près de -huit ans à la cour du duc de Mantoue. Mais, beaucoup plus artiste que -courtisan. À toute heure et en tout lieu il ne cessait d'étudier -tantôt les anciens poëtes, tantôt la nature qui passait devant ses -yeux, tantôt l'œuvre des grands maîtres. Il peignait d'ailleurs une -galerie pour le duc de Mantoue. Un jour qu'il représentait le combat de -Turnus et d'Énée, il récitait à haute voix, pour animer son génie, -ces vers de Virgile: «_Ille etiam patriis agmen ciet..._» Le duc, qui -l'avait écouté, entra en riant et lui parla latin, croyant qu'il -n'entendait pas cette langue. Mais quelle fut sa surprise, lorsque le -peintre lui répondit, en style digne du siècle d'or! Il comprit -surtout alors qu'il avait dans son palais un gentilhomme accompli qui -pouvait le servir par son esprit comme par son talent. Il lui donna -bientôt une mission pour Philippe III, roi d'Espagne. La mission du -peintre fut sans doute de faire des portraits, car il peignit à Madrid -le roi et toute sa cour; seulement les cent mille piastres qu'il y gagna -furent bien pour lui et non pour son seigneur et maître. Rubens fut si -hautement renommé à Madrid, que le duc de Bragance, qui allait devenir -roi de Portugal, écrivant à un seigneur de la cour, le supplia -d'amener avec lui l'ambassadeur du duc de Mantoue à Villaviciosa, où -le duc faisait sa résidence et méritait déjà le surnom de protecteur -des sciences et des arts. Rubens, né pour la pompe des rois, né pour -le luxe et le fracas, prit la route de Villaviciosa avec un train -considérable, qui mit en rumeur toute la province. La reine de Saba -allant visiter Salomon n'étala guère plus de faste et de splendeur. -«Le duc de Bragance, dit Descamps, effrayé de la dépense qu'un tel -hôte pourrait occasionner, dépêcha un gentilhomme au-devant de -l'artiste, qui n'était plus qu'à une journée de sa cour, _pour le -prier de remettre sa visite à un autre temps._ Ce compliment était -accompagné d'une bourse de cinquante pistoles, pour dédommager Rubens -de sa dépense et des heures qu'il avait perdues. Rubens répondit qu'il -ne recevrait pas ce présent et qu'il visiterait le duc de Bragance. Je -ne suis point venu peindre, mais pour m'amuser pendant une semaine à -Villaviciosa. Que voulez-vous que je fasse de cinquante pistoles? J'en -ai apporté mille pour les dépenser pendant mon séjour.» - -À peine de retour à Mantoue, le duc, qui voulait avoir une immense -galerie due à Rubens, l'envoya copier à Rome les tableaux des grands -maîtres. Jusque-là cependant Rubens, qui avait quitté les Flandres -pour aller s'enivrer de lumière devant l'école de Venise, n'avait pu -étudier les maîtres de la couleur italienne. De Rome il alla à -Venise. Quand il se vit en face des Titien, des Tintoret et des -Véronèse, il sentit plus que jamais qu'il était né peintre et jura -de ne plus éparpiller son génie dans les plaisirs frivoles des cours. -Il quitta peu à peu son royal protecteur pour étudier en toute -liberté les anciennes écoles d'Italie. Il n'avait pas pris le temps de -vivre seul dans les rayonnantes extases de la pensée. Il vécut -désormais seul, traversant comme un vieux pèlerin Venise, Rome, -Gênes, Florence. L'art était devenu son dieu; il ne l'avait aimé -d'abord que par caprice; son culte devenait plus grave. Ce qui acheva -surtout de mûrir son esprit, ce qui vint à l'heure décisive donner à -son génie un caractère plus solennel, ce fut la mort de sa mère. À -la première nouvelle de la maladie, il était parti en toute hâte, -mais il n'arriva que pour pleurer sur un tombeau. Sa douleur fut si -profonde, qu'il se retira dans l'abbaye de Saint-Michel d'Anvers, -presque décidé à n'en jamais sortir. - -L'amour bâtit sur la mort: l'année même où il s'agenouilla tant de -fois sur une tombe aimée, il devint follement épris de cette belle -Isabelle Brandt dont il a laissé tant de portraits. Tout amoureux qu'il -fût cependant, il voulait d'abord retourner à Mantoue. En vain -l'archiduc Albert lui fit dire «qu'il ne souffrirait qu'avec peine que -Mantoue enlevât à la Flandre espagnole son précieux ornement.» Mais -quand Isabelle Brandi lui dit ces simples paroles en le regardant avec -une naïve tendresse: «Vous partirez?» il demeura. En épousant -Isabelle, il réalisa un des mille rêves de sa jeunesse. Sa femme -était belle, il en fit une reine: il ne la mit point dans une maison, -mais dans un palais: il lui donna des chevaux et des laquais, les plus -lâches étoffes, les plus rares parures. Si la chambre d'Isabelle -semblait l'œuvre des fées, l'atelier de Rubens était l'œuvre d'un -artiste achevé: c'était un cabinet en rotonde éclairé par en haut, -orné de vases de porphyre et d'agate les plus merveilleusement -sculptés, de bustes antiques et modernes du plus haut style. Toutes les -écoles de peinture avaient là leur représentant dans quelque œuvre -précieuse. Cette collection enviée par tous les princes, Rubens la -céda plus tard, bien à regret, au duc de Buckingham, qui, en lui -comptant soixante mille florins, croyait bien qu'il ne la payait pas; -mais le duc lui donna son amitié, qui fut inépuisable. Quoiqu'il -vécut comme un prince, Rubens vivait heureux. Il avait le luxe, mais il -avait la liberté. Et puis, s'il travaillait, c'était avec la religion -de l'art; ses loisirs étaient ceux d'un esprit intelligent qui s'en va -butiner comme l'abeille gourmande sur toutes les fleurs de la science. -En un mot, son temps était à lui, voilà tout le secret. L'or tombait -de sa palette comme par enchantement: ses moindres ébauches étaient -recherchées dans les quatre royaumes de l'art. Il comprenait si bien -que le temps est une richesse qui passe, qu'il ne voulait pas perdre une -heure. Il dormait peu; il courait beaucoup à pied ou à cheval, tantôt -le monde, tantôt les bois. Il avait son lecteur ordinaire: il ne -saisissait jamais sa palette sans que celui-ci vînt avec deux ou trois -auteurs, tantôt sacrés, tantôt profanes. Il n'avait pas besoin -d'ailleurs de la science des autres; tous les poëtes lui étaient -familiers; il parlait sept langues et connaissait à fond toutes les -théologies et toutes les histoires[19]. Cependant peu à peu la paresse -vint saisir cet esprit éclatant. Comme l'amour de l'or et du luxe ne -s'altérait pas chez lui, il choisit sept à huit de ses élèves et les -mit à l'œuvre, non pour eux, mais pour lui. Il devint pour ainsi dire -un très-intelligent chef d'orchestre. Il avait une estrade dans son -atelier, il y montait avec des livres, il traçait quelques lignes et -commandait à haute voix. Comme il avait choisi les talents les plus -variés, les sept ou huit élèves pouvaient travailler au même -tableau; l'un traitait le nu, l'autre la draperie, celui-ci le paysage, -celui-là les animaux, enfin le maître venait à son tour par achever -l'œuvre. En quelques coups de palette il avait l'art de répandre la -vie et d'imprimer son style. Il pouvait signer en toute conscience, -c'était bien l'œuvre de Rubens; il avait donné l'inspiration, il -avait tracé le dernier mot. - -Cependant quelques-uns des élèves se confièrent un jour que Rubens -avait tout l'argent et toute la gloire. De là révolte ouverte. Ils -répandirent le bruit que sans le secours de ses disciples Rubens serait -un pauvre paysagiste, un mauvais peintre de kermesse et un plus mauvais -peintre d'animaux. Rubens répondit à la critique, comme tous les -grands artistes, par de nouveaux chefs-d'œuvre. En quelques semaines il -peignit une kermesse éclatante, des animaux et des paysages d'une -grande manière et d'un grand effet. Ceux qui s'étaient le plus -acharnés contre sa gloire ne se tinrent pas pour battus; Abraham -Jeanssens entre autres, téméraire dans sa fureur de combattre, osa -proposer à Rubens un défi de peinture. Rubens se contenta de lui -répondre: «Quand vous serez à ma taille, j'accepterai le défi.» - - - - -III - - -La reine Marie de Médicis avait appris de bonne heure, par tradition de -famille, que les beaux-arts autant que les belles actions immortalisent -un nom royal. Le génie de la statuaire, de la peinture et de la poésie -n'a-t-il pas répandu plus d'éclat sur les grandes figures de -l'histoire que l'histoire elle-même? En 1620, Rubens était seul le -grand artiste qui parut digne à Marie de Médicis d'imprimer sur la -toile l'éternité de sa gloire. Rubens fut donc choisi par elle pour -peindre le célèbre poëme épique du Luxembourg, poëme en -vingt-quatre chants, comme ceux d'Homère. Rubens, pourquoi ne pas le -dire? s'est montré dans cette œuvre moins grand artiste que profond -courtisan; car on peut contester le goût de ses allégories, roman -historique, histoire romanesque, où le sacré coudoie le profane dans -un petit cercle, qui prend des airs de grandeur par la seule magie du -pinceau. Il faut dire aussi que l'inspiration n'était pas favorable au -génie. La vie de Marie de Médicis n'a offert qu'une page poétique à -l'histoire: cette page, Rubens ne l'a pas vue; c'est celle où, par -l'ingratitude de Richelieu, la reine-mère alla mourir de misère à -Cologne, dans la maison même où était né Rubens. S'est-elle rappelé -à son lit de mort le poëme menteur du grand peintre, qui avait -entouré son berceau de destins et de génies prédisant pour elle un -avenir splendide. - -Winckelmann admire beaucoup trop les allégories de Rubens. «Rubens a -cherché à représenter Henri IV comme un vainqueur humain et -pacifique, qui témoigna de l'indulgence et de la bonté même envers -ceux qui s'étaient rendus coupables de rébellion et de lèse-majesté. -Il représenta son héros sous la figure de Jupiter, qui ordonne aux -dieux de punir les vices et de les plonger dans l'abîme. Apollon et -Minerve décochent leurs flèches sur ces vices, représentés par les -figures allégoriques de monstres qui tombent tumultueusement par terre. -Mars en fureur veut tout détruire; mais Vénus, comme emblème de -l'Amour, retient doucement le bras du dieu de la guerre. L'expression de -Vénus est si grande qu'on croit entendre cette déesse adresser ces -paroles à Mars: Que la colère ne vous emporte pas contre les vices; -ils sont assez punis.» Et Winckelmann s'évertue à pénétrer des -intentions profondes là où Rubens n'a songé qu'à des effets de -palette. - -Je reconnais avec Winckelmann que la peinture étend son empire sur les -idées, sur le monde de l'âme comme sur le monde qui frappe les yeux. -Nous sommes gouvernés par des allégories; la religion et la -philosophie ne sont peuplées que de symboles. Les arts surtout vivent -par le symbole, mais je n'aime pas les énigmes dans l'art. Je ne puis -admettre avec Platon que la poésie soit énigmatique. Homère, le grand -maître, ne répand jamais d'ombres sur ses idées; il est clair comme -le ciel du matin. Dans ses tableaux immortels, l'allégorie apparaît -sans nuages, fière et belle comme la vérité. N'est-ce pas un tableau -tout fait que cette allégorie des Prières: «Apprenez, ô Achille! que -les Prières sont filles de Jupiter; elles sont devenues courbées à -force de se prosterner; l'inquiétude et les rides profondes sont -gravées sur leur visage; elles forment le cortège de la déesse Até. -Cette déesse passe d'un air fier et dédaigneux, et, parcourant d'un -pied léger tout l'univers, elle afflige et tourmente les humains; elle -tâche d'éviter les Prières qui la poursuivent sans cesse, et qui -s'occupent à guérir les plaies qu'elle a faites. Ces filles de -Jupiter, ô Achille! versent leurs bienfaits sur celui qui les honore.» -Il y a, dans toutes les allégories antiques, une grandeur et une -simplicité qui fait leur lumière; les allégories modernes, plus -ingénieuses que grandes, sont souvent confuses, presque jamais simples. -Si les anciens avaient à peindre la mort d'une jeune fille, ils la -représentaient enlevée dans les bras de l'Aurore, symbole d'une grâce -adorable qu'ils devaient à leur poésie panthéiste, et non pas, comme -a dit Vinckelmann, plus savant que poëte, à la coutume d'inhumer les -enfants à la pointe du jour. Or, demandez un symbole aux peintres -modernes sur la mort d'une jeune fille! - -Rubens a été forcé de ne prendre aux anciens, lui qui était un -génie de premier ordre, que des allégories surannées; ce qu'il -fallait à ce fier pinceau, à ce poëte épique, à ce savant artiste, -c'était l'allégorie renfermant dans sa figure sublime le sens -mystérieux de la fable, et non le symbole des vertus et des vices. La -galerie du Luxembourg de Rubens est un poème qui ne vaut guère mieux -que _la Henriade_, exécution à part, car Voltaire poëte épique n'a -ni verve ni couleur. Mais, si Rubens n'a cherché que des prétextes -pour déployer toutes les hardiesses de son pinceau et tout le luxe de -sa palette, applaudissons à ce chef-d'œuvre éclatant, sinon profond. - -Rubens vint achever ce chef-d'œuvre à Paris, où la reine l'avait plus -d'une fois appelé. Marie de Médicis prit un vrai plaisir à le voir -peindre, car il couvrait une grande toile comme par magie. Il fut retenu -en France par toute la cour qui voulait poser devant lui. Sa carrière -diplomatique commença à son retour en Flandre. Il connaissait les -hommes de longue date par l'étude des passions; il était grand -physionomiste; il jugeait vite et jugeait bien. Son grand œil -pénétrant, quoique enivré de lumière, allait au fond des cœurs. -L'infante Isabelle eut de graves entretiens avec lui sur la situation -des Pays-Bas. Elle comprit que c'était le seul homme de haute -intelligence qui fût à sa cour; elle ne le nomma point ambassadeur, -mais elle lui confia la mission d'aller en Espagne conférer avec le roi -sur les dangers d'une guerre plus longue en Brabant. Il fut accueilli à -la cour d'Espagne par le roi, par le duc d'Olivarès et le marquis de -Spinola, comme un ambassadeur en titre. Il fit mieux que de peindre -l'état des Flandres, il donna d'excellents conseils pour l'avenir. Le -roi d'Espagne lui donna comme preuve de son contentement six chevaux -andalous, un diamant de prix et la charge de secrétaire du conseil -privé avec la survivance de cette charge pour son fils. À peine de -retour en Flandre, Isabelle l'envoya en Hollande, toujours avec la -mission d'arriver à la paix. La négociation allait arriver à bonne -fin, quand mourut le prince de Nassau. Ce fut alors que le roi d'Espagne -confia à Rubens la mission d'aller en Angleterre, toujours dans le -même but. Le peintre passa en Grande-Bretagne comme un simple voyageur; -il visita son ancien ami le duc de Buckingham, et demanda à être -présenté au roi. Il fut accueilli à la cour avec toute sorte de bonne -grâce. Il déplora la guerre entre l'Espagne et l'Angleterre. «Qui -sait? dit-il avec un sourire, peut-être le roi d'Espagne et le roi -d'Angleterre ne seraient pas fâchés de consentir à la paix?--Qui -sait?» dit le roi devenu pensif. Rubens comprit que le moment était -favorable; il déplia ses lettres de créance et demanda la paix au nom -du roi son maître. Charles Ier, pour donner à cet ambassadeur -extraordinaire une preuve de haute estime, lui passa au cou à l'instant -même le cordon de son ordre. Peu de jours après il le créa chevalier -en plein parlement et lui remit l'épée qui venait de lui servir pour -la cérémonie. - -Rubens n'était pas aux termes de ses missions diplomatiques; nous ne le -suivrons pas plus longtemps dans cette région fatale au génie, car le -génie aime la solitude qui inspire. Il regretta bientôt lui-même de -s'être un peu trop attardé dans ces vanités de cour qui dévoraient -le meilleur de son temps, mais qui du moins l'avaient détourné peu à -peu de sa douleur à la mort de sa femme. Il prit à la fin la ferme -résolution de vivre désormais pour l'art et pour lui-même. Il se -renferma à Anvers dans cette royale maison peuplée de souvenirs où il -avait passé ses plus belles heures; mais il n'y retrouva ni sa jeunesse -ni l'amie de sa jeunesse. Il n'eut pas la force de vivre seul. Il y -avait à Anvers une jeune fille d'une rare beauté, Hélène Formann, -qui comptait seize ans à peine; il l'épousa, tout en reconnaissant la -folie d'un pareil hyménée. C'était d'ailleurs une belle folie qui -eût entraîné les plus raisonnables. Rubens a immortalisé Hélène -Formann comme Isabelle Brandt. Depuis son second mariage jusqu'à sa -mort, il peignit toutes ses vierges sur le modèle de sa jeune femme. - -Il y a au musée de Munich deux portraits de Rubens peints par -lui-même. Dans le premier, il s'est représenté dans tout l'éclat de -sa luxuriante jeunesse, donnant la main à Isabelle Brandt; dans le -second, c'est un homme déjà mûr, qui se promène avec une femme et un -enfant; cette autre femme, c'est Hélène Formann. Dans la fameuse -_Descente de Croix_, la Vierge et la Madeleine ne rappellent-elles pas -la nature et l'expression de ces deux femmes de Rubens? - -Rubens, frappé de la goutte, mourut à l'âge de soixante-deux ans et -onze mois, le 30 mai 1640, laissant à ses deux fils et à sa fille un -nom glorieux et une grande fortune. Il mourut vaillamment, le pinceau à -la main. Son génie lui était demeuré fidèle compagnon; jamais grand -artiste n'avait créé tant d'œuvres immortelles. Il fut enterré dans -l'église Saint-Jacques d'Anvers, derrière le chœur. Ses funérailles -furent celles d'un prince. On porta devant son cercueil une couronne -d'or sur un carreau de velours noir. La noblesse, le clergé, les -artistes, les gens du peuple, vinrent en foule saluer cette couronne et -s'agenouiller devant son cercueil[20]; mais c'était au dix-neuvième -siècle qu'il était réservé d'élever une statue à Rubens en pleine -place d'Anvers, comme pour un roi. Quel roi oserait lui disputer la -place[21]? - - - - -IV - - -Rubens peignait comme Homère et Théocrite chantaient; il avait la -grandiosité dans le génie. Les luxuriantes et naïves Flamandes lui -rappelaient les formes héroïques des femmes de Sparte, de Lacédémone -et de Syracuse. Il est d'un grand aspect comme la mer, les tempêtes et -les montagnes. Il passe rapide comme la foudre, sans s'arrêter aux -ciselures ni aux mosaïques. Sous son pinceau la mer jaillit tout -entière et non vague par vague, les montagnes s'élèvent par grandes -lignes et non par rochers et par touffes d'herbes. - -Rubens, quelque tableau qu'il fit, conservait, même à son insu, ce -style d'apparat qu'il avait emprunté à l'école de Venise, mais -surtout à Paul Véronèse. Il faut bien avouer qu'il y a un peu de -mouvement théâtral dans son talent; il n'est pas jusqu'au paysage -qu'il n'ait trop animé par la mise en scène. Ainsi, chez lui, la -nature est toujours aux prises avec l'orage ou la tempête; il parvient -sans cesse à altérer cette naïve et sublime simplicité dont Dieu l'a -revêtue. Dans les nues, il jette un arc-en-ciel; sur la prairie, il -précipite une cascade; dans la forêt, il chasse un coup de vent. - -Comme l'a remarqué Reynolds, tout est en harmonie chez Rubens. «S'il -eût été plus parfait, ses ouvrages n'auraient pas eu cette perfection -d'ensemble qu'on y trouve. Par exemple, s'il avait mis plus de pureté -et de correction dans le dessin, son manque de simplicité dans la -composition, dans la couleur et dans le jet des draperies, nous -frapperait davantage;» mais la richesse de sa composition et l'harmonie -de sa palette éblouissent à tel point la vue, qu'on s'incline devant -ses défauts comme devant ses beautés. - -Il y a trois espèces d'harmonie: la première a pour exemple _la -Transfiguration_; c'est la manière romaine; les couleurs en sont fortes -et fières. La seconde est la manière milanaise; elle est produite par -la rupture des couleurs[22]. Avant les Hollandais, Léonard de Vinci a -enseigné l'art de _cacher sa palette_, semblable au grand écrivain qui -ne détourne jamais l'attention du sujet pour l'attirer sur lui-même. -La troisième manière a pour exemple les Vénitiens et les Anversois. -C'est l'alliance des couleurs fières et tendres dans un ensemble -éclatant. Rubens est le vrai représentant de cette manière. - -Il peignait d'un seul coup, en traits de feu; de là le charme tout -virginal de son coloris. Il savait trop bien qu'il perdrait cette magie -en fatiguant ses couleurs. - -Quoique le génie de Rubens fût surtout dans sa palette, il avait aussi -l'art de _cacher sa palette_, comme Léonard de Vinci. Quelle fraîcheur -de ton! quel éclat! quelle énergie! C'est le rayon qui joue sur la -rosée. Rubens est toujours harmonieux comme un bouquet de fleurs dans -ses bouquets de chairs[23]; il allie merveilleusement les couleurs -fières aux couleurs tendres. Il a l'art de les distribuer, de les -fondre et de les rendre amies. - -Rubens est une des plus puissantes individualités qui aient marqué -dans les arts. Sa grande figure est empreinte du caractère olympien. -Non-seulement il a régné souverainement dans les Flandres, mais il a -partagé la couronne des plus radieux artistes. Il a quelquefois saisi -la grâce adorable de Raphaël et la grandiosité terrible de -Michel-Ange, l'énergie robuste de Titien et la suavité voluptueuse du -Corrége. Il a lutté avec la nature et n'a pas été vaincu par elle. -Rien n'arrêtait ce fier et vaillant pinceau, qui passait, victorieux -toujours, de l'allégorie au bouquet de fleurs, de l'histoire sacrée à -la kermesse, du portrait au paysage[24]. - -C'est surtout dans la _Montée an Calvaire_, dans les grandes pages -allégoriques, dans l'_Adoration des Mages_[25], que le génie de Rubens -éclate jusqu'à la fureur. Quelle force orgueilleuse! quelle -sublimité! quelle splendeur et quelle magnificence! La _Descente de -croix_, ce miracle de la cathédrale d'Anvers où l'on va comme à un -pèlerinage d'art de tous les coins du globe, est la page où Rubens a -fondu le plus harmonieusement toutes les richesses de sa palette, toute -la fierté de sa main, tout le sentiment de son âme. Jamais on n'a -été plus expressif et plus douloureux, jamais cette page sublime du -poëme de la Passion n'a été traduite par un art plus divin; la Vierge -n'est plus une femme, c'est la mère de Dieu; Jésus n'est plus un -homme, c'est le Fils de Dieu. Quoique la couleur éclate sur cette toile -comme dans toutes les œuvres de Rubens, elle n'y étouffe pas la ligne -et le sentiment. Rubens est là tout entier. Et là du moins on sent -bien que la main profane d'un élève n'est pas venue refroidir -l'inspiration du maître. - -Ce grand génie, qui voulait être le dernier mot de l'Italie et de la -Flandre, a un peu abusé de ses forces; il a pris quelquefois la fureur -pour l'inspiration ou la verve. Dans sa fougueuse énergie, il a çà et -là dépassé le but, car tout ce tumulte, tout ce fracas, toutes ces -splendeurs, frappent souvent plus les yeux que la pensée. Ne -s'adressent-elles pas aussi à quelques-unes des œuvres de Rubens, ces -paroles de Shakespeare: «Une fable contée par un fou, pleine de -redondances et de grands mots[26]?» Avec un peu moins d'éclat et un -peu plus de poétique grandeur, qu'eût-il manqué à Rubens? Au lieu -d'adorer à Venise le style un peu théâtral des coloristes, que -n'a-t-il adoré à Rome la ligne éloquente des dessinateurs? - -Comme Michel-Ange, Rubens fut le peintre du mouvement; il aimait le -mouvement jusqu'au désordre: aussi ses attitudes sont-elles un peu -outrées dans leur énergie. La chaleur et l'enthousiasme -l'entraînaient trop loin, même dans la peinture héroïque, hormis -pourtant dans ces admirables chefs-d'œuvre, la _Chute des Anges -rebelles_ et le _Combat des Amazones._ Ses hommes sont toujours des -hommes par la force et par la grandeur; mais, dans sa manière trop -large et trop puissante, les femmes qu'il crée ne sont plus assez des -femmes. - -Rubens a dignement lutté avec Michel-Ange dans son _Jugement dernier_; -il n'atteint pas à la sauvage mélancolie ni à la science de dessin du -peintre de la chapelle Sixtine; mais Rubens, avec la poésie du symbole, -avec la magie du clair-obscur et toutes les pompes du coloris, s'élève -à la hauteur de Michel-Ange. - -Les critiques, qui ne veulent jamais de taches au soleil, reprochent à -Rubens de n'avoir rien compris à cette ligne sévère, idéal du -sculpteur antique reconquis par Raphaël, de ne pas s'être passionné -pour le contour pur, si correct et si expressif d'Euphranor,--Euphranor, -qui représentait à la fois dans Paris le juge des déesses, l'amant -d'Hélène et le vainqueur d'Achille, sans les ressources d'un beau -coloris, avec la ligne seule, qui est une langue complète. Rubens a -tout compris, mais il a dit que la couleur aussi était une langue -complète. Quand donc acceptera-t-on le génie avec ses dons divins et -ses imperfections humaines? Nos défauts sont les ombres de nos vertus. - -Ce qui a surtout frappé Rubens, c'est l'éclat et la grandiosité. -Comme Michel-Ange, il a oublié que les Grâces ne sont pas des -Amazones. Mais qu'importe, s'il est arrivé victorieusement jusqu'au -sommet de l'art? Tout en négligeant trop les leçons des maîtres de -l'antiquité, il a saisi à la nature des beautés qu'eux-mêmes, -peut-être, n'avaient pas découvertes. Le génie n'est-il pas souvent -le don de voir l'œuvre de Dieu sous un aspect nouveau? - -Le caractère du génie humain est d'étonner par des beautés et non -pas d'être sans défaut. Saluons sans critique celui qui, comme Dieu, -créait son monde en six jours. Il avait la rapidité de la foudre, non -pour détruire, mais pour répandre la vie dans ses tableaux[27]. -Saluons Rubens, inclinons-nous devant son sceptre, car celui-là fut un -roi, le roi glorieux des Flandres. Quel est celui qui, en s'élevant sur -son trône, pourrait atteindre à sa taille? - - -[Note 16: Cependant Rubens, tout imprégné de naturalisme, peut-être -à son insu, car la nature était chez lui plus forte encore que la -science, a trop chargé ses figures de chair. Zeuxis, d'après l'exemple -d'Homère, donnait à ses femmes une certaine forme héroïque; mais il -possédait au même degré la force et la grâce. Aussi, tout -héroïques qu'elles fussent, ses femmes étaient toujours des femmes, -et même, selon les témoignages de l'antiquité, les plus belles de la -Grèce. Théocrite a créé son Hélène d'après ces majestueux -modèles.] - -[Note 17: «Il naquit à Cologne et mourut à Anvers, comme pour toucher -à la fois au berceau et à la tombe de l'art flamand.» H. FORTOUL.] - -[Note 18: Bien que Sneyders ait étudié comme Van Dyck sous Van Balen, -on peut dire qu'il fut son maître à lui-même, car Van Balen lui -enseignait la peinture historique, lorsqu'un jour il reconnut qu'il -n'était pas né pour peindre des hommes, mais pour peindre des bêtes. -Il débuta par une chasse au cerf qui fit sa fortune. Jusque-là on -n'avait jamais représenté avec tant d'éclat et tant de vie les meutes -ardentes et les chevaux éperdus. Philippe III ayant vu ce tableau -voulut avoir vingt chasses de Sneyders; l'archiduc Albert le nomma son -premier peintre, et Rubens, l'empereur de la peinture, l'appela pour -peindre les animaux et les fruits de ses tableaux, déclarant qu'il -saurait bien le payer en monnaie d'artiste. En effet, Rubens peignit -presque toutes les figures des tableaux de Sneyders. Ces œuvres faites -à deux semblent, par leur admirable harmonie, appartenir au même -maître; c'est que Rubens et Sneyders avaient la même touche libre et -fière, riche et variée, la même couleur ferme, chaude et dorée. -Sneyders vivait sans doute familièrement avec les animaux; il les a -présentés dans leurs passions, dans leurs fureurs, dans leurs larmes. -Quelle vérité naïve et saisissante! Ses combats de chiens et de -sangliers, ses duels de lions et de tigres, respirent une énergie -sauvage qui vous monte à la tête. Ses forêts répandent je ne sais -quelle amère et verte odeur qui révèle un paysagiste vivement épris -de la nature. Il a laissé quelques figures, entre autres son portrait, -qui témoignent que sans Rubens il aurait pu faire un tableau complet. -Il avait accepté la collaboration de Jordaens et de quelques autres aux -conditions faites par Rubens. Mais pourtant ses plus beaux sont ceux -dont Rubens a peint les figures, témoin celui de l'ancien archevêché -de Bruges, où une femme enceinte touche des fruits avec plus d'avidité -encore qu'Ève, sa première mère. On ne saurait dire où est le -chef-d'œuvre. Les fruits sont admirables: la rosée la plus fraîche a -roulé sur eux ses perles embaumées, le soleil le plus doux les a -dorés et empourprés; mais cette femme qui les touche est si vivante, -que déjà on voit jaillir le lait de ses mamelles fécondes. - -Sneyders ne quitta point Anvers. Il y était né en 1579, il y mourut en -1657. Dans ses portraits gravés on le représente entre un chien qui le -regarde avec intelligence et une hure de sanglier. Sneyders porte un -beau front et une barbe inculte.] - -[Note 19: Il a commencé plus d'un livre, il a écrit un ouvrage sur la -_Peinture et les couleurs_, qui n'est point imprimé, quoi qu'en disent -l'abbé Ponce de Léon et le _Dictionnaire de Moréri_, qui ont confondu -avec le manuscrit de Rubens un livre intitulé: _Rubenius, de Re -Vestiaria_ (de l'Art de peindre les draperies), _Conversations_ de de -Piles, page 216, et _Abrégé des vies des Peintres_, page 391. Il a -aussi paru dans les journaux une lettre sur ce sujet, écrite d'Anvers -le 15 septembre 1769.] - -[Note 20: Entre autres épitaphes, on a remarque celle du chevalier -Bullart: - -Ipsa suos Iris, dédit ipsa Aurora colores, -Nox umbras, Titan lumina clara tiui. -Das te Rubenius vitam, mentemque figuris. -Et per te vivit lumen, et urubra, color; -Quid te, Rubeni, nigro mors funere volvit? -Vivit, victa tuo, picta colore rubet. - -«C'est surtout à la modeste église Saint-Jacques que doivent se -rendre en pieux pèlerinage les admirateurs du grand peintre d'Anvers. -Là se trouvent son tombeau, son portrait et l'un de ses chefs-d'œuvre. -Le tombeau, dessiné d'après Rubens lui-même, remplit une petite -chapelle derrière le chœur de l'église. Son corps repose au centre de -cette chapelle, sous une vaste pierre tumulaire que foulent aux pieds -les dévots et les touristes, et qu'on a surchargée d'une longue -inscription latine où sont rappelés en style lapidaire tous les noms, -titres et mérites du défunt, tandis qu'il suffisait d'inscrire ce seul -mot: Rubens. Le tableau qui orne l'autel présente, sous prétexte -d'_une Sainte Famille_, toute la famille du peintre. Saint George le -guerrier est Rubens lui-même, saint Jérôme son père, le Temps son -grand-père, un ange son fils, Marthe et Madeleine ses deux femmes. -Quant à la Vierge, on croit que c'est une demoiselle Lunden, qui lui -servit de modèle en plusieurs occasions, et qu'on appelait communément -_le chapeau de paille_, depuis que Rubens l'avait peinte avec la -coiffure qu'indique ce surnom. Cette prétendue _Sainte Famille_, qui, -par le nombre des personnages, sort beaucoup des dimensions ordinaires, -est un tableau magnifique, d'une composition ingénieuse et facile, -d'une couleur incomparable, d'un effet ravissant et d'une conservation -parfaite. De toutes les œuvres de Rubens que j'ai vues dans les -Flandres, en France, en Angleterre, en Italie, en Espagne, je n'en -connais pas de supérieure à cette simple réunion de portraits. -Cependant Rubens ne mit que dix-sept jours à la peindre. C'était -quinze ans avant sa mort, arrivée en 1640.» L. VIARDOT.] - -[Note 21: Au musée d'Anvers on montre sa chaise,--un trône--conservée -sous verre «vieux meuble que son souvenir a rendu sacré. Elle est -garnie en cuir et piquée de clous dorés, avec des dorures en relief, -comme sur les reliures. Elle annonce un grand état. On a mis sur le -siège une couronne d'immortelles flétries, symbole d'immortalité -moins solide que la sienne. C'est sur cette chaise que le merveilleux -coloriste s'est assis. Pourquoi n'y fait-on pas asseoir tous les jeunes -peintres lauréats, comme à Montpellier on fait endosser à tous les -docteurs en médecine la prétendue robe de Rabelais? Le contact de la -vieille relique leur donnerait peut-être, sinon le génie de Rubens, du -moins le respect de l'art, qui est déjà du talent. » D. NISARD.] - -[Note 22: Expression des anciens. «On les rompt jusqu'à ce qu'il y ait -une harmonie générale dans les tons, sans qu'on y remarque rien qui -rappelle la palette du peintre.» REYNOLDS.] - -[Note 23: Ses chairs, on l'a dit, ressemblent à la couleur vermeille -des doigts de la main quand on les tient vers le soleil.] - -[Note 24: Il existe de fort beaux paysages de Rubens: j'en ai vu un tout -couvert de vaches que Sneyders seul aurait oser signé avec Rubens. Le -grand peintre se faisant paysagiste cherchait toujours à animer la -nature par quelque idylle flamande, comme une fenaison troublée par -l'orage, une forêt pendant la chasse, des pêcheurs sur le lac. Les deux -grands paysages du palais Pitti sont des chefs-d'œuvre où il a -imprimé l'art et la vie.] - -[Note 25: Quelques critiques préfèrent l'_Adoration des Mages_, même -à l'_Assomption de la Vierge_ et à la _Descente de croix._ «La Vierge -est à droite, tournée vers la gauche, où se tiennent les mages. Il y -a un de ces mages qui dépasse toute imagination, et je n'ai jamais vu -dans aucun tableau une figure si étrange et si majestueuse. Il est -debout, le corps de profil, la tête presque de face et un peu -inclinée. Il est enveloppé d'un manteau écarlate, couleur de -founiaise, avec quelques étoiles d'or. L'étoffe de cette draperie est -épaisse et lourde, et fait quelques grands plis sévères. Un des pans -traîne sur le sol, mais on voit cependant les jambes nues du colosse et -les pieds aux vigoureuses articulations, chaussés de sandales nouées -à la cheville par des cothurnes. La tête est effrayante, un crâne nu -et ferme comme le roc; sous la caverne des sourcils, qui s'avancent -comme des broussailles au bord d'un précipice, un regard perçant et -inflexible; un nez d'aigle et une cascade de barbe blanche qui -bouillonne jusque sur sa poitrine. Oh! le beau Jupiter Olympien pour -ébranler le monde a la seule ride de son front! Le Moïse de -Michel-Ange n'est pas si terrible que le mage de Rubens.» T. THORÉ. - -Au palais Pitti, un des tableaux qui m'ont le plus frappé est la -célèbre allégorie, Mars partant pour la guerre. Rubens donne ainsi -l'explication de son œuvre dans une de ses lettres: «Le principal -personnage est Mars, qui sort du temple de Janus. Le dieu des combats, -armé de l'épée sanglante et du bouclier, menace les peuples des plus -grands désastres; il résiste aux instances de Vénus qui, accompagnée -des Amours, s'efforce de le retenir par de tendres caresses. La furie -Alecto, le flambeau à la main, entraine Mars aux combats; elle est -précédée de deux monstres, qui désignent la peste et la famine, -compagnes inséparables de la guerre,» etc. Mais la prose du peintre -n'a pas l'éloquence de sa palette; Homère seul était digne -d'expliquer ce tableau qui vous attire et vous épouvante, où l'on -entend les bruits de la guerre, où l'on voit les palpitations du beau -sein de Vénus. C'est l'art, c'est la vie.] - -[Note 26: A tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying -nothing.] - -[Note 27: C'était la vie qui faisait battre son cœur plutôt que sa -vie qui entraînait son imagination; aussi ses hyperboles habitaient -toujours la terre. «Un certain accent humain semble être nécessaire -pour donner l'apparence de la vie. La représentation de nos pareils -dans le _Jugement dernier_ de Michel-Ange, ou dans la _Chute des -Damnés_ de Rubens, nous inspire plus d'horreur que si ces êtres -étaient peints sous les formes imaginaires que Milton leur prête. Dans -les régions de la fiction et de l'allégorie, cette vérité de -représentation est d'autant plus essentielle, qu'elle porte les images -à l'esprit avec plus de force; par exemple, les satyres, les Silènes -et les faunes de Rubens semblent avoir existé en effet, tellement ils -paraissent être vrais en tout ce qui constitue les passions sensuelles, -effrénées et mauvaises de la nature humaine quand elle est privée -d'intelligence.» VAN GEEL.] - - - - -VAN DYCK - - -Ce qui forme le caractère de l'école de Rubens, c'est la santé, c'est -la force, c'est l'exubérance. Dans son atelier, les disciples sont -taillés en Hercule; ils secouent leurs cheveux dorés comme un lion -secoue sa crinière; un sang généreux coule dans leurs veines et les -colore comme le vin qui va jaillir de la grappe empourprée. - -Reynolds rapporte ces paroles sur Rubens: «On a dit qu'il était -envoyé du ciel pour apprendre aux hommes l'art de peindre.» Comme -Raphaël, Rubens éveilla le génie de ses disciples par la hardiesse. -Quand il les faisait peindre dans ses tableaux: «Allez, disait-il, -n'oubliez pas que le disciple qui peint mal accuse son maître.» - -Quelle belle, féconde et glorieuse époque pour Anvers, que le règne -de Rubens! Cette ville, comme une mère heureuse, suspendait à son sein -des enfants sublimes, non-seulement dans la peinture, mais encore dans -la statuaire et dans la gravure. Lucas Vorsterman naissait à temps pour -graver sous les yeux de Rubens la _Descente de Croix_, la _Chute des -Anges rebelles_ et le _Combat des Amazones._ - -L'école flamande s'était condamnée, par son principe, à descendre -toujours de l'idéal au réel, de la poésie à la vérité. Si cette -tendance fut fatale aux grandes pages produites à Bruges, à Anvers et -à Bruxelles, ne peut-on pas affirmer qu'elle fut favorable à l'œuvre -de Van Dyck? En effet, si le naturalisme doit régner en toute force et -en toute liberté, n'est-ce pas dans le portrait, pourvu que le peintre -sache, comme Van Dyck, y répandre la lumière du soleil et la lumière -de l'intelligence? - -Les portraits sont la plus sûre page de l'histoire; pour étudier les -caractères et les passions d'une époque, je conseillerais plutôt une -galerie de portraits qu'une bibliothèque; depuis quatre siècles, il -s'est créé peu à peu une galerie de portraits où l'on retrouve -toutes les grandes physionomies qui ont dominé le monde nouveau. Le -peintre a pu se tromper, mais il est plus fidèle encore que le plus -fidèle historien. Si cette tête qu'il vous montre est celle d'un roi -quelconque, roi par l'héroïsme, le génie, la naissance, vous verrez -peu à peu briller sur son front ou dans son regard l'auréole de cette -royauté. L'âme de tout homme fort passe sans cesse sur sa figure; il a -beau faire pour la masquer, elle se fait jour çà et là à son insu. -Mais, pour saisir cette âme au passage, pour la fixer sur la toile par -la magie de la couleur, il ne faut rien moins qu'un maître souverain de -premier ordre, Titien, Van Dyck, Velasquez, Rembrandt, Raphaël, qui ait -le don de la création. Pour un pareil créateur de l'école de Dieu, -que de portraitistes inintelligents qui copient l'enveloppe matérielle -sans souci de la pensée qui habile le front! - -Le temps, qui dévore tout, n'a pas atteint l'œuvre de Van Dyck; ses -portraits ont conservé toute leur lumière et toute leur fraîcheur; -peut-être même le temps a-t-il répandu sur ces toiles immortelles -cette harmonieuse poussière, cette magique trame qui donne aux vieilles -peintures l'aspect mystérieux d'œuvres consacrées où l'on ne -reconnaîtrait pas la main des hommes. - -Antoine Van Dyck, originaire de Bois-le-Duc, naquit à Anvers en la -dernière année du seizième siècle. Selon Houbraeken, son père -était peintre sur verre et sa mère excellait à broder au petit point. -Déjà la peinture sur verre était en pleine décadence, on n'élevait -plus de cathédrales, le protestantisme ruinait la sculpture et la -peinture gothique; sans doute l'art de broder au petit point contribua -plus à élever Van Dyck que l'art déjà perdu du peintre-verrier. Van -Dyck eut d'abord son père pour maître; mais celui-ci, reconnaissant -bientôt qu'on ne pouvait faire un peintre sur toile avec les principes -de la peinture sur verre, conduisit son fils chez Van Balen, qui était -son ami. - -Van Balen avait fait le voyage de Rome et de Venise; il avait étudié -toutes les traditions; il était savant artiste autant que bon peintre. -Un disciple intelligent comme Van Dyck pouvait sortir de son atelier -avec un talent achevé. Mais Van Dyck avait vu des tableaux de Rubens; -à ses yeux, Van Balen était un peintre digne de renommée, mais Rubens -était le roi de la peinture. Il alla frapper à sa porte: «Qui va -là?--Un enfant.» Rubens reconnut le même jour que c'était un enfant -de génie. Il ne tarda pas à le faire peindre dans ses tableaux. Il -arriva même que Van Dyck peignit de grandes pages signées Rubens, -quoique le maître y eût à peine donné quelques touches. Dans -l'illustre _Descente de croix_, la joue et le menton de la Vierge sont -de la main de Van Dyck; mais ici Rubens n'avait pas songé à se servir -du talent de son élève. Voici l'anecdote, qui appartient à l'histoire -de l'art. Rubens sortait tous les jours vers quatre heures pour se -promener à pied ou à cheval. Son domestique le trahissait, comme cela -arrive toujours, c'est-à-dire que, moyennant un tribut annuel, il -ouvrait la porte du cabinet de Rubens à tous ses disciples, qui -étudiaient dans un atelier du voisinage. Ils allaient ainsi prendre une -bonne leçon, car ils voyaient, par les ébauches, comment ce fier -génie se mettait à l'œuvre. Depuis longtemps ils n'avaient pas -pénétré dans le cabinet; cependant ils savaient que Rubens avait -promis un chef-d'œuvre pour Notre-Dame d'Anvers. Un soir, la curiosité -fut plus vive et plus bruyante que de coutume. Jordaens et Diepenbecke -se précipitèrent en avant, poussés par les autres, dès que la porte -du cabinet fut ouverte. On voit par là que les écoles de peinture -renfermaient, comme aujourd'hui, toutes les folies de la jeunesse. -Diepenbecke ne put s'arrêter à temps; il tomba sur la Vierge, lui -enlevant le bras, la joue et le menton. Tout le monde se regarda avec -terreur. On voulait fuir, car Rubens avait la colère d'un Jupiter -Olympien. Van Hoeck prit la parole: «Mes chers camarades, il faut, sans -perdre de temps, risquer le tout pour le tout; nous avons encore environ -trois heures de jour, que le plus digne d'entre nous (ce n'est pas moi) -prenne la palette et essaye de réparer ce qui est effacé. Je donne ma -voix à Van Dyck.» Ainsi parla Van Hoeck. Van Dyck eut toutes les voix, -moins la sienne. - -Cependant, soit pour obéir à ses amis, soit par pressentiment du -triomphe, il se mit héroïquement à l'œuvre. Le lendemain, Rubens -convia tout l'atelier au spectacle de sa _Descente de croix._ Pas un de -ses élèves ne le suivit sans pâlir; Van Dyck était tout défaillant. -Rubens parlait de son génie avec un naïf orgueil; il expliqua à ses -disciples toutes les beautés de l'œuvre nouvelle. Arrivé à la -Vierge: «Voilà, dit-il tout à coup, un bras et une tête qui ne sont -pas ce que j'ai fait hier de moins bien.» Rubens apprit, on ne dit pas -comment, ce qui s'était passé. Il y a ici deux versions: selon les -uns, il effaça tout et ordonna à Van Dyck de voyager; selon les -autres, il respecta les coups de pinceau de Van Dyck et lui dit qu'il -était le vice-roi de la peinture flamande. On peut bien admettre, pour -l'amour de la vérité, que Rubens fut jaloux de Van Dyck; tous les -dominateurs dans les arts ont été jaloux; mais on n'admettra jamais -qu'un homme d'esprit comme Rubens, un diplomate achevé, ait laissé -percer sa jalousie par la vengeance. - -S'il faut en croire les conteurs d'anecdotes, Rubens était jaloux de -Van Dyck pour une autre raison. Ils assurent que le jeune peintre était -aimé d'Isabelle Brandt. Van Dyck, sans avoir la beauté adorée par les -Grecs, avait peut-être, avec sa physionomie fière et tendre, -chevaleresque et amoureuse, la beauté idéale de son pays et de son -siècle; car, il faut le dire, la beauté change de caractère selon les -siècles et les pays[28]. Comme ces passions-là ne sont écrites que -sur le vent ou peintes sur les flots, on ne peut rien affirmer ici, mais -on ne peut pas nier non plus. Ce qui est hors de doute, c'est que Van -Dyck quitta son maître vers ce temps-là; mais leurs adieux furent ceux -de deux frères d'armes, et non de deux ennemis. Van Dyck offrit à -Rubens, comme marque de haute et profonde reconnaissance, ses tableaux -qu'il aimait le plus, un _Ecce Homo_, un _Christ au jardin des Oliviers_ -et un portrait d'Isabelle Brandt. Peut-être ce portrait fut-il fait -avec passion; mais ce qui donna peu de créance au bruit déjà répandu -que Van Dyck adorait cette femme, c'est que Rubens plaça lui-même ce -portrait dans son salon et le montra comme un chef-d'œuvre à tous les -visiteurs comme à tous ses amis. «Si vous n'alliez pas voyager, dit -Rubens à Van Dyck, je vous conduirais dans mon cabinet et je vous -dirais: Choisissez. Mais à quoi bon vous donner des tableaux, puisque -vous allez en Italie, le pays des chefs-d'œuvre; j'aime mieux vous -offrir le meilleur cheval de mon écurie.» Van Dyck partit; son père, -sa mère et cent amis le conduisirent sur la route. Quoique son cheval -fût impatient de dévorer l'espace, il se retournait à toute seconde -pour voir les derniers signes d'adieu de sa mère, qui avait voulu aller -plus loin que ses amis. Enfin il ne vit plus que la flèche de la -cathédrale d'Anvers. «Moi aussi, dit-il avec un saint enthousiasme, je -ferai un jour ma _Descente de croix._» - -À peine eut-il fait deux lieues que, voyant un village, il y fit halte -pour boire une pinte de bière. Il remonta à cheval, mais la destinée -l'attendait là. Une jeune fille, une paysanne, plus fraîche, plus -blanche et plus rose que toutes ses visions de vingt ans, apparaît sur -le seuil du cabaret et lui dit, avec un sourire qui montrait des dents -blanches comme celles d'un jeune loup: «Et le coup de l'étrier, -monseigneur?» Van Dyck retient la bride de son fougueux compagnon de -voyage. «Le coup de l'étrier? dit-il; je ne partirai pas.» Il mit -pied à terre pour admirer de plus près cette naïve beauté, si -éclatante et si inattendue, qui devait être son troisième maître. -Elle était presque vêtue de l'air du temps; elle allait pieds nus, -jupe courte, brassière mal agrafée, cheveux au vent, gorge au soleil. -Van Dyck rentra au cabaret. «Où alliez-vous, monseigneur?--En Italie; -mais si vous voulez je n'irai pas si loin.» En effet, qu'allait-il -faire en Italie? Voir les femmes de Raphaël et de Titien. Sont-elles -donc plus belles que ne l'était cette meunière de Saventhem? Dans la -vie et dans le talent de Van Dyck, le cœur devait jouer un plus grand -rôle que la tête. Toute paysanne qu'elle fût, cette meunière de -Saventhem réalisait l'idéal de Van Dyck. Puisqu'il avait trouvé son -idéal, il ne voulait pas quitter le pays. Il s'installa bravement dans -la famille de sa maîtresse. Ainsi Van Dyck, déjà célèbre, habitué -aux belles manières, né avec l'instinct des grandeurs, se contenta -pour atelier de quelque hangar rustique à l'ombre d'un moulin, comme -plus tard Rembrandt. - -Sa maîtresse, voulant se faire pardonner là-haut leurs joies -amoureuses, le pria de peindre pour l'église paroissiale deux tableaux -religieux. Sans doute la passion de Van Dyck était sérieuse, puisqu'il -obéit à sa maîtresse. Tout autre, à sa place, se fût contenté de -peindre deux fois la belle meunière, une fois pour elle et une fois -pour lui, après quoi il eût continué sa route en riant de l'aventure; -mais Van Dyck était aussi fervent amoureux que fervent artiste. Il -peignit les deux tableaux pour l'église de Saventhem. Le premier -représentait _Saint Martin donnant la moitié de son manteau au -pauvre._ Le saint Martin était Van Dyck. Comme il s'était représenté -à cheval, il avait peint son compagnon de voyage, qui, quoique -pâturant comme un vrai cheval de meunier, n'avait rien perdu de ses -allures héroïques. Dans le second tableau, _la Famille de la Vierge_, -il représenta le vieux meunier, la vieille meunière et leur fille. -«Tous ceux qui ont vu ce tableau assurent que la paysanne y justifie -assez, par sa beauté, les attentions du jeune peintre.» C'est Descamps -qui parle ainsi[29]. - -Cependant le bruit s'était répandu de Saventhem jusqu'à Bruxelles, de -Bruxelles jusqu'à Anvers, qu'un jeune peintre partant pour Rome -s'était arrêté en route pour les beaux yeux d'une meunière de vingt -ans qui lui inspirait des chefs-d'œuvre. Rubens crut reconnaître Van -Dyck; il se mit en route pour Saventhem. À son arrivée, il entendit -hennir le cheval qu'il avait donné à son disciple. Il surprit Van Dyck -sur les marches du moulin, nonchalamment couché aux pieds de sa -maîtresse. «Je croyais, lui dit-il en souriant, que vous vous seriez -désormais passé de maître?» Van Dyck s'était déjà jeté au cou de -Rubens. «Et Rome et Florence, et Venise, et Raphaël, et Michel-Ange, -et Titien?--Je partirai demain,» répondit Van Dyck avec un soudain -enthousiasme. Il partit. Ce roman de sa vie se dénoue à cette page. -Ses historiens ne disent pas s'il se consola bientôt. Que devint la -jolie meunière, sa plus fraîche inspiration? Un autre vint-il essuyer -ses larmes? Elle était faite pour aimer: elle se consola. - -Van Dyck alla droit à Venise; il étudia avec passion les tons dorés, -les airs de tête et les draperies de Titien, mais sans perdre de vue la -nature; il corrigeait la vérité par l'art, sans jamais étouffer la -vérité sous les ornements. De Venise il alla à Gênes, où il -s'arrêta longtemps. De Gènes il alla à Rome, où le cardinal de -Bentivoglio l'avait appelé pour son portrait. Il y avait alors à Rome -une colonie de peintres flamands qui avaient abdiqué leur génie -primitif, c'est-à-dire la sève, l'éclat et l'exubérance, pour copier -servilement les maîtres italiens. Van Dyck croyait d'abord trouver des -amis parmi ses compatriotes; mais tous le décrièrent avec violence, -quand ils reconnurent dans ses portraits la touche hardie et lumineuse -de Rubens. Ils ne voulaient pas admettre, ces Flamands italianisés qui -avaient renié le génie national pour l'imitation servile, qu'un -peintre flamand nourri aux principes robustes de l'école flamande -arrivât à Rome avec un talent qui pût faire ombre au leur. Peut-être -Van-Dyck se fût-il fait pardonner, s'il eût consenti à mener en leur -compagnie la vie folle et désordonnée des cabarets et des lupanars; -mais il avait pris à l'école de Rubens de plus nobles habitudes. La -colonie flamande organisa contre lui une cabale si puissante, qu'il -abandonna, presque à son arrivée, la cité éternelle. Il passa en -Sicile où il fit, entre autres portraits, celui de Philibert de Savoie; -de Palerme il retourna à Gênes; enfin, de Gênes il revint à Anvers, -où il retrouva des Flamands plus Flamands que ceux de Rome. Seul, -après Rubens, il vit inscrire son nom en majestueux caractères sur les -tables de la corporation de Saint-Luc. - -Cependant, malgré les témoignages de Rubens, il lui fallut longtemps -encore lutter avec passion pour faire connaître son génie. Selon -Descamps les chanoines de Courtray lui demandèrent un tableau d'autel. -Van Dyck peignit un _Christ en croix_ d'un beau caractère. Il appela -les chanoines quand son tableau fut dans l'église, comptant sur leur -admiration; mais le chapitre tout entier, regarda le tableau et le -peintre avec mépris. «Quel barbouillage! quel barbouilleur!» Van Dyck -voulut défendre son tableau; mais les chanoines prirent tous en même -temps la parole. Il résulta de toute leur éloquence que le _Christ en -croix_ n'était qu'une ignoble mascarade. «Van Dyck resta seul avec un -menuisier et quelques sacristains; ces hommes crurent le consoler, en -lui conseillant d'emporter son tableau et en l'assurant que tout ne -serait pas perdu, que sa toile pouvait être employée à faire des -paravents.» Mais Van Dyck connaissait sa force; il ordonna fièrement -au menuisier de placer son tableau. Le lendemain, il retourna chez les -chanoines et leur dit qu'ils avaient mal vu son Christ. Tous lui -répondirent qu'ils ne voulaient pas le voir une seconde fois; ils le -payèrent pour éviter le scandale, mais ce fut avec tant de mauvaise -grâce, que l'artiste en fut profondément indigné. Cependant quelques -connaisseurs, passant par Courtray, dirent hautement que le _Christ en -croix_ de Van Dyck était un chef-d'œuvre. Le bruit s'en répandit de -proche en proche; on vint en foule l'admirer: alors Van Dyck publia -l'aventure. On traita d'ignorants les chanoines, «épithète trop -modérée,» dit le naïf Descamps entre parenthèse. Les chanoines -convoquèrent un chapitre, dans le dessein de réparer leur tort. -Séance tenante, ils écrivirent à Van Dyck pour le prier de leur -peindre d'autres tableaux. Van Dyck leur répondit: «Vous avez assez de -barbouilleurs dans Courtray et aux environs; pour moi, j'ai pris la -résolution de ne peindre désormais que pour des hommes et non pour des -ânes.» On prétend, ajoute Descamps, que ce dernier mot «formalisa un -peu le chapitre[30].» - -Selon Houbracken, Rubens offrit alors sa fille aînée à Van Dyck. Van -Dyck refusa la fille, parce qu'il aimait encore passionnément la mère. -L'imagination des conteurs d'anecdotes est sans doute pour beaucoup dans -cette histoire. Van Dyck ne fit guère qu'une halte à Anvers: Rubens y -prenait trop de place au soleil des autres. Il partit pour La Haye, où -le prince d'Orange, Frédéric de Nassau, ne le paya pas en monnaie de -religieux. Il fut logé à la cour et y peignit plus de vingt portraits -de princes, de ducs, d'ambassadeurs. De La Haye il passa en Angleterre -et d'Angleterre en France, plus tourmenté alors par l'amour du gain que -par l'amour de l'art. Mais il était écrit que mille obstacles se -jetteraient sous la roue de sa fortune; à Londres et à Paris, il passa -comme un inconnu, sans rencontrer personne qui se souciât de son -talent. Il fut forcé, le croira-t-on? de revenir à Anvers peindre -encore pour les religieux. Heureusement que l'ordre des Capucins lui fut -plus hospitalier que l'ordre des Augustins. - -Les mauvais jours allaient cependant finir pour lui. À peine avait-il -quitté l'Angleterre que plusieurs des portraits qu'il avait peints à -la cour du prince d'Orange passèrent à la cour de Londres. Charles Ier -s'enthousiasma du beau caractère des portraits de Van Dyck; il lui -envoya un ambassadeur. Mais Van Dyck n'oubliant pas qu'à son premier -voyage la Grande-Bretagne lui avait été inhospitalière, jura d'abord -de n'y jamais retourner. Cependant le chevalier Digby l'emmena à -Londres et le présenta au roi. Charles Ier l'accueillit avec autant de -bonne grâce et de déférence que si c'eût été Rubens. Il lui donna -son portrait garni de diamants, suspendu à une chaîne d'or; il le -créa ensuite chevalier du Bain, et, voulant que l'Angleterre fût sa -seconde patrie, il lui assura une pension considérable et lui donna -deux logements, un d'hiver et un d'été. Il lui dit que toute sa cour -se ferait peindre par lui et taxa lui-même le prix des portraits: cent -livres sterling pour les portraits en pied et cinquante livres sterling -pour les portraits à mi-corps. - -Ce fut le bon temps de sa vie. Comme Rubens, il eut une royauté, la -plus haute et la plus douce, celle de perpétuer l'œuvre de Dieu. Les -plus belles femmes de la Grande-Bretagne venaient, comme à une fête, -poser devant sa palette, toute chargée pour elles de roses immortelles. -Les blondes chevelures se répandaient pour lui en gerbes ruisselantes; -les fraîches épaules plus blanches que la cime des Alpes, se -découvraient devant son pinceau. Comme le maréchal de Richelieu, il -pouvait se dire un peu le mari de toutes les femmes. Quand la belle -princesse de Brignolles, à moitié nue, posait si complaisamment dans -son atelier, quand Dyck peignait d'une main toute agitée cette gorge -éblouissante, qui était le chef-d'œuvre de la nature, ne pensait-il -pas que le grand maître avait créé cette gorge pour lui? - -Van Dyck vécut en familiarité intime avec Charles Ier. Il était -insatiable; il coûtait au roi plus cher qu'un premier ministre. Un jour -que Charles Ier posait devant le peintre (peut-être pour cet admirable -portrait que la gravure a immortalisé), le roi, qui venait de parler au -duc de Norfolk du mauvais état de ses finances, se tourna vers Van Dyck -et lui dit en riant: «Et vous, chevalier, savez-vous ce que c'est que -d'avoir besoin de cinq ou six mille guinées?--Oui, oui, sire; un -artiste qui tient table ouverte à ses amis et bourse ouverte à ses -maîtresses ne sent que trop souvent le vide de son coffre-fort[31].» -Van Dyck s'était jeté dans d'effroyables dépenses; il enrichissait -ses maîtresses et ses domestiques, mais il ruinait peu à peu son -talent et sa santé. Dans ses fureurs de luxe, il ne fit point bâtir un -palais comme Rubens, il fit bâtir un laboratoire, car il était tombé -dans le prestige des alchimistes: tout l'or qu'il avait créé comme par -magie avec son pinceau, il le vit bientôt s'évaporer par le creuset. - -C'était son ami, le duc de Buckingham, qui l'avait entraîné à la -folie du grand-œuvre. L'orgueilleux favori de Charles Ier, voyant qu'il -avait presque ruiné Van Dyck, voulut réparer ses torts, d'ailleurs -involontaires. Il l'arracha à ses maîtresses et le maria à la fille -de lord Ruthven, seigneur écossais. C'était une des plus belles femmes -de l'Angleterre, mais elle ne lui apporta en dot que son nom illustre et -sa beauté déjà célèbre. Van Dyck, à peine marié, ramassa les -débris de sa fortune et partit pour Anvers, espérant enfin y être -accueilli avec enthousiasme. Mais décidément sa gloire n'était pas -là. Une seconde fois il fit le voyage de Paris; on lui avait dit qu'il -y rétablirait sa fortune en peignant la galerie du Louvre, mais le -Poussin était arrivé avant lui. Une seconde fois il quitta la France -inhospitalière; il retourna en Angleterre, mais c'en était fait de -lui; il avait abusé de ses forces: jeune encore, il n'avait plus ni -sève ni courage. Il tomba malade et ne se releva point. Sa femme lui -avait donné une fille; cette fille étant morte à deux ou trois ans, -ce fut un dernier coup pour son cœur. Il mourut, sans trop de regrets, -à quarante-deux ans, avec la funèbre et sainte espérance d'aller -reposer où déjà reposait sa fille, dans l'église Saint-Paul. Marie -Ruthven se remaria, mais ne lui survécut guère[32]. - -Van Dyck n'a été que le Virgile de Rubens: moins de génie et plus de -charme, moins de grandiosité et plus de noblesse, moins enthousiaste et -plus parfait. Il faut dire qu'il est mort jeune et qu'il a jeté sa vie -à l'aventure, toujours amoureux, parlant toujours fou. Du reste, -n'était le parti pris de toujours mettre l'élève à l'ombre du -maître, on aurait souvent pour Van Dyck, devant ses grandes -compositions, la même ferveur que pour Rubens. À ceux qui lui refusent -le génie on peut répondre par son fameux tableau de _Saint Martin_, -exécuté à vingt ans dans le pauvre village de Saventhem, où il -était seul, sans maître et sans tradition. Il a laissé en Italie des -pages admirables qui ne pâlissent pas devant celles de Titien. - -Il avait, comme Rubens, la poésie de la couleur; son accent est moins -vif, mais il est plus harmonieux encore; son clair-obscur est le -triomphe de l'art, puisque l'art ne s'y montre pas. Ce qu'il faut -surtout admirer en Van Dyck, c'est sa touche ferme, large et fondue, qui -n'exclut pas un fini merveilleux. On comprend d'autant moins cette -perfection, qu'il peignait une tête du premier coup et de la même -palette. La plupart du temps, il commençait un portrait le matin, il -retenait le modèle à dîner et terminait dans la soirée. On voit que -ceux qui posaient ne s'ennuyaient pas chez lui. En effet, Van Dyck avait -à sa disposition des comédiens, des jongleurs, des musiciens, des -danseuses, tout ce qui fait du bruit, tout ce qui jette de l'éclat[33]. -En exagérant les ombres et les lumières avec la hardiesse du maître, -Van Dyck arrivait toujours à un effet grand et simple. Il ne prenait à -la nature que ce que demande la vérité; il y ajoutait la pompe de -l'art. Ses têtes ont un tel relief, un tel degré de vie, qu'on oublie -presque, en les voyant, que ce sont des portraits. - -Van Dyck, comme portraitiste, est à la hauteur de Raphaël, d'Holbein, -de Velasquez et de Rembrandt. La vie éclate dans tous ses portraits; il -saisissait la vérité au moment où l'âme rayonne sur la figure; de -là cette fleur d'idéal, même dans la précision. Du reste, quand -l'âme ne parlait pas sur la figure, Van Dyck faisait courir la sienne -au bout de son pinceau; aussi retrouve-t-on quelquefois son air de tête -dans sa galerie pourtant si vantée. - -Van Dyck est peut-être le peintre qui a le plus naïvement compris le -beau idéal de son siècle; ses portraits lumineux, frappés du reflet -de cette aube nouvelle qui se levait sur le monde, ont tous, avec leur -fierté intelligente, un accent de poésie espagnole et romanesque. On -peut dire aussi qu'ils rappellent les héros du Tasse, qui sont plus -amoureux que sanguinaires; tous sont marqués d'un certain accent -chevaleresque. On sent que le roman de leur vie a traversé leur cœur. -Aussi les portraits de Van Dyck, outre qu'ils sont des chefs-d'œuvre, -sont encore animés par leur air de tête. Ceux-là ont toujours une -famille. Que de fois même un portrait d'aïeul a été décroché de la -place d'honneur pour un portrait peint par Van Dyck! - -Titien seul est peut-être supérieur à Van Dyck comme portraitiste; il -est plus sévère et plus magistral. Il faut dire que Van Dyck ne -peignait que des Flamands et des Anglais, tandis que Titien peignait des -Italiens: si le peintre d'Anvers trouvait plus de motifs pour sa -palette, le peintre de Venise trouvait naturellement plus de vigueur et -plus de caractère[34]. - -Si Van Dyck a eu beaucoup d'imitateurs, il a eu peu d'élèves. On ne -cite guère, parmi ceux qui ont étudié dans son atelier, que Fouchier, -de Berg-op-Zoom, qui imita tour à tour Van Dyck, Tintoret et Brauwer; -Hanneman, de La Haye, qui avait saisi la touche de son maître après -quatre ou cinq leçons seulement; Reyn, de Dunkerque, qui aidait le -grand portraitiste dans les ajustements; Boek, de Delft, qui fut -recherché dans toutes les cours d'Europe. Il avait une telle rapidité -de pinceau, que Charles Ier, se faisant peindre par lui, s'écria: -«Parbleu, Boek, je crois que vous peindriez à cheval et en courant la -poste.» - -Quoique Gonzalez Coques fût élève de David Rikaert, on peut dire que -son vrai maître fut Van Dyck. Dans quelques-uns de ses portraits, c'est -la même fierté, le même goût et presque la même touche. - -Mais le vrai disciple de Van Dyck fut Lely qui lui succéda dans les -bonnes grâces de la cour d'Angleterre. Il avait comme Van Dyck une -table de douze couverts et un concert de douze musiciens pendant ses -repas. Mais il ne se ruina pas comme Van Dyck, «parce qu'il eut moins -de maîtresses et qu'il ne donna pas dans les folies de l'alchimie.» Il -est beaucoup moins riche dans la postérité; cependant Lely est un vrai -portraitiste, plein de tournure et d'éclat. Il a été tour à tour -peintre ordinaire de Charles Ier, de Cromwell et de Charles II. Il -mourut subitement, empoisonné, dit un de ses historiens, par les -succès de Kneller à la cour de Londres; empoisonné, dit un autre, -avec plus de raison, par une méprise de son médecin. - -Van Dyck ferme le cycle des grands peintres de son pays. La nature des -Flandres s'est épuisée en enfants sublimes. Le génie du Nord va -s'exiler plus loin dans les brumes; il va fleurir à Leyde, à Harlem, -à Amsterdam. L'école de Rubens se disperse et s'éteint peu à peu. -Après cette moisson splendide, nous retrouvons çà et là quelques -vertes pousses; après cette lumière éclatante, nous apercevons, sous -la nuit qui tombe, les traces du soleil qui disparaît: le couchant -conserve quelque temps encore ses teintes de pourpre et de flamme, peu -à peu on ne voit plus que des étoiles au ciel de l'art. Mais demain le -soleil va se lever en Hollande et s'appellera Rembrandt. - - -[Note 28: En France, le beau idéal des raffinés ne ressemblait guère -au beau idéal de la cour de Louis XIV. Quelle distance entre Botrou et -Racine, qui tous deux ont été jugés beaux! Quel rapport existe-t-il -entre les jolis coureurs de ruelles de 1740 et les pâles rêveurs de -1840? Le masque se modifie selon les passions d'une époque; aussi, au -XVIIIe siècle, on avait Vanloo et La Tour; cent ans après nous avions -Delacroix et Scheffer.] - -[Note 29: La _Famille de la Vierge_ a disparu depuis plus d'un siècle -de l'église de Saventhem; le _Saint Martin_ avait disparu aussi en -faveur du Louvre; mais, en 1815, Saventhem a revu son chef-d'œuvre.] - -[Note 30: Van Dyck n'eut jamais à se louer des communautés -religieuses. Il avait peint un _Saint Augustin_ pour les Augustins -d'Anvers; quand il s'agit de le payer, ils lui déclarèrent qu'il avait -mal habillé leur saint, qu'ils le voulaient vêtu de noir et non vêtu -de blanc. Van Dyck, dans l'espoir d'être payé, changea l'habit du -saint; mais les religieux lui dirent alors qu'ils n'avaient pas -d'argent. «Cependant, hasarda timidement l'un d'eux, si vous nous -donniez un Christ de votre main, nous trouverions de quoi vous payer le -_Saint Augustin._» Van Dyck leur donna le Christ pour être payé du -saint.] - -[Note 31: La reine Marguerite de Bourbon, fille de Henri IV, posait un -jour devant lui. Comme il s'arrêtait longtemps aux mains de la -princesse (il excellait à peindre les extrémités), elle lui demanda -d'un air enjoué pourquoi il caressait plus ses mains que sa tête: - -«Madame, c'est que j'espère de ces belles mains une récompense digne -de celle qui les porte.» Descamps cite cette réponse comme une -réponse heureuse. Nous espérons, pour l'honneur de Van Dyck, que c'est -encore là une anecdote bâtie sur le vent. Un autre mot de Van Dyck -prouverait un peu de sans-façon dans son caractère. On lui reprochait -de peindre à quarante ans plus négligemment qu'à vingt: «Autrefois, -répondit-il, j'ai travaillé pour ma renommée; aujourd'hui je -travaille pour ma fortune.»] - -[Note 32: Le roi l'avait toujours beaucoup aimé, malgré sa soif de -l'or et ses prodigalités; pendant la maladie du peintre, il promit -trois cents guinées à son médecin s'il guérissait Van Dyck.] - -[Note 33: «Le peintre Van Dyck, ruineux pur la réputation bien -méritée qu'il s'est acquise dans son art, était parvenu par la -libéralité de plusieurs princes, et par les sommes considérables -qu'il tirait de ses tableaux, à un degré d'opulence que ceux qui -cultivent la peinture, même avec le plus grand succès, n'ont pas -connu: il avait une troupe de comédiens, de musiciens, et un équipage -de chasse à lui. Il vivait en grand seigneur et se faisait payer de -même.» L'ANNÉE LITTÉRAIRE.] - -[Note 34: Joshué Reynolds, le grand portraitiste anglais, le salue -connue le premier peintre de portraits. Le marquis d'Argens le salue -comme le premier peintre du monde.] - - - - -[Figure 11: Vénus. Peint par Rembrandt] - - - - -REMBRANDT - - -La vie et la couleur éclatent dans Rubens; dans Rembrandt, ce qui -éclate, c'est la pensée et la lumière. Rubens est un plus -éblouissant artiste, ses poëmes sont des merveilles qui enivrent les -yeux; Rembrandt est plus méditatif; il veut surprendre l'esprit tout en -étonnant le regard. - -On peut dire que, comme nation, la Hollande naquit de la Réforme. En -vain Philippe II voulut étouffer sous son pied les semences prospères. -Quand la raison a pénétré dans l'esprit d'un peuple, les forces -brutales ne font que la répandre et la semer encore. En vain Philippe -II mit en œuvre l'inquisition; non-seulement avec l'inquisition il -perdit la foi catholique, mais encore la Hollande. Après quinze années -de luttes et de supplices, l'héroïsme et la raison triomphèrent, les -Bataves se déclarèrent affranchis du joug. Leur république ne tarda -pas à s'élever au rang des premiers royaumes. On ne saurait trop -admirer ce peuple perdu sur la mer, luttant sans cesse contre l'Espagne -et contre la mer elle-même. La liberté enfante des prodiges, quand -elle est fécondée par l'amour de la patrie. - -L'histoire de la philosophie ira consulter l'œuvre de Rembrandt comme -l'un de ses documents les plus précieux. Un rayon de liberté couronne -les têtes de ce grand maître. Ces hommes-là respirent fièrement sur -la terre comme dans un royaume qui leur appartient; ils ont tous leur -part de royauté; ils ont perdu, il est vrai, les visions extatiques qui -entraînent l'âme aux pieds de Dieu, mais ils sont délivrés des -chaînes de la papauté et des craintes de l'inquisition. - -La Hollande n'a jamais été rigoureusement papiste; la Réforme l'a -trouvée toute réformée. C'est vers le nord que l'aube s'est levée. -La scolastique seule, la scolastique, ce désert inhabitable pour la -raison fécondante, mais parsemé de loin en loin de vertes oasis, avait -lutté çà et là contre l'envahissement des papistes. - -Ce que Dante et Pétrarque furent pour la poésie, Léonard de Vinci, -Michel-Ange et Raphaël pour les arts, Bacon et Descartes pour la -philosophie, Copernic et Galilée pour l'astronomie, Colomb et Gama pour -la science du globe, Luther le fut pour la religion. Or si Rembrandt a -eu un maître, ce fut Luther. - -Rembrandt avait très-sérieusement foi en Luther. C'était pour lui mi -réformateur comme Mahomet, Jésus-Christ et Moïse. Il pensait que le -catholicisme, par ses pompes et ses voluptés, n'était plus qu'une -autre mythologie. Dieu, l'image invisible, était caché par les images -des saints. Rembrandt rendait grâce à Luther, qui avait indiqué aux -Hollandais les premiers rayons du jour nouveau, qui leur avait inspiré -l'esprit de révolte, qui avait fait de ses frères des hommes libres et -forts. Dieu est avec eux, mais ils osent respirer et s'épanouir sous le -ciel qui leur sourit. L'esclave s'est fait homme. Quel merveilleux temps -pour la raison, pour les penseurs, pour les philosophes! C'est une -période exubérante de génie: Agrippa, Bacon, Cherbury, Descartes, -Spinoza, Gassendi, Pascal, Locke, Leibnitz, Wolf. Mais la philosophie -passait par le martyre pour arriver à la gloire. On brûlait vifs, -Bruno à Rome en 1600, Vanini à Toulouse en 1619; on allait bientôt -brûler Kuhlmann à Moscou; les autres mouraient de faim ou d'ennui dans -l'exil. - -Rembrandt fut un peintre philosophe qui étudia l'art et la vie dans la -nature et dans la création, peu ou point dans les livres et dans les -musées. Il ne devint pas, comme on le pense trop, un grand peintre sans -le savoir; il disait très-bien que celui qui imite Homère n'imite pas -l'Iliade. Il dédaignait de devenir illustre dans le chemin de ses -devanciers: il voulait monter sur l'âpre montagne par un point inconnu. -Il étudia les principes et la philosophie des arts: chez les Italiens, -c'est l'imagination et le sentiment qui les emportent jusqu'au génie; -chez Rembrandt, c'est la pensée et l'analyse. Les Italiens sont plus -éloquents, Rembrandt est plus profond[35]. - -Rembrandt[36] naquit le 15 juin ou le 15 juillet 1606, trente ans après -Rubens, entre les villages de Leyerdorp et de Koukerck, près de la -ville de Leyde, de Hermann Gerretz et de Cornélie Van Zuitbroeck. Tout -le monde sait que son père était meunier[37] sur les bords du Rhin: de -là le surnom de Van Rhin. Comme le père de Breughel le Drôle (ces -exemples sont trop rares pour ne pas s'y arrêter), le meunier de Leyde -voulut que son fils fût un savant ou un artiste. Il l'envoya étudier -le latin à Leyde. Après quelques années d'études presque stériles, -le jeune homme, qui n'aimait ni l'école ni les pédants, obtint de son -père qu'il serait peintre et non point savant. - -Déjà il avait prouvé par ses dessins charbonnés sur tous les murs de -la maison paternelle, crayonnés sur tous ses livres, qu'il était né -pour l'art. Le meunier plaça son fils chez un peintre sans génie, -Jakob Van Zwaanenburg, qui lui enseigna du moins l'alphabet de la -peinture; après trois ans passés à l'atelier de Jakob Van -Zwaanenburg, Rembrandt alla à Amsterdam demander des leçons à Lastman -d'abord, à Pinas ensuite. Dans la _Description de la ville de Leyde_, -Simon Leeven veut que George Van Schooten ait été le vrai maître de -Rembrandt. Ce n'est pas trop la peine de discuter sur ce point: -Rembrandt n'a eu qu'un maître, ce fut Rembrandt. - -En effet, bientôt fatigué de toutes ces leçons contradictoires qu'il -avait subies sans trop se plaindre à Leyde et à Amsterdam, il revint -au moulin de son père, déclarant qu'il n'aurait plus d'autre atelier. -Il aimait cette tour élégante aux ailes rapides ou paresseuses; il -comprenait que pour les hommes d'une forte trempe la nature est seule -éloquente. Ce fut donc dans cet atelier qu'il commença à dérober au -ciel cette lumière magique qui est l'âme de sa peinture. Celui qui -devint avare jusqu'au ridicule fut d'abord un artiste amoureux de son -art, sans songer à l'or qui tomberait bientôt de sa palette. Il -peignait pour peindre, sans autre passion. À l'âge où tant d'autres -se hâtent d'attirer les yeux sur leur talent, il trouvait de la -volupté à vivre seul loin de tous, adonné aux lois austères de -l'art. Mais un homme de génie est-il seul en face de l'œuvre de Dieu? -N'est-ce pas plutôt les hommes qui lui font la solitude? - -Pendant qu'il étudiait par les yeux et par la pensée, tantôt errant -sur les rives embrumées du Rhin en contemplation devant les trames -invisibles du drame éternel, tantôt dans l'intérieur du meunier, -s'amusant des jeux-de la lumière sur les rudes et franches figures de -sa famille, tantôt, la palette en main, répandant la vie avec éclat, -les peintres de Leyde et d'Amsterdam, qui avaient deviné son génie, le -proclamaient d'avance comme une nouvelle étoile au ciel de l'art. -Rembrandt ne croyait pas encore à lui-même, pareil aux maîtres -sérieux, qui considèrent le génie avec respect et avec effroi. Un -peintre, on ne dit pas son nom, voyant un de ses tableaux[38], lui -conseilla d'aller le vendre à la Haye, pour lui prouver que son talent -serait apprécié. Rembrandt alla à la Haye à pied, son tableau sous -le bras, doutant encore de ses forces. Il se présenta chez un amateur, -qui lui offrit à première vue cent florins. Rembrandt prit avec -surprise les cent florins et retourna en toute hâte au moulin raconter -sa fortune. - -Dès ce jour, il faut bien le dire, l'amour de l'argent vint passer dans -ses rêves d'artiste. Sa famille était pauvre. Sans doute il enviait un -peu le sort des beaux gentilshommes de Leyde, qui venaient se promener -sous son moulin en pourpoint de velours, coiffés d'un feutre à plumes, -portant des armes d'or et d'argent. Peut-être songea-t-il à secourir -son père et sa mère, à donner à l'un le repos, à l'autre quelque -dentelle ou étoffe de prix, peut-être aussi aima-t-il d'abord l'argent -pour l'argent. Pourtant il était déjà riche par les tableaux qu'il -allait faire quand il épousa une jeune paysanne de Rarep ou de -Ransdorp, qui n'avait rien que sa beauté, sa fraîcheur et sa gaieté. -Ce n'est point là le mariage d'un avare. - -Après avoir peint trois portraits pour laisser au moulin,--son -portrait, celui de sa mère et celui de sa femme,--il alla s'établir à -Amsterdam; il y ouvrit bientôt un atelier silencieux où chaque élève -avait un cabinet. Sa manière d'enseigner était nouvelle à Amsterdam: -devant l'écolier qui n'avait pas encore dessiné, il plaçait un -modèle vivant et lui disait: «Voilà ton maître, tire-toi de là -comme tu pourras.» Il conserva toujours ses allures et son langage -rustiques. En vain il se couvrait d'armures et de chapeaux à plumes, -l'altier paysan des bords du Rhin ne se masquait jamais ou se trahissait -toujours. - -Il faut qu'ici-bas chacun ait sa folie; c'est une loi divine qui frappe -éternellement l'humanité. Rembrandt eut donc la folie de l'argent. -Cette folie, qui n'eut d'abord que des airs de caprice et de bizarrerie, -devint peu à peu sombre et sérieuse. On a tenté de révoquer en doute -l'avarice de Rembrandt; par amour du paradoxe, on a même voulu prouver -qu'il était prodigue comme le sont presque tous les artistes. On s'est -appuyé sur l'autorité de Houbraeken, qui affirme n'avoir jamais -entendu dire que Rembrandt eût laissé un grand bien. Mais Houbraeken -lui-même, parlant des repas de Rembrandt et du prix de ses tableaux, ne -montre que trop ses contradictions. En effet, selon lui, le grand -peintre de Leyde dînait assis sur un escabeau, tantôt avec un hareng -salé, tantôt avec un fromage. On peut juger, d'après les portraits et -les tableaux qu'il a laissés de sa femme et de son intérieur, qu'il -n'avait de luxe que dans son talent. Il fuyait le monde avec effroi; en -vain le bourgmestre Six cherchait à lui prouver qu'il était né pour -les honneurs, qu'une gloire telle que la sienne perdait à se tenir -cachée dans l'ombre de l'intérieur; il amassait l'or avec volupté, il -persistait à ne s'amuser qu'en la compagnie des gens du peuple, plus -émerveillé d'un trait naïf ou spirituel, parti du cœur ou du -cabaret, que des discours éloquents appris dans les livres. Il était -du peuple, il ne respirait la liberté qu'avec le peuple. On lui a fait -un reproche de sa façon de vivre. Si son talent était à tous, sa vie -était à lui-même; il ne devait compte que de son talent. On lui a -reproché de n'avoir pas voulu sortir de son pays. Tous ses -contemporains regrettaient de ne pas le voir faire un pèlerinage en -Italie. Ce reproche n'est pas injuste comme l'autre, il est -ridicule[39]. Est-ce qu'en saluant le génie de Rembrandt on a le droit -de le vouloir plus parfait, quand Léonard de Vinci, Michel-Ange, -Raphaël, Corrége et Titien avaient pour ainsi dire fermé tout espoir -aux peintres futurs? - -Rembrandt avait voulu arriver au génie sans s'appuyer sur le génie des -autres. Il avait réuni sur les murs de son atelier des armures, des -turbans, des étoffes persanes, des armes de prix, des pierres -précieuses: «Ce sont là mes antiques,» disait-il. - -Esprit bizarre et libre, il n'était esclave de qui que ce fût, pas -même de sa passion pour l'or. Un jour qu'il peignait une famille noble -dans un seul tableau, on vint lui annoncer la mort d'un singe qu'il -aimait beaucoup. Il ne peut contenir sa douleur; il s'irrite contre le -sort, il dit que c'en est fait de lui. Tout en sanglotant, il trace à -grands traits la figure du singe sur le tableau de famille. On lui fait -des remontrances, on lui dit que son singe est déplacé au milieu de -graves personnages; toute la famille s'indigne et lui ordonne d'effacer -l'animal. Il continue à pleurer et à peindre son singe. Le chef de la -famille lui demande d'un ton sévère si c'est le portrait des siens ou -d'un singe qu'il prétend faire. «C'est le portrait du singe, répond -Rembrandt.--Eh bien donc! vous garderez le tableau.--J'y compte bien,» -réplique le peintre[40]. - -Il riait lui-même de sa folie pour l'argent. Il ne se fâchait pas -quand d'autres, en riaient. Ainsi, on raconte que ses élèves ont peint -des pièces de monnaie sur des cartes répandues, comme par mégarde, -dans l'atelier. Rembrandt s'y laissait prendre, et tendait la main avec -une avidité comique et furieuse. Cependant, pour assouvir sa passion, -il perdait toute noblesse; il avait un fils; il l'obligeait à vendre -ses estampes, comme s'il les lui eut dérobées; il le condamnait à -aller dans les ventes publiques surenchérir sur ses tableaux: -singulière et triste éducation du fils d'un homme de génie! Il jouait -comme Téniers, comme beaucoup d'autres, la comédie de la mort pour -ranimer le zèle des amateurs, ou bien il simulait un long voyage: il -parlait de s'exiler aux Grandes-Indes, ou bien encore il changeait -quelques traits à une gravure pour la vendre à ceux qui déjà -l'avaient achetée. Ainsi vivait cet homme si original et si fort, le -vrai roi de la Hollande, comme Rubens est le vrai roi de la Flandre. - -On a quelque peine à se représenter un pareil génie, perdu, pour -ainsi dire, dans une mine d'or, vivant dans son intérieur et étranger -aux joies de l'intérieur. Van Dyck demandait la fortune à l'alchimie, -Rembrandt demandait l'or à l'or lui-même. Ironie de l'esprit souverain -qui avait laissé tomber sur eux un rayon de sa gloire! Dans la vie de -chaque grand artiste, on pourrait trouver l'amour de l'or. Zeuxis ne -faisait-il pas payer tous les curieux qui venaient voir la fameuse -Hélène[41]? - - - - -II - - -Rembrandt travailla jusqu'à son dernier jour, en 1674; il mourut, comme -on voit, âgé de soixante-huit ans, laissant un fils, Titus Rembrandt, -qui n'hérita point de son génie. - -Du moulin de son père au tombeau, la vie de Rembrandt ne fut guère -variée. Il vivait enfermé en lui-même, ébloui de ses œuvres, -parcourant le monde inconnu qu'il avait découvert dans l'art. Sans -doute, enivré de gloire et d'or, il ne retrouva pas à Amsterdam un -seul des beaux jours que Dieu lui avait donnés à vingt ans dans le -poétique moulin aux ailes légères qui était sa salle d'orchestre au -grand drame de la création; mais, dans sa simplicité naïve, sa femme -lui fut toujours aimable. Il respirait autour d'elle le parfum doucement -agreste des prairies de la maison natale. - -Chez Rembrandt, le style c'est l'homme. La pensée de Buffon -s'appliquerait plus volontiers aux peintres qu'aux poëtes. Il y a dans -la tête de Rembrandt quelque chose de sombre et de lumineux, d'abrupt -et de fier, de naïf et de dédaigneux, une ligne douteuse, mais une -couleur splendide. Il est étoffé comme son talent; il aime les -chaînes d'or, les pendants d'oreilles, les pierres précieuses, les -dentelles et les guipures, le velours et la soie, tout ce qui séduit -les yeux. Il est le plus souvent coiffé d'une toque de velours qui -répand l'ombre sur son front: cette ombre, c'est la pensée. Il portait -ses moustaches un peu sauvages et ses cheveux bouclés[42], laissant à -la nature tous ses droits comme dans ses tableaux. - -Rembrandt est l'une des plus robustes individualités qui aient passé -dans le monde des arts. On peut dire qu'il n'est pas même de son pays. -Il est grand à côté de Rubens et ne le rappelle jamais. Théophile -Thoré, qui a étudié sur le vif ces deux maîtres souverains, les -oppose avec beaucoup de vérité: - -«Il n'y a pas dans toutes les écoles deux peintres qui diffèrent plus -l'un de l'autre que Rembrandt et Rubens; ce sont précisément les -contraires: l'un est peintre concentré, l'autre est un peintre étalé; -l'un cherche la simplicité caractéristique, l'autre une somptuosité -ambitieuse; l'un ménage ses effets, l'autre les prodigue aux quatre -coins de ses toiles; l'un est tout en dedans, l'autre tout en dehors; -l'un est mystérieux, profond, insaisissable, et vous fait replier sur -vous-même: toute peinture de Rembrandt, même connue d'avance par des -descriptions ou des estampes, cause toujours, quand on la voit pour la -première fois, une indéfinissable surprise; ce n'est jamais ce -à quoi on s'attendait; on ne sait que dire; on se tait et on -réfléchit;--l'autre est expansif, entraînant, irrésistible, et vous -fait épanouir: toute peinture de Rubens communique la joie, la santé, -une exubérance extérieure de la vie. Devant Rembrandt on se recueille, -devant Rubens on s'exalte. Grands magiciens tous les deux, mais par des -procèdes absolument inverses, ils sont l'un à l'autre ce que sont chez -les Italiens le Vinci et le Véronèse. Pour qui connaît à fond -Rembrandt, ce n'est point un paradoxe de dire qu'il a certaines -qualités du Vinci; que son tourment, comme celui de Léonard, est -l'expression de la physionomie intime; que ce caractère significatif il -l'a cherché, trouvé et gravé sur les types du Nord, comme Léonard -sur les beaux types de l'Italie. Par ce côté-là, incontestablement, -il a quelque chose du peintre de la _Joconde._ Ses analogues dans -l'école italienne, on en peut convenir volontiers, sont cependant -plutôt Corrége, Giorgione et Titien, que Léonard, de même que, dans -l'école espagnole, celui qui se rapproche le plus de lui, c'est -Velasquez. Quant à Rubens, il est le frère de Paul Véronèse, sauf -aussi la différence des types. Leurs instincts, leurs méthodes, leurs -résultats,--leurs génies,--sont les mêmes. - -«On n'a jamais remarqué que Rembrandt et Rubens n'ont eu aucune -relation ensemble, quoique contemporains; car, s'il y avait trente ans -de distance entre leurs âges, Rembrandt cependant conquit la -célébrité presque dès son arrivée à Amsterdam en 1650, ou du moins -dès 1652, après la _Leçon d'anatomie_, et Rubens ne mourut qu'en -1640. Les deux maîtres qui n'étaient pas bien loin l'un de l'autre, -d'Amsterdam à Anvers, auraient pu se connaître. Il y avait une -circulation assez fréquente de l'école d'Anvers à celle d'Amsterdam -et réciproquement. Jean Lyvensz entre autres, le condisciple, l'ami et -le sectateur de Rembrandt, a aussi étudié sous l'influence de Rubens. -Il ne parait pas toutefois que le maître flamand et le maître -hollandais aient échangé aucun témoignage de sympathie. Rembrandt, il -est vrai, dans sa précieuse collection, avait un carton d'esquisses de -Rubens et un choix de gravures d'après Rubens, parmi ses œuvres de -Raphaël, de Michel-Ange et des autres grands artistes; mais Rubens qui -possédait pourtant quelques Hollandais à côté de ses Véronèse et -de ses Titien, n'avait pas le moindre croquis de Rembrandt. Peut-être -le Flamand semi-italianisé l'estimait-il pas à sa juste valeur son -naïf et sauvage compère des Provinces affranchies.» - -Si la peinture n'eût été découverte, Rembrandt l'aurait inventée. -Venu après la période des chefs-d'œuvre italiens et flamands, un -homme moins fort se fut contenté d'expliquer, pour ainsi dire, quelque -maître connu. Il voulut à son tour posséder la clef d'or du génie. -La vérité fut sa religion, la lumière sa poésie. Il fut vrai et -rayonnant. - -Hardi dans son art jusqu'à l'insolence, il avait banni les règles -consacrées par l'exemple des maîtres, il peignit à sa fantaisie, -tantôt commençant par où les autres finissent, tantôt finissant par -où les autres commencent. Ses portraits magiques ont un si grand relief -parce qu'il semblait plutôt modeler que peindre. On cite de lui une -tête où le nez était presque aussi saillant que celui du modèle. -Cette façon de faire n'était pas du goût de tout le monde; Rembrandt -s'en embarrasse fort peu; il dit un jour à quelqu'un qui approcha de -très-près pour voir ce qu'il peignait: «Un tableau n'est pas fait -pour être flairé; l'odeur de la couleur est malsaine.» Il disait -aussi à ceux qui lui reprochaient de faire de la peinture raboteuse: -«Je suis peintre et non teinturier.» Ces deux mots sont deux leçons -immortelles. Par son admirable science du clair-obscur, il a produit -dans chacun de ses tableaux quelque effet éclatant. Il était si sûr -de son pinceau et de sa palette, qu'il plaçait chaque ton à sa vraie -place, d'un seul coup, sans être obligé d'y revenir et de le foudre -avec d'autres. De là cette fleur si fraîche de coloris. Il se -contentait, pour adoucir les teintes et lier les lumières aux ombres, -de quelques glacis légers qui faisaient l'harmonie sans altérer la -virginité des couleurs. - -Tout penseur qu'il fût, il était souvent sans élévation. -Quelques-uns de ses tableaux d'histoire ne sont que de suprêmes -mascarades: c'était Véronèse et Basan en Hollande. Cependant il ne -faudrait pas ici prononcer un jugement absolu: ainsi la _Descente de -Croix, Tobie prosterné devant l'ange_, la _Résurrection de Lazare_, le -_Triomphe de Mardochée_, l'_Adoration des Mages, Jésus à Emmaüs_, -sont de sérieux chefs-d'œuvre animés de lueurs exquises, éclairés -çà et là d'un rayon divin. À force de vérité, Rembrandt devient -sublime comme d'autres à force d'élévation et d'idéal. J'ai vu à -Venise[43] une _Madeleine_ de ce maître qui est un chef-d'œuvre -d'expression et qui contraste singulièrement avec toutes les Madeleines -des maîtres italiens. C'est une belle et simple Hollandaise; mais pour -ce sublime poëte n'y a-t-il pas des modèles dans tous les pays? Si -elle n'est pas belle par la grandeur des lignes, elle est belle par la -douleur et par le repentir (douleur et repentir de la première fille -venue; mais pourquoi faire toujours de Madeleine une femme trop -illuminée des splendeurs du Christ, un poëte par le cœur, une Sapho -chrétienne chantant ses péchés plutôt qu'elle ne les pleure?) Cette -Madeleine de Rembrandt, on voit bien qu'avant de lever les yeux au ciel -elle a aimé les hommes de la terre; on voit bien qu'elle a pleuré de -joie avant de répandre ces belles larmes que le génie a -cristallisées. Elle n'est pas nue comme ses sœurs; on la voit à -mi-corps et de face, habillée en Hollandaise; elle montre une main -admirable comme les faisait Rembrandt en ses jours de bonne -volonté[44]. Elle vit encore de la vie humaine par le cœur qui est -l'orage de la créature; toutes les passions qui l'ont agitée sur la -mer des dangers sont à peine assoupies dans son sein. - -La Vénus du musée du Louvre pourrait servir de pendant à cette -Madeleine. C'est toujours une Hollandaise habillée des pieds à la -tête (Rembrandt habillait même les anges). Elle est belle par l'éclat -de la vie, par la sève et par la force; elle est même belle, si on -peut parler ainsi, par la beauté. Dieu n'en a pas créé de plus -victorieuses dans toute la Hollande. Elle a un Amour auprès d'elle; on -lui en donnerait vingt sans épuiser ses lèvres ardentes et -savoureuses. - -Dans la recherche du beau, il n'y a pas seulement la sévérité de la -ligue et la grâce du contour. Le vase d'or le mieux sculpté n'est-il -pas celui de l'autel d'où s'échappe un jet des flammes divines? -L'histoire de Prométhée dérobant le feu du ciel n'est encore qu'une -sublime allégorie. La beauté se forme de divers éléments, parce -qu'elle est la beauté plastique, la beauté morale et la beauté -intellectuelle, parce que l'artiste a dû tour à tour caresser avec la -même ferveur les muscles d'Hercule, les lèvres savoureuses de Vénus -ou de Madeleine[45], la tristesse poétique de Psyché et le front -pensif de Minerve. Rembrandt caressait tour à tour le front de Minerve -et les lèvres savoureuses de Madeleine ou de Vénus. Sa beauté -idéale, c'était la pensée et le rayonnement: l'homme qui pense, la -femme qui s'épanouit. - -Ce grand peintre aimait trop éperdument les jeux de la lumière dans -l'obscurité. À Munich, il a un _Crucifiement_ par un temps orageux, -une _Mise au tombeau_ sous une sombre voûte, une _Résurrection_ au -milieu de la nuit, une _Nativité_ devant une lampe, une _Ascension_ -qu'illuminent les rayonnements du Christ; mais ces effets de -clair-obscur, ces magiques oppositions de jour et de nuit, ne font pas -tout le génie du peintre. Ceux qui nient son expression et son style, -s'ils étaient demeurés contemplatifs devant ces œuvres étranges, -auraient senti que son génie ne triomphait pas seulement par la magie -de l'exécution. Son âme n'est-elle pas visible dans sa couleur? Il y a -toujours sous un masque brutal, un profond sentiment humain. Il est loin -de l'idéal chrétien, des figures détachées des fonds d'or du Giotto -ou des paysages austères du Pérugin; mais il a sa foi comme les -artistes les plus pieux du moyen âge et de la Renaissance. Il aime la -nature sous quelque face qu'elle se présente. Elle est horrible; -qu'importe! c'est la nature, une chose sainte et sacrée. S'il a perdu -la poésie de l'esprit, n'a-t-il pas celle du cœur? Il proteste par -l'éclat et l'exubérance contre la tombe entr'ouverte où les -chrétiens nous enterrent même dans la vie. - -Le panthéisme doit reconnaître Rembrandt pour son peintre souverain. -Après l'idéal antique, après l'idéal chrétien, il trouva l'idéal -terrestre, l'idéal de la raison qui voit par l'œil simple. Dans -l'œuvre de Rembrandt on dirait qu'il a voulu supprimer le ciel; il a -pris du limon à ses pieds, et, comme un autre créateur, il a sculpté -la personnalité humaine avec respect et avec amour[46]. Oui, il y a -loin de là aux fonds d'or des Byzantins qui fuyaient la terre et -craignaient d'y mettre le pied! C'est un nouveau monde, un monde dans -les ténèbres: la lumière de Rembrandt n'est-elle pas celle qui -jaillit des ténèbres? C'est l'aube encore douteuse d'un jour nouveau -qui sera éclairé par les orages du doute. Quel poëme plein de terreur -et de mystère! La pensée humaine qui se reconnaît libre et va se -briser aux tempêtes futures! Les sombres philosophes de Rembrandt, ceux -qu'il a animés de ses rêves et de ceux de Luther, sont plus tristes -que les martyrs de Ribeira. Ils ont l'avenir, ils y vont librement, ils -sont maîtres du monde; mais que trouveront-ils dans l'avenir et que -leur réserve le monde? Ils ont brisé leurs chaînes; mais c'étaient -des chaînes d'amour, des chaînes de lis et de roses tombées du rivage -sacré. Les philosophes de Rembrandt, tous nés du protestantisme, -semblent se dire tristement: «Je suis libre, mais je ne suis qu'un -homme. Je puis aller, mais où vais-je?» - -Rembrandt trouva presque en même temps son génie de portraitiste, de -graveur et de paysagiste. À vingt-cinq ans, il avait toute sa force; -depuis cet âge jusqu'à sa mort, il changea çà et là sa manière, -mais tout en conservant sa chaude et vigoureuse empreinte. Soit que son -travail fût très-étudié, soit qu'il peignît avec la rapidité de la -foudre, soit qu'il créât un philosophe ou une paysanne, un intérieur -hollandais ou un tableau biblique, c'était toujours le même génie -viril, solide, éclatant. - -Rembrandt fut aussi grand coloriste dans la gravure que dans la -peinture. Sa pointe, c'était encore son pinceau tout baigné d'ombre et -de lumière. On reconnaît la même touche et le même esprit. Il n'a -pas plus imité les graveurs ses devanciers qu'il n'avait fait des -peintres; aussi est-il plus vigoureux et plus chaud[47]. On peut -hardiment parler des teintes de sa pointe. Ses descentes de croix, ses -portraits, ses sujets religieux et profanes, ses paysages, sont d'un -effet magique par l'expression, l'énergie et la couleur. - -On peut admirer Rembrandt dans tous les musées d'Europe, mais c'est à -la Haye et à Amsterdam qu'il faut aller saluer son génie. La _Leçon -d'anatomie_[48] et la _Ronde de nuit_ (qui est une ronde de jour), sont -l'expression la plus vive et la plus éloquente de ses deux manières. -À vingt-cinq ans, il peignit la _Leçon d'anatomie_ avec la science, la -sobriété, la précision, la touche cachée d'un maître qui n'a plus -rien à apprendre de l'art. C'est un chef-d'œuvre dont nul détail ne -trahit une main de vingt-cinq ans. Plus de douze ans après, le jeune -homme s'était fait homme, il peignit la _Ronde de nuit._ Alors il -déploya toute la fougue, toute la témérité, toute l'exubérance de -la jeunesse. Il rebroussa chemin à l'âge où tant d'autres continuent -à marcher devant eux. Il ressaisit sa jeunesse et la jeta tout -étincelante, pleine de vie féconde, audacieuse, comme un lion qui -secoue sa crinière. Corrége et Velasquez eussent été éblouis devant -ce chef-d'œuvre tout rayonnant. - -Rembrandt est un poëte sombre, étrange, hardi, bizarre, romanesque. Il -joue ses drames sur un fond noir; il aime le mystérieux jusqu'à la -fantasmagorie. C'est un poëte né de son temps, comme Shakespeare[49]. -Il aime mieux les hardiesses insensées que les beautés connues. La vie -tombait de sa palette comme le blé sous la faux, comme l'eau jaillit du -rocher, comme la lumière ruisselle du soleil. Il prenait la nature -corps à corps et luttait avec elle en intrépide. Il osait être -trivial, presque monstrueux. La poésie est partout pour le poëte. Il -ne reculait devant aucune laideur vivante; mais sous sa main féconde -tout prenait une expression fantasque et grandiose. Oui, celui-là a son -idéal et son style dans le monde de l'art. Il est vrai de point en -point, mais avec un accent éloquent. Oui, il a son idéal familier, -visible dans le caractère formidable de sa peinture, dans la profondeur -pensive de ses têtes, dans la bizarrerie de ses ajustements, qui ne -sont d'aucun temps ni d'aucun pays, dans ses effets de clair-obscur, -dans sa touche magistrale couronnée de chaudes vapeurs d'or et -d'argent, dans sa manière hardie de distribuer l'ombre et la lumière. -Winckelmann, qui pleurait d'admiration devant l'Apollon du Belvédère, -demeurait rêveur tout un jour devant un tableau de Rembrandt. - -Le génie de ce grand artiste est presque inexplicable; il est à la -fois brutal et délicat, heurté et harmonieux, farouche et tendre. Quel -chaos, mais quelle lumière! quel tumulte, mais quelle gravité! quelle -crinière flamboyante de lion, mais quels sourires de paix! Quel amour -voluptueux des ténèbres et des rayons! quelle audace aveugle et quelle -sagesse raisonnée! quelle modération dans la force! Il est fougueux -jusqu'à la furie, original jusqu'à l'extravagance; mais comme au -milieu de toutes ces fantaisies et de toutes ces témérités il demeure -en pleine vérité, le pied cloué sur la terre, dans sa fierté -dédaigneuse et sauvage! - -Rembrandt a égalé la puissance de la nature; comme elle, il a répandu -d'une main large et féconde la vie sur ses œuvres. Il n'a pas imité -par l'imitation, mais par la création; il s'est élevé jusqu'au -prodige. - -Ne pourrait-on pas comparer Rembrandt à un comédien qui arrive à -l'improviste sur le théâtre, affublé d'un costume invraisemblable, -comme pour jouer la comédie? On le trouve si original, si franc, si -bizarre, qu'on sourit et qu'on se promet de rire beaucoup de sa -comédie. Mais peu à peu sa figure s'éclaire d'un rayon magique, on -l'écoute, on ne rit plus: ce n'est pas la comédie, c'est le drame -qu'il joue, un drame sombre et gai, le drame humain, comme Shakespeare. -Il est si éloquent dans ses haillons, si trivial sous sa toque de -velours, si poétique et si pittoresque dans son franc parler tout semé -d'images bibliques et plébéiennes, qu'il vous étonne, vous transporte -et vous donne le vertige. - -L'inspiration, c'est le rayon sacré qui part du sein de Dieu et qui va -frapper le cœur ou l'esprit des poëtes et des artistes. Ce rayon a -traversé les brumes du pays de Leyde pour illuminer Rembrandt et son -œuvre. Comme Michel-Ange, Rembrandt, le Michel-Ange de la Hollande, a -pénétré dans le monde des penseurs; mais, au lieu de lever ses yeux -éblouis vers les cimes inaccessibles, il est demeuré religieusement -attaché à la terre, sa vraie patrie. - - -[Note 35: Les Flandres ont autant servi l'art que l'Italie; Raphaël n'a -pas créé un peintre et en a désespéré mille: chez lui, c'est le -monde connu, c'est le dernier mot, c'est le couronnement de l'œuvre; -chez Rembrandt, l'intrépide et magique coloriste, c'est encore le -commencement du monde.] - -[Note 36: À ce prénom Rembrandt si l'on ajoute, selon la coutume -hollandaise, le nom paternel Hermans-zoon (Hermansz par abréviation) et -le nom topographique van Rijn, on a le nom complet, consigné, sauf les -variantes d'orthographe, dans les actes et les écrits du temps: -REMBRANDT HERMANSZ VAN RIJN.--W. BERGER.] - -[Note 37: Cette famille de meuniers du Rhin était fort à l'aise et -très-honorable. Meuniers, bateliers, boulangers, sont, en ce pays-là, -de bons bourgeois, ayant pignon sur rue, voiles au vent sur les canaux, -et «du pain sur la planche;» riches souvent, et quelquefois -intéressés dans les opérations des pays d'outre-équateur; mêlés, -comme tout le monde en Hollande, aux administrations municipales et aux -affaires publiques: donnant de l'éducation à leurs enfants et les -tenant à la hauteur des classes les plus élevées--W. BERGER.] - -[Note 38: On croit qu'il représentait la _Femme adultère._ Vers le -même temps, il peignit une _Fuite en Égypte_ dans un admirable -paysage, d'un grand effet jusque-là inconnu.] - -[Note 39: «Rembrandt aurait été un plus grand peintre si Rome avait -été sa patrie ou s'il en avait fait le voyage; il n'a dû son talent -qu'à la nature et à son instinct, et il aurait appris à trouver, sans -se méprendre, le beau dont il s'est toujours écarté. S'il en a -quelquefois approché, ç'a été moins par réflexion que par hasard.» -DESCAMPS.] - -[Note 40: La vie de Rembrandt est semée de pages pittoresques. - -«Il avait une servante extrêmement babillarde: après avoir peint son -portrait, il l'exposa à une fenêtre où elle faisait souvent de -longues conversations. Les voisins prirent le tableau pour la servante -même, et vinrent aussitôt dans le dessein de discourir avec elle; mais -étonnés de lui parler pendant plusieurs heures, sans qu'elle répondit -un seul mot, ils trouvèrent ce silence fort singulier et s'aperçurent -enfin de leur erreur.» - -C'est toujours l'histoire des oiseaux qui allaient becqueter les raisins -du peintre grec.] - -[Note 41: On sait qu'elle fut surnommée la courtisane, parce que tout -le monde la voyait pour de l'argent.] - -[Note 42: Dans la gravure d'Eisen, il est encadré entre un portrait -d'ami et un philosophe qui médite dans le demi-jour. On voit d'un -côté sa palette, de l'autre sa pointe sur une eau-forte ébauchée. -Qui n'a vu l'eau-forte où il s'est gaiement représenté lui-même avec -sa femme?] - -[Note 43: Couvent de Sainte-Marie du Salut.] - -[Note 44: «Il sentait si bien son incapacité à dessiner les mains, -qu'il les cachait le plus qu'il pouvait.» Ainsi parle Descamps. C'est -d'une grande injustice, quand Rembrandt faisait un portrait, c'était le -plus souvent en toute hâte. Pourquoi se fût-il attardé en peignant -des mains inutiles? S'il cachait les mains, c'était par paresse et non -par impuissance. Du reste, Descamps se contredit, selon sa coutume: -«J'ai vu de ses tableaux où quelques traces de brosse qu'on ne -distingue pas trop de prés représentent, à une certaine distance, des -mains peu décidées, mais qui font autant d'effet que si le peintre y -eut mis plus de sollicitude.»] - -[Note 45: Cette Vénus n'est pas le portrait de sa femme, mais la -rappelle. Du reste, sa femme posait habituellement pour ses Vénus et -ses Madeleine.] - -[Note 46: Les cinquante portraits qu'il a laissés de lui-même ne -prouvent-ils pas tout son zèle à proclamer l'œuvre du Créateur, la -royauté de l'homme? C'était là sa religion. Du reste, quand il met en -scène la sublime tragédie du christianisme, n'a-t-il pas une -éloquence toute biblique?] - -[Note 47: «Rembrandt n'a jamais voulu graver devant personne; son -secret était un trésor et il était avare. On n'a jamais deviné de -quelle manière il commençait et finissait ses planches; tout ce qu'on -a su, c'est qu'à peine avait-il fait le trait et donné quelques ombres -qu'il faisait tirer un nombre d'épreuves. Il mettait de nouveau le -vernis sur sa planche et en augmentait le travail; cela se faisait -jusqu'à trois ou quatre fois. Lorsque la planche était usée, il -ébarbait les fonds et changeait les effets, en sorte que la partie qui -avait été ombrée devenait claire: cette dernière transposition n'a -pas toujours réussi; les épreuves de quelques-unes en sont grises, -approchant de la manière noire. Il ne calquait guère ses dessins, de -peur d'en refroidir l'esprit.» DESCAMPS.] - -[Note 48: La _Leçon d'anatomie_ représente le docteur Tulp devant un -cadavre baigné d'ombre et de lumière, entouré de sept personnages -distingués qui l'écoutent avec une attention suprême. Bien n'est plus -simple, rien n'est plus saisissant. Ce corps blanc comme le marbre des -tombeaux, ces hommes vêtus de noir, à barbe blonde, à figure -intelligente, se gravent pour jamais dans l'esprit. La _Ronde de nuit_ -est une simple convocation de la garde civique pour recevoir le prince -d'Orange. Le tambour surprend ces bons Hollandais. Pour animer cette -scène, Rembrandt a choisi l'instant où ils s'élancent à demi -habillés, l'un boulonnant son pourpoint, celui-ci mettant ses gants. -C'est le triomphe du mouvement et du désordre. - -Parmi les chefs-d'œuvre de Rembrandt il faut citer aussi sa _Descente -de croix_, la _Résurrection de Lazare_, les _Vendeurs chassés du -temple_, l'_Adoration des Mages_, la _Mort de la Vierge._] - -[Note 49: «Un génie pénétrant, le sorcier hollandais Rembrandt, qui -sut tout deviner, dans son tableau lugubre, date de la grande joie du -traité de Westpbalie (1648), a parlé mieux que tous les politiques, -tous les historiens (le _Christ à Emmaüs_ que nous avons au Louvre). On -oublie la peinture. On entend un soupir. Soupir profond, et tiré de si -loin! Les pleurs de dix millions de veuves y sont entrés, et cette -mélodie funèbre flotte et pleure dans l'œil du pauvre homme, qui -rompt le pain du peuple.--Il est bien entendu que la tradition du moyen -âge est finie et oubliée, déjà à cent lieues de ce tableau. Une -autre chose déjà est à la place, un océan dans la petite toile. Et -quoi?...--L'âme moderne.--La merveille, dans cette œuvre profonde -d'attendrissement et de pitié, c'est qu'il n'y a rien pour -l'espérance. «Seigneur, dit-il, multipliez ce pain!... Ils si sont -affamés!» Mais il ne l'attend guère, et tout indique ici que la faim -durera.--Ce misérable poisson sec qu'apporte le fiévreux hôtelier n'y -fera pas grand'chose. C'est la maison du jeûne, et la table de la -famine. Dessous rit, grince et gronde un affreux dogue, le diable, si -l'on veut, une bête robuste, aussi forte, aussi grasse que ces pauvres -gens-là sont maigres. Il a sujet de rire, carie monde lui -appartient.»--MICHELET.] - - - - -[Figure 12: Portrait. Peint par Velasquez] - - - - -DON DIEGO VELASQUEZ DE SILVA - - -De tous les grands maîtres, don Diego Velasquez de Silva est peut-être -le moins réellement connu, quoique sa réputation soit universelle et -incontestée. L'Espagne jalouse a gardé l'œuvre presque tout entier de -son peintre favori, et les autres musées n'en possèdent que des -fragments d'une importance médiocre et souvent d'une authenticité -douteuse. - -Ses tableaux sont restés au palais de Madrid, à l'Escurial, au Prado -et autres résidences royales, accrochés au clou même où on les avait -suspendus d'abord, pour venir, longues années après, prendre place -immuablement au Musée royal. - -Autrefois, un voyage en Espagne était chose difficile et périlleuse; -la chaîne des Pyrénées de sa haute arête séparait bien véritablement -la France de la Péninsule. Le mot de Louis XIV n'était pas devenu -encore une vérité. Il fallait faire une route longue et mal -tracée, à dos de mulet, en galère ou dans quelque lourd coche aux -durs coussins, entre une double haie de croix sinistres indiquant des -meurtres ou des accidents, n'ayant pour gîte que des ventas, -coupe-gorges nullement perfectionnés depuis don Quichotte, et plus -hospitalières aux bêtes qu'aux personnes. Rares étaient les voyageurs -qui franchissaient les monts, à moins qu'ils n'y fussent forcés par de -sérieux motifs de position, d'intrigue ou de diplomatie. Parmi ceux-là -on comptait peu d'amateurs de peinture. À peine jetaient-ils sur les -toiles du maître, trop profondément espagnol pour être goûté à -première vue des étrangers, ce regard vague, distrait, banalement -admiratif de l'homme qui n'y entend rien et a bien d'autres choses en -tête. Cependant Velasquez, pour ainsi dire ignoré de l'Europe, n'en -voyait pas moins son nom cité à côté de Titien, de Véronèse, de -Rubens, de Rembrandt et de tous les rois de la couleur. Il rayonnait -tranquillement dans sa gloire lointaine, révéré sur parole comme ces -monarques invisibles à leurs sujets et dont la majesté est faite de -mystère. - -On peut maintenant admirer Velasquez sur place. Il est plus facile -aujourd'hui d'aller à Madrid qu'autrefois à Corinthe, et ce n'est pas -par vain amour-propre de touriste que nous nous prévaudrons, pour -parler du grand maître, de deux voyages faits en Espagne à une époque -où une telle entreprise offrait encore quelque danger. Sans imiter sir -David Wilkie qui, dans son fanatisme, analysait chaque jour un pouce -carré du tableau des _Borrachos_, nous avons soigneusement étudié le -grand don Diego Velasquez de Silva au _Museo real_, où se trouvent -réunies ses œuvres les plus célèbres; les _Menines_, les _Forges de -Vulcain_, la _Reddition de Bréda_ ou tableau _des lances_, les -_Filleuses_, les _Buveurs_, les portraits équestres de Philippe III, de -Philippe IV, de doña Isabelle de Bourbon, de Marguerite d'Autriche, de -l'infant d'Espagne, du comte-duc d'Olivarès et autres toiles de la plus -riche couleur et du caractère le plus original. - -Avant de commencer la description et la critique de ces chefs-d'œuvre, -il serait bon, pour n'y plus revenir, d'esquisser en quelques traits la -physionomie biographique de ce maître souverain. L'exact Cean-Bermudez -nous servira de guide. - -Don Diego Velasquez de Silva, qu'il vaudrait mieux appeler D. Diego -Rodriguez de Silva y Velasquez, puisque son père se nommait Juan -Rodriguez et sa mère doña Geronima Velasquez, naquit à Séville, en -1599, et non en 1594, comme le dit Palomino. Il fut baptisé le 6 juin -à l'église Saint-Pierre, ainsi que les registres de la paroisse en -font foi. Ses ancêtres paternels, venus de Portugal, s'étaient -établis dans cette ville, et ses parents le destinèrent à l'étude du -latin et de la philosophie; mais, remarquant chez l'enfant, qui couvrait -de _bons-hommes_ les marges de ses livres et de ses cahiers, une -inclination décidée pour le dessin, ils le mirent à l'atelier -d'Herrera le Vieux. - -C'était un terrible homme que cet Herrera! Homme de génie après tout, -mais d'un génie violent, bizarre et féroce. Une fougue effrénée -d'exécution suffisait à peine aux emportements de sa pensée. Il -dessinait avec des morceaux de charbon attachés an bout d'un appui-main -et faisait lancer par une vieille servante des baquets de couleur contre -une toile. De ce chaos il tirait son œuvre, peignant avec des balais, -des éponges, des dos de cuillers, la lame du couteau à palette, tout -ce qui lui tombait sous la main; souvent avec le pouce, comme s'il -modelait dans l'argile. Cette façon sauvage était nouvelle à -Séville, dont les peintres cherchaient la grâce et le fini, mais elle -s'imposait par sa truculence magistrale. Il existe à la galerie du -Louvre un superbe échantillon d'Herrera: c'est un _saint Basile -présidant un concile d'évêques et de moines_; on dirait Satan -haranguant le Pandæmonium, tant les figures sont farouches, sinistres, -et diaboliques. Une méchanceté infernale crispe ces têtes convulsées -et le Saint-Esprit qui secoue ses ailes effarées au-dessus du saint a -l'air du corbeau d'Odin ou d'un oiseau de proie qui veut lui manger la -cervelle; tout cela est enlevé avec une rage de brosse inimaginable et -semble comme flamboyant d'un reflet d'auto-da-fé. À côté de ce -frénétique, le Caravage, l'Espagnolet et Salvator sont des peintres à -l'eau de rose. - -Le caractère répondait au génie. Le paroxysme de la fureur était -l'état habituel d'Herrera. Les élèves épouvantés fuyaient, quelque -désir qu'ils eussent de ses savantes leçons; d'autres leur -succédaient qui bientôt n'y pouvaient tenir. L'atelier restait désert -et ne contenait plus que l'artiste démoniaque s'escrimant contre ses -tableaux comme s'il eût eu affaire à des ennemis mortels. Son fils se -sauva emportant l'épargne paternelle, et ne se crut en sûreté qu'à -Rome. Sa fille se fit religieuse. On pense bien que Velasquez ne put se -plaire bien longtemps sous une tyrannie pareille, et quoique le maître -fût grand dessinateur, savant anatomiste, comme il le fit bien voir -dans son _Jugement dernier_ de l'église Saint-Bernard à Séville, -plein d'invention, de génie et de feu, il passa sous la direction de -Pacheco, moins grand artiste sans doute, mais dont l'humeur aimable -convenait mieux à son tempérament paisible et doux. - -Pacheco, qui était littérateur autant que peintre, et qui a écrit un -livre estimé sur «l'art de la peinture,» lui apprit les préceptes et -les règles et tout ce que peut enseigner un bon professeur. Cependant, -le jeune Velasquez, tout en profitant des leçons de son nouveau -maître, se disait que le meilleur enseignement est encore celui que -donne la nature, et, dès lors, il fit vœu de ne jamais rien dessiner -ou peindre qu'il n'eût l'objet devant les yeux, c'est-à-dire de -travailler toujours d'après le vif, _ad vivum._ Aussi avait-il sans -cesse près de lui un jeune garçon apprenti, qui lui servait de modèle -en diverses actions et postures, soit riant, soit pleurant, dans les -altitudes les plus difficiles, et il fit, d'après lui, beaucoup de -têtes au crayon noir avec rehauts de crayon blanc sur papier bleu, -ainsi que d'après d'autres personnes. Par cette étude persistante, il -arriva à exceller si bien dans les têtes que peu d'Italiens -l'égalèrent. Ses rivaux mêmes en convenaient et disaient que là se -bornait son mérite. À quoi il répondait avec une noble fierté: «Ils -me font beaucoup d'honneur, car moi je ne connais personne qui sache -bien peindre une tête.» - -En ce temps-là, les artistes ne cherchaient plus l'idéal poétique ou -religieux. C'était le règne des _naturalistes_ (nous dirions -aujourd'hui _réalistes_). Caravage, le Guerchin, le Calabrèse se -contentaient de rendre avec une énergie intense le modèle qu'ils -avaient devant les yeux; mais comme c'étaient, après tout, de grands -peintres, par la force du rendu, la violence de l'effet, la singularité -du type, ils arrivaient malgré eux à une sorte d'idéal, car la nature -prise au hasard ne présente pas cet aspect éclatant et sombre. Elle -n'offre pas, à moins qu'on ne la mette sous un jour particulier, ces -vives lumières, ces intenses ténèbres. Il y a dans les tableaux les -plus vrais de ces maîtres le choix de l'effet, l'angle d'incidence, -l'outrance du rendu qui font monter la réalité jusqu'à l'art. - -Velasquez partageait ces principes. Son génie exact, lucide et -mathématique avait besoin de certitude, et quelle meilleure pierre de -touche que la nature toujours consultée et copiée? Avec elle, point -d'erreurs, point de fausse route. Si elle ne possède pas le beau -absolu, elle contient le vrai, et c'est assez. Aussi le jeune artiste, -qui devait devenir un si grand maître, ne donne-t-il jamais un coup de -crayon sans l'aide et le contrôle de cette infaillible institutrice. - -Quelquefois il arrive aux jeunes élèves qui se sont attardés dans -l'étude du dessin de ne pouvoir se rendre maîtres du pinceau et de la -palette. Cet art du coloris leur reste longtemps de difficile accès. -Quelques-uns y échouent entièrement et font dire de leurs tableaux -qu'on préférerait des cartons ou des grisailles. - -Aussi, pour s'exercer, Velasquez peignait-il des fruits, des légumes, -des citrouilles, du poisson, du gibier et autres sujets de nature morte, -groupés de manière à former ce que les Espagnols appellent un -_bodegon._ Ces études ne semblaient pas au-dessous de lui au jeune -maître; il y apportait déjà cette simplicité souveraine et cette -largeur grandiose qui forment le fond de sa manière dédaigneuse de -tout détail inutile. Ainsi traités, ces fruits auraient pu être -posés dans un plat d'or, sur une crédence royale; ces victuailles, -d'un sérieux historique, figurer aux noces de Cana et remplacer les -mets que Paul Véronèse a oublié de servir à ses convives. Ces -modèles, d'une immobilité complaisante, se prêtaient plus à ce genre -d'études ayant pour but de s'assimiler la couleur et de s'assurer le -libre maniement de la brosse, que le corps humain avec sa structure -compliquée et profonde, ses trépidations de vie et ses reflets de -passions intérieures, ce qui ne veut pas dire que Velasquez négligeât -le nu, cette base de tout art plastique. Son _Christ en croix_, passé -du couvent de Saint-Placide au Musée royal, ses _Forges de Vulcain_ et -sa _Tunique de Joseph_, montrent assez qu'il savait faire autre chose -que des têtes et des étoiles. S'il ne cherche pas la beauté comme les -grands artistes d'Italie, Velasquez ne poursuit pas la laideur idéale -comme les réalistes de nos jours: il accepte franchement la nature -telle qu'elle est, et il la rend dans sa vérité absolue avec une vie, -une illusion et une puissance magiques, belle, triviale ou laide, mais -toujours relevée par le caractère et l'effet. Comme le soleil qui -éclaire indifféremment tous les objets de ses rayons, faisant d'un tas -de paille un monceau d'or, d'une goutte d'eau un diamant, d'un haillon -une pourpre, Velasquez épanche sa radieuse couleur sur toutes choses -et, sans les changer, leur donne une valeur inestimable. Touchée par ce -pinceau, vraie baguette de fée, la laideur elle-même devient belle; un -nain difforme, au nez camard, à la face écrasée et vieillotte, vous -fait autant de plaisir à regarder qu'une Vénus ou qu'un Apollon. -Lorsque Velasquez rencontre la beauté, comme il sait l'exprimer sans -fade galanterie, mais en lui conservant sa fleur, son velouté, sa -grâce, son charme et en l'augmentant d'un attrait mystérieux, d'une -force délicate et suprême! Faites poser devant lui la Perfection, il -la peindra avec une aisance de gentilhomme et ne sera pas vaincu par -elle. Rien de ce qui existe ne saurait désormais mettre sa brosse en -défaut. - -Grâce à ces fortes études il fera les rois, les reines, les infants -galopant sur les genets d'Espagne en costume de chasse ou de gala, aussi -bien que les nains, les philosophes et les ivrognes; la tête pâle et -délicate, dont la blancheur blafarde se colore à peine du sang d'azur -(sangre azul) des races royales dégénérées, ne lui coûtera pas plus -de peine que la trogne hâlée et vineuse du soudard, ou le teint -sordide du mendiant; sa brosse rendra l'orfroi des brocarts constellés -de pierreries, comme les rugosités du haillon de toile. Ce luxe ne lui -coûtera pas plus que celle misère; il ne s'étonnera pas de l'un, il -ne méprisera pas l'autre; à son aise dans le palais comme dans la -chaumière; fidèle à la nature, il sera partout chez lui. - -Pour se rompre la main, il lit ensuite des figures vêtues, des sujets -familiers et domestiques à la manière de David Téniers, des -_bambochades_ dans le goût des peintres flamands et hollandais. Ces -tableaux, malgré leur mérite par l'imitation trop exacte, trop -littérale et trop minutieuse de la nature, avaient un peu de -sécheresse et de dureté. À cette période, qui forme la première -manière de Velasquez, peuvent se rapporter l'_Aguador de Séville_ qui -est au musée de Madrid, une _Nativité_, appartenant jadis au comte -d'Aguila, et quelques autres toiles dont on a perdu la trace. - -Tout en travaillant, il profitait de la conversation des lettrés et des -poëtes qui fréquentaient alors son maître Pacheco; il entendait leurs -discours enthousiastes, leurs raisonnements philosophiques, leurs -dissertations érudites sur les beaux-arts, et il apprenait, dans cette -académie du bon goût, ce qu'un peintre doit savoir pour être autre -chose qu'un praticien vulgaire. Il lisait aussi les bons livres dont -était composée la bibliothèque de l'artiste-littérateur, et il se -préparait à sa fortune future. - -Velasquez passa cinq ans dans cette école, qu'on pouvait vraiment -appeler une académie des beaux-arts, et Pacheco fut si content de la -douceur de caractère, de la régularité de mœurs et des brillantes -dispositions que montrait son élève, qu'il lui donna en mariage sa -fille doña Juana. Il venait en ce temps-là à Séville beaucoup de -peintures de Flandre, d'Italie et de Madrid, dont le jeune artiste se -fit un sujet d'étude, mais aucunes ne lui firent autant d'impression -que celles de don Luis de Tristan. Il trouvait chez ce maître un -coloris analogue à sa propre manière de voir, une grande vivacité de -conception et une façon de dégrader les teintes qui le satisfaisait -complètement; dès lors il se déclara l'admirateur de Tristan, copia -ses toiles et quitta, pour un faire gras, large et souple, le style un -peu sec qu'il avait suivi jusque-là et qu'il tenait de Pacheco. À -dater de cette époque, il était entré en possession de son -originalité, il possédait la plénitude de son talent; c'était déjà -le Velasquez que la postérité devait regarder à bon droit comme un -des souverains de la peinture. Arrivé à ce point, il eut le désir de -voir Madrid, et, au printemps de l'année 1622, il partit de Séville. -Il trouva dans la capitale un accueil cordial et une protection efficace -chez ses compatriotes, don Luis et don Melchor de Alcazar, et surtout -chez don Juan de Fonseca y Figueroa, amateur distingué qui peignait -pour son agrément et lui facilita les moyens d'étudier les -chefs-d'œuvre des collections de Madrid, du Prado et de l'Escurial. -Fonseca voulait procurer à son protégé les portraits des personnes -royales; mais, quelque mal qu'il se donnât, quoique bien en cour, où -il avait une charge, et frère du marquis d'Orellana, il n'y put, cette -fois, parvenir. Cependant Velasquez peignit le portrait du célèbre -poëte don Luis de Gongora, que Pacheco l'avait chargé de faire, et -regagna Séville, laissant à Madrid un protecteur qui remuait pour lui -ciel et terre. - -L'année suivante, il revint à Madrid en vertu d'une lettre du -comte-duc d'Olivarès, ministre d'État et favori de Philippe IV, qui -lui accordait cinquante ducats pour frais de route. Son beau-père -l'accompagna pour être témoin d'une gloire qu'il pressentait. Ils -reçurent l'hospitalité dans la maison de Fonseca, dont Velasquez lit -aussitôt le portrait;--ce portrait, un chef-d'œuvre qui décida la -fortune du peintre, fut porté au palais et, en une heure, vu du roi, de -la famille royale, des grands de service, et loué de tous, mais -particulièrement de Sa Majesté, qui prit Velasquez à son service en -qualité de peintre, avec vingt ducats d'appointements par mois. - -Notre artiste, entré en fonctions, fit, sur l'ordre du roi, le portrait -du cardinal infant, bien qu'il eût préféré peindre le roi lui-même, -retenu alors par de graves occupations. Malgré la difficulté d'obtenir -des séances, il acheva, le 30 août de la même année, le portrait du -monarque dont il devait, tant de fois retracer la face pâle. Le succès -de cette admirable peinture fut tel que le comte-duc d'Olivarès -déclara publiquement que personne n'avait jamais si bien réussi le -roi, encore que Bartholomé et Vincent Carducho, Caxes et Nardi s'y -fussent essayés. Comme Alexandre, qui ne voulut plus être peint par -d'autres qu'Apelles, Philippe IV donna le privilège de reproduire son -effigie royale au seul Velasquez. Dans ce portrait le roi est -représenté à cheval, armé, le bâton de commandement à la main, -avec une fierté d'attitude et une majesté d'expression incomparables. -On permit à l'artiste d'exposer son tableau dans la calle Mayor, en -face de Saint-Philippe du Roi, un jour de fête, de sorte qu'il fût vu -et admiré de tout le peuple. Les peintres faillirent crever d'envie, -mais personne n'écouta leurs critiques intéressées, et les poëtes -composèrent une multitude de sonnets en l'honneur de Velasquez. On a -conservé celui que rima Pacheco, son beau-père. De plus en plus -charmé, le roi lui ordonna de s'établir à Madrid, d'y faire venir sa -famille, et lui accorda pour le voyage une indemnité de trois cents -ducats; il lui fit, en outre de ses appointements mensuels, une pension -de trois cents ducats, ses ouvrages payés à part et lui accorda -l'usage gratuit du médecin et du chirurgien de la cour. - -Accaparé tout jeune par ce fin connaisseur, Velasquez ne travailla -presque que pour son royal Mécène, dans le palais même où il avait -un atelier, dont le monarque possédait une clef double afin de venir -visiter, quand cela lui plaisait, son peintre bien-aimé. Cette longue -faveur se maintint jusqu'à la mort de l'artiste, sans caprice, -intermittence, ingratitude ou fatigue. Velasquez avait alors de -vingt-trois à vingt-quatre ans, et il en vécut soixante et un. Il fut -peintre du roi, huissier de chambre, maréchal des logis, chevalier de -Santiago; mais ces charges et ces honneurs ne nuisirent en rien à son -talent. Son pinceau conserva toute sa franchise et sa puissance. -L'artiste, sous les yeux du roi, sut se préserver de la froideur -officielle et manifester librement son génie. Jamais la cour ne lui fit -oublier la nature. - -Cet amour de la nature ne l'empêchait pas d'étudier les chefs-d'œuvre -de l'art et d'en discuter la théorie. Il était en correspondance -réglée avec Rubens, et quand le grand peintre d'Anvers vint à Madrid -ce fut Velasquez qui lui en fit les honneurs: les deux maîtres -visitèrent ensemble les tableaux des résidences royales et les -discours de Rubens ne tirent que renouveler le désir qu'avait le -pensionnaire de Philippe IV, de visiter l'Italie, ce rêve de sa -jeunesse. Rien approvisionné d'argent, de lettres de recommandation, -accrédité comme un ambassadeur, Velasquez partit de Barcelone le 10 -août 1629, et aborda à Venise où les peintures de Titien, de -Tintoret, de Véronèse, lui firent une vive impression. Tout le temps -de son séjour il ne cessa de dessiner et de copier d'après ces -maîtres, particulièrement d'après le _Crucifiement_, de Tintoret, -dont il reproduisit un tableau qu'il donna au roi, à son retour. À -Rome, le pape Urbain VIII lui accorda un logement au Vatican et lui fit -offrir la clef de certaines pièces réservées pour qu'il put -travailler en toute liberté. Avec toute l'ardeur d'un élève, -Velasquez copia au crayon et au pinceau une grande partie du _Jugement -universel_, des _Prophètes_ et des _Sibylles_, de Michel-Ange, dans la -chapelle Sixtine, et différentes figures et groupes de la _Théologie_, -de l'_École d'Athènes_, du _Parnasse_ et de l'_Incendie du Borgo_ et -autres fresques de Raphaël. - -Pendant son séjour à Rome, Velasquez, outre ces utiles études, -peignit son propre portrait qu'il envoya à son beau-père, la _Forge de -Vulcain_ et la _Tunique de Joseph._ Il eut bien voulu rester encore, -mais Philippe IV ne pouvait pas se passer plus longtemps de son peintre -et le rappelait, et il retourna en Espagne vers le commencement de 1631, -après avoir embrassé Joseph Ribera en passant à Naples où il fit le -portrait de la reine de Hongrie. - -Ce voyage ne changea en rien sa manière; il sut admirer les grands -maîtres, profiter de leurs leçons muettes sans leur sacrifier son -originalité. - -Chose singulière pour un artiste espagnol et bon catholique, comme il -l'était sans doute, Velasquez ne s'est pas adonné à la peinture -religieuse; on ne connaît de lui qu'un très-petit nombre de tableaux -de sainteté. Le mysticisme n'allait pas à cette nature robuste et -positive: la terre lui suffisait; peut-être se fût-elle égarée dans -le ciel où Murillo se jouait d'un essor si libre et si facile à -travers les gloires, les auréoles et les guirlandes de petits -séraphins. Velasquez n'aimait pas à peindre de pratique; et comme les -anges ne posèrent pas devant lui, il ne put faire leur portrait. Il -s'en dédommagea en faisant vivre à jamais dans ses cadres les hommes -et les femmes de son temps. - -Mais c'était là une préférence et non une impuissance. Pour s'en -convaincre, il suffit de regarder le magnifique _Christ en croix_ passé -du couvent de Saint-Placide au musée de Madrid: une figure pale à la -chevelure pendante projetant sur son masque l'ombre de la couronne -d'épines, et se détachant, rayée de pourpre, d'un fond d'épaisses -ténèbres. Rien de plus émouvant et de plus sinistre que ce corps -exsangue, d'une beauté douloureuse, étendant ses bras morts sur ces -nuées sombres, comme un christ d'ivoire jauni sur son fond de velours -noir. Par cette simplicité terrible, Velasquez, dans ce tableau, s'est -élevé au plus haut pathétique. - -Le _Couronnement de la Vierge_, sans être d'un profond sentiment -religieux, a toute la noblesse et la gravité que réclame le sujet. À -demi agenouillés sur des nuages, le Père Éternel et Jésus-Christ -tiennent une couronne suspendue au-dessus de la Vierge qui monte vers -eux sur une nuée soutenue par des têtes de chérubins. Dominant tout -le groupe, le Saint-Esprit souffle son effluve lumineuse et complète la -Trinité. La tête de la Vierge est d'une beauté humaine, il est vrai, -mais si rare et si parfaite qu'elle peut bien passer pour céleste. Le -Christ et Jéhovah sont peints d'une façon si magistrale, dans une -attitude si digne et si sérieuse et d'une si splendide couleur, qu'on -oublie qu'ils ressemblent peut-être un peu trop à des hommes. - -Dans la _Visite de saint Antoine à saint Paul l'Ermite_, Velasquez, -d'après une liberté encore permise alors, a représenté son sujet -sous trois aspects divers. À la droite du tableau on voit saint Antoine -qui frappe à la porte de l'ermitage que le saint s'est creusé dans le -roc. Au milieu, les deux vénérables personnages, après s'être -édifiés dans une pieuse conversation, attendent la ration quotidienne, -que le corbeau apporte double cette fois, puisque le saint a un hôte à -héberger. À gauche, saint Antoine enterre saint Paul avec l'aide de -deux lions, étranges et miraculeux fossoyeurs qui creusent le sable de -leurs ongles. Le paysage a l'âpreté sévère et grandiose d'un paysage -historique du Poussin, et les figures s'y dessinent avec une singulière -puissance de relief. - -Par son tempérament réaliste Velasquez ne comprenait guère -l'antiquité ni la mythologie; il l'évita comme la peinture religieuse. -Il n'avait pas vu les dieux de l'Olympe et n'avait pas le secret de les -faire descendre à son atelier. - -La _Forge de Vulcain_, malgré la mythologie de son titre, n'a rien qui -rappelle l'idéalité antique. Apollon vient trouver Vulcain à sa forge -et l'avertir de sa mésaventure conjugale. Cette dénonciation de -mouchard olympien et solaire à qui rien n'échappe ne fait pas grand -honneur au frère de Diane, et le pauvre dieu forgeron, tout noir de -limaille, dessine en l'écoutant une assez laide grimace. Les cyclopes -dressent l'oreille, suspendant leur travail, tout réjouis d'ailleurs de -l'infortune de leur maître. Rien n'est moins grec et moins homérique -assurément. Mais quelles chairs jeunes, souples et vivantes que celles -de l'Apollon à demi drapé de son manteau de pourpre! quelle vérité -dans l'altitude de Vulcain et le geste des cyclopes! quelle pittoresque -rencontre de la lumière blanche du jour et du reflet rouge de la forge! -quelle science de modelé et de couleur! quelle inimitable force de -rendu, quels torses et quels dos! et comme ceux qui prétendaient que -Velasquez ne savait pas peindre le nu devaient rester confus devant -cette merveilleuse toile! - -_Argus et Mercure_ est un tableau composé, sans être beaucoup plus -grec, avec beaucoup de sentiment pittoresque et d'effet. Argus, vaincu -par les sons de la flûte de Mercure, s'est endormi enfin. Son corps, -adossé à un tertre, flotte dans le sommeil, ses bras ballants pendent -à terre et son attitude affaissée indique une somnolence surnaturelle. -Ne croyez pas que Velasquez lui ait donné les cent yeux et la forme -héroïque du prince argien qu'on nommait _Panoptès_ parce qu'il voyait -tout. Il en fait tout bonnement un jeune berger espagnol vêtu d'une -souquenille; mais comme il dort et que le mouvement de Mercure, se -soulevant à demi et s'approchant avec précaution pour lui couper la -tête est admirablement saisi! Quel accent féroce prennent sur le ciel -orageux les deux ailes du pétase dont est coiffé Mercure et qui -semblent les ailes d'un oiseau de proie s'abattant sur sa victime! Io, -sous la forme de génisse où Jupiter l'a cachée, attend que Mercure -l'emmène avec une impassibilité bovine. Oubliez les noms mythologiques -et ne voyez là qu'un vol de bétail, et vous aurez un chef-d'œuvre de -l'art. - -Le tableau connu sous le nom de _las Hilanderas_ (les Fileuses) est une -toile de genre grandie aux proportions historiques. Des dames de la cour -visitent une fabrique de tapisserie comme on le ferait maintenant de la -manufacture des Gobelins. Ce sujet, si simple qu'il ne semble pas même -offrir matière à peinture, est disposé par Velasquez de la manière -la plus ingénieuse. Les premiers plans, baignés d'une ombre légère -et transparente, montrent une sorte d'atelier où travaillent des -ouvrières qui, pour être plus à l'aise, n'ont gardé que leur jupon -et leur chemise, comme en usent encore les _cigarreras_ à la -manutention des tabacs, à Séville. Dans l'angle, à gauche, une jeune -fille relève avec un geste plein de naturel le pan d'un rideau rouge; -au milieu, une vieille fait mouvoir du pied un rouet; à droite, une -jeune ouvrière, tournant vers le spectateur une épaule que laisse à -découvert la chemise glissée, dévide distraitement un écheveau de -laine, car son attention est occupée par la présence de ces personnes -de haut parage. Il est impossible de peindre des chairs plus souples, -plus fraîches et plus vivantes que ce dos et cette nuque où se tordent -des cheveux bruns. On y devine jusqu'à la moiteur perlée produite par -la chaleur d'Espagne. Au fond, l'atelier s'ouvre sur une galerie que -garnissent les hautes et basses lisses exposées. Une tapisserie, -représentant un sujet allégorique, occupe les regards des visiteurs; -tout le jour ménagé au reste du tableau illumine d'une vive lumière -cette partie de la toile et produit un effet vraiment magique. On -entrerait dans le cadre comme dans une chambre réelle, tant la -perspective aérienne est bien observée, tant l'air circule autour des -personnages, les séparant les uns des autres et les mettant à leur -plan réciproque. C'est là un des mérites de Velasquez; il n'oublie -jamais l'atmosphère ambiante, et personne mieux que lui n'a peint -l'air, cet élément insaisissable. - -Nulle part cette qualité n'est plus visible que dans le célèbre -tableau des _Ménines_, que Luca Giordano appelait «la théologie de la -peinture,» pour marquer que là étaient la vérité, le dogme, -l'orthodoxie, et que s'en éloigner c'était devenir un hérésiarque de -l'art. En effet, devant ce cadre, l'illusion est complète, toute trace -de travail a disparu; il semble qu'on voie la scène même reproduite -par une glace; les _Ménines_ représentent, comme on sait, Velasquez en -train de faire le portrait de l'infante doña Marguerite. Il est à son -chevalet, dont la toile ne montre au spectateur que son envers; pour -distraire la petite infante, immobile sons sa raide parure, les -_Ménines_ lui font la conversation, et l'une d'elles lui offre à boire -dans un _bucaro_ ou vase des Indes, qui a la propriété de tenir l'eau -fraîche. La dame qui offre le bucaro est doña Maria Agustina, menine -de la reine et fille de don Diego Sanniento; celle qui parle, doña -Isabel de Velasco, fille du comte de Fuensalida. Au premier plan, -Nicolasito Pertusano et Mari Borbola, nains de cour, lutinent un grand -chien qui se laisse faire; un peu en arrière du groupe principal, plus -vers le fond de l'appartement, on voit doña Maria d'Ulloa, dame -d'honneur, et un garde, et tout au bout, une porte ouverte sur un -escalier laisse apercevoir dans une vive lumière Josef Nieto, -_aposentador_ de la reine. Tout dans ce cadre est peint d'après nature, -jusqu'aux tableaux qui ornent les parois de la galerie et au miroir qui -reflète le roi et la reine assis en face, contre la paroi de la -chambre, que le peintre a dû abattre pour en montrer l'intérieur. -Ainsi leur image, sinon leur personne, assiste à la scène. La chambre -noire, dont Velasquez d'ailleurs se servait beaucoup, ne donnerait pas -une perspective plus exacte, une dégradation de teintes mieux suivie, -une lumière aussi douce et aussi fondue, une impression plus forte de -nature. En face des _Ménines_, on est tenté de dire: «Où donc est le -tableau?» - -En examinant ce chef-d'œuvre en détail, vous apercevrez sur le -pourpoint noir de Velasquez une croix rouge de forme particulière; -c'est celle de chevalier de Saint-Jacques. Il existe sur cette croix une -petite légende qui n'est peut-être pas plus vraie que l'historiette de -Charles-Quint ramassant le pinceau du Titien, et de François Ier -recevant le dernier soupir de Léonard de Vinci, mais elle est la forme -synthétique de l'admiration générale, et, à ce juste titre, elle a -sa valeur. Quand Velasquez eut achevé sa toile, le roi lui dit «qu'il -y manquait une chose essentielle,» et passant au pouce la palette, et -prenant un pinceau, comme pour donner la touche suprême, il traça sur -la poitrine du peintre, représenté dans le tableau, cette croix de -cinabre qu'on y voit encore aujourd'hui. Certes, c'était une gracieuse -et noble façon de récompenser le talent, et le roi se montrait ainsi -digne de l'artiste. - -Par malheur, sans infirmer tout à fait la légende, des recherches -savantes présentent les choses sous un autre jour. Philippe IV, en -effet, par cédule royale datée du Buen-Retiro, le 12 juin 1658, -accorda l'habit de chevalier à Velasquez, qui se présenta au conseil -de l'ordre avec sa généalogie, pour faire ses preuves, dont -l'insuffisance nécessita une dispense que le roi obtint du pape -Alexandre VII, après quoi Velasquez fut reçu et prit l'habit dans -l'église des religieuses de la Carbonera. - -Les _Buveurs_, plus connus sous le nom de _los Borrachos_ (les -ivrognes), sont une des merveilles de la peinture. C'est une sorte de -bacchanale, sans mythologie et entendue à la façon réaliste. Un jeune -drôle, nu jusqu'à la ceinture, couronné de pampres, ayant un tonneau -pour trône, coiffe d'une guirlande en feuilles de vignes comme s'il lui -conférait un ordre de chevalerie bachique, un soudard dévotement -agenouillé devant lui; à ses pieds s'arrondit une cruche à large -panse et roule une coupe vide. Un gaillard demi-nu aussi et tenant un -verre à la main s'accoude nonchalamment, sur un tertre derrière le -_præses_ de la cérémonie. Au coin, à gauche, un autre personnage -assis à terre enveloppe amoureusement de ses bras une jarre qui n'est -pas pleine d'eau, à coup sûr; ces deux confrères ont tous deux la -couronne de pampres; ils sont reçus comme biberons émérites dans -l'ordre de la dive bouteille. Derrière le soudard se tiennent trois -postulants qu'il serait bien injuste de ne pas admettre; car ils ont -l'air de francs ivrognes et de parfaites canailles; armés d'écuelles -et de gobelets ils sont tout prêts à officier. Plus loin, un gueux -déguenillé et dont la souquenille laisse voir une poitrine sans linge, -contemple la scène avec extase et la main sur son cœur; il est un peu -délabré pour se mêler à ces nobles seigneurs, mais il a tant de -zèle, une soif si inextinguible! Au fond, un mendiant, voyant des gens -rassemblés, profile de l'occasion et, soulevant son feutre avachi, tend -la main pour quêter une aumône. - -Ce n'est pas là, comme on pourrait se l'imaginer, un simple tableau de -chevalet à la manière flamande, les figures sont de grandeur naturelle -et ont la proportion qu'on nomme historique. Ce sujet vulgaire a semblé -à Velasquez aussi important que le triomphe de Bacchus, l'ivresse de -Silène, la danse des Ménades, ou toute autre fiction prise de -l'antiquité; il avait même pour lui l'avantage d'être _vrai._ Il y a -donc mis, avec un sérieux profond, tout son art, toute sa science et -tout son génie. Le torse du jeune garçon, dont la blancheur contraste -avec la teinte bistrée des visages qui l'entourent, forme à la -composition le plus heureux centre de lumière; aucun pinceau ne fit -chairs plus souples, mieux modelées et si vivantes; l'œil a la molle -hébétude et la bouche le vague sourire de l'ivresse. Quant aux têtes -des autres compagnons halées, tannées, fauves, comme du cuir de -Cordoue, montrant de longues dents d'un appétit féroce, faisant luire -dans des pattes d'oie de rides le regard mouillé des convoitises -bachiques, elles rappellent les types caractérisés de la _Tuna_, cette -bohème espagnole si amusante, si pittoresque et si ardemment colorée. - -L'Espagne, malgré son amour du faste, son étiquette et son orgueil, -n'a jamais eu le mépris du haillon; dans son art souvent d'un -spiritualisme si éthéré les gueux ont toujours été les bienvenus. -Il y a toute une littérature picaresque consacrée à retracer les -exploits et les aventures des pauvres diables à la recherche d'un -dîner problématique; _Rinconete et Cortadillo_ des nouvelles -exemplaires de Cervantes, _Guzman d'Alfarache, Lazarille de Tormes, El -gran Tacaño_ représentent tout un monde famélique, déguenillé et -hasardeux, d'une amusante misère. Dans ce pays si fier, nul dédain -pour la pauvreté. Après tout, ce compagnon au feutre roussi tombant -sur les yeux, au manteau d'amadou déchiqueté, qui de sa main cachée -gratte sa poitrine est peut-être un gentilhomme, un descendant de -Pélage, un chrétien de la vieille roche. Son galion a échoué; il a -été captif en Alger, blessé dans les Flandres, sa requête a été -repoussée par la cour. Qui n'a pas ses malheurs! Murillo lui-même le -suave, le vaporeux, l'angélique, ne dédaigne pas les loques du petit -pouilleux et de cet enfant cherchant sa vermine au soleil, il fait un -chef-d'œuvre! Velasquez bien qu'il eût son atelier au palais -parcourait les quartiers perdus et s'il trouvait au Rastro ou ailleurs -un gredin farouchement déguenillé, un mendiant superbement crasseux, -à souquenille effilochée, à barbe inculte, il le peignait avec le -même amour, la même maestria que s'il eût eu pour modèle un roi ou -un infant, sauf à écrire dans le coin du cadre pour donner un air -philosophique à la chose, _Ésope_ ou _Ménippe._ Les nains avec leurs -difforme laideur, ne le rebutaient pas; il leur prêtait la beauté de -l'art et les revêtait de sa puissante couleur comme d'un manteau royal; -il acceptait même les phénomènes de la nature, les monstruosités à -montrer en foire. _El niño de Vallecas_ (l'enfant de Vallecas) est un -de ces tours de force auxquels se plaisait Velasquez. C'était un enfant -prodige, d'une grandeur étonnante pour son âge et né avec toutes ses -dents; aussi Velasquez, dans son tableau, l'a-t-il représenté la -bouche ouverte pour laisser voir cette denture prématurée, objet de la -curiosité publique. Eh bien! ce phénomène est un merveille de vie, de -couleur et de relief; ces bizarreries plaisaient aux peintres -naturalistes; Ribera ne fit-il pas le portrait d'une femme à barbe? - -Cependant ce n'était pas la clientèle illustre qui manquait à -Velasquez. Il suffisait à peine aux rois, aux reines, aux infants et -aux infantes, aux papes, aux princes, aux ministres et aux grands -désireux d'avoir un portrait de sa main. - -La _Reddition de Bréda_, plus connue sous le nom de tableau des lances, -mêle dans la proportion la plus exacte la réalité à la grandeur. La -vérité poussée jusqu'au portrait, n'y diminue en rien la fierté du -style historique. - -Un vaste ciel aéré de lumière et de vapeur, richement peint en pleine -pâle d'outremer, fond son azur avec les lointains bleuâtres d'une -immense campagne où luisent des nappes d'eau traînées par des -luisants argentés. Çà et là des fumées d'incendie montent du sol et -vont rejoindre les nuages du ciel en tourbillons fantasques. Au premier -plan, de chaque côté, se masse un groupe nombreux: ici les troupes -flamandes; là, les troupes espagnoles laissant libre pour l'entrevue du -général vaincu et du général vainqueur un espace dont Velasquez a -fait une trouée lumineuse, une fuite vers les profondeurs où brillent -les régiments et les enseignes indiqués en quelques touches savantes. - -Le marquis de Spinola, tête nue, le chapeau et le bâton de -commandement à la main, revêtu de son armure noire damasquinée d'or, -accueille avec une courtoisie chevaleresque, affable et presque -caressante, comme cela se pratique entre ennemis généreux et faits -pour s'estimer, le gouverneur de Bréda, qui s'incline et lui offre les -clefs de la ville dans une attitude noblement humiliée. - -Des drapeaux écartelés de blanc et d'azur dont le veut tourmente les -plis rompent heureusement les lignes droites des lances tenues hautes -par les Espagnols. Le cheval du marquis se présentant presque en -raccourci du côté de la croupe en retournant la tête, est d'une -habile invention pour dissimuler la symétrie militaire, si peu -favorable à la peinture. - -On ne saurait rendre par des paroles la fierté chevaleresque et la -grandesse espagnole qui distinguent les têtes des officiers formant -l'état-major du général. Elles expriment la joie calme du triomphe, -le tranquille orgueil de race, l'habitude des grands événements. Ces -personnages n'auraient pas besoin de faire leurs preuves pour être -admis dans les ordres de Santiago et de Calatrava. Ils seraient reçus -sur la mine, tant ils sont naturellement hidalgos. Leurs longs cheveux, -leurs moustaches retroussées, leur royale taillée en pointe, leurs -gorgerins d'acier, leurs corselets ou leurs justes de buffle en font -d'avance des portraits d'ancêtres à suspendre, blasonnés d'armoiries -au coin de la toile, dans la galerie des châteaux. Personne n'a su, -comme Velasquez, peindre le gentilhomme avec une familiarité superbe et -pour ainsi dire d'égal à égal. Ce n'est point un pauvre artiste -embarrassé qui ne voit ses modèles qu'au moment de la pose et n'a -jamais vécu avec eux. Il les suit dans les intimités des appartements -royaux, aux grandes chasses, aux cérémonies d'apparat. Il connaît -leur port, leur geste, leur attitude, leur physionomie; lui-même est un -des favoris du roi (_privados del rey_). Comme eux et même plus qu'eux, -il a les grandes et les petites entrées. La noblesse d'Espagne ayant -Velasquez pour portraitiste, ne pouvait pas dire comme le lion de la -fable: «Ah! si les lions savaient peindre.» - -Velasquez se place naturellement entre Titien et Van Dyck comme peintre -de portraits. Sa couleur est d'une harmonie profonde et solide, d'une -richesse sans faux luxe et qui n'a pas besoin d'éblouir. Sa -magnificence est celle des vieilles fortunes héréditaires. Elle est -tranquille, égale, intime. Point de grands tapages de rouges, de verts -et de bleus, point de scintillement neuf, point de fanfreluches -brillantes. Tout est rompu, amorti, mais d'un ton chaud comme de l'or -ancien ou d'un ton gris comme l'argent mal d'une vaisselle de famille. -Les choses voyantes et criardes sont bonnes pour les parvenus et don -Diego Velasquez de Silva est trop bon gentilhomme pour se faire -remarquer de la sorte, et aussi, disons-le, trop excellent peintre. -Quoique naturaliste, il apporte dans son art une largeur hautaine, un -dédain du détail inutile, une entente du sacrifice qui montrent bien -le maître souverain. Ces sacrifices n'étaient pas toujours ceux qu'un -autre peintre aurait faits. Velasquez choisit pour le mettre en -évidence ce qui parfois semblait devoir être laissé dans l'ombre. Il -éteint et il allume avec un caprice apparent, mais l'effet lui donne -toujours raison. - -Sa justesse de coup d'œil était telle, qu'en prétendant ne faire que -copier, il amenait l'âme à la peau et peignait en même temps l'homme -intérieur et l'homme extérieur. Ses portraits racontent mieux que tous -les chroniqueurs les Mémoires secrets de la cour d'Espagne. Qu'il les -représente en habit de gala, chevauchant des genets, en costume de -chasse, une arquebuse à la main, un lévrier aux pieds, on reconnaît -dans ces figures blafardes de rois, de reines et d'infants à la face -pâle, à la lèvre rouge, au menton massif, la dégénérescence de -Charles-Quint et l'abâtardissement des dynasties épuisées. Quoique -peintre de cour, il ne les a pas flattés ses royaux modèles! -Cependant, malgré l'hébétation du type, la qualité de ces hauts -personnages ne saurait être douteuse. Ce n'est pas qu'il ne sût -peindre le génie; le portrait du comte-duc d'Olivarès, si noble, si -impérieux et si plein d'autorité le prouve d'une façon irrécusable. -Ne pouvant prêter de la flamme à ces tristes sires, il leur donnait la -majesté froide, la dignité ennuyée, le geste et la pose d'étiquette, -et il enveloppait le tout dans sa couleur magnifique; c'était bien -payer la protection de son ami couronné. M. Paul de Saint-Victor a -nommé quelque part Victor Hugo le grand d'Espagne de la poésie; qu'il -nous permette, en détournant un peu son mot, d'appeler Velasquez «le -grand d'Espagne de la peinture.» Nulle qualification ne saurait mieux -lui convenir. - -Comme nous l'avons dit, Velasquez était maréchal des logis de la cour, -et ce fut lui qui fut chargé de préparer les logements du roi dans le -voyage que Philippe IV fit à Iran, pour remettre l'infante doña Maria -Teresa au roi de France, Louis XIV, qui la devait épouser. Ce fut -encore lui qui fit dresser et orner, dans l'île des Faisans, le -pavillon où l'entrevue des deux rois eut lieu. Velasquez se distingua -parmi la foule des courtisans par la dignité de sa personne, -l'élégance, la richesse et le bon goût de ses costumes, sur lesquels -il plaçait avec art les diamants et les joyaux, présents des -souverains; mais, à son retour à Madrid, il tomba malade de fatigue et -mourut le 7 août 1660. Sa veuve doña Juana Pacheco ne lui survécut -que de sept jours et fut enterrée près de lui, dans la paroisse de -Saint-Jean. Les funérailles de Velasquez avaient été splendides; de -grands personnages, les chevaliers des ordres militaires, la maison du -roi, les artistes y assistaient tristes et soucieux, comme s'ils -sentaient qu'avec Velasquez ils enterraient l'art espagnol. - - - - -[Figure 13: L’Assomption d’après Murillo] - - - - -ESTEBAN BARTOLOME MURILLO - - -Murillo est avec Velasquez l'expression complète de l'art espagnol à -la fois réaliste et mystique: Velasquez ne représenta que les hommes, -Murillo peignit les anges. À l'un la terre, à l'autre le ciel. Chacun -prit son empire et y régna en souverain. La réputation de Murillo est -plus répandue que celle du peintre de Philippe IV; cela vient de ce que -son œuvre ne fut pas absorbé tout entier par un royal patron qui le -garda jalousement; il n'avait pas d'atelier au palais, ne possédait -aucune charge de cour et n'était décoré d'aucun ordre de chevalerie. -Sa position moins élevée, mais aussi moins circonscrite, le mettait en -rapport direct avec le public, dont il acceptait les commandes, et qu'il -avait peine à satisfaire avec un travail acharné qui absorba sa vie. -Sans doute, il laissa souvent courir trop vite sa brosse expéditive et -ne put apporter le même soin à tous ses tableaux; mais la nécessité, -qui a ses inconvénients, a aussi ses avantages: elle force l'artiste à -mettre tout son talent dehors, et développe chez lui des ressources -inconnues. Pour le peintre, elle multiplie les chances d'avenir et de -célébrité par le nombre de toiles qui vont, se répandant à travers -l'Europe, dans les musées et les galeries. Si l'admiration est due au -maître dont l'œuvre se compose de quelques morceaux rares, exquis, -achevés, marqués du sceau de la perfection, il y a cependant lieu -d'admirer plus encore l'artiste fécond qui, avec la profusion du -génie, sème d'une main facile les belles choses comme si elles ne lui -coûtaient rien. C'est là le cas de Murillo. Dresser le catalogue de -ses œuvres serait une tâche difficile, sinon impossible. La liste -seule de ses chefs-d'œuvre est encore bien longue. - -L'histoire de la vie de Murillo n'offre pas d'incidents dramatiques et -se peut raconter en quelques lignes. Il naquit à Séville où il fut -baptisé en la paroisse de Sainte-Marie-Magdeleine, le 1er janvier 1018, -et non dans la ville de Pilas, comme le croyait Palomino, dont l'erreur -venait sans doute de ce que la femme de Murillo était de cette ville et -y possédait quelque bien. Son père s'appelait Gaspar Esteban Murillo, -et sa mère Maria Perez. Comme tous les ascendants de cette famille -avaient porté le nom d'Esteban, on pense que c'était là le nom -générique de la race. - -L'instinct de la peinture se manifesta de bonne heure chez Esteban. -L'artiste perçait sous l'enfant, et quand il eut l'âge convenable, son -père le mit à l'atelier de Juan del Castillo pour qu'il y apprît son -art. Comme ce Castillo était bon dessinateur, il lui fit faire de ce -côté de fortes études et ensuite il lui transmit son coloris sec qui -tenait un peu de l'école florentine, introduite à Séville par Luis de -Vargas, Pedro de Villegas, et autres professeurs. Tels furent les -commencements de Murillo, dont les progrès rapides étonnèrent son -maître, car il était merveilleusement doué et prédestiné pour la -peinture. - -Comme Juan de Castillo s'était établi à Cadix, Murillo commença à -peindre seul, pour la foire, tout ce dont le chargeaient les marchands -de tableaux. Il acquit dans ce travail une grande pratique et un coloris -plus agréable quoique maniéré. On conservait à Séville trois de ses -tableaux faits à cette époque: le premier dans un angle du cloître du -collège de Regina, l'autre dans un coin du grand cloître du couvent de -Saint-François, et le troisième sur l'autel de la chapelle de -Notre-Dame du Rosaire, au collège de Saint-Thomas. - -Il n'avait que vingt-quatre ans quand passa par Séville le peintre -Pedro de Moya, allant de Londres à Grenade avec le grand goût et le -beau coloris qu'il avait appris de Van Dyck. Esteban admira fort cette -largeur de style et cette suavité de manière qu'il se proposa -d'imiter. Mais Pedro de Moya ne fit pas long séjour à Séville, et le -jeune artiste retomba dans ses incertitudes, hésitant sur la voie qu'il -devait suivre pour devenir un grand maître. Il voulait aller à -Londres, mais il apprit que Van Dyck venait de mourir. L'Italie -s'offrait à son imagination avec toutes les richesses d'art et -l'enseignement de ses chefs-d'œuvre, mais c'étaient là des voyages -longs et coûteux qu'il ne pouvait rêver d'entreprendre, manquant de -protecteurs et de ressources pécuniaires. - -À la fin il trouva un moyen terme que son courage et sa résolution lui -donnèrent la force d'exécuter. Il acheta une pièce de toile, la coupa -en morceaux qu'il imprima lui-même et peignit dessus des sujets de -sainteté qu'il vendit aux pacotilleurs en assez grand nombre à -Séville, qui faisaient ce commerce avec les Indes.