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-The Project Gutenberg EBook of La Bible d'Amiens, by John Ruskin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: La Bible d'Amiens
-
-Author: John Ruskin
-
-Contributor: Marcel Proust
-
-Translator: Marcel Proust
-
-Release Date: July 13, 2020 [EBook #62615]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BIBLE D'AMIENS ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues and Dagny Soapfan at
-Free Literature (Images generously made available by The
-Internet Archive.)
-
-
-
-
-
-
-JOHN RUSKIN
-
-LA
-
-BIBLE D'AMIENS
-
-TRADUCTION, NOTES ET PRÉFACE
-
-PAR
-
-MARCEL PROUST
-
-CINQUIÈME EDITION
-
-PARIS
-
-MERCURE DE FRANCE
-
-XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI
-
-MCMX
-
-
-
-
-TABLE
-
-PRÉFACE DU TRADUCTEUR
-
-I.--AVANT-PROPOS....................................... 9
-
-II.--NOTRE-DAME D'AMIENS SELON RUSKIN................. 15
-
-III.--JOHN RUSKIN....................................... 48
-
-IV.--POST-SCRIPTUM..................................... 78
-
-LA BIBLE D'AMIENS
-
-PRÉFACE........................................... 99
-
-I.--AU BORD DES COURANTS D'EAU VIVE.................. 105
-
-NOTES DU CHAPITRE I............................ 138
-
-II.--SOUS LE DRACHENFELS............................. 147
-
-III.--LE DOMPTEUR DE LIONS............................. 192
-
-IV.--INTERPRÉTATIONS.................................. 249
-
-APPENDICE I
-
-LISTE CHRONOLOGIQUE DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DONT
-IL EST FAIT MENTION DANS «LA BIBLE D'AMIENS» . . . . 343
-
-APPENDICE II
-
-PLAN GÉNÉRAL DE «NOS PÈRES NOUS ONT DIT».............. 345
-
-
-
-
-À LA MÉMOIRE
-
-DE
-
-MON PÈRE
-
-FRAPPÉ EN TRAVAILLANT LE 24 NOVEMBRE 1903
-
-MORT LE 26 NOVEMBRE
-
-CETTE TRADUCTION
-
-EST TENDREMENT DÉDIÉE
-
-
-M. P.
-
-
-«Puis vient le temps du travail...;
-puis le temps de la mort, qui
-dans les vies heureuses est très
-court.»
-
-
-JOHN RUSKIN.
-
-
-
-
-PRÉFACE DU TRADUCTEUR
-
-
-
-
-I--AVANT-PROPOS
-
-
-Je donne ici une traduction de la _Bible d'Amiens_, de John Ruskin. Mais
-il m'a semblé que ce n'était pas assez pour le lecteur. Ne lire qu'un
-livre d'un auteur, c'est voir cet auteur une fois. Or, en causant une
-fois avec une personne, on peut discerner en elle des traits singuliers.
-Mais c'est seulement par leur répétition, dans des circonstances
-variées, qu'on peut les reconnaître pour caractéristiques et
-essentiels. Pour un écrivain, pour un musicien ou pour un peintre,
-cette variation des circonstances qui permet de discerner, par une sorte
-d'expérimentation, les traits permanents du caractère, c'est la
-variété des œuvres. Nous retrouvons, dans un second livre, dans un
-autre tableau, les particularités dont la première fois nous aurions
-pu croire qu'elles appartenaient au sujet traité autant qu'à
-l'écrivain ou au peintre. Et du rapprochement des œuvres différentes
-nous dégageons des traits communs dont l'assemblage compose la
-physionomie morale de l'artiste. Quand plusieurs portraits peints par
-Rembrandt, d'après des modèles différents, sont réunis dans une
-salle, nous sommes aussitôt frappés par ce qui leur est commun à tous
-et qui est les traits mêmes de la figure de Rembrandt. En mettant une
-note au bas du texte de _la Bible d'Amiens_, chaque fois que ce texte
-éveillait par des analogies, même lointaines, le souvenir d'autres
-ouvrages de Ruskin, et en traduisant dans la note le passage qui
-m'était ainsi revenu à l'esprit, j'ai tâché de permettre au lecteur
-de se placer dans la situation de quelqu'un qui ne se trouverait pas en
-présence de Ruskin pour la première fois, mais qui, ayant eu avec lui
-des entretiens antérieurs, pourrait, dans ses paroles, reconnaître ce
-qui est, chez lui, permanent et fondamental. Ainsi j'ai essayé de
-pourvoir le lecteur comme d'une mémoire improvisée où j'ai disposé
-des souvenirs des autres livres de Ruskin,--sorte de caisse de
-résonance, où les paroles de _la Bible d'Amiens_ pourront prendre plus
-de retentissement en y éveillant des échos fraternels. Mais aux
-paroles de _la Bible d'Amiens_ ces échos ne répondront pas sans doute,
-ainsi qu'il arrive dans une mémoire qui s'est faite elle-même, de ces
-horizons inégalement lointains, habituellement cachés à nos regards
-et dont notre vie elle-même a mesuré jour par jour les distances
-variées. Ils n'auront pas, pour venir rejoindre la parole présente
-dont la ressemblance les a attirés, à traverser la résistante douceur
-de cette atmosphère interposée qui a l'étendue même de notre vie et
-qui est toute la poésie de la mémoire.
-
-Au fond, aider le lecteur à être impressionné par ces traits
-singuliers, placer sous ses yeux des traits similaires qui lui
-permettent de les tenir pour les traits essentiels du génie d'un
-écrivain, devrait être la première partie de la tâche de tout
-critique.
-
-S'il a senti cela, et aidé à le sentir, son office est à peu près
-rempli. Et, s'il ne l'a pas senti, il pourra écrire tous les livres du
-monde sur Ruskin: l'Homme, l'Écrivain, le Prophète, l'Artiste, la
-Portée de son Action, les Erreurs de la Doctrine, toutes ces
-constructions s'élèveront peut-être très haut, mais à côté du
-sujet; elles pourront porter aux nues la situation littéraire du
-critique, mais ne vaudront pas, pour l'intelligence de l'œuvre, la
-perception exacte d'une nuance juste, si légère semble-t-elle.
-
-Je conçois pourtant que le critique devrait ensuite aller plus loin. Il
-essayerait de reconstituer ce que pouvait être la singulière vie
-spirituelle d'un écrivain hanté de réalités si spéciales, son
-inspiration étant la mesure dans laquelle il avait la vision de ces
-réalités, son talent la mesure dans laquelle il pouvait les recréer
-dans son œuvre, sa moralité, enfin, l'instinct qui, les lui faisant
-considérer sous un aspect d'éternité (quelque particulières que ces
-réalités nous paraissent), le poussait à sacrifier au besoin de les
-apercevoir et à la nécessité de les reproduire pour en assurer une
-vision durable et claire, tous ses plaisirs, tous ses devoirs et
-jusqu'à sa propre vie, laquelle n'avait de raison d'être que comme
-étant la seule manière possible d'entrer en contact avec ces
-réalités, de valeur que celle que peut avoir pour un physicien un
-instrument indispensable à ses expériences. Je n'ai pas besoin de dire
-que cette seconde partie de l'office du critique, je n'ai pas essayé de
-la remplir ici à l'égard de Ruskin. Cela pourra être l'objet de
-travaux ultérieurs. Ceci n'est qu'une traduction, et, pour les notes,
-la plupart du temps je me suis contenté d'y donner la citation qui me
-paraissait juste sans y ajouter de commentaires. Quelques notes
-cependant sont plus développées. Celles-là eussent été plus à leur
-place, si au lieu de les laisser çà et là, au bas des pages, je les
-avais fait entrer dans ma préface, qu'elles complètent et rectifient
-sur plusieurs points. Mais je ne l'ai pas voulu, cette préface
-reproduisant simplement, sauf cet avant-propos et un post-scriptum plus
-récent, des articles qu'au moment de la mort de Ruskin j'avais donnés
-au _Mercure de France_ et à _la Gazette des Beaux-Arts._
-
-D'autres notes ont un caractère différent. Celles du chapitre IV sont
-surtout archéologiques. Enfin, chaque fois que Ruskin, par voie de
-citation mais bien plus souvent d'allusion, fait entrer dans la
-construction de ses phrases quelque souvenir de la Bible, comme les
-Vénitiens intercalaient dans leurs monuments les sculptures sacrées et
-les pierres précieuses qu'ils rapportaient d'Orient, j'ai cherché
-toujours la référence exacte, pour que le lecteur, en voyant quelles
-transformations Ruskin faisait subir au verset avant de se l'assimiler,
-se rendît mieux compte de la chimie mystérieuse et toujours identique,
-de l'activité originale et spécifique de son esprit. Je n'ai pu me
-fier pour la recherche des références ni à l'_Index de la Bible
-d'Amiens_ ni au livre de Mlles Gibbs, _The Bible References of Ruskin_,
-qui sont excellents mais par trop incomplets. Et c'est de la Bible
-elle-même que je me suis servi.
-
-Le texte traduit ici est celui de _la Bible d'Amiens_ inextenso. Malgré
-les conseils différents qui m'avaient été donnés et que j'aurais
-peut-être dû suivre, je n'en ai pas omis un seul mot. Mais ayant pris
-ce parti, pour que le lecteur pût avoir de _la Bible d'Amiens_ une
-version intégrale, je dois lui accorder qu'il y a bien des longueurs
-dans ce livre comme dans tous ceux que Ruskin a écrits à la fin de sa
-vie. De plus, dans cette période de sa vie, Ruskin a perdu tout respect
-de la syntaxe et tout souci de la clarté, plus que le lecteur ne
-consentira souvent à le croire. Il accusera alors très injustement les
-fautes du traducteur.
-
-Pour les mêmes raisons, j'ai donné tous les appendices, sauf l'_Index
-alphabétique_, et _la liste des photographies de la cathédrale_ par M.
-Kaltenbacher, photographies qu'on pouvait autrefois acheter avec _la
-Bible d'Amiens._ Enfin, l'édition anglaise est ornée de quatre
-gravures qui ne sont pas reproduites ici, _la Madone de Cimabue, Amiens
-le jour des Trépassés_ (je décris cette gravure plus loin, pages 66
-et 67), _le Porche nord avant sa restauration._ On comprend que des
-photographies de la Cathédrale se vendant avec le livre, Ruskin ait
-choisi pour ses gravures des sujets ne se rapportant que par une sorte
-d'allusion aux descriptions qu'il donne de la cathédrale et ne faisant
-pas double emploi avec les photographies. Mais ceux qui ont l'habitude
-des livres de Ruskin verront plus volontiers dans le choix un peu
-singulier des sujets de ces gravures un effet de cette disposition
-originale, on peut presque dire humoristique, de son esprit--qui lui
-faisait en quelque sorte manquer toujours au programme indiqué, mettre
-en regard de la description du Baptême du Christ par Giotto, une
-gravure représentant le Baptême du Christ non par Giotto, mais tel
-qu'on le voit dans un vieux psautier, ou bien, dans une étude sur
-l'église Saint-Marc, ne décrire aucune des parties importantes de
-Saint-Marc et consacrer de nombreuses pages à la description d'un
-bas-relief qu'on ne remarque jamais, qu'on distingue difficilement, et
-qui est d'ailleurs sans intérêt; mais ce sont là des défauts de
-l'esprit de Ruskin que ses admirateurs reconnaissent au passage avec
-plaisir parce qu'ils savent qu'ils font, fût-ce à titre de tics,
-partie intégrante de la physionomie particulière du grand écrivain.
-
-Il me reste à exprimer ma reconnaissance plus particulière, parmi tant
-de personnes dont les conseils m'ont été précieux, à M. Alfred
-Vallette qui a donné à cette édition des soins infiniment
-intelligents et généreux, qui lui font le plus grand honneur; à M.
-Charles Ephrussi, toujours si bon pour moi, qui a facilité toutes mes
-recherches en mettant à ma disposition la bibliothèque de _la Gazette
-des Beaux-Arts_ et à M. Robert d'Humières. Quand j'étais arrêté par
-une forme difficile de langage, j'allais consulter le merveilleux
-traducteur de Kipling, et il résolvait aussitôt la difficulté avec
-son étonnante compréhension des textes anglais où il entre autant
-d'intuition que de savoir. Bien des fois, sans jamais se lasser, il me
-fut ainsi secourable. Qu'il en soit ici affectueusement remercié.
-
-
-
-
-II--NOTRE-DAME D'AMIENS
-SELON RUSKIN[1]
-
-
-Je voudrais donner au lecteur le désir et le moyen d'aller passer une
-journée à Amiens en une sorte de pèlerinage ruskinien. Ce n'était
-pas la peine de commencer par lui demander d'aller à Florence ou à
-Venise, quand Ruskin a écrit sur Amiens tout un livre[2]. Et, d'autre
-part, il me semble que c'est ainsi que doit être célébré le «culte
-des Héros», je veux dire en esprit et en vérité. Nous visitons le
-lieu où un grand homme est né et le lieu où il est mort; mais les
-lieux qu'il admirait entre tous, dont c'est la beauté même que nous
-aimons dans ses livres, ne les habitait-il pas davantage?
-
-Nous honorons d'un fétichisme qui n'est qu'illusion une tombe où reste
-seulement de Ruskin ce qui n'était pas lui-même, et nous n'irions pas
-nous agenouiller devant ces pierres d'Amiens, à qui il venait demander
-sa pensée, qui la gardent encore, pareilles à la tombe d'Angleterre
-où d'un poète dont le corps fut consumé, ne reste--arraché aux
-flammes d'un geste sublime et tendre par un autre poète--que le
-cœur[3]?
-
-Sans doute le snobisme qui fait paraître raisonnable tout ce qu'il
-touche n'a pas encore atteint (pour les Français du moins) et par là
-préservé du ridicule, ces promenades esthétiques. Dites que vous
-allez à Bayreuth entendre un opéra de Wagner, à Amsterdam visiter une
-exposition, on regrettera de ne pouvoir vous accompagner. Mais, si vous
-avouez que vous allez voir, à la Pointe du Raz, une tempête, en
-Normandie, les pommiers en fleurs, à Amiens, une statue aimée de
-Ruskin, on ne pourra s'empêcher de sourire. Je n'en espère pas moins
-que vous irez à Amiens après m'avoir lu.
-
-Quand on travaille pour plaire aux autres on peut ne pas réussir, mais
-les choses qu'on a faites pour se contenter soi-même ont toujours
-chance d'intéresser quelqu'un. Il est impossible qu'il n'existe pas de
-gens qui prennent quelque plaisir à ce qui m'en a tant donné. Car
-personne n'est original, et fort heureusement pour la sympathie et la
-compréhension qui sont de si grands plaisirs dans la vie, c'est dans
-une trame universelle que nos individualités sont taillées. Si l'on
-savait analyser l'âme comme la matière, on verrait que, sous
-l'apparente diversité des esprits aussi bien que sous celle des choses,
-il n'y a que peu de corps simples et d'éléments irréductibles et
-qu'il entre dans la composition de ce que nous croyons être notre
-personnalité, des substances fort communes et qui se retrouvent un peu
-partout dans l'Univers.
-
-Les indications que les écrivains nous donnent dans leurs œuvres sur
-les lieux qu'ils ont aimés sont souvent si vagues que les pèlerinages
-que nous y essayons en gardent quelque chose d'incertain et d'hésitant
-et comme la peur d'avoir été illusoires. Comme ce personnage d'Edmond
-de Goncourt cherchant une tombe qu'aucune croix n'indique, nous en
-sommes réduits à faire nos dévotions «au petit bonheur». Voilà un
-genre de déboires que vous n'aurez pas à redouter avec Ruskin, à
-Amiens surtout; vous ne courrez pas le risque d'y être venu passer un
-après-midi sans avoir su le trouver dans la cathédrale: il est venu
-vous chercher à la gare. Il va s'informer non seulement de la façon
-dont vous êtes doué pour ressentir les beautés de la cathédrale,
-mais du temps que l'heure du train que vous comptez reprendre vous
-permet d'y consacrer. Il ne vous montrera pas seulement le chemin qui
-mène à Notre-Dame, mais tel ou tel chemin, selon que vous serez plus
-ou moins pressé. Et comme il veut que vous le suiviez dans les libres
-dispositions de l'esprit que donne la satisfaction du corps, peut-être
-aussi pour vous montrer qu'à la façon des saints à qui vont ses
-préférences, il n'est pas contempteur du plaisir «honnête[4]»,
-avant de vous mener à l'église, il vous conduira chez le pâtissier.
-Vous arrêtant à Amiens dans une pensée d'esthétique, vous êtes
-déjà le bienvenu, car beaucoup ne font pas comme vous: «L'intelligent
-voyageur anglais, dans ce siècle fortuné, sait que, à mi-chemin entre
-Boulogne et Paris, il y a une station de chemin de fer importante où
-son train, ralentissant son allure, le roule avec beaucoup plus que le
-nombre moyen des bruits et des chocs attendus à l'entrée de chaque
-grande gare française, afin de rappeler par des sursauts le voyageur
-somnolent ou distrait au sentiment de sa situation. Il se souvient aussi
-probablement qu'à cette halte au milieu de son voyage, il y a un buffet
-bien servi où il a le privilège de dix minutes d'arrêt. Il n'est
-toutefois pas aussi clairement conscient que ces dix minutes d'arrêt
-lui sont accordées à moins de minutes de marche de la grande place
-d'une ville qui a été un jour la Venise de la France. En laissant de
-côté les îles des lagunes, la «Reine des «Eaux» de la France
-était à peu près aussi large que «Venise elle-même», etc.
-
-Mais c'est assez parler du voyageur pour qui Amiens n'est qu'une station
-de choix à vous qui venez pour voir la cathédrale et qui méritez
-qu'on vous fasse bien employer votre temps; on va vous mener à
-Notre-Dame, mais par quel chemin?
-
-
-«Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la
-meilleure manière d'aborder la cathédrale pour la première fois. Si
-vous avez plein loisir et que le jour soit beau[5], le mieux serait de
-descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière
-et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire sur laquelle
-s'élève la citadelle. De là vous comprendrez la hauteur réelle des
-tours et de combien elles s'élèvent au-dessus du reste de la ville,
-puis en revenant trouvez votre chemin par n'importe quelle rue de
-traverse; prenez les ponts que vous trouverez; plus les rues seront
-tortueuses et sales, mieux ce sera, et, que vous arriviez d'abord à la
-façade ouest[6] ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toute la
-peine que vous aurez eue à les atteindre.
-
-«Mais si le jour est sombre, comme cela peut arriver quelquefois, même
-en France, ou si vous ne pouvez ni ne voulez marcher, ce qui peut aussi
-arriver à cause de tous nos sports athlétiques et de nos lawn-tennis,
-ou si vraiment il faut que vous alliez à Paris cet après-midi et que
-vous vouliez seulement voir tout ce que vous pouvez en une heure ou
-deux, alors, en supposant cela, malgré ces faiblesses, vous êtes
-encore une assez gentille sorte de personne pour laquelle il est de
-quelque conséquence de savoir par quelle voie elle arrivera à une
-jolie chose et commencera à la regarder. J'estime que le mieux est
-alors de monter à pied la rue des Trois-Cailloux. Arrêtez-vous un
-moment sur le chemin pour vous tenir en bonne humeur, et achetez
-quelques tartes et bonbons dans une des charmantes boutiques de
-pâtissier qui sont à gauche. Juste après les avoir passées, demandez
-le théâtre, et vous monterez droit au transept sud qui a vraiment en
-soi de quoi plaire à tout le monde. Chacun est forcé d'aimer
-l'ajourement aérien de la flèche qui le surmonte et qui semble se
-courber vers le vent d'ouest, bien que cela ne soit pas;--du moins sa
-courbure est une longue habitude contractée graduellement avec une
-grâce et une soumission croissantes pendant ces trois derniers cents
-ans,--et arrivant tout à fait au porche, chacun doit aimer la jolie
-petite madone française qui en occupe le milieu, avec sa tête un peu
-de côté, son nimbe de côté aussi, comme un chapeau seyant. Elle est
-une madone de décadence, en dépit, ou plutôt en raison de sa joliesse
-et de son gai sourire de soubrette; elle n'a rien à faire là non plus
-car ceci est le porche de saint Honoré, non le sien. Saint Honoré
-avait coutume de se tenir là, rude et gris, pour vous recevoir; il est
-maintenant banni au porche nord où jamais n'entre personne. Il y a
-longtemps de cela, dans le XIVe siècle, quand le peuple commença pour
-la première fois à trouver le christianisme trop grave, fit une foi
-plus joyeuse pour la France et voulut avoir partout une madone soubrette
-aux regards brillants, laissant sa propre Jeanne d'Arc aux yeux sombres
-se faire brûler comme sorcière; et depuis lors les choses allèrent
-leur joyeux train, tout droit, «ça allait, ça ira», aux plus joyeux
-jours de la guillotine. Mais pourtant ils savaient encore sculpter au
-XIVe siècle, et la madone et son linteau d'aubépines en fleurs sont
-dignes que vous les regardiez, et encore plus les sculptures aussi
-délicates et plus calmes qui sont au dessus, qui racontent la propre
-histoire de saint Honoré dont on parle peu aujourd'hui dans le faubourg
-de Paris qui porte son nom.
-
-«Mais vous devez être impatients d'entrer dans la cathédrale. Mettez
-d'abord un sou dans la boîte de chacun des mendiants qui se tiennent
-là. Ce n'est pas votre affaire de savoir s'ils devraient ou non être
-là ou s'ils méritent d'avoir le sou. Sachez seulement si vous-mêmes
-méritez d'en avoir un à donner et donnez-le joliment et non comme s'il
-vous brûlait les doigts[7].»
-
-
-C'est ce deuxième itinéraire, le plus simple, et, celui, je suppose,
-que vous préférerez, que j'ai suivi, la première fois que je suis
-allé à Amiens; et, au moment où le portail sud m'apparut, je vis
-devant moi, sur la gauche, à la même place qu'indique Ruskin, les
-mendiants dont il parle, si vieux d'ailleurs que c'étaient peut-être
-encore les mêmes. Heureux de pouvoir commencer si vite à suivre les
-prescriptions ruskiniennes, j'allai avant tout leur faire l'aumône,
-avec l'illusion, où il entrait de ce fétichisme que je blâmais tout
-à l'heure, d'accomplir un acte élevé de piété envers Ruskin.
-Associé à ma charité, de moitié dans mon offrande, je croyais le
-sentir qui conduisait mon geste. Je connaissais et, à moins de frais,
-l'état d'âme de Frédéric Moreau dans l'_Éducation sentimentale_,
-quand sur le bateau, devant Mme Arnoux, il allonge vers la casquette du
-harpiste sa main fermée et «l'ouvrant avec pudeur» y dépose un louis
-d'or. «Ce n'était pas, dit Flaubert, la vanité qui le poussait à
-faire cette aumône devant elle, mais une pensée de bénédiction où
-il l'associait, un mouvement de cœur presque religieux.»
-
-Puis, étant trop près du portail pour en voir l'ensemble, je revins
-sur mes pas, et arrivé à la distance qui me parut convenable, alors
-seulement je regardai. La journée était splendide et j'étais arrivé
-à l'heure où le soleil fait, à cette époque, sa visite quotidienne
-à la Vierge jadis dorée et que seul il dore aujourd'hui pendant les
-instants où il lui restitue, les jours où il brille, comme un éclat
-différent, fugitif et plus doux. Il n'est pas d'ailleurs un saint que
-le soleil ne visite, donnant aux épaules de celui-ci un manteau de
-chaleur, au front de celui-là une auréole de lumière. Il n'achève
-jamais sa journée sans avoir fait le tour de l'immense cathédrale.
-C'était l'heure de sa visite à la Vierge, et c'était à sa caresse
-momentanée qu'elle semblait adresser son sourire séculaire, ce sourire
-que Ruskin trouve, vous l'avez vu, celui d'une soubrette à laquelle il
-préfère les Reines, d'un art plus naïf et plus grave, du porche royal
-de Chartres. Je renvoie ici le lecteur aux pages de _The Two Paths_ que
-j'ai données plus loin en note pages 260, 261 et 262 et où Ruskin
-compare aux reines de Chartres la Vierge Dorée. Si j'y fais allusion
-ici c'est que _The Two Paths_ étant de 1858, et _la Bible d'Amiens_ de
-1885, le rapprochement des textes et des dates montre à quel point _la
-Bible d'Amiens_ diffère de ces livres comme nous en écrivons tant sur
-les choses que nous avons étudiées pour pouvoir en parler (à supposer
-même que nous ayons pris cette peine) au lieu de parler des choses
-parce que nous les avons dès longtemps étudiées, pour contenter un
-goût désintéressé, et sans songer qu'elles pourraient faire plus
-tard la matière d'un livre. J'ai pensé que vous aimeriez mieux _la
-Bible d'Amiens_, de sentir qu'en la feuilletant ainsi, c'étaient des
-choses sur lesquelles Ruskin a, de tout temps, médité, celles qui
-expriment par là le plus profondément sa pensée, que vous preniez
-connaissance; que le présent qu'il vous faisait était de ceux qui sont
-le plus précieux à ceux qui aiment, et qui consistent dans les objets
-dont on s'est longtemps servi soi-même sans intention de les donner un
-jour, rien que pour soi. En écrivant son livre, Ruskin n'a pas eu à
-travailler pour vous, il n'a fait que publier sa mémoire et vous ouvrir
-son cœur. J'ai pensé que la Vierge Dorée prendrait quelque importance
-à vos yeux, quand vous verriez que, près de trente ans avant _la Bible
-d'Amiens_, elle avait, dans la mémoire de Ruskin, sa place où, quand
-il avait besoin de donner à ses auditeurs un exemple, il savait la
-trouver, pleine de grâce et chargée de ces pensées graves à qui il
-donnait souvent rendez-vous devant elle. Alors elle comptait déjà
-parmi ces manifestations de la beauté qui ne donnaient pas seulement à
-ses yeux sensibles une délectation comme il n'en connut jamais de plus
-vive, mais dans lesquelles la Nature, en lui donnant ce sens
-esthétique, l'avait prédestiné à aller chercher, comme dans son
-expression la plus touchante, ce qui peut être recueilli sur la terre
-du Vrai et du Divin.
-
-Sans doute, si, comme on l'a dit, à l'extrême vieillesse, la pensée
-déserta la tête de Ruskin, comme ces oiseaux mystérieux qui dans une
-toile célèbre de Gustave Moreau n'attend pas l'arrivée de la mort
-pour fuir la maison,--parmi les formes familières qui traversèrent
-encore la confuse rêverie du vieillard sans que la réflexion pût s'y
-appliquer au passage, tenez pour probable qu'il y eut la Vierge Dorée.
-Redevenue maternelle, comme le sculpteur d'Amiens l'a représentée,
-tenant dans ses bras la divine enfance, elle dut être comme la nourrice
-que laisse seule rester à son chevet celui qu'elle a longtemps bercé.
-Et, comme dans le contact des meubles familiers, dans la dégustation
-des mets habituels, les vieillards éprouvent, sans presque les
-connaître, leurs dernières joies, discernables du moins à la peine
-souvent funeste qu'on leur causerait en les en privant, croyez que
-Ruskin ressentait un plaisir obscur à voir un moulage de la Vierge
-Dorée, descendue, par l'entraînement invincible du temps, des hauteurs
-de sa pensée et des prédilections de son goût, dans la profondeur de
-sa vie inconsciente et dans les satisfactions de l'habitude.
-
-Telle qu'elle est avec son sourire si particulier, qui fait non
-seulement de la Vierge une personne, mais de la statue une œuvre d'art
-individuelle, elle semble rejeter ce portail hors duquel elle se penche,
-à n'être que le musée où nous devons nous rendre quand nous voulons
-la voir, comme les étrangers sont obligés d'aller au Louvre pour voir
-la Joconde. Mais si les cathédrales, comme on l'a dit, sont les musées
-de l'art religieux au moyen âge, ce sont des musées vivants auquel M.
-André Hallays ne trouverait rien à redire. Ils n'ont pas été
-construits pour recevoir les œuvres d'art, mais ce sont elles--si
-individuelles qu'elles soient d'ailleurs,--qui ont été faites pour eux
-et ne sauraient sans sacrilège (je ne parle ici que de sacrilège
-esthétique) être placées ailleurs. Telle qu'elle est avec son sourire
-si particulier, combien j'aime la Vierge Dorée, avec son sourire de
-maîtresse de maison céleste; combien j'aime son accueil à cette porte
-de la cathédrale, dans sa parure exquise et simple d'aubépines. Comme
-les rosiers, les lys, les figuiers d'un autre porche, ces aubépines
-sculptées sont encore en fleur. Mais ce printemps médiéval, si
-longtemps prolongé, ne sera pas éternel et le vent des siècles a
-déjà effeuillé devant l'église, comme au jour solennel d'une
-Fête-Dieu sans parfums, quelques-unes de ses roses de pierre. Un jour
-sans doute aussi le sourire de la Vierge Dorée (qui a déjà pourtant
-duré plus que notre foi[8]) cessera, par l'effritement des pierres
-qu'il écarte gracieusement, de répandre, pour nos enfants, de la
-beauté, comme, à nos pères croyants, il a versé du courage. Je sens
-que j'avais tort de l'appeler une œuvre d'art: une statue qui fait
-ainsi à tout jamais partie de tel lieu de la terre, d'une certaine
-ville, c'est-à-dire d'une chose qui porte un nom comme une personne,
-qui est un individu, dont on ne peut jamais trouver la toute pareille
-sur la face des continents, dont les employés de chemins de fer, en
-nous criant son nom, à l'endroit où il a fallu inévitablement venir
-pour la trouver, semblent nous dire, sans le savoir: «Aimez ce que
-jamais on ne verra deux fois»,--une telle statue a peut-être quelque
-chose de moins universel qu'une œuvre d'art; elle nous retient, en tous
-cas, par un lien plus fort que celui de l'œuvre d'art elle-même, un de
-ces liens comme en ont, pour nous garder, les personnes et les pays. La
-Joconde est la Joconde de Vinci. Que nous importe, sans vouloir
-déplaire à M. Hallays, son lieu de naissance, que nous importe même
-qu'elle soit naturalisée française?--Elle est quelque chose
-comme une admirable «Sans-patrie». Nulle part où des regards
-chargés de pensée se lèveront sur elle, elle ne saurait être une
-«déracinée». Nous n'en pouvons dire autant de sa sœur souriante et
-sculptée (combien inférieure du reste, est-il besoin de le dire?), la
-Vierge Dorée. Sortie sans doute des carrières voisines d'Amiens,
-n'ayant accompli dans sa jeunesse qu'un voyage, pour venir au porche
-Saint-Honoré, n'ayant plus bougé depuis, s'étant peu à peu halée à
-ce vent humide de la Venise du Nord qui au-dessus d'elle a courbé la
-flèche, regardant depuis tant de siècles les habitants de cette ville
-dont elle est le plus ancien et le plus sédentaire habitant[9], elle
-est vraiment une Amiénoise. Ce n'est pas une œuvre d'art. C'est une
-belle amie que nous devons laisser sur la place mélancolique de
-province d'où personne n'a pu réussir à l'emmener, et où, pour
-d'autres yeux que les nôtres, elle continuera à recevoir en pleine
-figure le vent et le soleil d'Amiens, à laisser les petits moineaux se
-poser avec un sûr instinct de la décoration au creux de sa main
-accueillante, ou picorer les étamines de pierre des aubépines antiques
-qui lui font depuis tant de siècles une parure jeune. Dans ma chambre
-une photographie de la Joconde garde seulement la beauté d'un
-chef-d'œuvre. Près d'elle une photographie de la Vierge Dorée prend
-la mélancolie d'un souvenir. Mais n'attendons pas que, suivi de son
-cortège innombrable de rayons et d'ombres qui se reposent à chaque
-relief de la pierre, le soleil ait cessé d'argenter la grise vieillesse
-du portail, à la fois étincelante et ternie. Voilà trop longtemps que
-nous avons perdu de vue Ruskin. Nous l'avions laissé aux pieds de cette
-même vierge devant laquelle son indulgence aura patiemment attendu que
-nous ayons adressé à notre guise notre personnel hommage. Entrons avec
-lui dans la cathédrale.
-
-
-«Nous ne pouvons pas y pénétrer plus avantageusement que par cette
-porte sud, car toutes les cathédrales de quelque importance produisent
-à peu près le même effet, quand vous entrez par le porche ouest, mais
-je n'en connais pas d'autre qui découvre à ce point sa noblesse, quand
-elle est vue du transept sud. La rose qui est en face est exquise et
-splendide et les piliers des bas-côtés du transept forment avec ceux
-du chœur et de la nef un ensemble merveilleux. De là aussi l'abside
-montre mieux sa hauteur, se découvrant à vous au fur et à mesure que
-vous avancez du transept dans la nef centrale. Vue de l'extrémité
-ouest de la nef, au contraire, une personne irrévérente pourrait
-presque croire que ce n'est pas l'abside qui est élevée, mais la nef
-qui est étroite. Si d'ailleurs vous ne vous sentez pas pris
-d'admiration pour le chœur et le cercle lumineux qui l'entoure, quand
-vous élevez vos regards vers lui du centre de la croix, vous n'avez pas
-besoin de continuer à voyager et à chercher à voir des cathédrales,
-car la salle d'attente de n'importe quelle gare du chemin de fer est un
-lieu qui vous convient mille fois mieux. Mais si, au contraire, il vous
-étonne et vous ravit d'abord, alors mieux vous le connaîtrez, plus il
-vous ravira, car il n'est pas possible à l'alliance de l'imagination et
-des mathématiques, d'accomplir une chose plus puissante et plus noble
-que cette procession de verrières, en mariant la pierre au verre, ni
-rien qui paraisse plus grand.
-
-Quoi que vous voyiez ou soyez forcé de laisser de côté, sans l'avoir
-vu, à Amiens, si les écrasantes responsabilités de votre existence et
-les nécessités inévitables d'une locomotion qu'elles précipitent,
-vous laissent seulement un quart d'heure--sans être hors
-d'haleine--pour la contemplation de la capitale de la Picardie,
-donnez-le entièrement aux boiseries du chœur de la cathédrale. Les
-portails, les vitraux en ogives, les roses, vous pouvez voir cela
-ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel chef-d'œuvre de menuiserie,
-vous ne le pourrez pas. C'est du flamboyant dans son plein
-développement juste à la fin du XVe siècle. Vous verrez là l'union
-de la lourdeur flamande et de la flamme charmante du style français:
-sculpter le bois a été la joie du Picard; dans tout ce que je connais,
-je n'ai jamais rien vu d'aussi merveilleux qui ait été taillé dans
-les arbres de quelque pays que ce soit; c'est un bois doux, à jeunes
-grains; du chêne choisi et façonné pour un tel travail et qui
-résonne maintenant de la même manière qu'il y a quatre cents ans.
-Sous la main du sculpteur, il semble s'être modelé comme de l'argile,
-s'être plié comme de la soie, avoir poussé comme des branches
-vivantes, avoir jailli comme de la flamme vivante,... et s'élance,
-s'entrelace et se ramifie en une clairière enchantée, inextricable,
-impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt et plus pleine
-d'histoire qu'aucun livre[10].»
-
-
-Maintenant célèbres dans le monde entier, représentées dans les
-musées par des moulages, que les gardiens ne laissent pas toucher, ces
-stalles continuent, elles-mêmes, si vieilles, si illustres et si
-belles, à exercer à Amiens leurs modestes fonctions de stalles--dont
-elles s'acquittent depuis plusieurs siècles à la grande satisfaction
-des Amiénois--comme ces artistes qui, parvenus à la gloire, n'en
-continuent pas moins à garder un petit emploi ou à donner des leçons.
-Ces fonctions consistent, avant même d'instruire les âmes, à
-supporter les corps, et c'est à quoi, rabattues pendant chaque office
-et présentant leur envers, elles s'emploient modestement.
-
-Les bois toujours frottés de ces stalles ont peu à peu revêtu ou
-plutôt laissé paraître cette sombre pourpre qui est comme leur cœur
-et que préfère à tout, jusqu'à ne plus pouvoir regarder les couleurs
-des tableaux qui semblent, après cela, bien grossières, l'œil qui
-s'en est une fois enchanté. C'est alors une sorte d'ivresse qu'on
-éprouve à goûter dans l'ardeur toujours plus enflammée du bois ce
-qui est comme la sève, avec le temps débordante, de l'arbre. La
-naïveté des personnages ici sculptés prend de la matière dans
-laquelle ils vivent quelque chose comme de deux fois naturel. Et quant
-à «ces fruits, ces fleurs, ces feuilles et ces branches», tous
-motifs tirés de la végétation du pays et que le sculpteur amiénois a
-sculptés dans du bois d'Amiens, la diversité des plans ayant eu pour
-conséquence la différence des frottements, on y voit de ces admirables
-oppositions de tons, où la feuille se détache d'une autre couleur que
-la tige, faisant penser à ces nobles accents que M. Galle a su tirer du
-cœur harmonieux des chênes.
-
-Mais il est temps d'arriver à ce que Ruskin appelle plus
-particulièrement la Bible d'Amiens, au Porche Occidental. Bible est
-pris ici au sens propre, non au sens figuré. Le porche d'Amiens n'est
-pas seulement, dans le sens vague où l'aurait pris Victor Hugo[11], un
-livre de pierre, une Bible de pierre: c'est «la Bible» en pierre. Sans
-doute, avant de le savoir, quand vous voyez pour la première fois la
-façade occidentale d'Amiens, bleue dans le brouillard, éblouissante au
-matin, ayant absorbé le soleil et grassement dorée l'après-midi, rose
-et déjà fraîchement nocturne au couchant, à n'importe laquelle de
-ces heures que ses cloches sonnent dans le ciel et que Claude Monet a
-fixées dans des toiles sublimes[12] où se découvre la vie de cette
-chose que les hommes ont faite, mais que la nature a reprise en
-l'immergeant en elle, une cathédrale, et dont la vie comme celle de la
-terre en sa double révolution se déroule dans les siècles, et d'autre
-part se renouvelle et s'achève chaque jour,--alors, la dégageant des
-changeantes couleurs dont la nature l'enveloppe, vous ressentez devant
-cette façade une impression confuse mais forte. En voyant monter vers
-le ciel ce fourmillement monumental et dentelé de personnages de
-grandeur humaine dans leur stature de pierre tenant à la main leur
-croix, leur phylactère ou leur sceptre, ce monde de saints, ces
-générations de prophètes, cette suite d'apôtres, ce peuple de rois,
-ce défilé de pécheurs, cette assemblée de juges, cette envolée
-d'anges, les uns à côté des autres, les uns au-dessus des autres,
-debout près de la porte, regardant la ville du haut des niches ou au
-bord des galeries, plus haut encore, ne recevant plus que vagues et
-éblouis les regards des hommes au pied des tours et dans l'effluve des
-cloches, sans doute à la chaleur de votre émotion vous sentez que
-c'est une grande chose que cette ascension géante, immobile et
-passionnée. Mais une cathédrale n'est pas seulement une beauté à
-sentir. Si même ce n'est plus pour vous un enseignement à suivre,
-c'est du moins encore un livre à comprendre. Le portail d'une
-cathédrale gothique, et plus particulièrement d'Amiens, la cathédrale
-gothique par excellence, c'est la Bible. Avant de vous l'expliquer je
-voudrais, à l'aide d'une citation de Ruskin, vous faire comprendre que,
-quelles que soient vos croyances, la Bible est quelque chose de réel,
-d'actuel, et que nous avons à trouver en elle autre chose que la saveur
-de son archaïsme et le divertissement de notre curiosité.
-
-
-«Les I, VIII, XII, XV, XIX, XXIII et XXIVe psaumes, bien appris et
-crus, sont assez pour toute direction personnelle, ont en eux la loi et
-la prophétie de tout gouvernement juste, et chaque nouvelle découverte
-de la science naturelle est anticipée dans le CIVe. Considérez quel
-autre groupe de littérature historique et didactique a une étendue
-pareille à celle de la Bible.
-
-«Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matières, je ne
-dis pas à aucun autre livre, mais à aucune autre littérature.
-Essayez, autant qu'il est possible à chacun de nous--qu'il soit
-défenseur ou adversaire de la foi--de dégager son intelligence de
-l'habitude et de l'association du sentiment moral basé sur la Bible, et
-demandez-vous quelle littérature pourrait avoir pris sa place ou
-remplir sa fonction, quand même toutes les bibliothèques de l'univers
-seraient restées intactes. Je ne suis pas contempteur de la
-littérature profane, si peu que je ne crois pas qu'aucune
-interprétation de la religion grecque ait jamais été aussi
-affectueuse, aucune de la religion romaine aussi révérente que celle
-qui se trouve à la base de mon enseignement de l'art et qui court à
-travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce fut de la Bible que
-j'appris les symboles d'Homère et la foi d'Horace. Le devoir qui me fut
-imposé dès ma première jeunesse, en lisant chaque mot des évangiles
-et des prophéties, de bien me pénétrer qu'il était écrit par la
-main de Dieu, me laissa l'habitude d'une attention respectueuse qui,
-plus tard, rendit bien des passages des auteurs profanes, frivoles pour
-les lecteurs irréligieux, profondément graves pour moi. Qu'il y ait
-une littérature classique sacrée parallèle à celle des Hébreux et
-se fondant avec les légendes symboliques de la chrétienté au moyen
-âge, c'est un fait qui apparaît de la manière la plus tendre et la
-plus frappante dans l'influence indépendante et cependant similaire de
-Virgile sur le Dante et l'évêque Gawane Douglas. Et l'histoire du Lion
-de Némée vaincu avec l'aide d'Athéné est la véritable racine de la
-légende du compagnon de saint Jérôme, conquis par la douceur
-guérissante de l'esprit de vie. Je l'appelle une légende seulement.
-Qu'Héraklès ait jamais tué ou saint Jérôme jamais chéri la
-créature sauvage ou blessée, est sans importance pour nous. Mais la
-légende de saint Jérôme reprend la prophétie du millenium et prédit
-avec la Sibylle de Cumes, et avec Isaïe, un jour où la crainte de
-l'homme cessera d'être chez les créatures inférieures de la haine, et
-s'étendra sur elles comme une bénédiction, où il ne sera plus fait
-de mal ni de destruction d'aucune sorte dans toute l'étendue de la
-montagne sainte et où la paix de la terre sera délivrée de son
-présent chagrin, comme le présent et glorieux univers animé est sorti
-du désert naissant, dont les profondeurs étaient le séjour des
-dragons et les montagnes des dômes de feu. Ce jour-là aucun homme ne
-le connaît, mais le royaume de Dieu est déjà venu pour ceux qui ont
-arraché de leur propre cœur ce qui était rampant et de nature
-inférieure et ont appris à chérir ce qui est charmant et humain dans
-les enfants errants des nuages et des champs[13].»
-
-Et peut-être maintenant voudrez-vous bien suivre le résumé que je
-vais essayer de vous donner, d'après Ruskin, de la Bible écrite au
-porche occidental d'Amiens.
-
-Au milieu est la statue du Christ qui est non au sens figuré, mais au
-sens propre, la pierre angulaire de l'édifice. À sa gauche
-(c'est-à-dire à droite pour nous qui en regardant le porche faisons
-face au Christ, mais nous emploierons les mots gauche et droite par
-rapport à la statue du Christ) six apôtres: près de lui Pierre, puis
-s'éloignant de lui, Jacques le Majeur, Jean, Mathieu, Simon. À sa
-droite Paul, puis Jacques l'évêque, Philippe, Barthélemy, Thomas et
-Jude[14]. À la suite des apôtres sont les quatre grands prophètes.
-Après Simon, Isaïe et Jérémie; après Jude, Ézéchiel et Daniel;
-puis, sur les trumeaux de la façade occidentale tout entière viennent
-les douze prophètes mineurs; trois sur chacun des quatre trumeaux, et,
-en commençant par le trumeau qui se trouve le plus à gauche: Osée,
-Jaël, Amos, Michée, Jonas, Abdias, Nahum, Habakuk, Sophonie, Aggée,
-Zacharie, Malachie. De sorte que la cathédrale, toujours au sens
-propre, repose sur le Christ et sur les prophètes qui l'ont prédit
-ainsi que sur les apôtres qui l'ont proclamé. Les prophètes du Christ
-et non ceux de Dieu le Père:
-
-
-«La voix du monument tout entier est celle qui vient du ciel au moment
-de la Transfiguration: Voici mon fils bien-aimé, écoutez-le.» Aussi
-Moïse qui fut un apôtre non du Christ mais de Dieu, aussi Elie qui fut
-un prophète non du Christ mais de Dieu, ne sont pas ici. Mais, s'écrie
-Ruskin, il y a un autre grand prophète qui d'abord ne semble
-pas être ici. Est-ce que le peuple entrera dans le temple en chantant:
-«Hosanna au fils de David», et ne verra aucune image de son père?
-Le Christ, lui-même n'a-t-il pas déclaré: «Je suis la racine et
-l'épanouissement de David», et la racine n'aurait près de soi pas
-trace de la terre qui l'a nourrie? Il n'en est pas ainsi; David et son
-fils sont ensemble. David est le piédestal de la statue du Christ. Il
-tient son sceptre dans la main droite, un phylactère dans la gauche.
-
-«De la statue du Christ elle-même je ne parlerai pas, aucune sculpture
-ne pouvant, ni ne devant satisfaire l'espérance d'une âme aimante qui
-a appris à croire en lui. Mais à cette époque elle dépassa ce qui
-avait jamais été atteint jusque-là en tendresse sculptée. Et elle
-était connue au loin sous le nom de: le beau Dieu d'Amiens. Elle
-n'était d'ailleurs qu'un signe, un symbole de la présence divine et
-non une idole, dans notre sens du mot. Et pourtant chacun la concevait
-comme l'Esprit vivant, venant l'accueillir à la porte du temple, la
-Parole de vie, le Roi de gloire le Seigneur des armées. «Le Seigneur
-des «Vertus», _Dominus Virtutum_, c'est la meilleure traduction de
-l'idée que donnaient à un disciple instruit du XIIIe siècle les
-paroles du XXIVe psaume.»
-
-Nous ne pouvons pas nous arrêter à chacune des statues du porche
-occidental. Ruskin vous expliquera le sens des bas-reliefs qui sont
-placés au-dessous (deux bas-reliefs quatre-feuilles placés au-dessous
-l'un de l'autre sous chacune d'elles), ceux qui sont placés sous chaque
-apôtre représentant, le bas-relief supérieur la vertu qu'il a
-enseignée ou pratiquée, l'inférieur le vice opposé. Au-dessous des
-prophètes les bas-reliefs figurent leurs prophéties[15].
-
-Sous saint Pierre est le Courage avec un léopard sur son écusson;
-au-dessous du Courage la Poltronnerie est figurée par un homme qui,
-effrayé par un animal laisse tomber son épée, tandis qu'un oiseau
-continue de chanter: «Le poltron n'a pas le courage d'une grive.» Sous
-saint André est la Patience dont l'écusson porte un bœuf (ne reculant
-jamais).
-
-Au-dessous de la Patience, la Colère: une femme poignardant un homme
-avec une épée (la Colère, vice essentiellement féminin qui n'a aucun
-rapport avec l'indignation). Sous saint Jacques, la Douceur dont
-l'écusson porte un agneau, et la Grossièreté: une femme donnant un
-coup de pied par-dessus son échanson, «les formes de la plus grande
-grossièreté française étant dans les gestes du cancan».
-
-Sous saint Jean, l'Amour, l'Amour divin, non l'amour humain: «Moi en
-eux et toi en moi.» Son écusson supporte un arbre avec des branches
-greffées dans un tronc abattu. «Dans ces jours-là le Messie sera
-abattu, mais pas pour lui-même.» Au-dessous de l'Amour, la Discorde:
-un homme et une femme qui se querellent; elle a laissé tomber sa
-quenouille. Sous saint Mathieu, l'Obéissance. Sur son écusson, un
-chameau: «Aujourd'hui c'est la bête la plus désobéissante et la plus
-insupportable, dit Ruskin; mais le sculpteur du Nord connaissait peu son
-caractère. Comme elle passe malgré tout sa vie dans les services les
-plus pénibles, je pense qu'il l'a choisie comme symbole de
-l'obéissance passive qui n'éprouve ni joie ni sympathie comme en
-ressent le cheval, et qui, d'autre part, n'est pas capable de faire du
-mal comme le bœuf. Il est vrai que sa morsure est assez dangereuse,
-mais à Amiens, il est fort probable que cela n'était pas connu, même
-des croisés, qui ne montaient que leurs chevaux ou rien.»
-
-Au-dessous de l'Obéissance, la Rébellion, un homme claquant du doigt
-devant son évêque («comme Henri VIII devant le Pape et les badauds
-anglais et français devant tous les prêtres quels qu'ils soient»).
-
-Sous saint Simon, la Persévérance caresse un lion et tient sa
-couronne. «Tiens ferme ce que tu as afin qu'aucun homme ne prenne ta
-couronne.» Au-dessous, l'Athéisme laisse ses souliers à la porte de
-l'église. «L'infidèle insensé est toujours représenté, aux XIIe et
-XIIIe siècles, nu-pieds, le Christ ayant ses pieds enveloppés avec la
-préparation de l'Évangile de la Paix. «Combien sont beaux tes pieds
-dans tes souliers, ô fille de Prince!»
-
-
-Au-dessous de saint Paul est la Foi. Au-dessous de la Foi est
-l'Idolâtrie adorant un monstre. Au-dessous de saint Jacques l'évêque
-est l'Espérance qui tient un étendard avec une croix. Au-dessous de
-l'Espérance, le Désespoir, qui se poignarde.
-
-
-Sous saint Philippe est la Charité qui donne son manteau à
-un mendiant nu.
-
-
-Sous saint Barthélemy, la Chasteté avec le phœnix, et au-dessous
-d'elle, la Luxure, figurée par un jeune homme embrassant une femme qui
-tient un sceptre et un miroir. Sous saint Thomas, la Sagesse (un
-écusson avec une racine mangeable signifiant la tempérance
-commencement de la sagesse). Au-dessous d'elle, la Folie: le type usité
-dans tous les psautiers primitifs d'un glouton armé d'un gourdin. «Le
-fou a dit dans son cœur: «Il n'y a pas de Dieu, il dévore mon peuple
-comme un morceau de pain.» (Psaume LIII, cité par M. Male.) Sous saint
-Jude, l'Humilité qui porte un écusson avec une colombe, et l'Orgueil
-qui tombe de cheval.
-
-
-«Remarquez, dit Ruskin, que les apôtres sont tous sereins, presque
-tous portent un livre, quelques-uns une croix, mais tous le même
-message: «Que la paix soit dans cette maison et si le Fils de la Paix
-est né», etc...; mais les prophètes tous chercheurs, ou pensifs, ou
-tourmentés, ou s'étonnant, ou priant, excepté Daniel. Le plus
-tourmenté de tous est Isaïe. Aucune scène de son martyre n'est
-représentée, mais le bas-relief qui est au-dessous de lui le montre
-apercevant le Seigneur dans son temple et cependant il a le sentiment
-qu'il a les lèvres impures. Jérémie aussi porte sa croix, mais plus
-sereinement.»
-
-Nous ne pouvons malheureusement pas nous arrêter aux bas-reliefs qui
-figurent, au-dessous des prophètes, les versets de leurs principales
-prophéties: Ézéchiel assis devant deux roues[16], Daniel tenant un
-livre que soutiennent des lions[17], puis assis au festin de Balthazar,
-le figuier et la vigne sans feuilles, le soleil et la lune sans lumière
-qu'a prophétisés Joël[18], Amos cueillant les feuilles de la vigne
-sans fruits pour nourrir ses moutons qui ne trouvent pas d'herbe[19],
-Jonas s'échappant des flots, puis assis sous un calebassier, Habakuk
-qu'un ange tient par les cheveux visitant Daniel qui caresse un jeune
-lion[20], les prophéties de Sophonie: les bêtes de Ninive, le Seigneur
-une lanterne dans chaque main, le hérisson et le butor[21], etc.
-
-Je n'ai pas le temps de vous conduire aux deux portes secondaires du
-porche occidental, celle de la Vierge[22] (qui contient, outre la statue
-de la Vierge: à gauche de la Vierge, celle de l'Ange Gabriel, de la
-Vierge Annunciade, de la Vierge Visitante, de sainte Élisabeth, de la
-Vierge présentant l'Enfant de saint Siméon, et à droite les trois
-Rois-Mages, Hérode, Salomon et la reine de Saba, chaque statue ayant
-au-dessous d'elle, comme celles du porche principal, des bas-reliefs
-dont le sujet se rapporte à elle),--et celle de saint Firmin qui
-contient les statues de saints Diocèse. C'est sans doute à cause de
-cela, parce que ce sont «des amis des Amiénois», qu'au-dessous d'eux
-les bas-reliefs représentent les signes du Zodiaque et les travaux de
-chaque mois, bas-reliefs que Ruskin admire entre tous. Vous trouverez au
-musée du Trocadéro les moulages de ces bas-reliefs de la
-Saint-Firmin[23] et dans le livre de M. Male des commentaires charmants
-sur la vérité locale et climatérique de ces petites scènes de genre.
-
-«Je n'ai pas ici, dit alors Ruskin, à étudier l'art de ces
-bas-reliefs. Ils n'ont jamais dû servir autrement que comme guides pour
-la pensée. Et si le lecteur veut simplement se laisser conduire ainsi,
-il sera libre de se créer à lui-même de plus beaux tableaux dans son
-cœur; et en tous cas, il pourra entendre les vérités suivantes
-qu'affirme leur ensemble.
-
-«D'abord, à travers ce Sermon sur la Montagne d'Amiens, le Christ
-n'est jamais représenté comme le Crucifié, n'éveille pas un instant
-la pensée du Christ mort; mais apparaît comme le Verbe Incarné--comme
-l'Ami présent--comme le Prince de la Paix sur la terre--comme le Roi
-Éternel dans le ciel. Ce que sa vie est, ce que ses commandements sont,
-et ce que son jugement sera, voilà ce qui nous est enseigné, non pas
-ce qu'il a fait jadis, ce qu'il a souffert jadis, mais bien ce qu'il
-fait à présent, et ce qu'il nous ordonne de faire. Telle est la pure,
-joyeuse et belle leçon que nous donne le christianisme; et la
-décadence de cette foi, et les corruptions d'une pratique dissolvante
-peuvent être attribuées à ce que nous nous sommes accoutumés à
-fixer nos regards sur la mort du Christ, plutôt que sur sa vie, et à
-substituer la méditation de sa souffrance passée à celle de notre
-devoir présent.
-
-«Puis secondement, quoique le Christ ne porte pas sa croix, les
-prophètes affligés, les apôtres persécutés, les disciples martyrs,
-portent les leurs. Car s'il vous est salutaire de vous rappeler ce que
-votre créateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous
-rappeler ce que des hommes mortels, nos semblables, ont fait aussi. Vous
-pouvez, à votre gré, renier le Christ, renoncer à lui, mais le
-martyre, vous pouvez seulement l'oublier; le nier vous ne le pouvez pas.
-Chaque pierre de cette construction a été cimentée de son sang.
-Gardant donc ces choses dans votre cœur, tournez-vous maintenant vers
-la statue centrale du Christ; écoutez son message et comprenez-le. Il
-tient le livre de la Loi éternelle dans sa main gauche; avec la droite,
-il bénit: mais bénit sous conditions: «Fais ceci et tu vivras» ou
-plutôt dans un sens plus strict, plus rigoureux: «Sois ceci et tu
-vivras»: montrer de la pitié n'est rien, ton âme doit être pleine de
-pitié; être pur en action n'est rien, tu dois être pur aussi dans ton
-cœur.
-
-«Et avec cette parole de la loi inabolie:
-
-«Ceci si tu ne le fais pas, ceci si tu ne l'es pas, tu
-mourras».--Mourir--quelque sens que vous donniez au mot--totalement et
-irrévocablement.
-
-«L'évangile et sa puissance sont entièrement écrits dans les grandes
-œuvres des vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur les îlots
-des rivières de France, aux vallées des rivières d'Angleterre, sur
-les rochers d'Orvieto, près des sables de l'Arno. Mais l'enseignement
-qui est à la fois le plus simple et le plus complet, qui parle avec le
-plus d'autorité à l'esprit actif du Nord est celui qui de l'Europe se
-dégage des premières pierres d'Amiens.
-
-«Toutes les créatures humaines, dans tous les temps et tous les
-endroits du monde, qui ont des affections chaudes, le sens commun et
-l'empire sur elles mêmes, ont été et sont naturellement morales. La
-connaissance et le commandement de ces choses n'a rien à faire avec la
-religion.
-
-«Mais si, aimant les créatures qui sont comme vous-mêmes, vous sentez
-que vous aimeriez encore plus chèrement des créatures meilleures que
-vous-mêmes si elles vous étaient révélées, si, vous efforçant de
-tout votre pouvoir d'améliorer ce qui est mal près de vous et autour
-de vous, vous aimiez à penser au jour ou le juge de toute la terre
-rendra tout juste et où les petites collines se réjouiront de tous
-côtés, si, vous séparant des compagnons qui vous ont donné toute la
-meilleure joie que vous ayez eue sur la terre, vous désirez jamais
-rencontrer de nouveau leurs yeux et presser leurs mains--là où les
-yeux ne seront plus voilés, où les mains ne failliront plus, si, vous
-préparant à être couchés sous l'herbe dans le silence et la solitude
-sans plus voir la beauté, sans plus sentir la joie, vous vouliez vous
-préoccuper de la promesse qui vous a été faite d'un temps dans lequel
-vous verriez la lumière de Dieu et connaîtriez les choses que vous
-aviez soif de connaître, et marcheriez dans la paix de l'amour
-éternel--alors l'espoir de ces choses pour vous est la religion; leur
-substance dans votre vie est la foi. Et dans leur vertu il nous est
-promis que les royaumes de ce monde deviendront un jour les royaumes de
-Notre-Seigneur et de son Christ[24].»
-
-
-Voici terminé l'enseignement que les hommes du XIIIe siècle allaient
-chercher à la cathédrale et que, par un luxe inutile et bizarre, elle
-continue à donner en une sorte de livre ouvert, écrit dans un langage
-solennel où chaque caractère est une œuvre d'art, et que personne ne
-comprend plus. Lui donnant un sens moins littéralement religieux qu'au
-moyen âge ou même seulement un sens esthétique, vous avez pu
-néanmoins le rattacher à quelqu'un de ces sentiments qui nous
-apparaissent par-delà notre vie comme la véritable réalité, à une
-de «ces étoiles à qui il convient d'attacher notre char». Comprenant
-mal jusque-là la portée de l'art religieux au moyen âge, je m'étais
-dit, dans ma ferveur pour Ruskin: Il m'apprendra, car lui aussi, en
-quelques parcelles du moins, n'est-il pas la vérité? Il fera entrer
-mon esprit là où il n'avait pas accès, car il est la porte. Il me
-purifiera, car son inspiration est comme le lys de la vallée. Il
-m'enivrera et me vivifiera, car il est la vigne et la vie. Et j'ai senti
-en effet que le parfum mystique des rosiers de Saron n'était pas à
-tout jamais évanoui, puisqu'on le respire encore, au moins dans ses
-paroles. Et voici qu'en effet les pierres d'Amiens ont pris pour moi la
-dignité des pierres de Venise, et comme la grandeur qu'avait la Bible,
-alors qu'elle était encore vérité dans le cœur des hommes et beauté
-grave dans leurs œuvres. _La Bible d'Amiens_ n'était, dans l'intention
-de Ruskin, que le premier livre d'une série intitulée: _Nos pères
-nous ont dit_; et en effet si les vieux prophètes du porche d'Amiens
-furent sacrés à Ruskin, c'est que l'âme des artistes du XIIIe siècle
-était encore en eux. Avant même de savoir si je l'y trouverais, c'est
-l'âme de Ruskin que j'y allais chercher et qu'il a imprimée aussi
-profondément aux pierres d'Amiens qu'y avaient imprimé la leur ceux
-qui les sculptèrent, car les paroles du génie peuvent aussi bien que
-le ciseau donner aux choses une forme immortelle. La littérature aussi
-est une «lampe du sacrifice» qui se consume pour éclairer les
-descendants. Je me conformais inconsciemment à l'esprit du titre: _Nos
-pères nous ont dit_, en allant à Amiens dans ces pensées et dans le
-désir d'y lire la Bible de Ruskin. Car Ruskin, pour avoir cru en ces
-hommes d'autrefois, parce qu'en eux étaient la foi et la beauté,
-s'était trouvé écrire aussi sa Bible, comme eux pour avoir cru aux
-prophètes et aux apôtres avaient écrit la leur. Pour Ruskin, les
-statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos n'étaient peut-être plus
-tout à fait dans le même sens que pour les sculpteurs d'autrefois les
-statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos; elles étaient du moins
-l'œuvre pleine d'enseignements de grands artistes et d'hommes de foi,
-et le sens éternel des prophéties désapprises. Pour nous, si d'être
-l'œuvre de ces artistes et le sens de ces paroles ne suffit plus à
-nous les rendre précieuses qu'elles soient du moins pour nous les
-choses où Ruskin a trouvé cet esprit, frère du sien et père du
-nôtre. Avant que nous arrivions à la cathédrale, n'était-elle pas
-pour nous surtout celle qu'il avait aimée? et ne sentions-nous pas
-qu'il y avait encore des Saintes Écritures, puisque nous cherchions
-pieusement la Vérité dans ses livres. Et maintenant nous avons beau
-nous arrêter devant les statues d'Isaïe, de Jérémie, d'Ézéchiel et
-de Daniel en nous disant: «Voici les quatre grands prophètes, après
-ce sont les prophètes mineurs, mais il n'y a que quatre grands
-prophètes», il y en a un de plus qui n'est pas ici et dont pourtant
-nous ne pouvons pas dire qu'il est absent, car nous le voyons partout.
-C'est Ruskin: si sa statue n'est pas à la porte de la cathédrale[25],
-elle est à l'entrée de notre cœur. Ce prophète-là a cessé de faire
-entendre sa voix. Mais c'est qu'il a fini de dire toutes ses paroles.
-C'est aux générations de les reprendre en chœur.
-
-
-[Note 1: Cette partie de l'_Introduction_ était dédiée dans le
-_Mercure de France_, où elle parut d'abord sous forme d'article, à M.
-Léon Daudet. Je suis heureux de pouvoir lui renouveler ici le
-témoignage de ma reconnaissance profonde et de mon admirative amitié.]
-
-[Note 2: Voici, selon M. Collingwood, les circonstances dans lesquelles
-Ruskin écrivit ce livre:
-
-«M. Ruskin n'avait pas été à l'étranger depuis le printemps de
-1877, mais en août 1880, il se sentit en état de voyager de nouveau.
-Il partit faire un tour aux cathédrales du nord de la France,
-s'arrêtant auprès de ses vieilles connaissances, Abbeville, Amiens,
-Beauvais, Chartres, Rouen, et puis revint avec M. A. Severn et M.
-Brabanson à Amiens, où il passa la plus grande partie d'octobre. Il
-écrivait un nouveau livre la Bible d'Amiens, destinée à être aux
-_Seven Lamps_ ce que _Saint-Mark's Rest_ était aux _Stones of Venice._
-Il ne se sentit pas en état de faire un cours à des étrangers à
-Chesterfield, mais il visita de vieux amis à Eton, le 6 novembre 1880
-pour faire une conférence sur Amiens. Pour une fois il oublia ses
-notes, mais le cours ne fut pas moins brillant et intéressant.
-C'était, en réalité, le premier chapitre de son nouvel ouvrage _la
-Bible d'Amiens_, lui-même conçu comme le premier volume de _Our
-Fathers_, etc., _Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté_, etc.
-
-«Le ton nettement religieux de l'ouvrage fut remarqué comme marquant
-sinon un changement chez lui, du moins le développement très accusé
-d'une tendance qui avait dû se fortifier depuis un certain temps. Il
-avait passé de la phase du doute à la reconnaissance de la puissante
-et salutaire influence d'une religion grave; il était venu à une
-attitude d'esprit dans laquelle, sans se dédire en rien de ce qu'il
-avait dit contre les croyances étroites et les pratiques
-contradictoires, sans formuler aucune doctrine définie de la vie
-future, et sans adopter le dogme d'aucune secte, il regardait la crainte
-de Dieu et la révélation de l'Esprit Divin comme de grands faits et
-des mobiles à ne pas négliger dans l'étude de l'histoire, comme la
-base de la civilisation et les guides du progrès» (Collingwood, _The
-Life and work of John Ruskin_, II, p. 206 et suivantes). À propos du
-sous-titre de _la Bible d'Amiens_, que rappelle M. Collingwood
-(_Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté pour les garçons et les
-filles qui ont été tenus sur les fonts baptismaux_), je ferai
-remarquer combien il ressemble à d'autres sous-titres de Ruskin, par
-exemple à celui de _Mornings in Florence_: «De simples études sur
-l'Art chrétien pour les voyageurs anglais», et plus encore à celui de
-_Saint-Mark's Rest_: « Histoire de Venise pour les rares voyageurs qui
-se soucient encore de ses monuments.»]
-
-[Note 3: Le cœur de Shelley, arraché aux flammes devant lord Byron par
-Hunt, pendant l'incinération.--M. André Lebey (lui-même auteur d'un
-sonnet sur la mort de Shelley) m'adresse à ce sujet une intéressante
-rectification. Ce ne serait pas Hunt, mais Trelawney qui aurait retiré
-de la fournaise le cœur de Shelley, non sans se brûler gravement à la
-main. Je regrette de ne pouvoir publier ici la curieuse lettre de M.
-Lebey. Elle reproduit notamment ce passage des mémoires de Trelawney:
-«Byron me demanda de garder le crâne pour lui, mais me souvenant qu'il
-avait précédemment transformé un crâne en coupe à boire, je ne
-voulus pas que celui de Shelley fût soumis à cette profanation». La
-veille, pendant qu'on reconnaissait le corps de Williams, Byron avait
-dit à Trelawney: «Laissez-moi voir la mâchoire, je puis reconnaître
-aux dents quelqu'un avec qui j'ai conversé.» Mais, s'en tenant aux
-récits de Trelawney et sans même faire la part de la dureté que
-Childe Harold affectait volontiers devant le Corsaire, il faut se
-rappeler que, quelques lignes plus loin, Trelawney racontant
-l'incinération de Shelley, déclare: «Byron ne put soutenir ce
-spectacle et regagna à la nage le Bolivar.»]
-
-[Note 4: Voir l'admirable portrait, de saint Martin au livre I de _la
-Bible d'Amiens_: «Il accepte volontiers la coupe de l'amitié, il est
-le patron d'une honnête boisson. La farce de votre oie de la
-Saint-Martin est odorante à ses narines et sacrés pour lui sont les
-derniers rayons de l'été qui s'en va.»]
-
-[Note 5: Vous aurez peut-être alors comme moi la chance (si même vous
-ne trouvez pas le chemin indiqué par Ruskin) de voir la cathédrale,
-qui de loin ne semble qu'en pierres, se transfigurer tout à coup,
-et,--le soleil traversant de l'intérieur, rendant visibles et
-volatilisant ses vitraux sans peintures,--tenir debout vers le ciel,
-entre ses piliers de pierre, de géantes et immatérielles apparitions
-d'or vert et de flamme. Vous pourrez aussi chercher près des abattoirs
-le point de vue d'où est prise la gravure: «_Amiens, le jour des
-Trépassés._»]
-
-[Note 6: Les beautés de la cathédrale d'Amiens et du livre de Ruskin
-n'exigeant pas, pour être senties, l'ombre d'une notion d'architecture,
-et afin que cet article se suffise à lui-même, je n'ai employé que
-les termes techniques absolument courants, que tout le monde connaît et
-seulement quand la précision et la concision les rendaient
-nécessaires. Pour répondre à tout hasard au: «Faites comme si je ne
-le savais pas» de M. Jourdain de lecteurs trop modestes, je rappelle
-que la façade principale d'une cathédrale est toujours la façade
-ouest. Le porche de la façade occidentale ou porche occidental se
-compose généralement de trois porches, un principal et deux
-secondaires. La partie opposée de la cathédrale, c'est-à-dire la
-partie est, ne comporte aucun porche et se nomme abside. Le porche sud
-et le porche nord sont les porches des façades sud et nord. L'allée
-qui figure les bras de la croix dans les églises cruciformes se nomme
-transept. Un trumeau, dit Viollet-le-Duc, est un pilier qui divise en
-deux baies une porte principale. Le même Viollet-le-Duc appelle
-«quatre-feuilles» un membre d'architecture composé de quatre lobes
-circulaires.]
-
-[Note 7: _The Bible of Amiens_, IV, § 6, 7 et 8.]
-
-[Note 8: M. Paul Desjardins a parlé beaucoup mieux des pierres qui
-étaient restées plus longtemps ensemble que les cœurs.]
-
-[Note 9: Et regardée d'eux: je peux, en ce moment, même voir les
-hommes qui se hâtent vers la Somme accrue par la marée, en passant
-devant le porche qu'ils connaissent pourtant depuis si longtemps lever
-les yeux vers «l'Étoile de la Mer».]
-
-[Note 10: Commencées le 3 juillet 1508, les 120 stalles furent
-achevées en 1522, le jour de la Saint-Jean. Le bedeau, M. Regnault,
-vous laissera vous promener au milieu de la vie de tous ces personnages
-qui dans la couleur de leur personne, les lignes de leur geste, l'usure
-de leur manteau, la solidité de leur carrure, continuent à découvrir
-l'essence du bois, à montrer sa force et à chanter sa douceur. Vous
-verrez Joseph voyager sur la rampe, Pharaon dormir sur la crête où se
-déroule la figure de ses rêves, tandis que sur les miséricordes
-inférieures les devins s'occupent à les interpréter. Il vous laissera
-pincer sans risque d'aucun dommage pour elles les longues cordes de bois
-et vous les entendrez rendre comme un son d'instrument de musique, qui
-semble dire et qui prouve, en effet, combien elles sont indestructibles
-et ténues.]
-
-[Note 11: Mlle Marie Nordlinger, l'éminente artiste anglaise, me met
-sous les yeux une lettre de Ruskin où _Notre-Dame de Paris_, de Victor
-Hugo, est qualifiée de rebut de la littérature française.]
-
-[Note 12: _La Cathédrale de Rouen aux différentes heures du jour_, par
-Claude Monet (collection Camondo).--Comme «intérieurs» de
-cathédrales je ne connais que ceux, si beaux, du grand peintre Helleu.]
-
-[Note 13: _The Bible of Amiens_, III, § 50, 51, 52, 53, 54 (daté
-d'Avallon, 28 août 1882).]
-
-[Note 14: M. Huysmans dit: «Les Évangiles insistent pour qu'on ne
-confonde pas saint Jude avec Judas, ce qui eut lieu, du reste; et, à
-cause de sa similitude de nom avec le traître, pendant le moyen âge
-les chrétiens le renient... Il ne sort de son mutisme que pour poser
-une question au Christ sur la Prédestination et Jésus répond à
-côté ou pour mieux dire ne lui répond pas», et plus loin parle «du
-déplorable renom que lui vaut son homonyme Judas» (_La Cathédrale_,
-p. 454 et 455).]
-
-[Note 15: _The Bible of Amiens_, IV, § 30-36.]
-
-[Note 16: Ézéchiel, I, 16.]
-
-[Note 17: Daniel, VI, 22.]
-
-[Note 18: Joël, I, 7 et II, 10.]
-
-[Note 19: Amos, IV, 7.]
-
-[Note 20: Habakuk, II, 1.]
-
-[Note 21: Sophonie, II, 15; I, 12; II, 14.]
-
-[Note 22: Ruskin en arrivant à cette porte dit: «Si vous venez, bonne
-protestante ma lectrice, venez civilement, et veuillez vous souvenir que
-jamais le culte d'aucune femme morte ou vivante n'a nui à une créature
-humaine--mais que le culte de l'argent, le culte de la perruque, le
-culte du chapeau tricorne et à plumes, ont fait et font beaucoup plus
-de mal, et que tous offensent des millions de fois plus le Dieu du Ciel,
-de la Terre et des Étoiles, que toutes les plus absurdes et les plus
-charmantes erreurs commises par les générations de ses simples enfants
-sur ce que la Vierge Mère pourrait ou voudrait, ou ferait, ou
-éprouverait pour eux.»]
-
-[Note 23: Et les moulages de plusieurs des statues dont il a été
-parlé ici et aussi des stalles du chœur.]
-
-[Note 24: _The Bible of Amiens_, IV, 52 et suivants.]
-
-[Note 25: M. André Michel qui nous a fait l'honneur de mentionner cette
-étude dans une causerie artistique du _Journal des Débats_ semble
-avoir vu dans ces dernières lignes une sorte de regret de ne pas
-trouver la statue de Ruskin devant la cathédrale, presque un désir de
-l'y voir et, pour tout dire, poindre déjà le projet de demander qu'on
-l'y élève un jour. Rien n'était plus loin de notre pensée. Il nous
-suffit, et il nous plaît mieux, de rencontrer Ruskin chaque fois que
-nous allons à Amiens sous les traits du «Voyageur mystérieux» avec
-qui Renan conversa en Terre Sainte. Mais enfin, puisqu'on dresse tant de
-statues (et puisque M. André Michel nous en donne l'idée qui ne nous
-serait jamais venue à l'esprit), avouons qu'une statue de Ruskin à
-Amiens aurait au moins, sur une autre, l'avantage de signifier quelque
-chose. Nous le voyons très bien sur une des places d'Amiens «comme un
-étranger descendu dans la ville», comme dit, du bronze d'Alfred de
-Vigny, M. Boislèves.]
-
-
-
-
-III--JOHN RUSKIN
-
-
-Comme «les Muses quittant Apollon leur père pour aller éclairer le
-monde[26]», une à une les idées de Ruskin avaient quitté la tête
-divine qui les avait portées et, incarnées en livres vivants, étaient
-allées enseigner les peuples. Ruskin s'était retiré dans la solitude
-où vont souvent finir les existences prophétiques jusqu'à ce qu'il
-plaise à Dieu de rappeler à lui le cénobite ou l'ascète dont la
-tâche surhumaine est finie. Et l'on ne put que deviner, à travers le
-voile tendu par des mains pieuses, le mystère qui s'accomplissait, la
-lente destruction d'un cerveau périssable qui avait abrité une
-postérité immortelle.
-
-Aujourd'hui la mort a fait entrer l'humanité en possession de
-l'héritage immense que Ruskin lui avait légué. Car l'homme de génie
-ne peut donner naissance à des œuvres qui ne mourront pas qu'en les
-créant à l'image non de l'être mortel qu'il est, mais de l'exemplaire
-d'humanité qu'il porte en lui. Ses pensées lui sont, en quelque sorte,
-prêtées pendant sa vie, dont elles sont les compagnes. À sa mort,
-elles font retour à l'humanité et l'enseignent. Telle cette demeure
-auguste et familière de la rue de La Rochefoucauld qui s'appela la
-maison de Gustave Moreau tant qu'il vécut et qui s'appelle, depuis
-qu'il est mort, le Musée Gustave Moreau.
-
-Il y a depuis longtemps un Musée John Ruskin[27]. Son catalogue semble
-un abrégé de tous les arts et de toutes les sciences. Des
-photographies de tableaux de maîtres y voisinent avec des collections
-de minéraux, comme dans la maison de Gœthe. Comme le Musée Ruskin,
-l'œuvre de Ruskin est universelle. Il chercha la vérité, il trouva la
-beauté jusque dans les tableaux chronologiques et dans les lois
-sociales. Mais les logiciens ayant donné des «Beaux Arts[28]» une
-définition qui exclut aussi bien la minéralogie que l'économie
-politique, c'est seulement de la partie de l'œuvre de Ruskin qui
-concerne les «Beaux Arts» tels qu'on les entend généralement, de
-Ruskin esthéticien et critique d'art que j'aurai à parler ici.
-
-
-On a d'abord dit qu'il était réaliste. Et, en effet, il a souvent
-répété que l'artiste devait s'attacher à la pure imitation de la
-nature, «sans rien rejeter, sans rien mépriser, sans rien choisir».
-
-Mais on a dit aussi qu'il était intellectualiste parce qu'il a écrit
-que le meilleur tableau était celui qui renfermait les pensées les
-plus hautes. Parlant du groupe d'enfants qui, au premier plan de la
-_Construction de Carthage_ de Turner, s'amusent à faire voguer des
-petits bateaux, il concluait: «Le choix exquis de cet épisode, comme
-moyen d'indiquer le génie maritime d'où devait sortir la grandeur
-future de la nouvelle cité, est une pensée qui n'eût rien perdu à
-être écrite, qui n'a rien à faire avec les technicismes de l'art.
-Quelques mots l'auraient transmise à l'esprit aussi complètement que
-la représentation la plus achevée du pinceau. Une pareille pensée est
-quelque chose de bien supérieur à tout art; c'est de la poésie de
-l'ordre le plus élevé. De même, ajoute Milsand[29] qui cite ce
-passage, en analysant une _Sainte Famille_ de Tintoret, le trait auquel
-Ruskin reconnaît le grand maître c'est un mur en ruines et un
-commencement de bâtisse, au moyen desquels l'artiste fait
-symboliquement comprendre que la nativité du Christ était la fin de
-l'économie juive et l'avènement de la nouvelle alliance. Dans une
-composition du même Vénitien, une _Crucifixion_, Ruskin voit un
-chef-d'œuvre de peinture parce que l'auteur a su, par un incident en
-apparence insignifiant, par l'introduction d'un âne broutant des palmes
-à l'arrière-plan du Calvaire, affirmer l'idée profonde que c'était
-le matérialisme juif, avec son attente d'un Messie tout temporel et
-avec la déception de ses espérances lors de l'entrée à Jérusalem,
-qui avait été la cause de la haine déchaînée contre le Sauveur et,
-par là, de sa mort.»
-
-On a dit qu'il supprimait la part de l'imagination dans l'art en y
-faisant à la science une part trop grande. Ne disait-il pas que
-«chaque classe de rochers, chaque variété de sol, chaque espèce de
-nuage doit être étudiée et rendue avec une exactitude géologique et
-météorologique?... Toute formation géologique a ses traits essentiels
-qui n'appartiennent qu'à elle, ses lignes déterminées de fracture qui
-donnent naissance à des formes constantes dans les terrains et les
-rochers, ses végétaux particuliers, parmi lesquels se dessinent encore
-des différences plus particulières par suite des variétés
-d'élévation et de température. Le peintre observe dans la plante tous
-ses caractères de forme et de couleur... saisit ses lignes de rigidité
-ou de repos... remarque ses habitudes locales, son amour ou sa
-répugnance pour telle ou telle exposition, les conditions qui la font
-vivre ou qui la font périr. Il l'associe... à tous les traits des
-lieux qu'elle habite... Il doit retracer la fine fissure et la courbe
-descendante et l'ombre ondulée du sol qui s'éboule et cela le rendre
-d'un doigt aussi léger que les touches de la pluie... Un tableau est
-admirable en raison du nombre et de l'importance des renseignements
-qu'il nous fournit sur les réalités.»
-
-Mais on a dit, en revanche, qu'il ruinait la science en y faisant la
-place trop grande à l'imagination. Et, de fait, on ne peut s'empêcher
-de penser au finalisme naïf de Bernardin de Saint-Pierre disant que
-Dieu a divisé les melons par tranches pour que l'homme les mange plus
-facilement, quand on lit des pages comme celle-ci: «Dieu a employé la
-couleur dans sa création comme l'accompagnement de tout ce qui est pur
-et précieux, tandis qu'il a réservé aux choses d'une utilité
-seulement matérielle ou aux choses nuisibles les teintes communes.
-Regardez le cou d'une colombe et comparez-le au dos gris d'une vipère.
-Le crocodile est gris, l'innocent lézard est d'un vert splendide.»
-
-Si l'on a dit qu'il réduisait l'art à n'être que le vassal de la
-science, comme il a poussé la théorie de l'œuvre d'art considérée
-comme renseignement sur la nature des choses jusqu'à déclarer qu'«un
-Turner en découvre plus sur la nature des roches qu'aucune académie
-n'en saura jamais», et qu'«un Tintoret n'a qu'à laisser aller sa
-main pour révéler sur le jeu des muscles une multitude de vérités
-qui déjoueront tous les anatomistes de la terre», on a dit aussi qu'il
-humiliait la science devant l'art.
-
-On a dit enfin que c'était un pur esthéticien et que sa seule religion
-était celle de la Beauté, parce qu'en effet il l'aima toute sa vie.
-
-Mais, par contre, on a dit que ce n'était même pas un artiste, parce
-qu'il faisait intervenir dans son appréciation de la beauté des
-considérations peut-être supérieures, mais en tous cas étrangères
-à l'esthétique. Le premier chapitre des _Sept lampes de
-l'architecture_ prescrit à l'architecte de se servir des matériaux les
-plus précieux et les plus durables, et fait dériver ce devoir du
-sacrifice de Jésus, et des conditions permanentes du sacrifice
-agréable à Dieu, conditions qu'on n'a pas lieu de considérer comme
-modifiées, Dieu ne nous ayant pas fait connaître expressément
-qu'elles l'aient été. Et dans les _Peintres modernes_, pour trancher
-la question de savoir qui a raison des partisans de la couleur et des
-adeptes du clair-obscur, voici un de ses arguments: «Regardez
-l'ensemble de la nature et comparez généralement les arcs-en-ciel, les
-levers de soleil, les roses, les violettes, les papillons, les oiseaux,
-les poissons rouges, les rubis, les opales, les coraux, avec les
-alligators, les hippopotames, les requins, les limaces, les ossements,
-les moisissures, le brouillard et la masse des choses qui corrompent,
-qui piquent, qui détruisent, et vous sentirez alors comme la question
-se pose entre les coloristes et les clair-obscuristes, lesquels ont la
-nature et la vie de leur côté, lesquels le péché et la mort.»
-
-Et comme on a dit de Ruskin tant de choses contraires, on en a conclu
-qu'il était contradictoire.
-
-De tant d'aspects de la physionomie de Ruskin, celui qui nous est le
-plus familier, parce que c'est celui dont nous possédons, si l'on peut
-ainsi parler, le plus beau portrait, le plus étudié et le mieux venu,
-le plus frappant et le plus célèbre[30], et pour mieux; dire, jusqu'à
-ce jour, le seul[31], c'est le Ruskin qui n'a connu toute sa vie qu'une
-religion: celle de la Beauté.
-
-Que l'adoration de la Beauté ait été, en effet, l'acte perpétuel de
-la vie de Ruskin, cela peut être vrai à la lettre; mais j'estime que
-le but de cette vie, son intention profonde, secrète et constante
-était autre, et si je le dis, ce n'est pas pour prendre le contrepied
-du système de M. de la Sizeranne, mais pour empêcher qu'il ne soit
-rabaissé dans l'esprit des lecteurs par une interprétation fausse,
-mais naturelle et comme inévitable.
-
-Non seulement la principale religion de Ruskin fut la religion tout
-court (et je reviendrai sur ce point tout à l'heure, car il domine et
-caractérise son esthétique), mais, pour nous en tenir en ce moment à
-la «Religion de la Beauté», il faudrait avertir notre temps qu'il ne
-peut prononcer ces mots, s'il veut faire une allusion juste à Ruskin,
-qu'en redressant le sens que son dilettantisme esthétique est trop
-porté à leur donner. Pour un âge, en effet, de dilettantes et
-d'esthètes, un adorateur de la Beauté, c'est un homme qui, ne
-pratiquant pas d'autre culte que le sien et ne reconnaissant pas d'autre
-dieu qu'elle, passerait sa vie dans la jouissance que donne la
-contemplation voluptueuse des œuvres d'art.
-
-Or, pour des raisons dont la recherche toute métaphysique dépasserait
-une simple étude d'art, la Beauté ne peut pas être aimée d'une
-manière féconde si on l'aime seulement pour les plaisirs qu'elle
-donne. Et, de même que la recherche du bonheur pour lui-même n'atteint
-que l'ennui, et qu'il faut pour le trouver chercher autre chose que lui,
-de même le plaisir esthétique nous est donné par surcroît si nous
-aimons la Beauté pour elle-même, comme quelque chose de réel existant
-en dehors de nous et infiniment plus important que la joie qu'elle nous
-donne. Et, très loin d'avoir été un dilettante ou un esthète, Ruskin
-fut précisément le contraire, un de ces hommes à la Carlyle, averti
-par leur génie de la vanité de tout plaisir et, en même temps, de la
-présence auprès d'eux d'une réalité éternelle, intuitivement
-perçue par l'inspiration. Le talent leur est donné comme un pouvoir de
-fixer cette réalité à la toute-puissance et à l'éternité de
-laquelle, avec enthousiasme et comme obéissant à un commandement de la
-conscience, ils consacrent, pour lui donner quelque valeur, leur vie
-éphémère. De tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à
-déchiffrer, sont avertis des parties de la réalité sur lesquelles
-leurs dons spéciaux leur départissent une lumière particulière, par
-une sorte de démon qui les guide, de voix qu'ils entendent,
-l'éternelle inspiration des êtres géniaux. Le don spécial, pour
-Ruskin, c'était le sentiment de la beauté, dans la nature comme dans
-l'art. Ce fut dans la Beauté que son tempérament le conduisit à
-chercher la réalité, et sa vie toute religieuse en reçut un emploi
-tout esthétique. Mais cette Beauté à laquelle il se trouva ainsi
-consacrer sa vie ne fut pas conçue par lui comme un objet de jouissance
-fait pour la charmer, mais comme une réalité infiniment plus
-importante que la vie, pour laquelle il aurait donné la sienne. De là
-vous allez voir découler toute l'esthétique de Ruskin. D'abord vous
-comprendrez que les années où il fait connaissance avec une nouvelle
-école d'architecture et de peinture aient pu être les dates
-principales de sa vie morale. Il pourra parler des années où le
-gothique lui apparut avec la même gravité, le même retour ému, la
-même sérénité qu'un chrétien parle du jour où la vérité lui fut
-révélée. Les événements de sa vie sont intellectuels et les dates
-importantes sont celles où il pénètre une nouvelle forme d'art,
-l'année où il comprend Abbeville, l'année où il comprend Rouen, le
-jour où la peinture de Titien et les ombres dans la peinture de Titien
-lui apparaissent comme plus nobles que la peinture de Rubens, que les
-ombres dans la peinture de Rubens.
-
-Vous comprendrez ensuite que, le poète étant pour Ruskin, comme pour
-Carlyle, une sorte de scribe écrivant sous la dictée de la nature une
-partie plus ou moins importante de son secret, le premier devoir de
-l'artiste est de ne rien ajouter de son propre crû à ce message divin.
-De cette hauteur vous verrez s'évanouir, comme des nuées qui se
-traînent à terre, les reproches de réalisme aussi bien que
-d'intellectualisme adressés à Ruskin. Si ces objections ne portent
-pas, c'est qu'elles ne visent pas assez haut. Il y a dans ces critiques
-erreur d'altitude. La réalité que l'artiste doit enregistrer est à la
-fois matérielle et intellectuelle. La matière est réelle parce
-qu'elle est une expression de l'esprit. Quant à la simple apparence,
-nul n'a plus raillé que Ruskin ceux qui voient dans son imitation le
-but de l'art. «Que l'artiste, dit-il, ait peint le héros ou son
-cheval, notre jouissance, en tant qu'elle est causée par la perfection
-du faux semblant est exactement la même. Nous ne la goûtons qu'en
-oubliant le héros et sa monture pour considérer exclusivement
-l'adresse de l'artiste. Vous pouvez envisager des larmes comme l'effet
-d'un artifice ou d'une douleur, l'un ou l'autre à votre gré; mais l'un
-et l'autre en même temps, jamais; si elles vous émerveillent comme un
-chef-d'œuvre de mimique, elles ne sauraient vous toucher comme un signe
-de souffrance.» S'il attache tant d'importance à l'aspect des choses,
-c'est que seul il révèle leur nature profonde. M. de La Sizeranne a
-admirablement traduit une page où Ruskin montre que les lignes
-maîtresses d'un arbre nous font voir quels arbres néfastes l'ont jeté
-de côté, quels vents l'ont tourmenté, etc. La configuration d'une
-chose n'est pas seulement l'image de sa nature, c'est le mot de sa
-destinée et le tracé de son histoire.
-
-Une autre conséquence de cette conception de l'art est celle-ci: si la
-réalité est une et si l'homme de génie est celui qui la voit,
-qu'importe la matière dans laquelle il la figure, que ce soit des
-tableaux, des statues, des symphonies, des lois, des actes? Dans ses
-_Héros_, Carlyle ne distingue pas entre Shakespeare et Cromwell, entre
-Mahomet et Burns. Emerson compte parmi ses _Hommes représentatifs de
-l'humanité_ aussi bien Swedenborg que Montaigne. L'excès du système,
-c'est, à cause de l'unité de la réalité traduite, de ne pas
-différencier assez profondément les divers modes de traduction.
-Carlyle dit qu'il était inévitable que Boccace et Pétrarque fussent
-de bons diplomates, puisqu'ils étaient de bons poètes. Ruskin commet
-la même erreur quand il dit qu'«une peinture est belle dans la mesure
-où les idées qu'elle traduit en images sont indépendantes de la
-langue des images». Il me semble que, si le système de Ruskin pèche
-par quelque côté, c'est par celui-là. Car la peinture ne peut
-atteindre la réalité une des choses, et rivaliser par là avec la
-littérature, qu'à condition de ne pas être littéraire.
-
-Si Ruskin a promulgué le devoir pour l'artiste d'obéir scrupuleusement
-à ces «voix» du génie qui lui disent ce qui est réel et doit être
-transcrit, c'est que lui-même a éprouvé ce qu'il y a de véritable
-dans l'inspiration, d'infaillible dans l'enthousiasme, de fécond dans
-le respect. Seulement, quoique ce qui excite l'enthousiasme, ce qui
-commande le respect, ce qui provoque l'inspiration soit différent pour
-chacun, chacun finit par lui attribuer un caractère plus
-particulièrement sacré. On peut dire que pour Ruskin cette
-révélation, ce guide, ce fut la Bible: «J'en lisais chaque passage,
-comme s'il avait été écrit par la main même de Dieu. Et cet état
-d'esprit, fortifié avec les années, a rendu profondément graves pour
-moi bien des passages des auteurs profanes, frivoles pour un lecteur
-irréligieux. C'est d'elle que j'ai appris les symboles d'Homère et la
-foi d'Horace.»
-
-Arrêtons-nous ici comme à un point fixe, au centre de gravité de
-l'esthétique ruskinienne. C'est ainsi que son sentiment religieux a
-dirigé son sentiment esthétique. Et d'abord, à ceux qui pourraient
-croire qu'il l'altéra, qu'à l'appréciation artistique des monuments,
-des statues, des tableaux il mêla des considérations religieuses qui
-n'y ont que faire, répondons que ce fut tout le contraire. Ce quelque
-chose de divin que Ruskin sentait au fond du sentiment que lui
-inspiraient les œuvres d'art, c'était précisément ce que ce
-sentiment avait de profond, d'original et qui s'imposait à son goût
-sans être susceptible d'être modifié. Et le respect religieux qu'il
-apportait à l'expression de ce sentiment, sa peur de lui faire subir en
-le traduisant la moindre déformation, l'empêcha, au contraire de ce
-qu'on a souvent pensé, de mêler jamais à ses impressions devant les
-œuvres d'art aucun artifice de raisonnement qui leur fût étranger. De
-sorte que ceux qui voient en lui un moraliste et un apôtre aimant dans
-l'art ce qui n'est pas l'art, se trompent à l'égal de ceux qui,
-négligeant l'essence profonde de son sentiment esthétique, le
-confondent avec un dilettantisme voluptueux. De sorte enfin que sa
-ferveur religieuse, qui avait été le signe de sa sincérité
-esthétique, la renforça encore et la protégea de toute atteinte
-étrangère. Que telle ou telle des conceptions de son surnaturel
-esthétique soit fausse, c'est ce qui, à notre avis, n'a aucune
-importance. Tous ceux qui ont quelque notion des lois de développement
-du génie savent que sa force se mesure plus à la force de ses
-croyances qu'à ce que l'objet de ces croyances peut avoir de
-satisfaisant pour le sens commun. Mais, puisque le christianisme de
-Ruskin tenait à l'essence même de sa nature intellectuelle, ses
-préférences artistiques, aussi profondes, devaient avoir avec lui
-quelque parenté. Aussi, de même que l'amour des paysages de Turner
-correspondait chez Ruskin à cet amour de la nature qui lui donna ses
-plus grandes joies, de même à la nature foncièrement chrétienne de
-sa pensée correspondit sa prédilection permanente, qui domine toute sa
-vie, toute son œuvre, pour ce qu'on peut appeler l'art chrétien:
-l'architecture et la sculpture du moyen âge français, l'architecture,
-la sculpture et la peinture du moyen âge italien. Avec quelle passion
-désintéressée il en aima les œuvres, vous n'avez pas besoin d'en
-chercher les traces dans sa vie, vous en trouverez la preuve dans ses
-livres. Son expérience était si vaste, que bien souvent les
-connaissances les plus approfondies dont il fait preuve dans un ouvrage
-ne sont utilisées ni mentionnées, même par une simple allusion, dans
-ceux des autres livres où elles seraient à leur place. Il est si riche
-qu'il ne nous prête pas ses paroles; il nous les donne et ne les
-reprend plus. Vous savez, par exemple, qu'il écrivit un livre sur la
-cathédrale d'Amiens. Vous en pourriez conclure que c'est la cathédrale
-qu'il aimait le plus ou qu'il connaissait le mieux. Pourtant, dans les
-_Sept Lampes de l'Architecture_, où la cathédrale de Rouen est citée
-quarante fois comme exemple, celle de Bayeux neuf fois, Amiens n'est pas
-cité une fois. Dans _Val d'Arno_, il nous avoue que l'église qui lui a
-donné la plus profonde ivresse du gothique est Saint-Urbain de Troyes.
-Or, ni dans les _Sept Lampes_ ni dans _la Bible d'Amiens_, il n'est
-question une seule fois de Saint-Urbain[32]. Pour ce qui est de
-l'absence de références à Amiens dans les _Sept Lampes_, vous pensez
-peut-être qu'il n'a connu Amiens qu'à la fin de sa vie? Il n'en est
-rien. En 1859, dans une conférence faite à Kensington, il compare
-longuement la _Vierge Dorée_ d'Amiens avec les statues d'un art moins
-habile, mais d'un sentiment plus profond, qui semblent soutenir le
-porche occidental de Chartres. Or, dans _la Bible d'Amiens_ où nous
-pourrions croire qu'il a réuni tout ce qu'il avait pensé sur Amiens,
-pas une seule fois, dans les pages où il parle de la _Vierge Dorée_,
-il ne fait allusion aux statues de Chartres. Telle est la richesse
-infinie de son amour, de son savoir. Habituellement, chez un écrivain,
-le retour à de certains exemples préférés, sinon même la
-répétition de certains développements, vous rappelle que vous avez
-affaire à un homme qui eut une certaine vie, telles connaissances qui
-lui tiennent lieu de telles autres, une expérience limitée dont il
-tire tout le profit qu'il peut. Rien qu'en consultant les index des
-différents ouvrages de Ruskin, la perpétuelle nouveauté des œuvres
-citées, plus encore le dédain d'une connaissance dont il s'est servi
-une fois et, bien souvent, son abandon à tout jamais, donnent l'idée
-de quelque chose de plus qu'humain, ou plutôt l'impression que chaque
-livre est d'un homme nouveau, qui a un savoir différent, pas la même
-expérience, une autre vie.
-
-C'était le jeu charmant de sa richesse inépuisable de tirer des
-écrins merveilleux de sa mémoire des trésors toujours nouveaux: un
-jour la rose précieuse d'Amiens, un jour la dentelle dorée du porche
-d'Abbeville, pour les marier aux bijoux éblouissants d'Italie.
-
-Il pouvait, en effet, passer ainsi d'un pays à l'autre, car la même
-âme qu'il avait adorée dans les pierres de Pise était celle aussi qui
-avait donné aux pierres de Chartres leur forme immortelle. L'unité de
-l'art chrétien au moyen âge, des bords de la Somme aux rives de
-l'Arno, nul ne l'a sentie comme lui, et il a réalisé dans nos cœurs
-le rêve des grands papes du moyen âge: l'«Europe chrétienne». Si,
-comme on l'a dit, son nom doit rester attaché au préraphaélisme, on
-devrait entendre par là non celui d'après Turner, mais celui d'avant
-Raphaël. Nous pouvons oublier aujourd'hui les services qu'il a rendus
-à Hunt, à Rossetti, à Millais; mais ce qu'il a fait pour Giotto, pour
-Carpaccio, pour Bellini, nous ne le pouvons pas. Son œuvre divine ne
-fut pas de susciter des vivants, mais de ressusciter des morts.
-
-Cette unité de l'art chrétien du moyen âge n'apparaît-elle pas à
-tout moment dans la perspective de ces pages où son imagination
-éclaire çà et là les pierres de France d'un reflet magique d'Italie?
-Voyez-le, dans _Pleasures of England_, vous dire: «Tandis qu'à Padoue
-la Charité de Giotto foule aux pieds des sacs d'or, tous les trésors
-de la terre, donne du blé et des fleurs et tend à Dieu dans sa main
-son cœur enflammé, au portail d'Amiens la Charité se contente de
-jeter sur un mendiant un solide manteau de laine de la manufacture de la
-ville.» Voyez-le, dans _Nature of Gothic_, comparer la manière dont
-les flammes sont traitées dans le gothique italien et dans le gothique
-français, dont le porche de Saint-Maclou de Rouen est pris comme
-exemple. Et, dans les _Sept Lampes de l'architecture_, à propos de ce
-même porche, voyez encore se jouer sur ses pierres grises comme un peu
-des couleurs de l'Italie.
-
-«Les bas-reliefs du tympan du portail de Saint-Maclou, à Rouen,
-représentent le Jugement dernier, et la partie de l'Enfer est traitée
-avec une puissance à la fois terrible et grotesque, que je ne pourrais
-mieux définir que comme un mélange des esprits d'Orcagna et de
-Hogarth. Les démons sont peut-être même plus effrayants que ceux
-d'Orcagna; et dans certaines expressions de l'humanité dégradée, dans
-son suprême désespoir, le peintre anglais est au moins égalé. Non
-moins farouche est l'imagination qui exprime la fureur et la crainte,
-même dans la manière de placer les figures. Un mauvais ange, se
-balançant sur son aile, conduit les troupes des damnés hors du siège
-du Jugement; ils sont pressés par lui si furieusement, qu'ils sont
-emmenés non pas simplement à l'extrême limite de cette scène que le
-sculpteur a enfermée ailleurs à l'intérieur du tympan, mais hors du
-tympan et _dans les niches_ de la voûte; pendant que les flammes qui
-les suivent, activées, comme il semble, par le mouvement des ailes des
-anges, font irruption aussi dans les niches et jaillissent au travers de
-leurs réseaux, les trois niches les plus basses étant représentées
-comme tout en feu, tandis que, au lieu de leur dais voûté et côtelé
-habituel, il y a un démon sur le toit de chacune, avec ses ailes
-pliées, grimaçant hors de l'ombre noire.»
-
-Ce parallélisme des différentes sortes d'arts et des différents pays
-n'était pas le plus profond auquel il dût s'arrêter. Dans les
-symboles païens et dans les symboles chrétiens, l'identité de
-certaines idées religieuses devaient le frapper[33]. M. Ary Renan[34] a
-remarqué, avec profondeur, ce qu'il y a déjà du Christ dans le
-Prométhée de Gustave Moreau. Ruskin, que sa dévotion à l'art
-chrétien ne rendit jamais contempteur du paganisme[35], a comparé,
-dans un sentiment esthétique et religieux, le lion de saint Jérôme au
-lion de Némée, Virgile à Dante, Samson à Hercule, Thésée au Prince
-Noir, les prédictions d'Isaïe aux prédictions de la Sybille de Cumes.
-Il n'y a certes pas lieu de comparer Ruskin à Gustave Moreau, mais on
-peut dire qu'une tendance naturelle, développée par la fréquentation
-des Primitifs, les avait conduits tous deux à proscrire en art
-l'expression des sentiments violents, et, en tant qu'elle s'était
-appliquée à l'étude des symboles, à quelque fétichisme dans
-l'adoration des symboles eux-mêmes, fétichisme peu dangereux
-d'ailleurs pour des esprits si attachés au fond au sentiment symbolisé
-qu'ils pouvaient passer d'un symbole à l'autre, sans être arrêtés
-par les diversités de pure surface. Pour ce qui est de la prohibition
-systématique de l'expression des émotions violentes en art, le
-principe que M. Ary Renan a appelé le principe de la Belle Inertie, où
-le trouver mieux défini que dans les pages des «Rapports de
-Michel-Ange et du Tintoret[36]»? Quant à l'adoration un peu exclusive
-des symboles, l'étude de l'art du moyen âge italien et français n'y
-devait-elle pas fatalement conduire? Et comme, sous l'œuvre d'art,
-c'était l'âme d'un temps qu'il cherchait, la ressemblance de ces
-symboles du portail de Chartres aux fresques de Pise devait
-nécessairement le toucher comme une preuve de l'originalité typique de
-l'esprit qui animait alors les artistes, et leurs différences comme un
-témoignage de sa variété. Chez tout autre les sensations esthétiques
-eussent risqué d'être refroidies par le raisonnement. Mais tout chez
-lui était amour et l'iconographie, telle qu'il l'entendait, se serait
-mieux appelée iconolâtrie. À point, d'ailleurs, la critique d'art
-fait place à quelque chose de plus grand peut-être; elle a presque les
-procédés de la science, elle contribue à l'histoire. L'apparition
-d'un nouvel attribut aux porches des cathédrales ne nous avertit pas de
-changements moins profonds dans l'histoire, non seulement de l'art, mais
-de la civilisation, que ceux qu'annonce aux géologues l'apparition
-d'une nouvelle espèce sur la terre. La pierre sculptée par la nature
-n'est pas plus instructive que la pierre sculptée par l'artiste, et
-nous ne tirons pas un profit plus grand de celle qui nous conserve un
-ancien monstre que de celle qui nous montre un nouveau dieu.
-
-Les dessins qui accompagnent les écrits de Ruskin sont à ce point de
-vue très significatifs. Dans une même planche, vous pourrez voir un
-même motif d'architecture, tel qu'il est traité à Lisieux, à Bayeux,
-à Vérone et à Padoue, comme s'il s'agissait des variétés d'une
-même espèce de papillons sous différents cieux. Mais jamais cependant
-ces pierres qu'il a tant aimées ne deviennent pour lui des exemples
-abstraits. Sur chaque pierre vous voyez la nuance de l'heure unie à la
-couleur des siècles. «Courir à Saint-Wulfram d'Abbeville, nous
-dit-il, _avant que le soleil ait quitté les tours_, fut toujours pour
-moi une de ces joies pour lesquelles il faut chérir le passé jusqu'à
-la fin.» Il alla même plus loin; il ne sépara pas les cathédrales de
-ce fond de rivières et de vallées où elles apparaissent au voyageur
-qui les approche, comme dans un tableau de primitif. Un de ses dessins
-les plus instructifs à cet égard est celui que reproduit la deuxième
-gravure de _Our Fathers have told us_, et qui est intitulée: _Amiens,
-le jour des Trépassés._ Dans ces villes d'Amiens, d'Abbeville, de
-Beauvais, de Rouen, qu'un séjour de Ruskin à consacrées, il passait
-son temps à dessiner tantôt dans les églises («sans être inquiété
-par le sacristain»), tantôt en plein air. Et ce durent être dans ces
-villes de bien charmantes colonies passagères, que cette troupe de
-dessinateurs, de graveurs qu'il emmenait avec lui, comme Platon nous
-montre les sophistes suivant Protagoras de ville en ville, semblables
-aussi aux hirondelles, à l'imitation desquelles ils s'arrêtaient de
-préférence aux vieux toits, aux tours anciennes des cathédrales.
-Peut-être pourrait-on retrouver encore quelques-uns de ces disciples de
-Ruskin qui l'accompagnaient aux bords de cette Somme évangélisée de
-nouveau, comme si étaient revenus les temps de saint Firmin et de saint
-Salve, et qui, tandis que le nouvel apôtre parlait, expliquait Amiens
-comme une Bible, prenaient au lieu de notes, des dessins, notes
-gracieuses dont le dossier se trouve sans doute dans une salle de musée
-anglais, et où j'imagine que la réalité doit être légèrement
-arrangée, dans le goût de Viollet-le-Duc. La gravure _Amiens, le jour
-des Trépasses_, semble mentir un peu pour la beauté. Est-ce la
-perspective seule, qui approche ainsi, des bords d'une Somme élargie,
-la cathédrale et l'église Saint-Leu? Il est vrai que Ruskin pourrait
-nous répondre en reprenant à son compte les paroles de Turner qu'il a
-citées dans _Eagles Nest_ et qu'a traduites M. de la Sizeranne:
-«Turner, dans la première période de sa vie, était quelquefois de
-bonne humeur et montrait aux gens ce qu'il faisait. Il était un jour à
-dessiner le port de Plymouth et quelques vaisseaux, à un mille ou deux
-de distance, vus à contre-cour. Ayant montré ce dessin à un officier
-de marine, celui-ci observa avec surprise et objecta avec une très
-compréhensible indignation que les vaisseaux de ligne n'avaient pas de
-sabords. «Non, dit Turner, certainement non. Si vous montez sur le mont
-Edgecumbe et si vous regardez les vaisseaux à contre-jour, sur le
-soleil couchant, vous verrez que vous ne pouvez apercevoir les
-sabords.--Bien, dit l'officier, toujours indigné, mais vous savez qu'il
-y a là des sabords?--«Oui, dit Turner, je le sais de reste, mais mon
-affaire est de dessiner ce que je vois, non ce que je sais.»
-
-Si, étant à Amiens, vous allez dans la direction de l'abattoir, vous
-aurez une vue qui n'est pas différente de celle de la gravure. Vous
-verrez l'éloignement disposer, à la façon mensongère et heureuse
-d'un artiste, des monuments, qui reprendront, si ensuite vous vous
-rapprochez, leur position primitive, toute différente; vous le verrez,
-par exemple, inscrire dans la façade de la cathédrale la figure d'une
-des machines à eau de la ville et faire de la géométrie plane avec de
-la géométrie dans l'espace. Que si néanmoins vous trouvez ce paysage,
-composé avec goût par la perspective, un peu différent de celui que
-relate le dessin de Ruskin, vous pourrez en accuser surtout les
-changements qu'ont apportés dans l'aspect de la ville les presque vingt
-années écoulées depuis le séjour qu'y fît Ruskin, et, comme il l'a
-dit pour un autre site qu'il aimait, «tous les _embellissements_
-survenus, depuis que j'ai composé et médité là[37]».
-
-Mais du moins cette gravure de _la Bible d'Amiens_ aura associé dans
-votre souvenir les bords de la Somme et la cathédrale plus que votre
-vision n'eût sans doute pu le faire à quelque point de la ville que
-vous vous fussiez placé. Elle vous prouvera mieux que tout ce que
-j'aurais pu dire, que Ruskin ne séparait pas la beauté des
-cathédrales du charme de ces pays d'où elles surgirent, et que chacun
-de ceux qui les visite goûte encore dans la poésie particulière du
-pays et le souvenir brumeux ou doré de l'après-midi qu'il y a passé.
-Non seulement le premier chapitre de _la Bible d'Amiens_ s'appelle: _Au
-bord des courants d'eau vive_, mais le livre que Ruskin projetait
-d'écrire sur la cathédrale de Chartres devait être intitulé: _Les
-Sources de l'Eure._ Ce n'était donc point seulement dans ses dessins
-qu'il mettait les églises au bord des rivières et qu'il associait la
-grandeur des cathédrales gothiques à la grâce des sites
-français[38]. Et le charme individuel, qu'est le charme d'un pays, nous
-le sentirions plus vivement si nous n'avions pas à notre disposition
-ces bottes de sept lieues que sont les grands express, et si, comme
-autrefois, pour arriver dans un coin de terre nous étions obligés de
-traverser des campagnes de plus en plus semblables à celles où nous
-tendons, comme des zones d'harmonie graduée qui, en la rendant moins
-aisément pénétrable à ce qui est différent d'elle, en la
-protégeant avec douceur et avec mystère de ressemblances fraternelles,
-ne l'enveloppent pas seulement dans la nature, mais la préparent encore
-dans notre esprit.
-
-Ces études de Ruskin sur l'art chrétien furent pour lui comme la
-vérification et la contre-épreuve de ses idées sur le christianisme
-et d'autres idées que nous n'avons pu indiquer ici et dont nous
-laisserons tout à l'heure Ruskin définir lui-même la plus célèbre:
-son horreur du machinisme et de l'art industriel. «Toutes les belles
-choses furent faites, quand les hommes du moyen âge croyaient la pure,
-joyeuse et belle leçon du christianisme.» Et il voyait ensuite l'art
-décliner avec la foi, l'adresse prendre la place du sentiment. En
-voyant le pouvoir de réaliser la beauté qui fut le privilège des
-âges de foi, sa croyance en la bonté de la foi devait se trouver
-renforcée. Chaque volume de son dernier ouvrage: _Our Fathers have told
-us_ (le premier seul est écrit) devait comprendre quatre chapitres,
-dont le dernier était consacré au chef-d'œuvre qui était
-l'épanouissement de la foi dont l'étude faisait l'objet des trois
-premiers chapitres. Ainsi le christianisme, qui avait bercé le
-sentiment esthétique de Ruskin, en recevait une consécration suprême.
-Et après avoir raillé, au moment de la conduire devant la statue de la
-Madone, sa lectrice protestante «qui devrait comprendre que le culte
-d'aucune Dame n'a jamais été pernicieux à l'humanité», ou devant la
-statue de saint Honoré, après avoir déploré qu'on parlât si peu de
-ce saint «dans le faubourg de Paris qui porte son nom», il aurait pu
-dire comme à la fin de _Val d'Arno_:
-
-«Si vous voulez fixer vos esprits sur ce qu'exige de la vie humaine
-celui qui l'a donnée: «Il t'a montré, homme, ce qui est bien, et
-qu'est-ce que le Seigneur demande de toi, si ce n'est d'agir avec
-justice et d'aimer la pitié, de marcher humblement avec ton Dieu?»
-vous trouverez qu'une telle obéissance est toujours récompensée par
-une bénédiction. Si vous ramenez vos pensées vers l'état des
-multitudes oubliées qui ont travaillé en silence et adoré humblement,
-comme les neiges de la chrétienté ramenaient le souvenir de la
-naissance du Christ ou le soleil de son printemps le souvenir de sa
-résurrection, vous connaîtrez que la promesse des anges de Bethléem a
-été littéralement accomplie, et vous prierez pour que vos champs
-anglais, joyeusement, comme les bords de l'Arno, puissent encore dédier
-leurs purs lis à Sainte-Marie-des-Fleurs.»
-
-Enfin les études médiévales de Ruskin confirmèrent, avec sa croyance
-en la bonté de la foi, sa croyance en la nécessité du travail libre,
-joyeux et personnel, sans intervention de machinisme. Pour que vous vous
-en rendiez bien compte, le mieux est de transcrire ici une page très
-caractéristique de Ruskin. Il parle d'une petite figure de quelques
-centimètres, perdue au milieu de centaines de figures minuscules, au
-portail des Librairies, de la cathédrale de Rouen.
-
-«Le compagnon est ennuyé et embarrassé dans sa malice, et sa main est
-appuyée fortement sur l'os de sa joue et la chair de la joue ridée
-au-dessous de l'œil par la pression. Le tout peut paraître
-terriblement rudimentaire, si on le compare à de délicates gravures;
-mais, en le considérant comme devant remplir simplement un interstice
-de l'extérieur d'une porte de cathédrale et comme l'une quelconque de
-trois cents figures analogues ou plus, il témoigne de la plus noble
-vitalité dans l'art de l'époque.
-
-«Nous avons un certain travail à faire pour gagner notre pain, et il
-doit être fait avec ardeur; d'autre travail à faire pour notre joie,
-et celui-là doit être fait avec cœur; ni l'un ni l'autre ne doivent
-être faits à moitié ou au moyen d'expédients, mais avec volonté; et
-ce qui n'est pas digne de cet effort ne doit pas être fait du tout;
-peut-être que tout ce que nous avons à faire ici-bas n'a pas d'autre
-objet que d'exercer le cœur et la volonté, et est en soi-même
-inutile; mais en tout cas, si peu que ce soit, nous pouvons nous en
-dispenser si ce n'est pas digne que nous y mettions nos mains et notre
-cœur. Il ne sied pas à notre immortalité de recourir à des moyens
-qui contrastent avec son autorité, ni de souffrir qu'un instrument dont
-elle n'a pas besoin s'interpose entre elle et les choses qu'elle
-gouverne. Il y a assez de songe-creux, assez de grossièreté et de
-sensualité dans l'existence humaine, sans en changer en mécanisme les
-quelques moments brillants; et, puisque notre vie--à mettre les choses
-au mieux--ne doit être qu'une vapeur qui apparaît un temps puis
-s'évanouit, laissons-la du moins apparaître comme un nuage dans la
-hauteur du ciel et non comme l'épaisse obscurité qui s'amasse autour
-du souffle de la fournaise et des révolutions de la roue.»
-
-J'avoue qu'en relisant cette page au moment de la mort de Ruskin, je fus
-pris du désir de voir le petit homme dont il parle. Et j'allai à Rouen
-comme obéissant à une pensée testamentaire, et comme si Ruskin en
-mourant avait en quelque sorte confié à ses lecteurs la pauvre
-créature à qui il avait en parlant d'elle rendu la vie et qui venait,
-sans le savoir, de perdre à tout jamais celui qui avait fait autant
-pour elle que son premier sculpteur. Mais quand j'arrivai près de
-l'immense cathédrale et devant la porte où les saints se chauffaient
-au soleil, plus haut, des galeries où rayonnaient les rois jusqu'à ces
-suprêmes altitudes de pierre que je croyais inhabitées et où, ici, un
-ermite sculpté vivait isolé, laissant les oiseaux demeurer sur son
-front, tandis que, là, un cénacle d'apôtres écoutait le message d'un
-ange qui se posait près d'eux, repliant ses ailes, sous un vol de
-pigeons qui ouvraient les leurs et non loin d'un personnage qui,
-recevant un enfant sur le dos, tournait la tête d'un geste brusque et
-séculaire; quand je vis, rangés devant ses porches ou penchés aux
-balcons de ses tours, tous les hôtes de pierre de la cité mystique
-respirer le soleil ou l'ombre matinale, je compris qu'il serait
-impossible de trouver parmi ce peuple surhumain une figure de quelques
-centimètres. J'allai pourtant au portail des Librairies. Mais comment
-reconnaître la petite figure entre des centaines d'autres? Tout à
-coup, un jeune sculpteur de talent et d'avenir, Mme L. Yeatman, me dit:
-«En voici une qui lui ressemble.» Nous regardons un peu plus bas,
-et... la voici. Elle ne mesure pas dix centimètres. Elle est effritée,
-et pourtant c'est son regard encore, la pierre garde le trou qui relève
-la pupille et lui donne cette expression qui me l'a fait reconnaître.
-L'artiste mort depuis des siècles a laissé là, entre des milliers
-d'autres, cette petite personne qui meurt un peu chaque jour, et qui
-était morte depuis bien longtemps, perdue au milieu de la foule des
-autres, à jamais. Mais il l'avait mise là. Un jour, un homme pour qui
-il n'y a pas de mort, pour qui il n'y a pas d'infini matériel, pas
-d'oubli, un homme qui, jetant loin de lui ce néant qui nous opprime
-pour aller à des buts qui dominent sa vie, si nombreux qu'il ne pourra
-pas tous les atteindre alors que nous apprissions en manquer, cet homme
-est venu, et, dans ces vagues de pierre où chaque écume dentelée
-paraissait ressembler aux autres, voyant là toutes les lois de la vie,
-toutes les pensées de l'âme, les nommant de leur nom, il dit: «Voyez,
-c'est ceci, c'est cela.» Tel qu'au jour du Jugement, qui non loin de
-là est figuré, il fait entendre en ses paroles comme la trompette de
-l'archange et il dit: «Ceux qui ont vécu vivront, la matière n'est
-rien.» Et, en effet, telle que les morts que non loin le tympan figure
-réveillés à la trompette de l'archange, soulevés, ayant repris leur
-forme, reconnaissables, vivants, voici que la petite figure a revécu et
-retrouvé son regard, et le Juge a dit: «Tu as vécu, tu vivras.» Pour
-lui, il n'est pas un juge immortel, son corps mourra; mais qu'importe!
-comme s'il ne devait pas mourir il accomplit sa tâche immortelle, ne
-s'occupant pas de la grandeur de la chose qui occupe son temps et,
-n'ayant qu'une vie humaine à vivre, il passe plusieurs jours devant
-l'une des dix mille figures d'une église. Il l'a dessinée. Elle
-correspondait pour lui à ces idées qui agitaient sa cervelle,
-insoucieuse de la vieillesse prochaine. Il l'a dessinée, il en a
-parlé. Et la petite figure inoffensive et monstrueuse aura ressuscité,
-contre toute espérance, de cette mort qui semble plus totale que les
-autres, qui est la disparition au sein de l'infini du nombre et sous le
-nivellement des ressemblances, mais d'où le génie a tôt fait de nous
-tirer aussi. En la retrouvant là, on ne peut s'empêcher d'être
-touché. Elle semble vivre et regarder, ou plutôt avoir été prise par
-la mort dans son regard même, comme les Pompéiens dont le geste
-demeure interrompu. Et c'est une pensée du sculpteur, en effet, qui a
-été saisie ici dans son geste par l'immobilité de la pierre. J'ai
-été touché en la retrouvant là; rien ne meurt donc de ce qui a
-vécu, pas plus la pensée du sculpteur que la pensée de Ruskin.
-
-En la rencontrant là, nécessaire à Ruskin qui, parmi si peu de
-gravures qui illustrent son livre[39], lui en a consacré une parce
-qu'elle était pour lui partie actuelle et durable de sa pensée, et
-agréable à nous parce que sa pensée nous est nécessaire, guide de la
-nôtre qui l'a rencontrée sur son chemin, nous nous sentions dans un
-état d'esprit plus rapproché de celui des artistes qui sculptèrent
-aux tympans le Jugement dernier et qui pensaient que l'individu, ce
-qu'il y a de plus particulier dans une personne, dans une intention, ne
-meurt pas, reste dans la mémoire de Dieu et sera ressuscité. Qui a
-raison du fossoyeur ou d'Hamlet quand l'un ne voit qu'un crâne là où
-le second se rappelle une fantaisie? La science peut dire: le fossoyeur;
-mais elle a compté sans Shakespeare, qui fera durer le souvenir de
-cette fantaisie au-delà de la poussière du crâne. À l'appel de
-l'ange, chaque mort se trouve être resté là, à sa place, quand nous
-le croyions depuis longtemps en poussière. À l'appel de Ruskin, nous
-voyons la plus petite figure qui encadre une minuscule quatre-feuilles
-ressuscitée dans sa forme, nous regardant avec le même regard qui
-semble ne tenir qu'en un millimètre de pierre. Sans doute, pauvre petit
-monstre, je n'aurais pas été assez fort, entre les milliards de
-pierres des villes, pour te trouver, pour dégager ta figure, pour
-retrouver ta personnalité, pour t'appeler, pour te faire revivre. Mais
-ce n'est pas que l'infini, que le nombre, que le néant qui nous
-oppriment soient très forts; c'est que ma pensée n'est pas bien forte.
-Certes, tu n'avais en toi rien de vraiment beau. Ta pauvre figure, que
-je n'eusse jamais remarquée, n'a pas une expression bien intéressante,
-quoique évidemment elle ait, comme toute personne, une expression
-qu'aucune autre n'eut jamais. Mais, puisque tu vivais assez pour
-continuer à regarder de ce même regard oblique, pour que Ruskin te
-remarquât et, après qu'il eût dit ton nom, pour que son lecteur pût
-te reconnaître, vis-tu assez maintenant, es-tu assez aimé? Et l'on ne
-peut s'empêcher de penser à toi avec attendrissement, quoique tu
-n'aies pas l'air bon, mais parce que tu es une créature vivante, parce
-que, pendant de si longs siècles, tu es mort sans espoir de
-résurrection, et parce que tu es ressuscité. Et un de ces jours
-peut-être quelque autre ira te trouver à ton portail, regardant avec
-tendresse ta méchante et oblique figure ressuscitée, parce que ce qui
-est sorti d'une pensée peut seul fixer un jour une autre pensée, qui
-à son tour a fasciné la nôtre. Tu as eu raison de rester là,
-inregardé, t'effritant. Tu ne pouvais rien attendre de la matière où
-tu n'étais que du néant. Mais les petits n'ont rien à craindre, ni
-les morts. Car, quelquefois l'Esprit visite la terre; sur son passage
-les morts se lèvent, et les petites figures oubliées retrouvent le
-regard et fixent celui des vivants qui, pour elles, délaissent les
-vivants qui ne vivent pas et vont chercher de la vie seulement où
-l'Esprit leur en a montré, dans des pierres qui sont déjà de la
-poussière et qui sont encore de la pensée.
-
-Celui qui enveloppa les vieilles cathédrales de plus d'amour et de plus
-de joie que ne leur en dispense même le soleil quand il ajoute son
-sourire fugitif à leur beauté séculaire ne peut pas, à le bien
-entendre, s'être trompé. Il en est du monde des esprits comme de
-l'univers physique, où la hauteur d'un jet d'eau ne saurait dépasser
-la hauteur du lieu d'où les eaux sont d'abord descendues. Les grandes
-beautés littéraires correspondent à quelque chose, et c'est
-peut-être l'enthousiasme en art, qui est le critérium de la vérité.
-À supposer que Ruskin se soit quelquefois trompé, comme critique, dans
-l'exacte appréciation de la valeur d'une œuvre, la beauté de son
-jugement erroné est souvent plus intéressante que celle de l'œuvre
-jugée et correspond à quelque chose qui, pour être autre qu'elle,
-n'est pas moins précieux. Que Ruskin ait tort quand il dit que le _Beau
-Dieu_ d'Amiens «dépassait en tendresse sculptée ce qui avait été
-atteint jusqu'alors, bien que toute représentation du Christ doive
-éternellement décevoir l'espérance que toute âme aimante a mise en
-lui», et que ce soit M. Huysmans qui ait raison quand il appelle ce
-même Dieu d'Amiens un «bellâtre à figure ovine» c'est ce que nous
-ne croyons pas, mais c'est ce qu'il importe peu de savoir. «Je
-l'appelle une légende, dit Ruskin, parlant de l'histoire de saint
-Jérôme. Qu'Héraklès ait jamais tué, saint Jérôme jamais chéri la
-créature sauvage ou blessée est sans importance pour nous.» Nous en
-dirons autant de ceux des jugements artistiques de Ruskin dont on
-contesterait la justesse. Que le _Beau Dieu_ d'Amiens soit ou non ce
-qu'a cru Ruskin est sans importance pour nous. Comme Buffon a dit que
-«toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent [dans un beau
-style], tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités
-aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit public que
-celles qui peuvent faire le fond du sujet», les vérités dont se
-compose la beauté des pages de la _Bible_ sur le _Beau Dieu_ d'Amiens
-ont une valeur indépendante de la beauté de cette statue, et Ruskin ne
-les aurait pas trouvées s'il en avait parlé avec dédain, car
-l'enthousiasme seul pouvait lui donner la puissance de les découvrir.
-
-Jusqu'où cette âme merveilleuse a fidèlement reflété l'univers, et
-sous quelles formes touchantes et tentatrices le mensonge a pu se
-glisser malgré tout au sein de sa sincérité intellectuelle, c'est ce
-qu'il ne nous sera peut-être jamais donné de savoir, et ce qu'en tous
-cas nous ne pouvons chercher ici. «Jusqu'où, a-t-il dit lui-même, mon
-esprit a été paralysé par les chagrins et par les fautes de ma vie,
-jusqu'où aurait pu aller ma connaissance si j'avais marché plus
-fidèlement dans la lumière qui m'avait été départie, dépasse ma
-conjecture ou ma confession.» Quoi qu'il en soit, il aura été un de
-ces «génies» dont même ceux d'entre nous qui ont reçu à leur
-naissance les dons des fées ont besoin pour être initiés à la
-connaissance et à l'amour d'une nouvelle partie de la Beauté. Bien des
-paroles qui servent à nos contemporains pour l'échange des pensées
-portent son empreinte, comme on voit, sur les pièces de monnaie,
-l'effigie du souverain du jour. Mort, il continue à nous éclairer,
-comme ces étoiles éteintes dont la lumière nous arrive encore, et on
-peut dire de lui ce qu'il disait à la mort de Turner: «C'est par ces
-yeux, fermés à jamais au fond du tombeau, que des générations qui ne
-sont pas encore nées verront la nature.»
