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-The Project Gutenberg EBook of Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture, by
-Théophile Gautier and Arsène Houssaye and Paul de Saint-Victor
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture
-
-Author: Théophile Gautier
- Arsène Houssaye
- Paul de Saint-Victor
-
-Illustrator: M. Calamatta
-
-Release Date: July 25, 2020 [EBook #62753]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DIEUX ET LES DEMI-DIEUX ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
-de France.)
-
-
-
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-
-LES DIEUX
-
-ET
-
-LES DEMI-DIEUX
-
-DE
-
-LA PEINTURE
-
-PAR MM.
-
-THÉOPHILE GAUTIER, ARSÈNE HOUSSAYE
-
-ET
-
-PAUL DE SAINT-VICTOR
-
-ILLUSTRATIONS PAR M. CALAMATTA
-
-PARIS
-
-MORIZOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
-
-RUA PAVÉE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 5
-
-1864
-
-
-
-
-[Figure 1: Léda. Léonard de Vinci]
-
-
-
-
-TABLE
-
-Introduction
-Léonard de Vinci
-Frà Giovanni da Fiesole
-Hemling
-Raphaël
-Corrége
-Michel-Ange
-Giorgione
-Titien
-Paul Véronèse
-Holbein
-Rubens
-Van Dyck
-Rembrandt
-Don Diego Velasquez de Silva
-Esteban Bartolome Murillo
-Nicolas Poussin
-Eustache Le Sueur
-David
-Prudhon
-Eugène Delacroix
-Sir Joshua Reynolds
-William Hogarth
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-Ce livre n'est pas une histoire complète de l'art,--aucune histoire
-n'est complète,--chacun des noms illustres qui en remplissent les pages
-eût nécessité un gros volume. On a voulu seulement dresser un trône
-d'or aux douze grands dieux, aux olympiens de la peinture et sur les
-marches d'ivoire de ces trônes, poser à un degré plus ou moins
-élevé les demi-dieux qui méritent d'être admis dans ce ciel d'un
-azur lumineux. Tous ont cherché le beau et l'ont trouvé par des routes
-diverses; peut-être nul d'entre eux, si grand qu'il soit, n'a donné
-son rêve tout entier, car devant les efforts de l'artiste, l'idéal
-recule jusque dans l'absolu. Si l'idéal n'était pas au-dessus de toute
-réalisation, il cesserait d'être l'idéal et de luire comme une
-étoile au bout de cette perspective sans fin qu'on n'atteindra pas plus
-qu'on ne soulèvera le voile sacré d'Isis: c'est là précisément ce
-qui fait la gloire et la supériorité de l'art; derrière ses types les
-plus purs, les plus nobles, les plus divins on sent un type plus pur,
-plus noble, plus divin encore qui se fait deviner comme un visage
-rayonnant à travers la demi-transparence d'un voile. La forme montre et
-cache à la fois l'idée, quelque perfection qu'elle atteigne; elle a
-ses bonheurs et ses trahisons, elle a aussi ses impossibilités. Pour
-s'élever à l'expression du beau, elle ne possède que les lignes et
-les couleurs fournies par la nature, car l'invention d'une forme même
-dans la chimère ne saurait se concevoir. C'est donc la figure de
-l'homme, qui est l'univers arrivé à se comprendre, dont l'art se
-servira pour formuler son concept, en relevant, en l'épurant, en la
-dégageant de l'accidentel et du particulier. Les Grecs l'avaient
-divinisée avec leur religion anthropomorphique. Venus au monde, dans la
-jeunesse de l'humanité, en pleine fraîcheur et en pleine lumière,
-eux-mêmes beaux, intelligents, sereins, ils s'étaient approchés du
-type suprême dont ils étaient voisins encore. Leur poésie, leur
-architecture, leur statuaire, sont restées les plus brillants
-témoignages du génie humain. Il devait en être de même de leur
-peinture dont malheureusement les siècles jaloux ont effacé jusqu'au
-plus léger vestige. Sans nul doute Apelles égalait Phidias. Puis
-vinrent les cataclysmes de la barbarie et les ténèbres profondes du
-moyen âge, et l'idée du beau se perdit pour reparaître à la
-Renaissance, cette seconde aurore du monde avec les manuscrits grecs et
-les marbres antiques retrouvés sous les décombres des civilisations
-ensevelies. Du premier coup, le grand Léonard de Vinci réinventa tous
-les arts perdus et créa une formule du beau si rare, si exquise, si
-parfaite qu'on ne l'a jamais dépassée. Michel-Ange sans connaître
-Phidias, dont pourtant les chefs-d'œuvre existaient intacts encore sur
-les frontons d'Ictinus, sut être aussi grand que lui et mit le beau
-dans le terrible. Raphaël, baptisant l'art grec, ressuscita, avec ses
-madones, la Vénus de Cléomène plus belle et toujours vierge; Corrége
-fit sourire l'idéal et le baigna mystérieusement dans les
-transparences argentées de son clair-obscur, Titien le dora de sa
-couleur d'ambre, Rubens l'empourpra de ses tons flamboyants, Paul
-Véronèse l'habilla de ses riches brocarts ramagés, Rembrandt
-l'entoura de ses ombres fauves et le fit briller comme un microcosme, au
-fond de ses ténèbres magiques, Van Dyck lui prêta une élégance
-aristocratique, Poussin lui donna la philosophie, Le Sueur la grâce
-tendre et la mélancolie religieuse, David la rigueur classique, Prudhon
-le charme voluptueux, Reynolds le satiné et la fraîcheur de la santé
-anglaise, Hogarth infidèle à ses théories sur la ligne courbe, la
-roideur puritaine et britannique trop préoccupée de morale. Chaque
-pays, depuis cette glorieuse époque, tendit toujours vers ce noble but.
-En Espagne, Velasquez, par le caractère, dégagea le beau du réel;
-Murillo l'aperçut dans une vision céleste et osa le faire descendre
-sur la terre. Bien avant, l'Ange de Fiesole l'avait dessiné sur le fond
-d'or de l'art gothique; Holbein l'avait fixé par son dessin d'une
-exactitude si naïve et si savante, Hemling l'enluminait de ses tons
-fins et purs dans ses tableaux pieusement légendaires. Tous ces grands
-artistes ont représenté une face de l'idéal que nul ne peut voir tout
-entier, et cela suffit à leur gloire. D'autres points de vue se
-révéleront peut-être avec le temps, et le beau de l'avenir se fera
-entrevoir sous d'autres masques, déposés tour à tour; car il faut
-l'étreindre comme Protée d'une étreinte bien vigoureuse, pour le
-forcer à se montrer sous sa véritable forme. Après une longue lutte,
-parfois le génie vient à bout de dompter ce fuyant adversaire. Il
-court à son chevalet, il saisit sa palette, il regarde, mais déjà le
-modèle a disparu. Heureusement il parvient à en esquisser de mémoire
-quelques traits sur la toile, et les siècles étonnés admirent cette
-glorieuse image qui n'est pourtant qu'une ombre et qu'un reflet.
-
-Dans ce livre, on a essayé par une figure choisie, qui accompagne
-chaque légende de peintre, d'exprimer et de résumer l'idéal qu'il
-poursuivait, la forme favorite où sa pensée et son amour s'incarnaient
-le plus fréquemment, et qui fait reconnaître son œuvre, comme une
-tête gravée sur l'onyx d'un cachet, désigne, sans même qu'on ouvre
-la lettre, la main qui l'a écrite.
-
-
-
-
-[Figure 2: Roxane--Peint par Sodoma]
-
-
-
-
-LÉONARD DE VINCI
-
-
-Les Grecs avaient atteint le beau en toute chose, et le rocher sacré de
-l'Acropole, chargé de temples et de sculptures, resta debout comme
-l'autel du génie humain au milieu des solitudes et des ruines
-qu'avaient faites la barbarie plus que le temps, mais ignoré en quelque
-sorte, et donnant des leçons perdues.
-
-Sans vouloir être injuste envers les efforts et les tentatives des
-civilisations postérieures, on peut dire qu'une longue nuit suivit ce
-jour éclatant, et que le sens du beau disparut pendant bien des
-siècles dans les cataclysmes d'empires et le chaos du moyen âge.
-
-La sculpture et la peinture, entraînées par la chute du polythéisme,
-s'éclipsent totalement; treize siècles s'écoulent depuis l'avènement
-de Jésus-Christ jusqu'à André Taffi et Cimabuë, qui ne font guère
-que reproduire les vieux poncifs byzantins; il faut encore cent ou deux
-cents ans pour sortir de l'imagerie à fonds d'or, et de la sculpture
-enfantine, digne des Chinois et des sauvages.
-
-Mais enfin arrive ce merveilleux seizième siècle, où l'esprit de
-l'homme se réveille en sursaut, comme d'un long rêve, et reprend
-possession de lui-même. Ce fut un moment plein de grâce et de charme,
-et qu'exprime on ne peut mieux le mot Renaissance, employé pour
-désigner cette époque climatérique: après les longues et opaques
-ténèbres, hantées de cauchemars, de terreurs et d'angoisses, se
-levait enfin l'aurore nouvelle. La beauté, oubliée si longtemps,
-apparaissait radieuse et enchantait le monde de son jeune éclat.
-Quelques manuscrits déchiffrés à travers la gothique écriture des
-moines, quelques fragments de marbres antiques sortis de terre comme par
-miracle avaient suffi pour opérer cette révolution.
-
-Ces lampes de la vie, que, suivant le beau vers de Lucrèce, des
-coureurs se remettent l'un à l'autre, s'étaient rallumées à
-l'étincelle antique, et brillaient joyeusement dans des mains qui ne
-devaient plus les laisser éteindre. Un de ceux dont la lampe jeta le
-plus vif rayon, ce fut Léonard de Vinci. Sa flamme, bien que voilée
-par la fumée noire du temps, luit encore comme une étoile; et quand un
-des tableaux du maître se trouve dans une galerie, quelque sombre et
-rembruni qu'il soit, elle en est tout éclairée.
-
-Léonard de Vinci, enfant naturel d'un messer Pietro, notaire de la
-république, naquit en 1452, dans un petit château, dont les ruines
-existent encore non loin de Florence, près du lac Fucecchio, au milieu
-d'un horizon charmant. Tout devait être joie, grâce et sourire pour
-cet enfant de l'amour, qui devint bientôt le plus beau des hommes: la
-Nature, comme revendiquant pour elle seule son plus parfait ouvrage, ne
-voulut pas qu'il eût de famille légitime, et sans appeler les fées à
-son berceau,--elles y vinrent d'elles-mêmes,--le doua de tous les dons
-imaginables. On eût dit que, par une sorte d'amour-propre, elle se
-justifiait ainsi de ses avortements et de ses ébauches imparfaites[1].
-
-Contrairement à la loi ordinaire, Léonard de Vinci ne connut ni les
-luttes, ni les difficultés des commencements: l'admiration le prit tout
-jeune et ne le quitta plus. Il mourut entre les bras d'un roi, et, si
-l'érudition moderne a contesté cette légende, elle est tellement
-vraisemblable comme couronnement de cette vie heureuse et honorée, que
-tout le monde y dut croire.
-
-Enfant, ses premiers dessins excitèrent la surprise et l'incrédulité.
-Mis à l'école du Verrocchio, bon sculpteur et bon peintre, il y fit
-preuve d'une supériorité si précoce, que l'élève fut bientôt le
-maître: on sait qu'il peignit dans un tableau de son professeur une
-tête d'ange si belle, d'un goût si rare et si neuf, qu'elle effaçait
-tout le reste de l'œuvre, et présageait à l'Italie une gloire sans
-rivale. En effet, nul n'est supérieur à Léonard, ni Raphaël, ni
-Michel-Ange, ni Corrége: on a pu s'asseoir à côté de lui sur son
-sommet, mais qui jamais a monté plus haut? Notez qu'il est le premier
-en date, et qu'il mena tout de suite l'art à un degré de perfection
-qui n'a pas été dépassé depuis.
-
-Cette gloire semble suffisante pour un homme, et pourtant la peinture
-n'était qu'une des aptitudes du Vinci: également doué dans tous les
-sens, il eût pu faire aussi bien toute autre chose. C'était un génie
-universel, encyclopédique; il possédait toutes les connaissances de
-son temps, et, qualité plus rare, il voyait directement la nature.
-
-Pour bien se rendre compte du génie de Léonard, il faut se dire qu'il
-travaillait en quelque sorte sans modèle et inventait à mesure de sa
-production. C'était même là sa plus grande jouissance; il ne tenait
-pas comme certains peintres à multiplier ses œuvres. Il se contentait
-en toutes choses d'avoir atteint le but, et une fois l'idéal réalisé,
-il abandonnait ou dédaignait. Il était homme à faire des études
-immenses pour un seul tableau, sauf à ne plus s'en servir après et à
-passer à d'autres exercices. Sa curiosité satisfaite, rien ne
-l'amusait plus. Le modèle fait, l'épreuve tirée, il brisait le moule,
-il avait le sens de l'exquis, du rare, de l'absolu. Chaque tableau
-n'était qu'une expérience heureuse, un _desideratum_ accompli qu'il
-trouvait inutile de renouveler. Dans chaque voie de l'art, il a laissé
-sa trace ineffaçable, et son pied se voit empreint sur toutes les
-hautes cimes, mais il semble n'y être monté que pour le plaisir de
-l'ascension: il en redescend aussitôt et va ailleurs. Il ne paraît pas
-avoir le dessein de s'illustrer ou de s'enrichir par une supériorité
-acquise, mais de se prouver seulement à lui-même qu'il est supérieur.
-Ainsi il a fait le plus beau portrait, le plus beau tableau, la plus
-belle fresque, le plus beau carton: c'est assez; et il pense à autre
-chose, à modeler un cheval gigantesque, à faire le canal du Naviglio,
-à fortifier des villes, à trouver des engins de guerre, à inventer
-des scaphandres, des machines à voler, et autres imaginations plus ou
-moins chimériques. Il soupçonne presque la vapeur, il pressent le
-ballon, il fabrique des oiseaux qui volent et des animaux qui marchent.
-Il joue d'une lyre d'argent en forme de tête de cheval dont il est le
-facteur, et se compose une écriture à rebours, de droite à gauche,
-qu'on ne peut lire que dans un miroir, chiffre dont tous les secrets
-n'ont pas encore été pénétrés encore; il étudie l'anatomie, non
-pas comme Michel-Ange, pour en faire parade, mais pour la savoir, et
-dessine d'admirables myologies dont il ne se sert pas, car nulles
-figures ne sont plus enveloppées que les siennes. Outre l'artiste, il
-contient un philosophe presque égal à Bacon, ennemi de la scolastique,
-ne croyant qu'à l'expérience et demandant à la seule nature la
-solution de ses doutes. Il fait tout, jusqu'à ses enduits et à ses
-couleurs; avec cela, vous vous tromperiez étrangement, si vous vous
-imaginiez une sorte de pédant rogne, ou d'alchimiste hermétique
-soufflant dans un atelier changé en laboratoire: personne ne fut plus
-humain, plus aimable, plus séduisant que Léonard de Vinci; il avait
-l'esprit, la grâce, l'adresse, la force à ce point qu'il pliait en
-deux un fer de cheval, et avec cela une beauté parfaite, une beauté
-d'Apollon. Il était si doux, si tendre, si sympathique, si lié de
-cœur à la nature, si compatissant aux moindres souffrances, qu'il
-achetait des oiseaux en cage pour les rendre à la liberté, tout joyeux
-de les voir monter éperdument dans l'azur; qualité rare en ce temps
-féroce et rude, où, loin d'avoir pitié des animaux, on était presque
-indifférent pour la vie humaine.
-
-Léonard aimait les chevaux; il était excellent écuyer, et sur les
-montures les plus rebelles et les plus fringantes, il se plaisait à des
-sauts de haies et de fossés, à des voiles et à des courbettes qui
-remplissaient les spectateurs d'admiration et d'épouvante. Mais ce
-n'est que de l'artiste que nous avons à nous occuper. Quelque grand
-qu'il soit, le peintre chez Léonard n'est qu'un des côtés de l'homme.
-L'art ne l'absorba pas tout entier; il lutta avec lui et resta le plus
-fort, sans avoir le jarret desséché, comme Jacob dans son combat
-contre l'ange.
-
-Quelles furent ses ressources? On ne le sait, mais on voit jusqu'à
-trente ans Léonard mener grand train à Florence, il avait chevaux,
-domestiques, beaux habits, tous les luxes du temps. La fortune, aveugle
-d'ordinaire, avait ôté son bandeau pour lui, et le favorisait comme
-s'il en était indigne. Jamais le malheur, comme nous l'avons dit, n'osa
-approcher cette belle vie et lui faire payer sa gloire.
-
-Tout en menant une existence splendide, il peignait à travers beaucoup
-d'occupations et de fantaisies, car son esprit multiple se portait
-partout avec ardeur, ne dédaignant même pas des plaisanteries de
-physicien, comme de combiner des gaz infects et de gonfler des vessies
-dont la dilatation forçait les assistants à s'enfuir de la salle. Sa
-première manière rappelle encore celle du Verrocchio, son maître; il
-rend la nature par un moyen emprunté, mais déjà l'accent original est
-reconnaissable. Cette manière est plus archaïque, plus sèche de
-dessin, plus claire de ton, moins puissante de modelé que celle qu'il
-adoptera plus tard, lorsqu'il pourra rendre la nature avec son sentiment
-propre et sans moyen intermédiaire.
-
-Ce qui caractérise, en effet, Léonard, c'est l'étude constante,
-attentive, approfondie, intime de la nature, non pas à la façon
-brutale des réalistes d'aujourd'hui, mais avec une délicatesse, une
-patience, une compréhension et un choix merveilleux. Il est à la fois
-vrai et fantasque, exact et visionnaire, il mêle ensemble la réalité
-et le rêve dans une proportion surprenante. Ses ouvrages vous fascinent
-par une sorte de pouvoir magique; ils vivent d'une vie profonde et
-mystérieuse, presque alarmante, quoique depuis longtemps la
-carbonisation des couleurs leur ait ôté toute possibilité d'illusion.
-
-On sait l'histoire de ce bouclier demandé par un paysan de Vinci, et
-sur lequel Léonard devait peindre quelque emblème effrayant.
-
-Pendant plusieurs mois, on vit notre artiste à la chasse de couleuvres,
-de reptiles, de lézards, de crapauds, de chauves-souris, à l'aide
-desquels il composa un monstre hybride d'une grande vraisemblance
-zoologique et d'un effet terrible; vous pensez bien que le paysan n'eut
-pas son bouclier, qui fut vendu trois cents ducats à Galéas, duc de
-Milan.
-
-Ces études servirent probablement à Léonard pour le masque de
-Méduse, qu'on voit au musée de Florence: autour de la tête coupée et
-d'une pâleur exsangue s'entortille hideusement la verte chevelure, dont
-chaque crin siffle et se tord. Les reptiles ont plus d'importance que le
-visage, dessiné en raccourci, comme pour dérober à l'œil les
-convulsions de la mort; car Léonard n'aimait pas les expressions
-extrêmes, et partageait là-dessus les idées de l'art antique. Mais
-cela sans doute l'amusait de faire voir comme il peignait bien les
-serpents.
-
-_L'Enfant au berceau_ qu'on voit à Bologne, les _Saintes Madeleines_
-des palais Pitti et Aldobrandini, les _Saintes Familles._ _Hérodiades_
-et _Têtes de saint Jean-Baptiste_, dont s'enorgueillissent quelques
-galeries, ne sont pas encore tout à fait de Léonard, quoiqu'on ne
-puisse guère mettre en doute leur authenticité: ce ne fut que plus
-tard, à sa seconde époque, qu'il trouva sa manière absolue et
-définitive.
-
-L'idéal du Vinci, quoiqu'il ait la pureté, la grâce et la perfection
-de l'antique, est tout moderne par le sentiment, il exprime des
-finesses, des suavités et des élégances inconnues aux anciens: les
-belles têtes grecques, dans leur irréprochable correction, sont
-sereines seulement; celles du Vinci sont douces, mais d'une douceur
-particulière, qui vient plutôt d'une indulgente supériorité que
-d'une faiblesse d'âme; il semble que des esprits d'une autre nature que
-la nôtre nous regardent comme à travers les trous d'un masque par ces
-yeux cerclés d'ombres, avec un air de tendre commisération qui n'est
-pas sans quelque malice.
-
-Et quel sourire il fait jouer sur ces lèvres flexibles, qui se perdent
-dans des commissures veloutées, spirituellement tordues par la volupté
-et l'ironie! Nul n'a pu encore déchiffrer l'énigme de son expression:
-il raille et attire, refuse et promet, enivre et rend pensif. A-t-il
-réellement voltigé sur des bouches humaines, ou est-il pris aux sphinx
-moqueurs qui gardent le palais du Beau? Plus tard, Corrége le
-retrouvera ce sourire; mais, en lui donnant plus d'amour, il lui ôtera
-son mystère.
-
-Ludovic le Maure appela Léonard de Vinci à Milan. Notre artiste
-réussit beaucoup à cette cour; sans avoir rien de servile dans
-l'humeur, il aimait le faste, l'élégance, la politesse. Les palais des
-rois ou des princes étaient son milieu naturel. Disert, excellent
-musicien, ordonnateur de fêtes plein d'imagination, recherché dans ses
-habits, galant, la mode le prit sous son aile, quoique homme de génie,
-et il obtint là les mêmes succès qu'à Florence.
-
-Il fit le portrait des deux maîtresses du prince, Cécile Galerani et
-Lucrèce Crivelli, que Stendhal croit reconnaître dans le portrait de
-femme du Louvre en corsage rouge galonné d'or, et qu'on nomme
-vulgairement la _belle Ferronnière_, à cause du diamant qu'elle porte
-au front. Il commença à modeler pour la statue équestre de Ludovic un
-cheval aussi grand que le cheval de Troie, et dans la fonte duquel
-devaient entrer deux cent mille livres de métal; exécuta ses
-merveilleux travaux d'hydraulique, et prépara, pour le réfectoire de
-Sainte-Marie des Grâces, le carton de la Cène, dont il peignit d'abord
-les têtes séparément, en manière d'étude, à l'huile et au pastel.
-
-Armé d'un petit album, il parcourait les rues de Milan, les promenades,
-les marchés, et surtout le Borghetto, espèce de cour des miracles où
-se rassemblait la canaille, cherchant un type de coquin pour son Judas,
-dont la tête resta longtemps en blanc sur la muraille, car il ne
-trouvait pas de physionomie assez perfide, assez basse, assez
-scélérate, pour l'apôtre apostat qui vendit au prix d'argent son
-Dieu, son maître, et son ami. Il rencontra enfin ce qu'il voulait, et
-l'œuvre fut terminée après plusieurs abandons et reprises. Le travail
-de Léonard était tout intellectuel; il ne peignait que lorsqu'il
-voyait son idée bien nette, et ne laissait rien au hasard du pinceau;
-on le voyait souvent accourir du bout de la ville, donner deux ou trois
-touches à sa peinture et se retirer. D'autres fois seulement, il la
-regardait en silence et n'y touchait pas. Selon lui, ce n'étaient pas
-les jours où il travaillait le moins. La _Cène_ n'est pas une fresque,
-malheureusement, car elle aurait encore presque tout son éclat, comme
-celle de Montorfano, placée en face. Elle est peinte avec des couleurs
-à l'huile, dégraissées par un procédé particulier de l'invention de
-Léonard, sur un enduit peu solide: aucun outrage ne lui a été
-épargné, et cependant son ombre seule suffit pour éclipser tous les
-chefs-d'œuvre.
-
-Nous avons eu le bonheur de voir à Milan la _Cène_ de Léonard. Qu'on
-nous permette de reproduire ici la page écrite dans notre voyage
-d'Italie, sous l'impression immédiate de l'œuvre divine. Il est
-inutile d'en varier puérilement les mots, elle contient toute notre
-pensée sur Léonard.
-
-«La _Cène_ de Léonard de Vinci occupe le mur du fond du réfectoire.
-L'autre paroi est couverte par un Calvaire de Montorfano, daté de 1495.
-Il y a quelque talent dans cette peinture. Mais qui peut se soutenir
-devant Léonard de Vinci?
-
-«Certes, l'état de dégradation où se trouve ce chef-d'œuvre du
-génie humain est à jamais regrettable, pourtant il ne lui nuit pas
-autant qu'on pourrait croire. Léonard de Vinci est par excellence le
-peintre du mystérieux, de l'ineffable, du crépusculaire; sa peinture a
-l'air d'une musique en mode mineur. Ses ombres sont des voiles qu'il
-entr'ouvre ou qu'il épaissit pour faire deviner une pensée secrète.
-Ses tons s'amortissent comme les couleurs des objets au clair de lune,
-ses contours s'enveloppent et se noient comme derrière une gaze noire,
-et le temps, qui ôte aux autres peintres, ajoute à celui-ci en
-renforçant les harmonieuses ténèbres où il aime à se plonger.
-
-«La première impression que fait cette fresque merveilleuse tient du
-rêve: toute trace d'art a disparu; elle semble flotter à la surface du
-mur, qui l'absorbe comme une vapeur légère. C'est l'ombre d'une
-peinture, le spectre d'un chef-d'œuvre qui revient. L'effet est
-peut-être plus solennel et plus religieux que si le tableau même
-était vivant: le corps a disparu, mais l'âme survit tout entière.
-
-«Le Christ occupe le milieu de la table, ayant à sa droite saint Jean,
-l'apôtre bien-aimé. Saint Jean, dans l'attitude d'adoration, l'œil
-attentif et doux, la bouche entrouverte, le visage silencieux, se penche
-respectueusement, mais affectueusement, comme le cœur appuyé sur le
-maître divin. Léonard a fait aux apôtres des figures rudes, fortement
-accentuées; car les apôtres étaient tous pêcheurs, manœuvriers et
-gens du peuple. Ils indiquent, par l'énergie de leurs traits, par la
-puissance de leurs muscles, qu'ils sont l'Église naissante. Jean, avec
-sa figure féminine, ses traits purs, sa carnation d'un ton fin et
-délicat, semble plutôt appartenir à l'ange qu'à l'homme; il est plus
-aérien que terrestre, plus poétique que dogmatique, plus amoureux
-encore que croyant; il symbolise le passage de la nature humaine à la
-nature divine. Le Christ porte empreinte sur son visage la douceur
-ineffable de la victime volontaire; l'azur du paradis luit dans ses
-yeux, et les paroles de paix et de consolation tombent de ses lèvres
-comme la manne céleste dans le désert. Le bleu tendre de sa prunelle
-et la teinte mate de sa peau, dont un reflet semble avoir coloré le
-pâle Charles Ier de van Dyck, révèlent les souffrances de la croix
-intérieure portée avec une résignation convaincue. Il accepte
-résolûment son sort, et ne se détourne point de l'éponge de fiel
-dans ce dernier et libre repas. On sent un héros tout moral et dont
-l'âme fait la force, dans cette figure d'une incomparable suavité: le
-port de la tête, la finesse de la peau, les attaches délicatement
-robustes, le jet pur des doigts, tout dénote une nature aristocratique
-au milieu des faces plébéiennes et rustiques de ses compagnons.
-Jésus-Christ est le fils de Dieu; mais il est aussi de la race des rois
-de Juda. À une religion tonte spirituelle ne fallait-il pas un
-révélateur doux, élégant et beau, dont les petits enfants pussent
-s'approcher sans effroi? À la place de Jésus, assoyez Socrate à celle
-cène suprême, le caractère changera aussitôt: l'un demandera qu'on
-sacrifie un coq à Esculape; l'autre s'offrira lui-même pour hostie, et
-la beauté de l'art grec serait ici vaincue par la sérénité de l'art
-chrétien.»
-
-Notre musée du Louvre est riche en peintures de Vinci, ce maître rare
-à qui un petit nombre de chefs-d'œuvre ont suffi pour conquérir le
-premier rang. Peu de galeries en réunissent autant et d'une telle
-authenticité. C'est en vain que le musée de Madrid se flatte de
-posséder la _Joconde_; l'original est bien chez nous.
-
-_La Vierge aux rochers_, dont la gravure est si connue, appartient à la
-seconde manière de Léonard et peut en être considérée comme le
-type; le modelé est poursuivi avec un soin que n'ont pas les peintres
-auxquels l'ébauchoir n'est pas familier. La rondeur des corps obtenue
-par la dégradation des teintes, l'exactitude des ombres et la
-parcimonieuse réserve de la lumière, trahit dans ce tableau sans
-pareil des habitudes de sculpteur. On sait que Léonard l'était, et il
-disait souvent: «Ce n'est qu'en modelant que le peintre peut trouver la
-science des ombres.» On a conservé longtemps des figures de terre dont
-il s'aidait pour son travail.
-
-L'aspect de la _Vierge aux rochers_ est singulier, mystérieux et
-charmant. Une espèce de grotte basaltique abrite le divin groupe posé
-sur la rive d'une source qui laisse transparaître à travers son eau
-limpide les cailloux de son lit. L'arcade de la grotte découvre un
-paysage rocheux clair-semé d'arbres grêles et que traverse une
-rivière au bord de laquelle s'élève un village: tout cela d'une
-couleur indéfinissable comme celle des contrées chimériques que l'on
-parcourt en rêve, et merveilleusement propre à faire ressortir les
-figures.
-
-Quel adorable type que celui de la Madone! Il est tout particulier à
-Léonard et ne rappelle en rien les vierges de Pérugin ni celles de
-Raphaël: le haut de la tête est sphérique, le front développé;
-l'ovale des joues s'amenuise pour se clore par un menton d'une courbe
-délicate; les yeux, aux paupières baissées, se cerclent de
-pénombres; le nez, quoique fin, n'est pas rectiligne avec le front,
-comme celui des statues grecques; ses narines se découpent et ses ailes
-frémissent comme si la respiration les faisait palpiter. La bouche, un
-peu grande, a ce sourire vague, énigmatique et délicieux que le Vinci
-donne à ses figures de femmes; une légère malice s'y mêle à
-l'expression de la pureté et de la bonté. Les cheveux longs, déliés,
-soyeux, descendent en mèches crespelées sur des joues baignées
-d'ombres et de demi-teintes et les accompagnent avec une grâce
-incomparable.
-
-C'est la beauté lombarde idéalisée par une exécution admirable, dont
-le seul défaut serait peut-être une perfection trop absolue.
-
-Et quelles mains! surtout celle qui, étendue en avant, présente les
-doigts en raccourci. M. Ingres seul a pu renouveler ce tour de force
-dans la figure de la _Musique couronnant Cherubini._ L'ajustement des
-draperies est de ce goût exquis et précieux qui caractérise le Vinci.
-Une agrafe en forme de médaillon retient sur la poitrine les bouts du
-manteau que les bras relèvent en leur imprimant des plis pleins de
-noblesse et d'élégance.
-
-L'ange qui montre du doigt l'Enfant Jésus au petit saint Jean est la
-tête la plus suave, la plus fine et la plus fière que jamais le
-pinceau ait fixée sur la toile. Elle appartient, si l'on peut
-s'exprimer ainsi, à la plus haute aristocratie céleste. On dirait un
-page de grande naissance habitué à poser le pied sur les marches du
-trône.
-
-Une chevelure annelée et bouclée foisonne autour de sa tête, d'un
-dessin si pur et si délicat qu'il dépasse la beauté féminine et
-donne l'idée d'un type supérieur à tout ce que l'homme peut rêver;
-ses yeux ne sont pas tournés vers le groupe qu'il désigne, car il n'a
-pas besoin de regarder pour voir, et il n'aurait pas d'ailes aux
-épaules qu'on ne se tromperait pas sur sa nature. Une indifférence
-divine se peint sur sa figure charmante, qui daigne à peine sourire du
-coin des lèvres. Il accomplit la commission donnée par l'Éternel avec
-une sérénité impassible.
-
-Assurément aucune vierge, aucune femme n'eut un plus beau visage; mais
-l'esprit le plus mâle, l'intelligence la plus dominatrice brillent dans
-ces yeux noirs fixés vaguement sur le spectateur cherchant à
-pénétrer leur mystère.
-
-On sait combien il est difficile de peindre des enfants. Les formes peu
-arrêtées du premier âge se prêtent malaisément à l'expression de
-l'art. Léonard de Vinci, dans le petit saint Jean de la _Vierge aux
-rochers_, a résolu ce problème avec sa supériorité accoutumée. La
-position ramassée de l'enfant, qui présente plusieurs portions de son
-corps en raccourci, est pleine de grâce, d'une grâce cherchée et rare
-comme tout ce que fait le sublime artiste, mais cependant naturelle. Il
-est impossible de rien voir de plus finement modelé que cette tête aux
-joues rebondies trouées de fossettes, que ces petits bras ronds et
-potelés, que ce torse grassement traversé de plis, et que ces jambes
-à demi repliées sur le gazon. L'ombre s'avance vers la lumière par
-des dégradations d'une délicatesse infinie et donne un relief
-extraordinaire à la figure.
-
-À demi enveloppé d'une gaze claire, le divin Bambino s'agenouille en
-joignant les mains, comme s'il avait déjà conscience de sa mission et
-comprenait le geste que le petit saint Jean répète d'après l'ange.
-
-Quant au coloris, si, en s'enfumant, il a perdu sa valeur propre, il a
-gardé une harmonie préférable, pour les délicats, à la fraîcheur
-et à l'éclat des nuances. Les tons se sont amortis dans un rapport si
-parfait, qu'il en résulte une sorte de teinte neutre, abstraite,
-idéale, mystérieuse, qui revêt les formes comme d'un voile céleste
-et les éloigne des réalités terrestres.
-
-Nous trouvons un autre aspect de Léonard dans la _Vierge assise sur les
-genoux de sainte Anne._ Ici l'ombre est moins grise et moins violâtre;
-le peintre n'a sans doute pas employé pour ce tableau le noir de son
-invention qui a tant repoussé dans ses autres peintures. La couleur est
-restée plus blonde et plus chaude. Au milieu d'un paysage entremêlé
-de rochers et de petits arbres dont les feuilles se comptent, sainte
-Anne tient sur ses genoux la Vierge, qui se penche avec un mouvement
-adorable vers le petit Jésus. L'Enfant lutine son agneau qu'il tire
-doucement par l'oreille, action puérile et charmante qui ne détruit en
-rien la noblesse de la composition et lui ôte toute froideur. Quelques
-jolies rides coupent le front de sainte Anne et rayent ses joues, mais
-ne lui enlèvent pas sa beauté, car Léonard de Vinci répugne aux
-idées tristes, et il ne voudrait pas affliger l'œil par le spectacle
-de la décrépitude. La tête de la Vierge, prise un peu en dessous, a
-des finesses exquises de lignes; elle irradie la grâce virginale et la
-passion maternelle; les yeux sont presque noyés, et la bouche,
-demi-souriante, a cette indéfinissable expression dont Léonard a gardé
-le secret. Elle est peinte, comme le reste du tableau, avec un flou, une
-morbidezza que l'artiste lui eût peut-être enlevés en la finissant
-davantage.
-
-Une tradition veut que ce tableau ait été peint d'après le carton de
-Léonard et sur son dessin par Bernardino Luini. C'est possible; mais,
-à coup sûr, le pinceau du maître a passé par là. Nous n'en voulons
-d'autres preuves que les œuvres de Luini lui-même, quelques charmantes
-qu'elles soient d'ailleurs.
-
-Puisque nous en sommes aux saintes familles de Léonard, transcrivons
-ici une page de Henry Beyle sur la _Madone_, qui se trouve à
-Saint-Pétersbourg, la plus fine perle enchâssée dans la galerie de
-l'Ermitage.
-
-«Ce qui arrête devant ce tableau, c'est la manière de Raphaël
-employée par un génie tout différent. Ce n'est pas que Léonard ait
-songé à imiter quelqu'un, tout son caractère s'y oppose; mais, en
-cherchant le sublime de la grâce et de la majesté, il se rencontra
-tout naturellement avec le peintre d'Urbin. S'il avait été en lui de
-chercher l'expression des passions profondes et d'étudier l'antique, je
-ne doute pas qu'il n'eût reproduit Raphaël en entier; seulement il lui
-eût été supérieur par le clair-obscur. Dans l'état des choses,
-cette Sainte Famille de Saint-Pétersbourg est, à mon sens, ce que
-Léonard a jamais fait de plus beau. Ce qui la distingue des madones de
-Raphaël, outre la différence extrême d'expression, c'est que toutes
-les parties sont trop terminées. Il manque un peu de facilité et
-d'aménité dans l'exécution matérielle. C'était la faute du temps.
-Raphaël lui-même a été surpassé par le Corrége.
-
-«Il faut que Vinci appréciât lui-même son ouvrage, car il y plaça
-son chiffre, les trois lettres D. L. V. entrelacées ensemble, signature
-dont on ne connaît qu'un autre exemple dans le tableau de M. Sanvitali,
-à Parme.
-
-«Quant à la partie morale de la Madone de l'Ermitage, ce qui frappe
-d'abord, c'est la majesté et une beauté sublime; mais si, dans le
-style, Léonard s'est rapproché de Raphaël, jamais il ne s'en est
-éloigné davantage pour l'expression.
-
-«Marie est vue de face, elle regarde son fils avec fierté. C'est une
-des figures les plus grandioses qu'on ait attribuées à la mère du
-Sauveur. L'enfant, plein de gaieté et de force, joue avec sa mère;
-derrière elle, à la gauche du spectateur, est une jeune femme occupée
-à lire. Dans le tableau, cette figure, pleine de dignité, prend le nom
-de sainte Catherine, mais c'est probablement le portrait de la
-belle-sœur de Léon X. Du côté opposé est un saint Joseph, la tête
-la plus originale du tableau. Saint Joseph sourit à l'enfant et lui
-fait une petite mine affectée de la grâce la plus parfaite. Cette
-idée est tout entière à Léonard. Il était bien loin de son siècle
-de songer à mettre une figure gaie dans un sujet sacré, et c'est en
-quoi il fut le précurseur du Corrége.
-
-«L'expression sublime de ce saint Joseph tempère la majesté du reste,
-et écarte toute idée de lourdeur et d'ennui. Cette tête singulière
-se retrouve souvent chez les imitateurs du Vinci: par exemple, dans un
-tableau de Luini, au musée Bréra.»
-
-Chose bizarre! Léonard de Vinci, qui possédait une si profonde science
-anatomique, ne peignit presque jamais de figure nue. Nous n'en
-connaissons, pour notre part, d'autre exemple que la _Léda_, dont la
-tête, dessinée par Calamatta et gravée sous sa direction, accompagne
-cet article. Elle est debout, dans une pose équilibrée avec une
-eurythmie digne des plus belles statues grecques, auxquelles cependant
-elle ne ressemble pas, car le Vinci, original en tout, puisait la
-beauté à sa source même, dans la nature. Aux pieds de la Léda,
-nobles et purs comme s'ils étaient taillés dans du marbre de Paros,
-jouent, parmi les coquilles de leurs œufs brisés, les gracieux enfants
-du cygne divin; la jeune femme a cette expression de gaieté railleuse
-et supérieure qui est comme le cachet de Léonard; ses yeux pétillants
-de malice rient entre leurs paupières légèrement bridées; la bouche
-se retrousse vers les coins, creusant des fossettes aux joues, avec des
-sinuosités si molles, si voluptueuses et en même temps si fines,
-qu'elles en sont presque perfides. M. Baudry a su mettre un reflet de ce
-sourire dans sa délicieuse petite _Léda_, si remarquée quand elle
-parut au Salon, et son tableau en était tout illuminé.
-
-Le seul reproche qu'on puisse adresser à cette charmante figure, c'est
-une perfection poussée trop loin, un fini de pinceau qui sent encore
-les premiers efforts de l'art se cherchant lui-même.
-
-Léonard, dans le _Saint Jean-Baptiste_ qui se trouve au musée du
-Louvre, nous semble avoir abusé de ce sourire; d'un fond d'ombres
-ténébreuses, la figure du saint se dégage à demi; un de ses doigts
-montre le ciel; mais son masque, efféminé jusqu'à faire douter de son
-sexe, est si sardonique, si rusé, si plein de réticences et de
-mystères, qu'il vous inquiète et vous inspire de vagues soupçons sur
-son orthodoxie. On dirait un de ces dieux déchus de Henri Heine qui,
-pour vivre, ont pris de l'emploi dans la religion nouvelle. Il montre le
-ciel, mais il s'en moque, et semble rire de la crédulité des
-spectateurs. Lui, il sait la doctrine secrète, et ne croit nullement au
-Christ qu'il annonce; toutefois il fait pour le vulgaire le geste
-convenu et met les gens d'esprit dans la confidence par son sourire
-diabolique.
-
-Nous concevons que l'on ait accusé Léonard d'avoir une religion
-particulière, une philosophie occulte peu en rapport avec la foi
-générale. Il suffisait d'une figure comme le _Saint Jean-Baptiste_
-pour motiver de tels soupçons. Athée? certes Léonard ne le fut pas;
-panthéiste? peut-être, mais sans le savoir; il mourut dans les
-sentiments d'un bon catholique, «avec tous les sacrements de
-l'Église,» comme on le voit par une lettre de François Melzi, son
-élève, qui l'avait suivi en France.
-
-Une sorte de fatalité semble s'être attachée à poursuivre les
-grandes œuvres de Léonard. Le cheval gigantesque auquel il avait
-travaillé pendant plus de seize années a été détruit; de la _Cène_
-il ne reste plus que l'ombre, mais une telle ombre fait pâlir bien des
-soleils!
-
-Luini, Salaï, Melzi, Beltraflio et d'autres ont peint, dans la manière
-du Vinci, une foule d'Hérodiades, de madones et de Madeleines qui, sur
-les catalogues, portent le nom du maître, et parfois ne sont pas
-indignes d'un tel honneur; nous-même, à Burgos, dans la sacristie de
-la cathédrale, nous avons vu une Madeleine inondée de longs cheveux
-soyeux et fins, ombrée de demi-teintes admirablement ménagées, qu'on
-attribuait, non sans vraisemblance, à Léonard, mais qui n'était pas
-de lui, car le sublime paresseux a peu produit. À quoi bon, lorsqu'on a
-atteint la perfection, se répéter inutilement?
-
-Comment croire à toutes ces œuvres? Léonard mit quatre ans à faire
-le portrait de la Monna Lisa, qu'il ne regarda jamais comme fini; il se
-pressait si peu que, pendant son séjour à Rome, ayant reçu une
-commande de Léon X, il commença par distiller des plantes pour
-composer un vernis destiné au tableau qu'il devait faire, et ne fit
-pas, selon son habitude; il lui suffisait de s'être prouvé à
-lui-même, par quelques œuvres, qu'il était un grand peintre.
-Peut-être même tirait-il plus vanité de ses talents d'ingénieur,
-d'hydraulicien et de compositeur de musique.
-
-Qui s'imaginerait que ce beau Léonard, si élégant, si noble, si rare,
-si exquis, possédât au suprême degré le don de la caricature? En ce
-genre, comme en tout autre, il a du premier coup atteint la perfection.
-Avec quelle force comique, quelle raillerie magistrale, quelle puissance
-grotesque il découvre l'angle singulier, le détail caractéristique,
-le côté exorbitant, le tic impérieux de chaque physionomie! Comme il
-fait sortir le monstre caché dans tout homme, et comme d'un coup de
-crayon pareil à un coup de griffe il détache le visage pour laisser
-voir le masque caché dessous! Il amène les passions, les vices, les
-folies, les ridicules à la peau et les fait saillir par quelque
-prodigieuse exagération anatomique. Ses caricatures, qu'il ramassait
-dans les rues de Milan sur un calepin, ou qu'il griffonnait de mémoire
-sur les marges de ses manuscrits, ont été recueillies et gravées par
-Carlo Giuseppe Gerli: elles ont un caractère bizarre et grandiose, une
-sorte de jovialité terrible; un peu plus ces mascarons burlesques
-seraient effrayants, tant les os, les muscles, les veines s'accentuent
-avec une puissante difformité, les mâchoires inférieures avancent
-d'un pied, les nez se courbent comme des becs, les orbites se creusent
-en voûtes profondes où battent comme des ailes de chauve-souris les
-paupières flasques, les lèvres se plissent ou se renversent, montrant
-les gencives édentées ou hérissées de crocs. Les pommettes
-présentent des anfractuosités de rocher, le profil s'égueule ou
-s'ébrèche, ouvrant ou diminuant son angle facial avec une incroyable
-puissance de ridiculisation. Derrière une vague apparence humaine
-défile la hideuse ménagerie des bestialités et des vices: le mufle,
-le museau, la hure, le grouin, le bec de lièvre prêtent des masques
-difformes à la méchanceté, à la gourmandise, à la luxure, à la
-paresse, à l'idiotisme; mais ce qu'il y a de merveilleux, c'est que
-chacune de ces têtes si pittoresquement monstrueuses, encadrée de
-quelque feuillage ou de quelque volute d'ornement, ferait un superbe
-mascaron crachant l'eau d'une fontaine, mâchant un marteau de porte,
-ouvrant son rictus à la clef d'une voûte.
-
-Une puissance formidable torture ces contours, creuse ces cavités, fait
-saillir ces muscles, amène du fond des chairs ces muscles à la peau,
-accuse le squelette à travers l'enveloppe, exagère les pléthores ou
-les maigreurs dans un but caricatural; c'est la jovialité cruelle mais
-irrésistible d'entraînement d'un dieu jeune et beau qui se moque de la
-difformité humaine.
-
-On dirait que l'artiste a voulu faire une espèce de cours de
-tératologie entendu dans le sens large de Geoffroy de Saint-Hilaire, et
-prouver la beauté par la laideur, la _norme_ par le désordre. La
-caricature, telle que les modernes l'ont entendue, n'a aucun rapport
-avec ces dessins dont la fantaisie a toujours pour point de départ la
-plus profonde science et qui sont en quelque sorte une arabesque
-anatomique ayant des muscles pour rinceaux. Ce sont là des jeux de
-Titan auxquels ne sauraient s'amuser, malgré toute leur valeur, ni
-Hogarth, ni Cruikshank, ni Gavarni, ni Daumier, car le Vinci est aussi
-prodigieux, dans ces croquis faits avec la griffe du lion trempée dans
-l'encre, que dans ses peintures les plus achevées.
-
-S'il l'eût voulu, Léonard de Vinci eût pu être Michel-Ange, comme il
-eût été Raphaël; il fut lui, c'est assez. La grâce le séduisait
-plus que la force, quoiqu'il fût capable d'être fort: son carton de la
-bataille d'Anghiera balança celui de Michel-Ange; malheureusement il
-disparut dans les troubles de Florence, et il n'en reste qu'un fragment
-gravé par Edelinck d'après un dessin de Rubens. Assurément Rubens est
-un grand maître, mais jamais génie ne fut plus contraire à celui de
-Léonard, et dans l'estampe on sent que le peintre d'Anvers a fait
-ronfler les contours à la flamande, alourdi les croupes des chevaux, et
-vulgarisé à sa façon les figures étranges des cavaliers.
-
-La douceur, la sérénité, la grâce, une grâce fière et tendre à la
-fois, telles furent les qualités dominantes de Léonard. Il inventa ou
-plutôt trouva dans la nature une beauté aussi parfaite que la beauté
-grecque, mais sans aucun rapport avec elle. C'est le seul artiste qui
-ait pu être beau sans être antique. En cela consiste son mérite
-suprême; car tous ceux qui ont ignoré ces types éternels, ces canons
-de l'idéal, ou qui s'en éloignent, restent entachés de barbarie ou
-marchent à la décadence. Léonard de Vinci a gardé la finesse
-gothique en l'animant d'un esprit tout moderne. Comme nous l'avons
-déjà dit ailleurs, car si Virgile est l'auteur de Dante, Léonard est
-notre peintre, les figures du Vinci semblent venir des sphères
-supérieures se mirer dans une glace ou plutôt dans un miroir d'acier
-bruni où leur reflet reste éternellement fixé par un secret pareil à
-celui du daguerréotype. On les a déjà vues, mais ce n'est pas sur
-cette terre, dans quelque existence antérieure peut-être dont elles
-vous font souvenir vaguement.
-
-Comment expliquer d'une autre manière le charme singulier, presque
-magique, qu'exerce le portrait de Monna Lisa sur les natures les moins
-enthousiastes! Est-ce sa beauté? bien des figures de Raphaël et
-d'autres peintres sont plus correctes. Elle n'est même plus jeune, et
-son âge doit être l'âge aimé de Balzac, trente ans; à travers les
-finesses caressantes du modelé on devine déjà quelque fatigue, et le
-doigt de la vie a laissé son empreinte sur cette joue de pêche mûre.
-Le costume, par la carbonisation des couleurs, est devenu presque celui
-d'une veuve: un crêpe descend avec les cheveux le long du visage, mais
-le regard sagace, profond, velouté, plein de promesse, vous attire
-irrésistiblement et vous enivre, tandis que la bouche sinueuse,
-serpentine, retroussée aux coins, sous des pénombres violâtres, se
-raille de vous avec tant de douceur, de grâce et de supériorité,
-qu'on se sent tout timide comme un écolier devant une duchesse. Aussi
-cette tête aux ombres violettes, qu'on entrevoit comme à travers une
-gaze noire, arrête-t-elle pendant des heures la rêverie accoudée aux
-garde-fous des musées et poursuit-elle le souvenir connue un motif de
-symphonie. Sous la forme _exprimée_, on sent une pensée vague,
-infinie, _inexprimable_, comme une idée musicale; on est ému,
-troublé; des images _déjà vues_ vous passent devant les yeux, des
-voix dont on croit reconnaître le timbre vous chuchotent à l'oreille
-de langoureuses confidences; les désirs réprimés, les espérances qui
-désespéraient s'agitent douloureusement dans une ombre mêlée de
-rayons, et vous découvrez que vos mélancolies viennent de ce que la
-Joconde accueillit, il y a trois cents ans, l'aveu de votre amour avec
-ce sourire railleur qu'elle garde encore aujourd'hui.
-
-Pendant que la Monna Lisa del Giocondo posait, et elle posa longtemps,
-car Léonard n'était pas homme à se dépêcher avec un tel modèle,
-des virtuoses exécutaient des concertos dans l'atelier. Le maître par
-la musique et les joyeux propos voulait retenir sur ces belles lèvres
-le sourire prêt à s'envoler pour le fixer à jamais sur sa toile. Ne
-trouvez-vous pas qu'il y a dans le portrait de la Joconde, sans vouloir
-jouer sur les tons et les notes, comme un écho d'impression musicale?
-l'effet est doux, voilé, tendre, plein de mystère et d'harmonie, et le
-souvenir de cette adorable figure vous poursuit comme un de ces motifs
-de Mozart que l'âme se chante tout bas pour se consoler d'un malheur
-inconnu.
-
-Tous ces dieux de la peinture s'emparent ainsi de notre âme et y jouent
-à tout jamais la divine musique, écho du monde radieux, surhumain où
-nous voyons apparaître le Beau.
-
-
-[Note 1: En publiant ces études sur les dieux de la peinture, notre
-intention n'est pas d'écrire les biographies des grands maîtres de
-l'art. Leur vie physique est partout, et nous ne voulons pas copier des
-anecdotes connues de tout le monde, d'après Vasari, Lomazzo,
-Baldinucci, l'abbé Lanzi, Felibien, Cochin, de Piles, Decamps,
-Reynolds; nous voulons seulement analyser dans leur œuvre ces artistes
-suprêmes, et retrouver la route par laquelle ils ont cherché le beau.]
-
-
-
-
-FRÀ GIOVANNI DA FIESOLE
-
-
-Il est un peintre qui apparaît au seuil de la Renaissance, comme l'ange
-de l'Annonciation de la peinture, la flamme au front, le lis à la main,
-messager de divins mystères. L'art l'a canonisé comme l'Église, en le
-surnommant l'_Angélique_; il a allumé sur sa mémoire l'auréole; il a
-placé son œuvre sur un autel. Ce Saint de la peinture est le
-bienheureux _Frà Giovanni da Fiesole_; il est pour elle ce que sainte
-Cécile est pour la musique: un idéal, une transfiguration, une
-étoile.
-
-Frà Beato Angelico da Fiesole se nommait Guido _dans le siècle_,
-suivant cette belle et profonde expression monastique qui tire entre le
-monde et le cloître, la démarcation du désert, le rivage de
-l'éternité; il y a de l'horoscope et du couronnement dans la
-constellation de ces noms si purs groupés sur le front du saint
-artiste. Presque tous les grands peintres de l'Italie ont du reste des
-noms ou des surnoms qui s'accordent à leur génie, et l'accompagnent,
-en quelque sorte, comme des instruments d'harmonie et de consonance.
-_Leonardo da Vinci_, ce son voilé de mélodie nocturne ne convient-il
-pas au mystérieux musicien des sérénades du clair-obscur?
-_Tintoretto_, n'entendez-vous pas grincer la fanfare rauque et stridente
-de la couleur véhémente? _Buonarotti_ détache en relief, d'un
-éclatant coup de ciseau, sur le marbre la grandiose originalité qu'il
-désigne. _Allegri_ petille comme un sourire ivre de volupté joyeuse
-sur la mémoire du divin Corrége. _L'Albane!_ le jardin d'Armide tout
-entier soupire dans cette note de flûte pastorale. On pourrait
-parcourir jusqu'au bout la gamme de ces affinités; mais prenons garde:
-le symbolisme du son a la profondeur illusoire du coquillage maritime:
-l'oreille qui s'y colle croit écouter la voix de la mer; elle n'entend
-que son propre bourdonnement.
-
-Il est des vies de sainteté et d'humilité qui montent invisibles, vers
-le ciel, comme des fumées d'encens. Celle d'Angelico n'a laissé dans
-les légendes mêmes de son ordre qu'une vague odeur de vénération.
-Quelques souvenirs de vertus et d'extases composent toute son histoire.
-Le cloître est le vestibule de l'éternité; il participe de son
-silence et de son mystère.
-
-Ce fut en 1387, à l'âge de vingt ans, qu'il entra dans le couvent des
-dominicains de Fiesole. On ne sait rien de ses premières années; mais
-il est probable que sa jeunesse ne fut pour lui que le noviciat de la
-vie religieuse; il naquit prêtre; sa robe de moine fut sans couture
-comme celle du Christ. Dieu a deux manières d'appeler à lui les âmes
-qu'il se réserve: la vocation et la conversion. La conversion a quelque
-chose du rapt et de l'enlèvement; elle s'embusque sur le chemin de
-Damas, elle attaque, elle foudroie, elle renverse, elle dépouille le
-vieil homme avec la violence d'un déchirement, mais l'âme qu'elle a
-vaincue emporte dans sa vie nouvelle l'incurable plaie du souvenir. Les
-fantômes nus des voluptés romaines poursuivent saint Jérôme au
-désert; ils se glissent jusque dans le lit de sable, où le vieil
-ascète roule son corps meurtri.
-
-La vocation, au contraire, a la douce fatalité d'une attraction. Les
-êtres qu'elle a choisis semblent prolonger en s'éveillant à la vie un
-ravissement antérieur. Ils la traversent dans un état de somnambulisme
-céleste. Des ailes invisibles veillent sur le sommeil de leurs sens;
-des épées de flammes s'interposent entre les ombres du monde et la
-sérénité de leur cœur. Leur pureté native ressemble à cette flamme
-du diamant aussi inaccessible aux souillures que celle des étoiles, et
-qui est la substance même de la pierre qu'elle fait rayonner.
-
-Dans l'histoire de la peinture, Frà Angelico présente peut-être
-l'unique phénomène de cette innocence immaculée appliquée aux formes
-d'un art terrestre. Frà Bartolomeo, lui aussi, fut un moine et un
-saint. Son œuvre passe pour une des plus graves et des plus profondes
-expressions du génie catholique. Un jour, cependant, il peignit pour
-l'église du couvent de Saint-Marc un saint Sébastien qui, à peine
-exposé, troubla la chasteté du sanctuaire. Le jeune martyr renvoyait
-les flèches de son supplice en effluves de volupté au cœur des femmes
-prosternées devant lui. Sa chapelle devint un sérail de rêves et de
-désirs profanes; la prière s'y noyait dans le soupir, l'agenouillement
-y languissait de mollesse. On fut forcé d'enlever bien vite l'image
-idolâtre; elle tiédissait l'encens, elle corrompait l'autel. Le Frate
-n'était certes pas complice de sa tentation d'artiste, lui, un des
-pourvoyeurs de cet effrayant auto-da-fé plastique allumé par
-Savonarole, où la Renaissance, dans un accès de mysticisme indien, se
-jeta sur un bûcher de tableaux et de statues, et faillit brûler tout
-entière. Mais il avait traversé la vie et ses passions; il avait
-appris l'art à l'école semi-païenne de Léonard; le cloître n'était
-pas son berceau, mais son refuge, et il y apportait malgré lui les
-souvenirs et les reflets de son passage à travers le monde.
-
-Ce rapprochement n'est qu'un exemple pris au hasard; en étudiant l'un
-après l'autre les maîtres les plus ascétiques de l'art chrétien,
-nous surprendrions en chacun d'eux le point qui le rattache à la terre.
-
-Dans ces premières messes de la peinture qui se célèbrent à l'ombre
-des cathédrales et des basiliques, Angelico seul a consacré et
-transsubstantié la forme en l'élevant vers le ciel. Lui seul a
-accompli le mystère du corps fait âme sans macération et sans
-flétrissure. À quoi attribuer ce miracle, si ce n'est à la candeur
-d'une nature sans tache, qui purifiait la matière en la reflétant.
-
-Quelques historiens donnent pour maître à Fiesole, Gherardo Starnina,
-l'initiateur de l'Espagne au style italien; mais rien ne confirme cette
-conjecture incertaine. J'ai sous les yeux deux petits tableaux de
-Starnina dont le coloris foncé et la familiarité tudesque ne
-rappellent nullement la manière idéale et légère du peintre
-angélique. La tradition la plus sûre est qu'un frère de son couvent
-lui enseigna l'art tout claustral de la miniature, et qu'il débuta par
-peindre des missels, des livres d'heures, jusqu'à des vignettes de
-reliquaires et de cierge pascal. La peinture, au moyen âge, s'était
-réfugiée dans le manuscrit sacré, comme dans la chrysalide de sa
-formation. Elle y attendait l'heure du réveil, au milieu des rêves
-d'azur et d'or de la fantaisie catholique. Elle préludait à ses
-immenses créations par de délicats opuscules. Fiesole sortit peintre
-de ce naïf apprentissage, mais il transporta, dans ses tableaux en
-détrempe, le zèle, la clarté, la scrupuleuse minutie de la miniature;
-il garda les colorations limpides, et la sainte simplicité de son
-pinceau qui joue avec les moindres détails du sujet, comme la main d'un
-enfant avec les mouches et les brins d'herbes. Il n'appartient pas à
-son siècle; il plane sur son école, il ne marche pas avec elle: il y
-apparaît entre Masaccio et Ghirlandajo, sans leur donner la main.
-Tandis qu'autour de lui les artistes florentins se passent en courant le
-flambeau hardi du naturalisme, lui continue à peindre à la lueur de
-l'astre mystique qui brilla sur Assise, cette crèche de l'art
-chrétien.
-
-À cette époque, l'école florentine prépare tumultueusement la
-technique de la Renaissance. Tout est recherches, inventions,
-découvertes, activité inquiète, échanges hermétiques, dans cet
-atelier de la forme en travail. La peinture étreint la sculpture et
-ressort en relief de cet énergique embrassement; le dessin imite les
-sinuosités de l'orfèvrerie et en reproduit les arêtes; le géomètre
-taille avec son compas le crayon de l'artiste, et lui révèle les lois
-de la profondeur et de la distance. Paolo Ucello vient de soulever le
-ciel d'or byzantin, et de découvrir les horizons enchantés de la
-perspective; Masolino de Panicale moule son modelé sur les saillies du
-bronze, et le trempe hardiment dans le clair-obscur: Masaccio résume
-tous ces progrès dans un admirable style: il dompte le raccourci,
-étreint le nu, élargit la couleur et fonde l'aplomb des figures;
-Filippo Lippi déploie les magnifiques exagérations du grandiose et de
-l'héroïsme plastique. Seul au milieu des agitations de l'art, ivre des
-premiers secrets de la nature, Frà Angelico reste dans sa cellule,
-fidèle, comme à des vœux, aux chastes procédés de l'école
-ombrienne: il la perpétue en la perfectionnant; il est pour ainsi dire,
-la vestale de son étoile vacillante aux grands souffles d'un siècle
-nouveau.
-
-Le _Couronnement de la Vierge_, de Fiesole, que possède le Musée du
-Louvre, est une de ses plus pures merveilles. Arrêtons-nous un moment
-devant ce tableau, comme devant la rosace centrale de son œuvre.
-
-Le Christ, assis sur un trône damassé d'or, pose la couronne du ciel
-sur la tête voilée de la Vierge. Marie, agenouillée, croise sur sa
-poitrine ses mains immobiles. Son profil faible et mince comme un relief
-d'hostie, transparaît de lucidité. Elle tient à peine à la marche du
-trône par la frange de sa robe diaphane, dont le pli fuyant décrit la
-courbe des génuflexions extatiques. Tout en elle exprime l'adoration
-assouvie, recueillie, muette, plongée dans sa plénitude connue dans un
-sommeil. Le Christ resplendit de paix et de gravité; son geste immuable
-plane sur l'infini du temps. On sent que le peintre n'a pas voulu
-représenter dans le _Couronnement de la Vierge_ une cérémonie
-éphémère du Ciel, mais une des apparitions fixes de la vision des
-élus, un des mystères permanents de l'éternité.
-
-Sur les gradins parallèles qui entourent le trône, abondent les anges
-des Chœurs et des Hiérarchies. Les uns soufflent dans ces longues
-trompettes d'or perpendiculaires, dont l'imagination croit entendre les
-sons purs, fins, clairs, prolongés de sphère en sphère en répons de
-douceur et de psalmodie; les autres jouent de la viole, du psaltérion,
-de la cithare ou d'autres instruments de gloire et de louange, dont la
-forme inconnue semble exprimer l'ineffable son. Frà Angelico est en
-famille au milieu des anges; il les connaît tous, depuis l'enfant ailé
-qui jonche de sa tête rieuse la nimbe des Assomptions, jusqu'au
-Séraphin brûlant qui prend feu à la présence de Dieu et se consume
-d'ardeur devant sa face.
-
-Comment aurait-il trouvé, sans une surnaturelle intuition, ces têtes
-ravissantes qui figurent l'aspiration, l'élan, la prière, et
-corporisent les parfums de l'âme dans leurs arômes les plus subtils,
-dans leurs plus silencieuses émanations? Les anges de Raphaël
-paraîtraient lourds auprès de ces créatures aériennes, dont le sexe
-céleste flotte entre la vierge et l'adolescent. Chacun d'eux a son
-caractère et sa physionomie distincte, si l'on peut appeler de ces mots
-humains les nuances du bonheur. Il en est un qui embouche sa trompette
-en gonflant ses joues roses, avec l'allégresse d'un éphèbe grec
-sonnant un triomphe. D'autres rêvent, s'étonnent, admirent, ou
-sourient naïvement à la beauté du paradis.
-
-Au-dessous des chœurs angéliques se groupent les patriarches, les
-saints, les docteurs, les martyrs; rangées éclatantes de tuniques, de
-robes, de chasubles, de scapulaires, de camails, d'où sortent des
-têtes rayonnantes de béatitude. La procession aboutit à un évêque
-splendide à barbe byzantine, qui étale, comme l'envergure de son
-extase, une vaste chape, où la Passion, peinte dans l'étoffe, se
-déroule en versets d'écarlate. Ainsi drapé dans l'Évangile, à
-genoux sur le parvis, la crosse en main, la mitre en tête, dans
-l'attitude du pontificat triomphant, il fixe en plein le sacre de la
-Vierge. Vous diriez un mage catholique adorant le Soleil de justice et
-de vérité.
-
-Mais c'est au groupe des saintes que l'angélique pinceau a réservé
-ses plus douces caresses. Il en est une--celle qui tient un agneau dans
-ses bras tranquilles--d'une beauté si translucide, d'une grâce si
-vapoureuse, que l'on croit voir cette femme qui apparut dans la lune, au
-poëte de la _Divine Comédie_ «comme une perle sur un front blanc.»
-
-Elle prie et elle rêve, attentive au choral des anges. Sa bouche
-s'entr'ouvre amoureusement connue pour aspirer l'hostie d'une communion
-invisible; ses yeux dorment dans leur lumière, son visage baigne dans
-sa félicité; on dirait que l'âme extravasée a répandu sa ferveur
-sur ses joues diaphanes. Les anciens parlent d'un «vent tissé,» la
-robe rose qui languit sur elle semble faite avec de la pudeur. Auprès
-d'elle, sainte Catherine, appuyée sur sa roue et comme à peine
-réveillée de son martyre, regarde curieusement la blonde extatique.
-Elle semble la questionner sur les choses du ciel, et engager avec elle
-une de ces conversations angéliques qui, selon Swedenborg, s'engagent
-et se poursuivent par la seule palpitation des paupières. Derrière,
-une jeune reine élance, pour mieux voir, son doux profil sur un cou
-mince comme l'attache d'une fleur. À l'air précieux de sa jolie tête,
-vous diriez qu'elle représente, au milieu de ces effusions et de ces
-ardeurs, l'élégance de la sainteté, l'aristocratie du paradis.
-
-La première impression de ce tableau séraphique est toute
-d'enchantement. L'œil respire délicieusement la pureté de ces douces
-figures: elle lui arrive comme le parfum des palmes et des lis d'une
-flore inconnue. Mais fixez-en l'ensemble par les yeux de l'âme, et
-bientôt le charme tout-puissant de foi qu'il recèle produira sur vous
-l'effet d'une révélation. Les dogmes catholiques se dégageront de ces
-têtes théologiques de prêtres et de docteurs, frappées du reflet de
-la vérité qu'elles reçoivent; les spiritualités religieuses
-exprimées par ces formes psychiques d'anges et de saintes--veilleuses
-transparentes des feux invisibles--vous pénétreront de leurs suaves
-influences; les rayonnements des tiares, des mitres, des couronnes, des
-auréoles, des ors merveilleux et vagues qui jonchent ces vêtements
-sublimes, prendront sous votre regard la splendeur du ciel étoilé, et
-vous vous sentirez emporté, par cercles d'ascensions insensibles,
-jusqu'à cette région de souffles, de battements d'ailes, de splendeurs
-dansantes, de lueurs vocales, de phosphorescences mélodieuses,
-d'apparitions et de disparitions enflammées, où Dante, cet aigle du
-mysticisme, a pu seul ravir la parole.
-
-Un des prestiges de la peinture de Fiesole est sa couleur, dont la
-pureté radieuse n'a d'équivalent dans la manière d'aucun autre
-artiste. N'y cherchez ni les jeux des reflets, ni les prestiges des
-ombres, ni les illusions de la chair, mais je ne sais quelle suavité
-virginale. Il peint toujours à la détrempe; l'outremer est la base et
-comme le firmament de ses tableaux; les roses et les ors y abondent. Les
-teintes y semblent soufflées plutôt qu'appliquées. L'effet est d'un
-indicible enchantement.
-
-Si l'on me demandait le secret de cette couleur céleste, j'irais le
-chercher dans les tabernacles qu'habitait son âme, et je recomposerais
-sa palette sur l'autel même de son sacerdoce. La vie religieuse
-projette autour d'elle une nimbe d'éclats et de rayonnements. L'église
-n'est pas seulement un édifice, c'est un climat sacré qui réfléchit
-la nature au miroir ardent du symbole, pour en faire jaillir une flamme
-plus digne d'être offerte à son Créateur. Elle a l'ostensoir pour
-soleil, les cierges pour étoiles, la fumée des encensoirs pour
-atmosphère. La lumière se transfigure au feu du vitrail, comme l'âme
-au creuset de la foi avant d'entrer dans son enceinte. Les montagnes de
-diamants de ses chasses, les fleurs sidérales de ses reliquaires, les
-arbres enflammés de ses candélabres, idéalisent la nature en la
-rappelant. Un cycle de fêtes triomphales, revêtues des blancheurs du
-lin, des embrasements de la pourpre et des orfrois du brocart, y figure
-la révolution du Soleil mystique, parcourant les signes de son zodiaque
-éternel. Les vases de ses sacrifices empruntent un éclat surnaturel à
-la lucidité de leur métal, aux reflets des flambeaux qui les
-illuminent, aux gestes mystérieux et lents des prêtres qui les lèvent
-ou qui les abaissent. Le calice rayonne, la patène miroite, le ciboire
-éclate, les burettes scintillent. Les chants liturgiques roulent dans
-leurs strophes des flots de pierreries merveilleuses; le béryl, le
-sardonyx, la sardoine, incessamment nommés par l'Apocalypse et par les
-Prophètes, jettent des feux éblouissants dans l'imagination des
-fidèles. Quand le Christ, incarné dans l'Eucharistie, s'élève entre
-les mains du prêtre à la cime de l'autel flamboyant et vaporeux, il y
-apparaît, comme Dieu au désert, à travers un buisson ardent.
-
-Fiesole vivait dans l'église: ce fut de ses splendeurs qu'il composa sa
-palette. Le jour de son atelier vient du paradis.
-
-L'art, pour Angelico, continuait la prière; c'est assez dire qu'il
-remplit sa vie. Vasari s'étonnait, en 1550, du nombre prodigieux de
-peintures qu'il avait laissées à Florence. La plupart ont disparu, et
-cependant celles qui restent témoignent d'une assiduité toute
-monastique au travail. Le couvent de Saint-Marc, qu'il habita après
-celui de Fiesole, est encore rempli de ses fresques; il en a couvert les
-dortoirs, les corridors, les cellules. Il a, pour ainsi dire,
-emparadisé le monastère, en déroulant sur ses murailles le ciel qu'il
-avait en lui. Entre tant de chefs-d'œuvre, notre préférence serait
-peut-être pour l'_Annonciation_, qui décore la galerie supérieure.
-Marie, inclinée en avant, écoute la parole de l'ange dans l'attitude
-de la résignation qui se livre. Son visage est empreint d'une
-mélancolie pensive, ses yeux regardent par delà l'ange lui-même, dans
-l'avenir qu'il lui annonce. On sent qu'elle y voit poindre la croix du
-Calvaire, et que le mystère de l'Incarnation s'accomplit dans son sein
-en le déchirant.
-
-Les musées de Florence renferment un grand nombre des tableaux de
-Fiesole, mais il faut le chercher surtout à l'Académie des beaux-arts,
-qui conserve huit grands tableaux en trente-cinq compartiments
-représentant la vie de Jésus-Christ: ils décoraient autrefois les
-volets de la sacristie de la chapelle de la Nunziata.
-
-C'est là qu'on peut admirer, dans tout l'ensemble de son génie,
-l'artiste bienheureux dont l'exécution même a la beauté d'une vertu.
-Je n'hésite pas, pour ma part, à y reconnaître les types de dessin
-les plus élégants et les plus purs que l'art italien ait produits
-avant Raphaël. La composition des groupes et des scènes n'affecte pas
-la symétrie pédantesque des Byzantins; sa paix n'est point une
-léthargie, sa lenteur n'a rien d'immobile; ses personnages s'entendent
-par signes, pour ainsi dire, mais par signes d'une finesse exquise, plus
-expressive que la parole. Les figures s'élancent sans roideur, et
-entrelacent les inflexions d'un mouvement toujours choisi et bienvenu
-aux lignes déliées des formes ogivales. Leurs draperies suivent le
-contour du geste et de la pose, mais avec le lointain, le vague et le
-flottant du voile. Ne leur demandez pas de profanes caresses, ni de
-matériels embrassements; le peintre touche au corps avec les mains
-vierges du prêtre: il l'abrège, il l'effile, il l'évanouit, il n'en
-exprime que la tête: on sent qu'il voudrait le vaporiser et donner à
-son buste, au moyen du tissu idéal dont il l'enveloppe, l'innocence de
-la tige d'une fleur ou le mystère d'une nuée.
-
-Cette glorification qui devance les métamorphoses de l'éternité,
-Fiesole l'accomplit surtout par cette couleur dont nous avons déjà
-signalé la candide splendeur. Il la répand sur ses carnations en
-teintes blondes et claires dont le fondu ne peut se comparer qu'au
-trouble de ces tons dorés qui naissent et expirent confusément à la
-racine des jeunes chevelures. Presque toujours il cerne l'iris des yeux
-d'un cercle noir excessivement fin, ce qui donne au regard une
-inexprimable tendresse.
-
-Les fonds de ses tableaux ont cet aspect mystique que l'école ombrienne
-prête à la nature. Angelico donne à ses paysages des horizons de
-parabole; il y creuse des vallées érémitiques, il y élève des
-montagnes où Jésus pourrait enseigner, il y dessine des sentiers que
-l'on dirait frayés par les sandales des anachorètes, et qui semblent
-conduire aux grottes des Pères du Désert. Comme Giotto, il cisèle en
-clair les feuilles de ses arbres, et donne à leur svelte tige
-l'élancement d'une aspiration vers le Ciel; comme lui encore, il
-profile, dans ses perspectives, des édifices d'une délicatesse
-fantastique, qui semblent exprimer par la ténuité et de leurs lignes
-le détachement de la terre et la vanité des œuvres de l'homme.
-
-Mais la merveille de cet Évangile historié, c'est l'âme qui le
-comprend, l'imagination qui le devine, et qui semble avoir pour les
-choses divines le don d'empreinte d'un saint Suaire; c'est la succession
-d'idées innocemment sublimes qui s'y déploie sans effort, avec
-l'effusion d'une belle âme. Fiesole a du génie plein les mains, parce
-qu'il a de la sainteté plein le cœur; son inspiration n'est que la
-seconde vue de sa foi. Quelle surprenante idée que celle d'avoir
-représenté la Cène sous la forme d'une communion: le Christ,
-sacrificateur de son sacrifice, célébrant sa propre messe, et
-distribuant aux apôtres, de sa main de chair, le pain qui l'incarne et
-le multiplie!
-
-Les scènes de la Passion sont peintes comme de la main d'un
-stigmatisé. On sait qu'il fondait en larmes chaque fois qu'il avait à
-les retracer, et qu'on le surprit souvent défaillant d'angoisse et de
-douleur au pied du tableau commencé. Mais il n'est pas seulement le
-voyant, il est encore le poëte de l'Évangile. À la reproduction
-textuelle du livre sacré il ajoute presque toujours des paraphrases
-d'une grâce ou d'une mélancolie pénétrantes. Ainsi, dans la descente
-de Jésus aux limbes, il représentera les saints de l'ancienne loi se
-pressant en foule au-devant du Sauveur armé de l'étendard de sa
-victoire sur la mort. Une mince cloison sépare les limbes de l'enfer;
-une âme--on dirait celle d'une femme, tant elle est svelte et
-frêle--est accourue au bruit. Elle s'élance, elle crie grâce, elle
-voudrait briser le mur qui la sépare du pardon, de la délivrance, du
-ciel peut-être! Oh! si le Christ pouvait l'entendre! mais un démon la
-retient dans son étreinte, la pauvre âme se débat toute palpitante;
-elle renverse en arrière sa tête éperdue. Il y a dans le jet
-frémissant de cette figure un sentiment de la damnation morale--de
-celle que sainte Thérèse plaignait sublimement de ne pouvoir
-aimer--plus poignant que toutes les tortures de l'enfer dantesque.
-
-Dans ses _Jugements derniers_[2]--son motif de prédilection--il se
-passe entre les âmes élues et leurs anges gardiens des scènes de
-reconnaissance ravie, d'expansions ingénues, de caresses sonorales,
-d'entrelacements ailés, de baisers fondus, d'étreintes insolubles, qui
-vous révèlent toutes les voluptés des cieux. N'est-ce pas encore une
-idée de génie que celle de figurer toujours l'enfant Jésus planant
-sur les genoux de sa mère, qui ne le touche jamais, et le berce les
-mains jointes.
-
-Ce qui nous frappe encore dans l'œuvre de Fiesole, c'est une
-impuissance absolue à reproduire les mouvements et les expressions du
-mal. Les enfers de ses _Jugements_ sont d'adorables caricatures de
-sainte ignorance et de puérile bonté. Les damnés font des mines d'une
-contrition touchante; les démons ont beau dresser leurs cornes et
-fendre leur bouche jusqu'aux oreilles, ils n'en sont pas moins au fond
-de bons diables qui ne demandent qu'à s'attendrir. Ne pouvant les faire
-terribles, Angelico les fait gras. L'obésité devait être la suprême
-laideur pour le maître des mortifications et des élancements de la
-forme. En somme, ils rappellent assez ces types joufflus et ventrus de
-moines luxurieux que le moyen âge accouplait dérisoirement aux
-gargouilles de ses gouttières. Les instruments de torture dont ils
-poursuivent les réprouvés, au milieu de minces flammes de cierges,
-semblent les plus anodins du monde. Ce sont des serpents doux comme des
-lézards, des fouets pareils à des disciplines de dévotes, des
-chaînes aux anneaux de rosaire. La tendresse du pinceau qui caresse ces
-jolis supplices en diminue encore la terreur. Cependant, les anges,
-assis sur les nuées, les regardent d'un air de pitié ineffable. Ils se
-contiennent pour ne pas pleurer: une seule de leurs larmes éteindrait
-l'étincelle de ces doux enfers.
-
-De même, dans ses _Passions_ et dans ses _Martyres_, le bienheureux ne
-donne jamais aux figures des persécuteurs le caractère de
-l'impénitence finale. Ils font les méchants; mais tout espoir n'est
-pas perdu: peut-être se convertiront-ils un jour. Bien de plus
-charmant, comme exemple de cette incorrigible mansuétude, que le
-_Massacre des Innocents_, de l'Académie de Florence. De jeunes
-bourreaux, serrés comme des pages dans leurs cottes de mailles,
-égorgillent les Innocents dans les bras de leurs mères. Un carnage de
-boutons de roses où la rosée, ce sang des fleurs, coulerait à flots,
-ne serait pas plus gracieusement cruel. Les petits enfants sont bien
-sages, et laissent couper leurs têtes blondes sans crier et sans faire
-la moue. Les mères se débattent bien un peu, mais d'un air si posé,
-par gestes si tranquilles! Il en est une qui s'esquive à pas menus de
-la bagarre, en cachant son nourrisson dans le pli de son manteau bleu.
-Pourvu que l'enfant ne se réveille pas! À l'étrange placidité de
-cette scène de meurtre, vous diriez une _répétition_ jouée par les
-anges, dans le ciel en fête, de la tragédie de l'Évangile. On
-pourrait prendre Hérode, qui regarde de sa terrasse, majestueux et
-calme, pour Dieu le père, contemplant, du haut de son trône, les jeux
-de ses Chérubins.
-
-Imperfection sublime! gaucherie touchante d'une main virginale qui ne
-savait que bénir! On sourit d'abord, bientôt on admire. Cette pureté
-parfaite vous éblouit comme un phénomène du monde spirituel. On se
-demande de quelle argile est pétrie la nature des saints, et si le Ciel
-n'envoie pas des anges sur la terre.
-
-En dehors de ses innombrables tableaux de petite dimension, Fiesole a
-laissé des fresques qui démontrent une haute aptitude aux grandes
-conceptions de la peinture monumentale. Le pape Nicolas V l'appela à
-Rome sous son pontificat, et le chargea de décorer au Vatican la
-chapelle qui porte son nom. Il y peignit la vie de saint Étienne et de
-saint Laurent dans un style austère et doux, auguste et naïf qui
-agrandit, sans les altérer, les types de ses compositions habituelles.
-Le même pape lui fit peindre à fresque la chapelle del Sacramento, qui
-fut plus tard détruite par Paul III. L'année même de sa mort, en
-1455, il ébauchait sur la voûte d'une chapelle de la cathédrale
-d'Orvieto des figures de prophètes qui ont, depuis, été terminées
-par Luca da Cortona.
-
-Nous n'avons rien dit de la vie d'Angelico; il n'a pas d'histoire, il
-n'a qu'une légende: ce fut une vierge faite homme, l'_Imitation de
-Jésus-Christ_ sous forme humaine. L'artiste disparaissait tout entier
-sous l'humilité du moine. Pour lui, la peinture n'était qu'une des
-fonctions de louange et de prière de la vie claustrale. Il ne
-s'enorgueillissait pas plus des chefs-d'œuvre de son pinceau, que le
-cénobite de la natte de joncs tressée sous le palmier de sa cellule.
-Il n'entreprenait aucun tableau sans la permission de son prieur, et
-jamais il ne voulut en recevoir de prix: il aurait cru trafiquer des
-dons de son Dieu en vendant ses inspirations. Pendant son séjour à
-Rome, le pape Nicolas V voulut le nommer à l'archevêché de Florence.
-Angelico le supplia de le laisser dans son cloître. Il désigna
-lui-même pour le remplacer un religieux de son couvent, qui fut depuis
-saint Antonin.
-
-Il peignit jusqu'à son dernier jour, créant par milliers les saints,
-les apôtres, les séraphins, les martyrs, avec la fécondité bénie de
-ces patriarches de la Bible qui engendraient des tribus sacrées. Sa vie
-fut une échelle de Jacob dressée vers le Ciel; il en peupla d'anges
-chaque degré, comme pour les envoyer à Dieu au-devant de lui, en
-messagers d'offrande et d'aspiration. Si Dante l'avait suivi, au lieu de
-le précéder, dans quelle nuance limpide de son Paradis il aurait
-enchâssé l'âme du saint artiste! Quelle canonisation d'effets de
-lumière et de scintillements étoilés il aurait faite au coloriste du
-Ciel!
-
-L'art catholique avait donné en Fiesole son enthousiaste et suprême
-effort; il s'arrêta après l'avoir produit. Son plus pur disciple, le
-croissant de cet astre virginal, est Benozzo Gozzoli, le peintre du
-Campo Santo. Autour de sa tradition se groupèrent encore Domenico di
-Michelino, Zanobio Strozzi et quelque autres: pâle constellation
-qu'absorbe bientôt l'éclatant soleil du seizième siècle. Plus tard,
-la Renaissance, dans ses intervalles de piété, vint s'agenouiller
-parfois, comme à un prie-Dieu, devant l'œuvre du peintre angélique;
-elle en rapporta quelques étincelles des premières ferveurs de l'art
-italien. Son dernier reflet vient expirer en chastes sourires sur les
-lèvres des Vierges de Raphaël; il s'y est éteint pour jamais. On
-rallume les flammes de la terre, on ne rallume pas les étoiles
-éteintes.
-
-
-[Note 2: Entre les Jugements derniers si souvent répétés par Fiesole,
-nous citerons ceux du musée de l'Académie des beaux-arts de Florence,
-du musée de Berlin, et celui qui faisait partie de la galerie du
-cardinal Fesch.]
-
-
-
-
-HEMLING
-
-
-Hemling n'a pas d'histoire. Peintre des légendes chrétiennes, il est
-lui-même une légende. On peut dire qu'il a traversé la vie, invisible
-et anonyme comme un ange. Son nom même est resté vague, comme s'il
-n'avait été transmis que par un écho.--L'Allemagne l'appelle Hemling,
-la Belgique dit Memling, quelques-uns écrivent Hemmeling, d'autres
-prononcent Memmelinck.--La tradition le poursuit comme un être ailé
-qui échappe à la preuve et qui ne se révèle que par ses miracles. On
-croit qu'il fut peintre de Charles le Téméraire; on présume qu'il
-accompagna en Italie son maître Rogier; il en est qui le font mourir en
-Espagne, à la Chartreuse de Miraflores. Vestiges indécis et presque
-effacés. L'artiste mystique a si peu pesé sur la terre qu'elle n'a
-point conservé sa trace.--La tradition la moins douteuse le représente
-blessé à la bataille de Murat et se traînant par les chemins au
-milieu d'un âpre hiver jusqu'à Bruges, son pays natal, où il fut
-admis à l'hôpital de Saint-Jean. Son long séjour dans cette maison
-des pauvres et des malades est le seul fait avéré de sa furtive
-existence. Ce fut là que, pour reconnaître l'hospitalité des moines,
-il peignit la _Châsse de sainte Ursule_ et quelques-uns de ses plus
-délicats chefs-d'œuvre--Tel ce Christ des légendes qui, sous la
-figure d'un mendiant, frappe aux portes, la nuit, pour éprouver la
-charité des hommes.--Le matin il se transfigure, et laisse la maison
-qui l'a reçu pleine de sa lumière.
-
-Ce fut donc pendant sa convalescence que Hemling composa ces divines
-peintures. Elles trahissent l'influence de cet état particulier de la
-vie. Qui n'a ressenti ou observé les phénomènes qui accompagnent la
-convalescence! Le corps, atténué par la souffrance, se spiritualise en
-quelque sorte; sa trame grossière prend la finesse et la poésie d'un
-voile; ses organes se raffinent en se ravivant; le pas est plus léger,
-le regard plus lucide, l'odorat plus exquis, l'oreille plus subtile: les
-nerfs frémissent légèrement à des sensations qui naguère ne les
-auraient pas effleurés. D'une autre part, l'âme, échappée des ombres
-de la mort, renaît à la vie avec une innocence enfantine. De la tombe,
-dont il a effleuré les premiers degrés, le malade l'apporte une
-mélancolie religieuse mêlée à la joie de l'existence reconquise. Ce
-monde qu'il a cru quitter lui apparaît coloré des teintes de l'Éden.
-L'attendrissement qu'il éprouve en le revoyant l'idéalise à ses yeux.
-Il fait doux, pour lui, dans les couleurs, comme dans l'air, comme dans
-les bruits. Il jouit de la lumière comme le premier homme dut admirer
-la première aurore. Le repos l'initie aux délices de la contemplation.
-Le chant d'un oiseau, la plainte d'une source, la grâce d'une fleur, le
-vol d'un insecte, la forme d'un nuage, le plongent dans une sereine
-rêverie. Les visages aimés ou compatissants qui ont entouré son lit
-de douleur se revêtent d'une angélique expression; les indifférents
-même lui semblent sympathiques; son âme leur prête la bienveillance
-dont elle est remplie: il rentre dans le monde et dans la nature avec la
-reconnaissance d'un exilé auquel on a rouvert sa patrie.
-
-L'œuvre entière d'Hemling est empreinte de cette douce influence. La
-convalescence semble l'état normal de ce pur génie. Ses sveltes
-figures sont, pour ainsi dire, purifiées du corps. La douleur a passé
-sur leurs chastes formes, non pour les flétrir, mais pour les alléger.
-Il les épure et il les macère pour mieux révéler leur âme, comme on
-amincit l'albâtre des lampes pour que la flamme reluise à travers.
-Leurs airs de tête n'expriment que des joies surnaturelles ou des
-pensées idéales. Leurs draperies coulantes et diaphanes rappellent ces
-vêtements de clarté que l'Écriture promet aux élus. Les paysages qui
-les encadrent mêlent les teintes dorées de l'automne à l'azur du ciel
-des visions. Un silence mystique règne dans ses tableaux. N'y cherchez
-ni les effets du contraste, ni les mouvements de la passion, ni les
-splendeurs de la beauté matérielle: tout y est calme, recueillement,
-abstraction de la terre et vie intérieure. Dante n'emploie pour peindre
-son _Paradis_ que des teintes et des dégradations de lumière; Hemling
-compose sa peinture des nuances les plus célestes de la sainteté et de
-la vertu.
-
-Les maîtres s'expliquent et se commentent par leurs
-œuvres.--Arrêtons-nous devant cette _Châsse de sainte Ursule_, qui,
-par sa beauté et sa forme même, peut passer pour le monument
-d'Hemling.--La légende de sainte Ursule et des onze mille vierges est
-un des plus gracieux romans chrétiens du moyen âge. On dirait la vie
-des saintes écrite par une fée. Il y a de la chevalerie et de la
-féerie dans cette croisade de vierges commandée par la fille d'un roi,
-qui, du fond de l'Irlande, s'achemine vers Rome, y reçoit le baptême
-et s'y dévoue au martyre. Saint Cyriaque, un pape imaginaire, accueille
-et baptise ces amazones de la foi, et descend du trône de saint Pierre
-pour se faire l'aumônier de leur chaste armée. Guidées par lui, les
-onze mille vierges reviennent mourir à Cologne sous les flèches et les
-haches des Huns. L'art chrétien a souvent reproduit les aventures de
-cette chevalerie féminine. Hemling en a fait un poème qu'on pourrait
-appeler l'Odyssée du martyre.
-
-La châsse de Bruges, comme beaucoup de reliquaires de l'époque, a la
-structure d'une maison gothique. Sur ses parois, divisées en quatre
-compartiments, le peintre a représenté les épisodes du voyage
-d'Ursule et de ses compagnes. Les deux pignons encadrent les images de
-la Vierge et de la sainte. Sur le toit, il a peint son couronnement au
-milieu de la cour céleste.
-
-C'est d'abord le débarquement d'Ursule à Cologne, à la tête de son
-armée virginale. Elle descend du lourd navire, soutenue par ses
-compagnes. La troupe sacrée défile déjà par la porte de la ville,
-qui découpe sur le clair du ciel les nefs de ses églises et le clocher
-de sa cathédrale. On croit voir entrer dans la Jérusalem céleste les
-vierges qui «suivent l'Agneau partout où il va.»--Les madones de
-l'Italie paraîtraient sensuelles auprès de ces saintes du Nord. La
-froideur particulière à leur race s'illumine d'une pureté divine;
-c'est de la neige mêlée à de la lumière. Leur beauté n'a rien de
-plastique: les joues sont rondes, les pommettes saillantes; les fronts
-ont cette largeur qui défigurerait les déesses païennes, mais qui
-convient à des saintes.--L'art chrétien fait régner le front sur le
-corps; il l'élève comme une ogive sur ce temple du Saint-Esprit.--Le
-charme des vierges d'Hemling est d'une qualité presque incorporelle,
-leurs yeux clairs ont la fixité distraite de l'extase; leurs tailles
-déliées s'élancent avec la rectitude des grands lis; leurs gestes et
-leur maintien respirent une modestie solennelle. Rien n'égale la
-bizarre élégance de leurs costumes et de leurs coiffures. Ces saintes,
-qui vont au martyre, semblent des fées partant pour un bal sur la
-bruyère ou sur la nuée.
-
-Le second tableau nous les montre entassées dans le vaisseau qui aborde
-à Bâle. Leurs têtes blondes et candides, que la virginité confond
-dans une charmante ressemblance, apparaissent serrées l'une contre
-l'autre, comme des fruits au fond d'une corbeille. La reine s'élance de
-cette agglomération de beautés, pareille aux Vierges des Assomptions
-planant sur un bouquet de têtes d'anges.
-
-Dans le tableau suivant, l'artiste a représenté la jeune phalange
-arrivant à Rome. Le pape s'avance pour la recevoir sous le péristyle
-d'une église. Sa physionomie et son attitude sont empreintes de la
-gravité de l'épiscopal. Ce n'est point le pontife royal et magnifique
-de la Renaissance; c'est le rigide représentant de l'orthodoxie et du
-dogme. Je ne me figure pas autrement ce pape flamand qui, entrant au
-Vatican après Léon X, se signait à la vue des statues antiques. Les
-cardinaux qui l'entourent n'ont rien non plus de l'altière élégance
-des princes de la cour romaine. Vraies têtes théologiques, blanchies
-dans les méditations de la foi, on dirait les bourgmestres et les
-échevins de l'Église.--Ursule, agenouillée et voilée, met ses mains
-jointes dans la main du pape, et la ferveur de son geste est telle,
-qu'on sent qu'elle y dépose son cœur et son âme. Sa douce figure,
-hardiment fixée sur le visage du vieillard, respire l'exaltation du
-sacrifice accepté. Elle se livre, en sa personne, au Dieu des martyrs.
-Derrière elle s'aligne le ravissant cortège de ses sœurs. Leurs
-physionomies dociles et placides reflètent, avec d'imperceptibles
-variantes, la résignation de leur reine. L'expression d'Ursule va
-s'atténuant de figure en figure, comme un cri d'enthousiasme qui se
-répercute d'écho en écho, affaibli, mais non altéré. Il décroît,
-il s'amoindrit, il s'efface... le dernier n'est plus qu'un soupir.
-
-Le pape, suivant la légende, voulut guider lui-même les onze milles
-vierges au martyre; il se fit le pâtre de ce troupeau virginal pour le
-conduire à la mort. Le peintre l'a représenté, dans le tableau
-suivant, assis entre deux cardinaux, dans la barque qui va descendre le
-Rhin. À sa droite siègent des évêques pensifs comme sur les bancs
-d'un concile; à sa gauche prient les saintes inclinées sur la proue du
-navire, comme sur le bord d'un prie-Dieu. Cette simple scène prend,
-sous le pinceau d'Hemling, la majesté d'un symbole. Le bateau
-s'agrandit aux proportions de l'Église. On croit voir la barque de
-Pierre parlant pour l'éternité.
-
-Le martyre des onze mille vierges remplit les deux derniers
-compartiments de la châsse. Ce sont les plus faibles au point de vue de
-l'art, mais les plus touchants aux yeux de l'esprit. Hemling ne sait
-exprimer ni la violence ni la haine. Sa main, si habile à exprimer les
-moindres nuances de la tendresse et de la pitié, devient comme celle de
-Fiesole d'une gaucherie charmante lorsqu'elle veut reproduire les
-mouvements du mal. Cette belle inaptitude que nous avons déjà
-signalée dans le génie du peintre angélique, est le privilège de
-presque tous les maîtres des premières écoles.
-
-Hemling, comme Fiesole, ne sait que bénir. Son doux génie répugne aux
-expressions de la cruauté et aux angoisses de l'agonie matérielle.
-Dans le premier tableau, deux archers tirent à l'arbalète sur le
-colombier de saintes groupées, dans le vaisseau, autour de leur reine.
-Les unes reçoivent le trait de la mort avec ravissement, et comme elles
-recevraient l'hostie du viatique. D'autres se pâment ou se cachent la
-tête dans leurs mains, avec de gracieux mouvements d'enfants effrayés.
-Plus loin, Ursule, visée à bout portant par l'arc d'un soldat, attend
-la flèche mortelle, la bouche ouverte et les bras tendus, dans un
-recueillement qui ressemble au sommeil extatique des stigmatisées. Des
-Barbares, en habits de Sarrasins, groupés sur le devant de leur tente,
-les voient mourir avec la jovialité débonnaire de bourgeois flamands
-regardant des arbalétriers tirer à l'oiseau, un jour de kermesse.
-
-On peut ranger la châsse de sainte Ursule, parmi les merveilles de la
-main humaine: la délicatesse du pinceau égaie l'idéalité de la
-pensée. Ces deux cents figurines, dont les plus grandes ont un pied et
-les plus petites six lignes de hauteur, sont d'une finesse radieuse, qui
-n'a d'analogie que dans la manière de Fiesole. C'est un mélange
-ineffable d'éclat et de suavité, l'ardeur du vitrail tempérée par la
-transparence de la miniature. En créant ce monde surnaturel, Hemling
-l'a enveloppé de son atmosphère. Les marines, les paysages, les villes
-que traverse le chaste cortège se colore du reflet de son innocence.
-Tout y est simple, lumineux, candide. Les fleuves roulent des eaux de
-cristal; les navires rappellent l'arche primitive; les montagnes ont
-quelque chose d'aérien et d'immaculé; les édifices semblent
-construits pour la clôture et pour la prière. Jamais le monde n'a
-été contemplé par un regard si bienveillant et si doux. Tout se
-transfigure sous son pinceau, les visages, les corps, les vêtements,
-les édifices, les eaux, les arbres et l'air même. En évoquant dans
-ses tableaux les vierges et les saints, Hemling semble faire descendre
-avec eux le paradis sur la terre.
-
-
-
-
-[Figure 3: La Fornarina d’après Raphaël]
-
-
-
-
-RAPHAËL
-
-
-La Vierge est la divinité de l'art italien. On peuplerait des mondes
-avec les madones de ses six écoles. C'est le _Miracle des roses_ de la
-peinture que cette multiplication merveilleuse du type unique de la
-Virginité-Mère ainsi reproduite sous des milliers de formes diverses.
-Depuis dix-huit cents ans la Vierge voyage, pour ainsi dire, à travers
-les enveloppes changeantes de la beauté terrestre, pareille à ces
-âmes du ciel indien qui, dans le cycle infini de leurs métempsycoses,
-prennent, essayent et rejettent, comme des vêtements progressifs,
-toutes les splendeurs et toutes les grâces de la nature, depuis
-l'étoile jusqu'à la gazelle, depuis la femme jusqu'à la fleur.
-
-Ce serait un curieux pèlerinage à faire que de suivre l'itinéraire de
-la Madone dans le monde de l'art. Sa plus antique image, récemment
-découverte dans une crypte des catacombes, nous la montre sous les
-traits sillonnés et durs d'une parque chrétienne. Grossière et
-grandiose ébauche que l'on dirait rayée dans la pierre par le pouce
-sanglant d'un martyr! Elle sue l'amertume, elle respire la mort; elle
-s'harmonise avec l'horreur sacrée du labyrinthe sépulcral; elle y
-préside du fond de son abrupte chapelle aux deuils, aux lamentations,
-aux funérailles de l'Église.
-
-Ce type primitif se transforme à peine, lorsque l'Église délivrée
-fait sortir la Vierge avec elle du sépulcre et l'installe
-solennellement sous le plein cintre des basiliques. Seulement sa
-vieillesse s'arrête, se momifie, s'endurcit et devient de l'éternité.
-La Vierge byzantine n'a pas d'âge; sa face impassible, prise dans les
-linéaments rigides de la mosaïque comme dans la définition d'un dogme
-invariable, n'exprime que l'inflexibilité de la foi. Jamais un sourire
-ne descelle ses lèvres d'émail, jamais un regard d'amour ou de
-charité n'attendrit ses yeux lapidaires. Entre elle et le fidèle
-agenouillé sur les pavés de l'église, aucun autre rapport que celui
-d'une adoration lointaine. La dureté même de la matière sur laquelle
-elle est empreinte, la splendeur sombre et compliquée des ors
-vitrifiés qui l'emboîtent, la magnificence mystérieuse de sa
-dalmatique, lui donnent l'air d'une de ces impératrices de Byzance
-constellées d'agates, fleuronnées de cabochons, incrustées d'émaux,
-qui siégeaient inaccessibles et placides au centre d'une cour bizarre
-et d'une théologique étiquette.
-
-Giovanni Cimabuë, le rude précurseur de la Renaissance, humanise un
-peu, mais sans l'embellir, cette Vierge terrible; elle garde dans ses
-fresques et dans ses tableaux le profil aigu, les angles ronds, les yeux
-hagards, les pieds et les genoux en pointe, la physionomie chagrine et
-morne de son effigie orientale. Giotto, enfin, la revêt de grâce et de
-jeunesse; il la dégage du moule écrasant du plein cintre et la modèle
-sur la forme svelte de l'ogive; il élance sa taille, il arrondit ses
-contours, il éclaire ses yeux, il répand sur ses traits la vie de
-l'expression, la pudeur du coloris et la lumière du sourire; il la
-délivre des maigres étreintes de la robe tombante et l'enveloppe des
-caresses et des éclaircies du voile.
-
-À partir de ce moment, la Madone italienne est créée; la Vierge
-apparaît à la terre sous une forme digne de sa beauté morale. Pendant
-un siècle encore, les écoles de Florence, de Sienne et de l'Ombrie
-reproduisent et interprètent, selon le génie de leurs peintres, ce
-portrait d'amour d'un art juvénil: de Giotto à Pinturrichio, la Vierge
-ne cesse de croître en grâce, en noblesse, en aménité; cependant son
-type accompli et définitif n'est pas trouvé encore. Les images que
-tracent d'elle ces maîtres primitifs réalisent plutôt l'idéal de la
-foi que celui de l'art. L'angélique pudeur qui préside à leurs
-conceptions ressemble à la lune du ciel visible, son divin emblème;
-elle estompe ou elle émousse les lignes plastiques et les contours
-extérieurs. Dans la plupart de ces tableaux, Marie nous apparaît comme
-une âme divine à peine enveloppée des apparences d'un corps
-spirituel. Ce n'est plus une femme, ce n'est plus une mère, c'est une
-essence de virginité contenue dans une forme plus vague que l'opale et
-plus fragile que l'albâtre. Cette macération surnaturelle l'efface du
-monde extérieur; elle délie tous les liens terrestres qui la
-rattachaient aux enfants des hommes. La Vierge de Fiesole, par exemple,
-avec sa ténuité subtile et sa coloration d'hostie éclairée par un
-cierge, n'offre aucune prise au regard humain. Les frêles linéaments
-qui la dessinent semblent plutôt les initiales d'un mystère sacré que
-les délimitations d'une substance.
-
-D'autres, parmi ces peintres des premiers temps de la Renaissance,
-tombent dans l'excès contraire: ils donnent à la Vierge le type local
-de leur ville ou de leur province; ils l'affublent de leur costume, ils
-lui font prendre droit de bourgeoisie parmi ses jeunes filles et ses
-matrones. Privauté touchante, mais puérile, que les grâces de l'art
-enfant peuvent seules ennoblir.
-
-Il était réservé à Raphaël d'accomplir la Madone, effleurée ou
-ébauchée seulement jusqu'à lui, d'accorder en elle les sublimités
-religieuses du catholicisme aux plus parfaites harmonies de la beauté
-physique, et de la faire planer, en quelque sorte, dans une assomption
-pondérée, à égale distance du ciel et de la terre, d'un idéal trop
-mystique ou d'une réalité trop vulgaire.
-
-Même après ses travaux épiques du Vatican, on peut dire que la Vierge
-est restée sa création suprême. Ce fut sur elle qu'il porta tout
-l'effort et tous les progrès de son art. Ses Madones ressemblent à ces
-Heures qu'il a peintes plus robustes ou plus délicates, selon qu'elles
-s'éloignent ou s'avoisinent du soleil; elles redoublent de force,
-d'expression et de plénitude, à mesure qu'elles approchent du midi de
-son génie, de ce midi qui n'eut pas de couchant. De la _Vierge
-Condestabili_ de Pérouse à la _Madone de Saint-Sixte_, Marie parcourt
-dans son œuvre tout un firmament de beauté. Suivons cette gravitation
-idéale, démêlons au milieu des mille images diverses dont il a
-revêtue. Celle que l'Église appelle l'_Étoile du matin_, l'astre
-distinctif qui marque chaque constellation nouvelle.
-
-La _Belle Jardinière_ peut compter, par le sentiment, sinon par la
-date, parmi les plus jeunes Vierges de Raphaël. Peinte en 1507 à
-Pérouse, au moment où il allait quitter Florence pour venir à Rome
-prendre possession de tout son génie, cette angélique idylle est comme
-un _ex voto_ reconnaissant du divin jeune homme à l'école de l'Ombrie,
-où s'était formée son enfance. Sur le point d'abandonner pour jamais
-les naïves traditions de l'art mystique, il semble qu'il ait voulu les
-résumer dans une fleur de grâce et de sainteté.
-
-Marie, assise au milieu des champs, serre entre ses bras le Fils de
-Dieu, debout sur son pied nu qui se dessine chastement sur l'herbe. Elle
-incline sur lui ses grands yeux limpides recueillis sous le voile
-baissé des paupières. Cette contemplation est si pieuse, si ingénue
-et si douce, qu'elle tient de la tranquillité du reflet, et que l'image
-du divin Enfant semble se réfléchir dans leur pâle azur, comme dans
-la clarté d'une belle eau dormante. Comment dire la candeur de ce
-visage ovale et pur comme une perle parfaite, la noble coupe de ce front
-si doucement bombé, la mollesse d'or soufflé de ces blonds cheveux
-ondés et noués en tresses négligentes, l'exquise formation du nez, la
-finesse presque invisible des sourcils, la courbe ingénue des lèvres,
-pareilles au calice d'une fleur entr'ouverte; la sainte modestie de
-cette robe unie, au corsage rouge, autour de laquelle le manteau bleu de
-la tradition flotte et se déploie comme un morceau de ciel! Quel charme
-ineffable dans la pose de l'Enfant Jésus dressant vers sa mère sa
-tête ravie et naïve! Le spectateur croit retrouver sa propre
-impression dans l'extase du petit saint Jean, à genoux devant le groupe
-maternel! Le jeune Précurseur s'appuie sur une croix rustique qu'il
-vient de faire avec deux joncs enlacés; mais Marie ne comprend pas
-encore ce navrant symbole, et la croix enfantine n'attriste pas plus la
-céleste églogue que la houlette d'un pasteur.
-
-Autour de la sainte Famille s'arrondit, comme une terrestre auréole, un
-de ces mystiques paysages où il semble que Raphaël ait voulu purifier
-la terre, et lui rendre quelque chose de l'innocence de l'Éden. Le lis
-chanté par les psaumes, la rose au cœur virginal, la mauve, qui
-recèle une vertu secrète dans ses humbles feuilles, croissent et
-fleurissent aux pieds de Marie. Plus loin s'élancent deux de ces arbres
-sveltes, minces, émondés, dont la cime, à peine garnie de quelques
-feuilles transparentes, éveille en l'âme, par une relation
-mystérieuse, l'idée de jeunes têtes moissonnées par des ciseaux
-sacrés. Dans le fond, au sein de collines arrondies et bleuâtres, on
-aperçoit une petite ville aux toits en pointe et au campanile élancé.
-Rien n'indique les travaux et les agitations de l'activité humaine dans
-cette cité toute symbolique et toute spirituelle. Là, sans doute, on
-n'entend d'autre bruit que le chant des hymnes et le son de l'orgue; là
-se promènent par les rues claires des hommes vêtus de blanc qui
-portent des palmes; là se penchent aux fenêtres taillées en ogives
-des têtes extatiques, pareilles à celles qui se montrent, embrasées
-de couleurs ferventes, aux vitraux des vieilles cathédrales.
-
-
-
-
-[Figure 4: Muse. Peint par Raphaël]
-
-
-
-
-Tout est printemps, fraîcheur, jeunesse, prémices de génie, vénusté
-de style, dans cette douce peinture; elle est traitée selon cette
-manière pure et précieuse à laquelle il semble que les vieux maîtres
-aient attaché une vertu morale. La pâleur dorée de son coloris
-répand sur elle je ne sais quelle clarté d'aurore: on dirait la
-réverbération lointaine du fond d'or évanoui des anciennes écoles.
-Les poses, les draperies, les gestes, les airs de tête de la grande
-manière raphaëlesque, commencent à s'y révéler, mais seulement à
-l'état de préludes et de douces promesses.
-
-Cette jeune Vierge, à demi rustique, assise parmi les plantes et les
-fleurs de la solitude, Raphaël l'emmènera à Rome avec lui. Elle va
-s'y développer, s'y amplifier, s'y grandir; elle va s'entourer d'anges,
-de saints, de donataires, de lampes, de rideaux, de colonnes,
-d'architectures magnifiques; elle va régner du haut des cieux
-entr'ouverts sur des compositions grandioses inspirées par les fêtes
-de l'Église triomphante; mais, quels que doivent être ses
-accroissements de force et de majesté, elle n'en reste pas moins, dans
-ce tableau, sinon la plus belle, du moins la plus jeune et la plus
-aimable de ses madones.
-
-De la _Belle Jardinière_ à la _Vierge au Voile_, quelle transformation
-déjà et quelle différence! Le maître a vu Rome, et son style se
-ressent des influences de la ville éternelle. Si la Vierge a gardé le
-candide ovale et la blonde modestie de ses sœurs aînées, le geste de
-son bras, qui soulève le voile du lit de Jésus, celui de sa main
-posée sur l'épaule du petit saint Jean, la molle effusion de son
-agenouillement, développent les belles lignes de la statuaire antique.
-Sa robe, transformée en draperie, embrasse avec de chastes caresses les
-formes qu'elle suivait à peine autrefois. Son front porte le diadème
-de la royauté céleste, et le voile qui s'en épanche affecte des plis
-d'une imposante élégance. Dans le fond se dressent les murs pendants
-et la voûte écroulée d'une ruine romaine, et cette perspective
-d'antiquité sublime répond de loin, comme une harmonie, au groupe
-qu'elle encadre.
-
-La _Vierge à la Chaise_, portrait idéalisé d'une jeune patricienne de
-Florence, se ressent de son origine. Elle semble faite pour trôner sur
-sa belle _seggiola_ aux colonnettes ciselées, dans une de ces églises
-de marbre et d'or du seizième siècle, qui sont comme les salons du
-paradis. Elle est peut-être la plus populaire de toutes les madones de
-Raphaël; elle renouvelle, en les sanctifiant dans l'Italie catholique,
-les miracles de séduction de cette Vénus de Guide dont la Grèce
-païenne devint amoureuse. Ce qui la distingue entre toutes ses sœurs,
-c'est la grâce: _Ave, Maria, gratia plena._ Une grâce demi-céleste,
-demi-mondaine, où la pureté de la vierge, la tendresse de la mère et
-l'amabilité de la femme, se mélangent avec des nuances et des
-harmonies de perle dans un parfait ovale de beauté. La noble finesse de
-ses traits, la clarté sereine de ses beaux yeux bienveillants,
-l'élégance du voile qui s'enroule autour de ses tempes, l'ajustement
-exquis du fichu brodé qui voile ses épaules et redouble de plis autour
-de sa poitrine, la tranquille étreinte de ses bras croisés autour de
-l'Enfant, tout en elle respire une courtoisie divine, une aménité
-accessible et je ne sais quelle surnaturelle distinction de grande dame
-céleste. Elle fait penser à ces saintes italiennes de la _Divine
-Comédie_ qui conservent, jusque dans le feu des étoiles et des
-auréoles, l'air fin et spirituel de la civilisation toscane et l'accent
-«du beau pays où le _si_ résonne.»
-
-Quelle douce affabilité dans le mouvement de sa belle tête qui se
-retourne vers le spectateur comme pour l'éclairer de sa plénitude! On
-dirait qu'elle vient de céder aux angéliques instances qui
-décidèrent Béatrix à se dévoiler à Dante:
-
-
-Volgi, Beatrice, volgi li occhi santi;
-Era la sua canzone; al tuo fedele
-Che per vederti ha mossi passi tanti.
-Per grazia fa noi grazia che disvele
-A lui la bocca tua, sì che discerna
-La seconda bellezza che tu cele.
-
-
-«Tourne, Béatrix, tourne tes yeux saints,--ainsi chantait leur
-canzone,--vers ton fidèle qui a fait tant de pas pour le voir!
-
-«De grâce, fais-nous la grâce de lui dévoiler ta bouche, afin qu'il
-distingue la seconde beauté que tu caches.»
-
-_La Vierge de la maison d'Albe_, peinte dans la même année peut-être,
-reluit, entre les autres madones de Raphaël, comme une larme parmi des
-perles. Assise sur le gazon d'un frais paysage, elle contemple avec une
-mélancolie rêveuse la croix de roseau que le petit saint Jean, à
-genoux, vient de présenter à son fils. Sa main posée sur l'épaule du
-Précurseur semble l'inviter à détourner le fatal présage; mais
-Jésus a déjà saisi la croix prophétique, et fixe sur elle des yeux
-résignés.
-
-Raphaël n'aborde jamais qu'avec pudeur l'idée de la mort; aussi
-l'émotion de cette scène muette est-elle effleurée plutôt
-qu'exprimée. Elle circule avec la légèreté du pressentiment à
-travers les gestes, les airs de tête et les attitudes sympathiques de
-la jeune famille. Le Calvaire vient de lui apparaître, mais comme
-l'idée de la mort apparaît à la jeunesse, voilée, douce,
-indistincte, presque effacée par l'éloignement. Il n'y a qu'un nuage
-en l'air; il monte au-dessus de la tête de l'Enfant Jésus; et il est
-si faible et si pur, que l'imagination lui donne le sens d'un
-phénomène symbolique. On dirait qu'il vient de prendre l'empreinte de
-cette ombre de tristesse qui voile les visages de la sainte Famille,
-pour la dissiper dans le Ciel.
-
-Les caresses de l'exécution dissimulent encore ce vague fond de deuil.
-Jamais Raphaël n'a peint d'enfants plus gracieux, de Vierge plus
-juvénile, de campagne plus ombreuse et plus pacifique; jamais son
-dessin n'a déployé de plus attiques élégances. Vous diriez le
-_Stabat Mater_ recélé sous la forme exquise d'un beau sonnet de
-Pétrarque.
-
-Jusqu'ici nous sommes restés dans le cycle terrestre des Vierges de
-Raphaël; mais il est une autre sphère purement idéale, au sein de
-laquelle il s'est plu à transporter souvent la Mère de Dieu. Là,
-Marie n'appartient plus à la terre: elle ne lui apparaît qu'à travers
-les incalculables distances de son Assomption. Elle ne se détache plus
-sur d'humbles fonds de campagne ou d'intérieur domestique, mais sur
-l'azur éternel, où pleuvent les rayons, où neigent les têtes
-d'anges. Elle ne s'assoit plus parmi les fleurs de la prairie ou sur la
-chaise taillée par la hache de Joseph; elle plane sur des nuées, elle
-règne sur des trônes d'une magnificence biblique et d'une architecture
-triomphale. Sa famille humaine a fait place à la cour des bienheureux
-et des anges. Son visage s'éclaire et se transfigure; les sourires
-féminins et maternels s'effacent de ses lèvres: la sérénité
-immuable, la paix éternelle, la félicité impassible, sont les seuls
-sentiments qu'expriment désormais ses traits agrandis.
-
-La _Vierge aux Candélabres_ est la première en date de cette série
-supérieure. Calme, grandiose, presque sévère, elle brille entre les
-deux flambeaux de ses angéliques acolytes, comme une étoile fixe de
-beauté. Ses yeux s'abaissent légèrement, sans doute pour exaucer d'en
-haut une adoration lointaine, et sur l'inclinaison seule de ces yeux
-sublimes l'esprit mesure la hauteur idéale où l'a transportée le
-génie du peintre. L'Enfant glorieux et joyeux qui joue sur son sein ne
-distrait pas son recueillement solennel; on sent qu'il ne tient plus à
-elle par les liens de sang de la maternité terrestre, mais par les
-liens plus subtils d'une filiation toute mystique. De même, les deux
-anges qui portent les candélabres ne sourient ici ni à Jésus, ni à
-la Madone: ils paraissent absorbés par le sentiment de leur propre
-gloire. On dirait que, réunis pour une cérémonie de la cour céleste,
-chacun des personnages continue sa surnaturelle existence, et reste
-isolé, au sein même d'une action commune, dans sa sphère d'extase et
-de dignité.
-
-Plus imposante encore, la _Vierge au Poisson_ forme, avec l'enfant
-majestueux que ses mains soulèvent, un groupe tout auguste et tout
-idéal qui rappelle la sculpture plutôt que la vie. Elle reçoit les
-adorations du jeune Tobie que l'ange lui présente avec la noble
-froideur d'une statue sacrée donnant audience aux fidèles, du fond
-d'un sanctuaire. La naïve timidité de l'adolescent, l'ardeur de l'ange
-qui l'entraîne vers sa reine avec un radieux enthousiasme, rehaussent,
-par le contraste, cette réserve fière et presque impérieuse.
-
-_Sursum corda!_ montons plus haut encore, jusqu'à cette cime extrême
-du sublime où plane la _Madone de saint Sixte_, la dernière Vierge de
-Raphaël.
-
-Les rideaux symboliques de l'apparition viennent de s'entr'ouvrir.
-Marie, portée sur des nuages et tenant l'Enfant dans ses bras,
-apparaît solennellement à la terre. Un voile, trempé dans la pourpre
-des nuées, cerne les blonds bandeaux de son front royal et redescend
-sur ses épaules avec la palpitation d'une grande aile. Sa robe bleue,
-chassée par le vent, imprime à sa démarche suspendue les lignes
-flottantes de l'existence éthérée. Ses yeux sont fixes, sérieux,
-vaguement égarés; sa physionomie respire un trouble ineffable. Par
-quels mots humains expliquer ce mystère d'émotion et de ravissement?
-Est-ce l'enivrement des félicités célestes, ou la révélation subite
-de sa gloire? N'est-ce pas plutôt l'effroi sacré de son divin Fils? On
-dirait qu'elle vient de comprendre pour la première fois que l'enfant
-qu'elle porte est le Dieu des colères en même temps que le Dieu des
-miséricordes, et qu'elle tremble pour la terre en le présentant devant
-elle. L'Enfant semble justifier cette saillie épouvante. Ce n'est plus
-l'humble nouveau-né de Bethléem, ni le doux _bambino_ des jardins de
-Nazareth; c'est le Très-Haut, le Tout-Puissant, l'Éternel, condensé
-dans un corps puéril et rendu plus grandiose encore par cette
-réduction de substance. Le Christ vengeur de Michel-Ange est moins
-effrayant peut-être que cet enfant jupitérien. Ses cheveux épars et
-hérissés comme des flammes, l'obliquité terrible de ses yeux pensifs,
-la structure puissante de son corps compacte et ramassé comme un
-abrégé de la force, le geste olympien de sa main étendue sur sa jambe
-robuste, la couleur de feu presque foncée, tant elle est profonde, qui
-l'enveloppe comme d'un mystérieux hâle d'auréole, tout en lui excite
-la crainte, le respect, le tremblement religieux.
-
-Au-dessous de la Vierge, sainte Barbe agenouillée sur les nues, les
-mains croisées, le pied suspendu, oscillante et flottante dans la
-draperie orange qui l'enlace de ses longues bandes d'arc-en-ciel,
-abaisse vers la terre sa belle tête blonde dont le ton ardent semble
-exprimer la ferveur. L'ajustement, le tour, l'attitude de cette adorable
-figure, peuvent compter parmi les merveilles de l'art accompli. C'est la
-Grâce chrétienne incarnée sous la forme d'une des Charités de la
-Grèce, la draperie de Phidias enflée et soulevée par les brises du
-ciel, la beauté de la Déesse et la pudeur de la Vierge s'unissant et
-se confondant dans un chef-d'œuvre plastique. En face de sainte Barbe,
-saint Sixte, drapé dans sa chape, dresse vers la Vierge sa tête
-chauve, qu'ombrage la barbe orientale d'un Père de l'Église; au bas du
-tableau, deux petits anges accoudés sur une balustrade attendent et
-regardent sans étonnement, sans surprise, avec l'insouciance familière
-d'enfants de la maison céleste.
-
-C'est un prodige que ce tableau; on peut dire qu'il en présente les
-signes extérieurs. Commandé à Raphaël par les bénédictins de
-Plaisance, pour servir de bannière aux processions du couvent, il fut
-peint d'un jet, sans ébauche, et comme improvisé sur la toile. On n'a
-retrouvé trace, en effet, ni de ses études ni de ses esquisses.
-D'ailleurs, il suffit de l'entrevoir pour être frappé de cette
-spontanéité créatrice: aucun effort, aucune retouche, aucun artifice,
-mais partout une exécution à la fois ingénue et sublime; et les
-rehauts de l'ombre et les magies du clair-obscur, écartés, comme des
-éléments profanes, de la vision virginale. Les lignes du dessin
-serpentent à la façon des veines de la vie, sous la transparente
-coloration des figures; cependant ces figures sortent de la toile avec
-un relief étonnant. Le coloris sobre, limpide, égal, composé plutôt
-que mêlé de teintes blondes, rouges et roses, qui s'assortissent sans
-se confondre, a l'éclat ardent et doux de ces soirées extraordinaires,
-dont les crépuscules sont des phénomènes. On n'y sent nulle part
-l'empreinte de la touche, la marque du pinceau, le vestige de la main
-humaine; il tient à la fois de la clarté de la fresque et de la
-légèreté du pastel; il semble avoir coulé des sources de la lumière
-pour revêtir les êtres divins qui viennent d'en descendre. À ce monde
-de l'infini qu'il nous révèle, Raphaël ravit à la fois la divinité
-de ses types et le jour incorruptible qui les éclaire.
-
-Cette toile sacrée est le dernier voile du sanctuaire: là finit la
-beauté visible. Derrière, il n'y a plus rien, rien que la Beauté
-éternelle, rien que cet _éternel féminin_ dont parle Gœthe, et qu'il
-a posé à la fin de son poème, comme le mot suprême de la vie: _Das
-ewig Weibliche._
-
-
-
-
-[Figure 5: Danaé d’après Corrége]
-
-
-
-
-CORRÉGE
-
-
-Il se forme, on ne sait comment, autour des artistes célèbres, une
-légende qu'il est bien difficile de ramener à l'histoire, même quand
-sa fausseté en est depuis longtemps reconnue. En entendant prononcer ce
-nom du Corrége, on ne peut s'empêcher de recevoir une impression
-triste, et de songer avec mélancolie à la fin misérable de ce grand
-homme. On maudit un peu les moines qui lui payèrent un chef-d'œuvre en
-monnaie de billon dont le poids, car il n'était pas assez riche pour
-louer une voiture ou un cheval, le fatigua tellement sur la route, qu'il
-en prit une fluxion de poitrine, et mourut peu de jours après. C'est
-une chose douce de consoler, par une tardive admiration, l'ombre d'un
-génie malheureux pendant son séjour sur la terre, et sa gloire,
-entourée de ces ombres, rayonne avec plus de splendeur. Cette opinion,
-chose bizarre, fut celle de gens contemporains du peintre, ou du moins
-assez rapprochés de l'époque où il vivait pour avoir su la vérité,
-s'ils avaient voulu se donner la peine de la chercher; mais ce roman
-plaisait davantage. Corrége ne fut pas si pauvre qu'on le prétend; son
-père était un honnête marchand qui possédait quelque aisance et le
-fit bien élever. Giovanni Berni, de Plaisance, et Marastoni, de
-Modène, l'instruisirent dans les lettres, et il eut pour maître de
-philosophie G. B. Lombardi, de Corrége, célèbre médecin, qui avait
-été déjà professeur à Bologne et à Ferrare. Cela n'a rien qui
-sente la misère. À vingt-six ans il épousa une jeune fille de son
-pays, âgée de quinze ans, Girolama Merlini, dont il eut quatre
-enfants, trois filles, dont deux moururent en bas âge, et un fils,
-Pomponio, qu'il destina à la peinture. Voilà donc la nombreuse famille
-que l'infortuné Corrége avait tant de peine à nourrir et pour
-laquelle il s'exténuait de travail considérablement réduite. Deux
-enfants ne sont pas une telle charge qu'on ne puisse la supporter, même
-sans avoir le talent de l'auteur de l'_Antiope_ et du _Mariage de sainte
-Catherine._ Le Carteggio de Tiraboschi contient plusieurs actes relatifs
-à des maisons et à des propriétés du Corrége. Sa femme, en outre,
-lui avait apporté une belle dot. Certes, il ne mena pas l'existence
-princière d'un Raphaël, d'un Michel-Ange ou d'un Titien, recherchés
-des empereurs, des papes et des cardinaux, mais il ne connut jamais
-l'étroite pauvreté, et la nécessité ne le força pas à l'avarice
-comme on le prétend. Jamais, au contraire, artiste ne mit plus de luxe
-dans l'exécution matérielle. Toutes ses peintures sont sur cuivre, sur
-panneau de cèdre ou sur toile de choix; il y prodigue les couleurs les
-plus chères, l'outremer, les laques, les verts riches; il les empâte
-sans ménagement et n'épargne rien pour assurer la conservation de ses
-tableaux. Quoiqu'il ait le pinceau facile, il y revient, les reprend,
-les fait sécher au soleil, et ne livre son œuvre que lorsqu'il la
-croit parfaite, conscience que n'eurent pas toujours des maîtres en
-grande réputation et qui, de louable, deviendrait admirable, si le
-Corrége eût été effectivement aussi dénué de ressources qu'on le
-représente. Les travaux ne lui manquèrent pas; dès sa plus tendre
-jeunesse, car il eut le talent précoce, on le voit chargé de
-commandes; on lui donna à peindre la coupole de l'église Saint-Jean,
-et ensuite le dôme de Parme, ouvrages considérables assez bien payés.
-Pour la coupole, il reçut quatre cent soixante-douze ducats d'or, et
-pour le dôme, trois cent cinquante. Il eut de _la Nuit_, quarante
-sequins d'or, du _Saint Jérôme_, quarante-sept, chose digne de
-remarque, il ne travailla guère pour les souverains; on ne cite de lui
-que deux tableaux faits pour le duc de Mantoue; mais sans valoir Rome,
-Florence ou Venise, Parme offrait à l'artiste des moyens suffisants
-pour se développer et une sphère convenable d'activité. Peut-être
-même y fut-il plus libre, moins influencé dans son originalité, qu'il
-ne l'eût été dans un de ces grands centres d'art, où des modèles
-illustres entraînent à l'imitation et où il est difficile de ne pas
-céder aux séductions du style en vogue. Il fut, à Parme, maître
-souverain et fondateur d'école, et la lettre d'Annibal à Louis
-Carrache est certes entachée d'exagération. «Je m'indigne et je
-pleure eu dedans de moi-même, quand je pense à l'infortune de ce
-pauvre Antoine: un si grand homme, si c'est un homme et non pas un ange
-revêtu d'un corps, se perdre de la sorte dans un pays où il était
-méconnu et où il aurait dû être porté aux étoiles, et y finir par
-une mort misérable!»
-
-Mais il importe peu, en somme, que Corrége ait été riche ou pauvre,
-heureux ou malheureux, avare ou prodigue. Dans le milieu où il se
-trouvait, il a pleinement exprimé son idéal, un idéal nouveau, et il
-a inscrit sa signature dans un de ces cercles d'étoiles qui entourent
-les dieux de l'art.
-
-Antonio Allegri naquit à Corrége, d'où lui vient son surnom, vers
-l'an 1494, la date n'est pas bien certaine, de Pellegrino Allegri et de
-Bernardina Piazzoli. Selon la tradition du pays, il reçut les premiers
-éléments de l'art de son oncle Laurent, et ensuite il fréquenta à
-Modène l'école de Francesco Bianchi, dit le Frari. Il apprit en même
-temps à modeler en terre, et il travailla avec Begarelli à ce groupe
-de la _Piété_, dans l'église de Sainte-Marguerite, dont les trois
-plus belles figures lui sont attribuées. De Modène on le faisait aller
-à Mantoue chez Andrea Mantegna, mais, comme on l'a découvert depuis,
-le Mantègne est mort en 1506, ce qui détruit cette supposition,
-matériellement du moins, car un artiste n'a pas besoin d'être vivant
-pour former des disciples: ses œuvres enseignent à sa place, et
-souvent d'une façon plus éloquente que n'auraient pu le faire ses
-paroles. Aussi admettons-nous très-bien Mantegna comme un des maîtres
-du Corrége, quoique les dates s'opposent à un enseignement direct.
-Corrége s'inspira de Mantegna avec la liberté du génie, en
-perfectionnant ce dont il s'emparait, et en le mêlant, par un amalgame
-intime, à ses qualités naturelles.
-
-C'est un rare bonheur de trouver dans ce monde de la forme qui semble
-limité, et dont le corps humain est le thème éternel, une inflexion
-particulière, une ligne inconnue encore, un charme révélé pour la
-première fois. Ce bonheur, Corrége l'a eu au plus haut degré. Il a su
-dégager de la femme et de l'enfant une grâce qu'on ne soupçonnait
-pas, grâce tendre, amoureuse et souriante, et qu'on ne saurait mieux
-désigner que par le nom même du peintre, tourné en épithète: grâce
-corrégienne. Rien n'en donne l'idée, ni avant ni après. Ce n'est pas
-la grâce mystérieuse, profonde, presque inquiétante et surnaturelle
-de Léonard de Vinci, ni la grâce calme, virginale et céleste de
-Raphaël; c'est une volupté indéfinissable, une caresse perpétuelle,
-une séduction irrésistible, où il n'y a rien de lascif cependant; la
-nudité même, chez Corrége, a la candeur ingénue de l'enfance; comme
-Ève avant d'avoir pêché, elle ignore qu'elle est sans voiles. Nous
-insistons sur cette grâce, parce qu'elle est le caractère distinctif
-de l'artiste, le charme qui attire à lui les âmes et les relient. Mais
-il ne faudrait pas s'imaginer que Corrége soit un peintre exclusivement
-préoccupé du joli, de l'aimable et du riant; il y a en lui un artiste
-dont les audaces et les fiertés musculaires rivalisent avec
-Michel-Ange; et pour s'en convaincre il suffit de regarder la coupole de
-Saint-Jean et le dôme de Parme. Ce suave et délicieux Corrége
-possède l'instruction pittoresque la plus solide et sait à fond la
-géométrie et la perspective, ce qui lui permet d'exécuter
-mathématiquement ces raccourcis dont la hardiesse étonne. Cette
-science crée le style de son dessin, en variant à l'infini les
-mouvements et les points de vue. Lorsque la plupart des peintres se
-contentent de rendre les figures comme elles s'offrent à hauteur
-d'œil, Corrége prend toujours ses têtes de bas en haut ou de haut en
-bas; elles plafonnent ou se penchent, les lignes descendent ou remontent
-avec des flexions et des sinuosités inattendues, qui révèlent dans le
-contour des aspects d'une nouveauté étrange et charmante; il en est de
-même des corps, dont cette science de raccourci et de perspective
-dégage des attitudes, des formes et des profils, que ni le crayon, ni
-le pinceau n'ont exprimés encore. L'habitude de modeler en terre donne
-au Corrége ce sentiment parfait du relief qu'on admire chez lui. Les
-figures ne sont pas enfermées dans un trait rigide; elles sont peintes,
-pour ainsi dire, en ronde bosse, se dessinant par la lumière et
-l'ombre, en faisant saillir leurs milieux. Comme les objets dans
-l'atmosphère, elles nagent dans des contours fluides, effumés,
-vaporeux, qui les baignent, les enveloppent et laissent tourner autour
-d'elles. Le pinceau, dans sa main, est une sorte d'ébauchoir modelant
-par masses et poursuivant à travers la pâte comme à travers l'argile
-les rondeurs des formes. Souvent même il peint d'après une maquette de
-terre, pour se mieux rendre compte des raccourcis et de la projection
-des ombres, procédé qu'employait le divin Léonard. On a conservé
-quelques-unes des figurines qui lui servirent quand il travaillait aux
-fresques du Dôme, et qui expliquent, par leur suspension, ces attitudes
-impossibles à imaginer ou à copier d'après nature. Seulement, tout ce
-savoir est revêtu de grâce; jamais l'effort ne s'y fait sentir, même
-dans les outrances et les tours de force; une harmonie divine
-l'enveloppe comme une souple et légère draperie qui flotte autour d'un
-beau corps.
-
-Un critique italien appelle Corrége un Léonard _clarifié._ Cette
-observation ne manque pas de justesse. Le peintre de Parme comme le
-peintre de Milan conduit l'ombre à la lumière par des dégradations
-d'une délicatesse infinie, mais la qualité de cette ombre n'est pas la
-même. Noire ou violette, ou tout au moins neutre de ton chez le Vinci,
-l'ombre chez le Corrége est argentée, transparente, illuminée de
-reflets, et pourrait servir de lumière à d'autres peintres; l'artiste
-a poussé jusqu'aux derniers prestiges la magie du clair-obscur, magie
-dont il est en quelque sorte l'inventeur, car, avant lui, la palette ne
-connaissait pas ces merveilleuses ressources. Mais ces lueurs de
-l'ombre, ces clartés de l'obscur n'enlèvent rien à la solidité des
-corps. Elles jouent à leur surface et ne les pénètrent pas. Elles ont
-même une intensité relative qui laisse toute leur valeur aux parties
-touchées par le jour. Le ton local des objets s'y poursuit et s'y
-retrouve, mais sans attirer l'œil. Les blancheurs des chairs ne sont
-pas côtoyées de ces zones bistrées ou couleur de bois qui trop
-souvent représentent l'ombre dans des tableaux admirables d'ailleurs et
-remplis de qualités sublimes. Cette homogénéité parfaite des parties
-éclairées et des parties sombres donne aux figures de Corrége une
-rare puissance de relief; elles se détachent d'un bloc du fond étendu
-derrière elles et viennent à l'œil avec les apparences de la vie
-comme les objets aperçus dans un miroir. Aux approches du crépuscule,
-lorsque les toiles des galeries s'éteignent les unes après les autres
-et ne présentent plus que des taches confuses, les tableaux du Corrége
-gardent la lumière et semblent s'éclairer eux-mêmes; les personnages
-prennent une vie intense et mystérieuse; on dirait qu'ils vont sortir
-du cadre comme ces figures des tableaux vivants, quand l'effet est
-produit, et qu'il faut prendre de nouvelles poses pour un autre groupe.
-Comme sur les hautes montagnes le soleil luit encore lorsque depuis
-longtemps la nuit baigne la vallée, le jour abandonne avec peine ces
-hauts sommets de l'art.
-
-On a dit que le Corrége était triste, mélancolique, rongé
-d'inquiétude et avait le travail pénible. Cette humeur atrabilaire ne
-semble pas s'accorder avec cette peinture aimable comme un sourire,
-fraîche comme un bouquet où sont réunies, pour le plaisir des yeux,
-les grâces de la femme, l'ingénuité de l'enfance se jouant parmi les
-fleurs et les riches attributs, sur des fonds de paysages ou
-d'architecture embellis de tout ce que peut rêver une imagination
-riante. Mais l'œuvre d'un artiste n'est pas toujours le reflet de son
-âme; c'en est souvent le _desideratum._ Watteau, le peintre des fêtes
-galantes, qui conduit avec un frou-frou de soie et un bourdonnement de
-guitare son éternelle mascarade italienne et qui embarque si
-joyeusement pour Cythère les pèlerins d'amour aux camails ornés de
-coquilles, n'était-il pas, dans la vie privée, d'une tristesse
-funèbre et obsédé par un essaim de papillons noirs? Cependant nous
-pensons que le Corrége était heureux. Sa peinture est trop saine, trop
-bien portante, trop gaie, pour qu'il n'eût pas lui-même la santé
-morale; il devait travailler d'une manière tranquille, prompte et
-libre, comme un maître qui domine ses moyens d'expression, et d'avance
-a résolu les difficultés. La grâce n'était pour lui qu'un jeu, car
-il avait la force et la science; mais qu'il fût triste ou joyeux, c'est
-là vraiment une question psychologique peu importante.
-
-Corrége alla-t-il ou n'alla-t-il pas à Rome? Problème obscur
-longtemps, et qui s'est résolu par la négative d'après les recherches
-de la critique moderne qui, cette fois, donne raison à Vasari. Ce grand
-maître ne sortit jamais de la Lombardie.
-
-Est-il besoin pour avoir du talent d'abandonner sa patrie, de rompre ces
-filaments qui vous attachent au sol natal, de quitter cette atmosphère
-où l'on a bu les premières gorgées de la vie, de rompre cette
-harmonie de la créature et du milieu, de renoncer à ces aspects
-familiers dès l'enfance, à ce naïf étonnement des choses, à cet
-éblouissement de la lumière, à cette sympathie pour des types
-particuliers, qui sont comme la physionomie et le visage de la mère
-sacrée, _alma parens?_ Ce dépaysement ne trouble-t-il pas les
-aptitudes naturelles et les originalités profondes fruit du climat, de
-l'air ambiant, du caractère géologique et de la concentration même de
-l'intelligence dans un cercle étroit, mais bien connu? Un ciel plus
-chaud, une clarté plus intense, une coloration diverse, des contours
-plus arrêtés, un costume différent, des types d'une étrangeté
-saisissante, un idéal placé ailleurs, des modes de style peuvent faire
-dévier l'organisation la moins susceptible de s'égarer. Nous pouvons
-donc regarder comme un bonheur que Corrége n'ait jamais visité Rome.
-D'ailleurs, à un génie comme le sien il suffit du moindre indice pour
-deviner tout et s'approprier ce qui est assimilable à sa nature sans en
-altérer l'essence. Il y avait chez Begarelli des plâtres et des
-surmoulages qui dispensaient notre artiste sédentaire d'étudier les
-marbres antiques; il avait pu voir à Mantoue et à Parme des tableaux
-de Raphaël et dire: «Moi aussi je suis peintre!» et pour les
-altitudes grandioses, les musculatures savantes, le style outré et
-fier, il ne doit rien à Michel-Ange, le _Jugement dernier_ de la
-chapelle Sixtine, n'ayant été peint qu'en 1541, sept ans après la
-mort de Corrége.
-
-Paris et Dresde possèdent en grande partie l'œuvre du grand maître
-lombard, du moins ce qui peut se détacher de lui, car lorsqu'on n'a pas
-vu ses fresques on ne le connaît pas tout entier. On en peut dire
-autant de presque tous les illustres maîtres italiens dont la peinture
-murale a gardé le meilleur.
-
-Quand on entre dans ce salon carré qui est comme la Tribune du Louvre,
-le regard est invinciblement attiré par l'_Antiope_, un de ces
-chefs-d'œuvre qui semblent un rêve de poésie figé dans un miroir
-magique, une fugitive postulation de l'âme rendue éternelle par le
-génie. Devant cette merveille chacun croit que le tableau a été fait
-pour lui. On s'imagine que personne, hors vous, n'en a compris le vrai
-sens, la portée intime. Ce beau corps doré de lumière, rafraîchi
-d'ombres bleuâtres, étendu si mollement sur le gazon de velours où il
-s'épanouit dans sa blancheur comme un lis humain, avec des souplesses,
-des lassitudes et des abandons à faire descendre les immortels de
-l'Olympe, est une des plus miraculeuses créations de l'art. Que Jupiter
-a bien fait de quitter sa revêche Junon pour venir admirer, sous le
-déguisement d'un satyre, cette beauté dont Vénus même serait
-jalouse! Nous profitons, nous autres pauvres humains, de l'audace du
-dieu qui soulève le voile et découvre ces blancs trésors, ce torse de
-marbre souple et chaud, baigné par les moiteurs de la vie, palpitant au
-souffle régulier du sommeil, attendri d'un rêve voluptueux. Et le
-satyre, comme il est noble et beau! comme il conserve, malgré les pieds
-de bouc, l'aristocratie olympienne! Comme on sent bien que ce n'est pas
-là un de ces vulgaires ægipans moitié dieux, moitié bêtes, populace
-de la mythologie, qui poursuivent les nymphes, à travers les bois, de
-leur salacité importune! Auprès d'Antiope, l'Amour dort d'un sommeil
-hypocrite, prêt à venir en aide au dieu si par hasard la jeune vierge
-résistait.
-
-Le _Mariage de sainte Catherine_ n'est pas moins étonnant. C'est encore
-un Dieu qui épouse une fille de la terre, mais ici le mariage est tout
-spirituel. Le petit Jésus, assis sur les genoux de sa divine mère,
-passe avec un sérieux enfantin l'anneau de fiançailles au doigt que
-lui tend d'un air de modestie charmant et rougissant de pudeur la belle
-sainte en habits de noces. Elle sera fidèle à son bambin d'époux
-cette belle vierge qui pour les filles doit devenir la patronne du
-célibat; fidèle jusque dans les supplices et la mort car, près
-d'elle, on voit la roue aux dents d'acier qui sera son lit nuptial. Le
-témoin de son mariage est un jeune saint Sébastien, d'une beauté
-angélique, tenant en main, comme un faisceau de palmes, les flèches
-retirées de son corps. Au fond, s'ébauchent vaguement des scènes de
-martyres, des bourreaux se ruant au carnage! Le type de la sainte est
-particulier au Corrége; elle a, dans sa beauté, un air d'enfance, une
-candeur qui se fait sérieuse et qui sourirait si volontiers! Ses yeux
-se baissent virginalement, mais les coins de sa bouche remontent; elle
-contient cette joie intime qu'ont toutes les figures du peintre! La main
-de la sainte est à baiser sur la toile comme une main de reine un jour
-de gala. Quelle blancheur, quelle finesse de pulpe, quelle élégance de
-port et quelle fierté patricienne! Chaque doigt de cette main est comme
-une personne, il a sa vie particulière, sa signifiance spéciale, sa
-physionomie reconnaissable; séparés de la paume on les reconnaîtrait
-partout ces merveilleux doigts de sainte Catherine!
-
-C'est à Dresde que se trouve ce prestigieux tableau si improprement
-appelé _la Nuit du Carrége_, et auquel le nom d'_Aurore_ conviendrait
-mieux. Rien dans cette toile radieuse ne fait venir l'idée des
-ténèbres; l'aube se lève derrière les montagnes lointaines qu'on
-entrevoit à travers la porte de l'étable, construite en charpentes
-appuyées aux ruines d'un ancien édifice; et tout ce tableau est
-éclairé par la lumière surnaturelle qui émane du corps de l'Enfant
-Jésus. Ce nouveau-né jette un tel éclat dans le giron de Marie, qu'il
-illumine comme le soleil les objets qui l'entourent. Le visage de la
-Vierge, amoureusement penché vers lui, en reçoit des reflets argentés
-d'une transparence et d'une fraîcheur idéales. Un sourire de mère
-heureuse fait onduler sa ligne rose dans une blancheur de nacre, de lait
-et d'opale, où les longs cils de ses yeux baissés tracent à peine une
-ombre légère. Touchée par cette clarté céleste, l'humble paille de
-la crèche brille comme les fils d'or d'une auréole. La clarté
-rejaillit sur la jolie bergère qui apporte une couple de tourterelles
-dans un panier et fait un geste d'admiration naïve devant le nourrisson
-divin; elle éclaire le jeune pâtre qui, une main sur le bord de la
-crèche et l'autre sur le dos d'un grand chien, lève extatiquement la
-tête et semble d'un œil visionnaire contempler le groupe des anges se
-balançant dans son nuage au plafond de l'étable; et enfin, elle arrive
-jusqu'à ce vieux pasteur de structure herculéenne tenant un bâton
-pareil à une massue ou à un arbre déraciné et se grattant la tête
-d'un air embarrassé comme un manant en présence d'un roi. On ne
-saurait imaginer avec quel art miraculeux cette lumière, partant d'un
-foyer unique, est conduite, dégradée et fondue du centre jusqu'au bord
-du tableau. Toutes ces figures y baignent comme dans une atmosphère de
-paradis. Jamais coloriste ne se joua plus magistralement d'une
-difficulté si grande, et ce n'est pas un vain tour de force, c'est
-l'expression réussie d'une idée toute charmante, toute poétique et
-pleine de tendresse qui ne pouvait venir qu'à l'heureux génie
-de Corrége. Ce faible, ce petit, ce bambino, vagissant sur la
-paille et jetant déjà dans l'étable cette lueur dont l'irradiation
-éclairera le monde! La Vierge ne s'en étonne pas, n'en voit rien
-peut-être;--tout enfant resplendit pour sa mère!--et d'une caresse
-passionnée, lui faisant de ses bras un berceau, elle le serre contre
-son cœur.
-
-Au coin vers le sommet du tableau, les anges allègrement voltigent dans
-ces poses plafonnées et raccourcies qu'affectionne le Corrége et qui
-n'ôtent rien à leur grâce céleste. Ils se soutiennent par leur
-légèreté même et pourraient oublier d'agiter leurs ailes sans
-craindre pour cela de tomber. Les nuages à flocons bleuâtres ne leur
-servent nullement de point d'appui, mais leur forment une atmosphère et
-les séparent des personnages humains.
-
-Au second plan, saint Joseph empoigne l'âne à la crinière pour
-l'amener vers la crèche. Plus loin, deux jeunes garçons tirent le
-bœuf par les cornes. Ne faut-il pas que la création muette ait ses
-deux témoins à la nativité du Sauveur! Bonnes et douces bêtes
-attendries dans leur âme obscure qui réchaufferont l'enfant de leur
-souffle. Ce détail familier et tendre, de pur naturalisme, donne à la
-scène un air de vie réelle sans nuire au côté divin. Rien de tendu,
-rien de guindé, point de fausse grandeur, partout la grâce la plus
-aimable.
-
-La Madeleine de Corrége ne ressemble pas à ces spectres hagards,
-décharnés, livides, n'ayant plus rien de la femme, que les peintres
-espagnols, farouchement catholiques, logent dans les trous de la pierre
-et la caverne de la maigreur, pour nous servir d'une expression de la
-Bible. Son tendre génie répugnerait à ces représentations hideuses
-de poitrines dévastées, d'épaules osseuses sillonnées à coups de
-discipline; de masques blafards aux paupières rougies faisant pleuvoir
-d'intarissables larmes sur l'ivoire d'un crâne. Des barbaries propres
-à frapper les imaginations grossières lui feraient horreur. La
-pénitence qu'il impose à la pécheresse repentie n'est pas si rude.
-D'abord il lui laisse sa beauté, une beauté plus parfaite que celle
-qu'elle eut jamais sans doute; ensuite il ne la revêt pas d'un rude
-sayon en poil de chèvre ou d'une natte en sparterie. Le désert où il
-la confine est un bois ou plutôt un bocage plus propice à l'amour
-qu'à la mortification.
-
-Il n'est personne, même parmi les êtres les moins sensibles à la
-poésie de l'art, qui ne se soit arrêté tout rêveur devant cette
-Madeleine et n'en ait gardé un long souvenir, soit qu'il ne l'ait vue
-qu'en gravure, soit qu'il connaisse l'original du musée de Dresde.
-
-Enveloppée d'une draperie bleue qui laisse à nu son buste, la
-Madeleine allonge son beau corps, dont on devine sous l'étoffe les
-suaves ondulations, sur un épais gazon émaillé de fleurettes. Une
-main noyée dans ses cheveux blonds, elle s'appuie sur le coude et de
-l'autre main elle soutient un livre ouvert. Comme elle est couchée à
-plat ventre, ses beaux seins, d'une ferme rondeur, posent sur les pages
-du livre comme des fruits de marbre. Sa poitrine, son col, son charmant
-visage penché sont illuminés de toutes les magies du clair-obscur. Les
-pages du volume leur envoient un éclair de blancheur qui argente
-doucement les tons d'ambre de l'ombre et l'or ruisselant des cheveux. Au
-fond, les verdures assoupies des arbres versent le calme, le silence et
-la fraîcheur. Jamais lit plus moelleux, retraite plus discrète et plus
-profonde ne furent préparés à la rêverie. Sans la buire de parfums
-placée à côté d'elle, cette belle figure serait aussi bien une muse
-de la solitude, une _pensierosa_ qu'une Madeleine. Que lit-elle ainsi?
-les Écritures? Non; plutôt quelque beau poème, ou quelque tendre
-traité mystique où l'amour divin emploie le langage bridant et
-passionné de l'amour terrestre.
-
-La suavité d'exécution, la morbidezza de pinceau ne sauraient aller
-plus loin. Nous doutons que, même au temps de ses plus jolis péchés,
-la Madeleine ait été si séduisante.
-
-Ce qu'il y a de singulier chez Corrége, c'est la rapidité de
-l'évolution accomplie dans sa trop courte existence (quarante ans à
-peine). Il semble qu'il ait traversé une période immense de l'art. Ses
-premières œuvres ont encore quelque chose de la symétrie et de la
-sécheresse gothique; elles rappellent un peu frà Bartholomeo, avant
-que le peintre moine eût assoupli son style par l'étude de Raphaël.
-On peut voir à la galerie de Dresde un tableau appartenant à cette
-première période: une Vierge entourée d'anges et bénissant du haut
-de sa gloire quatre saints en adoration: saint François, saint Antoine
-de Padoue, saint Jean-Baptiste et sainte Catherine, très-beau sans
-doute, mais qui semble appartenir à une époque bien antérieure aux
-ouvrages où Corrége accuse décisivement son originalité. Dans les
-dernières œuvres, la perfection est atteinte; au delà, il n'y a plus
-de progrès possible, le maniérisme va paraître, et la décadence
-commencer; ce sera le règne de peintres prodigieusement habiles, mais
-remplaçant l'étude par la pratique et le génie par la facilité.
-
-Un des plus étonnants tableaux de Corrége, et il semble tel à côté
-de la _Nuit_, c'est le cadre qu'on devrait appeler le _Jour_, tant la
-lumière y rayonne pure et brillante, et qu'on désigne sous le nom de
-la _Madone au saint Georges_, parce que ce saint chevalier y occupe une
-place importante. Cette admirable peinture fut faite, d'après Vasari,
-pour la confrérie de Saint Pierre martyr. Primitivement elle
-s'encadrait dans deux colonnes d'ordre ionique, surmontées d'un fronton
-qui se reliait à l'architecture feinte, servant de fond aux figures,
-disposition qui devait être plus favorable qu'un vulgaire cadre d'or.
-Ce tableau est sur bois; sa grande dimension l'a fait traiter dans une
-manière plus large que les ouvrages de chevalet et qui se rapproche de
-la fresque, mais en conservant toute la fleur, tout le velouté et tout
-le charme de l'huile.
-
-La Vierge, assise sur un trône supporté par deux petits anges d'or,
-occupe le centre de la composition, qu'elle domine; derrière elle,
-l'ouverture d'une arcade laisse voir un paysage vague et bleuâtre.
-Est-ce la terre, est-ce le paradis? on ne sait; mais le lieu où la dame
-du ciel donne audience à ses fidèles est magnifique; sur la corniche
-demi-circulaire, des enfants, en ronde-bosse, soutiennent des guirlandes
-de fruits et de fleurs, des marbres rares pavent le sol.
-
-Jamais l'art n'a produit un type plus élégant, plus fier, plus noble
-et plus martialement beau que le saint Georges, ce chevalier errant de
-la Légende dorée, ce Persée chrétien qui délivra la reine de Lydie
-du monstre dont elle devait être la victime. Il est campé superbement
-une main sur la hanche, le pied sur la tête du dragon vaincu, dans une
-attitude de dédaigneux triomphe; son corps nerveux et robuste est
-revêtu d'une cuirasse qui modèle les formes du torse; des espèces de
-cnémides antiques moulent ses jambes; quant à la tête, tournée à
-demi sur l'épaule, car saint Georges se présente presque de dos, elle
-est désarmée et bouclée de cheveux soyeux et courts. On ne saurait
-avoir plus grand air et plus haute mine, et il n'est pas surprenant que
-plusieurs ordres de chevalerie aient pris le saint guerrier pour patron.
-Divine puérilité, des anges enfants jouent avec les armes du saint;
-l'un traîne de tout son effort la grande épée trop lourde pour ses
-petites mains; l'autre soulève à grand'peine le pesant casque; tels
-les Amours aux pieds de Mars; on s'y tromperait aisément, tant les
-anges sont beaux, tant le saint est fier! Un peu en arrière de saint
-Georges, saint Géminien, évêque et patron de Modène, offre à la
-Vierge le modèle en relief de l'église qu'il lui consacre et qu'un
-chérubin, d'une grâce céleste, l'aide à soutenir. Le petit Jésus,
-par un délicieux mouvement de curiosité enfantine, tend les mains vers
-la mignonne église qu'il prend pour un joujou.
-
-Vis-à-vis du groupe, et lui faisant symétrie, on voit saint
-Jean-Baptiste et saint Pierre le Dominicain. Saint Jean-Baptiste est
-représenté sous la figure d'un jeune garçon de seize ou dix-sept ans;
-il a pour vêtement une sorte de sayon fendu sur le côté, et du doigt
-il désigne Jésus dont il a été le précurseur. Un sourire à la
-Corrége, ce sourire sinueux qui retrousse les commissures des lèvres,
-arrondit les joues et rend les yeux obliques par le déplacement des
-lignes, donne une expression étrange à son masque. Sous la dévotion
-du saint il y a comme une malice de faune; il est resté un peu de
-l'hallucination du désert sur ce visage, riant avec des yeux fous;
-d'ailleurs, il est beau comme Ganymède, ce jeune saint demi-nu!
-Derrière lui saint Pierre le Dominicain présente, en joignant ses
-maigres doigts contractés nerveusement dans un spasme d'extase, une
-tête macérée, béate, délirante, illuminée par le haschisch du
-jeûne et l'éblouissement de la vision. La céleste volupté des
-mortifications rayonne sur sa face blême; aucune figure, même celle
-des moines de Zurbaran, n'exprime à ce degré l'ardeur, la foi,
-l'amour, nous dirions presque la sensualité de la pénitence, la
-volupté mystique du sacrifice.
-
-La tête de la madone est d'une beauté enivrante. Sans cesser d'être
-virginale elle est pourtant plus féminine qu'aucun artiste ait jamais
-osé la représenter; elle a toutes les tendresses humaines dans son
-sourire divin; c'est la mère heureuse dont on adore le fils et qui
-laisse voir naïvement sa joie. Pour les saints c'est un dieu, mais pour
-elle c'est toujours un enfant; Jésus n'est pas devenu le Christ.
-
-Comme nous l'avons dit, le ton général du tableau est mat, tenant un
-peu de la fresque ou de la détrempe; mais dans cette vive lumière
-pourtant, le clair de lune de Corrége jette ses ombres et ses reflets
-argentés, baigne les contours et les estompes d'une moelleuse vapeur
-sans rien ôter au grand style et à l'aspect superbe.
-
-Le _Saint Jérôme_ de Parme est encore une bien admirable chose; la
-force et la grâce de Corrége s'y trouvent dans le même cadre. Le
-saint déploie dans ses musculatures, mises à nu par la maigreur de
-l'anachorète, une vigueur toute michelangesque; il est grandiose,
-étrange et farouche; les ongles de ses pieds se courbent comme les
-griffes de son lion. Mais que la Madeleine agenouillée de l'autre
-côté baise avec une humilité amoureuse et charmante le petit pied
-rose de l'enfant Jésus assis sur les genoux de sa mère et à qui un
-grand ange, beau comme un éphèbe grec, montre un livre ou un papier de
-musique!
-
-Nous ne pouvons décrire une à une toutes les variations que le
-Corrége a brodées sur cet inépuisable thème de la Madone et de
-l'Enfant Jésus. Nous citerons le tableau désigné sous cette légende:
-«_Quem genuit adoravit._» La Vierge, agenouillée dans une attitude de
-profond ravissement, adore son enfant qu'elle a posé, avec un peu de
-paille, sur le pli de son manteau; elle a les bras collés au corps par
-la tension de l'étoffe et ses mains ouvertes sortent de la draperie,
-faisant un geste d'ineffable béatitude. Il est impossible de peindre
-d'une façon plus tendre et plus chrétienne l'humilité de celle qui se
-glorifiait d'être la servante de Dieu, _ancilla Domini._ La mère
-mortelle s'abîme devant la divinité du fils.
-
-La Madone dite _della Scodella_ (la _Vierge à l'Écuelle_) représente
-un épisode de la fuite en Égypte. La sainte famille a fait halte sous
-un palmier dont saint Joseph courbe les branches pour cueillir des
-dattes. Des anges invisibles pour les saints voyageurs l'aident dans
-cette besogne; la Vierge, tenant l'enfant Jésus dans son giron,
-recueille avec une écuelle l'eau d'une source jaillissante. Un peu en
-arrière, à demi masqué par des broussailles, un enfant couronné de
-fleurs, qu'on pourrait prendre pour un petit génie tellurique, lève sa
-tête étonnée et craintive à l'aspect de l'Enfant Jésus. On dirait
-qu'il devine, dans ce frêle nourrisson, le Dieu qui doit chasser les
-dieux.
-
-Quelle délicieuse chose encore que cette Vierge endormie sous un
-palmier! comme son chaste corps s'abandonne an sommeil avec une
-gracieuse fatigue, protégeant encore son petit Jésus! Rassuré par
-l'immobilité de la mère et de l'enfant, parmi l'herbe, un lapin
-s'avance, et regarde curieux. Il broche des babines, dresse les
-oreilles, pressentant le surnaturel avec le sûr et profond instinct de
-l'animal. Rien de plus charmant que ces naïves familiarités de
-Corrége, introduisant un détail de nature dans un sujet sacré. Cette
-gaieté tendre ôte toute froideur.
-
-Dans cette autre Sainte Famille où le petit Jésus, sur les genoux de
-sa mère, du fond de l'humble atelier de Nazareth, fait le geste de
-bénir le monde, saint Joseph, courbé sur un établi, rabote une
-planche en ouvrier laborieux. La réalité se mêle au divin avec une
-mesure parfaite. Quoi de plus touchant que le futur sauveur des hommes
-dans cette boutique de menuiserie et de charpente!
-
-Désignons seulement l'_Incoronata_ qui nous montre le Christ devenu
-grand, et posant sur le front de sa mère un diadème d'étoiles. Mais
-arrêtons-nous plus longtemps devant cette Madone qui de ses doigts
-blancs presse son beau sein sur les lèvres de l'enfant Jésus avec une
-maternité si virginale!
-
-Nous n'avons encore esquissé Corrége que sous un aspect; nous n'avons
-rien dit de ses tableaux mythologiques, chefs-d'œuvre où l'art antique
-s'attendrit de toutes les grâces, de toutes les voluptés et de toutes
-les délicatesses de l'art moderne, où le clair-obscur enveloppe de ses
-mystères transparents des chairs souples et modelées comme des marbres
-grecs.
-
-La Vénus ailée qui se penche à demi dans l'_Éducation de l'Amour_,
-auquel Mercure montre à lire, vaut la Vénus de Cnide; sa blancheur
-dorée, se détachant de contours vagues avec le puissant relief de la
-vie, n'a rien à envier au Paros ni au Pentélique, Bien que sa beauté
-vous trouble par cette volupté secrète inséparable du Corrége, elle
-est chaste cependant; ce n'est pas la Vénus «adorablement épuisée»
-de Gœthe, mais la Vénus Uranie, celle qui exalte l'esprit par l'amour
-et l'entraîne vers les hautes sphères comme le font comprendre les
-ailes palpitant à ses épaules. Le Mercure a toute la beauté fière et
-svelte d'un jeune dieu hellénique, et l'enfant Amour est bien le fils
-de sa mère.
-
-La _Léda_ avec son triple sujet, où le cygne divin attaque, triomphe
-et s'envole, exprime l'extase de l'amour d'une façon si tendre, si
-voluptueuse et si ardente, que le pieux Louis d'Orléans en fit effacer
-la tête, repeinte depuis très-heureusement par Schlesinger. _Io_
-pâmée sous l'étreinte de ce nuage qui renferme Jupiter, eut un sort
-pareil, et Prudhon lui redonna de son plus moelleux pinceau ce profil
-demi-perdu, cet œil noyé, cette joue colorée d'une vapeur rose, ces
-cheveux dénoués sur la nuque et cette beauté qu'une main brutale
-avait fait disparaître, comme si un chef-d'œuvre n'était pas toujours
-pur!
-
-Prudhon devait bien cela au grand maître de Parme, lui qui est né d'un
-reflet et d'un sourire du Corrége.
-
-La _Danaé_ de la galerie Borghèse, plus heureuse, a conservé son
-adorable tête si délicieusement enfantine, qui regarde d'un air de
-curieuse surprise la pluie blonde tomber sur son lit, sans se douter que
-cet or est un dieu monnayé. Si la tête est d'un enfant, le corps est
-d'une jeune fille aux contours arrondis et parfaits. Corrége emploie
-souvent ce piquant contraste: innocence de visage, volupté d'attitude;
-l'âme ne semble pas avoir conscience des séductions de la forme.
-Cependant un grand amour, pareil à l'Éros grec, se glisse vers la
-couche de Danaé comme pour préparer le triomphe du maître des dieux,
-tandis que de petits Amours, sur une pierre, aiguisent des flèches.
-Dans cette merveilleuse toile, la grâce, le charme, la couleur,
-semblent avoir dit leur dernier mot.
-
-Une mondaine abbesse d'un de ces couvents d'Italie, dont la clôture
-n'était pas si stricte que l'art n'y pût entrer, fit peindre à
-Corrége une salle appelée la _Chambre de Saint Paul_, où il
-représenta une suite de sujets mythologiques. Au fond de la salle on
-voit Diane, grande, svelte, légère, le croissant au front, l'arc à la
-main, entr'ouvrant un voile, et debout sur un char que traînent des
-chevaux dont on n'aperçoit que la croupe. Sur les murailles, un
-treillage feint, où s'enlacent des verdures sombres et des fleurs, se
-découpe en lunettes et encadre des groupes d'enfants jouant avec des
-attributs de chasse, chiens, trompes, javelots, d'une variété de pose
-et d'intention inépuisable. Le soubassement de ce treillage est orné
-de figures en grisaille telles que les Grâces, les parques, les
-vestales sacrifiant, un satyre sonnant du cornet à bouquin, Junon,
-toute nue, suspendue entre le ciel et la terre, une enclume aux pieds,
-comme Homère la dépeint au quinzième livre de l'_Illiade_, une femme
-portant un enfant, Minerve casquée, un flambeau à la main, et autres
-sujets bien profanes pour un cloître. Mais l'abbesse de Saint-Paul,
-donna Giovanna di Piazenza, qui commanda ces admirables peintures,
-était abbesse à vie, ne relevait pas de l'évêque, avait juridiction
-sur des terres et des châteaux, vivait sans clôture et presque
-séculièrement. Grâces lui soient rendues d'avoir légué aux siècles
-un tel chef-d'œuvre! Corrége, dit-on, pour le choix des motifs et
-l'érudition mythologique, fut guidé dans son travail par Giorgio
-Anselmi, célèbre littérateur, qui avait une fille chez les
-religieuses.
-
-Arrivons enfin à ces étonnantes coupoles de l'église Saint-Jean et du
-dôme de Parme, qui font de Corrége le prédécesseur et le rival de
-Michel-Ange. Dans ces sublimes peintures, la science du raccourci, qu'il
-peut dire inventée par ce grand maître, a été, du premier coup,
-poussée aux dernières limites. Avant Corrége, on divisait en
-compartiments le plafond à décorer, et l'on y peignait des figures
-semblables à celles des tableaux. Avec sa science profonde d'anatomie
-et de dessin, son habileté de modeleur qui lui permettait de pétrir
-des maquettes en terre ou en cire pour se rendre compte des mouvements
-ascensionnels, Corrége fit hardiment plafonner ses personnages et les
-représenta de bas en haut, comme doivent apparaître des figures
-volantes ou soutenues à une plus ou moins grande distance du sol par
-des membres d'architecture, corniches, arcades, pendentifs, tympans,
-pénétrations, lunettes. C'était une révolution et une révélation
-dans l'art qui ouvrait à la forme des horizons infinis et changeait,
-pour ainsi dire, la face du dessin. La perspective du corps humain
-était trouvée, et non-seulement la perspective linéaire, mais encore
-la perspective aérienne avec ses dégradations et ses fuites
-vaporeuses.
-
-La coupole de l'église Saint-Jean a pour sujet l'ascension de
-Notre-Seigneur vers son Père. Le Sauveur remonte, à travers une
-atmosphère d'or, au sein de l'Éternel, dans un mouvement de raccourci
-d'une hardiesse inconcevable qui semble percer la coupole disparue. Des
-essaims d'anges voltigent à diverses profondeurs dans l'air lumineux
-comme des nuages qui flottent par leur légèreté, formant cortège au
-triomphe du Sauveur. Ces anges, pour la plupart, sont vus par la plante
-des pieds, et n'occupent, quoiqu'ils paraissent droits et de grandeur
-naturelle sur la courbe de la voûte, qu'une place fort restreinte. Leur
-dimension apparente n'est qu'un prestige de perspective. Ces positions
-étranges, ces raccourcis violents, ces aspects si contraires aux points
-de vue habituels ne les empêchent pas d'être d'une beauté idéale,
-céleste, au-dessus du rêve humain.
-
-Dans les pendentifs, le peintre a placé les quatre évangélistes,
-figures du style le plus grandiose et le plus majestueux, et d'une
-sublimité que personne n'a dépassée encore. Chaque figure repose,
-comme sur un socle, sur un nuage que soutient un grand ange d'une
-beauté incomparable; deux anges plus jeunes s'accoudent sur les
-nervures des pendentifs avec des poses d'une grâce superbe.
-
-La fresque du dôme de Parme représente l'assomption de la Vierge; un
-sujet presque identique, sauf la figure principale, et que Corrége a
-traité avec la nouveauté la plus féconde. Dans le bas de la coupole,
-près de la corniche, des groupes d'apôtres en adoration regardent
-s'élever au ciel la mère du Sauveur déjà bien loin de la terre, et
-des anges thuriféraires raniment la flamme des cassolettes. La Vierge,
-légère comme une vapeur, s'enlève dans un tourbillon de draperies
-volantes, parmi des palpitations d'ailes, des pluies de rayons, des
-nuages d'anges jouant de la harpe, du théorbe et de la viole d'amour,
-agitant des encensoirs, et s'empressant comme des pages autour de la
-Reine du paradis. Cette coupole est vraiment le ciel ouvert.
-
-Malheureusement, Parme n'est guère sur la ligne des touristes. Le
-troupeau admiratif suit l'itinéraire obligé, Florence, Rome et Naples,
-et les deux sublimes fresques du Corrége s'effacent lentement dans
-l'abandon et dans l'oubli. La gloire, qui a ses caprices, oubliant que
-Corrége a égalé Michel-Ange pour la science et la force du dessin, en
-a fait le type de la grâce tendre--une part assez belle--et de
-l'irrésistible séduction.
-
-Qui n'aime pas Corrége n'a pas d'âme, prétend Stendhal, passablement
-sec lui-même cependant. Nous sommes de cet avis. On peut admirer
-davantage d'autres maîtres, mais comme l'Algarotti devant le _Saint
-Jérôme_, en pensant au Corrége, nous disons tout bas dans notre cœur
-«_Tu solo mi piaci!_» Toi seul me plais!
-
-
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-
-[Figure 6: Ève d’après Michel-Ange]
-
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-
-MICHEL-ANGE
-
-
-La vie de Michel-Ange, c'est l'histoire de ses créations. Ce qui le
-rend, en effet, presque autant que son multiple et effrayant génie, le
-vrai modèle, le type souverain du grand artiste, c'est cette absorption
-complète et continue de sa pensée dans la mise en œuvre du grandiose
-et du beau. Toutes ses heures, toutes ses forces, tout son amour, toutes
-les sollicitudes de sa longue existence, tous les rêves, toutes les
-ambitions de son intelligence, tout en lui vit d'une seule et même
-âme: l'art seul est pour lui l'instrument, le moyen et le but; mais ce
-n'est pas l'art dans sa matérialité, l'art sans visée supérieure et
-sans philosophie: Michel-Ange voit le culte dans le temple, sent Dieu
-dans la nature; et, comme d'un nimbe céleste, toutes ses créations
-sont couronnées d'idéal. Sous ce rapport, les recueillements, les
-aspirations de sa noble pensée, condensés en sonnets et en
-cantilènes; ces lyriques soupirs, qu'on a souvent dédaignés, au
-milieu du splendide bagage de sa gloire, ont une valeur
-d'interprétation que nous nous garderons de négliger. Ses poésies
-montrent en lui les deux soucis divins, les deux préoccupations
-éternelles et sublimes: Dieu et l'idéal! Dieu et l'idéal, voilà le
-secret de son immortalité.
-
-L'antique maison des comtes de Canosse avait longtemps tenu un rang
-illustre à Reggio, et plus tard en Toscane. Un comte Boniface de
-Canosse avait été seigneur de Mantoue. Plusieurs de ses descendants,
-venus à Florence, y occupèrent successivement les grandes charges de
-l'État. La plupart d'entre eux avaient porté le nom de Buonarroti, et
-ce nom, de la sorte inscrit honorablement dans les fastes de la
-république, finit par se substituer entièrement à celui des
-ancêtres. Or, la fortune de cette famille n'était plus au niveau de
-son illustration, et Ludovic, fils de Buonarroti de Simoni, ne
-conservant des grandeurs de sa race qu'un orgueil intraitable et une
-austère fierté, remplissait les modestes fonctions de podestat de
-Caprèse et Chinsi, lorsque Francesca di Neri, sa femme, lui donna au
-château de Caprèse, le 6 mars 1474, l'enfant qui fut Michel-Ange.
-
-Les particularités merveilleuses n'ont pas manqué pour les
-chroniqueurs dans cette grande naissance. Francesca di Neri, aux
-derniers temps de sa grossesse voyageant à cheval, avait été
-violemment jetée sous les pieds de sa monture, sans qu'un accident
-fâcheux s'en fût suivi. On s'est plu avoir dans ce fait une sollicitude
-toute spéciale du ciel, comme on trouva plus tard, dans le nom
-d'archange du nouveau-né, une prédestination pour l'immortalité.
-
-Les fonctions du podestat expirant alors, la famille revint à Florence,
-et l'enfant fut placé en nourrice à Settignano, bourg voisin de la
-ville, où se trouvaient les biens des Buonarroti. La nourrice était
-fille, sœur, femme de tailleurs de pierres; d'où Michel-Ange se
-plaisait à dire qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il eût tant
-de goût pour la pierre, ayant sucé cet amour au sein de sa nourrice.
-
-Mais le patricien de race antique ne devait pas voir sans protestation
-son fils tourner vers les arts toutes les ambitions de sa jeune pensée.
-Il en voulait faire un lettré, un personnage, un podestat sans doute.
-L'enfant fut donc envoyé de bonne heure chez François d'Urbino,
-grammairien renommé. Malheureusement, les dessins, les croquis, les
-pochades au charbon, au crayon, à la plume, le captivaient bien plus
-que la grammaire. Il apprenait très-peu, et dessinait déjà d'une
-façon surprenante. Les deux frères Ghirlandajo, Dominique et David,
-tenaient alors école de peinture à Florence. Un de leurs plus jeunes
-élèves, François Granacci, suivait aussi les leçons de François
-d'Urbino. Michel-Ange eut promptement deviné un ami. Granacci commença
-par lui procurer en secret des modèles, et le conduisit bientôt dans
-l'atelier même de ses maîtres. Là, Michel-Ange donna de telles
-preuves de sa supériorité, que son père dut enfin céder, à
-contre-cœur toutefois, au courant de cette irrésistible vocation.
-L'enfant, âgé de quatorze ans, fut placé pour trois ans en
-apprentissage dans l'atelier où l'entraînait l'instinct de son génie;
-mais ses maîtres, loin de lui demander aucune rétribution,
-consentirent, au contraire, à lui accorder d'année en année une
-rémunération progressive de six, huit et dix florins. Dès lors, en
-effet, Michel-Ange avait plutôt à donner qu'à recevoir des exemples.
-On cite quelques faits qui en sont des preuves surabondantes. Tantôt,
-c'est l'œuvre de ses maîtres eux-mêmes qu'il corrige en leur absence,
-et les maîtres admirent; tantôt c'est une remarquable estampe d'un
-Hollandais célèbre, Martin Shœn, un _Saint Antoine flagellé par des
-démons_, qu'il copie à la plume, qu'il modifie d'une main puissante,
-qu'il enrichit d'une couleur fantastique, qu'il complète, qu'il rend
-plus étrange et plus saisissante encore par des inventions magistrales,
-au point d'en faire un chef-d'œuvre. Un autre jour enfin, c'est une
-copie qu'il restitue en place du modèle: la copie vaut l'œuvre
-originale; une couche de fumée donne à la toile neuve l'aspect et
-l'harmonie des vieilles peintures, elles maîtres s'y trompent; et
-Michel-Ange se dit sans doute qu'il n'a plus rien à apprendre des
-leçons de ceux-là, qu'il n'étudiera désormais que les immortels
-chefs-d'œuvre et la sublime nature.--En lui le grand peintre est
-trouvé. Dominique Ghirlandajo avait, du reste, non sans un dépit
-jaloux, mais qui n'excluait pas la franchise, fait la juste part de
-chacun. «L'enfant, s'était-il écrié, en sait plus que nous tous!»
-
-Laurent de Médicis, dit _le Magnifique_, poëte et homme d'État
-supérieur, protecteur éclairé des lettres et des arts, gouvernait
-alors Florence avec un rare génie. Ses grandes manières, son
-éloquence entraînante, cette cour de nobles esprits qu'il avait su se
-créer, et la prospérité matérielle assurée par ses habiles efforts
-à sa patrie glorieuse encore, faisaient presque oublier la liberté
-perdue. Quelques grands cœurs soupiraient dans l'ombre; mais
-Savonarola, l'impétueux apôtre, de sa voix prophétique et superbe,
-tonnait seul, au nom des antiques mœurs, contre les corruptions du
-présent asservi; et, les chaînes cachées sous des fleurs ne blessant
-trop personne, la cité supportait sans se plaindre un joug que le
-souverain savait alléger à propos. Florence était grande du moins par
-l'esprit. Cette grandeur semblait lui suffire.
-
-Or, parmi les établissements de Laurent qui, de son temps, exercèrent
-une large influence sur le développement des beaux-arts, il faut
-signaler surtout l'école de peinture et de sculpture qu'il avait
-fondée dans son propre palais, sous la direction de maître Bertoldi,
-sculpteur renommé. Les jardins du prince servaient d'ateliers aux
-statuaires; des profusions de marbres dégrossis, de merveilleux
-modèles ou de précieux débris de l'antique, appelaient les jeunes
-artistes à l'œuvre, ou leur prodiguaient les meilleures leçons.
-Michel-Ange et son ami Granacci s'étaient aventurés dans ce musée en
-action. Michel-Ange, pétrissant, dès le premier jour, la glaise au
-gré de son génie, étonnant bientôt de ses _terres cuites_ le
-professeur lui-même, n'hésita pas davantage à s'attaquer au marbre,
-et, le ciseau en main, comme il s'était deviné peintre, il se sentit
-sculpteur. Un jour donc, il lui prit fantaisie de copier une tête de
-faune, fragment incomplet et mutilé de l'antique. Le jeune audacieux
-reconstitue l'ensemble en lui donnant une expression étrange et
-naturelle à la fois. Le vieux faune revit; son front ridé s'anime, et
-sa face s'épanouit dans un éclat de rire grimaçant et joyeux.--Au
-dernier coup de ciseau, un témoin était survenu; il contemplait
-l'œuvre improvisée par l'enfant; il admirait déjà.
-
-«Mais, dit enfin le nouveau venu, c'est bien un vieux faune que vous
-avez voulu faire?--Apparemment, reprit l'artiste étonné.--Eh bien!
-jeune homme, où donc avez-vous vu des vieillards qui rient et laissent
-voir une bouche ornée de toutes ses dents?»
-
-Laurent de Médicis (car c'était lui) s'éloigna alors sans en dire
-plus long, et Michel-Ange aussitôt de briser deux dents à son faune;
-puis, voulant une vérité plus complète encore, il creusa la gencive
-pour imiter l'alvéole d'où la dent était tombée.--Laurent, revenu
-sur ses pas, fut alors si frappé de cette ingéniosité rapide et
-merveilleuse, il trouva d'ailleurs de telles promesses dans ce morceau,
-où le sentiment de l'antique, traduit plus qu'imité, vivait dans une
-inspiration toute moderne et dans un mouvement pleinement original,
-qu'il adopta aussitôt par la pensée tout le glorieux avenir entrevu.
-Il emmena donc avec lui Michel-Ange, l'établit dans son palais comme un
-membre de la famille, et l'admit chaque jour à sa table, dans les
-conditions d'une honorable égalité, sans permettre qu'on fit
-désormais nulle différence entre l'artiste et ses propres enfants.
-
-À dater de ce jour, le vieux Buonarroti commença à penser que son
-fils n'infligerait peut-être pas au nom de l'antique race des comtes de
-Canosse l'indigne déchéance dont il avait cru ce nom menacé. Laurent
-avait d'ailleurs étendu jusqu'au père la faveur dont il entourait le
-fils, et, en demandant au rigide patricien qu'il laissât Michel-Ange à
-la cour, il lui avait accordé pour lui-même une place modeste, il est
-vrai, mais qui suffisait à ses désirs.
-
-Toutefois, la prospérité avait fait aussi des jaloux au jeune et
-déjà célèbre artiste. Il avait eu des rivaux qui ne consentaient pas
-encore à l'accepter pour ce qu'il devait être, à l'accepter pour le
-suzerain de l'art. Un jour qu'ils étudiaient à plusieurs les
-admirables peintures que le Masaccio venait d'achever dans la chapelle
-_del Carmine_, sur un mot vif peut-être du jeune Michel-Ange, un de ses
-camarades, robuste et brutal compagnon, Torregiano de Torrigiani, lui
-asséna à poing fermé au milieu du visage un coup si violent, que l'os
-en fut brisé et les cartilages écrasés. On emporta Michel-Ange sans
-connaissance au palais. Il devait garder toute sa vie la trace de cette
-odieuse brutalité, qui ne demeura pas, du reste, impunie: Torregiano
-fut chassé pour quelque temps de Florence.
-
-La cour du Médicis était, nous l'avons dit, une sorte d'académie
-élégante, où les lettrés et les poëtes, aussi bien que les
-artistes, recevaient la plus gracieuse hospitalité. Parmi les plus
-célèbres, et entre beaucoup d'autres, on remarquait Marsile Ficin, Pic
-de la Mirandole, bien jeune encore, et surtout Ange Politien, le plus
-illustre littérateur de son temps, que Laurent avait chargé de
-l'éducation de ses fils.
-
-Politien avait promptement apprécié les promesses de génie de
-Michel-Ange. Il lui prodiguait les conseils et les hautes leçons. On
-peut supposer que, dans l'intimité du poëte savant, le jeune artiste
-compléta avec bonheur son instruction, mal commencée chez le
-grammairien François. On ne voit pas, en effet, dans quelle autre
-période de sa vie il eût étudié à fond les lettres, la mythologie,
-et surtout les saintes Écritures, l'Ancien et le Nouveau Testament,
-dont son pinceau devait plus tard si savamment traduire les immortelles
-pages. Sous la dictée de Politien, pour ainsi dire, il exécuta alors,
-en demi-relief, le _Rapt de Déjanire_ et le _Combat des Centaures._
-C'était en se rappelant cette œuvre, qui lui révéla à lui-même
-toute sa puissance de statuaire, que Michel-Ange se reprochait plus tard
-d'avoir fait autre chose que de la sculpture. Sa modestie ne voulait pas
-comprendre qu'il avait trois royaumes à remplir de sa gloire.
-
-L'heureux séjour de Michel-Ange dans la familiarité de Laurent de
-Médicis et de son glorieux entourage avait duré trois ans. La mort du
-prince vint tout à coup interrompre cette noble vie d'art et d'étude.
-Laurent expira, jeune encore, entre les bras de ses amis les plus chers,
-Politien et Pic de la Mirandole. Il voulut aussi, pour bien mourir,
-recevoir le sévère adieu de Savonarola lui-même, dont il avait
-toujours supporté sans colère les foudroyantes censures.
-
-Pierre de Médicis, l'aîné des fils de Laurent, avait succédé à son
-père. Il se sentait aussi du penchant pour Michel-Ange, mais il
-subissait les captations du génie sans être digne de le comprendre. Au
-dire des chroniqueurs, son affection se partageait, avec une égalité
-peu intelligente, entre l'artiste déjà maître et un certain bretteur
-espagnol, grand, beau, bien fait, bien découplé, dont les mérites
-corporels charmaient le jeune prince autant au moins qu'auraient fait
-des chefs-d'œuvre. Michel-Ange trouvait sans doute les sympathies de
-son second protecteur, en de telles conditions, peu flatteuses. Pierre
-d'ailleurs, oublieux des exemples de son illustre père, ne prodiguait
-plus les blocs nouveaux venus de Carrare ou les antiques débris de
-Paros: rien à tailler, rien à étudier désormais dans la maison des
-Médicis. Un jour cependant, le jeune prince s'avisa de songer que la
-main de Michel-Ange était puissante à pétrir la matière et à mouler
-des colosses. C'était en décembre; pendant la nuit, la neige avait
-couvert d'une couche épaisse les cours du palais. On vient chercher
-Michel-Ange, et le nouveau souverain de Florence lui ordonne d'ériger
-à sa gloire une immense statue de neige. L'artiste comprit qu'il
-fallait chercher ailleurs des encouragements et du travail; il fit donc,
-à la demande du prieur de Saint-Esprit, temple renommé dans Florence,
-un christ en bois presque aussi grand que nature. Le prieur fut
-enthousiasmé de l'œuvre et de l'artiste. Michel-Ange devint le
-commensal du monastère; il dut peut-être à cette heureuse
-circonstance une des rares perfections de son talent. Le prieur
-s'occupait d'anatomie: Michel-Ange s'associa à ses travaux avec une
-ardeur sans égale. Plein de l'amour de la science et de l'art, il
-étudia péniblement le cadavre, il chercha passionnément la vérité
-du dessin dans la réalité même de la nature; et ce fut de ce moment
-qu'il arriva à cette audace suprême, à cette certitude absolue du
-trait, qui lui permettait de faire tous les croquis de ses tableaux, non
-pas au crayon, mais à la plume. Or, le crayon a le droit d'hésiter
-quelquefois, s'il supporte une correction facile, le trait de plume, on
-le sait, est définitif, on n'y corrige rien, et ceux-là seuls s'y
-hasardent qui marchent à coup sur dans leur art, traçant d'une main
-résolue la ligne irrévocable.
-
-Cependant Florence se lassait d'un despotisme sans gloire. Pierre avait
-continué, exagéré les pouvoirs absolus de son père; il n'imitait
-rien de sa grandeur. Les signes précurseurs des chutes de princes se
-manifestaient de toutes parts. Ces pressentiments populaires, ces vagues
-prophéties, ces prédictions contagieuses qui s'emparent
-superstitieusement de la pensée publique, et les nobles tout bas, et le
-peuple à demi-voix, et Savonarola à voix haute, tout murmurait,
-annonçait, proclamait l'affranchissement futur.
-
-Une élite républicaine s'exaltait aux grands souvenirs; un peuple
-libre allait renaître aux nobles espérances. Et alors, prévoyant les
-orages, sentant combien ses études et son art avaient besoin de calme,
-Michel-Ange jugea prudent de s'éloigner.
-
-Il partit donc pour Venise, où il ne trouva ni accueil ni travail; de
-là, pour Bologne, que gouvernait assez rudement Jean Bentivoglio. En ce
-temps, les étrangers ne devaient pas entrer dans la ville sans s'être
-fait apposer, sur l'ongle du pouce, un cachet de cire rouge. Michel-Ange
-était en contravention avec cette loi, qu'il ignorait sans doute; il se
-vil donc traduit devant le juge et condamné à une amende de cinquante
-livres bolonaises. Or, cette condamnation n'ayant pas consulté les
-modestes dimensions de son petit pécule, il allait immédiatement subir
-l'hospitalité forcée de la prison, si un gentilhomme de l'assistance,
-Jean-François Aldovrandi, qui peut-être avait déjà entendu parler de
-son précoce talent, n'eût répondu pour lui et fait réformer la
-peine. Messer Aldovrandi ne s'en tint pas à ce beau procédé: il sut
-vaincre les premiers refus de l'artiste, et lui fit, avec grâce,
-accepter sa maison et sa table. Là, Michel-Ange se fit une vie selon
-ses goûts d'étude: il donnait le jour à l'art; le soir, il lisait à
-haute voix, devant son hôte, Pétrarque, Boccace et surtout Dante.
-
-Le digne gentilhomme bolonais trouva même un travail assez important
-pour son protégé. Michel-Ange eut à exécuter, pour l'église de
-Saint-Dominique, une statue de saint Pétrone et un ange de
-demi-grandeur agenouillé devant l'autel. Ces deux marbres furent
-promptement achevés, puis inaugurés à la satisfaction de tous, en
-exceptant toutefois un sculpteur bolonais qui avait longtemps espéré
-être chargé de cette tâche. Celui-ci prétendit qu'on l'avait
-indignement frustré au profit d'un étranger, et fit même savoir à
-Michel-Ange qu'il lui préparait un mauvais parti pour le jour où il le
-rencontrerait à propos.
-
-Michel-Ange ne se sentit pas suffisamment en sûreté dans un pays où,
-pour une seule protection, il devait trouver toutes sortes de haines,
-surtout s'il s'efforçait de sculpter ou de peindre; il songea donc à
-rentrer dans sa patrie. Là, du reste, les pressentiments populaires
-n'avaient pas tardé à se réaliser. Florence insurgée, sans lutte et
-presque sans effort, venait de chasser Pierre de Médicis et ses
-frères. Savonarola, l'apôtre républicain, régnait par l'enthousiasme
-et gouvernait par la parole. Un calme austère succédait déjà aux
-premiers orages. Michel-Ange ne dut pas se déplaire au milieu de cette
-atmosphère d'indépendance; mais le gouvernement avait à sauvegarder
-tout d'abord des intérêts plus pressants que ceux de l'art, et les
-grands travaux allaient encore se faire attendre. Toutefois
-l'inactivité était, pour le noble artiste, un insupportable fardeau;
-il fut bientôt à la tâche. C'est en ce temps qu'il sculpta un _Amour
-endormi_, dont on sait l'histoire. La statue, mise d'abord en terre et
-parée, pour ainsi dire, d'une vétusté artificielle, fut envoyée à
-Rome, où on la vendit, comme antique, au cardinal de Saint-Georges. La
-supercherie s'ébruita, et le cardinal, irrité d'avoir été pris pour
-dupe, envoya un de ses gentilshommes à Florence pour s'assurer de la
-fraude. Michel-Ange ne s'en défendit pas; et, pour prouver au contraire
-que lui seul pouvait avoir le droit d'une telle audace, il dessina d'un
-trait cette main célèbre dont la hardiesse semblait donner à la
-statue le contre-seing du génie. Le gentilhomme, dominé par cette
-fière franchise, proposa soudain à l'artiste de l'emmener à Rome, en
-lui promettant la protection du cardinal. Michel-Ange accepta; mais il
-n'eut pas beaucoup à se louer de son nouveau patron, et ne fit rien
-pour lui.
-
-Ce n'est pas cependant à dire que le vaillant artiste dût rester sans
-ouvrage. Il fit d'abord, pour un gentilhomme distingué, Jacques Galli,
-ce merveilleux Bacchus qui devait plus tard enrichir le musée de
-Florence, et qui suffit alors à établir sa renommée dans Rome. Après
-le Bacchus, il dut exécuter, pour le même, un nouveau Cupidon, et
-bientôt ensuite il entrait de plain-pied dans sa gloire en livrant à
-l'admiration générale le magnifique groupe de _Notre-Dame de Pitié_,
-pour qui l'enthousiasme et l'éloge durent inventer de nouvelles
-formules. Condivi, le respectueux élève et le biographe passionné de
-Michel-Ange, nous a transmis quelques paroles du maître qui expliquent
-sa pensée tout entière sur celle création, et qui témoignent aussi
-combien la foi, combien l'amour divin, combien les aspirations élevées
-d'un glorieux spiritualisme sublimifiaient, pour ainsi dire, l'âme des
-artistes souverains, quand leur main domptait et transfigurait la
-matière. Condivi demandait après beaucoup d'autres, à son maître,
-pourquoi, sans souci de l'âge et sans calcul des années, il avait
-prodigué tant de jeunesse et de fraîcheur au front de la Vierge.
-«Cette critique est ma gloire, repartait Michel-Ange; la chasteté fait
-l'éternel printemps des vierges, et l'inspiration d'en haut est
-glorieusement visible dans mon œuvre, puisqu'il m'est donné d'y
-manifester ainsi la pureté virginale de la mère de Dieu. J'ai fait
-tout autrement pour son fils, parce qu'il a voulu revêtir toute
-l'infirmité de la nature humaine. Tu ne dois donc pas t'étonner que
-j'aie donné à Marie l'immortalité d'une virginale jeunesse, tandis
-que le Christ, volontairement soumis aux lois du temps, porte, comme
-tout homme, les traces de l'âge. La mère s'élève au-dessus de
-l'humanité, tandis que le fils s'y confond et s'y plonge.»
-
-Des soins domestiques rappelèrent Michel-Ange à Florence. Sa
-réputation lui avait préparé, dans sa patrie, un digne et sympathique
-accueil. On le regardait déjà comme le premier des modernes et le
-rival des anciens. Il n'avait pas vingt-six ans. On lui donna bientôt
-un vaste bloc de marbre que nul n'avait osé attaquer depuis Simon de
-Fiesole, qui, cent ans auparavant, avait en vain essayé d'en tirer une
-colossale figure. Michel-Ange y trouva, à coups de ciseau, un admirable
-David, et la gigantesque statue fut placée à la porte du palais de la
-Seigneurie. Le marbre ne lui suffisant déjà plus, il se familiarisa
-avec le bronze; il coula, en ce temps, plusieurs remarquables ouvrages;
-il peignit aussi quelques tableaux, parmi lesquels une _Sainte Famille_,
-qu'on admire à Florence. Mais ce fut surtout le carton de la _Guerre de
-Pise_, composé pour les peintures à exécuter dans la salle du grand
-conseil de la Seigneurie, qui écrasa toute rivalité et montra, en
-Michel-Ange, la puissance du dessin supérieure à tout ce que le monde
-des arts avait jamais pu ou devait jamais glorifier. Ce dessin fut fait
-pour une sorte de concours ouvert entre Michel-Ange et Vinci. L'œuvre
-du grand Léonard, suivant Benvenuto Cellini, était sublime, mais celle
-du divin Buonarroti fut le dernier mot de l'art, et ni les anciens ni
-les modernes n'ont jamais rien fait qui pût atteindre à celle hauteur.
-«Tant que ces cartons existèrent, ajoute le merveilleux ciseleur, ils
-furent l'étude de tous les jeunes peintres d'avenir et l'école du
-monde.» C'est là, en effet, que le doux génie de Raphaël but
-l'audace et la force à la coupe du géant Michel-Ange; et
-l'enthousiasme de tous les écrivains du temps, acclamant d'une seule
-voix ce prodige, confirme suffisamment pour nous le dire de Benvenuto.
-
-Malheureusement, l'envie guetta patiemment le chef-d'œuvre. Le jour où
-les Médicis rentraient à Florence, au milieu du tumulte et de
-l'émeute, l'envieux, un homme qui n'était pas sans mérite pourtant,
-mais qui ne voulait et ne savait pas admirer, qui, ne pouvant pas être
-au premier rang, ne se résignait pas à marcher au second, l'envieux
-Baccio Bandinelli, un lâche indigne de son propre talent, se glissait
-furtivement jusqu'au palais de la Seigneurie, rampait sans bruit dans
-l'ombre jusqu'au dessin sublime, et, d'un couteau impie, larron
-sacrilège de la gloire d'autrui, hachait en morceaux l'admiration de
-ses contemporains.
-
-L'impétueux Jules II venait de monter sur le trône pontifical. Il
-avait connu Michel-Ange à Florence: ces deux fortes, rudes et fières
-natures devaient se convenir, parce qu'elles pouvaient se comprendre.
-Les souverains d'une irrésistible volonté aiment surtout qui leur
-résiste. Cette rareté les étonne; cette audace leur va. Le pape fit
-venir le sculpteur près de lui. Le génie de l'art mettait à propos en
-présence deux pensées qui se complaisaient à remuer de grandes
-choses; ce fut, entre ces deux hommes, un véritable assaut d'immenses
-projets et de plans gigantesques. D'un souffle ils édifiaient des
-colosses; d'un mot ils créaient des forêts de statues dans
-d'impossibles églises. C'était si beau, que ce fut trop beau; il en
-fallut rabattre. Quelle que fût sa puissance, et bien qu'il eut trois
-fois du génie, Michel-Ange n'avait que deux bras; son âme eût animé
-trois mondes, mais sa main trouvait des limites qu'ignorait sa pensée.
-Enfin, dans le chaos de projets splendides, il fallait commencer par un
-commencement. Le commencement que voulut le pontife, ce fut son tombeau.
-«Un tombeau tel qu'aucun souverain de la terre n'ose en rêver un
-pareil, dit-il à Michel-Ange, un tombeau digne de Jules II et de
-Buonarroti.--Ce sera cher, fit l'artiste après avoir réfléchi et vu
-grandir dans son inspiration toute une épopée de marbre pour le
-panthéon d'un seul homme.--Combien donc?--Cent mille écus au
-moins.--Deux cent mille, et à l'œuvre!» Et Michel-Ange indique à
-larges traits comment il comprend le tombeau d'un grand pape. La base du
-monument, massif isolé, en forme de parallélogramme, aura dix-huit
-brasses de long et douze de large. Aux quatre faces, quatre esclaves
-debout et enchaînés. Entre eux, des victoires placées dans des niches
-foulant du pied des vaincus. Au-dessus d'une corniche qui couronnera cet
-ordre, huit figures de prophètes et de vertus seront majestueusement
-assises. Au milieu d'elles, le sarcophage du pontife. Sur le tout enfin,
-une haute pyramide, et, à son sommet, un ange debout portant le globe
-dans sa main. En tout, quarante statues, sans compter les emblèmes, les
-figurines, les bas-reliefs épisodiques et les détails d'ornement.
-Voilà le rêve dont Michel-Ange peut faire une réalité. «À
-l'œuvre! à l'œuvre! s'écrie encore le pontife enthousiasmé.
-Michel-Ange, voilà de l'or, donne-moi du marbre! Aux carrières!
-épuise Carrare! Souviens-toi de ma gloire. Va!»
-
-Michel-Ange partit, fut aux carrières, s'attaqua aux rochers, éventra
-la montagne, couvrit le sol de colossales ruines, amoncela les énormes
-décombres, entassa les superbes débris. Son génie et sa force se
-jouaient des rébellions de la pierre. Une seule de ses idées suffit à
-le peindre: un roc géant se penchait en surplomb sur la mer; tailler la
-montagne en statue, donner au roc une figure et la vie de l'art, cela
-devait séduire le père des colosses. La lutte était à sa taille; il
-y songea réellement. Le temps seul lui manqua pour se mesurer ainsi
-avec la nature. Les envois de marbre le précédaient à Rome; il en
-embarrassait les places publiques. Jules II, que l'artiste avait
-fanatisé par les premières indications du projet, Jules II le
-rappelait en hâte. Les dessins que lui présenta Michel-Ange
-achevèrent de conquérir le pape: il voulut que l'artiste s'installât
-près de lui. Un pont fut jeté d'une fenêtre à l'autre, pour qu'à
-tout heure du jour l'impatience du pontife put surexciter l'ardeur du
-statuaire.
-
-Les deux insatiables esprits en vinrent alors à se demander quel serait
-l'emplacement du vaste mausolée. Sous le pontifical de Nicolas V, il
-avait été question de rebâtir l'église de Saint-Pierre. Michel-Ange
-proposa à son hardi patron d'y loger sa tombe. Le pape saisit au vol
-cette ambitieuse pensée; il voulut lui-même reprendre par le pied la
-création de la basilique nouvelle, et le tombeau passa bientôt au
-second plan, dans les engouements aussi ardents que mobiles du pontife.
-Or, l'envie épiait la faveur dont Michel-Ange avait eu quelque temps
-l'heureux monopole. Bramante, l'architecte favori de Jules II, Bramante,
-depuis quelque temps négligé, saisit avec bonheur cette occasion
-d'imprimer une diversion aux sympathies de son maître. Il préconisa
-assidûment l'église à construire, discrédita la pensée du tombeau.
-Michel-Ange ne vit plus venir l'hôte illustre dans l'atelier encombré.
-L'argent aussi fut ailleurs, et les ouvriers restés sans salaire, et
-les marbres qui n'étaient pas payés, commencèrent à peser lourdement
-au statuaire oublié.
-
-Il voulut s'expliquer et se plaindre. Sans plus se soucier que
-d'habitude de l'étiquette et des valets, il marcha donc droit au
-cabinet de travail où Jules II le recevait d'ordinaire; mais un
-camérier lui barra le passage. L'orgueilleux artiste s'arrêta en
-foudroyant du regard les courtisans, qui croyaient pouvoir rire. «Quand
-votre maître me demandera, dit-il fièrement, à un secrétaire du
-pontife, vous lui direz que Michel-Ange est absent.»
-
-De retour chez lui, il donna ordre de vendre tout ce qu'il ne pouvait
-emporter, et partit sur l'heure même pour Florence.
-
-Mais Jules II ne l'entendait pas de la sorte. Toutes les gloires du
-siècle étaient, selon lui, le fief de sa pensée. Le génie de
-Michel-Ange lui appartenait comme le plus orgueilleux fleuron de la
-tiare. Il dépêche donc courrier sur courrier, un d'abord, puis deux,
-puis trois, jusqu'à six. Il faut qu'on lui ramène son sculpteur soumis
-et vivant; mais Michel-Ange était aussi de la trempe des Jules II.
-C'était fierté pour fierté, audace contre audace. Quand les gens du
-pontife voulurent s'emparer de lui, il leur montra ses armes. Violences
-ni prières, rien ne put le fléchir. Le pape épuisa trois mois en
-vaines négociations. Des menaces contre l'artiste il avait passé aux
-menaces contre la République. Il adressa à la Seigneurie trois brefs
-comminatoires pour qu'on lui renvoyât son glorieux réfractaire. La
-Seigneurie avait peur; Soderini, le gonfalonier perpétuel, ami de
-Michel-Ange, le suppliait à mains jointes de ne pas brouiller son
-gouvernement avec le véhément et superbe pontife. Les prières de
-Soderini étaient aussi impuissantes que les violences écrites de Jules
-II. Rien n'y fit. Buonarroti, poussé à bout, déclara qu'il irait
-plutôt chez le Turc, où on l'appelait pour jeter quelque chose comme
-un pont gigantesque de Constantinople à Pera; mais qu'il ne savait pas
-oublier une insulte, qu'il avait été insulté, et qu'il ne se
-soumettrait pas. Cependant Soderini finit par trouver un moyen de le
-rapprocher de Jules II sans que le retour eût l'air d'une soumission.
-
-Il conféra à son intraitable ami le titre d'ambassadeur et l'envoya,
-au nom de la Seigneurie, porter l'hommage de la République au pape. Le
-pape était alors à Bologne, où il venait de pénétrer par les armes.
-
-À la vue de Michel-Ange, il s'emporta sans se contraindre. «Ainsi, tu
-devais venir à nous, s'écria-t-il, et tu as attendu que nous vinssions
-à toi.»
-
-Le cardinal Soderini voulut excuser Michel-Ange, en rejetant son tort
-sur le peu de savoir-vivre des artistes. Mais alors ce fut une autre
-affaire. La colère du pape changea d'objet. «Tu injuries mon
-statuaire; je ne l'aurais pas fait, moi, dit-il au prélat. Mais,
-ajouta-t-il, c'est toi qui es l'ignorant, et, s'il y a ici un imbécile,
-ce n'est pas Michel-Ange. Va-t'en!»
-
-On voit que le pontife et le rebelle n'avaient pas beaucoup à faire
-pour redevenir les meilleurs amis du monde. Le pape avait d'ailleurs
-besoin de Michel-Ange, bien plus que Michel-Ange n'avait besoin du pape.