--Si parfois dans -quelque église d'Amérique le voyageur surpris s'arrête devant un -tableau d'autel, devant une madone dont la tête sublime se détache -d'une composition hâtée, parmi des personnages peints d'une brosse -sommaire, c'est, sans doute, un Murillo inconnu, un des morceaux de la -pièce de toile illuminé d'un éclair de génie. - -Arrivé à Madrid, il alla voir son compatriote Velasquez et lui dit les -motifs qui l'avaient fait partir de Séville et son désir de se -perfectionner dans l'étude de la peinture. Velasquez, que sa haute -position ne rendait ni orgueilleux ni inaccessible, accueillit Murillo -à merveille, lui ouvrit les collections du roi et lui procura la -permission de copier à l'Escurial les tableaux qui lui plairaient. Le -jeune artiste en profita et passa deux années à étudier, dessiner et -peindre d'après les œuvres de Titien, Rubens, Van Dyck, Ribera et -Velasquez. Par le résultat on peut deviner le travail et l'application -qu'y put apporter l'élève en train de devenir un maître. - -De retour à Séville, en 1645, il étonna les artistes par les tableaux -qu'il peignit l'année suivante pour le petit cloître de -Saint-François; on ne comprenait pas où et avec qui il avait pu -prendre ce style neuf, magistral et inconnu, dont il n'existait ni -modèle ni maître. Il fit voir dans ses peintures les trois professeurs -qu'il s'étaient proposé d'imiter à Madrid: la _Cuisine des Anges_ -rappelle Ribera, la _Mort de sainte Claire_, Van Dyck, le _San Diego -avec les pauvres_, Velasquez; mais avec un accent d'originalité -irrécusable. - -Ce travail lui acquit une réputation incontestée et lui valut de -nombreuses commandes publiques et particulières. Du premier coup il -était passé chef de l'école de Séville, et cette position, nul ne la -lui a prise encore; avec la gloire, l'aisance lui vint, et il put songer -à s'établir. Il épousa doña Béatrix de Cabrera y Sotomayor de la -ville de Pilas, parti en tous points convenable: ce mariage se fit en -1648. À dater de cette époque, soit par suite de l'extrême facilité -que lui donna une pratique continue, soit par désir de complaire au -public, il changea son style soutenu et fort pour une manière plus -franche, plus tendre et plus agréable même aux yeux des connaisseurs, -dans laquelle il peignit les principales et les plus estimées des -toiles de sa main qu'on admire à Séville. - -Tels sont le _Saint Léandre_ et le _Saint Isidore_, plus grands que -nature, en habits pontificaux, assis et placés dans la grande sacristie -de la cathédrale. D'un manuscrit du temps il résulte que le _Saint -Léandre_ est le portrait du licencié Alonzo de Herrera, chef de -chœur, et le _Saint Isidore_, celui du licencié Juan Lopez Talavan. -Ces tableaux furent peints en 1655, sur la commande de l'archidiacre de -Carmona don Juan Federigui, qui en fit don au chapitre.--C'est de -l'année suivante que date le fameux _Saint Antoine de Padoue_, le -chef-d'œuvre de Murillo peut-être, placé sur l'autel du baptistère -de la cathédrale. Nous avons vu à Séville cette merveilleuse toile -que le duc de Wellington, pendant les guerres d'Espagne, offrit au fier -chapitre, qui refusa, de couvrir entièrement d'onces d'or, si on -voulait la lui laisser emporter. Cela devait faire une somme énorme, -car le tableau est très-grand. Honneur aux braves chanoines pour avoir -plus estimé un chef-d'œuvre qu'un monceau de métal! Qu'on nous -permette d'emprunter à notre _Voyage en Espagne_ ces quelques lignes -écrites sous l'impression du moment: «Jamais la magie de la peinture -n'a été poussée plus loin. Le saint en extase est à genoux au milieu -de sa cellule, dont tous les pauvres détails sont rendus avec cette -réalité vigoureuse qui caractérise l'école espagnole. À travers la -porte entr'ouverte on aperçoit un de ces longs cloîtres blancs, si -favorables à la rêverie. Le haut du tableau, noyé d'une lumière -blonde, transparente, vaporeuse, est occupé par des groupes d'anges -jouant d'instruments de musique, d'une beauté vraiment idéale. Attiré -par la force de la prière, l'Enfant Jésus descend de nuée en nuée et -va se placer entre les bras du saint personnage, dont la tête est -baigné d'effluves rayonnantes, et se renverse dans un spasme de -volupté céleste. Nous mettons ce tableau divin au-dessus de la _Sainte -Élisabeth de Hongrie pansant un teigneux_, qu'on voit à l'Académie -royale de Madrid, au-dessus du _Moïse_, au-dessus de toutes les Vierges -et de tous les Enfants Jésus du maître, si beaux, si purs qu'ils -soient. Qui n'a pas vu le _Saint Antoine de Padoue_ ne connaît pas le -dernier mot du peintre de Séville. C'est comme ceux qui s'imaginent -connaître Rubens et qui n'ont pas vu la _Madeleine_ d'Anvers!» - -Il n'y a rien d'exagéré dans cette impression si vive. Murillo a -montré là qu'il était l'égal des plus grands. Avec un seul -personnage il remplit ce vaste cadre, comme s'il eût eu à sa -disposition des groupes nombreux. La pieuse hallucination du saint -devient sensible pour le spectateur; ce qu'il rêve, on le voit, les -cieux s'ouvrent pour vous comme pour lui. Les murs de l'humble cellule -disparaissent, et dans l'atmosphère argentée et bleuâtre de la vision -s'agitent, comme des ondes lumineuses, des êtres ailés vraiment -surnaturels, d'une immatérialité qu'on ne croirait pas la peinture -susceptible de rendre. Le petit Jésus est adorable de naïveté -enfantine et caressante. Il tend, comme un nourrisson à sa mère, ses -jolis bras ronds au saint Antoine extasié, mais on sent bien que ce -n'est pas un enfant ordinaire. La lumière incréée brille dans sa -chair délicate pétrie avec les lis et les roses du paradis. Ce tableau -d'un mysticisme si éthéré vous enivre comme une fumée d'encens. - -Cette facilité de traduire le merveilleux d'une manière sensible -se fait remarquer dans les tableaux qu'il peignit en 1665, aux -frais du fervent prébendé, don Justino Neve, pour l'église de -Sainte-Marie-la-Blanche. Ces deux toiles qui s'ajustaient sans doute -dans des tympans, sont arrondies à la partie supérieure et nous les -avons vues à l'Académie royale de Madrid. La première représente la -vision du patricien romain et de sa femme touchant l'édification de -Sainte-Marie-Majeure, à Rome; la seconde, les époux racontant leur -vision au pape. - -Dans une salle d'architecture sobre et toute baignée d'ombre dont un -pan coupé laisse discerner le ciel gris du soir au-dessus d'un vague -paysage, le patricien romain et sa femme se sont endormis d'un sommeil -surnaturel, car ils sont tout habillés et n'ont pas eu le temps de -gagner leur lit. Le mari dort accoudé à une table recouverte d'un -tapis rouge, où sont jetés négligemment un livre et un bout de linge -blanc; sa tête repose sur sa main, grave et recueillie, illuminée par -le reflet de la vision. On comprend, quoique ses paupières soient -fermées, qu'il voit avec l'œil de l'âme, une apparition céleste. Son -pourpoint de couleur sombre, sa simarre noire dont il retient les plis -de sa main restée libre s'éteignent en tons savamment amortis pour -faire valoir le visage. Un peu plus vers le fond de la pièce sa femme -sommeille, la tête au bord du lit et la joue sur un mouchoir, dans une -pose gracieusement affaissée. Elle a un corsage marron garni -d'épaulettes à crevés, laissant passer une manche bleue et sur le -bord de sa jupe d'un rouge glacé de laque repose un petit chien de la -Havane, inconscient de ce qui se passe. Au pied d'un pilastre, une -corbeille de travail contient des étoffes roses et blanches. Rien de -plus calme, de plus silencieux, de plus dormant que toute cette partie -du tableau qu'on pourrait nommer terrestre à cause de sa réalité -naïve et presque familière, mais dans la partie supérieure, vers la -gauche, rayonne dans tout son éclat la vision révélatrice. La vierge -entourée d'une auréole et supportée par de légers nuages imprégnés -de lumière, descend avec l'Enfant Jésus, et de sa main étendue vers -la campagne semble désigner la place où doit s'élever la future -église. Ce groupe aérien est d'une grâce et d'une couleur -surprenante, idéale sans pour cela cesser d'être vraie. - -On ne saurait trop admirer l'art avec lequel Murillo a su remplir au -moyen de trois personnages seulement cette toile d'une dimension -considérable où il n'a rien admis qui n'ait rigoureusement trait au -sujet. - -La composition du second tableau n'est pas moins ingénieuse. Au premier -plan, à gauche, sur un trône exhaussé par une estrade et surmonté -d'un dais en velours cramoisi, on voit le pape Liberio posé de profil -et, dans la demi-teinte, qui écoute avec une pose admirative le récit -de la vision que lui font les époux. Près de lui, une table à tapis -de velours violet crépiné d'or, sur laquelle sont posées une sonnette -et une buire, forme un vigoureux repoussoir. La lumière glisse -derrière le pape et tombe sur la dame vêtue d'une robe rose, glacée -de paille, d'une couleur délicieuse! Pour venir chez Sa Sainteté, la -femme du patricien a mis ses habits de gala; un fil de perles orne son -col, une coiffure gracieuse relève sa beauté plus andalouse peut-être -que romaine mais d'un charme incomparable. Agenouillée près de son -mari elle semble confirmer le récit de la vision. Le patricien en -justaucorps de velours tanné, en manteau noir, la toque à la main, un -genou plié, explique comment la sainte Vierge lui est apparue et lui a -indiqué l'endroit où doit se fonder le nouveau temple. - -Entre le pape et ce groupe, sur un fond d'architecture très-éclairé, -on aperçoit un vieux prélat à camail blanc et à robe blanche, -s'aidant de sa béquille et ajustant des besicles à son nez pour ne -rien perdre de la scène; un moine brun est placé derrière lui et le -fait valoir par l'opposition. - -Ce n'est pas là tout le tableau, ainsi qu'on pourrait le croire; connue -dans ces plans où l'on présente la coupe d'un édifice, Murillo a -tranché le mur de la salle qui renferme l'action principale et séparé -par une élégante colonne l'action secondaire. Au dehors de la salle on -aperçoit la campagne où se déroule la procession montant jusqu'à la -place couverte de neige que la Vierge montre du haut du ciel et qui -désigne l'emplacement du temple. On admire beaucoup la perfection avec -laquelle est rendue la dégradation successive des personnages à mesure -qu'ils s'éloignent du spectateur et que leur double file s'enfonce à -l'horizon du tableau. L'éclat du ciel pulvérulent de lumière est -rendu avec une intensité de chaleur qui fait ressortir encore le -miracle de la neige non fondue par cet été ardent. - -On admettait encore ces doubles actions dans le même tableau que depuis -un art plus sévère a proscrites: elles ne nous choquent nullement pour -notre compte, surtout lorsque l'artiste sait, comme Murillo, les -juxtaposer sans les confondre ni les isoler trop absolument. Ici, la -procession se subordonne au sujet principal dont elle est la -conséquence, et se tient discrètement au second et au troisième plan. -Le foyer du tableau est la dame romaine avec sa tête charmante et sa -robe rayonnante de lumière rose; elle attire d'abord les yeux qui se -reportent vers son époux pour aller ensuite au pape et suivre, quand -ils ont tout vu, la foule processionnelle jusqu'à ce qu'elle se perde -dans le lointain. - -Dans cette même église de Marie la Blanche, Murillo avait peint deux -autres tableaux, de forme cintrée, placés dans les autres nefs et -toujours aux frais de don Justino Neve, une _Conception_, du côté de -l'Évangile et une _Foi_, du côté de l'Épître. - -Le tableau connu sous ce nom bizarre, la _Cuisine des Anges_, qui -faisait partie de la collection du maréchal Soult, et qu'on admire -maintenant au musée du Louvre, est un exemple de plus de la facilité -qu'avait Murillo de mélanger sans discordance le miraculeux au réel. -Sa foi vive le servait en cela; il n'apportait aucune critique à -l'introduction du divin dans le positif. - -La forme oblongue de la toile a obligé l'artiste à diviser sa -composition en trois groupes principaux, habilement reliés les uns aux -autres. On sait l'anecdote, ou, pour parler plus religieusement, le -miracle bizarre représenté dans cette peinture. La catholique Espagne, -où le soin de l'âme fait si bien oublier le corps, a été de tout -temps le pays de la faim. Chez les mondains même, l'étranger s'étonne -d'une sobriété qui serait ailleurs le jeûne le plus austère. Les -contes rabelaisiens, sur les repues franches des moines, n'y sont guère -de mise. Aussi les frères du couvent où Murillo a placé sa scène -manquaient le plus souvent des choses nécessaires à la vie. Le -saint...,--son nom nous échappe,--se mettait en prière, et, soulevé -par les ailes de l'extase, se tenait à genoux en l'air, comme sainte -Madeleine dans la Baume, implorant la pitié céleste pour la -communauté famélique. Des anges descendaient, apportant des provisions -aux pauvres moines. Avec sa foi profonde et sérieuse, Murillo n'a pas -craint de traiter toute cette partie de sa composition de la façon la -plus réelle, ou, comme on dirait aujourd'hui; la plus réaliste. Deux -grands anges, aux ailes azurées et roses, dont le duvet frissonne -encore des souffles du paradis, portent, l'un un lourd cabas de -victuailles, l'autre un quartier de viande qu'on croirait détaché à -l'instant d'un étal de boucher. D'autres anges, marmitons divins, à la -grande surprise du cuisinier, pilent l'ail dans le mortier, ravivent le -feu du fourneau, veillent sur la _olla podrida_, rangent les assiettes, -font reluire les vases de cuivre avec une grâce naïve et noble que -Murillo seul était capable de rendre. Au premier plan, des chérubins -tiennent une corbeille remplie de concombres, d'oignons, de tomates, de -piments rouges et de tous ces légumes des pays chauds dont nous -admirions les couleurs vives aux étalages des marchés pendant notre -voyage en Espagne. À l'angle de la toile brillent des bassines, des -poêlons, des casseroles, toute une batterie de cuisine à rendre jaloux -cet art hollandais qui se mire dans un chaudron, mais peinte avec une -largeur historique et magistrale. - -À l'autre bout du tableau, un moine, le supérieur du couvent sans -doute, introduit avec précaution un hidalgo, «chevalier de -Saint-Jacques et de Calatrava,» qu'il veut rendre témoin du miracle. -Derrière le chevalier s'avance un personnage dont la tête ressemble -beaucoup à celle de Murillo et qui pourrait être le peintre lui-même. -Ces trois têtes, celle du moine surtout, sont merveilleuses. Elles -vivent, elles sortent de la toile et vous racontent par leurs types -profondément espagnols toute une croyance, tout un pays, toute une -civilisation. - -La _Nativité de la Vierge_ est un tableau charmant, d'une familiarité -pieuse et tendre qui arrête le sourire sur les lèvres des incrédules, -s'il pouvait s'en trouver devant un cadre de Murillo. C'est toujours ce -mélange aisé du surnaturel et du vrai, ce rapport facile du ciel et de -la terre qui distinguent le maître de Séville des autres peintres -religieux. Au centre de la composition, comme un bouquet de fleurs -illuminé d'un rayon de soleil, la petite Vierge nage en pleine -lumière; une vieille matrone, la _tia_, comme disent les Espagnols, -soutient le berceau avec un geste caressant. Pour regarder la frêle -créature, une belle fille vêtue de lilas, de vert tendre et de jaune -paille se penche curieusement et montre un bras blanc, satiné, fouetté -au coude d'une touche vermeille; mais ce qu'il y a de plus merveilleux -dans le groupe, c'est un ange adolescent, modelé avec rien, une vapeur -rose glacée d'argent qui incline coquettement la plus adorable tête -faite de trois coups de pinceau, et appuie contre sa poitrine une main -longue et fine noyée dans les plis de l'étoffe comme dans les pétales -d'une fleur. - -Près de la chaise placée à la gauche du spectateur, on remarque un -petit chien, un bichon de la Havane, à longs poils soyeux, blanc comme -neige, de race pure et digne d'être porté dans le manchon d'une -marquise. Paul Véronèse ne manque jamais de mêler un lévrier à ses -compositions. Murillo, quand les convenances ne s'y opposent pas trop, -aime à y faire jouer ou dormir un bichon havanais. Ces petits détails -familiers empêchent l'ennui. - -Au-dessus du berceau de la Vierge enfant plane une gloire d'anges -répandue dans la chambre comme une fumée lumineuse dont les flocons -seraient de délicieuses têtes souriantes. Au fond, dans la pénombre, -on distingue vaguement le lit à courtines où repose l'accouchée. - -Il est impossible de rien voir de plus frais, de plus tendre, de plus -aimable que cette peinture brossée avec la hardiesse légère d'un -talent sûr de lui-même et rendant sans effort les idées charmantes -qui lui viennent. Il y a sur cette toile heureuse comme un sourire de -grâce andalouse. - -Et que dire de cette merveille qu'on appelle tout simplement la _Vierge -de Murillo_, et qui s'épanouit comme un lis de blancheur et de pureté -dans le grand salon carré du Louvre, au milieu de ce bouquet de -chefs-d'œuvre choisis parmi les plus belles fleurs de l'art. La Vierge, -le pied sur le croissant de la lune, vêtue d'une tunique blanche comme -la lumière, drapée d'un manteau bleu qui semble un pan du ciel, -s'élève dans les splendeurs de l'Assomption, légère, immatérielle, -colorée de rose comme une vapeur de l'aurore, accompagnée de -chérubins qui s'égayent et voltigent autour d'elle, nacrés, vermeils, -transparents, dans toutes les poses que peuvent prendre des êtres -aériens devant qui cède l'impalpable éther. - -Avec la _Sainte Élisabeth de Hongrie_, nous redescendons dans la -réalité la plus triviale. Des anges nous passons aux teigneux, mais -l'art comme la charité chrétienne ne se dégoûte de rien. Tout ce -qu'il touche devient pur, noble, divin, et, avec ce sujet rebutant, -Murillo a fait un chef-d'œuvre. La pieuse reine a la tête enveloppée -d'une sorte de voile blanc qui encadre le pur ovale de son visage de -plis ascétiques et s'arrange sur la poitrine en guimpe de religieuse. -À la cour, autant qu'elle le peut, elle mène la vie du cloître, mais -sur le voile à demi-monastique scintille une mignonne couronne qui -désigne la reine et s'arrondit une auréole qui désigne la sainte. -Debout, au seuil du palais, elle accueille sa clientèle de pauvres, de -malades, d'infirmes: c'est l'heure du pansement. Sur un escabeau pose un -large bassin d'argent rempli d'eau vers lequel se penche un pauvre -enfant dont les guenilles insuffisantes laissent voir l'épaule maigre -et le torse souffreteux. Il présente son crâne damassé de croûtes, -saigneux, dénudé par la teigne, aux belles mains royales de la sainte, -blanches comme des hosties, qui épongent ces plaies immondes avec une -précaution respectueuse, car ce petit misérable, c'est peut-être -Jésus-Christ lui-même. Mais, pour être sainte, on n'en est pas moins -reine, on n'en est pas moins femme; femme délicate et charmante, avec -des aversions, des répugnances, des dégoûts. L'aspect hideux de ces -ulcères, leur odeur fétide, inspirent à sainte Élisabeth une horreur -qu'elle combat victorieusement. Son visage céleste exprime la révolte -de la nature et le triomphe de la charité. Cette double expression si -féminine et si chrétienne est un trait de génie de Murillo. Un -peintre moins sincèrement catholique que lui ne l'aurait pas trouvée. -Une tête de cette sublimité efface toutes les misères et toutes les -laideurs. Deux jeunes filles accompagnent la reine et l'assistent dans -ses pieuses occupations. L'une d'elles tient un plateau chargé de -buires, de boîtes d'onguent, de charpie. L'autre penche une aiguière -de vermeil pour renouveler l'eau du bassin d'argent. Rien d'assez beau -pour les pauvres! - -Sur la première marche du perron est assise une vieille femme en -baillons, dont le profil ébréché se découpe avec une singulière -hardiesse sur le velours violet de la robe que porte la reine. Au -premier plan, tout près du cadre, un mendiant rajuste des linges autour -de sa jambe, tandis qu'au fond un estropié se hâte et arrive appuyé -sur ses béquilles. Au dernier plan, à travers une architecture à la -Véronèse, on aperçoit la reine et ses femmes qui servent des pauvres -attablés. Lazare est le bienvenu dans ce palais hospitalier. - -Comme on le voit, chez les artistes espagnols le spiritualisme le plus -éthéré n'empêche nullement le réalisme, et le même pinceau qui -vient de faire rayonner l'extase dans l'auréole, d'ouvrir le ciel et -d'en montrer les profondeurs peuplées d'anges, n'a pas honte de peindre -un petit mendiant cherchant sa vermine dans un bouge. N'a-t-il pas une -âme, ce _pouilleux_ de Murillo? Qu'un rayon de soleil glisse sur le mur -qui l'abrite et lui envoie un reflet, et il vaudra toutes les pâles -imitations de l'antiquité. - -Il existe à Séville un hôpital de la Charité où repose le fameux -don Juan de Marana, qui n'est pas un personnage fabuleux, comme on -pourrait le croire, sous cette inscription: «Ci-gît le pire homme qui -fut jamais.» On y voit encore plusieurs toiles très-importantes de -Murillo, quoique la _Piscine de Jéricho_ et le _Retour de l'enfant -prodigue_ soient passés dans la galerie du maréchal Soult. La -_Multiplication des pains_ et _Moïse frappant le rocher_, vastes toiles -animées d'une multitude de figures, le _Saint Jean de Dieu portant un -mort_ n'ont pas quitté la place qu'ils occupaient, mais l'_Ange qui -délivre saint Pierre de la prison, Abraham adorant les trois anges, -Sainte Élisabeth de Hongrie_, sont allés orner des musées ou des -galeries. Le _Saint Jean de Dieu_, succombant sous la charge du cadavre -auquel il va donner la sépulture et que le démon s'amuse à rendre -plus lourd pour lui faire pièce, est d'un effet fantastique et -puissant. La magie du clair-obscur ajoute à la terreur de la scène et -fait rayonner le bel ange accouru au secours du saint écrasé sous le -faix de cette croix lugubre. Murillo, malgré la suavité de son style, -la grâce de son pinceau, la fraîcheur de son coloris, sait être -terrible quand il le faut. L'horreur ne l'effraye pas plus que la -trivialité. Il n'est besoin d'autre preuve, pour qui n'a pas vu le -_Saint Jean de Dieu_, que le _Saint Bonaventure_ revenant après sa mort -achever ses mémoires, un des plus étranges tableaux du musée -espagnol, rapporté par le baron Taylor et le peintre Dauzats. Dans -cette peinture, Murillo lutte de poésie sinistre avec le sombre Valdes -Léal, dont les tableaux, la _Mort_ et les _Deux cadavres_, font -frissonner tous ceux qui visitent l'hôpital de la Charité. Ce fantôme -aux yeux atones, à la pâleur livide, dont la main écrit en tâtonnant -sur un parchemin moins jaune qu'elle, produit un effet qu'on n'oublie -plus et vous donne la sensation de l'autre monde. - -Nous marquons cette note, bien qu'elle soit rare chez Murillo, mais elle -est trop profondément espagnole et catholique pour l'omettre. - -Chaque grand peintre a son style de madone où il incarne en l'épurant -son rêve de beauté. La Vierge, comme Murillo la représente, est une -jolie Andalouse, idéalisée sans doute, mais dont on rencontrerait -encore aujourd'hui des modèles à la Cristina ou à la promenade del -Duque; ce n'est pas un reproche, car rien n'est plus charmant qu'une -femme de Séville avec ses veux pleins de lumière, son teint éclatant -et ses lèvres vermeilles. Il ne faut pas grand travail à un peintre de -génie pour en faire une créature tout à fait céleste et pour -empêcher cette beauté d'être trop aimable, trop gracieuse, trop -séduisante en un mot, il suffit d'une paupière modestement baissée et -d'un pli dévoilé ramené à propos. D'autrefois c'est une expression -de piété fervente, extatique, qui met son rayon dans ces beaux yeux -noirs levés vers le ciel, et qui fait de la femme une sainte et de la -mère une vierge. - -L'Enfant Jésus est traité par Murillo avec une adoration caressante, -et il trouve pour le peindre des tons qui ne semblent pas appartenir à -la palette terrestre. À travers les grâces, les sourires et les -naïvetés de l'enfance, il lui conserve toujours le regard d'un dieu. -On voit tout de suite que ce frais nourrisson, debout sur les genoux de -sa mère, n'est pas de notre race, et que la forme humaine l'enveloppe -comme un voile transparent. Qu'il soit montré aux bergers, vêtus de -peaux de bêtes et suivis de leurs chiens fauves, qu'il accueille le -petit saint Jean qui lui tend les bras, qu'il fasse aboyer le chien du -logis après l'oiseau qu'il cache dans sa main ou qu'il s'endorme sur la -croix, futur instrument de son supplice, il a toujours un rayonnement -qui dénonce le Fils de Dieu. - -Quelle pensée mélancolique et précoce dans ce _Jésus au mouton_ et -quelle grâce noble dans le _Saint Jean et Jésus!_ Le fils de Marie -fait boire, dans un coquillage rempli d'eau, avec une bonté affable, -son petit compagnon pénétré de reconnaissance; on dirait un enfant de -roi qui s'intéresse à un humble ami. - -L'_Annonciation_, du musée de Madrid, est une pure merveille de -couleur. La sainte Vierge et l'ange agenouillé devant elle ont pour -fond un chœur d'anges aussi lumineux que le soleil, et sur ce fond, -comme un élancement stellaire, rayonne le Saint-Esprit, plus vif, plus -blanc, plus étincelant encore, clarté ayant pour ombre la clarté. - -Toutes les églises et tous les couvents de Séville regorgeaient des -chefs-d'œuvre de Murillo; on reste effrayé à lire dans Céan-Bermudez -la liste de ces toiles innombrables. Il y en a dans la cathédrale, à -la paroisse Saint-André, à Saint-Thomas, à la Reine-des-Anges, à -Saint-François, à Sainte-Marie-la-Blanche, à la Merced-Calzada, aux -Capucins, à la Charité, aux Vénérables, au palais de l'Archevêché, -à la Chartreuse, sans compter les œuvres disséminées dans les -églises de Carmona, de Cordoue, de Grenade, de Rioseco, de Madrid, de -Vitoria, dans le palais neuf, Saint-Ildefonse et l'Escurial. Une -facilité si prodigieuse, une fécondité si intarissable confondent -l'imagination. - -Ces œuvres achevées, Murillo se rendit à Cadix afin de peindre «un -mariage de sainte Catherine,» composition importante pour le grand -autel des Capucins de cette ville. Pendant ce travail il fit de son -échafaudage une chute qui le blessa assez grièvement et l'obligea de -retourner à Séville, où il passa le reste de sa vie toujours -souffrant. Il demeurait alors près de la paroisse de Sainte-Croix, et -souvent, dit-on, il restait, dans cette église, de longues heures en -prière devant la célèbre _Descente de croix_ de Pedro Campaña, et -comme le sacristain lui demandait un jour pourquoi il restait si -longtemps dans cette chapelle, il répondit: «J'attends que ces saints -personnages aient achevé de descendre Notre-Seigneur de la croix.» - -Peu de temps après son état s'aggrava; il reçut les sacrements et -mourut, le 3 avril 1682, entre les bras de son ami et disciple don Pedro -Nunez de Villavicencio, chevalier de l'ordre de Saint-Jean. Il fut -enterré dans cette même chapelle dont nous parlions tout à l'heure, -sous le tableau de la _Descente de croix_ qu'il admirait tant! - -Murillo était d'un caractère aimable et bienveillant; il -s'intéressait à ses élèves et ne leur cachait rien des secrets de -son art. Il fonda une académie de peinture à Séville. Pour -l'établir, il sut apprivoiser l'orgueil farouche de Valdès Léal, -faire taire l'envie de François Herrera le jeune et des autres artistes -de la ville et les déterminer à seconder ses efforts de leur argent et -de leur expérience. C'est ainsi qu'il constitua l'école de Séville -reconnaissable à son style aimable et naturel, à son coloris d'une -chaleur fraîche, à ses contours grassement noyés, à ses gracieux -types de femmes et d'enfants où sourit la gentillesse andalouse. Quant -à lui, malgré ses imitateurs, il resta inimitable; qu'on voulût -copier sa manière froide, sa manière chaude ou sa manière vaporeuse, -car les Espagnols désignent ainsi les trois styles qu'il mélange -souvent dans le même tableau; ce qu'on ne copia jamais, ce fut son -génie. - - - - -[Figure 14: Cène. Peint par Poussin] - - - - -NICOLAS POUSSIN - - -_Et ego in Arcadia!_ Telle est, pour l'éternité, la véritable -épitaphe du Poussin, qui le peint tout entier, et mieux que le beau -quatrain de Bellori, inscrit sur sa tombe dans l'église de -Saint-Laurent[50]. Oui, il a vécu dans l'Arcadie, mais dans une Arcadie -qu'il a lui-même créée, calme, apaisée, grandiose, et toute pleine -du souffle des dieux. L'œuvre du Poussin, poésie visible et tangible, -c'est la nature inerte, conquise par la pensée créatrice; c'est -l'œuvre des Grecs continuée et complétée par une transposition d'une -audace étrange, car ce sourire humain qu'ils avaient su imposer à leur -architecture, le peintre des Andelys le donne aux vastes frondaisons, -aux solitudes, aux larges aspects des campagnes silencieuses. À quelle -contrée sont-ils empruntés ces asiles verdoyants coupés de grandes -masses d'arbres, ombragés de chênes centenaires, surplombés de -montagnes tranquilles où le géant Polyphème rêve assis sur le sommet -des rocs, où Diogène jette sa tasse en voyant un berger boire dans le -creux de sa main, où voyagent, dans l'ivresse de leur joie, le faune, -le satyre, l'enfant qui porte un syrinx, l'hamadryade échevelée? à -nulle contrée réelle qu'ait éclairée en effet le soleil de Dieu, -car, pareil à tous les grands inventeurs, Poussin a créé son monde -qui n'appartient qu'à lui, et qui pourtant est plus vrai que la -vérité, puisqu'il a reçu une existence immortelle. Ce monde, c'est -une Grèce, sans doute, une patrie de héros et de dieux, où, au pied -de l'arbre ému dont les rameaux s'ouvrent comme des bras tutélaires, -les nymphes aux draperies flottantes nourrissent Jupiter enfant du miel -des abeilles et du lait de la chèvre Amalthée que vient de traire le -corybante couronné de feuillages. C'est une Grèce, mais non pas la -Grèce géographique bornée par l'Ullyrie et la Mésie, par la Thrace -et par une ceinture de mers; c'est une de ces terres idéales où le -navigateur n'abordera jamais sans doute, mais où les âmes des penseurs -voyageront et demeureront pendant l'éternité. Comme Vigneul de -Marville demandait un jour au Poussin par quelle voie il était arrivé -à la perfection, le grand homme répondit modestement: «Je n'ai rien -négligé.» Réponse ingénue et charmante, mais qui prouve à quel -point le Poussin se connaissait peu lui-même et connaissait peu la -portée de son œuvre. À quoi lui eussent servi ses profondes études -d'anatomie, de draperie, de paysage; sa religion pour Raphaël, sa -longue intimité avec les chefs-d'œuvre antiques; quelle utilité -eût-il retiré de ses vastes recherches, que lui importait enfin de -connaître les moindres détails des feuillages et d'avoir mesuré -l'Antinoüs, s'il n'avait eu en lui son univers qui voulait vivre et -qu'il lui fallut bien réaliser sous l'impérieuse obsession de son -génie! - -Que le Poussin n'ait vu aucun des pays où il place la scène de ses -compositions merveilleuses, que la Judée lui soit restée inconnue -comme la Grèce et qu'il les ait rêvées toutes les deux à travers -l'imposante austérité de la campagne de Rome, ce serait certes un des -plus grands bonheurs de cette vie privilégiée, si le hasard entrait -pour quelque chose dans de telles existences, et si le doigt de Dieu -n'en avait d'avance réglé toutes les phases pour rendre possible -l'éclosion des œuvres qui causeront à jamais l'étonnement et -l'admiration de l'humanité. Quand on l'envisage, cette vie si simple, -si austèrement vouée à connaître et à créer, on voit que rien n'y -eût pu être changé impunément, et qu'elle obéit à une logique -invincible. Poussin devait être sédentaire et non voyageur, puisque le -monde qu'il avait à peindre était en lui; il fallait qu'il naquît -pauvre pour que le luxe et la vie bruyante ne fussent pas un obstacle -entre lui et l'idéale région de la poésie; enfin ne devait-il pas -vivre comme il vécut, toujours blessé, souffrant du corps, mais l'âme -sereine et vivace, pour ne rien donner aux amours matériels, aux -éblouissements de la couleur, à tout ce que suscite en nous la furie -du sang, et pour pouvoir se livrer tout entier aux sereines et pures -voluptés de la pensée? - -Poussin, on le sait, naquit gentilhomme et d'une famille qui s'était -appauvrie au service de nos rois. Ce détail n'est pas sans importance, -car Poussin, destiné à être non pas un brillant ouvrier de l'art, -mais un initiateur, un poëte agissant, devait naître avec ce dédain -de la richesse et des biens positifs qui ne saurait s'associer avec une -naissance vile. Ses commencements sont difficiles et pénibles, exempts -pourtant de toute incertitude; ses croquis crayonnés sur les marges de -ses cahiers d'écolier étaient déjà des croquis du Poussin, et -Quintin Varin n'eut pas besoin d'un grand effort d'imagination pour -deviner une vocation qui s'affirmait elle-même. Toutefois, Poussin, -contrarié dans ses projets, dut quitter en fugitif la maison -paternelle. Arrivé à Paris, il demande des leçons à des maîtres qui -ne pouvaient rien lui apprendre, rien, ou bien peu de chose, à Georges -Lallemant, de Nancy, qui dessinait des tapisseries historiées, à -Ferdinand Elle, venu de Malines pour peindre le portrait. Mais il -n'était pas réservé à ces artistes médiocres d'être les -instituteurs du Poussin. Un jeune gentilhomme du Poitou, dont il devint -l'ami, lui fit connaître un mathématicien du roi, Courtois, qui -possédait des dessins de Raphaël et de Jules Romain, et une collection -de gravures de Marc-Antoine. La vue de ces gravures fut la révélation -qu'attendait Poussin. Dès lors il n'a plus qu'une idée, aller à Rome. -Alors, comme aujourd'hui, tout chemin y conduisait; mais le chemin qui y -mène les artistes pauvres fut, de tout temps, le plus long et le plus -difficile de tous. - -Il fallait d'abord vivre. Le jeune seigneur poitevin qui, le premier, -avait encouragé et secouru Poussin, étant rappelé près de sa mère, -emmène son ami dans l'espoir qu'il sera employé comme peintre, mais la -dame ignorante veut ployer ce génie à des occupations domestiques. -Cette fois encore Poussin s'enfuit, n'emportant que sa misère, tout -brisé, va se refaire chez ses parents, aux Andelys, et, à son retour, -part enfin pour Rome vers 1623. Cette fois, il ne peut aller que -jusqu'à Florence. Il regagne Paris, se loge au collège de Laon, et -fait la connaissance de Philippe de Champagne, puis celle du cavalier -Marini. Événement important dans la vie du Poussin! Que Marini, si -célèbre alors et tout vivant portant son laurier, ait trop sacrifié -à l'emphase, aux concetti, à tout le faux luxe poétique -d'alors,--qu'il faut pourtant préférer à la platitude,--c'est ce qui -ne saurait faire aujourd'hui l'ombre d'un doute. Mais le Poussin, esprit -grave, profondément sensé, ne risquait pas d'être envahi par le -clinquant du poëte italien, et, en lui lisant son Adonis, Marin lui -révélait un monde, le vrai monde de la poésie, ces dieux grecs -éclatant d'amour, de jeunesse et de force, cette patrie enchantée, ces -îles heureuses, ces porteurs de lyres et de thyrses sans lesquels, en -fait d'art, il n'y a pas de salut. Cette illustration du poème d'Adonis -(car Poussin fit de merveilleux dessins pour l'œuvre de son ami) devait -avoir sur le peintre des Andelys une influence décisive, car, en -réalité, ce père de l'école française, ce peintre de sujets -sacrés, cet émule parfois heureux de Raphaël, ne peignit jamais que -des héros. C'est ce que lui reprochèrent amèrement ses ennemis de -France quand il eut achevé, pour les Jésuites, son _Martyre de saint -François Xavier._ Dans ce tableau, disaient-ils, le Christ avait plus -l'air d'un Jupiter Tonnant que d'un Dieu de miséricorde. Critique -très-juste, que le Poussin ne voulut pas accepter. L'art est païen, et -dans ses chefs-d'œuvre les plus élevés ne peut aller plus loin que la -représentation idéale de l'homme. - -Mais finissons vite avec la biographie; celle du Poussin n'est rien, et -pour apprécier dignement ses ouvrages immortels, il faudrait pouvoir -écrire des volumes. Quand les uns cherchent pour moyen d'expression la -ligne abstraite, les autres l'harmonie enivrante de la couleur, quand -ceux-ci demandent leur effet à la disposition théâtrale des -personnages, ceux-là dans la vérité des attitudes ou l'expression des -têtes, Poussin osa se proposer comme but, la perfection, vouloir mener -de front toutes les parties de son art, montrer l'homme dans la nature, -lui calme et éternelle comme elle; elle est divine et pensante comme -lui; et, par un effort inouï de génie et d'amour (mais cet effort ne -s'arrêta pas et prit toute sa vie), il put se montrer fidèle à ce -programme surhumain! - -Retenu à Paris par la promesse qu'il avait faite à la communauté des -Orfèvres de Paris de peindre pour elle une _Mort de la Vierge_, Poussin -ne put partir avec Marini pour Rome, où il arriva seulement au -printemps de 1624, au moment où le poëte d'_Adonis_ s'en allait à -Naples pour y mourir. Marini avait recommandé le Poussin à son vieil -ami le cardinal Barberini; mais celui-ci fut forcé lui-même de quitter -Rome pour une légation, et laissa le peintre entièrement livré à sa -pauvreté et à sa solitude. - -Amères nourrices, bonnes pourtant au penseur, à qui elles donnent -l'âpre, l'inexorable liberté. La solitude! quelle fut complète pour -le Poussin, qui ne trouva pas même des frères de sa pensée et de son -désir! Ni Guerchin, ni Valentin, ni Manfredi, ni Ribeira, et toute la -farouche postérité du Caravage, ni l'Albane et le Guide, enivrés de -leur rêve charmant, ne savaient le mot que cherchait Poussin. À qui -donc le demandera-t-il? Pas même à Raphaël ou à Michel-Ange, mais à -l'antique, source de toute inspiration hautaine et libre. Tandis que -Claude Lorrain, Stella et Valentin se groupent autour de lui, il se lie -avec un sculpteur flamand, François Duquesnoy, et à eux deux ils -moulent des antiques, vivant du produit de ce travail qui, en même -temps, leur donnait la science, l'intelligence de tout. Puis, avec -l'Algarde, Poussin mesure la Niobé, le Laocoon, l'Hercule Commode, -l'Antinoüs. En même temps, il étudiait la nature dans la campagne de -Rome, simple, lumineuse, grandiose, à la fois enflammée et calme, où -il semble que les Césars enfuis laissent traîner un reflet de la -pourpre impériale. Tout occupé des grands effets de masses d'arbres, -des verdures, des accidents de lumière, cependant il ramassait et -apportait dans son mouchoir, pour en savoir tous les détails, des -pierres, les plus humbles mousses, et, sur son chemin, esquissait les -poses, les attitudes, les expressions diverses des passants, à la fois -apprenant, devinant tout et se devinant lui-même, contemplant l'homme, -la terre, le ciel, et s'armant de toutes pièces pour créer à coup -sûr des œuvres où serait partout l'idéale beauté. En effet, dès -son retour à Rome, le cardinal Barberini songe au Poussin, et celui-ci, -du premier coup, lui donne, quoi? cette merveilleuse création d'un -génie à son apogée, la _Mort de Germanicus._ Puis à ce chef-d'œuvre -succèdent sans interruption la _Prise de Jérusalem par Titus_, la -_Peste des Philistins_, le _Saint Érasme_ de Saint-Pierre, les tableaux -des _Sacrements_, peints pour le chevalier del Pozzo! - -Calme, heureux, marié à la sœur de Gaspard Dughet, qui avait soigné -sa santé chancelante, en pleine possession de sa gloire, entouré de -tout ce qu'il aimait, des antiques et des Raphaël, compris par quelques -amis chers et précieux, Poussin ne désirait rien tant que de rester à -Rome. On sait pourtant comment le désir de Louis XIII fit de lui un -peintre du roi et l'appela en France, où il fut si malheureux malgré -la faveur du roi et les délices de la petite maison dans le jardin des -Tuileries. La commande du tableau de la _Cène_, sujet redoutable, où -il avait à lutter avec Léonard de Vinci, l'amitié de M. de Chanteloup -et de M. des Noyers, le bruit fait autour de son nom, sa gloire -grandissante enfin, le consolaient mal de son temps dépensé à -dessiner des cartons pour les tapisseries et des fers de reliures. Ses -démêlés avec Feuquières, Simon Vouet et Lemercier, à propos de la -décoration de la grande galerie du Louvre, l'achevèrent. Il ne tarda -pas à solliciter la permission d'aller chercher sa femme malade à Rome -pour la ramener à Paris. Il n'y devait jamais revenir, malgré ses -promesses et malgré les espérances qu'il laissait concevoir à ce -sujet. Bientôt la mort de Richelieu et celle de Louis XIII lui -rendirent toute sa liberté; mais lors même que ces grands événements -ne fussent pas venus dégager sa parole, il est douteux que Poussin fût -jamais revenu en France. - -Génie trop français, c'est-à-dire trop plein de bon sens, de justesse -et de logique pour pouvoir se plaire dans la France d'alors, artiste -trop amoureux de la pure beauté pour être un serviteur commode à des -souverains; sa vraie patrie était sa petite maison du monte Pincio, -entre les Dughet et les Stella et devant la nature inspiratrice! En -quittant la France, il se vengea de ses ennemis mieux qu'il ne l'avait -fait dans ses lettres magistrales, et pour étouffer les calomnies, -répondre aux injures, affirmer sa gloire, peignit cette page -éloquente, le _Triomphe de la Vérité._ - -Triomphe tout abstrait et moral, car pendant sa longue, obstinée et -brillante carrière jusqu'au jour où la mort le prend à soixante et -onze ans, le 19 novembre 1665, Poussin ne fut réellement compris que de -lui-même! C'est pitié de le voir défendre ses tableaux pied à pied, -expliquer dans ses lettres à M. de Chanteloup que sa nouvelle série -des Sacrements exécutée pour ce seigneur, vaut au moins les tableaux -peints primitivement sur les mêmes sujets pour le commandeur del Pozzo; -et enfin chercher une justification pour les œuvres de son génie. -C'est pitié et c'est justice, car tout artiste qui n'est pas méconnu -n'a pas été un créateur, et nul mieux que Poussin ne mérita ce nom -plus grand que tous les mots humains. - -En effet, même après Rubens, même après Raphaël, il est, si l'on -veut parler d'une façon essentielle, le seul créateur de la peinture -d'histoire. Seul il a eu le courage, l'âpre volonté, le détachement -suprême de tout subordonnera l'idée qu'il veut rendre; il ne s'est -jamais permis l'ineffable volupté de peindre pour peindre, de s'enivrer -d'un jeu de couleur ou de draperie. Pas un pli, pas un regard, pas une -attitude qui ne concoure sévèrement à l'effet général. Il suffit, -disait-il, d'une demi-figure de trop pour gâter un tableau, et sa -recherche d'une dominante, son application à la peinture des modes -dorien, phrygien, lydien, ionique, explique tout l'homme. Échapper à -la matière, être tout âme et pensée dans un art plastique et -matériel, tel fut le problème insondable qu'il se proposa et qu'il -résolut, de sorte que l'accomplissement de l'impossible fut sa vie de -toutes les heures et son travail quotidien. - -Voyez, la composition est irréprochable, mesurée, rythmique, le -dessin est pur, exquis; la couleur sobre, sans pauvreté, vit dans de -solides et calmes harmonies, la nature autour des personnages est vraie, -toujours grande; les expressions appropriées au sujet concourent toutes -au même et unique effet: devant ces tableaux si variés, si différents -entre eux et dont la perfection constitue pour ainsi dire la seule -parenté, quelle impression reçoit-on? Une impression toute religieuse, -et j'oserais dire religieusement païenne, car Poussin peint l'homme à -cet état d'enthousiasme et de grandeur morale où il va se transfigurer -en héros, la nature à ce point d'épanouissement et de grandeur -silencieuse où elle peut être foulée par les pas des dieux. Ses -pâtres sont déjà des héros et ses saints ne sont que des héros. -Poussin était digne d'être un Grec; mais, que dis-je, il le fut; sa -Grèce est à nous comme elle est à lui, elle ne sera pas ravagée -comme l'autre, les barbares et le temps ne pourront détruire ses -ombrages et dessécher ses fontaines murmurantes. L'Arcadie! elle verdit -et fleurit, demeure de nos âmes; elle est la récompense et le refuge -des esprits qui n'ont pas voulu d'autre richesse et d'autre volupté que -celles de la pensée. - -Le jour où le cavalier Marini présenta Poussin au cardinal Barberini: -_Vous verrez_, lui dit-il, _un jeune homme qui a une fougue -extraordinaire._ Fougue qui, tempérée par la raison, par l'âpre -étude, par la sobriété voulue, devint l'éclatante, la prestigieuse -fécondité dont nous restons éblouis. Bible, histoire, mythologie, -Adonis, Vénus, Salomon, Moïse, faisant jaillir la fontaine sacrée, la -mort de Phocion, la clémence de Coriolan, Germanicus mourant, la Femme -adultère pardonnée, Armide en furie épiant le sommeil de Renaud, que -n'a pas peint, commenté, transfiguré l'infatigable génie du Poussin? -À quelle légende sacrée, à quelle histoire, à quel récit, à quel -poëme a manqué son invention que rien n'épuise? - -Quelle grandeur, quelle majesté tragique dans le _Testament -d'Eudamidas!_ Dans sa maison nue où la pauvreté habite avec lui, le -guerrier est couché, prêt à rendre le dernier soupir. Le médecin -garde une main appuyée sur le cœur du mourant pour savoir à quel -instant il aura cessé de battre. À côté du lit, le notaire est -assis; il finit d'écrire le testament sublime que lui a dicté -Eudamidas: «Je lègue ma mère à Arété, pour la nourrir et en avoir -soin dans sa vieillesse; ma fille à Charixène, pour la marier avec une -dot aussi forte qu'il pourra la lui donner; et cependant, si l'un d'eux -vient à mourir, j'entends que le legs revienne au survivant.» La mère -du guerrier, déjà vieille, instruite à la résignation par de longues -souffrances, tourne le dos à ce cruel spectacle; mais la jeune fille, -assise sur un escabeau sur lequel repose le pied de sa grand'mère, -s'abandonne sans réserve à sa douleur; sa tête est posée sur son -bras, qui, appuyé sur le pied du lit, retombe inerte; toute son -attitude morne, désespérée, ses yeux en larmes, son front penché, le -grand dessin de ses draperies remplissent l'âme d'une religieuse -pitié. Par une pensée hautaine et charmante, la pauvre demeure où -Eudamidas expire n'a d'autres ornements que son épée et son bouclier -pendus à la muraille: le guerrier a le droit de choisir pour ses -légataires Arété et Charixène! - -Qui dira la fougue du tableau des _Sabines_, tapage des couleurs, tant -de personnages qui courent en sens divers, les femmes échevelées et -folles de terreur se débattant contre leurs ravisseurs aux mines -violentes et farouches, l'éclat des armes, les chevaux cabrés, les -draperies envolées, tout ce tumulte que domine Romulus majestueux et -calme levant avec gravité un pan de son manteau! Qui dira la grâce du -_Moïse exposé sur le Nil_, du _Moïse sauvé des eaux_, du tableau -d'_Éliézer et Rébecca?_ Jeune, naïve, ingénue, Rebecca jette un -regard ravi sur les présents que lui offre Éliézer; autour d'elle, -parmi ses compagnes si finement drapées à la grecque, quelle variété -de sentiments! La femme envieuse accoudée immobile sur la margelle du -puits, les deux sœurs embrassées, la curieuse qui laisse tomber l'eau -de sa cruche, l'indifférente qui s'éloigne, la jeune fille, qui -portant déjà une urne sur sa tête, se baisse pour en soulever une -autre, sont d'une simplicité attendrissante et digne de l'épopée. - -Ces quatorze tableaux des _Sacrements_ où chaque composition, -recommencée deux fois, affirme une pensée si robuste, scènes -merveilleuses, les unes, comme le _Baptême_ empruntées à la vie même -du Christ, les autres reproduisant les pompes de l'Église catholique, -cette apothéose enthousiaste intitulée le _Ravissement de saint Paul_, -tant d'autres tableaux de sainteté: le _Repos de la sainte famille_, la -_Cène_, l'_Apparition de la Vierge, Jésus guérissant les aveugles_, -l'_Adoration des Mages_ nous montrent le génie du Poussin sous ses -aspects les plus pompeux et les plus sévères; mais n'est-il pas lui -davantage dans ces paysages inimitables où la campagne est surprise et -connue à toutes les heures du jour; où, ombrages, rayons du soleil, -grandes perspectives, plans étagés, ruissellement des eaux, cieux -infinis, rien n'a de secrets pour lui; où la vérité des branches, du -feuillé, où la perfection dans l'exécution matérielle de chaque -détail n'empêchent jamais la grande tournure et le sentiment -héroïque? Dans ces campagnes, il peint, et d'une main créatrice, Écho -et Narcisse, Diogène, Polyphème, les faunes, les hamadryades, Pan et -Syrius, Apollon et Daphné; mais lors même qu'il ne les y montre pas, -les héros et les dieux y sont présents, et leurs pieds seuls peuvent -fouler ces gazons olympiens, leurs seules mains peuvent écarter ces -nobles branches, sillonnées par la foudre ou courbées par le souffle -de Jupiter! - -Le Poussin est lui surtout dans ce tableau des _Bergers d'Arcadie_, où -d'heureux pasteurs, demi-nus, couronnés de feuillages, promènent leurs -amours à travers la riante contrée ouverte sur les montagnes neigeuses -et sur les horizons infinis. Tout en eux est joie, poésie, bonheur de -vivre. Cependant, au pied d'un bouquet d'arbres, l'un d'eux vient de -découvrir un tombeau avec celle inscription à demi-effacée: _Et ego -in Arcadia!_ Cette joie tout à coup assombrie, cette voix venue de la -tombe pour résonner dans le paysage enchanté, la subite rêverie de -ces jeunes hommes beaux comme des dieux, la mélancolie éveillée sur -le visage de cette bergère-muse appuyée sur son amant dans une pose -noble et pensive, c'est toute l'âme du Poussin. Mais quoi! dans son -œuvre immense, variée, innombrable, féconde en surprises et cependant -toujours semblable à elle-même, il n'est pas une page qui ne le -raconte tout entier. Et le temps eût-il anéanti détruit son œuvre -impérissable, ne trouverait-on pas toute l'histoire du poëte de la -peinture rien qu'en regardant le radieux portrait où il se représenta -lui-même, tête forte, résolue, résignée, pâle, pensive, aux -regards lumineux sous des sourcils nets et droits, au nez énergique, à -la moustache mince, au front puissant et droit sous deux ondes égales -de cheveux noirs? Naturellement et sans recherche, il est drapé dans -son manteau comme une figure antique, et sa belle main élégante et -virile est appuyée sur le portefeuille qui contient ses études, -imposante et unique occupation de toute sa vie. Sur cette tête on lit -l'enthousiasme du poëte, la patience de l'artiste, la bravoure du -soldat, la résignation du martyr. Poussin a eu dans la postérité la -double apothéose de sa pauvreté et de sa gloire; initiateur, il a -suscité par tout l'univers des fils de sa pensée, et nous sommes -forcés de permettre aux peuples nos rivaux de réclamer eux aussi comme -un citoyen du monde celui qui reste pour nous le maître, le fondateur -et le soldat toujours militant de la glorieuse École française. - - -[Note 50: Parce piis lacrymis: vivit Pussinus in urna -Vivere qui dederat, nescius ipse mori. -Hic tamen ipse silet. Si vis audire loquentem, -Mirum est, in tabulis vivit et eloquitur.] - - - - -[Figure 15: Muse. Peint par Le Sueur] - - - - -EUSTACHE LE SUEUR - - -Cet homme si doux, si résigné, si profondément religieux, capable -d'un amour unique, d'une pensée immuable, et qui mourut du chagrin -d'avoir perdu sa femme, fut un révolutionnaire en art. Ses -contemporains purent s'y tromper, mais non pas les souverains, qui ne -lui confièrent jamais de travaux, non pas Lebrun, disant aux obsèques -mêmes de Le Sueur, que _la mort venait de lui ôter une grande épine -du pied_, non pas le grand Poussin, qui tout de suite avait reconnu en -lui un frère d'inspiration et de pensée. La vie de ce suave artiste -est de celles qui prouvent irrévocablement que l'art est immortel, -puisqu'il a, comme la nature, le don de se reproduire et de se -renouveler à jamais par des contrastes violents, prodigieux, -inattendus, où le doigt de Dieu éclate, faisant sortir du rocher, -frappé de mort, la source fraîche et jaillissante. De la hideuse -décomposition de la matière quelque chose s'élance; ce quelque chose -a le parfum divin, la couleur exquise, la vie pleine de grâce; c'est -une fleur portant en elle tout un paradis de joie et d'amour. Ainsi, aux -époques où l'art étouffé sous la matière, sous les procédés -factices, sous l'imitation de l'imitation, a créé autour de lui -l'éblouissement et le dégoût, soudain un homme surgit, nouveau, -inconnu, ne devant rien à ses prédécesseurs ni à ce qui l'entoure, -et qui rapporte dans son œuvre le pur et primitif parfum de la pensée -humaine; cet homme, c'est la Fontaine, c'est Poussin, c'est Le Sueur, et -son arrivée providentielle blesse les yeux de ses contemporains aussi -douloureusement que le rayon du jour filtrant parmi les rayons des -lampes et l'orgie. Fatalement, tant les yeux des hommes sont aveugles, -nous en venons toujours à adorer quelque brutal et grossier carnaval -qui, fatalement aussi, s'efface et tombe en poussière sous le premier -regard de cette déesse toujours insultée et nue, la sainte Vérité. - -Le Sueur fut, je le répète, un des révolutionnaires, un des -initiateurs qui font le jour dans un chaos et qui, à la place de la -convention toute-puissante, viennent apporter la vie et la lumière. -Quel fut son procédé? Nul que l'imitation puisse reproduire, car, plus -sincère, plus idéal encore que Poussin, il puise dans son âme les -moyens d'émouvoir. Les vingt-deux tableaux de la _Vie de saint Bruno_, -peints pour le cloître des Chartreux de Paris, sont l'œuvre toujours -jeune et triomphante de notre Raphaël, mais d'un Raphaël plus -spiritualiste, plus dégagé de la matière et qui dédaigne les pompes -de l'art comme les pompes de la vie, possédant, comme par une grâce -spéciale, la naïveté, la pureté ineffable, l'intensité du -sentiment, la grandeur de conception qui préside aux créations -simples. Regardez ces tableaux où toute une épopée est clairement et -délicieusement écrite, depuis la légende du frère Raymond le -Tartufe, qui sert d'introduction à celle du saint, jusqu'à la grande -page où sa mort est racontée avec tant de ferveur! Suivez cette série -d'une harmonie si douce et si impérieuse, le recueillement, la prière, -la vocation du saint ému par les frissonnements du monde surnaturel, la -distribution de ses richesses aux pauvres, la prise d'habit, la lecture -du bref du pape; quel charme invincible vous retient là toujours plus -captif, toujours plus attiré dans le cercle de l'enchantement sacré? -C'est celui qui déplace les montagnes et rend possibles tous les -miracles: une foi profonde! Foi dans l'art, foi dans la religion, et -même le peintre a eu la grâce d'une sorte de crédulité enfantine, -adorable à cette époque où après le Rosso, après Primatice, après -Fréminet, après l'éclectisme mondain et stérile de Simon Vouet, il -est si doux de respirer cette fleur sauvage. - -Mépris de tout ce qui est terrestre, appétit des seuls biens -éternels, détachement des choses, ardeur d'embrasser le réel infini, -telle est la seule idée exprimée dans les vingt-deux tableaux de la -_Vie de saint Bruno_, et n'est-ce pas un miracle vingt-deux fois -renouvelé que d'avoir pu faire comprendre à l'aide d'un art fait pour -les sens, cet appétit qui n'est pas des sens, ce désir extra-humain et -hyperphysique dont le vol nous transporte en dehors de nous, cette soif -de l'invisible que rien ici-bas ne peut tromper ni rassasier? Par quel -miracle déjà quand l'Italie était encore fanatisée tantôt par les -excès des successeurs de Michel-Ange, tantôt par des réactions -impuissantes contre sa manière, quand la tentative des Carrache n'avait -abouti qu'aux violences du Caravage et au chimérique idéalisme de -Josépin, à la conscience un peu stérile du Dominiquin et la -systématique suavité du Guide, quand chez nous, après les travaux -sans originalité des Dubreuil, des Ambroise Dubois, des Leramberg et -des Jean de Brie, Fréminet renouvelait l'exagération à la Michel-Ange -et les tons noirâtres du Caravage, par quel heureux don, par quel -bienfait du ciel Le Sueur avait-il trouvé en lui-même des éléments -pour créer de toutes pièces un art nouveau? Que le goût lui -indiquât, en des sujets comme ceux qu'il avait à traduire, la -nécessité d'éviter tout tumulte, toute symphonie bruyante de couleur, -toute magnificence théâtrale, cela se comprend de reste, mais une fois -qu'il s'était privé volontairement de tout ce qui, pour ses -contemporains, constituait la peinture même, une fois qu'il avait -renoncé aux procédés de l'Italie comme à ceux de Rubens, à -l'affectation anatomique comme au prestige de la lumière colorée, -qu'allait-il lui rester pour donner à ses tableaux la vie de l'art, -charme qui séduit, la beauté durable? Je l'ai dit, rien que lui-même -et sa propre foi. Dégagé de tout, il écouta la voix silencieuse qui -nous parle, regarda sa propre pensée, et dans des altitudes exaltées -et cependant tranquilles, dans une couleur sereine, peignit son âme. -Quant aux moyens de se traduire, cet élève de Simon Vouet ne les avait -demandés qu'à deux maîtres, à Poussin son ami, et aussi à Raphaël, -auquel tout d'abord s'adressent toujours ceux qui cherchent la vérité, -car il n'apprend qu'à être sincère, qu'à trouver le beau en soi et -dans la nature, à voir sur le front de l'humanité le sceau divin dont -elle est marquée irrémissiblement et qui pour l'œil fidèle du -penseur, reste visible malgré les nuages passagers qui l'effacent ou le -voilent. - -Eustache Le Sueur fut, comme le Poussin, un des fils bénis de la -pauvreté. Son père, médiocre sculpteur, originaire de Montdidier, en -Picardie, ne méconnut pas ses dispositions pour le dessin et le -conduisit chez le peintre du roi, chez le célèbre et triomphant Simon -Vouet. Déjà dans ce même atelier, un jeune homme nommé Pierre -Mignard, un enfant nommé Charles Lebrun, venaient s'initier à l'art. -Mais comme chaque destinée est semblable à elle-même, Lebrun était -entré chez maître Vouet comme plus tard il entra partout, par la -grande porte. La protection assurée du chancelier Séguier en faisait -déjà un personnage, tandis que Le Sueur était admis obscurément et -par grâce. Bientôt l'Italie, alors le but et la terre promise de tous -les jeunes artistes, enleva à Simon Vouet Mignard et peu après Lebrun. -Seul, Le Sueur, dont la grande destinée était écrite d'avance, fut -retenu à Paris par sa bonne marraine, la Misère. - -Oh! combien nous devons la bénir, cette tutélaire marâtre! Si Le -Sueur eût par malheur possédé les quelques pistoles qui lui -manquèrent alors, l'Italie nous prenait le plus original, le plus -sincère de nos peintres; un simple hasard supprimait le _Saint Paul -prêchant à Éphèse_, la _Vie de saint Bruno_, le _Martyre de saint -Gervais et de saint Protais_, la _Descente de Croix_, des chefs-d'œuvre -sans nombre et nous aurions eu un peintre théâtral de plus, quelque -Carrache de seconde main, quelque Vénitien de convention, ou tout au -plus un grand artiste imposant et aligné comme les tragédies de Racine -et comme les jardins de le Nôtre. Mais un tel hasard n'est pas possible -à supposer dans la vie des grands hommes; Dieu les mène par la main et -sait où il les mène. - -Le Sueur n'eut-il pas l'âme enflammée et tendre des poëtes destinés -à mourir avec les premières fleurs de la jeunesse? Nous ne saurions -pas nous le figurer vieux, non plus que Raphaël, non plus que tous ces -êtres angéliques, à la fois homme et femme, qui ont gardé en eux la -double nature. Par la virginité de son talent, par cette âme -privilégiée, candide, qui lui fit retrouver l'inspiration naïve des -plus beaux temps de l'art, il méritait le précieux privilège -d'apparaître sous la figure d'un jeune maître, non-seulement pendant -son voyage mortel, mais à travers les âges. Toujours comme le Poussin, -car il devait y avoir plus d'une similitude dans les existences de ces -deux apôtres de l'art, ce fut une circonstance fortuite qui révéla à -Le Sueur sa vocation. Il suivait docilement les conseils de Simon Vouet, -quand le maréchal de Créqui, revenant en 1634 de ses ambassades à -Rome et à Venise, rapporta à Paris une riche collection de tableaux -italiens. Tandis que tous les visiteurs couraient au Guide, à l'Albane, -au Guerchin, Le Sueur se sentait attiré involontairement vers d'autres -tableaux placés sans honneur au fond de la salle: c'étaient des -peintures de quelques maîtres du quinzième siècle, et aussi des -copies de Raphaël exécutées sous ses yeux: un André del Sarto, un -Francia. De ce moment, Le Sueur comprit ce qui s'agitait au dedans de -lui-même; l'art qu'il avait rêvé, celui vers lequel s'agitaient ses -aspirations, était là sous ses yeux, vivant, réalisé. Il avait -soupçonné la vérité; maintenant elle était là sous ses yeux, -brillante, lumineuse, invincible. Il ne faut pas croire pourtant que -l'élève de Vouet eût alors le droit d'embrasser son idéal et de se -dégager des liens où il était garrotté; obligé de travailler aux -tableaux de son maître de plus en plus accablé de commandes, il -fallait qu'il se conformât sans murmurer aux procédés rapides -adoptés par le peintre du roi, car on ne devait pas voir la trace de -deux mains différentes sur ces toiles si rapidement couvertes. Ainsi, -le malheureux Le Sueur se sentait chaque jour envahir davantage par -l'imitation, et une grave inquiétude le tourmentait. Pourrait-il en -effet s'affranchir de ces méthodes lâchées, presque mécaniques, le -jour où, rendu à la liberté, il travaillerait pour son propre compte -et tenterait de dégager l'artiste caché en lui sous le modeste et -docile ouvrier. L'événement nous a prouvé qu'il s'alarmait en vain, -mais à coup sûr il y avait là un légitime sujet d'épouvante. Ce -qu'il apprenait sans s'en douter, à l'école de Simon Vouet, c'était -l'humilité, la résignation chrétienne. - -Le Sueur avait environ vingt ans quand se présenta, pour la première -fois, l'occasion si ardemment souhaitée de faire acte de pensée, -d'être lui-même. Chargé de faire huit grands tableaux destinés à -être exécutés en tapisserie, et dont les sujets devaient être tirés -du poëme de François Colonna, dominicain, intitulé: le _Songe de -Polyphile_, Vouet abandonna complètement cette tâche à Le Sueur, qui -en deux ans acheva les huit compositions. Une seule nous reste, et par -sa grâce élégante, par l'heureuse disposition des figures, laisse -deviner déjà le peintre du _Salon de l'Amour_ et du _Cabinet des -Muses._ Toutefois, ne nous affligeons pas trop de la perte de ces -tableaux; Le Sueur, sans doute, n'était pas encore là, il ne devait -être lui-même qu'après sa rencontre providentielle avec le Poussin. -À peine arrivé en France, ce grand homme était en butte à un -dénigrement systématique, à des sarcasmes implacables, à des -attaques sans nombre. Seul, parmi les élèves de Simon Vouet -détrôné, Le Sueur refusa de s'associer à la haine dont on -poursuivait le nouveau venu. Sans songer qu'il s'exposait à passer pour -un courtisan de la faveur royale, Eustache Le Sueur osa admirer tout -haut les œuvres du peintre des Andelys. Ce style noble, sévère, si -courageusement pur et nouveau, si exempt de toute manière, l'avait -conquis et gagné du premier coup. Poussin apprit par hasard qu'un jeune -homme avait osé le défendre contre tous, et voulut voir ce Caton -enfant qui ne tenait pas à être du parti des dieux. Est-il besoin de -dire que l'esprit charmant et candide de Le Sueur gagna tout de suite -Poussin, cet homme antique. Une amitié grave, féconde, s'établit -entre eux, et, de la part du maître, fut une véritable paternité -spirituelle. À sa voix Le Sueur, encouragé et fortifié, sortait des -langes de l'éducation, se sentait libre, osait laisser paraître sa -fierté longtemps contenue. Qu'elles durent être belles ces longues -causeries où les deux grands hommes, l'un à son aurore, l'autre déjà -en possession de tout son génie, se confiaient leurs projets, leurs -désirs, leurs communes aspirations! Le grand, l'éternel sujet de -conversation, on le devine, c'était l'art des anciens. À la voix de -son nouveau maître, Le Sueur pénétrait avec délices dans ce monde, -sa vraie patrie, jusqu'alors fermé pour lui; il ne se lassait pas de -parcourir, de feuilleter sans cesse les cahiers de croquis innombrables -que Poussin avait rapportés de Rome: précieux, inépuisable trésor, -où il s'enivrait à la coupe même de l'idéal. Pendant toute une -année, non-seulement il eût sans cesse à sa disposition la précieuse -collection des croquis, non-seulement il jouit sans cesse des conseils -et des enseignements du Poussin, mais il eut la rare fortune de lui voir -peindre la _Sainte Cène_ et le _Miracle de saint François Xavier._ -Lui-même il exécuta sous les yeux du maître son tableau de réception -à l'Académie de Saint-Luc, _Saint Paul imposant les mains aux -malades_, page où l'influence du Poussin est visible, et dont la -gravure nous a conservé du moins le noble et imposant caractère. - -Hélas! le moment de la séparation était venu. Ces deux artistes, si -dignes de s'apprécier, de se deviner, de se compléter l'un et l'autre, -ne devaient plus se revoir en ce monde. Nous avons dit ailleurs comment -Poussin, las des intrigues, abreuvé de dégoûts, quitta la France pour -n'y plus revenir. Compromis, perdu pour ainsi dire par sa dévotion à -l'homme de génie insulté, Eustache Le Sueur restait seul, à -vingt-cinq ans, sans protecteur, sans appui, sans autres amis que Stella -et Philippe de Champagne. S'il ne suivit pas en Italie le maître qui -volontairement s'exilait et retournait tout meurtri à sa maison du -monte Pincio, si Le Sueur demeura privé, pour ainsi dire, de la -meilleure moitié de lui-même, c'est que l'amour, un de ces amours -purs, exclusifs, éternels, comme ceux qui naissent dans de telles -âmes, venait de disposer de sa vie. Quelque temps après, Le Sueur -épousait cette jeune fille, pleine de piété et de vertus, frêle et -souffrante, pauvre comme lui. Hélas! elle devait descendre bien jeune -dans la tombe, emportant bientôt avec elle la vie de son époux, -irrévocablement unie à la sienne. Ce beau mariage chrétien est encore -un des traits qui peignent Le Sueur; enthousiaste et pensif comme les -premiers apôtres, il devait aimer comme eux, mourir comme eux, avant -d'avoir senti s'appesantir sur lui la froide main de la vieillesse. Mais -alors il lui restait encore à parcourir treize années de luttes et de -gloire. Uni à mademoiselle Goulay, il entrait sérieusement dans la -bataille de la vie; jusque-là, il avait été uniquement occupé de ses -études, il lui fallut alors songer à son foyer et travailler pour le -pain quotidien. Mais cette impérieuse nécessité ne devait pas le -faire descendre au-dessous de lui-même. Quelque travail qu'il -entreprît, Le Sueur resta le digne élève de Poussin, et ne sut faire -que des chefs-d'œuvre. - -On ne peut refuser ce nom aux vignettes qu'il fut obligé de composer -pour la librairie, aux frontispices de la _Doctrine des Mœurs_, des -_Œuvres de Tertullien_, de la _Vie du duc de Montmorency_, et celui -qui, gravé pour un office à l'usage des Chartreux, représente une -_Adoration de la Vierge_, non plus qu'au portrait de la Vierge soutenue -par des anges et à la belle composition pour la thèse de M. Claude -Bazin, de Champigny. Dans ce dernier tableau, les quatre figures qui -forment l'encadrement sont d'un dessin noble et sévère qu'on admire et -qu'on est heureux d'admirer. De même le portrait de la Vierge, tête -chaste, sacrée, et d'une jeunesse ineffable, laisse cette impression -saine qu'on reçoit des œuvres d'art où rien n'est surprise, embûche -pour le spectateur, où ce qui vient de l'âme va directement à l'âme. -Là, comme dans toutes les circonstances de la courte vie d'Eustache Le -Sueur, nous pensons que la pauvreté fut pour lui une bonne -conseillère, une digne inspiratrice; ces vignettes, qui ne le cèdent -comme style à aucune peinture, sont assurées du moins d'une longue -durée matérielle; elles auront la presque éternité de ce qui est -typographie et gravure, tandis que les tableaux du cloître des -Chartreux sont déjà si cruellement mutilés par le temps et par des -restaurations successives. - -La galerie du duc de Devonshire, où l'on voit de Le Sueur plusieurs -_Saintes Familles_, la _Reine de Saba devant Salomon_, la _Nuit des -noces de Tobie_, le _Moïse abandonné sur les eaux_, l'_Agar chassée -par Abraham_, celles de lord Besborough, de lord Houghton, renferment -presque tous les tableaux qu'il peignit à cette époque, tout en menant -à fin ces travaux pour la librairie qui établissent entre sa vie et -celle de Poussin une similitude de plus, car, pendant son court séjour -en France, le Raphaël français n'avait pas refusé de dessiner des -vignettes et même des reliures pour les éditions de l'imprimerie -royale. Enfin, l'heure de la gloire, l'heure de la justice arrivait: le -prieur des Chartreux faisait restaurer le petit cloître de son couvent, -et les peintures à fresque restaurées pour la première fois eu 1508, -ne pouvaient subsister dans les arrangements nouveaux; il fut convenu -qu'on en ferait de nouvelles, et le prieur les demanda à Le Sueur, que -sa grande piété et sa réputation d'artiste déjà grandissante lui -recommandaient doublement. Eustache Le Sueur put donc entreprendre -l'œuvre qui, entre toutes, devait l'immortaliser. Œuvre de foi, œuvre -de pauvreté, car la modicité du prix dont elle fut payée ajoute -encore à sa sainteté, à sa grandeur et surtout prouve que la commande -des tableaux de la _Vie de saint Bruno_ ne fut pas, comme l'a cru à -tort La Ferté, une faveur royale. - -Il est des hommes à qui leur destinée sublime réserve la gloire de -n'être jamais récompensés de leur vivant, et de rester des -bienfaiteurs envers qui les États ne tentent même pas de s'acquitter. -Le Sueur fut un de ces hommes, et si modeste d'ailleurs, qu'il -prétendait n'avoir fait que des ébauches; sa modestie, son humilité -réelle ne purent cependant pas désarmer l'envie des contemporains, ni -endormir la jalousie de Lebrun qui, à son retour d'Italie, devina en Le -Sueur non pas un rival (il n'aurait peut-être pas eu peur d'un rival), -mais un vainqueur dont les travaux devaient primer les siens devant le -tribunal de la postérité. Dès lors commença entre les deux artistes -une lutte ardente, acharnée, si l'on peut donner le nom de lutte à une -guerre où Le Sueur ne faisait que se défendre et ne se défendait -qu'à force de génie. Cette guerre, à laquelle la France dut tant de -pages merveilleuses, ne devait pas être longue pourtant en enlevant si -prématurément le peintre des Chartreux, la mort se prononça pour -Charles Lebrun, et comme Lebrun l'avait douloureusement prévu -l'immortalité donna raison à Eustache Le Sueur. Mais disons en -quelques mots quelle fut à sa fin cette noble carrière où croyance, -vie, travaux, mort même, tout brilla d'une si profonde et si sainte -unité. Lebrun revoyait Paris en triomphateur, fêté de la reine mère, -du cardinal Mazarin, de Fouquet lui-même qui lui donnait douze mille -livres de pension pour décorer le château de Vaux. Il entrait de -plain-pied et dès le premier jour dans tous ces palais qui devaient -être toujours fermés pour son ancien camarade à l'atelier de Simon -Vouet, pour son nouveau collègue à l'Académie royale de peinture et -de sculpture. L'organisation récente de ce corps avait porté le -dernier coup à nos écoles provinciales, et tandis que Le Sueur, -quoique si peu compris encore, n'était choisi que par une sorte de -pudeur pour faire partie des anciens, Charles Lebrun promoteur ardent de -la création nouvelle obtenait du chancelier la présentation de -l'homologation de l'arrêt et en faisait pour ainsi dire son affaire -personnelle, comme s'il eût eu le pressentiment de la tyrannique -domination qui devait plus tard mettre dans ses mains la toute-puissance -de Louis XIV. Si Le Sueur se sentit ému et troublé ce fut, non pas en -voyant que tant d'honneurs étaient décernés à Lebrun, mais en -apprenant qu'à Rome, Poussin l'avait encouragé de ses éloges et de -son amitié. Si la jalousie eût pu entrer dans cette âme exempte de -faiblesses, c'eût été à ce propos seulement. Mais Le Sueur était de -ceux que la douleur inspire, fortifie et rend plus ardents au travail. - -En quelques années il peint son May, le _Saint Paul prêchant à -Éphèse_, qui balance le succès du _Saint André_ de Lebrun, puis à -l'hôtel Lambert où Lebrun n'avait voulu se charger que de la galerie -d'Hercule, dix-sept tableaux, le _Salon de l'Amour_, le _Cabinet des -Muses et d'Apollon_, les _Camaïeux de l'appartement des bains_, et -divers tableaux pour l'abbaye de Marmoutier et pour les églises de -Saint-Gervais et de Saint-Germain-l'Auxerrois. On sait qu'à l'hôtel du -président de Thorigny, et en présence du nonce du pape, Le Sueur -remporta une victoire complète. Pour deviner, en ce temps où la -mythologie n'était qu'une mascarade, ce que le paganisme grec renferme -de divin et d'idéal, ne fallait-il pas un chrétien et un mystique -comme Le Sueur? Alors, il ne s'arrêtait plus, peignait le jour, passait -les nuits à dessiner, dévorait sa vie, pris tout entier par la fièvre -de l'art. La mort de sa bien-aimée compagne le terrassa, et il ne put -achever son dernier plafond à l'hôtel Lambert. Il voulut mourir près -de ces chartreux à qui il avait donné le plus pur de sa pensée; il -s'endormit les mains jointes entre les mains du grand prieur au -commencement de mai 1655. En mourant, il laissait place libre à Lebrun -qui devait régner et céder le sceptre à Mignard; il n'y aurait pas eu -de rôle pour un génie indépendant dans cette splendide et pompeuse -représentation qui fut la gloire de Louis XIV. Pour protester au nom de -la pensée contre l'autocratie morale du grand roi, Le Sueur n'aurait -trouvé en lui ni la profonde ironie de Racine, ni la ruse exquise de la -Fontaine. Il n'eut pas même une feuille de ce laurier banal qui fut -prodigué un peu plus tard si libéralement à tous les figurants du -grand siècle, mais ne devons-nous pas supposer que cette âme tendre et -blessée trouva enfin l'apaisement, la joie infinie, et ces palmes que -le ciel garde aux humbles et sincères génies qui ont su dédaigner -tout ici-bas, même le laurier? - - - - -DAVID - - -On peut dire de Louis David qu'il fut révolutionnaire à son atelier -comme au club des Jacobins ou à la tribune de la Convention. C'était -un Spartiate et un Romain de Paris. Il avait rapporté, en 1780, de son -voyage au delà des Alpes, la patrie de Lycurgue et de Brutus à la -semelle de ses souliers. Il n'a jamais compris ni l'art national ni le -sentiment national. Il était Spartiate et Romain; il n'a jamais été -Français, hormis dans son exil. Il a presque mis en relief cette idée -de l'abbé Galiani, que l'histoire moderne n'est que de l'histoire -ancienne sous d'autres noms. - -Buonarotti, ce descendant de Michel-Ange, qui était venu apporter ses -agitations aux flammes vives de la révolution française, disait à -David: «Ce n'est pas moi qui suis le petit-fils de Michel-Ange, c'est -toi.» En effet, c'est un peu la même passion pour l'idée, la même -vie inquiète jetée dans la tourmente des révolutions; mais dans sa -pâleur de touche, Michel-Ange est brûlant encore, son exécution garde -toute la flamme inspiratrice; celle de David est conduite par la raison -armée d'un compas. - -David se croyait chef d'école comme s'il eut inventé l'art antique. -Est-ce parce qu'il avait protesté contre la peinture française du -dix-huitième siècle, les fêtes galantes de Watteau, les -réminiscences vénitiennes de Raoux, les nymphes court vêtues de -Boucher, les drames familiers de Greuze? David ne s'est-il pas aperçu -une seule fois qu'il n'était que le disciple savant du Poussin et le -continuateur de Lebrun? Qui n'avait, avant lui, recherché les -épanouissements de l'art jusqu'à son origine? Winckelmann a eu des -précurseurs sans nombre. Est-ce qu'on avait attendu la naissance de -David pour reconnaître que les Grecs sont les maîtres par excellence, -qu'ils ont écrit la grammaire de l'art, que leurs œuvres sont les -seules infaillibles dans tous les siècles, parce qu'elles sont créées -par la pensée et par le style, parce que le beau idéal était un culte -chez les artistes d'Athènes et de Sicyone, comme le culte des dieux -chez les hommes, comme le culte du soleil chez les sauvages? - -D'ailleurs, en plein dix-huitième siècle, avant David, Vien avait -protesté: or Vien a été le maître de David. C'est lui qui lui a -enseigné les sources vives de l'art. Après les bruyants soupers et les -galantes orgies de Boucher, il fallait bien retremper sa peinture à -moitié ivre dans quelque fleuve aux rives idéales, où Diane -chasseresse seule s'était baignée. Après les folies du festin et les -chansons des courtisanes, l'enfant prodigue n'avait plus pour planche de -salut que la maison natale. La maison natale de l'art, c'est la Grèce. -C'est toujours là qu'on retrouve sa famille et qu'on tue le veau gras. - -David n'a paru un réformateur qu'au delà du dix-huitième siècle. En -deçà, tous les artistes saluaient Vien comme le maître nouveau. À -ses derniers jours, Vien disait avec malice: _J'ai entrouvert la porte; -David l'a poussée._ C'est toujours l'histoire de Christophe Colomb et -d'Améric Vespuce. Seulement ici le nouveau monde découvert avait plus -de tombeaux que de forêts vierges. - -Au dix-huitième siècle, on disait: Vien; sous l'Empire, on disait: -David; aujourd'hui nous disons: Prudhon. Voilà le vrai fils des Grecs. -Celui-là leur ressemble d'autant plus, qu'il a moins voulu les imiter. - -David est né à Paris, en 1750, sur le quai de la Mégisserie. Son -père, qui était mercier, fut tué dans un duel invraisemblable. David, -n'ayant encore que neuf ans, tomba sous la tutelle d'un oncle qui le -destina à l'architecture. Mais, pour une intelligence passionnée, -l'architecture est un art glacial qui passe tout un siècle pour -exécuter un rêve. La peinture, au contraire, c'est un art de feu qui, -comme Dieu, crée son monde en six jours. David avait vu plus d'une fois -son cousin Boucher, le peintre des courtisanes royales; un jour, il le -fut trouver à son atelier, et, le voyant à l'œuvre, perdu dans -l'horizon bleu d'un paysage féerique, encadrant quelque Cythéréenne -au nez retroussé, David s'écria: «Voilà les pays où je veux -vivre!» David ne se connaissait pas encore. - -Boucher fut son premier maître. Ce mauvais maître avait voyagé dans -la ville éternelle sans enthousiasme pour Raphaël ni pour Michel-Ange. -«Raphaël, c'est une femme; Michel-Ange, c'est un monstre. L'un est le -paradis, l'autre est l'enfer; ce sont des peintres d'un autre monde; -c'est une langue morte qu'on ne parle plus aujourd'hui. Nous autres, -nous sommes les peintres de notre siècle; nous n'avons pas le sens -commun, mais nous sommes charmants.--Et pourtant! dit David d'un air -pensif en regardant des gravures d'après l'antique et d'après la -Renaissance.--Après cela, reprit Boucher, il y a près d'ici un homme -de talent qui s'est tourné vers les vieux en croyant que le soleil se -levait par là. Je crois que la lumière qui l'attire c'est la lampe des -morts; mais, après tout, il a peut-être raison.» Et Boucher conduisit -David à l'atelier de Vien; car Boucher était un noble artiste, qui -croyait aux autres comme à lui-même. L'Envie aux yeux louches n'avait -jamais hanté sa maison. - -Le cousin de Boucher alla donc chez Vien apprendre à mépriser--à trop -mépriser--la palette du peintre de madame de Pompadour. Il concourut -bientôt pour le grand prix de Rome, ce fameux grand prix qui n'a jamais -créé un peintre et qui en a désespéré mille. Il échoua. Pour la -première fois, il douta de ses forces; pauvre et seul, il se laissa -aller au découragement, peut-être même eût-il abandonné la -peinture, si les dieux ne lui fussent venus en aide sous la figure d'une -déesse de l'Opéra, mademoiselle Guimard. Il concourut donc une seconde -fois. Mais une seconde fois il échoua. Au lieu d'aller se consoler aux -pieds de Guimard, il résolut de se laisser mourir de faim. Il habitait -le Louvre, dans l'appartement de Sedaine, secrétaire de l'Académie -d'architecture. Il s'enferma dans sa chambre, brisa son dernier pinceau, -jeta ses couleurs par la fenêtre, se croisa les bras et s'endormit sur -un fauteuil. À son réveil, il dompta sa faim avec une force d'âme -toute romaine. Il passe ainsi deux jours, niant la vie à vingt ans, aux -beaux jours de septembre, où le pampre dévoile la grappe provocante. -Puisqu'il nie la vie, il nie la douleur. Pas un mot, pas un cri. -L'orgueil est là qui étouffe ses regrets et ses plaintes. - -Cependant Sedaine pense qu'il n'a pas vu David depuis trois jours, David -qui a subi une nouvelle défaite à l'Académie. Il court à sa chambre. -Il trouve Doyen sur le seuil, qui frappe à la porte. «Eh bien?--Eh -bien, savez-vous s'il est là? ils l'ont tué à l'Académie.--David!» -cria Sedaine de plus en plus inquiet. - -Le jeune homme, reconnaissant la voix du vieux poëte, répondit qu'il -était mort, d'une voix sépulcrale. Doyen l'appela à son tour. -«Celui-là, du moins, m'a donné sa voix,» murmura David. Et il se -traîna le long du mur jusqu'à la porte. «Ils ne m'empêcheront pas de -mourir, et j'emporterai là-haut leurs adieux.» Il ouvrit la porte. -Doyen et Sedaine furent effrayés par celle apparition du tombeau. -C'était la Mort aux yeux caves et aux joues marbrées. Ils portèrent -David au soleil, et, selon l'expression de Sedaine, «le sauvèrent des -bras de la mort,» non sans beaucoup de luttes, car David n'en voulait -pas démordre. Doyen, furieux contre ses confrères de l'Académie, alla -les apostropher en pleine séance. «Messieurs, souvenez-vous que ce -jeune homme, un jour, vous tirera les oreilles à tous tant que vous -êtes.» Une troisième fois David concourut pour le grand prix; une -troisième fois il échoua. Mais l'Académie, reconnaissant son -injustice, lui accorda une place à l'école de Rome. - -À l'atelier de Vieil, quoique David se fût imprégné des principes de -réforme, il n'avait pas répudié tout à fait le goût de son temps. -Il avait pris quelque plaisir à peindre le _Temple de Terpsichore_ et -le salon du banquier Perregaux. Son plus fameux tableaux de concours, la -_Mort des fils de Niobé_, était dans la tradition des Van Loo, ces -peintres qui avaient trouvé le secret d'être charmants sans science, -sans dessin et sans style, comme Delille était alors un poëte sans -poésie, comme madame de Pompadour était une belle courtisane sans -amour. Quand David partit pour Rome, il disait avec je ne sais quel -regret pour le monde impossible de son cousin Boucher: «L'antique ne me -séduira pas; l'antique manque d'action et ne remue point.» Et, en -effet, après les premières heures d'éblouissement devant les -murailles du Vatican, que fit David? Il copia avec amour la belle scène -de son compatriote Valentin. Ensuite, il peignit la _Peste_ qui est au -lazaret de Marseille, sans parti pris bien visible, dominé tour à tour -par le souvenir de l'école française et par l'exemple des bas-reliefs -antiques. - -L'Italie, qui avait revu le soleil dans Cimabué et les maîtres -florentins, était à son dernier rayonnement. La nuit couvrait déjà -la voie sacrée; le génie national allait descendre au tombeau pour la -seconde fois. Il n'allait plus rester qu'un sculpteur, Canova, pour -tailler un mausolée à l'art italien. Ne comptant plus sur l'avenir, le -dieu invisible qui se repose quand sa semaine est finie, on se tourna -vers le passé, comme si la science pouvait remplacer l'inspiration. -Montfaucon avait dévoilé l'antiquité, Winckelmann s'y agenouilla -pieusement, et Mengs s'écria: «C'est là que sont les dieux.» - -David passa une année à Rome sans prendre un pinceau, épris de la -seule éloquence de la ligne, qui est une langue complète, comme le -disait Euphanor l'antique. Il dessinait tout et partout: statues -mutilées, fragments de bas-reliefs, fresques devenues invisibles. Il -dessinait tout, moins la nature vivante. Aussi, quand il se remit à -peindre, il ne trouva que dans l'histoire ancienne des sujets dignes de -son génie. À son retour à Paris, il exposa _Bélisaire_ et les -_Funérailles de Patrocle_, donnant raison à ces paroles de Boucher: -«Les figures antiques manquent de mouvement et de vie; elles ne remuent -pas.» Mais tout Paris s'inclina avec respect devant ces morts illustres -sortis du tombeau sous le souffle de David. La révolution était faite -dans l'art comme elle le fut dans l'humanité peu d'années après, -quand Mirabeau, Danton et Saint-Just, ces autres Romains de Paris, -ensevelirent le vieux monde sous le flot tempétueux de leur éloquence. - -David, qui avait voulu mourir de faim, eut un triomphe inespéré. -L'ancienne peinture française ne fut plus admise que sur les portes et -sur les paravents. Van Loo disait en mourant qu'il ne croyait plus à -Satan, à ses pompes, à ses œuvres. Les nouveaux venus brisèrent les -dieux de la veille comme des idoles surannées, indignes d'un grand -peuple. On commençait, par pressentiment, à prendre au sérieux le mot -peuple. David avait ouvert une école toute jonchée de marbres, de -médailles et de débris de vases étrusques. Girodet, Drouet, Fabre et -mademoiselle Leroux-Laville (l'Émilie des _Lettres_ de Demoustier) -furent ses premiers élèves. Il ne tourmentait pas ses élèves par sa -science: il avait compris que le temps seul est le grand maître; il se -contentait de leur dire souvent: «Apprenez à faire un Grec qui ne soit -pas un Romain, et un Romain qui ne soit pas un Grec.» De la France, il -n'était jamais question. Ses élèves auraient pu lui dire quelquefois: -«Maître, vous-même, vous faites des Grecs qui sont des Romains.» En -effet, si David avait vécu avec Lucrèce et avec Cicéron, il n'avait -qu'entrevu Aspasie et Platon. Il connaissait le Forum et non le -Sunium[51]. - -Cependant l'Académie l'avait reçu par acclamation, le roi l'avait -nommé son premier peintre,--le roi Louis XVI, dont le tribun David vota -la mort!--Enfin la fortune lui était venue sous la figure d'une belle -fille qui avait une dot. - -Toutes les pages de la jeunesse de David étaient écrites pour marquer -dans l'histoire. Il fut repoussé trois fois par l'Académie. Il faillit -mourir de faim. Enfin il fut porté en triomphe. C'était en 1780; il -avait envoyé son _Bélisaire_ à l'exposition. Un jour, perdu dans la -foule, il écoulait le bruit public sur son œuvre. Tout à coup il fut -reconnu; tout le monde le voulut féliciter; les plus enthousiastes le -saisirent et le portèrent dans leurs bras en criant de toute leur -force: «David! David! David!» Il ne s'opposa point à cette ovation; -sans doute il la trouvait toute naturelle dans son naïf orgueil. Ce qui -doit l'excuser un peu, c'est qu'ayant aperçu son ami Sedaine qui levait -les bras avec des larmes dans les yeux, il écarta le flot -d'enthousiastes et s'élança vers le vieux poëte. - -La vie de David était toute de labeur. Minuit le surprenait souvent -remuant les débris du monde ancien. Il se levait presque toujours avec -le soleil, et s'enfermait dans son atelier sans permettre aux oisifs d'y -perdre leur temps. Il y en a qui aiment la vie à deux, il aimait la vie -à un. - -J'oubliais: il avait un ami, c'était son violon,--ami sérieux, qu'il -n'a jamais permis de railler,--ami de tous les instants, confident de -toutes les joies et de toutes les douleurs. - -David aurait eu une autre poésie s'il eût senti l'antiquité par -l'âme comme par l'aspect visible,--contraste à Prudhon!--La figure de -Sapho, l'ardente amoureuse, tenta son génie; mais il ne vit la -deuxième Muse qu'à travers la traduction de Boileau: - - -Heureux qui, près de toi, pour toi seule soupire. - - -Il la représenta assise et inspirée. Phaon protégé par Vénus, tient -suspendue Sapho et lui passe la main sur les yeux. Elle laisse tomber sa -lyre d'argent. L'Amour est là qui la saisit et qui chante l'hymne à -Vénus. Le tableau est savamment composé. On applaudit à la manière -originale dont David a peint le visage de Sapho sous les doigts de son -amant. C'est un chef-d'œuvre de dessin. Mais pourtant l'hymne de Sapho -devait passionner tout autrement David, qui, sans doute, n'a jamais -chanté l'hymne à Vénus ou qui n'a jamais lu Sapho. - -Il y a au Louvre, dans la galerie française, un portrait de femme, -madame Récamier, qui n'a guère arrêté la critique et qui symbolise -le génie de David. C'est une figure où tout est sacrifié à la ligne. -Le pinceau est austère jusqu'à la pâleur. Pas un ornement, pas un -rayon, pas un battement de cœur. Et pourtant cette figure, ainsi -éteinte dans la pâleur d'une touche glaciale, a un attrait indicible -comme la poésie de l'inconnu. Les yeux, enivrés des somptuosités des -coloristes, s'arrêtent là, devant cet horizon tout imprégné de -neige, avec un sourire de surprise. David a poussé l'austérité de la -touche dans ce portrait jusqu'à la fantaisie, jusqu'à la volupté, -jusqu'à la passion, comme sainte Thérèse, qui fuyait la terre d'un -pied haineux pour retrouver dans le ciel les joies coupables de l'extase -amoureuse,--ou comme Sapho, qui se jetait avec un frémissement d'amour -dans la mer Ionienne où l'attendait la mort. - -Louis XVI et son premier peintre semblèrent conspirer ensemble contre -la monarchie française. Le roi commanda à David un tableau d'un -enseignement sévère, pris dans l'histoire romaine, pour retremper un -peu tous ces marquis désœuvrés qui faisaient de la tapisserie aux -pieds de quelque Ariane ennuyée, et qui ne pouvaient plus tirer -l'épée que pour défendre le bichon fanfreluche de leur maîtresse. -«Tous ces brins de muguet, comme disait le duc de Coigny, qui, depuis -la bataille de Rosbach, avaient abdiqué tout sentiment national.» -David repartit pour Rome et y peignit le _Serment des Horaces._ Les -Italiens de Rome s'y reconnurent sans doute dans leurs ancêtres, car le -tableau du peintre français y fut bruyamment applaudi[52]. - -Quand le tableau fut à Paris, M. d'Angevilliers parut alarmé qu'un -artiste eût osé dépasser la mesure du compas royal. David s'écria -brusquement: «Eh bien! qu'on prenne des ciseaux et qu'on le rogne.» Le -succès, à Paris, fut mêlé de surprise et d'enthousiasme. Il y avait -longtemps qu'on n'avait vu apparaître ces mâles figures de l'histoire. -«C'est encore la tragédie, dirent les libertins.--Oui, répondirent -les derniers encyclopédistes, mais c'est la tragédie de -Corneille.»--C'était plutôt celle de Crébillon; seulement on ne la -jouait plus en paniers. On salua David grand peintre, mais surtout grand -archéologue[53]. - -Pour David, l'humanité n'avait pas fait un pas depuis la mort de -Socrate. Pour lui, le soleil s'était couché dans le tombeau de cette -mort éloquente. Il ne comprenait rien aux splendeurs visibles ou -invisibles du christianisme. La Bible et l'Évangile étaient pour lui -deux livres de plus dans une bibliothèque. Jésus le crucifié, le -divin maître, ne lui avait jamais rien enseigné. Il le reléguait au -calendrier, avec les saints. La duchesse de Noailles, croyant qu'un -artiste si sérieux pouvait seul lui peindre un Christ digne de rappeler -la ligne sévère et l'onction des œuvres religieuses, lui commanda un -tableau représentant un Christ couronné d'épines. «Comment -voulez-vous, madame, que je peigne le Christ? je ne le connais pas. -Socrate, si vous voulez.» Madame de Noailles insista. David promit -d'obéir. Peu de jours après, il lui envoya un Christ sous les traits -et sous les habits d'un soldat aux gardes françaises. Voltaire était -dépassé! Et pourtant, au sacre de l'Empereur, ce fut David qu'on -choisit pour le portrait de Pie VII. On l'avertit que, selon la -tradition, il fallait que l'artiste fût agenouillé pour peindre un -pape. Il s'assit fièrement devant Pie VII, l'épée au côté pour tout -signe de respect. Le pape avait trop voyagé pour se plaindre. Aussi ce -pape de David est le premier Italien venu vêtu de pourpre. Point -d'idéal et point de flamme intérieure. Ce front ne porte pas le -tabernacle de la foi. Peut-être est-ce la faute de Pie VII, peut-être -est-ce la faute du peintre, qui, n'ayant pas au cœur la religion -chrétienne, n'a pu donner à cette belle figure le rayonnement de -l'apôtre. - -David était un philosophe du Portique, ne croyant qu'à Socrate. Aussi, -quand il peignit la _Mort de Socrate_, il n'eut qu'à se souvenir, car -il lui sembla qu'il avait, avec Platon, assisté à cette tragédie -païenne,--tragédie sans bruit et sans larmes visibles, tragédie aux -lignes grecques, où la grâce antique se révèle jusque dans la mort. -David avait d'abord peint Socrate tenant la coupe que lui présentait -l'esclave attendri: «Non, non, lui dit André Chénier, qui était Grec -comme David était Romain, Socrate ne prendra la coupe que lorsqu'il -aura fini de parler[54].» - -David entra à toute bride dans la Révolution, qui, selon lui, n'alla -jamais assez vite ni assez loin. Il se signala aux Jacobins par son -éloquence brutale. Ses amis Collot d'Herbois et Marat n'étaient pas -plus exaltés. Il fut nommé à la Convention par la section du Muséum. -Le peintre du roi habitait toujours le Louvre. Ce pauvre Louis XVI fut, -pour ainsi dire, décapité deux fois par David. Au 10 août, comme il -ne reconnaissait aucune figure amie parmi les conventionnels, il -aperçut tout à coup son premier peintre: «Eh bien! David, lui -demanda-t-il d'une voix émue, quand finissons-nous mon portrait?--Je ne -finis pas le portrait d'un tyran,» répondit David avec une cruauté -sans égale dans l'histoire. Le tyran baissa la tête et ne répliqua -pas. Quand David vota la mort du roi, il le tua pour la seconde fois. - -David a été révolutionnaire en art, en religion et en politique. -Quand on recherche les causes de la révolution de 1789, on doit ne pas -perdre de vue les tableaux de David. Tout son œuvre est l'expression de -cette idée[55]. - -Le fameux tableau de _Brutus_, daté de 1789, pressentiment de la -Révolution, avait d'ailleurs été commandé à David par le roi de -France, comme le _Serment des Horaces._ La révolution était dans tous -les esprits, même à Versailles: - - -Rome n'est pas dans Rome, elle est toute à Paris! - - -_Brutus_ est une œuvre secondaire, sans émotion, parlant sans vraie -grandeur. Brutus est là pourtant avec sa douleur contenue; mais où -êtes-vous, filles de Brutus, sœurs désolées? Je ne vous reconnais -pas dans ces marbres antiques qui s'évanouissent avec tant de science -et tant de grâce. C'est la douleur du théâtre et non celle du foyer. - -Et pourtant David avait eu mieux qu'un modèle d'atelier pour peindre la -sœur évanouie. Tout le monde alors se voulait montrer citoyen, même -les femmes, même les marquises de la cour. Une demoiselle de qualité -était venue, toute dévoilée à l'amour de l'art et à l'amour de la -patrie, avec sa gouvernante, poser pour une des filles de Brutus à -l'atelier de David. On raconte même qu'à force de poser dans -l'expression cherchée, elle s'évanouit sérieusement dans les bras de -sa gouvernante. «Monsieur! monsieur! elle se trouve mal pour tout de -bon!--Taisez-vous, dit David à voix basse, attendez encore; ne -voyez-vous pas qu'elle est admirable ainsi?» Et il continua froidement -à saisir l'expression. Tout autre, mieux inspiré, se fût précipité -aux pieds de la jeune fille, l'eût prise avec passion dans ses bras et -eut trouvé ensuite dans son souvenir l'expression idéale. Mais on l'a -déjà trop vu, David manquait de chaleur d'âme. - -Cependant la pensée le passionnait. Son _Serment du Jeu de paume_, qui -est du même temps, est tout un poëme radieux où se trahit le -désordre de l'enthousiasme, où la pensée domine le flux populaire -avec sa grande altitude. Il y a là du Michel-Ange. C'est le grand -historien qui va jusqu'à la prophétie. En effet, la foudre qui frappe -la chapelle royale ne crie-t-elle pas en passant: 21 _janvier_ 1793! - -La passion révolutionnaire, la seule passion de cet Étrusque -réveillé parmi nous lui inspira son chef-d'œuvre: _Marat assassiné -dans sa baignoire._ Ce tableau sera beau partout, même dans la tribune -du vieux palais de Florence. C'est la vérité dans toute sa rudesse, le -réalisme dans toute sa brutalité; mais la mort est là qui répand sur -cette triste tête de Marat non pas seulement le sommeil oublieux, mais -le rayonnement d'une âme qui s'envole et éclaire en passant d'un -dernier adieu le front, les yeux et la bouche. Voilà un chef-d'œuvre -d'exécution. L'amitié a donné jusqu'au dernier coup la chaleur d'âme -à ce pinceau presque toujours éteint qui a si souvent trahi -l'inspiration. Ce Marat mort, si laid dans la vie, est presque devenu -beau dans le miroir de l'art. On sent que le peintre lui était -sympathique. Et pourtant c'est toujours la vérité qui parle. C'est -bien là cette bête féroce de la bonté qui aurait volontiers -supprimé la moitié du monde pour le bien de l'autre moitié; qui -signait un bon de guillotine avant d'entrer dans le bain, mais qui -écrivait en mourant, ainsi que le témoigne le tableau de David: «Vous -donnerez cet assignai à cette mère de sept enfants dont le mari est -mort pour la défense de la patrie[56].» - -Après Thermidor, David fut emprisonné cinq mois durant au Luxembourg. -Thibaudeau, Chénier et Boissy d'Anglas le sauvèrent de l'exil, -peut-être de la mort. Son exaltation démagogique s'était calmée en -prison. Dans ses nuits solitaires il était descendu en lui-même et -s'était jugé sévèrement. Ah! pourquoi n'était-il resté le premier -de la république des arts dans ce royal atelier, tout peuplé de -chefs-d'œuvre? Pourquoi s'était-il aventuré sur cette mer des -tempêtes qui, plus d'une fois avait jeté sur lui des vagues de sang? -il avait d'ailleurs le pressentiment que Robespierre et Saint-Just -avaient enseveli la Révolution avec eux. Il se sentait impuissant dans -l'avenir; il ne devait plus vivre que pour les arts, laissant -l'humanité en roule ou en déroute. Dès qu'il fut libre, il se remit -à l'œuvre; il peignit les _Sabines_, œuvre de maître, mais tableau -théâtral sans tumulte, sans émotion, quoique la pensée qui le lui -inspira l'eût saisi au cœur: il avait appris dans sa prison que sa -femme, qui, on l'a dit, n'était plus sa femme depuis longtemps, -s'épuisait en dévouement pour le sauver. Pour peindre ce dévouement, -il trouva tout simple de la représenter parmi les Sabines; toujours -Romain, même après la Révolution, toujours fidèle à ce paradoxe de -l'abbé Galiani: «L'histoire moderne n'est que l'histoire ancienne sous -d'autres noms.» David s'était étrangement mépris sur son talent en -peignant ce grand tableau. C'était moins du style que de la verve qu'il -fallait là. Un peu de barbarie et de _primitivité_ dans l'exécution -eût mieux valu que cette exquise _politesse_ des contours, des -mouvements et des chevelures. À force d'art, l'art lui-même est banni. - -Une fois libre, David ne songea qu'à s'oublier lui-même et à faire -oublier ses violences montagnardes. Mais oublia-t-il sans peine tant -d'amis et tant d'ennemis morts sur la guillotine,--ces ennemis -politiques qui vous disent du fond du tombeau: «Nous nous sommes tous -trompés!» Çà et là, en prenant sa palette et en broyant ses -couleurs, ne vit-il pas des gouttes du sang de Danton et de Camille? En -1795, l'ombre de Danton le poursuivant encore, il dessina, avec la seule -force du souvenir, un beau portrait du grand révolutionnaire pour son -ami M. Saint-Albin. «Tiens, dit David en contemplant la figure -puissante qu'il avait retrouvée dans son cœur, c'est Jupiter Olympien -que je te donne.» - -C'est peut-être le seul portrait signé David qui porte, par le style, -une date révolutionnaire. Il est vrai que les Montagnards de David ne -sont pas effrayants, parce qu'il a éteint leur passion sous la -correction glaciale de son pinceau. - -Napoléon, qui voulait gouverner avec l'éclat de son génie et avec le -rayonnement du génie des hommes de son temps, alla à David comme à un -historien qui devait parler à tous les yeux. Il lui donna cent -quatre-vingt mille francs pour ses deux grandes toiles: la _Distribution -des aigles_ et le _Couronnement_, qui sont au musée de Versailles. -David a répété le _Couronnement_ pour que cette œuvre courût le -monde, quand l'Empereur était emprisonné à Sainte-Hélène. C'était -une éloquente protestation. On l'a vue exposée jusqu'en Amérique. -Après avoir tant voyagé, cette toile, venue à Paris en 1842 et mise -en vente publique, a été adjugé à quinze cents francs! Ô flux et -reflux de l'opinion humaine! Dans ce tableau du _Couronnement_, David, -enlevé par l'enthousiasme public, monta jusqu'aux sommets inaccessibles -de l'idéal. Son Napoléon est beau de génie, la tête de Joséphine a -un rayonnement d'amour et de jeunesse. «Vous avez peint Joséphine plus -belle qu'elle n'est, dit à David un grand dignitaire de -l'Empire.--Allez le lui dire,» répondit-il brusquement. Le pape était -d'abord un simple spectateur dans cette comédie héroïque du sacre. Il -regardait Napoléon, qui, après s'être couronné lui-même, va poser -la couronne sur le front radieux et triste de Joséphine. Mais Napoléon -dit au peintre: «Je n'ai pas fait venir le pape de si loin pour ne rien -faire. Faites-lui lever la main en signe de bénédiction[57].» - -David, exilé, vivait en Flandre par le corps, mais son esprit avait -choisi la Grèce. Il ranimait sa vieillesse à ce soleil sans nuages de -la mère patrie des arts. Les visions de sa jeunesse, Eucharis, Psyché, -l'Aurore, Vénus, Achille, les trois Grâces, Apollon et Campaspe, -vinrent le visiter à ses derniers jours; ou plutôt David n'a jamais -été ni jeune ni vieux. Son pinceau de vingt ans n'accuse ni fougue ni -vérité; son pinceau de soixante-quinze ans n'indique ni faiblesse ni -défaillance, tant il est vrai que la tête d'un artiste est, comme l'a -dit le poëte, un éternel printemps paré des moissons et des -vendanges. Titien peignait à quatre-vingt-dix-neuf ans avec toute la -chaleur de ton de ses jeunes années. - -David, qui en 1789 avait peint _Brutus_ comme par pressentiment, -peignait en 1814 les _Thermopyles_ Ce fut sa dernière page d'histoire -en France, page éloquente et froide comme un discours de grand maître -de l'Université. «Héroïque pensée sculptée sur la toile au moment -où les alliés envahissaient la France,» dit Théophile Thoré. Au 9 -thermidor, il faillit suivre sur la guillotine Robespierre, dont il fut -le premier peintre; à la chute de l'Empire il fut exilé comme -l'Empereur, dont il était le premier peintre. Il n'alla pas si loin, il -se réfugia à Bruxelles. Vainement, M. de Humboldt tenta de l'emmener -à Berlin avec le titre de ministre des arts du roi de Prusse; vainement -ses enfants, ses amis, ses élèves, le prièrent d'adresser une simple -requête à la Restauration pour fouler encore le sol natal. La -Restauration ne voulait ni de David vivant ni de David mort. Elle ne -voyait qu'un régicide de plus, dans le maître de Gros, de Gérard et -de Girodet, dans le peintre de la _Mort de Socrate._ - -Quand on étudie l'œuvre de David, on se prend à regretter qu'il n'ait -pas imprimé sa pensée sur le marbre. Il était né sculpteur, avec -l'amour de la ligne et la passion de l'idée; il n'a jamais rien compris -aux fêtes du soleil, ses yeux ne se sont jamais enivrés de lumière. -Il disait de la couleur comme Boileau disait de la rime: «Une esclave -qui ne doit qu'obéir.» Si M. Thiers a savamment interprété la -pensée de David dans son Salon de 1822, M. Guizot, dans son Salon de -1810, a protesté avec une souveraine raison contre cette école de -David. - -Quand on étudie avec quelque sollicitude l'œuvre des peintres du -dix-huitième siècle, on voit que l'art français n'est pas arrivé au -style de David sans transition. - -De toute cette école célèbre, qu'est-il resté? «Mes disciples, -disait David, ont tous la lettre du génie: Girodet, Guérin, Gérard, -Gros.» Ce dernier seul a survécu, parce que sa forte nature l'a -emporté au-dessus des leçons de David. Les trois autres sont des -statuaires qui n'ont pas suivi leur vocation. Des élèves secondaires, -qui sait aujourd'hui les noms? - -David était né grand peintre, puisqu'il a reconnu ses vrais maîtres -dans Phidias et Michel-Ange, puisqu'il a compris qu'en vivant dans -l'intimité de leurs œuvres, il arriverait aux lois éternelles du -beau. Nul peintre au monde n'a plus dessiné d'après Phidias et -Michel-Ange. David a conservé jusqu'à sa mort cinq volumes in-folio -d'études faites à Rome; c'était sa grammaire. Il l'emportait partout, -il l'ouvrait à toute heure. Mais Phidias et Michel-Ange n'avaient pas -eu besoin d'une grammaire, pour parler en toute éloquence la langue de -l'art. Avec la grammaire, on craint de s'aventurer dans les régions de -l'infini; on a toujours un pied sur la terre; on ne s'envole jamais au -delà des nues. On fait des œuvres: on ne fait pas des chefs-d'œuvre. - - -[Note 51: Un jour qu'il peignait le _Supplice des enfants de Brutus_, il -sortit tout à coup mécontent de lui, pour une jeune fille de Rome -vingt fois peinte et vingt fois effacée. Il va se promener, sachant -bien que la figure cherchée lui apparaîtra dans le souvenir de son -voyage à Rome. À son retour, la jeune fille était peinte. Qui avait -osé jouer à ce jeu? Autrefois Van Dyck avait repeint une figure de -Rubens, mais Van Dyck était lui-même un autre Rubens. Le coupable vint -demander son châtiment: c'était mademoiselle Leroux-Laville, la muse -inspiratrice de Demoustier! «Cela est bien peint, dit David, mais vous -m'avez fait une Grecque.»] - -[Note 52: David écrivait au marquis de Bièvre (toujours dc£ -contrastes! David est d'abord disciple de Boucher, quand lui-même est -un maître; son premier disciple est la maîtresse de Demoustier, et -s'il a un ami, cet ami c'est le marquis de Bièvre!), David écrivait -donc au marquis de Bièvre: «Les Romains se sont rendus de bon cœur, -et il y a un concours de monde à mon tableau presque aussi nombreux -qu'à la comédie du _Séducteur._ Quel plaisir ce serait pour vous, qui -m'aimez, d'en être le témoin! Au moins, je dois vous en faire la -description. D'abord, les artistes étrangers ont commencé, ensuite les -Italiens, et, par les éloges outrés qu'ils en ont faits, la noblesse -en a été avertie. Elle s'y est transportée en foule, et l'on ne parle -plus que du peintre français et des Horaces. Ce matin, j'ai rendez-vous -avec l'ambassade de Venise; les cardinaux veulent voir cet animal rare -et se transportent tous chez moi. Mais il manque à mon bonheur de -savoir s'il sera bien exposé à Paris. Pour la grandeur de mon tableau, -j'ai outre-passé la mesure que l'on m'avait donnée pour le roi, qui -était de dix sur dix, mais ayant tourné ma composition de toutes les -manières, voyant qu'elle perdait de son énergie, j'ai abandonné de -faire un tableau pour le roi, et je l'ai fait pour moi.» - -On voit que déjà David ne prenait pas beaucoup le _roi_ au sérieux.] - -[Note 53: «Le goût du temps, dit Charles Blanc, ne tarda pas à lui -emprunter toutes les modifications de l'ameublement et du costume. C'est -depuis l'exposition du _Serment des Horaces_ que les ornements antiques -devinrent à la mode. On voulut voir le mobilier de Tarquin le Superbe, -boire dans les patères d'Herculanum, que sais-je? s'éclairer par les -lampes de la villa Albani. Les robes des femmes furent taillées en -chlamydes, leurs souliers se changèrent en cothurnes.» - -David, consulté par les comédiens, se contenta de leur donner des vases -étrusques. Les comédiens jetèrent les hauts cris. La tragédie subit -une rude secousse. Aucune femme n'y voulait plus jouer. J'ai toujours -pensé qu'on avait trop d'esprit railleur et pas assez de sentiment -antique au dix-huitième siècle pour prendre la tragédie au sérieux. -Elle n'était admise qu'avec des babils et des jupes à la française, -comme une savante curiosité de carnaval. Les Français ont toujours -aimé l'anachronisme en littérature. Aussi, depuis qu'on a restitué à -la tragédie son péplum majestueux, on n'a pas fait une seule œuvre -immortelle. - -Parmi les élèves de David il ne faut pas oublier le Kain ni Talma. Ce -fut dans l'atelier du maître qu'ils apprirent le style des mouvements -et le style des habits.] - -[Note 54: Dans son Salon de 1822, M. Thiers revient sur cette -composition avec tout le respect qu'inspire un chef-d'œuvre: «Socrate -dans sa prison, assis sur un lit, montre le ciel, ce qui indique la -nature de son intention; reçoit la coupe, ce qui rappelle sa -condamnation; tâtonne pour la saisir, ce qui annonce sa préoccupation -philosophique et son indifférence pour la mort.» Pour la composition, -ce tableau est un chef-d'œuvre que Poussin seul, de tous les peintres -modernes, aurait pu trouver; mais David, sentant qu'il avait sous la -main un chef-d'œuvre, s'y complut trop et oublia cette autre maxime, -qu'il faudrait inscrire a la porte de tous las ateliers: _Le fini ne -finit pas._] - -[Note 55: Il commença à montrer ses forces au Salon de 1781. Il y -exposa _Bélisaire reconnu par un soldat qui avait servi sous lui, au -moment où une femme lui fait l'aumône._ Au salon de 1783, il reparut -avec son tableau de réception à l'Académie: la _Douleur et les -regrets d'Andromaque sur le corps d'Hector_, et le dessin d'une frise -dans le goût antique. Au Salon de 1785, il exposa le _Serment des -Horaces_ et une petite répétition du _Bélisaire._ Au salon de 1787: -_Socrate au moment de prendre la ciguë_, et une répétition des -_Horaces_ que Girodet aurait pu signer si le disciple signait les -tableaux du maître quand il les peint. Au salon de 1789 (la Révolution -allait s'annonçant partout, jusque dans les ateliers): 1° _Brutus, -premier consul, de retour en sa maison après avoir condamné ses deux -fils qui s'étaient unis aux Tarquins et avaient conspiré contre la -liberté romaine; des licteurs rapportent leurs corps pour leur donner -la sépulture_; 2° les _Amours de Pâris et d'Hélène_; 3° une -_Vestale_; 4° _Psyché abandonnée_; 5° _Louis XVI entrant à -l'Assemblée constituante_; 6° le _Serment du Jeu de Paume_, dessin à -la plume lavé au bistre, œuvre capitale.] - -[Note 56: Ceux qui n'ont pas vu le tableau s'imaginent que c'est la -représentation d'un odieux spectacle. En effet, il y a là, dans une -pièce nue et grise, le couteau ensanglanté et le billot de bois, -l'écritoire de plomb et la plume brisée.--Cette plume plus terrible -qu'un seing royal du moyen âge.--Par terre, le billet de Charlotte est -ouvert: «Il suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit à -votre bienveillance.--15 juillet 1703.--Deux 13. - ---Charlotte à Marat.» Et comme contraste, au-dessous: «David à -Marat.» Eh bien, cet odieux spectacle est beau dans ce chef-d'œuvre de -David que nous admirions tous hier encore, à une fête du prince -Napoléon, entre un bataille d'Yvon et une page antique de Gérôme. - -Quand Robespierre avait la dictature politique, David était le -dictateur des arts.] - -[Note 57: David laissait le temps de compter ses œuvres. Il était trop -savant pour être fécond. J'ai indiqué tous ses tableaux jusqu'à la -Révolution; je vais indiquer ses œuvres depuis 1789 jusqu'à l'Empire, -depuis l'Empire jusqu'à son exil, et depuis son exil jusqu'à sa mort. -David signa, en 1793, 1° les _Derniers moments de Lepelletier de -Saint-Fargeau_; 2° _portrait_ de mademoiselle Lepelletier, fille -adoptive de la nation française; 3° _Marat assassiné dans sa -baignoire_; 4° la _Mort du jeune Barra_; 5° _portraits_ de Grégoire, -de Robespierre, de Saint-Just, de Boissy d'Anglas, de Jean Bon -Saint-André, de Prieur (de la Marne), de Bailly, de Marie-Joseph -Chénier. Au Salon de 1795, nous voyons le citoyen David exposer le -portrait d'une _Femme et son enfant._ De 1795 au Salon de 1808, le -citoyen David peignit: 1° une répétition de _Sapho et Phaon_; 2° une -variante des _Sabines_, avec un autre fond; 3° un portrait quatre fois -répété du _Premier Consul gravissant le Saint-Bernard_; 4° les -_portraits_ de madame Verninhac, de madame de Pastoret, de madame de -Trudaine, une _ébauche_ de madame Récamier; 5° _Pie VII et le -Cardinal Caprara_; 6° le _portrait_ de Pie VII. Au Salon de 1808, -David, premier peintre de l'Empereur, exposa: 1° le _Couronnement_; 2° -le _portrait_ en pied de l'Empereur; 3° les _Sabines._ Au Salon de -1810: 1° la _Distribution des aigles au Champ de Mars_; 2° l'_Empereur -debout, dans son cabinet._ Au Salon de 1814: 1° les _Thermopyles_; 2° -_portraits_ des gendres de David, les généraux Meunier et Jeannin, de -madame Daru, de Français de Nantes. Dans l'exil de 1810 à 1824, David -a peint: 1° l'_Amour quittant Psyché au lever de l'aurore_; 2° -_Télémaque et Eucharis_; 3° la _Colère d'Achille contre Agamemnon_; -4° _Bohémienne disant la bonne aventure à une jeune fille_; 5° _Mars -désarmé par Vénus et les Grâces_; 6° _Apelles peignant Campaspe -devant Alexandre_; 7° des _portraits_, celui de David, ceux de -quelques-uns de ses compagnons d'exil, comme Sieyès; 8° des -_dessins._] - - - - -PRUDHON - - -Le Monde est le rêve de Dieu, a dit un philosophe. Ne pourrait-on pas -dire avec plus de raison: Dieu, ayant créé le monde et le voyant -imparfait, mais ne daignant pas recommencer son œuvre, rêva un autre -monde plus beau, plus éblouissant, plus digne de lui-même, nouveau -paradis terrestre, où la poésie, Ève avant et après le péché, se -promène dans toute sa beauté splendide? L'art est ce rêve de Dieu. - -L'artiste ou le poëte est donc une créature privilégiée, qui a la -mission de réaliser cet autre monde qui nous console du premier. -L'artiste poétiquement doué ne doit pas seulement étudier sous la -lumière du soleil, il doit écouter cette voix idéale qui répand sur -la nature ses prestiges et ses enchantements. A-t-on jamais rencontré -sur la terre la divine beauté des Madones de Raphaël? Les masques de -plâtre moulés à vif atteindront-ils jamais à l'élévation des -têtes de Michel-Ange? Les printemps que nous traversons en France, en -Italie, en Grèce, sont-ils doux et parfumés comme les idylles d'André -Chénier? La nature, toute belle qu'elle soit, manque un peu d'accent et -d'harmonie; l'art achève le poëme imparfait de Dieu, avec le vague -souvenir du ciel d'où il est descendu, quand l'art s'appelle Raphaël, -Corrège ou Prudhon. - -Au dix-septième siècle, deux peintres luttent ardemment pour arriver -à la royauté de la peinture: l'un n'a que son talent, mais celui-ci -est un esprit hardi, toujours sur la brèche, prêt à dominer, prêt à -prendre la place de vive force: vous avez reconnu Lebrun. L'autre a son -génie pour lutter, mais celui-là est un esprit timide et discret, -recherchant avec amour la solitude qui inspire et le silence qui -élève: c'est un homme simple et naïf, qui aime la peinture et non la -gloire, qui demande à Dieu les joies cachées de l'artiste, et non les -fanfares de la renommée. C'est un grand peintre; et pourtant il est -vaincu par son rival, vaincu dans la vie, vaincu à Versailles, vaincu -jusqu'au jour où le temps remet tout le monde à sa place: vous avez -reconnu Le Sueur. - -À la fin du dix-huitième siècle, la même lutte se reproduit. Après -les paysages bleus et roses de Boucher, quand la peinture, conduite par -David, s'est retrempée dans le sol romain, ne voit-on pas les -apparences du génie surprendre et frapper tout le monde sous le pinceau -sévère de ce maître souvent égaré, tandis que le vrai génie -demeure méconnu dans l'humble atelier de Prudhon? David, comme Lebrun, -s'était fait le peintre de son temps; à lui les sombres figures de -1793 et la pompe impériale de 1812; à lui tout ce qui rappelle les -Romains qu'il veut ranimer, les vertus républicaines et les vertus -héroïques: Joseph Chénier est son poëte, Napoléon est son héros, -la liberté est son dieu. - -Prudhon, comme Le Sueur, inspiré de plus haut, s'était fait le peintre -de tous les temps et de tous les pays. Le vrai génie n'a pas d'âge et -il a le monde pour patrie; que lui importe à lui, ce timide et doux -Prudhon, tout ce bruit qui se faisait alors? «Saturnales de la gloire, -saturnales de la liberté!» disait-il en fermant sa fenêtre. Certes, -comme tout cœur national, il était fier de voir l'héroïsme français -choisir l'Europe pour champ de bataille et proclamer la liberté à tous -les coins du monde; mais à côté de Prudhon homme, il y avait Prudhon -artiste: or, pour l'artiste, il y avait sous le soleil bien des choses -avant Bonaparte ou Saint-Just, il y avait l'amour et le beau; il y avait -Dieu; il y avait les enfants qui jouent sur le sein de leur mère, et -les amoureux qui rêvent aux pieds de leur maîtresse; il y avait -l'antiquité, cette muse toujours nouvelle. Le champ qu'il aimait le -mieux, ce n'était pas le champ de bataille, c'était la vallée bénie -du ciel, où la gerbe répand son or sur la faux; le pré bordé de -saules, où les bœufs s'éparpillent; la vigne rougie, courbée sous la -grappe, qu'égaye encore le chant des vendanges. Ce qu'il aimait, -c'était la nature dans sa force, dans son sourire, dans sa douleur, vue -par le prisme de l'art, qui est la seconde nature. - -On peut pousser le parallèle plus loin. Lebrun et David avaient -étudié les maîtres; ils avaient puisé d'une main confiante à toutes -les sources consacrées; ils étaient devenus peintres à force de voir -comment les grands peintres l'étaient devenus. Par contraste, voyez Le -Sueur et Prudhon: ils étudient seuls, ne suivent aucune trace et -arrivent au génie sans presque le savoir. Lebrun a été le peintre de -Louis XIV, David a été le peintre de Napoléon; Le Sueur et Prudhon -ont été les peintres de la nature éternelle, n'ayant d'autre -inspiration que celle qui vient de Dieu. - -Dès les premières années de Prudhon, on voit que ce fut là un -peintre prédestiné. Comme Rubens, il s'appelait Pierre-Paul. Il est -né en avril 1760, à Cluny, presque dans le même pays où était né -Greuze. Celui-ci était fils d'un architecte, celui-là était fils d'un -maçon. Rien ne serait triste comme l'enfance de Prudhon, s'il n'y avait -sa mère pour répandre l'amour sur son berceau: ainsi de Greuze. -Prudhon était né le treizième enfant du maçon; son père, finit par -succomber en pleine bataille d'une vie de labeur et de sacrifice; il -mourut à la peine, ne laissant à sa veuve désolée que Dieu seul pour -appui. Dieu prit bien sa part du testament; il fit un peu de place au -soleil à tous ces pauvres orphelins. Ce fut surtout sur Prudhon que -tomba sa bonté; mais donner le génie à un homme, est-ce de la bonté -divine? N'est-ce pas plutôt le soumettre aux plus rudes épreuves? -N'est-ce pas montrer le ciel à l'oiseau qui a perdu ses ailes? En -effet, ce fut par un rude chemin, par un autre calvaire, que Prudhon -porta la croix du génie. - -Prudhon puisa sa force dans les larmes de sa mère. Le premier tableau -que vit ce peintre fut une mère désolée qui aime ses enfants, et qui -n'a souvent à leur donner que l'amour de son cœur et les larmes de ses -yeux. Prudhon vit donc s'ouvrir la route dans l'ombre, la route du -pauvre avec ses horizons sur la misère; mais, du moins, dans ce triste -tableau, il y avait une mère dont la douce et tendre figure se -détachait sur une auréole divine. Cette figure de mère fut toujours -la plus suave inspiration du peintre; c'est dans le souvenir de son -enfance qu'il puisa cette douceur ineffable et cette angélique -tendresse qui est l'âme de son génie. - -De bonne heure, Prudhon alla à l'école des moines de Cluny. Dès les -premières leçons d'écriture, le voilà, comme Callot, dessinant mille -profils fantastiques; au lieu d'apprendre à écrire, il apprend à -dessiner. Ce n'est point avec les lettres de l'alphabet qu'il _exprimera -sa pensée_, qu'il _parlera aux yeux_: au lieu de l'art ingénieux -chanté par Boileau, il s'exprimera avec l'art divin de Raphaël. Revenu -à la maison, fuyant les jeux de son âge, il prend une aiguille et -sculpte la passion de Notre-Seigneur sur une pierre. Comme il a une -charmante figure, les moines de l'abbaye le distinguent et s'attachent -à lui; il a le privilège de les suivre partout; à l'heure de -l'école, il lui est permis de s'égarer dans les vastes dépendances du -monastère. Il passe des journées en contemplation devant quelque -sculpture ébréchée, devant quelque peinture où l'araignée file sa -toile. Le monde est là pour lui; l'œuvre de Dieu n'est pas ce qui le -surprend, car rien n'est impossible à Dieu, c'est l'œuvre de cette -pauvre créature qui ne fait que montrer sa faiblesse ici-bas. Un jour -un moine, voyant son écolier en extase devant une _Descente de croix_ -de quelque peintre ignoré, lui dit, sachant qu'il aime à dessiner: -«Tu ne réussiras pas, toi, car cela est peint à l'huile.» Prudhon ne -répond pas; il sort du monastère et court les champs, tout en se -demandant quelle est la manière de peindre à l'huile. Et d'abord il -faut de la couleur, il faut mille teintes variées pour reproduire ce -ciel, ces figures, ces draperies et ces paysages. Dans la prairie, il y -a des primevères et des scabieuses; dans le seigle ondoyant, des -coquelicots et des bluets; sur le sentier, des marguerites et des -églantines. «Voilà mes couleurs trouvées!» s'écrie Prudhon. Il -cueille des fleurs et des plantes, il s'en va butinant partout; il -rentre à la maison joyeux et riche comme l'abeille à la ruche; il -exprime le jus de ses bouquets; il cherche, il se trompe, il essaye, il -se désespère; il retourne dans les champs, il rapporte une autre -moisson: la maison de sa mère est tout un laboratoire. On se moque de -lui, on le poursuit de quolibets; que lui importe? il est dans le chaos, -mais il trouvera la lumière. En effet, au bout de quelques jours, -Prudhon avait découvert à lui seul le secret de peindre à l'huile. Il -avait treize ans, l'âge de Pascal découvrant les mathématiques. -Prudhon rentra victorieux à l'abbaye, les mains pleines d'ébauches. -«Cela est peint à l'huile, dit-il au moine surpris de cet éclair de -génie.--Comment as-tu donc fait, mon enfant?--J'ai cherché, j'ai -trouvé.» Le moine parla de Prudhon à son évêque: c'était au beau -temps où chaque grand seigneur était né protecteur des arts. -L'évêque de Mâcon enleva l'enfant à sa mère pour le confier à un -peintre de province, Des Vosges, dont le nom n'est arrivé jusqu'à nous -que parce qu'il eut Prudhon pour élève. Du reste, ce brave homme fut -digne de sa mission: il eut le bon esprit d'être fier de guider le -pinceau de l'enfant; il comprit que ce serait là son œuvre. Prudhon, -libre désormais de toute autre étude, prit le vol de l'aigle dans ce -domaine de l'art. Ce fut un disciple souvent rebelle aux leçons du -maître; il avait ses idées à lui, il comprenait la beauté à sa -manière, il avait une certaine façon de rendre la vérité qui lui -semblait plus fière et plus douce que la façon des autres; aussi, plus -d'une fois, ce fut le maître qui prit une leçon. - -Prudhon passait tout son temps dans l'atelier; quand il prenait un jour -de repos, c'était pour voler vers sa mère, sa mère toujours tendre, -toujours triste, toujours inquiète; sa mère qui voyait alors sa -nombreuse couvée déserter le nid et fuir, au hasard, à la grâce de -Dieu, le sûr abri de ses ailes. La pauvre femme vivait de peu, comme -tout ce qui souffre ici-bas; un rayon de soleil, le parfum des prés et -des bois, quelques miettes d'une fortune depuis longtemps disséminée, -l'amour de ses enfants, voilà sa vie. - -Le jour où Prudhon tombait chez elle sans se faire annoncer était un -jour de joie; on s'embrassait, on pleurait, on se consolait. Ce -jour-là, le souper était presque gai; le lendemain, avant de partir, -on déjeunait encore ensemble, mais le repas s'attristait. Et pourtant -rien n'était plus agréable que ce frugal déjeuner servi à la -fenêtre par une main maternelle, en regard des vignes rougies. Mais il -fallait partir! En s'éloignant, le fils se retournait tout ému, déjà -presque consolé par le tableau saisissant des belles campagnes du pays. -De loin, au détour du sentier, il voyait sa mère penchée à la -fenêtre, immobile comme une statue, perdue dans son amour et dans sa -tristesse. Prudhon se rappela toujours avec un charme ineffable ses -poétiques visites à sa mère; le voyage et le retour, l'arrivée -soudaine, la surprise silencieuse, le tendre babil du souper, le feu qui -s'allumait dans l'aire, cet aire béni, où Dieu, passant sur la terre, -eût aimé à se reposer. Il se rappelait surtout les tristesses du -départ, ce déjeuner qui n'était pour lui que le signal de l'adieu, -enfin, le sentier sinueux d'où il voyait encore sa mère. Ce fut vers -ce temps-là que, voulant peindre une figure de fantaisie, il fut tout -d'un coup surpris et joyeux de reconnaître sa mère, sa mère dans -l'attitude qu'elle prenait à la fenêtre. C'était un vrai portrait qui -ressemblait pour les yeux et pour le cœur: c'était la ligne, c'était -le sentiment. Le pauvre Prudhon, ravi de son œuvre et n'ayant pas de -quoi acheter un cadre, trouva plus simple d'encadrer au pinceau cette -figure tant aimée dans la fenêtre de la maison natale. Jusque-là -Prudhon, âgé de seize ans, n'avait aimé que deux choses: la peinture -et sa mère, amour béni du ciel, joie sainte et glorieuse, délices -matinales d'un cœur à peine ouvert. Un troisième amour vint tout -gâter. - -Il prit une maîtresse sans l'aimer, et croyant échapper à ce -despotisme, il épousa sa maîtresse. Voilà la prose qui vient, avec -ses souliers ferrés, fouler le vert gazon de sa poésie. À peine -fut-il marié d'un an qu'il compta deux enfants dans son atelier. Ces -enfants, mal nippés, ne venaient pas inspirer bien poétiquement leur -père; cependant ils lui servirent de modèles pour ces jolis groupes -dignes des fresques de Pompéi. Malgré les soucis souvent rougeurs et -les devoirs quelquefois desséchants de la famille, Prudhon demeura -tendre, généreux, enthousiaste. Les états de Bourgogne avaient -établi un concours pour un grand prix de peinture; ils envoyaient tous -les ans à Rome le lauréat de la province. Prudhon qui concourait -était à l'œuvre connue de coutume avec une noble ardeur. Un jour, à -travers la cloison qui le sépare de son voisin, il entend des sanglots: -un élève se désespérait et s'indignait contre son inspiration. -Prudhon sourit d'abord, il s'attendrit ensuite, et, s'oubliant -lui-même, il détache une planche, pénètre dans la loge voisine et -achève la composition de son camarade. La générosité lui donna plus -de talent qu'il n'en avait eu jusque-là: aussi son camarade obtint le -prix; mais honteux de sa victoire, il avoua qu'il la devait à Prudhon. -Les états de Bourgogne réparèrent l'erreur: un cri d'admiration se -répandit avec éclat; ses rivaux l'embrassèrent et le portèrent en -triomphe par toute la ville. - -Il partit pour Rome, laissant sa femme et ses enfants à la garde de sa -mère et de Dieu, espérant revenir de la ville éternelle, sinon riche, -du moins avec assez de talent pour le devenir; il partit heureux de -retrouver sa liberté, ébloui par cet horizon de chefs-d'œuvre qu'il -allait étudier. - -Arrivé à Rome, il trouva un ami dans Canova; cette amitié fut la plus -belle, la plus noble, la plus sainte de sa vie: tout s'y trouva, -jusqu'au sacrifice: elle consola Prudhon de l'amour. «Il y a trois -hommes ici, lui dit un jour Canova, dont je suis jaloux.--Je ne connais -et je n'aime que vous, lui répondit Prudhon.