-
-
-[Note 26: Titre d'un tableau de Gustave Moreau qui se trouve au Musée
-Moreau.]
-
-[Note 27: A. Sheffield.]
-
-[Note 28: Cette partie de la préface avait paru d'abord dans _la
-Gazette des Beaux-Arts._]
-
-[Note 29: Entre les écrivains qui ont parlé de Ruskin, Milsand a été
-un des premiers, dans l'ordre du temps, et par la force de la pensée.
-Il a été une sorte de précurseur, de prophète inspiré et incomplet
-et n'a pas assez vécu pour voir se développer l'œuvre qu'il avait en
-somme annoncée.]
-
-[Note 30: Le Ruskin de M. de la Sizeranne. Ruskin a été considéré
-jusqu'à ce jour, et à juste titre, comme le domaine propre de M. de la
-Sizeranne et, si j'essaye parfois de m'aventurer sur ses terres, ce ne
-sera certes pas pour méconnaître ou pour usurper son droit qui n'est
-pas que celui du premier occupant. Au moment d'entrer dans ce sujet que
-le monument magnifique qu'il a élevé à Ruskin domine de toute part je
-lui devais ainsi rendre hommage et payer tribut.]
-
-[Note 31: Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Bardoux et M.
-Brunhes ont publié, l'un un ouvrage considérable, l'autre un petit
-volume sur Ruskin. J'ai eu l'occasion de dire récemment tout le bien
-que je pensais de ces deux livres, mais trop brièvement pour ne pas
-souhaiter d'y revenir. Tout ce que je puis dire ici c'est que toute ma
-haute estime pour le bel effort de M. Bardoux ne m'empêche pas de
-penser que le livre de M. de la Sizeranne était trop parfait dans les
-limites que l'auteur s'était à lui-même tracées pour avoir rien à
-perdre de cette concurrence et de cette émulation qui semble se
-produire sur le terrain de Ruskin, et nous a valu entre autres de
-curieuses pages de M. Gabriel Mourey et quelques mots définitifs de M.
-André Beaunier. MM. Bardoux et Brunhes ont déplacé le point de vue et
-par là renouvelé l'horizon. C'est, toutes proportions gardées, ce que
-j'avais, un peu avant, essayé de faire ici même.]
-
-[Note 32: Pour être plus exact, il est question une fois de
-Saint-Urbain dans les _Sept Lampes_, et d'Amiens une fois aussi (mais
-seulement dans la préface de la 2e édition), alors qu'il y est
-question d'Abbeville, d'Avranches, de Bayeux, de Beauvais, de Bourges,
-de Caen, de Caudebec, de Chartres, de Coutances, de Falaise, de Lisieux,
-de Paris, de Reims, de Rouen, de Saint-Lô, pour ne parler que de la
-France.]
-
-[Note 33: Dans _Saint-Mark's Rest_, il va jusqu'à dire qu'il n'y a qu'un
-art grec, depuis la bataille de Marathon jusqu'au doge Selvo (Cf. les
-pages de _la Bible d'Amiens_, où il fait descendre de Dédale, «le
-premier sculpteur qui ait donné une représentation pathétique de la
-vie humaine», les architectes qui creusèrent l'ancien labyrinthe
-d'Amiens); et aux mosaïques du baptistère de Saint-Marc il reconnaît
-dans un séraphin une harpie, dans une Hérodiade une canéphore, dans
-une coupole d'or un vase grec, etc.]
-
-[Note 34: Dans une étude admirable, publié par la _Gazette des
-Beaux-Arts._ Depuis Fromentin, aucun peintre, croyons-nous, n'a montré
-une plus grande maîtrise d'écrivain.--Ces lignes avaient paru du
-vivant de M. Ary Henan. Aujourd'hui qu'il est mort, je me demande si je
-n'étais pas resté au-dessous de la vérité. Il me semble maintenant
-qu'il était supérieur à Fromentin.]
-
-[Note 35: «Si peu, dit-il, que je ne crois pas qu'aucune
-interprétation de la religion grecque ait jamais été aussi
-affectueuse, aucune de la religion romaine aussi révérente que celle
-qui est à la base de mon enseignement.»]
-
-[Note 36: Cf. Chateaubriand, préface de la 1<sup>re</sup> édition d'_Atala_:
-«Les Muses sont des femmes célestes qui ne défigurent point leurs
-traits par des grimaces; quand elles pleurent, c'est avec un secret
-dessein de s'embellir.»]
-
-[Note 37: _Præterita_, I, chap. II.]
-
-[Note 38: Quelle intéressante collection on ferait avec les paysages de
-France vus par des yeux anglais: les rivières de France de Turner; le
-_Versailles_, de Bonnington; l'_Auxerre_ ou le _Valenciennes_, le
-_Vezelay_ ou l'_Amiens_, de Walter Pater; le _Fontainebleau_, de
-Stevenson et tant d'autres!]
-
-[Note 39: _The Seven Lamps of the Architecture._]
-
-
-
-
-IV--POST-SCRIPTUM
-
-
-«Sous quelles formes magnifiques et tentatrices le mensonge a pu se
-glisser jusqu'au sein de sa sincérité intellectuelle...» Voici ce que
-je voulais dire: il y a une sorte d'idolâtrie que personne n'a mieux
-définie que Ruskin dans une page de _Lectures on Art_: «Ç'a été, je
-crois, non sans mélange de bien, sans doute, car les plus grands maux
-apportent quelques biens dans leur reflux, ç'a été, je crois, le
-rôle vraiment néfaste de l'art, d'aider à ce qui, chez les païens
-comme chez les chrétiens--qu'il s'agisse du mirage des mots, des
-couleurs ou des belles formes--doit vraiment dans le sens profond du mot
-s'appeler idolâtrie, c'est-à-dire le fait de servir avec le meilleur
-de nos cœurs et de nos esprits quelque chère ou triste image
-que nous nous sommes créée, pendant que nous désobéissons à
-l'appel présent du Maître, qui n'est pas mort, qui ne défaille pas
-en ce moment sous sa croix, mais nous ordonne de porter la nôtre[40].»
-Or, il semble bien qu'à la base même de l'œuvre de Ruskin, à la
-racine de son talent, on trouve précisément cette idolâtrie. Sans
-doute il ne l'a jamais laissé recouvrir complètement,--même pour
-l'embellir,--immobiliser, paralyser et finalement tuer, sa sincérité
-intellectuelle et morale. À chaque ligne de ses œuvres comme à tous
-les moments de sa vie, on sent ce besoin de sincérité qui lutte contre
-l'idolâtrie, qui proclame sa vanité, qui humilie la beauté devant le
-devoir, fût-il inesthétique. Je n'en prendrai pas d'exemples
-dans sa vie (qui n'est pas comme la vie d'un Racine, d'un Tolstoï,
-d'un Mæterlinck, esthétique d'abord et morale ensuite, mais où
-la morale fit valoir ses droits dès le début au sein même de
-l'esthétique--sans peut-être s'en libérer jamais aussi complètement
-que dans la vie des Maîtres que je viens de citer). Elle est assez
-connue, je n'ai pas besoin d'en rappeler les étapes, depuis les
-premiers scrupules qu'il éprouve à boire du thé en regardant des
-Titien jusqu'au moment où, ayant englouti dans les œuvres
-philanthropiques et sociales les cinq millions que lui a laissés son
-père, il se décide à vendre ses Turner. Mais il est un dilettantisme
-plus intérieur que le dilettantisme de l'action (dont il avait
-triomphé), et le véritable duel entre son idolâtrie et sa sincérité
-se jouait non pas à certaines heures de sa vie, non pas dans certaines
-pages de ses livres, mais à toute minute, dans ces régions profondes,
-secrètes, presque inconnues à nous-mêmes, où notre personnalité
-reçoit de l'imagination les images, de l'intelligence les idées, de la
-mémoire les mots, s'affirme elle-même dans le choix incessant qu'elle
-en fait, et joue en quelque sorte sans trêve le sort de notre vie
-spirituelle et morale. Dans ces régions-là, il semble bien que le
-péché d'idolâtrie n'ait cessé d'être commis par Ruskin. Et au
-moment même où il prêchait la sincérité, il y manquait lui-même,
-non en ce qu'il disait, mais par la manière dont il le disait. Les
-doctrines qu'il professait étaient des doctrines morales et non des
-doctrines esthétiques, et pourtant il les choisissait pour leur
-beauté. Et comme il ne voulait pas les présenter comme belles mais
-comme vraies, il était obligé de se mentir à lui-même sur la nature
-des raisons qui les lui faisaient adopter. De là une si incessante
-compromission de la conscience, que des doctrines immorales sincèrement
-professées auraient peut-être été moins dangereuses pour
-l'intégrité de l'esprit que ces doctrines morales où l'affirmation
-n'est pas absolument sincère, étant dictée par une préférence
-esthétique inavouée. Et le péché était commis d'une façon
-constante, dans le choix même de chaque explication donnée d'un fait,
-de chaque appréciation donnée sur une œuvre, dans le choix même des
-mots employés--et finissait par donner à l'esprit qui s'y adonnait
-ainsi sans cesse une attitude mensongère. Pour mettre le lecteur plus
-en état de juger de l'espèce de trompe-l'œil qu'est pour chacun et
-qu'était évidemment pour Ruskin lui-même, une page de Ruskin, je vais
-citer une de celles que je trouve le plus belles et où ce défaut est
-pourtant le plus flagrant. On verra que si la beauté y est _en théorie_
-(c'est-à-dire en apparence, le fond des idées était toujours dans un
-écrivain l'apparence, et la forme, la réalité) subordonnée au
-sentiment moral et à la vérité, en réalité la vérité et le
-sentiment moral y sont subordonnés au sentiment esthétique, et à un
-sentiment esthétique un peu faussé par ces compromissions
-perpétuelles. Il s'agit des _Causes de la décadence de Venise_[41].
-
-«Ce n'est pas dans le caprice de la richesse, pour le plaisir des yeux
-et l'orgueil de la vie, que ces marbres furent taillés dans leur force
-transparente et que ces arches furent parées des couleurs de l'iris. Un
-message est dans leurs couleurs qui fut un jour écrit dans le sang; et
-un son dans les échos de leurs voûtes, qui un jour remplira la voûte
-des cieux: «Il viendra pour rendre jugement et justice.» La force de
-Venise lui fut donnée aussi longtemps qu'elle s'en souvint; et le jour
-de sa destruction arriva lorsqu'elle l'eût oublié; elle vint
-irrévocable, parce qu'elle n'avait pour l'oublier aucune excuse. Jamais
-cité n'eut une Bible plus glorieuse. Pour les nations du Nord, une rude
-et sombre sculpture remplissait leurs temples d'images confuses, à
-peine lisibles; mais pour elle, l'art et les trésors de l'Orient
-avaient doré chaque lettre, illuminé chaque page, jusqu'à ce que le
-Temple-Livre brillât au loin comme l'étoile des Mages. Dans d'autres
-villes, souvent les assemblées du peuple se tenaient dans des lieux
-éloignés de toute association religieuse, théâtre de la violence et
-des bouleversements; sur l'herbe du dangereux rempart, dans la
-poussière de la rue troublée, il y eut des actes accomplis, des
-conseils tenus à qui nous ne pouvons pas trouver de justification, mais
-à qui nous pouvons quelquefois donner notre pardon. Mais les péchés
-de Venise, commis dans son palais ou sur sa piazza, furent accomplis en
-présence de la Bible qui était à sa droite. Les murs sur lesquels le
-livre de la loi était écrit n'étaient séparés que par quelques
-pouces de marbre de ceux qui protégeaient les secrets de ses conciles
-ou tenaient prisonnières les victimes de son gouvernement. Et quand,
-dans ses dernières heures, elle rejeta toute honte et toute contrainte,
-et que la grande place de la cité se remplit de la folie de toute la
-terre, rappelons-nous que son péché fut d'autant plus grand qu'il
-était commis à la face de la maison de Dieu où brillaient les lettres
-de sa loi.
-
-«Les saltimbanques et les masques rirent leur rire et passèrent leur
-chemin; et un silence les a suivis qui n'était pas sans avoir été
-prédit; car au milieu d'eux tous, à travers les siècles et les
-siècles où s'étaient entassés les vanités et les forfaits, ce dôme
-blanc de Saint-Marc avait prononcé ces mots dans l'oreille morte de
-Venise: «Sache que pour toutes ces choses Dieu t'appellera en
-jugement[42].»
-
-
-Or, si Ruskin avait été entièrement sincère avec lui-même, il
-n'aurait pas pensé que les crimes des Vénitiens avaient été plus
-inexcusables et plus sévèrement punis que ceux des autres hommes parce
-qu'ils possédaient une église en marbre de toutes couleurs au lieu
-d'une cathédrale en calcaire, parce que le palais des Doges était à
-côté de Saint-Marc au lieu d'être à l'autre bout de la ville, et
-parce que dans les églises byzantines le texte biblique au lieu d'être
-simplement figuré comme dans la sculpture des églises du Nord est
-accompagné, sur les mosaïques, de lettres qui forment une citation de
-l'Évangile ou des prophéties. Il n'en est pas moins vrai que ce
-passage des _Stones of Venice_ est d'une grande beauté, bien qu'il soit
-assez difficile de se rendre compte des raisons de cette beauté. Elle
-nous semble reposer sur quelque chose de faux et nous avons quelque
-scrupule à nous y laisser aller.
-
-Et pourtant il doit y avoir en elle quelque vérité. Il n'y a pas à
-proprement parler de beauté tout à fait mensongère, car le plaisir
-esthétique est précisément celui qui accompagne la découverte d'une
-vérité. À quel ordre de vérité peut correspondre le plaisir
-esthétique très vif que l'on prend à lire une telle page, c'est ce
-qu'il est assez difficile de dire. Elle est elle-même mystérieuse,
-pleine d'images à la fois de beauté et de religion comme cette même
-église de Saint-Marc où toutes les figures de l'Ancien et du Nouveau
-Testament apparaissent sur le fond d'une sorte d'obscurité splendide et
-d'éclat changeant. Je me souviens de l'avoir lue pour la première fois
-dans Saint-Marc même, pendant une heure d'orage et d'obscurité où les
-mosaïques ne brillaient plus que de leur propre et matérielle lumière
-et d'un or interne, terrestre et ancien auquel le soleil vénitien, qui
-enflamme jusqu'aux anges des campaniles, ne mêlait plus rien de lui;
-l'émotion que j'éprouvais à lire là cette page, parmi tous ces anges
-qui s'illuminaient des ténèbres environnantes, était très grande et
-n'était pourtant peut-être pas très pure. Comme la joie de voir les
-belles figures mystérieuses s'augmentait, mais s'altérait du plaisir
-en quelque sorte d'érudition que j'éprouvais à comprendre les textes
-apparus en lettres byzantines à côté de leurs fronts nimbés, de
-même la beauté des images de Ruskin était avivée et corrompue par
-l'orgueil de se référer au texte sacré. Une sorte de retour égoïste
-sur soi-même est inévitable dans ces joies mêlées d'érudition et
-d'art où le plaisir esthétique peut devenir plus aigu, mais non rester
-aussi pur. Et peut-être cette page des _Stones of Venice_ était-elle
-belle surtout de me donner précisément ces joies mêlées que
-j'éprouvais dans Saint-Marc, elle qui, comme l'église byzantine, avait
-aussi dans la mosaïque de son style éblouissant dans l'ombre, à
-côté de ses images sa citation biblique inscrite auprès. N'en
-était-il pas d'elle, d'ailleurs, comme de ces mosaïques de Saint-Marc
-qui se proposaient d'enseigner et faisaient bon marché de leur beauté
-artistique. Aujourd'hui elles ne nous donnent plus que du plaisir.
-Encore le plaisir que leur didactisme donne à l'érudit est-il
-égoïste, et le plus désintéressé est encore celui que donne à
-l'artiste cette beauté méprisée, ou ignorée même, de ceux qui se
-proposaient seulement d'instruire le peuple et la lui donnèrent par
-surcroît.
-
-Dans la dernière page de _la Bible d'Amiens_, vraiment sublime, le «si
-vous voulez vous souvenir de la promesse qui vous a été faite» est un
-exemple du même genre. Quand, encore dans _la Bible d'Amiens_, Ruskin
-termine le morceau sur l'Égypte en disant: «Elle fut l'éducatrice de
-Moïse et l'Hôtesse du Christ[43]», passe encore pour l'éducatrice de
-Moïse: pour éduquer il faut certaines vertus. Mais le fait d'avoir
-été «_l'hôtesse_» du Christ, s'il ajoute de la beauté à la
-phrase, peut-il vraiment être mis en ligne de compte dans une
-appréciation motivée des qualités du génie égyptien?
-
-C'est avec mes plus chères impressions esthétiques que j'ai voulu
-lutter ici, tâchant de pousser jusqu'à ses dernières et plus cruelles
-limites la sincérité intellectuelle. Ai-je besoin d'ajouter que, si je
-fais, en quelque sorte _dans l'absolu_, cette réserve générale moins
-sur les œuvres de Ruskin que sur l'essence de leur inspiration et la
-qualité de leur beauté, il n'en est pas moins pour moi un des plus
-grands écrivains de tous les temps et de tous les pays. J'ai essayé de
-saisir en lui, comme en un «sujet» particulièrement favorable à
-cette observation, une infirmité essentielle à l'esprit humain,
-plutôt que je n'ai voulu dénoncer un défaut personnel à Ruskin. Une
-fois que le lecteur aura bien compris en quoi consiste cette
-«idolâtrie», il s'expliquera l'importance excessive que Ruskin
-attache dans ses études d'art à la lettre des œuvres (importance dont
-j'ai signalé, bien trop sommairement, une autre cause dans la préface,
-voir plus haut page 65) et aussi cet abus des mots «irrévérent»,
-«insolent», et «des difficultés que nous serions insolents de
-résoudre, un mystère qu'on ne nous a pas demandé d'éclaircir»
-(_Bible d'Amiens_, p. 239), «que l'artiste se méfie de l'esprit de
-choix, c'est un esprit insolent» (_Modern Painters_) «l'abside
-pourrait presque paraître trop grande à un spectateur irrévérent»
-(_Bible d'Amiens_), etc., etc.,--et l'état d'esprit qu'ils révèlent.
-Je pensais à cette idolâtrie (je pensais aussi à ce plaisir
-qu'éprouve Ruskin à balancer ses phrases en un équilibre qui semble
-imposer à la pensée une ordonnance symétrique plutôt que le recevoir
-d'elle[44]) quand je disais: «Sous quelles formes touchantes et
-tentatrices le mensonge a pu malgré tout se glisser au sein de sa
-sincérité intellectuelle c'est ce que je n'ai pas à chercher.» Mais
-j'aurais dû, au contraire, le chercher et pécherais précisément par
-idolâtrie, si je continuais à m'abriter derrière cette formule
-essentiellement ruskinienne[45] de respect. Ce n'est pas que je
-méconnaisse les vertus du respect, il est la condition même de
-l'amour. Mais il ne doit jamais, là où l'amour cesse, se substituer à
-lui pour nous permettre de croire sans examen et d'admirer de confiance.
-Ruskin aurait d'ailleurs été le premier à nous approuver de ne pas
-accorder à ses écrits une autorité infaillible, puisqu'il la refusait
-même aux Écritures Saintes. «Il n'y a pas de forme de langage humain
-où l'erreur n'ait pu se glisser» (_Bible d'Amiens_, III, 49). Mais
-l'attitude de la «révérence» qui croit «insolent d'éclaircir un
-mystère» lui plaisait. Pour en finir avec l'idolâtrie et être plus
-certain qu'il ne reste là-dessus entre le lecteur et moi aucun
-malentendu, je voudrais faire comparaître ici un de nos contemporains
-les plus justement célèbres (aussi différent d'ailleurs de Ruskin
-qu'il se peut!) mais qui dans sa conversation, non dans ses livres,
-laisse paraître ce défaut et, poussé à un tel excès qu'il est plus
-facile chez lui de le reconnaître et de le montrer, sans avoir plus
-besoin de tant s'appliquer à le grossir. Il est quand il parle
-affligé--délicieusement--d'idolâtrie. Ceux qui l'ont une fois entendu
-trouveront bien grossière une «imitation» où rien ne subsiste de son
-agrément, mais sauront pourtant de qui je veux parler, qui je prends
-ici pour exemple, quand je leur dirai qu'il reconnaît avec admiration
-dans l'étoffe où se drape une tragédienne, le propre tissu qu'on voit
-sur _la Mort_ dans _le Jeune homme et la Mort_, de Gustave Moreau, ou
-dans la toilette d'une de ses amies: «la robe et la coiffure mêmes que
-portait la princesse de Cadignan le jour où elle vit d'Arthez pour la
-première fois.» Et en regardant la draperie de la tragédienne ou la
-robe de la femme du monde, touché par la noblesse de son souvenir il
-s'écrie: «C'est bien beau!» non parce que l'étoffe est belle, mais
-parce qu'elle est l'étoffe peinte par Moreau ou décrite par Balzac et
-qu'ainsi elle est à jamais sacrée... aux idolâtres. Dans sa chambre
-vous verrez, vivants dans un vase ou peints à fresque sur le mur par
-des artistes de ses amis, des dielytras, parce que c'est la fleur même
-qu'on voit représentée à la Madeleine de Vézelay. Quant à un objet
-qui a appartenu à Baudelaire, à Michelet, à Hugo, il l'entoure d'un
-respect religieux. Je goûte trop profondément et jusqu'à l'ivresse
-les spirituelles improvisations où le plaisir d'un genre particulier
-qu'il trouve à ces vénérations conduit et inspire notre idolâtre
-pour vouloir le chicaner là-dessus le moins du monde.
-
-Mais au plus vif de mon plaisir je me demande si l'incomparable
-causeur--et l'auditeur qui se laisse faire--ne pèchent pas également
-par insincérité; si parce qu'une fleur (la passiflore) porte sur elle
-les instruments de la passion, il est sacrilège d'en faire présent à
-une personne d'une autre religion, et si le fait qu'une maison ait été
-habitée par Balzac (s'il n'y reste d'ailleurs rien qui puisse nous
-renseigner sur lui) la rend plus belle. Devons-nous vraiment, autrement
-que pour lui faire un compliment esthétique honorer une personne parce
-qu'elle s'appelle Bathilde comme l'héroïne de Lucien Leuwen?
-
-La toilette de Mme de Cadignan est une ravissante invention de Balzac
-parce qu'elle donne une idée de l'art de Mme de Cadignan, qu'elle nous
-fait connaître l'impression que celle-ci veut produire sur d'Arthez et
-quelques-uns de ses «secrets». Mais une fois dépouillée de l'esprit
-qui est en elle, elle n'est plus qu'un signe dénué de sa
-signification, c'est-à-dire rien; et continuer à l'adorer, jusqu'à
-s'extasier de la retrouver dans la vie sur un corps de femme, c'est là
-proprement de l'idolâtrie. C'est le péché intellectuel favori des
-artistes et auquel il en est bien peu qui n'aient succombé. _Felix
-culpa!_ est-on tenté de dire en voyant combien il a été fécond pour
-eux en inventions charmantes. Mais il faut au moins qu'ils ne succombent
-pas sans avoir lutté. Il n'est pas dans la nature de forme
-particulière, si belle soit-elle, qui vaille autrement que par la part
-de beauté infinie qui a pu s'y incarner: pas même la fleur du pommier,
-pas même la fleur de l'épine rose. Mon amour pour elles est infini et
-les souffrances (hay fever) que me cause leur voisinage me permettent de
-leur donner chaque printemps des preuves de cet amour qui ne sont pas à
-la portée de tous. Mais même envers elles, envers elles si peu
-littéraires, se rapportant si peu à une tradition esthétique, qui ne
-sont pas «la fleur même qu'il y a dans tel tableau du Tintoret»,
-dirait Ruskin, «ou dans tel dessin de Léonard», dirait notre
-contemporain (qui nous a révélé entre tant d'autres choses, dont
-chacun parle maintenant et que personne n'avait regardées avant
-lui--les dessins de l'Académie des Beaux-Arts de Venise) je me garderai
-toujours d'un culte exclusif qui s'attacherait en elles à autre chose
-qu'à la joie qu'elles nous donnent, un culte au nom de qui, par un
-retour égoïste sur nous-mêmes, nous en ferions «nos» fleurs, et
-prendrions soin de les honorer en ornant notre chambre des œuvres d'art
-où elles sont figurées. Non, je ne trouverai pas un tableau plus beau
-parce que l'artiste aura peint au premier plan une aubépine, bien que
-je ne connaisse rien de plus beau que l'aubépine, car je veux rester
-sincère et que je sais que la beauté d'un tableau ne dépend pas des
-choses qui y sont représentées. Je ne collectionnerai pas les images
-de l'aubépine. Je ne vénère pas l'aubépine, je vais la voir et la
-respirer. Je me suis permis cette courte incursion--qui n'a rien d'une
-offensive--sur le terrain de la littérature contemporaine, parce qu'il
-me semblait que les traits d'idolâtrie en germe chez Ruskin
-apparaîtraient clairement au lecteur ici où ils sont grossis et
-d'autant plus qu'ils y sont aussi différenciés. Je prie en tout cas
-notre contemporain, s'il s'est reconnu dans ce crayon bien maladroit, de
-penser qu'il a été fait sans malice, et qu'il m'a fallu, je l'ai dit,
-arriver aux dernières limites de la sincérité avec moi-même, pour
-faire à Ruskin ce grief et pour trouver dans mon admiration absolue
-pour lui, cette partie fragile. Or non seulement «un partage avec
-Ruskin n'a rien du tout qui déshonore», mais encore je ne pourrai
-jamais trouver d'éloge plus grand à faire à ce contemporain que de
-lui avoir adressé le même reproche qu'à Ruskin. Et si j'ai eu la
-discrétion de ne pas le nommer, je le regrette presque. Car, lorsqu'on
-est admis auprès de Ruskin, fût-ce dans l'altitude du donateur, et
-pour soutenir seulement son livre et aider à y lire de plus près, on
-n'est pas à la peine mais à l'honneur.
-
-Je reviens à Ruskin. Cette idolâtrie et ce qu'elle mêle parfois d'un
-peu factice aux plaisirs littéraires les plus vifs qu'il nous donne, il
-me faut descendre jusqu'au fond de moi-même pour en saisir la trace,
-pour en étudier le caractère, tant je suis aujourd'hui «habitué» à
-Ruskin. Mais elle a dû me choquer souvent quand j'ai commencé à aimer
-ses livres, avant de fermer peu à peu les yeux à leurs défauts, comme
-il arrive dans tout amour. Les amours pour les créatures vivantes ont
-quelquefois une origine vile qu'ils épurent ensuite. Un homme fait la
-connaissance d'une femme parce qu'elle peut l'aider à atteindre un but
-étranger à elle-même. Puis une fois qu'il la connaît il l'aime pour
-elle-même, et lui sacrifie sans hésiter ce but qu'elle devait
-seulement l'aider à atteindre. À mon amour pour les livres de Ruskin
-se mêla ainsi à l'origine quelque chose d'intéressé, la joie du
-bénéfice intellectuel que j'allais en retirer. Il est certain qu'aux
-premières pages que je lus, sentant leur puissance et leur charme, je
-m'efforçai de n'y pas résister, de ne pas trop discuter avec
-moi-même, parce que je sentais que si un jour le charme de la pensée
-de Ruskin se répandait pour moi sur tout ce qu'elle avait touché, en
-un mot si je m'éprenais tout à fait de sa pensée, l'univers
-s'enrichirait de tout ce que j'ignorais jusque-là, des cathédrales
-gothiques, et de combien de tableaux d'Angleterre et d'Italie qui
-n'avaient pas encore éveillé en moi ce désir sans lequel il n'y a
-jamais de véritable connaissance. Car la pensée de Ruskin n'est pas
-comme la pensée d'un Emerson par exemple qui est contenue tout entière
-dans un livre, c'est-à-dire un quelque chose d'abstrait, un pur signe
-d'elle-même. L'objet auquel s'applique une pensée comme celle de
-Ruskin et dont elle est inséparable, n'est pas immatériel, il est
-répandu çà et là sur la surface de la terre. Il faut aller le
-chercher là où il se trouve, à Pise, à Florence, à Venise, à la
-National Gallery, à Rouen, à Amiens, dans les montagnes de la Suisse.
-Une telle pensée qui a un autre objet qu'elle-même, qui s'est
-réalisée dans l'espace, qui n'est plus la pensée infinie et libre,
-mais limitée et assujettie, qui s'est incarnée en des corps de marbre
-sculpté, de montagnes neigeuses, en des visages peints, est peut-être
-moins divine qu'une pensée pure. Mais elle nous embellit davantage
-l'univers, ou du moins certaines parties individuelles, certaines
-parties nommées, de l'univers, parce qu'elle y a touché, et qu'elle
-nous y a initiés en nous obligeant, si nous voulons la comprendre, à
-les aimer.
-
-
-Et ce fut ainsi, en effet; l'univers reprit tout d'un coup à mes yeux
-un prix infini. Et mon admiration pour Ruskin donnait une telle
-importance aux choses qu'il m'avait fait aimer qu'elles me semblaient
-chargées d'une valeur plus grande même que celle de la vie. Ce fut à
-la lettre, et dans une circonstance où je croyais mes jours comptés,
-je partis pour Venise afin d'avoir pu avant de mourir, approcher,
-toucher, voir incarnées en des palais défaillants mais encore debout
-et roses, les idées de Ruskin sur l'architecture domestique au moyen
-âge. Quelle importance, quelle réalité peut avoir aux yeux de
-quelqu'un qui bientôt doit quitter la terre, une ville aussi spéciale,
-aussi localisée dans le temps, aussi particularisée dans l'espace que
-Venise et comment les théories d'architecture domestique que j'y
-pouvais étudier et vérifier sur des exemples vivants pouvaient-elles
-être de ces «vérités qui dominent la mort, empêchent de la
-craindre, et la font presque aimer[46]»? C'est le pouvoir du génie de
-nous faire aimer une beauté, que nous sentons plus réelle que nous,
-dans ces choses qui aux yeux des autres sont aussi particulières et
-aussi périssables que nous-même.
-
-Le «Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit» du poète,
-n'est pas très vrai, s'il s'agit des yeux d'une femme aimée. En un
-certain sens, et quelles que puissent être, même sur ce terrain de la
-poésie, les magnifiques revanches qu'il nous prépare, l'amour nous de
-poétise la nature. Pour l'amoureux, la terre n'est plus que «le tapis
-des beaux pieds d'enfant» de sa maîtresse, la nature n'est plus que
-«son temple». L'amour qui nous fait découvrir tant de vérités
-psychologiques profondes, nous ferme au contraire au sentiment poétique
-de la nature[47], parce qu'il nous met dans des dispositions égoïstes
-(l'amour est au degré le plus élevé dans l'échelle des égoïsmes,
-mais il est égoïste encore) où le sentiment poétique se produit
-difficilement. L'admiration pour une pensée au contraire fait surgir à
-chaque pas la beauté parce qu'à chaque moment elle en éveille le
-désir. Les personnes médiocres croient généralement que se laisser
-guider ainsi par les livres qu'on admire, enlève à notre faculté de
-juger une partie de son indépendance. «Que peut vous importer ce que
-sent Ruskin: Sentez par vous-même». Une telle opinion repose sur une
-erreur psychologique dont feront justice tous ceux qui, ayant accepté
-ainsi une discipline spirituelle, sentent que leur puissance de
-comprendre et de sentir en est infiniment accrue, et leur sens critique
-jamais paralysé. Nous sommes simplement alors dans un état de grâce
-où toutes nos facultés, notre sens critique aussi bien que les autres,
-sont fortifiées. Aussi cette servitude volontaire est-elle le
-commencement de la liberté. Il n'y a pas de meilleure manière
-d'arriver à prendre conscience de ce qu'on sent soi-même que d'essayer
-de recréer en soi ce qu'a senti un maître. Dans cet effort profond,
-c'est notre pensée elle-même que nous mettons, avec la sienne, au
-jour. Nous sommes libres dans la vie, mais en ayant des buts: il y a
-longtemps qu'on a percé à jour le sophisme de la liberté
-d'indifférence. C'est à un sophisme tout aussi naïf qu'obéissent
-sans le savoir les écrivains qui font à tout moment le vide dans leur
-esprit, croyant le débarrasser de toute influence extérieure, pour
-être bien sûrs de rester personnels. En réalité les seuls cas où
-nous disposons vraiment de toute notre puissance d'esprit sont ceux où
-nous ne croyons pas faire œuvre d'indépendance, où nous ne
-choisissons pas arbitrairement le but de notre effort. Le sujet du
-romancier, la vision du poète, la vérité du philosophe s'imposent à
-eux d'une façon presque nécessaire, extérieure pour ainsi dire à
-leur pensée. Et c'est en soumettant son esprit à rendre cette vision,
-à approcher de cette vérité que l'artiste devient vraiment lui-même.
-
-Mais en parlant de cette passion, un peu factice au début, si profonde
-ensuite que j'eus pour la pensée de Ruskin, je parle à l'aide de la
-mémoire et d'une mémoire qui ne se rappelle que les faits, «mais du
-passé profond ne peut rien ressaisir». C'est seulement quand certaines
-périodes de notre vie sont closes à jamais, quand, même dans les
-heures où la puissance et la liberté nous semblent données, il nous
-est défendu d'en rouvrir furtivement les portes, c'est quand nous
-sommes incapables de nous remettre même pour un instant dans l'état
-où nous fûmes pendant si longtemps, c'est alors seulement que nous
-nous refusons à ce que de telles choses soient entièrement abolies.
-Nous ne pouvons plus les chanter, pour avoir méconnu le sage
-avertissement de Gœthe, qu'il n'y a de poésie que des choses que l'on
-sent encore. Mais ne pouvant réveiller les flammes du passé, nous
-voulons du moins recueillir sa cendre. À défaut d'une résurrection
-dont nous n'avons plus le pouvoir, avec la mémoire glacée que nous
-avons gardée de ces choses--la mémoire des faits qui nous dit: «tu
-étais tel» sans nous permettre de le redevenir, qui nous affirme la
-réalité d'un paradis perdu au lieu de nous le rendre dans un
-souvenir,--nous voulons du moins le décrire et en constituer la
-science. C'est quand Ruskin est bien loin de nous que nous traduisons
-ses livres et tâchons de fixer dans une image ressemblante les traits
-de sa pensée. Aussi ne connaîtrez-vous pas les accents de notre foi ou
-de notre amour, et c'est notre piété seule que vous apercevrez çà et
-là, froide et furtive, occupée, comme la Vierge Thébaine, à
-restaurer un tombeau.
-
-
-MARCEL PROUST.
-
-
-[Note 40: Cette phrase de Ruskin s'applique, d'ailleurs, mieux à
-l'idolâtrie telle que je l'entends, si on la prend ainsi isolément,
-que là où elle est placée dans _Lectures on Art._ J'ai, du reste,
-donné plus loin, pages 330, 331 et 332, dans une note, le début du
-développement.]
-
-[Note 41: Comment M. Barrès, élisant, dans un chapitre admirable de
-son dernier livre, un sénat idéal de Venise, a-t-il omis Ruskin?
-N'était-il pas plus digne d'y siéger que Léopold Robert ou Théophile
-Gautier et n'aurait-il pas été là bien à sa place, entre Byron et
-Barrès, entre Gœthe et Chateaubriand?]
-
-[Note 42: _Stones of Venice_, I, IV, § LXXI. Dans tout le cours de ce
-volume les références aux _Stones of Venice_ sont données avec les
-numéros (volumes, chapitres et paragraphes) de la Traveller's
-Édition.--Ce verset est tiré de l'_Ecclésiaste_ (XII, 9).]
-
-[Note 43: Chapitre III, § 27.]
-
-[Note 44: Je n'ai pas le temps de m'expliquer aujourd'hui sur ce
-défaut, mais il me semble qu'à travers ma traduction, si terne qu'elle
-soit, le lecteur pourra percevoir comme à travers le verre grossier
-mais brusquement illuminé d'un aquarium, le rapt rapide mais visible
-que la phrase fait de la pensée, et la déperdition immédiate que la
-pensée en subit.]
-
-[Note 45: Au cours de _la Bible d'Amiens_, le lecteur rencontrera
-souvent des formules analogues.]
-
-[Note 46: Renan.]
-
-[Note 47: Il me restait quelque inquiétude sur la parfaite justesse de
-cette idée, mais qui me fut bien vite ôtée par le seul mode de
-vérification qui existe pour nos idées, je veux dire la rencontre
-fortuite avec un grand esprit. Presque au moment, en effet, où je
-venais d'écrire ces lignes, paraissaient dans la _Revue des Deux
-Mondes_, les vers de la comtesse de Noailles que je donne ci-dessous. On
-verra que, sans le savoir, j'avais, pour parler comme M. Barrés à
-Combourg, «mis mes pas dans les pas du génie»:
-
-«Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes;
-«La capucine avec ses abeilles autour;
-«Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour;
-«Car, après, l'on ne voit plus jamais rien du monde.
-«Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi;
-«On ne voit plus qu'un peu de flamme sur la route;
-«On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute
-«Les pieds du triste amour qui court ou qui s'asseoit.»]
-
-
-
-
-«NOS PÈRES NOUS ONT DIT»
-
-ESQUISSES DE L'HISTOIRE DE LA CHRÉTIENTÉ
-POUR LES GARÇONS ET LES FILLES
-QUI ONT ÉTÉ TENUS SUR SES FONTS BAPTISMAUX
-
-PAR
-
-JOHN RUSKIN, LL. D., D. C. L.
-
-ÉTUDIANT HONORAIRE DE CHRIST CHURCH, À OXFORD
-ET MEMBRE HONORAIRE DE «CORPUS CHRISTI COLLEGE», À OXFORD
-
-
-
-
-LA BIBLE D'AMIENS
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-1. Le projet longtemps abandonné dont les pages suivantes sont comme un
-premier essai de réalisation a été repris à la requête d'une jeune
-gouvernante anglaise, qui me demandait d'écrire quelques études
-d'histoire dont ses élèves pussent recueillir quelque utilité, le
-fruit des documents historiques mis à leur disposition par les modernes
-systèmes d'éducation n'étant pour eux que peine et qu'ennui.
-
-Ce qu'on peut dire d'autre en faveur de ce livre, si jamais cela en
-devient un, il devra le dire lui-même: comme préface, je ne
-désire pas écrire plus que ceci, d'autant que quelques récents
-événements de l'histoire d'Angleterre--en ce moment présents à la
-mémoire--appellent--si bref soit-il--un commentaire immédiat.
-
-On me raconte que les Queen's Guards sont partis pour l'Irlande, en
-jouant _God Save the Queen._ Et étant à ma connaissance, comme je l'ai
-déclaré au cours de certaines lettres sur lesquelles on a, dans ces
-derniers temps, appelé plus qu'il n'aurait fallu l'attention publique,
-le plus ferme conservateur d'Angleterre[48], je suis disposé à
-discuter sérieusement la question de savoir si le service pour lequel
-on avait commandé les Queen's Guards cadre d'une manière quelconque
-avec ce qu'on peut appeler leur mission.
-
-Mes propres notions de Conservateur sur le rôle des Queen's Guards,
-c'est qu'ils doivent protéger le trône et la vie de la Reine si l'un
-ou l'autre était menacé par un ennemi domestique ou étranger, mais
-non qu'ils aient à se substituer à la force inefficace de sa police
-pour l'exécution de ses lois domiciliaires.
-
-2. Et encore moins, si les lois domiciliaires dont on les envoie assurer
-l'exécution en jouant _Dieu sauve la Reine_ se trouvent par hasard
-être précisément contraires à la loi de ce Dieu Sauveur, et par
-conséquent telle que, en aucune durée de temps, aucune quantité de
-Reines ou d'hommes de la Reine que ce soit ne _pourraient_ les
-exécuter. Ce qui est une question sur laquelle, depuis dix ans, je
-m'efforce d'appeler l'attention des Anglais--assez inutilement
-jusqu'ici; et je n'ajouterai rien à présent à tout ce que j'ai déjà
-dit à ce sujet. Mais il vient précisément de paraître un livre d'un
-officier anglais qui, s'il n'avait pas été autrement et plus
-activement occupé, non seulement aurait pu écrire tous mes livres sur
-le paysage et la peinture, mais encore est singulièrement d'accord avec
-moi (Dieu sait de quel petit nombre d'Anglais je puis en dire autant à
-présent) sur les sujets qui regardent la sûreté de la Reine et
-l'honneur de la nation. De ce livre: _Au loin: Nouveaux récits de
-voyage_, différents passages seront donnés plus loin dans mes notes
-terminales. Aussi je me contenterai, comme fin à ma Préface, de citer
-les paroles mémorables que le colonel Butler lui-même cite, et qui
-furent prononcées au Parlement anglais par son dernier leader
-Conservateur, un officier anglais qui avait aussi servi avec honneur et
-succès[49].
-
-3. Le duc de Wellington dit: «Vos Seigneuries savent déjà que des
-contingents que notre gracieuse Souveraine m'a fait l'honneur de confier
-à mon commandement à différentes périodes de la guerre--guerre
-entreprise dans le but exprès de sauvegarder les florissantes
-institutions et l'indépendance du pays--la moitié au moins étaient
-catholiques romains. My Lords, quand j'appelle vos souvenirs sur ce
-fait, je suis sûr que tout autre éloge est inutile. Vos Seigneuries
-savent bien pendant quelle longue période et dans quelles circonstances
-difficiles ils maintinrent l'Empire flottant au-dessus du déluge qui
-engloutit les trônes et détruisit les institutions de tous les autres
-peuples,--comment ils gardèrent vivante l'unique étincelle de liberté
-qui n'ait pas été éteinte en Europe.
-
-«My Lords, c'est surtout aux catholiques irlandais que nous devons tous
-notre fière supériorité dans la carrière des armes, et que je suis
-personnellement redevable des lauriers dont il vous a plu couronner mon
-front. Nous devons reconnaître, My Lords, que sans le sang catholique
-et la valeur catholique, nous n'eussions jamais pu remporter la
-victoire, et que les talents militaires les plus élevés eussent été
-dépensés en vain.»
-
-Que ces nobles paroles de délicate justice soient pour mes jeunes
-lecteurs le premier exemple de ce que toute histoire devrait être. Il
-leur a été dit dans les Lois de Fiesole que tout grand art est
-louange[50]. Il en est ainsi de toute Histoire fidèle, et de toute
-haute Philosophie. Car ces trois choses, Art, Histoire et Philosophie ne
-sont chacune qu'une partie de la Sagesse Céleste qui ne voit pas comme
-voit l'homme, mais avec une éternelle charité; et parce qu'elle ne se
-réjouit pas de l'Iniquité, à cause de cela elle se réjouit de la
-Vérité[51].
-
-Car la vraie connaissance est des vertus seulement; celle des poisons et
-des vices, c'est Hécate qui l'enseigne, non Athéné. Et de toute
-sagesse, celle du politique principalement doit consister dans cette
-divine prudence; il n'est pas en effet toujours nécessaire aux hommes
-de connaître les vertus de leurs amis ou de leurs maîtres, puisque
-l'ami les manifestera, et le maître les appliquera. Mais malheur à la
-nation trop cruelle pour chérir la vertu de ses sujets et trop lâche
-pour reconnaître celle de ses ennemis!
-
-
-[Note 48: Cf., dans _Arrows of the chase_, la réponse que fait Ruskin
-à des étudiants et que cite M. de la Sizeranne: «Si vous aviez jamais
-lu dix lignes de moi, en les comprenant, vous sauriez que je ne me
-soucie pas plus de M. Disraeli et de M. Gladstone que de deux vieilles
-cornemuses, mais que je hais tout libéralisme comme je hais
-Beelzébuth, et que je me tiens avec Carlyle, seul désormais en
-Angleterre, pour Dieu et la Reine!»--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 49: Cf., dans _Unto this last_, pour désigner le roi Salomon,
-«un marchand juif, ayant de gros intérêts dans le commerce avec la
-côte d'Or et passant pour avoir fait une des fortunes les plus
-considérables de son temps, réputé aussi pour sa grande sagesse
-pratique». (_Unto this last_, III, § 42.)--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 50: Laws of Fesole, I, 1-6. Cf. le commentaire et la consécration
-dernière de ces paroles à la fin des Modern Painters:
-
-«Toute la substance de ces paroles passionnées de ma jeunesse fut
-condensée plus tard en cet aphorisme donné vingt ans après dans mes
-conférences inaugurales d'Oxford: «Tout grand art est louange» et sur
-cet aphorisme, la maxime plus hardie fondée: «Bien loin que l'art soit
-immoral, rien n'est moral que l'art en sa plus haute puissance. La vie
-sans le travail est péché, le travail sans art brutalité» (j'oublie
-les mots, mais c'est leur sens); et maintenant, écrivant sous la paix
-sans nuages des neiges de Chamounix ce qui doit être vraiment les mots
-suprêmes de ce livre qu'inspira leur beauté et que guida leur force,
-je puis, d'un cœur encore plus heureux et plus calme qu'il n'a jamais
-été jusqu'ici, confirmer l'article essentiel de sa foi: c'est-à-dire
-que la connaissance de ce qui est beau conduit et est le premier pas
-vers la connaissance des choses qui sont dignes d'être aimées, et que
-les lois, la vie et la joie de la beauté dans l'univers matériel de
-Dieu sont des parties aussi éternelles et aussi sacrées de sa
-création, que dans le monde des âmes la vertu, et dans le monde des
-anges la louange» (Chamounix, dimanche 16 septembre 1888, _Modern
-Painters_: t. V, _Epilogue_, p. 390).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 51: Allusion à I Corinthiens, XIII, 6.--(Note du Traducteur.)]
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-
-AU BORD DES COURANTS D'EAU VIVE[52]
-
-
-L'intelligent voyageur anglais, dans ce siècle fortuné pour lui, sait
-que, à mi-chemin entre Boulogne et Paris, il y a une station de chemin
-de fer importante[53] où son train, ralentissant son allure, le roule
-avec beaucoup plus que le nombre moyen des bruits et des chocs attendus
-à l'entrée de chaque grande gare française, afin de rappeler par des
-sursauts le voyageur somnolent ou distrait au sentiment de sa situation.
-Il se souvient aussi probablement que, à cette halte, au milieu de son
-voyage, il y a un buffet bien servi où il a le privilège de «dix
-minutes d'arrêt». Il n'est toutefois pas aussi clairement conscient
-que ces dix minutes d'arrêt lui sont accordées à moins de minutes de
-marche de la grande place d'une ville qui a été un jour la Venise de
-la France. En laissant de côté les îles des lagunes, la «Reine des
-Eaux» de la France était à peu près aussi large que Venise
-elle-même; et traversée non par de longs courants de marée montante
-et descendante[54], mais par onze beaux cours d'eau à truites (dont
-quatre ou cinq sont à peu près aussi larges, chacun, que notre Wandle
-dans le Surrey ou que la Dove d'Isaac Walton)[55], qui se réunissant de
-nouveau après qu'ils ont tourbillonné à travers ses rues, sont
-bordés comme ils descendent (non guéables excepté quand les deux
-Édouards les traversèrent la veille de Crécy) vers les sables de
-Saint-Valéry, par des bois de tremble et des bouquets de peupliers[56]
-dont la grâce et l'allégresse semblent jaillir de chaque magnifique
-avenue comme l'image de la vie de l'homme juste: «Erit tanquam lignum
-quod plantatum est secus decursus aquarum.»
-
-Mais la Venise de Picardie ne dut pas seulement son nom à la beauté de
-ses cours d'eau, mais au fardeau qu'ils portaient. Elle fut une
-ouvrière, comme la princesse Adriatique, en or et en verre, en pierre,
-en bois, en ivoire; elle était habile comme une Égyptienne dans le
-tissage des fines toiles de lin, et mariait les différentes couleurs
-dans ses ouvrages d'aiguille avec la délicatesse des filles de Juda. Et
-de ceux-là, les fruits de ses mains qui la célébraient dans ses
-propres portes, elle envoyait aussi une part aux nations étrangères et
-sa renommée se répandait dans tous les pays.
-
-«Un règlement de l'échevinage du 12 avril 1566 montre qu'on
-fabriquait à cette époque du velours de toutes couleurs pour meubles,
-des colombettes à grands et petits carreaux, des burailles croisées
-qu'on expédiait en Allemagne, en Espagne, en Turquie et en
-Barbarie[57]!»
-
-Velours de toutes couleurs, colombettes irisées comme des perles (je me
-demande ce qu'elles pouvaient être?) et envoyées pour lutter contre
-les tapis bigarrés du Turc et briller sur les tours arabesques de
-Barbarie[58]! N'est-ce pas là une période de l'ancienne vie
-provinciale picarde faite pour exciter l'intérêt d'un voyageur anglais
-intelligent?
-
-Pourquoi cette fontaine d'arc-en-ciel jaillissait-elle ici près de la
-Somme? Pourquoi une petite fille française pouvait-elle ainsi se dire
-la sœur de Venise et la servante de Carthage et de Tyr?
-
-Et si elle, pourquoi aucun autre de nos villages du nord, n'a-t-il pu
-faire de même? Le voyageur intelligent a-t-il sur son chemin de la
-porte de Calais à la gare d'Amiens distingué quoi que ce fût au bord
-de la mer ou dans l'intérieur des terres qui paraisse particulièrement
-favorable à un projet artistique ou à une entreprise commerciale? Il a
-vu lieue par lieue se dérouler des dunes sablonneuses. Nous aussi nous
-avons nos sables de la Severn, de la Lune, de Solway. Il a vu des
-plaines de tourbe utile et non sans parfum, un article dont ne sont pas
-privées non plus nos industries écossaises et irlandaises. Il a vu se
-dresser des falaises du plus pur calcaire, mais sur la rive opposée la
-perfide Albion ne luit pas moins blanche au-delà du bleu. Il a vu des
-eaux pures sourdre du rocher neigeux, mais les nôtres sont-elles moins
-brillantes à Croydon, à Guildford et à Winchester? Et cependant
-personne n'a jamais entendu parler de trésors envoyés des sables de
-Solway aux Africains; ni que les architectes de Romsay eurent pu donner
-des leçons de couleurs aux architectes de Grenade. Qu'y a-t-il donc
-dans l'air ou le sol de ce pays, dans la lumière de ses étoiles ou de
-son soleil qui ait pu mettre cette flamme dans les yeux de la petite
-Amiénoise en cape blanche au point de la rendre capable de rivaliser
-elle-même avec Pénélope[59].
-
-4. L'intelligent voyageur anglais n'a pas, bien entendu, de temps à
-perdre à aucune de ces questions. Mais, s'il a acheté son sandwich au
-jambon et s'il est prêt pour le: «En voiture, Messieurs!» peut-être
-pourra-t-il condescendre à écouter pour un instant un flâneur qui ne
-gaspille ni ne compte son temps et qui pourra lui indiquer ce qui vaut
-la peine d'être regardé tandis que le train s'éloigne lentement de la
-gare. Il verra d'abord, et sans aucun doute avec l'admiration
-respectueuse qu'un Anglais est obligé d'accorder à de tels spectacles,
-les hangars à charbons et les remises pour les wagons de la station
-elle-même, s'étendant dans leurs cendreuses et huileuses splendeurs
-pendant à peu près un quart de mille hors de la cité; et puis, juste
-au moment où le train reprend toute sa vitesse, sous une cheminée en
-forme de tour dont il ne peut guère voir que le sommet, mais par
-l'ombre épaisse de la fumée de laquelle il sera enveloppé, il _pourra
-voir_, s'il veut risquer sa tête intelligente hors de la portière et
-regarder en arrière, cinquante ou cinquante et une (je ne suis pas sûr
-de mon compte à une unité près) cheminées semblables, toutes fumant
-de même, toutes pourvues des mêmes ouvrages oblongs, de murs en brique
-brune avec d'innombrables embrasures de fenêtres noires et carrées.
-Mais, au milieu de ces cinquante choses élevées qui fument, il en
-verra une, un peu plus élevée que toutes, et plus délicate, qui ne
-fume pas[60]; et au milieu de ces cinquante amas de murs nus enfermant
-des «travaux» et sans doute des travaux profitables et honorables pour
-la France et pour le monde, il verra un amas de murs non pas nus mais
-étrangement travaillés par les mains d'hommes insensés d'il y a bien
-longtemps dans le but d'enfermer ou de produire non pas un travail
-profitable en quoi que ce soit mais un: «Là est l'œuvre de Dieu; afin
-que vous croyiez en Celui qu'il a envoyé[61].»
-
-5. Laissant maintenant l'intelligent voyageur aller remplir son vœu de
-pèlerinage à Paris--ou n'importe où un autre Dieu peut l'envoyer--je
-supposerai que un ou deux intelligents garçons d'Eton, ou une jeune
-Anglaise pensante, peuvent avoir le désir de venir tranquillement avec
-moi jusqu'à cet endroit d'où l'on domine la ville, et de réfléchir
-à ce que l'édifice inutilitaire,--dirons-nous aussi inutile?--et son
-minaret sans fumée peuvent peut-être signifier.
-
-Je l'ai appelé minaret, faute d'un meilleur mot anglais.
-Flèche--arrow--est son nom exact; s'évanouissant dans l'air vous ne
-savez à quel moment par sa simple finesse. Elle ne jette pas de flamme,
-elle ne produit pas de mouvement, elle ne fait pas de mal, la belle
-flèche[62]; sans panache, sans poison et sans barbillons; sans but,
-dirons-nous aussi, lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés?
-Elle et l'édifice d'où elle s'élève, qu'ont-ils signifié un jour?
-Quelle signification gardent-ils encore en eux-mêmes pour vous ou pour
-les habitants d'alentour qui ne lèvent jamais les yeux sur eux, quand
-ils passent auprès?
-
-Si nous nous mettions d'abord à apprendre comment ils sont venus là.
-
-6. À la naissance du Christ, tout le flanc de colline et au bas la
-plaine brillante de cours d'eau avec les champs jaunes de blé qui la
-dominent, étaient habités par une race enseignée par les Druides, de
-pensées et de mœurs assez farouches, mais placée sous le gouvernement
-de Rome et s'accoutumant graduellement à entendre les noms et dans une
-certaine mesure à confesser la puissance des Dieux romains. Pendant les
-trois cents ans qui suivirent la naissance du Christ, ils n'entendirent
-le nom d'aucun autre Dieu.
-
-Trois cents ans! et ni apôtres ni héritiers de leur apostolat ne sont
-encore allés à travers le monde prêcher l'Évangile à toutes les
-créatures. Ici, sur son sol tourbeux, le peuple farouche se fiant
-encore à Pomone pour les pommes, à Silvanus pour les glands, à
-Cérès pour le pain, à Proserpine pour le repos, n'avait d'autre
-espérance que celle de la bénédiction de la saison par les Dieux de
-la moisson et ne craignait aucune colère éternelle de la Reine de la
-mort[63].
-
-Mais, à la fin, trois cents années étant venues et passées, en l'an
-du Christ 301 vint en flanc de cette colline d'Amiens le sixième jour
-des ides d'octobre, le messager d'une nouvelle vie.
-
-7. Son nom, Firminius (je suppose) en latin, est Firmin en
-français--c'est celui-là qu'il faut nous rappeler ici en Picardie:
-Firmin, pas Firminius; de même que Denis, non Dyonisius; venant de
-l'étendue--personne ne nous dit de quelle partie de l'étendue. Mais
-reçu avec une accueillante surprise par les Amiénois païens qui le
-virent--quarante jours--un grand nombre de jours pouvons-nous
-lire--prêchant agréablement et enchaînant aux vœux du baptême même
-des gens de la bonne société; et cela dans des proportions telles,
-qu'à la fin il est traduit devant le gouverneur romain, par les
-prêtres de Jupiter et Mercure qui l'accusent de vouloir mettre le monde
-sens dessus dessous. Et le dernier des quarante jours--ou du nombre
-indéfini de jours signifié par quarante--il a la tête tranchée,
-comme il sied aux martyrs de l'avoir, et le rôle de son être mortel
-est terminé.
-
-La vieille, vieille histoire, dites-vous? Soit, vous la retiendrez
-d'autant plus aisément. Les Amiénois la retinrent avec tant de soin,
-que douze cents ans après, au XIIe siècle, ils jugèrent bon de
-sculpter et de peindre les quatre tableaux en pierre, numéro 1, 2, 3 et
-4 de notre première photographie du chœur: scène Ire, _Saint Firmin
-arrivant_; scène IIe, _Saint Firmin prêchant_; scène IIIe, _Saint
-Firmin baptisant_; et scène IVe, _Saint Firmin décapité_, par un
-bourreau avec des jambes très rouges, et un chien qui l'accompagne du
-genre du chien dans _Faust_, duquel nous pourrons avoir à reparler tout
-à l'heure[64].
-
-8. Pour continuer en attendant l'histoire de saint Firmin, telle qu'elle
-est connue depuis ces temps reculés, son corps fut reçu et enterré
-par un sénateur romain, son disciple (une sorte de Joseph d'Arimathie,
-vis-à-vis de saint Firmin) dans le propre jardin du sénateur. Lequel
-aussi éleva un petit oratoire sur son tombeau.
-
-Le fils du sénateur romain construisit une église pour remplacer
-l'oratoire, dédiée à Notre-Dame des Martyrs, et en fit un siège
-épiscopal,--le premier de la nation française. Un endroit bien
-mémorable pour la nation française à coup sûr? Et méritant
-peut-être un petit souvenir ou monument commémoratif--croix,
-inscription ou quelque chose d'analogue? Ou donc supposez-vous que cette
-première cathédrale de la chrétienté française s'est élevée, et
-de quel monument a-t-elle été honorée? Elle s'élevait là où nous
-nous tenons en ce moment mon compagnon, qui que vous soyez, et le
-monument dont elle a été honorée est cette cheminée, dont le
-gonfalon de fumée nous couvre d'obscurité, le plus récent effort de
-l'art moderne à Amiens, la cheminée de Saint-Acheul.
-
-La première cathédrale, vous remarquerez, de la nation _française_;
-plus exactement le premier germe de cathédrale _pour_ la nation
-française--qui n'est pas encore là; seul ce tombeau d'un martyr est
-ici, cette église de Notre-Dame des Martyrs, restant sur le flanc de la
-colline jusqu'à ce que le pouvoir des Romains disparaisse.
-
-La cité et l'autel tombent avec lui, foulés aux pieds par des tribus
-sauvages; le tombeau est oublié--quand, à la fin, les Francs du nord
-couvrant de leur dernier flot ces dunes de la Somme s'est arrêté ici
-et ici l'étendard franc est planté, et le royaume français fondé.
-
-9. Ici leur première capitale, ici les premiers pas[65] des Francs en
-France! Réfléchissez à cela. Dans tout le sud il y a des Gaulois, des
-Burgondes, des Bretons, des nations de cœur plus triste, d'esprit plus
-morose. Passé leur frontière, leur limite extrême, voici enfin les
-Francs, source de toute Franchise pour notre Europe. Vous avez entendu
-le mot en Angleterre, avant ce jour, mais de mot anglais, il n'y en a
-pas pour signifier cela. L'honnêteté nous l'avons, et elle nous vient
-de nous-mêmes, mais la Franchise nous devons l'apprendre de ceux-ci;
-bien plus, toutes nos nations de l'ouest seront dans quelques siècles
-connues sous le nom de Franks. Franks du Paris qui doit exister, en un
-temps à venir, mais le Français de Paris est, en l'an de grâce 500,
-une langue aussi inconnue à Paris qu'à Stratford-att-ye-Bowe. Le
-Français d'Amiens est la forme royale et le parler de cour du langage
-chrétien, Paris étant encore dans la boue lutécienne pour devenir un
-jour un champ de toits peut-être, en temps voulu. Ici près de la Somme
-qui doucement brille, règnent Clovis et sa Clotilde.
-
-Et auprès du tombeau de saint Firmin parle maintenant un autre doux
-évangéliste et la première prière du roi franc au roi des rois, il
-la lui adresse seulement comme au «Dieu de Clotilde».
-
-10. Je suis obligé de faire appel à la patience du lecteur pour une
-date ou deux et pour quelques faits arides--deux--trois--ou plus.
-
-Clodion, le chef des premiers Francs qui passèrent définitivement le
-Rhin, fraya son chemin à travers les cohortes irrégulières de Rome,
-jusqu'à Amiens dont il s'empara en 445[66].
-
-Deux ans après, à sa mort, le trône à peine affermi
-tombe--peut-être inévitablement--aux mains du tuteur de ses enfants,
-Mérovée dont la dynastie commence à la défaite d'Attila à Châlons.
-
-Il mourut en 457. Son fils Childéric s'adonnant à l'amour des femmes,
-et méprisé par les soldats francs, est exilé, les Francs aimant mieux
-vivre sous la loi de Rome que sous un chef à eux, s'il est indigne. Il
-reçoit asile à la cour du roi de Thuringe et y séjourne. Son
-principal officier à Amiens, à son départ, rompt un anneau en deux,
-et, lui en donnant la moitié, lui dit de revenir lorsqu'il en recevra
-l'autre moitié. Et, après un grand nombre de jours, la moitié de
-l'anneau rompu lui est renvoyée; il revient et les Francs l'acceptent
-pour roi.
-
-La reine de Thuringe le suit (je ne puis trouver si son mari mourut
-avant--et encore moins, s'il mourut, de quelle mort), et s'offre à lui
-comme épouse.
-
-«J'ai connu ton utilité, et que tu es très puissant, et je suis venue
-vivre avec toi. Si j'eusse connu au-delà de la mer quelqu'un de plus
-utile que toi j'aurais cherché à vivre avec _lui._»
-
-Il la prit pour femme et leur fils est Clovis.
-
-11. Une histoire surprenante; jusqu'où est-elle littéralement vraie
-n'est pour nous d'aucun intérêt; le mythe et sa portée réelle nous
-découvrent la nature du royaume français et prophétisent sa future
-destinée. Valeur personnelle, beauté personnelle, fidélité aux rois,
-amour des femmes, dédain du mariage sans amour, notez que toutes ces
-choses y étaient tenues pour essentielles, et que dans leur corruption
-sera la fin du Franc comme dans leur force était sa gloire première.
-
-La valeur personnelle est estimée. L'_Utilitas_, clef de voûte de
-tout. La naissance rien, à moins qu'elle n'apporte avec elle la valeur;
-la loi de primogéniture inconnue; et la décence de la conduite
-apparemment aussi (mais rappelez-vous que nous sommes tous encore
-païens).
-
-12. Dégageons en tout cas nos dates et notre géographie du grand
-«nulle part» de la mémoire confuse, et groupons-les bien avant
-d'aller plus loin.
-
-457. Mérovée meurt. L'utile Childéric, en comptant son exil et son
-règne à Amiens, est roi en tout vingt-quatre ans, de 457 à 481, et
-pendant son règne Odoacre met fin à l'empire romain en Italie (476).
-
-481. Clovis n'a que quinze ans quand il succède à son père, comme roi
-des Francs à Amiens. À ce moment un débris de la puissance romaine
-persiste isolé dans la France centrale, pendant que quatre nations
-fortes et en partie sauvages forment une croix autour de ce centre
-mourant; les Francs au nord, les Bretons à l'ouest, les Burgondes à
-l'est, les Wisigoths, les plus puissants de tous et les plus affinés,
-de la Loire à la mer.
-
-Tracez vous-même d'abord une carte de France de la dimension qui vous
-conviendra comme dans la planche I[67] (_fig._ 1), en indiquant
-seulement le court des cinq fleuves, Somme, Seine, Loire, Saône et
-Rhône; puis, sommairement, vous voyez qu'elle était divisée à cette
-époque comme cela est indiqué sur la figure 2: la partie
-fleur-de-lysée figurant les Francs, le signe[68] les Bretons,[69] les
-Burgondes,[70] les Wisigoths. Je ne sais pas exactement jusqu'où
-ceux-ci entrés en Provence par le Rhône y pénétrèrent; mais je
-crois que le mieux est d'indiquer la Provence comme semée de roses.
-
-13. Maintenant sous Clovis les Francs livrèrent trois grandes
-batailles. La première contre les Romains, près de Soissons, qu'ils
-gagnent, et ils deviennent maîtres de la France jusqu'à la Loire.
-Copiez la carte rudimentaire (_fig._ 2) et mettez la fleur de lis sur
-tout le milieu, couvrant les Romains (_fig._ 3). Cette bataille fut
-gagnée par Clovis, je crois, avant qu'il n'épousât Clotilde. Il gagne
-par elle sa princesse; cependant, ne peut pas obtenir son joli vase pour
-lui en faire présent. Retenez bien cette histoire, ainsi que la
-bataille de Soissons, comme donnant le centre de la France aux Français
-et mettant fin ici pour toujours à la domination romaine.
-Deuxièmement, après qu'il a épousé Clotilde, les farouches Germains
-venus du nord l'attaquent, lui, et il a à défendre sa vie et son
-trône à Tolbiac. Ceci est la bataille dans laquelle il invoque le Dieu
-de Clotilde et est délivré des Germains grâce à son appui. Sur quoi
-il est couronné à Reims par saint Rémi. Et maintenant dans la
-puissance nouvelle de son christianisme, de sa double victoire sur Rome
-et la Germanie, et son amour pour sa reine, et son ambition pour son
-peuple, il regarde souvent vers ce vaste royaume des Wisigoths situé
-entre la Loire et les montagnes neigeuses. Est-ce que le Christ et les
-Francs ne seront pas plus forts que de vilains Wisigoths, «qui sont
-encore en plus Ariens»? Tous les Francs partagent avec lui cette
-opinion. Alors il marche contre les Wisigoths, les rencontre eux et leur
-Alaric à Poitiers, achève leur Alaric et leur arianisme et emmène ses
-fidèles Francs vers le Pic du Midi.
-
-14. Et maintenant il vous faut dessiner de nouveau la carte de France et
-mettre la fleur de lis sur toute sa masse centrale, de Calais aux
-Pyrénées. Seules restent encore en dehors la Bretagne à l'ouest, la
-Burgondie à l'est et la rose blanche de Provence au-delà du Rhône. Et
-maintenant le pauvre petit Amiens est devenu une simple ville frontière
-comme notre Durham, et la Somme un cours d'eau frontière comme notre
-Tyne. La Loire et la Seine sont maintenant les deux grands fleuves
-français, et les hommes auront l'idée de bâtir des villes sur leur
-cours, tandis que les plaines, bien arrosées, donnant non de la tourbe,
-mais de riches pâturages, pourront se reposer sous la protection des
-châteaux mutins des rochers et des tours fortifiées des îles. Mais
-examinons d'un peu plus près ce que le changement des signes sur notre
-carte peut signifier: cinq fleurs de lis au lieu des barres
-horizontales.
-
-Ils ne signifient certainement pas que tous les Goths sont partis, et
-qu'il n'y a plus personne en France que les Francs? Les Francs n'ont pas
-massacré les hommes, femmes, et enfants Wisigoths, de la Loire à la
-Garonne. Bien plus, là où leur propre trône est encore assis près de
-la Somme, le peuple né sur la tourbe qu'ils ont trouvé là y vit
-encore, quoique assujetti. Francs, Goths, ou Romains peuvent flotter
-çà et là par troupes, envahisseurs ou fuyards; mais immuable à
-travers toutes les tourmentes de la guerre, le peuple rural dont ils
-pillent les cabanes, dont ils ravagent les fermes, et sur les arts
-duquel ils règnent, doit encore diligemment et silencieusement, et sans
-avoir le temps de se plaindre, labourer, semer, nourrir les troupeaux.
-
-Sinon, comment Francs ou Huns, Wisigoths ou Romains pourraient-ils vivre
-là un mois, ou combattre un jour?
-
-15. Quels que soient le nom ou les mœurs des maîtres, au fond, la
-population laborieuse reste forcément la même; et le chevrier des
-Pyrénées, le vigneron de la Garonne, la laitière de Picardie,
-quelques maîtres que vous leur donniez, demeureront toujours sur leur
-sol, fleurissants comme les arbres du champ, endurants comme les rochers
-du désert. Et ceux-ci, la trame et la substance première de la nation,
-sont divisés non par dynasties, mais par climats, et sont forts ici et
-impuissants là, de par des privilèges que la tyrannie d'aucun
-envahisseur ne peut abolir et des défauts que la prédication d'aucun
-ermite ne peut corriger. Aussi laissons maintenant, si vous le voulez,
-pour une minute ou deux, notre histoire et lisons les leçons de la
-terre immuable et du ciel.
-
-16. Dans l'ancien temps, quand on allait en poste de Calais à Paris, il
-y avait environ une demi-heure de trot sur terrain plat de la porte de
-Calais à la longue colline calcaire qu'il fallait gravir avant
-d'arriver au village de Marquise, où était le premier relai.
-
-Cette colline de chaux, est à vrai dire la façade de la France; le
-dernier morceau de plaine qui est au nord est, l'extrémité des
-Flandres; au sud, s'étend maintenant une région de chaux et de belle
-pierre calcaire à bâtir; si vous ouvrez bien les yeux, vous pouvez en
-voir une grande carrière à l'ouest du chemin de fer, à mi-chemin
-entre Calais et Boulogne, là où fut jadis une rocheuse petite vallée
-bénie, et qui s'ouvrait sur des pelouses veloutées; cette région
-calcaire, élevée mais jamais montagneuse, s'étend autour du bassin
-calcaire de Paris, vers Caen d'un côté et Nancy de l'autre et au sud
-jusqu'à Bourges et le Limousin. Ce pays de pierre à chaux avec son air
-frais et vif, labourable en tous les points de sa surface et tout en
-carrières sous les prairies bien arrosées, est le vrai pays des
-Français. Ici seulement leurs arts ont trouvé leur développement
-original. Plus loin, au sud, ce sont des Gascons ou Limousins, ou
-Auvergnats, ou autre chose d'analogue. À l'ouest, des Bretons, d'une
-pâleur de granit, à l'est des Burgondes pareils aux ours des Alpes,
-ici seulement sur la chaux et le marbre aux beaux grains entre, disons
-Amiens et Chartres d'un côté, Caen et Reims de l'autre, vous avez la
-vraie _France._
-
-17. De laquelle avant que nous poursuivions l'histoire de sa vraie vie,
-je dois demander au lecteur d'examiner un peu avec moi, comment
-l'histoire, ou ce qu'on appelle ainsi, a été écrite la plupart du
-temps et en quels détails on la fait ordinairement consister.
-
-Supposons que l'histoire du roi Lear fût une histoire vraie; et qu'un
-historien moderne en donnât un résumé dans un manuel scolaire
-destiné à renfermer tous les faits essentiels de l'histoire
-d'Angleterre qui peuvent être utiles à la jeunesse anglaise au point
-de vue des concours. L'histoire serait racontée à peu près de cette
-manière:
-
-«Le règne du dernier roi de la soixante-dix-neuvième dynastie se
-termina par une série d'événements dont il est pénible de salir les
-pages de l'histoire. Le faible vieillard désirait partager son royaume
-en douaires pour ses trois filles; mais comme il leur proposait cet
-arrangement, voyant que la plus jeune l'accueillait avec froideur et
-réserve, il la chassa de sa cour et partagea son royaume entre les deux
-aînées.
-
-«La plus jeune trouva asile à la cour de France où, à la fin, le
-prince royal l'épousa. Mais les deux aînées étant arrivées au
-pouvoir suprême traitèrent leur père d'abord avec irrespect, et
-bientôt avec mépris. Se voyant à la fin refuser le soutien
-nécessaire à ses déclinantes années, le vieux roi, dans un transport
-de douleur, quitta son palais avec, raconte-t-on, son fou de cour comme
-seul serviteur, et, en proie à une sorte de folie, il erra demi-nu, par
-les tempêtes de l'hiver, dans les bois de la Bretagne.
-
-18. «À la nouvelle de ces événements, sa plus jeune fille rassembla
-en hâte une armée et envahit le territoire de ses sœurs ingrates,
-dans l'intention de rétablir son père sur son trône; mais,
-rencontrant une force bien disciplinée sous le commandement de l'amant
-de sa sœur aînée, Edmond, fils bâtard du comte de Glocester, elle
-fut elle-même vaincue, jetée en prison et bientôt après étranglée
-par les ordres de sa sœur adultère. Le vieux roi mourut en recevant la
-nouvelle de sa mort; et ceux qui participèrent à ces crimes reçurent
-bientôt après leur récompense; car les deux méchantes reines se
-disputant l'amour du bâtard, celle qu'il regardait avec le moins de
-faveur empoisonna l'autre et après se tua. Edmond reçut ensuite la
-mort de la main de son frère, le fils légitime de Glocester, sous
-l'autorité duquel, ainsi que celle du comte de Kent, le royaume demeura
-pendant plusieurs années.»
-
-Imaginez cet exposé succinctement gracieux de ce que les historiens
-considèrent être les faits, orné de gravures sur bois aux dures
-oppositions de blanc et de noir qui représenteraient le moment où on
-arrache les yeux à Glocester, le délire de Lear, la strangulation de
-Cordelia et le suicide de Goneril, et vous avez le type de l'histoire
-populaire du XIXe siècle, qui, vous pouvez vous en apercevoir après un
-peu de réflexion, est une lecture aussi profitable aux jeunes personnes
-(en ce qui concerne la teinte générale et la pureté de leurs
-pensées) que le serait la statistique de New Gate, avec cette
-circonstance infiniment aggravante que, tandis que le tableau des crimes
-de la prison enseignerait à une jeunesse réfléchie les dangers d'une
-vie basse et des mauvaises fréquentations, le tableau des crimes royaux
-détruit son respect pour toute espèce de gouvernement et sa foi dans
-les décrets de la Providence elle-même.
-
-19. Des livres ayant de plus hautes prétentions, écrits par des
-banquiers, des membres du Parlement ou des clergymens orthodoxes ne
-manquent pas non plus; ils montrent que le progrès de la civilisation
-consiste dans la victoire de l'usure sur le préjugé ecclésiastique ou
-dans l'extension des privilèges parlementaires à quelque bourg de
-Puddlecombe, ou dans l'extinction des ténébreuses superstitions de la
-Papauté en la glorieuse lumière de la Réforme. Finalement vous avez
-un résumé d'histoire philosophique qui vous prouve qu'il n'y a aucune
-apparence que jamais, en quoi que ce soit, la Providence ait gouverné
-les affaires humaines; que toutes les actions vertueuses ont des motifs
-égoïstes; et qu'un égoïsme scientifique avec des communications
-télégraphiques appropriées et une connaissance parfaite de toutes les
-espèces de bactéries, assureront d'une manière complète le futur
-bien-être des classes supérieures de la société et la résignation
-respectueuse des classes inférieures.
-
-En attendant, les deux influences laissées de côté, la Providence du
-ciel et la vertu des hommes ont gouverné et gouvernent le monde, et non
-de façon invisible: et elles sont les seules puissances au sujet de qui
-l'histoire ait jamais à nous apprendre quelque vérité profitable.
-Cachée sous toute douleur, il y a la force de la vertu; au-dessus de
-toutes les ruines, la charité réparatrice de Dieu. Ce sont-elles
-seules que nous avons à considérer; en elles seules nous pouvons
-comprendre le passé et prédire l'avenir, la destinée des siècles.
-
-20. Je reviens à l'histoire de Clovis, roi maintenant de toute la
-France centrale. Fixez l'année 500 dans vos esprits comme la date
-approximative de son baptême à Reims et du sermon que lui fait saint
-Rémi lui parlant des souffrances et de la passion du Christ jusqu'à ce
-que Clovis s'élance de son trône, saisissant sa lance et s'écriant:
-«Si j'avais été là avec mes braves Francs j'aurais vengé ses
-injures.»
-
-«Il y a peu de doute», poursuit l'historien cockney, que la conversion
-de Clovis fût affaire de politique autant que de foi. Mais l'historien
-cockney ferait mieux de limiter ses remarques sur les caractères et les
-croyances des hommes à ceux des curés qui sont récemment entrés dans
-les ordres dans son voisinage fashionable ou des évêques qui ont
-prêché, ces derniers temps, à la population de ses faubourgs
-manufacturiers. Les rois francs étaient pétris d'une autre argile.
-
-21. Le christianisme de Clovis ne produit, en effet, aucun fruit du
-genre de ceux qu'on remarque chez un moderne converti. Nous n'apprenons
-pas qu'il se soit repenti du moindre de ses péchés ni qu'il ait
-résolu de mener une vie en quoi que ce soit nouvelle. Il n'a pas été
-pénétré de la doctrine du péché à la bataille de Tolbiac; ni en
-invoquant le secours du Dieu de Clotilde, il n'a senti naître en lui ni
-manifesté l'intention la plus lointaine de changer son caractère ou
-d'abandonner ses projets. Ce qu'il était avant qu'il crût au Dieu de
-sa reine, il le resta, avec beaucoup plus de force seulement, dans sa
-confiance nouvelle en l'appui surnaturel de ce Dieu auparavant inconnu.
-Sa gratitude naturelle envers la Puissance Libératrice et l'orgueil
-d'en être protégé, ajoutèrent seulement de la violence à ses
-habitudes de soldat, et accrurent sa haine politique de toute la force
-de l'indignation religieuse. Les démons n'ont jamais tendu de piège
-plus dangereux à la fragilité humaine que la croyance que nos ennemis
-sont aussi les ennemis de Dieu; et je conçois parfaitement que la
-conduite de Clovis ait pu être plus dénuée de scrupules précisément
-dans la mesure où sa foi était plus sincère.
-
-Si Clovis ou Clotilde avaient pleinement compris les préceptes de leur
-maître, l'histoire à venir de la France et de l'Europe aurait été
-autre qu'elle n'est. Ce qu'ils étaient capables de comprendre ou en
-tous cas ce qui leur fut enseigné, vous verrez qu'ils y obéirent, et
-qu'ils furent bénis en y obéissant. Mais leur histoire est compliquée
-de celle de plusieurs autres personnages relativement auxquels nous
-devons noter maintenant quelques détails trop oubliés.
-
-22. Si au pied de l'abside de la cathédrale d'Amiens, nous prenons la
-rue qui conduit exactement au sud, après avoir laissé la route du
-chemin de fer à gauche, elle nous amène au bas d'une côte qui monte
-graduellement--à peu près la longueur d'un demi-mille; c'est une
-promenade assez agréable et douce, qui se termine au niveau du terrain
-le plus élevé qu'il y ait près d'Amiens; d'où, regardant en
-arrière, nous voyons au-dessous de nous la cathédrale entière,
-excepté la flèche, le sommet que nous avons atteint étant de niveau
-avec le faîte de la cathédrale; et, au sud, la plaine de France.
-
-C'est à peu près à cet endroit, ou sur le chemin qui va de là à
-Saint-Acheul, que se trouvait l'ancienne porte romaine des Jumeaux où
-l'on voyait Romulus et Rémus nourris par la louve; et par laquelle
-sortit d'Amiens à cheval, un jour de dur hiver, cent soixante-dix ans
-avant que Clovis fût baptisé, un soldat romain enveloppé dans son
-manteau de cavalier[71], sur la chaussée qui faisait partie de la
-grande route romaine de Lyon à Boulogne.
-
-23. Et cela vaut bien aussi que, quelque jour glacé d'automne ou
-d'hiver, quand le vent d'est est fort, vous restiez quelques moments à
-cette place à sentir son souffle, en vous rappelant ce qui s'est passé
-là, mémorable pour tous les hommes, et profitable, dans cet hiver de
-l'année 332, pendant que les gens mouraient de froid dans les rues
-d'Amiens; notamment ceci: que le cavalier romain, à peine sorti de la
-porte de la ville, rencontra un mendiant nu, tremblant de froid; et que,
-ne voyant pas d'autre moyen de l'abriter, il tira son épée, partagea
-son manteau en deux, et lui en donna une moitié.
-
-Pas un don ruineux, ni même d'une générosité enthousiaste: la coupe
-d'eau fraîche de Sidney exigeait plus d'abnégation; et je suis bien
-certain que plus d'un enfant chrétien de nos jours, lui-même bien
-réchauffé et habillé, rencontrant un homme nu et gelé, serait prêt
-à retirer son manteau de ses épaules et à le donner tout entier au
-nécessiteux si sa nourrice mieux avisée, ou sa maman, le lui
-laissaient faire. Mais le soldat romain n'était pas un chrétien et
-accomplissait sa charité sereine en toute simplicité, et pourtant avec
-prudence.
-
-Quoi qu'il en soit, cette même nuit il contempla dans un rêve le
-Seigneur Jésus, qui était devant lui, au milieu des anges, ayant sur
-ses épaules la moitié du manteau dont il avait fait don au mendiant.
-
-Et Jésus dit aux anges qui étaient autour de lui: «Savez-vous qui m'a
-ainsi velu? Mon serviteur Martin, quoique non baptisé encore, a fait
-cela.» Et Martin, après cette vision, s'empressa de recevoir le
-baptême, étant alors dans sa vingt-deuxième année[72]. Que ces
-choses se soient jamais passées ainsi, ou jusqu'à quel point elles se
-sont passées ainsi, lecteur crédule ou incrédule, n'est ni votre
-affaire, ni la mienne. Mais de ces choses, ce qui est et sera
-éternellement _ainsi_--notamment la vérité infaillible de la leçon
-ici enseignée, et les conséquences actuelles de la vie de saint Martin
-sur l'esprit de la chrétienté--est, très absolument, l'affaire de
-tout être raisonnable dans un royaume chrétien quelconque.
-
-24. Vous devez d'abord comprendre avant tout que le caractère propre de
-saint Martin est une charité sereine et douce envers toutes les
-créatures. Il n'est pas un saint qui prêche--encore moins qui
-persécute, pas même un saint inquiet. De ses prières, nous entendons
-peu,--de ses vœux, rien. Ce qu'il fait toujours, c'est seulement la
-chose juste au moment juste; la rectitude et la bonté ne faisant qu'un
-dans son âme: un saint extrêmement exemplaire, à mon avis.
-
-Converti, baptisé, et conscient d'avoir vu le Christ, il ne tourmente
-pas ses officiers pour cela, ne cherche pas à faire de prosélytes dans
-sa cohorte. «C'est l'affaire du Christ, assurément!--S'il a besoin
-d'eux, il peut leur apparaître comme il m'est apparu» paraît être
-son sentiment dans les jours qui suivent son baptême. Il reste
-soixant-dix ans dans l'armée, toujours aussi calme. Au bout de ce
-temps, pensant qu'il pourrait être bien de prendre d'autres fonctions,
-il demande à l'empereur Julien d'accepter sa démission. Celui-ci,
-l'ayant accusé de pusillanimité, Martin lui offre de conduire sa
-cohorte au combat, sans armes et portant seulement le signe de la croix.
-Julien le prend au mot, le garde jusqu'à ce que l'époque du combat
-approche, mais la veille du jour où il compte le mettre ainsi à
-l'épreuve, l'ennemi envoie une ambassade avec des offres de soumission
-et de paix.
-
-25. On n'insiste pas souvent sur cette histoire; jusqu'où elle est
-littéralement vraie, remarquez-le de nouveau, ne nous importe pas le
-moins du monde; ici la leçon est donnée pour toujours de la manière
-dont un soldat chrétien devrait rencontrer ses ennemis. Leçon grâce
-à laquelle, si le Mr Greatheart[73] de John Bunyan l'avait comprise,
-les portes célestes se seraient ouvertes de nos jours à plus d'un
-pèlerin qui n'a pas su se frayer un chemin jusqu'à elles avec l'épée
-de violence.
-
-Mais l'histoire est vraie en quelque façon pratiquement et
-effectivement; car, après un certain temps, sans aucun discours, ni
-anathème, ni agitation d'aucune sorte, nous trouvons le chevalier
-romain fait évêque de Tours et devenant une influence de bien sans
-mélange pour toute l'humanité, alors et dans la suite. Et de fait
-l'histoire de son manteau de chevalier se répète pour sa robe
-d'évêque, et il ne faut pas la rejeter parce qu'il est probable que
-c'est une invention car il est tout aussi probable que ce fut une
-action.
-
-26. Allant dans ses plus beaux habits dire les prières à l'église,
-avec un de ses diacres, il rencontra sur la route un malheureux sans
-vêtements, et ordonna à son diacre de lui donner une cotte ou tunique
-quelconque.
-
-Le diacre objectant qu'il n'avait sous la main aucun habillement
-profane, saint Martin, avec sa sérénité accoutumée, enlève son
-étole épiscopale ou telle autre majestueuse et flottante parure que
-cela pouvait être, la jette sur les épaules nues du mendiant, et,
-continuant son chemin, va accomplir le service divin, incorrect, en
-gilet ou tel vêtement de dessous du moyen âge qui lui restait.
-
-Mais, comme il était debout devant l'autel, un globe de lumière parut
-au-dessus de sa tête, et quand il éleva ses bras nus avec l'Hostie on
-vit autour de lui les anges qui tenaient au-dessus de sa tête des
-chaînes d'or et des joyaux qui n'avaient rien de terrestre.
-
-27. Ce n'est pas croyable pour vous, ni dans la nature des choses, sage
-lecteur, et trop évidemment ce n'est qu'une glose que l'extravagance
-monastique donne du récit primitif.
-
-Soit. Toutefois cette création de l'extravagance monastique comprise
-par le cœur eût été le châtiment et le frein de toute forme de
-l'orgueil et de la sensualité de l'Église qui, de nos jours, a
-littéralement abaissé le service de Dieu et de ses pauvres au service
-du clergyman et de ses riches; et fait de ce qu'était jadis pour
-l'esprit découragé la parure de la louange, les paillettes des
-paillasses dans une mascarade ecclésiastique.
-
-28. Mais encore une légende, et nous en aurons assez pour voir les
-racines de l'influence étrange et universelle de ce saint sur la
-chrétienté.
-
-«Ce qui distingue particulièrement saint Martin fut la sérénité
-douce, sérieuse et inaltérable; personne ne l'avait jamais vu ni en
-colère, ni triste, ni gai, il n'y avait rien dans son cœur que la
-piété envers Dieu et la pitié envers les hommes. Le diable qui était
-particulièrement jaloux de ses vertus détestait par-dessus tout son
-extrême charité, parce qu'elle était le plus nuisible à sa propre
-puissance et, un jour, il lui reprocha ironiquement de si vite
-accueillir favorablement les pécheurs et les repentis. Mais saint
-Martin lui répondit tristement: «Oh! malheureux que tu es! si _toi_
-aussi tu pouvais cesser de poursuivre et de séduire de misérables
-créatures, si, toi aussi, tu pouvais te repentir, tu obtiendrais de
-Jésus-Christ ta grâce et ton pardon[74].»
-
-29. Dans cette douceur était sa force; et l'on ne peut mieux en
-apprécier l'efficacité pratique qu'en comparant la portée de son
-œuvre à celle de l'œuvre de saint Firmin.
-
-L'impatient missionnaire tapage et crie comme un énergumène dans les
-rues d'Amiens, insulte, exhorte, persuade, baptise, met tout, comme nous
-l'avons dit, sens dessus dessous pendant quarante jours: après quoi il
-a la tête tranchée, et son nom n'est plus jamais prononcé _hors_
-d'Amiens.
-
-Saint Martin ne contrarie personne, ne dépense pas un souffle en une
-exhortation désagréable, comprend par la première leçon du Christ à
-lui-même que des gens non baptisés peuvent être aussi bons que des
-baptisés si leurs cœurs sont purs; il aide, pardonne, console
-(sociable jusqu'à partager la coupe de l'amitié) avec autant
-d'empressement le manant que le roi; il est le patron d'une honnête
-boisson[75], l'odeur de la farce de votre oie de la Saint-Martin est
-agréable à ses narines et sacrés sont pour lui les rayons de l'été
-qui s'en va. Et, de façon ou d'autre, près et loin, les idoles
-chancellent devant lui, les dieux païens s'évanouissent, son Christ
-devient le Christ de tous les hommes, son nom est invoqué au pied
-d'innombrables nouveaux autels dans tous les pays, sur les hauteurs des
-collines romaines comme au fond des champs anglais. Saint Augustin
-baptisa les premiers Anglais qu'il convertit dans l'église de
-Saint-Martin à Cantorbéry; et à Londres la station de Charing Cross
-elle-même n'a pas entièrement effacé des esprits sa mémoire ou son
-nom.
-
-30. L'histoire de la Robe épiscopale est la dernière histoire relative
-à saint Martin dont je me risquerai à vous dire qu'il est plus sage de
-la tenir pour littéralement vraie que pour un simple mythe; bien
-qu'elle reste assurément un mythe de la valeur et de la beauté la plus
-grande; enfin j'ai encore à vous conter une histoire, cette fois-ci
-vraiment la dernière et où je reconnais que vous serez plus sage de
-voir une fable que l'exacte expression de la vérité, bien que quelque
-grain de vérité soit sans nul doute à sa base. Ce grain de vérité,
-de ceux qui, jetés sur un bon terrain, se multiplient au centuple en
-poussant, ce doit être quelque trait tangible et inoubliable de la
-façon dont saint Martin se comportait dans la haute société; quant au
-mythe, sa valeur et sa signification sont de tous les temps.
-
-Saint Martin donc, comme le veut le récit, était un jour à dîner à
-la première table du globe terrestre--à savoir, chez l'empereur et
-l'impératrice de Germanie! Vous n'avez pas besoin de chercher quel
-empereur, ou laquelle des femmes de l'empereur! L'empereur de Germanie
-est dans tous les anciens mythes l'expression du plus haut pouvoir
-sacré dans l'État, comme le pape est le plus haut pouvoir sacré dans
-l'Église. Saint Martin était donc à dîner, comme nous l'avons dit,
-avec naturellement l'empereur assis à côté de lui à gauche,
-l'impératrice à droite; tout se passait dans les règles. Saint Martin
-prenant grand plaisir au dîner, et se rendant agréable à la
-compagnie, pas le moins du monde une sorte de saint à la saint
-Jean-Baptiste. Vous savez aussi que dans les fêtes royales de ce temps,
-des gens d'un rang social très inférieur avaient accès dans la salle
-à manger: ils arrivaient derrière les chaises des invités, voyaient
-et entendaient ce qui se passait et, pendant ce temps-là, sans être
-importuns ils ramassaient les miettes et léchaient les plats.
-
-Quand le dîner fut un peu avancé, et que vint le moment de servir les
-vins, l'empereur remplit sa coupe, remplit celle de l'impératrice,
-remplit celle de saint Martin, choque affectueusement son verre contre
-celui de saint Martin. L'impératrice, également aimable et encore plus
-sincèrement croyante, regarde à travers la table, humblement, mais
-aussi royalement, s'attendant, naturellement, à ce que saint Martin
-approche de suite son verre du sien pour le toucher. Saint Martin
-regarde d'abord autour de lui d'un air de réflexion, s'aperçoit qu'il
-a à côté de sa chaise un pauvre mendiant déguenillé, ayant l'air
-altéré, qui a réussi à se faire remplir sa coupe d'une manière ou
-d'une autre, par un laquais charitable.
-
-Saint Martin tourne le dos à l'impératrice et trinque avec _lui!_
-
-31. Pour laquelle charité--mythique si vous voulez, mais éternellement
-exemplaire--il reste, comme nous l'avons dit, le patron des buveurs bons
-chrétiens à cette heure.
-
-Comme les années passaient sur lui, il paraît avoir senti qu'il avait
-porté le poids de la crosse assez longtemps, que l'active Tours avait
-besoin maintenant d'un évêque plus actif, que pour lui-même il
-pourrait dorénavant prendre innocemment son plaisir et son repos là
-où la vigne poussait et l'alouette chantait. Pour palais épiscopal il
-prend une petite excavation dans les rochers calcaires du bassin
-supérieur du fleuve, organise toutes choses pour le lit et la table, à
-peu de frais. Nuit par nuit, pour lui le ruisseau murmure, jour par
-jour, les feuilles de la vigne lui donnent leur ombre; et le soleil, son
-héraut, trouant l'horizon chaque jour rapproché, descend pour lui dans
-l'eau qu'il empourpre--là, où maintenant, la paysanne trotte vers la
-maison entre ses paniers, où la scie est arrêtée dans le bois à demi
-fendu, et où le clocher du village s'élève gris contre la lumière la
-plus éloignée dans le _Bord de la Loire_ de Turner[76].
-
-32. Toutes choses que je ne vous ai pas racontées, à présent, bien
-qu'elles ne soient pas par elles-mêmes sans profit, sans avoir pour
-cela une raison spéciale, qui était de vous rendre capables de
-comprendre la signification d'un fait qui marqua le début de la marche
-de Clovis dans le sud contre les Wisigoths.
-
-Ayant passé la Loire à Tours, il traversa les domaines de l'abbaye de
-Saint-Martin qu'il déclara inviolables, et refusa à ses soldats
-l'autorisation de toucher à rien, excepté à l'eau et à l'herbe pour
-leurs chevaux. Ses ordres furent si sévères et si inflexible la
-rigueur avec laquelle il exigea qu'ils fussent obéis, qu'un soldat
-franc ayant pris sans le consentement du propriétaire du foin qui
-appartenait à un pauvre homme, et disant en plaisantant «que ce
-n'était que de l'herbe», il fit mettre l'agresseur à mort, s'écriant
-qu'«on ne pouvait attendre la victoire, si l'on offensait saint
-Martin».
-
-33. Maintenant remarquez-le bien, ce passage de la Loire à Tours
-contient en puissance l'accomplissement des propres destinées du
-royaume de France et la devise de son pouvoir reconnu et sûrement
-établi est: «Honneur aux pauvres!» Même un peu d'herbe ne doit pas
-être volé à un pauvre homme sous peine de mort. Ainsi le veut le
-chevalier chrétien des armées romaines; placé maintenant sur un
-trône élevé auprès de Dieu. Ainsi le veut le premier roi chrétien
-des Francs au loin victorieux; baptisé par Dieu, ici, dans le Jourdain
-de sa terre promise, alors qu'il le traverse pour en prendre possession.
-
-Pour combien de temps?
-
-Jusqu'à ce que cette même devise soit lue à rebours par un trône
-dégénéré; jusqu'à ce que, la nouvelle étant apportée que les
-pauvres du peuple de France n'avaient pas de pain à manger, il leur
-fût répondu: «Qu'ils pouvaient manger de l'herbe[77].» Sur quoi,
-près du faubourg Saint-Martin et de la porte Saint-Martin, furent
-données par le chevalier des Pauvres contre le Roi, des ordres qui
-terminèrent son festin.
-
-Et souvenez-vous de tous ces exemples, de l'influence sur les âmes
-françaises présentes et à venir, de saint Martin de Tours.
-
-
-[Note 52: L'éminent érudit, M. Charles Newton Scott, veut bien
-m'écrire qu'il voit dans ce titre _By the rivers of waters_ une
-citation du _Cantique des Cantiques_, V. 2 «(Tes yeux sont comme des
-colombes) au bord des eaux vives.»--(Note du traducteur.)]
-
-[Note 53: Cf. avec _Præterita_:
-
-«Vers le moment de l'après-midi où le moderne voyageur fashionable,
-parti par le train du matin de Charing Cross pour Paris, Nice et
-Monte-Carlo, s'est un peu remis des nausées de sa traversée, et de
-l'irritation d'avoir eu à se battre pour trouver des places à
-Boulogne, et commence à regarder à sa montre pour voir à quelle
-distance il est du buffet d'Amiens, il est exposé au désappointement
-et à l'ennui d'un arrêt inutile du train aune gare sans importance où
-il lit le nom: «Abbeville».
-
-Au moment où le train se remet en marche, il pourra voir, s'il se
-soucie de lever pour un instant les yeux de son journal, deux tours
-carrées que dominent les peupliers et les osiers du sol marécageux
-qu'il traverse. Il est probable que ce coup d'œil est tout ce qu'il
-souhaitera jamais leur accorder d'attention; et je ne sais guère
-jusqu'à quel point je pourrai arriver à faire comprendre au lecteur,
-même le plus sympathique, l'influence qu'elles ont eue sur ma propre
-vie.
-
-Je dois ici, d'avance, dire au lecteur qu'il y a eu, en somme, trois
-centres de la pensée de ma vie: Rouen, Genève et Pise.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-C'est en 1835 que je vis pour la première fois Rouen et Venise--Pise
-seulement en 1840--et je ne pus comprendre la puissance complète
-d'aucun de ces trois grands spectacles que beaucoup plus tard. Mais,
-pour Abbeville, qui est comme là préface et l'interprétation de
-Rouen, j'étais déjà alors en état de la comprendre et je sentis
-qu'il y avait là, pour moi accès immédiat dans un travail sain et
-dans la joie.
-
-... Mes bonheurs les plus intenses, je les ai connus dans les montagnes.
-Mais comme plaisir joyeux et sans mélange, arriver en vue d'Abbeville
-par une belle après-midi d'été, sauter à terre dans la cour de
-l'hôtel de l'Europe et descendre la rue en courant pour voir
-Saint-Wulfran avant que le soleil ait quitté les tours, sont des choses
-pour lesquelles il faut chérir le passé jusqu'à la fin. De Rouen et
-de sa cathédrale ce que j'ai à dire trouvera place, si les jours me
-sont donnés, dans _Nos Pères nous ont dit._» (_Præterita_, I, IX, §
-177, 180, 181.)--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 54: Cf. _Præterita_, l'impression des lents courants de marée
-montante et descendante le long des marches de l'hôtel Danielli.--(Note
-du Traducteur.)]
-
-[Note 55: Isaac Walton, célèbre pêcheur de la Dove, né en 1593 à
-Strafford, mort en 1683, qui a écrit notamment _le Parfait pêcheur à
-la ligne_ (Londres, 1653).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 56: Déjà, dans _Modern Painters_, il est question «de la
-simplicité sereine et de la grâce des peupliers d'Amiens» (_Modern
-Painters_, IV, V, 20). Le IVe volume des _Modern Painters_ est de
-1855.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 57: M. H. Dusevel, _Histoire de la ville d'Amiens._ Amiens, Caron
-et Lambert, 1848, p. 305.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 58: Carpaccio, lorsque, représentant une fête dans une ville, il
-veut donner une impression de grande splendeur, a recours aux draperies
-déployées aux fenêtres.--(Note de l'Auteur.)
-
-Dans aucune des deux grandes études que Ruskin a consacrées à
-Carpaccio (_Guide de l'Académie des Beaux Arts à Venise_ et dans _le
-Repos de Saint-Marc, l'Autel des Esclaves_), je n'ai trouvé cette
-remarque. Ceci vient à l'appui de ce que je dis dans l'introduction, p.
-60 et 61 de ce volume. Je n'ai pas souvenir qu'il en soit question non
-plus dans les pages de _Fors Clavigera_ consacrées à Carpaccio (_Fors
-Clavigera_, lettre 71.)--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 59: Le nom de Pénélope, évoqué ici à propos d'une petite
-Picarde, l'est dans _The Story of Arachné_ à propos d'une ouvrière
-normande. «Arachné était une jeune fille lydienne d'une pauvre
-famille. Et comme devraient faire toutes les jeunes filles, elle avait
-appris à filer et à tisser, et non pas seulement à tisser et à
-tricoter de bons vêtements solides mais à les couvrir d'images, comme
-vous le savez, on dit que Pénélope en a tissées, ou comme celles que
-la reine de notre propre Guillaume le Conquérant broda. Desquelles il
-ne subsiste plus que celles de Bayeux en Normandie, connues du monde
-entier sous le nom de _la Tapisserie de Bayeux._» (_Verona and other
-lectures_, II, _The Story of Arachné_, § 18.)--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 60: «Vos cheminées d'usines, combien plus hautes et plus aimées
-que les flèches des cathédrales» (_Crown of wild olive_, XIe
-Conference).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 61: Saint Jean, VI, 29.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 62: Cf. la description de la tour de l'église de Calais (_Modern
-Painters_, V, I, § 2 et 3.)--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 63: Cf., dans _Queen of the Air_ (I, 11), Proserpine appelée la
-Reine du Destin.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 64: En réalité, Ruskin ne parlera plus de cette clôture
-extérieure du chœur, sauf, sous forme de simple allusion, au IVe
-chapitre. Mais vous pourrez en lire une superbe description aux pages
-400 et 401 de _la Cathédrale_ de M. Huysmans. Nous n'avons pas
-malheureusement la place de la reproduire ici. M. Huysmans qui a voué
-une dévotion toute particulière à Notre-Dame de Chartres reconnaît
-pourtant que la clôture du chœur est beaucoup plus belle à Amiens
-qu'à Chartres.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 65: Les premiers pas fixés et établis; des tribus errantes du
-nom de Francs avaient tour à tour balayé le pays puis reculé. Mais
-_cette_ invasion des Francs, dits Francs Saliens, ne se retirera
-plus.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 66: Voir la note à la fin du chapitre ainsi que la pape 118 pour
-les allusions à la bataille de Soissons.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 67: Les quatre premières figures de cette illustration sont
-expliquées dans le texte. La cinquième représente les relations de la
-Normandie, du Maine, de l'Anjou et de l'Aquitaine. Voyez Viollet-le-Duc,
-_Dict. Arch._, vol. I, p. 136.--(Note de l'Auteur.)
-
-Voici l'aspect que présentent les quatre premières cartes de France,
-que nous n'avons pas reproduites ici. La première est simplement une
-carte physique de la France. Dans la seconde, il y a au nord, jusqu'à
-la Somme, deux petites rangées de fleurs de lis, c'est-à-dire des
-Francs. De la Somme à la Loire, un espace laissé en blanc figure, je
-crois, la domination romaine. La Bretagne est couverte de hachures
-diagonales descendant de gauche à droite, qui signifient les Bretons;
-la Burgondie, de hachures diagonales descendant de droite à gauche, qui
-signifient les Burgondes; le midi de la France, de la Loire aux
-Pyrénées, de hachures horizontales qui indiquent les Wisigoths. Dans
-les cartes 3 et 4, la Bretagne et la Burgondie resteront couvertes
-respectivement de Bretons et de Burgondes. Mais ce sont les seules
-parties de la France qui ne changeront pas. En effet, dans la carte 3
-qui expose les résultats de la bataille de Soissons, l'espace, blanc
-tout à l'heure, qui est compris entre la Seine et la Loire, est
-maintenant couvert de fleurs de lis (de Francs). Et dans la carte 4,
-carte de la France après la bataille de Poitiers, les fleurs de lis ont
-partout remplacé les hachures horizontales (les Wisigoths) de la Loire
-aux Pyrénées, sauf dans la partie comprise entre la Garonne et la
-mer.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 68: Hachures diagonales descendant de gauche à droite.]
-
-[Note 69: Hachures diagonales descendant de droite à gauche.]
-
-[Note 70: Hachures horizontales.]
-
-[Note 71: Plus exactement son manteau de chevalier, selon toute
-probabilité la trabea à raies rouges et blanches, le vêtement même
-des rois de Rome et principalement de Romulus.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 72: MM. Jameson, _Art légendaire_, vol. II, p. 721.--(Note de
-l'Auteur.)]
-
-[Note 73: Personnage du _Pilgrim's Progress_ de John Bunyan.--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 74: MM. Jameson, vol. II, p. 722.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 75: Ce n'est pas seulement Ruskin, il me semble, qui aime à se
-représenter un saint sous ces traits. Les meilleurs d'entre les
-clergymens de George Eliot et d'entre les prophètes de Carlyle ne sont
-pas davantage des «saints qui prêchent», ni «des sortes de saints à
-la saint Jean-Baptiste». Ils «ne dépensent pas non plus un souffle en
-une exhortation désagréable». Ils sont aussi aimables «pour le
-manant que pour le roi», aiment eux aussi « une honnête boisson».
-
-D'abord, dans Carlyle, voyez Knox: «Ce que j'aime beaucoup en ce Knox,
-c'est qu'il avait une veine de drôlerie en lui. C'était un homme de
-cœur, honnête, fraternel, frère du grand, frère aussi du petit,
-sincère dans sa sympathie pour les deux; il avait sa pipe de Bordeaux
-dans sa maison d'Édimbourg, c'était un homme joyeux et sociable. Ils
-errent grandement, ceux qui pensent que ce Knox était un fanatique
-sombre, spasmodique, criard. Pas du tout: c'était un des plus solides
-d'entre les hommes. Pratique, prudent, patient, etc.» De même Burns:
-«était habituellement gai de paroles, un compagnon d'infini
-enjouement, rire, sens et cœur. Ce n'est pas un homme lugubre; il a les
-plus gracieuses expressions de courtoisie, les plus bruyants flots de
-gaieté, etc.» C'est encore Mahomet: «Mahomet sincère, sérieux,
-cependant aimable, cordial, sociable, enjoué même, un bon rire en lui
-avec tout cela.» Et de même Carlyle aime à parler du rire de Luther.
-(Carlyle, _les Héros_, traduction Izoulet, pages 237, 298, 299, 83,
-etc.)
-
-Et dans Georges Eliot, voyez M. Irwine dans _Adam Bede_ M. Gilfil dans
-les _Scènes de la vie du Clergé_, M. Farebrother dans _Middlemarch_,
-etc.
-
-«Je suis obligé de reconnaître que M. Gilfil ne demanda pas à Mme
-Fripp pourquoi elle n'avait pas été à l'église et ne fit pas le
-moindre effort pour son édification spirituelle. Mais le jour suivant
-il lui envoya un gros morceau de lard, etc. Vous pouvez conclure de cela
-que ce vicaire ne brillait pas dans les fonctions spirituelles de sa
-place et, à la vérité, ce que je puis dire de mieux sur son compte,
-c'est qu'il s'appliquait à remplir ses fonctions avec célérité et
-laconisme.» Il oubliait d'enlever ses éperons avant de monter en
-chaire et ne faisait pour ainsi dire pas de sermons. Pourtant jamais
-vicaire ne fut aussi aimé de ses ouailles et n'eut sur elles une
-meilleure influence. «Les fermiers aimaient tout particulièrement la
-société de M. Gilfil, car non seulement il pouvait fumer sa pipe et
-assaisonner les détails des affaires paroissiales de force
-plaisanteries, etc. Aller à cheval était la principale distraction du
-vieux monsieur maintenant que les jours de chasse étaient passés pour
-lui. Ce n'était pas aux seuls fermiers de Shepperton que la société
-de M. Gilfil était agréable, il était l'hôte bienvenu des meilleures
-maisons de ce côté du pays. Si vous l'aviez vu conduire Lady Sitwell
-à la salle à manger (comme tout à l'heure saint Martin l'impératrice
-de Germanie) et que vous l'eussiez entendu lui parler avec sa galanterie
-fine et gracieuse, etc.». «Mais le plus souvent il restait à fumer sa
-pipe en buvant de l'eau et du gin. Ici, je me trouve amené à vous
-parler d'une autre faiblesse du vicaire, etc.» (_le Roman de M.
-Gilfil_, traduction d'Albert-Durade, pages 116, 117, 121, 124, 125, 126).
-«Quant au ministre, M. Gilfil, vieux monsieur qui fumait de très
-longues pipes et prêchait des sermons très courts.» (_Tribulations du
-Rév. Amos Barton_, même trad., p. 4.) «M. Irwine n'avait
-effectivement ni tendances élevées, ni enthousiasme religieux et
-regardait comme une vraie perte de temps de parler doctrine et réveil
-chrétien au vieux père Taft ou à Cranage, le forgeron. Il n'était ni
-laborieux, ni oublieux de lui-même, ni très abondant en aumônes et sa
-croyance même était assez large. Ses goûts intellectuels étaient
-plutôt païens, etc. Mais il avait cette charité chrétienne qui a
-souvent manqué à d'illustres vertus. Il était indulgent pour les
-fautes du prochain et peu enclin à supposer le mal, etc. Si vous
-l'aviez rencontré monté sur sa jument grise, ses chiens courant à ses
-côtés, avec un sourire de bonne humeur, etc. L'influence de M. Irwine
-dans sa paroisse fut plus utile que celle de M. Ryde qui insistait
-fortement sur les doctrines de la Réformation, condamnait sévèrement
-les convoitises de la chair, etc., qui était très savant. M. Irwine
-était aussi différent de cela que possible, mais il était si
-pénétrant; il comprenait ce qu'on voulait dire à la minute, il se
-conduisait en gentilhomme avec les fermiers, etc. Il n'était pas un
-fameux prédicateur, mais ne disait rien qui ne fût propre à vous
-rendre plus sage si vous vous en souveniez.» (_Adam Bede_, même trad.,
-pages 84, 85, 226, 227, 228, 230).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 76: _Modern Painters_, planche LXXIII.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 77: Parole faussement attribuée à Foulon, commissaire des
-guerres, et pour laquelle il fut égorgé (juillet 1789).--(Note du
-Traducteur.)]
-
-
-
-
-NOTES DU CHAPITRE I
-
-
-34. Le lecteur voudra bien remarquer que des notes immédiatement
-nécessaires à l'intelligence du texte sont données, avec un numéro
-d'ordre, au bas même de la page; tandis que les références aux
-écrivains qui font autorité dans la matière en discussion, ou aux
-textes qu'on peut citer à l'appui, sont indiquées par une lettre et
-rejetées à la fin de chaque chapitre. Un bon côté de cette
-méthode[78] sera que, après la mise en ordre des notes numérotées,
-je pourrai, si je vois, en relisant l'épreuve, la nécessité d'une
-plus ample explication, insérer une lettre renvoyant à une note
-_finale_ sans possibilité de confusion typographique. Les notes finales
-auront aussi cette utilité de résumer les chapitres et de faire
-ressortir ce qui est le plus important à se rappeler. Ainsi il est pour
-le moment sans importance de se rappeler que la première prise d'Amiens
-fut en 445, parce que ce n'est pas de là que date la fondation de la
-dynastie mérovingienne; ou que Mérovée s'empara du trône en 447 et
-mourut dix ans plus tard, La vraie date à se rappeler est 481 qui est
-celle de l'avènement au trône de Clovis à l'âge de quinze ans; et
-les trois batailles du règne de Clovis à retenir sont Soissons,
-Tolbiac et Poitiers--en se souvenant aussi que celle-ci fut la première
-des trois grandes batailles de Poitiers;--comment ce pays de Poitiers
-arriva-t-il à avoir une telle importance comme champ de bataille, nous
-le découvrirons après si nous le pouvons. De la reine Clotilde et de
-sa fuite de Bourgogne pour retrouver son amant Frank, nous apprendrons
-davantage dans le chapitre suivant; l'histoire du vase de Soissons est
-donnée dans l'_Histoire de France illustrée_, mais nous la reporterons
-aussi avec tels commentaires dont elle a besoin au chapitre suivant; car
-je veux que l'esprit du lecteur, à la fin de ce premier chapitre, soit
-fixé sur deux descriptions du Frank moderne (en prenant ce mot dans son
-sens sarrasin) comme distinct du Sarrasin moderne. La première
-description est du colonel Butler, entièrement vraie et admirable sans
-réserve, excepté l'extension (qu'elle semble impliquer) de ce
-contraste à l'ancien temps, car l'âme saxonne sous Alfred, l'âme
-teutonne sous Charlemagne, l'âme franque sous saint Louis, étaient
-tout aussi religieuses que celles d'aucun Asiatique, quoique plus
-pratique; c'est seulement la tourbe moderne occidentale de mécréants
-sans rois qui s'est abaissée par le jeu, l'escroquerie, la construction
-des machines, et la gloutonnerie jusqu'à comprendre les plus
-méprisables rustres qui aient jamais foulé la terre avec les carcasses
-qu'elle leur a prêtées.
-
-35. «Des traits du caractère anglais mis en lumière par l'extension
-de la domination anglaise en Asie, il n'en est pas de plus remarquable
-que le contraste entre la tendance religieuse de la pensée orientale et
-l'absence innée de religion dans l'esprit anglo-saxon.
-
-Le Turc et le Grec, le Bouddhiste et l'Arménien, le Copte et le Parsi, tous
-manifestent dans une centaine d'actes de la vie quotidienne le grand
-fait de leur croyance en Dieu. Avant tout leurs vices comme leurs vertus
-témoignent qu'ils reconnaissent un Dieu.
-
-«Pour les occidentaux, au contraire, toute pratique extérieure est un
-objet de honte, une chose à cacher. Une procession de prêtres dans
-quelque Strade Reale serait probablement regardée par un Anglais
-ordinaire d'un œil moins tolérant qu'une fête de _Juggernaut_[79] à
-Orissa; mais devant l'une comme devant l'autre il laissera paraître le
-même zèle iconoclaste, elles lui inspireront toutes deux la même
-idée, qui n'en est pas moins arrêtée parce qu'elle est rarement
-affirmée en paroles. «Vous priez, c'est pourquoi je fais peu de cas de
-vous.»
-
-Mais, en réalité, cette impatience d'humeur des Anglais modernes à
-accepter le tour religieux de la pensée orientale semble cacher une
-différence plus profonde entre l'Orient et l'Occident. Tous les peuples
-orientaux possèdent cette tournure d'esprit religieuse. C'est le lien
-qui rattache ensemble leurs races si profondément différentes. Voici
-qui pourra servir d'illustration à ce que je veux dire.
-
-Sur un bateau à vapeur autrichien de la Compagnie Lloyd dans le Levant,
-un voyageur de Beyrouth verra souvent d'étranges groupes d'hommes
-rassemblés sur le gaillard d'arrière. Le matin les missels de
-l'église grecque seront posés sur les bastingages, et un couple de
-prêtres russes venant de Jérusalem occupés à murmurer la messe. À
-un yard de distance, à droite ou à gauche, est assis un pèlerin turc
-revenant de la Mecque, respectueux spectateur de la scène. C'est en
-effet la prière et, par conséquent, quelque chose de sacré à ses
-yeux. De même aussi quand l'heure du soir est venue, et que le Turc
-étend son morceau de tapis pour les prières du coucher du soleil et
-les salutations vers la Mecque, le Grec regarde en silence sans aucun
-air de dédain, car il s'agit encore de l'adoration du Créateur par sa
-créature. Tous deux accomplissent la _première_ loi de l'Orient, la
-prière à Dieu; et que l'autel soit Jérusalem, la Mecque ou Lassa[80],
-la sainteté du culte se communique au fidèle et protège le pèlerin.
-
-Dans cette société vient l'Anglais généralement dépourvu de tout
-sentiment de sympathie pour les prières d'aucun peuple ou la foi en
-aucune idée religieuse; c'est pourquoi notre autorité en Orient a
-toujours reposé et reposera toujours sur la baïonnette. Nous n'avons
-jamais pu dépasser l'état de conquête; jamais assimilé un peuple à
-nos coutumes, jamais même civilisé une seule tribu dans le vaste
-domaine de notre empire. Il est curieux de voir combien il arrive
-souvent qu'un Anglais bien intentionné parle d'une église ou d'un
-temple étranger comme si son esprit le voyait sous le même jour où la
-cité de Londres apparaissait à Blucher, comme un objet de pillage.
-L'autre idée, à savoir qu'un prêtre est un homme bon à être pendu,
-est une idée aussi souvent observable dans le cerveau anglais. Un jour
-que nous nous efforcions de mettre un peu de lumière dans nos esprits
-sur la question grecque, en questionnant un officier de marine dont le
-vaisseau avait stationné dans les eaux grecques et adriatiques durant
-notre occupation de Corfou et des autres îles Ioniennes, nous pûmes
-seulement tirer de notre informateur qu'un matin, avant déjeuner, il
-avait pendu soixante-dix-sept prêtres.
-
-36. Le second passage que je mets en réserve dans ces notes pour
-l'utilité que nous en tirerons plus tard est le suivant, absolument
-merveilleux, pris dans un livre plein de merveilles--si on peut mettre
-une idée vraie sur le même rang que des faits et lui attribuer la
-même valeur: les _Grains de bon sens_ d'Alphonse Karr. Je ne puis louer
-ce livre ni son plus récent: _Bourdonnements_, au gré de mon cœur,
-simplement parce qu'ils sont d'un homme qui est entièrement selon mon
-propre cœur, qui a dit en France depuis bien des années ce que, moi
-aussi, depuis bien des années, je dis en Angleterre, sans nous
-connaître l'un l'autre, et tous deux en vain (Voir § 11 et 12 de
-_Bourdonnements_).
-
-Le passage donné ici est le chapitre LXIII des _Grains de bon sens._
-
-«Et tout cela, Monsieur, vient de ce qu'il n'y a plus de croyances,--de
-ce qu'on ne croit plus à rien.
-
-«Ah! saperlipopette, Monsieur, vous me la baillez belle! Vous dites
-qu'on ne croit plus à rien! Mais jamais, à aucune époque, on n'a cru
-à tant de billevesées, de bourdes, de mensonges, de sottises,
-d'absurdités qu'aujourd'hui.
-
-«D'abord, on croit à l'incrédulité--l'incrédulité est une
-croyance, une religion très exigeante, qui a ses dogmes, sa liturgie,
-ses pratiques, ses rites!... son intolérance, ses superstitions. Nous
-avons des incrédules et des impies jésuites et des incrédules et des
-impies jansénistes; des impies molinistes, et des impies quiétistes;
-des impies pratiquants, et non pratiquants; des impies indifférents et
-des impies fanatiques; des incrédules cagots et des impies hypocrites
-et tartuffes.--La religion de l'incrédulité ne se refuse pas même le
-luxe des hérésies.
-
-«On ne croit plus à la Bible, je le veux bien, mais on croit aux
-écritures des journaux, on croit au sacerdoce des gazettes et carrés
-de papier, et à leurs oracles quotidiens.
-
-«On _croit_ au «baptême» de la police correctionnelle et de la Cour
-d'Assises--on appelle «martyrs» et «confesseurs» les «absents» à
-Nouméa et les «frères» de Suisse, d'Angleterre et de Belgique--et
-quand on parle des «martyrs» de la Commune ça ne s'entend pas des
-assassinés mais des assassins.
-
-«On se fait enterrer « civilement», on ne veut plus sur son cercueil
-des prières de l'Église, on ne veut ni cierges, ni chants religieux,
-mais on veut un cortège portant derrière la bière des immortelles
-rouges;--on veut une «oraison», une «prédication» de Victor Hugo
-qui a ajouté cette spécialité à ses autres spécialités, si bien
-qu'un de ces jours derniers, comme il suivait un convoi en amateur, un
-croque-mort s'approcha de lui, le poussa du coude, et lui dit en
-souriant: «Est-ce que nous n'aurons pas quelque chose de vous
-aujourd'hui?»--Et cette prédication il la lit ou la récite--ou, s'il
-ne juge pas à propos «d'officier» lui-même, s'il s'agit d'un mort de
-peu, il envoie, pour la psalmodier, M. Meurice ou tout autre «prêtre»
-ou enfant de chœur du «Dieu».--À défaut de M. Hugo, s'il s'agit
-d'un citoyen obscur, on se contente d'une homélie improvisée pour la
-dixième fois par n'importe quel député intransigeant--et le
-_Miserere_ est remplacé par les cris de «Vive la République»
-poussés dans le cimetière.
-
-«On n'entre plus dans les églises, mais on fréquente les brasseries
-et les cabarets, on y officie, on y célèbre les mystères, on y chante
-les louanges d'une prétendue république sacro-sainte, une,
-indivisible, démocratique, sociale, athénienne, intransigeante,
-despotique, invisible quoique étant partout. On y communie sous
-différentes espèces; le matin (_matines_) on «tue le ver» avec le
-vin blanc;--il y a plus tard les vêpres de l'absinthe, auxquelles on se
-ferait un crime de manquer d'assiduité. On ne croit plus en Dieu, mais
-on _croit_ pieusement en M. Gambetta, en MM. Marcou, Naquet, Barodet,
-Tartempion, etc., et en toute une kyrielle de saints et de _dii
-minores_, tels que Goutte-Noire, Polosse Bariasse et Silibat, le héros
-lyonnais.
-
-«On _croit_ à l'«immuabilité» de M. Thiers, qui a dit avec aplomb:
-«Je ne change jamais», et qui aujourd'hui est à la fois le protecteur
-et le protégé de ceux qu'il a passé une partie de sa vie à fusiller
-et qu'il fusillait encore hier.
-
-«On _croit_ au républicanisme immaculé de l'avocat de Cahors, qui a
-jeté par-dessus bord tous les principes républicains,--qui est à la
-fois de son côté le protecteur et le protégé de M. Thiers qui, hier,
-l'appelait «fou furieux», déportait et fusillait ses amis.
-
-«Tous deux, il est vrai, en même temps protecteurs hypocrites, et
-protégés dupés.
-
-«On ne croit plus aux miracles anciens, mais on _croit_ à des miracles
-nouveaux.
-
-«On _croit_ à une république sans le respect religieux et presque
-fanatique des lois.
-
-«On _croit_ qu'on peut s'enrichir en restant imprévoyants, insouciants
-et paresseux, et autrement que par le travail et l'économie.
-
-«On se _croit_ libre en obéissant aveuglément et bêtement à deux ou
-trois coteries.
-
-«On se _croit_ indépendant parce qu'on a tué ou chassé un lion, et
-qu'on l'a remplacé par deux douzaines de caniches teints en jaune.
-
-«On _croit_ avoir conquis le «suffrage universel» en votant par des
-mots d'ordre qui en font le contraire du suffrage universel--mené au
-vote comme on mène un troupeau au pâturage, avec cette différence que
-ça ne nourrit pas.--D'ailleurs par «ce suffrage universel» qu'on
-croit avoir et qu'on n'a pas, il faudrait _croire_ que les soldats
-doivent commander au général, les chevaux mener le cocher, _croire_
-que deux radis valent mieux qu'une truffe, deux cailloux mieux qu'un
-diamant, deux crottins mieux qu'une rose.
-
-«On se _croit_ en République, parce que quelques demi-quarterons de
-farceurs occupent les mêmes places, émargent les mêmes appointements,
-pratiquent, les mêmes abus que ceux qu'on a renversés à leur
-bénéfice.
-
-«On se _croit_ un peuple opprimé héroïque, qui brise ses fers, et
-n'est qu'un domestique capricieux qui aime à changer de maîtres.
-
-«On _croit_ au génie d'avocats de sixième ordre, qui ne se sont
-jetés dans la politique et n'aspirent au gouvernement despotique de la
-France que faute d'avoir pu gagner honnêtement, sans grand travail,
-dans l'exercice d'une profession correcte, une vie obscure humectée de
-chopes.
-
-«On _croit_ que des hommes dévoyés, déclassés, décavés, fruits
-secs, etc., et qui n'ont étudié que «le domino à quatre» et le
-«bezigue en quinze cents» se réveillent un matin, après un sommeil
-alourdi par le tabac et la bière, possédant la science de la
-politique, et l'art de la guerre, et aptes à être dictateurs,
-généraux, ministres, préfets, sous-préfets, etc.
-
-«Et les soi-disant conservateurs eux-mêmes croient que la France peut
-se relever et vivre tant qu'on n'aura pas fait justice de ce prétendu
-suffrage universel qui est le contraire du suffrage universel.
-
-«Les croyances ont subi le sort de ce serpent de la fable, coupé,
-haché par morceaux, dont chaque tronçon devenait un serpent.
-
-«Les croyances se sont changées en monnaie, en billon des
-crédulités.
-
-«Et pour finir la liste bien incomplète des croyances et des
-crédulités, vous _croyez_, vous, qu'on ne croit à rien!»
-
-
-[Note 78: Cette méthode n'est, du reste, pas suivie dans les chapitres
-suivants.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 79: Nom de la déesse Kim, une des incarnations de Siva, donné
-par extension au temple et à la ville de Pouri sur la côte d'Orissa
-(Coromandel).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 80: Capitale du Thibet. Aux environs de Lassa le Dalaï Lama
-habite dans un monastère. C'est un lieu de pèlerinage extrêmement
-fréquenté.--(Note du Traducteur.)]
-
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-
-SOUS LE DRACHENFELS
-
-
-Ne voulant pas recourir lâchement aux stratagèmes de la mémoire
-artificielle et encore moins dédaigner ce que donne de force réelle
-une mémoire ferme et réfléchie, mes jeunes lecteurs s'aperceveront
-qu'il est extrêmement utile de noter tous les rapports de coïncidence,
-ou autres, entre les nombres, qui aident à retenir ce qu'on pourrait
-appeler les dates d'ancrage: autour d'elles, d'autres, moins
-importantes, peuvent osciller au bout de câbles de longueurs variées.
-
-Ainsi on usera d'abord d'un procédé des plus simples et des plus
-commodes pour compter les années à partir de la naissance du Christ,
-en les partageant par périodes de cinq siècles, c'est-à-dire par les
-périodes appelées Ve, Xe et XVe siècles, et celle qui s'approche de
-nous maintenant, le XXe siècle.
-
-Et cette division, qui paraît au premier abord formelle et
-arithmétique, nous la verrons, à mesure que nous en ferons usage,
-recevoir une signification singulière d'événements qui marquent un
-changement notable dans le savoir, la discipline et la morale du genre
-humain.