-Le vainqueur de Bologne avait l'intention d'y laisser sa statue en
-souvenir de la victoire; par quel autre eût-il voulu se voir couler en
-bronze et traduire en géant?--L'artiste se mit à l'œuvre, et le
-pontife, avant de retourner à Rome, put voir une première ébauche.
-«Un livre dans ma main? dit-il au statuaire.--Non, ce n'est pas cela.
-Je suis ici par l'épée.» Michel-Ange comprit. Quelques jours après,
-le pontife revint encore. La statue gigantesque avait une main tendue
-devant elle; l'action en était véhémente: «Est-ce que cette main-là
-donnerait la bénédiction, par hasard?--Elle dit au peuple de Bologne
-d'être sage, repartit Michel-Ange.--Bien! fit le pape, tu m'as
-compris.» Et il fit promettre au statuaire de le venir rejoindre à
-Rome, sans retard, dès que la statue serait debout sur son piédestal.
-
-Au bout de seize mois, la statue était faite; mais elle ne devait pas
-longtemps menacer la ville conquise; et le peuple, devant elle, ne se
-tint pas plus sage. Elle fut brisée quand les Bentivogli, chassés par
-Jules II, parvinrent à rentrer dans Bologne,--le bronze fut fondu, et
-on en fit une pièce d'artillerie, qu'en l'honneur du pape on baptisa
-_la Julienne._
-
-De retour à Rome, Michel-Ange allait trouver des embûches nouvelles.
-Il s'attendait à reprendre le grand travail du tombeau; mais Bramante
-en décidait autrement dans les conciliabules de l'envie. Bramante
-enviait, il est vrai, à son ennemi, moins les dons de la gloire que la
-faveur du pape et les lucratives commandes; mais, quel que fût son
-motif, il avait préparé son piège avec beaucoup d'art. Il tenait en
-réserve Raphaël, son parent, pour en faire à propos un rival
-dangereux en peinture; et il chercha longtemps quelle redoutable
-épreuve il pouvait faire infliger au statuaire tant jalouse! Celui-ci
-n'avait jamais peint à fresque. Bramante s'efforça de persuader au
-pontife que rien ne serait plus beau que la grande voûte de la chapelle
-Sixtine couverte de peintures; que la fresque seule convenait à ce
-travail, et qu'il y fallait sans tarder employer Michel-Ange. Jules II
-croyait qu'on ne peut faire au génie trop de hautains défis.--Notre
-Corneille, dont l'âme habitait aussi les hauteurs sublimes, a dit
-depuis, dans un vers magnifique:
-
-
-Il est beau de tenter des choses inouïes.
-
-
-Le pape devait souffler quelque chose dans le sens de ce vers à
-l'oreille de celui qu'il aimait d'un cœur rudement paternel.
-
-Or, Michel-Ange, qui devinait le piège, résista longtemps de tout son
-pouvoir; mais enfin, accablé par d'impérieuses supplications, il se
-laissa vaincre, il promit; il osa regarder en face la gigantesque
-entreprise. Et peut-être, en sondant sa force, put-il encore sourire
-des projets de Bramante, misérable avorton de la haine.
-
-Il ne perdit pas de longs jours à écouler sa peur. Il fit aussitôt
-venir de Florence quelques peintres habiles qui pratiquaient la fresque,
-pour étudier leurs procédés et se faire aider dans sa tâche. Mais,
-après les avoir vus travailler quelque temps, maître du secret de leur
-art, et plus confiant en lui désormais qu'en personne, il les congédia
-tous ensemble, et fit effacer tout ce qu'ils avaient commencé.
-
-Alors c'est le génie humain dans toute la grandeur de son rôle et de
-sa création. Il s'enferme seul dans la chapelle, il en refuse l'entrée
-à tout le monde, au pape lui-même, aussi bien qu'à ses humbles
-élèves. Il gâche le mortier, il enduit la voûte, il prépare ses
-couches, il broie ses couleurs; il est maçon, chimiste, broyeur,
-préparateur et peintre. Il est poëte aussi, car il est le géant
-Michel-Ange, et de sa brosse invincible il écrit sur la fresque le plus
-vaste poëme de peinture qui saisira jamais le regard, le poème de
-l'humanité sanctifiée en Dieu.
-
-Nous n'essayerons pas de décrire cette mise en scène sublime de la
-Bible, égale en grandeur et en majesté au texte lui-même.--Qui
-décrirait en quelques pages un monde? La stupeur de l'Italie entière,
-dans ce grand siècle, le plus grand de l'histoire de l'art, est le seul
-éloge à la hauteur de l'œuvre. Il faut se borner à dire que l'homme
-et Dieu se touchent dans cette composition une et puissante, et que
-l'homme s'élève sans que Dieu descende.
-
-Lorsqu'au bout de vingt mois seulement Jules II, ne pouvant plus y tenir
-et voulant officier dans la Sixtine le jour de la Toussaint, fit,
-malgré Michel-Ange, jeter bas tous les échafaudages et livra le
-chef-d'œuvre à l'admiration haletante de la Rome des arts, ce ne fut
-qu'une acclamation, un seul cri de surprise. L'envie dut faire silence
-et mâcher son fiel; l'admiration se tut aussi, ne trouvant plus que
-dire. L'Italie s'émut, Raphaël lui-même se fit élève et revint à
-l'école: son siècle l'y suivit; tandis que le grand vieillard Jules II
-appelait Michel-Ange son fils et le serrait noblement sur son cœur.
-
-À dater de ce jour, Michel-Ange marche sans rival dans sa force et sa
-gloire. Chez lui, la main, le génie et le cœur sont égaux en
-puissance. Il est, plus que tout autre, créateur et maître. Plus que
-le divin Raphaël, plus que le grand Léonard, il a cette grandeur et
-cette divinité du génie: rien ne lui pèse. La création, c'est pour
-lui, comme pour Dieu même, un effort sans fatigue, un acte sans effort,
-et, pour ainsi parler, l'exercice d'une fonction naturelle. Aussi, au
-gré et quelquefois au caprice des puissants de la terre, sa volonté
-prend toutes les expressions de l'art.--C'est qu'il ne faut pas voir en
-lui seulement un penseur qui cherche à fixer, sous une forme plus ou
-moins précise, son rêve plus ou moins réussi; ce n'est pas non plus
-l'artiste prudent qui médite avec une sage lenteur, pour savoir à
-quelle idée suffisamment mûrie il va prêter son art, son instrument,
-son faire. Non, ni cela, ni cela. Michel-Ange, c'est une âme grandiose
-ayant à son service trois idiomes éclatants, tous trois pour elle
-également familiers, dociles, assouplis.--Le pinceau, le ciseau ou
-l'équerre, qu'importe? que sa foi vive au front radieux de la statue,
-dans les formes hardies d'une immense peinture, ou dans les masses
-majestueuses d'un temple, que lui fait à lui? Sculpteur, il aura du
-marbre et son ciseau; peintre, son pinceau et sa toile; architecte, de
-la pierre et l'espace, l'espace large alentour,--illimité dans le ciel,
-où il peut suspendre à la hauteur qu'il lui plaît la coupole, le
-dôme et la croix.
-
-Et puis, pour celui-ci, la loi commune du repos n'existe pas. Suivons-le
-un moment dans l'austère demeure d'où sortent les chefs-d'œuvre.
-
-Il y vit solitaire, sobre et silencieux comme un anachorète. Il a
-trempé dans un vin robuste le pain qui suffit à son repas. Il est
-debout; il rêve; il contemple le bloc informe et le fouille du regard
-pour y chercher quelque chose que lui seul peut voir, pour y chercher,
-pour y sentir une âme.
-
-Oh! qu'on ne trouble pas ces rares instants d'une inaction qui dompte la
-matière, qui commande à la vie. Son rêve achevé, l'Hercule du
-marbre, le Vulcain du bronze, le pétrisseur de dieux, va engendrer à
-coups de marteau, incruster à coups de ciseau l'immortalité dans la
-pierre. Voyez-le dans ses colères fougueuses, dans ses fureurs
-fécondes! il attaque l'auguste Carrare avec un acharnement qui fait
-peur. Il frappe, il brise, il fait voler au loin les larges éclats. Il
-a déjà émoussé les angles rebelles, dégrossi, diminué, réduit,
-pulvérisé la masse brute et superbe. Vous diriez d'un iconoclaste
-insensé qui s'en prend follement aux pans du roc impassible. Mais le
-roc est vaincu, le Titan a trouvé son maître, Jupiter a terrassé
-Briarée. La masse va se fondre, s'annihiler, s'évanouir, plus
-rien!--Non! tout n'a pas disparu; du nuage de poudre et de débris
-jaillit déjà une altière figure. La statue se dresse, elle est
-debout, la voilà! elle a l'étrangeté d'une explosion soudaine,
-quelque chose de spontané, d'abrupt, d'impérieux, d'irrésistible à
-l'égal d'un défi: elle a l'audace et la force,--comme son père; elle
-a le prime-saut et la grandeur,--comme son père! Ainsi venue d'un seul
-jet, sortie tout armée d'une seule pensée, étonnée d'être, elle
-est. Elle veut vivre, elle vit, et, comme un reflet de race, à son
-front qui flamboie elle porte un rayon sacré,--le sceau du génie!
-
-Telle est, tout entière, ensemble ou détail, l'œuvre sculpturale du
-fier Buonarroti.
-
-Sa peinture, nous l'avons vu, a les mêmes audaces et la même
-puissance. Et plus tard, quand on voudra faire de lui le maçon des
-immortelles bâtisses, ses moyens seront aussi hardis que ses idées
-seront grandes.
-
-Dans l'intervalle enfin, entre deux chefs-d'œuvre, il appelle au fond
-de sa solitude l'austère poésie. Sur le croquis d'une statue derrière
-un plan d'église, au coin d'un carton de ses mâles peintures, il
-écrit, en mâle langage, un sonnet qui se souvient de Dante, une
-élégie d'amour qui glorifie le cœur, une pieuse stance qui monte
-jusqu'à Dieu.
-
-Voilà sa vie; telle est sa tâche auguste sous le ciel. Et chaque jour
-qui naît ressemble à celui qui s'éteint. Chaque jour, dès l'aube, il
-entend dans son âme une voix qui murmure: Allons, peintre, à tes
-fresques! Allons, statuaire, au marbre! Allons, architecte vainqueur, au
-poëme de pierre! Allons, chrétien, penseur, poëte! amant chaste et
-mystique! voici la nuit venue. Tout se tait; les plus ardents même
-entre les plus jeunes, tous tes rivaux d'autrefois, tous tes élèves
-d'aujourd'hui, ont laissé d'une main fatiguée s'échapper le pinceau.
-Le marteau fait silence au poing du statuaire. Le maçon dort; la pierre
-elle-même se repose; Rome sommeille.
-
-Michel-Ange avait atteint sa trente-neuvième année. Il s'était remis
-aux statues du tombeau. Il y travaillait avec passion, lorsque Jules II
-mourut.
-
-Il semblait que, précisément alors, la grande entreprise dût être
-pieusement continuée. Mais Léon X, qui allait régner pour la gloire
-de tant d'autres bien plus que pour celle de Michel-Ange, Léon X en
-décidait autrement. Le génie de Raphaël répondait d'ailleurs aux
-aspirations de Léon, comme l'audace de Michel-Ange avait violemment
-charmé les ambitions fougueuses de Jules. El si le peintre de la
-Sixtine eût eu encore quelque chose à faire pour s'assurer son rang
-suprême, il lui eût fallu tristement ajourner sa gloire.
-
-Le nouveau pape, qui devait donner son nom au plus grand siècle des
-arts, ne voulait cependant point priver son règne d'un si merveilleux
-concours. Mais il ne maintint pas le grand artiste à son légitime
-état de maître sans rival. Aussi, songeant à donner à sa patrie un
-souvenir digne d'elle, lorsqu'il envoya Michel-Ange préparer à
-Florence les plans de la façade de Saint-Laurent, le pontife ouvrit-il
-la lice à tous les prétendants. Les projets d'Antoine San Gallo, de
-Baccio d'Agnolo, des deux Sansovini, de Raphaël lui-même, purent se
-produire à la fois; et ce ne fut qu'à son écrasante supériorité que
-le plan de Michel-Ange dut d'être préféré. Sur le terrain des belles
-choses, il était donc toujours le premier; malheureusement, il n'avait
-rien de ce qu'il fallait pour lutter aussi, avec quelque avantage, dans
-la nuit de l'intrigue. Ses vaincus ne se résignaient pas sans peine, et
-cherchaient toujours à prendre, par les armes honteuses de l'envie, la
-revanche de leurs défaites dans l'art. Michel-Ange était parti pour
-Carrare; il y exploitait déjà les marbres nécessaires à la
-construction projetée, lorsqu'on persuada à Léon X qu'on trouverait
-à Saravezza, en Toscane, des marbres également beaux et d'extraction
-plus facile. Prêtant à l'austère et rigide Buonarroti les calculs
-misérables de leur propre cupidité, les jaloux insinuaient que Carrare
-n'était par lui préféré qu'en raison précisément des grandes
-dépenses qu'y nécessitait l'exploitation, et il restait sous-entendu
-que ces dépenses permettaient à l'architecte de réaliser sans
-contrôle d'énormes bénéfices. Le noble artiste, sans se douter même
-de ces machinations honteuses, reçut l'ordre de quitter Carrare, et de
-se rendre à Saravezza. Il obéit à regret; perdant de la sorte, pour
-son installation aux nouvelles carrières, un temps que rien ne peut
-payer, quand il s'agit des travaux d'un tel homme.--Les facilités tant
-promises ne se réalisèrent pas. Saravezza était encore plus pénible
-à fouiller que Carrare.
-
-La muse consolait sans doute l'artiste au milieu des ennuis d'une
-besogne ingrate. Il dut aussi, dans sa solitude, resserrer son intime
-commerce avec les poëtes de sa prédilection. Il relisait Pétrarque;
-il retrouvait sans livre, au fond de sa vaste mémoire, toute la _Divine
-Comédie_, qu'il savait depuis longtemps par cœur tout entière. Et
-c'est peut-être alors que, demandant à Dante le secret de terreur que
-devaient révéler plus tard à tous les yeux les peintures du _Jugement
-dernier_, c'est peut-être alors qu'il traduisit, dans son dessin
-superbe, presque toutes les pages du poème sacré. Malheureusement,
-cette interprétation d'un génie par l'autre ne devait pas arriver
-jusqu'à nous. L'ouvrage entier périt dans une traversée fatale, avec
-tous les bagages d'un riche Florentin, Antonio Montanti, à qui
-Michel-Ange l'avait confié. L'admiration des contemporains pour ces
-dessins nous dit assez quelle perte c'est là.
-
-En ce temps (1521) mourut Léon X. Huit ans s'étaient passés sans
-qu'il eût été donné à Michel-Ange de mettre la main à une de ces
-grandes choses qu'il savait faire. Les fondations de Saint-Laurent de
-Florence avaient seules été commencées; l'argent manqua, et la
-construction resta inachevée.
-
-Un beau projet, qui était aussi une noble réparation, avait pourtant
-vivement séduit la pensée de Michel-Ange. L'Académie de Florence,
-pendant le dernier séjour qu'avait fait l'artiste dans sa ville,
-adressa à Léon X une longue supplique pour que le pontife, intervenant
-auprès de Ravenne, obtint que les cendres de Dante Alighieri fussent
-restituées à sa patrie repentante. Parmi les noms illustres qui
-figurent sur cette pièce, on distingue entre tous celui de Michel-Ange.
-La note suivante précède la glorieuse signature:
-
-«_Moi, Michel-Ange Buonarroti, adressant à Sa Sainteté la même
-prière, je m'offre à exécuter pour le DIVIN poëte Alighieri un
-tombeau convenable, dans un lieu honoré de notre cité._»
-
-On aime cette respectueuse et fidèle admiration d'un artiste comme
-Michel-Ange pour un poëte comme Dante; mais on regrette que Léon X, si
-digne cependant de comprendre tout ce qu'il y avait de grandeur dans la
-rencontre de ces deux noms, n'ait pas saisi avec empressement l'occasion
-d'associer le sien au même souvenir.
-
-Adrien VI, qui succéda à Léon X, était un Allemand rigide, un savant
-morose, quelque peu iconoclaste dans l'âme. Il fut bien pour quelque
-chose dans le tribut d'immenses regrets que le monde des arts paya à la
-mort de Léon X. Une seule de ses fantaisies suffit à le peindre: il
-eut l'idée farouche de faire gratter les peintures de la Sixtine, parce
-qu'il y trouvait trop de nudités, et que le plafond, plein de vivantes
-figures, ressemblait, selon lui, moins à la voûte d'un temple qu'à
-une salle de bain. Qu'on juge des sublimes fureurs de Michel-Ange. Si sa
-piété respectait le pontife, son juste orgueil devait avoir
-grand'peine à ne pas vouer aux gémonies le barbare.
-
-D'autres soucis vinrent encore, en ce temps, l'assaillir. Les héritiers
-de Jules II exigeaient que le tombeau de leur glorieux oncle s'achevât,
-mais ils ne voulaient pas donner d'argent, prétendant que, de son
-vivant, le pontife avait payé bien plus de travail que n'en avait fait
-Michel-Ange. Ils passaient déjà des injonctions à la menace, et le
-grand artiste éprouvait encore plus d'indignation que de crainte;
-heureusement un nouveau Médicis, le cardinal Jules, allait monter à
-son tour sur le trône pontifical sous le nom de Clément VII. Clément
-VII avait hâte de posséder tout à lui le temps et le génie de
-Michel-Ange. Aussi se fit-il intermédiaire et arbitre entre l'artiste
-et le duc d'Urbin, le plus intraitable des héritiers de Jules II. Sous
-de tels auspices, une nouvelle convention fut arrêtée. Le projet
-primitif du grand tombeau fut amoindri, et, sur le plan nouveau,
-Michel-Ange dut l'achever dans un délai raisonnable.
-
-Le pape, en attendant, l'envoya immédiatement à Florence pour y
-construire la bibliothèque de Saint-Laurent et la nouvelle sacristie de
-l'église du même nom. Michel-Ange se mit à l'œuvre; il acheva ce
-monument, qui passe pour une de ses plus belles créations
-architecturales, et où plus tard il devait se surpasser encore en
-édifiant les magnifiques tombeaux de Julien et de Laurent de Médicis.
-
-Pour se rappeler au souvenir de Rome, pour donner satisfaction aux
-impatiences de Clément VII, au milieu de ses travaux d'architecture, il
-exécuta un _Christ embrassant sa croix_, l'un des plus admirables
-chefs-d'œuvre de son ciseau. Cet ouvrage, envoyé au pape, fut placé
-dans l'église de la Minerve, où l'admiration ne se lassa jamais devant
-lui.
-
-Cependant le jour des grandes calamités était proche.
-
-En 1512, avec l'aide puissante de Jules II, le gonfalonier Soderini,
-représentant de la forme républicaine, avait été renversé, et
-l'autorité des Médicis rétablie à Florence. C'était là que la
-tiare était allée chercher le cardinal Jean, fils de Laurent le
-Magnifique, pour en faire Léon X, et plus tard le cardinal Jules, fils
-de Julien Ier, pour en faire Clément VII.
-
-En ce temps, en 1527, le jeune Hippolyte, fils de Julien II, et
-Alexandre, bâtard d'un Médicis quelconque, on ne sait trop lequel,
-représentaient le nom des Médicis au pouvoir. Les cardinaux Cibo et de
-Cortone gouvernaient pour eux Florence. Les vieux républicains
-supportaient impatiemment le joug; une explosion était toujours
-imminente; aussi, lorsque l'armée du connétable de Bourbon, avide de
-sang et de dépouilles, se précipita sur la ville éternelle, Florence
-s'arma contre ses maîtres, tout en préparant contre l'étranger sa
-défense. À la nouvelle de la prise de Rome, les deux vieux cardinaux
-et les jeunes Médicis fuyaient en hâte; le gouvernement républicain
-se réorganisait presque sans lutte, et le peuple exalté offrait le
-serment de la mort à la liberté reconquise.
-
-Michel-Ange ne pouvait pas soustraire son grand cœur à la contagion du
-patriotique enthousiasme. Lorsque Clément VII, plus oublieux de son
-affront que de sa haine, s'empressa de détourner sur Florence
-l'avalanche de barbarie qui s'était abattue sur Rome, l'architecte des
-monuments superbes, transformé en stratégiste, et nommé commissaire
-général des fortifications, avait déjà fourni au génie militaire
-des plans de défense, restauré les remparts, entouré _San Miniato_ de
-travaux de guerre, habilement garanti tous les points d'attaque les plus
-exposés.
-
-Ses travaux furent cependant critiqués; on lui refusa les moyens de les
-poursuivre en insinuant qu'il s'exagérait le danger. Les chroniqueurs
-remarquent ici que le plus vif de ses agresseurs dans la querelle expia
-cruellement cette injustice passionnée. Au retour des Médicis,
-celui-là fut le premier dont on trancha la tête.
-
-Quoi qu'il en fût, Michel-Ange qui sentait venir la trahison et qui
-avait osé le dire; Michel-Ange, indigné qu'on l'accusât de
-pusillanimité parce qu'il voyait clair dans les hommes et regardait
-résolument dans les choses, sortit une nuit par une des portes que son
-titre lui pouvait faire ouvrir, et fut cacher à Venise son ressentiment
-et sa douleur. Mais quand le danger fut devenu visible, même pour les
-moins clairvoyants, la Seigneurie commença à regretter son ingénieur.
-Tout le monde comprit et approuva les projets qu'on avait honnis
-d'abord, et plusieurs envoyés durent aller, de la part du gouvernement,
-faire amende honorable auprès du boudeur sublime. Il résista
-longtemps. Il répondit, avec une humilité superbe, qu'il y avait sans
-doute au pouvoir des hommes bien plus capables que lui de décider
-toutes ces grandes questions sur lesquelles son avis n'avait pu
-prévaloir; mais lorsque, cessant de lui parler au nom de tel ou tel
-magistrat, au nom d'un conseil ou d'un homme, on lui dit que c'était la
-patrie qui avait besoin de lui, la patrie qui réclamait son génie, il
-pensa sans doute que la patrie ne doit pas supplier, qu'elle veut être
-obéie des plus tiers, qu'elle peut commander aux plus grands: il revint
-à Florence.
-
-Alors on s'efforça de lui faire oublier les premières entraves qu'on
-avait imposées d'abord à sa direction suprême; on accepta toute sa
-volonté; on l'honora lui-même des titres les plus élevés. On le
-nomma prieur honorifique.
-
-Il fut chargé d'achever promptement la chapelle sépulcrale de
-Saint-Laurent et les tombeaux des Médicis.
-
-Ces tombeaux sont encore des plus grands parmi les chefs-d'œuvre du
-maître. La figure de Laurent, c'est la vie dans la pensée; celle de
-Julien, c'est la vie dans l'action. L'un a été nommé le _pensieroso_:
-l'âme est visible dans le marbre; l'autre n'a pas de nom: elle va agir.
-Les deux figures de l'Aurore et de la Nuit complètent le contraste. La
-Vierge et son fils, groupe inachevé, reste néanmoins digne de
-l'ensemble et vit aussi dans les régions sublimes.
-
-Michel-Ange savait, avant tous et plus que tous, combien la statuaire,
-si essentiellement tangible et saisissable, a besoin de s'élever par
-l'idéal; combien le marbre glacé, si semblable à la mort dans sa
-pâleur rigide, a besoin de s'animer par le sentiment, de puiser la vie
-dans la pensée. Aussi, jamais sculpture n'atteindra à un plus haut
-degré l'idéal et la vie, le style et l'originalité,--toute grandeur!
-
-De retour à Rome, il se remit avec ardeur à travailler au mausolée de
-Jules II; se conformant, comme nous l'avons dit, à un plan nouveau,
-moins vaste que le premier, et où d'autres statuaires devaient l'aider
-pour partie, il acheva, dans l'espace d'une année, le tombeau tel qu'on
-le voit aujourd'hui dans l'église de Saint-Pierre-aux-Liens. Nul
-n'ignore que c'est là qu'on admire la puissance sculpturale de
-Michel-Ange, splendidement visible et comme personnifiée dans la statue
-de Moïse. L'étrangeté superbe, la majesté fulgurante de cette
-figure,--pose sublime et comme inébranlable, altitude olympienne, geste
-de demi-dieu, front inspiré, baigné de génie, inondé de grandeur et,
-pour ainsi parler, resplendissant de victoire. Tout, et ce regard qui
-semble commander à la terre, et jusqu'à ces deux cornes naissantes,
-ces deux cornes de bouc, qui traduisent littéralement l'Apocalypse;
-tout, et même l'excès dans la force, l'exubérance dans le relief,
-dans l'accent, dans l'énergie, dans l'audace, tout ce qui même a été
-signalé comme imperfection ou défaut, tout est, partout, signé
-Michel-Ange; tout écrase les œuvres du passé et défie l'avenir.
-
-Cependant Clément VII était mort, après avoir montré au peintre,
-comme un repos pour le statuaire, les deux parois latérales de la
-chapelle Sixtine à couvrir encore de gigantesques peintures. On a
-judicieusement remarqué que, durant cette grande vie d'un artiste sans
-égal, chaque règne de pontife recevait de lui sa date sublime par un
-chef-d'œuvre nouveau. La marche toujours ascendante de sa gloire
-arrivait cette fois à un apogée que nul n'atteindra désormais, et que
-lui-même ne pouvait dépasser, puisque Dieu n'a pas abdiqué pour
-l'homme.--Paul III, succédant à Clément VII, livra pour l'œuvre
-projetée la Sixtine à l'artiste. Michel-Ange aborde enfin cette page
-du _Jugement dernier_, qui eût demandé à tout autre une vie entière,
-où lui, le géant au vol d'aigle, il mit neuf pleines années de la
-sienne.
-
-Ce serait certainement folie à nous d'essayer de décrire ici ce rêve
-de Titan, ce chaos sublime, ce poëme de la forme et de la force, cette
-_Divine Comédie_ en action, où Michel-Ange épouse avec un filial
-amour, avec un respectueux orgueil, la pensée de son grand aïeul
-Dante.--Étonnements, stupeurs, peurs, frissons et terreurs, toutes les
-émotions écrasantes tombent pour ainsi dire, par avalanche, de ces
-grandes images. L'âme qui regarde commence par la surprise pour aller
-s'abîmer dans l'épouvante. Aussi, cela se sent et ne se raconte pas.
-D'ailleurs, comme nous l'avons dit, Dante n'a-t-il pas d'avance
-expliqué Michel-Ange?
-
-On pense bien qu'au milieu de l'admiration générale la critique ne
-consentit pas encore à se taire. L'envie ne se dessaisit jamais de la
-dernière poignée de boue qu'elle destine au triomphateur. Michel-Ange
-écouta, impassible, tout ce bruit d'en bas et sourit. Cependant, quand
-l'injustice lui parut trop criante, il pensa qu'un châtiment lui était
-dû, et, par un procédé familier au poëte de l'_Enfer_, il donnait à
-quelque damné bien affreux la figure de l'imprudent qui l'avait
-outragé. Or, c'était là un arrêt irrévocable comme la mort; et Paul
-III, un jour invoqué comme arbitre, déclara lui-même qu'il n'y
-pouvait rien, tant il connaissait Michel-Ange.
-
-Ce pontife, du reste, n'avait pas laissé les conseils de l'envie
-pénétrer et altérer ses sympathies pour l'artiste. La Sixtine
-achevée, il avait voulu, lui aussi, créer sa chapelle; il avait donc
-encore livré à Michel-Ange les voûtes de la _Pauline._ Ces peintures,
-où Michel-Ange vivait pourtant encore tout entier, s'éclipsèrent dans
-l'événement triomphal, dans l'effet croissant toujours qu'avait
-produit le _Jugement dernier._
-
-Une autre immense tâche appelait d'ailleurs Michel-Ange, et les
-peintures de la chapelle Pauline furent le dernier effort de son
-pinceau. Après le _Moïse_, après le _Jugement_, prêt à compléter
-sa gloire et son immortel défi à toute renommée passée ou future, il
-allait mettre la main de son génie à la basilique de Saint-Pierre,
-pour qu'à peu près au même temps, peintre, statuaire et architecte,
-il eût réalisé trois prodiges.--Il avait alors soixante-dix ans; mais
-pour ce type de force c'était encore l'âge de la maturité féconde.
-Comme dans ses œuvres, il avait dans sa robuste nature ce que l'homme a
-le moins, le droit de la durée.
-
-Depuis la mort de Bramante, la direction des constructions de
-Saint-Pierre avait été livrée à toutes sortes d'incertitudes. Nous
-ne ferons pas, après tant d'autres, l'historique de ces travaux, où le
-nom de Raphaël se rencontre après celui de Bramante, et avant celui de
-Michel-Ange. Le dernier des architectes alors célèbres, San Gallo,
-venait à son tour de mourir: le pape exigea impérieusement que
-Michel-Ange portât la lumière dans le chaos de projets et de détails
-où la pensée de Bramante s'était déjà perdue. Le vieux et austère
-génie pratiquait la justice pour tous. Il rendait hommage à la
-conception primitive de Bramante; mais il constatait que la puissance de
-réalisation avait manqué plusieurs fois à lui comme à ses
-successeurs. Or, sentant bien sa force, et sûr d'exécuter toujours le
-plan qu'aurait adopté sa pensée, il ne mit pas, comme d'autres, son
-orgueil à étouffer la trace de la première inspiration. Dans le
-projet auquel il s'arrêta, il se rapprocha au contraire des conditions
-de grandeur et de simplicité qu'on avait trop oubliées depuis
-longtemps.
-
-Alors, avec une ardeur juvénile, on le voit en peu de jours exécuter
-en bois tous les modèles de détail ou d'ensemble. Tout s'anime de son
-zèle, il ravive à la fois tous les travaux, il appuie et consolide les
-bases qui n'eussent jamais supporté leur fardeau; et l'édifice grandit
-dans sa force et dans sa majesté, sous le regard du glorieux
-octogénaire.--Pendant dix-sept ans, en effet, Michel-Ange donna toute
-sa vie de chaque jour, la pensée de toute son âme à la création sans
-rivale; et Rome vit enfin la vaste coupole dominer, comme un diadème
-éternel, vingt siècles, représentés dans son sein par cent
-générations de chefs-d'œuvre.
-
-Pendant ces dix-sept ans, Michel-Ange n'avait voulu recevoir aucun
-traitement. C'était pour lui-même, pensait-il sans doute, c'était
-pour son nom qu'il travaillait. C'était à sa propre gloire qu'il
-édifiait le plus grandiose des monuments où l'homme ait fait habiter
-Dieu.
-
-Certes, il avait enfin cette fois acquis le droit d'un saint et
-majestueux repos: il ne se reposa pourtant pas.
-
-Beaucoup de ses œuvres d'architecture sont de la même époque. Il
-avait donné les plans du Capitole; une aile entière du palais fut
-exécutée sous sa direction même. Et non-seulement Jules III,
-successeur de Paul III, malgré les intrigues, malgré les insinuations
-des jaloux, avait confirmé au grand vieillard les pouvoirs suprêmes
-dans les travaux de Saint-Pierre; mais, pour sa propre maison de
-campagne, le nouveau pontife avait exigé que tous les plans fussent
-faits par Michel-Ange. Les dessins du palais Farnèse lui furent aussi
-demandés alors; au même temps, le roi de France et le grand-duc de
-Florence le disputaient, par leurs pressantes sollicitations, aux
-sympathies jalouses du pape et de Rome entière.
-
-Venise le réclamait aussi, non pour lui demander des ouvrages, mais
-seulement pour s'honorer elle-même, en lui offrant une hospitalité
-digne de son nom.
-
-Michel-Ange s'excusa sur son âge, sur ses infirmités, sur la
-nécessité de sa présence à Saint-Pierre, et refusa modestement
-toutes ces honorables avances. Sa patrie tenait pourtant toujours une
-grande place dans son cœur: Florence, ayant formé le projet d'élever
-une église somptueuse à saint Jean, patron des Florentins, n'en appela
-pas en vain à son patriotisme et à son génie. Il se mit à l'œuvre
-avec cette vivacité superbe qui ne l'abandonna jamais, et en peu de
-jours il eut exécuté cinq projets différents, gradués suivant les
-dépenses qu'ils pouvaient exiger. Les Florentins, appelés à choisir,
-se décidèrent pour le plus magnifique; et Michel-Ange, reconnaissant,
-leur assura, avec un juste orgueil pour lui-même, qu'en réalisant son
-plan Florence posséderait un temple tel que les Grecs et les Romains
-n'auraient jamais eu rien d'égal. Les malheurs de Florence nous ont
-privés de ce dernier et glorieux spécimen du génie de Michel-Ange.
-L'argent manqua dès les premières constructions, et les travaux furent
-à jamais arrêtés.
-
-Cette vie pleine de jours et de gloire approchait pourtant de sa fin;
-depuis longues années déjà le vieillard sublime avait senti planer
-sur son âme toutes les tristesses de cette solitude infinie qui se fait
-autour de ce qui dure. Se rappelant peut-être et s'appliquant à
-lui-même ce vers de Dante:
-
-
-Désert et désolé comme chose éternelle,
-
-
-il attendait maintenant, d'un front rasséréné, le baiser maternel de
-la mort; il souriait aux mélancolies de la tombe; et sa grande joie,
-c'était de travailler avec piété, avec ferveur, au marbre sous lequel
-il voulait dormir.
-
-Il avait, dans sa belle vieillesse, conservé toujours une vigueur rare.
-Cette vigueur baissa tout à coup; il fut atteint d'une fièvre
-irrégulière qui dégénéra bientôt en langueur. Sentant sa fin
-prochaine, il fit venir son neveu Léonard Buonarroti, et lui dicta, en
-quelques lignes, sa volonté dernière. Il abandonnait, disait-il, son
-âme à Dieu, son corps à la terre, son bien à ses proches; puis,
-laissant enfin retomber sans vie cette large main qui avait créé tant
-de choses, le 17 février 1564, à l'âge de quatre-vingt-dix ans
-accomplis, il rendit à Dieu son âme pleine de foi, d'espérance et
-d'amour.
-
-Michel-Ange repose au milieu des funèbres grandeurs de l'église de
-Santa-Croce, panthéon de Florence, où manque seul le grand Alighieri.
-
-La vie de Michel-Ange est écrite, date par date, dans l'historique de
-ses travaux. On voit, en le suivant pas à pas dans ses créations
-successives, combien l'art fut, pour lui, toute une destinée bien
-remplie; pas un moment de tiédeur en son culte passionné; sa vie, ce
-sont ses œuvres. Disons pourtant ici un mot de l'homme même.
-
-Il avait la tête vaste, ronde, puissamment conformée. Le front
-spacieux et carré. Les tempes et l'arcade de l'œil en saillie. Le
-sourcil peu touffu, les yeux moyens, d'un ton brun, moucheté de jaune
-et de bleu; le nez large, et gardant, dans son écrasement, l'empreinte
-du coup de poing brutal de Torregiani; la lèvre mince et le menton
-délicat.--Le bas du visage n'avait aucune de ces vultuosités
-épaisses, aucun de ces reliefs charnus qui, dans les fortes natures,
-accusent les appétits terrestres; toute la puissance de cette tête
-énergique et rare vivait dans les sommets, dans le front, dans le
-crâne, dans la solide voûte qu'habite le cerveau.--Il avait de larges
-épaules; le corps robuste, bien fait, sec, musclé, nerveux; le
-tempérament vigoureux et sain, une complexion à toute épreuve. On
-peut dire qu'il ne fut jamais malade; un accident grave, une chute qu'il
-fit en visitant un échafaud dans les travaux de Saint-Pierre, et sur
-ses vieux jours, les douleurs de la gravelle, le forcèrent seuls à
-interrompre deux fois les rudes besognes de l'art.
-
-Il avait vécu toujours comme un sage, parfois même, dans le fort de
-ses travaux, comme un anachorète, se nourrissant, le plus souvent
-alors, de pain et d'un peu de vin généreux. Quand la fortune lui eut
-prodigué ses faveurs, il fut bon, secourable, attentionné aux autres,
-rude ou insouciant pour lui-même. «Ascanio mio, disait-il à Candivi,
-son élève, quoique riche, j'ai, ma foi, vécu comme un pauvre!» et à
-peine s'en était-il aperçu.
-
-Il dormait peu; souvent il ne se déshabillait même pas. Le travail de
-nuit n'était qu'un jeu pour cette organisation prodigieuse. Cette
-austérité, cette simplicité, cette philosophie stoïque, qui lui
-faisait accomplir son œuvre et mépriser sa gloire, il l'avait trouvée
-dans l'amour de l'art, dans un penchant sans effort, dans sa nature
-même; mais il l'avait aussi complétée dans sa vertu. Il ne fit jamais
-une action mauvaise. Le vice, la lâcheté, la bassesse, et aussi le
-stupide orgueil de l'ignorance, purent seuls susciter ses généreuses
-colères. Il n'eut pas, il est vrai, grand mérite à n'envier personne;
-qui pouvait-il envier? Mais il fut loyal pour tous, impartial pour ses
-rivaux, juste pour ses ennemis. Les jaloux du second rang, plus, certes,
-que Raphaël lui-même, voulurent, dans la gloire de ce dernier, faire
-oublier un moment celle de Michel-Ange: Michel-Ange n'en rendit pas
-moins témoignage au génie de Raphaël. Bramante employa sa vie et son
-crédit à gêner l'essor du jeune rival que lui envoyait Florence.
-Michel-Ange se plut toujours à reconnaître la beauté du plan primitif
-que Bramante avait conçu pour Saint-Pierre. Rien de plus touchant que
-son attachement fidèle et ses inconsolables regrets pour son vieux
-serviteur Urbin; on sait comme il le pleura, comme il se désespérait
-de ne l'avoir pas précédé dans la tombe. La mort d'un frère
-bien-aimé avait été aussi quelque temps auparavant pour lui une
-amère douleur.--Ses actes de générosité pour les petits, de
-dévouement aux plus humbles, égalent seuls sa hautaine raideur
-vis-à-vis des puissants de la terre. De ces derniers, beaucoup auraient
-pu dire, et avaient durement appris, s'il avait l'âme d'un courtisan,
-s'il savait humblement courber le front, ou supporter un outrage. Il se
-sentait grand; il avait lui-même le respect de sa grandeur, et eut
-ainsi toujours le secret, comme le droit, d'imposer ce respect aux
-autres. Sa repartie, suivant l'occasion, sortait du fond de son cœur,
-ou tombait du haut de son orgueil. On aime à le voir se révéler
-lui-même dans ces deux mots de dialogue:
-
-«Quand je serai mort, disait-il à son vieil Urbin, que deviendras-tu,
-mon pauvre ami?--Il me faudra bien chercher un autre maître...--Et tu
-crois que je le souffrirai? tiens! voilà deux mille écus...»--Voici
-le contraste: Le pape Paul IV se plaignait des nudités du _Jugement
-dernier_, et fit demander à Michel-Ange de les voiler. «Allez dire au
-pape, répondit le rude maître, qu'il s'occupe un peu moins de
-réformer mes peintures, chose facile, et que je ferai quand je voudrai;
-mais qu'il songe un peu plus à réformer les hommes, ce qui est sa
-tâche, et n'est pas aisé.»
-
-Ses idées sur l'art étaient aussi élevées, aussi fières que son
-exécution était puissante. Il aimait, de passion, le beau en toutes
-choses: un beau cheval, un beau chien, une belle fleur, un arbre
-majestueux, une montagne grandiose; tout ce qui est beau dans l'art et
-beau dans la nature le charmait, le saisissait, l'inspirait. Il
-cherchait la beauté à travers la création, comme la mouche cherche
-son doux nectar en volant du calice de la rose aux grappes du marronnier
-en fleur, du bouton du lis au chaton du cèdre.
-
-Il prisait par-dessus tout l'originalité; il eût sans doute conseillé
-à tout artiste de faire moins bien suivant sa propre nature que mieux
-dans l'ornière d'un autre. «Celui qui s'habitue à suivre, disait-il,
-n'ira jamais devant.»--Il avait du trait dans l'épigramme, et y eût
-certainement excellé si son cœur ne l'eût arrêté à propos. La
-vanité des médiocres l'irritait bien quelquefois, mais il finissait
-par en rire, et, en tout cas, il lui réservait pour châtiment une
-raillerie innocente. Un peintre ignorant, Bugiardini, lui demandait son
-avis sur un portrait: «Ah! très-bien, fit Michel-Ange, mais vous lui
-avez placé l'œil au milieu de la tempe, c'est du nouveau.» Le peintre
-résiste et prétend que son portrait est l'image exacte du modèle:
-«C'est possible, reprend alors négligemment Michel-Ange, ce sera la
-faute de la nature.»
-
-Il rencontre un jour un enfant au visage idéalement beau, et lui
-demande son nom. C'était le fils du peintre bolonais Francia, qui
-n'avait jamais eu le don de charmer le peintre de la Sixtine. «Ah! ma
-foi, mon garçon, dit le maître à l'enfant, ton père fait
-décidément bien mieux en réalité qu'en peinture.»--On regrettait
-enfin devant lui qu'il ne se fût pas marié et qu'il dût mourir sans
-postérité. «J'ai eu l'art pour épouse, répondit-il, et c'est encore
-trop d'avoir eu celle-là dans ma vie. Ma postérité, c'est mon œuvre;
-elle me suffit bien. Ghiberti a laissé un vaste patrimoine et de
-nombreux enfants. Qui saurait aujourd'hui son nom s'il n'eût pas fait
-les portes de bronze du baptistère de Saint-Jean de Florence? Le
-patrimoine est dissipé, les enfants sont morts; le monument est
-debout!»
-
-Une seule passion, nous l'avons indiqué, vint illuminer son âme, et la
-remplit, jusqu'à la mort, du douloureux bonheur d'aimer. Ses poésies
-sont la chaste et mélancolique confidence de durables ardeurs pour un
-objet digne d'un tel homme.
-
-On connaît le nom et l'histoire de Vittoria Colonna, fille de Fabricio
-Colonna, le plus grand capitaine de son temps, mariée très-jeune à
-Fernand d'Avaloz, marquis de Pescaire, qui devait se faire aussi un nom
-fameux par une vie courte, mais bien remplie. Vittoria, rayonnante de
-beauté et de poésie, avait trouvé dans cette union toutes les joies
-du cœur et tout le prestige des belles renommées. Ivresses fugitives!
-Le marquis de Pescaire succomba tout à coup, au milieu même de ces
-rares félicités: de nombreuses blessures et les fatigues de la guerre
-avaient rapidement mûri, pour la mort, son héroïque jeunesse.
-
-Vittoria était alors aussi célèbre par son esprit que par sa beauté.
-Tout ce qu'il y avait de plus illustre sollicita bientôt sa main; mais
-elle repoussa toutes les adorations, s'enferma dans la solitude, et voua
-son génie tout entier à la gloire de son époux, au souvenir de leur
-amour brisé. Ses poésies, pleines de charme et de cœur, douloureux
-soupirs d'un regret sans fin, vastes aspirations d'une immortelle
-espérance, se répandirent bientôt pour consoler et ravir toutes les
-âmes tendres, tous les cœurs éprouvés. C'est par ces poésies que
-Michel-Ange sentit l'amour envahir sa vie; c'est Vittoria Colonna que sa
-grande âme trouva seule à la hauteur de l'idéal sublime et du
-fantôme adoré de ses rêves. La pudique fidélité de Vittoria pour
-son mort bien-aimé ne put s'effaroucher de cette flamme, si pure que
-les anges en eussent été volontiers complices. Et, à mesure que
-l'austère douleur de la noble veuve gagna en profondeur ce qu'elle
-perdait en cuisante amertume, un doux commerce de poésie, une fière
-intimité de génie, l'hymen éthéré de deux âmes, rapprocha le grand
-archange de la peinture et la muse séraphique dont il vivait épris.
-L'inspiration de Vittoria se retrouve dans les plus poétiques des
-œuvres religieuses de Michel-Ange. Ce souffle de femme a passé comme
-une brise bienfaisante sur la pensée austère du rude Toscan pour
-l'attendrir et la sanctifier.
-
-La mort de Vittoria, son illustre _dame_, sa Béatrix, son doux génie
-visible, fut pour lui l'inconsolable désespoir. Ses larmes ne furent
-pas perdues pour la postérité: un soupir de la muse les cristallisa en
-beaux vers.
-
-Il nous reste ici à dire encore quelque chose de Michel-Ange poëte.
-Mais, par ce qu'on connaît déjà de son âme, on sait, dès à
-présent, vers quelles régions du spiritualisme, de l'amour et de la
-piété, l'aile de l'aigle dut diriger son essor. Michel-Ange adorait
-Dante et savait par cœur la _Divine Comédie_; il s'était enivré des
-magnificences des saintes Écritures; il savourait Pétrarque aux heures
-de tendresse, et souvent aussi l'éloquence indomptée de Savonarola
-avait répondu à toutes les secrètes révoltes de son noble cœur. Il
-avait connu, il avait aimé le prophète de Florence; et de ce qu'il
-aimait, Michel-Ange gardait long souvenir.
-
-C'est donc en ce milieu de poésie et d'élévation contemplative qu'il
-nourrit d'une moelle sacrée, qu'il abreuva d'enivrements suprêmes la
-sublime faim, la divine soif de sa muse.
-
-Nous n'essayerons pas de rendre, dans la pâleur et dans la faiblesse de
-la traduction, quelques-unes de ces belles et si nobles pensées qui
-méritèrent à Michel-Ange la quatrième couronne dont Condivi, son
-biographe, voulait qu'on décorât son front. On trouve dans ses
-sonnets, dans ses épigrammes ou stances et dans ses canzone quatre
-inspirations également très-remarquables, quatre amours, quatre
-cultes: celui de l'art, celui de Vittoria Colonna, celui de Dante et
-celui de Dieu.
-
-
-
-
-GIORGIONE
-
-
-_Le pinceau de Léonard de Vinci et la palette de Giorgione_, disait an
-maître; mais ne sont-ils pas, l'un comme l'autre, le miracle de l'art?
-
-Giorgione voulait être à Venise ce que Léonard de Vinci avait été
-à Florence et à Milan. Comme Léonard de Vinci, il était né
-chevaleresque, doué de l'intelligence souveraine. Il avait la beauté
-et le charme, la force et la grâce, l'autorité et la magnificence. Lui
-aussi, il proclama l'art affranchi; les écoles gothiques furent
-fermées; il décréta que le seul maître étant la nature, la seule
-inspiration était le beau.
-
-La foi en l'Art élevait son Église à côté de la foi en Dieu.
-
-À force de travail, les peintres primitifs éteignaient dans leurs
-œuvres ce rayon du génie qui, chez les maîtres, donne aux figures
-peintes je ne sais quelle âme qui est déjà la vie. L'œuvre de
-Bellini et de son école nous émerveille par la patience; l'œuvre de
-Giorgione et de son école nous transporte par ses miracles. Là-bas, ce
-n'est qu'une œuvre d'art; ici, c'est une œuvre de vie; là-bas, nous
-nous étonnons devant le labeur de l'atelier; ici, nous sommes surpris
-par ce don inouï de création: le labeur se cache sous des prodiges de
-puissance. Giorgione et ses disciples, tout en contenant leurs forces,
-ont répandu toutes les fortunes de l'art comme des enfants prodigues.
-Quelquefois même le fleuve envahit ses rives; mais avant l'arrivée de
-Véronèse et de Tintoret il ne débordera pas.
-
-Les trois Italiens, les trois inspirateurs qui furent le mieux doués,
-sont Léonard de Vinci, Raphaël et Giorgione; il y a du Dieu dans ces
-trois hommes. Voyez-les à leur soleil levant, ils se dépensent en
-fêtes et en amours; on ne sait pas où ils étudient, tant la vie les
-appelle à toutes ses aspirations. L'atelier est bruyant, on y fait des
-armes, on y joue du violon, on y dit des vers. Les maîtresses viennent,
-les Violantes et les Fornarines; elles aussi vont donner la vie au
-pinceau, car elles ne poseront pas pour l'amour de Dieu, mais pour
-l'amour de l'Amour.
-
-Et combien d'ateliers voisins où on ne s'amuse pas, où on travaille
-gravement, et où on ne trouve ni la ligne éloquente ni la couleur
-divine! C'est qu'il y a dans l'art les initiés, ceux-là qui savent
-tout sans avoir rien appris, je me trompe, s'ils savent tout, c'est
-qu'ils ont eu le don de lire, à livre ouvert, le livre de la vie, là
-où les autres s'épuisent à l'A, B, C.
-
-Giorgione, cet autre Arioste, qui écrivait ses poëmes avec un pinceau
-d'or, tout en vivant à cœur ouvert, tout en jetant sa jeunesse aux
-aventures et sa vie aux femmes, garda toujours dans son œuvre, comme
-dans un tabernacle, cette fleur d'intimité qu'il avait cueillie dans le
-jardin des vieux maîtres, et qui répand un si chaste et si sympathique
-parfum dans l'âme du spectateur. Cette fleur-là, Titien la cueillit
-aussi, mais elle s'est fanée dans ses mains. Véronèse, qui fut à
-Titien ce que Titien fut à Giorgione, était trop à la surface pour
-s'inquiéter des voix intérieures, des poésies cachées, des poëmes
-invisibles.
-
-On ne connaît pas Giorgione si on n'a pas un peu couru le monde. On ne
-le retrouve guère à Venise, où Titien vous éblouit à chaque pas;
-mais quand on s'est enivré du soleil de Titien, on cherche Giorgione,
-cette aurore déjà dorée, mais gardant ces belles teintes roses qui se
-fondent si harmonieusement sur la palette du ciel quand le soleil les
-caresse.
-
-Giorgione voyait de plus loin et de plus haut que Titien. Il regardait,
-par-dessus les exemples de Bellini, les exemples de Léonard de Vinci et
-du Corrége.
-
-Il ne voulut imiter ni l'un, ni l'autre; mais tout en gardant sa forte
-originalité, il étudia le merveilleux clair-obscur de Léonard de
-Vinci. Il ne rechercha pas comme ce grand maître la poésie des ombres,
-mais c'est souvent par le même travail qu'il arriva à la poésie de la
-lumière. Là où Vinci songe, Giorgione parle. Le maître de Milan se
-réfugie dans les solitudes mystérieuses de l'art: le maître de Venise
-aime les fêtes bruyantes du pinceau, mais des deux côtés le cœur bat
-au même sentiment, devant la poésie de la Nature.
-
-Pareillement il y a un monde et un trait d'union entre Corrége et
-Giorgione. Si Corrége enseigne la grâce fondante et le charme
-pénétrant, Giorgione montre ces beaux airs humains que ne comprime
-plus la peur du péché, ces libres expressions, ces épanouissements de
-l'âme sur la figure, qui sont aussi la marque de la beauté dans l'art.
-
-Giorgione vivait comme il peignait: il jetait l'or à pleines
-mains,--les jours où il en avait,--sur les pas de sa maîtresse. Les
-jours où il n'avait pas d'argent, il ne se croyait pas plus pauvre pour
-cela. Il n'eût jamais, dans sa fierté, signé les épîtres de Titien
-à Charles-Quint. Il disait qu'un peintre était roi chez lui. Le duc de
-Parme lui dépêcha un gentilhomme pour l'amener à sa cour, où toutes
-les dames voulaient être peintes par lui. L'ambassadeur trouva le
-peintre de Castel-Franco le pinceau à la main devant une de ces fêtes
-giorgionesques qui sont comme la première épreuve, plus ferme et plus
-chaude, des fêtes galantes de Watteau.--Vous allez partir avec moi, dit
-le gentilhomme.--Demain, dit Giorgione. L'ambassadeur attendit. Le
-lendemain il fallut attendre encore, puis le surlendemain, puis toute
-une semaine. Et comme le gentilhomme se fâcha: «Comment voulez-vous,
-lui dit Giorgione, que je quitte ma cour pour aller à celle d'un
-autre?»
-
-Giorgione, comme Léonard de Vinci, ne se disait jamais vaincu. Pour lui
-la peinture était l'art par excellence. Il disait: «Je bâtis des
-palais, je sculpte, j'écris des poèmes et je chante comme un
-musicien.» Selon Vasari, dans le temps où le Verruchio exécutait son
-cheval de bronze, «Giorgione se rencontra avec plusieurs artistes qui
-prétendaient que la sculpture avait sur la peinture l'avantage de
-montrer une figure de tous les côtés, pourvu qu'en tournant autour
-d'elle on changeât le point de vue. Giorgione, au contraire, soutenait
-que la peinture pouvait offrir tous les aspects d'un corps et les faire
-embrasser d'un seul coup d'œil sans qu'on eût besoin de changer de
-place. Il s'engagea même à représenter une figure que l'on verrait
-des quatre côtés à la fois. Les pauvres sculpteurs se mirent la
-cervelle à l'envers pour comprendre comment Giorgione se tirerait d'une
-semblable entreprise. Il peignit un homme nu, dont les épaules sont
-tournées vers les spectateurs. Une fontaine limpide réfléchit son
-visage, tandis qu'un miroir et une brillante armure reproduisent ses
-deux profils: œuvre charmante et capricieuse qui justifia les
-prétentions du grand artiste.»
-
-Comme Léonard de Vinci, Giorgione a tout tenté.
-
-Selon la tradition, Giorgione a aimé Violante aussi; mais c'est une
-autre femme, une patricienne, devenue sa maîtresse, qui lui donna
-«l'amour et la mort.» Elle se passionna sous ses yeux pour un de ses
-disciples, Pietro Luzzo, de Feltre, un beau garçon qu'il avait admis à
-ses fêtes de tous les jours. Sa maîtresse partit avec le disciple;
-elle revint une fois comme pour mieux asservir ce pauvre cœur déjà
-dans l'enfer. Elle repartit et ne revint plus. Tout à ses colères
-jalouses, Giorgione voulut jouer le dédain; mais cette femme était son
-âme, il mourut.
-
-Qui donc a écrit ce beau sonnet sur la vie de _Giorgione_ et sur
-l'_ombre_ aimée qui errait avec lui?
-
-
-J'ai peint dans le monde, et il fut si grand le bruit
-De ma renommée dans cette contrée et dans cette autre,
-Que ma gloire égale celle de Zeuxis et d'Apelles,
-Et que tout rivage éloigné retentit de mon nom.
-
-Dans mon jeune âge, je quittai ailes déployées
-Le nid paternel pour aller acquérir des grâces nouvelles;
-De là, je m'envolai au ciel, parmi les étoiles d'or,
-Où j'ai une chambre meilleure et une demeure sûre.
-
-Ici, entre les âmes éternelles et divines.
-Je prend, pour les imiter, des idées plus belles,
-Ornées de grâces et ardentes de lumières.
-
-Et je continue le travail de mon pinceau,
-Et je vais errer avec l'ombre aimée parmi les vivants,
-Tandis que je prends des formes divines dans le ciel.
-
-
-Giorgione et Titien, nés à la même heure, eurent le même ciel, le
-même maître, presque le même pinceau et peut-être la même
-maîtresse. Mais Giorgione, qui menaçait d'enterrer toute sa
-génération par sa force herculéenne, mourut comme un enfant d'une
-trahison de femme, tandis que Titien, svelte et pâle en sa jeunesse,
-traversa les passions sans y laisser sa force. Giorgione avait un cœur
-vaillant et tendre, un cœur d'or; Titien avait un cœur de bronze.
-Chamfort disait: «Il faut que le cœur se brise ou se bronze.»
-Giorgione eut le cœur brisé là où Titien eut le cœur bronzé, si
-l'on me permet ce jeu de mots qui peint si juste.
-
-L'art et l'amour ont été toute la vie de Giorgione. Des sa jeunesse il
-a représenté, dans son paysage de Castelfranco, avec le château sur
-le second plan et ses belles montagnes bleues à l'horizon, il a
-représenté trois jeunes filles qu'il aimait, comme on aime à l'aube
-avec les rêveries embrumées encore,--comme on aime avant la passion,
-ce soleil qui dévore les dernières visions du matin.--Ces trois belles
-filles, qui ont tout à la fois le type des Trévisanes et des
-Vénitiennes, cheveux onduleux et dorés, ovale mollement arrondi,
-regards naïvement amoureux, sont peintes toutes nues sous les frais
-rideaux de la ramée. Et ainsi elles sont métamorphosées en ces trois
-Grâces qui se soumettent au jugement de Paris. Paris, c'est un peu
-Giorgione. Il les regarde si longtemps qu'il ne songe plus à donner sa
-pomme. Ce curieux tableau, de la première manière du peintre, indique
-encore l'atelier de Bellini par quelques timidités de contour; mais
-quelle merveille déjà par les horizons, le ciel, les arbres! Le
-maître se révèle partout. Les figures même, toutes discrètes encore
-et comme enchaînées dans leur pudeur, ont un charme tout
-giorgionesque. Le beau Paris est beau: il a raison de garder la pomme.
-
-Giorgione s'est peint plus d'une fois. On peut étudier à Venise et à
-Munich sa tête énergique et douce, forte et tendre. L'intelligence a
-élargi ce front superbe, l'amour a tempéré par un sourire cette
-lèvre fière. C'est la beauté, mais la beauté impérieuse qui n'est
-pas comprise par les femmes. Ce n'est pas le miroir à coquette qui,
-comme le miroir, n'a qu'une surface polie. Giorgione, par son aspect
-rude et méditatif, ferait peur à une petite-maîtresse; mais une vraie
-femme s'y prendrait par le cœur et par l'âme.
-
-
-
-
-[Figure 7: Flore d’après Titien]
-
-
-
-
-TITIEN
-
-
-E Tizian che onora
-Non men Candor, che quei Venezia e Urbino.
-ARIOSTO.
-
-Il designo di Michel Angelo,
-El coloristo di Titiano.
-LE TINTORET.
-
-
-Titien détrôna Giorgione, mais ce ne fut qu'après lui avoir pris
-ses armes.
-
-Il avait d'abord traduit mot à mot la nature comme son maître Bellini,
-mais, en voyant un portrait de Giorgione, ses yeux s'ouvrirent à la
-vraie lumière, comme lorsque le soleil répand la vie là où l'aube
-pâle encore ne donne pas l'accent souverain.
-
-Vasari constate que le premier portrait de Titien, si Titien ne l'eût
-pas signé, eût été infailliblement attribué au Giorgione.
-
-Non-seulement il prit la manière de Giorgione pour les portraits, mais
-il la prit aussi pour les fresques. Giorgione avait peint à Venise la
-façade de l'entrepôt des Allemands, sur le Grand Canal; Titien, par la
-protection de Barbigo, fut appelé à peindre la façade sur la
-Merceria. Quand son travail fut découvert, des patriciens, de ceux-là
-qui avaient salué le règne de Giorgione, lui dirent, à la première
-rencontre, qu'il venait de se surpasser dans la façade de la Merceria;
-ce à quoi répondit Giorgione: «Ce n'est pas moi qui ai peint cette
-façade, c'est un jeune homme de Cador.--Vous voulez nous tromper,
-reprirent les amis de Giorgione, il n'y a que vous à Venise pour
-peindre avec cette belle liberté de touche et cet éclat de
-coloris.--Ce Cadorin, poursuivit Giorgione, a pris mes pinceaux et ma
-couleur, aussi vais-je me croiser les bras.» Et Giorgione rentra chez
-lui, blessé au vif.
-
-Il fut quelque temps sans vouloir peindre, disant qu'il voulait bien que
-Titien lui ressemblât, mais qu'il ne voulait pas ressembler à Titien.
-
-Je ne chercherai pas avec l'abbé Lanzi si Titien choisissait ses
-couleurs ailleurs que chez les marchands de Venise, qui étaient des
-fripons. Passeri a beau me dire que beaucoup de peintures de son temps
-étaient rapidement altérées, parce que les marchands de Venise
-vendaient de mauvaises couleurs; j'aime mieux reconnaître qu'avec leur
-sentiment et leur science du coloris, les peintres de Venise avaient
-raison de prendre le fond blanc pour point de départ (car ils avaient
-coutume d'emplâtrer leurs panneaux.) Sur ce fond blanc, les teintes
-répandues pendant la composition avaient une fleur de vie, une
-transparence idéale, un éclat magique que les empalements les plus
-savants ne produisent jamais sur un fond neutre. Rubens reconnaissait
-cette loi, seulement il peignait sur fond rouge.
-
-Ce n'est jamais d'ailleurs par le même chemin que deux coloristes se
-rencontrent; que de fois, pour arriver au but, ou est parti d'un point
-opposé! C'était à force de marier ses couleurs que Titien était
-coloriste, tandis que Rubens avait l'amour des couleurs vierges; aussi
-les copistes patients ont-ils plus heureusement pastiché le peintre de
-Venise que le peintre d'Anvers. Je dirai toujours au premier regard si
-tel tableau appartient à l'œuvre de Rubens; il m'arrivera comme à
-tout le monde, comme aux Vénitiens eux-mêmes, de me tromper devant une
-copie de Titien. Et pourtant, comme Zanetti, j'ai longtemps médité
-devant les chefs-d'œuvre éblouissants de ce pinceau d'or.
-
-On a dit que Titien était un naturaliste, on dit aujourd'hui un
-réaliste. Aujourd'hui comme autrefois, on se trompe. Il était trop
-artiste, trop doué, trop créateur, trop giorgonesque pour tomber dans
-l'imitation servile. Comme tous les maîtres, il adorait la nature, mais
-il y répandait le rayonnement de l'art. Par exemple, il esquiva les
-teintes heurtées, les ombres fortes, les reliefs accusés[3]. Pour
-donner plus de fraîcheur et plus de volupté à ses carnations, il
-répandait la vie à pleine main; mais c'était surtout aux yeux et à
-la bouche qu'il donnait l'âme de sa palette. En voyant un de ses
-chefs-d'œuvre, on sent que la vérité l'inspirait; mais pourtant si on
-étudie le jeu des lumières et des ombres, on s'aperçoit qu'il
-peignait sous le jeu des lumières et des ombres de son esprit. La
-vérité doit être accentuée; c'est le triomphe de l'art de répandre
-sur elle l'artifice et l'illusion pour lui donner plus de force et plus
-de relief. Titien ne veut pas, d'ailleurs, surprendre par les effets
-violents: il est harmonieux et souriant; ses miracles sont des miracles
-de lumière; il a pris un rayon au soleil et il le répand sur ses
-tableaux avec la magie du prisme. Il a horreur des tours de force; il ne
-veut pas, comme les matamores de la peinture, marier les couleurs
-ennemies, ou plutôt violer les teintes pudiques par les teintes
-écarlates. Sa maxime, c'est la passion et non la violence; il ne veut
-pas que l'artiste éteigne son beau feu dans les détails, mais il
-recommande au pinceau le plus emporté les caresses nonchalantes,
-surtout quand le peintre donne la fleur de vie, le duvet de pêche, le
-marbre, l'or et la pourpre au corps de la femme.
-
-Il y a beaucoup de légendes sur la _Violante_, qui, au musée du
-Louvre, répand ses cheveux rayonnants, ces beaux cheveux que la nuit
-n'éteint pas. Selon quelques historiens, c'est Lavinia, la fille de
-Titien. «Nous sommes amoureux fou de Violante, la fille du Titien, et
-nous avons déjà fait deux fois le voyage d'Espagne pour mettre un
-baiser sur sa belle bouche entr'ouverte comme une grenade mûre.
-Malheureusement elle a les bras trop occupés à soutenir sur un plat
-d'argent la tête de saint Jean-Baptiste, et n'a pu se jeter à notre
-cou comme elle en avait envie, on le voyait à ses yeux.» C'est
-charmant; mais pourquoi M. Théophile Gautier, qui sait si bien son
-histoire de l'art, dit-il de Violante «la fille du Titien?» Quand
-Violante posait cheveux épars et seins nus dans l'atelier du Titien,
-roi de Venise, Titien avait trente ans. Selon quelques autres
-historiens, c'est la maîtresse de Titien; selon la tradition
-vénitienne, Violante fut aussi la maîtresse du Giorgione.
-
-La plus vraie tradition, c'est quelque belle fille qui perpétue
-Violante, comme si le Maître des maîtres se complaisait toujours à ce
-masque radieux. À Venise avant de voir les tableaux peints on les voit
-déjà par les tableaux vivants. Pourquoi ne parlerais-je pas de cette
-Violante après la lettre (comme si Dieu n'était qu'un disciple de
-Titien) que j'ai rencontrée un matin sur la Giudecca, en revenant de
-San Giorgio Maggiore? Oui, dans une gondole rafalée, je vis apparaître
-une belle fille de vingt ans, d'un éclat inouï, d'une jeunesse
-exubérante. La santé a aussi sa poésie. Je reconnus du premier regard
-la Flora de Titien, la fille de Palme le Vieux; elle avait un bouquet à
-la main, bien moins éclatant, bien moins épanoui que ses vingt ans.
-Elle se penchait nonchalamment sur la Giudecca pour voir sa beauté,
-tout en secouant sur ses lèvres les fleurs déjà flétries de son
-bouquet. Le gondolier qui la conduisait à la place Saint-Marc la
-regardait avec passion: il chantait à demi-voix les notes bizarres des
-bacchanales du Lido. C'était un beau gondolier, vêtu de haillons, mais
-dans le style vénitien. On ne saurait avoir une idée de sa grâce à
-ramer sans l'avoir vu à l'œuvre. La belle l'écoutait avec le charme
-d'un vague souvenir d'amour.
-
-Après avoir vu le portrait vivant de Violante, je voulus revoir son
-portrait peint. Est-elle moins vivante dans l'œuvre de Titien, sous sa
-couleur de vie? On y reconnaît la touche du maître, mais le plus
-souvent, il n'y donnait que le dernier coup de pinceau,--le plus
-difficile, celui qui révèle le génie.--Voici, selon Lanzi, la raison
-de toutes ces Violantes attribuées à Titien: «Son atelier était un
-sanctuaire impénétrable. Lorsque ce grand maître sortait, il laissait
-ouverte la porte de son atelier, afin que ses élèves pussent copier
-furtivement les tableaux qu'il y laissait. Au bout de quelque temps il
-trouvait plusieurs de ces copies à vendre, il les achetait et les
-retouchait; de sorte que ces copies devenaient les originaux. Il lui
-arrivait même de les signer.» Après cette affirmation de Lanzi,
-historien digne de foi, on peut dire avec Théophile Gautier: «Hormis
-les sept ou huit musées royaux ou princiers où la généalogie des
-tableaux se conserve depuis qu'il sont sortis de la main du peintre,
-toutes les toiles que l'on attribue aux grands peintres italiens ne sont
-que d'anciennes copies.» Cependant tous les grands peintres italiens
-ont été si fertiles, surtout les Vénitiens! Les deux Bellini
-peignaient encore à quatre-vingt-dix ans; Mantegna, Palma et Tintoretto
-étaient vaillamment à l'œuvre à quatre-vingts ans. Pour Titien, tout
-le monde sait qu'il mourut à quatre-vingt-dix-neuf ans. Et il mourut de
-la peste!
-
-Pour connaître Lavinia, je traduis à peu près mot à mot l'abbé
-Giuseppe Cadorin qui a étudié cette grave question dans son in-quarto:
-_dell' Amore dei Veneziani per il Tiziano_[4]. «Lavinia naquit à
-Venise, après ses frères, sans doute vers 1530. On n'a aucun
-renseignement sur son éducation, mais certainement elle devait être
-sérieuse, car un jeune homme illustre et bien élevé avait mis sur
-elle la pensée de l'obtenir en mariage. Son père l'aimait tendrement
-et tellement qu'il croyait revoir peut-être en elle la jeune fille
-regrettée qui lui fut enlevée par la mort, à la fleur de ses ans, et
-qui avait été tenue sur les fonts baptismaux par Francesco Zuccati, le
-célèbre mosaïste. Lavinia était belle de forme et gracieuse en ses
-manières. Titien peignit plusieurs fois en diverses attitudes cette
-aimable figure. Tantôt de face et en vêtement noir, avec un collier de
-perles précieuses au cou, ceinte aux flancs d'une ceinture d'or et dans
-la main un éventail de plumes, peinture qui illustre la galerie royale
-de Dresde; tantôt il l'a représentée soulevant une élégante
-cassette, comme on la voit dans la royale galerie de Paris. Plein dame
-est le caractère de la tête, à laquelle donne du _brio_ le coloris le
-plus parfait et le plus naturel, la grâce et l'élégance des
-mouvements, la vivacité de l'expression et la correction du
-dessin[5].»
-
-Nous allons voir comment Titien «colloqua» sa fille à un mari: «Le
-peintre ayant dans ces travaux donné l'essor à son sentiment paternel,
-voulut, en excellent père qu'il était, _colloquer_ sa fille en un
-honorable mariage. Le 20 mars 1555, par les actes de Giovanni
-Alessandrino, notaire de Cadore, fut fait le contrat avec Comelio, fils
-de Marco Sarcinelli et de Colliope, nobles de Serravale. Titien assigna
-à Lavinia une dot considérable pour ce temps, de deux mille quatre
-cents ducats, et ce devoir fut en tout point rempli par le peintre. Le
-mariage fut fécond puisqu'il donna la lumière à six enfants. Mais le
-ciel voulut, après l'accouchement du dernier de ceux-ci, appeler
-Lavinia au repos éternel, laissant plongés dans la douleur, le mari,
-le père et les enfants; ce malheur arriva environ vers 1561. Si le bon
-Titien avait d'abord, dans ses peintures, montré sa joie pour cette
-fille, plus tard, dans un autre travail, il exprime l'amertume de sa
-douleur. On voit, dans ce tableau, le peintre déjà vieux se tenant
-tout affligé aux pieds de sa fille enceinte. Il lui touche la ceinture
-comme s'il voulait dire: _Voilà la cause de ton fatal destin!_ Elle,
-occupée des plus graves pensées, des douleurs qui la tiennent en
-travail, comme affaissée et manquant d'haleine, elle appuie un bras sur
-une cassette qui montre, caché dans l'intérieur, un crâne humain
-décharné. La peinture est vraiment émouvante.»
-
-Mais cet étrange symbole exprime trop étrangement le malheur familial.
-
-Pour payer la dot de sa fille[6], Titien écrivit à Charles-Quint, se
-recommandant à sa libéralité pour obtenir la pension de deux cents
-scudi concédée sur la Chambre de Milan et la pension de cinq cents
-scudi pour la naturalisation en Espagne de son fils Orazio. «Si cette
-grâce lui fut accordée, on l'ignore; ce qui est hors de doute, c'est
-que Titien fit honneur au contrat nuptial. Le 19 juin 1555, il compta à
-Sarcinelli une part de la dot en scudi d'or. En 1556 il donna le surplus
-en un collier de perles et d'or et en deniers. Le contrat de dot comme
-le reçu existent en originaux ès mains du docteur Pietro Carnieluti de
-Serravalle.»
-
-L'abbé Cadorin se trompe et va se contredire tout à l'heure, quand il
-affirmera l'existence de la maîtresse de Titien. Si Violante est la
-maîtresse de Titien, ce n'est pas Lavinia que nous admirons, ce n'est
-pas Lavinia qui nous passionne au Musée du Louvre, à Florence et
-partout. D'ailleurs, il est prouvé que Titien peignait ses Violante et
-ses Flora avant l'épanouissement de la beauté de Lavinia. Il les
-peignait, il est vrai, jusqu'en ses dernières années, mais dans la
-poésie du souvenir et comme pour ressaisir sa jeunesse. Et aussi parce
-que cette adorable figure--symbole des voluptés vénitiennes--lui
-était toujours payée à pleines mains.
-
-Mais étudions mot à mot les révélations de notre curieux historien.
-
-«Je n'affirmerai pas que Titien n'a pas aimé, car _l'amour_, a dit le
-poëte, _prend possession de toutes les âmes nobles._ Titien fut
-très-noble, mais il ne me paraît pas qu'il fût capable d'être
-dépravé dans ses affections, comme le dit méchamment le Carpani dans
-les LETTRES MAJERIANES. A-t-il donc eu entre les mains toutes les
-preuves pour le juger ainsi? L'assertion est chose aisée, la soutenir
-est plus difficile. Lorsque les écrivains contemporains de Vecellio et
-même la langue licencieuse et médisante de l'Arétin en font silence
-et le louent plutôt de sa réserve dans ses transports avec les femmes
-(Lettre de 1553), ce sont des songes de malade que de l'imaginer livré
-aux plaisirs jusqu'à l'égarement[7]. C'était la coutume de ce siècle
-fortuné qu'on eût une amie ou réelle ou imaginaire. Les vers
-insipides des pédants pétrarquesques en sont la preuve. Ils honoraient
-leur amie _avec des noms moins dévots qu'ils ne sont à présent, mais
-plus héroïques, tels que ceux de Violante, de Cornélie, de Délie, de
-Lavinie_[8], à la manière des poëtes qui substituent aux noms
-véritables ceux de _Lesbie_ et d'_Irène._ Je hasarde celle opinion que
-sous le nom de _Violante_ il faut voir celui de la femme de Titien,
-l'époque de son mariage n'étant pas éloignée de celle où il l'a
-peinte dans les Bacchanales pour le duc Alphonse de Ferrare. Mon idée
-paraîtra bizarre, mais cependant elle est plus vraisemblable que toutes
-les raisons spécieuses qui soutiennent qu'elle était fille de Palma le
-Vieux[9].»
-
-L'illogique abbé, après avoir reconnu la présence réelle de
-Violante, essaye de prouver qu'elle n'est pas fille de Palma le Vieux.
-Après beaucoup de preuves stériles, il revient à cette tradition,
-mais à une condition, c'est que Violante fut à la fois la femme et la
-maîtresse de Titien; c'est-à-dire qu'il aurait aimé Violante, fille
-de Palma, et comme amante et comme épouse. Il ne faudrait voir dans
-Violante maîtresse et femme qu'une seule et même personne. Tel est le
-sens de la phrase ambiguë: _E che doppio fosse l'affetto._
-
-Et après beaucoup d'autres contradictions, l'abbé Giuseppe, qui trouve
-le terrain glissant, finit par cette opinion téméraire et orthodoxe:
-«Si la Violante enflamma notre artiste après la mort de sa femme, je
-dirai que cet amour me paraît avoir été plutôt platonique
-qu'amoureux.» Pourquoi, monsieur l'abbé?
-
-Le portrait de Violante n'est pas un portrait de fantaisie, donc
-Violante a existé. Alexandre Dumas, qui a très-bien mis en scène
-Titien, s'est trompé, lui aussi, quand il a dit de Violante: _La fille
-de Titien._ Certes, l'amour qui a inspiré le peintre dans ce portrait
-n'est pas l'amour paternel, c'est la volupté qui a guidé sa main comme
-pour l'apothéose de la beauté corporelle.
-
-Par l'esprit, Giorgione dépassait Titien d'une belle coudée.
-Je parle ici de ce! esprit du cœur[10] qui accentue le caractère
-et donne à l'artiste je ne sais quoi de divin: Léonard de
-Vinci,--Raphaël,--Michel-Ange.--Titien, si fier devant lui-même,
-croyait aux grands de la terre, et s'humiliait devant eux jusqu'à se
-prosterner dans la poussière de leurs pieds[11]. Je lisais ses lettres,
-à Venise, avec un vrai chagrin[12].
-
-Si Charles-Quint ramassait le pinceau du Titien, Titien n'en était pas
-plus fier pour cela. Voyez:
-
-
-TITIEN VECELLI, PEINTRE, À L'INVINCIBLE EMPEREUR CHARLES-QUINT
-
-1551.
-
-Prince invincible! si la fausse nouvelle de ma mort a causé du chagrin
-à Votre Majesté, j'en ai reçu la consolation d'avoir encore une plus
-grande certitude que Votre Grandeur se rappelle mon dévouement pour son
-service; ce qui me rend la vie doublement chère. J'adresse à Dieu mes
-humbles prières, afin qu'il me conserve la vie, sinon longtemps, du
-moins assez pour me donner le temps d'achever l'ouvrage que j'ai
-commencé pour Votre Majesté: il est assez avancé pour pouvoir
-paraître devant Votre Grandeur dans le mois de septembre prochain: je
-m'incline, en attendant, en toute humilité, en me recommandant avec
-révérence à ses bonnes grâces.
-
-
-Cette seconde lettre dépasse la première; on dirait le Renard qui
-parle au Corbeau:
-
-
-AU PRINCE D'ESPAGNE ROI D'ANGLETERRE
-
-1551.
-
-Prince sérénissime, j'ai reçu de votre ambassadeur d'Autriche un don
-plus digne de votre grandeur que de mes petits mérites; il m'a été
-bien cher, mais il me l'a été d'autant plus que c'est une grande
-richesse pour un débiteur d'être l'obligé d'un aussi grand souverain.
-
-Je voudrais, par reconnaissance, pouvoir faire l'image de mon cœur,
-déjà dévoué depuis longtemps à Votre Altesse, afin qu'elle pût
-voir, dans la partie la plus parfaite de moi-même, sa ressemblance et
-sa valeur. Mais, cela m'étant impossible, je mets tous mes soins à
-terminer la fable de Vénus et Adonis dans un tableau d'une forme
-semblable à celui de _Danaé_ que possède déjà Votre Majesté;
-j'espère envoyer bientôt celui-ci à Votre Altesse, puisqu'il est
-très-avancé. Je me prépare à travailler aux autres, afin de les lui
-consacrer, en regrettant que mon terrain stérile ne puisse pas produire
-des fruits plus nobles et plus dignes d'elle. Je finirai en priant Dieu
-d'accorder une longue félicité à Votre Altesse, et de me faire encore
-une fois la grâce de la voir et de lui baiser humblement les pieds.
-
-
-Après avoir fait pinceau de velours aux majestés, Titien s'occupe
-des seigneurs et des courtisans:
-
-
-AU TRÈS-ILLUSTRE SEGNEUR D. JEAN BÉNÉVIDES
-
-10 septembre 1552.
-
-Je ne sais si monseigneur D. Jean Bénévides sera devenu si fier, à
-cause du nouveau royaume qui augmente la grandeur de son roi, qu'il ne
-veuille plus reconnaître les lettres, ni la peinture du Titien, qu'il
-honorait de son amitié depuis si longtemps. Je crois au contraire qu'il
-verra celle-ci avec plaisir, ainsi que celles que je lui écrirai, et
-qu'il s'en réjouira, parce qu'un seigneur naturellement noble et
-très-humain par croyance, comme l'est Votre Seigneurie, n'en est que
-plus digne et aime ses serviteurs avec d'autant plus de raison que son
-autorité et sa faveur s'accroissent avec le pouvoir d'être utile aux
-autres. J'espère donc que ma personne et mes affaires l'éprouveront
-plus que jamais. Enfin, je mets ma plus grande espérance dans le grand
-roi d'Angleterre par le moyen de mon bon seigneur et aimable
-_Bénévides_, parce que je sais qu'il me veut du bien et peut m'être
-utile.
-
-Je fais partir, dans le moment, la poésie de _Vénus et Adonis_, dans
-laquelle Votre Seigneurie verra quelle expression et quel amour je sais
-mettre dans les ouvrages que je fais pour Sa Majesté. Sous peu de temps
-j'enverrai encore deux autres tableaux, qui ne plairont pas moins que
-celui-ci; ils seraient déjà terminés, si je n'en avais été
-empêché par la peinture de _la Trinité_ que j'ai faite pour Sa
-Majesté l'Empereur. J'aurai bientôt terminé aussi, comme c'est mon
-devoir, un sujet de dévotion pour Sa Majesté la reine, à laquelle je
-l'enverrai bientôt. N'ayant plus rien à vous marquer, je me recommande
-à vos bonnes grâces, en vous baisant les mains, d'où je suis.
-
-
-Mais Titien aime mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints:
-
-
-AU ROI D'ANGLETERRE
-
-Majesté sacrée! mon génie, accompagné du tableau de _Vénus et
-Adonis_, lequel, je l'espère, sera vu par Votre Grandeur avec la même
-satisfaction qu'elle avait coutume de témoigner à son serviteur
-Titien, qui vient se réjouir avec Votre Majesté du nouveau royaume que
-Dieu lui a accordé. J'ai mis les figures de manière qu'elles soient
-opposées à celles de la _Danaé_, afin que l'appartement dans lequel
-elles seront placées en soit plus agréable.
-
-J'aurai bientôt l'honneur d'envoyer à Votre Majesté la fable de
-_Persée et Andromède_, qui aura une manière d'être vue différente
-des deux autres. Il en sera ainsi de _Médée et Jason_, que j'espère
-faire partir avec l'aide de Dieu. J'y joindrai un tableau de dévotion
-auquel je travaille depuis dix ans, dans lequel j'espère que Votre
-Sérénité verra toute la force de l'art dont est capable votre
-serviteur Titien. Cependant il prie le nouveau grand roi d'Angleterre de
-daigner se rappeler que son peintre indigne vit dans l'espoir d'être le
-serviteur d'un si grand et si bon maître, espérant avoir acquis de la
-même manière les bonnes grâces de la reine très-chrétienne, son
-auguste épouse. Que Dieu conserve la reine avec Votre Majesté pendant
-plusieurs siècles, afin que les peuples, gouvernés et régis par vos
-saintes et pieuses volontés, se conservent heureux!
-
-
-Et maintenant Titien trouve que son encre n'a pas assez de vertu: on lui
-doit de l'argent et on ne le paye pas. C'est une vieille habitude de roi
-d'être magnifique et de ne pas payer:
-
-
-À SA MAJESTÉ PHILIPPE II, À MADRID
-
-«Venise, 5 août 1554.
-
-La _Cène de Notre-Seigneur_, promise depuis longtemps à Votre Sacrée
-Majesté, est terminée, par la grâce de Dieu, après un travail de
-sept ans. J'y ai presque travaillé continuellement, avec le désir de
-laisser à Votre Majesté, dans mes dernières années, le plus grand
-témoignage que puisse jamais produire mon très-ancien dévouement pour
-elle. Plaise à Dieu que cet ouvrage paraisse tel à votre jugement
-exquis, afin que l'on voie que j'ai fait du moins tous mes efforts pour
-le satisfaire! Je consignerai, un de ces jours, ce tableau pour Votre
-Majesté, dans les mains de son secrétaire Garzia Ernando, ainsi que
-vous l'avez ordonné.
-
-Je supplie en attendant votre clémence infinie, afin que, si mes longs
-services ont pu jamais lui être agréables en quelque chose, elle
-daigne me faire la grâce d'ordonner que je ne sois plus aussi longtemps
-fatigué par vos agents pour retirer mes appointements soit d'Espagne ou
-de la chambre de Milan, et passer désormais plus tranquillement ce peu
-de jours qui me reste à consacrer à votre service. Alors, libre de
-mille soins continuels pour me procurer le peu d'aliments que j'en
-retire, je pourrais employer tout mon temps à travailler pour Votre
-Majesté, sans en perdre la plus grande partie, comme je suis obligé de
-le faire, à écrire çà et là à vos divers chargés d'affaire; ce
-qui m'occasionne beaucoup de dépenses souvent vaincs, pour avoir ce peu
-d'argent que je puis à peine retirer depuis tant de temps.
-
-Je puis assurer à votre clémence que, si Votre Majesté connaissait ma
-peine, votre pitié infinie aurait compassion de moi, et qu'elle
-voudrait m'en donner quelques marques. Quoique, par une bonté
-particulière, Votre Majesté donne les ordres de me payer, jamais on ne
-le fait selon ses intentions et selon la forme usitée.
-
-Voilà la cause pour laquelle je suis obligé de recourir humblement aux
-pieds de mon catholique souverain, en suppliant sa piété de pourvoir
-à mon infortune; et, ne voulant pas le fatiguer plus longtemps de mes
-plaintes, je lui baise les mains.
-
-TITIEN.
-
-
-Pauvre Titien! Après tout, peut-être cette lettre n'est-elle pas si
-mensongère que nous le croyons; qui sait si les richesses que Vasari et
-les vieux historiens accordent au roi des coloristes étaient de vraies
-richesses?
-
-Il payait avec un collier de perles la dot de sa fille et habitait une
-petite maison sur une des rives les plus abandonnées de Venise, une
-maison qu'il voulut toujours acquérir et dont il ne fut jamais que le
-locataire.
-
-Je crois que Titien a traversé toutes les fortunes, même les
-mauvaises.
-
-Quand il peignit le fameux tableau de _Saint Pierre le Martyr_, il
-était célèbre et n'était pas riche. «Se plaignant souvent avec
-Pietro Aretino, dont les écrits sont si renommés, ce fidèle ami,
-tâchant de le servir, employait sa plume à publier son savoir et à le
-faire connaître dans les cours des plus grands princes.» En 1530,
-quand Charles-Quint alla à Bologne pour être couronné par les mains
-du pape Clément VII, l'Arétin--il était payé pour cela--«sut si
-bien faire valoir le mérite du Titien par ses livres et par ses
-discours, que l'empereur le fit venir à la cour. Il n'y fut pas plutôt
-arrivé, qu'il commença à faire le portrait de l'empereur, qui en fut
-tellement satisfait, qu'il combla le Titien de biens et d'honneurs.»
-
-Et le vieil historien ajoute: «Lorsque le pape Paul III alla à Ferrare
-en l'an 1543, le Titien fit son portrait, et dès ce temps-là il aurait
-été à Rome, comme le pape le souhaitait, mais étant engagé avec
-François de la Rovère, duc d'Urbin, il différa le voyage pour aller
-à Urbin. Enfin, ayant été appelé à Rome en 1548, il fit, pour la
-seconde fois, le portrait de Paul III, et le représenta assis et
-s'entretenant avec le duc Octave et le cardinal Farnèse.»
-
-Ce fut alors qu'il peignit cette belle _Danaé_ que Michel-Ange admira
-si fort, avouant que, pour la beauté des couleurs, la peinture ne
-pouvait aller plus loin. Et Michel-Ange eut tort de s'écrier: _Ah! s'il
-savait dessiner!_ Titien avait le dessin de son coloris, comme
-Michel-Ange avait le coloris de son dessin.
-
-«Le pape l'honora de plusieurs présents, et donna à son fils Pomponio
-un bénéfice considérable, et même lui offrit l'évêché de Ceneda.
-Le pape voulut aussi donner au Titien l'office de Fratel del Piombo,
-vacant par la mort de frà Sebastien, pour l'engager à demeurer à Rome;
-mais il remercia le pape, désirant retourner en son pays pour y finir
-ses jours dans le repos et dans la compagnie de ses amis, dont le
-Sansovino était des premiers.»
-
-C'est ici que se joue la fameuse scène du pinceau ramassé par
-Charles-Quint. «Sur la fin de la même année, il ne put se dispenser
-d'aller à la cour de l'empereur, auquel il porta quelques-uns de ses
-ouvrages, et le peignit pour la troisième fois. Ce fut alors qu'en
-travaillant, on dit qu'il lui tomba un pinceau de la main, et que
-l'empereur l'ayant ramassé, le Titien se prosterna aussitôt pour le
-recevoir en disant ces mêmes paroles: «Sire, non merita cotante honore
-un servo suo.» Ce à quoi l'empereur repartit: «E degno Titiano essere
-servilo da Cesare.»
-
-Ce ne fut pas tout: «l'empereur lui ayant ordonné de faire plusieurs
-portraits des hommes illustres de la maison d'Autriche, pour en composer
-une espèce de frise autour d'une chambre, il voulut que le Titien y
-fût aussi représenté. Pour obéir à ce prince, il se peignit
-lui-même, et par modestie plaça son portrait dans un endroit le moins
-en vue. Charles-Quint, pour récompenser avec plus d'honneur le mérite
-de Titien et laisser à la postérité des marques de l'estime
-particulière qu'il en faisait, l'ennoblit avec toute sa famille et ses
-descendants; il lui donna le titre de comte palatin, et n'oublia rien de
-toutes les grâces et faveurs qu'il pouvait lui faire. Il donna à son
-fils Pomponio un canonicat dans l'église de Milan, et à Horace, son
-autre fils, une pension considérable.»
-
-Mais c'était la période suprême. Le soleil va descendre et éteindre
-ses rayons. La vieillesse arrive avec sa neige sur les cheveux d'or,
-avec sa mélancolie douce encore, avec ses horizons nocturnes. Les fils
-de Titien vont manger leur blé en herbe. Charles-Quint ne reviendra
-plus et oubliera de payer les pensions. Les élèves de Titien, Paris
-Bordone entre autres, disputent déjà la gloire du maître. On sait
-qu'il signe des tableaux qu'il ne peint pas et qu'il peint des tableaux
-qu'il ne signe pas. L'heure du déclin a sonné son glas funèbre. C'est
-alors, j'imagine, que Titien quitte son palais où il recevait le roi de
-France, pour habiter cette petite maison--la maison de Titien--qu'on
-montre aujourd'hui aux étrangers.
-
-À son dernier jour, il avait conservé toute la verdeur de ses vingt
-ans. J'ai vu à l'Académie des Beaux-Arts son premier et son dernier
-tableau, qui sont placés dans la même salle comme deux pages curieuses
-de son histoire. Le croira-t-on? le tableau le plus hardi, le plus
-vivant, le plus lumineux, c'est le dernier; je dirai même que pour moi
-c'est le plus beau tableau de ce peintre séculaire. Ainsi du génie de
-Rembrandt, qui commença avec la sagesse et la patience, qui finit par
-les libertés et les hardiesses de la vraie _furia._
-
-Le miracle de la couleur, c'est moins encore Titien que Giorgione. Mais
-tout Titien n'est pas dans Giorgione. En étudiant avec sollicitude
-l'œuvre des Vénitiens, on reconnaîtra bientôt que Titien a presque
-dévoré trois maîtres: Zucati, Bellini et Giorgione. S'il a effacé
-Zucati, a-t-il atteint à la suavité de Bellini, à la poésie de
-Giorgione? La _Madeleine_ de Titien égale-t-elle la _Madone_ de
-Bellini? La célèbre _Assomption_, qui est trop humaine pour être
-divine, vaut-elle cette forte page de la Bible, le _Moïse enfant?_ La
-passion pour la palette ne domina point Giorgione au point de l'éblouir
-sur l'horizon, comme il arriva pour Titien. Sa symphonie est moins
-bruyante, mais plus élevée. Dans le _Moïse enfant_, dans ses fresques
-grandioses et charmantes, dans ses merveilleux tableaux, il n'a mis en
-opposition qu'un petit nombre de couleurs toujours admirablement rompues
-par les ombres; aussi son harmonie est-elle plus sévère dans son
-éclat que celle de Titien.
-
-C'est Giorgione qui reconnut le premier que l'arc-en-ciel du peintre est
-composé de rouge, de jaune et de bleu; le rouge qui donne du relief aux
-objets, le jaune, qui prend les rayons de la lumière, et le bleu, si
-favorable aux grandes nappes d'ombre. Titien joua de ces trois couleurs
-franches sur toute la gamme de l'harmonie, avec un art miraculeux. Mais
-il substitua souvent le noir au jeune avec la même magie. Rubens
-lui-même, Rubens, qui avait étudié les secrets de Titien et les
-secrets de l'arc-en-ciel, ne s'éleva pas à cette musique des yeux,
-parce qu'il sacrifia presque toujours une des trois couleurs maîtresses
-sans croire qu'ainsi il détruisait l'équilibre des tons; Rubens
-éblouit comme Titien, mais il ne marie jamais ses couleurs avec cette
-profonde et voluptueuse intimité qui est comme le Cantique des
-cantiques de la palette.
-
-
-[Note 3: Selon Mengs, qui parle un peu dans la Babel allemande, Titien
-eut le génie de donner la même grâce, la même clarté de ton et la
-même dignité de couleur à l'ombre et aux demi-teintes qu'aux clairs.
-«Aussi, sait-il admirablement bien distinguer la transparence d'une
-peau fine et diaphane par la variété des demi-teintes, l'humidité
-sanguine par un œil bleuâtre, une peau grossière par un mélange de
-jaune et de noir, et une peau grasse par le jaune et le rouge mêlés
-ensemble. Il reconnut que ce qui est transparent est d'une couleur plus
-indécise que ce qui est opaque, et que la lumière s'arrête et se
-repose sur ce qui n'est pas transparent.»]
-
-[Note 4: Les précieux documents sur Titien qui se trouvaient dans la
-famille de Lavinia ont été dispersés çà et là. On les retrouve par
-fragments ou par lambeaux chez les docteurs Carnieluti, Taddeo Jacobi,
-Alessandro Vecelli, colonel Soldati, chevalier Koner, et l'abbé Luigi
-Celotti. Par la mort des descendants de Lavinia s'est éteinte la race
-de Titien, et les autres Vecelli proviennent ou d'une autre souche ou
-d'une ligne collatérale des aïeux de Titien.]
-
-[Note 5: «Ce tableau fut digne de la passion des plus fameux inciseurs,
-et l'on en connaît les admirables reproductions. Les nombreuses
-répétitions en peinture, ou originaux ou copies, en ont accru encore
-la célébrité. Finalement, il plut à Vecellio de la représenter sous
-la figure de Siringe enlevée par Pan, pensée, à la vérité,
-capricieuse, et autour de laquelle on pourrait philosopher, mais je ne
-sais avec quel fruit. Vecellio aura eu sa raison. Malicieux est l'esprit
-de ce satyre, et l'infortunée jeune fille montre cet effroi qui est
-l'indice de la pudeur et de la surprise, mais qui la rend plus belle et
-plus intéressante. Cette peinture existe dans la galerie Barbarigo, et
-c'est une de celles qui, après la _Madeleine_, la _Vénus_, la
-_Notre-Dame au Bambino_, attire à soi l'attention.» L'abbé Giuseppe
-Cadorin.]
-
-[Note 6: Les fils de Lavinia survécurent et eurent en don de Pomponio,
-leur oncle, tous les biens qui, sur les territoires de Serravalle et de
-Conegliano étaient possédés par Titien, excepté en cette dernière
-cité une petite maison dans le bourg de Saint-Antoine. Par la suite du
-temps, cette descendance devint moindre. La noble famille Filomena
-hérita des biens de celle de Sarcinelli, mais la race des Filomena
-s'étant éteinte aussi, par la mort d'une dame, arrivée il n'y a pas
-beaucoup d'années, le palais de Lavinia vint en la possession de la
-famille Carnieluti, par laquelle il est habité.]
-
-[Note 7: Boccherini en a éternisé la mémoire, la belle Violante, en
-louant le portrait qui se trouve dans la galerie Serra, à Venise, avec
-les vers suivants--mot à mot--en idiome vénitien:
-
-Ici est cette Viola ou Violante
-Que aussi Titien lui voulut donner du nez
-À la bonne odeur. Du reste je m'en tais,
-Car il ne fut pas un voluptueux amant.]
-
-[Note 8: Selon l'inscription de la gravure de Hollar: _Joannina Vecellia
-Pictressa, filia prima Titiani_, il semblerait que Titien aurait eu une
-autre fille peintre; mais cette inscription est un mensonge, car, en
-étudiant la figure de l'estampe et la confrontant avec celle des autres
-graveurs, ce n'est point une autre que Lavinia qui soulève des fruits
-sur un bassin.]
-
-[Note 9: V. St di Milano, di Pietro Verri, t. V, page 209, à la note.
-Édition de Milan, in-16, 1830.]
-
-[Note 10: Titien était renommé par ses saillies toutes vénitiennes.
-On citait ses mots jusqu'en ses derniers jours. On lui rapporta que
-Paris Bordone trouvait dans le _saint Pierre martyr_ ses chaires trop
-rouges: «Ils ne sont si rouges que par sa colère de voir tant de
-peintres qui n'ont pas de sang dans les veines critiquer les
-chefs-d'œuvre.»]
-
-[Note 11: Titien s'inclinait même devant Arétin. Il le peignait pour
-être proclamé grand artiste. Tintoret n'eut pas les mêmes
-ménagements: un jour il alla chez le poëte et lui prit mesure avec un
-pistolet: «Pierre Arétin, vous avez trois de mes pistolets de haut,»
-lui dit-il. Le peintre était bien nommé _Robusti._]
-
-[Note 12: Ces lettres curieuses, trouvaille rarissime, sont des pages
-trop vivantes de l'histoire de l'art pour ne pas les imprimer ici.]
-
-
-
-
-[Figure 8: Portrait d’après Paul Véronèse]
-
-
-
-
-PAUL VÉRONÈSE
-
-
-La peinture de l'âme avait fait son temps. La peinture de Paul
-Véronèse, c'est la peinture des yeux: c'est la première page du
-carnaval de Venise.
-
-Paul Véronèse fut le plus merveilleux des improvisateurs; il y a de
-lui des tableaux dans tous les musées et dans tous les palais. Combien
-les étrangers ont-ils acheté de ses toiles à Venise? et combien la
-ville des doges en possède-t-elle encore? C'est l'infini. Si Dieu lui
-eût ordonné de créer un monde, il ne l'eut pas fait en donnant la vie
-à Adam et Ève, il eût, dans sa journée, mis au jour--et dans quel
-jour lumineux!--d'innombrables créatures; mais c'eût toujours été le
-même homme et la même femme, un Vénitien et une Vénitienne; princes
-ou pâtres, grandes dames ou paysannes, il eut toujours accentué le
-même type et donné le même ton.
-
-Il y a des artistes que l'espace effraye, Paul Véronèse trouvait
-toujours sa toile trop petite; il y avait en lui une telle efflorescence
-que la place manquait à ses créations: les hommes, les femmes, les
-enfants, les festins, les palais, tout tombait de son pinceau comme par
-magie. Et quelle magnificence dans les étoffes, dans l'architecture,
-dans les ornements!
-
-Paul Véronèse ouvre la troisième période de l'art vénitien.
-
-Si j'avais à peindre le tableau des peintres radieux de ce beau pays,
-je choisirais un triptyque, comme ceux des peintres primitifs. Sur le
-panneau central j'inscrirais en lettres de feu: _siècle d'or_; le
-premier volet, je le consacrerais au _siècle d'argent_, et le dernier
-au _siècle d'alliage._
-
-Dans le premier volet, au-dessous des maîtres mosaïstes, qui sont
-l'enfance lumineuse de l'art, dans les horizons perdus j'indiquerais les
-peintres primitifs dominés par Giotto, Jean de Venise, Martinello,
-Pierano, Semtecolo; je grouperais autour de Giovanni Bellini, le peintre
-ineffable, Schiavoni, qui dérobait les anges à Dieu et les
-emparadisait dans son œuvre; Carlo Crivelli, le mâle pinceau; Gentile
-Bellini, touche virginale; Montegna, un amoureux de la nature, qui, le
-premier, ouvrit les yeux aux peintres vénitiens sur les pompeux
-paysages de la Brenta; le Squarcione, qui peignit de beaux tableaux par
-la main de ses élèves; Vittore Carpaccio, qui répandait son âme sur
-ses figures; Benedetto Diana et Girolamo de Santa Croce, aubes déjà
-lumineuses de Giorgione; Giam-Battista Cima, de Conegliano, qui révèle
-la nature par la vérité des airs de tête; Pellegrino, main divine;
-Montagnana, pinceau harmonieux; le correct et savant Francesca da Ponti;
-Bartolomeo, qui composait ses tableaux avec des feuilles d'or autant
-qu'avec des couleurs; Andrea di Murano, qui cache sa sécheresse par
-certains airs de style antique; les Vivarini, les éclatants coloristes,
-les peintres pieux et savants; Carlo Crivelli, le Pérugin exagéré de
-Venise; le svelte et élégant Marco Basaïti; enfin quelques figures
-moins dignes de l'histoire et que l'oubli a voilées dans les
-demi-teintes.
-
-Sur le panneau central nous voyons apparaître quatre groupes tout
-rayonnants. C'est d'abord Giorgione à la touche hardie et dorée;
-Pietro Luzino, son élève et son rival, qui de la peinture cavalière
-était tombé dans l'art des grotesques, qui enleva la maîtresse de son
-maître et le tua par le chagrin; Sébastien del Piombo, autre disciple
-de Giorgione, qui, à la mort de Raphaël, fut salué, en face de Jules
-Romain, le premier peintre de l'Italie; Giovanni d'Udine, qui eut un
-instant la palette de Giorgione et le pinceau de Raphaël; Francesco il
-Moro, qui avait la main pour exécuter quand Jules Romain ou tout autre
-voulait bien penser pour lui; Lorenzo Lotto, qui tempérait son pinceau
-véhément par le jeu des demi-teintes, qui mourait les mains jointes
-devant une image de la Vierge de sa création, digne des figures de
-Léonard de Vinci; Palma le Vieux, le père de Violante, le maître de
-Bonifacio, Palma, qui avait l'air de cacher son pinceau dans ses
-adorables têtes de Vierges inspirées par la beauté de sa fille, avant
-qu'elle eût rencontré Tiziano; le rude et doux Rocco Marconi;
-Brusasorci, le poëte épique, qui avait pris une palette au lieu d'une
-plume; Paris Bordone, plein de grâces et de sourires; le robuste, le
-charmant, le passionné Pordenone, qui rivalisa avec Tiziano le pinceau
-à la main et l'épée au côté.
-
-C'est ensuite le groupe de Tiziano, le grand maître; Nicolo di Stefano,
-Francesco, Orazio, Fabrizio, Cesare, Tommaso et Marco Vicelli;
-Tizianello et Girolamo di Tiziano, tous de la famille du roi des
-coloristes, font cercle autour de lui, ainsi que Bonifacio, _l'ombre de
-son corps_; Campagnola l'érudit; Calislo Piazza, qui signait ses
-tableaux Tiziano sans offenser personne, pas même Tiziano.
-
-Au troisième groupe, on voit rayonner sur un fond d'outremer un peu
-cendré la figure aux teintes vineuses du véhément et délicat
-Tintoretto, qui, chassé de l'atelier du jaloux Tiziano, avait écrit
-sur le mur de sa pauvre chambre: _Le dessin de Michel-Ange et le coloris
-de Titien_; Tintoretto, qui eût été un des plus grands peintres,
-«si, dans beaucoup de ses tableaux, il ne se fût trouvé indigne de
-Tintoretto.» Près de lui apparaît Domenico Tintoretto, qui suivit les
-traces de son père, «comme Ascagne suivit celles d'Énée;» Maria
-Tintoretto, l'ange de la maison, qui fut belle par le cœur, par la
-figure et par le génie, la joie et la douleur de son père, qui avait
-souri à son berceau et qui pleura toutes ses larmes sur son cercueil.
-
-Tout près de Tintoretto, saluez, dans cette clarté douteuse, mais d'un
-effet magique, cette arche de Noé où ce génie instinctif, qui se
-nomme Bassano, s'amuse comme un enfant avec tous les animaux
-antédiluviens. Il est entouré de ses quatre fils, tous marqués du
-même air de tête, de Jacopo Apollonio et de Jacquo Guadagnini, qui le
-rappellent de loin; d'Antonio Luzzarini, ce noble Vénitien qui le
-reproduisit jusqu'à l'illusion.
-
-Voici le quatrième groupe, qui se détache sur un fond transparent
-devant un palais à sveltes colonnes, à portiques majestueux, où l'on
-célèbre quelque pieux festin avec une magnificence toute païenne.
-Reconnaissez-vous ce grand seigneur de la peinture à son riant air de
-tête, à l'élégance de ses mouvements, à la splendeur théâtrale de
-son costume? C'est Paolo Véronèse; il s'appuie nonchalamment sur son
-frère Benedetto, le peintre des ornements et de la perspective, il
-entraîne à sa suite ses deux fils: Carlo et Gabriele, qui ne furent
-que des enfants de grand homme; Parasio et del Friso, qui ont eu aussi
-une part d'héritage; enfin tous les imitateurs serviles.
-
-Nous sommes au deuxième volet; nos yeux, éblouis par tant d'éclat,
-tant de magie, tant de rayonnement, ne distinguent pas d'abord ces
-teintes grises étouffées par l'ombre. Cependant nous voyons
-apparaître Jacopo Palma, le maître des maniéristes, celui-là qui fut
-le dernier du siècle d'or et le premier du siècle d'alliage, ce
-pinceau magique, cette palette de fée, ce génie indécis qui allait de
-Raphaël à Véronèse, de Michel-Ange à Tintoret, grand maître, si
-les tableaux de ces quatre maîtres n'existaient plus. On voit aussi
-dans l'ombre se dessiner vaguement Boschini, qui peignait comme un
-matamore se bal; Corona le grandiose; Vincentio, le peintre historien de
-la république; Peranda, le poëte; Malombra, le portraitiste; le doux
-et gracieux Pilotto. Plus loin encore, on aperçoit la secte des
-ténébreux qui vinrent, au dix-septième siècle, apporter à Venise le
-style de Caravaggio, comme Triva, Saracini, Strozza, Berevensi, Ricchi.
-L'œil est attiré par un groupe qui rappelle au premier aspect le beau
-règne de la peinture vénitienne. C'est Contarino, Tiberio Tinelli, le
-lumineux et délicat Farabosco, Belleti, Carlo Ridolfi, Vecchia. Mais
-voilà que l'ombre se déchire comme la brume au soleil levant; quelle
-est cette figure radieuse? N'est-ce pas encore Titien ou Véronèse?
-C'est Varotari le Padouan. Quelle grâce et quelle énergie! quel amour
-du beau romanesque! Car, le beau absolu n'est plus là. Comme l'Arioste
-battrait des mains! Les femmes de Titien et de Véronèse n'ont pas
-cette désinvolture héroïque et cette fraîcheur saisissante. Mais où
-est le dessin? Le Padouan est entouré de ses élèves Scaliger, Rossi
-et Carpioni; il laisse un peu de place à Liberi dans le gai cortège de
-ses amoureuses couronnées de roses; au farouche et puissant Piazetta,
-qui étincelle dans l'ombre; à Canaletti, le paysagiste de ce pays où
-il n'y a pas un coin de terre; à l'impétueux et souriant Tiepolo, qui
-fut le dernier Vénitien, parce que Rosalba était une femme.
-
-Que de figures dignes de mémoire j'ai noyées dans le lointain nuageux
-de ce tableau! Et pourtant, j'ai entassé Pélion sur Ossa, confusion
-sur confusion. La renommée est une paresseuse qui se contente de
-prononcer çà et là un beau nom et qui redit toujours le même. Que de
-poëtes et d'artistes qui ont eu le génie et qui n'ont pas eu la
-gloire!
-
-Dès mon arrivée à Venise j'ai pensé que l'idéal était une
-invention du Nord; le Midi n'est jamais vaincu par l'art. À Venise, ni
-Bellini, ni Giorgione, ni Titien, ni Véronèse n'ont surpassé dans
-leurs madones ou leurs courtisanes la beauté des filles de
-l'Adriatique.
-
-Les maîtres vénitiens, comme les maîtres flamands, ont reproduit avec
-tant de vivante vérité l'œuvre de Dieu, qu'à chaque pas, à Anvers
-ou à Venise, on croit rencontrer un tableau ou un portrait. On
-s'arrête tout émerveillé, on croit d'abord saluer le peintre--Rubens
-ou Véronèse--c'est Dieu qu'on salue.
-
-Mais Venise semble être encore aujourd'hui l'atelier de Paul
-Véronèse. Le premier tableau qui frappa mes yeux, quand je débarquai
-dans la ville des Doges, fut un tableau vivant du peintre des _Noces de
-Cana._
-
-C'étaient quatre jeunes filles blondes,--brunes à reflets dorés,--des
-filles du peuple vives et paresseuses, à la fois cherchant le soleil et
-le gondolier. Chaque fille du peuple, à Venise, a deux amants
-pareillement aimés: le soleil et le gondolier; le règne de l'un
-commence quand l'autre finit le sien.
-
-En voyant passer dans leur nonchalance de reine et leur désinvolture de
-courtisane ces belles filles liées pour être belles et non pour le
-travail, j'admirais tour à tour Dieu dans son œuvre et Paul Véronèse
-par le souvenir. Elles allaient à peine vêtues de l'air du temps.
-Elles n'ont ni bonnet, ni chapeau, ni aucune de ces horribles inventions
-des femmes du Nord qui ont peur de s'enrhumer. Leurs cheveux abondants
-sont à peine retenus par un peigne doré. Il y a toujours quelque
-touffe rebelle qui s'échappe bruyamment comme une gerbe d'or. Leur robe
-est à peine agrafée; leur corsage orgueilleux rappelle celui de la
-maîtresse du Titien au musée du Louvre; il n'est pas beaucoup plus
-voilé. Elles se drapent en chlamyde avec une majesté orientale dans un
-châle de cent sous. Quelquefois elles se drapent sur la tête comme les
-Espagnoles. Elles traînent avec beaucoup de grâce des mules de bois ou
-de maroquin d'une jolie coupe, à haut talon[13]. Elles sont toutes
-coloristes; elles cherchent les couleurs amies ou les oppositions
-harmonieuses. Il semble qu'elles aient été à l'atelier des peintres
-vénitiens du siècle d'or. C'est bien le même effet violent, le même
-amour des teintes ardentes, le même style étoffé, n'atteignant que
-çà et là au sublime, mais éclatant toujours en magnificences
-théâtrales; le style de Véronèse à Venise, de Rubens à Anvers, de
-Giordono à Naples et de Delacroix à Paris. Cicéron n'eût pas aimé
-les femmes de Venise, mais Pline les eût adorées.
-
-Titien, le roi des coloristes même en face de Rubens, même en face de
-Véronèse, ne reconnaissait que trois couleurs, le blanc, le rouge et
-le noir; il y trouvait ses ciels, ses Violantes, ses doges, ses arbres
-et ses rayons.
-
-Les femmes du peuple, à Venise, n'aiment que ces trois couleurs; elles
-y trouvent toute la palette de leur coquetterie. Elles jouent de ces
-trois couleurs comme le paon joue de sa queue et comme la Parisienne
-joue de son éventail. Le soleil achève et signe le tableau.
-
-Comme a si bien dit le président de Brosses, «on pourrait appeler
-Saint-Sébastien l'école de Paul Véronèse. On y voit la gradation de
-son génie, de ses divers ouvrages et de toutes ses manières. Le
-plafond de la sacristie, représentant le _Couronnement de la Vierge_,
-par où il a commencé n'est qu'un commencement. Les plus belles
-peintures qu'il ait faites à Saint-Sébastien sont le plafond de
-l'église, représentant l'_Histoire d'Esther_; les portes de l'orgue,
-représentant au dehors la _Purification_ et la _Guérison du
-paralytique_; le tableau représentant _Saint-Sébastien devant le
-tyran_, celui de _Saint-Sébastien lié à un tronc d'arbre_; dans le
-réfectoire: le _Grand Festin de Jésus-Christ chez Simon le lépreux_,
-et surtout le _Martyre de saint Marc et de saint Marcellian_, ouvrage
-très-bien composé, où tout se rapporte au sujet, chose rare dans les
-ordonnances de Paul, qui n'a pas mieux connu l'unité d'action que le
-costume. Quant à ses quatre grands festins, le premier de tous, sans
-contredit, est celui des _Noces de Cana_, peint dans le réfectoire de
-Saint-Georges; celui chez le pharisien, qui était ci-devant aux
-Servites, et qui est à présent à Versailles, dans le grand salon
-d'Hercule; puis celui chez le lévite, peint à l'église des
-Saints-Jean-et-Paul; et enfin celui que l'on voit ici à
-Saint-Sébastien, qui est le moindre des quatre. Paul Véronèse s'est
-beaucoup copié lui-même dans tous ses ouvrages, mais surtout dans ses
-quatre festins. Enfin à San Giorgio, dans le fond du réfectoire, les
-_Noces de Cana_ de Paul Véronèse, tableau non-seulement de la
-première classe, mais des premiers de cette classe. On peut le mettre
-en comparaison avec la _bataille de Constantin_ contre le tyran Maxence,
-peinte au Vatican, par Raphaël et par Jules Romain, soit pour la
-grandeur de la composition, soit pour le nombre infini des personnages,
-soit pour l'extrême beauté de l'exécution. Il y a bien plus de feu,
-plus de dessin, plus de science, plus de fidélité de costume que dans
-la _bataille de Constantin_; mais dans celui-ci, quelle richesse! quel
-coloris, quelle harmonie dans les couleurs! quelle vérité dans les
-étoffes! quelle ordonnance et quelle machine étonnante dans toute la
-composition! L'un de ces tableaux est une action vive, et l'autre est un
-spectacle. Il semble dans celui-ci qu'on aille passer tout au travers
-des portiques, et que la foule des gens qui y sont assemblés vous
-fassent compagnie[14].»
-
-Pourquoi tous les peintres vénitiens sont-ils coloristes? C'est que
-tous ont eu en naissant le spectacle de la couleur dans ses oppositions
-les plus vives. Ni Rome, ni Florence ne produisent de pareils effets;
-les teintes y sont plus fondues, les aspects moins saisissants. À
-Venise, rien n'est tranquille; la cité semble flotter doucement sur les
-vagues, le ciel prend les tons les plus divers, le mouvement du port,
-les gondoles qui vont et viennent, les silhouettes moresques et
-byzantines, les marbres et les peintures des palais, les jupes rouges
-des femmes du peuple, les châles brodés d'or des patriciennes, les
-costumes variés de toutes les nations, qui, au seizième siècle, se
-donnaient rendez-vous à Venise, comme à un steeple-chase du luxe,
-formaient le tableau le plus éclatant qui fût au monde. Et je ne parle
-pas de l'éblouissant carnaval de Venise!
-
-Les peintres vénitiens sont tous coloristes par une autre raison: ils
-n'ont pas regardé dans la vie avec les yeux de l'âme; ils n'ont pas
-ouvert les portes d'or de l'invisible et de l'infini; ils se sont
-contentés de sourire au monde périssable sans pressentir le monde
-immortel. Ils ont cueilli la fleur de la vie sans s'apercevoir que dans
-le calice il y avait une larme du ciel. C'est la faute de la bruyante et
-folle Venise où la méditation n'avait pas un refuge. Qu'il y a loin
-des rêveries amoureuses du Corrége aux nymphes charnelles de Titien
-qui peignait au milieu de ses amis, de ses disciples, de ses
-maîtresses. Avec Corrége qui vivait seul, la volupté est toute en
-flammes, mais elle a des ailes; avec Titien, c'est une femme couchée
-qui entr'ouvre un rideau.
-
-Venise n'a jamais ressenti les inquiétudes de la pensée; elle a aimé
-Dieu sans s'élever jusqu'à lui; elle s'est enivrée de la beauté
-rayonnante de ses femmes et des grappes dorées de la Lombardie. La mer,
-qui lui apportait, comme une esclave à jamais docile, tous les trésors
-de l'Asie, tout le luxe et tout l'esprit de l'Europe, la mer, aux heures
-de tempête ou de calme, ne lui a jamais apporté les solennelles
-méditations qui font les rêveurs et les poëtes. Venise n'a lu, pour
-ainsi dire, que le roman de la vie; elle écoutait les folles chansons
-du banquet quand la philosophie lui voulait enseigner ses âpres
-vérités, ou bien elle attirait la philosophie au banquet, et lui
-versait, par la main d'une belle fille aux seins nus, le meilleur vin de
-Chypre qui eût voyagé sur la mer.
-
-L'abbé Lanzi, ce beau rhétoricien des arts plastiques, convient que
-dans toute la république de Venise, terre et mer, bois et vagues,
-palais et chaumières, jusqu'aux pigeons de la place Saint-Marc, tout a
-un accent plus vif qu'ailleurs: le soleil plus amoureux, a dit un
-poëte, y colorant mieux la nature que dans les autres pays. Mais
-l'abbé Lanzi décide du premier coup que le climat ne crée pas les
-coloristes. «Les Flamands et les Hollandais, qui vivent sous un ciel si
-froid, sont d'aussi beaux coloristes que les Vénitiens.»
-
-Si l'abbé Lanzi eût voyagé en Flandre et en Hollande, il n'aurait pas
-résolu si légèrement cette question toujours à juger. Comme à
-Venise, et par d'autres effets, la Flandre et la Hollande ont un accent
-plus vif au regard que les autres pays; le ciel y est noir ou blanc, ou
-la lumière éclate ou l'ombre accentue les objets; la terre est rouge
-ou brune, quand elle n'est pas revêtue de cette admirable robe verte
-tout emperlée de rosée. Les maisons de briques, les toits d'ardoises,
-les arbres luxuriants découpent à vif leur silhouette sur les
-prairies, sur les étangs, sur les canaux; les paysans, des coloristes
-sans le savoir, s'habillent de laine rouge; les troupeaux de bœufs et
-de vaches se détachent en vigueur sur l'herbe claire par leurs poils
-roux tachetés ou zébrés de blanc et de noir.
-
-D'ailleurs, Amsterdam et Anvers, comme Venise, étaient, au siècle des
-peintres, des ports de mer où passaient les quatre parties du monde,
-tableau toujours éclatant de l'imprévu. Les yeux des artistes
-n'avaient pas le temps de s'habituer aux teintes effacées de
-l'habitude; les aspects nouveaux réveillaient les regards des artistes
-et passionnaient leur pinceau: les ports de mer sont tous
-coloristes:--Rembrandt, Rubens et Véronèse,--Amsterdam, Anvers et
-Venise.
-
-Cet enchanteur, dont le pinceau était la baguette des fées, ne se
-reposait jamais. Il ne se reposa que dans la mort. On sait comment il
-peignit sa _Famille de Darius._ Ses amis, effrayés de son labeur
-surhumain, le conduisirent en partie de campagne dans une des belles
-villas qui se mirent sur la Brenta. Là au moins, disaient-ils, il se
-croisera les bras, et vivra de la vie des arbres et des fleurs.
-«Êtes-vous contents de moi? demanda Véronèse à ses amis après huit
-jours de _far niente._--Oui, nous sommes contents, car te voilà revenu
-à toi. Tu serais mort à la peine si nous ne t'avions arraché à ton
-atelier.»
-
-Or, tout en jouant avec ses amis, tour à tour gai convive, bon
-musicien, intrépide chasseur, il avait peint, dans ses matinées,
-pendant que tout le monde dormait, ce beau tableau de la _Famille de
-Darius_, qu'il laissa comme souvenir à ses hôtes.
-
-Venise, toute pleine de ses chefs-d'œuvre, a-t-elle religieusement
-gardé le souvenir de Paul Véronèse?
-
-Aujourd'hui enfin on a taillé le marbre du tombeau de Titien, mais on
-oublie Paul Véronèse dans Saint-Sébastien, où l'araignée file
-silencieusement sa toile sur les œuvres du grand coloriste. J'ai passé
-tout seul une après-midi devant ces peintures radieuses. Il m'a pris
-peu à peu une profonde tristesse à la pensée qu'il était là, seul,
-dans la double nuit de la tombe, celui qui avait vécu en si bruyante et
-si joyeuse compagnie, celui qui avait si longtemps dérobé an soleil
-ses rayons et sa gaieté.
-
-Mais l'âme de Paul Véronèse est toute dans son œuvre. Étudiez ses
-festins; c'est là qu'il a vécu, c'est là qu'il vit toujours. Comme
-ces palais, son atelier était peuplé de patriciens, de poëtes,
-d'artistes et de femmes romanesques tour à tour madones et courtisanes,
-Vierges et déesses. Ces beaux chiens, ces riches étoffes, ces
-négrillons, ces coupes, ces fruits, ces fleurs, tout ce qui est le luxe
-des yeux, c'était son luxe.
-
-Je me trompe, il avait un autre luxe: le luxe des enfants. Sa femme
-était belle et il l'adorait avec l'âme de l'artiste et de l'amant.
-Aussi, quand il mourut avant l'heure, on prononça cette oraison
-funèbre: «Pourquoi est-il mort: tout le monde l'aimait et il était
-heureux!»
-
-Ce jour-là on aurait pu inscrire sur son tombeau: _Ci-gît le grand art
-vénitien._
-
-
-[Note 13: Elles sont d'assez belle taille cependant pour ne pas rappeler
-les vers de Juvénal:
-
-Virgine Pygmaea nullis ad'uta cothurnis,
-Breviorque videtur]
-
-[Note 14: «Paul Véronèse a représenté au naturel les plus fameux
-peintres vénitiens exécutant un concert. Au-devant du tableau, dans le
-vide de l'intérieur du triclinium, le Titien joue de la basse; pour
-lui, il joue de la viole: le Tintoret du violon, et le Bassan de la
-flûte, Véronèse a voulu faire allusion au feu brillant de son
-pinceau, à la profonde science et à l'exécution lente et sage du
-Titien, à la rapidité du Tintoret et à la suavité du Bassan.
-Remarquez l'attention que donne Paul Véronèse à un homme qui vient
-lui parler, et la suspension de son archet. Une grande figure debout
-tenant une coupe à la main, vêtue d'une étoffe à l'orientale,
-blanche et verte, est celle de Benedetto, son frère.»]
-
-
-
-
-[Figure 9: Anne de Boleyn d’après Holbein]
-
-
-
-
-HOLBEIN
-
-
-Rubens, qui jugeait en maître, disait de Holbein: «C'est le peintre de
-la vérité qui parle et qui pense.» En effet, Holbein prenait la
-nature face à face et ne déposait son pinceau qu'après l'avoir
-vaincue; car ce n'était pas seulement la nature visible qu'il jetait
-vaillamment sur la toile ou le panneau, c'était l'âme de la nature.
-
-Quand on passe devant un portrait d'Holbein, sous l'écorce souvent rude
-des hommes de son temps on voit transparaître, comme le ciel à travers
-les nues, les idées et les passions du seizième siècle. Chez ce grand
-peintre l'art n'est pas le beau mensonge de la vérité, c'est la
-vérité à brûle-pourpoint. Chez Rembrandt le réalisme a des mirages
-de poésie jusque dans ses brutalités; le maître de Leyde, enivré par
-sa palette, touche d'une main triomphante la gamme des tons; il joue de
-la lumière avec tant d'amour, qu'il dépasse les jeux de la lumière;
-il arrive à l'idéal, à force de vérité, comme d'autres y vont en
-fuyant la vérité. Holbein a moins de génie que Rembrandt; il ne se
-passionne pas; la raison le met en garde contre tous les écueils; son
-soleil ne bride pas; mais il n'y a pas de taches à son soleil.
-
-Si j'ai parlé de la raison d'Holbein, ce n'est pas pour lui nier la
-poésie; il était l'ami de ce railleur philosophe qui écrivait
-l'éloge de la folie, et il traduisait lui-même ce chef-d'œuvre avec
-la pointe vive et lumineuse d'un graveur familier au miracle de
-l'esprit. Quand il peignit ses fameuses fresques: la _Danse de la Vie_,
-et la _Danse de la Mort_ sur les murs de la Poissonnerie, et sur les
-murs du cimetière à Bâle il était emporté par ces belles
-inspirations qu'ont fécondé les poëtes du moyen âge en France et les
-poëtes modernes en Allemagne.
-
-Si on cherche la filiation ou les analogies, on trouve qu'il n'y a pas
-loin de Holbein à Matsys, comme il n'y avait pas loin de Matsys à Van
-Eyck. C'est le même principe chez ces trois peintres: ils sacrifient
-tout à la figure humaine, comme plus tard les peintres bruyants
-sacrifieront la figure humaine aux accessoires[15].
-
-Holbein est né à Augsbourg en 1478; il tenait à ce merveilleux
-quinzième siècle, qui a créé presque tous les grands peintres,
-Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Giorgione, Titien, Corrége,
-Albert Dürer.
-
-Le père d'Holbein était peintre lui-même; il eut deux frères qui
-peignirent aussi; mais il est seul de sa race, puisqu'il est le seul
-Holbein qui eût du génie.
-
-Quand Érasme vit Holbein à Bâle, il jugea du premier coup d'œil que
-ce grand artiste n'était pas sur un théâtre digne de lui; en effet,
-Holbein avait conquis, par ses premières œuvres, les plus curieuses
-sinon les plus capitales, toute la renommée que peut donner un pareil
-pays. Mais ce ne fut pas la seule raison qui porta Érasme à conseiller
-l'Angleterre à Holbein; Érasme était entré familièrement de génie
-à génie dans l'intérieur du peintre de Bâle: s'il avait trouvé la
-sagesse de Socrate en son ami, il avait trouvé en sa femme la
-méchanceté de Xanthippe. L'orage grondait toujours de la cuisine
-jusqu'à l'atelier; la femme reprochait au mari ce pauvre métier de
-peintre, qui ne lui donnait ni bijoux, ni dentelle, à elle, qui aurait
-pu épouser un marchand d'or.
-
-Un des frères de Holbein, le clair de lune de ce soleil un peu tiède,
-habitait Bâle. Il se nommait Sigismond, un nom à peine écrit dans
-l'histoire de l'art. Holbein le pria de veiller sur sa femme, disant:
-«Je lui laisse tout ce que j'ai aujourd'hui, mais je prends pour moi
-demain.» Demain c'était le meilleur lot, c'était la vraie fortune;
-mais quand il eut les mains pleines d'or, il les ouvrit pour sa femme.
-
-Il arriva à Londres avec une lettre de recommandation à Thomas Morus;
-cette lettre de recommandation, c'était tout simplement le portrait
-d'Érasme que le peintre présenta au chancelier. «C'est mon ami!
-s'écria Thomas Morus en voyant le portrait.» Et, ne pouvant embrasser
-la peinture, il embrassa le peintre. «Puisque c'est vous qui avez fait
-un pareil chef-d'œuvre, vous êtes vous-même mon ami: ma maison est la
-vôtre, mes gens sont vos gens, vous aurez toujours une place à ma
-table, mais avec la liberté d'aller dîner où il vous plaira, ma
-bourse à la main.»
-
-Holbein prit pied à l'hôtel du chancelier; un des salons tout peuplé
-de chefs-d'œuvre fut son atelier: il y recevait ses nouveaux amis, il y
-recevait les amis du chancelier; mais comme il gardait ses vives allures
-et qu'il avait ses heures de misanthropie, il fermait sa porte à tout
-le monde, même à Thomas Morus, tantôt aimant le bruit, tantôt aimant
-le silence. Il était de toutes les fêtes du chancelier qui lui avait
-donné les habits les plus magnifiques. Les blanches ladies, qui se
-hasardaient jusque devant son chevalet, ou qu'il courtisait au milieu
-des fêtes, le consolaient sans doute un peu de l'absence de sa femme.
-
-Ce beau train de vie dura trois années; Holbein avait peint pour le
-chancelier un certain nombre de portraits et une petite répétition de
-la _Dame de la Vie._ Thomas Morus invita le roi d'Angleterre à un grand
-festin, où Holbein ne fut pas oublié. Au sortir de table, le
-chancelier conduisit Henri VIII dans sa galerie, où l'œuvre d'Holbein
-était mieux éclairée que les autres peintures. Le roi, frappé de la
-vérité des figures d'Holbein, qui représentaient toutes des hommes de
-sa cour, demanda qui avait pu faire de si belles choses; le chancelier
-lui indiqua le portrait d'Holbein, et comme le roi avait déjà
-remarqué le peintre pendant le dîner, il le chercha des yeux, alla
-droit à lui et le complimenta. Après quoi il dit à Thomas Morus que
-son peintre ordinaire était le peintre d'un roi. «Sire, lui dit le
-chancelier, tous ces portraits, je voulais vous les offrir.--Non, dit
-Henri VIII, gardez les portraits et donnez-moi le peintre.»
-
-Ce fut dans cette royale période qu'Holbein peignit le beau portrait en
-pied du roi, celui du prince Édouard, celui des princesses Marie et
-Élisabeth, celui des ministres, et, entre autres, Cromwell, Thomas
-Morus et l'archevêque de Cantorbéry.
-
-Il reproduisit plusieurs fois le portrait du chancelier, tantôt seul,
-tantôt avec sa femme et ses enfants. L'or tombait de son pinceau, et
-comme plus tard Van Dyck à la cour de Charles Ier, il vivait en grand
-seigneur, aimant mieux être riche au jour le jour que de thésauriser.
-
-Sa fierté naturelle prit encore un caractère plus absolu. Un jour
-qu'il s'était enfermé dans son atelier, il lui arriva une aventure que
-je veux laisser conter naïvement par un de ses rares historiens: «Un
-des premiers comtes d'Angleterre voulut le voir travailler. Holbein
-s'excusa poliment; mais le seigneur, croyant qu'on devait tout à son
-rang, persista et voulut forcer la porte. L'artiste, irrité, jeta le
-comte du haut de l'escalier en bas, et se renferma d'abord dans son
-appartement; mais, pour échapper à la fureur du seigneur et de sa
-suite, il se sauva par une fenêtre dans une petite cour, et fut se
-jeter aux pieds du roi, en lui demandant sa grâce sans dire son crime.
-Il l'obtint du monarque, qui lui marqua sa surprise. Lorsque Holbein lui
-eut raconté, ce qui s'était passé, il lui dit de ne pas paraître que
-cette affaire ne fut terminée. On apporta bientôt le seigneur anglais
-tout meurtri et ensanglanté: il fit plainte au roi, qui chercha à le
-calmer, en excusant la vivacité de son peintre. Le comte, piqué alors,
-ne ménagea point ses termes; et le roi, peu accoutumé à se voir
-manquer de respect, lui dit: «Monsieur, je vous défends sur votre vie
-d'attenter à celle de mon peintre. La différence qu'il y a entre vous
-deux est si grande, que de sept paysans, je peux faire sept comtes comme
-vous, mais de sept comtes je ne pourrais jamais faire un Holbein.» La
-fermeté du roi et quelques autres menaces firent peur au seigneur
-anglais, qui demanda pardon au roi et promit sur sa tête de ne tirer
-aucune vengeance de l'outrage que lui avait fait Holbein.»
-
-À ceux qui aiment les curiosités historiques je rappellerai qu'un
-autre grand peintre allemand, Albert Dürer, qui mourut à l'âge où
-mourut Holbein, et qui, comme Holbein, fut marié à une Xanthippe qui
-l'obligea, plus d'une fois, à courir le monde, avait fait avec
-l'empereur Maximilien la première édition de cette légende. On sait,
-en effet, qu'un jour, dessinant sur une muraille, il avait toutes les
-peines du monde à se tenir sur la pointe des pieds. Maximilien dit à
-un gentilhomme de lui servir d'échelle pour un instant. Le gentilhomme
-représenta humblement qu'il était prêt à obéir, mais qu'il trouvait
-cette position trop humiliante, et que c'était avilir la noblesse que
-de la faire servir de marchepied.--_Albert Dürer_, répondit
-l'Empereur, _est plus noble que vous par ses talents; d'un paysan je
-puis faire un noble, mais d'un noble je ne pourrai jamais faire un tel
-artiste._ Et, sur-le-champ, Maximilien ennoblit Albert Dürer.
-
-Holbein mourut de la peste comme Titien. Il mourut à Londres, à peine
-âgé de cinquante-six ans, «mais comblé de gloire et de biens,» dit
-le naïf Descamps. Comblé de gloire, voilà qui est beau; mais à quoi
-bon tous ces biens après lui, puisqu'il ne lui restait pas même un
-enfant pour les recueillir.
-
-Sandrard raconte une conversation entre Rubens et plusieurs peintres sur
-le génie de Holbein: «Rubens étant venu voir Honstrorst à Utrecht et
-poursuivant son chemin jusqu'à Amsterdam, il fut accompagné de
-plusieurs artistes hollandais. Comme on parlait en chemin des ouvrages
-des habiles gens, Holbein entre autres, Rubens en fit l'éloge et
-conseilla de bien regarder la _Danse des Morts_ de ce peintre, soit
-devant la fresque même, soit par les gravures de Stimers. Le grand
-peintre d'Anvers confessa qu'il avait, dans sa jeunesse, dessiné toutes
-les figures de la _Danse des Morts._»
-
-Rubens avait raison; chaque maître est une école; chaque maître
-répand un rayon sur les routes nocturnes où s'égarent les esprits
-médiocres, où, seules, les intelligences douées se retrouvent.
-
-Le génie de Holbein fut reconnu par les Italiens comme par les
-Flamands. Quand Zuccaro, qui était venu à l'appel du roi d'Angleterre,
-vit les portraits d'Holbein, il fit éclater sa surprise et s'écria que
-toutes ces figures du peintre de Bâle ne pâliraient pas devant
-Raphaël ni devant Titien.--Éloge trop italien.--
-
-Holbein était plus varié qu'il ne semble au premier abord. Quoiqu'il
-peignît de la main gauche, il était libre et vif; tout était
-triomphant dans sa main, le pinceau, le crayon et la plume. Il peignait
-à fresque, à la gouache, à l'huile. Dans ses jours de patience,
-c'était un merveilleux miniaturiste de l'école d'Hemling. Il aimait
-les symboles, il aimait les contrastes. Après avoir peint la _Danse des
-Vivants_ et la _Danse des Morts_, il créa ces deux belles pages qui
-sont presque aussi célèbres: les _Triomphes de la Richesse_ et les
-_Misères de la Pauvreté_, où il y a des rehauts d'or travaillés avec
-l'art de l'orfèvrerie.
-
-Son génie était familier avec tous les genres. La peinture religieuse
-lui doit huit pages éloquentes de la _Passion de Jésus-Christ._
-Toutefois, il n'avait pas le style de l'histoire ni dans la composition
-ni dans les draperies; il mettait son orgueil à garder son caractère
-tudesque. Quand on lui parlait de l'antiquité, cette fenêtre ouverte
-sur le beau, il se rejetait sur la nature, disant qu'il ne fallait pas
-aller si loin pour voir les modèles. C'était l'opinion de Rembrandt.
-
-Sans doute ils avaient raison tous les deux, puisqu'ils ont bien fait ce
-qu'ils ont fait, puisqu'ils ont créé leur momie et qu'ils vivent
-après plusieurs siècles par des créations qu'ils ont animées de leur
-âme. Allez au Louvre ou dans tout autre grand musée, arrêtez-vous
-devant les figures de Rembrandt ou d'Holbein, voyez du même regard
-celles des curieux qui s'y arrêtent, et, après avoir étudié les unes
-et les autres, dites-moi quelles sont les plus vivantes pour votre
-esprit, tant il est vrai que les grands artistes, commentaires humains
-des merveilles de la création, continuent l'œuvre de Dieu.
-
-Chez Holbein, quoiqu'il soit toujours coloriste, le dessin domine la
-couleur. Dans sa première manière il est sec et dur comme s'il gravait
-avec son pinceau; il a peur de la ligne ondoyante, qui est le génie de
-ses contemporains, Corrége et Titien. Il est trop correct, il est trop
-exact pour tenter les mirages de l'art, aussi reste-t-il le plus souvent
-froid dans la vérité; il ne voit pas que la nature est moins précise
-que lui, parce qu'elle est plus libre. Mais dans sa seconde manière, un
-sang plus généreux court en lui, un vif rayon tombe sur sa palette
-jusque-là tiède et morne. Ses portraits sont plus vivants. Il avait
-peur de la pâte, il y égare son pinceau et y trouve plus de
-transparence et plus d'éclat. Il avait, comme par miracle, donné des
-reliefs en pleine lumière, il s'aventure dans les demi-teintes et
-accuse les ombres. Il y a tout un monde entre Holbein, du musée du
-Louvre, et Holbein, de la galerie de Hampton-Court.
-
-Au musée du Louvre, c'est la même note grave et froide; à
-Hampton-Court, il varie sa gamme; s'il ne se passionne pas tout à fait,
-son rythme a plus de mouvement et de chaleur. Voyez plutôt sa
-_Madeleine au tombeau du Christ_, le _Bouffon d'Henri VIII, Bataille de
-Pavie, la Revue de François Ier et d'Henri VIII._
-
-C'est donc à Londres et à Bâle qu'il faut étudier Holbein. À
-Londres, pour les portraits et les tableaux, à Bâle, pour les
-fresques. À Bâle, la _Danse des Morts_ et la _Danse des Vivants_
-montrent le peintre du passé, le peintre légendaire dans le cortège
-des visions du moyen âge. À Londres, c'est l'historien du seizième
-siècle, historien exact et sévère, qui dit la vérité même aux
-rois, puisqu'il les peint comme ils sont et non comme ils voudraient
-être.
-
-Comme tous les grands maîtres, Holbein a cela de beau qu'il a signé sa
-page dans l'histoire. Un historien qui écrirait les événements du
-seizième siècle sans consulter Holbein, se priverait de précieux
-documents. L'homme d'Holbein est bien l'homme de ce temps-là.
-
-Holbein est le plus savant des peintres naïfs; au premier aspect on
-croit qu'il n'a que le secret du passé; mais si on l'étudie de près,
-on reconnaît que l'art n'a pas de secret pour lui; il sait tout à
-fond; il a médité sur la peinture comme son ami Érasme sur la folie
-humaine,--j'allais dire la philosophie.
-
-
-[Note 15: Je ne doute pas qu'Holbein n'ait vu à ses débuts des
-tableaux de Matsys. J'en ai la preuve dans sa peinture d'abord, mais
-surtout dans la visite qu'il lui fit à Anvers à son premier voyage en
-Angleterre.]
-
-
-
-
-[Figure 10: La fille de Rubens. Peint par Rubens]
-
-
-
-
-RUBENS
-
-
-Rubens est un génie épique comme Homère et Zeuxis, comme Dante et
-Michel-Ange. Ce qu'a dit Cicéron d'Homère, ce qu'a dit Aristote de
-Zeuxis peut quelquefois s'appliquer au souverain artiste des Flandres.
-Oui, celui-là aussi avait les yeux et les ailes de l'aigle; il
-préférait le surhumain vraisemblable au vrai cloué sur le sol; avec
-les hommes il faisait des dieux, parce qu'il savait voir la nature à
-travers les splendeurs du monde idéal[16].
-
-L'art est l'image du monde: il a ses luttes et ses sommeils, ses
-aspirations et ses désespoirs. «Il est pétrifié quand il ne change
-pas,» a dit madame de Staël. L'art se renouvelle par les conquêtes
-modernes ou par les découvertes anciennes, deux vastes horizons qui
-l'appellent toujours. Mais le plus souvent le génie, n'est-ce pas le
-don de répandre la vie et la jeunesse sur des idées et des formes
-déjà connues? Quiconque est né fort, quiconque est l'inspiré des
-Dieux vient ramener le printemps dans le monde de l'art. Rubens est
-apparu à l'heure de la décadence pour la peinture. L'Italie n'avait
-plus que des maîtres secondaires; les Carrache croyaient succéder à
-Michel-Ange, l'Albane s'imaginait continuer l'œuvre du Vinci, le Guide
-prononçait devant ses tableaux le divin nom de Raphaël. Une dernière
-et glorieuse période allait pourtant s'annoncer comme la sève d'août.
-Rubens, Murillo, Poussin, Rembrandt, Claude Lorrain, devaient faire la
-gloire du dix-septième siècle; mais Rubens domine tous ces maîtres
-par le caractère grandiose de ses créations, par les formes
-magistrales de son génie.
-
-D'où venait-il, ce génie ardent et aventureux qui semait la vie à
-pleines mains? Est-il l'héritier suprême des Flamands, ou, comme tant
-d'autres, Rubens est-il le fils de ses œuvres?
-
-Qu'il nous soit permis de jeter un regard rapide sur les siècles déjà
-parcourus.
-
-Dans la première période de la peinture gothique, le sentiment du beau
-idéal se révèle çà et là, mais à travers de sombres nuages.
-L'école de Van Eyck ennoblit la réalité par l'éclat du coloris, par
-le sentiment de l'art, qui, à lui seul, est déjà quelquefois le beau;
-d'ailleurs, avant la science parfaite, les peintres primitifs avaient
-l'expression naïve, la simplicité pittoresque et souvent sublime, la
-sévérité adoucie par le calme; mais ce n'était pas l'Idéal trouvé
-par Raphaël comme par Phidias. En vain, dans le siècle qui suivit, les
-lèvres tourmentées de cette soif ardente du Beau qui dévore tant de
-nobles cœurs, les peintres des Pays-Bas allèrent demander à Rome, à
-Florence et à Venise le secret des œuvres monumentales, le secret de
-ce rayon qui tombe de si haut pour illuminer d'une lumière toute divine
-la page immortelle d'un artiste; ils réussirent à imiter les lignes et
-les nuances, mais songèrent-ils que c'est dans l'âme que le peintre,
-s'il est doué, doit puiser la vie intérieure de son œuvre?
-
-Il faut bien avouer qu'il y eut dégénérescence dans l'école flamande
-et hollandaise après Hemling et Lucas de Leyde. On vit s'épanouir plus
-d'œuvres remarquables, on ne signa presque plus de pages immortelles.
-Le génie avait soutenu ces deux maîtres dans les hauteurs
-inaccessibles; ils ne s'étaient pas contentés de peindre, ils avaient
-pensé. Ainsi Hemling était un poëte et un historien. Quelle savante
-naïveté! quelle poésie sublime en ces tableaux où il représente
-dans les lointains les événements qui ont précédé ou qui vont
-suivre l'action principale! Lucas de Leyde était un poëte et un
-philosophe. Il traduisait la Bible avec un profond sentiment biblique et
-l'interprétait librement comme un penseur. Comme les maîtres de
-Cologne, comme les Van Eyck, comme Matsys, Hemling et Lucas de Leyde
-peignaient d'après leur imagination et non d'après celle des peintres
-étrangers. Van Orley, Cocxie, Mabuse, Schoorel, Hemskerke, Franc
-Floris, Otto Venius sont de grands artistes préoccupés de la ligne
-italienne, mais non du sentiment de Raphaël ni de la grandiosité de
-Michel-Ange, ni de la poésie robuste du Titien. Ils se contentaient de
-leur dérober un certain air de famille qui frappait les yeux; mais le
-cœur, mais la pensée ne les voulaient pas reconnaître pour des
-frères ou des fils de ces grands maîtres.
-
-Rubens apparut, qui secoua d'une main libre et fière les mauvaises
-traditions qui allaient ruiner l'art des Pays-Bas.
-
-Ce grand peintre recueillit l'héritage de ses devanciers, mais il
-l'agrandit encore par des conquêtes hardies et inespérées. Rubens
-était emporté par une ardente et orageuse imagination jusqu'aux
-débauches de la pensée et de la palette. Avait-il compris que les
-Flandres, déjà trop bercées par les voluptés matérielles, les
-Flandres depuis longtemps endurcies par la religion de l'or, ne seraient
-désormais émues que par les pages à grand fracas, les drames
-chrétiens où ruisselle le sang, les sauvages ripailles de la kermesse,
-les altiers tourbillons de la fête de village, les allégories
-éclatantes, le faste bruyants des grands seigneurs et la beauté
-luxuriante des grandes dames? Ou bien, en créant ce pompeux poëme de
-la chair, du mouvement et du bruit, où la nature s'élève si haut
-qu'elle parvient jusqu'à voiler le ciel, Rubens obéissait-il à sa
-nature toute païenne?
-
-Au seul nom de Rubens, une vie éclatante se déroule fastueusement sous
-les yeux. On voit apparaître le palais à colonnes et à cariatides. La
-sculpture déploie sur la façade toutes ses merveilles épanouies, ses
-pampres ruisselants, ses grappes d'Amours lascifs, ses chimères
-audacieuses. Le regard va de la surprise à l'éblouissement. Dans les
-cours de ce palais, devant ce perron couvert de statues, les chevaux
-piaffent et hennissent d'impatience; sont-ce des équipages de princes
-et d'archiducs? c'est l'équipage de Rubens lui-même, qui va descendre
-de son atelier pour aller à la cour. Mais la vraie cour n'est-elle pas
-chez lui? N'est-ce pas dans son atelier que se rencontrent tous les
-grands seigneurs et tous les grands artistes? N'est-ce pas dans son
-atelier que sont répandues d'une main prodigue toutes les saintes et
-folles richesses créées pour les yeux: les belles femmes qui posent en
-Madeleines, en courtisanes, en naïades; les étoffes de velours et de
-soie, d'or et d'argent; les tapisseries féeriques, les tableaux de
-maîtres, les armes ciselées, les miroirs de Venise, les girandoles de
-Murano, les livres à images?
-
-La Grèce a hésité entre les douze patries d'Homère, la Belgique et
-l'Allemagne revendiquent Rubens parmi leurs illustres enfants. Rubens
-est né à Cologne, mais Rubens est flamand par l'origine comme par le
-génie. En effet, il était le fils d'un échevin d'Anvers que les
-proscriptions religieuses avaient chassé de son pays. D'ailleurs, il
-n'avait pas huit ans, il n'était pas encore né pour l'art quand il
-suivit à Anvers sa famille, qui revint habiter son ancienne maison,
-dès que le duc de Parme eut remis la ville d'Anvers sous la domination
-espagnole. Pierre-Paul Rubens naquit donc à Cologne[17] le 29 juin
-1577, dans la même maison où soixante-cinq ans plus tard, par un de
-ces hauts caprices de la destinée, Marie de Médicis, à jamais
-immortelle par la palette de Rubens, mourait abandonnée, presque sans
-pain. Qui ne s'est arrêté tout ému et tout pensif devant cette maison
-à jamais célèbre dans la comédie humaine! Rubens était fils de Jean
-Rubens, professeur en droit, et de Marie Pipelings. Son aïeul était
-originaire de la Styrie. Son père, qui le destinait aux belles-lettres,
-lui fit aimer la langue latine. À peine était-il entré sérieusement
-dans l'étude, que Marguerite de Ligne, comtesse de Lelaing, le prit
-chez elle en qualité de page. La dame aimait les beaux adolescents;
-Rubens avait une figure charmante, douce, pensive et spirituelle. Le
-génie tumultueux qui enflamma sa vie ne rayonnait pas encore sur son
-front. Il paraît même que les soupers licencieux de la comtesse de
-Lelaing ne furent pas longtemps du goût de Rubens, car il vint un jour
-tout rougissant appuyer son front sur le sein de sa mère en lui
-confiant qu'il ne voulait plus retourner dans un hôtel où l'on vivait
-comme dans un cabaret. «Mon pauvre enfant, ton père est mort; où
-iras-tu sans appui?--Chez Tobie Verhaegt.--Tobie Verhaegt?--Oui. C'est
-un paysagiste que j'ai vu chez la comtesse.» Rubens ne fut pas peintre
-en naissant, comme tant d'autres qui apprennent à dessiner avant
-d'apprendre à écrire; quand il prit un pinceau, il s'imagina qu'il
-était né paysagiste. Les fortes natures se mettent presque toujours en
-route sans connaître encore leur chemin.
-
-Tobie Verhaegt était un artiste original, qui reproduisait la nature
-avec un certain caractère de grandeur, sans toutefois abandonner le
-sentiment naïf des paysagistes du Brabant; Rubens n'eut pas lieu de se
-repentir des études qu'il avait faites avec cet excellent artiste. Ce
-fut surtout avec lui qu'il apprit la science des tons aériens; il
-reconnut bientôt que ce n'étaient pas seulement des ciels et des
-rivières, des prairies et des montagnes, des fleurs et des forêts qui
-devaient tomber du chaos de sa palette, mais des hommes et des femmes,
-des pensées et des sentiments. Il entra à l'atelier d'Adam Van Oort,
-génie aventureux dont la hardiesse séduisit de prime abord le jeune
-homme.
-
-Adam Van Oort était né à Anvers. Son père, peintre et architecte,
-fut son maître. Il puisa tout son génie dans les traditions
-nationales; il voulut être franchement de son pays, comme Abraham
-Janssens, que nous allons voir apparaître. La bonne ville d'Anvers
-n'avait plus de mœurs depuis que la guerre avait profané ses églises,
-depuis que les grands seigneurs avaient banni l'humble vertu du foyer,
-depuis que les grandes dames enseignaient l'amour à leurs pages. Adam
-Van Oort, trop tôt aveuglé par son génie, n'étudia bientôt que dans
-les tavernes enfumées, au milieu des filles de joie et des pots de vin.
-
-Rubens avait été attiré à son atelier par un instinct secret pour
-ces débauches de chair et de pampre, mais surtout parce que tous les
-talents en germe étaient disciples d'Adam Van Oort, témoin Jordaens,
-Sébastien Franck et Van Balen.
-
-Au temps où éclata le génie de Rubens, les Pays-Bas comptaient
-encore, sans parler des Franck, des Breughel et d'Adam Van Oort, plus
-d'un grand artiste, comme Gaspard de Crayer, Jacques Jordaens, Otto
-Venius.
-
-
-
-
-II
-
-
-Otto Venius, qui après Coexie et Floris fut le Raphaël flamand, venait
-d'arriver à Anvers avec une grande renommée. C'était un savant
-historien, un fervent artiste, un peintre épris du style: Rubens alla
-à lui.
-
-On admire l'art dans les tableaux d'Otto Venius, mais on n'y trouve pas
-l'expression intime de la nature. Tout en quittant les régions du
-simple et du vrai, il ne s'élève pas à l'idéal. Il a plus d'ampleur,
-plus d'éclat, plus de variété que ses devanciers; c'est bien la
-préface de Rubens, mais on cherche encore quand on a longtemps étudié
-son œuvre. Sainte simplicité flamande, où es-tu? C'en est fait de
-toi, nous ne le retrouverons plus dans les grandes pages. Sneyders
-lui-même donnera à ses bêtes le caractère épique[18].
-
-À l'atelier d'Otto Venius, Rubens eut d'abord un rival sérieux dans
-Nicolas de Liemacker, surnommé Roose, qui avait l'instinct des grandes
-compositions. Rubens admira sans jalousie son talent à grouper les
-figures, le goût savant de son dessin, la hardiesse de son coloris.
-Plus tard, Rubens, déjà reconnu le plus grand peintre de son siècle,
-demeura fidèle à cette admiration pour Roose. Il fut appelé à Gand,
-où s'était établi son condisciple, pour peindre au retable d'un autel
-la chute des anges rebelles. «Messieurs, dit-il aux membres de la
-confrérie, quand on possède une rose si belle, on peut bien se passer
-de fleurs étrangères.» Le peintre de Gand se montra digne de ces
-paroles; sa _Chute des Anges rebelles_ pourrait sans affront porter la
-signature de Rubens.
-
-Tout en reconnaissant la science et le style d'Otto Venius, Rubens,
-déjà pénétré du naturalisme flamand, eut le bon esprit de ne pas
-sacrifier à ce nouveau maître les œuvres robustes et originales
-d'Adam Van Oort. Otto Venius, même dans ses hardiesses, avait des
-timidités aux yeux de Rubens, même dans son ampleur il avait de la
-sécheresse, même dans son éclat il était brumeux. Et puis Otto
-Venius avait le tort de tous les érudits, dans les arts comme dans les
-lettres: il peignait trop de par tel peintre vénitien ou tel peintre
-bolonais, comme un savant qui indique ses auteurs à chaque page. Rubens
-sentait en lui-même trop de sources vives jaillissantes déjà pour
-aller puiser d'une main timide aux sources étrangères.
-
-Rubens quitta son dernier maître à peine âgé de vingt-trois ans,
-soit qu'il craignît de trop subir l'influence d'Otto Venius, soit que
-celui-ci lui conseillât de voyager. Rubens eut encore un maître,
-maître souverain dont il faut parler ici. Ce grand maître, ce fut son
-temps, ce seizième siècle tout plein des fougues, des colères, des
-orages de la guerre civile et de la fureur religieuse. Dieu sème le
-génie dans le sang des révolutions; après les grandes actions
-viennent les grands artistes. Dieu dispose le tableau, le peintre n'a
-plus qu'à le fixer sur la toile. Les uns ont la nature pour souverain
-maître, ils vivent dans son silence éloquent et dans ses joies
-agrestes, dans la poésie de ses métamorphoses et de ses horizons:
-c'est Claude Lorrain, c'est Ruysdaël. Les autres, comme Ostade ou
-Metzu, ont pour souverain maître le génie du foyer, parce qu'ils ont
-vécu les pieds dans l'âtre, l'œil distrait par le roman familier de
-l'intérieur. Ceux-ci, Raphaël ou Lesueur, ont pour les guider le Dieu
-qui parle en eux-mêmes, le divin sentiment qui fleurit dans leur âme.
-Ceux-là, Michel-Ange ou Rubens, ont emprunté la fougue, le bruit, la
-fureur et l'éclat de leurs compositions aux révolutions qui les ont
-bercés.
-
-Après avoir quitté Otto Venius et avant de partir pour l'Italie,
-Rubens, peut-être incertain encore sur son génie, passa quelque temps
-à courir le monde. Il ébaucha les portraits de ses amis, tous
-gentilshommes flamands ou espagnols. Albert et Isabelle accueillirent à
-la cour ce jeune peintre, déjà gentilhomme parle talent comme par la
-naissance. Selon Sandrart, Rubens n'alla en Italie que chargé d'une
-mission par l'archiduc d'Autriche pour le duc de Mantoue, Vincent de
-Gonzague. Ce qui est hors de doute, c'est que Rubens demeura près de
-huit ans à la cour du duc de Mantoue. Mais, beaucoup plus artiste que
-courtisan. À toute heure et en tout lieu il ne cessait d'étudier
-tantôt les anciens poëtes, tantôt la nature qui passait devant ses
-yeux, tantôt l'œuvre des grands maîtres. Il peignait d'ailleurs une
-galerie pour le duc de Mantoue. Un jour qu'il représentait le combat de
-Turnus et d'Énée, il récitait à haute voix, pour animer son génie,
-ces vers de Virgile: «_Ille etiam patriis agmen ciet..._» Le duc, qui
-l'avait écouté, entra en riant et lui parla latin, croyant qu'il
-n'entendait pas cette langue. Mais quelle fut sa surprise, lorsque le
-peintre lui répondit, en style digne du siècle d'or! Il comprit
-surtout alors qu'il avait dans son palais un gentilhomme accompli qui
-pouvait le servir par son esprit comme par son talent. Il lui donna
-bientôt une mission pour Philippe III, roi d'Espagne. La mission du
-peintre fut sans doute de faire des portraits, car il peignit à Madrid
-le roi et toute sa cour; seulement les cent mille piastres qu'il y gagna
-furent bien pour lui et non pour son seigneur et maître. Rubens fut si
-hautement renommé à Madrid, que le duc de Bragance, qui allait devenir
-roi de Portugal, écrivant à un seigneur de la cour, le supplia
-d'amener avec lui l'ambassadeur du duc de Mantoue à Villaviciosa, où
-le duc faisait sa résidence et méritait déjà le surnom de protecteur
-des sciences et des arts. Rubens, né pour la pompe des rois, né pour
-le luxe et le fracas, prit la route de Villaviciosa avec un train
-considérable, qui mit en rumeur toute la province. La reine de Saba
-allant visiter Salomon n'étala guère plus de faste et de splendeur.
-«Le duc de Bragance, dit Descamps, effrayé de la dépense qu'un tel
-hôte pourrait occasionner, dépêcha un gentilhomme au-devant de
-l'artiste, qui n'était plus qu'à une journée de sa cour, _pour le
-prier de remettre sa visite à un autre temps._ Ce compliment était
-accompagné d'une bourse de cinquante pistoles, pour dédommager Rubens
-de sa dépense et des heures qu'il avait perdues. Rubens répondit qu'il
-ne recevrait pas ce présent et qu'il visiterait le duc de Bragance. Je
-ne suis point venu peindre, mais pour m'amuser pendant une semaine à
-Villaviciosa. Que voulez-vous que je fasse de cinquante pistoles? J'en
-ai apporté mille pour les dépenser pendant mon séjour.»
-
-À peine de retour à Mantoue, le duc, qui voulait avoir une immense
-galerie due à Rubens, l'envoya copier à Rome les tableaux des grands
-maîtres. Jusque-là cependant Rubens, qui avait quitté les Flandres
-pour aller s'enivrer de lumière devant l'école de Venise, n'avait pu
-étudier les maîtres de la couleur italienne. De Rome il alla à
-Venise. Quand il se vit en face des Titien, des Tintoret et des
-Véronèse, il sentit plus que jamais qu'il était né peintre et jura
-de ne plus éparpiller son génie dans les plaisirs frivoles des cours.
-Il quitta peu à peu son royal protecteur pour étudier en toute
-liberté les anciennes écoles d'Italie. Il n'avait pas pris le temps de
-vivre seul dans les rayonnantes extases de la pensée. Il vécut
-désormais seul, traversant comme un vieux pèlerin Venise, Rome,
-Gênes, Florence. L'art était devenu son dieu; il ne l'avait aimé
-d'abord que par caprice; son culte devenait plus grave. Ce qui acheva
-surtout de mûrir son esprit, ce qui vint à l'heure décisive donner à
-son génie un caractère plus solennel, ce fut la mort de sa mère. À
-la première nouvelle de la maladie, il était parti en toute hâte,
-mais il n'arriva que pour pleurer sur un tombeau. Sa douleur fut si
-profonde, qu'il se retira dans l'abbaye de Saint-Michel d'Anvers,
-presque décidé à n'en jamais sortir.
-
-L'amour bâtit sur la mort: l'année même où il s'agenouilla tant de
-fois sur une tombe aimée, il devint follement épris de cette belle
-Isabelle Brandt dont il a laissé tant de portraits. Tout amoureux qu'il
-fût cependant, il voulait d'abord retourner à Mantoue. En vain
-l'archiduc Albert lui fit dire «qu'il ne souffrirait qu'avec peine que
-Mantoue enlevât à la Flandre espagnole son précieux ornement.» Mais
-quand Isabelle Brandi lui dit ces simples paroles en le regardant avec
-une naïve tendresse: «Vous partirez?» il demeura. En épousant
-Isabelle, il réalisa un des mille rêves de sa jeunesse. Sa femme
-était belle, il en fit une reine: il ne la mit point dans une maison,
-mais dans un palais: il lui donna des chevaux et des laquais, les plus
-lâches étoffes, les plus rares parures. Si la chambre d'Isabelle
-semblait l'œuvre des fées, l'atelier de Rubens était l'œuvre d'un
-artiste achevé: c'était un cabinet en rotonde éclairé par en haut,
-orné de vases de porphyre et d'agate les plus merveilleusement
-sculptés, de bustes antiques et modernes du plus haut style. Toutes les
-écoles de peinture avaient là leur représentant dans quelque œuvre
-précieuse. Cette collection enviée par tous les princes, Rubens la
-céda plus tard, bien à regret, au duc de Buckingham, qui, en lui
-comptant soixante mille florins, croyait bien qu'il ne la payait pas;
-mais le duc lui donna son amitié, qui fut inépuisable. Quoiqu'il
-vécut comme un prince, Rubens vivait heureux. Il avait le luxe, mais il
-avait la liberté. Et puis, s'il travaillait, c'était avec la religion
-de l'art; ses loisirs étaient ceux d'un esprit intelligent qui s'en va
-butiner comme l'abeille gourmande sur toutes les fleurs de la science.
-En un mot, son temps était à lui, voilà tout le secret. L'or tombait
-de sa palette comme par enchantement: ses moindres ébauches étaient
-recherchées dans les quatre royaumes de l'art. Il comprenait si bien
-que le temps est une richesse qui passe, qu'il ne voulait pas perdre une
-heure. Il dormait peu; il courait beaucoup à pied ou à cheval, tantôt
-le monde, tantôt les bois. Il avait son lecteur ordinaire: il ne
-saisissait jamais sa palette sans que celui-ci vînt avec deux ou trois
-auteurs, tantôt sacrés, tantôt profanes. Il n'avait pas besoin
-d'ailleurs de la science des autres; tous les poëtes lui étaient
-familiers; il parlait sept langues et connaissait à fond toutes les
-théologies et toutes les histoires[19]. Cependant peu à peu la paresse
-vint saisir cet esprit éclatant. Comme l'amour de l'or et du luxe ne
-s'altérait pas chez lui, il choisit sept à huit de ses élèves et les
-mit à l'œuvre, non pour eux, mais pour lui. Il devint pour ainsi dire
-un très-intelligent chef d'orchestre. Il avait une estrade dans son
-atelier, il y montait avec des livres, il traçait quelques lignes et
-commandait à haute voix. Comme il avait choisi les talents les plus
-variés, les sept ou huit élèves pouvaient travailler au même
-tableau; l'un traitait le nu, l'autre la draperie, celui-ci le paysage,
-celui-là les animaux, enfin le maître venait à son tour par achever
-l'œuvre. En quelques coups de palette il avait l'art de répandre la
-vie et d'imprimer son style. Il pouvait signer en toute conscience,
-c'était bien l'œuvre de Rubens; il avait donné l'inspiration, il
-avait tracé le dernier mot.
-
-Cependant quelques-uns des élèves se confièrent un jour que Rubens
-avait tout l'argent et toute la gloire. De là révolte ouverte. Ils
-répandirent le bruit que sans le secours de ses disciples Rubens serait
-un pauvre paysagiste, un mauvais peintre de kermesse et un plus mauvais
-peintre d'animaux. Rubens répondit à la critique, comme tous les
-grands artistes, par de nouveaux chefs-d'œuvre. En quelques semaines il
-peignit une kermesse éclatante, des animaux et des paysages d'une
-grande manière et d'un grand effet. Ceux qui s'étaient le plus
-acharnés contre sa gloire ne se tinrent pas pour battus; Abraham
-Jeanssens entre autres, téméraire dans sa fureur de combattre, osa
-proposer à Rubens un défi de peinture. Rubens se contenta de lui
-répondre: «Quand vous serez à ma taille, j'accepterai le défi.»
-
-
-
-
-III
-
-
-La reine Marie de Médicis avait appris de bonne heure, par tradition de
-famille, que les beaux-arts autant que les belles actions immortalisent
-un nom royal. Le génie de la statuaire, de la peinture et de la poésie
-n'a-t-il pas répandu plus d'éclat sur les grandes figures de
-l'histoire que l'histoire elle-même? En 1620, Rubens était seul le
-grand artiste qui parut digne à Marie de Médicis d'imprimer sur la
-toile l'éternité de sa gloire. Rubens fut donc choisi par elle pour
-peindre le célèbre poëme épique du Luxembourg, poëme en
-vingt-quatre chants, comme ceux d'Homère. Rubens, pourquoi ne pas le
-dire? s'est montré dans cette œuvre moins grand artiste que profond
-courtisan; car on peut contester le goût de ses allégories, roman
-historique, histoire romanesque, où le sacré coudoie le profane dans
-un petit cercle, qui prend des airs de grandeur par la seule magie du
-pinceau. Il faut dire aussi que l'inspiration n'était pas favorable au
-génie. La vie de Marie de Médicis n'a offert qu'une page poétique à
-l'histoire: cette page, Rubens ne l'a pas vue; c'est celle où, par
-l'ingratitude de Richelieu, la reine-mère alla mourir de misère à
-Cologne, dans la maison même où était né Rubens. S'est-elle rappelé
-à son lit de mort le poëme menteur du grand peintre, qui avait
-entouré son berceau de destins et de génies prédisant pour elle un
-avenir splendide.
-
-Winckelmann admire beaucoup trop les allégories de Rubens. «Rubens a
-cherché à représenter Henri IV comme un vainqueur humain et
-pacifique, qui témoigna de l'indulgence et de la bonté même envers
-ceux qui s'étaient rendus coupables de rébellion et de lèse-majesté.
-Il représenta son héros sous la figure de Jupiter, qui ordonne aux
-dieux de punir les vices et de les plonger dans l'abîme. Apollon et
-Minerve décochent leurs flèches sur ces vices, représentés par les
-figures allégoriques de monstres qui tombent tumultueusement par terre.
-Mars en fureur veut tout détruire; mais Vénus, comme emblème de
-l'Amour, retient doucement le bras du dieu de la guerre. L'expression de
-Vénus est si grande qu'on croit entendre cette déesse adresser ces
-paroles à Mars: Que la colère ne vous emporte pas contre les vices;
-ils sont assez punis.» Et Winckelmann s'évertue à pénétrer des
-intentions profondes là où Rubens n'a songé qu'à des effets de
-palette.
-
-Je reconnais avec Winckelmann que la peinture étend son empire sur les
-idées, sur le monde de l'âme comme sur le monde qui frappe les yeux.
-Nous sommes gouvernés par des allégories; la religion et la
-philosophie ne sont peuplées que de symboles. Les arts surtout vivent
-par le symbole, mais je n'aime pas les énigmes dans l'art. Je ne puis
-admettre avec Platon que la poésie soit énigmatique. Homère, le grand
-maître, ne répand jamais d'ombres sur ses idées; il est clair comme
-le ciel du matin. Dans ses tableaux immortels, l'allégorie apparaît
-sans nuages, fière et belle comme la vérité. N'est-ce pas un tableau
-tout fait que cette allégorie des Prières: «Apprenez, ô Achille! que
-les Prières sont filles de Jupiter; elles sont devenues courbées à
-force de se prosterner; l'inquiétude et les rides profondes sont
-gravées sur leur visage; elles forment le cortège de la déesse Até.
-Cette déesse passe d'un air fier et dédaigneux, et, parcourant d'un
-pied léger tout l'univers, elle afflige et tourmente les humains; elle
-tâche d'éviter les Prières qui la poursuivent sans cesse, et qui
-s'occupent à guérir les plaies qu'elle a faites. Ces filles de
-Jupiter, ô Achille! versent leurs bienfaits sur celui qui les honore.»
-Il y a, dans toutes les allégories antiques, une grandeur et une
-simplicité qui fait leur lumière; les allégories modernes, plus
-ingénieuses que grandes, sont souvent confuses, presque jamais simples.
-Si les anciens avaient à peindre la mort d'une jeune fille, ils la
-représentaient enlevée dans les bras de l'Aurore, symbole d'une grâce
-adorable qu'ils devaient à leur poésie panthéiste, et non pas, comme
-a dit Vinckelmann, plus savant que poëte, à la coutume d'inhumer les
-enfants à la pointe du jour. Or, demandez un symbole aux peintres
-modernes sur la mort d'une jeune fille!
-
-Rubens a été forcé de ne prendre aux anciens, lui qui était un
-génie de premier ordre, que des allégories surannées; ce qu'il
-fallait à ce fier pinceau, à ce poëte épique, à ce savant artiste,
-c'était l'allégorie renfermant dans sa figure sublime le sens
-mystérieux de la fable, et non le symbole des vertus et des vices. La
-galerie du Luxembourg de Rubens est un poème qui ne vaut guère mieux
-que _la Henriade_, exécution à part, car Voltaire poëte épique n'a
-ni verve ni couleur. Mais, si Rubens n'a cherché que des prétextes
-pour déployer toutes les hardiesses de son pinceau et tout le luxe de
-sa palette, applaudissons à ce chef-d'œuvre éclatant, sinon profond.
-
-Rubens vint achever ce chef-d'œuvre à Paris, où la reine l'avait plus
-d'une fois appelé. Marie de Médicis prit un vrai plaisir à le voir
-peindre, car il couvrait une grande toile comme par magie. Il fut retenu
-en France par toute la cour qui voulait poser devant lui. Sa carrière
-diplomatique commença à son retour en Flandre. Il connaissait les
-hommes de longue date par l'étude des passions; il était grand
-physionomiste; il jugeait vite et jugeait bien. Son grand œil
-pénétrant, quoique enivré de lumière, allait au fond des cœurs.
-L'infante Isabelle eut de graves entretiens avec lui sur la situation
-des Pays-Bas. Elle comprit que c'était le seul homme de haute
-intelligence qui fût à sa cour; elle ne le nomma point ambassadeur,
-mais elle lui confia la mission d'aller en Espagne conférer avec le roi
-sur les dangers d'une guerre plus longue en Brabant. Il fut accueilli à
-la cour d'Espagne par le roi, par le duc d'Olivarès et le marquis de
-Spinola, comme un ambassadeur en titre. Il fit mieux que de peindre
-l'état des Flandres, il donna d'excellents conseils pour l'avenir. Le
-roi d'Espagne lui donna comme preuve de son contentement six chevaux
-andalous, un diamant de prix et la charge de secrétaire du conseil
-privé avec la survivance de cette charge pour son fils. À peine de
-retour en Flandre, Isabelle l'envoya en Hollande, toujours avec la
-mission d'arriver à la paix. La négociation allait arriver à bonne
-fin, quand mourut le prince de Nassau. Ce fut alors que le roi d'Espagne
-confia à Rubens la mission d'aller en Angleterre, toujours dans le
-même but. Le peintre passa en Grande-Bretagne comme un simple voyageur;
-il visita son ancien ami le duc de Buckingham, et demanda à être
-présenté au roi. Il fut accueilli à la cour avec toute sorte de bonne
-grâce. Il déplora la guerre entre l'Espagne et l'Angleterre. «Qui
-sait? dit-il avec un sourire, peut-être le roi d'Espagne et le roi
-d'Angleterre ne seraient pas fâchés de consentir à la paix?--Qui
-sait?» dit le roi devenu pensif. Rubens comprit que le moment était
-favorable; il déplia ses lettres de créance et demanda la paix au nom
-du roi son maître. Charles Ier, pour donner à cet ambassadeur
-extraordinaire une preuve de haute estime, lui passa au cou à l'instant
-même le cordon de son ordre. Peu de jours après il le créa chevalier
-en plein parlement et lui remit l'épée qui venait de lui servir pour
-la cérémonie.
-
-Rubens n'était pas aux termes de ses missions diplomatiques; nous ne le
-suivrons pas plus longtemps dans cette région fatale au génie, car le
-génie aime la solitude qui inspire. Il regretta bientôt lui-même de
-s'être un peu trop attardé dans ces vanités de cour qui dévoraient
-le meilleur de son temps, mais qui du moins l'avaient détourné peu à
-peu de sa douleur à la mort de sa femme. Il prit à la fin la ferme
-résolution de vivre désormais pour l'art et pour lui-même. Il se
-renferma à Anvers dans cette royale maison peuplée de souvenirs où il
-avait passé ses plus belles heures; mais il n'y retrouva ni sa jeunesse
-ni l'amie de sa jeunesse. Il n'eut pas la force de vivre seul. Il y
-avait à Anvers une jeune fille d'une rare beauté, Hélène Formann,
-qui comptait seize ans à peine; il l'épousa, tout en reconnaissant la
-folie d'un pareil hyménée. C'était d'ailleurs une belle folie qui
-eût entraîné les plus raisonnables. Rubens a immortalisé Hélène
-Formann comme Isabelle Brandt. Depuis son second mariage jusqu'à sa
-mort, il peignit toutes ses vierges sur le modèle de sa jeune femme.
-
-Il y a au musée de Munich deux portraits de Rubens peints par
-lui-même. Dans le premier, il s'est représenté dans tout l'éclat de
-sa luxuriante jeunesse, donnant la main à Isabelle Brandt; dans le
-second, c'est un homme déjà mûr, qui se promène avec une femme et un
-enfant; cette autre femme, c'est Hélène Formann. Dans la fameuse
-_Descente de Croix_, la Vierge et la Madeleine ne rappellent-elles pas
-la nature et l'expression de ces deux femmes de Rubens?
-
-Rubens, frappé de la goutte, mourut à l'âge de soixante-deux ans et
-onze mois, le 30 mai 1640, laissant à ses deux fils et à sa fille un
-nom glorieux et une grande fortune. Il mourut vaillamment, le pinceau à
-la main. Son génie lui était demeuré fidèle compagnon; jamais grand
-artiste n'avait créé tant d'œuvres immortelles. Il fut enterré dans
-l'église Saint-Jacques d'Anvers, derrière le chœur. Ses funérailles
-furent celles d'un prince. On porta devant son cercueil une couronne
-d'or sur un carreau de velours noir. La noblesse, le clergé, les
-artistes, les gens du peuple, vinrent en foule saluer cette couronne et
-s'agenouiller devant son cercueil[20]; mais c'était au dix-neuvième
-siècle qu'il était réservé d'élever une statue à Rubens en pleine
-place d'Anvers, comme pour un roi. Quel roi oserait lui disputer la
-place[21]?
-
-
-
-
-IV
-
-
-Rubens peignait comme Homère et Théocrite chantaient; il avait la
-grandiosité dans le génie. Les luxuriantes et naïves Flamandes lui
-rappelaient les formes héroïques des femmes de Sparte, de Lacédémone
-et de Syracuse. Il est d'un grand aspect comme la mer, les tempêtes et
-les montagnes. Il passe rapide comme la foudre, sans s'arrêter aux
-ciselures ni aux mosaïques. Sous son pinceau la mer jaillit tout
-entière et non vague par vague, les montagnes s'élèvent par grandes
-lignes et non par rochers et par touffes d'herbes.
-
-Rubens, quelque tableau qu'il fit, conservait, même à son insu, ce
-style d'apparat qu'il avait emprunté à l'école de Venise, mais
-surtout à Paul Véronèse. Il faut bien avouer qu'il y a un peu de
-mouvement théâtral dans son talent; il n'est pas jusqu'au paysage
-qu'il n'ait trop animé par la mise en scène. Ainsi, chez lui, la
-nature est toujours aux prises avec l'orage ou la tempête; il parvient
-sans cesse à altérer cette naïve et sublime simplicité dont Dieu l'a
-revêtue. Dans les nues, il jette un arc-en-ciel; sur la prairie, il
-précipite une cascade; dans la forêt, il chasse un coup de vent.
-
-Comme l'a remarqué Reynolds, tout est en harmonie chez Rubens. «S'il
-eût été plus parfait, ses ouvrages n'auraient pas eu cette perfection
-d'ensemble qu'on y trouve. Par exemple, s'il avait mis plus de pureté
-et de correction dans le dessin, son manque de simplicité dans la
-composition, dans la couleur et dans le jet des draperies, nous
-frapperait davantage;» mais la richesse de sa composition et l'harmonie
-de sa palette éblouissent à tel point la vue, qu'on s'incline devant
-ses défauts comme devant ses beautés.
-
-Il y a trois espèces d'harmonie: la première a pour exemple _la
-Transfiguration_; c'est la manière romaine; les couleurs en sont fortes
-et fières. La seconde est la manière milanaise; elle est produite par
-la rupture des couleurs[22]. Avant les Hollandais, Léonard de Vinci a
-enseigné l'art de _cacher sa palette_, semblable au grand écrivain qui
-ne détourne jamais l'attention du sujet pour l'attirer sur lui-même.
-La troisième manière a pour exemple les Vénitiens et les Anversois.
-C'est l'alliance des couleurs fières et tendres dans un ensemble
-éclatant. Rubens est le vrai représentant de cette manière.
-
-Il peignait d'un seul coup, en traits de feu; de là le charme tout
-virginal de son coloris. Il savait trop bien qu'il perdrait cette magie
-en fatiguant ses couleurs.
-
-Quoique le génie de Rubens fût surtout dans sa palette, il avait aussi
-l'art de _cacher sa palette_, comme Léonard de Vinci. Quelle fraîcheur
-de ton! quel éclat! quelle énergie! C'est le rayon qui joue sur la
-rosée. Rubens est toujours harmonieux comme un bouquet de fleurs dans
-ses bouquets de chairs[23]; il allie merveilleusement les couleurs
-fières aux couleurs tendres. Il a l'art de les distribuer, de les
-fondre et de les rendre amies.
-
-Rubens est une des plus puissantes individualités qui aient marqué
-dans les arts. Sa grande figure est empreinte du caractère olympien.
-Non-seulement il a régné souverainement dans les Flandres, mais il a
-partagé la couronne des plus radieux artistes. Il a quelquefois saisi
-la grâce adorable de Raphaël et la grandiosité terrible de
-Michel-Ange, l'énergie robuste de Titien et la suavité voluptueuse du
-Corrége. Il a lutté avec la nature et n'a pas été vaincu par elle.
-Rien n'arrêtait ce fier et vaillant pinceau, qui passait, victorieux
-toujours, de l'allégorie au bouquet de fleurs, de l'histoire sacrée à
-la kermesse, du portrait au paysage[24].
-
-C'est surtout dans la _Montée an Calvaire_, dans les grandes pages
-allégoriques, dans l'_Adoration des Mages_[25], que le génie de Rubens
-éclate jusqu'à la fureur. Quelle force orgueilleuse! quelle
-sublimité! quelle splendeur et quelle magnificence! La _Descente de
-croix_, ce miracle de la cathédrale d'Anvers où l'on va comme à un
-pèlerinage d'art de tous les coins du globe, est la page où Rubens a
-fondu le plus harmonieusement toutes les richesses de sa palette, toute
-la fierté de sa main, tout le sentiment de son âme. Jamais on n'a
-été plus expressif et plus douloureux, jamais cette page sublime du
-poëme de la Passion n'a été traduite par un art plus divin; la Vierge
-n'est plus une femme, c'est la mère de Dieu; Jésus n'est plus un
-homme, c'est le Fils de Dieu. Quoique la couleur éclate sur cette toile
-comme dans toutes les œuvres de Rubens, elle n'y étouffe pas la ligne
-et le sentiment. Rubens est là tout entier. Et là du moins on sent
-bien que la main profane d'un élève n'est pas venue refroidir
-l'inspiration du maître.
-
-Ce grand génie, qui voulait être le dernier mot de l'Italie et de la
-Flandre, a un peu abusé de ses forces; il a pris quelquefois la fureur
-pour l'inspiration ou la verve. Dans sa fougueuse énergie, il a çà et
-là dépassé le but, car tout ce tumulte, tout ce fracas, toutes ces
-splendeurs, frappent souvent plus les yeux que la pensée. Ne
-s'adressent-elles pas aussi à quelques-unes des œuvres de Rubens, ces
-paroles de Shakespeare: «Une fable contée par un fou, pleine de
-redondances et de grands mots[26]?» Avec un peu moins d'éclat et un
-peu plus de poétique grandeur, qu'eût-il manqué à Rubens? Au lieu
-d'adorer à Venise le style un peu théâtral des coloristes, que
-n'a-t-il adoré à Rome la ligne éloquente des dessinateurs?
-
-Comme Michel-Ange, Rubens fut le peintre du mouvement; il aimait le
-mouvement jusqu'au désordre: aussi ses attitudes sont-elles un peu
-outrées dans leur énergie. La chaleur et l'enthousiasme
-l'entraînaient trop loin, même dans la peinture héroïque, hormis
-pourtant dans ces admirables chefs-d'œuvre, la _Chute des Anges
-rebelles_ et le _Combat des Amazones._ Ses hommes sont toujours des
-hommes par la force et par la grandeur; mais, dans sa manière trop
-large et trop puissante, les femmes qu'il crée ne sont plus assez des
-femmes.
-
-Rubens a dignement lutté avec Michel-Ange dans son _Jugement dernier_;
-il n'atteint pas à la sauvage mélancolie ni à la science de dessin du
-peintre de la chapelle Sixtine; mais Rubens, avec la poésie du symbole,
-avec la magie du clair-obscur et toutes les pompes du coloris, s'élève
-à la hauteur de Michel-Ange.
-
-Les critiques, qui ne veulent jamais de taches au soleil, reprochent à
-Rubens de n'avoir rien compris à cette ligne sévère, idéal du
-sculpteur antique reconquis par Raphaël, de ne pas s'être passionné
-pour le contour pur, si correct et si expressif d'Euphranor,--Euphranor,
-qui représentait à la fois dans Paris le juge des déesses, l'amant
-d'Hélène et le vainqueur d'Achille, sans les ressources d'un beau
-coloris, avec la ligne seule, qui est une langue complète. Rubens a
-tout compris, mais il a dit que la couleur aussi était une langue
-complète. Quand donc acceptera-t-on le génie avec ses dons divins et
-ses imperfections humaines? Nos défauts sont les ombres de nos vertus.
-
-Ce qui a surtout frappé Rubens, c'est l'éclat et la grandiosité.
-Comme Michel-Ange, il a oublié que les Grâces ne sont pas des
-Amazones. Mais qu'importe, s'il est arrivé victorieusement jusqu'au
-sommet de l'art? Tout en négligeant trop les leçons des maîtres de
-l'antiquité, il a saisi à la nature des beautés qu'eux-mêmes,
-peut-être, n'avaient pas découvertes. Le génie n'est-il pas souvent
-le don de voir l'œuvre de Dieu sous un aspect nouveau?
-
-Le caractère du génie humain est d'étonner par des beautés et non
-pas d'être sans défaut. Saluons sans critique celui qui, comme Dieu,
-créait son monde en six jours. Il avait la rapidité de la foudre, non
-pour détruire, mais pour répandre la vie dans ses tableaux[27].
-Saluons Rubens, inclinons-nous devant son sceptre, car celui-là fut un
-roi, le roi glorieux des Flandres. Quel est celui qui, en s'élevant sur
-son trône, pourrait atteindre à sa taille?
-
-
-[Note 16: Cependant Rubens, tout imprégné de naturalisme, peut-être
-à son insu, car la nature était chez lui plus forte encore que la
-science, a trop chargé ses figures de chair. Zeuxis, d'après l'exemple
-d'Homère, donnait à ses femmes une certaine forme héroïque; mais il
-possédait au même degré la force et la grâce. Aussi, tout
-héroïques qu'elles fussent, ses femmes étaient toujours des femmes,
-et même, selon les témoignages de l'antiquité, les plus belles de la
-Grèce. Théocrite a créé son Hélène d'après ces majestueux
-modèles.]
-
-[Note 17: «Il naquit à Cologne et mourut à Anvers, comme pour toucher
-à la fois au berceau et à la tombe de l'art flamand.» H. FORTOUL.]
-
-[Note 18: Bien que Sneyders ait étudié comme Van Dyck sous Van Balen,
-on peut dire qu'il fut son maître à lui-même, car Van Balen lui
-enseignait la peinture historique, lorsqu'un jour il reconnut qu'il
-n'était pas né pour peindre des hommes, mais pour peindre des bêtes.
-Il débuta par une chasse au cerf qui fit sa fortune. Jusque-là on
-n'avait jamais représenté avec tant d'éclat et tant de vie les meutes
-ardentes et les chevaux éperdus. Philippe III ayant vu ce tableau
-voulut avoir vingt chasses de Sneyders; l'archiduc Albert le nomma son
-premier peintre, et Rubens, l'empereur de la peinture, l'appela pour
-peindre les animaux et les fruits de ses tableaux, déclarant qu'il
-saurait bien le payer en monnaie d'artiste. En effet, Rubens peignit
-presque toutes les figures des tableaux de Sneyders. Ces œuvres faites
-à deux semblent, par leur admirable harmonie, appartenir au même
-maître; c'est que Rubens et Sneyders avaient la même touche libre et
-fière, riche et variée, la même couleur ferme, chaude et dorée.
-Sneyders vivait sans doute familièrement avec les animaux; il les a
-présentés dans leurs passions, dans leurs fureurs, dans leurs larmes.
-Quelle vérité naïve et saisissante! Ses combats de chiens et de
-sangliers, ses duels de lions et de tigres, respirent une énergie
-sauvage qui vous monte à la tête. Ses forêts répandent je ne sais
-quelle amère et verte odeur qui révèle un paysagiste vivement épris
-de la nature. Il a laissé quelques figures, entre autres son portrait,
-qui témoignent que sans Rubens il aurait pu faire un tableau complet.
-Il avait accepté la collaboration de Jordaens et de quelques autres aux
-conditions faites par Rubens. Mais pourtant ses plus beaux sont ceux
-dont Rubens a peint les figures, témoin celui de l'ancien archevêché
-de Bruges, où une femme enceinte touche des fruits avec plus d'avidité
-encore qu'Ève, sa première mère. On ne saurait dire où est le
-chef-d'œuvre. Les fruits sont admirables: la rosée la plus fraîche a
-roulé sur eux ses perles embaumées, le soleil le plus doux les a
-dorés et empourprés; mais cette femme qui les touche est si vivante,
-que déjà on voit jaillir le lait de ses mamelles fécondes.
-
-Sneyders ne quitta point Anvers. Il y était né en 1579, il y mourut en
-1657. Dans ses portraits gravés on le représente entre un chien qui le
-regarde avec intelligence et une hure de sanglier. Sneyders porte un
-beau front et une barbe inculte.]
-
-[Note 19: Il a commencé plus d'un livre, il a écrit un ouvrage sur la
-_Peinture et les couleurs_, qui n'est point imprimé, quoi qu'en disent
-l'abbé Ponce de Léon et le _Dictionnaire de Moréri_, qui ont confondu
-avec le manuscrit de Rubens un livre intitulé: _Rubenius, de Re
-Vestiaria_ (de l'Art de peindre les draperies), _Conversations_ de de
-Piles, page 216, et _Abrégé des vies des Peintres_, page 391. Il a
-aussi paru dans les journaux une lettre sur ce sujet, écrite d'Anvers
-le 15 septembre 1769.]
-
-[Note 20: Entre autres épitaphes, on a remarque celle du chevalier
-Bullart:
-
-Ipsa suos Iris, dédit ipsa Aurora colores,
-Nox umbras, Titan lumina clara tiui.
-Das te Rubenius vitam, mentemque figuris.
-Et per te vivit lumen, et urubra, color;
-Quid te, Rubeni, nigro mors funere volvit?
-Vivit, victa tuo, picta colore rubet.
-
-«C'est surtout à la modeste église Saint-Jacques que doivent se
-rendre en pieux pèlerinage les admirateurs du grand peintre d'Anvers.
-Là se trouvent son tombeau, son portrait et l'un de ses chefs-d'œuvre.
-Le tombeau, dessiné d'après Rubens lui-même, remplit une petite
-chapelle derrière le chœur de l'église. Son corps repose au centre de
-cette chapelle, sous une vaste pierre tumulaire que foulent aux pieds
-les dévots et les touristes, et qu'on a surchargée d'une longue
-inscription latine où sont rappelés en style lapidaire tous les noms,
-titres et mérites du défunt, tandis qu'il suffisait d'inscrire ce seul
-mot: Rubens. Le tableau qui orne l'autel présente, sous prétexte
-d'_une Sainte Famille_, toute la famille du peintre. Saint George le
-guerrier est Rubens lui-même, saint Jérôme son père, le Temps son
-grand-père, un ange son fils, Marthe et Madeleine ses deux femmes.
-Quant à la Vierge, on croit que c'est une demoiselle Lunden, qui lui
-servit de modèle en plusieurs occasions, et qu'on appelait communément
-_le chapeau de paille_, depuis que Rubens l'avait peinte avec la
-coiffure qu'indique ce surnom. Cette prétendue _Sainte Famille_, qui,
-par le nombre des personnages, sort beaucoup des dimensions ordinaires,
-est un tableau magnifique, d'une composition ingénieuse et facile,
-d'une couleur incomparable, d'un effet ravissant et d'une conservation
-parfaite. De toutes les œuvres de Rubens que j'ai vues dans les
-Flandres, en France, en Angleterre, en Italie, en Espagne, je n'en
-connais pas de supérieure à cette simple réunion de portraits.
-Cependant Rubens ne mit que dix-sept jours à la peindre. C'était
-quinze ans avant sa mort, arrivée en 1640.» L. VIARDOT.]
-
-[Note 21: Au musée d'Anvers on montre sa chaise,--un trône--conservée
-sous verre «vieux meuble que son souvenir a rendu sacré. Elle est
-garnie en cuir et piquée de clous dorés, avec des dorures en relief,
-comme sur les reliures. Elle annonce un grand état. On a mis sur le
-siège une couronne d'immortelles flétries, symbole d'immortalité
-moins solide que la sienne. C'est sur cette chaise que le merveilleux
-coloriste s'est assis. Pourquoi n'y fait-on pas asseoir tous les jeunes
-peintres lauréats, comme à Montpellier on fait endosser à tous les
-docteurs en médecine la prétendue robe de Rabelais? Le contact de la
-vieille relique leur donnerait peut-être, sinon le génie de Rubens, du
-moins le respect de l'art, qui est déjà du talent. » D. NISARD.]
-
-[Note 22: Expression des anciens. «On les rompt jusqu'à ce qu'il y ait
-une harmonie générale dans les tons, sans qu'on y remarque rien qui
-rappelle la palette du peintre.» REYNOLDS.]
-
-[Note 23: Ses chairs, on l'a dit, ressemblent à la couleur vermeille
-des doigts de la main quand on les tient vers le soleil.]
-
-[Note 24: Il existe de fort beaux paysages de Rubens: j'en ai vu un tout
-couvert de vaches que Sneyders seul aurait oser signé avec Rubens. Le
-grand peintre se faisant paysagiste cherchait toujours à animer la
-nature par quelque idylle flamande, comme une fenaison troublée par
-l'orage, une forêt pendant la chasse, des pêcheurs sur le lac. Les deux
-grands paysages du palais Pitti sont des chefs-d'œuvre où il a
-imprimé l'art et la vie.]
-
-[Note 25: Quelques critiques préfèrent l'_Adoration des Mages_, même
-à l'_Assomption de la Vierge_ et à la _Descente de croix._ «La Vierge
-est à droite, tournée vers la gauche, où se tiennent les mages. Il y
-a un de ces mages qui dépasse toute imagination, et je n'ai jamais vu
-dans aucun tableau une figure si étrange et si majestueuse. Il est
-debout, le corps de profil, la tête presque de face et un peu
-inclinée. Il est enveloppé d'un manteau écarlate, couleur de
-founiaise, avec quelques étoiles d'or. L'étoffe de cette draperie est
-épaisse et lourde, et fait quelques grands plis sévères. Un des pans
-traîne sur le sol, mais on voit cependant les jambes nues du colosse et
-les pieds aux vigoureuses articulations, chaussés de sandales nouées
-à la cheville par des cothurnes. La tête est effrayante, un crâne nu
-et ferme comme le roc; sous la caverne des sourcils, qui s'avancent
-comme des broussailles au bord d'un précipice, un regard perçant et
-inflexible; un nez d'aigle et une cascade de barbe blanche qui
-bouillonne jusque sur sa poitrine. Oh! le beau Jupiter Olympien pour
-ébranler le monde a la seule ride de son front! Le Moïse de
-Michel-Ange n'est pas si terrible que le mage de Rubens.» T. THORÉ.
-
-Au palais Pitti, un des tableaux qui m'ont le plus frappé est la
-célèbre allégorie, Mars partant pour la guerre. Rubens donne ainsi
-l'explication de son œuvre dans une de ses lettres: «Le principal
-personnage est Mars, qui sort du temple de Janus. Le dieu des combats,
-armé de l'épée sanglante et du bouclier, menace les peuples des plus
-grands désastres; il résiste aux instances de Vénus qui, accompagnée
-des Amours, s'efforce de le retenir par de tendres caresses. La furie
-Alecto, le flambeau à la main, entraine Mars aux combats; elle est
-précédée de deux monstres, qui désignent la peste et la famine,
-compagnes inséparables de la guerre,» etc. Mais la prose du peintre
-n'a pas l'éloquence de sa palette; Homère seul était digne
-d'expliquer ce tableau qui vous attire et vous épouvante, où l'on
-entend les bruits de la guerre, où l'on voit les palpitations du beau
-sein de Vénus. C'est l'art, c'est la vie.]
-
-[Note 26: A tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying
-nothing.]
-
-[Note 27: C'était la vie qui faisait battre son cœur plutôt que sa
-vie qui entraînait son imagination; aussi ses hyperboles habitaient
-toujours la terre. «Un certain accent humain semble être nécessaire
-pour donner l'apparence de la vie. La représentation de nos pareils
-dans le _Jugement dernier_ de Michel-Ange, ou dans la _Chute des
-Damnés_ de Rubens, nous inspire plus d'horreur que si ces êtres
-étaient peints sous les formes imaginaires que Milton leur prête. Dans
-les régions de la fiction et de l'allégorie, cette vérité de
-représentation est d'autant plus essentielle, qu'elle porte les images
-à l'esprit avec plus de force; par exemple, les satyres, les Silènes
-et les faunes de Rubens semblent avoir existé en effet, tellement ils
-paraissent être vrais en tout ce qui constitue les passions sensuelles,
-effrénées et mauvaises de la nature humaine quand elle est privée
-d'intelligence.» VAN GEEL.]
-
-
-
-
-VAN DYCK
-
-
-Ce qui forme le caractère de l'école de Rubens, c'est la santé, c'est
-la force, c'est l'exubérance. Dans son atelier, les disciples sont
-taillés en Hercule; ils secouent leurs cheveux dorés comme un lion
-secoue sa crinière; un sang généreux coule dans leurs veines et les
-colore comme le vin qui va jaillir de la grappe empourprée.
-
-Reynolds rapporte ces paroles sur Rubens: «On a dit qu'il était
-envoyé du ciel pour apprendre aux hommes l'art de peindre.» Comme
-Raphaël, Rubens éveilla le génie de ses disciples par la hardiesse.
-Quand il les faisait peindre dans ses tableaux: «Allez, disait-il,
-n'oubliez pas que le disciple qui peint mal accuse son maître.»
-
-Quelle belle, féconde et glorieuse époque pour Anvers, que le règne
-de Rubens! Cette ville, comme une mère heureuse, suspendait à son sein
-des enfants sublimes, non-seulement dans la peinture, mais encore dans
-la statuaire et dans la gravure. Lucas Vorsterman naissait à temps pour
-graver sous les yeux de Rubens la _Descente de Croix_, la _Chute des
-Anges rebelles_ et le _Combat des Amazones._
-
-L'école flamande s'était condamnée, par son principe, à descendre
-toujours de l'idéal au réel, de la poésie à la vérité. Si cette
-tendance fut fatale aux grandes pages produites à Bruges, à Anvers et
-à Bruxelles, ne peut-on pas affirmer qu'elle fut favorable à l'œuvre
-de Van Dyck? En effet, si le naturalisme doit régner en toute force et
-en toute liberté, n'est-ce pas dans le portrait, pourvu que le peintre
-sache, comme Van Dyck, y répandre la lumière du soleil et la lumière
-de l'intelligence?
-
-Les portraits sont la plus sûre page de l'histoire; pour étudier les
-caractères et les passions d'une époque, je conseillerais plutôt une
-galerie de portraits qu'une bibliothèque; depuis quatre siècles, il
-s'est créé peu à peu une galerie de portraits où l'on retrouve
-toutes les grandes physionomies qui ont dominé le monde nouveau. Le
-peintre a pu se tromper, mais il est plus fidèle encore que le plus
-fidèle historien. Si cette tête qu'il vous montre est celle d'un roi
-quelconque, roi par l'héroïsme, le génie, la naissance, vous verrez
-peu à peu briller sur son front ou dans son regard l'auréole de cette
-royauté. L'âme de tout homme fort passe sans cesse sur sa figure; il a
-beau faire pour la masquer, elle se fait jour çà et là à son insu.
-Mais, pour saisir cette âme au passage, pour la fixer sur la toile par
-la magie de la couleur, il ne faut rien moins qu'un maître souverain de
-premier ordre, Titien, Van Dyck, Velasquez, Rembrandt, Raphaël, qui ait
-le don de la création. Pour un pareil créateur de l'école de Dieu,
-que de portraitistes inintelligents qui copient l'enveloppe matérielle
-sans souci de la pensée qui habile le front!
-
-Le temps, qui dévore tout, n'a pas atteint l'œuvre de Van Dyck; ses
-portraits ont conservé toute leur lumière et toute leur fraîcheur;
-peut-être même le temps a-t-il répandu sur ces toiles immortelles
-cette harmonieuse poussière, cette magique trame qui donne aux vieilles
-peintures l'aspect mystérieux d'œuvres consacrées où l'on ne
-reconnaîtrait pas la main des hommes.
-
-Antoine Van Dyck, originaire de Bois-le-Duc, naquit à Anvers en la
-dernière année du seizième siècle. Selon Houbraeken, son père
-était peintre sur verre et sa mère excellait à broder au petit point.
-Déjà la peinture sur verre était en pleine décadence, on n'élevait
-plus de cathédrales, le protestantisme ruinait la sculpture et la
-peinture gothique; sans doute l'art de broder au petit point contribua
-plus à élever Van Dyck que l'art déjà perdu du peintre-verrier. Van
-Dyck eut d'abord son père pour maître; mais celui-ci, reconnaissant
-bientôt qu'on ne pouvait faire un peintre sur toile avec les principes
-de la peinture sur verre, conduisit son fils chez Van Balen, qui était
-son ami.
-
-Van Balen avait fait le voyage de Rome et de Venise; il avait étudié
-toutes les traditions; il était savant artiste autant que bon peintre.
-Un disciple intelligent comme Van Dyck pouvait sortir de son atelier
-avec un talent achevé. Mais Van Dyck avait vu des tableaux de Rubens;
-à ses yeux, Van Balen était un peintre digne de renommée, mais Rubens
-était le roi de la peinture. Il alla frapper à sa porte: «Qui va
-là?--Un enfant.» Rubens reconnut le même jour que c'était un enfant
-de génie. Il ne tarda pas à le faire peindre dans ses tableaux. Il
-arriva même que Van Dyck peignit de grandes pages signées Rubens,
-quoique le maître y eût à peine donné quelques touches. Dans
-l'illustre _Descente de croix_, la joue et le menton de la Vierge sont
-de la main de Van Dyck; mais ici Rubens n'avait pas songé à se servir
-du talent de son élève. Voici l'anecdote, qui appartient à l'histoire
-de l'art. Rubens sortait tous les jours vers quatre heures pour se
-promener à pied ou à cheval. Son domestique le trahissait, comme cela
-arrive toujours, c'est-à-dire que, moyennant un tribut annuel, il
-ouvrait la porte du cabinet de Rubens à tous ses disciples, qui
-étudiaient dans un atelier du voisinage. Ils allaient ainsi prendre une
-bonne leçon, car ils voyaient, par les ébauches, comment ce fier
-génie se mettait à l'œuvre. Depuis longtemps ils n'avaient pas
-pénétré dans le cabinet; cependant ils savaient que Rubens avait
-promis un chef-d'œuvre pour Notre-Dame d'Anvers. Un soir, la curiosité
-fut plus vive et plus bruyante que de coutume. Jordaens et Diepenbecke
-se précipitèrent en avant, poussés par les autres, dès que la porte
-du cabinet fut ouverte. On voit par là que les écoles de peinture
-renfermaient, comme aujourd'hui, toutes les folies de la jeunesse.
-Diepenbecke ne put s'arrêter à temps; il tomba sur la Vierge, lui
-enlevant le bras, la joue et le menton. Tout le monde se regarda avec
-terreur. On voulait fuir, car Rubens avait la colère d'un Jupiter
-Olympien. Van Hoeck prit la parole: «Mes chers camarades, il faut, sans
-perdre de temps, risquer le tout pour le tout; nous avons encore environ
-trois heures de jour, que le plus digne d'entre nous (ce n'est pas moi)
-prenne la palette et essaye de réparer ce qui est effacé. Je donne ma
-voix à Van Dyck.» Ainsi parla Van Hoeck. Van Dyck eut toutes les voix,
-moins la sienne.