--Et Raphaël; et Léonard -de Vinci, et le Corrége! reprit Canova; vous passez tout votre temps -avec eux, vous les écoutez, vous leur confiez vos rêves, vous allez de -l'un à l'autre, de celui-ci à celui-là, vous n'avez jamais fini -d'admirer ce qu'ils disent.» - -Si Prudhon eût écouté Canova, il eût passé sa vie à Rome, loin de -la France qui lui fut ingrate, loin de sa femme qui lui fut infidèle. -Le proverbe dit que les absents ont tort; ils ont quelquefois tort de -revenir. Pour les imaginations poétiques, les absents ont raison: le -souvenir ne garde en amour que le côté charmant; c'est un miroir -magique où les mauvais tableaux ne se reflètent jamais. Or, Prudhon -avait aimé sa patrie et sa femme: par les prismes du lointain, il -revoyait avec un charme infini les beaux paysages de la Bourgogne; sa -femme elle-même avait repris, grâce à l'absence, je ne sais quel -attrait perdu de sa première jeunesse. Et puis il avait laissé là-bas -un autre amour plus grave, sa vieille mère qui l'attendait pour mourir. -Malgré les instances de Canova, il partit, lui promettant de revenir -bientôt. Ils ne se revirent pas, mais ils furent fidèles à l'amitié, -fidèles à ce point, qu'ils moururent en même temps, comme pour se -revoir là-haut dans l'immortelle galerie du roi des artistes. - -Quand il revint en France, sa mère venait de mourir; sa femme était, -comme d'habitude, d'humeur peu conjugale; la France n'était plus un -royaume et n'était pas encore une patrie; les premières rumeurs de la -Révolution soufflaient sur le pays comme un vent d'orage; on était en -1789: c'était l'heure de l'exil pour les arts. Prudhon, qui se -résignait toujours, se résigna. Après avoir embrassé sa femme et ses -enfants, il partit pour Paris, croyant qu'en tout temps, même en -révolution, c'était encore le meilleur pays pour chercher fortune. Il -arriva à Paris en fort mince équipage; il prit un gîte dans un pauvre -hôtel plus ou moins garni, en attendant qu'il put louer un atelier. Il -ne trouva rien à faire, partant rien à manger. Ce train de vie ne -pouvait le mener bien loin; il foula aux pieds sa fierté; il ouvrit -boutique, ce pauvre grand peintre; il fit des portraits en miniature, il -historia des têtes de lettres, des billets de concert, des factures de -commerce; il enjoliva des cartes d'adresse et des boîtes à bonbons. -«Je fais, disait-il avec un triste sourire, tout ce qui concerne mon -état.» - -C'était là un labeur plein d'angoisses; il sentait bien qu'à ce -métier il perdait son temps le plus précieux, ce temps béni du ciel -que la jeunesse répand de ses mains fleuries. Pour se consoler, il -vivait de peu et envoyait à sa famille le reste de son gain. À force -de portraiturer des héros de pacotille à dix ou vingt francs par -tête, il finit, au bout de deux à trois ans, par amasser un millier -d'écus, destinés à lui permettre de redevenir artiste. Déjà -l'horizon se rouvrait pour lui moins sombre et moins froid; la gloire, -qu'il avait perdue de vue, recommençait à lui sourire. Il reprenait sa -vie familière avec le Corrége, Raphaël et Leonard de Vinci; il -écrivait à Canova pour lui confier ses douleurs; Canova lui envoyait -l'espérance dans ses réponses. Greuze aussi lui disait d'espérer; -Greuze avait de bonne foi et de bon cœur reconnu le génie de Prudhon. -«Celui-là, disait-il souvent, ira plus loin que moi (et Greuze -croyait, avec raison, aller plus loin que David et Girodet); il -enfourchera les deux siècles avec des bottes de sept lieues.» - -Mais le millier d'écus était le pot au lait de Perrette. Madame -Prudhon, apprenant vaguement que son mari commentait à faire fortune, -se mit en route pour le joindre avec ses enfants; il fallut bien la -recevoir, il fallut bien vivre en communauté de cœur et d'argent: tant -qu'il y eut de l'argent, c'est-à-dire pendant trois mois, tout alla -bien; mais quand la misère vint reprendre sa place au foyer, tout alla -mal. Madame Prudhon aimait à briller, comme toutes les femmes qui ne -sont pas belles. Le pauvre peintre fut réduit à bercer et à amuser -ses enfants. Il en eut bientôt six, six bouches impitoyables qui -demandaient toujours. Souvent Greuze a surpris Prudhon ébauchant un -tableau au milieu de ses six enfants, deux sur ses genoux, un sur le -dossier de son fauteuil, les autres à ses pieds. Il ne se plaignait -point; il accueillait tous ces cris, toutes ces gambades, tous ces -caprices par ce beau sourire de résignation qu'il avait appris de bonne -heure. - -Cependant le temps, loin de calmer l'humeur altière et vagabonde de -madame Prudhon, l'irrita davantage. La bourrasque soufflait toujours sur -le feu; dépitée de perdre en vieillissant les grâces maussades -qu'elle avait reçues de la nature, n'ayant ni la vertu, ni l'esprit, ni -la maternité pour refuge, elle devint encore plus acariâtre et plus -méchante, «toute hérissée d'épines,» disait Prudhon. Après -dix-huit ans d'une pareille communauté, il prit une résolution -violente: il se sépara de corps et de biens de madame Prudhon. C'était -séparer le paradis de l'enfer. Comme c'était un galant homme, il fit -une pension à sa femme et se voulut charger de tous les enfants. Le -dirai-je? le suicide l'avait souvent tenté; plus d'une fois il avait -été près d'en finir avec toutes ses misères. Il s'était toujours -résigné à vivre pour ses enfants. Séparé de sa femme, il respira; -le ciel lui sembla plus pur, la nature plus souriante et les hommes -meilleurs; il va sans dire que les femmes y gagnèrent aussi. La fortune -elle-même lui fut dès ce jour moins rebelle; elle vint plus d'une fois -sinon s'asseoir, du moins se reposer à sa porte. Il n'avait pas encore -sa vraie place au soleil, mais il n'était plus dans la nuit: son génie -commençait à poindre à l'horizon, non pas encore dans un horizon sans -nuages. Tous les ennemis du vrai talent, les médiocrités de toute -sorte, les avortons et les sots tentaient d'obscurcir ce soleil levant. -Ceux-ci, parce qu'il était sévère, lui niaient la grâce; ceux-là, -parce qu'il était gracieux, lui niaient la sévérité. Il y avait si -longtemps qu'on n'avait vu en France un peintre à la fois sévère et -gracieux! Malgré les envieux, Prudhon en était arrivé à ce point de -la route où tout ce qui se fait pour ou contre un talent lui ajoute de -l'éclat. - -Mais la gloire et la fortune arrivaient bien tard pour un homme de -génie qui avait pâli jusqu'à plus de quarante ans dans la misère et -l'obscurité, dans les soucis de famille et les douleurs conjugales. -Quoique jeune encore, Prudhon ne sentait plus la jeunesse autour de lui; -son cœur était sombre et dévasté; c'était le désert dans la nuit; -pas un rayon, pas une fleur; l'espérance même, cette herbe qui pousse -jusque sur les tombeaux, ne verdoyait plus pour lui. Mais Dieu, touché -sans doute de ses larmes et de son labeur, lui rendit la jeunesse. Il -lui fut permis comme par miracle, d'espérer et de sourire encore, de -retrouver un long printemps d'amour, ou plutôt de traverser un automne -plein de fleurs et de rayons, d'ombrages et de sentiers. - -Greuze était mort; on était en 1805; sa meilleure élève, -mademoiselle Mayer, voulant retrouver les grâces de son maître, alla -droit à l'atelier de Prudhon, qui ne consentit qu'à regret à aller -donner des leçons à l'élève de son vieil ami. Cependant mademoiselle -Mayer avait beaucoup de séduction: c'était une brune enjouée, -enthousiaste, toujours souriante, toujours passionnée. Elle était loin -d'avoir la beauté que Prudhon donnait à ses figures de vierges ou de -nymphes; mais, malgré son teint basané et ses pommettes saillantes, -elle avait un attrait qui frappait les plus philosophes. Ses yeux et ses -lèvres répandaient du feu; si sa figure n'était pas faite par les -Grâces, on voyait que l'Amour y avait mis la main. Prudhon, plus -insensible que tous les autres, ne put se défendre de prime abord d'un -certain plaisir secret à la vue de cette physionomie ardente et -expressive, que la religion de l'art ennoblissait. Peu à peu les -leçons devinrent plus longues; Prudhon ne s'en doutait point, -mademoiselle Mayer ne s'en plaignait point. Bientôt l'amour fut de la -partie; tantôt donnant, tantôt prenant la leçon, l'amour n'était pas -le plus mauvais maître. Enfin le peintre et son écolière s'aimèrent, -l'un avec une tendresse rajeunie, l'autre avec toute l'ardeur des vingt -ans. - -Vers ce temps-là, mademoiselle Mayer, ayant perdu son père, se -réfugia chez Prudhon, ne croyant pas, dans la pureté de son cœur, -qu'il y eût grand mal devant Dieu à remplacer une mauvaise femme, qui -n'avait laissé sur ses pas qu'abîme et dévastation. Elle avait un peu -de fortune, elle en abandonna presque tous les revenus aux enfants de -Prudhon. Parmi ces enfants, il y avait une fille de vingt ans, qui -devint l'amie inséparable de cette seconde mère. Le monde, qui ne -voit jamais d'un bon œil une nouvelle façon d'exercer la vertu -chrétienne, surtout quand on brave les lois qu'il a faites, ne trouva -pas une épigramme contre mademoiselle Mayer. C'est qu'elle n'avait pas -rougi en entrant chez Prudhon, c'est qu'elle avait franchi le seuil le -front haut, le cœur plein, avec la vertu pour compagne. La vertu des -femmes n'est pas toujours la vaine pudeur; quelquefois c'est l'humble -charité. Mademoiselle Mayer recueillit bientôt plus de preuves -d'estime que bien des dames de qualité mariées par-devant notaire et -par-devant l'Église. On comprit dans le monde qu'il y avait entre elle -et Prudhon plus qu'un serment et une feuille de papier timbré. On les -rencontra au bal, au concert, à la promenade, avec la figure des gens -qui sont heureux et fiers de vivre ensemble. On allait à eux, on les -fêtait sans hypocrisie, on leur demandait sans malice des nouvelles de -la jeune famille. Mademoiselle Mayer était la vraie mère des enfants -de Prudhon; car n'est-ce pas l'amour qui fait la mère? Enfin ce mariage -d'un nouveau genre parut légitime à tout le monde, même à Napoléon; -ainsi, quand les artistes furent délogés du Louvre, Prudhon et -mademoiselle Mayer obtinrent chacun un appartement à la Sorbonne; plus -tard, le jour où Napoléon plaça de sa main royale une croix sur le -cœur de Prudhon, deux jolis tableaux anacréontiques de mademoiselle -Mayer furent achetés, par une galanterie délicate, au nom de -l'Empereur. - -Prudhon fit le portrait de Joséphine et donna des leçons de peinture -à Marie-Louise. Il a laissé plusieurs portraits du roi de Rome et de -M. de Talleyrand. Le fameux diplomate ne se lassait pas do poser dans -l'atelier du peintre, pourvu qu'il trouvât à s'égayer avec l'esprit -de mademoiselle Mayer. Plus d'une fois Prudhon eut à enregistrer bien -des mots charmants lancés de part et d'autre; aussi disait-il en -finissant le portrait: «Il n'y manque que l'esprit[58].» - -Prudhon, arrivé lentement au bonheur après les plus rudes épreuves, -se détacha de jour en jour des vanités humaines: l'éclat et le bruit -l'importunaient; il aimait mieux le pétillement du feu, le soir, quand -la voix argentine de mademoiselle Mayer arrivait à son cœur avec la -voix de ses enfants, que toutes les fanfares de la gloire. Il adorait la -peinture pour la peinture: aussi, le jour de sa nomination à -l'institut, tout préoccupé par une figure de nymphe qu'il venait de -créer, il conduisit un de ses amis devant la toile avec l'orgueil naïf -d'un enfant. «Mais, lui dit le visiteur, n'avez-vous donc pas été -nommé à l'Institut?--Ah! c'est vrai, dit Prudhon avec quelque -surprise, j'oubliais de vous l'apprendre.» - -Son bonheur était de ceux qui aiment l'ombre, le silence, la -mélancolie. C'était un bonheur voilé par le souvenir et par le -pressentiment. Selon un poëte arabe, le bonheur le plus pur est un ciel -de printemps traversé de légers nuages. Celui qui est sous le ciel du -bonheur ne cherche à voir que des nuages; il les suit du nord au midi, -de l'orient à l'occident, espérant sans cesse que le ciel va devenir -pur, mais sans cesse l'horizon chasse d'autres nuages. Comme tous les -hommes, Prudhon, quoique philosophe, voyait les nuages plutôt que le -ciel. Entre l'horizon de l'avenir et l'horizon du passé, Dieu, -mademoiselle Mayer, ses enfants, lui montraient en vain l'azur où -vivent les bienheureux: il persistait à voir les nues. - -Malgré sa gaieté native, mademoiselle Mayer aussi finit par se couvrir -peu à peu du voile de Prudhon. Il y avait près de vingt ans que ces -deux amants vivaient des mêmes idées et des mêmes ardeurs. Vingt ans -d'amour! De la gaieté folâtre, mademoiselle Mayer passa à la -mélancolie qui sourit encore; de la mélancolie à la tristesse il n'y -a qu'un pas; en franchissant ce pas, mademoiselle Mayer, qui mettait de -l'ardeur à tout, alla jusqu'à la désespérance. Elle se mit à -cultiver avec une joie funèbre les pâles fleurs de la mort. En vain on -lui demandait raison de sa tristesse. Elle ne répondait pas; s'il me -fallait répondre pour elle, je dirais que, le jour où elle vit la -jeunesse qui fuyait avec les Grâces moqueuses, un fantôme vint la -visiter et lui parler de la tombe, la tombe qui ensevelit les rides et -les cheveux blancs. Ce fantôme, qui tourmenta les premières -générations du dix-neuvième siècle, nous l'appelons le _suicide._ Il -parla longtemps de sa voix funèbre à mademoiselle Mayer; il ne lui fit -pas grâce d'une année; il l'appela _mademoiselle_ d'un air railleur, -tout en lui parlant de ses quarante ans. Elle eut le vertige; durant -trois jours elle vécut côte à côte avec la mort, quoique Prudhon -demeurât avec elle. L'abîme venait de s'ouvrir, elle ne put qu'y -tomber. - -Ici, j'en suis fâché pour cette histoire, qui finirait mieux par une -page de poésie, je n'ai plus qu'à reproduire une page de la _Gazette -des Tribunaux._ Le matin du 6 mars 1821, mademoiselle Mayer était seule -dans son appartement; elle n'avait ce jour-là vu que son médecin et -une jeune élève. La veille, elle avait dit bonsoir à Prudhon avec des -larmes dans la voix. Un bruit sourd appelle les gens du voisinage; on -accourt, on se précipite, on trouve la pauvre femme baignée dans son -sang, sous une glace où sans doute elle avait étudié la mort. En un -mot, elle s'était coupé la gorge avec le rasoir de Prudhon. Pourquoi -faut-il le dire? Pourquoi faut-il expliquer la triste fin de cette vie -toute de grâce et de cœur, d'art et d'amour? - -Prudhon ne survécut guère à ce coup terrible, seulement son agonie -fut lente. Jusqu'au dernier moment il tint fièrement son pinceau, -disant qu'il voulait mourir sur la brèche. Quand la mort le prit, il -s'abandonnait à cette belle inspiration qu'il a laissée dans son -Christ mourant. «La mort est venue deux ou trois jours trop tôt, mais -je l'attendais,» disait-il à ses amis. En effet, il avait acheté les -six pieds de terre où il repose au Père-Lachaise, vis-à-vis de la -sépulture de mademoiselle Mayer. Il allait souvent, dans ses derniers -jours, rêver sur ces deux tombes[59]. - -Il mourut le 16 février 1825; Géricault était mort en 1824. En moins -d'un an la France perdit peut-être ses deux plus grands peintres. - -Prudhon et mademoiselle Mayer ont eu le dessein sans cesse renaissant de -faire leur portrait l'un par l'autre: il n'en fut rien. Seulement, un -jour de distraction, seuls à l'atelier, se reposant des œuvres -sérieuses, ils prirent chacun une méchante feuille de papier, et, dans -la même séance, Prudhon fit un charmant croquis de mademoiselle Mayer, -tandis que celle-ci dessinait à grands traits la noble et douce figure -de son ami. Prudhon, dans son croquis, avec une simple estompe relevée -de blanc, a saisi tout l'attrait et tout le feu de cette physionomie de -créole. Il a habillé sa maîtresse avec un costume de l'Empire; mais, -grâce au peintre, le costume est charmant: on voit bien qu'elle est -coiffée par lui; ses cheveux, s'échappant du bandeau à la grecque, -retombent sur ses joues en touffes abondantes; Homère n'eût pas mieux -coiffé Diane la chasseresse: toute la grâce antique est là. -Malheureusement, mademoiselle Mayer a affublé Prudhon du costume de -l'Empire: c'est presque de la caricature. Mais elle a bien saisi le -caractère de cette figure qu'elle aimait jusqu'à l'enthousiasme. Cette -figure, très-accentuée, est triste, douce et sévère; la pensée -veille sur le front, un sourire adoucit les lèvres, mais c'est bien là -le sourire de résignation d'un cœur blessé qui se cache. - -Ce qui caractérise surtout Prudhon, c'est l'exquise poésie: il est -poëte autant qu'il est peintre, car il peint pour l'âme comme pour les -yeux; tout en retraçant les plus gracieuses ondulations des formes -humaines, il répand avec onction le sentiment qui vient du cœur -illuminer le front, les yeux et les lèvres. Un matérialiste disait, en -voyant une des adorables figures de femmes créées par Prudhon: «Il -serait capable de me faire croire à l'immortalité de l'âme[60].» - -Prudhon n'avait pas seulement la divination de l'art, il en avait la -science. On se souvient qu'il trouva la couleur, à treize ans, dans les -herbes et dans les fleurs. Il ne s'est pas borné là: il a laissé dans -ses lettres des pages dignes d'être reproduites, qui prouvent que ce -n'était pas là un de ces artistes ignorants qui arrivent au génie -sans savoir pourquoi. - -«La nature donne l'exemple de la plus riche variété, et, si elle a -modelé le genre humain sur un type semblable, n'en a-t-elle pas -modifié à l'infini la couleur, les formes et la figure? Et vous voulez -que, témoin journalier de ses variations, j'adopte pour exprimer ce que -je vois un style étranger à leur nature (c'était là une épigramme -contre l'école de David)? Autant vaudrait dans un tableau adopter la -même figure et le même sentiment pour tous les hommes, et la même -beauté pour toutes les femmes. Je ne puis ni ne veux voir par les yeux -des autres: leurs lunettes ne me vont point. La liberté, c'est la force -des arts. Parce que Racine et Corneille ont fait des chefs-d'œuvre, -faut-il ne plus parler et ne plus écrire qu'en vers alexandrins?» - -On a dit de Prudhon, ce fils du Corrége, qu'il était le frère -d'André Chénier. Mais dans le génie de Prudhon il y a l'alliance de -la grâce antique et du sentiment chrétien, que ne connut pas André -Chénier. L'imagination de Prudhon voyageait au pays d'Homère, mais son -cœur habitait la contrée que le Christ a fécondée de son sang. Il a -ses jours de foi où il peint des crucifiements, ses jours de charité -où il peint la _Famille malheureuse_, ses jours d'espérance où il -peint l'_Âme s'envolant au ciel._ Et quand Prudhon est païen, il l'est -avec toute son âme. - -Prudhon a dépassé David, comme André Chénier a dépassé -Marie-Joseph Chénier[61]. - -Avec David, on se réveille dans la Rome politique. Avec Prudhon, on se -réveille dans l'antiquité des poëtes: je me trompe, on sommeille et -on rêve dans l'Olympe. C'est la nuit, c'est le crépuscule, c'est le -soleil voilé. Les déesses descendent des nuages toutes nues, -amoureuses mais pudiques. Non loin des déesses, voici les demi-déesses -qui symbolisent les passions humaines dans leurs poétiques aspirations. -N'entendez-vous pas le chant lointain des bacchantes dans les vignes -brûlées? Ne voyez-vous pas se jouer devant vous, sous les ramées -voluptueuses, ces Amours et ces Zéphyrs qui ondulent dans les -demi-teintes en grappes d'or et de pourpre? - -Quel poëte et quel musicien que ce peintre! tout chante en lui et -autour de lui. Son crayon, c'est une mélodie aérienne; son pinceau, -c'est une harmonie matinale. - - -[Note 58: Prudhon avait le génie de l'allégorie. «J'aime le palais -diaphane,» disait-il. La ville de Paris lui demanda les dessins du -berceau pour le roi de Rome. Il est curieux, aujourd'hui, de voir ce -berceau où l'artiste avait en quelque sorte prédit l'avenir. Il -s'élève sur quatre cornes d'abondance; il est appuyé sur la Force et -la Justice; des abeilles d'or le parsèment; à ses pieds, un aiglon est -prêt à prendre son vol. Il est ombragé d'un rideau de dentelles semé -d'étoiles. Deux bas-reliefs ornent les côtés: d'un côté, la nymphe -de la Seine, couchée sur son urne, reçoit l'enfant de la main des -dieux; de l'autre côté on voit le Tibre, et près de lui la louve de -Romulus: le dieu soulève sa tête couronnée de roseaux, pour voir à -l'horizon un astre nouveau qui doit rendre à ses rives leur splendeur -antique. - -Après avoir peint le berceau, il peignit l'enfant; il le peignit -dormant dans un bosquet de palmes et de lauriers, éclairé par la -gloire, protégé par deux tiges de la fleur impériale. Le roi de Rome, -même sous le pinceau de Prudhon, est tout simplement un joli marmot -bouffi et gourmand qui tend la main vers le sein de sa nourrice.] - -[Note 59: «Aux amis qui assistaient à sa mort il disait, avec un -sourire de résigné: «Ne pleurez point, je ne vais pas mourir; je vais -partir.» Cette lettre, qui est un dernier adieu, nous le montre tendant -les liras à la mort. «Oh! que la chaîne de la vie est pesante! Seul -sur la terre, qui m'y relient encore? Je n'y tenais que par les liens du -cœur: la mort a tout détruit. Ma vie est le néant; l'espérance ne -dissipe point l'horreur des ténèbres qui m'environnent. Elle n'est -plus, celle qui devait me suivre! La mort que j'attends viendra-t-elle -bientôt me donner le calme où j'aspire? C'est à ta tombe, ô mon -amie, que s'attachent toutes mes pensées.» On le voit, malgré son -génie, Prudhon écrivait dans le style des littérateurs de l'Empire; -on est toujours de son temps par un côté quelconque. Prudhon -appartenait à cette triste période qui dénaturait Ossian et Voltaire; -mais s'il tenait mal la plume, qu'importe? il était un homme de génie -le pinceau à la main.] - -[Note 60: Un tableau de Prudhon, les _Divinités de l'Olympe_, m'a -offert le curieux spectacle d'un homme qui cherche dans la nuit encore -la lumière du talent. Dans ce tableau, Prudhon s'est peint lui-même en -génie. Sa tête est belle et intelligente; c'est presque Apollon: sans -doute le peintre s'est flatté. Il n'avait alors que vingt ans; on voit -qu'il était dominé par le goût de son temps; c'est la couleur de -Greuze, c'est le dessin de Doucher; pourtant il y a déjà dans cette -œuvre le pressentiment du génie, certaine finesse, certaine -fraîcheur, certaine grâce que Prudhon seul avait apprises ou plutôt -trouvées sans autre maître que la nature. Il peignait alors d'un -pinceau timide, plutôt en façon de miniature qu'en façon de croquis.] - -[Note 61: Supprimez un instant David. Que va-t-il arriver? Prudhon, -longtemps méconnu, sera salué à sa première œuvre et tiendra le -sceptre. Les nouveaux venus, au lieu de copier le bronze ou la pierre -des statues et des bas-reliefs, au lieu d'aller à l'école de Socrate, -copieront des hommes tels que Dieu les a faits. Ce sera l'école -d'Homère et de Théocrite. Nous n'aurons pas de philosophes, mais des -poëtes en peinture. Prudhon ne sera pas seulement un grand peintre, ce -sera un grand maître.] - - - - -EUGÈNE DELACROIX - - -J'ai connu Eugène Delacroix de loin et de près. Je l'ai étudié dans -ses œuvres, je l'ai aimé dans sa vie. Je conserve précieusement ses -lettres, je garde avec religion son souvenir. La première fois que je -l'ai vu, c'était à un souper de mademoiselle Rachel. L'amitié colora -nos âmes, comme un vin généreux empourpre les coupes. - -Il y a deux ans, j'écrivais dans _L'Artiste_, le lendemain d'un dîner -chez le peintre de la _Barque du Dante_: - -«Eugène Delacroix est tout aussi beau convive chez lui que chez les -autres. Sa table est exquise; le tour de sa table, qui n'est pas grande, -est tout un Olympe en habits noirs de demi-dieux de l'art: peintres, -sculpteurs, poëtes et musiciens. Par malheur, beaucoup de demi-dieux -ont des cheveux blancs. La gloire aime cela. Comme la Muse de -l'intimité y verse aux convives d'une main familière le vin pur des -vieilles amitiés toujours jeunes! Ces festins où le rôti est toujours -bien doré, ces heures qui répandent des roses comme les heures de -Raphaël à la Farnésine, ce qui retournent en perles égrenées dans -l'océan de l'infini, qui les retrouvera? La mort ne permet pas aux -mêmes convives de revenir à la même table: il faut que le style de -l'histoire les grave dans le souvenir de ceux qui restent. Je me -souviens d'une de ces fêtes: Eugène Delacroix, Victor Hugo, Alfred de -Musset, Pradier, mademoiselle Rachel, madame de Girardin, qui encore? De -tous ces vivants immortels, Delacroix seul reste debout à Paris, -toujours vaillant, sans avoir blanchi d'un cheveu. Que les dieux ne -l'appellent qu'après sa journée faite, ce travailleur indompté qui -serait si désolé de perdre ses heures de soleil!» - -Hélas! le soleil, son maître, celui qu'il osait peindre face à face -dans son char de feu à la galerie d'Apollon, le soleil revient -indifférent tous les matins à son atelier de Paris et de Chamrosay, -mais Eugène Delacroix ne lui prend plus ses rayons. La nuit éternelle -s'est répandue sur le grand peintre de la lumière. - -En quelques années la France a vu tomber, le ciseau ou le pinceau à la -main, d'illustres artistes: Pradier, David d'Angers, Simart, Ary -Scheffer, Paul Delaroche, Decamps, Horace Vernet et Eugène Delacroix, -le plus grand de tous. - -Je suis revenu de loin pour les funérailles d'Eugène Delacroix. -J'avais vu les funérailles de Gros, et j'avais foi encore en cette -vaillante jeunesse qui avait arraché au corbillard le cercueil du -peintre de la _Peste de Jaffa_ pour le porter pieusement jusqu'au -cimetière. Mais je n'ai pas retrouvé ce noble enthousiasme. Les jeunes -de 1854 ont aujourd'hui les cheveux blancs, les jeunes de 1865 n'ont-ils -donc pas vingt ans? Ils ont laissé à l'Institut tout l'honneur des -funérailles du plus grand des peintres contemporains,--l'Institut -représenté à peine par une douzaine des siens! - -Où était donc la France ce jour-là? - -Ç'a été l'histoire des funérailles d'Alfred de Musset: un peloton de -garde nationale, quelques académiciens, de rares amis, trois ou quatre -femmes qui pleuraient. Mais la vraie douleur de quelques hommes hors -ligne n'est-ce pas le deuil de la France? Seront-ils moins grands le -lendemain ce peintre et ce poëte de notre jeunesse? - -Les grands hommes politiques des grands journaux, qui consacrent tous -les jours un premier-Paris à parler de tout et de rien, qui se -garderaient bien d'omettre un nuage diplomatique, n'ont pas jugé que la -mort d'Eugène Delacroix fût un événement digne d'être enregistré. - -C'est pour les natures violentes comme Eugène Delacroix que le mot -génie a été créé: en effet, le mot talent ne convient pas à ce -maître impatient, fiévreux, emporté, qui dit que le fini c'est -l'infini. Le talent, c'est la placidité de Gérard Dow; le génie, -c'est la _furia_ de Michel-Ange; le talent s'applique au pinceau qui -s'épuise à parachever une tulipe, comme celui de Van Huysum; le -génie, c'est le pinceau qui crée des mondes, qui dévore l'espace, qui -jette feu et flamme, qui traduit par la grandeur et par la beauté -l'œuvre de Dieu. C'est Eugène Delacroix. - -Eugène Delacroix était un peintre héroïque. Il appartenait à la -grande famille des maîtres absolus, des despotes, des tyrans. C'était -un artiste de grande race, sa main était fière, son âme rayonnait. Ce -que j'admire en lui, c'est que la science n'a pas tempéré l'audace: il -cherchait toujours les aventures comme s'il avait toujours eu vingt ans; -mais n'a-t-il pas eu vingt ans toute sa vie? - -Étudiez sa figure, c'est le masque de l'intelligence. Ce front cherche -et se heurte aux nues; ces cheveux, toujours noirs, toujours abondants, -marquent la persistante jeunesse; ces yeux profonds, ombragés de cils -et de paupières, défient les rayons du soleil; ce nez fin, bien -attaché, bat des narines avec impatience; cette bouche est -dédaigneuse, mais cache la bonté. Les joues sont battues et pâlies -par les passions du génie. L'âme est recueillie, mais au moindre choc -elle va éclater comme le tonnerre. Ce portrait n'a qu'un défaut: il -représente l'artiste au repos. Eugène Delacroix, l'homme de l'action, -ne s'asseyait que pour se mettre à table. Il pensait debout, il parlait -debout, il travaillait debout. Je me rappelle qu'il n'y avait pas un -banc dans son jardin. Le peintre avait ses jours de rêverie, mais non -de rêverie oisive. - -Avant Eugène Delacroix, on n'avait jamais qu'entrevu le pays radieux -irrévélé avant lui. Comme Rembrandt, comme Watteau, il a créé son -monde dans les arts au temps où l'on croyait que tous les maîtres -avaient dit leur dernier mot. Les grands siècles de l'antiquité et de -la Renaissance ne renaîtront pas avec leurs peuplades d'hommes de -génie, mais la France n'est pas encore inféconde; ses mamelles sont -toujours pleines de lait, et plus d'une bouche aimée des dieux, comme -dit le poëte, ira y puiser la soif de l'immortalité. - -Il ne faut pas dire d'Eugène Delacroix que c'était un coloriste, il -faut dire que c'était le coloriste. Véronèse avait le coloris -éclatant, Rembrandt le coloris magique, Eugène Delacroix était tour -à tour éclatant et magique; il jouait de la couleur comme Paganini -jouait du violon, toujours maître de sa gamme et ne détonnant jamais. - -La critique lui conseillait d'oser faire des sacrifices et de ne pas si -souvent étouffer la ligne sous le prisme; mais dans sa lumineuse -ivresse il était si éloquent qu'il enivrait tout le monde, même la -critique. - -Celui qui reproche à Eugène Delacroix de n'avoir pas l'amour de la -ligne est celui qui reproche à M. Ingres de n'avoir pas l'amour de la -palette. M. Ingres a ses raisons pour ne pas étouffer son beau dessin -sous la couleur; son éloquence est dans la ligne: il veut dominer par -là. M. Ingres est parti du bas-relief antique, M. Eugène Delacroix est -parti de la passion moderne. Qu'importe, puisqu'ils sont, le premier -dans la région sereine, le second dans la zone orageuse, l'honneur de -notre école moderne! - -Diderot se promenant avec Chardin devant les tableaux du Salon de 1765, -disait à son ami: «Tout cela est très-bien, mais où est le démon?» -Qui de nous n'a fait vingt fois la même remarque devant les œuvres -contemporaines: «Tout cela est très-bien; poses académiques, études -d'après nature, sages compositions, couleurs à grand orchestre; tout -cela est très-bien, mais où est l'âme?» Quand on s'approche d'un -tableau d'Eugène Delacroix, c'est l'âme qui vous saisit d'abord. Pour -lui, le grand secret n'est pas de faire tout bêtement ce qu'il voit par -l'œil simple, c'est de répandre sur sa toile les lumières de -l'inspiration, c'est d'y montrer son âme tour à tour épanouie ou -crucifiée. Le vrai réalisme n'est pas de faire vrai pour les yeux, -mais de faire vrai pour l'esprit. - -Pour ce grand peintre de la passion, la vie a été une lutte -quotidienne, la lutte du génie contre l'opinion. Quand il était -enfant, un fou lui tira son horoscope. Sa gouvernante l'avait conduit à -la promenade, un homme lui prend la main, l'examine trait par trait, et -dit en hochant la tête. «Cet enfant deviendra un homme célèbre, mais -sa vie sera des plus laborieuses et des plus tourmentées.» Eugène -Delacroix, qui n'avait pas oublié les paroles du fou, disait souvent: -«Voyez, je travaille toujours, et je suis toujours contesté.» Ce fou -était un devin. - -Eugène Delacroix pourtant voulant se donner des jours de paresse, -s'était donné une maison de campagne; mais, dans sa mauvaise habitude -de travail, il y avait établi un atelier. Le _rien faire_ de ces âmes -de feu effrayerait les ouvriers les plus robustes, ceux-là qui -demandent toujours le droit au travail. Mais l'homme de génie est -condamné aux travaux forcés à perpétuité. - -Quelle bonne fortune pour celui qui l'arrachait à sa palette et le -tenait à sa table deux heures durant! car Eugène Delacroix était -l'hôte le plus gai, le plus imprévu, le plus lumineux qu'on pût -avoir. De même qu'il était artiste sans cesser d'être homme du monde, -il était homme du monde sans cesser d'être artiste. Tel était Rubens, -tel était Van Dyck, tels les maîtres Vénitiens. Il parlait de tout -comme un homme qui a voyagé non pas sur la terre classique ou dans les -forêts vierges, mais par tous les mondes de l'imagination. Il n'est pas -un grand poëte, depuis Homère jusqu'à Byron, dont il n'ait eu -l'intimité, pas un philosophe dont il n'ait habité les châteaux de -cartes, pas un artiste dont il n'ait traversé l'atelier. L'idéal ne le -dominait pas au point qu'il ne descendît des fiers sommets aux simples -actions humaines. Il a vu de loin, il a vu de près. Il savait la vie. -Il avait étudié les hommes et les choses hors de son atelier. Il y a -des artistes qui ne sont supérieurs que dans leur atelier. Eugène -Delacroix était partout supérieur. Il eût discuté pied à pied avec -le prince de Melternich. L'empereur l'a appelé aux conseils de la ville -de Paris: Napoléon III aurait pu l'appeler à tout autre conseil. Son -père était ministre: comme son père, il avait le sens pratique. Il -jugeait un homme sans appel en un clin d'œil. Son esprit était subtil -à ce point qu'il vous comprenait au premier mot. Si vous étiez un -fâcheux, il ne vous laissait pas achever; si vous parliez bien, il vous -laissait dire, car il aimait l'éloquence pour l'éloquence, comme il -aimait les roses sans lendemain. Il savait tout et savait oublier, ce -qui est le sublime de la science, car il faut au génie les heures -nocturnes: le soleil est plus beau parce qu'il se couche tous les jours. - -Il me faudrait préciser comme la Bruyère pour dire en peu de mots tout -le charme et tout l'esprit de ce beau convive des dîners parisiens, qui -était tour à tour sévère comme l'art et gai comme l'esprit. Madame -de Maintenon faisait oublier le rôti, il eût fait oublier madame de -Maintenon. - -Que dirai-je de la vie d'Eugène Delacroix? il a tant vécu dans ses -œuvres que je me demande s'il a pris le temps de vivre ailleurs. Mais -les grandes natures vivent partout et toujours. Elles dévorent vingt -siècles en un siècle: elles vivent du passé et du présent. Pour -vivre ainsi, il faut avoir été trempé dans l'acier du Styx. Si -Eugène Delacroix eût vécu cent ans, on ne l'aurait pas accusé -d'avoir été avare de ses jours comme Fontenelle qui n'osait ni rire ni -pleurer, qui étouffait en son âme tout amour et toute haine. Eugène -Delacroix est mort dans sa dernière émotion quand ses bras n'avaient -plus la force de retenir son âme volcanique. - -Eugène Delacroix est né à Saint-Maurice, presque à Charenton, -presque à Paris, en la dernière année du dix-huitième siècle, le 26 -avril; mais son vrai pays natal est Bordeaux, puisque c'est à Bordeaux, -en voyant peindre des camaïeux, qu'il sentit naître un peintre en lui. -Son père, Charles Delacroix, avait été, tour à tour, conventionnel, -ministre du Directoire et préfet de l'Empire. Suivant les fortunes -diverses de son père, il eut une enfance très-accidentée. Je ne sais -pas si une bonne fée a préservé son berceau, mais un jour les flammes -l'ont envahi, l'ont caressé, l'ont presque dévoré. Un peu plus tard, -il s'empoisonne avec du vert-de-gris destiné à laver des cartes -géographiques. Un peu plus tard, il tombe dans le port de Marseille, et -n'est sauvé que par un miracle. Est-ce tout? Non, il s'étrangle avec -un grain de raisin, comme le poëte antique. - -Je ne le suivrai pas au lycée, où il rencontra Géricault, ni à -l'atelier Guérin, où il étudia Rubens. Je ne soulèverai pas d'une -main indiscrète le voile du passé répandu comme un chaste linceul sur -les premières passions. J'arrive de plain-pied au Salon de 1822, où se -révéla Eugène Delacroix à peine âgé de vingt-trois ans. Pour cette -grande révélation, il fallait un grand historien: en 1822, M. Thiers -faisait la critique du Salon dans le _Constitutionnel._ Le futur homme -d'État reconnut du premier regard un peintre dans l'inconnu qui -exposait _Dante et Virgile aux enfers._ «On peut y remarquer ce jet de -talent, cet élan de la supériorité naissante qui ranime nos -espérances un peu découragées par le mérite trop modéré de tout le -reste. - -«Le pinceau large et ferme, la couleur simple et vigoureuse, quoique un -peu crue. L'auteur a, outre cette imagination poétique qui est commune -au peintre comme à l'écrivain, cette imagination de l'art, qu'on -pourrait appeler en quelque sorte _l'imagination du dessin_, et qui est -tout autre que la précédente. Il jette ses figures, les groupe, les -plie à volonté avec la hardiesse de Michel-Ange et la fécondité de -Rubens. Je ne sais quel souvenir des grands artistes me saisit à -l'aspect de ce tableau; je retrouve cette puissance sauvage, ardente, -mais naturelle, qui cède sans effort à son propre entraînement. Je ne -crois pas m'y tromper, M. Delacroix a reçu le génie.» - -N'est-il pas beau de voir l'historien faire ainsi l'histoire du -lendemain? N'est-il pas beau de voir M. Thiers à son aurore saluer -Eugène Delacroix à son premier soleil? - -David avait appris la ligne à l'atelier de Boucher. Eugène Delacroix -apprit le coloris à l'atelier de Guérin. - -En sortant de l'atelier, Eugène Delacroix a osé se montrer coloriste -jusqu'à la violence. Tout amoureux qu'il fût de la renommée, il lui -fallut la prendre par force, comme aux jours de pillage. Venu au soleil -couchant de David, ce soleil plus clair que brûlant; venu quand déjà -le romantisme montrait son disque embrumé au-dessus des ténèbres du -moyen âge, il ne fut ni gréco-romain ni franco-gaulois; il fut -lui,--il fut contemporain de lui-même, homme de son siècle.--Pendant -que d'autres interrogeaient les statues de la Grèce antique, il -peignait, en trouvant des larmes dans sa palette, la Grèce moderne, où -mourait Byron: le _Massacre de Scio_, c'est la seule histoire qui nous -reste de l'héroïque renaissance de ce peuple perdu. - -Parallèlement à Victor Hugo, il faisait sa révolution. On avait -adoré la ligne jusqu'à l'aller étudier dans le dessin linéaire, il -osa prouver par le _style du coloris_ que la ligne n'existait pas. -Supprimez la couleur, supprimez le rayon, que restera-t-il de l'œuvre -de Dieu? Une œuvre sans style, une nature sans âme. Cette révolution -fit pâlir encore l'école de David. Malheureusement elle mit au monde -une myriade de coloristes échevelés qui s'imaginèrent, étudiant mal -le maître, que toute l'éloquence de la peinture était dans la -palette. Ce fut l'invasion des barbares. Mais un peu de barbarie -féconde les civilisations malades. «La queue de l'école davidienne, a -dit M. Théophile Gautier, traînait alors ses derniers anneaux dans la -poussière académique, et ses tableaux n'étaient plus que de faibles -copies de bas-reliefs grecs ou romains. Les tons de plâtre du modèle -se reproduisaient si exactement dans les contre-épreuves peintes, qu'il -eut mieux valu faire franchement de la grisaille comme M. Abel de Pujol. -Aussi, lorsque parurent la _Barque du Dante_ et le _Massacre de Scio_, -les yeux habitués à ces couleurs crépusculaires furent-ils -singulièrement offusqués par cette intensité ardente et cet éclat -superbe. On poussa des cris de hibou devant le soleil, et les plus -comiques fureurs se donnèrent libre carrière: l'art était perdu! c'en -était fait des saines traditions! Attila approchant de Rome sur son -petit cheval à tous crins ne produisit pas plus d'horreur, de tumulte -et d'épouvante. Cependant le coup était porté, et à chaque Salon -diminuait le nombre des Oreste en proie aux Furies, des Ajax insultant -les dieux, des Achille suppliés par Priam. Shakespeare, Gœthe, Byron, -les légendes du moyen âge, fournissaient des thèmes neufs au peintre -audacieux qui secouait le joug de l'école pour n'écouter que son -génie. Jamais artiste plus fougueux, plus échevelé, plus ardent, ne -reproduisit les inquiétudes et les aspirations de son époque; il en a -partagé toutes les fièvres, toutes les exaltations et tous les -désespoirs; l'esprit du dix-neuvième siècle palpitait en lui. - -Mais il en coûte toujours cher pour faire une révolution, même sans -le vouloir, car Eugène Delacroix ne songeait pas à faire école. Il ne -voulait que faire triompher sa personnalité, comme naguère David. Ce -qui eût bien étonné ses ennemis alors, c'est qu'il avait dans son -atelier, à côté d'une esquisse de Géricault et d'une copie de Rubens -par Delacroix--que j'achèterais bien pour un Rubens--un portrait de -David qu'il admirait beaucoup, un chef-d'œuvre; car, maintenant qu'il -n'y a plus ni classiques ni romantiques, reconnaissons que David fut un -grand peintre. Eugène Delacroix admirait David et ne voulait pas -l'imiter, fidèle à cet axiome, que celui qui imite l'_Iliade_ n'imite -pas Homère. Il lui en coûta cher pour répudier tout air de famille -avec ses contemporains. Le duc de la Rochefoucauld, intendant des -Beaux-Arts, tenta de le ramener dans les voies consacrées, mais il se -cabra. «Qui prouve que ce n'est pas moi qui vois juste?--Tout le -monde.--Eh bien, tout le monde voit faux.» Ce ne fut qu'à l'Exposition -de 1855, un tiers de siècle après ces paroles, que le roi Tout le -monde prit enfin les yeux d'Eugène Delacroix. - -Mais avant ce légitime triomphe, la vie de ce grand artiste fut une -lutte de tous les jours. Privé de travaux par le duc de la -Rochefoucauld, il fut réduit à faire des lithographies, comme Prudhon, -trente ans plus tôt, qui dessinait pour vivre des têtes de lettres. -C'était le vaillant soldat qui avive son héroïsme en escarmouches. -Selon M. Théophile Silvestre, qui l'a peint en relief vigoureux: «La -première des deux collections, qu'il publia de 1825 à 1828, est une -série d'interprétations de reliefs, de médailles et de pierres -gravées antiques de la collection de M. le duc de Blacas. Ces -lithographies, devenues très-rares, résument absolument le côté -pratique du génie de Delacroix et donnent la clef de son œuvre, dont -le principe, du reste, loin d'avoir varié, n'a fait que se fortifier -par la suite. Il est bien certain que si les ouvrages de sa jeunesse -n'égalent pas en intensité ceux de son âge mûr, si l'_Entrée des -Croisés à Constantinople_ surpasse le _Massacre de Scio_, tout -Delacroix est dans l'un comme dans l'autre tableau avec ses émotions -profondes, sa manière fièrement personnelle, son cachet inimitable. La -seconde série de lithographies est une illustration de Faust: «Je -retrouve dans ces images, disait le vieux Gœthe, toutes les impressions -de ma jeunesse.» - -La révolution de 1830 vit naître dans son atelier cette _liberté_ -toute moderne sortie des entrailles du peuple et non détachée des -bas-reliefs ou des fresques antiques. L'heure du peintre allait sonner; -on lui permit enfin de marquer son génie aux plafonds et aux parois des -palais. Il peignit pour Versailles, il peignit pour les musées, il -étendit partout ses conquêtes. La Chambre des députés, le palais du -Luxembourg, le Louvre, l'Hôtel de ville, ont enfin leur Rubens et leur -Véronèse. - -Dans l'œuvre d'Eugène Delacroix, l'unité et la variété se donnent -harmonieusement une main amie. C'est toujours le même pinceau, mais -avec les belles ressources d'une fertile imagination. Le peintre est -inépuisable, quel que soit l'horizon. L'unité répand sur ses ciels, -ses paysages, ses mers, ses architectures, ses personnages, le même -caractère; la variété répand la vie universelle et témoigne du -sentiment de l'infini: il remue tout un monde. - -Ne soyons pas de cette école de critiques mot à mot, qui s'acharnent -aux défauts lilliputiens d'une œuvre gigantesque. Il faut au génie de -libres allures; les défauts qu'un petit esprit signale avec bonheur ne -font souvent que donner plus de relief aux beautés, sa peinture a sept -dieux: Michel-Ange, Léonard de Vinci, Raphaël, Corrége, Titien, -Rubens, Rembrandt. Quel est le plus parfait? c'est peut-être le plus -imparfait: Michel-Ange. - -Gérard Dow est parfait, mais qu'est-ce que Gérard Dow quand Rubens est -là? Eugène Delacroix, qui appartient à la grande famille des -maîtres, ne doit pas être jugé sur ses ébauches de chevalet. Où il -faut le voir, c'est, dans ses plafonds, dans ses chefs-d'œuvre du -musée du Luxembourg, dans ses batailles du musée de Versailles. Là il -respire l'air vif et se montre dans sa force. Il est abondant, varié, -harmonieux, hardi, toujours nouveau, toujours vivant. Il meuble ses -tableaux avec magnificence, il _peuple_ les salles qu'il peint. La nuit, -les figures doivent reprendre l'entretien familier. - -Le peintre du _Massacre de Scio_ est dramatique comme Shakespeare; comme -Shakespeare, c'est l'homme des temps nouveaux. S'il a vécu dans -l'antiquité par des existences antérieures, il ne veut pas que son -souvenir s'y attarde trop longtemps. Quand il est forcé d'être -mythologique, il l'est avec tant de liberté qu'il transfigure l'Olympe -dans l'esprit moderne. Les dieux de la fable deviennent nos dieux; ils -symbolisent nos rêves, nos idées, nos sentiments. Il fait des déesses -les Muses nouvelles. Pour lui, Minerve est la sagesse, mais c'est aussi -la pensée. Sa Vénus n'est pas copiée d'après les statues antiques; -c'est la Volupté inquiète qui a traversé les vagues furieuses. Ainsi -des autres. Les grandes personnalités reforment le monde à l'image de -leur âme. - -Eugène Delacroix a tenté l'universalité: il a osé être peintre -d'histoire, peintre de batailles, peintre religieux; quoi encore? -peintre de fleurs. Il a compris tous les pays et tous les siècles avec -le caractère héroïque et l'esprit intime de chaque génération. Grec -ancien dans ses plafonds, Grec moderne dans ses tableaux d'histoire, -comme le _Massacre de Scio_, païen dans sa _Sibylle_ ou sa _Médée_, -chrétien dans ses _Pietà_, oriental avec ses _Croisés_ et ses -_Fantasia_, poëte avec Virgile, Dante et Byron, romancier avec Walter -Scott, historien à Versailles, peintre partout. Familier à tous les -arts, il a prouvé que, toujours poëte, il savait tour à tour être -musicien pour faire chanter les harmonies de sa couleur et architecte -pour décorer les palais dans le style consacré. Et comme il est -toujours fécond! comme il jette la vie à pleines mains! comme ses -figures respirent! comme ses draperies s'agitent! comme ses accessoires -font la fête des yeux! - -J'ai dit qu'Eugène Delacroix avait, comme tous les grands maîtres, -créé son monde. Les demi-grands maîtres s'arrêtent à mi-chemin dans -leurs œuvres; là l'originalité, là le style. Ils ne créent leur -monde qu'avec des débris épars des mondes connus, noyant leur -personnalité dans celle des devanciers ou des contemporains: cette -figure est à Raphaël, ce torse à Michel-Ange, cette draperie à -Véronèse, ces ombres à Prudhon, ces lumières à Eugène Delacroix. -C'est à peine si le peintre se montre un peu sous l'habit d'Arlequin. -Il a beau déguiser ses emprunts par le masque de l'originalité, le -moins savant sait dénouer le masque. - -Eugène Delacroix est tout un, est tout lui. Il ne marche pas dans les -souliers d'un mort illustre, il ne boit pas dans le verre d'un dieu -reconnu. Si son verre est si beau, c'est qu'il boit dans son verre, -dirait Alfred de Musset. Une simple rose peinte par Eugène Delacroix, -je la reconnaîtrais comme les plus distraits reconnaissent du premier -regard ses figures et ses draperies. Tout ce qu'il peint a son style; -ses roses comme ses lions, ses palais comme ses déserts, ses dieux -païens comme ses dieux chrétiens. - -On peut dire aussi que pour lui l'ordre, c'est le désordre, parce que -le désordre, c'est la vie. Il ne mesure pas les ténèbres avec un -compas, mais avec une torche enflammée. - -Dans son expression comme dans son désordre, il ne viole pas la loi du -beau. Il a toujours un air de grandeur et un accent de poésie qui le -maintiennent dans les régions surhumaines. Il est le plus étrange et -le plus harmonieux des peintres; un peu moins, il ne serait qu'un grand -artiste hors de sa voie; mais comme il a franchi victorieusement la -ligne invisible qui sépare le génie du talent, il a le droit de tout -oser. - -Eugène Delacroix a voulu par son testament la simple tombe antique sur -la colline la plus solitaire du Père-Lachaise, là où le soleil seul -vient à son couchant. On a dit de Poussin que c'était le philosophe -des peintres et le peintre des philosophes. On pourrait graver sur le -marbre d'Eugène Delacroix: _Ci-git le peintre des poëtes et le poëte -des peintres._ - - - - -SIR JOSHUA REYNOLDS - - -Reynolds possède le don de la grâce; il sait rendre avec toute leur -délicatesse la beauté de la femme et la fraîcheur de l'enfant, et, -comme ayant conscience de cette faculté précieuse, il se plaît à les -représenter. Aussi, pour le peindre et le caractériser, mettrons-nous -sous les yeux du lecteur un cadre où se trouvent réunis un enfant et -une femme, le portrait de la vicomtesse Galway et de son fils. - -Reynolds, avec une hardiesse de grand maître, n'a pas planté ses -modèles immobiles au centre de la toile. Ils y entrent par le bord du -cadre, continuant une action commencée au dehors, en laissant vide -devant eux, contrairement aux règles, un assez large espace. La -vicomtesse, portant sur son épaule son fils âgé de trois ou quatre -ans, fait irruption dans le tableau qu'elle va traverser. Tout à -l'heure on ne la voyait pas encore, tout à l'heure on ne la verra plus. -Elle ne pose pas, elle passe, et l'artiste semble l'avoir saisie au vol. -C'est une jeune femme à peine épanouie, gardant beaucoup de la vierge -et de l'ange, une rose d'hier avec un seul bouton. Sa tête, de profil -ou plutôt de trois quarts perdus, se détache, comme la veine laiteuse -d'un camée de la tranche fauve de l'agate, d'un feuillage chaudement -roussi par l'automne; ses cheveux, que cendre un œil de poudre, se -relèvent à la mode de l'époque, découvrant leurs racines; un bout de -gaze lamée d'or gracieusement noué en mentonnière forme la coiffure. -De derrière l'oreille, rose et nacrée comme un coquillage, s'échappe -cette longue boucle nommée repentir dans le bizarre langage de la -toilette du temps; n'ayant pas reçu la neige parfumée ou l'ayant -secouée, elle est plus brune que les cheveux et fait admirablement -valoir les blancheurs d'albâtre du col et les blancheurs rosées de la -joue: des réveillons vermeils animent la bouche et la narine de ce -profil opalin où les longs cils des paupières font seuls palpiter leur -ombre. Le costume est charmant de fraîche simplicité: une robe de -mousseline blanche, une casaque ou pardessus de taffetas rose. -Par-dessus l'épaule, la vicomtesse de Galwey tend à son baby, pour le -maintenir, une main fine, diaphane, de la plus aristocratique -élégance, pleine de vie dans sa pâleur patricienne et telle qu'un -grand coloriste comme Reynolds pouvait seul la peindre. L'enfant est une -merveille. Nimbé d'un chapeau de paille qui lui fait une auréole comme -à un petit Jésus, il appuie le menton sur l'épaule maternelle avec -l'air étonné et ravi d'un enfant porté. Une lumière satinée lustre -son front qu'obombrent de naissants cheveux blonds. Dans sa petite face -vermeille et ronde, ses yeux d'azur ressemblent à deux bluets piqués -dans un bouquet de roses. - -Le reste de la toile est rempli par un fond de parc où les rougeurs du -couchant se mêlent, sous les rameaux, aux teintes chaudes et sourdes de -la palette automnale. - -Comme on pourrait le croire, Reynolds n'arrive pas à cette grâce -délicate par le fini et le blaireautage. Il peint au contraire en -pleine pâte, du premier coup, avec une brosse dont le libre maniement -apparaît. Il est robuste, presque violent dans le tendre et l'exquis. -Presque partout ses tons sont vierges, plaqués hardiment avec la -décision rapide du grand maître prompt à saisir la nature; les -accessoires, les fonds tiennent, pour la négligence spirituelle, de -l'esquisse et du décor. Nulle part un travail de polissage n'efface la -touche, cette signature du génie. - -Quel adorable portrait que celui de la princesse Sophie-Mathilde enfant! -La petite princesse, sans le moindre souci de sa dignité, est couchée -à plat ventre sur l'herbe, les genoux ramenés, les pieds nus, une main -appuyée à terre et l'autre jouant dans les poils soyeux d'un griffon -qu'elle tient par le col, l'étranglant un peu, et qui se laisse faire -avec cette patience amicale que les chiens montrent aux tout petits -enfants, sans doute parce qu'ils vont à quatre pattes comme eux et -qu'ils les prennent pour des frères. Une robe blanche, à ceinture -rose, un bonnet de mousseline agrémenté d'une faveur de même nuance -que la ceinture, composent tout le costume de la gentille princesse. Le -peintre, voulant la représenter avec les grâces naïves de l'enfance, -a défendu sans doute tout colifichet, tout oripeau, tout apparat. Rien -n'est plus charmant que la tête, avec son front blanc ombré sur le -contour par le poil follet de ces premiers cheveux qui semblent le duvet -d'une auréole séraphique tombée récemment, ses joues potelées, -fouettées de rose, trouées de fossettes, et ses grands yeux fixes, -profonds, limpides, nageant dans la lumière bleue où l'éblouissement -des choses simule le rêve et la pensée. Le portrait de la princesse -Sophie-Mathilde tiendrait sa place à côté de l'infante Marguerite de -Velasquez. - -Le tableau connu sous le nom de l'_Âge d'innocence_ est une nouvelle -preuve de l'aptitude de Reynolds à rendre le charme pur des enfants qui -n'ont encore bu que le lait de la vie. L'âge d'innocence est -représenté par une petite fille de quatre ou cinq ans, accroupie sur -ses talons, croisant ses menottes grasses, roses et souples, avec un -joli mouvement puéril, et découpant son profil chiffonné et mutin sur -un losange d'azur du ciel orageux servant de fond à la figure. Les -cheveux, traversés d'un ruban rose pâle, sont de ce roux anglais qui, -sous le pinceau de Reynolds, vaut le roux vénitien. Une mèche folle se -détache et jette l'ombre de sa spirale alanguie sur les fraîcheurs -printanières de la joue que font ressortir encore les tons vigoureux -placés sous le menton; car ce n'est pas par un fade mélange de lis et -de roses que l'artiste obtient ces carnations idéales qu'on ne voit -qu'en Angleterre, où l'enfant est cultivé comme une fleur. Il y mêle -une blonde lumière, et les blancs de ses robes sont dorés comme les -linges du Titien, à qui il ressemble encore par le grand goût et la -richesse de ton des paysages qu'il donne ordinairement pour fonds à ses -portraits. - -Nous préférons peut-être à l'_Âge d'innocence_, qui est un tableau -célèbre du maître, le portrait de miss Boothby enfant: un -chef-d'œuvre de simplicité, de naturel et de couleur. C'est une petite -fille assise, les mains croisées et gantées de mitaines, au pied d'une -charmille laissant voir par une trouée un bout de ciel au coin du -tableau. Elle a une robe blanche dont la large ceinture noire forme -brassière, un haut bonnet cerclé d'un ruban noir. Ses cheveux, d'un -blond fauve, sont coupés carrément sur le front baigné d'une -demi-teinte argentée et transparente, et deux boucles qui s'allongent -accompagnent les joues; les yeux, de ce gris où se fondent l'azur du -ciel et le vert glauque de la mer, ont une expression indéfinissable de -quiétude, d'ingénuité et de rêverie. Jamais carnations enfantines ne -furent rendues par une pâte plus fine, plus souple et plus nourrie, par -des couleurs si suaves et si solides en même temps. Toute la figure est -d'une localité gris-de-perle réchauffée d'ambre, avivée de rose, -d'une harmonie enchanteresse. La critique la plus méticuleuse ne -trouverait à reprendre qu'un peu de lourdeur dans les blancs. - -_Simplicity_, portrait de lady Gatwyn enfant, ne vaut pas celui que nous -venons de décrire, mais il a encore bien du charme. Quel beau parti -pris de lumière dans cette fillette vêtue de blanc, le buste de face -et la tête de profil, dont les petites mains jouent avec une rose et -qui s'enlève en clair sur un fond obscur orageux et chaud brouillé -d'arbres et de nuages! - -Il est bien délicieux aussi le portrait de miss Rice, une bergerette de -neuf ou dix ans, qui conduit ses moutons dans un parc orné de vases de -marbre, en robe rose retroussée et bouffante sur un jupon de taffetas -bleu, en souliers de satin blanc étoffés de rosettes. Le -travestissement pastoral n'ôte rien à la candeur de la petite fille -toute ravie de ce costume. - -Mentionnons aussi ce cadre où, sous le titre de «_têtes d'anges_,» -l'artiste a réuni les enfants de lady Londonderry voltigeant dans un -ciel bleu, cravatés d'ailes de chérubin. Ce sont en effet des têtes -célestes, et le tableau est comme une gracieuse apothéose de -l'enfance, si belle, si choyée et si adorée en Angleterre. - -Nous en avons dit assez maintenant pour démontrer que sir Joshua -Reynolds sait peindre le premier âge; arrivons à ses portraits de -femme. Un des plus singuliers et des plus attirants est celui de Nelly -O'Brien. Il arrête tout d'abord le regard pour le retenir longtemps par -la gamme étrange de tons qu'a choisie l'artiste pour le peindre. C'est -une toile presque monochrome ou plutôt composée de teintes neutres qui -fait penser à la Monna Lisa, de Léonard de Vinci. La tête, d'une -pâleur argentée, est baignée d'ombres grises; le col, tout en clair -obscur, a des reflets de nacre où luisent vaguement les perles d'un -collier; la poitrine découverte reçoit une lumière blanche, et les -chairs se confondent sous cette lumière avec les plis bouillonnants de -la gorgerette. Des bracelets étoilés de grenats sombres cerclent aux -poignets et aux biceps des bras dont le ton hésite entre le marbre et -l'ivoire. Il serait difficile de dire quelle est la teinte de la robe ou -plutôt de la draperie qui enveloppe le reste du corps. C'est une -couleur indéfinissable, un ton qu'on ne sait pas, comme on dit: en -termes d'atelier, une préparation en grisaille glacée de rose mauve, -de violet et de feuille-morte avec une patine anticipée. Nelly O'Brien -s'accoude à une sorte de mur d'appui dans lequel s'encastre un -bas-relief indistinctement ébauché. Ce socle est gris fauve. Le fond -se compose d'arbres d'un roux sourd, étouffé, assoupi, faisant -ressortir par leur obscurité vigoureuse la tête presque blafarde de -l'actrice. L'expression de ce beau visage est presque inquiétante. Une -malice énigmatique étincelle dans les yeux voilés d'ombre, et les -commissures des lèvres sont retroussées par un sourire mystérieux où -l'esprit semble se moquer de l'amour. Cependant la volupté domine, mais -une volupté redoutable comme la beauté du sphinx. - -Dans un autre portrait, qui est plutôt une étude, Reynolds, encore -préoccupé du Vinci, a représenté une femme portant un enfant nu sur -l'épaule. Ces deux figures, d'une couleur superbe, ont ces ombres -rembrunies, ce modelé fin et ce long sourire de faune, avec ce regard -profond, qui caractérisent les rares chefs-d'œuvre du maître -inimitable. Dans l'_Écolier_ qui tient des livres sous le bras, la -chaleur intense du ton, la magie du clair-obscur, la brusquerie des -rehauts trahissent l'étude de Rembrandt et de ses procédés. - -Quoique Reynolds eût un vrai tempérament de peintre, il possédait -cependant l'esthétique de son art, et il en raisonnait les principes, -sauf à les oublier le pinceau à la main. L'influence de plusieurs -maîtres est visible dans sa peinture, dont heureusement les reflets -lointains n'altèrent pas l'originalité. Qu'il essaye d'imiter Léonard -de Vinci, Rembrandt ou Murillo, il reste toujours Anglais. Quoi de plus -anglais, par exemple, que le portrait de _lady Charlotte Spencer_ en -amazone? Coiffée de boucles courtes ébouriffées par le vent de la -course, les joues animées, les yeux levés vers le ciel, sa bouche de -cerise entr'ouverte, elle caractérise bien une héroïne du sport. Une -cravate de mousseline à pointes brodées se noue négligemment autour -de son col, sa veste rouge galonnée d'or découvre un gilet de piquet -blanc. Des gants de daim protègent ses mains, dont l'une tient un -élégant chapeau de feutre, et l'autre, amicalement passée sous le col -du cheval, flatte et encourage la bonne bête près de laquelle elle a -mis pied à terre, dans une allée de la forêt indiquée par des troncs -de hêtre satinés et veloutés de mousse. Ce n'est pas, à proprement -parler un portrait, équestre, car on ne voit guère que la tête et le -poitrail du cheval, et le cadre coupe la femme à la hauteur du genou. - -_Miss Élizabeth Forster_, avec sa coiffure en hérisson, imagée de -poudre, son œil vif et malin, son nez spirituellement taillé au bout -par une brusque facette, sa large collerette à la Mezzetin, sa robe -blanche à manches de gaze, serrée à la taille d'une ceinture bleu -noir, est encore un très-piquant portrait et se détache franchement -d'un de ces fonds sombres qu'affectionne Reynolds. - -Un charmant caprice a présidé à l'arrangement de _Kitty Fisher en -Cléopâtre._ La chose n'a rien d'antique cependant, et la couleur -locale égyptienne y est traitée avec un sans-façon d'anachronisme à -la Paul Véronèse. La Cléopâtre anglaise, sans doute pour dépasser -en prodigalité quelque Antoine de la Chambre des lords, jette, en -faisant le plus gracieux mouvement de doigts qu'une coquette qui a une -jolie main puisse imaginer, une grosse perle dans une coupe d'une riche -orfèvrerie. Son costume, tout de fantaisie, est gris et blanc, orné de -découpures, de nœuds et de boutons. La tête se présente en petit -trois-quarts; des sourcils noirs surmontant des yeux d'un vague azur, -pleins d'esprit, de flamme et de séduction, font valoir un teint d'une -blancheur blonde et rosée, qui ne s'obtiendrait qu'avec le maquillage -partout ailleurs qu'en Angleterre, ce pays du beau sang. - -Il n'est pas besoin de parler du _Samuel enfant._ Tout le monde connaît -cette délicieuse figure agenouillée que la gravure a rendue populaire. -Comme portrait d'apparat, celui de _lady Giorgiana Spencer_ a toutes les -qualités requises: élégance, grand air, exécution brillante. La -belle lady, coiffée en pouf avec des plumes blanches et roses, fardée -en roue de carrosse, vêtue d'une magnifique robe de cour en satin blanc -frangé d'or, descend un riche escalier à balustres d'un air à la fois -dégagé et majestueux. Le geste de la main qui cherche la jupe pour la -relever un peu est tout charmant et tout féminin. - -Dans le genre qu'on pourrait appeler historié, le portrait de _mistress -Siddons en Muse de la tragédie_ est fort remarquable. L'illustre -actrice en robe de brocart, drapée d'un crêpe, est assise sur un -trône de théâtre, dans l'action de déclamer. Derrière elle, à -travers les ombres du fond, on distingue vaguement des larves tragiques: -la Peur et la Pitié. - -Nous retrouvons sur une autre toile, mais cette fois dans la -familiarité de la vie domestique, cette fastueuse _lady Giorgiana -Spencer_, duchesse de Devonshire. Vêtue de noir, poudrée, dessinant -son profil sur un rideau de damas rouge rebrassé, la duchesse agace du -doigt sa petite fille debout sur ses genoux et levant en l'air, comme -pour se défendre, ses jolis bras roses et potelés. L'enfant est -habillée d'une robe blanche à ceinture noire. Le fond se compose d'une -colonne où s'enroule le rideau, d'un vase de marbre et d'un appui en -forme de fenêtre, festonné de quelques brindilles de lierre, et -laissant voir un pan de ciel. Il y a dans ce portrait vie, lumière et -couleur. Van Dyck, après quelques retouches, pourrait le signer. - -Nous avons beaucoup insisté sur les portraits d'enfants et de femmes de -Reynolds, parce qu'il nous a semblé que là étaient son vrai génie et -son intime originalité: ce qui ne veut pas dire qu'il ne peigne aussi -fort bien les hommes; il ne faut, pour s'en convaincre, que jeter un -coup d'œil sur le groupe de portraits représentant Dunningcol, Barré -et Baring, réunis autour d'une table verte, le vicomte Althorp, le -marquis de Rockingham et le marquis de Hastings, tous traités d'une -manière libre, magistrale et grande. - -Reynolds a peint aussi l'histoire, mais nous n'avons pas eu l'occasion -de voir beaucoup de tableaux de sa main en ce genre. Le _Cymon et -Iphigénie_, sujet mythologique dont le sens nous échappe, est une -toile des plus remarquables. Sous les rameaux d'un bois que le soleil -crible de ses flèches d'or, une nymphe s'est endormie dans le costume -de l'Antiope du Corrége. Guidé par un Amour, un jeune homme qui semble -être un chasseur s'approche de la belle et contemple ses charmes avec -un trouble plein d'amour; le torse de la nymphe couchée est d'une -couleur magnifique et titianesque, et l'effet de lumière est un des -plus hardis que jamais peintre ait risqués. - -Nous aimons moins les _Grâces décorant une statue de l'Hymen_ taillée -en Hermès. Ces Grâces, probablement des portraits, suspendent des -guirlandes de fleurs, et sont vêtues comme les Grâces décentes, mais -à la mode anglaise du temps, ce qui leur ôte un peu de leur charme. - -Arrêtons là cette étude sur Reynolds, et contentons-nous des -spécimens superbes que nous venons de décrire. Nous pourrions rendre -sans doute notre travail plus complet, mais ce que nous avons dit -suffit, nous l'espérons, pour caractériser ce maître, honneur de -l'école britannique. - - - - -WILLIAM HOGARTH - - -S'il a jamais existé un peintre absolument original, c'est à coup sûr -Hogarth. Quelle que soit l'appréciation qu'on fasse de son talent, on -ne peut lui refuser cette qualité. Chez lui, nul souvenir des nobles -formes antiques, aucun reflet des grands maîtres d'Italie, ni même, -chose plus étonnante, des maîtres de Flandre et de Hollande, qui, par -la familiarité de leurs sujets et leur réalisme, sembleraient se -rapprocher de son genre. De même que Pascal, enfant, inventait les -mathématiques, on dirait que Hogarth a inventé la peinture sans avoir -vu de tableaux, par la force intrinsèque de son esprit, et cela non pas -sous le charme d'un pur contour ou d'un lumineux chatoiement de couleur -observé dans la nature, mais philosophiquement, pour donner un -vêtement plastique à des conceptions intérieures qu'il aurait pu -aussi bien écrire que peindre. Le dessin et le coloris sont à ses yeux -de purs moyens graphiques, et, préoccupé de l'idée à exprimer, il ne -cherche jamais la beauté ni la grâce, ni même l'agrément. Cette -austérité logique, ce désintéressement de l'art dans l'art même, -cette poursuite du caractère aux dépens de la beauté, produisent une -individualité profonde. L'homme physique n'est presque rien pour -Hogarth, l'homme moral est tout, et la société l'emporte sur la -nature. Mettre en jeu les passions, faire ressortir les ridicules, -châtier les vices après les avoir promenés à travers leurs phases de -dégradation, tel est le but que se propose le peintre, moraliste et -dont il ne s'écartera pour aucun régal de palette, pour aucun lazzi de -brosse. Tout, dans ses tableaux, est significatif, observé, voulu. Le -moindre détail a sa portée. La pendule, la chaise, la table, sont -celles qui doivent être là et point ailleurs, et il serait impossible -d'en meubler une autre chambre. Quant aux figures, elles sont toutes -typiques d'une espèce; leurs traits, chargés exprès, ne permettent -pas de s'y méprendre; parfois même elles sont caricaturales et -grimées comme se les font les acteurs pour caractériser leur emploi, -et l'on pourrait croire de certaines toiles du maître qu'elles ont -été peintes d'après des pièces inconnues jouées par d'excellents -comédiens, plutôt encore que copiées directement d'après nature, -tant la mise en scène est savante et bien calculée au point de vue -théâtral! Si Hogarth se soucie peu de la forme comme l'entendaient les -Grecs, il excelle dans l'expression et la mimique. Ses gestes, d'une -justesse intime, trahissent le mouvement intérieur et partent du -cerveau sous l'impulsion d'un sentiment déterminé; il ne les combine -pas pour des angles, des rondeurs, des contrastes ou des alternances de -lignes. Tant pis, si un vice, une passion, une laideur caractérielle, -une difformité idiosyncratique convulsent, empilent ou ravinent les -traits d'une physionomie; Hogarth ne vous fera grâce ni d'une ride, ni -d'un pli, ni d'une bouffissure, ni d'une lividité, ni d'une couperose. -Il ne tient pas à plaire aux yeux, car ce n'est pas un peintre -pittoresque, qu'on nous permette ce pléonasme, mais bien un essayiste, -un philosophe, un auteur comique qui peint. Quel humour, quelle -causticité, quelle verve satirique! Il ne faudrait pas s'imaginer -cependant que Hogarth soit, comme exécutant, un artiste sans valeur. -Son dessin, quoique dénué de style, ne manque pas de correction, et sa -couleur, souvent opaque et terne, a une certaine harmonie sourde dans -ses localités grises, parfois brusquement réchauffées de rouge. Les -modes de l'époque, qui affublent ses personnages, présentent un -caractère outré d'exactitude, dont le temps écoulé fait ressortir -l'ironie, et puis, comme il est Anglais! comme il a la saveur du pays! -comme il en possède le sens intime et familier! chacune de ses toiles -porte dans le plus minime détail la signature britannique. - -Il ne sera pas hors de propos, avant de décrire l'œuvre d'Hogarth, de -parler du portrait du peintre tracé de sa propre main. Hogarth est -assis devant son chevalet, la palette au pouce, et regarde un panneau -où l'on distingue une figure de Thalie, à la craie, avec ce -recueillement d'un artiste qui va attaquer une œuvre. Ses traits sont -assez vulgaires, mais une certaine finesse caustique en relève la -trivialité. Les cheveux déjà gris et coupés ras pour la facilité de -la perruque, s'argentent sur les tempes. Un bonnet de couleur violette, -négligemment posé, les recouvre à demi. Le costume se compose d'un -habit vert et d'une culotte rouge. Au pied du chevalet un volume porte -le titre du traité esthétique de Hogarth sur la beauté. Pour fond, -une muraille de teinte neutre. Le dessin est lourd, le coloris opaque, -la touche appuyée, l'ensemble peu agréable. Pourtant on sent le -maître dans ce petit tableau, il donne bien l'idée physique et morale -du peintre. - -Le _Mail_, ou pour parler plus intelligiblement la promenade, est une -des rares toiles de Hogarth qui ne contiennent pas une moralité directe -et se contentent, sans leçon, de reproduire le spectacle de l'activité -humaine. Des arbres d'un feuillé bleuâtre qui forment des allées et -laissent voir au bout de la perspective des tours semblables à celles -de Westminster, ombragent une multitude de figurines offrant un -échantillon complet et précieux des modes de l'époque. Les unes se -promènent isolées, les autres en groupes. Celles-ci s'abordent avec -des saints, celles-là causent familièrement. On voit je manège des -coquettes, les entreprises des galantins, les feux des enfants, -l'insouciance des maris ennuyés d'une promenade conjugale; des -Highlanders en plaid et le jupon court, des Hongrois en costume national -mêlent un élément pittoresque aux robes à paniers et aux habits à -la française. Au premier plan, une marchande de bière débite de l'ale -et du porter. Une femme se baisse pour remettre sa jarretière. Il faut -que du temps de Hogarth les femmes eussent le genou bien glissant ou que -les élastiques ne fussent pas inventées, car cette attitude revient -souvent dans son œuvre. Le _Mail_ rappelle les parcs de Watteau pour le -déploiement des toilettes féminines, et les places publiques de Callot -pour le fourmillement ingénieux et détaillé des groupes, le tout, -bien entendu, avec un accent anglais très-marqué, sans l'élégance -aristocratique de l'un et le caprice picaresque de l'autre. - -Dans le _Départ des gardes pour Finlay_, Hogarth a raconté avec une -puissance comique et une verve bouffonne très-amusantes les épisodes -d'un changement de garnison. Si les hommes ne sont pas fâchés de voir -s'éloigner ces beaux soldats rouges, les femmes se montrent -inconsolables. Une Ariane à taille plus que rondelette s'accroche au -bras d'un Thésée à parements blancs qu'une rivale tiraille de l'autre -côté en faisant valoir ses droits avec force injures. L'heureux drôle -a la contenance de Don Juan entre Charlotte et Mathurine; seulement il -semble plus flatté encore qu'embarrassé, car il n'a plus rien à -désirer de ses deux conquêtes, et il s'en va... par ordre supérieur. -Dénoûment commode aux intrigues multiples! - -Un peu en avant, vers l'angle du tableau, un tambour bat sa caisse avec -une insouciance philosophique des criailleries d'une femme entre deux -âges, quelque hôtesse, sans doute, réclamant son du. À l'autre coin, -pour avoir trop cédé à l'attendrissement des adieux et bu plus que de -raison le coup de l'étrier, un soldat aviné a roulé sur le bord d'une -marc, et ses compagnons, un peu moins ivres que lui, cherchent à lui -entonner une dernière mesure de whisky. Le reste de la colonne suit un -peu en désordre derrière le drapeau, s'arrachant aux baisers éperdus, -aux enlacements de bras qui ne veulent pas se dénouer; sur le passage -de la troupe, la population féminine est aux fenêtres, lâchant au -moins d'accompagner du regard, aussi loin que possible ce beau régiment -qu'elle voudrait bien suivre, et qui traîne tous les cœurs après lui. -Une grosse matrone ne dissimule pas son désespoir, éclate franchement -en sanglots. Heureusement, la prochaine garnison la consolera. Cette -scène pathético-burlesque est rendue avec une vraie puissance comique. -Hogarth traduit à sa façon le _ferrum est quod amant_ du satirique -latin, et sa version ne manque ni de sel ni de gaieté. L'esprit est -satisfait si les yeux ne sont pas toujours contents; c'est le mérite et -le défaut de toutes ses peintures. - -_The Rake's progress_ est un de ces romans en huit ou dix chapitres, où -l'artiste démontre les inconvénients d'un vice, oubliant qu'un tableau -n'est pas un sermon et qu'il empiète ainsi sur les attributions des -prédicateurs et des philosophes. L'art tient dans les sphères -intellectuelles une place assez haute pour être un but et non pas un -moyen, et c'est le méconnaître que de le faire servir à exprimer -d'une manière subordonnée telle ou telle vérité morale. L'utilité -directe et pratique n'est pas de son ressort. L'art élève l'âme en -lui donnant la pure sensation du beau, en l'arrachant aux plaisirs -matériels, en satisfaisant aux postulations de ses rêves, en la -rapprochant plus ou moins de l'idéal. En ce sens, le torse de la Vénus -de Milo contient plus de moralité que toute l'œuvre de Hogarth; dans -sa blanche nudité luit la splendeur du vrai cl rayonne le plus divin -concept de la forme qu'ait jamais réalisé la main humaine. Sans doute, -nous ne commettrons pas la folie de demander la beauté grecque au brave -artiste londonien, mais nous ne pouvons nous empêcher de trouver qu'il -souligne trop ses leçons, et se donne beaucoup de peine pour prouver -des vérités que personne ne conteste; il est bon d'omettre quelquefois -la moralité à la fin des fables et de laisser au lecteur le soin de -conclure, et c'est ce que Hogarth ne fait jamais. - -Le progrès ou plutôt la progression du libertin se compose de huit -tableaux: l'_Héritage_, la _Toilette du débauché_, l'_Orgie_, -l'_Arrestation_, le _Mariage_, la _Maison de jeu_, la _Prison pour -dettes, Bedlam._ L'énoncé seul des titres suffit à indiquer les -phases principales et pour ainsi dire les points culminants d'une vie de -désordre. Surpris par une succession inattendue, le jeune homme quitte -la maison honnête et tranquille où il a vécu jusqu'alors sans un -regret, sans un mot de tendresse pour ceux qui ont partagé sa mauvaise -fortune, il a déjà le cœur gâté. Le voilà bientôt à son lever -entre les mains des valets, entouré de maîtres de toutes sortes, comme -le bourgeois gentilhomme, et se livrant aux recherches outrées d'un -luxe extravagant. Ainsi paré comme l'enfant prodigue, il va chez les -courtisanes qui profitent de son ivresse pour lui voler sa bourse et sa -montre. Avec une telle vie, ne soyez pas étonné si dans le tableau -suivant les records, des lettres de change protestées aux mains, le font -descendre de sa chaise à porteurs, et si pour leur échapper il se -marie avec une vieille douairière; un homme ruiné qui épouse une -femme en ruines, c'est une union bien assortie. Pour échapper aux -tendresses surannées de madame, monsieur court les maisons de jeu, -éparpillant sur le tapis vert les guinées, prix de son mariage infâme -et ridicule; il perd, bien entendu, car les dés sont pipés, les cartes -biseautées, et le cercle se compose de grecs, de filles perdues, de -chevaliers d'industrie et de spadassins. De la maison de jeu à la -prison de Fleet il n'y a qu'un pas et ce pas est bientôt fait, et de -Fleet-prison à Bedlam, c'est-à-dire du désespoir à la folie, la -pente est glissante. - -Cette série qui fonda la réputation de Hogarth a plutôt un mérite -philosophique que pittoresque. L'artiste n'est pas encore bien maître -de ses moyens d'exécution; il écrit ses idées avec le pinceau. Plus -tard dans le _Mariage à la mode_, il les peindra. Ces tableaux -renferment les plus curieux détails de mœurs, et il serait facile, à -leur aide, de restituer dans un roman la société de l'époque. Au -lever du libertin assistent des maîtres d'armes, de boxe, de danse et -de musique, de la tournure la plus caractéristique: un jockey apporte -un vase d'argent, prix d'une course gagnée par le cheval du jeune -dissipateur. Une longue bandelette de papier contenant la liste des -présents faits à Farinelli, le célèbre chanteur, pend du dos d'un -fauteuil jusqu'à terre, attendant une nouvelle signature. Des portraits -de coqs célèbres sont appendus à la tapisserie. On voit que notre -jeune homme est devenu bien vile un sportsman accompli, et qu'il galope -à fond de train sur le turf de la dissipation. L'orgie a lieu à la -taverne de la Rose, un endroit célèbre alors pour ces sortes de -parties. Il règne un certain luxe dans la salle. La table, les chaises -et les buffets sont en bois de mahogoni. Les portraits des douze -Césars, une grande carte, contenant les deux hémisphères, avec cette -inscription: _Totus mundus_, des glaces de Venise, des appliques et des -torchères décorent les murailles. Il y a longtemps que le festin dure, -car les convives semblent fort échauffés. Une fille montée sur une -chaise met, avec une bougie, le feu à la mappemonde dans un joyeux -délire de destruction, comme si la mission de la courtisane était de -saccager l'univers. Déjà les glaces ont volé en éclats au choc des -verres et des bouteilles. Accoudée à la table, une des bacchantes -lance une fusée de vin de Champagne au visage d'une de ses compagnes. -Une autre happe à même un bol de punch dont elle verse la moitié dans -sa gorge. Quant à notre dissipateur, la cravate dénouée, la veste -ouverte, les jarretières défaites, en proie à l'hébétement d'une -ivresse malsaine, il chavire sur son siège et se laisse dépouiller de -sa bourse, de sa montre et de son mouchoir par deux nymphes aux doigts -agiles, qui font semblant de le caresser. Un laquais apporte un immense -plat de cuivre, dessert de la débauche, dans lequel doit être servie -nue, au milieu de la table, une courtisane déjà débarrassée de son -corps de baleine et qui s'apprête à tirer ses bas: des bas d'azur à -coins d'or, dont Hogarth, toujours moraliste, même quand il en a le -moins l'air, a malicieusement rompu quelques mailles pour montrer la -misère et la paresse sous le faux luxe. - -Dans la prison pour dettes, le libertin, à bout de ressources, a eu -l'idée de recourir à la littérature. Il a fait une pièce de -théâtre pour Hay-Market ou Covent-Garden, et la lettre du directeur, -qui la refuse avec enthousiasme, gît tout ouverte à côté du -prisonnier.--N'est-ce pas là une plaisante et satirique imagination? - -À travers cette histoire, Hogarth a fait circuler adroitement un -intérêt sentimental et bourgeois bien fait pour toucher les âmes -tendres. La pauvre fille trompée, et ne pouvant plus cacher sa faute, -que nous voyons au premier tableau indignement abandonnée, reste -fidèle de cœur à ce mauvais sujet. Quand il est arrêté dans sa -chaise par les records, c'est elle qui les apaise en leur offrant la -bourse qui contient ses modestes économies. On l'aperçoit encore, son -enfant dans les bras, à la grille de l'église où se fait ce triste -mariage. Elle apparaît dans la prison comme un ange consolateur, -faisant contraste avec la vieille épouse transformée en mégère. -Quand de chute en chute son ancien amant est tombé à Bedlam, elle -prodigue à la folie des soins qui n'ont même pas la récompense -d'être compris. - -Quoique Hogarth ait écrit une analyse de la beauté et disserté -philosophiquement sur la grâce de la ligne courbe ou plutôt -serpentine, son penchant naturel l'entraîne vers la caricature, et il -semble se réjouir avec une verve diaboliquement satirique au milieu des -monstrueuses hideurs qu'il évoque. Pour la faire entrer dans la dure -tête de l'humanité, il pousse la leçon jusqu'aux dernières limites -de l'outrance, et c'est en cela qu'il est un maître. La plate copie de -la réalité ne donna jamais ce titre. - -Ses tableaux au nombre de quatre, représentant des scènes d'élection, -sont excessivement curieux, et conservent de bizarres détails de mœurs -que l'histoire néglige dans sa nonchalance altière. Le premier nous -montre le _Régal aux électeurs._ La vieille corruption y apparaît -avec toute sa naïveté bestiale: une salle de taverne est le lieu du -banquet. Les électeurs, gorgés de viande, crevés de boisson, se -pressent autour d'une table chargée de brocs, de victuailles et de -cadeaux. L'amphitryon-candidat, obligé de répondre à tous les toasts, -se renverse sur sa chaise, gonflé, apoplectique, le visage vultueux, -tendant le bras à la saignée et dans un étal pitoyable. Au fond, une -virago grimpée sur une chaise scie à grands coups d'archet les cordes -d'un méchant violon; dans un coin, des commères usent de tous leurs -moyens de séduction pour entraîner un électeur incertain. Sur le -devant, un agent du candidat panse le crâne d'un homme abîmé dans la -bagarre et qui tient sous son pied un papier où sont écrits ces mots -dont le sens allusif nous échappe: _Give us our eleven days._ Parmi -d'autres paperasses éparpillés près de lui, figure dérisoirement -l'acte contre la corruption électorale. Non loin de là, un personnage -à tournure ignoble tient à la main un mandat daté du 1er avril 1654, -et ainsi conçu: «Je promets de payer à Abel Squat la somme de -cinquante livres, six mois après ce jour; valeur reçue: RICHARD -SLIM.» Vous voyez comme on observe l'édit. Tout à fait au premier -plan, un petit garçon remplit de gin un tonnelet qui sera bientôt tari -par l'inextinguible soif des volants. - -Dans le second tableau, qu'on pourrait appeler la _Préparation des -votes_, des colporteurs juifs offrent des marchandises; un pâtissier -coupe des galettes et le candidat tient sa bourse ouverte pour payer les -achats des électeurs. Au second plan, des hommes agitent les mandats -qu'ils ont reçus. Tout au fond, des émeutiers assiègent le bureau de -perception des impôts et on leur tire des coups de fusils par la -fenêtre. Devant la taverne de Porto-Bello, deux gaillards fument et -boivent, aux dépens du candidat, près d'un lion chimérique en bois ou -en carton, qui, avec un effroyable rictus, tient, entre ses crocs, une -fleur de lis qu'il semble vouloir avaler. Du balcon de la taverne se -penchent vers la rue, pour regarder cet amusant spectacle, deux femmes -d'une attitude gracieuse et d'une couleur charmante: deux fleurs que -l'artiste a jetées là fort à propos pour délasser l'œil de toutes -ces laideurs que Polichinelle parodie en posant sur la pancarte de sa -baraque comme «candidat pour Guzzledown.» - -Le troisième cadre, intitulé _the Polling_ (le vote), pousse jusqu'au -paroxysme ce comique féroce dont les Anglais tirent des effets si -chargés, et que, littérairement, Swift possédait au plus haut degré. -Hogarth s'en est donné ici à cœur joie avec une absence de goût -formidable. Il n'a reculé devant rien, et cette tribune au vote est -aussi lugubrement caricaturale que la cave des momies dans la tour -Saint-Michel, à Bordeaux. On a convoqué le ban et l'arrière-ban des -électeurs; les manchots, les boiteux, les paralytiques, les malades -même, arrachés de leur grabat dans des couvertures, viennent agoniser -à la tribune et déposer leur vote au milieu d'un râle. Il y a là des -figures effrayantes, cadavéreuses, spectrales; des êtres hybrides, -moitié chair, moitié bois, échafaudés de potences, agitant des -moignons. N'est-il pas mort, ce corps inerte à la face livide, aux -traits convulsés qu'on hisse le long des gradins? N'est-on pas allé le -chercher dans la tombe, parmi les vers, pour faire nombre? - -Au quatrième tableau, le candidat a triomphé. On le porte sur une -chaise comme sur un pavois, trône chancelant, dont les oscillations -l'alarment. Son chapeau est déjà tombé à terre, et sa gloire -récente pourrait bien prendre un bain de fange. Des saltimbanques, -montreurs de bêtes, se rangent pour laisser passer le triomphateur. Une -laie et ses quatre cochons, effrayés du tumulte se précipitent dans -l'égout où l'élu risque de les aller rejoindre, car des hommes armés -de fléaux attaquent le cortège, à la grande frayeur d'une jeune femme -qu'on aperçoit au-dessus d'une terrasse et à qui sa duègne fait -respirer des sels; au fond, la troupe victorieuse agite des bâtons et -balance un drapeau à la devise _true blue_ (les vrais bleus). Espérons -que l'honorable Robert Slim rentrera vivant chez lui. - -Dans _the Harlot's Progress_ (les Aventures d'une Fille de joie), -Hogarth prend, à la descente du coche d'Yorkshire, l'innocente jeune -fille que le Minotaure de la débauche doit dévorer; et il la conduit -plus loin que la mort, car il la montre dans son cercueil, objet de -curiosités profanes, et ne commandant même pas le respect qu'inspire -aux plus endurcis ce lugubre spectacle. L'un des tableaux de cette -série nous fait voir cette nouvelle paysanne pervertie parmi les -splendeurs du vice élégant; elle est richement vêtue, elle habite un -appartement somptueux. Un homme entre deux âges, d'apparence opulente, -déjeune près d'elle à une petite table; mais la fantasque créature a -donné un coup de pied au guéridon, et le plateau se renverse avec un -grand fracas de porcelaine et d'argenterie. Un petit groom nègre, -portant une théière, s'arrête stupéfait de cette équipée, et un -sapajou coiffé d'un bonnet se sauve en glapissant d'effroi. Ce tapage -a un motif; il sert à détourner l'attention de milord protecteur et à -dissimuler la fuite d'un amant fort en désordre, qui se sauve son -épée sous le bras, les jarretières dénouées, tandis que ses -souliers sont emportés par une soubrette experte à protéger les -galants. À la planche suivante, le châtiment commence déjà; il ne se -fait jamais attendre longtemps chez Hogarth. À la suite de quelque -démêlé avec la police, l'héroïne de ce roman pictural trop -véridique a été enlevée et mise dans une maison de pénitence. Elle -n'a encore descendu que le premier échelon de la décadence. Elle porte -un coquet tablier de taffetas rouge sur une jupe de damas jaune à -fleurs; une fanchon de dentelles se noue sous son menton; un collier de -perles entoure encore son col, et c'est avec des gants longs qu'elle -soulève à contre cœur le maillet destiné à teiller le chanvre posé -devant elle sur un billot; mais il n'y a pas à faire la paresseuse ou -la délicate. Un surveillant, armé d'une cravache, fait un geste -menaçant accompagné d'une grimace significative. Rangées en file, -cinq ou six malheureuses, à divers étals de dégradation, s'occupent -nonchalamment du même travail. Au coin, sur le devant, une fille -rattache son bas largement étoilé de trous, et une autre poursuit dans -son corsage un ennemi dont elle tire une vengeance espagnole. - -Sous le rapport de l'idée et de la composition, il n'y a rien à -critiquer dans ces peintures, mais elles sont beaucoup moins -satisfaisantes envisagées au point de vue de l'art. Le dessin en est -lourd, et la couleur, peut-être bonne autrefois, s'est altérée et -rembrunie de manière à rendre certains détails difficilement -perceptibles. Elles ont aussi le défaut, comme beaucoup d'autres du -peintre, de présenter des personnages vils et des scènes d'abjection, -ce qui fit accuser Hogarth de ne pouvoir peindre les gens comme il faut, -par manque de distinction, de grâce et d'élégance. Sensible à ce -reproche, il prouva qu'il n'était pas fondé en faisant paraître cette -série intitulée le _Mariage à la mode_, ce qui est son chef-d'œuvre. -Le sujet était pris, cette fois, dans la vie du monde, et l'artiste y -démontra victorieusement que, lui aussi, pouvait être, lorsque cela -lui plaisait, un artiste fashionable, ou, comme on dit aujourd'hui, de -_high life._ - -Cette suite, composée de six tableaux, est d'une conservation parfaite, -due, sans doute, aux glaces qui les protègent. - -Nous allons analyser l'une après l'autre chacune de ces toiles, où un -vif sentiment d'art se mêle à l'intention morale et à la peinture -curieuse des mœurs d'une époque. - -Un grand seigneur, ayant besoin de redorer son blason, a bien voulu -condescendre à l'union de son fils avec la fille d'un riche alderman de -Londres, désireux d'un titre. La comédie ou, si vous l'aimez mieux, le -drame s'ouvre par la signature du contrat, qui en forme l'exposition. -Nous sommes chez le très-honorable lord Squanderfield, dans un riche -salon orné avec un fastueux mauvais goût. Un portrait, chamarré -d'ordres étrangers, se prélasse, au milieu d'un tourbillon de -draperies volantes que des vents contraires semblent se disputer, dans -une pose emphatiquement ridicule. Un canon dont le boulet est visible -lui part entre les jambes. Au plafond, on distingue en perspective -_Pharaon se noyant au passage de la mer Rouge._ Les tableaux qui -tapissent les murailles sont d'un choix bizarre et farouche, d'où un -esprit superstitieux tirerait aisément des présages funestes. Ce sont: -_David vainqueur de Goliath, Prométhée et le Vautour, le Massacre des -Innocents, Judith et Holopherne, Saint Sébastien percé de flèches, -Caïn tuant Abel, Saint Laurent sur le gril._ Les appliques des bougies -représentent des têtes de Méduse surmontées de couronnes comtales. -À travers la fenêtre, on aperçoit un hôtel en construction, mais -déjà en ruine derrière ses échafaudages. L'ignorance opiniâtre du -lord s'y révèle par le porte à faux des colonnes et autres bévues -d'architecture grossières. - -L'alderman, assis près d'une table au milieu du salon, le nez -chevauché de besicles, tient le contrat de mariage; son caissier -présente au lord une levée d'hypothèques obtenue des créanciers, et, -sur le tapis, s'entassent les guinées et les billets de banque, car ce -n'est qu'à prix d'or que l'altier seigneur consent à une pareille -mésalliance. Superbement vêtu d'un habit nacarat dont les broderies -font disparaître le velours, coiffé d'une majestueuse perruque -blanche, une main au jabot, il désigne de l'autre un arbre -généalogique des plus touffus dont la racine plonge dans le ventre de -Guillaume, duc de Normandie. Quelques branches coupées s'en détachent, -sans doute pour désigner les prétendants que l'illustre famille -dédaigne ou ne reconnaît pas. Son pied goutteux emmailloté de linges -repose sur un tabouret, ses béquilles armoriées s'appuient à son -fauteuil, derrière lequel s'élève un dais sommé d'une couronne de -comte aux pointes burlesquement exagérées. Le lord est un de ces -hommes infatués de leur noblesse qui disent à tout propos: ma race, -mon titre, mon blason. - -À l'autre bout de la chambre, sur une espèce de sopha, les futurs, -dédaignant de s'occuper de ces détails matériels, sont assis l'un à -côté de l'autre, mais ils ne semblent pas bien violemment épris. Ils -se tournent presque le dos. Le mari, jeune fat de constitution chétive, -portant au col comme une mouche malsaine la tache noire de la maladie -originelle, allonge ses maigres jambes dans des bas de soie blancs à -coins d'or, ouvre en dehors comme un danseur les pointes de ses souliers -à talons rouges, et puise avec des grâces de marquis français une -prise de tabac d'Espagne, tout en retournant la tête pour jeter un coup -d'œil de satisfaction à la glace. - -Il est difficile de rendre d'une façon plus spirituelle, plus -élégante et plus vraie le délabrement aristocratique et l'énervation -précoce d'une nature distinguée, et de mieux faire sentir le -gentilhomme sous le libertin usé de débauches. Son teint pâle, sa -poitrine étroite, ses mains maigres et blanches, ses jambes en fuseaux, -ne manquent pas de grâce sous ce velours, ces broderies et ces -dentelles, et personne, en voyant le vicomte de Squanderfield, -n'élèvera de doute sur sa qualité. - -La jeune fille en robe de satin blanc brochée d'or, sans poudre, -coiffée de dentelles et de fleurs, écoute en jouant, pour se donner -une contenance, avec les bouts d'un mouchoir passé dans une bague, les -galanteries que lui chuchote à l'oreille le conseiller Silver-Tongue -(langue d'argent), un légiste galantin, qui jouera un grand rôle dans -le roman du mariage à la mode. - -Cette figure de femme est une des plus jolies qu'ait peintes Hogarth, -qui ne sacrifie pas souvent aux grâces. Elle a de la jeunesse, du -charme, la beauté du diable et une certaine fraîcheur plébéienne. -C'est un meurtre d'unir cette créature pleine de vie à ce frêle -cadavre musqué. Sa gaucherie, la façon timide dont elle s'assoit sur -le bord du sopha sont intéressantes. - -Vers l'angle du tableau, au premier plan, deux chiens enchaînés, l'un -de race et estampé d'une couronne, l'autre d'origine vulgaire, se -séparent autant que leur laisse le permet. - -Au second tableau, le mariage est fait, on pourrait même dire qu'il -commence à se défaire. À la suite d'une soirée qui s'est prolongée -jusqu'au matin, les invités partis, les deux époux, fatigués et -bâillant à qui mieux mieux, se sont jetés sur des fauteuils à chaque -coin de la cheminée, où s'écroule un feu de charbon près de -s'éteindre. Le comte, il peut porter ce titre maintenant, car son père -est allé rejoindre ses illustres aïeux, le comte, le chapeau sur la -tête, la veste ouverte, le linge bouffant, les mains enfoncées dans -les goussets, s'affaisse sous l'hébètement de l'ivresse; il n'a point -passé la soirée avec sa femme, il revient d'une orgie ou même d'un -lieu pire encore, car un griffon, innocemment délateur, lui tire à -demi de la poche un bonnet de femme chiffonné. L'épée du comte, -cassée dans le fourreau, gît sur le tapis et décèle une nuit -orageuse. - -Madame, en jupe de soie rose-mauve, en corset de taffetas blanc, un bout -de mousseline coquettement tourné autour de la tête, comme une -personne qui s'est mise à son aise, étire ses bras avec un joli -mouvement féminin plein de lassitude voluptueuse; elle tient, dans une -de ses petites mains crispées au-dessus de sa tête, un objet qu'il -n'est pas facile de déterminer; une bonbonnière ou plutôt une boîte -à portrait. Ses paupières, ensablées de sommeil, se ferment sur un -regard dédaigneux lancé à son mari. Près d'elle un guéridon -supporte un plateau avec des tasses. Plus loin, une chaise renversée -les quatre fers en l'air, des cartes à jouer éparpillées, des étuis -d'instruments, des papiers de musique, le traité de Hoyle sur le whist, -témoignent que la comtesse n'a pas attendu seule son mari. - -Dans le second salon, qu'on aperçoit à travers une haie en arcade -supportée par des colonnes de marbre, un domestique somnolent arrange -les chaises près des tables de jeu. Des tableaux représentant des -apôtres et des saints ornent les murailles; mais dans un coin, un cadre -voilé de rideaux verts mal tirés qui laissent voir le pied d'une -nudité mythologique, trahit les penchants licencieux du maître, de -même que l'étrange pendule placée dans le premier salon, près de la -cheminée, atteste son goût baroque. Un chat y domine gravement un -cadran supporté par un singe faisant la grimace au centre d'un buisson -touffu de rinceaux où nagent des poissons de Chine. Des bibelots de -mauvais choix, statuettes, magots, idoles, potiches chargent le manteau -de la cheminée; un buste antique à nez de rapport, préside ce petit -monde de figurines monstrueuses, et, derrière lui, dans un cartel, un -Amour moqueur joue d'une musette dont les tuyaux font les cornes. Si le -comte n'est pas encore enrôlé dans le régiment jaune du Minotaure, -cela ne lardera guère. - -Ce n'est pas une maison bien ordonnée que celle où le matin voit les -bougies fumer en s'éteignant sur les lustres et les chandeliers. Le -vieil intendant fidèle, croyant de bonne heure trouver son maître à -jeun, est venu, armé d'une liasse de notes, présenter ses comptes et -tâcher d'obtenir une réduction de dépenses; mais le pâle -gentilhomme, brisé par les fatigues nocturnes, n'est pas en état de -l'entendre, et le pauvre serviteur affligé se retire en haussant les -épaules avec un geste de pitié impuissante. Il faut abandonner -désormais cette belle fortune au torrent de la ruine. - -Ici Hogarth mérite tout à fait le nom de peintre qu'on lui refuse -parfois et fort injustement. La figure du jeune comte anéanti dans son -fauteuil a une valeur d'exécution très-remarquable. La tête pâle, -exténuée, morbide, trahissant les révolte de la nature contre les -exigences de la débauche, se détache du chambranle grisâtre de la -cheminée avec une prodigieuse finesse de ton. Le modelé du masque où -il s'agissait de conserver l'apparence de la jeunesse et de la -distinction à travers la sénilité et l'hébètement précoces du -libertinage est d'une justesse vraiment merveilleuse. Quant au chapeau -à plumes, au linge, à l'habit, aux détails du vêtement, il faudrait -aller jusqu'à Meissonnier pour rencontrer quelque chose d'égal en -fermeté, en précision, en couleur, et encore l'avantage serait-il du -côté du peintre anglais, car chacune de ces touches, outre qu'elle -rend absolument la nature, exprime le caractère du personnage et -concourt à l'effet. La femme est d'une couleur charmante. Rien de plus -délicat que le mauve pâle de sa jupe se fondant avec les blancheurs du -corset. La tête, dans son nuage de mousseline, nuance sa fatigue d'une -animation rosée qu'un fin coloriste pouvait seule trouver sur sa -palette. Le fond est traité de la façon la plus magistrale comme -perspective aérienne et linéaire. Le ton en est sobre, tranquille et -chaud; aucun détail n'y papillote et n'y tire l'œil; et cependant ils -ne sont pas sacrifiés, car tous ont leur signification et doivent être -lus clairement. C'est un tableau excellent et qui subirait sans y perdre -les plus redoutables voisinages. On voit que Hogarth tenait à prouver -qu'il était capable d'être autre chose qu'un humoriste en caricature -et qu'il pouvait peindre avec art des sujets relativement élevés. - -Voici les deux premiers chapitres du roman ou les deux premiers actes de -la comédie qui bientôt va tourner au drame après un intermède -sinistrement bouffon. - -Le troisième tableau de la série porte ce titre: _The Visit to the -quack doctor_, que l'on pourrait traduire la Visite au charlatan. -Figurez-vous un cabinet de médecin, un laboratoire de chimiste, un -atelier de mécanicien fondant ensemble leurs capharnaüms: têtes de -mort, cornues, alambics, squelettes, préparations d'anatomie, -monstruosités, roues à dents, appareils d'une complication bizarre, -bocaux, fioles, bouquins, paperasses, et tout ce qui peut meubler -l'antre d'un Faust de contrebande. - -Le docteur, en perruque in-folio, debout près d'une table sur laquelle -pose un crâne vermiculé de trous, signature d'un remède pire que la -maladie, nettoie d'un air goguenard les verres de ses besicles et -paraît s'apprêter, en ricanant d'un rire de faune, à quelque scabreux -examen médical. Sur un fauteuil, un personnage que sa physionomie -élégamment délabrée et la mouche noire de son cou font tout de suite -reconnaître pour le comte, s'étale sans le moindre embarras et comme -habitué à de pareilles mésaventures. Il montre au charlatan une -petite boîte de pilules qui probablement n'ont pas produit grand effet. -Non loin du comte est debout, l'air timide et souffrant, une jeune fille -de quatorze ou quinze ans au plus: d'une main elle tient aussi une -boîte et de l'autre elle porte un mouchoir à ses yeux. Elle est jolie; -ses traits doux et fins conservent encore un reflet de candeur -enfantine, mais elle a déjà perdu l'innocence. Sa mise est plus riche -qu'il ne convient à son âge. Un camail de velours bleu passementé -d'or couvre ses épaules. Une robe de brocart à ramages laisse voir sa -jupe de mousseline; une montre pend à sa ceinture; la fanchon de -dentelles qui entoure son délicat visage est sans doute destinée à -remplacer le bonnet que le chien griffon, dans le tableau précédent, -lirait de la poche du comte. Mais que signifie cette femme ou plutôt -cette mégère au visage constellé de mouches, à la poitrine tatouée -des lettres F. G., mise d'une façon voyante et cossue, en vaste jupe -noire bouffante sur laquelle se découpe un court tablier de taffetas -rouge; qui, armée d'un couteau ouvert, semble menacer le comte fort peu -alarmé, du reste, de ses injures? Est-ce une Fillon anglaise défendant -l'honneur de sa maison contre une pratique dont elle aurait à se -plaindre? Nous ne saurions le dire. Les commentateurs prétendent que -les lettres F. C. désignent Fanny Cox, la fille d'un crieur avec qui -Hogarth avait eu des démêlés. D'autres voient un E dans l'F et -indiquent un nom différent; mais au fond, tout cela importe peu. Ce -qu'il y a de sûr, c'est que la jeune fille est charmante, le comte -plein de désinvolture, le docteur rusé, spirituel et moqueur comme un -masque de Voltaire, et que les innombrables accessoires dont le fond du -tableau est encombré restent à leur plan, discernables pourtant dans -leur pénombre, discrets mais ne sacrifiant aucun délai! -caractéristique, résultat qu'un maître seul pouvait obtenir et que -Hogarth, souvent moins bien inspiré, n'atteint pas toujours. - -Dans le quatrième tableau, Hogarth nous fait assister à une matinée -musicale chez la comtesse. Le jeune ménage mène toujours grand train, -malgré les représentations de l'intendant fidèle. Madame est à sa -toilette devant une table chargée d'un miroir et de tout l'arsenal de -la coquetterie; son costume se compose d'une robe de satin jaune fort -décolletée, sur laquelle est jeté un peignoir. Un perruquier, dont -les traits offrent l'exagération caricaturale du type français tel que -l'Angleterre le comprenait au siècle dernier, met des papillotes à la -comtesse, qui écoute, sans se préoccuper beaucoup du concert, les -propos galants du conseiller Silver-Tongue, devenu l'ami de la maison, -car son portrait figure effrontément parmi les tableaux appendus à la -muraille. Silver-Tongue propose à la comtesse un billet de bal masqué. -On voit que le ménage est en plein désordre, et que, depuis la scène -du contrat, le galant homme de loi a fait bien du chemin. - -Sur le devant du tableau, un célèbre sopraniste du temps, le signor -Carestini, dont l'embonpoint colossal fait penser à celui de Lablache, -chante un morceau qu'accompagne un joueur de flûte allemand, très en -vogue alors. Carestini est vêtu d'une façon magnifique, tout brodé -d'or, tout inondé de dentelles, des bagues à tous les doigts; il a un -air d'assurance et de satisfaction, une fatuité nonchalante qui sentent -le virtuose gâté par le succès. Une dame habillée de blanc, les bras -étendus comme pour prendre les notes au vol, se livre à des pâmoisons -admiratives les plus ridicules du monde. Encore un peu, elle va donner -du nez en terre. Heureusement, un nègre en livrée verte la secoue de -son extase pour lui offrir une tasse de chocolat. - -Sur le parquet, au premier plan, un petit nègre ramasse un lot de -curiosités achetées à la vente aux enchères. Parmi ces bibelots de -mauvais goût, figure une statuette d'Actéon déjà cerf par la tête. -Le symbole est transparent. Des cartes d'invitation, des billets -d'excuses gisent confusément à terre, et renseignent sur les habitudes -de la maison. Il faut remarquer aussi que la scène ne se passe pas au -salon, mais dans une chambre à coucher dont le fond est occupé par un -lit de parade surmonté d'une couronne de comte, ce qui indique une -imitation des mœurs françaises. Aucun détail n'est insignifiant dans -Hogarth. - -Le cinquième tableau prouve d'une manière tragique et sinistre à -quels résultats peut aboutir une union mal assortie. On n'a pas oublié -le billet de bal masqué que Silver-Tongue présente à lady -Squanderfield dans la scène précédente. Grâce aux facilités du -déguisement, le couple adultère s'est esquivé du bal. Un _bagno_, -honteux asile des amours furtives ou criminelles, leur a fourni son abri -hasardeux. Le lieu est assez sinistre d'aspect, et il faut tout -l'emportement de la passion pour ne pas frémir en mettant le pied sur -le seuil. Une vieille tapisserie d'Arras représentant le massacre des -Innocents, figuré avec une barbarie gothique, recouvre les murailles; -le portrait d'une courtisane célèbre y est cloué d'une façon si -étrange que les jambes d'un satellite d'Hérode, se bifurquant sous le -cadre, semblent appartenir à la donzelle. L'ombre des pincettes -adossées au chambranle d'une cheminée enlevée avec le mur que -l'artiste a dû abattre idéalement pour faire plonger le regard du -spectateur dans ce triste réduit, s'allonge sur le plancher, dessinant -la silhouette d'un vague spectre. Près d'un fagot destiné aux feux -impromptu que nécessite l'arrivée des couples, gît le corset de la -comtesse. Faut-il voir, dans ce rapprochement du fagot et du corset, une -allusion injurieuse aux charmes de la jeune lady, ainsi que le -prétendent certains commentateurs? Nous préférons y lire la hâte et -le trouble d'un rendez-vous dangereux. - -Une crinoline à cercles d'acier, exactement pareille à celles que les -femmes portent de nos jours, ballonne non loin de là. Sur une chaise -traînent un domino et un masque. Dans l'angle, des rideaux de serge -entr'ouverts trahissent le désordre d'un lit quitté brusquement. -Voilà une plantation de décor qui ne promet rien de bon. Aussi la -scène est-elle digne du fond qui l'encadre. Lord Squanderfield, sans -doute prévenu par quelque lettre anonyme ou quelque domestique chassé, -a suivi les amants, attendu le flagrant délit et forcé la porte. Un -combat s'en est suivi entre le mari et l'amant, combat funeste au pauvre -comte qui, le jabot taché de sang, la pâleur de la mort sur la figure, -laissant glisser son épée de ses doigts inertes, chancelle et va -tomber pour ne se relever jamais. La coupable, éperdue, nu-pieds, en -manteau de nuit et en chemise, se traîne aux genoux du comte qui ne -l'entend déjà plus, criant grâce et merci! Au fond, dans la baie -d'une fenêtre à guillotine, s'enchâsse avec un raccourci lugubrement -grotesque, la fuite du conseiller Silver-Tongue, en costume adamique. -Rien de plus effrayant que cette tête effarée, livide, spectrale, -jetant par-dessus l'épaule un regard de suprême horreur à l'asile de -la débauche devenu le théâtre du crime. L'assassinat commis, le -coupable évadé, la justice au pied lent qui n'abandonne jamais le -criminel, arrive, sa lanterne à la main, sous la figure de deux agents -de police, l'un gras et l'autre maigre. - -Il y a une vraie terreur dans cette toile aux tons sombres encore -rembrunis par le temps. Les figures s'en détachent vagues, blafardes et -terribles comme des fantômes. - -Vous croyez peut-être le drame fini et la leçon suffisante? Nullement; -il y a encore un acte intitulé la _Mort de la comtesse._ Après cette -tragique aventure et le scandaleux éclat qui s'en est suivi, Lady -Squanderfield, devenue veuve, a dû se réfugier dans la maison -paternelle, chez l'alderman, au sein de la Cité. Par la fenêtre -entr'ouverte, on aperçoit le pont de Londres tout couvert de maisons, -comme il était alors. L'intérieur de la chambre contraste avec les -élégants salons où se passaient les premières scènes du drame. -Quelques grossières images collées au mur, un râtelier de pipes -communes, quelques livres d'arithmétique, de jurisprudence et de -commerce, s'épaulent les uns contre les autres sur les tablettes des -encoignures formant l'ameublement. La table est encore couverte des -débris d'un déjeuner plus que frugal: un œuf à la coque tenu en -équilibre au milieu d'un tas de sel, moyen auquel Christophe n'avait -pas songé, une tête de veau qu'emporte un chien, profitant du trouble -produit par la catastrophe, voilà tout. Ce n'est pas misère, mais -avarice. - -Au milieu de la chambre, renversée sur son fauteuil, son corsage -défait comme une personne qui suffoque, le visage masqué d'une pâleur -exsangue, le nez déjà tiré, l'œil vitreux, la comtesse exhale son -dernier soupir. Une vieille domestique soulève entre ses bras, pour le -baiser suprême, le fruit malsain de cette triste union, un pauvre -enfant de quatre à cinq ans, blafard, scrofuleux, rachitique, -marqué du stigmate noir, comme son père. Ses petites jupes, à -demi-soulevées, laissent voir les brodequins orthopédiques, tuteurs de -ses jambes nouées. - -L'alderman arrache au doigt de la comtesse un anneau que sa main roidie -par la mort retiendrait peut-être plus tard. C'est une valeur qu'il est -inutile d'ensevelir avec la défunte. Un peu en arrière de ce groupe, -un apothicaire aux formes trapues secoue par sa cravate une espèce de -valet imbécile, jocrisse de la domesticité, enseveli dans une -souquenille trop grande pour lui, qui lui descend jusqu'aux talons. -Quelle bévue, quelle faute peut avoir commis cet animal? Regardez cette -fiole de laudanum jetée à terre aux pieds de la comtesse. C'est le -valet qui l'est allé chercher. Armée de ce poison, lady Squanderfield -s'est débarrassée d'une vie insupportable désormais. Si vous voulez -savoir la cause de cette résolution désespérée, baissez-vous et -lisez cette feuille volante tombée près de la fiole. C'est la cause à -côté de l'effet. Ce canard a tué la comtesse. Une potence lui sert de -vignette. L'imprimé contient le discours prononcé sur l'échafaud par -le conseiller Silver-Tongue, que cette fois sa langue d'argent n'a pu -disculper. Le médecin, appelé trop tard, s'esquive silencieusement. La -Faculté n'aime pas à se trouver en face de la mort. - -Ce tableau est un des meilleurs de Hogarth. La figure de la comtesse -expirante effraye par la vérité de l'agonie physique, sous laquelle -transparaît l'agonie morale, plus douloureuse encore. Hogarth a touché -là presque au sublime, et le pinceau n'a pas fait défaut à l'idée. -Les autres personnages sont tous admirablement caractérisés, et les -fonds touchés avec une sobriété chaude digne de Téniers ou d'Ostade. - -Nous avons analysé longuement cette suite. Elle est, comme pensée et -comme exécution, l'œuvre la plus parfaite de Hogarth. L'artiste s'y -montre l'égal du philosophe. Ce n'est pas tout Hogarth, mais c'est -assez pour que, désormais, aucun tableau du maître ne vous apprenne -rien de nouveau sur lui, pas même ses tableaux d'histoire, genre qui -n'était pas le sien, et dans lequel il ne s'est heureusement pas -obstiné. - -Le mérite de Hogarth est d'avoir été intimement et profondément -Anglais, Anglais jusque dans la moelle de ses os. Il a tiré son art de -son temps, chose difficile, et nul artiste n'a fait preuve d'une -originalité plus absolue dans ses défauts comme dans ses qualités. - - - - -FIN - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les Dieux et les Demi-Dieux de la -Peinture, by Théophile Gautier and Arsène Houssaye and Paul de Saint-Victor - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DIEUX ET LES DEMI-DIEUX *** - -***** This file should be named 62753-0.txt or 62753-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/7/5/62753/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture - -Author: Théophile Gautier - Arsène Houssaye - Paul de Saint-Victor - -Illustrator: M. Calamatta - -Release Date: July 25, 2020 [EBook #62753] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DIEUX ET LES DEMI-DIEUX *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - - - - - - -</pre> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/dieux_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - -<h2>LES DIEUX</h2> - -<h4>ET</h4> - -<h3>LES DEMI-DIEUX</h3> - -<h4>DE</h4> - -<h2>LA PEINTURE</h2> - -<h4>PAR MM.</h4> - -<h3>THÉOPHILE GAUTIER, ARSÈNE HOUSSAYE</h3> - -<h4>ET</h4> - -<h3>PAUL DE SAINT-VICTOR</h3> - -<h4>ILLUSTRATIONS PAR M. CALAMATTA</h4> - -<h4>PARIS</h4> - -<h4>MORIZOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR</h4> - -<h5>RUA PAVÉE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 5</h5> - -<h5>1864</h5> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/figure01.jpg" width="500" alt="" /> -<p class="center"><i>Léda</i>, Léonard de Vinci</p> -</div> - - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>TABLE</h4> - -<p><a href="#INTRODUCTION">Introduction</a><br /> -<a href="#LEONARD_DE_VINCI">Léonard de Vinci</a><br /> -<a href="#FRA_GIOVANNI_DA_FIESOLE">Frà Giovanni da Fiesole</a><br /> -<a href="#HEMLING">Hemling</a><br /> -<a href="#RAPHAEL">Raphaël</a><br /> -<a href="#CORREGE">Corrége</a><br /> -<a href="#MICHEL-ANGE">Michel-Ange</a><br /> -<a href="#GIORGIONE">Giorgione</a><br /> -<a href="#TITIEN">Titien</a><br /> -<a href="#PAUL_VERONESE">Paul Véronèse</a><br /> -<a href="#HOLBEIN">Holbein</a><br /> -<a href="#RUBENS">Rubens</a><br /> -<a href="#VAN_DYCK">Van Dyck</a><br /> -<a href="#REMBRANDT">Rembrandt</a><br /> -<a href="#DON_DIEGO_VELASQUEZ_DE_SILVA">Don Diego Velasquez de Silva</a><br /> -<a href="#ESTEBAN_BARTOLOME_MURILLO">Esteban Bartolome Murillo</a><br /> -<a href="#NICOLAS_POUSSIN">Nicolas Poussin</a><br /> -<a href="#EUSTACHE_LE_SUEUR">Eustache Le Sueur</a><br /> -<a href="#DAVID">David</a><br /> -<a href="#PRUDHON">Prudhon</a><br /> -<a href="#EUGENE_DELACROIX">Eugène Delacroix</a><br /> -<a href="#SIR_JOSHUA_REYNOLDS">Sir Joshua Reynolds</a><br /> -<a href="#WILLIAM_HOGARTH">William Hogarth</a></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></h4> - - -<p>Ce livre n'est pas une histoire complète de l'art,—aucune histoire -n'est complète,—chacun des noms illustres qui en remplissent les pages -eût nécessité un gros volume. On a voulu seulement dresser un trône -d'or aux douze grands dieux, aux olympiens de la peinture et sur les -marches d'ivoire de ces trônes, poser à un degré plus ou moins -élevé les demi-dieux qui méritent d'être admis dans ce ciel d'un -azur lumineux. Tous ont cherché le beau et l'ont trouvé par des routes -diverses; peut-être nul d'entre eux, si grand qu'il soit, n'a donné -son rêve tout entier, car devant les efforts de l'artiste, l'idéal -recule jusque dans l'absolu. Si l'idéal n'était pas au-dessus de toute -réalisation, il cesserait d'être l'idéal et de luire comme une -étoile au bout de cette perspective sans fin qu'on n'atteindra pas plus -qu'on ne soulèvera le voile sacré d'Isis: c'est là précisément ce -qui fait la gloire et la supériorité de l'art; derrière ses types les -plus purs, les plus nobles, les plus divins on sent un type plus pur, -plus noble, plus divin encore qui se fait deviner comme un visage -rayonnant à travers la demi-transparence d'un voile. La forme montre et -cache à la fois l'idée, quelque perfection qu'elle atteigne; elle a -ses bonheurs et ses trahisons, elle a aussi ses impossibilités. Pour -s'élever à l'expression du beau, elle ne possède que les lignes et -les couleurs fournies par la nature, car l'invention d'une forme même -dans la chimère ne saurait se concevoir. C'est donc la figure de -l'homme, qui est l'univers arrivé à se comprendre, dont l'art se -servira pour formuler son concept, en relevant, en l'épurant, en la -dégageant de l'accidentel et du particulier. Les Grecs l'avaient -divinisée avec leur religion anthropomorphique. Venus au monde, dans la -jeunesse de l'humanité, en pleine fraîcheur et en pleine lumière, -eux-mêmes beaux, intelligents, sereins, ils s'étaient approchés du -type suprême dont ils étaient voisins encore. Leur poésie, leur -architecture, leur statuaire, sont restées les plus brillants -témoignages du génie humain. Il devait en être de même de leur -peinture dont malheureusement les siècles jaloux ont effacé jusqu'au -plus léger vestige. Sans nul doute Apelles égalait Phidias. Puis -vinrent les cataclysmes de la barbarie et les ténèbres profondes du -moyen âge, et l'idée du beau se perdit pour reparaître à la -Renaissance, cette seconde aurore du monde avec les manuscrits grecs et -les marbres antiques retrouvés sous les décombres des civilisations -ensevelies. Du premier coup, le grand Léonard de Vinci réinventa tous -les arts perdus et créa une formule du beau si rare, si exquise, si -parfaite qu'on ne l'a jamais dépassée. Michel-Ange sans connaître -Phidias, dont pourtant les chefs-d'œuvre existaient intacts encore sur -les frontons d'Ictinus, sut être aussi grand que lui et mit le beau -dans le terrible. Raphaël, baptisant l'art grec, ressuscita, avec ses -madones, la Vénus de Cléomène plus belle et toujours vierge; Corrége -fit sourire l'idéal et le baigna mystérieusement dans les -transparences argentées de son clair-obscur, Titien le dora de sa -couleur d'ambre, Rubens l'empourpra de ses tons flamboyants, Paul -Véronèse l'habilla de ses riches brocarts ramagés, Rembrandt -l'entoura de ses ombres fauves et le fit briller comme un microcosme, au -fond de ses ténèbres magiques, Van Dyck lui prêta une élégance -aristocratique, Poussin lui donna la philosophie, Le Sueur la grâce -tendre et la mélancolie religieuse, David la rigueur classique, Prudhon -le charme voluptueux, Reynolds le satiné et la fraîcheur de la santé -anglaise, Hogarth infidèle à ses théories sur la ligne courbe, la -roideur puritaine et britannique trop préoccupée de morale. Chaque -pays, depuis cette glorieuse époque, tendit toujours vers ce noble but. -En Espagne, Velasquez, par le caractère, dégagea le beau du réel; -Murillo l'aperçut dans une vision céleste et osa le faire descendre -sur la terre. Bien avant, l'Ange de Fiesole l'avait dessiné sur le fond -d'or de l'art gothique; Holbein l'avait fixé par son dessin d'une -exactitude si naïve et si savante, Hemling l'enluminait de ses tons -fins et purs dans ses tableaux pieusement légendaires. Tous ces grands -artistes ont représenté une face de l'idéal que nul ne peut voir tout -entier, et cela suffit à leur gloire. D'autres points de vue se -révéleront peut-être avec le temps, et le beau de l'avenir se fera -entrevoir sous d'autres masques, déposés tour à tour; car il faut -l'étreindre comme Protée d'une étreinte bien vigoureuse, pour le -forcer à se montrer sous sa véritable forme. Après une longue lutte, -parfois le génie vient à bout de dompter ce fuyant adversaire. Il -court à son chevalet, il saisit sa palette, il regarde, mais déjà le -modèle a disparu. Heureusement il parvient à en esquisser de mémoire -quelques traits sur la toile, et les siècles étonnés admirent cette -glorieuse image qui n'est pourtant qu'une ombre et qu'un reflet.</p> - -<p>Dans ce livre, on a essayé par une figure choisie, qui accompagne -chaque légende de peintre, d'exprimer et de résumer l'idéal qu'il -poursuivait, la forme favorite où sa pensée et son amour s'incarnaient -le plus fréquemment, et qui fait reconnaître son œuvre, comme une -tête gravée sur l'onyx d'un cachet, désigne, sans même qu'on ouvre -la lettre, la main qui l'a écrite.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/figure02.jpg" width="500" alt="" /> -<p class="center"><i>Roxane.</i> Peint par Sodoma</p> -</div> - - - - -<h4><a id="LEONARD_DE_VINCI">LÉONARD DE VINCI</a></h4> - - -<p>Les Grecs avaient atteint le beau en toute chose, et le rocher sacré de -l'Acropole, chargé de temples et de sculptures, resta debout comme -l'autel du génie humain au milieu des solitudes et des ruines -qu'avaient faites la barbarie plus que le temps, mais ignoré en quelque -sorte, et donnant des leçons perdues.</p> - -<p>Sans vouloir être injuste envers les efforts et les tentatives des -civilisations postérieures, on peut dire qu'une longue nuit suivit ce -jour éclatant, et que le sens du beau disparut pendant bien des -siècles dans les cataclysmes d'empires et le chaos du moyen âge.</p> - -<p>La sculpture et la peinture, entraînées par la chute du polythéisme, -s'éclipsent totalement; treize siècles s'écoulent depuis l'avènement -de Jésus-Christ jusqu'à André Taffi et Cimabuë, qui ne font guère -que reproduire les vieux poncifs byzantins; il faut encore cent ou deux -cents ans pour sortir de l'imagerie à fonds d'or, et de la sculpture -enfantine, digne des Chinois et des sauvages.</p> - -<p>Mais enfin arrive ce merveilleux seizième siècle, où l'esprit de -l'homme se réveille en sursaut, comme d'un long rêve, et reprend -possession de lui-même. Ce fut un moment plein de grâce et de charme, -et qu'exprime on ne peut mieux le mot Renaissance, employé pour -désigner cette époque climatérique: après les longues et opaques -ténèbres, hantées de cauchemars, de terreurs et d'angoisses, se -levait enfin l'aurore nouvelle. La beauté, oubliée si longtemps, -apparaissait radieuse et enchantait le monde de son jeune éclat. -Quelques manuscrits déchiffrés à travers la gothique écriture des -moines, quelques fragments de marbres antiques sortis de terre comme par -miracle avaient suffi pour opérer cette révolution.</p> - -<p>Ces lampes de la vie, que, suivant le beau vers de Lucrèce, des -coureurs se remettent l'un à l'autre, s'étaient rallumées à -l'étincelle antique, et brillaient joyeusement dans des mains qui ne -devaient plus les laisser éteindre. Un de ceux dont la lampe jeta le -plus vif rayon, ce fut Léonard de Vinci. Sa flamme, bien que voilée -par la fumée noire du temps, luit encore comme une étoile; et quand un -des tableaux du maître se trouve dans une galerie, quelque sombre et -rembruni qu'il soit, elle en est tout éclairée.</p> - -<p>Léonard de Vinci, enfant naturel d'un messer Pietro, notaire de la -république, naquit en 1452, dans un petit château, dont les ruines -existent encore non loin de Florence, près du lac Fucecchio, au milieu -d'un horizon charmant. Tout devait être joie, grâce et sourire pour -cet enfant de l'amour, qui devint bientôt le plus beau des hommes: la -Nature, comme revendiquant pour elle seule son plus parfait ouvrage, ne -voulut pas qu'il eût de famille légitime, et sans appeler les fées à -son berceau,—elles y vinrent d'elles-mêmes,—le doua de tous les dons -imaginables. On eût dit que, par une sorte d'amour-propre, elle se -justifiait ainsi de ses avortements et de ses ébauches imparfaites<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Contrairement à la loi ordinaire, Léonard de Vinci ne connut ni les -luttes, ni les difficultés des commencements: l'admiration le prit tout -jeune et ne le quitta plus. Il mourut entre les bras d'un roi, et, si -l'érudition moderne a contesté cette légende, elle est tellement -vraisemblable comme couronnement de cette vie heureuse et honorée, que -tout le monde y dut croire.</p> - -<p>Enfant, ses premiers dessins excitèrent la surprise et l'incrédulité. -Mis à l'école du Verrocchio, bon sculpteur et bon peintre, il y fit -preuve d'une supériorité si précoce, que l'élève fut bientôt le -maître: on sait qu'il peignit dans un tableau de son professeur une -tête d'ange si belle, d'un goût si rare et si neuf, qu'elle effaçait -tout le reste de l'œuvre, et présageait à l'Italie une gloire sans -rivale. En effet, nul n'est supérieur à Léonard, ni Raphaël, ni -Michel-Ange, ni Corrége: on a pu s'asseoir à côté de lui sur son -sommet, mais qui jamais a monté plus haut? Notez qu'il est le premier -en date, et qu'il mena tout de suite l'art à un degré de perfection -qui n'a pas été dépassé depuis.</p> - -<p>Cette gloire semble suffisante pour un homme, et pourtant la peinture -n'était qu'une des aptitudes du Vinci: également doué dans tous les -sens, il eût pu faire aussi bien toute autre chose. C'était un génie -universel, encyclopédique; il possédait toutes les connaissances de -son temps, et, qualité plus rare, il voyait directement la nature.</p> - -<p>Pour bien se rendre compte du génie de Léonard, il faut se dire qu'il -travaillait en quelque sorte sans modèle et inventait à mesure de sa -production. C'était même là sa plus grande jouissance; il ne tenait -pas comme certains peintres à multiplier ses œuvres. Il se contentait -en toutes choses d'avoir atteint le but, et une fois l'idéal réalisé, -il abandonnait ou dédaignait. Il était homme à faire des études -immenses pour un seul tableau, sauf à ne plus s'en servir après et à -passer à d'autres exercices. Sa curiosité satisfaite, rien ne -l'amusait plus. Le modèle fait, l'épreuve tirée, il brisait le moule, -il avait le sens de l'exquis, du rare, de l'absolu. Chaque tableau -n'était qu'une expérience heureuse, un <i>desideratum</i> accompli qu'il -trouvait inutile de renouveler. Dans chaque voie de l'art, il a laissé -sa trace ineffaçable, et son pied se voit empreint sur toutes les -hautes cimes, mais il semble n'y être monté que pour le plaisir de -l'ascension: il en redescend aussitôt et va ailleurs. Il ne paraît pas -avoir le dessein de s'illustrer ou de s'enrichir par une supériorité -acquise, mais de se prouver seulement à lui-même qu'il est supérieur. -Ainsi il a fait le plus beau portrait, le plus beau tableau, la plus -belle fresque, le plus beau carton: c'est assez; et il pense à autre -chose, à modeler un cheval gigantesque, à faire le canal du Naviglio, -à fortifier des villes, à trouver des engins de guerre, à inventer -des scaphandres, des machines à voler, et autres imaginations plus ou -moins chimériques. Il soupçonne presque la vapeur, il pressent le -ballon, il fabrique des oiseaux qui volent et des animaux qui marchent. -Il joue d'une lyre d'argent en forme de tête de cheval dont il est le -facteur, et se compose une écriture à rebours, de droite à gauche, -qu'on ne peut lire que dans un miroir, chiffre dont tous les secrets -n'ont pas encore été pénétrés encore; il étudie l'anatomie, non -pas comme Michel-Ange, pour en faire parade, mais pour la savoir, et -dessine d'admirables myologies dont il ne se sert pas, car nulles -figures ne sont plus enveloppées que les siennes. Outre l'artiste, il -contient un philosophe presque égal à Bacon, ennemi de la scolastique, -ne croyant qu'à l'expérience et demandant à la seule nature la -solution de ses doutes. Il fait tout, jusqu'à ses enduits et à ses -couleurs; avec cela, vous vous tromperiez étrangement, si vous vous -imaginiez une sorte de pédant rogne, ou d'alchimiste hermétique -soufflant dans un atelier changé en laboratoire: personne ne fut plus -humain, plus aimable, plus séduisant que Léonard de Vinci; il avait -l'esprit, la grâce, l'adresse, la force à ce point qu'il pliait en -deux un fer de cheval, et avec cela une beauté parfaite, une beauté -d'Apollon. Il était si doux, si tendre, si sympathique, si lié de -cœur à la nature, si compatissant aux moindres souffrances, qu'il -achetait des oiseaux en cage pour les rendre à la liberté, tout joyeux -de les voir monter éperdument dans l'azur; qualité rare en ce temps -féroce et rude, où, loin d'avoir pitié des animaux, on était presque -indifférent pour la vie humaine.</p> - -<p>Léonard aimait les chevaux; il était excellent écuyer, et sur les -montures les plus rebelles et les plus fringantes, il se plaisait à des -sauts de haies et de fossés, à des voiles et à des courbettes qui -remplissaient les spectateurs d'admiration et d'épouvante. Mais ce -n'est que de l'artiste que nous avons à nous occuper. Quelque grand -qu'il soit, le peintre chez Léonard n'est qu'un des côtés de l'homme. -L'art ne l'absorba pas tout entier; il lutta avec lui et resta le plus -fort, sans avoir le jarret desséché, comme Jacob dans son combat -contre l'ange.</p> - -<p>Quelles furent ses ressources? On ne le sait, mais on voit jusqu'à -trente ans Léonard mener grand train à Florence, il avait chevaux, -domestiques, beaux habits, tous les luxes du temps. La fortune, aveugle -d'ordinaire, avait ôté son bandeau pour lui, et le favorisait comme -s'il en était indigne. Jamais le malheur, comme nous l'avons dit, n'osa -approcher cette belle vie et lui faire payer sa gloire.</p> - -<p>Tout en menant une existence splendide, il peignait à travers beaucoup -d'occupations et de fantaisies, car son esprit multiple se portait -partout avec ardeur, ne dédaignant même pas des plaisanteries de -physicien, comme de combiner des gaz infects et de gonfler des vessies -dont la dilatation forçait les assistants à s'enfuir de la salle. Sa -première manière rappelle encore celle du Verrocchio, son maître; il -rend la nature par un moyen emprunté, mais déjà l'accent original est -reconnaissable. Cette manière est plus archaïque, plus sèche de -dessin, plus claire de ton, moins puissante de modelé que celle qu'il -adoptera plus tard, lorsqu'il pourra rendre la nature avec son sentiment -propre et sans moyen intermédiaire.</p> - -<p>Ce qui caractérise, en effet, Léonard, c'est l'étude constante, -attentive, approfondie, intime de la nature, non pas à la façon -brutale des réalistes d'aujourd'hui, mais avec une délicatesse, une -patience, une compréhension et un choix merveilleux. Il est à la fois -vrai et fantasque, exact et visionnaire, il mêle ensemble la réalité -et le rêve dans une proportion surprenante. Ses ouvrages vous fascinent -par une sorte de pouvoir magique; ils vivent d'une vie profonde et -mystérieuse, presque alarmante, quoique depuis longtemps la -carbonisation des couleurs leur ait ôté toute possibilité d'illusion.</p> - -<p>On sait l'histoire de ce bouclier demandé par un paysan de Vinci, et -sur lequel Léonard devait peindre quelque emblème effrayant.</p> - -<p>Pendant plusieurs mois, on vit notre artiste à la chasse de couleuvres, -de reptiles, de lézards, de crapauds, de chauves-souris, à l'aide -desquels il composa un monstre hybride d'une grande vraisemblance -zoologique et d'un effet terrible; vous pensez bien que le paysan n'eut -pas son bouclier, qui fut vendu trois cents ducats à Galéas, duc de -Milan.</p> - -<p>Ces études servirent probablement à Léonard pour le masque de -Méduse, qu'on voit au musée de Florence: autour de la tête coupée et -d'une pâleur exsangue s'entortille hideusement la verte chevelure, dont -chaque crin siffle et se tord. Les reptiles ont plus d'importance que le -visage, dessiné en raccourci, comme pour dérober à l'œil les -convulsions de la mort; car Léonard n'aimait pas les expressions -extrêmes, et partageait là-dessus les idées de l'art antique. Mais -cela sans doute l'amusait de faire voir comme il peignait bien les -serpents.</p> - -<p><i>L'Enfant au berceau</i> qu'on voit à Bologne, les <i>Saintes Madeleines</i> -des palais Pitti et Aldobrandini, les <i>Saintes Familles. Hérodiades</i> -et <i>Têtes de saint Jean-Baptiste</i>, dont s'enorgueillissent quelques -galeries, ne sont pas encore tout à fait de Léonard, quoiqu'on ne -puisse guère mettre en doute leur authenticité: ce ne fut que plus -tard, à sa seconde époque, qu'il trouva sa manière absolue et -définitive.</p> - -<p>L'idéal du Vinci, quoiqu'il ait la pureté, la grâce et la perfection -de l'antique, est tout moderne par le sentiment, il exprime des -finesses, des suavités et des élégances inconnues aux anciens: les -belles têtes grecques, dans leur irréprochable correction, sont -sereines seulement; celles du Vinci sont douces, mais d'une douceur -particulière, qui vient plutôt d'une indulgente supériorité que -d'une faiblesse d'âme; il semble que des esprits d'une autre nature que -la nôtre nous regardent comme à travers les trous d'un masque par ces -yeux cerclés d'ombres, avec un air de tendre commisération qui n'est -pas sans quelque malice.</p> - -<p>Et quel sourire il fait jouer sur ces lèvres flexibles, qui se perdent -dans des commissures veloutées, spirituellement tordues par la volupté -et l'ironie! Nul n'a pu encore déchiffrer l'énigme de son expression: -il raille et attire, refuse et promet, enivre et rend pensif. A-t-il -réellement voltigé sur des bouches humaines, ou est-il pris aux sphinx -moqueurs qui gardent le palais du Beau? Plus tard, Corrége le -retrouvera ce sourire; mais, en lui donnant plus d'amour, il lui ôtera -son mystère.</p> - -<p>Ludovic le Maure appela Léonard de Vinci à Milan. Notre artiste -réussit beaucoup à cette cour; sans avoir rien de servile dans -l'humeur, il aimait le faste, l'élégance, la politesse. Les palais des -rois ou des princes étaient son milieu naturel. Disert, excellent -musicien, ordonnateur de fêtes plein d'imagination, recherché dans ses -habits, galant, la mode le prit sous son aile, quoique homme de génie, -et il obtint là les mêmes succès qu'à Florence.</p> - -<p>Il fit le portrait des deux maîtresses du prince, Cécile Galerani et -Lucrèce Crivelli, que Stendhal croit reconnaître dans le portrait de -femme du Louvre en corsage rouge galonné d'or, et qu'on nomme -vulgairement la <i>belle Ferronnière</i>, à cause du diamant qu'elle porte -au front. Il commença à modeler pour la statue équestre de Ludovic un -cheval aussi grand que le cheval de Troie, et dans la fonte duquel -devaient entrer deux cent mille livres de métal; exécuta ses -merveilleux travaux d'hydraulique, et prépara, pour le réfectoire de -Sainte-Marie des Grâces, le carton de la Cène, dont il peignit d'abord -les têtes séparément, en manière d'étude, à l'huile et au pastel.</p> - -<p>Armé d'un petit album, il parcourait les rues de Milan, les promenades, -les marchés, et surtout le Borghetto, espèce de cour des miracles où -se rassemblait la canaille, cherchant un type de coquin pour son Judas, -dont la tête resta longtemps en blanc sur la muraille, car il ne -trouvait pas de physionomie assez perfide, assez basse, assez -scélérate, pour l'apôtre apostat qui vendit au prix d'argent son -Dieu, son maître, et son ami. Il rencontra enfin ce qu'il voulait, et -l'œuvre fut terminée après plusieurs abandons et reprises. Le travail -de Léonard était tout intellectuel; il ne peignait que lorsqu'il -voyait son idée bien nette, et ne laissait rien au hasard du pinceau; -on le voyait souvent accourir du bout de la ville, donner deux ou trois -touches à sa peinture et se retirer. D'autres fois seulement, il la -regardait en silence et n'y touchait pas. Selon lui, ce n'étaient pas -les jours où il travaillait le moins. La <i>Cène</i> n'est pas une fresque, -malheureusement, car elle aurait encore presque tout son éclat, comme -celle de Montorfano, placée en face. Elle est peinte avec des couleurs -à l'huile, dégraissées par un procédé particulier de l'invention de -Léonard, sur un enduit peu solide: aucun outrage ne lui a été -épargné, et cependant son ombre seule suffit pour éclipser tous les -chefs-d'œuvre.</p> - -<p>Nous avons eu le bonheur de voir à Milan la <i>Cène</i> de Léonard. Qu'on -nous permette de reproduire ici la page écrite dans notre voyage -d'Italie, sous l'impression immédiate de l'œuvre divine. Il est -inutile d'en varier puérilement les mots, elle contient toute notre -pensée sur Léonard.</p> - -<p>«La <i>Cène</i> de Léonard de Vinci occupe le mur du fond du réfectoire. -L'autre paroi est couverte par un Calvaire de Montorfano, daté de 1495. -Il y a quelque talent dans cette peinture. Mais qui peut se soutenir -devant Léonard de Vinci?</p> - -<p>«Certes, l'état de dégradation où se trouve ce chef-d'œuvre du -génie humain est à jamais regrettable, pourtant il ne lui nuit pas -autant qu'on pourrait croire. Léonard de Vinci est par excellence le -peintre du mystérieux, de l'ineffable, du crépusculaire; sa peinture a -l'air d'une musique en mode mineur. Ses ombres sont des voiles qu'il -entr'ouvre ou qu'il épaissit pour faire deviner une pensée secrète. -Ses tons s'amortissent comme les couleurs des objets au clair de lune, -ses contours s'enveloppent et se noient comme derrière une gaze noire, -et le temps, qui ôte aux autres peintres, ajoute à celui-ci en -renforçant les harmonieuses ténèbres où il aime à se plonger.</p> - -<p>«La première impression que fait cette fresque merveilleuse tient du -rêve: toute trace d'art a disparu; elle semble flotter à la surface du -mur, qui l'absorbe comme une vapeur légère. C'est l'ombre d'une -peinture, le spectre d'un chef-d'œuvre qui revient. L'effet est -peut-être plus solennel et plus religieux que si le tableau même -était vivant: le corps a disparu, mais l'âme survit tout entière.</p> - -<p>«Le Christ occupe le milieu de la table, ayant à sa droite saint Jean, -l'apôtre bien-aimé. Saint Jean, dans l'attitude d'adoration, l'œil -attentif et doux, la bouche entrouverte, le visage silencieux, se penche -respectueusement, mais affectueusement, comme le cœur appuyé sur le -maître divin. Léonard a fait aux apôtres des figures rudes, fortement -accentuées; car les apôtres étaient tous pêcheurs, manœuvriers et -gens du peuple. Ils indiquent, par l'énergie de leurs traits, par la -puissance de leurs muscles, qu'ils sont l'Église naissante. Jean, avec -sa figure féminine, ses traits purs, sa carnation d'un ton fin et -délicat, semble plutôt appartenir à l'ange qu'à l'homme; il est plus -aérien que terrestre, plus poétique que dogmatique, plus amoureux -encore que croyant; il symbolise le passage de la nature humaine à la -nature divine. Le Christ porte empreinte sur son visage la douceur -ineffable de la victime volontaire; l'azur du paradis luit dans ses -yeux, et les paroles de paix et de consolation tombent de ses lèvres -comme la manne céleste dans le désert. Le bleu tendre de sa prunelle -et la teinte mate de sa peau, dont un reflet semble avoir coloré le -pâle Charles I<sup>er</sup> de van Dyck, révèlent les souffrances de la croix -intérieure portée avec une résignation convaincue. Il accepte -résolûment son sort, et ne se détourne point de l'éponge de fiel -dans ce dernier et libre repas. On sent un héros tout moral et dont -l'âme fait la force, dans cette figure d'une incomparable suavité: le -port de la tête, la finesse de la peau, les attaches délicatement -robustes, le jet pur des doigts, tout dénote une nature aristocratique -au milieu des faces plébéiennes et rustiques de ses compagnons. -Jésus-Christ est le fils de Dieu; mais il est aussi de la race des rois -de Juda. À une religion tonte spirituelle ne fallait-il pas un -révélateur doux, élégant et beau, dont les petits enfants pussent -s'approcher sans effroi? À la place de Jésus, assoyez Socrate à celle -cène suprême, le caractère changera aussitôt: l'un demandera qu'on -sacrifie un coq à Esculape; l'autre s'offrira lui-même pour hostie, et -la beauté de l'art grec serait ici vaincue par la sérénité de l'art -chrétien.»</p> - -<p>Notre musée du Louvre est riche en peintures de Vinci, ce maître rare -à qui un petit nombre de chefs-d'œuvre ont suffi pour conquérir le -premier rang. Peu de galeries en réunissent autant et d'une telle -authenticité. C'est en vain que le musée de Madrid se flatte de -posséder la <i>Joconde</i>; l'original est bien chez nous.</p> - -<p><i>La Vierge aux rochers</i>, dont la gravure est si connue, appartient à la -seconde manière de Léonard et peut en être considérée comme le -type; le modelé est poursuivi avec un soin que n'ont pas les peintres -auxquels l'ébauchoir n'est pas familier. La rondeur des corps obtenue -par la dégradation des teintes, l'exactitude des ombres et la -parcimonieuse réserve de la lumière, trahit dans ce tableau sans -pareil des habitudes de sculpteur. On sait que Léonard l'était, et il -disait souvent: «Ce n'est qu'en modelant que le peintre peut trouver la -science des ombres.» On a conservé longtemps des figures de terre dont -il s'aidait pour son travail.</p> - -<p>L'aspect de la <i>Vierge aux rochers</i> est singulier, mystérieux et -charmant. Une espèce de grotte basaltique abrite le divin groupe posé -sur la rive d'une source qui laisse transparaître à travers son eau -limpide les cailloux de son lit. L'arcade de la grotte découvre un -paysage rocheux clair-semé d'arbres grêles et que traverse une -rivière au bord de laquelle s'élève un village: tout cela d'une -couleur indéfinissable comme celle des contrées chimériques que l'on -parcourt en rêve, et merveilleusement propre à faire ressortir les -figures.</p> - -<p>Quel adorable type que celui de la Madone! Il est tout particulier à -Léonard et ne rappelle en rien les vierges de Pérugin ni celles de -Raphaël: le haut de la tête est sphérique, le front développé; -l'ovale des joues s'amenuise pour se clore par un menton d'une courbe -délicate; les yeux, aux paupières baissées, se cerclent de -pénombres; le nez, quoique fin, n'est pas rectiligne avec le front, -comme celui des statues grecques; ses narines se découpent et ses ailes -frémissent comme si la respiration les faisait palpiter. La bouche, un -peu grande, a ce sourire vague, énigmatique et délicieux que le Vinci -donne à ses figures de femmes; une légère malice s'y mêle à -l'expression de la pureté et de la bonté. Les cheveux longs, déliés, -soyeux, descendent en mèches crespelées sur des joues baignées -d'ombres et de demi-teintes et les accompagnent avec une grâce -incomparable.</p> - -<p>C'est la beauté lombarde idéalisée par une exécution admirable, dont -le seul défaut serait peut-être une perfection trop absolue.</p> - -<p>Et quelles mains! surtout celle qui, étendue en avant, présente les -doigts en raccourci. M. Ingres seul a pu renouveler ce tour de force -dans la figure de la <i>Musique couronnant Cherubini.</i> L'ajustement des -draperies est de ce goût exquis et précieux qui caractérise le Vinci. -Une agrafe en forme de médaillon retient sur la poitrine les bouts du -manteau que les bras relèvent en leur imprimant des plis pleins de -noblesse et d'élégance.</p> - -<p>L'ange qui montre du doigt l'Enfant Jésus au petit saint Jean est la -tête la plus suave, la plus fine et la plus fière que jamais le -pinceau ait fixée sur la toile. Elle appartient, si l'on peut -s'exprimer ainsi, à la plus haute aristocratie céleste. On dirait un -page de grande naissance habitué à poser le pied sur les marches du -trône.</p> - -<p>Une chevelure annelée et bouclée foisonne autour de sa tête, d'un -dessin si pur et si délicat qu'il dépasse la beauté féminine et -donne l'idée d'un type supérieur à tout ce que l'homme peut rêver; -ses yeux ne sont pas tournés vers le groupe qu'il désigne, car il n'a -pas besoin de regarder pour voir, et il n'aurait pas d'ailes aux -épaules qu'on ne se tromperait pas sur sa nature. Une indifférence -divine se peint sur sa figure charmante, qui daigne à peine sourire du -coin des lèvres. Il accomplit la commission donnée par l'Éternel avec -une sérénité impassible.</p> - -<p>Assurément aucune vierge, aucune femme n'eut un plus beau visage; mais -l'esprit le plus mâle, l'intelligence la plus dominatrice brillent dans -ces yeux noirs fixés vaguement sur le spectateur cherchant à -pénétrer leur mystère.</p> - -<p>On sait combien il est difficile de peindre des enfants. Les formes peu -arrêtées du premier âge se prêtent malaisément à l'expression de -l'art. Léonard de Vinci, dans le petit saint Jean de la <i>Vierge aux -rochers</i>, a résolu ce problème avec sa supériorité accoutumée. La -position ramassée de l'enfant, qui présente plusieurs portions de son -corps en raccourci, est pleine de grâce, d'une grâce cherchée et rare -comme tout ce que fait le sublime artiste, mais cependant naturelle. Il -est impossible de rien voir de plus finement modelé que cette tête aux -joues rebondies trouées de fossettes, que ces petits bras ronds et -potelés, que ce torse grassement traversé de plis, et que ces jambes -à demi repliées sur le gazon. L'ombre s'avance vers la lumière par -des dégradations d'une délicatesse infinie et donne un relief -extraordinaire à la figure.</p> - -<p>À demi enveloppé d'une gaze claire, le divin Bambino s'agenouille en -joignant les mains, comme s'il avait déjà conscience de sa mission et -comprenait le geste que le petit saint Jean répète d'après l'ange.</p> - -<p>Quant au coloris, si, en s'enfumant, il a perdu sa valeur propre, il a -gardé une harmonie préférable, pour les délicats, à la fraîcheur -et à l'éclat des nuances. Les tons se sont amortis dans un rapport si -parfait, qu'il en résulte une sorte de teinte neutre, abstraite, -idéale, mystérieuse, qui revêt les formes comme d'un voile céleste -et les éloigne des réalités terrestres.</p> - -<p>Nous trouvons un autre aspect de Léonard dans la <i>Vierge assise sur les -genoux de sainte Anne.</i> Ici l'ombre est moins grise et moins violâtre; -le peintre n'a sans doute pas employé pour ce tableau le noir de son -invention qui a tant repoussé dans ses autres peintures. La couleur est -restée plus blonde et plus chaude. Au milieu d'un paysage entremêlé -de rochers et de petits arbres dont les feuilles se comptent, sainte -Anne tient sur ses genoux la Vierge, qui se penche avec un mouvement -adorable vers le petit Jésus. L'Enfant lutine son agneau qu'il tire -doucement par l'oreille, action puérile et charmante qui ne détruit en -rien la noblesse de la composition et lui ôte toute froideur. Quelques -jolies rides coupent le front de sainte Anne et rayent ses joues, mais -ne lui enlèvent pas sa beauté, car Léonard de Vinci répugne aux -idées tristes, et il ne voudrait pas affliger l'œil par le spectacle -de la décrépitude. La tête de la Vierge, prise un peu en dessous, a -des finesses exquises de lignes; elle irradie la grâce virginale et la -passion maternelle; les yeux sont presque noyés, et la bouche, -demi-souriante, a cette indéfinissable expression dont Léonard a gardé -le secret. Elle est peinte, comme le reste du tableau, avec un flou, une -morbidezza que l'artiste lui eût peut-être enlevés en la finissant -davantage.</p> - -<p>Une tradition veut que ce tableau ait été peint d'après le carton de -Léonard et sur son dessin par Bernardino Luini. C'est possible; mais, -à coup sûr, le pinceau du maître a passé par là. Nous n'en voulons -d'autres preuves que les œuvres de Luini lui-même, quelques charmantes -qu'elles soient d'ailleurs.</p> - -<p>Puisque nous en sommes aux saintes familles de Léonard, transcrivons -ici une page de Henry Beyle sur la <i>Madone</i>, qui se trouve à -Saint-Pétersbourg, la plus fine perle enchâssée dans la galerie de -l'Ermitage.</p> - -<p>«Ce qui arrête devant ce tableau, c'est la manière de Raphaël -employée par un génie tout différent. Ce n'est pas que Léonard ait -songé à imiter quelqu'un, tout son caractère s'y oppose; mais, en -cherchant le sublime de la grâce et de la majesté, il se rencontra -tout naturellement avec le peintre d'Urbin. S'il avait été en lui de -chercher l'expression des passions profondes et d'étudier l'antique, je -ne doute pas qu'il n'eût reproduit Raphaël en entier; seulement il lui -eût été supérieur par le clair-obscur. Dans l'état des choses, -cette Sainte Famille de Saint-Pétersbourg est, à mon sens, ce que -Léonard a jamais fait de plus beau. Ce qui la distingue des madones de -Raphaël, outre la différence extrême d'expression, c'est que toutes -les parties sont trop terminées. Il manque un peu de facilité et -d'aménité dans l'exécution matérielle. C'était la faute du temps. -Raphaël lui-même a été surpassé par le Corrége.