-
-Toute date, il faudra plus loin s'en souvenir, appartenant au Ve
-siècle, commencera par le nombre 4 (401, 402, etc.). Toute date du Xe
-siècle, par le nombre 9 (901,902, etc.) et toute date du XVe siècle,
-par le nombre 14 (1401, 1402, etc.).
-
-Dans le sujet qui fait nôtre étude immédiate, nous avons à nous
-occuper du premier de ces siècles, le Ve, dont je vais, en
-conséquence, vous demander d'observer deux divisions très
-intéressantes.
-
-Toutes les dates, nous l'avons dit, doivent dans ce siècle commencer
-par le nombre 4.
-
-Si vous mettez la moitié de ce nombre comme second chiffre vous avez
-42.
-
-Et si vous en mettez à la place le double, vous avez 48; ajoutez 1
-comme troisième chiffre à chacun de ces nombres et vous avez 421 et
-481, deux dates que vous voudrez bien fixer dans vos têtes sans vous
-permettre le moindre vague à leur égard.
-
-Car la première est la date de la naissance de Venise elle-même et de
-son duché (Voyez _le Repos de saint Marc_, Ire partie, p. 30); et la
-seconde est la date de la naissance de la Venise française et de son
-royaume, Clovis étant, cette année-là, couronné à Amiens.
-
-3. Ce sont les deux grands anniversaires de naissance, «jours de
-naissance», de nations, au Ve siècle; leurs anniversaires de mort,
-nous en donnerons les dates une autre fois.
-
-Et ce n'est pas seulement à cause du duché du sombre Rialto, ni à
-cause du beau royaume de France, que ces deux dates doivent dominer
-toutes les autres dans le farouche Ve siècle, mais parce qu'elles sont
-aussi les années de naissance d'une grande dame et d'un plus grand
-seigneur, de toute la future chrétienté, sainte Geneviève et saint
-Benoît[81].
-
-Geneviève, «la vague blanche» (Eau riante), la plus pure de toutes
-les vierges qui aient tiré leur nom de l'écume de la mer ou des
-bouillons du ruisseau, sans tache, non la troublée et troublante
-Aphrodite, mais la Leucothéa d'Ulysse, la vague qui conduit à la
-délivrance.
-
-Vague blanche sur le bleu du lac ou de la mer ensoleillée qui sont
-depuis les couleurs de France, lis d'argent sur champ d'azur; elle est
-à jamais le type de la pureté, dans l'active splendeur de l'âme
-entière et de la vie (distincte en cela de l'innocence plus tranquille
-et plus réservée de sainte Agnès) et toutes les légendes de chagrin
-dans l'épreuve ou de chute de toute âme noble de femme sont liées à
-son nom, en Italien Ginevra devenant l'Imogène de Shakespeare; et
-Guinevere[82], la vague torrentueuse des eaux des montagnes de la
-Grande-Bretagne de la pollution desquelles vos modernes ménestrels
-sentimentaux se lamentent dans leurs chants lugubrement inutiles; mais
-aucun ne vous dit rien, autant que je sache, de la victoire et de la
-puissance de cette blanche vague de France.
-
-4. Elle était bergère, une chétive créature, nu-pieds, nu-tête,
-telle que vous en pouvez voir courant dans leur inculte innocence et
-dont on s'occupe moins que de leur troupeau, sur bien des collines de
-France et d'Italie. Assez chétive, âgée de sept ans, c'est tout ce
-qui en est dit quand on entend d'abord parler d'elle: «Sept fois 1 font
-7 (je suis vieille, tu peux me croire, linotte, linotte[83]) et tout
-autour d'elle, déchaînées comme les Furies, farouches comme les vents
-du ciel, les armées gothes, dont le tonnerre retentit sur les ruines de
-l'Univers.
-
-5. À deux lieues de Paris (le Paris Romain appelé à bientôt
-disparaître avec Rome elle-même), la petite créature garde son
-troupeau, pas même le sien propre, ni le troupeau de son père, comme
-David; elle est la servante louée d'un riche fermier de Nanterre. Qui
-peut me dire quoi que ce soit sur Nanterre? Quel pèlerin de notre
-époque omni-spéculante, omni-ignorante, a eu la pensée d'aller voir
-quelles reliques il peut y avoir encore là? Je ne sais pas même de
-quel côté de Paris ce lieu est situé[84], ni sous quel amas de
-poussière charbonneuse de chemin de fer et de fer, il faut se
-représenter les pâturages et les champs fleuris de cette sainte
-Phyllis de féerie[85]. Il y avait encore de tels champs, même de mon
-temps, entre Paris et Saint-Denis (voyez le plus joli de tous les
-chapitres des _Mystères de Paris_, où Fleur-de-Marie y court librement
-pour la première fois); mais, à présent, je suppose que la terre
-natale de sainte Phyllis a servi toute à élever des bastions et des
-glacis (profitables et bénis de tous les saints et d'elle comme ils en
-ont depuis donné la preuve), ou est couverte de manufactures et de
-cabarets.
-
-Elle avait sept ans quand, allant d'Auxerre en Angleterre, saint Germain
-s'arrêta une nuit dans son village, et, parmi les enfants qui, le
-matin, le mirent dans son chemin d'une manière plus aimable que
-l'escorte d'Élisée, remarqua celle-ci qui le regardait de ses yeux
-plus écarquillés par le respect que ceux des autres; il la fit venir
-à lui, la questionna, et il lui fut répondu par elle avec douceur
-qu'elle serait contente d'être la servante du Christ. Et il suspendit
-à son cou une petite pièce de cuivre marquée de la croix. À partir
-de ce moment Geneviève se tint pour «séparée du monde».
-
-Il n'en advint pas ainsi cependant. Bien au contraire, il vous faut
-penser à elle au lieu de cela comme à la première des Parisiennes.
-Reine de la Foire aux Vanités, voilà ce que devait devenir la
-tranquille pauvre sainte Phyllis avec son liard de cuivre marqué de la
-croix autour du cou! Plus que Nicotris ne fut pour l'Égypte, plus que
-Sémiramis pour Ninive, plus que Zénobie pour la cité des palmiers,
-voilà ce que cette bergère de sept ans devint pour Paris et sa France.
-Vous n'avez jamais entendu parler d'elle sous cet aspect? Non, comment
-l'auriez-vous pu? Car elle ne conduisit pas d'armées, mais les arrêta,
-et toute sa puissance fut dans la paix.
-
-7. Il y a cependant quelque vingt-sept ou vingt-huit vies d'elle, je
-crois, dans la littérature desquelles je ne puis ni n'ai besoin
-d'entrer, toutes s'étant montrées également impuissantes à éveiller
-d'elle une image claire dans l'esprit des Français ou Anglais
-d'aujourd'hui, et je laisse les pauvres sagacités et imaginations de
-chacun toucher à sa sainteté, la modeler et lui donner une forme
-intelligible, je ne dis pas croyable, car il n'est pas question ici de
-croyance, la créature est aussi réelle que Jeanne d'Arc et a en elle
-beaucoup plus de puissance. Elle se distingue par le calme de sa force
-(exactement comme saint Martin par sa patience se distingue des prélats
-combatifs)--de la foule digne de pitié des saintes femmes martyres.
-
-Il y a des milliers de jeunes filles pieuses qui n'ont jamais figuré
-dans aucun calendrier, mais qui ont passé et gâché leur vie dans la
-désolation, Dieu sait pourquoi, car nous ne le savons pas, mais en
-voici une, en tout cas, qui ne soupire pas après le martyre et ne se
-consume pas dans les tourments, mais devient une Tour du Troupeau[86] et
-toute sa vie lui construit un bercail.
-
-8. La première chose ensuite que vous avez à remarquer à son sujet
-c'est qu'elle est absolument gauloise de naissance. Elle ne vient pas
-comme missionnaire de Hongrie ou d'Illyrie, ou d'Égypte, ou de quelque
-région mystérieuse dont on ne dit pas le nom, mais elle grandit à
-Nanterre, comme une marguerite dans la rosée, la première «Reine
-Blanche» de Gaule.
-
-Je n'ai pas encore fait usage de ce vilain mot «Gaule», et nous devons
-tout de suite nous bien assurer de sa signification, bien que cela doive
-nous coûter une longue parenthèse.
-
-9. Au temps de la puissance grandissante de Rome, son peuple appelait
-Gaulois tous ceux qui vivaient au nord des sources du Tibre. Si cette
-définition générale ne vous suffit pas, vous pouvez lire l'article
-_Gallia_ dans le _Dictionnaire_ de Smith qui tient soixante et onze
-colonnes d'impression serrée, chacune de la longueur de trois de mes
-pages: et il vous dit à la fin: «Quoique long, ce n'est pas complet.»
-Vous pouvez cependant, après une lecture attentive, en tirer à peu
-près autant que je vous en ai dit plus haut.
-
-Mais dès le IIe siècle après le Christ et, d'une manière beaucoup
-plus nette à l'époque dont nous nous occupons--le Ve siècle--les
-nations barbares ennemies de Rome, en partie subjuguées ou tenues en
-échec par elle, s'étaient constituées en deux masses distinctes,
-appartenant à deux latitudes distinctes. L'une ayant fixé sa demeure
-dans l'agréable zone tempérée d'Europe: l'Angleterre avec ses
-montagnes occidentales, les salubres plateaux calcaires et les montagnes
-granitiques de France, les labyrinthes germaniques de montagnes boisées
-et de vallées sinueuses du Tyrol au Harz, et tout le vaste bassin
-fermé des Carpathes avec le réseau de vallées qui en rayonnent.
-Rappelez-vous ces quatre contrées d'une manière succincte et claire en
-les appelant la «Bretagne», la «Gaule», la «Germanie» et la
-«Dacie».
-
-10. Au nord de ces populations sédentaires, frustes mais endurantes,
-possédant des champs et des vergers, des troupeaux paisibles, des homes
-à leur manière, des mœurs et des traditions qui n'étaient pas sans
-grandeur, habitait, ou plutôt flottait à la dérive et s'agitait une
-chaîne, çà et là interrompue, de tribus plus tristes, surtout
-pillardes et déprédatrices, essentiellement nomades; sans loyer, par
-la force des choses, ne trouvant ni repos, ni réconfort dans la terre
-et le ciel triste; errant désespérément le long des sables arides et
-des eaux marécageuses du pays plat qui s'étend des bouches du Rhin à
-celles de la Vistule, et, au delà de la Vistule, nul ne sait où, ni
-n'a besoin de le savoir. Des sables déserts et des marécages à fleur
-de sol, telle était leur part; une prison de glace et l'ombre des
-nuages pendant de longs jours de la rigoureuse année, des flaques sans
-profondeur, les infiltrations ou les méandres de cours d'eau ralentis,
-le noir dépérissement des bois en friche, pays difficile à habiter,
-impossible à aimer. Depuis cette époque l'intérieur des terres ne
-s'est guère amélioré[87]. Et des temps encore plus tristes sont
-maintenant venus pour leurs habitants.
-
-11. Car au Ve siècle ils avaient des troupeaux de bétail[88] à
-conduire et à manger, des terres qui étaient de vraies chasses non
-gardées, pleines de gibier et de cerfs et aussi des rennes
-apprivoisables, même dans le sud, des sangliers fougueux bons pour le
-combat, comme au temps de Méléagre, et ensuite pour le lard;
-d'innombrables bêtes à fourrures dont on utilisait la chair et le
-pelage. Les poissons de la mer infinie à rompre leurs filets, des
-oiseaux innombrables, errant dans les cieux, comme cibles à leurs
-flèches aux pointes aiguës, des chevaux dressés à recevoir un
-cavalier, des vaisseaux, et non de taille médiocre, et de toutes
-sortes, à fond plat pour les flaques boueuses, à quille et à pont
-pour l'impétueux courant de l'Elbe et la furieuse Baltique d'un côté,
-au sud pour le Danube, qui fend les montagnes et le lac noir de Colchos.
-
-12. Et ils étaient dans tout leur aspect extérieur et aussi dans toute
-leur force éprouvée, les puissances vivantes du monde, dans cette
-longue heure de sa transfiguration. Tout le reste qui avait été tenu
-à une époque pour redoutable était devenu formalisme, démence ou
-infamie. Les armées romaines rien qu'un mécanisme armé d'une épée,
-s'abattant en désordre chaque épée contre l'épée amie;--la Rome
-civile une multitude mêlée d'esclaves, de maîtres d'esclaves, et de
-prostituées. L'Orient, séparé de l'Europe par les Grecs impuissants.
-Ces troupes affamées des forêts Noires et des mers Blanches,
-elles-mêmes à moitié loups, à moitié bois flottants (comme nous
-nous appelions Cœurs de Lion, Cœurs de Chêne, eux faisaient de même)
-sans pitié comme le chien du troupeau, endurants comme le bouleau et le
-pin sauvages. Vous n'entendez guère parler que d'eux pendant les cinq
-siècles encore à venir; Wisigoths, à l'ouest de la Vistule;
-Ostrogoths, à l'est de la Vistule, et, rayonnant autour de la petite
-Holy Island (Heligoland), nos propres Saxons et Hamlet le Danois, et en
-traîneau sur la glace, son ennemi le Polonais, tous ceux-ci au sud de
-la Baltique; et jetant sans arrêter par-dessus la Baltique sa force,
-issue des montagnes, la Scandinavie,--jusqu'à ce qu'enfin pour un temps
-_elle_ gouverne tout, et que le nom de Normand, voie son autorité
-incontestée du Cap Nord à Jérusalem.
-
-13. Ceci est l'histoire apparente, ceci est la seule histoire connue du
-monde, comme je l'ai dit, pour les cinq siècles qui vont venir. Et
-cependant ce n'est que la surface, au-dessous de laquelle se passe
-l'histoire réelle.
-
-Les armées errantes ne sont, en réalité, que de la grêle et du
-tonnerre et du feu vivants sur la terre. Mais la Vie Souffrante, le
-cœur profond de l'humanité primitive, se développant dans une
-éternelle douceur et bien que ravagée, oubliée, dépouillée,
-elle-même restant sur place et jamais dévastatrice, ni meurtrière,
-mais ne pouvant être vaincue par la douleur, ni par la mort,--devint la
-semence de tout l'amour qui était appelé à naître et le moment venu
-donna alors à l'humanité mortelle ce qu'elle était capable de
-recevoir d'espérance, de joie ou de génie et,--s'il y a une
-immortalité--amena, par-delà le tombeau, à l'Église ses Saints
-protecteurs et au Ciel ses Anges secourables.
-
-14. De cet ordre de créatures d'humble condition, silencieuses,
-inoffensives, infiniment soumises, infiniment dévouées, aucun
-historien ne s'occupe jamais le moins du monde, excepté quand elles
-sont volées ou tuées. Je ne puis vous en donner aucune image, en
-amener jusqu'à votre oreille aucun murmure, aucun cri. Je puis
-seulement vous montrer l'absolu «doit avoir été» de leur passé non
-récompensé, et l'idée que tous nous nous sommes faite d'elles, et les
-choses qui nous en ont été dites reposent sur des faits plus profonds
-de leur histoire, qui n'ont jamais été ni conçus, ni racontés.
-
-15. La grande masse de cette innocente et invincible vie paysanne, est,
-comme je vous l'ai dit plus haut, groupée dans les districts féconds
-et tempérés (relativement) de l'Europe montagneuse, allant, de l'ouest
-à l'est, de l'extrémité du pays de Cornouailles à l'embouchure du
-Danube.
-
-Déjà, dans les temps dont nous nous occupons en ce moment, elle était
-pleine d'une ardeur naturellement généreuse et d'une intelligence
-ouverte à tout. La Dacie donne à Rome ses quatre derniers grands
-empereurs[89]; la Bretagne donne à la chrétienté les premiers
-exploits et les légendes dernières de sa chevalerie; la Germanie à
-tous les hommes la sincérité et la flamme du Franc; la Gaule, à
-toutes les femmes la patience et la force de sainte Geneviève.
-
-16. La _sincérité_ et la flamme du Franc, il faut que je le répète
-avec insistance, car mes plus jeunes lecteurs ont été probablement
-habitués à penser que les Français étaient plus polis que sincères.
-Ils trouveront, s'ils approfondissent la matière, que la sincérité
-seule peut être policée, et que tout ce que nous reconnaissons de
-beauté, de délicatesse et de proportions dans les manières, le
-langage ou l'architecture des Français, vient d'une pure sincérité de
-leur nature, que vous sentirez bientôt dans les créatures vivantes
-elles-mêmes si vous les aimez; et si vous comprenez sainement jusqu'à
-leurs pires fautes, vous verrez, que leur Révolution elle-même fut une
-révolte contre les mensonges, et la révolte de l'amour trahi. Jamais
-peuple ne fut si vainement loyal.
-
-17. Qu'ils aient été à l'origine, des Germains, eux-mêmes je suppose
-seraient bien aises de l'oublier maintenant; mais comment ils
-secouèrent de leurs pieds la poussière de Germanie et se donnèrent un
-nom nouveau est le premier des phénomènes que nous ayons maintenant à
-observer attentivement en ce qui les concerne. «Les critiques les plus
-sagaces», dit M. Gibbon dans son Xe chapitre, «_admettent_ que _vers_
-l'an 240 environ» (nous _admettrons_ alors, pour plus de commodité, que
-ce fut _vers_ l'an 250 environ, à moitié chemin de la fin du Ve siècle,
-là où nous sommes,--dix ans de plus ou de moins dans les cas de
-«admettons que vers... environ», importent peu, mais nous aurons au
-moins quelque bouée flottante de date à la portée de la main).
-
-«Vers A. D. 250, donc, «une nouvelle confédération» fut formée
-sous le nom de Francs par les anciens habitants du Bas-Rhin et du
-Weser.»
-
-18. Ma propre impression relativement aux anciens habitants du Bas-Rhin
-et du Weser, eût été qu'ils se composaient surtout de poissons, avec
-des grenouilles et des canards à la surface, mais une note ajoutée par
-Gibbon, à ce passage, nous fait savoir que la nouvelle confédération
-se composait de créatures humaines, dans les items suivants:
-
-1° Les Chauces, qui vivaient on ne nous dit pas où;
-
-2° Les Sicambres,» dans la Principauté de Waldeck;
-
-3° Les Attuarii,» dans le duché de Berg;
-
-4° Les Bructères,» sur les bords de la Lippe;
-
-5° Les Chamaves,» dans le pays des Bructères;
-
-6° Les Cattes,» en Hesse.
-
-Tout cela sera, je crois, plutôt plus clair dans vos têtes si vous
-l'oubliez que si vous vous le rappelez; mais, s'il vous plaît de lire
-ou relire (ou le mieux de tout, de trouver pour vous lire quelque
-réelle Miss Isabelle Wardour[90]) l'histoire de Martin Waldeck dans
-l'_Antiquaire_, vous y gagnerez une notion suffisante du caractère
-principal de «la principauté de Waldeck», certainement lié à cet
-important mot germain «woody» (c'est-à-dire «woodish», je
-suppose?)--descriptif de rochers et de forêts à moitié poussées; en
-même temps qu'un respect salutaire pour les bases profondes que Scott
-donne instinctivement aux noms propres dans son œuvre.
-
-Mais ne perdons pas de vue notre but. Le plus pressé est de revenir
-sérieusement maintenant à nos cartes, et de situer les choses dans un
-espace déterminé par des limites linéaires.
-
-Toutes les cartes de Germanie que j'ai personnellement l'avantage de
-posséder, deviennent extrêmement confuses juste au nord de Francfort,
-et ressemblent alors à un vitrail peint qui aurait été brisé en
-mille morceaux par la rancune puritaine, et restauré par d'ingénieux
-gardiens d'église qui auraient remis chaque morceau à l'envers, cette
-curieuse vitrerie se proposant de représenter les soixante,
-soixante-dix, quatre-vingts ou quatre-vingt-dix duchés, marquisats,
-comtés, baronnies, électorats, etc., héréditaires, en lesquels s'est
-craquelée et morcelée l'Allemania, sous cette latitude.
-
-Mais sous les couleurs bigarrées et à travers les alphabets
-interpolés et surchargés de dignités tronquées auxquelles s'ajoutent
-les trois réseaux des chemins de fer mis sur le tout, réseaux non pas
-unis, mais hérissés de jambes comme des myriapodes, un dur travail
-d'une journée avec une bonne loupe vous met en état de découvrir
-approximativement le cours du Weser, et les noms de certaines villes
-voisines de ses sources, lesquels méritent d'être retenus.
-
-20. Au cas où vous n'avez pas à disposer d'un après midi, ni votre
-vue à user, vous devrez vous contenter de ceci, qui est forcément un
-simple abrégé: à savoir que du Drachenfels[91] et de ses six frères
-Fels, se dirigeant de l'est au nord, court et s'étend une troupe
-éparpillée de petits rochers noueux, de mystérieuses crêtes qui
-surplombent, sourcilleuses, des vallées bordées de petits bois, où un
-torrent met tantôt sa fureur et tantôt sa mélodie; les crêtes, la
-plupart couronnées de châteaux par la piété chrétienne des vieux
-âges dans des buts lointains ou chimériques; les vallées résonnant
-du bruit des bûcherons, et creusées par les mineurs, habitées sous la
-terre par les gnomes et dessus par les génies sylvestres et autres. Le
-pays entier agrafant rocher par rocher, rattachant de vallon en vallon
-pendant quelque 150 milles (avec des intervalles) la montagne du Dragon,
-au-dessus du Rhin à la montagne Résine, le «Harz», encore obscur
-aujourd'hui, vers le sud des terrains foulés par les noirs
-Brunswickois, de réalité corporelle indiscutable; anciennement
-obscurci par la forêt «Hercynienne» (haie ou barrière) d'où par
-corruption Harz, où se trouve aujourd'hui le Harz ou la forêt Résine,
-hantée de sombres forestiers, de souche au moins résineuse, pour ne
-pas dire sulfureuse.
-
-21. Cent cinquante milles de l'est à l'ouest, disons moitié autant du
-nord au sud, environ dix mille milles carrés en tout de montagnes
-métallifères, conifères et fantomifères, fluidifiées et diffluant
-pour nous, au moyen âge et dans les temps modernes, en l'huile
-la plus essentielle de térébenthine, et cette myrrhe, ou cet
-encens, de l'imagination et du caractère que produit naturellement
-la Germanie et dont l'huile de térébenthine est le symbole. Je songe
-particulièrement au développement qu'ont pris les usages les plus
-délicats de la résine, en tant qu'indispensable à l'archet du violon,
-depuis les jours de sainte Élisabeth de Marbourg, à ceux de saint
-Méphistophélès de Weimar.
-
-22. Autant que je sache, ce bouquet de rochers capricieux et de vallées
-n'a pas de nom général comme groupe de collines; et il est tout à
-fait impossible de découvrir ses différentes ramifications sur aucune
-des cartes que je peux me procurer, mais nous pouvons nous rappeler
-facilement, et utilement, que c'est _tout_ le nord du Mein, qu'il
-s'appuie sur le Drachenfels à une extrémité, et s'élance tout à
-coup par voûtes vers la lumière du matin, jusqu'au Harz (sommet du
-Brocken 3.700 pieds au-dessus de la mer, c'est le plus haut), avec un
-large espace réservé au cours du Weser, dont nous parlerons tout à
-l'heure.
-
-23. Nous appellerons ceci désormais la chaîne ou le groupe des
-Montagnes Enchantées; et alors nous les relierons d'autant plus
-facilement aux montagnes des Géants, Riesen Gebirge, quand nous aurons
-besoin d'elles; mais celles-ci sont toutes plus hautes, plus sévères,
-et nous n'avons pas encore à les approcher; celles plus proches au
-travers desquelles se trouve notre route, nous pourrions peut-être plus
-justement les nommer les montagnes des Démons; mais ce ne serait guère
-respectueux pour sainte Élisabeth ni pour les innombrables jolies
-châtelaines des tours, ou pour les princesses du parc et de la vallée,
-qui ont rendu les mœurs domestiques germaines douces et exemplaires et
-ont coulé le flot transparent et léger de leur vie jusqu'au bas des
-vallées des âges avant que l'enchantement prenne une forme peut être
-trop canonique dans l'Almanach de Gotha.
-
-Nous les appellerons donc les Montagnes Enchantées, non les Démons;
-remarquant aussi avec reconnaissance que les esprits de leurs rochers
-ont réellement beaucoup plus du caractère des fées guérissantes que
-des gnomes, chacun (comme s'il portait une baguette magique de coudrier
-au lieu d'une verge cinglante), faisant surgir des souterrains
-ferrugineux des sources effervescentes, salutairement salées et
-chaudes.
-
-24. Au cœur même de cette chaîne enchantée, jaillit (et la plus
-bienfaisante, si on en use et la dirige bien de toutes les fontaines de
-la région) la source de la plus ancienne race franque; «dans la
-principauté de Waldeck», vous ne pouvez la faire remonter à aucune
-plus lointaine; là elle sort de la terre.
-
-«Frankenberg» (burg) sur la rive droite de l'Eder et à dix-neuf
-milles au nord de Marbourg, clairement indiqué dans la carte numéro 13
-de l'_Atlas général_ de Black, dans lequel le groupe de Montagnes
-Enchantées qui l'entourent et la vallée de l'Eder, autrement
-«Engel-Bach», «Ruisseau des Anges» (comme se nomme encore le village
-situé plus haut dans le vallon) qui rejoint la Fulda, juste au-dessus
-de Cassel, sont aussi tracés d'une manière intelligible pour des
-regards mortels qui font un peu attention. Je serais gêné par les noms
-si j'essayais un dessin; mais quelques traits de plume un peu minutieux
-ou quelques esquisses que vous feriez vous-même à la main, vous
-donneraient toutes les sources actuelles du Weser avec une clarté
-suffisante, ainsi que les villes à se rappeler qui sont sur son cours
-ou juste au sud sur l'autre pente de la ligne de partage vers le Mein:
-Frankenberg et Waldeck sur l'Eder, Fulda et Cassel sur la Fulda,
-Eisenach sur la Werra, qui forme le Weser après avoir pris la Fulda
-comme épouse (comme le Tees la Greta[92]), au delà d'Eisenach, sous la
-Wartbourg (dont vous avez entendu parler comme château affecté aux
-missions chrétiennes, et aux besoins de la Société Biblique). Les
-rues de la ville sont pavées en dure basalte (son nom--eau de
-fer--rappelant les armures Thuringiennes de l'ancien temps), elle est
-encore en pleine activité avec ses moulins qui servent à tout.
-
-25. Les rochers sur tout le chemin depuis le Rhin sont jusque-là des
-jaillissements et des soulèvements de basalte à travers des roches
-ferrugineuses, avec un ou deux gisements de charbon vers le nord, ne
-valant pas, grâce à Dieu, la peine d'être extraits; à Frankenberg
-même une mine d'or; encore la pitié du ciel veut-elle qu'elle soit
-assez pauvre en métal; mais du bois et du fer le pays en produit en
-quantité suffisante si l'on met à l'avoir la peine voulue; et il y a
-des richesses plus douces à la surface de la terre, du gibier, du blé,
-des fruits, du lin, du vin, de la laine et du chanvre. Enfin couronnant
-le tout, le zèle monastique dans les maisons de Fulda et de Walter que
-je trouve indiquée par une croix comme ayant été bâtie par un
-certain pieux Walter, chevalier de Meiningen sur le Bodenwasser «eau du
-fond», c'est-à-dire une eau ayant finalement bien trouvé sa voie vers
-sa chute (dans le sens où «Boden See» est dit du Rhin descendu de la
-Via Mala).
-
-26. Et ainsi, ayant bien dégagé des rochers vos sources du Weser, et
-pour ainsi dire rassemblé les rênes de votre fleuve, vous pouvez
-dessiner assez facilement pour votre usage personnel la partie plus
-éloignée de son cours allant au nord en ligne droite, vers la mer du
-Nord. Et tracez-le d'un trait énergique sur votre esquisse de la carte
-d'Europe, après la frontière de la Vistule, laissant de côté l'Elbe
-pour un temps. Pour le moment, vous pouvez tenir tout l'espace compris
-entre le Weser et la Vistule (au nord des montagnes) pour sauvage et
-barbare (Saxon et Goth); mais donnez passage à la source des Francs à
-Waldeck et vous les verrez graduellement mais rapidement remplir tout
-l'espace entre le Weser et les Bouches du Rhin et, écumeux dans les
-montagnes, se répandre en une nappe plus tranquille sur les Pays-Bas,
-où leur errante vie forestière et pastorale trouve enfin à s'endiguer
-dans la culture des champs de boue, et oublie dans la brume glacée qui
-flotte sur la mer l'éclat du soleil sur les rochers de basalte.
-
-27. Sur quoi nous aussi devons-nous arrêter pour nous endiguer quelque
-peu; et ayant toute autre chose, voir ce que nous pouvons comprendre à
-ce nom de Francs relativement auquel Gibbon nous dit de son ton le plus
-doux de sérénité morale satisfaite: «L'amour de la liberté était
-la passion maîtresse de ces Germains. Ils méritèrent, ils prirent,
-ils gardèrent l'épithète honorable de Francs, ou hommes libres.» Il
-ne nous dit pas toutefois en quelle langue de l'époque (Chaucien,
-Sicambrien, Chamave ou Catte) «Franc» a jamais signifié Libre; et je
-ne puis moi-même découvrir à quelle langue, de quelque temps que ce
-soit, ce mot appartient d'abord; mais je ne doute pas que Miss Yonge
-(_Histoire des Noms Chrétiens_, articles sur _Frey_ et _Frank_) ne
-donne la vraie racine quand elle parle de ce qu'elle appelle le
-«Puissant Germain, «Frang» Free _Lord._ Nullement un libre homme du
-peuple, rien de pareil; mais une personne dont la nature et le nom
-impliquaient l'existence autour de lui et au-dessous de lui d'un nombre
-considérable d'autres personnes qui n'étaient en rien «Frang» ni
-Frangs. Son titre est un des plus fiers de ceux qui existaient alors;
-consacré à la fin par la dignité de l'âge ajoutée à celle de la
-valeur dans le nom de Seigneur, ou Monseigneur, pas encore dans sa
-dernière forme cokney de «Mossoo» prise dans une acception tout à
-fait républicaine!
-
-28. De sorte que, en y réfléchissant bien, la qualité de franchise ne
-donne que son bord plat dans la signification de «Libre», mais du
-côté du tranchant et de la pointe, sans aucun doute et en tout temps
-signifie brave, fort, et honnête, au-dessus des autres hommes[93].
-
-Le vieux peuple du pays de forêts ne fut jamais en aucune méchante
-acception «libre»; mais dans un sens vraiment humain il fut Franc,
-pensant ce qu'il disait tout haut, et s'y tenant jusqu'à ce qu'il
-l'eût réalisé. Prompts et nets dans les paroles et dans l'action,
-absolument sans peur et toujours sans repos; mais sans loi,
-indisciplinés par laisser-aller ou prodigues par faiblesse, cela ils ne
-le sont ni en action ni en paroles. Leur franchise, si vous lisez le mot
-comme un savant et un chrétien, et non comme un moderne infidèle de
-demi-culture et n'ayant qu'une moitié de cerveau, ne connaissant de
-toutes les langues de l'univers que son argot, est, en réalité,
-opposée non à servitude, mais à timidité[94].
-
-C'est aujourd'hui la marque de ce qu'il y a de plus doux et de plus
-français dans le caractère français qu'il produit des serviteurs qui
-sont tout bonnement parfaits. Infatigablement attachés à leurs
-protecteurs, dans une douce adresse à tout faire, sous une tutelle
-latente; les plus aimablement utiles des valets, les plus gentilles (de
-mentalité et de personnalité tout à fait bonnes) des bonnes. Mais à
-aucun degré, ne seront intimidés par vous. Vous aurez beau être le
-duc ou la duchesse de Montaltissimo vous ne les verrez pas troublés par
-votre rang élevé. Ils entameront la conversation avec vous s'ils en
-ont envie.
-
-29. Les meilleurs des serviteurs; les meilleurs des sujets aussi quand
-ils ont un roi, ou un comte, ou un chef, franc aussi, pour les conduire;
-ce dont nous verrons la preuve en temps voulu; mais, en ce moment, notez
-encore ceci, quelque éclat accessoire de la chose appelée par eux dans
-la suite Liberté que puisse suggérer le nom Frank, vous devez dès
-maintenant, et toujours dans l'avenir, vous garder de confondre leurs
-Libertés avec leur Puissance d'agir. Ce que l'attitude de l'armée peut
-être vis-à-vis de son chef est une question; si chef ou armée peut se
-tenir en repos six mois, une autre et toute différente. Il leur faut
-toujours combattre quelqu'un ou aller quelque part, la vie ne leur
-paraît pas valoir sans cela la peine d'être vécue; et cette
-activité, cet éclat et cet éclair de vif-argent qui brille à la fois
-ici et là, qui dans son essence n'est l'amour ni de la guerre ni de la
-rapine, mais seulement le besoin de changer de place et d'humeur (pour
-ainsi dire de modes et de temps--et d'intensité)--chez des gens qui ne
-veulent jamais laisser reposer leurs éperons mais les ont toujours
-brillants et aux pieds, et aiment mieux jeûner à cheval que festoyer
-au repos, cette peur enfantine d'être mis dans le coin, et ce besoin
-continuel d'avoir quelque chose à faire, tout cela doit être
-considéré par nous avec une sympathie étonnée dans toutes ses
-conséquences quelquefois éblouissantes, mais trop souvent malheureuses
-et désastreuses pour la nation elle-même aussi bien que pour ses
-voisins.
-
-30. Et cette activité que nous, lourds mangeurs de bœufs que nous
-sommes, nous avions l'habitude, avant que la science moderne nous eût
-enseigné que nous n'étions nous-mêmes rien de mieux que des babouins,
-de comparer discourtoisement à celle des tribus plus vives des singes,
-fit en réalité une si grande impression sur les Hollandais (quand pour
-la première fois l'irrigation franque donna quelque mouvement et
-quelque courant à leurs marais) que les plus anciennes armoiries dans
-lesquelles nous trouvions un blason rappelant la puissance franque,
-paraissent avoir été l'œuvre d'un Hollandais qui voulait en donner
-une représentation dédaigneusement satirique.
-
-«Car, dit un très ingénieux historien, M. André Favine, «Parisien
-et avocat à la Haute-Cour du Parlement français en l'an 1626», ces
-peuples qui bordaient la Sala appelés «Salts» par les Allemagnes,
-furent à leur descente dans les pays hollandais appelés par les
-Romains «Francs Saliques» (d'où la future loi «Salique»,
-remarquez-le) et par abréviation «Salii», apparemment du verbe
-_salire_, c'est-à-dire «saulter», «sauter» (et dans l'avenir par
-conséquent dûment aussi danser--d'une manière incomparable), être
-«vif et agile du pied, bien sauter et monter, qualités tout
-particulièrement requises chez ceux qui habitent des lieux humides et
-marécageux. Aussi pendant que tels des Français comme ceux qui
-habitaient sur le bras principal du fleuve (Rhin) étaient nommés
-«Nageurs» (Swimmers), ceux des marais étaient appelés «Saulteurs»
-(Leapers); c'était un sobriquet donné aux Français en raison et de
-leur disposition naturelle et de leur résidence; et encore aujourd'hui,
-leurs ennemis les appellent les Crapauds Français (ou Grenouilles plus
-exactement), d'où est venue la fable que leurs anciens rois portaient
-de telles créatures dans leurs armes.»
-
-31. Sans aborder en ce moment la question de savoir si c'est une fable
-ou non, vous vous rappellerez aisément l'épithète «Salien»,
-caractérisant les gens qui sautent les fossés, traversent les fleuves
-à la nage, si bien que, comme nous l'avons dit précédemment, toute la
-longueur du Rhin dut être refortifiée contre eux, épithète
-toutefois, où il paraît à l'origine y avoir un certain Sel délicat,
-de sorte que nous pouvons justement, comme nous appelons «vieux
-Salés» nos marins endurcis, songer à ces Francs plus brillants, plus
-étincelants, comme à de «Jeunes Salés»; mais les Romains joueront
-en quelque sorte sur le mot, et dans leur respect naturel pour la flamme
-martiale et «l'élan» de ces Franks, ils en feront «Salii
-exsudantes[95]» du nom même de leurs propres prêtres armés qui les
-suivaient à la guerre.
-
-Allant jusqu'à une dérivation un peu plus lointaine mais subtile, nous
-pouvons considérer ce premier «Saillant» comme un promontoire en bec
-d'aigle sur la France que nous connaissons, vers ce que nous appelons
-aujourd'hui la France; et à jamais dans sa brillante élasticité de
-tempérament, une nation à sauts et saillies, nous fournissant à nous
-Anglais, car nous pouvons risquer pour cette fois ce peu d'érudition
-héraldique, leur «Léopard» (non comme une créature mouchetée et
-tachetée, mais naturellement élancée et bondissante) pour nos
-écussons royaux et princiers.
-
-En voilà assez sur leur nom de «Salien», mais de l'interprétation de
-la Franchise nous sommes aussi loin que jamais, et il faut nous
-contenter cependant d'en rester là, en notant toutefois deux idées
-liées dans la suite à ce nom, qui sont pour nous d'une très grande
-importance de définition.
-
-32. «Le poète français dans les premiers livres de sa Franciade, dit
-M. Favine» (mais quel poète, je ne sais, ni ne puis me renseigner
-là-dessus)[96] «raconte»[97] (dans le sens de écartèle, ou peint
-comme fait un héraldiste) «certaines fables sur le nom des Français
-pour lequel on aurait adopté et réuni deux mots gaulois ensemble,
-Phere-Encos qui signifie «Porte-Lance» (Brandit-Lance, pourrions-nous
-peut-être nous risquer à traduire), une arme plus légère que la
-pique commençant ici à s'agiter dans les mains de leur chevalerie et
-Fere-Encos devenant assez vite dans le langage parlé «Francos»;--une
-dérivation certes à ne pas accepter, mais à cause de l'idée qu'elle
-donne de l'arme elle vaut qu'on y prête attention de même qu'à la
-suivante: parmi les armes des anciens Français, au-dessus et à côté
-de la lance, il y avait la hache d'arme qu'ils appelaient anchon, et qui
-existe encore aujourd'hui dans beaucoup de provinces de France où on
-l'appelle un achon; ils s'en aidaient à la guerre en le jetant au loin
-sur l'ennemi dans le seul but de le mettre à découvert et pour fendre
-son bouclier. Cet _achon_ était dardé avec une telle violence qu'il
-pourfendait le bouclier, forçait son possesseur à abaisser le bras et
-ainsi le laissait découvert et désarmé et permettait de le surprendre
-plus facilement et plus vite. Il paraît que cette arme était
-proprement et spécialement l'arme du soldat français, aussi bien à
-pied qu'à cheval. Pour cette raison, on l'appelait _Franciscus._
-Francisca, _securis oblonga, quam Franci librabant in hostes._ Car le
-cavalier, outre son bouclier et sa francisca (arme commune, comme nous
-l'avons dit, au fantassin et au cavalier), avait aussi la lance;
-lorsqu'elle était brisée et ne pouvait plus servir, il portait la main
-sur sa francisca, sur l'usage de laquelle nous renseigne l'archevêque
-de Tours, dans son second livre, chapitre XXVII.»
-
-33. Il est agréable de voir avec quel respect les leçons de
-l'archevêque de Tours étaient écoutées par les chevaliers français,
-et curieux de noter la préférence des meilleurs d'entre eux à user de
-la francisca, non seulement aux temps de Cœur de Lion, mais même aux
-jours de Poitiers. Dans le dernier engagement de cette bataille aux
-portes de Poitiers: «Là, fit le roi Jehan de sa main merveilles
-d'armes, et tenait une hache de guerre dont bien se dépendait et
-combattait, si la quartre partie de ses gens luy eussent ressemblé, la
-journée eust été pour eux.» Plus remarquable encore à ce point de
-vue est l'épisode du combat que Froissart s'arrête pour nous dire
-avant de commencer son récit, et qui met aux prises le Sire de Verclef
-(sur la Severn) et l'écuyer Picard Jean de Helennes; l'Anglais perdant
-son sabre descend pour le reprendre; sur quoi Helennes lui _jette_ le
-sien avec un tel visé et une telle force «qu'il accousuit l'Anglais es
-cuisses, tellement que l'épée entre dedans et le cousit tout parmi,
-jusqu'au hans».
-
-Là-dessus, le chevalier se rendant, l'écuyer bande sa plaie, et le
-soigne, restant quinze jours «pour l'amour de lui», à Châtellerault,
-tant que sa vie fut en danger, et ensuite lui faisant faire toute la
-route en litière jusqu'à son propre château de Picardie. Sa rançon
-est de 6.000 nobles. Je pense environ 25.000 livres de notre valeur
-actuelle et vous pouvez tenir pour un signe particulièrement fatal du
-proche déclin des temps de la chevalerie ce fait que «devint celuy
-Escuyer, chevalier, pour le grand profit qu'il eut du Seigneur de
-Verclef».
-
-Je reviens volontiers à l'aube de la chevalerie, alors qu'heure par
-heure, année par année, les hommes devenaient plus doux et plus sages,
-alors que même au travers des pires cruautés et des pires erreurs on
-pouvait voir les qualités natives de la caste la plus noble s'affirmer
-d'abord, en vertu d'un principe inné, se soumettre ensuite en vue des
-tâches futures.
-
-34. Les deux principales armes, voilà tout ce que nous connaissons
-jusqu'ici du Franc salien; pourtant sa silhouette commence à se
-dessiner pour nous dans le brouillard du Brocken, portant la lance
-légère qui deviendra le javelot; mais la hache, son arme de bûcheron,
-est lourde;--pour des raisons économiques, comme la rareté du fer,
-c'est l'arme préférable à toutes, donnant la plus grande force
-d'impulsion et la plus grande puissance de choc avec la plus petite
-quantité de métal, et le travail de forge le plus sommaire. Gibbon
-leur donne aussi une «pesante» épée, suspendue à un «large»
-ceinturon; mais les épithètes de Gibbon sont toujours données
-gratis[98], et l'épée à ceinturon, quelle que fut sa mesure, était
-probablement destinée aux chefs seulement; le ceinturon, lui-même en
-or, celui-là même qui distinguait les comtes romains et sans aucun
-doute adopté, à leur exemple, par les chefs francs alliés; prenant
-par la suite la signification symbolique que lui donne saint Paul[99] de
-ceinturon de vérité; enfin, l'emblème principal de l'Ordre de la
-Chevalerie.
-
-35. Le bouclier pour tous était rond, se maniant comme le bouclier d'un
-highlander: armure qui probablement n'était rien que du cuir fortement
-tanné, ou du chanvre patiemment et solidement tricoté: «Leur
-costume collant», dit M. Gibbon, «figurait exactement la forme
-de leurs membres», mais «costume» est seulement une expression
-Miltono-Gibbonienne pour signifier «personne sait quoi». Il est plus
-intelligible en ce qui concerne leurs personnes. «La stature élevée
-des Francs, leurs yeux bleus, dénotaient une origine germanique; les
-belliqueux barbares étaient formés dès leur première jeunesse à
-courir, sauter, nager, lancer le javelot et la hache d'armes sans
-manquer le but, à marcher sans hésitation contre un ennemi supérieur
-en nombre, et à garder dans la vie ou la mort la réputation
-d'invincibles qui était celle de leurs ancêtres» (VI, 93). Pour la
-première fois, en 358, épouvanté par la victoire de l'empereur Julien
-à Strasbourg, et assiégé par lui sur la Meuse, un corps de six cents
-Francs «méconnut l'ancienne loi qui leur ordonnait de vaincre ou de
-mourir». «Bien que l'espoir de la rapine eût pour les entraîner une
-force extrême, ils professaient un amour désintéressé de la guerre
-qu'ils considéraient comme le suprême honneur et la suprême
-félicité de la nature humaine, et leurs esprits et leurs corps
-étaient si endurcis par une activité perpétuelle, que selon la
-vivante expression d'un orateur, les neiges de l'hiver étaient aussi
-agréables pour eux que les fleurs du printemps» (III, 220).
-
-36. Ces vertus morales et corporelles ou cet endurcissement étaient
-probablement universels dans les rangs militaires de la nation; mais
-nous apprendrons tout à l'heure avec surprise, d'un peuple si
-remarquablement «libre» que seuls le Roi et la famille royale y
-pouvaient porter leur chevelure comme il leur plaisait. Les rois
-portaient la leur en boucles flottantes sur le closet les épaules, les
-reines en tresses ondulantes jusqu'à leurs pieds, mais tout le reste de
-la nation était obligé par la loi ou l'usage de se raser la partie
-postérieure de la tête, de porter ses cheveux courts sur le front, et
-de se contenter de l'ornement de deux petites whiskers[100].
-
-37. Moustaches, veut dire M. Gibbon j'imagine, et je me permets de
-supposer aussi que les nobles et leurs femmes pouvaient porter leurs
-tresses et leurs boucles comme il leur convenait. Mais, de nouveau, il
-nous ouvre un jour inattendu et gênant sur les institutions
-démocratiques des Francs en nous apprenant «que les différents
-commerces, les travaux de l'agriculture et les arts de la chasse et de
-la pêche étaient _exercés_ par des mains _serviles_ pour un _salaire_ du
-souverain».
-
-«Servile et salaire» toutefois, quoiqu'ils donnent d'abord l'idée
-terrible d'un ordre de choses injuste ne sont que les expressions
-Miltono-Gibboniennes du fait général que les rois francs avaient des
-laboureurs dans leurs champs, employaient des tisserands et des
-forgerons pour faire leurs vêtements et leurs épées, chassaient avec
-des veneurs, au faucon avec des fauconniers, et étaient sous les autres
-rapports tyranniques dans la proportion où peut l'être un grand
-propriétaire de terres anglais. «Le château des rois à longs cheveux
-était entouré de cours commodes et d'écuries pour la volaille et le
-bétail, le jardin était planté de légumes utiles, les magasins
-remplis de blé, de vins, soit pour la vente, soit pour la consommation,
-et toute l'administration, conduite dans les règles les plus strictes
-de l'économie privée.»
-
-38. J'ai rassemblé ces remarques souvent incomplètes et pas toujours
-très consistantes, de l'aspect et du caractère des Francs, extraites
-des références de M. Gibbon, pendant une période de plus de deux
-siècles,--et le dernier passage cité,--qu'il accompagne de la
-constatation que «cent-soixante de ces palais ruraux étaient
-disséminés à travers les provinces de leur royaume», sans nous dire
-quel royaume, ou à quelle époque,--doit être tenu pour descriptif des
-coutumes et du système général de leur monarchie après les victoires
-de Clovis. Mais dès la première heure où vous entendrez parler de
-lui, le Franc, à le bien considérer, est toujours un personnage
-extrêmement ingénieux, bien intentionné et industrieux; s'il est
-impatient d'acquérir, il sait aussi intelligemment conserver et
-édifier; il y a là tout un don d'ordonnance et de claire architecture
-qui trouvera un jour sa suprême expression dans les bas-côtés
-d'Amiens; et des choses en tout genre sans rivales et qui eussent été
-indestructibles si ceux qui vécurent au milieu d'elles avaient eu même
-force de cœur que ceux qui les avaient construites bien des années
-auparavant[101].
-
-39. Mais pour le moment il nous faut revenir sur nos pas, car
-dernièrement, relisant quelques-uns de mes livres pour une édition
-revue et corrigée, j'ai remarqué et non sans remords, que toutes les
-fois que dans un paragraphe ou un chapitre je promets pour le chapitre
-suivant un examen attentif de quelque point particulier le paragraphe
-suivant n'a trait en quoi que ce soit au point promis, mais ne manque
-pas de s'attacher passionnément à quelque point antithétique,
-antipathique ou antipodique, dans l'hémisphère opposé; je trouve
-cette façon de composer un livre extrêmement favorable à
-l'impartialité et la largeur des vues; mais je puis concevoir qu'elle
-doit être pour le commun des lecteurs non seulement décevante (si je
-puis vraiment me flatter d'intéresser jamais suffisamment pour
-décevoir) mais même capable de confirmer dans son esprit quelques-unes
-des insinuations fallacieuses et absolument absurdes de critiques
-hostiles, concernant mon inconsistance, mes vacillations, et ma
-facilité à être influencé par les changements de température dans
-mes principes ou dans mes opinions. Aussi je me propose dans ces
-esquisses historiques, pour le moins de me surveiller, et j'espère de
-me corriger en partie de ce travers de manquer à mes promesses, et,
-dût-il en coûter aux flux et reflux variés de mon humeur, de dire
-dans une certaine mesure en chaque chapitre ce que le lecteur à le
-droit de compter qui y sera dit.
-
-40. J'ai abandonné dans mon chapitre Ier après y avoir jeté un
-simple coup d'œil, l'histoire du vase de Soissons. On peut la trouver
-(et c'est bien à peu près la seule chose que l'on y puisse trouver
-concernant la vie ou le caractère individuel du premier Louis) dans
-toute histoire de France populaire à bon marché avec sa moralité
-populaire à bon marché imprimée à la suite. Si j'avais le temps de
-remonter à ses premières sources, peut-être prendrait-elle un autre
-aspect. Mais je vous la donne telle qu'on peut la trouver partout en
-vous demandant seulement d'examiner si--même lue ainsi--elle ne peut
-pas porter en elle une signification quelque peu différente.
-
-41. L'histoire dit donc que, après la bataille de Soissons, dans le
-partage des dépouilles romaines ou gauloises, le roi revendiqua un vase
-d'argent d'un superbe travail pour--«lui», étais-je sur le point
-d'écrire,--et dans mon dernier chapitre, j'ai inexactement _supposé_
-qu'il le voulait pour son meilleur lui-même, sa reine. Mais il ne le
-voulait ni pour l'un ni pour l'autre, c'était pour le rendre à saint
-Rémi, afin qu'il pût rester parmi les trésors consacrés à Reims.
-Ceci est le premier point sur lequel les historiens populaires
-n'insistent pas, et qu'un de ses guerriers qui réclama l'égal partage
-du trésor préféra aussi ignorer. Le vase était demandé par le roi
-en supplément de sa propre part et les chevaliers francs tout en
-rendant fidèle obéissance à leur roi comme chef n'avaient pas la
-moindre intention de lui accorder ce que des rois plus modernes
-appellent des taxes «régaliennes» prélevées sur tout ce qu'ils
-touchent. Et un de ces chevaliers ou comtes francs, un peu plus franc
-que les autres et aussi incrédule à la sainteté de saint Rémi qu'un
-évêque protestant ou un philosophe positiviste, prit sur lui de
-discuter la prétention du roi et de l'Église, à la façon, supposez,
-d'une opposition libérale à la Chambre des Communes; et la discuta
-avec une telle confiance d'être soutenu par l'opinion publique du Ve
-siècle, que le roi persistant dans sa requête le soldat sans peur mit
-le vase en pièces avec sa hache de guerre en s'écriant: «Tu n'auras
-pas plus que ta part de butin.»
-
-42. C'est la première et nette affirmation de la «Liberté,
-Fraternité et Égalité» françaises, soutenue alors comme maintenant
-par la destruction qui est la seule manifestation artistique active
-possible à des personnages «libres», incapables de rien créer.
-
-Le roi ne donna pas suite à la querelle. Les poltrons penseront qu'il
-en resta là par poltronnerie, et les méchants par méchanceté. Il est
-certain, en tous cas c'est fort à croire, qu'il en resta là; mais il
-attendit son heure; ce que la colère d'un homme fort peut toujours,
-ainsi que s'échauffer plus ardemment dans l'attente, et c'est une des
-principales raisons pourquoi on enseigne aux chrétiens de ne pas
-laisser le soleil se coucher sur elle[102]. Précepte auquel les
-chrétiens de nos jours sont parfaitement prêts à obéir si c'est
-quelqu'un d'autre qui a été offensé, et en effet dans ce cas la
-difficulté est habituellement de les faire penser à l'injure, même
-dans la minute où le soleil n'est pas encore couché sur leur
-indignation[103].
-
-43. La suite est vraiment choquante pour la sensibilité moderne. Je la
-donne dans le langage sinon poli du moins délicatement verni de
-l'histoire illustrée.
-
-«Environ un an après, passant la revue de ses troupes, il alla à
-l'homme qui avait brisé le vase, et, _examinant ses armes, se
-plaignit_ qu'_elles_ fussent en mauvais état!» (l'italique est de
-moi) et «les jeta» (Quoi? le bouclier et l'épée?) «à terre». Le
-soldat se baissa pour les ramasser et à ce moment le roi le frappa à
-la tête de sa hache de guerre en s'écriant: «Ainsi fis-tu au vase de
-Soissons.» L'historien moral moderne ajoute cette remarque que: «Ceci
-comme document sur l'état des Francs et les liens par lesquels ils
-étaient unis ne donne que l'idée d'une bande de voleurs et de leur
-chef.» Ce qui est en effet autant que je puis moi-même pénétrer et
-déchiffrer la nature des choses l'idée première à concevoir
-relativement à la plupart des organisations royales et militaires dans
-ce monde jusqu'à nos jours (à moins par hasard que ce ne soient les
-Afghans et les Zoulous qui volent nos propres terres en Angleterre au
-lieu de nous les leurs dans leurs pays respectifs). Mais en ce qui
-regarde la manière dont fut accomplie cette exécution militaire type,
-je dois pour le moment demander au lecteur la permission de rechercher
-avec lui, s'il est moins royal, ou plus cruel de frapper un soldat
-insolent sur la tête avec sa hache d'armes à soi, que de frapper une
-personne telle que Sir Thomas More[104] sur le cou avec celle d'un
-exécuteur, ayant recours au fonctionnement mécanique--comme serait
-celui du couperet, de la guillotine ou de la corde, pour donner le coup
-de grâce--des formes accommodantes de la loi nationale et de
-l'intervention gracieusement mêlée d'un groupe élégant de nobles et
-d'évêques.
-
-44. Il y a des choses bien plus noires à dire de Clovis que celle-ci,
-alors que sa vie fière tirait vers sa fin, des choses qui vous seraient
-racontées dans toute leur vérité, si aucun de nous pouvait voir clair
-dans la noirceur. Mais nous ne pouvons jamais savoir la vérité sur le
-péché; car sa nature est de tromper également le pécheur d'une part,
-et le juge de l'autre. Diabolique, nous trompant si nous y succombons,
-ou le condamnons; voici à ce sujet les facéties de Gibbon si vous vous
-en souciez; mais j'extrais d'abord des paragraphes confus qui y
-amènent, des phrases de louange que le sage de Lausanne n'accorde pas
-d'ordinaire aussi généreusement qu'en cette circonstance à ceux de
-ses héros qui ont confessé la puissance du christianisme.
-
-45. «Clovis n'avait pas plus de quinze ans, quand, par la mort de son
-père, il lui succéda comme chef de la tribu salienne. Les limites
-étroites de son royaume s'arrêtaient à l'île des Bataves, avec les
-anciens diocèses de Tournay et Arras; et au baptême de Clovis le
-nombre de ses guerriers ne pouvait pas excéder 5.000. Les tribus de
-même race que les Francs qui s'étaient installées le long de
-l'Escaut, de la Meuse, de la Moselle et du Rhin, étaient gouvernées
-par leurs rois autonomes de race mérovingienne, les égaux et les
-alliés, et quelquefois les ennemis, du prince salique. Quand il avait
-commencé la campagne, il n'avait ni or ni argent dans ses coffres, ni
-vin ni blé dans ses magasins; mais il imita l'exemple de César qui
-dans le même pays s'était enrichi à la pointe de l'épée, et avait
-acheté des mercenaires avec les fruits de la conquête.
-
-«L'esprit indompté des Barbares apprit à reconnaître les avantages
-d'une discipline régulière. À la revue annuelle du mois de Mars,
-leurs armes étaient exactement inspectées; et, quand ils traversaient
-un territoire pacifique, il leur était défendu de toucher à un brin
-d'herbe. La justice de Clovis était inexorable; et ceux de ses soldats
-qui se montraient insouciants ou désobéissants étaient à l'instant
-punis de mort. Il serait superflu de louer la valeur d'un Franc; mais la
-valeur de Clovis était gouvernée par une prudence froide et
-consommée. Dans toutes ses relations avec les hommes il faisait la
-balance entre le poids de l'intérêt, de la passion et de l'opinion; et
-ses mesures étaient tantôt en harmonie avec les usages sanguinaires
-des Germains, tantôt modérées par le génie plus doux de Rome et du
-christianisme.
-
-46. «Mais le farouche conquérant de la Gaule était incapable de
-discuter la valeur des preuves d'une religion qui repose sur
-l'investigation laborieuse du témoignage historique et sur la
-théologie spéculative. Il était encore plus incapable de ressentir la
-douce influence de l'Évangile qui persuade et purifie le cœur d'un
-véritable converti. Son règne ambitieux fut une violation perpétuelle
-des devoirs moraux et chrétiens: ses mains furent tachées de sang dans
-la paix comme dans la guerre; et, dès que Clovis se fût débarrassé
-d'un synode de l'Église Gallicane, il assassina avec tranquillité tous
-les princes de la race mérovingienne.»
-
-47. C'est trop vrai[105]; mais d'abord c'est de la rhétorique--car nous
-aurions besoin qu'on nous dise combien étaient tous les princes--en
-second lieu nous devons remarquer qu'en admettant que Clovis ait à un
-degré quelconque «étudié les Écritures» telles qu'elles étaient
-présentées au monde occidental par saint Jérôme, il était à
-présumer que lui, roi-soldat, penserait davantage à la mission de
-Josué[106] et de Jéhu qu'à la patience du Christ, dont il songeait
-plutôt à venger qu'à imiter la passion; et la crainte que les autres
-rois francs lui succèdent, ou par envie du vaste royaume qu'il avait
-agrandi l'attaquent et le détrônent, pouvait facilement lui
-apparaître comme inspirée non par un danger personnel, mais par le
-retour possible de la nation tout entière à l'idolâtrie. De plus,
-dans les derniers temps, sa foi dans la protection divine accordée à
-sa cause avait été ébranlée par la défaite que les Ostrogoths lui
-avaient infligée devant Arles, et le léopard franc n'avait pas assez
-complètement perdu ses taches[107] pour abandonner à un ennemi l'occasion
-du premier bond.
-
-48. Pour en finir, et nous plaçant au-dessus de ces questions de
-personnes, les diverses formes de la cruauté et de la ruse--la
-première, remarquez-le, provenant beaucoup d'un mépris de la
-souffrance qui était une condition d'honneur pour les femmes aussi bien
-que pour les hommes,--sont dans ces races barbares toujours fondées sur
-leur amour de la gloire dans la guerre; ce qui ne peut être compris
-qu'en se rapportant à ce qui reste de ces mêmes caractères dans les
-castes les plus élevées des Indiens de l'Amérique du Nord; et, avant
-d'exposer clairement pour finir les événements certains du règne de
-Clovis jusqu'à la fin, le lecteur fera bien d'apprendre cette liste des
-personnages du grand Drame, en prenant à cœur la signification du nom
-de chacun, à cause à la fois de son influence probable sur l'esprit de
-celui qui le portait, et comme une expression fatale de l'ensemble de
-ses actes et de leurs conséquences pour les générations futures.
-
-I. CLOVIS.--En forme franque, Hluodoveh[108]. «Glorieuse sainteté» ou
-sacre. En latin _Chlodovisus_, quand il fut baptisé par saint Remi,
-s'adoucissant à travers les siècles en _Lhodovisus, Ludovicus_, Louis.
-
-II. ALBOFLEDA.--«Blanche fée domestique?» Sa plus jeune sœur épouse
-Théodoric («Theudreich», le maître du peuple), le grand roi des
-Ostrogoths.
-
-III. CLOTILDE.--Hlod-hilda, «Glorieuse vierge de batailles». Sa femme.
-«Hilda» signifiant d'abord bataille, pure; et devenant ensuite Reine
-ou vierge de bataille. Christianisée en sainte Clotilde en France et
-sainte Hilda du rocher de Whitby.
-
-III. CLOTILDE.--Sa seule fille, morte pour la foi catholique, sous la
-persécution arienne.
-
-IV. CHILDEBERT, l'aîné des fils qu'il eut de Clotilde, le premier roi
-franc à Paris. «Splendeur des Batailles», s'adoucissant en Hildebert,
-et ensuite Hildebrant comme dans les Nibelung.
-
-V. CHLODOMIR.--«Glorieuse Renommée». Son second fils du lit de
-Clotilde.
-
-VI. CLOTAIRE.--Son plus jeune fils du lit de Clotilde; de fait le
-destructeur de la maison de son père. «Glorieux guerrier».
-
-VII. CHLODOWALD.--Le plus jeune fils de Chlodomir. «Glorieux Pouvoir»,
-plus tard, saint Cloud.
-
-49. Je suivrai maintenant sans plus de détours, à travers sa lumière
-et son ombre, la suite du règne de Clovis et de ses actes.
-
-A. D. 481.--Couronné quand il n'avait que quinze ans. Cinq ans après
-il provoque «dans l'esprit et presque dans le langage de la chevalerie
-«le gouverneur romain Syagrius, qui se maintenait dans le district de
-Reims et de Soissons: _Campum sibi præparari jussit_, il provoqua son
-adversaire comme en champ clos» (Voyez la note et la référence de
-Gibbon, chap. XXXVIII). L'abbaye bénédictine de Nogent fut dans la
-suite bâtie sur le champ de bataille indiqué par un cercle de
-sépulcres païens. «Clovis donne les terres adjacentes de Leuilly et
-Coucy à l'église de Reims[109].»
-
-A. D. 485.--La bataille de Soissons. Gibbon n'en donne pas la date: suit
-la mort de Syagrius à la cour d'Alaric (le Jeune) en 486, prenez 485
-pour la bataille.
-
-30. A. D. 493.--Je ne puis trouver aucun récit des relations de Clovis
-avec le roi des Burgondes, l'oncle de Clotilde, qui précédèrent ses
-fiançailles avec la princesse orpheline. Son oncle, disent tous les
-historiens, avait tué son père et sa mère et forcé sa sœur à
-prendre le voile. On ne donne aucun motif, et on ne cite aucune source.
-Clotilde elle-même fut poursuivie comme elle faisait route pour la
-France[110] et la litière dans laquelle elle voyageait capturée avec
-une partie de sa dot. Mais la princesse elle-même monta à cheval, se
-dirigea avec une partie de son escorte vers la France, «ordonnant à
-ses serviteurs de mettre le feu à toute chose appartenant à son oncle
-et à ses sujets qu'ils pourraient rencontrer sur la route».
-
-51. Le fait n'est pas raconté, habituellement, dans les dicts ou les
-actes des saints; mais punir les rois en détruisant les propriétés de
-leurs sujets est un usage de guerre trop accepté aujourd'hui pour
-permettre à notre indignation d'être bien vive contre Clotilde qui
-agissait sous l'empire de la douleur et de la colère. Les années de sa
-jeunesse ne nous sont pas racontées: Clovis avait déjà vingt-sept ans
-et avait pendant trois ans maintenu la foi de ses ancêtres contre toute
-l'influence de sa reine.
-
-52. A. D. 496.--Je n'ai pas dans le chapitre du début attaché tout à
-fait assez d'importance à la bataille de Tolbiac, m'en occupant
-simplement en tant qu'elle obligeait les Alamans à repasser le Rhin, et
-établissait la puissance des Francs sur sa rive occidentale. Mais des
-résultats infiniment plus vastes sont indiqués dans la courte phrase
-par laquelle Gibbon clôt son récit de la bataille. «Après la
-conquête des provinces de l'ouest, les Francs _seuls_ gardèrent leurs
-anciennes possessions d'au delà du Rhin. Ils soumirent et
-_civilisèrent_ graduellement les peuples dont ils avaient brisé la
-résistance jusqu'à l'Elbe et aux montagnes de Bohème; et la _paix de
-l'Europe_ fut assurée par la soumission de la Germanie.»
-
-53. Car, dans le sud, Théodoric avait déjà «remis le sabre au
-fourreau dans l'orgueil de sa victoire et la vigueur de son âge et son
-règne qui continue pendant trente-trois ans fut consacré aux devoirs
-du gouvernement civil». Même quand son beau-fils Alaric périt de la
-main de Clovis à la bataille de Poitiers, Théodoric se contenta
-d'arrêter la puissance des Francs à Arles, sans poursuivre son
-succès, et de protéger son petit-fils en bas-âge, corrigeant en même
-temps certains abus dans le gouvernement civil de l'Espagne. En sorte
-que la souveraineté bienfaisante du grand Goth fut établie de la
-Sicile au Danube et de Sirmium à l'Océan Atlantique.
-
-54. Ainsi donc, à la fin du Ve siècle, vous avez une Europe divisée
-simplement par la ligne de partage de ses eaux; et deux rois
-chrétiens[111] régnant, avec un pouvoir entièrement bienfaisant et
-sain--l'un au nord--l'autre au sud--le plus puissant et le plus digne
-des deux mariés à la plus jeune sœur de l'autre: une sainte reine au
-nord, une reine-mère catholique, pieuse et sincère, au sud. C'est là
-une conjonction de circonstances assez mémorable dans l'histoire de la
-terre et certes à méditer, si jamais dans le tourbillon de vos
-voyages, ô lecteur, vous pouvez vous séparer pour une heure du bétail
-parqué qu'on pousse sur le Rhin ou l'Adige et vous promener en paix,
-passé la porte sud de Cologne, ou sur le pont de Fra-Giacondo à
-Vérone.--Alors, arrêtez-vous et regardez dans l'air limpide au delà
-du champ de bataille de Tolbiac, vers le bleu Drachenfels, ou, par la
-plaine de St-Ambrogio vers les montagnes de Garde. Car là furent
-remportées si vous voulez y penser sérieusement, les deux grandes
-victoires du monde chrétien. Celle de Constantin donna seulement une
-autre forme et une nouvelle couleur aux murs tombants de Rome; mais les
-races Franque et Gothique, par ces conquêtes et sous ces gouvernements,
-fondèrent les arts et établirent les lois qui donnèrent à toute
-l'Europe future sa joie et sa vertu. Et il est charmant de voir comment,
-d'aussi bonne heure, la chevalerie féodale avait déjà sa vie liée à
-la noblesse de la femme.
-
-Il n'y eut pas d'apparition à Tolbiac et la tradition n'a pas prétendu
-depuis qu'il y en ait eu. Le roi pria simplement le Dieu de Clotilde. Le
-matin de la bataille de Vérone, Théodoric visita la tente de sa mère
-et de sa sœur «et demanda que pour la fête la plus brillante de sa
-vie, elles le parassent des riches vêtements qu'elles avaient faits de
-leurs propres mains».
-
-55. Mais sur Clovis s'étendit encore une autre influence--plus grande
-que celle de sa reine. Lorsque son royaume atteignit la Loire, la
-bergère de Nanterre était déjà âgée;--elle n'était ni une vierge
-porte-flambeau des batailles, comme Clotilde, ni un guide chevaleresque
-de délivrance comme Jeanne; elle avait blanchi dans la douceur de la
-sagesse et était maintenant «pleine de plus en plus d'une lumière
-cristalline». Le père de Clovis l'avait connue; lui-même en avait
-fait son amie, et quand il quitta Paris pour la plaine de Poitiers, il
-fit le vœu que, s'il était victorieux, il bâtirait une église
-chrétienne sur les collines de la Seine. Il revint victorieux et, avec
-sainte Geneviève à son côté, s'arrêta sur l'emplacement des ruines
-des Thermes Romains, juste au-dessus de l'«Ile» de Paris, pour
-accomplir son vœu: et pour déterminer les limites des fondations de la
-première église métropolitaine de la Chrétienté franque[112].
-
-Le roi donne le branle à sa hache de guerre et la lança de toute sa
-force.--Mesurant ainsi dans son vol la place de son propre tombeau, et
-de celui de Clotilde, et de sainte Geneviève.
-
-«Là ils reposèrent et reposent,--en âme,--ensemble. La colline tout
-entière porte encore le nom de la patronne de Paris; une petite rue
-obscure a gardé celui du Roi Conquérant.»
-
-
-[Note 81: Sur saint Benoît, voir dans _Verona and other lectures_ les
-deux chapitres qui devaient faire partie de _Nos pères nous ont dit_,
-dans le VIe volume _Valle Crucis_, sur l'Angleterre. Et notamment les
-pages 124-128 de Verona.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 82: Personnage des romans chevaleresques, introduit par Tennyson
-dans _Idylles du roi._--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 83: Miss Ingelow.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 84: Après enquête je trouve dans la plaine entre Paris et
-Sèvres.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 85: On les montrerait encore à Nanterre sous les noms de Parc de
-Sainte-Geneviève et de Clos de Sainte-Geneviève (abbé Vidieu, Sainte
-Geneviève, _patronne de Paris_).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 86: Allusion à Michée, IV, 8.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 87: Voyez, d'une manière générale, toutes les descriptions que
-Carlyle a eu occasion de donner de la terre prussienne et polonaise, ou
-de l'extrémité des rivages de la Baltique.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 88: Gigantesque--et pas encore fossile! Voyez la note de Gibbon
-sur la mort de Théodebert: «le roi pointa sa lance--le taureau
-_renversa un arbre sur sa tête_--il mourut le même jour» (VII, 255).
-La corne d'Uri et son bouclier surmonté des hauts panaches du casque
-allemand attestent la terreur qu'inspiraient ces troupeaux
-d'aurochs.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 89: Claudius, Aurélien, Probus, Constantius; et après le partage
-de l'empire, à l'est Justinien. «L'empereur Justinien était né d'une
-obscure race de barbares, les habitants d'un pays sauvage et désolé,
-auquel les noms de Dardanie, de Dacie, et de Bulgarie ont été
-successivement appliqués. Les noms de ces paysans Dardaniens sont
-goths, et presque anglais, Justinien est une traduction de Uprauder
-(upright); son père Sabatius (en langue greco-barbare, Stipes) était
-appelé dans son village «Istock» (Stock). (Gibbon, commencement du
-chap. XI et note.)--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 90: Personnage de l'_Antiquaire._--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 91: Voir le _Childe Harold_ de Byron.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 92: Sur le confluent du Teess et de la Greta, voir les pages de
-_Modern Painters_ où sont cités les vers de Walter Scott (_Modern
-Painters_, III, IV, 16, § 36 et 37. Sur la Greta par Turner, voir
-_Lectures on art_, § 170).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 93: Gibbon serre le sujet de plus près dans une phrase de son
-XXIIe chapitre: «Les guerriers indépendants de Germanie _qui
-considéraient la sincérité comme la plus noble de leurs vertus_ et la
-liberté comme le plus précieux de leurs biens.» Il parle
-spécialement de la tribu franque des Attuarii contre laquelle
-l'empereur Julien eut à refortifier le Rhin de Clèves à Bâle. Mais
-les premières lettres de l'empereur Jovien, après la mort de Julien
-«déléguaient le commandement militaire de la Gaule et de l'Illyrie
-(quel vaste commandement c'était, nous le verrons plus tard) à
-Malarich, un _brave et fidèle_ officier de la nation des Francs»; et
-ils restent les loyaux alliés de Rome dans sa dernière lutte avec
-Alaric. Apparemment, pour le plaisir seul de varier d'une façon
-captivante sa manière de dire et, en tout cas, sans donner à entendre
-qu'il y eut une cause quelconque à un si grand changement dans le
-caractère national, nous voyons M. Gibbon, dans son volume suivant,
-adopter tout à coup les épithètes abusives de Procope et appeler les
-Francs «une nation légère et perfide» (VII, 251). Les seuls motifs
-discernables de cette définition inattendue sont qu'ils refusent de
-vendre leur amitié ou leur alliance à Rome et Ravenne; et que dans son
-invasion d'Italie le petit-fils de Clovis n'envoya pas préalablement
-l'avis direct de la route qu'il se proposait de suivre, ni même ne
-signifia entièrement ses intentions avant qu'il ne se fût assuré du
-Pô à Pavie; dévoilant son plan ensuite avec une clarté suffisante,
-en «attaquant presque au même instant les camps hostiles des Goths et
-des Romains qui, au lieu d'unir leurs armes, fuirent avec une égale
-précipitation».--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 94: Pour illustrer en détail ce mot, voyez «Val d'Arno»,
-_Cours_ VIII; _Fors Clavigera_, lettres XLVI, 231, LXXVII, 137;--et
-Chaucer, _le Roman de la rose_ (1212). À côté de lui (le chevalier
-Arthur) «dansait dame Franchise». Les vers anglais sont cités et
-commentés dans le premier cours de _Ariadne Florentina_ (§ 26); je
-donne ici le français:
-
-«Après tous ceulx estait Franchise
-Que ne fut ne brune ne bise
-Ains fut comme la neige blanche
-_Courtoyse_> estait, _joyeuse_, et _franche_
-Le nez avait long et tretis
-Yeulx vers, riants; sourcils faitis,
-Les cheveulx eut très blons et longs
-Simple fut comme les coulons
-Le cœur eut doux et débonnaire.
-_Elle n'osait dire ni faire_
-_Nulle riens que faire ne deust_.»
-Et j'espère que mes lectrices ne confondront plus Franchise
-avec Liberté.
-(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 95: Leur première mauvaise exultation, en Alsace, avait été
-provoquée par les Romains eux-mêmes (ou du moins par Constantin dans
-sa jalousie de Julien) qui y avaient employé «présents et promesses,
-l'espoir du butin et la concession perpétuelle de tous les territoires
-qu'ils seraient capables de conquérir» (Gibbon, chap. IX, 3-208). Chez
-tout autre historien que Gibbon (qui n'a réellement aucune opinion
-arrêtée sur aucun caractère ni sur aucune question, mais s'en tient
-au truisme général que les pires hommes agissent quelquefois bien, et
-les meilleurs souvent mal, loue quand il a besoin d'arrondir une phrase
-et blâme quand il ne peut pas, sans cela, en terminer une autre),--nous
-aurions été surpris d'entendre dire de la nation «qui mérita, prit
-et garde le nom honorable d'hommes libres», que «ces voleurs
-indisciplinés traitaient comme leurs ennemis naturels tous les sujets
-de l'empire possédant une propriété qu'ils désiraient acquérir».
-La première campagne de Julien qui rejette les Francs et les Allemands
-au-delà du Rhin, mais accorde aux Francs Saliens, sous serment
-solennel, les territoires situés dans les Pays-Bas, sera retracée une
-autre fois.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 96: Il s'agit pourtant de Ronsard.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 97: «Encounters, en quartiers».]
-
-[Note 98: C'est, pour Ruskin, la caractéristique des mauvais écrivains
-Cf. «N'ayez jamais la pensée que Milton emploie ces épithètes pour
-remplir son vers, comme ferait un écrivain vide. Il a besoin de toutes,
-et de pas une de plus que celles-ci.» (_Sesame and Liles, of Kings
-Treasuries_, 21). Voir également plus loin.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 99: Allusion à l'Épître aux Éphésiens: «Ayez à vos reins la
-vérité pour ceinture» (Saint Paul, Épître aux Éphésiens, VI, 14).
-Saint Paul ne fait, d'ailleurs, ici, que reprendre une image d'Isaïe.
-«Et la justice sera la ceinture de ses reins» (Isaïe, XI, 5). Voir
-aussi saint Pierre: «Venez donc, ayant ceint les reins de votre
-esprit.» (Ier Épître, I, 13.)--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 100: Cf. Val d'Arno à propos d'une statue de la cathédrale de
-Chartres et d'une peinture de l'abbaye de Westminster: «À Chartres et
-à Westminster... le plus haut rang a pour signe distinctif la chevelure
-flottante, etc. Si vous ne savez pas lire ces symboles vous n'avez plus
-devant vous qu'une figure raide et sans intérêt» (Val d'Arno, VIII,
-212). Il y a là, d'ailleurs, bien d'autres choses que cela--et qu'on
-peut aimer sans savoir lire ces symboles--dans ces statues de Chartres.
-Et Ruskin l'a lui-même montré dans des pages admirables (_les Deux
-sentiers_, I, 33 et suivants) que j'ai citées plus loin, pages 260, 261
-et 262, en note.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 101: On entrera plus avant dans la pensée de cette phrase en la
-rapprochant de la fin du IIe chapitre des _Sept Lampes de
-l'architecture_ (_Lampe de vérité_, p. 139 de la traduction Elwall):
-«L'architecture du moyen âge s'écroula parce qu'elle avait perdu sa
-puissance et perdu toute force de résistance, en manquant à ses
-propres lois, en sacrifiant une seule vérité. Il nous est bon de nous
-le rappeler en foulant l'emplacement nu de ses fondations et en
-trébuchant sur ces pierres éparses. Ces squelettes brisés de murs
-troués où mugissent et murmurent nos brises de mer, les jonchant
-morceau par morceau et ossement par ossement, le long des mornes
-promontoires, sur lesquels jadis les maisons de la Prière tenaient lieu
-de phares,--ces voûtes grises et ces paisibles nefs sous lesquelles les
-brebis de nos vallées paissent et se reposent dans l'herbe qui a
-enseveli les autels--ces morceaux informes, qui ne sont point de la
-terre, qui bombent nos champs d'étranges talus émaillés, ou arrêtent
-le cours de nos torrents de pierres qui ne sont pas à eux, réclament
-de nous d'autres pensées que celles qui déploreraient la rage qui les
-dévasta ou la peur qui les délaissa. Ce ne fut ni le bandit, ni le
-fanatique, ni le blasphémateur qui mirent là le sceau à leur œuvre
-de destruction; guerre, courroux, terreur auraient pu se déchaîner et
-les puissantes murailles se seraient de nouveau dressées et les
-légères colonnes se seraient élancées de nouveau de dessous la main
-du destructeur. Mais elles ne pouvaient surgir des ruines de leur propre
-vérité violée.»--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 102: «Ne laissez pas le soleil se coucher sur votre colère»
-(saint Paul, Épître aux Éphésiens, IV, 26).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 103: Lire comme exemple l'article de M. Plinsoll sur les mines de
-charbon.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 104: Décapité en 1535, sur l'ordre de Henri VIII, pour avoir
-refusé de prêter le serment de suprématie.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 105: Dans tout ce portrait de Clovis se fait jour, chez Ruskin,
-une tendance à ne pas donner de la dureté une interprétation morale
-trop défavorable, tendance qui existe aussi, il me semble, chez Carlyle
-(voir dans Carlyle, _Cromwell_, etc.). En ceci, il y a, je crois, deux
-choses. D'abord, une sorte de don historique ou sociologique qui sait
-découvrir dans des actions en apparence identiques une intention morale
-différente, selon le temps et la civilisation, et apparenter les formes
-extrêmement diverses que revêt une même moralité ou immoralité à
-travers les âges. Ce don existe à un très haut degré chez des
-écrivains comme Ruskin, et plus encore chez George Eliot. Il existe
-aussi chez M. Tarde. Deuxièmement une sorte de goût de l'imagination
-assez naturel chez un lettré très bon pour la sauvagerie inculte. Ce
-goût se reconnait même parfois jusque dans les lettres de Ruskin, à
-une certaine affectation de dureté et de non-conformisme. Lire dans le
-livre de M. de la Sizeranne, page 61, la réponse de Ruskin à un
-révérend endetté: «Vous devriez mendier d'abord; je ne vous
-défendrais pas de voler si cela était nécessaire. Mais n'achetez pas
-de choses que vous ne puissiez payer. Et de toutes les espèces de
-débiteurs les gens pieux qui bâtissent des églises sont, à mon avis,
-les plus détestables fous. Et vous êtes, de tous, les plus absurdes,
-etc., etc.»--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 106: La légende s'empara plus tard de ce rapprochement et les
-murs d'Angoulême, après la bataille de Poitiers, passent pour être
-tombés aux sons des trompettes de Clovis. «Un miracle, dit Gibbon, qui
-peut être réduit à la supposition que quelque ingénieur clérical
-aura secrètement ruiné les fondations du rempart.» Je ne puis trop
-souvent mettre nos honnêtes lecteurs en garde contre l'habitude moderne
-de réduire toute histoire quelconque à la «supposition que», etc. La
-légende est, sans doute, l'expansion naturelle et fidèle d'une
-métaphore.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 107: Allusion, me dit Robert d'Humières, à ce proverbe anglais:
-«L'Ethiopien ne peut changer sa peau ni le léopard ses taches.»--(Note
-du Traducteur.)]
-
-[Note 108: Augustin Thierry, d'après la grammaire des langues
-germaniques de Grimm donnait: «Hlodo-wig célèbre guerrier, Hildebert,
-brillant dans les combats, Hlodo-mir chef célèbre».--Note du
-Traducteur.]
-
-[Note 109: Quand? car cette tradition, comme celle du vase, implique
-l'amitié de Clovis et de saint Rémi, et un singulier respect de la
-part du roi pour les chrétiens de Gaule, bien que lui-même ne fût pas
-encore converti.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 110: C'est une preuve curieuse de l'absence, chez les historiens
-médiocres, du plus léger sens de l'intérêt véritable de la chose
-qu'ils racontent, quelle qu'elle soit, que ni dans Gibbon, ni dans MM.
-Bussey et Gaspey, ni dans la savante _Histoire des Villes de France_, je
-ne puis trouver, dans les recherches les plus consciencieuses que me
-permet de faire ma matinée d'hiver, quelle ville était en ce temps la
-capitale de la Burgondie ou au moins dans laquelle de ses quatre
-capitales nominales--Dijon, Besançon, Genève et Vienne--fut élevée
-Clotilde. La probabilité me paraît en faveur de Vienne (appelée
-toujours par MM. B. et G. «Vienna» avec l'espoir de quel profit pour
-l'esprit de leurs lecteurs peu géographes, je ne puis le dire) surtout
-parce qu'on dit que la mère de Clotilde a été «jetée dans le Rhône
-avec une pierre au cou». L'auteur de l'introduction de la _Bourgogne_
-dans l'_Histoire des Villes_ est si impatient d'avoir à donner son
-petit coup de dent à ce qui peut, en quoi que ce soit, avoir rapport à
-la religion, qu'il oublie entièrement l'existence de la première reine
-de France, ne la nomme jamais, ni, comme tel, le lieu de sa naissance,
-mais fournit seulement à l'instruction des jeunes étudiants ce
-contingent bienfaisant que Gondebaud «plus politique que guerrier,
-trouva au milieu de ses controverses théologiques avec Avitus, évêque
-de _Vienne_, le temps de faire mourir ses trois frères et de recueillir
-leur héritage».
-
-Le seul grand fait que mes lecteurs auront tout avantage à se rappeler,
-c'est que la Bourgogne, en ce temps-là, par quelque roi ou tribu
-victorieuse que ses habitants puissent être soumis, comprend exactement
-la totalité de la Suisse française, et même allemande, jusque
-Vindonissa à l'est, la Reuss, de Vindonissa au Saint-Gothard, en
-passant par Lucerne, étant sa limite effective à l'est; qu'à l'ouest,
-il faut entendre par Bourgogne tout le Jura, et les plaines de la
-Saône, et qu'au sud elle comprenait toute la Savoie et le Dauphiné.
-Selon l'auteur de la Suisse historique, le messager de Clovis fut
-d'abord envoyé à Clotilde, déguisé en mendiant, tandis qu'elle
-distribuait des aumônes à la porte de Saint-Pierre à Genève, et
-c'est de Dijon qu'elle partit et s'enfuit, en France, poursuivie par les
-émissaires de son oncle.--(Note de l'Auteur).]
-
-[Note 111: Clovis et Théodoric.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 112: La basilique de Saint-Pierre et Saint-Paul. Voir l'abbé
-Vidieu, _Sainte Geneviève_, patronne de Paris.--(Note du Traducteur.)]
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-
-LE DOMPTEUR DE LIONS
-
-
-1. On a souvent proclamé dans ces derniers temps, comme une découverte
-toute nouvelle, que l'homme est un produit des circonstances, et on
-appelle avec insistance notre attention sur ce fait, dans l'espoir, si
-séduisant aux yeux de certaines personnes, de pouvoir résoudre en une
-succession de clapotements dans la boue ou de tourbillons de l'air, les
-circonstances responsables de sa création. Mais le fait plus important
-que sa nature ne dépend pas comme celle d'un moustique des brouillards
-d'un marais, ni comme celle d'une taupe des éboulements d'un terrier,
-mais a été dotée de sens pour discerner, et d'instinct pour adopter
-les conditions qui lui feront tirer de sa vie le meilleur parti possible
-est très nécessairement ignoré par les philosophes qui proposent à
-l'humanité, comme un bel accomplissement de ses destinées, une vie
-alimentée par le bavardage scientifique dans une cave éclairée par
-des étincelles électriques, chauffée par des conduites de vapeur, où
-le drainage est confié à des rivières enfouies, et que l'entremise de
-races moins instruites, et mieux approvisionnées, nourrit d'extrait de
-bœuf et de crocodile mis en pot[113].
-
-2. De ces conceptions chimiquement analytiques d'un Paradis dans les
-catacombes, qui n'est troublé dans ses vertus alcalines ou acides ni
-par la crainte de la Divinité, ni par l'espoir de la vie future, je ne
-sais jusqu'à quel point le lecteur moderne pourra consentir à
-s'abstraire quelque temps pour entendre parler d'hommes qui dans leurs
-jours les plus sombres et les moins sensés cherchèrent par leur labeur
-à faire du désert même le jardin du Seigneur et par leur amour à
-mériter la permission de vivre avec lui pour toujours.
-
-Et pourtant jusqu'ici ce n'est jamais que dans un tel travail et dans
-une telle espérance que l'homme a pu trouver le bonheur, le talent et
-la vertu; et même à la veille de la nouvelle loi et au seuil du
-Chanaan promis, riche en béatitudes de fer, de vapeur et de feu, il en
-est çà et là quelques-uns parmi nous qui dans un sentiment de piété
-filiale s'arrêteront pour jeter un regard en arrière vers cette
-solitude du Sinaï, où leurs pères adorèrent et moururent.
-
-3. Même en admettant pour le moment que les larges rues de Manchester,
-le district qui entoure immédiatement la Banque de Londres, la Bourse
-et les boulevards de Paris, fassent déjà partie du futur royaume du
-Ciel où la Terre sera tout Bourse et Boulevards, l'Univers dont nos
-pères nous entretiennent était divisé selon eux, comme vous le savez
-déjà, à la fois en zones climatériques, en races, en périodes
-historiques, et les circonstances dans lesquelles une créature humaine
-a été appelée à la vie devaient être considérées sous ces trois
-chefs: Sous quel climat est-il né? De quelle race? À quelle époque?
-
-Il ne saurait être autre chose que ce que ces conditions lui permettent
-d'être. C'est en se référant à celle-ci qu'il doit être
-entendu--compris, s'il est possible;--jugé--par notre amour
-d'abord--par notre pitié, s'il en a besoin, par notre humilité en fin
-de compte et toujours.
-
-4. Pour en arriver là il est évidemment nécessaire que nous ayons
-pour commencer des cartes véridiques du monde et pour finir des cartes
-véridiques de nos propres cœurs; et ni les unes ni les autres de ces
-cartes ne sont faciles à tracer en aucun temps et moins que jamais
-peut-être aujourd'hui où l'objet d'une carte est principalement
-d'indiquer les hôtels et les chemins de fer, et où des sept péchés
-mortels l'humilité est tenue pour le plus déplaisant et le plus
-méprisable.
-
-5. Ainsi au début de l'histoire d'Angleterre de Sir Edward Creasy vous
-trouvez une carte dont l'objet est de mettre en évidence les
-possessions de la nation britannique, et qui fait ressortir la conduite
-extrêmement sage et courtoise de M. Fox envers un Français de la suite
-de Napoléon, quand, «s'avançant vers un globe terrestre d'une
-dimension et d'une netteté peu communes et l'entourant de ses bras
-passés à la fois autour des océans et sur les Indes» il lui fît
-observer dans cette attitude impressionnante que «tant que les Anglais
-vivraient, ils s'étendraient sur le monde entier et l'enserreraient
-dans le cercle de leur puissance».
-
-6. Enflammé par l'enthousiasme de M. Fox, Sir Edward qui, à cette
-exception près, se fait rarement remarquer par sa fougue, nous dit
-alors «que notre home insulaire est la demeure favorite de la liberté,
-de la domination et de la gloire».
-
-Il ne se donne pas à lui-même ni à ses lecteurs l'ennui de se
-demander combien de temps les nations assujetties par le peuple libre
-que nous sommes et de l'opprobre desquelles est faite notre gloire,
-pourront trouver leur satisfaction dans cet arrangement du globe et de
-ses affaires; ou même si dès à présent la méthode qu'il emploie
-dans le tracé des cartes, ne peut pas suffit à les convaincre de la
-situation avilisante qu'elles y occupent.
-
-Car la carte, étant dessinée d'après le système de projection de
-Mercator, se trouve représenter les possessions britanniques en
-Amérique comme ayant deux fois la dimension des États-Unis et comme
-considérablement plus grandes que toute l'Amérique du Sud ensemble,
-tandis que le cramoisi éclatant dont toute notre propriété foncière
-est teinte ne peut que graver profondément dans l'esprit de l'innocent
-lecteur l'impression d'un flux universel de liberté et de gloire
-s'élançant à travers tous ces champs et de tous ces espaces.
-
-Aussi est-il peu probable qu'il aille chicaner sur des résultats aussi
-merveilleux et chercher à s'instruire sur la nature et le degré de
-perfection du gouvernement que nous exerçons dans tel lieu ou dans tel
-autre, par exemple en Irlande, aux Hébrides ou au Cap.
-
-7. Dans le chapitre qui termine le premier volume des _Lois de Fiesole_,
-j'ai posé les principes mathématiques du tracé exact des
-cartes,--principes que pour beaucoup de raisons il est bon que mes
-jeunes lecteurs apprennent et dont le plus important est que vous ne
-pouvez pas rendre plane l'écorce d'une orange sans l'ouvrir et que vous
-ne devez pas, si vous dessinez des pays sur l'écorce non entamée, les
-étendre ensuite pour remplir les vides.
-
-L'orgueil britannique qui ne se refuse pas le luxe de Walter Scott et de
-Shakespeare à un penny, pourra assurément dans sa grandeur future se
-rendre possesseur d'univers à un penny pirouettant convenablement sur
-leur axe. Je peux donc supposer que mes lecteurs pourront suivre sur une
-sphère pendant que je parlerai du globe terrestre; et sur un tracé
-convenablement réduit de ses surfaces pendant que je parlerai d'un
-pays.
-
-8. Si le lecteur peut les avoir maintenant sous les yeux ou au moins
-recourir à une carte bien dessinée des deux hémisphères avec des
-méridiens convergents, je le prierai d'abord de remarquer que, bien que
-l'ancienne division du monde en quatre quartiers soit à peu près
-effacée aujourd'hui par l'émigration et le câble transatlantique,
-pourtant la grande question qui domine l'histoire du globe n'est pas de
-savoir comment il est divisé ici et là, au gré des rentrants et des
-saillies de terre et de mer mais comment il est divisé en zones de
-latitude par les lois irrésistibles de la lumière et de l'air. Il n'y
-a souvent qu'un intérêt très secondaire à savoir si un homme est
-Américain ou Africain, Européen ou Asiatique; mais c'est un point d'un
-intérêt extrême et décisif de savoir s'il est Brésilien ou Patagon,
-Japonais ou Samoyède.
-
-9. Au cours du dernier chapitre j'ai demandé au lecteur de bien retenir
-la conception de la grande division climatérique qui séparait les
-races errantes de Norvège et de Sibérie des nations tranquillement
-sédentaires de Bretagne, de Gaule, de Germanie et de Dacie.
-
-Fixez maintenant cette division dans votre esprit d'une manière
-définitive en dessinant même grossièrement le cours de deux fleuves,
-auxquels habituellement pensent peu les géographes, mais qui sont d'une
-indicible importance dans l'histoire de l'humanité, la Vistule et le
-Dniester.
-
-10. Ils prennent leur source à trente milles l'un de l'autre[114] et
-chacun coule, ses trois cents milles (sans compter les détours)--la
-Vistule au nord-ouest, le Dniester au sud-est; les deux ensemble coupent
-l'Europe au cou pour ainsi dire et séparent, pour examiner la chose
-d'une manière plus profonde, l'Europe proprement dite (celle même
-d'Europe et de Jupiter) le petit fragment éducable, civilisable, et
-d'une mentalité plus ou moins raisonnable du globe,--du grand désert
-moscovite, tant Cis-Ouralien que Trans-Ouralien; l'espace chaotique que
-nous ne pouvons concevoir, occupé depuis des temps indéterminés et
-sans histoire par des Scythes, des Tartares, des Huns, des Cosaques, des
-Ours, des Hermines et des Mammouths, avec une épaisseur variable de
-peau, un engourdissement variable du cerveau et des souffrances diverses
-selon qu'ils étaient sédentaires ou errants. Aucune histoire valant la
-peine d'être retracée ne s'y rattache; car la force de la Scandinavie
-n'a jamais cherché son issue par l'isthme de Finlande, mais a toujours
-navigué à grand renfort de barques et de rames à travers la Baltique
-ou en descendant la côte rocheuse ouest; et la pression des glaces
-sibériennes et russes amène simplement les races réellement
-mémorables à un plus haut degré de concentration, et les pétrit en
-masses exploratrices rendues par la nécessité plus farouches.
-
-Mais par ces masses exploratrices, de vraie naissance européenne, notre
-propre histoire fut façonnée pour toujours; et par conséquent, ces
-deux fleuves frontière et barrière devront être marqués sur votre
-carte avec une clarté extrême: la Vistule, avec Varsovie à cheval sur
-elle à la moitié de son cours, qui se jette, dans la Baltique, le
-Dniester, dans l'Euxin, le cours de chacun d'eux mesurant en ligne
-droite une distance égale à celle d'Édimbourg à Londres. Et si on
-tient compte des méandres[115], la Vistule, 600 milles, le Dniester,
-500[116]; mis bout à bout ils forment un fossé de 1.000 milles entre
-l'Europe et le désert, allant de Dantzick à Odessa.
-
-11. Votre Europe ainsi enfermée par ce fossé dans un espace clair et
-distinct, vous aurez ensuite à fixer les frontières qui séparent les
-quatre contrées gothiques, la Bretagne, la Gaule, la Germanie et la
-Dacie, des quatre contrées classiques, l'Espagne, l'Italie, la Grèce,
-la Lydie. Il n'y a généralement pas d'autre terme opposé à gothique
-que classique; je l'emploie volontiers par amour des divisions pratiques
-et de la clarté, bien que sa signification précise doive rester pour
-quelque temps encore indéterminée. Mettez bien seulement la
-géographie dans votre tête et la nomenclature se placera à son heure.
-
-12. En gros, vous avez la mer entre la Bretagne et l'Espagne, les
-Pyrénées entre la Gaule et l'Espagne, les Alpes entre la Germanie et
-l'Italie, le Danube entre la Dacie et la Grèce. Vous devez considérer
-tout ce qui est au sud du Danube comme Grec, diversement influencé par
-Athènes d'un côté et Byzance de l'autre; puis de l'autre côté de la
-mer Égée, vous avez la vaste contrée absurdement appelée Asie
-Mineure (car nous pourrions tout aussi bien appeler la Grèce, l'Europe
-Mineure, ou la Cornouailles, l'Angleterre Mineure), mais dont il faut se
-souvenir comme étant la «Lydie» la contrée qui éveille la passion
-et tente par la richesse, qui enseigna aux Lydiens la mesure en musique
-et adoucit le langage grec sur les confins de l'Ionie, qui a donné à
-l'histoire ancienne tout ce qui se rattache à Troie, et à l'histoire
-chrétienne, la grandeur et le déclin des sept Églises[117].
-
-13. Placés au sud en face de ces quatre pays, mais séparés d'eux par
-la mer ou le désert, il y en a quatre autres, dont il est aussi facile
-de se souvenir--le Maroc, la Libye, l'Égypte et l'Arabie.
-
-Le Maroc consiste essentiellement dans la chaîne de l'Atlas, et dans
-les côtes qui en dépendent; le plus simple est de vous le rappeler
-comme comprenant le Maroc moderne et l'Algérie, avec, comme
-dépendance, le groupe des îles Canaries.
-
-La Lybie, de même, comprendra la Tunisie moderne, Tripoli: vous la
-ferez commencer à l'ouest avec Hippone, la ville de saint Augustin; sa
-côte colonisée par Tyr et par la Grèce, la partage en deux districts,
-celui de Carthage et celui de Cyrène. L'Égypte, le pays du fleuve, et
-l'Arabie, le pays sans fleuve, resteront dans votre esprit comme les
-deux grands foyers méridionaux de religion non chrétienne.
-
-14. Vous avez ainsi, faciles à se rappeler clairement, douze contrées
-à jamais distinctes de par les lois naturelles, et formant trois zones
-du nord au sud, toutes saines et habitées, mais les races de l'extrême
-nord habituées à supporter le froid, celles de la zone centrale
-rendues plus parfaites par la jouissance d'un soleil semblable l'été
-et l'hiver, celles de la zone sud entraînées à supporter la chaleur.
-En faisant maintenant un tableau de leurs noms:
-
-
-Bretagne Gaule Germanie Dacie
-
-Espagne Italie Grèce Lydie
-
-Maroc Lybie Égypte Arabie
-
-
-vous aurez sous la forme la plus simple la carte du théâtre de tout ce
-qui, dans l'histoire profane, est utile à connaître.
-
-Puis finalement vous avez à connaître parfaitement en tant qu'elle a
-été pour tous ces pays la source d'une inspiration que toutes les
-âmes qui en ont été douées ont tenue pour un pouvoir sacré et
-surnaturel, la petite région montagneuse de la Terre Sainte, avec la
-Philistie et la Syrie sur ses flancs, toutes deux les puissances du
-châtiment, mais la Syrie étant elle-même au début l'origine de la
-race élue: «Mon père fut un Syrien prêt à périr[118]» et la
-Syrienne Rachel devant toujours être regardée comme la véritable
-mère d'Israël.
-
-15. Et rappelez-vous dans toute étude future des rapports de ces
-contrées entre elles, que vous ne devez jamais permettre à votre
-esprit de se préoccuper des variations accidentelles d'une
-délimitation politique. Peu importe, qui gouverne un pays, peu importe
-le nom qu'on lui donne officiellement ou ses frontières
-conventionnelles, des barrières et des portes éternelles y sont
-placées par les montagnes et les mers, et les nuages et les étoiles
-les courbent sous le joug de lois éternelles. Le peuple qui y est né
-est son peuple, fût-il mille et mille fois conquis, exilé ou captif.
-L'étranger ne peut pas être son roi, l'envahisseur son maître et,
-bien que des lois justes, qu'elles soient instituées par les peuples ou
-par ceux qui les ont conquis, aient toujours la vertu et la puissance
-qui sont l'apanage de la justice, rien ne peut assurer à aucune race,
-ni à aucune classe d'hommes de bienfaits durables que la flamme qui est
-dans leur propre cœur, allumée par l'amour du pays natal.
-
-16. Naturellement, en disant que l'envahisseur d'un pays ne pourra
-jamais le posséder, je parle seulement d'invasions telles que celles
-des Vandales en Libye ou telle que le nôtre aux Indes; là où la race
-conquérante ne peut pas devenir un habitant permanent. Vous ne pourrez
-pas appeler la Libye Vandalie, ou l'Inde Angleterre, parce que ces pays
-sont temporairement sous la loi des Vandales et des Anglais, pas plus
-que vous ne pourrez appeler l'Italie sous les Ostrogoths, Gothie, ou
-l'Angleterre sous Canut, Danemark. Le caractère national se modifie
-lorsque l'invasion ou la corruption viennent l'affaiblir, mais si jamais
-il vient à reprendre son éclat dans une vie nouvelle il faut que cette
-vie soit façonnée par la terre et le ciel du pays lui-même. Des douze
-noms de pays donnés à présent dans leur ordre, nous en verrons
-changer un seul, en avançant dans notre histoire; la Gaule deviendra
-exactement la France lorsque les Francs viendront l'habiter pour
-toujours. Les onze autres noms primitifs nous serviront jusqu'à la fin.
-
-17. Un moment de patience encore pour jeter un coup d'œil vers
-l'Extrême-Orient, et nous aurons établi les bases de toute la
-géographie qui nous est nécessaire. De même que les royaumes du nord
-sont séparés du désert scythe par la Vistule, ceux du sud sont
-séparés des dynasties «Orientales» proprement dites par l'Euphrate,
-qui «plongeant pendant une partie de son cours dans le Golfe Persique
-va des rives du Béloutchistan et de l'Oman aux montagnes d'Arménie, et
-forme une immense cheminée d'air chaud dont la base» (ou ouverture)
-«est sur les tropiques tandis que son extrémité atteint le 37e degré
-de latitude nord.
-
-«C'est pour cela que le Simoun lui-même (le spécifique et gazeux
-Simoun) rend à l'occasion visite à Mossoul et à Djezirat Omer,
-pendant que le baromètre à Bagdad atteint en été une hauteur capable
-d'ébranler la foi d'un vieil Indien lui-même[119].»
-
-18. Cette vallée dans les anciens jours formait le royaume d'Assyrie
-comme la vallée du Nil formait celui d'Égypte. Nous n'avons pas dans
-cette étude à nous occuper de son peuple qui ne fut vis-à-vis des
-juifs rien qu'ennemi, la nation même de la captivité, inexorable comme
-l'argile de ses murailles, ou la pierre de ses statues; et après la
-naissance du Christ, la marécageuse vallée n'est plus qu'un champ de
-bataille entre l'Ouest et l'Est. Au delà du grand fleuve, la Perse,
-l'Inde et la Chine forment «l'Orient Méridional». La Perse doit être
-exactement conçue comme le pays qui s'étend du Golfe Persique aux
-chaînes de montagnes qui dominent et alimentent l'Indus, elle est la
-vraie puissance de vie de l'Orient aux jours de Marathon, mais n'a eu
-d'influence sur l'histoire chrétienne que par l'intermédiaire de
-l'Arabie; quant aux tribus asiatiques du nord, Modes, Bactres, Parthes
-et Scythes, devenus plus tard les Turcs et les Tartares, nous n'avons
-pas à nous en préoccuper avant le jour où ils viennent nous envahir
-chez nous, dans notre propre territoire historique.
-
-19. Employant les termes «gothique» et «classique» pour séparer
-simplement des zones septentrionales et centrales notre propre
-territoire, nous pouvons avec tout autant de justice nous servir du mot
-arabe[120] pour toute la zone du sud. L'influence de l'Égypte
-disparaît peu après le IVe siècle, tandis que celle de l'Arabie,
-puissante dès le début, grandit au VIe siècle sous la forme d'un
-empire dont nous n'avons pas encore vu la fin[121]. Et vous pourrez
-apprécier de la manière la plus juste le principe religieux sur lequel
-est édifié cet empire en vous souvenant que, tandis que les Juifs
-prononçaient eux-mêmes la déchéance de leur pouvoir prophétique en
-exerçant la profession de l'usure sur toute la terre, les Arabes
-revenaient à la simplicité de la prophétie, telle qu'elle était à
-ses commencements auprès du puits d'Agar[122] et ne sont pas d'ailleurs
-des adversaires du Christianisme, mais seulement des fautes ou des
-folies des chrétiens. Ils gardent encore leur foi en un seul Dieu,
-celui qui parla à Abraham[123] leur père, et sont dans cette
-simplicité, bien plus véritablement ses enfants que les chrétiens de
-nom, qui vécurent et vivent seulement pour discuter dans des conciles
-vociférants ou dans un schisme furieux les rapports du Père, du Fils
-et du Saint-Esprit.
-
-20. Comptant sur mon lecteur pour bien retenir désormais, et sans faire
-de confusion, la notion des trois zones, Gothique, Classique et Arabe,
-chacune divisée en quatre pays clairement reconnaissables à travers
-tous les âges de l'histoire ancienne ou moderne, je dois lui simplifier
-une autre notion encore, celle de l'_Empire_ Romain (Voyez la note du
-dernier paragraphe), au point de vue où il a à s'en occuper. Son
-extension nominale, ses conquêtes temporaires ou ses vices internes
-n'ont pour ainsi dire pas d'importance historique; seul, l'empire réel
-correspond à quelque chose de vrai, est un exemple de loi juste, de
-discipline militaire, d'art manuel, donné à des races indisciplinées,
-et comme une traduction de la pensée grecque en un système plus
-concentré et plus assimilable à elles. La zone classique, du
-commencement à la fin de son règne effectif, repose sur ces deux
-éléments: l'imagination grecque avec la règle romaine; et les
-divisions ou les dislocations des IIIe et IVe siècles ne font que
-laisser paraître d'une manière toute naturelle leurs différences,
-quand le système politique qui les dissimulait fut mis à l'épreuve
-par le christianisme.
-
-Les historiens semblent ordinairement aussi avoir presque entièrement
-perdu de vue que dans les guerres des derniers Romains avec les Goths,
-les grands capitaines goths étaient tous chrétiens; et que la forme
-vigoureuse et naïve que la foi naissante prenait dans leurs esprits est
-un sujet d'étude plus important à approfondir que les guerres
-inévitables qui suivirent la retraite de Dioclétien, ou que les
-schismes confus et les crimes de la cour lascive de Constantin.
-
-Je suis forcé cependant de noter les conditions dans lesquelles les
-derniers partages arbitraires de l'empire eurent lieu afin qu'ils
-éclaircissent pour vous au lieu de l'embrouiller, l'ordre des nations
-que je voudrais fixer dans votre mémoire.
-
-21. Au milieu du IVe siècle vous avez politiquement ce que Gibbon
-appelle «la division finale des empires d'Orient et d'Occident». Ceci
-signifie surtout que l'empereur Valentinien, cédant, non sans
-hésitation, à ce sentiment qui dominait alors dans les légions, que
-l'empire était trop vaste pour rester dans les mains d'un seul, prend
-son frère comme collègue, et partage, non pas à proprement parler
-leur autorité, mais leur attention, entre l'Orient et l'Occident.
-
-À son frère Valens il assigne l'extrêmement vague «Préfecture de
-l'Est, du Danube inférieur aux confins de la Perse», pendant qu'il
-réserve à son propre gouvernement immédiat les «préfectures
-toujours en guerre d'Illyrie, d'Italie et de Gaule, depuis l'extrémité
-de la Grèce jusqu'au rempart calédonien et du rempart de Calédonie au
-pied du mont Atlas.» Ceci veut dire, en prose moins poétiquement
-rythmée (Gibbon eût mieux fait de mettre tout de suite son histoire en
-hexamètres), que Valentinien garde sous sa propre surveillance toute
-l'Europe et l'Afrique romaine et laisse la Lydie et le Caucase à son
-frère. La Lydie et le Caucase ne formèrent jamais et ne pouvaient pas
-former un empire d'Orient, c'étaient simplement des sortes de colonies,
-utiles pour l'impôt en temps de paix, dangereuses par le nombre en
-temps de guerre. Il n'y eut jamais du VIIe siècle avant au VIIe siècle
-après Jésus-Christ qu'un seul empire romain[124], expression du
-pouvoir sur l'humanité d'hommes tels que Cincinnatus[125] ou Agricola;
-il expire quand leur race et leur caractère expirent; son extension
-nominale, son éclata un moment quelconque, n'est rien de plus que le
-reflet plus ou moins lointain sur les nuages de flammes s'élevant d'un
-autel où leur aliment était de nobles âmes. Il n'y a aucune date
-véritable de son partage, il n'y en a pas de sa destruction. Que le
-Dacien Probus ou le Norique Odoacre soit sur le trône, la force de son
-principe vivant est seule à considérer, demeurant dans les arts, dans
-les lois, dans les habitudes de la pensée, régnant encore en Europe
-jusqu'au XIIe siècle; régnant encore aujourd'hui comme langue et comme
-exemple sur tous les hommes cultivés.
-
-22. Mais, pour le partage nominal fait par Valentinien, remarquons la
-définition que donne Gibbon (je suppose que c'est la sienne et non
-celle de l'empereur) de l'empire romain d'Europe en «Illyrie, Italie et
-Gaule». Je vous ai dit déjà que vous devez tenir tout ce qui est au
-sud du Danube pour grec. Les deux principales régions situées
-immédiatement au sud du fleuve sont la Mœsie inférieure et
-supérieure formées de la pente des montagnes Thraces au nord jusqu'au
-fleuve, avec les plaines qui les séparent du fleuve. Vous devrez faire
-attention à cette région à cause de l'importance qu'elle a eue en
-formant l'alphabet mœso-gothique dans lequel «le grec est de beaucoup
-l'élément principal[126]», fournissant seize lettres sur
-vingt-quatre. L'invasion gothique sous le règne de Valens est la
-première qui établisse une nation teutonne en deçà de la frontière
-de l'empire; mais elle ne fait par là que venir se placer plus
-immédiatement sous son influence spirituelle. Son évêque, Ulphilas,
-adopte cet alphabet mœsien, aux deux tiers grec, pour sa traduction de
-la Bible, et cette traduction le répand partout et assure sa durée
-jusqu'à l'extinction ou l'absorption de la race gothique.
-
-23. Au sud des montagnes thraces, vous avez la Thrace elle-même et les
-pays confusément appelés Dalmatie et Illyrie, bordant l'Adriatique, et
-allant à l'intérieur des terres dans la direction de l'est, jusqu'aux
-montagnes qui servent de ligne de partage des eaux. Je n'ai jamais pu me
-former par moi-même une notion très claire de ce qu'étaient, à
-aucune époque déterminée, les peuples de ces régions; mais ils
-peuvent tous être considérés en masse comme des Grecs au nord, plus
-ou moins de sang et de dialecte grec suivant le degré de leur
-proximité avec la Grèce proprement dite; bien que ne partageant pas sa
-philosophie et ne se soumettant pas à sa discipline. Mais il est en tous
-cas bien plus exact de parler en bloc de toutes ces régions
-illyriennes, mœsiennes et macédoniennes, comme étant toutes grecques,
-que de parler avec Gibbon ou Valentinien de la Grèce et de la
-Macédoine comme étant toutes illyriennes[127].
-
-24. Dans la même généralisation impériale ou poétique nous trouvons
-l'Angleterre réunie à la France sous le terme de Gaule et limitée par
-«le rempart calédonien». Tandis que, dans nos propres divisions, la
-Calédonie, l'Hibernie et le pays de Galles sont dès le début
-considérées comme des parties essentielles de la Bretagne[128] et leur
-lien avec le continent conçu comme formé par l'établissement des
-Bretons en Bretagne et pas du tout par l'influence romaine au-delà de
-l'Humber.
-
-25. Ainsi, repassant encore une fois l'ordre de nos contrées et
-remarquant seulement que les Iles Britanniques bien que situées pour la
-plupart, si on regarde les degrés, très au nord de tout le reste de la
-zone nord, sont placées par l'influence du Gulf Stream sous le même
-climat, vous avez, à l'époque où commence notre histoire de la
-chrétienté, la zone gothique pas encore convertie, et n'ayant même
-encore jamais entendu parler de la foi nouvelle. Vous avez la zone
-classique qui en a connaissance à des degrés divers et de plus en
-plus, la discutant et s'efforçant de l'éteindre, et votre zone arabe,
-qui en est le foyer et le soutien, enveloppant la Terre Sainte de la
-chaleur de ses propres ailes et chérissant (cendres du Phénix[129] qui
-s'est consumé pour toute la terre) l'espoir de la Résurrection[130].
-
-26. Ce qu'eût été le cours, ou même le sort, du Christianisme, s'il
-n'avait été prêché qu'oralement, au lieu d'être soutenu par sa
-littérature poétique, pourrait être l'objet de spéculations
-profondément instructives,--si le devoir d'un historien était de
-réfléchir au lieu de raconter. La puissance de la foi chrétienne fut
-toujours fondée en effet sur les prophéties écrites et les récits de
-la Bible; et sur les interprétations que les grands ordres monastiques
-donnèrent de leur signification beaucoup plus par leur exemple que par
-leurs préceptes. La poésie et l'histoire des Testaments Syriens furent
-fournies à l'Église latine par saint Jérôme pendant que la vertu et
-l'efficacité de la vie monastique sont résumées dans la règle de
-saint Benoît. Comprendre la relation de l'œuvre accomplie par ces deux
-hommes avec l'organisation générale de l'Église, est de première
-nécessité pour l'intelligence de la suite de son histoire.
-
-Dans son chapitre XXXVII, Gibbon prétend nous donner un aperçu de
-l'«Institution de la vie monastique» au IIIe siècle. Mais la vie
-monastique a été instituée quelque peu plus tôt et par beaucoup de
-prophètes et de rois. Par Jacob quand il prit la pierre pour
-oreiller[131]; par Moïse quand il se détourna pour contempler le
-buisson ardent[132]; par David avant qu'il eût laissé «ce petit
-troupeau de brebis dans le désert[133]» et par le prophète qui «fut
-dans les déserts jusqu'au moment de paraître devant Israël[134]».
-Nous en voyons la première «institution» pour l'Europe sous Numa,
-dans ses vierges vestales et son collège des Augures, fondés sur la
-conception d'origine étrusque et devenue romaine d'une vie pure
-consacrée au service de Dieu et d'une sagesse pratique conduite par
-lui[135].
-
-La forme que l'esprit monastique prit plus tard tint beaucoup plus à la
-corruption du monde dont il était forcé de s'écarter, soit dans
-l'indignation, soit par épouvante, qu'à un changement amené par le
-christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains.
-
-27. «L'Égypte» (M. Gibbon commence ainsi à nous rendre compte de la
-nouvelle institution!), «la mère féconde de la superstition, fournit
-le premier exemple de la vie monastique.» L'Égypte eut ses
-superstitions comme les autres pays; mais elle fut si peu la mère de la
-superstition qu'on peut dire que la foi d'aucun peuple--entre les races
-imaginatives du monde entier--ne connut peut-être aussi peu le
-prosélytisme que la sienne. Elle ne prévalut pas même sur le plus
-proche de ses voisins pour lui faire adorer avec elle des chats et des
-cobras; et je suis seul, à ce que je crois, parmi les écrivains
-récents à conserver l'opinion d'Hérodote[136] sur l'influence qu'elle
-a exercée sur la théologie archaïque de la Grèce. Mais cette
-influence, si influence il y eut, consista seulement à en ébaucher la
-forme et non à lui donner des rites; de sorte que dans aucun cas et
-pour aucun pays, l'Égypte ne fut la mère de la superstition: tandis
-que sans discussion possible, elle fut pour tous les peuples, et pour
-toujours, la mère de la géométrie, de l'astronomie, de l'architecture
-et de la chevalerie. Elle fut pour les éléments matériels et
-techniques maîtresse de littérature, enseignant à des auteurs qui
-auparavant ne pouvaient qu'écorcher, la cire et le bois, à fabriquer
-le papier et à graver le porphyre. Elle fut la première à exposer la
-loi du Jugement du Péché après la Mort. Elle fut l'Éducatrice de
-Moïse; et l'Hôtesse du Christ.
-
-28. Il est à la fois probable et naturel que dans un tel pays les
-disciples de toute nouvelle doctrine spirituelle l'amenèrent à une
-perfection qu'elle n'eût pas atteinte parmi les guerriers illettrés ou
-dans les solitudes tourmentées par les tempêtes du Nord. Ce serait
-pourtant une erreur absurde que d'attribuer à l'ardeur isolée du
-monachisme égyptien la puissance future de la fraternité des
-cloîtres. Les anachorètes des trois premiers siècles s'évanouissent
-comme les spectres de la fièvre, lorsque les lois rationnelles,
-miséricordieuses et laborieuses des sociétés chrétiennes sont
-établies; et les récompenses clairement reconnaissables de la solitude
-céleste sont accordées à ceux-là seulement qui cherchent le désert
-pour sa rédemption[137].
-
-29. «La récompense clairement reconnaissable», je le répète et avec
-une énergie voulue. Aucun homme ne possède d'équivalent pour
-apprécier, encore moins pour juger d'une manière certaine, jusqu'à ce
-qu'il ait eu le courage de l'essayer lui-même, les résultats d'une vie
-de renoncement sincère; mais je ne crois pas qu'aucune personne
-raisonnable voulût ou osât nier les avantages à la fois de corps et
-d'esprit qu'elle a ressentis durant les périodes où elle a été
-accidentellement privée de luxe, ou exposée au danger. L'extrême
-vanité de l'Anglais moderne qui fait de lui-même un Stylite momentané
-sur la pointe d'un Horn[138] ou d'une Aiguille et sa confession
-occasionnelle du charme de la solitude dans les rochers, dont il modifie
-néanmoins l'âpreté en ayant son journal dans sa poche et à la
-prolongation de laquelle il échappe avec reconnaissance grâce a la
-plus prochaine table d'hôte, devrait nous rendre moins dédaigneux de
-l'orgueil, et plus compréhensifs de l'état d'âme dans lequel les
-anachorètes des montagnes d'Arabie et de Palestine se condamnaient à
-une vie de retraite et de souffrance sans autre réconfort que des
-visions surnaturelles ou l'espoir céleste. Que des formes pathologiques
-de l'état mental soient la conséquence nécessaire d'émotions
-excessives et toutes subjectives, quelles que soient d'ailleurs ces
-émotions, revient à l'esprit quand on lit les légendes du désert;
-mais ni les médecins ni les moralistes n'ont encore essayé de
-distinguer les états morbides de l'intelligence[139] où vient finir un
-noble enthousiasme de ceux qui sont les châtiments de l'ambition, de
-l'avarice ou de la débauche.
-
-30. Laissant de côté pour le moment toute question de cette nature,
-mes jeunes lecteurs doivent retenir en somme, ce fait que durant tout le
-IVe siècle, des multitudes d'hommes dévoués ont mené des vies de
-pauvreté et de misère extrême pour s'efforcer d'arriver à une
-connaissance plus intime de l'Être et de la Volonté de Dieu. Nous
-n'avons aucune lumière qui nous permette de savoir utilement ni ce
-qu'ils souffrirent ni ce qu'ils apprirent. Nous ne pouvons pas
-apprécier l'influence édifiante ou réprobatrice de leurs exemples sur
-le monde chrétien moins zélé; et Dieu seul sait jusqu'où leurs
-prières furent entendues ou leurs personnes agréées. Nous pouvons
-seulement constater avec respect que dans leur grand nombre pas un seul
-ne semble s'être repenti d'avoir choisi cette sorte d'existence, aucun
-n'a péri par mélancolie ou suicide; les souffrances auxquelles ils se
-condamnèrent eux-mêmes, ils ne se les infligèrent jamais dans
-l'espoir d'abréger les vies qu'elles rendent amères ou qu'elles
-purifient; et les heures de rêve ou de méditation sur la montagne ou
-dans la grotte paraissent rarement s'être traînées pour eux aussi
-lourdement que celles que, sans vision ni réflexion, nous passons
-nous-mêmes sur le quai et sous le tunnel.
-
-31. Mais quelque jugement qu'on doive porter après un dernier et
-consciencieux examen, sur les folies ou les vertus de la vie
-d'anachorète, nous serions injustes envers Jérôme si nous le
-regardions comme son introducteur dans l'Ouest de l'Europe. Il l'a
-traversée lui-même comme une phase de la discipline spirituelle; mais
-il représente dans sa nature entière et dans son œuvre finale, non
-pas l'inactivité chagrine de l'Ermite, mais le labeur ardent d'un
-maître et d'un pasteur bienfaisants. Son cœur est dans une continuelle
-ferveur d'admiration ou d'espérance--restant jusqu'à la fin non
-seulement aussi impétueux que celui d'un enfant mais aussi affectueux;
-et les contradictions du point de vue protestant qui ont dénaturé ou
-dissimulé son caractère se reconnaîtront dans un obscur portrait de
-sa réelle personnalité lorsque nous arriverons a comprendre la
-simplicité de sa foi, et sympathiser un peu avec la charité ardente
-qui peut si facilement être froissée jusqu'à l'indignation et n'est
-jamais contenue par le calcul.
-
-32. Le peu de confiance que doivent nous inspirer les éditions modernes
-dans lesquelles nous le lisons peut se démontrer en comparant les deux
-passages dans lesquels Milman a exposé d'une façon entièrement
-différente les principes dirigeants de sa conduite politique.
-«Jérôme commence (!) et finit sa carrière en moine de Palestine; il
-n'arriva, _il n'aspira_ à aucune dignité dans l'Église. Bien
-qu'ordonné prêtre contre son gré, il échappa à la dignité
-épiscopale qui fut imposée aux prêtres les plus distingués de son
-temps.» (_Histoire du Christianisme_, Liv. III).
-
-«Jérôme chérissait en secret l'espérance si même ce n'était pas
-l'objet avoué de son ambition, de succéder à Damas comme évêque de
-Rome. Le refus qui fut opposé à l'aspirant si singulièrement impropre
-à cette situation par ses passions violentes, sa façon insolente de
-traiter ses adversaires, son manque absolu d'empire sur soi-même, sa
-faculté presque sans rivale d'éveiller la haine, doit-il être
-attribué à la sagesse instinctive et avisée de Rome? (_Histoire du
-Christianisme Latin_, Liv. I, chap. II.)
-
-33. Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent de la
-«sagesse avisée» de l'esprit protestant clérical, qu'il suppose
-instinctivement que le désir du pouvoir et d'une situation n'est pas
-seulement universel dans le clergé, mais est toujours purement
-égoïste dans ses motifs. L'idée qu'il soit possible de rechercher
-l'influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se présente
-pas une fois dans les pages d'un seul historien ecclésiastique
-d'époque récente. Dans nos études des temps passés nous mettrons
-tranquillement hors de cause, avec la permission des lecteurs, tous les
-récits des «espérances chéries en secret» et nous donnerons fort
-peu d'attention aux raisons de la conduite des hommes du moyen âge qui
-paraissent logiques aux rationalistes, et probables aux
-politiciens[140]. Nous nous occuperons seulement de ce que ces
-singuliers et fantastiques chrétiens du passé dirent d'audible et
-firent de certain.
-
-La vie de Jérôme ne commence en aucune façon comme celle d'un moine
-de Palestine; Dean Milman ne nous a pas expliqué comment celle d'aucun
-homme le pourrait; mais l'enfance de Jérôme en tout cas fut tout autre
-que recluse, ou précocement religieuse. Il était né de riches parents
-vivant de leur propre bien; c'est peut-être le nom de sa ville natale
-au nord de l'Illyrie (Stridon) qui s'est adouci aujourd'hui en Strigi,
-près d'Aquileja[141]. En tout cas c'était sous le climat vénitien et
-en vue des Alpes et de la mer. Il avait un frère et une sœur, un bon
-grand-père, un précepteur désagréable, et était encore un jeune
-homme faisant ses études de grammaire à la mort de Julien en 363.
-
-Un jeune homme de dix-huit ans qui avait été bien commencé dans tous
-les établissements d'études classiques, mais très loin d'être un
-moine, pas encore un chrétien ni même disposé du tout à remplir les
-charges trop sévères pour lui de la vie romaine elle-même! et
-contemplant sans aversion les splendeurs mondaines ou sacrées qui
-brillaient à ses yeux durant les années de collège qu'il passait dans
-la capitale.
-
-Car «le prestige et la majesté du paganisme étaient encore
-concentrés à Rome, les divinités de l'ancienne foi trouvaient leur
-dernier refuge dans la capitale de l'Empire. Pour un étranger Rome
-offrait encore l'aspect d'une cité païenne. Elle renfermait 132
-temples et 180 plus petites chapelles ou autels encore consacrés à
-leur Dieu tutélaire et servant à l'exercice public du culte. Le
-Christianisme ne s'était jamais aventuré à s'emparer de ces quelques
-monuments qui eussent pu être transformés à son usage, encore moins
-avait-il le pouvoir de les détruire. Les édifices religieux étaient
-sous la protection du préfet de la ville et le préfet était
-habituellement un païen: en tout cas il n'eut souffert aucune atteinte
-à la paix de la ville, aucune violation de la propriété publique.
-
-«Dominant toute la ville de ses tours, le Capitole, dans sa majesté
-inattaquée et solennelle, avec ses 30 temples ou autels, qui portaient
-les noms les plus sacrés des annales religieuses et civiles de Rome,
-ceux de Jupiter, de Mars, de Romulus, de César, de la Victoire.
-Quelques années après l'avènement de Théodose à l'empire d'Orient
-les sacrifices s'accomplissaient encore comme rites nationaux aux frais
-du public, _les pontifes en faisaient l'offrande au nom du genre humain
-tout entier._ L'orateur païen va jusqu'à déclarer que l'Empereur
-aurait craint en les abolissant, de mettre en danger la sûreté de
-l'État. L'empereur portait encore le titre et les insignes du Souverain
-Pontife; les consuls avant d'entrer en fonctions montaient au Capitole,
-les processions religieuses passaient à travers les rues encombrées et
-le peuple se pressait aux fêtes et aux représentations qui faisaient
-encore partie du culte païen[142].»