-
-Cependant, soit pour obéir à ses amis, soit par pressentiment du
-triomphe, il se mit héroïquement à l'œuvre. Le lendemain, Rubens
-convia tout l'atelier au spectacle de sa _Descente de croix._ Pas un de
-ses élèves ne le suivit sans pâlir; Van Dyck était tout défaillant.
-Rubens parlait de son génie avec un naïf orgueil; il expliqua à ses
-disciples toutes les beautés de l'œuvre nouvelle. Arrivé à la
-Vierge: «Voilà, dit-il tout à coup, un bras et une tête qui ne sont
-pas ce que j'ai fait hier de moins bien.» Rubens apprit, on ne dit pas
-comment, ce qui s'était passé. Il y a ici deux versions: selon les
-uns, il effaça tout et ordonna à Van Dyck de voyager; selon les
-autres, il respecta les coups de pinceau de Van Dyck et lui dit qu'il
-était le vice-roi de la peinture flamande. On peut bien admettre, pour
-l'amour de la vérité, que Rubens fut jaloux de Van Dyck; tous les
-dominateurs dans les arts ont été jaloux; mais on n'admettra jamais
-qu'un homme d'esprit comme Rubens, un diplomate achevé, ait laissé
-percer sa jalousie par la vengeance.
-
-S'il faut en croire les conteurs d'anecdotes, Rubens était jaloux de
-Van Dyck pour une autre raison. Ils assurent que le jeune peintre était
-aimé d'Isabelle Brandt. Van Dyck, sans avoir la beauté adorée par les
-Grecs, avait peut-être, avec sa physionomie fière et tendre,
-chevaleresque et amoureuse, la beauté idéale de son pays et de son
-siècle; car, il faut le dire, la beauté change de caractère selon les
-siècles et les pays[28]. Comme ces passions-là ne sont écrites que
-sur le vent ou peintes sur les flots, on ne peut rien affirmer ici, mais
-on ne peut pas nier non plus. Ce qui est hors de doute, c'est que Van
-Dyck quitta son maître vers ce temps-là; mais leurs adieux furent ceux
-de deux frères d'armes, et non de deux ennemis. Van Dyck offrit à
-Rubens, comme marque de haute et profonde reconnaissance, ses tableaux
-qu'il aimait le plus, un _Ecce Homo_, un _Christ au jardin des Oliviers_
-et un portrait d'Isabelle Brandt. Peut-être ce portrait fut-il fait
-avec passion; mais ce qui donna peu de créance au bruit déjà répandu
-que Van Dyck adorait cette femme, c'est que Rubens plaça lui-même ce
-portrait dans son salon et le montra comme un chef-d'œuvre à tous les
-visiteurs comme à tous ses amis. «Si vous n'alliez pas voyager, dit
-Rubens à Van Dyck, je vous conduirais dans mon cabinet et je vous
-dirais: Choisissez. Mais à quoi bon vous donner des tableaux, puisque
-vous allez en Italie, le pays des chefs-d'œuvre; j'aime mieux vous
-offrir le meilleur cheval de mon écurie.» Van Dyck partit; son père,
-sa mère et cent amis le conduisirent sur la route. Quoique son cheval
-fût impatient de dévorer l'espace, il se retournait à toute seconde
-pour voir les derniers signes d'adieu de sa mère, qui avait voulu aller
-plus loin que ses amis. Enfin il ne vit plus que la flèche de la
-cathédrale d'Anvers. «Moi aussi, dit-il avec un saint enthousiasme, je
-ferai un jour ma _Descente de croix._»
-
-À peine eut-il fait deux lieues que, voyant un village, il y fit halte
-pour boire une pinte de bière. Il remonta à cheval, mais la destinée
-l'attendait là. Une jeune fille, une paysanne, plus fraîche, plus
-blanche et plus rose que toutes ses visions de vingt ans, apparaît sur
-le seuil du cabaret et lui dit, avec un sourire qui montrait des dents
-blanches comme celles d'un jeune loup: «Et le coup de l'étrier,
-monseigneur?» Van Dyck retient la bride de son fougueux compagnon de
-voyage. «Le coup de l'étrier? dit-il; je ne partirai pas.» Il mit
-pied à terre pour admirer de plus près cette naïve beauté, si
-éclatante et si inattendue, qui devait être son troisième maître.
-Elle était presque vêtue de l'air du temps; elle allait pieds nus,
-jupe courte, brassière mal agrafée, cheveux au vent, gorge au soleil.
-Van Dyck rentra au cabaret. «Où alliez-vous, monseigneur?--En Italie;
-mais si vous voulez je n'irai pas si loin.» En effet, qu'allait-il
-faire en Italie? Voir les femmes de Raphaël et de Titien. Sont-elles
-donc plus belles que ne l'était cette meunière de Saventhem? Dans la
-vie et dans le talent de Van Dyck, le cœur devait jouer un plus grand
-rôle que la tête. Toute paysanne qu'elle fût, cette meunière de
-Saventhem réalisait l'idéal de Van Dyck. Puisqu'il avait trouvé son
-idéal, il ne voulait pas quitter le pays. Il s'installa bravement dans
-la famille de sa maîtresse. Ainsi Van Dyck, déjà célèbre, habitué
-aux belles manières, né avec l'instinct des grandeurs, se contenta
-pour atelier de quelque hangar rustique à l'ombre d'un moulin, comme
-plus tard Rembrandt.
-
-Sa maîtresse, voulant se faire pardonner là-haut leurs joies
-amoureuses, le pria de peindre pour l'église paroissiale deux tableaux
-religieux. Sans doute la passion de Van Dyck était sérieuse, puisqu'il
-obéit à sa maîtresse. Tout autre, à sa place, se fût contenté de
-peindre deux fois la belle meunière, une fois pour elle et une fois
-pour lui, après quoi il eût continué sa route en riant de l'aventure;
-mais Van Dyck était aussi fervent amoureux que fervent artiste. Il
-peignit les deux tableaux pour l'église de Saventhem. Le premier
-représentait _Saint Martin donnant la moitié de son manteau au
-pauvre._ Le saint Martin était Van Dyck. Comme il s'était représenté
-à cheval, il avait peint son compagnon de voyage, qui, quoique
-pâturant comme un vrai cheval de meunier, n'avait rien perdu de ses
-allures héroïques. Dans le second tableau, _la Famille de la Vierge_,
-il représenta le vieux meunier, la vieille meunière et leur fille.
-«Tous ceux qui ont vu ce tableau assurent que la paysanne y justifie
-assez, par sa beauté, les attentions du jeune peintre.» C'est Descamps
-qui parle ainsi[29].
-
-Cependant le bruit s'était répandu de Saventhem jusqu'à Bruxelles, de
-Bruxelles jusqu'à Anvers, qu'un jeune peintre partant pour Rome
-s'était arrêté en route pour les beaux yeux d'une meunière de vingt
-ans qui lui inspirait des chefs-d'œuvre. Rubens crut reconnaître Van
-Dyck; il se mit en route pour Saventhem. À son arrivée, il entendit
-hennir le cheval qu'il avait donné à son disciple. Il surprit Van Dyck
-sur les marches du moulin, nonchalamment couché aux pieds de sa
-maîtresse. «Je croyais, lui dit-il en souriant, que vous vous seriez
-désormais passé de maître?» Van Dyck s'était déjà jeté au cou de
-Rubens. «Et Rome et Florence, et Venise, et Raphaël, et Michel-Ange,
-et Titien?--Je partirai demain,» répondit Van Dyck avec un soudain
-enthousiasme. Il partit. Ce roman de sa vie se dénoue à cette page.
-Ses historiens ne disent pas s'il se consola bientôt. Que devint la
-jolie meunière, sa plus fraîche inspiration? Un autre vint-il essuyer
-ses larmes? Elle était faite pour aimer: elle se consola.
-
-Van Dyck alla droit à Venise; il étudia avec passion les tons dorés,
-les airs de tête et les draperies de Titien, mais sans perdre de vue la
-nature; il corrigeait la vérité par l'art, sans jamais étouffer la
-vérité sous les ornements. De Venise il alla à Gênes, où il
-s'arrêta longtemps. De Gènes il alla à Rome, où le cardinal de
-Bentivoglio l'avait appelé pour son portrait. Il y avait alors à Rome
-une colonie de peintres flamands qui avaient abdiqué leur génie
-primitif, c'est-à-dire la sève, l'éclat et l'exubérance, pour copier
-servilement les maîtres italiens. Van Dyck croyait d'abord trouver des
-amis parmi ses compatriotes; mais tous le décrièrent avec violence,
-quand ils reconnurent dans ses portraits la touche hardie et lumineuse
-de Rubens. Ils ne voulaient pas admettre, ces Flamands italianisés qui
-avaient renié le génie national pour l'imitation servile, qu'un
-peintre flamand nourri aux principes robustes de l'école flamande
-arrivât à Rome avec un talent qui pût faire ombre au leur. Peut-être
-Van-Dyck se fût-il fait pardonner, s'il eût consenti à mener en leur
-compagnie la vie folle et désordonnée des cabarets et des lupanars;
-mais il avait pris à l'école de Rubens de plus nobles habitudes. La
-colonie flamande organisa contre lui une cabale si puissante, qu'il
-abandonna, presque à son arrivée, la cité éternelle. Il passa en
-Sicile où il fit, entre autres portraits, celui de Philibert de Savoie;
-de Palerme il retourna à Gênes; enfin, de Gênes il revint à Anvers,
-où il retrouva des Flamands plus Flamands que ceux de Rome. Seul,
-après Rubens, il vit inscrire son nom en majestueux caractères sur les
-tables de la corporation de Saint-Luc.
-
-Cependant, malgré les témoignages de Rubens, il lui fallut longtemps
-encore lutter avec passion pour faire connaître son génie. Selon
-Descamps les chanoines de Courtray lui demandèrent un tableau d'autel.
-Van Dyck peignit un _Christ en croix_ d'un beau caractère. Il appela
-les chanoines quand son tableau fut dans l'église, comptant sur leur
-admiration; mais le chapitre tout entier, regarda le tableau et le
-peintre avec mépris. «Quel barbouillage! quel barbouilleur!» Van Dyck
-voulut défendre son tableau; mais les chanoines prirent tous en même
-temps la parole. Il résulta de toute leur éloquence que le _Christ en
-croix_ n'était qu'une ignoble mascarade. «Van Dyck resta seul avec un
-menuisier et quelques sacristains; ces hommes crurent le consoler, en
-lui conseillant d'emporter son tableau et en l'assurant que tout ne
-serait pas perdu, que sa toile pouvait être employée à faire des
-paravents.» Mais Van Dyck connaissait sa force; il ordonna fièrement
-au menuisier de placer son tableau. Le lendemain, il retourna chez les
-chanoines et leur dit qu'ils avaient mal vu son Christ. Tous lui
-répondirent qu'ils ne voulaient pas le voir une seconde fois; ils le
-payèrent pour éviter le scandale, mais ce fut avec tant de mauvaise
-grâce, que l'artiste en fut profondément indigné. Cependant quelques
-connaisseurs, passant par Courtray, dirent hautement que le _Christ en
-croix_ de Van Dyck était un chef-d'œuvre. Le bruit s'en répandit de
-proche en proche; on vint en foule l'admirer: alors Van Dyck publia
-l'aventure. On traita d'ignorants les chanoines, «épithète trop
-modérée,» dit le naïf Descamps entre parenthèse. Les chanoines
-convoquèrent un chapitre, dans le dessein de réparer leur tort.
-Séance tenante, ils écrivirent à Van Dyck pour le prier de leur
-peindre d'autres tableaux. Van Dyck leur répondit: «Vous avez assez de
-barbouilleurs dans Courtray et aux environs; pour moi, j'ai pris la
-résolution de ne peindre désormais que pour des hommes et non pour des
-ânes.» On prétend, ajoute Descamps, que ce dernier mot «formalisa un
-peu le chapitre[30].»
-
-Selon Houbracken, Rubens offrit alors sa fille aînée à Van Dyck. Van
-Dyck refusa la fille, parce qu'il aimait encore passionnément la mère.
-L'imagination des conteurs d'anecdotes est sans doute pour beaucoup dans
-cette histoire. Van Dyck ne fit guère qu'une halte à Anvers: Rubens y
-prenait trop de place au soleil des autres. Il partit pour La Haye, où
-le prince d'Orange, Frédéric de Nassau, ne le paya pas en monnaie de
-religieux. Il fut logé à la cour et y peignit plus de vingt portraits
-de princes, de ducs, d'ambassadeurs. De La Haye il passa en Angleterre
-et d'Angleterre en France, plus tourmenté alors par l'amour du gain que
-par l'amour de l'art. Mais il était écrit que mille obstacles se
-jetteraient sous la roue de sa fortune; à Londres et à Paris, il passa
-comme un inconnu, sans rencontrer personne qui se souciât de son
-talent. Il fut forcé, le croira-t-on? de revenir à Anvers peindre
-encore pour les religieux. Heureusement que l'ordre des Capucins lui fut
-plus hospitalier que l'ordre des Augustins.
-
-Les mauvais jours allaient cependant finir pour lui. À peine avait-il
-quitté l'Angleterre que plusieurs des portraits qu'il avait peints à
-la cour du prince d'Orange passèrent à la cour de Londres. Charles Ier
-s'enthousiasma du beau caractère des portraits de Van Dyck; il lui
-envoya un ambassadeur. Mais Van Dyck n'oubliant pas qu'à son premier
-voyage la Grande-Bretagne lui avait été inhospitalière, jura d'abord
-de n'y jamais retourner. Cependant le chevalier Digby l'emmena à
-Londres et le présenta au roi. Charles Ier l'accueillit avec autant de
-bonne grâce et de déférence que si c'eût été Rubens. Il lui donna
-son portrait garni de diamants, suspendu à une chaîne d'or; il le
-créa ensuite chevalier du Bain, et, voulant que l'Angleterre fût sa
-seconde patrie, il lui assura une pension considérable et lui donna
-deux logements, un d'hiver et un d'été. Il lui dit que toute sa cour
-se ferait peindre par lui et taxa lui-même le prix des portraits: cent
-livres sterling pour les portraits en pied et cinquante livres sterling
-pour les portraits à mi-corps.
-
-Ce fut le bon temps de sa vie. Comme Rubens, il eut une royauté, la
-plus haute et la plus douce, celle de perpétuer l'œuvre de Dieu. Les
-plus belles femmes de la Grande-Bretagne venaient, comme à une fête,
-poser devant sa palette, toute chargée pour elles de roses immortelles.
-Les blondes chevelures se répandaient pour lui en gerbes ruisselantes;
-les fraîches épaules plus blanches que la cime des Alpes, se
-découvraient devant son pinceau. Comme le maréchal de Richelieu, il
-pouvait se dire un peu le mari de toutes les femmes. Quand la belle
-princesse de Brignolles, à moitié nue, posait si complaisamment dans
-son atelier, quand Dyck peignait d'une main toute agitée cette gorge
-éblouissante, qui était le chef-d'œuvre de la nature, ne pensait-il
-pas que le grand maître avait créé cette gorge pour lui?
-
-Van Dyck vécut en familiarité intime avec Charles Ier. Il était
-insatiable; il coûtait au roi plus cher qu'un premier ministre. Un jour
-que Charles Ier posait devant le peintre (peut-être pour cet admirable
-portrait que la gravure a immortalisé), le roi, qui venait de parler au
-duc de Norfolk du mauvais état de ses finances, se tourna vers Van Dyck
-et lui dit en riant: «Et vous, chevalier, savez-vous ce que c'est que
-d'avoir besoin de cinq ou six mille guinées?--Oui, oui, sire; un
-artiste qui tient table ouverte à ses amis et bourse ouverte à ses
-maîtresses ne sent que trop souvent le vide de son coffre-fort[31].»
-Van Dyck s'était jeté dans d'effroyables dépenses; il enrichissait
-ses maîtresses et ses domestiques, mais il ruinait peu à peu son
-talent et sa santé. Dans ses fureurs de luxe, il ne fit point bâtir un
-palais comme Rubens, il fit bâtir un laboratoire, car il était tombé
-dans le prestige des alchimistes: tout l'or qu'il avait créé comme par
-magie avec son pinceau, il le vit bientôt s'évaporer par le creuset.
-
-C'était son ami, le duc de Buckingham, qui l'avait entraîné à la
-folie du grand-œuvre. L'orgueilleux favori de Charles Ier, voyant qu'il
-avait presque ruiné Van Dyck, voulut réparer ses torts, d'ailleurs
-involontaires. Il l'arracha à ses maîtresses et le maria à la fille
-de lord Ruthven, seigneur écossais. C'était une des plus belles femmes
-de l'Angleterre, mais elle ne lui apporta en dot que son nom illustre et
-sa beauté déjà célèbre. Van Dyck, à peine marié, ramassa les
-débris de sa fortune et partit pour Anvers, espérant enfin y être
-accueilli avec enthousiasme. Mais décidément sa gloire n'était pas
-là. Une seconde fois il fit le voyage de Paris; on lui avait dit qu'il
-y rétablirait sa fortune en peignant la galerie du Louvre, mais le
-Poussin était arrivé avant lui. Une seconde fois il quitta la France
-inhospitalière; il retourna en Angleterre, mais c'en était fait de
-lui; il avait abusé de ses forces: jeune encore, il n'avait plus ni
-sève ni courage. Il tomba malade et ne se releva point. Sa femme lui
-avait donné une fille; cette fille étant morte à deux ou trois ans,
-ce fut un dernier coup pour son cœur. Il mourut, sans trop de regrets,
-à quarante-deux ans, avec la funèbre et sainte espérance d'aller
-reposer où déjà reposait sa fille, dans l'église Saint-Paul. Marie
-Ruthven se remaria, mais ne lui survécut guère[32].
-
-Van Dyck n'a été que le Virgile de Rubens: moins de génie et plus de
-charme, moins de grandiosité et plus de noblesse, moins enthousiaste et
-plus parfait. Il faut dire qu'il est mort jeune et qu'il a jeté sa vie
-à l'aventure, toujours amoureux, parlant toujours fou. Du reste,
-n'était le parti pris de toujours mettre l'élève à l'ombre du
-maître, on aurait souvent pour Van Dyck, devant ses grandes
-compositions, la même ferveur que pour Rubens. À ceux qui lui refusent
-le génie on peut répondre par son fameux tableau de _Saint Martin_,
-exécuté à vingt ans dans le pauvre village de Saventhem, où il
-était seul, sans maître et sans tradition. Il a laissé en Italie des
-pages admirables qui ne pâlissent pas devant celles de Titien.
-
-Il avait, comme Rubens, la poésie de la couleur; son accent est moins
-vif, mais il est plus harmonieux encore; son clair-obscur est le
-triomphe de l'art, puisque l'art ne s'y montre pas. Ce qu'il faut
-surtout admirer en Van Dyck, c'est sa touche ferme, large et fondue, qui
-n'exclut pas un fini merveilleux. On comprend d'autant moins cette
-perfection, qu'il peignait une tête du premier coup et de la même
-palette. La plupart du temps, il commençait un portrait le matin, il
-retenait le modèle à dîner et terminait dans la soirée. On voit que
-ceux qui posaient ne s'ennuyaient pas chez lui. En effet, Van Dyck avait
-à sa disposition des comédiens, des jongleurs, des musiciens, des
-danseuses, tout ce qui fait du bruit, tout ce qui jette de l'éclat[33].
-En exagérant les ombres et les lumières avec la hardiesse du maître,
-Van Dyck arrivait toujours à un effet grand et simple. Il ne prenait à
-la nature que ce que demande la vérité; il y ajoutait la pompe de
-l'art. Ses têtes ont un tel relief, un tel degré de vie, qu'on oublie
-presque, en les voyant, que ce sont des portraits.
-
-Van Dyck, comme portraitiste, est à la hauteur de Raphaël, d'Holbein,
-de Velasquez et de Rembrandt. La vie éclate dans tous ses portraits; il
-saisissait la vérité au moment où l'âme rayonne sur la figure; de
-là cette fleur d'idéal, même dans la précision. Du reste, quand
-l'âme ne parlait pas sur la figure, Van Dyck faisait courir la sienne
-au bout de son pinceau; aussi retrouve-t-on quelquefois son air de tête
-dans sa galerie pourtant si vantée.
-
-Van Dyck est peut-être le peintre qui a le plus naïvement compris le
-beau idéal de son siècle; ses portraits lumineux, frappés du reflet
-de cette aube nouvelle qui se levait sur le monde, ont tous, avec leur
-fierté intelligente, un accent de poésie espagnole et romanesque. On
-peut dire aussi qu'ils rappellent les héros du Tasse, qui sont plus
-amoureux que sanguinaires; tous sont marqués d'un certain accent
-chevaleresque. On sent que le roman de leur vie a traversé leur cœur.
-Aussi les portraits de Van Dyck, outre qu'ils sont des chefs-d'œuvre,
-sont encore animés par leur air de tête. Ceux-là ont toujours une
-famille. Que de fois même un portrait d'aïeul a été décroché de la
-place d'honneur pour un portrait peint par Van Dyck!
-
-Titien seul est peut-être supérieur à Van Dyck comme portraitiste; il
-est plus sévère et plus magistral. Il faut dire que Van Dyck ne
-peignait que des Flamands et des Anglais, tandis que Titien peignait des
-Italiens: si le peintre d'Anvers trouvait plus de motifs pour sa
-palette, le peintre de Venise trouvait naturellement plus de vigueur et
-plus de caractère[34].
-
-Si Van Dyck a eu beaucoup d'imitateurs, il a eu peu d'élèves. On ne
-cite guère, parmi ceux qui ont étudié dans son atelier, que Fouchier,
-de Berg-op-Zoom, qui imita tour à tour Van Dyck, Tintoret et Brauwer;
-Hanneman, de La Haye, qui avait saisi la touche de son maître après
-quatre ou cinq leçons seulement; Reyn, de Dunkerque, qui aidait le
-grand portraitiste dans les ajustements; Boek, de Delft, qui fut
-recherché dans toutes les cours d'Europe. Il avait une telle rapidité
-de pinceau, que Charles Ier, se faisant peindre par lui, s'écria:
-«Parbleu, Boek, je crois que vous peindriez à cheval et en courant la
-poste.»
-
-Quoique Gonzalez Coques fût élève de David Rikaert, on peut dire que
-son vrai maître fut Van Dyck. Dans quelques-uns de ses portraits, c'est
-la même fierté, le même goût et presque la même touche.
-
-Mais le vrai disciple de Van Dyck fut Lely qui lui succéda dans les
-bonnes grâces de la cour d'Angleterre. Il avait comme Van Dyck une
-table de douze couverts et un concert de douze musiciens pendant ses
-repas. Mais il ne se ruina pas comme Van Dyck, «parce qu'il eut moins
-de maîtresses et qu'il ne donna pas dans les folies de l'alchimie.» Il
-est beaucoup moins riche dans la postérité; cependant Lely est un vrai
-portraitiste, plein de tournure et d'éclat. Il a été tour à tour
-peintre ordinaire de Charles Ier, de Cromwell et de Charles II. Il
-mourut subitement, empoisonné, dit un de ses historiens, par les
-succès de Kneller à la cour de Londres; empoisonné, dit un autre,
-avec plus de raison, par une méprise de son médecin.
-
-Van Dyck ferme le cycle des grands peintres de son pays. La nature des
-Flandres s'est épuisée en enfants sublimes. Le génie du Nord va
-s'exiler plus loin dans les brumes; il va fleurir à Leyde, à Harlem,
-à Amsterdam. L'école de Rubens se disperse et s'éteint peu à peu.
-Après cette moisson splendide, nous retrouvons çà et là quelques
-vertes pousses; après cette lumière éclatante, nous apercevons, sous
-la nuit qui tombe, les traces du soleil qui disparaît: le couchant
-conserve quelque temps encore ses teintes de pourpre et de flamme, peu
-à peu on ne voit plus que des étoiles au ciel de l'art. Mais demain le
-soleil va se lever en Hollande et s'appellera Rembrandt.
-
-
-[Note 28: En France, le beau idéal des raffinés ne ressemblait guère
-au beau idéal de la cour de Louis XIV. Quelle distance entre Botrou et
-Racine, qui tous deux ont été jugés beaux! Quel rapport existe-t-il
-entre les jolis coureurs de ruelles de 1740 et les pâles rêveurs de
-1840? Le masque se modifie selon les passions d'une époque; aussi, au
-XVIIIe siècle, on avait Vanloo et La Tour; cent ans après nous avions
-Delacroix et Scheffer.]
-
-[Note 29: La _Famille de la Vierge_ a disparu depuis plus d'un siècle
-de l'église de Saventhem; le _Saint Martin_ avait disparu aussi en
-faveur du Louvre; mais, en 1815, Saventhem a revu son chef-d'œuvre.]
-
-[Note 30: Van Dyck n'eut jamais à se louer des communautés
-religieuses. Il avait peint un _Saint Augustin_ pour les Augustins
-d'Anvers; quand il s'agit de le payer, ils lui déclarèrent qu'il avait
-mal habillé leur saint, qu'ils le voulaient vêtu de noir et non vêtu
-de blanc. Van Dyck, dans l'espoir d'être payé, changea l'habit du
-saint; mais les religieux lui dirent alors qu'ils n'avaient pas
-d'argent. «Cependant, hasarda timidement l'un d'eux, si vous nous
-donniez un Christ de votre main, nous trouverions de quoi vous payer le
-_Saint Augustin._» Van Dyck leur donna le Christ pour être payé du
-saint.]
-
-[Note 31: La reine Marguerite de Bourbon, fille de Henri IV, posait un
-jour devant lui. Comme il s'arrêtait longtemps aux mains de la
-princesse (il excellait à peindre les extrémités), elle lui demanda
-d'un air enjoué pourquoi il caressait plus ses mains que sa tête:
-
-«Madame, c'est que j'espère de ces belles mains une récompense digne
-de celle qui les porte.» Descamps cite cette réponse comme une
-réponse heureuse. Nous espérons, pour l'honneur de Van Dyck, que c'est
-encore là une anecdote bâtie sur le vent. Un autre mot de Van Dyck
-prouverait un peu de sans-façon dans son caractère. On lui reprochait
-de peindre à quarante ans plus négligemment qu'à vingt: «Autrefois,
-répondit-il, j'ai travaillé pour ma renommée; aujourd'hui je
-travaille pour ma fortune.»]
-
-[Note 32: Le roi l'avait toujours beaucoup aimé, malgré sa soif de
-l'or et ses prodigalités; pendant la maladie du peintre, il promit
-trois cents guinées à son médecin s'il guérissait Van Dyck.]
-
-[Note 33: «Le peintre Van Dyck, ruineux pur la réputation bien
-méritée qu'il s'est acquise dans son art, était parvenu par la
-libéralité de plusieurs princes, et par les sommes considérables
-qu'il tirait de ses tableaux, à un degré d'opulence que ceux qui
-cultivent la peinture, même avec le plus grand succès, n'ont pas
-connu: il avait une troupe de comédiens, de musiciens, et un équipage
-de chasse à lui. Il vivait en grand seigneur et se faisait payer de
-même.» L'ANNÉE LITTÉRAIRE.]
-
-[Note 34: Joshué Reynolds, le grand portraitiste anglais, le salue
-connue le premier peintre de portraits. Le marquis d'Argens le salue
-comme le premier peintre du monde.]
-
-
-
-
-[Figure 11: Vénus. Peint par Rembrandt]
-
-
-
-
-REMBRANDT
-
-
-La vie et la couleur éclatent dans Rubens; dans Rembrandt, ce qui
-éclate, c'est la pensée et la lumière. Rubens est un plus
-éblouissant artiste, ses poëmes sont des merveilles qui enivrent les
-yeux; Rembrandt est plus méditatif; il veut surprendre l'esprit tout en
-étonnant le regard.
-
-On peut dire que, comme nation, la Hollande naquit de la Réforme. En
-vain Philippe II voulut étouffer sous son pied les semences prospères.
-Quand la raison a pénétré dans l'esprit d'un peuple, les forces
-brutales ne font que la répandre et la semer encore. En vain Philippe
-II mit en œuvre l'inquisition; non-seulement avec l'inquisition il
-perdit la foi catholique, mais encore la Hollande. Après quinze années
-de luttes et de supplices, l'héroïsme et la raison triomphèrent, les
-Bataves se déclarèrent affranchis du joug. Leur république ne tarda
-pas à s'élever au rang des premiers royaumes. On ne saurait trop
-admirer ce peuple perdu sur la mer, luttant sans cesse contre l'Espagne
-et contre la mer elle-même. La liberté enfante des prodiges, quand
-elle est fécondée par l'amour de la patrie.
-
-L'histoire de la philosophie ira consulter l'œuvre de Rembrandt comme
-l'un de ses documents les plus précieux. Un rayon de liberté couronne
-les têtes de ce grand maître. Ces hommes-là respirent fièrement sur
-la terre comme dans un royaume qui leur appartient; ils ont tous leur
-part de royauté; ils ont perdu, il est vrai, les visions extatiques qui
-entraînent l'âme aux pieds de Dieu, mais ils sont délivrés des
-chaînes de la papauté et des craintes de l'inquisition.
-
-La Hollande n'a jamais été rigoureusement papiste; la Réforme l'a
-trouvée toute réformée. C'est vers le nord que l'aube s'est levée.
-La scolastique seule, la scolastique, ce désert inhabitable pour la
-raison fécondante, mais parsemé de loin en loin de vertes oasis, avait
-lutté çà et là contre l'envahissement des papistes.
-
-Ce que Dante et Pétrarque furent pour la poésie, Léonard de Vinci,
-Michel-Ange et Raphaël pour les arts, Bacon et Descartes pour la
-philosophie, Copernic et Galilée pour l'astronomie, Colomb et Gama pour
-la science du globe, Luther le fut pour la religion. Or si Rembrandt a
-eu un maître, ce fut Luther.
-
-Rembrandt avait très-sérieusement foi en Luther. C'était pour lui mi
-réformateur comme Mahomet, Jésus-Christ et Moïse. Il pensait que le
-catholicisme, par ses pompes et ses voluptés, n'était plus qu'une
-autre mythologie. Dieu, l'image invisible, était caché par les images
-des saints. Rembrandt rendait grâce à Luther, qui avait indiqué aux
-Hollandais les premiers rayons du jour nouveau, qui leur avait inspiré
-l'esprit de révolte, qui avait fait de ses frères des hommes libres et
-forts. Dieu est avec eux, mais ils osent respirer et s'épanouir sous le
-ciel qui leur sourit. L'esclave s'est fait homme. Quel merveilleux temps
-pour la raison, pour les penseurs, pour les philosophes! C'est une
-période exubérante de génie: Agrippa, Bacon, Cherbury, Descartes,
-Spinoza, Gassendi, Pascal, Locke, Leibnitz, Wolf. Mais la philosophie
-passait par le martyre pour arriver à la gloire. On brûlait vifs,
-Bruno à Rome en 1600, Vanini à Toulouse en 1619; on allait bientôt
-brûler Kuhlmann à Moscou; les autres mouraient de faim ou d'ennui dans
-l'exil.
-
-Rembrandt fut un peintre philosophe qui étudia l'art et la vie dans la
-nature et dans la création, peu ou point dans les livres et dans les
-musées. Il ne devint pas, comme on le pense trop, un grand peintre sans
-le savoir; il disait très-bien que celui qui imite Homère n'imite pas
-l'Iliade. Il dédaignait de devenir illustre dans le chemin de ses
-devanciers: il voulait monter sur l'âpre montagne par un point inconnu.
-Il étudia les principes et la philosophie des arts: chez les Italiens,
-c'est l'imagination et le sentiment qui les emportent jusqu'au génie;
-chez Rembrandt, c'est la pensée et l'analyse. Les Italiens sont plus
-éloquents, Rembrandt est plus profond[35].
-
-Rembrandt[36] naquit le 15 juin ou le 15 juillet 1606, trente ans après
-Rubens, entre les villages de Leyerdorp et de Koukerck, près de la
-ville de Leyde, de Hermann Gerretz et de Cornélie Van Zuitbroeck. Tout
-le monde sait que son père était meunier[37] sur les bords du Rhin: de
-là le surnom de Van Rhin. Comme le père de Breughel le Drôle (ces
-exemples sont trop rares pour ne pas s'y arrêter), le meunier de Leyde
-voulut que son fils fût un savant ou un artiste. Il l'envoya étudier
-le latin à Leyde. Après quelques années d'études presque stériles,
-le jeune homme, qui n'aimait ni l'école ni les pédants, obtint de son
-père qu'il serait peintre et non point savant.
-
-Déjà il avait prouvé par ses dessins charbonnés sur tous les murs de
-la maison paternelle, crayonnés sur tous ses livres, qu'il était né
-pour l'art. Le meunier plaça son fils chez un peintre sans génie,
-Jakob Van Zwaanenburg, qui lui enseigna du moins l'alphabet de la
-peinture; après trois ans passés à l'atelier de Jakob Van
-Zwaanenburg, Rembrandt alla à Amsterdam demander des leçons à Lastman
-d'abord, à Pinas ensuite. Dans la _Description de la ville de Leyde_,
-Simon Leeven veut que George Van Schooten ait été le vrai maître de
-Rembrandt. Ce n'est pas trop la peine de discuter sur ce point:
-Rembrandt n'a eu qu'un maître, ce fut Rembrandt.
-
-En effet, bientôt fatigué de toutes ces leçons contradictoires qu'il
-avait subies sans trop se plaindre à Leyde et à Amsterdam, il revint
-au moulin de son père, déclarant qu'il n'aurait plus d'autre atelier.
-Il aimait cette tour élégante aux ailes rapides ou paresseuses; il
-comprenait que pour les hommes d'une forte trempe la nature est seule
-éloquente. Ce fut donc dans cet atelier qu'il commença à dérober au
-ciel cette lumière magique qui est l'âme de sa peinture. Celui qui
-devint avare jusqu'au ridicule fut d'abord un artiste amoureux de son
-art, sans songer à l'or qui tomberait bientôt de sa palette. Il
-peignait pour peindre, sans autre passion. À l'âge où tant d'autres
-se hâtent d'attirer les yeux sur leur talent, il trouvait de la
-volupté à vivre seul loin de tous, adonné aux lois austères de
-l'art. Mais un homme de génie est-il seul en face de l'œuvre de Dieu?
-N'est-ce pas plutôt les hommes qui lui font la solitude?
-
-Pendant qu'il étudiait par les yeux et par la pensée, tantôt errant
-sur les rives embrumées du Rhin en contemplation devant les trames
-invisibles du drame éternel, tantôt dans l'intérieur du meunier,
-s'amusant des jeux-de la lumière sur les rudes et franches figures de
-sa famille, tantôt, la palette en main, répandant la vie avec éclat,
-les peintres de Leyde et d'Amsterdam, qui avaient deviné son génie, le
-proclamaient d'avance comme une nouvelle étoile au ciel de l'art.
-Rembrandt ne croyait pas encore à lui-même, pareil aux maîtres
-sérieux, qui considèrent le génie avec respect et avec effroi. Un
-peintre, on ne dit pas son nom, voyant un de ses tableaux[38], lui
-conseilla d'aller le vendre à la Haye, pour lui prouver que son talent
-serait apprécié. Rembrandt alla à la Haye à pied, son tableau sous
-le bras, doutant encore de ses forces. Il se présenta chez un amateur,
-qui lui offrit à première vue cent florins. Rembrandt prit avec
-surprise les cent florins et retourna en toute hâte au moulin raconter
-sa fortune.
-
-Dès ce jour, il faut bien le dire, l'amour de l'argent vint passer dans
-ses rêves d'artiste. Sa famille était pauvre. Sans doute il enviait un
-peu le sort des beaux gentilshommes de Leyde, qui venaient se promener
-sous son moulin en pourpoint de velours, coiffés d'un feutre à plumes,
-portant des armes d'or et d'argent. Peut-être songea-t-il à secourir
-son père et sa mère, à donner à l'un le repos, à l'autre quelque
-dentelle ou étoffe de prix, peut-être aussi aima-t-il d'abord l'argent
-pour l'argent. Pourtant il était déjà riche par les tableaux qu'il
-allait faire quand il épousa une jeune paysanne de Rarep ou de
-Ransdorp, qui n'avait rien que sa beauté, sa fraîcheur et sa gaieté.
-Ce n'est point là le mariage d'un avare.
-
-Après avoir peint trois portraits pour laisser au moulin,--son
-portrait, celui de sa mère et celui de sa femme,--il alla s'établir à
-Amsterdam; il y ouvrit bientôt un atelier silencieux où chaque élève
-avait un cabinet. Sa manière d'enseigner était nouvelle à Amsterdam:
-devant l'écolier qui n'avait pas encore dessiné, il plaçait un
-modèle vivant et lui disait: «Voilà ton maître, tire-toi de là
-comme tu pourras.» Il conserva toujours ses allures et son langage
-rustiques. En vain il se couvrait d'armures et de chapeaux à plumes,
-l'altier paysan des bords du Rhin ne se masquait jamais ou se trahissait
-toujours.
-
-Il faut qu'ici-bas chacun ait sa folie; c'est une loi divine qui frappe
-éternellement l'humanité. Rembrandt eut donc la folie de l'argent.
-Cette folie, qui n'eut d'abord que des airs de caprice et de bizarrerie,
-devint peu à peu sombre et sérieuse. On a tenté de révoquer en doute
-l'avarice de Rembrandt; par amour du paradoxe, on a même voulu prouver
-qu'il était prodigue comme le sont presque tous les artistes. On s'est
-appuyé sur l'autorité de Houbraeken, qui affirme n'avoir jamais
-entendu dire que Rembrandt eût laissé un grand bien. Mais Houbraeken
-lui-même, parlant des repas de Rembrandt et du prix de ses tableaux, ne
-montre que trop ses contradictions. En effet, selon lui, le grand
-peintre de Leyde dînait assis sur un escabeau, tantôt avec un hareng
-salé, tantôt avec un fromage. On peut juger, d'après les portraits et
-les tableaux qu'il a laissés de sa femme et de son intérieur, qu'il
-n'avait de luxe que dans son talent. Il fuyait le monde avec effroi; en
-vain le bourgmestre Six cherchait à lui prouver qu'il était né pour
-les honneurs, qu'une gloire telle que la sienne perdait à se tenir
-cachée dans l'ombre de l'intérieur; il amassait l'or avec volupté, il
-persistait à ne s'amuser qu'en la compagnie des gens du peuple, plus
-émerveillé d'un trait naïf ou spirituel, parti du cœur ou du
-cabaret, que des discours éloquents appris dans les livres. Il était
-du peuple, il ne respirait la liberté qu'avec le peuple. On lui a fait
-un reproche de sa façon de vivre. Si son talent était à tous, sa vie
-était à lui-même; il ne devait compte que de son talent. On lui a
-reproché de n'avoir pas voulu sortir de son pays. Tous ses
-contemporains regrettaient de ne pas le voir faire un pèlerinage en
-Italie. Ce reproche n'est pas injuste comme l'autre, il est
-ridicule[39]. Est-ce qu'en saluant le génie de Rembrandt on a le droit
-de le vouloir plus parfait, quand Léonard de Vinci, Michel-Ange,
-Raphaël, Corrége et Titien avaient pour ainsi dire fermé tout espoir
-aux peintres futurs?
-
-Rembrandt avait voulu arriver au génie sans s'appuyer sur le génie des
-autres. Il avait réuni sur les murs de son atelier des armures, des
-turbans, des étoffes persanes, des armes de prix, des pierres
-précieuses: «Ce sont là mes antiques,» disait-il.
-
-Esprit bizarre et libre, il n'était esclave de qui que ce fût, pas
-même de sa passion pour l'or. Un jour qu'il peignait une famille noble
-dans un seul tableau, on vint lui annoncer la mort d'un singe qu'il
-aimait beaucoup. Il ne peut contenir sa douleur; il s'irrite contre le
-sort, il dit que c'en est fait de lui. Tout en sanglotant, il trace à
-grands traits la figure du singe sur le tableau de famille. On lui fait
-des remontrances, on lui dit que son singe est déplacé au milieu de
-graves personnages; toute la famille s'indigne et lui ordonne d'effacer
-l'animal. Il continue à pleurer et à peindre son singe. Le chef de la
-famille lui demande d'un ton sévère si c'est le portrait des siens ou
-d'un singe qu'il prétend faire. «C'est le portrait du singe, répond
-Rembrandt.--Eh bien donc! vous garderez le tableau.--J'y compte bien,»
-réplique le peintre[40].
-
-Il riait lui-même de sa folie pour l'argent. Il ne se fâchait pas
-quand d'autres, en riaient. Ainsi, on raconte que ses élèves ont peint
-des pièces de monnaie sur des cartes répandues, comme par mégarde,
-dans l'atelier. Rembrandt s'y laissait prendre, et tendait la main avec
-une avidité comique et furieuse. Cependant, pour assouvir sa passion,
-il perdait toute noblesse; il avait un fils; il l'obligeait à vendre
-ses estampes, comme s'il les lui eut dérobées; il le condamnait à
-aller dans les ventes publiques surenchérir sur ses tableaux:
-singulière et triste éducation du fils d'un homme de génie! Il jouait
-comme Téniers, comme beaucoup d'autres, la comédie de la mort pour
-ranimer le zèle des amateurs, ou bien il simulait un long voyage: il
-parlait de s'exiler aux Grandes-Indes, ou bien encore il changeait
-quelques traits à une gravure pour la vendre à ceux qui déjà
-l'avaient achetée. Ainsi vivait cet homme si original et si fort, le
-vrai roi de la Hollande, comme Rubens est le vrai roi de la Flandre.
-
-On a quelque peine à se représenter un pareil génie, perdu, pour
-ainsi dire, dans une mine d'or, vivant dans son intérieur et étranger
-aux joies de l'intérieur. Van Dyck demandait la fortune à l'alchimie,
-Rembrandt demandait l'or à l'or lui-même. Ironie de l'esprit souverain
-qui avait laissé tomber sur eux un rayon de sa gloire! Dans la vie de
-chaque grand artiste, on pourrait trouver l'amour de l'or. Zeuxis ne
-faisait-il pas payer tous les curieux qui venaient voir la fameuse
-Hélène[41]?
-
-
-
-
-II
-
-
-Rembrandt travailla jusqu'à son dernier jour, en 1674; il mourut, comme
-on voit, âgé de soixante-huit ans, laissant un fils, Titus Rembrandt,
-qui n'hérita point de son génie.
-
-Du moulin de son père au tombeau, la vie de Rembrandt ne fut guère
-variée. Il vivait enfermé en lui-même, ébloui de ses œuvres,
-parcourant le monde inconnu qu'il avait découvert dans l'art. Sans
-doute, enivré de gloire et d'or, il ne retrouva pas à Amsterdam un
-seul des beaux jours que Dieu lui avait donnés à vingt ans dans le
-poétique moulin aux ailes légères qui était sa salle d'orchestre au
-grand drame de la création; mais, dans sa simplicité naïve, sa femme
-lui fut toujours aimable. Il respirait autour d'elle le parfum doucement
-agreste des prairies de la maison natale.
-
-Chez Rembrandt, le style c'est l'homme. La pensée de Buffon
-s'appliquerait plus volontiers aux peintres qu'aux poëtes. Il y a dans
-la tête de Rembrandt quelque chose de sombre et de lumineux, d'abrupt
-et de fier, de naïf et de dédaigneux, une ligne douteuse, mais une
-couleur splendide. Il est étoffé comme son talent; il aime les
-chaînes d'or, les pendants d'oreilles, les pierres précieuses, les
-dentelles et les guipures, le velours et la soie, tout ce qui séduit
-les yeux. Il est le plus souvent coiffé d'une toque de velours qui
-répand l'ombre sur son front: cette ombre, c'est la pensée. Il portait
-ses moustaches un peu sauvages et ses cheveux bouclés[42], laissant à
-la nature tous ses droits comme dans ses tableaux.
-
-Rembrandt est l'une des plus robustes individualités qui aient passé
-dans le monde des arts. On peut dire qu'il n'est pas même de son pays.
-Il est grand à côté de Rubens et ne le rappelle jamais. Théophile
-Thoré, qui a étudié sur le vif ces deux maîtres souverains, les
-oppose avec beaucoup de vérité:
-
-«Il n'y a pas dans toutes les écoles deux peintres qui diffèrent plus
-l'un de l'autre que Rembrandt et Rubens; ce sont précisément les
-contraires: l'un est peintre concentré, l'autre est un peintre étalé;
-l'un cherche la simplicité caractéristique, l'autre une somptuosité
-ambitieuse; l'un ménage ses effets, l'autre les prodigue aux quatre
-coins de ses toiles; l'un est tout en dedans, l'autre tout en dehors;
-l'un est mystérieux, profond, insaisissable, et vous fait replier sur
-vous-même: toute peinture de Rembrandt, même connue d'avance par des
-descriptions ou des estampes, cause toujours, quand on la voit pour la
-première fois, une indéfinissable surprise; ce n'est jamais ce
-à quoi on s'attendait; on ne sait que dire; on se tait et on
-réfléchit;--l'autre est expansif, entraînant, irrésistible, et vous
-fait épanouir: toute peinture de Rubens communique la joie, la santé,
-une exubérance extérieure de la vie. Devant Rembrandt on se recueille,
-devant Rubens on s'exalte. Grands magiciens tous les deux, mais par des
-procèdes absolument inverses, ils sont l'un à l'autre ce que sont chez
-les Italiens le Vinci et le Véronèse. Pour qui connaît à fond
-Rembrandt, ce n'est point un paradoxe de dire qu'il a certaines
-qualités du Vinci; que son tourment, comme celui de Léonard, est
-l'expression de la physionomie intime; que ce caractère significatif il
-l'a cherché, trouvé et gravé sur les types du Nord, comme Léonard
-sur les beaux types de l'Italie. Par ce côté-là, incontestablement,
-il a quelque chose du peintre de la _Joconde._ Ses analogues dans
-l'école italienne, on en peut convenir volontiers, sont cependant
-plutôt Corrége, Giorgione et Titien, que Léonard, de même que, dans
-l'école espagnole, celui qui se rapproche le plus de lui, c'est
-Velasquez. Quant à Rubens, il est le frère de Paul Véronèse, sauf
-aussi la différence des types. Leurs instincts, leurs méthodes, leurs
-résultats,--leurs génies,--sont les mêmes.
-
-«On n'a jamais remarqué que Rembrandt et Rubens n'ont eu aucune
-relation ensemble, quoique contemporains; car, s'il y avait trente ans
-de distance entre leurs âges, Rembrandt cependant conquit la
-célébrité presque dès son arrivée à Amsterdam en 1650, ou du moins
-dès 1652, après la _Leçon d'anatomie_, et Rubens ne mourut qu'en
-1640. Les deux maîtres qui n'étaient pas bien loin l'un de l'autre,
-d'Amsterdam à Anvers, auraient pu se connaître. Il y avait une
-circulation assez fréquente de l'école d'Anvers à celle d'Amsterdam
-et réciproquement. Jean Lyvensz entre autres, le condisciple, l'ami et
-le sectateur de Rembrandt, a aussi étudié sous l'influence de Rubens.
-Il ne parait pas toutefois que le maître flamand et le maître
-hollandais aient échangé aucun témoignage de sympathie. Rembrandt, il
-est vrai, dans sa précieuse collection, avait un carton d'esquisses de
-Rubens et un choix de gravures d'après Rubens, parmi ses œuvres de
-Raphaël, de Michel-Ange et des autres grands artistes; mais Rubens qui
-possédait pourtant quelques Hollandais à côté de ses Véronèse et
-de ses Titien, n'avait pas le moindre croquis de Rembrandt. Peut-être
-le Flamand semi-italianisé l'estimait-il pas à sa juste valeur son
-naïf et sauvage compère des Provinces affranchies.»
-
-Si la peinture n'eût été découverte, Rembrandt l'aurait inventée.
-Venu après la période des chefs-d'œuvre italiens et flamands, un
-homme moins fort se fut contenté d'expliquer, pour ainsi dire, quelque
-maître connu. Il voulut à son tour posséder la clef d'or du génie.
-La vérité fut sa religion, la lumière sa poésie. Il fut vrai et
-rayonnant.
-
-Hardi dans son art jusqu'à l'insolence, il avait banni les règles
-consacrées par l'exemple des maîtres, il peignit à sa fantaisie,
-tantôt commençant par où les autres finissent, tantôt finissant par
-où les autres commencent. Ses portraits magiques ont un si grand relief
-parce qu'il semblait plutôt modeler que peindre. On cite de lui une
-tête où le nez était presque aussi saillant que celui du modèle.
-Cette façon de faire n'était pas du goût de tout le monde; Rembrandt
-s'en embarrasse fort peu; il dit un jour à quelqu'un qui approcha de
-très-près pour voir ce qu'il peignait: «Un tableau n'est pas fait
-pour être flairé; l'odeur de la couleur est malsaine.» Il disait
-aussi à ceux qui lui reprochaient de faire de la peinture raboteuse:
-«Je suis peintre et non teinturier.» Ces deux mots sont deux leçons
-immortelles. Par son admirable science du clair-obscur, il a produit
-dans chacun de ses tableaux quelque effet éclatant. Il était si sûr
-de son pinceau et de sa palette, qu'il plaçait chaque ton à sa vraie
-place, d'un seul coup, sans être obligé d'y revenir et de le foudre
-avec d'autres. De là cette fleur si fraîche de coloris. Il se
-contentait, pour adoucir les teintes et lier les lumières aux ombres,
-de quelques glacis légers qui faisaient l'harmonie sans altérer la
-virginité des couleurs.
-
-Tout penseur qu'il fût, il était souvent sans élévation.
-Quelques-uns de ses tableaux d'histoire ne sont que de suprêmes
-mascarades: c'était Véronèse et Basan en Hollande. Cependant il ne
-faudrait pas ici prononcer un jugement absolu: ainsi la _Descente de
-Croix, Tobie prosterné devant l'ange_, la _Résurrection de Lazare_, le
-_Triomphe de Mardochée_, l'_Adoration des Mages, Jésus à Emmaüs_,
-sont de sérieux chefs-d'œuvre animés de lueurs exquises, éclairés
-çà et là d'un rayon divin. À force de vérité, Rembrandt devient
-sublime comme d'autres à force d'élévation et d'idéal. J'ai vu à
-Venise[43] une _Madeleine_ de ce maître qui est un chef-d'œuvre
-d'expression et qui contraste singulièrement avec toutes les Madeleines
-des maîtres italiens. C'est une belle et simple Hollandaise; mais pour
-ce sublime poëte n'y a-t-il pas des modèles dans tous les pays? Si
-elle n'est pas belle par la grandeur des lignes, elle est belle par la
-douleur et par le repentir (douleur et repentir de la première fille
-venue; mais pourquoi faire toujours de Madeleine une femme trop
-illuminée des splendeurs du Christ, un poëte par le cœur, une Sapho
-chrétienne chantant ses péchés plutôt qu'elle ne les pleure?) Cette
-Madeleine de Rembrandt, on voit bien qu'avant de lever les yeux au ciel
-elle a aimé les hommes de la terre; on voit bien qu'elle a pleuré de
-joie avant de répandre ces belles larmes que le génie a
-cristallisées. Elle n'est pas nue comme ses sœurs; on la voit à
-mi-corps et de face, habillée en Hollandaise; elle montre une main
-admirable comme les faisait Rembrandt en ses jours de bonne
-volonté[44]. Elle vit encore de la vie humaine par le cœur qui est
-l'orage de la créature; toutes les passions qui l'ont agitée sur la
-mer des dangers sont à peine assoupies dans son sein.
-
-La Vénus du musée du Louvre pourrait servir de pendant à cette
-Madeleine. C'est toujours une Hollandaise habillée des pieds à la
-tête (Rembrandt habillait même les anges). Elle est belle par l'éclat
-de la vie, par la sève et par la force; elle est même belle, si on
-peut parler ainsi, par la beauté. Dieu n'en a pas créé de plus
-victorieuses dans toute la Hollande. Elle a un Amour auprès d'elle; on
-lui en donnerait vingt sans épuiser ses lèvres ardentes et
-savoureuses.
-
-Dans la recherche du beau, il n'y a pas seulement la sévérité de la
-ligue et la grâce du contour. Le vase d'or le mieux sculpté n'est-il
-pas celui de l'autel d'où s'échappe un jet des flammes divines?
-L'histoire de Prométhée dérobant le feu du ciel n'est encore qu'une
-sublime allégorie. La beauté se forme de divers éléments, parce
-qu'elle est la beauté plastique, la beauté morale et la beauté
-intellectuelle, parce que l'artiste a dû tour à tour caresser avec la
-même ferveur les muscles d'Hercule, les lèvres savoureuses de Vénus
-ou de Madeleine[45], la tristesse poétique de Psyché et le front
-pensif de Minerve. Rembrandt caressait tour à tour le front de Minerve
-et les lèvres savoureuses de Madeleine ou de Vénus. Sa beauté
-idéale, c'était la pensée et le rayonnement: l'homme qui pense, la
-femme qui s'épanouit.
-
-Ce grand peintre aimait trop éperdument les jeux de la lumière dans
-l'obscurité. À Munich, il a un _Crucifiement_ par un temps orageux,
-une _Mise au tombeau_ sous une sombre voûte, une _Résurrection_ au
-milieu de la nuit, une _Nativité_ devant une lampe, une _Ascension_
-qu'illuminent les rayonnements du Christ; mais ces effets de
-clair-obscur, ces magiques oppositions de jour et de nuit, ne font pas
-tout le génie du peintre. Ceux qui nient son expression et son style,
-s'ils étaient demeurés contemplatifs devant ces œuvres étranges,
-auraient senti que son génie ne triomphait pas seulement par la magie
-de l'exécution. Son âme n'est-elle pas visible dans sa couleur? Il y a
-toujours sous un masque brutal, un profond sentiment humain. Il est loin
-de l'idéal chrétien, des figures détachées des fonds d'or du Giotto
-ou des paysages austères du Pérugin; mais il a sa foi comme les
-artistes les plus pieux du moyen âge et de la Renaissance. Il aime la
-nature sous quelque face qu'elle se présente. Elle est horrible;
-qu'importe! c'est la nature, une chose sainte et sacrée. S'il a perdu
-la poésie de l'esprit, n'a-t-il pas celle du cœur? Il proteste par
-l'éclat et l'exubérance contre la tombe entr'ouverte où les
-chrétiens nous enterrent même dans la vie.
-
-Le panthéisme doit reconnaître Rembrandt pour son peintre souverain.
-Après l'idéal antique, après l'idéal chrétien, il trouva l'idéal
-terrestre, l'idéal de la raison qui voit par l'œil simple. Dans
-l'œuvre de Rembrandt on dirait qu'il a voulu supprimer le ciel; il a
-pris du limon à ses pieds, et, comme un autre créateur, il a sculpté
-la personnalité humaine avec respect et avec amour[46]. Oui, il y a
-loin de là aux fonds d'or des Byzantins qui fuyaient la terre et
-craignaient d'y mettre le pied! C'est un nouveau monde, un monde dans
-les ténèbres: la lumière de Rembrandt n'est-elle pas celle qui
-jaillit des ténèbres? C'est l'aube encore douteuse d'un jour nouveau
-qui sera éclairé par les orages du doute. Quel poëme plein de terreur
-et de mystère! La pensée humaine qui se reconnaît libre et va se
-briser aux tempêtes futures! Les sombres philosophes de Rembrandt, ceux
-qu'il a animés de ses rêves et de ceux de Luther, sont plus tristes
-que les martyrs de Ribeira. Ils ont l'avenir, ils y vont librement, ils
-sont maîtres du monde; mais que trouveront-ils dans l'avenir et que
-leur réserve le monde? Ils ont brisé leurs chaînes; mais c'étaient
-des chaînes d'amour, des chaînes de lis et de roses tombées du rivage
-sacré. Les philosophes de Rembrandt, tous nés du protestantisme,
-semblent se dire tristement: «Je suis libre, mais je ne suis qu'un
-homme. Je puis aller, mais où vais-je?»
-
-Rembrandt trouva presque en même temps son génie de portraitiste, de
-graveur et de paysagiste. À vingt-cinq ans, il avait toute sa force;
-depuis cet âge jusqu'à sa mort, il changea çà et là sa manière,
-mais tout en conservant sa chaude et vigoureuse empreinte. Soit que son
-travail fût très-étudié, soit qu'il peignît avec la rapidité de la
-foudre, soit qu'il créât un philosophe ou une paysanne, un intérieur
-hollandais ou un tableau biblique, c'était toujours le même génie
-viril, solide, éclatant.
-
-Rembrandt fut aussi grand coloriste dans la gravure que dans la
-peinture. Sa pointe, c'était encore son pinceau tout baigné d'ombre et
-de lumière. On reconnaît la même touche et le même esprit. Il n'a
-pas plus imité les graveurs ses devanciers qu'il n'avait fait des
-peintres; aussi est-il plus vigoureux et plus chaud[47]. On peut
-hardiment parler des teintes de sa pointe. Ses descentes de croix, ses
-portraits, ses sujets religieux et profanes, ses paysages, sont d'un
-effet magique par l'expression, l'énergie et la couleur.
-
-On peut admirer Rembrandt dans tous les musées d'Europe, mais c'est à
-la Haye et à Amsterdam qu'il faut aller saluer son génie. La _Leçon
-d'anatomie_[48] et la _Ronde de nuit_ (qui est une ronde de jour), sont
-l'expression la plus vive et la plus éloquente de ses deux manières.
-À vingt-cinq ans, il peignit la _Leçon d'anatomie_ avec la science, la
-sobriété, la précision, la touche cachée d'un maître qui n'a plus
-rien à apprendre de l'art. C'est un chef-d'œuvre dont nul détail ne
-trahit une main de vingt-cinq ans. Plus de douze ans après, le jeune
-homme s'était fait homme, il peignit la _Ronde de nuit._ Alors il
-déploya toute la fougue, toute la témérité, toute l'exubérance de
-la jeunesse. Il rebroussa chemin à l'âge où tant d'autres continuent
-à marcher devant eux. Il ressaisit sa jeunesse et la jeta tout
-étincelante, pleine de vie féconde, audacieuse, comme un lion qui
-secoue sa crinière. Corrége et Velasquez eussent été éblouis devant
-ce chef-d'œuvre tout rayonnant.
-
-Rembrandt est un poëte sombre, étrange, hardi, bizarre, romanesque. Il
-joue ses drames sur un fond noir; il aime le mystérieux jusqu'à la
-fantasmagorie. C'est un poëte né de son temps, comme Shakespeare[49].
-Il aime mieux les hardiesses insensées que les beautés connues. La vie
-tombait de sa palette comme le blé sous la faux, comme l'eau jaillit du
-rocher, comme la lumière ruisselle du soleil. Il prenait la nature
-corps à corps et luttait avec elle en intrépide. Il osait être
-trivial, presque monstrueux. La poésie est partout pour le poëte. Il
-ne reculait devant aucune laideur vivante; mais sous sa main féconde
-tout prenait une expression fantasque et grandiose. Oui, celui-là a son
-idéal et son style dans le monde de l'art. Il est vrai de point en
-point, mais avec un accent éloquent. Oui, il a son idéal familier,
-visible dans le caractère formidable de sa peinture, dans la profondeur
-pensive de ses têtes, dans la bizarrerie de ses ajustements, qui ne
-sont d'aucun temps ni d'aucun pays, dans ses effets de clair-obscur,
-dans sa touche magistrale couronnée de chaudes vapeurs d'or et
-d'argent, dans sa manière hardie de distribuer l'ombre et la lumière.
-Winckelmann, qui pleurait d'admiration devant l'Apollon du Belvédère,
-demeurait rêveur tout un jour devant un tableau de Rembrandt.
-
-Le génie de ce grand artiste est presque inexplicable; il est à la
-fois brutal et délicat, heurté et harmonieux, farouche et tendre. Quel
-chaos, mais quelle lumière! quel tumulte, mais quelle gravité! quelle
-crinière flamboyante de lion, mais quels sourires de paix! Quel amour
-voluptueux des ténèbres et des rayons! quelle audace aveugle et quelle
-sagesse raisonnée! quelle modération dans la force! Il est fougueux
-jusqu'à la furie, original jusqu'à l'extravagance; mais comme au
-milieu de toutes ces fantaisies et de toutes ces témérités il demeure
-en pleine vérité, le pied cloué sur la terre, dans sa fierté
-dédaigneuse et sauvage!
-
-Rembrandt a égalé la puissance de la nature; comme elle, il a répandu
-d'une main large et féconde la vie sur ses œuvres. Il n'a pas imité
-par l'imitation, mais par la création; il s'est élevé jusqu'au
-prodige.
-
-Ne pourrait-on pas comparer Rembrandt à un comédien qui arrive à
-l'improviste sur le théâtre, affublé d'un costume invraisemblable,
-comme pour jouer la comédie? On le trouve si original, si franc, si
-bizarre, qu'on sourit et qu'on se promet de rire beaucoup de sa
-comédie. Mais peu à peu sa figure s'éclaire d'un rayon magique, on
-l'écoute, on ne rit plus: ce n'est pas la comédie, c'est le drame
-qu'il joue, un drame sombre et gai, le drame humain, comme Shakespeare.
-Il est si éloquent dans ses haillons, si trivial sous sa toque de
-velours, si poétique et si pittoresque dans son franc parler tout semé
-d'images bibliques et plébéiennes, qu'il vous étonne, vous transporte
-et vous donne le vertige.
-
-L'inspiration, c'est le rayon sacré qui part du sein de Dieu et qui va
-frapper le cœur ou l'esprit des poëtes et des artistes. Ce rayon a
-traversé les brumes du pays de Leyde pour illuminer Rembrandt et son
-œuvre. Comme Michel-Ange, Rembrandt, le Michel-Ange de la Hollande, a
-pénétré dans le monde des penseurs; mais, au lieu de lever ses yeux
-éblouis vers les cimes inaccessibles, il est demeuré religieusement
-attaché à la terre, sa vraie patrie.
-
-
-[Note 35: Les Flandres ont autant servi l'art que l'Italie; Raphaël n'a
-pas créé un peintre et en a désespéré mille: chez lui, c'est le
-monde connu, c'est le dernier mot, c'est le couronnement de l'œuvre;
-chez Rembrandt, l'intrépide et magique coloriste, c'est encore le
-commencement du monde.]
-
-[Note 36: À ce prénom Rembrandt si l'on ajoute, selon la coutume
-hollandaise, le nom paternel Hermans-zoon (Hermansz par abréviation) et
-le nom topographique van Rijn, on a le nom complet, consigné, sauf les
-variantes d'orthographe, dans les actes et les écrits du temps:
-REMBRANDT HERMANSZ VAN RIJN.--W. BERGER.]
-
-[Note 37: Cette famille de meuniers du Rhin était fort à l'aise et
-très-honorable. Meuniers, bateliers, boulangers, sont, en ce pays-là,
-de bons bourgeois, ayant pignon sur rue, voiles au vent sur les canaux,
-et «du pain sur la planche;» riches souvent, et quelquefois
-intéressés dans les opérations des pays d'outre-équateur; mêlés,
-comme tout le monde en Hollande, aux administrations municipales et aux
-affaires publiques: donnant de l'éducation à leurs enfants et les
-tenant à la hauteur des classes les plus élevées--W. BERGER.]
-
-[Note 38: On croit qu'il représentait la _Femme adultère._ Vers le
-même temps, il peignit une _Fuite en Égypte_ dans un admirable
-paysage, d'un grand effet jusque-là inconnu.]
-
-[Note 39: «Rembrandt aurait été un plus grand peintre si Rome avait
-été sa patrie ou s'il en avait fait le voyage; il n'a dû son talent
-qu'à la nature et à son instinct, et il aurait appris à trouver, sans
-se méprendre, le beau dont il s'est toujours écarté. S'il en a
-quelquefois approché, ç'a été moins par réflexion que par hasard.»
-DESCAMPS.]
-
-[Note 40: La vie de Rembrandt est semée de pages pittoresques.
-
-«Il avait une servante extrêmement babillarde: après avoir peint son
-portrait, il l'exposa à une fenêtre où elle faisait souvent de
-longues conversations. Les voisins prirent le tableau pour la servante
-même, et vinrent aussitôt dans le dessein de discourir avec elle; mais
-étonnés de lui parler pendant plusieurs heures, sans qu'elle répondit
-un seul mot, ils trouvèrent ce silence fort singulier et s'aperçurent
-enfin de leur erreur.»
-
-C'est toujours l'histoire des oiseaux qui allaient becqueter les raisins
-du peintre grec.]
-
-[Note 41: On sait qu'elle fut surnommée la courtisane, parce que tout
-le monde la voyait pour de l'argent.]
-
-[Note 42: Dans la gravure d'Eisen, il est encadré entre un portrait
-d'ami et un philosophe qui médite dans le demi-jour. On voit d'un
-côté sa palette, de l'autre sa pointe sur une eau-forte ébauchée.
-Qui n'a vu l'eau-forte où il s'est gaiement représenté lui-même avec
-sa femme?]
-
-[Note 43: Couvent de Sainte-Marie du Salut.]
-
-[Note 44: «Il sentait si bien son incapacité à dessiner les mains,
-qu'il les cachait le plus qu'il pouvait.» Ainsi parle Descamps. C'est
-d'une grande injustice, quand Rembrandt faisait un portrait, c'était le
-plus souvent en toute hâte. Pourquoi se fût-il attardé en peignant
-des mains inutiles? S'il cachait les mains, c'était par paresse et non
-par impuissance. Du reste, Descamps se contredit, selon sa coutume:
-«J'ai vu de ses tableaux où quelques traces de brosse qu'on ne
-distingue pas trop de prés représentent, à une certaine distance, des
-mains peu décidées, mais qui font autant d'effet que si le peintre y
-eut mis plus de sollicitude.»]
-
-[Note 45: Cette Vénus n'est pas le portrait de sa femme, mais la
-rappelle. Du reste, sa femme posait habituellement pour ses Vénus et
-ses Madeleine.]
-
-[Note 46: Les cinquante portraits qu'il a laissés de lui-même ne
-prouvent-ils pas tout son zèle à proclamer l'œuvre du Créateur, la
-royauté de l'homme? C'était là sa religion. Du reste, quand il met en
-scène la sublime tragédie du christianisme, n'a-t-il pas une
-éloquence toute biblique?]
-
-[Note 47: «Rembrandt n'a jamais voulu graver devant personne; son
-secret était un trésor et il était avare. On n'a jamais deviné de
-quelle manière il commençait et finissait ses planches; tout ce qu'on
-a su, c'est qu'à peine avait-il fait le trait et donné quelques ombres
-qu'il faisait tirer un nombre d'épreuves. Il mettait de nouveau le
-vernis sur sa planche et en augmentait le travail; cela se faisait
-jusqu'à trois ou quatre fois. Lorsque la planche était usée, il
-ébarbait les fonds et changeait les effets, en sorte que la partie qui
-avait été ombrée devenait claire: cette dernière transposition n'a
-pas toujours réussi; les épreuves de quelques-unes en sont grises,
-approchant de la manière noire. Il ne calquait guère ses dessins, de
-peur d'en refroidir l'esprit.» DESCAMPS.]
-
-[Note 48: La _Leçon d'anatomie_ représente le docteur Tulp devant un
-cadavre baigné d'ombre et de lumière, entouré de sept personnages
-distingués qui l'écoutent avec une attention suprême. Bien n'est plus
-simple, rien n'est plus saisissant. Ce corps blanc comme le marbre des
-tombeaux, ces hommes vêtus de noir, à barbe blonde, à figure
-intelligente, se gravent pour jamais dans l'esprit. La _Ronde de nuit_
-est une simple convocation de la garde civique pour recevoir le prince
-d'Orange. Le tambour surprend ces bons Hollandais. Pour animer cette
-scène, Rembrandt a choisi l'instant où ils s'élancent à demi
-habillés, l'un boulonnant son pourpoint, celui-ci mettant ses gants.
-C'est le triomphe du mouvement et du désordre.
-
-Parmi les chefs-d'œuvre de Rembrandt il faut citer aussi sa _Descente
-de croix_, la _Résurrection de Lazare_, les _Vendeurs chassés du
-temple_, l'_Adoration des Mages_, la _Mort de la Vierge._]
-
-[Note 49: «Un génie pénétrant, le sorcier hollandais Rembrandt, qui
-sut tout deviner, dans son tableau lugubre, date de la grande joie du
-traité de Westpbalie (1648), a parlé mieux que tous les politiques,
-tous les historiens (le _Christ à Emmaüs_ que nous avons au Louvre). On
-oublie la peinture. On entend un soupir. Soupir profond, et tiré de si
-loin! Les pleurs de dix millions de veuves y sont entrés, et cette
-mélodie funèbre flotte et pleure dans l'œil du pauvre homme, qui
-rompt le pain du peuple.--Il est bien entendu que la tradition du moyen
-âge est finie et oubliée, déjà à cent lieues de ce tableau. Une
-autre chose déjà est à la place, un océan dans la petite toile. Et
-quoi?...--L'âme moderne.--La merveille, dans cette œuvre profonde
-d'attendrissement et de pitié, c'est qu'il n'y a rien pour
-l'espérance. «Seigneur, dit-il, multipliez ce pain!... Ils si sont
-affamés!» Mais il ne l'attend guère, et tout indique ici que la faim
-durera.--Ce misérable poisson sec qu'apporte le fiévreux hôtelier n'y
-fera pas grand'chose. C'est la maison du jeûne, et la table de la
-famine. Dessous rit, grince et gronde un affreux dogue, le diable, si
-l'on veut, une bête robuste, aussi forte, aussi grasse que ces pauvres
-gens-là sont maigres. Il a sujet de rire, carie monde lui
-appartient.»--MICHELET.]
-
-
-
-
-[Figure 12: Portrait. Peint par Velasquez]
-
-
-
-
-DON DIEGO VELASQUEZ DE SILVA
-
-
-De tous les grands maîtres, don Diego Velasquez de Silva est peut-être
-le moins réellement connu, quoique sa réputation soit universelle et
-incontestée. L'Espagne jalouse a gardé l'œuvre presque tout entier de
-son peintre favori, et les autres musées n'en possèdent que des
-fragments d'une importance médiocre et souvent d'une authenticité
-douteuse.
-
-Ses tableaux sont restés au palais de Madrid, à l'Escurial, au Prado
-et autres résidences royales, accrochés au clou même où on les avait
-suspendus d'abord, pour venir, longues années après, prendre place
-immuablement au Musée royal.
-
-Autrefois, un voyage en Espagne était chose difficile et périlleuse;
-la chaîne des Pyrénées de sa haute arête séparait bien véritablement
-la France de la Péninsule. Le mot de Louis XIV n'était pas devenu
-encore une vérité. Il fallait faire une route longue et mal
-tracée, à dos de mulet, en galère ou dans quelque lourd coche aux
-durs coussins, entre une double haie de croix sinistres indiquant des
-meurtres ou des accidents, n'ayant pour gîte que des ventas,
-coupe-gorges nullement perfectionnés depuis don Quichotte, et plus
-hospitalières aux bêtes qu'aux personnes. Rares étaient les voyageurs
-qui franchissaient les monts, à moins qu'ils n'y fussent forcés par de
-sérieux motifs de position, d'intrigue ou de diplomatie. Parmi ceux-là
-on comptait peu d'amateurs de peinture. À peine jetaient-ils sur les
-toiles du maître, trop profondément espagnol pour être goûté à
-première vue des étrangers, ce regard vague, distrait, banalement
-admiratif de l'homme qui n'y entend rien et a bien d'autres choses en
-tête. Cependant Velasquez, pour ainsi dire ignoré de l'Europe, n'en
-voyait pas moins son nom cité à côté de Titien, de Véronèse, de
-Rubens, de Rembrandt et de tous les rois de la couleur. Il rayonnait
-tranquillement dans sa gloire lointaine, révéré sur parole comme ces
-monarques invisibles à leurs sujets et dont la majesté est faite de
-mystère.
-
-On peut maintenant admirer Velasquez sur place. Il est plus facile
-aujourd'hui d'aller à Madrid qu'autrefois à Corinthe, et ce n'est pas
-par vain amour-propre de touriste que nous nous prévaudrons, pour
-parler du grand maître, de deux voyages faits en Espagne à une époque
-où une telle entreprise offrait encore quelque danger. Sans imiter sir
-David Wilkie qui, dans son fanatisme, analysait chaque jour un pouce
-carré du tableau des _Borrachos_, nous avons soigneusement étudié le
-grand don Diego Velasquez de Silva au _Museo real_, où se trouvent
-réunies ses œuvres les plus célèbres; les _Menines_, les _Forges de
-Vulcain_, la _Reddition de Bréda_ ou tableau _des lances_, les
-_Filleuses_, les _Buveurs_, les portraits équestres de Philippe III, de
-Philippe IV, de doña Isabelle de Bourbon, de Marguerite d'Autriche, de
-l'infant d'Espagne, du comte-duc d'Olivarès et autres toiles de la plus
-riche couleur et du caractère le plus original.
-
-Avant de commencer la description et la critique de ces chefs-d'œuvre,
-il serait bon, pour n'y plus revenir, d'esquisser en quelques traits la
-physionomie biographique de ce maître souverain. L'exact Cean-Bermudez
-nous servira de guide.
-
-Don Diego Velasquez de Silva, qu'il vaudrait mieux appeler D. Diego
-Rodriguez de Silva y Velasquez, puisque son père se nommait Juan
-Rodriguez et sa mère doña Geronima Velasquez, naquit à Séville, en
-1599, et non en 1594, comme le dit Palomino. Il fut baptisé le 6 juin
-à l'église Saint-Pierre, ainsi que les registres de la paroisse en
-font foi. Ses ancêtres paternels, venus de Portugal, s'étaient
-établis dans cette ville, et ses parents le destinèrent à l'étude du
-latin et de la philosophie; mais, remarquant chez l'enfant, qui couvrait
-de _bons-hommes_ les marges de ses livres et de ses cahiers, une
-inclination décidée pour le dessin, ils le mirent à l'atelier
-d'Herrera le Vieux.
-
-C'était un terrible homme que cet Herrera! Homme de génie après tout,
-mais d'un génie violent, bizarre et féroce. Une fougue effrénée
-d'exécution suffisait à peine aux emportements de sa pensée. Il
-dessinait avec des morceaux de charbon attachés an bout d'un appui-main
-et faisait lancer par une vieille servante des baquets de couleur contre
-une toile. De ce chaos il tirait son œuvre, peignant avec des balais,
-des éponges, des dos de cuillers, la lame du couteau à palette, tout
-ce qui lui tombait sous la main; souvent avec le pouce, comme s'il
-modelait dans l'argile. Cette façon sauvage était nouvelle à
-Séville, dont les peintres cherchaient la grâce et le fini, mais elle
-s'imposait par sa truculence magistrale. Il existe à la galerie du
-Louvre un superbe échantillon d'Herrera: c'est un _saint Basile
-présidant un concile d'évêques et de moines_; on dirait Satan
-haranguant le Pandæmonium, tant les figures sont farouches, sinistres,
-et diaboliques. Une méchanceté infernale crispe ces têtes convulsées
-et le Saint-Esprit qui secoue ses ailes effarées au-dessus du saint a
-l'air du corbeau d'Odin ou d'un oiseau de proie qui veut lui manger la
-cervelle; tout cela est enlevé avec une rage de brosse inimaginable et
-semble comme flamboyant d'un reflet d'auto-da-fé. À côté de ce
-frénétique, le Caravage, l'Espagnolet et Salvator sont des peintres à
-l'eau de rose.
-
-Le caractère répondait au génie. Le paroxysme de la fureur était
-l'état habituel d'Herrera. Les élèves épouvantés fuyaient, quelque
-désir qu'ils eussent de ses savantes leçons; d'autres leur
-succédaient qui bientôt n'y pouvaient tenir. L'atelier restait désert
-et ne contenait plus que l'artiste démoniaque s'escrimant contre ses
-tableaux comme s'il eût eu affaire à des ennemis mortels. Son fils se
-sauva emportant l'épargne paternelle, et ne se crut en sûreté qu'à
-Rome. Sa fille se fit religieuse. On pense bien que Velasquez ne put se
-plaire bien longtemps sous une tyrannie pareille, et quoique le maître
-fût grand dessinateur, savant anatomiste, comme il le fit bien voir
-dans son _Jugement dernier_ de l'église Saint-Bernard à Séville,
-plein d'invention, de génie et de feu, il passa sous la direction de
-Pacheco, moins grand artiste sans doute, mais dont l'humeur aimable
-convenait mieux à son tempérament paisible et doux.
-
-Pacheco, qui était littérateur autant que peintre, et qui a écrit un
-livre estimé sur «l'art de la peinture,» lui apprit les préceptes et
-les règles et tout ce que peut enseigner un bon professeur. Cependant,
-le jeune Velasquez, tout en profitant des leçons de son nouveau
-maître, se disait que le meilleur enseignement est encore celui que
-donne la nature, et, dès lors, il fit vœu de ne jamais rien dessiner
-ou peindre qu'il n'eût l'objet devant les yeux, c'est-à-dire de
-travailler toujours d'après le vif, _ad vivum._ Aussi avait-il sans
-cesse près de lui un jeune garçon apprenti, qui lui servait de modèle
-en diverses actions et postures, soit riant, soit pleurant, dans les
-altitudes les plus difficiles, et il fit, d'après lui, beaucoup de
-têtes au crayon noir avec rehauts de crayon blanc sur papier bleu,
-ainsi que d'après d'autres personnes. Par cette étude persistante, il
-arriva à exceller si bien dans les têtes que peu d'Italiens
-l'égalèrent. Ses rivaux mêmes en convenaient et disaient que là se
-bornait son mérite. À quoi il répondait avec une noble fierté: «Ils
-me font beaucoup d'honneur, car moi je ne connais personne qui sache
-bien peindre une tête.»
-
-En ce temps-là, les artistes ne cherchaient plus l'idéal poétique ou
-religieux. C'était le règne des _naturalistes_ (nous dirions
-aujourd'hui _réalistes_). Caravage, le Guerchin, le Calabrèse se
-contentaient de rendre avec une énergie intense le modèle qu'ils
-avaient devant les yeux; mais comme c'étaient, après tout, de grands
-peintres, par la force du rendu, la violence de l'effet, la singularité
-du type, ils arrivaient malgré eux à une sorte d'idéal, car la nature
-prise au hasard ne présente pas cet aspect éclatant et sombre. Elle
-n'offre pas, à moins qu'on ne la mette sous un jour particulier, ces
-vives lumières, ces intenses ténèbres. Il y a dans les tableaux les
-plus vrais de ces maîtres le choix de l'effet, l'angle d'incidence,
-l'outrance du rendu qui font monter la réalité jusqu'à l'art.
-
-Velasquez partageait ces principes. Son génie exact, lucide et
-mathématique avait besoin de certitude, et quelle meilleure pierre de
-touche que la nature toujours consultée et copiée? Avec elle, point
-d'erreurs, point de fausse route. Si elle ne possède pas le beau
-absolu, elle contient le vrai, et c'est assez. Aussi le jeune artiste,
-qui devait devenir un si grand maître, ne donne-t-il jamais un coup de
-crayon sans l'aide et le contrôle de cette infaillible institutrice.
-
-Quelquefois il arrive aux jeunes élèves qui se sont attardés dans
-l'étude du dessin de ne pouvoir se rendre maîtres du pinceau et de la
-palette. Cet art du coloris leur reste longtemps de difficile accès.
-Quelques-uns y échouent entièrement et font dire de leurs tableaux
-qu'on préférerait des cartons ou des grisailles.
-
-Aussi, pour s'exercer, Velasquez peignait-il des fruits, des légumes,
-des citrouilles, du poisson, du gibier et autres sujets de nature morte,
-groupés de manière à former ce que les Espagnols appellent un
-_bodegon._ Ces études ne semblaient pas au-dessous de lui au jeune
-maître; il y apportait déjà cette simplicité souveraine et cette
-largeur grandiose qui forment le fond de sa manière dédaigneuse de
-tout détail inutile. Ainsi traités, ces fruits auraient pu être
-posés dans un plat d'or, sur une crédence royale; ces victuailles,
-d'un sérieux historique, figurer aux noces de Cana et remplacer les
-mets que Paul Véronèse a oublié de servir à ses convives. Ces
-modèles, d'une immobilité complaisante, se prêtaient plus à ce genre
-d'études ayant pour but de s'assimiler la couleur et de s'assurer le
-libre maniement de la brosse, que le corps humain avec sa structure
-compliquée et profonde, ses trépidations de vie et ses reflets de
-passions intérieures, ce qui ne veut pas dire que Velasquez négligeât
-le nu, cette base de tout art plastique. Son _Christ en croix_, passé
-du couvent de Saint-Placide au Musée royal, ses _Forges de Vulcain_ et
-sa _Tunique de Joseph_, montrent assez qu'il savait faire autre chose
-que des têtes et des étoiles. S'il ne cherche pas la beauté comme les
-grands artistes d'Italie, Velasquez ne poursuit pas la laideur idéale
-comme les réalistes de nos jours: il accepte franchement la nature
-telle qu'elle est, et il la rend dans sa vérité absolue avec une vie,
-une illusion et une puissance magiques, belle, triviale ou laide, mais
-toujours relevée par le caractère et l'effet. Comme le soleil qui
-éclaire indifféremment tous les objets de ses rayons, faisant d'un tas
-de paille un monceau d'or, d'une goutte d'eau un diamant, d'un haillon
-une pourpre, Velasquez épanche sa radieuse couleur sur toutes choses
-et, sans les changer, leur donne une valeur inestimable. Touchée par ce
-pinceau, vraie baguette de fée, la laideur elle-même devient belle; un
-nain difforme, au nez camard, à la face écrasée et vieillotte, vous
-fait autant de plaisir à regarder qu'une Vénus ou qu'un Apollon.
-Lorsque Velasquez rencontre la beauté, comme il sait l'exprimer sans
-fade galanterie, mais en lui conservant sa fleur, son velouté, sa
-grâce, son charme et en l'augmentant d'un attrait mystérieux, d'une
-force délicate et suprême! Faites poser devant lui la Perfection, il
-la peindra avec une aisance de gentilhomme et ne sera pas vaincu par
-elle. Rien de ce qui existe ne saurait désormais mettre sa brosse en
-défaut.
-
-Grâce à ces fortes études il fera les rois, les reines, les infants
-galopant sur les genets d'Espagne en costume de chasse ou de gala, aussi
-bien que les nains, les philosophes et les ivrognes; la tête pâle et
-délicate, dont la blancheur blafarde se colore à peine du sang d'azur
-(sangre azul) des races royales dégénérées, ne lui coûtera pas plus
-de peine que la trogne hâlée et vineuse du soudard, ou le teint
-sordide du mendiant; sa brosse rendra l'orfroi des brocarts constellés
-de pierreries, comme les rugosités du haillon de toile. Ce luxe ne lui
-coûtera pas plus que celle misère; il ne s'étonnera pas de l'un, il
-ne méprisera pas l'autre; à son aise dans le palais comme dans la
-chaumière; fidèle à la nature, il sera partout chez lui.
-
-Pour se rompre la main, il lit ensuite des figures vêtues, des sujets
-familiers et domestiques à la manière de David Téniers, des
-_bambochades_ dans le goût des peintres flamands et hollandais. Ces
-tableaux, malgré leur mérite par l'imitation trop exacte, trop
-littérale et trop minutieuse de la nature, avaient un peu de
-sécheresse et de dureté. À cette période, qui forme la première
-manière de Velasquez, peuvent se rapporter l'_Aguador de Séville_ qui
-est au musée de Madrid, une _Nativité_, appartenant jadis au comte
-d'Aguila, et quelques autres toiles dont on a perdu la trace.
-
-Tout en travaillant, il profitait de la conversation des lettrés et des
-poëtes qui fréquentaient alors son maître Pacheco; il entendait leurs
-discours enthousiastes, leurs raisonnements philosophiques, leurs
-dissertations érudites sur les beaux-arts, et il apprenait, dans cette
-académie du bon goût, ce qu'un peintre doit savoir pour être autre
-chose qu'un praticien vulgaire. Il lisait aussi les bons livres dont
-était composée la bibliothèque de l'artiste-littérateur, et il se
-préparait à sa fortune future.
-
-Velasquez passa cinq ans dans cette école, qu'on pouvait vraiment
-appeler une académie des beaux-arts, et Pacheco fut si content de la
-douceur de caractère, de la régularité de mœurs et des brillantes
-dispositions que montrait son élève, qu'il lui donna en mariage sa
-fille doña Juana. Il venait en ce temps-là à Séville beaucoup de
-peintures de Flandre, d'Italie et de Madrid, dont le jeune artiste se
-fit un sujet d'étude, mais aucunes ne lui firent autant d'impression
-que celles de don Luis de Tristan. Il trouvait chez ce maître un
-coloris analogue à sa propre manière de voir, une grande vivacité de
-conception et une façon de dégrader les teintes qui le satisfaisait
-complètement; dès lors il se déclara l'admirateur de Tristan, copia
-ses toiles et quitta, pour un faire gras, large et souple, le style un
-peu sec qu'il avait suivi jusque-là et qu'il tenait de Pacheco. À
-dater de cette époque, il était entré en possession de son
-originalité, il possédait la plénitude de son talent; c'était déjà
-le Velasquez que la postérité devait regarder à bon droit comme un
-des souverains de la peinture. Arrivé à ce point, il eut le désir de
-voir Madrid, et, au printemps de l'année 1622, il partit de Séville.
-Il trouva dans la capitale un accueil cordial et une protection efficace
-chez ses compatriotes, don Luis et don Melchor de Alcazar, et surtout
-chez don Juan de Fonseca y Figueroa, amateur distingué qui peignait
-pour son agrément et lui facilita les moyens d'étudier les
-chefs-d'œuvre des collections de Madrid, du Prado et de l'Escurial.
-Fonseca voulait procurer à son protégé les portraits des personnes
-royales; mais, quelque mal qu'il se donnât, quoique bien en cour, où
-il avait une charge, et frère du marquis d'Orellana, il n'y put, cette
-fois, parvenir. Cependant Velasquez peignit le portrait du célèbre
-poëte don Luis de Gongora, que Pacheco l'avait chargé de faire, et
-regagna Séville, laissant à Madrid un protecteur qui remuait pour lui
-ciel et terre.
-
-L'année suivante, il revint à Madrid en vertu d'une lettre du
-comte-duc d'Olivarès, ministre d'État et favori de Philippe IV, qui
-lui accordait cinquante ducats pour frais de route. Son beau-père
-l'accompagna pour être témoin d'une gloire qu'il pressentait. Ils
-reçurent l'hospitalité dans la maison de Fonseca, dont Velasquez lit
-aussitôt le portrait;--ce portrait, un chef-d'œuvre qui décida la
-fortune du peintre, fut porté au palais et, en une heure, vu du roi, de
-la famille royale, des grands de service, et loué de tous, mais
-particulièrement de Sa Majesté, qui prit Velasquez à son service en
-qualité de peintre, avec vingt ducats d'appointements par mois.
-
-Notre artiste, entré en fonctions, fit, sur l'ordre du roi, le portrait
-du cardinal infant, bien qu'il eût préféré peindre le roi lui-même,
-retenu alors par de graves occupations. Malgré la difficulté d'obtenir
-des séances, il acheva, le 30 août de la même année, le portrait du
-monarque dont il devait, tant de fois retracer la face pâle. Le succès
-de cette admirable peinture fut tel que le comte-duc d'Olivarès
-déclara publiquement que personne n'avait jamais si bien réussi le
-roi, encore que Bartholomé et Vincent Carducho, Caxes et Nardi s'y
-fussent essayés. Comme Alexandre, qui ne voulut plus être peint par
-d'autres qu'Apelles, Philippe IV donna le privilège de reproduire son
-effigie royale au seul Velasquez. Dans ce portrait le roi est
-représenté à cheval, armé, le bâton de commandement à la main,
-avec une fierté d'attitude et une majesté d'expression incomparables.
-On permit à l'artiste d'exposer son tableau dans la calle Mayor, en
-face de Saint-Philippe du Roi, un jour de fête, de sorte qu'il fût vu
-et admiré de tout le peuple. Les peintres faillirent crever d'envie,
-mais personne n'écouta leurs critiques intéressées, et les poëtes
-composèrent une multitude de sonnets en l'honneur de Velasquez. On a
-conservé celui que rima Pacheco, son beau-père. De plus en plus
-charmé, le roi lui ordonna de s'établir à Madrid, d'y faire venir sa
-famille, et lui accorda pour le voyage une indemnité de trois cents
-ducats; il lui fit, en outre de ses appointements mensuels, une pension
-de trois cents ducats, ses ouvrages payés à part et lui accorda
-l'usage gratuit du médecin et du chirurgien de la cour.
-
-Accaparé tout jeune par ce fin connaisseur, Velasquez ne travailla
-presque que pour son royal Mécène, dans le palais même où il avait
-un atelier, dont le monarque possédait une clef double afin de venir
-visiter, quand cela lui plaisait, son peintre bien-aimé. Cette longue
-faveur se maintint jusqu'à la mort de l'artiste, sans caprice,
-intermittence, ingratitude ou fatigue. Velasquez avait alors de
-vingt-trois à vingt-quatre ans, et il en vécut soixante et un. Il fut
-peintre du roi, huissier de chambre, maréchal des logis, chevalier de
-Santiago; mais ces charges et ces honneurs ne nuisirent en rien à son
-talent. Son pinceau conserva toute sa franchise et sa puissance.
-L'artiste, sous les yeux du roi, sut se préserver de la froideur
-officielle et manifester librement son génie. Jamais la cour ne lui fit
-oublier la nature.
-
-Cet amour de la nature ne l'empêchait pas d'étudier les chefs-d'œuvre
-de l'art et d'en discuter la théorie. Il était en correspondance
-réglée avec Rubens, et quand le grand peintre d'Anvers vint à Madrid
-ce fut Velasquez qui lui en fit les honneurs: les deux maîtres
-visitèrent ensemble les tableaux des résidences royales et les
-discours de Rubens ne tirent que renouveler le désir qu'avait le
-pensionnaire de Philippe IV, de visiter l'Italie, ce rêve de sa
-jeunesse. Rien approvisionné d'argent, de lettres de recommandation,
-accrédité comme un ambassadeur, Velasquez partit de Barcelone le 10
-août 1629, et aborda à Venise où les peintures de Titien, de
-Tintoret, de Véronèse, lui firent une vive impression. Tout le temps
-de son séjour il ne cessa de dessiner et de copier d'après ces
-maîtres, particulièrement d'après le _Crucifiement_, de Tintoret,
-dont il reproduisit un tableau qu'il donna au roi, à son retour. À
-Rome, le pape Urbain VIII lui accorda un logement au Vatican et lui fit
-offrir la clef de certaines pièces réservées pour qu'il put
-travailler en toute liberté. Avec toute l'ardeur d'un élève,
-Velasquez copia au crayon et au pinceau une grande partie du _Jugement
-universel_, des _Prophètes_ et des _Sibylles_, de Michel-Ange, dans la
-chapelle Sixtine, et différentes figures et groupes de la _Théologie_,
-de l'_École d'Athènes_, du _Parnasse_ et de l'_Incendie du Borgo_ et
-autres fresques de Raphaël.
-
-Pendant son séjour à Rome, Velasquez, outre ces utiles études,
-peignit son propre portrait qu'il envoya à son beau-père, la _Forge de
-Vulcain_ et la _Tunique de Joseph._ Il eut bien voulu rester encore,
-mais Philippe IV ne pouvait pas se passer plus longtemps de son peintre
-et le rappelait, et il retourna en Espagne vers le commencement de 1631,
-après avoir embrassé Joseph Ribera en passant à Naples où il fit le
-portrait de la reine de Hongrie.
-
-Ce voyage ne changea en rien sa manière; il sut admirer les grands
-maîtres, profiter de leurs leçons muettes sans leur sacrifier son
-originalité.
-
-Chose singulière pour un artiste espagnol et bon catholique, comme il
-l'était sans doute, Velasquez ne s'est pas adonné à la peinture
-religieuse; on ne connaît de lui qu'un très-petit nombre de tableaux
-de sainteté. Le mysticisme n'allait pas à cette nature robuste et
-positive: la terre lui suffisait; peut-être se fût-elle égarée dans
-le ciel où Murillo se jouait d'un essor si libre et si facile à
-travers les gloires, les auréoles et les guirlandes de petits
-séraphins. Velasquez n'aimait pas à peindre de pratique; et comme les
-anges ne posèrent pas devant lui, il ne put faire leur portrait. Il
-s'en dédommagea en faisant vivre à jamais dans ses cadres les hommes
-et les femmes de son temps.
-
-Mais c'était là une préférence et non une impuissance. Pour s'en
-convaincre, il suffit de regarder le magnifique _Christ en croix_ passé
-du couvent de Saint-Placide au musée de Madrid: une figure pale à la
-chevelure pendante projetant sur son masque l'ombre de la couronne
-d'épines, et se détachant, rayée de pourpre, d'un fond d'épaisses
-ténèbres. Rien de plus émouvant et de plus sinistre que ce corps
-exsangue, d'une beauté douloureuse, étendant ses bras morts sur ces
-nuées sombres, comme un christ d'ivoire jauni sur son fond de velours
-noir. Par cette simplicité terrible, Velasquez, dans ce tableau, s'est
-élevé au plus haut pathétique.
-
-Le _Couronnement de la Vierge_, sans être d'un profond sentiment
-religieux, a toute la noblesse et la gravité que réclame le sujet. À
-demi agenouillés sur des nuages, le Père Éternel et Jésus-Christ
-tiennent une couronne suspendue au-dessus de la Vierge qui monte vers
-eux sur une nuée soutenue par des têtes de chérubins. Dominant tout
-le groupe, le Saint-Esprit souffle son effluve lumineuse et complète la
-Trinité. La tête de la Vierge est d'une beauté humaine, il est vrai,
-mais si rare et si parfaite qu'elle peut bien passer pour céleste. Le
-Christ et Jéhovah sont peints d'une façon si magistrale, dans une
-attitude si digne et si sérieuse et d'une si splendide couleur, qu'on
-oublie qu'ils ressemblent peut-être un peu trop à des hommes.
-
-Dans la _Visite de saint Antoine à saint Paul l'Ermite_, Velasquez,
-d'après une liberté encore permise alors, a représenté son sujet
-sous trois aspects divers. À la droite du tableau on voit saint Antoine
-qui frappe à la porte de l'ermitage que le saint s'est creusé dans le
-roc. Au milieu, les deux vénérables personnages, après s'être
-édifiés dans une pieuse conversation, attendent la ration quotidienne,
-que le corbeau apporte double cette fois, puisque le saint a un hôte à
-héberger. À gauche, saint Antoine enterre saint Paul avec l'aide de
-deux lions, étranges et miraculeux fossoyeurs qui creusent le sable de
-leurs ongles. Le paysage a l'âpreté sévère et grandiose d'un paysage
-historique du Poussin, et les figures s'y dessinent avec une singulière
-puissance de relief.
-
-Par son tempérament réaliste Velasquez ne comprenait guère
-l'antiquité ni la mythologie; il l'évita comme la peinture religieuse.
-Il n'avait pas vu les dieux de l'Olympe et n'avait pas le secret de les
-faire descendre à son atelier.
-
-La _Forge de Vulcain_, malgré la mythologie de son titre, n'a rien qui
-rappelle l'idéalité antique. Apollon vient trouver Vulcain à sa forge
-et l'avertir de sa mésaventure conjugale. Cette dénonciation de
-mouchard olympien et solaire à qui rien n'échappe ne fait pas grand
-honneur au frère de Diane, et le pauvre dieu forgeron, tout noir de
-limaille, dessine en l'écoutant une assez laide grimace. Les cyclopes
-dressent l'oreille, suspendant leur travail, tout réjouis d'ailleurs de
-l'infortune de leur maître. Rien n'est moins grec et moins homérique
-assurément. Mais quelles chairs jeunes, souples et vivantes que celles
-de l'Apollon à demi drapé de son manteau de pourpre! quelle vérité
-dans l'altitude de Vulcain et le geste des cyclopes! quelle pittoresque
-rencontre de la lumière blanche du jour et du reflet rouge de la forge!
-quelle science de modelé et de couleur! quelle inimitable force de
-rendu, quels torses et quels dos! et comme ceux qui prétendaient que
-Velasquez ne savait pas peindre le nu devaient rester confus devant
-cette merveilleuse toile!
-
-_Argus et Mercure_ est un tableau composé, sans être beaucoup plus
-grec, avec beaucoup de sentiment pittoresque et d'effet. Argus, vaincu
-par les sons de la flûte de Mercure, s'est endormi enfin. Son corps,
-adossé à un tertre, flotte dans le sommeil, ses bras ballants pendent
-à terre et son attitude affaissée indique une somnolence surnaturelle.
-Ne croyez pas que Velasquez lui ait donné les cent yeux et la forme
-héroïque du prince argien qu'on nommait _Panoptès_ parce qu'il voyait
-tout. Il en fait tout bonnement un jeune berger espagnol vêtu d'une
-souquenille; mais comme il dort et que le mouvement de Mercure, se
-soulevant à demi et s'approchant avec précaution pour lui couper la
-tête est admirablement saisi! Quel accent féroce prennent sur le ciel
-orageux les deux ailes du pétase dont est coiffé Mercure et qui
-semblent les ailes d'un oiseau de proie s'abattant sur sa victime! Io,
-sous la forme de génisse où Jupiter l'a cachée, attend que Mercure
-l'emmène avec une impassibilité bovine. Oubliez les noms mythologiques
-et ne voyez là qu'un vol de bétail, et vous aurez un chef-d'œuvre de
-l'art.
-
-Le tableau connu sous le nom de _las Hilanderas_ (les Fileuses) est une
-toile de genre grandie aux proportions historiques. Des dames de la cour
-visitent une fabrique de tapisserie comme on le ferait maintenant de la
-manufacture des Gobelins. Ce sujet, si simple qu'il ne semble pas même
-offrir matière à peinture, est disposé par Velasquez de la manière
-la plus ingénieuse. Les premiers plans, baignés d'une ombre légère
-et transparente, montrent une sorte d'atelier où travaillent des
-ouvrières qui, pour être plus à l'aise, n'ont gardé que leur jupon
-et leur chemise, comme en usent encore les _cigarreras_ à la
-manutention des tabacs, à Séville. Dans l'angle, à gauche, une jeune
-fille relève avec un geste plein de naturel le pan d'un rideau rouge;
-au milieu, une vieille fait mouvoir du pied un rouet; à droite, une
-jeune ouvrière, tournant vers le spectateur une épaule que laisse à
-découvert la chemise glissée, dévide distraitement un écheveau de
-laine, car son attention est occupée par la présence de ces personnes
-de haut parage. Il est impossible de peindre des chairs plus souples,
-plus fraîches et plus vivantes que ce dos et cette nuque où se tordent
-des cheveux bruns. On y devine jusqu'à la moiteur perlée produite par
-la chaleur d'Espagne. Au fond, l'atelier s'ouvre sur une galerie que
-garnissent les hautes et basses lisses exposées. Une tapisserie,
-représentant un sujet allégorique, occupe les regards des visiteurs;
-tout le jour ménagé au reste du tableau illumine d'une vive lumière
-cette partie de la toile et produit un effet vraiment magique. On
-entrerait dans le cadre comme dans une chambre réelle, tant la
-perspective aérienne est bien observée, tant l'air circule autour des
-personnages, les séparant les uns des autres et les mettant à leur
-plan réciproque. C'est là un des mérites de Velasquez; il n'oublie
-jamais l'atmosphère ambiante, et personne mieux que lui n'a peint
-l'air, cet élément insaisissable.
-
-Nulle part cette qualité n'est plus visible que dans le célèbre
-tableau des _Ménines_, que Luca Giordano appelait «la théologie de la
-peinture,» pour marquer que là étaient la vérité, le dogme,
-l'orthodoxie, et que s'en éloigner c'était devenir un hérésiarque de
-l'art. En effet, devant ce cadre, l'illusion est complète, toute trace
-de travail a disparu; il semble qu'on voie la scène même reproduite
-par une glace; les _Ménines_ représentent, comme on sait, Velasquez en
-train de faire le portrait de l'infante doña Marguerite. Il est à son
-chevalet, dont la toile ne montre au spectateur que son envers; pour
-distraire la petite infante, immobile sons sa raide parure, les
-_Ménines_ lui font la conversation, et l'une d'elles lui offre à boire
-dans un _bucaro_ ou vase des Indes, qui a la propriété de tenir l'eau
-fraîche. La dame qui offre le bucaro est doña Maria Agustina, menine
-de la reine et fille de don Diego Sanniento; celle qui parle, doña
-Isabel de Velasco, fille du comte de Fuensalida. Au premier plan,
-Nicolasito Pertusano et Mari Borbola, nains de cour, lutinent un grand
-chien qui se laisse faire; un peu en arrière du groupe principal, plus
-vers le fond de l'appartement, on voit doña Maria d'Ulloa, dame
-d'honneur, et un garde, et tout au bout, une porte ouverte sur un
-escalier laisse apercevoir dans une vive lumière Josef Nieto,
-_aposentador_ de la reine. Tout dans ce cadre est peint d'après nature,
-jusqu'aux tableaux qui ornent les parois de la galerie et au miroir qui
-reflète le roi et la reine assis en face, contre la paroi de la
-chambre, que le peintre a dû abattre pour en montrer l'intérieur.
-Ainsi leur image, sinon leur personne, assiste à la scène. La chambre
-noire, dont Velasquez d'ailleurs se servait beaucoup, ne donnerait pas
-une perspective plus exacte, une dégradation de teintes mieux suivie,
-une lumière aussi douce et aussi fondue, une impression plus forte de
-nature. En face des _Ménines_, on est tenté de dire: «Où donc est le
-tableau?»
-
-En examinant ce chef-d'œuvre en détail, vous apercevrez sur le
-pourpoint noir de Velasquez une croix rouge de forme particulière;
-c'est celle de chevalier de Saint-Jacques. Il existe sur cette croix une
-petite légende qui n'est peut-être pas plus vraie que l'historiette de
-Charles-Quint ramassant le pinceau du Titien, et de François Ier
-recevant le dernier soupir de Léonard de Vinci, mais elle est la forme
-synthétique de l'admiration générale, et, à ce juste titre, elle a
-sa valeur. Quand Velasquez eut achevé sa toile, le roi lui dit «qu'il
-y manquait une chose essentielle,» et passant au pouce la palette, et
-prenant un pinceau, comme pour donner la touche suprême, il traça sur
-la poitrine du peintre, représenté dans le tableau, cette croix de
-cinabre qu'on y voit encore aujourd'hui. Certes, c'était une gracieuse
-et noble façon de récompenser le talent, et le roi se montrait ainsi
-digne de l'artiste.
-
-Par malheur, sans infirmer tout à fait la légende, des recherches
-savantes présentent les choses sous un autre jour. Philippe IV, en
-effet, par cédule royale datée du Buen-Retiro, le 12 juin 1658,
-accorda l'habit de chevalier à Velasquez, qui se présenta au conseil
-de l'ordre avec sa généalogie, pour faire ses preuves, dont
-l'insuffisance nécessita une dispense que le roi obtint du pape
-Alexandre VII, après quoi Velasquez fut reçu et prit l'habit dans
-l'église des religieuses de la Carbonera.
-
-Les _Buveurs_, plus connus sous le nom de _los Borrachos_ (les
-ivrognes), sont une des merveilles de la peinture. C'est une sorte de
-bacchanale, sans mythologie et entendue à la façon réaliste. Un jeune
-drôle, nu jusqu'à la ceinture, couronné de pampres, ayant un tonneau
-pour trône, coiffe d'une guirlande en feuilles de vignes comme s'il lui
-conférait un ordre de chevalerie bachique, un soudard dévotement
-agenouillé devant lui; à ses pieds s'arrondit une cruche à large
-panse et roule une coupe vide. Un gaillard demi-nu aussi et tenant un
-verre à la main s'accoude nonchalamment, sur un tertre derrière le
-_præses_ de la cérémonie. Au coin, à gauche, un autre personnage
-assis à terre enveloppe amoureusement de ses bras une jarre qui n'est
-pas pleine d'eau, à coup sûr; ces deux confrères ont tous deux la
-couronne de pampres; ils sont reçus comme biberons émérites dans
-l'ordre de la dive bouteille. Derrière le soudard se tiennent trois
-postulants qu'il serait bien injuste de ne pas admettre; car ils ont
-l'air de francs ivrognes et de parfaites canailles; armés d'écuelles
-et de gobelets ils sont tout prêts à officier. Plus loin, un gueux
-déguenillé et dont la souquenille laisse voir une poitrine sans linge,
-contemple la scène avec extase et la main sur son cœur; il est un peu
-délabré pour se mêler à ces nobles seigneurs, mais il a tant de
-zèle, une soif si inextinguible! Au fond, un mendiant, voyant des gens
-rassemblés, profile de l'occasion et, soulevant son feutre avachi, tend
-la main pour quêter une aumône.
-
-Ce n'est pas là, comme on pourrait se l'imaginer, un simple tableau de
-chevalet à la manière flamande, les figures sont de grandeur naturelle
-et ont la proportion qu'on nomme historique. Ce sujet vulgaire a semblé
-à Velasquez aussi important que le triomphe de Bacchus, l'ivresse de
-Silène, la danse des Ménades, ou toute autre fiction prise de
-l'antiquité; il avait même pour lui l'avantage d'être _vrai._ Il y a
-donc mis, avec un sérieux profond, tout son art, toute sa science et
-tout son génie. Le torse du jeune garçon, dont la blancheur contraste
-avec la teinte bistrée des visages qui l'entourent, forme à la
-composition le plus heureux centre de lumière; aucun pinceau ne fit
-chairs plus souples, mieux modelées et si vivantes; l'œil a la molle
-hébétude et la bouche le vague sourire de l'ivresse. Quant aux têtes
-des autres compagnons halées, tannées, fauves, comme du cuir de
-Cordoue, montrant de longues dents d'un appétit féroce, faisant luire
-dans des pattes d'oie de rides le regard mouillé des convoitises
-bachiques, elles rappellent les types caractérisés de la _Tuna_, cette
-bohème espagnole si amusante, si pittoresque et si ardemment colorée.
-
-L'Espagne, malgré son amour du faste, son étiquette et son orgueil,
-n'a jamais eu le mépris du haillon; dans son art souvent d'un
-spiritualisme si éthéré les gueux ont toujours été les bienvenus.
-Il y a toute une littérature picaresque consacrée à retracer les
-exploits et les aventures des pauvres diables à la recherche d'un
-dîner problématique; _Rinconete et Cortadillo_ des nouvelles
-exemplaires de Cervantes, _Guzman d'Alfarache, Lazarille de Tormes, El
-gran Tacaño_ représentent tout un monde famélique, déguenillé et
-hasardeux, d'une amusante misère. Dans ce pays si fier, nul dédain
-pour la pauvreté. Après tout, ce compagnon au feutre roussi tombant
-sur les yeux, au manteau d'amadou déchiqueté, qui de sa main cachée
-gratte sa poitrine est peut-être un gentilhomme, un descendant de
-Pélage, un chrétien de la vieille roche. Son galion a échoué; il a
-été captif en Alger, blessé dans les Flandres, sa requête a été
-repoussée par la cour. Qui n'a pas ses malheurs! Murillo lui-même le
-suave, le vaporeux, l'angélique, ne dédaigne pas les loques du petit
-pouilleux et de cet enfant cherchant sa vermine au soleil, il fait un
-chef-d'œuvre! Velasquez bien qu'il eût son atelier au palais
-parcourait les quartiers perdus et s'il trouvait au Rastro ou ailleurs
-un gredin farouchement déguenillé, un mendiant superbement crasseux,
-à souquenille effilochée, à barbe inculte, il le peignait avec le
-même amour, la même maestria que s'il eût eu pour modèle un roi ou
-un infant, sauf à écrire dans le coin du cadre pour donner un air
-philosophique à la chose, _Ésope_ ou _Ménippe._ Les nains avec leurs
-difforme laideur, ne le rebutaient pas; il leur prêtait la beauté de
-l'art et les revêtait de sa puissante couleur comme d'un manteau royal;
-il acceptait même les phénomènes de la nature, les monstruosités à
-montrer en foire. _El niño de Vallecas_ (l'enfant de Vallecas) est un
-de ces tours de force auxquels se plaisait Velasquez. C'était un enfant
-prodige, d'une grandeur étonnante pour son âge et né avec toutes ses
-dents; aussi Velasquez, dans son tableau, l'a-t-il représenté la
-bouche ouverte pour laisser voir cette denture prématurée, objet de la
-curiosité publique. Eh bien! ce phénomène est un merveille de vie, de
-couleur et de relief; ces bizarreries plaisaient aux peintres
-naturalistes; Ribera ne fit-il pas le portrait d'une femme à barbe?
-
-Cependant ce n'était pas la clientèle illustre qui manquait à
-Velasquez. Il suffisait à peine aux rois, aux reines, aux infants et
-aux infantes, aux papes, aux princes, aux ministres et aux grands
-désireux d'avoir un portrait de sa main.
-
-La _Reddition de Bréda_, plus connue sous le nom de tableau des lances,
-mêle dans la proportion la plus exacte la réalité à la grandeur. La
-vérité poussée jusqu'au portrait, n'y diminue en rien la fierté du
-style historique.
-
-Un vaste ciel aéré de lumière et de vapeur, richement peint en pleine
-pâle d'outremer, fond son azur avec les lointains bleuâtres d'une
-immense campagne où luisent des nappes d'eau traînées par des
-luisants argentés. Çà et là des fumées d'incendie montent du sol et
-vont rejoindre les nuages du ciel en tourbillons fantasques. Au premier
-plan, de chaque côté, se masse un groupe nombreux: ici les troupes
-flamandes; là, les troupes espagnoles laissant libre pour l'entrevue du
-général vaincu et du général vainqueur un espace dont Velasquez a
-fait une trouée lumineuse, une fuite vers les profondeurs où brillent
-les régiments et les enseignes indiqués en quelques touches savantes.
-
-Le marquis de Spinola, tête nue, le chapeau et le bâton de
-commandement à la main, revêtu de son armure noire damasquinée d'or,
-accueille avec une courtoisie chevaleresque, affable et presque
-caressante, comme cela se pratique entre ennemis généreux et faits
-pour s'estimer, le gouverneur de Bréda, qui s'incline et lui offre les
-clefs de la ville dans une attitude noblement humiliée.
-
-Des drapeaux écartelés de blanc et d'azur dont le veut tourmente les
-plis rompent heureusement les lignes droites des lances tenues hautes
-par les Espagnols. Le cheval du marquis se présentant presque en
-raccourci du côté de la croupe en retournant la tête, est d'une
-habile invention pour dissimuler la symétrie militaire, si peu
-favorable à la peinture.
-
-On ne saurait rendre par des paroles la fierté chevaleresque et la
-grandesse espagnole qui distinguent les têtes des officiers formant
-l'état-major du général. Elles expriment la joie calme du triomphe,
-le tranquille orgueil de race, l'habitude des grands événements. Ces
-personnages n'auraient pas besoin de faire leurs preuves pour être
-admis dans les ordres de Santiago et de Calatrava. Ils seraient reçus
-sur la mine, tant ils sont naturellement hidalgos. Leurs longs cheveux,
-leurs moustaches retroussées, leur royale taillée en pointe, leurs
-gorgerins d'acier, leurs corselets ou leurs justes de buffle en font
-d'avance des portraits d'ancêtres à suspendre, blasonnés d'armoiries
-au coin de la toile, dans la galerie des châteaux. Personne n'a su,
-comme Velasquez, peindre le gentilhomme avec une familiarité superbe et
-pour ainsi dire d'égal à égal. Ce n'est point un pauvre artiste
-embarrassé qui ne voit ses modèles qu'au moment de la pose et n'a
-jamais vécu avec eux. Il les suit dans les intimités des appartements
-royaux, aux grandes chasses, aux cérémonies d'apparat. Il connaît
-leur port, leur geste, leur attitude, leur physionomie; lui-même est un
-des favoris du roi (_privados del rey_). Comme eux et même plus qu'eux,
-il a les grandes et les petites entrées. La noblesse d'Espagne ayant
-Velasquez pour portraitiste, ne pouvait pas dire comme le lion de la
-fable: «Ah! si les lions savaient peindre.»
-
-Velasquez se place naturellement entre Titien et Van Dyck comme peintre
-de portraits. Sa couleur est d'une harmonie profonde et solide, d'une
-richesse sans faux luxe et qui n'a pas besoin d'éblouir. Sa
-magnificence est celle des vieilles fortunes héréditaires. Elle est
-tranquille, égale, intime. Point de grands tapages de rouges, de verts
-et de bleus, point de scintillement neuf, point de fanfreluches
-brillantes. Tout est rompu, amorti, mais d'un ton chaud comme de l'or
-ancien ou d'un ton gris comme l'argent mal d'une vaisselle de famille.
-Les choses voyantes et criardes sont bonnes pour les parvenus et don
-Diego Velasquez de Silva est trop bon gentilhomme pour se faire
-remarquer de la sorte, et aussi, disons-le, trop excellent peintre.
-Quoique naturaliste, il apporte dans son art une largeur hautaine, un
-dédain du détail inutile, une entente du sacrifice qui montrent bien
-le maître souverain. Ces sacrifices n'étaient pas toujours ceux qu'un
-autre peintre aurait faits. Velasquez choisit pour le mettre en
-évidence ce qui parfois semblait devoir être laissé dans l'ombre. Il
-éteint et il allume avec un caprice apparent, mais l'effet lui donne
-toujours raison.
-
-Sa justesse de coup d'œil était telle, qu'en prétendant ne faire que
-copier, il amenait l'âme à la peau et peignait en même temps l'homme
-intérieur et l'homme extérieur. Ses portraits racontent mieux que tous
-les chroniqueurs les Mémoires secrets de la cour d'Espagne. Qu'il les
-représente en habit de gala, chevauchant des genets, en costume de
-chasse, une arquebuse à la main, un lévrier aux pieds, on reconnaît
-dans ces figures blafardes de rois, de reines et d'infants à la face
-pâle, à la lèvre rouge, au menton massif, la dégénérescence de
-Charles-Quint et l'abâtardissement des dynasties épuisées. Quoique
-peintre de cour, il ne les a pas flattés ses royaux modèles!
-Cependant, malgré l'hébétation du type, la qualité de ces hauts
-personnages ne saurait être douteuse. Ce n'est pas qu'il ne sût
-peindre le génie; le portrait du comte-duc d'Olivarès, si noble, si
-impérieux et si plein d'autorité le prouve d'une façon irrécusable.
-Ne pouvant prêter de la flamme à ces tristes sires, il leur donnait la
-majesté froide, la dignité ennuyée, le geste et la pose d'étiquette,
-et il enveloppait le tout dans sa couleur magnifique; c'était bien
-payer la protection de son ami couronné. M. Paul de Saint-Victor a
-nommé quelque part Victor Hugo le grand d'Espagne de la poésie; qu'il
-nous permette, en détournant un peu son mot, d'appeler Velasquez «le
-grand d'Espagne de la peinture.» Nulle qualification ne saurait mieux
-lui convenir.
-
-Comme nous l'avons dit, Velasquez était maréchal des logis de la cour,
-et ce fut lui qui fut chargé de préparer les logements du roi dans le
-voyage que Philippe IV fit à Iran, pour remettre l'infante doña Maria
-Teresa au roi de France, Louis XIV, qui la devait épouser. Ce fut
-encore lui qui fit dresser et orner, dans l'île des Faisans, le
-pavillon où l'entrevue des deux rois eut lieu. Velasquez se distingua
-parmi la foule des courtisans par la dignité de sa personne,
-l'élégance, la richesse et le bon goût de ses costumes, sur lesquels
-il plaçait avec art les diamants et les joyaux, présents des
-souverains; mais, à son retour à Madrid, il tomba malade de fatigue et
-mourut le 7 août 1660. Sa veuve doña Juana Pacheco ne lui survécut
-que de sept jours et fut enterrée près de lui, dans la paroisse de
-Saint-Jean. Les funérailles de Velasquez avaient été splendides; de
-grands personnages, les chevaliers des ordres militaires, la maison du
-roi, les artistes y assistaient tristes et soucieux, comme s'ils
-sentaient qu'avec Velasquez ils enterraient l'art espagnol.
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-[Figure 13: L’Assomption d’après Murillo]
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-ESTEBAN BARTOLOME MURILLO
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-Murillo est avec Velasquez l'expression complète de l'art espagnol à
-la fois réaliste et mystique: Velasquez ne représenta que les hommes,
-Murillo peignit les anges. À l'un la terre, à l'autre le ciel. Chacun
-prit son empire et y régna en souverain. La réputation de Murillo est
-plus répandue que celle du peintre de Philippe IV; cela vient de ce que
-son œuvre ne fut pas absorbé tout entier par un royal patron qui le
-garda jalousement; il n'avait pas d'atelier au palais, ne possédait
-aucune charge de cour et n'était décoré d'aucun ordre de chevalerie.
-Sa position moins élevée, mais aussi moins circonscrite, le mettait en
-rapport direct avec le public, dont il acceptait les commandes, et qu'il
-avait peine à satisfaire avec un travail acharné qui absorba sa vie.
-Sans doute, il laissa souvent courir trop vite sa brosse expéditive et
-ne put apporter le même soin à tous ses tableaux; mais la nécessité,
-qui a ses inconvénients, a aussi ses avantages: elle force l'artiste à
-mettre tout son talent dehors, et développe chez lui des ressources
-inconnues. Pour le peintre, elle multiplie les chances d'avenir et de
-célébrité par le nombre de toiles qui vont, se répandant à travers
-l'Europe, dans les musées et les galeries. Si l'admiration est due au
-maître dont l'œuvre se compose de quelques morceaux rares, exquis,
-achevés, marqués du sceau de la perfection, il y a cependant lieu
-d'admirer plus encore l'artiste fécond qui, avec la profusion du
-génie, sème d'une main facile les belles choses comme si elles ne lui
-coûtaient rien. C'est là le cas de Murillo. Dresser le catalogue de
-ses œuvres serait une tâche difficile, sinon impossible. La liste
-seule de ses chefs-d'œuvre est encore bien longue.
-
-L'histoire de la vie de Murillo n'offre pas d'incidents dramatiques et
-se peut raconter en quelques lignes. Il naquit à Séville où il fut
-baptisé en la paroisse de Sainte-Marie-Magdeleine, le 1er janvier 1018,
-et non dans la ville de Pilas, comme le croyait Palomino, dont l'erreur
-venait sans doute de ce que la femme de Murillo était de cette ville et
-y possédait quelque bien. Son père s'appelait Gaspar Esteban Murillo,
-et sa mère Maria Perez. Comme tous les ascendants de cette famille
-avaient porté le nom d'Esteban, on pense que c'était là le nom
-générique de la race.
-
-L'instinct de la peinture se manifesta de bonne heure chez Esteban.
-L'artiste perçait sous l'enfant, et quand il eut l'âge convenable, son
-père le mit à l'atelier de Juan del Castillo pour qu'il y apprît son
-art. Comme ce Castillo était bon dessinateur, il lui fit faire de ce
-côté de fortes études et ensuite il lui transmit son coloris sec qui
-tenait un peu de l'école florentine, introduite à Séville par Luis de
-Vargas, Pedro de Villegas, et autres professeurs. Tels furent les
-commencements de Murillo, dont les progrès rapides étonnèrent son
-maître, car il était merveilleusement doué et prédestiné pour la
-peinture.
-
-Comme Juan de Castillo s'était établi à Cadix, Murillo commença à
-peindre seul, pour la foire, tout ce dont le chargeaient les marchands
-de tableaux. Il acquit dans ce travail une grande pratique et un coloris
-plus agréable quoique maniéré. On conservait à Séville trois de ses
-tableaux faits à cette époque: le premier dans un angle du cloître du
-collège de Regina, l'autre dans un coin du grand cloître du couvent de
-Saint-François, et le troisième sur l'autel de la chapelle de
-Notre-Dame du Rosaire, au collège de Saint-Thomas.
-
-Il n'avait que vingt-quatre ans quand passa par Séville le peintre
-Pedro de Moya, allant de Londres à Grenade avec le grand goût et le
-beau coloris qu'il avait appris de Van Dyck. Esteban admira fort cette
-largeur de style et cette suavité de manière qu'il se proposa
-d'imiter. Mais Pedro de Moya ne fit pas long séjour à Séville, et le
-jeune artiste retomba dans ses incertitudes, hésitant sur la voie qu'il
-devait suivre pour devenir un grand maître. Il voulait aller à
-Londres, mais il apprit que Van Dyck venait de mourir. L'Italie
-s'offrait à son imagination avec toutes les richesses d'art et
-l'enseignement de ses chefs-d'œuvre, mais c'étaient là des voyages
-longs et coûteux qu'il ne pouvait rêver d'entreprendre, manquant de
-protecteurs et de ressources pécuniaires.
-
-À la fin il trouva un moyen terme que son courage et sa résolution lui
-donnèrent la force d'exécuter. Il acheta une pièce de toile, la coupa
-en morceaux qu'il imprima lui-même et peignit dessus des sujets de
-sainteté qu'il vendit aux pacotilleurs en assez grand nombre à
-Séville, qui faisaient ce commerce avec les Indes.--Si parfois dans
-quelque église d'Amérique le voyageur surpris s'arrête devant un
-tableau d'autel, devant une madone dont la tête sublime se détache
-d'une composition hâtée, parmi des personnages peints d'une brosse
-sommaire, c'est, sans doute, un Murillo inconnu, un des morceaux de la
-pièce de toile illuminé d'un éclair de génie.
-
-Arrivé à Madrid, il alla voir son compatriote Velasquez et lui dit les
-motifs qui l'avaient fait partir de Séville et son désir de se
-perfectionner dans l'étude de la peinture. Velasquez, que sa haute
-position ne rendait ni orgueilleux ni inaccessible, accueillit Murillo
-à merveille, lui ouvrit les collections du roi et lui procura la
-permission de copier à l'Escurial les tableaux qui lui plairaient. Le
-jeune artiste en profita et passa deux années à étudier, dessiner et
-peindre d'après les œuvres de Titien, Rubens, Van Dyck, Ribera et
-Velasquez. Par le résultat on peut deviner le travail et l'application
-qu'y put apporter l'élève en train de devenir un maître.
-
-De retour à Séville, en 1645, il étonna les artistes par les tableaux
-qu'il peignit l'année suivante pour le petit cloître de
-Saint-François; on ne comprenait pas où et avec qui il avait pu
-prendre ce style neuf, magistral et inconnu, dont il n'existait ni
-modèle ni maître. Il fit voir dans ses peintures les trois professeurs
-qu'il s'étaient proposé d'imiter à Madrid: la _Cuisine des Anges_
-rappelle Ribera, la _Mort de sainte Claire_, Van Dyck, le _San Diego
-avec les pauvres_, Velasquez; mais avec un accent d'originalité
-irrécusable.
-
-Ce travail lui acquit une réputation incontestée et lui valut de
-nombreuses commandes publiques et particulières. Du premier coup il
-était passé chef de l'école de Séville, et cette position, nul ne la
-lui a prise encore; avec la gloire, l'aisance lui vint, et il put songer
-à s'établir. Il épousa doña Béatrix de Cabrera y Sotomayor de la
-ville de Pilas, parti en tous points convenable: ce mariage se fit en
-1648. À dater de cette époque, soit par suite de l'extrême facilité
-que lui donna une pratique continue, soit par désir de complaire au
-public, il changea son style soutenu et fort pour une manière plus
-franche, plus tendre et plus agréable même aux yeux des connaisseurs,
-dans laquelle il peignit les principales et les plus estimées des
-toiles de sa main qu'on admire à Séville.
-
-Tels sont le _Saint Léandre_ et le _Saint Isidore_, plus grands que
-nature, en habits pontificaux, assis et placés dans la grande sacristie
-de la cathédrale. D'un manuscrit du temps il résulte que le _Saint
-Léandre_ est le portrait du licencié Alonzo de Herrera, chef de
-chœur, et le _Saint Isidore_, celui du licencié Juan Lopez Talavan.
-Ces tableaux furent peints en 1655, sur la commande de l'archidiacre de
-Carmona don Juan Federigui, qui en fit don au chapitre.--C'est de
-l'année suivante que date le fameux _Saint Antoine de Padoue_, le
-chef-d'œuvre de Murillo peut-être, placé sur l'autel du baptistère
-de la cathédrale. Nous avons vu à Séville cette merveilleuse toile
-que le duc de Wellington, pendant les guerres d'Espagne, offrit au fier
-chapitre, qui refusa, de couvrir entièrement d'onces d'or, si on
-voulait la lui laisser emporter. Cela devait faire une somme énorme,
-car le tableau est très-grand. Honneur aux braves chanoines pour avoir
-plus estimé un chef-d'œuvre qu'un monceau de métal! Qu'on nous
-permette d'emprunter à notre _Voyage en Espagne_ ces quelques lignes
-écrites sous l'impression du moment: «Jamais la magie de la peinture
-n'a été poussée plus loin. Le saint en extase est à genoux au milieu
-de sa cellule, dont tous les pauvres détails sont rendus avec cette
-réalité vigoureuse qui caractérise l'école espagnole. À travers la
-porte entr'ouverte on aperçoit un de ces longs cloîtres blancs, si
-favorables à la rêverie. Le haut du tableau, noyé d'une lumière
-blonde, transparente, vaporeuse, est occupé par des groupes d'anges
-jouant d'instruments de musique, d'une beauté vraiment idéale. Attiré
-par la force de la prière, l'Enfant Jésus descend de nuée en nuée et
-va se placer entre les bras du saint personnage, dont la tête est
-baigné d'effluves rayonnantes, et se renverse dans un spasme de
-volupté céleste. Nous mettons ce tableau divin au-dessus de la _Sainte
-Élisabeth de Hongrie pansant un teigneux_, qu'on voit à l'Académie
-royale de Madrid, au-dessus du _Moïse_, au-dessus de toutes les Vierges
-et de tous les Enfants Jésus du maître, si beaux, si purs qu'ils
-soient. Qui n'a pas vu le _Saint Antoine de Padoue_ ne connaît pas le
-dernier mot du peintre de Séville. C'est comme ceux qui s'imaginent
-connaître Rubens et qui n'ont pas vu la _Madeleine_ d'Anvers!»
-
-Il n'y a rien d'exagéré dans cette impression si vive. Murillo a
-montré là qu'il était l'égal des plus grands. Avec un seul
-personnage il remplit ce vaste cadre, comme s'il eût eu à sa
-disposition des groupes nombreux. La pieuse hallucination du saint
-devient sensible pour le spectateur; ce qu'il rêve, on le voit, les
-cieux s'ouvrent pour vous comme pour lui. Les murs de l'humble cellule
-disparaissent, et dans l'atmosphère argentée et bleuâtre de la vision
-s'agitent, comme des ondes lumineuses, des êtres ailés vraiment
-surnaturels, d'une immatérialité qu'on ne croirait pas la peinture
-susceptible de rendre. Le petit Jésus est adorable de naïveté
-enfantine et caressante. Il tend, comme un nourrisson à sa mère, ses
-jolis bras ronds au saint Antoine extasié, mais on sent bien que ce
-n'est pas un enfant ordinaire. La lumière incréée brille dans sa
-chair délicate pétrie avec les lis et les roses du paradis. Ce tableau
-d'un mysticisme si éthéré vous enivre comme une fumée d'encens.
-
-Cette facilité de traduire le merveilleux d'une manière sensible
-se fait remarquer dans les tableaux qu'il peignit en 1665, aux
-frais du fervent prébendé, don Justino Neve, pour l'église de
-Sainte-Marie-la-Blanche. Ces deux toiles qui s'ajustaient sans doute
-dans des tympans, sont arrondies à la partie supérieure et nous les
-avons vues à l'Académie royale de Madrid. La première représente la
-vision du patricien romain et de sa femme touchant l'édification de
-Sainte-Marie-Majeure, à Rome; la seconde, les époux racontant leur
-vision au pape.
-
-Dans une salle d'architecture sobre et toute baignée d'ombre dont un
-pan coupé laisse discerner le ciel gris du soir au-dessus d'un vague
-paysage, le patricien romain et sa femme se sont endormis d'un sommeil
-surnaturel, car ils sont tout habillés et n'ont pas eu le temps de
-gagner leur lit. Le mari dort accoudé à une table recouverte d'un
-tapis rouge, où sont jetés négligemment un livre et un bout de linge
-blanc; sa tête repose sur sa main, grave et recueillie, illuminée par
-le reflet de la vision. On comprend, quoique ses paupières soient
-fermées, qu'il voit avec l'œil de l'âme, une apparition céleste. Son
-pourpoint de couleur sombre, sa simarre noire dont il retient les plis
-de sa main restée libre s'éteignent en tons savamment amortis pour
-faire valoir le visage. Un peu plus vers le fond de la pièce sa femme
-sommeille, la tête au bord du lit et la joue sur un mouchoir, dans une
-pose gracieusement affaissée. Elle a un corsage marron garni
-d'épaulettes à crevés, laissant passer une manche bleue et sur le
-bord de sa jupe d'un rouge glacé de laque repose un petit chien de la
-Havane, inconscient de ce qui se passe. Au pied d'un pilastre, une
-corbeille de travail contient des étoffes roses et blanches. Rien de
-plus calme, de plus silencieux, de plus dormant que toute cette partie
-du tableau qu'on pourrait nommer terrestre à cause de sa réalité
-naïve et presque familière, mais dans la partie supérieure, vers la
-gauche, rayonne dans tout son éclat la vision révélatrice. La vierge
-entourée d'une auréole et supportée par de légers nuages imprégnés
-de lumière, descend avec l'Enfant Jésus, et de sa main étendue vers
-la campagne semble désigner la place où doit s'élever la future
-église. Ce groupe aérien est d'une grâce et d'une couleur
-surprenante, idéale sans pour cela cesser d'être vraie.
-
-On ne saurait trop admirer l'art avec lequel Murillo a su remplir au
-moyen de trois personnages seulement cette toile d'une dimension
-considérable où il n'a rien admis qui n'ait rigoureusement trait au
-sujet.
-
-La composition du second tableau n'est pas moins ingénieuse. Au premier
-plan, à gauche, sur un trône exhaussé par une estrade et surmonté
-d'un dais en velours cramoisi, on voit le pape Liberio posé de profil
-et, dans la demi-teinte, qui écoute avec une pose admirative le récit
-de la vision que lui font les époux. Près de lui, une table à tapis
-de velours violet crépiné d'or, sur laquelle sont posées une sonnette
-et une buire, forme un vigoureux repoussoir. La lumière glisse
-derrière le pape et tombe sur la dame vêtue d'une robe rose, glacée
-de paille, d'une couleur délicieuse! Pour venir chez Sa Sainteté, la
-femme du patricien a mis ses habits de gala; un fil de perles orne son
-col, une coiffure gracieuse relève sa beauté plus andalouse peut-être
-que romaine mais d'un charme incomparable. Agenouillée près de son
-mari elle semble confirmer le récit de la vision. Le patricien en
-justaucorps de velours tanné, en manteau noir, la toque à la main, un
-genou plié, explique comment la sainte Vierge lui est apparue et lui a
-indiqué l'endroit où doit se fonder le nouveau temple.
-
-Entre le pape et ce groupe, sur un fond d'architecture très-éclairé,
-on aperçoit un vieux prélat à camail blanc et à robe blanche,
-s'aidant de sa béquille et ajustant des besicles à son nez pour ne
-rien perdre de la scène; un moine brun est placé derrière lui et le
-fait valoir par l'opposition.
-
-Ce n'est pas là tout le tableau, ainsi qu'on pourrait le croire; connue
-dans ces plans où l'on présente la coupe d'un édifice, Murillo a
-tranché le mur de la salle qui renferme l'action principale et séparé
-par une élégante colonne l'action secondaire. Au dehors de la salle on
-aperçoit la campagne où se déroule la procession montant jusqu'à la
-place couverte de neige que la Vierge montre du haut du ciel et qui
-désigne l'emplacement du temple. On admire beaucoup la perfection avec
-laquelle est rendue la dégradation successive des personnages à mesure
-qu'ils s'éloignent du spectateur et que leur double file s'enfonce à
-l'horizon du tableau. L'éclat du ciel pulvérulent de lumière est
-rendu avec une intensité de chaleur qui fait ressortir encore le
-miracle de la neige non fondue par cet été ardent.
-
-On admettait encore ces doubles actions dans le même tableau que depuis
-un art plus sévère a proscrites: elles ne nous choquent nullement pour
-notre compte, surtout lorsque l'artiste sait, comme Murillo, les
-juxtaposer sans les confondre ni les isoler trop absolument. Ici, la
-procession se subordonne au sujet principal dont elle est la
-conséquence, et se tient discrètement au second et au troisième plan.
-Le foyer du tableau est la dame romaine avec sa tête charmante et sa
-robe rayonnante de lumière rose; elle attire d'abord les yeux qui se
-reportent vers son époux pour aller ensuite au pape et suivre, quand
-ils ont tout vu, la foule processionnelle jusqu'à ce qu'elle se perde
-dans le lointain.
-
-Dans cette même église de Marie la Blanche, Murillo avait peint deux
-autres tableaux, de forme cintrée, placés dans les autres nefs et
-toujours aux frais de don Justino Neve, une _Conception_, du côté de
-l'Évangile et une _Foi_, du côté de l'Épître.
-
-Le tableau connu sous ce nom bizarre, la _Cuisine des Anges_, qui
-faisait partie de la collection du maréchal Soult, et qu'on admire
-maintenant au musée du Louvre, est un exemple de plus de la facilité
-qu'avait Murillo de mélanger sans discordance le miraculeux au réel.
-Sa foi vive le servait en cela; il n'apportait aucune critique à
-l'introduction du divin dans le positif.
-
-La forme oblongue de la toile a obligé l'artiste à diviser sa
-composition en trois groupes principaux, habilement reliés les uns aux
-autres. On sait l'anecdote, ou, pour parler plus religieusement, le
-miracle bizarre représenté dans cette peinture. La catholique Espagne,
-où le soin de l'âme fait si bien oublier le corps, a été de tout
-temps le pays de la faim. Chez les mondains même, l'étranger s'étonne
-d'une sobriété qui serait ailleurs le jeûne le plus austère. Les
-contes rabelaisiens, sur les repues franches des moines, n'y sont guère
-de mise. Aussi les frères du couvent où Murillo a placé sa scène
-manquaient le plus souvent des choses nécessaires à la vie. Le
-saint...,--son nom nous échappe,--se mettait en prière, et, soulevé
-par les ailes de l'extase, se tenait à genoux en l'air, comme sainte
-Madeleine dans la Baume, implorant la pitié céleste pour la
-communauté famélique. Des anges descendaient, apportant des provisions
-aux pauvres moines. Avec sa foi profonde et sérieuse, Murillo n'a pas
-craint de traiter toute cette partie de sa composition de la façon la
-plus réelle, ou, comme on dirait aujourd'hui; la plus réaliste. Deux
-grands anges, aux ailes azurées et roses, dont le duvet frissonne
-encore des souffles du paradis, portent, l'un un lourd cabas de
-victuailles, l'autre un quartier de viande qu'on croirait détaché à
-l'instant d'un étal de boucher. D'autres anges, marmitons divins, à la
-grande surprise du cuisinier, pilent l'ail dans le mortier, ravivent le
-feu du fourneau, veillent sur la _olla podrida_, rangent les assiettes,
-font reluire les vases de cuivre avec une grâce naïve et noble que
-Murillo seul était capable de rendre. Au premier plan, des chérubins
-tiennent une corbeille remplie de concombres, d'oignons, de tomates, de
-piments rouges et de tous ces légumes des pays chauds dont nous
-admirions les couleurs vives aux étalages des marchés pendant notre
-voyage en Espagne. À l'angle de la toile brillent des bassines, des
-poêlons, des casseroles, toute une batterie de cuisine à rendre jaloux
-cet art hollandais qui se mire dans un chaudron, mais peinte avec une
-largeur historique et magistrale.
-
-À l'autre bout du tableau, un moine, le supérieur du couvent sans
-doute, introduit avec précaution un hidalgo, «chevalier de
-Saint-Jacques et de Calatrava,» qu'il veut rendre témoin du miracle.
-Derrière le chevalier s'avance un personnage dont la tête ressemble
-beaucoup à celle de Murillo et qui pourrait être le peintre lui-même.
-Ces trois têtes, celle du moine surtout, sont merveilleuses. Elles
-vivent, elles sortent de la toile et vous racontent par leurs types
-profondément espagnols toute une croyance, tout un pays, toute une
-civilisation.
-
-La _Nativité de la Vierge_ est un tableau charmant, d'une familiarité
-pieuse et tendre qui arrête le sourire sur les lèvres des incrédules,
-s'il pouvait s'en trouver devant un cadre de Murillo. C'est toujours ce
-mélange aisé du surnaturel et du vrai, ce rapport facile du ciel et de
-la terre qui distinguent le maître de Séville des autres peintres
-religieux. Au centre de la composition, comme un bouquet de fleurs
-illuminé d'un rayon de soleil, la petite Vierge nage en pleine
-lumière; une vieille matrone, la _tia_, comme disent les Espagnols,
-soutient le berceau avec un geste caressant. Pour regarder la frêle
-créature, une belle fille vêtue de lilas, de vert tendre et de jaune
-paille se penche curieusement et montre un bras blanc, satiné, fouetté
-au coude d'une touche vermeille; mais ce qu'il y a de plus merveilleux
-dans le groupe, c'est un ange adolescent, modelé avec rien, une vapeur
-rose glacée d'argent qui incline coquettement la plus adorable tête
-faite de trois coups de pinceau, et appuie contre sa poitrine une main
-longue et fine noyée dans les plis de l'étoffe comme dans les pétales
-d'une fleur.
-
-Près de la chaise placée à la gauche du spectateur, on remarque un
-petit chien, un bichon de la Havane, à longs poils soyeux, blanc comme
-neige, de race pure et digne d'être porté dans le manchon d'une
-marquise. Paul Véronèse ne manque jamais de mêler un lévrier à ses
-compositions. Murillo, quand les convenances ne s'y opposent pas trop,
-aime à y faire jouer ou dormir un bichon havanais. Ces petits détails
-familiers empêchent l'ennui.
-
-Au-dessus du berceau de la Vierge enfant plane une gloire d'anges
-répandue dans la chambre comme une fumée lumineuse dont les flocons
-seraient de délicieuses têtes souriantes. Au fond, dans la pénombre,
-on distingue vaguement le lit à courtines où repose l'accouchée.
-
-Il est impossible de rien voir de plus frais, de plus tendre, de plus
-aimable que cette peinture brossée avec la hardiesse légère d'un
-talent sûr de lui-même et rendant sans effort les idées charmantes
-qui lui viennent. Il y a sur cette toile heureuse comme un sourire de
-grâce andalouse.
-
-Et que dire de cette merveille qu'on appelle tout simplement la _Vierge
-de Murillo_, et qui s'épanouit comme un lis de blancheur et de pureté
-dans le grand salon carré du Louvre, au milieu de ce bouquet de
-chefs-d'œuvre choisis parmi les plus belles fleurs de l'art. La Vierge,
-le pied sur le croissant de la lune, vêtue d'une tunique blanche comme
-la lumière, drapée d'un manteau bleu qui semble un pan du ciel,
-s'élève dans les splendeurs de l'Assomption, légère, immatérielle,
-colorée de rose comme une vapeur de l'aurore, accompagnée de
-chérubins qui s'égayent et voltigent autour d'elle, nacrés, vermeils,
-transparents, dans toutes les poses que peuvent prendre des êtres
-aériens devant qui cède l'impalpable éther.
-
-Avec la _Sainte Élisabeth de Hongrie_, nous redescendons dans la
-réalité la plus triviale. Des anges nous passons aux teigneux, mais
-l'art comme la charité chrétienne ne se dégoûte de rien. Tout ce
-qu'il touche devient pur, noble, divin, et, avec ce sujet rebutant,
-Murillo a fait un chef-d'œuvre. La pieuse reine a la tête enveloppée
-d'une sorte de voile blanc qui encadre le pur ovale de son visage de
-plis ascétiques et s'arrange sur la poitrine en guimpe de religieuse.
-À la cour, autant qu'elle le peut, elle mène la vie du cloître, mais
-sur le voile à demi-monastique scintille une mignonne couronne qui
-désigne la reine et s'arrondit une auréole qui désigne la sainte.
-Debout, au seuil du palais, elle accueille sa clientèle de pauvres, de
-malades, d'infirmes: c'est l'heure du pansement. Sur un escabeau pose un
-large bassin d'argent rempli d'eau vers lequel se penche un pauvre
-enfant dont les guenilles insuffisantes laissent voir l'épaule maigre
-et le torse souffreteux. Il présente son crâne damassé de croûtes,
-saigneux, dénudé par la teigne, aux belles mains royales de la sainte,
-blanches comme des hosties, qui épongent ces plaies immondes avec une
-précaution respectueuse, car ce petit misérable, c'est peut-être
-Jésus-Christ lui-même. Mais, pour être sainte, on n'en est pas moins
-reine, on n'en est pas moins femme; femme délicate et charmante, avec
-des aversions, des répugnances, des dégoûts. L'aspect hideux de ces
-ulcères, leur odeur fétide, inspirent à sainte Élisabeth une horreur
-qu'elle combat victorieusement. Son visage céleste exprime la révolte
-de la nature et le triomphe de la charité. Cette double expression si
-féminine et si chrétienne est un trait de génie de Murillo. Un
-peintre moins sincèrement catholique que lui ne l'aurait pas trouvée.
-Une tête de cette sublimité efface toutes les misères et toutes les
-laideurs. Deux jeunes filles accompagnent la reine et l'assistent dans
-ses pieuses occupations. L'une d'elles tient un plateau chargé de
-buires, de boîtes d'onguent, de charpie. L'autre penche une aiguière
-de vermeil pour renouveler l'eau du bassin d'argent. Rien d'assez beau
-pour les pauvres!
-
-Sur la première marche du perron est assise une vieille femme en
-baillons, dont le profil ébréché se découpe avec une singulière
-hardiesse sur le velours violet de la robe que porte la reine. Au
-premier plan, tout près du cadre, un mendiant rajuste des linges autour
-de sa jambe, tandis qu'au fond un estropié se hâte et arrive appuyé
-sur ses béquilles. Au dernier plan, à travers une architecture à la
-Véronèse, on aperçoit la reine et ses femmes qui servent des pauvres
-attablés. Lazare est le bienvenu dans ce palais hospitalier.
-
-Comme on le voit, chez les artistes espagnols le spiritualisme le plus
-éthéré n'empêche nullement le réalisme, et le même pinceau qui
-vient de faire rayonner l'extase dans l'auréole, d'ouvrir le ciel et
-d'en montrer les profondeurs peuplées d'anges, n'a pas honte de peindre
-un petit mendiant cherchant sa vermine dans un bouge. N'a-t-il pas une
-âme, ce _pouilleux_ de Murillo? Qu'un rayon de soleil glisse sur le mur
-qui l'abrite et lui envoie un reflet, et il vaudra toutes les pâles
-imitations de l'antiquité.
-
-Il existe à Séville un hôpital de la Charité où repose le fameux
-don Juan de Marana, qui n'est pas un personnage fabuleux, comme on
-pourrait le croire, sous cette inscription: «Ci-gît le pire homme qui
-fut jamais.» On y voit encore plusieurs toiles très-importantes de
-Murillo, quoique la _Piscine de Jéricho_ et le _Retour de l'enfant
-prodigue_ soient passés dans la galerie du maréchal Soult. La
-_Multiplication des pains_ et _Moïse frappant le rocher_, vastes toiles
-animées d'une multitude de figures, le _Saint Jean de Dieu portant un
-mort_ n'ont pas quitté la place qu'ils occupaient, mais l'_Ange qui
-délivre saint Pierre de la prison, Abraham adorant les trois anges,
-Sainte Élisabeth de Hongrie_, sont allés orner des musées ou des
-galeries. Le _Saint Jean de Dieu_, succombant sous la charge du cadavre
-auquel il va donner la sépulture et que le démon s'amuse à rendre
-plus lourd pour lui faire pièce, est d'un effet fantastique et
-puissant. La magie du clair-obscur ajoute à la terreur de la scène et
-fait rayonner le bel ange accouru au secours du saint écrasé sous le
-faix de cette croix lugubre. Murillo, malgré la suavité de son style,
-la grâce de son pinceau, la fraîcheur de son coloris, sait être
-terrible quand il le faut. L'horreur ne l'effraye pas plus que la
-trivialité. Il n'est besoin d'autre preuve, pour qui n'a pas vu le
-_Saint Jean de Dieu_, que le _Saint Bonaventure_ revenant après sa mort
-achever ses mémoires, un des plus étranges tableaux du musée
-espagnol, rapporté par le baron Taylor et le peintre Dauzats. Dans
-cette peinture, Murillo lutte de poésie sinistre avec le sombre Valdes
-Léal, dont les tableaux, la _Mort_ et les _Deux cadavres_, font
-frissonner tous ceux qui visitent l'hôpital de la Charité. Ce fantôme
-aux yeux atones, à la pâleur livide, dont la main écrit en tâtonnant
-sur un parchemin moins jaune qu'elle, produit un effet qu'on n'oublie
-plus et vous donne la sensation de l'autre monde.
-
-Nous marquons cette note, bien qu'elle soit rare chez Murillo, mais elle
-est trop profondément espagnole et catholique pour l'omettre.
-
-Chaque grand peintre a son style de madone où il incarne en l'épurant
-son rêve de beauté. La Vierge, comme Murillo la représente, est une
-jolie Andalouse, idéalisée sans doute, mais dont on rencontrerait
-encore aujourd'hui des modèles à la Cristina ou à la promenade del
-Duque; ce n'est pas un reproche, car rien n'est plus charmant qu'une
-femme de Séville avec ses veux pleins de lumière, son teint éclatant
-et ses lèvres vermeilles. Il ne faut pas grand travail à un peintre de
-génie pour en faire une créature tout à fait céleste et pour
-empêcher cette beauté d'être trop aimable, trop gracieuse, trop
-séduisante en un mot, il suffit d'une paupière modestement baissée et
-d'un pli dévoilé ramené à propos. D'autrefois c'est une expression
-de piété fervente, extatique, qui met son rayon dans ces beaux yeux
-noirs levés vers le ciel, et qui fait de la femme une sainte et de la
-mère une vierge.
-
-L'Enfant Jésus est traité par Murillo avec une adoration caressante,
-et il trouve pour le peindre des tons qui ne semblent pas appartenir à
-la palette terrestre. À travers les grâces, les sourires et les
-naïvetés de l'enfance, il lui conserve toujours le regard d'un dieu.
-On voit tout de suite que ce frais nourrisson, debout sur les genoux de
-sa mère, n'est pas de notre race, et que la forme humaine l'enveloppe
-comme un voile transparent. Qu'il soit montré aux bergers, vêtus de
-peaux de bêtes et suivis de leurs chiens fauves, qu'il accueille le
-petit saint Jean qui lui tend les bras, qu'il fasse aboyer le chien du
-logis après l'oiseau qu'il cache dans sa main ou qu'il s'endorme sur la
-croix, futur instrument de son supplice, il a toujours un rayonnement
-qui dénonce le Fils de Dieu.
-
-Quelle pensée mélancolique et précoce dans ce _Jésus au mouton_ et
-quelle grâce noble dans le _Saint Jean et Jésus!_ Le fils de Marie
-fait boire, dans un coquillage rempli d'eau, avec une bonté affable,
-son petit compagnon pénétré de reconnaissance; on dirait un enfant de
-roi qui s'intéresse à un humble ami.
-
-L'_Annonciation_, du musée de Madrid, est une pure merveille de
-couleur. La sainte Vierge et l'ange agenouillé devant elle ont pour
-fond un chœur d'anges aussi lumineux que le soleil, et sur ce fond,
-comme un élancement stellaire, rayonne le Saint-Esprit, plus vif, plus
-blanc, plus étincelant encore, clarté ayant pour ombre la clarté.
-
-Toutes les églises et tous les couvents de Séville regorgeaient des
-chefs-d'œuvre de Murillo; on reste effrayé à lire dans Céan-Bermudez
-la liste de ces toiles innombrables. Il y en a dans la cathédrale, à
-la paroisse Saint-André, à Saint-Thomas, à la Reine-des-Anges, à
-Saint-François, à Sainte-Marie-la-Blanche, à la Merced-Calzada, aux
-Capucins, à la Charité, aux Vénérables, au palais de l'Archevêché,
-à la Chartreuse, sans compter les œuvres disséminées dans les
-églises de Carmona, de Cordoue, de Grenade, de Rioseco, de Madrid, de
-Vitoria, dans le palais neuf, Saint-Ildefonse et l'Escurial. Une
-facilité si prodigieuse, une fécondité si intarissable confondent
-l'imagination.
-
-Ces œuvres achevées, Murillo se rendit à Cadix afin de peindre «un
-mariage de sainte Catherine,» composition importante pour le grand
-autel des Capucins de cette ville. Pendant ce travail il fit de son
-échafaudage une chute qui le blessa assez grièvement et l'obligea de
-retourner à Séville, où il passa le reste de sa vie toujours
-souffrant. Il demeurait alors près de la paroisse de Sainte-Croix, et
-souvent, dit-on, il restait, dans cette église, de longues heures en
-prière devant la célèbre _Descente de croix_ de Pedro Campaña, et
-comme le sacristain lui demandait un jour pourquoi il restait si
-longtemps dans cette chapelle, il répondit: «J'attends que ces saints
-personnages aient achevé de descendre Notre-Seigneur de la croix.»
-
-Peu de temps après son état s'aggrava; il reçut les sacrements et
-mourut, le 3 avril 1682, entre les bras de son ami et disciple don Pedro
-Nunez de Villavicencio, chevalier de l'ordre de Saint-Jean. Il fut
-enterré dans cette même chapelle dont nous parlions tout à l'heure,
-sous le tableau de la _Descente de croix_ qu'il admirait tant!
-
-Murillo était d'un caractère aimable et bienveillant; il
-s'intéressait à ses élèves et ne leur cachait rien des secrets de
-son art. Il fonda une académie de peinture à Séville. Pour
-l'établir, il sut apprivoiser l'orgueil farouche de Valdès Léal,
-faire taire l'envie de François Herrera le jeune et des autres artistes
-de la ville et les déterminer à seconder ses efforts de leur argent et
-de leur expérience. C'est ainsi qu'il constitua l'école de Séville
-reconnaissable à son style aimable et naturel, à son coloris d'une
-chaleur fraîche, à ses contours grassement noyés, à ses gracieux
-types de femmes et d'enfants où sourit la gentillesse andalouse. Quant
-à lui, malgré ses imitateurs, il resta inimitable; qu'on voulût
-copier sa manière froide, sa manière chaude ou sa manière vaporeuse,
-car les Espagnols désignent ainsi les trois styles qu'il mélange
-souvent dans le même tableau; ce qu'on ne copia jamais, ce fut son
-génie.
-
-
-
-
-[Figure 14: Cène. Peint par Poussin]
-
-
-
-
-NICOLAS POUSSIN
-
-
-_Et ego in Arcadia!_ Telle est, pour l'éternité, la véritable
-épitaphe du Poussin, qui le peint tout entier, et mieux que le beau
-quatrain de Bellori, inscrit sur sa tombe dans l'église de
-Saint-Laurent[50]. Oui, il a vécu dans l'Arcadie, mais dans une Arcadie
-qu'il a lui-même créée, calme, apaisée, grandiose, et toute pleine
-du souffle des dieux. L'œuvre du Poussin, poésie visible et tangible,
-c'est la nature inerte, conquise par la pensée créatrice; c'est
-l'œuvre des Grecs continuée et complétée par une transposition d'une
-audace étrange, car ce sourire humain qu'ils avaient su imposer à leur
-architecture, le peintre des Andelys le donne aux vastes frondaisons,
-aux solitudes, aux larges aspects des campagnes silencieuses. À quelle
-contrée sont-ils empruntés ces asiles verdoyants coupés de grandes
-masses d'arbres, ombragés de chênes centenaires, surplombés de
-montagnes tranquilles où le géant Polyphème rêve assis sur le sommet
-des rocs, où Diogène jette sa tasse en voyant un berger boire dans le
-creux de sa main, où voyagent, dans l'ivresse de leur joie, le faune,
-le satyre, l'enfant qui porte un syrinx, l'hamadryade échevelée? à
-nulle contrée réelle qu'ait éclairée en effet le soleil de Dieu,
-car, pareil à tous les grands inventeurs, Poussin a créé son monde
-qui n'appartient qu'à lui, et qui pourtant est plus vrai que la
-vérité, puisqu'il a reçu une existence immortelle. Ce monde, c'est
-une Grèce, sans doute, une patrie de héros et de dieux, où, au pied
-de l'arbre ému dont les rameaux s'ouvrent comme des bras tutélaires,
-les nymphes aux draperies flottantes nourrissent Jupiter enfant du miel
-des abeilles et du lait de la chèvre Amalthée que vient de traire le
-corybante couronné de feuillages. C'est une Grèce, mais non pas la
-Grèce géographique bornée par l'Ullyrie et la Mésie, par la Thrace
-et par une ceinture de mers; c'est une de ces terres idéales où le
-navigateur n'abordera jamais sans doute, mais où les âmes des penseurs
-voyageront et demeureront pendant l'éternité. Comme Vigneul de
-Marville demandait un jour au Poussin par quelle voie il était arrivé
-à la perfection, le grand homme répondit modestement: «Je n'ai rien
-négligé.» Réponse ingénue et charmante, mais qui prouve à quel
-point le Poussin se connaissait peu lui-même et connaissait peu la
-portée de son œuvre. À quoi lui eussent servi ses profondes études
-d'anatomie, de draperie, de paysage; sa religion pour Raphaël, sa
-longue intimité avec les chefs-d'œuvre antiques; quelle utilité
-eût-il retiré de ses vastes recherches, que lui importait enfin de
-connaître les moindres détails des feuillages et d'avoir mesuré
-l'Antinoüs, s'il n'avait eu en lui son univers qui voulait vivre et
-qu'il lui fallut bien réaliser sous l'impérieuse obsession de son
-génie!
-
-Que le Poussin n'ait vu aucun des pays où il place la scène de ses
-compositions merveilleuses, que la Judée lui soit restée inconnue
-comme la Grèce et qu'il les ait rêvées toutes les deux à travers
-l'imposante austérité de la campagne de Rome, ce serait certes un des
-plus grands bonheurs de cette vie privilégiée, si le hasard entrait
-pour quelque chose dans de telles existences, et si le doigt de Dieu
-n'en avait d'avance réglé toutes les phases pour rendre possible
-l'éclosion des œuvres qui causeront à jamais l'étonnement et
-l'admiration de l'humanité. Quand on l'envisage, cette vie si simple,
-si austèrement vouée à connaître et à créer, on voit que rien n'y
-eût pu être changé impunément, et qu'elle obéit à une logique
-invincible. Poussin devait être sédentaire et non voyageur, puisque le
-monde qu'il avait à peindre était en lui; il fallait qu'il naquît
-pauvre pour que le luxe et la vie bruyante ne fussent pas un obstacle
-entre lui et l'idéale région de la poésie; enfin ne devait-il pas
-vivre comme il vécut, toujours blessé, souffrant du corps, mais l'âme
-sereine et vivace, pour ne rien donner aux amours matériels, aux
-éblouissements de la couleur, à tout ce que suscite en nous la furie
-du sang, et pour pouvoir se livrer tout entier aux sereines et pures
-voluptés de la pensée?
-
-Poussin, on le sait, naquit gentilhomme et d'une famille qui s'était
-appauvrie au service de nos rois. Ce détail n'est pas sans importance,
-car Poussin, destiné à être non pas un brillant ouvrier de l'art,
-mais un initiateur, un poëte agissant, devait naître avec ce dédain
-de la richesse et des biens positifs qui ne saurait s'associer avec une
-naissance vile. Ses commencements sont difficiles et pénibles, exempts
-pourtant de toute incertitude; ses croquis crayonnés sur les marges de
-ses cahiers d'écolier étaient déjà des croquis du Poussin, et
-Quintin Varin n'eut pas besoin d'un grand effort d'imagination pour
-deviner une vocation qui s'affirmait elle-même. Toutefois, Poussin,
-contrarié dans ses projets, dut quitter en fugitif la maison
-paternelle. Arrivé à Paris, il demande des leçons à des maîtres qui
-ne pouvaient rien lui apprendre, rien, ou bien peu de chose, à Georges
-Lallemant, de Nancy, qui dessinait des tapisseries historiées, à
-Ferdinand Elle, venu de Malines pour peindre le portrait. Mais il
-n'était pas réservé à ces artistes médiocres d'être les
-instituteurs du Poussin. Un jeune gentilhomme du Poitou, dont il devint
-l'ami, lui fit connaître un mathématicien du roi, Courtois, qui
-possédait des dessins de Raphaël et de Jules Romain, et une collection
-de gravures de Marc-Antoine. La vue de ces gravures fut la révélation
-qu'attendait Poussin. Dès lors il n'a plus qu'une idée, aller à Rome.
-Alors, comme aujourd'hui, tout chemin y conduisait; mais le chemin qui y
-mène les artistes pauvres fut, de tout temps, le plus long et le plus
-difficile de tous.
-
-Il fallait d'abord vivre. Le jeune seigneur poitevin qui, le premier,
-avait encouragé et secouru Poussin, étant rappelé près de sa mère,
-emmène son ami dans l'espoir qu'il sera employé comme peintre, mais la
-dame ignorante veut ployer ce génie à des occupations domestiques.
-Cette fois encore Poussin s'enfuit, n'emportant que sa misère, tout
-brisé, va se refaire chez ses parents, aux Andelys, et, à son retour,
-part enfin pour Rome vers 1623. Cette fois, il ne peut aller que
-jusqu'à Florence. Il regagne Paris, se loge au collège de Laon, et
-fait la connaissance de Philippe de Champagne, puis celle du cavalier
-Marini. Événement important dans la vie du Poussin! Que Marini, si
-célèbre alors et tout vivant portant son laurier, ait trop sacrifié
-à l'emphase, aux concetti, à tout le faux luxe poétique
-d'alors,--qu'il faut pourtant préférer à la platitude,--c'est ce qui
-ne saurait faire aujourd'hui l'ombre d'un doute. Mais le Poussin, esprit
-grave, profondément sensé, ne risquait pas d'être envahi par le
-clinquant du poëte italien, et, en lui lisant son Adonis, Marin lui
-révélait un monde, le vrai monde de la poésie, ces dieux grecs
-éclatant d'amour, de jeunesse et de force, cette patrie enchantée, ces
-îles heureuses, ces porteurs de lyres et de thyrses sans lesquels, en
-fait d'art, il n'y a pas de salut. Cette illustration du poème d'Adonis
-(car Poussin fit de merveilleux dessins pour l'œuvre de son ami) devait
-avoir sur le peintre des Andelys une influence décisive, car, en
-réalité, ce père de l'école française, ce peintre de sujets
-sacrés, cet émule parfois heureux de Raphaël, ne peignit jamais que
-des héros. C'est ce que lui reprochèrent amèrement ses ennemis de
-France quand il eut achevé, pour les Jésuites, son _Martyre de saint
-François Xavier._ Dans ce tableau, disaient-ils, le Christ avait plus
-l'air d'un Jupiter Tonnant que d'un Dieu de miséricorde. Critique
-très-juste, que le Poussin ne voulut pas accepter. L'art est païen, et
-dans ses chefs-d'œuvre les plus élevés ne peut aller plus loin que la
-représentation idéale de l'homme.
-
-Mais finissons vite avec la biographie; celle du Poussin n'est rien, et
-pour apprécier dignement ses ouvrages immortels, il faudrait pouvoir
-écrire des volumes. Quand les uns cherchent pour moyen d'expression la
-ligne abstraite, les autres l'harmonie enivrante de la couleur, quand
-ceux-ci demandent leur effet à la disposition théâtrale des
-personnages, ceux-là dans la vérité des attitudes ou l'expression des
-têtes, Poussin osa se proposer comme but, la perfection, vouloir mener
-de front toutes les parties de son art, montrer l'homme dans la nature,
-lui calme et éternelle comme elle; elle est divine et pensante comme
-lui; et, par un effort inouï de génie et d'amour (mais cet effort ne
-s'arrêta pas et prit toute sa vie), il put se montrer fidèle à ce
-programme surhumain!
-
-Retenu à Paris par la promesse qu'il avait faite à la communauté des
-Orfèvres de Paris de peindre pour elle une _Mort de la Vierge_, Poussin
-ne put partir avec Marini pour Rome, où il arriva seulement au
-printemps de 1624, au moment où le poëte d'_Adonis_ s'en allait à
-Naples pour y mourir. Marini avait recommandé le Poussin à son vieil
-ami le cardinal Barberini; mais celui-ci fut forcé lui-même de quitter
-Rome pour une légation, et laissa le peintre entièrement livré à sa
-pauvreté et à sa solitude.
-
-Amères nourrices, bonnes pourtant au penseur, à qui elles donnent
-l'âpre, l'inexorable liberté. La solitude! quelle fut complète pour
-le Poussin, qui ne trouva pas même des frères de sa pensée et de son
-désir! Ni Guerchin, ni Valentin, ni Manfredi, ni Ribeira, et toute la
-farouche postérité du Caravage, ni l'Albane et le Guide, enivrés de
-leur rêve charmant, ne savaient le mot que cherchait Poussin. À qui
-donc le demandera-t-il? Pas même à Raphaël ou à Michel-Ange, mais à
-l'antique, source de toute inspiration hautaine et libre. Tandis que
-Claude Lorrain, Stella et Valentin se groupent autour de lui, il se lie
-avec un sculpteur flamand, François Duquesnoy, et à eux deux ils
-moulent des antiques, vivant du produit de ce travail qui, en même
-temps, leur donnait la science, l'intelligence de tout. Puis, avec
-l'Algarde, Poussin mesure la Niobé, le Laocoon, l'Hercule Commode,
-l'Antinoüs. En même temps, il étudiait la nature dans la campagne de
-Rome, simple, lumineuse, grandiose, à la fois enflammée et calme, où
-il semble que les Césars enfuis laissent traîner un reflet de la
-pourpre impériale. Tout occupé des grands effets de masses d'arbres,
-des verdures, des accidents de lumière, cependant il ramassait et
-apportait dans son mouchoir, pour en savoir tous les détails, des
-pierres, les plus humbles mousses, et, sur son chemin, esquissait les
-poses, les attitudes, les expressions diverses des passants, à la fois
-apprenant, devinant tout et se devinant lui-même, contemplant l'homme,
-la terre, le ciel, et s'armant de toutes pièces pour créer à coup
-sûr des œuvres où serait partout l'idéale beauté. En effet, dès
-son retour à Rome, le cardinal Barberini songe au Poussin, et celui-ci,
-du premier coup, lui donne, quoi? cette merveilleuse création d'un
-génie à son apogée, la _Mort de Germanicus._ Puis à ce chef-d'œuvre
-succèdent sans interruption la _Prise de Jérusalem par Titus_, la
-_Peste des Philistins_, le _Saint Érasme_ de Saint-Pierre, les tableaux
-des _Sacrements_, peints pour le chevalier del Pozzo!
-
-Calme, heureux, marié à la sœur de Gaspard Dughet, qui avait soigné
-sa santé chancelante, en pleine possession de sa gloire, entouré de
-tout ce qu'il aimait, des antiques et des Raphaël, compris par quelques
-amis chers et précieux, Poussin ne désirait rien tant que de rester à
-Rome. On sait pourtant comment le désir de Louis XIII fit de lui un
-peintre du roi et l'appela en France, où il fut si malheureux malgré
-la faveur du roi et les délices de la petite maison dans le jardin des
-Tuileries. La commande du tableau de la _Cène_, sujet redoutable, où
-il avait à lutter avec Léonard de Vinci, l'amitié de M. de Chanteloup
-et de M. des Noyers, le bruit fait autour de son nom, sa gloire
-grandissante enfin, le consolaient mal de son temps dépensé à
-dessiner des cartons pour les tapisseries et des fers de reliures. Ses
-démêlés avec Feuquières, Simon Vouet et Lemercier, à propos de la
-décoration de la grande galerie du Louvre, l'achevèrent. Il ne tarda
-pas à solliciter la permission d'aller chercher sa femme malade à Rome
-pour la ramener à Paris. Il n'y devait jamais revenir, malgré ses
-promesses et malgré les espérances qu'il laissait concevoir à ce
-sujet. Bientôt la mort de Richelieu et celle de Louis XIII lui
-rendirent toute sa liberté; mais lors même que ces grands événements
-ne fussent pas venus dégager sa parole, il est douteux que Poussin fût
-jamais revenu en France.
-
-Génie trop français, c'est-à-dire trop plein de bon sens, de justesse
-et de logique pour pouvoir se plaire dans la France d'alors, artiste
-trop amoureux de la pure beauté pour être un serviteur commode à des
-souverains; sa vraie patrie était sa petite maison du monte Pincio,
-entre les Dughet et les Stella et devant la nature inspiratrice! En
-quittant la France, il se vengea de ses ennemis mieux qu'il ne l'avait
-fait dans ses lettres magistrales, et pour étouffer les calomnies,
-répondre aux injures, affirmer sa gloire, peignit cette page
-éloquente, le _Triomphe de la Vérité._
-
-Triomphe tout abstrait et moral, car pendant sa longue, obstinée et
-brillante carrière jusqu'au jour où la mort le prend à soixante et
-onze ans, le 19 novembre 1665, Poussin ne fut réellement compris que de
-lui-même! C'est pitié de le voir défendre ses tableaux pied à pied,
-expliquer dans ses lettres à M. de Chanteloup que sa nouvelle série
-des Sacrements exécutée pour ce seigneur, vaut au moins les tableaux
-peints primitivement sur les mêmes sujets pour le commandeur del Pozzo;
-et enfin chercher une justification pour les œuvres de son génie.
-C'est pitié et c'est justice, car tout artiste qui n'est pas méconnu
-n'a pas été un créateur, et nul mieux que Poussin ne mérita ce nom
-plus grand que tous les mots humains.
-
-En effet, même après Rubens, même après Raphaël, il est, si l'on
-veut parler d'une façon essentielle, le seul créateur de la peinture
-d'histoire. Seul il a eu le courage, l'âpre volonté, le détachement
-suprême de tout subordonnera l'idée qu'il veut rendre; il ne s'est
-jamais permis l'ineffable volupté de peindre pour peindre, de s'enivrer
-d'un jeu de couleur ou de draperie. Pas un pli, pas un regard, pas une
-attitude qui ne concoure sévèrement à l'effet général. Il suffit,
-disait-il, d'une demi-figure de trop pour gâter un tableau, et sa
-recherche d'une dominante, son application à la peinture des modes
-dorien, phrygien, lydien, ionique, explique tout l'homme. Échapper à
-la matière, être tout âme et pensée dans un art plastique et
-matériel, tel fut le problème insondable qu'il se proposa et qu'il
-résolut, de sorte que l'accomplissement de l'impossible fut sa vie de
-toutes les heures et son travail quotidien.
-
-Voyez, la composition est irréprochable, mesurée, rythmique, le
-dessin est pur, exquis; la couleur sobre, sans pauvreté, vit dans de
-solides et calmes harmonies, la nature autour des personnages est vraie,
-toujours grande; les expressions appropriées au sujet concourent toutes
-au même et unique effet: devant ces tableaux si variés, si différents
-entre eux et dont la perfection constitue pour ainsi dire la seule
-parenté, quelle impression reçoit-on? Une impression toute religieuse,
-et j'oserais dire religieusement païenne, car Poussin peint l'homme à
-cet état d'enthousiasme et de grandeur morale où il va se transfigurer
-en héros, la nature à ce point d'épanouissement et de grandeur
-silencieuse où elle peut être foulée par les pas des dieux. Ses
-pâtres sont déjà des héros et ses saints ne sont que des héros.
-Poussin était digne d'être un Grec; mais, que dis-je, il le fut; sa
-Grèce est à nous comme elle est à lui, elle ne sera pas ravagée
-comme l'autre, les barbares et le temps ne pourront détruire ses
-ombrages et dessécher ses fontaines murmurantes. L'Arcadie! elle verdit
-et fleurit, demeure de nos âmes; elle est la récompense et le refuge
-des esprits qui n'ont pas voulu d'autre richesse et d'autre volupté que
-celles de la pensée.
-
-Le jour où le cavalier Marini présenta Poussin au cardinal Barberini:
-_Vous verrez_, lui dit-il, _un jeune homme qui a une fougue
-extraordinaire._ Fougue qui, tempérée par la raison, par l'âpre
-étude, par la sobriété voulue, devint l'éclatante, la prestigieuse
-fécondité dont nous restons éblouis. Bible, histoire, mythologie,
-Adonis, Vénus, Salomon, Moïse, faisant jaillir la fontaine sacrée, la
-mort de Phocion, la clémence de Coriolan, Germanicus mourant, la Femme
-adultère pardonnée, Armide en furie épiant le sommeil de Renaud, que
-n'a pas peint, commenté, transfiguré l'infatigable génie du Poussin?
-À quelle légende sacrée, à quelle histoire, à quel récit, à quel
-poëme a manqué son invention que rien n'épuise?
-
-Quelle grandeur, quelle majesté tragique dans le _Testament
-d'Eudamidas!_ Dans sa maison nue où la pauvreté habite avec lui, le
-guerrier est couché, prêt à rendre le dernier soupir. Le médecin
-garde une main appuyée sur le cœur du mourant pour savoir à quel
-instant il aura cessé de battre. À côté du lit, le notaire est
-assis; il finit d'écrire le testament sublime que lui a dicté
-Eudamidas: «Je lègue ma mère à Arété, pour la nourrir et en avoir
-soin dans sa vieillesse; ma fille à Charixène, pour la marier avec une
-dot aussi forte qu'il pourra la lui donner; et cependant, si l'un d'eux
-vient à mourir, j'entends que le legs revienne au survivant.» La mère
-du guerrier, déjà vieille, instruite à la résignation par de longues
-souffrances, tourne le dos à ce cruel spectacle; mais la jeune fille,
-assise sur un escabeau sur lequel repose le pied de sa grand'mère,
-s'abandonne sans réserve à sa douleur; sa tête est posée sur son
-bras, qui, appuyé sur le pied du lit, retombe inerte; toute son
-attitude morne, désespérée, ses yeux en larmes, son front penché, le
-grand dessin de ses draperies remplissent l'âme d'une religieuse
-pitié. Par une pensée hautaine et charmante, la pauvre demeure où
-Eudamidas expire n'a d'autres ornements que son épée et son bouclier
-pendus à la muraille: le guerrier a le droit de choisir pour ses
-légataires Arété et Charixène!
-
-Qui dira la fougue du tableau des _Sabines_, tapage des couleurs, tant
-de personnages qui courent en sens divers, les femmes échevelées et
-folles de terreur se débattant contre leurs ravisseurs aux mines
-violentes et farouches, l'éclat des armes, les chevaux cabrés, les
-draperies envolées, tout ce tumulte que domine Romulus majestueux et
-calme levant avec gravité un pan de son manteau! Qui dira la grâce du
-_Moïse exposé sur le Nil_, du _Moïse sauvé des eaux_, du tableau
-d'_Éliézer et Rébecca?_ Jeune, naïve, ingénue, Rebecca jette un
-regard ravi sur les présents que lui offre Éliézer; autour d'elle,
-parmi ses compagnes si finement drapées à la grecque, quelle variété
-de sentiments! La femme envieuse accoudée immobile sur la margelle du
-puits, les deux sœurs embrassées, la curieuse qui laisse tomber l'eau
-de sa cruche, l'indifférente qui s'éloigne, la jeune fille, qui
-portant déjà une urne sur sa tête, se baisse pour en soulever une
-autre, sont d'une simplicité attendrissante et digne de l'épopée.
-
-Ces quatorze tableaux des _Sacrements_ où chaque composition,
-recommencée deux fois, affirme une pensée si robuste, scènes
-merveilleuses, les unes, comme le _Baptême_ empruntées à la vie même
-du Christ, les autres reproduisant les pompes de l'Église catholique,
-cette apothéose enthousiaste intitulée le _Ravissement de saint Paul_,
-tant d'autres tableaux de sainteté: le _Repos de la sainte famille_, la
-_Cène_, l'_Apparition de la Vierge, Jésus guérissant les aveugles_,
-l'_Adoration des Mages_ nous montrent le génie du Poussin sous ses
-aspects les plus pompeux et les plus sévères; mais n'est-il pas lui
-davantage dans ces paysages inimitables où la campagne est surprise et
-connue à toutes les heures du jour; où, ombrages, rayons du soleil,
-grandes perspectives, plans étagés, ruissellement des eaux, cieux
-infinis, rien n'a de secrets pour lui; où la vérité des branches, du
-feuillé, où la perfection dans l'exécution matérielle de chaque
-détail n'empêchent jamais la grande tournure et le sentiment
-héroïque? Dans ces campagnes, il peint, et d'une main créatrice, Écho
-et Narcisse, Diogène, Polyphème, les faunes, les hamadryades, Pan et
-Syrius, Apollon et Daphné; mais lors même qu'il ne les y montre pas,
-les héros et les dieux y sont présents, et leurs pieds seuls peuvent
-fouler ces gazons olympiens, leurs seules mains peuvent écarter ces
-nobles branches, sillonnées par la foudre ou courbées par le souffle
-de Jupiter!
-
-Le Poussin est lui surtout dans ce tableau des _Bergers d'Arcadie_, où
-d'heureux pasteurs, demi-nus, couronnés de feuillages, promènent leurs
-amours à travers la riante contrée ouverte sur les montagnes neigeuses
-et sur les horizons infinis. Tout en eux est joie, poésie, bonheur de
-vivre. Cependant, au pied d'un bouquet d'arbres, l'un d'eux vient de
-découvrir un tombeau avec celle inscription à demi-effacée: _Et ego
-in Arcadia!_ Cette joie tout à coup assombrie, cette voix venue de la
-tombe pour résonner dans le paysage enchanté, la subite rêverie de
-ces jeunes hommes beaux comme des dieux, la mélancolie éveillée sur
-le visage de cette bergère-muse appuyée sur son amant dans une pose
-noble et pensive, c'est toute l'âme du Poussin. Mais quoi! dans son
-œuvre immense, variée, innombrable, féconde en surprises et cependant
-toujours semblable à elle-même, il n'est pas une page qui ne le
-raconte tout entier. Et le temps eût-il anéanti détruit son œuvre
-impérissable, ne trouverait-on pas toute l'histoire du poëte de la
-peinture rien qu'en regardant le radieux portrait où il se représenta
-lui-même, tête forte, résolue, résignée, pâle, pensive, aux
-regards lumineux sous des sourcils nets et droits, au nez énergique, à
-la moustache mince, au front puissant et droit sous deux ondes égales
-de cheveux noirs? Naturellement et sans recherche, il est drapé dans
-son manteau comme une figure antique, et sa belle main élégante et
-virile est appuyée sur le portefeuille qui contient ses études,
-imposante et unique occupation de toute sa vie. Sur cette tête on lit
-l'enthousiasme du poëte, la patience de l'artiste, la bravoure du
-soldat, la résignation du martyr. Poussin a eu dans la postérité la
-double apothéose de sa pauvreté et de sa gloire; initiateur, il a
-suscité par tout l'univers des fils de sa pensée, et nous sommes
-forcés de permettre aux peuples nos rivaux de réclamer eux aussi comme
-un citoyen du monde celui qui reste pour nous le maître, le fondateur
-et le soldat toujours militant de la glorieuse École française.
-
-
-[Note 50: Parce piis lacrymis: vivit Pussinus in urna
-Vivere qui dederat, nescius ipse mori.
-Hic tamen ipse silet. Si vis audire loquentem,
-Mirum est, in tabulis vivit et eloquitur.]
-
-
-
-
-[Figure 15: Muse. Peint par Le Sueur]
-
-
-
-
-EUSTACHE LE SUEUR
-
-
-Cet homme si doux, si résigné, si profondément religieux, capable
-d'un amour unique, d'une pensée immuable, et qui mourut du chagrin
-d'avoir perdu sa femme, fut un révolutionnaire en art. Ses
-contemporains purent s'y tromper, mais non pas les souverains, qui ne
-lui confièrent jamais de travaux, non pas Lebrun, disant aux obsèques
-mêmes de Le Sueur, que _la mort venait de lui ôter une grande épine
-du pied_, non pas le grand Poussin, qui tout de suite avait reconnu en
-lui un frère d'inspiration et de pensée. La vie de ce suave artiste
-est de celles qui prouvent irrévocablement que l'art est immortel,
-puisqu'il a, comme la nature, le don de se reproduire et de se
-renouveler à jamais par des contrastes violents, prodigieux,
-inattendus, où le doigt de Dieu éclate, faisant sortir du rocher,
-frappé de mort, la source fraîche et jaillissante. De la hideuse
-décomposition de la matière quelque chose s'élance; ce quelque chose
-a le parfum divin, la couleur exquise, la vie pleine de grâce; c'est
-une fleur portant en elle tout un paradis de joie et d'amour. Ainsi, aux
-époques où l'art étouffé sous la matière, sous les procédés
-factices, sous l'imitation de l'imitation, a créé autour de lui
-l'éblouissement et le dégoût, soudain un homme surgit, nouveau,
-inconnu, ne devant rien à ses prédécesseurs ni à ce qui l'entoure,
-et qui rapporte dans son œuvre le pur et primitif parfum de la pensée
-humaine; cet homme, c'est la Fontaine, c'est Poussin, c'est Le Sueur, et
-son arrivée providentielle blesse les yeux de ses contemporains aussi
-douloureusement que le rayon du jour filtrant parmi les rayons des
-lampes et l'orgie. Fatalement, tant les yeux des hommes sont aveugles,
-nous en venons toujours à adorer quelque brutal et grossier carnaval
-qui, fatalement aussi, s'efface et tombe en poussière sous le premier
-regard de cette déesse toujours insultée et nue, la sainte Vérité.
-
-Le Sueur fut, je le répète, un des révolutionnaires, un des
-initiateurs qui font le jour dans un chaos et qui, à la place de la
-convention toute-puissante, viennent apporter la vie et la lumière.
-Quel fut son procédé? Nul que l'imitation puisse reproduire, car, plus
-sincère, plus idéal encore que Poussin, il puise dans son âme les
-moyens d'émouvoir. Les vingt-deux tableaux de la _Vie de saint Bruno_,
-peints pour le cloître des Chartreux de Paris, sont l'œuvre toujours
-jeune et triomphante de notre Raphaël, mais d'un Raphaël plus
-spiritualiste, plus dégagé de la matière et qui dédaigne les pompes
-de l'art comme les pompes de la vie, possédant, comme par une grâce
-spéciale, la naïveté, la pureté ineffable, l'intensité du
-sentiment, la grandeur de conception qui préside aux créations
-simples. Regardez ces tableaux où toute une épopée est clairement et
-délicieusement écrite, depuis la légende du frère Raymond le
-Tartufe, qui sert d'introduction à celle du saint, jusqu'à la grande
-page où sa mort est racontée avec tant de ferveur! Suivez cette série
-d'une harmonie si douce et si impérieuse, le recueillement, la prière,
-la vocation du saint ému par les frissonnements du monde surnaturel, la
-distribution de ses richesses aux pauvres, la prise d'habit, la lecture
-du bref du pape; quel charme invincible vous retient là toujours plus
-captif, toujours plus attiré dans le cercle de l'enchantement sacré?
-C'est celui qui déplace les montagnes et rend possibles tous les
-miracles: une foi profonde! Foi dans l'art, foi dans la religion, et
-même le peintre a eu la grâce d'une sorte de crédulité enfantine,
-adorable à cette époque où après le Rosso, après Primatice, après
-Fréminet, après l'éclectisme mondain et stérile de Simon Vouet, il
-est si doux de respirer cette fleur sauvage.
-
-Mépris de tout ce qui est terrestre, appétit des seuls biens
-éternels, détachement des choses, ardeur d'embrasser le réel infini,
-telle est la seule idée exprimée dans les vingt-deux tableaux de la
-_Vie de saint Bruno_, et n'est-ce pas un miracle vingt-deux fois
-renouvelé que d'avoir pu faire comprendre à l'aide d'un art fait pour
-les sens, cet appétit qui n'est pas des sens, ce désir extra-humain et
-hyperphysique dont le vol nous transporte en dehors de nous, cette soif
-de l'invisible que rien ici-bas ne peut tromper ni rassasier? Par quel
-miracle déjà quand l'Italie était encore fanatisée tantôt par les
-excès des successeurs de Michel-Ange, tantôt par des réactions
-impuissantes contre sa manière, quand la tentative des Carrache n'avait
-abouti qu'aux violences du Caravage et au chimérique idéalisme de
-Josépin, à la conscience un peu stérile du Dominiquin et la
-systématique suavité du Guide, quand chez nous, après les travaux
-sans originalité des Dubreuil, des Ambroise Dubois, des Leramberg et
-des Jean de Brie, Fréminet renouvelait l'exagération à la Michel-Ange
-et les tons noirâtres du Caravage, par quel heureux don, par quel
-bienfait du ciel Le Sueur avait-il trouvé en lui-même des éléments
-pour créer de toutes pièces un art nouveau? Que le goût lui
-indiquât, en des sujets comme ceux qu'il avait à traduire, la
-nécessité d'éviter tout tumulte, toute symphonie bruyante de couleur,
-toute magnificence théâtrale, cela se comprend de reste, mais une fois
-qu'il s'était privé volontairement de tout ce qui, pour ses
-contemporains, constituait la peinture même, une fois qu'il avait
-renoncé aux procédés de l'Italie comme à ceux de Rubens, à
-l'affectation anatomique comme au prestige de la lumière colorée,
-qu'allait-il lui rester pour donner à ses tableaux la vie de l'art,
-charme qui séduit, la beauté durable? Je l'ai dit, rien que lui-même
-et sa propre foi. Dégagé de tout, il écouta la voix silencieuse qui
-nous parle, regarda sa propre pensée, et dans des altitudes exaltées
-et cependant tranquilles, dans une couleur sereine, peignit son âme.
-Quant aux moyens de se traduire, cet élève de Simon Vouet ne les avait
-demandés qu'à deux maîtres, à Poussin son ami, et aussi à Raphaël,
-auquel tout d'abord s'adressent toujours ceux qui cherchent la vérité,
-car il n'apprend qu'à être sincère, qu'à trouver le beau en soi et
-dans la nature, à voir sur le front de l'humanité le sceau divin dont
-elle est marquée irrémissiblement et qui pour l'œil fidèle du
-penseur, reste visible malgré les nuages passagers qui l'effacent ou le
-voilent.
-
-Eustache Le Sueur fut, comme le Poussin, un des fils bénis de la
-pauvreté. Son père, médiocre sculpteur, originaire de Montdidier, en
-Picardie, ne méconnut pas ses dispositions pour le dessin et le
-conduisit chez le peintre du roi, chez le célèbre et triomphant Simon
-Vouet. Déjà dans ce même atelier, un jeune homme nommé Pierre
-Mignard, un enfant nommé Charles Lebrun, venaient s'initier à l'art.
-Mais comme chaque destinée est semblable à elle-même, Lebrun était
-entré chez maître Vouet comme plus tard il entra partout, par la
-grande porte. La protection assurée du chancelier Séguier en faisait
-déjà un personnage, tandis que Le Sueur était admis obscurément et
-par grâce. Bientôt l'Italie, alors le but et la terre promise de tous
-les jeunes artistes, enleva à Simon Vouet Mignard et peu après Lebrun.
-Seul, Le Sueur, dont la grande destinée était écrite d'avance, fut
-retenu à Paris par sa bonne marraine, la Misère.
-
-Oh! combien nous devons la bénir, cette tutélaire marâtre! Si Le
-Sueur eût par malheur possédé les quelques pistoles qui lui
-manquèrent alors, l'Italie nous prenait le plus original, le plus
-sincère de nos peintres; un simple hasard supprimait le _Saint Paul
-prêchant à Éphèse_, la _Vie de saint Bruno_, le _Martyre de saint
-Gervais et de saint Protais_, la _Descente de Croix_, des chefs-d'œuvre
-sans nombre et nous aurions eu un peintre théâtral de plus, quelque
-Carrache de seconde main, quelque Vénitien de convention, ou tout au
-plus un grand artiste imposant et aligné comme les tragédies de Racine
-et comme les jardins de le Nôtre. Mais un tel hasard n'est pas possible
-à supposer dans la vie des grands hommes; Dieu les mène par la main et
-sait où il les mène.
-
-Le Sueur n'eut-il pas l'âme enflammée et tendre des poëtes destinés
-à mourir avec les premières fleurs de la jeunesse? Nous ne saurions
-pas nous le figurer vieux, non plus que Raphaël, non plus que tous ces
-êtres angéliques, à la fois homme et femme, qui ont gardé en eux la
-double nature. Par la virginité de son talent, par cette âme
-privilégiée, candide, qui lui fit retrouver l'inspiration naïve des
-plus beaux temps de l'art, il méritait le précieux privilège
-d'apparaître sous la figure d'un jeune maître, non-seulement pendant
-son voyage mortel, mais à travers les âges. Toujours comme le Poussin,
-car il devait y avoir plus d'une similitude dans les existences de ces
-deux apôtres de l'art, ce fut une circonstance fortuite qui révéla à
-Le Sueur sa vocation. Il suivait docilement les conseils de Simon Vouet,
-quand le maréchal de Créqui, revenant en 1634 de ses ambassades à
-Rome et à Venise, rapporta à Paris une riche collection de tableaux
-italiens. Tandis que tous les visiteurs couraient au Guide, à l'Albane,
-au Guerchin, Le Sueur se sentait attiré involontairement vers d'autres
-tableaux placés sans honneur au fond de la salle: c'étaient des
-peintures de quelques maîtres du quinzième siècle, et aussi des
-copies de Raphaël exécutées sous ses yeux: un André del Sarto, un
-Francia. De ce moment, Le Sueur comprit ce qui s'agitait au dedans de
-lui-même; l'art qu'il avait rêvé, celui vers lequel s'agitaient ses
-aspirations, était là sous ses yeux, vivant, réalisé. Il avait
-soupçonné la vérité; maintenant elle était là sous ses yeux,
-brillante, lumineuse, invincible. Il ne faut pas croire pourtant que
-l'élève de Vouet eût alors le droit d'embrasser son idéal et de se
-dégager des liens où il était garrotté; obligé de travailler aux
-tableaux de son maître de plus en plus accablé de commandes, il
-fallait qu'il se conformât sans murmurer aux procédés rapides
-adoptés par le peintre du roi, car on ne devait pas voir la trace de
-deux mains différentes sur ces toiles si rapidement couvertes. Ainsi,
-le malheureux Le Sueur se sentait chaque jour envahir davantage par
-l'imitation, et une grave inquiétude le tourmentait. Pourrait-il en
-effet s'affranchir de ces méthodes lâchées, presque mécaniques, le
-jour où, rendu à la liberté, il travaillerait pour son propre compte
-et tenterait de dégager l'artiste caché en lui sous le modeste et
-docile ouvrier. L'événement nous a prouvé qu'il s'alarmait en vain,
-mais à coup sûr il y avait là un légitime sujet d'épouvante. Ce
-qu'il apprenait sans s'en douter, à l'école de Simon Vouet, c'était
-l'humilité, la résignation chrétienne.
-
-Le Sueur avait environ vingt ans quand se présenta, pour la première
-fois, l'occasion si ardemment souhaitée de faire acte de pensée,
-d'être lui-même. Chargé de faire huit grands tableaux destinés à
-être exécutés en tapisserie, et dont les sujets devaient être tirés
-du poëme de François Colonna, dominicain, intitulé: le _Songe de
-Polyphile_, Vouet abandonna complètement cette tâche à Le Sueur, qui
-en deux ans acheva les huit compositions. Une seule nous reste, et par
-sa grâce élégante, par l'heureuse disposition des figures, laisse
-deviner déjà le peintre du _Salon de l'Amour_ et du _Cabinet des
-Muses._ Toutefois, ne nous affligeons pas trop de la perte de ces
-tableaux; Le Sueur, sans doute, n'était pas encore là, il ne devait
-être lui-même qu'après sa rencontre providentielle avec le Poussin.
-À peine arrivé en France, ce grand homme était en butte à un
-dénigrement systématique, à des sarcasmes implacables, à des
-attaques sans nombre. Seul, parmi les élèves de Simon Vouet
-détrôné, Le Sueur refusa de s'associer à la haine dont on
-poursuivait le nouveau venu. Sans songer qu'il s'exposait à passer pour
-un courtisan de la faveur royale, Eustache Le Sueur osa admirer tout
-haut les œuvres du peintre des Andelys. Ce style noble, sévère, si
-courageusement pur et nouveau, si exempt de toute manière, l'avait
-conquis et gagné du premier coup. Poussin apprit par hasard qu'un jeune
-homme avait osé le défendre contre tous, et voulut voir ce Caton
-enfant qui ne tenait pas à être du parti des dieux. Est-il besoin de
-dire que l'esprit charmant et candide de Le Sueur gagna tout de suite
-Poussin, cet homme antique. Une amitié grave, féconde, s'établit
-entre eux, et, de la part du maître, fut une véritable paternité
-spirituelle. À sa voix Le Sueur, encouragé et fortifié, sortait des
-langes de l'éducation, se sentait libre, osait laisser paraître sa
-fierté longtemps contenue. Qu'elles durent être belles ces longues
-causeries où les deux grands hommes, l'un à son aurore, l'autre déjà
-en possession de tout son génie, se confiaient leurs projets, leurs
-désirs, leurs communes aspirations! Le grand, l'éternel sujet de
-conversation, on le devine, c'était l'art des anciens. À la voix de
-son nouveau maître, Le Sueur pénétrait avec délices dans ce monde,
-sa vraie patrie, jusqu'alors fermé pour lui; il ne se lassait pas de
-parcourir, de feuilleter sans cesse les cahiers de croquis innombrables
-que Poussin avait rapportés de Rome: précieux, inépuisable trésor,
-où il s'enivrait à la coupe même de l'idéal. Pendant toute une
-année, non-seulement il eût sans cesse à sa disposition la précieuse
-collection des croquis, non-seulement il jouit sans cesse des conseils
-et des enseignements du Poussin, mais il eut la rare fortune de lui voir
-peindre la _Sainte Cène_ et le _Miracle de saint François Xavier._
-Lui-même il exécuta sous les yeux du maître son tableau de réception
-à l'Académie de Saint-Luc, _Saint Paul imposant les mains aux
-malades_, page où l'influence du Poussin est visible, et dont la
-gravure nous a conservé du moins le noble et imposant caractère.
-
-Hélas! le moment de la séparation était venu. Ces deux artistes, si
-dignes de s'apprécier, de se deviner, de se compléter l'un et l'autre,
-ne devaient plus se revoir en ce monde. Nous avons dit ailleurs comment
-Poussin, las des intrigues, abreuvé de dégoûts, quitta la France pour
-n'y plus revenir. Compromis, perdu pour ainsi dire par sa dévotion à
-l'homme de génie insulté, Eustache Le Sueur restait seul, à
-vingt-cinq ans, sans protecteur, sans appui, sans autres amis que Stella
-et Philippe de Champagne. S'il ne suivit pas en Italie le maître qui
-volontairement s'exilait et retournait tout meurtri à sa maison du
-monte Pincio, si Le Sueur demeura privé, pour ainsi dire, de la
-meilleure moitié de lui-même, c'est que l'amour, un de ces amours
-purs, exclusifs, éternels, comme ceux qui naissent dans de telles
-âmes, venait de disposer de sa vie. Quelque temps après, Le Sueur
-épousait cette jeune fille, pleine de piété et de vertus, frêle et
-souffrante, pauvre comme lui. Hélas! elle devait descendre bien jeune
-dans la tombe, emportant bientôt avec elle la vie de son époux,
-irrévocablement unie à la sienne. Ce beau mariage chrétien est encore
-un des traits qui peignent Le Sueur; enthousiaste et pensif comme les
-premiers apôtres, il devait aimer comme eux, mourir comme eux, avant
-d'avoir senti s'appesantir sur lui la froide main de la vieillesse. Mais
-alors il lui restait encore à parcourir treize années de luttes et de
-gloire. Uni à mademoiselle Goulay, il entrait sérieusement dans la
-bataille de la vie; jusque-là, il avait été uniquement occupé de ses
-études, il lui fallut alors songer à son foyer et travailler pour le
-pain quotidien. Mais cette impérieuse nécessité ne devait pas le
-faire descendre au-dessous de lui-même. Quelque travail qu'il
-entreprît, Le Sueur resta le digne élève de Poussin, et ne sut faire
-que des chefs-d'œuvre.
-
-On ne peut refuser ce nom aux vignettes qu'il fut obligé de composer
-pour la librairie, aux frontispices de la _Doctrine des Mœurs_, des
-_Œuvres de Tertullien_, de la _Vie du duc de Montmorency_, et celui
-qui, gravé pour un office à l'usage des Chartreux, représente une
-_Adoration de la Vierge_, non plus qu'au portrait de la Vierge soutenue
-par des anges et à la belle composition pour la thèse de M. Claude
-Bazin, de Champigny. Dans ce dernier tableau, les quatre figures qui
-forment l'encadrement sont d'un dessin noble et sévère qu'on admire et
-qu'on est heureux d'admirer. De même le portrait de la Vierge, tête
-chaste, sacrée, et d'une jeunesse ineffable, laisse cette impression
-saine qu'on reçoit des œuvres d'art où rien n'est surprise, embûche
-pour le spectateur, où ce qui vient de l'âme va directement à l'âme.
-Là, comme dans toutes les circonstances de la courte vie d'Eustache Le
-Sueur, nous pensons que la pauvreté fut pour lui une bonne
-conseillère, une digne inspiratrice; ces vignettes, qui ne le cèdent
-comme style à aucune peinture, sont assurées du moins d'une longue
-durée matérielle; elles auront la presque éternité de ce qui est
-typographie et gravure, tandis que les tableaux du cloître des
-Chartreux sont déjà si cruellement mutilés par le temps et par des
-restaurations successives.
-
-La galerie du duc de Devonshire, où l'on voit de Le Sueur plusieurs
-_Saintes Familles_, la _Reine de Saba devant Salomon_, la _Nuit des
-noces de Tobie_, le _Moïse abandonné sur les eaux_, l'_Agar chassée
-par Abraham_, celles de lord Besborough, de lord Houghton, renferment
-presque tous les tableaux qu'il peignit à cette époque, tout en menant
-à fin ces travaux pour la librairie qui établissent entre sa vie et
-celle de Poussin une similitude de plus, car, pendant son court séjour
-en France, le Raphaël français n'avait pas refusé de dessiner des
-vignettes et même des reliures pour les éditions de l'imprimerie
-royale. Enfin, l'heure de la gloire, l'heure de la justice arrivait: le
-prieur des Chartreux faisait restaurer le petit cloître de son couvent,
-et les peintures à fresque restaurées pour la première fois eu 1508,
-ne pouvaient subsister dans les arrangements nouveaux; il fut convenu
-qu'on en ferait de nouvelles, et le prieur les demanda à Le Sueur, que
-sa grande piété et sa réputation d'artiste déjà grandissante lui
-recommandaient doublement. Eustache Le Sueur put donc entreprendre
-l'œuvre qui, entre toutes, devait l'immortaliser. Œuvre de foi, œuvre
-de pauvreté, car la modicité du prix dont elle fut payée ajoute
-encore à sa sainteté, à sa grandeur et surtout prouve que la commande
-des tableaux de la _Vie de saint Bruno_ ne fut pas, comme l'a cru à
-tort La Ferté, une faveur royale.
-
-Il est des hommes à qui leur destinée sublime réserve la gloire de
-n'être jamais récompensés de leur vivant, et de rester des
-bienfaiteurs envers qui les États ne tentent même pas de s'acquitter.
-Le Sueur fut un de ces hommes, et si modeste d'ailleurs, qu'il
-prétendait n'avoir fait que des ébauches; sa modestie, son humilité
-réelle ne purent cependant pas désarmer l'envie des contemporains, ni
-endormir la jalousie de Lebrun qui, à son retour d'Italie, devina en Le
-Sueur non pas un rival (il n'aurait peut-être pas eu peur d'un rival),
-mais un vainqueur dont les travaux devaient primer les siens devant le
-tribunal de la postérité. Dès lors commença entre les deux artistes
-une lutte ardente, acharnée, si l'on peut donner le nom de lutte à une
-guerre où Le Sueur ne faisait que se défendre et ne se défendait
-qu'à force de génie. Cette guerre, à laquelle la France dut tant de
-pages merveilleuses, ne devait pas être longue pourtant en enlevant si
-prématurément le peintre des Chartreux, la mort se prononça pour
-Charles Lebrun, et comme Lebrun l'avait douloureusement prévu
-l'immortalité donna raison à Eustache Le Sueur. Mais disons en
-quelques mots quelle fut à sa fin cette noble carrière où croyance,
-vie, travaux, mort même, tout brilla d'une si profonde et si sainte
-unité. Lebrun revoyait Paris en triomphateur, fêté de la reine mère,
-du cardinal Mazarin, de Fouquet lui-même qui lui donnait douze mille
-livres de pension pour décorer le château de Vaux. Il entrait de
-plain-pied et dès le premier jour dans tous ces palais qui devaient
-être toujours fermés pour son ancien camarade à l'atelier de Simon
-Vouet, pour son nouveau collègue à l'Académie royale de peinture et
-de sculpture. L'organisation récente de ce corps avait porté le
-dernier coup à nos écoles provinciales, et tandis que Le Sueur,
-quoique si peu compris encore, n'était choisi que par une sorte de
-pudeur pour faire partie des anciens, Charles Lebrun promoteur ardent de
-la création nouvelle obtenait du chancelier la présentation de
-l'homologation de l'arrêt et en faisait pour ainsi dire son affaire
-personnelle, comme s'il eût eu le pressentiment de la tyrannique
-domination qui devait plus tard mettre dans ses mains la toute-puissance
-de Louis XIV. Si Le Sueur se sentit ému et troublé ce fut, non pas en
-voyant que tant d'honneurs étaient décernés à Lebrun, mais en
-apprenant qu'à Rome, Poussin l'avait encouragé de ses éloges et de
-son amitié. Si la jalousie eût pu entrer dans cette âme exempte de
-faiblesses, c'eût été à ce propos seulement. Mais Le Sueur était de
-ceux que la douleur inspire, fortifie et rend plus ardents au travail.