</p> - -<p>«Il faut que Vinci appréciât lui-même son ouvrage, car il y plaça -son chiffre, les trois lettres D. L. V. entrelacées ensemble, signature -dont on ne connaît qu'un autre exemple dans le tableau de M. Sanvitali, -à Parme.</p> - -<p>«Quant à la partie morale de la Madone de l'Ermitage, ce qui frappe -d'abord, c'est la majesté et une beauté sublime; mais si, dans le -style, Léonard s'est rapproché de Raphaël, jamais il ne s'en est -éloigné davantage pour l'expression.</p> - -<p>«Marie est vue de face, elle regarde son fils avec fierté. C'est une -des figures les plus grandioses qu'on ait attribuées à la mère du -Sauveur. L'enfant, plein de gaieté et de force, joue avec sa mère; -derrière elle, à la gauche du spectateur, est une jeune femme occupée -à lire. Dans le tableau, cette figure, pleine de dignité, prend le nom -de sainte Catherine, mais c'est probablement le portrait de la -belle-sœur de Léon X. Du côté opposé est un saint Joseph, la tête -la plus originale du tableau. Saint Joseph sourit à l'enfant et lui -fait une petite mine affectée de la grâce la plus parfaite. Cette -idée est tout entière à Léonard. Il était bien loin de son siècle -de songer à mettre une figure gaie dans un sujet sacré, et c'est en -quoi il fut le précurseur du Corrége.</p> - -<p>«L'expression sublime de ce saint Joseph tempère la majesté du reste, -et écarte toute idée de lourdeur et d'ennui. Cette tête singulière -se retrouve souvent chez les imitateurs du Vinci: par exemple, dans un -tableau de Luini, au musée Bréra.»</p> - -<p>Chose bizarre! Léonard de Vinci, qui possédait une si profonde science -anatomique, ne peignit presque jamais de figure nue. Nous n'en -connaissons, pour notre part, d'autre exemple que la <i>Léda</i>, dont la -tête, dessinée par Calamatta et gravée sous sa direction, accompagne -cet article. Elle est debout, dans une pose équilibrée avec une -eurythmie digne des plus belles statues grecques, auxquelles cependant -elle ne ressemble pas, car le Vinci, original en tout, puisait la -beauté à sa source même, dans la nature. Aux pieds de la Léda, -nobles et purs comme s'ils étaient taillés dans du marbre de Paros, -jouent, parmi les coquilles de leurs œufs brisés, les gracieux enfants -du cygne divin; la jeune femme a cette expression de gaieté railleuse -et supérieure qui est comme le cachet de Léonard; ses yeux pétillants -de malice rient entre leurs paupières légèrement bridées; la bouche -se retrousse vers les coins, creusant des fossettes aux joues, avec des -sinuosités si molles, si voluptueuses et en même temps si fines, -qu'elles en sont presque perfides. M. Baudry a su mettre un reflet de ce -sourire dans sa délicieuse petite <i>Léda</i>, si remarquée quand elle -parut au Salon, et son tableau en était tout illuminé.</p> - -<p>Le seul reproche qu'on puisse adresser à cette charmante figure, c'est -une perfection poussée trop loin, un fini de pinceau qui sent encore -les premiers efforts de l'art se cherchant lui-même.</p> - -<p>Léonard, dans le <i>Saint Jean-Baptiste</i> qui se trouve au musée du -Louvre, nous semble avoir abusé de ce sourire; d'un fond d'ombres -ténébreuses, la figure du saint se dégage à demi; un de ses doigts -montre le ciel; mais son masque, efféminé jusqu'à faire douter de son -sexe, est si sardonique, si rusé, si plein de réticences et de -mystères, qu'il vous inquiète et vous inspire de vagues soupçons sur -son orthodoxie. On dirait un de ces dieux déchus de Henri Heine qui, -pour vivre, ont pris de l'emploi dans la religion nouvelle. Il montre le -ciel, mais il s'en moque, et semble rire de la crédulité des -spectateurs. Lui, il sait la doctrine secrète, et ne croit nullement au -Christ qu'il annonce; toutefois il fait pour le vulgaire le geste -convenu et met les gens d'esprit dans la confidence par son sourire -diabolique.</p> - -<p>Nous concevons que l'on ait accusé Léonard d'avoir une religion -particulière, une philosophie occulte peu en rapport avec la foi -générale. Il suffisait d'une figure comme le <i>Saint Jean-Baptiste</i> -pour motiver de tels soupçons. Athée? certes Léonard ne le fut pas; -panthéiste? peut-être, mais sans le savoir; il mourut dans les -sentiments d'un bon catholique, «avec tous les sacrements de -l'Église,» comme on le voit par une lettre de François Melzi, son -élève, qui l'avait suivi en France.</p> - -<p>Une sorte de fatalité semble s'être attachée à poursuivre les -grandes œuvres de Léonard. Le cheval gigantesque auquel il avait -travaillé pendant plus de seize années a été détruit; de la <i>Cène</i> -il ne reste plus que l'ombre, mais une telle ombre fait pâlir bien des -soleils!</p> - -<p>Luini, Salaï, Melzi, Beltraflio et d'autres ont peint, dans la manière -du Vinci, une foule d'Hérodiades, de madones et de Madeleines qui, sur -les catalogues, portent le nom du maître, et parfois ne sont pas -indignes d'un tel honneur; nous-même, à Burgos, dans la sacristie de -la cathédrale, nous avons vu une Madeleine inondée de longs cheveux -soyeux et fins, ombrée de demi-teintes admirablement ménagées, qu'on -attribuait, non sans vraisemblance, à Léonard, mais qui n'était pas -de lui, car le sublime paresseux a peu produit. À quoi bon, lorsqu'on a -atteint la perfection, se répéter inutilement?</p> - -<p>Comment croire à toutes ces œuvres? Léonard mit quatre ans à faire -le portrait de la Monna Lisa, qu'il ne regarda jamais comme fini; il se -pressait si peu que, pendant son séjour à Rome, ayant reçu une -commande de Léon X, il commença par distiller des plantes pour -composer un vernis destiné au tableau qu'il devait faire, et ne fit -pas, selon son habitude; il lui suffisait de s'être prouvé à -lui-même, par quelques œuvres, qu'il était un grand peintre. -Peut-être même tirait-il plus vanité de ses talents d'ingénieur, -d'hydraulicien et de compositeur de musique.</p> - -<p>Qui s'imaginerait que ce beau Léonard, si élégant, si noble, si rare, -si exquis, possédât au suprême degré le don de la caricature? En ce -genre, comme en tout autre, il a du premier coup atteint la perfection. -Avec quelle force comique, quelle raillerie magistrale, quelle puissance -grotesque il découvre l'angle singulier, le détail caractéristique, -le côté exorbitant, le tic impérieux de chaque physionomie! Comme il -fait sortir le monstre caché dans tout homme, et comme d'un coup de -crayon pareil à un coup de griffe il détache le visage pour laisser -voir le masque caché dessous! Il amène les passions, les vices, les -folies, les ridicules à la peau et les fait saillir par quelque -prodigieuse exagération anatomique. Ses caricatures, qu'il ramassait -dans les rues de Milan sur un calepin, ou qu'il griffonnait de mémoire -sur les marges de ses manuscrits, ont été recueillies et gravées par -Carlo Giuseppe Gerli: elles ont un caractère bizarre et grandiose, une -sorte de jovialité terrible; un peu plus ces mascarons burlesques -seraient effrayants, tant les os, les muscles, les veines s'accentuent -avec une puissante difformité, les mâchoires inférieures avancent -d'un pied, les nez se courbent comme des becs, les orbites se creusent -en voûtes profondes où battent comme des ailes de chauve-souris les -paupières flasques, les lèvres se plissent ou se renversent, montrant -les gencives édentées ou hérissées de crocs. Les pommettes -présentent des anfractuosités de rocher, le profil s'égueule ou -s'ébrèche, ouvrant ou diminuant son angle facial avec une incroyable -puissance de ridiculisation. Derrière une vague apparence humaine -défile la hideuse ménagerie des bestialités et des vices: le mufle, -le museau, la hure, le grouin, le bec de lièvre prêtent des masques -difformes à la méchanceté, à la gourmandise, à la luxure, à la -paresse, à l'idiotisme; mais ce qu'il y a de merveilleux, c'est que -chacune de ces têtes si pittoresquement monstrueuses, encadrée de -quelque feuillage ou de quelque volute d'ornement, ferait un superbe -mascaron crachant l'eau d'une fontaine, mâchant un marteau de porte, -ouvrant son rictus à la clef d'une voûte.</p> - -<p>Une puissance formidable torture ces contours, creuse ces cavités, fait -saillir ces muscles, amène du fond des chairs ces muscles à la peau, -accuse le squelette à travers l'enveloppe, exagère les pléthores ou -les maigreurs dans un but caricatural; c'est la jovialité cruelle mais -irrésistible d'entraînement d'un dieu jeune et beau qui se moque de la -difformité humaine.</p> - -<p>On dirait que l'artiste a voulu faire une espèce de cours de -tératologie entendu dans le sens large de Geoffroy de Saint-Hilaire, et -prouver la beauté par la laideur, la <i>norme</i> par le désordre. La -caricature, telle que les modernes l'ont entendue, n'a aucun rapport -avec ces dessins dont la fantaisie a toujours pour point de départ la -plus profonde science et qui sont en quelque sorte une arabesque -anatomique ayant des muscles pour rinceaux. Ce sont là des jeux de -Titan auxquels ne sauraient s'amuser, malgré toute leur valeur, ni -Hogarth, ni Cruikshank, ni Gavarni, ni Daumier, car le Vinci est aussi -prodigieux, dans ces croquis faits avec la griffe du lion trempée dans -l'encre, que dans ses peintures les plus achevées.</p> - -<p>S'il l'eût voulu, Léonard de Vinci eût pu être Michel-Ange, comme il -eût été Raphaël; il fut lui, c'est assez. La grâce le séduisait -plus que la force, quoiqu'il fût capable d'être fort: son carton de la -bataille d'Anghiera balança celui de Michel-Ange; malheureusement il -disparut dans les troubles de Florence, et il n'en reste qu'un fragment -gravé par Edelinck d'après un dessin de Rubens. Assurément Rubens est -un grand maître, mais jamais génie ne fut plus contraire à celui de -Léonard, et dans l'estampe on sent que le peintre d'Anvers a fait -ronfler les contours à la flamande, alourdi les croupes des chevaux, et -vulgarisé à sa façon les figures étranges des cavaliers.</p> - -<p>La douceur, la sérénité, la grâce, une grâce fière et tendre à la -fois, telles furent les qualités dominantes de Léonard. Il inventa ou -plutôt trouva dans la nature une beauté aussi parfaite que la beauté -grecque, mais sans aucun rapport avec elle. C'est le seul artiste qui -ait pu être beau sans être antique. En cela consiste son mérite -suprême; car tous ceux qui ont ignoré ces types éternels, ces canons -de l'idéal, ou qui s'en éloignent, restent entachés de barbarie ou -marchent à la décadence. Léonard de Vinci a gardé la finesse -gothique en l'animant d'un esprit tout moderne. Comme nous l'avons -déjà dit ailleurs, car si Virgile est l'auteur de Dante, Léonard est -notre peintre, les figures du Vinci semblent venir des sphères -supérieures se mirer dans une glace ou plutôt dans un miroir d'acier -bruni où leur reflet reste éternellement fixé par un secret pareil à -celui du daguerréotype. On les a déjà vues, mais ce n'est pas sur -cette terre, dans quelque existence antérieure peut-être dont elles -vous font souvenir vaguement.</p> - -<p>Comment expliquer d'une autre manière le charme singulier, presque -magique, qu'exerce le portrait de Monna Lisa sur les natures les moins -enthousiastes! Est-ce sa beauté? bien des figures de Raphaël et -d'autres peintres sont plus correctes. Elle n'est même plus jeune, et -son âge doit être l'âge aimé de Balzac, trente ans; à travers les -finesses caressantes du modelé on devine déjà quelque fatigue, et le -doigt de la vie a laissé son empreinte sur cette joue de pêche mûre. -Le costume, par la carbonisation des couleurs, est devenu presque celui -d'une veuve: un crêpe descend avec les cheveux le long du visage, mais -le regard sagace, profond, velouté, plein de promesse, vous attire -irrésistiblement et vous enivre, tandis que la bouche sinueuse, -serpentine, retroussée aux coins, sous des pénombres violâtres, se -raille de vous avec tant de douceur, de grâce et de supériorité, -qu'on se sent tout timide comme un écolier devant une duchesse. Aussi -cette tête aux ombres violettes, qu'on entrevoit comme à travers une -gaze noire, arrête-t-elle pendant des heures la rêverie accoudée aux -garde-fous des musées et poursuit-elle le souvenir connue un motif de -symphonie. Sous la forme <i>exprimée</i>, on sent une pensée vague, -infinie, <i>inexprimable</i>, comme une idée musicale; on est ému, -troublé; des images <i>déjà vues</i> vous passent devant les yeux, des -voix dont on croit reconnaître le timbre vous chuchotent à l'oreille -de langoureuses confidences; les désirs réprimés, les espérances qui -désespéraient s'agitent douloureusement dans une ombre mêlée de -rayons, et vous découvrez que vos mélancolies viennent de ce que la -Joconde accueillit, il y a trois cents ans, l'aveu de votre amour avec -ce sourire railleur qu'elle garde encore aujourd'hui.</p> - -<p>Pendant que la Monna Lisa del Giocondo posait, et elle posa longtemps, -car Léonard n'était pas homme à se dépêcher avec un tel modèle, -des virtuoses exécutaient des concertos dans l'atelier. Le maître par -la musique et les joyeux propos voulait retenir sur ces belles lèvres -le sourire prêt à s'envoler pour le fixer à jamais sur sa toile. Ne -trouvez-vous pas qu'il y a dans le portrait de la Joconde, sans vouloir -jouer sur les tons et les notes, comme un écho d'impression musicale? -l'effet est doux, voilé, tendre, plein de mystère et d'harmonie, et le -souvenir de cette adorable figure vous poursuit comme un de ces motifs -de Mozart que l'âme se chante tout bas pour se consoler d'un malheur -inconnu.</p> - -<p>Tous ces dieux de la peinture s'emparent ainsi de notre âme et y jouent -à tout jamais la divine musique, écho du monde radieux, surhumain où -nous voyons apparaître le Beau.</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>En publiant ces études sur les dieux de la peinture, notre -intention n'est pas d'écrire les biographies des grands maîtres de -l'art. Leur vie physique est partout, et nous ne voulons pas copier des -anecdotes connues de tout le monde, d'après Vasari, Lomazzo, -Baldinucci, l'abbé Lanzi, Felibien, Cochin, de Piles, Decamps, -Reynolds; nous voulons seulement analyser dans leur œuvre ces artistes -suprêmes, et retrouver la route par laquelle ils ont cherché le beau.</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="FRA_GIOVANNI_DA_FIESOLE">FRÀ GIOVANNI DA FIESOLE</a></h4> - - -<p>Il est un peintre qui apparaît au seuil de la Renaissance, comme l'ange -de l'Annonciation de la peinture, la flamme au front, le lis à la main, -messager de divins mystères. L'art l'a canonisé comme l'Église, en le -surnommant l'<i>Angélique</i>; il a allumé sur sa mémoire l'auréole; il a -placé son œuvre sur un autel. Ce Saint de la peinture est le -bienheureux <i>Frà Giovanni da Fiesole</i>; il est pour elle ce que sainte -Cécile est pour la musique: un idéal, une transfiguration, une -étoile.</p> - -<p>Frà Beato Angelico da Fiesole se nommait Guido <i>dans le siècle</i>, -suivant cette belle et profonde expression monastique qui tire entre le -monde et le cloître, la démarcation du désert, le rivage de -l'éternité; il y a de l'horoscope et du couronnement dans la -constellation de ces noms si purs groupés sur le front du saint -artiste. Presque tous les grands peintres de l'Italie ont du reste des -noms ou des surnoms qui s'accordent à leur génie, et l'accompagnent, -en quelque sorte, comme des instruments d'harmonie et de consonance. -<i>Leonardo da Vinci</i>, ce son voilé de mélodie nocturne ne convient-il -pas au mystérieux musicien des sérénades du clair-obscur? -<i>Tintoretto</i>, n'entendez-vous pas grincer la fanfare rauque et stridente -de la couleur véhémente? <i>Buonarotti</i> détache en relief, d'un -éclatant coup de ciseau, sur le marbre la grandiose originalité qu'il -désigne. <i>Allegri</i> petille comme un sourire ivre de volupté joyeuse -sur la mémoire du divin Corrége. <i>L'Albane!</i> le jardin d'Armide tout -entier soupire dans cette note de flûte pastorale. On pourrait -parcourir jusqu'au bout la gamme de ces affinités; mais prenons garde: -le symbolisme du son a la profondeur illusoire du coquillage maritime: -l'oreille qui s'y colle croit écouter la voix de la mer; elle n'entend -que son propre bourdonnement.</p> - -<p>Il est des vies de sainteté et d'humilité qui montent invisibles, vers -le ciel, comme des fumées d'encens. Celle d'Angelico n'a laissé dans -les légendes mêmes de son ordre qu'une vague odeur de vénération. -Quelques souvenirs de vertus et d'extases composent toute son histoire. -Le cloître est le vestibule de l'éternité; il participe de son -silence et de son mystère.</p> - -<p>Ce fut en 1387, à l'âge de vingt ans, qu'il entra dans le couvent des -dominicains de Fiesole. On ne sait rien de ses premières années; mais -il est probable que sa jeunesse ne fut pour lui que le noviciat de la -vie religieuse; il naquit prêtre; sa robe de moine fut sans couture -comme celle du Christ. Dieu a deux manières d'appeler à lui les âmes -qu'il se réserve: la vocation et la conversion. La conversion a quelque -chose du rapt et de l'enlèvement; elle s'embusque sur le chemin de -Damas, elle attaque, elle foudroie, elle renverse, elle dépouille le -vieil homme avec la violence d'un déchirement, mais l'âme qu'elle a -vaincue emporte dans sa vie nouvelle l'incurable plaie du souvenir. Les -fantômes nus des voluptés romaines poursuivent saint Jérôme au -désert; ils se glissent jusque dans le lit de sable, où le vieil -ascète roule son corps meurtri.</p> - -<p>La vocation, au contraire, a la douce fatalité d'une attraction. Les -êtres qu'elle a choisis semblent prolonger en s'éveillant à la vie un -ravissement antérieur. Ils la traversent dans un état de somnambulisme -céleste. Des ailes invisibles veillent sur le sommeil de leurs sens; -des épées de flammes s'interposent entre les ombres du monde et la -sérénité de leur cœur. Leur pureté native ressemble à cette flamme -du diamant aussi inaccessible aux souillures que celle des étoiles, et -qui est la substance même de la pierre qu'elle fait rayonner.</p> - -<p>Dans l'histoire de la peinture, Frà Angelico présente peut-être -l'unique phénomène de cette innocence immaculée appliquée aux formes -d'un art terrestre. Frà Bartolomeo, lui aussi, fut un moine et un -saint. Son œuvre passe pour une des plus graves et des plus profondes -expressions du génie catholique. Un jour, cependant, il peignit pour -l'église du couvent de Saint-Marc un saint Sébastien qui, à peine -exposé, troubla la chasteté du sanctuaire. Le jeune martyr renvoyait -les flèches de son supplice en effluves de volupté au cœur des femmes -prosternées devant lui. Sa chapelle devint un sérail de rêves et de -désirs profanes; la prière s'y noyait dans le soupir, l'agenouillement -y languissait de mollesse. On fut forcé d'enlever bien vite l'image -idolâtre; elle tiédissait l'encens, elle corrompait l'autel. Le Frate -n'était certes pas complice de sa tentation d'artiste, lui, un des -pourvoyeurs de cet effrayant auto-da-fé plastique allumé par -Savonarole, où la Renaissance, dans un accès de mysticisme indien, se -jeta sur un bûcher de tableaux et de statues, et faillit brûler tout -entière. Mais il avait traversé la vie et ses passions; il avait -appris l'art à l'école semi-païenne de Léonard; le cloître n'était -pas son berceau, mais son refuge, et il y apportait malgré lui les -souvenirs et les reflets de son passage à travers le monde.</p> - -<p>Ce rapprochement n'est qu'un exemple pris au hasard; en étudiant l'un -après l'autre les maîtres les plus ascétiques de l'art chrétien, -nous surprendrions en chacun d'eux le point qui le rattache à la terre.</p> - -<p>Dans ces premières messes de la peinture qui se célèbrent à l'ombre -des cathédrales et des basiliques, Angelico seul a consacré et -transsubstantié la forme en l'élevant vers le ciel. Lui seul a -accompli le mystère du corps fait âme sans macération et sans -flétrissure. À quoi attribuer ce miracle, si ce n'est à la candeur -d'une nature sans tache, qui purifiait la matière en la reflétant.</p> - -<p>Quelques historiens donnent pour maître à Fiesole, Gherardo Starnina, -l'initiateur de l'Espagne au style italien; mais rien ne confirme cette -conjecture incertaine. J'ai sous les yeux deux petits tableaux de -Starnina dont le coloris foncé et la familiarité tudesque ne -rappellent nullement la manière idéale et légère du peintre -angélique. La tradition la plus sûre est qu'un frère de son couvent -lui enseigna l'art tout claustral de la miniature, et qu'il débuta par -peindre des missels, des livres d'heures, jusqu'à des vignettes de -reliquaires et de cierge pascal. La peinture, au moyen âge, s'était -réfugiée dans le manuscrit sacré, comme dans la chrysalide de sa -formation. Elle y attendait l'heure du réveil, au milieu des rêves -d'azur et d'or de la fantaisie catholique. Elle préludait à ses -immenses créations par de délicats opuscules. Fiesole sortit peintre -de ce naïf apprentissage, mais il transporta, dans ses tableaux en -détrempe, le zèle, la clarté, la scrupuleuse minutie de la miniature; -il garda les colorations limpides, et la sainte simplicité de son -pinceau qui joue avec les moindres détails du sujet, comme la main d'un -enfant avec les mouches et les brins d'herbes. Il n'appartient pas à -son siècle; il plane sur son école, il ne marche pas avec elle: il y -apparaît entre Masaccio et Ghirlandajo, sans leur donner la main. -Tandis qu'autour de lui les artistes florentins se passent en courant le -flambeau hardi du naturalisme, lui continue à peindre à la lueur de -l'astre mystique qui brilla sur Assise, cette crèche de l'art -chrétien.</p> - -<p>À cette époque, l'école florentine prépare tumultueusement la -technique de la Renaissance. Tout est recherches, inventions, -découvertes, activité inquiète, échanges hermétiques, dans cet -atelier de la forme en travail. La peinture étreint la sculpture et -ressort en relief de cet énergique embrassement; le dessin imite les -sinuosités de l'orfèvrerie et en reproduit les arêtes; le géomètre -taille avec son compas le crayon de l'artiste, et lui révèle les lois -de la profondeur et de la distance. Paolo Ucello vient de soulever le -ciel d'or byzantin, et de découvrir les horizons enchantés de la -perspective; Masolino de Panicale moule son modelé sur les saillies du -bronze, et le trempe hardiment dans le clair-obscur: Masaccio résume -tous ces progrès dans un admirable style: il dompte le raccourci, -étreint le nu, élargit la couleur et fonde l'aplomb des figures; -Filippo Lippi déploie les magnifiques exagérations du grandiose et de -l'héroïsme plastique. Seul au milieu des agitations de l'art, ivre des -premiers secrets de la nature, Frà Angelico reste dans sa cellule, -fidèle, comme à des vœux, aux chastes procédés de l'école -ombrienne: il la perpétue en la perfectionnant; il est pour ainsi dire, -la vestale de son étoile vacillante aux grands souffles d'un siècle -nouveau.</p> - -<p>Le <i>Couronnement de la Vierge</i>, de Fiesole, que possède le Musée du -Louvre, est une de ses plus pures merveilles. Arrêtons-nous un moment -devant ce tableau, comme devant la rosace centrale de son œuvre.</p> - -<p>Le Christ, assis sur un trône damassé d'or, pose la couronne du ciel -sur la tête voilée de la Vierge. Marie, agenouillée, croise sur sa -poitrine ses mains immobiles. Son profil faible et mince comme un relief -d'hostie, transparaît de lucidité. Elle tient à peine à la marche du -trône par la frange de sa robe diaphane, dont le pli fuyant décrit la -courbe des génuflexions extatiques. Tout en elle exprime l'adoration -assouvie, recueillie, muette, plongée dans sa plénitude connue dans un -sommeil. Le Christ resplendit de paix et de gravité; son geste immuable -plane sur l'infini du temps. On sent que le peintre n'a pas voulu -représenter dans le <i>Couronnement de la Vierge</i> une cérémonie -éphémère du Ciel, mais une des apparitions fixes de la vision des -élus, un des mystères permanents de l'éternité.</p> - -<p>Sur les gradins parallèles qui entourent le trône, abondent les anges -des Chœurs et des Hiérarchies. Les uns soufflent dans ces longues -trompettes d'or perpendiculaires, dont l'imagination croit entendre les -sons purs, fins, clairs, prolongés de sphère en sphère en répons de -douceur et de psalmodie; les autres jouent de la viole, du psaltérion, -de la cithare ou d'autres instruments de gloire et de louange, dont la -forme inconnue semble exprimer l'ineffable son. Frà Angelico est en -famille au milieu des anges; il les connaît tous, depuis l'enfant ailé -qui jonche de sa tête rieuse la nimbe des Assomptions, jusqu'au -Séraphin brûlant qui prend feu à la présence de Dieu et se consume -d'ardeur devant sa face.</p> - -<p>Comment aurait-il trouvé, sans une surnaturelle intuition, ces têtes -ravissantes qui figurent l'aspiration, l'élan, la prière, et -corporisent les parfums de l'âme dans leurs arômes les plus subtils, -dans leurs plus silencieuses émanations? Les anges de Raphaël -paraîtraient lourds auprès de ces créatures aériennes, dont le sexe -céleste flotte entre la vierge et l'adolescent. Chacun d'eux a son -caractère et sa physionomie distincte, si l'on peut appeler de ces mots -humains les nuances du bonheur. Il en est un qui embouche sa trompette -en gonflant ses joues roses, avec l'allégresse d'un éphèbe grec -sonnant un triomphe. D'autres rêvent, s'étonnent, admirent, ou -sourient naïvement à la beauté du paradis.</p> - -<p>Au-dessous des chœurs angéliques se groupent les patriarches, les -saints, les docteurs, les martyrs; rangées éclatantes de tuniques, de -robes, de chasubles, de scapulaires, de camails, d'où sortent des -têtes rayonnantes de béatitude. La procession aboutit à un évêque -splendide à barbe byzantine, qui étale, comme l'envergure de son -extase, une vaste chape, où la Passion, peinte dans l'étoffe, se -déroule en versets d'écarlate. Ainsi drapé dans l'Évangile, à -genoux sur le parvis, la crosse en main, la mitre en tête, dans -l'attitude du pontificat triomphant, il fixe en plein le sacre de la -Vierge. Vous diriez un mage catholique adorant le Soleil de justice et -de vérité.</p> - -<p>Mais c'est au groupe des saintes que l'angélique pinceau a réservé -ses plus douces caresses. Il en est une—celle qui tient un agneau dans -ses bras tranquilles—d'une beauté si translucide, d'une grâce si -vapoureuse, que l'on croit voir cette femme qui apparut dans la lune, au -poëte de la <i>Divine Comédie</i> «comme une perle sur un front blanc.»</p> - -<p>Elle prie et elle rêve, attentive au choral des anges. Sa bouche -s'entr'ouvre amoureusement connue pour aspirer l'hostie d'une communion -invisible; ses yeux dorment dans leur lumière, son visage baigne dans -sa félicité; on dirait que l'âme extravasée a répandu sa ferveur -sur ses joues diaphanes. Les anciens parlent d'un «vent tissé,» la -robe rose qui languit sur elle semble faite avec de la pudeur. Auprès -d'elle, sainte Catherine, appuyée sur sa roue et comme à peine -réveillée de son martyre, regarde curieusement la blonde extatique. -Elle semble la questionner sur les choses du ciel, et engager avec elle -une de ces conversations angéliques qui, selon Swedenborg, s'engagent -et se poursuivent par la seule palpitation des paupières. Derrière, -une jeune reine élance, pour mieux voir, son doux profil sur un cou -mince comme l'attache d'une fleur. À l'air précieux de sa jolie tête, -vous diriez qu'elle représente, au milieu de ces effusions et de ces -ardeurs, l'élégance de la sainteté, l'aristocratie du paradis.</p> - -<p>La première impression de ce tableau séraphique est toute -d'enchantement. L'œil respire délicieusement la pureté de ces douces -figures: elle lui arrive comme le parfum des palmes et des lis d'une -flore inconnue. Mais fixez-en l'ensemble par les yeux de l'âme, et -bientôt le charme tout-puissant de foi qu'il recèle produira sur vous -l'effet d'une révélation. Les dogmes catholiques se dégageront de ces -têtes théologiques de prêtres et de docteurs, frappées du reflet de -la vérité qu'elles reçoivent; les spiritualités religieuses -exprimées par ces formes psychiques d'anges et de saintes—veilleuses -transparentes des feux invisibles—vous pénétreront de leurs suaves -influences; les rayonnements des tiares, des mitres, des couronnes, des -auréoles, des ors merveilleux et vagues qui jonchent ces vêtements -sublimes, prendront sous votre regard la splendeur du ciel étoilé, et -vous vous sentirez emporté, par cercles d'ascensions insensibles, -jusqu'à cette région de souffles, de battements d'ailes, de splendeurs -dansantes, de lueurs vocales, de phosphorescences mélodieuses, -d'apparitions et de disparitions enflammées, où Dante, cet aigle du -mysticisme, a pu seul ravir la parole.</p> - -<p>Un des prestiges de la peinture de Fiesole est sa couleur, dont la -pureté radieuse n'a d'équivalent dans la manière d'aucun autre -artiste. N'y cherchez ni les jeux des reflets, ni les prestiges des -ombres, ni les illusions de la chair, mais je ne sais quelle suavité -virginale. Il peint toujours à la détrempe; l'outremer est la base et -comme le firmament de ses tableaux; les roses et les ors y abondent. Les -teintes y semblent soufflées plutôt qu'appliquées. L'effet est d'un -indicible enchantement.</p> - -<p>Si l'on me demandait le secret de cette couleur céleste, j'irais le -chercher dans les tabernacles qu'habitait son âme, et je recomposerais -sa palette sur l'autel même de son sacerdoce. La vie religieuse -projette autour d'elle une nimbe d'éclats et de rayonnements. L'église -n'est pas seulement un édifice, c'est un climat sacré qui réfléchit -la nature au miroir ardent du symbole, pour en faire jaillir une flamme -plus digne d'être offerte à son Créateur. Elle a l'ostensoir pour -soleil, les cierges pour étoiles, la fumée des encensoirs pour -atmosphère. La lumière se transfigure au feu du vitrail, comme l'âme -au creuset de la foi avant d'entrer dans son enceinte. Les montagnes de -diamants de ses chasses, les fleurs sidérales de ses reliquaires, les -arbres enflammés de ses candélabres, idéalisent la nature en la -rappelant. Un cycle de fêtes triomphales, revêtues des blancheurs du -lin, des embrasements de la pourpre et des orfrois du brocart, y figure -la révolution du Soleil mystique, parcourant les signes de son zodiaque -éternel. Les vases de ses sacrifices empruntent un éclat surnaturel à -la lucidité de leur métal, aux reflets des flambeaux qui les -illuminent, aux gestes mystérieux et lents des prêtres qui les lèvent -ou qui les abaissent. Le calice rayonne, la patène miroite, le ciboire -éclate, les burettes scintillent. Les chants liturgiques roulent dans -leurs strophes des flots de pierreries merveilleuses; le béryl, le -sardonyx, la sardoine, incessamment nommés par l'Apocalypse et par les -Prophètes, jettent des feux éblouissants dans l'imagination des -fidèles. Quand le Christ, incarné dans l'Eucharistie, s'élève entre -les mains du prêtre à la cime de l'autel flamboyant et vaporeux, il y -apparaît, comme Dieu au désert, à travers un buisson ardent.</p> - -<p>Fiesole vivait dans l'église: ce fut de ses splendeurs qu'il composa sa -palette. Le jour de son atelier vient du paradis.</p> - -<p>L'art, pour Angelico, continuait la prière; c'est assez dire qu'il -remplit sa vie. Vasari s'étonnait, en 1550, du nombre prodigieux de -peintures qu'il avait laissées à Florence. La plupart ont disparu, et -cependant celles qui restent témoignent d'une assiduité toute -monastique au travail. Le couvent de Saint-Marc, qu'il habita après -celui de Fiesole, est encore rempli de ses fresques; il en a couvert les -dortoirs, les corridors, les cellules. Il a, pour ainsi dire, -emparadisé le monastère, en déroulant sur ses murailles le ciel qu'il -avait en lui. Entre tant de chefs-d'œuvre, notre préférence serait -peut-être pour l'<i>Annonciation</i>, qui décore la galerie supérieure. -Marie, inclinée en avant, écoute la parole de l'ange dans l'attitude -de la résignation qui se livre. Son visage est empreint d'une -mélancolie pensive, ses yeux regardent par delà l'ange lui-même, dans -l'avenir qu'il lui annonce. On sent qu'elle y voit poindre la croix du -Calvaire, et que le mystère de l'Incarnation s'accomplit dans son sein -en le déchirant.</p> - -<p>Les musées de Florence renferment un grand nombre des tableaux de -Fiesole, mais il faut le chercher surtout à l'Académie des beaux-arts, -qui conserve huit grands tableaux en trente-cinq compartiments -représentant la vie de Jésus-Christ: ils décoraient autrefois les -volets de la sacristie de la chapelle de la Nunziata.</p> - -<p>C'est là qu'on peut admirer, dans tout l'ensemble de son génie, -l'artiste bienheureux dont l'exécution même a la beauté d'une vertu. -Je n'hésite pas, pour ma part, à y reconnaître les types de dessin -les plus élégants et les plus purs que l'art italien ait produits -avant Raphaël. La composition des groupes et des scènes n'affecte pas -la symétrie pédantesque des Byzantins; sa paix n'est point une -léthargie, sa lenteur n'a rien d'immobile; ses personnages s'entendent -par signes, pour ainsi dire, mais par signes d'une finesse exquise, plus -expressive que la parole. Les figures s'élancent sans roideur, et -entrelacent les inflexions d'un mouvement toujours choisi et bienvenu -aux lignes déliées des formes ogivales. Leurs draperies suivent le -contour du geste et de la pose, mais avec le lointain, le vague et le -flottant du voile. Ne leur demandez pas de profanes caresses, ni de -matériels embrassements; le peintre touche au corps avec les mains -vierges du prêtre: il l'abrège, il l'effile, il l'évanouit, il n'en -exprime que la tête: on sent qu'il voudrait le vaporiser et donner à -son buste, au moyen du tissu idéal dont il l'enveloppe, l'innocence de -la tige d'une fleur ou le mystère d'une nuée.</p> - -<p>Cette glorification qui devance les métamorphoses de l'éternité, -Fiesole l'accomplit surtout par cette couleur dont nous avons déjà -signalé la candide splendeur. Il la répand sur ses carnations en -teintes blondes et claires dont le fondu ne peut se comparer qu'au -trouble de ces tons dorés qui naissent et expirent confusément à la -racine des jeunes chevelures. Presque toujours il cerne l'iris des yeux -d'un cercle noir excessivement fin, ce qui donne au regard une -inexprimable tendresse.</p> - -<p>Les fonds de ses tableaux ont cet aspect mystique que l'école ombrienne -prête à la nature. Angelico donne à ses paysages des horizons de -parabole; il y creuse des vallées érémitiques, il y élève des -montagnes où Jésus pourrait enseigner, il y dessine des sentiers que -l'on dirait frayés par les sandales des anachorètes, et qui semblent -conduire aux grottes des Pères du Désert. Comme Giotto, il cisèle en -clair les feuilles de ses arbres, et donne à leur svelte tige -l'élancement d'une aspiration vers le Ciel; comme lui encore, il -profile, dans ses perspectives, des édifices d'une délicatesse -fantastique, qui semblent exprimer par la ténuité et de leurs lignes -le détachement de la terre et la vanité des œuvres de l'homme.</p> - -<p>Mais la merveille de cet Évangile historié, c'est l'âme qui le -comprend, l'imagination qui le devine, et qui semble avoir pour les -choses divines le don d'empreinte d'un saint Suaire; c'est la succession -d'idées innocemment sublimes qui s'y déploie sans effort, avec -l'effusion d'une belle âme. Fiesole a du génie plein les mains, parce -qu'il a de la sainteté plein le cœur; son inspiration n'est que la -seconde vue de sa foi. Quelle surprenante idée que celle d'avoir -représenté la Cène sous la forme d'une communion: le Christ, -sacrificateur de son sacrifice, célébrant sa propre messe, et -distribuant aux apôtres, de sa main de chair, le pain qui l'incarne et -le multiplie!</p> - -<p>Les scènes de la Passion sont peintes comme de la main d'un -stigmatisé. On sait qu'il fondait en larmes chaque fois qu'il avait à -les retracer, et qu'on le surprit souvent défaillant d'angoisse et de -douleur au pied du tableau commencé. Mais il n'est pas seulement le -voyant, il est encore le poëte de l'Évangile. À la reproduction -textuelle du livre sacré il ajoute presque toujours des paraphrases -d'une grâce ou d'une mélancolie pénétrantes. Ainsi, dans la descente -de Jésus aux limbes, il représentera les saints de l'ancienne loi se -pressant en foule au-devant du Sauveur armé de l'étendard de sa -victoire sur la mort. Une mince cloison sépare les limbes de l'enfer; -une âme—on dirait celle d'une femme, tant elle est svelte et -frêle—est accourue au bruit. Elle s'élance, elle crie grâce, elle -voudrait briser le mur qui la sépare du pardon, de la délivrance, du -ciel peut-être! Oh! si le Christ pouvait l'entendre! mais un démon la -retient dans son étreinte, la pauvre âme se débat toute palpitante; -elle renverse en arrière sa tête éperdue. Il y a dans le jet -frémissant de cette figure un sentiment de la damnation morale—de -celle que sainte Thérèse plaignait sublimement de ne pouvoir -aimer—plus poignant que toutes les tortures de l'enfer dantesque.</p> - -<p>Dans ses <i>Jugements derniers</i>[<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>—son motif de prédilection—il se -passe entre les âmes élues et leurs anges gardiens des scènes de -reconnaissance ravie, d'expansions ingénues, de caresses sonorales, -d'entrelacements ailés, de baisers fondus, d'étreintes insolubles, qui -vous révèlent toutes les voluptés des cieux. N'est-ce pas encore une -idée de génie que celle de figurer toujours l'enfant Jésus planant -sur les genoux de sa mère, qui ne le touche jamais, et le berce les -mains jointes.</p> - -<p>Ce qui nous frappe encore dans l'œuvre de Fiesole, c'est une -impuissance absolue à reproduire les mouvements et les expressions du -mal. Les enfers de ses <i>Jugements</i> sont d'adorables caricatures de -sainte ignorance et de puérile bonté. Les damnés font des mines d'une -contrition touchante; les démons ont beau dresser leurs cornes et -fendre leur bouche jusqu'aux oreilles, ils n'en sont pas moins au fond -de bons diables qui ne demandent qu'à s'attendrir. Ne pouvant les faire -terribles, Angelico les fait gras. L'obésité devait être la suprême -laideur pour le maître des mortifications et des élancements de la -forme. En somme, ils rappellent assez ces types joufflus et ventrus de -moines luxurieux que le moyen âge accouplait dérisoirement aux -gargouilles de ses gouttières. Les instruments de torture dont ils -poursuivent les réprouvés, au milieu de minces flammes de cierges, -semblent les plus anodins du monde. Ce sont des serpents doux comme des -lézards, des fouets pareils à des disciplines de dévotes, des -chaînes aux anneaux de rosaire. La tendresse du pinceau qui caresse ces -jolis supplices en diminue encore la terreur. Cependant, les anges, -assis sur les nuées, les regardent d'un air de pitié ineffable. Ils se -contiennent pour ne pas pleurer: une seule de leurs larmes éteindrait -l'étincelle de ces doux enfers.</p> - -<p>De même, dans ses <i>Passions</i> et dans ses <i>Martyres</i>, le bienheureux ne -donne jamais aux figures des persécuteurs le caractère de -l'impénitence finale. Ils font les méchants; mais tout espoir n'est -pas perdu: peut-être se convertiront-ils un jour. Bien de plus -charmant, comme exemple de cette incorrigible mansuétude, que le -<i>Massacre des Innocents</i>, de l'Académie de Florence. De jeunes -bourreaux, serrés comme des pages dans leurs cottes de mailles, -égorgillent les Innocents dans les bras de leurs mères. Un carnage de -boutons de roses où la rosée, ce sang des fleurs, coulerait à flots, -ne serait pas plus gracieusement cruel. Les petits enfants sont bien -sages, et laissent couper leurs têtes blondes sans crier et sans faire -la moue. Les mères se débattent bien un peu, mais d'un air si posé, -par gestes si tranquilles! Il en est une qui s'esquive à pas menus de -la bagarre, en cachant son nourrisson dans le pli de son manteau bleu. -Pourvu que l'enfant ne se réveille pas! À l'étrange placidité de -cette scène de meurtre, vous diriez une <i>répétition</i> jouée par les -anges, dans le ciel en fête, de la tragédie de l'Évangile. On -pourrait prendre Hérode, qui regarde de sa terrasse, majestueux et -calme, pour Dieu le père, contemplant, du haut de son trône, les jeux -de ses Chérubins.</p> - -<p>Imperfection sublime! gaucherie touchante d'une main virginale qui ne -savait que bénir! On sourit d'abord, bientôt on admire. Cette pureté -parfaite vous éblouit comme un phénomène du monde spirituel. On se -demande de quelle argile est pétrie la nature des saints, et si le Ciel -n'envoie pas des anges sur la terre.</p> - -<p>En dehors de ses innombrables tableaux de petite dimension, Fiesole a -laissé des fresques qui démontrent une haute aptitude aux grandes -conceptions de la peinture monumentale. Le pape Nicolas V l'appela à -Rome sous son pontificat, et le chargea de décorer au Vatican la -chapelle qui porte son nom. Il y peignit la vie de saint Étienne et de -saint Laurent dans un style austère et doux, auguste et naïf qui -agrandit, sans les altérer, les types de ses compositions habituelles. -Le même pape lui fit peindre à fresque la chapelle del Sacramento, qui -fut plus tard détruite par Paul III. L'année même de sa mort, en -1455, il ébauchait sur la voûte d'une chapelle de la cathédrale -d'Orvieto des figures de prophètes qui ont, depuis, été terminées -par Luca da Cortona.</p> - -<p>Nous n'avons rien dit de la vie d'Angelico; il n'a pas d'histoire, il -n'a qu'une légende: ce fut une vierge faite homme, l'<i>Imitation de -Jésus-Christ</i> sous forme humaine. L'artiste disparaissait tout entier -sous l'humilité du moine. Pour lui, la peinture n'était qu'une des -fonctions de louange et de prière de la vie claustrale. Il ne -s'enorgueillissait pas plus des chefs-d'œuvre de son pinceau, que le -cénobite de la natte de joncs tressée sous le palmier de sa cellule. -Il n'entreprenait aucun tableau sans la permission de son prieur, et -jamais il ne voulut en recevoir de prix: il aurait cru trafiquer des -dons de son Dieu en vendant ses inspirations. Pendant son séjour à -Rome, le pape Nicolas V voulut le nommer à l'archevêché de Florence. -Angelico le supplia de le laisser dans son cloître. Il désigna -lui-même pour le remplacer un religieux de son couvent, qui fut depuis -saint Antonin.</p> - -<p>Il peignit jusqu'à son dernier jour, créant par milliers les saints, -les apôtres, les séraphins, les martyrs, avec la fécondité bénie de -ces patriarches de la Bible qui engendraient des tribus sacrées. Sa vie -fut une échelle de Jacob dressée vers le Ciel; il en peupla d'anges -chaque degré, comme pour les envoyer à Dieu au-devant de lui, en -messagers d'offrande et d'aspiration. Si Dante l'avait suivi, au lieu de -le précéder, dans quelle nuance limpide de son Paradis il aurait -enchâssé l'âme du saint artiste! Quelle canonisation d'effets de -lumière et de scintillements étoilés il aurait faite au coloriste du -Ciel!</p> - -<p>L'art catholique avait donné en Fiesole son enthousiaste et suprême -effort; il s'arrêta après l'avoir produit. Son plus pur disciple, le -croissant de cet astre virginal, est Benozzo Gozzoli, le peintre du -Campo Santo. Autour de sa tradition se groupèrent encore Domenico di -Michelino, Zanobio Strozzi et quelque autres: pâle constellation -qu'absorbe bientôt l'éclatant soleil du seizième siècle. Plus tard, -la Renaissance, dans ses intervalles de piété, vint s'agenouiller -parfois, comme à un prie-Dieu, devant l'œuvre du peintre angélique; -elle en rapporta quelques étincelles des premières ferveurs de l'art -italien. Son dernier reflet vient expirer en chastes sourires sur les -lèvres des Vierges de Raphaël; il s'y est éteint pour jamais. On -rallume les flammes de la terre, on ne rallume pas les étoiles -éteintes.</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Entre les Jugements derniers si souvent répétés par Fiesole, -nous citerons ceux du musée de l'Académie des beaux-arts de Florence, -du musée de Berlin, et celui qui faisait partie de la galerie du -cardinal Fesch.</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="HEMLING">HEMLING</a></h4> - - -<p>Hemling n'a pas d'histoire. Peintre des légendes chrétiennes, il est -lui-même une légende. On peut dire qu'il a traversé la vie, invisible -et anonyme comme un ange. Son nom même est resté vague, comme s'il -n'avait été transmis que par un écho.—L'Allemagne l'appelle Hemling, -la Belgique dit Memling, quelques-uns écrivent Hemmeling, d'autres -prononcent Memmelinck.—La tradition le poursuit comme un être ailé -qui échappe à la preuve et qui ne se révèle que par ses miracles. On -croit qu'il fut peintre de Charles le Téméraire; on présume qu'il -accompagna en Italie son maître Rogier; il en est qui le font mourir en -Espagne, à la Chartreuse de Miraflores. Vestiges indécis et presque -effacés. L'artiste mystique a si peu pesé sur la terre qu'elle n'a -point conservé sa trace.—La tradition la moins douteuse le représente -blessé à la bataille de Murat et se traînant par les chemins au -milieu d'un âpre hiver jusqu'à Bruges, son pays natal, où il fut -admis à l'hôpital de Saint-Jean. Son long séjour dans cette maison -des pauvres et des malades est le seul fait avéré de sa furtive -existence. Ce fut là que, pour reconnaître l'hospitalité des moines, -il peignit la <i>Châsse de sainte Ursule</i> et quelques-uns de ses plus -délicats chefs-d'œuvre—Tel ce Christ des légendes qui, sous la -figure d'un mendiant, frappe aux portes, la nuit, pour éprouver la -charité des hommes.—Le matin il se transfigure, et laisse la maison -qui l'a reçu pleine de sa lumière.</p> - -<p>Ce fut donc pendant sa convalescence que Hemling composa ces divines -peintures. Elles trahissent l'influence de cet état particulier de la -vie. Qui n'a ressenti ou observé les phénomènes qui accompagnent la -convalescence! Le corps, atténué par la souffrance, se spiritualise en -quelque sorte; sa trame grossière prend la finesse et la poésie d'un -voile; ses organes se raffinent en se ravivant; le pas est plus léger, -le regard plus lucide, l'odorat plus exquis, l'oreille plus subtile: les -nerfs frémissent légèrement à des sensations qui naguère ne les -auraient pas effleurés. D'une autre part, l'âme, échappée des ombres -de la mort, renaît à la vie avec une innocence enfantine. De la tombe, -dont il a effleuré les premiers degrés, le malade l'apporte une -mélancolie religieuse mêlée à la joie de l'existence reconquise. Ce -monde qu'il a cru quitter lui apparaît coloré des teintes de l'Éden. -L'attendrissement qu'il éprouve en le revoyant l'idéalise à ses yeux. -Il fait doux, pour lui, dans les couleurs, comme dans l'air, comme dans -les bruits. Il jouit de la lumière comme le premier homme dut admirer -la première aurore. Le repos l'initie aux délices de la contemplation. -Le chant d'un oiseau, la plainte d'une source, la grâce d'une fleur, le -vol d'un insecte, la forme d'un nuage, le plongent dans une sereine -rêverie. Les visages aimés ou compatissants qui ont entouré son lit -de douleur se revêtent d'une angélique expression; les indifférents -même lui semblent sympathiques; son âme leur prête la bienveillance -dont elle est remplie: il rentre dans le monde et dans la nature avec la -reconnaissance d'un exilé auquel on a rouvert sa patrie.</p> - -<p>L'œuvre entière d'Hemling est empreinte de cette douce influence. La -convalescence semble l'état normal de ce pur génie. Ses sveltes -figures sont, pour ainsi dire, purifiées du corps. La douleur a passé -sur leurs chastes formes, non pour les flétrir, mais pour les alléger. -Il les épure et il les macère pour mieux révéler leur âme, comme on -amincit l'albâtre des lampes pour que la flamme reluise à travers. -Leurs airs de tête n'expriment que des joies surnaturelles ou des -pensées idéales. Leurs draperies coulantes et diaphanes rappellent ces -vêtements de clarté que l'Écriture promet aux élus. Les paysages qui -les encadrent mêlent les teintes dorées de l'automne à l'azur du ciel -des visions. Un silence mystique règne dans ses tableaux. N'y cherchez -ni les effets du contraste, ni les mouvements de la passion, ni les -splendeurs de la beauté matérielle: tout y est calme, recueillement, -abstraction de la terre et vie intérieure. Dante n'emploie pour peindre -son <i>Paradis</i> que des teintes et des dégradations de lumière; Hemling -compose sa peinture des nuances les plus célestes de la sainteté et de -la vertu.</p> - -<p>Les maîtres s'expliquent et se commentent par leurs -œuvres.—Arrêtons-nous devant cette <i>Châsse de sainte Ursule</i>, qui, -par sa beauté et sa forme même, peut passer pour le monument -d'Hemling.—La légende de sainte Ursule et des onze mille vierges est -un des plus gracieux romans chrétiens du moyen âge. On dirait la vie -des saintes écrite par une fée. Il y a de la chevalerie et de la -féerie dans cette croisade de vierges commandée par la fille d'un roi, -qui, du fond de l'Irlande, s'achemine vers Rome, y reçoit le baptême -et s'y dévoue au martyre. Saint Cyriaque, un pape imaginaire, accueille -et baptise ces amazones de la foi, et descend du trône de saint Pierre -pour se faire l'aumônier de leur chaste armée. Guidées par lui, les -onze mille vierges reviennent mourir à Cologne sous les flèches et les -haches des Huns. L'art chrétien a souvent reproduit les aventures de -cette chevalerie féminine. Hemling en a fait un poème qu'on pourrait -appeler l'Odyssée du martyre.</p> - -<p>La châsse de Bruges, comme beaucoup de reliquaires de l'époque, a la -structure d'une maison gothique. Sur ses parois, divisées en quatre -compartiments, le peintre a représenté les épisodes du voyage -d'Ursule et de ses compagnes. Les deux pignons encadrent les images de -la Vierge et de la sainte. Sur le toit, il a peint son couronnement au -milieu de la cour céleste.</p> - -<p>C'est d'abord le débarquement d'Ursule à Cologne, à la tête de son -armée virginale. Elle descend du lourd navire, soutenue par ses -compagnes. La troupe sacrée défile déjà par la porte de la ville, -qui découpe sur le clair du ciel les nefs de ses églises et le clocher -de sa cathédrale. On croit voir entrer dans la Jérusalem céleste les -vierges qui «suivent l'Agneau partout où il va.»—Les madones de -l'Italie paraîtraient sensuelles auprès de ces saintes du Nord. La -froideur particulière à leur race s'illumine d'une pureté divine; -c'est de la neige mêlée à de la lumière. Leur beauté n'a rien de -plastique: les joues sont rondes, les pommettes saillantes; les fronts -ont cette largeur qui défigurerait les déesses païennes, mais qui -convient à des saintes.—L'art chrétien fait régner le front sur le -corps; il l'élève comme une ogive sur ce temple du Saint-Esprit.—Le -charme des vierges d'Hemling est d'une qualité presque incorporelle, -leurs yeux clairs ont la fixité distraite de l'extase; leurs tailles -déliées s'élancent avec la rectitude des grands lis; leurs gestes et -leur maintien respirent une modestie solennelle. Rien n'égale la -bizarre élégance de leurs costumes et de leurs coiffures. Ces saintes, -qui vont au martyre, semblent des fées partant pour un bal sur la -bruyère ou sur la nuée.</p> - -<p>Le second tableau nous les montre entassées dans le vaisseau qui aborde -à Bâle. Leurs têtes blondes et candides, que la virginité confond -dans une charmante ressemblance, apparaissent serrées l'une contre -l'autre, comme des fruits au fond d'une corbeille. La reine s'élance de -cette agglomération de beautés, pareille aux Vierges des Assomptions -planant sur un bouquet de têtes d'anges.</p> - -<p>Dans le tableau suivant, l'artiste a représenté la jeune phalange -arrivant à Rome. Le pape s'avance pour la recevoir sous le péristyle -d'une église. Sa physionomie et son attitude sont empreintes de la -gravité de l'épiscopal. Ce n'est point le pontife royal et magnifique -de la Renaissance; c'est le rigide représentant de l'orthodoxie et du -dogme. Je ne me figure pas autrement ce pape flamand qui, entrant au -Vatican après Léon X, se signait à la vue des statues antiques. Les -cardinaux qui l'entourent n'ont rien non plus de l'altière élégance -des princes de la cour romaine. Vraies têtes théologiques, blanchies -dans les méditations de la foi, on dirait les bourgmestres et les -échevins de l'Église.—Ursule, agenouillée et voilée, met ses mains -jointes dans la main du pape, et la ferveur de son geste est telle, -qu'on sent qu'elle y dépose son cœur et son âme. Sa douce figure, -hardiment fixée sur le visage du vieillard, respire l'exaltation du -sacrifice accepté. Elle se livre, en sa personne, au Dieu des martyrs. -Derrière elle s'aligne le ravissant cortège de ses sœurs. Leurs -physionomies dociles et placides reflètent, avec d'imperceptibles -variantes, la résignation de leur reine. L'expression d'Ursule va -s'atténuant de figure en figure, comme un cri d'enthousiasme qui se -répercute d'écho en écho, affaibli, mais non altéré. Il décroît, -il s'amoindrit, il s'efface... le dernier n'est plus qu'un soupir.</p> - -<p>Le pape, suivant la légende, voulut guider lui-même les onze milles -vierges au martyre; il se fit le pâtre de ce troupeau virginal pour le -conduire à la mort. Le peintre l'a représenté, dans le tableau -suivant, assis entre deux cardinaux, dans la barque qui va descendre le -Rhin. À sa droite siègent des évêques pensifs comme sur les bancs -d'un concile; à sa gauche prient les saintes inclinées sur la proue du -navire, comme sur le bord d'un prie-Dieu. Cette simple scène prend, -sous le pinceau d'Hemling, la majesté d'un symbole. Le bateau -s'agrandit aux proportions de l'Église. On croit voir la barque de -Pierre parlant pour l'éternité.</p> - -<p>Le martyre des onze mille vierges remplit les deux derniers -compartiments de la châsse. Ce sont les plus faibles au point de vue de -l'art, mais les plus touchants aux yeux de l'esprit. Hemling ne sait -exprimer ni la violence ni la haine. Sa main, si habile à exprimer les -moindres nuances de la tendresse et de la pitié, devient comme celle de -Fiesole d'une gaucherie charmante lorsqu'elle veut reproduire les -mouvements du mal. Cette belle inaptitude que nous avons déjà -signalée dans le génie du peintre angélique, est le privilège de -presque tous les maîtres des premières écoles.</p> - -<p>Hemling, comme Fiesole, ne sait que bénir. Son doux génie répugne aux -expressions de la cruauté et aux angoisses de l'agonie matérielle. -Dans le premier tableau, deux archers tirent à l'arbalète sur le -colombier de saintes groupées, dans le vaisseau, autour de leur reine. -Les unes reçoivent le trait de la mort avec ravissement, et comme elles -recevraient l'hostie du viatique. D'autres se pâment ou se cachent la -tête dans leurs mains, avec de gracieux mouvements d'enfants effrayés. -Plus loin, Ursule, visée à bout portant par l'arc d'un soldat, attend -la flèche mortelle, la bouche ouverte et les bras tendus, dans un -recueillement qui ressemble au sommeil extatique des stigmatisées. Des -Barbares, en habits de Sarrasins, groupés sur le devant de leur tente, -les voient mourir avec la jovialité débonnaire de bourgeois flamands -regardant des arbalétriers tirer à l'oiseau, un jour de kermesse.</p> - -<p>On peut ranger la châsse de sainte Ursule, parmi les merveilles de la -main humaine: la délicatesse du pinceau égaie l'idéalité de la -pensée. Ces deux cents figurines, dont les plus grandes ont un pied et -les plus petites six lignes de hauteur, sont d'une finesse radieuse, qui -n'a d'analogie que dans la manière de Fiesole. C'est un mélange -ineffable d'éclat et de suavité, l'ardeur du vitrail tempérée par la -transparence de la miniature. En créant ce monde surnaturel, Hemling -l'a enveloppé de son atmosphère. Les marines, les paysages, les villes -que traverse le chaste cortège se colore du reflet de son innocence. -Tout y est simple, lumineux, candide. Les fleuves roulent des eaux de -cristal; les navires rappellent l'arche primitive; les montagnes ont -quelque chose d'aérien et d'immaculé; les édifices semblent -construits pour la clôture et pour la prière. Jamais le monde n'a -été contemplé par un regard si bienveillant et si doux. Tout se -transfigure sous son pinceau, les visages, les corps, les vêtements, -les édifices, les eaux, les arbres et l'air même. En évoquant dans -ses tableaux les vierges et les saints, Hemling semble faire descendre -avec eux le paradis sur la terre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/figure03.jpg" width="500" alt="" /> -<p class="center"><i>La Fornarina</i> d'après Raphaël</p> -</div> - - - - -<h4><a id="RAPHAEL">RAPHAËL</a></h4> - - -<p>La Vierge est la divinité de l'art italien. On peuplerait des mondes -avec les madones de ses six écoles. C'est le <i>Miracle des roses</i> de la -peinture que cette multiplication merveilleuse du type unique de la -Virginité-Mère ainsi reproduite sous des milliers de formes diverses. -Depuis dix-huit cents ans la Vierge voyage, pour ainsi dire, à travers -les enveloppes changeantes de la beauté terrestre, pareille à ces -âmes du ciel indien qui, dans le cycle infini de leurs métempsycoses, -prennent, essayent et rejettent, comme des vêtements progressifs, -toutes les splendeurs et toutes les grâces de la nature, depuis -l'étoile jusqu'à la gazelle, depuis la femme jusqu'à la fleur.</p> - -<p>Ce serait un curieux pèlerinage à faire que de suivre l'itinéraire de -la Madone dans le monde de l'art. Sa plus antique image, récemment -découverte dans une crypte des catacombes, nous la montre sous les -traits sillonnés et durs d'une parque chrétienne. Grossière et -grandiose ébauche que l'on dirait rayée dans la pierre par le pouce -sanglant d'un martyr! Elle sue l'amertume, elle respire la mort; elle -s'harmonise avec l'horreur sacrée du labyrinthe sépulcral; elle y -préside du fond de son abrupte chapelle aux deuils, aux lamentations, -aux funérailles de l'Église.</p> - -<p>Ce type primitif se transforme à peine, lorsque l'Église délivrée -fait sortir la Vierge avec elle du sépulcre et l'installe -solennellement sous le plein cintre des basiliques. Seulement sa -vieillesse s'arrête, se momifie, s'endurcit et devient de l'éternité. -La Vierge byzantine n'a pas d'âge; sa face impassible, prise dans les -linéaments rigides de la mosaïque comme dans la définition d'un dogme -invariable, n'exprime que l'inflexibilité de la foi. Jamais un sourire -ne descelle ses lèvres d'émail, jamais un regard d'amour ou de -charité n'attendrit ses yeux lapidaires. Entre elle et le fidèle -agenouillé sur les pavés de l'église, aucun autre rapport que celui -d'une adoration lointaine. La dureté même de la matière sur laquelle -elle est empreinte, la splendeur sombre et compliquée des ors -vitrifiés qui l'emboîtent, la magnificence mystérieuse de sa -dalmatique, lui donnent l'air d'une de ces impératrices de Byzance -constellées d'agates, fleuronnées de cabochons, incrustées d'émaux, -qui siégeaient inaccessibles et placides au centre d'une cour bizarre -et d'une théologique étiquette.</p> - -<p>Giovanni Cimabuë, le rude précurseur de la Renaissance, humanise un -peu, mais sans l'embellir, cette Vierge terrible; elle garde dans ses -fresques et dans ses tableaux le profil aigu, les angles ronds, les yeux -hagards, les pieds et les genoux en pointe, la physionomie chagrine et -morne de son effigie orientale. Giotto, enfin, la revêt de grâce et de -jeunesse; il la dégage du moule écrasant du plein cintre et la modèle -sur la forme svelte de l'ogive; il élance sa taille, il arrondit ses -contours, il éclaire ses yeux, il répand sur ses traits la vie de -l'expression, la pudeur du coloris et la lumière du sourire; il la -délivre des maigres étreintes de la robe tombante et l'enveloppe des -caresses et des éclaircies du voile.</p> - -<p>À partir de ce moment, la Madone italienne est créée; la Vierge -apparaît à la terre sous une forme digne de sa beauté morale. Pendant -un siècle encore, les écoles de Florence, de Sienne et de l'Ombrie -reproduisent et interprètent, selon le génie de leurs peintres, ce -portrait d'amour d'un art juvénil: de Giotto à Pinturrichio, la Vierge -ne cesse de croître en grâce, en noblesse, en aménité; cependant son -type accompli et définitif n'est pas trouvé encore. Les images que -tracent d'elle ces maîtres primitifs réalisent plutôt l'idéal de la -foi que celui de l'art. L'angélique pudeur qui préside à leurs -conceptions ressemble à la lune du ciel visible, son divin emblème; -elle estompe ou elle émousse les lignes plastiques et les contours -extérieurs. Dans la plupart de ces tableaux, Marie nous apparaît comme -une âme divine à peine enveloppée des apparences d'un corps -spirituel. Ce n'est plus une femme, ce n'est plus une mère, c'est une -essence de virginité contenue dans une forme plus vague que l'opale et -plus fragile que l'albâtre. Cette macération surnaturelle l'efface du -monde extérieur; elle délie tous les liens terrestres qui la -rattachaient aux enfants des hommes. La Vierge de Fiesole, par exemple, -avec sa ténuité subtile et sa coloration d'hostie éclairée par un -cierge, n'offre aucune prise au regard humain. Les frêles linéaments -qui la dessinent semblent plutôt les initiales d'un mystère sacré que -les délimitations d'une substance.</p> - -<p>D'autres, parmi ces peintres des premiers temps de la Renaissance, -tombent dans l'excès contraire: ils donnent à la Vierge le type local -de leur ville ou de leur province; ils l'affublent de leur costume, ils -lui font prendre droit de bourgeoisie parmi ses jeunes filles et ses -matrones. Privauté touchante, mais puérile, que les grâces de l'art -enfant peuvent seules ennoblir.</p> - -<p>Il était réservé à Raphaël d'accomplir la Madone, effleurée ou -ébauchée seulement jusqu'à lui, d'accorder en elle les sublimités -religieuses du catholicisme aux plus parfaites harmonies de la beauté -physique, et de la faire planer, en quelque sorte, dans une assomption -pondérée, à égale distance du ciel et de la terre, d'un idéal trop -mystique ou d'une réalité trop vulgaire.</p> - -<p>Même après ses travaux épiques du Vatican, on peut dire que la Vierge -est restée sa création suprême. Ce fut sur elle qu'il porta tout -l'effort et tous les progrès de son art. Ses Madones ressemblent à ces -Heures qu'il a peintes plus robustes ou plus délicates, selon qu'elles -s'éloignent ou s'avoisinent du soleil; elles redoublent de force, -d'expression et de plénitude, à mesure qu'elles approchent du midi de -son génie, de ce midi qui n'eut pas de couchant. De la <i>Vierge -Condestabili</i> de Pérouse à la <i>Madone de Saint-Sixte</i>, Marie parcourt -dans son œuvre tout un firmament de beauté. Suivons cette gravitation -idéale, démêlons au milieu des mille images diverses dont il a -revêtue. Celle que l'Église appelle l'<i>Étoile du matin</i>, l'astre -distinctif qui marque chaque constellation nouvelle.</p> - -<p>La <i>Belle Jardinière</i> peut compter, par le sentiment, sinon par la -date, parmi les plus jeunes Vierges de Raphaël. Peinte en 1507 à -Pérouse, au moment où il allait quitter Florence pour venir à Rome -prendre possession de tout son génie, cette angélique idylle est comme -un <i>ex voto</i> reconnaissant du divin jeune homme à l'école de l'Ombrie, -où s'était formée son enfance. Sur le point d'abandonner pour jamais -les naïves traditions de l'art mystique, il semble qu'il ait voulu les -résumer dans une fleur de grâce et de sainteté.</p> - -<p>Marie, assise au milieu des champs, serre entre ses bras le Fils de -Dieu, debout sur son pied nu qui se dessine chastement sur l'herbe. Elle -incline sur lui ses grands yeux limpides recueillis sous le voile -baissé des paupières. Cette contemplation est si pieuse, si ingénue -et si douce, qu'elle tient de la tranquillité du reflet, et que l'image -du divin Enfant semble se réfléchir dans leur pâle azur, comme dans -la clarté d'une belle eau dormante. Comment dire la candeur de ce -visage ovale et pur comme une perle parfaite, la noble coupe de ce front -si doucement bombé, la mollesse d'or soufflé de ces blonds cheveux -ondés et noués en tresses négligentes, l'exquise formation du nez, la -finesse presque invisible des sourcils, la courbe ingénue des lèvres, -pareilles au calice d'une fleur entr'ouverte; la sainte modestie de -cette robe unie, au corsage rouge, autour de laquelle le manteau bleu de -la tradition flotte et se déploie comme un morceau de ciel! Quel charme -ineffable dans la pose de l'Enfant Jésus dressant vers sa mère sa -tête ravie et naïve! Le spectateur croit retrouver sa propre -impression dans l'extase du petit saint Jean, à genoux devant le groupe -maternel! Le jeune Précurseur s'appuie sur une croix rustique qu'il -vient de faire avec deux joncs enlacés; mais Marie ne comprend pas -encore ce navrant symbole, et la croix enfantine n'attriste pas plus la -céleste églogue que la houlette d'un pasteur.</p> - -<p>Autour de la sainte Famille s'arrondit, comme une terrestre auréole, un -de ces mystiques paysages où il semble que Raphaël ait voulu purifier -la terre, et lui rendre quelque chose de l'innocence de l'Éden. Le lis -chanté par les psaumes, la rose au cœur virginal, la mauve, qui -recèle une vertu secrète dans ses humbles feuilles, croissent et -fleurissent aux pieds de Marie. Plus loin s'élancent deux de ces arbres -sveltes, minces, émondés, dont la cime, à peine garnie de quelques -feuilles transparentes, éveille en l'âme, par une relation -mystérieuse, l'idée de jeunes têtes moissonnées par des ciseaux -sacrés. Dans le fond, au sein de collines arrondies et bleuâtres, on -aperçoit une petite ville aux toits en pointe et au campanile élancé. -Rien n'indique les travaux et les agitations de l'activité humaine dans -cette cité toute symbolique et toute spirituelle. Là, sans doute, on -n'entend d'autre bruit que le chant des hymnes et le son de l'orgue; là -se promènent par les rues claires des hommes vêtus de blanc qui -portent des palmes; là se penchent aux fenêtres taillées en ogives -des têtes extatiques, pareilles à celles qui se montrent, embrasées -de couleurs ferventes, aux vitraux des vieilles cathédrales.</p> - - - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/figure04.jpg" width="500" alt="" /> -<p class="center"><i>Muse.</i> Peint par Raphaël</p> -</div> - - - - -<p>Tout est printemps, fraîcheur, jeunesse, prémices de génie, vénusté -de style, dans cette douce peinture; elle est traitée selon cette -manière pure et précieuse à laquelle il semble que les vieux maîtres -aient attaché une vertu morale. La pâleur dorée de son coloris -répand sur elle je ne sais quelle clarté d'aurore: on dirait la -réverbération lointaine du fond d'or évanoui des anciennes écoles. -Les poses, les draperies, les gestes, les airs de tête de la grande -manière raphaëlesque, commencent à s'y révéler, mais seulement à -l'état de préludes et de douces promesses.</p> - -<p>Cette jeune Vierge, à demi rustique, assise parmi les plantes et les -fleurs de la solitude, Raphaël l'emmènera à Rome avec lui. Elle va -s'y développer, s'y amplifier, s'y grandir; elle va s'entourer d'anges, -de saints, de donataires, de lampes, de rideaux, de colonnes, -d'architectures magnifiques; elle va régner du haut des cieux -entr'ouverts sur des compositions grandioses inspirées par les fêtes -de l'Église triomphante; mais, quels que doivent être ses -accroissements de force et de majesté, elle n'en reste pas moins, dans -ce tableau, sinon la plus belle, du moins la plus jeune et la plus -aimable de ses madones.</p> - -<p>De la <i>Belle Jardinière</i> à la <i>Vierge au Voile</i>, quelle -transformation déjà et quelle différence! Le maître a vu Rome, et son style -se ressent des influences de la ville éternelle. Si la Vierge a gardé le -candide ovale et la blonde modestie de ses sœurs aînées, le geste de -son bras, qui soulève le voile du lit de Jésus, celui de sa main -posée sur l'épaule du petit saint Jean, la molle effusion de son -agenouillement, développent les belles lignes de la statuaire antique. -Sa robe, transformée en draperie, embrasse avec de chastes caresses les -formes qu'elle suivait à peine autrefois. Son front porte le diadème -de la royauté céleste, et le voile qui s'en épanche affecte des plis -d'une imposante élégance. Dans le fond se dressent les murs pendants -et la voûte écroulée d'une ruine romaine, et cette perspective -d'antiquité sublime répond de loin, comme une harmonie, au groupe -qu'elle encadre.</p> - -<p>La <i>Vierge à la Chaise</i>, portrait idéalisé d'une jeune patricienne de -Florence, se ressent de son origine. Elle semble faite pour trôner sur -sa belle <i>seggiola</i> aux colonnettes ciselées, dans une de ces églises -de marbre et d'or du seizième siècle, qui sont comme les salons du -paradis. Elle est peut-être la plus populaire de toutes les madones de -Raphaël; elle renouvelle, en les sanctifiant dans l'Italie catholique, -les miracles de séduction de cette Vénus de Guide dont la Grèce -païenne devint amoureuse. Ce qui la distingue entre toutes ses sœurs, -c'est la grâce: <i>Ave, Maria, gratia plena.</i> Une grâce demi-céleste, -demi-mondaine, où la pureté de la vierge, la tendresse de la mère et -l'amabilité de la femme, se mélangent avec des nuances et des -harmonies de perle dans un parfait ovale de beauté. La noble finesse de -ses traits, la clarté sereine de ses beaux yeux bienveillants, -l'élégance du voile qui s'enroule autour de ses tempes, l'ajustement -exquis du fichu brodé qui voile ses épaules et redouble de plis autour -de sa poitrine, la tranquille étreinte de ses bras croisés autour de -l'Enfant, tout en elle respire une courtoisie divine, une aménité -accessible et je ne sais quelle surnaturelle distinction de grande dame -céleste. Elle fait penser à ces saintes italiennes de la <i>Divine -Comédie</i> qui conservent, jusque dans le feu des étoiles et des -auréoles, l'air fin et spirituel de la civilisation toscane et l'accent -«du beau pays où le <i>si</i> résonne.»</p> - -<p>Quelle douce affabilité dans le mouvement de sa belle tête qui se -retourne vers le spectateur comme pour l'éclairer de sa plénitude! On -dirait qu'elle vient de céder aux angéliques instances qui -décidèrent Béatrix à se dévoiler à Dante:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">Volgi, Beatrice, volgi li occhi santi;</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Era la sua canzone; al tuo fedele</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Che per vederti ha mossi passi tanti.</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Per grazia fa noi grazia che disvele</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">A lui la bocca tua, sì che discerna</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">La seconda bellezza che tu cele.</span></p> - - -<p>«Tourne, Béatrix, tourne tes yeux saints,—ainsi chantait leur -canzone,—vers ton fidèle qui a fait tant de pas pour le voir!</p> - -<p>«De grâce, fais-nous la grâce de lui dévoiler ta bouche, afin qu'il -distingue la seconde beauté que tu caches.»</p> - -<p><i>La Vierge de la maison d'Albe</i>, peinte dans la même année peut-être, -reluit, entre les autres madones de Raphaël, comme une larme parmi des -perles. Assise sur le gazon d'un frais paysage, elle contemple avec une -mélancolie rêveuse la croix de roseau que le petit saint Jean, à -genoux, vient de présenter à son fils. Sa main posée sur l'épaule du -Précurseur semble l'inviter à détourner le fatal présage; mais -Jésus a déjà saisi la croix prophétique, et fixe sur elle des yeux -résignés.</p> - -<p>Raphaël n'aborde jamais qu'avec pudeur l'idée de la mort; aussi -l'émotion de cette scène muette est-elle effleurée plutôt -qu'exprimée. Elle circule avec la légèreté du pressentiment à -travers les gestes, les airs de tête et les attitudes sympathiques de -la jeune famille. Le Calvaire vient de lui apparaître, mais comme -l'idée de la mort apparaît à la jeunesse, voilée, douce, -indistincte, presque effacée par l'éloignement. Il n'y a qu'un nuage -en l'air; il monte au-dessus de la tête de l'Enfant Jésus; et il est -si faible et si pur, que l'imagination lui donne le sens d'un -phénomène symbolique. On dirait qu'il vient de prendre l'empreinte de -cette ombre de tristesse qui voile les visages de la sainte Famille, -pour la dissiper dans le Ciel.</p> - -<p>Les caresses de l'exécution dissimulent encore ce vague fond de deuil. -Jamais Raphaël n'a peint d'enfants plus gracieux, de Vierge plus -juvénile, de campagne plus ombreuse et plus pacifique; jamais son -dessin n'a déployé de plus attiques élégances. Vous diriez le -<i>Stabat Mater</i> recélé sous la forme exquise d'un beau sonnet de -Pétrarque.</p> - -<p>Jusqu'ici nous sommes restés dans le cycle terrestre des Vierges de -Raphaël; mais il est une autre sphère purement idéale, au sein de -laquelle il s'est plu à transporter souvent la Mère de Dieu. Là, -Marie n'appartient plus à la terre: elle ne lui apparaît qu'à travers -les incalculables distances de son Assomption. Elle ne se détache plus -sur d'humbles fonds de campagne ou d'intérieur domestique, mais sur -l'azur éternel, où pleuvent les rayons, où neigent les têtes -d'anges. Elle ne s'assoit plus parmi les fleurs de la prairie ou sur la -chaise taillée par la hache de Joseph; elle plane sur des nuées, elle -règne sur des trônes d'une magnificence biblique et d'une architecture -triomphale. Sa famille humaine a fait place à la cour des bienheureux -et des anges. Son visage s'éclaire et se transfigure; les sourires -féminins et maternels s'effacent de ses lèvres: la sérénité -immuable, la paix éternelle, la félicité impassible, sont les seuls -sentiments qu'expriment désormais ses traits agrandis.</p> - -<p>La <i>Vierge aux Candélabres</i> est la première en date de cette série -supérieure. Calme, grandiose, presque sévère, elle brille entre les -deux flambeaux de ses angéliques acolytes, comme une étoile fixe de -beauté. Ses yeux s'abaissent légèrement, sans doute pour exaucer d'en -haut une adoration lointaine, et sur l'inclinaison seule de ces yeux -sublimes l'esprit mesure la hauteur idéale où l'a transportée le -génie du peintre. L'Enfant glorieux et joyeux qui joue sur son sein ne -distrait pas son recueillement solennel; on sent qu'il ne tient plus à -elle par les liens de sang de la maternité terrestre, mais par les -liens plus subtils d'une filiation toute mystique. De même, les deux -anges qui portent les candélabres ne sourient ici ni à Jésus, ni à -la Madone: ils paraissent absorbés par le sentiment de leur propre -gloire. On dirait que, réunis pour une cérémonie de la cour céleste, -chacun des personnages continue sa surnaturelle existence, et reste -isolé, au sein même d'une action commune, dans sa sphère d'extase et -de dignité.</p> - -<p>Plus imposante encore, la <i>Vierge au Poisson</i> forme, avec l'enfant -majestueux que ses mains soulèvent, un groupe tout auguste et tout -idéal qui rappelle la sculpture plutôt que la vie. Elle reçoit les -adorations du jeune Tobie que l'ange lui présente avec la noble -froideur d'une statue sacrée donnant audience aux fidèles, du fond -d'un sanctuaire. La naïve timidité de l'adolescent, l'ardeur de l'ange -qui l'entraîne vers sa reine avec un radieux enthousiasme, rehaussent, -par le contraste, cette réserve fière et presque impérieuse.</p> - -<p><i>Sursum corda!</i> montons plus haut encore, jusqu'à cette cime extrême -du sublime où plane la <i>Madone de saint Sixte</i>, la dernière Vierge de -Raphaël.</p> - -<p>Les rideaux symboliques de l'apparition viennent de s'entr'ouvrir. -Marie, portée sur des nuages et tenant l'Enfant dans ses bras, -apparaît solennellement à la terre. Un voile, trempé dans la pourpre -des nuées, cerne les blonds bandeaux de son front royal et redescend -sur ses épaules avec la palpitation d'une grande aile. Sa robe bleue, -chassée par le vent, imprime à sa démarche suspendue les lignes -flottantes de l'existence éthérée. Ses yeux sont fixes, sérieux, -vaguement égarés; sa physionomie respire un trouble ineffable. Par -quels mots humains expliquer ce mystère d'émotion et de ravissement? -Est-ce l'enivrement des félicités célestes, ou la révélation subite -de sa gloire? N'est-ce pas plutôt l'effroi sacré de son divin Fils? On -dirait qu'elle vient de comprendre pour la première fois que l'enfant -qu'elle porte est le Dieu des colères en même temps que le Dieu des -miséricordes, et qu'elle tremble pour la terre en le présentant devant -elle. L'Enfant semble justifier cette saillie épouvante. Ce n'est plus -l'humble nouveau-né de Bethléem, ni le doux <i>bambino</i> des jardins de -Nazareth; c'est le Très-Haut, le Tout-Puissant, l'Éternel, condensé -dans un corps puéril et rendu plus grandiose encore par cette -réduction de substance. Le Christ vengeur de Michel-Ange est moins -effrayant peut-être que cet enfant jupitérien. Ses cheveux épars et -hérissés comme des flammes, l'obliquité terrible de ses yeux pensifs, -la structure puissante de son corps compacte et ramassé comme un -abrégé de la force, le geste olympien de sa main étendue sur sa jambe -robuste, la couleur de feu presque foncée, tant elle est profonde, qui -l'enveloppe comme d'un mystérieux hâle d'auréole, tout en lui excite -la crainte, le respect, le tremblement religieux.</p> - -<p>Au-dessous de la Vierge, sainte Barbe agenouillée sur les nues, les -mains croisées, le pied suspendu, oscillante et flottante dans la -draperie orange qui l'enlace de ses longues bandes d'arc-en-ciel, -abaisse vers la terre sa belle tête blonde dont le ton ardent semble -exprimer la ferveur. L'ajustement, le tour, l'attitude de cette adorable -figure, peuvent compter parmi les merveilles de l'art accompli. C'est la -Grâce chrétienne incarnée sous la forme d'une des Charités de la -Grèce, la draperie de Phidias enflée et soulevée par les brises du -ciel, la beauté de la Déesse et la pudeur de la Vierge s'unissant et -se confondant dans un chef-d'œuvre plastique. En face de sainte Barbe, -saint Sixte, drapé dans sa chape, dresse vers la Vierge sa tête -chauve, qu'ombrage la barbe orientale d'un Père de l'Église; au bas du -tableau, deux petits anges accoudés sur une balustrade attendent et -regardent sans étonnement, sans surprise, avec l'insouciance familière -d'enfants de la maison céleste.</p> - -<p>C'est un prodige que ce tableau; on peut dire qu'il en présente les -signes extérieurs. Commandé à Raphaël par les bénédictins de -Plaisance, pour servir de bannière aux processions du couvent, il fut -peint d'un jet, sans ébauche, et comme improvisé sur la toile. On n'a -retrouvé trace, en effet, ni de ses études ni de ses esquisses. -D'ailleurs, il suffit de l'entrevoir pour être frappé de cette -spontanéité créatrice: aucun effort, aucune retouche, aucun artifice, -mais partout une exécution à la fois ingénue et sublime; et les -rehauts de l'ombre et les magies du clair-obscur, écartés, comme des -éléments profanes, de la vision virginale. Les lignes du dessin -serpentent à la façon des veines de la vie, sous la transparente -coloration des figures; cependant ces figures sortent de la toile avec -un relief étonnant. Le coloris sobre, limpide, égal, composé plutôt -que mêlé de teintes blondes, rouges et roses, qui s'assortissent sans -se confondre, a l'éclat ardent et doux de ces soirées extraordinaires, -dont les crépuscules sont des phénomènes. On n'y sent nulle part -l'empreinte de la touche, la marque du pinceau, le vestige de la main -humaine; il tient à la fois de la clarté de la fresque et de la -légèreté du pastel; il semble avoir coulé des sources de la lumière -pour revêtir les êtres divins qui viennent d'en descendre. À ce monde -de l'infini qu'il nous révèle, Raphaël ravit à la fois la divinité -de ses types et le jour incorruptible qui les éclaire.</p> - -<p>Cette toile sacrée est le dernier voile du sanctuaire: là finit la -beauté visible. Derrière, il n'y a plus rien, rien que la Beauté -éternelle, rien que cet <i>éternel féminin</i> dont parle Gœthe, et qu'il -a posé à la fin de son poème, comme le mot suprême de la vie: <i>Das -ewig Weibliche.</i></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/figure05.jpg" width="500" alt="" /> -<p class="center"><i>Danaé</i> d'après Corrége</p> -</div> - - - - -<h4><a id="CORREGE">CORRÉGE</a></h4> - - -<p>Il se forme, on ne sait comment, autour des artistes célèbres, une -légende qu'il est bien difficile de ramener à l'histoire, même quand -sa fausseté en est depuis longtemps reconnue. En entendant prononcer ce -nom du Corrége, on ne peut s'empêcher de recevoir une impression -triste, et de songer avec mélancolie à la fin misérable de ce grand -homme. On maudit un peu les moines qui lui payèrent un chef-d'œuvre en -monnaie de billon dont le poids, car il n'était pas assez riche pour -louer une voiture ou un cheval, le fatigua tellement sur la route, qu'il -en prit une fluxion de poitrine, et mourut peu de jours après. C'est -une chose douce de consoler, par une tardive admiration, l'ombre d'un -génie malheureux pendant son séjour sur la terre, et sa gloire, -entourée de ces ombres, rayonne avec plus de splendeur. Cette opinion, -chose bizarre, fut celle de gens contemporains du peintre, ou du moins -assez rapprochés de l'époque où il vivait pour avoir su la vérité, -s'ils avaient voulu se donner la peine de la chercher; mais ce roman -plaisait davantage. Corrége ne fut pas si pauvre qu'on le prétend; son -père était un honnête marchand qui possédait quelque aisance et le -fit bien élever. Giovanni Berni, de Plaisance, et Marastoni, de -Modène, l'instruisirent dans les lettres, et il eut pour maître de -philosophie G. B. Lombardi, de Corrége, célèbre médecin, qui avait -été déjà professeur à Bologne et à Ferrare. Cela n'a rien qui -sente la misère. À vingt-six ans il épousa une jeune fille de son -pays, âgée de quinze ans, Girolama Merlini, dont il eut quatre -enfants, trois filles, dont deux moururent en bas âge, et un fils, -Pomponio, qu'il destina à la peinture. Voilà donc la nombreuse famille -que l'infortuné Corrége avait tant de peine à nourrir et pour -laquelle il s'exténuait de travail considérablement réduite. Deux -enfants ne sont pas une telle charge qu'on ne puisse la supporter, même -sans avoir le talent de l'auteur de l'<i>Antiope</i> et du <i>Mariage de sainte -Catherine.</i> Le Carteggio de Tiraboschi contient plusieurs actes relatifs -à des maisons et à des propriétés du Corrége. Sa femme, en outre, -lui avait apporté une belle dot. Certes, il ne mena pas l'existence -princière d'un Raphaël, d'un Michel-Ange ou d'un Titien, recherchés -des empereurs, des papes et des cardinaux, mais il ne connut jamais -l'étroite pauvreté, et la nécessité ne le força pas à l'avarice -comme on le prétend. Jamais, au contraire, artiste ne mit plus de luxe -dans l'exécution matérielle. Toutes ses peintures sont sur cuivre, sur -panneau de cèdre ou sur toile de choix; il y prodigue les couleurs les -plus chères, l'outremer, les laques, les verts riches; il les empâte -sans ménagement et n'épargne rien pour assurer la conservation de ses -tableaux. Quoiqu'il ait le pinceau facile, il y revient, les reprend, -les fait sécher au soleil, et ne livre son œuvre que lorsqu'il la -croit parfaite, conscience que n'eurent pas toujours des maîtres en -grande réputation et qui, de louable, deviendrait admirable, si le -Corrége eût été effectivement aussi dénué de ressources qu'on le -représente. Les travaux ne lui manquèrent pas; dès sa plus tendre -jeunesse, car il eut le talent précoce, on le voit chargé de -commandes; on lui donna à peindre la coupole de l'église Saint-Jean, -et ensuite le dôme de Parme, ouvrages considérables assez bien payés. -Pour la coupole, il reçut quatre cent soixante-douze ducats d'or, et -pour le dôme, trois cent cinquante. Il eut de <i>la Nuit</i>, quarante -sequins d'or, du <i>Saint Jérôme</i>, quarante-sept, chose digne de -remarque, il ne travailla guère pour les souverains; on ne cite de lui -que deux tableaux faits pour le duc de Mantoue; mais sans valoir Rome, -Florence ou Venise, Parme offrait à l'artiste des moyens suffisants -pour se développer et une sphère convenable d'activité. Peut-être -même y fut-il plus libre, moins influencé dans son originalité, qu'il -ne l'eût été dans un de ces grands centres d'art, où des modèles -illustres entraînent à l'imitation et où il est difficile de ne pas -céder aux séductions du style en vogue. Il fut, à Parme, maître -souverain et fondateur d'école, et la lettre d'Annibal à Louis -Carrache est certes entachée d'exagération. «Je m'indigne et je -pleure eu dedans de moi-même, quand je pense à l'infortune de ce -pauvre Antoine: un si grand homme, si c'est un homme et non pas un ange -revêtu d'un corps, se perdre de la sorte dans un pays où il était -méconnu et où il aurait dû être porté aux étoiles, et y finir par -une mort misérable!»</p> - -<p>Mais il importe peu, en somme, que Corrége ait été riche ou pauvre, -heureux ou malheureux, avare ou prodigue. Dans le milieu où il se -trouvait, il a pleinement exprimé son idéal, un idéal nouveau, et il -a inscrit sa signature dans un de ces cercles d'étoiles qui entourent -les dieux de l'art.</p> - -<p>Antonio Allegri naquit à Corrége, d'où lui vient son surnom, vers -l'an 1494, la date n'est pas bien certaine, de Pellegrino Allegri et de -Bernardina Piazzoli. Selon la tradition du pays, il reçut les premiers -éléments de l'art de son oncle Laurent, et ensuite il fréquenta à -Modène l'école de Francesco Bianchi, dit le Frari. Il apprit en même -temps à modeler en terre, et il travailla avec Begarelli à ce groupe -de la <i>Piété</i>, dans l'église de Sainte-Marguerite, dont les trois -plus belles figures lui sont attribuées. De Modène on le faisait aller -à Mantoue chez Andrea Mantegna, mais, comme on l'a découvert depuis, -le Mantègne est mort en 1506, ce qui détruit cette supposition, -matériellement du moins, car un artiste n'a pas besoin d'être vivant -pour former des disciples: ses œuvres enseignent à sa place, et -souvent d'une façon plus éloquente que n'auraient pu le faire ses -paroles. Aussi admettons-nous très-bien Mantegna comme un des maîtres -du Corrége, quoique les dates s'opposent à un enseignement direct. -Corrége s'inspira de Mantegna avec la liberté du génie, en -perfectionnant ce dont il s'emparait, et en le mêlant, par un amalgame -intime, à ses qualités naturelles.</p> - -<p>C'est un rare bonheur de trouver dans ce monde de la forme qui semble -limité, et dont le corps humain est le thème éternel, une inflexion -particulière, une ligne inconnue encore, un charme révélé pour la -première fois. Ce bonheur, Corrége l'a eu au plus haut degré. Il a su -dégager de la femme et de l'enfant une grâce qu'on ne soupçonnait -pas, grâce tendre, amoureuse et souriante, et qu'on ne saurait mieux -désigner que par le nom même du peintre, tourné en épithète: grâce -corrégienne. Rien n'en donne l'idée, ni avant ni après. Ce n'est pas -la grâce mystérieuse, profonde, presque inquiétante et surnaturelle -de Léonard de Vinci, ni la grâce calme, virginale et céleste de -Raphaël; c'est une volupté indéfinissable, une caresse perpétuelle, -une séduction irrésistible, où il n'y a rien de lascif cependant; la -nudité même, chez Corrége, a la candeur ingénue de l'enfance; comme -Ève avant d'avoir pêché, elle ignore qu'elle est sans voiles. Nous -insistons sur cette grâce, parce qu'elle est le caractère distinctif -de l'artiste, le charme qui attire à lui les âmes et les relient. Mais -il ne faudrait pas s'imaginer que Corrége soit un peintre exclusivement -préoccupé du joli, de l'aimable et du riant; il y a en lui un artiste -dont les audaces et les fiertés musculaires rivalisent avec -Michel-Ange; et pour s'en convaincre il suffit de regarder la coupole de -Saint-Jean et le dôme de Parme. Ce suave et délicieux Corrége -possède l'instruction pittoresque la plus solide et sait à fond la -géométrie et la perspective, ce qui lui permet d'exécuter -mathématiquement ces raccourcis dont la hardiesse étonne. Cette -science crée le style de son dessin, en variant à l'infini les -mouvements et les points de vue. Lorsque la plupart des peintres se -contentent de rendre les figures comme elles s'offrent à hauteur -d'œil, Corrége prend toujours ses têtes de bas en haut ou de haut en -bas; elles plafonnent ou se penchent, les lignes descendent ou remontent -avec des flexions et des sinuosités inattendues, qui révèlent dans le -contour des aspects d'une nouveauté étrange et charmante; il en est de -même des corps, dont cette science de raccourci et de perspective -dégage des attitudes, des formes et des profils, que ni le crayon, ni -le pinceau n'ont exprimés encore. L'habitude de modeler en terre donne -au Corrége ce sentiment parfait du relief qu'on admire chez lui. Les -figures ne sont pas enfermées dans un trait rigide; elles sont peintes, -pour ainsi dire, en ronde bosse, se dessinant par la lumière et -l'ombre, en faisant saillir leurs milieux. Comme les objets dans -l'atmosphère, elles nagent dans des contours fluides, effumés, -vaporeux, qui les baignent, les enveloppent et laissent tourner autour -d'elles. Le pinceau, dans sa main, est une sorte d'ébauchoir modelant -par masses et poursuivant à travers la pâte comme à travers l'argile -les rondeurs des formes. Souvent même il peint d'après une maquette de -terre, pour se mieux rendre compte des raccourcis et de la projection -des ombres, procédé qu'employait le divin Léonard. On a conservé -quelques-unes des figurines qui lui servirent quand il travaillait aux -fresques du Dôme, et qui expliquent, par leur suspension, ces attitudes -impossibles à imaginer ou à copier d'après nature. Seulement, tout ce -savoir est revêtu de grâce; jamais l'effort ne s'y fait sentir, même -dans les outrances et les tours de force; une harmonie divine -l'enveloppe comme une souple et légère draperie qui flotte autour d'un -beau corps.</p> - -<p>Un critique italien appelle Corrége un Léonard <i>clarifié.</i> Cette -observation ne manque pas de justesse. Le peintre de Parme comme le -peintre de Milan conduit l'ombre à la lumière par des dégradations -d'une délicatesse infinie, mais la qualité de cette ombre n'est pas la -même. Noire ou violette, ou tout au moins neutre de ton chez le Vinci, -l'ombre chez le Corrége est argentée, transparente, illuminée de -reflets, et pourrait servir de lumière à d'autres peintres; l'artiste -a poussé jusqu'aux derniers prestiges la magie du clair-obscur, magie -dont il est en quelque sorte l'inventeur, car, avant lui, la palette ne -connaissait pas ces merveilleuses ressources. Mais ces lueurs de -l'ombre, ces clartés de l'obscur n'enlèvent rien à la solidité des -corps. Elles jouent à leur surface et ne les pénètrent pas. Elles ont -même une intensité relative qui laisse toute leur valeur aux parties -touchées par le jour. Le ton local des objets s'y poursuit et s'y -retrouve, mais sans attirer l'œil. Les blancheurs des chairs ne sont -pas côtoyées de ces zones bistrées ou couleur de bois qui trop -souvent représentent l'ombre dans des tableaux admirables d'ailleurs et -remplis de qualités sublimes. Cette homogénéité parfaite des parties -éclairées et des parties sombres donne aux figures de Corrége une -rare puissance de relief; elles se détachent d'un bloc du fond étendu -derrière elles et viennent à l'œil avec les apparences de la vie -comme les objets aperçus dans un miroir. Aux approches du crépuscule, -lorsque les toiles des galeries s'éteignent les unes après les autres -et ne présentent plus que des taches confuses, les tableaux du Corrége -gardent la lumière et semblent s'éclairer eux-mêmes; les personnages -prennent une vie intense et mystérieuse; on dirait qu'ils vont sortir -du cadre comme ces figures des tableaux vivants, quand l'effet est -produit, et qu'il faut prendre de nouvelles poses pour un autre groupe. -Comme sur les hautes montagnes le soleil luit encore lorsque depuis -longtemps la nuit baigne la vallée, le jour abandonne avec peine ces -hauts sommets de l'art.</p> - -<p>On a dit que le Corrége était triste, mélancolique, rongé -d'inquiétude et avait le travail pénible. Cette humeur atrabilaire ne -semble pas s'accorder avec cette peinture aimable comme un sourire, -fraîche comme un bouquet où sont réunies, pour le plaisir des yeux, -les grâces de la femme, l'ingénuité de l'enfance se jouant parmi les -fleurs et les riches attributs, sur des fonds de paysages ou -d'architecture embellis de tout ce que peut rêver une imagination -riante. Mais l'œuvre d'un artiste n'est pas toujours le reflet de son -âme; c'en est souvent le <i>desideratum.</i> Watteau, le peintre des fêtes -galantes, qui conduit avec un frou-frou de soie et un bourdonnement de -guitare son éternelle mascarade italienne et qui embarque si -joyeusement pour Cythère les pèlerins d'amour aux camails ornés de -coquilles, n'était-il pas, dans la vie privée, d'une tristesse -funèbre et obsédé par un essaim de papillons noirs? Cependant nous -pensons que le Corrége était heureux. Sa peinture est trop saine, trop -bien portante, trop gaie, pour qu'il n'eût pas lui-même la santé -morale; il devait travailler d'une manière tranquille, prompte et -libre, comme un maître qui domine ses moyens d'expression, et d'avance -a résolu les difficultés. La grâce n'était pour lui qu'un jeu, car -il avait la force et la science; mais qu'il fût triste ou joyeux, c'est -là vraiment une question psychologique peu importante.</p> - -<p>Corrége alla-t-il ou n'alla-t-il pas à Rome? Problème obscur -longtemps, et qui s'est résolu par la négative d'après les recherches -de la critique moderne qui, cette fois, donne raison à Vasari. Ce grand -maître ne sortit jamais de la Lombardie.</p> - -<p>Est-il besoin pour avoir du talent d'abandonner sa patrie, de rompre ces -filaments qui vous attachent au sol natal, de quitter cette atmosphère -où l'on a bu les premières gorgées de la vie, de rompre cette -harmonie de la créature et du milieu, de renoncer à ces aspects -familiers dès l'enfance, à ce naïf étonnement des choses, à cet -éblouissement de la lumière, à cette sympathie pour des types -particuliers, qui sont comme la physionomie et le visage de la mère -sacrée, <i>alma parens?</i> Ce dépaysement ne trouble-t-il pas les -aptitudes naturelles et les originalités profondes fruit du climat, de -l'air ambiant, du caractère géologique et de la concentration même de -l'intelligence dans un cercle étroit, mais bien connu? Un ciel plus -chaud, une clarté plus intense, une coloration diverse, des contours -plus arrêtés, un costume différent, des types d'une étrangeté -saisissante, un idéal placé ailleurs, des modes de style peuvent faire -dévier l'organisation la moins susceptible de s'égarer. Nous pouvons -donc regarder comme un bonheur que Corrége n'ait jamais visité Rome. -D'ailleurs, à un génie comme le sien il suffit du moindre indice pour -deviner tout et s'approprier ce qui est assimilable à sa nature sans en -altérer l'essence. Il y avait chez Begarelli des plâtres et des -surmoulages qui dispensaient notre artiste sédentaire d'étudier les -marbres antiques; il avait pu voir à Mantoue et à Parme des tableaux -de Raphaël et dire: «Moi aussi je suis peintre!» et pour les -altitudes grandioses, les musculatures savantes, le style outré et -fier, il ne doit rien à Michel-Ange, le <i>Jugement dernier</i> de la -chapelle Sixtine, n'ayant été peint qu'en 1541, sept ans après la -mort de Corrége.</p> - -<p>Paris et Dresde possèdent en grande partie l'œuvre du grand maître -lombard, du moins ce qui peut se détacher de lui, car lorsqu'on n'a pas -vu ses fresques on ne le connaît pas tout entier. On en peut dire -autant de presque tous les illustres maîtres italiens dont la peinture -murale a gardé le meilleur.</p> - -<p>Quand on entre dans ce salon carré qui est comme la Tribune du Louvre, -le regard est invinciblement attiré par l'<i>Antiope</i>, un de ces -chefs-d'œuvre qui semblent un rêve de poésie figé dans un miroir -magique, une fugitive postulation de l'âme rendue éternelle par le -génie. Devant cette merveille chacun croit que le tableau a été fait -pour lui. On s'imagine que personne, hors vous, n'en a compris le vrai -sens, la portée intime. Ce beau corps doré de lumière, rafraîchi -d'ombres bleuâtres, étendu si mollement sur le gazon de velours où il -s'épanouit dans sa blancheur comme un lis humain, avec des souplesses, -des lassitudes et des abandons à faire descendre les immortels de -l'Olympe, est une des plus miraculeuses créations de l'art. Que Jupiter -a bien fait de quitter sa revêche Junon pour venir admirer, sous le -déguisement d'un satyre, cette beauté dont Vénus même serait -jalouse! Nous profitons, nous autres pauvres humains, de l'audace du -dieu qui soulève le voile et découvre ces blancs trésors, ce torse de -marbre souple et chaud, baigné par les moiteurs de la vie, palpitant au -souffle régulier du sommeil, attendri d'un rêve voluptueux. Et le -satyre, comme il est noble et beau! comme il conserve, malgré les pieds -de bouc, l'aristocratie olympienne! Comme on sent bien que ce n'est pas -là un de ces vulgaires ægipans moitié dieux, moitié bêtes, populace -de la mythologie, qui poursuivent les nymphes, à travers les bois, de -leur salacité importune! Auprès d'Antiope, l'Amour dort d'un sommeil -hypocrite, prêt à venir en aide au dieu si par hasard la jeune vierge -résistait.</p> - -<p>Le <i>Mariage de sainte Catherine</i> n'est pas moins étonnant. C'est encore -un Dieu qui épouse une fille de la terre, mais ici le mariage est tout -spirituel. Le petit Jésus, assis sur les genoux de sa divine mère, -passe avec un sérieux enfantin l'anneau de fiançailles au doigt que -lui tend d'un air de modestie charmant et rougissant de pudeur la belle -sainte en habits de noces. Elle sera fidèle à son bambin d'époux -cette belle vierge qui pour les filles doit devenir la patronne du -célibat; fidèle jusque dans les supplices et la mort car, près -d'elle, on voit la roue aux dents d'acier qui sera son lit nuptial. Le -témoin de son mariage est un jeune saint Sébastien, d'une beauté -angélique, tenant en main, comme un faisceau de palmes, les flèches -retirées de son corps. Au fond, s'ébauchent vaguement des scènes de -martyres, des bourreaux se ruant au carnage! Le type de la sainte est -particulier au Corrége; elle a, dans sa beauté, un air d'enfance, une -candeur qui se fait sérieuse et qui sourirait si volontiers! Ses yeux -se baissent virginalement, mais les coins de sa bouche remontent; elle -contient cette joie intime qu'ont toutes les figures du peintre! La main -de la sainte est à baiser sur la toile comme une main de reine un jour -de gala. Quelle blancheur, quelle finesse de pulpe, quelle élégance de -port et quelle fierté patricienne! Chaque doigt de cette main est comme -une personne, il a sa vie particulière, sa signifiance spéciale, sa -physionomie reconnaissable; séparés de la paume on les reconnaîtrait -partout ces merveilleux doigts de sainte Catherine!</p> - -<p>C'est à Dresde que se trouve ce prestigieux tableau si improprement -appelé <i>la Nuit du Carrége</i>, et auquel le nom d'<i>Aurore</i> conviendrait -mieux. Rien dans cette toile radieuse ne fait venir l'idée des -ténèbres; l'aube se lève derrière les montagnes lointaines qu'on -entrevoit à travers la porte de l'étable, construite en charpentes -appuyées aux ruines d'un ancien édifice; et tout ce tableau est -éclairé par la lumière surnaturelle qui émane du corps de l'Enfant -Jésus. Ce nouveau-né jette un tel éclat dans le giron de Marie, qu'il -illumine comme le soleil les objets qui l'entourent. Le visage de la -Vierge, amoureusement penché vers lui, en reçoit des reflets argentés -d'une transparence et d'une fraîcheur idéales. Un sourire de mère -heureuse fait onduler sa ligne rose dans une blancheur de nacre, de lait -et d'opale, où les longs cils de ses yeux baissés tracent à peine une -ombre légère. Touchée par cette clarté céleste, l'humble paille de -la crèche brille comme les fils d'or d'une auréole. La clarté -rejaillit sur la jolie bergère qui apporte une couple de tourterelles -dans un panier et fait un geste d'admiration naïve devant le nourrisson -divin; elle éclaire le jeune pâtre qui, une main sur le bord de la -crèche et l'autre sur le dos d'un grand chien, lève extatiquement la -tête et semble d'un œil visionnaire contempler le groupe des anges se -balançant dans son nuage au plafond de l'étable; et enfin, elle arrive -jusqu'à ce vieux pasteur de structure herculéenne tenant un bâton -pareil à une massue ou à un arbre déraciné et se grattant la tête -d'un air embarrassé comme un manant en présence d'un roi. On ne -saurait imaginer avec quel art miraculeux cette lumière, partant d'un -foyer unique, est conduite, dégradée et fondue du centre jusqu'au bord -du tableau. Toutes ces figures y baignent comme dans une atmosphère de -paradis. Jamais coloriste ne se joua plus magistralement d'une -difficulté si grande, et ce n'est pas un vain tour de force, c'est -l'expression réussie d'une idée toute charmante, toute poétique et -pleine de tendresse qui ne pouvait venir qu'à l'heureux génie -de Corrége. Ce faible, ce petit, ce bambino, vagissant sur la -paille et jetant déjà dans l'étable cette lueur dont l'irradiation -éclairera le monde! La Vierge ne s'en étonne pas, n'en voit rien -peut-être;—tout enfant resplendit pour sa mère!—et d'une caresse -passionnée, lui faisant de ses bras un berceau, elle le serre contre -son cœur.</p> - -<p>Au coin vers le sommet du tableau, les anges allègrement voltigent dans -ces poses plafonnées et raccourcies qu'affectionne le Corrége et qui -n'ôtent rien à leur grâce céleste. Ils se soutiennent par leur -légèreté même et pourraient oublier d'agiter leurs ailes sans -craindre pour cela de tomber. Les nuages à flocons bleuâtres ne leur -servent nullement de point d'appui, mais leur forment une atmosphère et -les séparent des personnages humains.</p> - -<p>Au second plan, saint Joseph empoigne l'âne à la crinière pour -l'amener vers la crèche. Plus loin, deux jeunes garçons tirent le -bœuf par les cornes. Ne faut-il pas que la création muette ait ses -deux témoins à la nativité du Sauveur! Bonnes et douces bêtes -attendries dans leur âme obscure qui réchaufferont l'enfant de leur -souffle. Ce détail familier et tendre, de pur naturalisme, donne à la -scène un air de vie réelle sans nuire au côté divin. Rien de tendu, -rien de guindé, point de fausse grandeur, partout la grâce la plus -aimable.</p> - -<p>La Madeleine de Corrége ne ressemble pas à ces spectres hagards, -décharnés, livides, n'ayant plus rien de la femme, que les peintres -espagnols, farouchement catholiques, logent dans les trous de la pierre -et la caverne de la maigreur, pour nous servir d'une expression de la -Bible. Son tendre génie répugnerait à ces représentations hideuses -de poitrines dévastées, d'épaules osseuses sillonnées à coups de -discipline; de masques blafards aux paupières rougies faisant pleuvoir -d'intarissables larmes sur l'ivoire d'un crâne. Des barbaries propres -à frapper les imaginations grossières lui feraient horreur. La -pénitence qu'il impose à la pécheresse repentie n'est pas si rude. -D'abord il lui laisse sa beauté, une beauté plus parfaite que celle -qu'elle eut jamais sans doute; ensuite il ne la revêt pas d'un rude -sayon en poil de chèvre ou d'une natte en sparterie. Le désert où il -la confine est un bois ou plutôt un bocage plus propice à l'amour -qu'à la mortification.</p> - -<p>Il n'est personne, même parmi les êtres les moins sensibles à la -poésie de l'art, qui ne se soit arrêté tout rêveur devant cette -Madeleine et n'en ait gardé un long souvenir, soit qu'il ne l'ait vue -qu'en gravure, soit qu'il connaisse l'original du musée de Dresde.</p> - -<p>Enveloppée d'une draperie bleue qui laisse à nu son buste, la -Madeleine allonge son beau corps, dont on devine sous l'étoffe les -suaves ondulations, sur un épais gazon émaillé de fleurettes. Une -main noyée dans ses cheveux blonds, elle s'appuie sur le coude et de -l'autre main elle soutient un livre ouvert. Comme elle est couchée à -plat ventre, ses beaux seins, d'une ferme rondeur, posent sur les pages -du livre comme des fruits de marbre. Sa poitrine, son col, son charmant -visage penché sont illuminés de toutes les magies du clair-obscur. Les -pages du volume leur envoient un éclair de blancheur qui argente -doucement les tons d'ambre de l'ombre et l'or ruisselant des cheveux. Au -fond, les verdures assoupies des arbres versent le calme, le silence et -la fraîcheur. Jamais lit plus moelleux, retraite plus discrète et plus -profonde ne furent préparés à la rêverie. Sans la buire de parfums -placée à côté d'elle, cette belle figure serait aussi bien une muse -de la solitude, une <i>pensierosa</i> qu'une Madeleine. Que lit-elle ainsi? -les Écritures? Non; plutôt quelque beau poème, ou quelque tendre -traité mystique où l'amour divin emploie le langage bridant et -passionné de l'amour terrestre.</p> - -<p>La suavité d'exécution, la morbidezza de pinceau ne sauraient aller -plus loin. Nous doutons que, même au temps de ses plus jolis péchés, -la Madeleine ait été si séduisante.</p> - -<p>Ce qu'il y a de singulier chez Corrége, c'est la rapidité de -l'évolution accomplie dans sa trop courte existence (quarante ans à -peine). Il semble qu'il ait traversé une période immense de l'art. Ses -premières œuvres ont encore quelque chose de la symétrie et de la -sécheresse gothique; elles rappellent un peu frà Bartholomeo, avant -que le peintre moine eût assoupli son style par l'étude de Raphaël. -On peut voir à la galerie de Dresde un tableau appartenant à cette -première période: une Vierge entourée d'anges et bénissant du haut -de sa gloire quatre saints en adoration: saint François, saint Antoine -de Padoue, saint Jean-Baptiste et sainte Catherine, très-beau sans -doute, mais qui semble appartenir à une époque bien antérieure aux -ouvrages où Corrége accuse décisivement son originalité. Dans les -dernières œuvres, la perfection est atteinte; au delà, il n'y a plus -de progrès possible, le maniérisme va paraître, et la décadence -commencer; ce sera le règne de peintres prodigieusement habiles, mais -remplaçant l'étude par la pratique et le génie par la facilité.</p> - -<p>Un des plus étonnants tableaux de Corrége, et il semble tel à côté -de la <i>Nuit</i>, c'est le cadre qu'on devrait appeler le <i>Jour</i>, tant la -lumière y rayonne pure et brillante, et qu'on désigne sous le nom de -la <i>Madone au saint Georges</i>, parce que ce saint chevalier y occupe une -place importante. Cette admirable peinture fut faite, d'après Vasari, -pour la confrérie de Saint Pierre martyr. Primitivement elle -s'encadrait dans deux colonnes d'ordre ionique, surmontées d'un fronton -qui se reliait à l'architecture feinte, servant de fond aux figures, -disposition qui devait être plus favorable qu'un vulgaire cadre d'or. -Ce tableau est sur bois; sa grande dimension l'a fait traiter dans une -manière plus large que les ouvrages de chevalet et qui se rapproche de -la fresque, mais en conservant toute la fleur, tout le velouté et tout -le charme de l'huile.</p> - -<p>La Vierge, assise sur un trône supporté par deux petits anges d'or, -occupe le centre de la composition, qu'elle domine; derrière elle, -l'ouverture d'une arcade laisse voir un paysage vague et bleuâtre. -Est-ce la terre, est-ce le paradis? on ne sait; mais le lieu où la dame -du ciel donne audience à ses fidèles est magnifique; sur la corniche -demi-circulaire, des enfants, en ronde-bosse, soutiennent des guirlandes -de fruits et de fleurs, des marbres rares pavent le sol.</p> - -<p>Jamais l'art n'a produit un type plus élégant, plus fier, plus noble -et plus martialement beau que le saint Georges, ce chevalier errant de -la Légende dorée, ce Persée chrétien qui délivra la reine de Lydie -du monstre dont elle devait être la victime. Il est campé superbement -une main sur la hanche, le pied sur la tête du dragon vaincu, dans une -attitude de dédaigneux triomphe; son corps nerveux et robuste est -revêtu d'une cuirasse qui modèle les formes du torse; des espèces de -cnémides antiques moulent ses jambes; quant à la tête, tournée à -demi sur l'épaule, car saint Georges se présente presque de dos, elle -est désarmée et bouclée de cheveux soyeux et courts. On ne saurait -avoir plus grand air et plus haute mine, et il n'est pas surprenant que -plusieurs ordres de chevalerie aient pris le saint guerrier pour patron. -Divine puérilité, des anges enfants jouent avec les armes du saint; -l'un traîne de tout son effort la grande épée trop lourde pour ses -petites mains; l'autre soulève à grand'peine le pesant casque; tels -les Amours aux pieds de Mars; on s'y tromperait aisément, tant les -anges sont beaux, tant le saint est fier! Un peu en arrière de saint -Georges, saint Géminien, évêque et patron de Modène, offre à la -Vierge le modèle en relief de l'église qu'il lui consacre et qu'un -chérubin, d'une grâce céleste, l'aide à soutenir. Le petit Jésus, -par un délicieux mouvement de curiosité enfantine, tend les mains vers -la mignonne église qu'il prend pour un joujou.</p> - -<p>Vis-à-vis du groupe, et lui faisant symétrie, on voit saint -Jean-Baptiste et saint Pierre le Dominicain. Saint Jean-Baptiste est -représenté sous la figure d'un jeune garçon de seize ou dix-sept ans; -il a pour vêtement une sorte de sayon fendu sur le côté, et du doigt -il désigne Jésus dont il a été le précurseur. Un sourire à la -Corrége, ce sourire sinueux qui retrousse les commissures des lèvres, -arrondit les joues et rend les yeux obliques par le déplacement des -lignes, donne une expression étrange à son masque. Sous la dévotion -du saint il y a comme une malice de faune; il est resté un peu de -l'hallucination du désert sur ce visage, riant avec des yeux fous; -d'ailleurs, il est beau comme Ganymède, ce jeune saint demi-nu! -Derrière lui saint Pierre le Dominicain présente, en joignant ses -maigres doigts contractés nerveusement dans un spasme d'extase, une -tête macérée, béate, délirante, illuminée par le haschisch du -jeûne et l'éblouissement de la vision. La céleste volupté des -mortifications rayonne sur sa face blême; aucune figure, même celle -des moines de Zurbaran, n'exprime à ce degré l'ardeur, la foi, -l'amour, nous dirions presque la sensualité de la pénitence, la -volupté mystique du sacrifice.</p> - -<p>La tête de la madone est d'une beauté enivrante. Sans cesser d'être -virginale elle est pourtant plus féminine qu'aucun artiste ait jamais -osé la représenter; elle a toutes les tendresses humaines dans son -sourire divin; c'est la mère heureuse dont on adore le fils et qui -laisse voir naïvement sa joie. Pour les saints c'est un dieu, mais pour -elle c'est toujours un enfant; Jésus n'est pas devenu le Christ.</p> - -<p>Comme nous l'avons dit, le ton général du tableau est mat, tenant un -peu de la fresque ou de la détrempe; mais dans cette vive lumière -pourtant, le clair de lune de Corrége jette ses ombres et ses reflets -argentés, baigne les contours et les estompes d'une moelleuse vapeur -sans rien ôter au grand style et à l'aspect superbe.</p> - -<p>Le <i>Saint Jérôme</i> de Parme est encore une bien admirable chose; la -force et la grâce de Corrége s'y trouvent dans le même cadre. Le -saint déploie dans ses musculatures, mises à nu par la maigreur de -l'anachorète, une vigueur toute michelangesque; il est grandiose, -étrange et farouche; les ongles de ses pieds se courbent comme les -griffes de son lion. Mais que la Madeleine agenouillée de l'autre -côté baise avec une humilité amoureuse et charmante le petit pied -rose de l'enfant Jésus assis sur les genoux de sa mère et à qui un -grand ange, beau comme un éphèbe grec, montre un livre ou un papier de -musique!</p> - -<p>Nous ne pouvons décrire une à une toutes les variations que le -Corrége a brodées sur cet inépuisable thème de la Madone et de -l'Enfant Jésus. Nous citerons le tableau désigné sous cette légende: -«<i>Quem genuit adoravit.</i>» La Vierge, agenouillée dans une attitude de -profond ravissement, adore son enfant qu'elle a posé, avec un peu de -paille, sur le pli de son manteau; elle a les bras collés au corps par -la tension de l'étoffe et ses mains ouvertes sortent de la draperie, -faisant un geste d'ineffable béatitude. Il est impossible de peindre -d'une façon plus tendre et plus chrétienne l'humilité de celle qui se -glorifiait d'être la servante de Dieu, <i>ancilla Domini.</i> La mère -mortelle s'abîme devant la divinité du fils.</p> - -<p>La Madone dite <i>della Scodella</i> (la <i>Vierge à l'Écuelle</i>) -représente un épisode de la fuite en Égypte. La sainte famille a fait halte -sous un palmier dont saint Joseph courbe les branches pour cueillir des -dattes. Des anges invisibles pour les saints voyageurs l'aident dans -cette besogne; la Vierge, tenant l'enfant Jésus dans son giron, -recueille avec une écuelle l'eau d'une source jaillissante. Un peu en -arrière, à demi masqué par des broussailles, un enfant couronné de -fleurs, qu'on pourrait prendre pour un petit génie tellurique, lève sa -tête étonnée et craintive à l'aspect de l'Enfant Jésus. On dirait -qu'il devine, dans ce frêle nourrisson, le Dieu qui doit chasser les -dieux.</p> - -<p>Quelle délicieuse chose encore que cette Vierge endormie sous un -palmier! comme son chaste corps s'abandonne an sommeil avec une -gracieuse fatigue, protégeant encore son petit Jésus! Rassuré par -l'immobilité de la mère et de l'enfant, parmi l'herbe, un lapin -s'avance, et regarde curieux. Il broche des babines, dresse les -oreilles, pressentant le surnaturel avec le sûr et profond instinct de -l'animal. Rien de plus charmant que ces naïves familiarités de -Corrége, introduisant un détail de nature dans un sujet sacré. Cette -gaieté tendre ôte toute froideur.</p> - -<p>Dans cette autre Sainte Famille où le petit Jésus, sur les genoux de -sa mère, du fond de l'humble atelier de Nazareth, fait le geste de -bénir le monde, saint Joseph, courbé sur un établi, rabote une -planche en ouvrier laborieux. La réalité se mêle au divin avec une -mesure parfaite. Quoi de plus touchant que le futur sauveur des hommes -dans cette boutique de menuiserie et de charpente!</p> - -<p>Désignons seulement l'<i>Incoronata</i> qui nous montre le Christ devenu -grand, et posant sur le front de sa mère un diadème d'étoiles. Mais -arrêtons-nous plus longtemps devant cette Madone qui de ses doigts -blancs presse son beau sein sur les lèvres de l'enfant Jésus avec une -maternité si virginale!</p> - -<p>Nous n'avons encore esquissé Corrége que sous un aspect; nous n'avons -rien dit de ses tableaux mythologiques, chefs-d'œuvre où l'art antique -s'attendrit de toutes les grâces, de toutes les voluptés et de toutes -les délicatesses de l'art moderne, où le clair-obscur enveloppe de ses -mystères transparents des chairs souples et modelées comme des marbres -grecs.</p> - -<p>La Vénus ailée qui se penche à demi dans l'<i>Éducation de l'Amour</i>, -auquel Mercure montre à lire, vaut la Vénus de Cnide; sa blancheur -dorée, se détachant de contours vagues avec le puissant relief de la -vie, n'a rien à envier au Paros ni au Pentélique, Bien que sa beauté -vous trouble par cette volupté secrète inséparable du Corrége, elle -est chaste cependant; ce n'est pas la Vénus «adorablement épuisée» -de Gœthe, mais la Vénus Uranie, celle qui exalte l'esprit par l'amour -et l'entraîne vers les hautes sphères comme le font comprendre les -ailes palpitant à ses épaules. Le Mercure a toute la beauté fière et -svelte d'un jeune dieu hellénique, et l'enfant Amour est bien le fils -de sa mère.</p> - -<p>La <i>Léda</i> avec son triple sujet, où le cygne divin attaque, triomphe -et s'envole, exprime l'extase de l'amour d'une façon si tendre, si -voluptueuse et si ardente, que le pieux Louis d'Orléans en fit effacer -la tête, repeinte depuis très-heureusement par Schlesinger. <i>Io</i> -pâmée sous l'étreinte de ce nuage qui renferme Jupiter, eut un sort -pareil, et Prudhon lui redonna de son plus moelleux pinceau ce profil -demi-perdu, cet œil noyé, cette joue colorée d'une vapeur rose, ces -cheveux dénoués sur la nuque et cette beauté qu'une main brutale -avait fait disparaître, comme si un chef-d'œuvre n'était pas toujours -pur!</p> - -<p>Prudhon devait bien cela au grand maître de Parme, lui qui est né d'un -reflet et d'un sourire du Corrége.</p> - -<p>La <i>Danaé</i> de la galerie Borghèse, plus heureuse, a conservé son -adorable tête si délicieusement enfantine, qui regarde d'un air de -curieuse surprise la pluie blonde tomber sur son lit, sans se douter que -cet or est un dieu monnayé. Si la tête est d'un enfant, le corps est -d'une jeune fille aux contours arrondis et parfaits. Corrége emploie -souvent ce piquant contraste: innocence de visage, volupté d'attitude; -l'âme ne semble pas avoir conscience des séductions de la forme. -Cependant un grand amour, pareil à l'Éros grec, se glisse vers la -couche de Danaé comme pour préparer le triomphe du maître des dieux, -tandis que de petits Amours, sur une pierre, aiguisent des flèches. -Dans cette merveilleuse toile, la grâce, le charme, la couleur, -semblent avoir dit leur dernier mot.</p> - -<p>Une mondaine abbesse d'un de ces couvents d'Italie, dont la clôture -n'était pas si stricte que l'art n'y pût entrer, fit peindre à -Corrége une salle appelée la <i>Chambre de Saint Paul</i>, où il -représenta une suite de sujets mythologiques. Au fond de la salle on -voit Diane, grande, svelte, légère, le croissant au front, l'arc à la -main, entr'ouvrant un voile, et debout sur un char que traînent des -chevaux dont on n'aperçoit que la croupe. Sur les murailles, un -treillage feint, où s'enlacent des verdures sombres et des fleurs, se -découpe en lunettes et encadre des groupes d'enfants jouant avec des -attributs de chasse, chiens, trompes, javelots, d'une variété de pose -et d'intention inépuisable. Le soubassement de ce treillage est orné -de figures en grisaille telles que les Grâces, les parques, les -vestales sacrifiant, un satyre sonnant du cornet à bouquin, Junon, -toute nue, suspendue entre le ciel et la terre, une enclume aux pieds, -comme Homère la dépeint au quinzième livre de l'<i>Illiade</i>, une femme -portant un enfant, Minerve casquée, un flambeau à la main, et autres -sujets bien profanes pour un cloître. Mais l'abbesse de Saint-Paul, -donna Giovanna di Piazenza, qui commanda ces admirables peintures, -était abbesse à vie, ne relevait pas de l'évêque, avait juridiction -sur des terres et des châteaux, vivait sans clôture et presque -séculièrement. Grâces lui soient rendues d'avoir légué aux siècles -un tel chef-d'œuvre! Corrége, dit-on, pour le choix des motifs et -l'érudition mythologique, fut guidé dans son travail par Giorgio -Anselmi, célèbre littérateur, qui avait une fille chez les -religieuses.</p> - -<p>Arrivons enfin à ces étonnantes coupoles de l'église Saint-Jean et du -dôme de Parme, qui font de Corrége le prédécesseur et le rival de -Michel-Ange. Dans ces sublimes peintures, la science du raccourci, qu'il -peut dire inventée par ce grand maître, a été, du premier coup, -poussée aux dernières limites. Avant Corrége, on divisait en -compartiments le plafond à décorer, et l'on y peignait des figures -semblables à celles des tableaux. Avec sa science profonde d'anatomie -et de dessin, son habileté de modeleur qui lui permettait de pétrir -des maquettes en terre ou en cire pour se rendre compte des mouvements -ascensionnels, Corrége fit hardiment plafonner ses personnages et les -représenta de bas en haut, comme doivent apparaître des figures -volantes ou soutenues à une plus ou moins grande distance du sol par -des membres d'architecture, corniches, arcades, pendentifs, tympans, -pénétrations, lunettes. C'était une révolution et une révélation -dans l'art qui ouvrait à la forme des horizons infinis et changeait, -pour ainsi dire, la face du dessin. La perspective du corps humain -était trouvée, et non-seulement la perspective linéaire, mais encore -la perspective aérienne avec ses dégradations et ses fuites -vaporeuses.</p> - -<p>La coupole de l'église Saint-Jean a pour sujet l'ascension de -Notre-Seigneur vers son Père. Le Sauveur remonte, à travers une -atmosphère d'or, au sein de l'Éternel, dans un mouvement de raccourci -d'une hardiesse inconcevable qui semble percer la coupole disparue. Des -essaims d'anges voltigent à diverses profondeurs dans l'air lumineux -comme des nuages qui flottent par leur légèreté, formant cortège au -triomphe du Sauveur. Ces anges, pour la plupart, sont vus par la plante -des pieds, et n'occupent, quoiqu'ils paraissent droits et de grandeur -naturelle sur la courbe de la voûte, qu'une place fort restreinte. Leur -dimension apparente n'est qu'un prestige de perspective. Ces positions -étranges, ces raccourcis violents, ces aspects si contraires aux points -de vue habituels ne les empêchent pas d'être d'une beauté idéale, -céleste, au-dessus du rêve humain.</p> - -<p>Dans les pendentifs, le peintre a placé les quatre évangélistes, -figures du style le plus grandiose et le plus majestueux, et d'une -sublimité que personne n'a dépassée encore. Chaque figure repose, -comme sur un socle, sur un nuage que soutient un grand ange d'une -beauté incomparable; deux anges plus jeunes s'accoudent sur les -nervures des pendentifs avec des poses d'une grâce superbe.</p> - -<p>La fresque du dôme de Parme représente l'assomption de la Vierge; un -sujet presque identique, sauf la figure principale, et que Corrége a -traité avec la nouveauté la plus féconde. Dans le bas de la coupole, -près de la corniche, des groupes d'apôtres en adoration regardent -s'élever au ciel la mère du Sauveur déjà bien loin de la terre, et -des anges thuriféraires raniment la flamme des cassolettes. La Vierge, -légère comme une vapeur, s'enlève dans un tourbillon de draperies -volantes, parmi des palpitations d'ailes, des pluies de rayons, des -nuages d'anges jouant de la harpe, du théorbe et de la viole d'amour, -agitant des encensoirs, et s'empressant comme des pages autour de la -Reine du paradis. Cette coupole est vraiment le ciel ouvert.</p> - -<p>Malheureusement, Parme n'est guère sur la ligne des touristes. Le -troupeau admiratif suit l'itinéraire obligé, Florence, Rome et Naples, -et les deux sublimes fresques du Corrége s'effacent lentement dans -l'abandon et dans l'oubli. La gloire, qui a ses caprices, oubliant que -Corrége a égalé Michel-Ange pour la science et la force du dessin, en -a fait le type de la grâce tendre—une part assez belle—et de -l'irrésistible séduction.</p> - -<p>Qui n'aime pas Corrége n'a pas d'âme, prétend Stendhal, passablement -sec lui-même cependant. Nous sommes de cet avis. On peut admirer -davantage d'autres maîtres, mais comme l'Algarotti devant le <i>Saint -Jérôme</i>, en pensant au Corrége, nous disons tout bas dans notre cœur -«<i>Tu solo mi piaci!</i>» Toi seul me plais!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/figure06.jpg" width="500" alt="" /> -<p class="center"><i>Ève</i> ’après Michel-Ange</p> -</div> - - - - -<h4><a id="MICHEL-ANGE">MICHEL-ANGE</a></h4> - - -<p>La vie de Michel-Ange, c'est l'histoire de ses créations. Ce qui le -rend, en effet, presque autant que son multiple et effrayant génie, le -vrai modèle, le type souverain du grand artiste, c'est cette absorption -complète et continue de sa pensée dans la mise en œuvre du grandiose -et du beau. Toutes ses heures, toutes ses forces, tout son amour, toutes -les sollicitudes de sa longue existence, tous les rêves, toutes les -ambitions de son intelligence, tout en lui vit d'une seule et même -âme: l'art seul est pour lui l'instrument, le moyen et le but; mais ce -n'est pas l'art dans sa matérialité, l'art sans visée supérieure et -sans philosophie: Michel-Ange voit le culte dans le temple, sent Dieu -dans la nature; et, comme d'un nimbe céleste, toutes ses créations -sont couronnées d'idéal. Sous ce rapport, les recueillements, les -aspirations de sa noble pensée, condensés en sonnets et en -cantilènes; ces lyriques soupirs, qu'on a souvent dédaignés, au -milieu du splendide bagage de sa gloire, ont une valeur -d'interprétation que nous nous garderons de négliger. Ses poésies -montrent en lui les deux soucis divins, les deux préoccupations -éternelles et sublimes: Dieu et l'idéal! Dieu et l'idéal, voilà le -secret de son immortalité.</p> - -<p>L'antique maison des comtes de Canosse avait longtemps tenu un rang -illustre à Reggio, et plus tard en Toscane. Un comte Boniface de -Canosse avait été seigneur de Mantoue. Plusieurs de ses descendants, -venus à Florence, y occupèrent successivement les grandes charges de -l'État. La plupart d'entre eux avaient porté le nom de Buonarroti, et -ce nom, de la sorte inscrit honorablement dans les fastes de la -république, finit par se substituer entièrement à celui des -ancêtres. Or, la fortune de cette famille n'était plus au niveau de -son illustration, et Ludovic, fils de Buonarroti de Simoni, ne -conservant des grandeurs de sa race qu'un orgueil intraitable et une -austère fierté, remplissait les modestes fonctions de podestat de -Caprèse et Chinsi, lorsque Francesca di Neri, sa femme, lui donna au -château de Caprèse, le 6 mars 1474, l'enfant qui fut Michel-Ange.</p> - -<p>Les particularités merveilleuses n'ont pas manqué pour les -chroniqueurs dans cette grande naissance. Francesca di Neri, aux -derniers temps de sa grossesse voyageant à cheval, avait été -violemment jetée sous les pieds de sa monture, sans qu'un accident -fâcheux s'en fût suivi. On s'est plu avoir dans ce fait une sollicitude -toute spéciale du ciel, comme on trouva plus tard, dans le nom -d'archange du nouveau-né, une prédestination pour l'immortalité.</p> - -<p>Les fonctions du podestat expirant alors, la famille revint à Florence, -et l'enfant fut placé en nourrice à Settignano, bourg voisin de la -ville, où se trouvaient les biens des Buonarroti. La nourrice était -fille, sœur, femme de tailleurs de pierres; d'où Michel-Ange se -plaisait à dire qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il eût tant -de goût pour la pierre, ayant sucé cet amour au sein de sa nourrice.</p> - -<p>Mais le patricien de race antique ne devait pas voir sans protestation -son fils tourner vers les arts toutes les ambitions de sa jeune pensée. -Il en voulait faire un lettré, un personnage, un podestat sans doute. -L'enfant fut donc envoyé de bonne heure chez François d'Urbino, -grammairien renommé. Malheureusement, les dessins, les croquis, les -pochades au charbon, au crayon, à la plume, le captivaient bien plus -que la grammaire. Il apprenait très-peu, et dessinait déjà d'une -façon surprenante. Les deux frères Ghirlandajo, Dominique et David, -tenaient alors école de peinture à Florence. Un de leurs plus jeunes -élèves, François Granacci, suivait aussi les leçons de François -d'Urbino. Michel-Ange eut promptement deviné un ami. Granacci commença -par lui procurer en secret des modèles, et le conduisit bientôt dans -l'atelier même de ses maîtres. Là, Michel-Ange donna de telles -preuves de sa supériorité, que son père dut enfin céder, à -contre-cœur toutefois, au courant de cette irrésistible vocation. -L'enfant, âgé de quatorze ans, fut placé pour trois ans en -apprentissage dans l'atelier où l'entraînait l'instinct de son génie; -mais ses maîtres, loin de lui demander aucune rétribution, -consentirent, au contraire, à lui accorder d'année en année une -rémunération progressive de six, huit et dix florins. Dès lors, en -effet, Michel-Ange avait plutôt à donner qu'à recevoir des exemples. -On cite quelques faits qui en sont des preuves surabondantes. Tantôt, -c'est l'œuvre de ses maîtres eux-mêmes qu'il corrige en leur absence, -et les maîtres admirent; tantôt c'est une remarquable estampe d'un -Hollandais célèbre, Martin Shœn, un <i>Saint Antoine flagellé par des -démons</i>, qu'il copie à la plume, qu'il modifie d'une main puissante, -qu'il enrichit d'une couleur fantastique, qu'il complète, qu'il rend -plus étrange et plus saisissante encore par des inventions magistrales, -au point d'en faire un chef-d'œuvre. Un autre jour enfin, c'est une -copie qu'il restitue en place du modèle: la copie vaut l'œuvre -originale; une couche de fumée donne à la toile neuve l'aspect et -l'harmonie des vieilles peintures, elles maîtres s'y trompent; et -Michel-Ange se dit sans doute qu'il n'a plus rien à apprendre des -leçons de ceux-là, qu'il n'étudiera désormais que les immortels -chefs-d'œuvre et la sublime nature.—En lui le grand peintre est -trouvé. Dominique Ghirlandajo avait, du reste, non sans un dépit -jaloux, mais qui n'excluait pas la franchise, fait la juste part de -chacun. «L'enfant, s'était-il écrié, en sait plus que nous tous!»</p> - -<p>Laurent de Médicis, dit <i>le Magnifique</i>, poëte et homme d'État -supérieur, protecteur éclairé des lettres et des arts, gouvernait -alors Florence avec un rare génie. Ses grandes manières, son -éloquence entraînante, cette cour de nobles esprits qu'il avait su se -créer, et la prospérité matérielle assurée par ses habiles efforts -à sa patrie glorieuse encore, faisaient presque oublier la liberté -perdue. Quelques grands cœurs soupiraient dans l'ombre; mais -Savonarola, l'impétueux apôtre, de sa voix prophétique et superbe, -tonnait seul, au nom des antiques mœurs, contre les corruptions du -présent asservi; et, les chaînes cachées sous des fleurs ne blessant -trop personne, la cité supportait sans se plaindre un joug que le -souverain savait alléger à propos. Florence était grande du moins par -l'esprit. Cette grandeur semblait lui suffire.</p> - -<p>Or, parmi les établissements de Laurent qui, de son temps, exercèrent -une large influence sur le développement des beaux-arts, il faut -signaler surtout l'école de peinture et de sculpture qu'il avait -fondée dans son propre palais, sous la direction de maître Bertoldi, -sculpteur renommé. Les jardins du prince servaient d'ateliers aux -statuaires; des profusions de marbres dégrossis, de merveilleux -modèles ou de précieux débris de l'antique, appelaient les jeunes -artistes à l'œuvre, ou leur prodiguaient les meilleures leçons. -Michel-Ange et son ami Granacci s'étaient aventurés dans ce musée en -action. Michel-Ange, pétrissant, dès le premier jour, la glaise au -gré de son génie, étonnant bientôt de ses <i>terres cuites</i> le -professeur lui-même, n'hésita pas davantage à s'attaquer au marbre, -et, le ciseau en main, comme il s'était deviné peintre, il se sentit -sculpteur. Un jour donc, il lui prit fantaisie de copier une tête de -faune, fragment incomplet et mutilé de l'antique. Le jeune audacieux -reconstitue l'ensemble en lui donnant une expression étrange et -naturelle à la fois. Le vieux faune revit; son front ridé s'anime, et -sa face s'épanouit dans un éclat de rire grimaçant et joyeux.—Au -dernier coup de ciseau, un témoin était survenu; il contemplait -l'œuvre improvisée par l'enfant; il admirait déjà.</p> - -<p>«Mais, dit enfin le nouveau venu, c'est bien un vieux faune que vous -avez voulu faire?—Apparemment, reprit l'artiste étonné.—Eh bien! -jeune homme, où donc avez-vous vu des vieillards qui rient et laissent -voir une bouche ornée de toutes ses dents?»</p> - -<p>Laurent de Médicis (car c'était lui) s'éloigna alors sans en dire -plus long, et Michel-Ange aussitôt de briser deux dents à son faune; -puis, voulant une vérité plus complète encore, il creusa la gencive -pour imiter l'alvéole d'où la dent était tombée.—Laurent, revenu -sur ses pas, fut alors si frappé de cette ingéniosité rapide et -merveilleuse, il trouva d'ailleurs de telles promesses dans ce morceau, -où le sentiment de l'antique, traduit plus qu'imité, vivait dans une -inspiration toute moderne et dans un mouvement pleinement original, -qu'il adopta aussitôt par la pensée tout le glorieux avenir entrevu. -Il emmena donc avec lui Michel-Ange, l'établit dans son palais comme un -membre de la famille, et l'admit chaque jour à sa table, dans les -conditions d'une honorable égalité, sans permettre qu'on fit -désormais nulle différence entre l'artiste et ses propres enfants.</p> - -<p>À dater de ce jour, le vieux Buonarroti commença à penser que son -fils n'infligerait peut-être pas au nom de l'antique race des comtes de -Canosse l'indigne déchéance dont il avait cru ce nom menacé. Laurent -avait d'ailleurs étendu jusqu'au père la faveur dont il entourait le -fils, et, en demandant au rigide patricien qu'il laissât Michel-Ange à -la cour, il lui avait accordé pour lui-même une place modeste, il est -vrai, mais qui suffisait à ses désirs.</p> - -<p>Toutefois, la prospérité avait fait aussi des jaloux au jeune et -déjà célèbre artiste. Il avait eu des rivaux qui ne consentaient pas -encore à l'accepter pour ce qu'il devait être, à l'accepter pour le -suzerain de l'art. Un jour qu'ils étudiaient à plusieurs les -admirables peintures que le Masaccio venait d'achever dans la chapelle -<i>del Carmine</i>, sur un mot vif peut-être du jeune Michel-Ange, un de ses -camarades, robuste et brutal compagnon, Torregiano de Torrigiani, lui -asséna à poing fermé au milieu du visage un coup si violent, que l'os -en fut brisé et les cartilages écrasés. On emporta Michel-Ange sans -connaissance au palais. Il devait garder toute sa vie la trace de cette -odieuse brutalité, qui ne demeura pas, du reste, impunie: Torregiano -fut chassé pour quelque temps de Florence.</p> - -<p>La cour du Médicis était, nous l'avons dit, une sorte d'académie -élégante, où les lettrés et les poëtes, aussi bien que les -artistes, recevaient la plus gracieuse hospitalité. Parmi les plus -célèbres, et entre beaucoup d'autres, on remarquait Marsile Ficin, Pic -de la Mirandole, bien jeune encore, et surtout Ange Politien, le plus -illustre littérateur de son temps, que Laurent avait chargé de -l'éducation de ses fils.</p> - -<p>Politien avait promptement apprécié les promesses de génie de -Michel-Ange. Il lui prodiguait les conseils et les hautes leçons. On -peut supposer que, dans l'intimité du poëte savant, le jeune artiste -compléta avec bonheur son instruction, mal commencée chez le -grammairien François. On ne voit pas, en effet, dans quelle autre -période de sa vie il eût étudié à fond les lettres, la mythologie, -et surtout les saintes Écritures, l'Ancien et le Nouveau Testament, -dont son pinceau devait plus tard si savamment traduire les immortelles -pages. Sous la dictée de Politien, pour ainsi dire, il exécuta alors, -en demi-relief, le <i>Rapt de Déjanire</i> et le <i>Combat des Centaures.</i> -C'était en se rappelant cette œuvre, qui lui révéla à lui-même -toute sa puissance de statuaire, que Michel-Ange se reprochait plus tard -d'avoir fait autre chose que de la sculpture. Sa modestie ne voulait pas -comprendre qu'il avait trois royaumes à remplir de sa gloire.</p> - -<p>L'heureux séjour de Michel-Ange dans la familiarité de Laurent de -Médicis et de son glorieux entourage avait duré trois ans. La mort du -prince vint tout à coup interrompre cette noble vie d'art et d'étude. -Laurent expira, jeune encore, entre les bras de ses amis les plus chers, -Politien et Pic de la Mirandole. Il voulut aussi, pour bien mourir, -recevoir le sévère adieu de Savonarola lui-même, dont il avait -toujours supporté sans colère les foudroyantes censures.</p> - -<p>Pierre de Médicis, l'aîné des fils de Laurent, avait succédé à son -père. Il se sentait aussi du penchant pour Michel-Ange, mais il -subissait les captations du génie sans être digne de le comprendre. Au -dire des chroniqueurs, son affection se partageait, avec une égalité -peu intelligente, entre l'artiste déjà maître et un certain bretteur -espagnol, grand, beau, bien fait, bien découplé, dont les mérites -corporels charmaient le jeune prince autant au moins qu'auraient fait -des chefs-d'œuvre. Michel-Ange trouvait sans doute les sympathies de -son second protecteur, en de telles conditions, peu flatteuses. Pierre -d'ailleurs, oublieux des exemples de son illustre père, ne prodiguait -plus les blocs nouveaux venus de Carrare ou les antiques débris de -Paros: rien à tailler, rien à étudier désormais dans la maison des -Médicis. Un jour cependant, le jeune prince s'avisa de songer que la -main de Michel-Ange était puissante à pétrir la matière et à mouler -des colosses. C'était en décembre; pendant la nuit, la neige avait -couvert d'une couche épaisse les cours du palais. On vient chercher -Michel-Ange, et le nouveau souverain de Florence lui ordonne d'ériger -à sa gloire une immense statue de neige. L'artiste comprit qu'il -fallait chercher ailleurs des encouragements et du travail; il fit donc, -à la demande du prieur de Saint-Esprit, temple renommé dans Florence, -un christ en bois presque aussi grand que nature. Le prieur fut -enthousiasmé de l'œuvre et de l'artiste. Michel-Ange devint le -commensal du monastère; il dut peut-être à cette heureuse -circonstance une des rares perfections de son talent. Le prieur -s'occupait d'anatomie: Michel-Ange s'associa à ses travaux avec une -ardeur sans égale. Plein de l'amour de la science et de l'art, il -étudia péniblement le cadavre, il chercha passionnément la vérité -du dessin dans la réalité même de la nature; et ce fut de ce moment -qu'il arriva à cette audace suprême, à cette certitude absolue du -trait, qui lui permettait de faire tous les croquis de ses tableaux, non -pas au crayon, mais à la plume. Or, le crayon a le droit d'hésiter -quelquefois, s'il supporte une correction facile, le trait de plume, on -le sait, est définitif, on n'y corrige rien, et ceux-là seuls s'y -hasardent qui marchent à coup sur dans leur art, traçant d'une main -résolue la ligne irrévocable.</p> - -<p>Cependant Florence se lassait d'un despotisme sans gloire. Pierre avait -continué, exagéré les pouvoirs absolus de son père; il n'imitait -rien de sa grandeur. Les signes précurseurs des chutes de princes se -manifestaient de toutes parts. Ces pressentiments populaires, ces vagues -prophéties, ces prédictions contagieuses qui s'emparent -superstitieusement de la pensée publique, et les nobles tout bas, et le -peuple à demi-voix, et Savonarola à voix haute, tout murmurait, -annonçait, proclamait l'affranchissement futur.</p> - -<p>Une élite républicaine s'exaltait aux grands souvenirs; un peuple -libre allait renaître aux nobles espérances. Et alors, prévoyant les -orages, sentant combien ses études et son art avaient besoin de calme, -Michel-Ange jugea prudent de s'éloigner.</p> - -<p>Il partit donc pour Venise, où il ne trouva ni accueil ni travail; de -là, pour Bologne, que gouvernait assez rudement Jean Bentivoglio. En ce -temps, les étrangers ne devaient pas entrer dans la ville sans s'être -fait apposer, sur l'ongle du pouce, un cachet de cire rouge. Michel-Ange -était en contravention avec cette loi, qu'il ignorait sans doute; il se -vil donc traduit devant le juge et condamné à une amende de cinquante -livres bolonaises. Or, cette condamnation n'ayant pas consulté les -modestes dimensions de son petit pécule, il allait immédiatement subir -l'hospitalité forcée de la prison, si un gentilhomme de l'assistance, -Jean-François Aldovrandi, qui peut-être avait déjà entendu parler de -son précoce talent, n'eût répondu pour lui et fait réformer la -peine. Messer Aldovrandi ne s'en tint pas à ce beau procédé: il sut -vaincre les premiers refus de l'artiste, et lui fit, avec grâce, -accepter sa maison et sa table. Là, Michel-Ange se fit une vie selon -ses goûts d'étude: il donnait le jour à l'art; le soir, il lisait à -haute voix, devant son hôte, Pétrarque, Boccace et surtout Dante.</p> - -<p>Le digne gentilhomme bolonais trouva même un travail assez important -pour son protégé. Michel-Ange eut à exécuter, pour l'église de -Saint-Dominique, une statue de saint Pétrone et un ange de -demi-grandeur agenouillé devant l'autel. Ces deux marbres furent -promptement achevés, puis inaugurés à la satisfaction de tous, en -exceptant toutefois un sculpteur bolonais qui avait longtemps espéré -être chargé de cette tâche. Celui-ci prétendit qu'on l'avait -indignement frustré au profit d'un étranger, et fit même savoir à -Michel-Ange qu'il lui préparait un mauvais parti pour le jour où il le -rencontrerait à propos.</p> - -<p>Michel-Ange ne se sentit pas suffisamment en sûreté dans un pays où, -pour une seule protection, il devait trouver toutes sortes de haines, -surtout s'il s'efforçait de sculpter ou de peindre; il songea donc à -rentrer dans sa patrie. Là, du reste, les pressentiments populaires -n'avaient pas tardé à se réaliser. Florence insurgée, sans lutte et -presque sans effort, venait de chasser Pierre de Médicis et ses -frères. Savonarola, l'apôtre républicain, régnait par l'enthousiasme -et gouvernait par la parole. Un calme austère succédait déjà aux -premiers orages. Michel-Ange ne dut pas se déplaire au milieu de cette -atmosphère d'indépendance; mais le gouvernement avait à sauvegarder -tout d'abord des intérêts plus pressants que ceux de l'art, et les -grands travaux allaient encore se faire attendre. Toutefois -l'inactivité était, pour le noble artiste, un insupportable fardeau; -il fut bientôt à la tâche. C'est en ce temps qu'il sculpta un <i>Amour -endormi</i>, dont on sait l'histoire. La statue, mise d'abord en terre et -parée, pour ainsi dire, d'une vétusté artificielle, fut envoyée à -Rome, où on la vendit, comme antique, au cardinal de Saint-Georges. La -supercherie s'ébruita, et le cardinal, irrité d'avoir été pris pour -dupe, envoya un de ses gentilshommes à Florence pour s'assurer de la -fraude. Michel-Ange ne s'en défendit pas; et, pour prouver au contraire -que lui seul pouvait avoir le droit d'une telle audace, il dessina d'un -trait cette main célèbre dont la hardiesse semblait donner à la -statue le contre-seing du génie. Le gentilhomme, dominé par cette -fière franchise, proposa soudain à l'artiste de l'emmener à Rome, en -lui promettant la protection du cardinal. Michel-Ange accepta; mais il -n'eut pas beaucoup à se louer de son nouveau patron, et ne fit rien -pour lui.