-
-Là Jérôme a dû entendre parler de ce que toutes les sectes
-chrétiennes tenaient pour le jugement de Dieu entre elles et leur
-principal ennemi--la mort de l'empereur Julien. Mais nous ne possédons
-rien qui nous permette de retracer et je ne veux pas conjecturer le
-cours de ses propres pensées jusqu'au moment où la direction de sa vie
-tout entière fut changée par le baptême. Nous devons à la candeur
-qui est la base de son caractère une phrase de lui, relativement à ce
-changement qui vaut des volumes d'une confession ordinaire. «Je quittai
-non seulement mes parents et ma famille mais les habitudes luxueuses
-d'une vie raffinée.»
-
-Ces mots mettent en pleine lumière ce qui, à nos natures moins
-courageuses semble l'interprétation exagérée par les nouveaux
-convertis des paroles du Christ: «Celui qui aime son père et sa mère
-plus que moi, n'est pas digne de moi[143].» Nous nous contentons de
-quitter pour des intérêts très inférieurs notre père ou notre
-mère, et ne voyons pas la nécessité d'aucun plus grand sacrifice;
-nous connaîtrions plus de nous-mêmes et du christianisme si nous
-avions plus souvent à soutenir l'épreuve que saint Jérôme trouvait
-la plus difficile. J'ai vu que ses biographes lui donnaient çà et là
-des marques de leur mépris parce qu'il est une jouissance à laquelle
-il ne fut pas capable de renoncer, celle du savoir; et les railleries
-habituelles sur l'ignorance et la paresse des moines se reportent dans
-son cas sur la faiblesse d'un pèlerin assez luxueux pour porter sa
-bibliothèque dans son havresac. Et il serait curieux de savoir (en
-mettant comme il est de mode de le faire aujourd'hui l'idée de la
-Providence entièrement de côté) si, sans cet enthousiasme littéraire
-qui était dans une certaine mesure une faiblesse du caractère de ce
-vieillard, la Bible fût jamais devenue la bibliothèque de l'Europe.
-
-Car, c'est, remarquez-le, la signification réelle dans sa vertu
-première du mot _Bible_[144]: non pas livre simplement; mais
-«Bibliotheca», Trésor de Livres; et il serait, je le répète,
-curieux de savoir jusqu'à quel point,--si Jérôme, au moment même où
-Rome, qui l'avait instruit, était dépossédée de sa puissance
-matérielle, n'avait pas fait de sa langue l'oracle de la prophétie
-hébraïque, ne s'en était pas servi pour constituer une littérature
-originale et une religion dégagée des terreurs de la loi
-mosaïque,--l'esprit de la Bible eût pénétré dans les cœurs des
-Goths, des Francs et des Saxons, sous Théodoric, Clovis et Alfred.
-
-Le destin en avait décidé autrement et Jérôme était un instrument
-si passif dans ses mains qu'il commença l'étude de l'Hébreu seulement
-comme une discipline et sans aucune conception de la tâche qu'il avait
-à accomplir[145] encore moins de la portée de cet accomplissement.
-J'aurais de la joie à croire que les paroles du Christ: «S'ils
-n'entendent pas Moïse et les Prophètes ils ne seront pas persuadés
-quand même un mort ressusciterait[146]», hantèrent l'esprit du reclus
-jusqu'à ce qu'il eût résolu que la voix de Moïse et des Prophètes
-serait rendue audible aux églises de toute la terre. Mais, autant que
-nous en avons la preuve, aucune telle volonté ni espérance n'exalta
-les tranquilles instincts de son naturel studieux. Ce fut moitié par
-exercice d'écrivain, moitié par récréation de vieillard qu'il se
-plut à adoucir la sévérité de la langue latine, ainsi qu'un cristal
-vénitien, au feu changeant de la pensée hébraïque; et le «Livre des
-livres» prit la forme immuable dont tout l'art futur des nations de
-l'Occident devait être une interprétation de jour en jour élargie.
-
-Et à ce sujet vous avez à remarquer que le point capital n'est pas la
-traduction des Écritures grecques et hébraïques en un langage plus
-facile et plus général, mais le fait de les _avoir présentées à
-l'Église comme étant d'autorité universelle._ Les premiers Gentils
-parmi les chrétiens avaient naturellement une tendance à développer
-oralement en l'exagérant ou en l'altérant l'enseignement de l'Apôtre
-des Gentils jusqu'à ce que leur affranchissement de la servitude de la
-loi judaïque fît place au doute sur son inspiration; et même après
-la chute de Jérusalem, à l'interdiction épouvantée de son
-observance. De sorte que, peu d'années seulement après que le reste
-des Juifs exilés à Pella eut élu le Gentil Marcus comme évêque, et
-obtenu l'autorisation de retourner à l'Oelia Capitolina bâtie par
-Adrien sur la montagne de Sion, «ce devint un sujet de doute et de
-controverse que de savoir si un homme qui sincèrement reconnaissait
-Jésus comme le Messie mais qui continuait à observer la loi de Moïse
-pouvait espérer le salut[147]». «Pendant que d'un autre côté les
-plus instruits et les plus riches de ceux qui avaient le nom de
-chrétiens, désignés généralement par l'appellation de «sachant»
-(Gnostique), avaient plus insidieusement effacé l'autorité des
-évangélistes en se séparant pendant le cours du IIIe siècle «en
-plus de cinquante sectes distinctes dont on peut faire le compte, et
-donnèrent naissance à une multitude d'ouvrages dans lesquels les actes
-et les discours du Christ et de ses apôtres étaient adaptés à leurs
-doctrines respectives[148].»
-
-Ce serait une tâche d'une difficulté très grande et sans profit que
-de déterminer dans quelle mesure le consentement de l'Église
-générale et dans quelle mesure la vie et l'influence de Jérôme
-contribuèrent à fixer dans leur harmonie et dans leur majesté
-restées depuis intactes, les canons des Écritures Mosaïque et
-Apostolique. Tout ce que le jeune lecteur a besoin de savoir c'est que,
-quand Jérôme mourut à Bethléem, ce grand fait était virtuellement
-accompli; et les suites de livres historiques et didactiques qui forment
-notre Bible actuelle (en comptant les apocryphes) régnèrent dès lors
-sur la pensée naissante des plus nobles races des hommes qui aient
-vécu sur le globe, comme un message que leur adressait directement leur
-créateur et qui,--renfermant tout ce qu'il était nécessaire pour eux
-d'apprendre de ses desseins à leur égard,--leur commandait, ou
-conseillait, avec une autorité divine et une infaillible sagesse ce qui
-était pour eux le meilleur à faire et le plus heureux à souhaiter.
-
-41. Et c'est seulement à ceux-là qui ont obéi sincèrement à la loi
-de dire jusqu'où l'espérance qui leur a été donnée par le
-dispensateur de la loi a été réalisée. Les pires «enfants de
-désobéissance[149]» sont ceux qui acceptent de la parole ce qu'ils
-aiment et rejettent ce qu'ils haïssent; cette perversité n'est pas
-toujours consciente chez eux, car la plus grande partie des péchés de
-l'Église a été engendrée en elle par l'enthousiasme qui dans la
-méditation et la défense passionnée de parties de l'Écriture
-facilement saisies, a négligé l'étude et finalement détruit
-l'équilibre du reste. Quelles formes revêt et quel chemin suit
-l'esprit d'opiniâtreté avant qu'il arrive à forcer le sens des
-Écritures pour la perdition d'un homme? Ceci est à examiner pour ceux
-qui ont la charge des consciences, pas pour nous. L'histoire que nous
-avons à apprendre doit absolument être tenue en dehors d'un tel
-débat, et l'influence de la Bible observée exclusivement sur ceux qui
-reçoivent la parole avec joie et lui obéissent en vérité.
-
-42. Il y a toujours eu cependant une plus grande difficulté à
-apprécier l'influence de la Bible qu'à distinguer les lecteurs
-honnêtes des lecteurs de mauvaise foi. La prise du christianisme sur
-les âmes des hommes devra être considérée, quand nous viendrons à
-l'étudier de près, sous trois chefs: il y a d'abord le pouvoir de la
-croix elle-même, et de la théorie du salut, sur le cœur; puis
-l'action des Écritures judaïques et grecques sur l'esprit; puis
-l'influence sur la morale, de l'enseignement et de l'exemple de la
-hiérarchie existante. Et quand on veut comparer les hommes tels qu'ils
-sont et tels qu'ils pourraient avoir été, ces trois questions doivent
-se poser séparément dans l'esprit: premièrement qu'eût été le
-caractère de l'Europe sans la charité et le travail signifiés par
-«portant la Croix»; puis, secondement, que serait devenue
-l'intellectualité de l'Europe sans la littérature biblique; et enfin
-que serait devenu l'ordre social de l'Europe sans la hiérarchie de
-l'Église.
-
-43. Vous voyez que j'ai réuni les mots «charité» et «travail» sous
-le terme général de «portant la croix». «Si quelqu'un veut me
-suivre qu'il renonce à soi-même (par la charité) et porte sa croix
-(par le labeur) et me suive[150].»
-
-L'idée a été _exactement_ renversée par le protestantisme moderne
-qui voit dans la croix non pas un gibet auquel il doit être cloué mais
-un radeau sur lequel lui et toutes ses propriétés de valeur[151]
-seront portés sur les flots jusqu'au paradis.
-
-44. Aussi c'est seulement aux jours où la Croix était reçue avec
-courage, l'Écriture méditée avec conscience et le Pasteur écouté
-avec foi, que la pure parole de Dieu, la brillante épée de
-l'Esprit[152] peuvent être reconnues dans le cœur et dans la main de
-la Chrétienté. L'effet de la poésie et de la légende bibliques sur
-sa pensée peut se suivre plus loin à travers les âges de décadence
-et dans les champs sans limites; donnant naissance pour nous au _Paradis
-perdu_, non moins qu'à la _Divine Comédie_;--au _Faust_ de Gœthe et
-au _Caïn_ de Byron non moins qu'à l'_Imitation de Jésus-Christ._
-
-45. Bien plus, l'écrivain qui veut comprendre le plus complètement
-possible, l'influence de la Bible sur l'humanité, doit être capable de
-lire les interprétations qui en sont données par les grands arts de
-l'Europe à leur apogée. Dans chaque province de la chrétienté,
-proportionnellement au degré de puissance artistique qu'elle
-possédait, des séries d'illustrations de la Bible parurent
-progressivement, commençant par les vignettes qui illustraient les
-manuscrits et, en passant par la sculpture de grandeur naturelle,
-finissant par atteindre sa pleine puissance dans une peinture pleine de
-vérité. Ces enseignements et ces prédications de l'Église par le
-moyen de l'art, ne sont pas seulement une partie des plus importantes de
-l'action apostolique générale du christianisme, mais leur étude est
-une partie nécessaire de l'étude biblique, si bien qu'aucun homme ne
-peut comprendre la pensée profonde de la Bible elle-même tant qu'il
-n'a pas appris à lire ces commentaires nationaux et n'a pas pris
-conscience de leur valeur collective. Le lecteur protestant qui croit
-porter sur la Bible un jugement indépendant et l'étudier par lui-même
-n'en est pas moins à la merci du premier prédicateur doué d'un organe
-agréable et d'une ingénieuse imagination[153]; recevant de lui avec
-reconnaissance et souvent avec respect quelque interprétation des
-textes que l'agréable organe ou l'esprit alerte puisse recommander;
-mais, en même temps, il ignore entièrement, et, s'il est laissé à sa
-propre volonté, détruit invariablement comme injurieuses les
-interprétations profondément méditées de l'Écriture qui, dans leur
-essence, ont été sanctionnées par le consentement de toute l'Église
-chrétienne depuis mille ans, et dont la forme a été portée à la
-perfection la plus haute par l'art traditionnel et l'imagination
-inspirée des plus nobles âmes qui aient jamais été enfermées dans
-l'argile humaine.
-
-46. Il y a peu de Pères de l'Église chrétienne dont les commentaires
-de la Bible ou les théories personnelles de son Évangile n'aient pas
-été, à l'exultation constante des ennemis de l'Église, altérés et
-avilis par les fureurs de la controverse ou affaiblis et dénaturés par
-une irréconciliable hérésie. Au contraire, l'enseignement biblique
-donné à travers leur art par des hommes tels que Orcagna, Giotto,
-Angelico, Luca della Robbia et Luini, est littéralement vierge de toute
-trace terrestre des passions d'un jour. Sa patience, sa douceur et son
-calme sont incapables des erreurs qui viennent de la crainte ou de la
-colère; ils peuvent sans danger dire tout ce qu'ils veulent, ils sont
-enchaînés par la tradition et dans une sorte de solidarité
-fraternelle à la représentation par des scènes toujours identiques de
-doctrines inaltérées; et ils sont forcés par la nature de leur œuvre
-à une méditation et à une méthode de composition qui ont pour
-résultat l'état le plus pur et l'usage le plus franc de toute la
-puissance intellectuelle.
-
-47. Je puis en une fois et sans avoir besoin de revenir sur cette
-question faire ressortir la différence de dignité et de sûreté entre
-l'influence sur l'esprit de la littérature et celle de l'art[154] en
-vous reportant à une page qui met d'ailleurs merveilleusement en
-lumière la douceur et la simplicité du caractère de saint Jérôme,
-bien qu'elle soit citée, là où nous la trouvons, sans aucune
-intention favorable,--à savoir dans la jolie lettre de la reine
-Sophie-Charlotte (mère du père de Frédéric le Grand) au jésuite
-Vota, donnée en partie par Carlyle dans son premier volume, chap. IV.
-
-«Comment saint Jérôme, par exemple, peut-il être une clef pour
-l'Écriture?--insinue-t-elle--citant de Jérôme cet aveu remarquable de
-sa manière de composer un livre, spécialement de composer ce livre,
-_Commentaires sur les Galates_, où il accuse saint Pierre et saint Paul
-tous deux de fausseté et même d'hypocrisie. Le grand saint Augustin a
-porté contre lui cette fâcheuse accusation (dit Sa Majesté qui donne
-le chapitre et le paragraphe) et Jérôme répond: «J'ai suivi les
-commentaires d'Origène, de...»--cinq ou six personnes différentes qui
-dans la suite devinrent des hérétiques avant que Jérôme en ait fini
-avec elles.--«Et pour vous confesser l'honnête vérité», continue
-Jérôme, «j'ai lu tout cela et, après avoir bourré ma tête d'une
-grande quantité de choses, j'ai envoyé chercher mon secrétaire et je
-lui ai dicté, tantôt mes propres pensées, tantôt celles des autres
-sans beaucoup me souvenir de l'ordre, quelquefois des mots, ni même du
-sens.» Ailleurs (plus loin, dans le même livre[155]) il dit: «Je
-n'écris pas moi-même: j'ai un secrétaire et je lui dicte ce qui me
-vient aux lèvres. Si je désire réfléchir un peu, ou exprimer mieux
-la chose, ou une chose meilleure, il fronce le sourcil et tout son
-regard me dit assez qu'il ne peut supporter d'attendre.» Voici un vieux
-gentleman sacré auquel il n'est pas bon de se fier pour interpréter
-les Écritures, pense Sa Majesté; mais elle ne dit pas--laissant le
-père Vota à ses réflexions.» Hélas non, reine Sophie, il ne faut
-nous en rapporter pour cette sorte de chose ni au vieux saint Jérôme
-ni à aucune autre lèvre ou esprit humains; mais seulement à
-l'Éternelle Sophia[156], à la Puissance de Dieu et à la sagesse de
-Dieu. Au moins pouvez-vous voir dans votre vieil interprète qu'il est
-absolument franc, innocent, sincère, et qu'à travers un tel homme,
-qu'il soit oublieux de son auteur, ou pressé par son scribe, il est
-plus que probable que vous pourrez entendre ce que Dieu sait être le
-meilleur pour vous; et extrêmement improbable que vous vous
-pervertissiez, si peu que ce soit, tandis que par un maître prudent et
-exercé aux artifices de l'art littéraire, retirent dans ses
-doutes, et adroit dans ses paroles, toute espèce de préjugés et
-d'erreur peut vous être présentée de façon acceptable, ou même être
-irrémédiablement fixée en vous, bien qu'à aucun moment il ne vous
-ait le moins du monde demandé de vous fier à son inspiration.
-
-48. Car la seule confiance, à vrai dire, et la seule sécurité que
-dans de telles matières nous puissions posséder ou espérer, résident
-dans notre propre désir d'être guidés justement et dans notre bonne
-volonté à suivre avec simplicité la direction accordée. Mais toutes
-nos idées et nos raisonnements au sujet de l'inspiration ont été
-faussées par notre habitude--d'abord de distinguer à tort ou au moins
-sans nécessité entre l'inspiration des mots et des actes et
-secondement par ce fait que nous attribuons une force ou une sagesse
-inspirées à certaines personnes ou certains écrivains seulement au
-lieu de l'accorder au corps entier des croyants pour autant qu'ils
-participent à la grâce du Christ, à l'amour de Dieu, à la Communion
-du Saint-Esprit[157]. Dans la mesure où chaque chrétien reçoit ou
-refuse les dons multiples exprimés par cette bénédiction générale,
-il entre dans l'héritage des Saints ou en est rejeté. Dans la mesure
-exacte où il renie le Christ, courrouce le Père et chagrine le
-Saint-Esprit, il perd l'inspiration et la sainteté; et dans la mesure
-où il croit au Christ, obéit au Père, et se soumet à l'Esprit, il
-devient inspiré dans le sentiment, dans l'action, dans la parole, dans
-la réception de la parole, selon les capacités de sa nature. Il ne
-sera pas doué d'aptitudes plus hautes, ni appelé à une fonction
-nouvelle, mais rendu capable d'user des facultés naturelles qui lui ont
-été accordées, là où il le faut, pour la fin la meilleure. Un
-enfant est inspiré comme un enfant, et une jeune fille comme une jeune
-fille; les faibles dans leur faiblesse même, et les sages seulement à
-leur heure. Ceci est pour l'Église, et telle qu'on peut la dégager
-avec certitude, la théorie de l'inspiration chez tous ses vrais
-membres; sa vérité ne peut être reconnue qu'en la mettant à
-l'épreuve, mais je crois qu'il n'y a pas souvenir d'un homme qui l'ait
-éprouvée et déclarée vaine[158].
-
-49.--Au-delà de cette théorie de l'inspiration générale il y a celle
-d'un appel et d'un ordre spécial avec la dictée immédiate des actes
-qui doivent être accomplis ou des paroles qui doivent être
-prononcées. Je ne veux pas entrer à présent dans l'examen des
-témoignages d'une si effective élection; elle n'est pas revendiquée
-par les Pères de l'Église, ni pour eux-mêmes, ni même pour le corps
-entier des écrivains sacrés.
-
-Elle est seulement attribuée à certains passages dictés à certains
-moments en vue de nécessités spéciales; et il n'est pas possible
-d'attacher l'idée de vérité infaillible à aucune forme de ce langage
-humain dans lequel même ces passages exceptionnels nous ont été
-donnés. Mais du volume entier qui les renferme tel que nous le
-possédons et le lisons, tel, pour chacun de nous, qu'il peut être
-rendu dans sa langue natale, on peut alarmer et démontrer que, quoique
-mêlé d'un mystère qu'on ne nous demande pas d'éclaircir ou de
-difficultés que nous serions insolents de vouloir résoudre, il
-contient l'enseignement véritable pour les hommes de tout rang et de
-toute situation dans la vie, enseignement grâce auquel, autant qu'ils y
-obéissent honnêtement et implicitement, ils seront heureux et
-innocents dans la pleine puissance de leur nature, et capables de
-triompher de toutes les adversités, qu'elles résident dans la
-tentation ou dans la douleur.
-
-50. En effet le Psautier seul, qui pratiquement fut le livre d'offices
-de l'Église pendant bien des siècles, contient, simplement dans sa
-première moitié, la somme de la sagesse individuelle et sociale. Les
-Ier, VIIIe, XIIe, XVe, XIXe, XXIIIe et XXIVe psaumes bien appris et crus
-sont assez pour toute direction personnelle; les XLVIIIe, LXXIe et LXXVe
-ont en eux la loi et la prophétie de tout gouvernement juste, et chaque
-découverte de la science naturelle est anticipée dans le CIVe. Quant
-au contenu du volume entier, considérez si un autre cycle de
-littérature historique et didactique a une étendue qui lui soit
-comparable. Il renferme:
-
-I. L'histoire de la Chute et du Déluge, les deux plus grandes
-traditions humaines fondées sur l'horreur du péché.
-
-II. L'histoire des Patriarches, dont la vérité permanente est encore
-visible aujourd'hui dans l'histoire des races juive et arabe.
-
-III. L'histoire de Moïse avec ses résultats pour la loi morale de tout
-l'univers civilisé.
-
-IV. L'histoire des Rois--virtuellement celle de toute royauté, dans
-David, et de toute la philosophie, dans Salomon, atteignant son point le
-plus élevé dans les Psaumes et les Proverbes, avec la sagesse encore
-plus serrée et pratique de l'Ecclésiaste et du fils de Sirach.
-
-V. L'histoire des Prophètes--virtuellement celle du mystère le plus
-profond, de la tragédie, de la fatalité perpétuellement immanente à
-une existence nationale.
-
-VI. L'histoire du Christ.
-
-VII. La loi morale de saint Jean qui trouve à la fin dans l'Apocalypse
-son accomplissement.
-
-Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matières, je ne dis
-pas à aucun autre «livre», mais à aucune autre «littérature».
-Essayez, autant que cela est possible à chacun de nous,--qu'il soit
-adversaire ou défenseur de la foi,--de dégager votre intelligence de
-l'association que l'habitude a formée entre elle et le sentiment moral
-basé sur la Bible, et demandez-vous quelle littérature pourrait avoir
-pris sa place ou rempli sa fonction même si toutes les bibliothèques
-de l'univers étaient restées intactes et si toutes les paroles les
-plus riches de vérité des maîtres avaient été écrites?
-
-52. Je ne suis pas contempteur de la littérature profane, si peu que je
-ne crois pas qu'aucune interprétation de la religion grecque ait été
-jamais aussi affectueuse, aucune de la religion romaine aussi
-révérente, que celle qui se trouve à la base de mon enseignement de
-l'art et qui court à travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce
-fut de la Bible que j'appris les symboles d'Homère et la foi
-d'Horace[159].
-
-Le devoir qui me fut imposé dans ma première jeunesse[160] de lire
-chaque mot des évangiles et des prophéties, comme s'il avait été
-écrit par la main de Dieu, me donna l'habitude d'une attention
-respectueuse qui, plus tard, rendit bien des passages des auteurs
-profanes, frivoles pour un lecteur irréligieux, profondément graves
-pour moi. Jusqu'à quel point mon esprit a été paralysé par les
-fautes et les chagrins de la vie[161],--jusqu'où ma connaissance de la
-vie est courte, comparée à ce que j'aurais pu apprendre si j'avais
-marché plus fidèlement dans la lumière qui m'avait été départie,
-dépasse ma conjecture ou ma confession. Mais comme je n'ai jamais
-écrit pour mon propre plaisir ou pour ma renommée, j'ai été
-préservé, comme les hommes qui écrivent ainsi le seront toujours, des
-erreurs dangereuses pour les autres[162], et les expressions
-fragmentaires de sentiments ou les expositions de doctrines, que de
-temps en temps, j'ai été capable de donner, apparaîtront maintenant
-à un lecteur attentif, comme se reliant à un système général
-d'interprétation de la littérature sacrée, à la fois classique et
-chrétienne, qui le rendra capable, sans injustice, de sympathiser avec
-la foi des âmes candides de tous temps et de tous pays.
-
-53. Qu'il y ait une littérature sacrée classique, suivant un cours
-parallèle à celle des Hébreux et venant s'unir aux légendes
-symboliques de la chrétienté au moyen âge[163], c'est un fait qui
-apparaît de la manière la plus tendre et la plus expressive dans
-l'influence indépendante et cependant similaire de Virgile sur le Dante
-et l'évêque Gawaine Douglas. À des dates plus anciennes,
-l'enseignement de chaque maître formé dans les écoles de l'Orient
-était nécessairement greffé sur la sagesse de la mythologie grecque,
-et ainsi l'histoire du Lion de Némée[164], vaincu avec l'aide
-d'Athéné, est la véritable racine de la légende du compagnon de
-saint Jérôme conquis par la douceur guérissante de l'esprit de vie.
-
-54. Je l'appelle une légende seulement. Qu'Héraklès ait jamais tué,
-ou saint Jérôme jamais chéri la créature sauvage ou blessée, est
-sans importance pour nous enseigner ce que les Grecs entendaient nous
-dire en représentant le grand combat sur leurs vases[165], où les
-peintres chrétiens faisant leur thème de prédilection de la fermeté
-de l'Ami du Lion. Une tradition plus ancienne, celle du combat de
-Samson[166],--le prophète désobéissant,--de la première victoire
-inspirée de David[167], et finalement du miracle opéré pour la
-défense du plus favorisé et fidèle des grands prophètes[168], suit
-son cours symbolique parallèlement à la fable dorienne. Mais la
-légende de saint Jérôme reprend la prophétie du Millenium et
-prédit, avec la Sibylle de Cumes[169], et avec Isaïe, un jour où la
-crainte de l'homme ne sera plus chez les êtres inférieurs de la haine
-mais s'étendra sur eux comme une bénédiction, où il ne sera plus
-fait de mal ni de destruction d'aucune sorte dans toute l'étendue de la
-Montagne sainte[170] et où la paix de la terre sera tirée aussi loin
-de son présent chagrin, que le glorieux univers animé l'est du désert
-naissant, dont les profondeurs étaient le séjour des dragons, et les
-montagnes, des dômes de feu. Ce jour-là aucun homme ne le
-connaît[171], mais le royaume de Dieu est déjà venu[172] pour ceux
-qui ont dompté dans leur propre cœur l'ardeur sans frein de la nature
-inférieure[173] et ont appris à chérir ce qui est charmant et humain
-dans les enfants errants des nuages et des champs.
-
-
-Avallon, 28 août 1882.
-
-
-[Note 113: «On vous a appris que, puisque vous aviez des tapis..., des
-«kickshaws» au lieu de bœuf pour votre nourriture, des égouts au
-lieu de puits sacrés pour votre soif, vous étiez la crème de la
-création et chacun de vous un Salomon» (_Pleasures of England_, p. 49,
-cité par M. Bardoux, p. 237).]
-
-[Note 114: En prenant la San, bras de la Vistule supérieure.--(Note de
-l'Auteur.)]
-
-[Note 115: Remarquez, toutefois, que généralement, la force d'une
-rivière, _ceteris paribus_, doit être estimée d'après son cours
-direct, les plaines (qui donnent presque toujours naissance aux
-méandres) ne pouvant leur apporter aucun affluent. (Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 116: Les considérations sur la Vistule et le Dniester,
-fleuves-fossés de l'Europe, sont reprises dans _Candida Casa_ (§ 22),
-quatrième conférence du recueil _Vérona_ et premier chapitre de
-_Valle Crucis. Valle Crucis_ devait prendre place dans nos _Nos Pères
-nous ont dit._ Du reste cette partie de _Candida Casa_ rappelle beaucoup
-par ses vues historiques et géographiques et par les citations
-ironiques de Gibbon le chapitre du _Drachenfels._--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 117: «Elles» (les sept églises d'Éphèse, de Smyrne, de
-Pergame, de Thyatire, de Sardes, de Philadelphie et de Laodicée) sont
-bâties le long des collines, et par les plaines de Lydie, dessinant une
-large courbe comme un vol d'oiseaux ou comme un tourbillon de nuages,
-toutes en Lydie même ou sur la frontière, toutes de caractère
-essentiellement lydien, les plus enrichies d'or, les plus délicatement
-luxueuses, les plus doucement musicales, les plus tendrement sculptées
-des églises d'alors. En elles s'étaient réunis les talents et les
-félicités de l'Asiatique et du Grec. Si le dernier message du Christ
-eût été adressé aux églises de Grèce il n'eût été que pour
-l'Europe et pour une durée limitée. S'il eût été adressé aux
-églises de Syrie, il n'eût été que pour l'Asie et pour une durée
-limitée. Adressé à la Lydie, il est adressé à l'univers et pour
-toujours» (_Fors Clavigere_, lettre LXXXIV). Ce message du Christ aux
-sept églises--qui est longuement commenté dans le reste de la
-lettre--est contenu, comme l'on sait, dans les trois premiers chapitres
-de l'Apocalypse de saint Jean ou plus exactement dans le IIe et le IIIe
-chapitres. Dans le Ier, Jésus ordonne à saint Jean d'écrire aux anges
-des sept églises. Voir aussi sur les églises d'Asie Mineure, le beau
-livre de M. de Voguë.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 118: «Puis prenant la parole, tu diras devant l'Éternel ton Dieu
-mon Père était un pauvre Syrien prêt à périr et il descendit en
-Égypte avec un petit nombre de gens et il y fit séjour et devint là
-une nation grande, forte et qui s'est fort multipliée.» (Deutéronome,
-XXVI, 5)--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 119: Sir F. Palgrave, _Arabie_, vol. II, p. 155. J'adopte avec
-reconnaissance dans le paragraphe suivant sa division des nations
-asiatiques (p. 160).--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 120: Le XXXVIe chapitre de Gibbon commence par une sentence qui
-peut être prise comme l'épitome de l'histoire tout entière que nous
-avons à étudier. «Les trois grandes nations du monde, les Grecs, les
-Sarrazins, les Francs, se rencontrèrent toutes sur le théâtre de
-l'Italie.»
-
-J'emploie le mot plus général de Goths au lieu de Francs et le mot
-plus précis Arabe au lieu de Sarrasins, mais en dehors de cela le
-lecteur remarquera que la division est la même que la mienne. Gibbon ne
-reconnaît pas le peuple romain comme nation, mais seulement la
-puissance romaine comme empire.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 121: De récents événements ont montré la force de ces paroles
-(Note de la révision, mai 1885).--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 122: Mais l'ange de l'Éternel la trouva auprès d'une fontaine
-d'eau au désert, près de la fontaine qui est au chemin de Sair. Et il
-lui dit: Agar, servante de Saraï, d'où viens-tu, etc. (Genèse, XVI, 1
-et 8.)--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 123: Genèse, XII, 1.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 124: Cf. Il n'y eut jamais qu'un seul art grec, des jours
-d'Homère à ceux du doge Selvo (_St-Mark's Rest_, VIII, § 92).--(Note
-du Traducteur.)]
-
-[Note 125: Dans _Crown of wild olive_ Cincinnatus symbolisait aussi la
-force de Rome. «Elle fut (l'agriculture), la source de toute la force
-de Rome et de toute sa tendresse, l'orgueil de Cincinnatus et
-l'inspiration de Virgile (_la Couronne d'olivier sauvage_, p.
-196).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 126: Milman, _Histoire du Christianisme_, vol. III, p. 36.--(Note
-de l'Auteur.)]
-
-[Note 127: Je trouve la même généralisation fournie à l'étudiant
-moderne dans le terme «péninsule balkanique» qui éteint à la fois
-tout rayon et toute trace de l'histoire du passé.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 128: Gibbon dit plus clairement: «De la côte ou de l'extrémité
-de Caithness et d'Ulster le souvenir de l'origine cette fut
-distinctement conservé dans la ressemblance perpétuelle du langage, de
-la religion et des manières, et le caractère particulier des
-différentes tribus britanniques peut être naturellement attribué à
-l'influence de circonstances accidentelles et locales.» Les Écossais
-des plaines, «mangeurs de froment», ou vagabonds et les Irlandais,
-sont entièrement identifiés par Gibbon à l'époque où commence notre
-propre histoire. «_Il est certain_ (l'italique est de lui, non de moi)
-qu'à l'époque du déclin de l'empire romain la Calédonie, l'Irlande
-et l'île de Man étaient habitées par les Écossais» (chap. XXV, vol.
-IV, p. 279). La civilisation plus avancée et le moindre courage des
-_Anglais_ des plaines faisaient d'eux les victimes de l'Écosse ou les
-sujets reconnaissants de Rome. Les montagnards, pictes dans les
-Grampians, ou autochtones dans la Cornouailles et le pays de Galles,
-n'ont jamais été instruits ni subjugués et restent aujourd'hui la
-force inculte et sans peur de la race britannique.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 129: «Le Phénix est, dès la plus haute antiquité chrétienne,
-le symbole de l'immortalité» (Émile Male, _Histoire de l'art
-religieux au_ XIIIe _siècle_).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 130: Voir dans _On the old road_, l'Espoir de la Résurrection,
-condition nécessaire du Chant pour les chrétiens. Même dans
-l'antiquité le chant d'Orphée, le chant de Philomèle, le chant du
-cygne, le chant d'Alcyon, sont inspirés par un espoir obscur de
-résurrection (_On the old road_, II, 45 et 46).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 131: Allusion au verset de la Genèse qui précède le Songe de
-Jacob: «Il prit donc des pierres du lieu et en fit son chevet et
-s'endormit au même lieu (Genèse, XXVIII, 11).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 132: Allusion à la Bible: «Alors Moïse dit: Je me détournerai
-maintenant et je verrai cette grande vision et pourquoi le buisson ne se
-consume pas» (Exode, III, 3).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 133: I Samuel, XVII, 28.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 134: Saint Luc, I, 80. Il s'agit de saint Jean-Baptiste.--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 135: Je dois moi-même marquer comme particulièrement fatale dans
-le déclin de l'empire romain, l'heure où Julien rejette le conseil des
-augures. «Pour la dernière fois les Aruspices Étrusques
-accompagnèrent un empereur romain, mais par une singulière fatalité
-leur interprétation défavorable des signes du ciel fut dédaignée, et
-Julien suivit l'avis des philosophes qui colorèrent leur prédiction
-des teintes brillantes de l'ambition de l'empereur». (Milman, _Histoire
-du Christianisme_, chap. VI.)--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 136: «Je suis seul, à ce que je crois, à penser encore avec
-Hérodote.» Toute personne ayant l'esprit assez fin pour être frappée
-des traits caractéristiques de la physionomie d'un écrivain, et ne
-s'en tenant pas au sujet de Ruskin à tout ce qu'on a pu lui dire, que
-c'était un prophète, un voyant, un protestant et autres choses qui
-n'ont pas grand sens, sentira que de tels traits, bien que certainement
-secondaires, sont cependant très «ruskiniens». Ruskin vit dans une
-espèce de société fraternelle avec tous les grands esprits de tous
-les temps, et comme il ne s'intéresse à eux que dans la mesure où ils
-peuvent répondre à des questions éternelles, il n'y a pas pour lui
-d'anciens et de modernes et il pout parler d'Hérodote comme il ferait
-d'un contemporain. Comme les anciens n'ont de prix pour lui que dans la
-mesure où ils sont «actuels», peuvent servir d'illustration à nos
-méditations quotidiennes, il ne les traite pas du tout en anciens. Mais
-aussi toutes leurs paroles ne subissant pas le déchet du recul,
-n'étant plus considérées comme relatives à une époque, ont une plus
-grande importance pour lui, gardent en quelque sorte la valeur
-scientifique qu'elles purent avoir, mais que le temps leur avait fait
-perdre. De la façon dont Horace parle à la Fontaine de Bandusie,
-Ruskin déduit qu'il était pieux, «à la façon de Milton». Et déjà
-à onze ans, apprenant les odes d'Anacréon pour son plaisir, il y
-apprit «avec certitude, ce qui me fut très utile dans mes études
-ultérieures sur l'art grec, que les Grecs aimaient les colombes, les
-hirondelles et les roses tout aussi tendrement que moi» (_Præterita_,
-§ 81). Évidemment pour un Emerson la «culture» a la même valeur.
-Mais sans même nous arrêter aux différences qui sont profondes,
-notons d'abord, pour bien insister sur les traits particuliers de la
-physionomie de Ruskin, que la science et l'art n'étant pas distincts à
-ses yeux (Voir la Préface, p. 51-57) il parle des anciens comme savants
-avec la même révérence que des anciens comme artistes. Il invoque le
-104° psaume quand il s'agira de découvertes d'histoire naturelle, se
-range à l'avis d'Hérodote (et l'opposerait volontiers à l'opinion
-d'un savant contemporain) dans une question d'histoire religieuse,
-admire une peinture de Carpaccio comme une contribution importante à
-l'histoire descriptive des perroquets (_St-Mark's Rest: The Shrine of
-the Slaves_). Évidemment nous rejoindrions vite ici l'idée de l'art
-sacré classique (Voir plus loin les notes des pages 244, 245, 246 et
-des pages 338 et 339) «il n'y a qu'un art grec, etc., saint Jérôme et
-Hercule», etc., chacune de ces idées conduisant aux autres. Mais en ce
-moment nous n'avons encore qu'un Ruskin aimant tendrement sa
-bibliothèque, ne faisant pas de différence entre la science et l'art,
-par conséquent pensant qu'une théorie scientifique peut rester vraie
-comme une œuvre d'art peut demeurer belle (cette idée n'est jamais
-explicitement exprimée par lui, mais elle gouverne secrètement, et
-seule a pu rendre possible toutes les autres) et demandant à une ode
-antique ou à un bas-relief du moyen âge un renseignement d'histoire
-naturelle ou de philosophie critique, persuadé que tous les hommes
-sages de tous les temps et de tous les pays sont plu» utiles à
-consulter que les fous, fussent-ils d'aujourd'hui. Naturellement cette
-inclination est réprimée par un sens critique si juste que nous
-pouvons entièrement nous fier à lui, et il l'exagère seulement pour
-le plaisir de faire de petites plaisanteries sur «l'entomologie du
-XIIIe siècle», etc., etc.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 137: Même les meilleurs historiens catholiques trop habituellement
-ont fermé les yeux à la connexité inéluctable entre la vertu monastique
-et la règle bénédictine du travail agricole.--(Note de l'Auteur à la
-révision de 1885.)]
-
-[Note 138: Robert d'Humières me dit qu'il y a ici une allusion aux
-montagnes de la Suisse, telles que le Matterhorn, etc.--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 139: La conclusion hypothétique de Gibbon relativement aux effets
-de la mortification et la constatation historique qui suit doivent être
-remarquées comme contenant déjà tous les systèmes des philosophes ou
-des politiques modernes qui ont, depuis, changé les monastères
-d'Italie en baraques et les églises de France en magasins. «Ce martyre
-volontaire a forcément détruit graduellement la sensibilité, aussi
-bien de l'esprit que du corps; car _on ne peut admettre_ que les
-fanatiques qui se torturent eux-mêmes soient capables d'aucune
-affection vive pour le reste de l'espèce humaine. _Une sorte
-d'insensibilité cruelle a caractérisé les moines de toute époque et
-de tout pays._»
-
-Combien de pénétration et de jugement, dénote cette sentence,
-apparaîtra, j'espère, au lecteur, à mesure que je déroulerai devant
-lui l'histoire véritable de sa foi; mais étant moi-même, je crois, un
-des derniers témoins de la vie recluse telle qu'elle existait encore au
-commencement de ce siècle, je puis renvoyer au portrait parfait et
-digne de foi dans la lettre comme dans l'esprit qui en est donné par
-Scott dans l'introduction du _Monastère_; quant à moi je puis dire que
-les sortes de caractères les plus doux, les plus raffinés, les plus
-aimables, au sens le plus profond du mot, que j'aie jamais connus, ont
-été ou ceux de moines, ou ceux de serviteurs ayant été élevés dans
-la foi catholique. Et quand je formulais ce jugement je ne connaissais
-pas l'Edwige de Miss Alexander (Note de la révision de 1885).--(Note de
-l'Auteur.)]
-
-[Note 140: L'habitude de supposer à la conduite d'hommes de sens et de
-cœur des motifs intelligibles aux insensés et probables à ceux qui
-ont l'âme basse, prévaut, chez tous les historiens vulgaires, en
-partie par la satisfaction, en partie par l'orgueil qu'ils en
-ressentent; et il est horrible de contempler la quantité de faux
-témoignages contre leurs voisins que portent des écrivains médiocres,
-simplement pour arrondir leurs jugements superficiels et leur donner
-plus de force. «Jérôme admet, en effet, _avec une humilité
-spécieuse mais sujette à caution_, l'infériorité du moine non
-ordonné au prêtre ordonné», dit Dean Milman, dans son chapitre XI,
-faisant suivre son doute gratuit sur l'humilité de Jérôme d'une
-affirmation non moins gratuite de l'ambition de ses adversaires. «Le
-clergé, cela est hors de doute, eut la sagesse de deviner le rival
-_dangereux_, quant à l'influence et l'autorité, qui apparaissait dans
-la société chrétienne.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 141: Le meilleur endroit pour lire ce chapitre est l'église San
-Giorgio dei Schiavoni à Venise. On prend une gondole et dans un calme
-canal, un peu avant d'arriver à l'infini frémissant et miroitant de la
-lagune on aborde à cet «Autel des Esclaves» où on peut voir (quand
-le soleil les éclaire) les peintures que Carpaccio a consacrées à
-saint Jérôme. Il faut avoir avec soi _Saint Mark's Rest_ et lire tout
-entier le chapitre dont je donne ici un important extrait, non que ce
-soit un des meilleurs de Ruskin, mais parce qu'il a été visiblement
-écrit sous l'empire des mêmes préoccupations que le chapitre III de
-la Bible d'Amiens,--et pour donner au «Dompteur du lion» une
-illustration où l'on voie «le lion». C'est de septembre 1876 à mai
-1877, c'est-à-dire deux ou trois ans avant de commencer la _Bible
-d'Amiens_ que Ruskin était allé étudier Carpaccio à Venise. Voici le
-passage de _Saint-Mark's Rest_:
-
-«Mais le tableau suivant! Comment a-t-on jamais pu permettre que
-pareille chose fût placée dans une église! Assurément rien ne
-pourrait être plus parfait comme art comique; saint Jérôme, en
-vérité, introduisant son lion novice dans la vie monastique, et
-l'effet produit sur l'esprit monastique vulgaire.
-
-«Ne vous imaginez pas un instant que Carpaccio ne voie pas le comique
-de tout ceci, aussi bien que vous, peut-être même un peu mieux.
-«Demandez après lui demain, croyez-moi, et vous le trouverez un homme
-grave.»
-
-«Mais aujourd'hui Mercutio lui-même n'est pas plus fantasque ni
-Shakespeare lui-même plus gai dans sa fantaisie du «doux animal et
-d'une bonne conscience» que n'est ici le peintre quand il dessine son
-lion souriant délicatement avec sa tête penchée de côté comme un
-saint du Pérugin, et sa patte gauche levée, en partie pour montrer la
-blessure faite par l'épine, en partie en signe de prière:
-
-
-Car si je devais, comme lion venir en lutte
-En ce lieu, ce serait pitié pour ma vie.
-
-
-«Les moines s'enfuyant sont tout d'abord à peine intelligibles et ne
-semblent que des masses obliques blanches et bleues; et il y a eu grande
-discussion entre M. Muray et moi pendant qu'il dessinait le tableau pour
-le Musée de Sheffield, pour savoir si l'action de fuir était, en
-réalité, bien rendue ou non: lui, maintenant que les moines couraient
-réellement comme des archers olympiques...; moi, au contraire, estimant
-que Carpaccio a échoué, n'ayant pas le don de représenter le
-mouvement rapide. Nous avons probablement raison tous deux, je ne doute
-pas que l'action de courir, du moment que M. Murray le dit, soit bien
-dessinée; mais à cette époque les peintres vénitiens n'avaient
-appris à représenter qu'un mouvement lent et digne, et ce n'est que
-cinquante ans plus tard, sous l'influence classique, que vint la
-puissance impétueuse de Véronèse et du Tintoret.
-
-«Mais il y a beaucoup de questions bien plus profondes à se poser
-relativement à ce sujet de saint Jérôme que celle de l'habileté
-artistique. Le tableau, en effet, est une raillerie; mais n'est-ce
-qu'une raillerie? La tradition elle-même est-elle une raillerie? ou
-est-ce seulement par notre faute, et peut-être par celle de Carpaccio,
-que nous la faisons telle?
-
-«En tous cas, veuillez, en premier lieu, vous souvenir que Carpaccio,
-comme je vous l'ai souvent dit, n'est pas responsable lui-même en cette
-circonstance. Il commence par se préoccuper de son sujet, comptant,
-sans aucun doute, l'exécuter très sérieusement. Mais son esprit n'est
-pas plus tôt fixé dessus que la vision s'en présente à lui comme une
-plaisanterie et il est forcé de le peindre ainsi. Forcé par les
-destins... C'est à Atropos et non à Carpaccio que nous devons demander
-pourquoi ce tableau nous fait rire; et pourquoi la tradition qu'il
-rappelle nous paraît purement chimérique et n'est plus qu'un objet de
-risée. Maintenant que ma vie touche à son déclin il n'est pas un jour
-qui ne passe sans avoir augmenté mes doutes sur le bien fondé des
-mépris où nous nous complaisons et mon désir anxieux de découvrir ce
-qu'il y avait à la racine des récits des hommes de bien, qui sont
-maintenant la fortune du moqueur.
-
-«Et j'ai besoin de lire une bonne _Vie de saint Jérôme._ Et si je
-vais chez M. Ongania je trouverai, je suppose, l'autobiographie de
-George Sand, et la vie de M. Sterling peut-être; et de M. Werner,
-écrit par mon propre maître et qu'en effet j'ai lu, mais j'oublie
-maintenant qui furent soit M. Sterling ou M. Werner; et aussi peut-être
-j'y trouverai dans la littérature religieuse la vie de M. Wilberforce
-et de Mrs Fry; mais non le plus petit renseignement sur saint Jérôme.
-Auquel néanmoins, toute la charité de George Sand, et toute
-l'ingénuité de M. Sterling, et toute la bienfaisance de M.
-Wilberforce, et une grande quantité, sans que nous le sachions, du
-bonheur quotidien et de la paix de nos propres petites vies de chaque
-jour, sont véritablement redevables, comme à une charmante vieille
-paire de lunettes spirituelles sans lesquelles nous n'eussions jamais lu
-un mot de la _Bible protestante._ Il est, toutefois, inutile de
-commencer une vie de saint Jérôme à présent, et de peu d'utilité
-pourtant de regarder ces tableaux sans avoir une vie de saint Jérôme,
-mais il faut seulement que vous sachiez clairement ceci sur lui, qui
-n'est pas le moins du monde douteux ni mythique, mais entièrement vrai,
-et qui est le commencement de faits d'une importance sans limites pour
-toute l'Europe moderne--à savoir, qu'il était né de bonne ou du moins
-de riche famille, en Dalmatie, c'est-à-dire à mi-chemin entre l'Orient
-et l'Occident; qu'il rendit le grand livre de l'Orient, la Bible,
-lisible pour l'Occident, qu'il fut le premier grand maître de la
-noblesse du savoir et de l'ascétisme affable et cultivé, comme
-opposés à l'ascétisme barbare; le fondateur, à proprement dire, de
-la cellule bien arrangée et du jardin soigné, là où avant il n'y
-avait que le désert et le bois inculte,--et qu'il mourut dans le
-monastère qu'il avait fondé à Bethléem.
-
-«C'est cette union d'une vie douce et raffinée avec une noble
-continence, cet amour et cette imagination illuminant la caverne de la
-montagne et en faisant un cloître couvert de fresques, amenant ses
-bêtes sauvages à devenir des amis domestiques, que Carpaccio a reçu
-ordre de peindre pour nous, et avec un incessant raffinement
-d'imagination exquise il remplit ces trois canevas d'incidents qui
-signifiaient, à ce que je crois, l'histoire de toute la vie monastique,
-et la mort, et la vie spirituelle pour toujours: le pouvoir de ce grand
-et sage et bienfaisant esprit régnant à jamais sur toute culture
-domestique; et le secours que la société des âmes des créatures
-inférieures apporte avec elle à la plus haute intelligence et à la
-vertu de l'homme. Et si au dernier tableau,--saint Jérôme en train de
-travailler, pendant que son chien blanc» [dans _Præterita_ (III, II)
-Ruskin dit que son chien Wisie était exactement pareil au chien de
-saint Jérôme dans Carpaccio] «observe d'un air satisfait son
-visage,--vous voulez comparer, dans votre souvenir, un morceau de chasse
-par Rubens ou Snyders, où les chiens éventrés roulent sur le sol dans
-leur sang, vous commencerez peut-être à sentir qu'il y a quelque chose
-de plus sérieux dans ce kaléidoscope de la chapelle de Saint-Georges
-que vous ne l'aviez cru d'abord. Et, si vous vous soudez de continuer à
-le suivre avec moi, pensons à ce sujet risible un peu plus
-tranquillement.
-
-«180. Quel témoignage nous est apporté ici, volontairement ou
-involontairement, au sujet de la vie monastique, par un homme de la
-perception la plus subtile, vivant au milieu d'elle? Que tous les moines
-qui ont aperçu le lion sont terrifiés à en perdre l'esprit. Quelle
-preuve curieuse de la timidité du monachisme! Voici des hommes qui font
-profession de préférer à la Terre le Ciel--se préparant à passer de
-l'une à l'autre--comme à la récompense de tout leur sacrifice
-présent! Et voilà la façon dont ils reçoivent la première chance
-qui leur est offerte d'accomplir ce changement d'état.
-
-«Évidemment l'impression de Carpaccio sur les moines doit être qu'ils
-étaient plus braves ou meilleurs que les autres hommes, mais qu'ils
-aimaient les livres, et les jardins, et la paix, et avaient peur de la
-mort, par conséquent reculaient devant les formes du danger qui
-étaient l'affaire des guerriers de la chevalerie, d'une façon quelque
-peu égoïste et mesquine.
-
-«Il les regarde clairement dans leur rôle de chevaliers. Ce qu'il
-pourra nous dire ensuite de bien sur eux ne sera pas d'un témoin
-prévenu en leur faveur. Il nous en dit cependant quelque bien, même
-ici. L'arrangement, agréable dans la sauvagerie, des arbres; les
-bâtiments pour les besoins religieux et agricoles disposés comme dans
-une exploitation américaine de défrichement, çà et là, comme si le
-terrain avait été préparé pour eux; la grâce parfaite d'un art
-joyeux, pur, illuminant, remplissant chaque petit coin de corniche de la
-chapelle, d'un portrait de saint (*), enfin, et par-dessus tout, la
-parfaite bonté, la tendresse pour tous les animaux. N'êtes-vous pas,
-quand vous contemplez cet heureux spectacle, mieux en état de
-comprendre quelle sorte d'hommes furent ceux qui mirent à l'abri du
-tumulte des guerres les doux coins de prairies qu'arrosent vos propres
-rivières descendues des montagnes, à Bolton et Fountains, Furnest et
-Tintern? Mais, du saint lui-même, Carpaccio n'a que du bien à vous
-dire. Les moines vulgaires étaient, du moins, des créatures
-inoffensives, mais lui est une créature forte et bienfaisante. «Calme,
-devant le lion!» dit le Guide avec sa perspicacité habituelle, comme
-si, seul, le saint avait le courage d'affronter la bête furieuse,--un
-Daniel dans la fosse aux lions! Ils pourraient aussi bien dire de la
-beauté vénitienne de Carpaccio qu'elle est calme devant le petit
-chien. Le saint fait entrer son nouveau favori comme il amènerait un
-agneau, et il exhorte vainement ses frères à ne pas être ridicules.
-
-«L'herbe sur laquelle ils ont laissé tomber leurs livres est ornée de
-fleurs; il n'y a aucun signe de trouble ni d'ascétisme sur le visage du
-vieillard, il est évidemment tout à fait heureux, sa vie étant
-complète et la scène entière est le spectacle de la simplicité et de
-la sécurité idéales de la sagesse céleste:
-
-«Ses chemins sont des chemins charmants et tous ses sentiers sont la
-paix.»--(Note du Traducteur.)
-
-Le verset biblique qui termine cette citation est tiré des Proverbes
-(III, 17).
-
-(*) Voyez la partie du monastère qu'on aperçoit au loin, dans le
-tableau du lion, avec ses fragments de fresque sur le mur, sa porte
-couverte de lierre et sa corniche enluminée.]
-
-[Note 142: Milman, _Histoire du Christianisme_, vol. III, p. 162.
-Remarquez la phrase en italique, car elle relate la vraie origine de la
-papauté.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 143: Saint Mathieu, X, 37. Cf. _Fors Clavigera_: «Il vient une
-heure pour tous ses vrais disciples où cette parole du Christ doit
-entrer dans leur cœur: «Celui qui aime son père et sa mère plus que
-moi n'est pas digne de moi.» Quitter la maison où est votre paix,
-être en rivalité avec ceux qui vous sont chers: c'est cela--si les
-paroles du Christ ont un sens--c'est bien cela qui sera demandé à ses
-vrais disciples.»--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 144: Cf. _Sesame and Lilies, of Kings Treasuries_, 17: «Quel
-effet singulier et salutaire cela aurait sur nous qui sommes habitués
-à prendre l'acception usuelle d'un mot pour le sens véritable de ce
-mot, si nous gardions la forme grecque _biblos_ ou _biblion_ comme
-l'expression juste pour «livre», au lieu de l'employer seulement dans
-le cas particulier où nous désirons donner de la dignité à l'idée
-et si nous le traduisions en anglais partout ailleurs. Par exemple, nous
-traduirions ainsi _les Actes des Apôtres_ (XIX, 19): «Beaucoup de ceux
-qui exerçaient des arts magiques réunirent leurs Bibles et les
-brûlèrent devant tous les hommes, et en comptèrent le prix et le
-trouvèrent de cinquante mille pièces d'argent.» Et si au contraire
-nous traduisions là où nous la conservons, et parlons toujours du
-Saint Livre au lieu de la Sainte Bible, etc.»--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 145: Cette sorte d'ignorance de ce qui est au fond de leur âme
-est à la base de l'idée que Ruskin se fait de tous les prophètes,
-c'est-à-dire de tous les hommes vraiment géniaux. Parlant de lui-même
-il dit: «Ainsi, d'année en année, j'ai été amené à parler, ne
-sachant pas, lorsque je dépliais le rouleau où était contenu mon
-message, ce qui se trouverait plus bas, pas plus qu'un brin d'herbe ne
-sait quelle sera la forme de son fruit (_Fors_, IV, lettre LXXVIII, p.
-121) et parlant des derniers jours de la vie de Moïse: «Quand il vit
-se dérouler devant lui l'histoire entière de ces quarante dernières
-années et quand le mystère de son propre ministère lui fut enfin
-révélé» (_Modern Painters_, IV, V, XX, 46, cité par M. Brunhes).
-Mais cet avenir que les hommes ne voient pas, est déjà contenu dans
-leur cœur. Et Ruskin me semble ne jamais l'avoir exprimé d'une façon
-plus mystérieuse et plus belle que dans cette phrase sur Giotto enfant,
-quand pour la première fois il vit Florence: «Il vit à ses pieds les
-innombrables tours de la cité des lys; mais la plus belle de toutes (le
-Campanile) était encore cachée dans les profondeurs de son propre
-cœur» (_Giotto and his work in Padua_, p. 321 de l'édition
-américaine: _The Poetry of Architecture; Giotto and his work in
-Padua_).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 146: Saint Luc, XVI, 31.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 147: Gibbon, chap. XV (II, 277).]
-
-[Note 148: Ibid., II, 283.--Son expression «les plus instruits et les
-plus riches» doit être retenue comme confirmation de ce fait qui
-apparaît éternellement dans le christianisme que des cerveaux modestes
-dans leurs conceptions, et des vies peu soucieuses du gain sont les plus
-aptes à recevoir ce qu'il y a d'éternel dans les principes
-chrétiens.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 149: Saint Paul, Éphésiens, II, 2, et V,
-6 ;--Colossiens, III, 6.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 150: Saint Matthieu, XVI, 24;--Saint Marc, VIII, 34, et X, 21.
-Voir dans le post-scriptum de mon Introduction une phrase des _Lectures
-on Art_ où cette parole de saint Matthieu est magnifiquement
-commentée.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 151: Un des plus curieux aspects de la pensée évangélique
-moderne est l'aimable connexité qu'elle établit entre la vérité de
-l'Évangile et l'extension du commerce lucratif! Voyez plus loin la note
-pages 231, 238, 239.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 152: «Prenez aussi le casque du salut et l'épée de l'Esprit qui
-est la parole de Dieu (saint Paul, Éphésiens, VI, 17). Saint Paul
-développe l'image dans l'Épître aux Hébreux (IV, 12).--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 153: Voir les passages de _Præterita_ (III, 34, 39) cités par M.
-Bardoux, où Ruskin discute sur la Bible avec un protestant «qui ne se
-fiait qu'à soi pour interpréter tous les sentiments possibles des
-hommes et des anges» et où à Turin il entre dans un temple où l'on
-prêche à quinze vieilles femmes «qui sont, à Turin, les seuls
-enfants de Dieu».--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 154: Ruskin avait dit autrefois (1856) dans un sentiment
-d'ailleurs différent: «Cet art du dessin qui est de plus d'importance
-pour la race humaine que l'art d'écrire, car les gens peuvent
-difficilement dessiner quelque chose sans être de quelque utilité aux
-autres et à eux-mêmes et peuvent difficilement écrire quelque chose
-sans perdre leur temps et celui des autres.» (_Modern Painters_, IV,
-XVII, 31, cité par M. de la Sizeranne).--(Note du Traducteur).]
-
-[Note 155: _Commentaires sur les Galates_, chap. III.--(Note de
-l'Auteur.)]
-
-[Note 156: Allusion essentiellement ruskinienne à l'étymologie du mot:
-Sophie; ici c'est à peine un calembour, mais le lecteur a pu voir au
-dernier chapitre à propos de la signification délicatement «Saline»
-du mot Salien et dans les jeux de mots avec «Salés» et «Saillants»
-jusqu'où pouvait aller la manie étymologique de Ruskin. Pour nous en
-tenir au passage ci-dessus (Sophie-Sagesse), il trouve son explication
-(et avec lui tous les jeux de mots de Ruskin, même les plus fatigants),
-dans les lignes suivantes de _Sesame and lilies, Of kings treasuries_,
-15: Il (l'homme instruit) est savant dans la descendance des mots,
-distingue d'un coup d'œil les mots de bonne naissance des mots
-canailles modernes, se souvient de leur généalogie, de leurs
-alliances, de leurs parentés, de l'extension à laquelle ils ont été
-admis et des fonctions qu'ils ont tenues parmi la noblesse nationale des
-mots, en tous temps et en tous pays», etc. Je n'ai pas le temps de
-montrer qu'il y a là encore une forme d'idolâtrie et de celles à la
-tentation de qui un homme de goût a le plus de peine à ne pas
-succomber.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 157: «Tous les dimanches, si ce n'est plus souvent, le plus grand
-nombre des personnes bien pensantes en Angleterre reçoit avec
-reconnaissance, de ses maîtres, une bénédiction ainsi formulée: «La
-grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la communion
-du Saint-Esprit soient avec vous.» Maintenant je ne sais pas quel sens
-est attribué dans l'esprit public anglais à ces expressions. Mais ce
-que j'ai a vous dire positivement est que les trois choses existent
-d'une façon réelle et actuelle, peuvent être connues de vous, si vous
-avez envie de les connaître, et possédées si vous avez envie de les
-posséder.»
-
-Suit le commentaire de ces trois mots (_Lectures on Art_, IV, §
-125).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 158: Voyez le dernier paragraphe de la page 43 de l'_Autel des
-Esclaves._ Chose curieuse, au moment où je revois cette page pour
-l'impression, on m'envoie une découpure du journal le Chrétien où il
-y a un commentaire de l'éditeur évangélique orthodoxe qui pourra,
-dans l'avenir, servir à définir l'hérésie propre de sa secte; il
-oppose actuellement, dans son audace extrême, le pouvoir du
-Saint-Esprit à l'œuvre du Christ (je voudrais seulement avoir été à
-Matlock et avoir entendu l'aimable sermon du médecin).
-
-«On a pu assister, samedi dernier, dans le Derbyshire, à un spectacle
-intéressant et quelque peu inaccoutumé: Deux Amis vêtus à l'ancienne
-mode--dans le costume original des Quakers,--prêchant au bord de la
-route un vaste et attentif auditoire, à Matlock. L'un d'eux qui a,
-comme médecin, une bonne clientèle dans le comté, et se nomme le Dr
-Charles-A. Fox, fit un énergique appel à ses auditeurs, les pressant
-de veiller à ce que chacun vécût docilement à la lumière du
-Saint-Esprit qui est en lui. «Le Christ, au dedans de nous, était
-l'espoir de la gloire, et c'était parce qu'il était suivi dans le
-ministère du Saint-Esprit que nous étions sauvés par Lui qui devenait
-ainsi le commencement et la fin de la loi. Il recommanda à ses
-auditeurs de ne pas bâtir leur maison sur le sable en croyant au libre
-et facile évangile qu'on prêche habituellement sur les routes, comme
-si nous devions être sauvés en «croyant ceci ou cela». Rien,
-excepté l'action du Saint-Esprit dans l'âme de chacun, ne pourrait
-nous sauver, et prêcher quoi que ce soit hormis cela était simplement
-abuser les simples et les crédules de la manière la plus terrible.
-
-«_Il serait déloyal de critiquer un discours d'après un si court
-extrait, mais nous devons exprimer notre conviction à savoir que c'est
-l'obéissance du Christ jusqu'à la mort, la mort sur la croix, bien
-plutôt que l'action du Saint-Esprit en nous, qui constitue la bonne
-nouvelle pour les pécheurs._--Ed.»
-
-En regard de ce morceau éditorial de la presse théologique moderne en
-Angleterre, je placerai simplement le 4°, 6° et 13° versets des
-Romains (en mettant en italique les expressions qui sont d'une plus
-haute importance et qui sont toujours négligées): «afin que _la
-justice de la_ LOI _soit accomplie en nous_, qui marchons non selon la
-chair mais selon l'esprit... Car avoir l'esprit _tourné_ aux choses de
-la chair, c'est la mort, mais aux choses de l'esprit, c'est la vie, et
-la paix... Car, si vous vivez pour la chair, vous mourrez; mais, si
-_c'est par l'esprit_ que vous mortifiez les actes du corps, vous
-vivrez.»
-
-Il serait bon pour la chrétienté que le service baptismal appliquât
-ce qu'il fait profession d'abjurer.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 159: Cf. «Vous êtes peut-être surpris d'entendre parler
-d'Horace comme d'une personne pieuse. Les hommes sages savent qu'il est
-sage, les hommes sincères qu'il est sincère. Mais les hommes pieux,
-par défaut d'attention, ne savent pas toujours qu'il est pieux. Un
-grand obstacle à ce que vous le compreniez est qu'on vous a fait
-construire des vers latins toujours avec l'introduction forcée du mot
-«Jupiter» quand vous étiez en peine d'un dactyle. Et il vous semble
-toujours qu'Horace ne s'en servait que quand il lui manquait un dactyle.
-Remarquez l'assurance qu'il nous donne de sa piété: _Dis pieta mea, et
-musa, cordi est_, etc. » (_Val d'Arno_, chap. IX, § 218, 219, 220, 221
-et suiv.). Voyez aussi: «Horace est exactement aussi sincère dans sa
-foi religieuse que Wordsworth, mais tout pouvoir de comprendre les
-honnêtes poètes classiques a été enlevé à la plupart de nos
-gentlemens par l'exercice mécanique de la versification au collège.
-Dans tout le cours de leur vie, ils ne peuvent se délivrer
-complètement de cette idée que tous les vers ont été écrits comme
-exercices et que Minerve n'était qu'un mot commode à mettre comme
-avant-dernier dans un hexamètre et Jupiter comme dernier. Rien n'est
-plus faux... Horace consacre son pin favori à Diane, chante son hymne
-automnal à Faunus, dirige la noble jeunesse de Rome dans son hymne à
-Apollon, et dit à la petite-fille du fermier que les Dieux l'aimeront
-quoiqu'elle n'ait à leur offrir qu'une poignée de sel et de
-farine,--juste aussi sérieusement que jamais gentleman anglais ait
-enseigné la foi chrétienne à la jeunesse anglaise, dans ses jours
-sincères (_The Queen of the air_, I, 47, 48). Et enfin: «La foi
-d'Horace en l'esprit de la Fontaine de Brundusium, en le Faune de sa
-colline et en la protection des grands Dieux est constante, profonde et
-effective» (_Fors Clavigere_, lettre XCII, 111.)--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 160: Voir _Præterita, I._--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 161: Cf. _Præterita_, I, XII: «J'admire ce que j'aurais pu être
-si à ce moment-là l'amour avait été avec moi au lieu d'être contre
-moi, si j'avais eu la joie d'un amour permis et l'encouragement
-incalculable de sa sympathie et de son admiration.» C'est toujours la
-même idée que le chagrin, sans doute parce qu'il est une forme
-d'égoïsme, est un obstacle au plein exercice de nos facultés. De
-même plus haut (page 224 de la Bible): «toutes les adversités,
-qu'elles résident dans la _tentation_ ou dans la _douleur_» et dans la
-préface _Arrows of the Chase._ «J'ai dit à mon pays des paroles dont
-pas une n'a été altérée par l'intérêt ou affaiblie par la
-douleur.» Et dans le texte qui nous occupe _chagrin_ est rapproché de
-_faute_ comme dans ces passages _tentation_ de _peine_ et _intérêt_ de
-_douleur._ «Rien n'est frivole comme les mourants,» disait Emerson. À
-un autre point de vue, celui de la sensibilité de Ruskin, la citation
-de _Præterita_: «Que serais-je devenu si l'amour avait été avec moi
-au lieu d'être contre moi,» devrait être rapprochée de cette lettre
-de Ruskin à Rossetti, donnée par M. Bardoux: «Si l'on vous dit que je
-suis dur et froid, soyez assuré que cela n'est point vrai. Je n'ai
-point d'amitiés et point d'amours, en effet; mais avec cela je ne puis
-lire l'épitaphe des Spartiates aux Thermopyles, sans que mes yeux se
-mouillent de larmes, et il y a encore, dans un de mes tiroirs, un vieux
-gant qui s'y trouve depuis dix-huit ans et qui aujourd'hui encore est
-plein de prix pour moi. Mais si par contre vous vous sentez jamais
-disposé à me croire particulièrement bon, vous vous tromperez tout
-autant que ceux qui ont de moi l'opinion opposée. Mes seuls plaisirs
-consistent à voir, à penser, à lire et à rendre les autres hommes
-heureux, dans la mesure où je puis le faire, sans nuire à mon propre
-bien.»--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 162: Cf.: «Comme j'ai beaucoup aimé--et non dans des fins
-égoïstes--la lumière du matin est encore visible pour moi sur ces
-collines, et vous, qui me lisez, vous pouvez croire en mes pensées et
-en mes paroles, en les livres que j'écrirai pour vous, et vous serez
-heureux ensuite de m'avoir cru» (_The Queen of the air_, III).--(Note
-du Traducteur.)]
-
-[Note 163: Cf.: «Tout grand symbole et oracle du Paganisme est encore
-compris au moyen âge et au porche d'Avallon qui est du XIIe siècle, on
-voit d'un côté Hérodias et sa fille et de l'autre Nessus et Dejanire
-(_Verona and other Lectures_: IV, _Mending of the Sieve_, § 14).--(Note
-du Traducteur.)]
-
-[Note 164: De même dans _Val d'Arno_, le lion de saint Marc descend en
-droite ligne du lion de Némée, et l'aigrette qui le couronne est celle
-qu'on voit sur la tête de l'Hercule de Gamarina (_Val d'Arno_, I, §
-16, p. 13) avec cette différence indiquée ailleurs dans le même
-ouvrage (_Val d'Arno_, VIII, § 203, p. 169) «qu'Héraklès assomme la
-bête et se fait un casque et un vêtement de sa peau, tandis que le
-grec saint Marc convertit la bête et en fait un évangéliste».
-
-Ce n'est pas pour trouver une autre descendance sacrée au Lion de
-Némée que nous avons cité ce passage, mais pour insister sur toute la
-pensée de la fin de ce chapitre de _la Bible d'Amiens_, «qu'il y a un
-art sacré classique». Ruskin ne voulait pas (_Val d'Arno_) qu'on
-opposât grec à chrétien, mais à gothique (p. 161), «car saint Marc
-est grec comme Héraklès». Nous touchons ici à une des idées les
-plus importantes de Ruskin, ou plus exactement à un des sentiments les
-plus originaux qu'il ait apportés à la contemplation et à l'étude
-des œuvres d'art grecques et chrétiennes, et il est nécessaire, pour
-le faire bien comprendre, de citer un passage de _Saint Mark's Rest_,
-qui, à notre avis, est un de ceux de toute l'œuvre de Ruskin où
-ressort le plus nettement, où se voit le mieux à l'œuvre, cette
-disposition particulière de l'esprit qui lui faisait ne pas tenir
-compte de l'avènement du christianisme, reconnaître déjà une beauté
-chrétienne dans des œuvres païennes, suivre la persistance d'un
-idéal hellénique dans des œuvres du moyen âge. Que cette disposition
-d'esprit à notre avis tout esthétique au moins logiquement en son
-essence sinon chronologiquement en son origine, se soit systématisée
-dans l'esprit de Ruskin et qu'il l'ait étendue à la critique
-historique et religieuse, c'est bien certain. Mais même quand Ruskin
-compare la royauté grecque et la royauté franque (_Val d'Arno_, chap.
-_Franchise_), quand il déclare dans _la Bible d'Amiens_ que «le
-christianisme n'a pas apporté un grand changement dans l'idéal de la
-vertu et du bonheur humains», quand il parle comme nous l'avons vu à
-la page précédente de la religion d'Horace, il ne fait que tirer des
-conclusions théoriques du plaisir esthétique qu'il avait éprouvé à
-retrouver dans une Hérodiade une canéphore, dans un Séraphin une
-harpie, dans une coupole byzantine un vase grec. Voici le passage de
-_Saint Mark's Rest._ «Et ceci est vrai non pas seulement de l'art
-byzantin, mais de tout art grec. Laissons aujourd'hui de côté le mot
-de byzantin. Il n'y a qu'un art grec, de l'époque d'Homère à celle du
-doge Selvo» (nous pourrions dire de Theoguis à la comtesse Mathieu de
-Noailles), «et ces mosaïques de Saint-Marc ont été exécutées dans
-la puissance même de Dédale avec l'instinct constructif grec, dans la
-puissance même d'Athéné avec le sentiment religieux grec, aussi
-certainement que fut jamais coffre de Cypselus ou flèche
-d'Érechtée».
-
-Puis Ruskin entre dans le baptistère de Saint-Marc et dit: «Au-dessus
-de la porte est le festin d'Hérode. La fille d'Hérodias danse avec la
-tête de saint Jean-Baptiste dans un panier sur sa tête; c'est
-simplement, transportée ici, une jeune fille grecque quelconque d'un
-vase grec, portant une cruche d'eau sur sa tête... Passons maintenant
-dans la chapelle sous le sombre dôme. Bien sombre, pour mes vieux yeux
-à peine déchiffrable, pour les vôtres, s'ils sont jeunes et
-brillants, cela doit être bien beau, car c'est l'origine de tous les
-fonds à dômes d'or de Bellini, de Cima et de Carpaccio; lui-même est
-un vase grec, mais avec de nouveaux Dieux. Le Chérubin à dix ailes qui
-est dans le retrait derrière l'autel porte écrit sur sa poitrine
-«Plénitude de la Sagesse». Il symbolise la largeur de l'Esprit, mais
-il n'est qu'une Harpie grecque et sur ses membres bien peu de chair
-dissimule à peine les griffes d'oiseaux qu'ils étaient. Au-dessus
-s'élève le Christ porté dans un tourbillon d'anges et de même que
-les dômes de Bellini et de Carpaccio ne sont que l'amplification du
-dôme où vous voyez cette Harpie, de même le Paradis de Tintoret n'est
-que la réalisation finale de la pensée contenue dans cette étroite
-coupole.
-
-... Ces mosaïques ne sont pas antérieures au XIIIe siècle. Et
-pourtant elles sont encore absolument grecques dans tous les modes de la
-pensée et dans toutes les formes de la tradition. Les fontaines de feu
-et d'eau ont purement la forme de la Chimère et de la Pirène, et la
-jeune fille dansant, quoique princesse du XIIIe siècle à manches
-d'hermine, est encore le fantôme de quelque douce jeune fille portant
-l'eau d'une fontaine d'Arcadie.
-
-Cette page n'a pas seulement pour moi le charme d'avoir été lue dans
-le baptistère de Saint-Marc, dans ces jours bénis où, avec quelques
-autres disciples «en esprit et en vérité» du maître, nous allions
-en gondole dans Venise, écoutant sa prédication au bord des eaux, et
-abordant à chacun des temples qui semblaient surgir de la mer pour nous
-offrir l'objet de ses descriptions et l'image même de sa pensée, pour
-donner la vie à ses livres dont brille aujourd'hui sur eux l'immortel
-reflet. Mais si ces églises sont la vie des livres de Ruskin, elles en
-sont l'esprit. (Jamais le vers que redit Fantasio: «Tu m'appelles ta
-vie, appelle-moi ton âme» ne fut d'une application plus juste.) Sans
-doute les livres de Ruskin ont gardé quelque chose de la beauté de ces
-lieux. Sans doute, si les livres de Ruskin avaient d'abord créé en
-nous une espèce de fièvre et de désir qui donnaient, dans notre
-imagination, à Venise, à Amiens, une beauté que, une fois en leur
-présence, nous ne leur avons pas trouvée d'abord, le soleil tremblant
-du canal ou le froid doré d'une matinée d'automne française où ils
-ont été lus, ont déposé sur ces feuillets un charme que nous ne
-ressentons que plus tard, moins prestigieux que l'autre, mais peut-être
-plus profond et qu'ils garderont aussi ineffaçablement que s'ils
-avaient été trempés dans quelque préparation chimique qui laisse
-après elle de beaux reflets verdâtres sur les pages, et qui, ici,
-n'est autre que la couleur spéciale d'un passé. Certes si cette page
-du _Repos de saint Marc_ n'avait pas d'autre charme, nous n'aurions pas
-eu à la citer ici. Mais il nous semble que, commentant cette fin du
-chapitre de _la Bible d'Amiens_, elle en fera comprendre le sens profond
-et le caractère si spécialement «ruskinien». Et, rapproché des
-pages similaires (Voir les notes, pages 213, 214, 338 et 339), il
-permettra au lecteur de dégager un aspect de la pensée de Ruskin qui
-aura pour lui, même s'il a lu tout ce qui a été écrit jusqu'à ce
-jours sur Ruskin, ce charme ou tout au moins ce mérite, d'être, il me
-semble, montré pour la première fois.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 165: «Le grec lui-même sur ses poteries ou ses amphores mettait
-un Hercule égorgeant des lions» (_la Couronne d'olivier sauvage_,
-traduction Elwall, p. 44).--(Note du traducteur.)]
-
-[Note 166: Allusion au XIVe livre des Songes où Samson déchire un
-jeune lion «comme s'il eût déchiré un chevreau sans avoir rien en sa
-main». «Et voici, quelques jours après, il y avait dans le corps du
-lion un essaim d'abeilles et du miel... Et il leur dit: «De celui qui
-dévorait est procédée la nourriture, et la douceur est sortie de
-celui qui est fort» (_Songes_, XIV, 5-20).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 167: Contre un lion (I Samuel, XVII, 34-38).--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 168: Daniel. (Voir Daniel, chap. VI).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 169: Allusion probable à Virgile:
-
-«Nec magnos metuent armenta leones.»
-
-(_Églogues_, IV, 22.)--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 170: « On ne nuira point, et on ne fera aucun dommage à personne
-dans toute la montagne de ma Sainteté» (Isaïe, XI, 9).--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 171: «Pour ce qui est de ce jour et de cette heure, personne ne
-le sait.» (Saint-Mathieu, XXIV, 36).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 172: Voir la même idée dans Renan, _Vie de Jésus_, et notamment
-pages 201 et 295. Renan prétend que cette idée est exprimée par
-Jésus et s'appuie sur saint Matthieu, VI, 10, 33;--saint Marc, XII,
-34;--saint Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20, 21. Mais les textes sont bien
-vagues, excepté peut-être saint Marc, XII, 34, et saint Luc, XVII,
-21.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 173: Cf. Bossuet, _Élévations sur les mystères_, IV, 8:
-«Contenons les vives saillies de nos pensées vagabondes, par ce moyen
-nous commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel. Empêchons nos
-pensées de ramper comme font les reptiles sur la terre... Ce sera
-dompter des lions que d'assujettir notre impétueuse colère.»--(Note
-du Traducteur.)]
-
-
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-CHAPITRE IV
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-INTERPRÉTATIONS
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-1. C'est un privilège reconnu à tout sacristain qui aime sa
-cathédrale, de déprécier par comparaison toutes les cathédrales de
-son pays qui y ressemblent, et tous les édifices du globe qui en
-diffèrent. Mais j'aime un trop grand nombre de cathédrales, quoique je
-n'aie jamais eu le bonheur de devenir sacristain d'aucune, pour me
-permettre l'exercice facile et traditionnel du privilège en question,
-et je préfère vous prouver ma sincérité et vous faire connaître mon
-opinion dès le début, en confessant que la cathédrale d'Amiens n'a
-pas à tirer vanité de ses tours, que sa flèche centrale[174] est
-simplement le joli caprice d'un charpentier de village, que son ensemble
-architectural est, en noblesse, inférieur à Chartres[175], en
-sublimité à Beauvais, en splendeur décorative à Reims, et à
-Bourges, pour la grâce des figures sculptées. Elle n'a rien qui
-ressemble aux jointoiements et aux moulures si habiles des arcades de
-Salisbury; rien de la puissance de Durham; elle ne possède ni les
-incrustations dédaliennes de Florence, ni l'éclat de fantaisie
-symbolique de Vérone. Et pourtant dans l'ensemble et plus que
-celles-ci, dépassée par elles en éclat et en puissance, la
-cathédrale d'Amiens mérite le nom qui lui est donné par M.
-Viollet-le-Duc, «le Parthénon de l'architecture gothique[176]».
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-Gothique, vous entendez; gothique dégagé de toute tradition
-romane[177] et de toute influence arabe; gothique pur, exemplaire,
-insurpassable et incritiquable, ses principes propres de construction
-étant une fois compris et admis.
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-2. Il n'y a pas aujourd'hui de voyageur instruit qui n'ait quelque
-notion du sens de ce qu'on appelle communément et justement «pureté
-de style» dans les formes d'art qu'ont pratiquées les nations
-civilisées, et il n'y en a qu'un petit nombre qui soient ignorants des
-intentions distinctives et du caractère propre du gothique. Le but d'un
-bon architecte gothique était d'élever, avec la pierre extraite du
-lieu où il avait à bâtir, un édifice aussi haut et aussi spacieux
-que possible, donnant à l'œil l'impression de la solidité que le
-raisonnement et le calcul garantissaient, tout cela sans y passer un
-temps trop prolongé et fatigant, et sans dépense excessive et
-accablante de travail humain.
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-Il ne désirait pas épuiser pour l'orgueil d'une cité les énergies
-d'une génération ou les ressources d'un royaume; il bâtit pour Amiens
-avec les forces et les finances d'Amiens, avec la chaux des rochers de
-la Somme[178] et sous la direction successive de deux évêques; dont
-l'un présida aux fondations de l'édifice et l'autre y rendit grâces
-pour son achèvement. Son but d'artiste, ainsi que pour tous les
-architectes sacrés de son époque dans le Nord, était d'admettre
-autant de lumière dans l'édifice que cela était compatible avec sa
-solidité; de rendre sa structure sensible à la raison et magnifique,
-mais non pas singulière ni à effet, et d'ajouter encore à la
-puissance de cette structure à l'aide d'ornements suffisants à
-l'embellir, sans toutefois se laisser aller dans un enthousiasme
-déréglé à en exagérer la richesse, ou dans un moment d'insolente
-ivresse ou d'égoïsme à faire montre de son habileté. Et enfin il
-voulait faire de la sculpture de ses murs et de ses portes, un alphabet
-et un épitomé de la religion dont la connaissance et l'inspiration
-permît de rendre en dedans de ses portes un culte acceptable au
-Seigneur dont la Crainte était dans Son Saint Temple et dont le trône
-était dans le Ciel[179].
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-3. Il n'est pas facile au citoyen du moderne agrégat de méchantes
-constructions, et de mauvaises vies tenues en respect par les
-constables, que _nous_ nommons une ville--dont il est convenu que les
-rues les plus larges sont consacrées à encourager le vice et les
-étroites à dissimuler la misère--il n'est pas facile, dis-je, à
-l'habitant d'une cité aussi méprisable de comprendre le sentiment d'un
-bourgeois des âges chrétiens pour sa cathédrale. Pour lui, le texte
-tout simplement et franchement cru: «Là où deux ou trois sont
-assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux[180]», était étendu à
-une promesse plus large, s'appliquant à un grand nombre d'honnêtes et
-laborieuses personnes assemblées en son nom. «Il sera mon peuple et je
-serai son Dieu[181]», et ces mots recevaient pour eux un sens plus
-profond de cette croyance gracieusement locale et simplement aimante que
-le Christ, comme il était un Juif au milieu des Juifs, un Galiléen au
-milieu des Galiléens était aussi partout où il y avait de ses
-disciples, même les plus pauvres, quelqu'un de leur pays, et que leur
-propre «Beau Christ d'Amiens» était aussi réellement leur
-compatriote que s'il était né d'une vierge picarde.
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-4. Il faut se souvenir cependant,--et ceci est un point théologique sur
-lequel repose beaucoup du développement architectural des basiliques du
-Nord,--que la partie de l'édifice dans laquelle on croyait que la
-présence divine était constante, comme dans le Saint des Saints juif,
-était seulement le chœur clos, devant lequel les bas côtés et les
-transepts pouvaient devenir le Lit de Justice du roi, comme dans la
-salle du trône du Christ; et dont le maître-autel était protégé
-toujours des bas côtés qui l'entouraient à l'est par une clôture du
-travail d'ouvrier le plus fini, tandis que, de ces bas côtés rayonnait
-une suite de chapelles ou de cellules, chacune dédiée à un saint
-particulier. Cette conception du Christ dans la société de ses saints
-(la chapelle la plus à l'est de toutes étant celle consacrée à la
-Vierge) se trouvait à la base de la disposition entière de l'abside
-avec ses supports et ses séparations d'arcs-boutants et de trumeaux; et
-les formes architecturales ne pourront jamais vraiment nous ravir, si
-nous ne sommes pas en sympathie avec la conception spirituelle d'où
-elles sont sorties[182]. Nous parlons follement et misérablement de
-symboles et d'allégories: dans la vieille architecture chrétienne,
-toutes les parties de l'édifice doivent être lues à la lettre; la
-cathédrale est pour ses constructeurs la Maison de Dieu[183], elle est
-entourée, comme celle d'un roi terrestre, de logements moindres pour
-ses serviteurs; et les glorieuses sculptures du chœur, celles de son
-enceinte extérieure[184], et à l'intérieur, celles de ses boiseries
-que, presque instinctivement, un curé anglais croirait destinées à la
-glorification des chanoines, étaient en réalité la manière du
-charpentier amiénois de rendre à son Maître-Charpentier[185] la
-maison confortable[186]; et non moins de montrer son talent natif et
-sans rival de charpentier, devant Dieu et les hommes.
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-Quoi que vous vouliez voir à Amiens, ou soyez forcé de laisser de
-côté sans l'avoir vu, si les écrasantes responsabilités de votre
-existence et la locomotion précipitée qu'elles nécessitent
-inévitablement vous laissaient seulement un quart d'heure sans être
-hors d'haleine pour la contemplation de la capitale de la Picardie,
-donnez-le entièrement au chœur de la cathédrale.
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-Les bas-côtés et les porches, les fenêtres en ogives et les roses,
-vous pouvez les voir ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel ouvrage de
-menuiserie, vous ne le pouvez pas[187]. C'est du flamboyant dans son
-plein développement juste au moment où le XVe siècle vient de finir.
-Cela a quelque chose de la lourdeur flamande mêlée à la plaisante
-flamme française; mais sculpter le bois est la joie du Picard depuis sa
-jeunesse et autant que je sache jamais rien d'aussi beau n'a été
-taillé dans les bons arbres d'aucun pays du monde entier. C'est en bois
-doux et d'un jeune grain, du chêne, traité et choisi pour un tel
-travail, et qui résonne encore comme il y a quatre cents ans. Sous la
-main du sculpteur il semble se modeler comme de l'argile, se plier comme
-de la soie pousser comme de vivantes branches, jaillir comme une vivante
-flamme. Les dais couronnant les dais, les clochetons jaillissant des
-clochetons, cela s'élance et s'entrelace en une clairière enchantée,
-inextricable, impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt
-et plus pleine d'histoire qu'aucun livre.
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-Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la
-meilleure manière d'approcher la cathédrale pour la première fois. Si
-vous avez plein loisir, si le jour est beau et si vous n'êtes pas
-effrayé par une heure de marche, la vraie chose à faire serait de
-descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière
-et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire[188], où la
-citadelle plonge ses fondations et à qui elle emprunte ses murailles;
-gravissez-la jusqu'au sommet et regardez en bas dans le «fossé» sec
-de la citadelle ou plus véritablement la sèche vallée de la mort;
-elle est à peu près aussi profonde qu'un vallon du Derbyshire (ou,
-pour être plus précis, que la partie supérieure de l'_Heureuse
-vallée_ à Oxford, au-dessus du Bas-Hinksey); et de là, levez les yeux
-jusqu'à la cathédrale en montant les pentes de la cité. Comme cela
-vous vous rendrez compte de la vraie hauteur des tours par rapport aux
-maisons, puis en revenant dans la ville trouvez votre chemin pour
-arriver à sa montagne de Sion[189], par n'importe quelles étroites
-rues de traverse et les ponts que vous trouverez; plus les rues seront
-tortueuses et sales, mieux ce sera, et que vous arriviez d'abord à la
-façade ouest ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toutes les
-peines que vous aurez prises pour les atteindre.
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-Mais, si le jour est sombre comme cela peut quelquefois arriver, même
-en France, depuis quelques années, ou si vous ne pouvez ou ne voulez
-marcher, ce qui est une chose possible aussi à cause de tous nos sports
-athlétiques, lawn-tennis, etc.,--ou s'il faut vraiment que vous alliez
-à Paris cet après-midi et si vous voulez seulement voir tout ce que
-vous pouvez en une heure ou deux--alors en supposant cela, malgré ces
-faiblesses, vous êtes encore une gentille sorte de personne pour
-laquelle il est de quelque importance de savoir par où elle arrivera à
-une jolie chose et commencera à la regarder. J'estime que le meilleur
-chemin est alors de monter à pied, de l'_Hôtel de France_ ou de la
-place du Périgord, la rue des Trois-Cailloux vers la station de chemin
-de fer. Arrêtez-vous un moment sur le chemin pour vous tenir en bonne
-humeur, et achetez quelques tartes ou bonbons pour les enfants dans une
-des charmantes boutiques de pâtissier qui sont sur la gauche. Juste
-après les avoir passées, demandez le théâtre; et aussitôt après
-vous trouverez également sur la gauche trois arcades ouvertes sous
-lesquelles vous pourrez passer, vous laisserez derrière vous le Palais
-de justice, et monterez droit au transept sud qui a vraiment en soi de
-quoi plaire à tout le monde.
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-Il est simple et sévère en bas, délicatement ajouré et dentelé au
-sommet et paraît d'un seul morceau, quoiqu'il ne le soit pas. Chacun
-doit aimer l'élan et la ciselure transparente de la flèche qui est
-au-dessus et qui semble se courber vers le vent d'ouest--bien que ce ne
-soit pas. Du moins sa courbure est une longue habitude contractée
-graduellement, avec une grâce et une soumission croissantes, pendant
-ces trois derniers cents ans. Et, arrivant tout à fait au porche,
-chacun doit aimer la jolie petite madone française qui en occupe le
-milieu avec sa tête un peu de côté, et son nimbe mis un peu de côté
-aussi comme un chapeau seyant. Elle est une madone de décadence en
-dépit ou plutôt en raison de toute sa joliesse[190] et de son gai
-sourire de soubrette; et elle n'a rien à faire ici non plus, car ceci
-est le porche de Saint-Honoré, non le sien; rude et gris, saint Honoré
-avait coutume de se tenir là pour vous recevoir; il est maintenant
-banni au porche nord où jamais n'entre personne.
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-Cela eut lieu il y a longtemps, au XIVe siècle, quand le peuple
-commença à trouver le christianisme trop grave, imagina pour la France
-une foi plus joyeuse et voulut avoir partout des Madones-soubrettes aux
-regards brillants, laissant sa propre Jeanne d'Arc aux yeux sombres se
-faire brûler comme sorcière; et depuis lors les choses allèrent leur
-joyeux train, tout droit, «ça allait, ça ira», jusqu'aux plus joyeux
-jours de la guillotine. Mais pourtant ils savaient encore sculpter au
-XIVe siècle, et la Madone et son linteau d'aubépine en fleurs[191]
-sont dignes que vous les regardiez, et plus encore les sculptures aussi
-délicates et plus calmes[192] qui sont au-dessus et qui racontent la
-propre histoire de saint Honoré, dont on parle peu aujourd'hui dans le
-faubourg parisien qui porte son nom.
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-Je ne veux pas vous retenir maintenant pour vous raconter l'histoire de
-saint Honoré (trop content seulement de vous laisser à cet égard
-quelque curiosité si c'était possible[193]), car certainement vous
-êtes impatients d'entrer dans l'église, et vous ne pouvez pas y entrer
-d'une meilleure manière que par cette porte. Car toutes les
-cathédrales de quelque importance produisent à peu près le même
-effet quand vous y pénétrez par la porte ouest; mais je n'en connais
-pas d'autre qui montre autant de sa noblesse du transept intérieur sud;
-la rose en face est d'une exquise finesse de réseau et d'un éclat
-charmant; et les piliers des bas-côtés du transept forment des groupes
-merveilleux avec ceux du chœur et de la nef. Vous vous rendrez aussi
-mieux compte de la hauteur de l'abside, si elle se découvre à vous
-comme vous allez du transept à la nef centrale que si vous la voyez
-tout à coup de l'extrémité ouest de la nef; là il serait presque
-possible à une personne irrévérente de trouver la nef étroite
-plutôt que l'abside haute. Donc, si vous voulez me laisser vous
-conduire, entrez à cette porte du transept sud et mettez un sou dans la
-sébile de chacun des mendiants qui sont là à demander; cela ne vous
-regarde pas de savoir s'il convient qu'ils soient là ou non--ni s'ils
-méritent d'avoir le sou--sachez seulement si vous-même méritez d'en
-avoir un à donner et donnez-le gentiment et non comme s'il vous
-brûlait les doigts. Puis étant une fois entré, donnez-vous telle
-sensation d'ensemble qu'il vous plaira--en promettant au gardien de
-revenir pour voir convenablement (seulement pensez à tenir votre
-promesse), et, durant le premier quart d'heure, ne voyez que ce que
-votre fantaisie vous conseillera, mais du moins, comme je vous l'ai dit,
-regardez l'abside de la nef et toutes les parties transversales de
-l'édifice en partant de son centre. Alors vous saurez, quand vous
-retournerez dehors, dans quel but a travaillé l'architecte et ce que
-ses contreforts et le réseau de ses verrières signifient, car il faut
-toujours se représenter l'extérieur d'une cathédrale française,
-excepté sa sculpture, comme l'envers d'une étoffe qui vous aide à
-comprendre comment les fils produisent le dessin tissé ou brodé du
-dessus[194].
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-Et si vous ne vous sentez pas pris d'admiration pour ce chœur et le
-cercle de lumière qui l'entoure, quand vous levez les regards vers lui
-du milieu de la croix, vous n'avez pas besoin de continuer à voyager à
-la recherche de cathédrales, car la salle d'attente de n'importe quelle
-station est un endroit bien mieux fait pour vous; mais, s'il vous
-confond et vous ravit d'abord, alors plus vous le connaîtrez, plus
-votre étonnement grandira. Car il n'est pas possible à l'imagination
-et aux mathématiques unies de faire avec du verre et de la pierre
-quelque chose de plus noble ou de plus puissant que cette procession de
-verrières, ni rien qui donne plus l'impression de la hauteur et dont la
-hauteur réelle ait été déterminée par un calcul aussi réfléchi et
-aussi prudent.
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-9. Du pavé à la clef de voûte il n'y a que 132 pieds
-français--environ 130 anglais. Songez seulement, vous qui avez été en
-Suisse--que la chute du Staubbach à 900 pieds[195]. Bien mieux, le
-rocher de Douvres au-dessous du château, juste où finit la promenade,
-est deux fois aussi haut, et les petits cokneys qui paradent sur
-l'asphalte à la polka militaire, se croient, je pense, aussi grands;
-mais avec les petits logements, huttes et cahutes qu'ils ont mis autour,
-ils ont réussi à le faire paraître de la grandeur d'un four à chaux
-moyen. Pourtant il a deux fois la hauteur de l'abside d'Amiens! et il
-faut une solide construction pour qu'en ne se servant que de morceaux de
-chaux comme ceux qu'on peut extraire dans le voisinage de la Somme, on
-arrive à faire durer 600 ans une œuvre seulement moitié moins haute.
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-10. Cela demande une bonne construction, dis-je, et vous pouvez même
-affirmer la meilleure qui fut jamais ou sera vraisemblablement vue de
-longtemps sur le sol immuable et fécond où l'on pouvait compter que se
-maintiendrait à jamais un pilier quand il avait été bien édifié, et
-où des nefs de trembles, des vergers de pommes, et des touffes de
-vigne, fournissaient le modèle de tout ce qui pouvait le plus
-magnifiquement devenir sacré dans la permanence de la pierre sculptée.
-Du bloc brut placé sur l'extrémité du Bethel druidique à _cette_
-Maison du Seigneur et cette porte du Ciel au bleu vitrage[196], vous
-avez le cours entier et l'accomplissement de tout l'amour et de tout
-l'art des architectes religieux du nord.
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-11. Mais remarquez encore et attentivement que cette abside d'Amiens
-n'est pas seulement la meilleure, mais la première chose exécutée
-parfaitement en ce genre par la chrétienté du nord. Aux pages 323 et
-327[197] du tome VI de M. Viollet-le-Duc vous trouverez l'histoire
-exacte du développement de ces ogives à travers lesquelles vient
-briller en ce moment à vos yeux la lumière de l'orient, depuis les
-formes moins parfaites, les premières ébauches de Reims; et l'apogée
-de la parfaite justesse fut si éphémère, qu'ici, de la nef au
-transept, bâti seulement dix ans plus tard, il y a déjà un petit
-changement dans le sens non de la décadence mais d'une précision plus
-grande qu'il n'est absolument nécessaire[198]. Le point où commence la
-décadence on ne peut pas, parmi les charmantes fantaisies qui
-suivirent, le fixer exactement; mais exactement et indiscutablement nous
-savons que cette abside d'Amiens est la première œuvre d'une parfaite
-pureté de vierge--le Parthénon, encore en ce sens,--de l'architecture
-gothique.
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-12. Qui la bâtit, demanderons-nous? Dieu et l'homme est la première et
-la plus fidèle réponse. Les étoiles dans leur cours la bâtirent et
-les nations. L'Athéné des Grecs a travaillé ici, et le Père des
-dieux romains, Jupiter, et Mars Gardien. Le Gaulois a travaillé ici, et
-le Franc, le chevalier normand, le puissant Ostrogoth, et l'Anachorète
-amaigri d'Idumée.
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-L'homme qui la bâtit effectivement se préoccupait peu que vous le
-sachiez jamais, et les historiens ne le glorifient pas; tous les blasons
-possibles de coquins et de fainéants, vous pouvez les trouver dans ce
-qu'ils appellent leur «histoire»; mais c'est probablement la première
-fois que vous lisez le nom de Robert de Luzarches. Je dis, il se
-préoccupât peu, nous ne sommes pas sûrs qu'il se préoccupât du
-tout. Il ne signe son nom nulle part, autant que je sache. Vous
-trouverez peut-être çà et là dans l'édifice des initiales
-récemment gravées par de remarquables visiteurs anglais désireux
-d'immortalité. Mais Robert le constructeur ou au moins le maître de la
-construction, n'a gravé les siennes dans aucune pierre. Seulement
-quand, après sa mort, la pierre angulaire de la cathédrale eût été
-découverte avec des acclamations, pour célébrer cet événement on
-écrivit la légende suivante, rappelant le nom de tous ceux qui avaient
-eu leur part ou leur parcelle du travail,--dans le milieu du labyrinthe
-qui alors existait dans les dallages de la nef. Il faut que vous la
-lisiez d'une voix légère; elle fut gaiement rimée pour vous par la
-pure gaieté française qui ne ressemblait pas le moins du monde à
-celle du _Théâtre des Folies._
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-En l'an de Grâce mil deux cent
-Et vingt, fut l'œuvre de cheens
-Premièrement encomenchie.
-A donc y ert de cheste evesquie
-Evrart, evêque bénis;
-Et, Roy de France, Loys
-Qui fut fils Philippe le Sage.
-Qui maistre y est de l'œuvre
-Maistre Robert estoit només
-Et de Luzarches surnomés.
-Maistre Thomas fu après lui
-De Cormont. Et après, son filz
-Maistre-Regnault, qui mestre
-Fist a chest point chi clieste lectre
-Que l'incarnation valoit
-Treize cent, moins douze, en faloit.
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-13. J'ai écrit les chiffres en lettres, autrement le mètre n'eût pas
-été clair.--En réalité, ils étaient représentés ainsi «IIC et
-XX» «XIIIC moins XII». Je cite l'inscription d'après l'admirable
-petit livre de M. l'abbé Rozé: _Visite à la Cathédrale d'Amiens_--(Sup.
-Lib. de Mgr l'Évêque d'Amiens, 1877),--que chaque voyageur
-reconnaissant devrait acheter, car je vais seulement en voler un petit
-morceau çà et là. Je souhaiterais seulement qu'il y eût eu aussi à
-voler une traduction de la légende; car il y a un ou deux points à la
-fois de doctrine et de chronologie sur lesquels j'aurais aimé avoir
-l'opinion de l'abbé. Toutefois, le sens principal de la poésie vers
-par vers, nous paraît être ce qui suit:
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-En l'an de grâce douze cent
-Vingt, l'œuvre tombant alors en ruine
-Fut d'abord recommencée,
-Alors était de cet évêché
-Éverard l'Évêque béni
-Et roi de France Louis
-Qui était fils de Philippe le Sage.
-Celui qui était maître de l'œuvre
-Était appelé Maître Robert
-Et nommé de plus de Luzarche.
-Maître Thomas fut après lui
-De Cormont. Et après lui son fils
-Maître Reginald qui pour être mis
-À ce point-ci, fit ce texte
-Quand l'Incarnation fut vérifiée
-Treize cents moins douze qu'il s'en fallait.
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-De cette inscription, tandis que vous êtes là où elle était jadis
-(elle a été mise ailleurs quand on a poli l'ancien pavé, dans
-l'année même je le constate avec tristesse, de mon premier voyage sur
-le continent, en 1828, alors que je n'avais pas encore tourné mon
-attention vers l'architecture religieuse), quelques points sont à
-retenir--si vous avez encore un peu de patience.
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-14. «L'œuvre» c'est-à-dire l'Œuvre propre d'Amiens, sa cathédrale,
-était «déchéant», tombant en ruine pour la--je ne puis pas dire
-tout de suite si c'était la--quatrième, cinquième ou quantième
-fois--dans l'année 1220. Car c'était une chose extraordinairement
-difficile pour le petit Amiens qu'un travail pareil fût bien exécuté
-tant le diable travaillait durement contre lui. Il bâtit sa première
-église épiscopale (guère plus que le tombeau-chapelle de
-Saint-Firmin) vers l'an 330, juste à côté de l'endroit où est la
-station du chemin de fer sur la route de Paris[199]. Mais après avoir
-été lui-même à peu près détruit, avec sa chapelle et le reste, par
-l'invasion franque, s'étant ressaisi et ayant converti ses Francs, il
-en bâtit une autre, et une cathédrale proprement dite, dans
-l'emplacement de l'actuelle, sous l'évêque Saint-Save (Saint-Sauve ou
-Salve). Mais même cette véritable cathédrale était toute en bois, et
-les Normands la brûlèrent en 881. Reconstruite, elle resta debout deux
-cents ans; mais fut en grande partie détruite par la foudre en 1019.
-Rebâtie de nouveau, elle et la ville furent plus ou moins brûlées
-ensemble par la foudre en 1107. Mon auteur dit tranquillement: «Un
-incendie provoqué par la même cause détruisit la ville, et une partie
-de la cathédrale.» La «partie» ayant été rebâtie encore une fois,
-le tout fut de nouveau réduit en cendres, «réduit en cendre; par le
-feu du ciel en 1218, ainsi que tous les titres, les martyrologes, les
-calendriers, et les archives de l'évêché et du chapitre».
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-C'était alors la cinquième cathédrale, d'après mon compte, qui était en
-«cendres» selon M. Gilbert--en ruine certainement--déchéante--et
-une ruine qui eût été l'absolu découragement pour les habitants
-d'une ville moins vivante,--en 1218. Mais ce fut plutôt un grand
-stimulant pour l'évêque Évrard et son peuple que la vue de ce terrain
-qui s'offrait à eux dégagé comme il l'était; et la foudre (feu de
-l'enfer, pas du ciel, reconnu pour une plaie diabolique, comme en
-Égypte) devait être bravée jusqu'au bout. Ils ne mirent que deux ans,
-vous le voyez, à se reprendre et ils se mirent à l'œuvre en 1220, eux,
-et leur évêque, et leur roi, et leur Robert de Luzarches. Et cette
-cathédrale qui vous reçoit en ce moment sous ses voûtes fut ce
-que surent faire leurs mains dans leur puissance.
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-16. Leur roi était «adonc», à cette époque, Louis VIII qui est
-encore désigné sous le nom de fils de Philippe-Auguste ou de Philippe
-le Sage, parce que son père n'était pas mort en 1220; mais il doit
-avoir abandonné le gouvernement du royaume à son fils, comme son
-propre père l'avait fait pour lui; le vieux et sage roi se retirant
-dans son palais et de là guidant silencieusement les mains de son fils,
-très glorieusement encore pendant trois ans.
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-Mais, ensuite--et ceci est le point sur lequel j'aurais surtout désiré
-avoir l'opinion de l'abbé--Louis VIII mourut de la fièvre à
-Montpensier en 1226. Et la direction entière des travaux essentiels de
-la cathédrale, et le principal honneur de sa consécration, comme nous
-le verrons tout à l'heure, émana de saint Louis, pendant une durée de
-quarante-quatre ans. Et l'inscription fut placée «à ce point-ci» par
-le dernier architecte, six ans après la mort de Saint Louis. Comment se
-fait-il que le grand et saint roi ne soit pas nommé?
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-Je ne dois pas, dans cet abrégé pour le voyageur, perdre du temps à
-donner des réponses conjecturales aux questions que chaque pas ici fera
-surgir du temple saccagé. Mais celle-ci en est une très grave; et doit
-être gardée en nos cœurs jusqu'à ce que nous puissions peut-être en
-avoir l'explication. D'une chose seulement nous sommes sûrs, c'est
-qu'au moins l'honneur aussi bien pour les fils des rois que pour les
-fils des artisans est toujours donné à leurs pères; et que,
-semble-t-il, le plus grand honneur de tous, est donné ici à Philippe
-le Sage. De son palais, non de parlement, mais de paix, sortit dans les
-années où ce temple fut commencé d'être bâti, un édit de
-véritable pacification: «Qu'il serait criminel pour tout homme de
-tirer vengeance d'une insulte ou d'une injure avant quarante jours à
-partir de l'offense reçue--et alors seulement avec l'approbation de
-l'Évêque du Diocèse.» Ce qui était peut-être un effort plus avisé
-pour mettre fin au système féodal pris dans son sens saxon[200]
-qu'aucun de nos projets récents destinés à mettre fin au système
-féodal pris dans son sens normand.
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-18. «À ce point-ci». Le point notamment du Labyrinthe incrusté dans
-le pavé de la cathédrale: emblème consacré d'un grand nombre de
-choses pour le peuple, qui savait que le sol sur lequel il se tenait
-était saint, comme la voûte qui était au-dessus de sa tête. Surtout,
-c'était pour lui un emblème de noble vie humaine,--aux portes
-étroites, aux parois resserrées, avec une infinie obscurité et
-l'_inextricabilis error_ de tous côtés, et, dans ses profondeurs, la
-nature brutale à dompter.
-
-19. C'est cette signification depuis les jours les plus fièrement
-héroïques et les plus saintement législateurs de la Grèce, que ce
-symbole a toujours apporté aux hommes versés dans ses traditions: pour
-les écoles des artisans il signifiait de plus la noblesse de leur art
-et sa filiation directe avec l'art divinement terrestre de Dédale, le
-bâtisseur de labyrinthes, et le premier sculpteur à qui l'on doit une
-représentation pathétique[201] de la vie humaine et de la mort.
-
-20. Le caractère le plus absolument beau du pouvoir de la vraie foi
-chrétienne-catholique est en ceci qu'elle reconnaît continuellement
-pour ses frères--bien plus pour ses pères, les peuples aînés qui
-n'avaient pas vu le Christ; mais avaient été remplis de l'Esprit de
-Dieu; et avaient obéi dans la mesure de leur connaissance à sa loi non
-écrite. La pure charité et l'humilité de ce caractère se voient dans
-tout l'art chrétien, selon sa force et sa pureté de race, mais il
-n'est nulle part aussi bien et aussi pleinement saisi et interprété
-que par les trois grands poètes chrétiens-païens, le Dante, Douglas
-de Dunkeld[202], et Georges Chapman. La prière par laquelle le dernier
-termine l'œuvre de sa vie est, autant que je sache, la plus parfaite et
-la plus profonde expression de la religion naturelle qui nous ait été
-donnée en littérature; et si vous le pouvez, priez-la ici, en vous
-plaçant sur l'endroit où l'architecte a écrit un jour l'histoire du
-Parthénon du christianisme.
-
-21. «Je te prie, Seigneur, père et guide de notre raison, fais que
-nous puissions nous souvenir de la noblesse dont tu nous a ornés et que
-tu sois toujours à notre main droite et à notre gauche[203], tandis
-que se meuvent nos volontés; de sorte que nous puissions être purgés
-de la contagion du corps et des affections de la brute et les dominer et
-les gouverner; et en user, comme il convient aux hommes, ainsi que
-d'instruments. Et alors que tu fasses cause commune avec nous pour le
-redressement vigilant de notre esprit et pour sa conjonction, à la
-lumière de la vérité, avec les choses qui sont vraiment.
-
-«Et en troisième lieu, je te prie, toi le Sauveur, de dissiper
-entièrement les ténèbres qui emprisonnent les yeux de nos âmes, afin
-que nous puissions bien connaître qui doit être tenu pour Dieu, et qui
-pour mortel. _Amen_[204].»
-
-Et après avoir prié cette prière ou au moins l'avoir lue avec le
-désir d'être meilleur (si vous ne le pouvez pas, il n'y a aucun espoir
-que vous preniez à présent plaisir à aucune œuvre humaine de haute
-inspiration, que ce soit poésie, peinture ou sculpture) nous pouvons
-nous avancer un peu plus à l'ouest de la nef, au milieu de laquelle,
-mais seulement à quelques yards de son extrémité, deux pierres plates
-(le bedeau vous les montrera), l'une un peu plus en arrière que
-l'autre, sont posées sur les tombes des deux grands évêques, dont
-toute la force de vie fut donnée, avec celle de l'architecte, pour
-élever ce temple. Leurs vraies tombes sont restées au même endroit;
-mais les tombeaux élevés au-dessus d'elles, changés plusieurs fois de
-place, sont maintenant à votre droite et à votre gauche quand vous
-regardez en arrière vers l'abside, sous la troisième arche entre la
-nef et les bas côtés.
-
-23. Tous deux sont en bronze, fondus d'un seul jet et avec une maîtrise
-insurpassable, et à certains égards inimitable, dans l'art du fondeur.
-
-«Chef-d'œuvres de fonte, le tout fondu d'un seul jet, et
-admirablement[205].» Il n'y a que deux tombeaux semblables qui existent
-encore en France, ceux des enfants de saint Louis. Tous ceux du même
-genre, et il y en avait un grand nombre dans toute grande cathédrale
-française ont été d'abord arrachés des sépultures qu'ils
-couvraient, afin d'ôter à la France la mémoire de ses morts; et
-ensuite fondus en sous et centimes, pour acheter de la poudre à canon
-et de l'absinthe à ses vivants,--par l'esprit de Progrès et de
-Civilisation dans sa première flamme d'enthousiasme et sa lumière
-nouvelle, de 1789 à 1800.
-
-Les tombeaux d'enfants, placés chacun d'un côté de l'autel de saint
-Denis, sont beaucoup plus petits que ceux-ci, quoique d'un plus beau
-travail. Ceux auprès de qui vous êtes en ce moment sont _les deux
-seuls tombeaux de bronze de ses hommes des grandes époques_, qui
-subsistent en France!
-
-24. Et ce sont les tombes des pasteurs de son peuple, qui pour elle ont
-élevé le premier temple parfait à son Dieu; celle de l'évêque
-Évrard est à votre droite et porte gravée autour de sa bordure cette
-inscription[206]:
-
-
-«Celui qui nourrit le peuple, qui posa les fondations de ce
-Monument, aux soins de qui la cité fut confiée
-Ici dans un baume éternel de gloire repose Évrard.
-Un homme compatissant à l'affligé, le protecteur de la veuve,
-de l'orphelin
-Le gardien. Ceux qu'il pouvait, il les réconfortait de ses dons.
-Aux paroles des hommes,
-Si douces, un agneau; si violentes, un lion; si orgueilleuses,
-un acier mordant».
-
-
-L'anglais dans ses meilleurs jours, ceux d'Élisabeth, est une langue
-plus noble que ne fut jamais le latin; mais son mérite est dans la
-couleur et l'accent, non pas dans ce qu'on pourrait appeler la
-condensation métallique ou cristalline. Et il est impossible de
-traduire la dernière ligne de cette inscription en un nombre aussi
-restreint de mots anglais. Remarquez d'abord que les amis et ennemis de
-l'évêque sont mentionnés comme tels en paroles, non en actes, parce
-que les paroles orgueilleuses, ou moqueuses, ou flatteuses des hommes
-sont en effet ce que sur cette terre les doux doivent savoir supporter
-et bien accueillir rieurs actes, c'est aux rois et aux chevaliers à
-s'en occuper; non que les évêques ne missent souvent la main aux actes
-aussi; et dans la bataille, il leur était permis de frapper avec la
-masse, mais non avec l'épée, ni la lance--c'est-à-dire non de «faire
-couler le sang». Car il était présumé qu'un homme peut toujours
-guérir d'un coup de masse (ce qui cependant dépendait de l'intention
-de l'évêque qui le donnait). La bataille de Bouvines, qui est en
-réalité une des plus importantes du moyen âge fut gagnée contre les
-Anglais, (et en outre contre les troupes auxiliaires d'Allemands qui
-marchaient sous Othon,) par deux évêques français (Senlis et
-Bayeux)--qui tous deux furent les généraux des armées du roi de
-France, et conduisirent ses charges. Notre comte de Salisbury se rendit
-à l'évêque de Bayeux en personne.
-
-25. Notez de plus qu'un des pouvoirs les plus mortels et les plus
-diaboliques des mots méchants, ou pour le mieux nommer, du blasphème,
-a été développé dans les temps modernes par les effets de
-l'«argot», quelquefois d'intention très innocente et joyeuse.
-L'argot, dans son essence, est de deux sortes. Le «Latin des Voleurs»,
-langage spécial des coquins employé pour ne pas être compris;
-l'autre, le meilleur nom à lui donner serait peut-être le Latin des
-Manants!--les mots abaissants ou insultants inventés par des gens vils
-pour amener les choses qu'eux-mêmes tiennent pour bonnes à leur propre
-niveau ou au dessous.
-
-Le plus grand mal certainement que peut faire cette sorte de blasphème
-consiste en ceci qu'il rend souvent impossible d'employer des mots
-communs sans y attacher un sens dégradant ou risible. Ainsi je n'ai pas
-pu terminer ma traduction de cette épitaphe, comme a pu le faire le
-vieux latiniste, avec l'image absolument exacte: «À l'orgueilleux une
-lime», à cause de l'abus du mot dans le bas anglais qui garde, mais
-méchamment, l'idée du XIIIe siècle. Mais la force _exacte_ du symbole
-est ici dans son allusion au travail du joaillier taillant à facettes.
-Un homme orgueilleux est souvent aussi un homme précieux et peut être
-rendu plus brillant à la surface, et la pureté de son être intérieur
-mieux découverte, par un bon limage.
-
-26. Telles qu'elles sont, ces six lignes latines--expriment--au mieux
-mieux[207]--l'entier devoir d'un évêque[208]--en commençant par son
-office pastoral--_Nourrir_ mon troupeau--qui _pavit_ populum. Et soyez
-assuré, bon lecteur que ces temps-là n'auraient jamais été capables
-de vous dire ce qu'était le devoir d'un évêque, ou de tout autre
-homme, s'ils n'avaient pas eu chaque homme à sa place, l'ayant bien
-remplie et ne l'avaient pas vu la bien remplir. La tombe de l'évêque
-Geoffroy est à votre gauche et son inscription est:
-
-
-«Regardez, les membres de Godefroy reposent sur leur
-humble couche.
-Peut-être nous en prépare-t-il une moindre ou égale.
-Celui qu'ornèrent les deux lauriers jumeaux de la médecine
-Et de la loi divine, les deux ornements lui convinrent.
-Resplendissant homme d'Eu, par qui le trône d'Amiens
-S'est élevé dans l'immensité, puisses-_tu_ être encore plus
-grand dans le ciel. »
-
-_Amen._
-
-
-Et maintenant enfin--cet hommage rendu et cette dette de reconnaissance
-acquittée--nous nous détournerons de ces tombes et nous irons dehors
-à une des portes ouest--et de cette manière nous verrons graduellement
-se lever au-dessus de nous l'immensité des trois porches et des
-pensées qui y sont sculptées.
-
-27. Quelles dégradations ou changements elles ont eu à subir, je ne
-vous en dirai rien aujourd'hui, excepté la perte «inestimable» des
-grandes vieilles marches datant de la fondation, découvertes,
-s'étendant largement d'un bout à l'autre pour tous ceux qui venaient,
-sans murailles, sans séparations, ensoleillées dans toute leur
-longueur par la lumière de l'ouest, la nuit éclairées seulement par
-la lune et les étoiles, descendant raides et nombreuses la pente de la
-colline--finissant une à une, larges et peu nombreuses au moment
-d'arriver au sol et usées par les pieds des pèlerins pendant
-six cents ans. Ainsi les ai-je vues une première et une deuxième
-fois--maintenant de telles choses ne pourront jamais plus être vues.
-
-Dans la façade ouest, elle-même, au dessus, il ne reste pas beaucoup
-de la vieille construction; mais dans les porches, à peu près
-tout--excepté le revêtement extérieur actuel avec sa moulure de roses
-dont un petit nombre de fleurs seulement ont été épargnées çà et
-là. Mais la sculpture a été soigneusement et honorablement conservée
-et restaurée sur place, les piédestaux et les niches restaurés çà
-et là avec de la terre glaise, et certains que vous voyez blancs et
-crus, entièrement resculptés; néanmoins, l'impression que vous pouvez
-recevoir du tout est encore ce que le constructeur a voulu et je vous
-dirai l'ordre de sa théologie sans plus de remarques sur le
-délabrement de son œuvre.
-
-Vous vous trouverez toujours bien, en regardant n'importe quelle
-cathédrale, de bien fixer vos quatre points cardinaux dès le début;
-et de vous rappeler que, quand vous entrez, vous regardez et avancez
-vers l'est, et que, s'il y a trois porches d'entrée, celui qui est à
-votre gauche en entrant est le porche septentrional, celui qui est à
-votre droite, le porche méridional. Je m'efforcerai dans tout ce que
-j'écrirai désormais sur l'architecture d'observer la simple règle de
-toujours appeler la porte du transept du nord la porte nord; et celle
-qui, sur la façade ouest, est de ce même côté nord, porte
-septentrionale, et ainsi pour celles des autres côtés.
-
-Cela épargnera à la fin beaucoup d'imprimé et de confusion, car une
-cathédrale gothique a presque toujours ces cinq grandes entrées, qui
-sont faciles à reconnaitre, si on y prend garde au début, sous les
-noms de la porte centrale (ou porche), porte septentrionale, porte
-méridionale, porte nord et porte sud.
-
-Mais, si nous employons les termes droite et gauche, nous devrons
-toujours en les employant nous considérer comme sortant de la
-cathédrale et descendant la nef--tout le côté et les bas côtés nord
-du bâtiment étant par conséquent son côté droit et le côté sud,
-son côté gauche. Car nous n'avons le droit d'employer ces termes de
-droite et de gauche que relativement à l'image du Christ dans l'abside
-ou sur la croix, ou bien à la statue centrale de la façade ouest, que
-ce soit celle du Christ, de la Vierge ou d'un saint. À Amiens cette
-statue centrale, sur le «trumeau» ou pilier qui supporte et partage en
-deux le porche central, est celle du Christ Emmanuel[209]--Dieu _avec_
-nous. À sa droite et à sa gauche occupant la totalité des parois du
-porche central, sont les apôtres et les quatre grands prophètes.
-
-Les douze petits prophètes se tiennent côte à côte sur la façade,
-trois sur chacun de ses grands trumeaux. Le porche septentrional est
-dédié à saint Firmin, le premier missionnaire chrétien à Amiens.
-
-Le porche méridional à la Vierge.
-
-Mais ceux-ci sont tous deux conçus comme en retrait derrière la grande
-fondation du Christ et des prophètes; et les étroits enfoncements où
-ils sont réfugiés[210] masquent en partie leur sculpture, jusqu'au
-moment où vous y entrez. Ce que vous avez d'abord à méditer et à
-lire, c'est l'Écriture du grand porche central et la façade
-elle-même.
-
-Vous avez donc au centre de la façade l'image du Christ lui-même vous
-recevant:
-
-«Je suis le chemin, la vérité et la vie[211].»
-
-Et la meilleure manière de comprendre l'ordre des pouvoirs subalternes
-sera de les considérer comme placés à la main droite et à la gauche
-du Christ; ceci étant aussi l'ordre que l'architecte adopte dans
-l'histoire de l'Écriture sur la façade--de façon qu'elle doit être
-lue de gauche à droite, c'est-à-dire de la gauche du Christ à la
-droite du Christ, comme Lui les voit. Ainsi donc, en prenant les grandes
-statues dans l'ordre:
-
-D'abord, dans le porche central, il y a six apôtres à la droite du
-Christ, six à Sa gauche.
-
-À Sa gauche, à côté de Lui, Pierre; puis par ordre en s'éloignant,
-André, Jacques, Jean, Matthieu, Simon; à Sa droite, à côté de Lui,
-Paul; et successivement, Jacques l'évêque, Philippe, Barthélemy,
-Thomas et Jude. Ces deux rangées symétriques des apôtres occupent ce
-qu'on peut appeler l'abside ou la baie creusée du porche, et forment un
-groupe à peu près demi-circulaire, clairement visible quand on
-s'approche. Mais sur les côtés du porche, non pas sur la même ligne
-que les apôtres, et ne se voyant pas distinctement tant qu'on n'est pas
-entré dans le porche, sont les quatre grands prophètes. À la gauche
-du Christ, Isaïe et Jérémie; à sa droite, Ézéchiel et Daniel.
-
-Puis sur le devant, en prenant la façade dans toute sa longueur--lisez
-par ordre, de la gauche du Christ à Sa droite--viennent les séries des
-douze petits prophètes, trois sur chacun des quatre trumeaux du temple,
-commençant à l'angle sud avec Osée, et finissant avec Malachi.
-
-Quand vous regardez la façade entière en vous plaçant devant elle,
-les statues qui remplissent les porches secondaires sont ou obscurcies
-dans leurs niches plus étroites ou dissimulées l'une derrière l'autre
-de façon à ne pas être vues.
-
-Et la masse entière de la façade est vue, littéralement, comme bâtie
-sur la fondation des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ lui-même
-étant la pierre angulaire. Et ceci à la lettre; car le porche en
-s'ouvrant forme un profond «angulus» et le pilier qui est au milieu
-est le sommet de l'angle.
-
-Bâti sur la fondation des apôtres et des prophètes, c'est-à-dire des
-prophètes qui ont prédit la venue _du Christ_ et les apôtres qui
-l'ont proclamée. Quoique Moïse ait été un apôtre de _Dieu_, il
-n'est pas ici. Quoique Elie ait été un prophète de _Dieu_, il n'est
-pas ici. La voix du moment tout entier est celle du Ciel à la
-Transfiguration: «Voici mon fils bien-aimé, écoutez-le[212].»
-
-Il y a un autre prophète et plus grand encore, qui, comme il semble
-d'abord, n'est pas ici. Est-ce que le peuple entrera dans les portes du
-temple en chantant «Hosanna au fils de David[213]», et ne verra aucune
-image de son père?
-
-Christ lui-même déclare: «Je suis la racine et l'épanouissement de
-David», et cependant la racine ne garde près d'elle aucun souvenir de
-la terre qui l'a nourrie?
-
-Il n'en est pas ainsi, David et son Fils sont ensemble.
-
-David est le piédestal du Christ. Nous commencerons donc notre examen
-de la façade du temple par ce beau piédestal.
-
-La statue de David, qui n'a que les deux tiers de la grandeur naturelle,
-occupe la niche qui est sur le devant du piédestal. Il tient son
-sceptre dans la main droite, son phylactère dans la gauche: Roi et
-Prophète, le symbole à jamais de toute royauté qui agit avec une
-justice divine, la réclame et la proclame.
-
-Le piédestal qui a cette statue pour sculpture sur sa face occidentale,
-est carré et, sur les deux autres côtés, il y a des fleurs dans des
-vases; du côté nord le lys et du côté sud la rose. Et le monolithe
-entier est un des plus nobles morceaux de sculpture chrétienne du monde
-entier.
-
-Au-dessus de ce piédestal en vient un moins important, portant en
-façade un pampre de vigne qui complète le symbolisme floral du tout.
-La plante que j'ai appelée un lys n'est pas la Fleur de Lys ni le lys
-de la Madone[214], mais une fleur idéale avec des clochettes comme la
-couronne impériale (le type des «lys de toutes les espèces» de
-Shakespeare[215]), représentant le mode de croissance du lys de la
-vallée qui ne pouvait pas être sculpté aussi grand dans sa forme
-littérale sans paraître monstrueux, et se trouve ainsi représenté
-sur cette pièce de sculpture où il réalise, associé à la rose et à
-la vigne ses compagnes, la triple parole du Christ: «Je suis la Rose de
-Saron et le Lys de la Vallée[216].» «Je suis la Vigne véritable[217].»
-
-33. Sur les côtés de ce socle sont des supports d'un caractère
-différent. Des supports, non des captifs, ni des victimes; le Basilic
-et l'Aspic représentant les plus actifs des principes malfaisants sur
-la terre dans leur malignité extrême; pourtant piédestaux du Christ,
-et même dans leur vie délétère, accomplissant sa volonté finale.
-
-Les deux créatures sont représentées exactement dans la forme
-médiévale traditionnelle, le basilic, moitié dragon, moitié coq;
-l'aspic, sourd, mettant une oreille contre la terre et se bouchant
-l'autre avec sa queue[218].
-
-Le premier représente l'incrédulité de l'Orgueil. Le
-basilic--serpent-roi ou le premier des serpents--disant qu'il est Dieu
-et qu'il _sera_ Dieu.
-
-Le second, l'incrédulité de la Mort. L'aspic (le plus bas serpent)
-disant qu'il est de la boue et _sera_ de la boue.
-
-34. En dernier lieu, surmontant le tout, placés sous les pieds de la
-statue du Christ lui-même, sont le lion et le dragon; les images du
-péché charnel ou humain, en tant que distinct du péché spirituel et
-intellectuel de l'orgueil par lequel les anges tombèrent aussi.
-
-Désirer régner plutôt que servir--péché du basilic--ou la mort
-sourde plutôt que la vie aux écoutes--péché de l'aspic--ces deux
-péchés sont possibles à toutes les intelligences de l'univers. Mais
-les péchés spécialement humains, la colère et la convoitise,
-semences en notre vie de sa perpétuelle tristesse, le Christ dans Sa
-propre humanité les a vaincus et les vainc encore dans Ses disciples.
-C'est pourquoi Son pied est sur leur tête, et la prophétie:
-«Inculcabis super leonem et aspidem[219]» est toujours reconnue comme
-accomplie en Lui, et en tous Ses vrais serviteurs, selon la hauteur de
-leur autorité et la réalité de leur influence.