-
-En quelques années il peint son May, le _Saint Paul prêchant à
-Éphèse_, qui balance le succès du _Saint André_ de Lebrun, puis à
-l'hôtel Lambert où Lebrun n'avait voulu se charger que de la galerie
-d'Hercule, dix-sept tableaux, le _Salon de l'Amour_, le _Cabinet des
-Muses et d'Apollon_, les _Camaïeux de l'appartement des bains_, et
-divers tableaux pour l'abbaye de Marmoutier et pour les églises de
-Saint-Gervais et de Saint-Germain-l'Auxerrois. On sait qu'à l'hôtel du
-président de Thorigny, et en présence du nonce du pape, Le Sueur
-remporta une victoire complète. Pour deviner, en ce temps où la
-mythologie n'était qu'une mascarade, ce que le paganisme grec renferme
-de divin et d'idéal, ne fallait-il pas un chrétien et un mystique
-comme Le Sueur? Alors, il ne s'arrêtait plus, peignait le jour, passait
-les nuits à dessiner, dévorait sa vie, pris tout entier par la fièvre
-de l'art. La mort de sa bien-aimée compagne le terrassa, et il ne put
-achever son dernier plafond à l'hôtel Lambert. Il voulut mourir près
-de ces chartreux à qui il avait donné le plus pur de sa pensée; il
-s'endormit les mains jointes entre les mains du grand prieur au
-commencement de mai 1655. En mourant, il laissait place libre à Lebrun
-qui devait régner et céder le sceptre à Mignard; il n'y aurait pas eu
-de rôle pour un génie indépendant dans cette splendide et pompeuse
-représentation qui fut la gloire de Louis XIV. Pour protester au nom de
-la pensée contre l'autocratie morale du grand roi, Le Sueur n'aurait
-trouvé en lui ni la profonde ironie de Racine, ni la ruse exquise de la
-Fontaine. Il n'eut pas même une feuille de ce laurier banal qui fut
-prodigué un peu plus tard si libéralement à tous les figurants du
-grand siècle, mais ne devons-nous pas supposer que cette âme tendre et
-blessée trouva enfin l'apaisement, la joie infinie, et ces palmes que
-le ciel garde aux humbles et sincères génies qui ont su dédaigner
-tout ici-bas, même le laurier?
-
-
-
-
-DAVID
-
-
-On peut dire de Louis David qu'il fut révolutionnaire à son atelier
-comme au club des Jacobins ou à la tribune de la Convention. C'était
-un Spartiate et un Romain de Paris. Il avait rapporté, en 1780, de son
-voyage au delà des Alpes, la patrie de Lycurgue et de Brutus à la
-semelle de ses souliers. Il n'a jamais compris ni l'art national ni le
-sentiment national. Il était Spartiate et Romain; il n'a jamais été
-Français, hormis dans son exil. Il a presque mis en relief cette idée
-de l'abbé Galiani, que l'histoire moderne n'est que de l'histoire
-ancienne sous d'autres noms.
-
-Buonarotti, ce descendant de Michel-Ange, qui était venu apporter ses
-agitations aux flammes vives de la révolution française, disait à
-David: «Ce n'est pas moi qui suis le petit-fils de Michel-Ange, c'est
-toi.» En effet, c'est un peu la même passion pour l'idée, la même
-vie inquiète jetée dans la tourmente des révolutions; mais dans sa
-pâleur de touche, Michel-Ange est brûlant encore, son exécution garde
-toute la flamme inspiratrice; celle de David est conduite par la raison
-armée d'un compas.
-
-David se croyait chef d'école comme s'il eut inventé l'art antique.
-Est-ce parce qu'il avait protesté contre la peinture française du
-dix-huitième siècle, les fêtes galantes de Watteau, les
-réminiscences vénitiennes de Raoux, les nymphes court vêtues de
-Boucher, les drames familiers de Greuze? David ne s'est-il pas aperçu
-une seule fois qu'il n'était que le disciple savant du Poussin et le
-continuateur de Lebrun? Qui n'avait, avant lui, recherché les
-épanouissements de l'art jusqu'à son origine? Winckelmann a eu des
-précurseurs sans nombre. Est-ce qu'on avait attendu la naissance de
-David pour reconnaître que les Grecs sont les maîtres par excellence,
-qu'ils ont écrit la grammaire de l'art, que leurs œuvres sont les
-seules infaillibles dans tous les siècles, parce qu'elles sont créées
-par la pensée et par le style, parce que le beau idéal était un culte
-chez les artistes d'Athènes et de Sicyone, comme le culte des dieux
-chez les hommes, comme le culte du soleil chez les sauvages?
-
-D'ailleurs, en plein dix-huitième siècle, avant David, Vien avait
-protesté: or Vien a été le maître de David. C'est lui qui lui a
-enseigné les sources vives de l'art. Après les bruyants soupers et les
-galantes orgies de Boucher, il fallait bien retremper sa peinture à
-moitié ivre dans quelque fleuve aux rives idéales, où Diane
-chasseresse seule s'était baignée. Après les folies du festin et les
-chansons des courtisanes, l'enfant prodigue n'avait plus pour planche de
-salut que la maison natale. La maison natale de l'art, c'est la Grèce.
-C'est toujours là qu'on retrouve sa famille et qu'on tue le veau gras.
-
-David n'a paru un réformateur qu'au delà du dix-huitième siècle. En
-deçà, tous les artistes saluaient Vien comme le maître nouveau. À
-ses derniers jours, Vien disait avec malice: _J'ai entrouvert la porte;
-David l'a poussée._ C'est toujours l'histoire de Christophe Colomb et
-d'Améric Vespuce. Seulement ici le nouveau monde découvert avait plus
-de tombeaux que de forêts vierges.
-
-Au dix-huitième siècle, on disait: Vien; sous l'Empire, on disait:
-David; aujourd'hui nous disons: Prudhon. Voilà le vrai fils des Grecs.
-Celui-là leur ressemble d'autant plus, qu'il a moins voulu les imiter.
-
-David est né à Paris, en 1750, sur le quai de la Mégisserie. Son
-père, qui était mercier, fut tué dans un duel invraisemblable. David,
-n'ayant encore que neuf ans, tomba sous la tutelle d'un oncle qui le
-destina à l'architecture. Mais, pour une intelligence passionnée,
-l'architecture est un art glacial qui passe tout un siècle pour
-exécuter un rêve. La peinture, au contraire, c'est un art de feu qui,
-comme Dieu, crée son monde en six jours. David avait vu plus d'une fois
-son cousin Boucher, le peintre des courtisanes royales; un jour, il le
-fut trouver à son atelier, et, le voyant à l'œuvre, perdu dans
-l'horizon bleu d'un paysage féerique, encadrant quelque Cythéréenne
-au nez retroussé, David s'écria: «Voilà les pays où je veux
-vivre!» David ne se connaissait pas encore.
-
-Boucher fut son premier maître. Ce mauvais maître avait voyagé dans
-la ville éternelle sans enthousiasme pour Raphaël ni pour Michel-Ange.
-«Raphaël, c'est une femme; Michel-Ange, c'est un monstre. L'un est le
-paradis, l'autre est l'enfer; ce sont des peintres d'un autre monde;
-c'est une langue morte qu'on ne parle plus aujourd'hui. Nous autres,
-nous sommes les peintres de notre siècle; nous n'avons pas le sens
-commun, mais nous sommes charmants.--Et pourtant! dit David d'un air
-pensif en regardant des gravures d'après l'antique et d'après la
-Renaissance.--Après cela, reprit Boucher, il y a près d'ici un homme
-de talent qui s'est tourné vers les vieux en croyant que le soleil se
-levait par là. Je crois que la lumière qui l'attire c'est la lampe des
-morts; mais, après tout, il a peut-être raison.» Et Boucher conduisit
-David à l'atelier de Vien; car Boucher était un noble artiste, qui
-croyait aux autres comme à lui-même. L'Envie aux yeux louches n'avait
-jamais hanté sa maison.
-
-Le cousin de Boucher alla donc chez Vien apprendre à mépriser--à trop
-mépriser--la palette du peintre de madame de Pompadour. Il concourut
-bientôt pour le grand prix de Rome, ce fameux grand prix qui n'a jamais
-créé un peintre et qui en a désespéré mille. Il échoua. Pour la
-première fois, il douta de ses forces; pauvre et seul, il se laissa
-aller au découragement, peut-être même eût-il abandonné la
-peinture, si les dieux ne lui fussent venus en aide sous la figure d'une
-déesse de l'Opéra, mademoiselle Guimard. Il concourut donc une seconde
-fois. Mais une seconde fois il échoua. Au lieu d'aller se consoler aux
-pieds de Guimard, il résolut de se laisser mourir de faim. Il habitait
-le Louvre, dans l'appartement de Sedaine, secrétaire de l'Académie
-d'architecture. Il s'enferma dans sa chambre, brisa son dernier pinceau,
-jeta ses couleurs par la fenêtre, se croisa les bras et s'endormit sur
-un fauteuil. À son réveil, il dompta sa faim avec une force d'âme
-toute romaine. Il passe ainsi deux jours, niant la vie à vingt ans, aux
-beaux jours de septembre, où le pampre dévoile la grappe provocante.
-Puisqu'il nie la vie, il nie la douleur. Pas un mot, pas un cri.
-L'orgueil est là qui étouffe ses regrets et ses plaintes.
-
-Cependant Sedaine pense qu'il n'a pas vu David depuis trois jours, David
-qui a subi une nouvelle défaite à l'Académie. Il court à sa chambre.
-Il trouve Doyen sur le seuil, qui frappe à la porte. «Eh bien?--Eh
-bien, savez-vous s'il est là? ils l'ont tué à l'Académie.--David!»
-cria Sedaine de plus en plus inquiet.
-
-Le jeune homme, reconnaissant la voix du vieux poëte, répondit qu'il
-était mort, d'une voix sépulcrale. Doyen l'appela à son tour.
-«Celui-là, du moins, m'a donné sa voix,» murmura David. Et il se
-traîna le long du mur jusqu'à la porte. «Ils ne m'empêcheront pas de
-mourir, et j'emporterai là-haut leurs adieux.» Il ouvrit la porte.
-Doyen et Sedaine furent effrayés par celle apparition du tombeau.
-C'était la Mort aux yeux caves et aux joues marbrées. Ils portèrent
-David au soleil, et, selon l'expression de Sedaine, «le sauvèrent des
-bras de la mort,» non sans beaucoup de luttes, car David n'en voulait
-pas démordre. Doyen, furieux contre ses confrères de l'Académie, alla
-les apostropher en pleine séance. «Messieurs, souvenez-vous que ce
-jeune homme, un jour, vous tirera les oreilles à tous tant que vous
-êtes.» Une troisième fois David concourut pour le grand prix; une
-troisième fois il échoua. Mais l'Académie, reconnaissant son
-injustice, lui accorda une place à l'école de Rome.
-
-À l'atelier de Vieil, quoique David se fût imprégné des principes de
-réforme, il n'avait pas répudié tout à fait le goût de son temps.
-Il avait pris quelque plaisir à peindre le _Temple de Terpsichore_ et
-le salon du banquier Perregaux. Son plus fameux tableaux de concours, la
-_Mort des fils de Niobé_, était dans la tradition des Van Loo, ces
-peintres qui avaient trouvé le secret d'être charmants sans science,
-sans dessin et sans style, comme Delille était alors un poëte sans
-poésie, comme madame de Pompadour était une belle courtisane sans
-amour. Quand David partit pour Rome, il disait avec je ne sais quel
-regret pour le monde impossible de son cousin Boucher: «L'antique ne me
-séduira pas; l'antique manque d'action et ne remue point.» Et, en
-effet, après les premières heures d'éblouissement devant les
-murailles du Vatican, que fit David? Il copia avec amour la belle scène
-de son compatriote Valentin. Ensuite, il peignit la _Peste_ qui est au
-lazaret de Marseille, sans parti pris bien visible, dominé tour à tour
-par le souvenir de l'école française et par l'exemple des bas-reliefs
-antiques.
-
-L'Italie, qui avait revu le soleil dans Cimabué et les maîtres
-florentins, était à son dernier rayonnement. La nuit couvrait déjà
-la voie sacrée; le génie national allait descendre au tombeau pour la
-seconde fois. Il n'allait plus rester qu'un sculpteur, Canova, pour
-tailler un mausolée à l'art italien. Ne comptant plus sur l'avenir, le
-dieu invisible qui se repose quand sa semaine est finie, on se tourna
-vers le passé, comme si la science pouvait remplacer l'inspiration.
-Montfaucon avait dévoilé l'antiquité, Winckelmann s'y agenouilla
-pieusement, et Mengs s'écria: «C'est là que sont les dieux.»
-
-David passa une année à Rome sans prendre un pinceau, épris de la
-seule éloquence de la ligne, qui est une langue complète, comme le
-disait Euphanor l'antique. Il dessinait tout et partout: statues
-mutilées, fragments de bas-reliefs, fresques devenues invisibles. Il
-dessinait tout, moins la nature vivante. Aussi, quand il se remit à
-peindre, il ne trouva que dans l'histoire ancienne des sujets dignes de
-son génie. À son retour à Paris, il exposa _Bélisaire_ et les
-_Funérailles de Patrocle_, donnant raison à ces paroles de Boucher:
-«Les figures antiques manquent de mouvement et de vie; elles ne remuent
-pas.» Mais tout Paris s'inclina avec respect devant ces morts illustres
-sortis du tombeau sous le souffle de David. La révolution était faite
-dans l'art comme elle le fut dans l'humanité peu d'années après,
-quand Mirabeau, Danton et Saint-Just, ces autres Romains de Paris,
-ensevelirent le vieux monde sous le flot tempétueux de leur éloquence.
-
-David, qui avait voulu mourir de faim, eut un triomphe inespéré.
-L'ancienne peinture française ne fut plus admise que sur les portes et
-sur les paravents. Van Loo disait en mourant qu'il ne croyait plus à
-Satan, à ses pompes, à ses œuvres. Les nouveaux venus brisèrent les
-dieux de la veille comme des idoles surannées, indignes d'un grand
-peuple. On commençait, par pressentiment, à prendre au sérieux le mot
-peuple. David avait ouvert une école toute jonchée de marbres, de
-médailles et de débris de vases étrusques. Girodet, Drouet, Fabre et
-mademoiselle Leroux-Laville (l'Émilie des _Lettres_ de Demoustier)
-furent ses premiers élèves. Il ne tourmentait pas ses élèves par sa
-science: il avait compris que le temps seul est le grand maître; il se
-contentait de leur dire souvent: «Apprenez à faire un Grec qui ne soit
-pas un Romain, et un Romain qui ne soit pas un Grec.» De la France, il
-n'était jamais question. Ses élèves auraient pu lui dire quelquefois:
-«Maître, vous-même, vous faites des Grecs qui sont des Romains.» En
-effet, si David avait vécu avec Lucrèce et avec Cicéron, il n'avait
-qu'entrevu Aspasie et Platon. Il connaissait le Forum et non le
-Sunium[51].
-
-Cependant l'Académie l'avait reçu par acclamation, le roi l'avait
-nommé son premier peintre,--le roi Louis XVI, dont le tribun David vota
-la mort!--Enfin la fortune lui était venue sous la figure d'une belle
-fille qui avait une dot.
-
-Toutes les pages de la jeunesse de David étaient écrites pour marquer
-dans l'histoire. Il fut repoussé trois fois par l'Académie. Il faillit
-mourir de faim. Enfin il fut porté en triomphe. C'était en 1780; il
-avait envoyé son _Bélisaire_ à l'exposition. Un jour, perdu dans la
-foule, il écoulait le bruit public sur son œuvre. Tout à coup il fut
-reconnu; tout le monde le voulut féliciter; les plus enthousiastes le
-saisirent et le portèrent dans leurs bras en criant de toute leur
-force: «David! David! David!» Il ne s'opposa point à cette ovation;
-sans doute il la trouvait toute naturelle dans son naïf orgueil. Ce qui
-doit l'excuser un peu, c'est qu'ayant aperçu son ami Sedaine qui levait
-les bras avec des larmes dans les yeux, il écarta le flot
-d'enthousiastes et s'élança vers le vieux poëte.
-
-La vie de David était toute de labeur. Minuit le surprenait souvent
-remuant les débris du monde ancien. Il se levait presque toujours avec
-le soleil, et s'enfermait dans son atelier sans permettre aux oisifs d'y
-perdre leur temps. Il y en a qui aiment la vie à deux, il aimait la vie
-à un.
-
-J'oubliais: il avait un ami, c'était son violon,--ami sérieux, qu'il
-n'a jamais permis de railler,--ami de tous les instants, confident de
-toutes les joies et de toutes les douleurs.
-
-David aurait eu une autre poésie s'il eût senti l'antiquité par
-l'âme comme par l'aspect visible,--contraste à Prudhon!--La figure de
-Sapho, l'ardente amoureuse, tenta son génie; mais il ne vit la
-deuxième Muse qu'à travers la traduction de Boileau:
-
-
-Heureux qui, près de toi, pour toi seule soupire.
-
-
-Il la représenta assise et inspirée. Phaon protégé par Vénus, tient
-suspendue Sapho et lui passe la main sur les yeux. Elle laisse tomber sa
-lyre d'argent. L'Amour est là qui la saisit et qui chante l'hymne à
-Vénus. Le tableau est savamment composé. On applaudit à la manière
-originale dont David a peint le visage de Sapho sous les doigts de son
-amant. C'est un chef-d'œuvre de dessin. Mais pourtant l'hymne de Sapho
-devait passionner tout autrement David, qui, sans doute, n'a jamais
-chanté l'hymne à Vénus ou qui n'a jamais lu Sapho.
-
-Il y a au Louvre, dans la galerie française, un portrait de femme,
-madame Récamier, qui n'a guère arrêté la critique et qui symbolise
-le génie de David. C'est une figure où tout est sacrifié à la ligne.
-Le pinceau est austère jusqu'à la pâleur. Pas un ornement, pas un
-rayon, pas un battement de cœur. Et pourtant cette figure, ainsi
-éteinte dans la pâleur d'une touche glaciale, a un attrait indicible
-comme la poésie de l'inconnu. Les yeux, enivrés des somptuosités des
-coloristes, s'arrêtent là, devant cet horizon tout imprégné de
-neige, avec un sourire de surprise. David a poussé l'austérité de la
-touche dans ce portrait jusqu'à la fantaisie, jusqu'à la volupté,
-jusqu'à la passion, comme sainte Thérèse, qui fuyait la terre d'un
-pied haineux pour retrouver dans le ciel les joies coupables de l'extase
-amoureuse,--ou comme Sapho, qui se jetait avec un frémissement d'amour
-dans la mer Ionienne où l'attendait la mort.
-
-Louis XVI et son premier peintre semblèrent conspirer ensemble contre
-la monarchie française. Le roi commanda à David un tableau d'un
-enseignement sévère, pris dans l'histoire romaine, pour retremper un
-peu tous ces marquis désœuvrés qui faisaient de la tapisserie aux
-pieds de quelque Ariane ennuyée, et qui ne pouvaient plus tirer
-l'épée que pour défendre le bichon fanfreluche de leur maîtresse.
-«Tous ces brins de muguet, comme disait le duc de Coigny, qui, depuis
-la bataille de Rosbach, avaient abdiqué tout sentiment national.»
-David repartit pour Rome et y peignit le _Serment des Horaces._ Les
-Italiens de Rome s'y reconnurent sans doute dans leurs ancêtres, car le
-tableau du peintre français y fut bruyamment applaudi[52].
-
-Quand le tableau fut à Paris, M. d'Angevilliers parut alarmé qu'un
-artiste eût osé dépasser la mesure du compas royal. David s'écria
-brusquement: «Eh bien! qu'on prenne des ciseaux et qu'on le rogne.» Le
-succès, à Paris, fut mêlé de surprise et d'enthousiasme. Il y avait
-longtemps qu'on n'avait vu apparaître ces mâles figures de l'histoire.
-«C'est encore la tragédie, dirent les libertins.--Oui, répondirent
-les derniers encyclopédistes, mais c'est la tragédie de
-Corneille.»--C'était plutôt celle de Crébillon; seulement on ne la
-jouait plus en paniers. On salua David grand peintre, mais surtout grand
-archéologue[53].
-
-Pour David, l'humanité n'avait pas fait un pas depuis la mort de
-Socrate. Pour lui, le soleil s'était couché dans le tombeau de cette
-mort éloquente. Il ne comprenait rien aux splendeurs visibles ou
-invisibles du christianisme. La Bible et l'Évangile étaient pour lui
-deux livres de plus dans une bibliothèque. Jésus le crucifié, le
-divin maître, ne lui avait jamais rien enseigné. Il le reléguait au
-calendrier, avec les saints. La duchesse de Noailles, croyant qu'un
-artiste si sérieux pouvait seul lui peindre un Christ digne de rappeler
-la ligne sévère et l'onction des œuvres religieuses, lui commanda un
-tableau représentant un Christ couronné d'épines. «Comment
-voulez-vous, madame, que je peigne le Christ? je ne le connais pas.
-Socrate, si vous voulez.» Madame de Noailles insista. David promit
-d'obéir. Peu de jours après, il lui envoya un Christ sous les traits
-et sous les habits d'un soldat aux gardes françaises. Voltaire était
-dépassé! Et pourtant, au sacre de l'Empereur, ce fut David qu'on
-choisit pour le portrait de Pie VII. On l'avertit que, selon la
-tradition, il fallait que l'artiste fût agenouillé pour peindre un
-pape. Il s'assit fièrement devant Pie VII, l'épée au côté pour tout
-signe de respect. Le pape avait trop voyagé pour se plaindre. Aussi ce
-pape de David est le premier Italien venu vêtu de pourpre. Point
-d'idéal et point de flamme intérieure. Ce front ne porte pas le
-tabernacle de la foi. Peut-être est-ce la faute de Pie VII, peut-être
-est-ce la faute du peintre, qui, n'ayant pas au cœur la religion
-chrétienne, n'a pu donner à cette belle figure le rayonnement de
-l'apôtre.
-
-David était un philosophe du Portique, ne croyant qu'à Socrate. Aussi,
-quand il peignit la _Mort de Socrate_, il n'eut qu'à se souvenir, car
-il lui sembla qu'il avait, avec Platon, assisté à cette tragédie
-païenne,--tragédie sans bruit et sans larmes visibles, tragédie aux
-lignes grecques, où la grâce antique se révèle jusque dans la mort.
-David avait d'abord peint Socrate tenant la coupe que lui présentait
-l'esclave attendri: «Non, non, lui dit André Chénier, qui était Grec
-comme David était Romain, Socrate ne prendra la coupe que lorsqu'il
-aura fini de parler[54].»
-
-David entra à toute bride dans la Révolution, qui, selon lui, n'alla
-jamais assez vite ni assez loin. Il se signala aux Jacobins par son
-éloquence brutale. Ses amis Collot d'Herbois et Marat n'étaient pas
-plus exaltés. Il fut nommé à la Convention par la section du Muséum.
-Le peintre du roi habitait toujours le Louvre. Ce pauvre Louis XVI fut,
-pour ainsi dire, décapité deux fois par David. Au 10 août, comme il
-ne reconnaissait aucune figure amie parmi les conventionnels, il
-aperçut tout à coup son premier peintre: «Eh bien! David, lui
-demanda-t-il d'une voix émue, quand finissons-nous mon portrait?--Je ne
-finis pas le portrait d'un tyran,» répondit David avec une cruauté
-sans égale dans l'histoire. Le tyran baissa la tête et ne répliqua
-pas. Quand David vota la mort du roi, il le tua pour la seconde fois.
-
-David a été révolutionnaire en art, en religion et en politique.
-Quand on recherche les causes de la révolution de 1789, on doit ne pas
-perdre de vue les tableaux de David. Tout son œuvre est l'expression de
-cette idée[55].
-
-Le fameux tableau de _Brutus_, daté de 1789, pressentiment de la
-Révolution, avait d'ailleurs été commandé à David par le roi de
-France, comme le _Serment des Horaces._ La révolution était dans tous
-les esprits, même à Versailles:
-
-
-Rome n'est pas dans Rome, elle est toute à Paris!
-
-
-_Brutus_ est une œuvre secondaire, sans émotion, parlant sans vraie
-grandeur. Brutus est là pourtant avec sa douleur contenue; mais où
-êtes-vous, filles de Brutus, sœurs désolées? Je ne vous reconnais
-pas dans ces marbres antiques qui s'évanouissent avec tant de science
-et tant de grâce. C'est la douleur du théâtre et non celle du foyer.
-
-Et pourtant David avait eu mieux qu'un modèle d'atelier pour peindre la
-sœur évanouie. Tout le monde alors se voulait montrer citoyen, même
-les femmes, même les marquises de la cour. Une demoiselle de qualité
-était venue, toute dévoilée à l'amour de l'art et à l'amour de la
-patrie, avec sa gouvernante, poser pour une des filles de Brutus à
-l'atelier de David. On raconte même qu'à force de poser dans
-l'expression cherchée, elle s'évanouit sérieusement dans les bras de
-sa gouvernante. «Monsieur! monsieur! elle se trouve mal pour tout de
-bon!--Taisez-vous, dit David à voix basse, attendez encore; ne
-voyez-vous pas qu'elle est admirable ainsi?» Et il continua froidement
-à saisir l'expression. Tout autre, mieux inspiré, se fût précipité
-aux pieds de la jeune fille, l'eût prise avec passion dans ses bras et
-eut trouvé ensuite dans son souvenir l'expression idéale. Mais on l'a
-déjà trop vu, David manquait de chaleur d'âme.
-
-Cependant la pensée le passionnait. Son _Serment du Jeu de paume_, qui
-est du même temps, est tout un poëme radieux où se trahit le
-désordre de l'enthousiasme, où la pensée domine le flux populaire
-avec sa grande altitude. Il y a là du Michel-Ange. C'est le grand
-historien qui va jusqu'à la prophétie. En effet, la foudre qui frappe
-la chapelle royale ne crie-t-elle pas en passant: 21 _janvier_ 1793!
-
-La passion révolutionnaire, la seule passion de cet Étrusque
-réveillé parmi nous lui inspira son chef-d'œuvre: _Marat assassiné
-dans sa baignoire._ Ce tableau sera beau partout, même dans la tribune
-du vieux palais de Florence. C'est la vérité dans toute sa rudesse, le
-réalisme dans toute sa brutalité; mais la mort est là qui répand sur
-cette triste tête de Marat non pas seulement le sommeil oublieux, mais
-le rayonnement d'une âme qui s'envole et éclaire en passant d'un
-dernier adieu le front, les yeux et la bouche. Voilà un chef-d'œuvre
-d'exécution. L'amitié a donné jusqu'au dernier coup la chaleur d'âme
-à ce pinceau presque toujours éteint qui a si souvent trahi
-l'inspiration. Ce Marat mort, si laid dans la vie, est presque devenu
-beau dans le miroir de l'art. On sent que le peintre lui était
-sympathique. Et pourtant c'est toujours la vérité qui parle. C'est
-bien là cette bête féroce de la bonté qui aurait volontiers
-supprimé la moitié du monde pour le bien de l'autre moitié; qui
-signait un bon de guillotine avant d'entrer dans le bain, mais qui
-écrivait en mourant, ainsi que le témoigne le tableau de David: «Vous
-donnerez cet assignai à cette mère de sept enfants dont le mari est
-mort pour la défense de la patrie[56].»
-
-Après Thermidor, David fut emprisonné cinq mois durant au Luxembourg.
-Thibaudeau, Chénier et Boissy d'Anglas le sauvèrent de l'exil,
-peut-être de la mort. Son exaltation démagogique s'était calmée en
-prison. Dans ses nuits solitaires il était descendu en lui-même et
-s'était jugé sévèrement. Ah! pourquoi n'était-il resté le premier
-de la république des arts dans ce royal atelier, tout peuplé de
-chefs-d'œuvre? Pourquoi s'était-il aventuré sur cette mer des
-tempêtes qui, plus d'une fois avait jeté sur lui des vagues de sang?
-il avait d'ailleurs le pressentiment que Robespierre et Saint-Just
-avaient enseveli la Révolution avec eux. Il se sentait impuissant dans
-l'avenir; il ne devait plus vivre que pour les arts, laissant
-l'humanité en roule ou en déroute. Dès qu'il fut libre, il se remit
-à l'œuvre; il peignit les _Sabines_, œuvre de maître, mais tableau
-théâtral sans tumulte, sans émotion, quoique la pensée qui le lui
-inspira l'eût saisi au cœur: il avait appris dans sa prison que sa
-femme, qui, on l'a dit, n'était plus sa femme depuis longtemps,
-s'épuisait en dévouement pour le sauver. Pour peindre ce dévouement,
-il trouva tout simple de la représenter parmi les Sabines; toujours
-Romain, même après la Révolution, toujours fidèle à ce paradoxe de
-l'abbé Galiani: «L'histoire moderne n'est que l'histoire ancienne sous
-d'autres noms.» David s'était étrangement mépris sur son talent en
-peignant ce grand tableau. C'était moins du style que de la verve qu'il
-fallait là. Un peu de barbarie et de _primitivité_ dans l'exécution
-eût mieux valu que cette exquise _politesse_ des contours, des
-mouvements et des chevelures. À force d'art, l'art lui-même est banni.
-
-Une fois libre, David ne songea qu'à s'oublier lui-même et à faire
-oublier ses violences montagnardes. Mais oublia-t-il sans peine tant
-d'amis et tant d'ennemis morts sur la guillotine,--ces ennemis
-politiques qui vous disent du fond du tombeau: «Nous nous sommes tous
-trompés!» Çà et là, en prenant sa palette et en broyant ses
-couleurs, ne vit-il pas des gouttes du sang de Danton et de Camille? En
-1795, l'ombre de Danton le poursuivant encore, il dessina, avec la seule
-force du souvenir, un beau portrait du grand révolutionnaire pour son
-ami M. Saint-Albin. «Tiens, dit David en contemplant la figure
-puissante qu'il avait retrouvée dans son cœur, c'est Jupiter Olympien
-que je te donne.»
-
-C'est peut-être le seul portrait signé David qui porte, par le style,
-une date révolutionnaire. Il est vrai que les Montagnards de David ne
-sont pas effrayants, parce qu'il a éteint leur passion sous la
-correction glaciale de son pinceau.
-
-Napoléon, qui voulait gouverner avec l'éclat de son génie et avec le
-rayonnement du génie des hommes de son temps, alla à David comme à un
-historien qui devait parler à tous les yeux. Il lui donna cent
-quatre-vingt mille francs pour ses deux grandes toiles: la _Distribution
-des aigles_ et le _Couronnement_, qui sont au musée de Versailles.
-David a répété le _Couronnement_ pour que cette œuvre courût le
-monde, quand l'Empereur était emprisonné à Sainte-Hélène. C'était
-une éloquente protestation. On l'a vue exposée jusqu'en Amérique.
-Après avoir tant voyagé, cette toile, venue à Paris en 1842 et mise
-en vente publique, a été adjugé à quinze cents francs! Ô flux et
-reflux de l'opinion humaine! Dans ce tableau du _Couronnement_, David,
-enlevé par l'enthousiasme public, monta jusqu'aux sommets inaccessibles
-de l'idéal. Son Napoléon est beau de génie, la tête de Joséphine a
-un rayonnement d'amour et de jeunesse. «Vous avez peint Joséphine plus
-belle qu'elle n'est, dit à David un grand dignitaire de
-l'Empire.--Allez le lui dire,» répondit-il brusquement. Le pape était
-d'abord un simple spectateur dans cette comédie héroïque du sacre. Il
-regardait Napoléon, qui, après s'être couronné lui-même, va poser
-la couronne sur le front radieux et triste de Joséphine. Mais Napoléon
-dit au peintre: «Je n'ai pas fait venir le pape de si loin pour ne rien
-faire. Faites-lui lever la main en signe de bénédiction[57].»
-
-David, exilé, vivait en Flandre par le corps, mais son esprit avait
-choisi la Grèce. Il ranimait sa vieillesse à ce soleil sans nuages de
-la mère patrie des arts. Les visions de sa jeunesse, Eucharis, Psyché,
-l'Aurore, Vénus, Achille, les trois Grâces, Apollon et Campaspe,
-vinrent le visiter à ses derniers jours; ou plutôt David n'a jamais
-été ni jeune ni vieux. Son pinceau de vingt ans n'accuse ni fougue ni
-vérité; son pinceau de soixante-quinze ans n'indique ni faiblesse ni
-défaillance, tant il est vrai que la tête d'un artiste est, comme l'a
-dit le poëte, un éternel printemps paré des moissons et des
-vendanges. Titien peignait à quatre-vingt-dix-neuf ans avec toute la
-chaleur de ton de ses jeunes années.
-
-David, qui en 1789 avait peint _Brutus_ comme par pressentiment,
-peignait en 1814 les _Thermopyles_ Ce fut sa dernière page d'histoire
-en France, page éloquente et froide comme un discours de grand maître
-de l'Université. «Héroïque pensée sculptée sur la toile au moment
-où les alliés envahissaient la France,» dit Théophile Thoré. Au 9
-thermidor, il faillit suivre sur la guillotine Robespierre, dont il fut
-le premier peintre; à la chute de l'Empire il fut exilé comme
-l'Empereur, dont il était le premier peintre. Il n'alla pas si loin, il
-se réfugia à Bruxelles. Vainement, M. de Humboldt tenta de l'emmener
-à Berlin avec le titre de ministre des arts du roi de Prusse; vainement
-ses enfants, ses amis, ses élèves, le prièrent d'adresser une simple
-requête à la Restauration pour fouler encore le sol natal. La
-Restauration ne voulait ni de David vivant ni de David mort. Elle ne
-voyait qu'un régicide de plus, dans le maître de Gros, de Gérard et
-de Girodet, dans le peintre de la _Mort de Socrate._
-
-Quand on étudie l'œuvre de David, on se prend à regretter qu'il n'ait
-pas imprimé sa pensée sur le marbre. Il était né sculpteur, avec
-l'amour de la ligne et la passion de l'idée; il n'a jamais rien compris
-aux fêtes du soleil, ses yeux ne se sont jamais enivrés de lumière.
-Il disait de la couleur comme Boileau disait de la rime: «Une esclave
-qui ne doit qu'obéir.» Si M. Thiers a savamment interprété la
-pensée de David dans son Salon de 1822, M. Guizot, dans son Salon de
-1810, a protesté avec une souveraine raison contre cette école de
-David.
-
-Quand on étudie avec quelque sollicitude l'œuvre des peintres du
-dix-huitième siècle, on voit que l'art français n'est pas arrivé au
-style de David sans transition.
-
-De toute cette école célèbre, qu'est-il resté? «Mes disciples,
-disait David, ont tous la lettre du génie: Girodet, Guérin, Gérard,
-Gros.» Ce dernier seul a survécu, parce que sa forte nature l'a
-emporté au-dessus des leçons de David. Les trois autres sont des
-statuaires qui n'ont pas suivi leur vocation. Des élèves secondaires,
-qui sait aujourd'hui les noms?
-
-David était né grand peintre, puisqu'il a reconnu ses vrais maîtres
-dans Phidias et Michel-Ange, puisqu'il a compris qu'en vivant dans
-l'intimité de leurs œuvres, il arriverait aux lois éternelles du
-beau. Nul peintre au monde n'a plus dessiné d'après Phidias et
-Michel-Ange. David a conservé jusqu'à sa mort cinq volumes in-folio
-d'études faites à Rome; c'était sa grammaire. Il l'emportait partout,
-il l'ouvrait à toute heure. Mais Phidias et Michel-Ange n'avaient pas
-eu besoin d'une grammaire, pour parler en toute éloquence la langue de
-l'art. Avec la grammaire, on craint de s'aventurer dans les régions de
-l'infini; on a toujours un pied sur la terre; on ne s'envole jamais au
-delà des nues. On fait des œuvres: on ne fait pas des chefs-d'œuvre.
-
-
-[Note 51: Un jour qu'il peignait le _Supplice des enfants de Brutus_, il
-sortit tout à coup mécontent de lui, pour une jeune fille de Rome
-vingt fois peinte et vingt fois effacée. Il va se promener, sachant
-bien que la figure cherchée lui apparaîtra dans le souvenir de son
-voyage à Rome. À son retour, la jeune fille était peinte. Qui avait
-osé jouer à ce jeu? Autrefois Van Dyck avait repeint une figure de
-Rubens, mais Van Dyck était lui-même un autre Rubens. Le coupable vint
-demander son châtiment: c'était mademoiselle Leroux-Laville, la muse
-inspiratrice de Demoustier! «Cela est bien peint, dit David, mais vous
-m'avez fait une Grecque.»]
-
-[Note 52: David écrivait au marquis de Bièvre (toujours dc£
-contrastes! David est d'abord disciple de Boucher, quand lui-même est
-un maître; son premier disciple est la maîtresse de Demoustier, et
-s'il a un ami, cet ami c'est le marquis de Bièvre!), David écrivait
-donc au marquis de Bièvre: «Les Romains se sont rendus de bon cœur,
-et il y a un concours de monde à mon tableau presque aussi nombreux
-qu'à la comédie du _Séducteur._ Quel plaisir ce serait pour vous, qui
-m'aimez, d'en être le témoin! Au moins, je dois vous en faire la
-description. D'abord, les artistes étrangers ont commencé, ensuite les
-Italiens, et, par les éloges outrés qu'ils en ont faits, la noblesse
-en a été avertie. Elle s'y est transportée en foule, et l'on ne parle
-plus que du peintre français et des Horaces. Ce matin, j'ai rendez-vous
-avec l'ambassade de Venise; les cardinaux veulent voir cet animal rare
-et se transportent tous chez moi. Mais il manque à mon bonheur de
-savoir s'il sera bien exposé à Paris. Pour la grandeur de mon tableau,
-j'ai outre-passé la mesure que l'on m'avait donnée pour le roi, qui
-était de dix sur dix, mais ayant tourné ma composition de toutes les
-manières, voyant qu'elle perdait de son énergie, j'ai abandonné de
-faire un tableau pour le roi, et je l'ai fait pour moi.»
-
-On voit que déjà David ne prenait pas beaucoup le _roi_ au sérieux.]
-
-[Note 53: «Le goût du temps, dit Charles Blanc, ne tarda pas à lui
-emprunter toutes les modifications de l'ameublement et du costume. C'est
-depuis l'exposition du _Serment des Horaces_ que les ornements antiques
-devinrent à la mode. On voulut voir le mobilier de Tarquin le Superbe,
-boire dans les patères d'Herculanum, que sais-je? s'éclairer par les
-lampes de la villa Albani. Les robes des femmes furent taillées en
-chlamydes, leurs souliers se changèrent en cothurnes.»
-
-David, consulté par les comédiens, se contenta de leur donner des vases
-étrusques. Les comédiens jetèrent les hauts cris. La tragédie subit
-une rude secousse. Aucune femme n'y voulait plus jouer. J'ai toujours
-pensé qu'on avait trop d'esprit railleur et pas assez de sentiment
-antique au dix-huitième siècle pour prendre la tragédie au sérieux.
-Elle n'était admise qu'avec des babils et des jupes à la française,
-comme une savante curiosité de carnaval. Les Français ont toujours
-aimé l'anachronisme en littérature. Aussi, depuis qu'on a restitué à
-la tragédie son péplum majestueux, on n'a pas fait une seule œuvre
-immortelle.
-
-Parmi les élèves de David il ne faut pas oublier le Kain ni Talma. Ce
-fut dans l'atelier du maître qu'ils apprirent le style des mouvements
-et le style des habits.]
-
-[Note 54: Dans son Salon de 1822, M. Thiers revient sur cette
-composition avec tout le respect qu'inspire un chef-d'œuvre: «Socrate
-dans sa prison, assis sur un lit, montre le ciel, ce qui indique la
-nature de son intention; reçoit la coupe, ce qui rappelle sa
-condamnation; tâtonne pour la saisir, ce qui annonce sa préoccupation
-philosophique et son indifférence pour la mort.» Pour la composition,
-ce tableau est un chef-d'œuvre que Poussin seul, de tous les peintres
-modernes, aurait pu trouver; mais David, sentant qu'il avait sous la
-main un chef-d'œuvre, s'y complut trop et oublia cette autre maxime,
-qu'il faudrait inscrire a la porte de tous las ateliers: _Le fini ne
-finit pas._]
-
-[Note 55: Il commença à montrer ses forces au Salon de 1781. Il y
-exposa _Bélisaire reconnu par un soldat qui avait servi sous lui, au
-moment où une femme lui fait l'aumône._ Au salon de 1783, il reparut
-avec son tableau de réception à l'Académie: la _Douleur et les
-regrets d'Andromaque sur le corps d'Hector_, et le dessin d'une frise
-dans le goût antique. Au Salon de 1785, il exposa le _Serment des
-Horaces_ et une petite répétition du _Bélisaire._ Au salon de 1787:
-_Socrate au moment de prendre la ciguë_, et une répétition des
-_Horaces_ que Girodet aurait pu signer si le disciple signait les
-tableaux du maître quand il les peint. Au salon de 1789 (la Révolution
-allait s'annonçant partout, jusque dans les ateliers): 1° _Brutus,
-premier consul, de retour en sa maison après avoir condamné ses deux
-fils qui s'étaient unis aux Tarquins et avaient conspiré contre la
-liberté romaine; des licteurs rapportent leurs corps pour leur donner
-la sépulture_; 2° les _Amours de Pâris et d'Hélène_; 3° une
-_Vestale_; 4° _Psyché abandonnée_; 5° _Louis XVI entrant à
-l'Assemblée constituante_; 6° le _Serment du Jeu de Paume_, dessin à
-la plume lavé au bistre, œuvre capitale.]
-
-[Note 56: Ceux qui n'ont pas vu le tableau s'imaginent que c'est la
-représentation d'un odieux spectacle. En effet, il y a là, dans une
-pièce nue et grise, le couteau ensanglanté et le billot de bois,
-l'écritoire de plomb et la plume brisée.--Cette plume plus terrible
-qu'un seing royal du moyen âge.--Par terre, le billet de Charlotte est
-ouvert: «Il suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit à
-votre bienveillance.--15 juillet 1703.--Deux 13.
-
---Charlotte à Marat.» Et comme contraste, au-dessous: «David à
-Marat.» Eh bien, cet odieux spectacle est beau dans ce chef-d'œuvre de
-David que nous admirions tous hier encore, à une fête du prince
-Napoléon, entre un bataille d'Yvon et une page antique de Gérôme.
-
-Quand Robespierre avait la dictature politique, David était le
-dictateur des arts.]
-
-[Note 57: David laissait le temps de compter ses œuvres. Il était trop
-savant pour être fécond. J'ai indiqué tous ses tableaux jusqu'à la
-Révolution; je vais indiquer ses œuvres depuis 1789 jusqu'à l'Empire,
-depuis l'Empire jusqu'à son exil, et depuis son exil jusqu'à sa mort.
-David signa, en 1793, 1° les _Derniers moments de Lepelletier de
-Saint-Fargeau_; 2° _portrait_ de mademoiselle Lepelletier, fille
-adoptive de la nation française; 3° _Marat assassiné dans sa
-baignoire_; 4° la _Mort du jeune Barra_; 5° _portraits_ de Grégoire,
-de Robespierre, de Saint-Just, de Boissy d'Anglas, de Jean Bon
-Saint-André, de Prieur (de la Marne), de Bailly, de Marie-Joseph
-Chénier. Au Salon de 1795, nous voyons le citoyen David exposer le
-portrait d'une _Femme et son enfant._ De 1795 au Salon de 1808, le
-citoyen David peignit: 1° une répétition de _Sapho et Phaon_; 2° une
-variante des _Sabines_, avec un autre fond; 3° un portrait quatre fois
-répété du _Premier Consul gravissant le Saint-Bernard_; 4° les
-_portraits_ de madame Verninhac, de madame de Pastoret, de madame de
-Trudaine, une _ébauche_ de madame Récamier; 5° _Pie VII et le
-Cardinal Caprara_; 6° le _portrait_ de Pie VII. Au Salon de 1808,
-David, premier peintre de l'Empereur, exposa: 1° le _Couronnement_; 2°
-le _portrait_ en pied de l'Empereur; 3° les _Sabines._ Au Salon de
-1810: 1° la _Distribution des aigles au Champ de Mars_; 2° l'_Empereur
-debout, dans son cabinet._ Au Salon de 1814: 1° les _Thermopyles_; 2°
-_portraits_ des gendres de David, les généraux Meunier et Jeannin, de
-madame Daru, de Français de Nantes. Dans l'exil de 1810 à 1824, David
-a peint: 1° l'_Amour quittant Psyché au lever de l'aurore_; 2°
-_Télémaque et Eucharis_; 3° la _Colère d'Achille contre Agamemnon_;
-4° _Bohémienne disant la bonne aventure à une jeune fille_; 5° _Mars
-désarmé par Vénus et les Grâces_; 6° _Apelles peignant Campaspe
-devant Alexandre_; 7° des _portraits_, celui de David, ceux de
-quelques-uns de ses compagnons d'exil, comme Sieyès; 8° des
-_dessins._]
-
-
-
-
-PRUDHON
-
-
-Le Monde est le rêve de Dieu, a dit un philosophe. Ne pourrait-on pas
-dire avec plus de raison: Dieu, ayant créé le monde et le voyant
-imparfait, mais ne daignant pas recommencer son œuvre, rêva un autre
-monde plus beau, plus éblouissant, plus digne de lui-même, nouveau
-paradis terrestre, où la poésie, Ève avant et après le péché, se
-promène dans toute sa beauté splendide? L'art est ce rêve de Dieu.
-
-L'artiste ou le poëte est donc une créature privilégiée, qui a la
-mission de réaliser cet autre monde qui nous console du premier.
-L'artiste poétiquement doué ne doit pas seulement étudier sous la
-lumière du soleil, il doit écouter cette voix idéale qui répand sur
-la nature ses prestiges et ses enchantements. A-t-on jamais rencontré
-sur la terre la divine beauté des Madones de Raphaël? Les masques de
-plâtre moulés à vif atteindront-ils jamais à l'élévation des
-têtes de Michel-Ange? Les printemps que nous traversons en France, en
-Italie, en Grèce, sont-ils doux et parfumés comme les idylles d'André
-Chénier? La nature, toute belle qu'elle soit, manque un peu d'accent et
-d'harmonie; l'art achève le poëme imparfait de Dieu, avec le vague
-souvenir du ciel d'où il est descendu, quand l'art s'appelle Raphaël,
-Corrège ou Prudhon.
-
-Au dix-septième siècle, deux peintres luttent ardemment pour arriver
-à la royauté de la peinture: l'un n'a que son talent, mais celui-ci
-est un esprit hardi, toujours sur la brèche, prêt à dominer, prêt à
-prendre la place de vive force: vous avez reconnu Lebrun. L'autre a son
-génie pour lutter, mais celui-là est un esprit timide et discret,
-recherchant avec amour la solitude qui inspire et le silence qui
-élève: c'est un homme simple et naïf, qui aime la peinture et non la
-gloire, qui demande à Dieu les joies cachées de l'artiste, et non les
-fanfares de la renommée. C'est un grand peintre; et pourtant il est
-vaincu par son rival, vaincu dans la vie, vaincu à Versailles, vaincu
-jusqu'au jour où le temps remet tout le monde à sa place: vous avez
-reconnu Le Sueur.
-
-À la fin du dix-huitième siècle, la même lutte se reproduit. Après
-les paysages bleus et roses de Boucher, quand la peinture, conduite par
-David, s'est retrempée dans le sol romain, ne voit-on pas les
-apparences du génie surprendre et frapper tout le monde sous le pinceau
-sévère de ce maître souvent égaré, tandis que le vrai génie
-demeure méconnu dans l'humble atelier de Prudhon? David, comme Lebrun,
-s'était fait le peintre de son temps; à lui les sombres figures de
-1793 et la pompe impériale de 1812; à lui tout ce qui rappelle les
-Romains qu'il veut ranimer, les vertus républicaines et les vertus
-héroïques: Joseph Chénier est son poëte, Napoléon est son héros,
-la liberté est son dieu.
-
-Prudhon, comme Le Sueur, inspiré de plus haut, s'était fait le peintre
-de tous les temps et de tous les pays. Le vrai génie n'a pas d'âge et
-il a le monde pour patrie; que lui importe à lui, ce timide et doux
-Prudhon, tout ce bruit qui se faisait alors? «Saturnales de la gloire,
-saturnales de la liberté!» disait-il en fermant sa fenêtre. Certes,
-comme tout cœur national, il était fier de voir l'héroïsme français
-choisir l'Europe pour champ de bataille et proclamer la liberté à tous
-les coins du monde; mais à côté de Prudhon homme, il y avait Prudhon
-artiste: or, pour l'artiste, il y avait sous le soleil bien des choses
-avant Bonaparte ou Saint-Just, il y avait l'amour et le beau; il y avait
-Dieu; il y avait les enfants qui jouent sur le sein de leur mère, et
-les amoureux qui rêvent aux pieds de leur maîtresse; il y avait
-l'antiquité, cette muse toujours nouvelle. Le champ qu'il aimait le
-mieux, ce n'était pas le champ de bataille, c'était la vallée bénie
-du ciel, où la gerbe répand son or sur la faux; le pré bordé de
-saules, où les bœufs s'éparpillent; la vigne rougie, courbée sous la
-grappe, qu'égaye encore le chant des vendanges. Ce qu'il aimait,
-c'était la nature dans sa force, dans son sourire, dans sa douleur, vue
-par le prisme de l'art, qui est la seconde nature.
-
-On peut pousser le parallèle plus loin. Lebrun et David avaient
-étudié les maîtres; ils avaient puisé d'une main confiante à toutes
-les sources consacrées; ils étaient devenus peintres à force de voir
-comment les grands peintres l'étaient devenus. Par contraste, voyez Le
-Sueur et Prudhon: ils étudient seuls, ne suivent aucune trace et
-arrivent au génie sans presque le savoir. Lebrun a été le peintre de
-Louis XIV, David a été le peintre de Napoléon; Le Sueur et Prudhon
-ont été les peintres de la nature éternelle, n'ayant d'autre
-inspiration que celle qui vient de Dieu.
-
-Dès les premières années de Prudhon, on voit que ce fut là un
-peintre prédestiné. Comme Rubens, il s'appelait Pierre-Paul. Il est
-né en avril 1760, à Cluny, presque dans le même pays où était né
-Greuze. Celui-ci était fils d'un architecte, celui-là était fils d'un
-maçon. Rien ne serait triste comme l'enfance de Prudhon, s'il n'y avait
-sa mère pour répandre l'amour sur son berceau: ainsi de Greuze.
-Prudhon était né le treizième enfant du maçon; son père, finit par
-succomber en pleine bataille d'une vie de labeur et de sacrifice; il
-mourut à la peine, ne laissant à sa veuve désolée que Dieu seul pour
-appui. Dieu prit bien sa part du testament; il fit un peu de place au
-soleil à tous ces pauvres orphelins. Ce fut surtout sur Prudhon que
-tomba sa bonté; mais donner le génie à un homme, est-ce de la bonté
-divine? N'est-ce pas plutôt le soumettre aux plus rudes épreuves?
-N'est-ce pas montrer le ciel à l'oiseau qui a perdu ses ailes? En
-effet, ce fut par un rude chemin, par un autre calvaire, que Prudhon
-porta la croix du génie.
-
-Prudhon puisa sa force dans les larmes de sa mère. Le premier tableau
-que vit ce peintre fut une mère désolée qui aime ses enfants, et qui
-n'a souvent à leur donner que l'amour de son cœur et les larmes de ses
-yeux. Prudhon vit donc s'ouvrir la route dans l'ombre, la route du
-pauvre avec ses horizons sur la misère; mais, du moins, dans ce triste
-tableau, il y avait une mère dont la douce et tendre figure se
-détachait sur une auréole divine. Cette figure de mère fut toujours
-la plus suave inspiration du peintre; c'est dans le souvenir de son
-enfance qu'il puisa cette douceur ineffable et cette angélique
-tendresse qui est l'âme de son génie.
-
-De bonne heure, Prudhon alla à l'école des moines de Cluny. Dès les
-premières leçons d'écriture, le voilà, comme Callot, dessinant mille
-profils fantastiques; au lieu d'apprendre à écrire, il apprend à
-dessiner. Ce n'est point avec les lettres de l'alphabet qu'il _exprimera
-sa pensée_, qu'il _parlera aux yeux_: au lieu de l'art ingénieux
-chanté par Boileau, il s'exprimera avec l'art divin de Raphaël. Revenu
-à la maison, fuyant les jeux de son âge, il prend une aiguille et
-sculpte la passion de Notre-Seigneur sur une pierre. Comme il a une
-charmante figure, les moines de l'abbaye le distinguent et s'attachent
-à lui; il a le privilège de les suivre partout; à l'heure de
-l'école, il lui est permis de s'égarer dans les vastes dépendances du
-monastère. Il passe des journées en contemplation devant quelque
-sculpture ébréchée, devant quelque peinture où l'araignée file sa
-toile. Le monde est là pour lui; l'œuvre de Dieu n'est pas ce qui le
-surprend, car rien n'est impossible à Dieu, c'est l'œuvre de cette
-pauvre créature qui ne fait que montrer sa faiblesse ici-bas. Un jour
-un moine, voyant son écolier en extase devant une _Descente de croix_
-de quelque peintre ignoré, lui dit, sachant qu'il aime à dessiner:
-«Tu ne réussiras pas, toi, car cela est peint à l'huile.» Prudhon ne
-répond pas; il sort du monastère et court les champs, tout en se
-demandant quelle est la manière de peindre à l'huile. Et d'abord il
-faut de la couleur, il faut mille teintes variées pour reproduire ce
-ciel, ces figures, ces draperies et ces paysages. Dans la prairie, il y
-a des primevères et des scabieuses; dans le seigle ondoyant, des
-coquelicots et des bluets; sur le sentier, des marguerites et des
-églantines. «Voilà mes couleurs trouvées!» s'écrie Prudhon. Il
-cueille des fleurs et des plantes, il s'en va butinant partout; il
-rentre à la maison joyeux et riche comme l'abeille à la ruche; il
-exprime le jus de ses bouquets; il cherche, il se trompe, il essaye, il
-se désespère; il retourne dans les champs, il rapporte une autre
-moisson: la maison de sa mère est tout un laboratoire. On se moque de
-lui, on le poursuit de quolibets; que lui importe? il est dans le chaos,
-mais il trouvera la lumière. En effet, au bout de quelques jours,
-Prudhon avait découvert à lui seul le secret de peindre à l'huile. Il
-avait treize ans, l'âge de Pascal découvrant les mathématiques.
-Prudhon rentra victorieux à l'abbaye, les mains pleines d'ébauches.
-«Cela est peint à l'huile, dit-il au moine surpris de cet éclair de
-génie.--Comment as-tu donc fait, mon enfant?--J'ai cherché, j'ai
-trouvé.» Le moine parla de Prudhon à son évêque: c'était au beau
-temps où chaque grand seigneur était né protecteur des arts.
-L'évêque de Mâcon enleva l'enfant à sa mère pour le confier à un
-peintre de province, Des Vosges, dont le nom n'est arrivé jusqu'à nous
-que parce qu'il eut Prudhon pour élève. Du reste, ce brave homme fut
-digne de sa mission: il eut le bon esprit d'être fier de guider le
-pinceau de l'enfant; il comprit que ce serait là son œuvre. Prudhon,
-libre désormais de toute autre étude, prit le vol de l'aigle dans ce
-domaine de l'art. Ce fut un disciple souvent rebelle aux leçons du
-maître; il avait ses idées à lui, il comprenait la beauté à sa
-manière, il avait une certaine façon de rendre la vérité qui lui
-semblait plus fière et plus douce que la façon des autres; aussi, plus
-d'une fois, ce fut le maître qui prit une leçon.
-
-Prudhon passait tout son temps dans l'atelier; quand il prenait un jour
-de repos, c'était pour voler vers sa mère, sa mère toujours tendre,
-toujours triste, toujours inquiète; sa mère qui voyait alors sa
-nombreuse couvée déserter le nid et fuir, au hasard, à la grâce de
-Dieu, le sûr abri de ses ailes. La pauvre femme vivait de peu, comme
-tout ce qui souffre ici-bas; un rayon de soleil, le parfum des prés et
-des bois, quelques miettes d'une fortune depuis longtemps disséminée,
-l'amour de ses enfants, voilà sa vie.
-
-Le jour où Prudhon tombait chez elle sans se faire annoncer était un
-jour de joie; on s'embrassait, on pleurait, on se consolait. Ce
-jour-là, le souper était presque gai; le lendemain, avant de partir,
-on déjeunait encore ensemble, mais le repas s'attristait. Et pourtant
-rien n'était plus agréable que ce frugal déjeuner servi à la
-fenêtre par une main maternelle, en regard des vignes rougies. Mais il
-fallait partir! En s'éloignant, le fils se retournait tout ému, déjà
-presque consolé par le tableau saisissant des belles campagnes du pays.
-De loin, au détour du sentier, il voyait sa mère penchée à la
-fenêtre, immobile comme une statue, perdue dans son amour et dans sa
-tristesse. Prudhon se rappela toujours avec un charme ineffable ses
-poétiques visites à sa mère; le voyage et le retour, l'arrivée
-soudaine, la surprise silencieuse, le tendre babil du souper, le feu qui
-s'allumait dans l'aire, cet aire béni, où Dieu, passant sur la terre,
-eût aimé à se reposer. Il se rappelait surtout les tristesses du
-départ, ce déjeuner qui n'était pour lui que le signal de l'adieu,
-enfin, le sentier sinueux d'où il voyait encore sa mère. Ce fut vers
-ce temps-là que, voulant peindre une figure de fantaisie, il fut tout
-d'un coup surpris et joyeux de reconnaître sa mère, sa mère dans
-l'attitude qu'elle prenait à la fenêtre. C'était un vrai portrait qui
-ressemblait pour les yeux et pour le cœur: c'était la ligne, c'était
-le sentiment. Le pauvre Prudhon, ravi de son œuvre et n'ayant pas de
-quoi acheter un cadre, trouva plus simple d'encadrer au pinceau cette
-figure tant aimée dans la fenêtre de la maison natale. Jusque-là
-Prudhon, âgé de seize ans, n'avait aimé que deux choses: la peinture
-et sa mère, amour béni du ciel, joie sainte et glorieuse, délices
-matinales d'un cœur à peine ouvert. Un troisième amour vint tout
-gâter.
-
-Il prit une maîtresse sans l'aimer, et croyant échapper à ce
-despotisme, il épousa sa maîtresse. Voilà la prose qui vient, avec
-ses souliers ferrés, fouler le vert gazon de sa poésie. À peine
-fut-il marié d'un an qu'il compta deux enfants dans son atelier. Ces
-enfants, mal nippés, ne venaient pas inspirer bien poétiquement leur
-père; cependant ils lui servirent de modèles pour ces jolis groupes
-dignes des fresques de Pompéi. Malgré les soucis souvent rougeurs et
-les devoirs quelquefois desséchants de la famille, Prudhon demeura
-tendre, généreux, enthousiaste. Les états de Bourgogne avaient
-établi un concours pour un grand prix de peinture; ils envoyaient tous
-les ans à Rome le lauréat de la province. Prudhon qui concourait
-était à l'œuvre connue de coutume avec une noble ardeur. Un jour, à
-travers la cloison qui le sépare de son voisin, il entend des sanglots:
-un élève se désespérait et s'indignait contre son inspiration.
-Prudhon sourit d'abord, il s'attendrit ensuite, et, s'oubliant
-lui-même, il détache une planche, pénètre dans la loge voisine et
-achève la composition de son camarade. La générosité lui donna plus
-de talent qu'il n'en avait eu jusque-là: aussi son camarade obtint le
-prix; mais honteux de sa victoire, il avoua qu'il la devait à Prudhon.
-Les états de Bourgogne réparèrent l'erreur: un cri d'admiration se
-répandit avec éclat; ses rivaux l'embrassèrent et le portèrent en
-triomphe par toute la ville.
-
-Il partit pour Rome, laissant sa femme et ses enfants à la garde de sa
-mère et de Dieu, espérant revenir de la ville éternelle, sinon riche,
-du moins avec assez de talent pour le devenir; il partit heureux de
-retrouver sa liberté, ébloui par cet horizon de chefs-d'œuvre qu'il
-allait étudier.
-
-Arrivé à Rome, il trouva un ami dans Canova; cette amitié fut la plus
-belle, la plus noble, la plus sainte de sa vie: tout s'y trouva,
-jusqu'au sacrifice: elle consola Prudhon de l'amour. «Il y a trois
-hommes ici, lui dit un jour Canova, dont je suis jaloux.--Je ne connais
-et je n'aime que vous, lui répondit Prudhon.--Et Raphaël; et Léonard
-de Vinci, et le Corrége! reprit Canova; vous passez tout votre temps
-avec eux, vous les écoutez, vous leur confiez vos rêves, vous allez de
-l'un à l'autre, de celui-ci à celui-là, vous n'avez jamais fini
-d'admirer ce qu'ils disent.»
-
-Si Prudhon eût écouté Canova, il eût passé sa vie à Rome, loin de
-la France qui lui fut ingrate, loin de sa femme qui lui fut infidèle.
-Le proverbe dit que les absents ont tort; ils ont quelquefois tort de
-revenir. Pour les imaginations poétiques, les absents ont raison: le
-souvenir ne garde en amour que le côté charmant; c'est un miroir
-magique où les mauvais tableaux ne se reflètent jamais. Or, Prudhon
-avait aimé sa patrie et sa femme: par les prismes du lointain, il
-revoyait avec un charme infini les beaux paysages de la Bourgogne; sa
-femme elle-même avait repris, grâce à l'absence, je ne sais quel
-attrait perdu de sa première jeunesse. Et puis il avait laissé là-bas
-un autre amour plus grave, sa vieille mère qui l'attendait pour mourir.
-Malgré les instances de Canova, il partit, lui promettant de revenir
-bientôt. Ils ne se revirent pas, mais ils furent fidèles à l'amitié,
-fidèles à ce point, qu'ils moururent en même temps, comme pour se
-revoir là-haut dans l'immortelle galerie du roi des artistes.
-
-Quand il revint en France, sa mère venait de mourir; sa femme était,
-comme d'habitude, d'humeur peu conjugale; la France n'était plus un
-royaume et n'était pas encore une patrie; les premières rumeurs de la
-Révolution soufflaient sur le pays comme un vent d'orage; on était en
-1789: c'était l'heure de l'exil pour les arts. Prudhon, qui se
-résignait toujours, se résigna. Après avoir embrassé sa femme et ses
-enfants, il partit pour Paris, croyant qu'en tout temps, même en
-révolution, c'était encore le meilleur pays pour chercher fortune. Il
-arriva à Paris en fort mince équipage; il prit un gîte dans un pauvre
-hôtel plus ou moins garni, en attendant qu'il put louer un atelier. Il
-ne trouva rien à faire, partant rien à manger. Ce train de vie ne
-pouvait le mener bien loin; il foula aux pieds sa fierté; il ouvrit
-boutique, ce pauvre grand peintre; il fit des portraits en miniature, il
-historia des têtes de lettres, des billets de concert, des factures de
-commerce; il enjoliva des cartes d'adresse et des boîtes à bonbons.
-«Je fais, disait-il avec un triste sourire, tout ce qui concerne mon
-état.»
-
-C'était là un labeur plein d'angoisses; il sentait bien qu'à ce
-métier il perdait son temps le plus précieux, ce temps béni du ciel
-que la jeunesse répand de ses mains fleuries. Pour se consoler, il
-vivait de peu et envoyait à sa famille le reste de son gain. À force
-de portraiturer des héros de pacotille à dix ou vingt francs par
-tête, il finit, au bout de deux à trois ans, par amasser un millier
-d'écus, destinés à lui permettre de redevenir artiste. Déjà
-l'horizon se rouvrait pour lui moins sombre et moins froid; la gloire,
-qu'il avait perdue de vue, recommençait à lui sourire. Il reprenait sa
-vie familière avec le Corrége, Raphaël et Leonard de Vinci; il
-écrivait à Canova pour lui confier ses douleurs; Canova lui envoyait
-l'espérance dans ses réponses. Greuze aussi lui disait d'espérer;
-Greuze avait de bonne foi et de bon cœur reconnu le génie de Prudhon.
-«Celui-là, disait-il souvent, ira plus loin que moi (et Greuze
-croyait, avec raison, aller plus loin que David et Girodet); il
-enfourchera les deux siècles avec des bottes de sept lieues.»
-
-Mais le millier d'écus était le pot au lait de Perrette. Madame
-Prudhon, apprenant vaguement que son mari commentait à faire fortune,
-se mit en route pour le joindre avec ses enfants; il fallut bien la
-recevoir, il fallut bien vivre en communauté de cœur et d'argent: tant
-qu'il y eut de l'argent, c'est-à-dire pendant trois mois, tout alla
-bien; mais quand la misère vint reprendre sa place au foyer, tout alla
-mal. Madame Prudhon aimait à briller, comme toutes les femmes qui ne
-sont pas belles. Le pauvre peintre fut réduit à bercer et à amuser
-ses enfants. Il en eut bientôt six, six bouches impitoyables qui
-demandaient toujours. Souvent Greuze a surpris Prudhon ébauchant un
-tableau au milieu de ses six enfants, deux sur ses genoux, un sur le
-dossier de son fauteuil, les autres à ses pieds. Il ne se plaignait
-point; il accueillait tous ces cris, toutes ces gambades, tous ces
-caprices par ce beau sourire de résignation qu'il avait appris de bonne
-heure.
-
-Cependant le temps, loin de calmer l'humeur altière et vagabonde de
-madame Prudhon, l'irrita davantage. La bourrasque soufflait toujours sur
-le feu; dépitée de perdre en vieillissant les grâces maussades
-qu'elle avait reçues de la nature, n'ayant ni la vertu, ni l'esprit, ni
-la maternité pour refuge, elle devint encore plus acariâtre et plus
-méchante, «toute hérissée d'épines,» disait Prudhon. Après
-dix-huit ans d'une pareille communauté, il prit une résolution
-violente: il se sépara de corps et de biens de madame Prudhon. C'était
-séparer le paradis de l'enfer. Comme c'était un galant homme, il fit
-une pension à sa femme et se voulut charger de tous les enfants. Le
-dirai-je? le suicide l'avait souvent tenté; plus d'une fois il avait
-été près d'en finir avec toutes ses misères. Il s'était toujours
-résigné à vivre pour ses enfants. Séparé de sa femme, il respira;
-le ciel lui sembla plus pur, la nature plus souriante et les hommes
-meilleurs; il va sans dire que les femmes y gagnèrent aussi. La fortune
-elle-même lui fut dès ce jour moins rebelle; elle vint plus d'une fois
-sinon s'asseoir, du moins se reposer à sa porte. Il n'avait pas encore
-sa vraie place au soleil, mais il n'était plus dans la nuit: son génie
-commençait à poindre à l'horizon, non pas encore dans un horizon sans
-nuages. Tous les ennemis du vrai talent, les médiocrités de toute
-sorte, les avortons et les sots tentaient d'obscurcir ce soleil levant.
-Ceux-ci, parce qu'il était sévère, lui niaient la grâce; ceux-là,
-parce qu'il était gracieux, lui niaient la sévérité. Il y avait si
-longtemps qu'on n'avait vu en France un peintre à la fois sévère et
-gracieux! Malgré les envieux, Prudhon en était arrivé à ce point de
-la route où tout ce qui se fait pour ou contre un talent lui ajoute de
-l'éclat.
-
-Mais la gloire et la fortune arrivaient bien tard pour un homme de
-génie qui avait pâli jusqu'à plus de quarante ans dans la misère et
-l'obscurité, dans les soucis de famille et les douleurs conjugales.
-Quoique jeune encore, Prudhon ne sentait plus la jeunesse autour de lui;
-son cœur était sombre et dévasté; c'était le désert dans la nuit;
-pas un rayon, pas une fleur; l'espérance même, cette herbe qui pousse
-jusque sur les tombeaux, ne verdoyait plus pour lui. Mais Dieu, touché
-sans doute de ses larmes et de son labeur, lui rendit la jeunesse. Il
-lui fut permis comme par miracle, d'espérer et de sourire encore, de
-retrouver un long printemps d'amour, ou plutôt de traverser un automne
-plein de fleurs et de rayons, d'ombrages et de sentiers.
-
-Greuze était mort; on était en 1805; sa meilleure élève,
-mademoiselle Mayer, voulant retrouver les grâces de son maître, alla
-droit à l'atelier de Prudhon, qui ne consentit qu'à regret à aller
-donner des leçons à l'élève de son vieil ami. Cependant mademoiselle
-Mayer avait beaucoup de séduction: c'était une brune enjouée,
-enthousiaste, toujours souriante, toujours passionnée. Elle était loin
-d'avoir la beauté que Prudhon donnait à ses figures de vierges ou de
-nymphes; mais, malgré son teint basané et ses pommettes saillantes,
-elle avait un attrait qui frappait les plus philosophes. Ses yeux et ses
-lèvres répandaient du feu; si sa figure n'était pas faite par les
-Grâces, on voyait que l'Amour y avait mis la main. Prudhon, plus
-insensible que tous les autres, ne put se défendre de prime abord d'un
-certain plaisir secret à la vue de cette physionomie ardente et
-expressive, que la religion de l'art ennoblissait. Peu à peu les
-leçons devinrent plus longues; Prudhon ne s'en doutait point,
-mademoiselle Mayer ne s'en plaignait point. Bientôt l'amour fut de la
-partie; tantôt donnant, tantôt prenant la leçon, l'amour n'était pas
-le plus mauvais maître. Enfin le peintre et son écolière s'aimèrent,
-l'un avec une tendresse rajeunie, l'autre avec toute l'ardeur des vingt
-ans.
-
-Vers ce temps-là, mademoiselle Mayer, ayant perdu son père, se
-réfugia chez Prudhon, ne croyant pas, dans la pureté de son cœur,
-qu'il y eût grand mal devant Dieu à remplacer une mauvaise femme, qui
-n'avait laissé sur ses pas qu'abîme et dévastation. Elle avait un peu
-de fortune, elle en abandonna presque tous les revenus aux enfants de
-Prudhon. Parmi ces enfants, il y avait une fille de vingt ans, qui
-devint l'amie inséparable de cette seconde mère. Le monde, qui ne
-voit jamais d'un bon œil une nouvelle façon d'exercer la vertu
-chrétienne, surtout quand on brave les lois qu'il a faites, ne trouva
-pas une épigramme contre mademoiselle Mayer. C'est qu'elle n'avait pas
-rougi en entrant chez Prudhon, c'est qu'elle avait franchi le seuil le
-front haut, le cœur plein, avec la vertu pour compagne. La vertu des
-femmes n'est pas toujours la vaine pudeur; quelquefois c'est l'humble
-charité. Mademoiselle Mayer recueillit bientôt plus de preuves
-d'estime que bien des dames de qualité mariées par-devant notaire et
-par-devant l'Église. On comprit dans le monde qu'il y avait entre elle
-et Prudhon plus qu'un serment et une feuille de papier timbré. On les
-rencontra au bal, au concert, à la promenade, avec la figure des gens
-qui sont heureux et fiers de vivre ensemble. On allait à eux, on les
-fêtait sans hypocrisie, on leur demandait sans malice des nouvelles de
-la jeune famille. Mademoiselle Mayer était la vraie mère des enfants
-de Prudhon; car n'est-ce pas l'amour qui fait la mère? Enfin ce mariage
-d'un nouveau genre parut légitime à tout le monde, même à Napoléon;
-ainsi, quand les artistes furent délogés du Louvre, Prudhon et
-mademoiselle Mayer obtinrent chacun un appartement à la Sorbonne; plus
-tard, le jour où Napoléon plaça de sa main royale une croix sur le
-cœur de Prudhon, deux jolis tableaux anacréontiques de mademoiselle
-Mayer furent achetés, par une galanterie délicate, au nom de
-l'Empereur.
-
-Prudhon fit le portrait de Joséphine et donna des leçons de peinture
-à Marie-Louise. Il a laissé plusieurs portraits du roi de Rome et de
-M. de Talleyrand. Le fameux diplomate ne se lassait pas do poser dans
-l'atelier du peintre, pourvu qu'il trouvât à s'égayer avec l'esprit
-de mademoiselle Mayer. Plus d'une fois Prudhon eut à enregistrer bien
-des mots charmants lancés de part et d'autre; aussi disait-il en
-finissant le portrait: «Il n'y manque que l'esprit[58].»
-
-Prudhon, arrivé lentement au bonheur après les plus rudes épreuves,
-se détacha de jour en jour des vanités humaines: l'éclat et le bruit
-l'importunaient; il aimait mieux le pétillement du feu, le soir, quand
-la voix argentine de mademoiselle Mayer arrivait à son cœur avec la
-voix de ses enfants, que toutes les fanfares de la gloire. Il adorait la
-peinture pour la peinture: aussi, le jour de sa nomination à
-l'institut, tout préoccupé par une figure de nymphe qu'il venait de
-créer, il conduisit un de ses amis devant la toile avec l'orgueil naïf
-d'un enfant. «Mais, lui dit le visiteur, n'avez-vous donc pas été
-nommé à l'Institut?--Ah! c'est vrai, dit Prudhon avec quelque
-surprise, j'oubliais de vous l'apprendre.»
-
-Son bonheur était de ceux qui aiment l'ombre, le silence, la
-mélancolie. C'était un bonheur voilé par le souvenir et par le
-pressentiment. Selon un poëte arabe, le bonheur le plus pur est un ciel
-de printemps traversé de légers nuages. Celui qui est sous le ciel du
-bonheur ne cherche à voir que des nuages; il les suit du nord au midi,
-de l'orient à l'occident, espérant sans cesse que le ciel va devenir
-pur, mais sans cesse l'horizon chasse d'autres nuages. Comme tous les
-hommes, Prudhon, quoique philosophe, voyait les nuages plutôt que le
-ciel. Entre l'horizon de l'avenir et l'horizon du passé, Dieu,
-mademoiselle Mayer, ses enfants, lui montraient en vain l'azur où
-vivent les bienheureux: il persistait à voir les nues.
-
-Malgré sa gaieté native, mademoiselle Mayer aussi finit par se couvrir
-peu à peu du voile de Prudhon. Il y avait près de vingt ans que ces
-deux amants vivaient des mêmes idées et des mêmes ardeurs. Vingt ans
-d'amour! De la gaieté folâtre, mademoiselle Mayer passa à la
-mélancolie qui sourit encore; de la mélancolie à la tristesse il n'y
-a qu'un pas; en franchissant ce pas, mademoiselle Mayer, qui mettait de
-l'ardeur à tout, alla jusqu'à la désespérance. Elle se mit à
-cultiver avec une joie funèbre les pâles fleurs de la mort. En vain on
-lui demandait raison de sa tristesse. Elle ne répondait pas; s'il me
-fallait répondre pour elle, je dirais que, le jour où elle vit la
-jeunesse qui fuyait avec les Grâces moqueuses, un fantôme vint la
-visiter et lui parler de la tombe, la tombe qui ensevelit les rides et
-les cheveux blancs. Ce fantôme, qui tourmenta les premières
-générations du dix-neuvième siècle, nous l'appelons le _suicide._ Il
-parla longtemps de sa voix funèbre à mademoiselle Mayer; il ne lui fit
-pas grâce d'une année; il l'appela _mademoiselle_ d'un air railleur,
-tout en lui parlant de ses quarante ans. Elle eut le vertige; durant
-trois jours elle vécut côte à côte avec la mort, quoique Prudhon
-demeurât avec elle. L'abîme venait de s'ouvrir, elle ne put qu'y
-tomber.
-
-Ici, j'en suis fâché pour cette histoire, qui finirait mieux par une
-page de poésie, je n'ai plus qu'à reproduire une page de la _Gazette
-des Tribunaux._ Le matin du 6 mars 1821, mademoiselle Mayer était seule
-dans son appartement; elle n'avait ce jour-là vu que son médecin et
-une jeune élève. La veille, elle avait dit bonsoir à Prudhon avec des
-larmes dans la voix. Un bruit sourd appelle les gens du voisinage; on
-accourt, on se précipite, on trouve la pauvre femme baignée dans son
-sang, sous une glace où sans doute elle avait étudié la mort. En un
-mot, elle s'était coupé la gorge avec le rasoir de Prudhon. Pourquoi
-faut-il le dire? Pourquoi faut-il expliquer la triste fin de cette vie
-toute de grâce et de cœur, d'art et d'amour?
-
-Prudhon ne survécut guère à ce coup terrible, seulement son agonie
-fut lente. Jusqu'au dernier moment il tint fièrement son pinceau,
-disant qu'il voulait mourir sur la brèche. Quand la mort le prit, il
-s'abandonnait à cette belle inspiration qu'il a laissée dans son
-Christ mourant. «La mort est venue deux ou trois jours trop tôt, mais
-je l'attendais,» disait-il à ses amis. En effet, il avait acheté les
-six pieds de terre où il repose au Père-Lachaise, vis-à-vis de la
-sépulture de mademoiselle Mayer. Il allait souvent, dans ses derniers
-jours, rêver sur ces deux tombes[59].
-
-Il mourut le 16 février 1825; Géricault était mort en 1824. En moins
-d'un an la France perdit peut-être ses deux plus grands peintres.
-
-Prudhon et mademoiselle Mayer ont eu le dessein sans cesse renaissant de
-faire leur portrait l'un par l'autre: il n'en fut rien. Seulement, un
-jour de distraction, seuls à l'atelier, se reposant des œuvres
-sérieuses, ils prirent chacun une méchante feuille de papier, et, dans
-la même séance, Prudhon fit un charmant croquis de mademoiselle Mayer,
-tandis que celle-ci dessinait à grands traits la noble et douce figure
-de son ami. Prudhon, dans son croquis, avec une simple estompe relevée
-de blanc, a saisi tout l'attrait et tout le feu de cette physionomie de
-créole. Il a habillé sa maîtresse avec un costume de l'Empire; mais,
-grâce au peintre, le costume est charmant: on voit bien qu'elle est
-coiffée par lui; ses cheveux, s'échappant du bandeau à la grecque,
-retombent sur ses joues en touffes abondantes; Homère n'eût pas mieux
-coiffé Diane la chasseresse: toute la grâce antique est là.
-Malheureusement, mademoiselle Mayer a affublé Prudhon du costume de
-l'Empire: c'est presque de la caricature. Mais elle a bien saisi le
-caractère de cette figure qu'elle aimait jusqu'à l'enthousiasme. Cette
-figure, très-accentuée, est triste, douce et sévère; la pensée
-veille sur le front, un sourire adoucit les lèvres, mais c'est bien là
-le sourire de résignation d'un cœur blessé qui se cache.
-
-Ce qui caractérise surtout Prudhon, c'est l'exquise poésie: il est
-poëte autant qu'il est peintre, car il peint pour l'âme comme pour les
-yeux; tout en retraçant les plus gracieuses ondulations des formes
-humaines, il répand avec onction le sentiment qui vient du cœur
-illuminer le front, les yeux et les lèvres. Un matérialiste disait, en
-voyant une des adorables figures de femmes créées par Prudhon: «Il
-serait capable de me faire croire à l'immortalité de l'âme[60].»
-
-Prudhon n'avait pas seulement la divination de l'art, il en avait la
-science. On se souvient qu'il trouva la couleur, à treize ans, dans les
-herbes et dans les fleurs. Il ne s'est pas borné là: il a laissé dans
-ses lettres des pages dignes d'être reproduites, qui prouvent que ce
-n'était pas là un de ces artistes ignorants qui arrivent au génie
-sans savoir pourquoi.
-
-«La nature donne l'exemple de la plus riche variété, et, si elle a
-modelé le genre humain sur un type semblable, n'en a-t-elle pas
-modifié à l'infini la couleur, les formes et la figure? Et vous voulez
-que, témoin journalier de ses variations, j'adopte pour exprimer ce que
-je vois un style étranger à leur nature (c'était là une épigramme
-contre l'école de David)? Autant vaudrait dans un tableau adopter la
-même figure et le même sentiment pour tous les hommes, et la même
-beauté pour toutes les femmes. Je ne puis ni ne veux voir par les yeux
-des autres: leurs lunettes ne me vont point. La liberté, c'est la force
-des arts. Parce que Racine et Corneille ont fait des chefs-d'œuvre,
-faut-il ne plus parler et ne plus écrire qu'en vers alexandrins?»
-
-On a dit de Prudhon, ce fils du Corrége, qu'il était le frère
-d'André Chénier. Mais dans le génie de Prudhon il y a l'alliance de
-la grâce antique et du sentiment chrétien, que ne connut pas André
-Chénier. L'imagination de Prudhon voyageait au pays d'Homère, mais son
-cœur habitait la contrée que le Christ a fécondée de son sang. Il a
-ses jours de foi où il peint des crucifiements, ses jours de charité
-où il peint la _Famille malheureuse_, ses jours d'espérance où il
-peint l'_Âme s'envolant au ciel._ Et quand Prudhon est païen, il l'est
-avec toute son âme.
-
-Prudhon a dépassé David, comme André Chénier a dépassé
-Marie-Joseph Chénier[61].
-
-Avec David, on se réveille dans la Rome politique. Avec Prudhon, on se
-réveille dans l'antiquité des poëtes: je me trompe, on sommeille et
-on rêve dans l'Olympe. C'est la nuit, c'est le crépuscule, c'est le
-soleil voilé. Les déesses descendent des nuages toutes nues,
-amoureuses mais pudiques. Non loin des déesses, voici les demi-déesses
-qui symbolisent les passions humaines dans leurs poétiques aspirations.
-N'entendez-vous pas le chant lointain des bacchantes dans les vignes
-brûlées? Ne voyez-vous pas se jouer devant vous, sous les ramées
-voluptueuses, ces Amours et ces Zéphyrs qui ondulent dans les
-demi-teintes en grappes d'or et de pourpre?
-
-Quel poëte et quel musicien que ce peintre! tout chante en lui et
-autour de lui. Son crayon, c'est une mélodie aérienne; son pinceau,
-c'est une harmonie matinale.
-
-
-[Note 58: Prudhon avait le génie de l'allégorie. «J'aime le palais
-diaphane,» disait-il. La ville de Paris lui demanda les dessins du
-berceau pour le roi de Rome. Il est curieux, aujourd'hui, de voir ce
-berceau où l'artiste avait en quelque sorte prédit l'avenir. Il
-s'élève sur quatre cornes d'abondance; il est appuyé sur la Force et
-la Justice; des abeilles d'or le parsèment; à ses pieds, un aiglon est
-prêt à prendre son vol. Il est ombragé d'un rideau de dentelles semé
-d'étoiles. Deux bas-reliefs ornent les côtés: d'un côté, la nymphe
-de la Seine, couchée sur son urne, reçoit l'enfant de la main des
-dieux; de l'autre côté on voit le Tibre, et près de lui la louve de
-Romulus: le dieu soulève sa tête couronnée de roseaux, pour voir à
-l'horizon un astre nouveau qui doit rendre à ses rives leur splendeur
-antique.
-
-Après avoir peint le berceau, il peignit l'enfant; il le peignit
-dormant dans un bosquet de palmes et de lauriers, éclairé par la
-gloire, protégé par deux tiges de la fleur impériale. Le roi de Rome,
-même sous le pinceau de Prudhon, est tout simplement un joli marmot
-bouffi et gourmand qui tend la main vers le sein de sa nourrice.]
-
-[Note 59: «Aux amis qui assistaient à sa mort il disait, avec un
-sourire de résigné: «Ne pleurez point, je ne vais pas mourir; je vais
-partir.» Cette lettre, qui est un dernier adieu, nous le montre tendant
-les liras à la mort. «Oh! que la chaîne de la vie est pesante! Seul
-sur la terre, qui m'y relient encore? Je n'y tenais que par les liens du
-cœur: la mort a tout détruit. Ma vie est le néant; l'espérance ne
-dissipe point l'horreur des ténèbres qui m'environnent. Elle n'est
-plus, celle qui devait me suivre! La mort que j'attends viendra-t-elle
-bientôt me donner le calme où j'aspire? C'est à ta tombe, ô mon
-amie, que s'attachent toutes mes pensées.» On le voit, malgré son
-génie, Prudhon écrivait dans le style des littérateurs de l'Empire;
-on est toujours de son temps par un côté quelconque. Prudhon
-appartenait à cette triste période qui dénaturait Ossian et Voltaire;
-mais s'il tenait mal la plume, qu'importe? il était un homme de génie
-le pinceau à la main.]
-
-[Note 60: Un tableau de Prudhon, les _Divinités de l'Olympe_, m'a
-offert le curieux spectacle d'un homme qui cherche dans la nuit encore
-la lumière du talent. Dans ce tableau, Prudhon s'est peint lui-même en
-génie. Sa tête est belle et intelligente; c'est presque Apollon: sans
-doute le peintre s'est flatté. Il n'avait alors que vingt ans; on voit
-qu'il était dominé par le goût de son temps; c'est la couleur de
-Greuze, c'est le dessin de Doucher; pourtant il y a déjà dans cette
-œuvre le pressentiment du génie, certaine finesse, certaine
-fraîcheur, certaine grâce que Prudhon seul avait apprises ou plutôt
-trouvées sans autre maître que la nature. Il peignait alors d'un
-pinceau timide, plutôt en façon de miniature qu'en façon de croquis.]
-
-[Note 61: Supprimez un instant David. Que va-t-il arriver? Prudhon,
-longtemps méconnu, sera salué à sa première œuvre et tiendra le
-sceptre. Les nouveaux venus, au lieu de copier le bronze ou la pierre
-des statues et des bas-reliefs, au lieu d'aller à l'école de Socrate,
-copieront des hommes tels que Dieu les a faits. Ce sera l'école
-d'Homère et de Théocrite. Nous n'aurons pas de philosophes, mais des
-poëtes en peinture. Prudhon ne sera pas seulement un grand peintre, ce
-sera un grand maître.]
-
-
-
-
-EUGÈNE DELACROIX
-
-
-J'ai connu Eugène Delacroix de loin et de près. Je l'ai étudié dans
-ses œuvres, je l'ai aimé dans sa vie. Je conserve précieusement ses
-lettres, je garde avec religion son souvenir. La première fois que je
-l'ai vu, c'était à un souper de mademoiselle Rachel. L'amitié colora
-nos âmes, comme un vin généreux empourpre les coupes.
-
-Il y a deux ans, j'écrivais dans _L'Artiste_, le lendemain d'un dîner
-chez le peintre de la _Barque du Dante_:
-
-«Eugène Delacroix est tout aussi beau convive chez lui que chez les
-autres. Sa table est exquise; le tour de sa table, qui n'est pas grande,
-est tout un Olympe en habits noirs de demi-dieux de l'art: peintres,
-sculpteurs, poëtes et musiciens. Par malheur, beaucoup de demi-dieux
-ont des cheveux blancs. La gloire aime cela. Comme la Muse de
-l'intimité y verse aux convives d'une main familière le vin pur des
-vieilles amitiés toujours jeunes! Ces festins où le rôti est toujours
-bien doré, ces heures qui répandent des roses comme les heures de
-Raphaël à la Farnésine, ce qui retournent en perles égrenées dans
-l'océan de l'infini, qui les retrouvera? La mort ne permet pas aux
-mêmes convives de revenir à la même table: il faut que le style de
-l'histoire les grave dans le souvenir de ceux qui restent. Je me
-souviens d'une de ces fêtes: Eugène Delacroix, Victor Hugo, Alfred de
-Musset, Pradier, mademoiselle Rachel, madame de Girardin, qui encore? De
-tous ces vivants immortels, Delacroix seul reste debout à Paris,
-toujours vaillant, sans avoir blanchi d'un cheveu. Que les dieux ne
-l'appellent qu'après sa journée faite, ce travailleur indompté qui
-serait si désolé de perdre ses heures de soleil!»
-
-Hélas! le soleil, son maître, celui qu'il osait peindre face à face
-dans son char de feu à la galerie d'Apollon, le soleil revient
-indifférent tous les matins à son atelier de Paris et de Chamrosay,
-mais Eugène Delacroix ne lui prend plus ses rayons. La nuit éternelle
-s'est répandue sur le grand peintre de la lumière.
-
-En quelques années la France a vu tomber, le ciseau ou le pinceau à la
-main, d'illustres artistes: Pradier, David d'Angers, Simart, Ary
-Scheffer, Paul Delaroche, Decamps, Horace Vernet et Eugène Delacroix,
-le plus grand de tous.
-
-Je suis revenu de loin pour les funérailles d'Eugène Delacroix.
-J'avais vu les funérailles de Gros, et j'avais foi encore en cette
-vaillante jeunesse qui avait arraché au corbillard le cercueil du
-peintre de la _Peste de Jaffa_ pour le porter pieusement jusqu'au
-cimetière. Mais je n'ai pas retrouvé ce noble enthousiasme. Les jeunes
-de 1854 ont aujourd'hui les cheveux blancs, les jeunes de 1865 n'ont-ils
-donc pas vingt ans? Ils ont laissé à l'Institut tout l'honneur des
-funérailles du plus grand des peintres contemporains,--l'Institut
-représenté à peine par une douzaine des siens!
-
-Où était donc la France ce jour-là?
-
-Ç'a été l'histoire des funérailles d'Alfred de Musset: un peloton de
-garde nationale, quelques académiciens, de rares amis, trois ou quatre
-femmes qui pleuraient. Mais la vraie douleur de quelques hommes hors
-ligne n'est-ce pas le deuil de la France? Seront-ils moins grands le
-lendemain ce peintre et ce poëte de notre jeunesse?
-
-Les grands hommes politiques des grands journaux, qui consacrent tous
-les jours un premier-Paris à parler de tout et de rien, qui se
-garderaient bien d'omettre un nuage diplomatique, n'ont pas jugé que la
-mort d'Eugène Delacroix fût un événement digne d'être enregistré.
-
-C'est pour les natures violentes comme Eugène Delacroix que le mot
-génie a été créé: en effet, le mot talent ne convient pas à ce
-maître impatient, fiévreux, emporté, qui dit que le fini c'est
-l'infini. Le talent, c'est la placidité de Gérard Dow; le génie,
-c'est la _furia_ de Michel-Ange; le talent s'applique au pinceau qui
-s'épuise à parachever une tulipe, comme celui de Van Huysum; le
-génie, c'est le pinceau qui crée des mondes, qui dévore l'espace, qui
-jette feu et flamme, qui traduit par la grandeur et par la beauté
-l'œuvre de Dieu. C'est Eugène Delacroix.
-
-Eugène Delacroix était un peintre héroïque. Il appartenait à la
-grande famille des maîtres absolus, des despotes, des tyrans. C'était
-un artiste de grande race, sa main était fière, son âme rayonnait. Ce
-que j'admire en lui, c'est que la science n'a pas tempéré l'audace: il
-cherchait toujours les aventures comme s'il avait toujours eu vingt ans;
-mais n'a-t-il pas eu vingt ans toute sa vie?
-
-Étudiez sa figure, c'est le masque de l'intelligence. Ce front cherche
-et se heurte aux nues; ces cheveux, toujours noirs, toujours abondants,
-marquent la persistante jeunesse; ces yeux profonds, ombragés de cils
-et de paupières, défient les rayons du soleil; ce nez fin, bien
-attaché, bat des narines avec impatience; cette bouche est
-dédaigneuse, mais cache la bonté. Les joues sont battues et pâlies
-par les passions du génie. L'âme est recueillie, mais au moindre choc
-elle va éclater comme le tonnerre. Ce portrait n'a qu'un défaut: il
-représente l'artiste au repos. Eugène Delacroix, l'homme de l'action,
-ne s'asseyait que pour se mettre à table. Il pensait debout, il parlait
-debout, il travaillait debout. Je me rappelle qu'il n'y avait pas un
-banc dans son jardin. Le peintre avait ses jours de rêverie, mais non
-de rêverie oisive.
-
-Avant Eugène Delacroix, on n'avait jamais qu'entrevu le pays radieux
-irrévélé avant lui. Comme Rembrandt, comme Watteau, il a créé son
-monde dans les arts au temps où l'on croyait que tous les maîtres
-avaient dit leur dernier mot. Les grands siècles de l'antiquité et de
-la Renaissance ne renaîtront pas avec leurs peuplades d'hommes de
-génie, mais la France n'est pas encore inféconde; ses mamelles sont
-toujours pleines de lait, et plus d'une bouche aimée des dieux, comme
-dit le poëte, ira y puiser la soif de l'immortalité.
-
-Il ne faut pas dire d'Eugène Delacroix que c'était un coloriste, il
-faut dire que c'était le coloriste. Véronèse avait le coloris
-éclatant, Rembrandt le coloris magique, Eugène Delacroix était tour
-à tour éclatant et magique; il jouait de la couleur comme Paganini
-jouait du violon, toujours maître de sa gamme et ne détonnant jamais.
-
-La critique lui conseillait d'oser faire des sacrifices et de ne pas si
-souvent étouffer la ligne sous le prisme; mais dans sa lumineuse
-ivresse il était si éloquent qu'il enivrait tout le monde, même la
-critique.
-
-Celui qui reproche à Eugène Delacroix de n'avoir pas l'amour de la
-ligne est celui qui reproche à M. Ingres de n'avoir pas l'amour de la
-palette. M. Ingres a ses raisons pour ne pas étouffer son beau dessin
-sous la couleur; son éloquence est dans la ligne: il veut dominer par
-là. M. Ingres est parti du bas-relief antique, M. Eugène Delacroix est
-parti de la passion moderne. Qu'importe, puisqu'ils sont, le premier
-dans la région sereine, le second dans la zone orageuse, l'honneur de
-notre école moderne!
-
-Diderot se promenant avec Chardin devant les tableaux du Salon de 1765,
-disait à son ami: «Tout cela est très-bien, mais où est le démon?»
-Qui de nous n'a fait vingt fois la même remarque devant les œuvres
-contemporaines: «Tout cela est très-bien; poses académiques, études
-d'après nature, sages compositions, couleurs à grand orchestre; tout
-cela est très-bien, mais où est l'âme?» Quand on s'approche d'un
-tableau d'Eugène Delacroix, c'est l'âme qui vous saisit d'abord. Pour
-lui, le grand secret n'est pas de faire tout bêtement ce qu'il voit par
-l'œil simple, c'est de répandre sur sa toile les lumières de
-l'inspiration, c'est d'y montrer son âme tour à tour épanouie ou
-crucifiée. Le vrai réalisme n'est pas de faire vrai pour les yeux,
-mais de faire vrai pour l'esprit.
-
-Pour ce grand peintre de la passion, la vie a été une lutte
-quotidienne, la lutte du génie contre l'opinion. Quand il était
-enfant, un fou lui tira son horoscope. Sa gouvernante l'avait conduit à
-la promenade, un homme lui prend la main, l'examine trait par trait, et
-dit en hochant la tête. «Cet enfant deviendra un homme célèbre, mais
-sa vie sera des plus laborieuses et des plus tourmentées.» Eugène
-Delacroix, qui n'avait pas oublié les paroles du fou, disait souvent:
-«Voyez, je travaille toujours, et je suis toujours contesté.» Ce fou
-était un devin.
-
-Eugène Delacroix pourtant voulant se donner des jours de paresse,
-s'était donné une maison de campagne; mais, dans sa mauvaise habitude
-de travail, il y avait établi un atelier. Le _rien faire_ de ces âmes
-de feu effrayerait les ouvriers les plus robustes, ceux-là qui
-demandent toujours le droit au travail. Mais l'homme de génie est
-condamné aux travaux forcés à perpétuité.
-
-Quelle bonne fortune pour celui qui l'arrachait à sa palette et le
-tenait à sa table deux heures durant! car Eugène Delacroix était
-l'hôte le plus gai, le plus imprévu, le plus lumineux qu'on pût
-avoir. De même qu'il était artiste sans cesser d'être homme du monde,
-il était homme du monde sans cesser d'être artiste. Tel était Rubens,
-tel était Van Dyck, tels les maîtres Vénitiens. Il parlait de tout
-comme un homme qui a voyagé non pas sur la terre classique ou dans les
-forêts vierges, mais par tous les mondes de l'imagination. Il n'est pas
-un grand poëte, depuis Homère jusqu'à Byron, dont il n'ait eu
-l'intimité, pas un philosophe dont il n'ait habité les châteaux de
-cartes, pas un artiste dont il n'ait traversé l'atelier. L'idéal ne le
-dominait pas au point qu'il ne descendît des fiers sommets aux simples
-actions humaines. Il a vu de loin, il a vu de près. Il savait la vie.
-Il avait étudié les hommes et les choses hors de son atelier. Il y a
-des artistes qui ne sont supérieurs que dans leur atelier. Eugène
-Delacroix était partout supérieur. Il eût discuté pied à pied avec
-le prince de Melternich. L'empereur l'a appelé aux conseils de la ville
-de Paris: Napoléon III aurait pu l'appeler à tout autre conseil. Son
-père était ministre: comme son père, il avait le sens pratique. Il
-jugeait un homme sans appel en un clin d'œil. Son esprit était subtil
-à ce point qu'il vous comprenait au premier mot. Si vous étiez un
-fâcheux, il ne vous laissait pas achever; si vous parliez bien, il vous
-laissait dire, car il aimait l'éloquence pour l'éloquence, comme il
-aimait les roses sans lendemain. Il savait tout et savait oublier, ce
-qui est le sublime de la science, car il faut au génie les heures
-nocturnes: le soleil est plus beau parce qu'il se couche tous les jours.
-
-Il me faudrait préciser comme la Bruyère pour dire en peu de mots tout
-le charme et tout l'esprit de ce beau convive des dîners parisiens, qui
-était tour à tour sévère comme l'art et gai comme l'esprit. Madame
-de Maintenon faisait oublier le rôti, il eût fait oublier madame de
-Maintenon.
-
-Que dirai-je de la vie d'Eugène Delacroix? il a tant vécu dans ses
-œuvres que je me demande s'il a pris le temps de vivre ailleurs. Mais
-les grandes natures vivent partout et toujours. Elles dévorent vingt
-siècles en un siècle: elles vivent du passé et du présent. Pour
-vivre ainsi, il faut avoir été trempé dans l'acier du Styx. Si
-Eugène Delacroix eût vécu cent ans, on ne l'aurait pas accusé
-d'avoir été avare de ses jours comme Fontenelle qui n'osait ni rire ni
-pleurer, qui étouffait en son âme tout amour et toute haine. Eugène
-Delacroix est mort dans sa dernière émotion quand ses bras n'avaient
-plus la force de retenir son âme volcanique.
-
-Eugène Delacroix est né à Saint-Maurice, presque à Charenton,
-presque à Paris, en la dernière année du dix-huitième siècle, le 26
-avril; mais son vrai pays natal est Bordeaux, puisque c'est à Bordeaux,
-en voyant peindre des camaïeux, qu'il sentit naître un peintre en lui.
-Son père, Charles Delacroix, avait été, tour à tour, conventionnel,
-ministre du Directoire et préfet de l'Empire. Suivant les fortunes
-diverses de son père, il eut une enfance très-accidentée. Je ne sais
-pas si une bonne fée a préservé son berceau, mais un jour les flammes
-l'ont envahi, l'ont caressé, l'ont presque dévoré. Un peu plus tard,
-il s'empoisonne avec du vert-de-gris destiné à laver des cartes
-géographiques. Un peu plus tard, il tombe dans le port de Marseille, et
-n'est sauvé que par un miracle. Est-ce tout? Non, il s'étrangle avec
-un grain de raisin, comme le poëte antique.
-
-Je ne le suivrai pas au lycée, où il rencontra Géricault, ni à
-l'atelier Guérin, où il étudia Rubens. Je ne soulèverai pas d'une
-main indiscrète le voile du passé répandu comme un chaste linceul sur
-les premières passions. J'arrive de plain-pied au Salon de 1822, où se
-révéla Eugène Delacroix à peine âgé de vingt-trois ans. Pour cette
-grande révélation, il fallait un grand historien: en 1822, M. Thiers
-faisait la critique du Salon dans le _Constitutionnel._ Le futur homme
-d'État reconnut du premier regard un peintre dans l'inconnu qui
-exposait _Dante et Virgile aux enfers._ «On peut y remarquer ce jet de
-talent, cet élan de la supériorité naissante qui ranime nos
-espérances un peu découragées par le mérite trop modéré de tout le
-reste.
-
-«Le pinceau large et ferme, la couleur simple et vigoureuse, quoique un
-peu crue. L'auteur a, outre cette imagination poétique qui est commune
-au peintre comme à l'écrivain, cette imagination de l'art, qu'on
-pourrait appeler en quelque sorte _l'imagination du dessin_, et qui est
-tout autre que la précédente. Il jette ses figures, les groupe, les
-plie à volonté avec la hardiesse de Michel-Ange et la fécondité de
-Rubens. Je ne sais quel souvenir des grands artistes me saisit à
-l'aspect de ce tableau; je retrouve cette puissance sauvage, ardente,
-mais naturelle, qui cède sans effort à son propre entraînement. Je ne
-crois pas m'y tromper, M. Delacroix a reçu le génie.»
-
-N'est-il pas beau de voir l'historien faire ainsi l'histoire du
-lendemain? N'est-il pas beau de voir M. Thiers à son aurore saluer
-Eugène Delacroix à son premier soleil?
-
-David avait appris la ligne à l'atelier de Boucher. Eugène Delacroix
-apprit le coloris à l'atelier de Guérin.
-
-En sortant de l'atelier, Eugène Delacroix a osé se montrer coloriste
-jusqu'à la violence. Tout amoureux qu'il fût de la renommée, il lui
-fallut la prendre par force, comme aux jours de pillage. Venu au soleil
-couchant de David, ce soleil plus clair que brûlant; venu quand déjà
-le romantisme montrait son disque embrumé au-dessus des ténèbres du
-moyen âge, il ne fut ni gréco-romain ni franco-gaulois; il fut
-lui,--il fut contemporain de lui-même, homme de son siècle.--Pendant
-que d'autres interrogeaient les statues de la Grèce antique, il
-peignait, en trouvant des larmes dans sa palette, la Grèce moderne, où
-mourait Byron: le _Massacre de Scio_, c'est la seule histoire qui nous
-reste de l'héroïque renaissance de ce peuple perdu.
-
-Parallèlement à Victor Hugo, il faisait sa révolution. On avait
-adoré la ligne jusqu'à l'aller étudier dans le dessin linéaire, il
-osa prouver par le _style du coloris_ que la ligne n'existait pas.
-Supprimez la couleur, supprimez le rayon, que restera-t-il de l'œuvre
-de Dieu? Une œuvre sans style, une nature sans âme. Cette révolution
-fit pâlir encore l'école de David. Malheureusement elle mit au monde
-une myriade de coloristes échevelés qui s'imaginèrent, étudiant mal
-le maître, que toute l'éloquence de la peinture était dans la
-palette. Ce fut l'invasion des barbares. Mais un peu de barbarie
-féconde les civilisations malades. «La queue de l'école davidienne, a
-dit M. Théophile Gautier, traînait alors ses derniers anneaux dans la
-poussière académique, et ses tableaux n'étaient plus que de faibles
-copies de bas-reliefs grecs ou romains. Les tons de plâtre du modèle
-se reproduisaient si exactement dans les contre-épreuves peintes, qu'il
-eut mieux valu faire franchement de la grisaille comme M. Abel de Pujol.
-Aussi, lorsque parurent la _Barque du Dante_ et le _Massacre de Scio_,
-les yeux habitués à ces couleurs crépusculaires furent-ils
-singulièrement offusqués par cette intensité ardente et cet éclat
-superbe. On poussa des cris de hibou devant le soleil, et les plus
-comiques fureurs se donnèrent libre carrière: l'art était perdu! c'en
-était fait des saines traditions! Attila approchant de Rome sur son
-petit cheval à tous crins ne produisit pas plus d'horreur, de tumulte
-et d'épouvante. Cependant le coup était porté, et à chaque Salon
-diminuait le nombre des Oreste en proie aux Furies, des Ajax insultant
-les dieux, des Achille suppliés par Priam. Shakespeare, Gœthe, Byron,
-les légendes du moyen âge, fournissaient des thèmes neufs au peintre
-audacieux qui secouait le joug de l'école pour n'écouter que son
-génie. Jamais artiste plus fougueux, plus échevelé, plus ardent, ne
-reproduisit les inquiétudes et les aspirations de son époque; il en a
-partagé toutes les fièvres, toutes les exaltations et tous les
-désespoirs; l'esprit du dix-neuvième siècle palpitait en lui.
-
-Mais il en coûte toujours cher pour faire une révolution, même sans
-le vouloir, car Eugène Delacroix ne songeait pas à faire école. Il ne
-voulait que faire triompher sa personnalité, comme naguère David. Ce
-qui eût bien étonné ses ennemis alors, c'est qu'il avait dans son
-atelier, à côté d'une esquisse de Géricault et d'une copie de Rubens
-par Delacroix--que j'achèterais bien pour un Rubens--un portrait de
-David qu'il admirait beaucoup, un chef-d'œuvre; car, maintenant qu'il
-n'y a plus ni classiques ni romantiques, reconnaissons que David fut un
-grand peintre. Eugène Delacroix admirait David et ne voulait pas
-l'imiter, fidèle à cet axiome, que celui qui imite l'_Iliade_ n'imite
-pas Homère. Il lui en coûta cher pour répudier tout air de famille
-avec ses contemporains. Le duc de la Rochefoucauld, intendant des
-Beaux-Arts, tenta de le ramener dans les voies consacrées, mais il se
-cabra. «Qui prouve que ce n'est pas moi qui vois juste?--Tout le
-monde.--Eh bien, tout le monde voit faux.» Ce ne fut qu'à l'Exposition
-de 1855, un tiers de siècle après ces paroles, que le roi Tout le
-monde prit enfin les yeux d'Eugène Delacroix.
-
-Mais avant ce légitime triomphe, la vie de ce grand artiste fut une
-lutte de tous les jours. Privé de travaux par le duc de la
-Rochefoucauld, il fut réduit à faire des lithographies, comme Prudhon,
-trente ans plus tôt, qui dessinait pour vivre des têtes de lettres.
-C'était le vaillant soldat qui avive son héroïsme en escarmouches.
-Selon M. Théophile Silvestre, qui l'a peint en relief vigoureux: «La
-première des deux collections, qu'il publia de 1825 à 1828, est une
-série d'interprétations de reliefs, de médailles et de pierres
-gravées antiques de la collection de M. le duc de Blacas. Ces
-lithographies, devenues très-rares, résument absolument le côté
-pratique du génie de Delacroix et donnent la clef de son œuvre, dont
-le principe, du reste, loin d'avoir varié, n'a fait que se fortifier
-par la suite. Il est bien certain que si les ouvrages de sa jeunesse
-n'égalent pas en intensité ceux de son âge mûr, si l'_Entrée des
-Croisés à Constantinople_ surpasse le _Massacre de Scio_, tout
-Delacroix est dans l'un comme dans l'autre tableau avec ses émotions
-profondes, sa manière fièrement personnelle, son cachet inimitable. La
-seconde série de lithographies est une illustration de Faust: «Je
-retrouve dans ces images, disait le vieux Gœthe, toutes les impressions
-de ma jeunesse.»
-
-La révolution de 1830 vit naître dans son atelier cette _liberté_
-toute moderne sortie des entrailles du peuple et non détachée des
-bas-reliefs ou des fresques antiques. L'heure du peintre allait sonner;
-on lui permit enfin de marquer son génie aux plafonds et aux parois des
-palais. Il peignit pour Versailles, il peignit pour les musées, il
-étendit partout ses conquêtes. La Chambre des députés, le palais du
-Luxembourg, le Louvre, l'Hôtel de ville, ont enfin leur Rubens et leur
-Véronèse.
-
-Dans l'œuvre d'Eugène Delacroix, l'unité et la variété se donnent
-harmonieusement une main amie. C'est toujours le même pinceau, mais
-avec les belles ressources d'une fertile imagination. Le peintre est
-inépuisable, quel que soit l'horizon. L'unité répand sur ses ciels,
-ses paysages, ses mers, ses architectures, ses personnages, le même
-caractère; la variété répand la vie universelle et témoigne du
-sentiment de l'infini: il remue tout un monde.
-
-Ne soyons pas de cette école de critiques mot à mot, qui s'acharnent
-aux défauts lilliputiens d'une œuvre gigantesque. Il faut au génie de
-libres allures; les défauts qu'un petit esprit signale avec bonheur ne
-font souvent que donner plus de relief aux beautés, sa peinture a sept
-dieux: Michel-Ange, Léonard de Vinci, Raphaël, Corrége, Titien,
-Rubens, Rembrandt. Quel est le plus parfait? c'est peut-être le plus
-imparfait: Michel-Ange.
-
-Gérard Dow est parfait, mais qu'est-ce que Gérard Dow quand Rubens est
-là? Eugène Delacroix, qui appartient à la grande famille des
-maîtres, ne doit pas être jugé sur ses ébauches de chevalet. Où il
-faut le voir, c'est, dans ses plafonds, dans ses chefs-d'œuvre du
-musée du Luxembourg, dans ses batailles du musée de Versailles. Là il
-respire l'air vif et se montre dans sa force. Il est abondant, varié,
-harmonieux, hardi, toujours nouveau, toujours vivant. Il meuble ses
-tableaux avec magnificence, il _peuple_ les salles qu'il peint. La nuit,
-les figures doivent reprendre l'entretien familier.
-
-Le peintre du _Massacre de Scio_ est dramatique comme Shakespeare; comme
-Shakespeare, c'est l'homme des temps nouveaux. S'il a vécu dans
-l'antiquité par des existences antérieures, il ne veut pas que son
-souvenir s'y attarde trop longtemps. Quand il est forcé d'être
-mythologique, il l'est avec tant de liberté qu'il transfigure l'Olympe
-dans l'esprit moderne. Les dieux de la fable deviennent nos dieux; ils
-symbolisent nos rêves, nos idées, nos sentiments. Il fait des déesses
-les Muses nouvelles. Pour lui, Minerve est la sagesse, mais c'est aussi
-la pensée. Sa Vénus n'est pas copiée d'après les statues antiques;
-c'est la Volupté inquiète qui a traversé les vagues furieuses. Ainsi
-des autres. Les grandes personnalités reforment le monde à l'image de
-leur âme.
-
-Eugène Delacroix a tenté l'universalité: il a osé être peintre
-d'histoire, peintre de batailles, peintre religieux; quoi encore?
-peintre de fleurs. Il a compris tous les pays et tous les siècles avec
-le caractère héroïque et l'esprit intime de chaque génération. Grec
-ancien dans ses plafonds, Grec moderne dans ses tableaux d'histoire,
-comme le _Massacre de Scio_, païen dans sa _Sibylle_ ou sa _Médée_,
-chrétien dans ses _Pietà_, oriental avec ses _Croisés_ et ses
-_Fantasia_, poëte avec Virgile, Dante et Byron, romancier avec Walter
-Scott, historien à Versailles, peintre partout. Familier à tous les
-arts, il a prouvé que, toujours poëte, il savait tour à tour être
-musicien pour faire chanter les harmonies de sa couleur et architecte
-pour décorer les palais dans le style consacré. Et comme il est
-toujours fécond! comme il jette la vie à pleines mains! comme ses
-figures respirent! comme ses draperies s'agitent! comme ses accessoires
-font la fête des yeux!
-
-J'ai dit qu'Eugène Delacroix avait, comme tous les grands maîtres,
-créé son monde. Les demi-grands maîtres s'arrêtent à mi-chemin dans
-leurs œuvres; là l'originalité, là le style. Ils ne créent leur
-monde qu'avec des débris épars des mondes connus, noyant leur
-personnalité dans celle des devanciers ou des contemporains: cette
-figure est à Raphaël, ce torse à Michel-Ange, cette draperie à
-Véronèse, ces ombres à Prudhon, ces lumières à Eugène Delacroix.
-C'est à peine si le peintre se montre un peu sous l'habit d'Arlequin.
-Il a beau déguiser ses emprunts par le masque de l'originalité, le
-moins savant sait dénouer le masque.
-
-Eugène Delacroix est tout un, est tout lui. Il ne marche pas dans les
-souliers d'un mort illustre, il ne boit pas dans le verre d'un dieu
-reconnu. Si son verre est si beau, c'est qu'il boit dans son verre,
-dirait Alfred de Musset. Une simple rose peinte par Eugène Delacroix,
-je la reconnaîtrais comme les plus distraits reconnaissent du premier
-regard ses figures et ses draperies. Tout ce qu'il peint a son style;
-ses roses comme ses lions, ses palais comme ses déserts, ses dieux
-païens comme ses dieux chrétiens.
-
-On peut dire aussi que pour lui l'ordre, c'est le désordre, parce que
-le désordre, c'est la vie. Il ne mesure pas les ténèbres avec un
-compas, mais avec une torche enflammée.
-
-Dans son expression comme dans son désordre, il ne viole pas la loi du
-beau. Il a toujours un air de grandeur et un accent de poésie qui le
-maintiennent dans les régions surhumaines. Il est le plus étrange et
-le plus harmonieux des peintres; un peu moins, il ne serait qu'un grand
-artiste hors de sa voie; mais comme il a franchi victorieusement la
-ligne invisible qui sépare le génie du talent, il a le droit de tout
-oser.
-
-Eugène Delacroix a voulu par son testament la simple tombe antique sur
-la colline la plus solitaire du Père-Lachaise, là où le soleil seul
-vient à son couchant. On a dit de Poussin que c'était le philosophe
-des peintres et le peintre des philosophes. On pourrait graver sur le
-marbre d'Eugène Delacroix: _Ci-git le peintre des poëtes et le poëte
-des peintres._
-
-
-
-
-SIR JOSHUA REYNOLDS
-
-
-Reynolds possède le don de la grâce; il sait rendre avec toute leur
-délicatesse la beauté de la femme et la fraîcheur de l'enfant, et,
-comme ayant conscience de cette faculté précieuse, il se plaît à les
-représenter. Aussi, pour le peindre et le caractériser, mettrons-nous
-sous les yeux du lecteur un cadre où se trouvent réunis un enfant et
-une femme, le portrait de la vicomtesse Galway et de son fils.
-
-Reynolds, avec une hardiesse de grand maître, n'a pas planté ses
-modèles immobiles au centre de la toile. Ils y entrent par le bord du
-cadre, continuant une action commencée au dehors, en laissant vide
-devant eux, contrairement aux règles, un assez large espace. La
-vicomtesse, portant sur son épaule son fils âgé de trois ou quatre
-ans, fait irruption dans le tableau qu'elle va traverser. Tout à
-l'heure on ne la voyait pas encore, tout à l'heure on ne la verra plus.
-Elle ne pose pas, elle passe, et l'artiste semble l'avoir saisie au vol.
-C'est une jeune femme à peine épanouie, gardant beaucoup de la vierge
-et de l'ange, une rose d'hier avec un seul bouton. Sa tête, de profil
-ou plutôt de trois quarts perdus, se détache, comme la veine laiteuse
-d'un camée de la tranche fauve de l'agate, d'un feuillage chaudement
-roussi par l'automne; ses cheveux, que cendre un œil de poudre, se
-relèvent à la mode de l'époque, découvrant leurs racines; un bout de
-gaze lamée d'or gracieusement noué en mentonnière forme la coiffure.
-De derrière l'oreille, rose et nacrée comme un coquillage, s'échappe
-cette longue boucle nommée repentir dans le bizarre langage de la
-toilette du temps; n'ayant pas reçu la neige parfumée ou l'ayant
-secouée, elle est plus brune que les cheveux et fait admirablement
-valoir les blancheurs d'albâtre du col et les blancheurs rosées de la
-joue: des réveillons vermeils animent la bouche et la narine de ce
-profil opalin où les longs cils des paupières font seuls palpiter leur
-ombre. Le costume est charmant de fraîche simplicité: une robe de
-mousseline blanche, une casaque ou pardessus de taffetas rose.
-Par-dessus l'épaule, la vicomtesse de Galwey tend à son baby, pour le
-maintenir, une main fine, diaphane, de la plus aristocratique
-élégance, pleine de vie dans sa pâleur patricienne et telle qu'un
-grand coloriste comme Reynolds pouvait seul la peindre. L'enfant est une
-merveille. Nimbé d'un chapeau de paille qui lui fait une auréole comme
-à un petit Jésus, il appuie le menton sur l'épaule maternelle avec
-l'air étonné et ravi d'un enfant porté. Une lumière satinée lustre
-son front qu'obombrent de naissants cheveux blonds. Dans sa petite face
-vermeille et ronde, ses yeux d'azur ressemblent à deux bluets piqués
-dans un bouquet de roses.
-
-Le reste de la toile est rempli par un fond de parc où les rougeurs du
-couchant se mêlent, sous les rameaux, aux teintes chaudes et sourdes de
-la palette automnale.
-
-Comme on pourrait le croire, Reynolds n'arrive pas à cette grâce
-délicate par le fini et le blaireautage. Il peint au contraire en
-pleine pâte, du premier coup, avec une brosse dont le libre maniement
-apparaît. Il est robuste, presque violent dans le tendre et l'exquis.
-Presque partout ses tons sont vierges, plaqués hardiment avec la
-décision rapide du grand maître prompt à saisir la nature; les
-accessoires, les fonds tiennent, pour la négligence spirituelle, de
-l'esquisse et du décor. Nulle part un travail de polissage n'efface la
-touche, cette signature du génie.
-
-Quel adorable portrait que celui de la princesse Sophie-Mathilde enfant!
-La petite princesse, sans le moindre souci de sa dignité, est couchée
-à plat ventre sur l'herbe, les genoux ramenés, les pieds nus, une main
-appuyée à terre et l'autre jouant dans les poils soyeux d'un griffon
-qu'elle tient par le col, l'étranglant un peu, et qui se laisse faire
-avec cette patience amicale que les chiens montrent aux tout petits
-enfants, sans doute parce qu'ils vont à quatre pattes comme eux et
-qu'ils les prennent pour des frères. Une robe blanche, à ceinture
-rose, un bonnet de mousseline agrémenté d'une faveur de même nuance
-que la ceinture, composent tout le costume de la gentille princesse. Le
-peintre, voulant la représenter avec les grâces naïves de l'enfance,
-a défendu sans doute tout colifichet, tout oripeau, tout apparat. Rien
-n'est plus charmant que la tête, avec son front blanc ombré sur le
-contour par le poil follet de ces premiers cheveux qui semblent le duvet
-d'une auréole séraphique tombée récemment, ses joues potelées,
-fouettées de rose, trouées de fossettes, et ses grands yeux fixes,
-profonds, limpides, nageant dans la lumière bleue où l'éblouissement
-des choses simule le rêve et la pensée. Le portrait de la princesse
-Sophie-Mathilde tiendrait sa place à côté de l'infante Marguerite de
-Velasquez.
-
-Le tableau connu sous le nom de l'_Âge d'innocence_ est une nouvelle
-preuve de l'aptitude de Reynolds à rendre le charme pur des enfants qui
-n'ont encore bu que le lait de la vie. L'âge d'innocence est
-représenté par une petite fille de quatre ou cinq ans, accroupie sur
-ses talons, croisant ses menottes grasses, roses et souples, avec un
-joli mouvement puéril, et découpant son profil chiffonné et mutin sur
-un losange d'azur du ciel orageux servant de fond à la figure. Les
-cheveux, traversés d'un ruban rose pâle, sont de ce roux anglais qui,
-sous le pinceau de Reynolds, vaut le roux vénitien. Une mèche folle se
-détache et jette l'ombre de sa spirale alanguie sur les fraîcheurs
-printanières de la joue que font ressortir encore les tons vigoureux
-placés sous le menton; car ce n'est pas par un fade mélange de lis et
-de roses que l'artiste obtient ces carnations idéales qu'on ne voit
-qu'en Angleterre, où l'enfant est cultivé comme une fleur. Il y mêle
-une blonde lumière, et les blancs de ses robes sont dorés comme les
-linges du Titien, à qui il ressemble encore par le grand goût et la
-richesse de ton des paysages qu'il donne ordinairement pour fonds à ses
-portraits.
-
-Nous préférons peut-être à l'_Âge d'innocence_, qui est un tableau
-célèbre du maître, le portrait de miss Boothby enfant: un
-chef-d'œuvre de simplicité, de naturel et de couleur. C'est une petite
-fille assise, les mains croisées et gantées de mitaines, au pied d'une
-charmille laissant voir par une trouée un bout de ciel au coin du
-tableau. Elle a une robe blanche dont la large ceinture noire forme
-brassière, un haut bonnet cerclé d'un ruban noir. Ses cheveux, d'un
-blond fauve, sont coupés carrément sur le front baigné d'une
-demi-teinte argentée et transparente, et deux boucles qui s'allongent
-accompagnent les joues; les yeux, de ce gris où se fondent l'azur du
-ciel et le vert glauque de la mer, ont une expression indéfinissable de
-quiétude, d'ingénuité et de rêverie. Jamais carnations enfantines ne
-furent rendues par une pâte plus fine, plus souple et plus nourrie, par
-des couleurs si suaves et si solides en même temps. Toute la figure est
-d'une localité gris-de-perle réchauffée d'ambre, avivée de rose,
-d'une harmonie enchanteresse. La critique la plus méticuleuse ne
-trouverait à reprendre qu'un peu de lourdeur dans les blancs.
-
-_Simplicity_, portrait de lady Gatwyn enfant, ne vaut pas celui que nous
-venons de décrire, mais il a encore bien du charme. Quel beau parti
-pris de lumière dans cette fillette vêtue de blanc, le buste de face
-et la tête de profil, dont les petites mains jouent avec une rose et
-qui s'enlève en clair sur un fond obscur orageux et chaud brouillé
-d'arbres et de nuages!
-
-Il est bien délicieux aussi le portrait de miss Rice, une bergerette de
-neuf ou dix ans, qui conduit ses moutons dans un parc orné de vases de
-marbre, en robe rose retroussée et bouffante sur un jupon de taffetas
-bleu, en souliers de satin blanc étoffés de rosettes. Le
-travestissement pastoral n'ôte rien à la candeur de la petite fille
-toute ravie de ce costume.
-
-Mentionnons aussi ce cadre où, sous le titre de «_têtes d'anges_,»
-l'artiste a réuni les enfants de lady Londonderry voltigeant dans un
-ciel bleu, cravatés d'ailes de chérubin. Ce sont en effet des têtes
-célestes, et le tableau est comme une gracieuse apothéose de
-l'enfance, si belle, si choyée et si adorée en Angleterre.
-
-Nous en avons dit assez maintenant pour démontrer que sir Joshua
-Reynolds sait peindre le premier âge; arrivons à ses portraits de
-femme. Un des plus singuliers et des plus attirants est celui de Nelly
-O'Brien. Il arrête tout d'abord le regard pour le retenir longtemps par
-la gamme étrange de tons qu'a choisie l'artiste pour le peindre. C'est
-une toile presque monochrome ou plutôt composée de teintes neutres qui
-fait penser à la Monna Lisa, de Léonard de Vinci. La tête, d'une
-pâleur argentée, est baignée d'ombres grises; le col, tout en clair
-obscur, a des reflets de nacre où luisent vaguement les perles d'un
-collier; la poitrine découverte reçoit une lumière blanche, et les
-chairs se confondent sous cette lumière avec les plis bouillonnants de
-la gorgerette. Des bracelets étoilés de grenats sombres cerclent aux
-poignets et aux biceps des bras dont le ton hésite entre le marbre et
-l'ivoire. Il serait difficile de dire quelle est la teinte de la robe ou
-plutôt de la draperie qui enveloppe le reste du corps. C'est une
-couleur indéfinissable, un ton qu'on ne sait pas, comme on dit: en
-termes d'atelier, une préparation en grisaille glacée de rose mauve,
-de violet et de feuille-morte avec une patine anticipée. Nelly O'Brien
-s'accoude à une sorte de mur d'appui dans lequel s'encastre un
-bas-relief indistinctement ébauché. Ce socle est gris fauve. Le fond
-se compose d'arbres d'un roux sourd, étouffé, assoupi, faisant
-ressortir par leur obscurité vigoureuse la tête presque blafarde de
-l'actrice. L'expression de ce beau visage est presque inquiétante. Une
-malice énigmatique étincelle dans les yeux voilés d'ombre, et les
-commissures des lèvres sont retroussées par un sourire mystérieux où
-l'esprit semble se moquer de l'amour. Cependant la volupté domine, mais
-une volupté redoutable comme la beauté du sphinx.
-
-Dans un autre portrait, qui est plutôt une étude, Reynolds, encore
-préoccupé du Vinci, a représenté une femme portant un enfant nu sur
-l'épaule. Ces deux figures, d'une couleur superbe, ont ces ombres
-rembrunies, ce modelé fin et ce long sourire de faune, avec ce regard
-profond, qui caractérisent les rares chefs-d'œuvre du maître
-inimitable. Dans l'_Écolier_ qui tient des livres sous le bras, la
-chaleur intense du ton, la magie du clair-obscur, la brusquerie des
-rehauts trahissent l'étude de Rembrandt et de ses procédés.
-
-Quoique Reynolds eût un vrai tempérament de peintre, il possédait
-cependant l'esthétique de son art, et il en raisonnait les principes,
-sauf à les oublier le pinceau à la main. L'influence de plusieurs
-maîtres est visible dans sa peinture, dont heureusement les reflets
-lointains n'altèrent pas l'originalité. Qu'il essaye d'imiter Léonard
-de Vinci, Rembrandt ou Murillo, il reste toujours Anglais. Quoi de plus
-anglais, par exemple, que le portrait de _lady Charlotte Spencer_ en
-amazone? Coiffée de boucles courtes ébouriffées par le vent de la
-course, les joues animées, les yeux levés vers le ciel, sa bouche de
-cerise entr'ouverte, elle caractérise bien une héroïne du sport. Une
-cravate de mousseline à pointes brodées se noue négligemment autour
-de son col, sa veste rouge galonnée d'or découvre un gilet de piquet
-blanc. Des gants de daim protègent ses mains, dont l'une tient un
-élégant chapeau de feutre, et l'autre, amicalement passée sous le col
-du cheval, flatte et encourage la bonne bête près de laquelle elle a
-mis pied à terre, dans une allée de la forêt indiquée par des troncs
-de hêtre satinés et veloutés de mousse. Ce n'est pas, à proprement
-parler un portrait, équestre, car on ne voit guère que la tête et le
-poitrail du cheval, et le cadre coupe la femme à la hauteur du genou.
-
-_Miss Élizabeth Forster_, avec sa coiffure en hérisson, imagée de
-poudre, son œil vif et malin, son nez spirituellement taillé au bout
-par une brusque facette, sa large collerette à la Mezzetin, sa robe
-blanche à manches de gaze, serrée à la taille d'une ceinture bleu
-noir, est encore un très-piquant portrait et se détache franchement
-d'un de ces fonds sombres qu'affectionne Reynolds.
-
-Un charmant caprice a présidé à l'arrangement de _Kitty Fisher en
-Cléopâtre._ La chose n'a rien d'antique cependant, et la couleur
-locale égyptienne y est traitée avec un sans-façon d'anachronisme à
-la Paul Véronèse. La Cléopâtre anglaise, sans doute pour dépasser
-en prodigalité quelque Antoine de la Chambre des lords, jette, en
-faisant le plus gracieux mouvement de doigts qu'une coquette qui a une
-jolie main puisse imaginer, une grosse perle dans une coupe d'une riche
-orfèvrerie. Son costume, tout de fantaisie, est gris et blanc, orné de
-découpures, de nœuds et de boutons. La tête se présente en petit
-trois-quarts; des sourcils noirs surmontant des yeux d'un vague azur,
-pleins d'esprit, de flamme et de séduction, font valoir un teint d'une
-blancheur blonde et rosée, qui ne s'obtiendrait qu'avec le maquillage
-partout ailleurs qu'en Angleterre, ce pays du beau sang.
-
-Il n'est pas besoin de parler du _Samuel enfant._ Tout le monde connaît
-cette délicieuse figure agenouillée que la gravure a rendue populaire.
-Comme portrait d'apparat, celui de _lady Giorgiana Spencer_ a toutes les
-qualités requises: élégance, grand air, exécution brillante. La
-belle lady, coiffée en pouf avec des plumes blanches et roses, fardée
-en roue de carrosse, vêtue d'une magnifique robe de cour en satin blanc
-frangé d'or, descend un riche escalier à balustres d'un air à la fois
-dégagé et majestueux. Le geste de la main qui cherche la jupe pour la
-relever un peu est tout charmant et tout féminin.
-
-Dans le genre qu'on pourrait appeler historié, le portrait de _mistress
-Siddons en Muse de la tragédie_ est fort remarquable. L'illustre
-actrice en robe de brocart, drapée d'un crêpe, est assise sur un
-trône de théâtre, dans l'action de déclamer. Derrière elle, à
-travers les ombres du fond, on distingue vaguement des larves tragiques:
-la Peur et la Pitié.
-
-Nous retrouvons sur une autre toile, mais cette fois dans la
-familiarité de la vie domestique, cette fastueuse _lady Giorgiana
-Spencer_, duchesse de Devonshire. Vêtue de noir, poudrée, dessinant
-son profil sur un rideau de damas rouge rebrassé, la duchesse agace du
-doigt sa petite fille debout sur ses genoux et levant en l'air, comme
-pour se défendre, ses jolis bras roses et potelés. L'enfant est
-habillée d'une robe blanche à ceinture noire. Le fond se compose d'une
-colonne où s'enroule le rideau, d'un vase de marbre et d'un appui en
-forme de fenêtre, festonné de quelques brindilles de lierre, et
-laissant voir un pan de ciel. Il y a dans ce portrait vie, lumière et
-couleur. Van Dyck, après quelques retouches, pourrait le signer.
-
-Nous avons beaucoup insisté sur les portraits d'enfants et de femmes de
-Reynolds, parce qu'il nous a semblé que là étaient son vrai génie et
-son intime originalité: ce qui ne veut pas dire qu'il ne peigne aussi
-fort bien les hommes; il ne faut, pour s'en convaincre, que jeter un
-coup d'œil sur le groupe de portraits représentant Dunningcol, Barré
-et Baring, réunis autour d'une table verte, le vicomte Althorp, le
-marquis de Rockingham et le marquis de Hastings, tous traités d'une
-manière libre, magistrale et grande.
-
-Reynolds a peint aussi l'histoire, mais nous n'avons pas eu l'occasion
-de voir beaucoup de tableaux de sa main en ce genre. Le _Cymon et
-Iphigénie_, sujet mythologique dont le sens nous échappe, est une
-toile des plus remarquables. Sous les rameaux d'un bois que le soleil
-crible de ses flèches d'or, une nymphe s'est endormie dans le costume
-de l'Antiope du Corrége. Guidé par un Amour, un jeune homme qui semble
-être un chasseur s'approche de la belle et contemple ses charmes avec
-un trouble plein d'amour; le torse de la nymphe couchée est d'une
-couleur magnifique et titianesque, et l'effet de lumière est un des
-plus hardis que jamais peintre ait risqués.
-
-Nous aimons moins les _Grâces décorant une statue de l'Hymen_ taillée
-en Hermès. Ces Grâces, probablement des portraits, suspendent des
-guirlandes de fleurs, et sont vêtues comme les Grâces décentes, mais
-à la mode anglaise du temps, ce qui leur ôte un peu de leur charme.
-
-Arrêtons là cette étude sur Reynolds, et contentons-nous des
-spécimens superbes que nous venons de décrire. Nous pourrions rendre
-sans doute notre travail plus complet, mais ce que nous avons dit
-suffit, nous l'espérons, pour caractériser ce maître, honneur de
-l'école britannique.
-
-
-
-
-WILLIAM HOGARTH
-
-
-S'il a jamais existé un peintre absolument original, c'est à coup sûr
-Hogarth. Quelle que soit l'appréciation qu'on fasse de son talent, on
-ne peut lui refuser cette qualité. Chez lui, nul souvenir des nobles
-formes antiques, aucun reflet des grands maîtres d'Italie, ni même,
-chose plus étonnante, des maîtres de Flandre et de Hollande, qui, par
-la familiarité de leurs sujets et leur réalisme, sembleraient se
-rapprocher de son genre. De même que Pascal, enfant, inventait les
-mathématiques, on dirait que Hogarth a inventé la peinture sans avoir
-vu de tableaux, par la force intrinsèque de son esprit, et cela non pas
-sous le charme d'un pur contour ou d'un lumineux chatoiement de couleur
-observé dans la nature, mais philosophiquement, pour donner un
-vêtement plastique à des conceptions intérieures qu'il aurait pu
-aussi bien écrire que peindre. Le dessin et le coloris sont à ses yeux
-de purs moyens graphiques, et, préoccupé de l'idée à exprimer, il ne
-cherche jamais la beauté ni la grâce, ni même l'agrément. Cette
-austérité logique, ce désintéressement de l'art dans l'art même,
-cette poursuite du caractère aux dépens de la beauté, produisent une
-individualité profonde. L'homme physique n'est presque rien pour
-Hogarth, l'homme moral est tout, et la société l'emporte sur la
-nature. Mettre en jeu les passions, faire ressortir les ridicules,
-châtier les vices après les avoir promenés à travers leurs phases de
-dégradation, tel est le but que se propose le peintre, moraliste et
-dont il ne s'écartera pour aucun régal de palette, pour aucun lazzi de
-brosse. Tout, dans ses tableaux, est significatif, observé, voulu. Le
-moindre détail a sa portée. La pendule, la chaise, la table, sont
-celles qui doivent être là et point ailleurs, et il serait impossible
-d'en meubler une autre chambre. Quant aux figures, elles sont toutes
-typiques d'une espèce; leurs traits, chargés exprès, ne permettent
-pas de s'y méprendre; parfois même elles sont caricaturales et
-grimées comme se les font les acteurs pour caractériser leur emploi,
-et l'on pourrait croire de certaines toiles du maître qu'elles ont
-été peintes d'après des pièces inconnues jouées par d'excellents
-comédiens, plutôt encore que copiées directement d'après nature,
-tant la mise en scène est savante et bien calculée au point de vue
-théâtral! Si Hogarth se soucie peu de la forme comme l'entendaient les
-Grecs, il excelle dans l'expression et la mimique. Ses gestes, d'une
-justesse intime, trahissent le mouvement intérieur et partent du
-cerveau sous l'impulsion d'un sentiment déterminé; il ne les combine
-pas pour des angles, des rondeurs, des contrastes ou des alternances de
-lignes. Tant pis, si un vice, une passion, une laideur caractérielle,
-une difformité idiosyncratique convulsent, empilent ou ravinent les
-traits d'une physionomie; Hogarth ne vous fera grâce ni d'une ride, ni
-d'un pli, ni d'une bouffissure, ni d'une lividité, ni d'une couperose.
-Il ne tient pas à plaire aux yeux, car ce n'est pas un peintre
-pittoresque, qu'on nous permette ce pléonasme, mais bien un essayiste,
-un philosophe, un auteur comique qui peint. Quel humour, quelle
-causticité, quelle verve satirique! Il ne faudrait pas s'imaginer
-cependant que Hogarth soit, comme exécutant, un artiste sans valeur.
-Son dessin, quoique dénué de style, ne manque pas de correction, et sa
-couleur, souvent opaque et terne, a une certaine harmonie sourde dans
-ses localités grises, parfois brusquement réchauffées de rouge. Les
-modes de l'époque, qui affublent ses personnages, présentent un
-caractère outré d'exactitude, dont le temps écoulé fait ressortir
-l'ironie, et puis, comme il est Anglais! comme il a la saveur du pays!
-comme il en possède le sens intime et familier! chacune de ses toiles
-porte dans le plus minime détail la signature britannique.
-
-Il ne sera pas hors de propos, avant de décrire l'œuvre d'Hogarth, de
-parler du portrait du peintre tracé de sa propre main. Hogarth est
-assis devant son chevalet, la palette au pouce, et regarde un panneau
-où l'on distingue une figure de Thalie, à la craie, avec ce
-recueillement d'un artiste qui va attaquer une œuvre. Ses traits sont
-assez vulgaires, mais une certaine finesse caustique en relève la
-trivialité. Les cheveux déjà gris et coupés ras pour la facilité de
-la perruque, s'argentent sur les tempes. Un bonnet de couleur violette,
-négligemment posé, les recouvre à demi. Le costume se compose d'un
-habit vert et d'une culotte rouge. Au pied du chevalet un volume porte
-le titre du traité esthétique de Hogarth sur la beauté. Pour fond,
-une muraille de teinte neutre. Le dessin est lourd, le coloris opaque,
-la touche appuyée, l'ensemble peu agréable. Pourtant on sent le
-maître dans ce petit tableau, il donne bien l'idée physique et morale
-du peintre.
-
-Le _Mail_, ou pour parler plus intelligiblement la promenade, est une
-des rares toiles de Hogarth qui ne contiennent pas une moralité directe
-et se contentent, sans leçon, de reproduire le spectacle de l'activité
-humaine. Des arbres d'un feuillé bleuâtre qui forment des allées et
-laissent voir au bout de la perspective des tours semblables à celles
-de Westminster, ombragent une multitude de figurines offrant un
-échantillon complet et précieux des modes de l'époque. Les unes se
-promènent isolées, les autres en groupes. Celles-ci s'abordent avec
-des saints, celles-là causent familièrement. On voit je manège des
-coquettes, les entreprises des galantins, les feux des enfants,
-l'insouciance des maris ennuyés d'une promenade conjugale; des
-Highlanders en plaid et le jupon court, des Hongrois en costume national
-mêlent un élément pittoresque aux robes à paniers et aux habits à
-la française. Au premier plan, une marchande de bière débite de l'ale
-et du porter. Une femme se baisse pour remettre sa jarretière. Il faut
-que du temps de Hogarth les femmes eussent le genou bien glissant ou que
-les élastiques ne fussent pas inventées, car cette attitude revient
-souvent dans son œuvre. Le _Mail_ rappelle les parcs de Watteau pour le
-déploiement des toilettes féminines, et les places publiques de Callot
-pour le fourmillement ingénieux et détaillé des groupes, le tout,
-bien entendu, avec un accent anglais très-marqué, sans l'élégance
-aristocratique de l'un et le caprice picaresque de l'autre.
-
-Dans le _Départ des gardes pour Finlay_, Hogarth a raconté avec une
-puissance comique et une verve bouffonne très-amusantes les épisodes
-d'un changement de garnison. Si les hommes ne sont pas fâchés de voir
-s'éloigner ces beaux soldats rouges, les femmes se montrent
-inconsolables. Une Ariane à taille plus que rondelette s'accroche au
-bras d'un Thésée à parements blancs qu'une rivale tiraille de l'autre
-côté en faisant valoir ses droits avec force injures. L'heureux drôle
-a la contenance de Don Juan entre Charlotte et Mathurine; seulement il
-semble plus flatté encore qu'embarrassé, car il n'a plus rien à
-désirer de ses deux conquêtes, et il s'en va... par ordre supérieur.
-Dénoûment commode aux intrigues multiples!
-
-Un peu en avant, vers l'angle du tableau, un tambour bat sa caisse avec
-une insouciance philosophique des criailleries d'une femme entre deux
-âges, quelque hôtesse, sans doute, réclamant son du. À l'autre coin,
-pour avoir trop cédé à l'attendrissement des adieux et bu plus que de
-raison le coup de l'étrier, un soldat aviné a roulé sur le bord d'une
-marc, et ses compagnons, un peu moins ivres que lui, cherchent à lui
-entonner une dernière mesure de whisky. Le reste de la colonne suit un
-peu en désordre derrière le drapeau, s'arrachant aux baisers éperdus,
-aux enlacements de bras qui ne veulent pas se dénouer; sur le passage
-de la troupe, la population féminine est aux fenêtres, lâchant au
-moins d'accompagner du regard, aussi loin que possible ce beau régiment
-qu'elle voudrait bien suivre, et qui traîne tous les cœurs après lui.
-Une grosse matrone ne dissimule pas son désespoir, éclate franchement
-en sanglots. Heureusement, la prochaine garnison la consolera. Cette
-scène pathético-burlesque est rendue avec une vraie puissance comique.
-Hogarth traduit à sa façon le _ferrum est quod amant_ du satirique
-latin, et sa version ne manque ni de sel ni de gaieté. L'esprit est
-satisfait si les yeux ne sont pas toujours contents; c'est le mérite et
-le défaut de toutes ses peintures.
-
-_The Rake's progress_ est un de ces romans en huit ou dix chapitres, où
-l'artiste démontre les inconvénients d'un vice, oubliant qu'un tableau
-n'est pas un sermon et qu'il empiète ainsi sur les attributions des
-prédicateurs et des philosophes. L'art tient dans les sphères
-intellectuelles une place assez haute pour être un but et non pas un
-moyen, et c'est le méconnaître que de le faire servir à exprimer
-d'une manière subordonnée telle ou telle vérité morale. L'utilité
-directe et pratique n'est pas de son ressort. L'art élève l'âme en
-lui donnant la pure sensation du beau, en l'arrachant aux plaisirs
-matériels, en satisfaisant aux postulations de ses rêves, en la
-rapprochant plus ou moins de l'idéal. En ce sens, le torse de la Vénus
-de Milo contient plus de moralité que toute l'œuvre de Hogarth; dans
-sa blanche nudité luit la splendeur du vrai cl rayonne le plus divin
-concept de la forme qu'ait jamais réalisé la main humaine. Sans doute,
-nous ne commettrons pas la folie de demander la beauté grecque au brave
-artiste londonien, mais nous ne pouvons nous empêcher de trouver qu'il
-souligne trop ses leçons, et se donne beaucoup de peine pour prouver
-des vérités que personne ne conteste; il est bon d'omettre quelquefois
-la moralité à la fin des fables et de laisser au lecteur le soin de
-conclure, et c'est ce que Hogarth ne fait jamais.
-
-Le progrès ou plutôt la progression du libertin se compose de huit
-tableaux: l'_Héritage_, la _Toilette du débauché_, l'_Orgie_,
-l'_Arrestation_, le _Mariage_, la _Maison de jeu_, la _Prison pour
-dettes, Bedlam._ L'énoncé seul des titres suffit à indiquer les
-phases principales et pour ainsi dire les points culminants d'une vie de
-désordre. Surpris par une succession inattendue, le jeune homme quitte
-la maison honnête et tranquille où il a vécu jusqu'alors sans un
-regret, sans un mot de tendresse pour ceux qui ont partagé sa mauvaise
-fortune, il a déjà le cœur gâté. Le voilà bientôt à son lever
-entre les mains des valets, entouré de maîtres de toutes sortes, comme
-le bourgeois gentilhomme, et se livrant aux recherches outrées d'un
-luxe extravagant. Ainsi paré comme l'enfant prodigue, il va chez les
-courtisanes qui profitent de son ivresse pour lui voler sa bourse et sa
-montre. Avec une telle vie, ne soyez pas étonné si dans le tableau
-suivant les records, des lettres de change protestées aux mains, le font
-descendre de sa chaise à porteurs, et si pour leur échapper il se
-marie avec une vieille douairière; un homme ruiné qui épouse une
-femme en ruines, c'est une union bien assortie. Pour échapper aux
-tendresses surannées de madame, monsieur court les maisons de jeu,
-éparpillant sur le tapis vert les guinées, prix de son mariage infâme
-et ridicule; il perd, bien entendu, car les dés sont pipés, les cartes
-biseautées, et le cercle se compose de grecs, de filles perdues, de
-chevaliers d'industrie et de spadassins. De la maison de jeu à la
-prison de Fleet il n'y a qu'un pas et ce pas est bientôt fait, et de
-Fleet-prison à Bedlam, c'est-à-dire du désespoir à la folie, la
-pente est glissante.
-
-Cette série qui fonda la réputation de Hogarth a plutôt un mérite
-philosophique que pittoresque. L'artiste n'est pas encore bien maître
-de ses moyens d'exécution; il écrit ses idées avec le pinceau. Plus
-tard dans le _Mariage à la mode_, il les peindra. Ces tableaux
-renferment les plus curieux détails de mœurs, et il serait facile, à
-leur aide, de restituer dans un roman la société de l'époque. Au
-lever du libertin assistent des maîtres d'armes, de boxe, de danse et
-de musique, de la tournure la plus caractéristique: un jockey apporte
-un vase d'argent, prix d'une course gagnée par le cheval du jeune
-dissipateur. Une longue bandelette de papier contenant la liste des
-présents faits à Farinelli, le célèbre chanteur, pend du dos d'un
-fauteuil jusqu'à terre, attendant une nouvelle signature. Des portraits
-de coqs célèbres sont appendus à la tapisserie. On voit que notre
-jeune homme est devenu bien vile un sportsman accompli, et qu'il galope
-à fond de train sur le turf de la dissipation. L'orgie a lieu à la
-taverne de la Rose, un endroit célèbre alors pour ces sortes de
-parties. Il règne un certain luxe dans la salle. La table, les chaises
-et les buffets sont en bois de mahogoni. Les portraits des douze
-Césars, une grande carte, contenant les deux hémisphères, avec cette
-inscription: _Totus mundus_, des glaces de Venise, des appliques et des
-torchères décorent les murailles. Il y a longtemps que le festin dure,
-car les convives semblent fort échauffés. Une fille montée sur une
-chaise met, avec une bougie, le feu à la mappemonde dans un joyeux
-délire de destruction, comme si la mission de la courtisane était de
-saccager l'univers. Déjà les glaces ont volé en éclats au choc des
-verres et des bouteilles. Accoudée à la table, une des bacchantes
-lance une fusée de vin de Champagne au visage d'une de ses compagnes.
-Une autre happe à même un bol de punch dont elle verse la moitié dans
-sa gorge. Quant à notre dissipateur, la cravate dénouée, la veste
-ouverte, les jarretières défaites, en proie à l'hébétement d'une
-ivresse malsaine, il chavire sur son siège et se laisse dépouiller de
-sa bourse, de sa montre et de son mouchoir par deux nymphes aux doigts
-agiles, qui font semblant de le caresser. Un laquais apporte un immense
-plat de cuivre, dessert de la débauche, dans lequel doit être servie
-nue, au milieu de la table, une courtisane déjà débarrassée de son
-corps de baleine et qui s'apprête à tirer ses bas: des bas d'azur à
-coins d'or, dont Hogarth, toujours moraliste, même quand il en a le
-moins l'air, a malicieusement rompu quelques mailles pour montrer la
-misère et la paresse sous le faux luxe.
-
-Dans la prison pour dettes, le libertin, à bout de ressources, a eu
-l'idée de recourir à la littérature. Il a fait une pièce de
-théâtre pour Hay-Market ou Covent-Garden, et la lettre du directeur,
-qui la refuse avec enthousiasme, gît tout ouverte à côté du
-prisonnier.--N'est-ce pas là une plaisante et satirique imagination?
-
-À travers cette histoire, Hogarth a fait circuler adroitement un
-intérêt sentimental et bourgeois bien fait pour toucher les âmes
-tendres. La pauvre fille trompée, et ne pouvant plus cacher sa faute,
-que nous voyons au premier tableau indignement abandonnée, reste
-fidèle de cœur à ce mauvais sujet. Quand il est arrêté dans sa
-chaise par les records, c'est elle qui les apaise en leur offrant la
-bourse qui contient ses modestes économies. On l'aperçoit encore, son
-enfant dans les bras, à la grille de l'église où se fait ce triste
-mariage. Elle apparaît dans la prison comme un ange consolateur,
-faisant contraste avec la vieille épouse transformée en mégère.
-Quand de chute en chute son ancien amant est tombé à Bedlam, elle
-prodigue à la folie des soins qui n'ont même pas la récompense
-d'être compris.
-
-Quoique Hogarth ait écrit une analyse de la beauté et disserté
-philosophiquement sur la grâce de la ligne courbe ou plutôt
-serpentine, son penchant naturel l'entraîne vers la caricature, et il
-semble se réjouir avec une verve diaboliquement satirique au milieu des
-monstrueuses hideurs qu'il évoque. Pour la faire entrer dans la dure
-tête de l'humanité, il pousse la leçon jusqu'aux dernières limites
-de l'outrance, et c'est en cela qu'il est un maître. La plate copie de
-la réalité ne donna jamais ce titre.
-
-Ses tableaux au nombre de quatre, représentant des scènes d'élection,
-sont excessivement curieux, et conservent de bizarres détails de mœurs
-que l'histoire néglige dans sa nonchalance altière. Le premier nous
-montre le _Régal aux électeurs._ La vieille corruption y apparaît
-avec toute sa naïveté bestiale: une salle de taverne est le lieu du
-banquet. Les électeurs, gorgés de viande, crevés de boisson, se
-pressent autour d'une table chargée de brocs, de victuailles et de
-cadeaux. L'amphitryon-candidat, obligé de répondre à tous les toasts,
-se renverse sur sa chaise, gonflé, apoplectique, le visage vultueux,
-tendant le bras à la saignée et dans un étal pitoyable. Au fond, une
-virago grimpée sur une chaise scie à grands coups d'archet les cordes
-d'un méchant violon; dans un coin, des commères usent de tous leurs
-moyens de séduction pour entraîner un électeur incertain. Sur le
-devant, un agent du candidat panse le crâne d'un homme abîmé dans la
-bagarre et qui tient sous son pied un papier où sont écrits ces mots
-dont le sens allusif nous échappe: _Give us our eleven days._ Parmi
-d'autres paperasses éparpillés près de lui, figure dérisoirement
-l'acte contre la corruption électorale. Non loin de là, un personnage
-à tournure ignoble tient à la main un mandat daté du 1er avril 1654,
-et ainsi conçu: «Je promets de payer à Abel Squat la somme de
-cinquante livres, six mois après ce jour; valeur reçue: RICHARD
-SLIM.» Vous voyez comme on observe l'édit. Tout à fait au premier
-plan, un petit garçon remplit de gin un tonnelet qui sera bientôt tari
-par l'inextinguible soif des volants.
-
-Dans le second tableau, qu'on pourrait appeler la _Préparation des
-votes_, des colporteurs juifs offrent des marchandises; un pâtissier
-coupe des galettes et le candidat tient sa bourse ouverte pour payer les
-achats des électeurs. Au second plan, des hommes agitent les mandats
-qu'ils ont reçus. Tout au fond, des émeutiers assiègent le bureau de
-perception des impôts et on leur tire des coups de fusils par la
-fenêtre. Devant la taverne de Porto-Bello, deux gaillards fument et
-boivent, aux dépens du candidat, près d'un lion chimérique en bois ou
-en carton, qui, avec un effroyable rictus, tient, entre ses crocs, une
-fleur de lis qu'il semble vouloir avaler. Du balcon de la taverne se
-penchent vers la rue, pour regarder cet amusant spectacle, deux femmes
-d'une attitude gracieuse et d'une couleur charmante: deux fleurs que
-l'artiste a jetées là fort à propos pour délasser l'œil de toutes
-ces laideurs que Polichinelle parodie en posant sur la pancarte de sa
-baraque comme «candidat pour Guzzledown.»
-
-Le troisième cadre, intitulé _the Polling_ (le vote), pousse jusqu'au
-paroxysme ce comique féroce dont les Anglais tirent des effets si
-chargés, et que, littérairement, Swift possédait au plus haut degré.
-Hogarth s'en est donné ici à cœur joie avec une absence de goût
-formidable. Il n'a reculé devant rien, et cette tribune au vote est
-aussi lugubrement caricaturale que la cave des momies dans la tour
-Saint-Michel, à Bordeaux. On a convoqué le ban et l'arrière-ban des
-électeurs; les manchots, les boiteux, les paralytiques, les malades
-même, arrachés de leur grabat dans des couvertures, viennent agoniser
-à la tribune et déposer leur vote au milieu d'un râle. Il y a là des
-figures effrayantes, cadavéreuses, spectrales; des êtres hybrides,
-moitié chair, moitié bois, échafaudés de potences, agitant des
-moignons. N'est-il pas mort, ce corps inerte à la face livide, aux
-traits convulsés qu'on hisse le long des gradins? N'est-on pas allé le
-chercher dans la tombe, parmi les vers, pour faire nombre?
-
-Au quatrième tableau, le candidat a triomphé. On le porte sur une
-chaise comme sur un pavois, trône chancelant, dont les oscillations
-l'alarment. Son chapeau est déjà tombé à terre, et sa gloire
-récente pourrait bien prendre un bain de fange. Des saltimbanques,
-montreurs de bêtes, se rangent pour laisser passer le triomphateur. Une
-laie et ses quatre cochons, effrayés du tumulte se précipitent dans
-l'égout où l'élu risque de les aller rejoindre, car des hommes armés
-de fléaux attaquent le cortège, à la grande frayeur d'une jeune femme
-qu'on aperçoit au-dessus d'une terrasse et à qui sa duègne fait
-respirer des sels; au fond, la troupe victorieuse agite des bâtons et
-balance un drapeau à la devise _true blue_ (les vrais bleus). Espérons
-que l'honorable Robert Slim rentrera vivant chez lui.
-
-Dans _the Harlot's Progress_ (les Aventures d'une Fille de joie),
-Hogarth prend, à la descente du coche d'Yorkshire, l'innocente jeune
-fille que le Minotaure de la débauche doit dévorer; et il la conduit
-plus loin que la mort, car il la montre dans son cercueil, objet de
-curiosités profanes, et ne commandant même pas le respect qu'inspire
-aux plus endurcis ce lugubre spectacle. L'un des tableaux de cette
-série nous fait voir cette nouvelle paysanne pervertie parmi les
-splendeurs du vice élégant; elle est richement vêtue, elle habite un
-appartement somptueux. Un homme entre deux âges, d'apparence opulente,
-déjeune près d'elle à une petite table; mais la fantasque créature a
-donné un coup de pied au guéridon, et le plateau se renverse avec un
-grand fracas de porcelaine et d'argenterie. Un petit groom nègre,
-portant une théière, s'arrête stupéfait de cette équipée, et un
-sapajou coiffé d'un bonnet se sauve en glapissant d'effroi. Ce tapage
-a un motif; il sert à détourner l'attention de milord protecteur et à
-dissimuler la fuite d'un amant fort en désordre, qui se sauve son
-épée sous le bras, les jarretières dénouées, tandis que ses
-souliers sont emportés par une soubrette experte à protéger les
-galants. À la planche suivante, le châtiment commence déjà; il ne se
-fait jamais attendre longtemps chez Hogarth. À la suite de quelque
-démêlé avec la police, l'héroïne de ce roman pictural trop
-véridique a été enlevée et mise dans une maison de pénitence. Elle
-n'a encore descendu que le premier échelon de la décadence. Elle porte
-un coquet tablier de taffetas rouge sur une jupe de damas jaune à
-fleurs; une fanchon de dentelles se noue sous son menton; un collier de
-perles entoure encore son col, et c'est avec des gants longs qu'elle
-soulève à contre cœur le maillet destiné à teiller le chanvre posé
-devant elle sur un billot; mais il n'y a pas à faire la paresseuse ou
-la délicate. Un surveillant, armé d'une cravache, fait un geste
-menaçant accompagné d'une grimace significative. Rangées en file,
-cinq ou six malheureuses, à divers étals de dégradation, s'occupent
-nonchalamment du même travail. Au coin, sur le devant, une fille
-rattache son bas largement étoilé de trous, et une autre poursuit dans
-son corsage un ennemi dont elle tire une vengeance espagnole.
-
-Sous le rapport de l'idée et de la composition, il n'y a rien à
-critiquer dans ces peintures, mais elles sont beaucoup moins
-satisfaisantes envisagées au point de vue de l'art. Le dessin en est
-lourd, et la couleur, peut-être bonne autrefois, s'est altérée et
-rembrunie de manière à rendre certains détails difficilement
-perceptibles. Elles ont aussi le défaut, comme beaucoup d'autres du
-peintre, de présenter des personnages vils et des scènes d'abjection,
-ce qui fit accuser Hogarth de ne pouvoir peindre les gens comme il faut,
-par manque de distinction, de grâce et d'élégance. Sensible à ce
-reproche, il prouva qu'il n'était pas fondé en faisant paraître cette
-série intitulée le _Mariage à la mode_, ce qui est son chef-d'œuvre.
-Le sujet était pris, cette fois, dans la vie du monde, et l'artiste y
-démontra victorieusement que, lui aussi, pouvait être, lorsque cela
-lui plaisait, un artiste fashionable, ou, comme on dit aujourd'hui, de
-_high life._
-
-Cette suite, composée de six tableaux, est d'une conservation parfaite,
-due, sans doute, aux glaces qui les protègent.
-
-Nous allons analyser l'une après l'autre chacune de ces toiles, où un
-vif sentiment d'art se mêle à l'intention morale et à la peinture
-curieuse des mœurs d'une époque.
-
-Un grand seigneur, ayant besoin de redorer son blason, a bien voulu
-condescendre à l'union de son fils avec la fille d'un riche alderman de
-Londres, désireux d'un titre. La comédie ou, si vous l'aimez mieux, le
-drame s'ouvre par la signature du contrat, qui en forme l'exposition.
-Nous sommes chez le très-honorable lord Squanderfield, dans un riche
-salon orné avec un fastueux mauvais goût. Un portrait, chamarré
-d'ordres étrangers, se prélasse, au milieu d'un tourbillon de
-draperies volantes que des vents contraires semblent se disputer, dans
-une pose emphatiquement ridicule. Un canon dont le boulet est visible
-lui part entre les jambes. Au plafond, on distingue en perspective
-_Pharaon se noyant au passage de la mer Rouge._ Les tableaux qui
-tapissent les murailles sont d'un choix bizarre et farouche, d'où un
-esprit superstitieux tirerait aisément des présages funestes. Ce sont:
-_David vainqueur de Goliath, Prométhée et le Vautour, le Massacre des
-Innocents, Judith et Holopherne, Saint Sébastien percé de flèches,
-Caïn tuant Abel, Saint Laurent sur le gril._ Les appliques des bougies
-représentent des têtes de Méduse surmontées de couronnes comtales.
-À travers la fenêtre, on aperçoit un hôtel en construction, mais
-déjà en ruine derrière ses échafaudages. L'ignorance opiniâtre du
-lord s'y révèle par le porte à faux des colonnes et autres bévues
-d'architecture grossières.
-
-L'alderman, assis près d'une table au milieu du salon, le nez
-chevauché de besicles, tient le contrat de mariage; son caissier
-présente au lord une levée d'hypothèques obtenue des créanciers, et,
-sur le tapis, s'entassent les guinées et les billets de banque, car ce
-n'est qu'à prix d'or que l'altier seigneur consent à une pareille
-mésalliance. Superbement vêtu d'un habit nacarat dont les broderies
-font disparaître le velours, coiffé d'une majestueuse perruque
-blanche, une main au jabot, il désigne de l'autre un arbre
-généalogique des plus touffus dont la racine plonge dans le ventre de
-Guillaume, duc de Normandie. Quelques branches coupées s'en détachent,
-sans doute pour désigner les prétendants que l'illustre famille
-dédaigne ou ne reconnaît pas. Son pied goutteux emmailloté de linges
-repose sur un tabouret, ses béquilles armoriées s'appuient à son
-fauteuil, derrière lequel s'élève un dais sommé d'une couronne de
-comte aux pointes burlesquement exagérées. Le lord est un de ces
-hommes infatués de leur noblesse qui disent à tout propos: ma race,
-mon titre, mon blason.
-
-À l'autre bout de la chambre, sur une espèce de sopha, les futurs,
-dédaignant de s'occuper de ces détails matériels, sont assis l'un à
-côté de l'autre, mais ils ne semblent pas bien violemment épris. Ils
-se tournent presque le dos. Le mari, jeune fat de constitution chétive,
-portant au col comme une mouche malsaine la tache noire de la maladie
-originelle, allonge ses maigres jambes dans des bas de soie blancs à
-coins d'or, ouvre en dehors comme un danseur les pointes de ses souliers
-à talons rouges, et puise avec des grâces de marquis français une
-prise de tabac d'Espagne, tout en retournant la tête pour jeter un coup
-d'œil de satisfaction à la glace.
-
-Il est difficile de rendre d'une façon plus spirituelle, plus
-élégante et plus vraie le délabrement aristocratique et l'énervation
-précoce d'une nature distinguée, et de mieux faire sentir le
-gentilhomme sous le libertin usé de débauches. Son teint pâle, sa
-poitrine étroite, ses mains maigres et blanches, ses jambes en fuseaux,
-ne manquent pas de grâce sous ce velours, ces broderies et ces
-dentelles, et personne, en voyant le vicomte de Squanderfield,
-n'élèvera de doute sur sa qualité.
-
-La jeune fille en robe de satin blanc brochée d'or, sans poudre,
-coiffée de dentelles et de fleurs, écoute en jouant, pour se donner
-une contenance, avec les bouts d'un mouchoir passé dans une bague, les
-galanteries que lui chuchote à l'oreille le conseiller Silver-Tongue
-(langue d'argent), un légiste galantin, qui jouera un grand rôle dans
-le roman du mariage à la mode.
-
-Cette figure de femme est une des plus jolies qu'ait peintes Hogarth,
-qui ne sacrifie pas souvent aux grâces. Elle a de la jeunesse, du
-charme, la beauté du diable et une certaine fraîcheur plébéienne.
-C'est un meurtre d'unir cette créature pleine de vie à ce frêle
-cadavre musqué. Sa gaucherie, la façon timide dont elle s'assoit sur
-le bord du sopha sont intéressantes.
-
-Vers l'angle du tableau, au premier plan, deux chiens enchaînés, l'un
-de race et estampé d'une couronne, l'autre d'origine vulgaire, se
-séparent autant que leur laisse le permet.
-
-Au second tableau, le mariage est fait, on pourrait même dire qu'il
-commence à se défaire. À la suite d'une soirée qui s'est prolongée
-jusqu'au matin, les invités partis, les deux époux, fatigués et
-bâillant à qui mieux mieux, se sont jetés sur des fauteuils à chaque
-coin de la cheminée, où s'écroule un feu de charbon près de
-s'éteindre. Le comte, il peut porter ce titre maintenant, car son père
-est allé rejoindre ses illustres aïeux, le comte, le chapeau sur la
-tête, la veste ouverte, le linge bouffant, les mains enfoncées dans
-les goussets, s'affaisse sous l'hébètement de l'ivresse; il n'a point
-passé la soirée avec sa femme, il revient d'une orgie ou même d'un
-lieu pire encore, car un griffon, innocemment délateur, lui tire à
-demi de la poche un bonnet de femme chiffonné. L'épée du comte,
-cassée dans le fourreau, gît sur le tapis et décèle une nuit
-orageuse.
-
-Madame, en jupe de soie rose-mauve, en corset de taffetas blanc, un bout
-de mousseline coquettement tourné autour de la tête, comme une
-personne qui s'est mise à son aise, étire ses bras avec un joli
-mouvement féminin plein de lassitude voluptueuse; elle tient, dans une
-de ses petites mains crispées au-dessus de sa tête, un objet qu'il
-n'est pas facile de déterminer; une bonbonnière ou plutôt une boîte
-à portrait. Ses paupières, ensablées de sommeil, se ferment sur un
-regard dédaigneux lancé à son mari. Près d'elle un guéridon
-supporte un plateau avec des tasses. Plus loin, une chaise renversée
-les quatre fers en l'air, des cartes à jouer éparpillées, des étuis
-d'instruments, des papiers de musique, le traité de Hoyle sur le whist,
-témoignent que la comtesse n'a pas attendu seule son mari.
-
-Dans le second salon, qu'on aperçoit à travers une haie en arcade
-supportée par des colonnes de marbre, un domestique somnolent arrange
-les chaises près des tables de jeu. Des tableaux représentant des
-apôtres et des saints ornent les murailles; mais dans un coin, un cadre
-voilé de rideaux verts mal tirés qui laissent voir le pied d'une
-nudité mythologique, trahit les penchants licencieux du maître, de
-même que l'étrange pendule placée dans le premier salon, près de la
-cheminée, atteste son goût baroque. Un chat y domine gravement un
-cadran supporté par un singe faisant la grimace au centre d'un buisson
-touffu de rinceaux où nagent des poissons de Chine. Des bibelots de
-mauvais choix, statuettes, magots, idoles, potiches chargent le manteau
-de la cheminée; un buste antique à nez de rapport, préside ce petit
-monde de figurines monstrueuses, et, derrière lui, dans un cartel, un
-Amour moqueur joue d'une musette dont les tuyaux font les cornes. Si le
-comte n'est pas encore enrôlé dans le régiment jaune du Minotaure,
-cela ne lardera guère.
-
-Ce n'est pas une maison bien ordonnée que celle où le matin voit les
-bougies fumer en s'éteignant sur les lustres et les chandeliers. Le
-vieil intendant fidèle, croyant de bonne heure trouver son maître à
-jeun, est venu, armé d'une liasse de notes, présenter ses comptes et
-tâcher d'obtenir une réduction de dépenses; mais le pâle
-gentilhomme, brisé par les fatigues nocturnes, n'est pas en état de
-l'entendre, et le pauvre serviteur affligé se retire en haussant les
-épaules avec un geste de pitié impuissante. Il faut abandonner
-désormais cette belle fortune au torrent de la ruine.
-
-Ici Hogarth mérite tout à fait le nom de peintre qu'on lui refuse
-parfois et fort injustement. La figure du jeune comte anéanti dans son
-fauteuil a une valeur d'exécution très-remarquable. La tête pâle,
-exténuée, morbide, trahissant les révolte de la nature contre les
-exigences de la débauche, se détache du chambranle grisâtre de la
-cheminée avec une prodigieuse finesse de ton. Le modelé du masque où
-il s'agissait de conserver l'apparence de la jeunesse et de la
-distinction à travers la sénilité et l'hébètement précoces du
-libertinage est d'une justesse vraiment merveilleuse. Quant au chapeau
-à plumes, au linge, à l'habit, aux détails du vêtement, il faudrait
-aller jusqu'à Meissonnier pour rencontrer quelque chose d'égal en
-fermeté, en précision, en couleur, et encore l'avantage serait-il du
-côté du peintre anglais, car chacune de ces touches, outre qu'elle
-rend absolument la nature, exprime le caractère du personnage et
-concourt à l'effet. La femme est d'une couleur charmante. Rien de plus
-délicat que le mauve pâle de sa jupe se fondant avec les blancheurs du
-corset. La tête, dans son nuage de mousseline, nuance sa fatigue d'une
-animation rosée qu'un fin coloriste pouvait seule trouver sur sa
-palette. Le fond est traité de la façon la plus magistrale comme
-perspective aérienne et linéaire. Le ton en est sobre, tranquille et
-chaud; aucun détail n'y papillote et n'y tire l'œil; et cependant ils
-ne sont pas sacrifiés, car tous ont leur signification et doivent être
-lus clairement. C'est un tableau excellent et qui subirait sans y perdre
-les plus redoutables voisinages. On voit que Hogarth tenait à prouver
-qu'il était capable d'être autre chose qu'un humoriste en caricature
-et qu'il pouvait peindre avec art des sujets relativement élevés.
-
-Voici les deux premiers chapitres du roman ou les deux premiers actes de
-la comédie qui bientôt va tourner au drame après un intermède
-sinistrement bouffon.
-
-Le troisième tableau de la série porte ce titre: _The Visit to the
-quack doctor_, que l'on pourrait traduire la Visite au charlatan.
-Figurez-vous un cabinet de médecin, un laboratoire de chimiste, un
-atelier de mécanicien fondant ensemble leurs capharnaüms: têtes de
-mort, cornues, alambics, squelettes, préparations d'anatomie,
-monstruosités, roues à dents, appareils d'une complication bizarre,
-bocaux, fioles, bouquins, paperasses, et tout ce qui peut meubler
-l'antre d'un Faust de contrebande.
-
-Le docteur, en perruque in-folio, debout près d'une table sur laquelle
-pose un crâne vermiculé de trous, signature d'un remède pire que la
-maladie, nettoie d'un air goguenard les verres de ses besicles et
-paraît s'apprêter, en ricanant d'un rire de faune, à quelque scabreux
-examen médical. Sur un fauteuil, un personnage que sa physionomie
-élégamment délabrée et la mouche noire de son cou font tout de suite
-reconnaître pour le comte, s'étale sans le moindre embarras et comme
-habitué à de pareilles mésaventures. Il montre au charlatan une
-petite boîte de pilules qui probablement n'ont pas produit grand effet.
-Non loin du comte est debout, l'air timide et souffrant, une jeune fille
-de quatorze ou quinze ans au plus: d'une main elle tient aussi une
-boîte et de l'autre elle porte un mouchoir à ses yeux. Elle est jolie;
-ses traits doux et fins conservent encore un reflet de candeur
-enfantine, mais elle a déjà perdu l'innocence. Sa mise est plus riche
-qu'il ne convient à son âge. Un camail de velours bleu passementé
-d'or couvre ses épaules. Une robe de brocart à ramages laisse voir sa
-jupe de mousseline; une montre pend à sa ceinture; la fanchon de
-dentelles qui entoure son délicat visage est sans doute destinée à
-remplacer le bonnet que le chien griffon, dans le tableau précédent,
-lirait de la poche du comte. Mais que signifie cette femme ou plutôt
-cette mégère au visage constellé de mouches, à la poitrine tatouée
-des lettres F. G., mise d'une façon voyante et cossue, en vaste jupe
-noire bouffante sur laquelle se découpe un court tablier de taffetas
-rouge; qui, armée d'un couteau ouvert, semble menacer le comte fort peu
-alarmé, du reste, de ses injures? Est-ce une Fillon anglaise défendant
-l'honneur de sa maison contre une pratique dont elle aurait à se
-plaindre? Nous ne saurions le dire. Les commentateurs prétendent que
-les lettres F. C. désignent Fanny Cox, la fille d'un crieur avec qui
-Hogarth avait eu des démêlés. D'autres voient un E dans l'F et
-indiquent un nom différent; mais au fond, tout cela importe peu. Ce
-qu'il y a de sûr, c'est que la jeune fille est charmante, le comte
-plein de désinvolture, le docteur rusé, spirituel et moqueur comme un
-masque de Voltaire, et que les innombrables accessoires dont le fond du
-tableau est encombré restent à leur plan, discernables pourtant dans
-leur pénombre, discrets mais ne sacrifiant aucun délai!
-caractéristique, résultat qu'un maître seul pouvait obtenir et que
-Hogarth, souvent moins bien inspiré, n'atteint pas toujours.
-
-Dans le quatrième tableau, Hogarth nous fait assister à une matinée
-musicale chez la comtesse. Le jeune ménage mène toujours grand train,
-malgré les représentations de l'intendant fidèle. Madame est à sa
-toilette devant une table chargée d'un miroir et de tout l'arsenal de
-la coquetterie; son costume se compose d'une robe de satin jaune fort
-décolletée, sur laquelle est jeté un peignoir. Un perruquier, dont
-les traits offrent l'exagération caricaturale du type français tel que
-l'Angleterre le comprenait au siècle dernier, met des papillotes à la
-comtesse, qui écoute, sans se préoccuper beaucoup du concert, les
-propos galants du conseiller Silver-Tongue, devenu l'ami de la maison,
-car son portrait figure effrontément parmi les tableaux appendus à la
-muraille. Silver-Tongue propose à la comtesse un billet de bal masqué.
-On voit que le ménage est en plein désordre, et que, depuis la scène
-du contrat, le galant homme de loi a fait bien du chemin.
-
-Sur le devant du tableau, un célèbre sopraniste du temps, le signor
-Carestini, dont l'embonpoint colossal fait penser à celui de Lablache,
-chante un morceau qu'accompagne un joueur de flûte allemand, très en
-vogue alors. Carestini est vêtu d'une façon magnifique, tout brodé
-d'or, tout inondé de dentelles, des bagues à tous les doigts; il a un
-air d'assurance et de satisfaction, une fatuité nonchalante qui sentent
-le virtuose gâté par le succès. Une dame habillée de blanc, les bras
-étendus comme pour prendre les notes au vol, se livre à des pâmoisons
-admiratives les plus ridicules du monde. Encore un peu, elle va donner
-du nez en terre. Heureusement, un nègre en livrée verte la secoue de
-son extase pour lui offrir une tasse de chocolat.
-
-Sur le parquet, au premier plan, un petit nègre ramasse un lot de
-curiosités achetées à la vente aux enchères. Parmi ces bibelots de
-mauvais goût, figure une statuette d'Actéon déjà cerf par la tête.
-Le symbole est transparent. Des cartes d'invitation, des billets
-d'excuses gisent confusément à terre, et renseignent sur les habitudes
-de la maison. Il faut remarquer aussi que la scène ne se passe pas au
-salon, mais dans une chambre à coucher dont le fond est occupé par un
-lit de parade surmonté d'une couronne de comte, ce qui indique une
-imitation des mœurs françaises. Aucun détail n'est insignifiant dans
-Hogarth.
-
-Le cinquième tableau prouve d'une manière tragique et sinistre à
-quels résultats peut aboutir une union mal assortie. On n'a pas oublié
-le billet de bal masqué que Silver-Tongue présente à lady
-Squanderfield dans la scène précédente. Grâce aux facilités du
-déguisement, le couple adultère s'est esquivé du bal. Un _bagno_,
-honteux asile des amours furtives ou criminelles, leur a fourni son abri
-hasardeux. Le lieu est assez sinistre d'aspect, et il faut tout
-l'emportement de la passion pour ne pas frémir en mettant le pied sur
-le seuil. Une vieille tapisserie d'Arras représentant le massacre des
-Innocents, figuré avec une barbarie gothique, recouvre les murailles;
-le portrait d'une courtisane célèbre y est cloué d'une façon si
-étrange que les jambes d'un satellite d'Hérode, se bifurquant sous le
-cadre, semblent appartenir à la donzelle. L'ombre des pincettes
-adossées au chambranle d'une cheminée enlevée avec le mur que
-l'artiste a dû abattre idéalement pour faire plonger le regard du
-spectateur dans ce triste réduit, s'allonge sur le plancher, dessinant
-la silhouette d'un vague spectre. Près d'un fagot destiné aux feux
-impromptu que nécessite l'arrivée des couples, gît le corset de la
-comtesse. Faut-il voir, dans ce rapprochement du fagot et du corset, une
-allusion injurieuse aux charmes de la jeune lady, ainsi que le
-prétendent certains commentateurs? Nous préférons y lire la hâte et
-le trouble d'un rendez-vous dangereux.
-
-Une crinoline à cercles d'acier, exactement pareille à celles que les
-femmes portent de nos jours, ballonne non loin de là. Sur une chaise
-traînent un domino et un masque. Dans l'angle, des rideaux de serge
-entr'ouverts trahissent le désordre d'un lit quitté brusquement.
-Voilà une plantation de décor qui ne promet rien de bon. Aussi la
-scène est-elle digne du fond qui l'encadre. Lord Squanderfield, sans
-doute prévenu par quelque lettre anonyme ou quelque domestique chassé,
-a suivi les amants, attendu le flagrant délit et forcé la porte. Un
-combat s'en est suivi entre le mari et l'amant, combat funeste au pauvre
-comte qui, le jabot taché de sang, la pâleur de la mort sur la figure,
-laissant glisser son épée de ses doigts inertes, chancelle et va
-tomber pour ne se relever jamais. La coupable, éperdue, nu-pieds, en
-manteau de nuit et en chemise, se traîne aux genoux du comte qui ne
-l'entend déjà plus, criant grâce et merci! Au fond, dans la baie
-d'une fenêtre à guillotine, s'enchâsse avec un raccourci lugubrement
-grotesque, la fuite du conseiller Silver-Tongue, en costume adamique.
-Rien de plus effrayant que cette tête effarée, livide, spectrale,
-jetant par-dessus l'épaule un regard de suprême horreur à l'asile de
-la débauche devenu le théâtre du crime. L'assassinat commis, le
-coupable évadé, la justice au pied lent qui n'abandonne jamais le
-criminel, arrive, sa lanterne à la main, sous la figure de deux agents
-de police, l'un gras et l'autre maigre.
-
-Il y a une vraie terreur dans cette toile aux tons sombres encore
-rembrunis par le temps. Les figures s'en détachent vagues, blafardes et
-terribles comme des fantômes.
-
-Vous croyez peut-être le drame fini et la leçon suffisante? Nullement;
-il y a encore un acte intitulé la _Mort de la comtesse._ Après cette
-tragique aventure et le scandaleux éclat qui s'en est suivi, Lady
-Squanderfield, devenue veuve, a dû se réfugier dans la maison
-paternelle, chez l'alderman, au sein de la Cité. Par la fenêtre
-entr'ouverte, on aperçoit le pont de Londres tout couvert de maisons,
-comme il était alors. L'intérieur de la chambre contraste avec les
-élégants salons où se passaient les premières scènes du drame.
-Quelques grossières images collées au mur, un râtelier de pipes
-communes, quelques livres d'arithmétique, de jurisprudence et de
-commerce, s'épaulent les uns contre les autres sur les tablettes des
-encoignures formant l'ameublement. La table est encore couverte des
-débris d'un déjeuner plus que frugal: un œuf à la coque tenu en
-équilibre au milieu d'un tas de sel, moyen auquel Christophe n'avait
-pas songé, une tête de veau qu'emporte un chien, profitant du trouble
-produit par la catastrophe, voilà tout. Ce n'est pas misère, mais
-avarice.
-
-Au milieu de la chambre, renversée sur son fauteuil, son corsage
-défait comme une personne qui suffoque, le visage masqué d'une pâleur
-exsangue, le nez déjà tiré, l'œil vitreux, la comtesse exhale son
-dernier soupir. Une vieille domestique soulève entre ses bras, pour le
-baiser suprême, le fruit malsain de cette triste union, un pauvre
-enfant de quatre à cinq ans, blafard, scrofuleux, rachitique,
-marqué du stigmate noir, comme son père. Ses petites jupes, à
-demi-soulevées, laissent voir les brodequins orthopédiques, tuteurs de
-ses jambes nouées.
-
-L'alderman arrache au doigt de la comtesse un anneau que sa main roidie
-par la mort retiendrait peut-être plus tard. C'est une valeur qu'il est
-inutile d'ensevelir avec la défunte. Un peu en arrière de ce groupe,
-un apothicaire aux formes trapues secoue par sa cravate une espèce de
-valet imbécile, jocrisse de la domesticité, enseveli dans une
-souquenille trop grande pour lui, qui lui descend jusqu'aux talons.
-Quelle bévue, quelle faute peut avoir commis cet animal? Regardez cette
-fiole de laudanum jetée à terre aux pieds de la comtesse. C'est le
-valet qui l'est allé chercher. Armée de ce poison, lady Squanderfield
-s'est débarrassée d'une vie insupportable désormais. Si vous voulez
-savoir la cause de cette résolution désespérée, baissez-vous et
-lisez cette feuille volante tombée près de la fiole. C'est la cause à
-côté de l'effet. Ce canard a tué la comtesse. Une potence lui sert de
-vignette. L'imprimé contient le discours prononcé sur l'échafaud par
-le conseiller Silver-Tongue, que cette fois sa langue d'argent n'a pu
-disculper. Le médecin, appelé trop tard, s'esquive silencieusement. La
-Faculté n'aime pas à se trouver en face de la mort.
-
-Ce tableau est un des meilleurs de Hogarth. La figure de la comtesse
-expirante effraye par la vérité de l'agonie physique, sous laquelle
-transparaît l'agonie morale, plus douloureuse encore. Hogarth a touché
-là presque au sublime, et le pinceau n'a pas fait défaut à l'idée.
-Les autres personnages sont tous admirablement caractérisés, et les
-fonds touchés avec une sobriété chaude digne de Téniers ou d'Ostade.
-
-Nous avons analysé longuement cette suite. Elle est, comme pensée et
-comme exécution, l'œuvre la plus parfaite de Hogarth. L'artiste s'y
-montre l'égal du philosophe. Ce n'est pas tout Hogarth, mais c'est
-assez pour que, désormais, aucun tableau du maître ne vous apprenne
-rien de nouveau sur lui, pas même ses tableaux d'histoire, genre qui
-n'était pas le sien, et dans lequel il ne s'est heureusement pas
-obstiné.
-
-Le mérite de Hogarth est d'avoir été intimement et profondément
-Anglais, Anglais jusque dans la moelle de ses os. Il a tiré son art de
-son temps, chose difficile, et nul artiste n'a fait preuve d'une
-originalité plus absolue dans ses défauts comme dans ses qualités.
-
-
-
-
-FIN
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les Dieux et les Demi-Dieux de la
-Peinture, by Théophile Gautier and Arsène Houssaye and Paul de Saint-Victor
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DIEUX ET LES DEMI-DIEUX ***
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-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
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-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
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-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
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-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-The Project Gutenberg EBook of Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture, by
-Théophile Gautier and Arsène Houssaye and Paul de Saint-Victor
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-Title: Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture
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-Author: Théophile Gautier
- Arsène Houssaye
- Paul de Saint-Victor
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-Illustrator: M. Calamatta
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-Release Date: July 25, 2020 [EBook #62753]
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-Language: French
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-Character set encoding: UTF-8
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-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DIEUX ET LES DEMI-DIEUX ***
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-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
-de France.)
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-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/dieux_cover.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
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-<h2>LES DIEUX</h2>
-
-<h4>ET</h4>
-
-<h3>LES DEMI-DIEUX</h3>
-
-<h4>DE</h4>
-
-<h2>LA PEINTURE</h2>
-
-<h4>PAR MM.</h4>
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-<h3>THÉOPHILE GAUTIER, ARSÈNE HOUSSAYE</h3>
-
-<h4>ET</h4>
-
-<h3>PAUL DE SAINT-VICTOR</h3>
-
-<h4>ILLUSTRATIONS PAR M. CALAMATTA</h4>
-
-<h4>PARIS</h4>
-
-<h4>MORIZOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR</h4>
-
-<h5>RUA PAVÉE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 5</h5>
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-<h5>1864</h5>
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-<hr class="r5" />
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-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/figure01.jpg" width="500" alt="" />
-<p class="center"><i>Léda</i>, Léonard de Vinci</p>
-</div>
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-<hr class="r5" />
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-<h4>TABLE</h4>
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-<p><a href="#INTRODUCTION">Introduction</a><br />
-<a href="#LEONARD_DE_VINCI">Léonard de Vinci</a><br />
-<a href="#FRA_GIOVANNI_DA_FIESOLE">Frà Giovanni da Fiesole</a><br />
-<a href="#HEMLING">Hemling</a><br />
-<a href="#RAPHAEL">Raphaël</a><br />
-<a href="#CORREGE">Corrége</a><br />
-<a href="#MICHEL-ANGE">Michel-Ange</a><br />
-<a href="#GIORGIONE">Giorgione</a><br />
-<a href="#TITIEN">Titien</a><br />
-<a href="#PAUL_VERONESE">Paul Véronèse</a><br />
-<a href="#HOLBEIN">Holbein</a><br />
-<a href="#RUBENS">Rubens</a><br />
-<a href="#VAN_DYCK">Van Dyck</a><br />
-<a href="#REMBRANDT">Rembrandt</a><br />
-<a href="#DON_DIEGO_VELASQUEZ_DE_SILVA">Don Diego Velasquez de Silva</a><br />
-<a href="#ESTEBAN_BARTOLOME_MURILLO">Esteban Bartolome Murillo</a><br />
-<a href="#NICOLAS_POUSSIN">Nicolas Poussin</a><br />
-<a href="#EUSTACHE_LE_SUEUR">Eustache Le Sueur</a><br />
-<a href="#DAVID">David</a><br />
-<a href="#PRUDHON">Prudhon</a><br />
-<a href="#EUGENE_DELACROIX">Eugène Delacroix</a><br />
-<a href="#SIR_JOSHUA_REYNOLDS">Sir Joshua Reynolds</a><br />
-<a href="#WILLIAM_HOGARTH">William Hogarth</a></p>
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-<hr class="r5" />
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-<h4><a id="INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></h4>
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-<p>Ce livre n'est pas une histoire complète de l'art,&mdash;aucune histoire
-n'est complète,&mdash;chacun des noms illustres qui en remplissent les pages
-eût nécessité un gros volume. On a voulu seulement dresser un trône
-d'or aux douze grands dieux, aux olympiens de la peinture et sur les
-marches d'ivoire de ces trônes, poser à un degré plus ou moins
-élevé les demi-dieux qui méritent d'être admis dans ce ciel d'un
-azur lumineux. Tous ont cherché le beau et l'ont trouvé par des routes
-diverses; peut-être nul d'entre eux, si grand qu'il soit, n'a donné
-son rêve tout entier, car devant les efforts de l'artiste, l'idéal
-recule jusque dans l'absolu. Si l'idéal n'était pas au-dessus de toute
-réalisation, il cesserait d'être l'idéal et de luire comme une
-étoile au bout de cette perspective sans fin qu'on n'atteindra pas plus
-qu'on ne soulèvera le voile sacré d'Isis: c'est là précisément ce
-qui fait la gloire et la supériorité de l'art; derrière ses types les
-plus purs, les plus nobles, les plus divins on sent un type plus pur,
-plus noble, plus divin encore qui se fait deviner comme un visage
-rayonnant à travers la demi-transparence d'un voile. La forme montre et
-cache à la fois l'idée, quelque perfection qu'elle atteigne; elle a
-ses bonheurs et ses trahisons, elle a aussi ses impossibilités. Pour
-s'élever à l'expression du beau, elle ne possède que les lignes et
-les couleurs fournies par la nature, car l'invention d'une forme même
-dans la chimère ne saurait se concevoir. C'est donc la figure de
-l'homme, qui est l'univers arrivé à se comprendre, dont l'art se
-servira pour formuler son concept, en relevant, en l'épurant, en la
-dégageant de l'accidentel et du particulier. Les Grecs l'avaient
-divinisée avec leur religion anthropomorphique. Venus au monde, dans la
-jeunesse de l'humanité, en pleine fraîcheur et en pleine lumière,
-eux-mêmes beaux, intelligents, sereins, ils s'étaient approchés du
-type suprême dont ils étaient voisins encore. Leur poésie, leur
-architecture, leur statuaire, sont restées les plus brillants
-témoignages du génie humain. Il devait en être de même de leur
-peinture dont malheureusement les siècles jaloux ont effacé jusqu'au
-plus léger vestige. Sans nul doute Apelles égalait Phidias. Puis
-vinrent les cataclysmes de la barbarie et les ténèbres profondes du
-moyen âge, et l'idée du beau se perdit pour reparaître à la
-Renaissance, cette seconde aurore du monde avec les manuscrits grecs et
-les marbres antiques retrouvés sous les décombres des civilisations
-ensevelies. Du premier coup, le grand Léonard de Vinci réinventa tous
-les arts perdus et créa une formule du beau si rare, si exquise, si
-parfaite qu'on ne l'a jamais dépassée. Michel-Ange sans connaître
-Phidias, dont pourtant les chefs-d'œuvre existaient intacts encore sur
-les frontons d'Ictinus, sut être aussi grand que lui et mit le beau
-dans le terrible. Raphaël, baptisant l'art grec, ressuscita, avec ses
-madones, la Vénus de Cléomène plus belle et toujours vierge; Corrége
-fit sourire l'idéal et le baigna mystérieusement dans les
-transparences argentées de son clair-obscur, Titien le dora de sa
-couleur d'ambre, Rubens l'empourpra de ses tons flamboyants, Paul
-Véronèse l'habilla de ses riches brocarts ramagés, Rembrandt
-l'entoura de ses ombres fauves et le fit briller comme un microcosme, au
-fond de ses ténèbres magiques, Van Dyck lui prêta une élégance
-aristocratique, Poussin lui donna la philosophie, Le Sueur la grâce
-tendre et la mélancolie religieuse, David la rigueur classique, Prudhon
-le charme voluptueux, Reynolds le satiné et la fraîcheur de la santé
-anglaise, Hogarth infidèle à ses théories sur la ligne courbe, la
-roideur puritaine et britannique trop préoccupée de morale. Chaque
-pays, depuis cette glorieuse époque, tendit toujours vers ce noble but.
-En Espagne, Velasquez, par le caractère, dégagea le beau du réel;
-Murillo l'aperçut dans une vision céleste et osa le faire descendre
-sur la terre. Bien avant, l'Ange de Fiesole l'avait dessiné sur le fond
-d'or de l'art gothique; Holbein l'avait fixé par son dessin d'une
-exactitude si naïve et si savante, Hemling l'enluminait de ses tons
-fins et purs dans ses tableaux pieusement légendaires. Tous ces grands
-artistes ont représenté une face de l'idéal que nul ne peut voir tout
-entier, et cela suffit à leur gloire. D'autres points de vue se
-révéleront peut-être avec le temps, et le beau de l'avenir se fera
-entrevoir sous d'autres masques, déposés tour à tour; car il faut
-l'étreindre comme Protée d'une étreinte bien vigoureuse, pour le
-forcer à se montrer sous sa véritable forme. Après une longue lutte,
-parfois le génie vient à bout de dompter ce fuyant adversaire. Il
-court à son chevalet, il saisit sa palette, il regarde, mais déjà le
-modèle a disparu. Heureusement il parvient à en esquisser de mémoire
-quelques traits sur la toile, et les siècles étonnés admirent cette
-glorieuse image qui n'est pourtant qu'une ombre et qu'un reflet.</p>
-
-<p>Dans ce livre, on a essayé par une figure choisie, qui accompagne
-chaque légende de peintre, d'exprimer et de résumer l'idéal qu'il
-poursuivait, la forme favorite où sa pensée et son amour s'incarnaient
-le plus fréquemment, et qui fait reconnaître son œuvre, comme une
-tête gravée sur l'onyx d'un cachet, désigne, sans même qu'on ouvre
-la lettre, la main qui l'a écrite.</p>
-
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-<hr class="r5" />
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-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/figure02.jpg" width="500" alt="" />
-<p class="center"><i>Roxane.</i> Peint par Sodoma</p>
-</div>
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-
-<h4><a id="LEONARD_DE_VINCI">LÉONARD DE VINCI</a></h4>
-
-
-<p>Les Grecs avaient atteint le beau en toute chose, et le rocher sacré de
-l'Acropole, chargé de temples et de sculptures, resta debout comme
-l'autel du génie humain au milieu des solitudes et des ruines
-qu'avaient faites la barbarie plus que le temps, mais ignoré en quelque
-sorte, et donnant des leçons perdues.</p>
-
-<p>Sans vouloir être injuste envers les efforts et les tentatives des
-civilisations postérieures, on peut dire qu'une longue nuit suivit ce
-jour éclatant, et que le sens du beau disparut pendant bien des
-siècles dans les cataclysmes d'empires et le chaos du moyen âge.</p>
-
-<p>La sculpture et la peinture, entraînées par la chute du polythéisme,
-s'éclipsent totalement; treize siècles s'écoulent depuis l'avènement
-de Jésus-Christ jusqu'à André Taffi et Cimabuë, qui ne font guère
-que reproduire les vieux poncifs byzantins; il faut encore cent ou deux
-cents ans pour sortir de l'imagerie à fonds d'or, et de la sculpture
-enfantine, digne des Chinois et des sauvages.</p>
-
-<p>Mais enfin arrive ce merveilleux seizième siècle, où l'esprit de
-l'homme se réveille en sursaut, comme d'un long rêve, et reprend
-possession de lui-même. Ce fut un moment plein de grâce et de charme,
-et qu'exprime on ne peut mieux le mot Renaissance, employé pour
-désigner cette époque climatérique: après les longues et opaques
-ténèbres, hantées de cauchemars, de terreurs et d'angoisses, se
-levait enfin l'aurore nouvelle. La beauté, oubliée si longtemps,
-apparaissait radieuse et enchantait le monde de son jeune éclat.
-Quelques manuscrits déchiffrés à travers la gothique écriture des
-moines, quelques fragments de marbres antiques sortis de terre comme par
-miracle avaient suffi pour opérer cette révolution.</p>
-
-<p>Ces lampes de la vie, que, suivant le beau vers de Lucrèce, des
-coureurs se remettent l'un à l'autre, s'étaient rallumées à
-l'étincelle antique, et brillaient joyeusement dans des mains qui ne
-devaient plus les laisser éteindre. Un de ceux dont la lampe jeta le
-plus vif rayon, ce fut Léonard de Vinci. Sa flamme, bien que voilée
-par la fumée noire du temps, luit encore comme une étoile; et quand un
-des tableaux du maître se trouve dans une galerie, quelque sombre et
-rembruni qu'il soit, elle en est tout éclairée.</p>
-
-<p>Léonard de Vinci, enfant naturel d'un messer Pietro, notaire de la
-république, naquit en 1452, dans un petit château, dont les ruines
-existent encore non loin de Florence, près du lac Fucecchio, au milieu
-d'un horizon charmant. Tout devait être joie, grâce et sourire pour
-cet enfant de l'amour, qui devint bientôt le plus beau des hommes: la
-Nature, comme revendiquant pour elle seule son plus parfait ouvrage, ne
-voulut pas qu'il eût de famille légitime, et sans appeler les fées à
-son berceau,&mdash;elles y vinrent d'elles-mêmes,&mdash;le doua de tous les dons
-imaginables. On eût dit que, par une sorte d'amour-propre, elle se
-justifiait ainsi de ses avortements et de ses ébauches imparfaites<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>Contrairement à la loi ordinaire, Léonard de Vinci ne connut ni les
-luttes, ni les difficultés des commencements: l'admiration le prit tout
-jeune et ne le quitta plus. Il mourut entre les bras d'un roi, et, si
-l'érudition moderne a contesté cette légende, elle est tellement
-vraisemblable comme couronnement de cette vie heureuse et honorée, que
-tout le monde y dut croire.</p>
-
-<p>Enfant, ses premiers dessins excitèrent la surprise et l'incrédulité.
-Mis à l'école du Verrocchio, bon sculpteur et bon peintre, il y fit
-preuve d'une supériorité si précoce, que l'élève fut bientôt le
-maître: on sait qu'il peignit dans un tableau de son professeur une
-tête d'ange si belle, d'un goût si rare et si neuf, qu'elle effaçait
-tout le reste de l'œuvre, et présageait à l'Italie une gloire sans
-rivale. En effet, nul n'est supérieur à Léonard, ni Raphaël, ni
-Michel-Ange, ni Corrége: on a pu s'asseoir à côté de lui sur son
-sommet, mais qui jamais a monté plus haut? Notez qu'il est le premier
-en date, et qu'il mena tout de suite l'art à un degré de perfection
-qui n'a pas été dépassé depuis.</p>
-
-<p>Cette gloire semble suffisante pour un homme, et pourtant la peinture
-n'était qu'une des aptitudes du Vinci: également doué dans tous les
-sens, il eût pu faire aussi bien toute autre chose. C'était un génie
-universel, encyclopédique; il possédait toutes les connaissances de
-son temps, et, qualité plus rare, il voyait directement la nature.</p>
-
-<p>Pour bien se rendre compte du génie de Léonard, il faut se dire qu'il
-travaillait en quelque sorte sans modèle et inventait à mesure de sa
-production. C'était même là sa plus grande jouissance; il ne tenait
-pas comme certains peintres à multiplier ses œuvres. Il se contentait
-en toutes choses d'avoir atteint le but, et une fois l'idéal réalisé,
-il abandonnait ou dédaignait. Il était homme à faire des études
-immenses pour un seul tableau, sauf à ne plus s'en servir après et à
-passer à d'autres exercices. Sa curiosité satisfaite, rien ne
-l'amusait plus. Le modèle fait, l'épreuve tirée, il brisait le moule,
-il avait le sens de l'exquis, du rare, de l'absolu. Chaque tableau
-n'était qu'une expérience heureuse, un <i>desideratum</i> accompli qu'il
-trouvait inutile de renouveler. Dans chaque voie de l'art, il a laissé
-sa trace ineffaçable, et son pied se voit empreint sur toutes les
-hautes cimes, mais il semble n'y être monté que pour le plaisir de
-l'ascension: il en redescend aussitôt et va ailleurs. Il ne paraît pas
-avoir le dessein de s'illustrer ou de s'enrichir par une supériorité
-acquise, mais de se prouver seulement à lui-même qu'il est supérieur.
-Ainsi il a fait le plus beau portrait, le plus beau tableau, la plus
-belle fresque, le plus beau carton: c'est assez; et il pense à autre
-chose, à modeler un cheval gigantesque, à faire le canal du Naviglio,
-à fortifier des villes, à trouver des engins de guerre, à inventer
-des scaphandres, des machines à voler, et autres imaginations plus ou
-moins chimériques. Il soupçonne presque la vapeur, il pressent le
-ballon, il fabrique des oiseaux qui volent et des animaux qui marchent.
-Il joue d'une lyre d'argent en forme de tête de cheval dont il est le
-facteur, et se compose une écriture à rebours, de droite à gauche,
-qu'on ne peut lire que dans un miroir, chiffre dont tous les secrets
-n'ont pas encore été pénétrés encore; il étudie l'anatomie, non
-pas comme Michel-Ange, pour en faire parade, mais pour la savoir, et
-dessine d'admirables myologies dont il ne se sert pas, car nulles
-figures ne sont plus enveloppées que les siennes. Outre l'artiste, il
-contient un philosophe presque égal à Bacon, ennemi de la scolastique,
-ne croyant qu'à l'expérience et demandant à la seule nature la
-solution de ses doutes. Il fait tout, jusqu'à ses enduits et à ses
-couleurs; avec cela, vous vous tromperiez étrangement, si vous vous
-imaginiez une sorte de pédant rogne, ou d'alchimiste hermétique
-soufflant dans un atelier changé en laboratoire: personne ne fut plus
-humain, plus aimable, plus séduisant que Léonard de Vinci; il avait
-l'esprit, la grâce, l'adresse, la force à ce point qu'il pliait en
-deux un fer de cheval, et avec cela une beauté parfaite, une beauté
-d'Apollon. Il était si doux, si tendre, si sympathique, si lié de
-cœur à la nature, si compatissant aux moindres souffrances, qu'il
-achetait des oiseaux en cage pour les rendre à la liberté, tout joyeux
-de les voir monter éperdument dans l'azur; qualité rare en ce temps
-féroce et rude, où, loin d'avoir pitié des animaux, on était presque
-indifférent pour la vie humaine.</p>
-
-<p>Léonard aimait les chevaux; il était excellent écuyer, et sur les
-montures les plus rebelles et les plus fringantes, il se plaisait à des
-sauts de haies et de fossés, à des voiles et à des courbettes qui
-remplissaient les spectateurs d'admiration et d'épouvante. Mais ce
-n'est que de l'artiste que nous avons à nous occuper. Quelque grand
-qu'il soit, le peintre chez Léonard n'est qu'un des côtés de l'homme.