</p> - -<p>Ce n'est pas cependant à dire que le vaillant artiste dût rester sans -ouvrage. Il fit d'abord, pour un gentilhomme distingué, Jacques Galli, -ce merveilleux Bacchus qui devait plus tard enrichir le musée de -Florence, et qui suffit alors à établir sa renommée dans Rome. Après -le Bacchus, il dut exécuter, pour le même, un nouveau Cupidon, et -bientôt ensuite il entrait de plain-pied dans sa gloire en livrant à -l'admiration générale le magnifique groupe de <i>Notre-Dame de Pitié</i>, -pour qui l'enthousiasme et l'éloge durent inventer de nouvelles -formules. Condivi, le respectueux élève et le biographe passionné de -Michel-Ange, nous a transmis quelques paroles du maître qui expliquent -sa pensée tout entière sur celle création, et qui témoignent aussi -combien la foi, combien l'amour divin, combien les aspirations élevées -d'un glorieux spiritualisme sublimifiaient, pour ainsi dire, l'âme des -artistes souverains, quand leur main domptait et transfigurait la -matière. Condivi demandait après beaucoup d'autres, à son maître, -pourquoi, sans souci de l'âge et sans calcul des années, il avait -prodigué tant de jeunesse et de fraîcheur au front de la Vierge. -«Cette critique est ma gloire, repartait Michel-Ange; la chasteté fait -l'éternel printemps des vierges, et l'inspiration d'en haut est -glorieusement visible dans mon œuvre, puisqu'il m'est donné d'y -manifester ainsi la pureté virginale de la mère de Dieu. J'ai fait -tout autrement pour son fils, parce qu'il a voulu revêtir toute -l'infirmité de la nature humaine. Tu ne dois donc pas t'étonner que -j'aie donné à Marie l'immortalité d'une virginale jeunesse, tandis -que le Christ, volontairement soumis aux lois du temps, porte, comme -tout homme, les traces de l'âge. La mère s'élève au-dessus de -l'humanité, tandis que le fils s'y confond et s'y plonge.»</p> - -<p>Des soins domestiques rappelèrent Michel-Ange à Florence. Sa -réputation lui avait préparé, dans sa patrie, un digne et sympathique -accueil. On le regardait déjà comme le premier des modernes et le -rival des anciens. Il n'avait pas vingt-six ans. On lui donna bientôt -un vaste bloc de marbre que nul n'avait osé attaquer depuis Simon de -Fiesole, qui, cent ans auparavant, avait en vain essayé d'en tirer une -colossale figure. Michel-Ange y trouva, à coups de ciseau, un admirable -David, et la gigantesque statue fut placée à la porte du palais de la -Seigneurie. Le marbre ne lui suffisant déjà plus, il se familiarisa -avec le bronze; il coula, en ce temps, plusieurs remarquables ouvrages; -il peignit aussi quelques tableaux, parmi lesquels une <i>Sainte Famille</i>, -qu'on admire à Florence. Mais ce fut surtout le carton de la <i>Guerre de -Pise</i>, composé pour les peintures à exécuter dans la salle du grand -conseil de la Seigneurie, qui écrasa toute rivalité et montra, en -Michel-Ange, la puissance du dessin supérieure à tout ce que le monde -des arts avait jamais pu ou devait jamais glorifier. Ce dessin fut fait -pour une sorte de concours ouvert entre Michel-Ange et Vinci. L'œuvre -du grand Léonard, suivant Benvenuto Cellini, était sublime, mais celle -du divin Buonarroti fut le dernier mot de l'art, et ni les anciens ni -les modernes n'ont jamais rien fait qui pût atteindre à celle hauteur. -«Tant que ces cartons existèrent, ajoute le merveilleux ciseleur, ils -furent l'étude de tous les jeunes peintres d'avenir et l'école du -monde.» C'est là, en effet, que le doux génie de Raphaël but -l'audace et la force à la coupe du géant Michel-Ange; et -l'enthousiasme de tous les écrivains du temps, acclamant d'une seule -voix ce prodige, confirme suffisamment pour nous le dire de Benvenuto.</p> - -<p>Malheureusement, l'envie guetta patiemment le chef-d'œuvre. Le jour où -les Médicis rentraient à Florence, au milieu du tumulte et de -l'émeute, l'envieux, un homme qui n'était pas sans mérite pourtant, -mais qui ne voulait et ne savait pas admirer, qui, ne pouvant pas être -au premier rang, ne se résignait pas à marcher au second, l'envieux -Baccio Bandinelli, un lâche indigne de son propre talent, se glissait -furtivement jusqu'au palais de la Seigneurie, rampait sans bruit dans -l'ombre jusqu'au dessin sublime, et, d'un couteau impie, larron -sacrilège de la gloire d'autrui, hachait en morceaux l'admiration de -ses contemporains.</p> - -<p>L'impétueux Jules II venait de monter sur le trône pontifical. Il -avait connu Michel-Ange à Florence: ces deux fortes, rudes et fières -natures devaient se convenir, parce qu'elles pouvaient se comprendre. -Les souverains d'une irrésistible volonté aiment surtout qui leur -résiste. Cette rareté les étonne; cette audace leur va. Le pape fit -venir le sculpteur près de lui. Le génie de l'art mettait à propos en -présence deux pensées qui se complaisaient à remuer de grandes -choses; ce fut, entre ces deux hommes, un véritable assaut d'immenses -projets et de plans gigantesques. D'un souffle ils édifiaient des -colosses; d'un mot ils créaient des forêts de statues dans -d'impossibles églises. C'était si beau, que ce fut trop beau; il en -fallut rabattre. Quelle que fût sa puissance, et bien qu'il eut trois -fois du génie, Michel-Ange n'avait que deux bras; son âme eût animé -trois mondes, mais sa main trouvait des limites qu'ignorait sa pensée. -Enfin, dans le chaos de projets splendides, il fallait commencer par un -commencement. Le commencement que voulut le pontife, ce fut son tombeau. -«Un tombeau tel qu'aucun souverain de la terre n'ose en rêver un -pareil, dit-il à Michel-Ange, un tombeau digne de Jules II et de -Buonarroti.—Ce sera cher, fit l'artiste après avoir réfléchi et vu -grandir dans son inspiration toute une épopée de marbre pour le -panthéon d'un seul homme.—Combien donc?—Cent mille écus au -moins.—Deux cent mille, et à l'œuvre!» Et Michel-Ange indique à -larges traits comment il comprend le tombeau d'un grand pape. La base du -monument, massif isolé, en forme de parallélogramme, aura dix-huit -brasses de long et douze de large. Aux quatre faces, quatre esclaves -debout et enchaînés. Entre eux, des victoires placées dans des niches -foulant du pied des vaincus. Au-dessus d'une corniche qui couronnera cet -ordre, huit figures de prophètes et de vertus seront majestueusement -assises. Au milieu d'elles, le sarcophage du pontife. Sur le tout enfin, -une haute pyramide, et, à son sommet, un ange debout portant le globe -dans sa main. En tout, quarante statues, sans compter les emblèmes, les -figurines, les bas-reliefs épisodiques et les détails d'ornement. -Voilà le rêve dont Michel-Ange peut faire une réalité. «À -l'œuvre! à l'œuvre! s'écrie encore le pontife enthousiasmé. -Michel-Ange, voilà de l'or, donne-moi du marbre! Aux carrières! -épuise Carrare! Souviens-toi de ma gloire. Va!»</p> - -<p>Michel-Ange partit, fut aux carrières, s'attaqua aux rochers, éventra -la montagne, couvrit le sol de colossales ruines, amoncela les énormes -décombres, entassa les superbes débris. Son génie et sa force se -jouaient des rébellions de la pierre. Une seule de ses idées suffit à -le peindre: un roc géant se penchait en surplomb sur la mer; tailler la -montagne en statue, donner au roc une figure et la vie de l'art, cela -devait séduire le père des colosses. La lutte était à sa taille; il -y songea réellement. Le temps seul lui manqua pour se mesurer ainsi -avec la nature. Les envois de marbre le précédaient à Rome; il en -embarrassait les places publiques. Jules II, que l'artiste avait -fanatisé par les premières indications du projet, Jules II le -rappelait en hâte. Les dessins que lui présenta Michel-Ange -achevèrent de conquérir le pape: il voulut que l'artiste s'installât -près de lui. Un pont fut jeté d'une fenêtre à l'autre, pour qu'à -tout heure du jour l'impatience du pontife put surexciter l'ardeur du -statuaire.</p> - -<p>Les deux insatiables esprits en vinrent alors à se demander quel serait -l'emplacement du vaste mausolée. Sous le pontifical de Nicolas V, il -avait été question de rebâtir l'église de Saint-Pierre. Michel-Ange -proposa à son hardi patron d'y loger sa tombe. Le pape saisit au vol -cette ambitieuse pensée; il voulut lui-même reprendre par le pied la -création de la basilique nouvelle, et le tombeau passa bientôt au -second plan, dans les engouements aussi ardents que mobiles du pontife. -Or, l'envie épiait la faveur dont Michel-Ange avait eu quelque temps -l'heureux monopole. Bramante, l'architecte favori de Jules II, Bramante, -depuis quelque temps négligé, saisit avec bonheur cette occasion -d'imprimer une diversion aux sympathies de son maître. Il préconisa -assidûment l'église à construire, discrédita la pensée du tombeau. -Michel-Ange ne vit plus venir l'hôte illustre dans l'atelier encombré. -L'argent aussi fut ailleurs, et les ouvriers restés sans salaire, et -les marbres qui n'étaient pas payés, commencèrent à peser lourdement -au statuaire oublié.</p> - -<p>Il voulut s'expliquer et se plaindre. Sans plus se soucier que -d'habitude de l'étiquette et des valets, il marcha donc droit au -cabinet de travail où Jules II le recevait d'ordinaire; mais un -camérier lui barra le passage. L'orgueilleux artiste s'arrêta en -foudroyant du regard les courtisans, qui croyaient pouvoir rire. «Quand -votre maître me demandera, dit-il fièrement, à un secrétaire du -pontife, vous lui direz que Michel-Ange est absent.»</p> - -<p>De retour chez lui, il donna ordre de vendre tout ce qu'il ne pouvait -emporter, et partit sur l'heure même pour Florence.</p> - -<p>Mais Jules II ne l'entendait pas de la sorte. Toutes les gloires du -siècle étaient, selon lui, le fief de sa pensée. Le génie de -Michel-Ange lui appartenait comme le plus orgueilleux fleuron de la -tiare. Il dépêche donc courrier sur courrier, un d'abord, puis deux, -puis trois, jusqu'à six. Il faut qu'on lui ramène son sculpteur soumis -et vivant; mais Michel-Ange était aussi de la trempe des Jules II. -C'était fierté pour fierté, audace contre audace. Quand les gens du -pontife voulurent s'emparer de lui, il leur montra ses armes. Violences -ni prières, rien ne put le fléchir. Le pape épuisa trois mois en -vaines négociations. Des menaces contre l'artiste il avait passé aux -menaces contre la République. Il adressa à la Seigneurie trois brefs -comminatoires pour qu'on lui renvoyât son glorieux réfractaire. La -Seigneurie avait peur; Soderini, le gonfalonier perpétuel, ami de -Michel-Ange, le suppliait à mains jointes de ne pas brouiller son -gouvernement avec le véhément et superbe pontife. Les prières de -Soderini étaient aussi impuissantes que les violences écrites de Jules -II. Rien n'y fit. Buonarroti, poussé à bout, déclara qu'il irait -plutôt chez le Turc, où on l'appelait pour jeter quelque chose comme -un pont gigantesque de Constantinople à Pera; mais qu'il ne savait pas -oublier une insulte, qu'il avait été insulté, et qu'il ne se -soumettrait pas. Cependant Soderini finit par trouver un moyen de le -rapprocher de Jules II sans que le retour eût l'air d'une soumission.</p> - -<p>Il conféra à son intraitable ami le titre d'ambassadeur et l'envoya, -au nom de la Seigneurie, porter l'hommage de la République au pape. Le -pape était alors à Bologne, où il venait de pénétrer par les armes.</p> - -<p>À la vue de Michel-Ange, il s'emporta sans se contraindre. «Ainsi, tu -devais venir à nous, s'écria-t-il, et tu as attendu que nous vinssions -à toi.»</p> - -<p>Le cardinal Soderini voulut excuser Michel-Ange, en rejetant son tort -sur le peu de savoir-vivre des artistes. Mais alors ce fut une autre -affaire. La colère du pape changea d'objet. «Tu injuries mon -statuaire; je ne l'aurais pas fait, moi, dit-il au prélat. Mais, -ajouta-t-il, c'est toi qui es l'ignorant, et, s'il y a ici un imbécile, -ce n'est pas Michel-Ange. Va-t'en!»</p> - -<p>On voit que le pontife et le rebelle n'avaient pas beaucoup à faire -pour redevenir les meilleurs amis du monde. Le pape avait d'ailleurs -besoin de Michel-Ange, bien plus que Michel-Ange n'avait besoin du pape. -Le vainqueur de Bologne avait l'intention d'y laisser sa statue en -souvenir de la victoire; par quel autre eût-il voulu se voir couler en -bronze et traduire en géant?—L'artiste se mit à l'œuvre, et le -pontife, avant de retourner à Rome, put voir une première ébauche. -«Un livre dans ma main? dit-il au statuaire.—Non, ce n'est pas cela. -Je suis ici par l'épée.» Michel-Ange comprit. Quelques jours après, -le pontife revint encore. La statue gigantesque avait une main tendue -devant elle; l'action en était véhémente: «Est-ce que cette main-là -donnerait la bénédiction, par hasard?—Elle dit au peuple de Bologne -d'être sage, repartit Michel-Ange.—Bien! fit le pape, tu m'as -compris.» Et il fit promettre au statuaire de le venir rejoindre à -Rome, sans retard, dès que la statue serait debout sur son piédestal.</p> - -<p>Au bout de seize mois, la statue était faite; mais elle ne devait pas -longtemps menacer la ville conquise; et le peuple, devant elle, ne se -tint pas plus sage. Elle fut brisée quand les Bentivogli, chassés par -Jules II, parvinrent à rentrer dans Bologne,—le bronze fut fondu, et -on en fit une pièce d'artillerie, qu'en l'honneur du pape on baptisa -<i>la Julienne.</i></p> - -<p>De retour à Rome, Michel-Ange allait trouver des embûches nouvelles. -Il s'attendait à reprendre le grand travail du tombeau; mais Bramante -en décidait autrement dans les conciliabules de l'envie. Bramante -enviait, il est vrai, à son ennemi, moins les dons de la gloire que la -faveur du pape et les lucratives commandes; mais, quel que fût son -motif, il avait préparé son piège avec beaucoup d'art. Il tenait en -réserve Raphaël, son parent, pour en faire à propos un rival -dangereux en peinture; et il chercha longtemps quelle redoutable -épreuve il pouvait faire infliger au statuaire tant jalouse! Celui-ci -n'avait jamais peint à fresque. Bramante s'efforça de persuader au -pontife que rien ne serait plus beau que la grande voûte de la chapelle -Sixtine couverte de peintures; que la fresque seule convenait à ce -travail, et qu'il y fallait sans tarder employer Michel-Ange. Jules II -croyait qu'on ne peut faire au génie trop de hautains défis.—Notre -Corneille, dont l'âme habitait aussi les hauteurs sublimes, a dit -depuis, dans un vers magnifique:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">Il est beau de tenter des choses inouïes.</span></p> - - -<p>Le pape devait souffler quelque chose dans le sens de ce vers à -l'oreille de celui qu'il aimait d'un cœur rudement paternel.</p> - -<p>Or, Michel-Ange, qui devinait le piège, résista longtemps de tout son -pouvoir; mais enfin, accablé par d'impérieuses supplications, il se -laissa vaincre, il promit; il osa regarder en face la gigantesque -entreprise. Et peut-être, en sondant sa force, put-il encore sourire -des projets de Bramante, misérable avorton de la haine.</p> - -<p>Il ne perdit pas de longs jours à écouler sa peur. Il fit aussitôt -venir de Florence quelques peintres habiles qui pratiquaient la fresque, -pour étudier leurs procédés et se faire aider dans sa tâche. Mais, -après les avoir vus travailler quelque temps, maître du secret de leur -art, et plus confiant en lui désormais qu'en personne, il les congédia -tous ensemble, et fit effacer tout ce qu'ils avaient commencé.</p> - -<p>Alors c'est le génie humain dans toute la grandeur de son rôle et de -sa création. Il s'enferme seul dans la chapelle, il en refuse l'entrée -à tout le monde, au pape lui-même, aussi bien qu'à ses humbles -élèves. Il gâche le mortier, il enduit la voûte, il prépare ses -couches, il broie ses couleurs; il est maçon, chimiste, broyeur, -préparateur et peintre. Il est poëte aussi, car il est le géant -Michel-Ange, et de sa brosse invincible il écrit sur la fresque le plus -vaste poëme de peinture qui saisira jamais le regard, le poème de -l'humanité sanctifiée en Dieu.</p> - -<p>Nous n'essayerons pas de décrire cette mise en scène sublime de la -Bible, égale en grandeur et en majesté au texte lui-même.—Qui -décrirait en quelques pages un monde? La stupeur de l'Italie entière, -dans ce grand siècle, le plus grand de l'histoire de l'art, est le seul -éloge à la hauteur de l'œuvre. Il faut se borner à dire que l'homme -et Dieu se touchent dans cette composition une et puissante, et que -l'homme s'élève sans que Dieu descende.</p> - -<p>Lorsqu'au bout de vingt mois seulement Jules II, ne pouvant plus y tenir -et voulant officier dans la Sixtine le jour de la Toussaint, fit, -malgré Michel-Ange, jeter bas tous les échafaudages et livra le -chef-d'œuvre à l'admiration haletante de la Rome des arts, ce ne fut -qu'une acclamation, un seul cri de surprise. L'envie dut faire silence -et mâcher son fiel; l'admiration se tut aussi, ne trouvant plus que -dire. L'Italie s'émut, Raphaël lui-même se fit élève et revint à -l'école: son siècle l'y suivit; tandis que le grand vieillard Jules II -appelait Michel-Ange son fils et le serrait noblement sur son cœur.</p> - -<p>À dater de ce jour, Michel-Ange marche sans rival dans sa force et sa -gloire. Chez lui, la main, le génie et le cœur sont égaux en -puissance. Il est, plus que tout autre, créateur et maître. Plus que -le divin Raphaël, plus que le grand Léonard, il a cette grandeur et -cette divinité du génie: rien ne lui pèse. La création, c'est pour -lui, comme pour Dieu même, un effort sans fatigue, un acte sans effort, -et, pour ainsi parler, l'exercice d'une fonction naturelle. Aussi, au -gré et quelquefois au caprice des puissants de la terre, sa volonté -prend toutes les expressions de l'art.—C'est qu'il ne faut pas voir en -lui seulement un penseur qui cherche à fixer, sous une forme plus ou -moins précise, son rêve plus ou moins réussi; ce n'est pas non plus -l'artiste prudent qui médite avec une sage lenteur, pour savoir à -quelle idée suffisamment mûrie il va prêter son art, son instrument, -son faire. Non, ni cela, ni cela. Michel-Ange, c'est une âme grandiose -ayant à son service trois idiomes éclatants, tous trois pour elle -également familiers, dociles, assouplis.—Le pinceau, le ciseau ou -l'équerre, qu'importe? que sa foi vive au front radieux de la statue, -dans les formes hardies d'une immense peinture, ou dans les masses -majestueuses d'un temple, que lui fait à lui? Sculpteur, il aura du -marbre et son ciseau; peintre, son pinceau et sa toile; architecte, de -la pierre et l'espace, l'espace large alentour,—illimité dans le ciel, -où il peut suspendre à la hauteur qu'il lui plaît la coupole, le -dôme et la croix.</p> - -<p>Et puis, pour celui-ci, la loi commune du repos n'existe pas. Suivons-le -un moment dans l'austère demeure d'où sortent les chefs-d'œuvre.</p> - -<p>Il y vit solitaire, sobre et silencieux comme un anachorète. Il a -trempé dans un vin robuste le pain qui suffit à son repas. Il est -debout; il rêve; il contemple le bloc informe et le fouille du regard -pour y chercher quelque chose que lui seul peut voir, pour y chercher, -pour y sentir une âme.</p> - -<p>Oh! qu'on ne trouble pas ces rares instants d'une inaction qui dompte la -matière, qui commande à la vie. Son rêve achevé, l'Hercule du -marbre, le Vulcain du bronze, le pétrisseur de dieux, va engendrer à -coups de marteau, incruster à coups de ciseau l'immortalité dans la -pierre. Voyez-le dans ses colères fougueuses, dans ses fureurs -fécondes! il attaque l'auguste Carrare avec un acharnement qui fait -peur. Il frappe, il brise, il fait voler au loin les larges éclats. Il -a déjà émoussé les angles rebelles, dégrossi, diminué, réduit, -pulvérisé la masse brute et superbe. Vous diriez d'un iconoclaste -insensé qui s'en prend follement aux pans du roc impassible. Mais le -roc est vaincu, le Titan a trouvé son maître, Jupiter a terrassé -Briarée. La masse va se fondre, s'annihiler, s'évanouir, plus -rien!—Non! tout n'a pas disparu; du nuage de poudre et de débris -jaillit déjà une altière figure. La statue se dresse, elle est -debout, la voilà! elle a l'étrangeté d'une explosion soudaine, -quelque chose de spontané, d'abrupt, d'impérieux, d'irrésistible à -l'égal d'un défi: elle a l'audace et la force,—comme son père; elle -a le prime-saut et la grandeur,—comme son père! Ainsi venue d'un seul -jet, sortie tout armée d'une seule pensée, étonnée d'être, elle -est. Elle veut vivre, elle vit, et, comme un reflet de race, à son -front qui flamboie elle porte un rayon sacré,—le sceau du génie!</p> - -<p>Telle est, tout entière, ensemble ou détail, l'œuvre sculpturale du -fier Buonarroti.</p> - -<p>Sa peinture, nous l'avons vu, a les mêmes audaces et la même -puissance. Et plus tard, quand on voudra faire de lui le maçon des -immortelles bâtisses, ses moyens seront aussi hardis que ses idées -seront grandes.</p> - -<p>Dans l'intervalle enfin, entre deux chefs-d'œuvre, il appelle au fond -de sa solitude l'austère poésie. Sur le croquis d'une statue derrière -un plan d'église, au coin d'un carton de ses mâles peintures, il -écrit, en mâle langage, un sonnet qui se souvient de Dante, une -élégie d'amour qui glorifie le cœur, une pieuse stance qui monte -jusqu'à Dieu.</p> - -<p>Voilà sa vie; telle est sa tâche auguste sous le ciel. Et chaque jour -qui naît ressemble à celui qui s'éteint. Chaque jour, dès l'aube, il -entend dans son âme une voix qui murmure: Allons, peintre, à tes -fresques! Allons, statuaire, au marbre! Allons, architecte vainqueur, au -poëme de pierre! Allons, chrétien, penseur, poëte! amant chaste et -mystique! voici la nuit venue. Tout se tait; les plus ardents même -entre les plus jeunes, tous tes rivaux d'autrefois, tous tes élèves -d'aujourd'hui, ont laissé d'une main fatiguée s'échapper le pinceau. -Le marteau fait silence au poing du statuaire. Le maçon dort; la pierre -elle-même se repose; Rome sommeille.</p> - -<p>Michel-Ange avait atteint sa trente-neuvième année. Il s'était remis -aux statues du tombeau. Il y travaillait avec passion, lorsque Jules II -mourut.</p> - -<p>Il semblait que, précisément alors, la grande entreprise dût être -pieusement continuée. Mais Léon X, qui allait régner pour la gloire -de tant d'autres bien plus que pour celle de Michel-Ange, Léon X en -décidait autrement. Le génie de Raphaël répondait d'ailleurs aux -aspirations de Léon, comme l'audace de Michel-Ange avait violemment -charmé les ambitions fougueuses de Jules. El si le peintre de la -Sixtine eût eu encore quelque chose à faire pour s'assurer son rang -suprême, il lui eût fallu tristement ajourner sa gloire.</p> - -<p>Le nouveau pape, qui devait donner son nom au plus grand siècle des -arts, ne voulait cependant point priver son règne d'un si merveilleux -concours. Mais il ne maintint pas le grand artiste à son légitime -état de maître sans rival. Aussi, songeant à donner à sa patrie un -souvenir digne d'elle, lorsqu'il envoya Michel-Ange préparer à -Florence les plans de la façade de Saint-Laurent, le pontife ouvrit-il -la lice à tous les prétendants. Les projets d'Antoine San Gallo, de -Baccio d'Agnolo, des deux Sansovini, de Raphaël lui-même, purent se -produire à la fois; et ce ne fut qu'à son écrasante supériorité que -le plan de Michel-Ange dut d'être préféré. Sur le terrain des belles -choses, il était donc toujours le premier; malheureusement, il n'avait -rien de ce qu'il fallait pour lutter aussi, avec quelque avantage, dans -la nuit de l'intrigue. Ses vaincus ne se résignaient pas sans peine, et -cherchaient toujours à prendre, par les armes honteuses de l'envie, la -revanche de leurs défaites dans l'art. Michel-Ange était parti pour -Carrare; il y exploitait déjà les marbres nécessaires à la -construction projetée, lorsqu'on persuada à Léon X qu'on trouverait -à Saravezza, en Toscane, des marbres également beaux et d'extraction -plus facile. Prêtant à l'austère et rigide Buonarroti les calculs -misérables de leur propre cupidité, les jaloux insinuaient que Carrare -n'était par lui préféré qu'en raison précisément des grandes -dépenses qu'y nécessitait l'exploitation, et il restait sous-entendu -que ces dépenses permettaient à l'architecte de réaliser sans -contrôle d'énormes bénéfices. Le noble artiste, sans se douter même -de ces machinations honteuses, reçut l'ordre de quitter Carrare, et de -se rendre à Saravezza. Il obéit à regret; perdant de la sorte, pour -son installation aux nouvelles carrières, un temps que rien ne peut -payer, quand il s'agit des travaux d'un tel homme.—Les facilités tant -promises ne se réalisèrent pas. Saravezza était encore plus pénible -à fouiller que Carrare.</p> - -<p>La muse consolait sans doute l'artiste au milieu des ennuis d'une -besogne ingrate. Il dut aussi, dans sa solitude, resserrer son intime -commerce avec les poëtes de sa prédilection. Il relisait Pétrarque; -il retrouvait sans livre, au fond de sa vaste mémoire, toute la <i>Divine -Comédie</i>, qu'il savait depuis longtemps par cœur tout entière. Et -c'est peut-être alors que, demandant à Dante le secret de terreur que -devaient révéler plus tard à tous les yeux les peintures du <i>Jugement -dernier</i>, c'est peut-être alors qu'il traduisit, dans son dessin -superbe, presque toutes les pages du poème sacré. Malheureusement, -cette interprétation d'un génie par l'autre ne devait pas arriver -jusqu'à nous. L'ouvrage entier périt dans une traversée fatale, avec -tous les bagages d'un riche Florentin, Antonio Montanti, à qui -Michel-Ange l'avait confié. L'admiration des contemporains pour ces -dessins nous dit assez quelle perte c'est là.</p> - -<p>En ce temps (1521) mourut Léon X. Huit ans s'étaient passés sans -qu'il eût été donné à Michel-Ange de mettre la main à une de ces -grandes choses qu'il savait faire. Les fondations de Saint-Laurent de -Florence avaient seules été commencées; l'argent manqua, et la -construction resta inachevée.</p> - -<p>Un beau projet, qui était aussi une noble réparation, avait pourtant -vivement séduit la pensée de Michel-Ange. L'Académie de Florence, -pendant le dernier séjour qu'avait fait l'artiste dans sa ville, -adressa à Léon X une longue supplique pour que le pontife, intervenant -auprès de Ravenne, obtint que les cendres de Dante Alighieri fussent -restituées à sa patrie repentante. Parmi les noms illustres qui -figurent sur cette pièce, on distingue entre tous celui de Michel-Ange. -La note suivante précède la glorieuse signature:</p> - -<p>«<i>Moi, Michel-Ange Buonarroti, adressant à Sa Sainteté la même -prière, je m'offre à exécuter pour le DIVIN poëte Alighieri un -tombeau convenable, dans un lieu honoré de notre cité.</i>»</p> - -<p>On aime cette respectueuse et fidèle admiration d'un artiste comme -Michel-Ange pour un poëte comme Dante; mais on regrette que Léon X, si -digne cependant de comprendre tout ce qu'il y avait de grandeur dans la -rencontre de ces deux noms, n'ait pas saisi avec empressement l'occasion -d'associer le sien au même souvenir.</p> - -<p>Adrien VI, qui succéda à Léon X, était un Allemand rigide, un savant -morose, quelque peu iconoclaste dans l'âme. Il fut bien pour quelque -chose dans le tribut d'immenses regrets que le monde des arts paya à la -mort de Léon X. Une seule de ses fantaisies suffit à le peindre: il -eut l'idée farouche de faire gratter les peintures de la Sixtine, parce -qu'il y trouvait trop de nudités, et que le plafond, plein de vivantes -figures, ressemblait, selon lui, moins à la voûte d'un temple qu'à -une salle de bain. Qu'on juge des sublimes fureurs de Michel-Ange. Si sa -piété respectait le pontife, son juste orgueil devait avoir -grand'peine à ne pas vouer aux gémonies le barbare.</p> - -<p>D'autres soucis vinrent encore, en ce temps, l'assaillir. Les héritiers -de Jules II exigeaient que le tombeau de leur glorieux oncle s'achevât, -mais ils ne voulaient pas donner d'argent, prétendant que, de son -vivant, le pontife avait payé bien plus de travail que n'en avait fait -Michel-Ange. Ils passaient déjà des injonctions à la menace, et le -grand artiste éprouvait encore plus d'indignation que de crainte; -heureusement un nouveau Médicis, le cardinal Jules, allait monter à -son tour sur le trône pontifical sous le nom de Clément VII. Clément -VII avait hâte de posséder tout à lui le temps et le génie de -Michel-Ange. Aussi se fit-il intermédiaire et arbitre entre l'artiste -et le duc d'Urbin, le plus intraitable des héritiers de Jules II. Sous -de tels auspices, une nouvelle convention fut arrêtée. Le projet -primitif du grand tombeau fut amoindri, et, sur le plan nouveau, -Michel-Ange dut l'achever dans un délai raisonnable.</p> - -<p>Le pape, en attendant, l'envoya immédiatement à Florence pour y -construire la bibliothèque de Saint-Laurent et la nouvelle sacristie de -l'église du même nom. Michel-Ange se mit à l'œuvre; il acheva ce -monument, qui passe pour une de ses plus belles créations -architecturales, et où plus tard il devait se surpasser encore en -édifiant les magnifiques tombeaux de Julien et de Laurent de Médicis.</p> - -<p>Pour se rappeler au souvenir de Rome, pour donner satisfaction aux -impatiences de Clément VII, au milieu de ses travaux d'architecture, il -exécuta un <i>Christ embrassant sa croix</i>, l'un des plus admirables -chefs-d'œuvre de son ciseau. Cet ouvrage, envoyé au pape, fut placé -dans l'église de la Minerve, où l'admiration ne se lassa jamais devant -lui.</p> - -<p>Cependant le jour des grandes calamités était proche.</p> - -<p>En 1512, avec l'aide puissante de Jules II, le gonfalonier Soderini, -représentant de la forme républicaine, avait été renversé, et -l'autorité des Médicis rétablie à Florence. C'était là que la -tiare était allée chercher le cardinal Jean, fils de Laurent le -Magnifique, pour en faire Léon X, et plus tard le cardinal Jules, fils -de Julien I<sup>er</sup>, pour en faire Clément VII.</p> - -<p>En ce temps, en 1527, le jeune Hippolyte, fils de Julien II, et -Alexandre, bâtard d'un Médicis quelconque, on ne sait trop lequel, -représentaient le nom des Médicis au pouvoir. Les cardinaux Cibo et de -Cortone gouvernaient pour eux Florence. Les vieux républicains -supportaient impatiemment le joug; une explosion était toujours -imminente; aussi, lorsque l'armée du connétable de Bourbon, avide de -sang et de dépouilles, se précipita sur la ville éternelle, Florence -s'arma contre ses maîtres, tout en préparant contre l'étranger sa -défense. À la nouvelle de la prise de Rome, les deux vieux cardinaux -et les jeunes Médicis fuyaient en hâte; le gouvernement républicain -se réorganisait presque sans lutte, et le peuple exalté offrait le -serment de la mort à la liberté reconquise.</p> - -<p>Michel-Ange ne pouvait pas soustraire son grand cœur à la contagion du -patriotique enthousiasme. Lorsque Clément VII, plus oublieux de son -affront que de sa haine, s'empressa de détourner sur Florence -l'avalanche de barbarie qui s'était abattue sur Rome, l'architecte des -monuments superbes, transformé en stratégiste, et nommé commissaire -général des fortifications, avait déjà fourni au génie militaire -des plans de défense, restauré les remparts, entouré <i>San Miniato</i> de -travaux de guerre, habilement garanti tous les points d'attaque les plus -exposés.</p> - -<p>Ses travaux furent cependant critiqués; on lui refusa les moyens de les -poursuivre en insinuant qu'il s'exagérait le danger. Les chroniqueurs -remarquent ici que le plus vif de ses agresseurs dans la querelle expia -cruellement cette injustice passionnée. Au retour des Médicis, -celui-là fut le premier dont on trancha la tête.</p> - -<p>Quoi qu'il en fût, Michel-Ange qui sentait venir la trahison et qui -avait osé le dire; Michel-Ange, indigné qu'on l'accusât de -pusillanimité parce qu'il voyait clair dans les hommes et regardait -résolument dans les choses, sortit une nuit par une des portes que son -titre lui pouvait faire ouvrir, et fut cacher à Venise son ressentiment -et sa douleur. Mais quand le danger fut devenu visible, même pour les -moins clairvoyants, la Seigneurie commença à regretter son ingénieur. -Tout le monde comprit et approuva les projets qu'on avait honnis -d'abord, et plusieurs envoyés durent aller, de la part du gouvernement, -faire amende honorable auprès du boudeur sublime. Il résista -longtemps. Il répondit, avec une humilité superbe, qu'il y avait sans -doute au pouvoir des hommes bien plus capables que lui de décider -toutes ces grandes questions sur lesquelles son avis n'avait pu -prévaloir; mais lorsque, cessant de lui parler au nom de tel ou tel -magistrat, au nom d'un conseil ou d'un homme, on lui dit que c'était la -patrie qui avait besoin de lui, la patrie qui réclamait son génie, il -pensa sans doute que la patrie ne doit pas supplier, qu'elle veut être -obéie des plus tiers, qu'elle peut commander aux plus grands: il revint -à Florence.</p> - -<p>Alors on s'efforça de lui faire oublier les premières entraves qu'on -avait imposées d'abord à sa direction suprême; on accepta toute sa -volonté; on l'honora lui-même des titres les plus élevés. On le -nomma prieur honorifique.</p> - -<p>Il fut chargé d'achever promptement la chapelle sépulcrale de -Saint-Laurent et les tombeaux des Médicis.</p> - -<p>Ces tombeaux sont encore des plus grands parmi les chefs-d'œuvre du -maître. La figure de Laurent, c'est la vie dans la pensée; celle de -Julien, c'est la vie dans l'action. L'un a été nommé le <i>pensieroso</i>: -l'âme est visible dans le marbre; l'autre n'a pas de nom: elle va agir. -Les deux figures de l'Aurore et de la Nuit complètent le contraste. La -Vierge et son fils, groupe inachevé, reste néanmoins digne de -l'ensemble et vit aussi dans les régions sublimes.</p> - -<p>Michel-Ange savait, avant tous et plus que tous, combien la statuaire, -si essentiellement tangible et saisissable, a besoin de s'élever par -l'idéal; combien le marbre glacé, si semblable à la mort dans sa -pâleur rigide, a besoin de s'animer par le sentiment, de puiser la vie -dans la pensée. Aussi, jamais sculpture n'atteindra à un plus haut -degré l'idéal et la vie, le style et l'originalité,—toute grandeur!</p> - -<p>De retour à Rome, il se remit avec ardeur à travailler au mausolée de -Jules II; se conformant, comme nous l'avons dit, à un plan nouveau, -moins vaste que le premier, et où d'autres statuaires devaient l'aider -pour partie, il acheva, dans l'espace d'une année, le tombeau tel qu'on -le voit aujourd'hui dans l'église de Saint-Pierre-aux-Liens. Nul -n'ignore que c'est là qu'on admire la puissance sculpturale de -Michel-Ange, splendidement visible et comme personnifiée dans la statue -de Moïse. L'étrangeté superbe, la majesté fulgurante de cette -figure,—pose sublime et comme inébranlable, altitude olympienne, geste -de demi-dieu, front inspiré, baigné de génie, inondé de grandeur et, -pour ainsi parler, resplendissant de victoire. Tout, et ce regard qui -semble commander à la terre, et jusqu'à ces deux cornes naissantes, -ces deux cornes de bouc, qui traduisent littéralement l'Apocalypse; -tout, et même l'excès dans la force, l'exubérance dans le relief, -dans l'accent, dans l'énergie, dans l'audace, tout ce qui même a été -signalé comme imperfection ou défaut, tout est, partout, signé -Michel-Ange; tout écrase les œuvres du passé et défie l'avenir.</p> - -<p>Cependant Clément VII était mort, après avoir montré au peintre, -comme un repos pour le statuaire, les deux parois latérales de la -chapelle Sixtine à couvrir encore de gigantesques peintures. On a -judicieusement remarqué que, durant cette grande vie d'un artiste sans -égal, chaque règne de pontife recevait de lui sa date sublime par un -chef-d'œuvre nouveau. La marche toujours ascendante de sa gloire -arrivait cette fois à un apogée que nul n'atteindra désormais, et que -lui-même ne pouvait dépasser, puisque Dieu n'a pas abdiqué pour -l'homme.—Paul III, succédant à Clément VII, livra pour l'œuvre -projetée la Sixtine à l'artiste. Michel-Ange aborde enfin cette page -du <i>Jugement dernier</i>, qui eût demandé à tout autre une vie entière, -où lui, le géant au vol d'aigle, il mit neuf pleines années de la -sienne.</p> - -<p>Ce serait certainement folie à nous d'essayer de décrire ici ce rêve -de Titan, ce chaos sublime, ce poëme de la forme et de la force, cette -<i>Divine Comédie</i> en action, où Michel-Ange épouse avec un filial -amour, avec un respectueux orgueil, la pensée de son grand aïeul -Dante.—Étonnements, stupeurs, peurs, frissons et terreurs, toutes les -émotions écrasantes tombent pour ainsi dire, par avalanche, de ces -grandes images. L'âme qui regarde commence par la surprise pour aller -s'abîmer dans l'épouvante. Aussi, cela se sent et ne se raconte pas. -D'ailleurs, comme nous l'avons dit, Dante n'a-t-il pas d'avance -expliqué Michel-Ange?</p> - -<p>On pense bien qu'au milieu de l'admiration générale la critique ne -consentit pas encore à se taire. L'envie ne se dessaisit jamais de la -dernière poignée de boue qu'elle destine au triomphateur. Michel-Ange -écouta, impassible, tout ce bruit d'en bas et sourit. Cependant, quand -l'injustice lui parut trop criante, il pensa qu'un châtiment lui était -dû, et, par un procédé familier au poëte de l'<i>Enfer</i>, il donnait à -quelque damné bien affreux la figure de l'imprudent qui l'avait -outragé. Or, c'était là un arrêt irrévocable comme la mort; et Paul -III, un jour invoqué comme arbitre, déclara lui-même qu'il n'y -pouvait rien, tant il connaissait Michel-Ange.</p> - -<p>Ce pontife, du reste, n'avait pas laissé les conseils de l'envie -pénétrer et altérer ses sympathies pour l'artiste. La Sixtine -achevée, il avait voulu, lui aussi, créer sa chapelle; il avait donc -encore livré à Michel-Ange les voûtes de la <i>Pauline.</i> Ces peintures, -où Michel-Ange vivait pourtant encore tout entier, s'éclipsèrent dans -l'événement triomphal, dans l'effet croissant toujours qu'avait -produit le <i>Jugement dernier.</i></p> - -<p>Une autre immense tâche appelait d'ailleurs Michel-Ange, et les -peintures de la chapelle Pauline furent le dernier effort de son -pinceau. Après le <i>Moïse</i>, après le <i>Jugement</i>, prêt à compléter -sa gloire et son immortel défi à toute renommée passée ou future, il -allait mettre la main de son génie à la basilique de Saint-Pierre, -pour qu'à peu près au même temps, peintre, statuaire et architecte, -il eût réalisé trois prodiges.—Il avait alors soixante-dix ans; mais -pour ce type de force c'était encore l'âge de la maturité féconde. -Comme dans ses œuvres, il avait dans sa robuste nature ce que l'homme a -le moins, le droit de la durée.</p> - -<p>Depuis la mort de Bramante, la direction des constructions de -Saint-Pierre avait été livrée à toutes sortes d'incertitudes. Nous -ne ferons pas, après tant d'autres, l'historique de ces travaux, où le -nom de Raphaël se rencontre après celui de Bramante, et avant celui de -Michel-Ange. Le dernier des architectes alors célèbres, San Gallo, -venait à son tour de mourir: le pape exigea impérieusement que -Michel-Ange portât la lumière dans le chaos de projets et de détails -où la pensée de Bramante s'était déjà perdue. Le vieux et austère -génie pratiquait la justice pour tous. Il rendait hommage à la -conception primitive de Bramante; mais il constatait que la puissance de -réalisation avait manqué plusieurs fois à lui comme à ses -successeurs. Or, sentant bien sa force, et sûr d'exécuter toujours le -plan qu'aurait adopté sa pensée, il ne mit pas, comme d'autres, son -orgueil à étouffer la trace de la première inspiration. Dans le -projet auquel il s'arrêta, il se rapprocha au contraire des conditions -de grandeur et de simplicité qu'on avait trop oubliées depuis -longtemps.</p> - -<p>Alors, avec une ardeur juvénile, on le voit en peu de jours exécuter -en bois tous les modèles de détail ou d'ensemble. Tout s'anime de son -zèle, il ravive à la fois tous les travaux, il appuie et consolide les -bases qui n'eussent jamais supporté leur fardeau; et l'édifice grandit -dans sa force et dans sa majesté, sous le regard du glorieux -octogénaire.—Pendant dix-sept ans, en effet, Michel-Ange donna toute -sa vie de chaque jour, la pensée de toute son âme à la création sans -rivale; et Rome vit enfin la vaste coupole dominer, comme un diadème -éternel, vingt siècles, représentés dans son sein par cent -générations de chefs-d'œuvre.</p> - -<p>Pendant ces dix-sept ans, Michel-Ange n'avait voulu recevoir aucun -traitement. C'était pour lui-même, pensait-il sans doute, c'était -pour son nom qu'il travaillait. C'était à sa propre gloire qu'il -édifiait le plus grandiose des monuments où l'homme ait fait habiter -Dieu.</p> - -<p>Certes, il avait enfin cette fois acquis le droit d'un saint et -majestueux repos: il ne se reposa pourtant pas.</p> - -<p>Beaucoup de ses œuvres d'architecture sont de la même époque. Il -avait donné les plans du Capitole; une aile entière du palais fut -exécutée sous sa direction même. Et non-seulement Jules III, -successeur de Paul III, malgré les intrigues, malgré les insinuations -des jaloux, avait confirmé au grand vieillard les pouvoirs suprêmes -dans les travaux de Saint-Pierre; mais, pour sa propre maison de -campagne, le nouveau pontife avait exigé que tous les plans fussent -faits par Michel-Ange. Les dessins du palais Farnèse lui furent aussi -demandés alors; au même temps, le roi de France et le grand-duc de -Florence le disputaient, par leurs pressantes sollicitations, aux -sympathies jalouses du pape et de Rome entière.</p> - -<p>Venise le réclamait aussi, non pour lui demander des ouvrages, mais -seulement pour s'honorer elle-même, en lui offrant une hospitalité -digne de son nom.</p> - -<p>Michel-Ange s'excusa sur son âge, sur ses infirmités, sur la -nécessité de sa présence à Saint-Pierre, et refusa modestement -toutes ces honorables avances. Sa patrie tenait pourtant toujours une -grande place dans son cœur: Florence, ayant formé le projet d'élever -une église somptueuse à saint Jean, patron des Florentins, n'en appela -pas en vain à son patriotisme et à son génie. Il se mit à l'œuvre -avec cette vivacité superbe qui ne l'abandonna jamais, et en peu de -jours il eut exécuté cinq projets différents, gradués suivant les -dépenses qu'ils pouvaient exiger. Les Florentins, appelés à choisir, -se décidèrent pour le plus magnifique; et Michel-Ange, reconnaissant, -leur assura, avec un juste orgueil pour lui-même, qu'en réalisant son -plan Florence posséderait un temple tel que les Grecs et les Romains -n'auraient jamais eu rien d'égal. Les malheurs de Florence nous ont -privés de ce dernier et glorieux spécimen du génie de Michel-Ange. -L'argent manqua dès les premières constructions, et les travaux furent -à jamais arrêtés.</p> - -<p>Cette vie pleine de jours et de gloire approchait pourtant de sa fin; -depuis longues années déjà le vieillard sublime avait senti planer -sur son âme toutes les tristesses de cette solitude infinie qui se fait -autour de ce qui dure. Se rappelant peut-être et s'appliquant à -lui-même ce vers de Dante:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">Désert et désolé comme chose éternelle,</span></p> - - -<p>il attendait maintenant, d'un front rasséréné, le baiser maternel de -la mort; il souriait aux mélancolies de la tombe; et sa grande joie, -c'était de travailler avec piété, avec ferveur, au marbre sous lequel -il voulait dormir.</p> - -<p>Il avait, dans sa belle vieillesse, conservé toujours une vigueur rare. -Cette vigueur baissa tout à coup; il fut atteint d'une fièvre -irrégulière qui dégénéra bientôt en langueur. Sentant sa fin -prochaine, il fit venir son neveu Léonard Buonarroti, et lui dicta, en -quelques lignes, sa volonté dernière. Il abandonnait, disait-il, son -âme à Dieu, son corps à la terre, son bien à ses proches; puis, -laissant enfin retomber sans vie cette large main qui avait créé tant -de choses, le 17 février 1564, à l'âge de quatre-vingt-dix ans -accomplis, il rendit à Dieu son âme pleine de foi, d'espérance et -d'amour.</p> - -<p>Michel-Ange repose au milieu des funèbres grandeurs de l'église de -Santa-Croce, panthéon de Florence, où manque seul le grand Alighieri.</p> - -<p>La vie de Michel-Ange est écrite, date par date, dans l'historique de -ses travaux. On voit, en le suivant pas à pas dans ses créations -successives, combien l'art fut, pour lui, toute une destinée bien -remplie; pas un moment de tiédeur en son culte passionné; sa vie, ce -sont ses œuvres. Disons pourtant ici un mot de l'homme même.</p> - -<p>Il avait la tête vaste, ronde, puissamment conformée. Le front -spacieux et carré. Les tempes et l'arcade de l'œil en saillie. Le -sourcil peu touffu, les yeux moyens, d'un ton brun, moucheté de jaune -et de bleu; le nez large, et gardant, dans son écrasement, l'empreinte -du coup de poing brutal de Torregiani; la lèvre mince et le menton -délicat.—Le bas du visage n'avait aucune de ces vultuosités -épaisses, aucun de ces reliefs charnus qui, dans les fortes natures, -accusent les appétits terrestres; toute la puissance de cette tête -énergique et rare vivait dans les sommets, dans le front, dans le -crâne, dans la solide voûte qu'habite le cerveau.—Il avait de larges -épaules; le corps robuste, bien fait, sec, musclé, nerveux; le -tempérament vigoureux et sain, une complexion à toute épreuve. On -peut dire qu'il ne fut jamais malade; un accident grave, une chute qu'il -fit en visitant un échafaud dans les travaux de Saint-Pierre, et sur -ses vieux jours, les douleurs de la gravelle, le forcèrent seuls à -interrompre deux fois les rudes besognes de l'art.</p> - -<p>Il avait vécu toujours comme un sage, parfois même, dans le fort de -ses travaux, comme un anachorète, se nourrissant, le plus souvent -alors, de pain et d'un peu de vin généreux. Quand la fortune lui eut -prodigué ses faveurs, il fut bon, secourable, attentionné aux autres, -rude ou insouciant pour lui-même. «Ascanio mio, disait-il à Candivi, -son élève, quoique riche, j'ai, ma foi, vécu comme un pauvre!» et à -peine s'en était-il aperçu.</p> - -<p>Il dormait peu; souvent il ne se déshabillait même pas. Le travail de -nuit n'était qu'un jeu pour cette organisation prodigieuse. Cette -austérité, cette simplicité, cette philosophie stoïque, qui lui -faisait accomplir son œuvre et mépriser sa gloire, il l'avait trouvée -dans l'amour de l'art, dans un penchant sans effort, dans sa nature -même; mais il l'avait aussi complétée dans sa vertu. Il ne fit jamais -une action mauvaise. Le vice, la lâcheté, la bassesse, et aussi le -stupide orgueil de l'ignorance, purent seuls susciter ses généreuses -colères. Il n'eut pas, il est vrai, grand mérite à n'envier personne; -qui pouvait-il envier? Mais il fut loyal pour tous, impartial pour ses -rivaux, juste pour ses ennemis. Les jaloux du second rang, plus, certes, -que Raphaël lui-même, voulurent, dans la gloire de ce dernier, faire -oublier un moment celle de Michel-Ange: Michel-Ange n'en rendit pas -moins témoignage au génie de Raphaël. Bramante employa sa vie et son -crédit à gêner l'essor du jeune rival que lui envoyait Florence. -Michel-Ange se plut toujours à reconnaître la beauté du plan primitif -que Bramante avait conçu pour Saint-Pierre. Rien de plus touchant que -son attachement fidèle et ses inconsolables regrets pour son vieux -serviteur Urbin; on sait comme il le pleura, comme il se désespérait -de ne l'avoir pas précédé dans la tombe. La mort d'un frère -bien-aimé avait été aussi quelque temps auparavant pour lui une -amère douleur.—Ses actes de générosité pour les petits, de -dévouement aux plus humbles, égalent seuls sa hautaine raideur -vis-à-vis des puissants de la terre. De ces derniers, beaucoup auraient -pu dire, et avaient durement appris, s'il avait l'âme d'un courtisan, -s'il savait humblement courber le front, ou supporter un outrage. Il se -sentait grand; il avait lui-même le respect de sa grandeur, et eut -ainsi toujours le secret, comme le droit, d'imposer ce respect aux -autres. Sa repartie, suivant l'occasion, sortait du fond de son cœur, -ou tombait du haut de son orgueil. On aime à le voir se révéler -lui-même dans ces deux mots de dialogue:</p> - -<p>«Quand je serai mort, disait-il à son vieil Urbin, que deviendras-tu, -mon pauvre ami?—Il me faudra bien chercher un autre maître...—Et tu -crois que je le souffrirai? tiens! voilà deux mille écus...»—Voici -le contraste: Le pape Paul IV se plaignait des nudités du <i>Jugement -dernier</i>, et fit demander à Michel-Ange de les voiler. «Allez dire au -pape, répondit le rude maître, qu'il s'occupe un peu moins de -réformer mes peintures, chose facile, et que je ferai quand je voudrai; -mais qu'il songe un peu plus à réformer les hommes, ce qui est sa -tâche, et n'est pas aisé.»</p> - -<p>Ses idées sur l'art étaient aussi élevées, aussi fières que son -exécution était puissante. Il aimait, de passion, le beau en toutes -choses: un beau cheval, un beau chien, une belle fleur, un arbre -majestueux, une montagne grandiose; tout ce qui est beau dans l'art et -beau dans la nature le charmait, le saisissait, l'inspirait. Il -cherchait la beauté à travers la création, comme la mouche cherche -son doux nectar en volant du calice de la rose aux grappes du marronnier -en fleur, du bouton du lis au chaton du cèdre.</p> - -<p>Il prisait par-dessus tout l'originalité; il eût sans doute conseillé -à tout artiste de faire moins bien suivant sa propre nature que mieux -dans l'ornière d'un autre. «Celui qui s'habitue à suivre, disait-il, -n'ira jamais devant.»—Il avait du trait dans l'épigramme, et y eût -certainement excellé si son cœur ne l'eût arrêté à propos. La -vanité des médiocres l'irritait bien quelquefois, mais il finissait -par en rire, et, en tout cas, il lui réservait pour châtiment une -raillerie innocente. Un peintre ignorant, Bugiardini, lui demandait son -avis sur un portrait: «Ah! très-bien, fit Michel-Ange, mais vous lui -avez placé l'œil au milieu de la tempe, c'est du nouveau.» Le peintre -résiste et prétend que son portrait est l'image exacte du modèle: -«C'est possible, reprend alors négligemment Michel-Ange, ce sera la -faute de la nature.»</p> - -<p>Il rencontre un jour un enfant au visage idéalement beau, et lui -demande son nom. C'était le fils du peintre bolonais Francia, qui -n'avait jamais eu le don de charmer le peintre de la Sixtine. «Ah! ma -foi, mon garçon, dit le maître à l'enfant, ton père fait -décidément bien mieux en réalité qu'en peinture.»—On regrettait -enfin devant lui qu'il ne se fût pas marié et qu'il dût mourir sans -postérité. «J'ai eu l'art pour épouse, répondit-il, et c'est encore -trop d'avoir eu celle-là dans ma vie. Ma postérité, c'est mon œuvre; -elle me suffit bien. Ghiberti a laissé un vaste patrimoine et de -nombreux enfants. Qui saurait aujourd'hui son nom s'il n'eût pas fait -les portes de bronze du baptistère de Saint-Jean de Florence? Le -patrimoine est dissipé, les enfants sont morts; le monument est -debout!»</p> - -<p>Une seule passion, nous l'avons indiqué, vint illuminer son âme, et la -remplit, jusqu'à la mort, du douloureux bonheur d'aimer. Ses poésies -sont la chaste et mélancolique confidence de durables ardeurs pour un -objet digne d'un tel homme.</p> - -<p>On connaît le nom et l'histoire de Vittoria Colonna, fille de Fabricio -Colonna, le plus grand capitaine de son temps, mariée très-jeune à -Fernand d'Avaloz, marquis de Pescaire, qui devait se faire aussi un nom -fameux par une vie courte, mais bien remplie. Vittoria, rayonnante de -beauté et de poésie, avait trouvé dans cette union toutes les joies -du cœur et tout le prestige des belles renommées. Ivresses fugitives! -Le marquis de Pescaire succomba tout à coup, au milieu même de ces -rares félicités: de nombreuses blessures et les fatigues de la guerre -avaient rapidement mûri, pour la mort, son héroïque jeunesse.</p> - -<p>Vittoria était alors aussi célèbre par son esprit que par sa beauté. -Tout ce qu'il y avait de plus illustre sollicita bientôt sa main; mais -elle repoussa toutes les adorations, s'enferma dans la solitude, et voua -son génie tout entier à la gloire de son époux, au souvenir de leur -amour brisé. Ses poésies, pleines de charme et de cœur, douloureux -soupirs d'un regret sans fin, vastes aspirations d'une immortelle -espérance, se répandirent bientôt pour consoler et ravir toutes les -âmes tendres, tous les cœurs éprouvés. C'est par ces poésies que -Michel-Ange sentit l'amour envahir sa vie; c'est Vittoria Colonna que sa -grande âme trouva seule à la hauteur de l'idéal sublime et du -fantôme adoré de ses rêves. La pudique fidélité de Vittoria pour -son mort bien-aimé ne put s'effaroucher de cette flamme, si pure que -les anges en eussent été volontiers complices. Et, à mesure que -l'austère douleur de la noble veuve gagna en profondeur ce qu'elle -perdait en cuisante amertume, un doux commerce de poésie, une fière -intimité de génie, l'hymen éthéré de deux âmes, rapprocha le grand -archange de la peinture et la muse séraphique dont il vivait épris. -L'inspiration de Vittoria se retrouve dans les plus poétiques des -œuvres religieuses de Michel-Ange. Ce souffle de femme a passé comme -une brise bienfaisante sur la pensée austère du rude Toscan pour -l'attendrir et la sanctifier.</p> - -<p>La mort de Vittoria, son illustre <i>dame</i>, sa Béatrix, son doux génie -visible, fut pour lui l'inconsolable désespoir. Ses larmes ne furent -pas perdues pour la postérité: un soupir de la muse les cristallisa en -beaux vers.</p> - -<p>Il nous reste ici à dire encore quelque chose de Michel-Ange poëte. -Mais, par ce qu'on connaît déjà de son âme, on sait, dès à -présent, vers quelles régions du spiritualisme, de l'amour et de la -piété, l'aile de l'aigle dut diriger son essor. Michel-Ange adorait -Dante et savait par cœur la <i>Divine Comédie</i>; il s'était enivré des -magnificences des saintes Écritures; il savourait Pétrarque aux heures -de tendresse, et souvent aussi l'éloquence indomptée de Savonarola -avait répondu à toutes les secrètes révoltes de son noble cœur. Il -avait connu, il avait aimé le prophète de Florence; et de ce qu'il -aimait, Michel-Ange gardait long souvenir.</p> - -<p>C'est donc en ce milieu de poésie et d'élévation contemplative qu'il -nourrit d'une moelle sacrée, qu'il abreuva d'enivrements suprêmes la -sublime faim, la divine soif de sa muse.</p> - -<p>Nous n'essayerons pas de rendre, dans la pâleur et dans la faiblesse de -la traduction, quelques-unes de ces belles et si nobles pensées qui -méritèrent à Michel-Ange la quatrième couronne dont Condivi, son -biographe, voulait qu'on décorât son front. On trouve dans ses -sonnets, dans ses épigrammes ou stances et dans ses canzone quatre -inspirations également très-remarquables, quatre amours, quatre -cultes: celui de l'art, celui de Vittoria Colonna, celui de Dante et -celui de Dieu.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="GIORGIONE">GIORGIONE</a></h4> - - -<p><i>Le pinceau de Léonard de Vinci et la palette de Giorgione</i>, disait an -maître; mais ne sont-ils pas, l'un comme l'autre, le miracle de l'art?</p> - -<p>Giorgione voulait être à Venise ce que Léonard de Vinci avait été -à Florence et à Milan. Comme Léonard de Vinci, il était né -chevaleresque, doué de l'intelligence souveraine. Il avait la beauté -et le charme, la force et la grâce, l'autorité et la magnificence. Lui -aussi, il proclama l'art affranchi; les écoles gothiques furent -fermées; il décréta que le seul maître étant la nature, la seule -inspiration était le beau.</p> - -<p>La foi en l'Art élevait son Église à côté de la foi en Dieu.</p> - -<p>À force de travail, les peintres primitifs éteignaient dans leurs -œuvres ce rayon du génie qui, chez les maîtres, donne aux figures -peintes je ne sais quelle âme qui est déjà la vie. L'œuvre de -Bellini et de son école nous émerveille par la patience; l'œuvre de -Giorgione et de son école nous transporte par ses miracles. Là-bas, ce -n'est qu'une œuvre d'art; ici, c'est une œuvre de vie; là-bas, nous -nous étonnons devant le labeur de l'atelier; ici, nous sommes surpris -par ce don inouï de création: le labeur se cache sous des prodiges de -puissance. Giorgione et ses disciples, tout en contenant leurs forces, -ont répandu toutes les fortunes de l'art comme des enfants prodigues. -Quelquefois même le fleuve envahit ses rives; mais avant l'arrivée de -Véronèse et de Tintoret il ne débordera pas.</p> - -<p>Les trois Italiens, les trois inspirateurs qui furent le mieux doués, -sont Léonard de Vinci, Raphaël et Giorgione; il y a du Dieu dans ces -trois hommes. Voyez-les à leur soleil levant, ils se dépensent en -fêtes et en amours; on ne sait pas où ils étudient, tant la vie les -appelle à toutes ses aspirations. L'atelier est bruyant, on y fait des -armes, on y joue du violon, on y dit des vers. Les maîtresses viennent, -les Violantes et les Fornarines; elles aussi vont donner la vie au -pinceau, car elles ne poseront pas pour l'amour de Dieu, mais pour -l'amour de l'Amour.</p> - -<p>Et combien d'ateliers voisins où on ne s'amuse pas, où on travaille -gravement, et où on ne trouve ni la ligne éloquente ni la couleur -divine! C'est qu'il y a dans l'art les initiés, ceux-là qui savent -tout sans avoir rien appris, je me trompe, s'ils savent tout, c'est -qu'ils ont eu le don de lire, à livre ouvert, le livre de la vie, là -où les autres s'épuisent à l'A, B, C.</p> - -<p>Giorgione, cet autre Arioste, qui écrivait ses poëmes avec un pinceau -d'or, tout en vivant à cœur ouvert, tout en jetant sa jeunesse aux -aventures et sa vie aux femmes, garda toujours dans son œuvre, comme -dans un tabernacle, cette fleur d'intimité qu'il avait cueillie dans le -jardin des vieux maîtres, et qui répand un si chaste et si sympathique -parfum dans l'âme du spectateur. Cette fleur-là, Titien la cueillit -aussi, mais elle s'est fanée dans ses mains. Véronèse, qui fut à -Titien ce que Titien fut à Giorgione, était trop à la surface pour -s'inquiéter des voix intérieures, des poésies cachées, des poëmes -invisibles.</p> - -<p>On ne connaît pas Giorgione si on n'a pas un peu couru le monde. On ne -le retrouve guère à Venise, où Titien vous éblouit à chaque pas; -mais quand on s'est enivré du soleil de Titien, on cherche Giorgione, -cette aurore déjà dorée, mais gardant ces belles teintes roses qui se -fondent si harmonieusement sur la palette du ciel quand le soleil les -caresse.</p> - -<p>Giorgione voyait de plus loin et de plus haut que Titien. Il regardait, -par-dessus les exemples de Bellini, les exemples de Léonard de Vinci et -du Corrége.</p> - -<p>Il ne voulut imiter ni l'un, ni l'autre; mais tout en gardant sa forte -originalité, il étudia le merveilleux clair-obscur de Léonard de -Vinci. Il ne rechercha pas comme ce grand maître la poésie des ombres, -mais c'est souvent par le même travail qu'il arriva à la poésie de la -lumière. Là où Vinci songe, Giorgione parle. Le maître de Milan se -réfugie dans les solitudes mystérieuses de l'art: le maître de Venise -aime les fêtes bruyantes du pinceau, mais des deux côtés le cœur bat -au même sentiment, devant la poésie de la Nature.</p> - -<p>Pareillement il y a un monde et un trait d'union entre Corrége et -Giorgione. Si Corrége enseigne la grâce fondante et le charme -pénétrant, Giorgione montre ces beaux airs humains que ne comprime -plus la peur du péché, ces libres expressions, ces épanouissements de -l'âme sur la figure, qui sont aussi la marque de la beauté dans l'art.</p> - -<p>Giorgione vivait comme il peignait: il jetait l'or à pleines -mains,—les jours où il en avait,—sur les pas de sa maîtresse. Les -jours où il n'avait pas d'argent, il ne se croyait pas plus pauvre pour -cela. Il n'eût jamais, dans sa fierté, signé les épîtres de Titien -à Charles-Quint. Il disait qu'un peintre était roi chez lui. Le duc de -Parme lui dépêcha un gentilhomme pour l'amener à sa cour, où toutes -les dames voulaient être peintes par lui. L'ambassadeur trouva le -peintre de Castel-Franco le pinceau à la main devant une de ces fêtes -giorgionesques qui sont comme la première épreuve, plus ferme et plus -chaude, des fêtes galantes de Watteau.—Vous allez partir avec moi, dit -le gentilhomme.—Demain, dit Giorgione. L'ambassadeur attendit. Le -lendemain il fallut attendre encore, puis le surlendemain, puis toute -une semaine. Et comme le gentilhomme se fâcha: «Comment voulez-vous, -lui dit Giorgione, que je quitte ma cour pour aller à celle d'un -autre?»</p> - -<p>Giorgione, comme Léonard de Vinci, ne se disait jamais vaincu. Pour lui -la peinture était l'art par excellence. Il disait: «Je bâtis des -palais, je sculpte, j'écris des poèmes et je chante comme un -musicien.» Selon Vasari, dans le temps où le Verruchio exécutait son -cheval de bronze, «Giorgione se rencontra avec plusieurs artistes qui -prétendaient que la sculpture avait sur la peinture l'avantage de -montrer une figure de tous les côtés, pourvu qu'en tournant autour -d'elle on changeât le point de vue. Giorgione, au contraire, soutenait -que la peinture pouvait offrir tous les aspects d'un corps et les faire -embrasser d'un seul coup d'œil sans qu'on eût besoin de changer de -place. Il s'engagea même à représenter une figure que l'on verrait -des quatre côtés à la fois. Les pauvres sculpteurs se mirent la -cervelle à l'envers pour comprendre comment Giorgione se tirerait d'une -semblable entreprise. Il peignit un homme nu, dont les épaules sont -tournées vers les spectateurs. Une fontaine limpide réfléchit son -visage, tandis qu'un miroir et une brillante armure reproduisent ses -deux profils: œuvre charmante et capricieuse qui justifia les -prétentions du grand artiste.»</p> - -<p>Comme Léonard de Vinci, Giorgione a tout tenté.</p> - -<p>Selon la tradition, Giorgione a aimé Violante aussi; mais c'est une -autre femme, une patricienne, devenue sa maîtresse, qui lui donna -«l'amour et la mort.» Elle se passionna sous ses yeux pour un de ses -disciples, Pietro Luzzo, de Feltre, un beau garçon qu'il avait admis à -ses fêtes de tous les jours. Sa maîtresse partit avec le disciple; -elle revint une fois comme pour mieux asservir ce pauvre cœur déjà -dans l'enfer. Elle repartit et ne revint plus. Tout à ses colères -jalouses, Giorgione voulut jouer le dédain; mais cette femme était son -âme, il mourut.</p> - -<p>Qui donc a écrit ce beau sonnet sur la vie de <i>Giorgione</i> et sur -l'<i>ombre</i> aimée qui errait avec lui?</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">J'ai peint dans le monde, et il fut si grand le bruit</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">De ma renommée dans cette contrée et dans cette autre,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Que ma gloire égale celle de Zeuxis et d'Apelles,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Et que tout rivage éloigné retentit de mon nom.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Dans mon jeune âge, je quittai ailes déployées</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Le nid paternel pour aller acquérir des grâces nouvelles;</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">De là, je m'envolai au ciel, parmi les étoiles d'or,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Où j'ai une chambre meilleure et une demeure sûre.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Ici, entre les âmes éternelles et divines.</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Je prend, pour les imiter, des idées plus belles,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Ornées de grâces et ardentes de lumières.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Et je continue le travail de mon pinceau,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Et je vais errer avec l'ombre aimée parmi les vivants,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Tandis que je prends des formes divines dans le ciel.</span></p> - - -<p>Giorgione et Titien, nés à la même heure, eurent le même ciel, le -même maître, presque le même pinceau et peut-être la même -maîtresse. Mais Giorgione, qui menaçait d'enterrer toute sa -génération par sa force herculéenne, mourut comme un enfant d'une -trahison de femme, tandis que Titien, svelte et pâle en sa jeunesse, -traversa les passions sans y laisser sa force. Giorgione avait un cœur -vaillant et tendre, un cœur d'or; Titien avait un cœur de bronze. -Chamfort disait: «Il faut que le cœur se brise ou se bronze.» -Giorgione eut le cœur brisé là où Titien eut le cœur bronzé, si -l'on me permet ce jeu de mots qui peint si juste.</p> - -<p>L'art et l'amour ont été toute la vie de Giorgione. Des sa jeunesse il -a représenté, dans son paysage de Castelfranco, avec le château sur -le second plan et ses belles montagnes bleues à l'horizon, il a -représenté trois jeunes filles qu'il aimait, comme on aime à l'aube -avec les rêveries embrumées encore,—comme on aime avant la passion, -ce soleil qui dévore les dernières visions du matin.—Ces trois belles -filles, qui ont tout à la fois le type des Trévisanes et des -Vénitiennes, cheveux onduleux et dorés, ovale mollement arrondi, -regards naïvement amoureux, sont peintes toutes nues sous les frais -rideaux de la ramée. Et ainsi elles sont métamorphosées en ces trois -Grâces qui se soumettent au jugement de Paris. Paris, c'est un peu -Giorgione. Il les regarde si longtemps qu'il ne songe plus à donner sa -pomme. Ce curieux tableau, de la première manière du peintre, indique -encore l'atelier de Bellini par quelques timidités de contour; mais -quelle merveille déjà par les horizons, le ciel, les arbres! Le -maître se révèle partout. Les figures même, toutes discrètes encore -et comme enchaînées dans leur pudeur, ont un charme tout -giorgionesque. Le beau Paris est beau: il a raison de garder la pomme.</p> - -<p>Giorgione s'est peint plus d'une fois. On peut étudier à Venise et à -Munich sa tête énergique et douce, forte et tendre. L'intelligence a -élargi ce front superbe, l'amour a tempéré par un sourire cette -lèvre fière. C'est la beauté, mais la beauté impérieuse qui n'est -pas comprise par les femmes. Ce n'est pas le miroir à coquette qui, -comme le miroir, n'a qu'une surface polie. Giorgione, par son aspect -rude et méditatif, ferait peur à une petite-maîtresse; mais une vraie -femme s'y prendrait par le cœur et par l'âme.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/figure07.jpg" width="500" alt="" /> -<p class="center"><i>Flore</i> d’après Titien</p> -</div> - - - - -<h4><a id="TITIEN">TITIEN</a></h4> - - -<blockquote> -<p><span style="margin-left: 60%;">E Tizian che onora</span><br /> -<span style="margin-left: 35%;">Non men Candor, che quei Venezia e Urbino.</span></p> -<p style="margin-left: 60%;">ARIOSTO.</p></blockquote> - -<blockquote> -<p><span style="margin-left: 50%;">Il designo di Michel Angelo,</span><br /> -<span style="margin-left: 56%;">El coloristo di Titiano.</span></p> -<p style="margin-left: 60%;">LE TINTORET.</p></blockquote> - - -<p>Titien détrôna Giorgione, mais ce ne fut qu'après lui avoir pris -ses armes.</p> - -<p>Il avait d'abord traduit mot à mot la nature comme son maître Bellini, -mais, en voyant un portrait de Giorgione, ses yeux s'ouvrirent à la -vraie lumière, comme lorsque le soleil répand la vie là où l'aube -pâle encore ne donne pas l'accent souverain.</p> - -<p>Vasari constate que le premier portrait de Titien, si Titien ne l'eût -pas signé, eût été infailliblement attribué au Giorgione.</p> - -<p>Non-seulement il prit la manière de Giorgione pour les portraits, mais -il la prit aussi pour les fresques. Giorgione avait peint à Venise la -façade de l'entrepôt des Allemands, sur le Grand Canal; Titien, par la -protection de Barbigo, fut appelé à peindre la façade sur la -Merceria. Quand son travail fut découvert, des patriciens, de ceux-là -qui avaient salué le règne de Giorgione, lui dirent, à la première -rencontre, qu'il venait de se surpasser dans la façade de la Merceria; -ce à quoi répondit Giorgione: «Ce n'est pas moi qui ai peint cette -façade, c'est un jeune homme de Cador.—Vous voulez nous tromper, -reprirent les amis de Giorgione, il n'y a que vous à Venise pour -peindre avec cette belle liberté de touche et cet éclat de -coloris.—Ce Cadorin, poursuivit Giorgione, a pris mes pinceaux et ma -couleur, aussi vais-je me croiser les bras.» Et Giorgione rentra chez -lui, blessé au vif.</p> - -<p>Il fut quelque temps sans vouloir peindre, disant qu'il voulait bien que -Titien lui ressemblât, mais qu'il ne voulait pas ressembler à Titien.</p> - -<p>Je ne chercherai pas avec l'abbé Lanzi si Titien choisissait ses -couleurs ailleurs que chez les marchands de Venise, qui étaient des -fripons. Passeri a beau me dire que beaucoup de peintures de son temps -étaient rapidement altérées, parce que les marchands de Venise -vendaient de mauvaises couleurs; j'aime mieux reconnaître qu'avec leur -sentiment et leur science du coloris, les peintres de Venise avaient -raison de prendre le fond blanc pour point de départ (car ils avaient -coutume d'emplâtrer leurs panneaux.) Sur ce fond blanc, les teintes -répandues pendant la composition avaient une fleur de vie, une -transparence idéale, un éclat magique que les empalements les plus -savants ne produisent jamais sur un fond neutre. Rubens reconnaissait -cette loi, seulement il peignait sur fond rouge.</p> - -<p>Ce n'est jamais d'ailleurs par le même chemin que deux coloristes se -rencontrent; que de fois, pour arriver au but, ou est parti d'un point -opposé! C'était à force de marier ses couleurs que Titien était -coloriste, tandis que Rubens avait l'amour des couleurs vierges; aussi -les copistes patients ont-ils plus heureusement pastiché le peintre de -Venise que le peintre d'Anvers. Je dirai toujours au premier regard si -tel tableau appartient à l'œuvre de Rubens; il m'arrivera comme à -tout le monde, comme aux Vénitiens eux-mêmes, de me tromper devant une -copie de Titien. Et pourtant, comme Zanetti, j'ai longtemps médité -devant les chefs-d'œuvre éblouissants de ce pinceau d'or.</p> - -<p>On a dit que Titien était un naturaliste, on dit aujourd'hui un -réaliste. Aujourd'hui comme autrefois, on se trompe. Il était trop -artiste, trop doué, trop créateur, trop giorgonesque pour tomber dans -l'imitation servile. Comme tous les maîtres, il adorait la nature, mais -il y répandait le rayonnement de l'art. Par exemple, il esquiva les -teintes heurtées, les ombres fortes, les reliefs accusés<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>. Pour -donner plus de fraîcheur et plus de volupté à ses carnations, il -répandait la vie à pleine main; mais c'était surtout aux yeux et à -la bouche qu'il donnait l'âme de sa palette. En voyant un de ses -chefs-d'œuvre, on sent que la vérité l'inspirait; mais pourtant si on -étudie le jeu des lumières et des ombres, on s'aperçoit qu'il -peignait sous le jeu des lumières et des ombres de son esprit. La -vérité doit être accentuée; c'est le triomphe de l'art de répandre -sur elle l'artifice et l'illusion pour lui donner plus de force et plus -de relief. Titien ne veut pas, d'ailleurs, surprendre par les effets -violents: il est harmonieux et souriant; ses miracles sont des miracles -de lumière; il a pris un rayon au soleil et il le répand sur ses -tableaux avec la magie du prisme. Il a horreur des tours de force; il ne -veut pas, comme les matamores de la peinture, marier les couleurs -ennemies, ou plutôt violer les teintes pudiques par les teintes -écarlates. Sa maxime, c'est la passion et non la violence; il ne veut -pas que l'artiste éteigne son beau feu dans les détails, mais il -recommande au pinceau le plus emporté les caresses nonchalantes, -surtout quand le peintre donne la fleur de vie, le duvet de pêche, le -marbre, l'or et la pourpre au corps de la femme.</p> - -<p>Il y a beaucoup de légendes sur la <i>Violante</i>, qui, au musée du -Louvre, répand ses cheveux rayonnants, ces beaux cheveux que la nuit -n'éteint pas. Selon quelques historiens, c'est Lavinia, la fille de -Titien. «Nous sommes amoureux fou de Violante, la fille du Titien, et -nous avons déjà fait deux fois le voyage d'Espagne pour mettre un -baiser sur sa belle bouche entr'ouverte comme une grenade mûre. -Malheureusement elle a les bras trop occupés à soutenir sur un plat -d'argent la tête de saint Jean-Baptiste, et n'a pu se jeter à notre -cou comme elle en avait envie, on le voyait à ses yeux.» C'est -charmant; mais pourquoi M. Théophile Gautier, qui sait si bien son -histoire de l'art, dit-il de Violante «la fille du Titien?» Quand -Violante posait cheveux épars et seins nus dans l'atelier du Titien, -roi de Venise, Titien avait trente ans. Selon quelques autres -historiens, c'est la maîtresse de Titien; selon la tradition -vénitienne, Violante fut aussi la maîtresse du Giorgione.</p> - -<p>La plus vraie tradition, c'est quelque belle fille qui perpétue -Violante, comme si le Maître des maîtres se complaisait toujours à ce -masque radieux. À Venise avant de voir les tableaux peints on les voit -déjà par les tableaux vivants. Pourquoi ne parlerais-je pas de cette -Violante après la lettre (comme si Dieu n'était qu'un disciple de -Titien) que j'ai rencontrée un matin sur la Giudecca, en revenant de -San Giorgio Maggiore? Oui, dans une gondole rafalée, je vis apparaître -une belle fille de vingt ans, d'un éclat inouï, d'une jeunesse -exubérante. La santé a aussi sa poésie. Je reconnus du premier regard -la Flora de Titien, la fille de Palme le Vieux; elle avait un bouquet à -la main, bien moins éclatant, bien moins épanoui que ses vingt ans. -Elle se penchait nonchalamment sur la Giudecca pour voir sa beauté, -tout en secouant sur ses lèvres les fleurs déjà flétries de son -bouquet. Le gondolier qui la conduisait à la place Saint-Marc la -regardait avec passion: il chantait à demi-voix les notes bizarres des -bacchanales du Lido. C'était un beau gondolier, vêtu de haillons, mais -dans le style vénitien. On ne saurait avoir une idée de sa grâce à -ramer sans l'avoir vu à l'œuvre. La belle l'écoutait avec le charme -d'un vague souvenir d'amour.</p> - -<p>Après avoir vu le portrait vivant de Violante, je voulus revoir son -portrait peint. Est-elle moins vivante dans l'œuvre de Titien, sous sa -couleur de vie? On y reconnaît la touche du maître, mais le plus -souvent, il n'y donnait que le dernier coup de pinceau,—le plus -difficile, celui qui révèle le génie.—Voici, selon Lanzi, la raison -de toutes ces Violantes attribuées à Titien: «Son atelier était un -sanctuaire impénétrable. Lorsque ce grand maître sortait, il laissait -ouverte la porte de son atelier, afin que ses élèves pussent copier -furtivement les tableaux qu'il y laissait. Au bout de quelque temps il -trouvait plusieurs de ces copies à vendre, il les achetait et les -retouchait; de sorte que ces copies devenaient les originaux. Il lui -arrivait même de les signer.» Après cette affirmation de Lanzi, -historien digne de foi, on peut dire avec Théophile Gautier: «Hormis -les sept ou huit musées royaux ou princiers où la généalogie des -tableaux se conserve depuis qu'il sont sortis de la main du peintre, -toutes les toiles que l'on attribue aux grands peintres italiens ne sont -que d'anciennes copies.» Cependant tous les grands peintres italiens -ont été si fertiles, surtout les Vénitiens! Les deux Bellini -peignaient encore à quatre-vingt-dix ans; Mantegna, Palma et Tintoretto -étaient vaillamment à l'œuvre à quatre-vingts ans. Pour Titien, tout -le monde sait qu'il mourut à quatre-vingt-dix-neuf ans. Et il mourut de -la peste!</p> - -<p>Pour connaître Lavinia, je traduis à peu près mot à mot l'abbé -Giuseppe Cadorin qui a étudié cette grave question dans son in-quarto: -<i>dell' Amore dei Veneziani per il Tiziano</i><a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>. «Lavinia naquit à -Venise, après ses frères, sans doute vers 1530. On n'a aucun -renseignement sur son éducation, mais certainement elle devait être -sérieuse, car un jeune homme illustre et bien élevé avait mis sur -elle la pensée de l'obtenir en mariage. Son père l'aimait tendrement -et tellement qu'il croyait revoir peut-être en elle la jeune fille -regrettée qui lui fut enlevée par la mort, à la fleur de ses ans, et -qui avait été tenue sur les fonts baptismaux par Francesco Zuccati, le -célèbre mosaïste. Lavinia était belle de forme et gracieuse en ses -manières. Titien peignit plusieurs fois en diverses attitudes cette -aimable figure. Tantôt de face et en vêtement noir, avec un collier de -perles précieuses au cou, ceinte aux flancs d'une ceinture d'or et dans -la main un éventail de plumes, peinture qui illustre la galerie royale -de Dresde; tantôt il l'a représentée soulevant une élégante -cassette, comme on la voit dans la royale galerie de Paris. Plein dame -est le caractère de la tête, à laquelle donne du <i>brio</i> le coloris le -plus parfait et le plus naturel, la grâce et l'élégance des -mouvements, la vivacité de l'expression et la correction du -dessin<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>.»</p> - -<p>Nous allons voir comment Titien «colloqua» sa fille à un mari: «Le -peintre ayant dans ces travaux donné l'essor à son sentiment paternel, -voulut, en excellent père qu'il était, <i>colloquer</i> sa fille en un -honorable mariage. Le 20 mars 1555, par les actes de Giovanni -Alessandrino, notaire de Cadore, fut fait le contrat avec Comelio, fils -de Marco Sarcinelli et de Colliope, nobles de Serravale. Titien assigna -à Lavinia une dot considérable pour ce temps, de deux mille quatre -cents ducats, et ce devoir fut en tout point rempli par le peintre. Le -mariage fut fécond puisqu'il donna la lumière à six enfants. Mais le -ciel voulut, après l'accouchement du dernier de ceux-ci, appeler -Lavinia au repos éternel, laissant plongés dans la douleur, le mari, -le père et les enfants; ce malheur arriva environ vers 1561. Si le bon -Titien avait d'abord, dans ses peintures, montré sa joie pour cette -fille, plus tard, dans un autre travail, il exprime l'amertume de sa -douleur. On voit, dans ce tableau, le peintre déjà vieux se tenant -tout affligé aux pieds de sa fille enceinte. Il lui touche la ceinture -comme s'il voulait dire: <i>Voilà la cause de ton fatal destin!</i> Elle, -occupée des plus graves pensées, des douleurs qui la tiennent en -travail, comme affaissée et manquant d'haleine, elle appuie un bras sur -une cassette qui montre, caché dans l'intérieur, un crâne humain -décharné. La peinture est vraiment émouvante.»</p> - -<p>Mais cet étrange symbole exprime trop étrangement le malheur familial.</p> - -<p>Pour payer la dot de sa fille<a name="FNanchor_6_1" id="FNanchor_6_1"></a><a href="#Footnote_6_1" class="fnanchor">[6]</a>, Titien écrivit à Charles-Quint, se -recommandant à sa libéralité pour obtenir la pension de deux cents -scudi concédée sur la Chambre de Milan et la pension de cinq cents -scudi pour la naturalisation en Espagne de son fils Orazio. «Si cette -grâce lui fut accordée, on l'ignore; ce qui est hors de doute, c'est -que Titien fit honneur au contrat nuptial. Le 19 juin 1555, il compta à -Sarcinelli une part de la dot en scudi d'or. En 1556 il donna le surplus -en un collier de perles et d'or et en deniers. Le contrat de dot comme -le reçu existent en originaux ès mains du docteur Pietro Carnieluti de -Serravalle.»</p> - -<p>L'abbé Cadorin se trompe et va se contredire tout à l'heure, quand il -affirmera l'existence de la maîtresse de Titien. Si Violante est la -maîtresse de Titien, ce n'est pas Lavinia que nous admirons, ce n'est -pas Lavinia qui nous passionne au Musée du Louvre, à Florence et -partout. D'ailleurs, il est prouvé que Titien peignait ses Violante et -ses Flora avant l'épanouissement de la beauté de Lavinia. Il les -peignait, il est vrai, jusqu'en ses dernières années, mais dans la -poésie du souvenir et comme pour ressaisir sa jeunesse. Et aussi parce -que cette adorable figure—symbole des voluptés vénitiennes—lui -était toujours payée à pleines mains.</p> - -<p>Mais étudions mot à mot les révélations de notre curieux historien.</p> - -<p>«Je n'affirmerai pas que Titien n'a pas aimé, car <i>l'amour</i>, a dit le -poëte, <i>prend possession de toutes les âmes nobles.</i> Titien fut -très-noble, mais il ne me paraît pas qu'il fût capable d'être -dépravé dans ses affections, comme le dit méchamment le Carpani dans -les LETTRES MAJERIANES. A-t-il donc eu entre les mains toutes les -preuves pour le juger ainsi? L'assertion est chose aisée, la soutenir -est plus difficile. Lorsque les écrivains contemporains de Vecellio et -même la langue licencieuse et médisante de l'Arétin en font silence -et le louent plutôt de sa réserve dans ses transports avec les femmes -(Lettre de 1553), ce sont des songes de malade que de l'imaginer livré -aux plaisirs jusqu'à l'égarement<a name="FNanchor_7_1" id="FNanchor_7_1"></a><a href="#Footnote_7_1" class="fnanchor">[7]</a>. C'était la coutume de ce siècle -fortuné qu'on eût une amie ou réelle ou imaginaire. Les vers -insipides des pédants pétrarquesques en sont la preuve. Ils honoraient -leur amie <i>avec des noms moins dévots qu'ils ne sont à présent, mais -plus héroïques, tels que ceux de Violante, de Cornélie, de Délie, de -Lavinie</i><a name="FNanchor_8_1" id="FNanchor_8_1"></a><a href="#Footnote_8_1" class="fnanchor">[8]</a>, à la manière des poëtes qui substituent aux noms -véritables ceux de <i>Lesbie</i> et d'<i>Irène.</i> Je hasarde celle opinion que -sous le nom de <i>Violante</i> il faut voir celui de la femme de Titien, -l'époque de son mariage n'étant pas éloignée de celle où il l'a -peinte dans les Bacchanales pour le duc Alphonse de Ferrare. Mon idée -paraîtra bizarre, mais cependant elle est plus vraisemblable que toutes -les raisons spécieuses qui soutiennent qu'elle était fille de Palma le -Vieux<a name="FNanchor_9_1" id="FNanchor_9_1"></a><a href="#Footnote_9_1" class="fnanchor">[9]</a>.»</p> - -<p>L'illogique abbé, après avoir reconnu la présence réelle de -Violante, essaye de prouver qu'elle n'est pas fille de Palma le Vieux. -Après beaucoup de preuves stériles, il revient à cette tradition, -mais à une condition, c'est que Violante fut à la fois la femme et la -maîtresse de Titien; c'est-à-dire qu'il aurait aimé Violante, fille -de Palma, et comme amante et comme épouse. Il ne faudrait voir dans -Violante maîtresse et femme qu'une seule et même personne. Tel est le -sens de la phrase ambiguë: <i>E che doppio fosse l'affetto.</i></p> - -<p>Et après beaucoup d'autres contradictions, l'abbé Giuseppe, qui trouve -le terrain glissant, finit par cette opinion téméraire et orthodoxe: -«Si la Violante enflamma notre artiste après la mort de sa femme, je -dirai que cet amour me paraît avoir été plutôt platonique -qu'amoureux.» Pourquoi, monsieur l'abbé?</p> - -<p>Le portrait de Violante n'est pas un portrait de fantaisie, donc -Violante a existé. Alexandre Dumas, qui a très-bien mis en scène -Titien, s'est trompé, lui aussi, quand il a dit de Violante: <i>La fille -de Titien.</i> Certes, l'amour qui a inspiré le peintre dans ce portrait -n'est pas l'amour paternel, c'est la volupté qui a guidé sa main comme -pour l'apothéose de la beauté corporelle.</p> - -<p>Par l'esprit, Giorgione dépassait Titien d'une belle coudée. -Je parle ici de ce! esprit du cœur<a name="FNanchor_10_1" id="FNanchor_10_1"></a><a href="#Footnote_10_1" class="fnanchor">[10]</a>qui accentue le caractère -et donne à l'artiste je ne sais quoi de divin: Léonard de -Vinci,—Raphaël,—Michel-Ange.—Titien, si fier devant lui-même, -croyait aux grands de la terre, et s'humiliait devant eux jusqu'à se -prosterner dans la poussière de leurs pieds<a name="FNanchor_11_1" id="FNanchor_11_1"></a><a href="#Footnote_11_1" class="fnanchor">[11]</a>. Je lisais ses lettres, -à Venise, avec un vrai chagrin<a name="FNanchor_12_1" id="FNanchor_12_1"></a><a href="#Footnote_12_1" class="fnanchor">[12]</a>.</p> - -<p>Si Charles-Quint ramassait le pinceau du Titien, Titien n'en était pas -plus fier pour cela. Voyez:</p> - - -<blockquote> -<p class="center">TITIEN VECELLI, PEINTRE, À L'INVINCIBLE EMPEREUR CHARLES-QUINT</p> - -<p style="margin-left: 60%;">1551.</p> - -<p>Prince invincible! si la fausse nouvelle de ma mort a causé du chagrin -à Votre Majesté, j'en ai reçu la consolation d'avoir encore une plus -grande certitude que Votre Grandeur se rappelle mon dévouement pour son -service; ce qui me rend la vie doublement chère. J'adresse à Dieu mes -humbles prières, afin qu'il me conserve la vie, sinon longtemps, du -moins assez pour me donner le temps d'achever l'ouvrage que j'ai -commencé pour Votre Majesté: il est assez avancé pour pouvoir -paraître devant Votre Grandeur dans le mois de septembre prochain: je -m'incline, en attendant, en toute humilité, en me recommandant avec -révérence à ses bonnes grâces.</p></blockquote> - - -<p>Cette seconde lettre dépasse la première; on dirait le Renard qui -parle au Corbeau:</p> - - -<blockquote> -<p class="center">AU PRINCE D'ESPAGNE ROI D'ANGLETERRE</p> - -<p style="margin-left: 60%;">1551.</p> - -<p>Prince sérénissime, j'ai reçu de votre ambassadeur d'Autriche un don -plus digne de votre grandeur que de mes petits mérites; il m'a été -bien cher, mais il me l'a été d'autant plus que c'est une grande -richesse pour un débiteur d'être l'obligé d'un aussi grand souverain.</p> - -<p>Je voudrais, par reconnaissance, pouvoir faire l'image de mon cœur, -déjà dévoué depuis longtemps à Votre Altesse, afin qu'elle pût -voir, dans la partie la plus parfaite de moi-même, sa ressemblance et -sa valeur. Mais, cela m'étant impossible, je mets tous mes soins à -terminer la fable de Vénus et Adonis dans un tableau d'une forme -semblable à celui de <i>Danaé</i> que possède déjà Votre Majesté; -j'espère envoyer bientôt celui-ci à Votre Altesse, puisqu'il est -très-avancé. Je me prépare à travailler aux autres, afin de les lui -consacrer, en regrettant que mon terrain stérile ne puisse pas produire -des fruits plus nobles et plus dignes d'elle. Je finirai en priant Dieu -d'accorder une longue félicité à Votre Altesse, et de me faire encore -une fois la grâce de la voir et de lui baiser humblement les pieds.</p></blockquote> - - -<p>Après avoir fait pinceau de velours aux majestés, Titien s'occupe -des seigneurs et des courtisans:</p> - - -<blockquote> -<p class="center">AU TRÈS-ILLUSTRE SEGNEUR D. JEAN BÉNÉVIDES</p> - -<p style="margin-left: 60%;">10 septembre 1552.</p> - -<p>Je ne sais si monseigneur D. Jean Bénévides sera devenu si fier, à -cause du nouveau royaume qui augmente la grandeur de son roi, qu'il ne -veuille plus reconnaître les lettres, ni la peinture du Titien, qu'il -honorait de son amitié depuis si longtemps. Je crois au contraire qu'il -verra celle-ci avec plaisir, ainsi que celles que je lui écrirai, et -qu'il s'en réjouira, parce qu'un seigneur naturellement noble et -très-humain par croyance, comme l'est Votre Seigneurie, n'en est que -plus digne et aime ses serviteurs avec d'autant plus de raison que son -autorité et sa faveur s'accroissent avec le pouvoir d'être utile aux -autres. J'espère donc que ma personne et mes affaires l'éprouveront -plus que jamais. Enfin, je mets ma plus grande espérance dans le grand -roi d'Angleterre par le moyen de mon bon seigneur et aimable -<i>Bénévides</i>, parce que je sais qu'il me veut du bien et peut m'être -utile.</p> - -<p>Je fais partir, dans le moment, la poésie de <i>Vénus et Adonis</i>, dans -laquelle Votre Seigneurie verra quelle expression et quel amour je sais -mettre dans les ouvrages que je fais pour Sa Majesté. Sous peu de temps -j'enverrai encore deux autres tableaux, qui ne plairont pas moins que -celui-ci; ils seraient déjà terminés, si je n'en avais été -empêché par la peinture de <i>la Trinité</i> que j'ai faite pour Sa -Majesté l'Empereur. J'aurai bientôt terminé aussi, comme c'est mon -devoir, un sujet de dévotion pour Sa Majesté la reine, à laquelle je -l'enverrai bientôt. N'ayant plus rien à vous marquer, je me recommande -à vos bonnes grâces, en vous baisant les mains, d'où je suis.</p></blockquote> - - -<p>Mais Titien aime mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints:</p> - - -<blockquote> -<p class="center">AU ROI D'ANGLETERRE</p> - -<p>Majesté sacrée! mon génie, accompagné du tableau de <i>Vénus et -Adonis</i>, lequel, je l'espère, sera vu par Votre Grandeur avec la même -satisfaction qu'elle avait coutume de témoigner à son serviteur -Titien, qui vient se réjouir avec Votre Majesté du nouveau royaume que -Dieu lui a accordé. J'ai mis les figures de manière qu'elles soient -opposées à celles de la <i>Danaé</i>, afin que l'appartement dans lequel -elles seront placées en soit plus agréable.</p> - -<p>J'aurai bientôt l'honneur d'envoyer à Votre Majesté la fable de -<i>Persée et Andromède</i>, qui aura une manière d'être vue différente -des deux autres. Il en sera ainsi de <i>Médée et Jason</i>, que j'espère -faire partir avec l'aide de Dieu. J'y joindrai un tableau de dévotion -auquel je travaille depuis dix ans, dans lequel j'espère que Votre -Sérénité verra toute la force de l'art dont est capable votre -serviteur Titien. Cependant il prie le nouveau grand roi d'Angleterre de -daigner se rappeler que son peintre indigne vit dans l'espoir d'être le -serviteur d'un si grand et si bon maître, espérant avoir acquis de la -même manière les bonnes grâces de la reine très-chrétienne, son -auguste épouse. Que Dieu conserve la reine avec Votre Majesté pendant -plusieurs siècles, afin que les peuples, gouvernés et régis par vos -saintes et pieuses volontés, se conservent heureux!</p></blockquote> - - -<p>Et maintenant Titien trouve que son encre n'a pas assez de vertu: on lui -doit de l'argent et on ne le paye pas. C'est une vieille habitude de roi -d'être magnifique et de ne pas payer:</p> - - -<blockquote> -<p class="center">À SA MAJESTÉ PHILIPPE II, À MADRID</p> - -<p style="margin-left: 60%;">«Venise, 5 août 1554.</p> - -<p>La <i>Cène de Notre-Seigneur</i>, promise depuis longtemps à Votre Sacrée -Majesté, est terminée, par la grâce de Dieu, après un travail de -sept ans. J'y ai presque travaillé continuellement, avec le désir de -laisser à Votre Majesté, dans mes dernières années, le plus grand -témoignage que puisse jamais produire mon très-ancien dévouement pour -elle. Plaise à Dieu que cet ouvrage paraisse tel à votre jugement -exquis, afin que l'on voie que j'ai fait du moins tous mes efforts pour -le satisfaire! Je consignerai, un de ces jours, ce tableau pour Votre -Majesté, dans les mains de son secrétaire Garzia Ernando, ainsi que -vous l'avez ordonné.</p> - -<p>Je supplie en attendant votre clémence infinie, afin que, si mes longs -services ont pu jamais lui être agréables en quelque chose, elle -daigne me faire la grâce d'ordonner que je ne sois plus aussi longtemps -fatigué par vos agents pour retirer mes appointements soit d'Espagne ou -de la chambre de Milan, et passer désormais plus tranquillement ce peu -de jours qui me reste à consacrer à votre service. Alors, libre de -mille soins continuels pour me procurer le peu d'aliments que j'en -retire, je pourrais employer tout mon temps à travailler pour Votre -Majesté, sans en perdre la plus grande partie, comme je suis obligé de -le faire, à écrire çà et là à vos divers chargés d'affaire; ce -qui m'occasionne beaucoup de dépenses souvent vaincs, pour avoir ce peu -d'argent que je puis à peine retirer depuis tant de temps.</p> - -<p>Je puis assurer à votre clémence que, si Votre Majesté connaissait ma -peine, votre pitié infinie aurait compassion de moi, et qu'elle -voudrait m'en donner quelques marques. Quoique, par une bonté -particulière, Votre Majesté donne les ordres de me payer, jamais on ne -le fait selon ses intentions et selon la forme usitée.</p> - -<p>Voilà la cause pour laquelle je suis obligé de recourir humblement aux -pieds de mon catholique souverain, en suppliant sa piété de pourvoir -à mon infortune; et, ne voulant pas le fatiguer plus longtemps de mes -plaintes, je lui baise les mains.</p> - -<p style="margin-left: 60%;">TITIEN.</p></blockquote> - - -<p>Pauvre Titien! Après tout, peut-être cette lettre n'est-elle pas si -mensongère que nous le croyons; qui sait si les richesses que Vasari et -les vieux historiens accordent au roi des coloristes étaient de vraies -richesses?</p> - -<p>Il payait avec un collier de perles la dot de sa fille et habitait une -petite maison sur une des rives les plus abandonnées de Venise, une -maison qu'il voulut toujours acquérir et dont il ne fut jamais que le -locataire.</p> - -<p>Je crois que Titien a traversé toutes les fortunes, même les -mauvaises.</p> - -<p>Quand il peignit le fameux tableau de <i>Saint Pierre le Martyr</i>, il -était célèbre et n'était pas riche. «Se plaignant souvent avec -Pietro Aretino, dont les écrits sont si renommés, ce fidèle ami, -tâchant de le servir, employait sa plume à publier son savoir et à le -faire connaître dans les cours des plus grands princes.» En 1530, -quand Charles-Quint alla à Bologne pour être couronné par les mains -du pape Clément VII, l'Arétin—il était payé pour cela—«sut si -bien faire valoir le mérite du Titien par ses livres et par ses -discours, que l'empereur le fit venir à la cour. Il n'y fut pas plutôt -arrivé, qu'il commença à faire le portrait de l'empereur, qui en fut -tellement satisfait, qu'il combla le Titien de biens et d'honneurs.»</p> - -<p>Et le vieil historien ajoute: «Lorsque le pape Paul III alla à Ferrare -en l'an 1543, le Titien fit son portrait, et dès ce temps-là il aurait -été à Rome, comme le pape le souhaitait, mais étant engagé avec -François de la Rovère, duc d'Urbin, il différa le voyage pour aller -à Urbin. Enfin, ayant été appelé à Rome en 1548, il fit, pour la -seconde fois, le portrait de Paul III, et le représenta assis et -s'entretenant avec le duc Octave et le cardinal Farnèse.»</p> - -<p>Ce fut alors qu'il peignit cette belle <i>Danaé</i> que Michel-Ange admira -si fort, avouant que, pour la beauté des couleurs, la peinture ne -pouvait aller plus loin. Et Michel-Ange eut tort de s'écrier: <i>Ah! s'il -savait dessiner!</i> Titien avait le dessin de son coloris, comme -Michel-Ange avait le coloris de son dessin.</p> - -<p>«Le pape l'honora de plusieurs présents, et donna à son fils Pomponio -un bénéfice considérable, et même lui offrit l'évêché de Ceneda. -Le pape voulut aussi donner au Titien l'office de Fratel del Piombo, -vacant par la mort de frà Sebastien, pour l'engager à demeurer à Rome; -mais il remercia le pape, désirant retourner en son pays pour y finir -ses jours dans le repos et dans la compagnie de ses amis, dont le -Sansovino était des premiers.»</p> - -<p>C'est ici que se joue la fameuse scène du pinceau ramassé par -Charles-Quint. «Sur la fin de la même année, il ne put se dispenser -d'aller à la cour de l'empereur, auquel il porta quelques-uns de ses -ouvrages, et le peignit pour la troisième fois. Ce fut alors qu'en -travaillant, on dit qu'il lui tomba un pinceau de la main, et que -l'empereur l'ayant ramassé, le Titien se prosterna aussitôt pour le -recevoir en disant ces mêmes paroles: «Sire, non merita cotante honore -un servo suo.» Ce à quoi l'empereur repartit: «E degno Titiano essere -servilo da Cesare.»</p> - -<p>Ce ne fut pas tout: «l'empereur lui ayant ordonné de faire plusieurs -portraits des hommes illustres de la maison d'Autriche, pour en composer -une espèce de frise autour d'une chambre, il voulut que le Titien y -fût aussi représenté. Pour obéir à ce prince, il se peignit -lui-même, et par modestie plaça son portrait dans un endroit le moins -en vue. Charles-Quint, pour récompenser avec plus d'honneur le mérite -de Titien et laisser à la postérité des marques de l'estime -particulière qu'il en faisait, l'ennoblit avec toute sa famille et ses -descendants; il lui donna le titre de comte palatin, et n'oublia rien de -toutes les grâces et faveurs qu'il pouvait lui faire. Il donna à son -fils Pomponio un canonicat dans l'église de Milan, et à Horace, son -autre fils, une pension considérable.»</p> - -<p>Mais c'était la période suprême. Le soleil va descendre et éteindre -ses rayons. La vieillesse arrive avec sa neige sur les cheveux d'or, -avec sa mélancolie douce encore, avec ses horizons nocturnes. Les fils -de Titien vont manger leur blé en herbe. Charles-Quint ne reviendra -plus et oubliera de payer les pensions. Les élèves de Titien, Paris -Bordone entre autres, disputent déjà la gloire du maître. On sait -qu'il signe des tableaux qu'il ne peint pas et qu'il peint des tableaux -qu'il ne signe pas. L'heure du déclin a sonné son glas funèbre. C'est -alors, j'imagine, que Titien quitte son palais où il recevait le roi de -France, pour habiter cette petite maison—la maison de Titien—qu'on -montre aujourd'hui aux étrangers.</p> - -<p>À son dernier jour, il avait conservé toute la verdeur de ses vingt -ans. J'ai vu à l'Académie des Beaux-Arts son premier et son dernier -tableau, qui sont placés dans la même salle comme deux pages curieuses -de son histoire. Le croira-t-on? le tableau le plus hardi, le plus -vivant, le plus lumineux, c'est le dernier; je dirai même que pour moi -c'est le plus beau tableau de ce peintre séculaire. Ainsi du génie de -Rembrandt, qui commença avec la sagesse et la patience, qui finit par -les libertés et les hardiesses de la vraie <i>furia.</i></p> - -<p>Le miracle de la couleur, c'est moins encore Titien que Giorgione. Mais -tout Titien n'est pas dans Giorgione. En étudiant avec sollicitude -l'œuvre des Vénitiens, on reconnaîtra bientôt que Titien a presque -dévoré trois maîtres: Zucati, Bellini et Giorgione. S'il a effacé -Zucati, a-t-il atteint à la suavité de Bellini, à la poésie de -Giorgione? La <i>Madeleine</i> de Titien égale-t-elle la <i>Madone</i> de -Bellini? La célèbre <i>Assomption</i>, qui est trop humaine pour être -divine, vaut-elle cette forte page de la Bible, le <i>Moïse enfant?</i> La -passion pour la palette ne domina point Giorgione au point de l'éblouir -sur l'horizon, comme il arriva pour Titien. Sa symphonie est moins -bruyante, mais plus élevée. Dans le <i>Moïse enfant</i>, dans ses fresques -grandioses et charmantes, dans ses merveilleux tableaux, il n'a mis en -opposition qu'un petit nombre de couleurs toujours admirablement rompues -par les ombres; aussi son harmonie est-elle plus sévère dans son -éclat que celle de Titien.</p> - -<p>C'est Giorgione qui reconnut le premier que l'arc-en-ciel du peintre est -composé de rouge, de jaune et de bleu; le rouge qui donne du relief aux -objets, le jaune, qui prend les rayons de la lumière, et le bleu, si -favorable aux grandes nappes d'ombre. Titien joua de ces trois couleurs -franches sur toute la gamme de l'harmonie, avec un art miraculeux. Mais -il substitua souvent le noir au jeune avec la même magie. Rubens -lui-même, Rubens, qui avait étudié les secrets de Titien et les -secrets de l'arc-en-ciel, ne s'éleva pas à cette musique des yeux, -parce qu'il sacrifia presque toujours une des trois couleurs maîtresses -sans croire qu'ainsi il détruisait l'équilibre des tons; Rubens -éblouit comme Titien, mais il ne marie jamais ses couleurs avec cette -profonde et voluptueuse intimité qui est comme le Cantique des -cantiques de la palette.</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Selon Mengs, qui parle un peu dans la Babel allemande, Titien -eut le génie de donner la même grâce, la même clarté de ton et la -même dignité de couleur à l'ombre et aux demi-teintes qu'aux clairs. -«Aussi, sait-il admirablement bien distinguer la transparence d'une -peau fine et diaphane par la variété des demi-teintes, l'humidité -sanguine par un œil bleuâtre, une peau grossière par un mélange de -jaune et de noir, et une peau grasse par le jaune et le rouge mêlés -ensemble. Il reconnut que ce qui est transparent est d'une couleur plus -indécise que ce qui est opaque, et que la lumière s'arrête et se -repose sur ce qui n'est pas transparent.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>Les précieux documents sur Titien qui se trouvaient dans la -famille de Lavinia ont été dispersés çà et là. On les retrouve par -fragments ou par lambeaux chez les docteurs Carnieluti, Taddeo Jacobi, -Alessandro Vecelli, colonel Soldati, chevalier Koner, et l'abbé Luigi -Celotti. Par la mort des descendants de Lavinia s'est éteinte la race -de Titien, et les autres Vecelli proviennent ou d'une autre souche ou -d'une ligne collatérale des aïeux de Titien.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a>«Ce tableau fut digne de la passion des plus fameux inciseurs, -et l'on en connaît les admirables reproductions. Les nombreuses -répétitions en peinture, ou originaux ou copies, en ont accru encore -la célébrité. Finalement, il plut à Vecellio de la représenter sous -la figure de Siringe enlevée par Pan, pensée, à la vérité, -capricieuse, et autour de laquelle on pourrait philosopher, mais je ne -sais avec quel fruit. Vecellio aura eu sa raison. Malicieux est l'esprit -de ce satyre, et l'infortunée jeune fille montre cet effroi qui est -l'indice de la pudeur et de la surprise, mais qui la rend plus belle et -plus intéressante. Cette peinture existe dans la galerie Barbarigo, et -c'est une de celles qui, après la <i>Madeleine</i>, la <i>Vénus</i>, la -<i>Notre-Dame au Bambino</i>, attire à soi l'attention.» L'abbé Giuseppe -Cadorin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_1" id="Footnote_6_1"></a><a href="#FNanchor_6_1"><span class="label">[6]</span></a>Les fils de Lavinia survécurent et eurent en don de Pomponio, -leur oncle, tous les biens qui, sur les territoires de Serravalle et de -Conegliano étaient possédés par Titien, excepté en cette dernière -cité une petite maison dans le bourg de Saint-Antoine. Par la suite du -temps, cette descendance devint moindre. La noble famille Filomena -hérita des biens de celle de Sarcinelli, mais la race des Filomena -s'étant éteinte aussi, par la mort d'une dame, arrivée il n'y a pas -beaucoup d'années, le palais de Lavinia vint en la possession de la -famille Carnieluti, par laquelle il est habité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_1" id="Footnote_7_1"></a><a href="#FNanchor_7_1"><span class="label">[7]</span></a>Boccherini en a éternisé la mémoire, la belle Violante, en -louant le portrait qui se trouve dans la galerie Serra, à Venise, avec -les vers suivants—mot à mot—en idiome vénitien:</p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">Ici est cette Viola ou Violante</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Que aussi Titien lui voulut donner du nez</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">À la bonne odeur. Du reste je m'en tais,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Car il ne fut pas un voluptueux amant.</span></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_1" id="Footnote_8_1"></a><a href="#FNanchor_8_1"><span class="label">[8]</span></a>Selon l'inscription de la gravure de Hollar: <i>Joannina Vecellia -Pictressa, filia prima Titiani</i>, il semblerait que Titien aurait eu une -autre fille peintre; mais cette inscription est un mensonge, car, en -étudiant la figure de l'estampe et la confrontant avec celle des autres -graveurs, ce n'est point une autre que Lavinia qui soulève des fruits -sur un bassin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_1" id="Footnote_9_1"></a><a href="#FNanchor_9_1"><span class="label">[9]</span></a>V. St di Milano, di Pietro Verri, t. V, page 209, à la note. -Édition de Milan, in-16, 1830.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_1" id="Footnote_10_1"></a><a href="#FNanchor_10_1"><span class="label">[10]</span></a>Titien était renommé par ses saillies toutes vénitiennes. -On citait ses mots jusqu'en ses derniers jours. On lui rapporta que -Paris Bordone trouvait dans le <i>saint Pierre martyr</i> ses chaires trop -rouges: «Ils ne sont si rouges que par sa colère de voir tant de -peintres qui n'ont pas de sang dans les veines critiquer les -chefs-d'œuvre.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_1" id="Footnote_11_1"></a><a href="#FNanchor_11_1"><span class="label">[11]</span></a>Titien s'inclinait même devant Arétin. Il le peignait pour -être proclamé grand artiste. Tintoret n'eut pas les mêmes -ménagements: un jour il alla chez le poëte et lui prit mesure avec un -pistolet: «Pierre Arétin, vous avez trois de mes pistolets de haut,» -lui dit-il. Le peintre était bien nommé <i>Robusti.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_1" id="Footnote_12_1"></a><a href="#FNanchor_12_1"><span class="label">[12]</span></a>Ces lettres curieuses, trouvaille rarissime, sont des pages -trop vivantes de l'histoire de l'art pour ne pas les imprimer ici.</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/figure08.jpg" width="500" alt="" /> -<p class="center"><i>Portrait</i> d’après Paul Véronèse</p> -</div> - - - - -<h4><a id="PAUL_VERONESE">PAUL VÉRONÈSE</a></h4> - - -<p>La peinture de l'âme avait fait son temps. La peinture de Paul -Véronèse, c'est la peinture des yeux: c'est la première page du -carnaval de Venise.</p> - -<p>Paul Véronèse fut le plus merveilleux des improvisateurs; il y a de -lui des tableaux dans tous les musées et dans tous les palais. Combien -les étrangers ont-ils acheté de ses toiles à Venise? et combien la -ville des doges en possède-t-elle encore? C'est l'infini. Si Dieu lui -eût ordonné de créer un monde, il ne l'eut pas fait en donnant la vie -à Adam et Ève, il eût, dans sa journée, mis au jour—et dans quel -jour lumineux!—d'innombrables créatures; mais c'eût toujours été le -même homme et la même femme, un Vénitien et une Vénitienne; princes -ou pâtres, grandes dames ou paysannes, il eut toujours accentué le -même type et donné le même ton.</p> - -<p>Il y a des artistes que l'espace effraye, Paul Véronèse trouvait -toujours sa toile trop petite; il y avait en lui une telle efflorescence -que la place manquait à ses créations: les hommes, les femmes, les -enfants, les festins, les palais, tout tombait de son pinceau comme par -magie. Et quelle magnificence dans les étoffes, dans l'architecture, -dans les ornements!</p> - -<p>Paul Véronèse ouvre la troisième période de l'art vénitien.</p> - -<p>Si j'avais à peindre le tableau des peintres radieux de ce beau pays, -je choisirais un triptyque, comme ceux des peintres primitifs. Sur le -panneau central j'inscrirais en lettres de feu: <i>siècle d'or</i>; le -premier volet, je le consacrerais au <i>siècle d'argent</i>, et le dernier -au <i>siècle d'alliage.</i></p> - -<p>Dans le premier volet, au-dessous des maîtres mosaïstes, qui sont -l'enfance lumineuse de l'art, dans les horizons perdus j'indiquerais les -peintres primitifs dominés par Giotto, Jean de Venise, Martinello, -Pierano, Semtecolo; je grouperais autour de Giovanni Bellini, le peintre -ineffable, Schiavoni, qui dérobait les anges à Dieu et les -emparadisait dans son œuvre; Carlo Crivelli, le mâle pinceau; Gentile -Bellini, touche virginale; Montegna, un amoureux de la nature, qui, le -premier, ouvrit les yeux aux peintres vénitiens sur les pompeux -paysages de la Brenta; le Squarcione, qui peignit de beaux tableaux par -la main de ses élèves; Vittore Carpaccio, qui répandait son âme sur -ses figures; Benedetto Diana et Girolamo de Santa Croce, aubes déjà -lumineuses de Giorgione; Giam-Battista Cima, de Conegliano, qui révèle -la nature par la vérité des airs de tête; Pellegrino, main divine; -Montagnana, pinceau harmonieux; le correct et savant Francesca da Ponti; -Bartolomeo, qui composait ses tableaux avec des feuilles d'or autant -qu'avec des couleurs; Andrea di Murano, qui cache sa sécheresse par -certains airs de style antique; les Vivarini, les éclatants coloristes, -les peintres pieux et savants; Carlo Crivelli, le Pérugin exagéré de -Venise; le svelte et élégant Marco Basaïti; enfin quelques figures -moins dignes de l'histoire et que l'oubli a voilées dans les -demi-teintes.</p> - -<p>Sur le panneau central nous voyons apparaître quatre groupes tout -rayonnants. C'est d'abord Giorgione à la touche hardie et dorée; -Pietro Luzino, son élève et son rival, qui de la peinture cavalière -était tombé dans l'art des grotesques, qui enleva la maîtresse de son -maître et le tua par le chagrin; Sébastien del Piombo, autre disciple -de Giorgione, qui, à la mort de Raphaël, fut salué, en face de Jules -Romain, le premier peintre de l'Italie; Giovanni d'Udine, qui eut un -instant la palette de Giorgione et le pinceau de Raphaël; Francesco il -Moro, qui avait la main pour exécuter quand Jules Romain ou tout autre -voulait bien penser pour lui; Lorenzo Lotto, qui tempérait son pinceau -véhément par le jeu des demi-teintes, qui mourait les mains jointes -devant une image de la Vierge de sa création, digne des figures de -Léonard de Vinci; Palma le Vieux, le père de Violante, le maître de -Bonifacio, Palma, qui avait l'air de cacher son pinceau dans ses -adorables têtes de Vierges inspirées par la beauté de sa fille, avant -qu'elle eût rencontré Tiziano; le rude et doux Rocco Marconi; -Brusasorci, le poëte épique, qui avait pris une palette au lieu d'une -plume; Paris Bordone, plein de grâces et de sourires; le robuste, le -charmant, le passionné Pordenone, qui rivalisa avec Tiziano le pinceau -à la main et l'épée au côté.</p> - -<p>C'est ensuite le groupe de Tiziano, le grand maître; Nicolo di Stefano, -Francesco, Orazio, Fabrizio, Cesare, Tommaso et Marco Vicelli; -Tizianello et Girolamo di Tiziano, tous de la famille du roi des -coloristes, font cercle autour de lui, ainsi que Bonifacio, <i>l'ombre de -son corps</i>; Campagnola l'érudit; Calislo Piazza, qui signait ses -tableaux Tiziano sans offenser personne, pas même Tiziano.</p> - -<p>Au troisième groupe, on voit rayonner sur un fond d'outremer un peu -cendré la figure aux teintes vineuses du véhément et délicat -Tintoretto, qui, chassé de l'atelier du jaloux Tiziano, avait écrit -sur le mur de sa pauvre chambre: <i>Le dessin de Michel-Ange et le coloris -de Titien</i>; Tintoretto, qui eût été un des plus grands peintres, -«si, dans beaucoup de ses tableaux, il ne se fût trouvé indigne de -Tintoretto.» Près de lui apparaît Domenico Tintoretto, qui suivit les -traces de son père, «comme Ascagne suivit celles d'Énée;» Maria -Tintoretto, l'ange de la maison, qui fut belle par le cœur, par la -figure et par le génie, la joie et la douleur de son père, qui avait -souri à son berceau et qui pleura toutes ses larmes sur son cercueil.</p> - -<p>Tout près de Tintoretto, saluez, dans cette clarté douteuse, mais d'un -effet magique, cette arche de Noé où ce génie instinctif, qui se -nomme Bassano, s'amuse comme un enfant avec tous les animaux -antédiluviens. Il est entouré de ses quatre fils, tous marqués du -même air de tête, de Jacopo Apollonio et de Jacquo Guadagnini, qui le -rappellent de loin; d'Antonio Luzzarini, ce noble Vénitien qui le -reproduisit jusqu'à l'illusion.</p> - -<p>Voici le quatrième groupe, qui se détache sur un fond transparent -devant un palais à sveltes colonnes, à portiques majestueux, où l'on -célèbre quelque pieux festin avec une magnificence toute païenne. -Reconnaissez-vous ce grand seigneur de la peinture à son riant air de -tête, à l'élégance de ses mouvements, à la splendeur théâtrale de -son costume? C'est Paolo Véronèse; il s'appuie nonchalamment sur son -frère Benedetto, le peintre des ornements et de la perspective, il -entraîne à sa suite ses deux fils: Carlo et Gabriele, qui ne furent -que des enfants de grand homme; Parasio et del Friso, qui ont eu aussi -une part d'héritage; enfin tous les imitateurs serviles.</p> - -<p>Nous sommes au deuxième volet; nos yeux, éblouis par tant d'éclat, -tant de magie, tant de rayonnement, ne distinguent pas d'abord ces -teintes grises étouffées par l'ombre. Cependant nous voyons -apparaître Jacopo Palma, le maître des maniéristes, celui-là qui fut -le dernier du siècle d'or et le premier du siècle d'alliage, ce -pinceau magique, cette palette de fée, ce génie indécis qui allait de -Raphaël à Véronèse, de Michel-Ange à Tintoret, grand maître, si -les tableaux de ces quatre maîtres n'existaient plus. On voit aussi -dans l'ombre se dessiner vaguement Boschini, qui peignait comme un -matamore se bal; Corona le grandiose; Vincentio, le peintre historien de -la république; Peranda, le poëte; Malombra, le portraitiste; le doux -et gracieux Pilotto. Plus loin encore, on aperçoit la secte des -ténébreux qui vinrent, au dix-septième siècle, apporter à Venise le -style de Caravaggio, comme Triva, Saracini, Strozza, Berevensi, Ricchi. -L'œil est attiré par un groupe qui rappelle au premier aspect le beau -règne de la peinture vénitienne. C'est Contarino, Tiberio Tinelli, le -lumineux et délicat Farabosco, Belleti, Carlo Ridolfi, Vecchia. Mais -voilà que l'ombre se déchire comme la brume au soleil levant; quelle -est cette figure radieuse? N'est-ce pas encore Titien ou Véronèse? -C'est Varotari le Padouan. Quelle grâce et quelle énergie! quel amour -du beau romanesque! Car, le beau absolu n'est plus là. Comme l'Arioste -battrait des mains! Les femmes de Titien et de Véronèse n'ont pas -cette désinvolture héroïque et cette fraîcheur saisissante. Mais où -est le dessin? Le Padouan est entouré de ses élèves Scaliger, Rossi -et Carpioni; il laisse un peu de place à Liberi dans le gai cortège de -ses amoureuses couronnées de roses; au farouche et puissant Piazetta, -qui étincelle dans l'ombre; à Canaletti, le paysagiste de ce pays où -il n'y a pas un coin de terre; à l'impétueux et souriant Tiepolo, qui -fut le dernier Vénitien, parce que Rosalba était une femme.</p> - -<p>Que de figures dignes de mémoire j'ai noyées dans le lointain nuageux -de ce tableau! Et pourtant, j'ai entassé Pélion sur Ossa, confusion -sur confusion. La renommée est une paresseuse qui se contente de -prononcer çà et là un beau nom et qui redit toujours le même. Que de -poëtes et d'artistes qui ont eu le génie et qui n'ont pas eu la -gloire!</p> - -<p>Dès mon arrivée à Venise j'ai pensé que l'idéal était une -invention du Nord; le Midi n'est jamais vaincu par l'art. À Venise, ni -Bellini, ni Giorgione, ni Titien, ni Véronèse n'ont surpassé dans -leurs madones ou leurs courtisanes la beauté des filles de -l'Adriatique.</p> - -<p>Les maîtres vénitiens, comme les maîtres flamands, ont reproduit avec -tant de vivante vérité l'œuvre de Dieu, qu'à chaque pas, à Anvers -ou à Venise, on croit rencontrer un tableau ou un portrait. On -s'arrête tout émerveillé, on croit d'abord saluer le peintre—Rubens -ou Véronèse—c'est Dieu qu'on salue.</p> - -<p>Mais Venise semble être encore aujourd'hui l'atelier de Paul -Véronèse. Le premier tableau qui frappa mes yeux, quand je débarquai -dans la ville des Doges, fut un tableau vivant du peintre des <i>Noces de -Cana.</i></p> - -<p>C'étaient quatre jeunes filles blondes,—brunes à reflets dorés,—des -filles du peuple vives et paresseuses, à la fois cherchant le soleil et -le gondolier. Chaque fille du peuple, à Venise, a deux amants -pareillement aimés: le soleil et le gondolier; le règne de l'un -commence quand l'autre finit le sien.</p> - -<p>En voyant passer dans leur nonchalance de reine et leur désinvolture de -courtisane ces belles filles liées pour être belles et non pour le -travail, j'admirais tour à tour Dieu dans son œuvre et Paul Véronèse -par le souvenir. Elles allaient à peine vêtues de l'air du temps. -Elles n'ont ni bonnet, ni chapeau, ni aucune de ces horribles inventions -des femmes du Nord qui ont peur de s'enrhumer. Leurs cheveux abondants -sont à peine retenus par un peigne doré. Il y a toujours quelque -touffe rebelle qui s'échappe bruyamment comme une gerbe d'or. Leur robe -est à peine agrafée; leur corsage orgueilleux rappelle celui de la -maîtresse du Titien au musée du Louvre; il n'est pas beaucoup plus -voilé. Elles se drapent en chlamyde avec une majesté orientale dans un -châle de cent sous. Quelquefois elles se drapent sur la tête comme les -Espagnoles. Elles traînent avec beaucoup de grâce des mules de bois ou -de maroquin d'une jolie coupe, à haut talon<a name="FNanchor_13_1" id="FNanchor_13_1"></a><a href="#Footnote_13_1" class="fnanchor">[13]</a>. Elles sont toutes -coloristes; elles cherchent les couleurs amies ou les oppositions -harmonieuses. Il semble qu'elles aient été à l'atelier des peintres -vénitiens du siècle d'or. C'est bien le même effet violent, le même -amour des teintes ardentes, le même style étoffé, n'atteignant que -çà et là au sublime, mais éclatant toujours en magnificences -théâtrales; le style de Véronèse à Venise, de Rubens à Anvers, de -Giordono à Naples et de Delacroix à Paris. Cicéron n'eût pas aimé -les femmes de Venise, mais Pline les eût adorées.</p> - -<p>Titien, le roi des coloristes même en face de Rubens, même en face de -Véronèse, ne reconnaissait que trois couleurs, le blanc, le rouge et -le noir; il y trouvait ses ciels, ses Violantes, ses doges, ses arbres -et ses rayons.</p> - -<p>Les femmes du peuple, à Venise, n'aiment que ces trois couleurs; elles -y trouvent toute la palette de leur coquetterie. Elles jouent de ces -trois couleurs comme le paon joue de sa queue et comme la Parisienne -joue de son éventail. Le soleil achève et signe le tableau.</p> - -<p>Comme a si bien dit le président de Brosses, «on pourrait appeler -Saint-Sébastien l'école de Paul Véronèse. On y voit la gradation de -son génie, de ses divers ouvrages et de toutes ses manières. Le -plafond de la sacristie, représentant le <i>Couronnement de la Vierge</i>, -par où il a commencé n'est qu'un commencement. Les plus belles -peintures qu'il ait faites à Saint-Sébastien sont le plafond de -l'église, représentant l'<i>Histoire d'Esther</i>; les portes de l'orgue, -représentant au dehors la <i>Purification</i> et la <i>Guérison du -paralytique</i>; le tableau représentant <i>Saint-Sébastien devant le -tyran</i>, celui de <i>Saint-Sébastien lié à un tronc d'arbre</i>; dans le -réfectoire: le <i>Grand Festin de Jésus-Christ chez Simon le lépreux</i>, -et surtout le <i>Martyre de saint Marc et de saint Marcellian</i>, ouvrage -très-bien composé, où tout se rapporte au sujet, chose rare dans les -ordonnances de Paul, qui n'a pas mieux connu l'unité d'action que le -costume. Quant à ses quatre grands festins, le premier de tous, sans -contredit, est celui des <i>Noces de Cana</i>, peint dans le -réfectoire de Saint-Georges; celui chez le pharisien, qui était -ci-devant aux Servites, et qui est à présent à Versailles, dans -le grand salon d'Hercule; puis celui chez le lévite, peint à -l'église des Saints-Jean-et-Paul; et enfin celui que l'on voit ici à -Saint-Sébastien, qui est le moindre des quatre. Paul Véronèse s'est -beaucoup copié lui-même dans tous ses ouvrages, mais surtout dans ses -quatre festins. Enfin à San Giorgio, dans le fond du réfectoire, les -<i>Noces de Cana</i> de Paul Véronèse, tableau non-seulement de la -première classe, mais des premiers de cette classe. On peut le mettre -en comparaison avec la <i>bataille de Constantin</i> contre le tyran Maxence, -peinte au Vatican, par Raphaël et par Jules Romain, soit pour la -grandeur de la composition, soit pour le nombre infini des personnages, -soit pour l'extrême beauté de l'exécution. Il y a bien plus de feu, -plus de dessin, plus de science, plus de fidélité de costume que dans -la <i>bataille de Constantin</i>; mais dans celui-ci, quelle richesse! quel -coloris, quelle harmonie dans les couleurs! quelle vérité dans les -étoffes! quelle ordonnance et quelle machine étonnante dans toute la -composition! L'un de ces tableaux est une action vive, et l'autre est un -spectacle. Il semble dans celui-ci qu'on aille passer tout au travers -des portiques, et que la foule des gens qui y sont assemblés vous -fassent compagnie<a name="FNanchor_14_1" id="FNanchor_14_1"></a><a href="#Footnote_14_1" class="fnanchor">[14]</a>.»</p> - -<p>Pourquoi tous les peintres vénitiens sont-ils coloristes? C'est que -tous ont eu en naissant le spectacle de la couleur dans ses oppositions -les plus vives. Ni Rome, ni Florence ne produisent de pareils effets; -les teintes y sont plus fondues, les aspects moins saisissants. À -Venise, rien n'est tranquille; la cité semble flotter doucement sur les -vagues, le ciel prend les tons les plus divers, le mouvement du port, -les gondoles qui vont et viennent, les silhouettes moresques et -byzantines, les marbres et les peintures des palais, les jupes rouges -des femmes du peuple, les châles brodés d'or des patriciennes, les -costumes variés de toutes les nations, qui, au seizième siècle, se -donnaient rendez-vous à Venise, comme à un steeple-chase du luxe, -formaient le tableau le plus éclatant qui fût au monde. Et je ne parle -pas de l'éblouissant carnaval de Venise!</p> - -<p>Les peintres vénitiens sont tous coloristes par une autre raison: ils -n'ont pas regardé dans la vie avec les yeux de l'âme; ils n'ont pas -ouvert les portes d'or de l'invisible et de l'infini; ils se sont -contentés de sourire au monde périssable sans pressentir le monde -immortel. Ils ont cueilli la fleur de la vie sans s'apercevoir que dans -le calice il y avait une larme du ciel. C'est la faute de la bruyante et -folle Venise où la méditation n'avait pas un refuge. Qu'il y a loin -des rêveries amoureuses du Corrége aux nymphes charnelles de Titien -qui peignait au milieu de ses amis, de ses disciples, de ses -maîtresses. Avec Corrége qui vivait seul, la volupté est toute en -flammes, mais elle a des ailes; avec Titien, c'est une femme couchée -qui entr'ouvre un rideau.</p> - -<p>Venise n'a jamais ressenti les inquiétudes de la pensée; elle a aimé -Dieu sans s'élever jusqu'à lui; elle s'est enivrée de la beauté -rayonnante de ses femmes et des grappes dorées de la Lombardie. La mer, -qui lui apportait, comme une esclave à jamais docile, tous les trésors -de l'Asie, tout le luxe et tout l'esprit de l'Europe, la mer, aux heures -de tempête ou de calme, ne lui a jamais apporté les solennelles -méditations qui font les rêveurs et les poëtes. Venise n'a lu, pour -ainsi dire, que le roman de la vie; elle écoutait les folles chansons -du banquet quand la philosophie lui voulait enseigner ses âpres -vérités, ou bien elle attirait la philosophie au banquet, et lui -versait, par la main d'une belle fille aux seins nus, le meilleur vin de -Chypre qui eût voyagé sur la mer.</p> - -<p>L'abbé Lanzi, ce beau rhétoricien des arts plastiques, convient que -dans toute la république de Venise, terre et mer, bois et vagues, -palais et chaumières, jusqu'aux pigeons de la place Saint-Marc, tout a -un accent plus vif qu'ailleurs: le soleil plus amoureux, a dit un -poëte, y colorant mieux la nature que dans les autres pays. Mais -l'abbé Lanzi décide du premier coup que le climat ne crée pas les -coloristes. «Les Flamands et les Hollandais, qui vivent sous un ciel si -froid, sont d'aussi beaux coloristes que les Vénitiens.»</p> - -<p>Si l'abbé Lanzi eût voyagé en Flandre et en Hollande, il n'aurait pas -résolu si légèrement cette question toujours à juger. Comme à -Venise, et par d'autres effets, la Flandre et la Hollande ont un accent -plus vif au regard que les autres pays; le ciel y est noir ou blanc, ou -la lumière éclate ou l'ombre accentue les objets; la terre est rouge -ou brune, quand elle n'est pas revêtue de cette admirable robe verte -tout emperlée de rosée. Les maisons de briques, les toits d'ardoises, -les arbres luxuriants découpent à vif leur silhouette sur les -prairies, sur les étangs, sur les canaux; les paysans, des coloristes -sans le savoir, s'habillent de laine rouge; les troupeaux de bœufs et -de vaches se détachent en vigueur sur l'herbe claire par leurs poils -roux tachetés ou zébrés de blanc et de noir.</p> - -<p>D'ailleurs, Amsterdam et Anvers, comme Venise, étaient, au siècle des -peintres, des ports de mer où passaient les quatre parties du monde, -tableau toujours éclatant de l'imprévu. Les yeux des artistes -n'avaient pas le temps de s'habituer aux teintes effacées de -l'habitude; les aspects nouveaux réveillaient les regards des artistes -et passionnaient leur pinceau: les ports de mer sont tous -coloristes:—Rembrandt, Rubens et Véronèse,—Amsterdam, -Anvers et Venise.</p> - -<p>Cet enchanteur, dont le pinceau était la baguette des fées, ne se -reposait jamais. Il ne se reposa que dans la mort. On sait comment il -peignit sa <i>Famille de Darius.</i> Ses amis, effrayés de son labeur -surhumain, le conduisirent en partie de campagne dans une des belles -villas qui se mirent sur la Brenta. Là au moins, disaient-ils, il se -croisera les bras, et vivra de la vie des arbres et des fleurs. -«Êtes-vous contents de moi? demanda Véronèse à ses amis après huit -jours de <i>far niente.</i>—Oui, nous sommes contents, car te voilà -revenu à toi. Tu serais mort à la peine si nous ne t'avions arraché à ton -atelier.»</p> - -<p>Or, tout en jouant avec ses amis, tour à tour gai convive, bon -musicien, intrépide chasseur, il avait peint, dans ses matinées, -pendant que tout le monde dormait, ce beau tableau de la <i>Famille de -Darius</i>, qu'il laissa comme souvenir à ses hôtes.</p> - -<p>Venise, toute pleine de ses chefs-d'œuvre, a-t-elle religieusement -gardé le souvenir de Paul Véronèse?</p> - -<p>Aujourd'hui enfin on a taillé le marbre du tombeau de Titien, mais on -oublie Paul Véronèse dans Saint-Sébastien, où l'araignée file -silencieusement sa toile sur les œuvres du grand coloriste. J'ai passé -tout seul une après-midi devant ces peintures radieuses. Il m'a pris -peu à peu une profonde tristesse à la pensée qu'il était là, seul, -dans la double nuit de la tombe, celui qui avait vécu en si bruyante et -si joyeuse compagnie, celui qui avait si longtemps dérobé an soleil -ses rayons et sa gaieté.</p> - -<p>Mais l'âme de Paul Véronèse est toute dans son œuvre. Étudiez ses -festins; c'est là qu'il a vécu, c'est là qu'il vit toujours. Comme -ces palais, son atelier était peuplé de patriciens, de poëtes, -d'artistes et de femmes romanesques tour à tour madones et courtisanes, -Vierges et déesses. Ces beaux chiens, ces riches étoffes, ces -négrillons, ces coupes, ces fruits, ces fleurs, tout ce qui est le luxe -des yeux, c'était son luxe.</p> - -<p>Je me trompe, il avait un autre luxe: le luxe des enfants. Sa femme -était belle et il l'adorait avec l'âme de l'artiste et de l'amant. -Aussi, quand il mourut avant l'heure, on prononça cette oraison -funèbre: «Pourquoi est-il mort: tout le monde l'aimait et il était -heureux!»</p> - -<p>Ce jour-là on aurait pu inscrire sur son tombeau: <i>Ci-gît le grand art -vénitien.</i></p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_1" id="Footnote_13_1"></a><a href="#FNanchor_13_1"><span class="label">[13]</span></a>Elles sont d'assez belle taille cependant pour ne pas rappeler -les vers de Juvénal:</p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">Virgine Pygmaea nullis ad'uta cothurnis,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Breviorque videtur</span></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_1" id="Footnote_14_1"></a><a href="#FNanchor_14_1"><span class="label">[14]</span></a>«Paul Véronèse a représenté au naturel les plus fameux -peintres vénitiens exécutant un concert. Au-devant du tableau, dans le -vide de l'intérieur du triclinium, le Titien joue de la basse; pour -lui, il joue de la viole: le Tintoret du violon, et le Bassan de la -flûte, Véronèse a voulu faire allusion au feu brillant de son -pinceau, à la profonde science et à l'exécution lente et sage du -Titien, à la rapidité du Tintoret et à la suavité du Bassan. -Remarquez l'attention que donne Paul Véronèse à un homme qui vient -lui parler, et la suspension de son archet. Une grande figure debout -tenant une coupe à la main, vêtue d'une étoffe à l'orientale, -blanche et verte, est celle de Benedetto, son frère.»</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/figure09.jpg" width="500" alt="" /> -<p class="center"><i>Anne de Boleyn</i> d’après Holbein</p> -</div> - - - - -<h4><a id="HOLBEIN">HOLBEIN</a></h4> - - -<p>Rubens, qui jugeait en maître, disait de Holbein: «C'est le peintre de -la vérité qui parle et qui pense.» En effet, Holbein prenait la -nature face à face et ne déposait son pinceau qu'après l'avoir -vaincue; car ce n'était pas seulement la nature visible qu'il jetait -vaillamment sur la toile ou le panneau, c'était l'âme de la nature.</p> - -<p>Quand on passe devant un portrait d'Holbein, sous l'écorce souvent rude -des hommes de son temps on voit transparaître, comme le ciel à travers -les nues, les idées et les passions du seizième siècle. Chez ce grand -peintre l'art n'est pas le beau mensonge de la vérité, c'est la -vérité à brûle-pourpoint. Chez Rembrandt le réalisme a des mirages -de poésie jusque dans ses brutalités; le maître de Leyde, enivré par -sa palette, touche d'une main triomphante la gamme des tons; il joue de -la lumière avec tant d'amour, qu'il dépasse les jeux de la lumière; -il arrive à l'idéal, à force de vérité, comme d'autres y vont en -fuyant la vérité. Holbein a moins de génie que Rembrandt; il ne se -passionne pas; la raison le met en garde contre tous les écueils; son -soleil ne bride pas; mais il n'y a pas de taches à son soleil.</p> - -<p>Si j'ai parlé de la raison d'Holbein, ce n'est pas pour lui nier la -poésie; il était l'ami de ce railleur philosophe qui écrivait -l'éloge de la folie, et il traduisait lui-même ce chef-d'œuvre avec -la pointe vive et lumineuse d'un graveur familier au miracle de -l'esprit. Quand il peignit ses fameuses fresques: la <i>Danse de la Vie</i>, -et la <i>Danse de la Mort</i> sur les murs de la Poissonnerie, et sur les -murs du cimetière à Bâle il était emporté par ces belles -inspirations qu'ont fécondé les poëtes du moyen âge en France et les -poëtes modernes en Allemagne.</p> - -<p>Si on cherche la filiation ou les analogies, on trouve qu'il n'y a pas -loin de Holbein à Matsys, comme il n'y avait pas loin de Matsys à Van -Eyck. C'est le même principe chez ces trois peintres: ils sacrifient -tout à la figure humaine, comme plus tard les peintres bruyants -sacrifieront la figure humaine aux accessoires<a name="FNanchor_15_1" id="FNanchor_15_1"></a><a href="#Footnote_15_1" class="fnanchor">[15]</a>.</p> - -<p>Holbein est né à Augsbourg en 1478; il tenait à ce merveilleux -quinzième siècle, qui a créé presque tous les grands peintres, -Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Giorgione, Titien, Corrége, -Albert Dürer.</p> - -<p>Le père d'Holbein était peintre lui-même; il eut deux frères qui -peignirent aussi; mais il est seul de sa race, puisqu'il est le seul -Holbein qui eût du génie.</p> - -<p>Quand Érasme vit Holbein à Bâle, il jugea du premier coup d'œil que -ce grand artiste n'était pas sur un théâtre digne de lui; en effet, -Holbein avait conquis, par ses premières œuvres, les plus curieuses -sinon les plus capitales, toute la renommée que peut donner un pareil -pays. Mais ce ne fut pas la seule raison qui porta Érasme à conseiller -l'Angleterre à Holbein; Érasme était entré familièrement de génie -à génie dans l'intérieur du peintre de Bâle: s'il avait trouvé la -sagesse de Socrate en son ami, il avait trouvé en sa femme la -méchanceté de Xanthippe. L'orage grondait toujours de la cuisine -jusqu'à l'atelier; la femme reprochait au mari ce pauvre métier de -peintre, qui ne lui donnait ni bijoux, ni dentelle, à elle, qui aurait -pu épouser un marchand d'or.</p> - -<p>Un des frères de Holbein, le clair de lune de ce soleil un peu tiède, -habitait Bâle. Il se nommait Sigismond, un nom à peine écrit dans -l'histoire de l'art. Holbein le pria de veiller sur sa femme, disant: -«Je lui laisse tout ce que j'ai aujourd'hui, mais je prends pour moi -demain.» Demain c'était le meilleur lot, c'était la vraie fortune; -mais quand il eut les mains pleines d'or, il les ouvrit pour sa femme.</p> - -<p>Il arriva à Londres avec une lettre de recommandation à Thomas Morus; -cette lettre de recommandation, c'était tout simplement le portrait -d'Érasme que le peintre présenta au chancelier. «C'est mon ami! -s'écria Thomas Morus en voyant le portrait.» Et, ne pouvant embrasser -la peinture, il embrassa le peintre. «Puisque c'est vous qui avez fait -un pareil chef-d'œuvre, vous êtes vous-même mon ami: ma maison est la -vôtre, mes gens sont vos gens, vous aurez toujours une place à ma -table, mais avec la liberté d'aller dîner où il vous plaira, ma -bourse à la main.»</p> - -<p>Holbein prit pied à l'hôtel du chancelier; un des salons tout peuplé -de chefs-d'œuvre fut son atelier: il y recevait ses nouveaux amis, il y -recevait les amis du chancelier; mais comme il gardait ses vives allures -et qu'il avait ses heures de misanthropie, il fermait sa porte à tout -le monde, même à Thomas Morus, tantôt aimant le bruit, tantôt aimant -le silence. Il était de toutes les fêtes du chancelier qui lui avait -donné les habits les plus magnifiques. Les blanches ladies, qui se -hasardaient jusque devant son chevalet, ou qu'il courtisait au milieu -des fêtes, le consolaient sans doute un peu de l'absence de sa femme.</p> - -<p>Ce beau train de vie dura trois années; Holbein avait peint pour le -chancelier un certain nombre de portraits et une petite répétition de -la <i>Dame de la Vie.</i> Thomas Morus invita le roi d'Angleterre à un grand -festin, où Holbein ne fut pas oublié. Au sortir de table, le -chancelier conduisit Henri VIII dans sa galerie, où l'œuvre d'Holbein -était mieux éclairée que les autres peintures. Le roi, frappé de la -vérité des figures d'Holbein, qui représentaient toutes des hommes de -sa cour, demanda qui avait pu faire de si belles choses; le chancelier -lui indiqua le portrait d'Holbein, et comme le roi avait déjà -remarqué le peintre pendant le dîner, il le chercha des yeux, alla -droit à lui et le complimenta. Après quoi il dit à Thomas Morus que -son peintre ordinaire était le peintre d'un roi. «Sire, lui dit le -chancelier, tous ces portraits, je voulais vous les offrir.—Non, dit -Henri VIII, gardez les portraits et donnez-moi le peintre.»</p> - -<p>Ce fut dans cette royale période qu'Holbein peignit le beau portrait en -pied du roi, celui du prince Édouard, celui des princesses Marie et -Élisabeth, celui des ministres, et, entre autres, Cromwell, Thomas -Morus et l'archevêque de Cantorbéry.</p> - -<p>Il reproduisit plusieurs fois le portrait du chancelier, tantôt seul, -tantôt avec sa femme et ses enfants. L'or tombait de son pinceau, et -comme plus tard Van Dyck à la cour de Charles I<sup>er</sup>, il vivait en -grand seigneur, aimant mieux être riche au jour le jour que de -thésauriser.</p> - -<p>Sa fierté naturelle prit encore un caractère plus absolu. Un jour -qu'il s'était enfermé dans son atelier, il lui arriva une aventure que -je veux laisser conter naïvement par un de ses rares historiens: «Un -des premiers comtes d'Angleterre voulut le voir travailler. Holbein -s'excusa poliment; mais le seigneur, croyant qu'on devait tout à son -rang, persista et voulut forcer la porte. L'artiste, irrité, jeta le -comte du haut de l'escalier en bas, et se renferma d'abord dans son -appartement; mais, pour échapper à la fureur du seigneur et de sa -suite, il se sauva par une fenêtre dans une petite cour, et fut se -jeter aux pieds du roi, en lui demandant sa grâce sans dire son crime. -Il l'obtint du monarque, qui lui marqua sa surprise. Lorsque Holbein lui -eut raconté, ce qui s'était passé, il lui dit de ne pas paraître que -cette affaire ne fut terminée. On apporta bientôt le seigneur anglais -tout meurtri et ensanglanté: il fit plainte au roi, qui chercha à le -calmer, en excusant la vivacité de son peintre. Le comte, piqué alors, -ne ménagea point ses termes; et le roi, peu accoutumé à se voir -manquer de respect, lui dit: «Monsieur, je vous défends sur votre vie -d'attenter à celle de mon peintre. La différence qu'il y a entre vous -deux est si grande, que de sept paysans, je peux faire sept comtes comme -vous, mais de sept comtes je ne pourrais jamais faire un Holbein.» La -fermeté du roi et quelques autres menaces firent peur au seigneur -anglais, qui demanda pardon au roi et promit sur sa tête de ne tirer -aucune vengeance de l'outrage que lui avait fait Holbein.»</p> - -<p>À ceux qui aiment les curiosités historiques je rappellerai qu'un -autre grand peintre allemand, Albert Dürer, qui mourut à l'âge où -mourut Holbein, et qui, comme Holbein, fut marié à une Xanthippe qui -l'obligea, plus d'une fois, à courir le monde, avait fait avec -l'empereur Maximilien la première édition de cette légende. On sait, -en effet, qu'un jour, dessinant sur une muraille, il avait toutes les -peines du monde à se tenir sur la pointe des pieds. Maximilien dit à -un gentilhomme de lui servir d'échelle pour un instant. Le gentilhomme -représenta humblement qu'il était prêt à obéir, mais qu'il trouvait -cette position trop humiliante, et que c'était avilir la noblesse que -de la faire servir de marchepied.—<i>Albert Dürer</i>, répondit -l'Empereur, <i>est plus noble que vous par ses talents; d'un paysan je -puis faire un noble, mais d'un noble je ne pourrai jamais faire un tel -artiste.</i> Et, sur-le-champ, Maximilien ennoblit Albert Dürer.</p> - -<p>Holbein mourut de la peste comme Titien. Il mourut à Londres, à peine -âgé de cinquante-six ans, «mais comblé de gloire et de biens,» dit -le naïf Descamps. Comblé de gloire, voilà qui est beau; mais à quoi -bon tous ces biens après lui, puisqu'il ne lui restait pas même un -enfant pour les recueillir.</p> - -<p>Sandrard raconte une conversation entre Rubens et plusieurs peintres sur -le génie de Holbein: «Rubens étant venu voir Honstrorst à Utrecht et -poursuivant son chemin jusqu'à Amsterdam, il fut accompagné de -plusieurs artistes hollandais. Comme on parlait en chemin des ouvrages -des habiles gens, Holbein entre autres, Rubens en fit l'éloge et -conseilla de bien regarder la <i>Danse des Morts</i> de ce peintre, soit -devant la fresque même, soit par les gravures de Stimers. Le grand -peintre d'Anvers confessa qu'il avait, dans sa jeunesse, dessiné toutes -les figures de la <i>Danse des Morts.</i>»</p> - -<p>Rubens avait raison; chaque maître est une école; chaque maître -répand un rayon sur les routes nocturnes où s'égarent les esprits -médiocres, où, seules, les intelligences douées se retrouvent.</p> - -<p>Le génie de Holbein fut reconnu par les Italiens comme par les -Flamands. Quand Zuccaro, qui était venu à l'appel du roi d'Angleterre, -vit les portraits d'Holbein, il fit éclater sa surprise et s'écria que -toutes ces figures du peintre de Bâle ne pâliraient pas devant -Raphaël ni devant Titien.—Éloge trop italien.—</p> - -<p>Holbein était plus varié qu'il ne semble au premier abord. Quoiqu'il -peignît de la main gauche, il était libre et vif; tout était -triomphant dans sa main, le pinceau, le crayon et la plume. Il peignait -à fresque, à la gouache, à l'huile. Dans ses jours de patience, -c'était un merveilleux miniaturiste de l'école d'Hemling. Il aimait -les symboles, il aimait les contrastes. Après avoir peint la <i>Danse des -Vivants</i> et la <i>Danse des Morts</i>, il créa ces deux belles pages qui -sont presque aussi célèbres: les <i>Triomphes de la Richesse</i> et les -<i>Misères de la Pauvreté</i>, où il y a des rehauts d'or travaillés avec -l'art de l'orfèvrerie.</p> - -<p>Son génie était familier avec tous les genres. La peinture religieuse -lui doit huit pages éloquentes de la <i>Passion de Jésus-Christ.</i> -Toutefois, il n'avait pas le style de l'histoire ni dans la composition -ni dans les draperies; il mettait son orgueil à garder son caractère -tudesque. Quand on lui parlait de l'antiquité, cette fenêtre ouverte -sur le beau, il se rejetait sur la nature, disant qu'il ne fallait pas -aller si loin pour voir les modèles. C'était l'opinion de Rembrandt.</p> - -<p>Sans doute ils avaient raison tous les deux, puisqu'ils ont bien fait ce -qu'ils ont fait, puisqu'ils ont créé leur momie et qu'ils vivent -après plusieurs siècles par des créations qu'ils ont animées de leur -âme. Allez au Louvre ou dans tout autre grand musée, arrêtez-vous -devant les figures de Rembrandt ou d'Holbein, voyez du même regard -celles des curieux qui s'y arrêtent, et, après avoir étudié les unes -et les autres, dites-moi quelles sont les plus vivantes pour votre -esprit, tant il est vrai que les grands artistes, commentaires humains -des merveilles de la création, continuent l'œuvre de Dieu.</p> - -<p>Chez Holbein, quoiqu'il soit toujours coloriste, le dessin domine la -couleur. Dans sa première manière il est sec et dur comme s'il gravait -avec son pinceau; il a peur de la ligne ondoyante, qui est le génie de -ses contemporains, Corrége et Titien. Il est trop correct, il est trop -exact pour tenter les mirages de l'art, aussi reste-t-il le plus souvent -froid dans la vérité; il ne voit pas que la nature est moins précise -que lui, parce qu'elle est plus libre. Mais dans sa seconde manière, un -sang plus généreux court en lui, un vif rayon tombe sur sa palette -jusque-là tiède et morne. Ses portraits sont plus vivants. Il avait -peur de la pâte, il y égare son pinceau et y trouve plus de -transparence et plus d'éclat. Il avait, comme par miracle, donné des -reliefs en pleine lumière, il s'aventure dans les demi-teintes et -accuse les ombres. Il y a tout un monde entre Holbein, du musée du -Louvre, et Holbein, de la galerie de Hampton-Court.</p> - -<p>Au musée du Louvre, c'est la même note grave et froide; à -Hampton-Court, il varie sa gamme; s'il ne se passionne pas tout à fait, -son rythme a plus de mouvement et de chaleur. Voyez plutôt sa -<i>Madeleine au tombeau du Christ</i>, le <i>Bouffon d'Henri VIII, Bataille de -Pavie, la Revue de François I<sup>er</sup> et d'Henri VIII.</i></p> - -<p>C'est donc à Londres et à Bâle qu'il faut étudier Holbein. À -Londres, pour les portraits et les tableaux, à Bâle, pour les -fresques. À Bâle, la <i>Danse des Morts</i> et la <i>Danse des Vivants</i> -montrent le peintre du passé, le peintre légendaire dans le cortège -des visions du moyen âge. À Londres, c'est l'historien du seizième -siècle, historien exact et sévère, qui dit la vérité même aux -rois, puisqu'il les peint comme ils sont et non comme ils voudraient -être.</p> - -<p>Comme tous les grands maîtres, Holbein a cela de beau qu'il a signé sa -page dans l'histoire. Un historien qui écrirait les événements du -seizième siècle sans consulter Holbein, se priverait de précieux -documents. L'homme d'Holbein est bien l'homme de ce temps-là.</p> - -<p>Holbein est le plus savant des peintres naïfs; au premier aspect on -croit qu'il n'a que le secret du passé; mais si on l'étudie de près, -on reconnaît que l'art n'a pas de secret pour lui; il sait tout à -fond; il a médité sur la peinture comme son ami Érasme sur la folie -humaine,—j'allais dire la philosophie.