-
-35. C'est en ce sens mystique qu'Alexandre III se servit de ces paroles
-en rétablissant la paix en Italie et en accordant le pardon à l'ennemi
-le plus mortel de ce pays sous le portique de Saint-Marc[220]. Mais le
-sens de chaque action, comme de chaque art des âges chrétiens, perdu
-maintenant depuis trois cents ans, ne peut dans notre temps être lu
-qu'à rebours[221], s'il peut être lu du tout, au travers de l'esprit
-contraire qui est maintenant le nôtre. Nous glorifions l'orgueil et
-l'avarice comme les vertus par lesquelles toutes choses existent et se
-meuvent, nous suivons nos désirs comme nos seuls guides vers le salut,
-et nous exhalons le bouillonnement de notre propre honte, qui est tout
-ce que peuvent produire sur la terre nos mains et nos lèvres.
-
-36. De la statue du Christ elle-même je ne parlerai pas longuement ici,
-aucune sculpture ne satisfaisant ni ne devant satisfaire l'espérance
-d'une âme aimante qui a appris à croire en lui; mais à cette époque
-elle dépassa ce qui avait jamais été atteint jusque-là en tendresse
-sculptée; et elle était connue au loin comme de près sous le nom de:
-«Le Beau Dieu d'Amiens[222].» Elle était toutefois comprise,
-remarquez-le, juste assez clairement pour n'être qu'un symbole de la
-Présence Divine, comme les pauvres reptiles enroulés en bas n'étaient
-que les symboles des présences démoniaques. Non une idole, dans notre
-sens du mot--seulement une lettre, un signe de l'Esprit Vivant, que
-pourtant chaque fidèle concevait comme venant à sa rencontre ici à la
-porte du temple: «la Parole de Vie, le Roi de Gloire[223] et le
-Seigneur des Armées.»
-
-«_Dominus Virtutum_, le Seigneur des Vertus[224]», c'est la meilleure
-traduction de l'idée que donnait à un disciple instruit du XIIIe
-siècle les paroles du XXIVe psaume.
-
-Aussi sous les pieds de Ses apôtres dans les quatre-feuilles de la
-fondation apostolique sont représentées les vertus que chaque apôtre
-a enseignées ou manifestées dans sa vie;--ce peut être une vertu qui
-aura été en lui durement mise à l'épreuve et il peut avoir manqué
-de la force même du caractère qu'il a ensuite conduit à sa
-perfection. Ainsi saint Pierre reniant par crainte est ensuite l'apôtre
-du courage; et saint Jean, qui avec son frère aurait brûlé le village
-inhospitalier, est ensuite l'apôtre de l'Amour. Ayant compris ceci,
-vous voyez que dans les côtés des porches les apôtres avec leurs
-vertus spéciales sont placés sur deux rangs qui se font vis à vis.
-
-Saint Paul, Foi. Courage, Saint Pierre.
-Saint Jacques l'év., Espérance. Patience, Saint André.
-Saint Philippe, Charité. Douceur, Saint Jacques.
-Saint Barthélemy, Chasteté. Amour, Saint Jean.
-Saint Thomas, Sagesse. Obéissance, Saint Matthieu.
-Saint Jude, Humilité. Persévérance, Saint Simon.
-
-Maintenant vous voyez comme ces vertus se répondent l'une à l'autre
-dans leurs rangs symétriques. Rappelez-vous que le côté gauche est
-toujours le premier et voyez comment les vertus de gauche conduisent à
-celles de droite.
-
-
-Le Courage à la Foi.
-La Patience à l'Espérance.
-La Douceur à la Charité.
-L'Amour à la Chasteté.
-L'Obéissance à la Sagesse.
-La Persévérance à l'Humilité.
-
-Notez de plus que les Apôtres sont tous calmes, presque tous avec des
-livres, quelques-uns avec des croix, mais tous avec le même
-message,--«Que la Paix soit sur cette maison. Et si le Fils de la Paix
-est ici[225]», etc.[226].
-
-Mais les Prophètes, tous chercheurs, ou pensifs, ou tourmentés, ou
-priant, à la seule exception de Daniel. Le plus tourmenté de tous est
-Isaïe, moralement scié en deux[227]. Le bas-relief qui est au-dessus
-ne représente aucune scène de son martyre, mais montre le prophète au
-moment où il voit le Seigneur dans son temple et où cependant il a le
-sentiment qu'il a les lèvres impures. Jérémie aussi porte sa croix
-mais avec plus de sérénité.
-
-39. Et maintenant je donne, en une suite claire, l'ordre des statues de
-la façade entière avec les sujets des quatre-feuilles placés sous
-chacune d'elles, désignant le quatre-feuilles placé le plus haut par
-un A, le quatre-feuilles inférieur par un B.
-
-Les six prophètes qui sont debout à l'angle des porches, Amos, Abdias,
-Michée, Nahum, Sophonie et Aggée ont chacun quatre quatre-feuilles,
-désignés, les quatre-feuilles supérieurs par A et C, les inférieurs
-par B et D.
-
-En commençant donc, sur le côté gauche du porche central et en lisant
-de l'intérieur du porche vers le dehors, vous avez:
-
-
-1. Saint Pierre.......... {A. Courage.
- {B. Lâcheté.
-
-2. Saint André........... {A. Patience.
- {B. Colère.
-
-3. Saint Jacques......... {A. Douceur.
- {B. Grossièreté.
-
-4. Saint Jean............ {A. Amour.
- {B. Discorde.
-
-5. Saint Matthieu........ {A. Obéissance.
- {B. Rébellion.
-
-6. Saint Simon........... {A. Persévérance.
- {B. Athéisme.
-
-
-Maintenant, à droite du porche en lisant vers le dehors:
-
-
-7. Saint Paul............ {A. Foi.
- {B. Idolâtrie.
-
-8. Saint Jacques, l'év... {A. Espérance.
- {B. Désespoir.
-
-9. Saint Philippe........ {A. Charité.
- {B. Avarice.
-
-10. Saint Barthélémy..... {A. Chasteté.
- {B. Luxure.
-
-11. Saint Thomas......... {A. Prudence.
- {B. Folie.
-
-12. Saint Jude........... {A. Humilité.
- {B. Orgueil.
-
-
-Maintenant, de nouveau à gauche, les deux statues les plus
-éloignées du Christ.
-
-
-13. Isaïe:
-
-A. «Je vois le Seigneur assis sur un trône.» (VI, 1.)
-B. «Vois, ceci a touché tes lèvres.» (VI, 7.)
-
-
-14. Jérémie:
-
-A. L'enfouissement de la ceinture. (XIII, 4, 5.)
-B. Le bris du joug. (XVIII, 10.)
-
-
-Et à droite:
-
-
-15. Ézéchiel:
-
-A. La roue dans la roue. (I, 16.)
-B. «Fils de l'homme, tourne ton visage vers Jérusalem.»
-(XXI, 2.)
-
-
-16. Daniel:
-
-A. «Il a fermé les gueules des lions.» (VI, 22.)
-B. «Au même moment sortirent les doigts de la main d'un
-homme.» (V, 5.)
-
-
-40. Maintenant en commençant à gauche (côté sud de la façade
-entière), et en lisant tout droit à la suite sans jamais entrer dans
-les porches excepté pour les quatre-feuilles appariés aux statues qui
-nous concernent.
-
-
-17. Osée:
-
-A. «Ainsi je l'achetai pour moi, pour quinze pièces
-d'argent.» (III, 2.)
-B. «Ainsi serais-je aussi pour toi.» (III, 3.)
-
-
-18. Joël:
-
-A. Le soleil et la lune sans lumière. (II, 10.)
-B. Le figuier et la vigne sans feuilles. (I, 7.)
-
-
-19. Amos:
-
-Sur la façade {A. «Le Seigneur criera de Sion.» (I, 2.)
- {B. « Les habitations des bergers se lamenteront.» (I, 2.)
-À l'intérieur du {C. Le Seigneur avec le cordeau du maçon. (VII, 8.)
-porche.
- {D. La place où il ne pleuvait pas. (IV, 6.)
-
-
-20. Abdias:
-
-À l'intérieur du {A. «Je les cachai dans une caverne.» (I, les
-porche. Rois, XVIII, 13.)
- {B. «Il tomba sur la face.» (XVIII, 7.)
-Sur la façade. {C. Le capitaine des 50.
- {D. Le messager.
-
-
-21. Jonas:
-
-A. Échappé à la mer.
-B. Sous le calebassier.
-
-
-22. Michée:
-
-Sur la façade. {A. La tour du troupeau (IV, 8.)
- {B. Chacun se repose et «personne ne les
- effraiera». (IV, 4.)
- {C. «Les épées en socs de charrue.» (IV, 3.)
- {D. «Les lances en serpes.» (IV, 3.)
-
-
-23. Nahum:
-
-À l'intérieur du {A. «Nul ne regardera en arrière.» (II, 8.)
-porche. {B. «Prophétie contre Ninive.» (I, 1.)
- {C. Tes princes et tes chefs, (III, 17.)
- {D. Les figues précoces, (III, 12.)
-
-
-24. Habacuc:
-
-A. «Je veillerai pour voir ce qu'il dira.» (II, 1.)
-B. Le ministère auprès de Daniel.
-
-
-25. Sophonie:
-
-Sur la façade. {A. Le Seigneur frappe l'Éthiopie. (II, 12.)
- {B. Les bêtes dans Ninive. (II, 15.)
-
-À l'intérieur du {C. Le Seigneur visite Jérusalem. (I, 12.)
-porche. {D. Le cormoran et le butor[228]. (II, 14.)
-
-
-26. Aggée:
-
-A. Les maisons des princes _ornées de lambris_[229]. (I, 4.)
-B. «Le ciel retenant sa rosée.» (I, 10.)
-C. Le temple du Seigneur est désolé. (I, 4.)
-D. «Ainsi dit le Seigneur des armées.» (I, 7.)
-
-
-27. Zacharie:
-
-A. L'iniquité s'envole. (V, 6, 9.)
-B. «L'ange qui me parla.» (IV, 1.)
-
-
-28. Malachi:
-
-A. «Vous avez offensé le Seigneur.» (II, 17.)
-B. «Ce commandement est pour vous.» (II, 1.)
-
-
-41. Ayant ainsi mis rapidement sous les yeux du spectateur la succession
-des statues et de leurs quatre-feuilles (au cas où l'heure du train
-presserait, il peut être charitable de lui faire savoir que, prendre à
-l'extrémité est de la cathédrale la rue qui va vers le sud, la rue
-Saint-Denis, est le plus court chemin pour arriver à la gare) je vais y
-revenir en commençant par saint Pierre et j'interpréterai un peu plus
-complètement les sculptures des quatre-feuilles.
-
-En gardant pour les quatre-feuilles les chiffres adoptés pour les
-statues, les quatre-feuilles de saint Pierre seront désignés par 1 A
-et 1 B, et ceux de Malachi par 28 A et 28 B.
-
-1. A.--_Le Courage_, avec un léopard[230] sur son bouclier; les
-Français et les Anglais étant d'accord dans la lecture de ce symbole
-jusqu'à l'époque du poinçonnage du léopard du Prince Noir sur la
-monnaie, en Aquitaine.
-
-1. B. La _Lâcheté._--Un homme effrayé par un animal s'élançant hors
-d'un fourré, pendant qu'un oiseau continue de chanter. Le poltron n'a
-pas le courage d'une grive[231].
-
-2. A. La _Patience_ ayant un bœuf sur son bouclier (ne reculant
-jamais)[232].
-
-2. B. La _Colère_[233].--Une femme perçant un homme d'une épée. La
-colère est essentiellement un vice féminin.--Un homme, digne d'être
-appelé ainsi, peut être conduit à la fureur ou à la démence par
-l'_indignation_ (Voir le Prince Noir à Limoges), mais non par la
-colère. Il peut être alors assez infernal,--«Enflammé d'indignation,
-Satan restait _sans peur_--» mais dans ce dernier mot est la
-différence, il y a autant de crainte dans la colère qu'il y en a dans
-la haine.
-
-3. A. La _Douceur_ porte un agneau[234] sur son écu.
-
-3. B. La _Grossièreté_, encore une femme, envoyant un coup de pied à
-son échanson. Les formes finales de l'extrême grossièreté française
-étant dans les gestes féminins du cancan; voyez les gravures favorites
-à la mode dans les boutiques de Paris.
-
-4. A. L'_Amour_: l'amour divin, non l'amour humain: «Moi en eux et toi
-en moi.» Son écu supporte un arbre[235] avec un grand nombre de
-branches greffées dans son tronc abattu. «Dans ces jours le Messie
-sera abattu, mais non pour lui-même.»
-
-4. B. La _Discorde._--Un mari et une femme se querellant. Elle a laissé
-tomber sa quenouille (manufacture de laine d'Amiens, voyez plus loin--9,
-A)[236].
-
-5. A. L'_Obéissance_ porte un écu avec un chameau. Actuellement la
-plus désobéissante de toutes les bêtes qui peuvent servir à l'homme,
-celle qui a le plus mauvais caractère, pourtant passant sa vie dans le
-service le plus pénible. Je ne sais pas jusqu'à quel point son
-caractère a été compris par le sculpteur du Nord; mais je crois qu'il
-l'a pris comme un type de porteur de fardeau qui n'a ni joie ni
-sympathie, comme le cheval, ni pouvoir de témoigner sa colère comme le
-bœuf[237]. Sa morsure est assez mauvaise (voyez ce qu'en raconte M.
-Palgrave), mais probablement peu connue à Amiens, même des Croisés
-qui voulaient monter leurs propres chevaux de guerre, ou rien[238].
-
-5. B. _Rébellion._--Un homme claquant ses doigts devant son
-évêque[239]. Comme Henri VIII devant le pape, et les modernes cockneys
-français et anglais devant tous les prêtres, quels qu'ils soient.
-
-6. A. _Persévérance_, la grande forme spirituelle de la vertu
-communément appelée Fortitude.
-
-D'habitude domptant ou mettant en pièces un lion; ici en caressant un
-et tenant sa couronne. «Tiens ferme ce que tu as[240] afin qu'aucun
-homme ne prenne ta couronne[241]».
-
-6. B. _Athéisme_, laissant ses souliers à la porte de l'église.
-L'infidèle insensé est toujours représenté nu-pieds dans les
-manuscrits du XIIe et XIIIe siècle, le chrétien ayant «comme
-chaussure à ses pieds la préparation à l'Évangile de Paix[242]».
-Comparez: «Combien sont beaux tes pieds avec des souliers, _ô fille de
-prince_[243]!»
-
-7. A. _Foi_, tenant un calice avec une croix au dessus[244], ce qui
-était universellement accepté dans l'ancienne Europe, comme étant le
-symbole de la foi. C'en est aussi un symbole tolérant, car, toutes
-différences d'église laissées de côté, les mots: «À moins que
-vous ne mangiez la chair du Fils de l'Homme et buviez son sang, vous
-n'avez pas de vie en vous[245]», restent dans leur mystère pour être
-compris seulement de ceux qui ont appris le caractère sacré de la
-nourriture[246], dans tous les temps et dans tous les pays, et les lois
-de la vie et de l'esprit qui dépendent de son acceptation, de son refus
-et de sa distribution.
-
-7. B. _Idolâtrie_, s'agenouillant devant un monstre. Le contraire de la
-foi--non le manque de foi. L'idolâtrie est la foi en de faux dieux et
-tout à fait distincte de la foi en rien du tout (6, B), le _Dixit
-incipiens_[247]. Des hommes très sages peuvent être idolâtres, mais
-ils ne peuvent pas être athées.
-
-8. A. _Espérance_ avec l'étendard gonfalon[248] et une couronne devant
-elle, à distance[249]; opposée à la couronne que la Fortitude tient
-dans ses mains avec constance (6, A.).
-
-Le gonfalon (_Gund_, guerre; _fahr_, étendard, d'après le Dictionnaire
-de Poitevin) est le drapeau qui dans la bataille signifie: en avant;
-essentiellement sacré; de là le nom de gonfalonier toujours donné aux
-porte-étendards dans les armées des républiques italiennes.
-
-Il est dans la main de l'espérance, parce qu'elle combat toujours
-devant elle, allant à son but, ou au moins ayant la joie de le voir se
-rapprocher. La Foi et la Fortitude attendent, comme saint Jean en
-prison, mais sans être outragées.
-
-L'Espérance est toutefois placée au-dessous de saint Jacques à cause
-des versets 7 et 8 de son dernier chapitre se terminant ainsi:
-«Affermissez vos cœurs, car la venue du Seigneur devient proche.»
-C'est lui qui interroge le Dante sur la nature de l'Espérance (Par., C.
-XXV et voyez les notes de Cary).
-
-8. B. Le _Désespoir_ se poignardant[250]. Le suicide n'est pas
-considéré comme héroïque ni sentimental au XIIIe siècle et il n'y a
-pas de morgue gothique bâtie au bord de la Somme.
-
-9. A. La _Charité_ portant sur son écu une toison laineuse et donnant
-un manteau à un mendiant nu. La vieille manufacture de laine d'Amiens
-avait cette notion de son but, qu'il fallait, notamment, vêtir le
-pauvre d'abord, le riche ensuite. Dans ces temps-là on ne disait aucune
-bêtise sur les fâcheuses conséquences d'une charité indistincte[251].
-
-9 B. _Avarice_ avec un coffre et de l'argent. La notion moderne commune
-aux Anglais et aux Amiénois sur la divine consommation de la manufacture
-de laine.
-
-10. A. _Chasteté_, écu avec le Phénix[252].
-
-10. B. _Volupté_, un baiser trop ardent[253].
-
-11. A. _Sagesse_, sur son écu une racine mangeable, je crois[254];
-signifiant la tempérance, comme le commencement de la sagesse.
-
-11. B. _Folie_[255], le type ordinaire usité dans tous les psautiers
-primitifs, d'un glouton armé d'un gourdin. Cette vertu et ce vice sont
-la sagesse et la folie terrestres complétant la sagesse spirituelle et
-la folie correspondante (au dessous saint Matthieu). La tempérance, le
-complément de l'obéissance, et la cupidité avec violence, celui de
-l'athéisme.
-
-12. A. _Humilité_, sur son écu une colombe.
-
-12. B. _Orgueil_, tombant de son cheval.
-
-42. Tous ces quatre-feuilles sont plutôt symboliques que
-représentatifs; et, comme leur but était suffisamment atteint si leur
-symbole était compris, ils avaient été confiés à un ouvrier très
-inférieur à celui qui sculpta la série de ceux que nous allons passer
-en revue et qui sont placés sous les statues des prophètes.
-
-Le sujet de la plupart de ces quatre-feuilles est ou un fait historique,
-ou une scène dont parle le prophète comme y ayant effectivement
-assisté dans une vision. Et ce sont les mains les plus habiles que
-l'architecte a en général chargé de leur exécution. En donnant leur
-interprétation, je rappelle pour chacun d'eux le nom du prophète dont
-ils commentent la vie ou la prophétie[256].
-
-13. A. «_Isaïe_[257].--J'ai vu le Seigneur assis sur un trône.» (VI,
-1.)
-
-La vision du trône «haut et élevé» entre les séraphins.
-
-13. B. «Vois, ceci a touché tes lèvres.» (VI, 7.)
-
-L'ange est debout devant le prophète et tient, ou plutôt tenait, le
-charbon avec des pincettes qui avaient été artistement sculptées,
-mais sont maintenant brisées.
-
-Un fragment seulement est resté dans sa main[258].
-
-14. A. _Jérémie_[259]--L'enfouissement de la ceinture. (XIII, 4, 5.)
-
-Le prophète est en train de creuser au bord de l'Euphrate, représenté
-par des sinuosités verticales[260] qui descendent en serpentant vers le
-milieu du bas-relief. Notez que la traduction doit être «trou dans la
-terre», et non dans le «rocher».
-
-14. B. _Le bris du joug._ (XXVIII, 10.)
-
-Du cou du prophète Jérémie; il est représenté ici par une chaîne
-doublée et redoublée.
-
-15. A. _Ézéchiel[261].--La roue dans la roue. (I, 16.)
-
-Le prophète est assis; devant lui deux roues d'égale dimension, l'une
-engagée dans la circonférence de l'autre.
-
-15 B. «Fils de l'homme, tourne ton visage vers Jérusalem.» (XXI, 2.)
-
-Le prophète devant la porte de Jérusalem.
-
-16. _Daniel._
-
-16. A. «Il a fermé les gueules des Lions.» (VI, 22.)
-
-Daniel tenant un livre; les lions sont traités comme des supports
-héraldiques. Le sujet est rendu avec plus de vie dans les séries que
-nous trouverons plus loin (24. B).
-
-16. B. «Au même moment sortirent les doigts de la main d'un homme.»
-(V, 5.)
-
-Le festin de Balthazar figuré par le roi seul, assis à une petite
-table oblongue. À côté de lui le jeune Daniel paraissant seulement
-quinze ou seize ans, gracieux et doux, interprète les caractères
-tracés. À côté du quatre-feuilles sortant d'un petit tourbillon de
-nuages paraît une petite, main courbée, écrivant, comme si c'était
-avec une plume renversée, sur un fragment de mur gothique[262].
-
-Pour le boursouflage moderne opposé à la vieille simplicité, comparez
-le festin de Balthazar de John Martin[263].
-
-43. Le sujet suivant commence la série des petits prophètes.
-
-17. _Osée_[264].
-
-17. A. «Ainsi je l'achetai pour moi pour quinze pièces d'argent et une
-mesure d'orge.» (III, 2.)
-
-Le prophète versant le grain et l'argent sur les genoux de la femme
-«chérie de son ami[265]». Les pièces d'argent sculptées portent
-chacune une croix avec une inscription qui est celle de la monnaie du
-temps.
-
-17. B. «Ainsi serais-je aussi pour toi.» (III, 3.)
-
-Il passe un anneau à son doigt.
-
-18. _Joël_[266].
-
-18. A. Le soleil et la lune sans lumière. (II, 10.)
-
-Le soleil et la lune comme deux petites boules plates dans le haut de la
-moulure extérieure.
-
-18. B. Le figuier écorcé, et la vigne dénudée. (I, 7.)
-
-Remarquez l'insistance continuelle sur le dépérissement de la
-végétation comme signe de la punition divine. (19, D.)
-
-19. _Amos._
-
-19. A. Le Seigneur criera de Sion. (I, 2.)
-
-Le Christ apparaît avec un nimbe traversé d'une petite croix.
-
-19. B. «Les habitations des bergers se lamenteront.» (I, 2.)
-
-Amos avec le bâton crochu ou le crochet des bergers, et une bouteille
-en osier, devant sa tente (L'architecture de la feuille droite est
-restaurée).
-
-_À l'Intérieur du Porche._
-
-19. C. Le Seigneur avec le cordeau du maçon. (VII, 8.)
-
-Le Christ cette fois encore, et désormais toujours, avec une petite
-croix dans son nimbe, a dans sa main une grande truelle qu'il pose sur
-le haut d'un mur à demi bâti. Il paraît y avoir un cordeau enroulé
-autour du manche.
-
-19. D. La place où il ne pleuvait pas. (IV, 7.)
-
-Amos est en train de cueillir les feuilles de la vigne sans fruits pour
-nourrir ses brebis qui ne trouvent pas d'herbe. C'est un des plus beaux
-morceaux de sculpture.
-
-20. _Abdias_[267] (_à l'intérieur du porche_).
-
-20. A. «Je les cachai dans une caverne (I Les Rois, XVIII, 13).
-
-Trois prophètes à l'ouverture d'un puits auxquels Abdias apporte des
-pains.
-
-20. B. «Il tomba sur la face.» (XVIII, 7.)
-
-Il s'agenouille devant Elie qui porte un manteau à longs poils[268].
-
-_En façade_
-
-20. C. Le capitaine des cinquante[269].
-
-Elie? parlant à un homme armé sous un arbre.
-
-20. D. _Le messager._ Un messager à genoux devant un roi. Je ne puis
-expliquer ces deux scènes. 20. C et 20. D.
-
-Celle qui est le plus haut peut signifier le dialogue d'Elie avec les
-capitaines (II les Rois, I, 9,) et celle d'au-dessus le retour des
-messagers[270] (II les Rois, I, 5).
-
-21. _Jonas_[271].
-
-21. A. Échappé de la mer.
-
-21. B. Sous le calebassier. Une petite bête ressemblant à une
-sauterelle rongeant le tronc d'un calebassier. J'aimerais savoir quels
-insectes attaquent les calebassiers d'Amiens[272]. Ceci peut être une
-étude entomologique pour qui voudra.
-
-_Michée._
-
-_En façade._
-
-22. A. _La tour du troupeau._ (IV, 8.)
-
-La tour est entourée de nuages, Dieu apparaît au-dessus.
-
-22. B. Chacun se reposera, et «nul ne les effraiera.» (VI, 4.)
-
-Un mari et sa femme «sous sa vigne et son figuier».
-
-_À l'intérieur du porche_:
-
-_Les épées en socs de charrue._ (IV, 3.)--Néanmoins, deux cents ans
-après que ces médaillons furent taillés, la fabrication des épées
-était devenue une des principales industries d'Amiens! Pas à son
-avantage.
-
-22. D. «_Les lances en serpes_[273].» (IV, 3.)
-
-23. _Nahum_:
-
-_À l'intérieur du porche._
-
-23. A: «Nul ne regardera en arrière. (I, 8.)
-
-23. B. «La malédiction de Ninive[274].» (I, 1.)
-
-_En façade._
-
-23. C. _Les princes et les grands._ (III, 17.)
-
-23. A, B et C ne sont aucun susceptibles d'une interprétation certaine.
-Le prophète A montre du doigt, vers le bas du quatre-feuilles, une
-colline que le P. Rozé dit être couverte de sauterelles? Je ne puis
-que copier ce qu'il en dit.
-
-23. D. _Les figuiers précoces._ (III, 12.)
-
-Trois personnes sous un figuier attrapent dans leur bouche son fruit qui
-tombe.
-
-24. _Habakuk._
-
-24. A. «Je veillerai afin de voir ce qu'il me dira.» (II, 1.)
-
-Le prophète écrit sur sa tablette sous la dictée du Christ.
-
-24. B. _Le ministère auprès de Daniel._
-
-La visite traditionnelle à Daniel. Un ange emporte Habakuk par les
-cheveux, le prophète a un pain dans chaque main. Ils enfoncent le toit
-de la caverne. Daniel caresse le dos d'un jeune lion; la tête d'un
-autre est passée nonchalamment sous son bras. Un autre ronge des os au
-fond de la caverne[275].
-
-25. _Sophonie_[276].
-
-_En façade._
-
-25. A. _Le Seigneur frappe l'Éthiopie._ (II, 12.)
-
-Le Christ frappant une cité avec une épée. Remarquez que dans ces
-bas-reliefs toutes les actions violentes sont rendues d'une manière
-faible ou ridicule; les actions calmes toujours bien rendues.
-
-25. B. _Les bêtes dans Ninive._ (II, 15.)
-
-Très beau. Toutes sortes de bêtes rampant parmi les murs chancelants,
-et sortant de leurs fentes et de leurs crevasses. Un singe accroupi
-devenant un démon présente la théorie darwinienne retournée.
-
-_À l'intérieur du porche._
-
-25. C. Le Seigneur visite Jérusalem.
-
-Le Christ traversant les rues de Jérusalem avec une lanterne dans
-chaque main.
-
-25. D. Le hérisson et le butor[277] (III, 14).
-
-Avec un oiseau chantant dans une cage à la fenêtre.
-
-26. _Aggée._
-
-_À l'intérieur du porche._
-
-26. A. _Les maisons des princes ornées de lambris_[278]. (I, 4.)
-
-Une maison parfaitement bâtie de pierres carrées tristement solides;
-la grille (d'une prison?) sur la façade du soubassement.
-
-26. _Le ciel retient sa rosée._ (I, 4.)
-
-Les cieux comme une masse en saillie, avec des étoiles, le soleil, et
-la lune à la surface. Au-dessous, deux arbres flétris.
-
-_En façade._
-
-26. C. _Le temple du Seigneur désolé._ (I, 4.)
-
-La chute du temple, «pas une pierre laissée sur l'autre»,
-majestueusement vide. Encore des pierres carrées. Examinez le texte,
-(I, 6.)
-
-26. D. _Ainsi dit le Seigneur des Armées._ (I, 7.)
-
-Le Christ montrant du doigt son temple détruit.
-
-27. _Zacharie._
-
-27. A. _L'iniquité s'envolant._ (V, 6 à 9.)
-
-La méchanceté dans l'Epha[279].
-
-27. B. _L'ange qui me parlait._ (IV, 1.)
-
-Le prophète presque couché, un glorieux ange ailé sort du nuage en
-volant.
-
-28. _Malachie._
-
-28. A. _Vous avez blessé le Seigneur._ (II, 17.)
-
-Les prêtres percent le Christ de part en part avec une lance barbelée
-dont la pointe ressort par le dos.
-
-28. B. _Ce commandement est pour vous._ (II, 1.)
-
-Dans ces panneaux celui qui est placé le plus bas est souvent une
-introduction à celui d'au-dessus, son explication. C'est peut-être au
-chapitre I verset 6 aux titres indiqués que peut faire allusion ici
-l'image du Christ.
-
-44. Avec ce bas-relief se termine la suite de sculptures destinées à
-illustrer l'enseignement apostolique et prophétique qui constitue ce
-que j'entends par la «Bible» d'Amiens. Mais les deux porches latéraux
-contiennent des sujets supplémentaires qui sont nécessaires à
-l'achèvement de l'enseignement pastoral et traditionnel adressé à son
-peuple en ces jours.
-
-Le porche septentrional consacré à saint Firmin, qui le premier
-évangélisa Amiens, a sur son trumeau central la statue du saint;
-au-dessus, sur le tympan, l'histoire de la découverte de son corps; sur
-les côtés du porche les saints et les anges ses compagnons dans
-l'ordre suivant:
-
-Statue centrale: Saint Firmin.
-
-Côté sud (gauche):
-
-41. Saint Firmin le confesseur.
-
-42. Saint Domice.
-
-43. Saint Honoré.
-
-44. Saint Salve.
-
-45. Saint Quentin.
-
-46. Saint Gentian.
-
-Côté nord (droit):
-
-47. Saint Geoffroy.
-
-48. Un ange.
-
-49. Saint Fuscien, martyr.
-
-50. Saint Victoric, martyr.
-
-51. Un ange.
-
-52. Sainte Ulpha.
-
-De ces saints, en exceptant saint Firmin et saint Honoré, desquels j'ai
-déjà parlé[280], saint Geoffroy[281] est plus réel pour nous que les
-autres; il était né l'année de la bataille d'Hastings, à Molincourt
-dans le Soissonnais et fut évêque d'Amiens de 1104 à 1150. Un homme
-d'une vie entièrement simple, pure et juste: un des plus sévères
-entre les ascètes, mais sans rien de sombre--toujours doux et
-pitoyable. On rapporte de lui un grand nombre de miracles, mais tous
-indiquant une vie qui était surtout miraculeuse par sa justice et sa
-paix.
-
-Consacré à Reims et accompagné à son diocèse d'un cortège d'autres
-évêques et de nobles, il descend de son cheval à Saint-Acheul, le
-lieu de la première tombe de saint Firmin, et marche nu-pieds d'Amiens
-à Picquigny pour demander au vidame d'Amiens la liberté du châtelain
-Adam, il défendit les privilèges des habitants de la ville, avec
-l'aide de Louis le Gros contre le comte d'Amiens, le battit, et rasa son
-château; néanmoins, les gens ne lui obéissant pas assez dans la
-discipline de la vie, il blâma sa propre faiblesse plutôt que la leur
-et se retira à la Grande-Chartreuse, ne se trouvant pas capable d'être
-leur évêque. Le supérieur chartreux le questionnant sur les raisons
-de sa retraite, et lui demandant s'il avait trafiqué des charges de
-l'Église, l'évêque répondit: «Mon Père, mes mains sont pures de
-simonie, mais mille fois je me suis laissé séduire par la louange».
-
-46. Saint Firmin le Confesseur était le fils du sénateur romain qui
-reçut le corps de saint Firmin lui-même. Il garda pieusement la tombe
-du martyr dans le jardin de son père et à la fin bâtit sur elle une
-église consacrée à Notre-Dame-des-Martyrs, qui fut le premier siège
-épiscopal d'Amiens, à Saint-Acheul, et dont nous avons parlé plus
-haut.
-
-Sainte Ulpha était une jeune Amiénoise qui vivait dans une grotte
-calcaire au-dessus des marais de la Somme; si jamais M. Murray vous
-munit d'un guide comique pour aller à Amiens, nul doute que cet auteur
-éclairé pourra compter beaucoup sur le plaisir que vous causera
-l'histoire de cette sainte troublée dans ses dévotions par les
-grenouilles, et les faisant taire à force de prières. Vous êtes, bien
-entendu, maintenant, absolument au-dessus de telles extravagances et
-vous êtes assuré que Dieu ne peut pas ou ne veut pas faire tant pour
-vous que fermer la bouche d'une grenouille. Souvenez-vous, en
-conséquence, que comme Il laisse aussi maintenant ouverte la bouche du
-menteur, du blasphémateur et du traître, vous devez fermer vos propres
-oreilles à leurs voix, autant que vous le pourrez.
-
-De son nom vient saint Wolf--ou Guelf.--Voyez de nouveau les noms
-chrétiens de Miss Yonge. Notre tour de pierre de Wolf, Ulverstone, et
-l'église d'Ulpha ignorent, je crois, leurs parents picards.
-
-47. Les autres saints, dans ce porche, sont tous pareillement
-provinciaux, pour ainsi dire des amis personnels des Amiénois[282]; et
-au-dessous d'eux les quatre-feuilles représentent l'ordre charmant de
-l'année qu'ils protègent et sanctifient, avec les signes du zodiaque
-au dessus, et les travaux des mois au-dessous; différant peu de la
-manière dont ils sont toujours représentés--excepté pour mai: voyez
-la page suivante. La libra aussi est assez rare dans la femme qui tient
-les balances; le lion particulièrement de bonne humeur, et la moisson,
-un des plus beaux morceaux dans toute la série de sculptures; plusieurs
-des autres particulièrement fines et fouillées[283].
-
-41. _Décembre._--Tuant et échaudant le cochon[284]. Au-dessus, le
-Capricorne avec une queue qui s'effile brusquement; je ne puis
-déchiffrer les accessoires.
-
-42. _Janvier._--À deux têtes[285], d'une exécution triste. Le Verseau
-plus faible que la plupart des bas-reliefs de cette série.
-
-43. _Février._--Très beau, chauffant ses pieds et mettant des charbons
-sur le feu. Le poisson au-dessus, travaillé, mais inintéressant.
-
-44. _Mars._--Au travail dans les sillons de vigne[286].
-
-Le Bélier soigné mais assez lourd.
-
-45. _Avril._--Donnant à manger à son faucon; très joli.
-
-Au-dessus, le Taureau avec de charmantes feuilles pour la pâture.
-
-46. _Mai._--Très singulier, un homme d'âge moyen est assis sous les
-arbres à écouter les oiseaux chanter et les Gémeaux au dessus, un
-fiancé et une fiancée.
-
-Ce quatre-feuilles rejoint ceux de l'angle intérieur à Sophonie.
-
-52. _Juin._--En face rejoignant ceux de l'angle intérieur où est
-Aggée. Fauchant. Remarquez les charmantes fleurs sculptées tout en
-travers de l'herbe. Au-dessus, le Cancer avec ses écailles superbement
-modelées.
-
-51. _Juillet._--La moisson. Très beau. Le Lion souriant complète la
-démonstration que toutes les saisons et tous les signes sont regardés
-comme une égale bénédiction et providentiellement bienfaisants.
-
-50. _Août._--Battant le blé[287]. La Vierge au-dessus, tenant une
-fleur, sa draperie très moderne, et confuse pour un travail du XIIIe
-siècle.
-
-49. _Septembre._--Je ne suis pas sûr de son action soit qu'il émonde
-ou que d'une manière quelconque il cueille le fruit de l'arbre plein de
-feuilles[288]. La Balance au dessus; charmant.
-
-48. _Octobre._--Foulant la vendange[289]. Le Scorpion une figure très
-traditionnelle et douce avec une queue fourchue, il est vrai, mais sans
-aiguillon.
-
-47. _Novembre._--Semant, avec le Sagittaire; à moitié caché quand
-cette photographie fut prise grâce au bel arrangement qui règne
-maintenant sans interruption, que ce soit pour un travail ou pour un
-autre, dans les cathédrales françaises; ils ne peuvent jamais les
-laisser tranquilles dix minutes.
-
-48. Et maintenant, pour finir, si vous vous souciez de le voir, nous
-entrerons dans le porche de la Madone--seulement, si vous venez, bonne
-protestante ma lectrice, venez civilement; et veuillez vous souvenir--si
-vous avez dans l'histoire connue, matière à souvenirs--si vous ne
-pouvez pas vous souvenir, recevez du moins l'assurance solennelle:--que
-le culte de la Madone, ni le culte d'aucune Dame, morte ou vivante, n'a
-jamais nui à une créature humaine--mais que le culte de l'argent, le
-culte de la perruque, du chapeau tricorne et à plumes, le culte des
-plats, le culte du pichet et le culte de la pipe, ont fait, et font
-beaucoup de mal et que tous offensent des millions de fois plus le Dieu
-du Ciel de la Terre et des Étoiles, que toutes les plus absurdes et les
-plus charmantes erreurs, commises par les générations de Ses simples
-enfants, sur ce que la Vierge-mère pourrait, ou voudrait, ou ferait, ou
-éprouverait pour eux.
-
-49. Et ensuite, veuillez observer ce simple fait historique sur les
-trois sortes de Madones.
-
-Il y a d'abord la Madone douloureuse--le type byzantin, et de Cimabue.
-Il est le plus noble de tous, et le plus ancien qui ait eu une influence
-populaire reconnaissable[290].
-
-2° La Madone Reine qui est essentiellement la Madone franque et
-normande, couronnée, calme, pleine de puissance et de douceur. C'est
-celle qui est représentée dans le porche.
-
-3° La Madone Nourrice qui est la Raphaëlesque[291] et généralement
-plus récente et de décadence, on en voit ici un bon modèle français
-dans le porche du sud, comme nous l'avons déjà remarqué.
-
-Vous trouverez dans M. Viollet-le-Duc (l'article _Vierge_ dans son
-_Dictionnaire_, mérite tout entier l'étude la plus attentive) une
-admirable comparaison entre cette statue de la Madone Reine du porche
-sud et la Madone Nourrice du transept. Je pourrai peut-être obtenir une
-photographie de ces deux dessins, mis en regard, mais si je le puis, le
-lecteur voudra bien observer qu'il a un peu flatté la Reine et un peu
-vulgarisé la Nourrice, ce qui n'est pas juste. La statue de ce porche,
-dans le style du XIIIe siècle, est très belle, mais il n'y a pas de
-raison pour lui donner autrement d'importance, les types byzantins plus
-anciens avaient beaucoup plus de grandeur.
-
-L'histoire de la Madone, en ses événements principaux, est racontée
-dans les séries des statues qui sont autour du porche et dans les
-quatre-feuilles placés au-dessous d'elles. Plusieurs d'entre eux se
-rapportent toutefois à une légende relative aux Mages que je n'ai pas
-pu pénétrer et je ne suis pas sûr de leur interprétation.
-
-Les grandes statues à gauche, en lisant vers le dehors comme
-d'habitude, sont:
-
-29. L'Ange Gabriel.
-
-30. La Vierge Annonciade.
-
-31. La Vierge Visitante.
-
-32. Sainte Élisabeth.
-
-33. La Présentation de la Vierge.
-
-34. Saint Siméon.
-
-À droite, en lisant vers le dehors:
-
-35. 36, 37. Les trois Rois.
-
-38. Hérode.
-
-39. Salomon.
-
-40. La Reine de Saba.
-
-51. Je ne suis pas sûr de bien comprendre ce que viennent faire ici ces
-deux dernières statues; mais je crois que l'idée de l'auteur[292] a
-été que virtuellement la reine Marie rendait visite à Hérode en lui
-envoyant ou en lui faisant envoyer les Mages pour lui annoncer sa
-présence à Bethléem; et le contraste entre la réception de la reine
-de Saba par Salomon, et celle d'Hérode chassant la Madone en Égypte
-est décrit avec insistance tout le long de ce côté du Porche avec les
-conséquences diverses pour les deux Rois et pour le monde.
-
-Les quatre-feuilles sous les grandes statues se déroulent dans l'ordre
-suivant:
-
-29. Sous Gabriel.
-
-A. Daniel voyant la pierre détachée sans mains[293].
-
-B. Moïse et le buisson ardent[294].
-
-30. Sous la Vierge Annonciade.
-
-A. Gédéon et la rosée sur la toison[295].
-
-B. Moïse se retirant avec les tables de la loi.
-
-Aaron dominant, montre du doigt sa verge bourgeonnante[296].
-
-31. Sous la Vierge Visitante.
-
-A. Le message à Zacharie: «Ne crains pas, car ta prière est
-entendue[297].»
-
-B. Le songe de Joseph: «Ne crains pas de prendre Marie pour
-femme[298].»
-
-32. Sous sainte Élisabeth:
-
-A. Le silence de Zacharie: «Ils s'aperçurent qu'il avait eu une vision
-dans le temple[299].»
-
-B. Il n'y a pas un de tes parents qui soit appelé de ce nom[300] «Il
-écrivit en disant: son nom est Jean[301].»
-
-33. Sous la présentation de la Vierge.
-
-A. Fuite en Égypte.
-
-B. Le Christ avec les Docteurs.
-
-34. Sous saint Siméon.
-
-A. Chute des Idoles en Égypte[302].
-
-B. Le retour à Nazareth.
-
-Ces deux derniers quatre-feuilles rejoignent ceux si beaux d'Amos (C. et
-D.).
-
-Puis sur le côté opposé, sous la reine de Saba et rejoignant les A et
-B d'Abdias.
-
-40. A. Salomon traite la reine de Saba. La coupe de Grâce.
-
-B. Salomon enseigne la reine de Saba: «Dieu est au-dessus».
-
-39. Sous Salomon:
-
-A. Salomon sur son trône de Juge.
-
-B. Salomon priant devant la porte de son temple.
-
-38. Sous Hérode[303]:
-
-A. Massacre des Innocents.
-
-B. Hérode ordonne que le vaisseau des Rois soit brûlé[304].
-
-37. Sous le troisième Roi:
-
-A. Hérode faisant rechercher les Rois.
-
-B. Incendie du vaisseau.
-
-36. Sous le second Roi:
-
-A. Adoration à Bethléem? Pas certain.
-
-B. Le voyage des Rois.
-
-33. Sous le premier Roi:
-
-A. L'Étoile à l'Orient.
-
-B. «Étant avertis dans un songe qu'ils ne devaient pas retourner vers
-Hérode[305].»
-
-Je ne doute pas de trouver un jour l'enchaînement véritable de ces
-sujets, mais cela importe peu, ce groupe de quatre-feuilles étant de
-moindre intérêt que le reste, et celui du massacre des Innocents
-curieusement illustratif de l'incapacité du sculpteur à exprimer toute
-action ou passion violentes.
-
-Mais je ne veux pas essayer d'entrer ici dans les questions relatives à
-l'art de ces bas-reliefs. Ils n'ont jamais eu d'autre objet que d'être
-des symboles, ou des guides pour la pensée. Et, si le lecteur veut se
-laisser doucement conduire par eux, il peut créer lui-même dans son
-cœur de plus beaux tableaux; et en tout cas, il peut reconnaître comme
-leur message à tous, les vérités générales qui suivent:
-
-52. D'abord, que dans tout le Sermon sur cette Montagne d'Amiens, le
-Christ n'apparaît jamais comme le Crucifié, comme le Christ mort ni
-n'en éveille un instant la pensée; mais comme le Verbe Incarné, comme
-l'Ami présent--comme le Prince de la Paix sur la terre[306]--et comme
-le roi éternel dans le Ciel. Ce que Sa vie _est_, ce que Ses
-commandements _sont_, et ce que Son jugement sera sont les choses ici
-enseignées; non ce qu'il fit un jour, ce qu'il souffrit un jour, mais
-ce qu'il fait à présent, ce qu'il nous ordonne de faire. Ceci est la
-pure, joyeuse, belle leçon du Christianisme; et les causes de
-décadence de cette foi et toutes les corruptions de ses pratiques
-stériles peuvent se résumer brièvement ainsi: l'habitude d'avoir sous
-nos yeux la mort du Christ, au lieu de sa vie, la méditation de ses
-souffrances passées substituée à celles de notre devoir
-présent[307].»
-
-Puis en second lieu, quoique le Christ; ne porte pas sa croix, les
-prophètes affligés, les apôtres persécutés, les disciples martyrs,
-portent la leur. Car s'il vous est salutaire de vous rappeler ce que
-votre Créateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous
-rappeler ce que des hommes mortels nos semblables, ont fait aussi. Vous
-pouvez à votre gré nier le Christ ou le renier, mais le martyre, vous
-pouvez seulement l'oublier; le nier, vous ne le pouvez. Chaque pierre de
-cet édifice a été cimentée de son sang et il n'y a pas de sillon de
-ses piliers qui n'ait été labouré par sa souffrance.
-
-Gardant donc ces choses dans votre cœur, retournez-vous maintenant vers
-la statue centrale du Christ, écoutez son message et comprenez-le. Il
-tient le Livre de la Loi Éternelle dans Sa main gauche; avec la droite
-Il bénit, mais bénit sous condition: «Fais ceci et tu vivras[308]»,
-ou plutôt dans un sens plus strict et plus rigoureux: «Sois ceci, et
-tu vivras», montrer de la pitié n'est rien, être pur en action n'est
-rien, tu dois être pur aussi dans ton cœur.
-
-Et avec cette parole de la loi inabolie. «Ceci, si tu ne le fais pas,
-ceci, si tu ne l'es pas, tu mourras».
-
-55. Mourir--quelque idée que vous vous fassiez de la mort--totalement
-et irrévocablement. Il n'est pas parlé dans la théologie du XIIIe
-siècle du pardon (dans notre sens moderne) des péchés, et il n'est
-pas parlé non plus du Purgatoire. Au-dessus de cette image du Christ
-avec nous, du Christ notre Ami, est placée l'image du Christ au-dessus
-de nous, du Christ notre Juge. Pour cette présente vie--voici Sa
-présence secourable. Après cette vie--voici Sa venue pour prendre
-connaissance de nos actes et des intentions de nos actes; et séparer
-l'obéissant du désobéissant, l'aimant du méchant, sans espoir donné
-à ce dernier d'aucun recours, d'aucune réconciliation. Je ne sais pas
-quels commentaires adoucissants furent ajoutés ensuite et tracés en
-minuscules effrayées par la main des Pères, ou chuchotés en murmures
-hésitants par les prélats de l'Église moderne. Mais je sais que le
-langage de chaque pierre sculptée, de chaque brillant vitrail, de ces
-choses qui étaient journellement vues et universellement comprises par
-le peuple, était absolument et uniquement l'enseignement de Moïse au
-Sinaï aussi bien que de saint Jean à Patmos, du commencement comme à
-la fin de la Révélation du Seigneur à Israël.
-
-Il en fut ainsi, simplement--sévèrement--et sans interruption pendant
-les trois grands siècles du christianisme dans sa force (XIe, XIIe,
-XIIIe siècles), et dans toute l'étendue de son empire, d'Iona à
-Cyrène et de Calpe à Jérusalem. À quelle époque la doctrine du
-Purgatoire a-t-elle été ouvertement acceptée par les docteurs
-catholiques, je ne sais, ni ne me soucie de le savoir. Elle a été
-formulée pour la première fois par Dante, mais n'a jamais été
-acceptée un instant par les maîtres de l'art sacré de son temps ou
-par ceux d'aucune grande école, à quelque époque que ce soit[309].
-
-56. Je ne sais pas non plus ni ne tiens à savoir--à quelle époque la
-notion de la Justification par la Foi dans le sens moderne se trouva
-fixée nettement dans l'esprit des sectes et des écoles hérétiques du
-Nord. En réalité, sa force fut scellée par ses premiers auteurs sur
-un ascétisme qui différait de la règle monastique en ce qu'il était
-apte seulement à détruire, jamais à construire, qui s'efforçait
-d'imposer à tous la sévérité qu'il jugeait bon de s'imposer à
-lui-même, et luttait ainsi pour faire du monde un monastère sans art,
-sans lettres et sans pitié[310].
-
-Son effort violent éclata au milieu des furies d'une réaction de
-dissolution et d'incrédulité et reste maintenant la plus méprisable
-des reprises populaires et des emplâtres pour chaque accroc à la loi
-et déchirure de la conscience que l'intérêt peut provoquer ou
-l'hypocrisie déguiser.
-
-57. À partir des querelles qui suivirent entre les deux grandes sectes
-de l'église corrompue au sujet des prières pour les morts et des
-indulgences pour les vivants, de la suprématie papale ou des libertés
-populaires, aucun homme, femme ou enfant n'a plus besoin de prendre la
-peine d'étudier l'histoire du Christianisme. Ce ne sont rien que les
-querelles des hommes, et le rire des démons parmi ses ruines. Sa vie,
-son évangile et sa puissance sont entièrement écrites dans les
-grandes œuvres de ses vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur
-les îlots des rivières de France et aux pentes gazonnées riveraines
-des fleuves anglais, sur les rochers d'Orvieto et près des sables de
-l'Arno.
-
-Mais de toutes ces œuvres, celle dont les leçons parlent de la façon
-la plus simple, la plus complète et la plus imposante à l'esprit actif
-de l'Europe du Nord est encore celle qui s'élève sur les premières
-pierres d'Amiens[311].
-
-Croyez ce qu'elle vous enseigne, ou ne le croyez pas, lecteur, comme
-vous le voudrez: comprenez seulement combien cela a été un jour
-entièrement cru; et que toutes les belles choses ont été faites, et
-toutes les nobles actions[312] accomplies, quand cette foi était encore
-dans sa force, avant que vînt ce que nous pouvons appeler «le temps
-présent», où la question de savoir si la religion a quelque effet sur
-la moralité est gravement agitée par des gens qui n'ont
-essentiellement aucune idée de ce que peuvent signifier l'un ou l'autre
-de ces mots.
-
-Relativement auquel débat peut-être aurez-vous la patience de lire ce
-qui suit, tandis que la flèche d'Amiens s'efface dans le lointain et
-que votre wagon se précipite vers l'Ile-de-France qui exhibe
-aujourd'hui les échantillons les plus admirés de l'art, de
-l'intelligence et de la vie européenne.
-
-59. Toutes les créatures humaines, dans tous les temps et tous les
-lieux du monde, qui ont des affections ardentes, le sens commun, et
-l'empire sur elles-mêmes, ont été et sont naturellement morales. La
-nature humaine dans sa plénitude est nécessairement morale--sans amour
-elle est inhumaine--sans raison[313], inhumaine--sans discipline,
-inhumaine. Dans la proportion exacte où les hommes sont nés capables
-de ces choses, où on leur a appris à aimer, à penser, à supporter la
-souffrance, ils sont nobles, vivent heureux, meurent calmes et leur
-souvenir est pour leur race un honneur et un bienfait perpétuels. Tous
-les hommes sages savent et ont su ces choses depuis que la forme de
-l'homme a été séparée de la poussière; la connaissance et le
-commandement de ces lois n'a rien à faire avec la religion[314]: un
-homme bon et sage diffère d'un homme méchant et idiot, simplement
-comme un bon chien d'un chien hargneux, et toute espèce de chien d'un
-loup ou d'une belette. Et si vous devez croire, ou prêcher sans y
-croire, la foi en un monde ou une loi spirituelle--seulement dans
-l'espoir que quoique vous commettiez, ou que d'autres commettent
-d'insensé ou d'indigne--cela pourra grâce à ces doctrines être
-raccommodé et replâtré, et pardonné, et entièrement remis à
-neuf--moins vous croirez en un monde spirituel et surtout moins vous en
-parlerez, mieux cela sera.
-
-60. Mais si, aimant les créatures qui sont comme vous-même, vous
-sentez que vous aimeriez encore plus chèrement des créatures
-meilleures que vous-même, si elles vous étaient révélées; si, vous
-efforçant de tout votre pouvoir d'améliorer ce qui est mal, près de
-vous et autour de vous, vous aimiez à penser au jour où le Juge de
-toute la terre rendra tout juste[315] et où les petites collines se
-réjouiront de tous côtés[316]; si, vous séparant des compagnons qui
-vous ont donné toute la meilleure joie que vous ayez eue sur terre,
-vous gardiez le désir de rencontrer de nouveau leurs regards et de
-presser leurs mains, là où les regards ne seront plus obscurcis, ni
-les mains défaillantes; si, vous préparant vous-même à être
-couchés sous l'herbe dans le silence et la solitude sans plus voir la
-beauté, sans plus sentir la joie, vous vouliez vous soucier de la
-promesse qui vous a été faite d'un temps dans lequel vous verriez de
-nouveau la lumière de Dieu et connaîtriez les choses que vous aspirez
-à connaître, et marcheriez dans la paix de l'éternel Amour--alors
-l'Espoir de ces choses pour vous est la religion; leur Substance dans
-votre vie est la Foi. Et dans leur vertu il nous est promis que les
-royaumes de ce monde deviendront un jour les royaumes de Notre Seigneur
-et de Son Christ[317].
-
-
-[Note 174: La flèche d'Amiens est une flèche de charpente (Voir
-Viollet-le-Duc, art. _Flèche_).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 175: Voir _Lectures on Art_, 62-65. Le passage cité plus haut de
-_The Two Paths_ a plutôt trait à la sculpture.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 176: Plus exactement: _de l'architecture française_, du moins à
-l'endroit cité: _Dictionnaire de l'architecture_, vol. I, p. 71. Mais
-à l'article _Cathédrale_, elle est appelée (vol. II, p. 330)
-l'église ogivale par excellence.--(Note de l'Auteur.)
-
-Ruskin fait ici une confusion. Au volume I (p. 71), Viollet-le-Duc
-appelle Parthénon de l'architecture française, non pas la cathédrale
-d'Amiens, mais le chœur de Beauvais.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 177: Voir le développement de ces idées dans _Miscelleanous_ de
-Walter Pater (article sur «Notre-Dame d'Amiens»). Je ne sais pourquoi
-le nom de Ruskin n'y est pas cité une fois.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 178: C'était un principe universellement reçu par les
-architectes français des grandes époques d'employer les pierres de
-leurs carrières telles qu'elles gisaient dans leur lit; si les
-gisements étaient épais, les pierres étaient employées dans leur
-pleine épaisseur, s'ils étaient minces dans leur minceur inévitable
-et ajustées avec une merveilleuse entente de leurs lignes de poussée,
-de leur centre de gravité. Les blocs naturels n'étaient jamais sciés,
-mais seulement ébousinés (*) pour s'adapter exactement, toute la force
-native et la cristallisation de la pierre étant ainsi gardée
-intacte--«ne dédoublant jamais une pierre. Cette méthode est
-excellente, elle conserve à la pierre toute sa force naturelle, tous
-ses moyens de résistance» (Voyez M. Viollet-le-Duc, article
-_Construction_ (_Matériaux_), vol. IV, p. 129). Il ajoute le fait très
-à remarquer que, aujourd'hui encore, il y a en France soixante-dix
-départements dans lesquels l'usage de la scie au grès est inconnu
-(**).--(Note de l'Auteur.)
-
-Sur les pierres employées dans le sens de leur lit ou en délit, voir
-Ruskin, _Val d'Arno_, chap. VII, § 169. Au fond, pour Ruskin qui
-n'établit pas de ligne de démarcation entre la nature et l'art, entre
-l'art et la science, une pierre brute est déjà un document
-scientifique, c'est-à-dire à ses yeux, une œuvre d'art qu'il ne faut
-pas mutiler. «En eux est écrite une histoire et dans leurs veines et
-leurs zones, et leurs lignes brisées, leurs couleurs écrivent les
-légendes diverses toujours exactes des anciens régimes politiques du
-royaume des montagnes auxquelles ces marbres ont appartenu, de ses
-infirmités et de ses énergies, de ses convulsions et de ses
-consolidations depuis le commencement des temps»: _Stones of Venice_,
-III, I, 42, cité par M. de la Sizeranne).--(Note du Traducteur.)
-
-(*) Ébousiner une pierre, c'est enlever sur ses deux lits les portions
-du calcaire qui ont précédé ou suivi la complète formation
-géologique, c'est enlever les parties susceptibles de se décomposer
-(Viollet-le-Duc).--(Note du Traducteur.)
-
-(**) Et Viollet-le-Duc assure que ce sont ceux où l'on construit le
-mieux.--Note du Traducteur.)]
-
-[Note 179: Psaume XI, 4.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 180: Saint Matthieu, XVIII, 20.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 181: «Car vous êtes le temple du Dieu vivant ainsi que Dieu l'a
-dit: «J'habiterai au milieu d'eux et j'y marcherai; je serai leur Dieu
-et ils seront mon peuple» (II Corinthiens, VI, 16).--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 182: Cf. l'idée contraire dans le beau livre de Léon Brunschwig
-_Introduction à la vie de l'Esprit_, chap. III: «Pour éprouver la
-joie esthétique, pour apprécier l'édifice, non plus comme bien
-construit mais comme vraiment beau, il faut... le sentir en harmonie,
-non plus avec quelque fin extérieure, mais avec l'état intime de la
-conscience actuelle. C'est pourquoi les anciens monuments qui n'ont plus
-la destination pour laquelle ils ont été faits ou dont la destination
-s'efface plus vite de notre souvenir se prêtent si facilement et si
-complètement à la contemplation esthétique. _Une cathédrale est une
-œuvre d'art quand on ne voit plus en elle l'instrument du salut, le
-centre de la vie sociale dans une cité_; pour le croyant qui la voit
-autrement, elle est autre chose (page 97). Et page 112: «les
-cathédrales du moyen âge... peuvent avoir pour certains un charme que
-leurs auteurs ne soupçonnaient pas.» La phrase précédente n'est pas
-en italique dans le texte. Mais j'ai voulu l'isoler parce qu'elle me
-semble la contre-partie même de _la Bible d'Amiens_ et, plus
-généralement, de toutes les études de Ruskin sur l'art religieux, en
-général.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 183: Cf. le passage concordant de _Lectures on Art_ où est
-rappelée la vieille expression française de «logeur du Bon Dieu»
-(_Lectures on Art_, II, § 60 et suivants).]
-
-[Note 184: Voir plus haut sur ces sculptures la note, page 113.]
-
-[Note 185: Cf. «Le travail du charpentier, le premier auquel se livra
-sans doute le fondateur de notre religion» (_Lectures ou Art_, II, §
-31).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 186: Le lecteur philosophe sera tout à fait bienvenu à
-«découvrir» et «opposer» autant de motifs charnels qu'il
-voudra--compétition avec le voisin Beauvais--confort pour des têtes
-chargées de sommeil--soulagement pour les flancs gras, et autres choses
-semblables. Il finira par trouver qu'aucune somme de compétition ou de
-recherche de confort ne pourrait, à présent, produire rien qui soit
-l'égal de cette sculpture; encore moins sa propre philosophie, quel que
-soit son système; et que ce fut, en vérité, le petit grain de
-moutarde de la foi, avec une quantité très notable, en outre,
-d'honnêteté dans les mœurs et dans le caractère qui fit que tout le
-reste concourût au bien.]
-
-[Note 187: Arnold Boulin, menuisier à Amiens, sollicita l'entreprise et
-l'obtint dans les premiers mois de l'année 1508. Un contrat fut passé
-et un accord fait avec lui pour la construction de cent vingt stalles
-avec des sujets historiques, des dossiers hauts, des dais pyramidaux. Il
-fut convenu que le principal exécutant aurait sept sous de Tournay (un
-peu moins que le sou de France) par jour, pour lui et son apprenti
-(trois pence par jour pour les deux, c'est-à-dire 1 shilling par
-semaine pour le maître, et six pences par semaine pour l'ouvrier), et
-pour la surintendance du travail entier 12 couronnes par an, au taux de
-24 sous la couronne (c'est-à-dire 12 shillings par an). Le salaire du
-simple ouvrier était de trois sous par jour. Pour les sculptures des
-stalles et les sujets d'histoire qu'elles devraient traiter, un marché
-séparé fut conclu avec Antoine Avernier, découpeur d'images,
-résidant à Amiens, au taux de trente-deux sous (seize pences) le
-morceau. La plus grande partie des bois venait de Clermont-en-Beauvoisis
-près d'Amiens; les plus beaux, pour les bas-reliefs, de Hollande, par
-Saint-Valéry et Abbeville.
-
-Le chapitre désigna quatre de ses membres pour surveiller le travail:
-Jean Dumas, Jean Fabres, Pierre Vuaille, et Jean Lenglaché auxquels mes
-auteurs (tous deux chanoines) attribuent le choix des sujets, de la
-place à leur donner et l'initiation des ouvriers «au sens véritable
-et le plus élevé de la Bible ou des légendes et portant quelquefois
-le simple savoir-faire de l'ouvrier jusqu'à la hauteur du génie du
-théologien».
-
-Sans prétendre fixer la part de ce qui revient au savoir-faire et à la
-théologie dans la chose, nous avons seulement à remarquer que la
-troupe entière, maîtres, apprentis, découpeurs d'images, et quatre
-chanoines, emboîtèrent le pas et se mirent à l'ouvrage le 3 juillet
-1508, dans la grande salle de l'évêché, qui devait servir à la fois
-de cabinet de travail pour les artistes et d'atelier pour les ouvriers
-pendant tout le temps de l'affaire. L'année suivante, un autre
-menuisier, Alexandre Huet, fut associé à la corporation pour s'occuper
-des stalles à la droite du chœur pendant qu'Arnold Boulin continuait
-celles de gauche. Arnold laissant son nouvel associé commander pour
-quelque temps, alla à Beauvais et à Saint-Riquier pour y voir les
-boiseries; et en juillet 1511 les deux maîtres allaient ensemble à
-Rouen «pour étudier les chaires de la cathédrale».
-
-L'année précédente, en outre, deux Franciscains, moines d'Abbeville,
-«experts et renommés dans le travail du bois», avaient été appelés
-par le chapitre d'Amiens pour donner leur avis sur les œuvres en cours,
-et avaient eu chacun vingt sous pour cet avis, et leurs frais de
-voyages».
-
-En 1516, un autre nom et un nom important apparaît dans les comptes
-rendus, celui de Jean Trupin, «un simple ouvrier aux gages de trois
-sous par jour», mais certainement un bon sculpteur et plein de feu dont
-c'est, sans aucun doute, le portrait fidèle et de sa propre main, qui
-fait le bras de la 83° stalle (à droite, le plus près de l'abside)
-au-dessous duquel est gravé son nom JHAN TRUPIN, et de nouveau sous la
-92° stalle avec, en plus, le vœu: «Jan Trupin, Dieu pourvoie».
-
-L'œuvre entière fut terminée le jour de la Saint-Jean, 1522, sans
-aucune espèce d'interruption (autant que nous sachions), causée par
-désaccord, ou décès, ou malhonnêteté, ou incapacité parmi ceux qui
-y travaillaient ensemble, maîtres ou serviteurs.
-
-Et une fois les comptes vérifiés par quatre membres du chapitre, il
-fut établi que la dépense totale était de 9.488 livres, 11 sous, et 3
-oboles (décimes) ou 474 napoléons, 11 sous, 3 décimes d'argent
-français moderne, ou en gros 400 livres sterling anglaises.
-
-C'est pour cette somme qu'une troupe probablement de six ou huit bons
-ouvriers, vieux et jeunes, a été tenue en joie et occupée pendant
-quatorze ans; et ceci, que vous voyez, laissé comme un résultat
-palpable et comme un présent pour vous.
-
-Je n'ai pas examiné les sculptures de façon à pouvoir désigner avec
-quelque précision l'œuvre de chacun des différents maîtres; mais, en
-général, le motif de la fleur et de la feuille dans les ornements sont
-des deux menuisiers principaux et de leurs apprentis: le travail si
-poussé des récits de l'Écriture est l'Avernier, il est égayé çà
-et là de hors-d'œuvre variés dus à Trupin, et les raccords et les
-points ont été faits par les ouvriers ordinaires. Il n'a pas été
-employé de clous, tout est _au mortier_, et si admirablement que les
-jointures n'ont pas bougé jusqu'ici et sont encore presque
-imperceptibles. Les quatre pyramides terminales «vous pourriez les
-prendre pour des pins géants oubliés pendant six siècles sur le sol
-où l'église fut bâtie, on peut n'y voir d'abord qu'un luxe fou de
-sculptures et d'ornementation creuse, mais vues et analysées de près,
-elles sont des merveilles d'ordre systématique dans la construction
-réunissant toute la légèreté, la force et la grâce des flèches les
-plus célèbres de la dernière époque du moyen âge.»
-
-Les détails ci-dessus sont tous extraits ou simplement traduits de
-l'excellente description des _Stalles et clôtures du chœur de la
-cathédrale d'Amiens_, par MM. les chanoines Jourdain et Duval (Amiens,
-Vve Alfred Caron, 1867). Les esquisses lithographiques qui
-l'accompagnent sont excellentes et le lecteur y trouvera les séries
-entières des sujets indiqués avec précision et brièveté ainsi que
-tous les renseignements sur la charpente et la clôture du chœur dont
-je n'ai pas la place de parler dans cet abrégé pour les
-voyageurs.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 188: La partie la plus forte et destinée à tenir la plus
-longtemps dans un siège, de l'ancienne ville, était sur cette
-hauteur.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 189: La cathédrale.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 190: Cf. avec _The Two Paths_: «Ces statues (celles du porche
-occidental de Chartres) ont été longtemps et justement considérées
-comme représentatives de l'art le plus élevé du XIIe ou du
-commencement du XIIIe siècle en France; et, en effet, elles possèdent
-une dignité et un charme délicat qui manquent, en général, aux
-œuvres plus récentes. Ils sont dus, en partie, à une réelle noblesse
-de traits, mais principalement à la grâce mêlée de sévérité des
-lignes tombantes de l'excessivement mince draperie; aussi bien qu'à un
-fini des plus étudiés dans la composition, chaque partie de
-l'ornementation s'harmonisant tendrement avec le reste. Autant que leur
-pouvoir sur certains modes de l'esprit religieux est due à un degré
-palpable de non-naturalisme en eux, je ne le loue pas, la minceur
-exagérée du corps et la raideur de l'attitude sont des défauts; mais
-ce sont de nobles défauts, et ils donnent aux statues l'air étrange de
-faire partie du bâtiment lui-même et de le soutenir, non comme la
-cariatide grecque sans effort, où comme la cariatide de la Renaissance
-par un effort pénible ou impossible, mais comme si tout ce qui fut
-silencieux et grave, et retiré à part, et raidi avec un frisson au
-cœur dans la terreur de la terre, avait passé dans une forme de marbre
-éternel; et ainsi l'Esprit a fourni, pour soutenir les piliers de
-l'église sur la terre, toute la nature anxieuse et patiente dont il
-n'était plus besoin dans le ciel. Ceci est la vue transcendantale de la
-signification de ces sculptures.
-
-Je n'y insiste pas. Ce sur quoi je m'appuie est uniquement leurs
-qualités de vérité et de vie. Ce sont toutes des portraits--la
-plupart d'inconnus, je crois--mais de palpables et d'indiscutables
-portraits; s'ils n'ont pas été pris d'après la personne même qui est
-censée représentée, en tout cas ils ont été étudiés d'après
-quelque personne vivante dent les traits peuvent, sans invraisemblance,
-représenter ceux du roi ou du saint en question. J'en crois plusieurs
-authentiques, il y en a un d'une reine qui, évidemment, de son vivant,
-fut remarquable pour ses brillants yeux noirs. Le sculpteur a creusé
-bien profondément l'iris dans la pierre et ses yeux foncés brillent
-encore pour nous avec son sourire.
-
-Il y a une autre chose que je désire que vous remarquiez spécialement
-dans ces statues, la façon dont la moulure florale est associée aux
-lignes verticales de la statue.
-
-Vous avez ainsi la suprême complexité et richesse de courbes côte à
-côte avec les pures et délicates lignes parallèles, et les deux
-caractères gagnent en intérêt et en beauté; mais il y a une
-signification plus profonde dans la chose qu'un simple effet de
-composition; signification qui n'a pas été voulue par le sculpteur,
-mais qui a d'autant plus de valeur qu'elle est inintentionnelle. Je veux
-dire l'association intime de la beauté de la nature inférieure dans
-les animaux et les fleurs avec la beauté de la nature plus élevée
-dans la forme humaine. Vous n'avez jamais ceci dans l'œuvre grecque.
-Les statues grecques sont toujours isolées; de blanches surfaces de
-pierre, ou des profondeurs d'ombre, font ressortir la forme de la statue
-tandis que le monde de la nature inférieure qu'ils méprisaient était
-retiré de leur cœur dans l'obscurité. Ici la statue drapée semble le
-type de l'esprit chrétien, sous beaucoup de rapports, plus faible et
-plus contractée mais plus pure; revêtue de ses robes blanches et de sa
-couronne, et avec les richesses de toute la création à côté d'elle.
-
-Le premier degré du changement sera placé devant vous dans un instant,
-simplement en comparant cette statue de la façade ouest de Chartres
-avec celle de la Madone de la porte du transept sud d'Amiens.
-
-Cette Madone, avec la sculpture qui l'entoure, représente le point
-culminant de l'art gothique au XIIIe siècle. La sculpture a progressé
-continuellement dans l'intervalle; progressé simplement parce qu'elle
-devient chaque jour plus sincère et plus tendre et plus suggestive.
-Chemin faisant, la vieille devise de Douglas: «Tendre et vrai» peut
-cependant être reprise par nous tous pour nous-mêmes, non moins dans
-l'art que dans les autres choses. Croyez-le, la première
-caractéristique universelle de tout grand art est la tendresse, comme
-la seconde est la vérité. Je trouve ceci chaque jour de plus en plus
-vrai; un infini de tendresse est le don par excellence et l'héritage de
-tous les hommes vraiment grands. Il implique sûrement en eux une
-intensité relative de dédain pour les choses basses, et leur donne une
-apparence sévère et arrogante aux yeux de tous les gens durs, stupides
-et vulgaires, tout à fait terrifiante pour ceux-ci s'ils sont capables
-de terreur et haïssable pour eux, si, ils ne sont capables de rien de
-plus élevé que la haine. L'esprit du Dante est le grand type de cette
-classe d'esprit. Je dis que le _premier_ héritage est la tendresse--le
-_second_ la vérité; parce que la tendresse est dans la nature de la
-créature, la vérité dans ses habitudes et dans sa connaissance
-acquise; en outre, l'amour vient le premier, aussi bien dans l'ordre de
-la dignité que dans celui du temps, et est toujours pur et entier: la
-vérité, dans ce qu'elle a de meilleur, est parfaite.
-
-Pour revenir à notre statue, vous remarquerez que l'arrangement de la
-sculpture est exactement le même qu'à Chartres. Une sévère draperie
-tombante rehaussée sur les côtés, par un riche ornement floral; mais
-la statue est maintenant complètement animée; elle n'est plus immuable
-comme un pilier rigide, mais elle se penche en dehors de sa niche et
-l'ornement floral, au lieu d'être une guirlande conventionnelle, est un
-exquis arrangement d'aubépines. L'œuvre toutefois dans l'ensemble,
-quoique parfaitement caractéristique du progrès de l'époque comme
-style et comme intention, est en certaines qualités plus subtiles,
-inférieure à celle de Chartres. Individuellement, le sculpteur,
-quoique appartenant à une école d'art plus avancée, était lui-même
-un homme d'une qualité d'âme inférieur à celui qui a travaillé à
-Chartres. Mais je n'ai pas le temps de vous indiquer les caractères
-plus subtils auxquels je reconnais ceci.
-
-Cette statue marque donc le point culminant de l'art gothique parce que,
-jusqu'à cette époque, les yeux de ses artistes avaient été fermement
-fixés sur la vérité naturelle; ils avaient été progressant de fleur
-en fleur, de forme en forme, de visage en visage, gagnant
-perpétuellement en connaissance et en véracité, perpétuellement, par
-conséquent, en puissance et en grâce. Mais arrivés à ce point un
-changement fatal se fit dans leur idéal. De la statue, ils
-commencèrent à tourner leur attention principalement sur la niche de
-la statue, et de l'ornement floral aux moulures qui l'entouraient»,
-etc. (_The Two Paths_, § 33-39).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 191: Moins charmante que celle de Bourges. Bourges est la
-cathédrale de l'aubépine. Cf. Ruskin, _Stones of Venice_:
-«L'architecte de la cathédrale de Bourges aimait l'aubépine, aussi il
-a couvert son porche d'aubépine. C'est une parfaite Niobé de mai.
-Jamais il n'y eut pareille aubépine. Vous la cueilleriez immédiatement
-sans la crainte de vous piquer» (_Stones of Venice_, I, II,
-13-15).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 192: Cf. «Remarquez que le calme est l'attribut de l'art le plus
-élevé.» _Relations de Michel Ange et de Tintoret_, § 219, à propos
-d'une comparaison entre les anges de Della Robbia et de Donatello
-«attentifs à ce qu'ils chantent, ou même transportés,--les anges de
-Bernardino Luini, pleins d'une conscience craintive--et les anges de
-Bellini qui, au contraire, même les plus jeunes, chantent avec autant
-de calme que filent les Parques».--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 193: Voyez d'ailleurs pages 32 et 130 (§§ 112-114) de l'édition
-in-octavo, _The Two Paths._--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 194: La même nuance (tissé ou brodé) se retrouve dans _Verona
-and other Lectures_, p. 47.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 195: Cf. sur la hauteur apparente et réelle des cathédrales et
-des montagnes, _The Seven lamps of Architecture_, chap. III. §
-4.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 196: Cf. «J'ai vu, gravée au-dessus du porche de bien des
-églises, cette inscription: C'est ici la maison de Dieu et la Porte du
-Ciel» (_The Crown of wild olive_, II).--(Note du Traducteur).]
-
-[Note 197: Article _Meneau._--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 198: Contre la trop grande perfection en art voyez notamment _The
-Stones of Venice_, II chap. III, § 23, 24 et 25;--contre le fini de
-l'exécution. _The Stones of Venice_, II, chap. VI, 20 et 21: contre la
-précision excessive, _Elements of Drawing_, II, 104.--(Note du
-Traducteur).]
-
-[Note 199: À Saint-Acheul. Voyez le chapitre I de ce livre et la
-_Description historique de la cathédrale d'Amiens_, par A. P. M.
-Gilbert, in-octavo, Amiens, 1833, p. 3-7.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 200: Feud, saxon faedh: bas latin, Faida (dérivés: écossais
-«fae», anglais «foe»), Johnson. Rappelez-vous aussi que la racine ce
-Feud dans son sens normand de partage de terre, est _foi_, non _fee_, ce
-que Johnson, vieux tory comme il était, n'observe pas, ni en général
-les modernes antiféodalistes.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 201: «Tu quoque magnam Partem opere in tanto, sineret dolor,
-Icare, haberes Bis conatus erat casus effingere in auro,--Bis patriæ
-cecidere manus.»
-
-Il n'y a, de parti pris, aucun pathétique de permis dans la sculpture
-primitive. Ses héros conquièrent sans joie et meurent sans
-chagrin.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 202: Voyez _Fors Clavigera_, lettre LXI, p. 22.--(Note de
-l'Auteur.)]
-
-[Note 203: Ainsi, le commandement aux enfants d'Israël «qu'ils
-marchent en avant» est adressé à leurs propres volontés. Eux
-obéissant, la mer se retire mais pas avant qu'ils aient osé s'y
-avancer. _Alors_ les eaux leur font une muraille à leur main droite et
-à leur gauche.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 204: L'original est écrit en latin seulement: «Supplico tibi,
-Domine, Pater et Dux rationis nostræ, ut nostræ nobilitatis
-recordemur, qua tu nos ornasti: et ut tu nobis presto sis, ut iis qui
-per sese moventur; ut et a Corporis contagio, Brutorumque affectuum
-repurgemur, eosque superemus, atque regamus; et, sicut decet pro
-instrumentis iis utamur. Deinde, ut nobis ad juncto sis; ad accuratam
-rationis nostræ correctionem, et conjunctionem, cum iis qui vere sunt,
-per lucem veritatis. Et tertium, Salvatori supplex oro, ut ab oculis
-animorum nostrorum caliginem prorsus abstergas; iit norimus bene, qui
-Deus, au mortalis habendus. Amen.»--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 205: Viollet-le-Duc, vol. VIII, p. 256.--Il ajoute: «L'une
-d'elles est comme art» (voulant dire art général de la sculpture)
-«un monument de premier ordre»; mais ceci n'est vrai que
-partiellement; ainsi je trouve une note dans l'étude de M. Gilbert (p.
-126). «Les deux doigts qui manquent à la main droite de l'évêque
-Godefroy paraissent un défaut survenu à la fonte.» Voyez plus loin
-sur ces monuments et ceux des enfants de saint Louis, Viollet-le-Duc,
-vol. IX, p. 61, 62.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 206: Je vole encore à l'abbé Rozé les deux inscriptions avec sa
-notice introductive sur l'intervention mal inspirée dont elles avaient
-été l'objet.
-
-«La tombe d'Évrard de Fouilloy (mort en 1222) coulée en bronze en
-plein relief, était supportée, dès le principe, par des monstres
-engagés dans une maçonnerie remplissant le dessous du monument, pour
-indiquer que cet évêque avait posé les fondements de la cathédrale.
-Un architecte _malheureusement inspire_ a osé arracher la maçonnerie
-pour qu'on ne vît plus la main du prélat fondateur, à la base de
-l'édifice.
-
-«On lit, sur la bordure, l'inscription suivante en beaux caractères du
-XIIIe siècle:
-
-
-«Qui populum pavit, qui fundameta locavit
-Huius Structure, cuius fuit urbs data cure
-Hic redolens nardus, fama requiescit Ewardus,
-Vir plus afflictis, viduis tutela, relictis
-Custos, quos poterat recreabat munere; vbis,
-Mitib agnus erat, tumidis leo, lima supbis.»
-
-
-«Geoffroy d'Eu (mort en 1237) est représenté comme son prédécesseur
-en habits épiscopaux, mais le dessous du bronze supporté par des
-chimères est évidé, ce prélat ayant élevé l'édifice jusqu'aux
-voûtes. Voici la légende gravée sur la bordure:
-
-
-»Ecce premunt humile Gaufridi membra cubile.
-Seu minus aut simile nobis parai omnibus ille;
-Quem laurus gemina decoraverat, in medicina
-Lege qû divina, decuerunt cornua bina;
-Clare vir Augensis, quo sedes Ambianensis
-Crevit in imensis; in cœlis auctus, Amen, sis.»
-
-
-Tout est à étudier dans ces deux monuments; tout y est d'un haut
-intérêt, quant au dessin, à la sculpture, à l'agencement des
-ornements et des draperies.»
-
-En disant au-dessus que Geoffray d'Eu rendit grâces dans la cathédrale
-pour son achèvement, je voulais dire qu'il avait mis au moins le chœur
-en état de servir: «Jusqu'aux voûtes», peut signifier ou ne pas
-signifier que les voûtes étaient terminées.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 207: En français dans le texte.]
-
-[Note 208: Cf. _Sesame and lilies_: 1. _Of kings treasuries_, 22: «Un
-«pasteur» est une personne qui _nourrit_, un «évêque» est une
-personne qui _voit._ La fonction de l'évêque n'est pas de gouverner,
-gouverner c'est la fonction du roi; la fonction de l'évêque est de
-veiller sur son troupeau, de le numéroter brebis par brebis, d'être
-toujours prêt à en rendre un compte complet. En bas de cette rue, Bill
-et Nancy se cassent les dents mutuellement. L'évêque sait-il tout
-là-dessus? Peut-il en détail nous expliquer comment Bill a pris
-l'habitude de battre Nancy, etc. Mais ce n'est pas l'idée que nous nous
-faisons d'un évêque. Peut-être bien, mais c'était celle que s'en
-faisaient saint Paul et Milton.»--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 209: Allusion à saint Matthieu: «Or tout cela arriva afin que
-s'accomplit ce que Dieu avait dit par le prophète: Une vierge sera
-enceinte et elle enfantera un fils et on le nommera Emmanuel, ce qui
-veut dire: Dieu avec nous» (I, 23). Le prophète dont parle saint
-Matthieu est Isaïe (III, 14).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 210: Regardez maintenant le plan qui est à la fin de ce
-chapitre.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 211: Saint Jean, 14, 60.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 212: Saint Matthieu, XVII, 5.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 213: Saint Matthieu, XXI, 7.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 214: Pour mieux distinguer ces différentes espèces de lys,
-reportez-vous aux belles pages de _The Queen of the Air_ et de _Val
-d'Arno_: «Considérez ce que chacune de ces cinq tribus (des Drosidæ)
-a été pour l'esprit de l'homme. D'abord dans leur noblesse; les lys
-ont donné le lys de l'Annonciation, les Asphodèles la fleur des
-Champs-Élysées, les iris, la fleur de lys de la Chevalerie; et les
-Amaryllidées, le lys des champs du Christ, tandis que le jonc, toujours
-foulé aux pieds, devenait l'emblème de l'humilité. Puis, prenez
-chacune de ces tribus et continuez à suivre l'étendue de leur
-influence. «La couronne impériale, les lys de toute espèce» de
-Perdita, forment la première tribu; qui donnant le type de la pureté
-parfaite dans le lys de la Madone, ont, par leur forme charmante,
-influencé tout le dessin de l'art sacré de l'Italie; tandis que
-l'ornement de guerre était continuellement enrichi par les courbes des
-triples pétales du «giglio» florentin et de la fleur de lys
-française; si bien qu'il est impossible de mesurer leur influence pour
-le bien dans le moyen âge, comme symbole partie du caractère féminin,
-et partie de l'extrême splendeur, et raffineront de la chevalerie dans
-la cité, dans la cité qui fut la fleur des cités.» (_The Queen of
-the Air_, II, § 82.)
-
-Dans _Val d'Arno_, à la conférence intitulée _Fleur de Lys_, il
-faudrait noter (§ 251) le souvenir de Cora et de Triptolène à propos
-de la Fleur de Lys de Florence, et la couronne d'Hera qui typifie la
-forme de l'iris pourpré, ou de la fleur dont parle Pindare quand il
-décrit la naissance d'Iamus, et qui se rencontre aussi près d'Oxford.
-La note que Ruskin met à la page 211 de _Val d'Arno_ fait remarquer que
-les artistes florentins mettent généralement le vrai lys blanc dans
-les mains de l'ange de l'Annonciation, mais à la façade d'Orvieto
-c'est la «fleur de lys» que lui donne Giovanni Pisano, etc., etc., et
-la conférence entière se termine par la belle phrase sur les lys que
-j'ai citée dans la préface (page 70).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 215: «Ô Proserpine, que n'ai-je ici les fleurs que dans ton
-effroi tu laissas tomber du char de Pluton, les asphodèles qui viennent
-avant que l'hirondelle se risque..., les violettes sombres... les pâles
-primevères, la primerole hardie et la couronne impériale, les iris de
-toute espèce, et entre autres la fleur de lys!» (_Conte d'Hiver_,
-scène XI, traduction François-Victor Hugo).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 216: Cantique des Cantiques, II, 1.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 217: Saint Jean, XV, 1.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 218: Selon M. Émile Male, le sculpteur d'Amiens s'est inspiré
-ici d'un passage d'Honorius d'Autun. Voici ce passage (Male, p. 61):
-«L'aspic est une espèce de dragon que l'on peut charmer avec des
-chants. Mais il est en garde contre les charmeurs et quand il les
-entend, il colle, dit-on, une oreille contre terre et bouche l'autre
-avec sa queue, de sorte qu'il ne peut rien entendre et se dérobe à
-l'incantation. L'aspic est l'image du pêcheur qui ferme ses oreilles
-aux paroles de vie.» M. Male conclut ainsi: «Le Christ d'Amiens qu'on
-appelle communément le Christ enseignant est donc quelque chose de
-plus: il est le Christ vainqueur. Il triomphe par sa parole du démon,
-du péché et de la mort. L'idée est belle et le sculpteur l'a
-magnifiquement réalisée. Mais n'oublions pas que le _Speculum
-Ecclesiæ_ lui a fourni la pensée première de son œuvre et lui en a
-dicté l'ordonnance. À l'origine d'une des plus belles œuvres du XIIIe
-siècle on trouve le livre d'Honorius d'Autun (_Art religieux au_ XIIIe
-_siècle_, p. 62).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 219: «Tu marcheras sur l'Aspic et sur le Basilic et tu fouleras
-aux pieds le lion et le dragon» (Psaume XCI, 13).--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 220: Voyez mon résumé de l'histoire de Barberousse et Alexandre
-dans _Fiction, Beau et Laid. Ninetenth century_, novembre 1880, p. 752,
-seq. Voyez _Sur la Vieille Route_, vol. II, p. 3.--(Note de l'Auteur.)
-
-La citation faite par Alexandre III est aussi rappelée dans _Stones of
-Venice_, II, III, 59.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 221: Cf. chapitre Ier, § 33, de ce volume «jusqu'à ce que le
-même signe soit lu à rebours par un trône dégénéré».--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 222: Voyez ce qu'en dit et les dessins très exacts qu'en donne
-Viollet-le-Duc (art. _Christ, Dictionnaire d'architecture_, III,
-245).--(Note de l'Auteur.)
-
-Voir aussi plus haut, page 76, l'opinion de Huysmans sur cette
-statue.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 223: Psaume XXIV.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 224: Voyez le cercle des Puissances des Cieux dans les
-interprétations byzantines, I, la Sagesse; II, les Trônes; III, les
-Dominations; IV, les Anges; V, les Archanges; VI, les Vertus; VII, les
-Puissances; VIII, les Princes; IX, les Séraphins. Dans l'ordre
-Grégorien (Dante, _Par._, XXVIII, note de Cary), les anges et les
-archanges sont séparés, donnant, en tout, neuf ordres, mais non pas
-neuf classes dans un ordre hiérarchique. Remarquez que, dans le cercle
-byzantin, les chérubins sont en premier, et que c'est la force des
-Vertus qui ordonne aux monts de se lever (_Saint Mark's Rest_, p. 97 et
-p. 158, 159).--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 225: Saint Luc, X, 5.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 226: Aujourd'hui le mot d'argot pour désigner un prêtre dans le
-peuple, en France, est un _Pax vobiscum_ ou, en abrégé, un
-_vobiscum._--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 227: C'est là (dans le _De orte et obitu Patrum_, attribué à
-Isidore de Séville), dit M. Mule, que nous apprenons qu'Isaïe fut
-coupé en deux avec une scie, sous le règne de Manassé (Émile Male,
-_Histoire de l'Art religieux au XIIIe siècle_, p. 214). Au Portail
-Saint-Honoré à Amiens, Isaïe est représenté la tête fendue.--(Note
-du Traducteur.)]
-
-[Note 228: Voir la version des Septante.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 229: En français dans le texte.]
-
-[Note 230: Selon M. Male, c'est un lion.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 231: Interprété différemment par M. Male: «Nos artistes ont
-représenté la lâcheté à Paris, à Amiens, à Chartres et à Reims,
-par une scène pleine de bonhomie populaire. Un chevalier pris de
-panique jette son épée et s'enfuit à toutes jambes devant un lièvre
-qui le poursuit; sans doute il fait nuit, car une chouette perchée sur
-un arbre, semble pousser son cri lugubre. Ne dirait-on pas un vieux
-proverbe ou quelque fabliau. Je croirais volontiers que l'anecdote du
-soldat poursuivi par un lièvre était au nombre des historiettes que
-les prédicateurs aimaient à raconter à leurs ouailles. Il y a, dans
-la _Somme le Roi_ de Frère Lorens, quelque chose qui ressemble fort à
-notre bas-relief (_Histoire de l'art religieux_, p. 166 et 167). Voir la
-description de la Patience du Palais des Doges 4° face du 7° chapiteau
-(_Stones of Venice_, I, V, § LXXI).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 232: Dans la cathédrale de Laon il y a un joli compliment fait
-aux bœufs qui transportèrent les pierres de ses tours au sommet de la
-montagne sur laquelle elle s'élève. La tradition est qu'ils se
-harnachèrent eux-mêmes, mais la tradition ne dit pas comment un bœuf
-peut se harnacher lui-même (*), même s'il en avait envie. Probablement
-la première forme du récit fut qu'ils allaient joyeusement «en
-mugissant». Mais, quoi qu'il en soit, leurs statues sont sculptées sur
-le haut des tours, au nombre de huit, colossales, regardant de ses
-galeries, à travers les plaines de France. Voyez le dessin dans
-Viollet-le-Duc, article _Clocher._--(Note de l'Auteur.)
-
-(*) Voir plus haut chapitre III: «La vie de Jérôme ne commence pas
-comme celle d'un moine Palestine. Dean de Milman ne nous a pas expliqué
-comment celle d'aucun homme le pourrait.»--Voir dans Male (page 77) une
-légende de Guibert de Nogent relative aux bœufs de Laon.--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 233: Cf. _Stones of Venice_, I, V, LXXXVIII.]
-
-[Note 234: Symbole de la douceur selon les théologiens parce qu'il se
-laisse prendre sans résistance ce qu'il a de plus précieux, son lait
-et sa laine (voir Male).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 235: Le rameau d'olivier de la Concorde (Voir Male, p.
-170).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 236: Voir la Discorde du Palais des Doges (troisième face du
-septième chapiteau) avec la citation de Spencer, _Stones of Venice_, I,
-V, LXX.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 237: Cf. Volney: «Enfin la nature l'a (le chameau) visiblement
-destiné à l'esclavage en lui refusant toutes défenses contre ses
-ennemis. Privé des cornes du taureau, du sabot du cheval, de la dent de
-l'éléphant et de la légèreté du cerf, que peut le chameau? etc.»
-(_Voyage en Égypte et en Syrie_).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 238: Cf. l'Obéissance au Palais des Doges (sixième face du
-septième chapiteau) et la comparaison avec l'Obéissance de Spencer et
-celle de Giotto à Assise. _Stones of Venice_, I, V, § LXXXIII.--(Note
-du Traducteur.)]
-
-[Note 239: «La rébellion n'apparaît au moyen âge que sous un seul
-aspect, la désobéissance à l'église... La rose de Notre-Dame de
-Paris» (ces petites scènes sont presque identiques à Paris, Chartres,
-Amiens et Reims) «offre un curieux détail: l'homme qui se révolte
-contre l'évêque porte le bonnet conique des Juifs... Le Juif qui
-depuis tant de siècles refusait d'entendre la parole de l'église
-semble être le symbole même de la révolte et de l'obstination»
-(Male, p. 112).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 240: Apocalypse, III, 2.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 241: Cf. la Constance du Palais des Doges (deuxième face du
-septième chapiteau): _Constantia sum, nil timens_, et la comparaison
-avec Giotto et le Pilgrim's Progress (_Stones of Venice_, I, V, §
-LXIX).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 242: Éphésiens, VI, 15.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 243: Cantique des cantiques, VII, 1.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 244: À Paris une croix, à Chartres un calice. Au Palais des
-Doges (première face du neuvième chapiteau) sa devise est: _Fides
-optima in Deo._ La Foi de Giotto tient une croix dans sa main droite,
-dans la gauche un phylactère, elle a une clef à sa ceinture et foule
-aux pieds des livres cabalistiques. Sur la Foi de Spencer (_Fidelia_),
-voir _Stones of Venice_, I, V, § LXXVII.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 245: Saint Jean, VI, 33.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 246: Dans ce passage ce furent pour moi, non pas les paroles du
-Christ, mais les paroles de Ruskin qui pendant plusieurs années
-«restèrent dans leur mystère». J'ai toujours pensé pourtant que
-c'était du caractère sacré de la nourriture dans son sens le plus
-général et le plus matériel qu'il s'agissait ici, qu'en parlant des
-lois de la vie et de l'esprit comme liées à son acceptation et à son
-refus, Ruskin entendait signifier le support indispensable et incessant
-que la nutrition donne à la pensée et à la vie, tout refus partiel de
-nourriture se traduisant par une modification de l'état de l'esprit,
-par exemple dans l'ascétisme. Quant à la distribution de la
-nourriture, les lois de l'esprit et de la vie me paraissaient lui être
-liées aussi en ce que d'elle dépend, si on se place au point de vue
-subjectif de celui qui donne (c'est-à-dire au point de vue moral), la
-charité du cœur, et si on se place au point de vue de ceux qui
-reçoivent, et même de ceux qui donnent considérés objectivement, au
-point de vue politique), le bon état social.--Mais je n'avais pas de
-certitude, ne trouvant ni les mêmes idées, ni les mêmes expressions
-dans aucun des livres de Ruskin que j'avais présents à l'esprit. Et
-les ouvrages d'un grand écrivain sont le seul dictionnaire où l'on
-puisse contrôler avec certitude le sens des expressions qu'il emploie.
-Cependant cette même idée, étant de Ruskin, devait se retrouver dans
-Ruskin. Nous ne pensons pas une idée une seule fois. Nous aimons une
-idée pendant un certain temps, nous lui revenons quelquefois, fût-ce
-pour l'abandonner à tout jamais ensuite. Si vous avez rencontré avec
-une personne l'homme le plus changeant je ne dis même pas dans ses
-amitiés, mais dans ses relations, nul doute que pendant l'année qui
-suit cette rencontre si vous étiez le concierge de cet homme vous
-verriez entrer chez lui l'ami ou une lettre de l'ami que vous avez
-rencontré ou si vous étiez sa mémoire vous verriez passer l'image de
-son ami éphémère. Aussi faut-il faire avec un esprit, si l'on veut
-revoir une de ses idées, ne fût-elle pour lui qu'une idée passagère
-et un temps seulement préférée, comme font les pêcheurs: placer un
-filet attentif, d'un endroit à un autre (d'une époque à une autre) de
-sa production, fut-elle incessamment renouvelée. Si le filet a des
-mailles assez serrées et assez fines, il serait bien surprenant que
-vous n'arrêtiez pas au passage une de ces belles créatures que nous
-appelons idées, qui se plaisent dans les eaux d'une pensée, y naissant
-par une génération qui semble en quelque sorte spontanée et où ceux
-qui aiment à se promener au bord des esprits sont bien certains de les
-apercevoir un jour, s'ils ont seulement un peu de patience et un peu
-d'amour. En lisant l'autre jour dans _Verona and other Lectures_, le
-chapitre intitulé: «The Story of Arachné», arrivé à un passage
-(§§ 25 et 26) sur la cuisine, science capitale, et fondement du
-bonheur des états, je fus frappé par la phrase qui le termine. «Vous
-riez en m'entendant parler ainsi et je suis content que vous riez à
-condition que vous compreniez seulement que moi je ne ris pas, et de
-quelle façon réfléchie, entière et grave, je vous déclare que je
-crois nécessaires à la prospérité de cette nation et de toute autre:
-premièrement une soigneuse purification et une affectueuse
-_distribution de la nourriture_, de façon que vous puissiez, non pas
-seulement le dimanche, mais après le labeur quotidien, qui, s'il est
-bien compris, est un perpétuel service divin de chaque jour--de façon,
-dis-je, à ce que vous puissiez manger des viandes grasses et boire des
-liqueurs douces, et envoyer des portions à ceux pour qui rien n'est
-préparé.» (Cette dernière phrase est de Néhémie, VIII, 10.) Je
-trouverai peut-être quelque jour un commentaire précis des mots
-«acceptance» et «refusal». Mais je crois que pour «food» et pour
-«distribution» ce passage vérifie absolument mon hypothèse.--(Note
-du Traducteur.)]
-
-[Note 247: «L'insensé a dit dans son cœur, il n'y a point de Dieu»
-(Psaume XIV).
-
-Le _Dixit incipiens_ reparaît souvent dans Ruskin. Je cite de mémoire
-dans _The Queen of the Air_: «C'est la tâche du divin de condamner les
-erreurs de l'antiquité et celle du philosophe d'en tenir compte. Je
-vous prierai seulement de lire avec une humaine sympathie les pensées
-d'hommes qui vécurent, sans qu'on puisse les blâmer, dans une
-obscurité qu'il n'était pas en leur pouvoir de dissiper et de vous
-souvenir que quelque accusation de folie qui se puisse justement
-attacher à l'affirmation: «Il n'y a pus de Dieu», la folie est plus
-orgueilleuse, plus profonde et moins, pardonnable qui consiste à dire:
-«Il n'y a de Dieu que pour moi» (_Queen of Air_, I), et dans _Stones
-of Venice_:
-
-«Comme il est écrit: «Celui-là qui se fie à son propre cœur est un
-fou», il est aussi écrit «L'insensé a dit dans son cœur: il n'y a
-pas de Dieu». Et l'adulation de soi-même conduisit graduellement à
-l'oubli de tout excepté de soi et à une incrédulité d'autant plus
-fatale qu'elle gardait encore la forme et le langage de la foi»
-(_Stones of Venice_, II, IV, XCII) et aussi _Stones of Venice_, I, V,
-56, etc., etc.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 248: Selon M. Male, symbole de résurrection, car la croix ornée
-d'un étendard est le symbole de Jésus-Christ sortant du tombeau.
-Nous aurons notre couronne, notre récompense, le jour de la
-résurrection.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 249: L'espérance de Giotto a des ailes, un ange devant elle porte
-une couronne. L'espérance de Spencer est attachée à une ancre. Voir
-_Stones of Venice_, I, V, § LXXXIV.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 250: Avant le XIIIe siècle, c'est la Colère qui se poignarde. À
-partir du XIIIe siècle, c'est le Désespoir. La transition est visible
-à Lyon, où le Désespoir est opposé encore à la Patience
-(Male).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 251: Parlant du caractère réaliste et pratique du christianisme
-dans le nord, Ruskin évoque encore cette figure de la charité d'Amiens
-dans _Pleasures of England_: «Tandis que la Charité idéale de Giotto
-à Padoue présente à Dieu son cœur dans sa main, et en même temps
-foule aux pieds des sacs d'or, les trésors de la terre, et donne
-seulement du blé et des fleurs: au porche ouest d'Amiens elle se
-contente de vêtir un mendiant avec une pièce de drap de la manufacture
-de la ville (_Pleasures of England_, IV).
-
-La même comparaison (rencontre certainement fortuite) se trouve être
-venue à l'esprit de M. Male, et il l'a particulièrement bien
-exprimée.
-
-«La Charité qui tend à Dieu son cœur enflammé, dit-il, est du pays
-de saint François d'Assise. La charité qui donne son manteau aux
-pauvres est du pays de saint Vincent de Paul.»
-
-Ruskin compare encore différentes interprétations de la Charité dans
-_Stones of Venice_ (chap. sur le _Palais des Doges_): «Au cinquième
-chapiteau est figurée la charité. Une femme, des pains sur ses genoux
-en donne un à un enfant qui tend les bras vers elle à travers une
-ouverture du feuillage du chapiteau. Très inférieure au symbole
-giottesque de cette vertu. À la chapelle de l'Arena elle se distingue
-de toutes les autres vertus à la gloire circulaire qui environne sa
-tête et à sa croix de feu. Elle est couronnée de fleurs, tend dans sa
-main droite un vase de blé et de fleurs, et dans la gauche reçoit un
-trésor du Christ qui apparait au-dessus d'elle pour lui donner le moyen
-de remplir son incessant office de bienfaisance, tandis qu'elle foule
-aux pieds les trésors de la terre. La beauté propre à la plupart des
-conceptions italiennes de la Charité est qu'elles subordonnent la
-bienfaisance à l'ardeur de son amour, toujours figuré par des flammes;
-ici elles prennent la forme d'une croix, autour de sa tête; dans la
-chapelle d'Orcagna à Florence elles sortent d'un encensoir qu'elle a
-dans sa main; et, dans le Dante, l'embrasent tout entière, si bien que
-dans le brasier de ces claires flammes, on ne peut plus la distinguer.
-Spencer la représente comme une mère entourée d'enfants heureux,
-conception qui a été, depuis, banalisée et vulgarisée par les
-peintres et les sculpteurs anglais» (_Stones of Venice_, I, V, §
-LXXXI). Voir au paragraphe LXVIII du même chapitre comment le sculpteur
-vénitien a distingué la Libéralité de la Charité.--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 252: Pour se rendre compte combien sa religion jadis glorieuse est
-profanée et lue à rebours par l'esprit français moderne, il vaut la
-peine, pour le lecteur, de demander chez M. Goyer (place Saint-Denis),
-le _Journal de Saint-Nicolas_ de 1880 et de regarder le Phénix tel
-qu'il est représenté à la page 610. L'histoire a l'intention d'être
-morale, et te Phénix représente l'avarice, mais l'entière destruction
-de toute tradition sacrée et poétique dans l'esprit d'un enfant par
-une telle image, est une immoralité qui neutraliserait la prédication
-d'une année.
-
-Afin que cela vaille la peine pour M. Goyer de vous montrer le numéro,
-achetez celui dans lequel il y a «les conclusions de Jeannie» (p.
-337): La scène d'église (avec dialogue) dans le texte est
-charmante.--(Note de l'Auteur.)
-
-M. Male n'est pas éloigné de croire que l'artiste qui a représenté
-la chasteté à Notre-Dame de Paris (Rose) voulait figurer sur son écu
-une salamandre, symbole de la chasteté parce qu'elle vit dans les
-flammes, a même la propriété de les éteindre et n'a pas de sexe.
-Mais l'artiste s'étant trompé et ayant fait de la salamandre un
-oiseau, son erreur aurait été reproduite à Amiens et à Chartres.--(Note
-du Traducteur.)]
-
-[Note 253: Mais chaste cependant: «Nous voilà loin des terribles
-figures de la luxure sculptées au portail des églises romanes; à
-Moissac, à Toulouse des crapauds dévorant le sexe d'une femme et se
-suspendant à ses seins» (Male).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 254: «Son écu est décoré d'un serpent qui, parfois, s'enroule
-autour d'un bâton. Aucun blason n'est plus noble puisque c'est Jésus
-lui-même qui l'a donné à la prudence: «Soyez prudents, disait-il,
-comme des serpents» (Male).
-
-Giotto donne à la Prudence la double face de Janus et un miroir
-(_Stones of Venice_, I, V, § LXXIII). Voir dans ce chapitre de _Stones
-of Venice_ la définition des mots tempérance, σωροσύνη,
-μανία, ὔβρις (§ LXXIX).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 255: «La folie, qui s'oppose à la prudence, mérite de nous
-arrêter plus longtemps. Elle s'offre à nous à Paris, à Amiens, aux
-deux portails de Chartres, à la rose d'Auxerre et de Notre-Dame de
-Paris (*), sous les traits d'un homme, à peine vêtu, armé d'un
-bâton, qui marche au milieu des pierres et qui parfois reçoit un
-caillou sur la tête. Presque toujours il porte à sa bouche un objet
-informe. C'est évidemment là l'image d'un fou que d'invisibles gamins
-semblent poursuivre a coups de pierres. Chose curieuse, une figure si
-vivante, et qui semble empruntée à la réalité quotidienne, a une
-origine littéraire. Elle est née de la combinaison de deux passages de
-l'Ancien Testament. On lit, en effet; dans les _Psaumes_: «L'insensé a
-lancé contre Dieu une pierre, mais la pierre est tombée sur sa tête.
-Il a mis une pierre dans le chemin pour y faire heurter son frère et il
-s'y heurtera lui-même.» Voilà bien le fou d'Amiens. Il marche sur des
-cailloux qui semblent rouler sous ses pieds et une pierre vient de
-l'atteindre à la tête.
-
-Mais quel est l'objet qu'il porte à sa bouche? Un passage des Psaumes,
-suivant nous l'explique. Quiconque a feuilleté quelques psautiers à
-miniatures du XIIIe siècle a remarqué que les illustrations, en fort
-petit nombre, ne varient jamais. En tête du psaume LIII est dessiné un
-fou tout à fait semblable au personnage sculpté au portail de nos
-cathédrales. Il est armé d'un bâton et il s'apprête à manger un
-objet rond, qui est tout simplement, comme on va le voir, un morceau de
-pain. On lit, en effet, dans le texte: «Le fou a dit dans son cœur: il
-n'y a pas de Dieu. Le fou accomplit des iniquités abominables... _il
-dévore mon peuple comme un morceau de pain._» On ne peut douter, je
-crois, que l'artiste ait essayé de rendre ce passage. Ainsi s'explique
-la figure si complexe de la folie qui, comme tant d'autres, a été
-imaginée d'abord par les miniaturistes, et adoptée ensuite par les
-sculpteurs et les peintres verriers» (Male).--(Note du Traducteur.)
-
-(*) La figure de la folie au portail de Notre-Dame de Paris a été
-retouchée. Un cornet dans lequel souffle le fou a remplacé l'objet
-qu'il semblait manger, le bâton est devenu une espèce de flambeau.]
-
-[Note 256: Généralement les prophéties sont écrites sur des
-banderoles au lieu d'être figurées comme à Amiens dans des
-bas-reliefs. Pour compléter par des images ruskiniennes, le tableau que
-donne ici Ruskin, nous cesserons de citer uniquement M. Male et nous
-rapprocherons les prophéties figurées à Amiens, des prophéties
-inscrites au baptistère de Saint-Marc. On sait que ces mosaïques sont
-décrites dans _Saint Mark's Rest_ au chapitre _Sanctus, Sanctus,
-Sanctus._ Et le baptistère de Saint-Marc, dont l'éblouissante
-fraîcheur est si douce à Venise pendant les après-midi brûlants, est
-à sa manière une sorte de Saint des Saints ruskinien. M. Collingwood,
-le disciple préféré de Ruskin, a qui nous devons, en somme, le plus
-beau livre qui ait été écrit sur lui, a dit que le _Repos de
-Saint-Marc_ était aux _Pierres de Venise_ ce que la _Bible d'Amiens_
-était aux _Sept Lampes de l'architecture._ Je pense qu'il veut dire par
-là que le sujet de l'un et de l'autre a été choisi par Ruskin comme
-un exemple historique, destiné à illustrer les lois édictées dans
-ses livres de théorie. C'est le moment où, comme aurait dit Alphonse
-Daudet, «le professeur va au tableau». Et, en effet, par bien des
-points rien ne ressemble plus à _la Bible d'Amiens_ que cet _Évangile
-de Venise._ Mais le _Repos de Saint-Marc_ n'est déjà plus du meilleur
-Ruskin. Il dit lui-même, de façon touchante dans le chapitre: _The
-Requiem_, cité plus haut: «Passons à l'autre dôme qui est plus
-sombre. Plus sombre et très sombre; pour mes vieux yeux à peine
-déchiffrable; pour les vôtres s'ils sont jeunes et brillants, cela
-doit être très beau, car c'est l'origine de tous ces fonds dorés de
-Bellini, Cima, Carpaccio, etc.» Mais c'est tout de même pour essayer
-de voir ce qu'avaient vu ces «vieux yeux» que nous allions tous les
-jours nous enfermer dans ce baptistère éclatant et obscur. Et nous
-pouvons dire d'eux comme il disait des yeux de Turner: «C'est par ces
-yeux, éteints à jamais que des générations qui ne sont pas encore
-nées verront les couleurs.» (Note du Traducteur.)]
-
-[Note 257: Ruskin dans un moment de découragement s'est appliqué à
-lui-même ce verset d'Isaïe: «Malheur à moi, s'écrie-t-il dans _Fors
-Clavigera_, car je suis un homme aux lèvres impures, et je suis un
-homme perdu parce que mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur des armées»
-(_Fors Clavigera_, III, LVIII).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 258: Au baptistère de Saint-Marc, comme à l'Arena à Padoue et
-au porche occidental de la cathédrale de Vérone la prophétie
-rappelée sur le phylactère d'Isaïe est: _Ecce virgo concipiet et
-pariet filium et vocabitur nomen ejus Emmanuel_ (Isaïe, VI, 14). Et
-l'aspect (qui sera plus évocateur des mosaïques byzantines pour ceux
-qui en ont une fois vu) est celui-ci:
-
-ECCE V
-IRGO
-CIPIET
-ET PAR
-IET FILI
-UM ET V
-OCABIT
-UR NOM.
-
-Et ces inscriptions, et ces couleurs éclatantes à côté des grises
-allégories d'Amiens font penser à la page des _Stones of Venice_ que
-nous avons citée plus haut, pages 81 et 82.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 259: Au baptistère de Saint-Marc le texte de Jérémie est: _Hic
-est Deus noster et non extimabitur alius._--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 260: Sur la manière de représenter les fleuves voir notamment
-_Giotto and his work in Padua_ au Baptême du Christ.--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 261: «Comment croire que le sculpteur d'Amiens qui a représenté
-Ézéchiel, la tête dans la main devant une mesquine petite roue, ait
-eu la prétention d'illustrer ce passage du prophète: «Je regardais
-les animaux et voici, il y avait des roues sur la terre près des
-animaux. À leur aspect... les roues semblaient être en chrysolithe...
-chaque roue paraissait être au milieu d'une autre roue. Elles avaient
-une circonférence et une hauteur effrayantes et les quatre roues
-étaient remplies d'yeux tout autour. Quand les animaux marchaient, les
-roues cheminaient à côté d'eux. Au-dessus il y avait un ciel de
-cristal resplendissant.» Toute l'horreur religieuse d'une pareille
-vision disparaît à l'instant où on essaie de la représenter. Ces
-petites images inscrites dans des quatre-feuilles sont charmantes comme
-les claires figures qui ornent les livres d'heures français. Mais elles
-n'ont rien retenu de la grandeur des originaux qu'elles prétendaient
-traduire» (Émile Male, p. 216, _passim_).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 262: Je crains que cette main n'ait été brisée depuis que je
-l'ai décrite, en tout cas elle est sans forme discernable dans la
-photographie.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 263: Peintre anglais (1789 à 1854). Son _Festin de Balthazar_ est
-de 1821.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 264: Au baptistère de Saint-Marc: _Venite et revertamur ad
-dominum quia ipse capit et sana (bit nos)._ (Osée, VI, 4.)--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 265: Allusion au verset: «Après cela l'Éternel me dit: «Va
-encore aimer une femme aimée d'un ami et adultère, comme l'Éternel
-aime les enfants d'Israël lesquels, toutefois, regardent à d'autres
-dieux et aiment les flacons de vin (Osée, III, 1).
-
-Et c'est alors que la prophétie ajoute: «Je m'acquis donc cette
-femme-là pour quinze pièces d'argent et un homer et demi
-d'orge.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 266: À Saint-Marc: _Super servos meos et super ancillas effundam
-de spiritu meo_ (Joël, II. 29).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 267: À Saint-Marc: _Ecce parvulum dedit te in gentibus_ (Abdias,
-2).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 268: «Ils lui répondirent: c'était un homme vêtu de poil... et
-Achazia leur répondit: C'est Elie, le Tshischbite» (II Rois, I, 8). Ce
-manteau de poils était une ressemblance de plus entre Elie et saint
-Jean-Baptiste que l'on croyait être Elie ressuscité (Voir Renan, _la
-Vie de Jésus_).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 269: «Il envoya vers lui un capitaine de cinquante avec ses
-cinquante hommes» (II Rois, I, 9).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 270: Auprès d'Achazia qui les avait envoyés consulter
-Beal-Zebub, Dieu d'Ekron.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 271: À Saint-Marc: _Clamavi ad dominun et exaudivit me de
-tribulation(e) mea._--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 272: Cf., plus haut, sur la connaissance qu'on pouvait avoir des
-chameaux à Amiens.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 273: «Les nations forgeront leurs épées en hoyaux et leurs
-lances en serpes.» Ce verset, se retrouve dans Isaïe (II, 4) et dans
-Joël, (III, 10). Après avoir analysé ce passage de la Bible d'Amiens
-et isolé le verset biblique qui en fait le fond, faisons l'opération
-inverse, et en partant de ce verset, montrons comment il entre dans la
-composition d'autres pages de Ruskin. Nous lisons par exemple dans _The
-Two Paths_: «Ce n'est pas en supportant les souffrances d'autrui, mais
-en faisant l'offrande des vôtres, que vous vous approcherez du grand
-changement qui doit venir pour le fer de la terre: quand les hommes
-_forgeront leurs épées en socs de charrue et leurs lances en serpes_,
-et où l'on n'apprendra plus la guerre. (_The Two Paths_, 196.)
-
-Et dans _Lectures on Art_: « Et l'art chrétien, comme il naquit de la
-chevalerie, fut seulement possible aussi longtemps que la chevalerie
-força rois et chevaliers à prendre souci du peuple. Et il ne sera de
-nouveau possible que, quand, à la lettre, _les épées seront forgées
-en socs de charrue_, quand votre saint Georges d'Angleterre justifiera
-son nom, et que l'art chrétien se fera connaître comme le fit son
-Maître, en rompant le pain.» (IV, 126).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 274: La statue du prophète, en arrière, est la plus magnifique
-de la série entière; remarquez spécialement le «diadème» de sa
-chevelure luxuriante, tressée, comme celle d'une jeune fille, indiquant
-la force Achilléenne, de ce plus terrible des prophètes (Voyez _Fors
-Clavigera_, lettre LXV, p. 157). D'ailleurs, cette longue chevelure
-flottante a toujours été un des insignes des rois Franks, et leur
-manière d'arranger leur chevelure et leur barbe peut être vue de plus
-près et avec plus de précision dans les sculptures des angles des
-longs fonts baptismaux, dans le transept nord, le morceau le plus
-intéressant de toute la cathédrale, au point de vue historique, et
-aussi de beaucoup de valeur artistique (Voir plus haut, chap. II, p.
-86).--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 275: Voir dans Male (p. 198 et suiv.) l'interprétation des
-sculptures du porche de Laon, représentant Daniel recevant dans la
-fosse aux lions le panier que lui apporte Habakuk. Ce porche est
-consacré à la glorification de la sainte Vierge. Mais, d'après
-Honorius d'Autun, qu'a suivi le sculpteur de Laon, Habakuk faisant
-passer la corbeille de nourriture à Daniel sans briser le sceau que le
-roi y avait imprimé avec son anneau, et, le septième jour, le roi
-trouvant le sceau intact et Daniel vivant, symbolisait, ou plutôt
-prophétisait le Christ entrant dans le sein de sa mère sans briser sa
-virginité et sortant sans toucher à ce sceau de la demeure
-virginale.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 276: À Saint-Marc: _Expecta me in die resurrectionis meæ
-quoniam_ (_judicium, meum ut congregem gentes_).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 277: Voir plus haut, p. 215, note.--(Note de l'Auteur.)
-
-«Le médaillon représente un petit monument gothique, un oiseau est
-perché sur le linteau, et un hérisson entre par la porte ouverte. On
-pense à quelque fable d'Ésope, et non au terrible passage de Sophonie,
-que l'artiste a la prétention de rendre: «L'Éternel étendra sa main
-sur le Septentrion, il détruira l'Assyrie, et il fera de Ninive une
-solitude, une terre aride comme le désert: des troupeaux se coucheront
-au milieu d'elle, des animaux de toute espèce, le pélican et le
-hérisson, habiteront parmi les chapiteaux de ses colonnes, des cris
-retentiront aux fenêtres, la dévastation sera sur le seuil, caries
-lambris de cèdre seront arrachés» (Émile Male, p. 211).--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 278: En français dans le texte.]
-
-[Note 279: «Dans un autre médaillon sur Zacharie, deux femmes ailées
-soulèvent une autre femme assise sur une chaudière et formant une
-composition élégante; mais qu'est devenue l'étrangeté du texte
-sacré? (suivent les versets 5 à 11 du chapitre V de Zacharie)» (Male,
-p. 217).
-
-Mais comparez surtout avec _Unto this last_:
-
-«De même aussi dans la vision des femmes portant l'ephah, «le vent
-était dans leurs ailes»; non les ailes «d'une cigogne», comme dans
-notre version, mais «milvi», d'un milan, comme dans la Vulgate; et
-peut être plus exactement encore dans la version des septante
-«hoopoe», d'une huppe, oiseau qui symbolise le pouvoir des richesses
-d'après un grand nombre de traditions dont sa prière d'avoir une
-crête d'or est peut être la plus intéressante. Les _Oiseaux_
-d'Aristophane où elle joue un rôle capital est plein de ces
-traditions, etc. (_Unto this last_, § 74, p. 148, note). Dans _Unto
-this last_, aussi (§ 68, p. 135), Ruskin interprète ces versets de
-Zacharie. L'ephah ou grande mesure est la «mesure de leur iniquité
-dans tout le pays». Et si la perversité y est couverte par un
-couvercle de plomb, c'est qu'elle se cache toujours sous la
-sottise.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 280: Voir _ante_, chap. I (p. 8, 9) l'histoire de saint Firmin, et
-de saint Honoré (p. 77, § 8) dans ce chapitre, avec la référence qui
-y est donnée.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 281: Voir sur saint Geoffroy, Augustin Thierry, _Lettres sur
-l'Histoire de France, Histoire de la Commune d'Amiens_, pp.
-271-281.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 282: À Reims un portail est également consacré aux saints de la
-province; à Bourges, sur cinq portails, deux sont consacrés à des
-saints du pays. À Chartres, figurent également tous les saints du
-diocèse; au Mans, à Tours, à Soissons, à Lyon, des vitraux retracent
-leur vie. Chacune de nos cathédrales présente ainsi l'histoire
-religieuse d'une province. Partout les saints du diocèse, tiennent
-après les apôtres la première place (Male, 390 et suivantes).--(Note
-du Traducteur.)]
-
-[Note 283: L'étude des travaux des mois dans nos différentes
-cathédrales est une des plus belles parties du livre de M. Male. «Ce
-sont vraiment, dit-il en parlant de ces calendriers sculptés, les
-Travaux et les Jours.» Après avoir montré leur origine byzantine et
-romane il dit d'eux: «Dans ces petits tableaux, dans ces belles
-géorgiques de la France, l'homme fait des gestes éternels.» Puis il
-montre malgré cela le côté tout réaliste et local de ces œuvres:
-«Au pied des murs de la petite ville du moyen âge commence la vraie
-campagne... le beau rythme des travaux virgiliens. Les deux clochers de
-Chartres se dressent au-dessus des moissons de la Beauce et la
-cathédrale de Reims domine les vignes champenoises. À Paris, de
-l'abside de Notre-Dame on apercevait les prairies et les bois; les
-sculpteurs en imaginant leurs scènes de la vie rustique purent
-s'inspirer de la réalité voisine», et plus loin: «Tout cela est
-simple, grave, tout près de l'humanité. Il n'y a rien là des Grâces
-un peu fades des fresques antiques: nul amour vendangeur, nul génie
-aile qui moissonne. Ce ne sont pas les charmantes déesses florentines
-de Botticelli qui dansent à la tête de la Primavera. C'est l'homme
-tout seul, luttant avec la nature; et si pleine de vie, qu'elle a
-gardé, après cinq siècles, toute sa puissance d'émouvoir.» On
-comprend après avoir lu cela que M. Séailles parlant du livre de M.
-Male ait pu dire qu'il ne connaissait pas un plus bel ouvrage de
-critique d'art.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 284: Ce sont les préparatifs de Noël.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 285: Souvenir païen de Janus perpétué à Amiens, à Notre-Dame
-de Paris, à Chartres, dans beaucoup de psautiers. Un des visages
-regarde l'année qui s'en va, l'autre celle qui vient. À Saint-Denis,
-dans un vitrail de Chartres, Janus ferme une porte derrière laquelle
-disparait un vieillard, et en ouvre une autre à un jeune homme (Male,
-p. 95).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 286: Il n'y a plus de vignobles à Amiens, mais il y en avait
-encore au moyen âge. À Notre-Dame de Paris, le paysan va à sa vigne,
-à Chartres, à Saumur, il la taille, à Amiens il la bêche. Comme le
-vent est froid, à Chartres (porche nord), le paysan garde le capuchon
-et le manteau (_ibid._, p. 97).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 287: En août la moisson continue au portail nord de Chartres, à
-Paris, à Reims. Mais à Senlis, à Semur, à Amiens, on commence déjà
-abattre (_ibid._, p. 99).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 288: Dans d'autres cathédrales on commence déjà la vendange. La
-France du moyen âge paraît avoir été plus chaude que la nôtre
-(_ibid._, p, 100).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 289: À Semur, à Reims, pays de vignes, c'est la fin des travaux
-du vigneron. À Paris, à Chartres, c'est le temps des semailles. Le
-paysan a déjà repris le manteau d'hiver (_ibid._, p. 100).--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 290: Voyez la description de la Madone de Murano dans le second
-volume de _Stones of Venice._--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 291: Sur la manière «dont Raphaël pense à la Madone» et sur
-la Vierge couronnée de Pérugin «tombant au rang d'une simple mère
-italienne, la Vierge à la chaise de Raphaël». Voir Ruskin, _Modern
-Painters_, III, IV, 4, cités par M. Brunhes.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 292: Cf. Male, p. 209 et 210. «On a rapproché non sans raison à
-Chartres et à Amiens la statue de Salomon de celle de la reine de Saba.
-On voulait signifier par là que, conformément à la doctrine
-ecclésiastique, Salomon figurait Jésus-Christ et la Reine de Saba
-l'église qui accourt des extrémités du monde pour entendre la parole
-de Dieu. La visite de la reine de Saba fut aussi considérée au moyen
-âge, comme une figure de l'adoration des mages. La Reine de Saba qui
-vient de l'Orient symbolise les mages, le roi Salomon sur son trône
-symbolise la Sagesse Éternelle assise sur les genoux de Marie (Ludolphe
-le Chartreux, _Vita Christi_, XI). C'est pourquoi à la façade de
-Strasbourg, on voit Salomon sur son trône gardé par douze lions et
-au-dessus la Vierge portant l'enfant sur ses genoux».--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 293: Allusion au chapitre II de Daniel. Le prophète raconte à
-Hebricatsar ses propres songes qu'il va interpréter et dit dans le
-récit du songe: «Tu la contemplais (cette statue) lorsqu'une pierre
-fut détachée de la montagne, sans mains, qui frappe la statue dans ses
-pieds de fer et de terre et les brise. Alors le fer, la terre, l'airain
-et l'or furent brisés, etc.» (Daniel, II, 34).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 294: Exode, III, 3, 4.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 295: Les Juges, VI, 37, 38.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 296: «Voici, la verge d'Aaron avait fleuri pour la maison de
-Lévi et elle avait jeté des fleurs, produit des boutons et mûri des
-amandes» (Nombres, XVII, 8).--(Note du Traducteur.)
-
-Ces quatre sujets si éloignés en apparence de l'Histoire de la Vierge,
-se retrouvent au porche occidental de Laon et dans un vitrail de la
-collégiale de Saint-Quentin, tous deux consacrés à la Vierge comme le
-portail d'Amiens. Le lien entre ses sujets et la vie de la Vierge se
-trouve, selon M. Male, dans Honorius d'Autun (sermon pour le jour de
-l'Annonciation). Selon Honorius d'Autun, la Vierge a été prédite, et
-sa vie symboliquement figurée dans ces épisodes de l'Ancien Testament.
-Le buisson que la flamme ne peut consumer, c'est la Vierge portant en
-elle le Saint Esprit, sans brûler du feu de la concupiscence. Le
-buisson où descend la rosée, est la Vierge qui devient féconde, et
-l'aire qui reste sèche autour est la virginité demeurée intacte. La
-pierre détachée de la montagne sans le secours d'un bras c'est
-Jésus-Christ naissant d'une Vierge qu'aucune main n'a touché. Ainsi
-s'exprime Honorius d'Autun dans le _Speculum Ecclesiæ._ M. Male pense
-que les artistes de Laon, de Saint-Quentin et d'Amiens avaient lu ce
-texte et s'en sont inspiré.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 297: Saint Luc, I, 13.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 298: Saint Matthieu, I, 20.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 299: Saint Luc, I, 61.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 300: Saint Luc, I, 61.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 301: Saint Luc, I, 63.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 302: Mise en scène d'une légende rapportée par tous les auteurs
-du moyen âge. Jésus en arrivant dans la ville de Solime fit choir
-toutes les idoles pour que s'accomplît la parole d'Isaïe. «Voici que
-le Seigneur vient sur une nuée et tous les ouvrages de la main des
-Égyptiens trembleront à son aspect» (Voir Male, p. 283, 284).--(Note
-du Traducteur.)]
-
-[Note 303: «À la façade d'Amiens, on voit sous les pieds de la statue
-d'Hérode, devant qui les rois mages comparaissent, un personnage nu que
-deux serviteurs plongent dans une cuve. C'est le vieil Hérode qui
-essaie de retarder sa mort en prenant des bains d'huile: «Et Hérode
-avait déjà soixante-quinze ans et il tomba dans une très grande
-maladie; fièvre violente, pourriture et enflure des pieds, tourments
-continuels, grosse toux et des vers qui le mangeaient avec grande
-puanteur et il était fort tourmenté; et alors, d'après l'avis des
-médecins, il fut mis dans une huile d'où on le tira à moitié mort»
-(_Légende dorée_). «Hérode vécut assez longtemps pour apprendre que
-son fils Antipater n'avait pas caché sa joie en entendant le récit de
-l'agonie de son père. La colère divine éclate dans cette mort
-d'Hérode... L'imagier d'Amiens a donc eu une idée ingénieuse en
-mettant sous les pieds d'Hérode triomphant le vieil Hérode vaincu; il
-annonçait l'avenir et la vengeance prochaine de Dieu» (Male, p. 283).