-L'art ne l'absorba pas tout entier; il lutta avec lui et resta le plus
-fort, sans avoir le jarret desséché, comme Jacob dans son combat
-contre l'ange.</p>
-
-<p>Quelles furent ses ressources? On ne le sait, mais on voit jusqu'à
-trente ans Léonard mener grand train à Florence, il avait chevaux,
-domestiques, beaux habits, tous les luxes du temps. La fortune, aveugle
-d'ordinaire, avait ôté son bandeau pour lui, et le favorisait comme
-s'il en était indigne. Jamais le malheur, comme nous l'avons dit, n'osa
-approcher cette belle vie et lui faire payer sa gloire.</p>
-
-<p>Tout en menant une existence splendide, il peignait à travers beaucoup
-d'occupations et de fantaisies, car son esprit multiple se portait
-partout avec ardeur, ne dédaignant même pas des plaisanteries de
-physicien, comme de combiner des gaz infects et de gonfler des vessies
-dont la dilatation forçait les assistants à s'enfuir de la salle. Sa
-première manière rappelle encore celle du Verrocchio, son maître; il
-rend la nature par un moyen emprunté, mais déjà l'accent original est
-reconnaissable. Cette manière est plus archaïque, plus sèche de
-dessin, plus claire de ton, moins puissante de modelé que celle qu'il
-adoptera plus tard, lorsqu'il pourra rendre la nature avec son sentiment
-propre et sans moyen intermédiaire.</p>
-
-<p>Ce qui caractérise, en effet, Léonard, c'est l'étude constante,
-attentive, approfondie, intime de la nature, non pas à la façon
-brutale des réalistes d'aujourd'hui, mais avec une délicatesse, une
-patience, une compréhension et un choix merveilleux. Il est à la fois
-vrai et fantasque, exact et visionnaire, il mêle ensemble la réalité
-et le rêve dans une proportion surprenante. Ses ouvrages vous fascinent
-par une sorte de pouvoir magique; ils vivent d'une vie profonde et
-mystérieuse, presque alarmante, quoique depuis longtemps la
-carbonisation des couleurs leur ait ôté toute possibilité d'illusion.</p>
-
-<p>On sait l'histoire de ce bouclier demandé par un paysan de Vinci, et
-sur lequel Léonard devait peindre quelque emblème effrayant.</p>
-
-<p>Pendant plusieurs mois, on vit notre artiste à la chasse de couleuvres,
-de reptiles, de lézards, de crapauds, de chauves-souris, à l'aide
-desquels il composa un monstre hybride d'une grande vraisemblance
-zoologique et d'un effet terrible; vous pensez bien que le paysan n'eut
-pas son bouclier, qui fut vendu trois cents ducats à Galéas, duc de
-Milan.</p>
-
-<p>Ces études servirent probablement à Léonard pour le masque de
-Méduse, qu'on voit au musée de Florence: autour de la tête coupée et
-d'une pâleur exsangue s'entortille hideusement la verte chevelure, dont
-chaque crin siffle et se tord. Les reptiles ont plus d'importance que le
-visage, dessiné en raccourci, comme pour dérober à l'œil les
-convulsions de la mort; car Léonard n'aimait pas les expressions
-extrêmes, et partageait là-dessus les idées de l'art antique. Mais
-cela sans doute l'amusait de faire voir comme il peignait bien les
-serpents.</p>
-
-<p><i>L'Enfant au berceau</i> qu'on voit à Bologne, les <i>Saintes Madeleines</i>
-des palais Pitti et Aldobrandini, les <i>Saintes Familles. Hérodiades</i>
-et <i>Têtes de saint Jean-Baptiste</i>, dont s'enorgueillissent quelques
-galeries, ne sont pas encore tout à fait de Léonard, quoiqu'on ne
-puisse guère mettre en doute leur authenticité: ce ne fut que plus
-tard, à sa seconde époque, qu'il trouva sa manière absolue et
-définitive.</p>
-
-<p>L'idéal du Vinci, quoiqu'il ait la pureté, la grâce et la perfection
-de l'antique, est tout moderne par le sentiment, il exprime des
-finesses, des suavités et des élégances inconnues aux anciens: les
-belles têtes grecques, dans leur irréprochable correction, sont
-sereines seulement; celles du Vinci sont douces, mais d'une douceur
-particulière, qui vient plutôt d'une indulgente supériorité que
-d'une faiblesse d'âme; il semble que des esprits d'une autre nature que
-la nôtre nous regardent comme à travers les trous d'un masque par ces
-yeux cerclés d'ombres, avec un air de tendre commisération qui n'est
-pas sans quelque malice.</p>
-
-<p>Et quel sourire il fait jouer sur ces lèvres flexibles, qui se perdent
-dans des commissures veloutées, spirituellement tordues par la volupté
-et l'ironie! Nul n'a pu encore déchiffrer l'énigme de son expression:
-il raille et attire, refuse et promet, enivre et rend pensif. A-t-il
-réellement voltigé sur des bouches humaines, ou est-il pris aux sphinx
-moqueurs qui gardent le palais du Beau? Plus tard, Corrége le
-retrouvera ce sourire; mais, en lui donnant plus d'amour, il lui ôtera
-son mystère.</p>
-
-<p>Ludovic le Maure appela Léonard de Vinci à Milan. Notre artiste
-réussit beaucoup à cette cour; sans avoir rien de servile dans
-l'humeur, il aimait le faste, l'élégance, la politesse. Les palais des
-rois ou des princes étaient son milieu naturel. Disert, excellent
-musicien, ordonnateur de fêtes plein d'imagination, recherché dans ses
-habits, galant, la mode le prit sous son aile, quoique homme de génie,
-et il obtint là les mêmes succès qu'à Florence.</p>
-
-<p>Il fit le portrait des deux maîtresses du prince, Cécile Galerani et
-Lucrèce Crivelli, que Stendhal croit reconnaître dans le portrait de
-femme du Louvre en corsage rouge galonné d'or, et qu'on nomme
-vulgairement la <i>belle Ferronnière</i>, à cause du diamant qu'elle porte
-au front. Il commença à modeler pour la statue équestre de Ludovic un
-cheval aussi grand que le cheval de Troie, et dans la fonte duquel
-devaient entrer deux cent mille livres de métal; exécuta ses
-merveilleux travaux d'hydraulique, et prépara, pour le réfectoire de
-Sainte-Marie des Grâces, le carton de la Cène, dont il peignit d'abord
-les têtes séparément, en manière d'étude, à l'huile et au pastel.</p>
-
-<p>Armé d'un petit album, il parcourait les rues de Milan, les promenades,
-les marchés, et surtout le Borghetto, espèce de cour des miracles où
-se rassemblait la canaille, cherchant un type de coquin pour son Judas,
-dont la tête resta longtemps en blanc sur la muraille, car il ne
-trouvait pas de physionomie assez perfide, assez basse, assez
-scélérate, pour l'apôtre apostat qui vendit au prix d'argent son
-Dieu, son maître, et son ami. Il rencontra enfin ce qu'il voulait, et
-l'œuvre fut terminée après plusieurs abandons et reprises. Le travail
-de Léonard était tout intellectuel; il ne peignait que lorsqu'il
-voyait son idée bien nette, et ne laissait rien au hasard du pinceau;
-on le voyait souvent accourir du bout de la ville, donner deux ou trois
-touches à sa peinture et se retirer. D'autres fois seulement, il la
-regardait en silence et n'y touchait pas. Selon lui, ce n'étaient pas
-les jours où il travaillait le moins. La <i>Cène</i> n'est pas une fresque,
-malheureusement, car elle aurait encore presque tout son éclat, comme
-celle de Montorfano, placée en face. Elle est peinte avec des couleurs
-à l'huile, dégraissées par un procédé particulier de l'invention de
-Léonard, sur un enduit peu solide: aucun outrage ne lui a été
-épargné, et cependant son ombre seule suffit pour éclipser tous les
-chefs-d'œuvre.</p>
-
-<p>Nous avons eu le bonheur de voir à Milan la <i>Cène</i> de Léonard. Qu'on
-nous permette de reproduire ici la page écrite dans notre voyage
-d'Italie, sous l'impression immédiate de l'œuvre divine. Il est
-inutile d'en varier puérilement les mots, elle contient toute notre
-pensée sur Léonard.</p>
-
-<p>«La <i>Cène</i> de Léonard de Vinci occupe le mur du fond du réfectoire.
-L'autre paroi est couverte par un Calvaire de Montorfano, daté de 1495.
-Il y a quelque talent dans cette peinture. Mais qui peut se soutenir
-devant Léonard de Vinci?</p>
-
-<p>«Certes, l'état de dégradation où se trouve ce chef-d'œuvre du
-génie humain est à jamais regrettable, pourtant il ne lui nuit pas
-autant qu'on pourrait croire. Léonard de Vinci est par excellence le
-peintre du mystérieux, de l'ineffable, du crépusculaire; sa peinture a
-l'air d'une musique en mode mineur. Ses ombres sont des voiles qu'il
-entr'ouvre ou qu'il épaissit pour faire deviner une pensée secrète.
-Ses tons s'amortissent comme les couleurs des objets au clair de lune,
-ses contours s'enveloppent et se noient comme derrière une gaze noire,
-et le temps, qui ôte aux autres peintres, ajoute à celui-ci en
-renforçant les harmonieuses ténèbres où il aime à se plonger.</p>
-
-<p>«La première impression que fait cette fresque merveilleuse tient du
-rêve: toute trace d'art a disparu; elle semble flotter à la surface du
-mur, qui l'absorbe comme une vapeur légère. C'est l'ombre d'une
-peinture, le spectre d'un chef-d'œuvre qui revient. L'effet est
-peut-être plus solennel et plus religieux que si le tableau même
-était vivant: le corps a disparu, mais l'âme survit tout entière.</p>
-
-<p>«Le Christ occupe le milieu de la table, ayant à sa droite saint Jean,
-l'apôtre bien-aimé. Saint Jean, dans l'attitude d'adoration, l'œil
-attentif et doux, la bouche entrouverte, le visage silencieux, se penche
-respectueusement, mais affectueusement, comme le cœur appuyé sur le
-maître divin. Léonard a fait aux apôtres des figures rudes, fortement
-accentuées; car les apôtres étaient tous pêcheurs, manœuvriers et
-gens du peuple. Ils indiquent, par l'énergie de leurs traits, par la
-puissance de leurs muscles, qu'ils sont l'Église naissante. Jean, avec
-sa figure féminine, ses traits purs, sa carnation d'un ton fin et
-délicat, semble plutôt appartenir à l'ange qu'à l'homme; il est plus
-aérien que terrestre, plus poétique que dogmatique, plus amoureux
-encore que croyant; il symbolise le passage de la nature humaine à la
-nature divine. Le Christ porte empreinte sur son visage la douceur
-ineffable de la victime volontaire; l'azur du paradis luit dans ses
-yeux, et les paroles de paix et de consolation tombent de ses lèvres
-comme la manne céleste dans le désert. Le bleu tendre de sa prunelle
-et la teinte mate de sa peau, dont un reflet semble avoir coloré le
-pâle Charles I<sup>er</sup> de van Dyck, révèlent les souffrances de la croix
-intérieure portée avec une résignation convaincue. Il accepte
-résolûment son sort, et ne se détourne point de l'éponge de fiel
-dans ce dernier et libre repas. On sent un héros tout moral et dont
-l'âme fait la force, dans cette figure d'une incomparable suavité: le
-port de la tête, la finesse de la peau, les attaches délicatement
-robustes, le jet pur des doigts, tout dénote une nature aristocratique
-au milieu des faces plébéiennes et rustiques de ses compagnons.
-Jésus-Christ est le fils de Dieu; mais il est aussi de la race des rois
-de Juda. À une religion tonte spirituelle ne fallait-il pas un
-révélateur doux, élégant et beau, dont les petits enfants pussent
-s'approcher sans effroi? À la place de Jésus, assoyez Socrate à celle
-cène suprême, le caractère changera aussitôt: l'un demandera qu'on
-sacrifie un coq à Esculape; l'autre s'offrira lui-même pour hostie, et
-la beauté de l'art grec serait ici vaincue par la sérénité de l'art
-chrétien.»</p>
-
-<p>Notre musée du Louvre est riche en peintures de Vinci, ce maître rare
-à qui un petit nombre de chefs-d'œuvre ont suffi pour conquérir le
-premier rang. Peu de galeries en réunissent autant et d'une telle
-authenticité. C'est en vain que le musée de Madrid se flatte de
-posséder la <i>Joconde</i>; l'original est bien chez nous.</p>
-
-<p><i>La Vierge aux rochers</i>, dont la gravure est si connue, appartient à la
-seconde manière de Léonard et peut en être considérée comme le
-type; le modelé est poursuivi avec un soin que n'ont pas les peintres
-auxquels l'ébauchoir n'est pas familier. La rondeur des corps obtenue
-par la dégradation des teintes, l'exactitude des ombres et la
-parcimonieuse réserve de la lumière, trahit dans ce tableau sans
-pareil des habitudes de sculpteur. On sait que Léonard l'était, et il
-disait souvent: «Ce n'est qu'en modelant que le peintre peut trouver la
-science des ombres.» On a conservé longtemps des figures de terre dont
-il s'aidait pour son travail.</p>
-
-<p>L'aspect de la <i>Vierge aux rochers</i> est singulier, mystérieux et
-charmant. Une espèce de grotte basaltique abrite le divin groupe posé
-sur la rive d'une source qui laisse transparaître à travers son eau
-limpide les cailloux de son lit. L'arcade de la grotte découvre un
-paysage rocheux clair-semé d'arbres grêles et que traverse une
-rivière au bord de laquelle s'élève un village: tout cela d'une
-couleur indéfinissable comme celle des contrées chimériques que l'on
-parcourt en rêve, et merveilleusement propre à faire ressortir les
-figures.</p>
-
-<p>Quel adorable type que celui de la Madone! Il est tout particulier à
-Léonard et ne rappelle en rien les vierges de Pérugin ni celles de
-Raphaël: le haut de la tête est sphérique, le front développé;
-l'ovale des joues s'amenuise pour se clore par un menton d'une courbe
-délicate; les yeux, aux paupières baissées, se cerclent de
-pénombres; le nez, quoique fin, n'est pas rectiligne avec le front,
-comme celui des statues grecques; ses narines se découpent et ses ailes
-frémissent comme si la respiration les faisait palpiter. La bouche, un
-peu grande, a ce sourire vague, énigmatique et délicieux que le Vinci
-donne à ses figures de femmes; une légère malice s'y mêle à
-l'expression de la pureté et de la bonté. Les cheveux longs, déliés,
-soyeux, descendent en mèches crespelées sur des joues baignées
-d'ombres et de demi-teintes et les accompagnent avec une grâce
-incomparable.</p>
-
-<p>C'est la beauté lombarde idéalisée par une exécution admirable, dont
-le seul défaut serait peut-être une perfection trop absolue.</p>
-
-<p>Et quelles mains! surtout celle qui, étendue en avant, présente les
-doigts en raccourci. M. Ingres seul a pu renouveler ce tour de force
-dans la figure de la <i>Musique couronnant Cherubini.</i> L'ajustement des
-draperies est de ce goût exquis et précieux qui caractérise le Vinci.
-Une agrafe en forme de médaillon retient sur la poitrine les bouts du
-manteau que les bras relèvent en leur imprimant des plis pleins de
-noblesse et d'élégance.</p>
-
-<p>L'ange qui montre du doigt l'Enfant Jésus au petit saint Jean est la
-tête la plus suave, la plus fine et la plus fière que jamais le
-pinceau ait fixée sur la toile. Elle appartient, si l'on peut
-s'exprimer ainsi, à la plus haute aristocratie céleste. On dirait un
-page de grande naissance habitué à poser le pied sur les marches du
-trône.</p>
-
-<p>Une chevelure annelée et bouclée foisonne autour de sa tête, d'un
-dessin si pur et si délicat qu'il dépasse la beauté féminine et
-donne l'idée d'un type supérieur à tout ce que l'homme peut rêver;
-ses yeux ne sont pas tournés vers le groupe qu'il désigne, car il n'a
-pas besoin de regarder pour voir, et il n'aurait pas d'ailes aux
-épaules qu'on ne se tromperait pas sur sa nature. Une indifférence
-divine se peint sur sa figure charmante, qui daigne à peine sourire du
-coin des lèvres. Il accomplit la commission donnée par l'Éternel avec
-une sérénité impassible.</p>
-
-<p>Assurément aucune vierge, aucune femme n'eut un plus beau visage; mais
-l'esprit le plus mâle, l'intelligence la plus dominatrice brillent dans
-ces yeux noirs fixés vaguement sur le spectateur cherchant à
-pénétrer leur mystère.</p>
-
-<p>On sait combien il est difficile de peindre des enfants. Les formes peu
-arrêtées du premier âge se prêtent malaisément à l'expression de
-l'art. Léonard de Vinci, dans le petit saint Jean de la <i>Vierge aux
-rochers</i>, a résolu ce problème avec sa supériorité accoutumée. La
-position ramassée de l'enfant, qui présente plusieurs portions de son
-corps en raccourci, est pleine de grâce, d'une grâce cherchée et rare
-comme tout ce que fait le sublime artiste, mais cependant naturelle. Il
-est impossible de rien voir de plus finement modelé que cette tête aux
-joues rebondies trouées de fossettes, que ces petits bras ronds et
-potelés, que ce torse grassement traversé de plis, et que ces jambes
-à demi repliées sur le gazon. L'ombre s'avance vers la lumière par
-des dégradations d'une délicatesse infinie et donne un relief
-extraordinaire à la figure.</p>
-
-<p>À demi enveloppé d'une gaze claire, le divin Bambino s'agenouille en
-joignant les mains, comme s'il avait déjà conscience de sa mission et
-comprenait le geste que le petit saint Jean répète d'après l'ange.</p>
-
-<p>Quant au coloris, si, en s'enfumant, il a perdu sa valeur propre, il a
-gardé une harmonie préférable, pour les délicats, à la fraîcheur
-et à l'éclat des nuances. Les tons se sont amortis dans un rapport si
-parfait, qu'il en résulte une sorte de teinte neutre, abstraite,
-idéale, mystérieuse, qui revêt les formes comme d'un voile céleste
-et les éloigne des réalités terrestres.</p>
-
-<p>Nous trouvons un autre aspect de Léonard dans la <i>Vierge assise sur les
-genoux de sainte Anne.</i> Ici l'ombre est moins grise et moins violâtre;
-le peintre n'a sans doute pas employé pour ce tableau le noir de son
-invention qui a tant repoussé dans ses autres peintures. La couleur est
-restée plus blonde et plus chaude. Au milieu d'un paysage entremêlé
-de rochers et de petits arbres dont les feuilles se comptent, sainte
-Anne tient sur ses genoux la Vierge, qui se penche avec un mouvement
-adorable vers le petit Jésus. L'Enfant lutine son agneau qu'il tire
-doucement par l'oreille, action puérile et charmante qui ne détruit en
-rien la noblesse de la composition et lui ôte toute froideur. Quelques
-jolies rides coupent le front de sainte Anne et rayent ses joues, mais
-ne lui enlèvent pas sa beauté, car Léonard de Vinci répugne aux
-idées tristes, et il ne voudrait pas affliger l'œil par le spectacle
-de la décrépitude. La tête de la Vierge, prise un peu en dessous, a
-des finesses exquises de lignes; elle irradie la grâce virginale et la
-passion maternelle; les yeux sont presque noyés, et la bouche,
-demi-souriante, a cette indéfinissable expression dont Léonard a gardé
-le secret. Elle est peinte, comme le reste du tableau, avec un flou, une
-morbidezza que l'artiste lui eût peut-être enlevés en la finissant
-davantage.</p>
-
-<p>Une tradition veut que ce tableau ait été peint d'après le carton de
-Léonard et sur son dessin par Bernardino Luini. C'est possible; mais,
-à coup sûr, le pinceau du maître a passé par là. Nous n'en voulons
-d'autres preuves que les œuvres de Luini lui-même, quelques charmantes
-qu'elles soient d'ailleurs.</p>
-
-<p>Puisque nous en sommes aux saintes familles de Léonard, transcrivons
-ici une page de Henry Beyle sur la <i>Madone</i>, qui se trouve à
-Saint-Pétersbourg, la plus fine perle enchâssée dans la galerie de
-l'Ermitage.</p>
-
-<p>«Ce qui arrête devant ce tableau, c'est la manière de Raphaël
-employée par un génie tout différent. Ce n'est pas que Léonard ait
-songé à imiter quelqu'un, tout son caractère s'y oppose; mais, en
-cherchant le sublime de la grâce et de la majesté, il se rencontra
-tout naturellement avec le peintre d'Urbin. S'il avait été en lui de
-chercher l'expression des passions profondes et d'étudier l'antique, je
-ne doute pas qu'il n'eût reproduit Raphaël en entier; seulement il lui
-eût été supérieur par le clair-obscur. Dans l'état des choses,
-cette Sainte Famille de Saint-Pétersbourg est, à mon sens, ce que
-Léonard a jamais fait de plus beau. Ce qui la distingue des madones de
-Raphaël, outre la différence extrême d'expression, c'est que toutes
-les parties sont trop terminées. Il manque un peu de facilité et
-d'aménité dans l'exécution matérielle. C'était la faute du temps.
-Raphaël lui-même a été surpassé par le Corrége.</p>
-
-<p>«Il faut que Vinci appréciât lui-même son ouvrage, car il y plaça
-son chiffre, les trois lettres D. L. V. entrelacées ensemble, signature
-dont on ne connaît qu'un autre exemple dans le tableau de M. Sanvitali,
-à Parme.</p>
-
-<p>«Quant à la partie morale de la Madone de l'Ermitage, ce qui frappe
-d'abord, c'est la majesté et une beauté sublime; mais si, dans le
-style, Léonard s'est rapproché de Raphaël, jamais il ne s'en est
-éloigné davantage pour l'expression.</p>
-
-<p>«Marie est vue de face, elle regarde son fils avec fierté. C'est une
-des figures les plus grandioses qu'on ait attribuées à la mère du
-Sauveur. L'enfant, plein de gaieté et de force, joue avec sa mère;
-derrière elle, à la gauche du spectateur, est une jeune femme occupée
-à lire. Dans le tableau, cette figure, pleine de dignité, prend le nom
-de sainte Catherine, mais c'est probablement le portrait de la
-belle-sœur de Léon X. Du côté opposé est un saint Joseph, la tête
-la plus originale du tableau. Saint Joseph sourit à l'enfant et lui
-fait une petite mine affectée de la grâce la plus parfaite. Cette
-idée est tout entière à Léonard. Il était bien loin de son siècle
-de songer à mettre une figure gaie dans un sujet sacré, et c'est en
-quoi il fut le précurseur du Corrége.</p>
-
-<p>«L'expression sublime de ce saint Joseph tempère la majesté du reste,
-et écarte toute idée de lourdeur et d'ennui. Cette tête singulière
-se retrouve souvent chez les imitateurs du Vinci: par exemple, dans un
-tableau de Luini, au musée Bréra.»</p>
-
-<p>Chose bizarre! Léonard de Vinci, qui possédait une si profonde science
-anatomique, ne peignit presque jamais de figure nue. Nous n'en
-connaissons, pour notre part, d'autre exemple que la <i>Léda</i>, dont la
-tête, dessinée par Calamatta et gravée sous sa direction, accompagne
-cet article. Elle est debout, dans une pose équilibrée avec une
-eurythmie digne des plus belles statues grecques, auxquelles cependant
-elle ne ressemble pas, car le Vinci, original en tout, puisait la
-beauté à sa source même, dans la nature. Aux pieds de la Léda,
-nobles et purs comme s'ils étaient taillés dans du marbre de Paros,
-jouent, parmi les coquilles de leurs œufs brisés, les gracieux enfants
-du cygne divin; la jeune femme a cette expression de gaieté railleuse
-et supérieure qui est comme le cachet de Léonard; ses yeux pétillants
-de malice rient entre leurs paupières légèrement bridées; la bouche
-se retrousse vers les coins, creusant des fossettes aux joues, avec des
-sinuosités si molles, si voluptueuses et en même temps si fines,
-qu'elles en sont presque perfides. M. Baudry a su mettre un reflet de ce
-sourire dans sa délicieuse petite <i>Léda</i>, si remarquée quand elle
-parut au Salon, et son tableau en était tout illuminé.</p>
-
-<p>Le seul reproche qu'on puisse adresser à cette charmante figure, c'est
-une perfection poussée trop loin, un fini de pinceau qui sent encore
-les premiers efforts de l'art se cherchant lui-même.</p>
-
-<p>Léonard, dans le <i>Saint Jean-Baptiste</i> qui se trouve au musée du
-Louvre, nous semble avoir abusé de ce sourire; d'un fond d'ombres
-ténébreuses, la figure du saint se dégage à demi; un de ses doigts
-montre le ciel; mais son masque, efféminé jusqu'à faire douter de son
-sexe, est si sardonique, si rusé, si plein de réticences et de
-mystères, qu'il vous inquiète et vous inspire de vagues soupçons sur
-son orthodoxie. On dirait un de ces dieux déchus de Henri Heine qui,
-pour vivre, ont pris de l'emploi dans la religion nouvelle. Il montre le
-ciel, mais il s'en moque, et semble rire de la crédulité des
-spectateurs. Lui, il sait la doctrine secrète, et ne croit nullement au
-Christ qu'il annonce; toutefois il fait pour le vulgaire le geste
-convenu et met les gens d'esprit dans la confidence par son sourire
-diabolique.</p>
-
-<p>Nous concevons que l'on ait accusé Léonard d'avoir une religion
-particulière, une philosophie occulte peu en rapport avec la foi
-générale. Il suffisait d'une figure comme le <i>Saint Jean-Baptiste</i>
-pour motiver de tels soupçons. Athée? certes Léonard ne le fut pas;
-panthéiste? peut-être, mais sans le savoir; il mourut dans les
-sentiments d'un bon catholique, «avec tous les sacrements de
-l'Église,» comme on le voit par une lettre de François Melzi, son
-élève, qui l'avait suivi en France.</p>
-
-<p>Une sorte de fatalité semble s'être attachée à poursuivre les
-grandes œuvres de Léonard. Le cheval gigantesque auquel il avait
-travaillé pendant plus de seize années a été détruit; de la <i>Cène</i>
-il ne reste plus que l'ombre, mais une telle ombre fait pâlir bien des
-soleils!</p>
-
-<p>Luini, Salaï, Melzi, Beltraflio et d'autres ont peint, dans la manière
-du Vinci, une foule d'Hérodiades, de madones et de Madeleines qui, sur
-les catalogues, portent le nom du maître, et parfois ne sont pas
-indignes d'un tel honneur; nous-même, à Burgos, dans la sacristie de
-la cathédrale, nous avons vu une Madeleine inondée de longs cheveux
-soyeux et fins, ombrée de demi-teintes admirablement ménagées, qu'on
-attribuait, non sans vraisemblance, à Léonard, mais qui n'était pas
-de lui, car le sublime paresseux a peu produit. À quoi bon, lorsqu'on a
-atteint la perfection, se répéter inutilement?</p>
-
-<p>Comment croire à toutes ces œuvres? Léonard mit quatre ans à faire
-le portrait de la Monna Lisa, qu'il ne regarda jamais comme fini; il se
-pressait si peu que, pendant son séjour à Rome, ayant reçu une
-commande de Léon X, il commença par distiller des plantes pour
-composer un vernis destiné au tableau qu'il devait faire, et ne fit
-pas, selon son habitude; il lui suffisait de s'être prouvé à
-lui-même, par quelques œuvres, qu'il était un grand peintre.
-Peut-être même tirait-il plus vanité de ses talents d'ingénieur,
-d'hydraulicien et de compositeur de musique.</p>
-
-<p>Qui s'imaginerait que ce beau Léonard, si élégant, si noble, si rare,
-si exquis, possédât au suprême degré le don de la caricature? En ce
-genre, comme en tout autre, il a du premier coup atteint la perfection.
-Avec quelle force comique, quelle raillerie magistrale, quelle puissance
-grotesque il découvre l'angle singulier, le détail caractéristique,
-le côté exorbitant, le tic impérieux de chaque physionomie! Comme il
-fait sortir le monstre caché dans tout homme, et comme d'un coup de
-crayon pareil à un coup de griffe il détache le visage pour laisser
-voir le masque caché dessous! Il amène les passions, les vices, les
-folies, les ridicules à la peau et les fait saillir par quelque
-prodigieuse exagération anatomique. Ses caricatures, qu'il ramassait
-dans les rues de Milan sur un calepin, ou qu'il griffonnait de mémoire
-sur les marges de ses manuscrits, ont été recueillies et gravées par
-Carlo Giuseppe Gerli: elles ont un caractère bizarre et grandiose, une
-sorte de jovialité terrible; un peu plus ces mascarons burlesques
-seraient effrayants, tant les os, les muscles, les veines s'accentuent
-avec une puissante difformité, les mâchoires inférieures avancent
-d'un pied, les nez se courbent comme des becs, les orbites se creusent
-en voûtes profondes où battent comme des ailes de chauve-souris les
-paupières flasques, les lèvres se plissent ou se renversent, montrant
-les gencives édentées ou hérissées de crocs. Les pommettes
-présentent des anfractuosités de rocher, le profil s'égueule ou
-s'ébrèche, ouvrant ou diminuant son angle facial avec une incroyable
-puissance de ridiculisation. Derrière une vague apparence humaine
-défile la hideuse ménagerie des bestialités et des vices: le mufle,
-le museau, la hure, le grouin, le bec de lièvre prêtent des masques
-difformes à la méchanceté, à la gourmandise, à la luxure, à la
-paresse, à l'idiotisme; mais ce qu'il y a de merveilleux, c'est que
-chacune de ces têtes si pittoresquement monstrueuses, encadrée de
-quelque feuillage ou de quelque volute d'ornement, ferait un superbe
-mascaron crachant l'eau d'une fontaine, mâchant un marteau de porte,
-ouvrant son rictus à la clef d'une voûte.</p>
-
-<p>Une puissance formidable torture ces contours, creuse ces cavités, fait
-saillir ces muscles, amène du fond des chairs ces muscles à la peau,
-accuse le squelette à travers l'enveloppe, exagère les pléthores ou
-les maigreurs dans un but caricatural; c'est la jovialité cruelle mais
-irrésistible d'entraînement d'un dieu jeune et beau qui se moque de la
-difformité humaine.</p>
-
-<p>On dirait que l'artiste a voulu faire une espèce de cours de
-tératologie entendu dans le sens large de Geoffroy de Saint-Hilaire, et
-prouver la beauté par la laideur, la <i>norme</i> par le désordre. La
-caricature, telle que les modernes l'ont entendue, n'a aucun rapport
-avec ces dessins dont la fantaisie a toujours pour point de départ la
-plus profonde science et qui sont en quelque sorte une arabesque
-anatomique ayant des muscles pour rinceaux. Ce sont là des jeux de
-Titan auxquels ne sauraient s'amuser, malgré toute leur valeur, ni
-Hogarth, ni Cruikshank, ni Gavarni, ni Daumier, car le Vinci est aussi
-prodigieux, dans ces croquis faits avec la griffe du lion trempée dans
-l'encre, que dans ses peintures les plus achevées.</p>
-
-<p>S'il l'eût voulu, Léonard de Vinci eût pu être Michel-Ange, comme il
-eût été Raphaël; il fut lui, c'est assez. La grâce le séduisait
-plus que la force, quoiqu'il fût capable d'être fort: son carton de la
-bataille d'Anghiera balança celui de Michel-Ange; malheureusement il
-disparut dans les troubles de Florence, et il n'en reste qu'un fragment
-gravé par Edelinck d'après un dessin de Rubens. Assurément Rubens est
-un grand maître, mais jamais génie ne fut plus contraire à celui de
-Léonard, et dans l'estampe on sent que le peintre d'Anvers a fait
-ronfler les contours à la flamande, alourdi les croupes des chevaux, et
-vulgarisé à sa façon les figures étranges des cavaliers.</p>
-
-<p>La douceur, la sérénité, la grâce, une grâce fière et tendre à la
-fois, telles furent les qualités dominantes de Léonard. Il inventa ou
-plutôt trouva dans la nature une beauté aussi parfaite que la beauté
-grecque, mais sans aucun rapport avec elle. C'est le seul artiste qui
-ait pu être beau sans être antique. En cela consiste son mérite
-suprême; car tous ceux qui ont ignoré ces types éternels, ces canons
-de l'idéal, ou qui s'en éloignent, restent entachés de barbarie ou
-marchent à la décadence. Léonard de Vinci a gardé la finesse
-gothique en l'animant d'un esprit tout moderne. Comme nous l'avons
-déjà dit ailleurs, car si Virgile est l'auteur de Dante, Léonard est
-notre peintre, les figures du Vinci semblent venir des sphères
-supérieures se mirer dans une glace ou plutôt dans un miroir d'acier
-bruni où leur reflet reste éternellement fixé par un secret pareil à
-celui du daguerréotype. On les a déjà vues, mais ce n'est pas sur
-cette terre, dans quelque existence antérieure peut-être dont elles
-vous font souvenir vaguement.</p>
-
-<p>Comment expliquer d'une autre manière le charme singulier, presque
-magique, qu'exerce le portrait de Monna Lisa sur les natures les moins
-enthousiastes! Est-ce sa beauté? bien des figures de Raphaël et
-d'autres peintres sont plus correctes. Elle n'est même plus jeune, et
-son âge doit être l'âge aimé de Balzac, trente ans; à travers les
-finesses caressantes du modelé on devine déjà quelque fatigue, et le
-doigt de la vie a laissé son empreinte sur cette joue de pêche mûre.
-Le costume, par la carbonisation des couleurs, est devenu presque celui
-d'une veuve: un crêpe descend avec les cheveux le long du visage, mais
-le regard sagace, profond, velouté, plein de promesse, vous attire
-irrésistiblement et vous enivre, tandis que la bouche sinueuse,
-serpentine, retroussée aux coins, sous des pénombres violâtres, se
-raille de vous avec tant de douceur, de grâce et de supériorité,
-qu'on se sent tout timide comme un écolier devant une duchesse. Aussi
-cette tête aux ombres violettes, qu'on entrevoit comme à travers une
-gaze noire, arrête-t-elle pendant des heures la rêverie accoudée aux
-garde-fous des musées et poursuit-elle le souvenir connue un motif de
-symphonie. Sous la forme <i>exprimée</i>, on sent une pensée vague,
-infinie, <i>inexprimable</i>, comme une idée musicale; on est ému,
-troublé; des images <i>déjà vues</i> vous passent devant les yeux, des
-voix dont on croit reconnaître le timbre vous chuchotent à l'oreille
-de langoureuses confidences; les désirs réprimés, les espérances qui
-désespéraient s'agitent douloureusement dans une ombre mêlée de
-rayons, et vous découvrez que vos mélancolies viennent de ce que la
-Joconde accueillit, il y a trois cents ans, l'aveu de votre amour avec
-ce sourire railleur qu'elle garde encore aujourd'hui.</p>
-
-<p>Pendant que la Monna Lisa del Giocondo posait, et elle posa longtemps,
-car Léonard n'était pas homme à se dépêcher avec un tel modèle,
-des virtuoses exécutaient des concertos dans l'atelier. Le maître par
-la musique et les joyeux propos voulait retenir sur ces belles lèvres
-le sourire prêt à s'envoler pour le fixer à jamais sur sa toile. Ne
-trouvez-vous pas qu'il y a dans le portrait de la Joconde, sans vouloir
-jouer sur les tons et les notes, comme un écho d'impression musicale?
-l'effet est doux, voilé, tendre, plein de mystère et d'harmonie, et le
-souvenir de cette adorable figure vous poursuit comme un de ces motifs
-de Mozart que l'âme se chante tout bas pour se consoler d'un malheur
-inconnu.</p>
-
-<p>Tous ces dieux de la peinture s'emparent ainsi de notre âme et y jouent
-à tout jamais la divine musique, écho du monde radieux, surhumain où
-nous voyons apparaître le Beau.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>En publiant ces études sur les dieux de la peinture, notre
-intention n'est pas d'écrire les biographies des grands maîtres de
-l'art. Leur vie physique est partout, et nous ne voulons pas copier des
-anecdotes connues de tout le monde, d'après Vasari, Lomazzo,
-Baldinucci, l'abbé Lanzi, Felibien, Cochin, de Piles, Decamps,
-Reynolds; nous voulons seulement analyser dans leur œuvre ces artistes
-suprêmes, et retrouver la route par laquelle ils ont cherché le beau.</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="FRA_GIOVANNI_DA_FIESOLE">FRÀ GIOVANNI DA FIESOLE</a></h4>
-
-
-<p>Il est un peintre qui apparaît au seuil de la Renaissance, comme l'ange
-de l'Annonciation de la peinture, la flamme au front, le lis à la main,
-messager de divins mystères. L'art l'a canonisé comme l'Église, en le
-surnommant l'<i>Angélique</i>; il a allumé sur sa mémoire l'auréole; il a
-placé son œuvre sur un autel. Ce Saint de la peinture est le
-bienheureux <i>Frà Giovanni da Fiesole</i>; il est pour elle ce que sainte
-Cécile est pour la musique: un idéal, une transfiguration, une
-étoile.</p>
-
-<p>Frà Beato Angelico da Fiesole se nommait Guido <i>dans le siècle</i>,
-suivant cette belle et profonde expression monastique qui tire entre le
-monde et le cloître, la démarcation du désert, le rivage de
-l'éternité; il y a de l'horoscope et du couronnement dans la
-constellation de ces noms si purs groupés sur le front du saint
-artiste. Presque tous les grands peintres de l'Italie ont du reste des
-noms ou des surnoms qui s'accordent à leur génie, et l'accompagnent,
-en quelque sorte, comme des instruments d'harmonie et de consonance.
-<i>Leonardo da Vinci</i>, ce son voilé de mélodie nocturne ne convient-il
-pas au mystérieux musicien des sérénades du clair-obscur?
-<i>Tintoretto</i>, n'entendez-vous pas grincer la fanfare rauque et stridente
-de la couleur véhémente? <i>Buonarotti</i> détache en relief, d'un
-éclatant coup de ciseau, sur le marbre la grandiose originalité qu'il
-désigne. <i>Allegri</i> petille comme un sourire ivre de volupté joyeuse
-sur la mémoire du divin Corrége. <i>L'Albane!</i> le jardin d'Armide tout
-entier soupire dans cette note de flûte pastorale. On pourrait
-parcourir jusqu'au bout la gamme de ces affinités; mais prenons garde:
-le symbolisme du son a la profondeur illusoire du coquillage maritime:
-l'oreille qui s'y colle croit écouter la voix de la mer; elle n'entend
-que son propre bourdonnement.</p>
-
-<p>Il est des vies de sainteté et d'humilité qui montent invisibles, vers
-le ciel, comme des fumées d'encens. Celle d'Angelico n'a laissé dans
-les légendes mêmes de son ordre qu'une vague odeur de vénération.
-Quelques souvenirs de vertus et d'extases composent toute son histoire.
-Le cloître est le vestibule de l'éternité; il participe de son
-silence et de son mystère.</p>
-
-<p>Ce fut en 1387, à l'âge de vingt ans, qu'il entra dans le couvent des
-dominicains de Fiesole. On ne sait rien de ses premières années; mais
-il est probable que sa jeunesse ne fut pour lui que le noviciat de la
-vie religieuse; il naquit prêtre; sa robe de moine fut sans couture
-comme celle du Christ. Dieu a deux manières d'appeler à lui les âmes
-qu'il se réserve: la vocation et la conversion. La conversion a quelque
-chose du rapt et de l'enlèvement; elle s'embusque sur le chemin de
-Damas, elle attaque, elle foudroie, elle renverse, elle dépouille le
-vieil homme avec la violence d'un déchirement, mais l'âme qu'elle a
-vaincue emporte dans sa vie nouvelle l'incurable plaie du souvenir. Les
-fantômes nus des voluptés romaines poursuivent saint Jérôme au
-désert; ils se glissent jusque dans le lit de sable, où le vieil
-ascète roule son corps meurtri.</p>
-
-<p>La vocation, au contraire, a la douce fatalité d'une attraction. Les
-êtres qu'elle a choisis semblent prolonger en s'éveillant à la vie un
-ravissement antérieur. Ils la traversent dans un état de somnambulisme
-céleste. Des ailes invisibles veillent sur le sommeil de leurs sens;
-des épées de flammes s'interposent entre les ombres du monde et la
-sérénité de leur cœur. Leur pureté native ressemble à cette flamme
-du diamant aussi inaccessible aux souillures que celle des étoiles, et
-qui est la substance même de la pierre qu'elle fait rayonner.</p>
-
-<p>Dans l'histoire de la peinture, Frà Angelico présente peut-être
-l'unique phénomène de cette innocence immaculée appliquée aux formes
-d'un art terrestre. Frà Bartolomeo, lui aussi, fut un moine et un
-saint. Son œuvre passe pour une des plus graves et des plus profondes
-expressions du génie catholique. Un jour, cependant, il peignit pour
-l'église du couvent de Saint-Marc un saint Sébastien qui, à peine
-exposé, troubla la chasteté du sanctuaire. Le jeune martyr renvoyait
-les flèches de son supplice en effluves de volupté au cœur des femmes
-prosternées devant lui. Sa chapelle devint un sérail de rêves et de
-désirs profanes; la prière s'y noyait dans le soupir, l'agenouillement
-y languissait de mollesse. On fut forcé d'enlever bien vite l'image
-idolâtre; elle tiédissait l'encens, elle corrompait l'autel. Le Frate
-n'était certes pas complice de sa tentation d'artiste, lui, un des
-pourvoyeurs de cet effrayant auto-da-fé plastique allumé par
-Savonarole, où la Renaissance, dans un accès de mysticisme indien, se
-jeta sur un bûcher de tableaux et de statues, et faillit brûler tout
-entière. Mais il avait traversé la vie et ses passions; il avait
-appris l'art à l'école semi-païenne de Léonard; le cloître n'était
-pas son berceau, mais son refuge, et il y apportait malgré lui les
-souvenirs et les reflets de son passage à travers le monde.</p>
-
-<p>Ce rapprochement n'est qu'un exemple pris au hasard; en étudiant l'un
-après l'autre les maîtres les plus ascétiques de l'art chrétien,
-nous surprendrions en chacun d'eux le point qui le rattache à la terre.</p>
-
-<p>Dans ces premières messes de la peinture qui se célèbrent à l'ombre
-des cathédrales et des basiliques, Angelico seul a consacré et
-transsubstantié la forme en l'élevant vers le ciel. Lui seul a
-accompli le mystère du corps fait âme sans macération et sans
-flétrissure. À quoi attribuer ce miracle, si ce n'est à la candeur
-d'une nature sans tache, qui purifiait la matière en la reflétant.</p>
-
-<p>Quelques historiens donnent pour maître à Fiesole, Gherardo Starnina,
-l'initiateur de l'Espagne au style italien; mais rien ne confirme cette
-conjecture incertaine. J'ai sous les yeux deux petits tableaux de
-Starnina dont le coloris foncé et la familiarité tudesque ne
-rappellent nullement la manière idéale et légère du peintre
-angélique. La tradition la plus sûre est qu'un frère de son couvent
-lui enseigna l'art tout claustral de la miniature, et qu'il débuta par
-peindre des missels, des livres d'heures, jusqu'à des vignettes de
-reliquaires et de cierge pascal. La peinture, au moyen âge, s'était
-réfugiée dans le manuscrit sacré, comme dans la chrysalide de sa
-formation. Elle y attendait l'heure du réveil, au milieu des rêves
-d'azur et d'or de la fantaisie catholique. Elle préludait à ses
-immenses créations par de délicats opuscules. Fiesole sortit peintre
-de ce naïf apprentissage, mais il transporta, dans ses tableaux en
-détrempe, le zèle, la clarté, la scrupuleuse minutie de la miniature;
-il garda les colorations limpides, et la sainte simplicité de son
-pinceau qui joue avec les moindres détails du sujet, comme la main d'un
-enfant avec les mouches et les brins d'herbes. Il n'appartient pas à
-son siècle; il plane sur son école, il ne marche pas avec elle: il y
-apparaît entre Masaccio et Ghirlandajo, sans leur donner la main.
-Tandis qu'autour de lui les artistes florentins se passent en courant le
-flambeau hardi du naturalisme, lui continue à peindre à la lueur de
-l'astre mystique qui brilla sur Assise, cette crèche de l'art
-chrétien.</p>
-
-<p>À cette époque, l'école florentine prépare tumultueusement la
-technique de la Renaissance. Tout est recherches, inventions,
-découvertes, activité inquiète, échanges hermétiques, dans cet
-atelier de la forme en travail. La peinture étreint la sculpture et
-ressort en relief de cet énergique embrassement; le dessin imite les
-sinuosités de l'orfèvrerie et en reproduit les arêtes; le géomètre
-taille avec son compas le crayon de l'artiste, et lui révèle les lois
-de la profondeur et de la distance. Paolo Ucello vient de soulever le
-ciel d'or byzantin, et de découvrir les horizons enchantés de la
-perspective; Masolino de Panicale moule son modelé sur les saillies du
-bronze, et le trempe hardiment dans le clair-obscur: Masaccio résume
-tous ces progrès dans un admirable style: il dompte le raccourci,
-étreint le nu, élargit la couleur et fonde l'aplomb des figures;
-Filippo Lippi déploie les magnifiques exagérations du grandiose et de
-l'héroïsme plastique. Seul au milieu des agitations de l'art, ivre des
-premiers secrets de la nature, Frà Angelico reste dans sa cellule,
-fidèle, comme à des vœux, aux chastes procédés de l'école
-ombrienne: il la perpétue en la perfectionnant; il est pour ainsi dire,
-la vestale de son étoile vacillante aux grands souffles d'un siècle
-nouveau.</p>
-
-<p>Le <i>Couronnement de la Vierge</i>, de Fiesole, que possède le Musée du
-Louvre, est une de ses plus pures merveilles. Arrêtons-nous un moment
-devant ce tableau, comme devant la rosace centrale de son œuvre.</p>
-
-<p>Le Christ, assis sur un trône damassé d'or, pose la couronne du ciel
-sur la tête voilée de la Vierge. Marie, agenouillée, croise sur sa
-poitrine ses mains immobiles. Son profil faible et mince comme un relief
-d'hostie, transparaît de lucidité. Elle tient à peine à la marche du
-trône par la frange de sa robe diaphane, dont le pli fuyant décrit la
-courbe des génuflexions extatiques. Tout en elle exprime l'adoration
-assouvie, recueillie, muette, plongée dans sa plénitude connue dans un
-sommeil. Le Christ resplendit de paix et de gravité; son geste immuable
-plane sur l'infini du temps. On sent que le peintre n'a pas voulu
-représenter dans le <i>Couronnement de la Vierge</i> une cérémonie
-éphémère du Ciel, mais une des apparitions fixes de la vision des
-élus, un des mystères permanents de l'éternité.</p>
-
-<p>Sur les gradins parallèles qui entourent le trône, abondent les anges
-des Chœurs et des Hiérarchies. Les uns soufflent dans ces longues
-trompettes d'or perpendiculaires, dont l'imagination croit entendre les
-sons purs, fins, clairs, prolongés de sphère en sphère en répons de
-douceur et de psalmodie; les autres jouent de la viole, du psaltérion,
-de la cithare ou d'autres instruments de gloire et de louange, dont la
-forme inconnue semble exprimer l'ineffable son. Frà Angelico est en
-famille au milieu des anges; il les connaît tous, depuis l'enfant ailé
-qui jonche de sa tête rieuse la nimbe des Assomptions, jusqu'au
-Séraphin brûlant qui prend feu à la présence de Dieu et se consume
-d'ardeur devant sa face.</p>
-
-<p>Comment aurait-il trouvé, sans une surnaturelle intuition, ces têtes
-ravissantes qui figurent l'aspiration, l'élan, la prière, et
-corporisent les parfums de l'âme dans leurs arômes les plus subtils,
-dans leurs plus silencieuses émanations? Les anges de Raphaël
-paraîtraient lourds auprès de ces créatures aériennes, dont le sexe
-céleste flotte entre la vierge et l'adolescent. Chacun d'eux a son
-caractère et sa physionomie distincte, si l'on peut appeler de ces mots
-humains les nuances du bonheur. Il en est un qui embouche sa trompette
-en gonflant ses joues roses, avec l'allégresse d'un éphèbe grec
-sonnant un triomphe. D'autres rêvent, s'étonnent, admirent, ou
-sourient naïvement à la beauté du paradis.</p>
-
-<p>Au-dessous des chœurs angéliques se groupent les patriarches, les
-saints, les docteurs, les martyrs; rangées éclatantes de tuniques, de
-robes, de chasubles, de scapulaires, de camails, d'où sortent des
-têtes rayonnantes de béatitude. La procession aboutit à un évêque
-splendide à barbe byzantine, qui étale, comme l'envergure de son
-extase, une vaste chape, où la Passion, peinte dans l'étoffe, se
-déroule en versets d'écarlate. Ainsi drapé dans l'Évangile, à
-genoux sur le parvis, la crosse en main, la mitre en tête, dans
-l'attitude du pontificat triomphant, il fixe en plein le sacre de la
-Vierge. Vous diriez un mage catholique adorant le Soleil de justice et
-de vérité.</p>
-
-<p>Mais c'est au groupe des saintes que l'angélique pinceau a réservé
-ses plus douces caresses. Il en est une&mdash;celle qui tient un agneau dans
-ses bras tranquilles&mdash;d'une beauté si translucide, d'une grâce si
-vapoureuse, que l'on croit voir cette femme qui apparut dans la lune, au
-poëte de la <i>Divine Comédie</i> «comme une perle sur un front blanc.»</p>
-
-<p>Elle prie et elle rêve, attentive au choral des anges. Sa bouche
-s'entr'ouvre amoureusement connue pour aspirer l'hostie d'une communion
-invisible; ses yeux dorment dans leur lumière, son visage baigne dans
-sa félicité; on dirait que l'âme extravasée a répandu sa ferveur
-sur ses joues diaphanes. Les anciens parlent d'un «vent tissé,» la
-robe rose qui languit sur elle semble faite avec de la pudeur. Auprès
-d'elle, sainte Catherine, appuyée sur sa roue et comme à peine
-réveillée de son martyre, regarde curieusement la blonde extatique.
-Elle semble la questionner sur les choses du ciel, et engager avec elle
-une de ces conversations angéliques qui, selon Swedenborg, s'engagent
-et se poursuivent par la seule palpitation des paupières. Derrière,
-une jeune reine élance, pour mieux voir, son doux profil sur un cou
-mince comme l'attache d'une fleur. À l'air précieux de sa jolie tête,
-vous diriez qu'elle représente, au milieu de ces effusions et de ces
-ardeurs, l'élégance de la sainteté, l'aristocratie du paradis.</p>
-
-<p>La première impression de ce tableau séraphique est toute
-d'enchantement. L'œil respire délicieusement la pureté de ces douces
-figures: elle lui arrive comme le parfum des palmes et des lis d'une
-flore inconnue. Mais fixez-en l'ensemble par les yeux de l'âme, et
-bientôt le charme tout-puissant de foi qu'il recèle produira sur vous
-l'effet d'une révélation. Les dogmes catholiques se dégageront de ces
-têtes théologiques de prêtres et de docteurs, frappées du reflet de
-la vérité qu'elles reçoivent; les spiritualités religieuses
-exprimées par ces formes psychiques d'anges et de saintes&mdash;veilleuses
-transparentes des feux invisibles&mdash;vous pénétreront de leurs suaves
-influences; les rayonnements des tiares, des mitres, des couronnes, des
-auréoles, des ors merveilleux et vagues qui jonchent ces vêtements
-sublimes, prendront sous votre regard la splendeur du ciel étoilé, et
-vous vous sentirez emporté, par cercles d'ascensions insensibles,
-jusqu'à cette région de souffles, de battements d'ailes, de splendeurs
-dansantes, de lueurs vocales, de phosphorescences mélodieuses,
-d'apparitions et de disparitions enflammées, où Dante, cet aigle du
-mysticisme, a pu seul ravir la parole.</p>
-
-<p>Un des prestiges de la peinture de Fiesole est sa couleur, dont la
-pureté radieuse n'a d'équivalent dans la manière d'aucun autre
-artiste. N'y cherchez ni les jeux des reflets, ni les prestiges des
-ombres, ni les illusions de la chair, mais je ne sais quelle suavité
-virginale. Il peint toujours à la détrempe; l'outremer est la base et
-comme le firmament de ses tableaux; les roses et les ors y abondent. Les
-teintes y semblent soufflées plutôt qu'appliquées. L'effet est d'un
-indicible enchantement.</p>
-
-<p>Si l'on me demandait le secret de cette couleur céleste, j'irais le
-chercher dans les tabernacles qu'habitait son âme, et je recomposerais
-sa palette sur l'autel même de son sacerdoce. La vie religieuse
-projette autour d'elle une nimbe d'éclats et de rayonnements. L'église
-n'est pas seulement un édifice, c'est un climat sacré qui réfléchit
-la nature au miroir ardent du symbole, pour en faire jaillir une flamme
-plus digne d'être offerte à son Créateur. Elle a l'ostensoir pour
-soleil, les cierges pour étoiles, la fumée des encensoirs pour
-atmosphère. La lumière se transfigure au feu du vitrail, comme l'âme
-au creuset de la foi avant d'entrer dans son enceinte. Les montagnes de
-diamants de ses chasses, les fleurs sidérales de ses reliquaires, les
-arbres enflammés de ses candélabres, idéalisent la nature en la
-rappelant. Un cycle de fêtes triomphales, revêtues des blancheurs du
-lin, des embrasements de la pourpre et des orfrois du brocart, y figure
-la révolution du Soleil mystique, parcourant les signes de son zodiaque
-éternel. Les vases de ses sacrifices empruntent un éclat surnaturel à
-la lucidité de leur métal, aux reflets des flambeaux qui les
-illuminent, aux gestes mystérieux et lents des prêtres qui les lèvent
-ou qui les abaissent. Le calice rayonne, la patène miroite, le ciboire
-éclate, les burettes scintillent. Les chants liturgiques roulent dans
-leurs strophes des flots de pierreries merveilleuses; le béryl, le
-sardonyx, la sardoine, incessamment nommés par l'Apocalypse et par les
-Prophètes, jettent des feux éblouissants dans l'imagination des
-fidèles. Quand le Christ, incarné dans l'Eucharistie, s'élève entre
-les mains du prêtre à la cime de l'autel flamboyant et vaporeux, il y
-apparaît, comme Dieu au désert, à travers un buisson ardent.</p>
-
-<p>Fiesole vivait dans l'église: ce fut de ses splendeurs qu'il composa sa
-palette. Le jour de son atelier vient du paradis.</p>
-
-<p>L'art, pour Angelico, continuait la prière; c'est assez dire qu'il
-remplit sa vie. Vasari s'étonnait, en 1550, du nombre prodigieux de
-peintures qu'il avait laissées à Florence. La plupart ont disparu, et
-cependant celles qui restent témoignent d'une assiduité toute
-monastique au travail. Le couvent de Saint-Marc, qu'il habita après
-celui de Fiesole, est encore rempli de ses fresques; il en a couvert les
-dortoirs, les corridors, les cellules. Il a, pour ainsi dire,
-emparadisé le monastère, en déroulant sur ses murailles le ciel qu'il
-avait en lui. Entre tant de chefs-d'œuvre, notre préférence serait
-peut-être pour l'<i>Annonciation</i>, qui décore la galerie supérieure.
-Marie, inclinée en avant, écoute la parole de l'ange dans l'attitude
-de la résignation qui se livre. Son visage est empreint d'une
-mélancolie pensive, ses yeux regardent par delà l'ange lui-même, dans
-l'avenir qu'il lui annonce. On sent qu'elle y voit poindre la croix du
-Calvaire, et que le mystère de l'Incarnation s'accomplit dans son sein
-en le déchirant.</p>
-
-<p>Les musées de Florence renferment un grand nombre des tableaux de
-Fiesole, mais il faut le chercher surtout à l'Académie des beaux-arts,
-qui conserve huit grands tableaux en trente-cinq compartiments
-représentant la vie de Jésus-Christ: ils décoraient autrefois les
-volets de la sacristie de la chapelle de la Nunziata.</p>
-
-<p>C'est là qu'on peut admirer, dans tout l'ensemble de son génie,
-l'artiste bienheureux dont l'exécution même a la beauté d'une vertu.
-Je n'hésite pas, pour ma part, à y reconnaître les types de dessin
-les plus élégants et les plus purs que l'art italien ait produits
-avant Raphaël. La composition des groupes et des scènes n'affecte pas
-la symétrie pédantesque des Byzantins; sa paix n'est point une
-léthargie, sa lenteur n'a rien d'immobile; ses personnages s'entendent
-par signes, pour ainsi dire, mais par signes d'une finesse exquise, plus
-expressive que la parole. Les figures s'élancent sans roideur, et
-entrelacent les inflexions d'un mouvement toujours choisi et bienvenu
-aux lignes déliées des formes ogivales. Leurs draperies suivent le
-contour du geste et de la pose, mais avec le lointain, le vague et le
-flottant du voile. Ne leur demandez pas de profanes caresses, ni de
-matériels embrassements; le peintre touche au corps avec les mains
-vierges du prêtre: il l'abrège, il l'effile, il l'évanouit, il n'en
-exprime que la tête: on sent qu'il voudrait le vaporiser et donner à
-son buste, au moyen du tissu idéal dont il l'enveloppe, l'innocence de
-la tige d'une fleur ou le mystère d'une nuée.</p>
-
-<p>Cette glorification qui devance les métamorphoses de l'éternité,
-Fiesole l'accomplit surtout par cette couleur dont nous avons déjà
-signalé la candide splendeur. Il la répand sur ses carnations en
-teintes blondes et claires dont le fondu ne peut se comparer qu'au
-trouble de ces tons dorés qui naissent et expirent confusément à la
-racine des jeunes chevelures. Presque toujours il cerne l'iris des yeux
-d'un cercle noir excessivement fin, ce qui donne au regard une
-inexprimable tendresse.</p>
-
-<p>Les fonds de ses tableaux ont cet aspect mystique que l'école ombrienne
-prête à la nature. Angelico donne à ses paysages des horizons de
-parabole; il y creuse des vallées érémitiques, il y élève des
-montagnes où Jésus pourrait enseigner, il y dessine des sentiers que
-l'on dirait frayés par les sandales des anachorètes, et qui semblent
-conduire aux grottes des Pères du Désert. Comme Giotto, il cisèle en
-clair les feuilles de ses arbres, et donne à leur svelte tige
-l'élancement d'une aspiration vers le Ciel; comme lui encore, il
-profile, dans ses perspectives, des édifices d'une délicatesse
-fantastique, qui semblent exprimer par la ténuité et de leurs lignes
-le détachement de la terre et la vanité des œuvres de l'homme.</p>
-
-<p>Mais la merveille de cet Évangile historié, c'est l'âme qui le
-comprend, l'imagination qui le devine, et qui semble avoir pour les
-choses divines le don d'empreinte d'un saint Suaire; c'est la succession
-d'idées innocemment sublimes qui s'y déploie sans effort, avec
-l'effusion d'une belle âme. Fiesole a du génie plein les mains, parce
-qu'il a de la sainteté plein le cœur; son inspiration n'est que la
-seconde vue de sa foi. Quelle surprenante idée que celle d'avoir
-représenté la Cène sous la forme d'une communion: le Christ,
-sacrificateur de son sacrifice, célébrant sa propre messe, et
-distribuant aux apôtres, de sa main de chair, le pain qui l'incarne et
-le multiplie!</p>
-
-<p>Les scènes de la Passion sont peintes comme de la main d'un
-stigmatisé. On sait qu'il fondait en larmes chaque fois qu'il avait à
-les retracer, et qu'on le surprit souvent défaillant d'angoisse et de
-douleur au pied du tableau commencé. Mais il n'est pas seulement le
-voyant, il est encore le poëte de l'Évangile. À la reproduction
-textuelle du livre sacré il ajoute presque toujours des paraphrases
-d'une grâce ou d'une mélancolie pénétrantes. Ainsi, dans la descente
-de Jésus aux limbes, il représentera les saints de l'ancienne loi se
-pressant en foule au-devant du Sauveur armé de l'étendard de sa
-victoire sur la mort. Une mince cloison sépare les limbes de l'enfer;
-une âme&mdash;on dirait celle d'une femme, tant elle est svelte et
-frêle&mdash;est accourue au bruit. Elle s'élance, elle crie grâce, elle
-voudrait briser le mur qui la sépare du pardon, de la délivrance, du
-ciel peut-être! Oh! si le Christ pouvait l'entendre! mais un démon la
-retient dans son étreinte, la pauvre âme se débat toute palpitante;
-elle renverse en arrière sa tête éperdue. Il y a dans le jet
-frémissant de cette figure un sentiment de la damnation morale&mdash;de
-celle que sainte Thérèse plaignait sublimement de ne pouvoir
-aimer&mdash;plus poignant que toutes les tortures de l'enfer dantesque.</p>
-
-<p>Dans ses <i>Jugements derniers</i>[<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>&mdash;son motif de prédilection&mdash;il se
-passe entre les âmes élues et leurs anges gardiens des scènes de
-reconnaissance ravie, d'expansions ingénues, de caresses sonorales,
-d'entrelacements ailés, de baisers fondus, d'étreintes insolubles, qui
-vous révèlent toutes les voluptés des cieux. N'est-ce pas encore une
-idée de génie que celle de figurer toujours l'enfant Jésus planant
-sur les genoux de sa mère, qui ne le touche jamais, et le berce les
-mains jointes.</p>
-
-<p>Ce qui nous frappe encore dans l'œuvre de Fiesole, c'est une
-impuissance absolue à reproduire les mouvements et les expressions du
-mal. Les enfers de ses <i>Jugements</i> sont d'adorables caricatures de
-sainte ignorance et de puérile bonté. Les damnés font des mines d'une
-contrition touchante; les démons ont beau dresser leurs cornes et
-fendre leur bouche jusqu'aux oreilles, ils n'en sont pas moins au fond
-de bons diables qui ne demandent qu'à s'attendrir. Ne pouvant les faire
-terribles, Angelico les fait gras. L'obésité devait être la suprême
-laideur pour le maître des mortifications et des élancements de la
-forme. En somme, ils rappellent assez ces types joufflus et ventrus de
-moines luxurieux que le moyen âge accouplait dérisoirement aux
-gargouilles de ses gouttières. Les instruments de torture dont ils
-poursuivent les réprouvés, au milieu de minces flammes de cierges,
-semblent les plus anodins du monde. Ce sont des serpents doux comme des
-lézards, des fouets pareils à des disciplines de dévotes, des
-chaînes aux anneaux de rosaire. La tendresse du pinceau qui caresse ces
-jolis supplices en diminue encore la terreur. Cependant, les anges,
-assis sur les nuées, les regardent d'un air de pitié ineffable. Ils se
-contiennent pour ne pas pleurer: une seule de leurs larmes éteindrait
-l'étincelle de ces doux enfers.</p>
-
-<p>De même, dans ses <i>Passions</i> et dans ses <i>Martyres</i>, le bienheureux ne
-donne jamais aux figures des persécuteurs le caractère de
-l'impénitence finale. Ils font les méchants; mais tout espoir n'est
-pas perdu: peut-être se convertiront-ils un jour. Bien de plus
-charmant, comme exemple de cette incorrigible mansuétude, que le
-<i>Massacre des Innocents</i>, de l'Académie de Florence. De jeunes
-bourreaux, serrés comme des pages dans leurs cottes de mailles,
-égorgillent les Innocents dans les bras de leurs mères. Un carnage de
-boutons de roses où la rosée, ce sang des fleurs, coulerait à flots,
-ne serait pas plus gracieusement cruel. Les petits enfants sont bien
-sages, et laissent couper leurs têtes blondes sans crier et sans faire
-la moue. Les mères se débattent bien un peu, mais d'un air si posé,
-par gestes si tranquilles! Il en est une qui s'esquive à pas menus de
-la bagarre, en cachant son nourrisson dans le pli de son manteau bleu.
-Pourvu que l'enfant ne se réveille pas! À l'étrange placidité de
-cette scène de meurtre, vous diriez une <i>répétition</i> jouée par les
-anges, dans le ciel en fête, de la tragédie de l'Évangile. On
-pourrait prendre Hérode, qui regarde de sa terrasse, majestueux et
-calme, pour Dieu le père, contemplant, du haut de son trône, les jeux
-de ses Chérubins.</p>
-
-<p>Imperfection sublime! gaucherie touchante d'une main virginale qui ne
-savait que bénir! On sourit d'abord, bientôt on admire. Cette pureté
-parfaite vous éblouit comme un phénomène du monde spirituel. On se
-demande de quelle argile est pétrie la nature des saints, et si le Ciel
-n'envoie pas des anges sur la terre.</p>
-
-<p>En dehors de ses innombrables tableaux de petite dimension, Fiesole a
-laissé des fresques qui démontrent une haute aptitude aux grandes
-conceptions de la peinture monumentale. Le pape Nicolas V l'appela à
-Rome sous son pontificat, et le chargea de décorer au Vatican la
-chapelle qui porte son nom. Il y peignit la vie de saint Étienne et de
-saint Laurent dans un style austère et doux, auguste et naïf qui
-agrandit, sans les altérer, les types de ses compositions habituelles.
-Le même pape lui fit peindre à fresque la chapelle del Sacramento, qui
-fut plus tard détruite par Paul III. L'année même de sa mort, en
-1455, il ébauchait sur la voûte d'une chapelle de la cathédrale
-d'Orvieto des figures de prophètes qui ont, depuis, été terminées
-par Luca da Cortona.</p>
-
-<p>Nous n'avons rien dit de la vie d'Angelico; il n'a pas d'histoire, il
-n'a qu'une légende: ce fut une vierge faite homme, l'<i>Imitation de
-Jésus-Christ</i> sous forme humaine. L'artiste disparaissait tout entier
-sous l'humilité du moine. Pour lui, la peinture n'était qu'une des
-fonctions de louange et de prière de la vie claustrale. Il ne
-s'enorgueillissait pas plus des chefs-d'œuvre de son pinceau, que le
-cénobite de la natte de joncs tressée sous le palmier de sa cellule.
-Il n'entreprenait aucun tableau sans la permission de son prieur, et
-jamais il ne voulut en recevoir de prix: il aurait cru trafiquer des
-dons de son Dieu en vendant ses inspirations. Pendant son séjour à
-Rome, le pape Nicolas V voulut le nommer à l'archevêché de Florence.
-Angelico le supplia de le laisser dans son cloître. Il désigna
-lui-même pour le remplacer un religieux de son couvent, qui fut depuis
-saint Antonin.</p>
-
-<p>Il peignit jusqu'à son dernier jour, créant par milliers les saints,
-les apôtres, les séraphins, les martyrs, avec la fécondité bénie de
-ces patriarches de la Bible qui engendraient des tribus sacrées. Sa vie
-fut une échelle de Jacob dressée vers le Ciel; il en peupla d'anges
-chaque degré, comme pour les envoyer à Dieu au-devant de lui, en
-messagers d'offrande et d'aspiration. Si Dante l'avait suivi, au lieu de
-le précéder, dans quelle nuance limpide de son Paradis il aurait
-enchâssé l'âme du saint artiste! Quelle canonisation d'effets de
-lumière et de scintillements étoilés il aurait faite au coloriste du
-Ciel!</p>
-
-<p>L'art catholique avait donné en Fiesole son enthousiaste et suprême
-effort; il s'arrêta après l'avoir produit. Son plus pur disciple, le
-croissant de cet astre virginal, est Benozzo Gozzoli, le peintre du
-Campo Santo. Autour de sa tradition se groupèrent encore Domenico di
-Michelino, Zanobio Strozzi et quelque autres: pâle constellation
-qu'absorbe bientôt l'éclatant soleil du seizième siècle. Plus tard,
-la Renaissance, dans ses intervalles de piété, vint s'agenouiller
-parfois, comme à un prie-Dieu, devant l'œuvre du peintre angélique;
-elle en rapporta quelques étincelles des premières ferveurs de l'art
-italien. Son dernier reflet vient expirer en chastes sourires sur les
-lèvres des Vierges de Raphaël; il s'y est éteint pour jamais. On
-rallume les flammes de la terre, on ne rallume pas les étoiles
-éteintes.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Entre les Jugements derniers si souvent répétés par Fiesole,
-nous citerons ceux du musée de l'Académie des beaux-arts de Florence,
-du musée de Berlin, et celui qui faisait partie de la galerie du
-cardinal Fesch.</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="HEMLING">HEMLING</a></h4>
-
-
-<p>Hemling n'a pas d'histoire. Peintre des légendes chrétiennes, il est
-lui-même une légende. On peut dire qu'il a traversé la vie, invisible
-et anonyme comme un ange. Son nom même est resté vague, comme s'il
-n'avait été transmis que par un écho.&mdash;L'Allemagne l'appelle Hemling,
-la Belgique dit Memling, quelques-uns écrivent Hemmeling, d'autres
-prononcent Memmelinck.&mdash;La tradition le poursuit comme un être ailé
-qui échappe à la preuve et qui ne se révèle que par ses miracles. On
-croit qu'il fut peintre de Charles le Téméraire; on présume qu'il
-accompagna en Italie son maître Rogier; il en est qui le font mourir en
-Espagne, à la Chartreuse de Miraflores. Vestiges indécis et presque
-effacés. L'artiste mystique a si peu pesé sur la terre qu'elle n'a
-point conservé sa trace.&mdash;La tradition la moins douteuse le représente
-blessé à la bataille de Murat et se traînant par les chemins au
-milieu d'un âpre hiver jusqu'à Bruges, son pays natal, où il fut
-admis à l'hôpital de Saint-Jean. Son long séjour dans cette maison
-des pauvres et des malades est le seul fait avéré de sa furtive
-existence. Ce fut là que, pour reconnaître l'hospitalité des moines,
-il peignit la <i>Châsse de sainte Ursule</i> et quelques-uns de ses plus
-délicats chefs-d'œuvre&mdash;Tel ce Christ des légendes qui, sous la
-figure d'un mendiant, frappe aux portes, la nuit, pour éprouver la
-charité des hommes.&mdash;Le matin il se transfigure, et laisse la maison
-qui l'a reçu pleine de sa lumière.</p>
-
-<p>Ce fut donc pendant sa convalescence que Hemling composa ces divines
-peintures. Elles trahissent l'influence de cet état particulier de la
-vie. Qui n'a ressenti ou observé les phénomènes qui accompagnent la
-convalescence! Le corps, atténué par la souffrance, se spiritualise en
-quelque sorte; sa trame grossière prend la finesse et la poésie d'un
-voile; ses organes se raffinent en se ravivant; le pas est plus léger,
-le regard plus lucide, l'odorat plus exquis, l'oreille plus subtile: les
-nerfs frémissent légèrement à des sensations qui naguère ne les
-auraient pas effleurés. D'une autre part, l'âme, échappée des ombres
-de la mort, renaît à la vie avec une innocence enfantine. De la tombe,
-dont il a effleuré les premiers degrés, le malade l'apporte une
-mélancolie religieuse mêlée à la joie de l'existence reconquise. Ce
-monde qu'il a cru quitter lui apparaît coloré des teintes de l'Éden.
-L'attendrissement qu'il éprouve en le revoyant l'idéalise à ses yeux.
-Il fait doux, pour lui, dans les couleurs, comme dans l'air, comme dans
-les bruits. Il jouit de la lumière comme le premier homme dut admirer
-la première aurore. Le repos l'initie aux délices de la contemplation.
-Le chant d'un oiseau, la plainte d'une source, la grâce d'une fleur, le
-vol d'un insecte, la forme d'un nuage, le plongent dans une sereine
-rêverie. Les visages aimés ou compatissants qui ont entouré son lit
-de douleur se revêtent d'une angélique expression; les indifférents
-même lui semblent sympathiques; son âme leur prête la bienveillance
-dont elle est remplie: il rentre dans le monde et dans la nature avec la
-reconnaissance d'un exilé auquel on a rouvert sa patrie.</p>
-
-<p>L'œuvre entière d'Hemling est empreinte de cette douce influence. La
-convalescence semble l'état normal de ce pur génie. Ses sveltes
-figures sont, pour ainsi dire, purifiées du corps. La douleur a passé
-sur leurs chastes formes, non pour les flétrir, mais pour les alléger.
-Il les épure et il les macère pour mieux révéler leur âme, comme on
-amincit l'albâtre des lampes pour que la flamme reluise à travers.
-Leurs airs de tête n'expriment que des joies surnaturelles ou des
-pensées idéales. Leurs draperies coulantes et diaphanes rappellent ces
-vêtements de clarté que l'Écriture promet aux élus. Les paysages qui
-les encadrent mêlent les teintes dorées de l'automne à l'azur du ciel
-des visions. Un silence mystique règne dans ses tableaux. N'y cherchez
-ni les effets du contraste, ni les mouvements de la passion, ni les
-splendeurs de la beauté matérielle: tout y est calme, recueillement,
-abstraction de la terre et vie intérieure. Dante n'emploie pour peindre
-son <i>Paradis</i> que des teintes et des dégradations de lumière; Hemling
-compose sa peinture des nuances les plus célestes de la sainteté et de
-la vertu.</p>
-
-<p>Les maîtres s'expliquent et se commentent par leurs
-œuvres.&mdash;Arrêtons-nous devant cette <i>Châsse de sainte Ursule</i>, qui,
-par sa beauté et sa forme même, peut passer pour le monument
-d'Hemling.&mdash;La légende de sainte Ursule et des onze mille vierges est
-un des plus gracieux romans chrétiens du moyen âge. On dirait la vie
-des saintes écrite par une fée. Il y a de la chevalerie et de la
-féerie dans cette croisade de vierges commandée par la fille d'un roi,
-qui, du fond de l'Irlande, s'achemine vers Rome, y reçoit le baptême
-et s'y dévoue au martyre. Saint Cyriaque, un pape imaginaire, accueille
-et baptise ces amazones de la foi, et descend du trône de saint Pierre
-pour se faire l'aumônier de leur chaste armée. Guidées par lui, les
-onze mille vierges reviennent mourir à Cologne sous les flèches et les
-haches des Huns. L'art chrétien a souvent reproduit les aventures de
-cette chevalerie féminine. Hemling en a fait un poème qu'on pourrait
-appeler l'Odyssée du martyre.</p>
-
-<p>La châsse de Bruges, comme beaucoup de reliquaires de l'époque, a la
-structure d'une maison gothique. Sur ses parois, divisées en quatre
-compartiments, le peintre a représenté les épisodes du voyage
-d'Ursule et de ses compagnes. Les deux pignons encadrent les images de
-la Vierge et de la sainte. Sur le toit, il a peint son couronnement au
-milieu de la cour céleste.</p>
-
-<p>C'est d'abord le débarquement d'Ursule à Cologne, à la tête de son
-armée virginale. Elle descend du lourd navire, soutenue par ses
-compagnes. La troupe sacrée défile déjà par la porte de la ville,
-qui découpe sur le clair du ciel les nefs de ses églises et le clocher
-de sa cathédrale. On croit voir entrer dans la Jérusalem céleste les
-vierges qui «suivent l'Agneau partout où il va.»&mdash;Les madones de
-l'Italie paraîtraient sensuelles auprès de ces saintes du Nord. La
-froideur particulière à leur race s'illumine d'une pureté divine;
-c'est de la neige mêlée à de la lumière. Leur beauté n'a rien de
-plastique: les joues sont rondes, les pommettes saillantes; les fronts
-ont cette largeur qui défigurerait les déesses païennes, mais qui
-convient à des saintes.&mdash;L'art chrétien fait régner le front sur le
-corps; il l'élève comme une ogive sur ce temple du Saint-Esprit.&mdash;Le
-charme des vierges d'Hemling est d'une qualité presque incorporelle,
-leurs yeux clairs ont la fixité distraite de l'extase; leurs tailles
-déliées s'élancent avec la rectitude des grands lis; leurs gestes et
-leur maintien respirent une modestie solennelle. Rien n'égale la
-bizarre élégance de leurs costumes et de leurs coiffures. Ces saintes,
-qui vont au martyre, semblent des fées partant pour un bal sur la
-bruyère ou sur la nuée.</p>
-
-<p>Le second tableau nous les montre entassées dans le vaisseau qui aborde
-à Bâle. Leurs têtes blondes et candides, que la virginité confond
-dans une charmante ressemblance, apparaissent serrées l'une contre
-l'autre, comme des fruits au fond d'une corbeille. La reine s'élance de
-cette agglomération de beautés, pareille aux Vierges des Assomptions
-planant sur un bouquet de têtes d'anges.</p>
-
-<p>Dans le tableau suivant, l'artiste a représenté la jeune phalange
-arrivant à Rome. Le pape s'avance pour la recevoir sous le péristyle
-d'une église. Sa physionomie et son attitude sont empreintes de la
-gravité de l'épiscopal. Ce n'est point le pontife royal et magnifique
-de la Renaissance; c'est le rigide représentant de l'orthodoxie et du
-dogme. Je ne me figure pas autrement ce pape flamand qui, entrant au
-Vatican après Léon X, se signait à la vue des statues antiques. Les
-cardinaux qui l'entourent n'ont rien non plus de l'altière élégance
-des princes de la cour romaine. Vraies têtes théologiques, blanchies
-dans les méditations de la foi, on dirait les bourgmestres et les
-échevins de l'Église.&mdash;Ursule, agenouillée et voilée, met ses mains
-jointes dans la main du pape, et la ferveur de son geste est telle,
-qu'on sent qu'elle y dépose son cœur et son âme. Sa douce figure,
-hardiment fixée sur le visage du vieillard, respire l'exaltation du
-sacrifice accepté. Elle se livre, en sa personne, au Dieu des martyrs.
-Derrière elle s'aligne le ravissant cortège de ses sœurs. Leurs
-physionomies dociles et placides reflètent, avec d'imperceptibles
-variantes, la résignation de leur reine. L'expression d'Ursule va
-s'atténuant de figure en figure, comme un cri d'enthousiasme qui se
-répercute d'écho en écho, affaibli, mais non altéré. Il décroît,
-il s'amoindrit, il s'efface... le dernier n'est plus qu'un soupir.</p>
-
-<p>Le pape, suivant la légende, voulut guider lui-même les onze milles
-vierges au martyre; il se fit le pâtre de ce troupeau virginal pour le
-conduire à la mort. Le peintre l'a représenté, dans le tableau
-suivant, assis entre deux cardinaux, dans la barque qui va descendre le
-Rhin. À sa droite siègent des évêques pensifs comme sur les bancs
-d'un concile; à sa gauche prient les saintes inclinées sur la proue du
-navire, comme sur le bord d'un prie-Dieu. Cette simple scène prend,
-sous le pinceau d'Hemling, la majesté d'un symbole. Le bateau
-s'agrandit aux proportions de l'Église. On croit voir la barque de
-Pierre parlant pour l'éternité.</p>
-
-<p>Le martyre des onze mille vierges remplit les deux derniers
-compartiments de la châsse. Ce sont les plus faibles au point de vue de
-l'art, mais les plus touchants aux yeux de l'esprit. Hemling ne sait
-exprimer ni la violence ni la haine. Sa main, si habile à exprimer les
-moindres nuances de la tendresse et de la pitié, devient comme celle de
-Fiesole d'une gaucherie charmante lorsqu'elle veut reproduire les
-mouvements du mal. Cette belle inaptitude que nous avons déjà
-signalée dans le génie du peintre angélique, est le privilège de
-presque tous les maîtres des premières écoles.</p>
-
-<p>Hemling, comme Fiesole, ne sait que bénir. Son doux génie répugne aux
-expressions de la cruauté et aux angoisses de l'agonie matérielle.
-Dans le premier tableau, deux archers tirent à l'arbalète sur le
-colombier de saintes groupées, dans le vaisseau, autour de leur reine.
-Les unes reçoivent le trait de la mort avec ravissement, et comme elles
-recevraient l'hostie du viatique. D'autres se pâment ou se cachent la
-tête dans leurs mains, avec de gracieux mouvements d'enfants effrayés.
-Plus loin, Ursule, visée à bout portant par l'arc d'un soldat, attend
-la flèche mortelle, la bouche ouverte et les bras tendus, dans un
-recueillement qui ressemble au sommeil extatique des stigmatisées. Des
-Barbares, en habits de Sarrasins, groupés sur le devant de leur tente,
-les voient mourir avec la jovialité débonnaire de bourgeois flamands
-regardant des arbalétriers tirer à l'oiseau, un jour de kermesse.</p>
-
-<p>On peut ranger la châsse de sainte Ursule, parmi les merveilles de la
-main humaine: la délicatesse du pinceau égaie l'idéalité de la
-pensée. Ces deux cents figurines, dont les plus grandes ont un pied et
-les plus petites six lignes de hauteur, sont d'une finesse radieuse, qui
-n'a d'analogie que dans la manière de Fiesole. C'est un mélange
-ineffable d'éclat et de suavité, l'ardeur du vitrail tempérée par la
-transparence de la miniature. En créant ce monde surnaturel, Hemling
-l'a enveloppé de son atmosphère. Les marines, les paysages, les villes
-que traverse le chaste cortège se colore du reflet de son innocence.
-Tout y est simple, lumineux, candide. Les fleuves roulent des eaux de
-cristal; les navires rappellent l'arche primitive; les montagnes ont
-quelque chose d'aérien et d'immaculé; les édifices semblent
-construits pour la clôture et pour la prière. Jamais le monde n'a
-été contemplé par un regard si bienveillant et si doux. Tout se
-transfigure sous son pinceau, les visages, les corps, les vêtements,
-les édifices, les eaux, les arbres et l'air même. En évoquant dans
-ses tableaux les vierges et les saints, Hemling semble faire descendre
-avec eux le paradis sur la terre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/figure03.jpg" width="500" alt="" />
-<p class="center"><i>La Fornarina</i> d'après Raphaël</p>
-</div>
-
-
-
-
-<h4><a id="RAPHAEL">RAPHAËL</a></h4>
-
-
-<p>La Vierge est la divinité de l'art italien. On peuplerait des mondes
-avec les madones de ses six écoles. C'est le <i>Miracle des roses</i> de la
-peinture que cette multiplication merveilleuse du type unique de la
-Virginité-Mère ainsi reproduite sous des milliers de formes diverses.
-Depuis dix-huit cents ans la Vierge voyage, pour ainsi dire, à travers
-les enveloppes changeantes de la beauté terrestre, pareille à ces
-âmes du ciel indien qui, dans le cycle infini de leurs métempsycoses,
-prennent, essayent et rejettent, comme des vêtements progressifs,
-toutes les splendeurs et toutes les grâces de la nature, depuis
-l'étoile jusqu'à la gazelle, depuis la femme jusqu'à la fleur.</p>
-
-<p>Ce serait un curieux pèlerinage à faire que de suivre l'itinéraire de
-la Madone dans le monde de l'art. Sa plus antique image, récemment
-découverte dans une crypte des catacombes, nous la montre sous les
-traits sillonnés et durs d'une parque chrétienne. Grossière et
-grandiose ébauche que l'on dirait rayée dans la pierre par le pouce
-sanglant d'un martyr! Elle sue l'amertume, elle respire la mort; elle
-s'harmonise avec l'horreur sacrée du labyrinthe sépulcral; elle y
-préside du fond de son abrupte chapelle aux deuils, aux lamentations,
-aux funérailles de l'Église.</p>
-
-<p>Ce type primitif se transforme à peine, lorsque l'Église délivrée
-fait sortir la Vierge avec elle du sépulcre et l'installe
-solennellement sous le plein cintre des basiliques. Seulement sa
-vieillesse s'arrête, se momifie, s'endurcit et devient de l'éternité.
-La Vierge byzantine n'a pas d'âge; sa face impassible, prise dans les
-linéaments rigides de la mosaïque comme dans la définition d'un dogme
-invariable, n'exprime que l'inflexibilité de la foi. Jamais un sourire
-ne descelle ses lèvres d'émail, jamais un regard d'amour ou de
-charité n'attendrit ses yeux lapidaires. Entre elle et le fidèle
-agenouillé sur les pavés de l'église, aucun autre rapport que celui
-d'une adoration lointaine. La dureté même de la matière sur laquelle
-elle est empreinte, la splendeur sombre et compliquée des ors
-vitrifiés qui l'emboîtent, la magnificence mystérieuse de sa
-dalmatique, lui donnent l'air d'une de ces impératrices de Byzance
-constellées d'agates, fleuronnées de cabochons, incrustées d'émaux,
-qui siégeaient inaccessibles et placides au centre d'une cour bizarre
-et d'une théologique étiquette.</p>
-
-<p>Giovanni Cimabuë, le rude précurseur de la Renaissance, humanise un
-peu, mais sans l'embellir, cette Vierge terrible; elle garde dans ses
-fresques et dans ses tableaux le profil aigu, les angles ronds, les yeux
-hagards, les pieds et les genoux en pointe, la physionomie chagrine et
-morne de son effigie orientale. Giotto, enfin, la revêt de grâce et de
-jeunesse; il la dégage du moule écrasant du plein cintre et la modèle
-sur la forme svelte de l'ogive; il élance sa taille, il arrondit ses
-contours, il éclaire ses yeux, il répand sur ses traits la vie de
-l'expression, la pudeur du coloris et la lumière du sourire; il la
-délivre des maigres étreintes de la robe tombante et l'enveloppe des
-caresses et des éclaircies du voile.</p>
-
-<p>À partir de ce moment, la Madone italienne est créée; la Vierge
-apparaît à la terre sous une forme digne de sa beauté morale. Pendant
-un siècle encore, les écoles de Florence, de Sienne et de l'Ombrie
-reproduisent et interprètent, selon le génie de leurs peintres, ce
-portrait d'amour d'un art juvénil: de Giotto à Pinturrichio, la Vierge
-ne cesse de croître en grâce, en noblesse, en aménité; cependant son
-type accompli et définitif n'est pas trouvé encore. Les images que
-tracent d'elle ces maîtres primitifs réalisent plutôt l'idéal de la
-foi que celui de l'art. L'angélique pudeur qui préside à leurs
-conceptions ressemble à la lune du ciel visible, son divin emblème;
-elle estompe ou elle émousse les lignes plastiques et les contours
-extérieurs. Dans la plupart de ces tableaux, Marie nous apparaît comme
-une âme divine à peine enveloppée des apparences d'un corps
-spirituel. Ce n'est plus une femme, ce n'est plus une mère, c'est une
-essence de virginité contenue dans une forme plus vague que l'opale et
-plus fragile que l'albâtre. Cette macération surnaturelle l'efface du
-monde extérieur; elle délie tous les liens terrestres qui la
-rattachaient aux enfants des hommes. La Vierge de Fiesole, par exemple,
-avec sa ténuité subtile et sa coloration d'hostie éclairée par un
-cierge, n'offre aucune prise au regard humain. Les frêles linéaments
-qui la dessinent semblent plutôt les initiales d'un mystère sacré que
-les délimitations d'une substance.</p>
-
-<p>D'autres, parmi ces peintres des premiers temps de la Renaissance,
-tombent dans l'excès contraire: ils donnent à la Vierge le type local
-de leur ville ou de leur province; ils l'affublent de leur costume, ils
-lui font prendre droit de bourgeoisie parmi ses jeunes filles et ses
-matrones. Privauté touchante, mais puérile, que les grâces de l'art
-enfant peuvent seules ennoblir.</p>
-
-<p>Il était réservé à Raphaël d'accomplir la Madone, effleurée ou
-ébauchée seulement jusqu'à lui, d'accorder en elle les sublimités
-religieuses du catholicisme aux plus parfaites harmonies de la beauté
-physique, et de la faire planer, en quelque sorte, dans une assomption
-pondérée, à égale distance du ciel et de la terre, d'un idéal trop
-mystique ou d'une réalité trop vulgaire.</p>
-
-<p>Même après ses travaux épiques du Vatican, on peut dire que la Vierge
-est restée sa création suprême. Ce fut sur elle qu'il porta tout
-l'effort et tous les progrès de son art. Ses Madones ressemblent à ces
-Heures qu'il a peintes plus robustes ou plus délicates, selon qu'elles
-s'éloignent ou s'avoisinent du soleil; elles redoublent de force,
-d'expression et de plénitude, à mesure qu'elles approchent du midi de
-son génie, de ce midi qui n'eut pas de couchant. De la <i>Vierge
-Condestabili</i> de Pérouse à la <i>Madone de Saint-Sixte</i>, Marie parcourt
-dans son œuvre tout un firmament de beauté. Suivons cette gravitation
-idéale, démêlons au milieu des mille images diverses dont il a
-revêtue. Celle que l'Église appelle l'<i>Étoile du matin</i>, l'astre
-distinctif qui marque chaque constellation nouvelle.</p>
-
-<p>La <i>Belle Jardinière</i> peut compter, par le sentiment, sinon par la
-date, parmi les plus jeunes Vierges de Raphaël. Peinte en 1507 à
-Pérouse, au moment où il allait quitter Florence pour venir à Rome
-prendre possession de tout son génie, cette angélique idylle est comme
-un <i>ex voto</i> reconnaissant du divin jeune homme à l'école de l'Ombrie,
-où s'était formée son enfance. Sur le point d'abandonner pour jamais
-les naïves traditions de l'art mystique, il semble qu'il ait voulu les
-résumer dans une fleur de grâce et de sainteté.</p>
-
-<p>Marie, assise au milieu des champs, serre entre ses bras le Fils de
-Dieu, debout sur son pied nu qui se dessine chastement sur l'herbe. Elle
-incline sur lui ses grands yeux limpides recueillis sous le voile
-baissé des paupières. Cette contemplation est si pieuse, si ingénue
-et si douce, qu'elle tient de la tranquillité du reflet, et que l'image
-du divin Enfant semble se réfléchir dans leur pâle azur, comme dans
-la clarté d'une belle eau dormante. Comment dire la candeur de ce
-visage ovale et pur comme une perle parfaite, la noble coupe de ce front
-si doucement bombé, la mollesse d'or soufflé de ces blonds cheveux
-ondés et noués en tresses négligentes, l'exquise formation du nez, la
-finesse presque invisible des sourcils, la courbe ingénue des lèvres,
-pareilles au calice d'une fleur entr'ouverte; la sainte modestie de
-cette robe unie, au corsage rouge, autour de laquelle le manteau bleu de
-la tradition flotte et se déploie comme un morceau de ciel! Quel charme
-ineffable dans la pose de l'Enfant Jésus dressant vers sa mère sa
-tête ravie et naïve! Le spectateur croit retrouver sa propre
-impression dans l'extase du petit saint Jean, à genoux devant le groupe
-maternel! Le jeune Précurseur s'appuie sur une croix rustique qu'il
-vient de faire avec deux joncs enlacés; mais Marie ne comprend pas
-encore ce navrant symbole, et la croix enfantine n'attriste pas plus la
-céleste églogue que la houlette d'un pasteur.</p>
-
-<p>Autour de la sainte Famille s'arrondit, comme une terrestre auréole, un
-de ces mystiques paysages où il semble que Raphaël ait voulu purifier
-la terre, et lui rendre quelque chose de l'innocence de l'Éden. Le lis
-chanté par les psaumes, la rose au cœur virginal, la mauve, qui
-recèle une vertu secrète dans ses humbles feuilles, croissent et
-fleurissent aux pieds de Marie. Plus loin s'élancent deux de ces arbres
-sveltes, minces, émondés, dont la cime, à peine garnie de quelques
-feuilles transparentes, éveille en l'âme, par une relation
-mystérieuse, l'idée de jeunes têtes moissonnées par des ciseaux
-sacrés. Dans le fond, au sein de collines arrondies et bleuâtres, on
-aperçoit une petite ville aux toits en pointe et au campanile élancé.
-Rien n'indique les travaux et les agitations de l'activité humaine dans
-cette cité toute symbolique et toute spirituelle. Là, sans doute, on
-n'entend d'autre bruit que le chant des hymnes et le son de l'orgue; là
-se promènent par les rues claires des hommes vêtus de blanc qui
-portent des palmes; là se penchent aux fenêtres taillées en ogives
-des têtes extatiques, pareilles à celles qui se montrent, embrasées
-de couleurs ferventes, aux vitraux des vieilles cathédrales.</p>
-
-
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/figure04.jpg" width="500" alt="" />
-<p class="center"><i>Muse.</i> Peint par Raphaël</p>
-</div>
-
-
-
-
-<p>Tout est printemps, fraîcheur, jeunesse, prémices de génie, vénusté
-de style, dans cette douce peinture; elle est traitée selon cette
-manière pure et précieuse à laquelle il semble que les vieux maîtres
-aient attaché une vertu morale. La pâleur dorée de son coloris
-répand sur elle je ne sais quelle clarté d'aurore: on dirait la
-réverbération lointaine du fond d'or évanoui des anciennes écoles.
-Les poses, les draperies, les gestes, les airs de tête de la grande
-manière raphaëlesque, commencent à s'y révéler, mais seulement à
-l'état de préludes et de douces promesses.</p>
-
-<p>Cette jeune Vierge, à demi rustique, assise parmi les plantes et les
-fleurs de la solitude, Raphaël l'emmènera à Rome avec lui. Elle va
-s'y développer, s'y amplifier, s'y grandir; elle va s'entourer d'anges,
-de saints, de donataires, de lampes, de rideaux, de colonnes,
-d'architectures magnifiques; elle va régner du haut des cieux
-entr'ouverts sur des compositions grandioses inspirées par les fêtes
-de l'Église triomphante; mais, quels que doivent être ses
-accroissements de force et de majesté, elle n'en reste pas moins, dans
-ce tableau, sinon la plus belle, du moins la plus jeune et la plus
-aimable de ses madones.</p>
-
-<p>De la <i>Belle Jardinière</i> à la <i>Vierge au Voile</i>, quelle
-transformation déjà et quelle différence! Le maître a vu Rome, et son style
-se ressent des influences de la ville éternelle. Si la Vierge a gardé le
-candide ovale et la blonde modestie de ses sœurs aînées, le geste de
-son bras, qui soulève le voile du lit de Jésus, celui de sa main
-posée sur l'épaule du petit saint Jean, la molle effusion de son
-agenouillement, développent les belles lignes de la statuaire antique.
-Sa robe, transformée en draperie, embrasse avec de chastes caresses les
-formes qu'elle suivait à peine autrefois. Son front porte le diadème
-de la royauté céleste, et le voile qui s'en épanche affecte des plis
-d'une imposante élégance. Dans le fond se dressent les murs pendants
-et la voûte écroulée d'une ruine romaine, et cette perspective
-d'antiquité sublime répond de loin, comme une harmonie, au groupe
-qu'elle encadre.</p>
-
-<p>La <i>Vierge à la Chaise</i>, portrait idéalisé d'une jeune patricienne de
-Florence, se ressent de son origine. Elle semble faite pour trôner sur
-sa belle <i>seggiola</i> aux colonnettes ciselées, dans une de ces églises
-de marbre et d'or du seizième siècle, qui sont comme les salons du
-paradis. Elle est peut-être la plus populaire de toutes les madones de
-Raphaël; elle renouvelle, en les sanctifiant dans l'Italie catholique,
-les miracles de séduction de cette Vénus de Guide dont la Grèce
-païenne devint amoureuse. Ce qui la distingue entre toutes ses sœurs,
-c'est la grâce: <i>Ave, Maria, gratia plena.</i> Une grâce demi-céleste,
-demi-mondaine, où la pureté de la vierge, la tendresse de la mère et
-l'amabilité de la femme, se mélangent avec des nuances et des
-harmonies de perle dans un parfait ovale de beauté. La noble finesse de
-ses traits, la clarté sereine de ses beaux yeux bienveillants,
-l'élégance du voile qui s'enroule autour de ses tempes, l'ajustement
-exquis du fichu brodé qui voile ses épaules et redouble de plis autour
-de sa poitrine, la tranquille étreinte de ses bras croisés autour de
-l'Enfant, tout en elle respire une courtoisie divine, une aménité
-accessible et je ne sais quelle surnaturelle distinction de grande dame
-céleste. Elle fait penser à ces saintes italiennes de la <i>Divine
-Comédie</i> qui conservent, jusque dans le feu des étoiles et des
-auréoles, l'air fin et spirituel de la civilisation toscane et l'accent
-«du beau pays où le <i>si</i> résonne.»</p>
-
-<p>Quelle douce affabilité dans le mouvement de sa belle tête qui se
-retourne vers le spectateur comme pour l'éclairer de sa plénitude! On
-dirait qu'elle vient de céder aux angéliques instances qui
-décidèrent Béatrix à se dévoiler à Dante:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">Volgi, Beatrice, volgi li occhi santi;</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Era la sua canzone; al tuo fedele</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Che per vederti ha mossi passi tanti.</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Per grazia fa noi grazia che disvele</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">A lui la bocca tua, sì che discerna</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">La seconda bellezza che tu cele.</span></p>
-
-
-<p>«Tourne, Béatrix, tourne tes yeux saints,&mdash;ainsi chantait leur
-canzone,&mdash;vers ton fidèle qui a fait tant de pas pour le voir!</p>
-
-<p>«De grâce, fais-nous la grâce de lui dévoiler ta bouche, afin qu'il
-distingue la seconde beauté que tu caches.»</p>
-
-<p><i>La Vierge de la maison d'Albe</i>, peinte dans la même année peut-être,
-reluit, entre les autres madones de Raphaël, comme une larme parmi des
-perles. Assise sur le gazon d'un frais paysage, elle contemple avec une
-mélancolie rêveuse la croix de roseau que le petit saint Jean, à
-genoux, vient de présenter à son fils. Sa main posée sur l'épaule du
-Précurseur semble l'inviter à détourner le fatal présage; mais
-Jésus a déjà saisi la croix prophétique, et fixe sur elle des yeux
-résignés.</p>
-
-<p>Raphaël n'aborde jamais qu'avec pudeur l'idée de la mort; aussi
-l'émotion de cette scène muette est-elle effleurée plutôt
-qu'exprimée. Elle circule avec la légèreté du pressentiment à
-travers les gestes, les airs de tête et les attitudes sympathiques de
-la jeune famille. Le Calvaire vient de lui apparaître, mais comme
-l'idée de la mort apparaît à la jeunesse, voilée, douce,
-indistincte, presque effacée par l'éloignement. Il n'y a qu'un nuage
-en l'air; il monte au-dessus de la tête de l'Enfant Jésus; et il est
-si faible et si pur, que l'imagination lui donne le sens d'un
-phénomène symbolique. On dirait qu'il vient de prendre l'empreinte de
-cette ombre de tristesse qui voile les visages de la sainte Famille,
-pour la dissiper dans le Ciel.</p>
-
-<p>Les caresses de l'exécution dissimulent encore ce vague fond de deuil.
-Jamais Raphaël n'a peint d'enfants plus gracieux, de Vierge plus
-juvénile, de campagne plus ombreuse et plus pacifique; jamais son
-dessin n'a déployé de plus attiques élégances. Vous diriez le
-<i>Stabat Mater</i> recélé sous la forme exquise d'un beau sonnet de
-Pétrarque.</p>
-
-<p>Jusqu'ici nous sommes restés dans le cycle terrestre des Vierges de
-Raphaël; mais il est une autre sphère purement idéale, au sein de
-laquelle il s'est plu à transporter souvent la Mère de Dieu. Là,
-Marie n'appartient plus à la terre: elle ne lui apparaît qu'à travers
-les incalculables distances de son Assomption. Elle ne se détache plus
-sur d'humbles fonds de campagne ou d'intérieur domestique, mais sur
-l'azur éternel, où pleuvent les rayons, où neigent les têtes
-d'anges. Elle ne s'assoit plus parmi les fleurs de la prairie ou sur la
-chaise taillée par la hache de Joseph; elle plane sur des nuées, elle
-règne sur des trônes d'une magnificence biblique et d'une architecture
-triomphale. Sa famille humaine a fait place à la cour des bienheureux
-et des anges. Son visage s'éclaire et se transfigure; les sourires
-féminins et maternels s'effacent de ses lèvres: la sérénité
-immuable, la paix éternelle, la félicité impassible, sont les seuls
-sentiments qu'expriment désormais ses traits agrandis.</p>
-
-<p>La <i>Vierge aux Candélabres</i> est la première en date de cette série
-supérieure. Calme, grandiose, presque sévère, elle brille entre les
-deux flambeaux de ses angéliques acolytes, comme une étoile fixe de
-beauté. Ses yeux s'abaissent légèrement, sans doute pour exaucer d'en
-haut une adoration lointaine, et sur l'inclinaison seule de ces yeux
-sublimes l'esprit mesure la hauteur idéale où l'a transportée le
-génie du peintre. L'Enfant glorieux et joyeux qui joue sur son sein ne
-distrait pas son recueillement solennel; on sent qu'il ne tient plus à
-elle par les liens de sang de la maternité terrestre, mais par les
-liens plus subtils d'une filiation toute mystique. De même, les deux
-anges qui portent les candélabres ne sourient ici ni à Jésus, ni à
-la Madone: ils paraissent absorbés par le sentiment de leur propre
-gloire. On dirait que, réunis pour une cérémonie de la cour céleste,
-chacun des personnages continue sa surnaturelle existence, et reste
-isolé, au sein même d'une action commune, dans sa sphère d'extase et
-de dignité.</p>
-
-<p>Plus imposante encore, la <i>Vierge au Poisson</i> forme, avec l'enfant
-majestueux que ses mains soulèvent, un groupe tout auguste et tout
-idéal qui rappelle la sculpture plutôt que la vie. Elle reçoit les
-adorations du jeune Tobie que l'ange lui présente avec la noble
-froideur d'une statue sacrée donnant audience aux fidèles, du fond
-d'un sanctuaire. La naïve timidité de l'adolescent, l'ardeur de l'ange
-qui l'entraîne vers sa reine avec un radieux enthousiasme, rehaussent,
-par le contraste, cette réserve fière et presque impérieuse.</p>
-
-<p><i>Sursum corda!</i> montons plus haut encore, jusqu'à cette cime extrême
-du sublime où plane la <i>Madone de saint Sixte</i>, la dernière Vierge de
-Raphaël.</p>
-
-<p>Les rideaux symboliques de l'apparition viennent de s'entr'ouvrir.
-Marie, portée sur des nuages et tenant l'Enfant dans ses bras,
-apparaît solennellement à la terre. Un voile, trempé dans la pourpre
-des nuées, cerne les blonds bandeaux de son front royal et redescend
-sur ses épaules avec la palpitation d'une grande aile. Sa robe bleue,
-chassée par le vent, imprime à sa démarche suspendue les lignes
-flottantes de l'existence éthérée. Ses yeux sont fixes, sérieux,
-vaguement égarés; sa physionomie respire un trouble ineffable. Par
-quels mots humains expliquer ce mystère d'émotion et de ravissement?
-Est-ce l'enivrement des félicités célestes, ou la révélation subite
-de sa gloire? N'est-ce pas plutôt l'effroi sacré de son divin Fils? On
-dirait qu'elle vient de comprendre pour la première fois que l'enfant
-qu'elle porte est le Dieu des colères en même temps que le Dieu des
-miséricordes, et qu'elle tremble pour la terre en le présentant devant
-elle. L'Enfant semble justifier cette saillie épouvante. Ce n'est plus
-l'humble nouveau-né de Bethléem, ni le doux <i>bambino</i> des jardins de
-Nazareth; c'est le Très-Haut, le Tout-Puissant, l'Éternel, condensé
-dans un corps puéril et rendu plus grandiose encore par cette
-réduction de substance. Le Christ vengeur de Michel-Ange est moins
-effrayant peut-être que cet enfant jupitérien. Ses cheveux épars et
-hérissés comme des flammes, l'obliquité terrible de ses yeux pensifs,
-la structure puissante de son corps compacte et ramassé comme un
-abrégé de la force, le geste olympien de sa main étendue sur sa jambe
-robuste, la couleur de feu presque foncée, tant elle est profonde, qui
-l'enveloppe comme d'un mystérieux hâle d'auréole, tout en lui excite
-la crainte, le respect, le tremblement religieux.</p>
-
-<p>Au-dessous de la Vierge, sainte Barbe agenouillée sur les nues, les
-mains croisées, le pied suspendu, oscillante et flottante dans la
-draperie orange qui l'enlace de ses longues bandes d'arc-en-ciel,
-abaisse vers la terre sa belle tête blonde dont le ton ardent semble
-exprimer la ferveur. L'ajustement, le tour, l'attitude de cette adorable
-figure, peuvent compter parmi les merveilles de l'art accompli. C'est la
-Grâce chrétienne incarnée sous la forme d'une des Charités de la
-Grèce, la draperie de Phidias enflée et soulevée par les brises du
-ciel, la beauté de la Déesse et la pudeur de la Vierge s'unissant et
-se confondant dans un chef-d'œuvre plastique. En face de sainte Barbe,
-saint Sixte, drapé dans sa chape, dresse vers la Vierge sa tête
-chauve, qu'ombrage la barbe orientale d'un Père de l'Église; au bas du
-tableau, deux petits anges accoudés sur une balustrade attendent et
-regardent sans étonnement, sans surprise, avec l'insouciance familière
-d'enfants de la maison céleste.</p>
-
-<p>C'est un prodige que ce tableau; on peut dire qu'il en présente les
-signes extérieurs. Commandé à Raphaël par les bénédictins de
-Plaisance, pour servir de bannière aux processions du couvent, il fut
-peint d'un jet, sans ébauche, et comme improvisé sur la toile. On n'a
-retrouvé trace, en effet, ni de ses études ni de ses esquisses.
-D'ailleurs, il suffit de l'entrevoir pour être frappé de cette
-spontanéité créatrice: aucun effort, aucune retouche, aucun artifice,
-mais partout une exécution à la fois ingénue et sublime; et les
-rehauts de l'ombre et les magies du clair-obscur, écartés, comme des
-éléments profanes, de la vision virginale. Les lignes du dessin
-serpentent à la façon des veines de la vie, sous la transparente
-coloration des figures; cependant ces figures sortent de la toile avec
-un relief étonnant. Le coloris sobre, limpide, égal, composé plutôt
-que mêlé de teintes blondes, rouges et roses, qui s'assortissent sans
-se confondre, a l'éclat ardent et doux de ces soirées extraordinaires,
-dont les crépuscules sont des phénomènes. On n'y sent nulle part
-l'empreinte de la touche, la marque du pinceau, le vestige de la main
-humaine; il tient à la fois de la clarté de la fresque et de la
-légèreté du pastel; il semble avoir coulé des sources de la lumière
-pour revêtir les êtres divins qui viennent d'en descendre. À ce monde
-de l'infini qu'il nous révèle, Raphaël ravit à la fois la divinité
-de ses types et le jour incorruptible qui les éclaire.</p>
-
-<p>Cette toile sacrée est le dernier voile du sanctuaire: là finit la
-beauté visible. Derrière, il n'y a plus rien, rien que la Beauté
-éternelle, rien que cet <i>éternel féminin</i> dont parle Gœthe, et qu'il
-a posé à la fin de son poème, comme le mot suprême de la vie: <i>Das
-ewig Weibliche.</i></p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/figure05.jpg" width="500" alt="" />
-<p class="center"><i>Danaé</i> d'après Corrége</p>
-</div>
-
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-
-<h4><a id="CORREGE">CORRÉGE</a></h4>
-
-
-<p>Il se forme, on ne sait comment, autour des artistes célèbres, une
-légende qu'il est bien difficile de ramener à l'histoire, même quand
-sa fausseté en est depuis longtemps reconnue. En entendant prononcer ce
-nom du Corrége, on ne peut s'empêcher de recevoir une impression
-triste, et de songer avec mélancolie à la fin misérable de ce grand
-homme. On maudit un peu les moines qui lui payèrent un chef-d'œuvre en
-monnaie de billon dont le poids, car il n'était pas assez riche pour
-louer une voiture ou un cheval, le fatigua tellement sur la route, qu'il
-en prit une fluxion de poitrine, et mourut peu de jours après. C'est
-une chose douce de consoler, par une tardive admiration, l'ombre d'un
-génie malheureux pendant son séjour sur la terre, et sa gloire,
-entourée de ces ombres, rayonne avec plus de splendeur. Cette opinion,
-chose bizarre, fut celle de gens contemporains du peintre, ou du moins
-assez rapprochés de l'époque où il vivait pour avoir su la vérité,
-s'ils avaient voulu se donner la peine de la chercher; mais ce roman
-plaisait davantage. Corrége ne fut pas si pauvre qu'on le prétend; son
-père était un honnête marchand qui possédait quelque aisance et le
-fit bien élever. Giovanni Berni, de Plaisance, et Marastoni, de
-Modène, l'instruisirent dans les lettres, et il eut pour maître de
-philosophie G. B. Lombardi, de Corrége, célèbre médecin, qui avait
-été déjà professeur à Bologne et à Ferrare. Cela n'a rien qui
-sente la misère. À vingt-six ans il épousa une jeune fille de son
-pays, âgée de quinze ans, Girolama Merlini, dont il eut quatre
-enfants, trois filles, dont deux moururent en bas âge, et un fils,
-Pomponio, qu'il destina à la peinture. Voilà donc la nombreuse famille
-que l'infortuné Corrége avait tant de peine à nourrir et pour
-laquelle il s'exténuait de travail considérablement réduite. Deux
-enfants ne sont pas une telle charge qu'on ne puisse la supporter, même
-sans avoir le talent de l'auteur de l'<i>Antiope</i> et du <i>Mariage de sainte
-Catherine.</i> Le Carteggio de Tiraboschi contient plusieurs actes relatifs
-à des maisons et à des propriétés du Corrége. Sa femme, en outre,
-lui avait apporté une belle dot. Certes, il ne mena pas l'existence
-princière d'un Raphaël, d'un Michel-Ange ou d'un Titien, recherchés
-des empereurs, des papes et des cardinaux, mais il ne connut jamais
-l'étroite pauvreté, et la nécessité ne le força pas à l'avarice
-comme on le prétend. Jamais, au contraire, artiste ne mit plus de luxe
-dans l'exécution matérielle. Toutes ses peintures sont sur cuivre, sur
-panneau de cèdre ou sur toile de choix; il y prodigue les couleurs les
-plus chères, l'outremer, les laques, les verts riches; il les empâte
-sans ménagement et n'épargne rien pour assurer la conservation de ses
-tableaux. Quoiqu'il ait le pinceau facile, il y revient, les reprend,
-les fait sécher au soleil, et ne livre son œuvre que lorsqu'il la
-croit parfaite, conscience que n'eurent pas toujours des maîtres en
-grande réputation et qui, de louable, deviendrait admirable, si le
-Corrége eût été effectivement aussi dénué de ressources qu'on le
-représente. Les travaux ne lui manquèrent pas; dès sa plus tendre
-jeunesse, car il eut le talent précoce, on le voit chargé de
-commandes; on lui donna à peindre la coupole de l'église Saint-Jean,
-et ensuite le dôme de Parme, ouvrages considérables assez bien payés.
-Pour la coupole, il reçut quatre cent soixante-douze ducats d'or, et
-pour le dôme, trois cent cinquante. Il eut de <i>la Nuit</i>, quarante
-sequins d'or, du <i>Saint Jérôme</i>, quarante-sept, chose digne de
-remarque, il ne travailla guère pour les souverains; on ne cite de lui
-que deux tableaux faits pour le duc de Mantoue; mais sans valoir Rome,
-Florence ou Venise, Parme offrait à l'artiste des moyens suffisants
-pour se développer et une sphère convenable d'activité. Peut-être
-même y fut-il plus libre, moins influencé dans son originalité, qu'il
-ne l'eût été dans un de ces grands centres d'art, où des modèles
-illustres entraînent à l'imitation et où il est difficile de ne pas
-céder aux séductions du style en vogue. Il fut, à Parme, maître
-souverain et fondateur d'école, et la lettre d'Annibal à Louis
-Carrache est certes entachée d'exagération. «Je m'indigne et je
-pleure eu dedans de moi-même, quand je pense à l'infortune de ce
-pauvre Antoine: un si grand homme, si c'est un homme et non pas un ange
-revêtu d'un corps, se perdre de la sorte dans un pays où il était
-méconnu et où il aurait dû être porté aux étoiles, et y finir par
-une mort misérable!»</p>
-
-<p>Mais il importe peu, en somme, que Corrége ait été riche ou pauvre,
-heureux ou malheureux, avare ou prodigue. Dans le milieu où il se
-trouvait, il a pleinement exprimé son idéal, un idéal nouveau, et il
-a inscrit sa signature dans un de ces cercles d'étoiles qui entourent
-les dieux de l'art.</p>
-
-<p>Antonio Allegri naquit à Corrége, d'où lui vient son surnom, vers
-l'an 1494, la date n'est pas bien certaine, de Pellegrino Allegri et de
-Bernardina Piazzoli. Selon la tradition du pays, il reçut les premiers
-éléments de l'art de son oncle Laurent, et ensuite il fréquenta à
-Modène l'école de Francesco Bianchi, dit le Frari. Il apprit en même
-temps à modeler en terre, et il travailla avec Begarelli à ce groupe
-de la <i>Piété</i>, dans l'église de Sainte-Marguerite, dont les trois
-plus belles figures lui sont attribuées. De Modène on le faisait aller
-à Mantoue chez Andrea Mantegna, mais, comme on l'a découvert depuis,
-le Mantègne est mort en 1506, ce qui détruit cette supposition,
-matériellement du moins, car un artiste n'a pas besoin d'être vivant
-pour former des disciples: ses œuvres enseignent à sa place, et
-souvent d'une façon plus éloquente que n'auraient pu le faire ses
-paroles. Aussi admettons-nous très-bien Mantegna comme un des maîtres
-du Corrége, quoique les dates s'opposent à un enseignement direct.
-Corrége s'inspira de Mantegna avec la liberté du génie, en
-perfectionnant ce dont il s'emparait, et en le mêlant, par un amalgame
-intime, à ses qualités naturelles.</p>
-
-<p>C'est un rare bonheur de trouver dans ce monde de la forme qui semble
-limité, et dont le corps humain est le thème éternel, une inflexion
-particulière, une ligne inconnue encore, un charme révélé pour la
-première fois. Ce bonheur, Corrége l'a eu au plus haut degré. Il a su
-dégager de la femme et de l'enfant une grâce qu'on ne soupçonnait
-pas, grâce tendre, amoureuse et souriante, et qu'on ne saurait mieux
-désigner que par le nom même du peintre, tourné en épithète: grâce
-corrégienne. Rien n'en donne l'idée, ni avant ni après. Ce n'est pas
-la grâce mystérieuse, profonde, presque inquiétante et surnaturelle
-de Léonard de Vinci, ni la grâce calme, virginale et céleste de
-Raphaël; c'est une volupté indéfinissable, une caresse perpétuelle,
-une séduction irrésistible, où il n'y a rien de lascif cependant; la
-nudité même, chez Corrége, a la candeur ingénue de l'enfance; comme
-Ève avant d'avoir pêché, elle ignore qu'elle est sans voiles. Nous
-insistons sur cette grâce, parce qu'elle est le caractère distinctif
-de l'artiste, le charme qui attire à lui les âmes et les relient. Mais
-il ne faudrait pas s'imaginer que Corrége soit un peintre exclusivement
-préoccupé du joli, de l'aimable et du riant; il y a en lui un artiste
-dont les audaces et les fiertés musculaires rivalisent avec
-Michel-Ange; et pour s'en convaincre il suffit de regarder la coupole de
-Saint-Jean et le dôme de Parme. Ce suave et délicieux Corrége
-possède l'instruction pittoresque la plus solide et sait à fond la
-géométrie et la perspective, ce qui lui permet d'exécuter
-mathématiquement ces raccourcis dont la hardiesse étonne. Cette
-science crée le style de son dessin, en variant à l'infini les
-mouvements et les points de vue. Lorsque la plupart des peintres se
-contentent de rendre les figures comme elles s'offrent à hauteur
-d'œil, Corrége prend toujours ses têtes de bas en haut ou de haut en
-bas; elles plafonnent ou se penchent, les lignes descendent ou remontent
-avec des flexions et des sinuosités inattendues, qui révèlent dans le
-contour des aspects d'une nouveauté étrange et charmante; il en est de
-même des corps, dont cette science de raccourci et de perspective
-dégage des attitudes, des formes et des profils, que ni le crayon, ni
-le pinceau n'ont exprimés encore. L'habitude de modeler en terre donne
-au Corrége ce sentiment parfait du relief qu'on admire chez lui. Les
-figures ne sont pas enfermées dans un trait rigide; elles sont peintes,
-pour ainsi dire, en ronde bosse, se dessinant par la lumière et
-l'ombre, en faisant saillir leurs milieux. Comme les objets dans
-l'atmosphère, elles nagent dans des contours fluides, effumés,
-vaporeux, qui les baignent, les enveloppent et laissent tourner autour
-d'elles. Le pinceau, dans sa main, est une sorte d'ébauchoir modelant
-par masses et poursuivant à travers la pâte comme à travers l'argile
-les rondeurs des formes. Souvent même il peint d'après une maquette de
-terre, pour se mieux rendre compte des raccourcis et de la projection
-des ombres, procédé qu'employait le divin Léonard. On a conservé
-quelques-unes des figurines qui lui servirent quand il travaillait aux
-fresques du Dôme, et qui expliquent, par leur suspension, ces attitudes
-impossibles à imaginer ou à copier d'après nature. Seulement, tout ce
-savoir est revêtu de grâce; jamais l'effort ne s'y fait sentir, même
-dans les outrances et les tours de force; une harmonie divine
-l'enveloppe comme une souple et légère draperie qui flotte autour d'un
-beau corps.</p>
-
-<p>Un critique italien appelle Corrége un Léonard <i>clarifié.</i> Cette
-observation ne manque pas de justesse. Le peintre de Parme comme le
-peintre de Milan conduit l'ombre à la lumière par des dégradations
-d'une délicatesse infinie, mais la qualité de cette ombre n'est pas la
-même. Noire ou violette, ou tout au moins neutre de ton chez le Vinci,
-l'ombre chez le Corrége est argentée, transparente, illuminée de
-reflets, et pourrait servir de lumière à d'autres peintres; l'artiste
-a poussé jusqu'aux derniers prestiges la magie du clair-obscur, magie
-dont il est en quelque sorte l'inventeur, car, avant lui, la palette ne
-connaissait pas ces merveilleuses ressources. Mais ces lueurs de
-l'ombre, ces clartés de l'obscur n'enlèvent rien à la solidité des
-corps. Elles jouent à leur surface et ne les pénètrent pas. Elles ont
-même une intensité relative qui laisse toute leur valeur aux parties
-touchées par le jour. Le ton local des objets s'y poursuit et s'y
-retrouve, mais sans attirer l'œil. Les blancheurs des chairs ne sont
-pas côtoyées de ces zones bistrées ou couleur de bois qui trop
-souvent représentent l'ombre dans des tableaux admirables d'ailleurs et
-remplis de qualités sublimes. Cette homogénéité parfaite des parties
-éclairées et des parties sombres donne aux figures de Corrége une
-rare puissance de relief; elles se détachent d'un bloc du fond étendu
-derrière elles et viennent à l'œil avec les apparences de la vie
-comme les objets aperçus dans un miroir. Aux approches du crépuscule,
-lorsque les toiles des galeries s'éteignent les unes après les autres
-et ne présentent plus que des taches confuses, les tableaux du Corrége
-gardent la lumière et semblent s'éclairer eux-mêmes; les personnages
-prennent une vie intense et mystérieuse; on dirait qu'ils vont sortir
-du cadre comme ces figures des tableaux vivants, quand l'effet est
-produit, et qu'il faut prendre de nouvelles poses pour un autre groupe.
-Comme sur les hautes montagnes le soleil luit encore lorsque depuis
-longtemps la nuit baigne la vallée, le jour abandonne avec peine ces
-hauts sommets de l'art.</p>
-
-<p>On a dit que le Corrége était triste, mélancolique, rongé
-d'inquiétude et avait le travail pénible. Cette humeur atrabilaire ne
-semble pas s'accorder avec cette peinture aimable comme un sourire,
-fraîche comme un bouquet où sont réunies, pour le plaisir des yeux,
-les grâces de la femme, l'ingénuité de l'enfance se jouant parmi les
-fleurs et les riches attributs, sur des fonds de paysages ou
-d'architecture embellis de tout ce que peut rêver une imagination
-riante. Mais l'œuvre d'un artiste n'est pas toujours le reflet de son
-âme; c'en est souvent le <i>desideratum.</i> Watteau, le peintre des fêtes
-galantes, qui conduit avec un frou-frou de soie et un bourdonnement de
-guitare son éternelle mascarade italienne et qui embarque si
-joyeusement pour Cythère les pèlerins d'amour aux camails ornés de
-coquilles, n'était-il pas, dans la vie privée, d'une tristesse
-funèbre et obsédé par un essaim de papillons noirs? Cependant nous
-pensons que le Corrége était heureux. Sa peinture est trop saine, trop
-bien portante, trop gaie, pour qu'il n'eût pas lui-même la santé
-morale; il devait travailler d'une manière tranquille, prompte et
-libre, comme un maître qui domine ses moyens d'expression, et d'avance
-a résolu les difficultés. La grâce n'était pour lui qu'un jeu, car
-il avait la force et la science; mais qu'il fût triste ou joyeux, c'est
-là vraiment une question psychologique peu importante.</p>
-
-<p>Corrége alla-t-il ou n'alla-t-il pas à Rome? Problème obscur
-longtemps, et qui s'est résolu par la négative d'après les recherches
-de la critique moderne qui, cette fois, donne raison à Vasari. Ce grand
-maître ne sortit jamais de la Lombardie.</p>
-
-<p>Est-il besoin pour avoir du talent d'abandonner sa patrie, de rompre ces
-filaments qui vous attachent au sol natal, de quitter cette atmosphère
-où l'on a bu les premières gorgées de la vie, de rompre cette
-harmonie de la créature et du milieu, de renoncer à ces aspects
-familiers dès l'enfance, à ce naïf étonnement des choses, à cet
-éblouissement de la lumière, à cette sympathie pour des types
-particuliers, qui sont comme la physionomie et le visage de la mère
-sacrée, <i>alma parens?</i> Ce dépaysement ne trouble-t-il pas les
-aptitudes naturelles et les originalités profondes fruit du climat, de
-l'air ambiant, du caractère géologique et de la concentration même de
-l'intelligence dans un cercle étroit, mais bien connu? Un ciel plus
-chaud, une clarté plus intense, une coloration diverse, des contours
-plus arrêtés, un costume différent, des types d'une étrangeté
-saisissante, un idéal placé ailleurs, des modes de style peuvent faire
-dévier l'organisation la moins susceptible de s'égarer. Nous pouvons
-donc regarder comme un bonheur que Corrége n'ait jamais visité Rome.
-D'ailleurs, à un génie comme le sien il suffit du moindre indice pour
-deviner tout et s'approprier ce qui est assimilable à sa nature sans en
-altérer l'essence. Il y avait chez Begarelli des plâtres et des
-surmoulages qui dispensaient notre artiste sédentaire d'étudier les
-marbres antiques; il avait pu voir à Mantoue et à Parme des tableaux
-de Raphaël et dire: «Moi aussi je suis peintre!» et pour les
-altitudes grandioses, les musculatures savantes, le style outré et
-fier, il ne doit rien à Michel-Ange, le <i>Jugement dernier</i> de la
-chapelle Sixtine, n'ayant été peint qu'en 1541, sept ans après la
-mort de Corrége.</p>
-
-<p>Paris et Dresde possèdent en grande partie l'œuvre du grand maître
-lombard, du moins ce qui peut se détacher de lui, car lorsqu'on n'a pas
-vu ses fresques on ne le connaît pas tout entier. On en peut dire
-autant de presque tous les illustres maîtres italiens dont la peinture
-murale a gardé le meilleur.</p>
-
-<p>Quand on entre dans ce salon carré qui est comme la Tribune du Louvre,
-le regard est invinciblement attiré par l'<i>Antiope</i>, un de ces
-chefs-d'œuvre qui semblent un rêve de poésie figé dans un miroir
-magique, une fugitive postulation de l'âme rendue éternelle par le
-génie. Devant cette merveille chacun croit que le tableau a été fait
-pour lui. On s'imagine que personne, hors vous, n'en a compris le vrai
-sens, la portée intime. Ce beau corps doré de lumière, rafraîchi
-d'ombres bleuâtres, étendu si mollement sur le gazon de velours où il
-s'épanouit dans sa blancheur comme un lis humain, avec des souplesses,
-des lassitudes et des abandons à faire descendre les immortels de
-l'Olympe, est une des plus miraculeuses créations de l'art. Que Jupiter
-a bien fait de quitter sa revêche Junon pour venir admirer, sous le
-déguisement d'un satyre, cette beauté dont Vénus même serait
-jalouse! Nous profitons, nous autres pauvres humains, de l'audace du
-dieu qui soulève le voile et découvre ces blancs trésors, ce torse de
-marbre souple et chaud, baigné par les moiteurs de la vie, palpitant au
-souffle régulier du sommeil, attendri d'un rêve voluptueux. Et le
-satyre, comme il est noble et beau! comme il conserve, malgré les pieds
-de bouc, l'aristocratie olympienne! Comme on sent bien que ce n'est pas
-là un de ces vulgaires ægipans moitié dieux, moitié bêtes, populace
-de la mythologie, qui poursuivent les nymphes, à travers les bois, de
-leur salacité importune! Auprès d'Antiope, l'Amour dort d'un sommeil
-hypocrite, prêt à venir en aide au dieu si par hasard la jeune vierge
-résistait.</p>
-
-<p>Le <i>Mariage de sainte Catherine</i> n'est pas moins étonnant. C'est encore
-un Dieu qui épouse une fille de la terre, mais ici le mariage est tout
-spirituel. Le petit Jésus, assis sur les genoux de sa divine mère,
-passe avec un sérieux enfantin l'anneau de fiançailles au doigt que
-lui tend d'un air de modestie charmant et rougissant de pudeur la belle
-sainte en habits de noces. Elle sera fidèle à son bambin d'époux
-cette belle vierge qui pour les filles doit devenir la patronne du
-célibat; fidèle jusque dans les supplices et la mort car, près
-d'elle, on voit la roue aux dents d'acier qui sera son lit nuptial. Le
-témoin de son mariage est un jeune saint Sébastien, d'une beauté
-angélique, tenant en main, comme un faisceau de palmes, les flèches
-retirées de son corps. Au fond, s'ébauchent vaguement des scènes de
-martyres, des bourreaux se ruant au carnage! Le type de la sainte est
-particulier au Corrége; elle a, dans sa beauté, un air d'enfance, une
-candeur qui se fait sérieuse et qui sourirait si volontiers! Ses yeux
-se baissent virginalement, mais les coins de sa bouche remontent; elle
-contient cette joie intime qu'ont toutes les figures du peintre! La main
-de la sainte est à baiser sur la toile comme une main de reine un jour
-de gala. Quelle blancheur, quelle finesse de pulpe, quelle élégance de
-port et quelle fierté patricienne! Chaque doigt de cette main est comme
-une personne, il a sa vie particulière, sa signifiance spéciale, sa
-physionomie reconnaissable; séparés de la paume on les reconnaîtrait
-partout ces merveilleux doigts de sainte Catherine!</p>
-
-<p>C'est à Dresde que se trouve ce prestigieux tableau si improprement
-appelé <i>la Nuit du Carrége</i>, et auquel le nom d'<i>Aurore</i> conviendrait
-mieux. Rien dans cette toile radieuse ne fait venir l'idée des
-ténèbres; l'aube se lève derrière les montagnes lointaines qu'on
-entrevoit à travers la porte de l'étable, construite en charpentes
-appuyées aux ruines d'un ancien édifice; et tout ce tableau est
-éclairé par la lumière surnaturelle qui émane du corps de l'Enfant
-Jésus. Ce nouveau-né jette un tel éclat dans le giron de Marie, qu'il
-illumine comme le soleil les objets qui l'entourent. Le visage de la
-Vierge, amoureusement penché vers lui, en reçoit des reflets argentés
-d'une transparence et d'une fraîcheur idéales. Un sourire de mère
-heureuse fait onduler sa ligne rose dans une blancheur de nacre, de lait
-et d'opale, où les longs cils de ses yeux baissés tracent à peine une
-ombre légère. Touchée par cette clarté céleste, l'humble paille de
-la crèche brille comme les fils d'or d'une auréole. La clarté
-rejaillit sur la jolie bergère qui apporte une couple de tourterelles
-dans un panier et fait un geste d'admiration naïve devant le nourrisson
-divin; elle éclaire le jeune pâtre qui, une main sur le bord de la
-crèche et l'autre sur le dos d'un grand chien, lève extatiquement la
-tête et semble d'un œil visionnaire contempler le groupe des anges se
-balançant dans son nuage au plafond de l'étable; et enfin, elle arrive
-jusqu'à ce vieux pasteur de structure herculéenne tenant un bâton
-pareil à une massue ou à un arbre déraciné et se grattant la tête
-d'un air embarrassé comme un manant en présence d'un roi. On ne
-saurait imaginer avec quel art miraculeux cette lumière, partant d'un
-foyer unique, est conduite, dégradée et fondue du centre jusqu'au bord
-du tableau. Toutes ces figures y baignent comme dans une atmosphère de
-paradis. Jamais coloriste ne se joua plus magistralement d'une
-difficulté si grande, et ce n'est pas un vain tour de force, c'est
-l'expression réussie d'une idée toute charmante, toute poétique et
-pleine de tendresse qui ne pouvait venir qu'à l'heureux génie
-de Corrége. Ce faible, ce petit, ce bambino, vagissant sur la
-paille et jetant déjà dans l'étable cette lueur dont l'irradiation
-éclairera le monde! La Vierge ne s'en étonne pas, n'en voit rien
-peut-être;&mdash;tout enfant resplendit pour sa mère!&mdash;et d'une caresse
-passionnée, lui faisant de ses bras un berceau, elle le serre contre
-son cœur.</p>
-
-<p>Au coin vers le sommet du tableau, les anges allègrement voltigent dans
-ces poses plafonnées et raccourcies qu'affectionne le Corrége et qui
-n'ôtent rien à leur grâce céleste. Ils se soutiennent par leur
-légèreté même et pourraient oublier d'agiter leurs ailes sans
-craindre pour cela de tomber. Les nuages à flocons bleuâtres ne leur
-servent nullement de point d'appui, mais leur forment une atmosphère et
-les séparent des personnages humains.</p>
-
-<p>Au second plan, saint Joseph empoigne l'âne à la crinière pour
-l'amener vers la crèche. Plus loin, deux jeunes garçons tirent le
-bœuf par les cornes. Ne faut-il pas que la création muette ait ses
-deux témoins à la nativité du Sauveur! Bonnes et douces bêtes
-attendries dans leur âme obscure qui réchaufferont l'enfant de leur
-souffle. Ce détail familier et tendre, de pur naturalisme, donne à la
-scène un air de vie réelle sans nuire au côté divin. Rien de tendu,
-rien de guindé, point de fausse grandeur, partout la grâce la plus
-aimable.</p>
-
-<p>La Madeleine de Corrége ne ressemble pas à ces spectres hagards,
-décharnés, livides, n'ayant plus rien de la femme, que les peintres
-espagnols, farouchement catholiques, logent dans les trous de la pierre
-et la caverne de la maigreur, pour nous servir d'une expression de la
-Bible. Son tendre génie répugnerait à ces représentations hideuses
-de poitrines dévastées, d'épaules osseuses sillonnées à coups de
-discipline; de masques blafards aux paupières rougies faisant pleuvoir
-d'intarissables larmes sur l'ivoire d'un crâne. Des barbaries propres
-à frapper les imaginations grossières lui feraient horreur. La
-pénitence qu'il impose à la pécheresse repentie n'est pas si rude.
-D'abord il lui laisse sa beauté, une beauté plus parfaite que celle
-qu'elle eut jamais sans doute; ensuite il ne la revêt pas d'un rude
-sayon en poil de chèvre ou d'une natte en sparterie. Le désert où il
-la confine est un bois ou plutôt un bocage plus propice à l'amour
-qu'à la mortification.</p>
-
-<p>Il n'est personne, même parmi les êtres les moins sensibles à la
-poésie de l'art, qui ne se soit arrêté tout rêveur devant cette
-Madeleine et n'en ait gardé un long souvenir, soit qu'il ne l'ait vue
-qu'en gravure, soit qu'il connaisse l'original du musée de Dresde.</p>
-
-<p>Enveloppée d'une draperie bleue qui laisse à nu son buste, la
-Madeleine allonge son beau corps, dont on devine sous l'étoffe les
-suaves ondulations, sur un épais gazon émaillé de fleurettes. Une
-main noyée dans ses cheveux blonds, elle s'appuie sur le coude et de
-l'autre main elle soutient un livre ouvert. Comme elle est couchée à
-plat ventre, ses beaux seins, d'une ferme rondeur, posent sur les pages
-du livre comme des fruits de marbre. Sa poitrine, son col, son charmant
-visage penché sont illuminés de toutes les magies du clair-obscur. Les
-pages du volume leur envoient un éclair de blancheur qui argente
-doucement les tons d'ambre de l'ombre et l'or ruisselant des cheveux. Au
-fond, les verdures assoupies des arbres versent le calme, le silence et
-la fraîcheur. Jamais lit plus moelleux, retraite plus discrète et plus
-profonde ne furent préparés à la rêverie. Sans la buire de parfums
-placée à côté d'elle, cette belle figure serait aussi bien une muse
-de la solitude, une <i>pensierosa</i> qu'une Madeleine. Que lit-elle ainsi?
-les Écritures? Non; plutôt quelque beau poème, ou quelque tendre
-traité mystique où l'amour divin emploie le langage bridant et
-passionné de l'amour terrestre.</p>
-
-<p>La suavité d'exécution, la morbidezza de pinceau ne sauraient aller
-plus loin. Nous doutons que, même au temps de ses plus jolis péchés,
-la Madeleine ait été si séduisante.</p>
-
-<p>Ce qu'il y a de singulier chez Corrége, c'est la rapidité de
-l'évolution accomplie dans sa trop courte existence (quarante ans à
-peine). Il semble qu'il ait traversé une période immense de l'art. Ses
-premières œuvres ont encore quelque chose de la symétrie et de la
-sécheresse gothique; elles rappellent un peu frà Bartholomeo, avant
-que le peintre moine eût assoupli son style par l'étude de Raphaël.
-On peut voir à la galerie de Dresde un tableau appartenant à cette
-première période: une Vierge entourée d'anges et bénissant du haut
-de sa gloire quatre saints en adoration: saint François, saint Antoine
-de Padoue, saint Jean-Baptiste et sainte Catherine, très-beau sans
-doute, mais qui semble appartenir à une époque bien antérieure aux
-ouvrages où Corrége accuse décisivement son originalité. Dans les
-dernières œuvres, la perfection est atteinte; au delà, il n'y a plus
-de progrès possible, le maniérisme va paraître, et la décadence
-commencer; ce sera le règne de peintres prodigieusement habiles, mais
-remplaçant l'étude par la pratique et le génie par la facilité.</p>
-
-<p>Un des plus étonnants tableaux de Corrége, et il semble tel à côté
-de la <i>Nuit</i>, c'est le cadre qu'on devrait appeler le <i>Jour</i>, tant la
-lumière y rayonne pure et brillante, et qu'on désigne sous le nom de
-la <i>Madone au saint Georges</i>, parce que ce saint chevalier y occupe une
-place importante. Cette admirable peinture fut faite, d'après Vasari,
-pour la confrérie de Saint Pierre martyr. Primitivement elle
-s'encadrait dans deux colonnes d'ordre ionique, surmontées d'un fronton
-qui se reliait à l'architecture feinte, servant de fond aux figures,
-disposition qui devait être plus favorable qu'un vulgaire cadre d'or.
-Ce tableau est sur bois; sa grande dimension l'a fait traiter dans une
-manière plus large que les ouvrages de chevalet et qui se rapproche de
-la fresque, mais en conservant toute la fleur, tout le velouté et tout
-le charme de l'huile.</p>
-
-<p>La Vierge, assise sur un trône supporté par deux petits anges d'or,
-occupe le centre de la composition, qu'elle domine; derrière elle,
-l'ouverture d'une arcade laisse voir un paysage vague et bleuâtre.
-Est-ce la terre, est-ce le paradis? on ne sait; mais le lieu où la dame
-du ciel donne audience à ses fidèles est magnifique; sur la corniche
-demi-circulaire, des enfants, en ronde-bosse, soutiennent des guirlandes
-de fruits et de fleurs, des marbres rares pavent le sol.</p>
-
-<p>Jamais l'art n'a produit un type plus élégant, plus fier, plus noble
-et plus martialement beau que le saint Georges, ce chevalier errant de
-la Légende dorée, ce Persée chrétien qui délivra la reine de Lydie
-du monstre dont elle devait être la victime. Il est campé superbement
-une main sur la hanche, le pied sur la tête du dragon vaincu, dans une
-attitude de dédaigneux triomphe; son corps nerveux et robuste est
-revêtu d'une cuirasse qui modèle les formes du torse; des espèces de
-cnémides antiques moulent ses jambes; quant à la tête, tournée à
-demi sur l'épaule, car saint Georges se présente presque de dos, elle
-est désarmée et bouclée de cheveux soyeux et courts. On ne saurait
-avoir plus grand air et plus haute mine, et il n'est pas surprenant que
-plusieurs ordres de chevalerie aient pris le saint guerrier pour patron.
-Divine puérilité, des anges enfants jouent avec les armes du saint;
-l'un traîne de tout son effort la grande épée trop lourde pour ses
-petites mains; l'autre soulève à grand'peine le pesant casque; tels
-les Amours aux pieds de Mars; on s'y tromperait aisément, tant les
-anges sont beaux, tant le saint est fier! Un peu en arrière de saint
-Georges, saint Géminien, évêque et patron de Modène, offre à la
-Vierge le modèle en relief de l'église qu'il lui consacre et qu'un
-chérubin, d'une grâce céleste, l'aide à soutenir. Le petit Jésus,
-par un délicieux mouvement de curiosité enfantine, tend les mains vers
-la mignonne église qu'il prend pour un joujou.</p>
-
-<p>Vis-à-vis du groupe, et lui faisant symétrie, on voit saint
-Jean-Baptiste et saint Pierre le Dominicain. Saint Jean-Baptiste est
-représenté sous la figure d'un jeune garçon de seize ou dix-sept ans;
-il a pour vêtement une sorte de sayon fendu sur le côté, et du doigt
-il désigne Jésus dont il a été le précurseur. Un sourire à la
-Corrége, ce sourire sinueux qui retrousse les commissures des lèvres,
-arrondit les joues et rend les yeux obliques par le déplacement des
-lignes, donne une expression étrange à son masque. Sous la dévotion
-du saint il y a comme une malice de faune; il est resté un peu de
-l'hallucination du désert sur ce visage, riant avec des yeux fous;
-d'ailleurs, il est beau comme Ganymède, ce jeune saint demi-nu!
-Derrière lui saint Pierre le Dominicain présente, en joignant ses
-maigres doigts contractés nerveusement dans un spasme d'extase, une
-tête macérée, béate, délirante, illuminée par le haschisch du
-jeûne et l'éblouissement de la vision. La céleste volupté des
-mortifications rayonne sur sa face blême; aucune figure, même celle
-des moines de Zurbaran, n'exprime à ce degré l'ardeur, la foi,
-l'amour, nous dirions presque la sensualité de la pénitence, la
-volupté mystique du sacrifice.</p>
-
-<p>La tête de la madone est d'une beauté enivrante. Sans cesser d'être
-virginale elle est pourtant plus féminine qu'aucun artiste ait jamais
-osé la représenter; elle a toutes les tendresses humaines dans son
-sourire divin; c'est la mère heureuse dont on adore le fils et qui
-laisse voir naïvement sa joie. Pour les saints c'est un dieu, mais pour
-elle c'est toujours un enfant; Jésus n'est pas devenu le Christ.</p>
-
-<p>Comme nous l'avons dit, le ton général du tableau est mat, tenant un
-peu de la fresque ou de la détrempe; mais dans cette vive lumière
-pourtant, le clair de lune de Corrége jette ses ombres et ses reflets
-argentés, baigne les contours et les estompes d'une moelleuse vapeur
-sans rien ôter au grand style et à l'aspect superbe.</p>
-
-<p>Le <i>Saint Jérôme</i> de Parme est encore une bien admirable chose; la
-force et la grâce de Corrége s'y trouvent dans le même cadre. Le
-saint déploie dans ses musculatures, mises à nu par la maigreur de
-l'anachorète, une vigueur toute michelangesque; il est grandiose,
-étrange et farouche; les ongles de ses pieds se courbent comme les
-griffes de son lion. Mais que la Madeleine agenouillée de l'autre
-côté baise avec une humilité amoureuse et charmante le petit pied
-rose de l'enfant Jésus assis sur les genoux de sa mère et à qui un
-grand ange, beau comme un éphèbe grec, montre un livre ou un papier de
-musique!</p>
-
-<p>Nous ne pouvons décrire une à une toutes les variations que le
-Corrége a brodées sur cet inépuisable thème de la Madone et de
-l'Enfant Jésus. Nous citerons le tableau désigné sous cette légende:
-«<i>Quem genuit adoravit.</i>» La Vierge, agenouillée dans une attitude de
-profond ravissement, adore son enfant qu'elle a posé, avec un peu de
-paille, sur le pli de son manteau; elle a les bras collés au corps par
-la tension de l'étoffe et ses mains ouvertes sortent de la draperie,
-faisant un geste d'ineffable béatitude. Il est impossible de peindre
-d'une façon plus tendre et plus chrétienne l'humilité de celle qui se
-glorifiait d'être la servante de Dieu, <i>ancilla Domini.</i> La mère
-mortelle s'abîme devant la divinité du fils.</p>
-
-<p>La Madone dite <i>della Scodella</i> (la <i>Vierge à l'Écuelle</i>)
-représente un épisode de la fuite en Égypte. La sainte famille a fait halte
-sous un palmier dont saint Joseph courbe les branches pour cueillir des
-dattes. Des anges invisibles pour les saints voyageurs l'aident dans
-cette besogne; la Vierge, tenant l'enfant Jésus dans son giron,
-recueille avec une écuelle l'eau d'une source jaillissante. Un peu en
-arrière, à demi masqué par des broussailles, un enfant couronné de
-fleurs, qu'on pourrait prendre pour un petit génie tellurique, lève sa
-tête étonnée et craintive à l'aspect de l'Enfant Jésus. On dirait
-qu'il devine, dans ce frêle nourrisson, le Dieu qui doit chasser les
-dieux.</p>
-
-<p>Quelle délicieuse chose encore que cette Vierge endormie sous un
-palmier! comme son chaste corps s'abandonne an sommeil avec une
-gracieuse fatigue, protégeant encore son petit Jésus! Rassuré par
-l'immobilité de la mère et de l'enfant, parmi l'herbe, un lapin
-s'avance, et regarde curieux. Il broche des babines, dresse les
-oreilles, pressentant le surnaturel avec le sûr et profond instinct de
-l'animal. Rien de plus charmant que ces naïves familiarités de
-Corrége, introduisant un détail de nature dans un sujet sacré. Cette
-gaieté tendre ôte toute froideur.</p>
-
-<p>Dans cette autre Sainte Famille où le petit Jésus, sur les genoux de
-sa mère, du fond de l'humble atelier de Nazareth, fait le geste de
-bénir le monde, saint Joseph, courbé sur un établi, rabote une
-planche en ouvrier laborieux. La réalité se mêle au divin avec une
-mesure parfaite. Quoi de plus touchant que le futur sauveur des hommes
-dans cette boutique de menuiserie et de charpente!</p>
-
-<p>Désignons seulement l'<i>Incoronata</i> qui nous montre le Christ devenu
-grand, et posant sur le front de sa mère un diadème d'étoiles. Mais
-arrêtons-nous plus longtemps devant cette Madone qui de ses doigts
-blancs presse son beau sein sur les lèvres de l'enfant Jésus avec une
-maternité si virginale!</p>
-
-<p>Nous n'avons encore esquissé Corrége que sous un aspect; nous n'avons
-rien dit de ses tableaux mythologiques, chefs-d'œuvre où l'art antique
-s'attendrit de toutes les grâces, de toutes les voluptés et de toutes
-les délicatesses de l'art moderne, où le clair-obscur enveloppe de ses
-mystères transparents des chairs souples et modelées comme des marbres
-grecs.</p>
-
-<p>La Vénus ailée qui se penche à demi dans l'<i>Éducation de l'Amour</i>,
-auquel Mercure montre à lire, vaut la Vénus de Cnide; sa blancheur
-dorée, se détachant de contours vagues avec le puissant relief de la
-vie, n'a rien à envier au Paros ni au Pentélique, Bien que sa beauté
-vous trouble par cette volupté secrète inséparable du Corrége, elle
-est chaste cependant; ce n'est pas la Vénus «adorablement épuisée»
-de Gœthe, mais la Vénus Uranie, celle qui exalte l'esprit par l'amour
-et l'entraîne vers les hautes sphères comme le font comprendre les
-ailes palpitant à ses épaules. Le Mercure a toute la beauté fière et
-svelte d'un jeune dieu hellénique, et l'enfant Amour est bien le fils
-de sa mère.</p>
-
-<p>La <i>Léda</i> avec son triple sujet, où le cygne divin attaque, triomphe
-et s'envole, exprime l'extase de l'amour d'une façon si tendre, si
-voluptueuse et si ardente, que le pieux Louis d'Orléans en fit effacer
-la tête, repeinte depuis très-heureusement par Schlesinger. <i>Io</i>
-pâmée sous l'étreinte de ce nuage qui renferme Jupiter, eut un sort
-pareil, et Prudhon lui redonna de son plus moelleux pinceau ce profil
-demi-perdu, cet œil noyé, cette joue colorée d'une vapeur rose, ces
-cheveux dénoués sur la nuque et cette beauté qu'une main brutale
-avait fait disparaître, comme si un chef-d'œuvre n'était pas toujours
-pur!</p>
-
-<p>Prudhon devait bien cela au grand maître de Parme, lui qui est né d'un
-reflet et d'un sourire du Corrége.</p>
-
-<p>La <i>Danaé</i> de la galerie Borghèse, plus heureuse, a conservé son
-adorable tête si délicieusement enfantine, qui regarde d'un air de
-curieuse surprise la pluie blonde tomber sur son lit, sans se douter que
-cet or est un dieu monnayé. Si la tête est d'un enfant, le corps est
-d'une jeune fille aux contours arrondis et parfaits. Corrége emploie
-souvent ce piquant contraste: innocence de visage, volupté d'attitude;
-l'âme ne semble pas avoir conscience des séductions de la forme.
-Cependant un grand amour, pareil à l'Éros grec, se glisse vers la
-couche de Danaé comme pour préparer le triomphe du maître des dieux,
-tandis que de petits Amours, sur une pierre, aiguisent des flèches.
-Dans cette merveilleuse toile, la grâce, le charme, la couleur,
-semblent avoir dit leur dernier mot.</p>
-
-<p>Une mondaine abbesse d'un de ces couvents d'Italie, dont la clôture
-n'était pas si stricte que l'art n'y pût entrer, fit peindre à
-Corrége une salle appelée la <i>Chambre de Saint Paul</i>, où il
-représenta une suite de sujets mythologiques. Au fond de la salle on
-voit Diane, grande, svelte, légère, le croissant au front, l'arc à la
-main, entr'ouvrant un voile, et debout sur un char que traînent des
-chevaux dont on n'aperçoit que la croupe. Sur les murailles, un
-treillage feint, où s'enlacent des verdures sombres et des fleurs, se
-découpe en lunettes et encadre des groupes d'enfants jouant avec des
-attributs de chasse, chiens, trompes, javelots, d'une variété de pose
-et d'intention inépuisable. Le soubassement de ce treillage est orné
-de figures en grisaille telles que les Grâces, les parques, les
-vestales sacrifiant, un satyre sonnant du cornet à bouquin, Junon,
-toute nue, suspendue entre le ciel et la terre, une enclume aux pieds,
-comme Homère la dépeint au quinzième livre de l'<i>Illiade</i>, une femme
-portant un enfant, Minerve casquée, un flambeau à la main, et autres
-sujets bien profanes pour un cloître. Mais l'abbesse de Saint-Paul,
-donna Giovanna di Piazenza, qui commanda ces admirables peintures,
-était abbesse à vie, ne relevait pas de l'évêque, avait juridiction
-sur des terres et des châteaux, vivait sans clôture et presque
-séculièrement. Grâces lui soient rendues d'avoir légué aux siècles
-un tel chef-d'œuvre! Corrége, dit-on, pour le choix des motifs et
-l'érudition mythologique, fut guidé dans son travail par Giorgio
-Anselmi, célèbre littérateur, qui avait une fille chez les
-religieuses.</p>
-
-<p>Arrivons enfin à ces étonnantes coupoles de l'église Saint-Jean et du
-dôme de Parme, qui font de Corrége le prédécesseur et le rival de
-Michel-Ange. Dans ces sublimes peintures, la science du raccourci, qu'il
-peut dire inventée par ce grand maître, a été, du premier coup,
-poussée aux dernières limites. Avant Corrége, on divisait en
-compartiments le plafond à décorer, et l'on y peignait des figures
-semblables à celles des tableaux. Avec sa science profonde d'anatomie
-et de dessin, son habileté de modeleur qui lui permettait de pétrir
-des maquettes en terre ou en cire pour se rendre compte des mouvements
-ascensionnels, Corrége fit hardiment plafonner ses personnages et les
-représenta de bas en haut, comme doivent apparaître des figures
-volantes ou soutenues à une plus ou moins grande distance du sol par
-des membres d'architecture, corniches, arcades, pendentifs, tympans,
-pénétrations, lunettes. C'était une révolution et une révélation
-dans l'art qui ouvrait à la forme des horizons infinis et changeait,
-pour ainsi dire, la face du dessin. La perspective du corps humain
-était trouvée, et non-seulement la perspective linéaire, mais encore
-la perspective aérienne avec ses dégradations et ses fuites
-vaporeuses.</p>
-
-<p>La coupole de l'église Saint-Jean a pour sujet l'ascension de
-Notre-Seigneur vers son Père. Le Sauveur remonte, à travers une
-atmosphère d'or, au sein de l'Éternel, dans un mouvement de raccourci
-d'une hardiesse inconcevable qui semble percer la coupole disparue. Des
-essaims d'anges voltigent à diverses profondeurs dans l'air lumineux
-comme des nuages qui flottent par leur légèreté, formant cortège au
-triomphe du Sauveur. Ces anges, pour la plupart, sont vus par la plante
-des pieds, et n'occupent, quoiqu'ils paraissent droits et de grandeur
-naturelle sur la courbe de la voûte, qu'une place fort restreinte. Leur
-dimension apparente n'est qu'un prestige de perspective. Ces positions
-étranges, ces raccourcis violents, ces aspects si contraires aux points
-de vue habituels ne les empêchent pas d'être d'une beauté idéale,
-céleste, au-dessus du rêve humain.</p>
-
-<p>Dans les pendentifs, le peintre a placé les quatre évangélistes,
-figures du style le plus grandiose et le plus majestueux, et d'une
-sublimité que personne n'a dépassée encore. Chaque figure repose,
-comme sur un socle, sur un nuage que soutient un grand ange d'une
-beauté incomparable; deux anges plus jeunes s'accoudent sur les
-nervures des pendentifs avec des poses d'une grâce superbe.</p>
-
-<p>La fresque du dôme de Parme représente l'assomption de la Vierge; un
-sujet presque identique, sauf la figure principale, et que Corrége a
-traité avec la nouveauté la plus féconde. Dans le bas de la coupole,
-près de la corniche, des groupes d'apôtres en adoration regardent
-s'élever au ciel la mère du Sauveur déjà bien loin de la terre, et
-des anges thuriféraires raniment la flamme des cassolettes. La Vierge,
-légère comme une vapeur, s'enlève dans un tourbillon de draperies
-volantes, parmi des palpitations d'ailes, des pluies de rayons, des
-nuages d'anges jouant de la harpe, du théorbe et de la viole d'amour,
-agitant des encensoirs, et s'empressant comme des pages autour de la
-Reine du paradis. Cette coupole est vraiment le ciel ouvert.</p>
-
-<p>Malheureusement, Parme n'est guère sur la ligne des touristes. Le
-troupeau admiratif suit l'itinéraire obligé, Florence, Rome et Naples,
-et les deux sublimes fresques du Corrége s'effacent lentement dans
-l'abandon et dans l'oubli. La gloire, qui a ses caprices, oubliant que
-Corrége a égalé Michel-Ange pour la science et la force du dessin, en
-a fait le type de la grâce tendre&mdash;une part assez belle&mdash;et de
-l'irrésistible séduction.</p>
-
-<p>Qui n'aime pas Corrége n'a pas d'âme, prétend Stendhal, passablement
-sec lui-même cependant. Nous sommes de cet avis. On peut admirer
-davantage d'autres maîtres, mais comme l'Algarotti devant le <i>Saint
-Jérôme</i>, en pensant au Corrége, nous disons tout bas dans notre cœur
-«<i>Tu solo mi piaci!</i>» Toi seul me plais!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/figure06.jpg" width="500" alt="" />
-<p class="center"><i>Ève</i> ’après Michel-Ange</p>
-</div>
-
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-<h4><a id="MICHEL-ANGE">MICHEL-ANGE</a></h4>
-
-
-<p>La vie de Michel-Ange, c'est l'histoire de ses créations. Ce qui le
-rend, en effet, presque autant que son multiple et effrayant génie, le
-vrai modèle, le type souverain du grand artiste, c'est cette absorption
-complète et continue de sa pensée dans la mise en œuvre du grandiose
-et du beau. Toutes ses heures, toutes ses forces, tout son amour, toutes
-les sollicitudes de sa longue existence, tous les rêves, toutes les
-ambitions de son intelligence, tout en lui vit d'une seule et même
-âme: l'art seul est pour lui l'instrument, le moyen et le but; mais ce
-n'est pas l'art dans sa matérialité, l'art sans visée supérieure et
-sans philosophie: Michel-Ange voit le culte dans le temple, sent Dieu
-dans la nature; et, comme d'un nimbe céleste, toutes ses créations
-sont couronnées d'idéal. Sous ce rapport, les recueillements, les
-aspirations de sa noble pensée, condensés en sonnets et en
-cantilènes; ces lyriques soupirs, qu'on a souvent dédaignés, au
-milieu du splendide bagage de sa gloire, ont une valeur
-d'interprétation que nous nous garderons de négliger. Ses poésies
-montrent en lui les deux soucis divins, les deux préoccupations
-éternelles et sublimes: Dieu et l'idéal! Dieu et l'idéal, voilà le
-secret de son immortalité.</p>
-
-<p>L'antique maison des comtes de Canosse avait longtemps tenu un rang
-illustre à Reggio, et plus tard en Toscane. Un comte Boniface de
-Canosse avait été seigneur de Mantoue. Plusieurs de ses descendants,
-venus à Florence, y occupèrent successivement les grandes charges de
-l'État. La plupart d'entre eux avaient porté le nom de Buonarroti, et
-ce nom, de la sorte inscrit honorablement dans les fastes de la
-république, finit par se substituer entièrement à celui des
-ancêtres. Or, la fortune de cette famille n'était plus au niveau de
-son illustration, et Ludovic, fils de Buonarroti de Simoni, ne
-conservant des grandeurs de sa race qu'un orgueil intraitable et une
-austère fierté, remplissait les modestes fonctions de podestat de
-Caprèse et Chinsi, lorsque Francesca di Neri, sa femme, lui donna au
-château de Caprèse, le 6 mars 1474, l'enfant qui fut Michel-Ange.</p>
-
-<p>Les particularités merveilleuses n'ont pas manqué pour les
-chroniqueurs dans cette grande naissance. Francesca di Neri, aux
-derniers temps de sa grossesse voyageant à cheval, avait été
-violemment jetée sous les pieds de sa monture, sans qu'un accident
-fâcheux s'en fût suivi. On s'est plu avoir dans ce fait une sollicitude
-toute spéciale du ciel, comme on trouva plus tard, dans le nom
-d'archange du nouveau-né, une prédestination pour l'immortalité.</p>
-
-<p>Les fonctions du podestat expirant alors, la famille revint à Florence,
-et l'enfant fut placé en nourrice à Settignano, bourg voisin de la
-ville, où se trouvaient les biens des Buonarroti. La nourrice était
-fille, sœur, femme de tailleurs de pierres; d'où Michel-Ange se
-plaisait à dire qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il eût tant
-de goût pour la pierre, ayant sucé cet amour au sein de sa nourrice.</p>
-
-<p>Mais le patricien de race antique ne devait pas voir sans protestation
-son fils tourner vers les arts toutes les ambitions de sa jeune pensée.
-Il en voulait faire un lettré, un personnage, un podestat sans doute.
-L'enfant fut donc envoyé de bonne heure chez François d'Urbino,
-grammairien renommé. Malheureusement, les dessins, les croquis, les
-pochades au charbon, au crayon, à la plume, le captivaient bien plus
-que la grammaire. Il apprenait très-peu, et dessinait déjà d'une
-façon surprenante. Les deux frères Ghirlandajo, Dominique et David,
-tenaient alors école de peinture à Florence. Un de leurs plus jeunes
-élèves, François Granacci, suivait aussi les leçons de François
-d'Urbino. Michel-Ange eut promptement deviné un ami. Granacci commença
-par lui procurer en secret des modèles, et le conduisit bientôt dans
-l'atelier même de ses maîtres. Là, Michel-Ange donna de telles
-preuves de sa supériorité, que son père dut enfin céder, à
-contre-cœur toutefois, au courant de cette irrésistible vocation.
-L'enfant, âgé de quatorze ans, fut placé pour trois ans en
-apprentissage dans l'atelier où l'entraînait l'instinct de son génie;
-mais ses maîtres, loin de lui demander aucune rétribution,
-consentirent, au contraire, à lui accorder d'année en année une
-rémunération progressive de six, huit et dix florins. Dès lors, en
-effet, Michel-Ange avait plutôt à donner qu'à recevoir des exemples.
-On cite quelques faits qui en sont des preuves surabondantes. Tantôt,
-c'est l'œuvre de ses maîtres eux-mêmes qu'il corrige en leur absence,
-et les maîtres admirent; tantôt c'est une remarquable estampe d'un
-Hollandais célèbre, Martin Shœn, un <i>Saint Antoine flagellé par des
-démons</i>, qu'il copie à la plume, qu'il modifie d'une main puissante,
-qu'il enrichit d'une couleur fantastique, qu'il complète, qu'il rend
-plus étrange et plus saisissante encore par des inventions magistrales,
-au point d'en faire un chef-d'œuvre. Un autre jour enfin, c'est une
-copie qu'il restitue en place du modèle: la copie vaut l'œuvre
-originale; une couche de fumée donne à la toile neuve l'aspect et
-l'harmonie des vieilles peintures, elles maîtres s'y trompent; et
-Michel-Ange se dit sans doute qu'il n'a plus rien à apprendre des
-leçons de ceux-là, qu'il n'étudiera désormais que les immortels
-chefs-d'œuvre et la sublime nature.&mdash;En lui le grand peintre est
-trouvé. Dominique Ghirlandajo avait, du reste, non sans un dépit
-jaloux, mais qui n'excluait pas la franchise, fait la juste part de
-chacun. «L'enfant, s'était-il écrié, en sait plus que nous tous!»</p>
-
-<p>Laurent de Médicis, dit <i>le Magnifique</i>, poëte et homme d'État
-supérieur, protecteur éclairé des lettres et des arts, gouvernait
-alors Florence avec un rare génie. Ses grandes manières, son
-éloquence entraînante, cette cour de nobles esprits qu'il avait su se
-créer, et la prospérité matérielle assurée par ses habiles efforts
-à sa patrie glorieuse encore, faisaient presque oublier la liberté
-perdue. Quelques grands cœurs soupiraient dans l'ombre; mais
-Savonarola, l'impétueux apôtre, de sa voix prophétique et superbe,
-tonnait seul, au nom des antiques mœurs, contre les corruptions du
-présent asservi; et, les chaînes cachées sous des fleurs ne blessant
-trop personne, la cité supportait sans se plaindre un joug que le
-souverain savait alléger à propos. Florence était grande du moins par
-l'esprit. Cette grandeur semblait lui suffire.</p>
-
-<p>Or, parmi les établissements de Laurent qui, de son temps, exercèrent
-une large influence sur le développement des beaux-arts, il faut
-signaler surtout l'école de peinture et de sculpture qu'il avait
-fondée dans son propre palais, sous la direction de maître Bertoldi,
-sculpteur renommé. Les jardins du prince servaient d'ateliers aux
-statuaires; des profusions de marbres dégrossis, de merveilleux
-modèles ou de précieux débris de l'antique, appelaient les jeunes
-artistes à l'œuvre, ou leur prodiguaient les meilleures leçons.
-Michel-Ange et son ami Granacci s'étaient aventurés dans ce musée en
-action. Michel-Ange, pétrissant, dès le premier jour, la glaise au
-gré de son génie, étonnant bientôt de ses <i>terres cuites</i> le
-professeur lui-même, n'hésita pas davantage à s'attaquer au marbre,
-et, le ciseau en main, comme il s'était deviné peintre, il se sentit
-sculpteur. Un jour donc, il lui prit fantaisie de copier une tête de
-faune, fragment incomplet et mutilé de l'antique. Le jeune audacieux
-reconstitue l'ensemble en lui donnant une expression étrange et
-naturelle à la fois. Le vieux faune revit; son front ridé s'anime, et
-sa face s'épanouit dans un éclat de rire grimaçant et joyeux.&mdash;Au
-dernier coup de ciseau, un témoin était survenu; il contemplait
-l'œuvre improvisée par l'enfant; il admirait déjà.</p>
-
-<p>«Mais, dit enfin le nouveau venu, c'est bien un vieux faune que vous
-avez voulu faire?&mdash;Apparemment, reprit l'artiste étonné.&mdash;Eh bien!
-jeune homme, où donc avez-vous vu des vieillards qui rient et laissent
-voir une bouche ornée de toutes ses dents?»</p>
-
-<p>Laurent de Médicis (car c'était lui) s'éloigna alors sans en dire
-plus long, et Michel-Ange aussitôt de briser deux dents à son faune;
-puis, voulant une vérité plus complète encore, il creusa la gencive
-pour imiter l'alvéole d'où la dent était tombée.&mdash;Laurent, revenu
-sur ses pas, fut alors si frappé de cette ingéniosité rapide et
-merveilleuse, il trouva d'ailleurs de telles promesses dans ce morceau,
-où le sentiment de l'antique, traduit plus qu'imité, vivait dans une
-inspiration toute moderne et dans un mouvement pleinement original,
-qu'il adopta aussitôt par la pensée tout le glorieux avenir entrevu.
-Il emmena donc avec lui Michel-Ange, l'établit dans son palais comme un
-membre de la famille, et l'admit chaque jour à sa table, dans les
-conditions d'une honorable égalité, sans permettre qu'on fit
-désormais nulle différence entre l'artiste et ses propres enfants.</p>
-
-<p>À dater de ce jour, le vieux Buonarroti commença à penser que son
-fils n'infligerait peut-être pas au nom de l'antique race des comtes de
-Canosse l'indigne déchéance dont il avait cru ce nom menacé. Laurent
-avait d'ailleurs étendu jusqu'au père la faveur dont il entourait le
-fils, et, en demandant au rigide patricien qu'il laissât Michel-Ange à
-la cour, il lui avait accordé pour lui-même une place modeste, il est
-vrai, mais qui suffisait à ses désirs.</p>
-
-<p>Toutefois, la prospérité avait fait aussi des jaloux au jeune et
-déjà célèbre artiste. Il avait eu des rivaux qui ne consentaient pas
-encore à l'accepter pour ce qu'il devait être, à l'accepter pour le
-suzerain de l'art. Un jour qu'ils étudiaient à plusieurs les
-admirables peintures que le Masaccio venait d'achever dans la chapelle
-<i>del Carmine</i>, sur un mot vif peut-être du jeune Michel-Ange, un de ses
-camarades, robuste et brutal compagnon, Torregiano de Torrigiani, lui
-asséna à poing fermé au milieu du visage un coup si violent, que l'os
-en fut brisé et les cartilages écrasés. On emporta Michel-Ange sans
-connaissance au palais. Il devait garder toute sa vie la trace de cette
-odieuse brutalité, qui ne demeura pas, du reste, impunie: Torregiano
-fut chassé pour quelque temps de Florence.</p>
-
-<p>La cour du Médicis était, nous l'avons dit, une sorte d'académie
-élégante, où les lettrés et les poëtes, aussi bien que les
-artistes, recevaient la plus gracieuse hospitalité. Parmi les plus
-célèbres, et entre beaucoup d'autres, on remarquait Marsile Ficin, Pic
-de la Mirandole, bien jeune encore, et surtout Ange Politien, le plus
-illustre littérateur de son temps, que Laurent avait chargé de
-l'éducation de ses fils.</p>
-
-<p>Politien avait promptement apprécié les promesses de génie de
-Michel-Ange. Il lui prodiguait les conseils et les hautes leçons. On
-peut supposer que, dans l'intimité du poëte savant, le jeune artiste
-compléta avec bonheur son instruction, mal commencée chez le
-grammairien François. On ne voit pas, en effet, dans quelle autre
-période de sa vie il eût étudié à fond les lettres, la mythologie,
-et surtout les saintes Écritures, l'Ancien et le Nouveau Testament,
-dont son pinceau devait plus tard si savamment traduire les immortelles
-pages. Sous la dictée de Politien, pour ainsi dire, il exécuta alors,
-en demi-relief, le <i>Rapt de Déjanire</i> et le <i>Combat des Centaures.</i>
-C'était en se rappelant cette œuvre, qui lui révéla à lui-même
-toute sa puissance de statuaire, que Michel-Ange se reprochait plus tard
-d'avoir fait autre chose que de la sculpture. Sa modestie ne voulait pas
-comprendre qu'il avait trois royaumes à remplir de sa gloire.</p>
-
-<p>L'heureux séjour de Michel-Ange dans la familiarité de Laurent de
-Médicis et de son glorieux entourage avait duré trois ans. La mort du
-prince vint tout à coup interrompre cette noble vie d'art et d'étude.
-Laurent expira, jeune encore, entre les bras de ses amis les plus chers,
-Politien et Pic de la Mirandole. Il voulut aussi, pour bien mourir,
-recevoir le sévère adieu de Savonarola lui-même, dont il avait
-toujours supporté sans colère les foudroyantes censures.</p>
-
-<p>Pierre de Médicis, l'aîné des fils de Laurent, avait succédé à son
-père. Il se sentait aussi du penchant pour Michel-Ange, mais il
-subissait les captations du génie sans être digne de le comprendre. Au
-dire des chroniqueurs, son affection se partageait, avec une égalité
-peu intelligente, entre l'artiste déjà maître et un certain bretteur
-espagnol, grand, beau, bien fait, bien découplé, dont les mérites
-corporels charmaient le jeune prince autant au moins qu'auraient fait
-des chefs-d'œuvre. Michel-Ange trouvait sans doute les sympathies de
-son second protecteur, en de telles conditions, peu flatteuses. Pierre
-d'ailleurs, oublieux des exemples de son illustre père, ne prodiguait
-plus les blocs nouveaux venus de Carrare ou les antiques débris de
-Paros: rien à tailler, rien à étudier désormais dans la maison des
-Médicis. Un jour cependant, le jeune prince s'avisa de songer que la
-main de Michel-Ange était puissante à pétrir la matière et à mouler
-des colosses. C'était en décembre; pendant la nuit, la neige avait
-couvert d'une couche épaisse les cours du palais. On vient chercher
-Michel-Ange, et le nouveau souverain de Florence lui ordonne d'ériger
-à sa gloire une immense statue de neige. L'artiste comprit qu'il
-fallait chercher ailleurs des encouragements et du travail; il fit donc,
-à la demande du prieur de Saint-Esprit, temple renommé dans Florence,
-un christ en bois presque aussi grand que nature. Le prieur fut
-enthousiasmé de l'œuvre et de l'artiste. Michel-Ange devint le
-commensal du monastère; il dut peut-être à cette heureuse
-circonstance une des rares perfections de son talent. Le prieur
-s'occupait d'anatomie: Michel-Ange s'associa à ses travaux avec une
-ardeur sans égale. Plein de l'amour de la science et de l'art, il
-étudia péniblement le cadavre, il chercha passionnément la vérité
-du dessin dans la réalité même de la nature; et ce fut de ce moment
-qu'il arriva à cette audace suprême, à cette certitude absolue du
-trait, qui lui permettait de faire tous les croquis de ses tableaux, non
-pas au crayon, mais à la plume. Or, le crayon a le droit d'hésiter
-quelquefois, s'il supporte une correction facile, le trait de plume, on
-le sait, est définitif, on n'y corrige rien, et ceux-là seuls s'y
-hasardent qui marchent à coup sur dans leur art, traçant d'une main
-résolue la ligne irrévocable.</p>
-
-<p>Cependant Florence se lassait d'un despotisme sans gloire. Pierre avait
-continué, exagéré les pouvoirs absolus de son père; il n'imitait
-rien de sa grandeur. Les signes précurseurs des chutes de princes se
-manifestaient de toutes parts. Ces pressentiments populaires, ces vagues
-prophéties, ces prédictions contagieuses qui s'emparent
-superstitieusement de la pensée publique, et les nobles tout bas, et le
-peuple à demi-voix, et Savonarola à voix haute, tout murmurait,
-annonçait, proclamait l'affranchissement futur.</p>
-
-<p>Une élite républicaine s'exaltait aux grands souvenirs; un peuple
-libre allait renaître aux nobles espérances. Et alors, prévoyant les
-orages, sentant combien ses études et son art avaient besoin de calme,
-Michel-Ange jugea prudent de s'éloigner.</p>
-
-<p>Il partit donc pour Venise, où il ne trouva ni accueil ni travail; de
-là, pour Bologne, que gouvernait assez rudement Jean Bentivoglio. En ce
-temps, les étrangers ne devaient pas entrer dans la ville sans s'être
-fait apposer, sur l'ongle du pouce, un cachet de cire rouge. Michel-Ange
-était en contravention avec cette loi, qu'il ignorait sans doute; il se
-vil donc traduit devant le juge et condamné à une amende de cinquante
-livres bolonaises. Or, cette condamnation n'ayant pas consulté les
-modestes dimensions de son petit pécule, il allait immédiatement subir
-l'hospitalité forcée de la prison, si un gentilhomme de l'assistance,
-Jean-François Aldovrandi, qui peut-être avait déjà entendu parler de
-son précoce talent, n'eût répondu pour lui et fait réformer la
-peine. Messer Aldovrandi ne s'en tint pas à ce beau procédé: il sut
-vaincre les premiers refus de l'artiste, et lui fit, avec grâce,
-accepter sa maison et sa table. Là, Michel-Ange se fit une vie selon
-ses goûts d'étude: il donnait le jour à l'art; le soir, il lisait à
-haute voix, devant son hôte, Pétrarque, Boccace et surtout Dante.</p>
-
-<p>Le digne gentilhomme bolonais trouva même un travail assez important
-pour son protégé. Michel-Ange eut à exécuter, pour l'église de
-Saint-Dominique, une statue de saint Pétrone et un ange de
-demi-grandeur agenouillé devant l'autel. Ces deux marbres furent
-promptement achevés, puis inaugurés à la satisfaction de tous, en
-exceptant toutefois un sculpteur bolonais qui avait longtemps espéré
-être chargé de cette tâche. Celui-ci prétendit qu'on l'avait
-indignement frustré au profit d'un étranger, et fit même savoir à
-Michel-Ange qu'il lui préparait un mauvais parti pour le jour où il le
-rencontrerait à propos.</p>
-
-<p>Michel-Ange ne se sentit pas suffisamment en sûreté dans un pays où,
-pour une seule protection, il devait trouver toutes sortes de haines,
-surtout s'il s'efforçait de sculpter ou de peindre; il songea donc à
-rentrer dans sa patrie. Là, du reste, les pressentiments populaires
-n'avaient pas tardé à se réaliser. Florence insurgée, sans lutte et
-presque sans effort, venait de chasser Pierre de Médicis et ses
-frères. Savonarola, l'apôtre républicain, régnait par l'enthousiasme
-et gouvernait par la parole. Un calme austère succédait déjà aux
-premiers orages. Michel-Ange ne dut pas se déplaire au milieu de cette
-atmosphère d'indépendance; mais le gouvernement avait à sauvegarder
-tout d'abord des intérêts plus pressants que ceux de l'art, et les
-grands travaux allaient encore se faire attendre. Toutefois
-l'inactivité était, pour le noble artiste, un insupportable fardeau;
-il fut bientôt à la tâche. C'est en ce temps qu'il sculpta un <i>Amour
-endormi</i>, dont on sait l'histoire. La statue, mise d'abord en terre et
-parée, pour ainsi dire, d'une vétusté artificielle, fut envoyée à
-Rome, où on la vendit, comme antique, au cardinal de Saint-Georges. La
-supercherie s'ébruita, et le cardinal, irrité d'avoir été pris pour
-dupe, envoya un de ses gentilshommes à Florence pour s'assurer de la
-fraude. Michel-Ange ne s'en défendit pas; et, pour prouver au contraire
-que lui seul pouvait avoir le droit d'une telle audace, il dessina d'un
-trait cette main célèbre dont la hardiesse semblait donner à la
-statue le contre-seing du génie. Le gentilhomme, dominé par cette
-fière franchise, proposa soudain à l'artiste de l'emmener à Rome, en
-lui promettant la protection du cardinal. Michel-Ange accepta; mais il
-n'eut pas beaucoup à se louer de son nouveau patron, et ne fit rien
-pour lui.</p>
-
-<p>Ce n'est pas cependant à dire que le vaillant artiste dût rester sans
-ouvrage. Il fit d'abord, pour un gentilhomme distingué, Jacques Galli,
-ce merveilleux Bacchus qui devait plus tard enrichir le musée de
-Florence, et qui suffit alors à établir sa renommée dans Rome. Après
-le Bacchus, il dut exécuter, pour le même, un nouveau Cupidon, et
-bientôt ensuite il entrait de plain-pied dans sa gloire en livrant à
-l'admiration générale le magnifique groupe de <i>Notre-Dame de Pitié</i>,
-pour qui l'enthousiasme et l'éloge durent inventer de nouvelles
-formules. Condivi, le respectueux élève et le biographe passionné de
-Michel-Ange, nous a transmis quelques paroles du maître qui expliquent
-sa pensée tout entière sur celle création, et qui témoignent aussi
-combien la foi, combien l'amour divin, combien les aspirations élevées
-d'un glorieux spiritualisme sublimifiaient, pour ainsi dire, l'âme des
-artistes souverains, quand leur main domptait et transfigurait la
-matière. Condivi demandait après beaucoup d'autres, à son maître,
-pourquoi, sans souci de l'âge et sans calcul des années, il avait
-prodigué tant de jeunesse et de fraîcheur au front de la Vierge.
-«Cette critique est ma gloire, repartait Michel-Ange; la chasteté fait
-l'éternel printemps des vierges, et l'inspiration d'en haut est
-glorieusement visible dans mon œuvre, puisqu'il m'est donné d'y
-manifester ainsi la pureté virginale de la mère de Dieu. J'ai fait
-tout autrement pour son fils, parce qu'il a voulu revêtir toute
-l'infirmité de la nature humaine. Tu ne dois donc pas t'étonner que
-j'aie donné à Marie l'immortalité d'une virginale jeunesse, tandis
-que le Christ, volontairement soumis aux lois du temps, porte, comme
-tout homme, les traces de l'âge. La mère s'élève au-dessus de
-l'humanité, tandis que le fils s'y confond et s'y plonge.»</p>
-
-<p>Des soins domestiques rappelèrent Michel-Ange à Florence. Sa
-réputation lui avait préparé, dans sa patrie, un digne et sympathique
-accueil. On le regardait déjà comme le premier des modernes et le
-rival des anciens. Il n'avait pas vingt-six ans. On lui donna bientôt
-un vaste bloc de marbre que nul n'avait osé attaquer depuis Simon de
-Fiesole, qui, cent ans auparavant, avait en vain essayé d'en tirer une
-colossale figure. Michel-Ange y trouva, à coups de ciseau, un admirable
-David, et la gigantesque statue fut placée à la porte du palais de la
-Seigneurie. Le marbre ne lui suffisant déjà plus, il se familiarisa
-avec le bronze; il coula, en ce temps, plusieurs remarquables ouvrages;
-il peignit aussi quelques tableaux, parmi lesquels une <i>Sainte Famille</i>,
-qu'on admire à Florence. Mais ce fut surtout le carton de la <i>Guerre de
-Pise</i>, composé pour les peintures à exécuter dans la salle du grand
-conseil de la Seigneurie, qui écrasa toute rivalité et montra, en
-Michel-Ange, la puissance du dessin supérieure à tout ce que le monde
-des arts avait jamais pu ou devait jamais glorifier. Ce dessin fut fait
-pour une sorte de concours ouvert entre Michel-Ange et Vinci. L'œuvre
-du grand Léonard, suivant Benvenuto Cellini, était sublime, mais celle
-du divin Buonarroti fut le dernier mot de l'art, et ni les anciens ni
-les modernes n'ont jamais rien fait qui pût atteindre à celle hauteur.
-«Tant que ces cartons existèrent, ajoute le merveilleux ciseleur, ils
-furent l'étude de tous les jeunes peintres d'avenir et l'école du
-monde.» C'est là, en effet, que le doux génie de Raphaël but
-l'audace et la force à la coupe du géant Michel-Ange; et
-l'enthousiasme de tous les écrivains du temps, acclamant d'une seule
-voix ce prodige, confirme suffisamment pour nous le dire de Benvenuto.</p>
-
-<p>Malheureusement, l'envie guetta patiemment le chef-d'œuvre. Le jour où
-les Médicis rentraient à Florence, au milieu du tumulte et de
-l'émeute, l'envieux, un homme qui n'était pas sans mérite pourtant,
-mais qui ne voulait et ne savait pas admirer, qui, ne pouvant pas être
-au premier rang, ne se résignait pas à marcher au second, l'envieux
-Baccio Bandinelli, un lâche indigne de son propre talent, se glissait
-furtivement jusqu'au palais de la Seigneurie, rampait sans bruit dans
-l'ombre jusqu'au dessin sublime, et, d'un couteau impie, larron
-sacrilège de la gloire d'autrui, hachait en morceaux l'admiration de
-ses contemporains.</p>
-
-<p>L'impétueux Jules II venait de monter sur le trône pontifical. Il
-avait connu Michel-Ange à Florence: ces deux fortes, rudes et fières
-natures devaient se convenir, parce qu'elles pouvaient se comprendre.
-Les souverains d'une irrésistible volonté aiment surtout qui leur
-résiste. Cette rareté les étonne; cette audace leur va. Le pape fit
-venir le sculpteur près de lui. Le génie de l'art mettait à propos en
-présence deux pensées qui se complaisaient à remuer de grandes
-choses; ce fut, entre ces deux hommes, un véritable assaut d'immenses
-projets et de plans gigantesques. D'un souffle ils édifiaient des
-colosses; d'un mot ils créaient des forêts de statues dans
-d'impossibles églises. C'était si beau, que ce fut trop beau; il en
-fallut rabattre. Quelle que fût sa puissance, et bien qu'il eut trois
-fois du génie, Michel-Ange n'avait que deux bras; son âme eût animé
-trois mondes, mais sa main trouvait des limites qu'ignorait sa pensée.
-Enfin, dans le chaos de projets splendides, il fallait commencer par un
-commencement. Le commencement que voulut le pontife, ce fut son tombeau.
-«Un tombeau tel qu'aucun souverain de la terre n'ose en rêver un
-pareil, dit-il à Michel-Ange, un tombeau digne de Jules II et de
-Buonarroti.&mdash;Ce sera cher, fit l'artiste après avoir réfléchi et vu
-grandir dans son inspiration toute une épopée de marbre pour le
-panthéon d'un seul homme.&mdash;Combien donc?&mdash;Cent mille écus au
-moins.&mdash;Deux cent mille, et à l'œuvre!» Et Michel-Ange indique à
-larges traits comment il comprend le tombeau d'un grand pape. La base du
-monument, massif isolé, en forme de parallélogramme, aura dix-huit
-brasses de long et douze de large. Aux quatre faces, quatre esclaves
-debout et enchaînés. Entre eux, des victoires placées dans des niches
-foulant du pied des vaincus. Au-dessus d'une corniche qui couronnera cet
-ordre, huit figures de prophètes et de vertus seront majestueusement
-assises. Au milieu d'elles, le sarcophage du pontife. Sur le tout enfin,
-une haute pyramide, et, à son sommet, un ange debout portant le globe
-dans sa main. En tout, quarante statues, sans compter les emblèmes, les
-figurines, les bas-reliefs épisodiques et les détails d'ornement.
-Voilà le rêve dont Michel-Ange peut faire une réalité. «À
-l'œuvre! à l'œuvre! s'écrie encore le pontife enthousiasmé.
-Michel-Ange, voilà de l'or, donne-moi du marbre! Aux carrières!
-épuise Carrare! Souviens-toi de ma gloire. Va!»</p>
-
-<p>Michel-Ange partit, fut aux carrières, s'attaqua aux rochers, éventra
-la montagne, couvrit le sol de colossales ruines, amoncela les énormes
-décombres, entassa les superbes débris. Son génie et sa force se
-jouaient des rébellions de la pierre. Une seule de ses idées suffit à
-le peindre: un roc géant se penchait en surplomb sur la mer; tailler la
-montagne en statue, donner au roc une figure et la vie de l'art, cela
-devait séduire le père des colosses. La lutte était à sa taille; il
-y songea réellement. Le temps seul lui manqua pour se mesurer ainsi
-avec la nature. Les envois de marbre le précédaient à Rome; il en
-embarrassait les places publiques. Jules II, que l'artiste avait
-fanatisé par les premières indications du projet, Jules II le
-rappelait en hâte. Les dessins que lui présenta Michel-Ange
-achevèrent de conquérir le pape: il voulut que l'artiste s'installât
-près de lui. Un pont fut jeté d'une fenêtre à l'autre, pour qu'à
-tout heure du jour l'impatience du pontife put surexciter l'ardeur du
-statuaire.</p>
-
-<p>Les deux insatiables esprits en vinrent alors à se demander quel serait
-l'emplacement du vaste mausolée. Sous le pontifical de Nicolas V, il
-avait été question de rebâtir l'église de Saint-Pierre. Michel-Ange
-proposa à son hardi patron d'y loger sa tombe. Le pape saisit au vol
-cette ambitieuse pensée; il voulut lui-même reprendre par le pied la
-création de la basilique nouvelle, et le tombeau passa bientôt au
-second plan, dans les engouements aussi ardents que mobiles du pontife.
-Or, l'envie épiait la faveur dont Michel-Ange avait eu quelque temps
-l'heureux monopole. Bramante, l'architecte favori de Jules II, Bramante,
-depuis quelque temps négligé, saisit avec bonheur cette occasion
-d'imprimer une diversion aux sympathies de son maître. Il préconisa
-assidûment l'église à construire, discrédita la pensée du tombeau.
-Michel-Ange ne vit plus venir l'hôte illustre dans l'atelier encombré.
-L'argent aussi fut ailleurs, et les ouvriers restés sans salaire, et
-les marbres qui n'étaient pas payés, commencèrent à peser lourdement
-au statuaire oublié.</p>
-
-<p>Il voulut s'expliquer et se plaindre. Sans plus se soucier que
-d'habitude de l'étiquette et des valets, il marcha donc droit au
-cabinet de travail où Jules II le recevait d'ordinaire; mais un
-camérier lui barra le passage. L'orgueilleux artiste s'arrêta en
-foudroyant du regard les courtisans, qui croyaient pouvoir rire. «Quand
-votre maître me demandera, dit-il fièrement, à un secrétaire du
-pontife, vous lui direz que Michel-Ange est absent.»</p>
-
-<p>De retour chez lui, il donna ordre de vendre tout ce qu'il ne pouvait
-emporter, et partit sur l'heure même pour Florence.</p>
-
-<p>Mais Jules II ne l'entendait pas de la sorte. Toutes les gloires du
-siècle étaient, selon lui, le fief de sa pensée. Le génie de
-Michel-Ange lui appartenait comme le plus orgueilleux fleuron de la
-tiare. Il dépêche donc courrier sur courrier, un d'abord, puis deux,
-puis trois, jusqu'à six. Il faut qu'on lui ramène son sculpteur soumis
-et vivant; mais Michel-Ange était aussi de la trempe des Jules II.
-C'était fierté pour fierté, audace contre audace. Quand les gens du
-pontife voulurent s'emparer de lui, il leur montra ses armes. Violences
-ni prières, rien ne put le fléchir. Le pape épuisa trois mois en
-vaines négociations. Des menaces contre l'artiste il avait passé aux
-menaces contre la République. Il adressa à la Seigneurie trois brefs
-comminatoires pour qu'on lui renvoyât son glorieux réfractaire. La
-Seigneurie avait peur; Soderini, le gonfalonier perpétuel, ami de
-Michel-Ange, le suppliait à mains jointes de ne pas brouiller son
-gouvernement avec le véhément et superbe pontife. Les prières de
-Soderini étaient aussi impuissantes que les violences écrites de Jules
-II. Rien n'y fit. Buonarroti, poussé à bout, déclara qu'il irait
-plutôt chez le Turc, où on l'appelait pour jeter quelque chose comme
-un pont gigantesque de Constantinople à Pera; mais qu'il ne savait pas
-oublier une insulte, qu'il avait été insulté, et qu'il ne se
-soumettrait pas. Cependant Soderini finit par trouver un moyen de le
-rapprocher de Jules II sans que le retour eût l'air d'une soumission.</p>
-
-<p>Il conféra à son intraitable ami le titre d'ambassadeur et l'envoya,
-au nom de la Seigneurie, porter l'hommage de la République au pape. Le
-pape était alors à Bologne, où il venait de pénétrer par les armes.</p>
-
-<p>À la vue de Michel-Ange, il s'emporta sans se contraindre. «Ainsi, tu
-devais venir à nous, s'écria-t-il, et tu as attendu que nous vinssions
-à toi.»</p>
-
-<p>Le cardinal Soderini voulut excuser Michel-Ange, en rejetant son tort
-sur le peu de savoir-vivre des artistes. Mais alors ce fut une autre
-affaire. La colère du pape changea d'objet. «Tu injuries mon
-statuaire; je ne l'aurais pas fait, moi, dit-il au prélat. Mais,
-ajouta-t-il, c'est toi qui es l'ignorant, et, s'il y a ici un imbécile,
-ce n'est pas Michel-Ange. Va-t'en!»</p>
-
-<p>On voit que le pontife et le rebelle n'avaient pas beaucoup à faire
-pour redevenir les meilleurs amis du monde. Le pape avait d'ailleurs
-besoin de Michel-Ange, bien plus que Michel-Ange n'avait besoin du pape.
-Le vainqueur de Bologne avait l'intention d'y laisser sa statue en
-souvenir de la victoire; par quel autre eût-il voulu se voir couler en
-bronze et traduire en géant?&mdash;L'artiste se mit à l'œuvre, et le
-pontife, avant de retourner à Rome, put voir une première ébauche.
-«Un livre dans ma main? dit-il au statuaire.&mdash;Non, ce n'est pas cela.
-Je suis ici par l'épée.» Michel-Ange comprit. Quelques jours après,
-le pontife revint encore. La statue gigantesque avait une main tendue
-devant elle; l'action en était véhémente: «Est-ce que cette main-là
-donnerait la bénédiction, par hasard?&mdash;Elle dit au peuple de Bologne
-d'être sage, repartit Michel-Ange.&mdash;Bien! fit le pape, tu m'as
-compris.» Et il fit promettre au statuaire de le venir rejoindre à
-Rome, sans retard, dès que la statue serait debout sur son piédestal.</p>
-
-<p>Au bout de seize mois, la statue était faite; mais elle ne devait pas
-longtemps menacer la ville conquise; et le peuple, devant elle, ne se
-tint pas plus sage. Elle fut brisée quand les Bentivogli, chassés par
-Jules II, parvinrent à rentrer dans Bologne,&mdash;le bronze fut fondu, et
-on en fit une pièce d'artillerie, qu'en l'honneur du pape on baptisa
-<i>la Julienne.</i></p>
-
-<p>De retour à Rome, Michel-Ange allait trouver des embûches nouvelles.
-Il s'attendait à reprendre le grand travail du tombeau; mais Bramante
-en décidait autrement dans les conciliabules de l'envie. Bramante
-enviait, il est vrai, à son ennemi, moins les dons de la gloire que la
-faveur du pape et les lucratives commandes; mais, quel que fût son
-motif, il avait préparé son piège avec beaucoup d'art. Il tenait en
-réserve Raphaël, son parent, pour en faire à propos un rival
-dangereux en peinture; et il chercha longtemps quelle redoutable
-épreuve il pouvait faire infliger au statuaire tant jalouse! Celui-ci
-n'avait jamais peint à fresque. Bramante s'efforça de persuader au
-pontife que rien ne serait plus beau que la grande voûte de la chapelle
-Sixtine couverte de peintures; que la fresque seule convenait à ce
-travail, et qu'il y fallait sans tarder employer Michel-Ange. Jules II
-croyait qu'on ne peut faire au génie trop de hautains défis.&mdash;Notre
-Corneille, dont l'âme habitait aussi les hauteurs sublimes, a dit
-depuis, dans un vers magnifique:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">Il est beau de tenter des choses inouïes.</span></p>
-
-
-<p>Le pape devait souffler quelque chose dans le sens de ce vers à
-l'oreille de celui qu'il aimait d'un cœur rudement paternel.</p>
-
-<p>Or, Michel-Ange, qui devinait le piège, résista longtemps de tout son
-pouvoir; mais enfin, accablé par d'impérieuses supplications, il se
-laissa vaincre, il promit; il osa regarder en face la gigantesque
-entreprise. Et peut-être, en sondant sa force, put-il encore sourire
-des projets de Bramante, misérable avorton de la haine.</p>
-
-<p>Il ne perdit pas de longs jours à écouler sa peur. Il fit aussitôt
-venir de Florence quelques peintres habiles qui pratiquaient la fresque,
-pour étudier leurs procédés et se faire aider dans sa tâche. Mais,
-après les avoir vus travailler quelque temps, maître du secret de leur
-art, et plus confiant en lui désormais qu'en personne, il les congédia
-tous ensemble, et fit effacer tout ce qu'ils avaient commencé.</p>
-
-<p>Alors c'est le génie humain dans toute la grandeur de son rôle et de
-sa création. Il s'enferme seul dans la chapelle, il en refuse l'entrée
-à tout le monde, au pape lui-même, aussi bien qu'à ses humbles
-élèves. Il gâche le mortier, il enduit la voûte, il prépare ses
-couches, il broie ses couleurs; il est maçon, chimiste, broyeur,
-préparateur et peintre. Il est poëte aussi, car il est le géant
-Michel-Ange, et de sa brosse invincible il écrit sur la fresque le plus
-vaste poëme de peinture qui saisira jamais le regard, le poème de
-l'humanité sanctifiée en Dieu.</p>
-
-<p>Nous n'essayerons pas de décrire cette mise en scène sublime de la
-Bible, égale en grandeur et en majesté au texte lui-même.&mdash;Qui
-décrirait en quelques pages un monde? La stupeur de l'Italie entière,
-dans ce grand siècle, le plus grand de l'histoire de l'art, est le seul
-éloge à la hauteur de l'œuvre. Il faut se borner à dire que l'homme
-et Dieu se touchent dans cette composition une et puissante, et que
-l'homme s'élève sans que Dieu descende.</p>
-
-<p>Lorsqu'au bout de vingt mois seulement Jules II, ne pouvant plus y tenir
-et voulant officier dans la Sixtine le jour de la Toussaint, fit,
-malgré Michel-Ange, jeter bas tous les échafaudages et livra le
-chef-d'œuvre à l'admiration haletante de la Rome des arts, ce ne fut
-qu'une acclamation, un seul cri de surprise. L'envie dut faire silence
-et mâcher son fiel; l'admiration se tut aussi, ne trouvant plus que
-dire. L'Italie s'émut, Raphaël lui-même se fit élève et revint à
-l'école: son siècle l'y suivit; tandis que le grand vieillard Jules II
-appelait Michel-Ange son fils et le serrait noblement sur son cœur.</p>
-
-<p>À dater de ce jour, Michel-Ange marche sans rival dans sa force et sa
-gloire. Chez lui, la main, le génie et le cœur sont égaux en
-puissance. Il est, plus que tout autre, créateur et maître. Plus que
-le divin Raphaël, plus que le grand Léonard, il a cette grandeur et
-cette divinité du génie: rien ne lui pèse. La création, c'est pour
-lui, comme pour Dieu même, un effort sans fatigue, un acte sans effort,
-et, pour ainsi parler, l'exercice d'une fonction naturelle. Aussi, au
-gré et quelquefois au caprice des puissants de la terre, sa volonté
-prend toutes les expressions de l'art.&mdash;C'est qu'il ne faut pas voir en
-lui seulement un penseur qui cherche à fixer, sous une forme plus ou
-moins précise, son rêve plus ou moins réussi; ce n'est pas non plus
-l'artiste prudent qui médite avec une sage lenteur, pour savoir à
-quelle idée suffisamment mûrie il va prêter son art, son instrument,
-son faire. Non, ni cela, ni cela. Michel-Ange, c'est une âme grandiose
-ayant à son service trois idiomes éclatants, tous trois pour elle
-également familiers, dociles, assouplis.&mdash;Le pinceau, le ciseau ou
-l'équerre, qu'importe? que sa foi vive au front radieux de la statue,
-dans les formes hardies d'une immense peinture, ou dans les masses
-majestueuses d'un temple, que lui fait à lui? Sculpteur, il aura du
-marbre et son ciseau; peintre, son pinceau et sa toile; architecte, de
-la pierre et l'espace, l'espace large alentour,&mdash;illimité dans le ciel,
-où il peut suspendre à la hauteur qu'il lui plaît la coupole, le
-dôme et la croix.</p>
-
-<p>Et puis, pour celui-ci, la loi commune du repos n'existe pas. Suivons-le
-un moment dans l'austère demeure d'où sortent les chefs-d'œuvre.</p>
-
-<p>Il y vit solitaire, sobre et silencieux comme un anachorète. Il a
-trempé dans un vin robuste le pain qui suffit à son repas. Il est
-debout; il rêve; il contemple le bloc informe et le fouille du regard
-pour y chercher quelque chose que lui seul peut voir, pour y chercher,
-pour y sentir une âme.</p>
-
-<p>Oh! qu'on ne trouble pas ces rares instants d'une inaction qui dompte la
-matière, qui commande à la vie. Son rêve achevé, l'Hercule du
-marbre, le Vulcain du bronze, le pétrisseur de dieux, va engendrer à
-coups de marteau, incruster à coups de ciseau l'immortalité dans la
-pierre. Voyez-le dans ses colères fougueuses, dans ses fureurs
-fécondes! il attaque l'auguste Carrare avec un acharnement qui fait
-peur. Il frappe, il brise, il fait voler au loin les larges éclats. Il
-a déjà émoussé les angles rebelles, dégrossi, diminué, réduit,
-pulvérisé la masse brute et superbe. Vous diriez d'un iconoclaste
-insensé qui s'en prend follement aux pans du roc impassible. Mais le
-roc est vaincu, le Titan a trouvé son maître, Jupiter a terrassé
-Briarée. La masse va se fondre, s'annihiler, s'évanouir, plus
-rien!&mdash;Non! tout n'a pas disparu; du nuage de poudre et de débris
-jaillit déjà une altière figure. La statue se dresse, elle est
-debout, la voilà! elle a l'étrangeté d'une explosion soudaine,
-quelque chose de spontané, d'abrupt, d'impérieux, d'irrésistible à
-l'égal d'un défi: elle a l'audace et la force,&mdash;comme son père; elle
-a le prime-saut et la grandeur,&mdash;comme son père! Ainsi venue d'un seul
-jet, sortie tout armée d'une seule pensée, étonnée d'être, elle
-est. Elle veut vivre, elle vit, et, comme un reflet de race, à son
-front qui flamboie elle porte un rayon sacré,&mdash;le sceau du génie!</p>
-
-<p>Telle est, tout entière, ensemble ou détail, l'œuvre sculpturale du
-fier Buonarroti.</p>
-
-<p>Sa peinture, nous l'avons vu, a les mêmes audaces et la même
-puissance. Et plus tard, quand on voudra faire de lui le maçon des
-immortelles bâtisses, ses moyens seront aussi hardis que ses idées
-seront grandes.</p>
-
-<p>Dans l'intervalle enfin, entre deux chefs-d'œuvre, il appelle au fond
-de sa solitude l'austère poésie. Sur le croquis d'une statue derrière
-un plan d'église, au coin d'un carton de ses mâles peintures, il
-écrit, en mâle langage, un sonnet qui se souvient de Dante, une
-élégie d'amour qui glorifie le cœur, une pieuse stance qui monte
-jusqu'à Dieu.</p>
-
-<p>Voilà sa vie; telle est sa tâche auguste sous le ciel. Et chaque jour
-qui naît ressemble à celui qui s'éteint. Chaque jour, dès l'aube, il
-entend dans son âme une voix qui murmure: Allons, peintre, à tes
-fresques! Allons, statuaire, au marbre! Allons, architecte vainqueur, au
-poëme de pierre! Allons, chrétien, penseur, poëte! amant chaste et
-mystique! voici la nuit venue. Tout se tait; les plus ardents même
-entre les plus jeunes, tous tes rivaux d'autrefois, tous tes élèves
-d'aujourd'hui, ont laissé d'une main fatiguée s'échapper le pinceau.