</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_1" id="Footnote_15_1"></a><a href="#FNanchor_15_1"><span class="label">[15]</span></a>Je ne doute pas qu'Holbein n'ait vu à ses débuts des -tableaux de Matsys. J'en ai la preuve dans sa peinture d'abord, mais -surtout dans la visite qu'il lui fit à Anvers à son premier voyage en -Angleterre.</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/figure10.jpg" width="500" alt="" /> -<p class="center"><i>La fille de Rubens.</i> Peint par Rubens</p> -</div> - - - - -<h4><a id="RUBENS">RUBENS</a></h4> - - -<p>Rubens est un génie épique comme Homère et Zeuxis, comme Dante et -Michel-Ange. Ce qu'a dit Cicéron d'Homère, ce qu'a dit Aristote de -Zeuxis peut quelquefois s'appliquer au souverain artiste des Flandres. -Oui, celui-là aussi avait les yeux et les ailes de l'aigle; il -préférait le surhumain vraisemblable au vrai cloué sur le sol; avec -les hommes il faisait des dieux, parce qu'il savait voir la nature à -travers les splendeurs du monde idéal<a name="FNanchor_16_1" id="FNanchor_16_1"></a><a href="#Footnote_16_1" class="fnanchor">[16]</a>.</p> - -<p>L'art est l'image du monde: il a ses luttes et ses sommeils, ses -aspirations et ses désespoirs. «Il est pétrifié quand il ne change -pas,» a dit madame de Staël. L'art se renouvelle par les conquêtes -modernes ou par les découvertes anciennes, deux vastes horizons qui -l'appellent toujours. Mais le plus souvent le génie, n'est-ce pas le -don de répandre la vie et la jeunesse sur des idées et des formes -déjà connues? Quiconque est né fort, quiconque est l'inspiré des -Dieux vient ramener le printemps dans le monde de l'art. Rubens est -apparu à l'heure de la décadence pour la peinture. L'Italie n'avait -plus que des maîtres secondaires; les Carrache croyaient succéder à -Michel-Ange, l'Albane s'imaginait continuer l'œuvre du Vinci, le Guide -prononçait devant ses tableaux le divin nom de Raphaël. Une dernière -et glorieuse période allait pourtant s'annoncer comme la sève d'août. -Rubens, Murillo, Poussin, Rembrandt, Claude Lorrain, devaient faire la -gloire du dix-septième siècle; mais Rubens domine tous ces maîtres -par le caractère grandiose de ses créations, par les formes -magistrales de son génie.</p> - -<p>D'où venait-il, ce génie ardent et aventureux qui semait la vie à -pleines mains? Est-il l'héritier suprême des Flamands, ou, comme tant -d'autres, Rubens est-il le fils de ses œuvres?</p> - -<p>Qu'il nous soit permis de jeter un regard rapide sur les siècles déjà -parcourus.</p> - -<p>Dans la première période de la peinture gothique, le sentiment du beau -idéal se révèle çà et là, mais à travers de sombres nuages. -L'école de Van Eyck ennoblit la réalité par l'éclat du coloris, par -le sentiment de l'art, qui, à lui seul, est déjà quelquefois le beau; -d'ailleurs, avant la science parfaite, les peintres primitifs avaient -l'expression naïve, la simplicité pittoresque et souvent sublime, la -sévérité adoucie par le calme; mais ce n'était pas l'Idéal trouvé -par Raphaël comme par Phidias. En vain, dans le siècle qui suivit, les -lèvres tourmentées de cette soif ardente du Beau qui dévore tant de -nobles cœurs, les peintres des Pays-Bas allèrent demander à Rome, à -Florence et à Venise le secret des œuvres monumentales, le secret de -ce rayon qui tombe de si haut pour illuminer d'une lumière toute divine -la page immortelle d'un artiste; ils réussirent à imiter les lignes et -les nuances, mais songèrent-ils que c'est dans l'âme que le peintre, -s'il est doué, doit puiser la vie intérieure de son œuvre?</p> - -<p>Il faut bien avouer qu'il y eut dégénérescence dans l'école flamande -et hollandaise après Hemling et Lucas de Leyde. On vit s'épanouir plus -d'œuvres remarquables, on ne signa presque plus de pages immortelles. -Le génie avait soutenu ces deux maîtres dans les hauteurs -inaccessibles; ils ne s'étaient pas contentés de peindre, ils avaient -pensé. Ainsi Hemling était un poëte et un historien. Quelle savante -naïveté! quelle poésie sublime en ces tableaux où il représente -dans les lointains les événements qui ont précédé ou qui vont -suivre l'action principale! Lucas de Leyde était un poëte et un -philosophe. Il traduisait la Bible avec un profond sentiment biblique et -l'interprétait librement comme un penseur. Comme les maîtres de -Cologne, comme les Van Eyck, comme Matsys, Hemling et Lucas de Leyde -peignaient d'après leur imagination et non d'après celle des peintres -étrangers. Van Orley, Cocxie, Mabuse, Schoorel, Hemskerke, Franc -Floris, Otto Venius sont de grands artistes préoccupés de la ligne -italienne, mais non du sentiment de Raphaël ni de la grandiosité de -Michel-Ange, ni de la poésie robuste du Titien. Ils se contentaient de -leur dérober un certain air de famille qui frappait les yeux; mais le -cœur, mais la pensée ne les voulaient pas reconnaître pour des -frères ou des fils de ces grands maîtres.</p> - -<p>Rubens apparut, qui secoua d'une main libre et fière les mauvaises -traditions qui allaient ruiner l'art des Pays-Bas.</p> - -<p>Ce grand peintre recueillit l'héritage de ses devanciers, mais il -l'agrandit encore par des conquêtes hardies et inespérées. Rubens -était emporté par une ardente et orageuse imagination jusqu'aux -débauches de la pensée et de la palette. Avait-il compris que les -Flandres, déjà trop bercées par les voluptés matérielles, les -Flandres depuis longtemps endurcies par la religion de l'or, ne seraient -désormais émues que par les pages à grand fracas, les drames -chrétiens où ruisselle le sang, les sauvages ripailles de la kermesse, -les altiers tourbillons de la fête de village, les allégories -éclatantes, le faste bruyants des grands seigneurs et la beauté -luxuriante des grandes dames? Ou bien, en créant ce pompeux poëme de -la chair, du mouvement et du bruit, où la nature s'élève si haut -qu'elle parvient jusqu'à voiler le ciel, Rubens obéissait-il à sa -nature toute païenne?</p> - -<p>Au seul nom de Rubens, une vie éclatante se déroule fastueusement sous -les yeux. On voit apparaître le palais à colonnes et à cariatides. La -sculpture déploie sur la façade toutes ses merveilles épanouies, ses -pampres ruisselants, ses grappes d'Amours lascifs, ses chimères -audacieuses. Le regard va de la surprise à l'éblouissement. Dans les -cours de ce palais, devant ce perron couvert de statues, les chevaux -piaffent et hennissent d'impatience; sont-ce des équipages de princes -et d'archiducs? c'est l'équipage de Rubens lui-même, qui va descendre -de son atelier pour aller à la cour. Mais la vraie cour n'est-elle pas -chez lui? N'est-ce pas dans son atelier que se rencontrent tous les -grands seigneurs et tous les grands artistes? N'est-ce pas dans son -atelier que sont répandues d'une main prodigue toutes les saintes et -folles richesses créées pour les yeux: les belles femmes qui posent en -Madeleines, en courtisanes, en naïades; les étoffes de velours et de -soie, d'or et d'argent; les tapisseries féeriques, les tableaux de -maîtres, les armes ciselées, les miroirs de Venise, les girandoles de -Murano, les livres à images?</p> - -<p>La Grèce a hésité entre les douze patries d'Homère, la Belgique et -l'Allemagne revendiquent Rubens parmi leurs illustres enfants. Rubens -est né à Cologne, mais Rubens est flamand par l'origine comme par le -génie. En effet, il était le fils d'un échevin d'Anvers que les -proscriptions religieuses avaient chassé de son pays. D'ailleurs, il -n'avait pas huit ans, il n'était pas encore né pour l'art quand il -suivit à Anvers sa famille, qui revint habiter son ancienne maison, -dès que le duc de Parme eut remis la ville d'Anvers sous la domination -espagnole. Pierre-Paul Rubens naquit donc à Cologne<a name="FNanchor_17_1" id="FNanchor_17_1"></a><a href="#Footnote_17_1" class="fnanchor">[17]</a> le 29 juin -1577, dans la même maison où soixante-cinq ans plus tard, par un de -ces hauts caprices de la destinée, Marie de Médicis, à jamais -immortelle par la palette de Rubens, mourait abandonnée, presque sans -pain. Qui ne s'est arrêté tout ému et tout pensif devant cette maison -à jamais célèbre dans la comédie humaine! Rubens était fils de Jean -Rubens, professeur en droit, et de Marie Pipelings. Son aïeul était -originaire de la Styrie. Son père, qui le destinait aux belles-lettres, -lui fit aimer la langue latine. À peine était-il entré sérieusement -dans l'étude, que Marguerite de Ligne, comtesse de Lelaing, le prit -chez elle en qualité de page. La dame aimait les beaux adolescents; -Rubens avait une figure charmante, douce, pensive et spirituelle. Le -génie tumultueux qui enflamma sa vie ne rayonnait pas encore sur son -front. Il paraît même que les soupers licencieux de la comtesse de -Lelaing ne furent pas longtemps du goût de Rubens, car il vint un jour -tout rougissant appuyer son front sur le sein de sa mère en lui -confiant qu'il ne voulait plus retourner dans un hôtel où l'on vivait -comme dans un cabaret. «Mon pauvre enfant, ton père est mort; où -iras-tu sans appui?—Chez Tobie Verhaegt.—Tobie Verhaegt?—Oui. C'est -un paysagiste que j'ai vu chez la comtesse.» Rubens ne fut pas peintre -en naissant, comme tant d'autres qui apprennent à dessiner avant -d'apprendre à écrire; quand il prit un pinceau, il s'imagina qu'il -était né paysagiste. Les fortes natures se mettent presque toujours en -route sans connaître encore leur chemin.</p> - -<p>Tobie Verhaegt était un artiste original, qui reproduisait la nature -avec un certain caractère de grandeur, sans toutefois abandonner le -sentiment naïf des paysagistes du Brabant; Rubens n'eut pas lieu de se -repentir des études qu'il avait faites avec cet excellent artiste. Ce -fut surtout avec lui qu'il apprit la science des tons aériens; il -reconnut bientôt que ce n'étaient pas seulement des ciels et des -rivières, des prairies et des montagnes, des fleurs et des forêts qui -devaient tomber du chaos de sa palette, mais des hommes et des femmes, -des pensées et des sentiments. Il entra à l'atelier d'Adam Van Oort, -génie aventureux dont la hardiesse séduisit de prime abord le jeune -homme.</p> - -<p>Adam Van Oort était né à Anvers. Son père, peintre et architecte, -fut son maître. Il puisa tout son génie dans les traditions -nationales; il voulut être franchement de son pays, comme Abraham -Janssens, que nous allons voir apparaître. La bonne ville d'Anvers -n'avait plus de mœurs depuis que la guerre avait profané ses églises, -depuis que les grands seigneurs avaient banni l'humble vertu du foyer, -depuis que les grandes dames enseignaient l'amour à leurs pages. Adam -Van Oort, trop tôt aveuglé par son génie, n'étudia bientôt que dans -les tavernes enfumées, au milieu des filles de joie et des pots de vin.</p> - -<p>Rubens avait été attiré à son atelier par un instinct secret pour -ces débauches de chair et de pampre, mais surtout parce que tous les -talents en germe étaient disciples d'Adam Van Oort, témoin Jordaens, -Sébastien Franck et Van Balen.</p> - -<p>Au temps où éclata le génie de Rubens, les Pays-Bas comptaient -encore, sans parler des Franck, des Breughel et d'Adam Van Oort, plus -d'un grand artiste, comme Gaspard de Crayer, Jacques Jordaens, Otto -Venius.</p> - - - - -<h4>II</h4> - - -<p>Otto Venius, qui après Coexie et Floris fut le Raphaël flamand, venait -d'arriver à Anvers avec une grande renommée. C'était un savant -historien, un fervent artiste, un peintre épris du style: Rubens alla -à lui.</p> - -<p>On admire l'art dans les tableaux d'Otto Venius, mais on n'y trouve pas -l'expression intime de la nature. Tout en quittant les régions du -simple et du vrai, il ne s'élève pas à l'idéal. Il a plus d'ampleur, -plus d'éclat, plus de variété que ses devanciers; c'est bien la -préface de Rubens, mais on cherche encore quand on a longtemps étudié -son œuvre. Sainte simplicité flamande, où es-tu? C'en est fait de -toi, nous ne le retrouverons plus dans les grandes pages. Sneyders -lui-même donnera à ses bêtes le caractère épique<a name="FNanchor_18_1" id="FNanchor_18_1"></a><a href="#Footnote_18_1" class="fnanchor">[18]</a>.</p> - -<p>À l'atelier d'Otto Venius, Rubens eut d'abord un rival sérieux dans -Nicolas de Liemacker, surnommé Roose, qui avait l'instinct des grandes -compositions. Rubens admira sans jalousie son talent à grouper les -figures, le goût savant de son dessin, la hardiesse de son coloris. -Plus tard, Rubens, déjà reconnu le plus grand peintre de son siècle, -demeura fidèle à cette admiration pour Roose. Il fut appelé à Gand, -où s'était établi son condisciple, pour peindre au retable d'un autel -la chute des anges rebelles. «Messieurs, dit-il aux membres de la -confrérie, quand on possède une rose si belle, on peut bien se passer -de fleurs étrangères.» Le peintre de Gand se montra digne de ces -paroles; sa <i>Chute des Anges rebelles</i> pourrait sans affront porter la -signature de Rubens.</p> - -<p>Tout en reconnaissant la science et le style d'Otto Venius, Rubens, -déjà pénétré du naturalisme flamand, eut le bon esprit de ne pas -sacrifier à ce nouveau maître les œuvres robustes et originales -d'Adam Van Oort. Otto Venius, même dans ses hardiesses, avait des -timidités aux yeux de Rubens, même dans son ampleur il avait de la -sécheresse, même dans son éclat il était brumeux. Et puis Otto -Venius avait le tort de tous les érudits, dans les arts comme dans les -lettres: il peignait trop de par tel peintre vénitien ou tel peintre -bolonais, comme un savant qui indique ses auteurs à chaque page. Rubens -sentait en lui-même trop de sources vives jaillissantes déjà pour -aller puiser d'une main timide aux sources étrangères.</p> - -<p>Rubens quitta son dernier maître à peine âgé de vingt-trois ans, -soit qu'il craignît de trop subir l'influence d'Otto Venius, soit que -celui-ci lui conseillât de voyager. Rubens eut encore un maître, -maître souverain dont il faut parler ici. Ce grand maître, ce fut son -temps, ce seizième siècle tout plein des fougues, des colères, des -orages de la guerre civile et de la fureur religieuse. Dieu sème le -génie dans le sang des révolutions; après les grandes actions -viennent les grands artistes. Dieu dispose le tableau, le peintre n'a -plus qu'à le fixer sur la toile. Les uns ont la nature pour souverain -maître, ils vivent dans son silence éloquent et dans ses joies -agrestes, dans la poésie de ses métamorphoses et de ses horizons: -c'est Claude Lorrain, c'est Ruysdaël. Les autres, comme Ostade ou -Metzu, ont pour souverain maître le génie du foyer, parce qu'ils ont -vécu les pieds dans l'âtre, l'œil distrait par le roman familier de -l'intérieur. Ceux-ci, Raphaël ou Lesueur, ont pour les guider le Dieu -qui parle en eux-mêmes, le divin sentiment qui fleurit dans leur âme. -Ceux-là, Michel-Ange ou Rubens, ont emprunté la fougue, le bruit, la -fureur et l'éclat de leurs compositions aux révolutions qui les ont -bercés.</p> - -<p>Après avoir quitté Otto Venius et avant de partir pour l'Italie, -Rubens, peut-être incertain encore sur son génie, passa quelque temps -à courir le monde. Il ébaucha les portraits de ses amis, tous -gentilshommes flamands ou espagnols. Albert et Isabelle accueillirent à -la cour ce jeune peintre, déjà gentilhomme parle talent comme par la -naissance. Selon Sandrart, Rubens n'alla en Italie que chargé d'une -mission par l'archiduc d'Autriche pour le duc de Mantoue, Vincent de -Gonzague. Ce qui est hors de doute, c'est que Rubens demeura près de -huit ans à la cour du duc de Mantoue. Mais, beaucoup plus artiste que -courtisan. À toute heure et en tout lieu il ne cessait d'étudier -tantôt les anciens poëtes, tantôt la nature qui passait devant ses -yeux, tantôt l'œuvre des grands maîtres. Il peignait d'ailleurs une -galerie pour le duc de Mantoue. Un jour qu'il représentait le combat de -Turnus et d'Énée, il récitait à haute voix, pour animer son génie, -ces vers de Virgile: «<i>Ille etiam patriis agmen ciet...</i>» Le duc, qui -l'avait écouté, entra en riant et lui parla latin, croyant qu'il -n'entendait pas cette langue. Mais quelle fut sa surprise, lorsque le -peintre lui répondit, en style digne du siècle d'or! Il comprit -surtout alors qu'il avait dans son palais un gentilhomme accompli qui -pouvait le servir par son esprit comme par son talent. Il lui donna -bientôt une mission pour Philippe III, roi d'Espagne. La mission du -peintre fut sans doute de faire des portraits, car il peignit à Madrid -le roi et toute sa cour; seulement les cent mille piastres qu'il y gagna -furent bien pour lui et non pour son seigneur et maître. Rubens fut si -hautement renommé à Madrid, que le duc de Bragance, qui allait devenir -roi de Portugal, écrivant à un seigneur de la cour, le supplia -d'amener avec lui l'ambassadeur du duc de Mantoue à Villaviciosa, où -le duc faisait sa résidence et méritait déjà le surnom de protecteur -des sciences et des arts. Rubens, né pour la pompe des rois, né pour -le luxe et le fracas, prit la route de Villaviciosa avec un train -considérable, qui mit en rumeur toute la province. La reine de Saba -allant visiter Salomon n'étala guère plus de faste et de splendeur. -«Le duc de Bragance, dit Descamps, effrayé de la dépense qu'un tel -hôte pourrait occasionner, dépêcha un gentilhomme au-devant de -l'artiste, qui n'était plus qu'à une journée de sa cour, <i>pour le -prier de remettre sa visite à un autre temps.</i> Ce compliment était -accompagné d'une bourse de cinquante pistoles, pour dédommager Rubens -de sa dépense et des heures qu'il avait perdues. Rubens répondit qu'il -ne recevrait pas ce présent et qu'il visiterait le duc de Bragance. Je -ne suis point venu peindre, mais pour m'amuser pendant une semaine à -Villaviciosa. Que voulez-vous que je fasse de cinquante pistoles? J'en -ai apporté mille pour les dépenser pendant mon séjour.»</p> - -<p>À peine de retour à Mantoue, le duc, qui voulait avoir une immense -galerie due à Rubens, l'envoya copier à Rome les tableaux des grands -maîtres. Jusque-là cependant Rubens, qui avait quitté les Flandres -pour aller s'enivrer de lumière devant l'école de Venise, n'avait pu -étudier les maîtres de la couleur italienne. De Rome il alla à -Venise. Quand il se vit en face des Titien, des Tintoret et des -Véronèse, il sentit plus que jamais qu'il était né peintre et jura -de ne plus éparpiller son génie dans les plaisirs frivoles des cours. -Il quitta peu à peu son royal protecteur pour étudier en toute -liberté les anciennes écoles d'Italie. Il n'avait pas pris le temps de -vivre seul dans les rayonnantes extases de la pensée. Il vécut -désormais seul, traversant comme un vieux pèlerin Venise, Rome, -Gênes, Florence. L'art était devenu son dieu; il ne l'avait aimé -d'abord que par caprice; son culte devenait plus grave. Ce qui acheva -surtout de mûrir son esprit, ce qui vint à l'heure décisive donner à -son génie un caractère plus solennel, ce fut la mort de sa mère. À -la première nouvelle de la maladie, il était parti en toute hâte, -mais il n'arriva que pour pleurer sur un tombeau. Sa douleur fut si -profonde, qu'il se retira dans l'abbaye de Saint-Michel d'Anvers, -presque décidé à n'en jamais sortir.</p> - -<p>L'amour bâtit sur la mort: l'année même où il s'agenouilla tant de -fois sur une tombe aimée, il devint follement épris de cette belle -Isabelle Brandt dont il a laissé tant de portraits. Tout amoureux qu'il -fût cependant, il voulait d'abord retourner à Mantoue. En vain -l'archiduc Albert lui fit dire «qu'il ne souffrirait qu'avec peine que -Mantoue enlevât à la Flandre espagnole son précieux ornement.» Mais -quand Isabelle Brandi lui dit ces simples paroles en le regardant avec -une naïve tendresse: «Vous partirez?» il demeura. En épousant -Isabelle, il réalisa un des mille rêves de sa jeunesse. Sa femme -était belle, il en fit une reine: il ne la mit point dans une maison, -mais dans un palais: il lui donna des chevaux et des laquais, les plus -lâches étoffes, les plus rares parures. Si la chambre d'Isabelle -semblait l'œuvre des fées, l'atelier de Rubens était l'œuvre d'un -artiste achevé: c'était un cabinet en rotonde éclairé par en haut, -orné de vases de porphyre et d'agate les plus merveilleusement -sculptés, de bustes antiques et modernes du plus haut style. Toutes les -écoles de peinture avaient là leur représentant dans quelque œuvre -précieuse. Cette collection enviée par tous les princes, Rubens la -céda plus tard, bien à regret, au duc de Buckingham, qui, en lui -comptant soixante mille florins, croyait bien qu'il ne la payait pas; -mais le duc lui donna son amitié, qui fut inépuisable. Quoiqu'il -vécut comme un prince, Rubens vivait heureux. Il avait le luxe, mais il -avait la liberté. Et puis, s'il travaillait, c'était avec la religion -de l'art; ses loisirs étaient ceux d'un esprit intelligent qui s'en va -butiner comme l'abeille gourmande sur toutes les fleurs de la science. -En un mot, son temps était à lui, voilà tout le secret. L'or tombait -de sa palette comme par enchantement: ses moindres ébauches étaient -recherchées dans les quatre royaumes de l'art. Il comprenait si bien -que le temps est une richesse qui passe, qu'il ne voulait pas perdre une -heure. Il dormait peu; il courait beaucoup à pied ou à cheval, tantôt -le monde, tantôt les bois. Il avait son lecteur ordinaire: il ne -saisissait jamais sa palette sans que celui-ci vînt avec deux ou trois -auteurs, tantôt sacrés, tantôt profanes. Il n'avait pas besoin -d'ailleurs de la science des autres; tous les poëtes lui étaient -familiers; il parlait sept langues et connaissait à fond toutes les -théologies et toutes les histoires<a name="FNanchor_19_1" id="FNanchor_19_1"></a><a href="#Footnote_19_1" class="fnanchor">[19]</a>. Cependant peu à peu la paresse -vint saisir cet esprit éclatant. Comme l'amour de l'or et du luxe ne -s'altérait pas chez lui, il choisit sept à huit de ses élèves et les -mit à l'œuvre, non pour eux, mais pour lui. Il devint pour ainsi dire -un très-intelligent chef d'orchestre. Il avait une estrade dans son -atelier, il y montait avec des livres, il traçait quelques lignes et -commandait à haute voix. Comme il avait choisi les talents les plus -variés, les sept ou huit élèves pouvaient travailler au même -tableau; l'un traitait le nu, l'autre la draperie, celui-ci le paysage, -celui-là les animaux, enfin le maître venait à son tour par achever -l'œuvre. En quelques coups de palette il avait l'art de répandre la -vie et d'imprimer son style. Il pouvait signer en toute conscience, -c'était bien l'œuvre de Rubens; il avait donné l'inspiration, il -avait tracé le dernier mot.</p> - -<p>Cependant quelques-uns des élèves se confièrent un jour que Rubens -avait tout l'argent et toute la gloire. De là révolte ouverte. Ils -répandirent le bruit que sans le secours de ses disciples Rubens serait -un pauvre paysagiste, un mauvais peintre de kermesse et un plus mauvais -peintre d'animaux. Rubens répondit à la critique, comme tous les -grands artistes, par de nouveaux chefs-d'œuvre. En quelques semaines il -peignit une kermesse éclatante, des animaux et des paysages d'une -grande manière et d'un grand effet. Ceux qui s'étaient le plus -acharnés contre sa gloire ne se tinrent pas pour battus; Abraham -Jeanssens entre autres, téméraire dans sa fureur de combattre, osa -proposer à Rubens un défi de peinture. Rubens se contenta de lui -répondre: «Quand vous serez à ma taille, j'accepterai le défi.»</p> - - - - -<h4>III</h4> - - -<p>La reine Marie de Médicis avait appris de bonne heure, par tradition de -famille, que les beaux-arts autant que les belles actions immortalisent -un nom royal. Le génie de la statuaire, de la peinture et de la poésie -n'a-t-il pas répandu plus d'éclat sur les grandes figures de -l'histoire que l'histoire elle-même? En 1620, Rubens était seul le -grand artiste qui parut digne à Marie de Médicis d'imprimer sur la -toile l'éternité de sa gloire. Rubens fut donc choisi par elle pour -peindre le célèbre poëme épique du Luxembourg, poëme en -vingt-quatre chants, comme ceux d'Homère. Rubens, pourquoi ne pas le -dire? s'est montré dans cette œuvre moins grand artiste que profond -courtisan; car on peut contester le goût de ses allégories, roman -historique, histoire romanesque, où le sacré coudoie le profane dans -un petit cercle, qui prend des airs de grandeur par la seule magie du -pinceau. Il faut dire aussi que l'inspiration n'était pas favorable au -génie. La vie de Marie de Médicis n'a offert qu'une page poétique à -l'histoire: cette page, Rubens ne l'a pas vue; c'est celle où, par -l'ingratitude de Richelieu, la reine-mère alla mourir de misère à -Cologne, dans la maison même où était né Rubens. S'est-elle rappelé -à son lit de mort le poëme menteur du grand peintre, qui avait -entouré son berceau de destins et de génies prédisant pour elle un -avenir splendide.</p> - -<p>Winckelmann admire beaucoup trop les allégories de Rubens. «Rubens a -cherché à représenter Henri IV comme un vainqueur humain et -pacifique, qui témoigna de l'indulgence et de la bonté même envers -ceux qui s'étaient rendus coupables de rébellion et de lèse-majesté. -Il représenta son héros sous la figure de Jupiter, qui ordonne aux -dieux de punir les vices et de les plonger dans l'abîme. Apollon et -Minerve décochent leurs flèches sur ces vices, représentés par les -figures allégoriques de monstres qui tombent tumultueusement par terre. -Mars en fureur veut tout détruire; mais Vénus, comme emblème de -l'Amour, retient doucement le bras du dieu de la guerre. L'expression de -Vénus est si grande qu'on croit entendre cette déesse adresser ces -paroles à Mars: Que la colère ne vous emporte pas contre les vices; -ils sont assez punis.» Et Winckelmann s'évertue à pénétrer des -intentions profondes là où Rubens n'a songé qu'à des effets de -palette.</p> - -<p>Je reconnais avec Winckelmann que la peinture étend son empire sur les -idées, sur le monde de l'âme comme sur le monde qui frappe les yeux. -Nous sommes gouvernés par des allégories; la religion et la -philosophie ne sont peuplées que de symboles. Les arts surtout vivent -par le symbole, mais je n'aime pas les énigmes dans l'art. Je ne puis -admettre avec Platon que la poésie soit énigmatique. Homère, le grand -maître, ne répand jamais d'ombres sur ses idées; il est clair comme -le ciel du matin. Dans ses tableaux immortels, l'allégorie apparaît -sans nuages, fière et belle comme la vérité. N'est-ce pas un tableau -tout fait que cette allégorie des Prières: «Apprenez, ô Achille! que -les Prières sont filles de Jupiter; elles sont devenues courbées à -force de se prosterner; l'inquiétude et les rides profondes sont -gravées sur leur visage; elles forment le cortège de la déesse Até. -Cette déesse passe d'un air fier et dédaigneux, et, parcourant d'un -pied léger tout l'univers, elle afflige et tourmente les humains; elle -tâche d'éviter les Prières qui la poursuivent sans cesse, et qui -s'occupent à guérir les plaies qu'elle a faites. Ces filles de -Jupiter, ô Achille! versent leurs bienfaits sur celui qui les honore.» -Il y a, dans toutes les allégories antiques, une grandeur et une -simplicité qui fait leur lumière; les allégories modernes, plus -ingénieuses que grandes, sont souvent confuses, presque jamais simples. -Si les anciens avaient à peindre la mort d'une jeune fille, ils la -représentaient enlevée dans les bras de l'Aurore, symbole d'une grâce -adorable qu'ils devaient à leur poésie panthéiste, et non pas, comme -a dit Vinckelmann, plus savant que poëte, à la coutume d'inhumer les -enfants à la pointe du jour. Or, demandez un symbole aux peintres -modernes sur la mort d'une jeune fille!</p> - -<p>Rubens a été forcé de ne prendre aux anciens, lui qui était un -génie de premier ordre, que des allégories surannées; ce qu'il -fallait à ce fier pinceau, à ce poëte épique, à ce savant artiste, -c'était l'allégorie renfermant dans sa figure sublime le sens -mystérieux de la fable, et non le symbole des vertus et des vices. La -galerie du Luxembourg de Rubens est un poème qui ne vaut guère mieux -que <i>la Henriade</i>, exécution à part, car Voltaire poëte épique n'a -ni verve ni couleur. Mais, si Rubens n'a cherché que des prétextes -pour déployer toutes les hardiesses de son pinceau et tout le luxe de -sa palette, applaudissons à ce chef-d'œuvre éclatant, sinon profond.</p> - -<p>Rubens vint achever ce chef-d'œuvre à Paris, où la reine l'avait plus -d'une fois appelé. Marie de Médicis prit un vrai plaisir à le voir -peindre, car il couvrait une grande toile comme par magie. Il fut retenu -en France par toute la cour qui voulait poser devant lui. Sa carrière -diplomatique commença à son retour en Flandre. Il connaissait les -hommes de longue date par l'étude des passions; il était grand -physionomiste; il jugeait vite et jugeait bien. Son grand œil -pénétrant, quoique enivré de lumière, allait au fond des cœurs. -L'infante Isabelle eut de graves entretiens avec lui sur la situation -des Pays-Bas. Elle comprit que c'était le seul homme de haute -intelligence qui fût à sa cour; elle ne le nomma point ambassadeur, -mais elle lui confia la mission d'aller en Espagne conférer avec le roi -sur les dangers d'une guerre plus longue en Brabant. Il fut accueilli à -la cour d'Espagne par le roi, par le duc d'Olivarès et le marquis de -Spinola, comme un ambassadeur en titre. Il fit mieux que de peindre -l'état des Flandres, il donna d'excellents conseils pour l'avenir. Le -roi d'Espagne lui donna comme preuve de son contentement six chevaux -andalous, un diamant de prix et la charge de secrétaire du conseil -privé avec la survivance de cette charge pour son fils. À peine de -retour en Flandre, Isabelle l'envoya en Hollande, toujours avec la -mission d'arriver à la paix. La négociation allait arriver à bonne -fin, quand mourut le prince de Nassau. Ce fut alors que le roi d'Espagne -confia à Rubens la mission d'aller en Angleterre, toujours dans le -même but. Le peintre passa en Grande-Bretagne comme un simple voyageur; -il visita son ancien ami le duc de Buckingham, et demanda à être -présenté au roi. Il fut accueilli à la cour avec toute sorte de bonne -grâce. Il déplora la guerre entre l'Espagne et l'Angleterre. «Qui -sait? dit-il avec un sourire, peut-être le roi d'Espagne et le roi -d'Angleterre ne seraient pas fâchés de consentir à la paix?—Qui -sait?» dit le roi devenu pensif. Rubens comprit que le moment était -favorable; il déplia ses lettres de créance et demanda la paix au nom -du roi son maître. Charles I<sup>er</sup>, pour donner à cet ambassadeur -extraordinaire une preuve de haute estime, lui passa au cou à l'instant -même le cordon de son ordre. Peu de jours après il le créa chevalier -en plein parlement et lui remit l'épée qui venait de lui servir pour -la cérémonie.</p> - -<p>Rubens n'était pas aux termes de ses missions diplomatiques; nous ne le -suivrons pas plus longtemps dans cette région fatale au génie, car le -génie aime la solitude qui inspire. Il regretta bientôt lui-même de -s'être un peu trop attardé dans ces vanités de cour qui dévoraient -le meilleur de son temps, mais qui du moins l'avaient détourné peu à -peu de sa douleur à la mort de sa femme. Il prit à la fin la ferme -résolution de vivre désormais pour l'art et pour lui-même. Il se -renferma à Anvers dans cette royale maison peuplée de souvenirs où il -avait passé ses plus belles heures; mais il n'y retrouva ni sa jeunesse -ni l'amie de sa jeunesse. Il n'eut pas la force de vivre seul. Il y -avait à Anvers une jeune fille d'une rare beauté, Hélène Formann, -qui comptait seize ans à peine; il l'épousa, tout en reconnaissant la -folie d'un pareil hyménée. C'était d'ailleurs une belle folie qui -eût entraîné les plus raisonnables. Rubens a immortalisé Hélène -Formann comme Isabelle Brandt. Depuis son second mariage jusqu'à sa -mort, il peignit toutes ses vierges sur le modèle de sa jeune femme.</p> - -<p>Il y a au musée de Munich deux portraits de Rubens peints par -lui-même. Dans le premier, il s'est représenté dans tout l'éclat de -sa luxuriante jeunesse, donnant la main à Isabelle Brandt; dans le -second, c'est un homme déjà mûr, qui se promène avec une femme et un -enfant; cette autre femme, c'est Hélène Formann. Dans la fameuse -<i>Descente de Croix</i>, la Vierge et la Madeleine ne rappellent-elles pas -la nature et l'expression de ces deux femmes de Rubens?</p> - -<p>Rubens, frappé de la goutte, mourut à l'âge de soixante-deux ans et -onze mois, le 30 mai 1640, laissant à ses deux fils et à sa fille un -nom glorieux et une grande fortune. Il mourut vaillamment, le pinceau à -la main. Son génie lui était demeuré fidèle compagnon; jamais grand -artiste n'avait créé tant d'œuvres immortelles. Il fut enterré dans -l'église Saint-Jacques d'Anvers, derrière le chœur. Ses funérailles -furent celles d'un prince. On porta devant son cercueil une couronne -d'or sur un carreau de velours noir. La noblesse, le clergé, les -artistes, les gens du peuple, vinrent en foule saluer cette couronne et -s'agenouiller devant son cercueil<a name="FNanchor_20_1" id="FNanchor_20_1"></a><a href="#Footnote_20_1" class="fnanchor">[20]</a>; mais c'était au dix-neuvième -siècle qu'il était réservé d'élever une statue à Rubens en pleine -place d'Anvers, comme pour un roi. Quel roi oserait lui disputer la -place<a name="FNanchor_21_1" id="FNanchor_21_1"></a><a href="#Footnote_21_1" class="fnanchor">[21]</a>?</p> - - - - -<h4>IV</h4> - - -<p>Rubens peignait comme Homère et Théocrite chantaient; il avait la -grandiosité dans le génie. Les luxuriantes et naïves Flamandes lui -rappelaient les formes héroïques des femmes de Sparte, de Lacédémone -et de Syracuse. Il est d'un grand aspect comme la mer, les tempêtes et -les montagnes. Il passe rapide comme la foudre, sans s'arrêter aux -ciselures ni aux mosaïques. Sous son pinceau la mer jaillit tout -entière et non vague par vague, les montagnes s'élèvent par grandes -lignes et non par rochers et par touffes d'herbes.</p> - -<p>Rubens, quelque tableau qu'il fit, conservait, même à son insu, ce -style d'apparat qu'il avait emprunté à l'école de Venise, mais -surtout à Paul Véronèse. Il faut bien avouer qu'il y a un peu de -mouvement théâtral dans son talent; il n'est pas jusqu'au paysage -qu'il n'ait trop animé par la mise en scène. Ainsi, chez lui, la -nature est toujours aux prises avec l'orage ou la tempête; il parvient -sans cesse à altérer cette naïve et sublime simplicité dont Dieu l'a -revêtue. Dans les nues, il jette un arc-en-ciel; sur la prairie, il -précipite une cascade; dans la forêt, il chasse un coup de vent.</p> - -<p>Comme l'a remarqué Reynolds, tout est en harmonie chez Rubens. «S'il -eût été plus parfait, ses ouvrages n'auraient pas eu cette perfection -d'ensemble qu'on y trouve. Par exemple, s'il avait mis plus de pureté -et de correction dans le dessin, son manque de simplicité dans la -composition, dans la couleur et dans le jet des draperies, nous -frapperait davantage;» mais la richesse de sa composition et l'harmonie -de sa palette éblouissent à tel point la vue, qu'on s'incline devant -ses défauts comme devant ses beautés.</p> - -<p>Il y a trois espèces d'harmonie: la première a pour exemple <i>la -Transfiguration</i>; c'est la manière romaine; les couleurs en sont fortes -et fières. La seconde est la manière milanaise; elle est produite par -la rupture des couleurs<a name="FNanchor_22_1" id="FNanchor_22_1"></a><a href="#Footnote_22_1" class="fnanchor">[22]</a>. Avant les Hollandais, Léonard de Vinci a -enseigné l'art de <i>cacher sa palette</i>, semblable au grand écrivain qui -ne détourne jamais l'attention du sujet pour l'attirer sur lui-même. -La troisième manière a pour exemple les Vénitiens et les Anversois. -C'est l'alliance des couleurs fières et tendres dans un ensemble -éclatant. Rubens est le vrai représentant de cette manière.</p> - -<p>Il peignait d'un seul coup, en traits de feu; de là le charme tout -virginal de son coloris. Il savait trop bien qu'il perdrait cette magie -en fatiguant ses couleurs.</p> - -<p>Quoique le génie de Rubens fût surtout dans sa palette, il avait aussi -l'art de <i>cacher sa palette</i>, comme Léonard de Vinci. Quelle fraîcheur -de ton! quel éclat! quelle énergie! C'est le rayon qui joue sur la -rosée. Rubens est toujours harmonieux comme un bouquet de fleurs dans -ses bouquets de chairs<a name="FNanchor_23_1" id="FNanchor_23_1"></a><a href="#Footnote_23_1" class="fnanchor">[23]</a>; il allie merveilleusement les couleurs -fières aux couleurs tendres. Il a l'art de les distribuer, de les -fondre et de les rendre amies.</p> - -<p>Rubens est une des plus puissantes individualités qui aient marqué -dans les arts. Sa grande figure est empreinte du caractère olympien. -Non-seulement il a régné souverainement dans les Flandres, mais il a -partagé la couronne des plus radieux artistes. Il a quelquefois saisi -la grâce adorable de Raphaël et la grandiosité terrible de -Michel-Ange, l'énergie robuste de Titien et la suavité voluptueuse du -Corrége. Il a lutté avec la nature et n'a pas été vaincu par elle. -Rien n'arrêtait ce fier et vaillant pinceau, qui passait, victorieux -toujours, de l'allégorie au bouquet de fleurs, de l'histoire sacrée à -la kermesse, du portrait au paysage<a name="FNanchor_24_1" id="FNanchor_24_1"></a><a href="#Footnote_24_1" class="fnanchor">[24]</a>.</p> - -<p>C'est surtout dans la <i>Montée an Calvaire</i>, dans les grandes pages -allégoriques, dans l'<i>Adoration des Mages</i><a name="FNanchor_25_1" id="FNanchor_25_1"></a><a href="#Footnote_25_1" class="fnanchor">[25]</a>, que le génie de Rubens -éclate jusqu'à la fureur. Quelle force orgueilleuse! quelle -sublimité! quelle splendeur et quelle magnificence! La <i>Descente de -croix</i>, ce miracle de la cathédrale d'Anvers où l'on va comme à un -pèlerinage d'art de tous les coins du globe, est la page où Rubens a -fondu le plus harmonieusement toutes les richesses de sa palette, toute -la fierté de sa main, tout le sentiment de son âme. Jamais on n'a -été plus expressif et plus douloureux, jamais cette page sublime du -poëme de la Passion n'a été traduite par un art plus divin; la Vierge -n'est plus une femme, c'est la mère de Dieu; Jésus n'est plus un -homme, c'est le Fils de Dieu. Quoique la couleur éclate sur cette toile -comme dans toutes les œuvres de Rubens, elle n'y étouffe pas la ligne -et le sentiment. Rubens est là tout entier. Et là du moins on sent -bien que la main profane d'un élève n'est pas venue refroidir -l'inspiration du maître.</p> - -<p>Ce grand génie, qui voulait être le dernier mot de l'Italie et de la -Flandre, a un peu abusé de ses forces; il a pris quelquefois la fureur -pour l'inspiration ou la verve. Dans sa fougueuse énergie, il a çà et -là dépassé le but, car tout ce tumulte, tout ce fracas, toutes ces -splendeurs, frappent souvent plus les yeux que la pensée. Ne -s'adressent-elles pas aussi à quelques-unes des œuvres de Rubens, ces -paroles de Shakespeare: «Une fable contée par un fou, pleine de -redondances et de grands mots<a name="FNanchor_26_1" id="FNanchor_26_1"></a><a href="#Footnote_26_1" class="fnanchor">[26]</a>?» Avec un peu moins d'éclat et un -peu plus de poétique grandeur, qu'eût-il manqué à Rubens? Au lieu -d'adorer à Venise le style un peu théâtral des coloristes, que -n'a-t-il adoré à Rome la ligne éloquente des dessinateurs?</p> - -<p>Comme Michel-Ange, Rubens fut le peintre du mouvement; il aimait le -mouvement jusqu'au désordre: aussi ses attitudes sont-elles un peu -outrées dans leur énergie. La chaleur et l'enthousiasme -l'entraînaient trop loin, même dans la peinture héroïque, hormis -pourtant dans ces admirables chefs-d'œuvre, la <i>Chute des Anges -rebelles</i> et le <i>Combat des Amazones.</i> Ses hommes sont toujours des -hommes par la force et par la grandeur; mais, dans sa manière trop -large et trop puissante, les femmes qu'il crée ne sont plus assez des -femmes.</p> - -<p>Rubens a dignement lutté avec Michel-Ange dans son <i>Jugement dernier</i>; -il n'atteint pas à la sauvage mélancolie ni à la science de dessin du -peintre de la chapelle Sixtine; mais Rubens, avec la poésie du symbole, -avec la magie du clair-obscur et toutes les pompes du coloris, s'élève -à la hauteur de Michel-Ange.</p> - -<p>Les critiques, qui ne veulent jamais de taches au soleil, reprochent à -Rubens de n'avoir rien compris à cette ligne sévère, idéal du -sculpteur antique reconquis par Raphaël, de ne pas s'être passionné -pour le contour pur, si correct et si expressif d'Euphranor,—Euphranor, -qui représentait à la fois dans Paris le juge des déesses, l'amant -d'Hélène et le vainqueur d'Achille, sans les ressources d'un beau -coloris, avec la ligne seule, qui est une langue complète. Rubens a -tout compris, mais il a dit que la couleur aussi était une langue -complète. Quand donc acceptera-t-on le génie avec ses dons divins et -ses imperfections humaines? Nos défauts sont les ombres de nos vertus.</p> - -<p>Ce qui a surtout frappé Rubens, c'est l'éclat et la grandiosité. -Comme Michel-Ange, il a oublié que les Grâces ne sont pas des -Amazones. Mais qu'importe, s'il est arrivé victorieusement jusqu'au -sommet de l'art? Tout en négligeant trop les leçons des maîtres de -l'antiquité, il a saisi à la nature des beautés qu'eux-mêmes, -peut-être, n'avaient pas découvertes. Le génie n'est-il pas souvent -le don de voir l'œuvre de Dieu sous un aspect nouveau?</p> - -<p>Le caractère du génie humain est d'étonner par des beautés et non -pas d'être sans défaut. Saluons sans critique celui qui, comme Dieu, -créait son monde en six jours. Il avait la rapidité de la foudre, non -pour détruire, mais pour répandre la vie dans ses tableaux<a name="FNanchor_27_1" id="FNanchor_27_1"></a><a href="#Footnote_27_1" class="fnanchor">[27]</a>. -Saluons Rubens, inclinons-nous devant son sceptre, car celui-là fut un -roi, le roi glorieux des Flandres. Quel est celui qui, en s'élevant sur -son trône, pourrait atteindre à sa taille?</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_1" id="Footnote_16_1"></a><a href="#FNanchor_16_1"><span class="label">[16]</span></a>Cependant Rubens, tout imprégné de naturalisme, peut-être -à son insu, car la nature était chez lui plus forte encore que la -science, a trop chargé ses figures de chair. Zeuxis, d'après l'exemple -d'Homère, donnait à ses femmes une certaine forme héroïque; mais il -possédait au même degré la force et la grâce. Aussi, tout -héroïques qu'elles fussent, ses femmes étaient toujours des femmes, -et même, selon les témoignages de l'antiquité, les plus belles de la -Grèce. Théocrite a créé son Hélène d'après ces majestueux -modèles.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_1" id="Footnote_17_1"></a><a href="#FNanchor_17_1"><span class="label">[17]</span></a>«Il naquit à Cologne et mourut à Anvers, comme pour toucher -à la fois au berceau et à la tombe de l'art flamand.» H. FORTOUL.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_1" id="Footnote_18_1"></a><a href="#FNanchor_18_1"><span class="label">[18]</span></a>Bien que Sneyders ait étudié comme Van Dyck sous Van Balen, -on peut dire qu'il fut son maître à lui-même, car Van Balen lui -enseignait la peinture historique, lorsqu'un jour il reconnut qu'il -n'était pas né pour peindre des hommes, mais pour peindre des bêtes. -Il débuta par une chasse au cerf qui fit sa fortune. Jusque-là on -n'avait jamais représenté avec tant d'éclat et tant de vie les meutes -ardentes et les chevaux éperdus. Philippe III ayant vu ce tableau -voulut avoir vingt chasses de Sneyders; l'archiduc Albert le nomma son -premier peintre, et Rubens, l'empereur de la peinture, l'appela pour -peindre les animaux et les fruits de ses tableaux, déclarant qu'il -saurait bien le payer en monnaie d'artiste. En effet, Rubens peignit -presque toutes les figures des tableaux de Sneyders. Ces œuvres faites -à deux semblent, par leur admirable harmonie, appartenir au même -maître; c'est que Rubens et Sneyders avaient la même touche libre et -fière, riche et variée, la même couleur ferme, chaude et dorée. -Sneyders vivait sans doute familièrement avec les animaux; il les a -présentés dans leurs passions, dans leurs fureurs, dans leurs larmes. -Quelle vérité naïve et saisissante! Ses combats de chiens et de -sangliers, ses duels de lions et de tigres, respirent une énergie -sauvage qui vous monte à la tête. Ses forêts répandent je ne sais -quelle amère et verte odeur qui révèle un paysagiste vivement épris -de la nature. Il a laissé quelques figures, entre autres son portrait, -qui témoignent que sans Rubens il aurait pu faire un tableau complet. -Il avait accepté la collaboration de Jordaens et de quelques autres aux -conditions faites par Rubens. Mais pourtant ses plus beaux sont ceux -dont Rubens a peint les figures, témoin celui de l'ancien archevêché -de Bruges, où une femme enceinte touche des fruits avec plus d'avidité -encore qu'Ève, sa première mère. On ne saurait dire où est le -chef-d'œuvre. Les fruits sont admirables: la rosée la plus fraîche a -roulé sur eux ses perles embaumées, le soleil le plus doux les a -dorés et empourprés; mais cette femme qui les touche est si vivante, -que déjà on voit jaillir le lait de ses mamelles fécondes.</p> - -<p>Sneyders ne quitta point Anvers. Il y était né en 1579, il y mourut en -1657. Dans ses portraits gravés on le représente entre un chien qui le -regarde avec intelligence et une hure de sanglier. Sneyders porte un -beau front et une barbe inculte.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_1" id="Footnote_19_1"></a><a href="#FNanchor_19_1"><span class="label">[19]</span></a>Il a commencé plus d'un livre, il a écrit un ouvrage sur la -<i>Peinture et les couleurs</i>, qui n'est point imprimé, quoi qu'en disent -l'abbé Ponce de Léon et le <i>Dictionnaire de Moréri</i>, qui ont confondu -avec le manuscrit de Rubens un livre intitulé: <i>Rubenius, de Re -Vestiaria</i> (de l'Art de peindre les draperies), <i>Conversations</i> de de -Piles, page 216, et <i>Abrégé des vies des Peintres</i>, page 391. Il a -aussi paru dans les journaux une lettre sur ce sujet, écrite d'Anvers -le 15 septembre 1769.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_1" id="Footnote_20_1"></a><a href="#FNanchor_20_1"><span class="label">[20]</span></a>Entre autres épitaphes, on a remarque celle du chevalier -Bullart:</p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">Ipsa suos Iris, dédit ipsa Aurora colores,</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Nox umbras, Titan lumina clara tiui.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Das te Rubenius vitam, mentemque figuris.</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Et per te vivit lumen, et urubra, color;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Quid te, Rubeni, nigro mors funere volvit?</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Vivit, victa tuo, picta colore rubet.</span></p> - -<p>«C'est surtout à la modeste église Saint-Jacques que doivent se -rendre en pieux pèlerinage les admirateurs du grand peintre d'Anvers. -Là se trouvent son tombeau, son portrait et l'un de ses chefs-d'œuvre. -Le tombeau, dessiné d'après Rubens lui-même, remplit une petite -chapelle derrière le chœur de l'église. Son corps repose au centre de -cette chapelle, sous une vaste pierre tumulaire que foulent aux pieds -les dévots et les touristes, et qu'on a surchargée d'une longue -inscription latine où sont rappelés en style lapidaire tous les noms, -titres et mérites du défunt, tandis qu'il suffisait d'inscrire ce seul -mot: Rubens. Le tableau qui orne l'autel présente, sous prétexte -d'<i>une Sainte Famille</i>, toute la famille du peintre. Saint George le -guerrier est Rubens lui-même, saint Jérôme son père, le Temps son -grand-père, un ange son fils, Marthe et Madeleine ses deux femmes. -Quant à la Vierge, on croit que c'est une demoiselle Lunden, qui lui -servit de modèle en plusieurs occasions, et qu'on appelait communément -<i>le chapeau de paille</i>, depuis que Rubens l'avait peinte avec la -coiffure qu'indique ce surnom. Cette prétendue <i>Sainte Famille</i>, qui, -par le nombre des personnages, sort beaucoup des dimensions ordinaires, -est un tableau magnifique, d'une composition ingénieuse et facile, -d'une couleur incomparable, d'un effet ravissant et d'une conservation -parfaite. De toutes les œuvres de Rubens que j'ai vues dans les -Flandres, en France, en Angleterre, en Italie, en Espagne, je n'en -connais pas de supérieure à cette simple réunion de portraits. -Cependant Rubens ne mit que dix-sept jours à la peindre. C'était -quinze ans avant sa mort, arrivée en 1640.» L. VIARDOT.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_1" id="Footnote_21_1"></a><a href="#FNanchor_21_1"><span class="label">[21]</span></a>Au musée d'Anvers on montre sa chaise,—un trône—conservée -sous verre «vieux meuble que son souvenir a rendu sacré. Elle est -garnie en cuir et piquée de clous dorés, avec des dorures en relief, -comme sur les reliures. Elle annonce un grand état. On a mis sur le -siège une couronne d'immortelles flétries, symbole d'immortalité -moins solide que la sienne. C'est sur cette chaise que le merveilleux -coloriste s'est assis. Pourquoi n'y fait-on pas asseoir tous les jeunes -peintres lauréats, comme à Montpellier on fait endosser à tous les -docteurs en médecine la prétendue robe de Rabelais? Le contact de la -vieille relique leur donnerait peut-être, sinon le génie de Rubens, du -moins le respect de l'art, qui est déjà du talent. » D. NISARD.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_1" id="Footnote_22_1"></a><a href="#FNanchor_22_1"><span class="label">[22]</span></a>Expression des anciens. «On les rompt jusqu'à ce qu'il y ait -une harmonie générale dans les tons, sans qu'on y remarque rien qui -rappelle la palette du peintre.» REYNOLDS.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_1" id="Footnote_23_1"></a><a href="#FNanchor_23_1"><span class="label">[23]</span></a>Ses chairs, on l'a dit, ressemblent à la couleur vermeille -des doigts de la main quand on les tient vers le soleil.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_1" id="Footnote_24_1"></a><a href="#FNanchor_24_1"><span class="label">[24]</span></a>Il existe de fort beaux paysages de Rubens: j'en ai vu un tout -couvert de vaches que Sneyders seul aurait oser signé avec Rubens. Le -grand peintre se faisant paysagiste cherchait toujours à animer la -nature par quelque idylle flamande, comme une fenaison troublée par -l'orage, une forêt pendant la chasse, des pêcheurs sur le lac. Les deux -grands paysages du palais Pitti sont des chefs-d'œuvre où il a -imprimé l'art et la vie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_1" id="Footnote_25_1"></a><a href="#FNanchor_25_1"><span class="label">[25]</span></a>Quelques critiques préfèrent l'<i>Adoration des Mages</i>, même -à l'<i>Assomption de la Vierge</i> et à la <i>Descente de croix.</i> «La Vierge -est à droite, tournée vers la gauche, où se tiennent les mages. Il y -a un de ces mages qui dépasse toute imagination, et je n'ai jamais vu -dans aucun tableau une figure si étrange et si majestueuse. Il est -debout, le corps de profil, la tête presque de face et un peu -inclinée. Il est enveloppé d'un manteau écarlate, couleur de -founiaise, avec quelques étoiles d'or. L'étoffe de cette draperie est -épaisse et lourde, et fait quelques grands plis sévères. Un des pans -traîne sur le sol, mais on voit cependant les jambes nues du colosse et -les pieds aux vigoureuses articulations, chaussés de sandales nouées -à la cheville par des cothurnes. La tête est effrayante, un crâne nu -et ferme comme le roc; sous la caverne des sourcils, qui s'avancent -comme des broussailles au bord d'un précipice, un regard perçant et -inflexible; un nez d'aigle et une cascade de barbe blanche qui -bouillonne jusque sur sa poitrine. Oh! le beau Jupiter Olympien pour -ébranler le monde a la seule ride de son front! Le Moïse de -Michel-Ange n'est pas si terrible que le mage de Rubens.» T. THORÉ.</p> - -<p>Au palais Pitti, un des tableaux qui m'ont le plus frappé est la -célèbre allégorie, Mars partant pour la guerre. Rubens donne ainsi -l'explication de son œuvre dans une de ses lettres: «Le principal -personnage est Mars, qui sort du temple de Janus. Le dieu des combats, -armé de l'épée sanglante et du bouclier, menace les peuples des plus -grands désastres; il résiste aux instances de Vénus qui, accompagnée -des Amours, s'efforce de le retenir par de tendres caresses. La furie -Alecto, le flambeau à la main, entraine Mars aux combats; elle est -précédée de deux monstres, qui désignent la peste et la famine, -compagnes inséparables de la guerre,» etc. Mais la prose du peintre -n'a pas l'éloquence de sa palette; Homère seul était digne -d'expliquer ce tableau qui vous attire et vous épouvante, où l'on -entend les bruits de la guerre, où l'on voit les palpitations du beau -sein de Vénus. C'est l'art, c'est la vie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_1" id="Footnote_26_1"></a><a href="#FNanchor_26_1"><span class="label">[26]</span></a>A tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying -nothing.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_1" id="Footnote_27_1"></a><a href="#FNanchor_27_1"><span class="label">[27]</span></a>C'était la vie qui faisait battre son cœur plutôt que sa -vie qui entraînait son imagination; aussi ses hyperboles habitaient -toujours la terre. «Un certain accent humain semble être nécessaire -pour donner l'apparence de la vie. La représentation de nos pareils -dans le <i>Jugement dernier</i> de Michel-Ange, ou dans la <i>Chute des -Damnés</i> de Rubens, nous inspire plus d'horreur que si ces êtres -étaient peints sous les formes imaginaires que Milton leur prête. Dans -les régions de la fiction et de l'allégorie, cette vérité de -représentation est d'autant plus essentielle, qu'elle porte les images -à l'esprit avec plus de force; par exemple, les satyres, les Silènes -et les faunes de Rubens semblent avoir existé en effet, tellement ils -paraissent être vrais en tout ce qui constitue les passions sensuelles, -effrénées et mauvaises de la nature humaine quand elle est privée -d'intelligence.» VAN GEEL.</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="VAN_DYCK">VAN DYCK</a></h4> - - -<p>Ce qui forme le caractère de l'école de Rubens, c'est la santé, c'est -la force, c'est l'exubérance. Dans son atelier, les disciples sont -taillés en Hercule; ils secouent leurs cheveux dorés comme un lion -secoue sa crinière; un sang généreux coule dans leurs veines et les -colore comme le vin qui va jaillir de la grappe empourprée.</p> - -<p>Reynolds rapporte ces paroles sur Rubens: «On a dit qu'il était -envoyé du ciel pour apprendre aux hommes l'art de peindre.» Comme -Raphaël, Rubens éveilla le génie de ses disciples par la hardiesse. -Quand il les faisait peindre dans ses tableaux: «Allez, disait-il, -n'oubliez pas que le disciple qui peint mal accuse son maître.»</p> - -<p>Quelle belle, féconde et glorieuse époque pour Anvers, que le règne -de Rubens! Cette ville, comme une mère heureuse, suspendait à son sein -des enfants sublimes, non-seulement dans la peinture, mais encore dans -la statuaire et dans la gravure. Lucas Vorsterman naissait à temps pour -graver sous les yeux de Rubens la <i>Descente de Croix</i>, la <i>Chute des -Anges rebelles</i> et le <i>Combat des Amazones.</i></p> - -<p>L'école flamande s'était condamnée, par son principe, à descendre -toujours de l'idéal au réel, de la poésie à la vérité. Si cette -tendance fut fatale aux grandes pages produites à Bruges, à Anvers et -à Bruxelles, ne peut-on pas affirmer qu'elle fut favorable à l'œuvre -de Van Dyck? En effet, si le naturalisme doit régner en toute force et -en toute liberté, n'est-ce pas dans le portrait, pourvu que le peintre -sache, comme Van Dyck, y répandre la lumière du soleil et la lumière -de l'intelligence?</p> - -<p>Les portraits sont la plus sûre page de l'histoire; pour étudier les -caractères et les passions d'une époque, je conseillerais plutôt une -galerie de portraits qu'une bibliothèque; depuis quatre siècles, il -s'est créé peu à peu une galerie de portraits où l'on retrouve -toutes les grandes physionomies qui ont dominé le monde nouveau. Le -peintre a pu se tromper, mais il est plus fidèle encore que le plus -fidèle historien. Si cette tête qu'il vous montre est celle d'un roi -quelconque, roi par l'héroïsme, le génie, la naissance, vous verrez -peu à peu briller sur son front ou dans son regard l'auréole de cette -royauté. L'âme de tout homme fort passe sans cesse sur sa figure; il a -beau faire pour la masquer, elle se fait jour çà et là à son insu. -Mais, pour saisir cette âme au passage, pour la fixer sur la toile par -la magie de la couleur, il ne faut rien moins qu'un maître souverain de -premier ordre, Titien, Van Dyck, Velasquez, Rembrandt, Raphaël, qui ait -le don de la création. Pour un pareil créateur de l'école de Dieu, -que de portraitistes inintelligents qui copient l'enveloppe matérielle -sans souci de la pensée qui habile le front!</p> - -<p>Le temps, qui dévore tout, n'a pas atteint l'œuvre de Van Dyck; ses -portraits ont conservé toute leur lumière et toute leur fraîcheur; -peut-être même le temps a-t-il répandu sur ces toiles immortelles -cette harmonieuse poussière, cette magique trame qui donne aux vieilles -peintures l'aspect mystérieux d'œuvres consacrées où l'on ne -reconnaîtrait pas la main des hommes.</p> - -<p>Antoine Van Dyck, originaire de Bois-le-Duc, naquit à Anvers en la -dernière année du seizième siècle. Selon Houbraeken, son père -était peintre sur verre et sa mère excellait à broder au petit point. -Déjà la peinture sur verre était en pleine décadence, on n'élevait -plus de cathédrales, le protestantisme ruinait la sculpture et la -peinture gothique; sans doute l'art de broder au petit point contribua -plus à élever Van Dyck que l'art déjà perdu du peintre-verrier. Van -Dyck eut d'abord son père pour maître; mais celui-ci, reconnaissant -bientôt qu'on ne pouvait faire un peintre sur toile avec les principes -de la peinture sur verre, conduisit son fils chez Van Balen, qui était -son ami.</p> - -<p>Van Balen avait fait le voyage de Rome et de Venise; il avait étudié -toutes les traditions; il était savant artiste autant que bon peintre. -Un disciple intelligent comme Van Dyck pouvait sortir de son atelier -avec un talent achevé. Mais Van Dyck avait vu des tableaux de Rubens; -à ses yeux, Van Balen était un peintre digne de renommée, mais Rubens -était le roi de la peinture. Il alla frapper à sa porte: «Qui va -là?—Un enfant.» Rubens reconnut le même jour que c'était un enfant -de génie. Il ne tarda pas à le faire peindre dans ses tableaux. Il -arriva même que Van Dyck peignit de grandes pages signées Rubens, -quoique le maître y eût à peine donné quelques touches. Dans -l'illustre <i>Descente de croix</i>, la joue et le menton de la Vierge sont -de la main de Van Dyck; mais ici Rubens n'avait pas songé à se servir -du talent de son élève. Voici l'anecdote, qui appartient à l'histoire -de l'art. Rubens sortait tous les jours vers quatre heures pour se -promener à pied ou à cheval. Son domestique le trahissait, comme cela -arrive toujours, c'est-à-dire que, moyennant un tribut annuel, il -ouvrait la porte du cabinet de Rubens à tous ses disciples, qui -étudiaient dans un atelier du voisinage. Ils allaient ainsi prendre une -bonne leçon, car ils voyaient, par les ébauches, comment ce fier -génie se mettait à l'œuvre. Depuis longtemps ils n'avaient pas -pénétré dans le cabinet; cependant ils savaient que Rubens avait -promis un chef-d'œuvre pour Notre-Dame d'Anvers. Un soir, la curiosité -fut plus vive et plus bruyante que de coutume. Jordaens et Diepenbecke -se précipitèrent en avant, poussés par les autres, dès que la porte -du cabinet fut ouverte. On voit par là que les écoles de peinture -renfermaient, comme aujourd'hui, toutes les folies de la jeunesse. -Diepenbecke ne put s'arrêter à temps; il tomba sur la Vierge, lui -enlevant le bras, la joue et le menton. Tout le monde se regarda avec -terreur. On voulait fuir, car Rubens avait la colère d'un Jupiter -Olympien. Van Hoeck prit la parole: «Mes chers camarades, il faut, sans -perdre de temps, risquer le tout pour le tout; nous avons encore environ -trois heures de jour, que le plus digne d'entre nous (ce n'est pas moi) -prenne la palette et essaye de réparer ce qui est effacé. Je donne ma -voix à Van Dyck.» Ainsi parla Van Hoeck. Van Dyck eut toutes les voix, -moins la sienne.</p> - -<p>Cependant, soit pour obéir à ses amis, soit par pressentiment du -triomphe, il se mit héroïquement à l'œuvre. Le lendemain, Rubens -convia tout l'atelier au spectacle de sa <i>Descente de croix.</i> Pas un de -ses élèves ne le suivit sans pâlir; Van Dyck était tout défaillant. -Rubens parlait de son génie avec un naïf orgueil; il expliqua à ses -disciples toutes les beautés de l'œuvre nouvelle. Arrivé à la -Vierge: «Voilà, dit-il tout à coup, un bras et une tête qui ne sont -pas ce que j'ai fait hier de moins bien.» Rubens apprit, on ne dit pas -comment, ce qui s'était passé. Il y a ici deux versions: selon les -uns, il effaça tout et ordonna à Van Dyck de voyager; selon les -autres, il respecta les coups de pinceau de Van Dyck et lui dit qu'il -était le vice-roi de la peinture flamande. On peut bien admettre, pour -l'amour de la vérité, que Rubens fut jaloux de Van Dyck; tous les -dominateurs dans les arts ont été jaloux; mais on n'admettra jamais -qu'un homme d'esprit comme Rubens, un diplomate achevé, ait laissé -percer sa jalousie par la vengeance.</p> - -<p>S'il faut en croire les conteurs d'anecdotes, Rubens était jaloux de -Van Dyck pour une autre raison. Ils assurent que le jeune peintre était -aimé d'Isabelle Brandt. Van Dyck, sans avoir la beauté adorée par les -Grecs, avait peut-être, avec sa physionomie fière et tendre, -chevaleresque et amoureuse, la beauté idéale de son pays et de son -siècle; car, il faut le dire, la beauté change de caractère selon les -siècles et les pays<a name="FNanchor_28_1" id="FNanchor_28_1"></a><a href="#Footnote_28_1" class="fnanchor">[28]</a>. Comme ces passions-là ne sont écrites que -sur le vent ou peintes sur les flots, on ne peut rien affirmer ici, mais -on ne peut pas nier non plus. Ce qui est hors de doute, c'est que Van -Dyck quitta son maître vers ce temps-là; mais leurs adieux furent ceux -de deux frères d'armes, et non de deux ennemis. Van Dyck offrit à -Rubens, comme marque de haute et profonde reconnaissance, ses tableaux -qu'il aimait le plus, un <i>Ecce Homo</i>, un <i>Christ au jardin des Oliviers</i> -et un portrait d'Isabelle Brandt. Peut-être ce portrait fut-il fait -avec passion; mais ce qui donna peu de créance au bruit déjà répandu -que Van Dyck adorait cette femme, c'est que Rubens plaça lui-même ce -portrait dans son salon et le montra comme un chef-d'œuvre à tous les -visiteurs comme à tous ses amis. «Si vous n'alliez pas voyager, dit -Rubens à Van Dyck, je vous conduirais dans mon cabinet et je vous -dirais: Choisissez. Mais à quoi bon vous donner des tableaux, puisque -vous allez en Italie, le pays des chefs-d'œuvre; j'aime mieux vous -offrir le meilleur cheval de mon écurie.» Van Dyck partit; son père, -sa mère et cent amis le conduisirent sur la route. Quoique son cheval -fût impatient de dévorer l'espace, il se retournait à toute seconde -pour voir les derniers signes d'adieu de sa mère, qui avait voulu aller -plus loin que ses amis. Enfin il ne vit plus que la flèche de la -cathédrale d'Anvers. «Moi aussi, dit-il avec un saint enthousiasme, je -ferai un jour ma <i>Descente de croix.</i>»</p> - -<p>À peine eut-il fait deux lieues que, voyant un village, il y fit halte -pour boire une pinte de bière. Il remonta à cheval, mais la destinée -l'attendait là. Une jeune fille, une paysanne, plus fraîche, plus -blanche et plus rose que toutes ses visions de vingt ans, apparaît sur -le seuil du cabaret et lui dit, avec un sourire qui montrait des dents -blanches comme celles d'un jeune loup: «Et le coup de l'étrier, -monseigneur?» Van Dyck retient la bride de son fougueux compagnon de -voyage. «Le coup de l'étrier? dit-il; je ne partirai pas.» Il mit -pied à terre pour admirer de plus près cette naïve beauté, si -éclatante et si inattendue, qui devait être son troisième maître. -Elle était presque vêtue de l'air du temps; elle allait pieds nus, -jupe courte, brassière mal agrafée, cheveux au vent, gorge au soleil. -Van Dyck rentra au cabaret. «Où alliez-vous, monseigneur?—En Italie; -mais si vous voulez je n'irai pas si loin.» En effet, qu'allait-il -faire en Italie? Voir les femmes de Raphaël et de Titien. Sont-elles -donc plus belles que ne l'était cette meunière de Saventhem? Dans la -vie et dans le talent de Van Dyck, le cœur devait jouer un plus grand -rôle que la tête. Toute paysanne qu'elle fût, cette meunière de -Saventhem réalisait l'idéal de Van Dyck. Puisqu'il avait trouvé son -idéal, il ne voulait pas quitter le pays. Il s'installa bravement dans -la famille de sa maîtresse. Ainsi Van Dyck, déjà célèbre, habitué -aux belles manières, né avec l'instinct des grandeurs, se contenta -pour atelier de quelque hangar rustique à l'ombre d'un moulin, comme -plus tard Rembrandt.</p> - -<p>Sa maîtresse, voulant se faire pardonner là-haut leurs joies -amoureuses, le pria de peindre pour l'église paroissiale deux tableaux -religieux. Sans doute la passion de Van Dyck était sérieuse, puisqu'il -obéit à sa maîtresse. Tout autre, à sa place, se fût contenté de -peindre deux fois la belle meunière, une fois pour elle et une fois -pour lui, après quoi il eût continué sa route en riant de l'aventure; -mais Van Dyck était aussi fervent amoureux que fervent artiste. Il -peignit les deux tableaux pour l'église de Saventhem. Le premier -représentait <i>Saint Martin donnant la moitié de son manteau au -pauvre.</i> Le saint Martin était Van Dyck. Comme il s'était représenté -à cheval, il avait peint son compagnon de voyage, qui, quoique -pâturant comme un vrai cheval de meunier, n'avait rien perdu de ses -allures héroïques. Dans le second tableau, <i>la Famille de la Vierge</i>, -il représenta le vieux meunier, la vieille meunière et leur fille. -«Tous ceux qui ont vu ce tableau assurent que la paysanne y justifie -assez, par sa beauté, les attentions du jeune peintre.» C'est Descamps -qui parle ainsi<a name="FNanchor_29_1" id="FNanchor_29_1"></a><a href="#Footnote_29_1" class="fnanchor">[29]</a>.</p> - -<p>Cependant le bruit s'était répandu de Saventhem jusqu'à Bruxelles, de -Bruxelles jusqu'à Anvers, qu'un jeune peintre partant pour Rome -s'était arrêté en route pour les beaux yeux d'une meunière de vingt -ans qui lui inspirait des chefs-d'œuvre. Rubens crut reconnaître Van -Dyck; il se mit en route pour Saventhem. À son arrivée, il entendit -hennir le cheval qu'il avait donné à son disciple. Il surprit Van Dyck -sur les marches du moulin, nonchalamment couché aux pieds de sa -maîtresse. «Je croyais, lui dit-il en souriant, que vous vous seriez -désormais passé de maître?» Van Dyck s'était déjà jeté au cou de -Rubens. «Et Rome et Florence, et Venise, et Raphaël, et Michel-Ange, -et Titien?—Je partirai demain,» répondit Van Dyck avec un soudain -enthousiasme. Il partit. Ce roman de sa vie se dénoue à cette page. -Ses historiens ne disent pas s'il se consola bientôt. Que devint la -jolie meunière, sa plus fraîche inspiration? Un autre vint-il essuyer -ses larmes? Elle était faite pour aimer: elle se consola.</p> - -<p>Van Dyck alla droit à Venise; il étudia avec passion les tons dorés, -les airs de tête et les draperies de Titien, mais sans perdre de vue la -nature; il corrigeait la vérité par l'art, sans jamais étouffer la -vérité sous les ornements. De Venise il alla à Gênes, où il -s'arrêta longtemps. De Gènes il alla à Rome, où le cardinal de -Bentivoglio l'avait appelé pour son portrait. Il y avait alors à Rome -une colonie de peintres flamands qui avaient abdiqué leur génie -primitif, c'est-à-dire la sève, l'éclat et l'exubérance, pour copier -servilement les maîtres italiens. Van Dyck croyait d'abord trouver des -amis parmi ses compatriotes; mais tous le décrièrent avec violence, -quand ils reconnurent dans ses portraits la touche hardie et lumineuse -de Rubens. Ils ne voulaient pas admettre, ces Flamands italianisés qui -avaient renié le génie national pour l'imitation servile, qu'un -peintre flamand nourri aux principes robustes de l'école flamande -arrivât à Rome avec un talent qui pût faire ombre au leur. Peut-être -Van-Dyck se fût-il fait pardonner, s'il eût consenti à mener en leur -compagnie la vie folle et désordonnée des cabarets et des lupanars; -mais il avait pris à l'école de Rubens de plus nobles habitudes. La -colonie flamande organisa contre lui une cabale si puissante, qu'il -abandonna, presque à son arrivée, la cité éternelle. Il passa en -Sicile où il fit, entre autres portraits, celui de Philibert de Savoie; -de Palerme il retourna à Gênes; enfin, de Gênes il revint à Anvers, -où il retrouva des Flamands plus Flamands que ceux de Rome. Seul, -après Rubens, il vit inscrire son nom en majestueux caractères sur les -tables de la corporation de Saint-Luc.</p> - -<p>Cependant, malgré les témoignages de Rubens, il lui fallut longtemps -encore lutter avec passion pour faire connaître son génie. Selon -Descamps les chanoines de Courtray lui demandèrent un tableau d'autel. -Van Dyck peignit un <i>Christ en croix</i> d'un beau caractère. Il appela -les chanoines quand son tableau fut dans l'église, comptant sur leur -admiration; mais le chapitre tout entier, regarda le tableau et le -peintre avec mépris. «Quel barbouillage! quel barbouilleur!» Van Dyck -voulut défendre son tableau; mais les chanoines prirent tous en même -temps la parole. Il résulta de toute leur éloquence que le <i>Christ en -croix</i> n'était qu'une ignoble mascarade. «Van Dyck resta seul avec un -menuisier et quelques sacristains; ces hommes crurent le consoler, en -lui conseillant d'emporter son tableau et en l'assurant que tout ne -serait pas perdu, que sa toile pouvait être employée à faire des -paravents.» Mais Van Dyck connaissait sa force; il ordonna fièrement -au menuisier de placer son tableau. Le lendemain, il retourna chez les -chanoines et leur dit qu'ils avaient mal vu son Christ. Tous lui -répondirent qu'ils ne voulaient pas le voir une seconde fois; ils le -payèrent pour éviter le scandale, mais ce fut avec tant de mauvaise -grâce, que l'artiste en fut profondément indigné. Cependant quelques -connaisseurs, passant par Courtray, dirent hautement que le <i>Christ en -croix</i> de Van Dyck était un chef-d'œuvre. Le bruit s'en répandit de -proche en proche; on vint en foule l'admirer: alors Van Dyck publia -l'aventure. On traita d'ignorants les chanoines, «épithète trop -modérée,» dit le naïf Descamps entre parenthèse. Les chanoines -convoquèrent un chapitre, dans le dessein de réparer leur tort. -Séance tenante, ils écrivirent à Van Dyck pour le prier de leur -peindre d'autres tableaux. Van Dyck leur répondit: «Vous avez assez de -barbouilleurs dans Courtray et aux environs; pour moi, j'ai pris la -résolution de ne peindre désormais que pour des hommes et non pour des -ânes.» On prétend, ajoute Descamps, que ce dernier mot «formalisa un -peu le chapitre<a name="FNanchor_30_1" id="FNanchor_30_1"></a><a href="#Footnote_30_1" class="fnanchor">[30]</a>.»</p> - -<p>Selon Houbracken, Rubens offrit alors sa fille aînée à Van Dyck. Van -Dyck refusa la fille, parce qu'il aimait encore passionnément la mère. -L'imagination des conteurs d'anecdotes est sans doute pour beaucoup dans -cette histoire. Van Dyck ne fit guère qu'une halte à Anvers: Rubens y -prenait trop de place au soleil des autres. Il partit pour La Haye, où -le prince d'Orange, Frédéric de Nassau, ne le paya pas en monnaie de -religieux. Il fut logé à la cour et y peignit plus de vingt portraits -de princes, de ducs, d'ambassadeurs. De La Haye il passa en Angleterre -et d'Angleterre en France, plus tourmenté alors par l'amour du gain que -par l'amour de l'art. Mais il était écrit que mille obstacles se -jetteraient sous la roue de sa fortune; à Londres et à Paris, il passa -comme un inconnu, sans rencontrer personne qui se souciât de son -talent. Il fut forcé, le croira-t-on? de revenir à Anvers peindre -encore pour les religieux. Heureusement que l'ordre des Capucins lui fut -plus hospitalier que l'ordre des Augustins.</p> - -<p>Les mauvais jours allaient cependant finir pour lui. À peine avait-il -quitté l'Angleterre que plusieurs des portraits qu'il avait peints à -la cour du prince d'Orange passèrent à la cour de Londres. Charles I<sup>er</sup> -s'enthousiasma du beau caractère des portraits de Van Dyck; il lui -envoya un ambassadeur. Mais Van Dyck n'oubliant pas qu'à son premier -voyage la Grande-Bretagne lui avait été inhospitalière, jura d'abord -de n'y jamais retourner. Cependant le chevalier Digby l'emmena à -Londres et le présenta au roi. Charles I<sup>er</sup> l'accueillit avec autant de -bonne grâce et de déférence que si c'eût été Rubens. Il lui donna -son portrait garni de diamants, suspendu à une chaîne d'or; il le -créa ensuite chevalier du Bain, et, voulant que l'Angleterre fût sa -seconde patrie, il lui assura une pension considérable et lui donna -deux logements, un d'hiver et un d'été. Il lui dit que toute sa cour -se ferait peindre par lui et taxa lui-même le prix des portraits: cent -livres sterling pour les portraits en pied et cinquante livres sterling -pour les portraits à mi-corps.</p> - -<p>Ce fut le bon temps de sa vie. Comme Rubens, il eut une royauté, la -plus haute et la plus douce, celle de perpétuer l'œuvre de Dieu. Les -plus belles femmes de la Grande-Bretagne venaient, comme à une fête, -poser devant sa palette, toute chargée pour elles de roses immortelles. -Les blondes chevelures se répandaient pour lui en gerbes ruisselantes; -les fraîches épaules plus blanches que la cime des Alpes, se -découvraient devant son pinceau. Comme le maréchal de Richelieu, il -pouvait se dire un peu le mari de toutes les femmes. Quand la belle -princesse de Brignolles, à moitié nue, posait si complaisamment dans -son atelier, quand Dyck peignait d'une main toute agitée cette gorge -éblouissante, qui était le chef-d'œuvre de la nature, ne pensait-il -pas que le grand maître avait créé cette gorge pour lui?</p> - -<p>Van Dyck vécut en familiarité intime avec Charles I<sup>er</sup>. Il était -insatiable; il coûtait au roi plus cher qu'un premier ministre. Un jour -que Charles I<sup>er</sup> posait devant le peintre (peut-être pour cet admirable -portrait que la gravure a immortalisé), le roi, qui venait de parler au -duc de Norfolk du mauvais état de ses finances, se tourna vers Van Dyck -et lui dit en riant: «Et vous, chevalier, savez-vous ce que c'est que -d'avoir besoin de cinq ou six mille guinées?—Oui, oui, sire; un -artiste qui tient table ouverte à ses amis et bourse ouverte à ses -maîtresses ne sent que trop souvent le vide de son coffre-fort<a name="FNanchor_31_1" id="FNanchor_31_1"></a><a href="#Footnote_31_1" class="fnanchor">[31]</a>.» -Van Dyck s'était jeté dans d'effroyables dépenses; il enrichissait -ses maîtresses et ses domestiques, mais il ruinait peu à peu son -talent et sa santé. Dans ses fureurs de luxe, il ne fit point bâtir un -palais comme Rubens, il fit bâtir un laboratoire, car il était tombé -dans le prestige des alchimistes: tout l'or qu'il avait créé comme par -magie avec son pinceau, il le vit bientôt s'évaporer par le creuset.</p> - -<p>C'était son ami, le duc de Buckingham, qui l'avait entraîné à la -folie du grand-œuvre. L'orgueilleux favori de Charles I<sup>er</sup>, voyant qu'il -avait presque ruiné Van Dyck, voulut réparer ses torts, d'ailleurs -involontaires. Il l'arracha à ses maîtresses et le maria à la fille -de lord Ruthven, seigneur écossais. C'était une des plus belles femmes -de l'Angleterre, mais elle ne lui apporta en dot que son nom illustre et -sa beauté déjà célèbre. Van Dyck, à peine marié, ramassa les -débris de sa fortune et partit pour Anvers, espérant enfin y être -accueilli avec enthousiasme. Mais décidément sa gloire n'était pas -là. Une seconde fois il fit le voyage de Paris; on lui avait dit qu'il -y rétablirait sa fortune en peignant la galerie du Louvre, mais le -Poussin était arrivé avant lui. Une seconde fois il quitta la France -inhospitalière; il retourna en Angleterre, mais c'en était fait de -lui; il avait abusé de ses forces: jeune encore, il n'avait plus ni -sève ni courage. Il tomba malade et ne se releva point. Sa femme lui -avait donné une fille; cette fille étant morte à deux ou trois ans, -ce fut un dernier coup pour son cœur. Il mourut, sans trop de regrets, -à quarante-deux ans, avec la funèbre et sainte espérance d'aller -reposer où déjà reposait sa fille, dans l'église Saint-Paul. Marie -Ruthven se remaria, mais ne lui survécut guère<a name="FNanchor_32_1" id="FNanchor_32_1"></a><a href="#Footnote_32_1" class="fnanchor">[32]</a>.</p> - -<p>Van Dyck n'a été que le Virgile de Rubens: moins de génie et plus de -charme, moins de grandiosité et plus de noblesse, moins enthousiaste et -plus parfait. Il faut dire qu'il est mort jeune et qu'il a jeté sa vie -à l'aventure, toujours amoureux, parlant toujours fou. Du reste, -n'était le parti pris de toujours mettre l'élève à l'ombre du -maître, on aurait souvent pour Van Dyck, devant ses grandes -compositions, la même ferveur que pour Rubens. À ceux qui lui refusent -le génie on peut répondre par son fameux tableau de <i>Saint Martin</i>, -exécuté à vingt ans dans le pauvre village de Saventhem, où il -était seul, sans maître et sans tradition. Il a laissé en Italie des -pages admirables qui ne pâlissent pas devant celles de Titien.</p> - -<p>Il avait, comme Rubens, la poésie de la couleur; son accent est moins -vif, mais il est plus harmonieux encore; son clair-obscur est le -triomphe de l'art, puisque l'art ne s'y montre pas. Ce qu'il faut -surtout admirer en Van Dyck, c'est sa touche ferme, large et fondue, qui -n'exclut pas un fini merveilleux. On comprend d'autant moins cette -perfection, qu'il peignait une tête du premier coup et de la même -palette. La plupart du temps, il commençait un portrait le matin, il -retenait le modèle à dîner et terminait dans la soirée. On voit que -ceux qui posaient ne s'ennuyaient pas chez lui. En effet, Van Dyck avait -à sa disposition des comédiens, des jongleurs, des musiciens, des -danseuses, tout ce qui fait du bruit, tout ce qui jette de l'éclat<a name="FNanchor_33_1" id="FNanchor_33_1"></a><a href="#Footnote_33_1" class="fnanchor">[33]</a>. -En exagérant les ombres et les lumières avec la hardiesse du maître, -Van Dyck arrivait toujours à un effet grand et simple. Il ne prenait à -la nature que ce que demande la vérité; il y ajoutait la pompe de -l'art. Ses têtes ont un tel relief, un tel degré de vie, qu'on oublie -presque, en les voyant, que ce sont des portraits.</p> - -<p>Van Dyck, comme portraitiste, est à la hauteur de Raphaël, d'Holbein, -de Velasquez et de Rembrandt. La vie éclate dans tous ses portraits; il -saisissait la vérité au moment où l'âme rayonne sur la figure; de -là cette fleur d'idéal, même dans la précision. Du reste, quand -l'âme ne parlait pas sur la figure, Van Dyck faisait courir la sienne -au bout de son pinceau; aussi retrouve-t-on quelquefois son air de tête -dans sa galerie pourtant si vantée.</p> - -<p>Van Dyck est peut-être le peintre qui a le plus naïvement compris le -beau idéal de son siècle; ses portraits lumineux, frappés du reflet -de cette aube nouvelle qui se levait sur le monde, ont tous, avec leur -fierté intelligente, un accent de poésie espagnole et romanesque. On -peut dire aussi qu'ils rappellent les héros du Tasse, qui sont plus -amoureux que sanguinaires; tous sont marqués d'un certain accent -chevaleresque. On sent que le roman de leur vie a traversé leur cœur. -Aussi les portraits de Van Dyck, outre qu'ils sont des chefs-d'œuvre, -sont encore animés par leur air de tête. Ceux-là ont toujours une -famille. Que de fois même un portrait d'aïeul a été décroché de la -place d'honneur pour un portrait peint par Van Dyck!</p> - -<p>Titien seul est peut-être supérieur à Van Dyck comme portraitiste; il -est plus sévère et plus magistral. Il faut dire que Van Dyck ne -peignait que des Flamands et des Anglais, tandis que Titien peignait des -Italiens: si le peintre d'Anvers trouvait plus de motifs pour sa -palette, le peintre de Venise trouvait naturellement plus de vigueur et -plus de caractère<a name="FNanchor_34_1" id="FNanchor_34_1"></a><a href="#Footnote_34_1" class="fnanchor">[34]</a>.</p> - -<p>Si Van Dyck a eu beaucoup d'imitateurs, il a eu peu d'élèves. On ne -cite guère, parmi ceux qui ont étudié dans son atelier, que Fouchier, -de Berg-op-Zoom, qui imita tour à tour Van Dyck, Tintoret et Brauwer; -Hanneman, de La Haye, qui avait saisi la touche de son maître après -quatre ou cinq leçons seulement; Reyn, de Dunkerque, qui aidait le -grand portraitiste dans les ajustements; Boek, de Delft, qui fut -recherché dans toutes les cours d'Europe. Il avait une telle rapidité -de pinceau, que Charles I<sup>er</sup>, se faisant peindre par lui, s'écria: -«Parbleu, Boek, je crois que vous peindriez à cheval et en courant la -poste.»</p> - -<p>Quoique Gonzalez Coques fût élève de David Rikaert, on peut dire que -son vrai maître fut Van Dyck. Dans quelques-uns de ses portraits, c'est -la même fierté, le même goût et presque la même touche.</p> - -<p>Mais le vrai disciple de Van Dyck fut Lely qui lui succéda dans les -bonnes grâces de la cour d'Angleterre. Il avait comme Van Dyck une -table de douze couverts et un concert de douze musiciens pendant ses -repas. Mais il ne se ruina pas comme Van Dyck, «parce qu'il eut moins -de maîtresses et qu'il ne donna pas dans les folies de l'alchimie.» Il -est beaucoup moins riche dans la postérité; cependant Lely est un vrai -portraitiste, plein de tournure et d'éclat. Il a été tour à tour -peintre ordinaire de Charles I<sup>er</sup>, de Cromwell et de Charles II. Il -mourut subitement, empoisonné, dit un de ses historiens, par les -succès de Kneller à la cour de Londres; empoisonné, dit un autre, -avec plus de raison, par une méprise de son médecin.</p> - -<p>Van Dyck ferme le cycle des grands peintres de son pays. La nature des -Flandres s'est épuisée en enfants sublimes. Le génie du Nord va -s'exiler plus loin dans les brumes; il va fleurir à Leyde, à Harlem, -à Amsterdam. L'école de Rubens se disperse et s'éteint peu à peu. -Après cette moisson splendide, nous retrouvons çà et là quelques -vertes pousses; après cette lumière éclatante, nous apercevons, sous -la nuit qui tombe, les traces du soleil qui disparaît: le couchant -conserve quelque temps encore ses teintes de pourpre et de flamme, peu -à peu on ne voit plus que des étoiles au ciel de l'art. Mais demain le -soleil va se lever en Hollande et s'appellera Rembrandt.</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_1" id="Footnote_28_1"></a><a href="#FNanchor_28_1"><span class="label">[28]</span></a>En France, le beau idéal des raffinés ne ressemblait guère -au beau idéal de la cour de Louis XIV. Quelle distance entre Botrou et -Racine, qui tous deux ont été jugés beaux! Quel rapport existe-t-il -entre les jolis coureurs de ruelles de 1740 et les pâles rêveurs de -1840? Le masque se modifie selon les passions d'une époque; aussi, au -XVIII<sup>e</sup> siècle, on avait Vanloo et La Tour; cent ans après nous avions -Delacroix et Scheffer.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_1" id="Footnote_29_1"></a><a href="#FNanchor_29_1"><span class="label">[29]</span></a>La <i>Famille de la Vierge</i> a disparu depuis plus d'un siècle -de l'église de Saventhem; le <i>Saint Martin</i> avait disparu aussi en -faveur du Louvre; mais, en 1815, Saventhem a revu son chef-d'œuvre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_1" id="Footnote_30_1"></a><a href="#FNanchor_30_1"><span class="label">[30]</span></a>Van Dyck n'eut jamais à se louer des communautés -religieuses. Il avait peint un <i>Saint Augustin</i> pour les Augustins -d'Anvers; quand il s'agit de le payer, ils lui déclarèrent qu'il avait -mal habillé leur saint, qu'ils le voulaient vêtu de noir et non vêtu -de blanc. Van Dyck, dans l'espoir d'être payé, changea l'habit du -saint; mais les religieux lui dirent alors qu'ils n'avaient pas -d'argent. «Cependant, hasarda timidement l'un d'eux, si vous nous -donniez un Christ de votre main, nous trouverions de quoi vous payer le -<i>Saint Augustin.</i>» Van Dyck leur donna le Christ pour être payé du -saint.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_1" id="Footnote_31_1"></a><a href="#FNanchor_31_1"><span class="label">[31]</span></a>La reine Marguerite de Bourbon, fille de Henri IV, posait un -jour devant lui. Comme il s'arrêtait longtemps aux mains de la -princesse (il excellait à peindre les extrémités), elle lui demanda -d'un air enjoué pourquoi il caressait plus ses mains que sa tête:</p> - -<p>«Madame, c'est que j'espère de ces belles mains une récompense digne -de celle qui les porte.» Descamps cite cette réponse comme une -réponse heureuse. Nous espérons, pour l'honneur de Van Dyck, que c'est -encore là une anecdote bâtie sur le vent. Un autre mot de Van Dyck -prouverait un peu de sans-façon dans son caractère. On lui reprochait -de peindre à quarante ans plus négligemment qu'à vingt: «Autrefois, -répondit-il, j'ai travaillé pour ma renommée; aujourd'hui je -travaille pour ma fortune.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_1" id="Footnote_32_1"></a><a href="#FNanchor_32_1"><span class="label">[32]</span></a>Le roi l'avait toujours beaucoup aimé, malgré sa soif de -l'or et ses prodigalités; pendant la maladie du peintre, il promit -trois cents guinées à son médecin s'il guérissait Van Dyck.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_1" id="Footnote_33_1"></a><a href="#FNanchor_33_1"><span class="label">[33]</span></a>«Le peintre Van Dyck, ruineux pur la réputation bien -méritée qu'il s'est acquise dans son art, était parvenu par la -libéralité de plusieurs princes, et par les sommes considérables -qu'il tirait de ses tableaux, à un degré d'opulence que ceux qui -cultivent la peinture, même avec le plus grand succès, n'ont pas -connu: il avait une troupe de comédiens, de musiciens, et un équipage -de chasse à lui. Il vivait en grand seigneur et se faisait payer de -même.» L'ANNÉE LITTÉRAIRE.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_1" id="Footnote_34_1"></a><a href="#FNanchor_34_1"><span class="label">[34]</span></a>Joshué Reynolds, le grand portraitiste anglais, le salue -connue le premier peintre de portraits. Le marquis d'Argens le salue -comme le premier peintre du monde.</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/figure11.jpg" width="500" alt="" /> -<p class="center"><i>Vénus.</i> Peint par Rembrandt</p> -</div> - - - - -<h4><a id="REMBRANDT">REMBRANDT</a></h4> - - -<p>La vie et la couleur éclatent dans Rubens; dans Rembrandt, ce qui -éclate, c'est la pensée et la lumière. Rubens est un plus -éblouissant artiste, ses poëmes sont des merveilles qui enivrent les -yeux; Rembrandt est plus méditatif; il veut surprendre l'esprit tout en -étonnant le regard.</p> - -<p>On peut dire que, comme nation, la Hollande naquit de la Réforme. En -vain Philippe II voulut étouffer sous son pied les semences prospères. -Quand la raison a pénétré dans l'esprit d'un peuple, les forces -brutales ne font que la répandre et la semer encore. En vain Philippe -II mit en œuvre l'inquisition; non-seulement avec l'inquisition il -perdit la foi catholique, mais encore la Hollande. Après quinze années -de luttes et de supplices, l'héroïsme et la raison triomphèrent, les -Bataves se déclarèrent affranchis du joug. Leur république ne tarda -pas à s'élever au rang des premiers royaumes. On ne saurait trop -admirer ce peuple perdu sur la mer, luttant sans cesse contre l'Espagne -et contre la mer elle-même. La liberté enfante des prodiges, quand -elle est fécondée par l'amour de la patrie.</p> - -<p>L'histoire de la philosophie ira consulter l'œuvre de Rembrandt comme -l'un de ses documents les plus précieux. Un rayon de liberté couronne -les têtes de ce grand maître. Ces hommes-là respirent fièrement sur -la terre comme dans un royaume qui leur appartient; ils ont tous leur -part de royauté; ils ont perdu, il est vrai, les visions extatiques qui -entraînent l'âme aux pieds de Dieu, mais ils sont délivrés des -chaînes de la papauté et des craintes de l'inquisition.</p> - -<p>La Hollande n'a jamais été rigoureusement papiste; la Réforme l'a -trouvée toute réformée. C'est vers le nord que l'aube s'est levée. -La scolastique seule, la scolastique, ce désert inhabitable pour la -raison fécondante, mais parsemé de loin en loin de vertes oasis, avait -lutté çà et là contre l'envahissement des papistes.</p> - -<p>Ce que Dante et Pétrarque furent pour la poésie, Léonard de Vinci, -Michel-Ange et Raphaël pour les arts, Bacon et Descartes pour la -philosophie, Copernic et Galilée pour l'astronomie, Colomb et Gama pour -la science du globe, Luther le fut pour la religion. Or si Rembrandt a -eu un maître, ce fut Luther.</p> - -<p>Rembrandt avait très-sérieusement foi en Luther. C'était pour lui mi -réformateur comme Mahomet, Jésus-Christ et Moïse. Il pensait que le -catholicisme, par ses pompes et ses voluptés, n'était plus qu'une -autre mythologie. Dieu, l'image invisible, était caché par les images -des saints. Rembrandt rendait grâce à Luther, qui avait indiqué aux -Hollandais les premiers rayons du jour nouveau, qui leur avait inspiré -l'esprit de révolte, qui avait fait de ses frères des hommes libres et -forts. Dieu est avec eux, mais ils osent respirer et s'épanouir sous le -ciel qui leur sourit. L'esclave s'est fait homme. Quel merveilleux temps -pour la raison, pour les penseurs, pour les philosophes! C'est une -période exubérante de génie: Agrippa, Bacon, Cherbury, Descartes, -Spinoza, Gassendi, Pascal, Locke, Leibnitz, Wolf. Mais la philosophie -passait par le martyre pour arriver à la gloire. On brûlait vifs, -Bruno à Rome en 1600, Vanini à Toulouse en 1619; on allait bientôt -brûler Kuhlmann à Moscou; les autres mouraient de faim ou d'ennui dans -l'exil.</p> - -<p>Rembrandt fut un peintre philosophe qui étudia l'art et la vie dans la -nature et dans la création, peu ou point dans les livres et dans les -musées. Il ne devint pas, comme on le pense trop, un grand peintre sans -le savoir; il disait très-bien que celui qui imite Homère n'imite pas -l'Iliade. Il dédaignait de devenir illustre dans le chemin de ses -devanciers: il voulait monter sur l'âpre montagne par un point inconnu. -Il étudia les principes et la philosophie des arts: chez les Italiens, -c'est l'imagination et le sentiment qui les emportent jusqu'au génie; -chez Rembrandt, c'est la pensée et l'analyse. Les Italiens sont plus -éloquents, Rembrandt est plus profond<a name="FNanchor_35_1" id="FNanchor_35_1"></a><a href="#Footnote_35_1" class="fnanchor">[35]</a>.</p> - -<p>Rembrandt<a name="FNanchor_36_1" id="FNanchor_36_1"></a><a href="#Footnote_36_1" class="fnanchor">[36]</a> naquit le 15 juin ou le 15 juillet 1606, trente ans après -Rubens, entre les villages de Leyerdorp et de Koukerck, près de la -ville de Leyde, de Hermann Gerretz et de Cornélie Van Zuitbroeck. Tout -le monde sait que son père était meunier<a name="FNanchor_37_1" id="FNanchor_37_1"></a><a href="#Footnote_37_1" class="fnanchor">[37]</a> sur les bords du Rhin: de -là le surnom de Van Rhin. Comme le père de Breughel le Drôle (ces -exemples sont trop rares pour ne pas s'y arrêter), le meunier de Leyde -voulut que son fils fût un savant ou un artiste. Il l'envoya étudier -le latin à Leyde. Après quelques années d'études presque stériles, -le jeune homme, qui n'aimait ni l'école ni les pédants, obtint de son -père qu'il serait peintre et non point savant.</p> - -<p>Déjà il avait prouvé par ses dessins charbonnés sur tous les murs de -la maison paternelle, crayonnés sur tous ses livres, qu'il était né -pour l'art. Le meunier plaça son fils chez un peintre sans génie, -Jakob Van Zwaanenburg, qui lui enseigna du moins l'alphabet de la -peinture; après trois ans passés à l'atelier de Jakob Van -Zwaanenburg, Rembrandt alla à Amsterdam demander des leçons à Lastman -d'abord, à Pinas ensuite. Dans la <i>Description de la ville de Leyde</i>, -Simon Leeven veut que George Van Schooten ait été le vrai maître de -Rembrandt. Ce n'est pas trop la peine de discuter sur ce point: -Rembrandt n'a eu qu'un maître, ce fut Rembrandt.</p> - -<p>En effet, bientôt fatigué de toutes ces leçons contradictoires qu'il -avait subies sans trop se plaindre à Leyde et à Amsterdam, il revint -au moulin de son père, déclarant qu'il n'aurait plus d'autre atelier. -Il aimait cette tour élégante aux ailes rapides ou paresseuses; il -comprenait que pour les hommes d'une forte trempe la nature est seule -éloquente. Ce fut donc dans cet atelier qu'il commença à dérober au -ciel cette lumière magique qui est l'âme de sa peinture. Celui qui -devint avare jusqu'au ridicule fut d'abord un artiste amoureux de son -art, sans songer à l'or qui tomberait bientôt de sa palette. Il -peignait pour peindre, sans autre passion. À l'âge où tant d'autres -se hâtent d'attirer les yeux sur leur talent, il trouvait de la -volupté à vivre seul loin de tous, adonné aux lois austères de -l'art. Mais un homme de génie est-il seul en face de l'œuvre de Dieu? -N'est-ce pas plutôt les hommes qui lui font la solitude?</p> - -<p>Pendant qu'il étudiait par les yeux et par la pensée, tantôt errant -sur les rives embrumées du Rhin en contemplation devant les trames -invisibles du drame éternel, tantôt dans l'intérieur du meunier, -s'amusant des jeux-de la lumière sur les rudes et franches figures de -sa famille, tantôt, la palette en main, répandant la vie avec éclat, -les peintres de Leyde et d'Amsterdam, qui avaient deviné son génie, le -proclamaient d'avance comme une nouvelle étoile au ciel de l'art. -Rembrandt ne croyait pas encore à lui-même, pareil aux maîtres -sérieux, qui considèrent le génie avec respect et avec effroi. Un -peintre, on ne dit pas son nom, voyant un de ses tableaux<a name="FNanchor_38_1" id="FNanchor_38_1"></a><a href="#Footnote_38_1" class="fnanchor">[38]</a>, lui -conseilla d'aller le vendre à la Haye, pour lui prouver que son talent -serait apprécié. Rembrandt alla à la Haye à pied, son tableau sous -le bras, doutant encore de ses forces. Il se présenta chez un amateur, -qui lui offrit à première vue cent florins. Rembrandt prit avec -surprise les cent florins et retourna en toute hâte au moulin raconter -sa fortune.</p> - -<p>Dès ce jour, il faut bien le dire, l'amour de l'argent vint passer dans -ses rêves d'artiste. Sa famille était pauvre. Sans doute il enviait un -peu le sort des beaux gentilshommes de Leyde, qui venaient se promener -sous son moulin en pourpoint de velours, coiffés d'un feutre à plumes, -portant des armes d'or et d'argent. Peut-être songea-t-il à secourir -son père et sa mère, à donner à l'un le repos, à l'autre quelque -dentelle ou étoffe de prix, peut-être aussi aima-t-il d'abord l'argent -pour l'argent. Pourtant il était déjà riche par les tableaux qu'il -allait faire quand il épousa une jeune paysanne de Rarep ou de -Ransdorp, qui n'avait rien que sa beauté, sa fraîcheur et sa gaieté. -Ce n'est point là le mariage d'un avare.</p> - -<p>Après avoir peint trois portraits pour laisser au moulin,—son -portrait, celui de sa mère et celui de sa femme,—il alla s'établir à -Amsterdam; il y ouvrit bientôt un atelier silencieux où chaque élève -avait un cabinet. Sa manière d'enseigner était nouvelle à Amsterdam: -devant l'écolier qui n'avait pas encore dessiné, il plaçait un -modèle vivant et lui disait: «Voilà ton maître, tire-toi de là -comme tu pourras.» Il conserva toujours ses allures et son langage -rustiques. En vain il se couvrait d'armures et de chapeaux à plumes, -l'altier paysan des bords du Rhin ne se masquait jamais ou se trahissait -toujours.</p> - -<p>Il faut qu'ici-bas chacun ait sa folie; c'est une loi divine qui frappe -éternellement l'humanité. Rembrandt eut donc la folie de l'argent. -Cette folie, qui n'eut d'abord que des airs de caprice et de bizarrerie, -devint peu à peu sombre et sérieuse. On a tenté de révoquer en doute -l'avarice de Rembrandt; par amour du paradoxe, on a même voulu prouver -qu'il était prodigue comme le sont presque tous les artistes. On s'est -appuyé sur l'autorité de Houbraeken, qui affirme n'avoir jamais -entendu dire que Rembrandt eût laissé un grand bien. Mais Houbraeken -lui-même, parlant des repas de Rembrandt et du prix de ses tableaux, ne -montre que trop ses contradictions. En effet, selon lui, le grand -peintre de Leyde dînait assis sur un escabeau, tantôt avec un hareng -salé, tantôt avec un fromage. On peut juger, d'après les portraits et -les tableaux qu'il a laissés de sa femme et de son intérieur, qu'il -n'avait de luxe que dans son talent. Il fuyait le monde avec effroi; en -vain le bourgmestre Six cherchait à lui prouver qu'il était né pour -les honneurs, qu'une gloire telle que la sienne perdait à se tenir -cachée dans l'ombre de l'intérieur; il amassait l'or avec volupté, il -persistait à ne s'amuser qu'en la compagnie des gens du peuple, plus -émerveillé d'un trait naïf ou spirituel, parti du cœur ou du -cabaret, que des discours éloquents appris dans les livres. Il était -du peuple, il ne respirait la liberté qu'avec le peuple. On lui a fait -un reproche de sa façon de vivre. Si son talent était à tous, sa vie -était à lui-même; il ne devait compte que de son talent. On lui a -reproché de n'avoir pas voulu sortir de son pays. Tous ses -contemporains regrettaient de ne pas le voir faire un pèlerinage en -Italie. Ce reproche n'est pas injuste comme l'autre, il est -ridicule<a name="FNanchor_39_1" id="FNanchor_39_1"></a><a href="#Footnote_39_1" class="fnanchor">[39]</a>. Est-ce qu'en saluant le génie de Rembrandt on a le droit -de le vouloir plus parfait, quand Léonard de Vinci, Michel-Ange, -Raphaël, Corrége et Titien avaient pour ainsi dire fermé tout espoir -aux peintres futurs?</p> - -<p>Rembrandt avait voulu arriver au génie sans s'appuyer sur le génie des -autres. Il avait réuni sur les murs de son atelier des armures, des -turbans, des étoffes persanes, des armes de prix, des pierres -précieuses: «Ce sont là mes antiques,» disait-il.</p> - -<p>Esprit bizarre et libre, il n'était esclave de qui que ce fût, pas -même de sa passion pour l'or. Un jour qu'il peignait une famille noble -dans un seul tableau, on vint lui annoncer la mort d'un singe qu'il -aimait beaucoup. Il ne peut contenir sa douleur; il s'irrite contre le -sort, il dit que c'en est fait de lui. Tout en sanglotant, il trace à -grands traits la figure du singe sur le tableau de famille. On lui fait -des remontrances, on lui dit que son singe est déplacé au milieu de -graves personnages; toute la famille s'indigne et lui ordonne d'effacer -l'animal. Il continue à pleurer et à peindre son singe. Le chef de la -famille lui demande d'un ton sévère si c'est le portrait des siens ou -d'un singe qu'il prétend faire. «C'est le portrait du singe, répond -Rembrandt.—Eh bien donc! vous garderez le tableau.—J'y compte bien,» -réplique le peintre<a name="FNanchor_40_1" id="FNanchor_40_1"></a><a href="#Footnote_40_1" class="fnanchor">[40]</a>.</p> - -<p>Il riait lui-même de sa folie pour l'argent. Il ne se fâchait pas -quand d'autres, en riaient. Ainsi, on raconte que ses élèves ont peint -des pièces de monnaie sur des cartes répandues, comme par mégarde, -dans l'atelier. Rembrandt s'y laissait prendre, et tendait la main avec -une avidité comique et furieuse. Cependant, pour assouvir sa passion, -il perdait toute noblesse; il avait un fils; il l'obligeait à vendre -ses estampes, comme s'il les lui eut dérobées; il le condamnait à -aller dans les ventes publiques surenchérir sur ses tableaux: -singulière et triste éducation du fils d'un homme de génie! Il jouait -comme Téniers, comme beaucoup d'autres, la comédie de la mort pour -ranimer le zèle des amateurs, ou bien il simulait un long voyage: il -parlait de s'exiler aux Grandes-Indes, ou bien encore il changeait -quelques traits à une gravure pour la vendre à ceux qui déjà -l'avaient achetée. Ainsi vivait cet homme si original et si fort, le -vrai roi de la Hollande, comme Rubens est le vrai roi de la Flandre.</p> - -<p>On a quelque peine à se représenter un pareil génie, perdu, pour -ainsi dire, dans une mine d'or, vivant dans son intérieur et étranger -aux joies de l'intérieur. Van Dyck demandait la fortune à l'alchimie, -Rembrandt demandait l'or à l'or lui-même. Ironie de l'esprit souverain -qui avait laissé tomber sur eux un rayon de sa gloire! Dans la vie de -chaque grand artiste, on pourrait trouver l'amour de l'or. Zeuxis ne -faisait-il pas payer tous les curieux qui venaient voir la fameuse -Hélène<a name="FNanchor_41_1" id="FNanchor_41_1"></a><a href="#Footnote_41_1" class="fnanchor">[41]</a>?</p> - - - - -<h4>II</h4> - - -<p>Rembrandt travailla jusqu'à son dernier jour, en 1674; il mourut, comme -on voit, âgé de soixante-huit ans, laissant un fils, Titus Rembrandt, -qui n'hérita point de son génie.</p> - -<p>Du moulin de son père au tombeau, la vie de Rembrandt ne fut guère -variée. Il vivait enfermé en lui-même, ébloui de ses œuvres, -parcourant le monde inconnu qu'il avait découvert dans l'art. Sans -doute, enivré de gloire et d'or, il ne retrouva pas à Amsterdam un -seul des beaux jours que Dieu lui avait donnés à vingt ans dans le -poétique moulin aux ailes légères qui était sa salle d'orchestre au -grand drame de la création; mais, dans sa simplicité naïve, sa femme -lui fut toujours aimable. Il respirait autour d'elle le parfum doucement -agreste des prairies de la maison natale.</p> - -<p>Chez Rembrandt, le style c'est l'homme. La pensée de Buffon -s'appliquerait plus volontiers aux peintres qu'aux poëtes. Il y a dans -la tête de Rembrandt quelque chose de sombre et de lumineux, d'abrupt -et de fier, de naïf et de dédaigneux, une ligne douteuse, mais une -couleur splendide. Il est étoffé comme son talent; il aime les -chaînes d'or, les pendants d'oreilles, les pierres précieuses, les -dentelles et les guipures, le velours et la soie, tout ce qui séduit -les yeux. Il est le plus souvent coiffé d'une toque de velours qui -répand l'ombre sur son front: cette ombre, c'est la pensée. Il portait -ses moustaches un peu sauvages et ses cheveux bouclés<a name="FNanchor_42_1" id="FNanchor_42_1"></a><a href="#Footnote_42_1" class="fnanchor">[42]</a>, laissant à -la nature tous ses droits comme dans ses tableaux.</p> - -<p>Rembrandt est l'une des plus robustes individualités qui aient passé -dans le monde des arts. On peut dire qu'il n'est pas même de son pays. -Il est grand à côté de Rubens et ne le rappelle jamais. Théophile -Thoré, qui a étudié sur le vif ces deux maîtres souverains, les -oppose avec beaucoup de vérité:</p> - -<p>«Il n'y a pas dans toutes les écoles deux peintres qui diffèrent plus -l'un de l'autre que Rembrandt et Rubens; ce sont précisément les -contraires: l'un est peintre concentré, l'autre est un peintre étalé; -l'un cherche la simplicité caractéristique, l'autre une somptuosité -ambitieuse; l'un ménage ses effets, l'autre les prodigue aux quatre -coins de ses toiles; l'un est tout en dedans, l'autre tout en dehors; -l'un est mystérieux, profond, insaisissable, et vous fait replier sur -vous-même: toute peinture de Rembrandt, même connue d'avance par des -descriptions ou des estampes, cause toujours, quand on la voit pour la -première fois, une indéfinissable surprise; ce n'est jamais ce -à quoi on s'attendait; on ne sait que dire; on se tait et on -réfléchit;—l'autre est expansif, entraînant, irrésistible, et vous -fait épanouir: toute peinture de Rubens communique la joie, la santé, -une exubérance extérieure de la vie. Devant Rembrandt on se recueille, -devant Rubens on s'exalte. Grands magiciens tous les deux, mais par des -procèdes absolument inverses, ils sont l'un à l'autre ce que sont chez -les Italiens le Vinci et le Véronèse. Pour qui connaît à fond -Rembrandt, ce n'est point un paradoxe de dire qu'il a certaines -qualités du Vinci; que son tourment, comme celui de Léonard, est -l'expression de la physionomie intime; que ce caractère significatif il -l'a cherché, trouvé et gravé sur les types du Nord, comme Léonard -sur les beaux types de l'Italie. Par ce côté-là, incontestablement, -il a quelque chose du peintre de la <i>Joconde.</i> Ses analogues dans -l'école italienne, on en peut convenir volontiers, sont cependant -plutôt Corrége, Giorgione et Titien, que Léonard, de même que, dans -l'école espagnole, celui qui se rapproche le plus de lui, c'est -Velasquez. Quant à Rubens, il est le frère de Paul Véronèse, sauf -aussi la différence des types. Leurs instincts, leurs méthodes, leurs -résultats,—leurs génies,—sont les mêmes.</p> - -<p>«On n'a jamais remarqué que Rembrandt et Rubens n'ont eu aucune -relation ensemble, quoique contemporains; car, s'il y avait trente ans -de distance entre leurs âges, Rembrandt cependant conquit la -célébrité presque dès son arrivée à Amsterdam en 1650, ou du moins -dès 1652, après la <i>Leçon d'anatomie</i>, et Rubens ne mourut qu'en -1640. Les deux maîtres qui n'étaient pas bien loin l'un de l'autre, -d'Amsterdam à Anvers, auraient pu se connaître. Il y avait une -circulation assez fréquente de l'école d'Anvers à celle d'Amsterdam -et réciproquement. Jean Lyvensz entre autres, le condisciple, l'ami et -le sectateur de Rembrandt, a aussi étudié sous l'influence de Rubens. -Il ne parait pas toutefois que le maître flamand et le maître -hollandais aient échangé aucun témoignage de sympathie. Rembrandt, il -est vrai, dans sa précieuse collection, avait un carton d'esquisses de -Rubens et un choix de gravures d'après Rubens, parmi ses œuvres de -Raphaël, de Michel-Ange et des autres grands artistes; mais Rubens qui -possédait pourtant quelques Hollandais à côté de ses Véronèse et -de ses Titien, n'avait pas le moindre croquis de Rembrandt. Peut-être -le Flamand semi-italianisé l'estimait-il pas à sa juste valeur son -naïf et sauvage compère des Provinces affranchies.»</p> - -<p>Si la peinture n'eût été découverte, Rembrandt l'aurait inventée. -Venu après la période des chefs-d'œuvre italiens et flamands, un -homme moins fort se fut contenté d'expliquer, pour ainsi dire, quelque -maître connu. Il voulut à son tour posséder la clef d'or du génie. -La vérité fut sa religion, la lumière sa poésie. Il fut vrai et -rayonnant.</p> - -<p>Hardi dans son art jusqu'à l'insolence, il avait banni les règles -consacrées par l'exemple des maîtres, il peignit à sa fantaisie, -tantôt commençant par où les autres finissent, tantôt finissant par -où les autres commencent. Ses portraits magiques ont un si grand relief -parce qu'il semblait plutôt modeler que peindre. On cite de lui une -tête où le nez était presque aussi saillant que celui du modèle. -Cette façon de faire n'était pas du goût de tout le monde; Rembrandt -s'en embarrasse fort peu; il dit un jour à quelqu'un qui approcha de -très-près pour voir ce qu'il peignait: «Un tableau n'est pas fait -pour être flairé; l'odeur de la couleur est malsaine.» Il disait -aussi à ceux qui lui reprochaient de faire de la peinture raboteuse: -«Je suis peintre et non teinturier.» Ces deux mots sont deux leçons -immortelles. Par son admirable science du clair-obscur, il a produit -dans chacun de ses tableaux quelque effet éclatant. Il était si sûr -de son pinceau et de sa palette, qu'il plaçait chaque ton à sa vraie -place, d'un seul coup, sans être obligé d'y revenir et de le foudre -avec d'autres. De là cette fleur si fraîche de coloris. Il se -contentait, pour adoucir les teintes et lier les lumières aux ombres, -de quelques glacis légers qui faisaient l'harmonie sans altérer la -virginité des couleurs.</p> - -<p>Tout penseur qu'il fût, il était souvent sans élévation. -Quelques-uns de ses tableaux d'histoire ne sont que de suprêmes -mascarades: c'était Véronèse et Basan en Hollande. Cependant il ne -faudrait pas ici prononcer un jugement absolu: ainsi la <i>Descente de -Croix, Tobie prosterné devant l'ange</i>, la <i>Résurrection de Lazare</i>, le -<i>Triomphe de Mardochée</i>, l'<i>Adoration des Mages, Jésus à Emmaüs</i>, -sont de sérieux chefs-d'œuvre animés de lueurs exquises, éclairés -çà et là d'un rayon divin. À force de vérité, Rembrandt devient -sublime comme d'autres à force d'élévation et d'idéal. J'ai vu à -Venise<a name="FNanchor_43_1" id="FNanchor_43_1"></a><a href="#Footnote_43_1" class="fnanchor">[43]</a> une <i>Madeleine</i> de ce maître qui est un chef-d'œuvre -d'expression et qui contraste singulièrement avec toutes les Madeleines -des maîtres italiens. C'est une belle et simple Hollandaise; mais pour -ce sublime poëte n'y a-t-il pas des modèles dans tous les pays? Si -elle n'est pas belle par la grandeur des lignes, elle est belle par la -douleur et par le repentir (douleur et repentir de la première fille -venue; mais pourquoi faire toujours de Madeleine une femme trop -illuminée des splendeurs du Christ, un poëte par le cœur, une Sapho -chrétienne chantant ses péchés plutôt qu'elle ne les pleure?) Cette -Madeleine de Rembrandt, on voit bien qu'avant de lever les yeux au ciel -elle a aimé les hommes de la terre; on voit bien qu'elle a pleuré de -joie avant de répandre ces belles larmes que le génie a -cristallisées. Elle n'est pas nue comme ses sœurs; on la voit à -mi-corps et de face, habillée en Hollandaise; elle montre une main -admirable comme les faisait Rembrandt en ses jours de bonne -volonté<a name="FNanchor_44_1" id="FNanchor_44_1"></a><a href="#Footnote_44_1" class="fnanchor">[44]</a>. Elle vit encore de la vie humaine par le cœur qui est -l'orage de la créature; toutes les passions qui l'ont agitée sur la -mer des dangers sont à peine assoupies dans son sein.</p> - -<p>La Vénus du musée du Louvre pourrait servir de pendant à cette -Madeleine. C'est toujours une Hollandaise habillée des pieds à la -tête (Rembrandt habillait même les anges). Elle est belle par l'éclat -de la vie, par la sève et par la force; elle est même belle, si on -peut parler ainsi, par la beauté. Dieu n'en a pas créé de plus -victorieuses dans toute la Hollande. Elle a un Amour auprès d'elle; on -lui en donnerait vingt sans épuiser ses lèvres ardentes et -savoureuses.</p> - -<p>Dans la recherche du beau, il n'y a pas seulement la sévérité de la -ligue et la grâce du contour. Le vase d'or le mieux sculpté n'est-il -pas celui de l'autel d'où s'échappe un jet des flammes divines? -L'histoire de Prométhée dérobant le feu du ciel n'est encore qu'une -sublime allégorie. La beauté se forme de divers éléments, parce -qu'elle est la beauté plastique, la beauté morale et la beauté -intellectuelle, parce que l'artiste a dû tour à tour caresser avec la -même ferveur les muscles d'Hercule, les lèvres savoureuses de Vénus -ou de Madeleine<a name="FNanchor_45_1" id="FNanchor_45_1"></a><a href="#Footnote_45_1" class="fnanchor">[45]</a>, la tristesse poétique de Psyché et le front -pensif de Minerve. Rembrandt caressait tour à tour le front de Minerve -et les lèvres savoureuses de Madeleine ou de Vénus. Sa beauté -idéale, c'était la pensée et le rayonnement: l'homme qui pense, la -femme qui s'épanouit.</p> - -<p>Ce grand peintre aimait trop éperdument les jeux de la lumière dans -l'obscurité. À Munich, il a un <i>Crucifiement</i> par un temps orageux, -une <i>Mise au tombeau</i> sous une sombre voûte, une <i>Résurrection</i> au -milieu de la nuit, une <i>Nativité</i> devant une lampe, une <i>Ascension</i> -qu'illuminent les rayonnements du Christ; mais ces effets de -clair-obscur, ces magiques oppositions de jour et de nuit, ne font pas -tout le génie du peintre. Ceux qui nient son expression et son style, -s'ils étaient demeurés contemplatifs devant ces œuvres étranges, -auraient senti que son génie ne triomphait pas seulement par la magie -de l'exécution. Son âme n'est-elle pas visible dans sa couleur? Il y a -toujours sous un masque brutal, un profond sentiment humain. Il est loin -de l'idéal chrétien, des figures détachées des fonds d'or du Giotto -ou des paysages austères du Pérugin; mais il a sa foi comme les -artistes les plus pieux du moyen âge et de la Renaissance. Il aime la -nature sous quelque face qu'elle se présente. Elle est horrible; -qu'importe! c'est la nature, une chose sainte et sacrée. S'il a perdu -la poésie de l'esprit, n'a-t-il pas celle du cœur? Il proteste par -l'éclat et l'exubérance contre la tombe entr'ouverte où les -chrétiens nous enterrent même dans la vie.</p> - -<p>Le panthéisme doit reconnaître Rembrandt pour son peintre souverain. -Après l'idéal antique, après l'idéal chrétien, il trouva l'idéal -terrestre, l'idéal de la raison qui voit par l'œil simple. Dans -l'œuvre de Rembrandt on dirait qu'il a voulu supprimer le ciel; il a -pris du limon à ses pieds, et, comme un autre créateur, il a sculpté -la personnalité humaine avec respect et avec amour<a name="FNanchor_46_1" id="FNanchor_46_1"></a><a href="#Footnote_46_1" class="fnanchor">[46]</a>. Oui, il y a -loin de là aux fonds d'or des Byzantins qui fuyaient la terre et -craignaient d'y mettre le pied! C'est un nouveau monde, un monde dans -les ténèbres: la lumière de Rembrandt n'est-elle pas celle qui -jaillit des ténèbres? C'est l'aube encore douteuse d'un jour nouveau -qui sera éclairé par les orages du doute. Quel poëme plein de terreur -et de mystère! La pensée humaine qui se reconnaît libre et va se -briser aux tempêtes futures! Les sombres philosophes de Rembrandt, ceux -qu'il a animés de ses rêves et de ceux de Luther, sont plus tristes -que les martyrs de Ribeira. Ils ont l'avenir, ils y vont librement, ils -sont maîtres du monde; mais que trouveront-ils dans l'avenir et que -leur réserve le monde? Ils ont brisé leurs chaînes; mais c'étaient -des chaînes d'amour, des chaînes de lis et de roses tombées du rivage -sacré. Les philosophes de Rembrandt, tous nés du protestantisme, -semblent se dire tristement: «Je suis libre, mais je ne suis qu'un -homme. Je puis aller, mais où vais-je?»</p> - -<p>Rembrandt trouva presque en même temps son génie de portraitiste, de -graveur et de paysagiste. À vingt-cinq ans, il avait toute sa force; -depuis cet âge jusqu'à sa mort, il changea çà et là sa manière, -mais tout en conservant sa chaude et vigoureuse empreinte. Soit que son -travail fût très-étudié, soit qu'il peignît avec la rapidité de la -foudre, soit qu'il créât un philosophe ou une paysanne, un intérieur -hollandais ou un tableau biblique, c'était toujours le même génie -viril, solide, éclatant.</p> - -<p>Rembrandt fut aussi grand coloriste dans la gravure que dans la -peinture. Sa pointe, c'était encore son pinceau tout baigné d'ombre et -de lumière. On reconnaît la même touche et le même esprit. Il n'a -pas plus imité les graveurs ses devanciers qu'il n'avait fait des -peintres; aussi est-il plus vigoureux et plus chaud<a name="FNanchor_47_1" id="FNanchor_47_1"></a><a href="#Footnote_47_1" class="fnanchor">[47]</a>. On peut -hardiment parler des teintes de sa pointe. Ses descentes de croix, ses -portraits, ses sujets religieux et profanes, ses paysages, sont d'un -effet magique par l'expression, l'énergie et la couleur.</p> - -<p>On peut admirer Rembrandt dans tous les musées d'Europe, mais c'est à -la Haye et à Amsterdam qu'il faut aller saluer son génie. La <i>Leçon -d'anatomie</i><a name="FNanchor_48_1" id="FNanchor_48_1"></a><a href="#Footnote_48_1" class="fnanchor">[48]</a> et la <i>Ronde de nuit</i> (qui est une ronde de jour), sont -l'expression la plus vive et la plus éloquente de ses deux manières. -À vingt-cinq ans, il peignit la <i>Leçon d'anatomie</i> avec la science, la -sobriété, la précision, la touche cachée d'un maître qui n'a plus -rien à apprendre de l'art. C'est un chef-d'œuvre dont nul détail ne -trahit une main de vingt-cinq ans. Plus de douze ans après, le jeune -homme s'était fait homme, il peignit la <i>Ronde de nuit.</i> Alors il -déploya toute la fougue, toute la témérité, toute l'exubérance de -la jeunesse. Il rebroussa chemin à l'âge où tant d'autres continuent -à marcher devant eux. Il ressaisit sa jeunesse et la jeta tout -étincelante, pleine de vie féconde, audacieuse, comme un lion qui -secoue sa crinière. Corrége et Velasquez eussent été éblouis devant -ce chef-d'œuvre tout rayonnant.</p> - -<p>Rembrandt est un poëte sombre, étrange, hardi, bizarre, romanesque. Il -joue ses drames sur un fond noir; il aime le mystérieux jusqu'à la -fantasmagorie. C'est un poëte né de son temps, comme Shakespeare<a name="FNanchor_49_1" id="FNanchor_49_1"></a><a href="#Footnote_49_1" class="fnanchor">[49]</a>. -Il aime mieux les hardiesses insensées que les beautés connues. La vie -tombait de sa palette comme le blé sous la faux, comme l'eau jaillit du -rocher, comme la lumière ruisselle du soleil. Il prenait la nature -corps à corps et luttait avec elle en intrépide. Il osait être -trivial, presque monstrueux. La poésie est partout pour le poëte. Il -ne reculait devant aucune laideur vivante; mais sous sa main féconde -tout prenait une expression fantasque et grandiose. Oui, celui-là a son -idéal et son style dans le monde de l'art. Il est vrai de point en -point, mais avec un accent éloquent. Oui, il a son idéal familier, -visible dans le caractère formidable de sa peinture, dans la profondeur -pensive de ses têtes, dans la bizarrerie de ses ajustements, qui ne -sont d'aucun temps ni d'aucun pays, dans ses effets de clair-obscur, -dans sa touche magistrale couronnée de chaudes vapeurs d'or et -d'argent, dans sa manière hardie de distribuer l'ombre et la lumière. -Winckelmann, qui pleurait d'admiration devant l'Apollon du Belvédère, -demeurait rêveur tout un jour devant un tableau de Rembrandt.</p> - -<p>Le génie de ce grand artiste est presque inexplicable; il est à la -fois brutal et délicat, heurté et harmonieux, farouche et tendre. Quel -chaos, mais quelle lumière! quel tumulte, mais quelle gravité! quelle -crinière flamboyante de lion, mais quels sourires de paix! Quel amour -voluptueux des ténèbres et des rayons! quelle audace aveugle et quelle -sagesse raisonnée! quelle modération dans la force! Il est fougueux -jusqu'à la furie, original jusqu'à l'extravagance; mais comme au -milieu de toutes ces fantaisies et de toutes ces témérités il demeure -en pleine vérité, le pied cloué sur la terre, dans sa fierté -dédaigneuse et sauvage!</p> - -<p>Rembrandt a égalé la puissance de la nature; comme elle, il a répandu -d'une main large et féconde la vie sur ses œuvres. Il n'a pas imité -par l'imitation, mais par la création; il s'est élevé jusqu'au -prodige.</p> - -<p>Ne pourrait-on pas comparer Rembrandt à un comédien qui arrive à -l'improviste sur le théâtre, affublé d'un costume invraisemblable, -comme pour jouer la comédie? On le trouve si original, si franc, si -bizarre, qu'on sourit et qu'on se promet de rire beaucoup de sa -comédie. Mais peu à peu sa figure s'éclaire d'un rayon magique, on -l'écoute, on ne rit plus: ce n'est pas la comédie, c'est le drame -qu'il joue, un drame sombre et gai, le drame humain, comme Shakespeare. -Il est si éloquent dans ses haillons, si trivial sous sa toque de -velours, si poétique et si pittoresque dans son franc parler tout semé -d'images bibliques et plébéiennes, qu'il vous étonne, vous transporte -et vous donne le vertige.</p> - -<p>L'inspiration, c'est le rayon sacré qui part du sein de Dieu et qui va -frapper le cœur ou l'esprit des poëtes et des artistes. Ce rayon a -traversé les brumes du pays de Leyde pour illuminer Rembrandt et son -œuvre. Comme Michel-Ange, Rembrandt, le Michel-Ange de la Hollande, a -pénétré dans le monde des penseurs; mais, au lieu de lever ses yeux -éblouis vers les cimes inaccessibles, il est demeuré religieusement -attaché à la terre, sa vraie patrie.</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_1" id="Footnote_35_1"></a><a href="#FNanchor_35_1"><span class="label">[35]</span></a>Les Flandres ont autant servi l'art que l'Italie; Raphaël n'a -pas créé un peintre et en a désespéré mille: chez lui, c'est le -monde connu, c'est le dernier mot, c'est le couronnement de l'œuvre; -chez Rembrandt, l'intrépide et magique coloriste, c'est encore le -commencement du monde.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_1" id="Footnote_36_1"></a><a href="#FNanchor_36_1"><span class="label">[36]</span></a>À ce prénom Rembrandt si l'on ajoute, selon la coutume -hollandaise, le nom paternel Hermans-zoon (Hermansz par abréviation) et -le nom topographique van Rijn, on a le nom complet, consigné, sauf les -variantes d'orthographe, dans les actes et les écrits du temps: -REMBRANDT HERMANSZ VAN RIJN.—W. BERGER.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_1" id="Footnote_37_1"></a><a href="#FNanchor_37_1"><span class="label">[37]</span></a>Cette famille de meuniers du Rhin était fort à l'aise et -très-honorable. Meuniers, bateliers, boulangers, sont, en ce pays-là, -de bons bourgeois, ayant pignon sur rue, voiles au vent sur les canaux, -et «du pain sur la planche;» riches souvent, et quelquefois -intéressés dans les opérations des pays d'outre-équateur; mêlés, -comme tout le monde en Hollande, aux administrations municipales et aux -affaires publiques: donnant de l'éducation à leurs enfants et les -tenant à la hauteur des classes les plus élevées—W. BERGER.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_1" id="Footnote_38_1"></a><a href="#FNanchor_38_1"><span class="label">[38]</span></a>On croit qu'il représentait la <i>Femme adultère.</i> Vers le -même temps, il peignit une <i>Fuite en Égypte</i> dans un admirable -paysage, d'un grand effet jusque-là inconnu.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_1" id="Footnote_39_1"></a><a href="#FNanchor_39_1"><span class="label">[39]</span></a>«Rembrandt aurait été un plus grand peintre si Rome avait -été sa patrie ou s'il en avait fait le voyage; il n'a dû son talent -qu'à la nature et à son instinct, et il aurait appris à trouver, sans -se méprendre, le beau dont il s'est toujours écarté. S'il en a -quelquefois approché, ç'a été moins par réflexion que par hasard.» -DESCAMPS.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_1" id="Footnote_40_1"></a><a href="#FNanchor_40_1"><span class="label">[40]</span></a>La vie de Rembrandt est semée de pages pittoresques.</p> - -<p>«Il avait une servante extrêmement babillarde: après avoir peint son -portrait, il l'exposa à une fenêtre où elle faisait souvent de -longues conversations. Les voisins prirent le tableau pour la servante -même, et vinrent aussitôt dans le dessein de discourir avec elle; mais -étonnés de lui parler pendant plusieurs heures, sans qu'elle répondit -un seul mot, ils trouvèrent ce silence fort singulier et s'aperçurent -enfin de leur erreur.»</p> - -<p>C'est toujours l'histoire des oiseaux qui allaient becqueter les raisins -du peintre grec.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_1" id="Footnote_41_1"></a><a href="#FNanchor_41_1"><span class="label">[41]</span></a>On sait qu'elle fut surnommée la courtisane, parce que tout -le monde la voyait pour de l'argent.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_1" id="Footnote_42_1"></a><a href="#FNanchor_42_1"><span class="label">[42]</span></a>Dans la gravure d'Eisen, il est encadré entre un portrait -d'ami et un philosophe qui médite dans le demi-jour. On voit d'un -côté sa palette, de l'autre sa pointe sur une eau-forte ébauchée. -Qui n'a vu l'eau-forte où il s'est gaiement représenté lui-même avec -sa femme?</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_1" id="Footnote_43_1"></a><a href="#FNanchor_43_1"><span class="label">[43]</span></a>Couvent de Sainte-Marie du Salut.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_1" id="Footnote_44_1"></a><a href="#FNanchor_44_1"><span class="label">[44]</span></a>«Il sentait si bien son incapacité à dessiner les mains, -qu'il les cachait le plus qu'il pouvait.» Ainsi parle Descamps. C'est -d'une grande injustice, quand Rembrandt faisait un portrait, c'était le -plus souvent en toute hâte. Pourquoi se fût-il attardé en peignant -des mains inutiles? S'il cachait les mains, c'était par paresse et non -par impuissance. Du reste, Descamps se contredit, selon sa coutume: -«J'ai vu de ses tableaux où quelques traces de brosse qu'on ne -distingue pas trop de prés représentent, à une certaine distance, des -mains peu décidées, mais qui font autant d'effet que si le peintre y -eut mis plus de sollicitude.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_1" id="Footnote_45_1"></a><a href="#FNanchor_45_1"><span class="label">[45]</span></a>Cette Vénus n'est pas le portrait de sa femme, mais la -rappelle. Du reste, sa femme posait habituellement pour ses Vénus et -ses Madeleine.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_46_1" id="Footnote_46_1"></a><a href="#FNanchor_46_1"><span class="label">[46]</span></a>Les cinquante portraits qu'il a laissés de lui-même ne -prouvent-ils pas tout son zèle à proclamer l'œuvre du Créateur, la -royauté de l'homme? C'était là sa religion. Du reste, quand il met en -scène la sublime tragédie du christianisme, n'a-t-il pas une -éloquence toute biblique?</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_47_1" id="Footnote_47_1"></a><a href="#FNanchor_47_1"><span class="label">[47]</span></a>«Rembrandt n'a jamais voulu graver devant personne; son -secret était un trésor et il était avare. On n'a jamais deviné de -quelle manière il commençait et finissait ses planches; tout ce qu'on -a su, c'est qu'à peine avait-il fait le trait et donné quelques ombres -qu'il faisait tirer un nombre d'épreuves. Il mettait de nouveau le -vernis sur sa planche et en augmentait le travail; cela se faisait -jusqu'à trois ou quatre fois. Lorsque la planche était usée, il -ébarbait les fonds et changeait les effets, en sorte que la partie qui -avait été ombrée devenait claire: cette dernière transposition n'a -pas toujours réussi; les épreuves de quelques-unes en sont grises, -approchant de la manière noire. Il ne calquait guère ses dessins, de -peur d'en refroidir l'esprit.» DESCAMPS.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_48_1" id="Footnote_48_1"></a><a href="#FNanchor_48_1"><span class="label">[48]</span></a>La <i>Leçon d'anatomie</i> représente le docteur Tulp devant un -cadavre baigné d'ombre et de lumière, entouré de sept personnages -distingués qui l'écoutent avec une attention suprême. Bien n'est plus -simple, rien n'est plus saisissant. Ce corps blanc comme le marbre des -tombeaux, ces hommes vêtus de noir, à barbe blonde, à figure -intelligente, se gravent pour jamais dans l'esprit. La <i>Ronde de nuit</i> -est une simple convocation de la garde civique pour recevoir le prince -d'Orange. Le tambour surprend ces bons Hollandais. Pour animer cette -scène, Rembrandt a choisi l'instant où ils s'élancent à demi -habillés, l'un boulonnant son pourpoint, celui-ci mettant ses gants. -C'est le triomphe du mouvement et du désordre.</p> - -<p>Parmi les chefs-d'œuvre de Rembrandt il faut citer aussi sa <i>Descente -de croix</i>, la <i>Résurrection de Lazare</i>, les <i>Vendeurs chassés du -temple</i>, l'<i>Adoration des Mages</i>, la <i>Mort de la Vierge.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_49_1" id="Footnote_49_1"></a><a href="#FNanchor_49_1"><span class="label">[49]</span></a>«Un génie pénétrant, le sorcier hollandais Rembrandt, qui -sut tout deviner, dans son tableau lugubre, date de la grande joie du -traité de Westpbalie (1648), a parlé mieux que tous les politiques, -tous les historiens (le <i>Christ à Emmaüs</i> que nous avons au Louvre). On -oublie la peinture. On entend un soupir. Soupir profond, et tiré de si -loin! Les pleurs de dix millions de veuves y sont entrés, et cette -mélodie funèbre flotte et pleure dans l'œil du pauvre homme, qui -rompt le pain du peuple.—Il est bien entendu que la tradition du moyen -âge est finie et oubliée, déjà à cent lieues de ce tableau. Une -autre chose déjà est à la place, un océan dans la petite toile. Et -quoi?...—L'âme moderne.—La merveille, dans cette œuvre profonde -d'attendrissement et de pitié, c'est qu'il n'y a rien pour -l'espérance. «Seigneur, dit-il, multipliez ce pain!... Ils si sont -affamés!» Mais il ne l'attend guère, et tout indique ici que la faim -durera.—Ce misérable poisson sec qu'apporte le fiévreux hôtelier n'y -fera pas grand'chose. C'est la maison du jeûne, et la table de la -famine. Dessous rit, grince et gronde un affreux dogue, le diable, si -l'on veut, une bête robuste, aussi forte, aussi grasse que ces pauvres -gens-là sont maigres. Il a sujet de rire, carie monde lui -appartient.»—MICHELET.</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/figure12.jpg" width="500" alt="" /> -<p class="center"><i>Portrait.</i> Peint par Velasquez</p> -</div> - - - - -<h4><a id="DON_DIEGO_VELASQUEZ_DE_SILVA">DON DIEGO VELASQUEZ DE SILVA</a></h4> - - -<p>De tous les grands maîtres, don Diego Velasquez de Silva est peut-être -le moins réellement connu, quoique sa réputation soit universelle et -incontestée. L'Espagne jalouse a gardé l'œuvre presque tout entier de -son peintre favori, et les autres musées n'en possèdent que des -fragments d'une importance médiocre et souvent d'une authenticité -douteuse.</p> - -<p>Ses tableaux sont restés au palais de Madrid, à l'Escurial, au Prado -et autres résidences royales, accrochés au clou même où on les avait -suspendus d'abord, pour venir, longues années après, prendre place -immuablement au Musée royal.</p> - -<p>Autrefois, un voyage en Espagne était chose difficile et périlleuse; -la chaîne des Pyrénées de sa haute arête séparait bien véritablement -la France de la Péninsule. Le mot de Louis XIV n'était pas devenu -encore une vérité. Il fallait faire une route longue et mal -tracée, à dos de mulet, en galère ou dans quelque lourd coche aux -durs coussins, entre une double haie de croix sinistres indiquant des -meurtres ou des accidents, n'ayant pour gîte que des ventas, -coupe-gorges nullement perfectionnés depuis don Quichotte, et plus -hospitalières aux bêtes qu'aux personnes. Rares étaient les voyageurs -qui franchissaient les monts, à moins qu'ils n'y fussent forcés par de -sérieux motifs de position, d'intrigue ou de diplomatie. Parmi ceux-là -on comptait peu d'amateurs de peinture. À peine jetaient-ils sur les -toiles du maître, trop profondément espagnol pour être goûté à -première vue des étrangers, ce regard vague, distrait, banalement -admiratif de l'homme qui n'y entend rien et a bien d'autres choses en -tête. Cependant Velasquez, pour ainsi dire ignoré de l'Europe, n'en -voyait pas moins son nom cité à côté de Titien, de Véronèse, de -Rubens, de Rembrandt et de tous les rois de la couleur. Il rayonnait -tranquillement dans sa gloire lointaine, révéré sur parole comme ces -monarques invisibles à leurs sujets et dont la majesté est faite de -mystère.</p> - -<p>On peut maintenant admirer Velasquez sur place. Il est plus facile -aujourd'hui d'aller à Madrid qu'autrefois à Corinthe, et ce n'est pas -par vain amour-propre de touriste que nous nous prévaudrons, pour -parler du grand maître, de deux voyages faits en Espagne à une époque -où une telle entreprise offrait encore quelque danger. Sans imiter sir -David Wilkie qui, dans son fanatisme, analysait chaque jour un pouce -carré du tableau des <i>Borrachos</i>, nous avons soigneusement étudié le -grand don Diego Velasquez de Silva au <i>Museo real</i>, où se trouvent -réunies ses œuvres les plus célèbres; les <i>Menines</i>, les <i>Forges de -Vulcain</i>, la <i>Reddition de Bréda</i> ou tableau <i>des lances</i>, les -<i>Filleuses</i>, les <i>Buveurs</i>, les portraits équestres de Philippe III, de -Philippe IV, de doña Isabelle de Bourbon, de Marguerite d'Autriche, de -l'infant d'Espagne, du comte-duc d'Olivarès et autres toiles de la plus -riche couleur et du caractère le plus original.</p> - -<p>Avant de commencer la description et la critique de ces chefs-d'œuvre, -il serait bon, pour n'y plus revenir, d'esquisser en quelques traits la -physionomie biographique de ce maître souverain. L'exact Cean-Bermudez -nous servira de guide.</p> - -<p>Don Diego Velasquez de Silva, qu'il vaudrait mieux appeler D. Diego -Rodriguez de Silva y Velasquez, puisque son père se nommait Juan -Rodriguez et sa mère doña Geronima Velasquez, naquit à Séville, en -1599, et non en 1594, comme le dit Palomino. Il fut baptisé le 6 juin -à l'église Saint-Pierre, ainsi que les registres de la paroisse en -font foi. Ses ancêtres paternels, venus de Portugal, s'étaient -établis dans cette ville, et ses parents le destinèrent à l'étude du -latin et de la philosophie; mais, remarquant chez l'enfant, qui couvrait -de <i>bons-hommes</i> les marges de ses livres et de ses cahiers, une -inclination décidée pour le dessin, ils le mirent à l'atelier -d'Herrera le Vieux.</p> - -<p>C'était un terrible homme que cet Herrera! Homme de génie après tout, -mais d'un génie violent, bizarre et féroce. Une fougue effrénée -d'exécution suffisait à peine aux emportements de sa pensée. Il -dessinait avec des morceaux de charbon attachés an bout d'un appui-main -et faisait lancer par une vieille servante des baquets de couleur contre -une toile. De ce chaos il tirait son œuvre, peignant avec des balais, -des éponges, des dos de cuillers, la lame du couteau à palette, tout -ce qui lui tombait sous la main; souvent avec le pouce, comme s'il -modelait dans l'argile. Cette façon sauvage était nouvelle à -Séville, dont les peintres cherchaient la grâce et le fini, mais elle -s'imposait par sa truculence magistrale. Il existe à la galerie du -Louvre un superbe échantillon d'Herrera: c'est un <i>saint Basile -présidant un concile d'évêques et de moines</i>; on dirait Satan -haranguant le Pandæmonium, tant les figures sont farouches, sinistres, -et diaboliques. Une méchanceté infernale crispe ces têtes convulsées -et le Saint-Esprit qui secoue ses ailes effarées au-dessus du saint a -l'air du corbeau d'Odin ou d'un oiseau de proie qui veut lui manger la -cervelle; tout cela est enlevé avec une rage de brosse inimaginable et -semble comme flamboyant d'un reflet d'auto-da-fé. À côté de ce -frénétique, le Caravage, l'Espagnolet et Salvator sont des peintres à -l'eau de rose.</p> - -<p>Le caractère répondait au génie. Le paroxysme de la fureur était -l'état habituel d'Herrera. Les élèves épouvantés fuyaient, quelque -désir qu'ils eussent de ses savantes leçons; d'autres leur -succédaient qui bientôt n'y pouvaient tenir. L'atelier restait désert -et ne contenait plus que l'artiste démoniaque s'escrimant contre ses -tableaux comme s'il eût eu affaire à des ennemis mortels. Son fils se -sauva emportant l'épargne paternelle, et ne se crut en sûreté qu'à -Rome. Sa fille se fit religieuse. On pense bien que Velasquez ne put se -plaire bien longtemps sous une tyrannie pareille, et quoique le maître -fût grand dessinateur, savant anatomiste, comme il le fit bien voir -dans son <i>Jugement dernier</i> de l'église Saint-Bernard à Séville, -plein d'invention, de génie et de feu, il passa sous la direction de -Pacheco, moins grand artiste sans doute, mais dont l'humeur aimable -convenait mieux à son tempérament paisible et doux.</p> - -<p>Pacheco, qui était littérateur autant que peintre, et qui a écrit un -livre estimé sur «l'art de la peinture,» lui apprit les préceptes et -les règles et tout ce que peut enseigner un bon professeur. Cependant, -le jeune Velasquez, tout en profitant des leçons de son nouveau -maître, se disait que le meilleur enseignement est encore celui que -donne la nature, et, dès lors, il fit vœu de ne jamais rien dessiner -ou peindre qu'il n'eût l'objet devant les yeux, c'est-à-dire de -travailler toujours d'après le vif, <i>ad vivum.</i> Aussi avait-il sans -cesse près de lui un jeune garçon apprenti, qui lui servait de modèle -en diverses actions et postures, soit riant, soit pleurant, dans les -altitudes les plus difficiles, et il fit, d'après lui, beaucoup de -têtes au crayon noir avec rehauts de crayon blanc sur papier bleu, -ainsi que d'après d'autres personnes. Par cette étude persistante, il -arriva à exceller si bien dans les têtes que peu d'Italiens -l'égalèrent. Ses rivaux mêmes en convenaient et disaient que là se -bornait son mérite. À quoi il répondait avec une noble fierté: «Ils -me font beaucoup d'honneur, car moi je ne connais personne qui sache -bien peindre une tête.»</p> - -<p>En ce temps-là, les artistes ne cherchaient plus l'idéal poétique ou -religieux. C'était le règne des <i>naturalistes</i> (nous dirions -aujourd'hui <i>réalistes</i>). Caravage, le Guerchin, le Calabrèse se -contentaient de rendre avec une énergie intense le modèle qu'ils -avaient devant les yeux; mais comme c'étaient, après tout, de grands -peintres, par la force du rendu, la violence de l'effet, la singularité -du type, ils arrivaient malgré eux à une sorte d'idéal, car la nature -prise au hasard ne présente pas cet aspect éclatant et sombre. Elle -n'offre pas, à moins qu'on ne la mette sous un jour particulier, ces -vives lumières, ces intenses ténèbres. Il y a dans les tableaux les -plus vrais de ces maîtres le choix de l'effet, l'angle d'incidence, -l'outrance du rendu qui font monter la réalité jusqu'à l'art.</p> - -<p>Velasquez partageait ces principes. Son génie exact, lucide et -mathématique avait besoin de certitude, et quelle meilleure pierre de -touche que la nature toujours consultée et copiée? Avec elle, point -d'erreurs, point de fausse route. Si elle ne possède pas le beau -absolu, elle contient le vrai, et c'est assez. Aussi le jeune artiste, -qui devait devenir un si grand maître, ne donne-t-il jamais un coup de -crayon sans l'aide et le contrôle de cette infaillible institutrice.</p> - -<p>Quelquefois il arrive aux jeunes élèves qui se sont attardés dans -l'étude du dessin de ne pouvoir se rendre maîtres du pinceau et de la -palette. Cet art du coloris leur reste longtemps de difficile accès. -Quelques-uns y échouent entièrement et font dire de leurs tableaux -qu'on préférerait des cartons ou des grisailles.</p> - -<p>Aussi, pour s'exercer, Velasquez peignait-il des fruits, des légumes, -des citrouilles, du poisson, du gibier et autres sujets de nature morte, -groupés de manière à former ce que les Espagnols appellent un -<i>bodegon.</i> Ces études ne semblaient pas au-dessous de lui au jeune -maître; il y apportait déjà cette simplicité souveraine et cette -largeur grandiose qui forment le fond de sa manière dédaigneuse de -tout détail inutile. Ainsi traités, ces fruits auraient pu être -posés dans un plat d'or, sur une crédence royale; ces victuailles, -d'un sérieux historique, figurer aux noces de Cana et remplacer les -mets que Paul Véronèse a oublié de servir à ses convives. Ces -modèles, d'une immobilité complaisante, se prêtaient plus à ce genre -d'études ayant pour but de s'assimiler la couleur et de s'assurer le -libre maniement de la brosse, que le corps humain avec sa structure -compliquée et profonde, ses trépidations de vie et ses reflets de -passions intérieures, ce qui ne veut pas dire que Velasquez négligeât -le nu, cette base de tout art plastique. Son <i>Christ en croix</i>, passé -du couvent de Saint-Placide au Musée royal, ses <i>Forges de Vulcain</i> et -sa <i>Tunique de Joseph</i>, montrent assez qu'il savait faire autre chose -que des têtes et des étoiles. S'il ne cherche pas la beauté comme les -grands artistes d'Italie, Velasquez ne poursuit pas la laideur idéale -comme les réalistes de nos jours: il accepte franchement la nature -telle qu'elle est, et il la rend dans sa vérité absolue avec une vie, -une illusion et une puissance magiques, belle, triviale ou laide, mais -toujours relevée par le caractère et l'effet. Comme le soleil qui -éclaire indifféremment tous les objets de ses rayons, faisant d'un tas -de paille un monceau d'or, d'une goutte d'eau un diamant, d'un haillon -une pourpre, Velasquez épanche sa radieuse couleur sur toutes choses -et, sans les changer, leur donne une valeur inestimable. Touchée par ce -pinceau, vraie baguette de fée, la laideur elle-même devient belle; un -nain difforme, au nez camard, à la face écrasée et vieillotte, vous -fait autant de plaisir à regarder qu'une Vénus ou qu'un Apollon. -Lorsque Velasquez rencontre la beauté, comme il sait l'exprimer sans -fade galanterie, mais en lui conservant sa fleur, son velouté, sa -grâce, son charme et en l'augmentant d'un attrait mystérieux, d'une -force délicate et suprême! Faites poser devant lui la Perfection, il -la peindra avec une aisance de gentilhomme et ne sera pas vaincu par -elle. Rien de ce qui existe ne saurait désormais mettre sa brosse en -défaut.</p> - -<p>Grâce à ces fortes études il fera les rois, les reines, les infants -galopant sur les genets d'Espagne en costume de chasse ou de gala, aussi -bien que les nains, les philosophes et les ivrognes; la tête pâle et -délicate, dont la blancheur blafarde se colore à peine du sang d'azur -(sangre azul) des races royales dégénérées, ne lui coûtera pas plus -de peine que la trogne hâlée et vineuse du soudard, ou le teint -sordide du mendiant; sa brosse rendra l'orfroi des brocarts constellés -de pierreries, comme les rugosités du haillon de toile. Ce luxe ne lui -coûtera pas plus que celle misère; il ne s'étonnera pas de l'un, il -ne méprisera pas l'autre; à son aise dans le palais comme dans la -chaumière; fidèle à la nature, il sera partout chez lui.</p> - -<p>Pour se rompre la main, il lit ensuite des figures vêtues, des sujets -familiers et domestiques à la manière de David Téniers, des -<i>bambochades</i> dans le goût des peintres flamands et hollandais. Ces -tableaux, malgré leur mérite par l'imitation trop exacte, trop -littérale et trop minutieuse de la nature, avaient un peu de -sécheresse et de dureté. À cette période, qui forme la première -manière de Velasquez, peuvent se rapporter l'<i>Aguador de Séville</i> qui -est au musée de Madrid, une <i>Nativité</i>, appartenant jadis au comte -d'Aguila, et quelques autres toiles dont on a perdu la trace.