-
-J'ai adopté la traduction adoucie de M. Male, n'osant pas reproduire la
-crudité de l'original. Le lecteur peut se reporter à la belle
-traduction de la _Légende dorée_ par M. Téodor de Wyzewa, mais M. de
-Wyzewa ne donne pas le passage sur l'incendie du vaisseau des
-rois.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 304: «Comme Hérode ordonnait la mort des Innocents, il... apprit
-en passant à Tarse que les trois rois s'étaient embarqués sur un
-navire du port, et dans sa colère il fit mettre le feu à tous les
-navires, selon ce que David avait dit: «il brûlera les nefs de Tarse
-en son courroux» (Jacques de Voragine, _Légende dorée_, au jour des
-saints Innocents, 28 décembre).--(Note du Traducteur.)
-
-On voit les mages revenant en bateau, dit M. Male, sur un des panneaux
-de la rose de Soissons et sur le vitrail consacré à l'enfance de
-Jésus-Christ qui orne la chapelle absidale de la cathédrale de
-Tours.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 305: Saint Matthieu, II, 12.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 306: Isaïe, IX, 5.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 307: Cf. _Lectures on Art_: «L'influence de cet art réaliste sur
-l'esprit religieux de l'Europe a eu des formes plus diverses qu'aucune
-autre influence artistique, car dans ses plus hautes branches, il touche
-les esprits les plus sincèrement religieux, tandis que, dans ses
-branches inférieures, il s'adresse, non seulement au besoin le plus
-vulgaire d'excitation religieuse, mais à la simple soif de sensations
-d'horreur qui caractérise les classes sans éducation de pays
-partiellement civilisés; non pas seulement même à la soif de
-l'horreur, mais à un étrange amour de la mort qui s'est manifesté
-quelquefois dans des pays catholiques en s'efforçant que, dans les
-chapelles du Sépulcre, les images puissent être prises, à la lettre,
-pour de véritables cadavres.
-
-Le même instinct morbide a souvent gagné l'esprit des artistes les
-plus puissants, et les plus imaginatifs, lui communiquant une tristesse
-fiévreuse qui dénature leurs plus belles œuvres; et finalement, c'est
-là le pire de tous ses effets, c'est par lui que la sensibilité des
-femmes chrétiennes a été universellement employée à se lamenter sur
-les souffrances du Christ au lieu d'empêcher celles de son peuple.
-
-Quand l'un de vous voyagera, qu'il étudie la signification des
-sculptures et des peintures qui, dans chaque chapelle et dans chaque
-cathédrale, et dans chaque sentier de la montagne, rappellent les
-heures et figurent les agonies de la Passion du Christ, et essaye
-d'arriver à une appréciation des efforts qui ont été faits par les
-quatre arts: éloquence, musique, peinture, sculpture, depuis le XIIe
-siècle, pour arracher aux cœurs des femmes les dernières gouttes de
-pitié que pouvait encore exciter cette agonie purement physique car ces
-œuvres insistent presque toujours sur les blessures ou sur
-l'épuisement physique, et dégradent bien plus qu'elles ne l'animent,
-la conception de la douleur.
-
-Puis essayez de vous représenter la somme de temps et d'anxieuse et
-frémissante émotion, qui a été gaspillée par les tendres et
-délicates femmes de la chrétienté pendant ces derniers six cents ans.
-(Ceci rejoint encore de plus près le passage du chapitre II de la Bible
-d'Amiens sur les femmes martyres à propos de sainte Geneviève.) Comme
-elles se peignaient ainsi à elles-mêmes sous l'influence d'une
-semblable imagerie, ces souffrances corporelles passées depuis
-longtemps, qui, puisqu'on les conçoit comme ayant été supportées par
-un être divin, ne peuvent pas, pour cette raison, avoir été plus
-difficiles à endurer que les agonies d'un être humain quelconque sous
-la torture; et alors essayez d'apprécier à quel résultat on serait
-arrivé pour la justice et la félicité de l'humanité si on avait
-enseigné à ces mêmes femmes le sens profond des dernières paroles
-qui leur furent dites par leur Maître: «Filles de Jérusalem, ne
-pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants»,
-si on leur avait enseigné à appliquer leur pitié à mesurer les
-tortures des champs de bataille, les tourments de la mort lente chez les
-enfants succombant à la faim, bien plus, dans notre propre vie de paix,
-à l'agonie de créatures qui ne sont ni nourries, ni enseignées, ni
-secourues, qui s'éveillent au bord du tombeau pour apprendre comment
-elles auraient dû vivre, et la souffrance encore plus terrible de ceux
-dont toute l'existence, et non sa fin, est la mort; ceux auxquels le
-berceau fut une malédiction, et pour lesquels les mots qu'ils ne
-peuvent entendre «la cendre à la cendre» sont tout ce qu'ils ont
-jamais reçu de bénédiction. Ceux-là, vous qui pour ainsi dire avez
-pleuré à ses pieds ou vous êtes tenus près de sa croix, ceux-là
-vous les avez toujours avec vous! et non pas Lui.
-
-Vous avez toujours avec vous les malheureux dans la mort. Oui, et vous
-avez toujours les braves et bons dans la vie. Ceux-là aussi ont besoin
-d'être aidés, quoique vous paraissiez croire qu'ils n'ont qu'à aider
-les autres: ceux-là aussi réclament qu'on pense à eux et qu'on se
-souvienne d'eux. Et vous trouverez, si vous lisez l'histoire dans cet
-esprit, qu'une des raisons maîtresses de la misère continuelle de
-l'humanité, est qu'elle est toujours partagée entre le culte des anges
-ou des saints qui sont hors de sa vue, et n'ont pas besoin d'appui, et
-des hommes orgueilleux et méchants qui sont trop à portée de sa vue
-et ne devraient pas avoir son appui.
-
-Et considérez combien les arts ont ainsi servi le culte de la foule.
-Des saints et des anges vous avez des peintures innombrables, des
-chétifs courtisans ou des rois hautains et cruels, d'innombrables
-aussi; quel petit nombre vous en avez (mais ceux-là remarquez presque
-toujours par des grands peintres) des hommes les meilleurs et de leurs
-actions. Mais réfléchissez vous-même à ce qu'eût pu être pour nous
-l'histoire; bien plus, quelle histoire différente eût pu advenir par
-toute l'Europe si les peuples avaient eu pour but de discerner, et leur
-art d'honorer les grandes actions des hommes les plus dignes. Et si, au
-lieu de vivre comme ils l'ont toujours fait jusqu'ici dans un nuage
-infernal de discorde et de vengeance, éclairés par des rêves
-fantastiques de saintetés nuageuses, ils avaient cherché à
-récompenser et à punir selon la justice, mais surtout à récompenser
-et au moins à porter témoignage des actions humaines méritant le
-courroux de Dieu ou sa bénédiction plutôt que de découvrir les
-secrets du jugement et les béatitudes de l'éternité.»
-
-C'est après cette phrase que vient le morceau sur l'idolâtrie que j'ai
-cité dans le Post-Scriptum de ma Préface et qui termine ce long
-développement par ces mots:
-
-«Nous servons quelque chère et triste image que nous nous sommes
-créée, pendant que nous désobéissons à l'appel présent du Maître
-qui n'est pas mort, qui ne défaille pas en ce moment sous sa croix,
-mais nous ordonne de lever la nôtre» (ce qui correspond exactement aux
-paroles de la _Bible d'Amiens_) «substituer l'idée de ses souffrances
-passées à celle de notre devoir présent». (_Lectures on Art_, II,
-§ 56, 57, 58 et 59).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 308: «Jésus lui dit: Qu'est-ce qui est écrit dans la loi et
-qu'y lis-tu?»--Il répondit: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout
-ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée
-et ton prochain comme toi-même. Et Jésus lui dit: «Tu as bien
-répondu; fais cela et tu vivras» (Saint Luc, X, 26, 27, 28).--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 309: L'origine la plus authentique de la théorie du Purgatoire
-dans l'enseignement donné par l'art, se trouve dans les
-interprétations postérieures au XIIIe siècle, du verset: «par lequel
-aussi Il alla et prêcha parmi les âmes en prison», se transformant
-graduellement en l'idée de la délivrance, pour les saints dans
-l'attente, de la puissance du tombeau.
-
-En littérature et en tradition, l'idée est à l'origine, je crois,
-Platonicienne, certainement pas Homérique, Égyptienne c'est possible,
-mais je n'ai encore rien lu des récentes découvertes faites en
-Égypte. N'aimant cependant pas laisser le sujet dans le dénuement
-absolu de mes propres ressources, j'ai fait appel à mon investigateur
-général M. Anderson (James R.) qui m'écrit ce qui suit:
-
-»Il ne peut pas être question de la doctrine ni de son acceptation
-universelle, des siècles avant le Dante, il en est fait mention
-cependant d'une façon assez curieuse dans le _Summa theologiæ_, comme
-nous l'avons dans une version plus récente; mais je trouve par des
-références que saint Thomas l'enseigne ailleurs. Albertus Magnus la
-développe en grand, Si vous vous reportez à la Légende Dorée, au
-Jour de toutes les Âmes, vous y verrez comment l'idée est prise comme
-lieu commun dans un ouvrage destiné au peuple au XIIIe siècle. Saint
-Grégoire (le Pape) la soutient (Dial, IV, 38), dans deux citations
-scripturaires: (1), le péché qui n'est pardonné ni «in hoc seculo ni
-dans celui qui est à venir», (2) le feu qui éprouvera chaque œuvre
-de l'homme. Je pense que la philosophie Platonicienne et les mystères
-grecs doivent avoir eu fort à faire pour faire passer l'idée au
-début; mais chez eux--comme chez Virgile--elle faisait partie de la
-vision orientale de la circulation d'un fleuve de vie, dont quelques
-gouttes seulement étaient jetées par intervalle dans un Élysée
-permanent et défini ou dans un enfer permanent et défini. Cela
-s'accorde mieux avec cette théorie que ne le fait le système chrétien
-qui attache finalement dans tous les cas, une importance infinie aux
-résultats de la vie «in hoc seculo».
-
-«Connaissez-vous une représentation du Ciel ou de l'Enfer qui ne soit
-pas liée au Jugement dernier, je ne m'en rappelle aucune, et comme le
-Purgatoire est à ce moment-là passé, cela expliquerait l'absence de
-tableaux le représentant.
-
-«En outre le Purgatoire précède la Résurrection--il y a débat
-continuel entre les théologiens pour savoir quelle sorte de feu il peut
-y avoir au Purgatoire, qui puisse affecter l'âne sans toucher au
-corps.--Peut-être que le Ciel et l'Enfer--comme opposés au Purgatoire,
-parurent propres à être peints parce ils ne comportent pas seulement
-la représentation d'âmes mais aussi de corps s'élevant.
-
-«Dans le récit de Bede de la vision du prophète Ayrshire, il est
-question du Purgatoire en termes très semblables à ceux de Dante dans
-la description du second cercle de tourbillons de l'Enfer; et l'ange qui
-finalement sauve l'Écossais du démon vient à travers l'Enfer, «quasi
-fulgor stellæ micantis inter tenebras» «que sul presso del mattino
-Per gli grossi vapor Marte rosseggia.» Le nom de Bede fut grand au
-moyen âge. Dante le rencontre dans le Ciel, et, j'aime à l'espérer,
-peut avoir été aidé par la vision de mon compatriote qui vivait plus
-de six cents ans avant lui.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 310: Comparez avec le Monastère lettré, artiste et doux de
-Saint-Jérôme, où les murs sont peints à fresque, dans la citation de
-_Saint Mark's Rest_, que j'ai donnée pages 222, 223, 224.--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 311: Ruskin dit ici «les pierres d'Amiens» comme autrefois il
-avait dit les _pierres de Venise._ Il a dit aussi dans _Prœterita_:
-«Si le jour où je frappai à sa porte le portier de la Scuola san
-Rocco ne m'avait pas ouvert, j'aurais écrit les _Pierres de Chamounix_
-au lieu des _Pierres de Venise._»--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 312: Toutes les courageuses actions. Ruskin ne pense pas que la
-guerre soit moins nécessaire aux arts que la foi. Voir dans _The Crown
-of wild olive_ la troisième conférence sur _The War._--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 313: Je ne veux pas dire Aesthésis--mais _nous_; s'il faut que
-vous parliez en argot grec.--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 314: Tout lecteur ayant un peu de flair métaphysique, trouvera
-une certaine parenté entre l'idée exprimée ici (depuis «Toutes les
-créatures humaines») et la théorie de l'Inspiration divine dans le
-chapitre III: «Il ne sera pas doué d'aptitudes plus hautes ni appelé
-à une fonction nouvelle. Il sera inspiré... selon les capacités de sa
-nature» et cette remarque «La forme que prit plus tard l'esprit
-monastique tint beaucoup plus... qu'à un changement amené par le
-christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains». Sur
-cette dernière idée Ruskin a souvent insisté, disant que le culte
-qu'un païen offrait à Jupiter n'était pas très différent de celui
-qu'un chrétien etc... D'ailleurs dans ce même chapitre III de la
-_Bible d'Amiens_, le Collège des Augures et l'institution des Vestales
-sont rapprochés des ordres monastiques chrétiens. Mais bien que cette
-idée soit par le lien que l'on voit, si proche des précédentes, et
-comme leur alliée c'est pourtant une idée nouvelle. En ligne directe
-elle donne à Ruskin l'idée de la Foi d'Horace et d'une manière
-générale tous les développements similaires. Mais surtout elle est
-étroitement apparentée à une idée bien différente de celles que
-nous signalons au commencement de cette note, l'idée (analysée dans la
-note des pages 244, 245, 246) de la permanence d'un sentiment
-esthétique que le christianisme n'interrompt pas. Et maintenant que de
-chaînons en chaînons, nous sommes arrivés à une idée si différente
-de notre point de départ (bien qu'elle ne soit pas nouvelles pour
-nous), nous devons nous demander si ce n'est pas l'idée de la
-continuité de l'art grec par exemple, des métopes du Parthénon aux
-mosaïques de Saint-Marc et au labyrinthe d'Amiens (idée qu'il n'a
-probablement crue vraie que parce qu'il l'avait trouvée belle) qui aura
-ramené Ruskin étendant cette vue d'abord esthétique à la religion et
-à l'histoire, à concevoir pareillement le collège des Augures comme
-assimilable à l'Institution bénédictine, la dévotion à Hercule
-comme équivalente à la dévotion à saint Jérôme, etc., etc.
-
-Mais du moment que la religion chrétienne différait peu de la religion
-grecque (idée: «plutôt qu'à un changement amené idée par le
-christianisme dans l'idée de la vertu et du bonheur humains»). Ruskin
-n'avait pas besoin, au point de vue logique, de séparer si fortement la
-religion et la morale. Aussi il y a dans cette nouvelle idée, si même
-c'est la première qui a conduit Ruskin à elle, quelque chose de plus.
-Et c'est une de ces vues assez particulières à Ruskin, qui ne sont pas
-proprement philosophiques et qui ne se rattachent à aucun système,
-qui, aux yeux du raisonnement purement logique peuvent paraître
-fausses, mais qui frappent aussitôt toute personne capable à la
-couleur particulière d'une idée de deviner, comme ferait un pêcheur
-pour les eaux, sa profondeur. Je citerai dans ce genre parmi les idées
-de Ruskin, qui peuvent paraître les plus surannées aux esprits banals,
-incapables d'en comprendre le vrai sens et d'en éprouver la vérité,
-celle qui tient la liberté pour funeste à l'artiste, et l'obéissance
-et le respect pour essentiels, celle qui fait de la mémoire l'organe
-intellectuel le plus utile à l'artiste, etc., etc.
-
-Si on voulait essayer de retrouver l'enchaînement souterrain, la racine
-commune d'idées si éloignées les unes des autres, dans l'œuvre de
-Ruskin, et peut-être aussi peu liées dans son esprit, je n'ai pas
-besoin de dire que l'idée notée au bas des pages 212, 213 et 214 à
-propos de «je suis le seul auteur à penser avec Hérodote» est une
-simple modalité de «Horace est pieux comme Milton», idée qui n'est
-elle-même qu'un pendant des idées esthétiques analysées dans la note
-des pages 244, 245, 246. «Cette coupole est uniquement un vase grec,
-cette Salomé une canéphore, ce chérubin une Harpie», etc.--(Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 315: Genèse, XVIII, 23.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 316: Psaume, LXV, 13.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 317: Saint Jean, Révélation, XI, 15.--(Note du Traducteur.)]
-
-
-
-
-FIN
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-APPENDICE I
-
-
-LISTE CHRONOLOGIQUE DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS
-DONT IL EST FAIT MENTION DANS LA «BIBLE
-D'AMIENS».
-
-Anno Domini. Chap. Pages.
-
-250. Origine des Francs......................... II, 17
-
-301. Saint Firmin vient à Amiens................ I,
-
-332. Saint Martin............................... I, 22
-
-345. Naissance de saint Jérôme................. III, 123
-
-350. Première église d'Amiens élevée sur le
-tombeau de saint Firmin................. IV, 157
-
-358. Les Francs vaincus par Julien près de
-Strasbourg.......................................II, 35
-
-405. Bible de saint Jérôme...................... II, 81
-
-420. Mort de saint Jérôme..................... III, 40
-
-421. Naissance de sainte Geneviève.--Fondation
-de Venise........................... II, 3
-
-445. Les Francs passent le Rhin et prennent
-Amiens................................... I, 10
-
-447. Mérovée roi à Amiens....................... I, 12
-
-451. Bataille de Châlons.--Attila battu par
-Aëtius................................... I, 10
-
-457. Mort de Mérovée.--Childéric roi à Amiens. I, 12
-
-466. Naissance de Clovis....................... II, 83
-
-476. Fin de l'Empire romain en Italie, sous
-Odoacre............................ .. I, 12
-
-481. Fin de l'empire romain en France........... II, 83
-
-481. Clovis couronné à Amiens................. I, 12
- II, 2
-Naissance de saint Benoît................ II, 83
-
-485. Bataille de Soissons.--Clovis vainqueur de
-Syagrius............................... II, 83
-
-486. Syagrius meurt à la cour d'Alaric....... II, 83
-
-489. Bataille de Vérone.--Théodoric vainqueur
-d'Odoacre.............................. II, 88
-
-493. Clovis épouse Clotilde................... II, 84
-
-496. Bataille de Tolbiac.--Clovis met les
-Alamans en déroute........................ II, 86
-
-Clovis couronné à Reims par saint Rémi.. I, 13
-
-Clovis baptisé par saint Rémi............ I, 20
-
-508. Bataille de Poitiers.--Clovis vainqueur des
-Wisigoths commandés par Alaric.--Mort
-d'Alaric...................................... I, 13
-
-
-
-
-APPENDICE II
-
-
-PLAN GÉNÉRAL DE «NOS PÈRES NOUS ONT DIT[318], [319]».
-
-
-La première partie de _Nos pères nous ont dit_, actuellement soumise
-au public, suffit pour montrer le plan et les tendances de l'ouvrage;
-contrairement à mes habitudes, je recours pour l'éditer à la
-souscription, parce que la mesure dans laquelle je pourrai rendre sa
-lecture plus profitable en l'illustrant de gravures, dépendra beaucoup
-de l'évaluation qu'on pourra faire du nombre de ceux qui en
-supporteront les frais.
-
-Je ne découvre dans l'état actuel de ma santé aucune raison qui me
-fasse redouter un affaiblissement de mes facultés générales, soit
-comme conception, soit comme travail, autre que le refroidissement
-naturel et forcé de l'enthousiasme chez un vieillard; toutefois, il en
-survit assez en moi pour garantir mes lecteurs contre l'abandon d'un
-projet que je nourris depuis déjà vingt ans.
-
-L'ouvrage, si je vis assez pour l'achever, comprendra dix parties,
-chacune limitée à une partie locale de l'Histoire chrétienne, et
-toutes se groupant à la fin pour mettre ensemble en lumière
-l'influence de l'Église au XIIIe siècle.
-
-Dans le présent volume tient tout entière la première partie, qui
-décrit les commencements de la puissance franque et l'apogée
-artistique auquel elle aboutit avec la cathédrale d'Amiens.
-
-La seconde partie, _Ponte della Pietra_, fera plus, je l'espère, pour
-Théodoric et Vérone, que je n'ai été en état de faire pour Clovis
-et la première capitale de la France.
-
-La troisième, _Ara Cœli_, tracera les fondations de la puissance
-papale.
-
-La quatrième, _Ponte-a-Mare_ et la cinquième, _Ponte Vecchio_ ne
-feront que rassembler avec beaucoup de difficulté dans une forme brève
-ce que je possède de matériaux épars relatifs à Pise et Florence.
-
-La sixième, _Valle Crucis_, sera remplie par l'architecture monastique
-de l'Angleterre et du pays de Galles[320].
-
-La septième, _les Sources de l'Eure_, sera entièrement consacrée à
-la cathédrale de Chartres.
-
-La huitième, _Domremy_ à celle de Rouen et aux écoles d'architecture
-qu'elle représente.
-
-La neuvième, _la Baie d'Uri_, aux formes pastorales du catholicisme,
-jusqu'à nos jours.
-
-Et la dixième, _les Cloches de Cluse_, au protestantisme pastoral de
-Savoie, de Genève et de la frontière écossaise[321].
-
-Chaque partie n'aura que quatre divisions; et l'une d'elles, la
-quatrième, sera généralement la description d'une cité ou d'une
-cathédrale historique considérée comme résultante--et vestige--de
-l'influence religieuse étudiée dans les chapitres préparatoires.
-
-
-Il y aura au moins une illustration par chapitre; pour le surplus il
-sera fait des dessins qui seront directement placés au Musée de
-Sheffield pour que le public puisse s'y reporter, et seront gravés si
-l'on me fournit l'aide ou l'occasion de les relier à l'ouvrage entier.
-
-De même que cela s'est fait pour le chapitre IV de cette première
-partie, une petite édition des chapitres descriptifs sera imprimée en
-format réduit pour les voyageurs et les non-souscripteurs; mais, à
-part cela, mon intention est que cet ouvrage soit exclusivement
-réservé aux souscripteurs.
-
-
-[Note 318: Cet appendice porte le numéro III dans la _Bible d'Amiens_,
-le second contenant la liste des photographies prises d'après la
-cathédrale d'Amiens, par M. Kaltenbacher.--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 319: Reproduit d'après l'_Advice_, publié avec le chapitre III
-(Mars 1882).--(Note de l'Auteur.)]
-
-[Note 320: De _Nos pères nous ont dit_ aucun autre volume que la _Bible
-d'Amiens_ n'a paru. Mais _Verona and other lectures_ contient deux
-chapitres de _Valle Crucis: Candida Casa_ et le _Raccommodage du Crible_
-(ce chapitre tire son titre d'un trait de l'enfance de saint
-Benoît).--(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 321: Sur la belle sonorité des cloches de Cluse, voir Deucalion,
-I, V, § 7, 8.--(Note du Traducteur).]
-
-
-
-
-
-
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-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BIBLE D'AMIENS ***
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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- The Project Gutenberg eBook of La Bible d'Amiens, by John Ruskin.
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-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of La Bible d'Amiens, by John Ruskin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: La Bible d'Amiens
-
-Author: John Ruskin
-
-Contributor: Marcel Proust
-
-Translator: Marcel Proust
-
-Release Date: July 13, 2020 [EBook #62615]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BIBLE D'AMIENS ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues and Dagny Soapfan at
-Free Literature (Images generously made available by The
-Internet Archive.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/amiens_cover.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-
-<h2>JOHN RUSKIN</h2>
-
-<h3>LA<br />
-
-BIBLE D'AMIENS</h3>
-
-<h4>TRADUCTION, NOTES ET PRÉFACE</h4>
-
-<h5>PAR</h5>
-
-<h4>MARCEL PROUST</h4>
-
-<h5>CINQUIÈME EDITION</h5>
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>MERCURE DE FRANCE</h5>
-
-<h5>XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI</h5>
-
-<h5>MCMX</h5>
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<h3>TABLE</h3>
-
-<h4><a href="#PREFACE_DU_TRADUCTEUR">PRÉFACE DU TRADUCTEUR</a></h4>
-
-<p><a href="#I.--AVANT_PROPOS">I.--AVANT-PROPOS</a><span class="linenum">&nbsp;&nbsp;&nbsp;9</span><br />
-
-<a href="#II.--NOTRE_DAME_DAMIENS_SELON_RUSKIN">II.--NOTRE-DAME D'AMIENS SELON RUSKIN</a><span class="linenum">&nbsp;&nbsp;15</span><br />
-
-<a href="#III.--JOHN_RUSKIN">III.--JOHN RUSKIN</a><span class="linenum">&nbsp;&nbsp;48</span><br />
-
-<a href="#IV.--POST_SCRIPTUM">IV.--POST-SCRIPTUM</a><span class="linenum">&nbsp;&nbsp;78</span></p>
-
-<h4><a href="#LA_BIBLE_DAMIENS">LA BIBLE D'AMIENS</a></h4>
-
-<p><a href="#PREFACE">PRÉFACE</a><span class="linenum">&nbsp;&nbsp;99</span></p>
-
-<p><a href="#I.--AU_BORD_DES_COURANTS_DEAU_VIVE">I.--AU BORD DES COURANTS D'EAU VIVE</a><span class="linenum">105</span><br />
-
-<a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_I">NOTES DU CHAPITRE I</a><span class="linenum">138</span><br />
-
-<a href="#II.--SOUS_LE_DRACHENFELS">II.--SOUS LE DRACHENFELS</a><span class="linenum">147</span><br />
-
-<a href="#III.--LE_DOMPTEUR_DE_LIONS">III.--LE DOMPTEUR DE LIONS</a><span class="linenum">192</span><br />
-
-<a href="#IV.--INTERPRETATIONS">IV.--INTERPRÉTATIONS</a><span class="linenum">249</span></p>
-
-<h4><a href="#APPENDICE_I">APPENDICE I</a></h4>
-
-<p><a href="#LISTE_CHRONOLOGIQUE_DES_PRINCIPAUX_EVENEMENTS_DONT_IL_EST_FAIT_MENTION_DANS_LA_BIBLE_DAMIENS">LISTE CHRONOLOGIQUE DES PRINCIPAUX<br />
-ÉVÉNEMENTS DONT IL EST FAIT MENTION DANS<br />
-«LA BIBLE D'AMIENS»</a><span class="linenum">343</span></p>
-
-<h4><a href="#APPENDICE_II">APPENDICE II</a></h4>
-
-<p><a href="#PLAN_GENERAL_DE_NOS_PERES_NOUS_ONT_DIT">PLAN GÉNÉRAL DE «NOS PÈRES NOUS ONT DIT»</a><span class="linenum">345</span></p>
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<h4>À LA MÉMOIRE</h4>
-
-<h5>DE</h5>
-
-<h4>MON PÈRE</h4>
-
-<h5>FRAPPÉ EN TRAVAILLANT LE 24 NOVEMBRE 1903</h5>
-
-<h5>MORT LE 26 NOVEMBRE</h5>
-
-<h5>CETTE TRADUCTION</h5>
-
-<h5>EST TENDREMENT DÉDIÉE</h5>
-
-<p style="margin-left: 60%;">M. P.</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 25em;">«Puis vient le temps du travail...;</span><br />
-<span style="margin-left: 25em;">puis le temps de la mort, qui</span><br />
-<span style="margin-left: 25em;">dans les vies heureuses est très</span><br />
-<span style="margin-left: 25em;">court.»</span></p>
-
-
-<p style="margin-left: 60%;">JOHN RUSKIN.</p>
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-
-
-<h4><a id="PREFACE_DU_TRADUCTEUR">PRÉFACE DU TRADUCTEUR</a></h4>
-
-
-
-
-<h4><a id="I.--AVANT_PROPOS">I--AVANT-PROPOS</a></h4>
-
-
-<p>Je donne ici une traduction de la <i>Bible d'Amiens</i>, de John Ruskin. Mais
-il m'a semblé que ce n'était pas assez pour le lecteur. Ne lire qu'un
-livre d'un auteur, c'est voir cet auteur une fois. Or, en causant une
-fois avec une personne, on peut discerner en elle des traits singuliers.
-Mais c'est seulement par leur répétition, dans des circonstances
-variées, qu'on peut les reconnaître pour caractéristiques et
-essentiels. Pour un écrivain, pour un musicien ou pour un peintre,
-cette variation des circonstances qui permet de discerner, par une sorte
-d'expérimentation, les traits permanents du caractère, c'est la
-variété des œuvres. Nous retrouvons, dans un second livre, dans un
-autre tableau, les particularités dont la première fois nous aurions
-pu croire qu'elles appartenaient au sujet traité autant qu'à
-l'écrivain ou au peintre. Et du rapprochement des œuvres différentes
-nous dégageons des traits communs dont l'assemblage compose la
-physionomie morale de l'artiste. Quand plusieurs portraits peints par
-Rembrandt, d'après des modèles différents, sont réunis dans une
-salle, nous sommes aussitôt frappés par ce qui <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span> leur est commun à tous
-et qui est les traits mêmes de la figure de Rembrandt. En mettant une
-note au bas du texte de <i>la Bible d'Amiens</i>, chaque fois que ce texte
-éveillait par des analogies, même lointaines, le souvenir d'autres
-ouvrages de Ruskin, et en traduisant dans la note le passage qui
-m'était ainsi revenu à l'esprit, j'ai tâché de permettre au lecteur
-de se placer dans la situation de quelqu'un qui ne se trouverait pas en
-présence de Ruskin pour la première fois, mais qui, ayant eu avec lui
-des entretiens antérieurs, pourrait, dans ses paroles, reconnaître ce
-qui est, chez lui, permanent et fondamental. Ainsi j'ai essayé de
-pourvoir le lecteur comme d'une mémoire improvisée où j'ai disposé
-des souvenirs des autres livres de Ruskin,&mdash;sorte de caisse de
-résonance, où les paroles de <i>la Bible d'Amiens</i> pourront prendre plus
-de retentissement en y éveillant des échos fraternels. Mais aux
-paroles de <i>la Bible d'Amiens</i> ces échos ne répondront pas sans doute,
-ainsi qu'il arrive dans une mémoire qui s'est faite elle-même, de ces
-horizons inégalement lointains, habituellement cachés à nos regards
-et dont notre vie elle-même a mesuré jour par jour les distances
-variées. Ils n'auront pas, pour venir rejoindre la parole présente
-dont la ressemblance les a attirés, à traverser la résistante douceur
-de cette atmosphère interposée qui a l'étendue même de notre vie et
-qui est toute la poésie de la mémoire.</p>
-
-<p>Au fond, aider le lecteur à être impressionné par ces traits
-singuliers, placer sous ses yeux des traits similaires qui lui
-permettent de les tenir pour les traits essentiels du génie d'un
-écrivain, devrait être la première partie de la tâche de tout
-critique.</p>
-
-<p>S'il a senti cela, et aidé à le sentir, son office est à peu <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> près
-rempli. Et, s'il ne l'a pas senti, il pourra écrire tous les livres du
-monde sur Ruskin: l'Homme, l'Écrivain, le Prophète, l'Artiste, la
-Portée de son Action, les Erreurs de la Doctrine, toutes ces
-constructions s'élèveront peut-être très haut, mais à côté du
-sujet; elles pourront porter aux nues la situation littéraire du
-critique, mais ne vaudront pas, pour l'intelligence de l'œuvre, la
-perception exacte d'une nuance juste, si légère semble-t-elle.</p>
-
-<p>Je conçois pourtant que le critique devrait ensuite aller plus loin. Il
-essayerait de reconstituer ce que pouvait être la singulière vie
-spirituelle d'un écrivain hanté de réalités si spéciales, son
-inspiration étant la mesure dans laquelle il avait la vision de ces
-réalités, son talent la mesure dans laquelle il pouvait les recréer
-dans son œuvre, sa moralité, enfin, l'instinct qui, les lui faisant
-considérer sous un aspect d'éternité (quelque particulières que ces
-réalités nous paraissent), le poussait à sacrifier au besoin de les
-apercevoir et à la nécessité de les reproduire pour en assurer une
-vision durable et claire, tous ses plaisirs, tous ses devoirs et
-jusqu'à sa propre vie, laquelle n'avait de raison d'être que comme
-étant la seule manière possible d'entrer en contact avec ces
-réalités, de valeur que celle que peut avoir pour un physicien un
-instrument indispensable à ses expériences. Je n'ai pas besoin de dire
-que cette seconde partie de l'office du critique, je n'ai pas essayé de
-la remplir ici à l'égard de Ruskin. Cela pourra être l'objet de
-travaux ultérieurs. Ceci n'est qu'une traduction, et, pour les notes,
-la plupart du temps je me suis contenté d'y donner la citation qui me
-paraissait juste sans y ajouter de commentaires. Quelques notes
-cependant sont plus <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> développées. Celles-là eussent été plus à leur
-place, si au lieu de les laisser çà et là, au bas des pages, je les
-avais fait entrer dans ma préface, qu'elles complètent et rectifient
-sur plusieurs points. Mais je ne l'ai pas voulu, cette préface
-reproduisant simplement, sauf cet avant-propos et un post-scriptum plus
-récent, des articles qu'au moment de la mort de Ruskin j'avais donnés
-au <i>Mercure de France</i> et à <i>la Gazette des Beaux-Arts.</i></p>
-
-<p>D'autres notes ont un caractère différent. Celles du chapitre IV sont
-surtout archéologiques. Enfin, chaque fois que Ruskin, par voie de
-citation mais bien plus souvent d'allusion, fait entrer dans la
-construction de ses phrases quelque souvenir de la Bible, comme les
-Vénitiens intercalaient dans leurs monuments les sculptures sacrées et
-les pierres précieuses qu'ils rapportaient d'Orient, j'ai cherché
-toujours la référence exacte, pour que le lecteur, en voyant quelles
-transformations Ruskin faisait subir au verset avant de se l'assimiler,
-se rendît mieux compte de la chimie mystérieuse et toujours identique,
-de l'activité originale et spécifique de son esprit. Je n'ai pu me
-fier pour la recherche des références ni à l'<i>Index de la Bible
-d'Amiens</i> ni au livre de M<sup>lles</sup> Gibbs, <i>The Bible References of
-Ruskin</i>, qui sont excellents mais par trop incomplets. Et c'est de
-la Bible elle-même que je me suis servi.</p>
-
-<p>Le texte traduit ici est celui de <i>la Bible d'Amiens</i> inextenso. Malgré
-les conseils différents qui m'avaient été donnés et que j'aurais
-peut-être dû suivre, je n'en ai pas omis un seul mot. Mais ayant pris
-ce parti, pour que le lecteur pût avoir de <i>la Bible d'Amiens</i> une
-version intégrale, je dois lui accorder qu'il y a bien des longueurs
-dans ce livre comme dans tous ceux <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> que Ruskin a écrits à la fin de sa
-vie. De plus, dans cette période de sa vie, Ruskin a perdu tout respect
-de la syntaxe et tout souci de la clarté, plus que le lecteur ne
-consentira souvent à le croire. Il accusera alors très injustement les
-fautes du traducteur.</p>
-
-<p>Pour les mêmes raisons, j'ai donné tous les appendices, sauf l'<i>Index
-alphabétique</i>, et <i>la liste des photographies de la cathédrale</i> par M.
-Kaltenbacher, photographies qu'on pouvait autrefois acheter avec <i>la
-Bible d'Amiens.</i> Enfin, l'édition anglaise est ornée de quatre
-gravures qui ne sont pas reproduites ici, <i>la Madone de Cimabue, Amiens
-le jour des Trépassés</i> (je décris cette gravure plus loin, pages 66
-et 67), <i>le Porche nord avant sa restauration.</i> On comprend que des
-photographies de la Cathédrale se vendant avec le livre, Ruskin ait
-choisi pour ses gravures des sujets ne se rapportant que par une sorte
-d'allusion aux descriptions qu'il donne de la cathédrale et ne faisant
-pas double emploi avec les photographies. Mais ceux qui ont l'habitude
-des livres de Ruskin verront plus volontiers dans le choix un peu
-singulier des sujets de ces gravures un effet de cette disposition
-originale, on peut presque dire humoristique, de son esprit&mdash;qui lui
-faisait en quelque sorte manquer toujours au programme indiqué, mettre
-en regard de la description du Baptême du Christ par Giotto, une
-gravure représentant le Baptême du Christ non par Giotto, mais tel
-qu'on le voit dans un vieux psautier, ou bien, dans une étude sur
-l'église Saint-Marc, ne décrire aucune des parties importantes de
-Saint-Marc et consacrer de nombreuses pages à la description d'un
-bas-relief qu'on ne remarque jamais, qu'on distingue difficilement, et
-qui est d'ailleurs sans intérêt; mais ce sont là des défauts de
-l'esprit de <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> Ruskin que ses admirateurs reconnaissent au passage avec
-plaisir parce qu'ils savent qu'ils font, fût-ce à titre de tics,
-partie intégrante de la physionomie particulière du grand écrivain.</p>
-
-<p>Il me reste à exprimer ma reconnaissance plus particulière, parmi tant
-de personnes dont les conseils m'ont été précieux, à M. Alfred
-Vallette qui a donné à cette édition des soins infiniment
-intelligents et généreux, qui lui font le plus grand honneur; à M.
-Charles Ephrussi, toujours si bon pour moi, qui a facilité toutes mes
-recherches en mettant à ma disposition la bibliothèque de <i>la Gazette
-des Beaux-Arts</i> et à M. Robert d'Humières. Quand j'étais arrêté par
-une forme difficile de langage, j'allais consulter le merveilleux
-traducteur de Kipling, et il résolvait aussitôt la difficulté avec
-son étonnante compréhension des textes anglais où il entre autant
-d'intuition que de savoir. Bien des fois, sans jamais se lasser, il me
-fut ainsi secourable. Qu'il en soit ici affectueusement remercié. <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span></p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="II.--NOTRE_DAME_DAMIENS_SELON_RUSKIN">II.--NOTRE-DAME D'AMIENS
-SELON RUSKIN</a><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></h4>
-
-
-<p>Je voudrais donner au lecteur le désir et le moyen d'aller passer une
-journée à Amiens en une sorte de pèlerinage ruskinien. Ce n'était
-pas la peine de commencer par lui demander d'aller à Florence ou à
-Venise, quand Ruskin a écrit sur Amiens tout un livre<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>. Et, d'autre
-part, il me semble que c'est ainsi que doit être célébré le «culte
-des Héros», je veux dire en esprit et en vérité. Nous visitons le
-lieu où un grand homme est né et le lieu où il est mort; mais les
-lieux qu'il admirait entre tous, dont c'est la beauté même <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> que nous
-aimons dans ses livres, ne les habitait-il pas davantage?</p>
-
-<p>Nous honorons d'un fétichisme qui n'est qu'illusion une tombe où reste
-seulement de Ruskin ce qui n'était pas lui-même, et nous n'irions pas
-nous agenouiller devant ces pierres d'Amiens, à qui il venait demander
-sa pensée, qui la gardent encore, pareilles à la tombe d'Angleterre
-où d'un poète dont le corps fut consumé, <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span> ne reste&mdash;arraché aux
-flammes d'un geste sublime et tendre par un autre poète&mdash;que le
-cœur<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>?</p>
-
-<p>Sans doute le snobisme qui fait paraître raisonnable tout ce qu'il
-touche n'a pas encore atteint (pour les Français du moins) et par là
-préservé du ridicule, ces promenades esthétiques. Dites que vous
-allez à Bayreuth entendre un opéra de Wagner, à Amsterdam visiter une
-exposition, on regrettera de ne pouvoir vous accompagner. Mais, si vous
-avouez que vous allez voir, à la Pointe du Raz, une tempête, en
-Normandie, les pommiers en fleurs, à Amiens, une statue aimée de
-Ruskin, on ne pourra s'empêcher de sourire. Je n'en espère pas moins
-que vous irez à Amiens après m'avoir lu.</p>
-
-<p>Quand on travaille pour plaire aux autres on peut ne pas réussir, mais
-les choses qu'on a faites pour se contenter soi-même ont toujours
-chance d'intéresser quelqu'un. Il est impossible qu'il n'existe pas de
-gens <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> qui prennent quelque plaisir à ce qui m'en a tant donné. Car
-personne n'est original, et fort heureusement pour la sympathie et la
-compréhension qui sont de si grands plaisirs dans la vie, c'est dans
-une trame universelle que nos individualités sont taillées. Si l'on
-savait analyser l'âme comme la matière, on verrait que, sous
-l'apparente diversité des esprits aussi bien que sous celle des choses,
-il n'y a que peu de corps simples et d'éléments irréductibles et
-qu'il entre dans la composition de ce que nous croyons être notre
-personnalité, des substances fort communes et qui se retrouvent un peu
-partout dans l'Univers.</p>
-
-<p>Les indications que les écrivains nous donnent dans leurs œuvres sur
-les lieux qu'ils ont aimés sont souvent si vagues que les pèlerinages
-que nous y essayons en gardent quelque chose d'incertain et d'hésitant
-et comme la peur d'avoir été illusoires. Comme ce personnage d'Edmond
-de Goncourt cherchant une tombe qu'aucune croix n'indique, nous en
-sommes réduits à faire nos dévotions «au petit bonheur». Voilà un
-genre de déboires que vous n'aurez pas à redouter avec Ruskin, à
-Amiens surtout; vous ne courrez pas le risque d'y être venu passer un
-après-midi sans avoir su le trouver dans la cathédrale: il est venu
-vous chercher à la gare. Il va s'informer non seulement de la façon
-dont vous êtes doué pour ressentir les beautés de la cathédrale,
-mais du temps que l'heure du train que vous comptez reprendre vous
-permet d'y consacrer. Il ne vous montrera pas seulement le chemin qui
-mène à Notre-Dame, mais tel ou tel chemin, selon que vous serez plus
-ou moins pressé. Et comme il veut que vous le suiviez dans les libres
-dispositions de l'esprit que donne la satisfaction du <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span> corps, peut-être
-aussi pour vous montrer qu'à la façon des saints à qui vont ses
-préférences, il n'est pas contempteur du plaisir «honnête<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>»,
-avant de vous mener à l'église, il vous conduira chez le pâtissier.
-Vous arrêtant à Amiens dans une pensée d'esthétique, vous êtes
-déjà le bienvenu, car beaucoup ne font pas comme vous: «L'intelligent
-voyageur anglais, dans ce siècle fortuné, sait que, à mi-chemin entre
-Boulogne et Paris, il y a une station de chemin de fer importante où
-son train, ralentissant son allure, le roule avec beaucoup plus que le
-nombre moyen des bruits et des chocs attendus à l'entrée de chaque
-grande gare française, afin de rappeler par des sursauts le voyageur
-somnolent ou distrait au sentiment de sa situation. Il se souvient aussi
-probablement qu'à cette halte au milieu de son voyage, il y a un buffet
-bien servi où il a le privilège de dix minutes d'arrêt. Il n'est
-toutefois pas aussi clairement conscient que ces dix minutes d'arrêt
-lui sont accordées à moins de minutes de marche de la grande place
-d'une ville qui a été un jour la Venise de la France. En laissant de
-côté les îles des lagunes, la «Reine des «Eaux» de la France
-était à peu près aussi large que «Venise elle-même», etc.</p>
-
-<p>Mais c'est assez parler du voyageur pour qui Amiens n'est qu'une station
-de choix à vous qui venez pour voir la cathédrale et qui méritez
-qu'on vous fasse bien <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> employer votre temps; on va vous mener à
-Notre-Dame, mais par quel chemin?</p>
-
-
-<p>«Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la
-meilleure manière d'aborder la cathédrale pour la première fois. Si
-vous avez plein loisir et que le jour soit beau<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>, le mieux serait de
-descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière
-et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire sur laquelle
-s'élève la citadelle. De là vous comprendrez la hauteur réelle des
-tours et de combien elles s'élèvent au-dessus du reste de la ville,
-puis en revenant trouvez votre chemin par n'importe quelle rue de
-traverse; prenez les ponts que vous trouverez; plus les rues seront
-tortueuses et sales, mieux ce sera, et, que vous arriviez d'abord à la
-façade ouest<a name="FNanchor_6_1" id="FNanchor_6_1"></a><a href="#Footnote_6_1" class="fnanchor">[6]</a> ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toute la
-peine que vous aurez eue à les atteindre.</p>
-
-<p>«Mais si le jour est sombre, comme cela peut arriver quelquefois, même
-en France, ou si vous ne pouvez <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span> ni ne voulez marcher, ce qui peut aussi
-arriver à cause de tous nos sports athlétiques et de nos lawn-tennis,
-ou si vraiment il faut que vous alliez à Paris cet après-midi et que
-vous vouliez seulement voir tout ce que vous pouvez en une heure ou
-deux, alors, en supposant cela, malgré ces faiblesses, vous êtes
-encore une assez gentille sorte de personne pour laquelle il est de
-quelque conséquence de savoir par quelle voie elle arrivera à une
-jolie chose et commencera à la regarder. J'estime que le mieux est
-alors de monter à pied la rue des Trois-Cailloux. Arrêtez-vous un
-moment sur le chemin pour vous tenir en bonne humeur, et achetez
-quelques tartes et bonbons dans une des charmantes boutiques de
-pâtissier qui sont à gauche. Juste après les avoir passées, demandez
-le théâtre, et vous monterez droit au transept sud qui a vraiment en
-soi de quoi plaire à tout le monde. Chacun est forcé d'aimer
-l'ajourement aérien de la flèche qui le surmonte et qui semble se
-courber vers le vent d'ouest, bien que cela ne soit pas;&mdash;du moins sa
-courbure est une longue habitude contractée graduellement avec une
-grâce et une soumission <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span> croissantes pendant ces trois derniers cents
-ans,&mdash;et arrivant tout à fait au porche, chacun doit aimer la jolie
-petite madone française qui en occupe le milieu, avec sa tête un peu
-de côté, son nimbe de côté aussi, comme un chapeau seyant. Elle est
-une madone de décadence, en dépit, ou plutôt en raison de sa joliesse
-et de son gai sourire de soubrette; elle n'a rien à faire là non plus
-car ceci est le porche de saint Honoré, non le sien. Saint Honoré
-avait coutume de se tenir là, rude et gris, pour vous recevoir; il est
-maintenant banni au porche nord où jamais n'entre personne. Il y a
-longtemps de cela, dans le XIV<sup>e</sup> siècle, quand le peuple commença pour
-la première fois à trouver le christianisme trop grave, fit une foi
-plus joyeuse pour la France et voulut avoir partout une madone soubrette
-aux regards brillants, laissant sa propre Jeanne d'Arc aux yeux sombres
-se faire brûler comme sorcière; et depuis lors les choses allèrent
-leur joyeux train, tout droit, «ça allait, ça ira», aux plus joyeux
-jours de la guillotine. Mais pourtant ils savaient encore sculpter au
-XIV<sup>e</sup> siècle, et la madone et son linteau d'aubépines en fleurs sont
-dignes que vous les regardiez, et encore plus les sculptures aussi
-délicates et plus calmes qui sont au dessus, qui racontent la propre
-histoire de saint Honoré dont on parle peu aujourd'hui dans le faubourg
-de Paris qui porte son nom.</p>
-
-<p>«Mais vous devez être impatients d'entrer dans la cathédrale. Mettez
-d'abord un sou dans la boîte de chacun des mendiants qui se tiennent
-là. Ce n'est pas votre affaire de savoir s'ils devraient ou non être
-là ou s'ils méritent d'avoir le sou. Sachez seulement si vous-mêmes
-méritez d'en avoir un à donner et <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> donnez-le joliment et non comme s'il
-vous brûlait les doigts<a name="FNanchor_7_1" id="FNanchor_7_1"></a><a href="#Footnote_7_1" class="fnanchor">[7]</a>.»</p>
-
-
-<p>C'est ce deuxième itinéraire, le plus simple, et, celui, je suppose,
-que vous préférerez, que j'ai suivi, la première fois que je suis
-allé à Amiens; et, au moment où le portail sud m'apparut, je vis
-devant moi, sur la gauche, à la même place qu'indique Ruskin, les
-mendiants dont il parle, si vieux d'ailleurs que c'étaient peut-être
-encore les mêmes. Heureux de pouvoir commencer si vite à suivre les
-prescriptions ruskiniennes, j'allai avant tout leur faire l'aumône,
-avec l'illusion, où il entrait de ce fétichisme que je blâmais tout
-à l'heure, d'accomplir un acte élevé de piété envers Ruskin.
-Associé à ma charité, de moitié dans mon offrande, je croyais le
-sentir qui conduisait mon geste. Je connaissais et, à moins de frais,
-l'état d'âme de Frédéric Moreau dans l'<i>Éducation sentimentale</i>,
-quand sur le bateau, devant M<sup>me</sup> Arnoux, il allonge vers la casquette du
-harpiste sa main fermée et «l'ouvrant avec pudeur» y dépose un louis
-d'or. «Ce n'était pas, dit Flaubert, la vanité qui le poussait à
-faire cette aumône devant elle, mais une pensée de bénédiction où
-il l'associait, un mouvement de cœur presque religieux.»</p>
-
-<p>Puis, étant trop près du portail pour en voir l'ensemble, je revins
-sur mes pas, et arrivé à la distance qui me parut convenable, alors
-seulement je regardai. La journée était splendide et j'étais arrivé
-à l'heure où le soleil fait, à cette époque, sa visite quotidienne
-à la Vierge jadis dorée et que seul il dore aujourd'hui pendant <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> les
-instants où il lui restitue, les jours où il brille, comme un éclat
-différent, fugitif et plus doux. Il n'est pas d'ailleurs un saint que
-le soleil ne visite, donnant aux épaules de celui-ci un manteau de
-chaleur, au front de celui-là une auréole de lumière. Il n'achève
-jamais sa journée sans avoir fait le tour de l'immense cathédrale.
-C'était l'heure de sa visite à la Vierge, et c'était à sa caresse
-momentanée qu'elle semblait adresser son sourire séculaire, ce sourire
-que Ruskin trouve, vous l'avez vu, celui d'une soubrette à laquelle il
-préfère les Reines, d'un art plus naïf et plus grave, du porche royal
-de Chartres. Je renvoie ici le lecteur aux pages de <i>The Two Paths</i> que
-j'ai données plus loin en note pages 260, 261 et 262 et où Ruskin
-compare aux reines de Chartres la Vierge Dorée. Si j'y fais allusion
-ici c'est que <i>The Two Paths</i> étant de 1858, et <i>la Bible d'Amiens</i> de
-1885, le rapprochement des textes et des dates montre à quel point <i>la
-Bible d'Amiens</i> diffère de ces livres comme nous en écrivons tant sur
-les choses que nous avons étudiées pour pouvoir en parler (à supposer
-même que nous ayons pris cette peine) au lieu de parler des choses
-parce que nous les avons dès longtemps étudiées, pour contenter un
-goût désintéressé, et sans songer qu'elles pourraient faire plus
-tard la matière d'un livre. J'ai pensé que vous aimeriez mieux <i>la
-Bible d'Amiens</i>, de sentir qu'en la feuilletant ainsi, c'étaient des
-choses sur lesquelles Ruskin a, de tout temps, médité, celles qui
-expriment par là le plus profondément sa pensée, que vous preniez
-connaissance; que le présent qu'il vous faisait était de ceux qui sont
-le plus précieux à ceux qui aiment, et qui consistent dans les objets
-dont on s'est longtemps servi soi-même sans intention de les donner un
-jour, rien que pour soi. <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span> En écrivant son livre, Ruskin n'a pas eu à
-travailler pour vous, il n'a fait que publier sa mémoire et vous ouvrir
-son cœur. J'ai pensé que la Vierge Dorée prendrait quelque importance
-à vos yeux, quand vous verriez que, près de trente ans avant <i>la Bible
-d'Amiens</i>, elle avait, dans la mémoire de Ruskin, sa place où, quand
-il avait besoin de donner à ses auditeurs un exemple, il savait la
-trouver, pleine de grâce et chargée de ces pensées graves à qui il
-donnait souvent rendez-vous devant elle. Alors elle comptait déjà
-parmi ces manifestations de la beauté qui ne donnaient pas seulement à
-ses yeux sensibles une délectation comme il n'en connut jamais de plus
-vive, mais dans lesquelles la Nature, en lui donnant ce sens
-esthétique, l'avait prédestiné à aller chercher, comme dans son
-expression la plus touchante, ce qui peut être recueilli sur la terre
-du Vrai et du Divin.</p>
-
-<p>Sans doute, si, comme on l'a dit, à l'extrême vieillesse, la pensée
-déserta la tête de Ruskin, comme ces oiseaux mystérieux qui dans une
-toile célèbre de Gustave Moreau n'attend pas l'arrivée de la mort
-pour fuir la maison,&mdash;parmi les formes familières qui traversèrent
-encore la confuse rêverie du vieillard sans que la réflexion pût s'y
-appliquer au passage, tenez pour probable qu'il y eut la Vierge Dorée.
-Redevenue maternelle, comme le sculpteur d'Amiens l'a représentée,
-tenant dans ses bras la divine enfance, elle dut être comme la nourrice
-que laisse seule rester à son chevet celui qu'elle a longtemps bercé.
-Et, comme dans le contact des meubles familiers, dans la dégustation
-des mets habituels, les vieillards éprouvent, sans presque les
-connaître, leurs dernières joies, discernables du moins à la peine
-souvent funeste qu'on <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span> leur causerait en les en privant, croyez que
-Ruskin ressentait un plaisir obscur à voir un moulage de la Vierge
-Dorée, descendue, par l'entraînement invincible du temps, des hauteurs
-de sa pensée et des prédilections de son goût, dans la profondeur de
-sa vie inconsciente et dans les satisfactions de l'habitude.</p>
-
-<p>Telle qu'elle est avec son sourire si particulier, qui fait non
-seulement de la Vierge une personne, mais de la statue une œuvre d'art
-individuelle, elle semble rejeter ce portail hors duquel elle se penche,
-à n'être que le musée où nous devons nous rendre quand nous voulons
-la voir, comme les étrangers sont obligés d'aller au Louvre pour voir
-la Joconde. Mais si les cathédrales, comme on l'a dit, sont les musées
-de l'art religieux au moyen âge, ce sont des musées vivants auquel M.
-André Hallays ne trouverait rien à redire. Ils n'ont pas été
-construits pour recevoir les œuvres d'art, mais ce sont elles&mdash;si
-individuelles qu'elles soient d'ailleurs,&mdash;qui ont été faites pour eux
-et ne sauraient sans sacrilège (je ne parle ici que de sacrilège
-esthétique) être placées ailleurs. Telle qu'elle est avec son sourire
-si particulier, combien j'aime la Vierge Dorée, avec son sourire de
-maîtresse de maison céleste; combien j'aime son accueil à cette porte
-de la cathédrale, dans sa parure exquise et simple d'aubépines. Comme
-les rosiers, les lys, les figuiers d'un autre porche, ces aubépines
-sculptées sont encore en fleur. Mais ce printemps médiéval, si
-longtemps prolongé, ne sera pas éternel et le vent des siècles a
-déjà effeuillé devant l'église, comme au jour solennel d'une
-Fête-Dieu sans parfums, quelques-unes de ses roses de pierre. Un jour
-sans doute aussi le sourire de la Vierge Dorée (qui <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> a déjà pourtant
-duré plus que notre foi<a name="FNanchor_8_1" id="FNanchor_8_1"></a><a href="#Footnote_8_1" class="fnanchor">[8]</a>) cessera, par l'effritement des pierres
-qu'il écarte gracieusement, de répandre, pour nos enfants, de la
-beauté, comme, à nos pères croyants, il a versé du courage. Je sens
-que j'avais tort de l'appeler une œuvre d'art: une statue qui fait
-ainsi à tout jamais partie de tel lieu de la terre, d'une certaine
-ville, c'est-à-dire d'une chose qui porte un nom comme une personne,
-qui est un individu, dont on ne peut jamais trouver la toute pareille
-sur la face des continents, dont les employés de chemins de fer, en
-nous criant son nom, à l'endroit où il a fallu inévitablement venir
-pour la trouver, semblent nous dire, sans le savoir: «Aimez ce que
-jamais on ne verra deux fois»,&mdash;une telle statue a peut-être quelque
-chose de moins universel qu'une œuvre d'art; elle nous retient, en tous
-cas, par un lien plus fort que celui de l'œuvre d'art elle-même, un de
-ces liens comme en ont, pour nous garder, les personnes et les pays. La
-Joconde est la Joconde de Vinci. Que nous importe, sans vouloir
-déplaire à M. Hallays, son lieu de naissance, que nous importe même
-qu'elle soit naturalisée française?&mdash;Elle est quelque chose
-comme une admirable «Sans-patrie». Nulle part où des regards
-chargés de pensée se lèveront sur elle, elle ne saurait être une
-«déracinée». Nous n'en pouvons dire autant de sa sœur souriante et
-sculptée (combien inférieure du reste, est-il besoin de le dire?), la
-Vierge Dorée. Sortie sans doute des carrières voisines d'Amiens,
-n'ayant accompli dans sa jeunesse qu'un voyage, pour venir au porche
-Saint-Honoré, n'ayant plus bougé depuis, <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> s'étant peu à peu halée à
-ce vent humide de la Venise du Nord qui au-dessus d'elle a courbé la
-flèche, regardant depuis tant de siècles les habitants de cette ville
-dont elle est le plus ancien et le plus sédentaire habitant<a name="FNanchor_9_1" id="FNanchor_9_1"></a><a href="#Footnote_9_1" class="fnanchor">[9]</a>, elle
-est vraiment une Amiénoise. Ce n'est pas une œuvre d'art. C'est une
-belle amie que nous devons laisser sur la place mélancolique de
-province d'où personne n'a pu réussir à l'emmener, et où, pour
-d'autres yeux que les nôtres, elle continuera à recevoir en pleine
-figure le vent et le soleil d'Amiens, à laisser les petits moineaux se
-poser avec un sûr instinct de la décoration au creux de sa main
-accueillante, ou picorer les étamines de pierre des aubépines antiques
-qui lui font depuis tant de siècles une parure jeune. Dans ma chambre
-une photographie de la Joconde garde seulement la beauté d'un
-chef-d'œuvre. Près d'elle une photographie de la Vierge Dorée prend
-la mélancolie d'un souvenir. Mais n'attendons pas que, suivi de son
-cortège innombrable de rayons et d'ombres qui se reposent à chaque
-relief de la pierre, le soleil ait cessé d'argenter la grise vieillesse
-du portail, à la fois étincelante et ternie. Voilà trop longtemps que
-nous avons perdu de vue Ruskin. Nous l'avions laissé aux pieds de cette
-même vierge devant laquelle son indulgence aura patiemment attendu que
-nous ayons adressé à notre guise notre personnel hommage. Entrons avec
-lui dans la cathédrale.</p>
-
-
-<p>«Nous ne pouvons pas y pénétrer plus avantageusement <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span> que par cette
-porte sud, car toutes les cathédrales de quelque importance produisent
-à peu près le même effet, quand vous entrez par le porche ouest, mais
-je n'en connais pas d'autre qui découvre à ce point sa noblesse, quand
-elle est vue du transept sud. La rose qui est en face est exquise et
-splendide et les piliers des bas-côtés du transept forment avec ceux
-du chœur et de la nef un ensemble merveilleux. De là aussi l'abside
-montre mieux sa hauteur, se découvrant à vous au fur et à mesure que
-vous avancez du transept dans la nef centrale. Vue de l'extrémité
-ouest de la nef, au contraire, une personne irrévérente pourrait
-presque croire que ce n'est pas l'abside qui est élevée, mais la nef
-qui est étroite. Si d'ailleurs vous ne vous sentez pas pris
-d'admiration pour le chœur et le cercle lumineux qui l'entoure, quand
-vous élevez vos regards vers lui du centre de la croix, vous n'avez pas
-besoin de continuer à voyager et à chercher à voir des cathédrales,
-car la salle d'attente de n'importe quelle gare du chemin de fer est un
-lieu qui vous convient mille fois mieux. Mais si, au contraire, il vous
-étonne et vous ravit d'abord, alors mieux vous le connaîtrez, plus il
-vous ravira, car il n'est pas possible à l'alliance de l'imagination et
-des mathématiques, d'accomplir une chose plus puissante et plus noble
-que cette procession de verrières, en mariant la pierre au verre, ni
-rien qui paraisse plus grand.</p>
-
-<p>Quoi que vous voyiez ou soyez forcé de laisser de côté, sans
-l'avoir vu, à Amiens, si les écrasantes responsabilités de votre
-existence et les nécessités inévitables d'une locomotion qu'elles
-précipitent, vous laissent seulement un quart d'heure&mdash;sans être hors
-d'haleine&mdash;pour la contemplation de la capitale de la Picardie, <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>
-donnez-le entièrement aux boiseries du chœur de la cathédrale. Les
-portails, les vitraux en ogives, les roses, vous pouvez voir cela
-ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel chef-d'œuvre de menuiserie,
-vous ne le pourrez pas. C'est du flamboyant dans son plein
-développement juste à la fin du XV<sup>e</sup> siècle. Vous verrez là l'union
-de la lourdeur flamande et de la flamme charmante du style français:
-sculpter le bois a été la joie du Picard; dans tout ce que je connais,
-je n'ai jamais rien vu d'aussi merveilleux qui ait été taillé dans
-les arbres de quelque pays que ce soit; c'est un bois doux, à jeunes
-grains; du chêne choisi et façonné pour un tel travail et qui
-résonne maintenant de la même manière qu'il y a quatre cents ans.
-Sous la main du sculpteur, il semble s'être modelé comme de l'argile,
-s'être plié comme de la soie, avoir poussé comme des branches
-vivantes, avoir jailli comme de la flamme vivante,... et s'élance,
-s'entrelace et se ramifie en une clairière enchantée, inextricable,
-impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt et plus pleine
-d'histoire qu'aucun livre<a name="FNanchor_10_1" id="FNanchor_10_1"></a><a href="#Footnote_10_1" class="fnanchor">[10]</a>.»</p>
-
-
-<p>Maintenant célèbres dans le monde entier, représentées dans les
-musées par des moulages, que les gardiens ne laissent pas toucher, ces
-stalles continuent, elles-mêmes, si vieilles, si illustres et si
-belles, à exercer à Amiens leurs modestes fonctions de stalles&mdash;dont <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>
-elles s'acquittent depuis plusieurs siècles à la grande satisfaction
-des Amiénois&mdash;comme ces artistes qui, parvenus à la gloire, n'en
-continuent pas moins à garder un petit emploi ou à donner des leçons.
-Ces fonctions consistent, avant même d'instruire les âmes, à
-supporter les corps, et c'est à quoi, rabattues pendant chaque office
-et présentant leur envers, elles s'emploient modestement.</p>
-
-<p>Les bois toujours frottés de ces stalles ont peu à peu revêtu ou
-plutôt laissé paraître cette sombre pourpre qui est comme leur cœur
-et que préfère à tout, jusqu'à ne plus pouvoir regarder les couleurs
-des tableaux qui semblent, après cela, bien grossières, l'œil qui
-s'en est une fois enchanté. C'est alors une sorte d'ivresse qu'on
-éprouve à goûter dans l'ardeur toujours plus enflammée du bois ce
-qui est comme la sève, avec le temps débordante, de l'arbre. La
-naïveté des personnages ici sculptés prend de la matière dans
-laquelle ils vivent quelque chose comme de deux fois naturel. Et quant
-à «ces fruits, ces fleurs, ces feuilles et ces branches», tous
-motifs tirés de la végétation du pays et que le sculpteur amiénois a
-sculptés dans du bois d'Amiens, la diversité des plans ayant eu pour
-conséquence la différence des frottements, on y voit de ces admirables
-oppositions de tons, où la feuille se détache d'une autre couleur que
-la tige, <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span> faisant penser à ces nobles accents que M. Galle a su tirer du
-cœur harmonieux des chênes.</p>
-
-<p>Mais il est temps d'arriver à ce que Ruskin appelle plus
-particulièrement la Bible d'Amiens, au Porche Occidental. Bible est
-pris ici au sens propre, non au sens figuré. Le porche d'Amiens n'est
-pas seulement, dans le sens vague où l'aurait pris Victor Hugo<a name="FNanchor_11_1" id="FNanchor_11_1"></a><a href="#Footnote_11_1" class="fnanchor">[11]</a>, un
-livre de pierre, une Bible de pierre: c'est «la Bible» en pierre. Sans
-doute, avant de le savoir, quand vous voyez pour la première fois la
-façade occidentale d'Amiens, bleue dans le brouillard, éblouissante au
-matin, ayant absorbé le soleil et grassement dorée l'après-midi, rose
-et déjà fraîchement nocturne au couchant, à n'importe laquelle de
-ces heures que ses cloches sonnent dans le ciel et que Claude Monet a
-fixées dans des toiles sublimes<a name="FNanchor_12_1" id="FNanchor_12_1"></a><a href="#Footnote_12_1" class="fnanchor">[12]</a> où se découvre la vie de cette
-chose que les hommes ont faite, mais que la nature a reprise en
-l'immergeant en elle, une cathédrale, et dont la vie comme celle de la
-terre en sa double révolution se déroule dans les siècles, et d'autre
-part se renouvelle et s'achève chaque jour,&mdash;alors, la dégageant des
-changeantes couleurs dont la nature l'enveloppe, vous ressentez devant
-cette façade une impression confuse mais forte. En voyant monter vers
-le ciel ce fourmillement monumental et dentelé de personnages de
-grandeur humaine dans <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span> leur stature de pierre tenant à la main leur
-croix, leur phylactère ou leur sceptre, ce monde de saints, ces
-générations de prophètes, cette suite d'apôtres, ce peuple de rois,
-ce défilé de pécheurs, cette assemblée de juges, cette envolée
-d'anges, les uns à côté des autres, les uns au-dessus des autres,
-debout près de la porte, regardant la ville du haut des niches ou au
-bord des galeries, plus haut encore, ne recevant plus que vagues et
-éblouis les regards des hommes au pied des tours et dans l'effluve des
-cloches, sans doute à la chaleur de votre émotion vous sentez que
-c'est une grande chose que cette ascension géante, immobile et
-passionnée. Mais une cathédrale n'est pas seulement une beauté à
-sentir. Si même ce n'est plus pour vous un enseignement à suivre,
-c'est du moins encore un livre à comprendre. Le portail d'une
-cathédrale gothique, et plus particulièrement d'Amiens, la cathédrale
-gothique par excellence, c'est la Bible. Avant de vous l'expliquer je
-voudrais, à l'aide d'une citation de Ruskin, vous faire comprendre que,
-quelles que soient vos croyances, la Bible est quelque chose de réel,
-d'actuel, et que nous avons à trouver en elle autre chose que la saveur
-de son archaïsme et le divertissement de notre curiosité.</p>
-
-
-<p>«Les I, VIII, XII, XV, XIX, XXIII et XXIV<sup>e</sup> psaumes, bien appris et
-crus, sont assez pour toute direction personnelle, ont en eux la loi et
-la prophétie de tout gouvernement juste, et chaque nouvelle découverte
-de la science naturelle est anticipée dans le CIV<sup>e</sup>. Considérez quel
-autre groupe de littérature historique et didactique a une étendue
-pareille à celle de la Bible. <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span></p>
-
-<p>«Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matières, je ne
-dis pas à aucun autre livre, mais à aucune autre littérature.
-Essayez, autant qu'il est possible à chacun de nous&mdash;qu'il soit
-défenseur ou adversaire de la foi&mdash;de dégager son intelligence de
-l'habitude et de l'association du sentiment moral basé sur la Bible, et
-demandez-vous quelle littérature pourrait avoir pris sa place ou
-remplir sa fonction, quand même toutes les bibliothèques de l'univers
-seraient restées intactes. Je ne suis pas contempteur de la
-littérature profane, si peu que je ne crois pas qu'aucune
-interprétation de la religion grecque ait jamais été aussi
-affectueuse, aucune de la religion romaine aussi révérente que celle
-qui se trouve à la base de mon enseignement de l'art et qui court à
-travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce fut de la Bible que
-j'appris les symboles d'Homère et la foi d'Horace. Le devoir qui me fut
-imposé dès ma première jeunesse, en lisant chaque mot des évangiles
-et des prophéties, de bien me pénétrer qu'il était écrit par la
-main de Dieu, me laissa l'habitude d'une attention respectueuse qui,
-plus tard, rendit bien des passages des auteurs profanes, frivoles pour
-les lecteurs irréligieux, profondément graves pour moi. Qu'il y ait
-une littérature classique sacrée parallèle à celle des Hébreux et
-se fondant avec les légendes symboliques de la chrétienté au moyen
-âge, c'est un fait qui apparaît de la manière la plus tendre et la
-plus frappante dans l'influence indépendante et cependant similaire de
-Virgile sur le Dante et l'évêque Gawane Douglas. Et l'histoire du Lion
-de Némée vaincu avec l'aide d'Athéné est la véritable racine de la
-légende du compagnon de saint Jérôme, conquis par la douceur <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>
-guérissante de l'esprit de vie. Je l'appelle une légende seulement.
-Qu'Héraklès ait jamais tué ou saint Jérôme jamais chéri la
-créature sauvage ou blessée, est sans importance pour nous. Mais la
-légende de saint Jérôme reprend la prophétie du millenium et prédit
-avec la Sibylle de Cumes, et avec Isaïe, un jour où la crainte de
-l'homme cessera d'être chez les créatures inférieures de la haine, et
-s'étendra sur elles comme une bénédiction, où il ne sera plus fait
-de mal ni de destruction d'aucune sorte dans toute l'étendue de la
-montagne sainte et où la paix de la terre sera délivrée de son
-présent chagrin, comme le présent et glorieux univers animé est sorti
-du désert naissant, dont les profondeurs étaient le séjour des
-dragons et les montagnes des dômes de feu. Ce jour-là aucun homme ne
-le connaît, mais le royaume de Dieu est déjà venu pour ceux qui ont
-arraché de leur propre cœur ce qui était rampant et de nature
-inférieure et ont appris à chérir ce qui est charmant et humain dans
-les enfants errants des nuages et des champs<a name="FNanchor_13_1" id="FNanchor_13_1"></a><a href="#Footnote_13_1" class="fnanchor">[13]</a>.»</p>
-
-<p>Et peut-être maintenant voudrez-vous bien suivre le résumé que je
-vais essayer de vous donner, d'après Ruskin, de la Bible écrite au
-porche occidental d'Amiens.</p>
-
-<p>Au milieu est la statue du Christ qui est non au sens figuré, mais au
-sens propre, la pierre angulaire de l'édifice. À sa gauche
-(c'est-à-dire à droite pour nous qui en regardant le porche faisons
-face au Christ, mais nous emploierons les mots gauche et droite par
-rapport à la statue du Christ) six apôtres: près de lui <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span> Pierre, puis
-s'éloignant de lui, Jacques le Majeur, Jean, Mathieu, Simon. À sa
-droite Paul, puis Jacques l'évêque, Philippe, Barthélemy, Thomas et
-Jude<a name="FNanchor_14_1" id="FNanchor_14_1"></a><a href="#Footnote_14_1" class="fnanchor">[14]</a>. À la suite des apôtres sont les quatre grands prophètes.
-Après Simon, Isaïe et Jérémie; après Jude, Ézéchiel et Daniel;
-puis, sur les trumeaux de la façade occidentale tout entière viennent
-les douze prophètes mineurs; trois sur chacun des quatre trumeaux, et,
-en commençant par le trumeau qui se trouve le plus à gauche: Osée,
-Jaël, Amos, Michée, Jonas, Abdias, Nahum, Habakuk, Sophonie, Aggée,
-Zacharie, Malachie. De sorte que la cathédrale, toujours au sens
-propre, repose sur le Christ et sur les prophètes qui l'ont prédit
-ainsi que sur les apôtres qui l'ont proclamé. Les prophètes du Christ
-et non ceux de Dieu le Père:</p>
-
-
-<p>«La voix du monument tout entier est celle qui vient du ciel au moment
-de la Transfiguration: Voici mon fils bien-aimé, écoutez-le.» Aussi
-Moïse qui fut un apôtre non du Christ mais de Dieu, aussi Elie qui fut
-un prophète non du Christ mais de Dieu, ne sont pas ici. Mais, s'écrie
-Ruskin, il y a un autre grand prophète qui d'abord ne semble
-pas être ici. Est-ce que le peuple entrera dans le temple en chantant:
-«Hosanna au fils de David», et ne verra <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> aucune image de son père?
-Le Christ, lui-même n'a-t-il pas déclaré: «Je suis la racine et
-l'épanouissement de David», et la racine n'aurait près de soi pas
-trace de la terre qui l'a nourrie? Il n'en est pas ainsi; David et son
-fils sont ensemble. David est le piédestal de la statue du Christ. Il
-tient son sceptre dans la main droite, un phylactère dans la gauche.</p>
-
-<p>«De la statue du Christ elle-même je ne parlerai pas, aucune sculpture
-ne pouvant, ni ne devant satisfaire l'espérance d'une âme aimante qui
-a appris à croire en lui. Mais à cette époque elle dépassa ce qui
-avait jamais été atteint jusque-là en tendresse sculptée. Et elle
-était connue au loin sous le nom de: le beau Dieu d'Amiens. Elle
-n'était d'ailleurs qu'un signe, un symbole de la présence divine et
-non une idole, dans notre sens du mot. Et pourtant chacun la concevait
-comme l'Esprit vivant, venant l'accueillir à la porte du temple, la
-Parole de vie, le Roi de gloire le Seigneur des armées. «Le Seigneur
-des «Vertus», <i>Dominus Virtutum</i>, c'est la meilleure traduction de
-l'idée que donnaient à un disciple instruit du XIII<sup>e</sup> siècle les
-paroles du XXIV<sup>e</sup> psaume.»</p>
-
-<p>Nous ne pouvons pas nous arrêter à chacune des statues du porche
-occidental. Ruskin vous expliquera le sens des bas-reliefs qui sont
-placés au-dessous (deux bas-reliefs quatre-feuilles placés au-dessous
-l'un de l'autre sous chacune d'elles), ceux qui sont placés sous chaque
-apôtre représentant, le bas-relief supérieur la vertu qu'il a
-enseignée ou pratiquée, l'inférieur le vice opposé. Au-dessous des
-prophètes les bas-reliefs figurent leurs prophéties<a name="FNanchor_15_1" id="FNanchor_15_1"></a><a href="#Footnote_15_1" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span></p>
-
-<p>Sous saint Pierre est le Courage avec un léopard sur son écusson;
-au-dessous du Courage la Poltronnerie est figurée par un homme qui,
-effrayé par un animal laisse tomber son épée, tandis qu'un oiseau
-continue de chanter: «Le poltron n'a pas le courage d'une grive.» Sous
-saint André est la Patience dont l'écusson porte un bœuf (ne reculant
-jamais).</p>
-
-<p>Au-dessous de la Patience, la Colère: une femme poignardant un homme
-avec une épée (la Colère, vice essentiellement féminin qui n'a aucun
-rapport avec l'indignation). Sous saint Jacques, la Douceur dont
-l'écusson porte un agneau, et la Grossièreté: une femme donnant un
-coup de pied par-dessus son échanson, «les formes de la plus grande
-grossièreté française étant dans les gestes du cancan».</p>
-
-<p>Sous saint Jean, l'Amour, l'Amour divin, non l'amour humain: «Moi en
-eux et toi en moi.» Son écusson supporte un arbre avec des branches
-greffées dans un tronc abattu. «Dans ces jours-là le Messie sera
-abattu, mais pas pour lui-même.» Au-dessous de l'Amour, la Discorde:
-un homme et une femme qui se querellent; elle a laissé tomber sa
-quenouille. Sous saint Mathieu, l'Obéissance. Sur son écusson, un
-chameau: «Aujourd'hui c'est la bête la plus désobéissante et la plus
-insupportable, dit Ruskin; mais le sculpteur du Nord connaissait peu son
-caractère. Comme elle passe malgré tout sa vie dans les services les
-plus pénibles, je pense qu'il l'a choisie comme symbole de
-l'obéissance passive qui n'éprouve ni joie ni sympathie comme en
-ressent le cheval, et qui, d'autre part, n'est pas capable de faire du
-mal comme le bœuf. Il est vrai que sa morsure est assez dangereuse,
-mais à Amiens, il est fort probable que cela n'était pas connu, <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> même
-des croisés, qui ne montaient que leurs chevaux ou rien.»</p>
-
-<p>Au-dessous de l'Obéissance, la Rébellion, un homme claquant du doigt
-devant son évêque («comme Henri VIII devant le Pape et les badauds
-anglais et français devant tous les prêtres quels qu'ils soient»).</p>
-
-<p>Sous saint Simon, la Persévérance caresse un lion et tient sa
-couronne. «Tiens ferme ce que tu as afin qu'aucun homme ne prenne ta
-couronne.» Au-dessous, l'Athéisme laisse ses souliers à la porte de
-l'église. «L'infidèle insensé est toujours représenté, aux XII<sup>e</sup> et
-XIII<sup>e</sup> siècles, nu-pieds, le Christ ayant ses pieds enveloppés avec la
-préparation de l'Évangile de la Paix. «Combien sont beaux tes pieds
-dans tes souliers, ô fille de Prince!»</p>
-
-
-<p>Au-dessous de saint Paul est la Foi. Au-dessous de la Foi est
-l'Idolâtrie adorant un monstre. Au-dessous de saint Jacques l'évêque
-est l'Espérance qui tient un étendard avec une croix. Au-dessous de
-l'Espérance, le Désespoir, qui se poignarde.</p>
-
-
-<p>Sous saint Philippe est la Charité qui donne son manteau à
-un mendiant nu.</p>
-
-
-<p>Sous saint Barthélemy, la Chasteté avec le phœnix, et au-dessous
-d'elle, la Luxure, figurée par un jeune homme embrassant une femme qui
-tient un sceptre et un miroir. Sous saint Thomas, la Sagesse (un
-écusson avec une racine mangeable signifiant la tempérance
-commencement de la sagesse). Au-dessous d'elle, la Folie: le type usité
-dans tous les psautiers primitifs d'un glouton armé d'un gourdin. «Le
-fou a dit dans <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> son cœur: «Il n'y a pas de Dieu, il dévore mon peuple
-comme un morceau de pain.» (Psaume LIII, cité par M. Male.) Sous saint
-Jude, l'Humilité qui porte un écusson avec une colombe, et l'Orgueil
-qui tombe de cheval.</p>
-
-
-<p>«Remarquez, dit Ruskin, que les apôtres sont tous sereins, presque
-tous portent un livre, quelques-uns une croix, mais tous le même
-message: «Que la paix soit dans cette maison et si le Fils de la Paix
-est né», etc...; mais les prophètes tous chercheurs, ou pensifs, ou
-tourmentés, ou s'étonnant, ou priant, excepté Daniel. Le plus
-tourmenté de tous est Isaïe. Aucune scène de son martyre n'est
-représentée, mais le bas-relief qui est au-dessous de lui le montre
-apercevant le Seigneur dans son temple et cependant il a le sentiment
-qu'il a les lèvres impures. Jérémie aussi porte sa croix, mais plus
-sereinement.»</p>
-
-<p>Nous ne pouvons malheureusement pas nous arrêter aux bas-reliefs qui
-figurent, au-dessous des prophètes, les versets de leurs principales
-prophéties: Ézéchiel assis devant deux roues<a name="FNanchor_16_1" id="FNanchor_16_1"></a><a href="#Footnote_16_1" class="fnanchor">[16]</a>, Daniel tenant un
-livre que soutiennent des lions<a name="FNanchor_17_1" id="FNanchor_17_1"></a><a href="#Footnote_17_1" class="fnanchor">[17]</a>, puis assis au festin de Balthazar,
-le figuier et la vigne sans feuilles, le soleil et la lune sans lumière
-qu'a prophétisés Joël<a name="FNanchor_18_1" id="FNanchor_18_1"></a><a href="#Footnote_18_1" class="fnanchor">[18]</a>, Amos cueillant les feuilles de la vigne
-sans fruits pour nourrir ses moutons qui ne trouvent pas d'herbe<a name="FNanchor_19_1" id="FNanchor_19_1"></a><a href="#Footnote_19_1" class="fnanchor">[19]</a>,
-Jonas s'échappant des flots, puis assis sous un calebassier, <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span> Habakuk
-qu'un ange tient par les cheveux visitant Daniel qui caresse un jeune
-lion<a name="FNanchor_20_1" id="FNanchor_20_1"></a><a href="#Footnote_20_1" class="fnanchor">[20]</a>, les prophéties de Sophonie: les bêtes de Ninive, le Seigneur
-une lanterne dans chaque main, le hérisson et le butor<a name="FNanchor_21_1" id="FNanchor_21_1"></a><a href="#Footnote_21_1" class="fnanchor">[21]</a>, etc.</p>
-
-<p>Je n'ai pas le temps de vous conduire aux deux portes secondaires du
-porche occidental, celle de la Vierge<a name="FNanchor_22_1" id="FNanchor_22_1"></a><a href="#Footnote_22_1" class="fnanchor">[22]</a> (qui contient, outre la statue
-de la Vierge: à gauche de la Vierge, celle de l'Ange Gabriel, de la
-Vierge Annunciade, de la Vierge Visitante, de sainte Élisabeth, de la
-Vierge présentant l'Enfant de saint Siméon, et à droite les trois
-Rois-Mages, Hérode, Salomon et la reine de Saba, chaque statue ayant
-au-dessous d'elle, comme celles du porche principal, des bas-reliefs
-dont le sujet se rapporte à elle),&mdash;et celle de saint Firmin qui
-contient les statues de saints Diocèse. C'est sans doute à cause de
-cela, parce que ce sont «des amis des Amiénois», qu'au-dessous d'eux
-les bas-reliefs représentent les signes du Zodiaque et les travaux de
-chaque mois, bas-reliefs que Ruskin admire entre tous. Vous trouverez au
-musée du Trocadéro les moulages de ces bas-reliefs de la <span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>
-Saint-Firmin<a name="FNanchor_23_1" id="FNanchor_23_1"></a><a href="#Footnote_23_1" class="fnanchor">[23]</a> et dans le livre de M. Male des commentaires charmants
-sur la vérité locale et climatérique de ces petites scènes de genre.</p>
-
-<p>«Je n'ai pas ici, dit alors Ruskin, à étudier l'art de ces
-bas-reliefs. Ils n'ont jamais dû servir autrement que comme guides pour
-la pensée. Et si le lecteur veut simplement se laisser conduire ainsi,
-il sera libre de se créer à lui-même de plus beaux tableaux dans son
-cœur; et en tous cas, il pourra entendre les vérités suivantes
-qu'affirme leur ensemble.</p>
-
-<p>«D'abord, à travers ce Sermon sur la Montagne d'Amiens, le Christ
-n'est jamais représenté comme le Crucifié, n'éveille pas un instant
-la pensée du Christ mort; mais apparaît comme le Verbe Incarné&mdash;comme
-l'Ami présent&mdash;comme le Prince de la Paix sur la terre&mdash;comme le Roi
-Éternel dans le ciel. Ce que sa vie est, ce que ses commandements sont,
-et ce que son jugement sera, voilà ce qui nous est enseigné, non pas
-ce qu'il a fait jadis, ce qu'il a souffert jadis, mais bien ce qu'il
-fait à présent, et ce qu'il nous ordonne de faire. Telle est la pure,
-joyeuse et belle leçon que nous donne le christianisme; et la
-décadence de cette foi, et les corruptions d'une pratique dissolvante
-peuvent être attribuées à ce que nous nous sommes accoutumés à
-fixer nos regards sur la mort du Christ, plutôt que sur sa vie, et à
-substituer la méditation de sa souffrance passée à celle de notre
-devoir présent.</p>
-
-<p>«Puis secondement, quoique le Christ ne porte pas sa croix, les
-prophètes affligés, les apôtres persécutés, les disciples martyrs,
-portent les leurs. Car s'il vous <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> est salutaire de vous rappeler ce que
-votre créateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous
-rappeler ce que des hommes mortels, nos semblables, ont fait aussi. Vous
-pouvez, à votre gré, renier le Christ, renoncer à lui, mais le
-martyre, vous pouvez seulement l'oublier; le nier vous ne le pouvez pas.
-Chaque pierre de cette construction a été cimentée de son sang.
-Gardant donc ces choses dans votre cœur, tournez-vous maintenant vers
-la statue centrale du Christ; écoutez son message et comprenez-le. Il
-tient le livre de la Loi éternelle dans sa main gauche; avec la droite,
-il bénit: mais bénit sous conditions: «Fais ceci et tu vivras» ou
-plutôt dans un sens plus strict, plus rigoureux: «Sois ceci et tu
-vivras»: montrer de la pitié n'est rien, ton âme doit être pleine de
-pitié; être pur en action n'est rien, tu dois être pur aussi dans ton
-cœur.</p>
-
-<p>«Et avec cette parole de la loi inabolie:</p>
-
-<p>«Ceci si tu ne le fais pas, ceci si tu ne l'es pas, tu
-mourras».&mdash;Mourir&mdash;quelque sens que vous donniez au
-mot&mdash;totalement et irrévocablement.</p>
-
-<p>«L'évangile et sa puissance sont entièrement écrits dans les grandes
-œuvres des vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur les îlots
-des rivières de France, aux vallées des rivières d'Angleterre, sur
-les rochers d'Orvieto, près des sables de l'Arno. Mais l'enseignement
-qui est à la fois le plus simple et le plus complet, qui parle avec le
-plus d'autorité à l'esprit actif du Nord est celui qui de l'Europe se
-dégage des premières pierres d'Amiens.</p>
-
-<p>«Toutes les créatures humaines, dans tous les temps et tous les
-endroits du monde, qui ont des affections chaudes, le sens commun et
-l'empire sur elles <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> mêmes, ont été et sont naturellement morales. La
-connaissance et le commandement de ces choses n'a rien à faire avec la
-religion.</p>
-
-<p>«Mais si, aimant les créatures qui sont comme vous-mêmes, vous sentez
-que vous aimeriez encore plus chèrement des créatures meilleures que
-vous-mêmes si elles vous étaient révélées, si, vous efforçant de
-tout votre pouvoir d'améliorer ce qui est mal près de vous et autour
-de vous, vous aimiez à penser au jour ou le juge de toute la terre
-rendra tout juste et où les petites collines se réjouiront de tous
-côtés, si, vous séparant des compagnons qui vous ont donné toute la
-meilleure joie que vous ayez eue sur la terre, vous désirez jamais
-rencontrer de nouveau leurs yeux et presser leurs mains&mdash;là où les
-yeux ne seront plus voilés, où les mains ne failliront plus, si, vous
-préparant à être couchés sous l'herbe dans le silence et la solitude
-sans plus voir la beauté, sans plus sentir la joie, vous vouliez vous
-préoccuper de la promesse qui vous a été faite d'un temps dans lequel
-vous verriez la lumière de Dieu et connaîtriez les choses que vous
-aviez soif de connaître, et marcheriez dans la paix de l'amour
-éternel&mdash;alors l'espoir de ces choses pour vous est la religion; leur
-substance dans votre vie est la foi. Et dans leur vertu il nous est
-promis que les royaumes de ce monde deviendront un jour les royaumes de
-Notre-Seigneur et de son Christ<a name="FNanchor_24_1" id="FNanchor_24_1"></a><a href="#Footnote_24_1" class="fnanchor">[24]</a>.»</p>
-
-
-<p>Voici terminé l'enseignement que les hommes du XIII<sup>e</sup> siècle allaient
-chercher à la cathédrale et que, <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span> par un luxe inutile et bizarre, elle
-continue à donner en une sorte de livre ouvert, écrit dans un langage
-solennel où chaque caractère est une œuvre d'art, et que personne ne
-comprend plus. Lui donnant un sens moins littéralement religieux qu'au
-moyen âge ou même seulement un sens esthétique, vous avez pu
-néanmoins le rattacher à quelqu'un de ces sentiments qui nous
-apparaissent par-delà notre vie comme la véritable réalité, à une
-de «ces étoiles à qui il convient d'attacher notre char». Comprenant
-mal jusque-là la portée de l'art religieux au moyen âge, je m'étais
-dit, dans ma ferveur pour Ruskin: Il m'apprendra, car lui aussi, en
-quelques parcelles du moins, n'est-il pas la vérité? Il fera entrer
-mon esprit là où il n'avait pas accès, car il est la porte. Il me
-purifiera, car son inspiration est comme le lys de la vallée. Il
-m'enivrera et me vivifiera, car il est la vigne et la vie. Et j'ai senti
-en effet que le parfum mystique des rosiers de Saron n'était pas à
-tout jamais évanoui, puisqu'on le respire encore, au moins dans ses
-paroles. Et voici qu'en effet les pierres d'Amiens ont pris pour moi la
-dignité des pierres de Venise, et comme la grandeur qu'avait la Bible,
-alors qu'elle était encore vérité dans le cœur des hommes et beauté
-grave dans leurs œuvres. <i>La Bible d'Amiens</i> n'était, dans l'intention
-de Ruskin, que le premier livre d'une série intitulée: <i>Nos pères
-nous ont dit</i>; et en effet si les vieux prophètes du porche d'Amiens
-furent sacrés à Ruskin, c'est que l'âme des artistes du XIII<sup>e</sup> siècle
-était encore en eux. Avant même de savoir si je l'y trouverais, c'est
-l'âme de Ruskin que j'y allais chercher et qu'il a imprimée aussi
-profondément aux pierres d'Amiens qu'y avaient imprimé la leur ceux
-qui les sculptèrent, car les paroles du génie <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span> peuvent aussi bien que
-le ciseau donner aux choses une forme immortelle. La littérature aussi
-est une «lampe du sacrifice» qui se consume pour éclairer les
-descendants. Je me conformais inconsciemment à l'esprit du titre: <i>Nos
-pères nous ont dit</i>, en allant à Amiens dans ces pensées et dans le
-désir d'y lire la Bible de Ruskin. Car Ruskin, pour avoir cru en ces
-hommes d'autrefois, parce qu'en eux étaient la foi et la beauté,
-s'était trouvé écrire aussi sa Bible, comme eux pour avoir cru aux
-prophètes et aux apôtres avaient écrit la leur. Pour Ruskin, les
-statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos n'étaient peut-être plus
-tout à fait dans le même sens que pour les sculpteurs d'autrefois les
-statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos; elles étaient du moins
-l'œuvre pleine d'enseignements de grands artistes et d'hommes de foi,
-et le sens éternel des prophéties désapprises. Pour nous, si d'être
-l'œuvre de ces artistes et le sens de ces paroles ne suffit plus à
-nous les rendre précieuses qu'elles soient du moins pour nous les
-choses où Ruskin a trouvé cet esprit, frère du sien et père du
-nôtre. Avant que nous arrivions à la cathédrale, n'était-elle pas
-pour nous surtout celle qu'il avait aimée? et ne sentions-nous pas
-qu'il y avait encore des Saintes Écritures, puisque nous cherchions
-pieusement la Vérité dans ses livres. Et maintenant nous avons beau
-nous arrêter devant les statues d'Isaïe, de Jérémie, d'Ézéchiel et
-de Daniel en nous disant: «Voici les quatre grands prophètes, après
-ce sont les prophètes mineurs, mais il n'y a que quatre grands
-prophètes», il y en a un de plus qui n'est pas ici et dont pourtant
-nous ne pouvons pas dire qu'il est absent, car nous le voyons partout.
-C'est Ruskin: si sa statue n'est pas à la porte de la cathédrale<a name="FNanchor_25_1" id="FNanchor_25_1"></a><a href="#Footnote_25_1" class="fnanchor">[25]</a>, <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span>
-elle est à l'entrée de notre cœur. Ce prophète-là a cessé de faire
-entendre sa voix. Mais c'est qu'il a fini de dire toutes ses paroles.
-C'est aux générations de les reprendre en chœur. <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span></p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Cette partie de l'<i>Introduction</i> était dédiée dans le
-<i>Mercure de France</i>, où elle parut d'abord sous forme d'article, à M.
-Léon Daudet. Je suis heureux de pouvoir lui renouveler ici le
-témoignage de ma reconnaissance profonde et de mon admirative amitié.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Voici, selon M. Collingwood, les circonstances dans lesquelles
-Ruskin écrivit ce livre:</p>
-
-<p>«M. Ruskin n'avait pas été à l'étranger depuis le printemps de
-1877, mais en août 1880, il se sentit en état de voyager de nouveau.
-Il partit faire un tour aux cathédrales du nord de la France,
-s'arrêtant auprès de ses vieilles connaissances, Abbeville, Amiens,
-Beauvais, Chartres, Rouen, et puis revint avec M. A. Severn et M.
-Brabanson à Amiens, où il passa la plus grande partie d'octobre. Il
-écrivait un nouveau livre la Bible d'Amiens, destinée à être aux
-<i>Seven Lamps</i> ce que <i>Saint-Mark's Rest</i> était aux <i>Stones of Venice.</i>
-Il ne se sentit pas en état de faire un cours à des étrangers à
-Chesterfield, mais il visita de vieux amis à Eton, le 6 novembre 1880
-pour faire une conférence sur Amiens. Pour une fois il oublia ses
-notes, mais le cours ne fut pas moins brillant et intéressant.
-C'était, en réalité, le premier chapitre de son nouvel ouvrage <i>la
-Bible d'Amiens</i>, lui-même conçu comme le premier volume de <i>Our
-Fathers</i>, etc., <i>Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté</i>, etc.</p>
-
-<p>«Le ton nettement religieux de l'ouvrage fut remarqué comme marquant
-sinon un changement chez lui, du moins le développement très accusé
-d'une tendance qui avait dû se fortifier depuis un certain temps. Il
-avait passé de la phase du doute à la reconnaissance de la puissante
-et salutaire influence d'une religion grave; il était venu à une
-attitude d'esprit dans laquelle, sans se dédire en rien de ce qu'il
-avait dit contre les croyances étroites et les pratiques
-contradictoires, sans formuler aucune doctrine définie de la vie
-future, et sans adopter le dogme d'aucune secte, il regardait la crainte
-de Dieu et la révélation de l'Esprit Divin comme de grands faits et
-des mobiles à ne pas négliger dans l'étude de l'histoire, comme la
-base de la civilisation et les guides du progrès» (Collingwood, <i>The
-Life and work of John Ruskin</i>, II, p. 206 et suivantes). À propos du
-sous-titre de <i>la Bible d'Amiens</i>, que rappelle M. Collingwood
-(<i>Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté pour les garçons et les
-filles qui ont été tenus sur les fonts baptismaux</i>), je ferai
-remarquer combien il ressemble à d'autres sous-titres de Ruskin, par
-exemple à celui de <i>Mornings in Florence</i>: «De simples études sur
-l'Art chrétien pour les voyageurs anglais», et plus encore à celui de
-<i>Saint-Mark's Rest</i>: « Histoire de Venise pour les rares voyageurs qui
-se soucient encore de ses monuments.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Le cœur de Shelley, arraché aux flammes devant lord Byron par
-Hunt, pendant l'incinération.&mdash;M. André Lebey (lui-même auteur d'un
-sonnet sur la mort de Shelley) m'adresse à ce sujet une intéressante
-rectification. Ce ne serait pas Hunt, mais Trelawney qui aurait retiré
-de la fournaise le cœur de Shelley, non sans se brûler gravement à la
-main. Je regrette de ne pouvoir publier ici la curieuse lettre de M.
-Lebey. Elle reproduit notamment ce passage des mémoires de Trelawney:
-«Byron me demanda de garder le crâne pour lui, mais me souvenant qu'il
-avait précédemment transformé un crâne en coupe à boire, je ne
-voulus pas que celui de Shelley fût soumis à cette profanation». La
-veille, pendant qu'on reconnaissait le corps de Williams, Byron avait
-dit à Trelawney: «Laissez-moi voir la mâchoire, je puis reconnaître
-aux dents quelqu'un avec qui j'ai conversé.» Mais, s'en tenant aux
-récits de Trelawney et sans même faire la part de la dureté que
-Childe Harold affectait volontiers devant le Corsaire, il faut se
-rappeler que, quelques lignes plus loin, Trelawney racontant
-l'incinération de Shelley, déclare: «Byron ne put soutenir ce
-spectacle et regagna à la nage le Bolivar.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>Voir l'admirable portrait, de saint Martin au livre I de <i>la
-Bible d'Amiens</i>: «Il accepte volontiers la coupe de l'amitié, il est
-le patron d'une honnête boisson. La farce de votre oie de la
-Saint-Martin est odorante à ses narines et sacrés pour lui sont les
-derniers rayons de l'été qui s'en va.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a>Vous aurez peut-être alors comme moi la chance (si même vous
-ne trouvez pas le chemin indiqué par Ruskin) de voir la cathédrale,
-qui de loin ne semble qu'en pierres, se transfigurer tout à coup,
-et,&mdash;le soleil traversant de l'intérieur, rendant visibles et
-volatilisant ses vitraux sans peintures,&mdash;tenir debout vers le ciel,
-entre ses piliers de pierre, de géantes et immatérielles apparitions
-d'or vert et de flamme. Vous pourrez aussi chercher près des abattoirs
-le point de vue d'où est prise la gravure: «<i>Amiens, le jour des
-Trépassés.</i>»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_1" id="Footnote_6_1"></a><a href="#FNanchor_6_1"><span class="label">[6]</span></a>Les beautés de la cathédrale d'Amiens et du livre de Ruskin
-n'exigeant pas, pour être senties, l'ombre d'une notion d'architecture,
-et afin que cet article se suffise à lui-même, je n'ai employé que
-les termes techniques absolument courants, que tout le monde connaît et
-seulement quand la précision et la concision les rendaient
-nécessaires. Pour répondre à tout hasard au: «Faites comme si je ne
-le savais pas» de M. Jourdain de lecteurs trop modestes, je rappelle
-que la façade principale d'une cathédrale est toujours la façade
-ouest. Le porche de la façade occidentale ou porche occidental se
-compose généralement de trois porches, un principal et deux
-secondaires. La partie opposée de la cathédrale, c'est-à-dire la
-partie est, ne comporte aucun porche et se nomme abside. Le porche sud
-et le porche nord sont les porches des façades sud et nord. L'allée
-qui figure les bras de la croix dans les églises cruciformes se nomme
-transept. Un trumeau, dit Viollet-le-Duc, est un pilier qui divise en
-deux baies une porte principale. Le même Viollet-le-Duc appelle
-«quatre-feuilles» un membre d'architecture composé de quatre lobes
-circulaires.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_1" id="Footnote_7_1"></a><a href="#FNanchor_7_1"><span class="label">[7]</span></a><i>The Bible of Amiens</i>, IV, § 6, 7 et 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_1" id="Footnote_8_1"></a><a href="#FNanchor_8_1"><span class="label">[8]</span></a>M. Paul Desjardins a parlé beaucoup mieux des pierres qui
-étaient restées plus longtemps ensemble que les cœurs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_1" id="Footnote_9_1"></a><a href="#FNanchor_9_1"><span class="label">[9]</span></a>Et regardée d'eux: je peux, en ce moment, même voir les
-hommes qui se hâtent vers la Somme accrue par la marée, en passant
-devant le porche qu'ils connaissent pourtant depuis si longtemps lever
-les yeux vers «l'Étoile de la Mer».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_1" id="Footnote_10_1"></a><a href="#FNanchor_10_1"><span class="label">[10]</span></a>Commencées le 3 juillet 1508, les 120 stalles furent
-achevées en 1522, le jour de la Saint-Jean. Le bedeau, M. Regnault,
-vous laissera vous promener au milieu de la vie de tous ces personnages
-qui dans la couleur de leur personne, les lignes de leur geste, l'usure
-de leur manteau, la solidité de leur carrure, continuent à découvrir
-l'essence du bois, à montrer sa force et à chanter sa douceur. Vous
-verrez Joseph voyager sur la rampe, Pharaon dormir sur la crête où se
-déroule la figure de ses rêves, tandis que sur les miséricordes
-inférieures les devins s'occupent à les interpréter. Il vous laissera
-pincer sans risque d'aucun dommage pour elles les longues cordes de bois
-et vous les entendrez rendre comme un son d'instrument de musique, qui
-semble dire et qui prouve, en effet, combien elles sont indestructibles
-et ténues.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_1" id="Footnote_11_1"></a><a href="#FNanchor_11_1"><span class="label">[11]</span></a>M<sup>lle</sup> Marie Nordlinger, l'éminente artiste anglaise, me met
-sous les yeux une lettre de Ruskin où <i>Notre-Dame de Paris</i>, de Victor
-Hugo, est qualifiée de rebut de la littérature française.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_1" id="Footnote_12_1"></a><a href="#FNanchor_12_1"><span class="label">[12]</span></a><i>La Cathédrale de Rouen aux différentes heures du jour</i>, par
-Claude Monet (collection Camondo).&mdash;Comme «intérieurs» de
-cathédrales je ne connais que ceux, si beaux, du grand peintre Helleu.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_1" id="Footnote_13_1"></a><a href="#FNanchor_13_1"><span class="label">[13]</span></a><i>The Bible of Amiens</i>, III, § 50, 51, 52, 53, 54 (daté
-d'Avallon, 28 août 1882).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_1" id="Footnote_14_1"></a><a href="#FNanchor_14_1"><span class="label">[14]</span></a>M. Huysmans dit: «Les Évangiles insistent pour qu'on ne
-confonde pas saint Jude avec Judas, ce qui eut lieu, du reste; et, à
-cause de sa similitude de nom avec le traître, pendant le moyen âge
-les chrétiens le renient... Il ne sort de son mutisme que pour poser
-une question au Christ sur la Prédestination et Jésus répond à
-côté ou pour mieux dire ne lui répond pas», et plus loin parle «du
-déplorable renom que lui vaut son homonyme Judas» (<i>La Cathédrale</i>,
-p. 454 et 455).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_1" id="Footnote_15_1"></a><a href="#FNanchor_15_1"><span class="label">[15]</span></a><i>The Bible of Amiens</i>, IV, § 30-36.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_1" id="Footnote_16_1"></a><a href="#FNanchor_16_1"><span class="label">[16]</span></a>Ézéchiel, I, 16.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_1" id="Footnote_17_1"></a><a href="#FNanchor_17_1"><span class="label">[17]</span></a>Daniel, VI, 22.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_1" id="Footnote_18_1"></a><a href="#FNanchor_18_1"><span class="label">[18]</span></a>Joël, I, 7 et II, 10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_1" id="Footnote_19_1"></a><a href="#FNanchor_19_1"><span class="label">[19]</span></a>Amos, IV, 7.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_1" id="Footnote_20_1"></a><a href="#FNanchor_20_1"><span class="label">[20]</span></a>Habakuk, II, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_1" id="Footnote_21_1"></a><a href="#FNanchor_21_1"><span class="label">[21]</span></a>Sophonie, II, 15; I, 12; II, 14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_1" id="Footnote_22_1"></a><a href="#FNanchor_22_1"><span class="label">[22]</span></a>Ruskin en arrivant à cette porte dit: «Si vous venez, bonne
-protestante ma lectrice, venez civilement, et veuillez vous souvenir que
-jamais le culte d'aucune femme morte ou vivante n'a nui à une créature
-humaine&mdash;mais que le culte de l'argent, le culte de la perruque, le
-culte du chapeau tricorne et à plumes, ont fait et font beaucoup plus
-de mal, et que tous offensent des millions de fois plus le Dieu du Ciel,
-de la Terre et des Étoiles, que toutes les plus absurdes et les plus
-charmantes erreurs commises par les générations de ses simples enfants
-sur ce que la Vierge Mère pourrait ou voudrait, ou ferait, ou
-éprouverait pour eux.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_1" id="Footnote_23_1"></a><a href="#FNanchor_23_1"><span class="label">[23]</span></a>Et les moulages de plusieurs des statues dont il a été
-parlé ici et aussi des stalles du chœur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_1" id="Footnote_24_1"></a><a href="#FNanchor_24_1"><span class="label">[24]</span></a><i>The Bible of Amiens</i>, IV, 52 et suivants.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_1" id="Footnote_25_1"></a><a href="#FNanchor_25_1"><span class="label">[25]</span></a>M. André Michel qui nous a fait l'honneur de mentionner cette
-étude dans une causerie artistique du <i>Journal des Débats</i> semble
-avoir vu dans ces dernières lignes une sorte de regret de ne pas
-trouver la statue de Ruskin devant la cathédrale, presque un désir de
-l'y voir et, pour tout dire, poindre déjà le projet de demander qu'on
-l'y élève un jour. Rien n'était plus loin de notre pensée. Il nous
-suffit, et il nous plaît mieux, de rencontrer Ruskin chaque fois que
-nous allons à Amiens sous les traits du «Voyageur mystérieux» avec
-qui Renan conversa en Terre Sainte. Mais enfin, puisqu'on dresse tant de
-statues (et puisque M. André Michel nous en donne l'idée qui ne nous
-serait jamais venue à l'esprit), avouons qu'une statue de Ruskin à
-Amiens aurait au moins, sur une autre, l'avantage de signifier quelque
-chose. Nous le voyons très bien sur une des places d'Amiens «comme un
-étranger descendu dans la ville», comme dit, du bronze d'Alfred de
-Vigny, M. Boislèves.</p></div>
-
-
-
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-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="III.--JOHN_RUSKIN">III.--JOHN RUSKIN</a></h4>
-
-
-<p>Comme «les Muses quittant Apollon leur père pour aller éclairer le
-monde<a name="FNanchor_26_1" id="FNanchor_26_1"></a><a href="#Footnote_26_1" class="fnanchor">[26]</a>», une à une les idées de Ruskin avaient quitté la tête
-divine qui les avait portées et, incarnées en livres vivants, étaient
-allées enseigner les peuples. Ruskin s'était retiré dans la solitude
-où vont souvent finir les existences prophétiques jusqu'à ce qu'il
-plaise à Dieu de rappeler à lui le cénobite ou l'ascète dont la
-tâche surhumaine est finie. Et l'on ne put que deviner, à travers le
-voile tendu par des mains pieuses, le mystère qui s'accomplissait, la
-lente destruction d'un cerveau périssable qui avait abrité une
-postérité immortelle.</p>
-
-<p>Aujourd'hui la mort a fait entrer l'humanité en possession de
-l'héritage immense que Ruskin lui avait légué. Car l'homme de génie
-ne peut donner naissance à des œuvres qui ne mourront pas qu'en les
-créant à l'image non de l'être mortel qu'il est, mais de l'exemplaire
-d'humanité qu'il porte en lui. Ses pensées lui <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span> sont, en quelque sorte,
-prêtées pendant sa vie, dont elles sont les compagnes. À sa mort,
-elles font retour à l'humanité et l'enseignent. Telle cette demeure
-auguste et familière de la rue de La Rochefoucauld qui s'appela la
-maison de Gustave Moreau tant qu'il vécut et qui s'appelle, depuis
-qu'il est mort, le Musée Gustave Moreau.</p>
-
-<p>Il y a depuis longtemps un Musée John Ruskin<a name="FNanchor_27_1" id="FNanchor_27_1"></a><a href="#Footnote_27_1" class="fnanchor">[27]</a>. Son catalogue semble
-un abrégé de tous les arts et de toutes les sciences. Des
-photographies de tableaux de maîtres y voisinent avec des collections
-de minéraux, comme dans la maison de Gœthe. Comme le Musée Ruskin,
-l'œuvre de Ruskin est universelle. Il chercha la vérité, il trouva la
-beauté jusque dans les tableaux chronologiques et dans les lois
-sociales. Mais les logiciens ayant donné des «Beaux Arts<a name="FNanchor_28_1" id="FNanchor_28_1"></a><a href="#Footnote_28_1" class="fnanchor">[28]</a>» une
-définition qui exclut aussi bien la minéralogie que l'économie
-politique, c'est seulement de la partie de l'œuvre de Ruskin qui
-concerne les «Beaux Arts» tels qu'on les entend généralement, de
-Ruskin esthéticien et critique d'art que j'aurai à parler ici.</p>
-
-
-<p>On a d'abord dit qu'il était réaliste. Et, en effet, il a souvent
-répété que l'artiste devait s'attacher à la pure imitation de la
-nature, «sans rien rejeter, sans rien mépriser, sans rien choisir».</p>
-
-<p>Mais on a dit aussi qu'il était intellectualiste parce qu'il a écrit
-que le meilleur tableau était celui qui renfermait les pensées les
-plus hautes. Parlant du groupe <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> d'enfants qui, au premier plan de la
-<i>Construction de Carthage</i> de Turner, s'amusent à faire voguer des
-petits bateaux, il concluait: «Le choix exquis de cet épisode, comme
-moyen d'indiquer le génie maritime d'où devait sortir la grandeur
-future de la nouvelle cité, est une pensée qui n'eût rien perdu à
-être écrite, qui n'a rien à faire avec les technicismes de l'art.
-Quelques mots l'auraient transmise à l'esprit aussi complètement que
-la représentation la plus achevée du pinceau. Une pareille pensée est
-quelque chose de bien supérieur à tout art; c'est de la poésie de
-l'ordre le plus élevé. De même, ajoute Milsand<a name="FNanchor_29_1" id="FNanchor_29_1"></a><a href="#Footnote_29_1" class="fnanchor">[29]</a> qui cite ce
-passage, en analysant une <i>Sainte Famille</i> de Tintoret, le trait auquel
-Ruskin reconnaît le grand maître c'est un mur en ruines et un
-commencement de bâtisse, au moyen desquels l'artiste fait
-symboliquement comprendre que la nativité du Christ était la fin de
-l'économie juive et l'avènement de la nouvelle alliance. Dans une
-composition du même Vénitien, une <i>Crucifixion</i>, Ruskin voit un
-chef-d'œuvre de peinture parce que l'auteur a su, par un incident en
-apparence insignifiant, par l'introduction d'un âne broutant des palmes
-à l'arrière-plan du Calvaire, affirmer l'idée profonde que c'était
-le matérialisme juif, avec son attente d'un Messie tout temporel et
-avec la déception de ses espérances lors de l'entrée à Jérusalem,
-qui avait été la cause de la haine déchaînée contre le Sauveur et,
-par là, de sa mort.» <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span></p>
-
-<p>On a dit qu'il supprimait la part de l'imagination dans l'art en y
-faisant à la science une part trop grande. Ne disait-il pas que
-«chaque classe de rochers, chaque variété de sol, chaque espèce de
-nuage doit être étudiée et rendue avec une exactitude géologique et
-météorologique?... Toute formation géologique a ses traits essentiels
-qui n'appartiennent qu'à elle, ses lignes déterminées de fracture qui
-donnent naissance à des formes constantes dans les terrains et les
-rochers, ses végétaux particuliers, parmi lesquels se dessinent encore
-des différences plus particulières par suite des variétés
-d'élévation et de température. Le peintre observe dans la plante tous
-ses caractères de forme et de couleur... saisit ses lignes de rigidité
-ou de repos... remarque ses habitudes locales, son amour ou sa
-répugnance pour telle ou telle exposition, les conditions qui la font
-vivre ou qui la font périr. Il l'associe... à tous les traits des
-lieux qu'elle habite... Il doit retracer la fine fissure et la courbe
-descendante et l'ombre ondulée du sol qui s'éboule et cela le rendre
-d'un doigt aussi léger que les touches de la pluie... Un tableau est
-admirable en raison du nombre et de l'importance des renseignements
-qu'il nous fournit sur les réalités.»</p>
-
-<p>Mais on a dit, en revanche, qu'il ruinait la science en y faisant la
-place trop grande à l'imagination. Et, de fait, on ne peut s'empêcher
-de penser au finalisme naïf de Bernardin de Saint-Pierre disant que
-Dieu a divisé les melons par tranches pour que l'homme les mange plus
-facilement, quand on lit des pages comme celle-ci: «Dieu a employé la
-couleur dans sa création comme l'accompagnement de tout ce qui est pur
-et précieux, tandis qu'il a réservé aux choses d'une utilité
-seulement matérielle ou aux choses nuisibles les teintes <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> communes.
-Regardez le cou d'une colombe et comparez-le au dos gris d'une vipère.
-Le crocodile est gris, l'innocent lézard est d'un vert splendide.»</p>
-
-<p>Si l'on a dit qu'il réduisait l'art à n'être que le vassal de la
-science, comme il a poussé la théorie de l'œuvre d'art considérée
-comme renseignement sur la nature des choses jusqu'à déclarer qu'«un
-Turner en découvre plus sur la nature des roches qu'aucune académie
-n'en saura jamais», et qu'«un Tintoret n'a qu'à laisser aller sa
-main pour révéler sur le jeu des muscles une multitude de vérités
-qui déjoueront tous les anatomistes de la terre», on a dit aussi qu'il
-humiliait la science devant l'art.</p>
-
-<p>On a dit enfin que c'était un pur esthéticien et que sa seule religion
-était celle de la Beauté, parce qu'en effet il l'aima toute sa vie.</p>
-
-<p>Mais, par contre, on a dit que ce n'était même pas un artiste,
-parce qu'il faisait intervenir dans son appréciation de la beauté
-des considérations peut-être supérieures, mais en tous cas
-étrangères à l'esthétique. Le premier chapitre des <i>Sept lampes de
-l'architecture</i> prescrit à l'architecte de se servir des matériaux les
-plus précieux et les plus durables, et fait dériver ce devoir du
-sacrifice de Jésus, et des conditions permanentes du sacrifice
-agréable à Dieu, conditions qu'on n'a pas lieu de considérer comme
-modifiées, Dieu ne nous ayant pas fait connaître expressément
-qu'elles l'aient été. Et dans les <i>Peintres modernes</i>, pour trancher
-la question de savoir qui a raison des partisans de la couleur et des
-adeptes du clair-obscur, voici un de ses arguments: «Regardez
-l'ensemble de la nature et comparez généralement les arcs-en-ciel, les
-levers de soleil, les roses, les violettes, <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> les papillons, les oiseaux,
-les poissons rouges, les rubis, les opales, les coraux, avec les
-alligators, les hippopotames, les requins, les limaces, les ossements,
-les moisissures, le brouillard et la masse des choses qui corrompent,
-qui piquent, qui détruisent, et vous sentirez alors comme la question
-se pose entre les coloristes et les clair-obscuristes, lesquels ont la
-nature et la vie de leur côté, lesquels le péché et la mort.»</p>
-
-<p>Et comme on a dit de Ruskin tant de choses contraires, on en a conclu
-qu'il était contradictoire.</p>
-
-<p>De tant d'aspects de la physionomie de Ruskin, celui qui nous est le
-plus familier, parce que c'est celui dont nous possédons, si l'on peut
-ainsi parler, le plus beau portrait, le plus étudié et le mieux venu,
-le plus frappant et le plus célèbre<a name="FNanchor_30_1" id="FNanchor_30_1"></a><a href="#Footnote_30_1" class="fnanchor">[30]</a>, et pour mieux; dire, jusqu'à
-ce jour, le seul<a name="FNanchor_31_1" id="FNanchor_31_1"></a><a href="#Footnote_31_1" class="fnanchor">[31]</a>, c'est le Ruskin qui n'a connu toute sa vie qu'une
-religion: celle de la Beauté.</p>
-
-<p>Que l'adoration de la Beauté ait été, en effet, l'acte perpétuel de
-la vie de Ruskin, cela peut être vrai à la lettre; mais j'estime que
-le but de cette vie, son intention profonde, secrète et constante
-était autre, et si je le dis, ce n'est pas pour prendre le contrepied
-du système <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span> de M. de la Sizeranne, mais pour empêcher qu'il ne soit
-rabaissé dans l'esprit des lecteurs par une interprétation fausse,
-mais naturelle et comme inévitable.</p>
-
-<p>Non seulement la principale religion de Ruskin fut la religion tout
-court (et je reviendrai sur ce point tout à l'heure, car il domine et
-caractérise son esthétique), mais, pour nous en tenir en ce moment à
-la «Religion de la Beauté», il faudrait avertir notre temps qu'il ne
-peut prononcer ces mots, s'il veut faire une allusion juste à Ruskin,
-qu'en redressant le sens que son dilettantisme esthétique est trop
-porté à leur donner. Pour un âge, en effet, de dilettantes et
-d'esthètes, un adorateur de la Beauté, c'est un homme qui, ne
-pratiquant pas d'autre culte que le sien et ne reconnaissant pas d'autre
-dieu qu'elle, passerait sa vie dans la jouissance que donne la
-contemplation voluptueuse des œuvres d'art.</p>
-
-<p>Or, pour des raisons dont la recherche toute métaphysique dépasserait
-une simple étude d'art, la Beauté ne peut pas être aimée d'une
-manière féconde si on l'aime seulement pour les plaisirs qu'elle
-donne. Et, de même que la recherche du bonheur pour lui-même n'atteint
-que l'ennui, et qu'il faut pour le trouver chercher autre chose que lui,
-de même le plaisir esthétique nous est <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span> donné par surcroît si nous
-aimons la Beauté pour elle-même, comme quelque chose de réel existant
-en dehors de nous et infiniment plus important que la joie qu'elle nous
-donne. Et, très loin d'avoir été un dilettante ou un esthète, Ruskin
-fut précisément le contraire, un de ces hommes à la Carlyle, averti
-par leur génie de la vanité de tout plaisir et, en même temps, de la
-présence auprès d'eux d'une réalité éternelle, intuitivement
-perçue par l'inspiration. Le talent leur est donné comme un pouvoir de
-fixer cette réalité à la toute-puissance et à l'éternité de
-laquelle, avec enthousiasme et comme obéissant à un commandement de la
-conscience, ils consacrent, pour lui donner quelque valeur, leur vie
-éphémère. De tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à
-déchiffrer, sont avertis des parties de la réalité sur lesquelles
-leurs dons spéciaux leur départissent une lumière particulière, par
-une sorte de démon qui les guide, de voix qu'ils entendent,
-l'éternelle inspiration des êtres géniaux. Le don spécial, pour
-Ruskin, c'était le sentiment de la beauté, dans la nature comme dans
-l'art. Ce fut dans la Beauté que son tempérament le conduisit à
-chercher la réalité, et sa vie toute religieuse en reçut un emploi
-tout esthétique. Mais cette Beauté à laquelle il se trouva ainsi
-consacrer sa vie ne fut pas conçue par lui comme un objet de jouissance
-fait pour la charmer, mais comme une réalité infiniment plus
-importante que la vie, pour laquelle il aurait donné la sienne. De là
-vous allez voir découler toute l'esthétique de Ruskin. D'abord vous
-comprendrez que les années où il fait connaissance avec une nouvelle
-école d'architecture et de peinture aient pu être les dates
-principales de sa vie morale. Il pourra parler des années où le
-gothique lui apparut avec la même gravité, <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> le même retour ému, la
-même sérénité qu'un chrétien parle du jour où la vérité lui fut
-révélée. Les événements de sa vie sont intellectuels et les dates
-importantes sont celles où il pénètre une nouvelle forme d'art,
-l'année où il comprend Abbeville, l'année où il comprend Rouen, le
-jour où la peinture de Titien et les ombres dans la peinture de Titien
-lui apparaissent comme plus nobles que la peinture de Rubens, que les
-ombres dans la peinture de Rubens.</p>
-
-<p>Vous comprendrez ensuite que, le poète étant pour Ruskin, comme pour
-Carlyle, une sorte de scribe écrivant sous la dictée de la nature une
-partie plus ou moins importante de son secret, le premier devoir de
-l'artiste est de ne rien ajouter de son propre crû à ce message divin.
-De cette hauteur vous verrez s'évanouir, comme des nuées qui se
-traînent à terre, les reproches de réalisme aussi bien que
-d'intellectualisme adressés à Ruskin. Si ces objections ne portent
-pas, c'est qu'elles ne visent pas assez haut. Il y a dans ces critiques
-erreur d'altitude. La réalité que l'artiste doit enregistrer est à la
-fois matérielle et intellectuelle. La matière est réelle parce
-qu'elle est une expression de l'esprit. Quant à la simple apparence,
-nul n'a plus raillé que Ruskin ceux qui voient dans son imitation le
-but de l'art. «Que l'artiste, dit-il, ait peint le héros ou son
-cheval, notre jouissance, en tant qu'elle est causée par la perfection
-du faux semblant est exactement la même. Nous ne la goûtons qu'en
-oubliant le héros et sa monture pour considérer exclusivement
-l'adresse de l'artiste. Vous pouvez envisager des larmes comme l'effet
-d'un artifice ou d'une douleur, l'un ou l'autre à votre gré; mais l'un
-et l'autre en même temps, jamais; si elles vous émerveillent comme un
-chef-d'œuvre de <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> mimique, elles ne sauraient vous toucher comme un signe
-de souffrance.» S'il attache tant d'importance à l'aspect des choses,
-c'est que seul il révèle leur nature profonde. M. de La Sizeranne a
-admirablement traduit une page où Ruskin montre que les lignes
-maîtresses d'un arbre nous font voir quels arbres néfastes l'ont jeté
-de côté, quels vents l'ont tourmenté, etc. La configuration d'une
-chose n'est pas seulement l'image de sa nature, c'est le mot de sa
-destinée et le tracé de son histoire.</p>
-
-<p>Une autre conséquence de cette conception de l'art est celle-ci: si la
-réalité est une et si l'homme de génie est celui qui la voit,
-qu'importe la matière dans laquelle il la figure, que ce soit des
-tableaux, des statues, des symphonies, des lois, des actes? Dans ses
-<i>Héros</i>, Carlyle ne distingue pas entre Shakespeare et Cromwell, entre
-Mahomet et Burns. Emerson compte parmi ses <i>Hommes représentatifs de
-l'humanité</i> aussi bien Swedenborg que Montaigne. L'excès du système,
-c'est, à cause de l'unité de la réalité traduite, de ne pas
-différencier assez profondément les divers modes de traduction.
-Carlyle dit qu'il était inévitable que Boccace et Pétrarque fussent
-de bons diplomates, puisqu'ils étaient de bons poètes. Ruskin commet
-la même erreur quand il dit qu'«une peinture est belle dans la mesure
-où les idées qu'elle traduit en images sont indépendantes de la
-langue des images». Il me semble que, si le système de Ruskin pèche
-par quelque côté, c'est par celui-là. Car la peinture ne peut
-atteindre la réalité une des choses, et rivaliser par là avec la
-littérature, qu'à condition de ne pas être littéraire.</p>
-
-<p>Si Ruskin a promulgué le devoir pour l'artiste d'obéir scrupuleusement
-à ces «voix» du génie qui <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span> lui disent ce qui est réel et doit être
-transcrit, c'est que lui-même a éprouvé ce qu'il y a de véritable
-dans l'inspiration, d'infaillible dans l'enthousiasme, de fécond dans
-le respect. Seulement, quoique ce qui excite l'enthousiasme, ce qui
-commande le respect, ce qui provoque l'inspiration soit différent pour
-chacun, chacun finit par lui attribuer un caractère plus
-particulièrement sacré. On peut dire que pour Ruskin cette
-révélation, ce guide, ce fut la Bible: «J'en lisais chaque passage,
-comme s'il avait été écrit par la main même de Dieu. Et cet état
-d'esprit, fortifié avec les années, a rendu profondément graves pour
-moi bien des passages des auteurs profanes, frivoles pour un lecteur
-irréligieux. C'est d'elle que j'ai appris les symboles d'Homère et la
-foi d'Horace.»</p>
-
-<p>Arrêtons-nous ici comme à un point fixe, au centre de gravité de
-l'esthétique ruskinienne. C'est ainsi que son sentiment religieux a
-dirigé son sentiment esthétique. Et d'abord, à ceux qui pourraient
-croire qu'il l'altéra, qu'à l'appréciation artistique des monuments,
-des statues, des tableaux il mêla des considérations religieuses qui
-n'y ont que faire, répondons que ce fut tout le contraire. Ce quelque
-chose de divin que Ruskin sentait au fond du sentiment que lui
-inspiraient les œuvres d'art, c'était précisément ce que ce
-sentiment avait de profond, d'original et qui s'imposait à son goût
-sans être susceptible d'être modifié. Et le respect religieux qu'il
-apportait à l'expression de ce sentiment, sa peur de lui faire subir en
-le traduisant la moindre déformation, l'empêcha, au contraire de ce
-qu'on a souvent pensé, de mêler jamais à ses impressions devant les
-œuvres d'art aucun artifice de raisonnement qui leur fût étranger. De
-sorte <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> que ceux qui voient en lui un moraliste et un apôtre aimant dans
-l'art ce qui n'est pas l'art, se trompent à l'égal de ceux qui,
-négligeant l'essence profonde de son sentiment esthétique, le
-confondent avec un dilettantisme voluptueux. De sorte enfin que sa
-ferveur religieuse, qui avait été le signe de sa sincérité
-esthétique, la renforça encore et la protégea de toute atteinte
-étrangère. Que telle ou telle des conceptions de son surnaturel
-esthétique soit fausse, c'est ce qui, à notre avis, n'a aucune
-importance. Tous ceux qui ont quelque notion des lois de développement
-du génie savent que sa force se mesure plus à la force de ses
-croyances qu'à ce que l'objet de ces croyances peut avoir de
-satisfaisant pour le sens commun. Mais, puisque le christianisme de
-Ruskin tenait à l'essence même de sa nature intellectuelle, ses
-préférences artistiques, aussi profondes, devaient avoir avec lui
-quelque parenté. Aussi, de même que l'amour des paysages de Turner
-correspondait chez Ruskin à cet amour de la nature qui lui donna ses
-plus grandes joies, de même à la nature foncièrement chrétienne de
-sa pensée correspondit sa prédilection permanente, qui domine toute sa
-vie, toute son œuvre, pour ce qu'on peut appeler l'art chrétien:
-l'architecture et la sculpture du moyen âge français, l'architecture,
-la sculpture et la peinture du moyen âge italien. Avec quelle passion
-désintéressée il en aima les œuvres, vous n'avez pas besoin d'en
-chercher les traces dans sa vie, vous en trouverez la preuve dans ses
-livres. Son expérience était si vaste, que bien souvent les
-connaissances les plus approfondies dont il fait preuve dans un ouvrage
-ne sont utilisées ni mentionnées, même par une simple allusion, dans
-ceux des autres livres où elles seraient à leur place. Il est <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> si riche
-qu'il ne nous prête pas ses paroles; il nous les donne et ne les
-reprend plus. Vous savez, par exemple, qu'il écrivit un livre sur la
-cathédrale d'Amiens. Vous en pourriez conclure que c'est la cathédrale
-qu'il aimait le plus ou qu'il connaissait le mieux. Pourtant, dans les
-<i>Sept Lampes de l'Architecture</i>, où la cathédrale de Rouen est citée
-quarante fois comme exemple, celle de Bayeux neuf fois, Amiens n'est pas
-cité une fois. Dans <i>Val d'Arno</i>, il nous avoue que l'église qui lui a
-donné la plus profonde ivresse du gothique est Saint-Urbain de Troyes.