-Le marteau fait silence au poing du statuaire. Le maçon dort; la pierre
-elle-même se repose; Rome sommeille.</p>
-
-<p>Michel-Ange avait atteint sa trente-neuvième année. Il s'était remis
-aux statues du tombeau. Il y travaillait avec passion, lorsque Jules II
-mourut.</p>
-
-<p>Il semblait que, précisément alors, la grande entreprise dût être
-pieusement continuée. Mais Léon X, qui allait régner pour la gloire
-de tant d'autres bien plus que pour celle de Michel-Ange, Léon X en
-décidait autrement. Le génie de Raphaël répondait d'ailleurs aux
-aspirations de Léon, comme l'audace de Michel-Ange avait violemment
-charmé les ambitions fougueuses de Jules. El si le peintre de la
-Sixtine eût eu encore quelque chose à faire pour s'assurer son rang
-suprême, il lui eût fallu tristement ajourner sa gloire.</p>
-
-<p>Le nouveau pape, qui devait donner son nom au plus grand siècle des
-arts, ne voulait cependant point priver son règne d'un si merveilleux
-concours. Mais il ne maintint pas le grand artiste à son légitime
-état de maître sans rival. Aussi, songeant à donner à sa patrie un
-souvenir digne d'elle, lorsqu'il envoya Michel-Ange préparer à
-Florence les plans de la façade de Saint-Laurent, le pontife ouvrit-il
-la lice à tous les prétendants. Les projets d'Antoine San Gallo, de
-Baccio d'Agnolo, des deux Sansovini, de Raphaël lui-même, purent se
-produire à la fois; et ce ne fut qu'à son écrasante supériorité que
-le plan de Michel-Ange dut d'être préféré. Sur le terrain des belles
-choses, il était donc toujours le premier; malheureusement, il n'avait
-rien de ce qu'il fallait pour lutter aussi, avec quelque avantage, dans
-la nuit de l'intrigue. Ses vaincus ne se résignaient pas sans peine, et
-cherchaient toujours à prendre, par les armes honteuses de l'envie, la
-revanche de leurs défaites dans l'art. Michel-Ange était parti pour
-Carrare; il y exploitait déjà les marbres nécessaires à la
-construction projetée, lorsqu'on persuada à Léon X qu'on trouverait
-à Saravezza, en Toscane, des marbres également beaux et d'extraction
-plus facile. Prêtant à l'austère et rigide Buonarroti les calculs
-misérables de leur propre cupidité, les jaloux insinuaient que Carrare
-n'était par lui préféré qu'en raison précisément des grandes
-dépenses qu'y nécessitait l'exploitation, et il restait sous-entendu
-que ces dépenses permettaient à l'architecte de réaliser sans
-contrôle d'énormes bénéfices. Le noble artiste, sans se douter même
-de ces machinations honteuses, reçut l'ordre de quitter Carrare, et de
-se rendre à Saravezza. Il obéit à regret; perdant de la sorte, pour
-son installation aux nouvelles carrières, un temps que rien ne peut
-payer, quand il s'agit des travaux d'un tel homme.&mdash;Les facilités tant
-promises ne se réalisèrent pas. Saravezza était encore plus pénible
-à fouiller que Carrare.</p>
-
-<p>La muse consolait sans doute l'artiste au milieu des ennuis d'une
-besogne ingrate. Il dut aussi, dans sa solitude, resserrer son intime
-commerce avec les poëtes de sa prédilection. Il relisait Pétrarque;
-il retrouvait sans livre, au fond de sa vaste mémoire, toute la <i>Divine
-Comédie</i>, qu'il savait depuis longtemps par cœur tout entière. Et
-c'est peut-être alors que, demandant à Dante le secret de terreur que
-devaient révéler plus tard à tous les yeux les peintures du <i>Jugement
-dernier</i>, c'est peut-être alors qu'il traduisit, dans son dessin
-superbe, presque toutes les pages du poème sacré. Malheureusement,
-cette interprétation d'un génie par l'autre ne devait pas arriver
-jusqu'à nous. L'ouvrage entier périt dans une traversée fatale, avec
-tous les bagages d'un riche Florentin, Antonio Montanti, à qui
-Michel-Ange l'avait confié. L'admiration des contemporains pour ces
-dessins nous dit assez quelle perte c'est là.</p>
-
-<p>En ce temps (1521) mourut Léon X. Huit ans s'étaient passés sans
-qu'il eût été donné à Michel-Ange de mettre la main à une de ces
-grandes choses qu'il savait faire. Les fondations de Saint-Laurent de
-Florence avaient seules été commencées; l'argent manqua, et la
-construction resta inachevée.</p>
-
-<p>Un beau projet, qui était aussi une noble réparation, avait pourtant
-vivement séduit la pensée de Michel-Ange. L'Académie de Florence,
-pendant le dernier séjour qu'avait fait l'artiste dans sa ville,
-adressa à Léon X une longue supplique pour que le pontife, intervenant
-auprès de Ravenne, obtint que les cendres de Dante Alighieri fussent
-restituées à sa patrie repentante. Parmi les noms illustres qui
-figurent sur cette pièce, on distingue entre tous celui de Michel-Ange.
-La note suivante précède la glorieuse signature:</p>
-
-<p>«<i>Moi, Michel-Ange Buonarroti, adressant à Sa Sainteté la même
-prière, je m'offre à exécuter pour le DIVIN poëte Alighieri un
-tombeau convenable, dans un lieu honoré de notre cité.</i>»</p>
-
-<p>On aime cette respectueuse et fidèle admiration d'un artiste comme
-Michel-Ange pour un poëte comme Dante; mais on regrette que Léon X, si
-digne cependant de comprendre tout ce qu'il y avait de grandeur dans la
-rencontre de ces deux noms, n'ait pas saisi avec empressement l'occasion
-d'associer le sien au même souvenir.</p>
-
-<p>Adrien VI, qui succéda à Léon X, était un Allemand rigide, un savant
-morose, quelque peu iconoclaste dans l'âme. Il fut bien pour quelque
-chose dans le tribut d'immenses regrets que le monde des arts paya à la
-mort de Léon X. Une seule de ses fantaisies suffit à le peindre: il
-eut l'idée farouche de faire gratter les peintures de la Sixtine, parce
-qu'il y trouvait trop de nudités, et que le plafond, plein de vivantes
-figures, ressemblait, selon lui, moins à la voûte d'un temple qu'à
-une salle de bain. Qu'on juge des sublimes fureurs de Michel-Ange. Si sa
-piété respectait le pontife, son juste orgueil devait avoir
-grand'peine à ne pas vouer aux gémonies le barbare.</p>
-
-<p>D'autres soucis vinrent encore, en ce temps, l'assaillir. Les héritiers
-de Jules II exigeaient que le tombeau de leur glorieux oncle s'achevât,
-mais ils ne voulaient pas donner d'argent, prétendant que, de son
-vivant, le pontife avait payé bien plus de travail que n'en avait fait
-Michel-Ange. Ils passaient déjà des injonctions à la menace, et le
-grand artiste éprouvait encore plus d'indignation que de crainte;
-heureusement un nouveau Médicis, le cardinal Jules, allait monter à
-son tour sur le trône pontifical sous le nom de Clément VII. Clément
-VII avait hâte de posséder tout à lui le temps et le génie de
-Michel-Ange. Aussi se fit-il intermédiaire et arbitre entre l'artiste
-et le duc d'Urbin, le plus intraitable des héritiers de Jules II. Sous
-de tels auspices, une nouvelle convention fut arrêtée. Le projet
-primitif du grand tombeau fut amoindri, et, sur le plan nouveau,
-Michel-Ange dut l'achever dans un délai raisonnable.</p>
-
-<p>Le pape, en attendant, l'envoya immédiatement à Florence pour y
-construire la bibliothèque de Saint-Laurent et la nouvelle sacristie de
-l'église du même nom. Michel-Ange se mit à l'œuvre; il acheva ce
-monument, qui passe pour une de ses plus belles créations
-architecturales, et où plus tard il devait se surpasser encore en
-édifiant les magnifiques tombeaux de Julien et de Laurent de Médicis.</p>
-
-<p>Pour se rappeler au souvenir de Rome, pour donner satisfaction aux
-impatiences de Clément VII, au milieu de ses travaux d'architecture, il
-exécuta un <i>Christ embrassant sa croix</i>, l'un des plus admirables
-chefs-d'œuvre de son ciseau. Cet ouvrage, envoyé au pape, fut placé
-dans l'église de la Minerve, où l'admiration ne se lassa jamais devant
-lui.</p>
-
-<p>Cependant le jour des grandes calamités était proche.</p>
-
-<p>En 1512, avec l'aide puissante de Jules II, le gonfalonier Soderini,
-représentant de la forme républicaine, avait été renversé, et
-l'autorité des Médicis rétablie à Florence. C'était là que la
-tiare était allée chercher le cardinal Jean, fils de Laurent le
-Magnifique, pour en faire Léon X, et plus tard le cardinal Jules, fils
-de Julien I<sup>er</sup>, pour en faire Clément VII.</p>
-
-<p>En ce temps, en 1527, le jeune Hippolyte, fils de Julien II, et
-Alexandre, bâtard d'un Médicis quelconque, on ne sait trop lequel,
-représentaient le nom des Médicis au pouvoir. Les cardinaux Cibo et de
-Cortone gouvernaient pour eux Florence. Les vieux républicains
-supportaient impatiemment le joug; une explosion était toujours
-imminente; aussi, lorsque l'armée du connétable de Bourbon, avide de
-sang et de dépouilles, se précipita sur la ville éternelle, Florence
-s'arma contre ses maîtres, tout en préparant contre l'étranger sa
-défense. À la nouvelle de la prise de Rome, les deux vieux cardinaux
-et les jeunes Médicis fuyaient en hâte; le gouvernement républicain
-se réorganisait presque sans lutte, et le peuple exalté offrait le
-serment de la mort à la liberté reconquise.</p>
-
-<p>Michel-Ange ne pouvait pas soustraire son grand cœur à la contagion du
-patriotique enthousiasme. Lorsque Clément VII, plus oublieux de son
-affront que de sa haine, s'empressa de détourner sur Florence
-l'avalanche de barbarie qui s'était abattue sur Rome, l'architecte des
-monuments superbes, transformé en stratégiste, et nommé commissaire
-général des fortifications, avait déjà fourni au génie militaire
-des plans de défense, restauré les remparts, entouré <i>San Miniato</i> de
-travaux de guerre, habilement garanti tous les points d'attaque les plus
-exposés.</p>
-
-<p>Ses travaux furent cependant critiqués; on lui refusa les moyens de les
-poursuivre en insinuant qu'il s'exagérait le danger. Les chroniqueurs
-remarquent ici que le plus vif de ses agresseurs dans la querelle expia
-cruellement cette injustice passionnée. Au retour des Médicis,
-celui-là fut le premier dont on trancha la tête.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en fût, Michel-Ange qui sentait venir la trahison et qui
-avait osé le dire; Michel-Ange, indigné qu'on l'accusât de
-pusillanimité parce qu'il voyait clair dans les hommes et regardait
-résolument dans les choses, sortit une nuit par une des portes que son
-titre lui pouvait faire ouvrir, et fut cacher à Venise son ressentiment
-et sa douleur. Mais quand le danger fut devenu visible, même pour les
-moins clairvoyants, la Seigneurie commença à regretter son ingénieur.
-Tout le monde comprit et approuva les projets qu'on avait honnis
-d'abord, et plusieurs envoyés durent aller, de la part du gouvernement,
-faire amende honorable auprès du boudeur sublime. Il résista
-longtemps. Il répondit, avec une humilité superbe, qu'il y avait sans
-doute au pouvoir des hommes bien plus capables que lui de décider
-toutes ces grandes questions sur lesquelles son avis n'avait pu
-prévaloir; mais lorsque, cessant de lui parler au nom de tel ou tel
-magistrat, au nom d'un conseil ou d'un homme, on lui dit que c'était la
-patrie qui avait besoin de lui, la patrie qui réclamait son génie, il
-pensa sans doute que la patrie ne doit pas supplier, qu'elle veut être
-obéie des plus tiers, qu'elle peut commander aux plus grands: il revint
-à Florence.</p>
-
-<p>Alors on s'efforça de lui faire oublier les premières entraves qu'on
-avait imposées d'abord à sa direction suprême; on accepta toute sa
-volonté; on l'honora lui-même des titres les plus élevés. On le
-nomma prieur honorifique.</p>
-
-<p>Il fut chargé d'achever promptement la chapelle sépulcrale de
-Saint-Laurent et les tombeaux des Médicis.</p>
-
-<p>Ces tombeaux sont encore des plus grands parmi les chefs-d'œuvre du
-maître. La figure de Laurent, c'est la vie dans la pensée; celle de
-Julien, c'est la vie dans l'action. L'un a été nommé le <i>pensieroso</i>:
-l'âme est visible dans le marbre; l'autre n'a pas de nom: elle va agir.
-Les deux figures de l'Aurore et de la Nuit complètent le contraste. La
-Vierge et son fils, groupe inachevé, reste néanmoins digne de
-l'ensemble et vit aussi dans les régions sublimes.</p>
-
-<p>Michel-Ange savait, avant tous et plus que tous, combien la statuaire,
-si essentiellement tangible et saisissable, a besoin de s'élever par
-l'idéal; combien le marbre glacé, si semblable à la mort dans sa
-pâleur rigide, a besoin de s'animer par le sentiment, de puiser la vie
-dans la pensée. Aussi, jamais sculpture n'atteindra à un plus haut
-degré l'idéal et la vie, le style et l'originalité,&mdash;toute grandeur!</p>
-
-<p>De retour à Rome, il se remit avec ardeur à travailler au mausolée de
-Jules II; se conformant, comme nous l'avons dit, à un plan nouveau,
-moins vaste que le premier, et où d'autres statuaires devaient l'aider
-pour partie, il acheva, dans l'espace d'une année, le tombeau tel qu'on
-le voit aujourd'hui dans l'église de Saint-Pierre-aux-Liens. Nul
-n'ignore que c'est là qu'on admire la puissance sculpturale de
-Michel-Ange, splendidement visible et comme personnifiée dans la statue
-de Moïse. L'étrangeté superbe, la majesté fulgurante de cette
-figure,&mdash;pose sublime et comme inébranlable, altitude olympienne, geste
-de demi-dieu, front inspiré, baigné de génie, inondé de grandeur et,
-pour ainsi parler, resplendissant de victoire. Tout, et ce regard qui
-semble commander à la terre, et jusqu'à ces deux cornes naissantes,
-ces deux cornes de bouc, qui traduisent littéralement l'Apocalypse;
-tout, et même l'excès dans la force, l'exubérance dans le relief,
-dans l'accent, dans l'énergie, dans l'audace, tout ce qui même a été
-signalé comme imperfection ou défaut, tout est, partout, signé
-Michel-Ange; tout écrase les œuvres du passé et défie l'avenir.</p>
-
-<p>Cependant Clément VII était mort, après avoir montré au peintre,
-comme un repos pour le statuaire, les deux parois latérales de la
-chapelle Sixtine à couvrir encore de gigantesques peintures. On a
-judicieusement remarqué que, durant cette grande vie d'un artiste sans
-égal, chaque règne de pontife recevait de lui sa date sublime par un
-chef-d'œuvre nouveau. La marche toujours ascendante de sa gloire
-arrivait cette fois à un apogée que nul n'atteindra désormais, et que
-lui-même ne pouvait dépasser, puisque Dieu n'a pas abdiqué pour
-l'homme.&mdash;Paul III, succédant à Clément VII, livra pour l'œuvre
-projetée la Sixtine à l'artiste. Michel-Ange aborde enfin cette page
-du <i>Jugement dernier</i>, qui eût demandé à tout autre une vie entière,
-où lui, le géant au vol d'aigle, il mit neuf pleines années de la
-sienne.</p>
-
-<p>Ce serait certainement folie à nous d'essayer de décrire ici ce rêve
-de Titan, ce chaos sublime, ce poëme de la forme et de la force, cette
-<i>Divine Comédie</i> en action, où Michel-Ange épouse avec un filial
-amour, avec un respectueux orgueil, la pensée de son grand aïeul
-Dante.&mdash;Étonnements, stupeurs, peurs, frissons et terreurs, toutes les
-émotions écrasantes tombent pour ainsi dire, par avalanche, de ces
-grandes images. L'âme qui regarde commence par la surprise pour aller
-s'abîmer dans l'épouvante. Aussi, cela se sent et ne se raconte pas.
-D'ailleurs, comme nous l'avons dit, Dante n'a-t-il pas d'avance
-expliqué Michel-Ange?</p>
-
-<p>On pense bien qu'au milieu de l'admiration générale la critique ne
-consentit pas encore à se taire. L'envie ne se dessaisit jamais de la
-dernière poignée de boue qu'elle destine au triomphateur. Michel-Ange
-écouta, impassible, tout ce bruit d'en bas et sourit. Cependant, quand
-l'injustice lui parut trop criante, il pensa qu'un châtiment lui était
-dû, et, par un procédé familier au poëte de l'<i>Enfer</i>, il donnait à
-quelque damné bien affreux la figure de l'imprudent qui l'avait
-outragé. Or, c'était là un arrêt irrévocable comme la mort; et Paul
-III, un jour invoqué comme arbitre, déclara lui-même qu'il n'y
-pouvait rien, tant il connaissait Michel-Ange.</p>
-
-<p>Ce pontife, du reste, n'avait pas laissé les conseils de l'envie
-pénétrer et altérer ses sympathies pour l'artiste. La Sixtine
-achevée, il avait voulu, lui aussi, créer sa chapelle; il avait donc
-encore livré à Michel-Ange les voûtes de la <i>Pauline.</i> Ces peintures,
-où Michel-Ange vivait pourtant encore tout entier, s'éclipsèrent dans
-l'événement triomphal, dans l'effet croissant toujours qu'avait
-produit le <i>Jugement dernier.</i></p>
-
-<p>Une autre immense tâche appelait d'ailleurs Michel-Ange, et les
-peintures de la chapelle Pauline furent le dernier effort de son
-pinceau. Après le <i>Moïse</i>, après le <i>Jugement</i>, prêt à compléter
-sa gloire et son immortel défi à toute renommée passée ou future, il
-allait mettre la main de son génie à la basilique de Saint-Pierre,
-pour qu'à peu près au même temps, peintre, statuaire et architecte,
-il eût réalisé trois prodiges.&mdash;Il avait alors soixante-dix ans; mais
-pour ce type de force c'était encore l'âge de la maturité féconde.
-Comme dans ses œuvres, il avait dans sa robuste nature ce que l'homme a
-le moins, le droit de la durée.</p>
-
-<p>Depuis la mort de Bramante, la direction des constructions de
-Saint-Pierre avait été livrée à toutes sortes d'incertitudes. Nous
-ne ferons pas, après tant d'autres, l'historique de ces travaux, où le
-nom de Raphaël se rencontre après celui de Bramante, et avant celui de
-Michel-Ange. Le dernier des architectes alors célèbres, San Gallo,
-venait à son tour de mourir: le pape exigea impérieusement que
-Michel-Ange portât la lumière dans le chaos de projets et de détails
-où la pensée de Bramante s'était déjà perdue. Le vieux et austère
-génie pratiquait la justice pour tous. Il rendait hommage à la
-conception primitive de Bramante; mais il constatait que la puissance de
-réalisation avait manqué plusieurs fois à lui comme à ses
-successeurs. Or, sentant bien sa force, et sûr d'exécuter toujours le
-plan qu'aurait adopté sa pensée, il ne mit pas, comme d'autres, son
-orgueil à étouffer la trace de la première inspiration. Dans le
-projet auquel il s'arrêta, il se rapprocha au contraire des conditions
-de grandeur et de simplicité qu'on avait trop oubliées depuis
-longtemps.</p>
-
-<p>Alors, avec une ardeur juvénile, on le voit en peu de jours exécuter
-en bois tous les modèles de détail ou d'ensemble. Tout s'anime de son
-zèle, il ravive à la fois tous les travaux, il appuie et consolide les
-bases qui n'eussent jamais supporté leur fardeau; et l'édifice grandit
-dans sa force et dans sa majesté, sous le regard du glorieux
-octogénaire.&mdash;Pendant dix-sept ans, en effet, Michel-Ange donna toute
-sa vie de chaque jour, la pensée de toute son âme à la création sans
-rivale; et Rome vit enfin la vaste coupole dominer, comme un diadème
-éternel, vingt siècles, représentés dans son sein par cent
-générations de chefs-d'œuvre.</p>
-
-<p>Pendant ces dix-sept ans, Michel-Ange n'avait voulu recevoir aucun
-traitement. C'était pour lui-même, pensait-il sans doute, c'était
-pour son nom qu'il travaillait. C'était à sa propre gloire qu'il
-édifiait le plus grandiose des monuments où l'homme ait fait habiter
-Dieu.</p>
-
-<p>Certes, il avait enfin cette fois acquis le droit d'un saint et
-majestueux repos: il ne se reposa pourtant pas.</p>
-
-<p>Beaucoup de ses œuvres d'architecture sont de la même époque. Il
-avait donné les plans du Capitole; une aile entière du palais fut
-exécutée sous sa direction même. Et non-seulement Jules III,
-successeur de Paul III, malgré les intrigues, malgré les insinuations
-des jaloux, avait confirmé au grand vieillard les pouvoirs suprêmes
-dans les travaux de Saint-Pierre; mais, pour sa propre maison de
-campagne, le nouveau pontife avait exigé que tous les plans fussent
-faits par Michel-Ange. Les dessins du palais Farnèse lui furent aussi
-demandés alors; au même temps, le roi de France et le grand-duc de
-Florence le disputaient, par leurs pressantes sollicitations, aux
-sympathies jalouses du pape et de Rome entière.</p>
-
-<p>Venise le réclamait aussi, non pour lui demander des ouvrages, mais
-seulement pour s'honorer elle-même, en lui offrant une hospitalité
-digne de son nom.</p>
-
-<p>Michel-Ange s'excusa sur son âge, sur ses infirmités, sur la
-nécessité de sa présence à Saint-Pierre, et refusa modestement
-toutes ces honorables avances. Sa patrie tenait pourtant toujours une
-grande place dans son cœur: Florence, ayant formé le projet d'élever
-une église somptueuse à saint Jean, patron des Florentins, n'en appela
-pas en vain à son patriotisme et à son génie. Il se mit à l'œuvre
-avec cette vivacité superbe qui ne l'abandonna jamais, et en peu de
-jours il eut exécuté cinq projets différents, gradués suivant les
-dépenses qu'ils pouvaient exiger. Les Florentins, appelés à choisir,
-se décidèrent pour le plus magnifique; et Michel-Ange, reconnaissant,
-leur assura, avec un juste orgueil pour lui-même, qu'en réalisant son
-plan Florence posséderait un temple tel que les Grecs et les Romains
-n'auraient jamais eu rien d'égal. Les malheurs de Florence nous ont
-privés de ce dernier et glorieux spécimen du génie de Michel-Ange.
-L'argent manqua dès les premières constructions, et les travaux furent
-à jamais arrêtés.</p>
-
-<p>Cette vie pleine de jours et de gloire approchait pourtant de sa fin;
-depuis longues années déjà le vieillard sublime avait senti planer
-sur son âme toutes les tristesses de cette solitude infinie qui se fait
-autour de ce qui dure. Se rappelant peut-être et s'appliquant à
-lui-même ce vers de Dante:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">Désert et désolé comme chose éternelle,</span></p>
-
-
-<p>il attendait maintenant, d'un front rasséréné, le baiser maternel de
-la mort; il souriait aux mélancolies de la tombe; et sa grande joie,
-c'était de travailler avec piété, avec ferveur, au marbre sous lequel
-il voulait dormir.</p>
-
-<p>Il avait, dans sa belle vieillesse, conservé toujours une vigueur rare.
-Cette vigueur baissa tout à coup; il fut atteint d'une fièvre
-irrégulière qui dégénéra bientôt en langueur. Sentant sa fin
-prochaine, il fit venir son neveu Léonard Buonarroti, et lui dicta, en
-quelques lignes, sa volonté dernière. Il abandonnait, disait-il, son
-âme à Dieu, son corps à la terre, son bien à ses proches; puis,
-laissant enfin retomber sans vie cette large main qui avait créé tant
-de choses, le 17 février 1564, à l'âge de quatre-vingt-dix ans
-accomplis, il rendit à Dieu son âme pleine de foi, d'espérance et
-d'amour.</p>
-
-<p>Michel-Ange repose au milieu des funèbres grandeurs de l'église de
-Santa-Croce, panthéon de Florence, où manque seul le grand Alighieri.</p>
-
-<p>La vie de Michel-Ange est écrite, date par date, dans l'historique de
-ses travaux. On voit, en le suivant pas à pas dans ses créations
-successives, combien l'art fut, pour lui, toute une destinée bien
-remplie; pas un moment de tiédeur en son culte passionné; sa vie, ce
-sont ses œuvres. Disons pourtant ici un mot de l'homme même.</p>
-
-<p>Il avait la tête vaste, ronde, puissamment conformée. Le front
-spacieux et carré. Les tempes et l'arcade de l'œil en saillie. Le
-sourcil peu touffu, les yeux moyens, d'un ton brun, moucheté de jaune
-et de bleu; le nez large, et gardant, dans son écrasement, l'empreinte
-du coup de poing brutal de Torregiani; la lèvre mince et le menton
-délicat.&mdash;Le bas du visage n'avait aucune de ces vultuosités
-épaisses, aucun de ces reliefs charnus qui, dans les fortes natures,
-accusent les appétits terrestres; toute la puissance de cette tête
-énergique et rare vivait dans les sommets, dans le front, dans le
-crâne, dans la solide voûte qu'habite le cerveau.&mdash;Il avait de larges
-épaules; le corps robuste, bien fait, sec, musclé, nerveux; le
-tempérament vigoureux et sain, une complexion à toute épreuve. On
-peut dire qu'il ne fut jamais malade; un accident grave, une chute qu'il
-fit en visitant un échafaud dans les travaux de Saint-Pierre, et sur
-ses vieux jours, les douleurs de la gravelle, le forcèrent seuls à
-interrompre deux fois les rudes besognes de l'art.</p>
-
-<p>Il avait vécu toujours comme un sage, parfois même, dans le fort de
-ses travaux, comme un anachorète, se nourrissant, le plus souvent
-alors, de pain et d'un peu de vin généreux. Quand la fortune lui eut
-prodigué ses faveurs, il fut bon, secourable, attentionné aux autres,
-rude ou insouciant pour lui-même. «Ascanio mio, disait-il à Candivi,
-son élève, quoique riche, j'ai, ma foi, vécu comme un pauvre!» et à
-peine s'en était-il aperçu.</p>
-
-<p>Il dormait peu; souvent il ne se déshabillait même pas. Le travail de
-nuit n'était qu'un jeu pour cette organisation prodigieuse. Cette
-austérité, cette simplicité, cette philosophie stoïque, qui lui
-faisait accomplir son œuvre et mépriser sa gloire, il l'avait trouvée
-dans l'amour de l'art, dans un penchant sans effort, dans sa nature
-même; mais il l'avait aussi complétée dans sa vertu. Il ne fit jamais
-une action mauvaise. Le vice, la lâcheté, la bassesse, et aussi le
-stupide orgueil de l'ignorance, purent seuls susciter ses généreuses
-colères. Il n'eut pas, il est vrai, grand mérite à n'envier personne;
-qui pouvait-il envier? Mais il fut loyal pour tous, impartial pour ses
-rivaux, juste pour ses ennemis. Les jaloux du second rang, plus, certes,
-que Raphaël lui-même, voulurent, dans la gloire de ce dernier, faire
-oublier un moment celle de Michel-Ange: Michel-Ange n'en rendit pas
-moins témoignage au génie de Raphaël. Bramante employa sa vie et son
-crédit à gêner l'essor du jeune rival que lui envoyait Florence.
-Michel-Ange se plut toujours à reconnaître la beauté du plan primitif
-que Bramante avait conçu pour Saint-Pierre. Rien de plus touchant que
-son attachement fidèle et ses inconsolables regrets pour son vieux
-serviteur Urbin; on sait comme il le pleura, comme il se désespérait
-de ne l'avoir pas précédé dans la tombe. La mort d'un frère
-bien-aimé avait été aussi quelque temps auparavant pour lui une
-amère douleur.&mdash;Ses actes de générosité pour les petits, de
-dévouement aux plus humbles, égalent seuls sa hautaine raideur
-vis-à-vis des puissants de la terre. De ces derniers, beaucoup auraient
-pu dire, et avaient durement appris, s'il avait l'âme d'un courtisan,
-s'il savait humblement courber le front, ou supporter un outrage. Il se
-sentait grand; il avait lui-même le respect de sa grandeur, et eut
-ainsi toujours le secret, comme le droit, d'imposer ce respect aux
-autres. Sa repartie, suivant l'occasion, sortait du fond de son cœur,
-ou tombait du haut de son orgueil. On aime à le voir se révéler
-lui-même dans ces deux mots de dialogue:</p>
-
-<p>«Quand je serai mort, disait-il à son vieil Urbin, que deviendras-tu,
-mon pauvre ami?&mdash;Il me faudra bien chercher un autre maître...&mdash;Et tu
-crois que je le souffrirai? tiens! voilà deux mille écus...»&mdash;Voici
-le contraste: Le pape Paul IV se plaignait des nudités du <i>Jugement
-dernier</i>, et fit demander à Michel-Ange de les voiler. «Allez dire au
-pape, répondit le rude maître, qu'il s'occupe un peu moins de
-réformer mes peintures, chose facile, et que je ferai quand je voudrai;
-mais qu'il songe un peu plus à réformer les hommes, ce qui est sa
-tâche, et n'est pas aisé.»</p>
-
-<p>Ses idées sur l'art étaient aussi élevées, aussi fières que son
-exécution était puissante. Il aimait, de passion, le beau en toutes
-choses: un beau cheval, un beau chien, une belle fleur, un arbre
-majestueux, une montagne grandiose; tout ce qui est beau dans l'art et
-beau dans la nature le charmait, le saisissait, l'inspirait. Il
-cherchait la beauté à travers la création, comme la mouche cherche
-son doux nectar en volant du calice de la rose aux grappes du marronnier
-en fleur, du bouton du lis au chaton du cèdre.</p>
-
-<p>Il prisait par-dessus tout l'originalité; il eût sans doute conseillé
-à tout artiste de faire moins bien suivant sa propre nature que mieux
-dans l'ornière d'un autre. «Celui qui s'habitue à suivre, disait-il,
-n'ira jamais devant.»&mdash;Il avait du trait dans l'épigramme, et y eût
-certainement excellé si son cœur ne l'eût arrêté à propos. La
-vanité des médiocres l'irritait bien quelquefois, mais il finissait
-par en rire, et, en tout cas, il lui réservait pour châtiment une
-raillerie innocente. Un peintre ignorant, Bugiardini, lui demandait son
-avis sur un portrait: «Ah! très-bien, fit Michel-Ange, mais vous lui
-avez placé l'œil au milieu de la tempe, c'est du nouveau.» Le peintre
-résiste et prétend que son portrait est l'image exacte du modèle:
-«C'est possible, reprend alors négligemment Michel-Ange, ce sera la
-faute de la nature.»</p>
-
-<p>Il rencontre un jour un enfant au visage idéalement beau, et lui
-demande son nom. C'était le fils du peintre bolonais Francia, qui
-n'avait jamais eu le don de charmer le peintre de la Sixtine. «Ah! ma
-foi, mon garçon, dit le maître à l'enfant, ton père fait
-décidément bien mieux en réalité qu'en peinture.»&mdash;On regrettait
-enfin devant lui qu'il ne se fût pas marié et qu'il dût mourir sans
-postérité. «J'ai eu l'art pour épouse, répondit-il, et c'est encore
-trop d'avoir eu celle-là dans ma vie. Ma postérité, c'est mon œuvre;
-elle me suffit bien. Ghiberti a laissé un vaste patrimoine et de
-nombreux enfants. Qui saurait aujourd'hui son nom s'il n'eût pas fait
-les portes de bronze du baptistère de Saint-Jean de Florence? Le
-patrimoine est dissipé, les enfants sont morts; le monument est
-debout!»</p>
-
-<p>Une seule passion, nous l'avons indiqué, vint illuminer son âme, et la
-remplit, jusqu'à la mort, du douloureux bonheur d'aimer. Ses poésies
-sont la chaste et mélancolique confidence de durables ardeurs pour un
-objet digne d'un tel homme.</p>
-
-<p>On connaît le nom et l'histoire de Vittoria Colonna, fille de Fabricio
-Colonna, le plus grand capitaine de son temps, mariée très-jeune à
-Fernand d'Avaloz, marquis de Pescaire, qui devait se faire aussi un nom
-fameux par une vie courte, mais bien remplie. Vittoria, rayonnante de
-beauté et de poésie, avait trouvé dans cette union toutes les joies
-du cœur et tout le prestige des belles renommées. Ivresses fugitives!
-Le marquis de Pescaire succomba tout à coup, au milieu même de ces
-rares félicités: de nombreuses blessures et les fatigues de la guerre
-avaient rapidement mûri, pour la mort, son héroïque jeunesse.</p>
-
-<p>Vittoria était alors aussi célèbre par son esprit que par sa beauté.
-Tout ce qu'il y avait de plus illustre sollicita bientôt sa main; mais
-elle repoussa toutes les adorations, s'enferma dans la solitude, et voua
-son génie tout entier à la gloire de son époux, au souvenir de leur
-amour brisé. Ses poésies, pleines de charme et de cœur, douloureux
-soupirs d'un regret sans fin, vastes aspirations d'une immortelle
-espérance, se répandirent bientôt pour consoler et ravir toutes les
-âmes tendres, tous les cœurs éprouvés. C'est par ces poésies que
-Michel-Ange sentit l'amour envahir sa vie; c'est Vittoria Colonna que sa
-grande âme trouva seule à la hauteur de l'idéal sublime et du
-fantôme adoré de ses rêves. La pudique fidélité de Vittoria pour
-son mort bien-aimé ne put s'effaroucher de cette flamme, si pure que
-les anges en eussent été volontiers complices. Et, à mesure que
-l'austère douleur de la noble veuve gagna en profondeur ce qu'elle
-perdait en cuisante amertume, un doux commerce de poésie, une fière
-intimité de génie, l'hymen éthéré de deux âmes, rapprocha le grand
-archange de la peinture et la muse séraphique dont il vivait épris.
-L'inspiration de Vittoria se retrouve dans les plus poétiques des
-œuvres religieuses de Michel-Ange. Ce souffle de femme a passé comme
-une brise bienfaisante sur la pensée austère du rude Toscan pour
-l'attendrir et la sanctifier.</p>
-
-<p>La mort de Vittoria, son illustre <i>dame</i>, sa Béatrix, son doux génie
-visible, fut pour lui l'inconsolable désespoir. Ses larmes ne furent
-pas perdues pour la postérité: un soupir de la muse les cristallisa en
-beaux vers.</p>
-
-<p>Il nous reste ici à dire encore quelque chose de Michel-Ange poëte.
-Mais, par ce qu'on connaît déjà de son âme, on sait, dès à
-présent, vers quelles régions du spiritualisme, de l'amour et de la
-piété, l'aile de l'aigle dut diriger son essor. Michel-Ange adorait
-Dante et savait par cœur la <i>Divine Comédie</i>; il s'était enivré des
-magnificences des saintes Écritures; il savourait Pétrarque aux heures
-de tendresse, et souvent aussi l'éloquence indomptée de Savonarola
-avait répondu à toutes les secrètes révoltes de son noble cœur. Il
-avait connu, il avait aimé le prophète de Florence; et de ce qu'il
-aimait, Michel-Ange gardait long souvenir.</p>
-
-<p>C'est donc en ce milieu de poésie et d'élévation contemplative qu'il
-nourrit d'une moelle sacrée, qu'il abreuva d'enivrements suprêmes la
-sublime faim, la divine soif de sa muse.</p>
-
-<p>Nous n'essayerons pas de rendre, dans la pâleur et dans la faiblesse de
-la traduction, quelques-unes de ces belles et si nobles pensées qui
-méritèrent à Michel-Ange la quatrième couronne dont Condivi, son
-biographe, voulait qu'on décorât son front. On trouve dans ses
-sonnets, dans ses épigrammes ou stances et dans ses canzone quatre
-inspirations également très-remarquables, quatre amours, quatre
-cultes: celui de l'art, celui de Vittoria Colonna, celui de Dante et
-celui de Dieu.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="GIORGIONE">GIORGIONE</a></h4>
-
-
-<p><i>Le pinceau de Léonard de Vinci et la palette de Giorgione</i>, disait an
-maître; mais ne sont-ils pas, l'un comme l'autre, le miracle de l'art?</p>
-
-<p>Giorgione voulait être à Venise ce que Léonard de Vinci avait été
-à Florence et à Milan. Comme Léonard de Vinci, il était né
-chevaleresque, doué de l'intelligence souveraine. Il avait la beauté
-et le charme, la force et la grâce, l'autorité et la magnificence. Lui
-aussi, il proclama l'art affranchi; les écoles gothiques furent
-fermées; il décréta que le seul maître étant la nature, la seule
-inspiration était le beau.</p>
-
-<p>La foi en l'Art élevait son Église à côté de la foi en Dieu.</p>
-
-<p>À force de travail, les peintres primitifs éteignaient dans leurs
-œuvres ce rayon du génie qui, chez les maîtres, donne aux figures
-peintes je ne sais quelle âme qui est déjà la vie. L'œuvre de
-Bellini et de son école nous émerveille par la patience; l'œuvre de
-Giorgione et de son école nous transporte par ses miracles. Là-bas, ce
-n'est qu'une œuvre d'art; ici, c'est une œuvre de vie; là-bas, nous
-nous étonnons devant le labeur de l'atelier; ici, nous sommes surpris
-par ce don inouï de création: le labeur se cache sous des prodiges de
-puissance. Giorgione et ses disciples, tout en contenant leurs forces,
-ont répandu toutes les fortunes de l'art comme des enfants prodigues.
-Quelquefois même le fleuve envahit ses rives; mais avant l'arrivée de
-Véronèse et de Tintoret il ne débordera pas.</p>
-
-<p>Les trois Italiens, les trois inspirateurs qui furent le mieux doués,
-sont Léonard de Vinci, Raphaël et Giorgione; il y a du Dieu dans ces
-trois hommes. Voyez-les à leur soleil levant, ils se dépensent en
-fêtes et en amours; on ne sait pas où ils étudient, tant la vie les
-appelle à toutes ses aspirations. L'atelier est bruyant, on y fait des
-armes, on y joue du violon, on y dit des vers. Les maîtresses viennent,
-les Violantes et les Fornarines; elles aussi vont donner la vie au
-pinceau, car elles ne poseront pas pour l'amour de Dieu, mais pour
-l'amour de l'Amour.</p>
-
-<p>Et combien d'ateliers voisins où on ne s'amuse pas, où on travaille
-gravement, et où on ne trouve ni la ligne éloquente ni la couleur
-divine! C'est qu'il y a dans l'art les initiés, ceux-là qui savent
-tout sans avoir rien appris, je me trompe, s'ils savent tout, c'est
-qu'ils ont eu le don de lire, à livre ouvert, le livre de la vie, là
-où les autres s'épuisent à l'A, B, C.</p>
-
-<p>Giorgione, cet autre Arioste, qui écrivait ses poëmes avec un pinceau
-d'or, tout en vivant à cœur ouvert, tout en jetant sa jeunesse aux
-aventures et sa vie aux femmes, garda toujours dans son œuvre, comme
-dans un tabernacle, cette fleur d'intimité qu'il avait cueillie dans le
-jardin des vieux maîtres, et qui répand un si chaste et si sympathique
-parfum dans l'âme du spectateur. Cette fleur-là, Titien la cueillit
-aussi, mais elle s'est fanée dans ses mains. Véronèse, qui fut à
-Titien ce que Titien fut à Giorgione, était trop à la surface pour
-s'inquiéter des voix intérieures, des poésies cachées, des poëmes
-invisibles.</p>
-
-<p>On ne connaît pas Giorgione si on n'a pas un peu couru le monde. On ne
-le retrouve guère à Venise, où Titien vous éblouit à chaque pas;
-mais quand on s'est enivré du soleil de Titien, on cherche Giorgione,
-cette aurore déjà dorée, mais gardant ces belles teintes roses qui se
-fondent si harmonieusement sur la palette du ciel quand le soleil les
-caresse.</p>
-
-<p>Giorgione voyait de plus loin et de plus haut que Titien. Il regardait,
-par-dessus les exemples de Bellini, les exemples de Léonard de Vinci et
-du Corrége.</p>
-
-<p>Il ne voulut imiter ni l'un, ni l'autre; mais tout en gardant sa forte
-originalité, il étudia le merveilleux clair-obscur de Léonard de
-Vinci. Il ne rechercha pas comme ce grand maître la poésie des ombres,
-mais c'est souvent par le même travail qu'il arriva à la poésie de la
-lumière. Là où Vinci songe, Giorgione parle. Le maître de Milan se
-réfugie dans les solitudes mystérieuses de l'art: le maître de Venise
-aime les fêtes bruyantes du pinceau, mais des deux côtés le cœur bat
-au même sentiment, devant la poésie de la Nature.</p>
-
-<p>Pareillement il y a un monde et un trait d'union entre Corrége et
-Giorgione. Si Corrége enseigne la grâce fondante et le charme
-pénétrant, Giorgione montre ces beaux airs humains que ne comprime
-plus la peur du péché, ces libres expressions, ces épanouissements de
-l'âme sur la figure, qui sont aussi la marque de la beauté dans l'art.</p>
-
-<p>Giorgione vivait comme il peignait: il jetait l'or à pleines
-mains,&mdash;les jours où il en avait,&mdash;sur les pas de sa maîtresse. Les
-jours où il n'avait pas d'argent, il ne se croyait pas plus pauvre pour
-cela. Il n'eût jamais, dans sa fierté, signé les épîtres de Titien
-à Charles-Quint. Il disait qu'un peintre était roi chez lui. Le duc de
-Parme lui dépêcha un gentilhomme pour l'amener à sa cour, où toutes
-les dames voulaient être peintes par lui. L'ambassadeur trouva le
-peintre de Castel-Franco le pinceau à la main devant une de ces fêtes
-giorgionesques qui sont comme la première épreuve, plus ferme et plus
-chaude, des fêtes galantes de Watteau.&mdash;Vous allez partir avec moi, dit
-le gentilhomme.&mdash;Demain, dit Giorgione. L'ambassadeur attendit. Le
-lendemain il fallut attendre encore, puis le surlendemain, puis toute
-une semaine. Et comme le gentilhomme se fâcha: «Comment voulez-vous,
-lui dit Giorgione, que je quitte ma cour pour aller à celle d'un
-autre?»</p>
-
-<p>Giorgione, comme Léonard de Vinci, ne se disait jamais vaincu. Pour lui
-la peinture était l'art par excellence. Il disait: «Je bâtis des
-palais, je sculpte, j'écris des poèmes et je chante comme un
-musicien.» Selon Vasari, dans le temps où le Verruchio exécutait son
-cheval de bronze, «Giorgione se rencontra avec plusieurs artistes qui
-prétendaient que la sculpture avait sur la peinture l'avantage de
-montrer une figure de tous les côtés, pourvu qu'en tournant autour
-d'elle on changeât le point de vue. Giorgione, au contraire, soutenait
-que la peinture pouvait offrir tous les aspects d'un corps et les faire
-embrasser d'un seul coup d'œil sans qu'on eût besoin de changer de
-place. Il s'engagea même à représenter une figure que l'on verrait
-des quatre côtés à la fois. Les pauvres sculpteurs se mirent la
-cervelle à l'envers pour comprendre comment Giorgione se tirerait d'une
-semblable entreprise. Il peignit un homme nu, dont les épaules sont
-tournées vers les spectateurs. Une fontaine limpide réfléchit son
-visage, tandis qu'un miroir et une brillante armure reproduisent ses
-deux profils: œuvre charmante et capricieuse qui justifia les
-prétentions du grand artiste.»</p>
-
-<p>Comme Léonard de Vinci, Giorgione a tout tenté.</p>
-
-<p>Selon la tradition, Giorgione a aimé Violante aussi; mais c'est une
-autre femme, une patricienne, devenue sa maîtresse, qui lui donna
-«l'amour et la mort.» Elle se passionna sous ses yeux pour un de ses
-disciples, Pietro Luzzo, de Feltre, un beau garçon qu'il avait admis à
-ses fêtes de tous les jours. Sa maîtresse partit avec le disciple;
-elle revint une fois comme pour mieux asservir ce pauvre cœur déjà
-dans l'enfer. Elle repartit et ne revint plus. Tout à ses colères
-jalouses, Giorgione voulut jouer le dédain; mais cette femme était son
-âme, il mourut.</p>
-
-<p>Qui donc a écrit ce beau sonnet sur la vie de <i>Giorgione</i> et sur
-l'<i>ombre</i> aimée qui errait avec lui?</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">J'ai peint dans le monde, et il fut si grand le bruit</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">De ma renommée dans cette contrée et dans cette autre,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Que ma gloire égale celle de Zeuxis et d'Apelles,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Et que tout rivage éloigné retentit de mon nom.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Dans mon jeune âge, je quittai ailes déployées</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Le nid paternel pour aller acquérir des grâces nouvelles;</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">De là, je m'envolai au ciel, parmi les étoiles d'or,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Où j'ai une chambre meilleure et une demeure sûre.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Ici, entre les âmes éternelles et divines.</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Je prend, pour les imiter, des idées plus belles,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Ornées de grâces et ardentes de lumières.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Et je continue le travail de mon pinceau,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Et je vais errer avec l'ombre aimée parmi les vivants,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Tandis que je prends des formes divines dans le ciel.</span></p>
-
-
-<p>Giorgione et Titien, nés à la même heure, eurent le même ciel, le
-même maître, presque le même pinceau et peut-être la même
-maîtresse. Mais Giorgione, qui menaçait d'enterrer toute sa
-génération par sa force herculéenne, mourut comme un enfant d'une
-trahison de femme, tandis que Titien, svelte et pâle en sa jeunesse,
-traversa les passions sans y laisser sa force. Giorgione avait un cœur
-vaillant et tendre, un cœur d'or; Titien avait un cœur de bronze.
-Chamfort disait: «Il faut que le cœur se brise ou se bronze.»
-Giorgione eut le cœur brisé là où Titien eut le cœur bronzé, si
-l'on me permet ce jeu de mots qui peint si juste.</p>
-
-<p>L'art et l'amour ont été toute la vie de Giorgione. Des sa jeunesse il
-a représenté, dans son paysage de Castelfranco, avec le château sur
-le second plan et ses belles montagnes bleues à l'horizon, il a
-représenté trois jeunes filles qu'il aimait, comme on aime à l'aube
-avec les rêveries embrumées encore,&mdash;comme on aime avant la passion,
-ce soleil qui dévore les dernières visions du matin.&mdash;Ces trois belles
-filles, qui ont tout à la fois le type des Trévisanes et des
-Vénitiennes, cheveux onduleux et dorés, ovale mollement arrondi,
-regards naïvement amoureux, sont peintes toutes nues sous les frais
-rideaux de la ramée. Et ainsi elles sont métamorphosées en ces trois
-Grâces qui se soumettent au jugement de Paris. Paris, c'est un peu
-Giorgione. Il les regarde si longtemps qu'il ne songe plus à donner sa
-pomme. Ce curieux tableau, de la première manière du peintre, indique
-encore l'atelier de Bellini par quelques timidités de contour; mais
-quelle merveille déjà par les horizons, le ciel, les arbres! Le
-maître se révèle partout. Les figures même, toutes discrètes encore
-et comme enchaînées dans leur pudeur, ont un charme tout
-giorgionesque. Le beau Paris est beau: il a raison de garder la pomme.</p>
-
-<p>Giorgione s'est peint plus d'une fois. On peut étudier à Venise et à
-Munich sa tête énergique et douce, forte et tendre. L'intelligence a
-élargi ce front superbe, l'amour a tempéré par un sourire cette
-lèvre fière. C'est la beauté, mais la beauté impérieuse qui n'est
-pas comprise par les femmes. Ce n'est pas le miroir à coquette qui,
-comme le miroir, n'a qu'une surface polie. Giorgione, par son aspect
-rude et méditatif, ferait peur à une petite-maîtresse; mais une vraie
-femme s'y prendrait par le cœur et par l'âme.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/figure07.jpg" width="500" alt="" />
-<p class="center"><i>Flore</i> d’après Titien</p>
-</div>
-
-
-
-
-<h4><a id="TITIEN">TITIEN</a></h4>
-
-
-<blockquote>
-<p><span style="margin-left: 60%;">E Tizian che onora</span><br />
-<span style="margin-left: 35%;">Non men Candor, che quei Venezia e Urbino.</span></p>
-<p style="margin-left: 60%;">ARIOSTO.</p></blockquote>
-
-<blockquote>
-<p><span style="margin-left: 50%;">Il designo di Michel Angelo,</span><br />
-<span style="margin-left: 56%;">El coloristo di Titiano.</span></p>
-<p style="margin-left: 60%;">LE TINTORET.</p></blockquote>
-
-
-<p>Titien détrôna Giorgione, mais ce ne fut qu'après lui avoir pris
-ses armes.</p>
-
-<p>Il avait d'abord traduit mot à mot la nature comme son maître Bellini,
-mais, en voyant un portrait de Giorgione, ses yeux s'ouvrirent à la
-vraie lumière, comme lorsque le soleil répand la vie là où l'aube
-pâle encore ne donne pas l'accent souverain.</p>
-
-<p>Vasari constate que le premier portrait de Titien, si Titien ne l'eût
-pas signé, eût été infailliblement attribué au Giorgione.</p>
-
-<p>Non-seulement il prit la manière de Giorgione pour les portraits, mais
-il la prit aussi pour les fresques. Giorgione avait peint à Venise la
-façade de l'entrepôt des Allemands, sur le Grand Canal; Titien, par la
-protection de Barbigo, fut appelé à peindre la façade sur la
-Merceria. Quand son travail fut découvert, des patriciens, de ceux-là
-qui avaient salué le règne de Giorgione, lui dirent, à la première
-rencontre, qu'il venait de se surpasser dans la façade de la Merceria;
-ce à quoi répondit Giorgione: «Ce n'est pas moi qui ai peint cette
-façade, c'est un jeune homme de Cador.&mdash;Vous voulez nous tromper,
-reprirent les amis de Giorgione, il n'y a que vous à Venise pour
-peindre avec cette belle liberté de touche et cet éclat de
-coloris.&mdash;Ce Cadorin, poursuivit Giorgione, a pris mes pinceaux et ma
-couleur, aussi vais-je me croiser les bras.» Et Giorgione rentra chez
-lui, blessé au vif.</p>
-
-<p>Il fut quelque temps sans vouloir peindre, disant qu'il voulait bien que
-Titien lui ressemblât, mais qu'il ne voulait pas ressembler à Titien.</p>
-
-<p>Je ne chercherai pas avec l'abbé Lanzi si Titien choisissait ses
-couleurs ailleurs que chez les marchands de Venise, qui étaient des
-fripons. Passeri a beau me dire que beaucoup de peintures de son temps
-étaient rapidement altérées, parce que les marchands de Venise
-vendaient de mauvaises couleurs; j'aime mieux reconnaître qu'avec leur
-sentiment et leur science du coloris, les peintres de Venise avaient
-raison de prendre le fond blanc pour point de départ (car ils avaient
-coutume d'emplâtrer leurs panneaux.) Sur ce fond blanc, les teintes
-répandues pendant la composition avaient une fleur de vie, une
-transparence idéale, un éclat magique que les empalements les plus
-savants ne produisent jamais sur un fond neutre. Rubens reconnaissait
-cette loi, seulement il peignait sur fond rouge.</p>
-
-<p>Ce n'est jamais d'ailleurs par le même chemin que deux coloristes se
-rencontrent; que de fois, pour arriver au but, ou est parti d'un point
-opposé! C'était à force de marier ses couleurs que Titien était
-coloriste, tandis que Rubens avait l'amour des couleurs vierges; aussi
-les copistes patients ont-ils plus heureusement pastiché le peintre de
-Venise que le peintre d'Anvers. Je dirai toujours au premier regard si
-tel tableau appartient à l'œuvre de Rubens; il m'arrivera comme à
-tout le monde, comme aux Vénitiens eux-mêmes, de me tromper devant une
-copie de Titien. Et pourtant, comme Zanetti, j'ai longtemps médité
-devant les chefs-d'œuvre éblouissants de ce pinceau d'or.</p>
-
-<p>On a dit que Titien était un naturaliste, on dit aujourd'hui un
-réaliste. Aujourd'hui comme autrefois, on se trompe. Il était trop
-artiste, trop doué, trop créateur, trop giorgonesque pour tomber dans
-l'imitation servile. Comme tous les maîtres, il adorait la nature, mais
-il y répandait le rayonnement de l'art. Par exemple, il esquiva les
-teintes heurtées, les ombres fortes, les reliefs accusés<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>. Pour
-donner plus de fraîcheur et plus de volupté à ses carnations, il
-répandait la vie à pleine main; mais c'était surtout aux yeux et à
-la bouche qu'il donnait l'âme de sa palette. En voyant un de ses
-chefs-d'œuvre, on sent que la vérité l'inspirait; mais pourtant si on
-étudie le jeu des lumières et des ombres, on s'aperçoit qu'il
-peignait sous le jeu des lumières et des ombres de son esprit. La
-vérité doit être accentuée; c'est le triomphe de l'art de répandre
-sur elle l'artifice et l'illusion pour lui donner plus de force et plus
-de relief. Titien ne veut pas, d'ailleurs, surprendre par les effets
-violents: il est harmonieux et souriant; ses miracles sont des miracles
-de lumière; il a pris un rayon au soleil et il le répand sur ses
-tableaux avec la magie du prisme. Il a horreur des tours de force; il ne
-veut pas, comme les matamores de la peinture, marier les couleurs
-ennemies, ou plutôt violer les teintes pudiques par les teintes
-écarlates. Sa maxime, c'est la passion et non la violence; il ne veut
-pas que l'artiste éteigne son beau feu dans les détails, mais il
-recommande au pinceau le plus emporté les caresses nonchalantes,
-surtout quand le peintre donne la fleur de vie, le duvet de pêche, le
-marbre, l'or et la pourpre au corps de la femme.</p>
-
-<p>Il y a beaucoup de légendes sur la <i>Violante</i>, qui, au musée du
-Louvre, répand ses cheveux rayonnants, ces beaux cheveux que la nuit
-n'éteint pas. Selon quelques historiens, c'est Lavinia, la fille de
-Titien. «Nous sommes amoureux fou de Violante, la fille du Titien, et
-nous avons déjà fait deux fois le voyage d'Espagne pour mettre un
-baiser sur sa belle bouche entr'ouverte comme une grenade mûre.
-Malheureusement elle a les bras trop occupés à soutenir sur un plat
-d'argent la tête de saint Jean-Baptiste, et n'a pu se jeter à notre
-cou comme elle en avait envie, on le voyait à ses yeux.» C'est
-charmant; mais pourquoi M. Théophile Gautier, qui sait si bien son
-histoire de l'art, dit-il de Violante «la fille du Titien?» Quand
-Violante posait cheveux épars et seins nus dans l'atelier du Titien,
-roi de Venise, Titien avait trente ans. Selon quelques autres
-historiens, c'est la maîtresse de Titien; selon la tradition
-vénitienne, Violante fut aussi la maîtresse du Giorgione.</p>
-
-<p>La plus vraie tradition, c'est quelque belle fille qui perpétue
-Violante, comme si le Maître des maîtres se complaisait toujours à ce
-masque radieux. À Venise avant de voir les tableaux peints on les voit
-déjà par les tableaux vivants. Pourquoi ne parlerais-je pas de cette
-Violante après la lettre (comme si Dieu n'était qu'un disciple de
-Titien) que j'ai rencontrée un matin sur la Giudecca, en revenant de
-San Giorgio Maggiore? Oui, dans une gondole rafalée, je vis apparaître
-une belle fille de vingt ans, d'un éclat inouï, d'une jeunesse
-exubérante. La santé a aussi sa poésie. Je reconnus du premier regard
-la Flora de Titien, la fille de Palme le Vieux; elle avait un bouquet à
-la main, bien moins éclatant, bien moins épanoui que ses vingt ans.
-Elle se penchait nonchalamment sur la Giudecca pour voir sa beauté,
-tout en secouant sur ses lèvres les fleurs déjà flétries de son
-bouquet. Le gondolier qui la conduisait à la place Saint-Marc la
-regardait avec passion: il chantait à demi-voix les notes bizarres des
-bacchanales du Lido. C'était un beau gondolier, vêtu de haillons, mais
-dans le style vénitien. On ne saurait avoir une idée de sa grâce à
-ramer sans l'avoir vu à l'œuvre. La belle l'écoutait avec le charme
-d'un vague souvenir d'amour.</p>
-
-<p>Après avoir vu le portrait vivant de Violante, je voulus revoir son
-portrait peint. Est-elle moins vivante dans l'œuvre de Titien, sous sa
-couleur de vie? On y reconnaît la touche du maître, mais le plus
-souvent, il n'y donnait que le dernier coup de pinceau,&mdash;le plus
-difficile, celui qui révèle le génie.&mdash;Voici, selon Lanzi, la raison
-de toutes ces Violantes attribuées à Titien: «Son atelier était un
-sanctuaire impénétrable. Lorsque ce grand maître sortait, il laissait
-ouverte la porte de son atelier, afin que ses élèves pussent copier
-furtivement les tableaux qu'il y laissait. Au bout de quelque temps il
-trouvait plusieurs de ces copies à vendre, il les achetait et les
-retouchait; de sorte que ces copies devenaient les originaux. Il lui
-arrivait même de les signer.» Après cette affirmation de Lanzi,
-historien digne de foi, on peut dire avec Théophile Gautier: «Hormis
-les sept ou huit musées royaux ou princiers où la généalogie des
-tableaux se conserve depuis qu'il sont sortis de la main du peintre,
-toutes les toiles que l'on attribue aux grands peintres italiens ne sont
-que d'anciennes copies.» Cependant tous les grands peintres italiens
-ont été si fertiles, surtout les Vénitiens! Les deux Bellini
-peignaient encore à quatre-vingt-dix ans; Mantegna, Palma et Tintoretto
-étaient vaillamment à l'œuvre à quatre-vingts ans. Pour Titien, tout
-le monde sait qu'il mourut à quatre-vingt-dix-neuf ans. Et il mourut de
-la peste!</p>
-
-<p>Pour connaître Lavinia, je traduis à peu près mot à mot l'abbé
-Giuseppe Cadorin qui a étudié cette grave question dans son in-quarto:
-<i>dell' Amore dei Veneziani per il Tiziano</i><a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>. «Lavinia naquit à
-Venise, après ses frères, sans doute vers 1530. On n'a aucun
-renseignement sur son éducation, mais certainement elle devait être
-sérieuse, car un jeune homme illustre et bien élevé avait mis sur
-elle la pensée de l'obtenir en mariage. Son père l'aimait tendrement
-et tellement qu'il croyait revoir peut-être en elle la jeune fille
-regrettée qui lui fut enlevée par la mort, à la fleur de ses ans, et
-qui avait été tenue sur les fonts baptismaux par Francesco Zuccati, le
-célèbre mosaïste. Lavinia était belle de forme et gracieuse en ses
-manières. Titien peignit plusieurs fois en diverses attitudes cette
-aimable figure. Tantôt de face et en vêtement noir, avec un collier de
-perles précieuses au cou, ceinte aux flancs d'une ceinture d'or et dans
-la main un éventail de plumes, peinture qui illustre la galerie royale
-de Dresde; tantôt il l'a représentée soulevant une élégante
-cassette, comme on la voit dans la royale galerie de Paris. Plein dame
-est le caractère de la tête, à laquelle donne du <i>brio</i> le coloris le
-plus parfait et le plus naturel, la grâce et l'élégance des
-mouvements, la vivacité de l'expression et la correction du
-dessin<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>.»</p>
-
-<p>Nous allons voir comment Titien «colloqua» sa fille à un mari: «Le
-peintre ayant dans ces travaux donné l'essor à son sentiment paternel,
-voulut, en excellent père qu'il était, <i>colloquer</i> sa fille en un
-honorable mariage. Le 20 mars 1555, par les actes de Giovanni
-Alessandrino, notaire de Cadore, fut fait le contrat avec Comelio, fils
-de Marco Sarcinelli et de Colliope, nobles de Serravale. Titien assigna
-à Lavinia une dot considérable pour ce temps, de deux mille quatre
-cents ducats, et ce devoir fut en tout point rempli par le peintre. Le
-mariage fut fécond puisqu'il donna la lumière à six enfants. Mais le
-ciel voulut, après l'accouchement du dernier de ceux-ci, appeler
-Lavinia au repos éternel, laissant plongés dans la douleur, le mari,
-le père et les enfants; ce malheur arriva environ vers 1561. Si le bon
-Titien avait d'abord, dans ses peintures, montré sa joie pour cette
-fille, plus tard, dans un autre travail, il exprime l'amertume de sa
-douleur. On voit, dans ce tableau, le peintre déjà vieux se tenant
-tout affligé aux pieds de sa fille enceinte. Il lui touche la ceinture
-comme s'il voulait dire: <i>Voilà la cause de ton fatal destin!</i> Elle,
-occupée des plus graves pensées, des douleurs qui la tiennent en
-travail, comme affaissée et manquant d'haleine, elle appuie un bras sur
-une cassette qui montre, caché dans l'intérieur, un crâne humain
-décharné. La peinture est vraiment émouvante.»</p>
-
-<p>Mais cet étrange symbole exprime trop étrangement le malheur familial.</p>
-
-<p>Pour payer la dot de sa fille<a name="FNanchor_6_1" id="FNanchor_6_1"></a><a href="#Footnote_6_1" class="fnanchor">[6]</a>, Titien écrivit à Charles-Quint, se
-recommandant à sa libéralité pour obtenir la pension de deux cents
-scudi concédée sur la Chambre de Milan et la pension de cinq cents
-scudi pour la naturalisation en Espagne de son fils Orazio. «Si cette
-grâce lui fut accordée, on l'ignore; ce qui est hors de doute, c'est
-que Titien fit honneur au contrat nuptial. Le 19 juin 1555, il compta à
-Sarcinelli une part de la dot en scudi d'or. En 1556 il donna le surplus
-en un collier de perles et d'or et en deniers. Le contrat de dot comme
-le reçu existent en originaux ès mains du docteur Pietro Carnieluti de
-Serravalle.»</p>
-
-<p>L'abbé Cadorin se trompe et va se contredire tout à l'heure, quand il
-affirmera l'existence de la maîtresse de Titien. Si Violante est la
-maîtresse de Titien, ce n'est pas Lavinia que nous admirons, ce n'est
-pas Lavinia qui nous passionne au Musée du Louvre, à Florence et
-partout. D'ailleurs, il est prouvé que Titien peignait ses Violante et
-ses Flora avant l'épanouissement de la beauté de Lavinia. Il les
-peignait, il est vrai, jusqu'en ses dernières années, mais dans la
-poésie du souvenir et comme pour ressaisir sa jeunesse. Et aussi parce
-que cette adorable figure&mdash;symbole des voluptés vénitiennes&mdash;lui
-était toujours payée à pleines mains.</p>
-
-<p>Mais étudions mot à mot les révélations de notre curieux historien.</p>
-
-<p>«Je n'affirmerai pas que Titien n'a pas aimé, car <i>l'amour</i>, a dit le
-poëte, <i>prend possession de toutes les âmes nobles.</i> Titien fut
-très-noble, mais il ne me paraît pas qu'il fût capable d'être
-dépravé dans ses affections, comme le dit méchamment le Carpani dans
-les LETTRES MAJERIANES. A-t-il donc eu entre les mains toutes les
-preuves pour le juger ainsi? L'assertion est chose aisée, la soutenir
-est plus difficile. Lorsque les écrivains contemporains de Vecellio et
-même la langue licencieuse et médisante de l'Arétin en font silence
-et le louent plutôt de sa réserve dans ses transports avec les femmes
-(Lettre de 1553), ce sont des songes de malade que de l'imaginer livré
-aux plaisirs jusqu'à l'égarement<a name="FNanchor_7_1" id="FNanchor_7_1"></a><a href="#Footnote_7_1" class="fnanchor">[7]</a>. C'était la coutume de ce siècle
-fortuné qu'on eût une amie ou réelle ou imaginaire. Les vers
-insipides des pédants pétrarquesques en sont la preuve. Ils honoraient
-leur amie <i>avec des noms moins dévots qu'ils ne sont à présent, mais
-plus héroïques, tels que ceux de Violante, de Cornélie, de Délie, de
-Lavinie</i><a name="FNanchor_8_1" id="FNanchor_8_1"></a><a href="#Footnote_8_1" class="fnanchor">[8]</a>, à la manière des poëtes qui substituent aux noms
-véritables ceux de <i>Lesbie</i> et d'<i>Irène.</i> Je hasarde celle opinion que
-sous le nom de <i>Violante</i> il faut voir celui de la femme de Titien,
-l'époque de son mariage n'étant pas éloignée de celle où il l'a
-peinte dans les Bacchanales pour le duc Alphonse de Ferrare. Mon idée
-paraîtra bizarre, mais cependant elle est plus vraisemblable que toutes
-les raisons spécieuses qui soutiennent qu'elle était fille de Palma le
-Vieux<a name="FNanchor_9_1" id="FNanchor_9_1"></a><a href="#Footnote_9_1" class="fnanchor">[9]</a>.»</p>
-
-<p>L'illogique abbé, après avoir reconnu la présence réelle de
-Violante, essaye de prouver qu'elle n'est pas fille de Palma le Vieux.
-Après beaucoup de preuves stériles, il revient à cette tradition,
-mais à une condition, c'est que Violante fut à la fois la femme et la
-maîtresse de Titien; c'est-à-dire qu'il aurait aimé Violante, fille
-de Palma, et comme amante et comme épouse. Il ne faudrait voir dans
-Violante maîtresse et femme qu'une seule et même personne. Tel est le
-sens de la phrase ambiguë: <i>E che doppio fosse l'affetto.</i></p>
-
-<p>Et après beaucoup d'autres contradictions, l'abbé Giuseppe, qui trouve
-le terrain glissant, finit par cette opinion téméraire et orthodoxe:
-«Si la Violante enflamma notre artiste après la mort de sa femme, je
-dirai que cet amour me paraît avoir été plutôt platonique
-qu'amoureux.» Pourquoi, monsieur l'abbé?</p>
-
-<p>Le portrait de Violante n'est pas un portrait de fantaisie, donc
-Violante a existé. Alexandre Dumas, qui a très-bien mis en scène
-Titien, s'est trompé, lui aussi, quand il a dit de Violante: <i>La fille
-de Titien.</i> Certes, l'amour qui a inspiré le peintre dans ce portrait
-n'est pas l'amour paternel, c'est la volupté qui a guidé sa main comme
-pour l'apothéose de la beauté corporelle.</p>
-
-<p>Par l'esprit, Giorgione dépassait Titien d'une belle coudée.
-Je parle ici de ce! esprit du cœur<a name="FNanchor_10_1" id="FNanchor_10_1"></a><a href="#Footnote_10_1" class="fnanchor">[10]</a>qui accentue le caractère
-et donne à l'artiste je ne sais quoi de divin: Léonard de
-Vinci,&mdash;Raphaël,&mdash;Michel-Ange.&mdash;Titien, si fier devant lui-même,
-croyait aux grands de la terre, et s'humiliait devant eux jusqu'à se
-prosterner dans la poussière de leurs pieds<a name="FNanchor_11_1" id="FNanchor_11_1"></a><a href="#Footnote_11_1" class="fnanchor">[11]</a>. Je lisais ses lettres,
-à Venise, avec un vrai chagrin<a name="FNanchor_12_1" id="FNanchor_12_1"></a><a href="#Footnote_12_1" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
-
-<p>Si Charles-Quint ramassait le pinceau du Titien, Titien n'en était pas
-plus fier pour cela. Voyez:</p>
-
-
-<blockquote>
-<p class="center">TITIEN VECELLI, PEINTRE, À L'INVINCIBLE EMPEREUR CHARLES-QUINT</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">1551.</p>
-
-<p>Prince invincible! si la fausse nouvelle de ma mort a causé du chagrin
-à Votre Majesté, j'en ai reçu la consolation d'avoir encore une plus
-grande certitude que Votre Grandeur se rappelle mon dévouement pour son
-service; ce qui me rend la vie doublement chère. J'adresse à Dieu mes
-humbles prières, afin qu'il me conserve la vie, sinon longtemps, du
-moins assez pour me donner le temps d'achever l'ouvrage que j'ai
-commencé pour Votre Majesté: il est assez avancé pour pouvoir
-paraître devant Votre Grandeur dans le mois de septembre prochain: je
-m'incline, en attendant, en toute humilité, en me recommandant avec
-révérence à ses bonnes grâces.</p></blockquote>
-
-
-<p>Cette seconde lettre dépasse la première; on dirait le Renard qui
-parle au Corbeau:</p>
-
-
-<blockquote>
-<p class="center">AU PRINCE D'ESPAGNE ROI D'ANGLETERRE</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">1551.</p>
-
-<p>Prince sérénissime, j'ai reçu de votre ambassadeur d'Autriche un don
-plus digne de votre grandeur que de mes petits mérites; il m'a été
-bien cher, mais il me l'a été d'autant plus que c'est une grande
-richesse pour un débiteur d'être l'obligé d'un aussi grand souverain.</p>
-
-<p>Je voudrais, par reconnaissance, pouvoir faire l'image de mon cœur,
-déjà dévoué depuis longtemps à Votre Altesse, afin qu'elle pût
-voir, dans la partie la plus parfaite de moi-même, sa ressemblance et
-sa valeur. Mais, cela m'étant impossible, je mets tous mes soins à
-terminer la fable de Vénus et Adonis dans un tableau d'une forme
-semblable à celui de <i>Danaé</i> que possède déjà Votre Majesté;
-j'espère envoyer bientôt celui-ci à Votre Altesse, puisqu'il est
-très-avancé. Je me prépare à travailler aux autres, afin de les lui
-consacrer, en regrettant que mon terrain stérile ne puisse pas produire
-des fruits plus nobles et plus dignes d'elle. Je finirai en priant Dieu
-d'accorder une longue félicité à Votre Altesse, et de me faire encore
-une fois la grâce de la voir et de lui baiser humblement les pieds.</p></blockquote>
-
-
-<p>Après avoir fait pinceau de velours aux majestés, Titien s'occupe
-des seigneurs et des courtisans:</p>
-
-
-<blockquote>
-<p class="center">AU TRÈS-ILLUSTRE SEGNEUR D. JEAN BÉNÉVIDES</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">10 septembre 1552.</p>
-
-<p>Je ne sais si monseigneur D. Jean Bénévides sera devenu si fier, à
-cause du nouveau royaume qui augmente la grandeur de son roi, qu'il ne
-veuille plus reconnaître les lettres, ni la peinture du Titien, qu'il
-honorait de son amitié depuis si longtemps. Je crois au contraire qu'il
-verra celle-ci avec plaisir, ainsi que celles que je lui écrirai, et
-qu'il s'en réjouira, parce qu'un seigneur naturellement noble et
-très-humain par croyance, comme l'est Votre Seigneurie, n'en est que
-plus digne et aime ses serviteurs avec d'autant plus de raison que son
-autorité et sa faveur s'accroissent avec le pouvoir d'être utile aux
-autres. J'espère donc que ma personne et mes affaires l'éprouveront
-plus que jamais. Enfin, je mets ma plus grande espérance dans le grand
-roi d'Angleterre par le moyen de mon bon seigneur et aimable
-<i>Bénévides</i>, parce que je sais qu'il me veut du bien et peut m'être
-utile.</p>
-
-<p>Je fais partir, dans le moment, la poésie de <i>Vénus et Adonis</i>, dans
-laquelle Votre Seigneurie verra quelle expression et quel amour je sais
-mettre dans les ouvrages que je fais pour Sa Majesté. Sous peu de temps
-j'enverrai encore deux autres tableaux, qui ne plairont pas moins que
-celui-ci; ils seraient déjà terminés, si je n'en avais été
-empêché par la peinture de <i>la Trinité</i> que j'ai faite pour Sa
-Majesté l'Empereur. J'aurai bientôt terminé aussi, comme c'est mon
-devoir, un sujet de dévotion pour Sa Majesté la reine, à laquelle je
-l'enverrai bientôt. N'ayant plus rien à vous marquer, je me recommande
-à vos bonnes grâces, en vous baisant les mains, d'où je suis.</p></blockquote>
-
-
-<p>Mais Titien aime mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints:</p>
-
-
-<blockquote>
-<p class="center">AU ROI D'ANGLETERRE</p>
-
-<p>Majesté sacrée! mon génie, accompagné du tableau de <i>Vénus et
-Adonis</i>, lequel, je l'espère, sera vu par Votre Grandeur avec la même
-satisfaction qu'elle avait coutume de témoigner à son serviteur
-Titien, qui vient se réjouir avec Votre Majesté du nouveau royaume que
-Dieu lui a accordé. J'ai mis les figures de manière qu'elles soient
-opposées à celles de la <i>Danaé</i>, afin que l'appartement dans lequel
-elles seront placées en soit plus agréable.</p>
-
-<p>J'aurai bientôt l'honneur d'envoyer à Votre Majesté la fable de
-<i>Persée et Andromède</i>, qui aura une manière d'être vue différente
-des deux autres. Il en sera ainsi de <i>Médée et Jason</i>, que j'espère
-faire partir avec l'aide de Dieu. J'y joindrai un tableau de dévotion
-auquel je travaille depuis dix ans, dans lequel j'espère que Votre
-Sérénité verra toute la force de l'art dont est capable votre
-serviteur Titien. Cependant il prie le nouveau grand roi d'Angleterre de
-daigner se rappeler que son peintre indigne vit dans l'espoir d'être le
-serviteur d'un si grand et si bon maître, espérant avoir acquis de la
-même manière les bonnes grâces de la reine très-chrétienne, son
-auguste épouse. Que Dieu conserve la reine avec Votre Majesté pendant
-plusieurs siècles, afin que les peuples, gouvernés et régis par vos
-saintes et pieuses volontés, se conservent heureux!</p></blockquote>
-
-
-<p>Et maintenant Titien trouve que son encre n'a pas assez de vertu: on lui
-doit de l'argent et on ne le paye pas. C'est une vieille habitude de roi
-d'être magnifique et de ne pas payer:</p>
-
-
-<blockquote>
-<p class="center">À SA MAJESTÉ PHILIPPE II, À MADRID</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">«Venise, 5 août 1554.</p>
-
-<p>La <i>Cène de Notre-Seigneur</i>, promise depuis longtemps à Votre Sacrée
-Majesté, est terminée, par la grâce de Dieu, après un travail de
-sept ans. J'y ai presque travaillé continuellement, avec le désir de
-laisser à Votre Majesté, dans mes dernières années, le plus grand
-témoignage que puisse jamais produire mon très-ancien dévouement pour
-elle. Plaise à Dieu que cet ouvrage paraisse tel à votre jugement
-exquis, afin que l'on voie que j'ai fait du moins tous mes efforts pour
-le satisfaire! Je consignerai, un de ces jours, ce tableau pour Votre
-Majesté, dans les mains de son secrétaire Garzia Ernando, ainsi que
-vous l'avez ordonné.</p>
-
-<p>Je supplie en attendant votre clémence infinie, afin que, si mes longs
-services ont pu jamais lui être agréables en quelque chose, elle
-daigne me faire la grâce d'ordonner que je ne sois plus aussi longtemps
-fatigué par vos agents pour retirer mes appointements soit d'Espagne ou
-de la chambre de Milan, et passer désormais plus tranquillement ce peu
-de jours qui me reste à consacrer à votre service. Alors, libre de
-mille soins continuels pour me procurer le peu d'aliments que j'en
-retire, je pourrais employer tout mon temps à travailler pour Votre
-Majesté, sans en perdre la plus grande partie, comme je suis obligé de
-le faire, à écrire çà et là à vos divers chargés d'affaire; ce
-qui m'occasionne beaucoup de dépenses souvent vaincs, pour avoir ce peu
-d'argent que je puis à peine retirer depuis tant de temps.</p>
-
-<p>Je puis assurer à votre clémence que, si Votre Majesté connaissait ma
-peine, votre pitié infinie aurait compassion de moi, et qu'elle
-voudrait m'en donner quelques marques. Quoique, par une bonté
-particulière, Votre Majesté donne les ordres de me payer, jamais on ne
-le fait selon ses intentions et selon la forme usitée.</p>
-
-<p>Voilà la cause pour laquelle je suis obligé de recourir humblement aux
-pieds de mon catholique souverain, en suppliant sa piété de pourvoir
-à mon infortune; et, ne voulant pas le fatiguer plus longtemps de mes
-plaintes, je lui baise les mains.</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">TITIEN.</p></blockquote>
-
-
-<p>Pauvre Titien! Après tout, peut-être cette lettre n'est-elle pas si
-mensongère que nous le croyons; qui sait si les richesses que Vasari et
-les vieux historiens accordent au roi des coloristes étaient de vraies
-richesses?</p>
-
-<p>Il payait avec un collier de perles la dot de sa fille et habitait une
-petite maison sur une des rives les plus abandonnées de Venise, une
-maison qu'il voulut toujours acquérir et dont il ne fut jamais que le
-locataire.</p>
-
-<p>Je crois que Titien a traversé toutes les fortunes, même les
-mauvaises.</p>
-
-<p>Quand il peignit le fameux tableau de <i>Saint Pierre le Martyr</i>, il
-était célèbre et n'était pas riche. «Se plaignant souvent avec
-Pietro Aretino, dont les écrits sont si renommés, ce fidèle ami,
-tâchant de le servir, employait sa plume à publier son savoir et à le
-faire connaître dans les cours des plus grands princes.» En 1530,
-quand Charles-Quint alla à Bologne pour être couronné par les mains
-du pape Clément VII, l'Arétin&mdash;il était payé pour cela&mdash;«sut si
-bien faire valoir le mérite du Titien par ses livres et par ses
-discours, que l'empereur le fit venir à la cour. Il n'y fut pas plutôt
-arrivé, qu'il commença à faire le portrait de l'empereur, qui en fut
-tellement satisfait, qu'il combla le Titien de biens et d'honneurs.»</p>
-
-<p>Et le vieil historien ajoute: «Lorsque le pape Paul III alla à Ferrare
-en l'an 1543, le Titien fit son portrait, et dès ce temps-là il aurait
-été à Rome, comme le pape le souhaitait, mais étant engagé avec
-François de la Rovère, duc d'Urbin, il différa le voyage pour aller
-à Urbin. Enfin, ayant été appelé à Rome en 1548, il fit, pour la
-seconde fois, le portrait de Paul III, et le représenta assis et
-s'entretenant avec le duc Octave et le cardinal Farnèse.»</p>
-
-<p>Ce fut alors qu'il peignit cette belle <i>Danaé</i> que Michel-Ange admira
-si fort, avouant que, pour la beauté des couleurs, la peinture ne
-pouvait aller plus loin. Et Michel-Ange eut tort de s'écrier: <i>Ah! s'il
-savait dessiner!</i> Titien avait le dessin de son coloris, comme
-Michel-Ange avait le coloris de son dessin.</p>
-
-<p>«Le pape l'honora de plusieurs présents, et donna à son fils Pomponio
-un bénéfice considérable, et même lui offrit l'évêché de Ceneda.
-Le pape voulut aussi donner au Titien l'office de Fratel del Piombo,
-vacant par la mort de frà Sebastien, pour l'engager à demeurer à Rome;
-mais il remercia le pape, désirant retourner en son pays pour y finir
-ses jours dans le repos et dans la compagnie de ses amis, dont le
-Sansovino était des premiers.»</p>
-
-<p>C'est ici que se joue la fameuse scène du pinceau ramassé par
-Charles-Quint. «Sur la fin de la même année, il ne put se dispenser
-d'aller à la cour de l'empereur, auquel il porta quelques-uns de ses
-ouvrages, et le peignit pour la troisième fois. Ce fut alors qu'en
-travaillant, on dit qu'il lui tomba un pinceau de la main, et que
-l'empereur l'ayant ramassé, le Titien se prosterna aussitôt pour le
-recevoir en disant ces mêmes paroles: «Sire, non merita cotante honore
-un servo suo.» Ce à quoi l'empereur repartit: «E degno Titiano essere
-servilo da Cesare.»</p>
-
-<p>Ce ne fut pas tout: «l'empereur lui ayant ordonné de faire plusieurs
-portraits des hommes illustres de la maison d'Autriche, pour en composer
-une espèce de frise autour d'une chambre, il voulut que le Titien y
-fût aussi représenté. Pour obéir à ce prince, il se peignit
-lui-même, et par modestie plaça son portrait dans un endroit le moins
-en vue. Charles-Quint, pour récompenser avec plus d'honneur le mérite
-de Titien et laisser à la postérité des marques de l'estime
-particulière qu'il en faisait, l'ennoblit avec toute sa famille et ses
-descendants; il lui donna le titre de comte palatin, et n'oublia rien de
-toutes les grâces et faveurs qu'il pouvait lui faire. Il donna à son
-fils Pomponio un canonicat dans l'église de Milan, et à Horace, son
-autre fils, une pension considérable.»</p>
-
-<p>Mais c'était la période suprême. Le soleil va descendre et éteindre
-ses rayons. La vieillesse arrive avec sa neige sur les cheveux d'or,
-avec sa mélancolie douce encore, avec ses horizons nocturnes. Les fils
-de Titien vont manger leur blé en herbe. Charles-Quint ne reviendra
-plus et oubliera de payer les pensions. Les élèves de Titien, Paris
-Bordone entre autres, disputent déjà la gloire du maître. On sait
-qu'il signe des tableaux qu'il ne peint pas et qu'il peint des tableaux
-qu'il ne signe pas. L'heure du déclin a sonné son glas funèbre. C'est
-alors, j'imagine, que Titien quitte son palais où il recevait le roi de
-France, pour habiter cette petite maison&mdash;la maison de Titien&mdash;qu'on
-montre aujourd'hui aux étrangers.</p>
-
-<p>À son dernier jour, il avait conservé toute la verdeur de ses vingt
-ans. J'ai vu à l'Académie des Beaux-Arts son premier et son dernier
-tableau, qui sont placés dans la même salle comme deux pages curieuses
-de son histoire. Le croira-t-on? le tableau le plus hardi, le plus
-vivant, le plus lumineux, c'est le dernier; je dirai même que pour moi
-c'est le plus beau tableau de ce peintre séculaire. Ainsi du génie de
-Rembrandt, qui commença avec la sagesse et la patience, qui finit par
-les libertés et les hardiesses de la vraie <i>furia.</i></p>
-
-<p>Le miracle de la couleur, c'est moins encore Titien que Giorgione. Mais
-tout Titien n'est pas dans Giorgione. En étudiant avec sollicitude
-l'œuvre des Vénitiens, on reconnaîtra bientôt que Titien a presque
-dévoré trois maîtres: Zucati, Bellini et Giorgione. S'il a effacé
-Zucati, a-t-il atteint à la suavité de Bellini, à la poésie de
-Giorgione? La <i>Madeleine</i> de Titien égale-t-elle la <i>Madone</i> de
-Bellini? La célèbre <i>Assomption</i>, qui est trop humaine pour être
-divine, vaut-elle cette forte page de la Bible, le <i>Moïse enfant?</i> La
-passion pour la palette ne domina point Giorgione au point de l'éblouir
-sur l'horizon, comme il arriva pour Titien. Sa symphonie est moins
-bruyante, mais plus élevée. Dans le <i>Moïse enfant</i>, dans ses fresques
-grandioses et charmantes, dans ses merveilleux tableaux, il n'a mis en
-opposition qu'un petit nombre de couleurs toujours admirablement rompues
-par les ombres; aussi son harmonie est-elle plus sévère dans son
-éclat que celle de Titien.</p>
-
-<p>C'est Giorgione qui reconnut le premier que l'arc-en-ciel du peintre est
-composé de rouge, de jaune et de bleu; le rouge qui donne du relief aux
-objets, le jaune, qui prend les rayons de la lumière, et le bleu, si
-favorable aux grandes nappes d'ombre. Titien joua de ces trois couleurs
-franches sur toute la gamme de l'harmonie, avec un art miraculeux. Mais
-il substitua souvent le noir au jeune avec la même magie. Rubens
-lui-même, Rubens, qui avait étudié les secrets de Titien et les
-secrets de l'arc-en-ciel, ne s'éleva pas à cette musique des yeux,
-parce qu'il sacrifia presque toujours une des trois couleurs maîtresses
-sans croire qu'ainsi il détruisait l'équilibre des tons; Rubens
-éblouit comme Titien, mais il ne marie jamais ses couleurs avec cette
-profonde et voluptueuse intimité qui est comme le Cantique des
-cantiques de la palette.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Selon Mengs, qui parle un peu dans la Babel allemande, Titien
-eut le génie de donner la même grâce, la même clarté de ton et la
-même dignité de couleur à l'ombre et aux demi-teintes qu'aux clairs.
-«Aussi, sait-il admirablement bien distinguer la transparence d'une
-peau fine et diaphane par la variété des demi-teintes, l'humidité
-sanguine par un œil bleuâtre, une peau grossière par un mélange de
-jaune et de noir, et une peau grasse par le jaune et le rouge mêlés
-ensemble. Il reconnut que ce qui est transparent est d'une couleur plus
-indécise que ce qui est opaque, et que la lumière s'arrête et se
-repose sur ce qui n'est pas transparent.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>Les précieux documents sur Titien qui se trouvaient dans la
-famille de Lavinia ont été dispersés çà et là. On les retrouve par
-fragments ou par lambeaux chez les docteurs Carnieluti, Taddeo Jacobi,
-Alessandro Vecelli, colonel Soldati, chevalier Koner, et l'abbé Luigi
-Celotti. Par la mort des descendants de Lavinia s'est éteinte la race
-de Titien, et les autres Vecelli proviennent ou d'une autre souche ou
-d'une ligne collatérale des aïeux de Titien.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a>«Ce tableau fut digne de la passion des plus fameux inciseurs,
-et l'on en connaît les admirables reproductions. Les nombreuses
-répétitions en peinture, ou originaux ou copies, en ont accru encore
-la célébrité. Finalement, il plut à Vecellio de la représenter sous
-la figure de Siringe enlevée par Pan, pensée, à la vérité,
-capricieuse, et autour de laquelle on pourrait philosopher, mais je ne
-sais avec quel fruit. Vecellio aura eu sa raison. Malicieux est l'esprit
-de ce satyre, et l'infortunée jeune fille montre cet effroi qui est
-l'indice de la pudeur et de la surprise, mais qui la rend plus belle et
-plus intéressante. Cette peinture existe dans la galerie Barbarigo, et
-c'est une de celles qui, après la <i>Madeleine</i>, la <i>Vénus</i>, la
-<i>Notre-Dame au Bambino</i>, attire à soi l'attention.» L'abbé Giuseppe
-Cadorin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_1" id="Footnote_6_1"></a><a href="#FNanchor_6_1"><span class="label">[6]</span></a>Les fils de Lavinia survécurent et eurent en don de Pomponio,
-leur oncle, tous les biens qui, sur les territoires de Serravalle et de
-Conegliano étaient possédés par Titien, excepté en cette dernière
-cité une petite maison dans le bourg de Saint-Antoine. Par la suite du
-temps, cette descendance devint moindre. La noble famille Filomena
-hérita des biens de celle de Sarcinelli, mais la race des Filomena
-s'étant éteinte aussi, par la mort d'une dame, arrivée il n'y a pas
-beaucoup d'années, le palais de Lavinia vint en la possession de la
-famille Carnieluti, par laquelle il est habité.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_1" id="Footnote_7_1"></a><a href="#FNanchor_7_1"><span class="label">[7]</span></a>Boccherini en a éternisé la mémoire, la belle Violante, en
-louant le portrait qui se trouve dans la galerie Serra, à Venise, avec
-les vers suivants&mdash;mot à mot&mdash;en idiome vénitien:</p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">Ici est cette Viola ou Violante</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Que aussi Titien lui voulut donner du nez</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">À la bonne odeur. Du reste je m'en tais,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Car il ne fut pas un voluptueux amant.</span></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_1" id="Footnote_8_1"></a><a href="#FNanchor_8_1"><span class="label">[8]</span></a>Selon l'inscription de la gravure de Hollar: <i>Joannina Vecellia
-Pictressa, filia prima Titiani</i>, il semblerait que Titien aurait eu une
-autre fille peintre; mais cette inscription est un mensonge, car, en
-étudiant la figure de l'estampe et la confrontant avec celle des autres
-graveurs, ce n'est point une autre que Lavinia qui soulève des fruits
-sur un bassin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_1" id="Footnote_9_1"></a><a href="#FNanchor_9_1"><span class="label">[9]</span></a>V. St di Milano, di Pietro Verri, t. V, page 209, à la note.
-Édition de Milan, in-16, 1830.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_1" id="Footnote_10_1"></a><a href="#FNanchor_10_1"><span class="label">[10]</span></a>Titien était renommé par ses saillies toutes vénitiennes.
-On citait ses mots jusqu'en ses derniers jours. On lui rapporta que
-Paris Bordone trouvait dans le <i>saint Pierre martyr</i> ses chaires trop
-rouges: «Ils ne sont si rouges que par sa colère de voir tant de
-peintres qui n'ont pas de sang dans les veines critiquer les
-chefs-d'œuvre.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_1" id="Footnote_11_1"></a><a href="#FNanchor_11_1"><span class="label">[11]</span></a>Titien s'inclinait même devant Arétin. Il le peignait pour
-être proclamé grand artiste. Tintoret n'eut pas les mêmes
-ménagements: un jour il alla chez le poëte et lui prit mesure avec un
-pistolet: «Pierre Arétin, vous avez trois de mes pistolets de haut,»
-lui dit-il. Le peintre était bien nommé <i>Robusti.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_1" id="Footnote_12_1"></a><a href="#FNanchor_12_1"><span class="label">[12]</span></a>Ces lettres curieuses, trouvaille rarissime, sont des pages
-trop vivantes de l'histoire de l'art pour ne pas les imprimer ici.</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/figure08.jpg" width="500" alt="" />
-<p class="center"><i>Portrait</i> d’après Paul Véronèse</p>
-</div>
-
-
-
-
-<h4><a id="PAUL_VERONESE">PAUL VÉRONÈSE</a></h4>
-
-
-<p>La peinture de l'âme avait fait son temps. La peinture de Paul
-Véronèse, c'est la peinture des yeux: c'est la première page du
-carnaval de Venise.</p>
-
-<p>Paul Véronèse fut le plus merveilleux des improvisateurs; il y a de
-lui des tableaux dans tous les musées et dans tous les palais. Combien
-les étrangers ont-ils acheté de ses toiles à Venise? et combien la
-ville des doges en possède-t-elle encore? C'est l'infini. Si Dieu lui
-eût ordonné de créer un monde, il ne l'eut pas fait en donnant la vie
-à Adam et Ève, il eût, dans sa journée, mis au jour&mdash;et dans quel
-jour lumineux!&mdash;d'innombrables créatures; mais c'eût toujours été le
-même homme et la même femme, un Vénitien et une Vénitienne; princes
-ou pâtres, grandes dames ou paysannes, il eut toujours accentué le
-même type et donné le même ton.</p>
-
-<p>Il y a des artistes que l'espace effraye, Paul Véronèse trouvait
-toujours sa toile trop petite; il y avait en lui une telle efflorescence
-que la place manquait à ses créations: les hommes, les femmes, les
-enfants, les festins, les palais, tout tombait de son pinceau comme par
-magie. Et quelle magnificence dans les étoffes, dans l'architecture,
-dans les ornements!</p>
-
-<p>Paul Véronèse ouvre la troisième période de l'art vénitien.</p>
-
-<p>Si j'avais à peindre le tableau des peintres radieux de ce beau pays,
-je choisirais un triptyque, comme ceux des peintres primitifs. Sur le
-panneau central j'inscrirais en lettres de feu: <i>siècle d'or</i>; le
-premier volet, je le consacrerais au <i>siècle d'argent</i>, et le dernier
-au <i>siècle d'alliage.</i></p>
-
-<p>Dans le premier volet, au-dessous des maîtres mosaïstes, qui sont
-l'enfance lumineuse de l'art, dans les horizons perdus j'indiquerais les
-peintres primitifs dominés par Giotto, Jean de Venise, Martinello,
-Pierano, Semtecolo; je grouperais autour de Giovanni Bellini, le peintre
-ineffable, Schiavoni, qui dérobait les anges à Dieu et les
-emparadisait dans son œuvre; Carlo Crivelli, le mâle pinceau; Gentile
-Bellini, touche virginale; Montegna, un amoureux de la nature, qui, le
-premier, ouvrit les yeux aux peintres vénitiens sur les pompeux
-paysages de la Brenta; le Squarcione, qui peignit de beaux tableaux par
-la main de ses élèves; Vittore Carpaccio, qui répandait son âme sur
-ses figures; Benedetto Diana et Girolamo de Santa Croce, aubes déjà
-lumineuses de Giorgione; Giam-Battista Cima, de Conegliano, qui révèle
-la nature par la vérité des airs de tête; Pellegrino, main divine;
-Montagnana, pinceau harmonieux; le correct et savant Francesca da Ponti;
-Bartolomeo, qui composait ses tableaux avec des feuilles d'or autant
-qu'avec des couleurs; Andrea di Murano, qui cache sa sécheresse par
-certains airs de style antique; les Vivarini, les éclatants coloristes,
-les peintres pieux et savants; Carlo Crivelli, le Pérugin exagéré de
-Venise; le svelte et élégant Marco Basaïti; enfin quelques figures
-moins dignes de l'histoire et que l'oubli a voilées dans les
-demi-teintes.</p>
-
-<p>Sur le panneau central nous voyons apparaître quatre groupes tout
-rayonnants. C'est d'abord Giorgione à la touche hardie et dorée;
-Pietro Luzino, son élève et son rival, qui de la peinture cavalière
-était tombé dans l'art des grotesques, qui enleva la maîtresse de son
-maître et le tua par le chagrin; Sébastien del Piombo, autre disciple
-de Giorgione, qui, à la mort de Raphaël, fut salué, en face de Jules
-Romain, le premier peintre de l'Italie; Giovanni d'Udine, qui eut un
-instant la palette de Giorgione et le pinceau de Raphaël; Francesco il
-Moro, qui avait la main pour exécuter quand Jules Romain ou tout autre
-voulait bien penser pour lui; Lorenzo Lotto, qui tempérait son pinceau
-véhément par le jeu des demi-teintes, qui mourait les mains jointes
-devant une image de la Vierge de sa création, digne des figures de
-Léonard de Vinci; Palma le Vieux, le père de Violante, le maître de
-Bonifacio, Palma, qui avait l'air de cacher son pinceau dans ses
-adorables têtes de Vierges inspirées par la beauté de sa fille, avant
-qu'elle eût rencontré Tiziano; le rude et doux Rocco Marconi;
-Brusasorci, le poëte épique, qui avait pris une palette au lieu d'une
-plume; Paris Bordone, plein de grâces et de sourires; le robuste, le
-charmant, le passionné Pordenone, qui rivalisa avec Tiziano le pinceau
-à la main et l'épée au côté.</p>
-
-<p>C'est ensuite le groupe de Tiziano, le grand maître; Nicolo di Stefano,
-Francesco, Orazio, Fabrizio, Cesare, Tommaso et Marco Vicelli;
-Tizianello et Girolamo di Tiziano, tous de la famille du roi des
-coloristes, font cercle autour de lui, ainsi que Bonifacio, <i>l'ombre de
-son corps</i>; Campagnola l'érudit; Calislo Piazza, qui signait ses
-tableaux Tiziano sans offenser personne, pas même Tiziano.</p>
-
-<p>Au troisième groupe, on voit rayonner sur un fond d'outremer un peu
-cendré la figure aux teintes vineuses du véhément et délicat
-Tintoretto, qui, chassé de l'atelier du jaloux Tiziano, avait écrit
-sur le mur de sa pauvre chambre: <i>Le dessin de Michel-Ange et le coloris
-de Titien</i>; Tintoretto, qui eût été un des plus grands peintres,
-«si, dans beaucoup de ses tableaux, il ne se fût trouvé indigne de
-Tintoretto.» Près de lui apparaît Domenico Tintoretto, qui suivit les
-traces de son père, «comme Ascagne suivit celles d'Énée;» Maria
-Tintoretto, l'ange de la maison, qui fut belle par le cœur, par la
-figure et par le génie, la joie et la douleur de son père, qui avait
-souri à son berceau et qui pleura toutes ses larmes sur son cercueil.</p>
-
-<p>Tout près de Tintoretto, saluez, dans cette clarté douteuse, mais d'un
-effet magique, cette arche de Noé où ce génie instinctif, qui se
-nomme Bassano, s'amuse comme un enfant avec tous les animaux
-antédiluviens. Il est entouré de ses quatre fils, tous marqués du
-même air de tête, de Jacopo Apollonio et de Jacquo Guadagnini, qui le
-rappellent de loin; d'Antonio Luzzarini, ce noble Vénitien qui le
-reproduisit jusqu'à l'illusion.</p>
-
-<p>Voici le quatrième groupe, qui se détache sur un fond transparent
-devant un palais à sveltes colonnes, à portiques majestueux, où l'on
-célèbre quelque pieux festin avec une magnificence toute païenne.
-Reconnaissez-vous ce grand seigneur de la peinture à son riant air de
-tête, à l'élégance de ses mouvements, à la splendeur théâtrale de
-son costume? C'est Paolo Véronèse; il s'appuie nonchalamment sur son
-frère Benedetto, le peintre des ornements et de la perspective, il
-entraîne à sa suite ses deux fils: Carlo et Gabriele, qui ne furent
-que des enfants de grand homme; Parasio et del Friso, qui ont eu aussi
-une part d'héritage; enfin tous les imitateurs serviles.</p>
-
-<p>Nous sommes au deuxième volet; nos yeux, éblouis par tant d'éclat,
-tant de magie, tant de rayonnement, ne distinguent pas d'abord ces
-teintes grises étouffées par l'ombre. Cependant nous voyons
-apparaître Jacopo Palma, le maître des maniéristes, celui-là qui fut
-le dernier du siècle d'or et le premier du siècle d'alliage, ce
-pinceau magique, cette palette de fée, ce génie indécis qui allait de
-Raphaël à Véronèse, de Michel-Ange à Tintoret, grand maître, si
-les tableaux de ces quatre maîtres n'existaient plus. On voit aussi
-dans l'ombre se dessiner vaguement Boschini, qui peignait comme un
-matamore se bal; Corona le grandiose; Vincentio, le peintre historien de
-la république; Peranda, le poëte; Malombra, le portraitiste; le doux
-et gracieux Pilotto. Plus loin encore, on aperçoit la secte des
-ténébreux qui vinrent, au dix-septième siècle, apporter à Venise le
-style de Caravaggio, comme Triva, Saracini, Strozza, Berevensi, Ricchi.
-L'œil est attiré par un groupe qui rappelle au premier aspect le beau
-règne de la peinture vénitienne. C'est Contarino, Tiberio Tinelli, le
-lumineux et délicat Farabosco, Belleti, Carlo Ridolfi, Vecchia. Mais
-voilà que l'ombre se déchire comme la brume au soleil levant; quelle
-est cette figure radieuse? N'est-ce pas encore Titien ou Véronèse?
-C'est Varotari le Padouan. Quelle grâce et quelle énergie! quel amour
-du beau romanesque! Car, le beau absolu n'est plus là. Comme l'Arioste
-battrait des mains! Les femmes de Titien et de Véronèse n'ont pas
-cette désinvolture héroïque et cette fraîcheur saisissante. Mais où
-est le dessin? Le Padouan est entouré de ses élèves Scaliger, Rossi
-et Carpioni; il laisse un peu de place à Liberi dans le gai cortège de
-ses amoureuses couronnées de roses; au farouche et puissant Piazetta,
-qui étincelle dans l'ombre; à Canaletti, le paysagiste de ce pays où
-il n'y a pas un coin de terre; à l'impétueux et souriant Tiepolo, qui
-fut le dernier Vénitien, parce que Rosalba était une femme.</p>
-
-<p>Que de figures dignes de mémoire j'ai noyées dans le lointain nuageux
-de ce tableau! Et pourtant, j'ai entassé Pélion sur Ossa, confusion
-sur confusion. La renommée est une paresseuse qui se contente de
-prononcer çà et là un beau nom et qui redit toujours le même. Que de
-poëtes et d'artistes qui ont eu le génie et qui n'ont pas eu la
-gloire!</p>
-
-<p>Dès mon arrivée à Venise j'ai pensé que l'idéal était une
-invention du Nord; le Midi n'est jamais vaincu par l'art. À Venise, ni
-Bellini, ni Giorgione, ni Titien, ni Véronèse n'ont surpassé dans
-leurs madones ou leurs courtisanes la beauté des filles de
-l'Adriatique.</p>
-
-<p>Les maîtres vénitiens, comme les maîtres flamands, ont reproduit avec
-tant de vivante vérité l'œuvre de Dieu, qu'à chaque pas, à Anvers
-ou à Venise, on croit rencontrer un tableau ou un portrait. On
-s'arrête tout émerveillé, on croit d'abord saluer le peintre&mdash;Rubens
-ou Véronèse&mdash;c'est Dieu qu'on salue.</p>
-
-<p>Mais Venise semble être encore aujourd'hui l'atelier de Paul
-Véronèse. Le premier tableau qui frappa mes yeux, quand je débarquai
-dans la ville des Doges, fut un tableau vivant du peintre des <i>Noces de
-Cana.</i></p>
-
-<p>C'étaient quatre jeunes filles blondes,&mdash;brunes à reflets dorés,&mdash;des
-filles du peuple vives et paresseuses, à la fois cherchant le soleil et
-le gondolier. Chaque fille du peuple, à Venise, a deux amants
-pareillement aimés: le soleil et le gondolier; le règne de l'un
-commence quand l'autre finit le sien.</p>
-
-<p>En voyant passer dans leur nonchalance de reine et leur désinvolture de
-courtisane ces belles filles liées pour être belles et non pour le
-travail, j'admirais tour à tour Dieu dans son œuvre et Paul Véronèse
-par le souvenir. Elles allaient à peine vêtues de l'air du temps.
-Elles n'ont ni bonnet, ni chapeau, ni aucune de ces horribles inventions
-des femmes du Nord qui ont peur de s'enrhumer. Leurs cheveux abondants
-sont à peine retenus par un peigne doré. Il y a toujours quelque
-touffe rebelle qui s'échappe bruyamment comme une gerbe d'or. Leur robe
-est à peine agrafée; leur corsage orgueilleux rappelle celui de la
-maîtresse du Titien au musée du Louvre; il n'est pas beaucoup plus
-voilé. Elles se drapent en chlamyde avec une majesté orientale dans un
-châle de cent sous. Quelquefois elles se drapent sur la tête comme les
-Espagnoles. Elles traînent avec beaucoup de grâce des mules de bois ou
-de maroquin d'une jolie coupe, à haut talon<a name="FNanchor_13_1" id="FNanchor_13_1"></a><a href="#Footnote_13_1" class="fnanchor">[13]</a>. Elles sont toutes
-coloristes; elles cherchent les couleurs amies ou les oppositions
-harmonieuses. Il semble qu'elles aient été à l'atelier des peintres
-vénitiens du siècle d'or. C'est bien le même effet violent, le même
-amour des teintes ardentes, le même style étoffé, n'atteignant que
-çà et là au sublime, mais éclatant toujours en magnificences
-théâtrales; le style de Véronèse à Venise, de Rubens à Anvers, de
-Giordono à Naples et de Delacroix à Paris. Cicéron n'eût pas aimé
-les femmes de Venise, mais Pline les eût adorées.</p>
-
-<p>Titien, le roi des coloristes même en face de Rubens, même en face de
-Véronèse, ne reconnaissait que trois couleurs, le blanc, le rouge et
-le noir; il y trouvait ses ciels, ses Violantes, ses doges, ses arbres
-et ses rayons.</p>
-
-<p>Les femmes du peuple, à Venise, n'aiment que ces trois couleurs; elles
-y trouvent toute la palette de leur coquetterie. Elles jouent de ces
-trois couleurs comme le paon joue de sa queue et comme la Parisienne
-joue de son éventail. Le soleil achève et signe le tableau.</p>
-
-<p>Comme a si bien dit le président de Brosses, «on pourrait appeler
-Saint-Sébastien l'école de Paul Véronèse. On y voit la gradation de
-son génie, de ses divers ouvrages et de toutes ses manières. Le
-plafond de la sacristie, représentant le <i>Couronnement de la Vierge</i>,
-par où il a commencé n'est qu'un commencement. Les plus belles
-peintures qu'il ait faites à Saint-Sébastien sont le plafond de
-l'église, représentant l'<i>Histoire d'Esther</i>; les portes de l'orgue,
-représentant au dehors la <i>Purification</i> et la <i>Guérison du
-paralytique</i>; le tableau représentant <i>Saint-Sébastien devant le
-tyran</i>, celui de <i>Saint-Sébastien lié à un tronc d'arbre</i>; dans le
-réfectoire: le <i>Grand Festin de Jésus-Christ chez Simon le lépreux</i>,
-et surtout le <i>Martyre de saint Marc et de saint Marcellian</i>, ouvrage
-très-bien composé, où tout se rapporte au sujet, chose rare dans les
-ordonnances de Paul, qui n'a pas mieux connu l'unité d'action que le
-costume. Quant à ses quatre grands festins, le premier de tous, sans
-contredit, est celui des <i>Noces de Cana</i>, peint dans le
-réfectoire de Saint-Georges; celui chez le pharisien, qui était
-ci-devant aux Servites, et qui est à présent à Versailles, dans
-le grand salon d'Hercule; puis celui chez le lévite, peint à
-l'église des Saints-Jean-et-Paul; et enfin celui que l'on voit ici à
-Saint-Sébastien, qui est le moindre des quatre. Paul Véronèse s'est
-beaucoup copié lui-même dans tous ses ouvrages, mais surtout dans ses
-quatre festins. Enfin à San Giorgio, dans le fond du réfectoire, les
-<i>Noces de Cana</i> de Paul Véronèse, tableau non-seulement de la
-première classe, mais des premiers de cette classe. On peut le mettre
-en comparaison avec la <i>bataille de Constantin</i> contre le tyran Maxence,
-peinte au Vatican, par Raphaël et par Jules Romain, soit pour la
-grandeur de la composition, soit pour le nombre infini des personnages,
-soit pour l'extrême beauté de l'exécution. Il y a bien plus de feu,
-plus de dessin, plus de science, plus de fidélité de costume que dans
-la <i>bataille de Constantin</i>; mais dans celui-ci, quelle richesse! quel
-coloris, quelle harmonie dans les couleurs! quelle vérité dans les
-étoffes! quelle ordonnance et quelle machine étonnante dans toute la
-composition! L'un de ces tableaux est une action vive, et l'autre est un
-spectacle. Il semble dans celui-ci qu'on aille passer tout au travers
-des portiques, et que la foule des gens qui y sont assemblés vous
-fassent compagnie<a name="FNanchor_14_1" id="FNanchor_14_1"></a><a href="#Footnote_14_1" class="fnanchor">[14]</a>.»</p>
-
-<p>Pourquoi tous les peintres vénitiens sont-ils coloristes? C'est que
-tous ont eu en naissant le spectacle de la couleur dans ses oppositions
-les plus vives. Ni Rome, ni Florence ne produisent de pareils effets;
-les teintes y sont plus fondues, les aspects moins saisissants. À
-Venise, rien n'est tranquille; la cité semble flotter doucement sur les
-vagues, le ciel prend les tons les plus divers, le mouvement du port,
-les gondoles qui vont et viennent, les silhouettes moresques et
-byzantines, les marbres et les peintures des palais, les jupes rouges
-des femmes du peuple, les châles brodés d'or des patriciennes, les
-costumes variés de toutes les nations, qui, au seizième siècle, se
-donnaient rendez-vous à Venise, comme à un steeple-chase du luxe,
-formaient le tableau le plus éclatant qui fût au monde. Et je ne parle
-pas de l'éblouissant carnaval de Venise!</p>
-
-<p>Les peintres vénitiens sont tous coloristes par une autre raison: ils
-n'ont pas regardé dans la vie avec les yeux de l'âme; ils n'ont pas
-ouvert les portes d'or de l'invisible et de l'infini; ils se sont
-contentés de sourire au monde périssable sans pressentir le monde
-immortel. Ils ont cueilli la fleur de la vie sans s'apercevoir que dans
-le calice il y avait une larme du ciel. C'est la faute de la bruyante et
-folle Venise où la méditation n'avait pas un refuge. Qu'il y a loin
-des rêveries amoureuses du Corrége aux nymphes charnelles de Titien
-qui peignait au milieu de ses amis, de ses disciples, de ses
-maîtresses. Avec Corrége qui vivait seul, la volupté est toute en
-flammes, mais elle a des ailes; avec Titien, c'est une femme couchée
-qui entr'ouvre un rideau.</p>
-
-<p>Venise n'a jamais ressenti les inquiétudes de la pensée; elle a aimé
-Dieu sans s'élever jusqu'à lui; elle s'est enivrée de la beauté
-rayonnante de ses femmes et des grappes dorées de la Lombardie. La mer,
-qui lui apportait, comme une esclave à jamais docile, tous les trésors
-de l'Asie, tout le luxe et tout l'esprit de l'Europe, la mer, aux heures
-de tempête ou de calme, ne lui a jamais apporté les solennelles
-méditations qui font les rêveurs et les poëtes. Venise n'a lu, pour
-ainsi dire, que le roman de la vie; elle écoutait les folles chansons
-du banquet quand la philosophie lui voulait enseigner ses âpres
-vérités, ou bien elle attirait la philosophie au banquet, et lui
-versait, par la main d'une belle fille aux seins nus, le meilleur vin de
-Chypre qui eût voyagé sur la mer.</p>
-
-<p>L'abbé Lanzi, ce beau rhétoricien des arts plastiques, convient que
-dans toute la république de Venise, terre et mer, bois et vagues,
-palais et chaumières, jusqu'aux pigeons de la place Saint-Marc, tout a
-un accent plus vif qu'ailleurs: le soleil plus amoureux, a dit un
-poëte, y colorant mieux la nature que dans les autres pays. Mais
-l'abbé Lanzi décide du premier coup que le climat ne crée pas les
-coloristes. «Les Flamands et les Hollandais, qui vivent sous un ciel si
-froid, sont d'aussi beaux coloristes que les Vénitiens.»</p>
-
-<p>Si l'abbé Lanzi eût voyagé en Flandre et en Hollande, il n'aurait pas
-résolu si légèrement cette question toujours à juger. Comme à
-Venise, et par d'autres effets, la Flandre et la Hollande ont un accent
-plus vif au regard que les autres pays; le ciel y est noir ou blanc, ou
-la lumière éclate ou l'ombre accentue les objets; la terre est rouge
-ou brune, quand elle n'est pas revêtue de cette admirable robe verte
-tout emperlée de rosée. Les maisons de briques, les toits d'ardoises,
-les arbres luxuriants découpent à vif leur silhouette sur les
-prairies, sur les étangs, sur les canaux; les paysans, des coloristes
-sans le savoir, s'habillent de laine rouge; les troupeaux de bœufs et
-de vaches se détachent en vigueur sur l'herbe claire par leurs poils
-roux tachetés ou zébrés de blanc et de noir.</p>
-
-<p>D'ailleurs, Amsterdam et Anvers, comme Venise, étaient, au siècle des
-peintres, des ports de mer où passaient les quatre parties du monde,
-tableau toujours éclatant de l'imprévu. Les yeux des artistes
-n'avaient pas le temps de s'habituer aux teintes effacées de
-l'habitude; les aspects nouveaux réveillaient les regards des artistes
-et passionnaient leur pinceau: les ports de mer sont tous
-coloristes:&mdash;Rembrandt, Rubens et Véronèse,&mdash;Amsterdam,
-Anvers et Venise.</p>
-
-<p>Cet enchanteur, dont le pinceau était la baguette des fées, ne se
-reposait jamais. Il ne se reposa que dans la mort. On sait comment il
-peignit sa <i>Famille de Darius.</i> Ses amis, effrayés de son labeur
-surhumain, le conduisirent en partie de campagne dans une des belles
-villas qui se mirent sur la Brenta. Là au moins, disaient-ils, il se
-croisera les bras, et vivra de la vie des arbres et des fleurs.
-«Êtes-vous contents de moi? demanda Véronèse à ses amis après huit
-jours de <i>far niente.</i>&mdash;Oui, nous sommes contents, car te voilà
-revenu à toi. Tu serais mort à la peine si nous ne t'avions arraché à ton
-atelier.»</p>
-
-<p>Or, tout en jouant avec ses amis, tour à tour gai convive, bon
-musicien, intrépide chasseur, il avait peint, dans ses matinées,
-pendant que tout le monde dormait, ce beau tableau de la <i>Famille de
-Darius</i>, qu'il laissa comme souvenir à ses hôtes.</p>
-
-<p>Venise, toute pleine de ses chefs-d'œuvre, a-t-elle religieusement
-gardé le souvenir de Paul Véronèse?</p>
-
-<p>Aujourd'hui enfin on a taillé le marbre du tombeau de Titien, mais on
-oublie Paul Véronèse dans Saint-Sébastien, où l'araignée file
-silencieusement sa toile sur les œuvres du grand coloriste. J'ai passé
-tout seul une après-midi devant ces peintures radieuses. Il m'a pris
-peu à peu une profonde tristesse à la pensée qu'il était là, seul,
-dans la double nuit de la tombe, celui qui avait vécu en si bruyante et
-si joyeuse compagnie, celui qui avait si longtemps dérobé an soleil
-ses rayons et sa gaieté.</p>
-
-<p>Mais l'âme de Paul Véronèse est toute dans son œuvre. Étudiez ses
-festins; c'est là qu'il a vécu, c'est là qu'il vit toujours. Comme
-ces palais, son atelier était peuplé de patriciens, de poëtes,
-d'artistes et de femmes romanesques tour à tour madones et courtisanes,
-Vierges et déesses. Ces beaux chiens, ces riches étoffes, ces
-négrillons, ces coupes, ces fruits, ces fleurs, tout ce qui est le luxe
-des yeux, c'était son luxe.</p>
-
-<p>Je me trompe, il avait un autre luxe: le luxe des enfants. Sa femme
-était belle et il l'adorait avec l'âme de l'artiste et de l'amant.
-Aussi, quand il mourut avant l'heure, on prononça cette oraison
-funèbre: «Pourquoi est-il mort: tout le monde l'aimait et il était
-heureux!»</p>
-
-<p>Ce jour-là on aurait pu inscrire sur son tombeau: <i>Ci-gît le grand art
-vénitien.</i></p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_1" id="Footnote_13_1"></a><a href="#FNanchor_13_1"><span class="label">[13]</span></a>Elles sont d'assez belle taille cependant pour ne pas rappeler
-les vers de Juvénal:</p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">Virgine Pygmaea nullis ad'uta cothurnis,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Breviorque videtur</span></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_1" id="Footnote_14_1"></a><a href="#FNanchor_14_1"><span class="label">[14]</span></a>«Paul Véronèse a représenté au naturel les plus fameux
-peintres vénitiens exécutant un concert. Au-devant du tableau, dans le
-vide de l'intérieur du triclinium, le Titien joue de la basse; pour
-lui, il joue de la viole: le Tintoret du violon, et le Bassan de la
-flûte, Véronèse a voulu faire allusion au feu brillant de son
-pinceau, à la profonde science et à l'exécution lente et sage du
-Titien, à la rapidité du Tintoret et à la suavité du Bassan.
-Remarquez l'attention que donne Paul Véronèse à un homme qui vient
-lui parler, et la suspension de son archet. Une grande figure debout
-tenant une coupe à la main, vêtue d'une étoffe à l'orientale,
-blanche et verte, est celle de Benedetto, son frère.»</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/figure09.jpg" width="500" alt="" />
-<p class="center"><i>Anne de Boleyn</i> d’après Holbein</p>
-</div>
-
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-
-
-<h4><a id="HOLBEIN">HOLBEIN</a></h4>
-
-
-<p>Rubens, qui jugeait en maître, disait de Holbein: «C'est le peintre de
-la vérité qui parle et qui pense.» En effet, Holbein prenait la
-nature face à face et ne déposait son pinceau qu'après l'avoir
-vaincue; car ce n'était pas seulement la nature visible qu'il jetait
-vaillamment sur la toile ou le panneau, c'était l'âme de la nature.</p>
-
-<p>Quand on passe devant un portrait d'Holbein, sous l'écorce souvent rude
-des hommes de son temps on voit transparaître, comme le ciel à travers
-les nues, les idées et les passions du seizième siècle. Chez ce grand
-peintre l'art n'est pas le beau mensonge de la vérité, c'est la
-vérité à brûle-pourpoint. Chez Rembrandt le réalisme a des mirages
-de poésie jusque dans ses brutalités; le maître de Leyde, enivré par
-sa palette, touche d'une main triomphante la gamme des tons; il joue de
-la lumière avec tant d'amour, qu'il dépasse les jeux de la lumière;
-il arrive à l'idéal, à force de vérité, comme d'autres y vont en
-fuyant la vérité. Holbein a moins de génie que Rembrandt; il ne se
-passionne pas; la raison le met en garde contre tous les écueils; son
-soleil ne bride pas; mais il n'y a pas de taches à son soleil.</p>
-
-<p>Si j'ai parlé de la raison d'Holbein, ce n'est pas pour lui nier la
-poésie; il était l'ami de ce railleur philosophe qui écrivait
-l'éloge de la folie, et il traduisait lui-même ce chef-d'œuvre avec
-la pointe vive et lumineuse d'un graveur familier au miracle de
-l'esprit. Quand il peignit ses fameuses fresques: la <i>Danse de la Vie</i>,
-et la <i>Danse de la Mort</i> sur les murs de la Poissonnerie, et sur les
-murs du cimetière à Bâle il était emporté par ces belles
-inspirations qu'ont fécondé les poëtes du moyen âge en France et les
-poëtes modernes en Allemagne.</p>
-
-<p>Si on cherche la filiation ou les analogies, on trouve qu'il n'y a pas
-loin de Holbein à Matsys, comme il n'y avait pas loin de Matsys à Van
-Eyck. C'est le même principe chez ces trois peintres: ils sacrifient
-tout à la figure humaine, comme plus tard les peintres bruyants
-sacrifieront la figure humaine aux accessoires<a name="FNanchor_15_1" id="FNanchor_15_1"></a><a href="#Footnote_15_1" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
-
-<p>Holbein est né à Augsbourg en 1478; il tenait à ce merveilleux
-quinzième siècle, qui a créé presque tous les grands peintres,
-Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Giorgione, Titien, Corrége,
-Albert Dürer.</p>
-
-<p>Le père d'Holbein était peintre lui-même; il eut deux frères qui
-peignirent aussi; mais il est seul de sa race, puisqu'il est le seul
-Holbein qui eût du génie.</p>
-
-<p>Quand Érasme vit Holbein à Bâle, il jugea du premier coup d'œil que
-ce grand artiste n'était pas sur un théâtre digne de lui; en effet,
-Holbein avait conquis, par ses premières œuvres, les plus curieuses
-sinon les plus capitales, toute la renommée que peut donner un pareil
-pays. Mais ce ne fut pas la seule raison qui porta Érasme à conseiller
-l'Angleterre à Holbein; Érasme était entré familièrement de génie
-à génie dans l'intérieur du peintre de Bâle: s'il avait trouvé la
-sagesse de Socrate en son ami, il avait trouvé en sa femme la
-méchanceté de Xanthippe. L'orage grondait toujours de la cuisine
-jusqu'à l'atelier; la femme reprochait au mari ce pauvre métier de
-peintre, qui ne lui donnait ni bijoux, ni dentelle, à elle, qui aurait
-pu épouser un marchand d'or.</p>
-
-<p>Un des frères de Holbein, le clair de lune de ce soleil un peu tiède,
-habitait Bâle. Il se nommait Sigismond, un nom à peine écrit dans
-l'histoire de l'art. Holbein le pria de veiller sur sa femme, disant:
-«Je lui laisse tout ce que j'ai aujourd'hui, mais je prends pour moi
-demain.» Demain c'était le meilleur lot, c'était la vraie fortune;
-mais quand il eut les mains pleines d'or, il les ouvrit pour sa femme.</p>
-
-<p>Il arriva à Londres avec une lettre de recommandation à Thomas Morus;
-cette lettre de recommandation, c'était tout simplement le portrait
-d'Érasme que le peintre présenta au chancelier. «C'est mon ami!
-s'écria Thomas Morus en voyant le portrait.» Et, ne pouvant embrasser
-la peinture, il embrassa le peintre. «Puisque c'est vous qui avez fait
-un pareil chef-d'œuvre, vous êtes vous-même mon ami: ma maison est la
-vôtre, mes gens sont vos gens, vous aurez toujours une place à ma
-table, mais avec la liberté d'aller dîner où il vous plaira, ma
-bourse à la main.»</p>
-
-<p>Holbein prit pied à l'hôtel du chancelier; un des salons tout peuplé
-de chefs-d'œuvre fut son atelier: il y recevait ses nouveaux amis, il y
-recevait les amis du chancelier; mais comme il gardait ses vives allures
-et qu'il avait ses heures de misanthropie, il fermait sa porte à tout
-le monde, même à Thomas Morus, tantôt aimant le bruit, tantôt aimant
-le silence. Il était de toutes les fêtes du chancelier qui lui avait
-donné les habits les plus magnifiques. Les blanches ladies, qui se
-hasardaient jusque devant son chevalet, ou qu'il courtisait au milieu
-des fêtes, le consolaient sans doute un peu de l'absence de sa femme.</p>
-
-<p>Ce beau train de vie dura trois années; Holbein avait peint pour le
-chancelier un certain nombre de portraits et une petite répétition de
-la <i>Dame de la Vie.</i> Thomas Morus invita le roi d'Angleterre à un grand
-festin, où Holbein ne fut pas oublié. Au sortir de table, le
-chancelier conduisit Henri VIII dans sa galerie, où l'œuvre d'Holbein
-était mieux éclairée que les autres peintures. Le roi, frappé de la
-vérité des figures d'Holbein, qui représentaient toutes des hommes de
-sa cour, demanda qui avait pu faire de si belles choses; le chancelier
-lui indiqua le portrait d'Holbein, et comme le roi avait déjà
-remarqué le peintre pendant le dîner, il le chercha des yeux, alla
-droit à lui et le complimenta. Après quoi il dit à Thomas Morus que
-son peintre ordinaire était le peintre d'un roi. «Sire, lui dit le
-chancelier, tous ces portraits, je voulais vous les offrir.&mdash;Non, dit
-Henri VIII, gardez les portraits et donnez-moi le peintre.»</p>
-
-<p>Ce fut dans cette royale période qu'Holbein peignit le beau portrait en
-pied du roi, celui du prince Édouard, celui des princesses Marie et
-Élisabeth, celui des ministres, et, entre autres, Cromwell, Thomas
-Morus et l'archevêque de Cantorbéry.</p>
-
-<p>Il reproduisit plusieurs fois le portrait du chancelier, tantôt seul,
-tantôt avec sa femme et ses enfants. L'or tombait de son pinceau, et
-comme plus tard Van Dyck à la cour de Charles I<sup>er</sup>, il vivait en
-grand seigneur, aimant mieux être riche au jour le jour que de
-thésauriser.</p>
-
-<p>Sa fierté naturelle prit encore un caractère plus absolu. Un jour
-qu'il s'était enfermé dans son atelier, il lui arriva une aventure que
-je veux laisser conter naïvement par un de ses rares historiens: «Un
-des premiers comtes d'Angleterre voulut le voir travailler. Holbein
-s'excusa poliment; mais le seigneur, croyant qu'on devait tout à son
-rang, persista et voulut forcer la porte. L'artiste, irrité, jeta le
-comte du haut de l'escalier en bas, et se renferma d'abord dans son
-appartement; mais, pour échapper à la fureur du seigneur et de sa
-suite, il se sauva par une fenêtre dans une petite cour, et fut se
-jeter aux pieds du roi, en lui demandant sa grâce sans dire son crime.
-Il l'obtint du monarque, qui lui marqua sa surprise. Lorsque Holbein lui
-eut raconté, ce qui s'était passé, il lui dit de ne pas paraître que
-cette affaire ne fut terminée. On apporta bientôt le seigneur anglais
-tout meurtri et ensanglanté: il fit plainte au roi, qui chercha à le
-calmer, en excusant la vivacité de son peintre. Le comte, piqué alors,
-ne ménagea point ses termes; et le roi, peu accoutumé à se voir
-manquer de respect, lui dit: «Monsieur, je vous défends sur votre vie
-d'attenter à celle de mon peintre. La différence qu'il y a entre vous
-deux est si grande, que de sept paysans, je peux faire sept comtes comme
-vous, mais de sept comtes je ne pourrais jamais faire un Holbein.» La
-fermeté du roi et quelques autres menaces firent peur au seigneur
-anglais, qui demanda pardon au roi et promit sur sa tête de ne tirer
-aucune vengeance de l'outrage que lui avait fait Holbein.»</p>
-
-<p>À ceux qui aiment les curiosités historiques je rappellerai qu'un
-autre grand peintre allemand, Albert Dürer, qui mourut à l'âge où
-mourut Holbein, et qui, comme Holbein, fut marié à une Xanthippe qui
-l'obligea, plus d'une fois, à courir le monde, avait fait avec
-l'empereur Maximilien la première édition de cette légende. On sait,
-en effet, qu'un jour, dessinant sur une muraille, il avait toutes les
-peines du monde à se tenir sur la pointe des pieds. Maximilien dit à
-un gentilhomme de lui servir d'échelle pour un instant. Le gentilhomme
-représenta humblement qu'il était prêt à obéir, mais qu'il trouvait
-cette position trop humiliante, et que c'était avilir la noblesse que
-de la faire servir de marchepied.&mdash;<i>Albert Dürer</i>, répondit
-l'Empereur, <i>est plus noble que vous par ses talents; d'un paysan je
-puis faire un noble, mais d'un noble je ne pourrai jamais faire un tel
-artiste.</i> Et, sur-le-champ, Maximilien ennoblit Albert Dürer.</p>
-
-<p>Holbein mourut de la peste comme Titien. Il mourut à Londres, à peine
-âgé de cinquante-six ans, «mais comblé de gloire et de biens,» dit
-le naïf Descamps. Comblé de gloire, voilà qui est beau; mais à quoi
-bon tous ces biens après lui, puisqu'il ne lui restait pas même un
-enfant pour les recueillir.</p>
-
-<p>Sandrard raconte une conversation entre Rubens et plusieurs peintres sur
-le génie de Holbein: «Rubens étant venu voir Honstrorst à Utrecht et
-poursuivant son chemin jusqu'à Amsterdam, il fut accompagné de
-plusieurs artistes hollandais. Comme on parlait en chemin des ouvrages
-des habiles gens, Holbein entre autres, Rubens en fit l'éloge et
-conseilla de bien regarder la <i>Danse des Morts</i> de ce peintre, soit
-devant la fresque même, soit par les gravures de Stimers. Le grand
-peintre d'Anvers confessa qu'il avait, dans sa jeunesse, dessiné toutes
-les figures de la <i>Danse des Morts.</i>»</p>
-
-<p>Rubens avait raison; chaque maître est une école; chaque maître
-répand un rayon sur les routes nocturnes où s'égarent les esprits
-médiocres, où, seules, les intelligences douées se retrouvent.</p>
-
-<p>Le génie de Holbein fut reconnu par les Italiens comme par les
-Flamands. Quand Zuccaro, qui était venu à l'appel du roi d'Angleterre,
-vit les portraits d'Holbein, il fit éclater sa surprise et s'écria que
-toutes ces figures du peintre de Bâle ne pâliraient pas devant
-Raphaël ni devant Titien.&mdash;Éloge trop italien.&mdash;</p>
-
-<p>Holbein était plus varié qu'il ne semble au premier abord. Quoiqu'il
-peignît de la main gauche, il était libre et vif; tout était
-triomphant dans sa main, le pinceau, le crayon et la plume. Il peignait
-à fresque, à la gouache, à l'huile. Dans ses jours de patience,
-c'était un merveilleux miniaturiste de l'école d'Hemling. Il aimait
-les symboles, il aimait les contrastes. Après avoir peint la <i>Danse des
-Vivants</i> et la <i>Danse des Morts</i>, il créa ces deux belles pages qui
-sont presque aussi célèbres: les <i>Triomphes de la Richesse</i> et les
-<i>Misères de la Pauvreté</i>, où il y a des rehauts d'or travaillés avec
-l'art de l'orfèvrerie.</p>
-
-<p>Son génie était familier avec tous les genres. La peinture religieuse
-lui doit huit pages éloquentes de la <i>Passion de Jésus-Christ.</i>
-Toutefois, il n'avait pas le style de l'histoire ni dans la composition
-ni dans les draperies; il mettait son orgueil à garder son caractère
-tudesque. Quand on lui parlait de l'antiquité, cette fenêtre ouverte
-sur le beau, il se rejetait sur la nature, disant qu'il ne fallait pas
-aller si loin pour voir les modèles. C'était l'opinion de Rembrandt.</p>
-
-<p>Sans doute ils avaient raison tous les deux, puisqu'ils ont bien fait ce
-qu'ils ont fait, puisqu'ils ont créé leur momie et qu'ils vivent
-après plusieurs siècles par des créations qu'ils ont animées de leur
-âme. Allez au Louvre ou dans tout autre grand musée, arrêtez-vous
-devant les figures de Rembrandt ou d'Holbein, voyez du même regard
-celles des curieux qui s'y arrêtent, et, après avoir étudié les unes
-et les autres, dites-moi quelles sont les plus vivantes pour votre
-esprit, tant il est vrai que les grands artistes, commentaires humains
-des merveilles de la création, continuent l'œuvre de Dieu.</p>
-
-<p>Chez Holbein, quoiqu'il soit toujours coloriste, le dessin domine la
-couleur. Dans sa première manière il est sec et dur comme s'il gravait
-avec son pinceau; il a peur de la ligne ondoyante, qui est le génie de
-ses contemporains, Corrége et Titien. Il est trop correct, il est trop
-exact pour tenter les mirages de l'art, aussi reste-t-il le plus souvent
-froid dans la vérité; il ne voit pas que la nature est moins précise
-que lui, parce qu'elle est plus libre. Mais dans sa seconde manière, un
-sang plus généreux court en lui, un vif rayon tombe sur sa palette
-jusque-là tiède et morne. Ses portraits sont plus vivants. Il avait
-peur de la pâte, il y égare son pinceau et y trouve plus de
-transparence et plus d'éclat. Il avait, comme par miracle, donné des
-reliefs en pleine lumière, il s'aventure dans les demi-teintes et
-accuse les ombres. Il y a tout un monde entre Holbein, du musée du
-Louvre, et Holbein, de la galerie de Hampton-Court.</p>
-
-<p>Au musée du Louvre, c'est la même note grave et froide; à
-Hampton-Court, il varie sa gamme; s'il ne se passionne pas tout à fait,
-son rythme a plus de mouvement et de chaleur. Voyez plutôt sa
-<i>Madeleine au tombeau du Christ</i>, le <i>Bouffon d'Henri VIII, Bataille de
-Pavie, la Revue de François I<sup>er</sup> et d'Henri VIII.</i></p>
-
-<p>C'est donc à Londres et à Bâle qu'il faut étudier Holbein. À
-Londres, pour les portraits et les tableaux, à Bâle, pour les
-fresques. À Bâle, la <i>Danse des Morts</i> et la <i>Danse des Vivants</i>
-montrent le peintre du passé, le peintre légendaire dans le cortège
-des visions du moyen âge. À Londres, c'est l'historien du seizième
-siècle, historien exact et sévère, qui dit la vérité même aux
-rois, puisqu'il les peint comme ils sont et non comme ils voudraient
-être.</p>
-
-<p>Comme tous les grands maîtres, Holbein a cela de beau qu'il a signé sa
-page dans l'histoire. Un historien qui écrirait les événements du
-seizième siècle sans consulter Holbein, se priverait de précieux
-documents. L'homme d'Holbein est bien l'homme de ce temps-là.</p>
-
-<p>Holbein est le plus savant des peintres naïfs; au premier aspect on
-croit qu'il n'a que le secret du passé; mais si on l'étudie de près,
-on reconnaît que l'art n'a pas de secret pour lui; il sait tout à
-fond; il a médité sur la peinture comme son ami Érasme sur la folie
-humaine,&mdash;j'allais dire la philosophie.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_1" id="Footnote_15_1"></a><a href="#FNanchor_15_1"><span class="label">[15]</span></a>Je ne doute pas qu'Holbein n'ait vu à ses débuts des
-tableaux de Matsys. J'en ai la preuve dans sa peinture d'abord, mais
-surtout dans la visite qu'il lui fit à Anvers à son premier voyage en
-Angleterre.</p></div>
-
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-
-<hr class="r5" />
-
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-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/figure10.jpg" width="500" alt="" />
-<p class="center"><i>La fille de Rubens.</i> Peint par Rubens</p>
-</div>
-
-
-
-
-<h4><a id="RUBENS">RUBENS</a></h4>
-
-
-<p>Rubens est un génie épique comme Homère et Zeuxis, comme Dante et
-Michel-Ange. Ce qu'a dit Cicéron d'Homère, ce qu'a dit Aristote de
-Zeuxis peut quelquefois s'appliquer au souverain artiste des Flandres.
-Oui, celui-là aussi avait les yeux et les ailes de l'aigle; il
-préférait le surhumain vraisemblable au vrai cloué sur le sol; avec
-les hommes il faisait des dieux, parce qu'il savait voir la nature à
-travers les splendeurs du monde idéal<a name="FNanchor_16_1" id="FNanchor_16_1"></a><a href="#Footnote_16_1" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
-
-<p>L'art est l'image du monde: il a ses luttes et ses sommeils, ses
-aspirations et ses désespoirs. «Il est pétrifié quand il ne change
-pas,» a dit madame de Staël. L'art se renouvelle par les conquêtes
-modernes ou par les découvertes anciennes, deux vastes horizons qui
-l'appellent toujours. Mais le plus souvent le génie, n'est-ce pas le
-don de répandre la vie et la jeunesse sur des idées et des formes
-déjà connues? Quiconque est né fort, quiconque est l'inspiré des
-Dieux vient ramener le printemps dans le monde de l'art. Rubens est
-apparu à l'heure de la décadence pour la peinture. L'Italie n'avait
-plus que des maîtres secondaires; les Carrache croyaient succéder à
-Michel-Ange, l'Albane s'imaginait continuer l'œuvre du Vinci, le Guide
-prononçait devant ses tableaux le divin nom de Raphaël. Une dernière
-et glorieuse période allait pourtant s'annoncer comme la sève d'août.
-Rubens, Murillo, Poussin, Rembrandt, Claude Lorrain, devaient faire la
-gloire du dix-septième siècle; mais Rubens domine tous ces maîtres
-par le caractère grandiose de ses créations, par les formes
-magistrales de son génie.</p>
-
-<p>D'où venait-il, ce génie ardent et aventureux qui semait la vie à
-pleines mains? Est-il l'héritier suprême des Flamands, ou, comme tant
-d'autres, Rubens est-il le fils de ses œuvres?</p>
-
-<p>Qu'il nous soit permis de jeter un regard rapide sur les siècles déjà
-parcourus.</p>
-
-<p>Dans la première période de la peinture gothique, le sentiment du beau
-idéal se révèle çà et là, mais à travers de sombres nuages.
-L'école de Van Eyck ennoblit la réalité par l'éclat du coloris, par
-le sentiment de l'art, qui, à lui seul, est déjà quelquefois le beau;
-d'ailleurs, avant la science parfaite, les peintres primitifs avaient
-l'expression naïve, la simplicité pittoresque et souvent sublime, la
-sévérité adoucie par le calme; mais ce n'était pas l'Idéal trouvé
-par Raphaël comme par Phidias. En vain, dans le siècle qui suivit, les
-lèvres tourmentées de cette soif ardente du Beau qui dévore tant de
-nobles cœurs, les peintres des Pays-Bas allèrent demander à Rome, à
-Florence et à Venise le secret des œuvres monumentales, le secret de
-ce rayon qui tombe de si haut pour illuminer d'une lumière toute divine
-la page immortelle d'un artiste; ils réussirent à imiter les lignes et
-les nuances, mais songèrent-ils que c'est dans l'âme que le peintre,
-s'il est doué, doit puiser la vie intérieure de son œuvre?</p>
-
-<p>Il faut bien avouer qu'il y eut dégénérescence dans l'école flamande
-et hollandaise après Hemling et Lucas de Leyde. On vit s'épanouir plus
-d'œuvres remarquables, on ne signa presque plus de pages immortelles.
-Le génie avait soutenu ces deux maîtres dans les hauteurs
-inaccessibles; ils ne s'étaient pas contentés de peindre, ils avaient
-pensé. Ainsi Hemling était un poëte et un historien. Quelle savante
-naïveté! quelle poésie sublime en ces tableaux où il représente
-dans les lointains les événements qui ont précédé ou qui vont
-suivre l'action principale! Lucas de Leyde était un poëte et un
-philosophe. Il traduisait la Bible avec un profond sentiment biblique et
-l'interprétait librement comme un penseur. Comme les maîtres de
-Cologne, comme les Van Eyck, comme Matsys, Hemling et Lucas de Leyde
-peignaient d'après leur imagination et non d'après celle des peintres
-étrangers. Van Orley, Cocxie, Mabuse, Schoorel, Hemskerke, Franc
-Floris, Otto Venius sont de grands artistes préoccupés de la ligne
-italienne, mais non du sentiment de Raphaël ni de la grandiosité de
-Michel-Ange, ni de la poésie robuste du Titien. Ils se contentaient de
-leur dérober un certain air de famille qui frappait les yeux; mais le
-cœur, mais la pensée ne les voulaient pas reconnaître pour des
-frères ou des fils de ces grands maîtres.</p>
-
-<p>Rubens apparut, qui secoua d'une main libre et fière les mauvaises
-traditions qui allaient ruiner l'art des Pays-Bas.</p>
-
-<p>Ce grand peintre recueillit l'héritage de ses devanciers, mais il
-l'agrandit encore par des conquêtes hardies et inespérées. Rubens
-était emporté par une ardente et orageuse imagination jusqu'aux
-débauches de la pensée et de la palette. Avait-il compris que les
-Flandres, déjà trop bercées par les voluptés matérielles, les
-Flandres depuis longtemps endurcies par la religion de l'or, ne seraient
-désormais émues que par les pages à grand fracas, les drames
-chrétiens où ruisselle le sang, les sauvages ripailles de la kermesse,
-les altiers tourbillons de la fête de village, les allégories
-éclatantes, le faste bruyants des grands seigneurs et la beauté
-luxuriante des grandes dames? Ou bien, en créant ce pompeux poëme de
-la chair, du mouvement et du bruit, où la nature s'élève si haut
-qu'elle parvient jusqu'à voiler le ciel, Rubens obéissait-il à sa
-nature toute païenne?</p>
-
-<p>Au seul nom de Rubens, une vie éclatante se déroule fastueusement sous
-les yeux. On voit apparaître le palais à colonnes et à cariatides. La
-sculpture déploie sur la façade toutes ses merveilles épanouies, ses
-pampres ruisselants, ses grappes d'Amours lascifs, ses chimères
-audacieuses. Le regard va de la surprise à l'éblouissement. Dans les
-cours de ce palais, devant ce perron couvert de statues, les chevaux
-piaffent et hennissent d'impatience; sont-ce des équipages de princes
-et d'archiducs? c'est l'équipage de Rubens lui-même, qui va descendre
-de son atelier pour aller à la cour. Mais la vraie cour n'est-elle pas
-chez lui? N'est-ce pas dans son atelier que se rencontrent tous les
-grands seigneurs et tous les grands artistes? N'est-ce pas dans son
-atelier que sont répandues d'une main prodigue toutes les saintes et
-folles richesses créées pour les yeux: les belles femmes qui posent en
-Madeleines, en courtisanes, en naïades; les étoffes de velours et de
-soie, d'or et d'argent; les tapisseries féeriques, les tableaux de
-maîtres, les armes ciselées, les miroirs de Venise, les girandoles de
-Murano, les livres à images?</p>
-
-<p>La Grèce a hésité entre les douze patries d'Homère, la Belgique et
-l'Allemagne revendiquent Rubens parmi leurs illustres enfants. Rubens
-est né à Cologne, mais Rubens est flamand par l'origine comme par le
-génie. En effet, il était le fils d'un échevin d'Anvers que les
-proscriptions religieuses avaient chassé de son pays. D'ailleurs, il
-n'avait pas huit ans, il n'était pas encore né pour l'art quand il
-suivit à Anvers sa famille, qui revint habiter son ancienne maison,
-dès que le duc de Parme eut remis la ville d'Anvers sous la domination
-espagnole. Pierre-Paul Rubens naquit donc à Cologne<a name="FNanchor_17_1" id="FNanchor_17_1"></a><a href="#Footnote_17_1" class="fnanchor">[17]</a> le 29 juin
-1577, dans la même maison où soixante-cinq ans plus tard, par un de
-ces hauts caprices de la destinée, Marie de Médicis, à jamais
-immortelle par la palette de Rubens, mourait abandonnée, presque sans
-pain. Qui ne s'est arrêté tout ému et tout pensif devant cette maison
-à jamais célèbre dans la comédie humaine! Rubens était fils de Jean
-Rubens, professeur en droit, et de Marie Pipelings. Son aïeul était
-originaire de la Styrie. Son père, qui le destinait aux belles-lettres,
-lui fit aimer la langue latine. À peine était-il entré sérieusement
-dans l'étude, que Marguerite de Ligne, comtesse de Lelaing, le prit
-chez elle en qualité de page. La dame aimait les beaux adolescents;
-Rubens avait une figure charmante, douce, pensive et spirituelle. Le
-génie tumultueux qui enflamma sa vie ne rayonnait pas encore sur son
-front. Il paraît même que les soupers licencieux de la comtesse de
-Lelaing ne furent pas longtemps du goût de Rubens, car il vint un jour
-tout rougissant appuyer son front sur le sein de sa mère en lui
-confiant qu'il ne voulait plus retourner dans un hôtel où l'on vivait
-comme dans un cabaret. «Mon pauvre enfant, ton père est mort; où
-iras-tu sans appui?&mdash;Chez Tobie Verhaegt.&mdash;Tobie Verhaegt?&mdash;Oui. C'est
-un paysagiste que j'ai vu chez la comtesse.» Rubens ne fut pas peintre
-en naissant, comme tant d'autres qui apprennent à dessiner avant
-d'apprendre à écrire; quand il prit un pinceau, il s'imagina qu'il
-était né paysagiste. Les fortes natures se mettent presque toujours en
-route sans connaître encore leur chemin.</p>
-
-<p>Tobie Verhaegt était un artiste original, qui reproduisait la nature
-avec un certain caractère de grandeur, sans toutefois abandonner le
-sentiment naïf des paysagistes du Brabant; Rubens n'eut pas lieu de se
-repentir des études qu'il avait faites avec cet excellent artiste. Ce
-fut surtout avec lui qu'il apprit la science des tons aériens; il
-reconnut bientôt que ce n'étaient pas seulement des ciels et des
-rivières, des prairies et des montagnes, des fleurs et des forêts qui
-devaient tomber du chaos de sa palette, mais des hommes et des femmes,
-des pensées et des sentiments. Il entra à l'atelier d'Adam Van Oort,
-génie aventureux dont la hardiesse séduisit de prime abord le jeune
-homme.</p>
-
-<p>Adam Van Oort était né à Anvers. Son père, peintre et architecte,
-fut son maître. Il puisa tout son génie dans les traditions
-nationales; il voulut être franchement de son pays, comme Abraham
-Janssens, que nous allons voir apparaître. La bonne ville d'Anvers
-n'avait plus de mœurs depuis que la guerre avait profané ses églises,
-depuis que les grands seigneurs avaient banni l'humble vertu du foyer,
-depuis que les grandes dames enseignaient l'amour à leurs pages. Adam
-Van Oort, trop tôt aveuglé par son génie, n'étudia bientôt que dans
-les tavernes enfumées, au milieu des filles de joie et des pots de vin.</p>
-
-<p>Rubens avait été attiré à son atelier par un instinct secret pour
-ces débauches de chair et de pampre, mais surtout parce que tous les
-talents en germe étaient disciples d'Adam Van Oort, témoin Jordaens,
-Sébastien Franck et Van Balen.</p>
-
-<p>Au temps où éclata le génie de Rubens, les Pays-Bas comptaient
-encore, sans parler des Franck, des Breughel et d'Adam Van Oort, plus
-d'un grand artiste, comme Gaspard de Crayer, Jacques Jordaens, Otto
-Venius.</p>
-
-
-
-
-<h4>II</h4>
-
-
-<p>Otto Venius, qui après Coexie et Floris fut le Raphaël flamand, venait
-d'arriver à Anvers avec une grande renommée. C'était un savant
-historien, un fervent artiste, un peintre épris du style: Rubens alla
-à lui.</p>
-
-<p>On admire l'art dans les tableaux d'Otto Venius, mais on n'y trouve pas
-l'expression intime de la nature. Tout en quittant les régions du
-simple et du vrai, il ne s'élève pas à l'idéal. Il a plus d'ampleur,
-plus d'éclat, plus de variété que ses devanciers; c'est bien la
-préface de Rubens, mais on cherche encore quand on a longtemps étudié
-son œuvre. Sainte simplicité flamande, où es-tu? C'en est fait de
-toi, nous ne le retrouverons plus dans les grandes pages. Sneyders
-lui-même donnera à ses bêtes le caractère épique<a name="FNanchor_18_1" id="FNanchor_18_1"></a><a href="#Footnote_18_1" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
-
-<p>À l'atelier d'Otto Venius, Rubens eut d'abord un rival sérieux dans
-Nicolas de Liemacker, surnommé Roose, qui avait l'instinct des grandes
-compositions. Rubens admira sans jalousie son talent à grouper les
-figures, le goût savant de son dessin, la hardiesse de son coloris.
-Plus tard, Rubens, déjà reconnu le plus grand peintre de son siècle,
-demeura fidèle à cette admiration pour Roose. Il fut appelé à Gand,
-où s'était établi son condisciple, pour peindre au retable d'un autel
-la chute des anges rebelles. «Messieurs, dit-il aux membres de la
-confrérie, quand on possède une rose si belle, on peut bien se passer
-de fleurs étrangères.» Le peintre de Gand se montra digne de ces
-paroles; sa <i>Chute des Anges rebelles</i> pourrait sans affront porter la
-signature de Rubens.</p>
-
-<p>Tout en reconnaissant la science et le style d'Otto Venius, Rubens,
-déjà pénétré du naturalisme flamand, eut le bon esprit de ne pas
-sacrifier à ce nouveau maître les œuvres robustes et originales
-d'Adam Van Oort. Otto Venius, même dans ses hardiesses, avait des
-timidités aux yeux de Rubens, même dans son ampleur il avait de la
-sécheresse, même dans son éclat il était brumeux. Et puis Otto
-Venius avait le tort de tous les érudits, dans les arts comme dans les
-lettres: il peignait trop de par tel peintre vénitien ou tel peintre
-bolonais, comme un savant qui indique ses auteurs à chaque page. Rubens
-sentait en lui-même trop de sources vives jaillissantes déjà pour
-aller puiser d'une main timide aux sources étrangères.</p>
-
-<p>Rubens quitta son dernier maître à peine âgé de vingt-trois ans,
-soit qu'il craignît de trop subir l'influence d'Otto Venius, soit que
-celui-ci lui conseillât de voyager. Rubens eut encore un maître,
-maître souverain dont il faut parler ici. Ce grand maître, ce fut son
-temps, ce seizième siècle tout plein des fougues, des colères, des
-orages de la guerre civile et de la fureur religieuse. Dieu sème le
-génie dans le sang des révolutions; après les grandes actions
-viennent les grands artistes. Dieu dispose le tableau, le peintre n'a
-plus qu'à le fixer sur la toile. Les uns ont la nature pour souverain
-maître, ils vivent dans son silence éloquent et dans ses joies
-agrestes, dans la poésie de ses métamorphoses et de ses horizons:
-c'est Claude Lorrain, c'est Ruysdaël. Les autres, comme Ostade ou
-Metzu, ont pour souverain maître le génie du foyer, parce qu'ils ont
-vécu les pieds dans l'âtre, l'œil distrait par le roman familier de
-l'intérieur. Ceux-ci, Raphaël ou Lesueur, ont pour les guider le Dieu
-qui parle en eux-mêmes, le divin sentiment qui fleurit dans leur âme.
-Ceux-là, Michel-Ange ou Rubens, ont emprunté la fougue, le bruit, la
-fureur et l'éclat de leurs compositions aux révolutions qui les ont
-bercés.</p>
-
-<p>Après avoir quitté Otto Venius et avant de partir pour l'Italie,
-Rubens, peut-être incertain encore sur son génie, passa quelque temps
-à courir le monde. Il ébaucha les portraits de ses amis, tous
-gentilshommes flamands ou espagnols. Albert et Isabelle accueillirent à
-la cour ce jeune peintre, déjà gentilhomme parle talent comme par la
-naissance. Selon Sandrart, Rubens n'alla en Italie que chargé d'une
-mission par l'archiduc d'Autriche pour le duc de Mantoue, Vincent de
-Gonzague. Ce qui est hors de doute, c'est que Rubens demeura près de
-huit ans à la cour du duc de Mantoue. Mais, beaucoup plus artiste que
-courtisan. À toute heure et en tout lieu il ne cessait d'étudier
-tantôt les anciens poëtes, tantôt la nature qui passait devant ses
-yeux, tantôt l'œuvre des grands maîtres. Il peignait d'ailleurs une
-galerie pour le duc de Mantoue. Un jour qu'il représentait le combat de
-Turnus et d'Énée, il récitait à haute voix, pour animer son génie,
-ces vers de Virgile: «<i>Ille etiam patriis agmen ciet...</i>» Le duc, qui
-l'avait écouté, entra en riant et lui parla latin, croyant qu'il
-n'entendait pas cette langue. Mais quelle fut sa surprise, lorsque le
-peintre lui répondit, en style digne du siècle d'or! Il comprit
-surtout alors qu'il avait dans son palais un gentilhomme accompli qui
-pouvait le servir par son esprit comme par son talent. Il lui donna
-bientôt une mission pour Philippe III, roi d'Espagne. La mission du
-peintre fut sans doute de faire des portraits, car il peignit à Madrid
-le roi et toute sa cour; seulement les cent mille piastres qu'il y gagna
-furent bien pour lui et non pour son seigneur et maître. Rubens fut si
-hautement renommé à Madrid, que le duc de Bragance, qui allait devenir
-roi de Portugal, écrivant à un seigneur de la cour, le supplia
-d'amener avec lui l'ambassadeur du duc de Mantoue à Villaviciosa, où
-le duc faisait sa résidence et méritait déjà le surnom de protecteur
-des sciences et des arts. Rubens, né pour la pompe des rois, né pour
-le luxe et le fracas, prit la route de Villaviciosa avec un train
-considérable, qui mit en rumeur toute la province. La reine de Saba
-allant visiter Salomon n'étala guère plus de faste et de splendeur.
-«Le duc de Bragance, dit Descamps, effrayé de la dépense qu'un tel
-hôte pourrait occasionner, dépêcha un gentilhomme au-devant de
-l'artiste, qui n'était plus qu'à une journée de sa cour, <i>pour le
-prier de remettre sa visite à un autre temps.</i> Ce compliment était
-accompagné d'une bourse de cinquante pistoles, pour dédommager Rubens
-de sa dépense et des heures qu'il avait perdues. Rubens répondit qu'il
-ne recevrait pas ce présent et qu'il visiterait le duc de Bragance. Je
-ne suis point venu peindre, mais pour m'amuser pendant une semaine à
-Villaviciosa. Que voulez-vous que je fasse de cinquante pistoles? J'en
-ai apporté mille pour les dépenser pendant mon séjour.»</p>
-
-<p>À peine de retour à Mantoue, le duc, qui voulait avoir une immense
-galerie due à Rubens, l'envoya copier à Rome les tableaux des grands
-maîtres. Jusque-là cependant Rubens, qui avait quitté les Flandres
-pour aller s'enivrer de lumière devant l'école de Venise, n'avait pu
-étudier les maîtres de la couleur italienne. De Rome il alla à
-Venise. Quand il se vit en face des Titien, des Tintoret et des
-Véronèse, il sentit plus que jamais qu'il était né peintre et jura
-de ne plus éparpiller son génie dans les plaisirs frivoles des cours.
-Il quitta peu à peu son royal protecteur pour étudier en toute
-liberté les anciennes écoles d'Italie. Il n'avait pas pris le temps de
-vivre seul dans les rayonnantes extases de la pensée. Il vécut
-désormais seul, traversant comme un vieux pèlerin Venise, Rome,
-Gênes, Florence. L'art était devenu son dieu; il ne l'avait aimé
-d'abord que par caprice; son culte devenait plus grave. Ce qui acheva
-surtout de mûrir son esprit, ce qui vint à l'heure décisive donner à
-son génie un caractère plus solennel, ce fut la mort de sa mère. À
-la première nouvelle de la maladie, il était parti en toute hâte,
-mais il n'arriva que pour pleurer sur un tombeau. Sa douleur fut si
-profonde, qu'il se retira dans l'abbaye de Saint-Michel d'Anvers,
-presque décidé à n'en jamais sortir.</p>
-
-<p>L'amour bâtit sur la mort: l'année même où il s'agenouilla tant de
-fois sur une tombe aimée, il devint follement épris de cette belle
-Isabelle Brandt dont il a laissé tant de portraits. Tout amoureux qu'il
-fût cependant, il voulait d'abord retourner à Mantoue. En vain
-l'archiduc Albert lui fit dire «qu'il ne souffrirait qu'avec peine que
-Mantoue enlevât à la Flandre espagnole son précieux ornement.» Mais
-quand Isabelle Brandi lui dit ces simples paroles en le regardant avec
-une naïve tendresse: «Vous partirez?» il demeura. En épousant
-Isabelle, il réalisa un des mille rêves de sa jeunesse. Sa femme
-était belle, il en fit une reine: il ne la mit point dans une maison,
-mais dans un palais: il lui donna des chevaux et des laquais, les plus
-lâches étoffes, les plus rares parures. Si la chambre d'Isabelle
-semblait l'œuvre des fées, l'atelier de Rubens était l'œuvre d'un
-artiste achevé: c'était un cabinet en rotonde éclairé par en haut,
-orné de vases de porphyre et d'agate les plus merveilleusement
-sculptés, de bustes antiques et modernes du plus haut style. Toutes les
-écoles de peinture avaient là leur représentant dans quelque œuvre
-précieuse. Cette collection enviée par tous les princes, Rubens la
-céda plus tard, bien à regret, au duc de Buckingham, qui, en lui
-comptant soixante mille florins, croyait bien qu'il ne la payait pas;
-mais le duc lui donna son amitié, qui fut inépuisable. Quoiqu'il
-vécut comme un prince, Rubens vivait heureux. Il avait le luxe, mais il
-avait la liberté. Et puis, s'il travaillait, c'était avec la religion
-de l'art; ses loisirs étaient ceux d'un esprit intelligent qui s'en va
-butiner comme l'abeille gourmande sur toutes les fleurs de la science.
-En un mot, son temps était à lui, voilà tout le secret. L'or tombait
-de sa palette comme par enchantement: ses moindres ébauches étaient
-recherchées dans les quatre royaumes de l'art. Il comprenait si bien
-que le temps est une richesse qui passe, qu'il ne voulait pas perdre une
-heure. Il dormait peu; il courait beaucoup à pied ou à cheval, tantôt
-le monde, tantôt les bois. Il avait son lecteur ordinaire: il ne
-saisissait jamais sa palette sans que celui-ci vînt avec deux ou trois
-auteurs, tantôt sacrés, tantôt profanes. Il n'avait pas besoin
-d'ailleurs de la science des autres; tous les poëtes lui étaient
-familiers; il parlait sept langues et connaissait à fond toutes les
-théologies et toutes les histoires<a name="FNanchor_19_1" id="FNanchor_19_1"></a><a href="#Footnote_19_1" class="fnanchor">[19]</a>. Cependant peu à peu la paresse
-vint saisir cet esprit éclatant. Comme l'amour de l'or et du luxe ne
-s'altérait pas chez lui, il choisit sept à huit de ses élèves et les
-mit à l'œuvre, non pour eux, mais pour lui. Il devint pour ainsi dire
-un très-intelligent chef d'orchestre. Il avait une estrade dans son
-atelier, il y montait avec des livres, il traçait quelques lignes et
-commandait à haute voix. Comme il avait choisi les talents les plus
-variés, les sept ou huit élèves pouvaient travailler au même
-tableau; l'un traitait le nu, l'autre la draperie, celui-ci le paysage,
-celui-là les animaux, enfin le maître venait à son tour par achever
-l'œuvre. En quelques coups de palette il avait l'art de répandre la
-vie et d'imprimer son style. Il pouvait signer en toute conscience,
-c'était bien l'œuvre de Rubens; il avait donné l'inspiration, il
-avait tracé le dernier mot.</p>
-
-<p>Cependant quelques-uns des élèves se confièrent un jour que Rubens
-avait tout l'argent et toute la gloire. De là révolte ouverte. Ils
-répandirent le bruit que sans le secours de ses disciples Rubens serait
-un pauvre paysagiste, un mauvais peintre de kermesse et un plus mauvais
-peintre d'animaux. Rubens répondit à la critique, comme tous les
-grands artistes, par de nouveaux chefs-d'œuvre. En quelques semaines il
-peignit une kermesse éclatante, des animaux et des paysages d'une
-grande manière et d'un grand effet. Ceux qui s'étaient le plus
-acharnés contre sa gloire ne se tinrent pas pour battus; Abraham
-Jeanssens entre autres, téméraire dans sa fureur de combattre, osa
-proposer à Rubens un défi de peinture. Rubens se contenta de lui
-répondre: «Quand vous serez à ma taille, j'accepterai le défi.»</p>
-
-
-
-
-<h4>III</h4>
-
-
-<p>La reine Marie de Médicis avait appris de bonne heure, par tradition de
-famille, que les beaux-arts autant que les belles actions immortalisent
-un nom royal. Le génie de la statuaire, de la peinture et de la poésie
-n'a-t-il pas répandu plus d'éclat sur les grandes figures de
-l'histoire que l'histoire elle-même? En 1620, Rubens était seul le
-grand artiste qui parut digne à Marie de Médicis d'imprimer sur la
-toile l'éternité de sa gloire. Rubens fut donc choisi par elle pour
-peindre le célèbre poëme épique du Luxembourg, poëme en
-vingt-quatre chants, comme ceux d'Homère. Rubens, pourquoi ne pas le
-dire? s'est montré dans cette œuvre moins grand artiste que profond
-courtisan; car on peut contester le goût de ses allégories, roman
-historique, histoire romanesque, où le sacré coudoie le profane dans
-un petit cercle, qui prend des airs de grandeur par la seule magie du
-pinceau. Il faut dire aussi que l'inspiration n'était pas favorable au
-génie. La vie de Marie de Médicis n'a offert qu'une page poétique à
-l'histoire: cette page, Rubens ne l'a pas vue; c'est celle où, par
-l'ingratitude de Richelieu, la reine-mère alla mourir de misère à
-Cologne, dans la maison même où était né Rubens. S'est-elle rappelé
-à son lit de mort le poëme menteur du grand peintre, qui avait
-entouré son berceau de destins et de génies prédisant pour elle un
-avenir splendide.</p>
-
-<p>Winckelmann admire beaucoup trop les allégories de Rubens. «Rubens a
-cherché à représenter Henri IV comme un vainqueur humain et
-pacifique, qui témoigna de l'indulgence et de la bonté même envers
-ceux qui s'étaient rendus coupables de rébellion et de lèse-majesté.
-Il représenta son héros sous la figure de Jupiter, qui ordonne aux
-dieux de punir les vices et de les plonger dans l'abîme. Apollon et
-Minerve décochent leurs flèches sur ces vices, représentés par les
-figures allégoriques de monstres qui tombent tumultueusement par terre.
-Mars en fureur veut tout détruire; mais Vénus, comme emblème de
-l'Amour, retient doucement le bras du dieu de la guerre. L'expression de
-Vénus est si grande qu'on croit entendre cette déesse adresser ces
-paroles à Mars: Que la colère ne vous emporte pas contre les vices;
-ils sont assez punis.» Et Winckelmann s'évertue à pénétrer des
-intentions profondes là où Rubens n'a songé qu'à des effets de
-palette.</p>
-
-<p>Je reconnais avec Winckelmann que la peinture étend son empire sur les
-idées, sur le monde de l'âme comme sur le monde qui frappe les yeux.
-Nous sommes gouvernés par des allégories; la religion et la
-philosophie ne sont peuplées que de symboles. Les arts surtout vivent
-par le symbole, mais je n'aime pas les énigmes dans l'art. Je ne puis
-admettre avec Platon que la poésie soit énigmatique. Homère, le grand
-maître, ne répand jamais d'ombres sur ses idées; il est clair comme
-le ciel du matin. Dans ses tableaux immortels, l'allégorie apparaît
-sans nuages, fière et belle comme la vérité. N'est-ce pas un tableau
-tout fait que cette allégorie des Prières: «Apprenez, ô Achille! que
-les Prières sont filles de Jupiter; elles sont devenues courbées à
-force de se prosterner; l'inquiétude et les rides profondes sont
-gravées sur leur visage; elles forment le cortège de la déesse Até.
-Cette déesse passe d'un air fier et dédaigneux, et, parcourant d'un
-pied léger tout l'univers, elle afflige et tourmente les humains; elle
-tâche d'éviter les Prières qui la poursuivent sans cesse, et qui
-s'occupent à guérir les plaies qu'elle a faites. Ces filles de
-Jupiter, ô Achille! versent leurs bienfaits sur celui qui les honore.»
-Il y a, dans toutes les allégories antiques, une grandeur et une
-simplicité qui fait leur lumière; les allégories modernes, plus
-ingénieuses que grandes, sont souvent confuses, presque jamais simples.
-Si les anciens avaient à peindre la mort d'une jeune fille, ils la
-représentaient enlevée dans les bras de l'Aurore, symbole d'une grâce
-adorable qu'ils devaient à leur poésie panthéiste, et non pas, comme
-a dit Vinckelmann, plus savant que poëte, à la coutume d'inhumer les
-enfants à la pointe du jour. Or, demandez un symbole aux peintres
-modernes sur la mort d'une jeune fille!</p>
-
-<p>Rubens a été forcé de ne prendre aux anciens, lui qui était un
-génie de premier ordre, que des allégories surannées; ce qu'il
-fallait à ce fier pinceau, à ce poëte épique, à ce savant artiste,
-c'était l'allégorie renfermant dans sa figure sublime le sens
-mystérieux de la fable, et non le symbole des vertus et des vices. La
-galerie du Luxembourg de Rubens est un poème qui ne vaut guère mieux
-que <i>la Henriade</i>, exécution à part, car Voltaire poëte épique n'a
-ni verve ni couleur. Mais, si Rubens n'a cherché que des prétextes
-pour déployer toutes les hardiesses de son pinceau et tout le luxe de
-sa palette, applaudissons à ce chef-d'œuvre éclatant, sinon profond.</p>
-
-<p>Rubens vint achever ce chef-d'œuvre à Paris, où la reine l'avait plus
-d'une fois appelé. Marie de Médicis prit un vrai plaisir à le voir
-peindre, car il couvrait une grande toile comme par magie. Il fut retenu
-en France par toute la cour qui voulait poser devant lui. Sa carrière
-diplomatique commença à son retour en Flandre. Il connaissait les
-hommes de longue date par l'étude des passions; il était grand
-physionomiste; il jugeait vite et jugeait bien. Son grand œil
-pénétrant, quoique enivré de lumière, allait au fond des cœurs.
-L'infante Isabelle eut de graves entretiens avec lui sur la situation
-des Pays-Bas. Elle comprit que c'était le seul homme de haute
-intelligence qui fût à sa cour; elle ne le nomma point ambassadeur,
-mais elle lui confia la mission d'aller en Espagne conférer avec le roi
-sur les dangers d'une guerre plus longue en Brabant. Il fut accueilli à
-la cour d'Espagne par le roi, par le duc d'Olivarès et le marquis de
-Spinola, comme un ambassadeur en titre. Il fit mieux que de peindre
-l'état des Flandres, il donna d'excellents conseils pour l'avenir. Le
-roi d'Espagne lui donna comme preuve de son contentement six chevaux
-andalous, un diamant de prix et la charge de secrétaire du conseil
-privé avec la survivance de cette charge pour son fils. À peine de
-retour en Flandre, Isabelle l'envoya en Hollande, toujours avec la
-mission d'arriver à la paix. La négociation allait arriver à bonne
-fin, quand mourut le prince de Nassau. Ce fut alors que le roi d'Espagne
-confia à Rubens la mission d'aller en Angleterre, toujours dans le
-même but. Le peintre passa en Grande-Bretagne comme un simple voyageur;
-il visita son ancien ami le duc de Buckingham, et demanda à être
-présenté au roi. Il fut accueilli à la cour avec toute sorte de bonne
-grâce. Il déplora la guerre entre l'Espagne et l'Angleterre. «Qui
-sait? dit-il avec un sourire, peut-être le roi d'Espagne et le roi
-d'Angleterre ne seraient pas fâchés de consentir à la paix?&mdash;Qui
-sait?» dit le roi devenu pensif. Rubens comprit que le moment était
-favorable; il déplia ses lettres de créance et demanda la paix au nom
-du roi son maître. Charles I<sup>er</sup>, pour donner à cet ambassadeur
-extraordinaire une preuve de haute estime, lui passa au cou à l'instant
-même le cordon de son ordre. Peu de jours après il le créa chevalier
-en plein parlement et lui remit l'épée qui venait de lui servir pour
-la cérémonie.</p>
-
-<p>Rubens n'était pas aux termes de ses missions diplomatiques; nous ne le
-suivrons pas plus longtemps dans cette région fatale au génie, car le
-génie aime la solitude qui inspire. Il regretta bientôt lui-même de
-s'être un peu trop attardé dans ces vanités de cour qui dévoraient
-le meilleur de son temps, mais qui du moins l'avaient détourné peu à
-peu de sa douleur à la mort de sa femme. Il prit à la fin la ferme
-résolution de vivre désormais pour l'art et pour lui-même. Il se
-renferma à Anvers dans cette royale maison peuplée de souvenirs où il
-avait passé ses plus belles heures; mais il n'y retrouva ni sa jeunesse
-ni l'amie de sa jeunesse. Il n'eut pas la force de vivre seul. Il y
-avait à Anvers une jeune fille d'une rare beauté, Hélène Formann,
-qui comptait seize ans à peine; il l'épousa, tout en reconnaissant la
-folie d'un pareil hyménée. C'était d'ailleurs une belle folie qui
-eût entraîné les plus raisonnables. Rubens a immortalisé Hélène
-Formann comme Isabelle Brandt. Depuis son second mariage jusqu'à sa
-mort, il peignit toutes ses vierges sur le modèle de sa jeune femme.</p>
-
-<p>Il y a au musée de Munich deux portraits de Rubens peints par
-lui-même. Dans le premier, il s'est représenté dans tout l'éclat de
-sa luxuriante jeunesse, donnant la main à Isabelle Brandt; dans le
-second, c'est un homme déjà mûr, qui se promène avec une femme et un
-enfant; cette autre femme, c'est Hélène Formann. Dans la fameuse
-<i>Descente de Croix</i>, la Vierge et la Madeleine ne rappellent-elles pas
-la nature et l'expression de ces deux femmes de Rubens?</p>
-
-<p>Rubens, frappé de la goutte, mourut à l'âge de soixante-deux ans et
-onze mois, le 30 mai 1640, laissant à ses deux fils et à sa fille un
-nom glorieux et une grande fortune. Il mourut vaillamment, le pinceau à
-la main. Son génie lui était demeuré fidèle compagnon; jamais grand
-artiste n'avait créé tant d'œuvres immortelles. Il fut enterré dans
-l'église Saint-Jacques d'Anvers, derrière le chœur. Ses funérailles
-furent celles d'un prince. On porta devant son cercueil une couronne
-d'or sur un carreau de velours noir. La noblesse, le clergé, les
-artistes, les gens du peuple, vinrent en foule saluer cette couronne et
-s'agenouiller devant son cercueil<a name="FNanchor_20_1" id="FNanchor_20_1"></a><a href="#Footnote_20_1" class="fnanchor">[20]</a>; mais c'était au dix-neuvième
-siècle qu'il était réservé d'élever une statue à Rubens en pleine
-place d'Anvers, comme pour un roi. Quel roi oserait lui disputer la
-place<a name="FNanchor_21_1" id="FNanchor_21_1"></a><a href="#Footnote_21_1" class="fnanchor">[21]</a>?</p>
-
-
-
-
-<h4>IV</h4>
-
-
-<p>Rubens peignait comme Homère et Théocrite chantaient; il avait la
-grandiosité dans le génie. Les luxuriantes et naïves Flamandes lui
-rappelaient les formes héroïques des femmes de Sparte, de Lacédémone
-et de Syracuse. Il est d'un grand aspect comme la mer, les tempêtes et
-les montagnes. Il passe rapide comme la foudre, sans s'arrêter aux
-ciselures ni aux mosaïques. Sous son pinceau la mer jaillit tout
-entière et non vague par vague, les montagnes s'élèvent par grandes
-lignes et non par rochers et par touffes d'herbes.</p>
-
-<p>Rubens, quelque tableau qu'il fit, conservait, même à son insu, ce
-style d'apparat qu'il avait emprunté à l'école de Venise, mais
-surtout à Paul Véronèse. Il faut bien avouer qu'il y a un peu de
-mouvement théâtral dans son talent; il n'est pas jusqu'au paysage
-qu'il n'ait trop animé par la mise en scène. Ainsi, chez lui, la
-nature est toujours aux prises avec l'orage ou la tempête; il parvient
-sans cesse à altérer cette naïve et sublime simplicité dont Dieu l'a
-revêtue. Dans les nues, il jette un arc-en-ciel; sur la prairie, il
-précipite une cascade; dans la forêt, il chasse un coup de vent.</p>
-
-<p>Comme l'a remarqué Reynolds, tout est en harmonie chez Rubens. «S'il
-eût été plus parfait, ses ouvrages n'auraient pas eu cette perfection
-d'ensemble qu'on y trouve. Par exemple, s'il avait mis plus de pureté
-et de correction dans le dessin, son manque de simplicité dans la
-composition, dans la couleur et dans le jet des draperies, nous
-frapperait davantage;» mais la richesse de sa composition et l'harmonie
-de sa palette éblouissent à tel point la vue, qu'on s'incline devant
-ses défauts comme devant ses beautés.</p>
-
-<p>Il y a trois espèces d'harmonie: la première a pour exemple <i>la
-Transfiguration</i>; c'est la manière romaine; les couleurs en sont fortes
-et fières. La seconde est la manière milanaise; elle est produite par
-la rupture des couleurs<a name="FNanchor_22_1" id="FNanchor_22_1"></a><a href="#Footnote_22_1" class="fnanchor">[22]</a>. Avant les Hollandais, Léonard de Vinci a
-enseigné l'art de <i>cacher sa palette</i>, semblable au grand écrivain qui
-ne détourne jamais l'attention du sujet pour l'attirer sur lui-même.
-La troisième manière a pour exemple les Vénitiens et les Anversois.
-C'est l'alliance des couleurs fières et tendres dans un ensemble
-éclatant. Rubens est le vrai représentant de cette manière.</p>
-
-<p>Il peignait d'un seul coup, en traits de feu; de là le charme tout
-virginal de son coloris. Il savait trop bien qu'il perdrait cette magie
-en fatiguant ses couleurs.</p>
-
-<p>Quoique le génie de Rubens fût surtout dans sa palette, il avait aussi
-l'art de <i>cacher sa palette</i>, comme Léonard de Vinci. Quelle fraîcheur
-de ton! quel éclat! quelle énergie! C'est le rayon qui joue sur la
-rosée. Rubens est toujours harmonieux comme un bouquet de fleurs dans
-ses bouquets de chairs<a name="FNanchor_23_1" id="FNanchor_23_1"></a><a href="#Footnote_23_1" class="fnanchor">[23]</a>; il allie merveilleusement les couleurs
-fières aux couleurs tendres. Il a l'art de les distribuer, de les
-fondre et de les rendre amies.</p>
-
-<p>Rubens est une des plus puissantes individualités qui aient marqué
-dans les arts. Sa grande figure est empreinte du caractère olympien.
-Non-seulement il a régné souverainement dans les Flandres, mais il a
-partagé la couronne des plus radieux artistes. Il a quelquefois saisi
-la grâce adorable de Raphaël et la grandiosité terrible de
-Michel-Ange, l'énergie robuste de Titien et la suavité voluptueuse du
-Corrége. Il a lutté avec la nature et n'a pas été vaincu par elle.
-Rien n'arrêtait ce fier et vaillant pinceau, qui passait, victorieux
-toujours, de l'allégorie au bouquet de fleurs, de l'histoire sacrée à
-la kermesse, du portrait au paysage<a name="FNanchor_24_1" id="FNanchor_24_1"></a><a href="#Footnote_24_1" class="fnanchor">[24]</a>.</p>
-
-<p>C'est surtout dans la <i>Montée an Calvaire</i>, dans les grandes pages
-allégoriques, dans l'<i>Adoration des Mages</i><a name="FNanchor_25_1" id="FNanchor_25_1"></a><a href="#Footnote_25_1" class="fnanchor">[25]</a>, que le génie de Rubens
-éclate jusqu'à la fureur. Quelle force orgueilleuse! quelle
-sublimité! quelle splendeur et quelle magnificence! La <i>Descente de
-croix</i>, ce miracle de la cathédrale d'Anvers où l'on va comme à un
-pèlerinage d'art de tous les coins du globe, est la page où Rubens a
-fondu le plus harmonieusement toutes les richesses de sa palette, toute
-la fierté de sa main, tout le sentiment de son âme. Jamais on n'a
-été plus expressif et plus douloureux, jamais cette page sublime du
-poëme de la Passion n'a été traduite par un art plus divin; la Vierge
-n'est plus une femme, c'est la mère de Dieu; Jésus n'est plus un
-homme, c'est le Fils de Dieu. Quoique la couleur éclate sur cette toile
-comme dans toutes les œuvres de Rubens, elle n'y étouffe pas la ligne
-et le sentiment. Rubens est là tout entier. Et là du moins on sent
-bien que la main profane d'un élève n'est pas venue refroidir
-l'inspiration du maître.</p>
-
-<p>Ce grand génie, qui voulait être le dernier mot de l'Italie et de la
-Flandre, a un peu abusé de ses forces; il a pris quelquefois la fureur
-pour l'inspiration ou la verve. Dans sa fougueuse énergie, il a çà et
-là dépassé le but, car tout ce tumulte, tout ce fracas, toutes ces
-splendeurs, frappent souvent plus les yeux que la pensée. Ne
-s'adressent-elles pas aussi à quelques-unes des œuvres de Rubens, ces
-paroles de Shakespeare: «Une fable contée par un fou, pleine de
-redondances et de grands mots<a name="FNanchor_26_1" id="FNanchor_26_1"></a><a href="#Footnote_26_1" class="fnanchor">[26]</a>?» Avec un peu moins d'éclat et un
-peu plus de poétique grandeur, qu'eût-il manqué à Rubens? Au lieu
-d'adorer à Venise le style un peu théâtral des coloristes, que
-n'a-t-il adoré à Rome la ligne éloquente des dessinateurs?</p>
-
-<p>Comme Michel-Ange, Rubens fut le peintre du mouvement; il aimait le
-mouvement jusqu'au désordre: aussi ses attitudes sont-elles un peu
-outrées dans leur énergie. La chaleur et l'enthousiasme
-l'entraînaient trop loin, même dans la peinture héroïque, hormis
-pourtant dans ces admirables chefs-d'œuvre, la <i>Chute des Anges
-rebelles</i> et le <i>Combat des Amazones.</i> Ses hommes sont toujours des
-hommes par la force et par la grandeur; mais, dans sa manière trop
-large et trop puissante, les femmes qu'il crée ne sont plus assez des
-femmes.</p>
-
-<p>Rubens a dignement lutté avec Michel-Ange dans son <i>Jugement dernier</i>;
-il n'atteint pas à la sauvage mélancolie ni à la science de dessin du
-peintre de la chapelle Sixtine; mais Rubens, avec la poésie du symbole,
-avec la magie du clair-obscur et toutes les pompes du coloris, s'élève
-à la hauteur de Michel-Ange.</p>
-
-<p>Les critiques, qui ne veulent jamais de taches au soleil, reprochent à
-Rubens de n'avoir rien compris à cette ligne sévère, idéal du
-sculpteur antique reconquis par Raphaël, de ne pas s'être passionné
-pour le contour pur, si correct et si expressif d'Euphranor,&mdash;Euphranor,
-qui représentait à la fois dans Paris le juge des déesses, l'amant
-d'Hélène et le vainqueur d'Achille, sans les ressources d'un beau
-coloris, avec la ligne seule, qui est une langue complète. Rubens a
-tout compris, mais il a dit que la couleur aussi était une langue
-complète. Quand donc acceptera-t-on le génie avec ses dons divins et
-ses imperfections humaines? Nos défauts sont les ombres de nos vertus.</p>
-
-<p>Ce qui a surtout frappé Rubens, c'est l'éclat et la grandiosité.
-Comme Michel-Ange, il a oublié que les Grâces ne sont pas des
-Amazones. Mais qu'importe, s'il est arrivé victorieusement jusqu'au
-sommet de l'art? Tout en négligeant trop les leçons des maîtres de
-l'antiquité, il a saisi à la nature des beautés qu'eux-mêmes,
-peut-être, n'avaient pas découvertes. Le génie n'est-il pas souvent
-le don de voir l'œuvre de Dieu sous un aspect nouveau?</p>
-
-<p>Le caractère du génie humain est d'étonner par des beautés et non
-pas d'être sans défaut. Saluons sans critique celui qui, comme Dieu,
-créait son monde en six jours. Il avait la rapidité de la foudre, non
-pour détruire, mais pour répandre la vie dans ses tableaux<a name="FNanchor_27_1" id="FNanchor_27_1"></a><a href="#Footnote_27_1" class="fnanchor">[27]</a>.
-Saluons Rubens, inclinons-nous devant son sceptre, car celui-là fut un
-roi, le roi glorieux des Flandres. Quel est celui qui, en s'élevant sur
-son trône, pourrait atteindre à sa taille?</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_1" id="Footnote_16_1"></a><a href="#FNanchor_16_1"><span class="label">[16]</span></a>Cependant Rubens, tout imprégné de naturalisme, peut-être
-à son insu, car la nature était chez lui plus forte encore que la
-science, a trop chargé ses figures de chair. Zeuxis, d'après l'exemple
-d'Homère, donnait à ses femmes une certaine forme héroïque; mais il
-possédait au même degré la force et la grâce. Aussi, tout
-héroïques qu'elles fussent, ses femmes étaient toujours des femmes,
-et même, selon les témoignages de l'antiquité, les plus belles de la
-Grèce. Théocrite a créé son Hélène d'après ces majestueux
-modèles.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_1" id="Footnote_17_1"></a><a href="#FNanchor_17_1"><span class="label">[17]</span></a>«Il naquit à Cologne et mourut à Anvers, comme pour toucher
-à la fois au berceau et à la tombe de l'art flamand.» H. FORTOUL.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_1" id="Footnote_18_1"></a><a href="#FNanchor_18_1"><span class="label">[18]</span></a>Bien que Sneyders ait étudié comme Van Dyck sous Van Balen,
-on peut dire qu'il fut son maître à lui-même, car Van Balen lui
-enseignait la peinture historique, lorsqu'un jour il reconnut qu'il
-n'était pas né pour peindre des hommes, mais pour peindre des bêtes.
-Il débuta par une chasse au cerf qui fit sa fortune. Jusque-là on
-n'avait jamais représenté avec tant d'éclat et tant de vie les meutes
-ardentes et les chevaux éperdus. Philippe III ayant vu ce tableau
-voulut avoir vingt chasses de Sneyders; l'archiduc Albert le nomma son
-premier peintre, et Rubens, l'empereur de la peinture, l'appela pour
-peindre les animaux et les fruits de ses tableaux, déclarant qu'il
-saurait bien le payer en monnaie d'artiste. En effet, Rubens peignit
-presque toutes les figures des tableaux de Sneyders. Ces œuvres faites
-à deux semblent, par leur admirable harmonie, appartenir au même
-maître; c'est que Rubens et Sneyders avaient la même touche libre et
-fière, riche et variée, la même couleur ferme, chaude et dorée.
-Sneyders vivait sans doute familièrement avec les animaux; il les a
-présentés dans leurs passions, dans leurs fureurs, dans leurs larmes.
-Quelle vérité naïve et saisissante! Ses combats de chiens et de
-sangliers, ses duels de lions et de tigres, respirent une énergie
-sauvage qui vous monte à la tête. Ses forêts répandent je ne sais
-quelle amère et verte odeur qui révèle un paysagiste vivement épris
-de la nature. Il a laissé quelques figures, entre autres son portrait,
-qui témoignent que sans Rubens il aurait pu faire un tableau complet.
-Il avait accepté la collaboration de Jordaens et de quelques autres aux
-conditions faites par Rubens. Mais pourtant ses plus beaux sont ceux
-dont Rubens a peint les figures, témoin celui de l'ancien archevêché
-de Bruges, où une femme enceinte touche des fruits avec plus d'avidité
-encore qu'Ève, sa première mère. On ne saurait dire où est le
-chef-d'œuvre. Les fruits sont admirables: la rosée la plus fraîche a
-roulé sur eux ses perles embaumées, le soleil le plus doux les a
-dorés et empourprés; mais cette femme qui les touche est si vivante,
-que déjà on voit jaillir le lait de ses mamelles fécondes.</p>
-
-<p>Sneyders ne quitta point Anvers. Il y était né en 1579, il y mourut en
-1657. Dans ses portraits gravés on le représente entre un chien qui le
-regarde avec intelligence et une hure de sanglier. Sneyders porte un
-beau front et une barbe inculte.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_1" id="Footnote_19_1"></a><a href="#FNanchor_19_1"><span class="label">[19]</span></a>Il a commencé plus d'un livre, il a écrit un ouvrage sur la
-<i>Peinture et les couleurs</i>, qui n'est point imprimé, quoi qu'en disent
-l'abbé Ponce de Léon et le <i>Dictionnaire de Moréri</i>, qui ont confondu
-avec le manuscrit de Rubens un livre intitulé: <i>Rubenius, de Re
-Vestiaria</i> (de l'Art de peindre les draperies), <i>Conversations</i> de de
-Piles, page 216, et <i>Abrégé des vies des Peintres</i>, page 391. Il a
-aussi paru dans les journaux une lettre sur ce sujet, écrite d'Anvers
-le 15 septembre 1769.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_1" id="Footnote_20_1"></a><a href="#FNanchor_20_1"><span class="label">[20]</span></a>Entre autres épitaphes, on a remarque celle du chevalier
-Bullart:</p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">Ipsa suos Iris, dédit ipsa Aurora colores,</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Nox umbras, Titan lumina clara tiui.</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Das te Rubenius vitam, mentemque figuris.</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Et per te vivit lumen, et urubra, color;</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Quid te, Rubeni, nigro mors funere volvit?</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Vivit, victa tuo, picta colore rubet.</span></p>
-
-<p>«C'est surtout à la modeste église Saint-Jacques que doivent se
-rendre en pieux pèlerinage les admirateurs du grand peintre d'Anvers.
-Là se trouvent son tombeau, son portrait et l'un de ses chefs-d'œuvre.
-Le tombeau, dessiné d'après Rubens lui-même, remplit une petite
-chapelle derrière le chœur de l'église. Son corps repose au centre de
-cette chapelle, sous une vaste pierre tumulaire que foulent aux pieds
-les dévots et les touristes, et qu'on a surchargée d'une longue
-inscription latine où sont rappelés en style lapidaire tous les noms,
-titres et mérites du défunt, tandis qu'il suffisait d'inscrire ce seul
-mot: Rubens. Le tableau qui orne l'autel présente, sous prétexte
-d'<i>une Sainte Famille</i>, toute la famille du peintre. Saint George le
-guerrier est Rubens lui-même, saint Jérôme son père, le Temps son
-grand-père, un ange son fils, Marthe et Madeleine ses deux femmes.
-Quant à la Vierge, on croit que c'est une demoiselle Lunden, qui lui
-servit de modèle en plusieurs occasions, et qu'on appelait communément
-<i>le chapeau de paille</i>, depuis que Rubens l'avait peinte avec la
-coiffure qu'indique ce surnom. Cette prétendue <i>Sainte Famille</i>, qui,
-par le nombre des personnages, sort beaucoup des dimensions ordinaires,
-est un tableau magnifique, d'une composition ingénieuse et facile,
-d'une couleur incomparable, d'un effet ravissant et d'une conservation
-parfaite. De toutes les œuvres de Rubens que j'ai vues dans les
-Flandres, en France, en Angleterre, en Italie, en Espagne, je n'en
-connais pas de supérieure à cette simple réunion de portraits.
-Cependant Rubens ne mit que dix-sept jours à la peindre. C'était
-quinze ans avant sa mort, arrivée en 1640.» L. VIARDOT.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_1" id="Footnote_21_1"></a><a href="#FNanchor_21_1"><span class="label">[21]</span></a>Au musée d'Anvers on montre sa chaise,&mdash;un trône&mdash;conservée
-sous verre «vieux meuble que son souvenir a rendu sacré. Elle est
-garnie en cuir et piquée de clous dorés, avec des dorures en relief,
-comme sur les reliures. Elle annonce un grand état. On a mis sur le
-siège une couronne d'immortelles flétries, symbole d'immortalité
-moins solide que la sienne. C'est sur cette chaise que le merveilleux
-coloriste s'est assis. Pourquoi n'y fait-on pas asseoir tous les jeunes
-peintres lauréats, comme à Montpellier on fait endosser à tous les
-docteurs en médecine la prétendue robe de Rabelais? Le contact de la
-vieille relique leur donnerait peut-être, sinon le génie de Rubens, du
-moins le respect de l'art, qui est déjà du talent. » D. NISARD.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_1" id="Footnote_22_1"></a><a href="#FNanchor_22_1"><span class="label">[22]</span></a>Expression des anciens. «On les rompt jusqu'à ce qu'il y ait
-une harmonie générale dans les tons, sans qu'on y remarque rien qui
-rappelle la palette du peintre.» REYNOLDS.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_1" id="Footnote_23_1"></a><a href="#FNanchor_23_1"><span class="label">[23]</span></a>Ses chairs, on l'a dit, ressemblent à la couleur vermeille
-des doigts de la main quand on les tient vers le soleil.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_1" id="Footnote_24_1"></a><a href="#FNanchor_24_1"><span class="label">[24]</span></a>Il existe de fort beaux paysages de Rubens: j'en ai vu un tout
-couvert de vaches que Sneyders seul aurait oser signé avec Rubens. Le
-grand peintre se faisant paysagiste cherchait toujours à animer la
-nature par quelque idylle flamande, comme une fenaison troublée par
-l'orage, une forêt pendant la chasse, des pêcheurs sur le lac. Les deux
-grands paysages du palais Pitti sont des chefs-d'œuvre où il a
-imprimé l'art et la vie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_1" id="Footnote_25_1"></a><a href="#FNanchor_25_1"><span class="label">[25]</span></a>Quelques critiques préfèrent l'<i>Adoration des Mages</i>, même
-à l'<i>Assomption de la Vierge</i> et à la <i>Descente de croix.</i> «La Vierge
-est à droite, tournée vers la gauche, où se tiennent les mages. Il y
-a un de ces mages qui dépasse toute imagination, et je n'ai jamais vu
-dans aucun tableau une figure si étrange et si majestueuse. Il est
-debout, le corps de profil, la tête presque de face et un peu
-inclinée. Il est enveloppé d'un manteau écarlate, couleur de
-founiaise, avec quelques étoiles d'or. L'étoffe de cette draperie est
-épaisse et lourde, et fait quelques grands plis sévères. Un des pans
-traîne sur le sol, mais on voit cependant les jambes nues du colosse et
-les pieds aux vigoureuses articulations, chaussés de sandales nouées
-à la cheville par des cothurnes. La tête est effrayante, un crâne nu
-et ferme comme le roc; sous la caverne des sourcils, qui s'avancent
-comme des broussailles au bord d'un précipice, un regard perçant et
-inflexible; un nez d'aigle et une cascade de barbe blanche qui
-bouillonne jusque sur sa poitrine. Oh! le beau Jupiter Olympien pour
-ébranler le monde a la seule ride de son front! Le Moïse de
-Michel-Ange n'est pas si terrible que le mage de Rubens.» T. THORÉ.</p>
-
-<p>Au palais Pitti, un des tableaux qui m'ont le plus frappé est la
-célèbre allégorie, Mars partant pour la guerre. Rubens donne ainsi
-l'explication de son œuvre dans une de ses lettres: «Le principal
-personnage est Mars, qui sort du temple de Janus. Le dieu des combats,
-armé de l'épée sanglante et du bouclier, menace les peuples des plus
-grands désastres; il résiste aux instances de Vénus qui, accompagnée
-des Amours, s'efforce de le retenir par de tendres caresses. La furie
-Alecto, le flambeau à la main, entraine Mars aux combats; elle est
-précédée de deux monstres, qui désignent la peste et la famine,
-compagnes inséparables de la guerre,» etc. Mais la prose du peintre
-n'a pas l'éloquence de sa palette; Homère seul était digne
-d'expliquer ce tableau qui vous attire et vous épouvante, où l'on
-entend les bruits de la guerre, où l'on voit les palpitations du beau
-sein de Vénus. C'est l'art, c'est la vie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_1" id="Footnote_26_1"></a><a href="#FNanchor_26_1"><span class="label">[26]</span></a>A tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying
-nothing.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_1" id="Footnote_27_1"></a><a href="#FNanchor_27_1"><span class="label">[27]</span></a>C'était la vie qui faisait battre son cœur plutôt que sa
-vie qui entraînait son imagination; aussi ses hyperboles habitaient
-toujours la terre. «Un certain accent humain semble être nécessaire
-pour donner l'apparence de la vie. La représentation de nos pareils
-dans le <i>Jugement dernier</i> de Michel-Ange, ou dans la <i>Chute des
-Damnés</i> de Rubens, nous inspire plus d'horreur que si ces êtres
-étaient peints sous les formes imaginaires que Milton leur prête. Dans
-les régions de la fiction et de l'allégorie, cette vérité de
-représentation est d'autant plus essentielle, qu'elle porte les images
-à l'esprit avec plus de force; par exemple, les satyres, les Silènes
-et les faunes de Rubens semblent avoir existé en effet, tellement ils
-paraissent être vrais en tout ce qui constitue les passions sensuelles,
-effrénées et mauvaises de la nature humaine quand elle est privée
-d'intelligence.» VAN GEEL.</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="VAN_DYCK">VAN DYCK</a></h4>
-
-
-<p>Ce qui forme le caractère de l'école de Rubens, c'est la santé, c'est
-la force, c'est l'exubérance. Dans son atelier, les disciples sont
-taillés en Hercule; ils secouent leurs cheveux dorés comme un lion
-secoue sa crinière; un sang généreux coule dans leurs veines et les
-colore comme le vin qui va jaillir de la grappe empourprée.</p>
-
-<p>Reynolds rapporte ces paroles sur Rubens: «On a dit qu'il était
-envoyé du ciel pour apprendre aux hommes l'art de peindre.» Comme
-Raphaël, Rubens éveilla le génie de ses disciples par la hardiesse.
-Quand il les faisait peindre dans ses tableaux: «Allez, disait-il,
-n'oubliez pas que le disciple qui peint mal accuse son maître.»</p>
-
-<p>Quelle belle, féconde et glorieuse époque pour Anvers, que le règne
-de Rubens! Cette ville, comme une mère heureuse, suspendait à son sein
-des enfants sublimes, non-seulement dans la peinture, mais encore dans
-la statuaire et dans la gravure. Lucas Vorsterman naissait à temps pour
-graver sous les yeux de Rubens la <i>Descente de Croix</i>, la <i>Chute des
-Anges rebelles</i> et le <i>Combat des Amazones.</i></p>
-
-<p>L'école flamande s'était condamnée, par son principe, à descendre
-toujours de l'idéal au réel, de la poésie à la vérité. Si cette
-tendance fut fatale aux grandes pages produites à Bruges, à Anvers et
-à Bruxelles, ne peut-on pas affirmer qu'elle fut favorable à l'œuvre
-de Van Dyck? En effet, si le naturalisme doit régner en toute force et
-en toute liberté, n'est-ce pas dans le portrait, pourvu que le peintre
-sache, comme Van Dyck, y répandre la lumière du soleil et la lumière
-de l'intelligence?</p>
-
-<p>Les portraits sont la plus sûre page de l'histoire; pour étudier les
-caractères et les passions d'une époque, je conseillerais plutôt une
-galerie de portraits qu'une bibliothèque; depuis quatre siècles, il
-s'est créé peu à peu une galerie de portraits où l'on retrouve
-toutes les grandes physionomies qui ont dominé le monde nouveau. Le
-peintre a pu se tromper, mais il est plus fidèle encore que le plus
-fidèle historien. Si cette tête qu'il vous montre est celle d'un roi
-quelconque, roi par l'héroïsme, le génie, la naissance, vous verrez
-peu à peu briller sur son front ou dans son regard l'auréole de cette
-royauté. L'âme de tout homme fort passe sans cesse sur sa figure; il a
-beau faire pour la masquer, elle se fait jour çà et là à son insu.
-Mais, pour saisir cette âme au passage, pour la fixer sur la toile par
-la magie de la couleur, il ne faut rien moins qu'un maître souverain de
-premier ordre, Titien, Van Dyck, Velasquez, Rembrandt, Raphaël, qui ait
-le don de la création. Pour un pareil créateur de l'école de Dieu,
-que de portraitistes inintelligents qui copient l'enveloppe matérielle
-sans souci de la pensée qui habile le front!</p>
-
-<p>Le temps, qui dévore tout, n'a pas atteint l'œuvre de Van Dyck; ses
-portraits ont conservé toute leur lumière et toute leur fraîcheur;
-peut-être même le temps a-t-il répandu sur ces toiles immortelles
-cette harmonieuse poussière, cette magique trame qui donne aux vieilles
-peintures l'aspect mystérieux d'œuvres consacrées où l'on ne
-reconnaîtrait pas la main des hommes.</p>
-
-<p>Antoine Van Dyck, originaire de Bois-le-Duc, naquit à Anvers en la
-dernière année du seizième siècle. Selon Houbraeken, son père
-était peintre sur verre et sa mère excellait à broder au petit point.
-Déjà la peinture sur verre était en pleine décadence, on n'élevait
-plus de cathédrales, le protestantisme ruinait la sculpture et la
-peinture gothique; sans doute l'art de broder au petit point contribua
-plus à élever Van Dyck que l'art déjà perdu du peintre-verrier. Van
-Dyck eut d'abord son père pour maître; mais celui-ci, reconnaissant
-bientôt qu'on ne pouvait faire un peintre sur toile avec les principes
-de la peinture sur verre, conduisit son fils chez Van Balen, qui était
-son ami.</p>
-
-<p>Van Balen avait fait le voyage de Rome et de Venise; il avait étudié
-toutes les traditions; il était savant artiste autant que bon peintre.
-Un disciple intelligent comme Van Dyck pouvait sortir de son atelier
-avec un talent achevé. Mais Van Dyck avait vu des tableaux de Rubens;
-à ses yeux, Van Balen était un peintre digne de renommée, mais Rubens
-était le roi de la peinture. Il alla frapper à sa porte: «Qui va
-là?&mdash;Un enfant.» Rubens reconnut le même jour que c'était un enfant
-de génie. Il ne tarda pas à le faire peindre dans ses tableaux. Il
-arriva même que Van Dyck peignit de grandes pages signées Rubens,
-quoique le maître y eût à peine donné quelques touches. Dans
-l'illustre <i>Descente de croix</i>, la joue et le menton de la Vierge sont
-de la main de Van Dyck; mais ici Rubens n'avait pas songé à se servir
-du talent de son élève. Voici l'anecdote, qui appartient à l'histoire
-de l'art. Rubens sortait tous les jours vers quatre heures pour se
-promener à pied ou à cheval. Son domestique le trahissait, comme cela
-arrive toujours, c'est-à-dire que, moyennant un tribut annuel, il
-ouvrait la porte du cabinet de Rubens à tous ses disciples, qui
-étudiaient dans un atelier du voisinage. Ils allaient ainsi prendre une
-bonne leçon, car ils voyaient, par les ébauches, comment ce fier
-génie se mettait à l'œuvre. Depuis longtemps ils n'avaient pas
-pénétré dans le cabinet; cependant ils savaient que Rubens avait
-promis un chef-d'œuvre pour Notre-Dame d'Anvers. Un soir, la curiosité
-fut plus vive et plus bruyante que de coutume. Jordaens et Diepenbecke
-se précipitèrent en avant, poussés par les autres, dès que la porte
-du cabinet fut ouverte. On voit par là que les écoles de peinture
-renfermaient, comme aujourd'hui, toutes les folies de la jeunesse.
-Diepenbecke ne put s'arrêter à temps; il tomba sur la Vierge, lui
-enlevant le bras, la joue et le menton. Tout le monde se regarda avec
-terreur. On voulait fuir, car Rubens avait la colère d'un Jupiter
-Olympien. Van Hoeck prit la parole: «Mes chers camarades, il faut, sans
-perdre de temps, risquer le tout pour le tout; nous avons encore environ
-trois heures de jour, que le plus digne d'entre nous (ce n'est pas moi)
-prenne la palette et essaye de réparer ce qui est effacé. Je donne ma
-voix à Van Dyck.» Ainsi parla Van Hoeck. Van Dyck eut toutes les voix,
-moins la sienne.</p>
-
-<p>Cependant, soit pour obéir à ses amis, soit par pressentiment du
-triomphe, il se mit héroïquement à l'œuvre. Le lendemain, Rubens
-convia tout l'atelier au spectacle de sa <i>Descente de croix.</i> Pas un de
-ses élèves ne le suivit sans pâlir; Van Dyck était tout défaillant.