</p> - -<p>Tout en travaillant, il profitait de la conversation des lettrés et des -poëtes qui fréquentaient alors son maître Pacheco; il entendait leurs -discours enthousiastes, leurs raisonnements philosophiques, leurs -dissertations érudites sur les beaux-arts, et il apprenait, dans cette -académie du bon goût, ce qu'un peintre doit savoir pour être autre -chose qu'un praticien vulgaire. Il lisait aussi les bons livres dont -était composée la bibliothèque de l'artiste-littérateur, et il se -préparait à sa fortune future.</p> - -<p>Velasquez passa cinq ans dans cette école, qu'on pouvait vraiment -appeler une académie des beaux-arts, et Pacheco fut si content de la -douceur de caractère, de la régularité de mœurs et des brillantes -dispositions que montrait son élève, qu'il lui donna en mariage sa -fille doña Juana. Il venait en ce temps-là à Séville beaucoup de -peintures de Flandre, d'Italie et de Madrid, dont le jeune artiste se -fit un sujet d'étude, mais aucunes ne lui firent autant d'impression -que celles de don Luis de Tristan. Il trouvait chez ce maître un -coloris analogue à sa propre manière de voir, une grande vivacité de -conception et une façon de dégrader les teintes qui le satisfaisait -complètement; dès lors il se déclara l'admirateur de Tristan, copia -ses toiles et quitta, pour un faire gras, large et souple, le style un -peu sec qu'il avait suivi jusque-là et qu'il tenait de Pacheco. À -dater de cette époque, il était entré en possession de son -originalité, il possédait la plénitude de son talent; c'était déjà -le Velasquez que la postérité devait regarder à bon droit comme un -des souverains de la peinture. Arrivé à ce point, il eut le désir de -voir Madrid, et, au printemps de l'année 1622, il partit de Séville. -Il trouva dans la capitale un accueil cordial et une protection efficace -chez ses compatriotes, don Luis et don Melchor de Alcazar, et surtout -chez don Juan de Fonseca y Figueroa, amateur distingué qui peignait -pour son agrément et lui facilita les moyens d'étudier les -chefs-d'œuvre des collections de Madrid, du Prado et de l'Escurial. -Fonseca voulait procurer à son protégé les portraits des personnes -royales; mais, quelque mal qu'il se donnât, quoique bien en cour, où -il avait une charge, et frère du marquis d'Orellana, il n'y put, cette -fois, parvenir. Cependant Velasquez peignit le portrait du célèbre -poëte don Luis de Gongora, que Pacheco l'avait chargé de faire, et -regagna Séville, laissant à Madrid un protecteur qui remuait pour lui -ciel et terre.</p> - -<p>L'année suivante, il revint à Madrid en vertu d'une lettre du -comte-duc d'Olivarès, ministre d'État et favori de Philippe IV, qui -lui accordait cinquante ducats pour frais de route. Son beau-père -l'accompagna pour être témoin d'une gloire qu'il pressentait. Ils -reçurent l'hospitalité dans la maison de Fonseca, dont Velasquez lit -aussitôt le portrait;—ce portrait, un chef-d'œuvre qui décida la -fortune du peintre, fut porté au palais et, en une heure, vu du roi, de -la famille royale, des grands de service, et loué de tous, mais -particulièrement de Sa Majesté, qui prit Velasquez à son service en -qualité de peintre, avec vingt ducats d'appointements par mois.</p> - -<p>Notre artiste, entré en fonctions, fit, sur l'ordre du roi, le portrait -du cardinal infant, bien qu'il eût préféré peindre le roi lui-même, -retenu alors par de graves occupations. Malgré la difficulté d'obtenir -des séances, il acheva, le 30 août de la même année, le portrait du -monarque dont il devait, tant de fois retracer la face pâle. Le succès -de cette admirable peinture fut tel que le comte-duc d'Olivarès -déclara publiquement que personne n'avait jamais si bien réussi le -roi, encore que Bartholomé et Vincent Carducho, Caxes et Nardi s'y -fussent essayés. Comme Alexandre, qui ne voulut plus être peint par -d'autres qu'Apelles, Philippe IV donna le privilège de reproduire son -effigie royale au seul Velasquez. Dans ce portrait le roi est -représenté à cheval, armé, le bâton de commandement à la main, -avec une fierté d'attitude et une majesté d'expression incomparables. -On permit à l'artiste d'exposer son tableau dans la calle Mayor, en -face de Saint-Philippe du Roi, un jour de fête, de sorte qu'il fût vu -et admiré de tout le peuple. Les peintres faillirent crever d'envie, -mais personne n'écouta leurs critiques intéressées, et les poëtes -composèrent une multitude de sonnets en l'honneur de Velasquez. On a -conservé celui que rima Pacheco, son beau-père. De plus en plus -charmé, le roi lui ordonna de s'établir à Madrid, d'y faire venir sa -famille, et lui accorda pour le voyage une indemnité de trois cents -ducats; il lui fit, en outre de ses appointements mensuels, une pension -de trois cents ducats, ses ouvrages payés à part et lui accorda -l'usage gratuit du médecin et du chirurgien de la cour.</p> - -<p>Accaparé tout jeune par ce fin connaisseur, Velasquez ne travailla -presque que pour son royal Mécène, dans le palais même où il avait -un atelier, dont le monarque possédait une clef double afin de venir -visiter, quand cela lui plaisait, son peintre bien-aimé. Cette longue -faveur se maintint jusqu'à la mort de l'artiste, sans caprice, -intermittence, ingratitude ou fatigue. Velasquez avait alors de -vingt-trois à vingt-quatre ans, et il en vécut soixante et un. Il fut -peintre du roi, huissier de chambre, maréchal des logis, chevalier de -Santiago; mais ces charges et ces honneurs ne nuisirent en rien à son -talent. Son pinceau conserva toute sa franchise et sa puissance. -L'artiste, sous les yeux du roi, sut se préserver de la froideur -officielle et manifester librement son génie. Jamais la cour ne lui fit -oublier la nature.</p> - -<p>Cet amour de la nature ne l'empêchait pas d'étudier les chefs-d'œuvre -de l'art et d'en discuter la théorie. Il était en correspondance -réglée avec Rubens, et quand le grand peintre d'Anvers vint à Madrid -ce fut Velasquez qui lui en fit les honneurs: les deux maîtres -visitèrent ensemble les tableaux des résidences royales et les -discours de Rubens ne tirent que renouveler le désir qu'avait le -pensionnaire de Philippe IV, de visiter l'Italie, ce rêve de sa -jeunesse. Rien approvisionné d'argent, de lettres de recommandation, -accrédité comme un ambassadeur, Velasquez partit de Barcelone le 10 -août 1629, et aborda à Venise où les peintures de Titien, de -Tintoret, de Véronèse, lui firent une vive impression. Tout le temps -de son séjour il ne cessa de dessiner et de copier d'après ces -maîtres, particulièrement d'après le <i>Crucifiement</i>, de Tintoret, -dont il reproduisit un tableau qu'il donna au roi, à son retour. À -Rome, le pape Urbain VIII lui accorda un logement au Vatican et lui fit -offrir la clef de certaines pièces réservées pour qu'il put -travailler en toute liberté. Avec toute l'ardeur d'un élève, -Velasquez copia au crayon et au pinceau une grande partie du <i>Jugement -universel</i>, des <i>Prophètes</i> et des <i>Sibylles</i>, de Michel-Ange, dans la -chapelle Sixtine, et différentes figures et groupes de la <i>Théologie</i>, -de l'<i>École d'Athènes</i>, du <i>Parnasse</i> et de l'<i>Incendie du Borgo</i> et -autres fresques de Raphaël.</p> - -<p>Pendant son séjour à Rome, Velasquez, outre ces utiles études, -peignit son propre portrait qu'il envoya à son beau-père, la <i>Forge de -Vulcain</i> et la <i>Tunique de Joseph.</i> Il eut bien voulu rester encore, -mais Philippe IV ne pouvait pas se passer plus longtemps de son peintre -et le rappelait, et il retourna en Espagne vers le commencement de 1631, -après avoir embrassé Joseph Ribera en passant à Naples où il fit le -portrait de la reine de Hongrie.</p> - -<p>Ce voyage ne changea en rien sa manière; il sut admirer les grands -maîtres, profiter de leurs leçons muettes sans leur sacrifier son -originalité.</p> - -<p>Chose singulière pour un artiste espagnol et bon catholique, comme il -l'était sans doute, Velasquez ne s'est pas adonné à la peinture -religieuse; on ne connaît de lui qu'un très-petit nombre de tableaux -de sainteté. Le mysticisme n'allait pas à cette nature robuste et -positive: la terre lui suffisait; peut-être se fût-elle égarée dans -le ciel où Murillo se jouait d'un essor si libre et si facile à -travers les gloires, les auréoles et les guirlandes de petits -séraphins. Velasquez n'aimait pas à peindre de pratique; et comme les -anges ne posèrent pas devant lui, il ne put faire leur portrait. Il -s'en dédommagea en faisant vivre à jamais dans ses cadres les hommes -et les femmes de son temps.</p> - -<p>Mais c'était là une préférence et non une impuissance. Pour s'en -convaincre, il suffit de regarder le magnifique <i>Christ en croix</i> passé -du couvent de Saint-Placide au musée de Madrid: une figure pale à la -chevelure pendante projetant sur son masque l'ombre de la couronne -d'épines, et se détachant, rayée de pourpre, d'un fond d'épaisses -ténèbres. Rien de plus émouvant et de plus sinistre que ce corps -exsangue, d'une beauté douloureuse, étendant ses bras morts sur ces -nuées sombres, comme un christ d'ivoire jauni sur son fond de velours -noir. Par cette simplicité terrible, Velasquez, dans ce tableau, s'est -élevé au plus haut pathétique.</p> - -<p>Le <i>Couronnement de la Vierge</i>, sans être d'un profond sentiment -religieux, a toute la noblesse et la gravité que réclame le sujet. À -demi agenouillés sur des nuages, le Père Éternel et Jésus-Christ -tiennent une couronne suspendue au-dessus de la Vierge qui monte vers -eux sur une nuée soutenue par des têtes de chérubins. Dominant tout -le groupe, le Saint-Esprit souffle son effluve lumineuse et complète la -Trinité. La tête de la Vierge est d'une beauté humaine, il est vrai, -mais si rare et si parfaite qu'elle peut bien passer pour céleste. Le -Christ et Jéhovah sont peints d'une façon si magistrale, dans une -attitude si digne et si sérieuse et d'une si splendide couleur, qu'on -oublie qu'ils ressemblent peut-être un peu trop à des hommes.</p> - -<p>Dans la <i>Visite de saint Antoine à saint Paul l'Ermite</i>, Velasquez, -d'après une liberté encore permise alors, a représenté son sujet -sous trois aspects divers. À la droite du tableau on voit saint Antoine -qui frappe à la porte de l'ermitage que le saint s'est creusé dans le -roc. Au milieu, les deux vénérables personnages, après s'être -édifiés dans une pieuse conversation, attendent la ration quotidienne, -que le corbeau apporte double cette fois, puisque le saint a un hôte à -héberger. À gauche, saint Antoine enterre saint Paul avec l'aide de -deux lions, étranges et miraculeux fossoyeurs qui creusent le sable de -leurs ongles. Le paysage a l'âpreté sévère et grandiose d'un paysage -historique du Poussin, et les figures s'y dessinent avec une singulière -puissance de relief.</p> - -<p>Par son tempérament réaliste Velasquez ne comprenait guère -l'antiquité ni la mythologie; il l'évita comme la peinture religieuse. -Il n'avait pas vu les dieux de l'Olympe et n'avait pas le secret de les -faire descendre à son atelier.</p> - -<p>La <i>Forge de Vulcain</i>, malgré la mythologie de son titre, n'a rien qui -rappelle l'idéalité antique. Apollon vient trouver Vulcain à sa forge -et l'avertir de sa mésaventure conjugale. Cette dénonciation de -mouchard olympien et solaire à qui rien n'échappe ne fait pas grand -honneur au frère de Diane, et le pauvre dieu forgeron, tout noir de -limaille, dessine en l'écoutant une assez laide grimace. Les cyclopes -dressent l'oreille, suspendant leur travail, tout réjouis d'ailleurs de -l'infortune de leur maître. Rien n'est moins grec et moins homérique -assurément. Mais quelles chairs jeunes, souples et vivantes que celles -de l'Apollon à demi drapé de son manteau de pourpre! quelle vérité -dans l'altitude de Vulcain et le geste des cyclopes! quelle pittoresque -rencontre de la lumière blanche du jour et du reflet rouge de la forge! -quelle science de modelé et de couleur! quelle inimitable force de -rendu, quels torses et quels dos! et comme ceux qui prétendaient que -Velasquez ne savait pas peindre le nu devaient rester confus devant -cette merveilleuse toile!</p> - -<p><i>Argus et Mercure</i> est un tableau composé, sans être beaucoup plus -grec, avec beaucoup de sentiment pittoresque et d'effet. Argus, vaincu -par les sons de la flûte de Mercure, s'est endormi enfin. Son corps, -adossé à un tertre, flotte dans le sommeil, ses bras ballants pendent -à terre et son attitude affaissée indique une somnolence surnaturelle. -Ne croyez pas que Velasquez lui ait donné les cent yeux et la forme -héroïque du prince argien qu'on nommait <i>Panoptès</i> parce qu'il voyait -tout. Il en fait tout bonnement un jeune berger espagnol vêtu d'une -souquenille; mais comme il dort et que le mouvement de Mercure, se -soulevant à demi et s'approchant avec précaution pour lui couper la -tête est admirablement saisi! Quel accent féroce prennent sur le ciel -orageux les deux ailes du pétase dont est coiffé Mercure et qui -semblent les ailes d'un oiseau de proie s'abattant sur sa victime! Io, -sous la forme de génisse où Jupiter l'a cachée, attend que Mercure -l'emmène avec une impassibilité bovine. Oubliez les noms mythologiques -et ne voyez là qu'un vol de bétail, et vous aurez un chef-d'œuvre de -l'art.</p> - -<p>Le tableau connu sous le nom de <i>las Hilanderas</i> (les Fileuses) est une -toile de genre grandie aux proportions historiques. Des dames de la cour -visitent une fabrique de tapisserie comme on le ferait maintenant de la -manufacture des Gobelins. Ce sujet, si simple qu'il ne semble pas même -offrir matière à peinture, est disposé par Velasquez de la manière -la plus ingénieuse. Les premiers plans, baignés d'une ombre légère -et transparente, montrent une sorte d'atelier où travaillent des -ouvrières qui, pour être plus à l'aise, n'ont gardé que leur jupon -et leur chemise, comme en usent encore les <i>cigarreras</i> à la -manutention des tabacs, à Séville. Dans l'angle, à gauche, une jeune -fille relève avec un geste plein de naturel le pan d'un rideau rouge; -au milieu, une vieille fait mouvoir du pied un rouet; à droite, une -jeune ouvrière, tournant vers le spectateur une épaule que laisse à -découvert la chemise glissée, dévide distraitement un écheveau de -laine, car son attention est occupée par la présence de ces personnes -de haut parage. Il est impossible de peindre des chairs plus souples, -plus fraîches et plus vivantes que ce dos et cette nuque où se tordent -des cheveux bruns. On y devine jusqu'à la moiteur perlée produite par -la chaleur d'Espagne. Au fond, l'atelier s'ouvre sur une galerie que -garnissent les hautes et basses lisses exposées. Une tapisserie, -représentant un sujet allégorique, occupe les regards des visiteurs; -tout le jour ménagé au reste du tableau illumine d'une vive lumière -cette partie de la toile et produit un effet vraiment magique. On -entrerait dans le cadre comme dans une chambre réelle, tant la -perspective aérienne est bien observée, tant l'air circule autour des -personnages, les séparant les uns des autres et les mettant à leur -plan réciproque. C'est là un des mérites de Velasquez; il n'oublie -jamais l'atmosphère ambiante, et personne mieux que lui n'a peint -l'air, cet élément insaisissable.</p> - -<p>Nulle part cette qualité n'est plus visible que dans le célèbre -tableau des <i>Ménines</i>, que Luca Giordano appelait «la théologie de la -peinture,» pour marquer que là étaient la vérité, le dogme, -l'orthodoxie, et que s'en éloigner c'était devenir un hérésiarque de -l'art. En effet, devant ce cadre, l'illusion est complète, toute trace -de travail a disparu; il semble qu'on voie la scène même reproduite -par une glace; les <i>Ménines</i> représentent, comme on sait, Velasquez en -train de faire le portrait de l'infante doña Marguerite. Il est à son -chevalet, dont la toile ne montre au spectateur que son envers; pour -distraire la petite infante, immobile sons sa raide parure, les -<i>Ménines</i> lui font la conversation, et l'une d'elles lui offre à boire -dans un <i>bucaro</i> ou vase des Indes, qui a la propriété de tenir l'eau -fraîche. La dame qui offre le bucaro est doña Maria Agustina, menine -de la reine et fille de don Diego Sanniento; celle qui parle, doña -Isabel de Velasco, fille du comte de Fuensalida. Au premier plan, -Nicolasito Pertusano et Mari Borbola, nains de cour, lutinent un grand -chien qui se laisse faire; un peu en arrière du groupe principal, plus -vers le fond de l'appartement, on voit doña Maria d'Ulloa, dame -d'honneur, et un garde, et tout au bout, une porte ouverte sur un -escalier laisse apercevoir dans une vive lumière Josef Nieto, -<i>aposentador</i> de la reine. Tout dans ce cadre est peint d'après nature, -jusqu'aux tableaux qui ornent les parois de la galerie et au miroir qui -reflète le roi et la reine assis en face, contre la paroi de la -chambre, que le peintre a dû abattre pour en montrer l'intérieur. -Ainsi leur image, sinon leur personne, assiste à la scène. La chambre -noire, dont Velasquez d'ailleurs se servait beaucoup, ne donnerait pas -une perspective plus exacte, une dégradation de teintes mieux suivie, -une lumière aussi douce et aussi fondue, une impression plus forte de -nature. En face des <i>Ménines</i>, on est tenté de dire: «Où donc est le -tableau?»</p> - -<p>En examinant ce chef-d'œuvre en détail, vous apercevrez sur le -pourpoint noir de Velasquez une croix rouge de forme particulière; -c'est celle de chevalier de Saint-Jacques. Il existe sur cette croix une -petite légende qui n'est peut-être pas plus vraie que l'historiette de -Charles-Quint ramassant le pinceau du Titien, et de François I<sup>er</sup> -recevant le dernier soupir de Léonard de Vinci, mais elle est la forme -synthétique de l'admiration générale, et, à ce juste titre, elle a -sa valeur. Quand Velasquez eut achevé sa toile, le roi lui dit «qu'il -y manquait une chose essentielle,» et passant au pouce la palette, et -prenant un pinceau, comme pour donner la touche suprême, il traça sur -la poitrine du peintre, représenté dans le tableau, cette croix de -cinabre qu'on y voit encore aujourd'hui. Certes, c'était une gracieuse -et noble façon de récompenser le talent, et le roi se montrait ainsi -digne de l'artiste.</p> - -<p>Par malheur, sans infirmer tout à fait la légende, des recherches -savantes présentent les choses sous un autre jour. Philippe IV, en -effet, par cédule royale datée du Buen-Retiro, le 12 juin 1658, -accorda l'habit de chevalier à Velasquez, qui se présenta au conseil -de l'ordre avec sa généalogie, pour faire ses preuves, dont -l'insuffisance nécessita une dispense que le roi obtint du pape -Alexandre VII, après quoi Velasquez fut reçu et prit l'habit dans -l'église des religieuses de la Carbonera.</p> - -<p>Les <i>Buveurs</i>, plus connus sous le nom de <i>los Borrachos</i> (les -ivrognes), sont une des merveilles de la peinture. C'est une sorte de -bacchanale, sans mythologie et entendue à la façon réaliste. Un jeune -drôle, nu jusqu'à la ceinture, couronné de pampres, ayant un tonneau -pour trône, coiffe d'une guirlande en feuilles de vignes comme s'il lui -conférait un ordre de chevalerie bachique, un soudard dévotement -agenouillé devant lui; à ses pieds s'arrondit une cruche à large -panse et roule une coupe vide. Un gaillard demi-nu aussi et tenant un -verre à la main s'accoude nonchalamment, sur un tertre derrière le -<i>præses</i> de la cérémonie. Au coin, à gauche, un autre personnage -assis à terre enveloppe amoureusement de ses bras une jarre qui n'est -pas pleine d'eau, à coup sûr; ces deux confrères ont tous deux la -couronne de pampres; ils sont reçus comme biberons émérites dans -l'ordre de la dive bouteille. Derrière le soudard se tiennent trois -postulants qu'il serait bien injuste de ne pas admettre; car ils ont -l'air de francs ivrognes et de parfaites canailles; armés d'écuelles -et de gobelets ils sont tout prêts à officier. Plus loin, un gueux -déguenillé et dont la souquenille laisse voir une poitrine sans linge, -contemple la scène avec extase et la main sur son cœur; il est un peu -délabré pour se mêler à ces nobles seigneurs, mais il a tant de -zèle, une soif si inextinguible! Au fond, un mendiant, voyant des gens -rassemblés, profile de l'occasion et, soulevant son feutre avachi, tend -la main pour quêter une aumône.</p> - -<p>Ce n'est pas là, comme on pourrait se l'imaginer, un simple tableau de -chevalet à la manière flamande, les figures sont de grandeur naturelle -et ont la proportion qu'on nomme historique. Ce sujet vulgaire a semblé -à Velasquez aussi important que le triomphe de Bacchus, l'ivresse de -Silène, la danse des Ménades, ou toute autre fiction prise de -l'antiquité; il avait même pour lui l'avantage d'être <i>vrai.</i> Il y a -donc mis, avec un sérieux profond, tout son art, toute sa science et -tout son génie. Le torse du jeune garçon, dont la blancheur contraste -avec la teinte bistrée des visages qui l'entourent, forme à la -composition le plus heureux centre de lumière; aucun pinceau ne fit -chairs plus souples, mieux modelées et si vivantes; l'œil a la molle -hébétude et la bouche le vague sourire de l'ivresse. Quant aux têtes -des autres compagnons halées, tannées, fauves, comme du cuir de -Cordoue, montrant de longues dents d'un appétit féroce, faisant luire -dans des pattes d'oie de rides le regard mouillé des convoitises -bachiques, elles rappellent les types caractérisés de la <i>Tuna</i>, cette -bohème espagnole si amusante, si pittoresque et si ardemment colorée.</p> - -<p>L'Espagne, malgré son amour du faste, son étiquette et son orgueil, -n'a jamais eu le mépris du haillon; dans son art souvent d'un -spiritualisme si éthéré les gueux ont toujours été les bienvenus. -Il y a toute une littérature picaresque consacrée à retracer les -exploits et les aventures des pauvres diables à la recherche d'un -dîner problématique; <i>Rinconete et Cortadillo</i> des nouvelles -exemplaires de Cervantes, <i>Guzman d'Alfarache, Lazarille de Tormes, El -gran Tacaño</i> représentent tout un monde famélique, déguenillé et -hasardeux, d'une amusante misère. Dans ce pays si fier, nul dédain -pour la pauvreté. Après tout, ce compagnon au feutre roussi tombant -sur les yeux, au manteau d'amadou déchiqueté, qui de sa main cachée -gratte sa poitrine est peut-être un gentilhomme, un descendant de -Pélage, un chrétien de la vieille roche. Son galion a échoué; il a -été captif en Alger, blessé dans les Flandres, sa requête a été -repoussée par la cour. Qui n'a pas ses malheurs! Murillo lui-même le -suave, le vaporeux, l'angélique, ne dédaigne pas les loques du petit -pouilleux et de cet enfant cherchant sa vermine au soleil, il fait un -chef-d'œuvre! Velasquez bien qu'il eût son atelier au palais -parcourait les quartiers perdus et s'il trouvait au Rastro ou ailleurs -un gredin farouchement déguenillé, un mendiant superbement crasseux, -à souquenille effilochée, à barbe inculte, il le peignait avec le -même amour, la même maestria que s'il eût eu pour modèle un roi ou -un infant, sauf à écrire dans le coin du cadre pour donner un air -philosophique à la chose, <i>Ésope</i> ou <i>Ménippe.</i> Les nains avec leurs -difforme laideur, ne le rebutaient pas; il leur prêtait la beauté de -l'art et les revêtait de sa puissante couleur comme d'un manteau royal; -il acceptait même les phénomènes de la nature, les monstruosités à -montrer en foire. <i>El niño de Vallecas</i> (l'enfant de Vallecas) est un -de ces tours de force auxquels se plaisait Velasquez. C'était un enfant -prodige, d'une grandeur étonnante pour son âge et né avec toutes ses -dents; aussi Velasquez, dans son tableau, l'a-t-il représenté la -bouche ouverte pour laisser voir cette denture prématurée, objet de la -curiosité publique. Eh bien! ce phénomène est un merveille de vie, de -couleur et de relief; ces bizarreries plaisaient aux peintres -naturalistes; Ribera ne fit-il pas le portrait d'une femme à barbe?</p> - -<p>Cependant ce n'était pas la clientèle illustre qui manquait à -Velasquez. Il suffisait à peine aux rois, aux reines, aux infants et -aux infantes, aux papes, aux princes, aux ministres et aux grands -désireux d'avoir un portrait de sa main.</p> - -<p>La <i>Reddition de Bréda</i>, plus connue sous le nom de tableau des -lances, mêle dans la proportion la plus exacte la réalité à la grandeur. La -vérité poussée jusqu'au portrait, n'y diminue en rien la fierté du -style historique.</p> - -<p>Un vaste ciel aéré de lumière et de vapeur, richement peint en pleine -pâle d'outremer, fond son azur avec les lointains bleuâtres d'une -immense campagne où luisent des nappes d'eau traînées par des -luisants argentés. Çà et là des fumées d'incendie montent du sol et -vont rejoindre les nuages du ciel en tourbillons fantasques. Au premier -plan, de chaque côté, se masse un groupe nombreux: ici les troupes -flamandes; là, les troupes espagnoles laissant libre pour l'entrevue du -général vaincu et du général vainqueur un espace dont Velasquez a -fait une trouée lumineuse, une fuite vers les profondeurs où brillent -les régiments et les enseignes indiqués en quelques touches savantes.</p> - -<p>Le marquis de Spinola, tête nue, le chapeau et le bâton de -commandement à la main, revêtu de son armure noire damasquinée d'or, -accueille avec une courtoisie chevaleresque, affable et presque -caressante, comme cela se pratique entre ennemis généreux et faits -pour s'estimer, le gouverneur de Bréda, qui s'incline et lui offre les -clefs de la ville dans une attitude noblement humiliée.</p> - -<p>Des drapeaux écartelés de blanc et d'azur dont le veut tourmente les -plis rompent heureusement les lignes droites des lances tenues hautes -par les Espagnols. Le cheval du marquis se présentant presque en -raccourci du côté de la croupe en retournant la tête, est d'une -habile invention pour dissimuler la symétrie militaire, si peu -favorable à la peinture.</p> - -<p>On ne saurait rendre par des paroles la fierté chevaleresque et la -grandesse espagnole qui distinguent les têtes des officiers formant -l'état-major du général. Elles expriment la joie calme du triomphe, -le tranquille orgueil de race, l'habitude des grands événements. Ces -personnages n'auraient pas besoin de faire leurs preuves pour être -admis dans les ordres de Santiago et de Calatrava. Ils seraient reçus -sur la mine, tant ils sont naturellement hidalgos. Leurs longs cheveux, -leurs moustaches retroussées, leur royale taillée en pointe, leurs -gorgerins d'acier, leurs corselets ou leurs justes de buffle en font -d'avance des portraits d'ancêtres à suspendre, blasonnés d'armoiries -au coin de la toile, dans la galerie des châteaux. Personne n'a su, -comme Velasquez, peindre le gentilhomme avec une familiarité superbe et -pour ainsi dire d'égal à égal. Ce n'est point un pauvre artiste -embarrassé qui ne voit ses modèles qu'au moment de la pose et n'a -jamais vécu avec eux. Il les suit dans les intimités des appartements -royaux, aux grandes chasses, aux cérémonies d'apparat. Il connaît -leur port, leur geste, leur attitude, leur physionomie; lui-même est un -des favoris du roi (<i>privados del rey</i>). Comme eux et même plus qu'eux, -il a les grandes et les petites entrées. La noblesse d'Espagne ayant -Velasquez pour portraitiste, ne pouvait pas dire comme le lion de la -fable: «Ah! si les lions savaient peindre.»</p> - -<p>Velasquez se place naturellement entre Titien et Van Dyck comme peintre -de portraits. Sa couleur est d'une harmonie profonde et solide, d'une -richesse sans faux luxe et qui n'a pas besoin d'éblouir. Sa -magnificence est celle des vieilles fortunes héréditaires. Elle est -tranquille, égale, intime. Point de grands tapages de rouges, de verts -et de bleus, point de scintillement neuf, point de fanfreluches -brillantes. Tout est rompu, amorti, mais d'un ton chaud comme de l'or -ancien ou d'un ton gris comme l'argent mal d'une vaisselle de famille. -Les choses voyantes et criardes sont bonnes pour les parvenus et don -Diego Velasquez de Silva est trop bon gentilhomme pour se faire -remarquer de la sorte, et aussi, disons-le, trop excellent peintre. -Quoique naturaliste, il apporte dans son art une largeur hautaine, un -dédain du détail inutile, une entente du sacrifice qui montrent bien -le maître souverain. Ces sacrifices n'étaient pas toujours ceux qu'un -autre peintre aurait faits. Velasquez choisit pour le mettre en -évidence ce qui parfois semblait devoir être laissé dans l'ombre. Il -éteint et il allume avec un caprice apparent, mais l'effet lui donne -toujours raison.</p> - -<p>Sa justesse de coup d'œil était telle, qu'en prétendant ne faire que -copier, il amenait l'âme à la peau et peignait en même temps l'homme -intérieur et l'homme extérieur. Ses portraits racontent mieux que tous -les chroniqueurs les Mémoires secrets de la cour d'Espagne. Qu'il les -représente en habit de gala, chevauchant des genets, en costume de -chasse, une arquebuse à la main, un lévrier aux pieds, on reconnaît -dans ces figures blafardes de rois, de reines et d'infants à la face -pâle, à la lèvre rouge, au menton massif, la dégénérescence de -Charles-Quint et l'abâtardissement des dynasties épuisées. Quoique -peintre de cour, il ne les a pas flattés ses royaux modèles! -Cependant, malgré l'hébétation du type, la qualité de ces hauts -personnages ne saurait être douteuse. Ce n'est pas qu'il ne sût -peindre le génie; le portrait du comte-duc d'Olivarès, si noble, si -impérieux et si plein d'autorité le prouve d'une façon irrécusable. -Ne pouvant prêter de la flamme à ces tristes sires, il leur donnait la -majesté froide, la dignité ennuyée, le geste et la pose d'étiquette, -et il enveloppait le tout dans sa couleur magnifique; c'était bien -payer la protection de son ami couronné. M. Paul de Saint-Victor a -nommé quelque part Victor Hugo le grand d'Espagne de la poésie; qu'il -nous permette, en détournant un peu son mot, d'appeler Velasquez «le -grand d'Espagne de la peinture.» Nulle qualification ne saurait mieux -lui convenir.</p> - -<p>Comme nous l'avons dit, Velasquez était maréchal des logis de la cour, -et ce fut lui qui fut chargé de préparer les logements du roi dans le -voyage que Philippe IV fit à Iran, pour remettre l'infante doña Maria -Teresa au roi de France, Louis XIV, qui la devait épouser. Ce fut -encore lui qui fit dresser et orner, dans l'île des Faisans, le -pavillon où l'entrevue des deux rois eut lieu. Velasquez se distingua -parmi la foule des courtisans par la dignité de sa personne, -l'élégance, la richesse et le bon goût de ses costumes, sur lesquels -il plaçait avec art les diamants et les joyaux, présents des -souverains; mais, à son retour à Madrid, il tomba malade de fatigue et -mourut le 7 août 1660. Sa veuve doña Juana Pacheco ne lui survécut -que de sept jours et fut enterrée près de lui, dans la paroisse de -Saint-Jean. Les funérailles de Velasquez avaient été splendides; de -grands personnages, les chevaliers des ordres militaires, la maison du -roi, les artistes y assistaient tristes et soucieux, comme s'ils -sentaient qu'avec Velasquez ils enterraient l'art espagnol.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/figure13.jpg" width="500" alt="" /> -<p class="center"><i>L’Assomption</i> d’après Murillo</p> -</div> - - - - -<h4><a id="ESTEBAN_BARTOLOME_MURILLO">ESTEBAN BARTOLOME MURILLO</a></h4> - - -<p>Murillo est avec Velasquez l'expression complète de l'art espagnol à -la fois réaliste et mystique: Velasquez ne représenta que les hommes, -Murillo peignit les anges. À l'un la terre, à l'autre le ciel. Chacun -prit son empire et y régna en souverain. La réputation de Murillo est -plus répandue que celle du peintre de Philippe IV; cela vient de ce que -son œuvre ne fut pas absorbé tout entier par un royal patron qui le -garda jalousement; il n'avait pas d'atelier au palais, ne possédait -aucune charge de cour et n'était décoré d'aucun ordre de chevalerie. -Sa position moins élevée, mais aussi moins circonscrite, le mettait en -rapport direct avec le public, dont il acceptait les commandes, et qu'il -avait peine à satisfaire avec un travail acharné qui absorba sa vie. -Sans doute, il laissa souvent courir trop vite sa brosse expéditive et -ne put apporter le même soin à tous ses tableaux; mais la nécessité, -qui a ses inconvénients, a aussi ses avantages: elle force l'artiste à -mettre tout son talent dehors, et développe chez lui des ressources -inconnues. Pour le peintre, elle multiplie les chances d'avenir et de -célébrité par le nombre de toiles qui vont, se répandant à travers -l'Europe, dans les musées et les galeries. Si l'admiration est due au -maître dont l'œuvre se compose de quelques morceaux rares, exquis, -achevés, marqués du sceau de la perfection, il y a cependant lieu -d'admirer plus encore l'artiste fécond qui, avec la profusion du -génie, sème d'une main facile les belles choses comme si elles ne lui -coûtaient rien. C'est là le cas de Murillo. Dresser le catalogue de -ses œuvres serait une tâche difficile, sinon impossible. La liste -seule de ses chefs-d'œuvre est encore bien longue.</p> - -<p>L'histoire de la vie de Murillo n'offre pas d'incidents dramatiques et -se peut raconter en quelques lignes. Il naquit à Séville où il fut -baptisé en la paroisse de Sainte-Marie-Magdeleine, le 1<sup>er</sup> janvier 1018, -et non dans la ville de Pilas, comme le croyait Palomino, dont l'erreur -venait sans doute de ce que la femme de Murillo était de cette ville et -y possédait quelque bien. Son père s'appelait Gaspar Esteban Murillo, -et sa mère Maria Perez. Comme tous les ascendants de cette famille -avaient porté le nom d'Esteban, on pense que c'était là le nom -générique de la race.</p> - -<p>L'instinct de la peinture se manifesta de bonne heure chez Esteban. -L'artiste perçait sous l'enfant, et quand il eut l'âge convenable, son -père le mit à l'atelier de Juan del Castillo pour qu'il y apprît son -art. Comme ce Castillo était bon dessinateur, il lui fit faire de ce -côté de fortes études et ensuite il lui transmit son coloris sec qui -tenait un peu de l'école florentine, introduite à Séville par Luis de -Vargas, Pedro de Villegas, et autres professeurs. Tels furent les -commencements de Murillo, dont les progrès rapides étonnèrent son -maître, car il était merveilleusement doué et prédestiné pour la -peinture.</p> - -<p>Comme Juan de Castillo s'était établi à Cadix, Murillo commença à -peindre seul, pour la foire, tout ce dont le chargeaient les marchands -de tableaux. Il acquit dans ce travail une grande pratique et un coloris -plus agréable quoique maniéré. On conservait à Séville trois de ses -tableaux faits à cette époque: le premier dans un angle du cloître du -collège de Regina, l'autre dans un coin du grand cloître du couvent de -Saint-François, et le troisième sur l'autel de la chapelle de -Notre-Dame du Rosaire, au collège de Saint-Thomas.</p> - -<p>Il n'avait que vingt-quatre ans quand passa par Séville le peintre -Pedro de Moya, allant de Londres à Grenade avec le grand goût et le -beau coloris qu'il avait appris de Van Dyck. Esteban admira fort cette -largeur de style et cette suavité de manière qu'il se proposa -d'imiter. Mais Pedro de Moya ne fit pas long séjour à Séville, et le -jeune artiste retomba dans ses incertitudes, hésitant sur la voie qu'il -devait suivre pour devenir un grand maître. Il voulait aller à -Londres, mais il apprit que Van Dyck venait de mourir. L'Italie -s'offrait à son imagination avec toutes les richesses d'art et -l'enseignement de ses chefs-d'œuvre, mais c'étaient là des voyages -longs et coûteux qu'il ne pouvait rêver d'entreprendre, manquant de -protecteurs et de ressources pécuniaires.</p> - -<p>À la fin il trouva un moyen terme que son courage et sa résolution lui -donnèrent la force d'exécuter. Il acheta une pièce de toile, la coupa -en morceaux qu'il imprima lui-même et peignit dessus des sujets de -sainteté qu'il vendit aux pacotilleurs en assez grand nombre à -Séville, qui faisaient ce commerce avec les Indes.—Si parfois dans -quelque église d'Amérique le voyageur surpris s'arrête devant un -tableau d'autel, devant une madone dont la tête sublime se détache -d'une composition hâtée, parmi des personnages peints d'une brosse -sommaire, c'est, sans doute, un Murillo inconnu, un des morceaux de la -pièce de toile illuminé d'un éclair de génie.</p> - -<p>Arrivé à Madrid, il alla voir son compatriote Velasquez et lui dit les -motifs qui l'avaient fait partir de Séville et son désir de se -perfectionner dans l'étude de la peinture. Velasquez, que sa haute -position ne rendait ni orgueilleux ni inaccessible, accueillit Murillo -à merveille, lui ouvrit les collections du roi et lui procura la -permission de copier à l'Escurial les tableaux qui lui plairaient. Le -jeune artiste en profita et passa deux années à étudier, dessiner et -peindre d'après les œuvres de Titien, Rubens, Van Dyck, Ribera et -Velasquez. Par le résultat on peut deviner le travail et l'application -qu'y put apporter l'élève en train de devenir un maître.</p> - -<p>De retour à Séville, en 1645, il étonna les artistes par les tableaux -qu'il peignit l'année suivante pour le petit cloître de -Saint-François; on ne comprenait pas où et avec qui il avait pu -prendre ce style neuf, magistral et inconnu, dont il n'existait ni -modèle ni maître. Il fit voir dans ses peintures les trois professeurs -qu'il s'étaient proposé d'imiter à Madrid: la <i>Cuisine des Anges</i> -rappelle Ribera, la <i>Mort de sainte Claire</i>, Van Dyck, le <i>San Diego -avec les pauvres</i>, Velasquez; mais avec un accent d'originalité -irrécusable.</p> - -<p>Ce travail lui acquit une réputation incontestée et lui valut de -nombreuses commandes publiques et particulières. Du premier coup il -était passé chef de l'école de Séville, et cette position, nul ne la -lui a prise encore; avec la gloire, l'aisance lui vint, et il put songer -à s'établir. Il épousa doña Béatrix de Cabrera y Sotomayor de la -ville de Pilas, parti en tous points convenable: ce mariage se fit en -1648. À dater de cette époque, soit par suite de l'extrême facilité -que lui donna une pratique continue, soit par désir de complaire au -public, il changea son style soutenu et fort pour une manière plus -franche, plus tendre et plus agréable même aux yeux des connaisseurs, -dans laquelle il peignit les principales et les plus estimées des -toiles de sa main qu'on admire à Séville.</p> - -<p>Tels sont le <i>Saint Léandre</i> et le <i>Saint Isidore</i>, plus grands que -nature, en habits pontificaux, assis et placés dans la grande sacristie -de la cathédrale. D'un manuscrit du temps il résulte que le <i>Saint -Léandre</i> est le portrait du licencié Alonzo de Herrera, chef de -chœur, et le <i>Saint Isidore</i>, celui du licencié Juan Lopez Talavan. -Ces tableaux furent peints en 1655, sur la commande de l'archidiacre de -Carmona don Juan Federigui, qui en fit don au chapitre.—C'est de -l'année suivante que date le fameux <i>Saint Antoine de Padoue</i>, le -chef-d'œuvre de Murillo peut-être, placé sur l'autel du baptistère -de la cathédrale. Nous avons vu à Séville cette merveilleuse toile -que le duc de Wellington, pendant les guerres d'Espagne, offrit au fier -chapitre, qui refusa, de couvrir entièrement d'onces d'or, si on -voulait la lui laisser emporter. Cela devait faire une somme énorme, -car le tableau est très-grand. Honneur aux braves chanoines pour avoir -plus estimé un chef-d'œuvre qu'un monceau de métal! Qu'on nous -permette d'emprunter à notre <i>Voyage en Espagne</i> ces quelques lignes -écrites sous l'impression du moment: «Jamais la magie de la peinture -n'a été poussée plus loin. Le saint en extase est à genoux au milieu -de sa cellule, dont tous les pauvres détails sont rendus avec cette -réalité vigoureuse qui caractérise l'école espagnole. À travers la -porte entr'ouverte on aperçoit un de ces longs cloîtres blancs, si -favorables à la rêverie. Le haut du tableau, noyé d'une lumière -blonde, transparente, vaporeuse, est occupé par des groupes d'anges -jouant d'instruments de musique, d'une beauté vraiment idéale. Attiré -par la force de la prière, l'Enfant Jésus descend de nuée en nuée et -va se placer entre les bras du saint personnage, dont la tête est -baigné d'effluves rayonnantes, et se renverse dans un spasme de -volupté céleste. Nous mettons ce tableau divin au-dessus de la <i>Sainte -Élisabeth de Hongrie pansant un teigneux</i>, qu'on voit à l'Académie -royale de Madrid, au-dessus du <i>Moïse</i>, au-dessus de toutes les Vierges -et de tous les Enfants Jésus du maître, si beaux, si purs qu'ils -soient. Qui n'a pas vu le <i>Saint Antoine de Padoue</i> ne connaît pas le -dernier mot du peintre de Séville. C'est comme ceux qui s'imaginent -connaître Rubens et qui n'ont pas vu la <i>Madeleine</i> d'Anvers!»</p> - -<p>Il n'y a rien d'exagéré dans cette impression si vive. Murillo a -montré là qu'il était l'égal des plus grands. Avec un seul -personnage il remplit ce vaste cadre, comme s'il eût eu à sa -disposition des groupes nombreux. La pieuse hallucination du saint -devient sensible pour le spectateur; ce qu'il rêve, on le voit, les -cieux s'ouvrent pour vous comme pour lui. Les murs de l'humble cellule -disparaissent, et dans l'atmosphère argentée et bleuâtre de la vision -s'agitent, comme des ondes lumineuses, des êtres ailés vraiment -surnaturels, d'une immatérialité qu'on ne croirait pas la peinture -susceptible de rendre. Le petit Jésus est adorable de naïveté -enfantine et caressante. Il tend, comme un nourrisson à sa mère, ses -jolis bras ronds au saint Antoine extasié, mais on sent bien que ce -n'est pas un enfant ordinaire. La lumière incréée brille dans sa -chair délicate pétrie avec les lis et les roses du paradis. Ce tableau -d'un mysticisme si éthéré vous enivre comme une fumée d'encens.</p> - -<p>Cette facilité de traduire le merveilleux d'une manière sensible -se fait remarquer dans les tableaux qu'il peignit en 1665, aux -frais du fervent prébendé, don Justino Neve, pour l'église de -Sainte-Marie-la-Blanche. Ces deux toiles qui s'ajustaient sans doute -dans des tympans, sont arrondies à la partie supérieure et nous les -avons vues à l'Académie royale de Madrid. La première représente la -vision du patricien romain et de sa femme touchant l'édification de -Sainte-Marie-Majeure, à Rome; la seconde, les époux racontant leur -vision au pape.</p> - -<p>Dans une salle d'architecture sobre et toute baignée d'ombre dont un -pan coupé laisse discerner le ciel gris du soir au-dessus d'un vague -paysage, le patricien romain et sa femme se sont endormis d'un sommeil -surnaturel, car ils sont tout habillés et n'ont pas eu le temps de -gagner leur lit. Le mari dort accoudé à une table recouverte d'un -tapis rouge, où sont jetés négligemment un livre et un bout de linge -blanc; sa tête repose sur sa main, grave et recueillie, illuminée par -le reflet de la vision. On comprend, quoique ses paupières soient -fermées, qu'il voit avec l'œil de l'âme, une apparition céleste. Son -pourpoint de couleur sombre, sa simarre noire dont il retient les plis -de sa main restée libre s'éteignent en tons savamment amortis pour -faire valoir le visage. Un peu plus vers le fond de la pièce sa femme -sommeille, la tête au bord du lit et la joue sur un mouchoir, dans une -pose gracieusement affaissée. Elle a un corsage marron garni -d'épaulettes à crevés, laissant passer une manche bleue et sur le -bord de sa jupe d'un rouge glacé de laque repose un petit chien de la -Havane, inconscient de ce qui se passe. Au pied d'un pilastre, une -corbeille de travail contient des étoffes roses et blanches. Rien de -plus calme, de plus silencieux, de plus dormant que toute cette partie -du tableau qu'on pourrait nommer terrestre à cause de sa réalité -naïve et presque familière, mais dans la partie supérieure, vers la -gauche, rayonne dans tout son éclat la vision révélatrice. La vierge -entourée d'une auréole et supportée par de légers nuages imprégnés -de lumière, descend avec l'Enfant Jésus, et de sa main étendue vers -la campagne semble désigner la place où doit s'élever la future -église. Ce groupe aérien est d'une grâce et d'une couleur -surprenante, idéale sans pour cela cesser d'être vraie.</p> - -<p>On ne saurait trop admirer l'art avec lequel Murillo a su remplir au -moyen de trois personnages seulement cette toile d'une dimension -considérable où il n'a rien admis qui n'ait rigoureusement trait au -sujet.</p> - -<p>La composition du second tableau n'est pas moins ingénieuse. Au premier -plan, à gauche, sur un trône exhaussé par une estrade et surmonté -d'un dais en velours cramoisi, on voit le pape Liberio posé de profil -et, dans la demi-teinte, qui écoute avec une pose admirative le récit -de la vision que lui font les époux. Près de lui, une table à tapis -de velours violet crépiné d'or, sur laquelle sont posées une sonnette -et une buire, forme un vigoureux repoussoir. La lumière glisse -derrière le pape et tombe sur la dame vêtue d'une robe rose, glacée -de paille, d'une couleur délicieuse! Pour venir chez Sa Sainteté, la -femme du patricien a mis ses habits de gala; un fil de perles orne son -col, une coiffure gracieuse relève sa beauté plus andalouse peut-être -que romaine mais d'un charme incomparable. Agenouillée près de son -mari elle semble confirmer le récit de la vision. Le patricien en -justaucorps de velours tanné, en manteau noir, la toque à la main, un -genou plié, explique comment la sainte Vierge lui est apparue et lui a -indiqué l'endroit où doit se fonder le nouveau temple.</p> - -<p>Entre le pape et ce groupe, sur un fond d'architecture très-éclairé, -on aperçoit un vieux prélat à camail blanc et à robe blanche, -s'aidant de sa béquille et ajustant des besicles à son nez pour ne -rien perdre de la scène; un moine brun est placé derrière lui et le -fait valoir par l'opposition.</p> - -<p>Ce n'est pas là tout le tableau, ainsi qu'on pourrait le croire; connue -dans ces plans où l'on présente la coupe d'un édifice, Murillo a -tranché le mur de la salle qui renferme l'action principale et séparé -par une élégante colonne l'action secondaire. Au dehors de la salle on -aperçoit la campagne où se déroule la procession montant jusqu'à la -place couverte de neige que la Vierge montre du haut du ciel et qui -désigne l'emplacement du temple. On admire beaucoup la perfection avec -laquelle est rendue la dégradation successive des personnages à mesure -qu'ils s'éloignent du spectateur et que leur double file s'enfonce à -l'horizon du tableau. L'éclat du ciel pulvérulent de lumière est -rendu avec une intensité de chaleur qui fait ressortir encore le -miracle de la neige non fondue par cet été ardent.</p> - -<p>On admettait encore ces doubles actions dans le même tableau que depuis -un art plus sévère a proscrites: elles ne nous choquent nullement pour -notre compte, surtout lorsque l'artiste sait, comme Murillo, les -juxtaposer sans les confondre ni les isoler trop absolument. Ici, la -procession se subordonne au sujet principal dont elle est la -conséquence, et se tient discrètement au second et au troisième plan. -Le foyer du tableau est la dame romaine avec sa tête charmante et sa -robe rayonnante de lumière rose; elle attire d'abord les yeux qui se -reportent vers son époux pour aller ensuite au pape et suivre, quand -ils ont tout vu, la foule processionnelle jusqu'à ce qu'elle se perde -dans le lointain.</p> - -<p>Dans cette même église de Marie la Blanche, Murillo avait peint deux -autres tableaux, de forme cintrée, placés dans les autres nefs et -toujours aux frais de don Justino Neve, une <i>Conception</i>, du côté de -l'Évangile et une <i>Foi</i>, du côté de l'Épître.</p> - -<p>Le tableau connu sous ce nom bizarre, la <i>Cuisine des Anges</i>, qui -faisait partie de la collection du maréchal Soult, et qu'on admire -maintenant au musée du Louvre, est un exemple de plus de la facilité -qu'avait Murillo de mélanger sans discordance le miraculeux au réel. -Sa foi vive le servait en cela; il n'apportait aucune critique à -l'introduction du divin dans le positif.</p> - -<p>La forme oblongue de la toile a obligé l'artiste à diviser sa -composition en trois groupes principaux, habilement reliés les uns aux -autres. On sait l'anecdote, ou, pour parler plus religieusement, le -miracle bizarre représenté dans cette peinture. La catholique Espagne, -où le soin de l'âme fait si bien oublier le corps, a été de tout -temps le pays de la faim. Chez les mondains même, l'étranger s'étonne -d'une sobriété qui serait ailleurs le jeûne le plus austère. Les -contes rabelaisiens, sur les repues franches des moines, n'y sont guère -de mise. Aussi les frères du couvent où Murillo a placé sa scène -manquaient le plus souvent des choses nécessaires à la vie. Le -saint...,—son nom nous échappe,—se mettait en prière, et, soulevé -par les ailes de l'extase, se tenait à genoux en l'air, comme sainte -Madeleine dans la Baume, implorant la pitié céleste pour la -communauté famélique. Des anges descendaient, apportant des provisions -aux pauvres moines. Avec sa foi profonde et sérieuse, Murillo n'a pas -craint de traiter toute cette partie de sa composition de la façon la -plus réelle, ou, comme on dirait aujourd'hui; la plus réaliste. Deux -grands anges, aux ailes azurées et roses, dont le duvet frissonne -encore des souffles du paradis, portent, l'un un lourd cabas de -victuailles, l'autre un quartier de viande qu'on croirait détaché à -l'instant d'un étal de boucher. D'autres anges, marmitons divins, à la -grande surprise du cuisinier, pilent l'ail dans le mortier, ravivent le -feu du fourneau, veillent sur la <i>olla podrida</i>, rangent les assiettes, -font reluire les vases de cuivre avec une grâce naïve et noble que -Murillo seul était capable de rendre. Au premier plan, des chérubins -tiennent une corbeille remplie de concombres, d'oignons, de tomates, de -piments rouges et de tous ces légumes des pays chauds dont nous -admirions les couleurs vives aux étalages des marchés pendant notre -voyage en Espagne. À l'angle de la toile brillent des bassines, des -poêlons, des casseroles, toute une batterie de cuisine à rendre jaloux -cet art hollandais qui se mire dans un chaudron, mais peinte avec une -largeur historique et magistrale.</p> - -<p>À l'autre bout du tableau, un moine, le supérieur du couvent sans -doute, introduit avec précaution un hidalgo, «chevalier de -Saint-Jacques et de Calatrava,» qu'il veut rendre témoin du miracle. -Derrière le chevalier s'avance un personnage dont la tête ressemble -beaucoup à celle de Murillo et qui pourrait être le peintre lui-même. -Ces trois têtes, celle du moine surtout, sont merveilleuses. Elles -vivent, elles sortent de la toile et vous racontent par leurs types -profondément espagnols toute une croyance, tout un pays, toute une -civilisation.</p> - -<p>La <i>Nativité de la Vierge</i> est un tableau charmant, d'une familiarité -pieuse et tendre qui arrête le sourire sur les lèvres des incrédules, -s'il pouvait s'en trouver devant un cadre de Murillo. C'est toujours ce -mélange aisé du surnaturel et du vrai, ce rapport facile du ciel et de -la terre qui distinguent le maître de Séville des autres peintres -religieux. Au centre de la composition, comme un bouquet de fleurs -illuminé d'un rayon de soleil, la petite Vierge nage en pleine -lumière; une vieille matrone, la <i>tia</i>, comme disent les Espagnols, -soutient le berceau avec un geste caressant. Pour regarder la frêle -créature, une belle fille vêtue de lilas, de vert tendre et de jaune -paille se penche curieusement et montre un bras blanc, satiné, fouetté -au coude d'une touche vermeille; mais ce qu'il y a de plus merveilleux -dans le groupe, c'est un ange adolescent, modelé avec rien, une vapeur -rose glacée d'argent qui incline coquettement la plus adorable tête -faite de trois coups de pinceau, et appuie contre sa poitrine une main -longue et fine noyée dans les plis de l'étoffe comme dans les pétales -d'une fleur.</p> - -<p>Près de la chaise placée à la gauche du spectateur, on remarque un -petit chien, un bichon de la Havane, à longs poils soyeux, blanc comme -neige, de race pure et digne d'être porté dans le manchon d'une -marquise. Paul Véronèse ne manque jamais de mêler un lévrier à ses -compositions. Murillo, quand les convenances ne s'y opposent pas trop, -aime à y faire jouer ou dormir un bichon havanais. Ces petits détails -familiers empêchent l'ennui.</p> - -<p>Au-dessus du berceau de la Vierge enfant plane une gloire d'anges -répandue dans la chambre comme une fumée lumineuse dont les flocons -seraient de délicieuses têtes souriantes. Au fond, dans la pénombre, -on distingue vaguement le lit à courtines où repose l'accouchée.</p> - -<p>Il est impossible de rien voir de plus frais, de plus tendre, de plus -aimable que cette peinture brossée avec la hardiesse légère d'un -talent sûr de lui-même et rendant sans effort les idées charmantes -qui lui viennent. Il y a sur cette toile heureuse comme un sourire de -grâce andalouse.</p> - -<p>Et que dire de cette merveille qu'on appelle tout simplement la <i>Vierge -de Murillo</i>, et qui s'épanouit comme un lis de blancheur et de pureté -dans le grand salon carré du Louvre, au milieu de ce bouquet de -chefs-d'œuvre choisis parmi les plus belles fleurs de l'art. La Vierge, -le pied sur le croissant de la lune, vêtue d'une tunique blanche comme -la lumière, drapée d'un manteau bleu qui semble un pan du ciel, -s'élève dans les splendeurs de l'Assomption, légère, immatérielle, -colorée de rose comme une vapeur de l'aurore, accompagnée de -chérubins qui s'égayent et voltigent autour d'elle, nacrés, vermeils, -transparents, dans toutes les poses que peuvent prendre des êtres -aériens devant qui cède l'impalpable éther.</p> - -<p>Avec la <i>Sainte Élisabeth de Hongrie</i>, nous redescendons dans la -réalité la plus triviale. Des anges nous passons aux teigneux, mais -l'art comme la charité chrétienne ne se dégoûte de rien. Tout ce -qu'il touche devient pur, noble, divin, et, avec ce sujet rebutant, -Murillo a fait un chef-d'œuvre. La pieuse reine a la tête enveloppée -d'une sorte de voile blanc qui encadre le pur ovale de son visage de -plis ascétiques et s'arrange sur la poitrine en guimpe de religieuse. -À la cour, autant qu'elle le peut, elle mène la vie du cloître, mais -sur le voile à demi-monastique scintille une mignonne couronne qui -désigne la reine et s'arrondit une auréole qui désigne la sainte. -Debout, au seuil du palais, elle accueille sa clientèle de pauvres, de -malades, d'infirmes: c'est l'heure du pansement. Sur un escabeau pose un -large bassin d'argent rempli d'eau vers lequel se penche un pauvre -enfant dont les guenilles insuffisantes laissent voir l'épaule maigre -et le torse souffreteux. Il présente son crâne damassé de croûtes, -saigneux, dénudé par la teigne, aux belles mains royales de la sainte, -blanches comme des hosties, qui épongent ces plaies immondes avec une -précaution respectueuse, car ce petit misérable, c'est peut-être -Jésus-Christ lui-même. Mais, pour être sainte, on n'en est pas moins -reine, on n'en est pas moins femme; femme délicate et charmante, avec -des aversions, des répugnances, des dégoûts. L'aspect hideux de ces -ulcères, leur odeur fétide, inspirent à sainte Élisabeth une horreur -qu'elle combat victorieusement. Son visage céleste exprime la révolte -de la nature et le triomphe de la charité. Cette double expression si -féminine et si chrétienne est un trait de génie de Murillo. Un -peintre moins sincèrement catholique que lui ne l'aurait pas trouvée. -Une tête de cette sublimité efface toutes les misères et toutes les -laideurs. Deux jeunes filles accompagnent la reine et l'assistent dans -ses pieuses occupations. L'une d'elles tient un plateau chargé de -buires, de boîtes d'onguent, de charpie. L'autre penche une aiguière -de vermeil pour renouveler l'eau du bassin d'argent. Rien d'assez beau -pour les pauvres!</p> - -<p>Sur la première marche du perron est assise une vieille femme en -baillons, dont le profil ébréché se découpe avec une singulière -hardiesse sur le velours violet de la robe que porte la reine. Au -premier plan, tout près du cadre, un mendiant rajuste des linges autour -de sa jambe, tandis qu'au fond un estropié se hâte et arrive appuyé -sur ses béquilles. Au dernier plan, à travers une architecture à la -Véronèse, on aperçoit la reine et ses femmes qui servent des pauvres -attablés. Lazare est le bienvenu dans ce palais hospitalier.</p> - -<p>Comme on le voit, chez les artistes espagnols le spiritualisme le plus -éthéré n'empêche nullement le réalisme, et le même pinceau qui -vient de faire rayonner l'extase dans l'auréole, d'ouvrir le ciel et -d'en montrer les profondeurs peuplées d'anges, n'a pas honte de peindre -un petit mendiant cherchant sa vermine dans un bouge. N'a-t-il pas une -âme, ce <i>pouilleux</i> de Murillo? Qu'un rayon de soleil glisse sur le mur -qui l'abrite et lui envoie un reflet, et il vaudra toutes les pâles -imitations de l'antiquité.</p> - -<p>Il existe à Séville un hôpital de la Charité où repose le fameux -don Juan de Marana, qui n'est pas un personnage fabuleux, comme on -pourrait le croire, sous cette inscription: «Ci-gît le pire homme qui -fut jamais.» On y voit encore plusieurs toiles très-importantes de -Murillo, quoique la <i>Piscine de Jéricho</i> et le <i>Retour de l'enfant -prodigue</i> soient passés dans la galerie du maréchal Soult. La -<i>Multiplication des pains</i> et <i>Moïse frappant le rocher</i>, vastes toiles -animées d'une multitude de figures, le <i>Saint Jean de Dieu portant un -mort</i> n'ont pas quitté la place qu'ils occupaient, mais l'<i>Ange qui -délivre saint Pierre de la prison, Abraham adorant les trois anges, -Sainte Élisabeth de Hongrie</i>, sont allés orner des musées ou des -galeries. Le <i>Saint Jean de Dieu</i>, succombant sous la charge du cadavre -auquel il va donner la sépulture et que le démon s'amuse à rendre -plus lourd pour lui faire pièce, est d'un effet fantastique et -puissant. La magie du clair-obscur ajoute à la terreur de la scène et -fait rayonner le bel ange accouru au secours du saint écrasé sous le -faix de cette croix lugubre. Murillo, malgré la suavité de son style, -la grâce de son pinceau, la fraîcheur de son coloris, sait être -terrible quand il le faut. L'horreur ne l'effraye pas plus que la -trivialité. Il n'est besoin d'autre preuve, pour qui n'a pas vu le -<i>Saint Jean de Dieu</i>, que le <i>Saint Bonaventure</i> revenant après sa mort -achever ses mémoires, un des plus étranges tableaux du musée -espagnol, rapporté par le baron Taylor et le peintre Dauzats. Dans -cette peinture, Murillo lutte de poésie sinistre avec le sombre Valdes -Léal, dont les tableaux, la <i>Mort</i> et les <i>Deux cadavres</i>, font -frissonner tous ceux qui visitent l'hôpital de la Charité. Ce fantôme -aux yeux atones, à la pâleur livide, dont la main écrit en tâtonnant -sur un parchemin moins jaune qu'elle, produit un effet qu'on n'oublie -plus et vous donne la sensation de l'autre monde.</p> - -<p>Nous marquons cette note, bien qu'elle soit rare chez Murillo, mais elle -est trop profondément espagnole et catholique pour l'omettre.</p> - -<p>Chaque grand peintre a son style de madone où il incarne en l'épurant -son rêve de beauté. La Vierge, comme Murillo la représente, est une -jolie Andalouse, idéalisée sans doute, mais dont on rencontrerait -encore aujourd'hui des modèles à la Cristina ou à la promenade del -Duque; ce n'est pas un reproche, car rien n'est plus charmant qu'une -femme de Séville avec ses veux pleins de lumière, son teint éclatant -et ses lèvres vermeilles. Il ne faut pas grand travail à un peintre de -génie pour en faire une créature tout à fait céleste et pour -empêcher cette beauté d'être trop aimable, trop gracieuse, trop -séduisante en un mot, il suffit d'une paupière modestement baissée et -d'un pli dévoilé ramené à propos. D'autrefois c'est une expression -de piété fervente, extatique, qui met son rayon dans ces beaux yeux -noirs levés vers le ciel, et qui fait de la femme une sainte et de la -mère une vierge.</p> - -<p>L'Enfant Jésus est traité par Murillo avec une adoration caressante, -et il trouve pour le peindre des tons qui ne semblent pas appartenir à -la palette terrestre. À travers les grâces, les sourires et les -naïvetés de l'enfance, il lui conserve toujours le regard d'un dieu. -On voit tout de suite que ce frais nourrisson, debout sur les genoux de -sa mère, n'est pas de notre race, et que la forme humaine l'enveloppe -comme un voile transparent. Qu'il soit montré aux bergers, vêtus de -peaux de bêtes et suivis de leurs chiens fauves, qu'il accueille le -petit saint Jean qui lui tend les bras, qu'il fasse aboyer le chien du -logis après l'oiseau qu'il cache dans sa main ou qu'il s'endorme sur la -croix, futur instrument de son supplice, il a toujours un rayonnement -qui dénonce le Fils de Dieu.</p> - -<p>Quelle pensée mélancolique et précoce dans ce <i>Jésus au mouton</i> et -quelle grâce noble dans le <i>Saint Jean et Jésus!</i> Le fils de Marie -fait boire, dans un coquillage rempli d'eau, avec une bonté affable, -son petit compagnon pénétré de reconnaissance; on dirait un enfant de -roi qui s'intéresse à un humble ami.</p> - -<p>L'<i>Annonciation</i>, du musée de Madrid, est une pure merveille de -couleur. La sainte Vierge et l'ange agenouillé devant elle ont pour -fond un chœur d'anges aussi lumineux que le soleil, et sur ce fond, -comme un élancement stellaire, rayonne le Saint-Esprit, plus vif, plus -blanc, plus étincelant encore, clarté ayant pour ombre la clarté.</p> - -<p>Toutes les églises et tous les couvents de Séville regorgeaient des -chefs-d'œuvre de Murillo; on reste effrayé à lire dans Céan-Bermudez -la liste de ces toiles innombrables. Il y en a dans la cathédrale, à -la paroisse Saint-André, à Saint-Thomas, à la Reine-des-Anges, à -Saint-François, à Sainte-Marie-la-Blanche, à la Merced-Calzada, aux -Capucins, à la Charité, aux Vénérables, au palais de l'Archevêché, -à la Chartreuse, sans compter les œuvres disséminées dans les -églises de Carmona, de Cordoue, de Grenade, de Rioseco, de Madrid, de -Vitoria, dans le palais neuf, Saint-Ildefonse et l'Escurial. Une -facilité si prodigieuse, une fécondité si intarissable confondent -l'imagination.</p> - -<p>Ces œuvres achevées, Murillo se rendit à Cadix afin de peindre «un -mariage de sainte Catherine,» composition importante pour le grand -autel des Capucins de cette ville. Pendant ce travail il fit de son -échafaudage une chute qui le blessa assez grièvement et l'obligea de -retourner à Séville, où il passa le reste de sa vie toujours -souffrant. Il demeurait alors près de la paroisse de Sainte-Croix, et -souvent, dit-on, il restait, dans cette église, de longues heures en -prière devant la célèbre <i>Descente de croix</i> de Pedro Campaña, et -comme le sacristain lui demandait un jour pourquoi il restait si -longtemps dans cette chapelle, il répondit: «J'attends que ces saints -personnages aient achevé de descendre Notre-Seigneur de la croix.»</p> - -<p>Peu de temps après son état s'aggrava; il reçut les sacrements et -mourut, le 3 avril 1682, entre les bras de son ami et disciple don Pedro -Nunez de Villavicencio, chevalier de l'ordre de Saint-Jean. Il fut -enterré dans cette même chapelle dont nous parlions tout à l'heure, -sous le tableau de la <i>Descente de croix</i> qu'il admirait tant!</p> - -<p>Murillo était d'un caractère aimable et bienveillant; il -s'intéressait à ses élèves et ne leur cachait rien des secrets de -son art. Il fonda une académie de peinture à Séville. Pour -l'établir, il sut apprivoiser l'orgueil farouche de Valdès Léal, -faire taire l'envie de François Herrera le jeune et des autres artistes -de la ville et les déterminer à seconder ses efforts de leur argent et -de leur expérience. C'est ainsi qu'il constitua l'école de Séville -reconnaissable à son style aimable et naturel, à son coloris d'une -chaleur fraîche, à ses contours grassement noyés, à ses gracieux -types de femmes et d'enfants où sourit la gentillesse andalouse. Quant -à lui, malgré ses imitateurs, il resta inimitable; qu'on voulût -copier sa manière froide, sa manière chaude ou sa manière vaporeuse, -car les Espagnols désignent ainsi les trois styles qu'il mélange -souvent dans le même tableau; ce qu'on ne copia jamais, ce fut son -génie.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/figure14.jpg" width="500" alt="" /> -<p class="center"><i>Cène.</i> Peint par Poussin</p> -</div> - - - - - -<h4><a id="NICOLAS_POUSSIN">NICOLAS POUSSIN</a></h4> - - -<p><i>Et ego in Arcadia!</i> Telle est, pour l'éternité, la véritable -épitaphe du Poussin, qui le peint tout entier, et mieux que le beau -quatrain de Bellori, inscrit sur sa tombe dans l'église de -Saint-Laurent<a name="FNanchor_50_1" id="FNanchor_50_1"></a><a href="#Footnote_50_1" class="fnanchor">[50]</a>. Oui, il a vécu dans l'Arcadie, mais dans une Arcadie -qu'il a lui-même créée, calme, apaisée, grandiose, et toute pleine -du souffle des dieux. L'œuvre du Poussin, poésie visible et tangible, -c'est la nature inerte, conquise par la pensée créatrice; c'est -l'œuvre des Grecs continuée et complétée par une transposition d'une -audace étrange, car ce sourire humain qu'ils avaient su imposer à leur -architecture, le peintre des Andelys le donne aux vastes frondaisons, -aux solitudes, aux larges aspects des campagnes silencieuses. À quelle -contrée sont-ils empruntés ces asiles verdoyants coupés de grandes -masses d'arbres, ombragés de chênes centenaires, surplombés de -montagnes tranquilles où le géant Polyphème rêve assis sur le sommet -des rocs, où Diogène jette sa tasse en voyant un berger boire dans le -creux de sa main, où voyagent, dans l'ivresse de leur joie, le faune, -le satyre, l'enfant qui porte un syrinx, l'hamadryade échevelée? à -nulle contrée réelle qu'ait éclairée en effet le soleil de Dieu, -car, pareil à tous les grands inventeurs, Poussin a créé son monde -qui n'appartient qu'à lui, et qui pourtant est plus vrai que la -vérité, puisqu'il a reçu une existence immortelle. Ce monde, c'est -une Grèce, sans doute, une patrie de héros et de dieux, où, au pied -de l'arbre ému dont les rameaux s'ouvrent comme des bras tutélaires, -les nymphes aux draperies flottantes nourrissent Jupiter enfant du miel -des abeilles et du lait de la chèvre Amalthée que vient de traire le -corybante couronné de feuillages. C'est une Grèce, mais non pas la -Grèce géographique bornée par l'Ullyrie et la Mésie, par la Thrace -et par une ceinture de mers; c'est une de ces terres idéales où le -navigateur n'abordera jamais sans doute, mais où les âmes des penseurs -voyageront et demeureront pendant l'éternité. Comme Vigneul de -Marville demandait un jour au Poussin par quelle voie il était arrivé -à la perfection, le grand homme répondit modestement: «Je n'ai rien -négligé.» Réponse ingénue et charmante, mais qui prouve à quel -point le Poussin se connaissait peu lui-même et connaissait peu la -portée de son œuvre. À quoi lui eussent servi ses profondes études -d'anatomie, de draperie, de paysage; sa religion pour Raphaël, sa -longue intimité avec les chefs-d'œuvre antiques; quelle utilité -eût-il retiré de ses vastes recherches, que lui importait enfin de -connaître les moindres détails des feuillages et d'avoir mesuré -l'Antinoüs, s'il n'avait eu en lui son univers qui voulait vivre et -qu'il lui fallut bien réaliser sous l'impérieuse obsession de son -génie!</p> - -<p>Que le Poussin n'ait vu aucun des pays où il place la scène de ses -compositions merveilleuses, que la Judée lui soit restée inconnue -comme la Grèce et qu'il les ait rêvées toutes les deux à travers -l'imposante austérité de la campagne de Rome, ce serait certes un des -plus grands bonheurs de cette vie privilégiée, si le hasard entrait -pour quelque chose dans de telles existences, et si le doigt de Dieu -n'en avait d'avance réglé toutes les phases pour rendre possible -l'éclosion des œuvres qui causeront à jamais l'étonnement et -l'admiration de l'humanité. Quand on l'envisage, cette vie si simple, -si austèrement vouée à connaître et à créer, on voit que rien n'y -eût pu être changé impunément, et qu'elle obéit à une logique -invincible. Poussin devait être sédentaire et non voyageur, puisque le -monde qu'il avait à peindre était en lui; il fallait qu'il naquît -pauvre pour que le luxe et la vie bruyante ne fussent pas un obstacle -entre lui et l'idéale région de la poésie; enfin ne devait-il pas -vivre comme il vécut, toujours blessé, souffrant du corps, mais l'âme -sereine et vivace, pour ne rien donner aux amours matériels, aux -éblouissements de la couleur, à tout ce que suscite en nous la furie -du sang, et pour pouvoir se livrer tout entier aux sereines et pures -voluptés de la pensée?</p> - -<p>Poussin, on le sait, naquit gentilhomme et d'une famille qui s'était -appauvrie au service de nos rois. Ce détail n'est pas sans importance, -car Poussin, destiné à être non pas un brillant ouvrier de l'art, -mais un initiateur, un poëte agissant, devait naître avec ce dédain -de la richesse et des biens positifs qui ne saurait s'associer avec une -naissance vile. Ses commencements sont difficiles et pénibles, exempts -pourtant de toute incertitude; ses croquis crayonnés sur les marges de -ses cahiers d'écolier étaient déjà des croquis du Poussin, et -Quintin Varin n'eut pas besoin d'un grand effort d'imagination pour -deviner une vocation qui s'affirmait elle-même. Toutefois, Poussin, -contrarié dans ses projets, dut quitter en fugitif la maison -paternelle. Arrivé à Paris, il demande des leçons à des maîtres qui -ne pouvaient rien lui apprendre, rien, ou bien peu de chose, à Georges -Lallemant, de Nancy, qui dessinait des tapisseries historiées, à -Ferdinand Elle, venu de Malines pour peindre le portrait. Mais il -n'était pas réservé à ces artistes médiocres d'être les -instituteurs du Poussin. Un jeune gentilhomme du Poitou, dont il devint -l'ami, lui fit connaître un mathématicien du roi, Courtois, qui -possédait des dessins de Raphaël et de Jules Romain, et une collection -de gravures de Marc-Antoine. La vue de ces gravures fut la révélation -qu'attendait Poussin. Dès lors il n'a plus qu'une idée, aller à Rome. -Alors, comme aujourd'hui, tout chemin y conduisait; mais le chemin qui y -mène les artistes pauvres fut, de tout temps, le plus long et le plus -difficile de tous.</p> - -<p>Il fallait d'abord vivre. Le jeune seigneur poitevin qui, le premier, -avait encouragé et secouru Poussin, étant rappelé près de sa mère, -emmène son ami dans l'espoir qu'il sera employé comme peintre, mais la -dame ignorante veut ployer ce génie à des occupations domestiques. -Cette fois encore Poussin s'enfuit, n'emportant que sa misère, tout -brisé, va se refaire chez ses parents, aux Andelys, et, à son retour, -part enfin pour Rome vers 1623. Cette fois, il ne peut aller que -jusqu'à Florence. Il regagne Paris, se loge au collège de Laon, et -fait la connaissance de Philippe de Champagne, puis celle du cavalier -Marini. Événement important dans la vie du Poussin! Que Marini, si -célèbre alors et tout vivant portant son laurier, ait trop sacrifié -à l'emphase, aux concetti, à tout le faux luxe poétique -d'alors,—qu'il faut pourtant préférer à la platitude,—c'est ce qui -ne saurait faire aujourd'hui l'ombre d'un doute. Mais le Poussin, esprit -grave, profondément sensé, ne risquait pas d'être envahi par le -clinquant du poëte italien, et, en lui lisant son Adonis, Marin lui -révélait un monde, le vrai monde de la poésie, ces dieux grecs -éclatant d'amour, de jeunesse et de force, cette patrie enchantée, ces -îles heureuses, ces porteurs de lyres et de thyrses sans lesquels, en -fait d'art, il n'y a pas de salut. Cette illustration du poème d'Adonis -(car Poussin fit de merveilleux dessins pour l'œuvre de son ami) devait -avoir sur le peintre des Andelys une influence décisive, car, en -réalité, ce père de l'école française, ce peintre de sujets -sacrés, cet émule parfois heureux de Raphaël, ne peignit jamais que -des héros. C'est ce que lui reprochèrent amèrement ses ennemis de -France quand il eut achevé, pour les Jésuites, son <i>Martyre de saint -François Xavier.</i> Dans ce tableau, disaient-ils, le Christ avait plus -l'air d'un Jupiter Tonnant que d'un Dieu de miséricorde. Critique -très-juste, que le Poussin ne voulut pas accepter. L'art est païen, et -dans ses chefs-d'œuvre les plus élevés ne peut aller plus loin que la -représentation idéale de l'homme.</p> - -<p>Mais finissons vite avec la biographie; celle du Poussin n'est rien, et -pour apprécier dignement ses ouvrages immortels, il faudrait pouvoir -écrire des volumes. Quand les uns cherchent pour moyen d'expression la -ligne abstraite, les autres l'harmonie enivrante de la couleur, quand -ceux-ci demandent leur effet à la disposition théâtrale des -personnages, ceux-là dans la vérité des attitudes ou l'expression des -têtes, Poussin osa se proposer comme but, la perfection, vouloir mener -de front toutes les parties de son art, montrer l'homme dans la nature, -lui calme et éternelle comme elle; elle est divine et pensante comme -lui; et, par un effort inouï de génie et d'amour (mais cet effort ne -s'arrêta pas et prit toute sa vie), il put se montrer fidèle à ce -programme surhumain!</p> - -<p>Retenu à Paris par la promesse qu'il avait faite à la communauté des -Orfèvres de Paris de peindre pour elle une <i>Mort de la Vierge</i>, Poussin -ne put partir avec Marini pour Rome, où il arriva seulement au -printemps de 1624, au moment où le poëte d'<i>Adonis</i> s'en allait à -Naples pour y mourir. Marini avait recommandé le Poussin à son vieil -ami le cardinal Barberini; mais celui-ci fut forcé lui-même de quitter -Rome pour une légation, et laissa le peintre entièrement livré à sa -pauvreté et à sa solitude.</p> - -<p>Amères nourrices, bonnes pourtant au penseur, à qui elles donnent -l'âpre, l'inexorable liberté. La solitude! quelle fut complète pour -le Poussin, qui ne trouva pas même des frères de sa pensée et de son -désir! Ni Guerchin, ni Valentin, ni Manfredi, ni Ribeira, et toute la -farouche postérité du Caravage, ni l'Albane et le Guide, enivrés de -leur rêve charmant, ne savaient le mot que cherchait Poussin. À qui -donc le demandera-t-il? Pas même à Raphaël ou à Michel-Ange, mais à -l'antique, source de toute inspiration hautaine et libre. Tandis que -Claude Lorrain, Stella et Valentin se groupent autour de lui, il se lie -avec un sculpteur flamand, François Duquesnoy, et à eux deux ils -moulent des antiques, vivant du produit de ce travail qui, en même -temps, leur donnait la science, l'intelligence de tout. Puis, avec -l'Algarde, Poussin mesure la Niobé, le Laocoon, l'Hercule Commode, -l'Antinoüs. En même temps, il étudiait la nature dans la campagne de -Rome, simple, lumineuse, grandiose, à la fois enflammée et calme, où -il semble que les Césars enfuis laissent traîner un reflet de la -pourpre impériale. Tout occupé des grands effets de masses d'arbres, -des verdures, des accidents de lumière, cependant il ramassait et -apportait dans son mouchoir, pour en savoir tous les détails, des -pierres, les plus humbles mousses, et, sur son chemin, esquissait les -poses, les attitudes, les expressions diverses des passants, à la fois -apprenant, devinant tout et se devinant lui-même, contemplant l'homme, -la terre, le ciel, et s'armant de toutes pièces pour créer à coup -sûr des œuvres où serait partout l'idéale beauté. En effet, dès -son retour à Rome, le cardinal Barberini songe au Poussin, et celui-ci, -du premier coup, lui donne, quoi? cette merveilleuse création d'un -génie à son apogée, la <i>Mort de Germanicus.</i> Puis à ce chef-d'œuvre -succèdent sans interruption la <i>Prise de Jérusalem par Titus</i>, la -<i>Peste des Philistins</i>, le <i>Saint Érasme</i> de Saint-Pierre, les tableaux -des <i>Sacrements</i>, peints pour le chevalier del Pozzo!</p> - -<p>Calme, heureux, marié à la sœur de Gaspard Dughet, qui avait soigné -sa santé chancelante, en pleine possession de sa gloire, entouré de -tout ce qu'il aimait, des antiques et des Raphaël, compris par quelques -amis chers et précieux, Poussin ne désirait rien tant que de rester à -Rome. On sait pourtant comment le désir de Louis XIII fit de lui un -peintre du roi et l'appela en France, où il fut si malheureux malgré -la faveur du roi et les délices de la petite maison dans le jardin des -Tuileries. La commande du tableau de la <i>Cène</i>, sujet redoutable, où -il avait à lutter avec Léonard de Vinci, l'amitié de M. de Chanteloup -et de M. des Noyers, le bruit fait autour de son nom, sa gloire -grandissante enfin, le consolaient mal de son temps dépensé à -dessiner des cartons pour les tapisseries et des fers de reliures. Ses -démêlés avec Feuquières, Simon Vouet et Lemercier, à propos de la -décoration de la grande galerie du Louvre, l'achevèrent. Il ne tarda -pas à solliciter la permission d'aller chercher sa femme malade à Rome -pour la ramener à Paris. Il n'y devait jamais revenir, malgré ses -promesses et malgré les espérances qu'il laissait concevoir à ce -sujet. Bientôt la mort de Richelieu et celle de Louis XIII lui -rendirent toute sa liberté; mais lors même que ces grands événements -ne fussent pas venus dégager sa parole, il est douteux que Poussin fût -jamais revenu en France.</p> - -<p>Génie trop français, c'est-à-dire trop plein de bon sens, de justesse -et de logique pour pouvoir se plaire dans la France d'alors, artiste -trop amoureux de la pure beauté pour être un serviteur commode à des -souverains; sa vraie patrie était sa petite maison du monte Pincio, -entre les Dughet et les Stella et devant la nature inspiratrice! En -quittant la France, il se vengea de ses ennemis mieux qu'il ne l'avait -fait dans ses lettres magistrales, et pour étouffer les calomnies, -répondre aux injures, affirmer sa gloire, peignit cette page -éloquente, le <i>Triomphe de la Vérité.</i></p> - -<p>Triomphe tout abstrait et moral, car pendant sa longue, obstinée et -brillante carrière jusqu'au jour où la mort le prend à soixante et -onze ans, le 19 novembre 1665, Poussin ne fut réellement compris que de -lui-même! C'est pitié de le voir défendre ses tableaux pied à pied, -expliquer dans ses lettres à M. de Chanteloup que sa nouvelle série -des Sacrements exécutée pour ce seigneur, vaut au moins les tableaux -peints primitivement sur les mêmes sujets pour le commandeur del Pozzo; -et enfin chercher une justification pour les œuvres de son génie. -C'est pitié et c'est justice, car tout artiste qui n'est pas méconnu -n'a pas été un créateur, et nul mieux que Poussin ne mérita ce nom -plus grand que tous les mots humains.</p> - -<p>En effet, même après Rubens, même après Raphaël, il est, si l'on -veut parler d'une façon essentielle, le seul créateur de la peinture -d'histoire. Seul il a eu le courage, l'âpre volonté, le détachement -suprême de tout subordonnera l'idée qu'il veut rendre; il ne s'est -jamais permis l'ineffable volupté de peindre pour peindre, de s'enivrer -d'un jeu de couleur ou de draperie. Pas un pli, pas un regard, pas une -attitude qui ne concoure sévèrement à l'effet général. Il suffit, -disait-il, d'une demi-figure de trop pour gâter un tableau, et sa -recherche d'une dominante, son application à la peinture des modes -dorien, phrygien, lydien, ionique, explique tout l'homme. Échapper à -la matière, être tout âme et pensée dans un art plastique et -matériel, tel fut le problème insondable qu'il se proposa et qu'il -résolut, de sorte que l'accomplissement de l'impossible fut sa vie de -toutes les heures et son travail quotidien.</p> - -<p>Voyez, la composition est irréprochable, mesurée, rythmique, le -dessin est pur, exquis; la couleur sobre, sans pauvreté, vit dans de -solides et calmes harmonies, la nature autour des personnages est vraie, -toujours grande; les expressions appropriées au sujet concourent toutes -au même et unique effet: devant ces tableaux si variés, si différents -entre eux et dont la perfection constitue pour ainsi dire la seule -parenté, quelle impression reçoit-on? Une impression toute religieuse, -et j'oserais dire religieusement païenne, car Poussin peint l'homme à -cet état d'enthousiasme et de grandeur morale où il va se transfigurer -en héros, la nature à ce point d'épanouissement et de grandeur -silencieuse où elle peut être foulée par les pas des dieux. Ses -pâtres sont déjà des héros et ses saints ne sont que des héros. -Poussin était digne d'être un Grec; mais, que dis-je, il le fut; sa -Grèce est à nous comme elle est à lui, elle ne sera pas ravagée -comme l'autre, les barbares et le temps ne pourront détruire ses -ombrages et dessécher ses fontaines murmurantes. L'Arcadie! elle verdit -et fleurit, demeure de nos âmes; elle est la récompense et le refuge -des esprits qui n'ont pas voulu d'autre richesse et d'autre volupté que -celles de la pensée.</p> - -<p>Le jour où le cavalier Marini présenta Poussin au cardinal Barberini: -<i>Vous verrez</i>, lui dit-il, <i>un jeune homme qui a une fougue -extraordinaire.</i> Fougue qui, tempérée par la raison, par l'âpre -étude, par la sobriété voulue, devint l'éclatante, la prestigieuse -fécondité dont nous restons éblouis. Bible, histoire, mythologie, -Adonis, Vénus, Salomon, Moïse, faisant jaillir la fontaine sacrée, la -mort de Phocion, la clémence de Coriolan, Germanicus mourant, la Femme -adultère pardonnée, Armide en furie épiant le sommeil de Renaud, que -n'a pas peint, commenté, transfiguré l'infatigable génie du Poussin? -À quelle légende sacrée, à quelle histoire, à quel récit, à quel -poëme a manqué son invention que rien n'épuise?</p> - -<p>Quelle grandeur, quelle majesté tragique dans le <i>Testament -d'Eudamidas!</i> Dans sa maison nue où la pauvreté habite avec lui, le -guerrier est couché, prêt à rendre le dernier soupir. Le médecin -garde une main appuyée sur le cœur du mourant pour savoir à quel -instant il aura cessé de battre. À côté du lit, le notaire est -assis; il finit d'écrire le testament sublime que lui a dicté -Eudamidas: «Je lègue ma mère à Arété, pour la nourrir et en avoir -soin dans sa vieillesse; ma fille à Charixène, pour la marier avec une -dot aussi forte qu'il pourra la lui donner; et cependant, si l'un d'eux -vient à mourir, j'entends que le legs revienne au survivant.» La mère -du guerrier, déjà vieille, instruite à la résignation par de longues -souffrances, tourne le dos à ce cruel spectacle; mais la jeune fille, -assise sur un escabeau sur lequel repose le pied de sa grand'mère, -s'abandonne sans réserve à sa douleur; sa tête est posée sur son -bras, qui, appuyé sur le pied du lit, retombe inerte; toute son -attitude morne, désespérée, ses yeux en larmes, son front penché, le -grand dessin de ses draperies remplissent l'âme d'une religieuse -pitié. Par une pensée hautaine et charmante, la pauvre demeure où -Eudamidas expire n'a d'autres ornements que son épée et son bouclier -pendus à la muraille: le guerrier a le droit de choisir pour ses -légataires Arété et Charixène!</p> - -<p>Qui dira la fougue du tableau des <i>Sabines</i>, tapage des couleurs, tant -de personnages qui courent en sens divers, les femmes échevelées et -folles de terreur se débattant contre leurs ravisseurs aux mines -violentes et farouches, l'éclat des armes, les chevaux cabrés, les -draperies envolées, tout ce tumulte que domine Romulus majestueux et -calme levant avec gravité un pan de son manteau! Qui dira la grâce du -<i>Moïse exposé sur le Nil</i>, du <i>Moïse sauvé des eaux</i>, du tableau -d'<i>Éliézer et Rébecca?</i> Jeune, naïve, ingénue, Rebecca jette un -regard ravi sur les présents que lui offre Éliézer; autour d'elle, -parmi ses compagnes si finement drapées à la grecque, quelle variété -de sentiments! La femme envieuse accoudée immobile sur la margelle du -puits, les deux sœurs embrassées, la curieuse qui laisse tomber l'eau -de sa cruche, l'indifférente qui s'éloigne, la jeune fille, qui -portant déjà une urne sur sa tête, se baisse pour en soulever une -autre, sont d'une simplicité attendrissante et digne de l'épopée.</p> - -<p>Ces quatorze tableaux des <i>Sacrements</i> où chaque composition, -recommencée deux fois, affirme une pensée si robuste, scènes -merveilleuses, les unes, comme le <i>Baptême</i> empruntées à la vie même -du Christ, les autres reproduisant les pompes de l'Église catholique, -cette apothéose enthousiaste intitulée le <i>Ravissement de saint Paul</i>, -tant d'autres tableaux de sainteté: le <i>Repos de la sainte famille</i>, la -<i>Cène</i>, l'<i>Apparition de la Vierge, Jésus guérissant les aveugles</i>, -l'<i>Adoration des Mages</i> nous montrent le génie du Poussin sous ses -aspects les plus pompeux et les plus sévères; mais n'est-il pas lui -davantage dans ces paysages inimitables où la campagne est surprise et -connue à toutes les heures du jour; où, ombrages, rayons du soleil, -grandes perspectives, plans étagés, ruissellement des eaux, cieux -infinis, rien n'a de secrets pour lui; où la vérité des branches, du -feuillé, où la perfection dans l'exécution matérielle de chaque -détail n'empêchent jamais la grande tournure et le sentiment -héroïque? Dans ces campagnes, il peint, et d'une main créatrice, Écho -et Narcisse, Diogène, Polyphème, les faunes, les hamadryades, Pan et -Syrius, Apollon et Daphné; mais lors même qu'il ne les y montre pas, -les héros et les dieux y sont présents, et leurs pieds seuls peuvent -fouler ces gazons olympiens, leurs seules mains peuvent écarter ces -nobles branches, sillonnées par la foudre ou courbées par le souffle -de Jupiter!</p> - -<p>Le Poussin est lui surtout dans ce tableau des <i>Bergers d'Arcadie</i>, où -d'heureux pasteurs, demi-nus, couronnés de feuillages, promènent leurs -amours à travers la riante contrée ouverte sur les montagnes neigeuses -et sur les horizons infinis. Tout en eux est joie, poésie, bonheur de -vivre. Cependant, au pied d'un bouquet d'arbres, l'un d'eux vient de -découvrir un tombeau avec celle inscription à demi-effacée: <i>Et ego -in Arcadia!</i> Cette joie tout à coup assombrie, cette voix venue de la -tombe pour résonner dans le paysage enchanté, la subite rêverie de -ces jeunes hommes beaux comme des dieux, la mélancolie éveillée sur -le visage de cette bergère-muse appuyée sur son amant dans une pose -noble et pensive, c'est toute l'âme du Poussin. Mais quoi! dans son -œuvre immense, variée, innombrable, féconde en surprises et cependant -toujours semblable à elle-même, il n'est pas une page qui ne le -raconte tout entier. Et le temps eût-il anéanti détruit son œuvre -impérissable, ne trouverait-on pas toute l'histoire du poëte de la -peinture rien qu'en regardant le radieux portrait où il se représenta -lui-même, tête forte, résolue, résignée, pâle, pensive, aux -regards lumineux sous des sourcils nets et droits, au nez énergique, à -la moustache mince, au front puissant et droit sous deux ondes égales -de cheveux noirs? Naturellement et sans recherche, il est drapé dans -son manteau comme une figure antique, et sa belle main élégante et -virile est appuyée sur le portefeuille qui contient ses études, -imposante et unique occupation de toute sa vie. Sur cette tête on lit -l'enthousiasme du poëte, la patience de l'artiste, la bravoure du -soldat, la résignation du martyr. Poussin a eu dans la postérité la -double apothéose de sa pauvreté et de sa gloire; initiateur, il a -suscité par tout l'univers des fils de sa pensée, et nous sommes -forcés de permettre aux peuples nos rivaux de réclamer eux aussi comme -un citoyen du monde celui qui reste pour nous le maître, le fondateur -et le soldat toujours militant de la glorieuse École française.</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_50_1" id="Footnote_50_1"></a><a href="#FNanchor_50_1"><span class="label">[50]</span></a> -<span style="margin-left: 1em;">Parce piis lacrymis: vivit Pussinus in urna</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Vivere qui dederat, nescius ipse mori.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Hic tamen ipse silet. Si vis audire loquentem,</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Mirum est, in tabulis vivit et eloquitur.</span></p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/figure15.jpg" width="500" alt="" /> -<p class="center"><i>Muse.</i> Peint par Le Sueur</p> -</div> - - - - -<h4><a id="EUSTACHE_LE_SUEUR">EUSTACHE LE SUEUR</a></h4> - - -<p>Cet homme si doux, si résigné, si profondément religieux, capable -d'un amour unique, d'une pensée immuable, et qui mourut du chagrin -d'avoir perdu sa femme, fut un révolutionnaire en art. Ses -contemporains purent s'y tromper, mais non pas les souverains, qui ne -lui confièrent jamais de travaux, non pas Lebrun, disant aux obsèques -mêmes de Le Sueur, que <i>la mort venait de lui ôter une grande épine -du pied</i>, non pas le grand Poussin, qui tout de suite avait reconnu en -lui un frère d'inspiration et de pensée. La vie de ce suave artiste -est de celles qui prouvent irrévocablement que l'art est immortel, -puisqu'il a, comme la nature, le don de se reproduire et de se -renouveler à jamais par des contrastes violents, prodigieux, -inattendus, où le doigt de Dieu éclate, faisant sortir du rocher, -frappé de mort, la source fraîche et jaillissante. De la hideuse -décomposition de la matière quelque chose s'élance; ce quelque chose -a le parfum divin, la couleur exquise, la vie pleine de grâce; c'est -une fleur portant en elle tout un paradis de joie et d'amour. Ainsi, aux -époques où l'art étouffé sous la matière, sous les procédés -factices, sous l'imitation de l'imitation, a créé autour de lui -l'éblouissement et le dégoût, soudain un homme surgit, nouveau, -inconnu, ne devant rien à ses prédécesseurs ni à ce qui l'entoure, -et qui rapporte dans son œuvre le pur et primitif parfum de la pensée -humaine; cet homme, c'est la Fontaine, c'est Poussin, c'est Le Sueur, et -son arrivée providentielle blesse les yeux de ses contemporains aussi -douloureusement que le rayon du jour filtrant parmi les rayons des -lampes et l'orgie. Fatalement, tant les yeux des hommes sont aveugles, -nous en venons toujours à adorer quelque brutal et grossier carnaval -qui, fatalement aussi, s'efface et tombe en poussière sous le premier -regard de cette déesse toujours insultée et nue, la sainte Vérité.</p> - -<p>Le Sueur fut, je le répète, un des révolutionnaires, un des -initiateurs qui font le jour dans un chaos et qui, à la place de la -convention toute-puissante, viennent apporter la vie et la lumière. -Quel fut son procédé? Nul que l'imitation puisse reproduire, car, plus -sincère, plus idéal encore que Poussin, il puise dans son âme les -moyens d'émouvoir. Les vingt-deux tableaux de la <i>Vie de saint Bruno</i>, -peints pour le cloître des Chartreux de Paris, sont l'œuvre toujours -jeune et triomphante de notre Raphaël, mais d'un Raphaël plus -spiritualiste, plus dégagé de la matière et qui dédaigne les pompes -de l'art comme les pompes de la vie, possédant, comme par une grâce -spéciale, la naïveté, la pureté ineffable, l'intensité du -sentiment, la grandeur de conception qui préside aux créations -simples. Regardez ces tableaux où toute une épopée est clairement et -délicieusement écrite, depuis la légende du frère Raymond le -Tartufe, qui sert d'introduction à celle du saint, jusqu'à la grande -page où sa mort est racontée avec tant de ferveur! Suivez cette série -d'une harmonie si douce et si impérieuse, le recueillement, la prière, -la vocation du saint ému par les frissonnements du monde surnaturel, la -distribution de ses richesses aux pauvres, la prise d'habit, la lecture -du bref du pape; quel charme invincible vous retient là toujours plus -captif, toujours plus attiré dans le cercle de l'enchantement sacré? -C'est celui qui déplace les montagnes et rend possibles tous les -miracles: une foi profonde! Foi dans l'art, foi dans la religion, et -même le peintre a eu la grâce d'une sorte de crédulité enfantine, -adorable à cette époque où après le Rosso, après Primatice, après -Fréminet, après l'éclectisme mondain et stérile de Simon Vouet, il -est si doux de respirer cette fleur sauvage.</p> - -<p>Mépris de tout ce qui est terrestre, appétit des seuls biens -éternels, détachement des choses, ardeur d'embrasser le réel infini, -telle est la seule idée exprimée dans les vingt-deux tableaux de la -<i>Vie de saint Bruno</i>, et n'est-ce pas un miracle vingt-deux fois -renouvelé que d'avoir pu faire comprendre à l'aide d'un art fait pour -les sens, cet appétit qui n'est pas des sens, ce désir extra-humain et -hyperphysique dont le vol nous transporte en dehors de nous, cette soif -de l'invisible que rien ici-bas ne peut tromper ni rassasier? Par quel -miracle déjà quand l'Italie était encore fanatisée tantôt par les -excès des successeurs de Michel-Ange, tantôt par des réactions -impuissantes contre sa manière, quand la tentative des Carrache n'avait -abouti qu'aux violences du Caravage et au chimérique idéalisme de -Josépin, à la conscience un peu stérile du Dominiquin et la -systématique suavité du Guide, quand chez nous, après les travaux -sans originalité des Dubreuil, des Ambroise Dubois, des Leramberg et -des Jean de Brie, Fréminet renouvelait l'exagération à la Michel-Ange -et les tons noirâtres du Caravage, par quel heureux don, par quel -bienfait du ciel Le Sueur avait-il trouvé en lui-même des éléments -pour créer de toutes pièces un art nouveau? Que le goût lui -indiquât, en des sujets comme ceux qu'il avait à traduire, la -nécessité d'éviter tout tumulte, toute symphonie bruyante de couleur, -toute magnificence théâtrale, cela se comprend de reste, mais une fois -qu'il s'était privé volontairement de tout ce qui, pour ses -contemporains, constituait la peinture même, une fois qu'il avait -renoncé aux procédés de l'Italie comme à ceux de Rubens, à -l'affectation anatomique comme au prestige de la lumière colorée, -qu'allait-il lui rester pour donner à ses tableaux la vie de l'art, -charme qui séduit, la beauté durable? Je l'ai dit, rien que lui-même -et sa propre foi. Dégagé de tout, il écouta la voix silencieuse qui -nous parle, regarda sa propre pensée, et dans des altitudes exaltées -et cependant tranquilles, dans une couleur sereine, peignit son âme. -Quant aux moyens de se traduire, cet élève de Simon Vouet ne les avait -demandés qu'à deux maîtres, à Poussin son ami, et aussi à Raphaël, -auquel tout d'abord s'adressent toujours ceux qui cherchent la vérité, -car il n'apprend qu'à être sincère, qu'à trouver le beau en soi et -dans la nature, à voir sur le front de l'humanité le sceau divin dont -elle est marquée irrémissiblement et qui pour l'œil fidèle du -penseur, reste visible malgré les nuages passagers qui l'effacent ou le -voilent.</p> - -<p>Eustache Le Sueur fut, comme le Poussin, un des fils bénis de la -pauvreté. Son père, médiocre sculpteur, originaire de Montdidier, en -Picardie, ne méconnut pas ses dispositions pour le dessin et le -conduisit chez le peintre du roi, chez le célèbre et triomphant Simon -Vouet. Déjà dans ce même atelier, un jeune homme nommé Pierre -Mignard, un enfant nommé Charles Lebrun, venaient s'initier à l'art. -Mais comme chaque destinée est semblable à elle-même, Lebrun était -entré chez maître Vouet comme plus tard il entra partout, par la -grande porte. La protection assurée du chancelier Séguier en faisait -déjà un personnage, tandis que Le Sueur était admis obscurément et -par grâce. Bientôt l'Italie, alors le but et la terre promise de tous -les jeunes artistes, enleva à Simon Vouet Mignard et peu après Lebrun. -Seul, Le Sueur, dont la grande destinée était écrite d'avance, fut -retenu à Paris par sa bonne marraine, la Misère.</p> - -<p>Oh! combien nous devons la bénir, cette tutélaire marâtre! Si Le -Sueur eût par malheur possédé les quelques pistoles qui lui -manquèrent alors, l'Italie nous prenait le plus original, le plus -sincère de nos peintres; un simple hasard supprimait le <i>Saint Paul -prêchant à Éphèse</i>, la <i>Vie de saint Bruno</i>, le <i>Martyre de saint -Gervais et de saint Protais</i>, la <i>Descente de Croix</i>, des chefs-d'œuvre -sans nombre et nous aurions eu un peintre théâtral de plus, quelque -Carrache de seconde main, quelque Vénitien de convention, ou tout au -plus un grand artiste imposant et aligné comme les tragédies de Racine -et comme les jardins de le Nôtre. Mais un tel hasard n'est pas possible -à supposer dans la vie des grands hommes; Dieu les mène par la main et -sait où il les mène.</p> - -<p>Le Sueur n'eut-il pas l'âme enflammée et tendre des poëtes destinés -à mourir avec les premières fleurs de la jeunesse? Nous ne saurions -pas nous le figurer vieux, non plus que Raphaël, non plus que tous ces -êtres angéliques, à la fois homme et femme, qui ont gardé en eux la -double nature. Par la virginité de son talent, par cette âme -privilégiée, candide, qui lui fit retrouver l'inspiration naïve des -plus beaux temps de l'art, il méritait le précieux privilège -d'apparaître sous la figure d'un jeune maître, non-seulement pendant -son voyage mortel, mais à travers les âges. Toujours comme le Poussin, -car il devait y avoir plus d'une similitude dans les existences de ces -deux apôtres de l'art, ce fut une circonstance fortuite qui révéla à -Le Sueur sa vocation. Il suivait docilement les conseils de Simon Vouet, -quand le maréchal de Créqui, revenant en 1634 de ses ambassades à -Rome et à Venise, rapporta à Paris une riche collection de tableaux -italiens. Tandis que tous les visiteurs couraient au Guide, à l'Albane, -au Guerchin, Le Sueur se sentait attiré involontairement vers d'autres -tableaux placés sans honneur au fond de la salle: c'étaient des -peintures de quelques maîtres du quinzième siècle, et aussi des -copies de Raphaël exécutées sous ses yeux: un André del Sarto, un -Francia. De ce moment, Le Sueur comprit ce qui s'agitait au dedans de -lui-même; l'art qu'il avait rêvé, celui vers lequel s'agitaient ses -aspirations, était là sous ses yeux, vivant, réalisé. Il avait -soupçonné la vérité; maintenant elle était là sous ses yeux, -brillante, lumineuse, invincible. Il ne faut pas croire pourtant que -l'élève de Vouet eût alors le droit d'embrasser son idéal et de se -dégager des liens où il était garrotté; obligé de travailler aux -tableaux de son maître de plus en plus accablé de commandes, il -fallait qu'il se conformât sans murmurer aux procédés rapides -adoptés par le peintre du roi, car on ne devait pas voir la trace de -deux mains différentes sur ces toiles si rapidement couvertes. Ainsi, -le malheureux Le Sueur se sentait chaque jour envahir davantage par -l'imitation, et une grave inquiétude le tourmentait. Pourrait-il en -effet s'affranchir de ces méthodes lâchées, presque mécaniques, le -jour où, rendu à la liberté, il travaillerait pour son propre compte -et tenterait de dégager l'artiste caché en lui sous le modeste et -docile ouvrier. L'événement nous a prouvé qu'il s'alarmait en vain, -mais à coup sûr il y avait là un légitime sujet d'épouvante. Ce -qu'il apprenait sans s'en douter, à l'école de Simon Vouet, c'était -l'humilité, la résignation chrétienne.</p> - -<p>Le Sueur avait environ vingt ans quand se présenta, pour la première -fois, l'occasion si ardemment souhaitée de faire acte de pensée, -d'être lui-même. Chargé de faire huit grands tableaux destinés à -être exécutés en tapisserie, et dont les sujets devaient être tirés -du poëme de François Colonna, dominicain, intitulé: le <i>Songe de -Polyphile</i>, Vouet abandonna complètement cette tâche à Le Sueur, qui -en deux ans acheva les huit compositions. Une seule nous reste, et par -sa grâce élégante, par l'heureuse disposition des figures, laisse -deviner déjà le peintre du <i>Salon de l'Amour</i> et du <i>Cabinet des -Muses.</i> Toutefois, ne nous affligeons pas trop de la perte de ces -tableaux; Le Sueur, sans doute, n'était pas encore là, il ne devait -être lui-même qu'après sa rencontre providentielle avec le Poussin. -À peine arrivé en France, ce grand homme était en butte à un -dénigrement systématique, à des sarcasmes implacables, à des -attaques sans nombre. Seul, parmi les élèves de Simon Vouet -détrôné, Le Sueur refusa de s'associer à la haine dont on -poursuivait le nouveau venu. Sans songer qu'il s'exposait à passer pour -un courtisan de la faveur royale, Eustache Le Sueur osa admirer tout -haut les œuvres du peintre des Andelys. Ce style noble, sévère, si -courageusement pur et nouveau, si exempt de toute manière, l'avait -conquis et gagné du premier coup. Poussin apprit par hasard qu'un jeune -homme avait osé le défendre contre tous, et voulut voir ce Caton -enfant qui ne tenait pas à être du parti des dieux. Est-il besoin de -dire que l'esprit charmant et candide de Le Sueur gagna tout de suite -Poussin, cet homme antique. Une amitié grave, féconde, s'établit -entre eux, et, de la part du maître, fut une véritable paternité -spirituelle. À sa voix Le Sueur, encouragé et fortifié, sortait des -langes de l'éducation, se sentait libre, osait laisser paraître sa -fierté longtemps contenue. Qu'elles durent être belles ces longues -causeries où les deux grands hommes, l'un à son aurore, l'autre déjà -en possession de tout son génie, se confiaient leurs projets, leurs -désirs, leurs communes aspirations! Le grand, l'éternel sujet de -conversation, on le devine, c'était l'art des anciens. À la voix de -son nouveau maître, Le Sueur pénétrait avec délices dans ce monde, -sa vraie patrie, jusqu'alors fermé pour lui; il ne se lassait pas de -parcourir, de feuilleter sans cesse les cahiers de croquis innombrables -que Poussin avait rapportés de Rome: précieux, inépuisable trésor, -où il s'enivrait à la coupe même de l'idéal. Pendant toute une -année, non-seulement il eût sans cesse à sa disposition la précieuse -collection des croquis, non-seulement il jouit sans cesse des conseils -et des enseignements du Poussin, mais il eut la rare fortune de lui voir -peindre la <i>Sainte Cène</i> et le <i>Miracle de saint François Xavier.</i> -Lui-même il exécuta sous les yeux du maître son tableau de réception -à l'Académie de Saint-Luc, <i>Saint Paul imposant les mains aux -malades</i>, page où l'influence du Poussin est visible, et dont la -gravure nous a conservé du moins le noble et imposant caractère.</p> - -<p>Hélas! le moment de la séparation était venu. Ces deux artistes, si -dignes de s'apprécier, de se deviner, de se compléter l'un et l'autre, -ne devaient plus se revoir en ce monde. Nous avons dit ailleurs comment -Poussin, las des intrigues, abreuvé de dégoûts, quitta la France pour -n'y plus revenir. Compromis, perdu pour ainsi dire par sa dévotion à -l'homme de génie insulté, Eustache Le Sueur restait seul, à -vingt-cinq ans, sans protecteur, sans appui, sans autres amis que Stella -et Philippe de Champagne. S'il ne suivit pas en Italie le maître qui -volontairement s'exilait et retournait tout meurtri à sa maison du -monte Pincio, si Le Sueur demeura privé, pour ainsi dire, de la -meilleure moitié de lui-même, c'est que l'amour, un de ces amours -purs, exclusifs, éternels, comme ceux qui naissent dans de telles -âmes, venait de disposer de sa vie. Quelque temps après, Le Sueur -épousait cette jeune fille, pleine de piété et de vertus, frêle et -souffrante, pauvre comme lui. Hélas! elle devait descendre bien jeune -dans la tombe, emportant bientôt avec elle la vie de son époux, -irrévocablement unie à la sienne. Ce beau mariage chrétien est encore -un des traits qui peignent Le Sueur; enthousiaste et pensif comme les -premiers apôtres, il devait aimer comme eux, mourir comme eux, avant -d'avoir senti s'appesantir sur lui la froide main de la vieillesse. Mais -alors il lui restait encore à parcourir treize années de luttes et de -gloire. Uni à mademoiselle Goulay, il entrait sérieusement dans la -bataille de la vie; jusque-là, il avait été uniquement occupé de ses -études, il lui fallut alors songer à son foyer et travailler pour le -pain quotidien. Mais cette impérieuse nécessité ne devait pas le -faire descendre au-dessous de lui-même. Quelque travail qu'il -entreprît, Le Sueur resta le digne élève de Poussin, et ne sut faire -que des chefs-d'œuvre.</p> - -<p>On ne peut refuser ce nom aux vignettes qu'il fut obligé de composer -pour la librairie, aux frontispices de la <i>Doctrine des Mœurs</i>, des -<i>Œuvres de Tertullien</i>, de la <i>Vie du duc de Montmorency</i>, et celui -qui, gravé pour un office à l'usage des Chartreux, représente une -<i>Adoration de la Vierge</i>, non plus qu'au portrait de la Vierge soutenue -par des anges et à la belle composition pour la thèse de M. Claude -Bazin, de Champigny. Dans ce dernier tableau, les quatre figures qui -forment l'encadrement sont d'un dessin noble et sévère qu'on admire et -qu'on est heureux d'admirer. De même le portrait de la Vierge, tête -chaste, sacrée, et d'une jeunesse ineffable, laisse cette impression -saine qu'on reçoit des œuvres d'art où rien n'est surprise, embûche -pour le spectateur, où ce qui vient de l'âme va directement à l'âme. -Là, comme dans toutes les circonstances de la courte vie d'Eustache Le -Sueur, nous pensons que la pauvreté fut pour lui une bonne -conseillère, une digne inspiratrice; ces vignettes, qui ne le cèdent -comme style à aucune peinture, sont assurées du moins d'une longue -durée matérielle; elles auront la presque éternité de ce qui est -typographie et gravure, tandis que les tableaux du cloître des -Chartreux sont déjà si cruellement mutilés par le temps et par des -restaurations successives.</p> - -<p>La galerie du duc de Devonshire, où l'on voit de Le Sueur plusieurs -<i>Saintes Familles</i>, la <i>Reine de Saba devant Salomon</i>, la <i>Nuit des -noces de Tobie</i>, le <i>Moïse abandonné sur les eaux</i>, l'<i>Agar chassée -par Abraham</i>, celles de lord Besborough, de lord Houghton, renferment -presque tous les tableaux qu'il peignit à cette époque, tout en menant -à fin ces travaux pour la librairie qui établissent entre sa vie et -celle de Poussin une similitude de plus, car, pendant son court séjour -en France, le Raphaël français n'avait pas refusé de dessiner des -vignettes et même des reliures pour les éditions de l'imprimerie -royale. Enfin, l'heure de la gloire, l'heure de la justice arrivait: le -prieur des Chartreux faisait restaurer le petit cloître de son couvent, -et les peintures à fresque restaurées pour la première fois eu 1508, -ne pouvaient subsister dans les arrangements nouveaux; il fut convenu -qu'on en ferait de nouvelles, et le prieur les demanda à Le Sueur, que -sa grande piété et sa réputation d'artiste déjà grandissante lui -recommandaient doublement. Eustache Le Sueur put donc entreprendre -l'œuvre qui, entre toutes, devait l'immortaliser. Œuvre de foi, œuvre -de pauvreté, car la modicité du prix dont elle fut payée ajoute -encore à sa sainteté, à sa grandeur et surtout prouve que la commande -des tableaux de la <i>Vie de saint Bruno</i> ne fut pas, comme l'a cru à -tort La Ferté, une faveur royale.</p> - -<p>Il est des hommes à qui leur destinée sublime réserve la gloire de -n'être jamais récompensés de leur vivant, et de rester des -bienfaiteurs envers qui les États ne tentent même pas de s'acquitter. -Le Sueur fut un de ces hommes, et si modeste d'ailleurs, qu'il -prétendait n'avoir fait que des ébauches; sa modestie, son humilité -réelle ne purent cependant pas désarmer l'envie des contemporains, ni -endormir la jalousie de Lebrun qui, à son retour d'Italie, devina en Le -Sueur non pas un rival (il n'aurait peut-être pas eu peur d'un rival), -mais un vainqueur dont les travaux devaient primer les siens devant le -tribunal de la postérité. Dès lors commença entre les deux artistes -une lutte ardente, acharnée, si l'on peut donner le nom de lutte à une -guerre où Le Sueur ne faisait que se défendre et ne se défendait -qu'à force de génie. Cette guerre, à laquelle la France dut tant de -pages merveilleuses, ne devait pas être longue pourtant en enlevant si -prématurément le peintre des Chartreux, la mort se prononça pour -Charles Lebrun, et comme Lebrun l'avait douloureusement prévu -l'immortalité donna raison à Eustache Le Sueur. Mais disons en -quelques mots quelle fut à sa fin cette noble carrière où croyance, -vie, travaux, mort même, tout brilla d'une si profonde et si sainte -unité. Lebrun revoyait Paris en triomphateur, fêté de la reine mère, -du cardinal Mazarin, de Fouquet lui-même qui lui donnait douze mille -livres de pension pour décorer le château de Vaux. Il entrait de -plain-pied et dès le premier jour dans tous ces palais qui devaient -être toujours fermés pour son ancien camarade à l'atelier de Simon -Vouet, pour son nouveau collègue à l'Académie royale de peinture et -de sculpture. L'organisation récente de ce corps avait porté le -dernier coup à nos écoles provinciales, et tandis que Le Sueur, -quoique si peu compris encore, n'était choisi que par une sorte de -pudeur pour faire partie des anciens, Charles Lebrun promoteur ardent de -la création nouvelle obtenait du chancelier la présentation de -l'homologation de l'arrêt et en faisait pour ainsi dire son affaire -personnelle, comme s'il eût eu le pressentiment de la tyrannique -domination qui devait plus tard mettre dans ses mains la toute-puissance -de Louis XIV. Si Le Sueur se sentit ému et troublé ce fut, non pas en -voyant que tant d'honneurs étaient décernés à Lebrun, mais en -apprenant qu'à Rome, Poussin l'avait encouragé de ses éloges et de -son amitié. Si la jalousie eût pu entrer dans cette âme exempte de -faiblesses, c'eût été à ce propos seulement. Mais Le Sueur était de -ceux que la douleur inspire, fortifie et rend plus ardents au travail.</p> - -<p>En quelques années il peint son May, le <i>Saint Paul prêchant à -Éphèse</i>, qui balance le succès du <i>Saint André</i> de Lebrun, puis à -l'hôtel Lambert où Lebrun n'avait voulu se charger que de la galerie -d'Hercule, dix-sept tableaux, le <i>Salon de l'Amour</i>, le <i>Cabinet des -Muses et d'Apollon</i>, les <i>Camaïeux de l'appartement des bains</i>, et -divers tableaux pour l'abbaye de Marmoutier et pour les églises de -Saint-Gervais et de Saint-Germain-l'Auxerrois. On sait qu'à l'hôtel du -président de Thorigny, et en présence du nonce du pape, Le Sueur -remporta une victoire complète. Pour deviner, en ce temps où la -mythologie n'était qu'une mascarade, ce que le paganisme grec renferme -de divin et d'idéal, ne fallait-il pas un chrétien et un mystique -comme Le Sueur? Alors, il ne s'arrêtait plus, peignait le jour, passait -les nuits à dessiner, dévorait sa vie, pris tout entier par la fièvre -de l'art. La mort de sa bien-aimée compagne le terrassa, et il ne put -achever son dernier plafond à l'hôtel Lambert. Il voulut mourir près -de ces chartreux à qui il avait donné le plus pur de sa pensée; il -s'endormit les mains jointes entre les mains du grand prieur au -commencement de mai 1655. En mourant, il laissait place libre à Lebrun -qui devait régner et céder le sceptre à Mignard; il n'y aurait pas eu -de rôle pour un génie indépendant dans cette splendide et pompeuse -représentation qui fut la gloire de Louis XIV. Pour protester au nom de -la pensée contre l'autocratie morale du grand roi, Le Sueur n'aurait -trouvé en lui ni la profonde ironie de Racine, ni la ruse exquise de la -Fontaine. Il n'eut pas même une feuille de ce laurier banal qui fut -prodigué un peu plus tard si libéralement à tous les figurants du -grand siècle, mais ne devons-nous pas supposer que cette âme tendre et -blessée trouva enfin l'apaisement, la joie infinie, et ces palmes que -le ciel garde aux humbles et sincères génies qui ont su dédaigner -tout ici-bas, même le laurier?</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="DAVID">DAVID</a></h4> - - -<p>On peut dire de Louis David qu'il fut révolutionnaire à son atelier -comme au club des Jacobins ou à la tribune de la Convention. C'était -un Spartiate et un Romain de Paris. Il avait rapporté, en 1780, de son -voyage au delà des Alpes, la patrie de Lycurgue et de Brutus à la -semelle de ses souliers. Il n'a jamais compris ni l'art national ni le -sentiment national. Il était Spartiate et Romain; il n'a jamais été -Français, hormis dans son exil. Il a presque mis en relief cette idée -de l'abbé Galiani, que l'histoire moderne n'est que de l'histoire -ancienne sous d'autres noms.</p> - -<p>Buonarotti, ce descendant de Michel-Ange, qui était venu apporter ses -agitations aux flammes vives de la révolution française, disait à -David: «Ce n'est pas moi qui suis le petit-fils de Michel-Ange, c'est -toi.» En effet, c'est un peu la même passion pour l'idée, la même -vie inquiète jetée dans la tourmente des révolutions; mais dans sa -pâleur de touche, Michel-Ange est brûlant encore, son exécution garde -toute la flamme inspiratrice; celle de David est conduite par la raison -armée d'un compas.</p> - -<p>David se croyait chef d'école comme s'il eut inventé l'art antique. -Est-ce parce qu'il avait protesté contre la peinture française du -dix-huitième siècle, les fêtes galantes de Watteau, les -réminiscences vénitiennes de Raoux, les nymphes court vêtues de -Boucher, les drames familiers de Greuze? David ne s'est-il pas aperçu -une seule fois qu'il n'était que le disciple savant du Poussin et le -continuateur de Lebrun? Qui n'avait, avant lui, recherché les -épanouissements de l'art jusqu'à son origine? Winckelmann a eu des -précurseurs sans nombre. Est-ce qu'on avait attendu la naissance de -David pour reconnaître que les Grecs sont les maîtres par excellence, -qu'ils ont écrit la grammaire de l'art, que leurs œuvres sont les -seules infaillibles dans tous les siècles, parce qu'elles sont créées -par la pensée et par le style, parce que le beau idéal était un culte -chez les artistes d'Athènes et de Sicyone, comme le culte des dieux -chez les hommes, comme le culte du soleil chez les sauvages?</p> - -<p>D'ailleurs, en plein dix-huitième siècle, avant David, Vien avait -protesté: or Vien a été le maître de David. C'est lui qui lui a -enseigné les sources vives de l'art. Après les bruyants soupers et les -galantes orgies de Boucher, il fallait bien retremper sa peinture à -moitié ivre dans quelque fleuve aux rives idéales, où Diane -chasseresse seule s'était baignée. Après les folies du festin et les -chansons des courtisanes, l'enfant prodigue n'avait plus pour planche de -salut que la maison natale. La maison natale de l'art, c'est la Grèce. -C'est toujours là qu'on retrouve sa famille et qu'on tue le veau gras.</p> - -<p>David n'a paru un réformateur qu'au delà du dix-huitième siècle. En -deçà, tous les artistes saluaient Vien comme le maître nouveau. À -ses derniers jours, Vien disait avec malice: <i>J'ai entrouvert la porte; -David l'a poussée.</i> C'est toujours l'histoire de Christophe Colomb et -d'Améric Vespuce. Seulement ici le nouveau monde découvert avait plus -de tombeaux que de forêts vierges.</p> - -<p>Au dix-huitième siècle, on disait: Vien; sous l'Empire, on disait: -David; aujourd'hui nous disons: Prudhon. Voilà le vrai fils des Grecs. -Celui-là leur ressemble d'autant plus, qu'il a moins voulu les imiter.</p> - -<p>David est né à Paris, en 1750, sur le quai de la Mégisserie. Son -père, qui était mercier, fut tué dans un duel invraisemblable. David, -n'ayant encore que neuf ans, tomba sous la tutelle d'un oncle qui le -destina à l'architecture. Mais, pour une intelligence passionnée, -l'architecture est un art glacial qui passe tout un siècle pour -exécuter un rêve. La peinture, au contraire, c'est un art de feu qui, -comme Dieu, crée son monde en six jours. David avait vu plus d'une fois -son cousin Boucher, le peintre des courtisanes royales; un jour, il le -fut trouver à son atelier, et, le voyant à l'œuvre, perdu dans -l'horizon bleu d'un paysage féerique, encadrant quelque Cythéréenne -au nez retroussé, David s'écria: «Voilà les pays où je veux -vivre!» David ne se connaissait pas encore.</p> - -<p>Boucher fut son premier maître. Ce mauvais maître avait voyagé dans -la ville éternelle sans enthousiasme pour Raphaël ni pour Michel-Ange. -«Raphaël, c'est une femme; Michel-Ange, c'est un monstre. L'un est le -paradis, l'autre est l'enfer; ce sont des peintres d'un autre monde; -c'est une langue morte qu'on ne parle plus aujourd'hui. Nous autres, -nous sommes les peintres de notre siècle; nous n'avons pas le sens -commun, mais nous sommes charmants.—Et pourtant! dit David d'un air -pensif en regardant des gravures d'après l'antique et d'après la -Renaissance.—Après cela, reprit Boucher, il y a près d'ici un homme -de talent qui s'est tourné vers les vieux en croyant que le soleil se -levait par là. Je crois que la lumière qui l'attire c'est la lampe des -morts; mais, après tout, il a peut-être raison.» Et Boucher conduisit -David à l'atelier de Vien; car Boucher était un noble artiste, qui -croyait aux autres comme à lui-même. L'Envie aux yeux louches n'avait -jamais hanté sa maison.</p> - -<p>Le cousin de Boucher alla donc chez Vien apprendre à mépriser—à trop -mépriser—la palette du peintre de madame de Pompadour. Il concourut -bientôt pour le grand prix de Rome, ce fameux grand prix qui n'a jamais -créé un peintre et qui en a désespéré mille. Il échoua. Pour la -première fois, il douta de ses forces; pauvre et seul, il se laissa -aller au découragement, peut-être même eût-il abandonné la -peinture, si les dieux ne lui fussent venus en aide sous la figure d'une -déesse de l'Opéra, mademoiselle Guimard. Il concourut donc une seconde -fois. Mais une seconde fois il échoua. Au lieu d'aller se consoler aux -pieds de Guimard, il résolut de se laisser mourir de faim. Il habitait -le Louvre, dans l'appartement de Sedaine, secrétaire de l'Académie -d'architecture. Il s'enferma dans sa chambre, brisa son dernier pinceau, -jeta ses couleurs par la fenêtre, se croisa les bras et s'endormit sur -un fauteuil. À son réveil, il dompta sa faim avec une force d'âme -toute romaine. Il passe ainsi deux jours, niant la vie à vingt ans, aux -beaux jours de septembre, où le pampre dévoile la grappe provocante. -Puisqu'il nie la vie, il nie la douleur. Pas un mot, pas un cri. -L'orgueil est là qui étouffe ses regrets et ses plaintes.</p> - -<p>Cependant Sedaine pense qu'il n'a pas vu David depuis trois jours, David -qui a subi une nouvelle défaite à l'Académie. Il court à sa chambre. -Il trouve Doyen sur le seuil, qui frappe à la porte. «Eh bien?—Eh -bien, savez-vous s'il est là? ils l'ont tué à l'Académie.—David!» -cria Sedaine de plus en plus inquiet.</p> - -<p>Le jeune homme, reconnaissant la voix du vieux poëte, répondit qu'il -était mort, d'une voix sépulcrale. Doyen l'appela à son tour. -«Celui-là, du moins, m'a donné sa voix,» murmura David. Et il se -traîna le long du mur jusqu'à la porte. «Ils ne m'empêcheront pas de -mourir, et j'emporterai là-haut leurs adieux.» Il ouvrit la porte. -Doyen et Sedaine furent effrayés par celle apparition du tombeau. -C'était la Mort aux yeux caves et aux joues marbrées. Ils portèrent -David au soleil, et, selon l'expression de Sedaine, «le sauvèrent des -bras de la mort,» non sans beaucoup de luttes, car David n'en voulait -pas démordre. Doyen, furieux contre ses confrères de l'Académie, alla -les apostropher en pleine séance. «Messieurs, souvenez-vous que ce -jeune homme, un jour, vous tirera les oreilles à tous tant que vous -êtes.» Une troisième fois David concourut pour le grand prix; une -troisième fois il échoua. Mais l'Académie, reconnaissant son -injustice, lui accorda une place à l'école de Rome.</p> - -<p>À l'atelier de Vieil, quoique David se fût imprégné des principes de -réforme, il n'avait pas répudié tout à fait le goût de son temps. -Il avait pris quelque plaisir à peindre le <i>Temple de Terpsichore</i> et -le salon du banquier Perregaux. Son plus fameux tableaux de concours, la -<i>Mort des fils de Niobé</i>, était dans la tradition des Van Loo, ces -peintres qui avaient trouvé le secret d'être charmants sans science, -sans dessin et sans style, comme Delille était alors un poëte sans -poésie, comme madame de Pompadour était une belle courtisane sans -amour. Quand David partit pour Rome, il disait avec je ne sais quel -regret pour le monde impossible de son cousin Boucher: «L'antique ne me -séduira pas; l'antique manque d'action et ne remue point.» Et, en -effet, après les premières heures d'éblouissement devant les -murailles du Vatican, que fit David? Il copia avec amour la belle scène -de son compatriote Valentin. Ensuite, il peignit la <i>Peste</i> qui est au -lazaret de Marseille, sans parti pris bien visible, dominé tour à tour -par le souvenir de l'école française et par l'exemple des bas-reliefs -antiques.</p> - -<p>L'Italie, qui avait revu le soleil dans Cimabué et les maîtres -florentins, était à son dernier rayonnement. La nuit couvrait déjà -la voie sacrée; le génie national allait descendre au tombeau pour la -seconde fois. Il n'allait plus rester qu'un sculpteur, Canova, pour -tailler un mausolée à l'art italien. Ne comptant plus sur l'avenir, le -dieu invisible qui se repose quand sa semaine est finie, on se tourna -vers le passé, comme si la science pouvait remplacer l'inspiration. -Montfaucon avait dévoilé l'antiquité, Winckelmann s'y agenouilla -pieusement, et Mengs s'écria: «C'est là que sont les dieux.»</p> - -<p>David passa une année à Rome sans prendre un pinceau, épris de la -seule éloquence de la ligne, qui est une langue complète, comme le -disait Euphanor l'antique. Il dessinait tout et partout: statues -mutilées, fragments de bas-reliefs, fresques devenues invisibles. Il -dessinait tout, moins la nature vivante. Aussi, quand il se remit à -peindre, il ne trouva que dans l'histoire ancienne des sujets dignes de -son génie. À son retour à Paris, il exposa <i>Bélisaire</i> et les -<i>Funérailles de Patrocle</i>, donnant raison à ces paroles de Boucher: -«Les figures antiques manquent de mouvement et de vie; elles ne remuent -pas.» Mais tout Paris s'inclina avec respect devant ces morts illustres -sortis du tombeau sous le souffle de David. La révolution était faite -dans l'art comme elle le fut dans l'humanité peu d'années après, -quand Mirabeau, Danton et Saint-Just, ces autres Romains de Paris, -ensevelirent le vieux monde sous le flot tempétueux de leur éloquence.</p> - -<p>David, qui avait voulu mourir de faim, eut un triomphe inespéré. -L'ancienne peinture française ne fut plus admise que sur les portes et -sur les paravents. Van Loo disait en mourant qu'il ne croyait plus à -Satan, à ses pompes, à ses œuvres. Les nouveaux venus brisèrent les -dieux de la veille comme des idoles surannées, indignes d'un grand -peuple. On commençait, par pressentiment, à prendre au sérieux le mot -peuple. David avait ouvert une école toute jonchée de marbres, de -médailles et de débris de vases étrusques. Girodet, Drouet, Fabre et -mademoiselle Leroux-Laville (l'Émilie des <i>Lettres</i> de Demoustier) -furent ses premiers élèves. Il ne tourmentait pas ses élèves par sa -science: il avait compris que le temps seul est le grand maître; il se -contentait de leur dire souvent: «Apprenez à faire un Grec qui ne soit -pas un Romain, et un Romain qui ne soit pas un Grec.» De la France, il -n'était jamais question. Ses élèves auraient pu lui dire quelquefois: -«Maître, vous-même, vous faites des Grecs qui sont des Romains.» En -effet, si David avait vécu avec Lucrèce et avec Cicéron, il n'avait -qu'entrevu Aspasie et Platon. Il connaissait le Forum et non le -Sunium<a name="FNanchor_51_1" id="FNanchor_51_1"></a><a href="#Footnote_51_1" class="fnanchor">[51]</a>.</p> - -<p>Cependant l'Académie l'avait reçu par acclamation, le roi l'avait -nommé son premier peintre,—le roi Louis XVI, dont le tribun David vota -la mort!—Enfin la fortune lui était venue sous la figure d'une belle -fille qui avait une dot.</p> - -<p>Toutes les pages de la jeunesse de David étaient écrites pour marquer -dans l'histoire. Il fut repoussé trois fois par l'Académie. Il faillit -mourir de faim. Enfin il fut porté en triomphe. C'était en 1780; il -avait envoyé son <i>Bélisaire</i> à l'exposition. Un jour, perdu dans la -foule, il écoulait le bruit public sur son œuvre. Tout à coup il fut -reconnu; tout le monde le voulut féliciter; les plus enthousiastes le -saisirent et le portèrent dans leurs bras en criant de toute leur -force: «David! David! David!» Il ne s'opposa point à cette ovation; -sans doute il la trouvait toute naturelle dans son naïf orgueil. Ce qui -doit l'excuser un peu, c'est qu'ayant aperçu son ami Sedaine qui levait -les bras avec des larmes dans les yeux, il écarta le flot -d'enthousiastes et s'élança vers le vieux poëte.</p> - -<p>La vie de David était toute de labeur. Minuit le surprenait souvent -remuant les débris du monde ancien. Il se levait presque toujours avec -le soleil, et s'enfermait dans son atelier sans permettre aux oisifs d'y -perdre leur temps. Il y en a qui aiment la vie à deux, il aimait la vie -à un.</p> - -<p>J'oubliais: il avait un ami, c'était son violon,—ami sérieux, qu'il -n'a jamais permis de railler,—ami de tous les instants, confident de -toutes les joies et de toutes les douleurs.</p> - -<p>David aurait eu une autre poésie s'il eût senti l'antiquité par -l'âme comme par l'aspect visible,—contraste à Prudhon!—La figure de -Sapho, l'ardente amoureuse, tenta son génie; mais il ne vit la -deuxième Muse qu'à travers la traduction de Boileau:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">Heureux qui, près de toi, pour toi seule soupire.</span></p> - - -<p>Il la représenta assise et inspirée. Phaon protégé par Vénus, tient -suspendue Sapho et lui passe la main sur les yeux. Elle laisse tomber sa -lyre d'argent. L'Amour est là qui la saisit et qui chante l'hymne à -Vénus. Le tableau est savamment composé. On applaudit à la manière -originale dont David a peint le visage de Sapho sous les doigts de son -amant. C'est un chef-d'œuvre de dessin. Mais pourtant l'hymne de Sapho -devait passionner tout autrement David, qui, sans doute, n'a jamais -chanté l'hymne à Vénus ou qui n'a jamais lu Sapho.</p> - -<p>Il y a au Louvre, dans la galerie française, un portrait de femme, -madame Récamier, qui n'a guère arrêté la critique et qui symbolise -le génie de David. C'est une figure où tout est sacrifié à la ligne. -Le pinceau est austère jusqu'à la pâleur. Pas un ornement, pas un -rayon, pas un battement de cœur. Et pourtant cette figure, ainsi -éteinte dans la pâleur d'une touche glaciale, a un attrait indicible -comme la poésie de l'inconnu. Les yeux, enivrés des somptuosités des -coloristes, s'arrêtent là, devant cet horizon tout imprégné de -neige, avec un sourire de surprise. David a poussé l'austérité de la -touche dans ce portrait jusqu'à la fantaisie, jusqu'à la volupté, -jusqu'à la passion, comme sainte Thérèse, qui fuyait la terre d'un -pied haineux pour retrouver dans le ciel les joies coupables de l'extase -amoureuse,—ou comme Sapho, qui se jetait avec un frémissement d'amour -dans la mer Ionienne où l'attendait la mort.</p> - -<p>Louis XVI et son premier peintre semblèrent conspirer ensemble contre -la monarchie française. Le roi commanda à David un tableau d'un -enseignement sévère, pris dans l'histoire romaine, pour retremper un -peu tous ces marquis désœuvrés qui faisaient de la tapisserie aux -pieds de quelque Ariane ennuyée, et qui ne pouvaient plus tirer -l'épée que pour défendre le bichon fanfreluche de leur maîtresse. -«Tous ces brins de muguet, comme disait le duc de Coigny, qui, depuis -la bataille de Rosbach, avaient abdiqué tout sentiment national.» -David repartit pour Rome et y peignit le <i>Serment des Horaces.</i> Les -Italiens de Rome s'y reconnurent sans doute dans leurs ancêtres, car le -tableau du peintre français y fut bruyamment applaudi<a name="FNanchor_52_1" id="FNanchor_52_1"></a><a href="#Footnote_52_1" class="fnanchor">[52]</a>.</p> - -<p>Quand le tableau fut à Paris, M. d'Angevilliers parut alarmé qu'un -artiste eût osé dépasser la mesure du compas royal. David s'écria -brusquement: «Eh bien! qu'on prenne des ciseaux et qu'on le rogne.» Le -succès, à Paris, fut mêlé de surprise et d'enthousiasme. Il y avait -longtemps qu'on n'avait vu apparaître ces mâles figures de l'histoire. -«C'est encore la tragédie, dirent les libertins.—Oui, répondirent -les derniers encyclopédistes, mais c'est la tragédie de -Corneille.»—C'était plutôt celle de Crébillon; seulement on ne la -jouait plus en paniers. On salua David grand peintre, mais surtout grand -archéologue<a name="FNanchor_53_1" id="FNanchor_53_1"></a><a href="#Footnote_53_1" class="fnanchor">[53]</a>.</p> - -<p>Pour David, l'humanité n'avait pas fait un pas depuis la mort de -Socrate. Pour lui, le soleil s'était couché dans le tombeau de cette -mort éloquente. Il ne comprenait rien aux splendeurs visibles ou -invisibles du christianisme. La Bible et l'Évangile étaient pour lui -deux livres de plus dans une bibliothèque. Jésus le crucifié, le -divin maître, ne lui avait jamais rien enseigné. Il le reléguait au -calendrier, avec les saints. La duchesse de Noailles, croyant qu'un -artiste si sérieux pouvait seul lui peindre un Christ digne de rappeler -la ligne sévère et l'onction des œuvres religieuses, lui commanda un -tableau représentant un Christ couronné d'épines. «Comment -voulez-vous, madame, que je peigne le Christ? je ne le connais pas. -Socrate, si vous voulez.» Madame de Noailles insista. David promit -d'obéir. Peu de jours après, il lui envoya un Christ sous les traits -et sous les habits d'un soldat aux gardes françaises. Voltaire était -dépassé! Et pourtant, au sacre de l'Empereur, ce fut David qu'on -choisit pour le portrait de Pie VII. On l'avertit que, selon la -tradition, il fallait que l'artiste fût agenouillé pour peindre un -pape. Il s'assit fièrement devant Pie VII, l'épée au côté pour tout -signe de respect. Le pape avait trop voyagé pour se plaindre. Aussi ce -pape de David est le premier Italien venu vêtu de pourpre. Point -d'idéal et point de flamme intérieure. Ce front ne porte pas le -tabernacle de la foi. Peut-être est-ce la faute de Pie VII, peut-être -est-ce la faute du peintre, qui, n'ayant pas au cœur la religion -chrétienne, n'a pu donner à cette belle figure le rayonnement de -l'apôtre.</p> - -<p>David était un philosophe du Portique, ne croyant qu'à Socrate. Aussi, -quand il peignit la <i>Mort de Socrate</i>, il n'eut qu'à se souvenir, car -il lui sembla qu'il avait, avec Platon, assisté à cette tragédie -païenne,—tragédie sans bruit et sans larmes visibles, tragédie aux -lignes grecques, où la grâce antique se révèle jusque dans la mort. -David avait d'abord peint Socrate tenant la coupe que lui présentait -l'esclave attendri: «Non, non, lui dit André Chénier, qui était Grec -comme David était Romain, Socrate ne prendra la coupe que lorsqu'il -aura fini de parler<a name="FNanchor_54_1" id="FNanchor_54_1"></a><a href="#Footnote_54_1" class="fnanchor">[54]</a>.»</p> - -<p>David entra à toute bride dans la Révolution, qui, selon lui, n'alla -jamais assez vite ni assez loin. Il se signala aux Jacobins par son -éloquence brutale. Ses amis Collot d'Herbois et Marat n'étaient pas -plus exaltés. Il fut nommé à la Convention par la section du Muséum. -Le peintre du roi habitait toujours le Louvre. Ce pauvre Louis XVI fut, -pour ainsi dire, décapité deux fois par David. Au 10 août, comme il -ne reconnaissait aucune figure amie parmi les conventionnels, il -aperçut tout à coup son premier peintre: «Eh bien! David, lui -demanda-t-il d'une voix émue, quand finissons-nous mon portrait?—Je ne -finis pas le portrait d'un tyran,» répondit David avec une cruauté -sans égale dans l'histoire. Le tyran baissa la tête et ne répliqua -pas. Quand David vota la mort du roi, il le tua pour la seconde fois.</p> - -<p>David a été révolutionnaire en art, en religion et en politique. -Quand on recherche les causes de la révolution de 1789, on doit ne pas -perdre de vue les tableaux de David. Tout son œuvre est l'expression de -cette idée<a name="FNanchor_55_1" id="FNanchor_55_1"></a><a href="#Footnote_55_1" class="fnanchor">[55]</a>.</p> - -<p>Le fameux tableau de <i>Brutus</i>, daté de 1789, pressentiment de la -Révolution, avait d'ailleurs été commandé à David par le roi de -France, comme le <i>Serment des Horaces.</i> La révolution était dans tous -les esprits, même à Versailles:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">Rome n'est pas dans Rome, elle est toute à Paris!</span></p> - - -<p><i>Brutus</i> est une œuvre secondaire, sans émotion, parlant sans vraie -grandeur. Brutus est là pourtant avec sa douleur contenue; mais où -êtes-vous, filles de Brutus, sœurs désolées? Je ne vous reconnais -pas dans ces marbres antiques qui s'évanouissent avec tant de science -et tant de grâce. C'est la douleur du théâtre et non celle du foyer.</p> - -<p>Et pourtant David avait eu mieux qu'un modèle d'atelier pour peindre la -sœur évanouie. Tout le monde alors se voulait montrer citoyen, même -les femmes, même les marquises de la cour. Une demoiselle de qualité -était venue, toute dévoilée à l'amour de l'art et à l'amour de la -patrie, avec sa gouvernante, poser pour une des filles de Brutus à -l'atelier de David. On raconte même qu'à force de poser dans -l'expression cherchée, elle s'évanouit sérieusement dans les bras de -sa gouvernante. «Monsieur! monsieur! elle se trouve mal pour tout de -bon!—Taisez-vous, dit David à voix basse, attendez encore; ne -voyez-vous pas qu'elle est admirable ainsi?» Et il continua froidement -à saisir l'expression. Tout autre, mieux inspiré, se fût précipité -aux pieds de la jeune fille, l'eût prise avec passion dans ses bras et -eut trouvé ensuite dans son souvenir l'expression idéale. Mais on l'a -déjà trop vu, David manquait de chaleur d'âme.</p> - -<p>Cependant la pensée le passionnait. Son <i>Serment du Jeu de paume</i>, qui -est du même temps, est tout un poëme radieux où se trahit le -désordre de l'enthousiasme, où la pensée domine le flux populaire -avec sa grande altitude. Il y a là du Michel-Ange. C'est le grand -historien qui va jusqu'à la prophétie. En effet, la foudre qui frappe -la chapelle royale ne crie-t-elle pas en passant: 21 <i>janvier</i> 1793!</p> - -<p>La passion révolutionnaire, la seule passion de cet Étrusque -réveillé parmi nous lui inspira son chef-d'œuvre: <i>Marat assassiné -dans sa baignoire.</i> Ce tableau sera beau partout, même dans la tribune -du vieux palais de Florence. C'est la vérité dans toute sa rudesse, le -réalisme dans toute sa brutalité; mais la mort est là qui répand sur -cette triste tête de Marat non pas seulement le sommeil oublieux, mais -le rayonnement d'une âme qui s'envole et éclaire en passant d'un -dernier adieu le front, les yeux et la bouche. Voilà un chef-d'œuvre -d'exécution. L'amitié a donné jusqu'au dernier coup la chaleur d'âme -à ce pinceau presque toujours éteint qui a si souvent trahi -l'inspiration. Ce Marat mort, si laid dans la vie, est presque devenu -beau dans le miroir de l'art. On sent que le peintre lui était -sympathique. Et pourtant c'est toujours la vérité qui parle. C'est -bien là cette bête féroce de la bonté qui aurait volontiers -supprimé la moitié du monde pour le bien de l'autre moitié; qui -signait un bon de guillotine avant d'entrer dans le bain, mais qui -écrivait en mourant, ainsi que le témoigne le tableau de David: «Vous -donnerez cet assignai à cette mère de sept enfants dont le mari est -mort pour la défense de la patrie<a name="FNanchor_56_1" id="FNanchor_56_1"></a><a href="#Footnote_56_1" class="fnanchor">[56]</a>.»</p> - -<p>Après Thermidor, David fut emprisonné cinq mois durant au Luxembourg. -Thibaudeau, Chénier et Boissy d'Anglas le sauvèrent de l'exil, -peut-être de la mort. Son exaltation démagogique s'était calmée en -prison. Dans ses nuits solitaires il était descendu en lui-même et -s'était jugé sévèrement. Ah! pourquoi n'était-il resté le premier -de la république des arts dans ce royal atelier, tout peuplé de -chefs-d'œuvre? Pourquoi s'était-il aventuré sur cette mer des -tempêtes qui, plus d'une fois avait jeté sur lui des vagues de sang? -il avait d'ailleurs le pressentiment que Robespierre et Saint-Just -avaient enseveli la Révolution avec eux. Il se sentait impuissant dans -l'avenir; il ne devait plus vivre que pour les arts, laissant -l'humanité en roule ou en déroute. Dès qu'il fut libre, il se remit -à l'œuvre; il peignit les <i>Sabines</i>, œuvre de maître, mais tableau -théâtral sans tumulte, sans émotion, quoique la pensée qui le lui -inspira l'eût saisi au cœur: il avait appris dans sa prison que sa -femme, qui, on l'a dit, n'était plus sa femme depuis longtemps, -s'épuisait en dévouement pour le sauver. Pour peindre ce dévouement, -il trouva tout simple de la représenter parmi les Sabines; toujours -Romain, même après la Révolution, toujours fidèle à ce paradoxe de -l'abbé Galiani: «L'histoire moderne n'est que l'histoire ancienne sous -d'autres noms.» David s'était étrangement mépris sur son talent en -peignant ce grand tableau. C'était moins du style que de la verve qu'il -fallait là. Un peu de barbarie et de <i>primitivité</i> dans l'exécution -eût mieux valu que cette exquise <i>politesse</i> des contours, des -mouvements et des chevelures. À force d'art, l'art lui-même est banni.</p> - -<p>Une fois libre, David ne songea qu'à s'oublier lui-même et à faire -oublier ses violences montagnardes. Mais oublia-t-il sans peine tant -d'amis et tant d'ennemis morts sur la guillotine,—ces ennemis -politiques qui vous disent du fond du tombeau: «Nous nous sommes tous -trompés!» Çà et là, en prenant sa palette et en broyant ses -couleurs, ne vit-il pas des gouttes du sang de Danton et de Camille? En -1795, l'ombre de Danton le poursuivant encore, il dessina, avec la seule -force du souvenir, un beau portrait du grand révolutionnaire pour son -ami M. Saint-Albin. «Tiens, dit David en contemplant la figure -puissante qu'il avait retrouvée dans son cœur, c'est Jupiter Olympien -que je te donne.»</p> - -<p>C'est peut-être le seul portrait signé David qui porte, par le style, -une date révolutionnaire. Il est vrai que les Montagnards de David ne -sont pas effrayants, parce qu'il a éteint leur passion sous la -correction glaciale de son pinceau.</p> - -<p>Napoléon, qui voulait gouverner avec l'éclat de son génie et avec le -rayonnement du génie des hommes de son temps, alla à David comme à un -historien qui devait parler à tous les yeux. Il lui donna cent -quatre-vingt mille francs pour ses deux grandes toiles: la <i>Distribution -des aigles</i> et le <i>Couronnement</i>, qui sont au musée de Versailles. -David a répété le <i>Couronnement</i> pour que cette œuvre courût le -monde, quand l'Empereur était emprisonné à Sainte-Hélène. C'était -une éloquente protestation. On l'a vue exposée jusqu'en Amérique. -Après avoir tant voyagé, cette toile, venue à Paris en 1842 et mise -en vente publique, a été adjugé à quinze cents francs! Ô flux et -reflux de l'opinion humaine! Dans ce tableau du <i>Couronnement</i>, David, -enlevé par l'enthousiasme public, monta jusqu'aux sommets inaccessibles -de l'idéal. Son Napoléon est beau de génie, la tête de Joséphine a -un rayonnement d'amour et de jeunesse. «Vous avez peint Joséphine plus -belle qu'elle n'est, dit à David un grand dignitaire de -l'Empire.—Allez le lui dire,» répondit-il brusquement. Le pape était -d'abord un simple spectateur dans cette comédie héroïque du sacre. Il -regardait Napoléon, qui, après s'être couronné lui-même, va poser -la couronne sur le front radieux et triste de Joséphine. Mais Napoléon -dit au peintre: «Je n'ai pas fait venir le pape de si loin pour ne rien -faire. Faites-lui lever la main en signe de bénédiction<a name="FNanchor_57_1" id="FNanchor_57_1"></a><a href="#Footnote_57_1" class="fnanchor">[57]</a>.»</p> - -<p>David, exilé, vivait en Flandre par le corps, mais son esprit avait -choisi la Grèce. Il ranimait sa vieillesse à ce soleil sans nuages de -la mère patrie des arts. Les visions de sa jeunesse, Eucharis, Psyché, -l'Aurore, Vénus, Achille, les trois Grâces, Apollon et Campaspe, -vinrent le visiter à ses derniers jours; ou plutôt David n'a jamais -été ni jeune ni vieux. Son pinceau de vingt ans n'accuse ni fougue ni -vérité; son pinceau de soixante-quinze ans n'indique ni faiblesse ni -défaillance, tant il est vrai que la tête d'un artiste est, comme l'a -dit le poëte, un éternel printemps paré des moissons et des -vendanges. Titien peignait à quatre-vingt-dix-neuf ans avec toute la -chaleur de ton de ses jeunes années.</p> - -<p>David, qui en 1789 avait peint <i>Brutus</i> comme par pressentiment, -peignait en 1814 les <i>Thermopyles</i> Ce fut sa dernière page d'histoire -en France, page éloquente et froide comme un discours de grand maître -de l'Université. «Héroïque pensée sculptée sur la toile au moment -où les alliés envahissaient la France,» dit Théophile Thoré. Au 9 -thermidor, il faillit suivre sur la guillotine Robespierre, dont il fut -le premier peintre; à la chute de l'Empire il fut exilé comme -l'Empereur, dont il était le premier peintre. Il n'alla pas si loin, il -se réfugia à Bruxelles. Vainement, M. de Humboldt tenta de l'emmener -à Berlin avec le titre de ministre des arts du roi de Prusse; vainement -ses enfants, ses amis, ses élèves, le prièrent d'adresser une simple -requête à la Restauration pour fouler encore le sol natal. La -Restauration ne voulait ni de David vivant ni de David mort. Elle ne -voyait qu'un régicide de plus, dans le maître de Gros, de Gérard et -de Girodet, dans le peintre de la <i>Mort de Socrate.</i></p> - -<p>Quand on étudie l'œuvre de David, on se prend à regretter qu'il n'ait -pas imprimé sa pensée sur le marbre. Il était né sculpteur, avec -l'amour de la ligne et la passion de l'idée; il n'a jamais rien compris -aux fêtes du soleil, ses yeux ne se sont jamais enivrés de lumière. -Il disait de la couleur comme Boileau disait de la rime: «Une esclave -qui ne doit qu'obéir.» Si M. Thiers a savamment interprété la -pensée de David dans son Salon de 1822, M. Guizot, dans son Salon de -1810, a protesté avec une souveraine raison contre cette école de -David.</p> - -<p>Quand on étudie avec quelque sollicitude l'œuvre des peintres du -dix-huitième siècle, on voit que l'art français n'est pas arrivé au -style de David sans transition.