-Or, ni dans les <i>Sept Lampes</i> ni dans <i>la Bible d'Amiens</i>, il n'est
-question une seule fois de Saint-Urbain<a name="FNanchor_32_1" id="FNanchor_32_1"></a><a href="#Footnote_32_1" class="fnanchor">[32]</a>. Pour ce qui est de
-l'absence de références à Amiens dans les <i>Sept Lampes</i>, vous pensez
-peut-être qu'il n'a connu Amiens qu'à la fin de sa vie? Il n'en est
-rien. En 1859, dans une conférence faite à Kensington, il compare
-longuement la <i>Vierge Dorée</i> d'Amiens avec les statues d'un art moins
-habile, mais d'un sentiment plus profond, qui semblent soutenir le
-porche occidental de Chartres. Or, dans <i>la Bible d'Amiens</i> où nous
-pourrions croire qu'il a réuni tout ce qu'il avait pensé sur Amiens,
-pas une seule fois, dans les pages où il parle de la <i>Vierge Dorée</i>,
-il ne fait allusion aux statues de Chartres. Telle est la richesse
-infinie de son amour, de son savoir. Habituellement, chez un écrivain,
-le retour à de certains exemples préférés, sinon même la
-répétition de certains <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span> développements, vous rappelle que vous avez
-affaire à un homme qui eut une certaine vie, telles connaissances qui
-lui tiennent lieu de telles autres, une expérience limitée dont il
-tire tout le profit qu'il peut. Rien qu'en consultant les index des
-différents ouvrages de Ruskin, la perpétuelle nouveauté des œuvres
-citées, plus encore le dédain d'une connaissance dont il s'est servi
-une fois et, bien souvent, son abandon à tout jamais, donnent l'idée
-de quelque chose de plus qu'humain, ou plutôt l'impression que chaque
-livre est d'un homme nouveau, qui a un savoir différent, pas la même
-expérience, une autre vie.</p>
-
-<p>C'était le jeu charmant de sa richesse inépuisable de tirer des
-écrins merveilleux de sa mémoire des trésors toujours nouveaux: un
-jour la rose précieuse d'Amiens, un jour la dentelle dorée du porche
-d'Abbeville, pour les marier aux bijoux éblouissants d'Italie.</p>
-
-<p>Il pouvait, en effet, passer ainsi d'un pays à l'autre, car la même
-âme qu'il avait adorée dans les pierres de Pise était celle aussi qui
-avait donné aux pierres de Chartres leur forme immortelle. L'unité de
-l'art chrétien au moyen âge, des bords de la Somme aux rives de
-l'Arno, nul ne l'a sentie comme lui, et il a réalisé dans nos cœurs
-le rêve des grands papes du moyen âge: l'«Europe chrétienne». Si,
-comme on l'a dit, son nom doit rester attaché au préraphaélisme, on
-devrait entendre par là non celui d'après Turner, mais celui d'avant
-Raphaël. Nous pouvons oublier aujourd'hui les services qu'il a rendus
-à Hunt, à Rossetti, à Millais; mais ce qu'il a fait pour Giotto, pour
-Carpaccio, pour Bellini, nous ne le pouvons pas. Son œuvre divine ne
-fut pas de susciter des vivants, mais de ressusciter des morts. <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span></p>
-
-<p>Cette unité de l'art chrétien du moyen âge n'apparaît-elle pas à
-tout moment dans la perspective de ces pages où son imagination
-éclaire çà et là les pierres de France d'un reflet magique d'Italie?
-Voyez-le, dans <i>Pleasures of England</i>, vous dire: «Tandis qu'à Padoue
-la Charité de Giotto foule aux pieds des sacs d'or, tous les trésors
-de la terre, donne du blé et des fleurs et tend à Dieu dans sa main
-son cœur enflammé, au portail d'Amiens la Charité se contente de
-jeter sur un mendiant un solide manteau de laine de la manufacture de la
-ville.» Voyez-le, dans <i>Nature of Gothic</i>, comparer la manière dont
-les flammes sont traitées dans le gothique italien et dans le gothique
-français, dont le porche de Saint-Maclou de Rouen est pris comme
-exemple. Et, dans les <i>Sept Lampes de l'architecture</i>, à propos de ce
-même porche, voyez encore se jouer sur ses pierres grises comme un peu
-des couleurs de l'Italie.</p>
-
-<p>«Les bas-reliefs du tympan du portail de Saint-Maclou, à Rouen,
-représentent le Jugement dernier, et la partie de l'Enfer est traitée
-avec une puissance à la fois terrible et grotesque, que je ne pourrais
-mieux définir que comme un mélange des esprits d'Orcagna et de
-Hogarth. Les démons sont peut-être même plus effrayants que ceux
-d'Orcagna; et dans certaines expressions de l'humanité dégradée, dans
-son suprême désespoir, le peintre anglais est au moins égalé. Non
-moins farouche est l'imagination qui exprime la fureur et la crainte,
-même dans la manière de placer les figures. Un mauvais ange, se
-balançant sur son aile, conduit les troupes des damnés hors du siège
-du Jugement; ils sont pressés par lui si furieusement, qu'ils sont
-emmenés non pas simplement à l'extrême limite de <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> cette scène que le
-sculpteur a enfermée ailleurs à l'intérieur du tympan, mais hors du
-tympan et <i>dans les niches</i> de la voûte; pendant que les flammes qui
-les suivent, activées, comme il semble, par le mouvement des ailes des
-anges, font irruption aussi dans les niches et jaillissent au travers de
-leurs réseaux, les trois niches les plus basses étant représentées
-comme tout en feu, tandis que, au lieu de leur dais voûté et côtelé
-habituel, il y a un démon sur le toit de chacune, avec ses ailes
-pliées, grimaçant hors de l'ombre noire.»</p>
-
-<p>Ce parallélisme des différentes sortes d'arts et des différents pays
-n'était pas le plus profond auquel il dût s'arrêter. Dans les
-symboles païens et dans les symboles chrétiens, l'identité de
-certaines idées religieuses devaient le frapper<a name="FNanchor_33_1" id="FNanchor_33_1"></a><a href="#Footnote_33_1" class="fnanchor">[33]</a>. M. Ary Renan<a name="FNanchor_34_1" id="FNanchor_34_1"></a><a href="#Footnote_34_1" class="fnanchor">[34]</a> a
-remarqué, avec profondeur, ce qu'il y a déjà du Christ dans le
-Prométhée de Gustave Moreau. Ruskin, que sa dévotion à l'art
-chrétien ne rendit jamais contempteur du paganisme<a name="FNanchor_35_1" id="FNanchor_35_1"></a><a href="#Footnote_35_1" class="fnanchor">[35]</a>, <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> a comparé,
-dans un sentiment esthétique et religieux, le lion de saint Jérôme au
-lion de Némée, Virgile à Dante, Samson à Hercule, Thésée au Prince
-Noir, les prédictions d'Isaïe aux prédictions de la Sybille de Cumes.
-Il n'y a certes pas lieu de comparer Ruskin à Gustave Moreau, mais on
-peut dire qu'une tendance naturelle, développée par la fréquentation
-des Primitifs, les avait conduits tous deux à proscrire en art
-l'expression des sentiments violents, et, en tant qu'elle s'était
-appliquée à l'étude des symboles, à quelque fétichisme dans
-l'adoration des symboles eux-mêmes, fétichisme peu dangereux
-d'ailleurs pour des esprits si attachés au fond au sentiment symbolisé
-qu'ils pouvaient passer d'un symbole à l'autre, sans être arrêtés
-par les diversités de pure surface. Pour ce qui est de la prohibition
-systématique de l'expression des émotions violentes en art, le
-principe que M. Ary Renan a appelé le principe de la Belle Inertie, où
-le trouver mieux défini que dans les pages des «Rapports de
-Michel-Ange et du Tintoret<a name="FNanchor_36_1" id="FNanchor_36_1"></a><a href="#Footnote_36_1" class="fnanchor">[36]</a>»? Quant à l'adoration un peu exclusive
-des symboles, l'étude de l'art du moyen âge italien et français n'y
-devait-elle pas fatalement conduire? Et comme, sous l'œuvre d'art,
-c'était l'âme d'un temps qu'il cherchait, la ressemblance de ces
-symboles du portail de Chartres aux fresques de Pise devait
-nécessairement le toucher comme une preuve de l'originalité typique de
-l'esprit qui animait alors les artistes, et leurs différences comme un
-témoignage de sa variété. Chez tout autre les sensations esthétiques
-eussent risqué d'être refroidies <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span> par le raisonnement. Mais tout chez
-lui était amour et l'iconographie, telle qu'il l'entendait, se serait
-mieux appelée iconolâtrie. À point, d'ailleurs, la critique d'art
-fait place à quelque chose de plus grand peut-être; elle a presque les
-procédés de la science, elle contribue à l'histoire. L'apparition
-d'un nouvel attribut aux porches des cathédrales ne nous avertit pas de
-changements moins profonds dans l'histoire, non seulement de l'art, mais
-de la civilisation, que ceux qu'annonce aux géologues l'apparition
-d'une nouvelle espèce sur la terre. La pierre sculptée par la nature
-n'est pas plus instructive que la pierre sculptée par l'artiste, et
-nous ne tirons pas un profit plus grand de celle qui nous conserve un
-ancien monstre que de celle qui nous montre un nouveau dieu.</p>
-
-<p>Les dessins qui accompagnent les écrits de Ruskin sont à ce point de
-vue très significatifs. Dans une même planche, vous pourrez voir un
-même motif d'architecture, tel qu'il est traité à Lisieux, à Bayeux,
-à Vérone et à Padoue, comme s'il s'agissait des variétés d'une
-même espèce de papillons sous différents cieux. Mais jamais cependant
-ces pierres qu'il a tant aimées ne deviennent pour lui des exemples
-abstraits. Sur chaque pierre vous voyez la nuance de l'heure unie à la
-couleur des siècles. «Courir à Saint-Wulfram d'Abbeville, nous
-dit-il, <i>avant que le soleil ait quitté les tours</i>, fut toujours pour
-moi une de ces joies pour lesquelles il faut chérir le passé jusqu'à
-la fin.» Il alla même plus loin; il ne sépara pas les cathédrales de
-ce fond de rivières et de vallées où elles apparaissent au voyageur
-qui les approche, comme dans un tableau de primitif. Un de ses dessins
-les plus instructifs à cet égard est celui que reproduit la deuxième
-gravure <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span> de <i>Our Fathers have told us</i>, et qui est intitulée: <i>Amiens,
-le jour des Trépassés.</i> Dans ces villes d'Amiens, d'Abbeville, de
-Beauvais, de Rouen, qu'un séjour de Ruskin à consacrées, il passait
-son temps à dessiner tantôt dans les églises («sans être inquiété
-par le sacristain»), tantôt en plein air. Et ce durent être dans ces
-villes de bien charmantes colonies passagères, que cette troupe de
-dessinateurs, de graveurs qu'il emmenait avec lui, comme Platon nous
-montre les sophistes suivant Protagoras de ville en ville, semblables
-aussi aux hirondelles, à l'imitation desquelles ils s'arrêtaient de
-préférence aux vieux toits, aux tours anciennes des cathédrales.
-Peut-être pourrait-on retrouver encore quelques-uns de ces disciples de
-Ruskin qui l'accompagnaient aux bords de cette Somme évangélisée de
-nouveau, comme si étaient revenus les temps de saint Firmin et de saint
-Salve, et qui, tandis que le nouvel apôtre parlait, expliquait Amiens
-comme une Bible, prenaient au lieu de notes, des dessins, notes
-gracieuses dont le dossier se trouve sans doute dans une salle de musée
-anglais, et où j'imagine que la réalité doit être légèrement
-arrangée, dans le goût de Viollet-le-Duc. La gravure <i>Amiens, le jour
-des Trépasses</i>, semble mentir un peu pour la beauté. Est-ce la
-perspective seule, qui approche ainsi, des bords d'une Somme élargie,
-la cathédrale et l'église Saint-Leu? Il est vrai que Ruskin pourrait
-nous répondre en reprenant à son compte les paroles de Turner qu'il a
-citées dans <i>Eagles Nest</i> et qu'a traduites M. de la Sizeranne:
-«Turner, dans la première période de sa vie, était quelquefois de
-bonne humeur et montrait aux gens ce qu'il faisait. Il était un jour à
-dessiner le port de Plymouth et quelques vaisseaux, à un mille ou deux
-de distance, vus à contre-cour. <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> Ayant montré ce dessin à un officier
-de marine, celui-ci observa avec surprise et objecta avec une très
-compréhensible indignation que les vaisseaux de ligne n'avaient pas de
-sabords. «Non, dit Turner, certainement non. Si vous montez sur le mont
-Edgecumbe et si vous regardez les vaisseaux à contre-jour, sur le
-soleil couchant, vous verrez que vous ne pouvez apercevoir les
-sabords.&mdash;Bien, dit l'officier, toujours indigné, mais vous savez qu'il
-y a là des sabords?&mdash;«Oui, dit Turner, je le sais de reste, mais mon
-affaire est de dessiner ce que je vois, non ce que je sais.»</p>
-
-<p>Si, étant à Amiens, vous allez dans la direction de l'abattoir, vous
-aurez une vue qui n'est pas différente de celle de la gravure. Vous
-verrez l'éloignement disposer, à la façon mensongère et heureuse
-d'un artiste, des monuments, qui reprendront, si ensuite vous vous
-rapprochez, leur position primitive, toute différente; vous le verrez,
-par exemple, inscrire dans la façade de la cathédrale la figure d'une
-des machines à eau de la ville et faire de la géométrie plane avec de
-la géométrie dans l'espace. Que si néanmoins vous trouvez ce paysage,
-composé avec goût par la perspective, un peu différent de celui que
-relate le dessin de Ruskin, vous pourrez en accuser surtout les
-changements qu'ont apportés dans l'aspect de la ville les presque vingt
-années écoulées depuis le séjour qu'y fît Ruskin, et, comme il l'a
-dit pour un autre site qu'il aimait, «tous les <i>embellissements</i>
-survenus, depuis que j'ai composé et médité là<a name="FNanchor_37_1" id="FNanchor_37_1"></a><a href="#Footnote_37_1" class="fnanchor">[37]</a>».</p>
-
-<p>Mais du moins cette gravure de <i>la Bible d'Amiens</i> aura associé dans
-votre souvenir les bords de la Somme <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span> et la cathédrale plus que votre
-vision n'eût sans doute pu le faire à quelque point de la ville que
-vous vous fussiez placé. Elle vous prouvera mieux que tout ce que
-j'aurais pu dire, que Ruskin ne séparait pas la beauté des
-cathédrales du charme de ces pays d'où elles surgirent, et que chacun
-de ceux qui les visite goûte encore dans la poésie particulière du
-pays et le souvenir brumeux ou doré de l'après-midi qu'il y a passé.
-Non seulement le premier chapitre de <i>la Bible d'Amiens</i> s'appelle: <i>Au
-bord des courants d'eau vive</i>, mais le livre que Ruskin projetait
-d'écrire sur la cathédrale de Chartres devait être intitulé: <i>Les
-Sources de l'Eure.</i> Ce n'était donc point seulement dans ses dessins
-qu'il mettait les églises au bord des rivières et qu'il associait la
-grandeur des cathédrales gothiques à la grâce des sites
-français<a name="FNanchor_38_1" id="FNanchor_38_1"></a><a href="#Footnote_38_1" class="fnanchor">[38]</a>. Et le charme individuel, qu'est le charme d'un pays, nous
-le sentirions plus vivement si nous n'avions pas à notre disposition
-ces bottes de sept lieues que sont les grands express, et si, comme
-autrefois, pour arriver dans un coin de terre nous étions obligés de
-traverser des campagnes de plus en plus semblables à celles où nous
-tendons, comme des zones d'harmonie graduée qui, en la rendant moins
-aisément pénétrable à ce qui est différent d'elle, en la
-protégeant avec douceur et avec mystère de ressemblances fraternelles,
-ne l'enveloppent pas seulement dans la nature, mais la préparent encore
-dans notre esprit. <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span></p>
-
-<p>Ces études de Ruskin sur l'art chrétien furent pour lui comme la
-vérification et la contre-épreuve de ses idées sur le christianisme
-et d'autres idées que nous n'avons pu indiquer ici et dont nous
-laisserons tout à l'heure Ruskin définir lui-même la plus célèbre:
-son horreur du machinisme et de l'art industriel. «Toutes les belles
-choses furent faites, quand les hommes du moyen âge croyaient la pure,
-joyeuse et belle leçon du christianisme.» Et il voyait ensuite l'art
-décliner avec la foi, l'adresse prendre la place du sentiment. En
-voyant le pouvoir de réaliser la beauté qui fut le privilège des
-âges de foi, sa croyance en la bonté de la foi devait se trouver
-renforcée. Chaque volume de son dernier ouvrage: <i>Our Fathers have told
-us</i> (le premier seul est écrit) devait comprendre quatre chapitres,
-dont le dernier était consacré au chef-d'œuvre qui était
-l'épanouissement de la foi dont l'étude faisait l'objet des trois
-premiers chapitres. Ainsi le christianisme, qui avait bercé le
-sentiment esthétique de Ruskin, en recevait une consécration suprême.
-Et après avoir raillé, au moment de la conduire devant la statue de la
-Madone, sa lectrice protestante «qui devrait comprendre que le culte
-d'aucune Dame n'a jamais été pernicieux à l'humanité», ou devant la
-statue de saint Honoré, après avoir déploré qu'on parlât si peu de
-ce saint «dans le faubourg de Paris qui porte son nom», il aurait pu
-dire comme à la fin de <i>Val d'Arno</i>:</p>
-
-<p>«Si vous voulez fixer vos esprits sur ce qu'exige de la vie humaine
-celui qui l'a donnée: «Il t'a montré, homme, ce qui est bien, et
-qu'est-ce que le Seigneur demande de toi, si ce n'est d'agir avec
-justice et d'aimer la pitié, de marcher humblement avec ton <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> Dieu?»
-vous trouverez qu'une telle obéissance est toujours récompensée par
-une bénédiction. Si vous ramenez vos pensées vers l'état des
-multitudes oubliées qui ont travaillé en silence et adoré humblement,
-comme les neiges de la chrétienté ramenaient le souvenir de la
-naissance du Christ ou le soleil de son printemps le souvenir de sa
-résurrection, vous connaîtrez que la promesse des anges de Bethléem a
-été littéralement accomplie, et vous prierez pour que vos champs
-anglais, joyeusement, comme les bords de l'Arno, puissent encore dédier
-leurs purs lis à Sainte-Marie-des-Fleurs.»</p>
-
-<p>Enfin les études médiévales de Ruskin confirmèrent, avec sa croyance
-en la bonté de la foi, sa croyance en la nécessité du travail libre,
-joyeux et personnel, sans intervention de machinisme. Pour que vous vous
-en rendiez bien compte, le mieux est de transcrire ici une page très
-caractéristique de Ruskin. Il parle d'une petite figure de quelques
-centimètres, perdue au milieu de centaines de figures minuscules, au
-portail des Librairies, de la cathédrale de Rouen.</p>
-
-<p>«Le compagnon est ennuyé et embarrassé dans sa malice, et sa main est
-appuyée fortement sur l'os de sa joue et la chair de la joue ridée
-au-dessous de l'œil par la pression. Le tout peut paraître
-terriblement rudimentaire, si on le compare à de délicates gravures;
-mais, en le considérant comme devant remplir simplement un interstice
-de l'extérieur d'une porte de cathédrale et comme l'une quelconque de
-trois cents figures analogues ou plus, il témoigne de la plus noble
-vitalité dans l'art de l'époque.</p>
-
-<p>«Nous avons un certain travail à faire pour gagner notre pain, et il
-doit être fait avec ardeur; d'autre travail <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> à faire pour notre joie,
-et celui-là doit être fait avec cœur; ni l'un ni l'autre ne doivent
-être faits à moitié ou au moyen d'expédients, mais avec volonté; et
-ce qui n'est pas digne de cet effort ne doit pas être fait du tout;
-peut-être que tout ce que nous avons à faire ici-bas n'a pas d'autre
-objet que d'exercer le cœur et la volonté, et est en soi-même
-inutile; mais en tout cas, si peu que ce soit, nous pouvons nous en
-dispenser si ce n'est pas digne que nous y mettions nos mains et notre
-cœur. Il ne sied pas à notre immortalité de recourir à des moyens
-qui contrastent avec son autorité, ni de souffrir qu'un instrument dont
-elle n'a pas besoin s'interpose entre elle et les choses qu'elle
-gouverne. Il y a assez de songe-creux, assez de grossièreté et de
-sensualité dans l'existence humaine, sans en changer en mécanisme les
-quelques moments brillants; et, puisque notre vie&mdash;à mettre les choses
-au mieux&mdash;ne doit être qu'une vapeur qui apparaît un temps puis
-s'évanouit, laissons-la du moins apparaître comme un nuage dans la
-hauteur du ciel et non comme l'épaisse obscurité qui s'amasse autour
-du souffle de la fournaise et des révolutions de la roue.»</p>
-
-<p>J'avoue qu'en relisant cette page au moment de la mort de Ruskin, je fus
-pris du désir de voir le petit homme dont il parle. Et j'allai à Rouen
-comme obéissant à une pensée testamentaire, et comme si Ruskin en
-mourant avait en quelque sorte confié à ses lecteurs la pauvre
-créature à qui il avait en parlant d'elle rendu la vie et qui venait,
-sans le savoir, de perdre à tout jamais celui qui avait fait autant
-pour elle que son premier sculpteur. Mais quand j'arrivai près de
-l'immense cathédrale et devant la porte où les saints se chauffaient
-au soleil, plus haut, des galeries où <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> rayonnaient les rois jusqu'à ces
-suprêmes altitudes de pierre que je croyais inhabitées et où, ici, un
-ermite sculpté vivait isolé, laissant les oiseaux demeurer sur son
-front, tandis que, là, un cénacle d'apôtres écoutait le message d'un
-ange qui se posait près d'eux, repliant ses ailes, sous un vol de
-pigeons qui ouvraient les leurs et non loin d'un personnage qui,
-recevant un enfant sur le dos, tournait la tête d'un geste brusque et
-séculaire; quand je vis, rangés devant ses porches ou penchés aux
-balcons de ses tours, tous les hôtes de pierre de la cité mystique
-respirer le soleil ou l'ombre matinale, je compris qu'il serait
-impossible de trouver parmi ce peuple surhumain une figure de quelques
-centimètres. J'allai pourtant au portail des Librairies. Mais comment
-reconnaître la petite figure entre des centaines d'autres? Tout à
-coup, un jeune sculpteur de talent et d'avenir, M<sup>me</sup> L. Yeatman, me dit:
-«En voici une qui lui ressemble.» Nous regardons un peu plus bas,
-et... la voici. Elle ne mesure pas dix centimètres. Elle est effritée,
-et pourtant c'est son regard encore, la pierre garde le trou qui relève
-la pupille et lui donne cette expression qui me l'a fait reconnaître.
-L'artiste mort depuis des siècles a laissé là, entre des milliers
-d'autres, cette petite personne qui meurt un peu chaque jour, et qui
-était morte depuis bien longtemps, perdue au milieu de la foule des
-autres, à jamais. Mais il l'avait mise là. Un jour, un homme pour qui
-il n'y a pas de mort, pour qui il n'y a pas d'infini matériel, pas
-d'oubli, un homme qui, jetant loin de lui ce néant qui nous opprime
-pour aller à des buts qui dominent sa vie, si nombreux qu'il ne pourra
-pas tous les atteindre alors que nous apprissions en manquer, cet homme
-est venu, et, <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> dans ces vagues de pierre où chaque écume dentelée
-paraissait ressembler aux autres, voyant là toutes les lois de la vie,
-toutes les pensées de l'âme, les nommant de leur nom, il dit: «Voyez,
-c'est ceci, c'est cela.» Tel qu'au jour du Jugement, qui non loin de
-là est figuré, il fait entendre en ses paroles comme la trompette de
-l'archange et il dit: «Ceux qui ont vécu vivront, la matière n'est
-rien.» Et, en effet, telle que les morts que non loin le tympan figure
-réveillés à la trompette de l'archange, soulevés, ayant repris leur
-forme, reconnaissables, vivants, voici que la petite figure a revécu et
-retrouvé son regard, et le Juge a dit: «Tu as vécu, tu vivras.» Pour
-lui, il n'est pas un juge immortel, son corps mourra; mais qu'importe!
-comme s'il ne devait pas mourir il accomplit sa tâche immortelle, ne
-s'occupant pas de la grandeur de la chose qui occupe son temps et,
-n'ayant qu'une vie humaine à vivre, il passe plusieurs jours devant
-l'une des dix mille figures d'une église. Il l'a dessinée. Elle
-correspondait pour lui à ces idées qui agitaient sa cervelle,
-insoucieuse de la vieillesse prochaine. Il l'a dessinée, il en a
-parlé. Et la petite figure inoffensive et monstrueuse aura ressuscité,
-contre toute espérance, de cette mort qui semble plus totale que les
-autres, qui est la disparition au sein de l'infini du nombre et sous le
-nivellement des ressemblances, mais d'où le génie a tôt fait de nous
-tirer aussi. En la retrouvant là, on ne peut s'empêcher d'être
-touché. Elle semble vivre et regarder, ou plutôt avoir été prise par
-la mort dans son regard même, comme les Pompéiens dont le geste
-demeure interrompu. Et c'est une pensée du sculpteur, en effet, qui a
-été saisie ici dans son geste par l'immobilité de la pierre. J'ai
-été touché en la retrouvant <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> là; rien ne meurt donc de ce qui a
-vécu, pas plus la pensée du sculpteur que la pensée de Ruskin.</p>
-
-<p>En la rencontrant là, nécessaire à Ruskin qui, parmi si peu de
-gravures qui illustrent son livre<a name="FNanchor_39_1" id="FNanchor_39_1"></a><a href="#Footnote_39_1" class="fnanchor">[39]</a>, lui en a consacré une parce
-qu'elle était pour lui partie actuelle et durable de sa pensée, et
-agréable à nous parce que sa pensée nous est nécessaire, guide de la
-nôtre qui l'a rencontrée sur son chemin, nous nous sentions dans un
-état d'esprit plus rapproché de celui des artistes qui sculptèrent
-aux tympans le Jugement dernier et qui pensaient que l'individu, ce
-qu'il y a de plus particulier dans une personne, dans une intention, ne
-meurt pas, reste dans la mémoire de Dieu et sera ressuscité. Qui a
-raison du fossoyeur ou d'Hamlet quand l'un ne voit qu'un crâne là où
-le second se rappelle une fantaisie? La science peut dire: le fossoyeur;
-mais elle a compté sans Shakespeare, qui fera durer le souvenir de
-cette fantaisie au-delà de la poussière du crâne. À l'appel de
-l'ange, chaque mort se trouve être resté là, à sa place, quand nous
-le croyions depuis longtemps en poussière. À l'appel de Ruskin, nous
-voyons la plus petite figure qui encadre une minuscule quatre-feuilles
-ressuscitée dans sa forme, nous regardant avec le même regard qui
-semble ne tenir qu'en un millimètre de pierre. Sans doute, pauvre petit
-monstre, je n'aurais pas été assez fort, entre les milliards de
-pierres des villes, pour te trouver, pour dégager ta figure, pour
-retrouver ta personnalité, pour t'appeler, pour te faire revivre. Mais
-ce n'est pas que l'infini, que le nombre, que le néant qui nous
-oppriment soient très forts; c'est que ma pensée n'est pas bien <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> forte.
-Certes, tu n'avais en toi rien de vraiment beau. Ta pauvre figure, que
-je n'eusse jamais remarquée, n'a pas une expression bien intéressante,
-quoique évidemment elle ait, comme toute personne, une expression
-qu'aucune autre n'eut jamais. Mais, puisque tu vivais assez pour
-continuer à regarder de ce même regard oblique, pour que Ruskin te
-remarquât et, après qu'il eût dit ton nom, pour que son lecteur pût
-te reconnaître, vis-tu assez maintenant, es-tu assez aimé? Et l'on ne
-peut s'empêcher de penser à toi avec attendrissement, quoique tu
-n'aies pas l'air bon, mais parce que tu es une créature vivante, parce
-que, pendant de si longs siècles, tu es mort sans espoir de
-résurrection, et parce que tu es ressuscité. Et un de ces jours
-peut-être quelque autre ira te trouver à ton portail, regardant avec
-tendresse ta méchante et oblique figure ressuscitée, parce que ce qui
-est sorti d'une pensée peut seul fixer un jour une autre pensée, qui
-à son tour a fasciné la nôtre. Tu as eu raison de rester là,
-inregardé, t'effritant. Tu ne pouvais rien attendre de la matière où
-tu n'étais que du néant. Mais les petits n'ont rien à craindre, ni
-les morts. Car, quelquefois l'Esprit visite la terre; sur son passage
-les morts se lèvent, et les petites figures oubliées retrouvent le
-regard et fixent celui des vivants qui, pour elles, délaissent les
-vivants qui ne vivent pas et vont chercher de la vie seulement où
-l'Esprit leur en a montré, dans des pierres qui sont déjà de la
-poussière et qui sont encore de la pensée.</p>
-
-<p>Celui qui enveloppa les vieilles cathédrales de plus d'amour et de plus
-de joie que ne leur en dispense même le soleil quand il ajoute son
-sourire fugitif à leur beauté séculaire ne peut pas, à le bien
-entendre, s'être trompé. Il en est du monde des esprits comme de
-l'univers <span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span> physique, où la hauteur d'un jet d'eau ne saurait dépasser
-la hauteur du lieu d'où les eaux sont d'abord descendues. Les grandes
-beautés littéraires correspondent à quelque chose, et c'est
-peut-être l'enthousiasme en art, qui est le critérium de la vérité.
-À supposer que Ruskin se soit quelquefois trompé, comme critique, dans
-l'exacte appréciation de la valeur d'une œuvre, la beauté de son
-jugement erroné est souvent plus intéressante que celle de l'œuvre
-jugée et correspond à quelque chose qui, pour être autre qu'elle,
-n'est pas moins précieux. Que Ruskin ait tort quand il dit que le <i>Beau
-Dieu</i> d'Amiens «dépassait en tendresse sculptée ce qui avait été
-atteint jusqu'alors, bien que toute représentation du Christ doive
-éternellement décevoir l'espérance que toute âme aimante a mise en
-lui», et que ce soit M. Huysmans qui ait raison quand il appelle ce
-même Dieu d'Amiens un «bellâtre à figure ovine» c'est ce que nous
-ne croyons pas, mais c'est ce qu'il importe peu de savoir. «Je
-l'appelle une légende, dit Ruskin, parlant de l'histoire de saint
-Jérôme. Qu'Héraklès ait jamais tué, saint Jérôme jamais chéri la
-créature sauvage ou blessée est sans importance pour nous.» Nous en
-dirons autant de ceux des jugements artistiques de Ruskin dont on
-contesterait la justesse. Que le <i>Beau Dieu</i> d'Amiens soit ou non ce
-qu'a cru Ruskin est sans importance pour nous. Comme Buffon a dit que
-«toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent [dans un beau
-style], tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités
-aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit public que
-celles qui peuvent faire le fond du sujet», les vérités dont se
-compose la beauté des pages de la <i>Bible</i> sur le <i>Beau Dieu</i>
-d'Amiens ont une valeur indépendante de la <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> beauté de cette statue, et
-Ruskin ne les aurait pas trouvées s'il en avait parlé avec dédain, car
-l'enthousiasme seul pouvait lui donner la puissance de les découvrir.</p>
-
-<p>Jusqu'où cette âme merveilleuse a fidèlement reflété l'univers, et
-sous quelles formes touchantes et tentatrices le mensonge a pu se
-glisser malgré tout au sein de sa sincérité intellectuelle, c'est ce
-qu'il ne nous sera peut-être jamais donné de savoir, et ce qu'en tous
-cas nous ne pouvons chercher ici. «Jusqu'où, a-t-il dit lui-même, mon
-esprit a été paralysé par les chagrins et par les fautes de ma vie,
-jusqu'où aurait pu aller ma connaissance si j'avais marché plus
-fidèlement dans la lumière qui m'avait été départie, dépasse ma
-conjecture ou ma confession.» Quoi qu'il en soit, il aura été un de
-ces «génies» dont même ceux d'entre nous qui ont reçu à leur
-naissance les dons des fées ont besoin pour être initiés à la
-connaissance et à l'amour d'une nouvelle partie de la Beauté. Bien des
-paroles qui servent à nos contemporains pour l'échange des pensées
-portent son empreinte, comme on voit, sur les pièces de monnaie,
-l'effigie du souverain du jour. Mort, il continue à nous éclairer,
-comme ces étoiles éteintes dont la lumière nous arrive encore, et on
-peut dire de lui ce qu'il disait à la mort de Turner: «C'est par ces
-yeux, fermés à jamais au fond du tombeau, que des générations qui ne
-sont pas encore nées verront la nature.» <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span></p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_1" id="Footnote_26_1"></a><a href="#FNanchor_26_1"><span class="label">[26]</span></a>Titre d'un tableau de Gustave Moreau qui se trouve au Musée
-Moreau.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_1" id="Footnote_27_1"></a><a href="#FNanchor_27_1"><span class="label">[27]</span></a>A. Sheffield.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_1" id="Footnote_28_1"></a><a href="#FNanchor_28_1"><span class="label">[28]</span></a>Cette partie de la préface avait paru d'abord dans <i>la
-Gazette des Beaux-Arts.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_1" id="Footnote_29_1"></a><a href="#FNanchor_29_1"><span class="label">[29]</span></a>Entre les écrivains qui ont parlé de Ruskin, Milsand a été
-un des premiers, dans l'ordre du temps, et par la force de la pensée.
-Il a été une sorte de précurseur, de prophète inspiré et incomplet
-et n'a pas assez vécu pour voir se développer l'œuvre qu'il avait en
-somme annoncée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_1" id="Footnote_30_1"></a><a href="#FNanchor_30_1"><span class="label">[30]</span></a>Le Ruskin de M. de la Sizeranne. Ruskin a été considéré
-jusqu'à ce jour, et à juste titre, comme le domaine propre de M. de la
-Sizeranne et, si j'essaye parfois de m'aventurer sur ses terres, ce ne
-sera certes pas pour méconnaître ou pour usurper son droit qui n'est
-pas que celui du premier occupant. Au moment d'entrer dans ce sujet que
-le monument magnifique qu'il a élevé à Ruskin domine de toute part je
-lui devais ainsi rendre hommage et payer tribut.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_1" id="Footnote_31_1"></a><a href="#FNanchor_31_1"><span class="label">[31]</span></a>Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Bardoux et M.
-Brunhes ont publié, l'un un ouvrage considérable, l'autre un petit
-volume sur Ruskin. J'ai eu l'occasion de dire récemment tout le bien
-que je pensais de ces deux livres, mais trop brièvement pour ne pas
-souhaiter d'y revenir. Tout ce que je puis dire ici c'est que toute ma
-haute estime pour le bel effort de M. Bardoux ne m'empêche pas de
-penser que le livre de M. de la Sizeranne était trop parfait dans les
-limites que l'auteur s'était à lui-même tracées pour avoir rien à
-perdre de cette concurrence et de cette émulation qui semble se
-produire sur le terrain de Ruskin, et nous a valu entre autres de
-curieuses pages de M. Gabriel Mourey et quelques mots définitifs de M.
-André Beaunier. MM. Bardoux et Brunhes ont déplacé le point de vue et
-par là renouvelé l'horizon. C'est, toutes proportions gardées, ce que
-j'avais, un peu avant, essayé de faire ici même.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_1" id="Footnote_32_1"></a><a href="#FNanchor_32_1"><span class="label">[32]</span></a>Pour être plus exact, il est question une fois de
-Saint-Urbain dans les <i>Sept Lampes</i>, et d'Amiens une fois aussi (mais
-seulement dans la préface de la 2<sup>e</sup> édition), alors qu'il y est
-question d'Abbeville, d'Avranches, de Bayeux, de Beauvais, de Bourges,
-de Caen, de Caudebec, de Chartres, de Coutances, de Falaise, de Lisieux,
-de Paris, de Reims, de Rouen, de Saint-Lô, pour ne parler que de la
-France.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_1" id="Footnote_33_1"></a><a href="#FNanchor_33_1"><span class="label">[33]</span></a>Dans <i>Saint-Mark's Rest</i>, il va jusqu'à dire qu'il n'y a qu'un
-art grec, depuis la bataille de Marathon jusqu'au doge Selvo (Cf. les
-pages de <i>la Bible d'Amiens</i>, où il fait descendre de Dédale, «le
-premier sculpteur qui ait donné une représentation pathétique de la
-vie humaine», les architectes qui creusèrent l'ancien labyrinthe
-d'Amiens); et aux mosaïques du baptistère de Saint-Marc il reconnaît
-dans un séraphin une harpie, dans une Hérodiade une canéphore, dans
-une coupole d'or un vase grec, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_1" id="Footnote_34_1"></a><a href="#FNanchor_34_1"><span class="label">[34]</span></a>Dans une étude admirable, publié par la <i>Gazette des
-Beaux-Arts.</i> Depuis Fromentin, aucun peintre, croyons-nous, n'a montré
-une plus grande maîtrise d'écrivain.&mdash;Ces lignes avaient paru du
-vivant de M. Ary Henan. Aujourd'hui qu'il est mort, je me demande si je
-n'étais pas resté au-dessous de la vérité. Il me semble maintenant
-qu'il était supérieur à Fromentin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_1" id="Footnote_35_1"></a><a href="#FNanchor_35_1"><span class="label">[35]</span></a>«Si peu, dit-il, que je ne crois pas qu'aucune
-interprétation de la religion grecque ait jamais été aussi
-affectueuse, aucune de la religion romaine aussi révérente que celle
-qui est à la base de mon enseignement.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_1" id="Footnote_36_1"></a><a href="#FNanchor_36_1"><span class="label">[36]</span></a>Cf. Chateaubriand, préface de la 1<sup>re</sup> édition d'<i>Atala</i>:
-«Les Muses sont des femmes célestes qui ne défigurent point leurs
-traits par des grimaces; quand elles pleurent, c'est avec un secret
-dessein de s'embellir.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_1" id="Footnote_37_1"></a><a href="#FNanchor_37_1"><span class="label">[37]</span></a><i>Præterita</i>, I, chap. II.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_1" id="Footnote_38_1"></a><a href="#FNanchor_38_1"><span class="label">[38]</span></a>Quelle intéressante collection on ferait avec les paysages de
-France vus par des yeux anglais: les rivières de France de Turner; le
-<i>Versailles</i>, de Bonnington; l'<i>Auxerre</i> ou le <i>Valenciennes</i>, le
-<i>Vezelay</i> ou l'<i>Amiens</i>, de Walter Pater; le <i>Fontainebleau</i>, de
-Stevenson et tant d'autres!</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_1" id="Footnote_39_1"></a><a href="#FNanchor_39_1"><span class="label">[39]</span></a><i>The Seven Lamps of the Architecture.</i></p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="IV.--POST_SCRIPTUM">IV.--POST-SCRIPTUM</a></h4>
-
-
-<p>«Sous quelles formes magnifiques et tentatrices le mensonge a pu se
-glisser jusqu'au sein de sa sincérité intellectuelle...» Voici ce que
-je voulais dire: il y a une sorte d'idolâtrie que personne n'a mieux
-définie que Ruskin dans une page de <i>Lectures on Art</i>: «Ç'a été, je
-crois, non sans mélange de bien, sans doute, car les plus grands maux
-apportent quelques biens dans leur reflux, ç'a été, je crois, le
-rôle vraiment néfaste de l'art, d'aider à ce qui, chez les païens
-comme chez les chrétiens&mdash;qu'il s'agisse du mirage des mots, des
-couleurs ou des belles formes&mdash;doit vraiment dans le sens profond du mot
-s'appeler idolâtrie, c'est-à-dire le fait de servir avec le meilleur
-de nos cœurs et de nos esprits quelque chère ou triste image
-que nous nous sommes créée, pendant que nous désobéissons à
-l'appel présent du Maître, qui n'est pas mort, qui ne défaille pas
-en ce moment sous sa croix, mais nous ordonne de porter la nôtre<a name="FNanchor_40_1" id="FNanchor_40_1"></a><a href="#Footnote_40_1" class="fnanchor">[40]</a>.»
-Or, il semble bien qu'à <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span> la base même de l'œuvre de Ruskin, à la
-racine de son talent, on trouve précisément cette idolâtrie. Sans
-doute il ne l'a jamais laissé recouvrir complètement,&mdash;même pour
-l'embellir,&mdash;immobiliser, paralyser et finalement tuer, sa sincérité
-intellectuelle et morale. À chaque ligne de ses œuvres comme à tous
-les moments de sa vie, on sent ce besoin de sincérité qui lutte contre
-l'idolâtrie, qui proclame sa vanité, qui humilie la beauté devant le
-devoir, fût-il inesthétique. Je n'en prendrai pas d'exemples
-dans sa vie (qui n'est pas comme la vie d'un Racine, d'un Tolstoï,
-d'un Mæterlinck, esthétique d'abord et morale ensuite, mais où
-la morale fit valoir ses droits dès le début au sein même de
-l'esthétique&mdash;sans peut-être s'en libérer jamais aussi complètement
-que dans la vie des Maîtres que je viens de citer). Elle est assez
-connue, je n'ai pas besoin d'en rappeler les étapes, depuis les
-premiers scrupules qu'il éprouve à boire du thé en regardant des
-Titien jusqu'au moment où, ayant englouti dans les œuvres
-philanthropiques et sociales les cinq millions que lui a laissés son
-père, il se décide à vendre ses Turner. Mais il est un dilettantisme
-plus intérieur que le dilettantisme de l'action (dont il avait
-triomphé), et le véritable duel entre son idolâtrie et sa sincérité
-se jouait non pas à certaines heures de sa vie, non pas dans certaines
-pages de ses livres, mais à toute minute, dans ces régions profondes,
-secrètes, presque inconnues à nous-mêmes, où notre personnalité
-reçoit de l'imagination les images, de l'intelligence les idées, de la
-mémoire les mots, s'affirme elle-même dans le choix incessant qu'elle
-en fait, et joue en quelque sorte sans trêve le sort de notre vie
-spirituelle et morale. Dans ces régions-là, il semble bien <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span> que le
-péché d'idolâtrie n'ait cessé d'être commis par Ruskin. Et au
-moment même où il prêchait la sincérité, il y manquait lui-même,
-non en ce qu'il disait, mais par la manière dont il le disait. Les
-doctrines qu'il professait étaient des doctrines morales et non des
-doctrines esthétiques, et pourtant il les choisissait pour leur
-beauté. Et comme il ne voulait pas les présenter comme belles mais
-comme vraies, il était obligé de se mentir à lui-même sur la nature
-des raisons qui les lui faisaient adopter. De là une si incessante
-compromission de la conscience, que des doctrines immorales sincèrement
-professées auraient peut-être été moins dangereuses pour
-l'intégrité de l'esprit que ces doctrines morales où l'affirmation
-n'est pas absolument sincère, étant dictée par une préférence
-esthétique inavouée. Et le péché était commis d'une façon
-constante, dans le choix même de chaque explication donnée d'un fait,
-de chaque appréciation donnée sur une œuvre, dans le choix même des
-mots employés&mdash;et finissait par donner à l'esprit qui s'y adonnait
-ainsi sans cesse une attitude mensongère. Pour mettre le lecteur plus
-en état de juger de l'espèce de trompe-l'œil qu'est pour chacun et
-qu'était évidemment pour Ruskin lui-même, une page de Ruskin, je vais
-citer une de celles que je trouve le plus belles et où ce défaut est
-pourtant le plus flagrant. On verra que si la beauté y est <i>en théorie</i>
-(c'est-à-dire en apparence, le fond des idées était toujours dans un
-écrivain l'apparence, et la forme, la réalité) subordonnée au
-sentiment moral et à la vérité, en réalité la vérité et le
-sentiment moral y sont subordonnés au sentiment esthétique, et à un
-sentiment esthétique un peu faussé par ces compromissions
-perpétuelles. <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> Il s'agit des <i>Causes de la décadence de Venise</i><a name="FNanchor_41_1" id="FNanchor_41_1"></a><a href="#Footnote_41_1" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
-
-<p>«Ce n'est pas dans le caprice de la richesse, pour le plaisir des yeux
-et l'orgueil de la vie, que ces marbres furent taillés dans leur force
-transparente et que ces arches furent parées des couleurs de l'iris. Un
-message est dans leurs couleurs qui fut un jour écrit dans le sang; et
-un son dans les échos de leurs voûtes, qui un jour remplira la voûte
-des cieux: «Il viendra pour rendre jugement et justice.» La force de
-Venise lui fut donnée aussi longtemps qu'elle s'en souvint; et le jour
-de sa destruction arriva lorsqu'elle l'eût oublié; elle vint
-irrévocable, parce qu'elle n'avait pour l'oublier aucune excuse. Jamais
-cité n'eut une Bible plus glorieuse. Pour les nations du Nord, une rude
-et sombre sculpture remplissait leurs temples d'images confuses, à
-peine lisibles; mais pour elle, l'art et les trésors de l'Orient
-avaient doré chaque lettre, illuminé chaque page, jusqu'à ce que le
-Temple-Livre brillât au loin comme l'étoile des Mages. Dans d'autres
-villes, souvent les assemblées du peuple se tenaient dans des lieux
-éloignés de toute association religieuse, théâtre de la violence et
-des bouleversements; sur l'herbe du dangereux rempart, dans la
-poussière de la rue troublée, il y eut des actes accomplis, des
-conseils tenus à qui nous ne pouvons pas trouver de justification, mais
-à qui nous pouvons quelquefois donner notre pardon. Mais les péchés
-de Venise, commis dans son palais <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span> ou sur sa piazza, furent accomplis en
-présence de la Bible qui était à sa droite. Les murs sur lesquels le
-livre de la loi était écrit n'étaient séparés que par quelques
-pouces de marbre de ceux qui protégeaient les secrets de ses conciles
-ou tenaient prisonnières les victimes de son gouvernement. Et quand,
-dans ses dernières heures, elle rejeta toute honte et toute contrainte,
-et que la grande place de la cité se remplit de la folie de toute la
-terre, rappelons-nous que son péché fut d'autant plus grand qu'il
-était commis à la face de la maison de Dieu où brillaient les lettres
-de sa loi.</p>
-
-<p>«Les saltimbanques et les masques rirent leur rire et passèrent leur
-chemin; et un silence les a suivis qui n'était pas sans avoir été
-prédit; car au milieu d'eux tous, à travers les siècles et les
-siècles où s'étaient entassés les vanités et les forfaits, ce dôme
-blanc de Saint-Marc avait prononcé ces mots dans l'oreille morte de
-Venise: «Sache que pour toutes ces choses Dieu t'appellera en
-jugement<a name="FNanchor_42_1" id="FNanchor_42_1"></a><a href="#Footnote_42_1" class="fnanchor">[42]</a>.»</p>
-
-
-<p>Or, si Ruskin avait été entièrement sincère avec lui-même, il
-n'aurait pas pensé que les crimes des Vénitiens avaient été plus
-inexcusables et plus sévèrement punis que ceux des autres hommes parce
-qu'ils possédaient une église en marbre de toutes couleurs au lieu
-d'une cathédrale en calcaire, parce que le palais des Doges était à
-côté de Saint-Marc au lieu d'être à l'autre bout de la ville, et
-parce que dans les églises byzantines le texte biblique au lieu d'être
-simplement figuré comme dans la sculpture des églises du Nord est
-accompagné, sur <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> les mosaïques, de lettres qui forment une citation de
-l'Évangile ou des prophéties. Il n'en est pas moins vrai que ce
-passage des <i>Stones of Venice</i> est d'une grande beauté, bien qu'il soit
-assez difficile de se rendre compte des raisons de cette beauté. Elle
-nous semble reposer sur quelque chose de faux et nous avons quelque
-scrupule à nous y laisser aller.</p>
-
-<p>Et pourtant il doit y avoir en elle quelque vérité. Il n'y a pas à
-proprement parler de beauté tout à fait mensongère, car le plaisir
-esthétique est précisément celui qui accompagne la découverte d'une
-vérité. À quel ordre de vérité peut correspondre le plaisir
-esthétique très vif que l'on prend à lire une telle page, c'est ce
-qu'il est assez difficile de dire. Elle est elle-même mystérieuse,
-pleine d'images à la fois de beauté et de religion comme cette même
-église de Saint-Marc où toutes les figures de l'Ancien et du Nouveau
-Testament apparaissent sur le fond d'une sorte d'obscurité splendide et
-d'éclat changeant. Je me souviens de l'avoir lue pour la première fois
-dans Saint-Marc même, pendant une heure d'orage et d'obscurité où les
-mosaïques ne brillaient plus que de leur propre et matérielle lumière
-et d'un or interne, terrestre et ancien auquel le soleil vénitien, qui
-enflamme jusqu'aux anges des campaniles, ne mêlait plus rien de lui;
-l'émotion que j'éprouvais à lire là cette page, parmi tous ces anges
-qui s'illuminaient des ténèbres environnantes, était très grande et
-n'était pourtant peut-être pas très pure. Comme la joie de voir les
-belles figures mystérieuses s'augmentait, mais s'altérait du plaisir
-en quelque sorte d'érudition que j'éprouvais à comprendre les textes
-apparus en lettres byzantines à côté de leurs fronts nimbés, de
-même la beauté des images de <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span> Ruskin était avivée et corrompue par
-l'orgueil de se référer au texte sacré. Une sorte de retour égoïste
-sur soi-même est inévitable dans ces joies mêlées d'érudition et
-d'art où le plaisir esthétique peut devenir plus aigu, mais non rester
-aussi pur. Et peut-être cette page des <i>Stones of Venice</i> était-elle
-belle surtout de me donner précisément ces joies mêlées que
-j'éprouvais dans Saint-Marc, elle qui, comme l'église byzantine, avait
-aussi dans la mosaïque de son style éblouissant dans l'ombre, à
-côté de ses images sa citation biblique inscrite auprès. N'en
-était-il pas d'elle, d'ailleurs, comme de ces mosaïques de Saint-Marc
-qui se proposaient d'enseigner et faisaient bon marché de leur beauté
-artistique. Aujourd'hui elles ne nous donnent plus que du plaisir.
-Encore le plaisir que leur didactisme donne à l'érudit est-il
-égoïste, et le plus désintéressé est encore celui que donne à
-l'artiste cette beauté méprisée, ou ignorée même, de ceux qui se
-proposaient seulement d'instruire le peuple et la lui donnèrent par
-surcroît.</p>
-
-<p>Dans la dernière page de <i>la Bible d'Amiens</i>, vraiment sublime, le «si
-vous voulez vous souvenir de la promesse qui vous a été faite» est un
-exemple du même genre. Quand, encore dans <i>la Bible d'Amiens</i>, Ruskin
-termine le morceau sur l'Égypte en disant: «Elle fut l'éducatrice de
-Moïse et l'Hôtesse du Christ<a name="FNanchor_43_1" id="FNanchor_43_1"></a><a href="#Footnote_43_1" class="fnanchor">[43]</a>», passe encore pour l'éducatrice de
-Moïse: pour éduquer il faut certaines vertus. Mais le fait d'avoir
-été «<i>l'hôtesse</i>» du Christ, s'il ajoute de la beauté à la
-phrase, peut-il vraiment être mis en ligne de compte dans une
-appréciation motivée des qualités du génie égyptien? <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span></p>
-
-<p>C'est avec mes plus chères impressions esthétiques que j'ai voulu
-lutter ici, tâchant de pousser jusqu'à ses dernières et plus cruelles
-limites la sincérité intellectuelle. Ai-je besoin d'ajouter que, si je
-fais, en quelque sorte <i>dans l'absolu</i>, cette réserve générale moins
-sur les œuvres de Ruskin que sur l'essence de leur inspiration et la
-qualité de leur beauté, il n'en est pas moins pour moi un des plus
-grands écrivains de tous les temps et de tous les pays. J'ai essayé de
-saisir en lui, comme en un «sujet» particulièrement favorable à
-cette observation, une infirmité essentielle à l'esprit humain,
-plutôt que je n'ai voulu dénoncer un défaut personnel à Ruskin. Une
-fois que le lecteur aura bien compris en quoi consiste cette
-«idolâtrie», il s'expliquera l'importance excessive que Ruskin
-attache dans ses études d'art à la lettre des œuvres (importance dont
-j'ai signalé, bien trop sommairement, une autre cause dans la préface,
-voir plus haut page 65) et aussi cet abus des mots «irrévérent»,
-«insolent», et «des difficultés que nous serions insolents de
-résoudre, un mystère qu'on ne nous a pas demandé d'éclaircir»
-(<i>Bible d'Amiens</i>, p. 239), «que l'artiste se méfie de l'esprit de
-choix, c'est un esprit insolent» (<i>Modern Painters</i>) «l'abside
-pourrait presque paraître trop grande à un spectateur irrévérent»
-(<i>Bible d'Amiens</i>), etc., etc.,&mdash;et l'état d'esprit qu'ils révèlent.
-Je pensais à cette idolâtrie (je pensais aussi à ce plaisir
-qu'éprouve Ruskin à balancer ses phrases en un équilibre qui semble
-imposer à la pensée une ordonnance symétrique plutôt que le recevoir
-d'elle<a name="FNanchor_44_1" id="FNanchor_44_1"></a><a href="#Footnote_44_1" class="fnanchor">[44]</a>) quand je disais: <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span> «Sous quelles formes touchantes et
-tentatrices le mensonge a pu malgré tout se glisser au sein de sa
-sincérité intellectuelle c'est ce que je n'ai pas à chercher.» Mais
-j'aurais dû, au contraire, le chercher et pécherais précisément par
-idolâtrie, si je continuais à m'abriter derrière cette formule
-essentiellement ruskinienne<a name="FNanchor_45_1" id="FNanchor_45_1"></a><a href="#Footnote_45_1" class="fnanchor">[45]</a> de respect. Ce n'est pas que je
-méconnaisse les vertus du respect, il est la condition même de
-l'amour. Mais il ne doit jamais, là où l'amour cesse, se substituer à
-lui pour nous permettre de croire sans examen et d'admirer de confiance.
-Ruskin aurait d'ailleurs été le premier à nous approuver de ne pas
-accorder à ses écrits une autorité infaillible, puisqu'il la refusait
-même aux Écritures Saintes. «Il n'y a pas de forme de langage humain
-où l'erreur n'ait pu se glisser» (<i>Bible d'Amiens</i>, III, 49). Mais
-l'attitude de la «révérence» qui croit «insolent d'éclaircir un
-mystère» lui plaisait. Pour en finir avec l'idolâtrie et être plus
-certain qu'il ne reste là-dessus entre le lecteur et moi aucun
-malentendu, je voudrais faire comparaître ici un de nos contemporains
-les plus justement célèbres (aussi différent d'ailleurs de Ruskin
-qu'il se peut!) mais qui dans sa conversation, non dans ses livres,
-laisse paraître ce défaut et, poussé à un tel excès qu'il est plus
-facile chez lui de le reconnaître et de le montrer, sans avoir plus
-besoin de tant s'appliquer à le grossir. Il est quand il parle
-affligé&mdash;délicieusement&mdash;d'idolâtrie. <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> Ceux qui l'ont une fois entendu
-trouveront bien grossière une «imitation» où rien ne subsiste de son
-agrément, mais sauront pourtant de qui je veux parler, qui je prends
-ici pour exemple, quand je leur dirai qu'il reconnaît avec admiration
-dans l'étoffe où se drape une tragédienne, le propre tissu qu'on voit
-sur <i>la Mort</i> dans <i>le Jeune homme et la Mort</i>, de Gustave Moreau, ou
-dans la toilette d'une de ses amies: «la robe et la coiffure mêmes que
-portait la princesse de Cadignan le jour où elle vit d'Arthez pour la
-première fois.» Et en regardant la draperie de la tragédienne ou la
-robe de la femme du monde, touché par la noblesse de son souvenir il
-s'écrie: «C'est bien beau!» non parce que l'étoffe est belle, mais
-parce qu'elle est l'étoffe peinte par Moreau ou décrite par Balzac et
-qu'ainsi elle est à jamais sacrée... aux idolâtres. Dans sa chambre
-vous verrez, vivants dans un vase ou peints à fresque sur le mur par
-des artistes de ses amis, des dielytras, parce que c'est la fleur même
-qu'on voit représentée à la Madeleine de Vézelay. Quant à un objet
-qui a appartenu à Baudelaire, à Michelet, à Hugo, il l'entoure d'un
-respect religieux. Je goûte trop profondément et jusqu'à l'ivresse
-les spirituelles improvisations où le plaisir d'un genre particulier
-qu'il trouve à ces vénérations conduit et inspire notre idolâtre
-pour vouloir le chicaner là-dessus le moins du monde.</p>
-
-<p>Mais au plus vif de mon plaisir je me demande si l'incomparable
-causeur&mdash;et l'auditeur qui se laisse faire&mdash;ne pèchent pas également
-par insincérité; si parce qu'une fleur (la passiflore) porte sur elle
-les instruments de la passion, il est sacrilège d'en faire présent à
-une personne d'une autre religion, et si le fait qu'une maison ait été
-habitée par Balzac (s'il n'y reste <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span> d'ailleurs rien qui puisse nous
-renseigner sur lui) la rend plus belle. Devons-nous vraiment, autrement
-que pour lui faire un compliment esthétique honorer une personne parce
-qu'elle s'appelle Bathilde comme l'héroïne de Lucien Leuwen?</p>
-
-<p>La toilette de M<sup>me</sup> de Cadignan est une ravissante invention de Balzac
-parce qu'elle donne une idée de l'art de M<sup>me</sup> de Cadignan, qu'elle nous
-fait connaître l'impression que celle-ci veut produire sur d'Arthez et
-quelques-uns de ses «secrets». Mais une fois dépouillée de l'esprit
-qui est en elle, elle n'est plus qu'un signe dénué de sa
-signification, c'est-à-dire rien; et continuer à l'adorer, jusqu'à
-s'extasier de la retrouver dans la vie sur un corps de femme, c'est là
-proprement de l'idolâtrie. C'est le péché intellectuel favori des
-artistes et auquel il en est bien peu qui n'aient succombé. <i>Felix
-culpa!</i> est-on tenté de dire en voyant combien il a été fécond pour
-eux en inventions charmantes. Mais il faut au moins qu'ils ne succombent
-pas sans avoir lutté. Il n'est pas dans la nature de forme
-particulière, si belle soit-elle, qui vaille autrement que par la part
-de beauté infinie qui a pu s'y incarner: pas même la fleur du pommier,
-pas même la fleur de l'épine rose. Mon amour pour elles est infini et
-les souffrances (hay fever) que me cause leur voisinage me permettent de
-leur donner chaque printemps des preuves de cet amour qui ne sont pas à
-la portée de tous. Mais même envers elles, envers elles si peu
-littéraires, se rapportant si peu à une tradition esthétique, qui ne
-sont pas «la fleur même qu'il y a dans tel tableau du Tintoret»,
-dirait Ruskin, «ou dans tel dessin de Léonard», dirait notre
-contemporain (qui nous a révélé entre tant d'autres choses, <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> dont
-chacun parle maintenant et que personne n'avait regardées avant
-lui&mdash;les dessins de l'Académie des Beaux-Arts de Venise) je me garderai
-toujours d'un culte exclusif qui s'attacherait en elles à autre chose
-qu'à la joie qu'elles nous donnent, un culte au nom de qui, par un
-retour égoïste sur nous-mêmes, nous en ferions «nos» fleurs, et
-prendrions soin de les honorer en ornant notre chambre des œuvres d'art
-où elles sont figurées. Non, je ne trouverai pas un tableau plus beau
-parce que l'artiste aura peint au premier plan une aubépine, bien que
-je ne connaisse rien de plus beau que l'aubépine, car je veux rester
-sincère et que je sais que la beauté d'un tableau ne dépend pas des
-choses qui y sont représentées. Je ne collectionnerai pas les images
-de l'aubépine. Je ne vénère pas l'aubépine, je vais la voir et la
-respirer. Je me suis permis cette courte incursion&mdash;qui n'a rien d'une
-offensive&mdash;sur le terrain de la littérature contemporaine, parce qu'il
-me semblait que les traits d'idolâtrie en germe chez Ruskin
-apparaîtraient clairement au lecteur ici où ils sont grossis et
-d'autant plus qu'ils y sont aussi différenciés. Je prie en tout cas
-notre contemporain, s'il s'est reconnu dans ce crayon bien maladroit, de
-penser qu'il a été fait sans malice, et qu'il m'a fallu, je l'ai dit,
-arriver aux dernières limites de la sincérité avec moi-même, pour
-faire à Ruskin ce grief et pour trouver dans mon admiration absolue
-pour lui, cette partie fragile. Or non seulement «un partage avec
-Ruskin n'a rien du tout qui déshonore», mais encore je ne pourrai
-jamais trouver d'éloge plus grand à faire à ce contemporain que de
-lui avoir adressé le même reproche qu'à Ruskin. Et si j'ai eu la
-discrétion de ne pas le nommer, je le regrette presque. Car, lorsqu'on
-est admis <span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span> auprès de Ruskin, fût-ce dans l'altitude du donateur, et
-pour soutenir seulement son livre et aider à y lire de plus près, on
-n'est pas à la peine mais à l'honneur.</p>
-
-<p>Je reviens à Ruskin. Cette idolâtrie et ce qu'elle mêle parfois d'un
-peu factice aux plaisirs littéraires les plus vifs qu'il nous donne, il
-me faut descendre jusqu'au fond de moi-même pour en saisir la trace,
-pour en étudier le caractère, tant je suis aujourd'hui «habitué» à
-Ruskin. Mais elle a dû me choquer souvent quand j'ai commencé à aimer
-ses livres, avant de fermer peu à peu les yeux à leurs défauts, comme
-il arrive dans tout amour. Les amours pour les créatures vivantes ont
-quelquefois une origine vile qu'ils épurent ensuite. Un homme fait la
-connaissance d'une femme parce qu'elle peut l'aider à atteindre un but
-étranger à elle-même. Puis une fois qu'il la connaît il l'aime pour
-elle-même, et lui sacrifie sans hésiter ce but qu'elle devait
-seulement l'aider à atteindre. À mon amour pour les livres de Ruskin
-se mêla ainsi à l'origine quelque chose d'intéressé, la joie du
-bénéfice intellectuel que j'allais en retirer. Il est certain qu'aux
-premières pages que je lus, sentant leur puissance et leur charme, je
-m'efforçai de n'y pas résister, de ne pas trop discuter avec
-moi-même, parce que je sentais que si un jour le charme de la pensée
-de Ruskin se répandait pour moi sur tout ce qu'elle avait touché, en
-un mot si je m'éprenais tout à fait de sa pensée, l'univers
-s'enrichirait de tout ce que j'ignorais jusque-là, des cathédrales
-gothiques, et de combien de tableaux d'Angleterre et d'Italie qui
-n'avaient pas encore éveillé en moi ce désir sans lequel il n'y a
-jamais de véritable connaissance. Car la pensée de Ruskin n'est pas
-comme la pensée d'un Emerson par exemple qui est contenue <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> tout entière
-dans un livre, c'est-à-dire un quelque chose d'abstrait, un pur signe
-d'elle-même. L'objet auquel s'applique une pensée comme celle de
-Ruskin et dont elle est inséparable, n'est pas immatériel, il est
-répandu çà et là sur la surface de la terre. Il faut aller le
-chercher là où il se trouve, à Pise, à Florence, à Venise, à la
-National Gallery, à Rouen, à Amiens, dans les montagnes de la Suisse.
-Une telle pensée qui a un autre objet qu'elle-même, qui s'est
-réalisée dans l'espace, qui n'est plus la pensée infinie et libre,
-mais limitée et assujettie, qui s'est incarnée en des corps de marbre
-sculpté, de montagnes neigeuses, en des visages peints, est peut-être
-moins divine qu'une pensée pure. Mais elle nous embellit davantage
-l'univers, ou du moins certaines parties individuelles, certaines
-parties nommées, de l'univers, parce qu'elle y a touché, et qu'elle
-nous y a initiés en nous obligeant, si nous voulons la comprendre, à
-les aimer.</p>
-
-
-<p>Et ce fut ainsi, en effet; l'univers reprit tout d'un coup à mes yeux
-un prix infini. Et mon admiration pour Ruskin donnait une telle
-importance aux choses qu'il m'avait fait aimer qu'elles me semblaient
-chargées d'une valeur plus grande même que celle de la vie. Ce fut à
-la lettre, et dans une circonstance où je croyais mes jours comptés,
-je partis pour Venise afin d'avoir pu avant de mourir, approcher,
-toucher, voir incarnées en des palais défaillants mais encore debout
-et roses, les idées de Ruskin sur l'architecture domestique au moyen
-âge. Quelle importance, quelle réalité peut avoir aux yeux de
-quelqu'un qui bientôt doit quitter la terre, une ville aussi spéciale,
-aussi localisée dans le temps, aussi particularisée dans l'espace que
-Venise <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span> et comment les théories d'architecture domestique que j'y
-pouvais étudier et vérifier sur des exemples vivants pouvaient-elles
-être de ces «vérités qui dominent la mort, empêchent de la
-craindre, et la font presque aimer<a name="FNanchor_46_1" id="FNanchor_46_1"></a><a href="#Footnote_46_1" class="fnanchor">[46]</a>»? C'est le pouvoir du génie de
-nous faire aimer une beauté, que nous sentons plus réelle que nous,
-dans ces choses qui aux yeux des autres sont aussi particulières et
-aussi périssables que nous-même.</p>
-
-<p>Le «Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit» du poète,
-n'est pas très vrai, s'il s'agit des yeux d'une femme aimée. En un
-certain sens, et quelles que puissent être, même sur ce terrain de la
-poésie, les magnifiques revanches qu'il nous prépare, l'amour nous de
-poétise la nature. Pour l'amoureux, la terre n'est plus que «le tapis
-des beaux pieds d'enfant» de sa maîtresse, la nature n'est plus que
-«son temple». L'amour qui nous fait découvrir tant de vérités
-psychologiques profondes, nous ferme au contraire au sentiment poétique
-de la nature<a name="FNanchor_47_1" id="FNanchor_47_1"></a><a href="#Footnote_47_1" class="fnanchor">[47]</a>, parce qu'il nous met <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span> dans des dispositions égoïstes
-(l'amour est au degré le plus élevé dans l'échelle des égoïsmes,
-mais il est égoïste encore) où le sentiment poétique se produit
-difficilement. L'admiration pour une pensée au contraire fait surgir à
-chaque pas la beauté parce qu'à chaque moment elle en éveille le
-désir. Les personnes médiocres croient généralement que se laisser
-guider ainsi par les livres qu'on admire, enlève à notre faculté de
-juger une partie de son indépendance. «Que peut vous importer ce que
-sent Ruskin: Sentez par vous-même». Une telle opinion repose sur une
-erreur psychologique dont feront justice tous ceux qui, ayant accepté
-ainsi une discipline spirituelle, sentent que leur puissance de
-comprendre et de sentir en est infiniment accrue, et leur sens critique
-jamais paralysé. Nous sommes simplement alors dans un état de grâce
-où toutes nos facultés, notre sens critique aussi bien que les autres,
-sont fortifiées. Aussi cette servitude volontaire est-elle le
-commencement de la liberté. Il n'y a pas de meilleure manière
-d'arriver à prendre conscience de ce qu'on sent soi-même que d'essayer
-de recréer en soi ce qu'a senti un maître. Dans cet effort profond,
-c'est notre pensée elle-même que nous mettons, avec la sienne, au
-jour. Nous sommes libres dans la vie, mais en ayant des buts: il y a
-longtemps qu'on a percé à jour le sophisme de la liberté
-d'indifférence. C'est à un sophisme tout aussi naïf qu'obéissent
-sans le savoir les écrivains qui font à tout moment le vide dans leur
-esprit, croyant le débarrasser de toute influence extérieure, pour
-être bien sûrs de rester personnels. En réalité les seuls cas où
-nous disposons vraiment de toute notre puissance d'esprit sont ceux où
-nous ne croyons pas faire œuvre d'indépendance, où nous ne <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>
-choisissons pas arbitrairement le but de notre effort. Le sujet du
-romancier, la vision du poète, la vérité du philosophe s'imposent à
-eux d'une façon presque nécessaire, extérieure pour ainsi dire à
-leur pensée. Et c'est en soumettant son esprit à rendre cette vision,
-à approcher de cette vérité que l'artiste devient vraiment lui-même.</p>
-
-<p>Mais en parlant de cette passion, un peu factice au début, si profonde
-ensuite que j'eus pour la pensée de Ruskin, je parle à l'aide de la
-mémoire et d'une mémoire qui ne se rappelle que les faits, «mais du
-passé profond ne peut rien ressaisir». C'est seulement quand certaines
-périodes de notre vie sont closes à jamais, quand, même dans les
-heures où la puissance et la liberté nous semblent données, il nous
-est défendu d'en rouvrir furtivement les portes, c'est quand nous
-sommes incapables de nous remettre même pour un instant dans l'état
-où nous fûmes pendant si longtemps, c'est alors seulement que nous
-nous refusons à ce que de telles choses soient entièrement abolies.
-Nous ne pouvons plus les chanter, pour avoir méconnu le sage
-avertissement de Gœthe, qu'il n'y a de poésie que des choses que l'on
-sent encore. Mais ne pouvant réveiller les flammes du passé, nous
-voulons du moins recueillir sa cendre. À défaut d'une résurrection
-dont nous n'avons plus le pouvoir, avec la mémoire glacée que nous
-avons gardée de ces choses&mdash;la mémoire des faits qui nous dit: «tu
-étais tel» sans nous permettre de le redevenir, qui nous affirme la
-réalité d'un paradis perdu au lieu de nous le rendre dans un
-souvenir,&mdash;nous voulons du moins le décrire et en constituer la
-science. C'est quand Ruskin est bien loin de nous que nous traduisons
-ses livres et <span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> tâchons de fixer dans une image ressemblante les traits
-de sa pensée. Aussi ne connaîtrez-vous pas les accents de notre foi ou
-de notre amour, et c'est notre piété seule que vous apercevrez çà et
-là, froide et furtive, occupée, comme la Vierge Thébaine, à
-restaurer un tombeau.</p>
-
-
-<p style="margin-left: 60%;">MARCEL PROUST. <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span></p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_1" id="Footnote_40_1"></a><a href="#FNanchor_40_1"><span class="label">[40]</span></a>Cette phrase de Ruskin s'applique, d'ailleurs, mieux à
-l'idolâtrie telle que je l'entends, si on la prend ainsi isolément,
-que là où elle est placée dans <i>Lectures on Art.</i> J'ai, du reste,
-donné plus loin, pages 330, 331 et 332, dans une note, le début du
-développement.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_1" id="Footnote_41_1"></a><a href="#FNanchor_41_1"><span class="label">[41]</span></a>Comment M. Barrès, élisant, dans un chapitre admirable de
-son dernier livre, un sénat idéal de Venise, a-t-il omis Ruskin?
-N'était-il pas plus digne d'y siéger que Léopold Robert ou Théophile
-Gautier et n'aurait-il pas été là bien à sa place, entre Byron et
-Barrès, entre Gœthe et Chateaubriand?</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_1" id="Footnote_42_1"></a><a href="#FNanchor_42_1"><span class="label">[42]</span></a><i>Stones of Venice</i>, I, IV, § LXXI. Dans tout le cours de ce
-volume les références aux <i>Stones of Venice</i> sont données avec les
-numéros (volumes, chapitres et paragraphes) de la Traveller's
-Édition.&mdash;Ce verset est tiré de l'<i>Ecclésiaste</i> (XII, 9).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_1" id="Footnote_43_1"></a><a href="#FNanchor_43_1"><span class="label">[43]</span></a>Chapitre III, § 27.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_1" id="Footnote_44_1"></a><a href="#FNanchor_44_1"><span class="label">[44]</span></a>Je n'ai pas le temps de m'expliquer aujourd'hui sur ce
-défaut, mais il me semble qu'à travers ma traduction, si terne qu'elle
-soit, le lecteur pourra percevoir comme à travers le verre grossier
-mais brusquement illuminé d'un aquarium, le rapt rapide mais visible
-que la phrase fait de la pensée, et la déperdition immédiate que la
-pensée en subit.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_1" id="Footnote_45_1"></a><a href="#FNanchor_45_1"><span class="label">[45]</span></a>Au cours de <i>la Bible d'Amiens</i>, le lecteur rencontrera
-souvent des formules analogues.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_46_1" id="Footnote_46_1"></a><a href="#FNanchor_46_1"><span class="label">[46]</span></a>Renan.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_47_1" id="Footnote_47_1"></a><a href="#FNanchor_47_1"><span class="label">[47]</span></a>Il me restait quelque inquiétude sur la parfaite justesse de
-cette idée, mais qui me fut bien vite ôtée par le seul mode de
-vérification qui existe pour nos idées, je veux dire la rencontre
-fortuite avec un grand esprit. Presque au moment, en effet, où je
-venais d'écrire ces lignes, paraissaient dans la <i>Revue des Deux
-Mondes</i>, les vers de la comtesse de Noailles que je donne ci-dessous. On
-verra que, sans le savoir, j'avais, pour parler comme M. Barrés à
-Combourg, «mis mes pas dans les pas du génie»:</p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">«Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes;</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">«La capucine avec ses abeilles autour;</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">«Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour;</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">«Car, après, l'on ne voit plus jamais rien du monde.</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">«Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi;</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">«On ne voit plus qu'un peu de flamme sur la route;</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">«On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">«Les pieds du triste amour qui court ou qui s'asseoit.»</span></p></div>
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span></p>
-<h2>«NOS PÈRES NOUS ONT DIT»</h2>
-
-<h3>ESQUISSES DE L'HISTOIRE DE LA CHRÉTIENTÉ<br />
-POUR LES GARÇONS ET LES FILLES<br />
-QUI ONT ÉTÉ TENUS SUR SES FONTS BAPTISMAUX</h3>
-
-<h5>PAR</h5>
-
-<h4>JOHN RUSKIN, LL. D., D. C. L.</h4>
-
-<h5>ÉTUDIANT HONORAIRE DE CHRIST CHURCH, À OXFORD<br />
-ET MEMBRE HONORAIRE DE «CORPUS CHRISTI COLLEGE», À OXFORD</h5>
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<h4><a id="LA_BIBLE_DAMIENS">LA BIBLE D'AMIENS</a></h4>
-
-
-
-
-<h4><a id="PREFACE">PRÉFACE</a></h4>
-
-
-<p>1. Le projet longtemps abandonné dont les pages suivantes sont comme un
-premier essai de réalisation a été repris à la requête d'une jeune
-gouvernante anglaise, qui me demandait d'écrire quelques études
-d'histoire dont ses élèves pussent recueillir quelque utilité, le
-fruit des documents historiques mis à leur disposition par les modernes
-systèmes d'éducation n'étant pour eux que peine et qu'ennui.</p>
-
-<p>Ce qu'on peut dire d'autre en faveur de ce livre, si jamais cela en
-devient un, il devra le dire lui-même: comme préface, je ne
-désire pas écrire plus que ceci, d'autant que quelques récents
-événements de l'histoire d'Angleterre&mdash;en ce moment présents
-à la mémoire&mdash;appellent&mdash;si bref soit-il&mdash;un commentaire
-immédiat.</p>
-
-<p>On me raconte que les Queen's Guards sont partis pour l'Irlande, en
-jouant <i>God Save the Queen.</i> Et étant à ma connaissance, comme je l'ai
-déclaré au cours de certaines lettres sur lesquelles on a, dans ces
-derniers temps, appelé plus qu'il n'aurait fallu l'attention publique,
-le plus ferme conservateur d'Angleterre<a name="FNanchor_48_1" id="FNanchor_48_1"></a><a href="#Footnote_48_1" class="fnanchor">[48]</a>, <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span> je suis disposé à
-discuter sérieusement la question de savoir si le service pour lequel
-on avait commandé les Queen's Guards cadre d'une manière quelconque
-avec ce qu'on peut appeler leur mission.</p>
-
-<p>Mes propres notions de Conservateur sur le rôle des Queen's Guards,
-c'est qu'ils doivent protéger le trône et la vie de la Reine si l'un
-ou l'autre était menacé par un ennemi domestique ou étranger, mais
-non qu'ils aient à se substituer à la force inefficace de sa police
-pour l'exécution de ses lois domiciliaires.</p>
-
-<p>2. Et encore moins, si les lois domiciliaires dont on les envoie assurer
-l'exécution en jouant <i>Dieu sauve la Reine</i> se trouvent par hasard
-être précisément contraires à la loi de ce Dieu Sauveur, et par
-conséquent telle que, en aucune durée de temps, aucune quantité de
-Reines ou d'hommes de la Reine que ce soit ne <i>pourraient</i> les
-exécuter. Ce qui est une question sur laquelle, depuis dix ans, je
-m'efforce d'appeler l'attention des Anglais&mdash;assez inutilement
-jusqu'ici; et je n'ajouterai rien à présent à tout ce que j'ai déjà
-dit à ce sujet. Mais il vient précisément de paraître un livre d'un
-officier anglais qui, s'il n'avait pas été autrement et plus
-activement occupé, non seulement aurait pu écrire tous mes livres sur
-le paysage et la peinture, mais encore est singulièrement d'accord avec
-moi (Dieu sait de quel petit nombre d'Anglais je puis en dire autant à
-à présent) sur les sujets qui regardent <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span> la sûreté de la Reine et
-l'honneur de la nation. De ce livre: <i>Au loin: Nouveaux récits de
-voyage</i>, différents passages seront donnés plus loin dans mes notes
-terminales. Aussi je me contenterai, comme fin à ma Préface, de citer
-les paroles mémorables que le colonel Butler lui-même cite, et qui
-furent prononcées au Parlement anglais par son dernier leader
-Conservateur, un officier anglais qui avait aussi servi avec honneur et
-succès<a name="FNanchor_49_1" id="FNanchor_49_1"></a><a href="#Footnote_49_1" class="fnanchor">[49]</a>.</p>
-
-<p>3. Le duc de Wellington dit: «Vos Seigneuries savent déjà que des
-contingents que notre gracieuse Souveraine m'a fait l'honneur de confier
-à mon commandement à différentes périodes de la guerre&mdash;guerre
-entreprise dans le but exprès de sauvegarder les florissantes
-institutions et l'indépendance du pays&mdash;la moitié au moins étaient
-catholiques romains. My Lords, quand j'appelle vos souvenirs sur ce
-fait, je suis sûr que tout autre éloge est inutile. Vos Seigneuries
-savent bien pendant quelle longue période et dans quelles circonstances
-difficiles ils maintinrent l'Empire flottant au-dessus du déluge qui
-engloutit les trônes et détruisit les institutions de tous les autres
-peuples,&mdash;comment ils gardèrent vivante l'unique étincelle de liberté
-qui n'ait pas été éteinte en Europe.</p>
-
-<p>«My Lords, c'est surtout aux catholiques irlandais que nous devons tous
-notre fière supériorité dans la carrière des armes, et que je suis
-personnellement redevable des lauriers dont il vous a plu couronner mon
-front. <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span> Nous devons reconnaître, My Lords, que sans le sang catholique
-et la valeur catholique, nous n'eussions jamais pu remporter la
-victoire, et que les talents militaires les plus élevés eussent été
-dépensés en vain.»</p>
-
-<p>Que ces nobles paroles de délicate justice soient pour mes jeunes
-lecteurs le premier exemple de ce que toute histoire devrait être. Il
-leur a été dit dans les Lois de Fiesole que tout grand art est
-louange<a name="FNanchor_50_1" id="FNanchor_50_1"></a><a href="#Footnote_50_1" class="fnanchor">[50]</a>. Il en est ainsi de toute Histoire fidèle, et de toute
-haute Philosophie. Car ces trois choses, Art, Histoire et Philosophie ne
-sont chacune qu'une partie de la Sagesse Céleste qui ne voit pas comme
-voit l'homme, mais avec une éternelle charité; et parce qu'elle ne se
-réjouit pas de l'Iniquité, à cause de cela elle se réjouit de la
-Vérité<a name="FNanchor_51_1" id="FNanchor_51_1"></a><a href="#Footnote_51_1" class="fnanchor">[51]</a>. <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span></p>
-
-<p>Car la vraie connaissance est des vertus seulement; celle des poisons et
-des vices, c'est Hécate qui l'enseigne, non Athéné. Et de toute
-sagesse, celle du politique principalement doit consister dans cette
-divine prudence; il n'est pas en effet toujours nécessaire aux hommes
-de connaître les vertus de leurs amis ou de leurs maîtres, puisque
-l'ami les manifestera, et le maître les appliquera. Mais malheur à la
-nation trop cruelle pour chérir la vertu de ses sujets et trop lâche
-pour reconnaître celle de ses ennemis! <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span></p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_48_1" id="Footnote_48_1"></a><a href="#FNanchor_48_1"><span class="label">[48]</span></a>Cf., dans <i>Arrows of the chase</i>, la réponse que fait Ruskin
-à des étudiants et que cite M. de la Sizeranne: «Si vous aviez jamais
-lu dix lignes de moi, en les comprenant, vous sauriez que je ne me
-soucie pas plus de M. Disraeli et de M. Gladstone que de deux vieilles
-cornemuses, mais que je hais tout libéralisme comme je hais
-Beelzébuth, et que je me tiens avec Carlyle, seul désormais en
-Angleterre, pour Dieu et la Reine!»&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_49_1" id="Footnote_49_1"></a><a href="#FNanchor_49_1"><span class="label">[49]</span></a>Cf., dans <i>Unto this last</i>, pour désigner le roi Salomon,
-«un marchand juif, ayant de gros intérêts dans le commerce avec la
-côte d'Or et passant pour avoir fait une des fortunes les plus
-considérables de son temps, réputé aussi pour sa grande sagesse
-pratique». (<i>Unto this last</i>, III, § 42.)&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_50_1" id="Footnote_50_1"></a><a href="#FNanchor_50_1"><span class="label">[50]</span></a>Laws of Fesole, I, 1-6. Cf. le commentaire et la consécration
-dernière de ces paroles à la fin des Modern Painters:</p>
-
-<p>«Toute la substance de ces paroles passionnées de ma jeunesse fut
-condensée plus tard en cet aphorisme donné vingt ans après dans mes
-conférences inaugurales d'Oxford: «Tout grand art est louange» et sur
-cet aphorisme, la maxime plus hardie fondée: «Bien loin que l'art soit
-immoral, rien n'est moral que l'art en sa plus haute puissance. La vie
-sans le travail est péché, le travail sans art brutalité» (j'oublie
-les mots, mais c'est leur sens); et maintenant, écrivant sous la paix
-sans nuages des neiges de Chamounix ce qui doit être vraiment les mots
-suprêmes de ce livre qu'inspira leur beauté et que guida leur force,
-je puis, d'un cœur encore plus heureux et plus calme qu'il n'a jamais
-été jusqu'ici, confirmer l'article essentiel de sa foi: c'est-à-dire
-que la connaissance de ce qui est beau conduit et est le premier pas
-vers la connaissance des choses qui sont dignes d'être aimées, et que
-les lois, la vie et la joie de la beauté dans l'univers matériel de
-Dieu sont des parties aussi éternelles et aussi sacrées de sa
-création, que dans le monde des âmes la vertu, et dans le monde des
-anges la louange» (Chamounix, dimanche 16 septembre 1888, <i>Modern
-Painters</i>: t. V, <i>Epilogue</i>, p. 390).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_51_1" id="Footnote_51_1"></a><a href="#FNanchor_51_1"><span class="label">[51]</span></a>Allusion à I Corinthiens, XIII, 6.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>CHAPITRE PREMIER</h4>
-
-
-<h4><a id="I.--AU_BORD_DES_COURANTS_DEAU_VIVE">AU BORD DES COURANTS D'EAU VIVE</a><a name="FNanchor_52_1" id="FNanchor_52_1"></a><a href="#Footnote_52_1" class="fnanchor">[52]</a></h4>
-
-
-<p>L'intelligent voyageur anglais, dans ce siècle fortuné pour lui, sait
-que, à mi-chemin entre Boulogne et Paris, il y a une station de chemin
-de fer importante<a name="FNanchor_53_1" id="FNanchor_53_1"></a><a href="#Footnote_53_1" class="fnanchor">[53]</a> <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> où son train, ralentissant son allure, le roule
-avec beaucoup plus que le nombre moyen des bruits et des chocs attendus
-à l'entrée de chaque grande gare française, afin de rappeler par des
-sursauts le voyageur somnolent ou distrait au sentiment de sa situation.
-Il se souvient aussi probablement que, à cette halte, au milieu de son
-voyage, il y a un buffet bien servi où il a le privilège de «dix
-minutes d'arrêt». Il n'est toutefois pas aussi clairement conscient
-que ces dix minutes d'arrêt lui sont accordées à moins de minutes de
-marche de la grande place d'une ville qui a été un jour la Venise de
-la France. En laissant de côté les îles des lagunes, la «Reine des
-Eaux» de la France était à peu près aussi large que Venise
-elle-même; et traversée non par de longs courants de marée montante
-et descendante<a name="FNanchor_54_1" id="FNanchor_54_1"></a><a href="#Footnote_54_1" class="fnanchor">[54]</a>, mais par onze beaux cours d'eau à truites (dont
-quatre ou cinq sont à peu près aussi larges, chacun, que notre Wandle <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>
-dans le Surrey ou que la Dove d'Isaac Walton)<a name="FNanchor_55_1" id="FNanchor_55_1"></a><a href="#Footnote_55_1" class="fnanchor">[55]</a>, qui se réunissant de
-nouveau après qu'ils ont tourbillonné à travers ses rues, sont
-bordés comme ils descendent (non guéables excepté quand les deux
-Édouards les traversèrent la veille de Crécy) vers les sables de
-Saint-Valéry, par des bois de tremble et des bouquets de peupliers<a name="FNanchor_56_1" id="FNanchor_56_1"></a><a href="#Footnote_56_1" class="fnanchor">[56]</a>
-dont la grâce et l'allégresse semblent jaillir de chaque magnifique
-avenue comme l'image de la vie de l'homme juste: «Erit tanquam lignum
-quod plantatum est secus decursus aquarum.»</p>
-
-<p>Mais la Venise de Picardie ne dut pas seulement son nom à la beauté de
-ses cours d'eau, mais au fardeau qu'ils portaient. Elle fut une
-ouvrière, comme la princesse Adriatique, en or et en verre, en pierre,
-en bois, en ivoire; elle était habile comme une Égyptienne dans le
-tissage des fines toiles de lin, et mariait les différentes couleurs
-dans ses ouvrages d'aiguille avec la délicatesse des filles de Juda. Et
-de ceux-là, les fruits de ses mains qui la célébraient dans ses
-propres portes, elle envoyait aussi une part aux nations étrangères et
-sa renommée se répandait dans tous les pays.</p>
-
-<p>«Un règlement de l'échevinage du 12 avril 1566 montre qu'on
-fabriquait à cette époque du velours de toutes couleurs pour meubles,
-des colombettes à grands et petits carreaux, des burailles croisées
-qu'on expédiait <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span> en Allemagne, en Espagne, en Turquie et en
-Barbarie<a name="FNanchor_57_1" id="FNanchor_57_1"></a><a href="#Footnote_57_1" class="fnanchor">[57]</a>!»</p>
-
-<p>Velours de toutes couleurs, colombettes irisées comme des perles (je me
-demande ce qu'elles pouvaient être?) et envoyées pour lutter contre
-les tapis bigarrés du Turc et briller sur les tours arabesques de
-Barbarie<a name="FNanchor_58_1" id="FNanchor_58_1"></a><a href="#Footnote_58_1" class="fnanchor">[58]</a>! N'est-ce pas là une période de l'ancienne vie
-provinciale picarde faite pour exciter l'intérêt d'un voyageur anglais
-intelligent?</p>
-
-<p>Pourquoi cette fontaine d'arc-en-ciel jaillissait-elle ici près de la
-Somme? Pourquoi une petite fille française pouvait-elle ainsi se dire
-la sœur de Venise et la servante de Carthage et de Tyr?</p>
-
-<p>Et si elle, pourquoi aucun autre de nos villages du nord, n'a-t-il pu
-faire de même? Le voyageur intelligent a-t-il sur son chemin de la
-porte de Calais à la gare d'Amiens distingué quoi que ce fût au bord
-de la mer ou dans l'intérieur des terres qui paraisse particulièrement
-favorable à un projet artistique ou à une entreprise commerciale? Il a
-vu lieue par lieue se dérouler des dunes sablonneuses. Nous aussi nous
-avons nos sables de la Severn, de la Lune, de Solway. Il a vu des
-plaines de tourbe utile et non sans parfum, un article <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span> dont ne sont pas
-privées non plus nos industries écossaises et irlandaises. Il a vu se
-dresser des falaises du plus pur calcaire, mais sur la rive opposée la
-perfide Albion ne luit pas moins blanche au-delà du bleu. Il a vu des
-eaux pures sourdre du rocher neigeux, mais les nôtres sont-elles moins
-brillantes à Croydon, à Guildford et à Winchester? Et cependant
-personne n'a jamais entendu parler de trésors envoyés des sables de
-Solway aux Africains; ni que les architectes de Romsay eurent pu donner
-des leçons de couleurs aux architectes de Grenade. Qu'y a-t-il donc
-dans l'air ou le sol de ce pays, dans la lumière de ses étoiles ou de
-son soleil qui ait pu mettre cette flamme dans les yeux de la petite
-Amiénoise en cape blanche au point de la rendre capable de rivaliser
-elle-même avec Pénélope<a name="FNanchor_59_1" id="FNanchor_59_1"></a><a href="#Footnote_59_1" class="fnanchor">[59]</a>.</p>
-
-<p>4. L'intelligent voyageur anglais n'a pas, bien entendu, de temps à
-perdre à aucune de ces questions. Mais, s'il a acheté son sandwich au
-jambon et s'il est prêt pour le: «En voiture, Messieurs!» peut-être
-pourra-t-il condescendre à écouter pour un instant un flâneur qui ne
-gaspille ni ne compte son temps et qui pourra lui indiquer ce qui vaut
-la peine d'être regardé <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span> tandis que le train s'éloigne lentement de la
-gare. Il verra d'abord, et sans aucun doute avec l'admiration
-respectueuse qu'un Anglais est obligé d'accorder à de tels spectacles,
-les hangars à charbons et les remises pour les wagons de la station
-elle-même, s'étendant dans leurs cendreuses et huileuses splendeurs
-pendant à peu près un quart de mille hors de la cité; et puis, juste
-au moment où le train reprend toute sa vitesse, sous une cheminée en
-forme de tour dont il ne peut guère voir que le sommet, mais par
-l'ombre épaisse de la fumée de laquelle il sera enveloppé, il <i>pourra
-voir</i>, s'il veut risquer sa tête intelligente hors de la portière et
-regarder en arrière, cinquante ou cinquante et une (je ne suis pas sûr
-de mon compte à une unité près) cheminées semblables, toutes fumant
-de même, toutes pourvues des mêmes ouvrages oblongs, de murs en brique
-brune avec d'innombrables embrasures de fenêtres noires et carrées.
-Mais, au milieu de ces cinquante choses élevées qui fument, il en
-verra une, un peu plus élevée que toutes, et plus délicate, qui ne
-fume pas<a name="FNanchor_60_1" id="FNanchor_60_1"></a><a href="#Footnote_60_1" class="fnanchor">[60]</a>; et au milieu de ces cinquante amas de murs nus enfermant
-des «travaux» et sans doute des travaux profitables et honorables pour
-la France et pour le monde, il verra un amas de murs non pas nus mais
-étrangement travaillés par les mains d'hommes insensés d'il y a bien
-longtemps dans le but d'enfermer ou de produire non pas un travail
-profitable en quoi que ce soit mais un: «Là est l'œuvre de Dieu; afin
-que vous croyiez en Celui qu'il a envoyé<a name="FNanchor_61_1" id="FNanchor_61_1"></a><a href="#Footnote_61_1" class="fnanchor">[61]</a>.»</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span></p>
-
-<p>5. Laissant maintenant l'intelligent voyageur aller remplir son vœu de
-pèlerinage à Paris&mdash;ou n'importe où un autre Dieu peut l'envoyer&mdash;je
-supposerai que un ou deux intelligents garçons d'Eton, ou une jeune
-Anglaise pensante, peuvent avoir le désir de venir tranquillement avec
-moi jusqu'à cet endroit d'où l'on domine la ville, et de réfléchir
-à ce que l'édifice inutilitaire,&mdash;dirons-nous aussi inutile?&mdash;et son
-minaret sans fumée peuvent peut-être signifier.</p>
-
-<p>Je l'ai appelé minaret, faute d'un meilleur mot anglais.
-Flèche&mdash;arrow&mdash;est son nom exact; s'évanouissant dans l'air vous ne
-savez à quel moment par sa simple finesse. Elle ne jette pas de flamme,
-elle ne produit pas de mouvement, elle ne fait pas de mal, la belle
-flèche<a name="FNanchor_62_1" id="FNanchor_62_1"></a><a href="#Footnote_62_1" class="fnanchor">[62]</a>; sans panache, sans poison et sans barbillons; sans but,
-dirons-nous aussi, lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés?
-Elle et l'édifice d'où elle s'élève, qu'ont-ils signifié un jour?
-Quelle signification gardent-ils encore en eux-mêmes pour vous ou pour
-les habitants d'alentour qui ne lèvent jamais les yeux sur eux, quand
-ils passent auprès?</p>
-
-<p>Si nous nous mettions d'abord à apprendre comment ils sont venus là.</p>
-
-<p>6. À la naissance du Christ, tout le flanc de colline et au bas la
-plaine brillante de cours d'eau avec les champs jaunes de blé qui la
-dominent, étaient habités par une race enseignée par les Druides, de
-pensées et de mœurs assez farouches, mais placée sous le gouvernement
-de Rome et s'accoutumant graduellement à entendre les noms et dans une
-certaine mesure à confesser <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> la puissance des Dieux romains. Pendant les
-trois cents ans qui suivirent la naissance du Christ, ils n'entendirent
-le nom d'aucun autre Dieu.</p>
-
-<p>Trois cents ans! et ni apôtres ni héritiers de leur apostolat ne sont
-encore allés à travers le monde prêcher l'Évangile à toutes les
-créatures. Ici, sur son sol tourbeux, le peuple farouche se fiant
-encore à Pomone pour les pommes, à Silvanus pour les glands, à
-Cérès pour le pain, à Proserpine pour le repos, n'avait d'autre
-espérance que celle de la bénédiction de la saison par les Dieux de
-la moisson et ne craignait aucune colère éternelle de la Reine de la
-mort<a name="FNanchor_63_1" id="FNanchor_63_1"></a><a href="#Footnote_63_1" class="fnanchor">[63]</a>.</p>
-
-<p>Mais, à la fin, trois cents années étant venues et passées, en l'an
-du Christ 301 vint en flanc de cette colline d'Amiens le sixième jour
-des ides d'octobre, le messager d'une nouvelle vie.</p>
-
-<p>7. Son nom, Firminius (je suppose) en latin, est Firmin en
-français&mdash;c'est celui-là qu'il faut nous rappeler ici en Picardie:
-Firmin, pas Firminius; de même que Denis, non Dyonisius; venant de
-l'étendue&mdash;personne ne nous dit de quelle partie de l'étendue. Mais
-reçu avec une accueillante surprise par les Amiénois païens qui le
-virent&mdash;quarante jours&mdash;un grand nombre de jours pouvons-nous
-lire&mdash;prêchant agréablement et enchaînant aux vœux du baptême même
-des gens de la bonne société; et cela dans des proportions telles,
-qu'à la fin il est traduit devant le gouverneur romain, par les
-prêtres de Jupiter et Mercure qui l'accusent de vouloir mettre le monde
-sens dessus dessous. Et le dernier <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span> des quarante jours&mdash;ou du nombre
-indéfini de jours signifié par quarante&mdash;il a la tête tranchée,
-comme il sied aux martyrs de l'avoir, et le rôle de son être mortel
-est terminé.</p>
-
-<p>La vieille, vieille histoire, dites-vous? Soit, vous la retiendrez
-d'autant plus aisément. Les Amiénois la retinrent avec tant de soin,
-que douze cents ans après, au XII<sup>e</sup> siècle, ils jugèrent bon de
-sculpter et de peindre les quatre tableaux en pierre, numéro 1, 2, 3 et
-4 de notre première photographie du chœur: scène I<sup>re</sup>, <i>Saint Firmin
-arrivant</i>; scène II<sup>e</sup>, <i>Saint Firmin prêchant</i>; scène III<sup>e</sup>, <i>Saint
-Firmin baptisant</i>; et scène IV<sup>e</sup>, <i>Saint Firmin décapité</i>, par un
-bourreau avec des jambes très rouges, et un chien qui l'accompagne du
-genre du chien dans <i>Faust</i>, duquel nous pourrons avoir à reparler tout
-à l'heure<a name="FNanchor_64_1" id="FNanchor_64_1"></a><a href="#Footnote_64_1" class="fnanchor">[64]</a>.</p>
-
-<p>8. Pour continuer en attendant l'histoire de saint Firmin, telle qu'elle
-est connue depuis ces temps reculés, son corps fut reçu et enterré
-par un sénateur romain, son disciple (une sorte de Joseph d'Arimathie,
-vis-à-vis de saint Firmin) dans le propre jardin du sénateur. Lequel
-aussi éleva un petit oratoire sur son tombeau.</p>
-
-<p>Le fils du sénateur romain construisit une église pour remplacer
-l'oratoire, dédiée à Notre-Dame des <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span> Martyrs, et en fit un siège
-épiscopal,&mdash;le premier de la nation française. Un endroit bien
-mémorable pour la nation française à coup sûr? Et méritant
-peut-être un petit souvenir ou monument commémoratif&mdash;croix,
-inscription ou quelque chose d'analogue? Ou donc supposez-vous que cette
-première cathédrale de la chrétienté française s'est élevée, et
-de quel monument a-t-elle été honorée? Elle s'élevait là où nous
-nous tenons en ce moment mon compagnon, qui que vous soyez, et le
-monument dont elle a été honorée est cette cheminée, dont le
-gonfalon de fumée nous couvre d'obscurité, le plus récent effort de
-l'art moderne à Amiens, la cheminée de Saint-Acheul.</p>
-
-<p>La première cathédrale, vous remarquerez, de la nation <i>française</i>;
-plus exactement le premier germe de cathédrale <i>pour</i> la nation
-française&mdash;qui n'est pas encore là; seul ce tombeau d'un martyr est
-ici, cette église de Notre-Dame des Martyrs, restant sur le flanc de la
-colline jusqu'à ce que le pouvoir des Romains disparaisse.</p>
-
-<p>La cité et l'autel tombent avec lui, foulés aux pieds par des tribus
-sauvages; le tombeau est oublié&mdash;quand, à la fin, les Francs du nord
-couvrant de leur dernier flot ces dunes de la Somme s'est arrêté ici
-et ici l'étendard franc est planté, et le royaume français fondé.</p>
-
-<p>9. Ici leur première capitale, ici les premiers pas<a name="FNanchor_65_1" id="FNanchor_65_1"></a><a href="#Footnote_65_1" class="fnanchor">[65]</a> des Francs en
-France! Réfléchissez à cela. Dans tout <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span> le sud il y a des Gaulois, des
-Burgondes, des Bretons, des nations de cœur plus triste, d'esprit plus
-morose. Passé leur frontière, leur limite extrême, voici enfin les
-Francs, source de toute Franchise pour notre Europe. Vous avez entendu
-le mot en Angleterre, avant ce jour, mais de mot anglais, il n'y en a
-pas pour signifier cela. L'honnêteté nous l'avons, et elle nous vient
-de nous-mêmes, mais la Franchise nous devons l'apprendre de ceux-ci;
-bien plus, toutes nos nations de l'ouest seront dans quelques siècles
-connues sous le nom de Franks. Franks du Paris qui doit exister, en un
-temps à venir, mais le Français de Paris est, en l'an de grâce 500,
-une langue aussi inconnue à Paris qu'à Stratford-att-ye-Bowe. Le
-Français d'Amiens est la forme royale et le parler de cour du langage
-chrétien, Paris étant encore dans la boue lutécienne pour devenir un
-jour un champ de toits peut-être, en temps voulu. Ici près de la Somme
-qui doucement brille, règnent Clovis et sa Clotilde.</p>
-
-<p>Et auprès du tombeau de saint Firmin parle maintenant un autre doux
-évangéliste et la première prière du roi franc au roi des rois, il
-la lui adresse seulement comme au «Dieu de Clotilde».</p>
-
-<p>10. Je suis obligé de faire appel à la patience du lecteur pour une
-date ou deux et pour quelques faits arides&mdash;deux&mdash;trois&mdash;ou plus.</p>
-
-<p>Clodion, le chef des premiers Francs qui passèrent définitivement le
-Rhin, fraya son chemin à travers les cohortes irrégulières de Rome,
-jusqu'à Amiens dont il s'empara en 445<a name="FNanchor_66_1" id="FNanchor_66_1"></a><a href="#Footnote_66_1" class="fnanchor">[66]</a>.</p>
-
-<p>Deux ans après, à sa mort, le trône à peine affermi <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>
-tombe&mdash;peut-être inévitablement&mdash;aux mains du tuteur de ses enfants,
-Mérovée dont la dynastie commence à la défaite d'Attila à Châlons.</p>
-
-<p>Il mourut en 457. Son fils Childéric s'adonnant à l'amour des femmes,
-et méprisé par les soldats francs, est exilé, les Francs aimant mieux
-vivre sous la loi de Rome que sous un chef à eux, s'il est indigne. Il
-reçoit asile à la cour du roi de Thuringe et y séjourne. Son
-principal officier à Amiens, à son départ, rompt un anneau en deux,
-et, lui en donnant la moitié, lui dit de revenir lorsqu'il en recevra
-l'autre moitié. Et, après un grand nombre de jours, la moitié de
-l'anneau rompu lui est renvoyée; il revient et les Francs l'acceptent
-pour roi.</p>
-
-<p>La reine de Thuringe le suit (je ne puis trouver si son mari mourut
-avant&mdash;et encore moins, s'il mourut, de quelle mort), et s'offre à lui
-comme épouse.</p>
-
-<p>«J'ai connu ton utilité, et que tu es très puissant, et je suis venue
-vivre avec toi. Si j'eusse connu au-delà de la mer quelqu'un de plus
-utile que toi j'aurais cherché à vivre avec <i>lui.</i>»</p>
-
-<p>Il la prit pour femme et leur fils est Clovis.</p>
-
-<p>11. Une histoire surprenante; jusqu'où est-elle littéralement vraie
-n'est pour nous d'aucun intérêt; le mythe et sa portée réelle nous
-découvrent la nature du royaume français et prophétisent sa future
-destinée. Valeur personnelle, beauté personnelle, fidélité aux rois,
-amour des femmes, dédain du mariage sans amour, notez que toutes ces
-choses y étaient tenues pour essentielles, et que dans leur corruption
-sera la fin du Franc comme dans leur force était sa gloire première.</p>
-
-<p>La valeur personnelle est estimée. L'<i>Utilitas</i>, clef de voûte de
-tout. La naissance rien, à moins qu'elle n'apporte avec elle la valeur;
-la loi de primogéniture <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span> inconnue; et la décence de la conduite
-apparemment aussi (mais rappelez-vous que nous sommes tous encore
-païens).</p>
-
-<p>12. Dégageons en tout cas nos dates et notre géographie du grand
-«nulle part» de la mémoire confuse, et groupons-les bien avant
-d'aller plus loin.</p>
-
-<p>457. Mérovée meurt. L'utile Childéric, en comptant son exil et son
-règne à Amiens, est roi en tout vingt-quatre ans, de 457 à 481, et
-pendant son règne Odoacre met fin à l'empire romain en Italie (476).</p>
-
-<p>481. Clovis n'a que quinze ans quand il succède à son père, comme roi
-des Francs à Amiens. À ce moment un débris de la puissance romaine
-persiste isolé dans la France centrale, pendant que quatre nations
-fortes et en partie sauvages forment une croix autour de ce centre
-mourant; les Francs au nord, les Bretons à l'ouest, les Burgondes à
-l'est, les Wisigoths, les plus puissants de tous et les plus affinés,
-de la Loire à la mer.</p>
-
-<p>Tracez vous-même d'abord une carte de France de la dimension qui vous
-conviendra comme dans la planche I<a name="FNanchor_67_1" id="FNanchor_67_1"></a><a href="#Footnote_67_1" class="fnanchor">[67]</a> (<i>fig.</i> 1), en indiquant
-seulement le court <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span> des cinq fleuves, Somme, Seine, Loire, Saône et
-Rhône; puis, sommairement, vous voyez qu'elle était divisée à cette
-époque comme cela est indiqué sur la figure 2: la partie
-fleur-de-lysée figurant les Francs, le signe<a name="FNanchor_68_1" id="FNanchor_68_1"></a><a href="#Footnote_68_1" class="fnanchor">[68]</a> les Bretons,<a name="FNanchor_69_1" id="FNanchor_69_1"></a><a href="#Footnote_69_1" class="fnanchor">[69]</a> les
-Burgondes,<a name="FNanchor_70_1" id="FNanchor_70_1"></a><a href="#Footnote_70_1" class="fnanchor">[70]</a> les Wisigoths. Je ne sais pas exactement jusqu'où
-ceux-ci entrés en Provence par le Rhône y pénétrèrent; mais je
-crois que le mieux est d'indiquer la Provence comme semée de roses.</p>
-
-<p>13. Maintenant sous Clovis les Francs livrèrent trois grandes
-batailles. La première contre les Romains, près de Soissons, qu'ils
-gagnent, et ils deviennent maîtres de la France jusqu'à la Loire.
-Copiez la carte rudimentaire (<i>fig.</i> 2) et mettez la fleur de lis sur
-tout le milieu, couvrant les Romains (<i>fig.</i> 3). Cette bataille fut
-gagnée par Clovis, je crois, avant qu'il n'épousât Clotilde. Il gagne
-par elle sa princesse; cependant, ne peut pas obtenir son joli vase pour
-lui en faire présent. Retenez bien cette histoire, ainsi que la
-bataille de Soissons, comme donnant le centre de la France aux Français
-et mettant fin ici pour toujours à la domination <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> romaine.
-Deuxièmement, après qu'il a épousé Clotilde, les farouches Germains
-venus du nord l'attaquent, lui, et il a à défendre sa vie et son
-trône à Tolbiac. Ceci est la bataille dans laquelle il invoque le Dieu
-de Clotilde et est délivré des Germains grâce à son appui. Sur quoi
-il est couronné à Reims par saint Rémi. Et maintenant dans la
-puissance nouvelle de son christianisme, de sa double victoire sur Rome
-et la Germanie, et son amour pour sa reine, et son ambition pour son
-peuple, il regarde souvent vers ce vaste royaume des Wisigoths situé
-entre la Loire et les montagnes neigeuses. Est-ce que le Christ et les
-Francs ne seront pas plus forts que de vilains Wisigoths, «qui sont
-encore en plus Ariens»? Tous les Francs partagent avec lui cette
-opinion. Alors il marche contre les Wisigoths, les rencontre eux et leur
-Alaric à Poitiers, achève leur Alaric et leur arianisme et emmène ses
-fidèles Francs vers le Pic du Midi.</p>
-
-<p>14. Et maintenant il vous faut dessiner de nouveau la carte de France et
-mettre la fleur de lis sur toute sa masse centrale, de Calais aux
-Pyrénées. Seules restent encore en dehors la Bretagne à l'ouest, la
-Burgondie à l'est et la rose blanche de Provence au-delà du Rhône. Et
-maintenant le pauvre petit Amiens est devenu une simple ville frontière
-comme notre Durham, et la Somme un cours d'eau frontière comme notre
-Tyne. La Loire et la Seine sont maintenant les deux grands fleuves
-français, et les hommes auront l'idée de bâtir des villes sur leur
-cours, tandis que les plaines, bien arrosées, donnant non de la tourbe,
-mais de riches pâturages, pourront se reposer sous la protection des
-châteaux mutins des rochers et des tours fortifiées des îles. Mais
-examinons d'un peu plus <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span> près ce que le changement des signes sur notre
-carte peut signifier: cinq fleurs de lis au lieu des barres
-horizontales.</p>
-
-<p>Ils ne signifient certainement pas que tous les Goths sont partis, et
-qu'il n'y a plus personne en France que les Francs? Les Francs n'ont pas
-massacré les hommes, femmes, et enfants Wisigoths, de la Loire à la
-Garonne. Bien plus, là où leur propre trône est encore assis près de
-la Somme, le peuple né sur la tourbe qu'ils ont trouvé là y vit
-encore, quoique assujetti. Francs, Goths, ou Romains peuvent flotter
-çà et là par troupes, envahisseurs ou fuyards; mais immuable à
-travers toutes les tourmentes de la guerre, le peuple rural dont ils
-pillent les cabanes, dont ils ravagent les fermes, et sur les arts
-duquel ils règnent, doit encore diligemment et silencieusement, et sans
-avoir le temps de se plaindre, labourer, semer, nourrir les troupeaux.</p>
-
-<p>Sinon, comment Francs ou Huns, Wisigoths ou Romains pourraient-ils vivre
-là un mois, ou combattre un jour?</p>
-
-<p>15. Quels que soient le nom ou les mœurs des maîtres, au fond, la
-population laborieuse reste forcément la même; et le chevrier des
-Pyrénées, le vigneron de la Garonne, la laitière de Picardie,
-quelques maîtres que vous leur donniez, demeureront toujours sur leur
-sol, fleurissants comme les arbres du champ, endurants comme les rochers
-du désert. Et ceux-ci, la trame et la substance première de la nation,
-sont divisés non par dynasties, mais par climats, et sont forts ici et
-impuissants là, de par des privilèges que la tyrannie d'aucun
-envahisseur ne peut abolir et des défauts que la prédication d'aucun
-ermite ne peut corriger. Aussi <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span> laissons maintenant, si vous le voulez,
-pour une minute ou deux, notre histoire et lisons les leçons de la
-terre immuable et du ciel.</p>
-
-<p>16. Dans l'ancien temps, quand on allait en poste de Calais à Paris, il
-y avait environ une demi-heure de trot sur terrain plat de la porte de
-Calais à la longue colline calcaire qu'il fallait gravir avant
-d'arriver au village de Marquise, où était le premier relai.</p>
-
-<p>Cette colline de chaux, est à vrai dire la façade de la France; le
-dernier morceau de plaine qui est au nord est, l'extrémité des
-Flandres; au sud, s'étend maintenant une région de chaux et de belle
-pierre calcaire à bâtir; si vous ouvrez bien les yeux, vous pouvez en
-voir une grande carrière à l'ouest du chemin de fer, à mi-chemin
-entre Calais et Boulogne, là où fut jadis une rocheuse petite vallée
-bénie, et qui s'ouvrait sur des pelouses veloutées; cette région
-calcaire, élevée mais jamais montagneuse, s'étend autour du bassin
-calcaire de Paris, vers Caen d'un côté et Nancy de l'autre et au sud
-jusqu'à Bourges et le Limousin. Ce pays de pierre à chaux avec son air
-frais et vif, labourable en tous les points de sa surface et tout en
-carrières sous les prairies bien arrosées, est le vrai pays des
-Français. Ici seulement leurs arts ont trouvé leur développement
-original. Plus loin, au sud, ce sont des Gascons ou Limousins, ou
-Auvergnats, ou autre chose d'analogue. À l'ouest, des Bretons, d'une
-pâleur de granit, à l'est des Burgondes pareils aux ours des Alpes,
-ici seulement sur la chaux et le marbre aux beaux grains entre, disons
-Amiens et Chartres d'un côté, Caen et Reims de l'autre, vous avez la
-vraie <i>France.</i></p>
-
-<p>17. De laquelle avant que nous poursuivions l'histoire <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> de sa vraie vie,
-je dois demander au lecteur d'examiner un peu avec moi, comment
-l'histoire, ou ce qu'on appelle ainsi, a été écrite la plupart du
-temps et en quels détails on la fait ordinairement consister.</p>
-
-<p>Supposons que l'histoire du roi Lear fût une histoire vraie; et qu'un
-historien moderne en donnât un résumé dans un manuel scolaire
-destiné à renfermer tous les faits essentiels de l'histoire
-d'Angleterre qui peuvent être utiles à la jeunesse anglaise au point
-de vue des concours. L'histoire serait racontée à peu près de cette
-manière:</p>
-
-<p>«Le règne du dernier roi de la soixante-dix-neuvième dynastie se
-termina par une série d'événements dont il est pénible de salir les
-pages de l'histoire. Le faible vieillard désirait partager son royaume
-en douaires pour ses trois filles; mais comme il leur proposait cet
-arrangement, voyant que la plus jeune l'accueillait avec froideur et
-réserve, il la chassa de sa cour et partagea son royaume entre les deux
-aînées.</p>
-
-<p>«La plus jeune trouva asile à la cour de France où, à la fin, le
-prince royal l'épousa. Mais les deux aînées étant arrivées au
-pouvoir suprême traitèrent leur père d'abord avec irrespect, et
-bientôt avec mépris. Se voyant à la fin refuser le soutien
-nécessaire à ses déclinantes années, le vieux roi, dans un transport
-de douleur, quitta son palais avec, raconte-t-on, son fou de cour comme
-seul serviteur, et, en proie à une sorte de folie, il erra demi-nu, par
-les tempêtes de l'hiver, dans les bois de la Bretagne.</p>
-
-<p>18. «À la nouvelle de ces événements, sa plus jeune fille rassembla
-en hâte une armée et envahit le territoire de ses sœurs ingrates,
-dans l'intention de rétablir son père sur son trône; mais,
-rencontrant une force <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> bien disciplinée sous le commandement de l'amant
-de sa sœur aînée, Edmond, fils bâtard du comte de Glocester, elle
-fut elle-même vaincue, jetée en prison et bientôt après étranglée
-par les ordres de sa sœur adultère. Le vieux roi mourut en recevant la
-nouvelle de sa mort; et ceux qui participèrent à ces crimes reçurent
-bientôt après leur récompense; car les deux méchantes reines se
-disputant l'amour du bâtard, celle qu'il regardait avec le moins de
-faveur empoisonna l'autre et après se tua. Edmond reçut ensuite la
-mort de la main de son frère, le fils légitime de Glocester, sous
-l'autorité duquel, ainsi que celle du comte de Kent, le royaume demeura
-pendant plusieurs années.»</p>
-
-<p>Imaginez cet exposé succinctement gracieux de ce que les historiens
-considèrent être les faits, orné de gravures sur bois aux dures
-oppositions de blanc et de noir qui représenteraient le moment où on
-arrache les yeux à Glocester, le délire de Lear, la strangulation de
-Cordelia et le suicide de Goneril, et vous avez le type de l'histoire
-populaire du XIX<sup>e</sup> siècle, qui, vous pouvez vous en apercevoir après un
-peu de réflexion, est une lecture aussi profitable aux jeunes personnes
-(en ce qui concerne la teinte générale et la pureté de leurs
-pensées) que le serait la statistique de New Gate, avec cette
-circonstance infiniment aggravante que, tandis que le tableau des crimes
-de la prison enseignerait à une jeunesse réfléchie les dangers d'une
-vie basse et des mauvaises fréquentations, le tableau des crimes royaux
-détruit son respect pour toute espèce de gouvernement et sa foi dans
-les décrets de la Providence elle-même.</p>
-
-<p>19. Des livres ayant de plus hautes prétentions, <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> écrits par des
-banquiers, des membres du Parlement ou des clergymens orthodoxes ne
-manquent pas non plus; ils montrent que le progrès de la civilisation
-consiste dans la victoire de l'usure sur le préjugé ecclésiastique ou
-dans l'extension des privilèges parlementaires à quelque bourg de
-Puddlecombe, ou dans l'extinction des ténébreuses superstitions de la
-Papauté en la glorieuse lumière de la Réforme. Finalement vous avez
-un résumé d'histoire philosophique qui vous prouve qu'il n'y a aucune
-apparence que jamais, en quoi que ce soit, la Providence ait gouverné
-les affaires humaines; que toutes les actions vertueuses ont des motifs
-égoïstes; et qu'un égoïsme scientifique avec des communications
-télégraphiques appropriées et une connaissance parfaite de toutes les
-espèces de bactéries, assureront d'une manière complète le futur
-bien-être des classes supérieures de la société et la résignation
-respectueuse des classes inférieures.</p>
-
-<p>En attendant, les deux influences laissées de côté, la Providence du
-ciel et la vertu des hommes ont gouverné et gouvernent le monde, et non
-de façon invisible: et elles sont les seules puissances au sujet de qui
-l'histoire ait jamais à nous apprendre quelque vérité profitable.
-Cachée sous toute douleur, il y a la force de la vertu; au-dessus de
-toutes les ruines, la charité réparatrice de Dieu. Ce sont-elles
-seules que nous avons à considérer; en elles seules nous pouvons
-comprendre le passé et prédire l'avenir, la destinée des siècles.</p>
-
-<p>20. Je reviens à l'histoire de Clovis, roi maintenant de toute la
-France centrale. Fixez l'année 500 dans vos esprits comme la date
-approximative de son baptême à Reims et du sermon que lui fait saint
-Rémi <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span> lui parlant des souffrances et de la passion du Christ jusqu'à ce
-que Clovis s'élance de son trône, saisissant sa lance et s'écriant:
-«Si j'avais été là avec mes braves Francs j'aurais vengé ses
-injures.»</p>
-
-<p>«Il y a peu de doute», poursuit l'historien cockney, que la conversion
-de Clovis fût affaire de politique autant que de foi. Mais l'historien
-cockney ferait mieux de limiter ses remarques sur les caractères et les
-croyances des hommes à ceux des curés qui sont récemment entrés dans
-les ordres dans son voisinage fashionable ou des évêques qui ont
-prêché, ces derniers temps, à la population de ses faubourgs
-manufacturiers. Les rois francs étaient pétris d'une autre argile.</p>
-
-<p>21. Le christianisme de Clovis ne produit, en effet, aucun fruit du
-genre de ceux qu'on remarque chez un moderne converti. Nous n'apprenons
-pas qu'il se soit repenti du moindre de ses péchés ni qu'il ait
-résolu de mener une vie en quoi que ce soit nouvelle. Il n'a pas été
-pénétré de la doctrine du péché à la bataille de Tolbiac; ni en
-invoquant le secours du Dieu de Clotilde, il n'a senti naître en lui ni
-manifesté l'intention la plus lointaine de changer son caractère ou
-d'abandonner ses projets. Ce qu'il était avant qu'il crût au Dieu de
-sa reine, il le resta, avec beaucoup plus de force seulement, dans sa
-confiance nouvelle en l'appui surnaturel de ce Dieu auparavant inconnu.
-Sa gratitude naturelle envers la Puissance Libératrice et l'orgueil
-d'en être protégé, ajoutèrent seulement de la violence à ses
-habitudes de soldat, et accrurent sa haine politique de toute la force
-de l'indignation religieuse. Les démons n'ont jamais tendu de piège
-plus dangereux à la fragilité humaine que la croyance que nos ennemis
-sont aussi les ennemis de Dieu; <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> et je conçois parfaitement que la
-conduite de Clovis ait pu être plus dénuée de scrupules précisément
-dans la mesure où sa foi était plus sincère.</p>
-
-<p>Si Clovis ou Clotilde avaient pleinement compris les préceptes de leur
-maître, l'histoire à venir de la France et de l'Europe aurait été
-autre qu'elle n'est. Ce qu'ils étaient capables de comprendre ou en
-tous cas ce qui leur fut enseigné, vous verrez qu'ils y obéirent, et
-qu'ils furent bénis en y obéissant. Mais leur histoire est compliquée
-de celle de plusieurs autres personnages relativement auxquels nous
-devons noter maintenant quelques détails trop oubliés.</p>
-
-<p>22. Si au pied de l'abside de la cathédrale d'Amiens, nous prenons la
-rue qui conduit exactement au sud, après avoir laissé la route du
-chemin de fer à gauche, elle nous amène au bas d'une côte qui monte
-graduellement&mdash;à peu près la longueur d'un demi-mille; c'est une
-promenade assez agréable et douce, qui se termine au niveau du terrain
-le plus élevé qu'il y ait près d'Amiens; d'où, regardant en
-arrière, nous voyons au-dessous de nous la cathédrale entière,
-excepté la flèche, le sommet que nous avons atteint étant de niveau
-avec le faîte de la cathédrale; et, au sud, la plaine de France.</p>
-
-<p>C'est à peu près à cet endroit, ou sur le chemin qui va de là à
-Saint-Acheul, que se trouvait l'ancienne porte romaine des Jumeaux où
-l'on voyait Romulus et Rémus nourris par la louve; et par laquelle
-sortit d'Amiens à cheval, un jour de dur hiver, cent soixante-dix ans
-avant que Clovis fût baptisé, un soldat romain enveloppé dans son
-manteau de cavalier<a name="FNanchor_71_1" id="FNanchor_71_1"></a><a href="#Footnote_71_1" class="fnanchor">[71]</a>, sur la <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> chaussée qui faisait partie de la
-grande route romaine de Lyon à Boulogne.</p>
-
-<p>23. Et cela vaut bien aussi que, quelque jour glacé d'automne ou
-d'hiver, quand le vent d'est est fort, vous restiez quelques moments à
-cette place à sentir son souffle, en vous rappelant ce qui s'est passé
-là, mémorable pour tous les hommes, et profitable, dans cet hiver de
-l'année 332, pendant que les gens mouraient de froid dans les rues
-d'Amiens; notamment ceci: que le cavalier romain, à peine sorti de la
-porte de la ville, rencontra un mendiant nu, tremblant de froid; et que,
-ne voyant pas d'autre moyen de l'abriter, il tira son épée, partagea
-son manteau en deux, et lui en donna une moitié.</p>
-
-<p>Pas un don ruineux, ni même d'une générosité enthousiaste: la coupe
-d'eau fraîche de Sidney exigeait plus d'abnégation; et je suis bien
-certain que plus d'un enfant chrétien de nos jours, lui-même bien
-réchauffé et habillé, rencontrant un homme nu et gelé, serait prêt
-à retirer son manteau de ses épaules et à le donner tout entier au
-nécessiteux si sa nourrice mieux avisée, ou sa maman, le lui
-laissaient faire. Mais le soldat romain n'était pas un chrétien et
-accomplissait sa charité sereine en toute simplicité, et pourtant avec
-prudence.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, cette même nuit il contempla dans un rêve le
-Seigneur Jésus, qui était devant lui, au milieu des anges, ayant sur
-ses épaules la moitié du manteau dont il avait fait don au mendiant.</p>
-
-<p>Et Jésus dit aux anges qui étaient autour de lui: <span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> «Savez-vous qui m'a
-ainsi velu? Mon serviteur Martin, quoique non baptisé encore, a fait
-cela.» Et Martin, après cette vision, s'empressa de recevoir le
-baptême, étant alors dans sa vingt-deuxième année<a name="FNanchor_72_1" id="FNanchor_72_1"></a><a href="#Footnote_72_1" class="fnanchor">[72]</a>. Que ces
-choses se soient jamais passées ainsi, ou jusqu'à quel point elles se
-sont passées ainsi, lecteur crédule ou incrédule, n'est ni votre
-affaire, ni la mienne. Mais de ces choses, ce qui est et sera
-éternellement <i>ainsi</i>&mdash;notamment la vérité infaillible de la leçon
-ici enseignée, et les conséquences actuelles de la vie de saint Martin
-sur l'esprit de la chrétienté&mdash;est, très absolument, l'affaire de
-tout être raisonnable dans un royaume chrétien quelconque.</p>
-
-<p>24. Vous devez d'abord comprendre avant tout que le caractère propre de
-saint Martin est une charité sereine et douce envers toutes les
-créatures. Il n'est pas un saint qui prêche&mdash;encore moins qui
-persécute, pas même un saint inquiet. De ses prières, nous entendons
-peu,&mdash;de ses vœux, rien. Ce qu'il fait toujours, c'est seulement la
-chose juste au moment juste; la rectitude et la bonté ne faisant qu'un
-dans son âme: un saint extrêmement exemplaire, à mon avis.</p>
-
-<p>Converti, baptisé, et conscient d'avoir vu le Christ, il ne tourmente
-pas ses officiers pour cela, ne cherche pas à faire de prosélytes dans
-sa cohorte. «C'est l'affaire du Christ, assurément!&mdash;S'il a besoin
-d'eux, il peut leur apparaître comme il m'est apparu» paraît être
-son sentiment dans les jours qui suivent son baptême. Il reste
-soixant-dix ans dans l'armée, toujours aussi calme. Au bout de ce
-temps, pensant qu'il pourrait <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span> être bien de prendre d'autres fonctions,
-il demande à l'empereur Julien d'accepter sa démission. Celui-ci,
-l'ayant accusé de pusillanimité, Martin lui offre de conduire sa
-cohorte au combat, sans armes et portant seulement le signe de la croix.