-Rubens parlait de son génie avec un naïf orgueil; il expliqua à ses
-disciples toutes les beautés de l'œuvre nouvelle. Arrivé à la
-Vierge: «Voilà, dit-il tout à coup, un bras et une tête qui ne sont
-pas ce que j'ai fait hier de moins bien.» Rubens apprit, on ne dit pas
-comment, ce qui s'était passé. Il y a ici deux versions: selon les
-uns, il effaça tout et ordonna à Van Dyck de voyager; selon les
-autres, il respecta les coups de pinceau de Van Dyck et lui dit qu'il
-était le vice-roi de la peinture flamande. On peut bien admettre, pour
-l'amour de la vérité, que Rubens fut jaloux de Van Dyck; tous les
-dominateurs dans les arts ont été jaloux; mais on n'admettra jamais
-qu'un homme d'esprit comme Rubens, un diplomate achevé, ait laissé
-percer sa jalousie par la vengeance.</p>
-
-<p>S'il faut en croire les conteurs d'anecdotes, Rubens était jaloux de
-Van Dyck pour une autre raison. Ils assurent que le jeune peintre était
-aimé d'Isabelle Brandt. Van Dyck, sans avoir la beauté adorée par les
-Grecs, avait peut-être, avec sa physionomie fière et tendre,
-chevaleresque et amoureuse, la beauté idéale de son pays et de son
-siècle; car, il faut le dire, la beauté change de caractère selon les
-siècles et les pays<a name="FNanchor_28_1" id="FNanchor_28_1"></a><a href="#Footnote_28_1" class="fnanchor">[28]</a>. Comme ces passions-là ne sont écrites que
-sur le vent ou peintes sur les flots, on ne peut rien affirmer ici, mais
-on ne peut pas nier non plus. Ce qui est hors de doute, c'est que Van
-Dyck quitta son maître vers ce temps-là; mais leurs adieux furent ceux
-de deux frères d'armes, et non de deux ennemis. Van Dyck offrit à
-Rubens, comme marque de haute et profonde reconnaissance, ses tableaux
-qu'il aimait le plus, un <i>Ecce Homo</i>, un <i>Christ au jardin des Oliviers</i>
-et un portrait d'Isabelle Brandt. Peut-être ce portrait fut-il fait
-avec passion; mais ce qui donna peu de créance au bruit déjà répandu
-que Van Dyck adorait cette femme, c'est que Rubens plaça lui-même ce
-portrait dans son salon et le montra comme un chef-d'œuvre à tous les
-visiteurs comme à tous ses amis. «Si vous n'alliez pas voyager, dit
-Rubens à Van Dyck, je vous conduirais dans mon cabinet et je vous
-dirais: Choisissez. Mais à quoi bon vous donner des tableaux, puisque
-vous allez en Italie, le pays des chefs-d'œuvre; j'aime mieux vous
-offrir le meilleur cheval de mon écurie.» Van Dyck partit; son père,
-sa mère et cent amis le conduisirent sur la route. Quoique son cheval
-fût impatient de dévorer l'espace, il se retournait à toute seconde
-pour voir les derniers signes d'adieu de sa mère, qui avait voulu aller
-plus loin que ses amis. Enfin il ne vit plus que la flèche de la
-cathédrale d'Anvers. «Moi aussi, dit-il avec un saint enthousiasme, je
-ferai un jour ma <i>Descente de croix.</i>»</p>
-
-<p>À peine eut-il fait deux lieues que, voyant un village, il y fit halte
-pour boire une pinte de bière. Il remonta à cheval, mais la destinée
-l'attendait là. Une jeune fille, une paysanne, plus fraîche, plus
-blanche et plus rose que toutes ses visions de vingt ans, apparaît sur
-le seuil du cabaret et lui dit, avec un sourire qui montrait des dents
-blanches comme celles d'un jeune loup: «Et le coup de l'étrier,
-monseigneur?» Van Dyck retient la bride de son fougueux compagnon de
-voyage. «Le coup de l'étrier? dit-il; je ne partirai pas.» Il mit
-pied à terre pour admirer de plus près cette naïve beauté, si
-éclatante et si inattendue, qui devait être son troisième maître.
-Elle était presque vêtue de l'air du temps; elle allait pieds nus,
-jupe courte, brassière mal agrafée, cheveux au vent, gorge au soleil.
-Van Dyck rentra au cabaret. «Où alliez-vous, monseigneur?&mdash;En Italie;
-mais si vous voulez je n'irai pas si loin.» En effet, qu'allait-il
-faire en Italie? Voir les femmes de Raphaël et de Titien. Sont-elles
-donc plus belles que ne l'était cette meunière de Saventhem? Dans la
-vie et dans le talent de Van Dyck, le cœur devait jouer un plus grand
-rôle que la tête. Toute paysanne qu'elle fût, cette meunière de
-Saventhem réalisait l'idéal de Van Dyck. Puisqu'il avait trouvé son
-idéal, il ne voulait pas quitter le pays. Il s'installa bravement dans
-la famille de sa maîtresse. Ainsi Van Dyck, déjà célèbre, habitué
-aux belles manières, né avec l'instinct des grandeurs, se contenta
-pour atelier de quelque hangar rustique à l'ombre d'un moulin, comme
-plus tard Rembrandt.</p>
-
-<p>Sa maîtresse, voulant se faire pardonner là-haut leurs joies
-amoureuses, le pria de peindre pour l'église paroissiale deux tableaux
-religieux. Sans doute la passion de Van Dyck était sérieuse, puisqu'il
-obéit à sa maîtresse. Tout autre, à sa place, se fût contenté de
-peindre deux fois la belle meunière, une fois pour elle et une fois
-pour lui, après quoi il eût continué sa route en riant de l'aventure;
-mais Van Dyck était aussi fervent amoureux que fervent artiste. Il
-peignit les deux tableaux pour l'église de Saventhem. Le premier
-représentait <i>Saint Martin donnant la moitié de son manteau au
-pauvre.</i> Le saint Martin était Van Dyck. Comme il s'était représenté
-à cheval, il avait peint son compagnon de voyage, qui, quoique
-pâturant comme un vrai cheval de meunier, n'avait rien perdu de ses
-allures héroïques. Dans le second tableau, <i>la Famille de la Vierge</i>,
-il représenta le vieux meunier, la vieille meunière et leur fille.
-«Tous ceux qui ont vu ce tableau assurent que la paysanne y justifie
-assez, par sa beauté, les attentions du jeune peintre.» C'est Descamps
-qui parle ainsi<a name="FNanchor_29_1" id="FNanchor_29_1"></a><a href="#Footnote_29_1" class="fnanchor">[29]</a>.</p>
-
-<p>Cependant le bruit s'était répandu de Saventhem jusqu'à Bruxelles, de
-Bruxelles jusqu'à Anvers, qu'un jeune peintre partant pour Rome
-s'était arrêté en route pour les beaux yeux d'une meunière de vingt
-ans qui lui inspirait des chefs-d'œuvre. Rubens crut reconnaître Van
-Dyck; il se mit en route pour Saventhem. À son arrivée, il entendit
-hennir le cheval qu'il avait donné à son disciple. Il surprit Van Dyck
-sur les marches du moulin, nonchalamment couché aux pieds de sa
-maîtresse. «Je croyais, lui dit-il en souriant, que vous vous seriez
-désormais passé de maître?» Van Dyck s'était déjà jeté au cou de
-Rubens. «Et Rome et Florence, et Venise, et Raphaël, et Michel-Ange,
-et Titien?&mdash;Je partirai demain,» répondit Van Dyck avec un soudain
-enthousiasme. Il partit. Ce roman de sa vie se dénoue à cette page.
-Ses historiens ne disent pas s'il se consola bientôt. Que devint la
-jolie meunière, sa plus fraîche inspiration? Un autre vint-il essuyer
-ses larmes? Elle était faite pour aimer: elle se consola.</p>
-
-<p>Van Dyck alla droit à Venise; il étudia avec passion les tons dorés,
-les airs de tête et les draperies de Titien, mais sans perdre de vue la
-nature; il corrigeait la vérité par l'art, sans jamais étouffer la
-vérité sous les ornements. De Venise il alla à Gênes, où il
-s'arrêta longtemps. De Gènes il alla à Rome, où le cardinal de
-Bentivoglio l'avait appelé pour son portrait. Il y avait alors à Rome
-une colonie de peintres flamands qui avaient abdiqué leur génie
-primitif, c'est-à-dire la sève, l'éclat et l'exubérance, pour copier
-servilement les maîtres italiens. Van Dyck croyait d'abord trouver des
-amis parmi ses compatriotes; mais tous le décrièrent avec violence,
-quand ils reconnurent dans ses portraits la touche hardie et lumineuse
-de Rubens. Ils ne voulaient pas admettre, ces Flamands italianisés qui
-avaient renié le génie national pour l'imitation servile, qu'un
-peintre flamand nourri aux principes robustes de l'école flamande
-arrivât à Rome avec un talent qui pût faire ombre au leur. Peut-être
-Van-Dyck se fût-il fait pardonner, s'il eût consenti à mener en leur
-compagnie la vie folle et désordonnée des cabarets et des lupanars;
-mais il avait pris à l'école de Rubens de plus nobles habitudes. La
-colonie flamande organisa contre lui une cabale si puissante, qu'il
-abandonna, presque à son arrivée, la cité éternelle. Il passa en
-Sicile où il fit, entre autres portraits, celui de Philibert de Savoie;
-de Palerme il retourna à Gênes; enfin, de Gênes il revint à Anvers,
-où il retrouva des Flamands plus Flamands que ceux de Rome. Seul,
-après Rubens, il vit inscrire son nom en majestueux caractères sur les
-tables de la corporation de Saint-Luc.</p>
-
-<p>Cependant, malgré les témoignages de Rubens, il lui fallut longtemps
-encore lutter avec passion pour faire connaître son génie. Selon
-Descamps les chanoines de Courtray lui demandèrent un tableau d'autel.
-Van Dyck peignit un <i>Christ en croix</i> d'un beau caractère. Il appela
-les chanoines quand son tableau fut dans l'église, comptant sur leur
-admiration; mais le chapitre tout entier, regarda le tableau et le
-peintre avec mépris. «Quel barbouillage! quel barbouilleur!» Van Dyck
-voulut défendre son tableau; mais les chanoines prirent tous en même
-temps la parole. Il résulta de toute leur éloquence que le <i>Christ en
-croix</i> n'était qu'une ignoble mascarade. «Van Dyck resta seul avec un
-menuisier et quelques sacristains; ces hommes crurent le consoler, en
-lui conseillant d'emporter son tableau et en l'assurant que tout ne
-serait pas perdu, que sa toile pouvait être employée à faire des
-paravents.» Mais Van Dyck connaissait sa force; il ordonna fièrement
-au menuisier de placer son tableau. Le lendemain, il retourna chez les
-chanoines et leur dit qu'ils avaient mal vu son Christ. Tous lui
-répondirent qu'ils ne voulaient pas le voir une seconde fois; ils le
-payèrent pour éviter le scandale, mais ce fut avec tant de mauvaise
-grâce, que l'artiste en fut profondément indigné. Cependant quelques
-connaisseurs, passant par Courtray, dirent hautement que le <i>Christ en
-croix</i> de Van Dyck était un chef-d'œuvre. Le bruit s'en répandit de
-proche en proche; on vint en foule l'admirer: alors Van Dyck publia
-l'aventure. On traita d'ignorants les chanoines, «épithète trop
-modérée,» dit le naïf Descamps entre parenthèse. Les chanoines
-convoquèrent un chapitre, dans le dessein de réparer leur tort.
-Séance tenante, ils écrivirent à Van Dyck pour le prier de leur
-peindre d'autres tableaux. Van Dyck leur répondit: «Vous avez assez de
-barbouilleurs dans Courtray et aux environs; pour moi, j'ai pris la
-résolution de ne peindre désormais que pour des hommes et non pour des
-ânes.» On prétend, ajoute Descamps, que ce dernier mot «formalisa un
-peu le chapitre<a name="FNanchor_30_1" id="FNanchor_30_1"></a><a href="#Footnote_30_1" class="fnanchor">[30]</a>.»</p>
-
-<p>Selon Houbracken, Rubens offrit alors sa fille aînée à Van Dyck. Van
-Dyck refusa la fille, parce qu'il aimait encore passionnément la mère.
-L'imagination des conteurs d'anecdotes est sans doute pour beaucoup dans
-cette histoire. Van Dyck ne fit guère qu'une halte à Anvers: Rubens y
-prenait trop de place au soleil des autres. Il partit pour La Haye, où
-le prince d'Orange, Frédéric de Nassau, ne le paya pas en monnaie de
-religieux. Il fut logé à la cour et y peignit plus de vingt portraits
-de princes, de ducs, d'ambassadeurs. De La Haye il passa en Angleterre
-et d'Angleterre en France, plus tourmenté alors par l'amour du gain que
-par l'amour de l'art. Mais il était écrit que mille obstacles se
-jetteraient sous la roue de sa fortune; à Londres et à Paris, il passa
-comme un inconnu, sans rencontrer personne qui se souciât de son
-talent. Il fut forcé, le croira-t-on? de revenir à Anvers peindre
-encore pour les religieux. Heureusement que l'ordre des Capucins lui fut
-plus hospitalier que l'ordre des Augustins.</p>
-
-<p>Les mauvais jours allaient cependant finir pour lui. À peine avait-il
-quitté l'Angleterre que plusieurs des portraits qu'il avait peints à
-la cour du prince d'Orange passèrent à la cour de Londres. Charles I<sup>er</sup>
-s'enthousiasma du beau caractère des portraits de Van Dyck; il lui
-envoya un ambassadeur. Mais Van Dyck n'oubliant pas qu'à son premier
-voyage la Grande-Bretagne lui avait été inhospitalière, jura d'abord
-de n'y jamais retourner. Cependant le chevalier Digby l'emmena à
-Londres et le présenta au roi. Charles I<sup>er</sup> l'accueillit avec autant de
-bonne grâce et de déférence que si c'eût été Rubens. Il lui donna
-son portrait garni de diamants, suspendu à une chaîne d'or; il le
-créa ensuite chevalier du Bain, et, voulant que l'Angleterre fût sa
-seconde patrie, il lui assura une pension considérable et lui donna
-deux logements, un d'hiver et un d'été. Il lui dit que toute sa cour
-se ferait peindre par lui et taxa lui-même le prix des portraits: cent
-livres sterling pour les portraits en pied et cinquante livres sterling
-pour les portraits à mi-corps.</p>
-
-<p>Ce fut le bon temps de sa vie. Comme Rubens, il eut une royauté, la
-plus haute et la plus douce, celle de perpétuer l'œuvre de Dieu. Les
-plus belles femmes de la Grande-Bretagne venaient, comme à une fête,
-poser devant sa palette, toute chargée pour elles de roses immortelles.
-Les blondes chevelures se répandaient pour lui en gerbes ruisselantes;
-les fraîches épaules plus blanches que la cime des Alpes, se
-découvraient devant son pinceau. Comme le maréchal de Richelieu, il
-pouvait se dire un peu le mari de toutes les femmes. Quand la belle
-princesse de Brignolles, à moitié nue, posait si complaisamment dans
-son atelier, quand Dyck peignait d'une main toute agitée cette gorge
-éblouissante, qui était le chef-d'œuvre de la nature, ne pensait-il
-pas que le grand maître avait créé cette gorge pour lui?</p>
-
-<p>Van Dyck vécut en familiarité intime avec Charles I<sup>er</sup>. Il était
-insatiable; il coûtait au roi plus cher qu'un premier ministre. Un jour
-que Charles I<sup>er</sup> posait devant le peintre (peut-être pour cet admirable
-portrait que la gravure a immortalisé), le roi, qui venait de parler au
-duc de Norfolk du mauvais état de ses finances, se tourna vers Van Dyck
-et lui dit en riant: «Et vous, chevalier, savez-vous ce que c'est que
-d'avoir besoin de cinq ou six mille guinées?&mdash;Oui, oui, sire; un
-artiste qui tient table ouverte à ses amis et bourse ouverte à ses
-maîtresses ne sent que trop souvent le vide de son coffre-fort<a name="FNanchor_31_1" id="FNanchor_31_1"></a><a href="#Footnote_31_1" class="fnanchor">[31]</a>.»
-Van Dyck s'était jeté dans d'effroyables dépenses; il enrichissait
-ses maîtresses et ses domestiques, mais il ruinait peu à peu son
-talent et sa santé. Dans ses fureurs de luxe, il ne fit point bâtir un
-palais comme Rubens, il fit bâtir un laboratoire, car il était tombé
-dans le prestige des alchimistes: tout l'or qu'il avait créé comme par
-magie avec son pinceau, il le vit bientôt s'évaporer par le creuset.</p>
-
-<p>C'était son ami, le duc de Buckingham, qui l'avait entraîné à la
-folie du grand-œuvre. L'orgueilleux favori de Charles I<sup>er</sup>, voyant qu'il
-avait presque ruiné Van Dyck, voulut réparer ses torts, d'ailleurs
-involontaires. Il l'arracha à ses maîtresses et le maria à la fille
-de lord Ruthven, seigneur écossais. C'était une des plus belles femmes
-de l'Angleterre, mais elle ne lui apporta en dot que son nom illustre et
-sa beauté déjà célèbre. Van Dyck, à peine marié, ramassa les
-débris de sa fortune et partit pour Anvers, espérant enfin y être
-accueilli avec enthousiasme. Mais décidément sa gloire n'était pas
-là. Une seconde fois il fit le voyage de Paris; on lui avait dit qu'il
-y rétablirait sa fortune en peignant la galerie du Louvre, mais le
-Poussin était arrivé avant lui. Une seconde fois il quitta la France
-inhospitalière; il retourna en Angleterre, mais c'en était fait de
-lui; il avait abusé de ses forces: jeune encore, il n'avait plus ni
-sève ni courage. Il tomba malade et ne se releva point. Sa femme lui
-avait donné une fille; cette fille étant morte à deux ou trois ans,
-ce fut un dernier coup pour son cœur. Il mourut, sans trop de regrets,
-à quarante-deux ans, avec la funèbre et sainte espérance d'aller
-reposer où déjà reposait sa fille, dans l'église Saint-Paul. Marie
-Ruthven se remaria, mais ne lui survécut guère<a name="FNanchor_32_1" id="FNanchor_32_1"></a><a href="#Footnote_32_1" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
-
-<p>Van Dyck n'a été que le Virgile de Rubens: moins de génie et plus de
-charme, moins de grandiosité et plus de noblesse, moins enthousiaste et
-plus parfait. Il faut dire qu'il est mort jeune et qu'il a jeté sa vie
-à l'aventure, toujours amoureux, parlant toujours fou. Du reste,
-n'était le parti pris de toujours mettre l'élève à l'ombre du
-maître, on aurait souvent pour Van Dyck, devant ses grandes
-compositions, la même ferveur que pour Rubens. À ceux qui lui refusent
-le génie on peut répondre par son fameux tableau de <i>Saint Martin</i>,
-exécuté à vingt ans dans le pauvre village de Saventhem, où il
-était seul, sans maître et sans tradition. Il a laissé en Italie des
-pages admirables qui ne pâlissent pas devant celles de Titien.</p>
-
-<p>Il avait, comme Rubens, la poésie de la couleur; son accent est moins
-vif, mais il est plus harmonieux encore; son clair-obscur est le
-triomphe de l'art, puisque l'art ne s'y montre pas. Ce qu'il faut
-surtout admirer en Van Dyck, c'est sa touche ferme, large et fondue, qui
-n'exclut pas un fini merveilleux. On comprend d'autant moins cette
-perfection, qu'il peignait une tête du premier coup et de la même
-palette. La plupart du temps, il commençait un portrait le matin, il
-retenait le modèle à dîner et terminait dans la soirée. On voit que
-ceux qui posaient ne s'ennuyaient pas chez lui. En effet, Van Dyck avait
-à sa disposition des comédiens, des jongleurs, des musiciens, des
-danseuses, tout ce qui fait du bruit, tout ce qui jette de l'éclat<a name="FNanchor_33_1" id="FNanchor_33_1"></a><a href="#Footnote_33_1" class="fnanchor">[33]</a>.
-En exagérant les ombres et les lumières avec la hardiesse du maître,
-Van Dyck arrivait toujours à un effet grand et simple. Il ne prenait à
-la nature que ce que demande la vérité; il y ajoutait la pompe de
-l'art. Ses têtes ont un tel relief, un tel degré de vie, qu'on oublie
-presque, en les voyant, que ce sont des portraits.</p>
-
-<p>Van Dyck, comme portraitiste, est à la hauteur de Raphaël, d'Holbein,
-de Velasquez et de Rembrandt. La vie éclate dans tous ses portraits; il
-saisissait la vérité au moment où l'âme rayonne sur la figure; de
-là cette fleur d'idéal, même dans la précision. Du reste, quand
-l'âme ne parlait pas sur la figure, Van Dyck faisait courir la sienne
-au bout de son pinceau; aussi retrouve-t-on quelquefois son air de tête
-dans sa galerie pourtant si vantée.</p>
-
-<p>Van Dyck est peut-être le peintre qui a le plus naïvement compris le
-beau idéal de son siècle; ses portraits lumineux, frappés du reflet
-de cette aube nouvelle qui se levait sur le monde, ont tous, avec leur
-fierté intelligente, un accent de poésie espagnole et romanesque. On
-peut dire aussi qu'ils rappellent les héros du Tasse, qui sont plus
-amoureux que sanguinaires; tous sont marqués d'un certain accent
-chevaleresque. On sent que le roman de leur vie a traversé leur cœur.
-Aussi les portraits de Van Dyck, outre qu'ils sont des chefs-d'œuvre,
-sont encore animés par leur air de tête. Ceux-là ont toujours une
-famille. Que de fois même un portrait d'aïeul a été décroché de la
-place d'honneur pour un portrait peint par Van Dyck!</p>
-
-<p>Titien seul est peut-être supérieur à Van Dyck comme portraitiste; il
-est plus sévère et plus magistral. Il faut dire que Van Dyck ne
-peignait que des Flamands et des Anglais, tandis que Titien peignait des
-Italiens: si le peintre d'Anvers trouvait plus de motifs pour sa
-palette, le peintre de Venise trouvait naturellement plus de vigueur et
-plus de caractère<a name="FNanchor_34_1" id="FNanchor_34_1"></a><a href="#Footnote_34_1" class="fnanchor">[34]</a>.</p>
-
-<p>Si Van Dyck a eu beaucoup d'imitateurs, il a eu peu d'élèves. On ne
-cite guère, parmi ceux qui ont étudié dans son atelier, que Fouchier,
-de Berg-op-Zoom, qui imita tour à tour Van Dyck, Tintoret et Brauwer;
-Hanneman, de La Haye, qui avait saisi la touche de son maître après
-quatre ou cinq leçons seulement; Reyn, de Dunkerque, qui aidait le
-grand portraitiste dans les ajustements; Boek, de Delft, qui fut
-recherché dans toutes les cours d'Europe. Il avait une telle rapidité
-de pinceau, que Charles I<sup>er</sup>, se faisant peindre par lui, s'écria:
-«Parbleu, Boek, je crois que vous peindriez à cheval et en courant la
-poste.»</p>
-
-<p>Quoique Gonzalez Coques fût élève de David Rikaert, on peut dire que
-son vrai maître fut Van Dyck. Dans quelques-uns de ses portraits, c'est
-la même fierté, le même goût et presque la même touche.</p>
-
-<p>Mais le vrai disciple de Van Dyck fut Lely qui lui succéda dans les
-bonnes grâces de la cour d'Angleterre. Il avait comme Van Dyck une
-table de douze couverts et un concert de douze musiciens pendant ses
-repas. Mais il ne se ruina pas comme Van Dyck, «parce qu'il eut moins
-de maîtresses et qu'il ne donna pas dans les folies de l'alchimie.» Il
-est beaucoup moins riche dans la postérité; cependant Lely est un vrai
-portraitiste, plein de tournure et d'éclat. Il a été tour à tour
-peintre ordinaire de Charles I<sup>er</sup>, de Cromwell et de Charles II. Il
-mourut subitement, empoisonné, dit un de ses historiens, par les
-succès de Kneller à la cour de Londres; empoisonné, dit un autre,
-avec plus de raison, par une méprise de son médecin.</p>
-
-<p>Van Dyck ferme le cycle des grands peintres de son pays. La nature des
-Flandres s'est épuisée en enfants sublimes. Le génie du Nord va
-s'exiler plus loin dans les brumes; il va fleurir à Leyde, à Harlem,
-à Amsterdam. L'école de Rubens se disperse et s'éteint peu à peu.
-Après cette moisson splendide, nous retrouvons çà et là quelques
-vertes pousses; après cette lumière éclatante, nous apercevons, sous
-la nuit qui tombe, les traces du soleil qui disparaît: le couchant
-conserve quelque temps encore ses teintes de pourpre et de flamme, peu
-à peu on ne voit plus que des étoiles au ciel de l'art. Mais demain le
-soleil va se lever en Hollande et s'appellera Rembrandt.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_1" id="Footnote_28_1"></a><a href="#FNanchor_28_1"><span class="label">[28]</span></a>En France, le beau idéal des raffinés ne ressemblait guère
-au beau idéal de la cour de Louis XIV. Quelle distance entre Botrou et
-Racine, qui tous deux ont été jugés beaux! Quel rapport existe-t-il
-entre les jolis coureurs de ruelles de 1740 et les pâles rêveurs de
-1840? Le masque se modifie selon les passions d'une époque; aussi, au
-XVIII<sup>e</sup> siècle, on avait Vanloo et La Tour; cent ans après nous avions
-Delacroix et Scheffer.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_1" id="Footnote_29_1"></a><a href="#FNanchor_29_1"><span class="label">[29]</span></a>La <i>Famille de la Vierge</i> a disparu depuis plus d'un siècle
-de l'église de Saventhem; le <i>Saint Martin</i> avait disparu aussi en
-faveur du Louvre; mais, en 1815, Saventhem a revu son chef-d'œuvre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_1" id="Footnote_30_1"></a><a href="#FNanchor_30_1"><span class="label">[30]</span></a>Van Dyck n'eut jamais à se louer des communautés
-religieuses. Il avait peint un <i>Saint Augustin</i> pour les Augustins
-d'Anvers; quand il s'agit de le payer, ils lui déclarèrent qu'il avait
-mal habillé leur saint, qu'ils le voulaient vêtu de noir et non vêtu
-de blanc. Van Dyck, dans l'espoir d'être payé, changea l'habit du
-saint; mais les religieux lui dirent alors qu'ils n'avaient pas
-d'argent. «Cependant, hasarda timidement l'un d'eux, si vous nous
-donniez un Christ de votre main, nous trouverions de quoi vous payer le
-<i>Saint Augustin.</i>» Van Dyck leur donna le Christ pour être payé du
-saint.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_1" id="Footnote_31_1"></a><a href="#FNanchor_31_1"><span class="label">[31]</span></a>La reine Marguerite de Bourbon, fille de Henri IV, posait un
-jour devant lui. Comme il s'arrêtait longtemps aux mains de la
-princesse (il excellait à peindre les extrémités), elle lui demanda
-d'un air enjoué pourquoi il caressait plus ses mains que sa tête:</p>
-
-<p>«Madame, c'est que j'espère de ces belles mains une récompense digne
-de celle qui les porte.» Descamps cite cette réponse comme une
-réponse heureuse. Nous espérons, pour l'honneur de Van Dyck, que c'est
-encore là une anecdote bâtie sur le vent. Un autre mot de Van Dyck
-prouverait un peu de sans-façon dans son caractère. On lui reprochait
-de peindre à quarante ans plus négligemment qu'à vingt: «Autrefois,
-répondit-il, j'ai travaillé pour ma renommée; aujourd'hui je
-travaille pour ma fortune.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_1" id="Footnote_32_1"></a><a href="#FNanchor_32_1"><span class="label">[32]</span></a>Le roi l'avait toujours beaucoup aimé, malgré sa soif de
-l'or et ses prodigalités; pendant la maladie du peintre, il promit
-trois cents guinées à son médecin s'il guérissait Van Dyck.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_1" id="Footnote_33_1"></a><a href="#FNanchor_33_1"><span class="label">[33]</span></a>«Le peintre Van Dyck, ruineux pur la réputation bien
-méritée qu'il s'est acquise dans son art, était parvenu par la
-libéralité de plusieurs princes, et par les sommes considérables
-qu'il tirait de ses tableaux, à un degré d'opulence que ceux qui
-cultivent la peinture, même avec le plus grand succès, n'ont pas
-connu: il avait une troupe de comédiens, de musiciens, et un équipage
-de chasse à lui. Il vivait en grand seigneur et se faisait payer de
-même.» L'ANNÉE LITTÉRAIRE.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_1" id="Footnote_34_1"></a><a href="#FNanchor_34_1"><span class="label">[34]</span></a>Joshué Reynolds, le grand portraitiste anglais, le salue
-connue le premier peintre de portraits. Le marquis d'Argens le salue
-comme le premier peintre du monde.</p></div>
-
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-
-
-<hr class="r5" />
-
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-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/figure11.jpg" width="500" alt="" />
-<p class="center"><i>Vénus.</i> Peint par Rembrandt</p>
-</div>
-
-
-
-
-<h4><a id="REMBRANDT">REMBRANDT</a></h4>
-
-
-<p>La vie et la couleur éclatent dans Rubens; dans Rembrandt, ce qui
-éclate, c'est la pensée et la lumière. Rubens est un plus
-éblouissant artiste, ses poëmes sont des merveilles qui enivrent les
-yeux; Rembrandt est plus méditatif; il veut surprendre l'esprit tout en
-étonnant le regard.</p>
-
-<p>On peut dire que, comme nation, la Hollande naquit de la Réforme. En
-vain Philippe II voulut étouffer sous son pied les semences prospères.
-Quand la raison a pénétré dans l'esprit d'un peuple, les forces
-brutales ne font que la répandre et la semer encore. En vain Philippe
-II mit en œuvre l'inquisition; non-seulement avec l'inquisition il
-perdit la foi catholique, mais encore la Hollande. Après quinze années
-de luttes et de supplices, l'héroïsme et la raison triomphèrent, les
-Bataves se déclarèrent affranchis du joug. Leur république ne tarda
-pas à s'élever au rang des premiers royaumes. On ne saurait trop
-admirer ce peuple perdu sur la mer, luttant sans cesse contre l'Espagne
-et contre la mer elle-même. La liberté enfante des prodiges, quand
-elle est fécondée par l'amour de la patrie.</p>
-
-<p>L'histoire de la philosophie ira consulter l'œuvre de Rembrandt comme
-l'un de ses documents les plus précieux. Un rayon de liberté couronne
-les têtes de ce grand maître. Ces hommes-là respirent fièrement sur
-la terre comme dans un royaume qui leur appartient; ils ont tous leur
-part de royauté; ils ont perdu, il est vrai, les visions extatiques qui
-entraînent l'âme aux pieds de Dieu, mais ils sont délivrés des
-chaînes de la papauté et des craintes de l'inquisition.</p>
-
-<p>La Hollande n'a jamais été rigoureusement papiste; la Réforme l'a
-trouvée toute réformée. C'est vers le nord que l'aube s'est levée.
-La scolastique seule, la scolastique, ce désert inhabitable pour la
-raison fécondante, mais parsemé de loin en loin de vertes oasis, avait
-lutté çà et là contre l'envahissement des papistes.</p>
-
-<p>Ce que Dante et Pétrarque furent pour la poésie, Léonard de Vinci,
-Michel-Ange et Raphaël pour les arts, Bacon et Descartes pour la
-philosophie, Copernic et Galilée pour l'astronomie, Colomb et Gama pour
-la science du globe, Luther le fut pour la religion. Or si Rembrandt a
-eu un maître, ce fut Luther.</p>
-
-<p>Rembrandt avait très-sérieusement foi en Luther. C'était pour lui mi
-réformateur comme Mahomet, Jésus-Christ et Moïse. Il pensait que le
-catholicisme, par ses pompes et ses voluptés, n'était plus qu'une
-autre mythologie. Dieu, l'image invisible, était caché par les images
-des saints. Rembrandt rendait grâce à Luther, qui avait indiqué aux
-Hollandais les premiers rayons du jour nouveau, qui leur avait inspiré
-l'esprit de révolte, qui avait fait de ses frères des hommes libres et
-forts. Dieu est avec eux, mais ils osent respirer et s'épanouir sous le
-ciel qui leur sourit. L'esclave s'est fait homme. Quel merveilleux temps
-pour la raison, pour les penseurs, pour les philosophes! C'est une
-période exubérante de génie: Agrippa, Bacon, Cherbury, Descartes,
-Spinoza, Gassendi, Pascal, Locke, Leibnitz, Wolf. Mais la philosophie
-passait par le martyre pour arriver à la gloire. On brûlait vifs,
-Bruno à Rome en 1600, Vanini à Toulouse en 1619; on allait bientôt
-brûler Kuhlmann à Moscou; les autres mouraient de faim ou d'ennui dans
-l'exil.</p>
-
-<p>Rembrandt fut un peintre philosophe qui étudia l'art et la vie dans la
-nature et dans la création, peu ou point dans les livres et dans les
-musées. Il ne devint pas, comme on le pense trop, un grand peintre sans
-le savoir; il disait très-bien que celui qui imite Homère n'imite pas
-l'Iliade. Il dédaignait de devenir illustre dans le chemin de ses
-devanciers: il voulait monter sur l'âpre montagne par un point inconnu.
-Il étudia les principes et la philosophie des arts: chez les Italiens,
-c'est l'imagination et le sentiment qui les emportent jusqu'au génie;
-chez Rembrandt, c'est la pensée et l'analyse. Les Italiens sont plus
-éloquents, Rembrandt est plus profond<a name="FNanchor_35_1" id="FNanchor_35_1"></a><a href="#Footnote_35_1" class="fnanchor">[35]</a>.</p>
-
-<p>Rembrandt<a name="FNanchor_36_1" id="FNanchor_36_1"></a><a href="#Footnote_36_1" class="fnanchor">[36]</a> naquit le 15 juin ou le 15 juillet 1606, trente ans après
-Rubens, entre les villages de Leyerdorp et de Koukerck, près de la
-ville de Leyde, de Hermann Gerretz et de Cornélie Van Zuitbroeck. Tout
-le monde sait que son père était meunier<a name="FNanchor_37_1" id="FNanchor_37_1"></a><a href="#Footnote_37_1" class="fnanchor">[37]</a> sur les bords du Rhin: de
-là le surnom de Van Rhin. Comme le père de Breughel le Drôle (ces
-exemples sont trop rares pour ne pas s'y arrêter), le meunier de Leyde
-voulut que son fils fût un savant ou un artiste. Il l'envoya étudier
-le latin à Leyde. Après quelques années d'études presque stériles,
-le jeune homme, qui n'aimait ni l'école ni les pédants, obtint de son
-père qu'il serait peintre et non point savant.</p>
-
-<p>Déjà il avait prouvé par ses dessins charbonnés sur tous les murs de
-la maison paternelle, crayonnés sur tous ses livres, qu'il était né
-pour l'art. Le meunier plaça son fils chez un peintre sans génie,
-Jakob Van Zwaanenburg, qui lui enseigna du moins l'alphabet de la
-peinture; après trois ans passés à l'atelier de Jakob Van
-Zwaanenburg, Rembrandt alla à Amsterdam demander des leçons à Lastman
-d'abord, à Pinas ensuite. Dans la <i>Description de la ville de Leyde</i>,
-Simon Leeven veut que George Van Schooten ait été le vrai maître de
-Rembrandt. Ce n'est pas trop la peine de discuter sur ce point:
-Rembrandt n'a eu qu'un maître, ce fut Rembrandt.</p>
-
-<p>En effet, bientôt fatigué de toutes ces leçons contradictoires qu'il
-avait subies sans trop se plaindre à Leyde et à Amsterdam, il revint
-au moulin de son père, déclarant qu'il n'aurait plus d'autre atelier.
-Il aimait cette tour élégante aux ailes rapides ou paresseuses; il
-comprenait que pour les hommes d'une forte trempe la nature est seule
-éloquente. Ce fut donc dans cet atelier qu'il commença à dérober au
-ciel cette lumière magique qui est l'âme de sa peinture. Celui qui
-devint avare jusqu'au ridicule fut d'abord un artiste amoureux de son
-art, sans songer à l'or qui tomberait bientôt de sa palette. Il
-peignait pour peindre, sans autre passion. À l'âge où tant d'autres
-se hâtent d'attirer les yeux sur leur talent, il trouvait de la
-volupté à vivre seul loin de tous, adonné aux lois austères de
-l'art. Mais un homme de génie est-il seul en face de l'œuvre de Dieu?
-N'est-ce pas plutôt les hommes qui lui font la solitude?</p>
-
-<p>Pendant qu'il étudiait par les yeux et par la pensée, tantôt errant
-sur les rives embrumées du Rhin en contemplation devant les trames
-invisibles du drame éternel, tantôt dans l'intérieur du meunier,
-s'amusant des jeux-de la lumière sur les rudes et franches figures de
-sa famille, tantôt, la palette en main, répandant la vie avec éclat,
-les peintres de Leyde et d'Amsterdam, qui avaient deviné son génie, le
-proclamaient d'avance comme une nouvelle étoile au ciel de l'art.
-Rembrandt ne croyait pas encore à lui-même, pareil aux maîtres
-sérieux, qui considèrent le génie avec respect et avec effroi. Un
-peintre, on ne dit pas son nom, voyant un de ses tableaux<a name="FNanchor_38_1" id="FNanchor_38_1"></a><a href="#Footnote_38_1" class="fnanchor">[38]</a>, lui
-conseilla d'aller le vendre à la Haye, pour lui prouver que son talent
-serait apprécié. Rembrandt alla à la Haye à pied, son tableau sous
-le bras, doutant encore de ses forces. Il se présenta chez un amateur,
-qui lui offrit à première vue cent florins. Rembrandt prit avec
-surprise les cent florins et retourna en toute hâte au moulin raconter
-sa fortune.</p>
-
-<p>Dès ce jour, il faut bien le dire, l'amour de l'argent vint passer dans
-ses rêves d'artiste. Sa famille était pauvre. Sans doute il enviait un
-peu le sort des beaux gentilshommes de Leyde, qui venaient se promener
-sous son moulin en pourpoint de velours, coiffés d'un feutre à plumes,
-portant des armes d'or et d'argent. Peut-être songea-t-il à secourir
-son père et sa mère, à donner à l'un le repos, à l'autre quelque
-dentelle ou étoffe de prix, peut-être aussi aima-t-il d'abord l'argent
-pour l'argent. Pourtant il était déjà riche par les tableaux qu'il
-allait faire quand il épousa une jeune paysanne de Rarep ou de
-Ransdorp, qui n'avait rien que sa beauté, sa fraîcheur et sa gaieté.
-Ce n'est point là le mariage d'un avare.</p>
-
-<p>Après avoir peint trois portraits pour laisser au moulin,&mdash;son
-portrait, celui de sa mère et celui de sa femme,&mdash;il alla s'établir à
-Amsterdam; il y ouvrit bientôt un atelier silencieux où chaque élève
-avait un cabinet. Sa manière d'enseigner était nouvelle à Amsterdam:
-devant l'écolier qui n'avait pas encore dessiné, il plaçait un
-modèle vivant et lui disait: «Voilà ton maître, tire-toi de là
-comme tu pourras.» Il conserva toujours ses allures et son langage
-rustiques. En vain il se couvrait d'armures et de chapeaux à plumes,
-l'altier paysan des bords du Rhin ne se masquait jamais ou se trahissait
-toujours.</p>
-
-<p>Il faut qu'ici-bas chacun ait sa folie; c'est une loi divine qui frappe
-éternellement l'humanité. Rembrandt eut donc la folie de l'argent.
-Cette folie, qui n'eut d'abord que des airs de caprice et de bizarrerie,
-devint peu à peu sombre et sérieuse. On a tenté de révoquer en doute
-l'avarice de Rembrandt; par amour du paradoxe, on a même voulu prouver
-qu'il était prodigue comme le sont presque tous les artistes. On s'est
-appuyé sur l'autorité de Houbraeken, qui affirme n'avoir jamais
-entendu dire que Rembrandt eût laissé un grand bien. Mais Houbraeken
-lui-même, parlant des repas de Rembrandt et du prix de ses tableaux, ne
-montre que trop ses contradictions. En effet, selon lui, le grand
-peintre de Leyde dînait assis sur un escabeau, tantôt avec un hareng
-salé, tantôt avec un fromage. On peut juger, d'après les portraits et
-les tableaux qu'il a laissés de sa femme et de son intérieur, qu'il
-n'avait de luxe que dans son talent. Il fuyait le monde avec effroi; en
-vain le bourgmestre Six cherchait à lui prouver qu'il était né pour
-les honneurs, qu'une gloire telle que la sienne perdait à se tenir
-cachée dans l'ombre de l'intérieur; il amassait l'or avec volupté, il
-persistait à ne s'amuser qu'en la compagnie des gens du peuple, plus
-émerveillé d'un trait naïf ou spirituel, parti du cœur ou du
-cabaret, que des discours éloquents appris dans les livres. Il était
-du peuple, il ne respirait la liberté qu'avec le peuple. On lui a fait
-un reproche de sa façon de vivre. Si son talent était à tous, sa vie
-était à lui-même; il ne devait compte que de son talent. On lui a
-reproché de n'avoir pas voulu sortir de son pays. Tous ses
-contemporains regrettaient de ne pas le voir faire un pèlerinage en
-Italie. Ce reproche n'est pas injuste comme l'autre, il est
-ridicule<a name="FNanchor_39_1" id="FNanchor_39_1"></a><a href="#Footnote_39_1" class="fnanchor">[39]</a>. Est-ce qu'en saluant le génie de Rembrandt on a le droit
-de le vouloir plus parfait, quand Léonard de Vinci, Michel-Ange,
-Raphaël, Corrége et Titien avaient pour ainsi dire fermé tout espoir
-aux peintres futurs?</p>
-
-<p>Rembrandt avait voulu arriver au génie sans s'appuyer sur le génie des
-autres. Il avait réuni sur les murs de son atelier des armures, des
-turbans, des étoffes persanes, des armes de prix, des pierres
-précieuses: «Ce sont là mes antiques,» disait-il.</p>
-
-<p>Esprit bizarre et libre, il n'était esclave de qui que ce fût, pas
-même de sa passion pour l'or. Un jour qu'il peignait une famille noble
-dans un seul tableau, on vint lui annoncer la mort d'un singe qu'il
-aimait beaucoup. Il ne peut contenir sa douleur; il s'irrite contre le
-sort, il dit que c'en est fait de lui. Tout en sanglotant, il trace à
-grands traits la figure du singe sur le tableau de famille. On lui fait
-des remontrances, on lui dit que son singe est déplacé au milieu de
-graves personnages; toute la famille s'indigne et lui ordonne d'effacer
-l'animal. Il continue à pleurer et à peindre son singe. Le chef de la
-famille lui demande d'un ton sévère si c'est le portrait des siens ou
-d'un singe qu'il prétend faire. «C'est le portrait du singe, répond
-Rembrandt.&mdash;Eh bien donc! vous garderez le tableau.&mdash;J'y compte bien,»
-réplique le peintre<a name="FNanchor_40_1" id="FNanchor_40_1"></a><a href="#Footnote_40_1" class="fnanchor">[40]</a>.</p>
-
-<p>Il riait lui-même de sa folie pour l'argent. Il ne se fâchait pas
-quand d'autres, en riaient. Ainsi, on raconte que ses élèves ont peint
-des pièces de monnaie sur des cartes répandues, comme par mégarde,
-dans l'atelier. Rembrandt s'y laissait prendre, et tendait la main avec
-une avidité comique et furieuse. Cependant, pour assouvir sa passion,
-il perdait toute noblesse; il avait un fils; il l'obligeait à vendre
-ses estampes, comme s'il les lui eut dérobées; il le condamnait à
-aller dans les ventes publiques surenchérir sur ses tableaux:
-singulière et triste éducation du fils d'un homme de génie! Il jouait
-comme Téniers, comme beaucoup d'autres, la comédie de la mort pour
-ranimer le zèle des amateurs, ou bien il simulait un long voyage: il
-parlait de s'exiler aux Grandes-Indes, ou bien encore il changeait
-quelques traits à une gravure pour la vendre à ceux qui déjà
-l'avaient achetée. Ainsi vivait cet homme si original et si fort, le
-vrai roi de la Hollande, comme Rubens est le vrai roi de la Flandre.</p>
-
-<p>On a quelque peine à se représenter un pareil génie, perdu, pour
-ainsi dire, dans une mine d'or, vivant dans son intérieur et étranger
-aux joies de l'intérieur. Van Dyck demandait la fortune à l'alchimie,
-Rembrandt demandait l'or à l'or lui-même. Ironie de l'esprit souverain
-qui avait laissé tomber sur eux un rayon de sa gloire! Dans la vie de
-chaque grand artiste, on pourrait trouver l'amour de l'or. Zeuxis ne
-faisait-il pas payer tous les curieux qui venaient voir la fameuse
-Hélène<a name="FNanchor_41_1" id="FNanchor_41_1"></a><a href="#Footnote_41_1" class="fnanchor">[41]</a>?</p>
-
-
-
-
-<h4>II</h4>
-
-
-<p>Rembrandt travailla jusqu'à son dernier jour, en 1674; il mourut, comme
-on voit, âgé de soixante-huit ans, laissant un fils, Titus Rembrandt,
-qui n'hérita point de son génie.</p>
-
-<p>Du moulin de son père au tombeau, la vie de Rembrandt ne fut guère
-variée. Il vivait enfermé en lui-même, ébloui de ses œuvres,
-parcourant le monde inconnu qu'il avait découvert dans l'art. Sans
-doute, enivré de gloire et d'or, il ne retrouva pas à Amsterdam un
-seul des beaux jours que Dieu lui avait donnés à vingt ans dans le
-poétique moulin aux ailes légères qui était sa salle d'orchestre au
-grand drame de la création; mais, dans sa simplicité naïve, sa femme
-lui fut toujours aimable. Il respirait autour d'elle le parfum doucement
-agreste des prairies de la maison natale.</p>
-
-<p>Chez Rembrandt, le style c'est l'homme. La pensée de Buffon
-s'appliquerait plus volontiers aux peintres qu'aux poëtes. Il y a dans
-la tête de Rembrandt quelque chose de sombre et de lumineux, d'abrupt
-et de fier, de naïf et de dédaigneux, une ligne douteuse, mais une
-couleur splendide. Il est étoffé comme son talent; il aime les
-chaînes d'or, les pendants d'oreilles, les pierres précieuses, les
-dentelles et les guipures, le velours et la soie, tout ce qui séduit
-les yeux. Il est le plus souvent coiffé d'une toque de velours qui
-répand l'ombre sur son front: cette ombre, c'est la pensée. Il portait
-ses moustaches un peu sauvages et ses cheveux bouclés<a name="FNanchor_42_1" id="FNanchor_42_1"></a><a href="#Footnote_42_1" class="fnanchor">[42]</a>, laissant à
-la nature tous ses droits comme dans ses tableaux.</p>
-
-<p>Rembrandt est l'une des plus robustes individualités qui aient passé
-dans le monde des arts. On peut dire qu'il n'est pas même de son pays.
-Il est grand à côté de Rubens et ne le rappelle jamais. Théophile
-Thoré, qui a étudié sur le vif ces deux maîtres souverains, les
-oppose avec beaucoup de vérité:</p>
-
-<p>«Il n'y a pas dans toutes les écoles deux peintres qui diffèrent plus
-l'un de l'autre que Rembrandt et Rubens; ce sont précisément les
-contraires: l'un est peintre concentré, l'autre est un peintre étalé;
-l'un cherche la simplicité caractéristique, l'autre une somptuosité
-ambitieuse; l'un ménage ses effets, l'autre les prodigue aux quatre
-coins de ses toiles; l'un est tout en dedans, l'autre tout en dehors;
-l'un est mystérieux, profond, insaisissable, et vous fait replier sur
-vous-même: toute peinture de Rembrandt, même connue d'avance par des
-descriptions ou des estampes, cause toujours, quand on la voit pour la
-première fois, une indéfinissable surprise; ce n'est jamais ce
-à quoi on s'attendait; on ne sait que dire; on se tait et on
-réfléchit;&mdash;l'autre est expansif, entraînant, irrésistible, et vous
-fait épanouir: toute peinture de Rubens communique la joie, la santé,
-une exubérance extérieure de la vie. Devant Rembrandt on se recueille,
-devant Rubens on s'exalte. Grands magiciens tous les deux, mais par des
-procèdes absolument inverses, ils sont l'un à l'autre ce que sont chez
-les Italiens le Vinci et le Véronèse. Pour qui connaît à fond
-Rembrandt, ce n'est point un paradoxe de dire qu'il a certaines
-qualités du Vinci; que son tourment, comme celui de Léonard, est
-l'expression de la physionomie intime; que ce caractère significatif il
-l'a cherché, trouvé et gravé sur les types du Nord, comme Léonard
-sur les beaux types de l'Italie. Par ce côté-là, incontestablement,
-il a quelque chose du peintre de la <i>Joconde.</i> Ses analogues dans
-l'école italienne, on en peut convenir volontiers, sont cependant
-plutôt Corrége, Giorgione et Titien, que Léonard, de même que, dans
-l'école espagnole, celui qui se rapproche le plus de lui, c'est
-Velasquez. Quant à Rubens, il est le frère de Paul Véronèse, sauf
-aussi la différence des types. Leurs instincts, leurs méthodes, leurs
-résultats,&mdash;leurs génies,&mdash;sont les mêmes.</p>
-
-<p>«On n'a jamais remarqué que Rembrandt et Rubens n'ont eu aucune
-relation ensemble, quoique contemporains; car, s'il y avait trente ans
-de distance entre leurs âges, Rembrandt cependant conquit la
-célébrité presque dès son arrivée à Amsterdam en 1650, ou du moins
-dès 1652, après la <i>Leçon d'anatomie</i>, et Rubens ne mourut qu'en
-1640. Les deux maîtres qui n'étaient pas bien loin l'un de l'autre,
-d'Amsterdam à Anvers, auraient pu se connaître. Il y avait une
-circulation assez fréquente de l'école d'Anvers à celle d'Amsterdam
-et réciproquement. Jean Lyvensz entre autres, le condisciple, l'ami et
-le sectateur de Rembrandt, a aussi étudié sous l'influence de Rubens.
-Il ne parait pas toutefois que le maître flamand et le maître
-hollandais aient échangé aucun témoignage de sympathie. Rembrandt, il
-est vrai, dans sa précieuse collection, avait un carton d'esquisses de
-Rubens et un choix de gravures d'après Rubens, parmi ses œuvres de
-Raphaël, de Michel-Ange et des autres grands artistes; mais Rubens qui
-possédait pourtant quelques Hollandais à côté de ses Véronèse et
-de ses Titien, n'avait pas le moindre croquis de Rembrandt. Peut-être
-le Flamand semi-italianisé l'estimait-il pas à sa juste valeur son
-naïf et sauvage compère des Provinces affranchies.»</p>
-
-<p>Si la peinture n'eût été découverte, Rembrandt l'aurait inventée.
-Venu après la période des chefs-d'œuvre italiens et flamands, un
-homme moins fort se fut contenté d'expliquer, pour ainsi dire, quelque
-maître connu. Il voulut à son tour posséder la clef d'or du génie.
-La vérité fut sa religion, la lumière sa poésie. Il fut vrai et
-rayonnant.</p>
-
-<p>Hardi dans son art jusqu'à l'insolence, il avait banni les règles
-consacrées par l'exemple des maîtres, il peignit à sa fantaisie,
-tantôt commençant par où les autres finissent, tantôt finissant par
-où les autres commencent. Ses portraits magiques ont un si grand relief
-parce qu'il semblait plutôt modeler que peindre. On cite de lui une
-tête où le nez était presque aussi saillant que celui du modèle.
-Cette façon de faire n'était pas du goût de tout le monde; Rembrandt
-s'en embarrasse fort peu; il dit un jour à quelqu'un qui approcha de
-très-près pour voir ce qu'il peignait: «Un tableau n'est pas fait
-pour être flairé; l'odeur de la couleur est malsaine.» Il disait
-aussi à ceux qui lui reprochaient de faire de la peinture raboteuse:
-«Je suis peintre et non teinturier.» Ces deux mots sont deux leçons
-immortelles. Par son admirable science du clair-obscur, il a produit
-dans chacun de ses tableaux quelque effet éclatant. Il était si sûr
-de son pinceau et de sa palette, qu'il plaçait chaque ton à sa vraie
-place, d'un seul coup, sans être obligé d'y revenir et de le foudre
-avec d'autres. De là cette fleur si fraîche de coloris. Il se
-contentait, pour adoucir les teintes et lier les lumières aux ombres,
-de quelques glacis légers qui faisaient l'harmonie sans altérer la
-virginité des couleurs.</p>
-
-<p>Tout penseur qu'il fût, il était souvent sans élévation.
-Quelques-uns de ses tableaux d'histoire ne sont que de suprêmes
-mascarades: c'était Véronèse et Basan en Hollande. Cependant il ne
-faudrait pas ici prononcer un jugement absolu: ainsi la <i>Descente de
-Croix, Tobie prosterné devant l'ange</i>, la <i>Résurrection de Lazare</i>, le
-<i>Triomphe de Mardochée</i>, l'<i>Adoration des Mages, Jésus à Emmaüs</i>,
-sont de sérieux chefs-d'œuvre animés de lueurs exquises, éclairés
-çà et là d'un rayon divin. À force de vérité, Rembrandt devient
-sublime comme d'autres à force d'élévation et d'idéal. J'ai vu à
-Venise<a name="FNanchor_43_1" id="FNanchor_43_1"></a><a href="#Footnote_43_1" class="fnanchor">[43]</a> une <i>Madeleine</i> de ce maître qui est un chef-d'œuvre
-d'expression et qui contraste singulièrement avec toutes les Madeleines
-des maîtres italiens. C'est une belle et simple Hollandaise; mais pour
-ce sublime poëte n'y a-t-il pas des modèles dans tous les pays? Si
-elle n'est pas belle par la grandeur des lignes, elle est belle par la
-douleur et par le repentir (douleur et repentir de la première fille
-venue; mais pourquoi faire toujours de Madeleine une femme trop
-illuminée des splendeurs du Christ, un poëte par le cœur, une Sapho
-chrétienne chantant ses péchés plutôt qu'elle ne les pleure?) Cette
-Madeleine de Rembrandt, on voit bien qu'avant de lever les yeux au ciel
-elle a aimé les hommes de la terre; on voit bien qu'elle a pleuré de
-joie avant de répandre ces belles larmes que le génie a
-cristallisées. Elle n'est pas nue comme ses sœurs; on la voit à
-mi-corps et de face, habillée en Hollandaise; elle montre une main
-admirable comme les faisait Rembrandt en ses jours de bonne
-volonté<a name="FNanchor_44_1" id="FNanchor_44_1"></a><a href="#Footnote_44_1" class="fnanchor">[44]</a>. Elle vit encore de la vie humaine par le cœur qui est
-l'orage de la créature; toutes les passions qui l'ont agitée sur la
-mer des dangers sont à peine assoupies dans son sein.</p>
-
-<p>La Vénus du musée du Louvre pourrait servir de pendant à cette
-Madeleine. C'est toujours une Hollandaise habillée des pieds à la
-tête (Rembrandt habillait même les anges). Elle est belle par l'éclat
-de la vie, par la sève et par la force; elle est même belle, si on
-peut parler ainsi, par la beauté. Dieu n'en a pas créé de plus
-victorieuses dans toute la Hollande. Elle a un Amour auprès d'elle; on
-lui en donnerait vingt sans épuiser ses lèvres ardentes et
-savoureuses.</p>
-
-<p>Dans la recherche du beau, il n'y a pas seulement la sévérité de la
-ligue et la grâce du contour. Le vase d'or le mieux sculpté n'est-il
-pas celui de l'autel d'où s'échappe un jet des flammes divines?
-L'histoire de Prométhée dérobant le feu du ciel n'est encore qu'une
-sublime allégorie. La beauté se forme de divers éléments, parce
-qu'elle est la beauté plastique, la beauté morale et la beauté
-intellectuelle, parce que l'artiste a dû tour à tour caresser avec la
-même ferveur les muscles d'Hercule, les lèvres savoureuses de Vénus
-ou de Madeleine<a name="FNanchor_45_1" id="FNanchor_45_1"></a><a href="#Footnote_45_1" class="fnanchor">[45]</a>, la tristesse poétique de Psyché et le front
-pensif de Minerve. Rembrandt caressait tour à tour le front de Minerve
-et les lèvres savoureuses de Madeleine ou de Vénus. Sa beauté
-idéale, c'était la pensée et le rayonnement: l'homme qui pense, la
-femme qui s'épanouit.</p>
-
-<p>Ce grand peintre aimait trop éperdument les jeux de la lumière dans
-l'obscurité. À Munich, il a un <i>Crucifiement</i> par un temps orageux,
-une <i>Mise au tombeau</i> sous une sombre voûte, une <i>Résurrection</i> au
-milieu de la nuit, une <i>Nativité</i> devant une lampe, une <i>Ascension</i>
-qu'illuminent les rayonnements du Christ; mais ces effets de
-clair-obscur, ces magiques oppositions de jour et de nuit, ne font pas
-tout le génie du peintre. Ceux qui nient son expression et son style,
-s'ils étaient demeurés contemplatifs devant ces œuvres étranges,
-auraient senti que son génie ne triomphait pas seulement par la magie
-de l'exécution. Son âme n'est-elle pas visible dans sa couleur? Il y a
-toujours sous un masque brutal, un profond sentiment humain. Il est loin
-de l'idéal chrétien, des figures détachées des fonds d'or du Giotto
-ou des paysages austères du Pérugin; mais il a sa foi comme les
-artistes les plus pieux du moyen âge et de la Renaissance. Il aime la
-nature sous quelque face qu'elle se présente. Elle est horrible;
-qu'importe! c'est la nature, une chose sainte et sacrée. S'il a perdu
-la poésie de l'esprit, n'a-t-il pas celle du cœur? Il proteste par
-l'éclat et l'exubérance contre la tombe entr'ouverte où les
-chrétiens nous enterrent même dans la vie.</p>
-
-<p>Le panthéisme doit reconnaître Rembrandt pour son peintre souverain.
-Après l'idéal antique, après l'idéal chrétien, il trouva l'idéal
-terrestre, l'idéal de la raison qui voit par l'œil simple. Dans
-l'œuvre de Rembrandt on dirait qu'il a voulu supprimer le ciel; il a
-pris du limon à ses pieds, et, comme un autre créateur, il a sculpté
-la personnalité humaine avec respect et avec amour<a name="FNanchor_46_1" id="FNanchor_46_1"></a><a href="#Footnote_46_1" class="fnanchor">[46]</a>. Oui, il y a
-loin de là aux fonds d'or des Byzantins qui fuyaient la terre et
-craignaient d'y mettre le pied! C'est un nouveau monde, un monde dans
-les ténèbres: la lumière de Rembrandt n'est-elle pas celle qui
-jaillit des ténèbres? C'est l'aube encore douteuse d'un jour nouveau
-qui sera éclairé par les orages du doute. Quel poëme plein de terreur
-et de mystère! La pensée humaine qui se reconnaît libre et va se
-briser aux tempêtes futures! Les sombres philosophes de Rembrandt, ceux
-qu'il a animés de ses rêves et de ceux de Luther, sont plus tristes
-que les martyrs de Ribeira. Ils ont l'avenir, ils y vont librement, ils
-sont maîtres du monde; mais que trouveront-ils dans l'avenir et que
-leur réserve le monde? Ils ont brisé leurs chaînes; mais c'étaient
-des chaînes d'amour, des chaînes de lis et de roses tombées du rivage
-sacré. Les philosophes de Rembrandt, tous nés du protestantisme,
-semblent se dire tristement: «Je suis libre, mais je ne suis qu'un
-homme. Je puis aller, mais où vais-je?»</p>
-
-<p>Rembrandt trouva presque en même temps son génie de portraitiste, de
-graveur et de paysagiste. À vingt-cinq ans, il avait toute sa force;
-depuis cet âge jusqu'à sa mort, il changea çà et là sa manière,
-mais tout en conservant sa chaude et vigoureuse empreinte. Soit que son
-travail fût très-étudié, soit qu'il peignît avec la rapidité de la
-foudre, soit qu'il créât un philosophe ou une paysanne, un intérieur
-hollandais ou un tableau biblique, c'était toujours le même génie
-viril, solide, éclatant.</p>
-
-<p>Rembrandt fut aussi grand coloriste dans la gravure que dans la
-peinture. Sa pointe, c'était encore son pinceau tout baigné d'ombre et
-de lumière. On reconnaît la même touche et le même esprit. Il n'a
-pas plus imité les graveurs ses devanciers qu'il n'avait fait des
-peintres; aussi est-il plus vigoureux et plus chaud<a name="FNanchor_47_1" id="FNanchor_47_1"></a><a href="#Footnote_47_1" class="fnanchor">[47]</a>. On peut
-hardiment parler des teintes de sa pointe. Ses descentes de croix, ses
-portraits, ses sujets religieux et profanes, ses paysages, sont d'un
-effet magique par l'expression, l'énergie et la couleur.</p>
-
-<p>On peut admirer Rembrandt dans tous les musées d'Europe, mais c'est à
-la Haye et à Amsterdam qu'il faut aller saluer son génie. La <i>Leçon
-d'anatomie</i><a name="FNanchor_48_1" id="FNanchor_48_1"></a><a href="#Footnote_48_1" class="fnanchor">[48]</a> et la <i>Ronde de nuit</i> (qui est une ronde de jour), sont
-l'expression la plus vive et la plus éloquente de ses deux manières.
-À vingt-cinq ans, il peignit la <i>Leçon d'anatomie</i> avec la science, la
-sobriété, la précision, la touche cachée d'un maître qui n'a plus
-rien à apprendre de l'art. C'est un chef-d'œuvre dont nul détail ne
-trahit une main de vingt-cinq ans. Plus de douze ans après, le jeune
-homme s'était fait homme, il peignit la <i>Ronde de nuit.</i> Alors il
-déploya toute la fougue, toute la témérité, toute l'exubérance de
-la jeunesse. Il rebroussa chemin à l'âge où tant d'autres continuent
-à marcher devant eux. Il ressaisit sa jeunesse et la jeta tout
-étincelante, pleine de vie féconde, audacieuse, comme un lion qui
-secoue sa crinière. Corrége et Velasquez eussent été éblouis devant
-ce chef-d'œuvre tout rayonnant.</p>
-
-<p>Rembrandt est un poëte sombre, étrange, hardi, bizarre, romanesque. Il
-joue ses drames sur un fond noir; il aime le mystérieux jusqu'à la
-fantasmagorie. C'est un poëte né de son temps, comme Shakespeare<a name="FNanchor_49_1" id="FNanchor_49_1"></a><a href="#Footnote_49_1" class="fnanchor">[49]</a>.
-Il aime mieux les hardiesses insensées que les beautés connues. La vie
-tombait de sa palette comme le blé sous la faux, comme l'eau jaillit du
-rocher, comme la lumière ruisselle du soleil. Il prenait la nature
-corps à corps et luttait avec elle en intrépide. Il osait être
-trivial, presque monstrueux. La poésie est partout pour le poëte. Il
-ne reculait devant aucune laideur vivante; mais sous sa main féconde
-tout prenait une expression fantasque et grandiose. Oui, celui-là a son
-idéal et son style dans le monde de l'art. Il est vrai de point en
-point, mais avec un accent éloquent. Oui, il a son idéal familier,
-visible dans le caractère formidable de sa peinture, dans la profondeur
-pensive de ses têtes, dans la bizarrerie de ses ajustements, qui ne
-sont d'aucun temps ni d'aucun pays, dans ses effets de clair-obscur,
-dans sa touche magistrale couronnée de chaudes vapeurs d'or et
-d'argent, dans sa manière hardie de distribuer l'ombre et la lumière.
-Winckelmann, qui pleurait d'admiration devant l'Apollon du Belvédère,
-demeurait rêveur tout un jour devant un tableau de Rembrandt.</p>
-
-<p>Le génie de ce grand artiste est presque inexplicable; il est à la
-fois brutal et délicat, heurté et harmonieux, farouche et tendre. Quel
-chaos, mais quelle lumière! quel tumulte, mais quelle gravité! quelle
-crinière flamboyante de lion, mais quels sourires de paix! Quel amour
-voluptueux des ténèbres et des rayons! quelle audace aveugle et quelle
-sagesse raisonnée! quelle modération dans la force! Il est fougueux
-jusqu'à la furie, original jusqu'à l'extravagance; mais comme au
-milieu de toutes ces fantaisies et de toutes ces témérités il demeure
-en pleine vérité, le pied cloué sur la terre, dans sa fierté
-dédaigneuse et sauvage!</p>
-
-<p>Rembrandt a égalé la puissance de la nature; comme elle, il a répandu
-d'une main large et féconde la vie sur ses œuvres. Il n'a pas imité
-par l'imitation, mais par la création; il s'est élevé jusqu'au
-prodige.</p>
-
-<p>Ne pourrait-on pas comparer Rembrandt à un comédien qui arrive à
-l'improviste sur le théâtre, affublé d'un costume invraisemblable,
-comme pour jouer la comédie? On le trouve si original, si franc, si
-bizarre, qu'on sourit et qu'on se promet de rire beaucoup de sa
-comédie. Mais peu à peu sa figure s'éclaire d'un rayon magique, on
-l'écoute, on ne rit plus: ce n'est pas la comédie, c'est le drame
-qu'il joue, un drame sombre et gai, le drame humain, comme Shakespeare.
-Il est si éloquent dans ses haillons, si trivial sous sa toque de
-velours, si poétique et si pittoresque dans son franc parler tout semé
-d'images bibliques et plébéiennes, qu'il vous étonne, vous transporte
-et vous donne le vertige.</p>
-
-<p>L'inspiration, c'est le rayon sacré qui part du sein de Dieu et qui va
-frapper le cœur ou l'esprit des poëtes et des artistes. Ce rayon a
-traversé les brumes du pays de Leyde pour illuminer Rembrandt et son
-œuvre. Comme Michel-Ange, Rembrandt, le Michel-Ange de la Hollande, a
-pénétré dans le monde des penseurs; mais, au lieu de lever ses yeux
-éblouis vers les cimes inaccessibles, il est demeuré religieusement
-attaché à la terre, sa vraie patrie.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_1" id="Footnote_35_1"></a><a href="#FNanchor_35_1"><span class="label">[35]</span></a>Les Flandres ont autant servi l'art que l'Italie; Raphaël n'a
-pas créé un peintre et en a désespéré mille: chez lui, c'est le
-monde connu, c'est le dernier mot, c'est le couronnement de l'œuvre;
-chez Rembrandt, l'intrépide et magique coloriste, c'est encore le
-commencement du monde.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_1" id="Footnote_36_1"></a><a href="#FNanchor_36_1"><span class="label">[36]</span></a>À ce prénom Rembrandt si l'on ajoute, selon la coutume
-hollandaise, le nom paternel Hermans-zoon (Hermansz par abréviation) et
-le nom topographique van Rijn, on a le nom complet, consigné, sauf les
-variantes d'orthographe, dans les actes et les écrits du temps:
-REMBRANDT HERMANSZ VAN RIJN.&mdash;W. BERGER.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_1" id="Footnote_37_1"></a><a href="#FNanchor_37_1"><span class="label">[37]</span></a>Cette famille de meuniers du Rhin était fort à l'aise et
-très-honorable. Meuniers, bateliers, boulangers, sont, en ce pays-là,
-de bons bourgeois, ayant pignon sur rue, voiles au vent sur les canaux,
-et «du pain sur la planche;» riches souvent, et quelquefois
-intéressés dans les opérations des pays d'outre-équateur; mêlés,
-comme tout le monde en Hollande, aux administrations municipales et aux
-affaires publiques: donnant de l'éducation à leurs enfants et les
-tenant à la hauteur des classes les plus élevées&mdash;W. BERGER.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_1" id="Footnote_38_1"></a><a href="#FNanchor_38_1"><span class="label">[38]</span></a>On croit qu'il représentait la <i>Femme adultère.</i> Vers le
-même temps, il peignit une <i>Fuite en Égypte</i> dans un admirable
-paysage, d'un grand effet jusque-là inconnu.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_1" id="Footnote_39_1"></a><a href="#FNanchor_39_1"><span class="label">[39]</span></a>«Rembrandt aurait été un plus grand peintre si Rome avait
-été sa patrie ou s'il en avait fait le voyage; il n'a dû son talent
-qu'à la nature et à son instinct, et il aurait appris à trouver, sans
-se méprendre, le beau dont il s'est toujours écarté. S'il en a
-quelquefois approché, ç'a été moins par réflexion que par hasard.»
-DESCAMPS.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_1" id="Footnote_40_1"></a><a href="#FNanchor_40_1"><span class="label">[40]</span></a>La vie de Rembrandt est semée de pages pittoresques.</p>
-
-<p>«Il avait une servante extrêmement babillarde: après avoir peint son
-portrait, il l'exposa à une fenêtre où elle faisait souvent de
-longues conversations. Les voisins prirent le tableau pour la servante
-même, et vinrent aussitôt dans le dessein de discourir avec elle; mais
-étonnés de lui parler pendant plusieurs heures, sans qu'elle répondit
-un seul mot, ils trouvèrent ce silence fort singulier et s'aperçurent
-enfin de leur erreur.»</p>
-
-<p>C'est toujours l'histoire des oiseaux qui allaient becqueter les raisins
-du peintre grec.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_1" id="Footnote_41_1"></a><a href="#FNanchor_41_1"><span class="label">[41]</span></a>On sait qu'elle fut surnommée la courtisane, parce que tout
-le monde la voyait pour de l'argent.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_1" id="Footnote_42_1"></a><a href="#FNanchor_42_1"><span class="label">[42]</span></a>Dans la gravure d'Eisen, il est encadré entre un portrait
-d'ami et un philosophe qui médite dans le demi-jour. On voit d'un
-côté sa palette, de l'autre sa pointe sur une eau-forte ébauchée.
-Qui n'a vu l'eau-forte où il s'est gaiement représenté lui-même avec
-sa femme?</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_1" id="Footnote_43_1"></a><a href="#FNanchor_43_1"><span class="label">[43]</span></a>Couvent de Sainte-Marie du Salut.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_1" id="Footnote_44_1"></a><a href="#FNanchor_44_1"><span class="label">[44]</span></a>«Il sentait si bien son incapacité à dessiner les mains,
-qu'il les cachait le plus qu'il pouvait.» Ainsi parle Descamps. C'est
-d'une grande injustice, quand Rembrandt faisait un portrait, c'était le
-plus souvent en toute hâte. Pourquoi se fût-il attardé en peignant
-des mains inutiles? S'il cachait les mains, c'était par paresse et non
-par impuissance. Du reste, Descamps se contredit, selon sa coutume:
-«J'ai vu de ses tableaux où quelques traces de brosse qu'on ne
-distingue pas trop de prés représentent, à une certaine distance, des
-mains peu décidées, mais qui font autant d'effet que si le peintre y
-eut mis plus de sollicitude.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_1" id="Footnote_45_1"></a><a href="#FNanchor_45_1"><span class="label">[45]</span></a>Cette Vénus n'est pas le portrait de sa femme, mais la
-rappelle. Du reste, sa femme posait habituellement pour ses Vénus et
-ses Madeleine.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_46_1" id="Footnote_46_1"></a><a href="#FNanchor_46_1"><span class="label">[46]</span></a>Les cinquante portraits qu'il a laissés de lui-même ne
-prouvent-ils pas tout son zèle à proclamer l'œuvre du Créateur, la
-royauté de l'homme? C'était là sa religion. Du reste, quand il met en
-scène la sublime tragédie du christianisme, n'a-t-il pas une
-éloquence toute biblique?</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_47_1" id="Footnote_47_1"></a><a href="#FNanchor_47_1"><span class="label">[47]</span></a>«Rembrandt n'a jamais voulu graver devant personne; son
-secret était un trésor et il était avare. On n'a jamais deviné de
-quelle manière il commençait et finissait ses planches; tout ce qu'on
-a su, c'est qu'à peine avait-il fait le trait et donné quelques ombres
-qu'il faisait tirer un nombre d'épreuves. Il mettait de nouveau le
-vernis sur sa planche et en augmentait le travail; cela se faisait
-jusqu'à trois ou quatre fois. Lorsque la planche était usée, il
-ébarbait les fonds et changeait les effets, en sorte que la partie qui
-avait été ombrée devenait claire: cette dernière transposition n'a
-pas toujours réussi; les épreuves de quelques-unes en sont grises,
-approchant de la manière noire. Il ne calquait guère ses dessins, de
-peur d'en refroidir l'esprit.» DESCAMPS.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_48_1" id="Footnote_48_1"></a><a href="#FNanchor_48_1"><span class="label">[48]</span></a>La <i>Leçon d'anatomie</i> représente le docteur Tulp devant un
-cadavre baigné d'ombre et de lumière, entouré de sept personnages
-distingués qui l'écoutent avec une attention suprême. Bien n'est plus
-simple, rien n'est plus saisissant. Ce corps blanc comme le marbre des
-tombeaux, ces hommes vêtus de noir, à barbe blonde, à figure
-intelligente, se gravent pour jamais dans l'esprit. La <i>Ronde de nuit</i>
-est une simple convocation de la garde civique pour recevoir le prince
-d'Orange. Le tambour surprend ces bons Hollandais. Pour animer cette
-scène, Rembrandt a choisi l'instant où ils s'élancent à demi
-habillés, l'un boulonnant son pourpoint, celui-ci mettant ses gants.
-C'est le triomphe du mouvement et du désordre.</p>
-
-<p>Parmi les chefs-d'œuvre de Rembrandt il faut citer aussi sa <i>Descente
-de croix</i>, la <i>Résurrection de Lazare</i>, les <i>Vendeurs chassés du
-temple</i>, l'<i>Adoration des Mages</i>, la <i>Mort de la Vierge.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_49_1" id="Footnote_49_1"></a><a href="#FNanchor_49_1"><span class="label">[49]</span></a>«Un génie pénétrant, le sorcier hollandais Rembrandt, qui
-sut tout deviner, dans son tableau lugubre, date de la grande joie du
-traité de Westpbalie (1648), a parlé mieux que tous les politiques,
-tous les historiens (le <i>Christ à Emmaüs</i> que nous avons au Louvre). On
-oublie la peinture. On entend un soupir. Soupir profond, et tiré de si
-loin! Les pleurs de dix millions de veuves y sont entrés, et cette
-mélodie funèbre flotte et pleure dans l'œil du pauvre homme, qui
-rompt le pain du peuple.&mdash;Il est bien entendu que la tradition du moyen
-âge est finie et oubliée, déjà à cent lieues de ce tableau. Une
-autre chose déjà est à la place, un océan dans la petite toile. Et
-quoi?...&mdash;L'âme moderne.&mdash;La merveille, dans cette œuvre profonde
-d'attendrissement et de pitié, c'est qu'il n'y a rien pour
-l'espérance. «Seigneur, dit-il, multipliez ce pain!... Ils si sont
-affamés!» Mais il ne l'attend guère, et tout indique ici que la faim
-durera.&mdash;Ce misérable poisson sec qu'apporte le fiévreux hôtelier n'y
-fera pas grand'chose. C'est la maison du jeûne, et la table de la
-famine. Dessous rit, grince et gronde un affreux dogue, le diable, si
-l'on veut, une bête robuste, aussi forte, aussi grasse que ces pauvres
-gens-là sont maigres. Il a sujet de rire, carie monde lui
-appartient.»&mdash;MICHELET.</p></div>
-
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-<hr class="r5" />
-
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-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/figure12.jpg" width="500" alt="" />
-<p class="center"><i>Portrait.</i> Peint par Velasquez</p>
-</div>
-
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-
-<h4><a id="DON_DIEGO_VELASQUEZ_DE_SILVA">DON DIEGO VELASQUEZ DE SILVA</a></h4>
-
-
-<p>De tous les grands maîtres, don Diego Velasquez de Silva est peut-être
-le moins réellement connu, quoique sa réputation soit universelle et
-incontestée. L'Espagne jalouse a gardé l'œuvre presque tout entier de
-son peintre favori, et les autres musées n'en possèdent que des
-fragments d'une importance médiocre et souvent d'une authenticité
-douteuse.</p>
-
-<p>Ses tableaux sont restés au palais de Madrid, à l'Escurial, au Prado
-et autres résidences royales, accrochés au clou même où on les avait
-suspendus d'abord, pour venir, longues années après, prendre place
-immuablement au Musée royal.</p>
-
-<p>Autrefois, un voyage en Espagne était chose difficile et périlleuse;
-la chaîne des Pyrénées de sa haute arête séparait bien véritablement
-la France de la Péninsule. Le mot de Louis XIV n'était pas devenu
-encore une vérité. Il fallait faire une route longue et mal
-tracée, à dos de mulet, en galère ou dans quelque lourd coche aux
-durs coussins, entre une double haie de croix sinistres indiquant des
-meurtres ou des accidents, n'ayant pour gîte que des ventas,
-coupe-gorges nullement perfectionnés depuis don Quichotte, et plus
-hospitalières aux bêtes qu'aux personnes. Rares étaient les voyageurs
-qui franchissaient les monts, à moins qu'ils n'y fussent forcés par de
-sérieux motifs de position, d'intrigue ou de diplomatie. Parmi ceux-là
-on comptait peu d'amateurs de peinture. À peine jetaient-ils sur les
-toiles du maître, trop profondément espagnol pour être goûté à
-première vue des étrangers, ce regard vague, distrait, banalement
-admiratif de l'homme qui n'y entend rien et a bien d'autres choses en
-tête. Cependant Velasquez, pour ainsi dire ignoré de l'Europe, n'en
-voyait pas moins son nom cité à côté de Titien, de Véronèse, de
-Rubens, de Rembrandt et de tous les rois de la couleur. Il rayonnait
-tranquillement dans sa gloire lointaine, révéré sur parole comme ces
-monarques invisibles à leurs sujets et dont la majesté est faite de
-mystère.</p>
-
-<p>On peut maintenant admirer Velasquez sur place. Il est plus facile
-aujourd'hui d'aller à Madrid qu'autrefois à Corinthe, et ce n'est pas
-par vain amour-propre de touriste que nous nous prévaudrons, pour
-parler du grand maître, de deux voyages faits en Espagne à une époque
-où une telle entreprise offrait encore quelque danger. Sans imiter sir
-David Wilkie qui, dans son fanatisme, analysait chaque jour un pouce
-carré du tableau des <i>Borrachos</i>, nous avons soigneusement étudié le
-grand don Diego Velasquez de Silva au <i>Museo real</i>, où se trouvent
-réunies ses œuvres les plus célèbres; les <i>Menines</i>, les <i>Forges de
-Vulcain</i>, la <i>Reddition de Bréda</i> ou tableau <i>des lances</i>, les
-<i>Filleuses</i>, les <i>Buveurs</i>, les portraits équestres de Philippe III, de
-Philippe IV, de doña Isabelle de Bourbon, de Marguerite d'Autriche, de
-l'infant d'Espagne, du comte-duc d'Olivarès et autres toiles de la plus
-riche couleur et du caractère le plus original.</p>
-
-<p>Avant de commencer la description et la critique de ces chefs-d'œuvre,
-il serait bon, pour n'y plus revenir, d'esquisser en quelques traits la
-physionomie biographique de ce maître souverain. L'exact Cean-Bermudez
-nous servira de guide.</p>
-
-<p>Don Diego Velasquez de Silva, qu'il vaudrait mieux appeler D. Diego
-Rodriguez de Silva y Velasquez, puisque son père se nommait Juan
-Rodriguez et sa mère doña Geronima Velasquez, naquit à Séville, en
-1599, et non en 1594, comme le dit Palomino. Il fut baptisé le 6 juin
-à l'église Saint-Pierre, ainsi que les registres de la paroisse en
-font foi. Ses ancêtres paternels, venus de Portugal, s'étaient
-établis dans cette ville, et ses parents le destinèrent à l'étude du
-latin et de la philosophie; mais, remarquant chez l'enfant, qui couvrait
-de <i>bons-hommes</i> les marges de ses livres et de ses cahiers, une
-inclination décidée pour le dessin, ils le mirent à l'atelier
-d'Herrera le Vieux.</p>
-
-<p>C'était un terrible homme que cet Herrera! Homme de génie après tout,
-mais d'un génie violent, bizarre et féroce. Une fougue effrénée
-d'exécution suffisait à peine aux emportements de sa pensée. Il
-dessinait avec des morceaux de charbon attachés an bout d'un appui-main
-et faisait lancer par une vieille servante des baquets de couleur contre
-une toile. De ce chaos il tirait son œuvre, peignant avec des balais,
-des éponges, des dos de cuillers, la lame du couteau à palette, tout
-ce qui lui tombait sous la main; souvent avec le pouce, comme s'il
-modelait dans l'argile. Cette façon sauvage était nouvelle à
-Séville, dont les peintres cherchaient la grâce et le fini, mais elle
-s'imposait par sa truculence magistrale. Il existe à la galerie du
-Louvre un superbe échantillon d'Herrera: c'est un <i>saint Basile
-présidant un concile d'évêques et de moines</i>; on dirait Satan
-haranguant le Pandæmonium, tant les figures sont farouches, sinistres,
-et diaboliques. Une méchanceté infernale crispe ces têtes convulsées
-et le Saint-Esprit qui secoue ses ailes effarées au-dessus du saint a
-l'air du corbeau d'Odin ou d'un oiseau de proie qui veut lui manger la
-cervelle; tout cela est enlevé avec une rage de brosse inimaginable et
-semble comme flamboyant d'un reflet d'auto-da-fé. À côté de ce
-frénétique, le Caravage, l'Espagnolet et Salvator sont des peintres à
-l'eau de rose.</p>
-
-<p>Le caractère répondait au génie. Le paroxysme de la fureur était
-l'état habituel d'Herrera. Les élèves épouvantés fuyaient, quelque
-désir qu'ils eussent de ses savantes leçons; d'autres leur
-succédaient qui bientôt n'y pouvaient tenir. L'atelier restait désert
-et ne contenait plus que l'artiste démoniaque s'escrimant contre ses
-tableaux comme s'il eût eu affaire à des ennemis mortels. Son fils se
-sauva emportant l'épargne paternelle, et ne se crut en sûreté qu'à
-Rome. Sa fille se fit religieuse. On pense bien que Velasquez ne put se
-plaire bien longtemps sous une tyrannie pareille, et quoique le maître
-fût grand dessinateur, savant anatomiste, comme il le fit bien voir
-dans son <i>Jugement dernier</i> de l'église Saint-Bernard à Séville,
-plein d'invention, de génie et de feu, il passa sous la direction de
-Pacheco, moins grand artiste sans doute, mais dont l'humeur aimable
-convenait mieux à son tempérament paisible et doux.</p>
-
-<p>Pacheco, qui était littérateur autant que peintre, et qui a écrit un
-livre estimé sur «l'art de la peinture,» lui apprit les préceptes et
-les règles et tout ce que peut enseigner un bon professeur. Cependant,
-le jeune Velasquez, tout en profitant des leçons de son nouveau
-maître, se disait que le meilleur enseignement est encore celui que
-donne la nature, et, dès lors, il fit vœu de ne jamais rien dessiner
-ou peindre qu'il n'eût l'objet devant les yeux, c'est-à-dire de
-travailler toujours d'après le vif, <i>ad vivum.</i> Aussi avait-il sans
-cesse près de lui un jeune garçon apprenti, qui lui servait de modèle
-en diverses actions et postures, soit riant, soit pleurant, dans les
-altitudes les plus difficiles, et il fit, d'après lui, beaucoup de
-têtes au crayon noir avec rehauts de crayon blanc sur papier bleu,
-ainsi que d'après d'autres personnes. Par cette étude persistante, il
-arriva à exceller si bien dans les têtes que peu d'Italiens
-l'égalèrent. Ses rivaux mêmes en convenaient et disaient que là se
-bornait son mérite. À quoi il répondait avec une noble fierté: «Ils
-me font beaucoup d'honneur, car moi je ne connais personne qui sache
-bien peindre une tête.»</p>
-
-<p>En ce temps-là, les artistes ne cherchaient plus l'idéal poétique ou
-religieux. C'était le règne des <i>naturalistes</i> (nous dirions
-aujourd'hui <i>réalistes</i>). Caravage, le Guerchin, le Calabrèse se
-contentaient de rendre avec une énergie intense le modèle qu'ils
-avaient devant les yeux; mais comme c'étaient, après tout, de grands
-peintres, par la force du rendu, la violence de l'effet, la singularité
-du type, ils arrivaient malgré eux à une sorte d'idéal, car la nature
-prise au hasard ne présente pas cet aspect éclatant et sombre. Elle
-n'offre pas, à moins qu'on ne la mette sous un jour particulier, ces
-vives lumières, ces intenses ténèbres. Il y a dans les tableaux les
-plus vrais de ces maîtres le choix de l'effet, l'angle d'incidence,
-l'outrance du rendu qui font monter la réalité jusqu'à l'art.</p>
-
-<p>Velasquez partageait ces principes. Son génie exact, lucide et
-mathématique avait besoin de certitude, et quelle meilleure pierre de
-touche que la nature toujours consultée et copiée? Avec elle, point
-d'erreurs, point de fausse route. Si elle ne possède pas le beau
-absolu, elle contient le vrai, et c'est assez. Aussi le jeune artiste,
-qui devait devenir un si grand maître, ne donne-t-il jamais un coup de
-crayon sans l'aide et le contrôle de cette infaillible institutrice.</p>
-
-<p>Quelquefois il arrive aux jeunes élèves qui se sont attardés dans
-l'étude du dessin de ne pouvoir se rendre maîtres du pinceau et de la
-palette. Cet art du coloris leur reste longtemps de difficile accès.
-Quelques-uns y échouent entièrement et font dire de leurs tableaux
-qu'on préférerait des cartons ou des grisailles.</p>
-
-<p>Aussi, pour s'exercer, Velasquez peignait-il des fruits, des légumes,
-des citrouilles, du poisson, du gibier et autres sujets de nature morte,
-groupés de manière à former ce que les Espagnols appellent un
-<i>bodegon.</i> Ces études ne semblaient pas au-dessous de lui au jeune
-maître; il y apportait déjà cette simplicité souveraine et cette
-largeur grandiose qui forment le fond de sa manière dédaigneuse de
-tout détail inutile. Ainsi traités, ces fruits auraient pu être
-posés dans un plat d'or, sur une crédence royale; ces victuailles,
-d'un sérieux historique, figurer aux noces de Cana et remplacer les
-mets que Paul Véronèse a oublié de servir à ses convives. Ces
-modèles, d'une immobilité complaisante, se prêtaient plus à ce genre
-d'études ayant pour but de s'assimiler la couleur et de s'assurer le
-libre maniement de la brosse, que le corps humain avec sa structure
-compliquée et profonde, ses trépidations de vie et ses reflets de
-passions intérieures, ce qui ne veut pas dire que Velasquez négligeât
-le nu, cette base de tout art plastique. Son <i>Christ en croix</i>, passé
-du couvent de Saint-Placide au Musée royal, ses <i>Forges de Vulcain</i> et
-sa <i>Tunique de Joseph</i>, montrent assez qu'il savait faire autre chose
-que des têtes et des étoiles. S'il ne cherche pas la beauté comme les
-grands artistes d'Italie, Velasquez ne poursuit pas la laideur idéale
-comme les réalistes de nos jours: il accepte franchement la nature
-telle qu'elle est, et il la rend dans sa vérité absolue avec une vie,
-une illusion et une puissance magiques, belle, triviale ou laide, mais
-toujours relevée par le caractère et l'effet. Comme le soleil qui
-éclaire indifféremment tous les objets de ses rayons, faisant d'un tas
-de paille un monceau d'or, d'une goutte d'eau un diamant, d'un haillon
-une pourpre, Velasquez épanche sa radieuse couleur sur toutes choses
-et, sans les changer, leur donne une valeur inestimable. Touchée par ce
-pinceau, vraie baguette de fée, la laideur elle-même devient belle; un
-nain difforme, au nez camard, à la face écrasée et vieillotte, vous
-fait autant de plaisir à regarder qu'une Vénus ou qu'un Apollon.
-Lorsque Velasquez rencontre la beauté, comme il sait l'exprimer sans
-fade galanterie, mais en lui conservant sa fleur, son velouté, sa
-grâce, son charme et en l'augmentant d'un attrait mystérieux, d'une
-force délicate et suprême! Faites poser devant lui la Perfection, il
-la peindra avec une aisance de gentilhomme et ne sera pas vaincu par
-elle. Rien de ce qui existe ne saurait désormais mettre sa brosse en
-défaut.</p>
-
-<p>Grâce à ces fortes études il fera les rois, les reines, les infants
-galopant sur les genets d'Espagne en costume de chasse ou de gala, aussi
-bien que les nains, les philosophes et les ivrognes; la tête pâle et
-délicate, dont la blancheur blafarde se colore à peine du sang d'azur
-(sangre azul) des races royales dégénérées, ne lui coûtera pas plus
-de peine que la trogne hâlée et vineuse du soudard, ou le teint
-sordide du mendiant; sa brosse rendra l'orfroi des brocarts constellés
-de pierreries, comme les rugosités du haillon de toile. Ce luxe ne lui
-coûtera pas plus que celle misère; il ne s'étonnera pas de l'un, il
-ne méprisera pas l'autre; à son aise dans le palais comme dans la
-chaumière; fidèle à la nature, il sera partout chez lui.</p>
-
-<p>Pour se rompre la main, il lit ensuite des figures vêtues, des sujets
-familiers et domestiques à la manière de David Téniers, des
-<i>bambochades</i> dans le goût des peintres flamands et hollandais. Ces
-tableaux, malgré leur mérite par l'imitation trop exacte, trop
-littérale et trop minutieuse de la nature, avaient un peu de
-sécheresse et de dureté. À cette période, qui forme la première
-manière de Velasquez, peuvent se rapporter l'<i>Aguador de Séville</i> qui
-est au musée de Madrid, une <i>Nativité</i>, appartenant jadis au comte
-d'Aguila, et quelques autres toiles dont on a perdu la trace.</p>
-
-<p>Tout en travaillant, il profitait de la conversation des lettrés et des
-poëtes qui fréquentaient alors son maître Pacheco; il entendait leurs
-discours enthousiastes, leurs raisonnements philosophiques, leurs
-dissertations érudites sur les beaux-arts, et il apprenait, dans cette
-académie du bon goût, ce qu'un peintre doit savoir pour être autre
-chose qu'un praticien vulgaire. Il lisait aussi les bons livres dont
-était composée la bibliothèque de l'artiste-littérateur, et il se
-préparait à sa fortune future.</p>
-
-<p>Velasquez passa cinq ans dans cette école, qu'on pouvait vraiment
-appeler une académie des beaux-arts, et Pacheco fut si content de la
-douceur de caractère, de la régularité de mœurs et des brillantes
-dispositions que montrait son élève, qu'il lui donna en mariage sa
-fille doña Juana. Il venait en ce temps-là à Séville beaucoup de
-peintures de Flandre, d'Italie et de Madrid, dont le jeune artiste se
-fit un sujet d'étude, mais aucunes ne lui firent autant d'impression
-que celles de don Luis de Tristan. Il trouvait chez ce maître un
-coloris analogue à sa propre manière de voir, une grande vivacité de
-conception et une façon de dégrader les teintes qui le satisfaisait
-complètement; dès lors il se déclara l'admirateur de Tristan, copia
-ses toiles et quitta, pour un faire gras, large et souple, le style un
-peu sec qu'il avait suivi jusque-là et qu'il tenait de Pacheco. À
-dater de cette époque, il était entré en possession de son
-originalité, il possédait la plénitude de son talent; c'était déjà
-le Velasquez que la postérité devait regarder à bon droit comme un
-des souverains de la peinture. Arrivé à ce point, il eut le désir de
-voir Madrid, et, au printemps de l'année 1622, il partit de Séville.
-Il trouva dans la capitale un accueil cordial et une protection efficace
-chez ses compatriotes, don Luis et don Melchor de Alcazar, et surtout
-chez don Juan de Fonseca y Figueroa, amateur distingué qui peignait
-pour son agrément et lui facilita les moyens d'étudier les
-chefs-d'œuvre des collections de Madrid, du Prado et de l'Escurial.
-Fonseca voulait procurer à son protégé les portraits des personnes
-royales; mais, quelque mal qu'il se donnât, quoique bien en cour, où
-il avait une charge, et frère du marquis d'Orellana, il n'y put, cette
-fois, parvenir. Cependant Velasquez peignit le portrait du célèbre
-poëte don Luis de Gongora, que Pacheco l'avait chargé de faire, et
-regagna Séville, laissant à Madrid un protecteur qui remuait pour lui
-ciel et terre.</p>
-
-<p>L'année suivante, il revint à Madrid en vertu d'une lettre du
-comte-duc d'Olivarès, ministre d'État et favori de Philippe IV, qui
-lui accordait cinquante ducats pour frais de route. Son beau-père
-l'accompagna pour être témoin d'une gloire qu'il pressentait. Ils
-reçurent l'hospitalité dans la maison de Fonseca, dont Velasquez lit
-aussitôt le portrait;&mdash;ce portrait, un chef-d'œuvre qui décida la
-fortune du peintre, fut porté au palais et, en une heure, vu du roi, de
-la famille royale, des grands de service, et loué de tous, mais
-particulièrement de Sa Majesté, qui prit Velasquez à son service en
-qualité de peintre, avec vingt ducats d'appointements par mois.</p>
-
-<p>Notre artiste, entré en fonctions, fit, sur l'ordre du roi, le portrait
-du cardinal infant, bien qu'il eût préféré peindre le roi lui-même,
-retenu alors par de graves occupations. Malgré la difficulté d'obtenir
-des séances, il acheva, le 30 août de la même année, le portrait du
-monarque dont il devait, tant de fois retracer la face pâle. Le succès
-de cette admirable peinture fut tel que le comte-duc d'Olivarès
-déclara publiquement que personne n'avait jamais si bien réussi le
-roi, encore que Bartholomé et Vincent Carducho, Caxes et Nardi s'y
-fussent essayés. Comme Alexandre, qui ne voulut plus être peint par
-d'autres qu'Apelles, Philippe IV donna le privilège de reproduire son
-effigie royale au seul Velasquez. Dans ce portrait le roi est
-représenté à cheval, armé, le bâton de commandement à la main,
-avec une fierté d'attitude et une majesté d'expression incomparables.
-On permit à l'artiste d'exposer son tableau dans la calle Mayor, en
-face de Saint-Philippe du Roi, un jour de fête, de sorte qu'il fût vu
-et admiré de tout le peuple. Les peintres faillirent crever d'envie,
-mais personne n'écouta leurs critiques intéressées, et les poëtes
-composèrent une multitude de sonnets en l'honneur de Velasquez. On a
-conservé celui que rima Pacheco, son beau-père. De plus en plus
-charmé, le roi lui ordonna de s'établir à Madrid, d'y faire venir sa
-famille, et lui accorda pour le voyage une indemnité de trois cents
-ducats; il lui fit, en outre de ses appointements mensuels, une pension
-de trois cents ducats, ses ouvrages payés à part et lui accorda
-l'usage gratuit du médecin et du chirurgien de la cour.</p>
-
-<p>Accaparé tout jeune par ce fin connaisseur, Velasquez ne travailla
-presque que pour son royal Mécène, dans le palais même où il avait
-un atelier, dont le monarque possédait une clef double afin de venir
-visiter, quand cela lui plaisait, son peintre bien-aimé. Cette longue
-faveur se maintint jusqu'à la mort de l'artiste, sans caprice,
-intermittence, ingratitude ou fatigue. Velasquez avait alors de
-vingt-trois à vingt-quatre ans, et il en vécut soixante et un. Il fut
-peintre du roi, huissier de chambre, maréchal des logis, chevalier de
-Santiago; mais ces charges et ces honneurs ne nuisirent en rien à son
-talent. Son pinceau conserva toute sa franchise et sa puissance.
-L'artiste, sous les yeux du roi, sut se préserver de la froideur
-officielle et manifester librement son génie. Jamais la cour ne lui fit
-oublier la nature.</p>
-
-<p>Cet amour de la nature ne l'empêchait pas d'étudier les chefs-d'œuvre
-de l'art et d'en discuter la théorie. Il était en correspondance
-réglée avec Rubens, et quand le grand peintre d'Anvers vint à Madrid
-ce fut Velasquez qui lui en fit les honneurs: les deux maîtres
-visitèrent ensemble les tableaux des résidences royales et les
-discours de Rubens ne tirent que renouveler le désir qu'avait le
-pensionnaire de Philippe IV, de visiter l'Italie, ce rêve de sa
-jeunesse. Rien approvisionné d'argent, de lettres de recommandation,
-accrédité comme un ambassadeur, Velasquez partit de Barcelone le 10
-août 1629, et aborda à Venise où les peintures de Titien, de
-Tintoret, de Véronèse, lui firent une vive impression. Tout le temps
-de son séjour il ne cessa de dessiner et de copier d'après ces
-maîtres, particulièrement d'après le <i>Crucifiement</i>, de Tintoret,
-dont il reproduisit un tableau qu'il donna au roi, à son retour. À
-Rome, le pape Urbain VIII lui accorda un logement au Vatican et lui fit
-offrir la clef de certaines pièces réservées pour qu'il put
-travailler en toute liberté. Avec toute l'ardeur d'un élève,
-Velasquez copia au crayon et au pinceau une grande partie du <i>Jugement
-universel</i>, des <i>Prophètes</i> et des <i>Sibylles</i>, de Michel-Ange, dans la
-chapelle Sixtine, et différentes figures et groupes de la <i>Théologie</i>,
-de l'<i>École d'Athènes</i>, du <i>Parnasse</i> et de l'<i>Incendie du Borgo</i> et
-autres fresques de Raphaël.</p>
-
-<p>Pendant son séjour à Rome, Velasquez, outre ces utiles études,
-peignit son propre portrait qu'il envoya à son beau-père, la <i>Forge de
-Vulcain</i> et la <i>Tunique de Joseph.</i> Il eut bien voulu rester encore,
-mais Philippe IV ne pouvait pas se passer plus longtemps de son peintre
-et le rappelait, et il retourna en Espagne vers le commencement de 1631,
-après avoir embrassé Joseph Ribera en passant à Naples où il fit le
-portrait de la reine de Hongrie.</p>
-
-<p>Ce voyage ne changea en rien sa manière; il sut admirer les grands
-maîtres, profiter de leurs leçons muettes sans leur sacrifier son
-originalité.</p>
-
-<p>Chose singulière pour un artiste espagnol et bon catholique, comme il
-l'était sans doute, Velasquez ne s'est pas adonné à la peinture
-religieuse; on ne connaît de lui qu'un très-petit nombre de tableaux
-de sainteté. Le mysticisme n'allait pas à cette nature robuste et
-positive: la terre lui suffisait; peut-être se fût-elle égarée dans
-le ciel où Murillo se jouait d'un essor si libre et si facile à
-travers les gloires, les auréoles et les guirlandes de petits
-séraphins. Velasquez n'aimait pas à peindre de pratique; et comme les
-anges ne posèrent pas devant lui, il ne put faire leur portrait. Il
-s'en dédommagea en faisant vivre à jamais dans ses cadres les hommes
-et les femmes de son temps.</p>
-
-<p>Mais c'était là une préférence et non une impuissance. Pour s'en
-convaincre, il suffit de regarder le magnifique <i>Christ en croix</i> passé
-du couvent de Saint-Placide au musée de Madrid: une figure pale à la
-chevelure pendante projetant sur son masque l'ombre de la couronne
-d'épines, et se détachant, rayée de pourpre, d'un fond d'épaisses
-ténèbres. Rien de plus émouvant et de plus sinistre que ce corps
-exsangue, d'une beauté douloureuse, étendant ses bras morts sur ces
-nuées sombres, comme un christ d'ivoire jauni sur son fond de velours
-noir. Par cette simplicité terrible, Velasquez, dans ce tableau, s'est
-élevé au plus haut pathétique.</p>
-
-<p>Le <i>Couronnement de la Vierge</i>, sans être d'un profond sentiment
-religieux, a toute la noblesse et la gravité que réclame le sujet. À
-demi agenouillés sur des nuages, le Père Éternel et Jésus-Christ
-tiennent une couronne suspendue au-dessus de la Vierge qui monte vers
-eux sur une nuée soutenue par des têtes de chérubins. Dominant tout
-le groupe, le Saint-Esprit souffle son effluve lumineuse et complète la
-Trinité. La tête de la Vierge est d'une beauté humaine, il est vrai,
-mais si rare et si parfaite qu'elle peut bien passer pour céleste. Le
-Christ et Jéhovah sont peints d'une façon si magistrale, dans une
-attitude si digne et si sérieuse et d'une si splendide couleur, qu'on
-oublie qu'ils ressemblent peut-être un peu trop à des hommes.</p>
-
-<p>Dans la <i>Visite de saint Antoine à saint Paul l'Ermite</i>, Velasquez,
-d'après une liberté encore permise alors, a représenté son sujet
-sous trois aspects divers. À la droite du tableau on voit saint Antoine
-qui frappe à la porte de l'ermitage que le saint s'est creusé dans le
-roc. Au milieu, les deux vénérables personnages, après s'être
-édifiés dans une pieuse conversation, attendent la ration quotidienne,
-que le corbeau apporte double cette fois, puisque le saint a un hôte à
-héberger. À gauche, saint Antoine enterre saint Paul avec l'aide de
-deux lions, étranges et miraculeux fossoyeurs qui creusent le sable de
-leurs ongles. Le paysage a l'âpreté sévère et grandiose d'un paysage
-historique du Poussin, et les figures s'y dessinent avec une singulière
-puissance de relief.</p>
-
-<p>Par son tempérament réaliste Velasquez ne comprenait guère
-l'antiquité ni la mythologie; il l'évita comme la peinture religieuse.
-Il n'avait pas vu les dieux de l'Olympe et n'avait pas le secret de les
-faire descendre à son atelier.</p>
-
-<p>La <i>Forge de Vulcain</i>, malgré la mythologie de son titre, n'a rien qui
-rappelle l'idéalité antique. Apollon vient trouver Vulcain à sa forge
-et l'avertir de sa mésaventure conjugale. Cette dénonciation de
-mouchard olympien et solaire à qui rien n'échappe ne fait pas grand
-honneur au frère de Diane, et le pauvre dieu forgeron, tout noir de
-limaille, dessine en l'écoutant une assez laide grimace. Les cyclopes
-dressent l'oreille, suspendant leur travail, tout réjouis d'ailleurs de
-l'infortune de leur maître. Rien n'est moins grec et moins homérique
-assurément. Mais quelles chairs jeunes, souples et vivantes que celles
-de l'Apollon à demi drapé de son manteau de pourpre! quelle vérité
-dans l'altitude de Vulcain et le geste des cyclopes! quelle pittoresque
-rencontre de la lumière blanche du jour et du reflet rouge de la forge!
-quelle science de modelé et de couleur! quelle inimitable force de
-rendu, quels torses et quels dos! et comme ceux qui prétendaient que
-Velasquez ne savait pas peindre le nu devaient rester confus devant
-cette merveilleuse toile!</p>
-
-<p><i>Argus et Mercure</i> est un tableau composé, sans être beaucoup plus
-grec, avec beaucoup de sentiment pittoresque et d'effet. Argus, vaincu
-par les sons de la flûte de Mercure, s'est endormi enfin. Son corps,
-adossé à un tertre, flotte dans le sommeil, ses bras ballants pendent
-à terre et son attitude affaissée indique une somnolence surnaturelle.
-Ne croyez pas que Velasquez lui ait donné les cent yeux et la forme
-héroïque du prince argien qu'on nommait <i>Panoptès</i> parce qu'il voyait
-tout. Il en fait tout bonnement un jeune berger espagnol vêtu d'une
-souquenille; mais comme il dort et que le mouvement de Mercure, se
-soulevant à demi et s'approchant avec précaution pour lui couper la
-tête est admirablement saisi! Quel accent féroce prennent sur le ciel
-orageux les deux ailes du pétase dont est coiffé Mercure et qui
-semblent les ailes d'un oiseau de proie s'abattant sur sa victime! Io,
-sous la forme de génisse où Jupiter l'a cachée, attend que Mercure
-l'emmène avec une impassibilité bovine. Oubliez les noms mythologiques
-et ne voyez là qu'un vol de bétail, et vous aurez un chef-d'œuvre de
-l'art.</p>
-
-<p>Le tableau connu sous le nom de <i>las Hilanderas</i> (les Fileuses) est une
-toile de genre grandie aux proportions historiques. Des dames de la cour
-visitent une fabrique de tapisserie comme on le ferait maintenant de la
-manufacture des Gobelins. Ce sujet, si simple qu'il ne semble pas même
-offrir matière à peinture, est disposé par Velasquez de la manière
-la plus ingénieuse. Les premiers plans, baignés d'une ombre légère
-et transparente, montrent une sorte d'atelier où travaillent des
-ouvrières qui, pour être plus à l'aise, n'ont gardé que leur jupon
-et leur chemise, comme en usent encore les <i>cigarreras</i> à la
-manutention des tabacs, à Séville. Dans l'angle, à gauche, une jeune
-fille relève avec un geste plein de naturel le pan d'un rideau rouge;
-au milieu, une vieille fait mouvoir du pied un rouet; à droite, une
-jeune ouvrière, tournant vers le spectateur une épaule que laisse à
-découvert la chemise glissée, dévide distraitement un écheveau de
-laine, car son attention est occupée par la présence de ces personnes
-de haut parage. Il est impossible de peindre des chairs plus souples,
-plus fraîches et plus vivantes que ce dos et cette nuque où se tordent
-des cheveux bruns. On y devine jusqu'à la moiteur perlée produite par
-la chaleur d'Espagne. Au fond, l'atelier s'ouvre sur une galerie que
-garnissent les hautes et basses lisses exposées. Une tapisserie,
-représentant un sujet allégorique, occupe les regards des visiteurs;
-tout le jour ménagé au reste du tableau illumine d'une vive lumière
-cette partie de la toile et produit un effet vraiment magique. On
-entrerait dans le cadre comme dans une chambre réelle, tant la
-perspective aérienne est bien observée, tant l'air circule autour des
-personnages, les séparant les uns des autres et les mettant à leur
-plan réciproque. C'est là un des mérites de Velasquez; il n'oublie
-jamais l'atmosphère ambiante, et personne mieux que lui n'a peint
-l'air, cet élément insaisissable.</p>
-
-<p>Nulle part cette qualité n'est plus visible que dans le célèbre
-tableau des <i>Ménines</i>, que Luca Giordano appelait «la théologie de la
-peinture,» pour marquer que là étaient la vérité, le dogme,
-l'orthodoxie, et que s'en éloigner c'était devenir un hérésiarque de
-l'art. En effet, devant ce cadre, l'illusion est complète, toute trace
-de travail a disparu; il semble qu'on voie la scène même reproduite
-par une glace; les <i>Ménines</i> représentent, comme on sait, Velasquez en
-train de faire le portrait de l'infante doña Marguerite. Il est à son
-chevalet, dont la toile ne montre au spectateur que son envers; pour
-distraire la petite infante, immobile sons sa raide parure, les
-<i>Ménines</i> lui font la conversation, et l'une d'elles lui offre à boire
-dans un <i>bucaro</i> ou vase des Indes, qui a la propriété de tenir l'eau
-fraîche. La dame qui offre le bucaro est doña Maria Agustina, menine
-de la reine et fille de don Diego Sanniento; celle qui parle, doña
-Isabel de Velasco, fille du comte de Fuensalida. Au premier plan,
-Nicolasito Pertusano et Mari Borbola, nains de cour, lutinent un grand
-chien qui se laisse faire; un peu en arrière du groupe principal, plus
-vers le fond de l'appartement, on voit doña Maria d'Ulloa, dame
-d'honneur, et un garde, et tout au bout, une porte ouverte sur un
-escalier laisse apercevoir dans une vive lumière Josef Nieto,
-<i>aposentador</i> de la reine. Tout dans ce cadre est peint d'après nature,
-jusqu'aux tableaux qui ornent les parois de la galerie et au miroir qui
-reflète le roi et la reine assis en face, contre la paroi de la
-chambre, que le peintre a dû abattre pour en montrer l'intérieur.
-Ainsi leur image, sinon leur personne, assiste à la scène. La chambre
-noire, dont Velasquez d'ailleurs se servait beaucoup, ne donnerait pas
-une perspective plus exacte, une dégradation de teintes mieux suivie,
-une lumière aussi douce et aussi fondue, une impression plus forte de
-nature. En face des <i>Ménines</i>, on est tenté de dire: «Où donc est le
-tableau?»</p>
-
-<p>En examinant ce chef-d'œuvre en détail, vous apercevrez sur le
-pourpoint noir de Velasquez une croix rouge de forme particulière;
-c'est celle de chevalier de Saint-Jacques. Il existe sur cette croix une
-petite légende qui n'est peut-être pas plus vraie que l'historiette de
-Charles-Quint ramassant le pinceau du Titien, et de François I<sup>er</sup>
-recevant le dernier soupir de Léonard de Vinci, mais elle est la forme
-synthétique de l'admiration générale, et, à ce juste titre, elle a
-sa valeur. Quand Velasquez eut achevé sa toile, le roi lui dit «qu'il
-y manquait une chose essentielle,» et passant au pouce la palette, et
-prenant un pinceau, comme pour donner la touche suprême, il traça sur
-la poitrine du peintre, représenté dans le tableau, cette croix de
-cinabre qu'on y voit encore aujourd'hui. Certes, c'était une gracieuse
-et noble façon de récompenser le talent, et le roi se montrait ainsi
-digne de l'artiste.</p>
-
-<p>Par malheur, sans infirmer tout à fait la légende, des recherches
-savantes présentent les choses sous un autre jour. Philippe IV, en
-effet, par cédule royale datée du Buen-Retiro, le 12 juin 1658,
-accorda l'habit de chevalier à Velasquez, qui se présenta au conseil
-de l'ordre avec sa généalogie, pour faire ses preuves, dont
-l'insuffisance nécessita une dispense que le roi obtint du pape
-Alexandre VII, après quoi Velasquez fut reçu et prit l'habit dans
-l'église des religieuses de la Carbonera.</p>
-
-<p>Les <i>Buveurs</i>, plus connus sous le nom de <i>los Borrachos</i> (les
-ivrognes), sont une des merveilles de la peinture. C'est une sorte de
-bacchanale, sans mythologie et entendue à la façon réaliste. Un jeune
-drôle, nu jusqu'à la ceinture, couronné de pampres, ayant un tonneau
-pour trône, coiffe d'une guirlande en feuilles de vignes comme s'il lui
-conférait un ordre de chevalerie bachique, un soudard dévotement
-agenouillé devant lui; à ses pieds s'arrondit une cruche à large
-panse et roule une coupe vide. Un gaillard demi-nu aussi et tenant un
-verre à la main s'accoude nonchalamment, sur un tertre derrière le
-<i>præses</i> de la cérémonie. Au coin, à gauche, un autre personnage
-assis à terre enveloppe amoureusement de ses bras une jarre qui n'est
-pas pleine d'eau, à coup sûr; ces deux confrères ont tous deux la
-couronne de pampres; ils sont reçus comme biberons émérites dans
-l'ordre de la dive bouteille. Derrière le soudard se tiennent trois
-postulants qu'il serait bien injuste de ne pas admettre; car ils ont
-l'air de francs ivrognes et de parfaites canailles; armés d'écuelles
-et de gobelets ils sont tout prêts à officier. Plus loin, un gueux
-déguenillé et dont la souquenille laisse voir une poitrine sans linge,
-contemple la scène avec extase et la main sur son cœur; il est un peu
-délabré pour se mêler à ces nobles seigneurs, mais il a tant de
-zèle, une soif si inextinguible! Au fond, un mendiant, voyant des gens
-rassemblés, profile de l'occasion et, soulevant son feutre avachi, tend
-la main pour quêter une aumône.</p>
-
-<p>Ce n'est pas là, comme on pourrait se l'imaginer, un simple tableau de
-chevalet à la manière flamande, les figures sont de grandeur naturelle
-et ont la proportion qu'on nomme historique. Ce sujet vulgaire a semblé
-à Velasquez aussi important que le triomphe de Bacchus, l'ivresse de
-Silène, la danse des Ménades, ou toute autre fiction prise de
-l'antiquité; il avait même pour lui l'avantage d'être <i>vrai.</i> Il y a
-donc mis, avec un sérieux profond, tout son art, toute sa science et
-tout son génie. Le torse du jeune garçon, dont la blancheur contraste
-avec la teinte bistrée des visages qui l'entourent, forme à la
-composition le plus heureux centre de lumière; aucun pinceau ne fit
-chairs plus souples, mieux modelées et si vivantes; l'œil a la molle
-hébétude et la bouche le vague sourire de l'ivresse. Quant aux têtes
-des autres compagnons halées, tannées, fauves, comme du cuir de
-Cordoue, montrant de longues dents d'un appétit féroce, faisant luire
-dans des pattes d'oie de rides le regard mouillé des convoitises
-bachiques, elles rappellent les types caractérisés de la <i>Tuna</i>, cette
-bohème espagnole si amusante, si pittoresque et si ardemment colorée.</p>
-
-<p>L'Espagne, malgré son amour du faste, son étiquette et son orgueil,
-n'a jamais eu le mépris du haillon; dans son art souvent d'un
-spiritualisme si éthéré les gueux ont toujours été les bienvenus.
-Il y a toute une littérature picaresque consacrée à retracer les
-exploits et les aventures des pauvres diables à la recherche d'un
-dîner problématique; <i>Rinconete et Cortadillo</i> des nouvelles
-exemplaires de Cervantes, <i>Guzman d'Alfarache, Lazarille de Tormes, El
-gran Tacaño</i> représentent tout un monde famélique, déguenillé et
-hasardeux, d'une amusante misère. Dans ce pays si fier, nul dédain
-pour la pauvreté. Après tout, ce compagnon au feutre roussi tombant
-sur les yeux, au manteau d'amadou déchiqueté, qui de sa main cachée
-gratte sa poitrine est peut-être un gentilhomme, un descendant de
-Pélage, un chrétien de la vieille roche. Son galion a échoué; il a
-été captif en Alger, blessé dans les Flandres, sa requête a été
-repoussée par la cour. Qui n'a pas ses malheurs! Murillo lui-même le
-suave, le vaporeux, l'angélique, ne dédaigne pas les loques du petit
-pouilleux et de cet enfant cherchant sa vermine au soleil, il fait un
-chef-d'œuvre! Velasquez bien qu'il eût son atelier au palais
-parcourait les quartiers perdus et s'il trouvait au Rastro ou ailleurs
-un gredin farouchement déguenillé, un mendiant superbement crasseux,
-à souquenille effilochée, à barbe inculte, il le peignait avec le
-même amour, la même maestria que s'il eût eu pour modèle un roi ou
-un infant, sauf à écrire dans le coin du cadre pour donner un air
-philosophique à la chose, <i>Ésope</i> ou <i>Ménippe.</i> Les nains avec leurs
-difforme laideur, ne le rebutaient pas; il leur prêtait la beauté de
-l'art et les revêtait de sa puissante couleur comme d'un manteau royal;
-il acceptait même les phénomènes de la nature, les monstruosités à
-montrer en foire. <i>El niño de Vallecas</i> (l'enfant de Vallecas) est un
-de ces tours de force auxquels se plaisait Velasquez. C'était un enfant
-prodige, d'une grandeur étonnante pour son âge et né avec toutes ses
-dents; aussi Velasquez, dans son tableau, l'a-t-il représenté la
-bouche ouverte pour laisser voir cette denture prématurée, objet de la
-curiosité publique. Eh bien! ce phénomène est un merveille de vie, de
-couleur et de relief; ces bizarreries plaisaient aux peintres
-naturalistes; Ribera ne fit-il pas le portrait d'une femme à barbe?</p>
-
-<p>Cependant ce n'était pas la clientèle illustre qui manquait à
-Velasquez. Il suffisait à peine aux rois, aux reines, aux infants et
-aux infantes, aux papes, aux princes, aux ministres et aux grands
-désireux d'avoir un portrait de sa main.</p>
-
-<p>La <i>Reddition de Bréda</i>, plus connue sous le nom de tableau des
-lances, mêle dans la proportion la plus exacte la réalité à la grandeur. La
-vérité poussée jusqu'au portrait, n'y diminue en rien la fierté du
-style historique.</p>
-
-<p>Un vaste ciel aéré de lumière et de vapeur, richement peint en pleine
-pâle d'outremer, fond son azur avec les lointains bleuâtres d'une
-immense campagne où luisent des nappes d'eau traînées par des
-luisants argentés. Çà et là des fumées d'incendie montent du sol et
-vont rejoindre les nuages du ciel en tourbillons fantasques. Au premier
-plan, de chaque côté, se masse un groupe nombreux: ici les troupes
-flamandes; là, les troupes espagnoles laissant libre pour l'entrevue du
-général vaincu et du général vainqueur un espace dont Velasquez a
-fait une trouée lumineuse, une fuite vers les profondeurs où brillent
-les régiments et les enseignes indiqués en quelques touches savantes.</p>
-
-<p>Le marquis de Spinola, tête nue, le chapeau et le bâton de
-commandement à la main, revêtu de son armure noire damasquinée d'or,
-accueille avec une courtoisie chevaleresque, affable et presque
-caressante, comme cela se pratique entre ennemis généreux et faits
-pour s'estimer, le gouverneur de Bréda, qui s'incline et lui offre les
-clefs de la ville dans une attitude noblement humiliée.</p>
-
-<p>Des drapeaux écartelés de blanc et d'azur dont le veut tourmente les
-plis rompent heureusement les lignes droites des lances tenues hautes
-par les Espagnols. Le cheval du marquis se présentant presque en
-raccourci du côté de la croupe en retournant la tête, est d'une
-habile invention pour dissimuler la symétrie militaire, si peu
-favorable à la peinture.</p>
-
-<p>On ne saurait rendre par des paroles la fierté chevaleresque et la
-grandesse espagnole qui distinguent les têtes des officiers formant
-l'état-major du général. Elles expriment la joie calme du triomphe,
-le tranquille orgueil de race, l'habitude des grands événements. Ces
-personnages n'auraient pas besoin de faire leurs preuves pour être
-admis dans les ordres de Santiago et de Calatrava. Ils seraient reçus
-sur la mine, tant ils sont naturellement hidalgos. Leurs longs cheveux,
-leurs moustaches retroussées, leur royale taillée en pointe, leurs
-gorgerins d'acier, leurs corselets ou leurs justes de buffle en font
-d'avance des portraits d'ancêtres à suspendre, blasonnés d'armoiries
-au coin de la toile, dans la galerie des châteaux. Personne n'a su,
-comme Velasquez, peindre le gentilhomme avec une familiarité superbe et
-pour ainsi dire d'égal à égal. Ce n'est point un pauvre artiste
-embarrassé qui ne voit ses modèles qu'au moment de la pose et n'a
-jamais vécu avec eux. Il les suit dans les intimités des appartements
-royaux, aux grandes chasses, aux cérémonies d'apparat. Il connaît
-leur port, leur geste, leur attitude, leur physionomie; lui-même est un
-des favoris du roi (<i>privados del rey</i>). Comme eux et même plus qu'eux,
-il a les grandes et les petites entrées. La noblesse d'Espagne ayant
-Velasquez pour portraitiste, ne pouvait pas dire comme le lion de la
-fable: «Ah! si les lions savaient peindre.»</p>
-
-<p>Velasquez se place naturellement entre Titien et Van Dyck comme peintre
-de portraits. Sa couleur est d'une harmonie profonde et solide, d'une
-richesse sans faux luxe et qui n'a pas besoin d'éblouir. Sa
-magnificence est celle des vieilles fortunes héréditaires. Elle est
-tranquille, égale, intime. Point de grands tapages de rouges, de verts
-et de bleus, point de scintillement neuf, point de fanfreluches
-brillantes. Tout est rompu, amorti, mais d'un ton chaud comme de l'or
-ancien ou d'un ton gris comme l'argent mal d'une vaisselle de famille.
-Les choses voyantes et criardes sont bonnes pour les parvenus et don
-Diego Velasquez de Silva est trop bon gentilhomme pour se faire
-remarquer de la sorte, et aussi, disons-le, trop excellent peintre.
-Quoique naturaliste, il apporte dans son art une largeur hautaine, un
-dédain du détail inutile, une entente du sacrifice qui montrent bien
-le maître souverain. Ces sacrifices n'étaient pas toujours ceux qu'un
-autre peintre aurait faits. Velasquez choisit pour le mettre en
-évidence ce qui parfois semblait devoir être laissé dans l'ombre. Il
-éteint et il allume avec un caprice apparent, mais l'effet lui donne
-toujours raison.</p>
-
-<p>Sa justesse de coup d'œil était telle, qu'en prétendant ne faire que
-copier, il amenait l'âme à la peau et peignait en même temps l'homme
-intérieur et l'homme extérieur. Ses portraits racontent mieux que tous
-les chroniqueurs les Mémoires secrets de la cour d'Espagne. Qu'il les
-représente en habit de gala, chevauchant des genets, en costume de
-chasse, une arquebuse à la main, un lévrier aux pieds, on reconnaît
-dans ces figures blafardes de rois, de reines et d'infants à la face
-pâle, à la lèvre rouge, au menton massif, la dégénérescence de
-Charles-Quint et l'abâtardissement des dynasties épuisées. Quoique
-peintre de cour, il ne les a pas flattés ses royaux modèles!
-Cependant, malgré l'hébétation du type, la qualité de ces hauts
-personnages ne saurait être douteuse. Ce n'est pas qu'il ne sût
-peindre le génie; le portrait du comte-duc d'Olivarès, si noble, si
-impérieux et si plein d'autorité le prouve d'une façon irrécusable.
-Ne pouvant prêter de la flamme à ces tristes sires, il leur donnait la
-majesté froide, la dignité ennuyée, le geste et la pose d'étiquette,
-et il enveloppait le tout dans sa couleur magnifique; c'était bien
-payer la protection de son ami couronné. M. Paul de Saint-Victor a
-nommé quelque part Victor Hugo le grand d'Espagne de la poésie; qu'il
-nous permette, en détournant un peu son mot, d'appeler Velasquez «le
-grand d'Espagne de la peinture.» Nulle qualification ne saurait mieux
-lui convenir.</p>
-
-<p>Comme nous l'avons dit, Velasquez était maréchal des logis de la cour,
-et ce fut lui qui fut chargé de préparer les logements du roi dans le
-voyage que Philippe IV fit à Iran, pour remettre l'infante doña Maria
-Teresa au roi de France, Louis XIV, qui la devait épouser. Ce fut
-encore lui qui fit dresser et orner, dans l'île des Faisans, le
-pavillon où l'entrevue des deux rois eut lieu. Velasquez se distingua
-parmi la foule des courtisans par la dignité de sa personne,
-l'élégance, la richesse et le bon goût de ses costumes, sur lesquels
-il plaçait avec art les diamants et les joyaux, présents des
-souverains; mais, à son retour à Madrid, il tomba malade de fatigue et
-mourut le 7 août 1660. Sa veuve doña Juana Pacheco ne lui survécut
-que de sept jours et fut enterrée près de lui, dans la paroisse de
-Saint-Jean. Les funérailles de Velasquez avaient été splendides; de
-grands personnages, les chevaliers des ordres militaires, la maison du
-roi, les artistes y assistaient tristes et soucieux, comme s'ils
-sentaient qu'avec Velasquez ils enterraient l'art espagnol.</p>
-
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-<hr class="r5" />
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-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/figure13.jpg" width="500" alt="" />
-<p class="center"><i>L’Assomption</i> d’après Murillo</p>
-</div>
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-<h4><a id="ESTEBAN_BARTOLOME_MURILLO">ESTEBAN BARTOLOME MURILLO</a></h4>
-
-
-<p>Murillo est avec Velasquez l'expression complète de l'art espagnol à
-la fois réaliste et mystique: Velasquez ne représenta que les hommes,
-Murillo peignit les anges. À l'un la terre, à l'autre le ciel. Chacun
-prit son empire et y régna en souverain. La réputation de Murillo est
-plus répandue que celle du peintre de Philippe IV; cela vient de ce que
-son œuvre ne fut pas absorbé tout entier par un royal patron qui le
-garda jalousement; il n'avait pas d'atelier au palais, ne possédait
-aucune charge de cour et n'était décoré d'aucun ordre de chevalerie.
-Sa position moins élevée, mais aussi moins circonscrite, le mettait en
-rapport direct avec le public, dont il acceptait les commandes, et qu'il
-avait peine à satisfaire avec un travail acharné qui absorba sa vie.
-Sans doute, il laissa souvent courir trop vite sa brosse expéditive et
-ne put apporter le même soin à tous ses tableaux; mais la nécessité,
-qui a ses inconvénients, a aussi ses avantages: elle force l'artiste à
-mettre tout son talent dehors, et développe chez lui des ressources
-inconnues. Pour le peintre, elle multiplie les chances d'avenir et de
-célébrité par le nombre de toiles qui vont, se répandant à travers
-l'Europe, dans les musées et les galeries. Si l'admiration est due au
-maître dont l'œuvre se compose de quelques morceaux rares, exquis,
-achevés, marqués du sceau de la perfection, il y a cependant lieu
-d'admirer plus encore l'artiste fécond qui, avec la profusion du
-génie, sème d'une main facile les belles choses comme si elles ne lui
-coûtaient rien. C'est là le cas de Murillo. Dresser le catalogue de
-ses œuvres serait une tâche difficile, sinon impossible. La liste
-seule de ses chefs-d'œuvre est encore bien longue.</p>
-
-<p>L'histoire de la vie de Murillo n'offre pas d'incidents dramatiques et
-se peut raconter en quelques lignes. Il naquit à Séville où il fut
-baptisé en la paroisse de Sainte-Marie-Magdeleine, le 1<sup>er</sup> janvier 1018,
-et non dans la ville de Pilas, comme le croyait Palomino, dont l'erreur
-venait sans doute de ce que la femme de Murillo était de cette ville et
-y possédait quelque bien. Son père s'appelait Gaspar Esteban Murillo,
-et sa mère Maria Perez. Comme tous les ascendants de cette famille
-avaient porté le nom d'Esteban, on pense que c'était là le nom
-générique de la race.</p>
-
-<p>L'instinct de la peinture se manifesta de bonne heure chez Esteban.
-L'artiste perçait sous l'enfant, et quand il eut l'âge convenable, son
-père le mit à l'atelier de Juan del Castillo pour qu'il y apprît son
-art. Comme ce Castillo était bon dessinateur, il lui fit faire de ce
-côté de fortes études et ensuite il lui transmit son coloris sec qui
-tenait un peu de l'école florentine, introduite à Séville par Luis de
-Vargas, Pedro de Villegas, et autres professeurs. Tels furent les
-commencements de Murillo, dont les progrès rapides étonnèrent son
-maître, car il était merveilleusement doué et prédestiné pour la
-peinture.</p>
-
-<p>Comme Juan de Castillo s'était établi à Cadix, Murillo commença à
-peindre seul, pour la foire, tout ce dont le chargeaient les marchands
-de tableaux. Il acquit dans ce travail une grande pratique et un coloris
-plus agréable quoique maniéré. On conservait à Séville trois de ses
-tableaux faits à cette époque: le premier dans un angle du cloître du
-collège de Regina, l'autre dans un coin du grand cloître du couvent de
-Saint-François, et le troisième sur l'autel de la chapelle de
-Notre-Dame du Rosaire, au collège de Saint-Thomas.</p>
-
-<p>Il n'avait que vingt-quatre ans quand passa par Séville le peintre
-Pedro de Moya, allant de Londres à Grenade avec le grand goût et le
-beau coloris qu'il avait appris de Van Dyck. Esteban admira fort cette
-largeur de style et cette suavité de manière qu'il se proposa
-d'imiter. Mais Pedro de Moya ne fit pas long séjour à Séville, et le
-jeune artiste retomba dans ses incertitudes, hésitant sur la voie qu'il
-devait suivre pour devenir un grand maître. Il voulait aller à
-Londres, mais il apprit que Van Dyck venait de mourir. L'Italie
-s'offrait à son imagination avec toutes les richesses d'art et
-l'enseignement de ses chefs-d'œuvre, mais c'étaient là des voyages
-longs et coûteux qu'il ne pouvait rêver d'entreprendre, manquant de
-protecteurs et de ressources pécuniaires.</p>
-
-<p>À la fin il trouva un moyen terme que son courage et sa résolution lui
-donnèrent la force d'exécuter. Il acheta une pièce de toile, la coupa
-en morceaux qu'il imprima lui-même et peignit dessus des sujets de
-sainteté qu'il vendit aux pacotilleurs en assez grand nombre à
-Séville, qui faisaient ce commerce avec les Indes.&mdash;Si parfois dans
-quelque église d'Amérique le voyageur surpris s'arrête devant un
-tableau d'autel, devant une madone dont la tête sublime se détache
-d'une composition hâtée, parmi des personnages peints d'une brosse
-sommaire, c'est, sans doute, un Murillo inconnu, un des morceaux de la
-pièce de toile illuminé d'un éclair de génie.</p>
-
-<p>Arrivé à Madrid, il alla voir son compatriote Velasquez et lui dit les
-motifs qui l'avaient fait partir de Séville et son désir de se
-perfectionner dans l'étude de la peinture. Velasquez, que sa haute
-position ne rendait ni orgueilleux ni inaccessible, accueillit Murillo
-à merveille, lui ouvrit les collections du roi et lui procura la
-permission de copier à l'Escurial les tableaux qui lui plairaient. Le
-jeune artiste en profita et passa deux années à étudier, dessiner et
-peindre d'après les œuvres de Titien, Rubens, Van Dyck, Ribera et
-Velasquez. Par le résultat on peut deviner le travail et l'application
-qu'y put apporter l'élève en train de devenir un maître.</p>
-
-<p>De retour à Séville, en 1645, il étonna les artistes par les tableaux
-qu'il peignit l'année suivante pour le petit cloître de
-Saint-François; on ne comprenait pas où et avec qui il avait pu
-prendre ce style neuf, magistral et inconnu, dont il n'existait ni
-modèle ni maître. Il fit voir dans ses peintures les trois professeurs
-qu'il s'étaient proposé d'imiter à Madrid: la <i>Cuisine des Anges</i>
-rappelle Ribera, la <i>Mort de sainte Claire</i>, Van Dyck, le <i>San Diego
-avec les pauvres</i>, Velasquez; mais avec un accent d'originalité
-irrécusable.</p>
-
-<p>Ce travail lui acquit une réputation incontestée et lui valut de
-nombreuses commandes publiques et particulières. Du premier coup il
-était passé chef de l'école de Séville, et cette position, nul ne la
-lui a prise encore; avec la gloire, l'aisance lui vint, et il put songer
-à s'établir. Il épousa doña Béatrix de Cabrera y Sotomayor de la
-ville de Pilas, parti en tous points convenable: ce mariage se fit en
-1648. À dater de cette époque, soit par suite de l'extrême facilité
-que lui donna une pratique continue, soit par désir de complaire au
-public, il changea son style soutenu et fort pour une manière plus
-franche, plus tendre et plus agréable même aux yeux des connaisseurs,
-dans laquelle il peignit les principales et les plus estimées des
-toiles de sa main qu'on admire à Séville.</p>
-
-<p>Tels sont le <i>Saint Léandre</i> et le <i>Saint Isidore</i>, plus grands que
-nature, en habits pontificaux, assis et placés dans la grande sacristie
-de la cathédrale. D'un manuscrit du temps il résulte que le <i>Saint
-Léandre</i> est le portrait du licencié Alonzo de Herrera, chef de
-chœur, et le <i>Saint Isidore</i>, celui du licencié Juan Lopez Talavan.
-Ces tableaux furent peints en 1655, sur la commande de l'archidiacre de
-Carmona don Juan Federigui, qui en fit don au chapitre.&mdash;C'est de
-l'année suivante que date le fameux <i>Saint Antoine de Padoue</i>, le
-chef-d'œuvre de Murillo peut-être, placé sur l'autel du baptistère
-de la cathédrale. Nous avons vu à Séville cette merveilleuse toile
-que le duc de Wellington, pendant les guerres d'Espagne, offrit au fier
-chapitre, qui refusa, de couvrir entièrement d'onces d'or, si on
-voulait la lui laisser emporter. Cela devait faire une somme énorme,
-car le tableau est très-grand. Honneur aux braves chanoines pour avoir
-plus estimé un chef-d'œuvre qu'un monceau de métal! Qu'on nous
-permette d'emprunter à notre <i>Voyage en Espagne</i> ces quelques lignes
-écrites sous l'impression du moment: «Jamais la magie de la peinture
-n'a été poussée plus loin. Le saint en extase est à genoux au milieu
-de sa cellule, dont tous les pauvres détails sont rendus avec cette
-réalité vigoureuse qui caractérise l'école espagnole. À travers la
-porte entr'ouverte on aperçoit un de ces longs cloîtres blancs, si
-favorables à la rêverie. Le haut du tableau, noyé d'une lumière
-blonde, transparente, vaporeuse, est occupé par des groupes d'anges
-jouant d'instruments de musique, d'une beauté vraiment idéale. Attiré
-par la force de la prière, l'Enfant Jésus descend de nuée en nuée et
-va se placer entre les bras du saint personnage, dont la tête est
-baigné d'effluves rayonnantes, et se renverse dans un spasme de
-volupté céleste. Nous mettons ce tableau divin au-dessus de la <i>Sainte
-Élisabeth de Hongrie pansant un teigneux</i>, qu'on voit à l'Académie
-royale de Madrid, au-dessus du <i>Moïse</i>, au-dessus de toutes les Vierges
-et de tous les Enfants Jésus du maître, si beaux, si purs qu'ils
-soient. Qui n'a pas vu le <i>Saint Antoine de Padoue</i> ne connaît pas le
-dernier mot du peintre de Séville. C'est comme ceux qui s'imaginent
-connaître Rubens et qui n'ont pas vu la <i>Madeleine</i> d'Anvers!»</p>
-
-<p>Il n'y a rien d'exagéré dans cette impression si vive. Murillo a
-montré là qu'il était l'égal des plus grands. Avec un seul
-personnage il remplit ce vaste cadre, comme s'il eût eu à sa
-disposition des groupes nombreux. La pieuse hallucination du saint
-devient sensible pour le spectateur; ce qu'il rêve, on le voit, les
-cieux s'ouvrent pour vous comme pour lui. Les murs de l'humble cellule
-disparaissent, et dans l'atmosphère argentée et bleuâtre de la vision
-s'agitent, comme des ondes lumineuses, des êtres ailés vraiment
-surnaturels, d'une immatérialité qu'on ne croirait pas la peinture
-susceptible de rendre. Le petit Jésus est adorable de naïveté
-enfantine et caressante. Il tend, comme un nourrisson à sa mère, ses
-jolis bras ronds au saint Antoine extasié, mais on sent bien que ce
-n'est pas un enfant ordinaire. La lumière incréée brille dans sa
-chair délicate pétrie avec les lis et les roses du paradis. Ce tableau
-d'un mysticisme si éthéré vous enivre comme une fumée d'encens.</p>
-
-<p>Cette facilité de traduire le merveilleux d'une manière sensible
-se fait remarquer dans les tableaux qu'il peignit en 1665, aux
-frais du fervent prébendé, don Justino Neve, pour l'église de
-Sainte-Marie-la-Blanche. Ces deux toiles qui s'ajustaient sans doute
-dans des tympans, sont arrondies à la partie supérieure et nous les
-avons vues à l'Académie royale de Madrid. La première représente la
-vision du patricien romain et de sa femme touchant l'édification de
-Sainte-Marie-Majeure, à Rome; la seconde, les époux racontant leur
-vision au pape.</p>
-
-<p>Dans une salle d'architecture sobre et toute baignée d'ombre dont un
-pan coupé laisse discerner le ciel gris du soir au-dessus d'un vague
-paysage, le patricien romain et sa femme se sont endormis d'un sommeil
-surnaturel, car ils sont tout habillés et n'ont pas eu le temps de
-gagner leur lit. Le mari dort accoudé à une table recouverte d'un
-tapis rouge, où sont jetés négligemment un livre et un bout de linge
-blanc; sa tête repose sur sa main, grave et recueillie, illuminée par
-le reflet de la vision. On comprend, quoique ses paupières soient
-fermées, qu'il voit avec l'œil de l'âme, une apparition céleste. Son
-pourpoint de couleur sombre, sa simarre noire dont il retient les plis
-de sa main restée libre s'éteignent en tons savamment amortis pour
-faire valoir le visage. Un peu plus vers le fond de la pièce sa femme
-sommeille, la tête au bord du lit et la joue sur un mouchoir, dans une
-pose gracieusement affaissée. Elle a un corsage marron garni
-d'épaulettes à crevés, laissant passer une manche bleue et sur le
-bord de sa jupe d'un rouge glacé de laque repose un petit chien de la
-Havane, inconscient de ce qui se passe. Au pied d'un pilastre, une
-corbeille de travail contient des étoffes roses et blanches. Rien de
-plus calme, de plus silencieux, de plus dormant que toute cette partie
-du tableau qu'on pourrait nommer terrestre à cause de sa réalité
-naïve et presque familière, mais dans la partie supérieure, vers la
-gauche, rayonne dans tout son éclat la vision révélatrice. La vierge
-entourée d'une auréole et supportée par de légers nuages imprégnés
-de lumière, descend avec l'Enfant Jésus, et de sa main étendue vers
-la campagne semble désigner la place où doit s'élever la future
-église. Ce groupe aérien est d'une grâce et d'une couleur
-surprenante, idéale sans pour cela cesser d'être vraie.</p>
-
-<p>On ne saurait trop admirer l'art avec lequel Murillo a su remplir au
-moyen de trois personnages seulement cette toile d'une dimension
-considérable où il n'a rien admis qui n'ait rigoureusement trait au
-sujet.</p>
-
-<p>La composition du second tableau n'est pas moins ingénieuse. Au premier
-plan, à gauche, sur un trône exhaussé par une estrade et surmonté
-d'un dais en velours cramoisi, on voit le pape Liberio posé de profil
-et, dans la demi-teinte, qui écoute avec une pose admirative le récit
-de la vision que lui font les époux. Près de lui, une table à tapis
-de velours violet crépiné d'or, sur laquelle sont posées une sonnette
-et une buire, forme un vigoureux repoussoir. La lumière glisse
-derrière le pape et tombe sur la dame vêtue d'une robe rose, glacée
-de paille, d'une couleur délicieuse! Pour venir chez Sa Sainteté, la
-femme du patricien a mis ses habits de gala; un fil de perles orne son
-col, une coiffure gracieuse relève sa beauté plus andalouse peut-être
-que romaine mais d'un charme incomparable. Agenouillée près de son
-mari elle semble confirmer le récit de la vision. Le patricien en
-justaucorps de velours tanné, en manteau noir, la toque à la main, un
-genou plié, explique comment la sainte Vierge lui est apparue et lui a
-indiqué l'endroit où doit se fonder le nouveau temple.</p>
-
-<p>Entre le pape et ce groupe, sur un fond d'architecture très-éclairé,
-on aperçoit un vieux prélat à camail blanc et à robe blanche,
-s'aidant de sa béquille et ajustant des besicles à son nez pour ne
-rien perdre de la scène; un moine brun est placé derrière lui et le
-fait valoir par l'opposition.</p>
-
-<p>Ce n'est pas là tout le tableau, ainsi qu'on pourrait le croire; connue
-dans ces plans où l'on présente la coupe d'un édifice, Murillo a
-tranché le mur de la salle qui renferme l'action principale et séparé
-par une élégante colonne l'action secondaire. Au dehors de la salle on
-aperçoit la campagne où se déroule la procession montant jusqu'à la
-place couverte de neige que la Vierge montre du haut du ciel et qui
-désigne l'emplacement du temple. On admire beaucoup la perfection avec
-laquelle est rendue la dégradation successive des personnages à mesure
-qu'ils s'éloignent du spectateur et que leur double file s'enfonce à
-l'horizon du tableau. L'éclat du ciel pulvérulent de lumière est
-rendu avec une intensité de chaleur qui fait ressortir encore le
-miracle de la neige non fondue par cet été ardent.</p>
-
-<p>On admettait encore ces doubles actions dans le même tableau que depuis
-un art plus sévère a proscrites: elles ne nous choquent nullement pour
-notre compte, surtout lorsque l'artiste sait, comme Murillo, les
-juxtaposer sans les confondre ni les isoler trop absolument. Ici, la
-procession se subordonne au sujet principal dont elle est la
-conséquence, et se tient discrètement au second et au troisième plan.
-Le foyer du tableau est la dame romaine avec sa tête charmante et sa
-robe rayonnante de lumière rose; elle attire d'abord les yeux qui se
-reportent vers son époux pour aller ensuite au pape et suivre, quand
-ils ont tout vu, la foule processionnelle jusqu'à ce qu'elle se perde
-dans le lointain.</p>
-
-<p>Dans cette même église de Marie la Blanche, Murillo avait peint deux
-autres tableaux, de forme cintrée, placés dans les autres nefs et
-toujours aux frais de don Justino Neve, une <i>Conception</i>, du côté de
-l'Évangile et une <i>Foi</i>, du côté de l'Épître.</p>
-
-<p>Le tableau connu sous ce nom bizarre, la <i>Cuisine des Anges</i>, qui
-faisait partie de la collection du maréchal Soult, et qu'on admire
-maintenant au musée du Louvre, est un exemple de plus de la facilité
-qu'avait Murillo de mélanger sans discordance le miraculeux au réel.
-Sa foi vive le servait en cela; il n'apportait aucune critique à
-l'introduction du divin dans le positif.</p>
-
-<p>La forme oblongue de la toile a obligé l'artiste à diviser sa
-composition en trois groupes principaux, habilement reliés les uns aux
-autres. On sait l'anecdote, ou, pour parler plus religieusement, le
-miracle bizarre représenté dans cette peinture. La catholique Espagne,
-où le soin de l'âme fait si bien oublier le corps, a été de tout
-temps le pays de la faim. Chez les mondains même, l'étranger s'étonne
-d'une sobriété qui serait ailleurs le jeûne le plus austère. Les
-contes rabelaisiens, sur les repues franches des moines, n'y sont guère
-de mise. Aussi les frères du couvent où Murillo a placé sa scène
-manquaient le plus souvent des choses nécessaires à la vie. Le
-saint...,&mdash;son nom nous échappe,&mdash;se mettait en prière, et, soulevé
-par les ailes de l'extase, se tenait à genoux en l'air, comme sainte
-Madeleine dans la Baume, implorant la pitié céleste pour la
-communauté famélique. Des anges descendaient, apportant des provisions
-aux pauvres moines. Avec sa foi profonde et sérieuse, Murillo n'a pas
-craint de traiter toute cette partie de sa composition de la façon la
-plus réelle, ou, comme on dirait aujourd'hui; la plus réaliste. Deux
-grands anges, aux ailes azurées et roses, dont le duvet frissonne
-encore des souffles du paradis, portent, l'un un lourd cabas de
-victuailles, l'autre un quartier de viande qu'on croirait détaché à
-l'instant d'un étal de boucher. D'autres anges, marmitons divins, à la
-grande surprise du cuisinier, pilent l'ail dans le mortier, ravivent le
-feu du fourneau, veillent sur la <i>olla podrida</i>, rangent les assiettes,
-font reluire les vases de cuivre avec une grâce naïve et noble que
-Murillo seul était capable de rendre. Au premier plan, des chérubins
-tiennent une corbeille remplie de concombres, d'oignons, de tomates, de
-piments rouges et de tous ces légumes des pays chauds dont nous
-admirions les couleurs vives aux étalages des marchés pendant notre
-voyage en Espagne. À l'angle de la toile brillent des bassines, des
-poêlons, des casseroles, toute une batterie de cuisine à rendre jaloux
-cet art hollandais qui se mire dans un chaudron, mais peinte avec une
-largeur historique et magistrale.</p>
-
-<p>À l'autre bout du tableau, un moine, le supérieur du couvent sans
-doute, introduit avec précaution un hidalgo, «chevalier de
-Saint-Jacques et de Calatrava,» qu'il veut rendre témoin du miracle.
-Derrière le chevalier s'avance un personnage dont la tête ressemble
-beaucoup à celle de Murillo et qui pourrait être le peintre lui-même.
-Ces trois têtes, celle du moine surtout, sont merveilleuses. Elles
-vivent, elles sortent de la toile et vous racontent par leurs types
-profondément espagnols toute une croyance, tout un pays, toute une
-civilisation.</p>
-
-<p>La <i>Nativité de la Vierge</i> est un tableau charmant, d'une familiarité
-pieuse et tendre qui arrête le sourire sur les lèvres des incrédules,
-s'il pouvait s'en trouver devant un cadre de Murillo. C'est toujours ce
-mélange aisé du surnaturel et du vrai, ce rapport facile du ciel et de
-la terre qui distinguent le maître de Séville des autres peintres
-religieux. Au centre de la composition, comme un bouquet de fleurs
-illuminé d'un rayon de soleil, la petite Vierge nage en pleine
-lumière; une vieille matrone, la <i>tia</i>, comme disent les Espagnols,
-soutient le berceau avec un geste caressant. Pour regarder la frêle
-créature, une belle fille vêtue de lilas, de vert tendre et de jaune
-paille se penche curieusement et montre un bras blanc, satiné, fouetté
-au coude d'une touche vermeille; mais ce qu'il y a de plus merveilleux
-dans le groupe, c'est un ange adolescent, modelé avec rien, une vapeur
-rose glacée d'argent qui incline coquettement la plus adorable tête
-faite de trois coups de pinceau, et appuie contre sa poitrine une main
-longue et fine noyée dans les plis de l'étoffe comme dans les pétales
-d'une fleur.</p>
-
-<p>Près de la chaise placée à la gauche du spectateur, on remarque un
-petit chien, un bichon de la Havane, à longs poils soyeux, blanc comme
-neige, de race pure et digne d'être porté dans le manchon d'une
-marquise. Paul Véronèse ne manque jamais de mêler un lévrier à ses
-compositions. Murillo, quand les convenances ne s'y opposent pas trop,
-aime à y faire jouer ou dormir un bichon havanais. Ces petits détails
-familiers empêchent l'ennui.</p>
-
-<p>Au-dessus du berceau de la Vierge enfant plane une gloire d'anges
-répandue dans la chambre comme une fumée lumineuse dont les flocons
-seraient de délicieuses têtes souriantes. Au fond, dans la pénombre,
-on distingue vaguement le lit à courtines où repose l'accouchée.</p>
-
-<p>Il est impossible de rien voir de plus frais, de plus tendre, de plus
-aimable que cette peinture brossée avec la hardiesse légère d'un
-talent sûr de lui-même et rendant sans effort les idées charmantes
-qui lui viennent. Il y a sur cette toile heureuse comme un sourire de
-grâce andalouse.</p>
-
-<p>Et que dire de cette merveille qu'on appelle tout simplement la <i>Vierge
-de Murillo</i>, et qui s'épanouit comme un lis de blancheur et de pureté
-dans le grand salon carré du Louvre, au milieu de ce bouquet de
-chefs-d'œuvre choisis parmi les plus belles fleurs de l'art. La Vierge,
-le pied sur le croissant de la lune, vêtue d'une tunique blanche comme
-la lumière, drapée d'un manteau bleu qui semble un pan du ciel,
-s'élève dans les splendeurs de l'Assomption, légère, immatérielle,
-colorée de rose comme une vapeur de l'aurore, accompagnée de
-chérubins qui s'égayent et voltigent autour d'elle, nacrés, vermeils,
-transparents, dans toutes les poses que peuvent prendre des êtres
-aériens devant qui cède l'impalpable éther.</p>
-
-<p>Avec la <i>Sainte Élisabeth de Hongrie</i>, nous redescendons dans la
-réalité la plus triviale. Des anges nous passons aux teigneux, mais
-l'art comme la charité chrétienne ne se dégoûte de rien. Tout ce
-qu'il touche devient pur, noble, divin, et, avec ce sujet rebutant,
-Murillo a fait un chef-d'œuvre. La pieuse reine a la tête enveloppée
-d'une sorte de voile blanc qui encadre le pur ovale de son visage de
-plis ascétiques et s'arrange sur la poitrine en guimpe de religieuse.
-À la cour, autant qu'elle le peut, elle mène la vie du cloître, mais
-sur le voile à demi-monastique scintille une mignonne couronne qui
-désigne la reine et s'arrondit une auréole qui désigne la sainte.
-Debout, au seuil du palais, elle accueille sa clientèle de pauvres, de
-malades, d'infirmes: c'est l'heure du pansement. Sur un escabeau pose un
-large bassin d'argent rempli d'eau vers lequel se penche un pauvre
-enfant dont les guenilles insuffisantes laissent voir l'épaule maigre
-et le torse souffreteux. Il présente son crâne damassé de croûtes,
-saigneux, dénudé par la teigne, aux belles mains royales de la sainte,
-blanches comme des hosties, qui épongent ces plaies immondes avec une
-précaution respectueuse, car ce petit misérable, c'est peut-être
-Jésus-Christ lui-même. Mais, pour être sainte, on n'en est pas moins
-reine, on n'en est pas moins femme; femme délicate et charmante, avec
-des aversions, des répugnances, des dégoûts. L'aspect hideux de ces
-ulcères, leur odeur fétide, inspirent à sainte Élisabeth une horreur
-qu'elle combat victorieusement. Son visage céleste exprime la révolte
-de la nature et le triomphe de la charité. Cette double expression si
-féminine et si chrétienne est un trait de génie de Murillo. Un
-peintre moins sincèrement catholique que lui ne l'aurait pas trouvée.
-Une tête de cette sublimité efface toutes les misères et toutes les
-laideurs. Deux jeunes filles accompagnent la reine et l'assistent dans
-ses pieuses occupations. L'une d'elles tient un plateau chargé de
-buires, de boîtes d'onguent, de charpie. L'autre penche une aiguière
-de vermeil pour renouveler l'eau du bassin d'argent. Rien d'assez beau
-pour les pauvres!</p>
-
-<p>Sur la première marche du perron est assise une vieille femme en
-baillons, dont le profil ébréché se découpe avec une singulière
-hardiesse sur le velours violet de la robe que porte la reine. Au
-premier plan, tout près du cadre, un mendiant rajuste des linges autour
-de sa jambe, tandis qu'au fond un estropié se hâte et arrive appuyé
-sur ses béquilles. Au dernier plan, à travers une architecture à la
-Véronèse, on aperçoit la reine et ses femmes qui servent des pauvres
-attablés. Lazare est le bienvenu dans ce palais hospitalier.</p>
-
-<p>Comme on le voit, chez les artistes espagnols le spiritualisme le plus
-éthéré n'empêche nullement le réalisme, et le même pinceau qui
-vient de faire rayonner l'extase dans l'auréole, d'ouvrir le ciel et
-d'en montrer les profondeurs peuplées d'anges, n'a pas honte de peindre
-un petit mendiant cherchant sa vermine dans un bouge. N'a-t-il pas une
-âme, ce <i>pouilleux</i> de Murillo? Qu'un rayon de soleil glisse sur le mur
-qui l'abrite et lui envoie un reflet, et il vaudra toutes les pâles
-imitations de l'antiquité.</p>
-
-<p>Il existe à Séville un hôpital de la Charité où repose le fameux
-don Juan de Marana, qui n'est pas un personnage fabuleux, comme on
-pourrait le croire, sous cette inscription: «Ci-gît le pire homme qui
-fut jamais.» On y voit encore plusieurs toiles très-importantes de
-Murillo, quoique la <i>Piscine de Jéricho</i> et le <i>Retour de l'enfant
-prodigue</i> soient passés dans la galerie du maréchal Soult. La
-<i>Multiplication des pains</i> et <i>Moïse frappant le rocher</i>, vastes toiles
-animées d'une multitude de figures, le <i>Saint Jean de Dieu portant un
-mort</i> n'ont pas quitté la place qu'ils occupaient, mais l'<i>Ange qui
-délivre saint Pierre de la prison, Abraham adorant les trois anges,
-Sainte Élisabeth de Hongrie</i>, sont allés orner des musées ou des
-galeries. Le <i>Saint Jean de Dieu</i>, succombant sous la charge du cadavre
-auquel il va donner la sépulture et que le démon s'amuse à rendre
-plus lourd pour lui faire pièce, est d'un effet fantastique et
-puissant. La magie du clair-obscur ajoute à la terreur de la scène et
-fait rayonner le bel ange accouru au secours du saint écrasé sous le
-faix de cette croix lugubre. Murillo, malgré la suavité de son style,
-la grâce de son pinceau, la fraîcheur de son coloris, sait être
-terrible quand il le faut. L'horreur ne l'effraye pas plus que la
-trivialité. Il n'est besoin d'autre preuve, pour qui n'a pas vu le
-<i>Saint Jean de Dieu</i>, que le <i>Saint Bonaventure</i> revenant après sa mort
-achever ses mémoires, un des plus étranges tableaux du musée
-espagnol, rapporté par le baron Taylor et le peintre Dauzats. Dans
-cette peinture, Murillo lutte de poésie sinistre avec le sombre Valdes
-Léal, dont les tableaux, la <i>Mort</i> et les <i>Deux cadavres</i>, font
-frissonner tous ceux qui visitent l'hôpital de la Charité. Ce fantôme
-aux yeux atones, à la pâleur livide, dont la main écrit en tâtonnant
-sur un parchemin moins jaune qu'elle, produit un effet qu'on n'oublie
-plus et vous donne la sensation de l'autre monde.</p>
-
-<p>Nous marquons cette note, bien qu'elle soit rare chez Murillo, mais elle
-est trop profondément espagnole et catholique pour l'omettre.</p>
-
-<p>Chaque grand peintre a son style de madone où il incarne en l'épurant
-son rêve de beauté. La Vierge, comme Murillo la représente, est une
-jolie Andalouse, idéalisée sans doute, mais dont on rencontrerait
-encore aujourd'hui des modèles à la Cristina ou à la promenade del
-Duque; ce n'est pas un reproche, car rien n'est plus charmant qu'une
-femme de Séville avec ses veux pleins de lumière, son teint éclatant
-et ses lèvres vermeilles. Il ne faut pas grand travail à un peintre de
-génie pour en faire une créature tout à fait céleste et pour
-empêcher cette beauté d'être trop aimable, trop gracieuse, trop
-séduisante en un mot, il suffit d'une paupière modestement baissée et
-d'un pli dévoilé ramené à propos. D'autrefois c'est une expression
-de piété fervente, extatique, qui met son rayon dans ces beaux yeux
-noirs levés vers le ciel, et qui fait de la femme une sainte et de la
-mère une vierge.</p>
-
-<p>L'Enfant Jésus est traité par Murillo avec une adoration caressante,
-et il trouve pour le peindre des tons qui ne semblent pas appartenir à
-la palette terrestre. À travers les grâces, les sourires et les
-naïvetés de l'enfance, il lui conserve toujours le regard d'un dieu.
-On voit tout de suite que ce frais nourrisson, debout sur les genoux de
-sa mère, n'est pas de notre race, et que la forme humaine l'enveloppe
-comme un voile transparent. Qu'il soit montré aux bergers, vêtus de
-peaux de bêtes et suivis de leurs chiens fauves, qu'il accueille le
-petit saint Jean qui lui tend les bras, qu'il fasse aboyer le chien du
-logis après l'oiseau qu'il cache dans sa main ou qu'il s'endorme sur la
-croix, futur instrument de son supplice, il a toujours un rayonnement
-qui dénonce le Fils de Dieu.</p>
-
-<p>Quelle pensée mélancolique et précoce dans ce <i>Jésus au mouton</i> et
-quelle grâce noble dans le <i>Saint Jean et Jésus!</i> Le fils de Marie
-fait boire, dans un coquillage rempli d'eau, avec une bonté affable,
-son petit compagnon pénétré de reconnaissance; on dirait un enfant de
-roi qui s'intéresse à un humble ami.</p>
-
-<p>L'<i>Annonciation</i>, du musée de Madrid, est une pure merveille de
-couleur. La sainte Vierge et l'ange agenouillé devant elle ont pour
-fond un chœur d'anges aussi lumineux que le soleil, et sur ce fond,
-comme un élancement stellaire, rayonne le Saint-Esprit, plus vif, plus
-blanc, plus étincelant encore, clarté ayant pour ombre la clarté.</p>
-
-<p>Toutes les églises et tous les couvents de Séville regorgeaient des
-chefs-d'œuvre de Murillo; on reste effrayé à lire dans Céan-Bermudez
-la liste de ces toiles innombrables. Il y en a dans la cathédrale, à
-la paroisse Saint-André, à Saint-Thomas, à la Reine-des-Anges, à
-Saint-François, à Sainte-Marie-la-Blanche, à la Merced-Calzada, aux
-Capucins, à la Charité, aux Vénérables, au palais de l'Archevêché,
-à la Chartreuse, sans compter les œuvres disséminées dans les
-églises de Carmona, de Cordoue, de Grenade, de Rioseco, de Madrid, de
-Vitoria, dans le palais neuf, Saint-Ildefonse et l'Escurial. Une
-facilité si prodigieuse, une fécondité si intarissable confondent
-l'imagination.</p>
-
-<p>Ces œuvres achevées, Murillo se rendit à Cadix afin de peindre «un
-mariage de sainte Catherine,» composition importante pour le grand
-autel des Capucins de cette ville. Pendant ce travail il fit de son
-échafaudage une chute qui le blessa assez grièvement et l'obligea de
-retourner à Séville, où il passa le reste de sa vie toujours
-souffrant. Il demeurait alors près de la paroisse de Sainte-Croix, et
-souvent, dit-on, il restait, dans cette église, de longues heures en
-prière devant la célèbre <i>Descente de croix</i> de Pedro Campaña, et
-comme le sacristain lui demandait un jour pourquoi il restait si
-longtemps dans cette chapelle, il répondit: «J'attends que ces saints
-personnages aient achevé de descendre Notre-Seigneur de la croix.»</p>
-
-<p>Peu de temps après son état s'aggrava; il reçut les sacrements et
-mourut, le 3 avril 1682, entre les bras de son ami et disciple don Pedro
-Nunez de Villavicencio, chevalier de l'ordre de Saint-Jean. Il fut
-enterré dans cette même chapelle dont nous parlions tout à l'heure,
-sous le tableau de la <i>Descente de croix</i> qu'il admirait tant!</p>
-
-<p>Murillo était d'un caractère aimable et bienveillant; il
-s'intéressait à ses élèves et ne leur cachait rien des secrets de
-son art. Il fonda une académie de peinture à Séville. Pour
-l'établir, il sut apprivoiser l'orgueil farouche de Valdès Léal,
-faire taire l'envie de François Herrera le jeune et des autres artistes
-de la ville et les déterminer à seconder ses efforts de leur argent et
-de leur expérience. C'est ainsi qu'il constitua l'école de Séville
-reconnaissable à son style aimable et naturel, à son coloris d'une
-chaleur fraîche, à ses contours grassement noyés, à ses gracieux
-types de femmes et d'enfants où sourit la gentillesse andalouse. Quant
-à lui, malgré ses imitateurs, il resta inimitable; qu'on voulût
-copier sa manière froide, sa manière chaude ou sa manière vaporeuse,
-car les Espagnols désignent ainsi les trois styles qu'il mélange
-souvent dans le même tableau; ce qu'on ne copia jamais, ce fut son
-génie.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/figure14.jpg" width="500" alt="" />
-<p class="center"><i>Cène.</i> Peint par Poussin</p>
-</div>
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-<h4><a id="NICOLAS_POUSSIN">NICOLAS POUSSIN</a></h4>
-
-
-<p><i>Et ego in Arcadia!</i> Telle est, pour l'éternité, la véritable
-épitaphe du Poussin, qui le peint tout entier, et mieux que le beau
-quatrain de Bellori, inscrit sur sa tombe dans l'église de
-Saint-Laurent<a name="FNanchor_50_1" id="FNanchor_50_1"></a><a href="#Footnote_50_1" class="fnanchor">[50]</a>. Oui, il a vécu dans l'Arcadie, mais dans une Arcadie
-qu'il a lui-même créée, calme, apaisée, grandiose, et toute pleine
-du souffle des dieux. L'œuvre du Poussin, poésie visible et tangible,
-c'est la nature inerte, conquise par la pensée créatrice; c'est
-l'œuvre des Grecs continuée et complétée par une transposition d'une
-audace étrange, car ce sourire humain qu'ils avaient su imposer à leur
-architecture, le peintre des Andelys le donne aux vastes frondaisons,
-aux solitudes, aux larges aspects des campagnes silencieuses. À quelle
-contrée sont-ils empruntés ces asiles verdoyants coupés de grandes
-masses d'arbres, ombragés de chênes centenaires, surplombés de
-montagnes tranquilles où le géant Polyphème rêve assis sur le sommet
-des rocs, où Diogène jette sa tasse en voyant un berger boire dans le
-creux de sa main, où voyagent, dans l'ivresse de leur joie, le faune,
-le satyre, l'enfant qui porte un syrinx, l'hamadryade échevelée? à
-nulle contrée réelle qu'ait éclairée en effet le soleil de Dieu,
-car, pareil à tous les grands inventeurs, Poussin a créé son monde
-qui n'appartient qu'à lui, et qui pourtant est plus vrai que la
-vérité, puisqu'il a reçu une existence immortelle. Ce monde, c'est
-une Grèce, sans doute, une patrie de héros et de dieux, où, au pied
-de l'arbre ému dont les rameaux s'ouvrent comme des bras tutélaires,
-les nymphes aux draperies flottantes nourrissent Jupiter enfant du miel
-des abeilles et du lait de la chèvre Amalthée que vient de traire le
-corybante couronné de feuillages. C'est une Grèce, mais non pas la
-Grèce géographique bornée par l'Ullyrie et la Mésie, par la Thrace
-et par une ceinture de mers; c'est une de ces terres idéales où le
-navigateur n'abordera jamais sans doute, mais où les âmes des penseurs
-voyageront et demeureront pendant l'éternité. Comme Vigneul de
-Marville demandait un jour au Poussin par quelle voie il était arrivé
-à la perfection, le grand homme répondit modestement: «Je n'ai rien
-négligé.» Réponse ingénue et charmante, mais qui prouve à quel
-point le Poussin se connaissait peu lui-même et connaissait peu la
-portée de son œuvre. À quoi lui eussent servi ses profondes études
-d'anatomie, de draperie, de paysage; sa religion pour Raphaël, sa
-longue intimité avec les chefs-d'œuvre antiques; quelle utilité
-eût-il retiré de ses vastes recherches, que lui importait enfin de
-connaître les moindres détails des feuillages et d'avoir mesuré
-l'Antinoüs, s'il n'avait eu en lui son univers qui voulait vivre et
-qu'il lui fallut bien réaliser sous l'impérieuse obsession de son
-génie!</p>
-
-<p>Que le Poussin n'ait vu aucun des pays où il place la scène de ses
-compositions merveilleuses, que la Judée lui soit restée inconnue
-comme la Grèce et qu'il les ait rêvées toutes les deux à travers
-l'imposante austérité de la campagne de Rome, ce serait certes un des
-plus grands bonheurs de cette vie privilégiée, si le hasard entrait
-pour quelque chose dans de telles existences, et si le doigt de Dieu
-n'en avait d'avance réglé toutes les phases pour rendre possible
-l'éclosion des œuvres qui causeront à jamais l'étonnement et
-l'admiration de l'humanité. Quand on l'envisage, cette vie si simple,
-si austèrement vouée à connaître et à créer, on voit que rien n'y
-eût pu être changé impunément, et qu'elle obéit à une logique
-invincible. Poussin devait être sédentaire et non voyageur, puisque le
-monde qu'il avait à peindre était en lui; il fallait qu'il naquît
-pauvre pour que le luxe et la vie bruyante ne fussent pas un obstacle
-entre lui et l'idéale région de la poésie; enfin ne devait-il pas
-vivre comme il vécut, toujours blessé, souffrant du corps, mais l'âme
-sereine et vivace, pour ne rien donner aux amours matériels, aux
-éblouissements de la couleur, à tout ce que suscite en nous la furie
-du sang, et pour pouvoir se livrer tout entier aux sereines et pures
-voluptés de la pensée?</p>
-
-<p>Poussin, on le sait, naquit gentilhomme et d'une famille qui s'était
-appauvrie au service de nos rois. Ce détail n'est pas sans importance,
-car Poussin, destiné à être non pas un brillant ouvrier de l'art,
-mais un initiateur, un poëte agissant, devait naître avec ce dédain
-de la richesse et des biens positifs qui ne saurait s'associer avec une
-naissance vile. Ses commencements sont difficiles et pénibles, exempts
-pourtant de toute incertitude; ses croquis crayonnés sur les marges de
-ses cahiers d'écolier étaient déjà des croquis du Poussin, et
-Quintin Varin n'eut pas besoin d'un grand effort d'imagination pour
-deviner une vocation qui s'affirmait elle-même. Toutefois, Poussin,
-contrarié dans ses projets, dut quitter en fugitif la maison
-paternelle. Arrivé à Paris, il demande des leçons à des maîtres qui
-ne pouvaient rien lui apprendre, rien, ou bien peu de chose, à Georges
-Lallemant, de Nancy, qui dessinait des tapisseries historiées, à
-Ferdinand Elle, venu de Malines pour peindre le portrait. Mais il
-n'était pas réservé à ces artistes médiocres d'être les
-instituteurs du Poussin. Un jeune gentilhomme du Poitou, dont il devint
-l'ami, lui fit connaître un mathématicien du roi, Courtois, qui
-possédait des dessins de Raphaël et de Jules Romain, et une collection
-de gravures de Marc-Antoine. La vue de ces gravures fut la révélation
-qu'attendait Poussin. Dès lors il n'a plus qu'une idée, aller à Rome.
-Alors, comme aujourd'hui, tout chemin y conduisait; mais le chemin qui y
-mène les artistes pauvres fut, de tout temps, le plus long et le plus
-difficile de tous.</p>
-
-<p>Il fallait d'abord vivre. Le jeune seigneur poitevin qui, le premier,
-avait encouragé et secouru Poussin, étant rappelé près de sa mère,
-emmène son ami dans l'espoir qu'il sera employé comme peintre, mais la
-dame ignorante veut ployer ce génie à des occupations domestiques.
-Cette fois encore Poussin s'enfuit, n'emportant que sa misère, tout
-brisé, va se refaire chez ses parents, aux Andelys, et, à son retour,
-part enfin pour Rome vers 1623. Cette fois, il ne peut aller que
-jusqu'à Florence. Il regagne Paris, se loge au collège de Laon, et
-fait la connaissance de Philippe de Champagne, puis celle du cavalier
-Marini. Événement important dans la vie du Poussin! Que Marini, si
-célèbre alors et tout vivant portant son laurier, ait trop sacrifié
-à l'emphase, aux concetti, à tout le faux luxe poétique
-d'alors,&mdash;qu'il faut pourtant préférer à la platitude,&mdash;c'est ce qui
-ne saurait faire aujourd'hui l'ombre d'un doute. Mais le Poussin, esprit
-grave, profondément sensé, ne risquait pas d'être envahi par le
-clinquant du poëte italien, et, en lui lisant son Adonis, Marin lui
-révélait un monde, le vrai monde de la poésie, ces dieux grecs
-éclatant d'amour, de jeunesse et de force, cette patrie enchantée, ces
-îles heureuses, ces porteurs de lyres et de thyrses sans lesquels, en
-fait d'art, il n'y a pas de salut. Cette illustration du poème d'Adonis
-(car Poussin fit de merveilleux dessins pour l'œuvre de son ami) devait
-avoir sur le peintre des Andelys une influence décisive, car, en
-réalité, ce père de l'école française, ce peintre de sujets
-sacrés, cet émule parfois heureux de Raphaël, ne peignit jamais que
-des héros. C'est ce que lui reprochèrent amèrement ses ennemis de
-France quand il eut achevé, pour les Jésuites, son <i>Martyre de saint
-François Xavier.</i> Dans ce tableau, disaient-ils, le Christ avait plus
-l'air d'un Jupiter Tonnant que d'un Dieu de miséricorde. Critique
-très-juste, que le Poussin ne voulut pas accepter. L'art est païen, et
-dans ses chefs-d'œuvre les plus élevés ne peut aller plus loin que la
-représentation idéale de l'homme.</p>
-
-<p>Mais finissons vite avec la biographie; celle du Poussin n'est rien, et
-pour apprécier dignement ses ouvrages immortels, il faudrait pouvoir
-écrire des volumes. Quand les uns cherchent pour moyen d'expression la
-ligne abstraite, les autres l'harmonie enivrante de la couleur, quand
-ceux-ci demandent leur effet à la disposition théâtrale des
-personnages, ceux-là dans la vérité des attitudes ou l'expression des
-têtes, Poussin osa se proposer comme but, la perfection, vouloir mener
-de front toutes les parties de son art, montrer l'homme dans la nature,
-lui calme et éternelle comme elle; elle est divine et pensante comme
-lui; et, par un effort inouï de génie et d'amour (mais cet effort ne
-s'arrêta pas et prit toute sa vie), il put se montrer fidèle à ce
-programme surhumain!</p>
-
-<p>Retenu à Paris par la promesse qu'il avait faite à la communauté des
-Orfèvres de Paris de peindre pour elle une <i>Mort de la Vierge</i>, Poussin
-ne put partir avec Marini pour Rome, où il arriva seulement au
-printemps de 1624, au moment où le poëte d'<i>Adonis</i> s'en allait à
-Naples pour y mourir. Marini avait recommandé le Poussin à son vieil
-ami le cardinal Barberini; mais celui-ci fut forcé lui-même de quitter
-Rome pour une légation, et laissa le peintre entièrement livré à sa
-pauvreté et à sa solitude.</p>
-
-<p>Amères nourrices, bonnes pourtant au penseur, à qui elles donnent
-l'âpre, l'inexorable liberté. La solitude! quelle fut complète pour
-le Poussin, qui ne trouva pas même des frères de sa pensée et de son
-désir! Ni Guerchin, ni Valentin, ni Manfredi, ni Ribeira, et toute la
-farouche postérité du Caravage, ni l'Albane et le Guide, enivrés de
-leur rêve charmant, ne savaient le mot que cherchait Poussin. À qui
-donc le demandera-t-il? Pas même à Raphaël ou à Michel-Ange, mais à
-l'antique, source de toute inspiration hautaine et libre. Tandis que
-Claude Lorrain, Stella et Valentin se groupent autour de lui, il se lie
-avec un sculpteur flamand, François Duquesnoy, et à eux deux ils
-moulent des antiques, vivant du produit de ce travail qui, en même
-temps, leur donnait la science, l'intelligence de tout. Puis, avec
-l'Algarde, Poussin mesure la Niobé, le Laocoon, l'Hercule Commode,
-l'Antinoüs. En même temps, il étudiait la nature dans la campagne de
-Rome, simple, lumineuse, grandiose, à la fois enflammée et calme, où
-il semble que les Césars enfuis laissent traîner un reflet de la
-pourpre impériale. Tout occupé des grands effets de masses d'arbres,
-des verdures, des accidents de lumière, cependant il ramassait et
-apportait dans son mouchoir, pour en savoir tous les détails, des
-pierres, les plus humbles mousses, et, sur son chemin, esquissait les
-poses, les attitudes, les expressions diverses des passants, à la fois
-apprenant, devinant tout et se devinant lui-même, contemplant l'homme,
-la terre, le ciel, et s'armant de toutes pièces pour créer à coup
-sûr des œuvres où serait partout l'idéale beauté. En effet, dès
-son retour à Rome, le cardinal Barberini songe au Poussin, et celui-ci,
-du premier coup, lui donne, quoi? cette merveilleuse création d'un
-génie à son apogée, la <i>Mort de Germanicus.</i> Puis à ce chef-d'œuvre
-succèdent sans interruption la <i>Prise de Jérusalem par Titus</i>, la
-<i>Peste des Philistins</i>, le <i>Saint Érasme</i> de Saint-Pierre, les tableaux
-des <i>Sacrements</i>, peints pour le chevalier del Pozzo!</p>
-
-<p>Calme, heureux, marié à la sœur de Gaspard Dughet, qui avait soigné
-sa santé chancelante, en pleine possession de sa gloire, entouré de
-tout ce qu'il aimait, des antiques et des Raphaël, compris par quelques
-amis chers et précieux, Poussin ne désirait rien tant que de rester à
-Rome. On sait pourtant comment le désir de Louis XIII fit de lui un
-peintre du roi et l'appela en France, où il fut si malheureux malgré
-la faveur du roi et les délices de la petite maison dans le jardin des
-Tuileries. La commande du tableau de la <i>Cène</i>, sujet redoutable, où
-il avait à lutter avec Léonard de Vinci, l'amitié de M. de Chanteloup
-et de M. des Noyers, le bruit fait autour de son nom, sa gloire
-grandissante enfin, le consolaient mal de son temps dépensé à
-dessiner des cartons pour les tapisseries et des fers de reliures. Ses
-démêlés avec Feuquières, Simon Vouet et Lemercier, à propos de la
-décoration de la grande galerie du Louvre, l'achevèrent. Il ne tarda
-pas à solliciter la permission d'aller chercher sa femme malade à Rome
-pour la ramener à Paris. Il n'y devait jamais revenir, malgré ses
-promesses et malgré les espérances qu'il laissait concevoir à ce
-sujet. Bientôt la mort de Richelieu et celle de Louis XIII lui
-rendirent toute sa liberté; mais lors même que ces grands événements
-ne fussent pas venus dégager sa parole, il est douteux que Poussin fût
-jamais revenu en France.</p>
-
-<p>Génie trop français, c'est-à-dire trop plein de bon sens, de justesse
-et de logique pour pouvoir se plaire dans la France d'alors, artiste
-trop amoureux de la pure beauté pour être un serviteur commode à des
-souverains; sa vraie patrie était sa petite maison du monte Pincio,
-entre les Dughet et les Stella et devant la nature inspiratrice! En
-quittant la France, il se vengea de ses ennemis mieux qu'il ne l'avait
-fait dans ses lettres magistrales, et pour étouffer les calomnies,
-répondre aux injures, affirmer sa gloire, peignit cette page
-éloquente, le <i>Triomphe de la Vérité.</i></p>
-
-<p>Triomphe tout abstrait et moral, car pendant sa longue, obstinée et
-brillante carrière jusqu'au jour où la mort le prend à soixante et
-onze ans, le 19 novembre 1665, Poussin ne fut réellement compris que de
-lui-même! C'est pitié de le voir défendre ses tableaux pied à pied,
-expliquer dans ses lettres à M. de Chanteloup que sa nouvelle série
-des Sacrements exécutée pour ce seigneur, vaut au moins les tableaux
-peints primitivement sur les mêmes sujets pour le commandeur del Pozzo;
-et enfin chercher une justification pour les œuvres de son génie.
-C'est pitié et c'est justice, car tout artiste qui n'est pas méconnu
-n'a pas été un créateur, et nul mieux que Poussin ne mérita ce nom
-plus grand que tous les mots humains.</p>
-
-<p>En effet, même après Rubens, même après Raphaël, il est, si l'on
-veut parler d'une façon essentielle, le seul créateur de la peinture
-d'histoire. Seul il a eu le courage, l'âpre volonté, le détachement
-suprême de tout subordonnera l'idée qu'il veut rendre; il ne s'est
-jamais permis l'ineffable volupté de peindre pour peindre, de s'enivrer
-d'un jeu de couleur ou de draperie. Pas un pli, pas un regard, pas une
-attitude qui ne concoure sévèrement à l'effet général. Il suffit,
-disait-il, d'une demi-figure de trop pour gâter un tableau, et sa
-recherche d'une dominante, son application à la peinture des modes
-dorien, phrygien, lydien, ionique, explique tout l'homme. Échapper à
-la matière, être tout âme et pensée dans un art plastique et
-matériel, tel fut le problème insondable qu'il se proposa et qu'il
-résolut, de sorte que l'accomplissement de l'impossible fut sa vie de
-toutes les heures et son travail quotidien.</p>
-
-<p>Voyez, la composition est irréprochable, mesurée, rythmique, le
-dessin est pur, exquis; la couleur sobre, sans pauvreté, vit dans de
-solides et calmes harmonies, la nature autour des personnages est vraie,
-toujours grande; les expressions appropriées au sujet concourent toutes
-au même et unique effet: devant ces tableaux si variés, si différents
-entre eux et dont la perfection constitue pour ainsi dire la seule
-parenté, quelle impression reçoit-on? Une impression toute religieuse,
-et j'oserais dire religieusement païenne, car Poussin peint l'homme à
-cet état d'enthousiasme et de grandeur morale où il va se transfigurer
-en héros, la nature à ce point d'épanouissement et de grandeur
-silencieuse où elle peut être foulée par les pas des dieux. Ses
-pâtres sont déjà des héros et ses saints ne sont que des héros.
-Poussin était digne d'être un Grec; mais, que dis-je, il le fut; sa
-Grèce est à nous comme elle est à lui, elle ne sera pas ravagée
-comme l'autre, les barbares et le temps ne pourront détruire ses
-ombrages et dessécher ses fontaines murmurantes. L'Arcadie! elle verdit
-et fleurit, demeure de nos âmes; elle est la récompense et le refuge
-des esprits qui n'ont pas voulu d'autre richesse et d'autre volupté que
-celles de la pensée.</p>
-
-<p>Le jour où le cavalier Marini présenta Poussin au cardinal Barberini:
-<i>Vous verrez</i>, lui dit-il, <i>un jeune homme qui a une fougue
-extraordinaire.</i> Fougue qui, tempérée par la raison, par l'âpre
-étude, par la sobriété voulue, devint l'éclatante, la prestigieuse
-fécondité dont nous restons éblouis. Bible, histoire, mythologie,
-Adonis, Vénus, Salomon, Moïse, faisant jaillir la fontaine sacrée, la
-mort de Phocion, la clémence de Coriolan, Germanicus mourant, la Femme
-adultère pardonnée, Armide en furie épiant le sommeil de Renaud, que
-n'a pas peint, commenté, transfiguré l'infatigable génie du Poussin?
-À quelle légende sacrée, à quelle histoire, à quel récit, à quel
-poëme a manqué son invention que rien n'épuise?</p>
-
-<p>Quelle grandeur, quelle majesté tragique dans le <i>Testament
-d'Eudamidas!</i> Dans sa maison nue où la pauvreté habite avec lui, le
-guerrier est couché, prêt à rendre le dernier soupir. Le médecin
-garde une main appuyée sur le cœur du mourant pour savoir à quel
-instant il aura cessé de battre. À côté du lit, le notaire est
-assis; il finit d'écrire le testament sublime que lui a dicté
-Eudamidas: «Je lègue ma mère à Arété, pour la nourrir et en avoir
-soin dans sa vieillesse; ma fille à Charixène, pour la marier avec une
-dot aussi forte qu'il pourra la lui donner; et cependant, si l'un d'eux
-vient à mourir, j'entends que le legs revienne au survivant.» La mère
-du guerrier, déjà vieille, instruite à la résignation par de longues
-souffrances, tourne le dos à ce cruel spectacle; mais la jeune fille,
-assise sur un escabeau sur lequel repose le pied de sa grand'mère,
-s'abandonne sans réserve à sa douleur; sa tête est posée sur son
-bras, qui, appuyé sur le pied du lit, retombe inerte; toute son
-attitude morne, désespérée, ses yeux en larmes, son front penché, le
-grand dessin de ses draperies remplissent l'âme d'une religieuse
-pitié. Par une pensée hautaine et charmante, la pauvre demeure où
-Eudamidas expire n'a d'autres ornements que son épée et son bouclier
-pendus à la muraille: le guerrier a le droit de choisir pour ses
-légataires Arété et Charixène!</p>
-
-<p>Qui dira la fougue du tableau des <i>Sabines</i>, tapage des couleurs, tant
-de personnages qui courent en sens divers, les femmes échevelées et
-folles de terreur se débattant contre leurs ravisseurs aux mines
-violentes et farouches, l'éclat des armes, les chevaux cabrés, les
-draperies envolées, tout ce tumulte que domine Romulus majestueux et
-calme levant avec gravité un pan de son manteau! Qui dira la grâce du
-<i>Moïse exposé sur le Nil</i>, du <i>Moïse sauvé des eaux</i>, du tableau
-d'<i>Éliézer et Rébecca?</i> Jeune, naïve, ingénue, Rebecca jette un
-regard ravi sur les présents que lui offre Éliézer; autour d'elle,
-parmi ses compagnes si finement drapées à la grecque, quelle variété
-de sentiments! La femme envieuse accoudée immobile sur la margelle du
-puits, les deux sœurs embrassées, la curieuse qui laisse tomber l'eau
-de sa cruche, l'indifférente qui s'éloigne, la jeune fille, qui
-portant déjà une urne sur sa tête, se baisse pour en soulever une
-autre, sont d'une simplicité attendrissante et digne de l'épopée.</p>
-
-<p>Ces quatorze tableaux des <i>Sacrements</i> où chaque composition,
-recommencée deux fois, affirme une pensée si robuste, scènes
-merveilleuses, les unes, comme le <i>Baptême</i> empruntées à la vie même
-du Christ, les autres reproduisant les pompes de l'Église catholique,
-cette apothéose enthousiaste intitulée le <i>Ravissement de saint Paul</i>,
-tant d'autres tableaux de sainteté: le <i>Repos de la sainte famille</i>, la
-<i>Cène</i>, l'<i>Apparition de la Vierge, Jésus guérissant les aveugles</i>,
-l'<i>Adoration des Mages</i> nous montrent le génie du Poussin sous ses
-aspects les plus pompeux et les plus sévères; mais n'est-il pas lui
-davantage dans ces paysages inimitables où la campagne est surprise et
-connue à toutes les heures du jour; où, ombrages, rayons du soleil,
-grandes perspectives, plans étagés, ruissellement des eaux, cieux
-infinis, rien n'a de secrets pour lui; où la vérité des branches, du
-feuillé, où la perfection dans l'exécution matérielle de chaque
-détail n'empêchent jamais la grande tournure et le sentiment
-héroïque? Dans ces campagnes, il peint, et d'une main créatrice, Écho
-et Narcisse, Diogène, Polyphème, les faunes, les hamadryades, Pan et
-Syrius, Apollon et Daphné; mais lors même qu'il ne les y montre pas,
-les héros et les dieux y sont présents, et leurs pieds seuls peuvent
-fouler ces gazons olympiens, leurs seules mains peuvent écarter ces
-nobles branches, sillonnées par la foudre ou courbées par le souffle
-de Jupiter!</p>
-
-<p>Le Poussin est lui surtout dans ce tableau des <i>Bergers d'Arcadie</i>, où
-d'heureux pasteurs, demi-nus, couronnés de feuillages, promènent leurs
-amours à travers la riante contrée ouverte sur les montagnes neigeuses
-et sur les horizons infinis. Tout en eux est joie, poésie, bonheur de
-vivre. Cependant, au pied d'un bouquet d'arbres, l'un d'eux vient de
-découvrir un tombeau avec celle inscription à demi-effacée: <i>Et ego
-in Arcadia!</i> Cette joie tout à coup assombrie, cette voix venue de la
-tombe pour résonner dans le paysage enchanté, la subite rêverie de
-ces jeunes hommes beaux comme des dieux, la mélancolie éveillée sur
-le visage de cette bergère-muse appuyée sur son amant dans une pose
-noble et pensive, c'est toute l'âme du Poussin. Mais quoi! dans son
-œuvre immense, variée, innombrable, féconde en surprises et cependant
-toujours semblable à elle-même, il n'est pas une page qui ne le
-raconte tout entier. Et le temps eût-il anéanti détruit son œuvre
-impérissable, ne trouverait-on pas toute l'histoire du poëte de la
-peinture rien qu'en regardant le radieux portrait où il se représenta
-lui-même, tête forte, résolue, résignée, pâle, pensive, aux
-regards lumineux sous des sourcils nets et droits, au nez énergique, à
-la moustache mince, au front puissant et droit sous deux ondes égales
-de cheveux noirs? Naturellement et sans recherche, il est drapé dans
-son manteau comme une figure antique, et sa belle main élégante et
-virile est appuyée sur le portefeuille qui contient ses études,
-imposante et unique occupation de toute sa vie. Sur cette tête on lit
-l'enthousiasme du poëte, la patience de l'artiste, la bravoure du
-soldat, la résignation du martyr. Poussin a eu dans la postérité la
-double apothéose de sa pauvreté et de sa gloire; initiateur, il a
-suscité par tout l'univers des fils de sa pensée, et nous sommes
-forcés de permettre aux peuples nos rivaux de réclamer eux aussi comme
-un citoyen du monde celui qui reste pour nous le maître, le fondateur
-et le soldat toujours militant de la glorieuse École française.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_50_1" id="Footnote_50_1"></a><a href="#FNanchor_50_1"><span class="label">[50]</span></a>
-<span style="margin-left: 1em;">Parce piis lacrymis: vivit Pussinus in urna</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Vivere qui dederat, nescius ipse mori.</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Hic tamen ipse silet. Si vis audire loquentem,</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Mirum est, in tabulis vivit et eloquitur.</span></p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/figure15.jpg" width="500" alt="" />
-<p class="center"><i>Muse.</i> Peint par Le Sueur</p>
-</div>
-
-
-
-
-<h4><a id="EUSTACHE_LE_SUEUR">EUSTACHE LE SUEUR</a></h4>
-
-
-<p>Cet homme si doux, si résigné, si profondément religieux, capable
-d'un amour unique, d'une pensée immuable, et qui mourut du chagrin
-d'avoir perdu sa femme, fut un révolutionnaire en art. Ses
-contemporains purent s'y tromper, mais non pas les souverains, qui ne
-lui confièrent jamais de travaux, non pas Lebrun, disant aux obsèques
-mêmes de Le Sueur, que <i>la mort venait de lui ôter une grande épine
-du pied</i>, non pas le grand Poussin, qui tout de suite avait reconnu en
-lui un frère d'inspiration et de pensée. La vie de ce suave artiste
-est de celles qui prouvent irrévocablement que l'art est immortel,
-puisqu'il a, comme la nature, le don de se reproduire et de se
-renouveler à jamais par des contrastes violents, prodigieux,
-inattendus, où le doigt de Dieu éclate, faisant sortir du rocher,
-frappé de mort, la source fraîche et jaillissante. De la hideuse
-décomposition de la matière quelque chose s'élance; ce quelque chose
-a le parfum divin, la couleur exquise, la vie pleine de grâce; c'est
-une fleur portant en elle tout un paradis de joie et d'amour. Ainsi, aux
-époques où l'art étouffé sous la matière, sous les procédés
-factices, sous l'imitation de l'imitation, a créé autour de lui
-l'éblouissement et le dégoût, soudain un homme surgit, nouveau,
-inconnu, ne devant rien à ses prédécesseurs ni à ce qui l'entoure,
-et qui rapporte dans son œuvre le pur et primitif parfum de la pensée
-humaine; cet homme, c'est la Fontaine, c'est Poussin, c'est Le Sueur, et
-son arrivée providentielle blesse les yeux de ses contemporains aussi
-douloureusement que le rayon du jour filtrant parmi les rayons des
-lampes et l'orgie. Fatalement, tant les yeux des hommes sont aveugles,
-nous en venons toujours à adorer quelque brutal et grossier carnaval
-qui, fatalement aussi, s'efface et tombe en poussière sous le premier
-regard de cette déesse toujours insultée et nue, la sainte Vérité.</p>
-
-<p>Le Sueur fut, je le répète, un des révolutionnaires, un des
-initiateurs qui font le jour dans un chaos et qui, à la place de la
-convention toute-puissante, viennent apporter la vie et la lumière.
-Quel fut son procédé? Nul que l'imitation puisse reproduire, car, plus
-sincère, plus idéal encore que Poussin, il puise dans son âme les
-moyens d'émouvoir. Les vingt-deux tableaux de la <i>Vie de saint Bruno</i>,
-peints pour le cloître des Chartreux de Paris, sont l'œuvre toujours
-jeune et triomphante de notre Raphaël, mais d'un Raphaël plus
-spiritualiste, plus dégagé de la matière et qui dédaigne les pompes
-de l'art comme les pompes de la vie, possédant, comme par une grâce
-spéciale, la naïveté, la pureté ineffable, l'intensité du
-sentiment, la grandeur de conception qui préside aux créations
-simples. Regardez ces tableaux où toute une épopée est clairement et
-délicieusement écrite, depuis la légende du frère Raymond le
-Tartufe, qui sert d'introduction à celle du saint, jusqu'à la grande
-page où sa mort est racontée avec tant de ferveur! Suivez cette série
-d'une harmonie si douce et si impérieuse, le recueillement, la prière,
-la vocation du saint ému par les frissonnements du monde surnaturel, la
-distribution de ses richesses aux pauvres, la prise d'habit, la lecture
-du bref du pape; quel charme invincible vous retient là toujours plus
-captif, toujours plus attiré dans le cercle de l'enchantement sacré?
-C'est celui qui déplace les montagnes et rend possibles tous les
-miracles: une foi profonde! Foi dans l'art, foi dans la religion, et
-même le peintre a eu la grâce d'une sorte de crédulité enfantine,
-adorable à cette époque où après le Rosso, après Primatice, après
-Fréminet, après l'éclectisme mondain et stérile de Simon Vouet, il
-est si doux de respirer cette fleur sauvage.</p>
-
-<p>Mépris de tout ce qui est terrestre, appétit des seuls biens
-éternels, détachement des choses, ardeur d'embrasser le réel infini,
-telle est la seule idée exprimée dans les vingt-deux tableaux de la
-<i>Vie de saint Bruno</i>, et n'est-ce pas un miracle vingt-deux fois
-renouvelé que d'avoir pu faire comprendre à l'aide d'un art fait pour
-les sens, cet appétit qui n'est pas des sens, ce désir extra-humain et
-hyperphysique dont le vol nous transporte en dehors de nous, cette soif
-de l'invisible que rien ici-bas ne peut tromper ni rassasier? Par quel
-miracle déjà quand l'Italie était encore fanatisée tantôt par les
-excès des successeurs de Michel-Ange, tantôt par des réactions
-impuissantes contre sa manière, quand la tentative des Carrache n'avait
-abouti qu'aux violences du Caravage et au chimérique idéalisme de
-Josépin, à la conscience un peu stérile du Dominiquin et la
-systématique suavité du Guide, quand chez nous, après les travaux
-sans originalité des Dubreuil, des Ambroise Dubois, des Leramberg et
-des Jean de Brie, Fréminet renouvelait l'exagération à la Michel-Ange
-et les tons noirâtres du Caravage, par quel heureux don, par quel
-bienfait du ciel Le Sueur avait-il trouvé en lui-même des éléments
-pour créer de toutes pièces un art nouveau? Que le goût lui
-indiquât, en des sujets comme ceux qu'il avait à traduire, la
-nécessité d'éviter tout tumulte, toute symphonie bruyante de couleur,
-toute magnificence théâtrale, cela se comprend de reste, mais une fois
-qu'il s'était privé volontairement de tout ce qui, pour ses
-contemporains, constituait la peinture même, une fois qu'il avait
-renoncé aux procédés de l'Italie comme à ceux de Rubens, à
-l'affectation anatomique comme au prestige de la lumière colorée,
-qu'allait-il lui rester pour donner à ses tableaux la vie de l'art,
-charme qui séduit, la beauté durable? Je l'ai dit, rien que lui-même
-et sa propre foi. Dégagé de tout, il écouta la voix silencieuse qui
-nous parle, regarda sa propre pensée, et dans des altitudes exaltées
-et cependant tranquilles, dans une couleur sereine, peignit son âme.
-Quant aux moyens de se traduire, cet élève de Simon Vouet ne les avait
-demandés qu'à deux maîtres, à Poussin son ami, et aussi à Raphaël,
-auquel tout d'abord s'adressent toujours ceux qui cherchent la vérité,
-car il n'apprend qu'à être sincère, qu'à trouver le beau en soi et
-dans la nature, à voir sur le front de l'humanité le sceau divin dont
-elle est marquée irrémissiblement et qui pour l'œil fidèle du
-penseur, reste visible malgré les nuages passagers qui l'effacent ou le
-voilent.</p>
-
-<p>Eustache Le Sueur fut, comme le Poussin, un des fils bénis de la
-pauvreté. Son père, médiocre sculpteur, originaire de Montdidier, en
-Picardie, ne méconnut pas ses dispositions pour le dessin et le
-conduisit chez le peintre du roi, chez le célèbre et triomphant Simon
-Vouet. Déjà dans ce même atelier, un jeune homme nommé Pierre
-Mignard, un enfant nommé Charles Lebrun, venaient s'initier à l'art.
-Mais comme chaque destinée est semblable à elle-même, Lebrun était
-entré chez maître Vouet comme plus tard il entra partout, par la
-grande porte. La protection assurée du chancelier Séguier en faisait
-déjà un personnage, tandis que Le Sueur était admis obscurément et
-par grâce. Bientôt l'Italie, alors le but et la terre promise de tous
-les jeunes artistes, enleva à Simon Vouet Mignard et peu après Lebrun.
-Seul, Le Sueur, dont la grande destinée était écrite d'avance, fut
-retenu à Paris par sa bonne marraine, la Misère.</p>
-
-<p>Oh! combien nous devons la bénir, cette tutélaire marâtre! Si Le
-Sueur eût par malheur possédé les quelques pistoles qui lui
-manquèrent alors, l'Italie nous prenait le plus original, le plus
-sincère de nos peintres; un simple hasard supprimait le <i>Saint Paul
-prêchant à Éphèse</i>, la <i>Vie de saint Bruno</i>, le <i>Martyre de saint
-Gervais et de saint Protais</i>, la <i>Descente de Croix</i>, des chefs-d'œuvre
-sans nombre et nous aurions eu un peintre théâtral de plus, quelque
-Carrache de seconde main, quelque Vénitien de convention, ou tout au
-plus un grand artiste imposant et aligné comme les tragédies de Racine
-et comme les jardins de le Nôtre. Mais un tel hasard n'est pas possible
-à supposer dans la vie des grands hommes; Dieu les mène par la main et
-sait où il les mène.</p>
-
-<p>Le Sueur n'eut-il pas l'âme enflammée et tendre des poëtes destinés
-à mourir avec les premières fleurs de la jeunesse? Nous ne saurions
-pas nous le figurer vieux, non plus que Raphaël, non plus que tous ces
-êtres angéliques, à la fois homme et femme, qui ont gardé en eux la
-double nature. Par la virginité de son talent, par cette âme
-privilégiée, candide, qui lui fit retrouver l'inspiration naïve des
-plus beaux temps de l'art, il méritait le précieux privilège
-d'apparaître sous la figure d'un jeune maître, non-seulement pendant
-son voyage mortel, mais à travers les âges. Toujours comme le Poussin,
-car il devait y avoir plus d'une similitude dans les existences de ces
-deux apôtres de l'art, ce fut une circonstance fortuite qui révéla à
-Le Sueur sa vocation. Il suivait docilement les conseils de Simon Vouet,
-quand le maréchal de Créqui, revenant en 1634 de ses ambassades à
-Rome et à Venise, rapporta à Paris une riche collection de tableaux
-italiens. Tandis que tous les visiteurs couraient au Guide, à l'Albane,
-au Guerchin, Le Sueur se sentait attiré involontairement vers d'autres
-tableaux placés sans honneur au fond de la salle: c'étaient des
-peintures de quelques maîtres du quinzième siècle, et aussi des
-copies de Raphaël exécutées sous ses yeux: un André del Sarto, un
-Francia. De ce moment, Le Sueur comprit ce qui s'agitait au dedans de
-lui-même; l'art qu'il avait rêvé, celui vers lequel s'agitaient ses
-aspirations, était là sous ses yeux, vivant, réalisé. Il avait
-soupçonné la vérité; maintenant elle était là sous ses yeux,
-brillante, lumineuse, invincible. Il ne faut pas croire pourtant que
-l'élève de Vouet eût alors le droit d'embrasser son idéal et de se
-dégager des liens où il était garrotté; obligé de travailler aux
-tableaux de son maître de plus en plus accablé de commandes, il
-fallait qu'il se conformât sans murmurer aux procédés rapides
-adoptés par le peintre du roi, car on ne devait pas voir la trace de
-deux mains différentes sur ces toiles si rapidement couvertes. Ainsi,
-le malheureux Le Sueur se sentait chaque jour envahir davantage par
-l'imitation, et une grave inquiétude le tourmentait. Pourrait-il en
-effet s'affranchir de ces méthodes lâchées, presque mécaniques, le
-jour où, rendu à la liberté, il travaillerait pour son propre compte
-et tenterait de dégager l'artiste caché en lui sous le modeste et
-docile ouvrier. L'événement nous a prouvé qu'il s'alarmait en vain,
-mais à coup sûr il y avait là un légitime sujet d'épouvante. Ce
-qu'il apprenait sans s'en douter, à l'école de Simon Vouet, c'était
-l'humilité, la résignation chrétienne.</p>
-
-<p>Le Sueur avait environ vingt ans quand se présenta, pour la première
-fois, l'occasion si ardemment souhaitée de faire acte de pensée,
-d'être lui-même. Chargé de faire huit grands tableaux destinés à
-être exécutés en tapisserie, et dont les sujets devaient être tirés
-du poëme de François Colonna, dominicain, intitulé: le <i>Songe de
-Polyphile</i>, Vouet abandonna complètement cette tâche à Le Sueur, qui
-en deux ans acheva les huit compositions. Une seule nous reste, et par
-sa grâce élégante, par l'heureuse disposition des figures, laisse
-deviner déjà le peintre du <i>Salon de l'Amour</i> et du <i>Cabinet des
-Muses.</i> Toutefois, ne nous affligeons pas trop de la perte de ces
-tableaux; Le Sueur, sans doute, n'était pas encore là, il ne devait
-être lui-même qu'après sa rencontre providentielle avec le Poussin.