</p> - -<p>De toute cette école célèbre, qu'est-il resté? «Mes disciples, -disait David, ont tous la lettre du génie: Girodet, Guérin, Gérard, -Gros.» Ce dernier seul a survécu, parce que sa forte nature l'a -emporté au-dessus des leçons de David. Les trois autres sont des -statuaires qui n'ont pas suivi leur vocation. Des élèves secondaires, -qui sait aujourd'hui les noms?</p> - -<p>David était né grand peintre, puisqu'il a reconnu ses vrais maîtres -dans Phidias et Michel-Ange, puisqu'il a compris qu'en vivant dans -l'intimité de leurs œuvres, il arriverait aux lois éternelles du -beau. Nul peintre au monde n'a plus dessiné d'après Phidias et -Michel-Ange. David a conservé jusqu'à sa mort cinq volumes in-folio -d'études faites à Rome; c'était sa grammaire. Il l'emportait partout, -il l'ouvrait à toute heure. Mais Phidias et Michel-Ange n'avaient pas -eu besoin d'une grammaire, pour parler en toute éloquence la langue de -l'art. Avec la grammaire, on craint de s'aventurer dans les régions de -l'infini; on a toujours un pied sur la terre; on ne s'envole jamais au -delà des nues. On fait des œuvres: on ne fait pas des chefs-d'œuvre.</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_51_1" id="Footnote_51_1"></a><a href="#FNanchor_51_1"><span class="label">[51]</span></a>Un jour qu'il peignait le <i>Supplice des enfants de Brutus</i>, il -sortit tout à coup mécontent de lui, pour une jeune fille de Rome -vingt fois peinte et vingt fois effacée. Il va se promener, sachant -bien que la figure cherchée lui apparaîtra dans le souvenir de son -voyage à Rome. À son retour, la jeune fille était peinte. Qui avait -osé jouer à ce jeu? Autrefois Van Dyck avait repeint une figure de -Rubens, mais Van Dyck était lui-même un autre Rubens. Le coupable vint -demander son châtiment: c'était mademoiselle Leroux-Laville, la muse -inspiratrice de Demoustier! «Cela est bien peint, dit David, mais vous -m'avez fait une Grecque.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_52_1" id="Footnote_52_1"></a><a href="#FNanchor_52_1"><span class="label">[52]</span></a>David écrivait au marquis de Bièvre (toujours dc£ -contrastes! David est d'abord disciple de Boucher, quand lui-même est -un maître; son premier disciple est la maîtresse de Demoustier, et -s'il a un ami, cet ami c'est le marquis de Bièvre!), David écrivait -donc au marquis de Bièvre: «Les Romains se sont rendus de bon cœur, -et il y a un concours de monde à mon tableau presque aussi nombreux -qu'à la comédie du <i>Séducteur.</i> Quel plaisir ce serait pour vous, qui -m'aimez, d'en être le témoin! Au moins, je dois vous en faire la -description. D'abord, les artistes étrangers ont commencé, ensuite les -Italiens, et, par les éloges outrés qu'ils en ont faits, la noblesse -en a été avertie. Elle s'y est transportée en foule, et l'on ne parle -plus que du peintre français et des Horaces. Ce matin, j'ai rendez-vous -avec l'ambassade de Venise; les cardinaux veulent voir cet animal rare -et se transportent tous chez moi. Mais il manque à mon bonheur de -savoir s'il sera bien exposé à Paris. Pour la grandeur de mon tableau, -j'ai outre-passé la mesure que l'on m'avait donnée pour le roi, qui -était de dix sur dix, mais ayant tourné ma composition de toutes les -manières, voyant qu'elle perdait de son énergie, j'ai abandonné de -faire un tableau pour le roi, et je l'ai fait pour moi.»</p> - -<p>On voit que déjà David ne prenait pas beaucoup le <i>roi</i> au sérieux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_53_1" id="Footnote_53_1"></a><a href="#FNanchor_53_1"><span class="label">[53]</span></a>«Le goût du temps, dit Charles Blanc, ne tarda pas à lui -emprunter toutes les modifications de l'ameublement et du costume. C'est -depuis l'exposition du <i>Serment des Horaces</i> que les ornements antiques -devinrent à la mode. On voulut voir le mobilier de Tarquin le Superbe, -boire dans les patères d'Herculanum, que sais-je? s'éclairer par les -lampes de la villa Albani. Les robes des femmes furent taillées en -chlamydes, leurs souliers se changèrent en cothurnes.»</p> - -<p>David, consulté par les comédiens, se contenta de leur donner des vases -étrusques. Les comédiens jetèrent les hauts cris. La tragédie subit -une rude secousse. Aucune femme n'y voulait plus jouer. J'ai toujours -pensé qu'on avait trop d'esprit railleur et pas assez de sentiment -antique au dix-huitième siècle pour prendre la tragédie au sérieux. -Elle n'était admise qu'avec des babils et des jupes à la française, -comme une savante curiosité de carnaval. Les Français ont toujours -aimé l'anachronisme en littérature. Aussi, depuis qu'on a restitué à -la tragédie son péplum majestueux, on n'a pas fait une seule œuvre -immortelle.</p> - -<p>Parmi les élèves de David il ne faut pas oublier le Kain ni Talma. Ce -fut dans l'atelier du maître qu'ils apprirent le style des mouvements -et le style des habits.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_54_1" id="Footnote_54_1"></a><a href="#FNanchor_54_1"><span class="label">[54]</span></a>Dans son Salon de 1822, M. Thiers revient sur cette -composition avec tout le respect qu'inspire un chef-d'œuvre: «Socrate -dans sa prison, assis sur un lit, montre le ciel, ce qui indique la -nature de son intention; reçoit la coupe, ce qui rappelle sa -condamnation; tâtonne pour la saisir, ce qui annonce sa préoccupation -philosophique et son indifférence pour la mort.» Pour la composition, -ce tableau est un chef-d'œuvre que Poussin seul, de tous les peintres -modernes, aurait pu trouver; mais David, sentant qu'il avait sous la -main un chef-d'œuvre, s'y complut trop et oublia cette autre maxime, -qu'il faudrait inscrire a la porte de tous las ateliers: <i>Le fini ne -finit pas.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_55_1" id="Footnote_55_1"></a><a href="#FNanchor_55_1"><span class="label">[55]</span></a>Il commença à montrer ses forces au Salon de 1781. Il y -exposa <i>Bélisaire reconnu par un soldat qui avait servi sous lui, au -moment où une femme lui fait l'aumône.</i> Au salon de 1783, il reparut -avec son tableau de réception à l'Académie: la <i>Douleur et les -regrets d'Andromaque sur le corps d'Hector</i>, et le dessin d'une frise -dans le goût antique. Au Salon de 1785, il exposa le <i>Serment des -Horaces</i> et une petite répétition du <i>Bélisaire.</i> Au salon de 1787: -<i>Socrate au moment de prendre la ciguë</i>, et une répétition des -<i>Horaces</i> que Girodet aurait pu signer si le disciple signait les -tableaux du maître quand il les peint. Au salon de 1789 (la Révolution -allait s'annonçant partout, jusque dans les ateliers): 1° <i>Brutus, -premier consul, de retour en sa maison après avoir condamné ses deux -fils qui s'étaient unis aux Tarquins et avaient conspiré contre la -liberté romaine; des licteurs rapportent leurs corps pour leur donner -la sépulture</i>; 2° les <i>Amours de Pâris et d'Hélène</i>; 3° une -<i>Vestale</i>; 4° <i>Psyché abandonnée</i>; 5° <i>Louis XVI entrant à -l'Assemblée constituante</i>; 6° le <i>Serment du Jeu de Paume</i>, dessin à -la plume lavé au bistre, œuvre capitale.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_56_1" id="Footnote_56_1"></a><a href="#FNanchor_56_1"><span class="label">[56]</span></a>Ceux qui n'ont pas vu le tableau s'imaginent que c'est la -représentation d'un odieux spectacle. En effet, il y a là, dans une -pièce nue et grise, le couteau ensanglanté et le billot de bois, -l'écritoire de plomb et la plume brisée.—Cette plume plus terrible -qu'un seing royal du moyen âge.—Par terre, le billet de Charlotte est -ouvert: «Il suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit à -votre bienveillance.—15 juillet 1703.—Deux 13.</p> - -<p>—Charlotte à Marat.» Et comme contraste, au-dessous: «David à -Marat.» Eh bien, cet odieux spectacle est beau dans ce chef-d'œuvre de -David que nous admirions tous hier encore, à une fête du prince -Napoléon, entre un bataille d'Yvon et une page antique de Gérôme.</p> - -<p>Quand Robespierre avait la dictature politique, David était le -dictateur des arts.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_57_1" id="Footnote_57_1"></a><a href="#FNanchor_57_1"><span class="label">[57]</span></a>David laissait le temps de compter ses œuvres. Il était trop -savant pour être fécond. J'ai indiqué tous ses tableaux jusqu'à la -Révolution; je vais indiquer ses œuvres depuis 1789 jusqu'à l'Empire, -depuis l'Empire jusqu'à son exil, et depuis son exil jusqu'à sa mort. -David signa, en 1793, 1° les <i>Derniers moments de Lepelletier de -Saint-Fargeau</i>; 2° <i>portrait</i> de mademoiselle Lepelletier, fille -adoptive de la nation française; 3° <i>Marat assassiné dans sa -baignoire</i>; 4° la <i>Mort du jeune Barra</i>; 5° <i>portraits</i> de Grégoire, -de Robespierre, de Saint-Just, de Boissy d'Anglas, de Jean Bon -Saint-André, de Prieur (de la Marne), de Bailly, de Marie-Joseph -Chénier. Au Salon de 1795, nous voyons le citoyen David exposer le -portrait d'une <i>Femme et son enfant.</i> De 1795 au Salon de 1808, le -citoyen David peignit: 1° une répétition de <i>Sapho et Phaon</i>; 2° une -variante des <i>Sabines</i>, avec un autre fond; 3° un portrait quatre fois -répété du <i>Premier Consul gravissant le Saint-Bernard</i>; 4° les -<i>portraits</i> de madame Verninhac, de madame de Pastoret, de madame de -Trudaine, une <i>ébauche</i> de madame Récamier; 5° <i>Pie VII et le -Cardinal Caprara</i>; 6° le <i>portrait</i> de Pie VII. Au Salon de 1808, -David, premier peintre de l'Empereur, exposa: 1° le <i>Couronnement</i>; 2° -le <i>portrait</i> en pied de l'Empereur; 3° les <i>Sabines.</i> Au Salon de -1810: 1° la <i>Distribution des aigles au Champ de Mars</i>; 2° l'<i>Empereur -debout, dans son cabinet.</i> Au Salon de 1814: 1° les <i>Thermopyles</i>; 2° -<i>portraits</i> des gendres de David, les généraux Meunier et Jeannin, de -madame Daru, de Français de Nantes. Dans l'exil de 1810 à 1824, David -a peint: 1° l'<i>Amour quittant Psyché au lever de l'aurore</i>; 2° -<i>Télémaque et Eucharis</i>; 3° la <i>Colère d'Achille contre Agamemnon</i>; -4° <i>Bohémienne disant la bonne aventure à une jeune fille</i>; 5° <i>Mars -désarmé par Vénus et les Grâces</i>; 6° <i>Apelles peignant Campaspe -devant Alexandre</i>; 7° des <i>portraits</i>, celui de David, ceux de -quelques-uns de ses compagnons d'exil, comme Sieyès; 8° des -<i>dessins.</i></p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="PRUDHON">PRUDHON</a></h4> - - -<p>Le Monde est le rêve de Dieu, a dit un philosophe. Ne pourrait-on pas -dire avec plus de raison: Dieu, ayant créé le monde et le voyant -imparfait, mais ne daignant pas recommencer son œuvre, rêva un autre -monde plus beau, plus éblouissant, plus digne de lui-même, nouveau -paradis terrestre, où la poésie, Ève avant et après le péché, se -promène dans toute sa beauté splendide? L'art est ce rêve de Dieu.</p> - -<p>L'artiste ou le poëte est donc une créature privilégiée, qui a la -mission de réaliser cet autre monde qui nous console du premier. -L'artiste poétiquement doué ne doit pas seulement étudier sous la -lumière du soleil, il doit écouter cette voix idéale qui répand sur -la nature ses prestiges et ses enchantements. A-t-on jamais rencontré -sur la terre la divine beauté des Madones de Raphaël? Les masques de -plâtre moulés à vif atteindront-ils jamais à l'élévation des -têtes de Michel-Ange? Les printemps que nous traversons en France, en -Italie, en Grèce, sont-ils doux et parfumés comme les idylles d'André -Chénier? La nature, toute belle qu'elle soit, manque un peu d'accent et -d'harmonie; l'art achève le poëme imparfait de Dieu, avec le vague -souvenir du ciel d'où il est descendu, quand l'art s'appelle Raphaël, -Corrège ou Prudhon.</p> - -<p>Au dix-septième siècle, deux peintres luttent ardemment pour arriver -à la royauté de la peinture: l'un n'a que son talent, mais celui-ci -est un esprit hardi, toujours sur la brèche, prêt à dominer, prêt à -prendre la place de vive force: vous avez reconnu Lebrun. L'autre a son -génie pour lutter, mais celui-là est un esprit timide et discret, -recherchant avec amour la solitude qui inspire et le silence qui -élève: c'est un homme simple et naïf, qui aime la peinture et non la -gloire, qui demande à Dieu les joies cachées de l'artiste, et non les -fanfares de la renommée. C'est un grand peintre; et pourtant il est -vaincu par son rival, vaincu dans la vie, vaincu à Versailles, vaincu -jusqu'au jour où le temps remet tout le monde à sa place: vous avez -reconnu Le Sueur.</p> - -<p>À la fin du dix-huitième siècle, la même lutte se reproduit. Après -les paysages bleus et roses de Boucher, quand la peinture, conduite par -David, s'est retrempée dans le sol romain, ne voit-on pas les -apparences du génie surprendre et frapper tout le monde sous le pinceau -sévère de ce maître souvent égaré, tandis que le vrai génie -demeure méconnu dans l'humble atelier de Prudhon? David, comme Lebrun, -s'était fait le peintre de son temps; à lui les sombres figures de -1793 et la pompe impériale de 1812; à lui tout ce qui rappelle les -Romains qu'il veut ranimer, les vertus républicaines et les vertus -héroïques: Joseph Chénier est son poëte, Napoléon est son héros, -la liberté est son dieu.</p> - -<p>Prudhon, comme Le Sueur, inspiré de plus haut, s'était fait le peintre -de tous les temps et de tous les pays. Le vrai génie n'a pas d'âge et -il a le monde pour patrie; que lui importe à lui, ce timide et doux -Prudhon, tout ce bruit qui se faisait alors? «Saturnales de la gloire, -saturnales de la liberté!» disait-il en fermant sa fenêtre. Certes, -comme tout cœur national, il était fier de voir l'héroïsme français -choisir l'Europe pour champ de bataille et proclamer la liberté à tous -les coins du monde; mais à côté de Prudhon homme, il y avait Prudhon -artiste: or, pour l'artiste, il y avait sous le soleil bien des choses -avant Bonaparte ou Saint-Just, il y avait l'amour et le beau; il y avait -Dieu; il y avait les enfants qui jouent sur le sein de leur mère, et -les amoureux qui rêvent aux pieds de leur maîtresse; il y avait -l'antiquité, cette muse toujours nouvelle. Le champ qu'il aimait le -mieux, ce n'était pas le champ de bataille, c'était la vallée bénie -du ciel, où la gerbe répand son or sur la faux; le pré bordé de -saules, où les bœufs s'éparpillent; la vigne rougie, courbée sous la -grappe, qu'égaye encore le chant des vendanges. Ce qu'il aimait, -c'était la nature dans sa force, dans son sourire, dans sa douleur, vue -par le prisme de l'art, qui est la seconde nature.</p> - -<p>On peut pousser le parallèle plus loin. Lebrun et David avaient -étudié les maîtres; ils avaient puisé d'une main confiante à toutes -les sources consacrées; ils étaient devenus peintres à force de voir -comment les grands peintres l'étaient devenus. Par contraste, voyez Le -Sueur et Prudhon: ils étudient seuls, ne suivent aucune trace et -arrivent au génie sans presque le savoir. Lebrun a été le peintre de -Louis XIV, David a été le peintre de Napoléon; Le Sueur et Prudhon -ont été les peintres de la nature éternelle, n'ayant d'autre -inspiration que celle qui vient de Dieu.</p> - -<p>Dès les premières années de Prudhon, on voit que ce fut là un -peintre prédestiné. Comme Rubens, il s'appelait Pierre-Paul. Il est -né en avril 1760, à Cluny, presque dans le même pays où était né -Greuze. Celui-ci était fils d'un architecte, celui-là était fils d'un -maçon. Rien ne serait triste comme l'enfance de Prudhon, s'il n'y avait -sa mère pour répandre l'amour sur son berceau: ainsi de Greuze. -Prudhon était né le treizième enfant du maçon; son père, finit par -succomber en pleine bataille d'une vie de labeur et de sacrifice; il -mourut à la peine, ne laissant à sa veuve désolée que Dieu seul pour -appui. Dieu prit bien sa part du testament; il fit un peu de place au -soleil à tous ces pauvres orphelins. Ce fut surtout sur Prudhon que -tomba sa bonté; mais donner le génie à un homme, est-ce de la bonté -divine? N'est-ce pas plutôt le soumettre aux plus rudes épreuves? -N'est-ce pas montrer le ciel à l'oiseau qui a perdu ses ailes? En -effet, ce fut par un rude chemin, par un autre calvaire, que Prudhon -porta la croix du génie.</p> - -<p>Prudhon puisa sa force dans les larmes de sa mère. Le premier tableau -que vit ce peintre fut une mère désolée qui aime ses enfants, et qui -n'a souvent à leur donner que l'amour de son cœur et les larmes de ses -yeux. Prudhon vit donc s'ouvrir la route dans l'ombre, la route du -pauvre avec ses horizons sur la misère; mais, du moins, dans ce triste -tableau, il y avait une mère dont la douce et tendre figure se -détachait sur une auréole divine. Cette figure de mère fut toujours -la plus suave inspiration du peintre; c'est dans le souvenir de son -enfance qu'il puisa cette douceur ineffable et cette angélique -tendresse qui est l'âme de son génie.</p> - -<p>De bonne heure, Prudhon alla à l'école des moines de Cluny. Dès les -premières leçons d'écriture, le voilà, comme Callot, dessinant mille -profils fantastiques; au lieu d'apprendre à écrire, il apprend à -dessiner. Ce n'est point avec les lettres de l'alphabet qu'il <i>exprimera -sa pensée</i>, qu'il <i>parlera aux yeux</i>: au lieu de l'art ingénieux -chanté par Boileau, il s'exprimera avec l'art divin de Raphaël. Revenu -à la maison, fuyant les jeux de son âge, il prend une aiguille et -sculpte la passion de Notre-Seigneur sur une pierre. Comme il a une -charmante figure, les moines de l'abbaye le distinguent et s'attachent -à lui; il a le privilège de les suivre partout; à l'heure de -l'école, il lui est permis de s'égarer dans les vastes dépendances du -monastère. Il passe des journées en contemplation devant quelque -sculpture ébréchée, devant quelque peinture où l'araignée file sa -toile. Le monde est là pour lui; l'œuvre de Dieu n'est pas ce qui le -surprend, car rien n'est impossible à Dieu, c'est l'œuvre de cette -pauvre créature qui ne fait que montrer sa faiblesse ici-bas. Un jour -un moine, voyant son écolier en extase devant une <i>Descente de croix</i> -de quelque peintre ignoré, lui dit, sachant qu'il aime à dessiner: -«Tu ne réussiras pas, toi, car cela est peint à l'huile.» Prudhon ne -répond pas; il sort du monastère et court les champs, tout en se -demandant quelle est la manière de peindre à l'huile. Et d'abord il -faut de la couleur, il faut mille teintes variées pour reproduire ce -ciel, ces figures, ces draperies et ces paysages. Dans la prairie, il y -a des primevères et des scabieuses; dans le seigle ondoyant, des -coquelicots et des bluets; sur le sentier, des marguerites et des -églantines. «Voilà mes couleurs trouvées!» s'écrie Prudhon. Il -cueille des fleurs et des plantes, il s'en va butinant partout; il -rentre à la maison joyeux et riche comme l'abeille à la ruche; il -exprime le jus de ses bouquets; il cherche, il se trompe, il essaye, il -se désespère; il retourne dans les champs, il rapporte une autre -moisson: la maison de sa mère est tout un laboratoire. On se moque de -lui, on le poursuit de quolibets; que lui importe? il est dans le chaos, -mais il trouvera la lumière. En effet, au bout de quelques jours, -Prudhon avait découvert à lui seul le secret de peindre à l'huile. Il -avait treize ans, l'âge de Pascal découvrant les mathématiques. -Prudhon rentra victorieux à l'abbaye, les mains pleines d'ébauches. -«Cela est peint à l'huile, dit-il au moine surpris de cet éclair de -génie.—Comment as-tu donc fait, mon enfant?—J'ai cherché, j'ai -trouvé.» Le moine parla de Prudhon à son évêque: c'était au beau -temps où chaque grand seigneur était né protecteur des arts. -L'évêque de Mâcon enleva l'enfant à sa mère pour le confier à un -peintre de province, Des Vosges, dont le nom n'est arrivé jusqu'à nous -que parce qu'il eut Prudhon pour élève. Du reste, ce brave homme fut -digne de sa mission: il eut le bon esprit d'être fier de guider le -pinceau de l'enfant; il comprit que ce serait là son œuvre. Prudhon, -libre désormais de toute autre étude, prit le vol de l'aigle dans ce -domaine de l'art. Ce fut un disciple souvent rebelle aux leçons du -maître; il avait ses idées à lui, il comprenait la beauté à sa -manière, il avait une certaine façon de rendre la vérité qui lui -semblait plus fière et plus douce que la façon des autres; aussi, plus -d'une fois, ce fut le maître qui prit une leçon.</p> - -<p>Prudhon passait tout son temps dans l'atelier; quand il prenait un jour -de repos, c'était pour voler vers sa mère, sa mère toujours tendre, -toujours triste, toujours inquiète; sa mère qui voyait alors sa -nombreuse couvée déserter le nid et fuir, au hasard, à la grâce de -Dieu, le sûr abri de ses ailes. La pauvre femme vivait de peu, comme -tout ce qui souffre ici-bas; un rayon de soleil, le parfum des prés et -des bois, quelques miettes d'une fortune depuis longtemps disséminée, -l'amour de ses enfants, voilà sa vie.</p> - -<p>Le jour où Prudhon tombait chez elle sans se faire annoncer était un -jour de joie; on s'embrassait, on pleurait, on se consolait. Ce -jour-là, le souper était presque gai; le lendemain, avant de partir, -on déjeunait encore ensemble, mais le repas s'attristait. Et pourtant -rien n'était plus agréable que ce frugal déjeuner servi à la -fenêtre par une main maternelle, en regard des vignes rougies. Mais il -fallait partir! En s'éloignant, le fils se retournait tout ému, déjà -presque consolé par le tableau saisissant des belles campagnes du pays. -De loin, au détour du sentier, il voyait sa mère penchée à la -fenêtre, immobile comme une statue, perdue dans son amour et dans sa -tristesse. Prudhon se rappela toujours avec un charme ineffable ses -poétiques visites à sa mère; le voyage et le retour, l'arrivée -soudaine, la surprise silencieuse, le tendre babil du souper, le feu qui -s'allumait dans l'aire, cet aire béni, où Dieu, passant sur la terre, -eût aimé à se reposer. Il se rappelait surtout les tristesses du -départ, ce déjeuner qui n'était pour lui que le signal de l'adieu, -enfin, le sentier sinueux d'où il voyait encore sa mère. Ce fut vers -ce temps-là que, voulant peindre une figure de fantaisie, il fut tout -d'un coup surpris et joyeux de reconnaître sa mère, sa mère dans -l'attitude qu'elle prenait à la fenêtre. C'était un vrai portrait qui -ressemblait pour les yeux et pour le cœur: c'était la ligne, c'était -le sentiment. Le pauvre Prudhon, ravi de son œuvre et n'ayant pas de -quoi acheter un cadre, trouva plus simple d'encadrer au pinceau cette -figure tant aimée dans la fenêtre de la maison natale. Jusque-là -Prudhon, âgé de seize ans, n'avait aimé que deux choses: la peinture -et sa mère, amour béni du ciel, joie sainte et glorieuse, délices -matinales d'un cœur à peine ouvert. Un troisième amour vint tout -gâter.</p> - -<p>Il prit une maîtresse sans l'aimer, et croyant échapper à ce -despotisme, il épousa sa maîtresse. Voilà la prose qui vient, avec -ses souliers ferrés, fouler le vert gazon de sa poésie. À peine -fut-il marié d'un an qu'il compta deux enfants dans son atelier. Ces -enfants, mal nippés, ne venaient pas inspirer bien poétiquement leur -père; cependant ils lui servirent de modèles pour ces jolis groupes -dignes des fresques de Pompéi. Malgré les soucis souvent rougeurs et -les devoirs quelquefois desséchants de la famille, Prudhon demeura -tendre, généreux, enthousiaste. Les états de Bourgogne avaient -établi un concours pour un grand prix de peinture; ils envoyaient tous -les ans à Rome le lauréat de la province. Prudhon qui concourait -était à l'œuvre connue de coutume avec une noble ardeur. Un jour, à -travers la cloison qui le sépare de son voisin, il entend des sanglots: -un élève se désespérait et s'indignait contre son inspiration. -Prudhon sourit d'abord, il s'attendrit ensuite, et, s'oubliant -lui-même, il détache une planche, pénètre dans la loge voisine et -achève la composition de son camarade. La générosité lui donna plus -de talent qu'il n'en avait eu jusque-là: aussi son camarade obtint le -prix; mais honteux de sa victoire, il avoua qu'il la devait à Prudhon. -Les états de Bourgogne réparèrent l'erreur: un cri d'admiration se -répandit avec éclat; ses rivaux l'embrassèrent et le portèrent en -triomphe par toute la ville.</p> - -<p>Il partit pour Rome, laissant sa femme et ses enfants à la garde de sa -mère et de Dieu, espérant revenir de la ville éternelle, sinon riche, -du moins avec assez de talent pour le devenir; il partit heureux de -retrouver sa liberté, ébloui par cet horizon de chefs-d'œuvre qu'il -allait étudier.</p> - -<p>Arrivé à Rome, il trouva un ami dans Canova; cette amitié fut la plus -belle, la plus noble, la plus sainte de sa vie: tout s'y trouva, -jusqu'au sacrifice: elle consola Prudhon de l'amour. «Il y a trois -hommes ici, lui dit un jour Canova, dont je suis jaloux.—Je ne connais -et je n'aime que vous, lui répondit Prudhon.—Et Raphaël; et Léonard -de Vinci, et le Corrége! reprit Canova; vous passez tout votre temps -avec eux, vous les écoutez, vous leur confiez vos rêves, vous allez de -l'un à l'autre, de celui-ci à celui-là, vous n'avez jamais fini -d'admirer ce qu'ils disent.»</p> - -<p>Si Prudhon eût écouté Canova, il eût passé sa vie à Rome, loin de -la France qui lui fut ingrate, loin de sa femme qui lui fut infidèle. -Le proverbe dit que les absents ont tort; ils ont quelquefois tort de -revenir. Pour les imaginations poétiques, les absents ont raison: le -souvenir ne garde en amour que le côté charmant; c'est un miroir -magique où les mauvais tableaux ne se reflètent jamais. Or, Prudhon -avait aimé sa patrie et sa femme: par les prismes du lointain, il -revoyait avec un charme infini les beaux paysages de la Bourgogne; sa -femme elle-même avait repris, grâce à l'absence, je ne sais quel -attrait perdu de sa première jeunesse. Et puis il avait laissé là-bas -un autre amour plus grave, sa vieille mère qui l'attendait pour mourir. -Malgré les instances de Canova, il partit, lui promettant de revenir -bientôt. Ils ne se revirent pas, mais ils furent fidèles à l'amitié, -fidèles à ce point, qu'ils moururent en même temps, comme pour se -revoir là-haut dans l'immortelle galerie du roi des artistes.</p> - -<p>Quand il revint en France, sa mère venait de mourir; sa femme était, -comme d'habitude, d'humeur peu conjugale; la France n'était plus un -royaume et n'était pas encore une patrie; les premières rumeurs de la -Révolution soufflaient sur le pays comme un vent d'orage; on était en -1789: c'était l'heure de l'exil pour les arts. Prudhon, qui se -résignait toujours, se résigna. Après avoir embrassé sa femme et ses -enfants, il partit pour Paris, croyant qu'en tout temps, même en -révolution, c'était encore le meilleur pays pour chercher fortune. Il -arriva à Paris en fort mince équipage; il prit un gîte dans un pauvre -hôtel plus ou moins garni, en attendant qu'il put louer un atelier. Il -ne trouva rien à faire, partant rien à manger. Ce train de vie ne -pouvait le mener bien loin; il foula aux pieds sa fierté; il ouvrit -boutique, ce pauvre grand peintre; il fit des portraits en miniature, il -historia des têtes de lettres, des billets de concert, des factures de -commerce; il enjoliva des cartes d'adresse et des boîtes à bonbons. -«Je fais, disait-il avec un triste sourire, tout ce qui concerne mon -état.»</p> - -<p>C'était là un labeur plein d'angoisses; il sentait bien qu'à ce -métier il perdait son temps le plus précieux, ce temps béni du ciel -que la jeunesse répand de ses mains fleuries. Pour se consoler, il -vivait de peu et envoyait à sa famille le reste de son gain. À force -de portraiturer des héros de pacotille à dix ou vingt francs par -tête, il finit, au bout de deux à trois ans, par amasser un millier -d'écus, destinés à lui permettre de redevenir artiste. Déjà -l'horizon se rouvrait pour lui moins sombre et moins froid; la gloire, -qu'il avait perdue de vue, recommençait à lui sourire. Il reprenait sa -vie familière avec le Corrége, Raphaël et Leonard de Vinci; il -écrivait à Canova pour lui confier ses douleurs; Canova lui envoyait -l'espérance dans ses réponses. Greuze aussi lui disait d'espérer; -Greuze avait de bonne foi et de bon cœur reconnu le génie de Prudhon. -«Celui-là, disait-il souvent, ira plus loin que moi (et Greuze -croyait, avec raison, aller plus loin que David et Girodet); il -enfourchera les deux siècles avec des bottes de sept lieues.»</p> - -<p>Mais le millier d'écus était le pot au lait de Perrette. Madame -Prudhon, apprenant vaguement que son mari commentait à faire fortune, -se mit en route pour le joindre avec ses enfants; il fallut bien la -recevoir, il fallut bien vivre en communauté de cœur et d'argent: tant -qu'il y eut de l'argent, c'est-à-dire pendant trois mois, tout alla -bien; mais quand la misère vint reprendre sa place au foyer, tout alla -mal. Madame Prudhon aimait à briller, comme toutes les femmes qui ne -sont pas belles. Le pauvre peintre fut réduit à bercer et à amuser -ses enfants. Il en eut bientôt six, six bouches impitoyables qui -demandaient toujours. Souvent Greuze a surpris Prudhon ébauchant un -tableau au milieu de ses six enfants, deux sur ses genoux, un sur le -dossier de son fauteuil, les autres à ses pieds. Il ne se plaignait -point; il accueillait tous ces cris, toutes ces gambades, tous ces -caprices par ce beau sourire de résignation qu'il avait appris de bonne -heure.</p> - -<p>Cependant le temps, loin de calmer l'humeur altière et vagabonde de -madame Prudhon, l'irrita davantage. La bourrasque soufflait toujours sur -le feu; dépitée de perdre en vieillissant les grâces maussades -qu'elle avait reçues de la nature, n'ayant ni la vertu, ni l'esprit, ni -la maternité pour refuge, elle devint encore plus acariâtre et plus -méchante, «toute hérissée d'épines,» disait Prudhon. Après -dix-huit ans d'une pareille communauté, il prit une résolution -violente: il se sépara de corps et de biens de madame Prudhon. C'était -séparer le paradis de l'enfer. Comme c'était un galant homme, il fit -une pension à sa femme et se voulut charger de tous les enfants. Le -dirai-je? le suicide l'avait souvent tenté; plus d'une fois il avait -été près d'en finir avec toutes ses misères. Il s'était toujours -résigné à vivre pour ses enfants. Séparé de sa femme, il respira; -le ciel lui sembla plus pur, la nature plus souriante et les hommes -meilleurs; il va sans dire que les femmes y gagnèrent aussi. La fortune -elle-même lui fut dès ce jour moins rebelle; elle vint plus d'une fois -sinon s'asseoir, du moins se reposer à sa porte. Il n'avait pas encore -sa vraie place au soleil, mais il n'était plus dans la nuit: son génie -commençait à poindre à l'horizon, non pas encore dans un horizon sans -nuages. Tous les ennemis du vrai talent, les médiocrités de toute -sorte, les avortons et les sots tentaient d'obscurcir ce soleil levant. -Ceux-ci, parce qu'il était sévère, lui niaient la grâce; ceux-là, -parce qu'il était gracieux, lui niaient la sévérité. Il y avait si -longtemps qu'on n'avait vu en France un peintre à la fois sévère et -gracieux! Malgré les envieux, Prudhon en était arrivé à ce point de -la route où tout ce qui se fait pour ou contre un talent lui ajoute de -l'éclat.</p> - -<p>Mais la gloire et la fortune arrivaient bien tard pour un homme de -génie qui avait pâli jusqu'à plus de quarante ans dans la misère et -l'obscurité, dans les soucis de famille et les douleurs conjugales. -Quoique jeune encore, Prudhon ne sentait plus la jeunesse autour de lui; -son cœur était sombre et dévasté; c'était le désert dans la nuit; -pas un rayon, pas une fleur; l'espérance même, cette herbe qui pousse -jusque sur les tombeaux, ne verdoyait plus pour lui. Mais Dieu, touché -sans doute de ses larmes et de son labeur, lui rendit la jeunesse. Il -lui fut permis comme par miracle, d'espérer et de sourire encore, de -retrouver un long printemps d'amour, ou plutôt de traverser un automne -plein de fleurs et de rayons, d'ombrages et de sentiers.</p> - -<p>Greuze était mort; on était en 1805; sa meilleure élève, -mademoiselle Mayer, voulant retrouver les grâces de son maître, alla -droit à l'atelier de Prudhon, qui ne consentit qu'à regret à aller -donner des leçons à l'élève de son vieil ami. Cependant mademoiselle -Mayer avait beaucoup de séduction: c'était une brune enjouée, -enthousiaste, toujours souriante, toujours passionnée. Elle était loin -d'avoir la beauté que Prudhon donnait à ses figures de vierges ou de -nymphes; mais, malgré son teint basané et ses pommettes saillantes, -elle avait un attrait qui frappait les plus philosophes. Ses yeux et ses -lèvres répandaient du feu; si sa figure n'était pas faite par les -Grâces, on voyait que l'Amour y avait mis la main. Prudhon, plus -insensible que tous les autres, ne put se défendre de prime abord d'un -certain plaisir secret à la vue de cette physionomie ardente et -expressive, que la religion de l'art ennoblissait. Peu à peu les -leçons devinrent plus longues; Prudhon ne s'en doutait point, -mademoiselle Mayer ne s'en plaignait point. Bientôt l'amour fut de la -partie; tantôt donnant, tantôt prenant la leçon, l'amour n'était pas -le plus mauvais maître. Enfin le peintre et son écolière s'aimèrent, -l'un avec une tendresse rajeunie, l'autre avec toute l'ardeur des vingt -ans.</p> - -<p>Vers ce temps-là, mademoiselle Mayer, ayant perdu son père, se -réfugia chez Prudhon, ne croyant pas, dans la pureté de son cœur, -qu'il y eût grand mal devant Dieu à remplacer une mauvaise femme, qui -n'avait laissé sur ses pas qu'abîme et dévastation. Elle avait un peu -de fortune, elle en abandonna presque tous les revenus aux enfants de -Prudhon. Parmi ces enfants, il y avait une fille de vingt ans, qui -devint l'amie inséparable de cette seconde mère. Le monde, qui ne -voit jamais d'un bon œil une nouvelle façon d'exercer la vertu -chrétienne, surtout quand on brave les lois qu'il a faites, ne trouva -pas une épigramme contre mademoiselle Mayer. C'est qu'elle n'avait pas -rougi en entrant chez Prudhon, c'est qu'elle avait franchi le seuil le -front haut, le cœur plein, avec la vertu pour compagne. La vertu des -femmes n'est pas toujours la vaine pudeur; quelquefois c'est l'humble -charité. Mademoiselle Mayer recueillit bientôt plus de preuves -d'estime que bien des dames de qualité mariées par-devant notaire et -par-devant l'Église. On comprit dans le monde qu'il y avait entre elle -et Prudhon plus qu'un serment et une feuille de papier timbré. On les -rencontra au bal, au concert, à la promenade, avec la figure des gens -qui sont heureux et fiers de vivre ensemble. On allait à eux, on les -fêtait sans hypocrisie, on leur demandait sans malice des nouvelles de -la jeune famille. Mademoiselle Mayer était la vraie mère des enfants -de Prudhon; car n'est-ce pas l'amour qui fait la mère? Enfin ce mariage -d'un nouveau genre parut légitime à tout le monde, même à Napoléon; -ainsi, quand les artistes furent délogés du Louvre, Prudhon et -mademoiselle Mayer obtinrent chacun un appartement à la Sorbonne; plus -tard, le jour où Napoléon plaça de sa main royale une croix sur le -cœur de Prudhon, deux jolis tableaux anacréontiques de mademoiselle -Mayer furent achetés, par une galanterie délicate, au nom de -l'Empereur.</p> - -<p>Prudhon fit le portrait de Joséphine et donna des leçons de peinture -à Marie-Louise. Il a laissé plusieurs portraits du roi de Rome et de -M. de Talleyrand. Le fameux diplomate ne se lassait pas do poser dans -l'atelier du peintre, pourvu qu'il trouvât à s'égayer avec l'esprit -de mademoiselle Mayer. Plus d'une fois Prudhon eut à enregistrer bien -des mots charmants lancés de part et d'autre; aussi disait-il en -finissant le portrait: «Il n'y manque que l'esprit<a name="FNanchor_58_1" id="FNanchor_58_1"></a><a href="#Footnote_58_1" class="fnanchor">[58]</a>.»</p> - -<p>Prudhon, arrivé lentement au bonheur après les plus rudes épreuves, -se détacha de jour en jour des vanités humaines: l'éclat et le bruit -l'importunaient; il aimait mieux le pétillement du feu, le soir, quand -la voix argentine de mademoiselle Mayer arrivait à son cœur avec la -voix de ses enfants, que toutes les fanfares de la gloire. Il adorait la -peinture pour la peinture: aussi, le jour de sa nomination à -l'institut, tout préoccupé par une figure de nymphe qu'il venait de -créer, il conduisit un de ses amis devant la toile avec l'orgueil naïf -d'un enfant. «Mais, lui dit le visiteur, n'avez-vous donc pas été -nommé à l'Institut?—Ah! c'est vrai, dit Prudhon avec quelque -surprise, j'oubliais de vous l'apprendre.»</p> - -<p>Son bonheur était de ceux qui aiment l'ombre, le silence, la -mélancolie. C'était un bonheur voilé par le souvenir et par le -pressentiment. Selon un poëte arabe, le bonheur le plus pur est un ciel -de printemps traversé de légers nuages. Celui qui est sous le ciel du -bonheur ne cherche à voir que des nuages; il les suit du nord au midi, -de l'orient à l'occident, espérant sans cesse que le ciel va devenir -pur, mais sans cesse l'horizon chasse d'autres nuages. Comme tous les -hommes, Prudhon, quoique philosophe, voyait les nuages plutôt que le -ciel. Entre l'horizon de l'avenir et l'horizon du passé, Dieu, -mademoiselle Mayer, ses enfants, lui montraient en vain l'azur où -vivent les bienheureux: il persistait à voir les nues.</p> - -<p>Malgré sa gaieté native, mademoiselle Mayer aussi finit par se couvrir -peu à peu du voile de Prudhon. Il y avait près de vingt ans que ces -deux amants vivaient des mêmes idées et des mêmes ardeurs. Vingt ans -d'amour! De la gaieté folâtre, mademoiselle Mayer passa à la -mélancolie qui sourit encore; de la mélancolie à la tristesse il n'y -a qu'un pas; en franchissant ce pas, mademoiselle Mayer, qui mettait de -l'ardeur à tout, alla jusqu'à la désespérance. Elle se mit à -cultiver avec une joie funèbre les pâles fleurs de la mort. En vain on -lui demandait raison de sa tristesse. Elle ne répondait pas; s'il me -fallait répondre pour elle, je dirais que, le jour où elle vit la -jeunesse qui fuyait avec les Grâces moqueuses, un fantôme vint la -visiter et lui parler de la tombe, la tombe qui ensevelit les rides et -les cheveux blancs. Ce fantôme, qui tourmenta les premières -générations du dix-neuvième siècle, nous l'appelons le <i>suicide.</i> Il -parla longtemps de sa voix funèbre à mademoiselle Mayer; il ne lui fit -pas grâce d'une année; il l'appela <i>mademoiselle</i> d'un air railleur, -tout en lui parlant de ses quarante ans. Elle eut le vertige; durant -trois jours elle vécut côte à côte avec la mort, quoique Prudhon -demeurât avec elle. L'abîme venait de s'ouvrir, elle ne put qu'y -tomber.</p> - -<p>Ici, j'en suis fâché pour cette histoire, qui finirait mieux par une -page de poésie, je n'ai plus qu'à reproduire une page de la <i>Gazette -des Tribunaux.</i> Le matin du 6 mars 1821, mademoiselle Mayer était seule -dans son appartement; elle n'avait ce jour-là vu que son médecin et -une jeune élève. La veille, elle avait dit bonsoir à Prudhon avec des -larmes dans la voix. Un bruit sourd appelle les gens du voisinage; on -accourt, on se précipite, on trouve la pauvre femme baignée dans son -sang, sous une glace où sans doute elle avait étudié la mort. En un -mot, elle s'était coupé la gorge avec le rasoir de Prudhon. Pourquoi -faut-il le dire? Pourquoi faut-il expliquer la triste fin de cette vie -toute de grâce et de cœur, d'art et d'amour?</p> - -<p>Prudhon ne survécut guère à ce coup terrible, seulement son agonie -fut lente. Jusqu'au dernier moment il tint fièrement son pinceau, -disant qu'il voulait mourir sur la brèche. Quand la mort le prit, il -s'abandonnait à cette belle inspiration qu'il a laissée dans son -Christ mourant. «La mort est venue deux ou trois jours trop tôt, mais -je l'attendais,» disait-il à ses amis. En effet, il avait acheté les -six pieds de terre où il repose au Père-Lachaise, vis-à-vis de la -sépulture de mademoiselle Mayer. Il allait souvent, dans ses derniers -jours, rêver sur ces deux tombes<a name="FNanchor_59_1" id="FNanchor_59_1"></a><a href="#Footnote_59_1" class="fnanchor">[59]</a>.</p> - -<p>Il mourut le 16 février 1825; Géricault était mort en 1824. En moins -d'un an la France perdit peut-être ses deux plus grands peintres.</p> - -<p>Prudhon et mademoiselle Mayer ont eu le dessein sans cesse renaissant de -faire leur portrait l'un par l'autre: il n'en fut rien. Seulement, un -jour de distraction, seuls à l'atelier, se reposant des œuvres -sérieuses, ils prirent chacun une méchante feuille de papier, et, dans -la même séance, Prudhon fit un charmant croquis de mademoiselle Mayer, -tandis que celle-ci dessinait à grands traits la noble et douce figure -de son ami. Prudhon, dans son croquis, avec une simple estompe relevée -de blanc, a saisi tout l'attrait et tout le feu de cette physionomie de -créole. Il a habillé sa maîtresse avec un costume de l'Empire; mais, -grâce au peintre, le costume est charmant: on voit bien qu'elle est -coiffée par lui; ses cheveux, s'échappant du bandeau à la grecque, -retombent sur ses joues en touffes abondantes; Homère n'eût pas mieux -coiffé Diane la chasseresse: toute la grâce antique est là. -Malheureusement, mademoiselle Mayer a affublé Prudhon du costume de -l'Empire: c'est presque de la caricature. Mais elle a bien saisi le -caractère de cette figure qu'elle aimait jusqu'à l'enthousiasme. Cette -figure, très-accentuée, est triste, douce et sévère; la pensée -veille sur le front, un sourire adoucit les lèvres, mais c'est bien là -le sourire de résignation d'un cœur blessé qui se cache.</p> - -<p>Ce qui caractérise surtout Prudhon, c'est l'exquise poésie: il est -poëte autant qu'il est peintre, car il peint pour l'âme comme pour les -yeux; tout en retraçant les plus gracieuses ondulations des formes -humaines, il répand avec onction le sentiment qui vient du cœur -illuminer le front, les yeux et les lèvres. Un matérialiste disait, en -voyant une des adorables figures de femmes créées par Prudhon: «Il -serait capable de me faire croire à l'immortalité de l'âme<a name="FNanchor_60_1" id="FNanchor_60_1"></a><a href="#Footnote_60_1" class="fnanchor">[60]</a>.»</p> - -<p>Prudhon n'avait pas seulement la divination de l'art, il en avait la -science. On se souvient qu'il trouva la couleur, à treize ans, dans les -herbes et dans les fleurs. Il ne s'est pas borné là: il a laissé dans -ses lettres des pages dignes d'être reproduites, qui prouvent que ce -n'était pas là un de ces artistes ignorants qui arrivent au génie -sans savoir pourquoi.</p> - -<p>«La nature donne l'exemple de la plus riche variété, et, si elle a -modelé le genre humain sur un type semblable, n'en a-t-elle pas -modifié à l'infini la couleur, les formes et la figure? Et vous voulez -que, témoin journalier de ses variations, j'adopte pour exprimer ce que -je vois un style étranger à leur nature (c'était là une épigramme -contre l'école de David)? Autant vaudrait dans un tableau adopter la -même figure et le même sentiment pour tous les hommes, et la même -beauté pour toutes les femmes. Je ne puis ni ne veux voir par les yeux -des autres: leurs lunettes ne me vont point. La liberté, c'est la force -des arts. Parce que Racine et Corneille ont fait des chefs-d'œuvre, -faut-il ne plus parler et ne plus écrire qu'en vers alexandrins?»</p> - -<p>On a dit de Prudhon, ce fils du Corrége, qu'il était le frère -d'André Chénier. Mais dans le génie de Prudhon il y a l'alliance de -la grâce antique et du sentiment chrétien, que ne connut pas André -Chénier. L'imagination de Prudhon voyageait au pays d'Homère, mais son -cœur habitait la contrée que le Christ a fécondée de son sang. Il a -ses jours de foi où il peint des crucifiements, ses jours de charité -où il peint la <i>Famille malheureuse</i>, ses jours d'espérance où il -peint l'<i>Âme s'envolant au ciel.</i> Et quand Prudhon est païen, il l'est -avec toute son âme.</p> - -<p>Prudhon a dépassé David, comme André Chénier a dépassé -Marie-Joseph Chéniera<a name="FNanchor_61_1" id="FNanchor_61_1"></a><a href="#Footnote_61_1" class="fnanchor">[61]</a>.</p> - -<p>Avec David, on se réveille dans la Rome politique. Avec Prudhon, on se -réveille dans l'antiquité des poëtes: je me trompe, on sommeille et -on rêve dans l'Olympe. C'est la nuit, c'est le crépuscule, c'est le -soleil voilé. Les déesses descendent des nuages toutes nues, -amoureuses mais pudiques. Non loin des déesses, voici les demi-déesses -qui symbolisent les passions humaines dans leurs poétiques aspirations. -N'entendez-vous pas le chant lointain des bacchantes dans les vignes -brûlées? Ne voyez-vous pas se jouer devant vous, sous les ramées -voluptueuses, ces Amours et ces Zéphyrs qui ondulent dans les -demi-teintes en grappes d'or et de pourpre?</p> - -<p>Quel poëte et quel musicien que ce peintre! tout chante en lui et -autour de lui. Son crayon, c'est une mélodie aérienne; son pinceau, -c'est une harmonie matinale.</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_58_1" id="Footnote_58_1"></a><a href="#FNanchor_58_1"><span class="label">[58]</span></a>Prudhon avait le génie de l'allégorie. «J'aime le palais -diaphane,» disait-il. La ville de Paris lui demanda les dessins du -berceau pour le roi de Rome. Il est curieux, aujourd'hui, de voir ce -berceau où l'artiste avait en quelque sorte prédit l'avenir. Il -s'élève sur quatre cornes d'abondance; il est appuyé sur la Force et -la Justice; des abeilles d'or le parsèment; à ses pieds, un aiglon est -prêt à prendre son vol. Il est ombragé d'un rideau de dentelles semé -d'étoiles. Deux bas-reliefs ornent les côtés: d'un côté, la nymphe -de la Seine, couchée sur son urne, reçoit l'enfant de la main des -dieux; de l'autre côté on voit le Tibre, et près de lui la louve de -Romulus: le dieu soulève sa tête couronnée de roseaux, pour voir à -l'horizon un astre nouveau qui doit rendre à ses rives leur splendeur -antique.</p> - -<p>Après avoir peint le berceau, il peignit l'enfant; il le peignit -dormant dans un bosquet de palmes et de lauriers, éclairé par la -gloire, protégé par deux tiges de la fleur impériale. Le roi de Rome, -même sous le pinceau de Prudhon, est tout simplement un joli marmot -bouffi et gourmand qui tend la main vers le sein de sa nourrice.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_59_1" id="Footnote_59_1"></a><a href="#FNanchor_59_1"><span class="label">[59]</span></a>«Aux amis qui assistaient à sa mort il disait, avec un -sourire de résigné: «Ne pleurez point, je ne vais pas mourir; je vais -partir.» Cette lettre, qui est un dernier adieu, nous le montre tendant -les liras à la mort. «Oh! que la chaîne de la vie est pesante! Seul -sur la terre, qui m'y relient encore? Je n'y tenais que par les liens du -cœur: la mort a tout détruit. Ma vie est le néant; l'espérance ne -dissipe point l'horreur des ténèbres qui m'environnent. Elle n'est -plus, celle qui devait me suivre! La mort que j'attends viendra-t-elle -bientôt me donner le calme où j'aspire? C'est à ta tombe, ô mon -amie, que s'attachent toutes mes pensées.» On le voit, malgré son -génie, Prudhon écrivait dans le style des littérateurs de l'Empire; -on est toujours de son temps par un côté quelconque. Prudhon -appartenait à cette triste période qui dénaturait Ossian et Voltaire; -mais s'il tenait mal la plume, qu'importe? il était un homme de génie -le pinceau à la main.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_60_1" id="Footnote_60_1"></a><a href="#FNanchor_60_1"><span class="label">[60]</span></a>Un tableau de Prudhon, les <i>Divinités de l'Olympe</i>, m'a -offert le curieux spectacle d'un homme qui cherche dans la nuit encore -la lumière du talent. Dans ce tableau, Prudhon s'est peint lui-même en -génie. Sa tête est belle et intelligente; c'est presque Apollon: sans -doute le peintre s'est flatté. Il n'avait alors que vingt ans; on voit -qu'il était dominé par le goût de son temps; c'est la couleur de -Greuze, c'est le dessin de Doucher; pourtant il y a déjà dans cette -œuvre le pressentiment du génie, certaine finesse, certaine -fraîcheur, certaine grâce que Prudhon seul avait apprises ou plutôt -trouvées sans autre maître que la nature. Il peignait alors d'un -pinceau timide, plutôt en façon de miniature qu'en façon de croquis.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_61_1" id="Footnote_61_1"></a><a href="#FNanchor_61_1"><span class="label">[61]</span></a>Supprimez un instant David. Que va-t-il arriver? Prudhon, -longtemps méconnu, sera salué à sa première œuvre et tiendra le -sceptre. Les nouveaux venus, au lieu de copier le bronze ou la pierre -des statues et des bas-reliefs, au lieu d'aller à l'école de Socrate, -copieront des hommes tels que Dieu les a faits. Ce sera l'école -d'Homère et de Théocrite. Nous n'aurons pas de philosophes, mais des -poëtes en peinture. Prudhon ne sera pas seulement un grand peintre, ce -sera un grand maître.</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="EUGENE_DELACROIX">EUGÈNE DELACROIX</a></h4> - - -<p>J'ai connu Eugène Delacroix de loin et de près. Je l'ai étudié dans -ses œuvres, je l'ai aimé dans sa vie. Je conserve précieusement ses -lettres, je garde avec religion son souvenir. La première fois que je -l'ai vu, c'était à un souper de mademoiselle Rachel. L'amitié colora -nos âmes, comme un vin généreux empourpre les coupes.</p> - -<p>Il y a deux ans, j'écrivais dans <i>L'Artiste</i>, le lendemain d'un dîner -chez le peintre de la <i>Barque du Dante</i>:</p> - -<p>«Eugène Delacroix est tout aussi beau convive chez lui que chez les -autres. Sa table est exquise; le tour de sa table, qui n'est pas grande, -est tout un Olympe en habits noirs de demi-dieux de l'art: peintres, -sculpteurs, poëtes et musiciens. Par malheur, beaucoup de demi-dieux -ont des cheveux blancs. La gloire aime cela. Comme la Muse de -l'intimité y verse aux convives d'une main familière le vin pur des -vieilles amitiés toujours jeunes! Ces festins où le rôti est toujours -bien doré, ces heures qui répandent des roses comme les heures de -Raphaël à la Farnésine, ce qui retournent en perles égrenées dans -l'océan de l'infini, qui les retrouvera? La mort ne permet pas aux -mêmes convives de revenir à la même table: il faut que le style de -l'histoire les grave dans le souvenir de ceux qui restent. Je me -souviens d'une de ces fêtes: Eugène Delacroix, Victor Hugo, Alfred de -Musset, Pradier, mademoiselle Rachel, madame de Girardin, qui encore? De -tous ces vivants immortels, Delacroix seul reste debout à Paris, -toujours vaillant, sans avoir blanchi d'un cheveu. Que les dieux ne -l'appellent qu'après sa journée faite, ce travailleur indompté qui -serait si désolé de perdre ses heures de soleil!»</p> - -<p>Hélas! le soleil, son maître, celui qu'il osait peindre face à face -dans son char de feu à la galerie d'Apollon, le soleil revient -indifférent tous les matins à son atelier de Paris et de Chamrosay, -mais Eugène Delacroix ne lui prend plus ses rayons. La nuit éternelle -s'est répandue sur le grand peintre de la lumière.</p> - -<p>En quelques années la France a vu tomber, le ciseau ou le pinceau à la -main, d'illustres artistes: Pradier, David d'Angers, Simart, Ary -Scheffer, Paul Delaroche, Decamps, Horace Vernet et Eugène Delacroix, -le plus grand de tous.</p> - -<p>Je suis revenu de loin pour les funérailles d'Eugène Delacroix. -J'avais vu les funérailles de Gros, et j'avais foi encore en cette -vaillante jeunesse qui avait arraché au corbillard le cercueil du -peintre de la <i>Peste de Jaffa</i> pour le porter pieusement jusqu'au -cimetière. Mais je n'ai pas retrouvé ce noble enthousiasme. Les jeunes -de 1854 ont aujourd'hui les cheveux blancs, les jeunes de 1865 n'ont-ils -donc pas vingt ans? Ils ont laissé à l'Institut tout l'honneur des -funérailles du plus grand des peintres contemporains,—l'Institut -représenté à peine par une douzaine des siens!</p> - -<p>Où était donc la France ce jour-là?</p> - -<p>Ç'a été l'histoire des funérailles d'Alfred de Musset: un peloton de -garde nationale, quelques académiciens, de rares amis, trois ou quatre -femmes qui pleuraient. Mais la vraie douleur de quelques hommes hors -ligne n'est-ce pas le deuil de la France? Seront-ils moins grands le -lendemain ce peintre et ce poëte de notre jeunesse?</p> - -<p>Les grands hommes politiques des grands journaux, qui consacrent tous -les jours un premier-Paris à parler de tout et de rien, qui se -garderaient bien d'omettre un nuage diplomatique, n'ont pas jugé que la -mort d'Eugène Delacroix fût un événement digne d'être enregistré.</p> - -<p>C'est pour les natures violentes comme Eugène Delacroix que le mot -génie a été créé: en effet, le mot talent ne convient pas à ce -maître impatient, fiévreux, emporté, qui dit que le fini c'est -l'infini. Le talent, c'est la placidité de Gérard Dow; le génie, -c'est la <i>furia</i> de Michel-Ange; le talent s'applique au pinceau qui -s'épuise à parachever une tulipe, comme celui de Van Huysum; le -génie, c'est le pinceau qui crée des mondes, qui dévore l'espace, qui -jette feu et flamme, qui traduit par la grandeur et par la beauté -l'œuvre de Dieu. C'est Eugène Delacroix.</p> - -<p>Eugène Delacroix était un peintre héroïque. Il appartenait à la -grande famille des maîtres absolus, des despotes, des tyrans. C'était -un artiste de grande race, sa main était fière, son âme rayonnait. Ce -que j'admire en lui, c'est que la science n'a pas tempéré l'audace: il -cherchait toujours les aventures comme s'il avait toujours eu vingt ans; -mais n'a-t-il pas eu vingt ans toute sa vie?</p> - -<p>Étudiez sa figure, c'est le masque de l'intelligence. Ce front cherche -et se heurte aux nues; ces cheveux, toujours noirs, toujours abondants, -marquent la persistante jeunesse; ces yeux profonds, ombragés de cils -et de paupières, défient les rayons du soleil; ce nez fin, bien -attaché, bat des narines avec impatience; cette bouche est -dédaigneuse, mais cache la bonté. Les joues sont battues et pâlies -par les passions du génie. L'âme est recueillie, mais au moindre choc -elle va éclater comme le tonnerre. Ce portrait n'a qu'un défaut: il -représente l'artiste au repos. Eugène Delacroix, l'homme de l'action, -ne s'asseyait que pour se mettre à table. Il pensait debout, il parlait -debout, il travaillait debout. Je me rappelle qu'il n'y avait pas un -banc dans son jardin. Le peintre avait ses jours de rêverie, mais non -de rêverie oisive.</p> - -<p>Avant Eugène Delacroix, on n'avait jamais qu'entrevu le pays radieux -irrévélé avant lui. Comme Rembrandt, comme Watteau, il a créé son -monde dans les arts au temps où l'on croyait que tous les maîtres -avaient dit leur dernier mot. Les grands siècles de l'antiquité et de -la Renaissance ne renaîtront pas avec leurs peuplades d'hommes de -génie, mais la France n'est pas encore inféconde; ses mamelles sont -toujours pleines de lait, et plus d'une bouche aimée des dieux, comme -dit le poëte, ira y puiser la soif de l'immortalité.</p> - -<p>Il ne faut pas dire d'Eugène Delacroix que c'était un coloriste, il -faut dire que c'était le coloriste. Véronèse avait le coloris -éclatant, Rembrandt le coloris magique, Eugène Delacroix était tour -à tour éclatant et magique; il jouait de la couleur comme Paganini -jouait du violon, toujours maître de sa gamme et ne détonnant jamais.</p> - -<p>La critique lui conseillait d'oser faire des sacrifices et de ne pas si -souvent étouffer la ligne sous le prisme; mais dans sa lumineuse -ivresse il était si éloquent qu'il enivrait tout le monde, même la -critique.</p> - -<p>Celui qui reproche à Eugène Delacroix de n'avoir pas l'amour de la -ligne est celui qui reproche à M. Ingres de n'avoir pas l'amour de la -palette. M. Ingres a ses raisons pour ne pas étouffer son beau dessin -sous la couleur; son éloquence est dans la ligne: il veut dominer par -là. M. Ingres est parti du bas-relief antique, M. Eugène Delacroix est -parti de la passion moderne. Qu'importe, puisqu'ils sont, le premier -dans la région sereine, le second dans la zone orageuse, l'honneur de -notre école moderne!</p> - -<p>Diderot se promenant avec Chardin devant les tableaux du Salon de 1765, -disait à son ami: «Tout cela est très-bien, mais où est le démon?» -Qui de nous n'a fait vingt fois la même remarque devant les œuvres -contemporaines: «Tout cela est très-bien; poses académiques, études -d'après nature, sages compositions, couleurs à grand orchestre; tout -cela est très-bien, mais où est l'âme?» Quand on s'approche d'un -tableau d'Eugène Delacroix, c'est l'âme qui vous saisit d'abord. Pour -lui, le grand secret n'est pas de faire tout bêtement ce qu'il voit par -l'œil simple, c'est de répandre sur sa toile les lumières de -l'inspiration, c'est d'y montrer son âme tour à tour épanouie ou -crucifiée. Le vrai réalisme n'est pas de faire vrai pour les yeux, -mais de faire vrai pour l'esprit.</p> - -<p>Pour ce grand peintre de la passion, la vie a été une lutte -quotidienne, la lutte du génie contre l'opinion. Quand il était -enfant, un fou lui tira son horoscope. Sa gouvernante l'avait conduit à -la promenade, un homme lui prend la main, l'examine trait par trait, et -dit en hochant la tête. «Cet enfant deviendra un homme célèbre, mais -sa vie sera des plus laborieuses et des plus tourmentées.» Eugène -Delacroix, qui n'avait pas oublié les paroles du fou, disait souvent: -«Voyez, je travaille toujours, et je suis toujours contesté.» Ce fou -était un devin.</p> - -<p>Eugène Delacroix pourtant voulant se donner des jours de paresse, -s'était donné une maison de campagne; mais, dans sa mauvaise habitude -de travail, il y avait établi un atelier. Le <i>rien faire</i> de ces âmes -de feu effrayerait les ouvriers les plus robustes, ceux-là qui -demandent toujours le droit au travail. Mais l'homme de génie est -condamné aux travaux forcés à perpétuité.</p> - -<p>Quelle bonne fortune pour celui qui l'arrachait à sa palette et le -tenait à sa table deux heures durant! car Eugène Delacroix était -l'hôte le plus gai, le plus imprévu, le plus lumineux qu'on pût -avoir. De même qu'il était artiste sans cesser d'être homme du monde, -il était homme du monde sans cesser d'être artiste. Tel était Rubens, -tel était Van Dyck, tels les maîtres Vénitiens. Il parlait de tout -comme un homme qui a voyagé non pas sur la terre classique ou dans les -forêts vierges, mais par tous les mondes de l'imagination. Il n'est pas -un grand poëte, depuis Homère jusqu'à Byron, dont il n'ait eu -l'intimité, pas un philosophe dont il n'ait habité les châteaux de -cartes, pas un artiste dont il n'ait traversé l'atelier. L'idéal ne le -dominait pas au point qu'il ne descendît des fiers sommets aux simples -actions humaines. Il a vu de loin, il a vu de près. Il savait la vie. -Il avait étudié les hommes et les choses hors de son atelier. Il y a -des artistes qui ne sont supérieurs que dans leur atelier. Eugène -Delacroix était partout supérieur. Il eût discuté pied à pied avec -le prince de Melternich. L'empereur l'a appelé aux conseils de la ville -de Paris: Napoléon III aurait pu l'appeler à tout autre conseil. Son -père était ministre: comme son père, il avait le sens pratique. Il -jugeait un homme sans appel en un clin d'œil. Son esprit était subtil -à ce point qu'il vous comprenait au premier mot. Si vous étiez un -fâcheux, il ne vous laissait pas achever; si vous parliez bien, il vous -laissait dire, car il aimait l'éloquence pour l'éloquence, comme il -aimait les roses sans lendemain. Il savait tout et savait oublier, ce -qui est le sublime de la science, car il faut au génie les heures -nocturnes: le soleil est plus beau parce qu'il se couche tous les jours.</p> - -<p>Il me faudrait préciser comme la Bruyère pour dire en peu de mots tout -le charme et tout l'esprit de ce beau convive des dîners parisiens, qui -était tour à tour sévère comme l'art et gai comme l'esprit. Madame -de Maintenon faisait oublier le rôti, il eût fait oublier madame de -Maintenon.</p> - -<p>Que dirai-je de la vie d'Eugène Delacroix? il a tant vécu dans ses -œuvres que je me demande s'il a pris le temps de vivre ailleurs. Mais -les grandes natures vivent partout et toujours. Elles dévorent vingt -siècles en un siècle: elles vivent du passé et du présent. Pour -vivre ainsi, il faut avoir été trempé dans l'acier du Styx. Si -Eugène Delacroix eût vécu cent ans, on ne l'aurait pas accusé -d'avoir été avare de ses jours comme Fontenelle qui n'osait ni rire ni -pleurer, qui étouffait en son âme tout amour et toute haine. Eugène -Delacroix est mort dans sa dernière émotion quand ses bras n'avaient -plus la force de retenir son âme volcanique.</p> - -<p>Eugène Delacroix est né à Saint-Maurice, presque à Charenton, -presque à Paris, en la dernière année du dix-huitième siècle, le 26 -avril; mais son vrai pays natal est Bordeaux, puisque c'est à Bordeaux, -en voyant peindre des camaïeux, qu'il sentit naître un peintre en lui. -Son père, Charles Delacroix, avait été, tour à tour, conventionnel, -ministre du Directoire et préfet de l'Empire. Suivant les fortunes -diverses de son père, il eut une enfance très-accidentée. Je ne sais -pas si une bonne fée a préservé son berceau, mais un jour les flammes -l'ont envahi, l'ont caressé, l'ont presque dévoré. Un peu plus tard, -il s'empoisonne avec du vert-de-gris destiné à laver des cartes -géographiques. Un peu plus tard, il tombe dans le port de Marseille, et -n'est sauvé que par un miracle. Est-ce tout? Non, il s'étrangle avec -un grain de raisin, comme le poëte antique.</p> - -<p>Je ne le suivrai pas au lycée, où il rencontra Géricault, ni à -l'atelier Guérin, où il étudia Rubens. Je ne soulèverai pas d'une -main indiscrète le voile du passé répandu comme un chaste linceul sur -les premières passions. J'arrive de plain-pied au Salon de 1822, où se -révéla Eugène Delacroix à peine âgé de vingt-trois ans. Pour cette -grande révélation, il fallait un grand historien: en 1822, M. Thiers -faisait la critique du Salon dans le <i>Constitutionnel.</i> Le futur homme -d'État reconnut du premier regard un peintre dans l'inconnu qui -exposait <i>Dante et Virgile aux enfers.</i> «On peut y remarquer ce jet de -talent, cet élan de la supériorité naissante qui ranime nos -espérances un peu découragées par le mérite trop modéré de tout le -reste.</p> - -<p>«Le pinceau large et ferme, la couleur simple et vigoureuse, quoique un -peu crue. L'auteur a, outre cette imagination poétique qui est commune -au peintre comme à l'écrivain, cette imagination de l'art, qu'on -pourrait appeler en quelque sorte <i>l'imagination du dessin</i>, et qui est -tout autre que la précédente. Il jette ses figures, les groupe, les -plie à volonté avec la hardiesse de Michel-Ange et la fécondité de -Rubens. Je ne sais quel souvenir des grands artistes me saisit à -l'aspect de ce tableau; je retrouve cette puissance sauvage, ardente, -mais naturelle, qui cède sans effort à son propre entraînement. Je ne -crois pas m'y tromper, M. Delacroix a reçu le génie.»</p> - -<p>N'est-il pas beau de voir l'historien faire ainsi l'histoire du -lendemain? N'est-il pas beau de voir M. Thiers à son aurore saluer -Eugène Delacroix à son premier soleil?</p> - -<p>David avait appris la ligne à l'atelier de Boucher. Eugène Delacroix -apprit le coloris à l'atelier de Guérin.</p> - -<p>En sortant de l'atelier, Eugène Delacroix a osé se montrer coloriste -jusqu'à la violence. Tout amoureux qu'il fût de la renommée, il lui -fallut la prendre par force, comme aux jours de pillage. Venu au soleil -couchant de David, ce soleil plus clair que brûlant; venu quand déjà -le romantisme montrait son disque embrumé au-dessus des ténèbres du -moyen âge, il ne fut ni gréco-romain ni franco-gaulois; il fut -lui,—il fut contemporain de lui-même, homme de son siècle.—Pendant -que d'autres interrogeaient les statues de la Grèce antique, il -peignait, en trouvant des larmes dans sa palette, la Grèce moderne, où -mourait Byron: le <i>Massacre de Scio</i>, c'est la seule histoire qui nous -reste de l'héroïque renaissance de ce peuple perdu.</p> - -<p>Parallèlement à Victor Hugo, il faisait sa révolution. On avait -adoré la ligne jusqu'à l'aller étudier dans le dessin linéaire, il -osa prouver par le <i>style du coloris</i> que la ligne n'existait pas. -Supprimez la couleur, supprimez le rayon, que restera-t-il de l'œuvre -de Dieu? Une œuvre sans style, une nature sans âme. Cette révolution -fit pâlir encore l'école de David. Malheureusement elle mit au monde -une myriade de coloristes échevelés qui s'imaginèrent, étudiant mal -le maître, que toute l'éloquence de la peinture était dans la -palette. Ce fut l'invasion des barbares. Mais un peu de barbarie -féconde les civilisations malades. «La queue de l'école davidienne, a -dit M. Théophile Gautier, traînait alors ses derniers anneaux dans la -poussière académique, et ses tableaux n'étaient plus que de faibles -copies de bas-reliefs grecs ou romains. Les tons de plâtre du modèle -se reproduisaient si exactement dans les contre-épreuves peintes, qu'il -eut mieux valu faire franchement de la grisaille comme M. Abel de Pujol. -Aussi, lorsque parurent la <i>Barque du Dante</i> et le <i>Massacre de Scio</i>, -les yeux habitués à ces couleurs crépusculaires furent-ils -singulièrement offusqués par cette intensité ardente et cet éclat -superbe. On poussa des cris de hibou devant le soleil, et les plus -comiques fureurs se donnèrent libre carrière: l'art était perdu! c'en -était fait des saines traditions! Attila approchant de Rome sur son -petit cheval à tous crins ne produisit pas plus d'horreur, de tumulte -et d'épouvante. Cependant le coup était porté, et à chaque Salon -diminuait le nombre des Oreste en proie aux Furies, des Ajax insultant -les dieux, des Achille suppliés par Priam. Shakespeare, Gœthe, Byron, -les légendes du moyen âge, fournissaient des thèmes neufs au peintre -audacieux qui secouait le joug de l'école pour n'écouter que son -génie. Jamais artiste plus fougueux, plus échevelé, plus ardent, ne -reproduisit les inquiétudes et les aspirations de son époque; il en a -partagé toutes les fièvres, toutes les exaltations et tous les -désespoirs; l'esprit du dix-neuvième siècle palpitait en lui.</p> - -<p>Mais il en coûte toujours cher pour faire une révolution, même sans -le vouloir, car Eugène Delacroix ne songeait pas à faire école. Il ne -voulait que faire triompher sa personnalité, comme naguère David. Ce -qui eût bien étonné ses ennemis alors, c'est qu'il avait dans son -atelier, à côté d'une esquisse de Géricault et d'une copie de Rubens -par Delacroix—que j'achèterais bien pour un Rubens—un portrait de -David qu'il admirait beaucoup, un chef-d'œuvre; car, maintenant qu'il -n'y a plus ni classiques ni romantiques, reconnaissons que David fut un -grand peintre. Eugène Delacroix admirait David et ne voulait pas -l'imiter, fidèle à cet axiome, que celui qui imite l'<i>Iliade</i> n'imite -pas Homère. Il lui en coûta cher pour répudier tout air de famille -avec ses contemporains. Le duc de la Rochefoucauld, intendant des -Beaux-Arts, tenta de le ramener dans les voies consacrées, mais il se -cabra. «Qui prouve que ce n'est pas moi qui vois juste?—Tout le -monde.—Eh bien, tout le monde voit faux.» Ce ne fut qu'à l'Exposition -de 1855, un tiers de siècle après ces paroles, que le roi Tout le -monde prit enfin les yeux d'Eugène Delacroix.</p> - -<p>Mais avant ce légitime triomphe, la vie de ce grand artiste fut une -lutte de tous les jours. Privé de travaux par le duc de la -Rochefoucauld, il fut réduit à faire des lithographies, comme Prudhon, -trente ans plus tôt, qui dessinait pour vivre des têtes de lettres. -C'était le vaillant soldat qui avive son héroïsme en escarmouches. -Selon M. Théophile Silvestre, qui l'a peint en relief vigoureux: «La -première des deux collections, qu'il publia de 1825 à 1828, est une -série d'interprétations de reliefs, de médailles et de pierres -gravées antiques de la collection de M. le duc de Blacas. Ces -lithographies, devenues très-rares, résument absolument le côté -pratique du génie de Delacroix et donnent la clef de son œuvre, dont -le principe, du reste, loin d'avoir varié, n'a fait que se fortifier -par la suite. Il est bien certain que si les ouvrages de sa jeunesse -n'égalent pas en intensité ceux de son âge mûr, si l'<i>Entrée des -Croisés à Constantinople</i> surpasse le <i>Massacre de Scio</i>, tout -Delacroix est dans l'un comme dans l'autre tableau avec ses émotions -profondes, sa manière fièrement personnelle, son cachet inimitable. La -seconde série de lithographies est une illustration de Faust: «Je -retrouve dans ces images, disait le vieux Gœthe, toutes les impressions -de ma jeunesse.»</p> - -<p>La révolution de 1830 vit naître dans son atelier cette <i>liberté</i> -toute moderne sortie des entrailles du peuple et non détachée des -bas-reliefs ou des fresques antiques. L'heure du peintre allait sonner; -on lui permit enfin de marquer son génie aux plafonds et aux parois des -palais. Il peignit pour Versailles, il peignit pour les musées, il -étendit partout ses conquêtes. La Chambre des députés, le palais du -Luxembourg, le Louvre, l'Hôtel de ville, ont enfin leur Rubens et leur -Véronèse.</p> - -<p>Dans l'œuvre d'Eugène Delacroix, l'unité et la variété se donnent -harmonieusement une main amie. C'est toujours le même pinceau, mais -avec les belles ressources d'une fertile imagination. Le peintre est -inépuisable, quel que soit l'horizon. L'unité répand sur ses ciels, -ses paysages, ses mers, ses architectures, ses personnages, le même -caractère; la variété répand la vie universelle et témoigne du -sentiment de l'infini: il remue tout un monde.</p> - -<p>Ne soyons pas de cette école de critiques mot à mot, qui s'acharnent -aux défauts lilliputiens d'une œuvre gigantesque. Il faut au génie de -libres allures; les défauts qu'un petit esprit signale avec bonheur ne -font souvent que donner plus de relief aux beautés, sa peinture a sept -dieux: Michel-Ange, Léonard de Vinci, Raphaël, Corrége, Titien, -Rubens, Rembrandt. Quel est le plus parfait? c'est peut-être le plus -imparfait: Michel-Ange.</p> - -<p>Gérard Dow est parfait, mais qu'est-ce que Gérard Dow quand Rubens est -là? Eugène Delacroix, qui appartient à la grande famille des -maîtres, ne doit pas être jugé sur ses ébauches de chevalet. Où il -faut le voir, c'est, dans ses plafonds, dans ses chefs-d'œuvre du -musée du Luxembourg, dans ses batailles du musée de Versailles. Là il -respire l'air vif et se montre dans sa force. Il est abondant, varié, -harmonieux, hardi, toujours nouveau, toujours vivant. Il meuble ses -tableaux avec magnificence, il <i>peuple</i> les salles qu'il peint. La nuit, -les figures doivent reprendre l'entretien familier.</p> - -<p>Le peintre du <i>Massacre de Scio</i> est dramatique comme Shakespeare; comme -Shakespeare, c'est l'homme des temps nouveaux. S'il a vécu dans -l'antiquité par des existences antérieures, il ne veut pas que son -souvenir s'y attarde trop longtemps. Quand il est forcé d'être -mythologique, il l'est avec tant de liberté qu'il transfigure l'Olympe -dans l'esprit moderne. Les dieux de la fable deviennent nos dieux; ils -symbolisent nos rêves, nos idées, nos sentiments. Il fait des déesses -les Muses nouvelles. Pour lui, Minerve est la sagesse, mais c'est aussi -la pensée. Sa Vénus n'est pas copiée d'après les statues antiques; -c'est la Volupté inquiète qui a traversé les vagues furieuses. Ainsi -des autres. Les grandes personnalités reforment le monde à l'image de -leur âme.</p> - -<p>Eugène Delacroix a tenté l'universalité: il a osé être peintre -d'histoire, peintre de batailles, peintre religieux; quoi encore? -peintre de fleurs. Il a compris tous les pays et tous les siècles avec -le caractère héroïque et l'esprit intime de chaque génération. Grec -ancien dans ses plafonds, Grec moderne dans ses tableaux d'histoire, -comme le <i>Massacre de Scio</i>, païen dans sa <i>Sibylle</i> ou sa <i>Médée</i>, -chrétien dans ses <i>Pietà</i>, oriental avec ses <i>Croisés</i> et ses -<i>Fantasia</i>, poëte avec Virgile, Dante et Byron, romancier avec Walter -Scott, historien à Versailles, peintre partout. Familier à tous les -arts, il a prouvé que, toujours poëte, il savait tour à tour être -musicien pour faire chanter les harmonies de sa couleur et architecte -pour décorer les palais dans le style consacré. Et comme il est -toujours fécond! comme il jette la vie à pleines mains! comme ses -figures respirent! comme ses draperies s'agitent! comme ses accessoires -font la fête des yeux!</p> - -<p>J'ai dit qu'Eugène Delacroix avait, comme tous les grands maîtres, -créé son monde. Les demi-grands maîtres s'arrêtent à mi-chemin dans -leurs œuvres; là l'originalité, là le style. Ils ne créent leur -monde qu'avec des débris épars des mondes connus, noyant leur -personnalité dans celle des devanciers ou des contemporains: cette -figure est à Raphaël, ce torse à Michel-Ange, cette draperie à -Véronèse, ces ombres à Prudhon, ces lumières à Eugène Delacroix. -C'est à peine si le peintre se montre un peu sous l'habit d'Arlequin. -Il a beau déguiser ses emprunts par le masque de l'originalité, le -moins savant sait dénouer le masque.</p> - -<p>Eugène Delacroix est tout un, est tout lui. Il ne marche pas dans les -souliers d'un mort illustre, il ne boit pas dans le verre d'un dieu -reconnu. Si son verre est si beau, c'est qu'il boit dans son verre, -dirait Alfred de Musset. Une simple rose peinte par Eugène Delacroix, -je la reconnaîtrais comme les plus distraits reconnaissent du premier -regard ses figures et ses draperies. Tout ce qu'il peint a son style; -ses roses comme ses lions, ses palais comme ses déserts, ses dieux -païens comme ses dieux chrétiens.</p> - -<p>On peut dire aussi que pour lui l'ordre, c'est le désordre, parce que -le désordre, c'est la vie. Il ne mesure pas les ténèbres avec un -compas, mais avec une torche enflammée.</p> - -<p>Dans son expression comme dans son désordre, il ne viole pas la loi du -beau. Il a toujours un air de grandeur et un accent de poésie qui le -maintiennent dans les régions surhumaines. Il est le plus étrange et -le plus harmonieux des peintres; un peu moins, il ne serait qu'un grand -artiste hors de sa voie; mais comme il a franchi victorieusement la -ligne invisible qui sépare le génie du talent, il a le droit de tout -oser.</p> - -<p>Eugène Delacroix a voulu par son testament la simple tombe antique sur -la colline la plus solitaire du Père-Lachaise, là où le soleil seul -vient à son couchant. On a dit de Poussin que c'était le philosophe -des peintres et le peintre des philosophes. On pourrait graver sur le -marbre d'Eugène Delacroix: <i>Ci-git le peintre des poëtes et le poëte -des peintres.</i></p> - - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="SIR_JOSHUA_REYNOLDS">SIR JOSHUA REYNOLDS</a></h4> - - -<p>Reynolds possède le don de la grâce; il sait rendre avec toute leur -délicatesse la beauté de la femme et la fraîcheur de l'enfant, et, -comme ayant conscience de cette faculté précieuse, il se plaît à les -représenter. Aussi, pour le peindre et le caractériser, mettrons-nous -sous les yeux du lecteur un cadre où se trouvent réunis un enfant et -une femme, le portrait de la vicomtesse Galway et de son fils.</p> - -<p>Reynolds, avec une hardiesse de grand maître, n'a pas planté ses -modèles immobiles au centre de la toile. Ils y entrent par le bord du -cadre, continuant une action commencée au dehors, en laissant vide -devant eux, contrairement aux règles, un assez large espace. La -vicomtesse, portant sur son épaule son fils âgé de trois ou quatre -ans, fait irruption dans le tableau qu'elle va traverser. Tout à -l'heure on ne la voyait pas encore, tout à l'heure on ne la verra plus. -Elle ne pose pas, elle passe, et l'artiste semble l'avoir saisie au vol. -C'est une jeune femme à peine épanouie, gardant beaucoup de la vierge -et de l'ange, une rose d'hier avec un seul bouton. Sa tête, de profil -ou plutôt de trois quarts perdus, se détache, comme la veine laiteuse -d'un camée de la tranche fauve de l'agate, d'un feuillage chaudement -roussi par l'automne; ses cheveux, que cendre un œil de poudre, se -relèvent à la mode de l'époque, découvrant leurs racines; un bout de -gaze lamée d'or gracieusement noué en mentonnière forme la coiffure. -De derrière l'oreille, rose et nacrée comme un coquillage, s'échappe -cette longue boucle nommée repentir dans le bizarre langage de la -toilette du temps; n'ayant pas reçu la neige parfumée ou l'ayant -secouée, elle est plus brune que les cheveux et fait admirablement -valoir les blancheurs d'albâtre du col et les blancheurs rosées de la -joue: des réveillons vermeils animent la bouche et la narine de ce -profil opalin où les longs cils des paupières font seuls palpiter leur -ombre. Le costume est charmant de fraîche simplicité: une robe de -mousseline blanche, une casaque ou pardessus de taffetas rose. -Par-dessus l'épaule, la vicomtesse de Galwey tend à son baby, pour le -maintenir, une main fine, diaphane, de la plus aristocratique -élégance, pleine de vie dans sa pâleur patricienne et telle qu'un -grand coloriste comme Reynolds pouvait seul la peindre. L'enfant est une -merveille. Nimbé d'un chapeau de paille qui lui fait une auréole comme -à un petit Jésus, il appuie le menton sur l'épaule maternelle avec -l'air étonné et ravi d'un enfant porté. Une lumière satinée lustre -son front qu'obombrent de naissants cheveux blonds. Dans sa petite face -vermeille et ronde, ses yeux d'azur ressemblent à deux bluets piqués -dans un bouquet de roses.</p> - -<p>Le reste de la toile est rempli par un fond de parc où les rougeurs du -couchant se mêlent, sous les rameaux, aux teintes chaudes et sourdes de -la palette automnale.</p> - -<p>Comme on pourrait le croire, Reynolds n'arrive pas à cette grâce -délicate par le fini et le blaireautage. Il peint au contraire en -pleine pâte, du premier coup, avec une brosse dont le libre maniement -apparaît. Il est robuste, presque violent dans le tendre et l'exquis. -Presque partout ses tons sont vierges, plaqués hardiment avec la -décision rapide du grand maître prompt à saisir la nature; les -accessoires, les fonds tiennent, pour la négligence spirituelle, de -l'esquisse et du décor. Nulle part un travail de polissage n'efface la -touche, cette signature du génie.</p> - -<p>Quel adorable portrait que celui de la princesse Sophie-Mathilde enfant! -La petite princesse, sans le moindre souci de sa dignité, est couchée -à plat ventre sur l'herbe, les genoux ramenés, les pieds nus, une main -appuyée à terre et l'autre jouant dans les poils soyeux d'un griffon -qu'elle tient par le col, l'étranglant un peu, et qui se laisse faire -avec cette patience amicale que les chiens montrent aux tout petits -enfants, sans doute parce qu'ils vont à quatre pattes comme eux et -qu'ils les prennent pour des frères. Une robe blanche, à ceinture -rose, un bonnet de mousseline agrémenté d'une faveur de même nuance -que la ceinture, composent tout le costume de la gentille princesse. Le -peintre, voulant la représenter avec les grâces naïves de l'enfance, -a défendu sans doute tout colifichet, tout oripeau, tout apparat. Rien -n'est plus charmant que la tête, avec son front blanc ombré sur le -contour par le poil follet de ces premiers cheveux qui semblent le duvet -d'une auréole séraphique tombée récemment, ses joues potelées, -fouettées de rose, trouées de fossettes, et ses grands yeux fixes, -profonds, limpides, nageant dans la lumière bleue où l'éblouissement -des choses simule le rêve et la pensée. Le portrait de la princesse -Sophie-Mathilde tiendrait sa place à côté de l'infante Marguerite de -Velasquez.</p> - -<p>Le tableau connu sous le nom de l'<i>Âge d'innocence</i> est une nouvelle -preuve de l'aptitude de Reynolds à rendre le charme pur des enfants qui -n'ont encore bu que le lait de la vie. L'âge d'innocence est -représenté par une petite fille de quatre ou cinq ans, accroupie sur -ses talons, croisant ses menottes grasses, roses et souples, avec un -joli mouvement puéril, et découpant son profil chiffonné et mutin sur -un losange d'azur du ciel orageux servant de fond à la figure. Les -cheveux, traversés d'un ruban rose pâle, sont de ce roux anglais qui, -sous le pinceau de Reynolds, vaut le roux vénitien. Une mèche folle se -détache et jette l'ombre de sa spirale alanguie sur les fraîcheurs -printanières de la joue que font ressortir encore les tons vigoureux -placés sous le menton; car ce n'est pas par un fade mélange de lis et -de roses que l'artiste obtient ces carnations idéales qu'on ne voit -qu'en Angleterre, où l'enfant est cultivé comme une fleur. Il y mêle -une blonde lumière, et les blancs de ses robes sont dorés comme les -linges du Titien, à qui il ressemble encore par le grand goût et la -richesse de ton des paysages qu'il donne ordinairement pour fonds à ses -portraits.</p> - -<p>Nous préférons peut-être à l'<i>Âge d'innocence</i>, qui est un tableau -célèbre du maître, le portrait de miss Boothby enfant: un -chef-d'œuvre de simplicité, de naturel et de couleur. C'est une petite -fille assise, les mains croisées et gantées de mitaines, au pied d'une -charmille laissant voir par une trouée un bout de ciel au coin du -tableau. Elle a une robe blanche dont la large ceinture noire forme -brassière, un haut bonnet cerclé d'un ruban noir. Ses cheveux, d'un -blond fauve, sont coupés carrément sur le front baigné d'une -demi-teinte argentée et transparente, et deux boucles qui s'allongent -accompagnent les joues; les yeux, de ce gris où se fondent l'azur du -ciel et le vert glauque de la mer, ont une expression indéfinissable de -quiétude, d'ingénuité et de rêverie. Jamais carnations enfantines ne -furent rendues par une pâte plus fine, plus souple et plus nourrie, par -des couleurs si suaves et si solides en même temps. Toute la figure est -d'une localité gris-de-perle réchauffée d'ambre, avivée de rose, -d'une harmonie enchanteresse. La critique la plus méticuleuse ne -trouverait à reprendre qu'un peu de lourdeur dans les blancs.</p> - -<p><i>Simplicity</i>, portrait de lady Gatwyn enfant, ne vaut pas celui que nous -venons de décrire, mais il a encore bien du charme. Quel beau parti -pris de lumière dans cette fillette vêtue de blanc, le buste de face -et la tête de profil, dont les petites mains jouent avec une rose et -qui s'enlève en clair sur un fond obscur orageux et chaud brouillé -d'arbres et de nuages!</p> - -<p>Il est bien délicieux aussi le portrait de miss Rice, une bergerette de -neuf ou dix ans, qui conduit ses moutons dans un parc orné de vases de -marbre, en robe rose retroussée et bouffante sur un jupon de taffetas -bleu, en souliers de satin blanc étoffés de rosettes. Le -travestissement pastoral n'ôte rien à la candeur de la petite fille -toute ravie de ce costume.</p> - -<p>Mentionnons aussi ce cadre où, sous le titre de «<i>têtes d'anges</i>,» -l'artiste a réuni les enfants de lady Londonderry voltigeant dans un -ciel bleu, cravatés d'ailes de chérubin. Ce sont en effet des têtes -célestes, et le tableau est comme une gracieuse apothéose de -l'enfance, si belle, si choyée et si adorée en Angleterre.</p> - -<p>Nous en avons dit assez maintenant pour démontrer que sir Joshua -Reynolds sait peindre le premier âge; arrivons à ses portraits de -femme. Un des plus singuliers et des plus attirants est celui de Nelly -O'Brien. Il arrête tout d'abord le regard pour le retenir longtemps par -la gamme étrange de tons qu'a choisie l'artiste pour le peindre. C'est -une toile presque monochrome ou plutôt composée de teintes neutres qui -fait penser à la Monna Lisa, de Léonard de Vinci. La tête, d'une -pâleur argentée, est baignée d'ombres grises; le col, tout en clair -obscur, a des reflets de nacre où luisent vaguement les perles d'un -collier; la poitrine découverte reçoit une lumière blanche, et les -chairs se confondent sous cette lumière avec les plis bouillonnants de -la gorgerette. Des bracelets étoilés de grenats sombres cerclent aux -poignets et aux biceps des bras dont le ton hésite entre le marbre et -l'ivoire. Il serait difficile de dire quelle est la teinte de la robe ou -plutôt de la draperie qui enveloppe le reste du corps. C'est une -couleur indéfinissable, un ton qu'on ne sait pas, comme on dit: en -termes d'atelier, une préparation en grisaille glacée de rose mauve, -de violet et de feuille-morte avec une patine anticipée. Nelly O'Brien -s'accoude à une sorte de mur d'appui dans lequel s'encastre un -bas-relief indistinctement ébauché. Ce socle est gris fauve. Le fond -se compose d'arbres d'un roux sourd, étouffé, assoupi, faisant -ressortir par leur obscurité vigoureuse la tête presque blafarde de -l'actrice. L'expression de ce beau visage est presque inquiétante. Une -malice énigmatique étincelle dans les yeux voilés d'ombre, et les -commissures des lèvres sont retroussées par un sourire mystérieux où -l'esprit semble se moquer de l'amour. Cependant la volupté domine, mais -une volupté redoutable comme la beauté du sphinx.</p> - -<p>Dans un autre portrait, qui est plutôt une étude, Reynolds, encore -préoccupé du Vinci, a représenté une femme portant un enfant nu sur -l'épaule. Ces deux figures, d'une couleur superbe, ont ces ombres -rembrunies, ce modelé fin et ce long sourire de faune, avec ce regard -profond, qui caractérisent les rares chefs-d'œuvre du maître -inimitable. Dans l'<i>Écolier</i> qui tient des livres sous le bras, la -chaleur intense du ton, la magie du clair-obscur, la brusquerie des -rehauts trahissent l'étude de Rembrandt et de ses procédés.</p> - -<p>Quoique Reynolds eût un vrai tempérament de peintre, il possédait -cependant l'esthétique de son art, et il en raisonnait les principes, -sauf à les oublier le pinceau à la main. L'influence de plusieurs -maîtres est visible dans sa peinture, dont heureusement les reflets -lointains n'altèrent pas l'originalité. Qu'il essaye d'imiter Léonard -de Vinci, Rembrandt ou Murillo, il reste toujours Anglais. Quoi de plus -anglais, par exemple, que le portrait de <i>lady Charlotte Spencer</i> en -amazone? Coiffée de boucles courtes ébouriffées par le vent de la -course, les joues animées, les yeux levés vers le ciel, sa bouche de -cerise entr'ouverte, elle caractérise bien une héroïne du sport. Une -cravate de mousseline à pointes brodées se noue négligemment autour -de son col, sa veste rouge galonnée d'or découvre un gilet de piquet -blanc. Des gants de daim protègent ses mains, dont l'une tient un -élégant chapeau de feutre, et l'autre, amicalement passée sous le col -du cheval, flatte et encourage la bonne bête près de laquelle elle a -mis pied à terre, dans une allée de la forêt indiquée par des troncs -de hêtre satinés et veloutés de mousse. Ce n'est pas, à proprement -parler un portrait, équestre, car on ne voit guère que la tête et le -poitrail du cheval, et le cadre coupe la femme à la hauteur du genou.</p> - -<p><i>Miss Élizabeth Forster</i>, avec sa coiffure en hérisson, imagée de -poudre, son œil vif et malin, son nez spirituellement taillé au bout -par une brusque facette, sa large collerette à la Mezzetin, sa robe -blanche à manches de gaze, serrée à la taille d'une ceinture bleu -noir, est encore un très-piquant portrait et se détache franchement -d'un de ces fonds sombres qu'affectionne Reynolds.</p> - -<p>Un charmant caprice a présidé à l'arrangement de <i>Kitty Fisher en -Cléopâtre.</i> La chose n'a rien d'antique cependant, et la couleur -locale égyptienne y est traitée avec un sans-façon d'anachronisme à -la Paul Véronèse. La Cléopâtre anglaise, sans doute pour dépasser -en prodigalité quelque Antoine de la Chambre des lords, jette, en -faisant le plus gracieux mouvement de doigts qu'une coquette qui a une -jolie main puisse imaginer, une grosse perle dans une coupe d'une riche -orfèvrerie. Son costume, tout de fantaisie, est gris et blanc, orné de -découpures, de nœuds et de boutons. La tête se présente en petit -trois-quarts; des sourcils noirs surmontant des yeux d'un vague azur, -pleins d'esprit, de flamme et de séduction, font valoir un teint d'une -blancheur blonde et rosée, qui ne s'obtiendrait qu'avec le maquillage -partout ailleurs qu'en Angleterre, ce pays du beau sang.</p> - -<p>Il n'est pas besoin de parler du <i>Samuel enfant.</i> Tout le monde connaît -cette délicieuse figure agenouillée que la gravure a rendue populaire. -Comme portrait d'apparat, celui de <i>lady Giorgiana Spencer</i> a toutes les -qualités requises: élégance, grand air, exécution brillante. La -belle lady, coiffée en pouf avec des plumes blanches et roses, fardée -en roue de carrosse, vêtue d'une magnifique robe de cour en satin blanc -frangé d'or, descend un riche escalier à balustres d'un air à la fois -dégagé et majestueux. Le geste de la main qui cherche la jupe pour la -relever un peu est tout charmant et tout féminin.</p> - -<p>Dans le genre qu'on pourrait appeler historié, le portrait de <i>mistress -Siddons en Muse de la tragédie</i> est fort remarquable. L'illustre -actrice en robe de brocart, drapée d'un crêpe, est assise sur un -trône de théâtre, dans l'action de déclamer. Derrière elle, à -travers les ombres du fond, on distingue vaguement des larves tragiques: -la Peur et la Pitié.</p> - -<p>Nous retrouvons sur une autre toile, mais cette fois dans la -familiarité de la vie domestique, cette fastueuse <i>lady Giorgiana -Spencer</i>, duchesse de Devonshire. Vêtue de noir, poudrée, dessinant -son profil sur un rideau de damas rouge rebrassé, la duchesse agace du -doigt sa petite fille debout sur ses genoux et levant en l'air, comme -pour se défendre, ses jolis bras roses et potelés. L'enfant est -habillée d'une robe blanche à ceinture noire. Le fond se compose d'une -colonne où s'enroule le rideau, d'un vase de marbre et d'un appui en -forme de fenêtre, festonné de quelques brindilles de lierre, et -laissant voir un pan de ciel. Il y a dans ce portrait vie, lumière et -couleur. Van Dyck, après quelques retouches, pourrait le signer.</p> - -<p>Nous avons beaucoup insisté sur les portraits d'enfants et de femmes de -Reynolds, parce qu'il nous a semblé que là étaient son vrai génie et -son intime originalité: ce qui ne veut pas dire qu'il ne peigne aussi -fort bien les hommes; il ne faut, pour s'en convaincre, que jeter un -coup d'œil sur le groupe de portraits représentant Dunningcol, Barré -et Baring, réunis autour d'une table verte, le vicomte Althorp, le -marquis de Rockingham et le marquis de Hastings, tous traités d'une -manière libre, magistrale et grande.</p> - -<p>Reynolds a peint aussi l'histoire, mais nous n'avons pas eu l'occasion -de voir beaucoup de tableaux de sa main en ce genre. Le <i>Cymon et -Iphigénie</i>, sujet mythologique dont le sens nous échappe, est une -toile des plus remarquables. Sous les rameaux d'un bois que le soleil -crible de ses flèches d'or, une nymphe s'est endormie dans le costume -de l'Antiope du Corrége. Guidé par un Amour, un jeune homme qui semble -être un chasseur s'approche de la belle et contemple ses charmes avec -un trouble plein d'amour; le torse de la nymphe couchée est d'une -couleur magnifique et titianesque, et l'effet de lumière est un des -plus hardis que jamais peintre ait risqués.</p> - -<p>Nous aimons moins les <i>Grâces décorant une statue de l'Hymen</i> taillée -en Hermès. Ces Grâces, probablement des portraits, suspendent des -guirlandes de fleurs, et sont vêtues comme les Grâces décentes, mais -à la mode anglaise du temps, ce qui leur ôte un peu de leur charme.</p> - -<p>Arrêtons là cette étude sur Reynolds, et contentons-nous des -spécimens superbes que nous venons de décrire. Nous pourrions rendre -sans doute notre travail plus complet, mais ce que nous avons dit -suffit, nous l'espérons, pour caractériser ce maître, honneur de -l'école britannique.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="WILLIAM_HOGARTH">WILLIAM HOGARTH</a></h4> - - -<p>S'il a jamais existé un peintre absolument original, c'est à coup sûr -Hogarth. Quelle que soit l'appréciation qu'on fasse de son talent, on -ne peut lui refuser cette qualité. Chez lui, nul souvenir des nobles -formes antiques, aucun reflet des grands maîtres d'Italie, ni même, -chose plus étonnante, des maîtres de Flandre et de Hollande, qui, par -la familiarité de leurs sujets et leur réalisme, sembleraient se -rapprocher de son genre. De même que Pascal, enfant, inventait les -mathématiques, on dirait que Hogarth a inventé la peinture sans avoir -vu de tableaux, par la force intrinsèque de son esprit, et cela non pas -sous le charme d'un pur contour ou d'un lumineux chatoiement de couleur -observé dans la nature, mais philosophiquement, pour donner un -vêtement plastique à des conceptions intérieures qu'il aurait pu -aussi bien écrire que peindre. Le dessin et le coloris sont à ses yeux -de purs moyens graphiques, et, préoccupé de l'idée à exprimer, il ne -cherche jamais la beauté ni la grâce, ni même l'agrément. Cette -austérité logique, ce désintéressement de l'art dans l'art même, -cette poursuite du caractère aux dépens de la beauté, produisent une -individualité profonde. L'homme physique n'est presque rien pour -Hogarth, l'homme moral est tout, et la société l'emporte sur la -nature. Mettre en jeu les passions, faire ressortir les ridicules, -châtier les vices après les avoir promenés à travers leurs phases de -dégradation, tel est le but que se propose le peintre, moraliste et -dont il ne s'écartera pour aucun régal de palette, pour aucun lazzi de -brosse. Tout, dans ses tableaux, est significatif, observé, voulu. Le -moindre détail a sa portée. La pendule, la chaise, la table, sont -celles qui doivent être là et point ailleurs, et il serait impossible -d'en meubler une autre chambre. Quant aux figures, elles sont toutes -typiques d'une espèce; leurs traits, chargés exprès, ne permettent -pas de s'y méprendre; parfois même elles sont caricaturales et -grimées comme se les font les acteurs pour caractériser leur emploi, -et l'on pourrait croire de certaines toiles du maître qu'elles ont -été peintes d'après des pièces inconnues jouées par d'excellents -comédiens, plutôt encore que copiées directement d'après nature, -tant la mise en scène est savante et bien calculée au point de vue -théâtral! Si Hogarth se soucie peu de la forme comme l'entendaient les -Grecs, il excelle dans l'expression et la mimique. Ses gestes, d'une -justesse intime, trahissent le mouvement intérieur et partent du -cerveau sous l'impulsion d'un sentiment déterminé; il ne les combine -pas pour des angles, des rondeurs, des contrastes ou des alternances de -lignes. Tant pis, si un vice, une passion, une laideur caractérielle, -une difformité idiosyncratique convulsent, empilent ou ravinent les -traits d'une physionomie; Hogarth ne vous fera grâce ni d'une ride, ni -d'un pli, ni d'une bouffissure, ni d'une lividité, ni d'une couperose. -Il ne tient pas à plaire aux yeux, car ce n'est pas un peintre -pittoresque, qu'on nous permette ce pléonasme, mais bien un essayiste, -un philosophe, un auteur comique qui peint. Quel humour, quelle -causticité, quelle verve satirique! Il ne faudrait pas s'imaginer -cependant que Hogarth soit, comme exécutant, un artiste sans valeur. -Son dessin, quoique dénué de style, ne manque pas de correction, et sa -couleur, souvent opaque et terne, a une certaine harmonie sourde dans -ses localités grises, parfois brusquement réchauffées de rouge. Les -modes de l'époque, qui affublent ses personnages, présentent un -caractère outré d'exactitude, dont le temps écoulé fait ressortir -l'ironie, et puis, comme il est Anglais! comme il a la saveur du pays! -comme il en possède le sens intime et familier! chacune de ses toiles -porte dans le plus minime détail la signature britannique.</p> - -<p>Il ne sera pas hors de propos, avant de décrire l'œuvre d'Hogarth, de -parler du portrait du peintre tracé de sa propre main. Hogarth est -assis devant son chevalet, la palette au pouce, et regarde un panneau -où l'on distingue une figure de Thalie, à la craie, avec ce -recueillement d'un artiste qui va attaquer une œuvre. Ses traits sont -assez vulgaires, mais une certaine finesse caustique en relève la -trivialité. Les cheveux déjà gris et coupés ras pour la facilité de -la perruque, s'argentent sur les tempes. Un bonnet de couleur violette, -négligemment posé, les recouvre à demi. Le costume se compose d'un -habit vert et d'une culotte rouge. Au pied du chevalet un volume porte -le titre du traité esthétique de Hogarth sur la beauté. Pour fond, -une muraille de teinte neutre. Le dessin est lourd, le coloris opaque, -la touche appuyée, l'ensemble peu agréable. Pourtant on sent le -maître dans ce petit tableau, il donne bien l'idée physique et morale -du peintre.</p> - -<p>Le <i>Mail</i>, ou pour parler plus intelligiblement la promenade, est une -des rares toiles de Hogarth qui ne contiennent pas une moralité directe -et se contentent, sans leçon, de reproduire le spectacle de l'activité -humaine. Des arbres d'un feuillé bleuâtre qui forment des allées et -laissent voir au bout de la perspective des tours semblables à celles -de Westminster, ombragent une multitude de figurines offrant un -échantillon complet et précieux des modes de l'époque. Les unes se -promènent isolées, les autres en groupes. Celles-ci s'abordent avec -des saints, celles-là causent familièrement. On voit je manège des -coquettes, les entreprises des galantins, les feux des enfants, -l'insouciance des maris ennuyés d'une promenade conjugale; des -Highlanders en plaid et le jupon court, des Hongrois en costume national -mêlent un élément pittoresque aux robes à paniers et aux habits à -la française. Au premier plan, une marchande de bière débite de l'ale -et du porter. Une femme se baisse pour remettre sa jarretière. Il faut -que du temps de Hogarth les femmes eussent le genou bien glissant ou que -les élastiques ne fussent pas inventées, car cette attitude revient -souvent dans son œuvre. Le <i>Mail</i> rappelle les parcs de Watteau pour le -déploiement des toilettes féminines, et les places publiques de Callot -pour le fourmillement ingénieux et détaillé des groupes, le tout, -bien entendu, avec un accent anglais très-marqué, sans l'élégance -aristocratique de l'un et le caprice picaresque de l'autre.</p> - -<p>Dans le <i>Départ des gardes pour Finlay</i>, Hogarth a raconté avec une -puissance comique et une verve bouffonne très-amusantes les épisodes -d'un changement de garnison. Si les hommes ne sont pas fâchés de voir -s'éloigner ces beaux soldats rouges, les femmes se montrent -inconsolables. Une Ariane à taille plus que rondelette s'accroche au -bras d'un Thésée à parements blancs qu'une rivale tiraille de l'autre -côté en faisant valoir ses droits avec force injures. L'heureux drôle -a la contenance de Don Juan entre Charlotte et Mathurine; seulement il -semble plus flatté encore qu'embarrassé, car il n'a plus rien à -désirer de ses deux conquêtes, et il s'en va... par ordre supérieur. -Dénoûment commode aux intrigues multiples!</p> - -<p>Un peu en avant, vers l'angle du tableau, un tambour bat sa caisse avec -une insouciance philosophique des criailleries d'une femme entre deux -âges, quelque hôtesse, sans doute, réclamant son du. À l'autre coin, -pour avoir trop cédé à l'attendrissement des adieux et bu plus que de -raison le coup de l'étrier, un soldat aviné a roulé sur le bord d'une -marc, et ses compagnons, un peu moins ivres que lui, cherchent à lui -entonner une dernière mesure de whisky. Le reste de la colonne suit un -peu en désordre derrière le drapeau, s'arrachant aux baisers éperdus, -aux enlacements de bras qui ne veulent pas se dénouer; sur le passage -de la troupe, la population féminine est aux fenêtres, lâchant au -moins d'accompagner du regard, aussi loin que possible ce beau régiment -qu'elle voudrait bien suivre, et qui traîne tous les cœurs après lui. -Une grosse matrone ne dissimule pas son désespoir, éclate franchement -en sanglots. Heureusement, la prochaine garnison la consolera. Cette -scène pathético-burlesque est rendue avec une vraie puissance comique. -Hogarth traduit à sa façon le <i>ferrum est quod amant</i> du satirique -latin, et sa version ne manque ni de sel ni de gaieté. L'esprit est -satisfait si les yeux ne sont pas toujours contents; c'est le mérite et -le défaut de toutes ses peintures.</p> - -<p><i>The Rake's progress</i> est un de ces romans en huit ou dix chapitres, où -l'artiste démontre les inconvénients d'un vice, oubliant qu'un tableau -n'est pas un sermon et qu'il empiète ainsi sur les attributions des -prédicateurs et des philosophes. L'art tient dans les sphères -intellectuelles une place assez haute pour être un but et non pas un -moyen, et c'est le méconnaître que de le faire servir à exprimer -d'une manière subordonnée telle ou telle vérité morale. L'utilité -directe et pratique n'est pas de son ressort. L'art élève l'âme en -lui donnant la pure sensation du beau, en l'arrachant aux plaisirs -matériels, en satisfaisant aux postulations de ses rêves, en la -rapprochant plus ou moins de l'idéal. En ce sens, le torse de la Vénus -de Milo contient plus de moralité que toute l'œuvre de Hogarth; dans -sa blanche nudité luit la splendeur du vrai cl rayonne le plus divin -concept de la forme qu'ait jamais réalisé la main humaine. Sans doute, -nous ne commettrons pas la folie de demander la beauté grecque au brave -artiste londonien, mais nous ne pouvons nous empêcher de trouver qu'il -souligne trop ses leçons, et se donne beaucoup de peine pour prouver -des vérités que personne ne conteste; il est bon d'omettre quelquefois -la moralité à la fin des fables et de laisser au lecteur le soin de -conclure, et c'est ce que Hogarth ne fait jamais.</p> - -<p>Le progrès ou plutôt la progression du libertin se compose de huit -tableaux: l'<i>Héritage</i>, la <i>Toilette du débauché</i>, l'<i>Orgie</i>, -l'<i>Arrestation</i>, le <i>Mariage</i>, la <i>Maison de jeu</i>, la <i>Prison pour -dettes, Bedlam.</i> L'énoncé seul des titres suffit à indiquer les -phases principales et pour ainsi dire les points culminants d'une vie de -désordre. Surpris par une succession inattendue, le jeune homme quitte -la maison honnête et tranquille où il a vécu jusqu'alors sans un -regret, sans un mot de tendresse pour ceux qui ont partagé sa mauvaise -fortune, il a déjà le cœur gâté. Le voilà bientôt à son lever -entre les mains des valets, entouré de maîtres de toutes sortes, comme -le bourgeois gentilhomme, et se livrant aux recherches outrées d'un -luxe extravagant. Ainsi paré comme l'enfant prodigue, il va chez les -courtisanes qui profitent de son ivresse pour lui voler sa bourse et sa -montre. Avec une telle vie, ne soyez pas étonné si dans le tableau -suivant les records, des lettres de change protestées aux mains, le font -descendre de sa chaise à porteurs, et si pour leur échapper il se -marie avec une vieille douairière; un homme ruiné qui épouse une -femme en ruines, c'est une union bien assortie. Pour échapper aux -tendresses surannées de madame, monsieur court les maisons de jeu, -éparpillant sur le tapis vert les guinées, prix de son mariage infâme -et ridicule; il perd, bien entendu, car les dés sont pipés, les cartes -biseautées, et le cercle se compose de grecs, de filles perdues, de -chevaliers d'industrie et de spadassins. De la maison de jeu à la -prison de Fleet il n'y a qu'un pas et ce pas est bientôt fait, et de -Fleet-prison à Bedlam, c'est-à-dire du désespoir à la folie, la -pente est glissante.</p> - -<p>Cette série qui fonda la réputation de Hogarth a plutôt un mérite -philosophique que pittoresque. L'artiste n'est pas encore bien maître -de ses moyens d'exécution; il écrit ses idées avec le pinceau. Plus -tard dans le <i>Mariage à la mode</i>, il les peindra. Ces tableaux -renferment les plus curieux détails de mœurs, et il serait facile, à -leur aide, de restituer dans un roman la société de l'époque. Au -lever du libertin assistent des maîtres d'armes, de boxe, de danse et -de musique, de la tournure la plus caractéristique: un jockey apporte -un vase d'argent, prix d'une course gagnée par le cheval du jeune -dissipateur. Une longue bandelette de papier contenant la liste des -présents faits à Farinelli, le célèbre chanteur, pend du dos d'un -fauteuil jusqu'à terre, attendant une nouvelle signature. Des portraits -de coqs célèbres sont appendus à la tapisserie. On voit que notre -jeune homme est devenu bien vile un sportsman accompli, et qu'il galope -à fond de train sur le turf de la dissipation. L'orgie a lieu à la -taverne de la Rose, un endroit célèbre alors pour ces sortes de -parties. Il règne un certain luxe dans la salle. La table, les chaises -et les buffets sont en bois de mahogoni. Les portraits des douze -Césars, une grande carte, contenant les deux hémisphères, avec cette -inscription: <i>Totus mundus</i>, des glaces de Venise, des appliques et des -torchères décorent les murailles. Il y a longtemps que le festin dure, -car les convives semblent fort échauffés. Une fille montée sur une -chaise met, avec une bougie, le feu à la mappemonde dans un joyeux -délire de destruction, comme si la mission de la courtisane était de -saccager l'univers. Déjà les glaces ont volé en éclats au choc des -verres et des bouteilles. Accoudée à la table, une des bacchantes -lance une fusée de vin de Champagne au visage d'une de ses compagnes. -Une autre happe à même un bol de punch dont elle verse la moitié dans -sa gorge. Quant à notre dissipateur, la cravate dénouée, la veste -ouverte, les jarretières défaites, en proie à l'hébétement d'une -ivresse malsaine, il chavire sur son siège et se laisse dépouiller de -sa bourse, de sa montre et de son mouchoir par deux nymphes aux doigts -agiles, qui font semblant de le caresser. Un laquais apporte un immense -plat de cuivre, dessert de la débauche, dans lequel doit être servie -nue, au milieu de la table, une courtisane déjà débarrassée de son -corps de baleine et qui s'apprête à tirer ses bas: des bas d'azur à -coins d'or, dont Hogarth, toujours moraliste, même quand il en a le -moins l'air, a malicieusement rompu quelques mailles pour montrer la -misère et la paresse sous le faux luxe.</p> - -<p>Dans la prison pour dettes, le libertin, à bout de ressources, a eu -l'idée de recourir à la littérature. Il a fait une pièce de -théâtre pour Hay-Market ou Covent-Garden, et la lettre du directeur, -qui la refuse avec enthousiasme, gît tout ouverte à côté du -prisonnier.—N'est-ce pas là une plaisante et satirique imagination?</p> - -<p>À travers cette histoire, Hogarth a fait circuler adroitement un -intérêt sentimental et bourgeois bien fait pour toucher les âmes -tendres. La pauvre fille trompée, et ne pouvant plus cacher sa faute, -que nous voyons au premier tableau indignement abandonnée, reste -fidèle de cœur à ce mauvais sujet. Quand il est arrêté dans sa -chaise par les records, c'est elle qui les apaise en leur offrant la -bourse qui contient ses modestes économies. On l'aperçoit encore, son -enfant dans les bras, à la grille de l'église où se fait ce triste -mariage. Elle apparaît dans la prison comme un ange consolateur, -faisant contraste avec la vieille épouse transformée en mégère. -Quand de chute en chute son ancien amant est tombé à Bedlam, elle -prodigue à la folie des soins qui n'ont même pas la récompense -d'être compris.</p> - -<p>Quoique Hogarth ait écrit une analyse de la beauté et disserté -philosophiquement sur la grâce de la ligne courbe ou plutôt -serpentine, son penchant naturel l'entraîne vers la caricature, et il -semble se réjouir avec une verve diaboliquement satirique au milieu des -monstrueuses hideurs qu'il évoque. Pour la faire entrer dans la dure -tête de l'humanité, il pousse la leçon jusqu'aux dernières limites -de l'outrance, et c'est en cela qu'il est un maître. La plate copie de -la réalité ne donna jamais ce titre.</p> - -<p>Ses tableaux au nombre de quatre, représentant des scènes d'élection, -sont excessivement curieux, et conservent de bizarres détails de mœurs -que l'histoire néglige dans sa nonchalance altière. Le premier nous -montre le <i>Régal aux électeurs.</i> La vieille corruption y apparaît -avec toute sa naïveté bestiale: une salle de taverne est le lieu du -banquet. Les électeurs, gorgés de viande, crevés de boisson, se -pressent autour d'une table chargée de brocs, de victuailles et de -cadeaux. L'amphitryon-candidat, obligé de répondre à tous les toasts, -se renverse sur sa chaise, gonflé, apoplectique, le visage vultueux, -tendant le bras à la saignée et dans un étal pitoyable. Au fond, une -virago grimpée sur une chaise scie à grands coups d'archet les cordes -d'un méchant violon; dans un coin, des commères usent de tous leurs -moyens de séduction pour entraîner un électeur incertain. Sur le -devant, un agent du candidat panse le crâne d'un homme abîmé dans la -bagarre et qui tient sous son pied un papier où sont écrits ces mots -dont le sens allusif nous échappe: <i>Give us our eleven days.</i> Parmi -d'autres paperasses éparpillés près de lui, figure dérisoirement -l'acte contre la corruption électorale. Non loin de là, un personnage -à tournure ignoble tient à la main un mandat daté du 1<sup>er</sup> avril 1654, -et ainsi conçu: «Je promets de payer à Abel Squat la somme de -cinquante livres, six mois après ce jour; valeur reçue: RICHARD -SLIM.» Vous voyez comme on observe l'édit. Tout à fait au premier -plan, un petit garçon remplit de gin un tonnelet qui sera bientôt tari -par l'inextinguible soif des volants.</p> - -<p>Dans le second tableau, qu'on pourrait appeler la <i>Préparation des -votes</i>, des colporteurs juifs offrent des marchandises; un pâtissier -coupe des galettes et le candidat tient sa bourse ouverte pour payer les -achats des électeurs. Au second plan, des hommes agitent les mandats -qu'ils ont reçus. Tout au fond, des émeutiers assiègent le bureau de -perception des impôts et on leur tire des coups de fusils par la -fenêtre. Devant la taverne de Porto-Bello, deux gaillards fument et -boivent, aux dépens du candidat, près d'un lion chimérique en bois ou -en carton, qui, avec un effroyable rictus, tient, entre ses crocs, une -fleur de lis qu'il semble vouloir avaler. Du balcon de la taverne se -penchent vers la rue, pour regarder cet amusant spectacle, deux femmes -d'une attitude gracieuse et d'une couleur charmante: deux fleurs que -l'artiste a jetées là fort à propos pour délasser l'œil de toutes -ces laideurs que Polichinelle parodie en posant sur la pancarte de sa -baraque comme «candidat pour Guzzledown.»</p> - -<p>Le troisième cadre, intitulé <i>the Polling</i> (le vote), pousse jusqu'au -paroxysme ce comique féroce dont les Anglais tirent des effets si -chargés, et que, littérairement, Swift possédait au plus haut degré. -Hogarth s'en est donné ici à cœur joie avec une absence de goût -formidable. Il n'a reculé devant rien, et cette tribune au vote est -aussi lugubrement caricaturale que la cave des momies dans la tour -Saint-Michel, à Bordeaux. On a convoqué le ban et l'arrière-ban des -électeurs; les manchots, les boiteux, les paralytiques, les malades -même, arrachés de leur grabat dans des couvertures, viennent agoniser -à la tribune et déposer leur vote au milieu d'un râle. Il y a là des -figures effrayantes, cadavéreuses, spectrales; des êtres hybrides, -moitié chair, moitié bois, échafaudés de potences, agitant des -moignons. N'est-il pas mort, ce corps inerte à la face livide, aux -traits convulsés qu'on hisse le long des gradins? N'est-on pas allé le -chercher dans la tombe, parmi les vers, pour faire nombre?</p> - -<p>Au quatrième tableau, le candidat a triomphé. On le porte sur une -chaise comme sur un pavois, trône chancelant, dont les oscillations -l'alarment. Son chapeau est déjà tombé à terre, et sa gloire -récente pourrait bien prendre un bain de fange. Des saltimbanques, -montreurs de bêtes, se rangent pour laisser passer le triomphateur. Une -laie et ses quatre cochons, effrayés du tumulte se précipitent dans -l'égout où l'élu risque de les aller rejoindre, car des hommes armés -de fléaux attaquent le cortège, à la grande frayeur d'une jeune femme -qu'on aperçoit au-dessus d'une terrasse et à qui sa duègne fait -respirer des sels; au fond, la troupe victorieuse agite des bâtons et -balance un drapeau à la devise <i>true blue</i> (les vrais bleus). Espérons -que l'honorable Robert Slim rentrera vivant chez lui.</p> - -<p>Dans <i>the Harlot's Progress</i> (les Aventures d'une Fille de joie), -Hogarth prend, à la descente du coche d'Yorkshire, l'innocente jeune -fille que le Minotaure de la débauche doit dévorer; et il la conduit -plus loin que la mort, car il la montre dans son cercueil, objet de -curiosités profanes, et ne commandant même pas le respect qu'inspire -aux plus endurcis ce lugubre spectacle. L'un des tableaux de cette -série nous fait voir cette nouvelle paysanne pervertie parmi les -splendeurs du vice élégant; elle est richement vêtue, elle habite un -appartement somptueux. Un homme entre deux âges, d'apparence opulente, -déjeune près d'elle à une petite table; mais la fantasque créature a -donné un coup de pied au guéridon, et le plateau se renverse avec un -grand fracas de porcelaine et d'argenterie. Un petit groom nègre, -portant une théière, s'arrête stupéfait de cette équipée, et un -sapajou coiffé d'un bonnet se sauve en glapissant d'effroi. Ce tapage -a un motif; il sert à détourner l'attention de milord protecteur et à -dissimuler la fuite d'un amant fort en désordre, qui se sauve son -épée sous le bras, les jarretières dénouées, tandis que ses -souliers sont emportés par une soubrette experte à protéger les -galants. À la planche suivante, le châtiment commence déjà; il ne se -fait jamais attendre longtemps chez Hogarth. À la suite de quelque -démêlé avec la police, l'héroïne de ce roman pictural trop -véridique a été enlevée et mise dans une maison de pénitence. Elle -n'a encore descendu que le premier échelon de la décadence. Elle porte -un coquet tablier de taffetas rouge sur une jupe de damas jaune à -fleurs; une fanchon de dentelles se noue sous son menton; un collier de -perles entoure encore son col, et c'est avec des gants longs qu'elle -soulève à contre cœur le maillet destiné à teiller le chanvre posé -devant elle sur un billot; mais il n'y a pas à faire la paresseuse ou -la délicate. Un surveillant, armé d'une cravache, fait un geste -menaçant accompagné d'une grimace significative. Rangées en file, -cinq ou six malheureuses, à divers étals de dégradation, s'occupent -nonchalamment du même travail. Au coin, sur le devant, une fille -rattache son bas largement étoilé de trous, et une autre poursuit dans -son corsage un ennemi dont elle tire une vengeance espagnole.</p> - -<p>Sous le rapport de l'idée et de la composition, il n'y a rien à -critiquer dans ces peintures, mais elles sont beaucoup moins -satisfaisantes envisagées au point de vue de l'art. Le dessin en est -lourd, et la couleur, peut-être bonne autrefois, s'est altérée et -rembrunie de manière à rendre certains détails difficilement -perceptibles. Elles ont aussi le défaut, comme beaucoup d'autres du -peintre, de présenter des personnages vils et des scènes d'abjection, -ce qui fit accuser Hogarth de ne pouvoir peindre les gens comme il faut, -par manque de distinction, de grâce et d'élégance. Sensible à ce -reproche, il prouva qu'il n'était pas fondé en faisant paraître cette -série intitulée le <i>Mariage à la mode</i>, ce qui est son chef-d'œuvre. -Le sujet était pris, cette fois, dans la vie du monde, et l'artiste y -démontra victorieusement que, lui aussi, pouvait être, lorsque cela -lui plaisait, un artiste fashionable, ou, comme on dit aujourd'hui, de -<i>high life.</i></p> - -<p>Cette suite, composée de six tableaux, est d'une conservation parfaite, -due, sans doute, aux glaces qui les protègent.</p> - -<p>Nous allons analyser l'une après l'autre chacune de ces toiles, où un -vif sentiment d'art se mêle à l'intention morale et à la peinture -curieuse des mœurs d'une époque.</p> - -<p>Un grand seigneur, ayant besoin de redorer son blason, a bien voulu -condescendre à l'union de son fils avec la fille d'un riche alderman de -Londres, désireux d'un titre. La comédie ou, si vous l'aimez mieux, le -drame s'ouvre par la signature du contrat, qui en forme l'exposition. -Nous sommes chez le très-honorable lord Squanderfield, dans un riche -salon orné avec un fastueux mauvais goût. Un portrait, chamarré -d'ordres étrangers, se prélasse, au milieu d'un tourbillon de -draperies volantes que des vents contraires semblent se disputer, dans -une pose emphatiquement ridicule. Un canon dont le boulet est visible -lui part entre les jambes. Au plafond, on distingue en perspective -<i>Pharaon se noyant au passage de la mer Rouge.</i> Les tableaux qui -tapissent les murailles sont d'un choix bizarre et farouche, d'où un -esprit superstitieux tirerait aisément des présages funestes. Ce sont: -<i>David vainqueur de Goliath, Prométhée et le Vautour, le Massacre des -Innocents, Judith et Holopherne, Saint Sébastien percé de flèches, -Caïn tuant Abel, Saint Laurent sur le gril.</i> Les appliques des bougies -représentent des têtes de Méduse surmontées de couronnes comtales. -À travers la fenêtre, on aperçoit un hôtel en construction, mais -déjà en ruine derrière ses échafaudages. L'ignorance opiniâtre du -lord s'y révèle par le porte à faux des colonnes et autres bévues -d'architecture grossières.</p> - -<p>L'alderman, assis près d'une table au milieu du salon, le nez -chevauché de besicles, tient le contrat de mariage; son caissier -présente au lord une levée d'hypothèques obtenue des créanciers, et, -sur le tapis, s'entassent les guinées et les billets de banque, car ce -n'est qu'à prix d'or que l'altier seigneur consent à une pareille -mésalliance. Superbement vêtu d'un habit nacarat dont les broderies -font disparaître le velours, coiffé d'une majestueuse perruque -blanche, une main au jabot, il désigne de l'autre un arbre -généalogique des plus touffus dont la racine plonge dans le ventre de -Guillaume, duc de Normandie. Quelques branches coupées s'en détachent, -sans doute pour désigner les prétendants que l'illustre famille -dédaigne ou ne reconnaît pas. Son pied goutteux emmailloté de linges -repose sur un tabouret, ses béquilles armoriées s'appuient à son -fauteuil, derrière lequel s'élève un dais sommé d'une couronne de -comte aux pointes burlesquement exagérées. Le lord est un de ces -hommes infatués de leur noblesse qui disent à tout propos: ma race, -mon titre, mon blason.</p> - -<p>À l'autre bout de la chambre, sur une espèce de sopha, les futurs, -dédaignant de s'occuper de ces détails matériels, sont assis l'un à -côté de l'autre, mais ils ne semblent pas bien violemment épris. Ils -se tournent presque le dos. Le mari, jeune fat de constitution chétive, -portant au col comme une mouche malsaine la tache noire de la maladie -originelle, allonge ses maigres jambes dans des bas de soie blancs à -coins d'or, ouvre en dehors comme un danseur les pointes de ses souliers -à talons rouges, et puise avec des grâces de marquis français une -prise de tabac d'Espagne, tout en retournant la tête pour jeter un coup -d'œil de satisfaction à la glace.</p> - -<p>Il est difficile de rendre d'une façon plus spirituelle, plus -élégante et plus vraie le délabrement aristocratique et l'énervation -précoce d'une nature distinguée, et de mieux faire sentir le -gentilhomme sous le libertin usé de débauches. Son teint pâle, sa -poitrine étroite, ses mains maigres et blanches, ses jambes en fuseaux, -ne manquent pas de grâce sous ce velours, ces broderies et ces -dentelles, et personne, en voyant le vicomte de Squanderfield, -n'élèvera de doute sur sa qualité.</p> - -<p>La jeune fille en robe de satin blanc brochée d'or, sans poudre, -coiffée de dentelles et de fleurs, écoute en jouant, pour se donner -une contenance, avec les bouts d'un mouchoir passé dans une bague, les -galanteries que lui chuchote à l'oreille le conseiller Silver-Tongue -(langue d'argent), un légiste galantin, qui jouera un grand rôle dans -le roman du mariage à la mode.</p> - -<p>Cette figure de femme est une des plus jolies qu'ait peintes Hogarth, -qui ne sacrifie pas souvent aux grâces. Elle a de la jeunesse, du -charme, la beauté du diable et une certaine fraîcheur plébéienne. -C'est un meurtre d'unir cette créature pleine de vie à ce frêle -cadavre musqué. Sa gaucherie, la façon timide dont elle s'assoit sur -le bord du sopha sont intéressantes.</p> - -<p>Vers l'angle du tableau, au premier plan, deux chiens enchaînés, l'un -de race et estampé d'une couronne, l'autre d'origine vulgaire, se -séparent autant que leur laisse le permet.</p> - -<p>Au second tableau, le mariage est fait, on pourrait même dire qu'il -commence à se défaire. À la suite d'une soirée qui s'est prolongée -jusqu'au matin, les invités partis, les deux époux, fatigués et -bâillant à qui mieux mieux, se sont jetés sur des fauteuils à chaque -coin de la cheminée, où s'écroule un feu de charbon près de -s'éteindre. Le comte, il peut porter ce titre maintenant, car son père -est allé rejoindre ses illustres aïeux, le comte, le chapeau sur la -tête, la veste ouverte, le linge bouffant, les mains enfoncées dans -les goussets, s'affaisse sous l'hébètement de l'ivresse; il n'a point -passé la soirée avec sa femme, il revient d'une orgie ou même d'un -lieu pire encore, car un griffon, innocemment délateur, lui tire à -demi de la poche un bonnet de femme chiffonné. L'épée du comte, -cassée dans le fourreau, gît sur le tapis et décèle une nuit -orageuse.</p> - -<p>Madame, en jupe de soie rose-mauve, en corset de taffetas blanc, un bout -de mousseline coquettement tourné autour de la tête, comme une -personne qui s'est mise à son aise, étire ses bras avec un joli -mouvement féminin plein de lassitude voluptueuse; elle tient, dans une -de ses petites mains crispées au-dessus de sa tête, un objet qu'il -n'est pas facile de déterminer; une bonbonnière ou plutôt une boîte -à portrait. Ses paupières, ensablées de sommeil, se ferment sur un -regard dédaigneux lancé à son mari. Près d'elle un guéridon -supporte un plateau avec des tasses. Plus loin, une chaise renversée -les quatre fers en l'air, des cartes à jouer éparpillées, des étuis -d'instruments, des papiers de musique, le traité de Hoyle sur le whist, -témoignent que la comtesse n'a pas attendu seule son mari.</p> - -<p>Dans le second salon, qu'on aperçoit à travers une haie en arcade -supportée par des colonnes de marbre, un domestique somnolent arrange -les chaises près des tables de jeu. Des tableaux représentant des -apôtres et des saints ornent les murailles; mais dans un coin, un cadre -voilé de rideaux verts mal tirés qui laissent voir le pied d'une -nudité mythologique, trahit les penchants licencieux du maître, de -même que l'étrange pendule placée dans le premier salon, près de la -cheminée, atteste son goût baroque. Un chat y domine gravement un -cadran supporté par un singe faisant la grimace au centre d'un buisson -touffu de rinceaux où nagent des poissons de Chine. Des bibelots de -mauvais choix, statuettes, magots, idoles, potiches chargent le manteau -de la cheminée; un buste antique à nez de rapport, préside ce petit -monde de figurines monstrueuses, et, derrière lui, dans un cartel, un -Amour moqueur joue d'une musette dont les tuyaux font les cornes. Si le -comte n'est pas encore enrôlé dans le régiment jaune du Minotaure, -cela ne lardera guère.</p> - -<p>Ce n'est pas une maison bien ordonnée que celle où le matin voit les -bougies fumer en s'éteignant sur les lustres et les chandeliers. Le -vieil intendant fidèle, croyant de bonne heure trouver son maître à -jeun, est venu, armé d'une liasse de notes, présenter ses comptes et -tâcher d'obtenir une réduction de dépenses; mais le pâle -gentilhomme, brisé par les fatigues nocturnes, n'est pas en état de -l'entendre, et le pauvre serviteur affligé se retire en haussant les -épaules avec un geste de pitié impuissante. Il faut abandonner -désormais cette belle fortune au torrent de la ruine.</p> - -<p>Ici Hogarth mérite tout à fait le nom de peintre qu'on lui refuse -parfois et fort injustement. La figure du jeune comte anéanti dans son -fauteuil a une valeur d'exécution très-remarquable. La tête pâle, -exténuée, morbide, trahissant les révolte de la nature contre les -exigences de la débauche, se détache du chambranle grisâtre de la -cheminée avec une prodigieuse finesse de ton. Le modelé du masque où -il s'agissait de conserver l'apparence de la jeunesse et de la -distinction à travers la sénilité et l'hébètement précoces du -libertinage est d'une justesse vraiment merveilleuse. Quant au chapeau -à plumes, au linge, à l'habit, aux détails du vêtement, il faudrait -aller jusqu'à Meissonnier pour rencontrer quelque chose d'égal en -fermeté, en précision, en couleur, et encore l'avantage serait-il du -côté du peintre anglais, car chacune de ces touches, outre qu'elle -rend absolument la nature, exprime le caractère du personnage et -concourt à l'effet. La femme est d'une couleur charmante. Rien de plus -délicat que le mauve pâle de sa jupe se fondant avec les blancheurs du -corset. La tête, dans son nuage de mousseline, nuance sa fatigue d'une -animation rosée qu'un fin coloriste pouvait seule trouver sur sa -palette. Le fond est traité de la façon la plus magistrale comme -perspective aérienne et linéaire. Le ton en est sobre, tranquille et -chaud; aucun détail n'y papillote et n'y tire l'œil; et cependant ils -ne sont pas sacrifiés, car tous ont leur signification et doivent être -lus clairement. C'est un tableau excellent et qui subirait sans y perdre -les plus redoutables voisinages. On voit que Hogarth tenait à prouver -qu'il était capable d'être autre chose qu'un humoriste en caricature -et qu'il pouvait peindre avec art des sujets relativement élevés.</p> - -<p>Voici les deux premiers chapitres du roman ou les deux premiers actes de -la comédie qui bientôt va tourner au drame après un intermède -sinistrement bouffon.</p> - -<p>Le troisième tableau de la série porte ce titre: <i>The Visit to the -quack doctor</i>, que l'on pourrait traduire la Visite au charlatan. -Figurez-vous un cabinet de médecin, un laboratoire de chimiste, un -atelier de mécanicien fondant ensemble leurs capharnaüms: têtes de -mort, cornues, alambics, squelettes, préparations d'anatomie, -monstruosités, roues à dents, appareils d'une complication bizarre, -bocaux, fioles, bouquins, paperasses, et tout ce qui peut meubler -l'antre d'un Faust de contrebande.</p> - -<p>Le docteur, en perruque in-folio, debout près d'une table sur laquelle -pose un crâne vermiculé de trous, signature d'un remède pire que la -maladie, nettoie d'un air goguenard les verres de ses besicles et -paraît s'apprêter, en ricanant d'un rire de faune, à quelque scabreux -examen médical. Sur un fauteuil, un personnage que sa physionomie -élégamment délabrée et la mouche noire de son cou font tout de suite -reconnaître pour le comte, s'étale sans le moindre embarras et comme -habitué à de pareilles mésaventures. Il montre au charlatan une -petite boîte de pilules qui probablement n'ont pas produit grand effet. -Non loin du comte est debout, l'air timide et souffrant, une jeune fille -de quatorze ou quinze ans au plus: d'une main elle tient aussi une -boîte et de l'autre elle porte un mouchoir à ses yeux. Elle est jolie; -ses traits doux et fins conservent encore un reflet de candeur -enfantine, mais elle a déjà perdu l'innocence. Sa mise est plus riche -qu'il ne convient à son âge. Un camail de velours bleu passementé -d'or couvre ses épaules. Une robe de brocart à ramages laisse voir sa -jupe de mousseline; une montre pend à sa ceinture; la fanchon de -dentelles qui entoure son délicat visage est sans doute destinée à -remplacer le bonnet que le chien griffon, dans le tableau précédent, -lirait de la poche du comte. Mais que signifie cette femme ou plutôt -cette mégère au visage constellé de mouches, à la poitrine tatouée -des lettres F. G., mise d'une façon voyante et cossue, en vaste jupe -noire bouffante sur laquelle se découpe un court tablier de taffetas -rouge; qui, armée d'un couteau ouvert, semble menacer le comte fort peu -alarmé, du reste, de ses injures? Est-ce une Fillon anglaise défendant -l'honneur de sa maison contre une pratique dont elle aurait à se -plaindre? Nous ne saurions le dire. Les commentateurs prétendent que -les lettres F. C. désignent Fanny Cox, la fille d'un crieur avec qui -Hogarth avait eu des démêlés. D'autres voient un E dans l'F et -indiquent un nom différent; mais au fond, tout cela importe peu. Ce -qu'il y a de sûr, c'est que la jeune fille est charmante, le comte -plein de désinvolture, le docteur rusé, spirituel et moqueur comme un -masque de Voltaire, et que les innombrables accessoires dont le fond du -tableau est encombré restent à leur plan, discernables pourtant dans -leur pénombre, discrets mais ne sacrifiant aucun délai! -caractéristique, résultat qu'un maître seul pouvait obtenir et que -Hogarth, souvent moins bien inspiré, n'atteint pas toujours.</p> - -<p>Dans le quatrième tableau, Hogarth nous fait assister à une matinée -musicale chez la comtesse. Le jeune ménage mène toujours grand train, -malgré les représentations de l'intendant fidèle. Madame est à sa -toilette devant une table chargée d'un miroir et de tout l'arsenal de -la coquetterie; son costume se compose d'une robe de satin jaune fort -décolletée, sur laquelle est jeté un peignoir. Un perruquier, dont -les traits offrent l'exagération caricaturale du type français tel que -l'Angleterre le comprenait au siècle dernier, met des papillotes à la -comtesse, qui écoute, sans se préoccuper beaucoup du concert, les -propos galants du conseiller Silver-Tongue, devenu l'ami de la maison, -car son portrait figure effrontément parmi les tableaux appendus à la -muraille. Silver-Tongue propose à la comtesse un billet de bal masqué. -On voit que le ménage est en plein désordre, et que, depuis la scène -du contrat, le galant homme de loi a fait bien du chemin.</p> - -<p>Sur le devant du tableau, un célèbre sopraniste du temps, le signor -Carestini, dont l'embonpoint colossal fait penser à celui de Lablache, -chante un morceau qu'accompagne un joueur de flûte allemand, très en -vogue alors. Carestini est vêtu d'une façon magnifique, tout brodé -d'or, tout inondé de dentelles, des bagues à tous les doigts; il a un -air d'assurance et de satisfaction, une fatuité nonchalante qui sentent -le virtuose gâté par le succès. Une dame habillée de blanc, les bras -étendus comme pour prendre les notes au vol, se livre à des pâmoisons -admiratives les plus ridicules du monde. Encore un peu, elle va donner -du nez en terre. Heureusement, un nègre en livrée verte la secoue de -son extase pour lui offrir une tasse de chocolat.</p> - -<p>Sur le parquet, au premier plan, un petit nègre ramasse un lot de -curiosités achetées à la vente aux enchères. Parmi ces bibelots de -mauvais goût, figure une statuette d'Actéon déjà cerf par la tête. -Le symbole est transparent. Des cartes d'invitation, des billets -d'excuses gisent confusément à terre, et renseignent sur les habitudes -de la maison. Il faut remarquer aussi que la scène ne se passe pas au -salon, mais dans une chambre à coucher dont le fond est occupé par un -lit de parade surmonté d'une couronne de comte, ce qui indique une -imitation des mœurs françaises. Aucun détail n'est insignifiant dans -Hogarth.</p> - -<p>Le cinquième tableau prouve d'une manière tragique et sinistre à -quels résultats peut aboutir une union mal assortie. On n'a pas oublié -le billet de bal masqué que Silver-Tongue présente à lady -Squanderfield dans la scène précédente. Grâce aux facilités du -déguisement, le couple adultère s'est esquivé du bal. Un <i>bagno</i>, -honteux asile des amours furtives ou criminelles, leur a fourni son abri -hasardeux. Le lieu est assez sinistre d'aspect, et il faut tout -l'emportement de la passion pour ne pas frémir en mettant le pied sur -le seuil. Une vieille tapisserie d'Arras représentant le massacre des -Innocents, figuré avec une barbarie gothique, recouvre les murailles; -le portrait d'une courtisane célèbre y est cloué d'une façon si -étrange que les jambes d'un satellite d'Hérode, se bifurquant sous le -cadre, semblent appartenir à la donzelle. L'ombre des pincettes -adossées au chambranle d'une cheminée enlevée avec le mur que -l'artiste a dû abattre idéalement pour faire plonger le regard du -spectateur dans ce triste réduit, s'allonge sur le plancher, dessinant -la silhouette d'un vague spectre. Près d'un fagot destiné aux feux -impromptu que nécessite l'arrivée des couples, gît le corset de la -comtesse. Faut-il voir, dans ce rapprochement du fagot et du corset, une -allusion injurieuse aux charmes de la jeune lady, ainsi que le -prétendent certains commentateurs? Nous préférons y lire la hâte et -le trouble d'un rendez-vous dangereux.</p> - -<p>Une crinoline à cercles d'acier, exactement pareille à celles que les -femmes portent de nos jours, ballonne non loin de là. Sur une chaise -traînent un domino et un masque. Dans l'angle, des rideaux de serge -entr'ouverts trahissent le désordre d'un lit quitté brusquement. -Voilà une plantation de décor qui ne promet rien de bon. Aussi la -scène est-elle digne du fond qui l'encadre. Lord Squanderfield, sans -doute prévenu par quelque lettre anonyme ou quelque domestique chassé, -a suivi les amants, attendu le flagrant délit et forcé la porte. Un -combat s'en est suivi entre le mari et l'amant, combat funeste au pauvre -comte qui, le jabot taché de sang, la pâleur de la mort sur la figure, -laissant glisser son épée de ses doigts inertes, chancelle et va -tomber pour ne se relever jamais. La coupable, éperdue, nu-pieds, en -manteau de nuit et en chemise, se traîne aux genoux du comte qui ne -l'entend déjà plus, criant grâce et merci! Au fond, dans la baie -d'une fenêtre à guillotine, s'enchâsse avec un raccourci lugubrement -grotesque, la fuite du conseiller Silver-Tongue, en costume adamique. -Rien de plus effrayant que cette tête effarée, livide, spectrale, -jetant par-dessus l'épaule un regard de suprême horreur à l'asile de -la débauche devenu le théâtre du crime. L'assassinat commis, le -coupable évadé, la justice au pied lent qui n'abandonne jamais le -criminel, arrive, sa lanterne à la main, sous la figure de deux agents -de police, l'un gras et l'autre maigre.</p> - -<p>Il y a une vraie terreur dans cette toile aux tons sombres encore -rembrunis par le temps. Les figures s'en détachent vagues, blafardes et -terribles comme des fantômes.</p> - -<p>Vous croyez peut-être le drame fini et la leçon suffisante? Nullement; -il y a encore un acte intitulé la <i>Mort de la comtesse.</i> Après cette -tragique aventure et le scandaleux éclat qui s'en est suivi, Lady -Squanderfield, devenue veuve, a dû se réfugier dans la maison -paternelle, chez l'alderman, au sein de la Cité. Par la fenêtre -entr'ouverte, on aperçoit le pont de Londres tout couvert de maisons, -comme il était alors. L'intérieur de la chambre contraste avec les -élégants salons où se passaient les premières scènes du drame. -Quelques grossières images collées au mur, un râtelier de pipes -communes, quelques livres d'arithmétique, de jurisprudence et de -commerce, s'épaulent les uns contre les autres sur les tablettes des -encoignures formant l'ameublement. La table est encore couverte des -débris d'un déjeuner plus que frugal: un œuf à la coque tenu en -équilibre au milieu d'un tas de sel, moyen auquel Christophe n'avait -pas songé, une tête de veau qu'emporte un chien, profitant du trouble -produit par la catastrophe, voilà tout. Ce n'est pas misère, mais -avarice.</p> - -<p>Au milieu de la chambre, renversée sur son fauteuil, son corsage -défait comme une personne qui suffoque, le visage masqué d'une pâleur -exsangue, le nez déjà tiré, l'œil vitreux, la comtesse exhale son -dernier soupir. Une vieille domestique soulève entre ses bras, pour le -baiser suprême, le fruit malsain de cette triste union, un pauvre -enfant de quatre à cinq ans, blafard, scrofuleux, rachitique, -marqué du stigmate noir, comme son père. Ses petites jupes, à -demi-soulevées, laissent voir les brodequins orthopédiques, tuteurs de -ses jambes nouées.</p> - -<p>L'alderman arrache au doigt de la comtesse un anneau que sa main roidie -par la mort retiendrait peut-être plus tard. C'est une valeur qu'il est -inutile d'ensevelir avec la défunte. Un peu en arrière de ce groupe, -un apothicaire aux formes trapues secoue par sa cravate une espèce de -valet imbécile, jocrisse de la domesticité, enseveli dans une -souquenille trop grande pour lui, qui lui descend jusqu'aux talons. -Quelle bévue, quelle faute peut avoir commis cet animal? Regardez cette -fiole de laudanum jetée à terre aux pieds de la comtesse. C'est le -valet qui l'est allé chercher. Armée de ce poison, lady Squanderfield -s'est débarrassée d'une vie insupportable désormais. Si vous voulez -savoir la cause de cette résolution désespérée, baissez-vous et -lisez cette feuille volante tombée près de la fiole. C'est la cause à -côté de l'effet. Ce canard a tué la comtesse. Une potence lui sert de -vignette. L'imprimé contient le discours prononcé sur l'échafaud par -le conseiller Silver-Tongue, que cette fois sa langue d'argent n'a pu -disculper. Le médecin, appelé trop tard, s'esquive silencieusement. La -Faculté n'aime pas à se trouver en face de la mort.</p> - -<p>Ce tableau est un des meilleurs de Hogarth. La figure de la comtesse -expirante effraye par la vérité de l'agonie physique, sous laquelle -transparaît l'agonie morale, plus douloureuse encore. Hogarth a touché -là presque au sublime, et le pinceau n'a pas fait défaut à l'idée. -Les autres personnages sont tous admirablement caractérisés, et les -fonds touchés avec une sobriété chaude digne de Téniers ou d'Ostade.</p> - -<p>Nous avons analysé longuement cette suite. Elle est, comme pensée et -comme exécution, l'œuvre la plus parfaite de Hogarth. L'artiste s'y -montre l'égal du philosophe. Ce n'est pas tout Hogarth, mais c'est -assez pour que, désormais, aucun tableau du maître ne vous apprenne -rien de nouveau sur lui, pas même ses tableaux d'histoire, genre qui -n'était pas le sien, et dans lequel il ne s'est heureusement pas -obstiné.</p> - -<p>Le mérite de Hogarth est d'avoir été intimement et profondément -Anglais, Anglais jusque dans la moelle de ses os. Il a tiré son art de -son temps, chose difficile, et nul artiste n'a fait preuve d'une -originalité plus absolue dans ses défauts comme dans ses qualités.</p> - - - - -<h4>FIN</h4> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les Dieux et les Demi-Dieux de la -Peinture, by Théophile Gautier and Arsène Houssaye and Paul de Saint-Victor - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DIEUX ET LES DEMI-DIEUX *** - -***** This file should be named 62753-h.htm or 62753-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/7/5/62753/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> - -</html> - - diff --git a/old/62753-h/images/dieux_cover.jpg b/old/62753-h/images/dieux_cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 3e9ef0b..0000000 --- a/old/62753-h/images/dieux_cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62753-h/images/figure01.jpg b/old/62753-h/images/figure01.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 3549225..0000000 --- a/old/62753-h/images/figure01.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62753-h/images/figure02.jpg b/old/62753-h/images/figure02.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 847035f..0000000 --- a/old/62753-h/images/figure02.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62753-h/images/figure03.jpg b/old/62753-h/images/figure03.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index d914435..0000000 --- a/old/62753-h/images/figure03.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62753-h/images/figure04.jpg b/old/62753-h/images/figure04.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 3bcabe0..0000000 --- a/old/62753-h/images/figure04.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62753-h/images/figure05.jpg b/old/62753-h/images/figure05.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7d7b5cc..0000000 --- a/old/62753-h/images/figure05.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62753-h/images/figure06.jpg b/old/62753-h/images/figure06.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ac383e4..0000000 --- a/old/62753-h/images/figure06.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62753-h/images/figure07.jpg b/old/62753-h/images/figure07.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index be447d5..0000000 --- a/old/62753-h/images/figure07.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62753-h/images/figure08.jpg b/old/62753-h/images/figure08.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 529b236..0000000 --- a/old/62753-h/images/figure08.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62753-h/images/figure09.jpg b/old/62753-h/images/figure09.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index afcfb05..0000000 --- a/old/62753-h/images/figure09.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62753-h/images/figure10.jpg b/old/62753-h/images/figure10.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 197b683..0000000 --- a/old/62753-h/images/figure10.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62753-h/images/figure11.jpg b/old/62753-h/images/figure11.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 6f8d44e..0000000 --- a/old/62753-h/images/figure11.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62753-h/images/figure12.jpg b/old/62753-h/images/figure12.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ef58224..0000000 --- a/old/62753-h/images/figure12.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62753-h/images/figure13.jpg b/old/62753-h/images/figure13.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 76fb6dc..0000000 --- a/old/62753-h/images/figure13.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62753-h/images/figure14.jpg b/old/62753-h/images/figure14.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7262db0..0000000 --- a/old/62753-h/images/figure14.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62753-h/images/figure15.jpg b/old/62753-h/images/figure15.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 57d2c96..0000000 --- a/old/62753-h/images/figure15.jpg +++ /dev/null |