-À peine arrivé en France, ce grand homme était en butte à un
-dénigrement systématique, à des sarcasmes implacables, à des
-attaques sans nombre. Seul, parmi les élèves de Simon Vouet
-détrôné, Le Sueur refusa de s'associer à la haine dont on
-poursuivait le nouveau venu. Sans songer qu'il s'exposait à passer pour
-un courtisan de la faveur royale, Eustache Le Sueur osa admirer tout
-haut les œuvres du peintre des Andelys. Ce style noble, sévère, si
-courageusement pur et nouveau, si exempt de toute manière, l'avait
-conquis et gagné du premier coup. Poussin apprit par hasard qu'un jeune
-homme avait osé le défendre contre tous, et voulut voir ce Caton
-enfant qui ne tenait pas à être du parti des dieux. Est-il besoin de
-dire que l'esprit charmant et candide de Le Sueur gagna tout de suite
-Poussin, cet homme antique. Une amitié grave, féconde, s'établit
-entre eux, et, de la part du maître, fut une véritable paternité
-spirituelle. À sa voix Le Sueur, encouragé et fortifié, sortait des
-langes de l'éducation, se sentait libre, osait laisser paraître sa
-fierté longtemps contenue. Qu'elles durent être belles ces longues
-causeries où les deux grands hommes, l'un à son aurore, l'autre déjà
-en possession de tout son génie, se confiaient leurs projets, leurs
-désirs, leurs communes aspirations! Le grand, l'éternel sujet de
-conversation, on le devine, c'était l'art des anciens. À la voix de
-son nouveau maître, Le Sueur pénétrait avec délices dans ce monde,
-sa vraie patrie, jusqu'alors fermé pour lui; il ne se lassait pas de
-parcourir, de feuilleter sans cesse les cahiers de croquis innombrables
-que Poussin avait rapportés de Rome: précieux, inépuisable trésor,
-où il s'enivrait à la coupe même de l'idéal. Pendant toute une
-année, non-seulement il eût sans cesse à sa disposition la précieuse
-collection des croquis, non-seulement il jouit sans cesse des conseils
-et des enseignements du Poussin, mais il eut la rare fortune de lui voir
-peindre la <i>Sainte Cène</i> et le <i>Miracle de saint François Xavier.</i>
-Lui-même il exécuta sous les yeux du maître son tableau de réception
-à l'Académie de Saint-Luc, <i>Saint Paul imposant les mains aux
-malades</i>, page où l'influence du Poussin est visible, et dont la
-gravure nous a conservé du moins le noble et imposant caractère.</p>
-
-<p>Hélas! le moment de la séparation était venu. Ces deux artistes, si
-dignes de s'apprécier, de se deviner, de se compléter l'un et l'autre,
-ne devaient plus se revoir en ce monde. Nous avons dit ailleurs comment
-Poussin, las des intrigues, abreuvé de dégoûts, quitta la France pour
-n'y plus revenir. Compromis, perdu pour ainsi dire par sa dévotion à
-l'homme de génie insulté, Eustache Le Sueur restait seul, à
-vingt-cinq ans, sans protecteur, sans appui, sans autres amis que Stella
-et Philippe de Champagne. S'il ne suivit pas en Italie le maître qui
-volontairement s'exilait et retournait tout meurtri à sa maison du
-monte Pincio, si Le Sueur demeura privé, pour ainsi dire, de la
-meilleure moitié de lui-même, c'est que l'amour, un de ces amours
-purs, exclusifs, éternels, comme ceux qui naissent dans de telles
-âmes, venait de disposer de sa vie. Quelque temps après, Le Sueur
-épousait cette jeune fille, pleine de piété et de vertus, frêle et
-souffrante, pauvre comme lui. Hélas! elle devait descendre bien jeune
-dans la tombe, emportant bientôt avec elle la vie de son époux,
-irrévocablement unie à la sienne. Ce beau mariage chrétien est encore
-un des traits qui peignent Le Sueur; enthousiaste et pensif comme les
-premiers apôtres, il devait aimer comme eux, mourir comme eux, avant
-d'avoir senti s'appesantir sur lui la froide main de la vieillesse. Mais
-alors il lui restait encore à parcourir treize années de luttes et de
-gloire. Uni à mademoiselle Goulay, il entrait sérieusement dans la
-bataille de la vie; jusque-là, il avait été uniquement occupé de ses
-études, il lui fallut alors songer à son foyer et travailler pour le
-pain quotidien. Mais cette impérieuse nécessité ne devait pas le
-faire descendre au-dessous de lui-même. Quelque travail qu'il
-entreprît, Le Sueur resta le digne élève de Poussin, et ne sut faire
-que des chefs-d'œuvre.</p>
-
-<p>On ne peut refuser ce nom aux vignettes qu'il fut obligé de composer
-pour la librairie, aux frontispices de la <i>Doctrine des Mœurs</i>, des
-<i>Œuvres de Tertullien</i>, de la <i>Vie du duc de Montmorency</i>, et celui
-qui, gravé pour un office à l'usage des Chartreux, représente une
-<i>Adoration de la Vierge</i>, non plus qu'au portrait de la Vierge soutenue
-par des anges et à la belle composition pour la thèse de M. Claude
-Bazin, de Champigny. Dans ce dernier tableau, les quatre figures qui
-forment l'encadrement sont d'un dessin noble et sévère qu'on admire et
-qu'on est heureux d'admirer. De même le portrait de la Vierge, tête
-chaste, sacrée, et d'une jeunesse ineffable, laisse cette impression
-saine qu'on reçoit des œuvres d'art où rien n'est surprise, embûche
-pour le spectateur, où ce qui vient de l'âme va directement à l'âme.
-Là, comme dans toutes les circonstances de la courte vie d'Eustache Le
-Sueur, nous pensons que la pauvreté fut pour lui une bonne
-conseillère, une digne inspiratrice; ces vignettes, qui ne le cèdent
-comme style à aucune peinture, sont assurées du moins d'une longue
-durée matérielle; elles auront la presque éternité de ce qui est
-typographie et gravure, tandis que les tableaux du cloître des
-Chartreux sont déjà si cruellement mutilés par le temps et par des
-restaurations successives.</p>
-
-<p>La galerie du duc de Devonshire, où l'on voit de Le Sueur plusieurs
-<i>Saintes Familles</i>, la <i>Reine de Saba devant Salomon</i>, la <i>Nuit des
-noces de Tobie</i>, le <i>Moïse abandonné sur les eaux</i>, l'<i>Agar chassée
-par Abraham</i>, celles de lord Besborough, de lord Houghton, renferment
-presque tous les tableaux qu'il peignit à cette époque, tout en menant
-à fin ces travaux pour la librairie qui établissent entre sa vie et
-celle de Poussin une similitude de plus, car, pendant son court séjour
-en France, le Raphaël français n'avait pas refusé de dessiner des
-vignettes et même des reliures pour les éditions de l'imprimerie
-royale. Enfin, l'heure de la gloire, l'heure de la justice arrivait: le
-prieur des Chartreux faisait restaurer le petit cloître de son couvent,
-et les peintures à fresque restaurées pour la première fois eu 1508,
-ne pouvaient subsister dans les arrangements nouveaux; il fut convenu
-qu'on en ferait de nouvelles, et le prieur les demanda à Le Sueur, que
-sa grande piété et sa réputation d'artiste déjà grandissante lui
-recommandaient doublement. Eustache Le Sueur put donc entreprendre
-l'œuvre qui, entre toutes, devait l'immortaliser. Œuvre de foi, œuvre
-de pauvreté, car la modicité du prix dont elle fut payée ajoute
-encore à sa sainteté, à sa grandeur et surtout prouve que la commande
-des tableaux de la <i>Vie de saint Bruno</i> ne fut pas, comme l'a cru à
-tort La Ferté, une faveur royale.</p>
-
-<p>Il est des hommes à qui leur destinée sublime réserve la gloire de
-n'être jamais récompensés de leur vivant, et de rester des
-bienfaiteurs envers qui les États ne tentent même pas de s'acquitter.
-Le Sueur fut un de ces hommes, et si modeste d'ailleurs, qu'il
-prétendait n'avoir fait que des ébauches; sa modestie, son humilité
-réelle ne purent cependant pas désarmer l'envie des contemporains, ni
-endormir la jalousie de Lebrun qui, à son retour d'Italie, devina en Le
-Sueur non pas un rival (il n'aurait peut-être pas eu peur d'un rival),
-mais un vainqueur dont les travaux devaient primer les siens devant le
-tribunal de la postérité. Dès lors commença entre les deux artistes
-une lutte ardente, acharnée, si l'on peut donner le nom de lutte à une
-guerre où Le Sueur ne faisait que se défendre et ne se défendait
-qu'à force de génie. Cette guerre, à laquelle la France dut tant de
-pages merveilleuses, ne devait pas être longue pourtant en enlevant si
-prématurément le peintre des Chartreux, la mort se prononça pour
-Charles Lebrun, et comme Lebrun l'avait douloureusement prévu
-l'immortalité donna raison à Eustache Le Sueur. Mais disons en
-quelques mots quelle fut à sa fin cette noble carrière où croyance,
-vie, travaux, mort même, tout brilla d'une si profonde et si sainte
-unité. Lebrun revoyait Paris en triomphateur, fêté de la reine mère,
-du cardinal Mazarin, de Fouquet lui-même qui lui donnait douze mille
-livres de pension pour décorer le château de Vaux. Il entrait de
-plain-pied et dès le premier jour dans tous ces palais qui devaient
-être toujours fermés pour son ancien camarade à l'atelier de Simon
-Vouet, pour son nouveau collègue à l'Académie royale de peinture et
-de sculpture. L'organisation récente de ce corps avait porté le
-dernier coup à nos écoles provinciales, et tandis que Le Sueur,
-quoique si peu compris encore, n'était choisi que par une sorte de
-pudeur pour faire partie des anciens, Charles Lebrun promoteur ardent de
-la création nouvelle obtenait du chancelier la présentation de
-l'homologation de l'arrêt et en faisait pour ainsi dire son affaire
-personnelle, comme s'il eût eu le pressentiment de la tyrannique
-domination qui devait plus tard mettre dans ses mains la toute-puissance
-de Louis XIV. Si Le Sueur se sentit ému et troublé ce fut, non pas en
-voyant que tant d'honneurs étaient décernés à Lebrun, mais en
-apprenant qu'à Rome, Poussin l'avait encouragé de ses éloges et de
-son amitié. Si la jalousie eût pu entrer dans cette âme exempte de
-faiblesses, c'eût été à ce propos seulement. Mais Le Sueur était de
-ceux que la douleur inspire, fortifie et rend plus ardents au travail.</p>
-
-<p>En quelques années il peint son May, le <i>Saint Paul prêchant à
-Éphèse</i>, qui balance le succès du <i>Saint André</i> de Lebrun, puis à
-l'hôtel Lambert où Lebrun n'avait voulu se charger que de la galerie
-d'Hercule, dix-sept tableaux, le <i>Salon de l'Amour</i>, le <i>Cabinet des
-Muses et d'Apollon</i>, les <i>Camaïeux de l'appartement des bains</i>, et
-divers tableaux pour l'abbaye de Marmoutier et pour les églises de
-Saint-Gervais et de Saint-Germain-l'Auxerrois. On sait qu'à l'hôtel du
-président de Thorigny, et en présence du nonce du pape, Le Sueur
-remporta une victoire complète. Pour deviner, en ce temps où la
-mythologie n'était qu'une mascarade, ce que le paganisme grec renferme
-de divin et d'idéal, ne fallait-il pas un chrétien et un mystique
-comme Le Sueur? Alors, il ne s'arrêtait plus, peignait le jour, passait
-les nuits à dessiner, dévorait sa vie, pris tout entier par la fièvre
-de l'art. La mort de sa bien-aimée compagne le terrassa, et il ne put
-achever son dernier plafond à l'hôtel Lambert. Il voulut mourir près
-de ces chartreux à qui il avait donné le plus pur de sa pensée; il
-s'endormit les mains jointes entre les mains du grand prieur au
-commencement de mai 1655. En mourant, il laissait place libre à Lebrun
-qui devait régner et céder le sceptre à Mignard; il n'y aurait pas eu
-de rôle pour un génie indépendant dans cette splendide et pompeuse
-représentation qui fut la gloire de Louis XIV. Pour protester au nom de
-la pensée contre l'autocratie morale du grand roi, Le Sueur n'aurait
-trouvé en lui ni la profonde ironie de Racine, ni la ruse exquise de la
-Fontaine. Il n'eut pas même une feuille de ce laurier banal qui fut
-prodigué un peu plus tard si libéralement à tous les figurants du
-grand siècle, mais ne devons-nous pas supposer que cette âme tendre et
-blessée trouva enfin l'apaisement, la joie infinie, et ces palmes que
-le ciel garde aux humbles et sincères génies qui ont su dédaigner
-tout ici-bas, même le laurier?</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
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-<h4><a id="DAVID">DAVID</a></h4>
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-
-<p>On peut dire de Louis David qu'il fut révolutionnaire à son atelier
-comme au club des Jacobins ou à la tribune de la Convention. C'était
-un Spartiate et un Romain de Paris. Il avait rapporté, en 1780, de son
-voyage au delà des Alpes, la patrie de Lycurgue et de Brutus à la
-semelle de ses souliers. Il n'a jamais compris ni l'art national ni le
-sentiment national. Il était Spartiate et Romain; il n'a jamais été
-Français, hormis dans son exil. Il a presque mis en relief cette idée
-de l'abbé Galiani, que l'histoire moderne n'est que de l'histoire
-ancienne sous d'autres noms.</p>
-
-<p>Buonarotti, ce descendant de Michel-Ange, qui était venu apporter ses
-agitations aux flammes vives de la révolution française, disait à
-David: «Ce n'est pas moi qui suis le petit-fils de Michel-Ange, c'est
-toi.» En effet, c'est un peu la même passion pour l'idée, la même
-vie inquiète jetée dans la tourmente des révolutions; mais dans sa
-pâleur de touche, Michel-Ange est brûlant encore, son exécution garde
-toute la flamme inspiratrice; celle de David est conduite par la raison
-armée d'un compas.</p>
-
-<p>David se croyait chef d'école comme s'il eut inventé l'art antique.
-Est-ce parce qu'il avait protesté contre la peinture française du
-dix-huitième siècle, les fêtes galantes de Watteau, les
-réminiscences vénitiennes de Raoux, les nymphes court vêtues de
-Boucher, les drames familiers de Greuze? David ne s'est-il pas aperçu
-une seule fois qu'il n'était que le disciple savant du Poussin et le
-continuateur de Lebrun? Qui n'avait, avant lui, recherché les
-épanouissements de l'art jusqu'à son origine? Winckelmann a eu des
-précurseurs sans nombre. Est-ce qu'on avait attendu la naissance de
-David pour reconnaître que les Grecs sont les maîtres par excellence,
-qu'ils ont écrit la grammaire de l'art, que leurs œuvres sont les
-seules infaillibles dans tous les siècles, parce qu'elles sont créées
-par la pensée et par le style, parce que le beau idéal était un culte
-chez les artistes d'Athènes et de Sicyone, comme le culte des dieux
-chez les hommes, comme le culte du soleil chez les sauvages?</p>
-
-<p>D'ailleurs, en plein dix-huitième siècle, avant David, Vien avait
-protesté: or Vien a été le maître de David. C'est lui qui lui a
-enseigné les sources vives de l'art. Après les bruyants soupers et les
-galantes orgies de Boucher, il fallait bien retremper sa peinture à
-moitié ivre dans quelque fleuve aux rives idéales, où Diane
-chasseresse seule s'était baignée. Après les folies du festin et les
-chansons des courtisanes, l'enfant prodigue n'avait plus pour planche de
-salut que la maison natale. La maison natale de l'art, c'est la Grèce.
-C'est toujours là qu'on retrouve sa famille et qu'on tue le veau gras.</p>
-
-<p>David n'a paru un réformateur qu'au delà du dix-huitième siècle. En
-deçà, tous les artistes saluaient Vien comme le maître nouveau. À
-ses derniers jours, Vien disait avec malice: <i>J'ai entrouvert la porte;
-David l'a poussée.</i> C'est toujours l'histoire de Christophe Colomb et
-d'Améric Vespuce. Seulement ici le nouveau monde découvert avait plus
-de tombeaux que de forêts vierges.</p>
-
-<p>Au dix-huitième siècle, on disait: Vien; sous l'Empire, on disait:
-David; aujourd'hui nous disons: Prudhon. Voilà le vrai fils des Grecs.
-Celui-là leur ressemble d'autant plus, qu'il a moins voulu les imiter.</p>
-
-<p>David est né à Paris, en 1750, sur le quai de la Mégisserie. Son
-père, qui était mercier, fut tué dans un duel invraisemblable. David,
-n'ayant encore que neuf ans, tomba sous la tutelle d'un oncle qui le
-destina à l'architecture. Mais, pour une intelligence passionnée,
-l'architecture est un art glacial qui passe tout un siècle pour
-exécuter un rêve. La peinture, au contraire, c'est un art de feu qui,
-comme Dieu, crée son monde en six jours. David avait vu plus d'une fois
-son cousin Boucher, le peintre des courtisanes royales; un jour, il le
-fut trouver à son atelier, et, le voyant à l'œuvre, perdu dans
-l'horizon bleu d'un paysage féerique, encadrant quelque Cythéréenne
-au nez retroussé, David s'écria: «Voilà les pays où je veux
-vivre!» David ne se connaissait pas encore.</p>
-
-<p>Boucher fut son premier maître. Ce mauvais maître avait voyagé dans
-la ville éternelle sans enthousiasme pour Raphaël ni pour Michel-Ange.
-«Raphaël, c'est une femme; Michel-Ange, c'est un monstre. L'un est le
-paradis, l'autre est l'enfer; ce sont des peintres d'un autre monde;
-c'est une langue morte qu'on ne parle plus aujourd'hui. Nous autres,
-nous sommes les peintres de notre siècle; nous n'avons pas le sens
-commun, mais nous sommes charmants.&mdash;Et pourtant! dit David d'un air
-pensif en regardant des gravures d'après l'antique et d'après la
-Renaissance.&mdash;Après cela, reprit Boucher, il y a près d'ici un homme
-de talent qui s'est tourné vers les vieux en croyant que le soleil se
-levait par là. Je crois que la lumière qui l'attire c'est la lampe des
-morts; mais, après tout, il a peut-être raison.» Et Boucher conduisit
-David à l'atelier de Vien; car Boucher était un noble artiste, qui
-croyait aux autres comme à lui-même. L'Envie aux yeux louches n'avait
-jamais hanté sa maison.</p>
-
-<p>Le cousin de Boucher alla donc chez Vien apprendre à mépriser&mdash;à trop
-mépriser&mdash;la palette du peintre de madame de Pompadour. Il concourut
-bientôt pour le grand prix de Rome, ce fameux grand prix qui n'a jamais
-créé un peintre et qui en a désespéré mille. Il échoua. Pour la
-première fois, il douta de ses forces; pauvre et seul, il se laissa
-aller au découragement, peut-être même eût-il abandonné la
-peinture, si les dieux ne lui fussent venus en aide sous la figure d'une
-déesse de l'Opéra, mademoiselle Guimard. Il concourut donc une seconde
-fois. Mais une seconde fois il échoua. Au lieu d'aller se consoler aux
-pieds de Guimard, il résolut de se laisser mourir de faim. Il habitait
-le Louvre, dans l'appartement de Sedaine, secrétaire de l'Académie
-d'architecture. Il s'enferma dans sa chambre, brisa son dernier pinceau,
-jeta ses couleurs par la fenêtre, se croisa les bras et s'endormit sur
-un fauteuil. À son réveil, il dompta sa faim avec une force d'âme
-toute romaine. Il passe ainsi deux jours, niant la vie à vingt ans, aux
-beaux jours de septembre, où le pampre dévoile la grappe provocante.
-Puisqu'il nie la vie, il nie la douleur. Pas un mot, pas un cri.
-L'orgueil est là qui étouffe ses regrets et ses plaintes.</p>
-
-<p>Cependant Sedaine pense qu'il n'a pas vu David depuis trois jours, David
-qui a subi une nouvelle défaite à l'Académie. Il court à sa chambre.
-Il trouve Doyen sur le seuil, qui frappe à la porte. «Eh bien?&mdash;Eh
-bien, savez-vous s'il est là? ils l'ont tué à l'Académie.&mdash;David!»
-cria Sedaine de plus en plus inquiet.</p>
-
-<p>Le jeune homme, reconnaissant la voix du vieux poëte, répondit qu'il
-était mort, d'une voix sépulcrale. Doyen l'appela à son tour.
-«Celui-là, du moins, m'a donné sa voix,» murmura David. Et il se
-traîna le long du mur jusqu'à la porte. «Ils ne m'empêcheront pas de
-mourir, et j'emporterai là-haut leurs adieux.» Il ouvrit la porte.
-Doyen et Sedaine furent effrayés par celle apparition du tombeau.
-C'était la Mort aux yeux caves et aux joues marbrées. Ils portèrent
-David au soleil, et, selon l'expression de Sedaine, «le sauvèrent des
-bras de la mort,» non sans beaucoup de luttes, car David n'en voulait
-pas démordre. Doyen, furieux contre ses confrères de l'Académie, alla
-les apostropher en pleine séance. «Messieurs, souvenez-vous que ce
-jeune homme, un jour, vous tirera les oreilles à tous tant que vous
-êtes.» Une troisième fois David concourut pour le grand prix; une
-troisième fois il échoua. Mais l'Académie, reconnaissant son
-injustice, lui accorda une place à l'école de Rome.</p>
-
-<p>À l'atelier de Vieil, quoique David se fût imprégné des principes de
-réforme, il n'avait pas répudié tout à fait le goût de son temps.
-Il avait pris quelque plaisir à peindre le <i>Temple de Terpsichore</i> et
-le salon du banquier Perregaux. Son plus fameux tableaux de concours, la
-<i>Mort des fils de Niobé</i>, était dans la tradition des Van Loo, ces
-peintres qui avaient trouvé le secret d'être charmants sans science,
-sans dessin et sans style, comme Delille était alors un poëte sans
-poésie, comme madame de Pompadour était une belle courtisane sans
-amour. Quand David partit pour Rome, il disait avec je ne sais quel
-regret pour le monde impossible de son cousin Boucher: «L'antique ne me
-séduira pas; l'antique manque d'action et ne remue point.» Et, en
-effet, après les premières heures d'éblouissement devant les
-murailles du Vatican, que fit David? Il copia avec amour la belle scène
-de son compatriote Valentin. Ensuite, il peignit la <i>Peste</i> qui est au
-lazaret de Marseille, sans parti pris bien visible, dominé tour à tour
-par le souvenir de l'école française et par l'exemple des bas-reliefs
-antiques.</p>
-
-<p>L'Italie, qui avait revu le soleil dans Cimabué et les maîtres
-florentins, était à son dernier rayonnement. La nuit couvrait déjà
-la voie sacrée; le génie national allait descendre au tombeau pour la
-seconde fois. Il n'allait plus rester qu'un sculpteur, Canova, pour
-tailler un mausolée à l'art italien. Ne comptant plus sur l'avenir, le
-dieu invisible qui se repose quand sa semaine est finie, on se tourna
-vers le passé, comme si la science pouvait remplacer l'inspiration.
-Montfaucon avait dévoilé l'antiquité, Winckelmann s'y agenouilla
-pieusement, et Mengs s'écria: «C'est là que sont les dieux.»</p>
-
-<p>David passa une année à Rome sans prendre un pinceau, épris de la
-seule éloquence de la ligne, qui est une langue complète, comme le
-disait Euphanor l'antique. Il dessinait tout et partout: statues
-mutilées, fragments de bas-reliefs, fresques devenues invisibles. Il
-dessinait tout, moins la nature vivante. Aussi, quand il se remit à
-peindre, il ne trouva que dans l'histoire ancienne des sujets dignes de
-son génie. À son retour à Paris, il exposa <i>Bélisaire</i> et les
-<i>Funérailles de Patrocle</i>, donnant raison à ces paroles de Boucher:
-«Les figures antiques manquent de mouvement et de vie; elles ne remuent
-pas.» Mais tout Paris s'inclina avec respect devant ces morts illustres
-sortis du tombeau sous le souffle de David. La révolution était faite
-dans l'art comme elle le fut dans l'humanité peu d'années après,
-quand Mirabeau, Danton et Saint-Just, ces autres Romains de Paris,
-ensevelirent le vieux monde sous le flot tempétueux de leur éloquence.</p>
-
-<p>David, qui avait voulu mourir de faim, eut un triomphe inespéré.
-L'ancienne peinture française ne fut plus admise que sur les portes et
-sur les paravents. Van Loo disait en mourant qu'il ne croyait plus à
-Satan, à ses pompes, à ses œuvres. Les nouveaux venus brisèrent les
-dieux de la veille comme des idoles surannées, indignes d'un grand
-peuple. On commençait, par pressentiment, à prendre au sérieux le mot
-peuple. David avait ouvert une école toute jonchée de marbres, de
-médailles et de débris de vases étrusques. Girodet, Drouet, Fabre et
-mademoiselle Leroux-Laville (l'Émilie des <i>Lettres</i> de Demoustier)
-furent ses premiers élèves. Il ne tourmentait pas ses élèves par sa
-science: il avait compris que le temps seul est le grand maître; il se
-contentait de leur dire souvent: «Apprenez à faire un Grec qui ne soit
-pas un Romain, et un Romain qui ne soit pas un Grec.» De la France, il
-n'était jamais question. Ses élèves auraient pu lui dire quelquefois:
-«Maître, vous-même, vous faites des Grecs qui sont des Romains.» En
-effet, si David avait vécu avec Lucrèce et avec Cicéron, il n'avait
-qu'entrevu Aspasie et Platon. Il connaissait le Forum et non le
-Sunium<a name="FNanchor_51_1" id="FNanchor_51_1"></a><a href="#Footnote_51_1" class="fnanchor">[51]</a>.</p>
-
-<p>Cependant l'Académie l'avait reçu par acclamation, le roi l'avait
-nommé son premier peintre,&mdash;le roi Louis XVI, dont le tribun David vota
-la mort!&mdash;Enfin la fortune lui était venue sous la figure d'une belle
-fille qui avait une dot.</p>
-
-<p>Toutes les pages de la jeunesse de David étaient écrites pour marquer
-dans l'histoire. Il fut repoussé trois fois par l'Académie. Il faillit
-mourir de faim. Enfin il fut porté en triomphe. C'était en 1780; il
-avait envoyé son <i>Bélisaire</i> à l'exposition. Un jour, perdu dans la
-foule, il écoulait le bruit public sur son œuvre. Tout à coup il fut
-reconnu; tout le monde le voulut féliciter; les plus enthousiastes le
-saisirent et le portèrent dans leurs bras en criant de toute leur
-force: «David! David! David!» Il ne s'opposa point à cette ovation;
-sans doute il la trouvait toute naturelle dans son naïf orgueil. Ce qui
-doit l'excuser un peu, c'est qu'ayant aperçu son ami Sedaine qui levait
-les bras avec des larmes dans les yeux, il écarta le flot
-d'enthousiastes et s'élança vers le vieux poëte.</p>
-
-<p>La vie de David était toute de labeur. Minuit le surprenait souvent
-remuant les débris du monde ancien. Il se levait presque toujours avec
-le soleil, et s'enfermait dans son atelier sans permettre aux oisifs d'y
-perdre leur temps. Il y en a qui aiment la vie à deux, il aimait la vie
-à un.</p>
-
-<p>J'oubliais: il avait un ami, c'était son violon,&mdash;ami sérieux, qu'il
-n'a jamais permis de railler,&mdash;ami de tous les instants, confident de
-toutes les joies et de toutes les douleurs.</p>
-
-<p>David aurait eu une autre poésie s'il eût senti l'antiquité par
-l'âme comme par l'aspect visible,&mdash;contraste à Prudhon!&mdash;La figure de
-Sapho, l'ardente amoureuse, tenta son génie; mais il ne vit la
-deuxième Muse qu'à travers la traduction de Boileau:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">Heureux qui, près de toi, pour toi seule soupire.</span></p>
-
-
-<p>Il la représenta assise et inspirée. Phaon protégé par Vénus, tient
-suspendue Sapho et lui passe la main sur les yeux. Elle laisse tomber sa
-lyre d'argent. L'Amour est là qui la saisit et qui chante l'hymne à
-Vénus. Le tableau est savamment composé. On applaudit à la manière
-originale dont David a peint le visage de Sapho sous les doigts de son
-amant. C'est un chef-d'œuvre de dessin. Mais pourtant l'hymne de Sapho
-devait passionner tout autrement David, qui, sans doute, n'a jamais
-chanté l'hymne à Vénus ou qui n'a jamais lu Sapho.</p>
-
-<p>Il y a au Louvre, dans la galerie française, un portrait de femme,
-madame Récamier, qui n'a guère arrêté la critique et qui symbolise
-le génie de David. C'est une figure où tout est sacrifié à la ligne.
-Le pinceau est austère jusqu'à la pâleur. Pas un ornement, pas un
-rayon, pas un battement de cœur. Et pourtant cette figure, ainsi
-éteinte dans la pâleur d'une touche glaciale, a un attrait indicible
-comme la poésie de l'inconnu. Les yeux, enivrés des somptuosités des
-coloristes, s'arrêtent là, devant cet horizon tout imprégné de
-neige, avec un sourire de surprise. David a poussé l'austérité de la
-touche dans ce portrait jusqu'à la fantaisie, jusqu'à la volupté,
-jusqu'à la passion, comme sainte Thérèse, qui fuyait la terre d'un
-pied haineux pour retrouver dans le ciel les joies coupables de l'extase
-amoureuse,&mdash;ou comme Sapho, qui se jetait avec un frémissement d'amour
-dans la mer Ionienne où l'attendait la mort.</p>
-
-<p>Louis XVI et son premier peintre semblèrent conspirer ensemble contre
-la monarchie française. Le roi commanda à David un tableau d'un
-enseignement sévère, pris dans l'histoire romaine, pour retremper un
-peu tous ces marquis désœuvrés qui faisaient de la tapisserie aux
-pieds de quelque Ariane ennuyée, et qui ne pouvaient plus tirer
-l'épée que pour défendre le bichon fanfreluche de leur maîtresse.
-«Tous ces brins de muguet, comme disait le duc de Coigny, qui, depuis
-la bataille de Rosbach, avaient abdiqué tout sentiment national.»
-David repartit pour Rome et y peignit le <i>Serment des Horaces.</i> Les
-Italiens de Rome s'y reconnurent sans doute dans leurs ancêtres, car le
-tableau du peintre français y fut bruyamment applaudi<a name="FNanchor_52_1" id="FNanchor_52_1"></a><a href="#Footnote_52_1" class="fnanchor">[52]</a>.</p>
-
-<p>Quand le tableau fut à Paris, M. d'Angevilliers parut alarmé qu'un
-artiste eût osé dépasser la mesure du compas royal. David s'écria
-brusquement: «Eh bien! qu'on prenne des ciseaux et qu'on le rogne.» Le
-succès, à Paris, fut mêlé de surprise et d'enthousiasme. Il y avait
-longtemps qu'on n'avait vu apparaître ces mâles figures de l'histoire.
-«C'est encore la tragédie, dirent les libertins.&mdash;Oui, répondirent
-les derniers encyclopédistes, mais c'est la tragédie de
-Corneille.»&mdash;C'était plutôt celle de Crébillon; seulement on ne la
-jouait plus en paniers. On salua David grand peintre, mais surtout grand
-archéologue<a name="FNanchor_53_1" id="FNanchor_53_1"></a><a href="#Footnote_53_1" class="fnanchor">[53]</a>.</p>
-
-<p>Pour David, l'humanité n'avait pas fait un pas depuis la mort de
-Socrate. Pour lui, le soleil s'était couché dans le tombeau de cette
-mort éloquente. Il ne comprenait rien aux splendeurs visibles ou
-invisibles du christianisme. La Bible et l'Évangile étaient pour lui
-deux livres de plus dans une bibliothèque. Jésus le crucifié, le
-divin maître, ne lui avait jamais rien enseigné. Il le reléguait au
-calendrier, avec les saints. La duchesse de Noailles, croyant qu'un
-artiste si sérieux pouvait seul lui peindre un Christ digne de rappeler
-la ligne sévère et l'onction des œuvres religieuses, lui commanda un
-tableau représentant un Christ couronné d'épines. «Comment
-voulez-vous, madame, que je peigne le Christ? je ne le connais pas.
-Socrate, si vous voulez.» Madame de Noailles insista. David promit
-d'obéir. Peu de jours après, il lui envoya un Christ sous les traits
-et sous les habits d'un soldat aux gardes françaises. Voltaire était
-dépassé! Et pourtant, au sacre de l'Empereur, ce fut David qu'on
-choisit pour le portrait de Pie VII. On l'avertit que, selon la
-tradition, il fallait que l'artiste fût agenouillé pour peindre un
-pape. Il s'assit fièrement devant Pie VII, l'épée au côté pour tout
-signe de respect. Le pape avait trop voyagé pour se plaindre. Aussi ce
-pape de David est le premier Italien venu vêtu de pourpre. Point
-d'idéal et point de flamme intérieure. Ce front ne porte pas le
-tabernacle de la foi. Peut-être est-ce la faute de Pie VII, peut-être
-est-ce la faute du peintre, qui, n'ayant pas au cœur la religion
-chrétienne, n'a pu donner à cette belle figure le rayonnement de
-l'apôtre.</p>
-
-<p>David était un philosophe du Portique, ne croyant qu'à Socrate. Aussi,
-quand il peignit la <i>Mort de Socrate</i>, il n'eut qu'à se souvenir, car
-il lui sembla qu'il avait, avec Platon, assisté à cette tragédie
-païenne,&mdash;tragédie sans bruit et sans larmes visibles, tragédie aux
-lignes grecques, où la grâce antique se révèle jusque dans la mort.
-David avait d'abord peint Socrate tenant la coupe que lui présentait
-l'esclave attendri: «Non, non, lui dit André Chénier, qui était Grec
-comme David était Romain, Socrate ne prendra la coupe que lorsqu'il
-aura fini de parler<a name="FNanchor_54_1" id="FNanchor_54_1"></a><a href="#Footnote_54_1" class="fnanchor">[54]</a>.»</p>
-
-<p>David entra à toute bride dans la Révolution, qui, selon lui, n'alla
-jamais assez vite ni assez loin. Il se signala aux Jacobins par son
-éloquence brutale. Ses amis Collot d'Herbois et Marat n'étaient pas
-plus exaltés. Il fut nommé à la Convention par la section du Muséum.
-Le peintre du roi habitait toujours le Louvre. Ce pauvre Louis XVI fut,
-pour ainsi dire, décapité deux fois par David. Au 10 août, comme il
-ne reconnaissait aucune figure amie parmi les conventionnels, il
-aperçut tout à coup son premier peintre: «Eh bien! David, lui
-demanda-t-il d'une voix émue, quand finissons-nous mon portrait?&mdash;Je ne
-finis pas le portrait d'un tyran,» répondit David avec une cruauté
-sans égale dans l'histoire. Le tyran baissa la tête et ne répliqua
-pas. Quand David vota la mort du roi, il le tua pour la seconde fois.</p>
-
-<p>David a été révolutionnaire en art, en religion et en politique.
-Quand on recherche les causes de la révolution de 1789, on doit ne pas
-perdre de vue les tableaux de David. Tout son œuvre est l'expression de
-cette idée<a name="FNanchor_55_1" id="FNanchor_55_1"></a><a href="#Footnote_55_1" class="fnanchor">[55]</a>.</p>
-
-<p>Le fameux tableau de <i>Brutus</i>, daté de 1789, pressentiment de la
-Révolution, avait d'ailleurs été commandé à David par le roi de
-France, comme le <i>Serment des Horaces.</i> La révolution était dans tous
-les esprits, même à Versailles:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">Rome n'est pas dans Rome, elle est toute à Paris!</span></p>
-
-
-<p><i>Brutus</i> est une œuvre secondaire, sans émotion, parlant sans vraie
-grandeur. Brutus est là pourtant avec sa douleur contenue; mais où
-êtes-vous, filles de Brutus, sœurs désolées? Je ne vous reconnais
-pas dans ces marbres antiques qui s'évanouissent avec tant de science
-et tant de grâce. C'est la douleur du théâtre et non celle du foyer.</p>
-
-<p>Et pourtant David avait eu mieux qu'un modèle d'atelier pour peindre la
-sœur évanouie. Tout le monde alors se voulait montrer citoyen, même
-les femmes, même les marquises de la cour. Une demoiselle de qualité
-était venue, toute dévoilée à l'amour de l'art et à l'amour de la
-patrie, avec sa gouvernante, poser pour une des filles de Brutus à
-l'atelier de David. On raconte même qu'à force de poser dans
-l'expression cherchée, elle s'évanouit sérieusement dans les bras de
-sa gouvernante. «Monsieur! monsieur! elle se trouve mal pour tout de
-bon!&mdash;Taisez-vous, dit David à voix basse, attendez encore; ne
-voyez-vous pas qu'elle est admirable ainsi?» Et il continua froidement
-à saisir l'expression. Tout autre, mieux inspiré, se fût précipité
-aux pieds de la jeune fille, l'eût prise avec passion dans ses bras et
-eut trouvé ensuite dans son souvenir l'expression idéale. Mais on l'a
-déjà trop vu, David manquait de chaleur d'âme.</p>
-
-<p>Cependant la pensée le passionnait. Son <i>Serment du Jeu de paume</i>, qui
-est du même temps, est tout un poëme radieux où se trahit le
-désordre de l'enthousiasme, où la pensée domine le flux populaire
-avec sa grande altitude. Il y a là du Michel-Ange. C'est le grand
-historien qui va jusqu'à la prophétie. En effet, la foudre qui frappe
-la chapelle royale ne crie-t-elle pas en passant: 21 <i>janvier</i> 1793!</p>
-
-<p>La passion révolutionnaire, la seule passion de cet Étrusque
-réveillé parmi nous lui inspira son chef-d'œuvre: <i>Marat assassiné
-dans sa baignoire.</i> Ce tableau sera beau partout, même dans la tribune
-du vieux palais de Florence. C'est la vérité dans toute sa rudesse, le
-réalisme dans toute sa brutalité; mais la mort est là qui répand sur
-cette triste tête de Marat non pas seulement le sommeil oublieux, mais
-le rayonnement d'une âme qui s'envole et éclaire en passant d'un
-dernier adieu le front, les yeux et la bouche. Voilà un chef-d'œuvre
-d'exécution. L'amitié a donné jusqu'au dernier coup la chaleur d'âme
-à ce pinceau presque toujours éteint qui a si souvent trahi
-l'inspiration. Ce Marat mort, si laid dans la vie, est presque devenu
-beau dans le miroir de l'art. On sent que le peintre lui était
-sympathique. Et pourtant c'est toujours la vérité qui parle. C'est
-bien là cette bête féroce de la bonté qui aurait volontiers
-supprimé la moitié du monde pour le bien de l'autre moitié; qui
-signait un bon de guillotine avant d'entrer dans le bain, mais qui
-écrivait en mourant, ainsi que le témoigne le tableau de David: «Vous
-donnerez cet assignai à cette mère de sept enfants dont le mari est
-mort pour la défense de la patrie<a name="FNanchor_56_1" id="FNanchor_56_1"></a><a href="#Footnote_56_1" class="fnanchor">[56]</a>.»</p>
-
-<p>Après Thermidor, David fut emprisonné cinq mois durant au Luxembourg.
-Thibaudeau, Chénier et Boissy d'Anglas le sauvèrent de l'exil,
-peut-être de la mort. Son exaltation démagogique s'était calmée en
-prison. Dans ses nuits solitaires il était descendu en lui-même et
-s'était jugé sévèrement. Ah! pourquoi n'était-il resté le premier
-de la république des arts dans ce royal atelier, tout peuplé de
-chefs-d'œuvre? Pourquoi s'était-il aventuré sur cette mer des
-tempêtes qui, plus d'une fois avait jeté sur lui des vagues de sang?
-il avait d'ailleurs le pressentiment que Robespierre et Saint-Just
-avaient enseveli la Révolution avec eux. Il se sentait impuissant dans
-l'avenir; il ne devait plus vivre que pour les arts, laissant
-l'humanité en roule ou en déroute. Dès qu'il fut libre, il se remit
-à l'œuvre; il peignit les <i>Sabines</i>, œuvre de maître, mais tableau
-théâtral sans tumulte, sans émotion, quoique la pensée qui le lui
-inspira l'eût saisi au cœur: il avait appris dans sa prison que sa
-femme, qui, on l'a dit, n'était plus sa femme depuis longtemps,
-s'épuisait en dévouement pour le sauver. Pour peindre ce dévouement,
-il trouva tout simple de la représenter parmi les Sabines; toujours
-Romain, même après la Révolution, toujours fidèle à ce paradoxe de
-l'abbé Galiani: «L'histoire moderne n'est que l'histoire ancienne sous
-d'autres noms.» David s'était étrangement mépris sur son talent en
-peignant ce grand tableau. C'était moins du style que de la verve qu'il
-fallait là. Un peu de barbarie et de <i>primitivité</i> dans l'exécution
-eût mieux valu que cette exquise <i>politesse</i> des contours, des
-mouvements et des chevelures. À force d'art, l'art lui-même est banni.</p>
-
-<p>Une fois libre, David ne songea qu'à s'oublier lui-même et à faire
-oublier ses violences montagnardes. Mais oublia-t-il sans peine tant
-d'amis et tant d'ennemis morts sur la guillotine,&mdash;ces ennemis
-politiques qui vous disent du fond du tombeau: «Nous nous sommes tous
-trompés!» Çà et là, en prenant sa palette et en broyant ses
-couleurs, ne vit-il pas des gouttes du sang de Danton et de Camille? En
-1795, l'ombre de Danton le poursuivant encore, il dessina, avec la seule
-force du souvenir, un beau portrait du grand révolutionnaire pour son
-ami M. Saint-Albin. «Tiens, dit David en contemplant la figure
-puissante qu'il avait retrouvée dans son cœur, c'est Jupiter Olympien
-que je te donne.»</p>
-
-<p>C'est peut-être le seul portrait signé David qui porte, par le style,
-une date révolutionnaire. Il est vrai que les Montagnards de David ne
-sont pas effrayants, parce qu'il a éteint leur passion sous la
-correction glaciale de son pinceau.</p>
-
-<p>Napoléon, qui voulait gouverner avec l'éclat de son génie et avec le
-rayonnement du génie des hommes de son temps, alla à David comme à un
-historien qui devait parler à tous les yeux. Il lui donna cent
-quatre-vingt mille francs pour ses deux grandes toiles: la <i>Distribution
-des aigles</i> et le <i>Couronnement</i>, qui sont au musée de Versailles.
-David a répété le <i>Couronnement</i> pour que cette œuvre courût le
-monde, quand l'Empereur était emprisonné à Sainte-Hélène. C'était
-une éloquente protestation. On l'a vue exposée jusqu'en Amérique.
-Après avoir tant voyagé, cette toile, venue à Paris en 1842 et mise
-en vente publique, a été adjugé à quinze cents francs! Ô flux et
-reflux de l'opinion humaine! Dans ce tableau du <i>Couronnement</i>, David,
-enlevé par l'enthousiasme public, monta jusqu'aux sommets inaccessibles
-de l'idéal. Son Napoléon est beau de génie, la tête de Joséphine a
-un rayonnement d'amour et de jeunesse. «Vous avez peint Joséphine plus
-belle qu'elle n'est, dit à David un grand dignitaire de
-l'Empire.&mdash;Allez le lui dire,» répondit-il brusquement. Le pape était
-d'abord un simple spectateur dans cette comédie héroïque du sacre. Il
-regardait Napoléon, qui, après s'être couronné lui-même, va poser
-la couronne sur le front radieux et triste de Joséphine. Mais Napoléon
-dit au peintre: «Je n'ai pas fait venir le pape de si loin pour ne rien
-faire. Faites-lui lever la main en signe de bénédiction<a name="FNanchor_57_1" id="FNanchor_57_1"></a><a href="#Footnote_57_1" class="fnanchor">[57]</a>.»</p>
-
-<p>David, exilé, vivait en Flandre par le corps, mais son esprit avait
-choisi la Grèce. Il ranimait sa vieillesse à ce soleil sans nuages de
-la mère patrie des arts. Les visions de sa jeunesse, Eucharis, Psyché,
-l'Aurore, Vénus, Achille, les trois Grâces, Apollon et Campaspe,
-vinrent le visiter à ses derniers jours; ou plutôt David n'a jamais
-été ni jeune ni vieux. Son pinceau de vingt ans n'accuse ni fougue ni
-vérité; son pinceau de soixante-quinze ans n'indique ni faiblesse ni
-défaillance, tant il est vrai que la tête d'un artiste est, comme l'a
-dit le poëte, un éternel printemps paré des moissons et des
-vendanges. Titien peignait à quatre-vingt-dix-neuf ans avec toute la
-chaleur de ton de ses jeunes années.</p>
-
-<p>David, qui en 1789 avait peint <i>Brutus</i> comme par pressentiment,
-peignait en 1814 les <i>Thermopyles</i> Ce fut sa dernière page d'histoire
-en France, page éloquente et froide comme un discours de grand maître
-de l'Université. «Héroïque pensée sculptée sur la toile au moment
-où les alliés envahissaient la France,» dit Théophile Thoré. Au 9
-thermidor, il faillit suivre sur la guillotine Robespierre, dont il fut
-le premier peintre; à la chute de l'Empire il fut exilé comme
-l'Empereur, dont il était le premier peintre. Il n'alla pas si loin, il
-se réfugia à Bruxelles. Vainement, M. de Humboldt tenta de l'emmener
-à Berlin avec le titre de ministre des arts du roi de Prusse; vainement
-ses enfants, ses amis, ses élèves, le prièrent d'adresser une simple
-requête à la Restauration pour fouler encore le sol natal. La
-Restauration ne voulait ni de David vivant ni de David mort. Elle ne
-voyait qu'un régicide de plus, dans le maître de Gros, de Gérard et
-de Girodet, dans le peintre de la <i>Mort de Socrate.</i></p>
-
-<p>Quand on étudie l'œuvre de David, on se prend à regretter qu'il n'ait
-pas imprimé sa pensée sur le marbre. Il était né sculpteur, avec
-l'amour de la ligne et la passion de l'idée; il n'a jamais rien compris
-aux fêtes du soleil, ses yeux ne se sont jamais enivrés de lumière.
-Il disait de la couleur comme Boileau disait de la rime: «Une esclave
-qui ne doit qu'obéir.» Si M. Thiers a savamment interprété la
-pensée de David dans son Salon de 1822, M. Guizot, dans son Salon de
-1810, a protesté avec une souveraine raison contre cette école de
-David.</p>
-
-<p>Quand on étudie avec quelque sollicitude l'œuvre des peintres du
-dix-huitième siècle, on voit que l'art français n'est pas arrivé au
-style de David sans transition.</p>
-
-<p>De toute cette école célèbre, qu'est-il resté? «Mes disciples,
-disait David, ont tous la lettre du génie: Girodet, Guérin, Gérard,
-Gros.» Ce dernier seul a survécu, parce que sa forte nature l'a
-emporté au-dessus des leçons de David. Les trois autres sont des
-statuaires qui n'ont pas suivi leur vocation. Des élèves secondaires,
-qui sait aujourd'hui les noms?</p>
-
-<p>David était né grand peintre, puisqu'il a reconnu ses vrais maîtres
-dans Phidias et Michel-Ange, puisqu'il a compris qu'en vivant dans
-l'intimité de leurs œuvres, il arriverait aux lois éternelles du
-beau. Nul peintre au monde n'a plus dessiné d'après Phidias et
-Michel-Ange. David a conservé jusqu'à sa mort cinq volumes in-folio
-d'études faites à Rome; c'était sa grammaire. Il l'emportait partout,
-il l'ouvrait à toute heure. Mais Phidias et Michel-Ange n'avaient pas
-eu besoin d'une grammaire, pour parler en toute éloquence la langue de
-l'art. Avec la grammaire, on craint de s'aventurer dans les régions de
-l'infini; on a toujours un pied sur la terre; on ne s'envole jamais au
-delà des nues. On fait des œuvres: on ne fait pas des chefs-d'œuvre.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_51_1" id="Footnote_51_1"></a><a href="#FNanchor_51_1"><span class="label">[51]</span></a>Un jour qu'il peignait le <i>Supplice des enfants de Brutus</i>, il
-sortit tout à coup mécontent de lui, pour une jeune fille de Rome
-vingt fois peinte et vingt fois effacée. Il va se promener, sachant
-bien que la figure cherchée lui apparaîtra dans le souvenir de son
-voyage à Rome. À son retour, la jeune fille était peinte. Qui avait
-osé jouer à ce jeu? Autrefois Van Dyck avait repeint une figure de
-Rubens, mais Van Dyck était lui-même un autre Rubens. Le coupable vint
-demander son châtiment: c'était mademoiselle Leroux-Laville, la muse
-inspiratrice de Demoustier! «Cela est bien peint, dit David, mais vous
-m'avez fait une Grecque.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_52_1" id="Footnote_52_1"></a><a href="#FNanchor_52_1"><span class="label">[52]</span></a>David écrivait au marquis de Bièvre (toujours dc£
-contrastes! David est d'abord disciple de Boucher, quand lui-même est
-un maître; son premier disciple est la maîtresse de Demoustier, et
-s'il a un ami, cet ami c'est le marquis de Bièvre!), David écrivait
-donc au marquis de Bièvre: «Les Romains se sont rendus de bon cœur,
-et il y a un concours de monde à mon tableau presque aussi nombreux
-qu'à la comédie du <i>Séducteur.</i> Quel plaisir ce serait pour vous, qui
-m'aimez, d'en être le témoin! Au moins, je dois vous en faire la
-description. D'abord, les artistes étrangers ont commencé, ensuite les
-Italiens, et, par les éloges outrés qu'ils en ont faits, la noblesse
-en a été avertie. Elle s'y est transportée en foule, et l'on ne parle
-plus que du peintre français et des Horaces. Ce matin, j'ai rendez-vous
-avec l'ambassade de Venise; les cardinaux veulent voir cet animal rare
-et se transportent tous chez moi. Mais il manque à mon bonheur de
-savoir s'il sera bien exposé à Paris. Pour la grandeur de mon tableau,
-j'ai outre-passé la mesure que l'on m'avait donnée pour le roi, qui
-était de dix sur dix, mais ayant tourné ma composition de toutes les
-manières, voyant qu'elle perdait de son énergie, j'ai abandonné de
-faire un tableau pour le roi, et je l'ai fait pour moi.»</p>
-
-<p>On voit que déjà David ne prenait pas beaucoup le <i>roi</i> au sérieux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_53_1" id="Footnote_53_1"></a><a href="#FNanchor_53_1"><span class="label">[53]</span></a>«Le goût du temps, dit Charles Blanc, ne tarda pas à lui
-emprunter toutes les modifications de l'ameublement et du costume. C'est
-depuis l'exposition du <i>Serment des Horaces</i> que les ornements antiques
-devinrent à la mode. On voulut voir le mobilier de Tarquin le Superbe,
-boire dans les patères d'Herculanum, que sais-je? s'éclairer par les
-lampes de la villa Albani. Les robes des femmes furent taillées en
-chlamydes, leurs souliers se changèrent en cothurnes.»</p>
-
-<p>David, consulté par les comédiens, se contenta de leur donner des vases
-étrusques. Les comédiens jetèrent les hauts cris. La tragédie subit
-une rude secousse. Aucune femme n'y voulait plus jouer. J'ai toujours
-pensé qu'on avait trop d'esprit railleur et pas assez de sentiment
-antique au dix-huitième siècle pour prendre la tragédie au sérieux.
-Elle n'était admise qu'avec des babils et des jupes à la française,
-comme une savante curiosité de carnaval. Les Français ont toujours
-aimé l'anachronisme en littérature. Aussi, depuis qu'on a restitué à
-la tragédie son péplum majestueux, on n'a pas fait une seule œuvre
-immortelle.</p>
-
-<p>Parmi les élèves de David il ne faut pas oublier le Kain ni Talma. Ce
-fut dans l'atelier du maître qu'ils apprirent le style des mouvements
-et le style des habits.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_54_1" id="Footnote_54_1"></a><a href="#FNanchor_54_1"><span class="label">[54]</span></a>Dans son Salon de 1822, M. Thiers revient sur cette
-composition avec tout le respect qu'inspire un chef-d'œuvre: «Socrate
-dans sa prison, assis sur un lit, montre le ciel, ce qui indique la
-nature de son intention; reçoit la coupe, ce qui rappelle sa
-condamnation; tâtonne pour la saisir, ce qui annonce sa préoccupation
-philosophique et son indifférence pour la mort.» Pour la composition,
-ce tableau est un chef-d'œuvre que Poussin seul, de tous les peintres
-modernes, aurait pu trouver; mais David, sentant qu'il avait sous la
-main un chef-d'œuvre, s'y complut trop et oublia cette autre maxime,
-qu'il faudrait inscrire a la porte de tous las ateliers: <i>Le fini ne
-finit pas.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_55_1" id="Footnote_55_1"></a><a href="#FNanchor_55_1"><span class="label">[55]</span></a>Il commença à montrer ses forces au Salon de 1781. Il y
-exposa <i>Bélisaire reconnu par un soldat qui avait servi sous lui, au
-moment où une femme lui fait l'aumône.</i> Au salon de 1783, il reparut
-avec son tableau de réception à l'Académie: la <i>Douleur et les
-regrets d'Andromaque sur le corps d'Hector</i>, et le dessin d'une frise
-dans le goût antique. Au Salon de 1785, il exposa le <i>Serment des
-Horaces</i> et une petite répétition du <i>Bélisaire.</i> Au salon de 1787:
-<i>Socrate au moment de prendre la ciguë</i>, et une répétition des
-<i>Horaces</i> que Girodet aurait pu signer si le disciple signait les
-tableaux du maître quand il les peint. Au salon de 1789 (la Révolution
-allait s'annonçant partout, jusque dans les ateliers): 1° <i>Brutus,
-premier consul, de retour en sa maison après avoir condamné ses deux
-fils qui s'étaient unis aux Tarquins et avaient conspiré contre la
-liberté romaine; des licteurs rapportent leurs corps pour leur donner
-la sépulture</i>; 2° les <i>Amours de Pâris et d'Hélène</i>; 3° une
-<i>Vestale</i>; 4° <i>Psyché abandonnée</i>; 5° <i>Louis XVI entrant à
-l'Assemblée constituante</i>; 6° le <i>Serment du Jeu de Paume</i>, dessin à
-la plume lavé au bistre, œuvre capitale.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_56_1" id="Footnote_56_1"></a><a href="#FNanchor_56_1"><span class="label">[56]</span></a>Ceux qui n'ont pas vu le tableau s'imaginent que c'est la
-représentation d'un odieux spectacle. En effet, il y a là, dans une
-pièce nue et grise, le couteau ensanglanté et le billot de bois,
-l'écritoire de plomb et la plume brisée.&mdash;Cette plume plus terrible
-qu'un seing royal du moyen âge.&mdash;Par terre, le billet de Charlotte est
-ouvert: «Il suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit à
-votre bienveillance.&mdash;15 juillet 1703.&mdash;Deux 13.</p>
-
-<p>&mdash;Charlotte à Marat.» Et comme contraste, au-dessous: «David à
-Marat.» Eh bien, cet odieux spectacle est beau dans ce chef-d'œuvre de
-David que nous admirions tous hier encore, à une fête du prince
-Napoléon, entre un bataille d'Yvon et une page antique de Gérôme.</p>
-
-<p>Quand Robespierre avait la dictature politique, David était le
-dictateur des arts.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_57_1" id="Footnote_57_1"></a><a href="#FNanchor_57_1"><span class="label">[57]</span></a>David laissait le temps de compter ses œuvres. Il était trop
-savant pour être fécond. J'ai indiqué tous ses tableaux jusqu'à la
-Révolution; je vais indiquer ses œuvres depuis 1789 jusqu'à l'Empire,
-depuis l'Empire jusqu'à son exil, et depuis son exil jusqu'à sa mort.
-David signa, en 1793, 1° les <i>Derniers moments de Lepelletier de
-Saint-Fargeau</i>; 2° <i>portrait</i> de mademoiselle Lepelletier, fille
-adoptive de la nation française; 3° <i>Marat assassiné dans sa
-baignoire</i>; 4° la <i>Mort du jeune Barra</i>; 5° <i>portraits</i> de Grégoire,
-de Robespierre, de Saint-Just, de Boissy d'Anglas, de Jean Bon
-Saint-André, de Prieur (de la Marne), de Bailly, de Marie-Joseph
-Chénier. Au Salon de 1795, nous voyons le citoyen David exposer le
-portrait d'une <i>Femme et son enfant.</i> De 1795 au Salon de 1808, le
-citoyen David peignit: 1° une répétition de <i>Sapho et Phaon</i>; 2° une
-variante des <i>Sabines</i>, avec un autre fond; 3° un portrait quatre fois
-répété du <i>Premier Consul gravissant le Saint-Bernard</i>; 4° les
-<i>portraits</i> de madame Verninhac, de madame de Pastoret, de madame de
-Trudaine, une <i>ébauche</i> de madame Récamier; 5° <i>Pie VII et le
-Cardinal Caprara</i>; 6° le <i>portrait</i> de Pie VII. Au Salon de 1808,
-David, premier peintre de l'Empereur, exposa: 1° le <i>Couronnement</i>; 2°
-le <i>portrait</i> en pied de l'Empereur; 3° les <i>Sabines.</i> Au Salon de
-1810: 1° la <i>Distribution des aigles au Champ de Mars</i>; 2° l'<i>Empereur
-debout, dans son cabinet.</i> Au Salon de 1814: 1° les <i>Thermopyles</i>; 2°
-<i>portraits</i> des gendres de David, les généraux Meunier et Jeannin, de
-madame Daru, de Français de Nantes. Dans l'exil de 1810 à 1824, David
-a peint: 1° l'<i>Amour quittant Psyché au lever de l'aurore</i>; 2°
-<i>Télémaque et Eucharis</i>; 3° la <i>Colère d'Achille contre Agamemnon</i>;
-4° <i>Bohémienne disant la bonne aventure à une jeune fille</i>; 5° <i>Mars
-désarmé par Vénus et les Grâces</i>; 6° <i>Apelles peignant Campaspe
-devant Alexandre</i>; 7° des <i>portraits</i>, celui de David, ceux de
-quelques-uns de ses compagnons d'exil, comme Sieyès; 8° des
-<i>dessins.</i></p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="PRUDHON">PRUDHON</a></h4>
-
-
-<p>Le Monde est le rêve de Dieu, a dit un philosophe. Ne pourrait-on pas
-dire avec plus de raison: Dieu, ayant créé le monde et le voyant
-imparfait, mais ne daignant pas recommencer son œuvre, rêva un autre
-monde plus beau, plus éblouissant, plus digne de lui-même, nouveau
-paradis terrestre, où la poésie, Ève avant et après le péché, se
-promène dans toute sa beauté splendide? L'art est ce rêve de Dieu.</p>
-
-<p>L'artiste ou le poëte est donc une créature privilégiée, qui a la
-mission de réaliser cet autre monde qui nous console du premier.
-L'artiste poétiquement doué ne doit pas seulement étudier sous la
-lumière du soleil, il doit écouter cette voix idéale qui répand sur
-la nature ses prestiges et ses enchantements. A-t-on jamais rencontré
-sur la terre la divine beauté des Madones de Raphaël? Les masques de
-plâtre moulés à vif atteindront-ils jamais à l'élévation des
-têtes de Michel-Ange? Les printemps que nous traversons en France, en
-Italie, en Grèce, sont-ils doux et parfumés comme les idylles d'André
-Chénier? La nature, toute belle qu'elle soit, manque un peu d'accent et
-d'harmonie; l'art achève le poëme imparfait de Dieu, avec le vague
-souvenir du ciel d'où il est descendu, quand l'art s'appelle Raphaël,
-Corrège ou Prudhon.</p>
-
-<p>Au dix-septième siècle, deux peintres luttent ardemment pour arriver
-à la royauté de la peinture: l'un n'a que son talent, mais celui-ci
-est un esprit hardi, toujours sur la brèche, prêt à dominer, prêt à
-prendre la place de vive force: vous avez reconnu Lebrun. L'autre a son
-génie pour lutter, mais celui-là est un esprit timide et discret,
-recherchant avec amour la solitude qui inspire et le silence qui
-élève: c'est un homme simple et naïf, qui aime la peinture et non la
-gloire, qui demande à Dieu les joies cachées de l'artiste, et non les
-fanfares de la renommée. C'est un grand peintre; et pourtant il est
-vaincu par son rival, vaincu dans la vie, vaincu à Versailles, vaincu
-jusqu'au jour où le temps remet tout le monde à sa place: vous avez
-reconnu Le Sueur.</p>
-
-<p>À la fin du dix-huitième siècle, la même lutte se reproduit. Après
-les paysages bleus et roses de Boucher, quand la peinture, conduite par
-David, s'est retrempée dans le sol romain, ne voit-on pas les
-apparences du génie surprendre et frapper tout le monde sous le pinceau
-sévère de ce maître souvent égaré, tandis que le vrai génie
-demeure méconnu dans l'humble atelier de Prudhon? David, comme Lebrun,
-s'était fait le peintre de son temps; à lui les sombres figures de
-1793 et la pompe impériale de 1812; à lui tout ce qui rappelle les
-Romains qu'il veut ranimer, les vertus républicaines et les vertus
-héroïques: Joseph Chénier est son poëte, Napoléon est son héros,
-la liberté est son dieu.</p>
-
-<p>Prudhon, comme Le Sueur, inspiré de plus haut, s'était fait le peintre
-de tous les temps et de tous les pays. Le vrai génie n'a pas d'âge et
-il a le monde pour patrie; que lui importe à lui, ce timide et doux
-Prudhon, tout ce bruit qui se faisait alors? «Saturnales de la gloire,
-saturnales de la liberté!» disait-il en fermant sa fenêtre. Certes,
-comme tout cœur national, il était fier de voir l'héroïsme français
-choisir l'Europe pour champ de bataille et proclamer la liberté à tous
-les coins du monde; mais à côté de Prudhon homme, il y avait Prudhon
-artiste: or, pour l'artiste, il y avait sous le soleil bien des choses
-avant Bonaparte ou Saint-Just, il y avait l'amour et le beau; il y avait
-Dieu; il y avait les enfants qui jouent sur le sein de leur mère, et
-les amoureux qui rêvent aux pieds de leur maîtresse; il y avait
-l'antiquité, cette muse toujours nouvelle. Le champ qu'il aimait le
-mieux, ce n'était pas le champ de bataille, c'était la vallée bénie
-du ciel, où la gerbe répand son or sur la faux; le pré bordé de
-saules, où les bœufs s'éparpillent; la vigne rougie, courbée sous la
-grappe, qu'égaye encore le chant des vendanges. Ce qu'il aimait,
-c'était la nature dans sa force, dans son sourire, dans sa douleur, vue
-par le prisme de l'art, qui est la seconde nature.</p>
-
-<p>On peut pousser le parallèle plus loin. Lebrun et David avaient
-étudié les maîtres; ils avaient puisé d'une main confiante à toutes
-les sources consacrées; ils étaient devenus peintres à force de voir
-comment les grands peintres l'étaient devenus. Par contraste, voyez Le
-Sueur et Prudhon: ils étudient seuls, ne suivent aucune trace et
-arrivent au génie sans presque le savoir. Lebrun a été le peintre de
-Louis XIV, David a été le peintre de Napoléon; Le Sueur et Prudhon
-ont été les peintres de la nature éternelle, n'ayant d'autre
-inspiration que celle qui vient de Dieu.</p>
-
-<p>Dès les premières années de Prudhon, on voit que ce fut là un
-peintre prédestiné. Comme Rubens, il s'appelait Pierre-Paul. Il est
-né en avril 1760, à Cluny, presque dans le même pays où était né
-Greuze. Celui-ci était fils d'un architecte, celui-là était fils d'un
-maçon. Rien ne serait triste comme l'enfance de Prudhon, s'il n'y avait
-sa mère pour répandre l'amour sur son berceau: ainsi de Greuze.
-Prudhon était né le treizième enfant du maçon; son père, finit par
-succomber en pleine bataille d'une vie de labeur et de sacrifice; il
-mourut à la peine, ne laissant à sa veuve désolée que Dieu seul pour
-appui. Dieu prit bien sa part du testament; il fit un peu de place au
-soleil à tous ces pauvres orphelins. Ce fut surtout sur Prudhon que
-tomba sa bonté; mais donner le génie à un homme, est-ce de la bonté
-divine? N'est-ce pas plutôt le soumettre aux plus rudes épreuves?
-N'est-ce pas montrer le ciel à l'oiseau qui a perdu ses ailes? En
-effet, ce fut par un rude chemin, par un autre calvaire, que Prudhon
-porta la croix du génie.</p>
-
-<p>Prudhon puisa sa force dans les larmes de sa mère. Le premier tableau
-que vit ce peintre fut une mère désolée qui aime ses enfants, et qui
-n'a souvent à leur donner que l'amour de son cœur et les larmes de ses
-yeux. Prudhon vit donc s'ouvrir la route dans l'ombre, la route du
-pauvre avec ses horizons sur la misère; mais, du moins, dans ce triste
-tableau, il y avait une mère dont la douce et tendre figure se
-détachait sur une auréole divine. Cette figure de mère fut toujours
-la plus suave inspiration du peintre; c'est dans le souvenir de son
-enfance qu'il puisa cette douceur ineffable et cette angélique
-tendresse qui est l'âme de son génie.</p>
-
-<p>De bonne heure, Prudhon alla à l'école des moines de Cluny. Dès les
-premières leçons d'écriture, le voilà, comme Callot, dessinant mille
-profils fantastiques; au lieu d'apprendre à écrire, il apprend à
-dessiner. Ce n'est point avec les lettres de l'alphabet qu'il <i>exprimera
-sa pensée</i>, qu'il <i>parlera aux yeux</i>: au lieu de l'art ingénieux
-chanté par Boileau, il s'exprimera avec l'art divin de Raphaël. Revenu
-à la maison, fuyant les jeux de son âge, il prend une aiguille et
-sculpte la passion de Notre-Seigneur sur une pierre. Comme il a une
-charmante figure, les moines de l'abbaye le distinguent et s'attachent
-à lui; il a le privilège de les suivre partout; à l'heure de
-l'école, il lui est permis de s'égarer dans les vastes dépendances du
-monastère. Il passe des journées en contemplation devant quelque
-sculpture ébréchée, devant quelque peinture où l'araignée file sa
-toile. Le monde est là pour lui; l'œuvre de Dieu n'est pas ce qui le
-surprend, car rien n'est impossible à Dieu, c'est l'œuvre de cette
-pauvre créature qui ne fait que montrer sa faiblesse ici-bas. Un jour
-un moine, voyant son écolier en extase devant une <i>Descente de croix</i>
-de quelque peintre ignoré, lui dit, sachant qu'il aime à dessiner:
-«Tu ne réussiras pas, toi, car cela est peint à l'huile.» Prudhon ne
-répond pas; il sort du monastère et court les champs, tout en se
-demandant quelle est la manière de peindre à l'huile. Et d'abord il
-faut de la couleur, il faut mille teintes variées pour reproduire ce
-ciel, ces figures, ces draperies et ces paysages. Dans la prairie, il y
-a des primevères et des scabieuses; dans le seigle ondoyant, des
-coquelicots et des bluets; sur le sentier, des marguerites et des
-églantines. «Voilà mes couleurs trouvées!» s'écrie Prudhon. Il
-cueille des fleurs et des plantes, il s'en va butinant partout; il
-rentre à la maison joyeux et riche comme l'abeille à la ruche; il
-exprime le jus de ses bouquets; il cherche, il se trompe, il essaye, il
-se désespère; il retourne dans les champs, il rapporte une autre
-moisson: la maison de sa mère est tout un laboratoire. On se moque de
-lui, on le poursuit de quolibets; que lui importe? il est dans le chaos,
-mais il trouvera la lumière. En effet, au bout de quelques jours,
-Prudhon avait découvert à lui seul le secret de peindre à l'huile. Il
-avait treize ans, l'âge de Pascal découvrant les mathématiques.
-Prudhon rentra victorieux à l'abbaye, les mains pleines d'ébauches.
-«Cela est peint à l'huile, dit-il au moine surpris de cet éclair de
-génie.&mdash;Comment as-tu donc fait, mon enfant?&mdash;J'ai cherché, j'ai
-trouvé.» Le moine parla de Prudhon à son évêque: c'était au beau
-temps où chaque grand seigneur était né protecteur des arts.
-L'évêque de Mâcon enleva l'enfant à sa mère pour le confier à un
-peintre de province, Des Vosges, dont le nom n'est arrivé jusqu'à nous
-que parce qu'il eut Prudhon pour élève. Du reste, ce brave homme fut
-digne de sa mission: il eut le bon esprit d'être fier de guider le
-pinceau de l'enfant; il comprit que ce serait là son œuvre. Prudhon,
-libre désormais de toute autre étude, prit le vol de l'aigle dans ce
-domaine de l'art. Ce fut un disciple souvent rebelle aux leçons du
-maître; il avait ses idées à lui, il comprenait la beauté à sa
-manière, il avait une certaine façon de rendre la vérité qui lui
-semblait plus fière et plus douce que la façon des autres; aussi, plus
-d'une fois, ce fut le maître qui prit une leçon.</p>
-
-<p>Prudhon passait tout son temps dans l'atelier; quand il prenait un jour
-de repos, c'était pour voler vers sa mère, sa mère toujours tendre,
-toujours triste, toujours inquiète; sa mère qui voyait alors sa
-nombreuse couvée déserter le nid et fuir, au hasard, à la grâce de
-Dieu, le sûr abri de ses ailes. La pauvre femme vivait de peu, comme
-tout ce qui souffre ici-bas; un rayon de soleil, le parfum des prés et
-des bois, quelques miettes d'une fortune depuis longtemps disséminée,
-l'amour de ses enfants, voilà sa vie.</p>
-
-<p>Le jour où Prudhon tombait chez elle sans se faire annoncer était un
-jour de joie; on s'embrassait, on pleurait, on se consolait. Ce
-jour-là, le souper était presque gai; le lendemain, avant de partir,
-on déjeunait encore ensemble, mais le repas s'attristait. Et pourtant
-rien n'était plus agréable que ce frugal déjeuner servi à la
-fenêtre par une main maternelle, en regard des vignes rougies. Mais il
-fallait partir! En s'éloignant, le fils se retournait tout ému, déjà
-presque consolé par le tableau saisissant des belles campagnes du pays.
-De loin, au détour du sentier, il voyait sa mère penchée à la
-fenêtre, immobile comme une statue, perdue dans son amour et dans sa
-tristesse. Prudhon se rappela toujours avec un charme ineffable ses
-poétiques visites à sa mère; le voyage et le retour, l'arrivée
-soudaine, la surprise silencieuse, le tendre babil du souper, le feu qui
-s'allumait dans l'aire, cet aire béni, où Dieu, passant sur la terre,
-eût aimé à se reposer. Il se rappelait surtout les tristesses du
-départ, ce déjeuner qui n'était pour lui que le signal de l'adieu,
-enfin, le sentier sinueux d'où il voyait encore sa mère. Ce fut vers
-ce temps-là que, voulant peindre une figure de fantaisie, il fut tout
-d'un coup surpris et joyeux de reconnaître sa mère, sa mère dans
-l'attitude qu'elle prenait à la fenêtre. C'était un vrai portrait qui
-ressemblait pour les yeux et pour le cœur: c'était la ligne, c'était
-le sentiment. Le pauvre Prudhon, ravi de son œuvre et n'ayant pas de
-quoi acheter un cadre, trouva plus simple d'encadrer au pinceau cette
-figure tant aimée dans la fenêtre de la maison natale. Jusque-là
-Prudhon, âgé de seize ans, n'avait aimé que deux choses: la peinture
-et sa mère, amour béni du ciel, joie sainte et glorieuse, délices
-matinales d'un cœur à peine ouvert. Un troisième amour vint tout
-gâter.</p>
-
-<p>Il prit une maîtresse sans l'aimer, et croyant échapper à ce
-despotisme, il épousa sa maîtresse. Voilà la prose qui vient, avec
-ses souliers ferrés, fouler le vert gazon de sa poésie. À peine
-fut-il marié d'un an qu'il compta deux enfants dans son atelier. Ces
-enfants, mal nippés, ne venaient pas inspirer bien poétiquement leur
-père; cependant ils lui servirent de modèles pour ces jolis groupes
-dignes des fresques de Pompéi. Malgré les soucis souvent rougeurs et
-les devoirs quelquefois desséchants de la famille, Prudhon demeura
-tendre, généreux, enthousiaste. Les états de Bourgogne avaient
-établi un concours pour un grand prix de peinture; ils envoyaient tous
-les ans à Rome le lauréat de la province. Prudhon qui concourait
-était à l'œuvre connue de coutume avec une noble ardeur. Un jour, à
-travers la cloison qui le sépare de son voisin, il entend des sanglots:
-un élève se désespérait et s'indignait contre son inspiration.
-Prudhon sourit d'abord, il s'attendrit ensuite, et, s'oubliant
-lui-même, il détache une planche, pénètre dans la loge voisine et
-achève la composition de son camarade. La générosité lui donna plus
-de talent qu'il n'en avait eu jusque-là: aussi son camarade obtint le
-prix; mais honteux de sa victoire, il avoua qu'il la devait à Prudhon.
-Les états de Bourgogne réparèrent l'erreur: un cri d'admiration se
-répandit avec éclat; ses rivaux l'embrassèrent et le portèrent en
-triomphe par toute la ville.</p>
-
-<p>Il partit pour Rome, laissant sa femme et ses enfants à la garde de sa
-mère et de Dieu, espérant revenir de la ville éternelle, sinon riche,
-du moins avec assez de talent pour le devenir; il partit heureux de
-retrouver sa liberté, ébloui par cet horizon de chefs-d'œuvre qu'il
-allait étudier.</p>
-
-<p>Arrivé à Rome, il trouva un ami dans Canova; cette amitié fut la plus
-belle, la plus noble, la plus sainte de sa vie: tout s'y trouva,
-jusqu'au sacrifice: elle consola Prudhon de l'amour. «Il y a trois
-hommes ici, lui dit un jour Canova, dont je suis jaloux.&mdash;Je ne connais
-et je n'aime que vous, lui répondit Prudhon.&mdash;Et Raphaël; et Léonard
-de Vinci, et le Corrége! reprit Canova; vous passez tout votre temps
-avec eux, vous les écoutez, vous leur confiez vos rêves, vous allez de
-l'un à l'autre, de celui-ci à celui-là, vous n'avez jamais fini
-d'admirer ce qu'ils disent.»</p>
-
-<p>Si Prudhon eût écouté Canova, il eût passé sa vie à Rome, loin de
-la France qui lui fut ingrate, loin de sa femme qui lui fut infidèle.
-Le proverbe dit que les absents ont tort; ils ont quelquefois tort de
-revenir. Pour les imaginations poétiques, les absents ont raison: le
-souvenir ne garde en amour que le côté charmant; c'est un miroir
-magique où les mauvais tableaux ne se reflètent jamais. Or, Prudhon
-avait aimé sa patrie et sa femme: par les prismes du lointain, il
-revoyait avec un charme infini les beaux paysages de la Bourgogne; sa
-femme elle-même avait repris, grâce à l'absence, je ne sais quel
-attrait perdu de sa première jeunesse. Et puis il avait laissé là-bas
-un autre amour plus grave, sa vieille mère qui l'attendait pour mourir.
-Malgré les instances de Canova, il partit, lui promettant de revenir
-bientôt. Ils ne se revirent pas, mais ils furent fidèles à l'amitié,
-fidèles à ce point, qu'ils moururent en même temps, comme pour se
-revoir là-haut dans l'immortelle galerie du roi des artistes.</p>
-
-<p>Quand il revint en France, sa mère venait de mourir; sa femme était,
-comme d'habitude, d'humeur peu conjugale; la France n'était plus un
-royaume et n'était pas encore une patrie; les premières rumeurs de la
-Révolution soufflaient sur le pays comme un vent d'orage; on était en
-1789: c'était l'heure de l'exil pour les arts. Prudhon, qui se
-résignait toujours, se résigna. Après avoir embrassé sa femme et ses
-enfants, il partit pour Paris, croyant qu'en tout temps, même en
-révolution, c'était encore le meilleur pays pour chercher fortune. Il
-arriva à Paris en fort mince équipage; il prit un gîte dans un pauvre
-hôtel plus ou moins garni, en attendant qu'il put louer un atelier. Il
-ne trouva rien à faire, partant rien à manger. Ce train de vie ne
-pouvait le mener bien loin; il foula aux pieds sa fierté; il ouvrit
-boutique, ce pauvre grand peintre; il fit des portraits en miniature, il
-historia des têtes de lettres, des billets de concert, des factures de
-commerce; il enjoliva des cartes d'adresse et des boîtes à bonbons.
-«Je fais, disait-il avec un triste sourire, tout ce qui concerne mon
-état.»</p>
-
-<p>C'était là un labeur plein d'angoisses; il sentait bien qu'à ce
-métier il perdait son temps le plus précieux, ce temps béni du ciel
-que la jeunesse répand de ses mains fleuries. Pour se consoler, il
-vivait de peu et envoyait à sa famille le reste de son gain. À force
-de portraiturer des héros de pacotille à dix ou vingt francs par
-tête, il finit, au bout de deux à trois ans, par amasser un millier
-d'écus, destinés à lui permettre de redevenir artiste. Déjà
-l'horizon se rouvrait pour lui moins sombre et moins froid; la gloire,
-qu'il avait perdue de vue, recommençait à lui sourire. Il reprenait sa
-vie familière avec le Corrége, Raphaël et Leonard de Vinci; il
-écrivait à Canova pour lui confier ses douleurs; Canova lui envoyait
-l'espérance dans ses réponses. Greuze aussi lui disait d'espérer;
-Greuze avait de bonne foi et de bon cœur reconnu le génie de Prudhon.
-«Celui-là, disait-il souvent, ira plus loin que moi (et Greuze
-croyait, avec raison, aller plus loin que David et Girodet); il
-enfourchera les deux siècles avec des bottes de sept lieues.»</p>
-
-<p>Mais le millier d'écus était le pot au lait de Perrette. Madame
-Prudhon, apprenant vaguement que son mari commentait à faire fortune,
-se mit en route pour le joindre avec ses enfants; il fallut bien la
-recevoir, il fallut bien vivre en communauté de cœur et d'argent: tant
-qu'il y eut de l'argent, c'est-à-dire pendant trois mois, tout alla
-bien; mais quand la misère vint reprendre sa place au foyer, tout alla
-mal. Madame Prudhon aimait à briller, comme toutes les femmes qui ne
-sont pas belles. Le pauvre peintre fut réduit à bercer et à amuser
-ses enfants. Il en eut bientôt six, six bouches impitoyables qui
-demandaient toujours. Souvent Greuze a surpris Prudhon ébauchant un
-tableau au milieu de ses six enfants, deux sur ses genoux, un sur le
-dossier de son fauteuil, les autres à ses pieds. Il ne se plaignait
-point; il accueillait tous ces cris, toutes ces gambades, tous ces
-caprices par ce beau sourire de résignation qu'il avait appris de bonne
-heure.</p>
-
-<p>Cependant le temps, loin de calmer l'humeur altière et vagabonde de
-madame Prudhon, l'irrita davantage. La bourrasque soufflait toujours sur
-le feu; dépitée de perdre en vieillissant les grâces maussades
-qu'elle avait reçues de la nature, n'ayant ni la vertu, ni l'esprit, ni
-la maternité pour refuge, elle devint encore plus acariâtre et plus
-méchante, «toute hérissée d'épines,» disait Prudhon. Après
-dix-huit ans d'une pareille communauté, il prit une résolution
-violente: il se sépara de corps et de biens de madame Prudhon. C'était
-séparer le paradis de l'enfer. Comme c'était un galant homme, il fit
-une pension à sa femme et se voulut charger de tous les enfants. Le
-dirai-je? le suicide l'avait souvent tenté; plus d'une fois il avait
-été près d'en finir avec toutes ses misères. Il s'était toujours
-résigné à vivre pour ses enfants. Séparé de sa femme, il respira;
-le ciel lui sembla plus pur, la nature plus souriante et les hommes
-meilleurs; il va sans dire que les femmes y gagnèrent aussi. La fortune
-elle-même lui fut dès ce jour moins rebelle; elle vint plus d'une fois
-sinon s'asseoir, du moins se reposer à sa porte. Il n'avait pas encore
-sa vraie place au soleil, mais il n'était plus dans la nuit: son génie
-commençait à poindre à l'horizon, non pas encore dans un horizon sans
-nuages. Tous les ennemis du vrai talent, les médiocrités de toute
-sorte, les avortons et les sots tentaient d'obscurcir ce soleil levant.
-Ceux-ci, parce qu'il était sévère, lui niaient la grâce; ceux-là,
-parce qu'il était gracieux, lui niaient la sévérité. Il y avait si
-longtemps qu'on n'avait vu en France un peintre à la fois sévère et
-gracieux! Malgré les envieux, Prudhon en était arrivé à ce point de
-la route où tout ce qui se fait pour ou contre un talent lui ajoute de
-l'éclat.</p>
-
-<p>Mais la gloire et la fortune arrivaient bien tard pour un homme de
-génie qui avait pâli jusqu'à plus de quarante ans dans la misère et
-l'obscurité, dans les soucis de famille et les douleurs conjugales.
-Quoique jeune encore, Prudhon ne sentait plus la jeunesse autour de lui;
-son cœur était sombre et dévasté; c'était le désert dans la nuit;
-pas un rayon, pas une fleur; l'espérance même, cette herbe qui pousse
-jusque sur les tombeaux, ne verdoyait plus pour lui. Mais Dieu, touché
-sans doute de ses larmes et de son labeur, lui rendit la jeunesse. Il
-lui fut permis comme par miracle, d'espérer et de sourire encore, de
-retrouver un long printemps d'amour, ou plutôt de traverser un automne
-plein de fleurs et de rayons, d'ombrages et de sentiers.</p>
-
-<p>Greuze était mort; on était en 1805; sa meilleure élève,
-mademoiselle Mayer, voulant retrouver les grâces de son maître, alla
-droit à l'atelier de Prudhon, qui ne consentit qu'à regret à aller
-donner des leçons à l'élève de son vieil ami. Cependant mademoiselle
-Mayer avait beaucoup de séduction: c'était une brune enjouée,
-enthousiaste, toujours souriante, toujours passionnée. Elle était loin
-d'avoir la beauté que Prudhon donnait à ses figures de vierges ou de
-nymphes; mais, malgré son teint basané et ses pommettes saillantes,
-elle avait un attrait qui frappait les plus philosophes. Ses yeux et ses
-lèvres répandaient du feu; si sa figure n'était pas faite par les
-Grâces, on voyait que l'Amour y avait mis la main. Prudhon, plus
-insensible que tous les autres, ne put se défendre de prime abord d'un
-certain plaisir secret à la vue de cette physionomie ardente et
-expressive, que la religion de l'art ennoblissait. Peu à peu les
-leçons devinrent plus longues; Prudhon ne s'en doutait point,
-mademoiselle Mayer ne s'en plaignait point. Bientôt l'amour fut de la
-partie; tantôt donnant, tantôt prenant la leçon, l'amour n'était pas
-le plus mauvais maître. Enfin le peintre et son écolière s'aimèrent,
-l'un avec une tendresse rajeunie, l'autre avec toute l'ardeur des vingt
-ans.</p>
-
-<p>Vers ce temps-là, mademoiselle Mayer, ayant perdu son père, se
-réfugia chez Prudhon, ne croyant pas, dans la pureté de son cœur,
-qu'il y eût grand mal devant Dieu à remplacer une mauvaise femme, qui
-n'avait laissé sur ses pas qu'abîme et dévastation. Elle avait un peu
-de fortune, elle en abandonna presque tous les revenus aux enfants de
-Prudhon. Parmi ces enfants, il y avait une fille de vingt ans, qui
-devint l'amie inséparable de cette seconde mère. Le monde, qui ne
-voit jamais d'un bon œil une nouvelle façon d'exercer la vertu
-chrétienne, surtout quand on brave les lois qu'il a faites, ne trouva
-pas une épigramme contre mademoiselle Mayer. C'est qu'elle n'avait pas
-rougi en entrant chez Prudhon, c'est qu'elle avait franchi le seuil le
-front haut, le cœur plein, avec la vertu pour compagne. La vertu des
-femmes n'est pas toujours la vaine pudeur; quelquefois c'est l'humble
-charité. Mademoiselle Mayer recueillit bientôt plus de preuves
-d'estime que bien des dames de qualité mariées par-devant notaire et
-par-devant l'Église. On comprit dans le monde qu'il y avait entre elle
-et Prudhon plus qu'un serment et une feuille de papier timbré. On les
-rencontra au bal, au concert, à la promenade, avec la figure des gens
-qui sont heureux et fiers de vivre ensemble. On allait à eux, on les
-fêtait sans hypocrisie, on leur demandait sans malice des nouvelles de
-la jeune famille. Mademoiselle Mayer était la vraie mère des enfants
-de Prudhon; car n'est-ce pas l'amour qui fait la mère? Enfin ce mariage
-d'un nouveau genre parut légitime à tout le monde, même à Napoléon;
-ainsi, quand les artistes furent délogés du Louvre, Prudhon et
-mademoiselle Mayer obtinrent chacun un appartement à la Sorbonne; plus
-tard, le jour où Napoléon plaça de sa main royale une croix sur le
-cœur de Prudhon, deux jolis tableaux anacréontiques de mademoiselle
-Mayer furent achetés, par une galanterie délicate, au nom de
-l'Empereur.</p>
-
-<p>Prudhon fit le portrait de Joséphine et donna des leçons de peinture
-à Marie-Louise. Il a laissé plusieurs portraits du roi de Rome et de
-M. de Talleyrand. Le fameux diplomate ne se lassait pas do poser dans
-l'atelier du peintre, pourvu qu'il trouvât à s'égayer avec l'esprit
-de mademoiselle Mayer. Plus d'une fois Prudhon eut à enregistrer bien
-des mots charmants lancés de part et d'autre; aussi disait-il en
-finissant le portrait: «Il n'y manque que l'esprit<a name="FNanchor_58_1" id="FNanchor_58_1"></a><a href="#Footnote_58_1" class="fnanchor">[58]</a>.»</p>
-
-<p>Prudhon, arrivé lentement au bonheur après les plus rudes épreuves,
-se détacha de jour en jour des vanités humaines: l'éclat et le bruit
-l'importunaient; il aimait mieux le pétillement du feu, le soir, quand
-la voix argentine de mademoiselle Mayer arrivait à son cœur avec la
-voix de ses enfants, que toutes les fanfares de la gloire. Il adorait la
-peinture pour la peinture: aussi, le jour de sa nomination à
-l'institut, tout préoccupé par une figure de nymphe qu'il venait de
-créer, il conduisit un de ses amis devant la toile avec l'orgueil naïf
-d'un enfant. «Mais, lui dit le visiteur, n'avez-vous donc pas été
-nommé à l'Institut?&mdash;Ah! c'est vrai, dit Prudhon avec quelque
-surprise, j'oubliais de vous l'apprendre.»</p>
-
-<p>Son bonheur était de ceux qui aiment l'ombre, le silence, la
-mélancolie. C'était un bonheur voilé par le souvenir et par le
-pressentiment. Selon un poëte arabe, le bonheur le plus pur est un ciel
-de printemps traversé de légers nuages. Celui qui est sous le ciel du
-bonheur ne cherche à voir que des nuages; il les suit du nord au midi,
-de l'orient à l'occident, espérant sans cesse que le ciel va devenir
-pur, mais sans cesse l'horizon chasse d'autres nuages. Comme tous les
-hommes, Prudhon, quoique philosophe, voyait les nuages plutôt que le
-ciel. Entre l'horizon de l'avenir et l'horizon du passé, Dieu,
-mademoiselle Mayer, ses enfants, lui montraient en vain l'azur où
-vivent les bienheureux: il persistait à voir les nues.</p>
-
-<p>Malgré sa gaieté native, mademoiselle Mayer aussi finit par se couvrir
-peu à peu du voile de Prudhon. Il y avait près de vingt ans que ces
-deux amants vivaient des mêmes idées et des mêmes ardeurs. Vingt ans
-d'amour! De la gaieté folâtre, mademoiselle Mayer passa à la
-mélancolie qui sourit encore; de la mélancolie à la tristesse il n'y
-a qu'un pas; en franchissant ce pas, mademoiselle Mayer, qui mettait de
-l'ardeur à tout, alla jusqu'à la désespérance. Elle se mit à
-cultiver avec une joie funèbre les pâles fleurs de la mort. En vain on
-lui demandait raison de sa tristesse. Elle ne répondait pas; s'il me
-fallait répondre pour elle, je dirais que, le jour où elle vit la
-jeunesse qui fuyait avec les Grâces moqueuses, un fantôme vint la
-visiter et lui parler de la tombe, la tombe qui ensevelit les rides et
-les cheveux blancs. Ce fantôme, qui tourmenta les premières
-générations du dix-neuvième siècle, nous l'appelons le <i>suicide.</i> Il
-parla longtemps de sa voix funèbre à mademoiselle Mayer; il ne lui fit
-pas grâce d'une année; il l'appela <i>mademoiselle</i> d'un air railleur,
-tout en lui parlant de ses quarante ans. Elle eut le vertige; durant
-trois jours elle vécut côte à côte avec la mort, quoique Prudhon
-demeurât avec elle. L'abîme venait de s'ouvrir, elle ne put qu'y
-tomber.</p>
-
-<p>Ici, j'en suis fâché pour cette histoire, qui finirait mieux par une
-page de poésie, je n'ai plus qu'à reproduire une page de la <i>Gazette
-des Tribunaux.</i> Le matin du 6 mars 1821, mademoiselle Mayer était seule
-dans son appartement; elle n'avait ce jour-là vu que son médecin et
-une jeune élève. La veille, elle avait dit bonsoir à Prudhon avec des
-larmes dans la voix. Un bruit sourd appelle les gens du voisinage; on
-accourt, on se précipite, on trouve la pauvre femme baignée dans son
-sang, sous une glace où sans doute elle avait étudié la mort. En un
-mot, elle s'était coupé la gorge avec le rasoir de Prudhon. Pourquoi
-faut-il le dire? Pourquoi faut-il expliquer la triste fin de cette vie
-toute de grâce et de cœur, d'art et d'amour?</p>
-
-<p>Prudhon ne survécut guère à ce coup terrible, seulement son agonie
-fut lente. Jusqu'au dernier moment il tint fièrement son pinceau,
-disant qu'il voulait mourir sur la brèche. Quand la mort le prit, il
-s'abandonnait à cette belle inspiration qu'il a laissée dans son
-Christ mourant. «La mort est venue deux ou trois jours trop tôt, mais
-je l'attendais,» disait-il à ses amis. En effet, il avait acheté les
-six pieds de terre où il repose au Père-Lachaise, vis-à-vis de la
-sépulture de mademoiselle Mayer. Il allait souvent, dans ses derniers
-jours, rêver sur ces deux tombes<a name="FNanchor_59_1" id="FNanchor_59_1"></a><a href="#Footnote_59_1" class="fnanchor">[59]</a>.</p>
-
-<p>Il mourut le 16 février 1825; Géricault était mort en 1824. En moins
-d'un an la France perdit peut-être ses deux plus grands peintres.</p>
-
-<p>Prudhon et mademoiselle Mayer ont eu le dessein sans cesse renaissant de
-faire leur portrait l'un par l'autre: il n'en fut rien. Seulement, un
-jour de distraction, seuls à l'atelier, se reposant des œuvres
-sérieuses, ils prirent chacun une méchante feuille de papier, et, dans
-la même séance, Prudhon fit un charmant croquis de mademoiselle Mayer,
-tandis que celle-ci dessinait à grands traits la noble et douce figure
-de son ami. Prudhon, dans son croquis, avec une simple estompe relevée
-de blanc, a saisi tout l'attrait et tout le feu de cette physionomie de
-créole. Il a habillé sa maîtresse avec un costume de l'Empire; mais,
-grâce au peintre, le costume est charmant: on voit bien qu'elle est
-coiffée par lui; ses cheveux, s'échappant du bandeau à la grecque,
-retombent sur ses joues en touffes abondantes; Homère n'eût pas mieux
-coiffé Diane la chasseresse: toute la grâce antique est là.
-Malheureusement, mademoiselle Mayer a affublé Prudhon du costume de
-l'Empire: c'est presque de la caricature. Mais elle a bien saisi le
-caractère de cette figure qu'elle aimait jusqu'à l'enthousiasme. Cette
-figure, très-accentuée, est triste, douce et sévère; la pensée
-veille sur le front, un sourire adoucit les lèvres, mais c'est bien là
-le sourire de résignation d'un cœur blessé qui se cache.</p>
-
-<p>Ce qui caractérise surtout Prudhon, c'est l'exquise poésie: il est
-poëte autant qu'il est peintre, car il peint pour l'âme comme pour les
-yeux; tout en retraçant les plus gracieuses ondulations des formes
-humaines, il répand avec onction le sentiment qui vient du cœur
-illuminer le front, les yeux et les lèvres. Un matérialiste disait, en
-voyant une des adorables figures de femmes créées par Prudhon: «Il
-serait capable de me faire croire à l'immortalité de l'âme<a name="FNanchor_60_1" id="FNanchor_60_1"></a><a href="#Footnote_60_1" class="fnanchor">[60]</a>.»</p>
-
-<p>Prudhon n'avait pas seulement la divination de l'art, il en avait la
-science. On se souvient qu'il trouva la couleur, à treize ans, dans les
-herbes et dans les fleurs. Il ne s'est pas borné là: il a laissé dans
-ses lettres des pages dignes d'être reproduites, qui prouvent que ce
-n'était pas là un de ces artistes ignorants qui arrivent au génie
-sans savoir pourquoi.</p>
-
-<p>«La nature donne l'exemple de la plus riche variété, et, si elle a
-modelé le genre humain sur un type semblable, n'en a-t-elle pas
-modifié à l'infini la couleur, les formes et la figure? Et vous voulez
-que, témoin journalier de ses variations, j'adopte pour exprimer ce que
-je vois un style étranger à leur nature (c'était là une épigramme
-contre l'école de David)? Autant vaudrait dans un tableau adopter la
-même figure et le même sentiment pour tous les hommes, et la même
-beauté pour toutes les femmes. Je ne puis ni ne veux voir par les yeux
-des autres: leurs lunettes ne me vont point. La liberté, c'est la force
-des arts. Parce que Racine et Corneille ont fait des chefs-d'œuvre,
-faut-il ne plus parler et ne plus écrire qu'en vers alexandrins?»</p>
-
-<p>On a dit de Prudhon, ce fils du Corrége, qu'il était le frère
-d'André Chénier. Mais dans le génie de Prudhon il y a l'alliance de
-la grâce antique et du sentiment chrétien, que ne connut pas André
-Chénier. L'imagination de Prudhon voyageait au pays d'Homère, mais son
-cœur habitait la contrée que le Christ a fécondée de son sang. Il a
-ses jours de foi où il peint des crucifiements, ses jours de charité
-où il peint la <i>Famille malheureuse</i>, ses jours d'espérance où il
-peint l'<i>Âme s'envolant au ciel.</i> Et quand Prudhon est païen, il l'est
-avec toute son âme.</p>
-
-<p>Prudhon a dépassé David, comme André Chénier a dépassé
-Marie-Joseph Chéniera<a name="FNanchor_61_1" id="FNanchor_61_1"></a><a href="#Footnote_61_1" class="fnanchor">[61]</a>.</p>
-
-<p>Avec David, on se réveille dans la Rome politique. Avec Prudhon, on se
-réveille dans l'antiquité des poëtes: je me trompe, on sommeille et
-on rêve dans l'Olympe. C'est la nuit, c'est le crépuscule, c'est le
-soleil voilé. Les déesses descendent des nuages toutes nues,
-amoureuses mais pudiques. Non loin des déesses, voici les demi-déesses
-qui symbolisent les passions humaines dans leurs poétiques aspirations.
-N'entendez-vous pas le chant lointain des bacchantes dans les vignes
-brûlées? Ne voyez-vous pas se jouer devant vous, sous les ramées
-voluptueuses, ces Amours et ces Zéphyrs qui ondulent dans les
-demi-teintes en grappes d'or et de pourpre?</p>
-
-<p>Quel poëte et quel musicien que ce peintre! tout chante en lui et
-autour de lui. Son crayon, c'est une mélodie aérienne; son pinceau,
-c'est une harmonie matinale.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_58_1" id="Footnote_58_1"></a><a href="#FNanchor_58_1"><span class="label">[58]</span></a>Prudhon avait le génie de l'allégorie. «J'aime le palais
-diaphane,» disait-il. La ville de Paris lui demanda les dessins du
-berceau pour le roi de Rome. Il est curieux, aujourd'hui, de voir ce
-berceau où l'artiste avait en quelque sorte prédit l'avenir. Il
-s'élève sur quatre cornes d'abondance; il est appuyé sur la Force et
-la Justice; des abeilles d'or le parsèment; à ses pieds, un aiglon est
-prêt à prendre son vol. Il est ombragé d'un rideau de dentelles semé
-d'étoiles. Deux bas-reliefs ornent les côtés: d'un côté, la nymphe
-de la Seine, couchée sur son urne, reçoit l'enfant de la main des
-dieux; de l'autre côté on voit le Tibre, et près de lui la louve de
-Romulus: le dieu soulève sa tête couronnée de roseaux, pour voir à
-l'horizon un astre nouveau qui doit rendre à ses rives leur splendeur
-antique.</p>
-
-<p>Après avoir peint le berceau, il peignit l'enfant; il le peignit
-dormant dans un bosquet de palmes et de lauriers, éclairé par la
-gloire, protégé par deux tiges de la fleur impériale. Le roi de Rome,
-même sous le pinceau de Prudhon, est tout simplement un joli marmot
-bouffi et gourmand qui tend la main vers le sein de sa nourrice.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_59_1" id="Footnote_59_1"></a><a href="#FNanchor_59_1"><span class="label">[59]</span></a>«Aux amis qui assistaient à sa mort il disait, avec un
-sourire de résigné: «Ne pleurez point, je ne vais pas mourir; je vais
-partir.» Cette lettre, qui est un dernier adieu, nous le montre tendant
-les liras à la mort. «Oh! que la chaîne de la vie est pesante! Seul
-sur la terre, qui m'y relient encore? Je n'y tenais que par les liens du
-cœur: la mort a tout détruit. Ma vie est le néant; l'espérance ne
-dissipe point l'horreur des ténèbres qui m'environnent. Elle n'est
-plus, celle qui devait me suivre! La mort que j'attends viendra-t-elle
-bientôt me donner le calme où j'aspire? C'est à ta tombe, ô mon
-amie, que s'attachent toutes mes pensées.» On le voit, malgré son
-génie, Prudhon écrivait dans le style des littérateurs de l'Empire;
-on est toujours de son temps par un côté quelconque. Prudhon
-appartenait à cette triste période qui dénaturait Ossian et Voltaire;
-mais s'il tenait mal la plume, qu'importe? il était un homme de génie
-le pinceau à la main.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_60_1" id="Footnote_60_1"></a><a href="#FNanchor_60_1"><span class="label">[60]</span></a>Un tableau de Prudhon, les <i>Divinités de l'Olympe</i>, m'a
-offert le curieux spectacle d'un homme qui cherche dans la nuit encore
-la lumière du talent. Dans ce tableau, Prudhon s'est peint lui-même en
-génie. Sa tête est belle et intelligente; c'est presque Apollon: sans
-doute le peintre s'est flatté. Il n'avait alors que vingt ans; on voit
-qu'il était dominé par le goût de son temps; c'est la couleur de
-Greuze, c'est le dessin de Doucher; pourtant il y a déjà dans cette
-œuvre le pressentiment du génie, certaine finesse, certaine
-fraîcheur, certaine grâce que Prudhon seul avait apprises ou plutôt
-trouvées sans autre maître que la nature. Il peignait alors d'un
-pinceau timide, plutôt en façon de miniature qu'en façon de croquis.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_61_1" id="Footnote_61_1"></a><a href="#FNanchor_61_1"><span class="label">[61]</span></a>Supprimez un instant David. Que va-t-il arriver? Prudhon,
-longtemps méconnu, sera salué à sa première œuvre et tiendra le
-sceptre. Les nouveaux venus, au lieu de copier le bronze ou la pierre
-des statues et des bas-reliefs, au lieu d'aller à l'école de Socrate,
-copieront des hommes tels que Dieu les a faits. Ce sera l'école
-d'Homère et de Théocrite. Nous n'aurons pas de philosophes, mais des
-poëtes en peinture. Prudhon ne sera pas seulement un grand peintre, ce
-sera un grand maître.</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="EUGENE_DELACROIX">EUGÈNE DELACROIX</a></h4>
-
-
-<p>J'ai connu Eugène Delacroix de loin et de près. Je l'ai étudié dans
-ses œuvres, je l'ai aimé dans sa vie. Je conserve précieusement ses
-lettres, je garde avec religion son souvenir. La première fois que je
-l'ai vu, c'était à un souper de mademoiselle Rachel. L'amitié colora
-nos âmes, comme un vin généreux empourpre les coupes.</p>
-
-<p>Il y a deux ans, j'écrivais dans <i>L'Artiste</i>, le lendemain d'un dîner
-chez le peintre de la <i>Barque du Dante</i>:</p>
-
-<p>«Eugène Delacroix est tout aussi beau convive chez lui que chez les
-autres. Sa table est exquise; le tour de sa table, qui n'est pas grande,
-est tout un Olympe en habits noirs de demi-dieux de l'art: peintres,
-sculpteurs, poëtes et musiciens. Par malheur, beaucoup de demi-dieux
-ont des cheveux blancs. La gloire aime cela. Comme la Muse de
-l'intimité y verse aux convives d'une main familière le vin pur des
-vieilles amitiés toujours jeunes! Ces festins où le rôti est toujours
-bien doré, ces heures qui répandent des roses comme les heures de
-Raphaël à la Farnésine, ce qui retournent en perles égrenées dans
-l'océan de l'infini, qui les retrouvera? La mort ne permet pas aux
-mêmes convives de revenir à la même table: il faut que le style de
-l'histoire les grave dans le souvenir de ceux qui restent. Je me
-souviens d'une de ces fêtes: Eugène Delacroix, Victor Hugo, Alfred de
-Musset, Pradier, mademoiselle Rachel, madame de Girardin, qui encore? De
-tous ces vivants immortels, Delacroix seul reste debout à Paris,
-toujours vaillant, sans avoir blanchi d'un cheveu. Que les dieux ne
-l'appellent qu'après sa journée faite, ce travailleur indompté qui
-serait si désolé de perdre ses heures de soleil!»</p>
-
-<p>Hélas! le soleil, son maître, celui qu'il osait peindre face à face
-dans son char de feu à la galerie d'Apollon, le soleil revient
-indifférent tous les matins à son atelier de Paris et de Chamrosay,
-mais Eugène Delacroix ne lui prend plus ses rayons. La nuit éternelle
-s'est répandue sur le grand peintre de la lumière.</p>
-
-<p>En quelques années la France a vu tomber, le ciseau ou le pinceau à la
-main, d'illustres artistes: Pradier, David d'Angers, Simart, Ary
-Scheffer, Paul Delaroche, Decamps, Horace Vernet et Eugène Delacroix,
-le plus grand de tous.</p>
-
-<p>Je suis revenu de loin pour les funérailles d'Eugène Delacroix.
-J'avais vu les funérailles de Gros, et j'avais foi encore en cette
-vaillante jeunesse qui avait arraché au corbillard le cercueil du
-peintre de la <i>Peste de Jaffa</i> pour le porter pieusement jusqu'au
-cimetière. Mais je n'ai pas retrouvé ce noble enthousiasme. Les jeunes
-de 1854 ont aujourd'hui les cheveux blancs, les jeunes de 1865 n'ont-ils
-donc pas vingt ans? Ils ont laissé à l'Institut tout l'honneur des
-funérailles du plus grand des peintres contemporains,&mdash;l'Institut
-représenté à peine par une douzaine des siens!</p>
-
-<p>Où était donc la France ce jour-là?</p>
-
-<p>Ç'a été l'histoire des funérailles d'Alfred de Musset: un peloton de
-garde nationale, quelques académiciens, de rares amis, trois ou quatre
-femmes qui pleuraient. Mais la vraie douleur de quelques hommes hors
-ligne n'est-ce pas le deuil de la France? Seront-ils moins grands le
-lendemain ce peintre et ce poëte de notre jeunesse?</p>
-
-<p>Les grands hommes politiques des grands journaux, qui consacrent tous
-les jours un premier-Paris à parler de tout et de rien, qui se
-garderaient bien d'omettre un nuage diplomatique, n'ont pas jugé que la
-mort d'Eugène Delacroix fût un événement digne d'être enregistré.</p>
-
-<p>C'est pour les natures violentes comme Eugène Delacroix que le mot
-génie a été créé: en effet, le mot talent ne convient pas à ce
-maître impatient, fiévreux, emporté, qui dit que le fini c'est
-l'infini. Le talent, c'est la placidité de Gérard Dow; le génie,
-c'est la <i>furia</i> de Michel-Ange; le talent s'applique au pinceau qui
-s'épuise à parachever une tulipe, comme celui de Van Huysum; le
-génie, c'est le pinceau qui crée des mondes, qui dévore l'espace, qui
-jette feu et flamme, qui traduit par la grandeur et par la beauté
-l'œuvre de Dieu. C'est Eugène Delacroix.</p>
-
-<p>Eugène Delacroix était un peintre héroïque. Il appartenait à la
-grande famille des maîtres absolus, des despotes, des tyrans. C'était
-un artiste de grande race, sa main était fière, son âme rayonnait. Ce
-que j'admire en lui, c'est que la science n'a pas tempéré l'audace: il
-cherchait toujours les aventures comme s'il avait toujours eu vingt ans;
-mais n'a-t-il pas eu vingt ans toute sa vie?</p>
-
-<p>Étudiez sa figure, c'est le masque de l'intelligence. Ce front cherche
-et se heurte aux nues; ces cheveux, toujours noirs, toujours abondants,
-marquent la persistante jeunesse; ces yeux profonds, ombragés de cils
-et de paupières, défient les rayons du soleil; ce nez fin, bien
-attaché, bat des narines avec impatience; cette bouche est
-dédaigneuse, mais cache la bonté. Les joues sont battues et pâlies
-par les passions du génie. L'âme est recueillie, mais au moindre choc
-elle va éclater comme le tonnerre. Ce portrait n'a qu'un défaut: il
-représente l'artiste au repos. Eugène Delacroix, l'homme de l'action,
-ne s'asseyait que pour se mettre à table. Il pensait debout, il parlait
-debout, il travaillait debout. Je me rappelle qu'il n'y avait pas un
-banc dans son jardin. Le peintre avait ses jours de rêverie, mais non
-de rêverie oisive.</p>
-
-<p>Avant Eugène Delacroix, on n'avait jamais qu'entrevu le pays radieux
-irrévélé avant lui. Comme Rembrandt, comme Watteau, il a créé son
-monde dans les arts au temps où l'on croyait que tous les maîtres
-avaient dit leur dernier mot. Les grands siècles de l'antiquité et de
-la Renaissance ne renaîtront pas avec leurs peuplades d'hommes de
-génie, mais la France n'est pas encore inféconde; ses mamelles sont
-toujours pleines de lait, et plus d'une bouche aimée des dieux, comme
-dit le poëte, ira y puiser la soif de l'immortalité.</p>
-
-<p>Il ne faut pas dire d'Eugène Delacroix que c'était un coloriste, il
-faut dire que c'était le coloriste. Véronèse avait le coloris
-éclatant, Rembrandt le coloris magique, Eugène Delacroix était tour
-à tour éclatant et magique; il jouait de la couleur comme Paganini
-jouait du violon, toujours maître de sa gamme et ne détonnant jamais.</p>
-
-<p>La critique lui conseillait d'oser faire des sacrifices et de ne pas si
-souvent étouffer la ligne sous le prisme; mais dans sa lumineuse
-ivresse il était si éloquent qu'il enivrait tout le monde, même la
-critique.</p>
-
-<p>Celui qui reproche à Eugène Delacroix de n'avoir pas l'amour de la
-ligne est celui qui reproche à M. Ingres de n'avoir pas l'amour de la
-palette. M. Ingres a ses raisons pour ne pas étouffer son beau dessin
-sous la couleur; son éloquence est dans la ligne: il veut dominer par
-là. M. Ingres est parti du bas-relief antique, M. Eugène Delacroix est
-parti de la passion moderne. Qu'importe, puisqu'ils sont, le premier
-dans la région sereine, le second dans la zone orageuse, l'honneur de
-notre école moderne!</p>
-
-<p>Diderot se promenant avec Chardin devant les tableaux du Salon de 1765,
-disait à son ami: «Tout cela est très-bien, mais où est le démon?»
-Qui de nous n'a fait vingt fois la même remarque devant les œuvres
-contemporaines: «Tout cela est très-bien; poses académiques, études
-d'après nature, sages compositions, couleurs à grand orchestre; tout
-cela est très-bien, mais où est l'âme?» Quand on s'approche d'un
-tableau d'Eugène Delacroix, c'est l'âme qui vous saisit d'abord. Pour
-lui, le grand secret n'est pas de faire tout bêtement ce qu'il voit par
-l'œil simple, c'est de répandre sur sa toile les lumières de
-l'inspiration, c'est d'y montrer son âme tour à tour épanouie ou
-crucifiée. Le vrai réalisme n'est pas de faire vrai pour les yeux,
-mais de faire vrai pour l'esprit.</p>
-
-<p>Pour ce grand peintre de la passion, la vie a été une lutte
-quotidienne, la lutte du génie contre l'opinion. Quand il était
-enfant, un fou lui tira son horoscope. Sa gouvernante l'avait conduit à
-la promenade, un homme lui prend la main, l'examine trait par trait, et
-dit en hochant la tête. «Cet enfant deviendra un homme célèbre, mais
-sa vie sera des plus laborieuses et des plus tourmentées.» Eugène
-Delacroix, qui n'avait pas oublié les paroles du fou, disait souvent:
-«Voyez, je travaille toujours, et je suis toujours contesté.» Ce fou
-était un devin.</p>
-
-<p>Eugène Delacroix pourtant voulant se donner des jours de paresse,
-s'était donné une maison de campagne; mais, dans sa mauvaise habitude
-de travail, il y avait établi un atelier. Le <i>rien faire</i> de ces âmes
-de feu effrayerait les ouvriers les plus robustes, ceux-là qui
-demandent toujours le droit au travail. Mais l'homme de génie est
-condamné aux travaux forcés à perpétuité.</p>
-
-<p>Quelle bonne fortune pour celui qui l'arrachait à sa palette et le
-tenait à sa table deux heures durant! car Eugène Delacroix était
-l'hôte le plus gai, le plus imprévu, le plus lumineux qu'on pût
-avoir. De même qu'il était artiste sans cesser d'être homme du monde,
-il était homme du monde sans cesser d'être artiste. Tel était Rubens,
-tel était Van Dyck, tels les maîtres Vénitiens. Il parlait de tout
-comme un homme qui a voyagé non pas sur la terre classique ou dans les
-forêts vierges, mais par tous les mondes de l'imagination. Il n'est pas
-un grand poëte, depuis Homère jusqu'à Byron, dont il n'ait eu
-l'intimité, pas un philosophe dont il n'ait habité les châteaux de
-cartes, pas un artiste dont il n'ait traversé l'atelier. L'idéal ne le
-dominait pas au point qu'il ne descendît des fiers sommets aux simples
-actions humaines. Il a vu de loin, il a vu de près. Il savait la vie.
-Il avait étudié les hommes et les choses hors de son atelier. Il y a
-des artistes qui ne sont supérieurs que dans leur atelier. Eugène
-Delacroix était partout supérieur. Il eût discuté pied à pied avec
-le prince de Melternich. L'empereur l'a appelé aux conseils de la ville
-de Paris: Napoléon III aurait pu l'appeler à tout autre conseil. Son
-père était ministre: comme son père, il avait le sens pratique. Il
-jugeait un homme sans appel en un clin d'œil. Son esprit était subtil
-à ce point qu'il vous comprenait au premier mot. Si vous étiez un
-fâcheux, il ne vous laissait pas achever; si vous parliez bien, il vous
-laissait dire, car il aimait l'éloquence pour l'éloquence, comme il
-aimait les roses sans lendemain. Il savait tout et savait oublier, ce
-qui est le sublime de la science, car il faut au génie les heures
-nocturnes: le soleil est plus beau parce qu'il se couche tous les jours.</p>
-
-<p>Il me faudrait préciser comme la Bruyère pour dire en peu de mots tout
-le charme et tout l'esprit de ce beau convive des dîners parisiens, qui
-était tour à tour sévère comme l'art et gai comme l'esprit. Madame
-de Maintenon faisait oublier le rôti, il eût fait oublier madame de
-Maintenon.</p>
-
-<p>Que dirai-je de la vie d'Eugène Delacroix? il a tant vécu dans ses
-œuvres que je me demande s'il a pris le temps de vivre ailleurs. Mais
-les grandes natures vivent partout et toujours. Elles dévorent vingt
-siècles en un siècle: elles vivent du passé et du présent. Pour
-vivre ainsi, il faut avoir été trempé dans l'acier du Styx. Si
-Eugène Delacroix eût vécu cent ans, on ne l'aurait pas accusé
-d'avoir été avare de ses jours comme Fontenelle qui n'osait ni rire ni
-pleurer, qui étouffait en son âme tout amour et toute haine. Eugène
-Delacroix est mort dans sa dernière émotion quand ses bras n'avaient
-plus la force de retenir son âme volcanique.</p>
-
-<p>Eugène Delacroix est né à Saint-Maurice, presque à Charenton,
-presque à Paris, en la dernière année du dix-huitième siècle, le 26
-avril; mais son vrai pays natal est Bordeaux, puisque c'est à Bordeaux,
-en voyant peindre des camaïeux, qu'il sentit naître un peintre en lui.
-Son père, Charles Delacroix, avait été, tour à tour, conventionnel,
-ministre du Directoire et préfet de l'Empire. Suivant les fortunes
-diverses de son père, il eut une enfance très-accidentée. Je ne sais
-pas si une bonne fée a préservé son berceau, mais un jour les flammes
-l'ont envahi, l'ont caressé, l'ont presque dévoré. Un peu plus tard,
-il s'empoisonne avec du vert-de-gris destiné à laver des cartes
-géographiques. Un peu plus tard, il tombe dans le port de Marseille, et
-n'est sauvé que par un miracle. Est-ce tout? Non, il s'étrangle avec
-un grain de raisin, comme le poëte antique.</p>
-
-<p>Je ne le suivrai pas au lycée, où il rencontra Géricault, ni à
-l'atelier Guérin, où il étudia Rubens. Je ne soulèverai pas d'une
-main indiscrète le voile du passé répandu comme un chaste linceul sur
-les premières passions. J'arrive de plain-pied au Salon de 1822, où se
-révéla Eugène Delacroix à peine âgé de vingt-trois ans. Pour cette
-grande révélation, il fallait un grand historien: en 1822, M. Thiers
-faisait la critique du Salon dans le <i>Constitutionnel.</i> Le futur homme
-d'État reconnut du premier regard un peintre dans l'inconnu qui
-exposait <i>Dante et Virgile aux enfers.</i> «On peut y remarquer ce jet de
-talent, cet élan de la supériorité naissante qui ranime nos
-espérances un peu découragées par le mérite trop modéré de tout le
-reste.</p>
-
-<p>«Le pinceau large et ferme, la couleur simple et vigoureuse, quoique un
-peu crue. L'auteur a, outre cette imagination poétique qui est commune
-au peintre comme à l'écrivain, cette imagination de l'art, qu'on
-pourrait appeler en quelque sorte <i>l'imagination du dessin</i>, et qui est
-tout autre que la précédente. Il jette ses figures, les groupe, les
-plie à volonté avec la hardiesse de Michel-Ange et la fécondité de
-Rubens. Je ne sais quel souvenir des grands artistes me saisit à
-l'aspect de ce tableau; je retrouve cette puissance sauvage, ardente,
-mais naturelle, qui cède sans effort à son propre entraînement. Je ne
-crois pas m'y tromper, M. Delacroix a reçu le génie.»</p>
-
-<p>N'est-il pas beau de voir l'historien faire ainsi l'histoire du
-lendemain? N'est-il pas beau de voir M. Thiers à son aurore saluer
-Eugène Delacroix à son premier soleil?</p>
-
-<p>David avait appris la ligne à l'atelier de Boucher. Eugène Delacroix
-apprit le coloris à l'atelier de Guérin.</p>
-
-<p>En sortant de l'atelier, Eugène Delacroix a osé se montrer coloriste
-jusqu'à la violence. Tout amoureux qu'il fût de la renommée, il lui
-fallut la prendre par force, comme aux jours de pillage. Venu au soleil
-couchant de David, ce soleil plus clair que brûlant; venu quand déjà
-le romantisme montrait son disque embrumé au-dessus des ténèbres du
-moyen âge, il ne fut ni gréco-romain ni franco-gaulois; il fut
-lui,&mdash;il fut contemporain de lui-même, homme de son siècle.&mdash;Pendant
-que d'autres interrogeaient les statues de la Grèce antique, il
-peignait, en trouvant des larmes dans sa palette, la Grèce moderne, où
-mourait Byron: le <i>Massacre de Scio</i>, c'est la seule histoire qui nous
-reste de l'héroïque renaissance de ce peuple perdu.</p>
-
-<p>Parallèlement à Victor Hugo, il faisait sa révolution. On avait
-adoré la ligne jusqu'à l'aller étudier dans le dessin linéaire, il
-osa prouver par le <i>style du coloris</i> que la ligne n'existait pas.
-Supprimez la couleur, supprimez le rayon, que restera-t-il de l'œuvre
-de Dieu? Une œuvre sans style, une nature sans âme. Cette révolution
-fit pâlir encore l'école de David. Malheureusement elle mit au monde
-une myriade de coloristes échevelés qui s'imaginèrent, étudiant mal
-le maître, que toute l'éloquence de la peinture était dans la
-palette. Ce fut l'invasion des barbares. Mais un peu de barbarie
-féconde les civilisations malades. «La queue de l'école davidienne, a
-dit M. Théophile Gautier, traînait alors ses derniers anneaux dans la
-poussière académique, et ses tableaux n'étaient plus que de faibles
-copies de bas-reliefs grecs ou romains. Les tons de plâtre du modèle
-se reproduisaient si exactement dans les contre-épreuves peintes, qu'il
-eut mieux valu faire franchement de la grisaille comme M. Abel de Pujol.
-Aussi, lorsque parurent la <i>Barque du Dante</i> et le <i>Massacre de Scio</i>,
-les yeux habitués à ces couleurs crépusculaires furent-ils
-singulièrement offusqués par cette intensité ardente et cet éclat
-superbe. On poussa des cris de hibou devant le soleil, et les plus
-comiques fureurs se donnèrent libre carrière: l'art était perdu! c'en
-était fait des saines traditions! Attila approchant de Rome sur son
-petit cheval à tous crins ne produisit pas plus d'horreur, de tumulte
-et d'épouvante. Cependant le coup était porté, et à chaque Salon
-diminuait le nombre des Oreste en proie aux Furies, des Ajax insultant
-les dieux, des Achille suppliés par Priam. Shakespeare, Gœthe, Byron,
-les légendes du moyen âge, fournissaient des thèmes neufs au peintre
-audacieux qui secouait le joug de l'école pour n'écouter que son
-génie. Jamais artiste plus fougueux, plus échevelé, plus ardent, ne
-reproduisit les inquiétudes et les aspirations de son époque; il en a
-partagé toutes les fièvres, toutes les exaltations et tous les
-désespoirs; l'esprit du dix-neuvième siècle palpitait en lui.</p>
-
-<p>Mais il en coûte toujours cher pour faire une révolution, même sans
-le vouloir, car Eugène Delacroix ne songeait pas à faire école. Il ne
-voulait que faire triompher sa personnalité, comme naguère David. Ce
-qui eût bien étonné ses ennemis alors, c'est qu'il avait dans son
-atelier, à côté d'une esquisse de Géricault et d'une copie de Rubens
-par Delacroix&mdash;que j'achèterais bien pour un Rubens&mdash;un portrait de
-David qu'il admirait beaucoup, un chef-d'œuvre; car, maintenant qu'il
-n'y a plus ni classiques ni romantiques, reconnaissons que David fut un
-grand peintre. Eugène Delacroix admirait David et ne voulait pas
-l'imiter, fidèle à cet axiome, que celui qui imite l'<i>Iliade</i> n'imite
-pas Homère. Il lui en coûta cher pour répudier tout air de famille
-avec ses contemporains. Le duc de la Rochefoucauld, intendant des
-Beaux-Arts, tenta de le ramener dans les voies consacrées, mais il se
-cabra. «Qui prouve que ce n'est pas moi qui vois juste?&mdash;Tout le
-monde.&mdash;Eh bien, tout le monde voit faux.» Ce ne fut qu'à l'Exposition
-de 1855, un tiers de siècle après ces paroles, que le roi Tout le
-monde prit enfin les yeux d'Eugène Delacroix.</p>
-
-<p>Mais avant ce légitime triomphe, la vie de ce grand artiste fut une
-lutte de tous les jours. Privé de travaux par le duc de la
-Rochefoucauld, il fut réduit à faire des lithographies, comme Prudhon,
-trente ans plus tôt, qui dessinait pour vivre des têtes de lettres.
-C'était le vaillant soldat qui avive son héroïsme en escarmouches.
-Selon M. Théophile Silvestre, qui l'a peint en relief vigoureux: «La
-première des deux collections, qu'il publia de 1825 à 1828, est une
-série d'interprétations de reliefs, de médailles et de pierres
-gravées antiques de la collection de M. le duc de Blacas. Ces
-lithographies, devenues très-rares, résument absolument le côté
-pratique du génie de Delacroix et donnent la clef de son œuvre, dont
-le principe, du reste, loin d'avoir varié, n'a fait que se fortifier
-par la suite. Il est bien certain que si les ouvrages de sa jeunesse
-n'égalent pas en intensité ceux de son âge mûr, si l'<i>Entrée des
-Croisés à Constantinople</i> surpasse le <i>Massacre de Scio</i>, tout
-Delacroix est dans l'un comme dans l'autre tableau avec ses émotions
-profondes, sa manière fièrement personnelle, son cachet inimitable. La
-seconde série de lithographies est une illustration de Faust: «Je
-retrouve dans ces images, disait le vieux Gœthe, toutes les impressions
-de ma jeunesse.»</p>
-
-<p>La révolution de 1830 vit naître dans son atelier cette <i>liberté</i>
-toute moderne sortie des entrailles du peuple et non détachée des
-bas-reliefs ou des fresques antiques. L'heure du peintre allait sonner;
-on lui permit enfin de marquer son génie aux plafonds et aux parois des
-palais. Il peignit pour Versailles, il peignit pour les musées, il
-étendit partout ses conquêtes. La Chambre des députés, le palais du
-Luxembourg, le Louvre, l'Hôtel de ville, ont enfin leur Rubens et leur
-Véronèse.</p>
-
-<p>Dans l'œuvre d'Eugène Delacroix, l'unité et la variété se donnent
-harmonieusement une main amie. C'est toujours le même pinceau, mais
-avec les belles ressources d'une fertile imagination. Le peintre est
-inépuisable, quel que soit l'horizon. L'unité répand sur ses ciels,
-ses paysages, ses mers, ses architectures, ses personnages, le même
-caractère; la variété répand la vie universelle et témoigne du
-sentiment de l'infini: il remue tout un monde.</p>
-
-<p>Ne soyons pas de cette école de critiques mot à mot, qui s'acharnent
-aux défauts lilliputiens d'une œuvre gigantesque. Il faut au génie de
-libres allures; les défauts qu'un petit esprit signale avec bonheur ne
-font souvent que donner plus de relief aux beautés, sa peinture a sept
-dieux: Michel-Ange, Léonard de Vinci, Raphaël, Corrége, Titien,
-Rubens, Rembrandt. Quel est le plus parfait? c'est peut-être le plus
-imparfait: Michel-Ange.</p>
-
-<p>Gérard Dow est parfait, mais qu'est-ce que Gérard Dow quand Rubens est
-là? Eugène Delacroix, qui appartient à la grande famille des
-maîtres, ne doit pas être jugé sur ses ébauches de chevalet. Où il
-faut le voir, c'est, dans ses plafonds, dans ses chefs-d'œuvre du
-musée du Luxembourg, dans ses batailles du musée de Versailles. Là il
-respire l'air vif et se montre dans sa force. Il est abondant, varié,
-harmonieux, hardi, toujours nouveau, toujours vivant. Il meuble ses
-tableaux avec magnificence, il <i>peuple</i> les salles qu'il peint. La nuit,
-les figures doivent reprendre l'entretien familier.</p>
-
-<p>Le peintre du <i>Massacre de Scio</i> est dramatique comme Shakespeare; comme
-Shakespeare, c'est l'homme des temps nouveaux. S'il a vécu dans
-l'antiquité par des existences antérieures, il ne veut pas que son
-souvenir s'y attarde trop longtemps. Quand il est forcé d'être
-mythologique, il l'est avec tant de liberté qu'il transfigure l'Olympe
-dans l'esprit moderne. Les dieux de la fable deviennent nos dieux; ils
-symbolisent nos rêves, nos idées, nos sentiments. Il fait des déesses
-les Muses nouvelles. Pour lui, Minerve est la sagesse, mais c'est aussi
-la pensée. Sa Vénus n'est pas copiée d'après les statues antiques;
-c'est la Volupté inquiète qui a traversé les vagues furieuses. Ainsi
-des autres. Les grandes personnalités reforment le monde à l'image de
-leur âme.</p>
-
-<p>Eugène Delacroix a tenté l'universalité: il a osé être peintre
-d'histoire, peintre de batailles, peintre religieux; quoi encore?
-peintre de fleurs. Il a compris tous les pays et tous les siècles avec
-le caractère héroïque et l'esprit intime de chaque génération. Grec
-ancien dans ses plafonds, Grec moderne dans ses tableaux d'histoire,
-comme le <i>Massacre de Scio</i>, païen dans sa <i>Sibylle</i> ou sa <i>Médée</i>,
-chrétien dans ses <i>Pietà</i>, oriental avec ses <i>Croisés</i> et ses
-<i>Fantasia</i>, poëte avec Virgile, Dante et Byron, romancier avec Walter
-Scott, historien à Versailles, peintre partout. Familier à tous les
-arts, il a prouvé que, toujours poëte, il savait tour à tour être
-musicien pour faire chanter les harmonies de sa couleur et architecte
-pour décorer les palais dans le style consacré. Et comme il est
-toujours fécond! comme il jette la vie à pleines mains! comme ses
-figures respirent! comme ses draperies s'agitent! comme ses accessoires
-font la fête des yeux!</p>
-
-<p>J'ai dit qu'Eugène Delacroix avait, comme tous les grands maîtres,
-créé son monde. Les demi-grands maîtres s'arrêtent à mi-chemin dans
-leurs œuvres; là l'originalité, là le style. Ils ne créent leur
-monde qu'avec des débris épars des mondes connus, noyant leur
-personnalité dans celle des devanciers ou des contemporains: cette
-figure est à Raphaël, ce torse à Michel-Ange, cette draperie à
-Véronèse, ces ombres à Prudhon, ces lumières à Eugène Delacroix.
-C'est à peine si le peintre se montre un peu sous l'habit d'Arlequin.
-Il a beau déguiser ses emprunts par le masque de l'originalité, le
-moins savant sait dénouer le masque.</p>
-
-<p>Eugène Delacroix est tout un, est tout lui. Il ne marche pas dans les
-souliers d'un mort illustre, il ne boit pas dans le verre d'un dieu
-reconnu. Si son verre est si beau, c'est qu'il boit dans son verre,
-dirait Alfred de Musset. Une simple rose peinte par Eugène Delacroix,
-je la reconnaîtrais comme les plus distraits reconnaissent du premier
-regard ses figures et ses draperies. Tout ce qu'il peint a son style;
-ses roses comme ses lions, ses palais comme ses déserts, ses dieux
-païens comme ses dieux chrétiens.</p>
-
-<p>On peut dire aussi que pour lui l'ordre, c'est le désordre, parce que
-le désordre, c'est la vie. Il ne mesure pas les ténèbres avec un
-compas, mais avec une torche enflammée.</p>
-
-<p>Dans son expression comme dans son désordre, il ne viole pas la loi du
-beau. Il a toujours un air de grandeur et un accent de poésie qui le
-maintiennent dans les régions surhumaines. Il est le plus étrange et
-le plus harmonieux des peintres; un peu moins, il ne serait qu'un grand
-artiste hors de sa voie; mais comme il a franchi victorieusement la
-ligne invisible qui sépare le génie du talent, il a le droit de tout
-oser.</p>
-
-<p>Eugène Delacroix a voulu par son testament la simple tombe antique sur
-la colline la plus solitaire du Père-Lachaise, là où le soleil seul
-vient à son couchant. On a dit de Poussin que c'était le philosophe
-des peintres et le peintre des philosophes. On pourrait graver sur le
-marbre d'Eugène Delacroix: <i>Ci-git le peintre des poëtes et le poëte
-des peintres.</i></p>
-
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="SIR_JOSHUA_REYNOLDS">SIR JOSHUA REYNOLDS</a></h4>
-
-
-<p>Reynolds possède le don de la grâce; il sait rendre avec toute leur
-délicatesse la beauté de la femme et la fraîcheur de l'enfant, et,
-comme ayant conscience de cette faculté précieuse, il se plaît à les
-représenter. Aussi, pour le peindre et le caractériser, mettrons-nous
-sous les yeux du lecteur un cadre où se trouvent réunis un enfant et
-une femme, le portrait de la vicomtesse Galway et de son fils.</p>
-
-<p>Reynolds, avec une hardiesse de grand maître, n'a pas planté ses
-modèles immobiles au centre de la toile. Ils y entrent par le bord du
-cadre, continuant une action commencée au dehors, en laissant vide
-devant eux, contrairement aux règles, un assez large espace. La
-vicomtesse, portant sur son épaule son fils âgé de trois ou quatre
-ans, fait irruption dans le tableau qu'elle va traverser. Tout à
-l'heure on ne la voyait pas encore, tout à l'heure on ne la verra plus.
-Elle ne pose pas, elle passe, et l'artiste semble l'avoir saisie au vol.
-C'est une jeune femme à peine épanouie, gardant beaucoup de la vierge
-et de l'ange, une rose d'hier avec un seul bouton. Sa tête, de profil
-ou plutôt de trois quarts perdus, se détache, comme la veine laiteuse
-d'un camée de la tranche fauve de l'agate, d'un feuillage chaudement
-roussi par l'automne; ses cheveux, que cendre un œil de poudre, se
-relèvent à la mode de l'époque, découvrant leurs racines; un bout de
-gaze lamée d'or gracieusement noué en mentonnière forme la coiffure.
-De derrière l'oreille, rose et nacrée comme un coquillage, s'échappe
-cette longue boucle nommée repentir dans le bizarre langage de la
-toilette du temps; n'ayant pas reçu la neige parfumée ou l'ayant
-secouée, elle est plus brune que les cheveux et fait admirablement
-valoir les blancheurs d'albâtre du col et les blancheurs rosées de la
-joue: des réveillons vermeils animent la bouche et la narine de ce
-profil opalin où les longs cils des paupières font seuls palpiter leur
-ombre. Le costume est charmant de fraîche simplicité: une robe de
-mousseline blanche, une casaque ou pardessus de taffetas rose.
-Par-dessus l'épaule, la vicomtesse de Galwey tend à son baby, pour le
-maintenir, une main fine, diaphane, de la plus aristocratique
-élégance, pleine de vie dans sa pâleur patricienne et telle qu'un
-grand coloriste comme Reynolds pouvait seul la peindre. L'enfant est une
-merveille. Nimbé d'un chapeau de paille qui lui fait une auréole comme
-à un petit Jésus, il appuie le menton sur l'épaule maternelle avec
-l'air étonné et ravi d'un enfant porté. Une lumière satinée lustre
-son front qu'obombrent de naissants cheveux blonds. Dans sa petite face
-vermeille et ronde, ses yeux d'azur ressemblent à deux bluets piqués
-dans un bouquet de roses.</p>
-
-<p>Le reste de la toile est rempli par un fond de parc où les rougeurs du
-couchant se mêlent, sous les rameaux, aux teintes chaudes et sourdes de
-la palette automnale.</p>
-
-<p>Comme on pourrait le croire, Reynolds n'arrive pas à cette grâce
-délicate par le fini et le blaireautage. Il peint au contraire en
-pleine pâte, du premier coup, avec une brosse dont le libre maniement
-apparaît. Il est robuste, presque violent dans le tendre et l'exquis.
-Presque partout ses tons sont vierges, plaqués hardiment avec la
-décision rapide du grand maître prompt à saisir la nature; les
-accessoires, les fonds tiennent, pour la négligence spirituelle, de
-l'esquisse et du décor. Nulle part un travail de polissage n'efface la
-touche, cette signature du génie.</p>
-
-<p>Quel adorable portrait que celui de la princesse Sophie-Mathilde enfant!
-La petite princesse, sans le moindre souci de sa dignité, est couchée
-à plat ventre sur l'herbe, les genoux ramenés, les pieds nus, une main
-appuyée à terre et l'autre jouant dans les poils soyeux d'un griffon
-qu'elle tient par le col, l'étranglant un peu, et qui se laisse faire
-avec cette patience amicale que les chiens montrent aux tout petits
-enfants, sans doute parce qu'ils vont à quatre pattes comme eux et
-qu'ils les prennent pour des frères. Une robe blanche, à ceinture
-rose, un bonnet de mousseline agrémenté d'une faveur de même nuance
-que la ceinture, composent tout le costume de la gentille princesse. Le
-peintre, voulant la représenter avec les grâces naïves de l'enfance,
-a défendu sans doute tout colifichet, tout oripeau, tout apparat. Rien
-n'est plus charmant que la tête, avec son front blanc ombré sur le
-contour par le poil follet de ces premiers cheveux qui semblent le duvet
-d'une auréole séraphique tombée récemment, ses joues potelées,
-fouettées de rose, trouées de fossettes, et ses grands yeux fixes,
-profonds, limpides, nageant dans la lumière bleue où l'éblouissement
-des choses simule le rêve et la pensée. Le portrait de la princesse
-Sophie-Mathilde tiendrait sa place à côté de l'infante Marguerite de
-Velasquez.</p>
-
-<p>Le tableau connu sous le nom de l'<i>Âge d'innocence</i> est une nouvelle
-preuve de l'aptitude de Reynolds à rendre le charme pur des enfants qui
-n'ont encore bu que le lait de la vie. L'âge d'innocence est
-représenté par une petite fille de quatre ou cinq ans, accroupie sur
-ses talons, croisant ses menottes grasses, roses et souples, avec un
-joli mouvement puéril, et découpant son profil chiffonné et mutin sur
-un losange d'azur du ciel orageux servant de fond à la figure. Les
-cheveux, traversés d'un ruban rose pâle, sont de ce roux anglais qui,
-sous le pinceau de Reynolds, vaut le roux vénitien. Une mèche folle se
-détache et jette l'ombre de sa spirale alanguie sur les fraîcheurs
-printanières de la joue que font ressortir encore les tons vigoureux
-placés sous le menton; car ce n'est pas par un fade mélange de lis et
-de roses que l'artiste obtient ces carnations idéales qu'on ne voit
-qu'en Angleterre, où l'enfant est cultivé comme une fleur. Il y mêle
-une blonde lumière, et les blancs de ses robes sont dorés comme les
-linges du Titien, à qui il ressemble encore par le grand goût et la
-richesse de ton des paysages qu'il donne ordinairement pour fonds à ses
-portraits.</p>
-
-<p>Nous préférons peut-être à l'<i>Âge d'innocence</i>, qui est un tableau
-célèbre du maître, le portrait de miss Boothby enfant: un
-chef-d'œuvre de simplicité, de naturel et de couleur. C'est une petite
-fille assise, les mains croisées et gantées de mitaines, au pied d'une
-charmille laissant voir par une trouée un bout de ciel au coin du
-tableau. Elle a une robe blanche dont la large ceinture noire forme
-brassière, un haut bonnet cerclé d'un ruban noir. Ses cheveux, d'un
-blond fauve, sont coupés carrément sur le front baigné d'une
-demi-teinte argentée et transparente, et deux boucles qui s'allongent
-accompagnent les joues; les yeux, de ce gris où se fondent l'azur du
-ciel et le vert glauque de la mer, ont une expression indéfinissable de
-quiétude, d'ingénuité et de rêverie. Jamais carnations enfantines ne
-furent rendues par une pâte plus fine, plus souple et plus nourrie, par
-des couleurs si suaves et si solides en même temps. Toute la figure est
-d'une localité gris-de-perle réchauffée d'ambre, avivée de rose,
-d'une harmonie enchanteresse. La critique la plus méticuleuse ne
-trouverait à reprendre qu'un peu de lourdeur dans les blancs.</p>
-
-<p><i>Simplicity</i>, portrait de lady Gatwyn enfant, ne vaut pas celui que nous
-venons de décrire, mais il a encore bien du charme. Quel beau parti
-pris de lumière dans cette fillette vêtue de blanc, le buste de face
-et la tête de profil, dont les petites mains jouent avec une rose et
-qui s'enlève en clair sur un fond obscur orageux et chaud brouillé
-d'arbres et de nuages!</p>
-
-<p>Il est bien délicieux aussi le portrait de miss Rice, une bergerette de
-neuf ou dix ans, qui conduit ses moutons dans un parc orné de vases de
-marbre, en robe rose retroussée et bouffante sur un jupon de taffetas
-bleu, en souliers de satin blanc étoffés de rosettes. Le
-travestissement pastoral n'ôte rien à la candeur de la petite fille
-toute ravie de ce costume.</p>
-
-<p>Mentionnons aussi ce cadre où, sous le titre de «<i>têtes d'anges</i>,»
-l'artiste a réuni les enfants de lady Londonderry voltigeant dans un
-ciel bleu, cravatés d'ailes de chérubin. Ce sont en effet des têtes
-célestes, et le tableau est comme une gracieuse apothéose de
-l'enfance, si belle, si choyée et si adorée en Angleterre.</p>
-
-<p>Nous en avons dit assez maintenant pour démontrer que sir Joshua
-Reynolds sait peindre le premier âge; arrivons à ses portraits de
-femme. Un des plus singuliers et des plus attirants est celui de Nelly
-O'Brien. Il arrête tout d'abord le regard pour le retenir longtemps par
-la gamme étrange de tons qu'a choisie l'artiste pour le peindre. C'est
-une toile presque monochrome ou plutôt composée de teintes neutres qui
-fait penser à la Monna Lisa, de Léonard de Vinci. La tête, d'une
-pâleur argentée, est baignée d'ombres grises; le col, tout en clair
-obscur, a des reflets de nacre où luisent vaguement les perles d'un
-collier; la poitrine découverte reçoit une lumière blanche, et les
-chairs se confondent sous cette lumière avec les plis bouillonnants de
-la gorgerette. Des bracelets étoilés de grenats sombres cerclent aux
-poignets et aux biceps des bras dont le ton hésite entre le marbre et
-l'ivoire. Il serait difficile de dire quelle est la teinte de la robe ou
-plutôt de la draperie qui enveloppe le reste du corps. C'est une
-couleur indéfinissable, un ton qu'on ne sait pas, comme on dit: en
-termes d'atelier, une préparation en grisaille glacée de rose mauve,
-de violet et de feuille-morte avec une patine anticipée. Nelly O'Brien
-s'accoude à une sorte de mur d'appui dans lequel s'encastre un
-bas-relief indistinctement ébauché. Ce socle est gris fauve. Le fond
-se compose d'arbres d'un roux sourd, étouffé, assoupi, faisant
-ressortir par leur obscurité vigoureuse la tête presque blafarde de
-l'actrice. L'expression de ce beau visage est presque inquiétante. Une
-malice énigmatique étincelle dans les yeux voilés d'ombre, et les
-commissures des lèvres sont retroussées par un sourire mystérieux où
-l'esprit semble se moquer de l'amour. Cependant la volupté domine, mais
-une volupté redoutable comme la beauté du sphinx.</p>
-
-<p>Dans un autre portrait, qui est plutôt une étude, Reynolds, encore
-préoccupé du Vinci, a représenté une femme portant un enfant nu sur
-l'épaule. Ces deux figures, d'une couleur superbe, ont ces ombres
-rembrunies, ce modelé fin et ce long sourire de faune, avec ce regard
-profond, qui caractérisent les rares chefs-d'œuvre du maître
-inimitable. Dans l'<i>Écolier</i> qui tient des livres sous le bras, la
-chaleur intense du ton, la magie du clair-obscur, la brusquerie des
-rehauts trahissent l'étude de Rembrandt et de ses procédés.</p>
-
-<p>Quoique Reynolds eût un vrai tempérament de peintre, il possédait
-cependant l'esthétique de son art, et il en raisonnait les principes,
-sauf à les oublier le pinceau à la main. L'influence de plusieurs
-maîtres est visible dans sa peinture, dont heureusement les reflets
-lointains n'altèrent pas l'originalité. Qu'il essaye d'imiter Léonard
-de Vinci, Rembrandt ou Murillo, il reste toujours Anglais. Quoi de plus
-anglais, par exemple, que le portrait de <i>lady Charlotte Spencer</i> en
-amazone? Coiffée de boucles courtes ébouriffées par le vent de la
-course, les joues animées, les yeux levés vers le ciel, sa bouche de
-cerise entr'ouverte, elle caractérise bien une héroïne du sport. Une
-cravate de mousseline à pointes brodées se noue négligemment autour
-de son col, sa veste rouge galonnée d'or découvre un gilet de piquet
-blanc. Des gants de daim protègent ses mains, dont l'une tient un
-élégant chapeau de feutre, et l'autre, amicalement passée sous le col
-du cheval, flatte et encourage la bonne bête près de laquelle elle a
-mis pied à terre, dans une allée de la forêt indiquée par des troncs
-de hêtre satinés et veloutés de mousse. Ce n'est pas, à proprement
-parler un portrait, équestre, car on ne voit guère que la tête et le
-poitrail du cheval, et le cadre coupe la femme à la hauteur du genou.</p>
-
-<p><i>Miss Élizabeth Forster</i>, avec sa coiffure en hérisson, imagée de
-poudre, son œil vif et malin, son nez spirituellement taillé au bout
-par une brusque facette, sa large collerette à la Mezzetin, sa robe
-blanche à manches de gaze, serrée à la taille d'une ceinture bleu
-noir, est encore un très-piquant portrait et se détache franchement
-d'un de ces fonds sombres qu'affectionne Reynolds.</p>
-
-<p>Un charmant caprice a présidé à l'arrangement de <i>Kitty Fisher en
-Cléopâtre.</i> La chose n'a rien d'antique cependant, et la couleur
-locale égyptienne y est traitée avec un sans-façon d'anachronisme à
-la Paul Véronèse. La Cléopâtre anglaise, sans doute pour dépasser
-en prodigalité quelque Antoine de la Chambre des lords, jette, en
-faisant le plus gracieux mouvement de doigts qu'une coquette qui a une
-jolie main puisse imaginer, une grosse perle dans une coupe d'une riche
-orfèvrerie. Son costume, tout de fantaisie, est gris et blanc, orné de
-découpures, de nœuds et de boutons. La tête se présente en petit
-trois-quarts; des sourcils noirs surmontant des yeux d'un vague azur,
-pleins d'esprit, de flamme et de séduction, font valoir un teint d'une
-blancheur blonde et rosée, qui ne s'obtiendrait qu'avec le maquillage
-partout ailleurs qu'en Angleterre, ce pays du beau sang.</p>
-
-<p>Il n'est pas besoin de parler du <i>Samuel enfant.</i> Tout le monde connaît
-cette délicieuse figure agenouillée que la gravure a rendue populaire.
-Comme portrait d'apparat, celui de <i>lady Giorgiana Spencer</i> a toutes les
-qualités requises: élégance, grand air, exécution brillante. La
-belle lady, coiffée en pouf avec des plumes blanches et roses, fardée
-en roue de carrosse, vêtue d'une magnifique robe de cour en satin blanc
-frangé d'or, descend un riche escalier à balustres d'un air à la fois
-dégagé et majestueux. Le geste de la main qui cherche la jupe pour la
-relever un peu est tout charmant et tout féminin.</p>
-
-<p>Dans le genre qu'on pourrait appeler historié, le portrait de <i>mistress
-Siddons en Muse de la tragédie</i> est fort remarquable. L'illustre
-actrice en robe de brocart, drapée d'un crêpe, est assise sur un
-trône de théâtre, dans l'action de déclamer. Derrière elle, à
-travers les ombres du fond, on distingue vaguement des larves tragiques:
-la Peur et la Pitié.</p>
-
-<p>Nous retrouvons sur une autre toile, mais cette fois dans la
-familiarité de la vie domestique, cette fastueuse <i>lady Giorgiana
-Spencer</i>, duchesse de Devonshire. Vêtue de noir, poudrée, dessinant
-son profil sur un rideau de damas rouge rebrassé, la duchesse agace du
-doigt sa petite fille debout sur ses genoux et levant en l'air, comme
-pour se défendre, ses jolis bras roses et potelés. L'enfant est
-habillée d'une robe blanche à ceinture noire. Le fond se compose d'une
-colonne où s'enroule le rideau, d'un vase de marbre et d'un appui en
-forme de fenêtre, festonné de quelques brindilles de lierre, et
-laissant voir un pan de ciel. Il y a dans ce portrait vie, lumière et
-couleur. Van Dyck, après quelques retouches, pourrait le signer.</p>
-
-<p>Nous avons beaucoup insisté sur les portraits d'enfants et de femmes de
-Reynolds, parce qu'il nous a semblé que là étaient son vrai génie et
-son intime originalité: ce qui ne veut pas dire qu'il ne peigne aussi
-fort bien les hommes; il ne faut, pour s'en convaincre, que jeter un
-coup d'œil sur le groupe de portraits représentant Dunningcol, Barré
-et Baring, réunis autour d'une table verte, le vicomte Althorp, le
-marquis de Rockingham et le marquis de Hastings, tous traités d'une
-manière libre, magistrale et grande.</p>
-
-<p>Reynolds a peint aussi l'histoire, mais nous n'avons pas eu l'occasion
-de voir beaucoup de tableaux de sa main en ce genre. Le <i>Cymon et
-Iphigénie</i>, sujet mythologique dont le sens nous échappe, est une
-toile des plus remarquables. Sous les rameaux d'un bois que le soleil
-crible de ses flèches d'or, une nymphe s'est endormie dans le costume
-de l'Antiope du Corrége. Guidé par un Amour, un jeune homme qui semble
-être un chasseur s'approche de la belle et contemple ses charmes avec
-un trouble plein d'amour; le torse de la nymphe couchée est d'une
-couleur magnifique et titianesque, et l'effet de lumière est un des
-plus hardis que jamais peintre ait risqués.</p>
-
-<p>Nous aimons moins les <i>Grâces décorant une statue de l'Hymen</i> taillée
-en Hermès. Ces Grâces, probablement des portraits, suspendent des
-guirlandes de fleurs, et sont vêtues comme les Grâces décentes, mais
-à la mode anglaise du temps, ce qui leur ôte un peu de leur charme.</p>
-
-<p>Arrêtons là cette étude sur Reynolds, et contentons-nous des
-spécimens superbes que nous venons de décrire. Nous pourrions rendre
-sans doute notre travail plus complet, mais ce que nous avons dit
-suffit, nous l'espérons, pour caractériser ce maître, honneur de
-l'école britannique.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="WILLIAM_HOGARTH">WILLIAM HOGARTH</a></h4>
-
-
-<p>S'il a jamais existé un peintre absolument original, c'est à coup sûr
-Hogarth. Quelle que soit l'appréciation qu'on fasse de son talent, on
-ne peut lui refuser cette qualité. Chez lui, nul souvenir des nobles
-formes antiques, aucun reflet des grands maîtres d'Italie, ni même,
-chose plus étonnante, des maîtres de Flandre et de Hollande, qui, par
-la familiarité de leurs sujets et leur réalisme, sembleraient se
-rapprocher de son genre. De même que Pascal, enfant, inventait les
-mathématiques, on dirait que Hogarth a inventé la peinture sans avoir
-vu de tableaux, par la force intrinsèque de son esprit, et cela non pas
-sous le charme d'un pur contour ou d'un lumineux chatoiement de couleur
-observé dans la nature, mais philosophiquement, pour donner un
-vêtement plastique à des conceptions intérieures qu'il aurait pu
-aussi bien écrire que peindre. Le dessin et le coloris sont à ses yeux
-de purs moyens graphiques, et, préoccupé de l'idée à exprimer, il ne
-cherche jamais la beauté ni la grâce, ni même l'agrément. Cette
-austérité logique, ce désintéressement de l'art dans l'art même,
-cette poursuite du caractère aux dépens de la beauté, produisent une
-individualité profonde. L'homme physique n'est presque rien pour
-Hogarth, l'homme moral est tout, et la société l'emporte sur la
-nature. Mettre en jeu les passions, faire ressortir les ridicules,
-châtier les vices après les avoir promenés à travers leurs phases de
-dégradation, tel est le but que se propose le peintre, moraliste et
-dont il ne s'écartera pour aucun régal de palette, pour aucun lazzi de
-brosse. Tout, dans ses tableaux, est significatif, observé, voulu. Le
-moindre détail a sa portée. La pendule, la chaise, la table, sont
-celles qui doivent être là et point ailleurs, et il serait impossible
-d'en meubler une autre chambre. Quant aux figures, elles sont toutes
-typiques d'une espèce; leurs traits, chargés exprès, ne permettent
-pas de s'y méprendre; parfois même elles sont caricaturales et
-grimées comme se les font les acteurs pour caractériser leur emploi,
-et l'on pourrait croire de certaines toiles du maître qu'elles ont
-été peintes d'après des pièces inconnues jouées par d'excellents
-comédiens, plutôt encore que copiées directement d'après nature,
-tant la mise en scène est savante et bien calculée au point de vue
-théâtral! Si Hogarth se soucie peu de la forme comme l'entendaient les
-Grecs, il excelle dans l'expression et la mimique. Ses gestes, d'une
-justesse intime, trahissent le mouvement intérieur et partent du
-cerveau sous l'impulsion d'un sentiment déterminé; il ne les combine
-pas pour des angles, des rondeurs, des contrastes ou des alternances de
-lignes. Tant pis, si un vice, une passion, une laideur caractérielle,
-une difformité idiosyncratique convulsent, empilent ou ravinent les
-traits d'une physionomie; Hogarth ne vous fera grâce ni d'une ride, ni
-d'un pli, ni d'une bouffissure, ni d'une lividité, ni d'une couperose.
-Il ne tient pas à plaire aux yeux, car ce n'est pas un peintre
-pittoresque, qu'on nous permette ce pléonasme, mais bien un essayiste,
-un philosophe, un auteur comique qui peint. Quel humour, quelle
-causticité, quelle verve satirique! Il ne faudrait pas s'imaginer
-cependant que Hogarth soit, comme exécutant, un artiste sans valeur.
-Son dessin, quoique dénué de style, ne manque pas de correction, et sa
-couleur, souvent opaque et terne, a une certaine harmonie sourde dans
-ses localités grises, parfois brusquement réchauffées de rouge. Les
-modes de l'époque, qui affublent ses personnages, présentent un
-caractère outré d'exactitude, dont le temps écoulé fait ressortir
-l'ironie, et puis, comme il est Anglais! comme il a la saveur du pays!
-comme il en possède le sens intime et familier! chacune de ses toiles
-porte dans le plus minime détail la signature britannique.</p>
-
-<p>Il ne sera pas hors de propos, avant de décrire l'œuvre d'Hogarth, de
-parler du portrait du peintre tracé de sa propre main. Hogarth est
-assis devant son chevalet, la palette au pouce, et regarde un panneau
-où l'on distingue une figure de Thalie, à la craie, avec ce
-recueillement d'un artiste qui va attaquer une œuvre. Ses traits sont
-assez vulgaires, mais une certaine finesse caustique en relève la
-trivialité. Les cheveux déjà gris et coupés ras pour la facilité de
-la perruque, s'argentent sur les tempes. Un bonnet de couleur violette,
-négligemment posé, les recouvre à demi. Le costume se compose d'un
-habit vert et d'une culotte rouge. Au pied du chevalet un volume porte
-le titre du traité esthétique de Hogarth sur la beauté. Pour fond,
-une muraille de teinte neutre. Le dessin est lourd, le coloris opaque,
-la touche appuyée, l'ensemble peu agréable. Pourtant on sent le
-maître dans ce petit tableau, il donne bien l'idée physique et morale
-du peintre.</p>
-
-<p>Le <i>Mail</i>, ou pour parler plus intelligiblement la promenade, est une
-des rares toiles de Hogarth qui ne contiennent pas une moralité directe
-et se contentent, sans leçon, de reproduire le spectacle de l'activité
-humaine. Des arbres d'un feuillé bleuâtre qui forment des allées et
-laissent voir au bout de la perspective des tours semblables à celles
-de Westminster, ombragent une multitude de figurines offrant un
-échantillon complet et précieux des modes de l'époque. Les unes se
-promènent isolées, les autres en groupes. Celles-ci s'abordent avec
-des saints, celles-là causent familièrement. On voit je manège des
-coquettes, les entreprises des galantins, les feux des enfants,
-l'insouciance des maris ennuyés d'une promenade conjugale; des
-Highlanders en plaid et le jupon court, des Hongrois en costume national
-mêlent un élément pittoresque aux robes à paniers et aux habits à
-la française. Au premier plan, une marchande de bière débite de l'ale
-et du porter. Une femme se baisse pour remettre sa jarretière. Il faut
-que du temps de Hogarth les femmes eussent le genou bien glissant ou que
-les élastiques ne fussent pas inventées, car cette attitude revient
-souvent dans son œuvre. Le <i>Mail</i> rappelle les parcs de Watteau pour le
-déploiement des toilettes féminines, et les places publiques de Callot
-pour le fourmillement ingénieux et détaillé des groupes, le tout,
-bien entendu, avec un accent anglais très-marqué, sans l'élégance
-aristocratique de l'un et le caprice picaresque de l'autre.</p>
-
-<p>Dans le <i>Départ des gardes pour Finlay</i>, Hogarth a raconté avec une
-puissance comique et une verve bouffonne très-amusantes les épisodes
-d'un changement de garnison. Si les hommes ne sont pas fâchés de voir
-s'éloigner ces beaux soldats rouges, les femmes se montrent
-inconsolables. Une Ariane à taille plus que rondelette s'accroche au
-bras d'un Thésée à parements blancs qu'une rivale tiraille de l'autre
-côté en faisant valoir ses droits avec force injures. L'heureux drôle
-a la contenance de Don Juan entre Charlotte et Mathurine; seulement il
-semble plus flatté encore qu'embarrassé, car il n'a plus rien à
-désirer de ses deux conquêtes, et il s'en va... par ordre supérieur.
-Dénoûment commode aux intrigues multiples!</p>
-
-<p>Un peu en avant, vers l'angle du tableau, un tambour bat sa caisse avec
-une insouciance philosophique des criailleries d'une femme entre deux
-âges, quelque hôtesse, sans doute, réclamant son du. À l'autre coin,
-pour avoir trop cédé à l'attendrissement des adieux et bu plus que de
-raison le coup de l'étrier, un soldat aviné a roulé sur le bord d'une
-marc, et ses compagnons, un peu moins ivres que lui, cherchent à lui
-entonner une dernière mesure de whisky. Le reste de la colonne suit un
-peu en désordre derrière le drapeau, s'arrachant aux baisers éperdus,
-aux enlacements de bras qui ne veulent pas se dénouer; sur le passage
-de la troupe, la population féminine est aux fenêtres, lâchant au
-moins d'accompagner du regard, aussi loin que possible ce beau régiment
-qu'elle voudrait bien suivre, et qui traîne tous les cœurs après lui.
-Une grosse matrone ne dissimule pas son désespoir, éclate franchement
-en sanglots. Heureusement, la prochaine garnison la consolera. Cette
-scène pathético-burlesque est rendue avec une vraie puissance comique.
-Hogarth traduit à sa façon le <i>ferrum est quod amant</i> du satirique
-latin, et sa version ne manque ni de sel ni de gaieté. L'esprit est
-satisfait si les yeux ne sont pas toujours contents; c'est le mérite et
-le défaut de toutes ses peintures.</p>
-
-<p><i>The Rake's progress</i> est un de ces romans en huit ou dix chapitres, où
-l'artiste démontre les inconvénients d'un vice, oubliant qu'un tableau
-n'est pas un sermon et qu'il empiète ainsi sur les attributions des
-prédicateurs et des philosophes. L'art tient dans les sphères
-intellectuelles une place assez haute pour être un but et non pas un
-moyen, et c'est le méconnaître que de le faire servir à exprimer
-d'une manière subordonnée telle ou telle vérité morale. L'utilité
-directe et pratique n'est pas de son ressort. L'art élève l'âme en
-lui donnant la pure sensation du beau, en l'arrachant aux plaisirs
-matériels, en satisfaisant aux postulations de ses rêves, en la
-rapprochant plus ou moins de l'idéal. En ce sens, le torse de la Vénus
-de Milo contient plus de moralité que toute l'œuvre de Hogarth; dans
-sa blanche nudité luit la splendeur du vrai cl rayonne le plus divin
-concept de la forme qu'ait jamais réalisé la main humaine. Sans doute,
-nous ne commettrons pas la folie de demander la beauté grecque au brave
-artiste londonien, mais nous ne pouvons nous empêcher de trouver qu'il
-souligne trop ses leçons, et se donne beaucoup de peine pour prouver
-des vérités que personne ne conteste; il est bon d'omettre quelquefois
-la moralité à la fin des fables et de laisser au lecteur le soin de
-conclure, et c'est ce que Hogarth ne fait jamais.</p>
-
-<p>Le progrès ou plutôt la progression du libertin se compose de huit
-tableaux: l'<i>Héritage</i>, la <i>Toilette du débauché</i>, l'<i>Orgie</i>,
-l'<i>Arrestation</i>, le <i>Mariage</i>, la <i>Maison de jeu</i>, la <i>Prison pour
-dettes, Bedlam.</i> L'énoncé seul des titres suffit à indiquer les
-phases principales et pour ainsi dire les points culminants d'une vie de
-désordre. Surpris par une succession inattendue, le jeune homme quitte
-la maison honnête et tranquille où il a vécu jusqu'alors sans un
-regret, sans un mot de tendresse pour ceux qui ont partagé sa mauvaise
-fortune, il a déjà le cœur gâté. Le voilà bientôt à son lever
-entre les mains des valets, entouré de maîtres de toutes sortes, comme
-le bourgeois gentilhomme, et se livrant aux recherches outrées d'un
-luxe extravagant. Ainsi paré comme l'enfant prodigue, il va chez les
-courtisanes qui profitent de son ivresse pour lui voler sa bourse et sa
-montre. Avec une telle vie, ne soyez pas étonné si dans le tableau
-suivant les records, des lettres de change protestées aux mains, le font
-descendre de sa chaise à porteurs, et si pour leur échapper il se
-marie avec une vieille douairière; un homme ruiné qui épouse une
-femme en ruines, c'est une union bien assortie. Pour échapper aux
-tendresses surannées de madame, monsieur court les maisons de jeu,
-éparpillant sur le tapis vert les guinées, prix de son mariage infâme
-et ridicule; il perd, bien entendu, car les dés sont pipés, les cartes
-biseautées, et le cercle se compose de grecs, de filles perdues, de
-chevaliers d'industrie et de spadassins. De la maison de jeu à la
-prison de Fleet il n'y a qu'un pas et ce pas est bientôt fait, et de
-Fleet-prison à Bedlam, c'est-à-dire du désespoir à la folie, la
-pente est glissante.</p>
-
-<p>Cette série qui fonda la réputation de Hogarth a plutôt un mérite
-philosophique que pittoresque. L'artiste n'est pas encore bien maître
-de ses moyens d'exécution; il écrit ses idées avec le pinceau. Plus
-tard dans le <i>Mariage à la mode</i>, il les peindra. Ces tableaux
-renferment les plus curieux détails de mœurs, et il serait facile, à
-leur aide, de restituer dans un roman la société de l'époque. Au
-lever du libertin assistent des maîtres d'armes, de boxe, de danse et
-de musique, de la tournure la plus caractéristique: un jockey apporte
-un vase d'argent, prix d'une course gagnée par le cheval du jeune
-dissipateur. Une longue bandelette de papier contenant la liste des
-présents faits à Farinelli, le célèbre chanteur, pend du dos d'un
-fauteuil jusqu'à terre, attendant une nouvelle signature. Des portraits
-de coqs célèbres sont appendus à la tapisserie. On voit que notre
-jeune homme est devenu bien vile un sportsman accompli, et qu'il galope
-à fond de train sur le turf de la dissipation. L'orgie a lieu à la
-taverne de la Rose, un endroit célèbre alors pour ces sortes de
-parties. Il règne un certain luxe dans la salle. La table, les chaises
-et les buffets sont en bois de mahogoni. Les portraits des douze
-Césars, une grande carte, contenant les deux hémisphères, avec cette
-inscription: <i>Totus mundus</i>, des glaces de Venise, des appliques et des
-torchères décorent les murailles. Il y a longtemps que le festin dure,
-car les convives semblent fort échauffés. Une fille montée sur une
-chaise met, avec une bougie, le feu à la mappemonde dans un joyeux
-délire de destruction, comme si la mission de la courtisane était de
-saccager l'univers. Déjà les glaces ont volé en éclats au choc des
-verres et des bouteilles. Accoudée à la table, une des bacchantes
-lance une fusée de vin de Champagne au visage d'une de ses compagnes.
-Une autre happe à même un bol de punch dont elle verse la moitié dans
-sa gorge. Quant à notre dissipateur, la cravate dénouée, la veste
-ouverte, les jarretières défaites, en proie à l'hébétement d'une
-ivresse malsaine, il chavire sur son siège et se laisse dépouiller de
-sa bourse, de sa montre et de son mouchoir par deux nymphes aux doigts
-agiles, qui font semblant de le caresser. Un laquais apporte un immense
-plat de cuivre, dessert de la débauche, dans lequel doit être servie
-nue, au milieu de la table, une courtisane déjà débarrassée de son
-corps de baleine et qui s'apprête à tirer ses bas: des bas d'azur à
-coins d'or, dont Hogarth, toujours moraliste, même quand il en a le
-moins l'air, a malicieusement rompu quelques mailles pour montrer la
-misère et la paresse sous le faux luxe.</p>
-
-<p>Dans la prison pour dettes, le libertin, à bout de ressources, a eu
-l'idée de recourir à la littérature. Il a fait une pièce de
-théâtre pour Hay-Market ou Covent-Garden, et la lettre du directeur,
-qui la refuse avec enthousiasme, gît tout ouverte à côté du
-prisonnier.&mdash;N'est-ce pas là une plaisante et satirique imagination?</p>
-
-<p>À travers cette histoire, Hogarth a fait circuler adroitement un
-intérêt sentimental et bourgeois bien fait pour toucher les âmes
-tendres. La pauvre fille trompée, et ne pouvant plus cacher sa faute,
-que nous voyons au premier tableau indignement abandonnée, reste
-fidèle de cœur à ce mauvais sujet. Quand il est arrêté dans sa
-chaise par les records, c'est elle qui les apaise en leur offrant la
-bourse qui contient ses modestes économies. On l'aperçoit encore, son
-enfant dans les bras, à la grille de l'église où se fait ce triste
-mariage. Elle apparaît dans la prison comme un ange consolateur,
-faisant contraste avec la vieille épouse transformée en mégère.
-Quand de chute en chute son ancien amant est tombé à Bedlam, elle
-prodigue à la folie des soins qui n'ont même pas la récompense
-d'être compris.</p>
-
-<p>Quoique Hogarth ait écrit une analyse de la beauté et disserté
-philosophiquement sur la grâce de la ligne courbe ou plutôt
-serpentine, son penchant naturel l'entraîne vers la caricature, et il
-semble se réjouir avec une verve diaboliquement satirique au milieu des
-monstrueuses hideurs qu'il évoque. Pour la faire entrer dans la dure
-tête de l'humanité, il pousse la leçon jusqu'aux dernières limites
-de l'outrance, et c'est en cela qu'il est un maître. La plate copie de
-la réalité ne donna jamais ce titre.</p>
-
-<p>Ses tableaux au nombre de quatre, représentant des scènes d'élection,
-sont excessivement curieux, et conservent de bizarres détails de mœurs
-que l'histoire néglige dans sa nonchalance altière. Le premier nous
-montre le <i>Régal aux électeurs.</i> La vieille corruption y apparaît
-avec toute sa naïveté bestiale: une salle de taverne est le lieu du
-banquet. Les électeurs, gorgés de viande, crevés de boisson, se
-pressent autour d'une table chargée de brocs, de victuailles et de
-cadeaux. L'amphitryon-candidat, obligé de répondre à tous les toasts,
-se renverse sur sa chaise, gonflé, apoplectique, le visage vultueux,
-tendant le bras à la saignée et dans un étal pitoyable. Au fond, une
-virago grimpée sur une chaise scie à grands coups d'archet les cordes
-d'un méchant violon; dans un coin, des commères usent de tous leurs
-moyens de séduction pour entraîner un électeur incertain. Sur le
-devant, un agent du candidat panse le crâne d'un homme abîmé dans la
-bagarre et qui tient sous son pied un papier où sont écrits ces mots
-dont le sens allusif nous échappe: <i>Give us our eleven days.</i> Parmi
-d'autres paperasses éparpillés près de lui, figure dérisoirement
-l'acte contre la corruption électorale. Non loin de là, un personnage
-à tournure ignoble tient à la main un mandat daté du 1<sup>er</sup> avril 1654,
-et ainsi conçu: «Je promets de payer à Abel Squat la somme de
-cinquante livres, six mois après ce jour; valeur reçue: RICHARD
-SLIM.» Vous voyez comme on observe l'édit. Tout à fait au premier
-plan, un petit garçon remplit de gin un tonnelet qui sera bientôt tari
-par l'inextinguible soif des volants.</p>
-
-<p>Dans le second tableau, qu'on pourrait appeler la <i>Préparation des
-votes</i>, des colporteurs juifs offrent des marchandises; un pâtissier
-coupe des galettes et le candidat tient sa bourse ouverte pour payer les
-achats des électeurs. Au second plan, des hommes agitent les mandats
-qu'ils ont reçus. Tout au fond, des émeutiers assiègent le bureau de
-perception des impôts et on leur tire des coups de fusils par la
-fenêtre. Devant la taverne de Porto-Bello, deux gaillards fument et
-boivent, aux dépens du candidat, près d'un lion chimérique en bois ou
-en carton, qui, avec un effroyable rictus, tient, entre ses crocs, une
-fleur de lis qu'il semble vouloir avaler. Du balcon de la taverne se
-penchent vers la rue, pour regarder cet amusant spectacle, deux femmes
-d'une attitude gracieuse et d'une couleur charmante: deux fleurs que
-l'artiste a jetées là fort à propos pour délasser l'œil de toutes
-ces laideurs que Polichinelle parodie en posant sur la pancarte de sa
-baraque comme «candidat pour Guzzledown.»</p>
-
-<p>Le troisième cadre, intitulé <i>the Polling</i> (le vote), pousse jusqu'au
-paroxysme ce comique féroce dont les Anglais tirent des effets si
-chargés, et que, littérairement, Swift possédait au plus haut degré.
-Hogarth s'en est donné ici à cœur joie avec une absence de goût
-formidable. Il n'a reculé devant rien, et cette tribune au vote est
-aussi lugubrement caricaturale que la cave des momies dans la tour
-Saint-Michel, à Bordeaux. On a convoqué le ban et l'arrière-ban des
-électeurs; les manchots, les boiteux, les paralytiques, les malades
-même, arrachés de leur grabat dans des couvertures, viennent agoniser
-à la tribune et déposer leur vote au milieu d'un râle. Il y a là des
-figures effrayantes, cadavéreuses, spectrales; des êtres hybrides,
-moitié chair, moitié bois, échafaudés de potences, agitant des
-moignons. N'est-il pas mort, ce corps inerte à la face livide, aux
-traits convulsés qu'on hisse le long des gradins? N'est-on pas allé le
-chercher dans la tombe, parmi les vers, pour faire nombre?</p>
-
-<p>Au quatrième tableau, le candidat a triomphé. On le porte sur une
-chaise comme sur un pavois, trône chancelant, dont les oscillations
-l'alarment. Son chapeau est déjà tombé à terre, et sa gloire
-récente pourrait bien prendre un bain de fange. Des saltimbanques,
-montreurs de bêtes, se rangent pour laisser passer le triomphateur. Une
-laie et ses quatre cochons, effrayés du tumulte se précipitent dans
-l'égout où l'élu risque de les aller rejoindre, car des hommes armés
-de fléaux attaquent le cortège, à la grande frayeur d'une jeune femme
-qu'on aperçoit au-dessus d'une terrasse et à qui sa duègne fait
-respirer des sels; au fond, la troupe victorieuse agite des bâtons et
-balance un drapeau à la devise <i>true blue</i> (les vrais bleus). Espérons
-que l'honorable Robert Slim rentrera vivant chez lui.</p>
-
-<p>Dans <i>the Harlot's Progress</i> (les Aventures d'une Fille de joie),
-Hogarth prend, à la descente du coche d'Yorkshire, l'innocente jeune
-fille que le Minotaure de la débauche doit dévorer; et il la conduit
-plus loin que la mort, car il la montre dans son cercueil, objet de
-curiosités profanes, et ne commandant même pas le respect qu'inspire
-aux plus endurcis ce lugubre spectacle. L'un des tableaux de cette
-série nous fait voir cette nouvelle paysanne pervertie parmi les
-splendeurs du vice élégant; elle est richement vêtue, elle habite un
-appartement somptueux. Un homme entre deux âges, d'apparence opulente,
-déjeune près d'elle à une petite table; mais la fantasque créature a
-donné un coup de pied au guéridon, et le plateau se renverse avec un
-grand fracas de porcelaine et d'argenterie. Un petit groom nègre,
-portant une théière, s'arrête stupéfait de cette équipée, et un
-sapajou coiffé d'un bonnet se sauve en glapissant d'effroi. Ce tapage
-a un motif; il sert à détourner l'attention de milord protecteur et à
-dissimuler la fuite d'un amant fort en désordre, qui se sauve son
-épée sous le bras, les jarretières dénouées, tandis que ses
-souliers sont emportés par une soubrette experte à protéger les
-galants. À la planche suivante, le châtiment commence déjà; il ne se
-fait jamais attendre longtemps chez Hogarth. À la suite de quelque
-démêlé avec la police, l'héroïne de ce roman pictural trop
-véridique a été enlevée et mise dans une maison de pénitence. Elle
-n'a encore descendu que le premier échelon de la décadence. Elle porte
-un coquet tablier de taffetas rouge sur une jupe de damas jaune à
-fleurs; une fanchon de dentelles se noue sous son menton; un collier de
-perles entoure encore son col, et c'est avec des gants longs qu'elle
-soulève à contre cœur le maillet destiné à teiller le chanvre posé
-devant elle sur un billot; mais il n'y a pas à faire la paresseuse ou
-la délicate. Un surveillant, armé d'une cravache, fait un geste
-menaçant accompagné d'une grimace significative. Rangées en file,
-cinq ou six malheureuses, à divers étals de dégradation, s'occupent
-nonchalamment du même travail. Au coin, sur le devant, une fille
-rattache son bas largement étoilé de trous, et une autre poursuit dans
-son corsage un ennemi dont elle tire une vengeance espagnole.</p>
-
-<p>Sous le rapport de l'idée et de la composition, il n'y a rien à
-critiquer dans ces peintures, mais elles sont beaucoup moins
-satisfaisantes envisagées au point de vue de l'art. Le dessin en est
-lourd, et la couleur, peut-être bonne autrefois, s'est altérée et
-rembrunie de manière à rendre certains détails difficilement
-perceptibles. Elles ont aussi le défaut, comme beaucoup d'autres du
-peintre, de présenter des personnages vils et des scènes d'abjection,
-ce qui fit accuser Hogarth de ne pouvoir peindre les gens comme il faut,
-par manque de distinction, de grâce et d'élégance. Sensible à ce
-reproche, il prouva qu'il n'était pas fondé en faisant paraître cette
-série intitulée le <i>Mariage à la mode</i>, ce qui est son chef-d'œuvre.
-Le sujet était pris, cette fois, dans la vie du monde, et l'artiste y
-démontra victorieusement que, lui aussi, pouvait être, lorsque cela
-lui plaisait, un artiste fashionable, ou, comme on dit aujourd'hui, de
-<i>high life.</i></p>
-
-<p>Cette suite, composée de six tableaux, est d'une conservation parfaite,
-due, sans doute, aux glaces qui les protègent.</p>
-
-<p>Nous allons analyser l'une après l'autre chacune de ces toiles, où un
-vif sentiment d'art se mêle à l'intention morale et à la peinture
-curieuse des mœurs d'une époque.</p>
-
-<p>Un grand seigneur, ayant besoin de redorer son blason, a bien voulu
-condescendre à l'union de son fils avec la fille d'un riche alderman de
-Londres, désireux d'un titre. La comédie ou, si vous l'aimez mieux, le
-drame s'ouvre par la signature du contrat, qui en forme l'exposition.
-Nous sommes chez le très-honorable lord Squanderfield, dans un riche
-salon orné avec un fastueux mauvais goût. Un portrait, chamarré
-d'ordres étrangers, se prélasse, au milieu d'un tourbillon de
-draperies volantes que des vents contraires semblent se disputer, dans
-une pose emphatiquement ridicule. Un canon dont le boulet est visible
-lui part entre les jambes. Au plafond, on distingue en perspective
-<i>Pharaon se noyant au passage de la mer Rouge.</i> Les tableaux qui
-tapissent les murailles sont d'un choix bizarre et farouche, d'où un
-esprit superstitieux tirerait aisément des présages funestes. Ce sont:
-<i>David vainqueur de Goliath, Prométhée et le Vautour, le Massacre des
-Innocents, Judith et Holopherne, Saint Sébastien percé de flèches,
-Caïn tuant Abel, Saint Laurent sur le gril.</i> Les appliques des bougies
-représentent des têtes de Méduse surmontées de couronnes comtales.
-À travers la fenêtre, on aperçoit un hôtel en construction, mais
-déjà en ruine derrière ses échafaudages. L'ignorance opiniâtre du
-lord s'y révèle par le porte à faux des colonnes et autres bévues
-d'architecture grossières.</p>
-
-<p>L'alderman, assis près d'une table au milieu du salon, le nez
-chevauché de besicles, tient le contrat de mariage; son caissier
-présente au lord une levée d'hypothèques obtenue des créanciers, et,
-sur le tapis, s'entassent les guinées et les billets de banque, car ce
-n'est qu'à prix d'or que l'altier seigneur consent à une pareille
-mésalliance. Superbement vêtu d'un habit nacarat dont les broderies
-font disparaître le velours, coiffé d'une majestueuse perruque
-blanche, une main au jabot, il désigne de l'autre un arbre
-généalogique des plus touffus dont la racine plonge dans le ventre de
-Guillaume, duc de Normandie. Quelques branches coupées s'en détachent,
-sans doute pour désigner les prétendants que l'illustre famille
-dédaigne ou ne reconnaît pas. Son pied goutteux emmailloté de linges
-repose sur un tabouret, ses béquilles armoriées s'appuient à son
-fauteuil, derrière lequel s'élève un dais sommé d'une couronne de
-comte aux pointes burlesquement exagérées. Le lord est un de ces
-hommes infatués de leur noblesse qui disent à tout propos: ma race,
-mon titre, mon blason.</p>
-
-<p>À l'autre bout de la chambre, sur une espèce de sopha, les futurs,
-dédaignant de s'occuper de ces détails matériels, sont assis l'un à
-côté de l'autre, mais ils ne semblent pas bien violemment épris. Ils
-se tournent presque le dos. Le mari, jeune fat de constitution chétive,
-portant au col comme une mouche malsaine la tache noire de la maladie
-originelle, allonge ses maigres jambes dans des bas de soie blancs à
-coins d'or, ouvre en dehors comme un danseur les pointes de ses souliers
-à talons rouges, et puise avec des grâces de marquis français une
-prise de tabac d'Espagne, tout en retournant la tête pour jeter un coup
-d'œil de satisfaction à la glace.</p>
-
-<p>Il est difficile de rendre d'une façon plus spirituelle, plus
-élégante et plus vraie le délabrement aristocratique et l'énervation
-précoce d'une nature distinguée, et de mieux faire sentir le
-gentilhomme sous le libertin usé de débauches. Son teint pâle, sa
-poitrine étroite, ses mains maigres et blanches, ses jambes en fuseaux,
-ne manquent pas de grâce sous ce velours, ces broderies et ces
-dentelles, et personne, en voyant le vicomte de Squanderfield,
-n'élèvera de doute sur sa qualité.</p>
-
-<p>La jeune fille en robe de satin blanc brochée d'or, sans poudre,
-coiffée de dentelles et de fleurs, écoute en jouant, pour se donner
-une contenance, avec les bouts d'un mouchoir passé dans une bague, les
-galanteries que lui chuchote à l'oreille le conseiller Silver-Tongue
-(langue d'argent), un légiste galantin, qui jouera un grand rôle dans
-le roman du mariage à la mode.</p>
-
-<p>Cette figure de femme est une des plus jolies qu'ait peintes Hogarth,
-qui ne sacrifie pas souvent aux grâces. Elle a de la jeunesse, du
-charme, la beauté du diable et une certaine fraîcheur plébéienne.
-C'est un meurtre d'unir cette créature pleine de vie à ce frêle
-cadavre musqué. Sa gaucherie, la façon timide dont elle s'assoit sur
-le bord du sopha sont intéressantes.</p>
-
-<p>Vers l'angle du tableau, au premier plan, deux chiens enchaînés, l'un
-de race et estampé d'une couronne, l'autre d'origine vulgaire, se
-séparent autant que leur laisse le permet.</p>
-
-<p>Au second tableau, le mariage est fait, on pourrait même dire qu'il
-commence à se défaire. À la suite d'une soirée qui s'est prolongée
-jusqu'au matin, les invités partis, les deux époux, fatigués et
-bâillant à qui mieux mieux, se sont jetés sur des fauteuils à chaque
-coin de la cheminée, où s'écroule un feu de charbon près de
-s'éteindre. Le comte, il peut porter ce titre maintenant, car son père
-est allé rejoindre ses illustres aïeux, le comte, le chapeau sur la
-tête, la veste ouverte, le linge bouffant, les mains enfoncées dans
-les goussets, s'affaisse sous l'hébètement de l'ivresse; il n'a point
-passé la soirée avec sa femme, il revient d'une orgie ou même d'un
-lieu pire encore, car un griffon, innocemment délateur, lui tire à
-demi de la poche un bonnet de femme chiffonné. L'épée du comte,
-cassée dans le fourreau, gît sur le tapis et décèle une nuit
-orageuse.</p>
-
-<p>Madame, en jupe de soie rose-mauve, en corset de taffetas blanc, un bout
-de mousseline coquettement tourné autour de la tête, comme une
-personne qui s'est mise à son aise, étire ses bras avec un joli
-mouvement féminin plein de lassitude voluptueuse; elle tient, dans une
-de ses petites mains crispées au-dessus de sa tête, un objet qu'il
-n'est pas facile de déterminer; une bonbonnière ou plutôt une boîte
-à portrait. Ses paupières, ensablées de sommeil, se ferment sur un
-regard dédaigneux lancé à son mari. Près d'elle un guéridon
-supporte un plateau avec des tasses. Plus loin, une chaise renversée
-les quatre fers en l'air, des cartes à jouer éparpillées, des étuis
-d'instruments, des papiers de musique, le traité de Hoyle sur le whist,
-témoignent que la comtesse n'a pas attendu seule son mari.</p>
-
-<p>Dans le second salon, qu'on aperçoit à travers une haie en arcade
-supportée par des colonnes de marbre, un domestique somnolent arrange
-les chaises près des tables de jeu. Des tableaux représentant des
-apôtres et des saints ornent les murailles; mais dans un coin, un cadre
-voilé de rideaux verts mal tirés qui laissent voir le pied d'une
-nudité mythologique, trahit les penchants licencieux du maître, de
-même que l'étrange pendule placée dans le premier salon, près de la
-cheminée, atteste son goût baroque. Un chat y domine gravement un
-cadran supporté par un singe faisant la grimace au centre d'un buisson
-touffu de rinceaux où nagent des poissons de Chine. Des bibelots de
-mauvais choix, statuettes, magots, idoles, potiches chargent le manteau
-de la cheminée; un buste antique à nez de rapport, préside ce petit
-monde de figurines monstrueuses, et, derrière lui, dans un cartel, un
-Amour moqueur joue d'une musette dont les tuyaux font les cornes. Si le
-comte n'est pas encore enrôlé dans le régiment jaune du Minotaure,
-cela ne lardera guère.</p>
-
-<p>Ce n'est pas une maison bien ordonnée que celle où le matin voit les
-bougies fumer en s'éteignant sur les lustres et les chandeliers. Le
-vieil intendant fidèle, croyant de bonne heure trouver son maître à
-jeun, est venu, armé d'une liasse de notes, présenter ses comptes et
-tâcher d'obtenir une réduction de dépenses; mais le pâle
-gentilhomme, brisé par les fatigues nocturnes, n'est pas en état de
-l'entendre, et le pauvre serviteur affligé se retire en haussant les
-épaules avec un geste de pitié impuissante. Il faut abandonner
-désormais cette belle fortune au torrent de la ruine.</p>
-
-<p>Ici Hogarth mérite tout à fait le nom de peintre qu'on lui refuse
-parfois et fort injustement. La figure du jeune comte anéanti dans son
-fauteuil a une valeur d'exécution très-remarquable. La tête pâle,
-exténuée, morbide, trahissant les révolte de la nature contre les
-exigences de la débauche, se détache du chambranle grisâtre de la
-cheminée avec une prodigieuse finesse de ton. Le modelé du masque où
-il s'agissait de conserver l'apparence de la jeunesse et de la
-distinction à travers la sénilité et l'hébètement précoces du
-libertinage est d'une justesse vraiment merveilleuse. Quant au chapeau
-à plumes, au linge, à l'habit, aux détails du vêtement, il faudrait
-aller jusqu'à Meissonnier pour rencontrer quelque chose d'égal en
-fermeté, en précision, en couleur, et encore l'avantage serait-il du
-côté du peintre anglais, car chacune de ces touches, outre qu'elle
-rend absolument la nature, exprime le caractère du personnage et
-concourt à l'effet. La femme est d'une couleur charmante. Rien de plus
-délicat que le mauve pâle de sa jupe se fondant avec les blancheurs du
-corset. La tête, dans son nuage de mousseline, nuance sa fatigue d'une
-animation rosée qu'un fin coloriste pouvait seule trouver sur sa
-palette. Le fond est traité de la façon la plus magistrale comme
-perspective aérienne et linéaire. Le ton en est sobre, tranquille et
-chaud; aucun détail n'y papillote et n'y tire l'œil; et cependant ils
-ne sont pas sacrifiés, car tous ont leur signification et doivent être
-lus clairement. C'est un tableau excellent et qui subirait sans y perdre
-les plus redoutables voisinages. On voit que Hogarth tenait à prouver
-qu'il était capable d'être autre chose qu'un humoriste en caricature
-et qu'il pouvait peindre avec art des sujets relativement élevés.</p>
-
-<p>Voici les deux premiers chapitres du roman ou les deux premiers actes de
-la comédie qui bientôt va tourner au drame après un intermède
-sinistrement bouffon.</p>
-
-<p>Le troisième tableau de la série porte ce titre: <i>The Visit to the
-quack doctor</i>, que l'on pourrait traduire la Visite au charlatan.
-Figurez-vous un cabinet de médecin, un laboratoire de chimiste, un
-atelier de mécanicien fondant ensemble leurs capharnaüms: têtes de
-mort, cornues, alambics, squelettes, préparations d'anatomie,
-monstruosités, roues à dents, appareils d'une complication bizarre,
-bocaux, fioles, bouquins, paperasses, et tout ce qui peut meubler
-l'antre d'un Faust de contrebande.</p>
-
-<p>Le docteur, en perruque in-folio, debout près d'une table sur laquelle
-pose un crâne vermiculé de trous, signature d'un remède pire que la
-maladie, nettoie d'un air goguenard les verres de ses besicles et
-paraît s'apprêter, en ricanant d'un rire de faune, à quelque scabreux
-examen médical. Sur un fauteuil, un personnage que sa physionomie
-élégamment délabrée et la mouche noire de son cou font tout de suite
-reconnaître pour le comte, s'étale sans le moindre embarras et comme
-habitué à de pareilles mésaventures. Il montre au charlatan une
-petite boîte de pilules qui probablement n'ont pas produit grand effet.
-Non loin du comte est debout, l'air timide et souffrant, une jeune fille
-de quatorze ou quinze ans au plus: d'une main elle tient aussi une
-boîte et de l'autre elle porte un mouchoir à ses yeux. Elle est jolie;
-ses traits doux et fins conservent encore un reflet de candeur
-enfantine, mais elle a déjà perdu l'innocence. Sa mise est plus riche
-qu'il ne convient à son âge. Un camail de velours bleu passementé
-d'or couvre ses épaules. Une robe de brocart à ramages laisse voir sa
-jupe de mousseline; une montre pend à sa ceinture; la fanchon de
-dentelles qui entoure son délicat visage est sans doute destinée à
-remplacer le bonnet que le chien griffon, dans le tableau précédent,
-lirait de la poche du comte. Mais que signifie cette femme ou plutôt
-cette mégère au visage constellé de mouches, à la poitrine tatouée
-des lettres F. G., mise d'une façon voyante et cossue, en vaste jupe
-noire bouffante sur laquelle se découpe un court tablier de taffetas
-rouge; qui, armée d'un couteau ouvert, semble menacer le comte fort peu
-alarmé, du reste, de ses injures? Est-ce une Fillon anglaise défendant
-l'honneur de sa maison contre une pratique dont elle aurait à se
-plaindre? Nous ne saurions le dire. Les commentateurs prétendent que
-les lettres F. C. désignent Fanny Cox, la fille d'un crieur avec qui
-Hogarth avait eu des démêlés. D'autres voient un E dans l'F et
-indiquent un nom différent; mais au fond, tout cela importe peu. Ce
-qu'il y a de sûr, c'est que la jeune fille est charmante, le comte
-plein de désinvolture, le docteur rusé, spirituel et moqueur comme un
-masque de Voltaire, et que les innombrables accessoires dont le fond du
-tableau est encombré restent à leur plan, discernables pourtant dans
-leur pénombre, discrets mais ne sacrifiant aucun délai!
-caractéristique, résultat qu'un maître seul pouvait obtenir et que
-Hogarth, souvent moins bien inspiré, n'atteint pas toujours.</p>
-
-<p>Dans le quatrième tableau, Hogarth nous fait assister à une matinée
-musicale chez la comtesse. Le jeune ménage mène toujours grand train,
-malgré les représentations de l'intendant fidèle. Madame est à sa
-toilette devant une table chargée d'un miroir et de tout l'arsenal de
-la coquetterie; son costume se compose d'une robe de satin jaune fort
-décolletée, sur laquelle est jeté un peignoir. Un perruquier, dont
-les traits offrent l'exagération caricaturale du type français tel que
-l'Angleterre le comprenait au siècle dernier, met des papillotes à la
-comtesse, qui écoute, sans se préoccuper beaucoup du concert, les
-propos galants du conseiller Silver-Tongue, devenu l'ami de la maison,
-car son portrait figure effrontément parmi les tableaux appendus à la
-muraille. Silver-Tongue propose à la comtesse un billet de bal masqué.
-On voit que le ménage est en plein désordre, et que, depuis la scène
-du contrat, le galant homme de loi a fait bien du chemin.</p>
-
-<p>Sur le devant du tableau, un célèbre sopraniste du temps, le signor
-Carestini, dont l'embonpoint colossal fait penser à celui de Lablache,
-chante un morceau qu'accompagne un joueur de flûte allemand, très en
-vogue alors. Carestini est vêtu d'une façon magnifique, tout brodé
-d'or, tout inondé de dentelles, des bagues à tous les doigts; il a un
-air d'assurance et de satisfaction, une fatuité nonchalante qui sentent
-le virtuose gâté par le succès. Une dame habillée de blanc, les bras
-étendus comme pour prendre les notes au vol, se livre à des pâmoisons
-admiratives les plus ridicules du monde. Encore un peu, elle va donner
-du nez en terre. Heureusement, un nègre en livrée verte la secoue de
-son extase pour lui offrir une tasse de chocolat.</p>
-
-<p>Sur le parquet, au premier plan, un petit nègre ramasse un lot de
-curiosités achetées à la vente aux enchères. Parmi ces bibelots de
-mauvais goût, figure une statuette d'Actéon déjà cerf par la tête.
-Le symbole est transparent. Des cartes d'invitation, des billets
-d'excuses gisent confusément à terre, et renseignent sur les habitudes
-de la maison. Il faut remarquer aussi que la scène ne se passe pas au
-salon, mais dans une chambre à coucher dont le fond est occupé par un
-lit de parade surmonté d'une couronne de comte, ce qui indique une
-imitation des mœurs françaises. Aucun détail n'est insignifiant dans
-Hogarth.</p>
-
-<p>Le cinquième tableau prouve d'une manière tragique et sinistre à
-quels résultats peut aboutir une union mal assortie. On n'a pas oublié
-le billet de bal masqué que Silver-Tongue présente à lady
-Squanderfield dans la scène précédente. Grâce aux facilités du
-déguisement, le couple adultère s'est esquivé du bal. Un <i>bagno</i>,
-honteux asile des amours furtives ou criminelles, leur a fourni son abri
-hasardeux. Le lieu est assez sinistre d'aspect, et il faut tout
-l'emportement de la passion pour ne pas frémir en mettant le pied sur
-le seuil. Une vieille tapisserie d'Arras représentant le massacre des
-Innocents, figuré avec une barbarie gothique, recouvre les murailles;
-le portrait d'une courtisane célèbre y est cloué d'une façon si
-étrange que les jambes d'un satellite d'Hérode, se bifurquant sous le
-cadre, semblent appartenir à la donzelle. L'ombre des pincettes
-adossées au chambranle d'une cheminée enlevée avec le mur que
-l'artiste a dû abattre idéalement pour faire plonger le regard du
-spectateur dans ce triste réduit, s'allonge sur le plancher, dessinant
-la silhouette d'un vague spectre. Près d'un fagot destiné aux feux
-impromptu que nécessite l'arrivée des couples, gît le corset de la
-comtesse. Faut-il voir, dans ce rapprochement du fagot et du corset, une
-allusion injurieuse aux charmes de la jeune lady, ainsi que le
-prétendent certains commentateurs? Nous préférons y lire la hâte et
-le trouble d'un rendez-vous dangereux.</p>
-
-<p>Une crinoline à cercles d'acier, exactement pareille à celles que les
-femmes portent de nos jours, ballonne non loin de là. Sur une chaise
-traînent un domino et un masque. Dans l'angle, des rideaux de serge
-entr'ouverts trahissent le désordre d'un lit quitté brusquement.
-Voilà une plantation de décor qui ne promet rien de bon. Aussi la
-scène est-elle digne du fond qui l'encadre. Lord Squanderfield, sans
-doute prévenu par quelque lettre anonyme ou quelque domestique chassé,
-a suivi les amants, attendu le flagrant délit et forcé la porte. Un
-combat s'en est suivi entre le mari et l'amant, combat funeste au pauvre
-comte qui, le jabot taché de sang, la pâleur de la mort sur la figure,
-laissant glisser son épée de ses doigts inertes, chancelle et va
-tomber pour ne se relever jamais. La coupable, éperdue, nu-pieds, en
-manteau de nuit et en chemise, se traîne aux genoux du comte qui ne
-l'entend déjà plus, criant grâce et merci! Au fond, dans la baie
-d'une fenêtre à guillotine, s'enchâsse avec un raccourci lugubrement
-grotesque, la fuite du conseiller Silver-Tongue, en costume adamique.
-Rien de plus effrayant que cette tête effarée, livide, spectrale,
-jetant par-dessus l'épaule un regard de suprême horreur à l'asile de
-la débauche devenu le théâtre du crime. L'assassinat commis, le
-coupable évadé, la justice au pied lent qui n'abandonne jamais le
-criminel, arrive, sa lanterne à la main, sous la figure de deux agents
-de police, l'un gras et l'autre maigre.</p>
-
-<p>Il y a une vraie terreur dans cette toile aux tons sombres encore
-rembrunis par le temps. Les figures s'en détachent vagues, blafardes et
-terribles comme des fantômes.</p>
-
-<p>Vous croyez peut-être le drame fini et la leçon suffisante? Nullement;
-il y a encore un acte intitulé la <i>Mort de la comtesse.</i> Après cette
-tragique aventure et le scandaleux éclat qui s'en est suivi, Lady
-Squanderfield, devenue veuve, a dû se réfugier dans la maison
-paternelle, chez l'alderman, au sein de la Cité. Par la fenêtre
-entr'ouverte, on aperçoit le pont de Londres tout couvert de maisons,
-comme il était alors. L'intérieur de la chambre contraste avec les
-élégants salons où se passaient les premières scènes du drame.
-Quelques grossières images collées au mur, un râtelier de pipes
-communes, quelques livres d'arithmétique, de jurisprudence et de
-commerce, s'épaulent les uns contre les autres sur les tablettes des
-encoignures formant l'ameublement. La table est encore couverte des
-débris d'un déjeuner plus que frugal: un œuf à la coque tenu en
-équilibre au milieu d'un tas de sel, moyen auquel Christophe n'avait
-pas songé, une tête de veau qu'emporte un chien, profitant du trouble
-produit par la catastrophe, voilà tout. Ce n'est pas misère, mais
-avarice.</p>
-
-<p>Au milieu de la chambre, renversée sur son fauteuil, son corsage
-défait comme une personne qui suffoque, le visage masqué d'une pâleur
-exsangue, le nez déjà tiré, l'œil vitreux, la comtesse exhale son
-dernier soupir. Une vieille domestique soulève entre ses bras, pour le
-baiser suprême, le fruit malsain de cette triste union, un pauvre
-enfant de quatre à cinq ans, blafard, scrofuleux, rachitique,
-marqué du stigmate noir, comme son père. Ses petites jupes, à
-demi-soulevées, laissent voir les brodequins orthopédiques, tuteurs de
-ses jambes nouées.</p>
-
-<p>L'alderman arrache au doigt de la comtesse un anneau que sa main roidie
-par la mort retiendrait peut-être plus tard. C'est une valeur qu'il est
-inutile d'ensevelir avec la défunte. Un peu en arrière de ce groupe,
-un apothicaire aux formes trapues secoue par sa cravate une espèce de
-valet imbécile, jocrisse de la domesticité, enseveli dans une
-souquenille trop grande pour lui, qui lui descend jusqu'aux talons.
-Quelle bévue, quelle faute peut avoir commis cet animal? Regardez cette
-fiole de laudanum jetée à terre aux pieds de la comtesse. C'est le
-valet qui l'est allé chercher. Armée de ce poison, lady Squanderfield
-s'est débarrassée d'une vie insupportable désormais. Si vous voulez
-savoir la cause de cette résolution désespérée, baissez-vous et
-lisez cette feuille volante tombée près de la fiole. C'est la cause à
-côté de l'effet. Ce canard a tué la comtesse. Une potence lui sert de
-vignette. L'imprimé contient le discours prononcé sur l'échafaud par
-le conseiller Silver-Tongue, que cette fois sa langue d'argent n'a pu
-disculper. Le médecin, appelé trop tard, s'esquive silencieusement. La
-Faculté n'aime pas à se trouver en face de la mort.</p>
-
-<p>Ce tableau est un des meilleurs de Hogarth. La figure de la comtesse
-expirante effraye par la vérité de l'agonie physique, sous laquelle
-transparaît l'agonie morale, plus douloureuse encore. Hogarth a touché
-là presque au sublime, et le pinceau n'a pas fait défaut à l'idée.
-Les autres personnages sont tous admirablement caractérisés, et les
-fonds touchés avec une sobriété chaude digne de Téniers ou d'Ostade.</p>
-
-<p>Nous avons analysé longuement cette suite. Elle est, comme pensée et
-comme exécution, l'œuvre la plus parfaite de Hogarth. L'artiste s'y
-montre l'égal du philosophe. Ce n'est pas tout Hogarth, mais c'est
-assez pour que, désormais, aucun tableau du maître ne vous apprenne
-rien de nouveau sur lui, pas même ses tableaux d'histoire, genre qui
-n'était pas le sien, et dans lequel il ne s'est heureusement pas
-obstiné.</p>
-
-<p>Le mérite de Hogarth est d'avoir été intimement et profondément
-Anglais, Anglais jusque dans la moelle de ses os. Il a tiré son art de
-son temps, chose difficile, et nul artiste n'a fait preuve d'une
-originalité plus absolue dans ses défauts comme dans ses qualités.</p>
-
-
-
-
-<h4>FIN</h4>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les Dieux et les Demi-Dieux de la
-Peinture, by Théophile Gautier and Arsène Houssaye and Paul de Saint-Victor
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DIEUX ET LES DEMI-DIEUX ***
-
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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