-Julien le prend au mot, le garde jusqu'à ce que l'époque du combat
-approche, mais la veille du jour où il compte le mettre ainsi à
-l'épreuve, l'ennemi envoie une ambassade avec des offres de soumission
-et de paix.</p>
-
-<p>25. On n'insiste pas souvent sur cette histoire; jusqu'où elle est
-littéralement vraie, remarquez-le de nouveau, ne nous importe pas le
-moins du monde; ici la leçon est donnée pour toujours de la manière
-dont un soldat chrétien devrait rencontrer ses ennemis. Leçon grâce
-à laquelle, si le Mr Greatheart<a name="FNanchor_73_1" id="FNanchor_73_1"></a><a href="#Footnote_73_1" class="fnanchor">[73]</a> de John Bunyan l'avait comprise,
-les portes célestes se seraient ouvertes de nos jours à plus d'un
-pèlerin qui n'a pas su se frayer un chemin jusqu'à elles avec l'épée
-de violence.</p>
-
-<p>Mais l'histoire est vraie en quelque façon pratiquement et
-effectivement; car, après un certain temps, sans aucun discours, ni
-anathème, ni agitation d'aucune sorte, nous trouvons le chevalier
-romain fait évêque de Tours et devenant une influence de bien sans
-mélange pour toute l'humanité, alors et dans la suite. Et de fait
-l'histoire de son manteau de chevalier se répète pour sa robe
-d'évêque, et il ne faut pas la rejeter parce qu'il est probable que
-c'est une invention car il est tout aussi probable que ce fut une
-action.</p>
-
-<p>26. Allant dans ses plus beaux habits dire les prières à l'église,
-avec un de ses diacres, il rencontra sur la <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> route un malheureux sans
-vêtements, et ordonna à son diacre de lui donner une cotte ou tunique
-quelconque.</p>
-
-<p>Le diacre objectant qu'il n'avait sous la main aucun habillement
-profane, saint Martin, avec sa sérénité accoutumée, enlève son
-étole épiscopale ou telle autre majestueuse et flottante parure que
-cela pouvait être, la jette sur les épaules nues du mendiant, et,
-continuant son chemin, va accomplir le service divin, incorrect, en
-gilet ou tel vêtement de dessous du moyen âge qui lui restait.</p>
-
-<p>Mais, comme il était debout devant l'autel, un globe de lumière parut
-au-dessus de sa tête, et quand il éleva ses bras nus avec l'Hostie on
-vit autour de lui les anges qui tenaient au-dessus de sa tête des
-chaînes d'or et des joyaux qui n'avaient rien de terrestre.</p>
-
-<p>27. Ce n'est pas croyable pour vous, ni dans la nature des choses, sage
-lecteur, et trop évidemment ce n'est qu'une glose que l'extravagance
-monastique donne du récit primitif.</p>
-
-<p>Soit. Toutefois cette création de l'extravagance monastique comprise
-par le cœur eût été le châtiment et le frein de toute forme de
-l'orgueil et de la sensualité de l'Église qui, de nos jours, a
-littéralement abaissé le service de Dieu et de ses pauvres au service
-du clergyman et de ses riches; et fait de ce qu'était jadis pour
-l'esprit découragé la parure de la louange, les paillettes des
-paillasses dans une mascarade ecclésiastique.</p>
-
-<p>28. Mais encore une légende, et nous en aurons assez pour voir les
-racines de l'influence étrange et universelle de ce saint sur la
-chrétienté.</p>
-
-<p>«Ce qui distingue particulièrement saint Martin fut la sérénité
-douce, sérieuse et inaltérable; personne ne l'avait jamais vu ni en
-colère, ni triste, ni gai, il n'y <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> avait rien dans son cœur que la
-piété envers Dieu et la pitié envers les hommes. Le diable qui était
-particulièrement jaloux de ses vertus détestait par-dessus tout son
-extrême charité, parce qu'elle était le plus nuisible à sa propre
-puissance et, un jour, il lui reprocha ironiquement de si vite
-accueillir favorablement les pécheurs et les repentis. Mais saint
-Martin lui répondit tristement: «Oh! malheureux que tu es! si <i>toi</i>
-aussi tu pouvais cesser de poursuivre et de séduire de misérables
-créatures, si, toi aussi, tu pouvais te repentir, tu obtiendrais de
-Jésus-Christ ta grâce et ton pardon<a name="FNanchor_74_1" id="FNanchor_74_1"></a><a href="#Footnote_74_1" class="fnanchor">[74]</a>.»</p>
-
-<p>29. Dans cette douceur était sa force; et l'on ne peut mieux en
-apprécier l'efficacité pratique qu'en comparant la portée de son
-œuvre à celle de l'œuvre de saint Firmin.</p>
-
-<p>L'impatient missionnaire tapage et crie comme un énergumène dans les
-rues d'Amiens, insulte, exhorte, persuade, baptise, met tout, comme nous
-l'avons dit, sens dessus dessous pendant quarante jours: après quoi il
-a la tête tranchée, et son nom n'est plus jamais prononcé <i>hors</i>
-d'Amiens.</p>
-
-<p>Saint Martin ne contrarie personne, ne dépense pas un souffle en une
-exhortation désagréable, comprend par la première leçon du Christ à
-lui-même que des gens non baptisés peuvent être aussi bons que des
-baptisés si leurs cœurs sont purs; il aide, pardonne, console
-(sociable jusqu'à partager la coupe de l'amitié) avec autant
-d'empressement le manant que le roi; il est le patron d'une honnête
-boisson<a name="FNanchor_75_1" id="FNanchor_75_1"></a><a href="#Footnote_75_1" class="fnanchor">[75]</a>, l'odeur de la <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span> farce de votre oie de la Saint-Martin est
-agréable à ses narines et sacrés sont pour lui les rayons de l'été
-qui s'en va. Et, de façon ou d'autre, près et loin, les idoles
-chancellent devant lui, les dieux païens s'évanouissent, son Christ
-devient le Christ de tous les hommes, son <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> nom est invoqué au pied
-d'innombrables nouveaux autels dans tous les pays, sur les hauteurs des
-collines romaines comme au fond des champs anglais. Saint Augustin
-baptisa les premiers Anglais qu'il convertit dans l'église de
-Saint-Martin à Cantorbéry; et à <span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> Londres la station de Charing Cross
-elle-même n'a pas entièrement effacé des esprits sa mémoire ou son
-nom.</p>
-
-<p>30. L'histoire de la Robe épiscopale est la dernière histoire relative
-à saint Martin dont je me risquerai à vous dire qu'il est plus sage de
-la tenir pour littéralement vraie que pour un simple mythe; bien
-qu'elle reste assurément un mythe de la valeur et de la beauté la plus
-grande; enfin j'ai encore à vous conter une histoire, cette fois-ci
-vraiment la dernière et où je reconnais que vous serez plus sage de
-voir une fable que l'exacte expression de la vérité, bien que quelque
-grain de vérité soit sans nul doute à sa base. Ce grain de vérité,
-de ceux qui, jetés sur un bon terrain, se multiplient au centuple en
-poussant, ce doit être quelque trait tangible et inoubliable de la
-façon dont saint Martin se comportait dans la haute société; quant au
-mythe, sa valeur et sa signification sont de tous les temps.</p>
-
-<p>Saint Martin donc, comme le veut le récit, était un jour à dîner à
-la première table du globe terrestre&mdash;à savoir, chez l'empereur et
-l'impératrice de Germanie! Vous n'avez pas besoin de chercher quel
-empereur, ou laquelle des femmes de l'empereur! L'empereur de Germanie
-est dans tous les anciens mythes l'expression du plus haut pouvoir
-sacré dans l'État, comme le pape est le plus haut pouvoir sacré dans
-l'Église. Saint Martin était donc à dîner, comme nous l'avons dit,
-avec naturellement l'empereur assis à côté de lui à gauche,
-l'impératrice à droite; tout se passait dans les règles. Saint Martin
-prenant grand plaisir au dîner, et se rendant agréable à la
-compagnie, pas le moins du monde une sorte de saint à la saint
-Jean-Baptiste. Vous savez aussi que dans les fêtes royales de ce temps,
-des gens d'un rang social très inférieur avaient accès <span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> dans la salle
-à manger: ils arrivaient derrière les chaises des invités, voyaient
-et entendaient ce qui se passait et, pendant ce temps-là, sans être
-importuns ils ramassaient les miettes et léchaient les plats.</p>
-
-<p>Quand le dîner fut un peu avancé, et que vint le moment de servir les
-vins, l'empereur remplit sa coupe, remplit celle de l'impératrice,
-remplit celle de saint Martin, choque affectueusement son verre contre
-celui de saint Martin. L'impératrice, également aimable et encore plus
-sincèrement croyante, regarde à travers la table, humblement, mais
-aussi royalement, s'attendant, naturellement, à ce que saint Martin
-approche de suite son verre du sien pour le toucher. Saint Martin
-regarde d'abord autour de lui d'un air de réflexion, s'aperçoit qu'il
-a à côté de sa chaise un pauvre mendiant déguenillé, ayant l'air
-altéré, qui a réussi à se faire remplir sa coupe d'une manière ou
-d'une autre, par un laquais charitable.</p>
-
-<p>Saint Martin tourne le dos à l'impératrice et trinque avec <i>lui!</i></p>
-
-<p>31. Pour laquelle charité&mdash;mythique si vous voulez, mais éternellement
-exemplaire&mdash;il reste, comme nous l'avons dit, le patron des buveurs bons
-chrétiens à cette heure.</p>
-
-<p>Comme les années passaient sur lui, il paraît avoir senti qu'il avait
-porté le poids de la crosse assez longtemps, que l'active Tours avait
-besoin maintenant d'un évêque plus actif, que pour lui-même il
-pourrait dorénavant prendre innocemment son plaisir et son repos là
-où la vigne poussait et l'alouette chantait. Pour palais épiscopal il
-prend une petite excavation dans les rochers calcaires du bassin
-supérieur du fleuve, organise toutes choses pour le lit et la table, à
-peu de <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> frais. Nuit par nuit, pour lui le ruisseau murmure, jour par
-jour, les feuilles de la vigne lui donnent leur ombre; et le soleil, son
-héraut, trouant l'horizon chaque jour rapproché, descend pour lui dans
-l'eau qu'il empourpre&mdash;là, où maintenant, la paysanne trotte vers la
-maison entre ses paniers, où la scie est arrêtée dans le bois à demi
-fendu, et où le clocher du village s'élève gris contre la lumière la
-plus éloignée dans le <i>Bord de la Loire</i> de Turner<a name="FNanchor_76_1" id="FNanchor_76_1"></a><a href="#Footnote_76_1" class="fnanchor">[76]</a>.</p>
-
-<p>32. Toutes choses que je ne vous ai pas racontées, à présent, bien
-qu'elles ne soient pas par elles-mêmes sans profit, sans avoir pour
-cela une raison spéciale, qui était de vous rendre capables de
-comprendre la signification d'un fait qui marqua le début de la marche
-de Clovis dans le sud contre les Wisigoths.</p>
-
-<p>Ayant passé la Loire à Tours, il traversa les domaines de l'abbaye de
-Saint-Martin qu'il déclara inviolables, et refusa à ses soldats
-l'autorisation de toucher à rien, excepté à l'eau et à l'herbe pour
-leurs chevaux. Ses ordres furent si sévères et si inflexible la
-rigueur avec laquelle il exigea qu'ils fussent obéis, qu'un soldat
-franc ayant pris sans le consentement du propriétaire du foin qui
-appartenait à un pauvre homme, et disant en plaisantant «que ce
-n'était que de l'herbe», il fit mettre l'agresseur à mort, s'écriant
-qu'«on ne pouvait attendre la victoire, si l'on offensait saint
-Martin».</p>
-
-<p>33. Maintenant remarquez-le bien, ce passage de la Loire à Tours
-contient en puissance l'accomplissement des propres destinées du
-royaume de France et la devise de son pouvoir reconnu et sûrement
-établi est: «Honneur aux pauvres!» Même un peu d'herbe ne <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> doit pas
-être volé à un pauvre homme sous peine de mort. Ainsi le veut le
-chevalier chrétien des armées romaines; placé maintenant sur un
-trône élevé auprès de Dieu. Ainsi le veut le premier roi chrétien
-des Francs au loin victorieux; baptisé par Dieu, ici, dans le Jourdain
-de sa terre promise, alors qu'il le traverse pour en prendre possession.</p>
-
-<p>Pour combien de temps?</p>
-
-<p>Jusqu'à ce que cette même devise soit lue à rebours par un trône
-dégénéré; jusqu'à ce que, la nouvelle étant apportée que les
-pauvres du peuple de France n'avaient pas de pain à manger, il leur
-fût répondu: «Qu'ils pouvaient manger de l'herbe<a name="FNanchor_77_1" id="FNanchor_77_1"></a><a href="#Footnote_77_1" class="fnanchor">[77]</a>.» Sur quoi,
-près du faubourg Saint-Martin et de la porte Saint-Martin, furent
-données par le chevalier des Pauvres contre le Roi, des ordres qui
-terminèrent son festin.</p>
-
-<p>Et souvenez-vous de tous ces exemples, de l'influence sur les âmes
-françaises présentes et à venir, de saint Martin de Tours. <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span></p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_52_1" id="Footnote_52_1"></a><a href="#FNanchor_52_1"><span class="label">[52]</span></a>L'éminent érudit, M. Charles Newton Scott, veut bien
-m'écrire qu'il voit dans ce titre <i>By the rivers of waters</i> une
-citation du <i>Cantique des Cantiques</i>, V. 2 «(Tes yeux sont comme des
-colombes) au bord des eaux vives.»&mdash;(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_53_1" id="Footnote_53_1"></a><a href="#FNanchor_53_1"><span class="label">[53]</span></a>Cf. avec <i>Præterita</i>:</p>
-
-<p>«Vers le moment de l'après-midi où le moderne voyageur fashionable,
-parti par le train du matin de Charing Cross pour Paris, Nice et
-Monte-Carlo, s'est un peu remis des nausées de sa traversée, et de
-l'irritation d'avoir eu à se battre pour trouver des places à
-Boulogne, et commence à regarder à sa montre pour voir à quelle
-distance il est du buffet d'Amiens, il est exposé au désappointement
-et à l'ennui d'un arrêt inutile du train aune gare sans importance où
-il lit le nom: «Abbeville».</p>
-
-<p>Au moment où le train se remet en marche, il pourra voir, s'il se
-soucie de lever pour un instant les yeux de son journal, deux tours
-carrées que dominent les peupliers et les osiers du sol marécageux
-qu'il traverse. Il est probable que ce coup d'œil est tout ce qu'il
-souhaitera jamais leur accorder d'attention; et je ne sais guère
-jusqu'à quel point je pourrai arriver à faire comprendre au lecteur,
-même le plus sympathique, l'influence qu'elles ont eue sur ma propre
-vie.</p>
-
-<p>Je dois ici, d'avance, dire au lecteur qu'il y a eu, en somme, trois
-centres de la pensée de ma vie: Rouen, Genève et Pise.</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
-
-<p>C'est en 1835 que je vis pour la première fois Rouen et Venise&mdash;Pise
-seulement en 1840&mdash;et je ne pus comprendre la puissance complète
-d'aucun de ces trois grands spectacles que beaucoup plus tard. Mais,
-pour Abbeville, qui est comme là préface et l'interprétation de
-Rouen, j'étais déjà alors en état de la comprendre et je sentis
-qu'il y avait là, pour moi accès immédiat dans un travail sain et
-dans la joie.</p>
-
-<p>... Mes bonheurs les plus intenses, je les ai connus dans les montagnes.
-Mais comme plaisir joyeux et sans mélange, arriver en vue d'Abbeville
-par une belle après-midi d'été, sauter à terre dans la cour de
-l'hôtel de l'Europe et descendre la rue en courant pour voir
-Saint-Wulfran avant que le soleil ait quitté les tours, sont des choses
-pour lesquelles il faut chérir le passé jusqu'à la fin. De Rouen et
-de sa cathédrale ce que j'ai à dire trouvera place, si les jours me
-sont donnés, dans <i>Nos Pères nous ont dit.</i>» (<i>Præterita</i>, I, IX, §
-177, 180, 181.)&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_54_1" id="Footnote_54_1"></a><a href="#FNanchor_54_1"><span class="label">[54]</span></a>Cf. <i>Præterita</i>, l'impression des lents courants de marée
-montante et descendante le long des marches de l'hôtel Danielli.&mdash;(Note
-du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_55_1" id="Footnote_55_1"></a><a href="#FNanchor_55_1"><span class="label">[55]</span></a>Isaac Walton, célèbre pêcheur de la Dove, né en 1593 à
-Strafford, mort en 1683, qui a écrit notamment <i>le Parfait pêcheur à
-la ligne</i> (Londres, 1653).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_56_1" id="Footnote_56_1"></a><a href="#FNanchor_56_1"><span class="label">[56]</span></a>Déjà, dans <i>Modern Painters</i>, il est question «de la
-simplicité sereine et de la grâce des peupliers d'Amiens» (<i>Modern
-Painters</i>, IV, V, 20). Le IV<sup>e</sup> volume des <i>Modern Painters</i> est de
-1855.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_57_1" id="Footnote_57_1"></a><a href="#FNanchor_57_1"><span class="label">[57]</span></a>M. H. Dusevel, <i>Histoire de la ville d'Amiens.</i> Amiens, Caron
-et Lambert, 1848, p. 305.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_58_1" id="Footnote_58_1"></a><a href="#FNanchor_58_1"><span class="label">[58]</span></a>Carpaccio, lorsque, représentant une fête dans une ville, il
-veut donner une impression de grande splendeur, a recours aux draperies
-déployées aux fenêtres.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p>
-
-<p>Dans aucune des deux grandes études que Ruskin a consacrées à
-Carpaccio (<i>Guide de l'Académie des Beaux Arts à Venise</i> et dans <i>le
-Repos de Saint-Marc, l'Autel des Esclaves</i>), je n'ai trouvé cette
-remarque. Ceci vient à l'appui de ce que je dis dans l'introduction, p.
-60 et 61 de ce volume. Je n'ai pas souvenir qu'il en soit question non
-plus dans les pages de <i>Fors Clavigera</i> consacrées à Carpaccio (<i>Fors
-Clavigera</i>, lettre 71.)&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_59_1" id="Footnote_59_1"></a><a href="#FNanchor_59_1"><span class="label">[59]</span></a>Le nom de Pénélope, évoqué ici à propos d'une petite
-Picarde, l'est dans <i>The Story of Arachné</i> à propos d'une ouvrière
-normande. «Arachné était une jeune fille lydienne d'une pauvre
-famille. Et comme devraient faire toutes les jeunes filles, elle avait
-appris à filer et à tisser, et non pas seulement à tisser et à
-tricoter de bons vêtements solides mais à les couvrir d'images, comme
-vous le savez, on dit que Pénélope en a tissées, ou comme celles que
-la reine de notre propre Guillaume le Conquérant broda. Desquelles il
-ne subsiste plus que celles de Bayeux en Normandie, connues du monde
-entier sous le nom de <i>la Tapisserie de Bayeux.</i>» (<i>Verona and other
-lectures</i>, II, <i>The Story of Arachné</i>, § 18.)&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_60_1" id="Footnote_60_1"></a><a href="#FNanchor_60_1"><span class="label">[60]</span></a>«Vos cheminées d'usines, combien plus hautes et plus aimées
-que les flèches des cathédrales» (<i>Crown of wild olive</i>, XI<sup>e</sup>
-Conference).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_61_1" id="Footnote_61_1"></a><a href="#FNanchor_61_1"><span class="label">[61]</span></a>Saint Jean, VI, 29.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_62_1" id="Footnote_62_1"></a><a href="#FNanchor_62_1"><span class="label">[62]</span></a>Cf. la description de la tour de l'église de Calais (<i>Modern
-Painters</i>, V, I, § 2 et 3.)&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_63_1" id="Footnote_63_1"></a><a href="#FNanchor_63_1"><span class="label">[63]</span></a>Cf., dans <i>Queen of the Air</i> (I, 11), Proserpine appelée la
-Reine du Destin.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_64_1" id="Footnote_64_1"></a><a href="#FNanchor_64_1"><span class="label">[64]</span></a>En réalité, Ruskin ne parlera plus de cette clôture
-extérieure du chœur, sauf, sous forme de simple allusion, au IV<sup>e</sup>
-chapitre. Mais vous pourrez en lire une superbe description aux pages
-400 et 401 de <i>la Cathédrale</i> de M. Huysmans. Nous n'avons pas
-malheureusement la place de la reproduire ici. M. Huysmans qui a voué
-une dévotion toute particulière à Notre-Dame de Chartres reconnaît
-pourtant que la clôture du chœur est beaucoup plus belle à Amiens
-qu'à Chartres.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_65_1" id="Footnote_65_1"></a><a href="#FNanchor_65_1"><span class="label">[65]</span></a>Les premiers pas fixés et établis; des tribus errantes du
-nom de Francs avaient tour à tour balayé le pays puis reculé. Mais
-<i>cette</i> invasion des Francs, dits Francs Saliens, ne se retirera
-plus.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_66_1" id="Footnote_66_1"></a><a href="#FNanchor_66_1"><span class="label">[66]</span></a>Voir la note à la fin du chapitre ainsi que la pape 118 pour
-les allusions à la bataille de Soissons.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_67_1" id="Footnote_67_1"></a><a href="#FNanchor_67_1"><span class="label">[67]</span></a>Les quatre premières figures de cette illustration sont
-expliquées dans le texte. La cinquième représente les relations de la
-Normandie, du Maine, de l'Anjou et de l'Aquitaine. Voyez Viollet-le-Duc,
-<i>Dict. Arch.</i>, vol. I, p. 136.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p>
-
-<p>Voici l'aspect que présentent les quatre premières cartes de France,
-que nous n'avons pas reproduites ici. La première est simplement une
-carte physique de la France. Dans la seconde, il y a au nord, jusqu'à
-la Somme, deux petites rangées de fleurs de lis, c'est-à-dire des
-Francs. De la Somme à la Loire, un espace laissé en blanc figure, je
-crois, la domination romaine. La Bretagne est couverte de hachures
-diagonales descendant de gauche à droite, qui signifient les Bretons;
-la Burgondie, de hachures diagonales descendant de droite à gauche, qui
-signifient les Burgondes; le midi de la France, de la Loire aux
-Pyrénées, de hachures horizontales qui indiquent les Wisigoths. Dans
-les cartes 3 et 4, la Bretagne et la Burgondie resteront couvertes
-respectivement de Bretons et de Burgondes. Mais ce sont les seules
-parties de la France qui ne changeront pas. En effet, dans la carte 3
-qui expose les résultats de la bataille de Soissons, l'espace, blanc
-tout à l'heure, qui est compris entre la Seine et la Loire, est
-maintenant couvert de fleurs de lis (de Francs). Et dans la carte 4,
-carte de la France après la bataille de Poitiers, les fleurs de lis ont
-partout remplacé les hachures horizontales (les Wisigoths) de la Loire
-aux Pyrénées, sauf dans la partie comprise entre la Garonne et la
-mer.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_68_1" id="Footnote_68_1"></a><a href="#FNanchor_68_1"><span class="label">[68]</span></a>Hachures diagonales descendant de gauche à droite.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_69_1" id="Footnote_69_1"></a><a href="#FNanchor_69_1"><span class="label">[69]</span></a>Hachures diagonales descendant de droite à gauche.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_70_1" id="Footnote_70_1"></a><a href="#FNanchor_70_1"><span class="label">[70]</span></a>Hachures horizontales.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_71_1" id="Footnote_71_1"></a><a href="#FNanchor_71_1"><span class="label">[71]</span></a>Plus exactement son manteau de chevalier, selon toute
-probabilité la trabea à raies rouges et blanches, le vêtement même
-des rois de Rome et principalement de Romulus.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_72_1" id="Footnote_72_1"></a><a href="#FNanchor_72_1"><span class="label">[72]</span></a>MM. Jameson, <i>Art légendaire</i>, vol. II, p. 721.&mdash;(Note de
-l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_73_1" id="Footnote_73_1"></a><a href="#FNanchor_73_1"><span class="label">[73]</span></a>Personnage du <i>Pilgrim's Progress</i> de John Bunyan.&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_74_1" id="Footnote_74_1"></a><a href="#FNanchor_74_1"><span class="label">[74]</span></a>MM. Jameson, vol. II, p. 722.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_75_1" id="Footnote_75_1"></a><a href="#FNanchor_75_1"><span class="label">[75]</span></a>Ce n'est pas seulement Ruskin, il me semble, qui aime à se
-représenter un saint sous ces traits. Les meilleurs d'entre les
-clergymens de George Eliot et d'entre les prophètes de Carlyle ne sont
-pas davantage des «saints qui prêchent», ni «des sortes de saints à
-la saint Jean-Baptiste». Ils «ne dépensent pas non plus un souffle en
-une exhortation désagréable». Ils sont aussi aimables «pour le
-manant que pour le roi», aiment eux aussi « une honnête boisson».</p>
-
-<p>D'abord, dans Carlyle, voyez Knox: «Ce que j'aime beaucoup en ce Knox,
-c'est qu'il avait une veine de drôlerie en lui. C'était un homme de
-cœur, honnête, fraternel, frère du grand, frère aussi du petit,
-sincère dans sa sympathie pour les deux; il avait sa pipe de Bordeaux
-dans sa maison d'Édimbourg, c'était un homme joyeux et sociable. Ils
-errent grandement, ceux qui pensent que ce Knox était un fanatique
-sombre, spasmodique, criard. Pas du tout: c'était un des plus solides
-d'entre les hommes. Pratique, prudent, patient, etc.» De même Burns:
-«était habituellement gai de paroles, un compagnon d'infini
-enjouement, rire, sens et cœur. Ce n'est pas un homme lugubre; il a les
-plus gracieuses expressions de courtoisie, les plus bruyants flots de
-gaieté, etc.» C'est encore Mahomet: «Mahomet sincère, sérieux,
-cependant aimable, cordial, sociable, enjoué même, un bon rire en lui
-avec tout cela.» Et de même Carlyle aime à parler du rire de Luther.
-(Carlyle, <i>les Héros</i>, traduction Izoulet, pages 237, 298, 299, 83,
-etc.)</p>
-
-<p>Et dans Georges Eliot, voyez M. Irwine dans <i>Adam Bede</i> M. Gilfil dans
-les <i>Scènes de la vie du Clergé</i>, M. Farebrother dans <i>Middlemarch</i>,
-etc.</p>
-
-<p>«Je suis obligé de reconnaître que M. Gilfil ne demanda pas à M<sup>me</sup>
-Fripp pourquoi elle n'avait pas été à l'église et ne fit pas le
-moindre effort pour son édification spirituelle. Mais le jour suivant
-il lui envoya un gros morceau de lard, etc. Vous pouvez conclure de cela
-que ce vicaire ne brillait pas dans les fonctions spirituelles de sa
-place et, à la vérité, ce que je puis dire de mieux sur son compte,
-c'est qu'il s'appliquait à remplir ses fonctions avec célérité et
-laconisme.» Il oubliait d'enlever ses éperons avant de monter en
-chaire et ne faisait pour ainsi dire pas de sermons. Pourtant jamais
-vicaire ne fut aussi aimé de ses ouailles et n'eut sur elles une
-meilleure influence. «Les fermiers aimaient tout particulièrement la
-société de M. Gilfil, car non seulement il pouvait fumer sa pipe et
-assaisonner les détails des affaires paroissiales de force
-plaisanteries, etc. Aller à cheval était la principale distraction du
-vieux monsieur maintenant que les jours de chasse étaient passés pour
-lui. Ce n'était pas aux seuls fermiers de Shepperton que la société
-de M. Gilfil était agréable, il était l'hôte bienvenu des meilleures
-maisons de ce côté du pays. Si vous l'aviez vu conduire Lady Sitwell
-à la salle à manger (comme tout à l'heure saint Martin l'impératrice
-de Germanie) et que vous l'eussiez entendu lui parler avec sa galanterie
-fine et gracieuse, etc.». «Mais le plus souvent il restait à fumer sa
-pipe en buvant de l'eau et du gin. Ici, je me trouve amené à vous
-parler d'une autre faiblesse du vicaire, etc.» (<i>le Roman de M.
-Gilfil</i>, traduction d'Albert-Durade, pages 116, 117, 121, 124, 125, 126).
-«Quant au ministre, M. Gilfil, vieux monsieur qui fumait de très
-longues pipes et prêchait des sermons très courts.» (<i>Tribulations du
-Rév. Amos Barton</i>, même trad., p. 4.) «M. Irwine n'avait
-effectivement ni tendances élevées, ni enthousiasme religieux et
-regardait comme une vraie perte de temps de parler doctrine et réveil
-chrétien au vieux père Taft ou à Cranage, le forgeron. Il n'était ni
-laborieux, ni oublieux de lui-même, ni très abondant en aumônes et sa
-croyance même était assez large. Ses goûts intellectuels étaient
-plutôt païens, etc. Mais il avait cette charité chrétienne qui a
-souvent manqué à d'illustres vertus. Il était indulgent pour les
-fautes du prochain et peu enclin à supposer le mal, etc. Si vous
-l'aviez rencontré monté sur sa jument grise, ses chiens courant à ses
-côtés, avec un sourire de bonne humeur, etc. L'influence de M. Irwine
-dans sa paroisse fut plus utile que celle de M. Ryde qui insistait
-fortement sur les doctrines de la Réformation, condamnait sévèrement
-les convoitises de la chair, etc., qui était très savant. M. Irwine
-était aussi différent de cela que possible, mais il était si
-pénétrant; il comprenait ce qu'on voulait dire à la minute, il se
-conduisait en gentilhomme avec les fermiers, etc. Il n'était pas un
-fameux prédicateur, mais ne disait rien qui ne fût propre à vous
-rendre plus sage si vous vous en souveniez.» (<i>Adam Bede</i>, même trad.,
-pages 84, 85, 226, 227, 228, 230).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_76_1" id="Footnote_76_1"></a><a href="#FNanchor_76_1"><span class="label">[76]</span></a><i>Modern Painters</i>, planche LXXIII.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_77_1" id="Footnote_77_1"></a><a href="#FNanchor_77_1"><span class="label">[77]</span></a>Parole faussement attribuée à Foulon, commissaire des
-guerres, et pour laquelle il fut égorgé (juillet 1789).&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="NOTES_DU_CHAPITRE_I">NOTES DU CHAPITRE I</a></h4>
-
-
-<p>34. Le lecteur voudra bien remarquer que des notes immédiatement
-nécessaires à l'intelligence du texte sont données, avec un numéro
-d'ordre, au bas même de la page; tandis que les références aux
-écrivains qui font autorité dans la matière en discussion, ou aux
-textes qu'on peut citer à l'appui, sont indiquées par une lettre et
-rejetées à la fin de chaque chapitre. Un bon côté de cette
-méthode<a name="FNanchor_78_1" id="FNanchor_78_1"></a><a href="#Footnote_78_1" class="fnanchor">[78]</a> sera que, après la mise en ordre des notes numérotées,
-je pourrai, si je vois, en relisant l'épreuve, la nécessité d'une
-plus ample explication, insérer une lettre renvoyant à une note
-<i>finale</i> sans possibilité de confusion typographique. Les notes finales
-auront aussi cette utilité de résumer les chapitres et de faire
-ressortir ce qui est le plus important à se rappeler. Ainsi il est pour
-le moment sans importance de se rappeler que la première prise d'Amiens
-fut en 445, parce que ce n'est pas de là que date la fondation de la
-dynastie mérovingienne; ou que Mérovée s'empara du trône en 447 et
-mourut dix ans plus tard, La vraie date à se rappeler est 481 qui est
-celle de l'avènement au trône de Clovis à l'âge de quinze ans; <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span> et
-les trois batailles du règne de Clovis à retenir sont Soissons,
-Tolbiac et Poitiers&mdash;en se souvenant aussi que celle-ci fut la première
-des trois grandes batailles de Poitiers;&mdash;comment ce pays de Poitiers
-arriva-t-il à avoir une telle importance comme champ de bataille, nous
-le découvrirons après si nous le pouvons. De la reine Clotilde et de
-sa fuite de Bourgogne pour retrouver son amant Frank, nous apprendrons
-davantage dans le chapitre suivant; l'histoire du vase de Soissons est
-donnée dans l'<i>Histoire de France illustrée</i>, mais nous la reporterons
-aussi avec tels commentaires dont elle a besoin au chapitre suivant; car
-je veux que l'esprit du lecteur, à la fin de ce premier chapitre, soit
-fixé sur deux descriptions du Frank moderne (en prenant ce mot dans son
-sens sarrasin) comme distinct du Sarrasin moderne. La première
-description est du colonel Butler, entièrement vraie et admirable sans
-réserve, excepté l'extension (qu'elle semble impliquer) de ce
-contraste à l'ancien temps, car l'âme saxonne sous Alfred, l'âme
-teutonne sous Charlemagne, l'âme franque sous saint Louis, étaient
-tout aussi religieuses que celles d'aucun Asiatique, quoique plus
-pratique; c'est seulement la tourbe moderne occidentale de mécréants
-sans rois qui s'est abaissée par le jeu, l'escroquerie, la construction
-des machines, et la gloutonnerie jusqu'à comprendre les plus
-méprisables rustres qui aient jamais foulé la terre avec les carcasses
-qu'elle leur a prêtées.</p>
-
-<p>35. «Des traits du caractère anglais mis en lumière par l'extension
-de la domination anglaise en Asie, il n'en est pas de plus remarquable
-que le contraste entre la tendance religieuse de la pensée orientale et
-l'absence innée de religion dans l'esprit anglo-saxon. <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span></p>
-
-<p>Le Turc et le Grec, le Bouddhiste et l'Arménien, le Copte et le Parsi, tous
-manifestent dans une centaine d'actes de la vie quotidienne le grand
-fait de leur croyance en Dieu. Avant tout leurs vices comme leurs vertus
-témoignent qu'ils reconnaissent un Dieu.</p>
-
-<p>«Pour les occidentaux, au contraire, toute pratique extérieure est un
-objet de honte, une chose à cacher. Une procession de prêtres dans
-quelque Strade Reale serait probablement regardée par un Anglais
-ordinaire d'un œil moins tolérant qu'une fête de <i>Juggernaut</i><a name="FNanchor_79_1" id="FNanchor_79_1"></a><a href="#Footnote_79_1" class="fnanchor">[79]</a> à
-Orissa; mais devant l'une comme devant l'autre il laissera paraître le
-même zèle iconoclaste, elles lui inspireront toutes deux la même
-idée, qui n'en est pas moins arrêtée parce qu'elle est rarement
-affirmée en paroles. «Vous priez, c'est pourquoi je fais peu de cas de
-vous.»</p>
-
-<p>Mais, en réalité, cette impatience d'humeur des Anglais modernes à
-accepter le tour religieux de la pensée orientale semble cacher une
-différence plus profonde entre l'Orient et l'Occident. Tous les peuples
-orientaux possèdent cette tournure d'esprit religieuse. C'est le lien
-qui rattache ensemble leurs races si profondément différentes. Voici
-qui pourra servir d'illustration à ce que je veux dire.</p>
-
-<p>Sur un bateau à vapeur autrichien de la Compagnie Lloyd dans le Levant,
-un voyageur de Beyrouth verra souvent d'étranges groupes d'hommes
-rassemblés sur le gaillard d'arrière. Le matin les missels de
-l'église grecque seront posés sur les bastingages, et un couple <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> de
-prêtres russes venant de Jérusalem occupés à murmurer la messe. À
-un yard de distance, à droite ou à gauche, est assis un pèlerin turc
-revenant de la Mecque, respectueux spectateur de la scène. C'est en
-effet la prière et, par conséquent, quelque chose de sacré à ses
-yeux. De même aussi quand l'heure du soir est venue, et que le Turc
-étend son morceau de tapis pour les prières du coucher du soleil et
-les salutations vers la Mecque, le Grec regarde en silence sans aucun
-air de dédain, car il s'agit encore de l'adoration du Créateur par sa
-créature. Tous deux accomplissent la <i>première</i> loi de l'Orient, la
-prière à Dieu; et que l'autel soit Jérusalem, la Mecque ou Lassa<a name="FNanchor_80_1" id="FNanchor_80_1"></a><a href="#Footnote_80_1" class="fnanchor">[80]</a>,
-la sainteté du culte se communique au fidèle et protège le pèlerin.</p>
-
-<p>Dans cette société vient l'Anglais généralement dépourvu de tout
-sentiment de sympathie pour les prières d'aucun peuple ou la foi en
-aucune idée religieuse; c'est pourquoi notre autorité en Orient a
-toujours reposé et reposera toujours sur la baïonnette. Nous n'avons
-jamais pu dépasser l'état de conquête; jamais assimilé un peuple à
-nos coutumes, jamais même civilisé une seule tribu dans le vaste
-domaine de notre empire. Il est curieux de voir combien il arrive
-souvent qu'un Anglais bien intentionné parle d'une église ou d'un
-temple étranger comme si son esprit le voyait sous le même jour où la
-cité de Londres apparaissait à Blucher, comme un objet de pillage.
-L'autre idée, à savoir qu'un prêtre est un homme bon à être pendu,
-est une idée aussi souvent observable dans <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> le cerveau anglais. Un jour
-que nous nous efforcions de mettre un peu de lumière dans nos esprits
-sur la question grecque, en questionnant un officier de marine dont le
-vaisseau avait stationné dans les eaux grecques et adriatiques durant
-notre occupation de Corfou et des autres îles Ioniennes, nous pûmes
-seulement tirer de notre informateur qu'un matin, avant déjeuner, il
-avait pendu soixante-dix-sept prêtres.</p>
-
-<p>36. Le second passage que je mets en réserve dans ces notes pour
-l'utilité que nous en tirerons plus tard est le suivant, absolument
-merveilleux, pris dans un livre plein de merveilles&mdash;si on peut mettre
-une idée vraie sur le même rang que des faits et lui attribuer la
-même valeur: les <i>Grains de bon sens</i> d'Alphonse Karr. Je ne puis louer
-ce livre ni son plus récent: <i>Bourdonnements</i>, au gré de mon cœur,
-simplement parce qu'ils sont d'un homme qui est entièrement selon mon
-propre cœur, qui a dit en France depuis bien des années ce que, moi
-aussi, depuis bien des années, je dis en Angleterre, sans nous
-connaître l'un l'autre, et tous deux en vain (Voir § 11 et 12 de
-<i>Bourdonnements</i>).</p>
-
-<p>Le passage donné ici est le chapitre LXIII des <i>Grains de bon sens.</i></p>
-
-<p>«Et tout cela, Monsieur, vient de ce qu'il n'y a plus de croyances,&mdash;de
-ce qu'on ne croit plus à rien.</p>
-
-<p>«Ah! saperlipopette, Monsieur, vous me la baillez belle! Vous dites
-qu'on ne croit plus à rien! Mais jamais, à aucune époque, on n'a cru
-à tant de billevesées, de bourdes, de mensonges, de sottises,
-d'absurdités qu'aujourd'hui.</p>
-
-<p>«D'abord, on croit à l'incrédulité&mdash;l'incrédulité est une
-croyance, une religion très exigeante, qui a ses dogmes, sa liturgie,
-ses pratiques, ses rites!... son <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span> intolérance, ses superstitions. Nous
-avons des incrédules et des impies jésuites et des incrédules et des
-impies jansénistes; des impies molinistes, et des impies quiétistes;
-des impies pratiquants, et non pratiquants; des impies indifférents et
-des impies fanatiques; des incrédules cagots et des impies hypocrites
-et tartuffes.&mdash;La religion de l'incrédulité ne se refuse pas même le
-luxe des hérésies.</p>
-
-<p>«On ne croit plus à la Bible, je le veux bien, mais on croit aux
-écritures des journaux, on croit au sacerdoce des gazettes et carrés
-de papier, et à leurs oracles quotidiens.</p>
-
-<p>«On <i>croit</i> au «baptême» de la police correctionnelle et de la Cour
-d'Assises&mdash;on appelle «martyrs» et «confesseurs» les «absents» à
-Nouméa et les «frères» de Suisse, d'Angleterre et de Belgique&mdash;et
-quand on parle des «martyrs» de la Commune ça ne s'entend pas des
-assassinés mais des assassins.</p>
-
-<p>«On se fait enterrer « civilement», on ne veut plus sur son cercueil
-des prières de l'Église, on ne veut ni cierges, ni chants religieux,
-mais on veut un cortège portant derrière la bière des immortelles
-rouges;&mdash;on veut une «oraison», une «prédication» de Victor Hugo
-qui a ajouté cette spécialité à ses autres spécialités, si bien
-qu'un de ces jours derniers, comme il suivait un convoi en amateur, un
-croque-mort s'approcha de lui, le poussa du coude, et lui dit en
-souriant: «Est-ce que nous n'aurons pas quelque chose de vous
-aujourd'hui?»&mdash;Et cette prédication il la lit ou la récite&mdash;ou, s'il
-ne juge pas à propos «d'officier» lui-même, s'il s'agit d'un mort de
-peu, il envoie, pour la psalmodier, M. Meurice ou tout autre «prêtre»
-ou enfant de chœur du «Dieu».&mdash;À défaut de M. Hugo, s'il s'agit <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span>
-d'un citoyen obscur, on se contente d'une homélie improvisée pour la
-dixième fois par n'importe quel député intransigeant&mdash;et le
-<i>Miserere</i> est remplacé par les cris de «Vive la République»
-poussés dans le cimetière.</p>
-
-<p>«On n'entre plus dans les églises, mais on fréquente les brasseries
-et les cabarets, on y officie, on y célèbre les mystères, on y chante
-les louanges d'une prétendue république sacro-sainte, une,
-indivisible, démocratique, sociale, athénienne, intransigeante,
-despotique, invisible quoique étant partout. On y communie sous
-différentes espèces; le matin (<i>matines</i>) on «tue le ver» avec le
-vin blanc;&mdash;il y a plus tard les vêpres de l'absinthe, auxquelles on se
-ferait un crime de manquer d'assiduité. On ne croit plus en Dieu, mais
-on <i>croit</i> pieusement en M. Gambetta, en MM. Marcou, Naquet, Barodet,
-Tartempion, etc., et en toute une kyrielle de saints et de <i>dii
-minores</i>, tels que Goutte-Noire, Polosse Bariasse et Silibat, le héros
-lyonnais.</p>
-
-<p>«On <i>croit</i> à l'«immuabilité» de M. Thiers, qui a dit avec aplomb:
-«Je ne change jamais», et qui aujourd'hui est à la fois le protecteur
-et le protégé de ceux qu'il a passé une partie de sa vie à fusiller
-et qu'il fusillait encore hier.</p>
-
-<p>«On <i>croit</i> au républicanisme immaculé de l'avocat de Cahors, qui a
-jeté par-dessus bord tous les principes républicains,&mdash;qui est à la
-fois de son côté le protecteur et le protégé de M. Thiers qui, hier,
-l'appelait «fou furieux», déportait et fusillait ses amis.</p>
-
-<p>«Tous deux, il est vrai, en même temps protecteurs hypocrites, et
-protégés dupés.</p>
-
-<p>«On ne croit plus aux miracles anciens, mais on <i>croit</i> à des miracles
-nouveaux. <span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span></p>
-
-<p>«On <i>croit</i> à une république sans le respect religieux et presque
-fanatique des lois.</p>
-
-<p>«On <i>croit</i> qu'on peut s'enrichir en restant imprévoyants, insouciants
-et paresseux, et autrement que par le travail et l'économie.</p>
-
-<p>«On se <i>croit</i> libre en obéissant aveuglément et bêtement à deux ou
-trois coteries.</p>
-
-<p>«On se <i>croit</i> indépendant parce qu'on a tué ou chassé un lion, et
-qu'on l'a remplacé par deux douzaines de caniches teints en jaune.</p>
-
-<p>«On <i>croit</i> avoir conquis le «suffrage universel» en votant par des
-mots d'ordre qui en font le contraire du suffrage universel&mdash;mené au
-vote comme on mène un troupeau au pâturage, avec cette différence que
-ça ne nourrit pas.&mdash;D'ailleurs par «ce suffrage universel» qu'on
-croit avoir et qu'on n'a pas, il faudrait <i>croire</i> que les soldats
-doivent commander au général, les chevaux mener le cocher, <i>croire</i>
-que deux radis valent mieux qu'une truffe, deux cailloux mieux qu'un
-diamant, deux crottins mieux qu'une rose.</p>
-
-<p>«On se <i>croit</i> en République, parce que quelques demi-quarterons de
-farceurs occupent les mêmes places, émargent les mêmes appointements,
-pratiquent, les mêmes abus que ceux qu'on a renversés à leur
-bénéfice.</p>
-
-<p>«On se <i>croit</i> un peuple opprimé héroïque, qui brise ses fers, et
-n'est qu'un domestique capricieux qui aime à changer de maîtres.</p>
-
-<p>«On <i>croit</i> au génie d'avocats de sixième ordre, qui ne se sont
-jetés dans la politique et n'aspirent au gouvernement despotique de la
-France que faute d'avoir pu gagner honnêtement, sans grand travail,
-dans l'exercice d'une profession correcte, une vie obscure humectée de
-chopes. <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span></p>
-
-<p>«On <i>croit</i> que des hommes dévoyés, déclassés, décavés, fruits
-secs, etc., et qui n'ont étudié que «le domino à quatre» et le
-«bezigue en quinze cents» se réveillent un matin, après un sommeil
-alourdi par le tabac et la bière, possédant la science de la
-politique, et l'art de la guerre, et aptes à être dictateurs,
-généraux, ministres, préfets, sous-préfets, etc.</p>
-
-<p>«Et les soi-disant conservateurs eux-mêmes croient que la France peut
-se relever et vivre tant qu'on n'aura pas fait justice de ce prétendu
-suffrage universel qui est le contraire du suffrage universel.</p>
-
-<p>«Les croyances ont subi le sort de ce serpent de la fable, coupé,
-haché par morceaux, dont chaque tronçon devenait un serpent.</p>
-
-<p>«Les croyances se sont changées en monnaie, en billon des
-crédulités.</p>
-
-<p>«Et pour finir la liste bien incomplète des croyances et des
-crédulités, vous <i>croyez</i>, vous, qu'on ne croit à rien!» <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span></p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_78_1" id="Footnote_78_1"></a><a href="#FNanchor_78_1"><span class="label">[78]</span></a>Cette méthode n'est, du reste, pas suivie dans les chapitres
-suivants.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_79_1" id="Footnote_79_1"></a><a href="#FNanchor_79_1"><span class="label">[79]</span></a>Nom de la déesse Kim, une des incarnations de Siva, donné
-par extension au temple et à la ville de Pouri sur la côte d'Orissa
-(Coromandel).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_80_1" id="Footnote_80_1"></a><a href="#FNanchor_80_1"><span class="label">[80]</span></a>Capitale du Thibet. Aux environs de Lassa le Dalaï Lama
-habite dans un monastère. C'est un lieu de pèlerinage extrêmement
-fréquenté.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>CHAPITRE II</h4>
-
-
-<h4><a id="II.--SOUS_LE_DRACHENFELS">SOUS LE DRACHENFELS</a></h4>
-
-
-<p>Ne voulant pas recourir lâchement aux stratagèmes de la mémoire
-artificielle et encore moins dédaigner ce que donne de force réelle
-une mémoire ferme et réfléchie, mes jeunes lecteurs s'aperceveront
-qu'il est extrêmement utile de noter tous les rapports de coïncidence,
-ou autres, entre les nombres, qui aident à retenir ce qu'on pourrait
-appeler les dates d'ancrage: autour d'elles, d'autres, moins
-importantes, peuvent osciller au bout de câbles de longueurs variées.</p>
-
-<p>Ainsi on usera d'abord d'un procédé des plus simples et des plus
-commodes pour compter les années à partir de la naissance du Christ,
-en les partageant par périodes de cinq siècles, c'est-à-dire par
-les périodes appelées V<sup>e</sup>, X<sup>e</sup> et XV<sup>e</sup> siècles,
-et celle qui s'approche de nous maintenant, le XX<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Et cette division, qui paraît au premier abord formelle et
-arithmétique, nous la verrons, à mesure que nous en ferons usage,
-recevoir une signification singulière d'événements qui marquent un
-changement notable dans le savoir, la discipline et la morale du genre
-humain. <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span></p>
-
-<p>Toute date, il faudra plus loin s'en souvenir, appartenant au V<sup>e</sup>
-siècle, commencera par le nombre 4 (401, 402, etc.). Toute date du X<sup>e</sup>
-siècle, par le nombre 9 (901, 902, etc.) et toute date du XV<sup>e</sup> siècle,
-par le nombre 14 (1401, 1402, etc.).</p>
-
-<p>Dans le sujet qui fait nôtre étude immédiate, nous avons à nous
-occuper du premier de ces siècles, le V<sup>e</sup>, dont je vais, en
-conséquence, vous demander d'observer deux divisions très
-intéressantes.</p>
-
-<p>Toutes les dates, nous l'avons dit, doivent dans ce siècle commencer
-par le nombre 4.</p>
-
-<p>Si vous mettez la moitié de ce nombre comme second chiffre vous avez
-42.</p>
-
-<p>Et si vous en mettez à la place le double, vous avez 48; ajoutez 1
-comme troisième chiffre à chacun de ces nombres et vous avez 421 et
-481, deux dates que vous voudrez bien fixer dans vos têtes sans vous
-permettre le moindre vague à leur égard.</p>
-
-<p>Car la première est la date de la naissance de Venise elle-même et de
-son duché (Voyez <i>le Repos de saint Marc</i>, I<sup>re</sup> partie, p. 30); et la
-seconde est la date de la naissance de la Venise française et de son
-royaume, Clovis étant, cette année-là, couronné à Amiens.</p>
-
-<p>3. Ce sont les deux grands anniversaires de naissance, «jours de
-naissance», de nations, au V<sup>e</sup> siècle; leurs anniversaires de mort,
-nous en donnerons les dates une autre fois.</p>
-
-<p>Et ce n'est pas seulement à cause du duché du sombre Rialto, ni à
-cause du beau royaume de France, que ces deux dates doivent dominer
-toutes les autres dans le farouche V<sup>e</sup> siècle, mais parce qu'elles sont
-aussi les années de naissance d'une grande dame et d'un plus <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> grand
-seigneur, de toute la future chrétienté, sainte Geneviève et saint
-Benoît<a name="FNanchor_81_1" id="FNanchor_81_1"></a><a href="#Footnote_81_1" class="fnanchor">[81]</a>.</p>
-
-<p>Geneviève, «la vague blanche» (Eau riante), la plus pure de toutes
-les vierges qui aient tiré leur nom de l'écume de la mer ou des
-bouillons du ruisseau, sans tache, non la troublée et troublante
-Aphrodite, mais la Leucothéa d'Ulysse, la vague qui conduit à la
-délivrance.</p>
-
-<p>Vague blanche sur le bleu du lac ou de la mer ensoleillée qui sont
-depuis les couleurs de France, lis d'argent sur champ d'azur; elle est
-à jamais le type de la pureté, dans l'active splendeur de l'âme
-entière et de la vie (distincte en cela de l'innocence plus tranquille
-et plus réservée de sainte Agnès) et toutes les légendes de chagrin
-dans l'épreuve ou de chute de toute âme noble de femme sont liées à
-son nom, en Italien Ginevra devenant l'Imogène de Shakespeare; et
-Guinevere<a name="FNanchor_82_1" id="FNanchor_82_1"></a><a href="#Footnote_82_1" class="fnanchor">[82]</a>, la vague torrentueuse des eaux des montagnes de la
-Grande-Bretagne de la pollution desquelles vos modernes ménestrels
-sentimentaux se lamentent dans leurs chants lugubrement inutiles; mais
-aucun ne vous dit rien, autant que je sache, de la victoire et de la
-puissance de cette blanche vague de France.</p>
-
-<p>4. Elle était bergère, une chétive créature, nu-pieds, nu-tête,
-telle que vous en pouvez voir courant dans leur inculte innocence et
-dont on s'occupe moins que de leur troupeau, sur bien des collines de
-France et d'Italie. <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> Assez chétive, âgée de sept ans, c'est tout ce
-qui en est dit quand on entend d'abord parler d'elle: «Sept fois 1 font
-7 (je suis vieille, tu peux me croire, linotte, linotte<a name="FNanchor_83_1" id="FNanchor_83_1"></a><a href="#Footnote_83_1" class="fnanchor">[83]</a>) et tout
-autour d'elle, déchaînées comme les Furies, farouches comme les vents
-du ciel, les armées gothes, dont le tonnerre retentit sur les ruines de
-l'Univers.</p>
-
-<p>5. À deux lieues de Paris (le Paris Romain appelé à bientôt
-disparaître avec Rome elle-même), la petite créature garde son
-troupeau, pas même le sien propre, ni le troupeau de son père, comme
-David; elle est la servante louée d'un riche fermier de Nanterre. Qui
-peut me dire quoi que ce soit sur Nanterre? Quel pèlerin de notre
-époque omni-spéculante, omni-ignorante, a eu la pensée d'aller voir
-quelles reliques il peut y avoir encore là? Je ne sais pas même de
-quel côté de Paris ce lieu est situé<a name="FNanchor_84_1" id="FNanchor_84_1"></a><a href="#Footnote_84_1" class="fnanchor">[84]</a>, ni sous quel amas de
-poussière charbonneuse de chemin de fer et de fer, il faut se
-représenter les pâturages et les champs fleuris de cette sainte
-Phyllis de féerie<a name="FNanchor_85_1" id="FNanchor_85_1"></a><a href="#Footnote_85_1" class="fnanchor">[85]</a>. Il y avait encore de tels champs, même de mon
-temps, entre Paris et Saint-Denis (voyez le plus joli de tous les
-chapitres des <i>Mystères de Paris</i>, où Fleur-de-Marie y court librement
-pour la première fois); mais, à présent, je suppose que la terre
-natale de sainte Phyllis a servi toute à élever des bastions et des
-glacis (profitables et bénis de tous les saints et d'elle comme ils en
-ont depuis donné la preuve), ou est couverte de manufactures et de
-cabarets. <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span></p>
-
-<p>Elle avait sept ans quand, allant d'Auxerre en Angleterre, saint Germain
-s'arrêta une nuit dans son village, et, parmi les enfants qui, le
-matin, le mirent dans son chemin d'une manière plus aimable que
-l'escorte d'Élisée, remarqua celle-ci qui le regardait de ses yeux
-plus écarquillés par le respect que ceux des autres; il la fit venir
-à lui, la questionna, et il lui fut répondu par elle avec douceur
-qu'elle serait contente d'être la servante du Christ. Et il suspendit
-à son cou une petite pièce de cuivre marquée de la croix. À partir
-de ce moment Geneviève se tint pour «séparée du monde».</p>
-
-<p>Il n'en advint pas ainsi cependant. Bien au contraire, il vous faut
-penser à elle au lieu de cela comme à la première des Parisiennes.
-Reine de la Foire aux Vanités, voilà ce que devait devenir la
-tranquille pauvre sainte Phyllis avec son liard de cuivre marqué de la
-croix autour du cou! Plus que Nicotris ne fut pour l'Égypte, plus que
-Sémiramis pour Ninive, plus que Zénobie pour la cité des palmiers,
-voilà ce que cette bergère de sept ans devint pour Paris et sa France.
-Vous n'avez jamais entendu parler d'elle sous cet aspect? Non, comment
-l'auriez-vous pu? Car elle ne conduisit pas d'armées, mais les arrêta,
-et toute sa puissance fut dans la paix.</p>
-
-<p>7. Il y a cependant quelque vingt-sept ou vingt-huit vies d'elle, je
-crois, dans la littérature desquelles je ne puis ni n'ai besoin
-d'entrer, toutes s'étant montrées également impuissantes à éveiller
-d'elle une image claire dans l'esprit des Français ou Anglais
-d'aujourd'hui, et je laisse les pauvres sagacités et imaginations de
-chacun toucher à sa sainteté, la modeler et lui donner une forme
-intelligible, je ne dis pas croyable, car il n'est pas question ici de
-croyance, la créature est aussi réelle que <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> Jeanne d'Arc et a en elle
-beaucoup plus de puissance. Elle se distingue par le calme de sa force
-(exactement comme saint Martin par sa patience se distingue des prélats
-combatifs)&mdash;de la foule digne de pitié des saintes femmes martyres.</p>
-
-<p>Il y a des milliers de jeunes filles pieuses qui n'ont jamais figuré
-dans aucun calendrier, mais qui ont passé et gâché leur vie dans la
-désolation, Dieu sait pourquoi, car nous ne le savons pas, mais en
-voici une, en tout cas, qui ne soupire pas après le martyre et ne se
-consume pas dans les tourments, mais devient une Tour du Troupeau<a name="FNanchor_86_1" id="FNanchor_86_1"></a><a href="#Footnote_86_1" class="fnanchor">[86]</a> et
-toute sa vie lui construit un bercail.</p>
-
-<p>8. La première chose ensuite que vous avez à remarquer à son sujet
-c'est qu'elle est absolument gauloise de naissance. Elle ne vient pas
-comme missionnaire de Hongrie ou d'Illyrie, ou d'Égypte, ou de quelque
-région mystérieuse dont on ne dit pas le nom, mais elle grandit à
-Nanterre, comme une marguerite dans la rosée, la première «Reine
-Blanche» de Gaule.</p>
-
-<p>Je n'ai pas encore fait usage de ce vilain mot «Gaule», et nous devons
-tout de suite nous bien assurer de sa signification, bien que cela doive
-nous coûter une longue parenthèse.</p>
-
-<p>9. Au temps de la puissance grandissante de Rome, son peuple appelait
-Gaulois tous ceux qui vivaient au nord des sources du Tibre. Si cette
-définition générale ne vous suffit pas, vous pouvez lire l'article
-<i>Gallia</i> dans le <i>Dictionnaire</i> de Smith qui tient soixante et onze
-colonnes d'impression serrée, chacune de la longueur de trois de mes
-pages: et il vous dit à la fin: «Quoique long, ce n'est pas complet.»
-Vous pouvez <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> cependant, après une lecture attentive, en tirer à peu
-près autant que je vous en ai dit plus haut.</p>
-
-<p>Mais dès le II<sup>e</sup> siècle après le Christ et, d'une manière beaucoup
-plus nette à l'époque dont nous nous occupons&mdash;le V<sup>e</sup> siècle&mdash;les
-nations barbares ennemies de Rome, en partie subjuguées ou tenues en
-échec par elle, s'étaient constituées en deux masses distinctes,
-appartenant à deux latitudes distinctes. L'une ayant fixé sa demeure
-dans l'agréable zone tempérée d'Europe: l'Angleterre avec ses
-montagnes occidentales, les salubres plateaux calcaires et les montagnes
-granitiques de France, les labyrinthes germaniques de montagnes boisées
-et de vallées sinueuses du Tyrol au Harz, et tout le vaste bassin
-fermé des Carpathes avec le réseau de vallées qui en rayonnent.
-Rappelez-vous ces quatre contrées d'une manière succincte et claire en
-les appelant la «Bretagne», la «Gaule», la «Germanie» et la
-«Dacie».</p>
-
-<p>10. Au nord de ces populations sédentaires, frustes mais endurantes,
-possédant des champs et des vergers, des troupeaux paisibles, des homes
-à leur manière, des mœurs et des traditions qui n'étaient pas sans
-grandeur, habitait, ou plutôt flottait à la dérive et s'agitait une
-chaîne, çà et là interrompue, de tribus plus tristes, surtout
-pillardes et déprédatrices, essentiellement nomades; sans loyer, par
-la force des choses, ne trouvant ni repos, ni réconfort dans la terre
-et le ciel triste; errant désespérément le long des sables arides et
-des eaux marécageuses du pays plat qui s'étend des bouches du Rhin à
-celles de la Vistule, et, au delà de la Vistule, nul ne sait où, ni
-n'a besoin de le savoir. Des sables déserts et des marécages à fleur
-de sol, telle était leur part; une prison de glace et l'ombre des <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span>
-nuages pendant de longs jours de la rigoureuse année, des flaques sans
-profondeur, les infiltrations ou les méandres de cours d'eau ralentis,
-le noir dépérissement des bois en friche, pays difficile à habiter,
-impossible à aimer. Depuis cette époque l'intérieur des terres ne
-s'est guère amélioré<a name="FNanchor_87_1" id="FNanchor_87_1"></a><a href="#Footnote_87_1" class="fnanchor">[87]</a>. Et des temps encore plus tristes sont
-maintenant venus pour leurs habitants.</p>
-
-<p>11. Car au V<sup>e</sup> siècle ils avaient des troupeaux de bétail<a name="FNanchor_88_1" id="FNanchor_88_1"></a><a href="#Footnote_88_1" class="fnanchor">[88]</a> à
-conduire et à manger, des terres qui étaient de vraies chasses non
-gardées, pleines de gibier et de cerfs et aussi des rennes
-apprivoisables, même dans le sud, des sangliers fougueux bons pour le
-combat, comme au temps de Méléagre, et ensuite pour le lard;
-d'innombrables bêtes à fourrures dont on utilisait la chair et le
-pelage. Les poissons de la mer infinie à rompre leurs filets, des
-oiseaux innombrables, errant dans les cieux, comme cibles à leurs
-flèches aux pointes aiguës, des chevaux dressés à recevoir un
-cavalier, des vaisseaux, et non de taille médiocre, et de toutes
-sortes, à fond plat pour les flaques boueuses, à quille et à pont
-pour l'impétueux courant de l'Elbe et la furieuse Baltique d'un côté,
-au sud pour le Danube, qui fend les montagnes et le lac noir de Colchos.</p>
-
-<p>12. Et ils étaient dans tout leur aspect extérieur et aussi dans toute
-leur force éprouvée, les puissances <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> vivantes du monde, dans cette
-longue heure de sa transfiguration. Tout le reste qui avait été tenu
-à une époque pour redoutable était devenu formalisme, démence ou
-infamie. Les armées romaines rien qu'un mécanisme armé d'une épée,
-s'abattant en désordre chaque épée contre l'épée amie;&mdash;la Rome
-civile une multitude mêlée d'esclaves, de maîtres d'esclaves, et de
-prostituées. L'Orient, séparé de l'Europe par les Grecs impuissants.
-Ces troupes affamées des forêts Noires et des mers Blanches,
-elles-mêmes à moitié loups, à moitié bois flottants (comme nous
-nous appelions Cœurs de Lion, Cœurs de Chêne, eux faisaient de même)
-sans pitié comme le chien du troupeau, endurants comme le bouleau et le
-pin sauvages. Vous n'entendez guère parler que d'eux pendant les cinq
-siècles encore à venir; Wisigoths, à l'ouest de la Vistule;
-Ostrogoths, à l'est de la Vistule, et, rayonnant autour de la petite
-Holy Island (Heligoland), nos propres Saxons et Hamlet le Danois, et en
-traîneau sur la glace, son ennemi le Polonais, tous ceux-ci au sud de
-la Baltique; et jetant sans arrêter par-dessus la Baltique sa force,
-issue des montagnes, la Scandinavie,&mdash;jusqu'à ce qu'enfin pour un temps
-<i>elle</i> gouverne tout, et que le nom de Normand, voie son autorité
-incontestée du Cap Nord à Jérusalem.</p>
-
-<p>13. Ceci est l'histoire apparente, ceci est la seule histoire connue du
-monde, comme je l'ai dit, pour les cinq siècles qui vont venir. Et
-cependant ce n'est que la surface, au-dessous de laquelle se passe
-l'histoire réelle.</p>
-
-<p>Les armées errantes ne sont, en réalité, que de la grêle et du
-tonnerre et du feu vivants sur la terre. Mais la Vie Souffrante, le
-cœur profond de l'humanité primitive, se développant dans une
-éternelle douceur et bien que ravagée, oubliée, dépouillée,
-elle-même <span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span> restant sur place et jamais dévastatrice, ni meurtrière,
-mais ne pouvant être vaincue par la douleur, ni par la mort,&mdash;devint la
-semence de tout l'amour qui était appelé à naître et le moment venu
-donna alors à l'humanité mortelle ce qu'elle était capable de
-recevoir d'espérance, de joie ou de génie et,&mdash;s'il y a une
-immortalité&mdash;amena, par-delà le tombeau, à l'Église ses Saints
-protecteurs et au Ciel ses Anges secourables.</p>
-
-<p>14. De cet ordre de créatures d'humble condition, silencieuses,
-inoffensives, infiniment soumises, infiniment dévouées, aucun
-historien ne s'occupe jamais le moins du monde, excepté quand elles
-sont volées ou tuées. Je ne puis vous en donner aucune image, en
-amener jusqu'à votre oreille aucun murmure, aucun cri. Je puis
-seulement vous montrer l'absolu «doit avoir été» de leur passé non
-récompensé, et l'idée que tous nous nous sommes faite d'elles, et les
-choses qui nous en ont été dites reposent sur des faits plus profonds
-de leur histoire, qui n'ont jamais été ni conçus, ni racontés.</p>
-
-<p>15. La grande masse de cette innocente et invincible vie paysanne, est,
-comme je vous l'ai dit plus haut, groupée dans les districts féconds
-et tempérés (relativement) de l'Europe montagneuse, allant, de l'ouest
-à l'est, de l'extrémité du pays de Cornouailles à l'embouchure du
-Danube.</p>
-
-<p>Déjà, dans les temps dont nous nous occupons en ce moment, elle était
-pleine d'une ardeur naturellement généreuse et d'une intelligence
-ouverte à tout. La Dacie donne à Rome ses quatre derniers grands
-empereurs<a name="FNanchor_89_1" id="FNanchor_89_1"></a><a href="#Footnote_89_1" class="fnanchor">[89]</a>; <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span> la Bretagne donne à la chrétienté les premiers
-exploits et les légendes dernières de sa chevalerie; la Germanie à
-tous les hommes la sincérité et la flamme du Franc; la Gaule, à
-toutes les femmes la patience et la force de sainte Geneviève.</p>
-
-<p>16. La <i>sincérité</i> et la flamme du Franc, il faut que je le répète
-avec insistance, car mes plus jeunes lecteurs ont été probablement
-habitués à penser que les Français étaient plus polis que sincères.
-Ils trouveront, s'ils approfondissent la matière, que la sincérité
-seule peut être policée, et que tout ce que nous reconnaissons de
-beauté, de délicatesse et de proportions dans les manières, le
-langage ou l'architecture des Français, vient d'une pure sincérité de
-leur nature, que vous sentirez bientôt dans les créatures vivantes
-elles-mêmes si vous les aimez; et si vous comprenez sainement jusqu'à
-leurs pires fautes, vous verrez, que leur Révolution elle-même fut une
-révolte contre les mensonges, et la révolte de l'amour trahi. Jamais
-peuple ne fut si vainement loyal.</p>
-
-<p>17. Qu'ils aient été à l'origine, des Germains, eux-mêmes je suppose
-seraient bien aises de l'oublier maintenant; mais comment ils
-secouèrent de leurs pieds la poussière de Germanie et se donnèrent un
-nom nouveau est le premier des phénomènes que nous ayons maintenant à
-observer attentivement en ce qui les concerne. «Les critiques les plus
-sagaces», dit M. Gibbon dans son X<sup>e</sup> chapitre, «<i>admettent</i> que <i>vers</i>
-l'an 240 environ» <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span> (nous <i>admettrons</i> alors, pour plus de commodité, que
-ce fut <i>vers</i> l'an 250 environ, à moitié chemin de la fin du V<sup>e</sup> siècle,
-là où nous sommes,&mdash;dix ans de plus ou de moins dans les cas de
-«admettons que vers... environ», importent peu, mais nous aurons au
-moins quelque bouée flottante de date à la portée de la main).</p>
-
-<p>«Vers A. D. 250, donc, «une nouvelle confédération» fut formée
-sous le nom de Francs par les anciens habitants du Bas-Rhin et du
-Weser.»</p>
-
-<p>18. Ma propre impression relativement aux anciens habitants du Bas-Rhin
-et du Weser, eût été qu'ils se composaient surtout de poissons, avec
-des grenouilles et des canards à la surface, mais une note ajoutée par
-Gibbon, à ce passage, nous fait savoir que la nouvelle confédération
-se composait de créatures humaines, dans les items suivants:</p>
-
-<p>1° Les Chauces, qui vivaient on ne nous dit pas où;</p>
-
-<p>2° Les Sicambres,» dans la Principauté de Waldeck;</p>
-
-<p>3° Les Attuarii,» dans le duché de Berg;</p>
-
-<p>4° Les Bructères,» sur les bords de la Lippe;</p>
-
-<p>5° Les Chamaves,» dans le pays des Bructères;</p>
-
-<p>6° Les Cattes,» en Hesse.</p>
-
-<p>Tout cela sera, je crois, plutôt plus clair dans vos têtes si vous
-l'oubliez que si vous vous le rappelez; mais, s'il vous plaît de lire
-ou relire (ou le mieux de tout, de trouver pour vous lire quelque
-réelle Miss Isabelle Wardour<a name="FNanchor_90_1" id="FNanchor_90_1"></a><a href="#Footnote_90_1" class="fnanchor">[90]</a>) l'histoire de Martin Waldeck dans
-l'<i>Antiquaire</i>, vous y gagnerez une notion suffisante du caractère
-principal de «la principauté de Waldeck», certainement lié à cet
-important mot germain «woody» <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> (c'est-à-dire «woodish», je
-suppose?)&mdash;descriptif de rochers et de forêts à moitié poussées; en
-même temps qu'un respect salutaire pour les bases profondes que Scott
-donne instinctivement aux noms propres dans son œuvre.</p>
-
-<p>Mais ne perdons pas de vue notre but. Le plus pressé est de revenir
-sérieusement maintenant à nos cartes, et de situer les choses dans un
-espace déterminé par des limites linéaires.</p>
-
-<p>Toutes les cartes de Germanie que j'ai personnellement l'avantage de
-posséder, deviennent extrêmement confuses juste au nord de Francfort,
-et ressemblent alors à un vitrail peint qui aurait été brisé en
-mille morceaux par la rancune puritaine, et restauré par d'ingénieux
-gardiens d'église qui auraient remis chaque morceau à l'envers, cette
-curieuse vitrerie se proposant de représenter les soixante,
-soixante-dix, quatre-vingts ou quatre-vingt-dix duchés, marquisats,
-comtés, baronnies, électorats, etc., héréditaires, en lesquels s'est
-craquelée et morcelée l'Allemania, sous cette latitude.</p>
-
-<p>Mais sous les couleurs bigarrées et à travers les alphabets
-interpolés et surchargés de dignités tronquées auxquelles s'ajoutent
-les trois réseaux des chemins de fer mis sur le tout, réseaux non pas
-unis, mais hérissés de jambes comme des myriapodes, un dur travail
-d'une journée avec une bonne loupe vous met en état de découvrir
-approximativement le cours du Weser, et les noms de certaines villes
-voisines de ses sources, lesquels méritent d'être retenus.</p>
-
-<p>20. Au cas où vous n'avez pas à disposer d'un après midi, ni votre
-vue à user, vous devrez vous contenter de ceci, qui est forcément un
-simple abrégé: à savoir <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> que du Drachenfels<a name="FNanchor_91_1" id="FNanchor_91_1"></a><a href="#Footnote_91_1" class="fnanchor">[91]</a> et de ses six frères
-Fels, se dirigeant de l'est au nord, court et s'étend une troupe
-éparpillée de petits rochers noueux, de mystérieuses crêtes qui
-surplombent, sourcilleuses, des vallées bordées de petits bois, où un
-torrent met tantôt sa fureur et tantôt sa mélodie; les crêtes, la
-plupart couronnées de châteaux par la piété chrétienne des vieux
-âges dans des buts lointains ou chimériques; les vallées résonnant
-du bruit des bûcherons, et creusées par les mineurs, habitées sous la
-terre par les gnomes et dessus par les génies sylvestres et autres. Le
-pays entier agrafant rocher par rocher, rattachant de vallon en vallon
-pendant quelque 150 milles (avec des intervalles) la montagne du Dragon,
-au-dessus du Rhin à la montagne Résine, le «Harz», encore obscur
-aujourd'hui, vers le sud des terrains foulés par les noirs
-Brunswickois, de réalité corporelle indiscutable; anciennement
-obscurci par la forêt «Hercynienne» (haie ou barrière) d'où par
-corruption Harz, où se trouve aujourd'hui le Harz ou la forêt Résine,
-hantée de sombres forestiers, de souche au moins résineuse, pour ne
-pas dire sulfureuse.</p>
-
-<p>21. Cent cinquante milles de l'est à l'ouest, disons moitié autant du
-nord au sud, environ dix mille milles carrés en tout de montagnes
-métallifères, conifères et fantomifères, fluidifiées et diffluant
-pour nous, au moyen âge et dans les temps modernes, en l'huile
-la plus essentielle de térébenthine, et cette myrrhe, ou cet
-encens, de l'imagination et du caractère que produit naturellement
-la Germanie et dont l'huile de térébenthine est le symbole. Je songe
-particulièrement au développement <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span> qu'ont pris les usages les plus
-délicats de la résine, en tant qu'indispensable à l'archet du violon,
-depuis les jours de sainte Élisabeth de Marbourg, à ceux de saint
-Méphistophélès de Weimar.</p>
-
-<p>22. Autant que je sache, ce bouquet de rochers capricieux et de vallées
-n'a pas de nom général comme groupe de collines; et il est tout à
-fait impossible de découvrir ses différentes ramifications sur aucune
-des cartes que je peux me procurer, mais nous pouvons nous rappeler
-facilement, et utilement, que c'est <i>tout</i> le nord du Mein, qu'il
-s'appuie sur le Drachenfels à une extrémité, et s'élance tout à
-coup par voûtes vers la lumière du matin, jusqu'au Harz (sommet du
-Brocken 3.700 pieds au-dessus de la mer, c'est le plus haut), avec un
-large espace réservé au cours du Weser, dont nous parlerons tout à
-l'heure.</p>
-
-<p>23. Nous appellerons ceci désormais la chaîne ou le groupe des
-Montagnes Enchantées; et alors nous les relierons d'autant plus
-facilement aux montagnes des Géants, Riesen Gebirge, quand nous aurons
-besoin d'elles; mais celles-ci sont toutes plus hautes, plus sévères,
-et nous n'avons pas encore à les approcher; celles plus proches au
-travers desquelles se trouve notre route, nous pourrions peut-être plus
-justement les nommer les montagnes des Démons; mais ce ne serait guère
-respectueux pour sainte Élisabeth ni pour les innombrables jolies
-châtelaines des tours, ou pour les princesses du parc et de la vallée,
-qui ont rendu les mœurs domestiques germaines douces et exemplaires et
-ont coulé le flot transparent et léger de leur vie jusqu'au bas des
-vallées des âges avant que l'enchantement prenne une forme peut être
-trop canonique dans l'Almanach de Gotha. <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span></p>
-
-<p>Nous les appellerons donc les Montagnes Enchantées, non les Démons;
-remarquant aussi avec reconnaissance que les esprits de leurs rochers
-ont réellement beaucoup plus du caractère des fées guérissantes que
-des gnomes, chacun (comme s'il portait une baguette magique de coudrier
-au lieu d'une verge cinglante), faisant surgir des souterrains
-ferrugineux des sources effervescentes, salutairement salées et
-chaudes.</p>
-
-<p>24. Au cœur même de cette chaîne enchantée, jaillit (et la plus
-bienfaisante, si on en use et la dirige bien de toutes les fontaines de
-la région) la source de la plus ancienne race franque; «dans la
-principauté de Waldeck», vous ne pouvez la faire remonter à aucune
-plus lointaine; là elle sort de la terre.</p>
-
-<p>«Frankenberg» (burg) sur la rive droite de l'Eder et à dix-neuf
-milles au nord de Marbourg, clairement indiqué dans la carte numéro 13
-de l'<i>Atlas général</i> de Black, dans lequel le groupe de Montagnes
-Enchantées qui l'entourent et la vallée de l'Eder, autrement
-«Engel-Bach», «Ruisseau des Anges» (comme se nomme encore le village
-situé plus haut dans le vallon) qui rejoint la Fulda, juste au-dessus
-de Cassel, sont aussi tracés d'une manière intelligible pour des
-regards mortels qui font un peu attention. Je serais gêné par les noms
-si j'essayais un dessin; mais quelques traits de plume un peu minutieux
-ou quelques esquisses que vous feriez vous-même à la main, vous
-donneraient toutes les sources actuelles du Weser avec une clarté
-suffisante, ainsi que les villes à se rappeler qui sont sur son cours
-ou juste au sud sur l'autre pente de la ligne de partage vers le Mein:
-Frankenberg et Waldeck sur l'Eder, Fulda et Cassel sur la Fulda,
-Eisenach sur la Werra, qui forme le Weser après avoir <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> pris la Fulda
-comme épouse (comme le Tees la Greta<a name="FNanchor_92_1" id="FNanchor_92_1"></a><a href="#Footnote_92_1" class="fnanchor">[92]</a>), au delà d'Eisenach, sous la
-Wartbourg (dont vous avez entendu parler comme château affecté aux
-missions chrétiennes, et aux besoins de la Société Biblique). Les
-rues de la ville sont pavées en dure basalte (son nom&mdash;eau de
-fer&mdash;rappelant les armures Thuringiennes de l'ancien temps), elle est
-encore en pleine activité avec ses moulins qui servent à tout.</p>
-
-<p>25. Les rochers sur tout le chemin depuis le Rhin sont jusque-là des
-jaillissements et des soulèvements de basalte à travers des roches
-ferrugineuses, avec un ou deux gisements de charbon vers le nord, ne
-valant pas, grâce à Dieu, la peine d'être extraits; à Frankenberg
-même une mine d'or; encore la pitié du ciel veut-elle qu'elle soit
-assez pauvre en métal; mais du bois et du fer le pays en produit en
-quantité suffisante si l'on met à l'avoir la peine voulue; et il y a
-des richesses plus douces à la surface de la terre, du gibier, du blé,
-des fruits, du lin, du vin, de la laine et du chanvre. Enfin couronnant
-le tout, le zèle monastique dans les maisons de Fulda et de Walter que
-je trouve indiquée par une croix comme ayant été bâtie par un
-certain pieux Walter, chevalier de Meiningen sur le Bodenwasser «eau du
-fond», c'est-à-dire une eau ayant finalement bien trouvé sa voie vers
-sa chute (dans le sens où «Boden See» est dit du Rhin descendu de la
-Via Mala).</p>
-
-<p>26. Et ainsi, ayant bien dégagé des rochers vos sources du Weser, et
-pour ainsi dire rassemblé les <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> rênes de votre fleuve, vous pouvez
-dessiner assez facilement pour votre usage personnel la partie plus
-éloignée de son cours allant au nord en ligne droite, vers la mer du
-Nord. Et tracez-le d'un trait énergique sur votre esquisse de la carte
-d'Europe, après la frontière de la Vistule, laissant de côté l'Elbe
-pour un temps. Pour le moment, vous pouvez tenir tout l'espace compris
-entre le Weser et la Vistule (au nord des montagnes) pour sauvage et
-barbare (Saxon et Goth); mais donnez passage à la source des Francs à
-Waldeck et vous les verrez graduellement mais rapidement remplir tout
-l'espace entre le Weser et les Bouches du Rhin et, écumeux dans les
-montagnes, se répandre en une nappe plus tranquille sur les Pays-Bas,
-où leur errante vie forestière et pastorale trouve enfin à s'endiguer
-dans la culture des champs de boue, et oublie dans la brume glacée qui
-flotte sur la mer l'éclat du soleil sur les rochers de basalte.</p>
-
-<p>27. Sur quoi nous aussi devons-nous arrêter pour nous endiguer quelque
-peu; et ayant toute autre chose, voir ce que nous pouvons comprendre à
-ce nom de Francs relativement auquel Gibbon nous dit de son ton le plus
-doux de sérénité morale satisfaite: «L'amour de la liberté était
-la passion maîtresse de ces Germains. Ils méritèrent, ils prirent,
-ils gardèrent l'épithète honorable de Francs, ou hommes libres.» Il
-ne nous dit pas toutefois en quelle langue de l'époque (Chaucien,
-Sicambrien, Chamave ou Catte) «Franc» a jamais signifié Libre; et je
-ne puis moi-même découvrir à quelle langue, de quelque temps que ce
-soit, ce mot appartient d'abord; mais je ne doute pas que Miss Yonge
-(<i>Histoire des Noms Chrétiens</i>, articles sur <i>Frey</i> et <i>Frank</i>) ne
-donne la vraie racine quand elle parle de ce qu'elle <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span> appelle le
-«Puissant Germain, «Frang» Free <i>Lord.</i> Nullement un libre homme du
-peuple, rien de pareil; mais une personne dont la nature et le nom
-impliquaient l'existence autour de lui et au-dessous de lui d'un nombre
-considérable d'autres personnes qui n'étaient en rien «Frang» ni
-Frangs. Son titre est un des plus fiers de ceux qui existaient alors;
-consacré à la fin par la dignité de l'âge ajoutée à celle de la
-valeur dans le nom de Seigneur, ou Monseigneur, pas encore dans sa
-dernière forme cokney de «Mossoo» prise dans une acception tout à
-fait républicaine!</p>
-
-<p>28. De sorte que, en y réfléchissant bien, la qualité de franchise ne
-donne que son bord plat dans la signification de «Libre», mais du
-côté du tranchant et de la pointe, sans aucun doute et en tout temps
-signifie brave, fort, et honnête, au-dessus des autres hommes<a name="FNanchor_93_1" id="FNanchor_93_1"></a><a href="#Footnote_93_1" class="fnanchor">[93]</a>.</p>
-
-<p>Le vieux peuple du pays de forêts ne fut jamais en <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> aucune méchante
-acception «libre»; mais dans un sens vraiment humain il fut Franc,
-pensant ce qu'il disait tout haut, et s'y tenant jusqu'à ce qu'il
-l'eût réalisé. Prompts et nets dans les paroles et dans l'action,
-absolument sans peur et toujours sans repos; mais sans loi,
-indisciplinés par laisser-aller ou prodigues par faiblesse, cela ils ne
-le sont ni en action ni en paroles. Leur franchise, si vous lisez le mot
-comme un savant et un chrétien, et non comme un moderne infidèle de
-demi-culture et n'ayant qu'une moitié de cerveau, ne connaissant de
-toutes les langues de l'univers que son argot, est, en réalité,
-opposée non à servitude, mais à timidité<a name="FNanchor_94_1" id="FNanchor_94_1"></a><a href="#Footnote_94_1" class="fnanchor">[94]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span></p>
-
-<p>C'est aujourd'hui la marque de ce qu'il y a de plus doux et de plus
-français dans le caractère français qu'il produit des serviteurs qui
-sont tout bonnement parfaits. Infatigablement attachés à leurs
-protecteurs, dans une douce adresse à tout faire, sous une tutelle
-latente; les plus aimablement utiles des valets, les plus gentilles (de
-mentalité et de personnalité tout à fait bonnes) des bonnes. Mais à
-aucun degré, ne seront intimidés par vous. Vous aurez beau être le
-duc ou la duchesse de Montaltissimo vous ne les verrez pas troublés par
-votre rang élevé. Ils entameront la conversation avec vous s'ils en
-ont envie.</p>
-
-<p>29. Les meilleurs des serviteurs; les meilleurs des sujets aussi quand
-ils ont un roi, ou un comte, ou un chef, franc aussi, pour les conduire;
-ce dont nous verrons la preuve en temps voulu; mais, en ce moment, notez
-encore ceci, quelque éclat accessoire de la chose appelée par eux dans
-la suite Liberté que puisse suggérer le nom Frank, vous devez dès
-maintenant, et toujours dans l'avenir, vous garder de confondre leurs
-Libertés avec leur Puissance d'agir. Ce que l'attitude de l'armée peut
-être vis-à-vis de son chef est une question; si chef ou armée peut se
-tenir en repos six mois, une autre et toute différente. Il leur faut
-toujours combattre quelqu'un ou aller quelque part, la vie ne leur
-paraît pas valoir sans cela la peine d'être vécue; et cette
-activité, cet éclat et cet éclair de vif-argent qui brille à la fois
-ici et là, qui dans son essence n'est l'amour ni de la guerre ni de la
-rapine, mais seulement le besoin de changer de place et d'humeur (pour
-ainsi dire de modes et de temps&mdash;et d'intensité)&mdash;chez des gens qui ne
-veulent jamais laisser reposer leurs éperons mais les ont toujours
-brillants et <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span> aux pieds, et aiment mieux jeûner à cheval que festoyer
-au repos, cette peur enfantine d'être mis dans le coin, et ce besoin
-continuel d'avoir quelque chose à faire, tout cela doit être
-considéré par nous avec une sympathie étonnée dans toutes ses
-conséquences quelquefois éblouissantes, mais trop souvent malheureuses
-et désastreuses pour la nation elle-même aussi bien que pour ses
-voisins.</p>
-
-<p>30. Et cette activité que nous, lourds mangeurs de bœufs que nous
-sommes, nous avions l'habitude, avant que la science moderne nous eût
-enseigné que nous n'étions nous-mêmes rien de mieux que des babouins,
-de comparer discourtoisement à celle des tribus plus vives des singes,
-fit en réalité une si grande impression sur les Hollandais (quand pour
-la première fois l'irrigation franque donna quelque mouvement et
-quelque courant à leurs marais) que les plus anciennes armoiries dans
-lesquelles nous trouvions un blason rappelant la puissance franque,
-paraissent avoir été l'œuvre d'un Hollandais qui voulait en donner
-une représentation dédaigneusement satirique.</p>
-
-<p>«Car, dit un très ingénieux historien, M. André Favine, «Parisien
-et avocat à la Haute-Cour du Parlement français en l'an 1626», ces
-peuples qui bordaient la Sala appelés «Salts» par les Allemagnes,
-furent à leur descente dans les pays hollandais appelés par les
-Romains «Francs Saliques» (d'où la future loi «Salique»,
-remarquez-le) et par abréviation «Salii», apparemment du verbe
-<i>salire</i>, c'est-à-dire «saulter», «sauter» (et dans l'avenir par
-conséquent dûment aussi danser&mdash;d'une manière incomparable), être
-«vif et agile du pied, bien sauter et monter, qualités tout
-particulièrement requises chez ceux qui habitent des lieux <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> humides et
-marécageux. Aussi pendant que tels des Français comme ceux qui
-habitaient sur le bras principal du fleuve (Rhin) étaient nommés
-«Nageurs» (Swimmers), ceux des marais étaient appelés «Saulteurs»
-(Leapers); c'était un sobriquet donné aux Français en raison et de
-leur disposition naturelle et de leur résidence; et encore aujourd'hui,
-leurs ennemis les appellent les Crapauds Français (ou Grenouilles plus
-exactement), d'où est venue la fable que leurs anciens rois portaient
-de telles créatures dans leurs armes.»</p>
-
-<p>31. Sans aborder en ce moment la question de savoir si c'est une fable
-ou non, vous vous rappellerez aisément l'épithète «Salien»,
-caractérisant les gens qui sautent les fossés, traversent les fleuves
-à la nage, si bien que, comme nous l'avons dit précédemment, toute la
-longueur du Rhin dut être refortifiée contre eux, épithète
-toutefois, où il paraît à l'origine y avoir un certain Sel délicat,
-de sorte que nous pouvons justement, comme nous appelons «vieux
-Salés» nos marins endurcis, songer à ces Francs plus brillants, plus
-étincelants, comme à de «Jeunes Salés»; mais les Romains joueront
-en quelque sorte sur le mot, et dans leur respect naturel pour la flamme
-martiale et «l'élan» de ces Franks, ils en feront «Salii
-exsudantes<a name="FNanchor_95_1" id="FNanchor_95_1"></a><a href="#Footnote_95_1" class="fnanchor">[95]</a>» du nom même de leurs propres prêtres armés qui les
-suivaient à la guerre. <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span></p>
-
-<p>Allant jusqu'à une dérivation un peu plus lointaine mais subtile, nous
-pouvons considérer ce premier «Saillant» comme un promontoire en bec
-d'aigle sur la France que nous connaissons, vers ce que nous appelons
-aujourd'hui la France; et à jamais dans sa brillante élasticité de
-tempérament, une nation à sauts et saillies, nous fournissant à nous
-Anglais, car nous pouvons risquer pour cette fois ce peu d'érudition
-héraldique, leur «Léopard» (non comme une créature mouchetée et
-tachetée, mais naturellement élancée et bondissante) pour nos
-écussons royaux et princiers.</p>
-
-<p>En voilà assez sur leur nom de «Salien», mais de l'interprétation de
-la Franchise nous sommes aussi loin que jamais, et il faut nous
-contenter cependant d'en rester là, en notant toutefois deux idées
-liées dans la suite à ce nom, qui sont pour nous d'une très grande
-importance de définition.</p>
-
-<p>32. «Le poète français dans les premiers livres de sa Franciade, dit
-M. Favine» (mais quel poète, je ne sais, ni ne puis me renseigner
-là-dessus)<a name="FNanchor_96_1" id="FNanchor_96_1"></a><a href="#Footnote_96_1" class="fnanchor">[96]</a> «raconte»<a name="FNanchor_97_1" id="FNanchor_97_1"></a><a href="#Footnote_97_1" class="fnanchor">[97]</a> (dans le sens de écartèle, ou peint
-comme fait un héraldiste) «certaines fables sur le nom <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> des Français
-pour lequel on aurait adopté et réuni deux mots gaulois ensemble,
-Phere-Encos qui signifie «Porte-Lance» (Brandit-Lance, pourrions-nous
-peut-être nous risquer à traduire), une arme plus légère que la
-pique commençant ici à s'agiter dans les mains de leur chevalerie et
-Fere-Encos devenant assez vite dans le langage parlé «Francos»;&mdash;une
-dérivation certes à ne pas accepter, mais à cause de l'idée qu'elle
-donne de l'arme elle vaut qu'on y prête attention de même qu'à la
-suivante: parmi les armes des anciens Français, au-dessus et à côté
-de la lance, il y avait la hache d'arme qu'ils appelaient anchon, et qui
-existe encore aujourd'hui dans beaucoup de provinces de France où on
-l'appelle un achon; ils s'en aidaient à la guerre en le jetant au loin
-sur l'ennemi dans le seul but de le mettre à découvert et pour fendre
-son bouclier. Cet <i>achon</i> était dardé avec une telle violence qu'il
-pourfendait le bouclier, forçait son possesseur à abaisser le bras et
-ainsi le laissait découvert et désarmé et permettait de le surprendre
-plus facilement et plus vite. Il paraît que cette arme était
-proprement et spécialement l'arme du soldat français, aussi bien à
-pied qu'à cheval. Pour cette raison, on l'appelait <i>Franciscus.</i>
-Francisca, <i>securis oblonga, quam Franci librabant in hostes.</i> Car le
-cavalier, outre son bouclier et sa francisca (arme commune, comme nous
-l'avons dit, au fantassin et au cavalier), avait aussi la lance;
-lorsqu'elle était brisée et ne pouvait plus servir, il portait la main
-sur sa francisca, sur l'usage de laquelle nous renseigne l'archevêque
-de Tours, dans son second livre, chapitre XXVII.»</p>
-
-<p>33. Il est agréable de voir avec quel respect les leçons de
-l'archevêque de Tours étaient écoutées par <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> les chevaliers français,
-et curieux de noter la préférence des meilleurs d'entre eux à user de
-la francisca, non seulement aux temps de Cœur de Lion, mais même aux
-jours de Poitiers. Dans le dernier engagement de cette bataille aux
-portes de Poitiers: «Là, fit le roi Jehan de sa main merveilles
-d'armes, et tenait une hache de guerre dont bien se dépendait et
-combattait, si la quartre partie de ses gens luy eussent ressemblé, la
-journée eust été pour eux.» Plus remarquable encore à ce point de
-vue est l'épisode du combat que Froissart s'arrête pour nous dire
-avant de commencer son récit, et qui met aux prises le Sire de Verclef
-(sur la Severn) et l'écuyer Picard Jean de Helennes; l'Anglais perdant
-son sabre descend pour le reprendre; sur quoi Helennes lui <i>jette</i> le
-sien avec un tel visé et une telle force «qu'il accousuit l'Anglais es
-cuisses, tellement que l'épée entre dedans et le cousit tout parmi,
-jusqu'au hans».</p>
-
-<p>Là-dessus, le chevalier se rendant, l'écuyer bande sa plaie, et le
-soigne, restant quinze jours «pour l'amour de lui», à Châtellerault,
-tant que sa vie fut en danger, et ensuite lui faisant faire toute la
-route en litière jusqu'à son propre château de Picardie. Sa rançon
-est de 6.000 nobles. Je pense environ 25.000 livres de notre valeur
-actuelle et vous pouvez tenir pour un signe particulièrement fatal du
-proche déclin des temps de la chevalerie ce fait que «devint celuy
-Escuyer, chevalier, pour le grand profit qu'il eut du Seigneur de
-Verclef».</p>
-
-<p>Je reviens volontiers à l'aube de la chevalerie, alors qu'heure par
-heure, année par année, les hommes devenaient plus doux et plus sages,
-alors que même au travers des pires cruautés et des pires erreurs on
-pouvait voir les qualités natives de la caste la plus noble <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span> s'affirmer
-d'abord, en vertu d'un principe inné, se soumettre ensuite en vue des
-tâches futures.</p>
-
-<p>34. Les deux principales armes, voilà tout ce que nous connaissons
-jusqu'ici du Franc salien; pourtant sa silhouette commence à se
-dessiner pour nous dans le brouillard du Brocken, portant la lance
-légère qui deviendra le javelot; mais la hache, son arme de bûcheron,
-est lourde;&mdash;pour des raisons économiques, comme la rareté du fer,
-c'est l'arme préférable à toutes, donnant la plus grande force
-d'impulsion et la plus grande puissance de choc avec la plus petite
-quantité de métal, et le travail de forge le plus sommaire. Gibbon
-leur donne aussi une «pesante» épée, suspendue à un «large»
-ceinturon; mais les épithètes de Gibbon sont toujours données
-gratis<a name="FNanchor_98_1" id="FNanchor_98_1"></a><a href="#Footnote_98_1" class="fnanchor">[98]</a>, et l'épée à ceinturon, quelle que fut sa mesure, était
-probablement destinée aux chefs seulement; le ceinturon, lui-même en
-or, celui-là même qui distinguait les comtes romains et sans aucun
-doute adopté, à leur exemple, par les chefs francs alliés; prenant
-par la suite la signification symbolique que lui donne saint Paul<a name="FNanchor_99_1" id="FNanchor_99_1"></a><a href="#Footnote_99_1" class="fnanchor">[99]</a> de
-ceinturon de vérité; enfin, l'emblème principal de l'Ordre de la
-Chevalerie. <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span></p>
-
-<p>35. Le bouclier pour tous était rond, se maniant comme le bouclier d'un
-highlander: armure qui probablement n'était rien que du cuir fortement
-tanné, ou du chanvre patiemment et solidement tricoté: «Leur
-costume collant», dit M. Gibbon, «figurait exactement la forme
-de leurs membres», mais «costume» est seulement une expression
-Miltono-Gibbonienne pour signifier «personne sait quoi». Il est plus
-intelligible en ce qui concerne leurs personnes. «La stature élevée
-des Francs, leurs yeux bleus, dénotaient une origine germanique; les
-belliqueux barbares étaient formés dès leur première jeunesse à
-courir, sauter, nager, lancer le javelot et la hache d'armes sans
-manquer le but, à marcher sans hésitation contre un ennemi supérieur
-en nombre, et à garder dans la vie ou la mort la réputation
-d'invincibles qui était celle de leurs ancêtres» (VI, 93). Pour la
-première fois, en 358, épouvanté par la victoire de l'empereur Julien
-à Strasbourg, et assiégé par lui sur la Meuse, un corps de six cents
-Francs «méconnut l'ancienne loi qui leur ordonnait de vaincre ou de
-mourir». «Bien que l'espoir de la rapine eût pour les entraîner une
-force extrême, ils professaient un amour désintéressé de la guerre
-qu'ils considéraient comme le suprême honneur et la suprême
-félicité de la nature humaine, et leurs esprits et leurs corps
-étaient si endurcis par une activité perpétuelle, que selon la
-vivante expression d'un orateur, les neiges de l'hiver étaient aussi
-agréables pour eux que les fleurs du printemps» (III, 220).</p>
-
-<p>36. Ces vertus morales et corporelles ou cet endurcissement étaient
-probablement universels dans les rangs militaires de la nation; mais
-nous apprendrons tout à l'heure avec surprise, d'un peuple si
-remarquablement <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span> «libre» que seuls le Roi et la famille royale y
-pouvaient porter leur chevelure comme il leur plaisait. Les rois
-portaient la leur en boucles flottantes sur le closet les épaules, les
-reines en tresses ondulantes jusqu'à leurs pieds, mais tout le reste de
-la nation était obligé par la loi ou l'usage de se raser la partie
-postérieure de la tête, de porter ses cheveux courts sur le front, et
-de se contenter de l'ornement de deux petites whiskers<a name="FNanchor_100_1" id="FNanchor_100_1"></a><a href="#Footnote_100_1" class="fnanchor">[100]</a>.</p>
-
-<p>37. Moustaches, veut dire M. Gibbon j'imagine, et je me permets de
-supposer aussi que les nobles et leurs femmes pouvaient porter leurs
-tresses et leurs boucles comme il leur convenait. Mais, de nouveau, il
-nous ouvre un jour inattendu et gênant sur les institutions
-démocratiques des Francs en nous apprenant «que les différents
-commerces, les travaux de l'agriculture et les arts de la chasse et de
-la pêche étaient <i>exercés</i> par des mains <i>serviles</i> pour un <i>salaire</i> du
-souverain».</p>
-
-<p>«Servile et salaire» toutefois, quoiqu'ils donnent d'abord l'idée
-terrible d'un ordre de choses injuste ne sont que les expressions
-Miltono-Gibboniennes du fait général que les rois francs avaient des
-laboureurs dans leurs champs, employaient des tisserands et des
-forgerons pour faire leurs vêtements et leurs épées, chassaient avec
-des veneurs, au faucon avec des fauconniers, <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> et étaient sous les autres
-rapports tyranniques dans la proportion où peut l'être un grand
-propriétaire de terres anglais. «Le château des rois à longs cheveux
-était entouré de cours commodes et d'écuries pour la volaille et le
-bétail, le jardin était planté de légumes utiles, les magasins
-remplis de blé, de vins, soit pour la vente, soit pour la consommation,
-et toute l'administration, conduite dans les règles les plus strictes
-de l'économie privée.»</p>
-
-<p>38. J'ai rassemblé ces remarques souvent incomplètes et pas toujours
-très consistantes, de l'aspect et du caractère des Francs, extraites
-des références de M. Gibbon, pendant une période de plus de deux
-siècles,&mdash;et le dernier passage cité,&mdash;qu'il accompagne de la
-constatation que «cent-soixante de ces palais ruraux étaient
-disséminés à travers les provinces de leur royaume», sans nous dire
-quel royaume, ou à quelle époque,&mdash;doit être tenu pour descriptif des
-coutumes et du système général de leur monarchie après les victoires
-de Clovis. Mais dès la première heure où vous entendrez parler de
-lui, le Franc, à le bien considérer, est toujours un personnage
-extrêmement ingénieux, bien intentionné et industrieux; s'il est
-impatient d'acquérir, il sait aussi intelligemment conserver et
-édifier; il y a là tout un don d'ordonnance et de claire architecture
-qui trouvera un jour sa suprême expression dans les bas-côtés
-d'Amiens; et des choses en tout genre sans rivales et qui eussent été
-indestructibles si ceux qui vécurent au milieu d'elles avaient eu même
-force de cœur que ceux qui les avaient construites bien des années
-auparavant<a name="FNanchor_101_1" id="FNanchor_101_1"></a><a href="#Footnote_101_1" class="fnanchor">[101]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span></p>
-
-<p>39. Mais pour le moment il nous faut revenir sur nos pas, car
-dernièrement, relisant quelques-uns de mes livres pour une édition
-revue et corrigée, j'ai remarqué et non sans remords, que toutes les
-fois que dans un paragraphe ou un chapitre je promets pour le chapitre
-suivant un examen attentif de quelque point particulier le paragraphe
-suivant n'a trait en quoi que ce soit au point promis, mais ne manque
-pas de s'attacher passionnément à quelque point antithétique,
-antipathique ou antipodique, dans l'hémisphère opposé; je trouve
-cette façon de composer un livre extrêmement favorable à
-l'impartialité et la largeur des vues; mais je puis concevoir qu'elle
-doit être pour le commun des lecteurs non seulement décevante (si je
-puis vraiment me flatter d'intéresser jamais suffisamment pour
-décevoir) mais même <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> capable de confirmer dans son esprit quelques-unes
-des insinuations fallacieuses et absolument absurdes de critiques
-hostiles, concernant mon inconsistance, mes vacillations, et ma
-facilité à être influencé par les changements de température dans
-mes principes ou dans mes opinions. Aussi je me propose dans ces
-esquisses historiques, pour le moins de me surveiller, et j'espère de
-me corriger en partie de ce travers de manquer à mes promesses, et,
-dût-il en coûter aux flux et reflux variés de mon humeur, de dire
-dans une certaine mesure en chaque chapitre ce que le lecteur à le
-droit de compter qui y sera dit.</p>
-
-<p>40. J'ai abandonné dans mon chapitre I<sup>er</sup> après y avoir jeté un
-simple coup d'œil, l'histoire du vase de Soissons. On peut la trouver
-(et c'est bien à peu près la seule chose que l'on y puisse trouver
-concernant la vie ou le caractère individuel du premier Louis) dans
-toute histoire de France populaire à bon marché avec sa moralité
-populaire à bon marché imprimée à la suite. Si j'avais le temps de
-remonter à ses premières sources, peut-être prendrait-elle un autre
-aspect. Mais je vous la donne telle qu'on peut la trouver partout en
-vous demandant seulement d'examiner si&mdash;même lue ainsi&mdash;elle ne
-peut pas porter en elle une signification quelque peu différente.</p>
-
-<p>41. L'histoire dit donc que, après la bataille de Soissons, dans le
-partage des dépouilles romaines ou gauloises, le roi revendiqua un vase
-d'argent d'un superbe travail pour&mdash;«lui», étais-je sur le point
-d'écrire,&mdash;et dans mon dernier chapitre, j'ai inexactement <i>supposé</i>
-qu'il le voulait pour son meilleur lui-même, sa reine. Mais il ne le
-voulait ni pour l'un ni pour l'autre, c'était pour le rendre à saint
-Rémi, afin qu'il pût rester <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> parmi les trésors consacrés à Reims.
-Ceci est le premier point sur lequel les historiens populaires
-n'insistent pas, et qu'un de ses guerriers qui réclama l'égal partage
-du trésor préféra aussi ignorer. Le vase était demandé par le roi
-en supplément de sa propre part et les chevaliers francs tout en
-rendant fidèle obéissance à leur roi comme chef n'avaient pas la
-moindre intention de lui accorder ce que des rois plus modernes
-appellent des taxes «régaliennes» prélevées sur tout ce qu'ils
-touchent. Et un de ces chevaliers ou comtes francs, un peu plus franc
-que les autres et aussi incrédule à la sainteté de saint Rémi qu'un
-évêque protestant ou un philosophe positiviste, prit sur lui de
-discuter la prétention du roi et de l'Église, à la façon, supposez,
-d'une opposition libérale à la Chambre des Communes; et la discuta
-avec une telle confiance d'être soutenu par l'opinion publique du V<sup>e</sup>
-siècle, que le roi persistant dans sa requête le soldat sans peur mit
-le vase en pièces avec sa hache de guerre en s'écriant: «Tu n'auras
-pas plus que ta part de butin.»</p>
-
-<p>42. C'est la première et nette affirmation de la «Liberté,
-Fraternité et Égalité» françaises, soutenue alors comme maintenant
-par la destruction qui est la seule manifestation artistique active
-possible à des personnages «libres», incapables de rien créer.</p>
-
-<p>Le roi ne donna pas suite à la querelle. Les poltrons penseront qu'il
-en resta là par poltronnerie, et les méchants par méchanceté. Il est
-certain, en tous cas c'est fort à croire, qu'il en resta là; mais il
-attendit son heure; ce que la colère d'un homme fort peut toujours,
-ainsi que s'échauffer plus ardemment dans l'attente, et c'est une des
-principales raisons pourquoi on enseigne aux chrétiens de ne pas
-laisser le soleil se coucher sur <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> elle<a name="FNanchor_102_1" id="FNanchor_102_1"></a><a href="#Footnote_102_1" class="fnanchor">[102]</a>. Précepte auquel les
-chrétiens de nos jours sont parfaitement prêts à obéir si c'est
-quelqu'un d'autre qui a été offensé, et en effet dans ce cas la
-difficulté est habituellement de les faire penser à l'injure, même
-dans la minute où le soleil n'est pas encore couché sur leur
-indignation<a name="FNanchor_103_1" id="FNanchor_103_1"></a><a href="#Footnote_103_1" class="fnanchor">[103]</a>.</p>
-
-<p>43. La suite est vraiment choquante pour la sensibilité moderne. Je la
-donne dans le langage sinon poli du moins délicatement verni de
-l'histoire illustrée.</p>
-
-<p>«Environ un an après, passant la revue de ses troupes, il alla à
-l'homme qui avait brisé le vase, et, <i>examinant ses armes, se
-plaignit</i> qu'<i>elles</i> fussent en mauvais état!» (l'italique est de
-moi) et «les jeta» (Quoi? le bouclier et l'épée?) «à terre». Le
-soldat se baissa pour les ramasser et à ce moment le roi le frappa à
-la tête de sa hache de guerre en s'écriant: «Ainsi fis-tu au vase de
-Soissons.» L'historien moral moderne ajoute cette remarque que: «Ceci
-comme document sur l'état des Francs et les liens par lesquels ils
-étaient unis ne donne que l'idée d'une bande de voleurs et de leur
-chef.» Ce qui est en effet autant que je puis moi-même pénétrer et
-déchiffrer la nature des choses l'idée première à concevoir
-relativement à la plupart des organisations royales et militaires dans
-ce monde jusqu'à nos jours (à moins par hasard que ce ne soient les
-Afghans et les Zoulous qui volent nos propres terres en Angleterre au
-lieu de nous les leurs dans leurs pays respectifs). Mais en ce qui
-regarde la manière dont fut accomplie cette exécution militaire type,
-je <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span> dois pour le moment demander au lecteur la permission de rechercher
-avec lui, s'il est moins royal, ou plus cruel de frapper un soldat
-insolent sur la tête avec sa hache d'armes à soi, que de frapper une
-personne telle que Sir Thomas More<a name="FNanchor_104_1" id="FNanchor_104_1"></a><a href="#Footnote_104_1" class="fnanchor">[104]</a> sur le cou avec celle d'un
-exécuteur, ayant recours au fonctionnement mécanique&mdash;comme serait
-celui du couperet, de la guillotine ou de la corde, pour donner le coup
-de grâce&mdash;des formes accommodantes de la loi nationale et de
-l'intervention gracieusement mêlée d'un groupe élégant de nobles et
-d'évêques.</p>
-
-<p>44. Il y a des choses bien plus noires à dire de Clovis que celle-ci,
-alors que sa vie fière tirait vers sa fin, des choses qui vous seraient
-racontées dans toute leur vérité, si aucun de nous pouvait voir clair
-dans la noirceur. Mais nous ne pouvons jamais savoir la vérité sur le
-péché; car sa nature est de tromper également le pécheur d'une part,
-et le juge de l'autre. Diabolique, nous trompant si nous y succombons,
-ou le condamnons; voici à ce sujet les facéties de Gibbon si vous vous
-en souciez; mais j'extrais d'abord des paragraphes confus qui y
-amènent, des phrases de louange que le sage de Lausanne n'accorde pas
-d'ordinaire aussi généreusement qu'en cette circonstance à ceux de
-ses héros qui ont confessé la puissance du christianisme.</p>
-
-<p>45. «Clovis n'avait pas plus de quinze ans, quand, par la mort de son
-père, il lui succéda comme chef de la tribu salienne. Les limites
-étroites de son royaume s'arrêtaient à l'île des Bataves, avec les
-anciens diocèses <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span> de Tournay et Arras; et au baptême de Clovis le
-nombre de ses guerriers ne pouvait pas excéder 5.000. Les tribus de
-même race que les Francs qui s'étaient installées le long de
-l'Escaut, de la Meuse, de la Moselle et du Rhin, étaient gouvernées
-par leurs rois autonomes de race mérovingienne, les égaux et les
-alliés, et quelquefois les ennemis, du prince salique. Quand il avait
-commencé la campagne, il n'avait ni or ni argent dans ses coffres, ni
-vin ni blé dans ses magasins; mais il imita l'exemple de César qui
-dans le même pays s'était enrichi à la pointe de l'épée, et avait
-acheté des mercenaires avec les fruits de la conquête.</p>
-
-<p>«L'esprit indompté des Barbares apprit à reconnaître les avantages
-d'une discipline régulière. À la revue annuelle du mois de Mars,
-leurs armes étaient exactement inspectées; et, quand ils traversaient
-un territoire pacifique, il leur était défendu de toucher à un brin
-d'herbe. La justice de Clovis était inexorable; et ceux de ses soldats
-qui se montraient insouciants ou désobéissants étaient à l'instant
-punis de mort. Il serait superflu de louer la valeur d'un Franc; mais la
-valeur de Clovis était gouvernée par une prudence froide et
-consommée. Dans toutes ses relations avec les hommes il faisait la
-balance entre le poids de l'intérêt, de la passion et de l'opinion; et
-ses mesures étaient tantôt en harmonie avec les usages sanguinaires
-des Germains, tantôt modérées par le génie plus doux de Rome et du
-christianisme.</p>
-
-<p>46. «Mais le farouche conquérant de la Gaule était incapable de
-discuter la valeur des preuves d'une religion qui repose sur
-l'investigation laborieuse du témoignage historique et sur la
-théologie spéculative. Il était encore plus incapable de ressentir la
-douce influence <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> de l'Évangile qui persuade et purifie le cœur d'un
-véritable converti. Son règne ambitieux fut une violation perpétuelle
-des devoirs moraux et chrétiens: ses mains furent tachées de sang dans
-la paix comme dans la guerre; et, dès que Clovis se fût débarrassé
-d'un synode de l'Église Gallicane, il assassina avec tranquillité tous
-les princes de la race mérovingienne.»</p>
-
-<p>47. C'est trop vrai<a name="FNanchor_105_1" id="FNanchor_105_1"></a><a href="#Footnote_105_1" class="fnanchor">[105]</a>; mais d'abord c'est de la rhétorique&mdash;car nous
-aurions besoin qu'on nous dise combien étaient tous les princes&mdash;en
-second lieu nous devons remarquer qu'en admettant que Clovis ait à un
-degré quelconque «étudié les Écritures» telles qu'elles étaient
-présentées au monde occidental par saint Jérôme, il était à
-présumer que lui, roi-soldat, penserait davantage à la mission de
-Josué<a name="FNanchor_106_1" id="FNanchor_106_1"></a><a href="#Footnote_106_1" class="fnanchor">[106]</a> et de Jéhu qu'à la patience <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> du Christ, dont il songeait
-plutôt à venger qu'à imiter la passion; et la crainte que les autres
-rois francs lui succèdent, ou par envie du vaste royaume qu'il avait
-agrandi l'attaquent et le détrônent, pouvait facilement lui
-apparaître comme inspirée non par un danger personnel, mais par le
-retour possible de la nation tout entière à l'idolâtrie. De plus,
-dans les derniers temps, sa foi dans la protection divine accordée à
-sa cause avait été ébranlée par la défaite que les Ostrogoths lui
-avaient infligée devant Arles, et le léopard franc n'avait pas assez
-complètement perdu ses taches<a name="FNanchor_107_1" id="FNanchor_107_1"></a><a href="#Footnote_107_1" class="fnanchor">[107]</a> pour abandonner à un ennemi l'occasion
-du premier bond.</p>
-
-<p>48. Pour en finir, et nous plaçant au-dessus de ces questions de
-personnes, les diverses formes de la cruauté et de la ruse&mdash;la
-première, remarquez-le, provenant beaucoup d'un mépris de la
-souffrance qui était une condition d'honneur pour les femmes aussi bien
-que pour les hommes,&mdash;sont dans ces races barbares toujours fondées sur
-leur amour de la gloire dans la guerre; ce qui ne peut être compris
-qu'en se rapportant à ce qui reste de ces mêmes caractères dans les
-castes les plus élevées des Indiens de l'Amérique du Nord; et, avant
-d'exposer clairement pour finir les événements <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> certains du règne de
-Clovis jusqu'à la fin, le lecteur fera bien d'apprendre cette liste des
-personnages du grand Drame, en prenant à cœur la signification du nom
-de chacun, à cause à la fois de son influence probable sur l'esprit de
-celui qui le portait, et comme une expression fatale de l'ensemble de
-ses actes et de leurs conséquences pour les générations futures.</p>
-
-<p>I. CLOVIS.&mdash;En forme franque, Hluodoveh<a name="FNanchor_108_1" id="FNanchor_108_1"></a><a href="#Footnote_108_1" class="fnanchor">[108]</a>. «Glorieuse sainteté» ou
-sacre. En latin <i>Chlodovisus</i>, quand il fut baptisé par saint Remi,
-s'adoucissant à travers les siècles en <i>Lhodovisus, Ludovicus</i>, Louis.</p>
-
-<p>II. ALBOFLEDA.&mdash;«Blanche fée domestique?» Sa plus jeune sœur épouse
-Théodoric («Theudreich», le maître du peuple), le grand roi des
-Ostrogoths.</p>
-
-<p>III. CLOTILDE.&mdash;Hlod-hilda, «Glorieuse vierge de batailles». Sa femme.
-«Hilda» signifiant d'abord bataille, pure; et devenant ensuite Reine
-ou vierge de bataille. Christianisée en sainte Clotilde en France et
-sainte Hilda du rocher de Whitby.</p>
-
-<p>III. CLOTILDE.&mdash;Sa seule fille, morte pour la foi catholique, sous la
-persécution arienne.</p>
-
-<p>IV. CHILDEBERT, l'aîné des fils qu'il eut de Clotilde, le premier roi
-franc à Paris. «Splendeur des Batailles», s'adoucissant en Hildebert,
-et ensuite Hildebrant comme dans les Nibelung.</p>
-
-<p>V. CHLODOMIR.&mdash;«Glorieuse Renommée». Son second fils du lit de
-Clotilde.</p>
-
-<p>VI. CLOTAIRE.&mdash;Son plus jeune fils du lit de Clotilde; <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span> de fait le
-destructeur de la maison de son père. «Glorieux guerrier».</p>
-
-<p>VII. CHLODOWALD.&mdash;Le plus jeune fils de Chlodomir. «Glorieux Pouvoir»,
-plus tard, saint Cloud.</p>
-
-<p>49. Je suivrai maintenant sans plus de détours, à travers sa lumière
-et son ombre, la suite du règne de Clovis et de ses actes.</p>
-
-<p>A. D. 481.&mdash;Couronné quand il n'avait que quinze ans. Cinq ans après
-il provoque «dans l'esprit et presque dans le langage de la chevalerie
-«le gouverneur romain Syagrius, qui se maintenait dans le district de
-Reims et de Soissons: <i>Campum sibi præparari jussit</i>, il provoqua son
-adversaire comme en champ clos» (Voyez la note et la référence de
-Gibbon, chap. XXXVIII). L'abbaye bénédictine de Nogent fut dans la
-suite bâtie sur le champ de bataille indiqué par un cercle de
-sépulcres païens. «Clovis donne les terres adjacentes de Leuilly et
-Coucy à l'église de Reims<a name="FNanchor_109_1" id="FNanchor_109_1"></a><a href="#Footnote_109_1" class="fnanchor">[109]</a>.»</p>
-
-<p>A. D. 485.&mdash;La bataille de Soissons. Gibbon n'en donne pas la date: suit
-la mort de Syagrius à la cour d'Alaric (le Jeune) en 486, prenez 485
-pour la bataille.</p>
-
-<p>30. A. D. 493.&mdash;Je ne puis trouver aucun récit des relations de Clovis
-avec le roi des Burgondes, l'oncle de Clotilde, qui précédèrent ses
-fiançailles avec la princesse orpheline. Son oncle, disent tous les
-historiens, avait tué son père et sa mère et forcé sa sœur à
-prendre le voile. On ne donne aucun motif, et on ne cite aucune source.
-Clotilde elle-même fut poursuivie comme elle <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> faisait route pour la
-France<a name="FNanchor_110_1" id="FNanchor_110_1"></a><a href="#Footnote_110_1" class="fnanchor">[110]</a> et la litière dans laquelle elle voyageait capturée avec
-une partie de sa dot. Mais la princesse elle-même monta à cheval, se
-dirigea avec une partie de son escorte vers la France, «ordonnant à
-ses serviteurs de mettre le feu à toute chose appartenant <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> à son oncle
-et à ses sujets qu'ils pourraient rencontrer sur la route».</p>
-
-<p>51. Le fait n'est pas raconté, habituellement, dans les dicts ou les
-actes des saints; mais punir les rois en détruisant les propriétés de
-leurs sujets est un usage de guerre trop accepté aujourd'hui pour
-permettre à notre indignation d'être bien vive contre Clotilde qui
-agissait sous l'empire de la douleur et de la colère. Les années de sa
-jeunesse ne nous sont pas racontées: Clovis avait déjà vingt-sept ans
-et avait pendant trois ans maintenu la foi de ses ancêtres contre toute
-l'influence de sa reine.</p>
-
-<p>52. A. D. 496.&mdash;Je n'ai pas dans le chapitre du début attaché tout à
-fait assez d'importance à la bataille de Tolbiac, m'en occupant
-simplement en tant qu'elle obligeait les Alamans à repasser le Rhin, et
-établissait la puissance des Francs sur sa rive occidentale. Mais des
-résultats infiniment plus vastes sont indiqués dans la courte phrase
-par laquelle Gibbon clôt son récit de la bataille. «Après la
-conquête des provinces de l'ouest, les Francs <i>seuls</i> gardèrent leurs
-anciennes possessions d'au delà du Rhin. Ils soumirent et
-<i>civilisèrent</i> graduellement les peuples dont ils avaient brisé la
-résistance jusqu'à l'Elbe et aux montagnes de Bohème; et la <i>paix de
-l'Europe</i> fut assurée par la soumission de la Germanie.»</p>
-
-<p>53. Car, dans le sud, Théodoric avait déjà «remis le sabre au
-fourreau dans l'orgueil de sa victoire et la vigueur de son âge et son
-règne qui continue pendant trente-trois ans fut consacré aux devoirs
-du gouvernement civil». Même quand son beau-fils Alaric périt de la
-main de Clovis à la bataille de Poitiers, Théodoric se contenta
-d'arrêter la puissance des Francs à Arles, <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span> sans poursuivre son
-succès, et de protéger son petit-fils en bas-âge, corrigeant en même
-temps certains abus dans le gouvernement civil de l'Espagne. En sorte
-que la souveraineté bienfaisante du grand Goth fut établie de la
-Sicile au Danube et de Sirmium à l'Océan Atlantique.</p>
-
-<p>54. Ainsi donc, à la fin du V<sup>e</sup> siècle, vous avez une Europe divisée
-simplement par la ligne de partage de ses eaux; et deux rois
-chrétiens<a name="FNanchor_111_1" id="FNanchor_111_1"></a><a href="#Footnote_111_1" class="fnanchor">[111]</a> régnant, avec un pouvoir entièrement bienfaisant et
-sain&mdash;l'un au nord&mdash;l'autre au sud&mdash;le plus puissant et le plus digne
-des deux mariés à la plus jeune sœur de l'autre: une sainte reine au
-nord, une reine-mère catholique, pieuse et sincère, au sud. C'est là
-une conjonction de circonstances assez mémorable dans l'histoire de la
-terre et certes à méditer, si jamais dans le tourbillon de vos
-voyages, ô lecteur, vous pouvez vous séparer pour une heure du bétail
-parqué qu'on pousse sur le Rhin ou l'Adige et vous promener en paix,
-passé la porte sud de Cologne, ou sur le pont de Fra-Giacondo à
-Vérone.&mdash;Alors, arrêtez-vous et regardez dans l'air limpide au delà
-du champ de bataille de Tolbiac, vers le bleu Drachenfels, ou, par la
-plaine de St-Ambrogio vers les montagnes de Garde. Car là furent
-remportées si vous voulez y penser sérieusement, les deux grandes
-victoires du monde chrétien. Celle de Constantin donna seulement une
-autre forme et une nouvelle couleur aux murs tombants de Rome; mais les
-races Franque et Gothique, par ces conquêtes et sous ces gouvernements,
-fondèrent les arts et établirent les lois qui donnèrent à toute
-l'Europe future sa joie et sa <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> vertu. Et il est charmant de voir comment,
-d'aussi bonne heure, la chevalerie féodale avait déjà sa vie liée à
-la noblesse de la femme.</p>
-
-<p>Il n'y eut pas d'apparition à Tolbiac et la tradition n'a pas prétendu
-depuis qu'il y en ait eu. Le roi pria simplement le Dieu de Clotilde. Le
-matin de la bataille de Vérone, Théodoric visita la tente de sa mère
-et de sa sœur «et demanda que pour la fête la plus brillante de sa
-vie, elles le parassent des riches vêtements qu'elles avaient faits de
-leurs propres mains».</p>
-
-<p>55. Mais sur Clovis s'étendit encore une autre influence&mdash;plus grande
-que celle de sa reine. Lorsque son royaume atteignit la Loire, la
-bergère de Nanterre était déjà âgée;&mdash;elle n'était ni une vierge
-porte-flambeau des batailles, comme Clotilde, ni un guide chevaleresque
-de délivrance comme Jeanne; elle avait blanchi dans la douceur de la
-sagesse et était maintenant «pleine de plus en plus d'une lumière
-cristalline». Le père de Clovis l'avait connue; lui-même en avait
-fait son amie, et quand il quitta Paris pour la plaine de Poitiers, il
-fit le vœu que, s'il était victorieux, il bâtirait une église
-chrétienne sur les collines de la Seine. Il revint victorieux et, avec
-sainte Geneviève à son côté, s'arrêta sur l'emplacement des ruines
-des Thermes Romains, juste au-dessus de l'«Ile» de Paris, pour
-accomplir son vœu: et pour déterminer les limites des fondations de la
-première église métropolitaine de la Chrétienté franque<a name="FNanchor_112_1" id="FNanchor_112_1"></a><a href="#Footnote_112_1" class="fnanchor">[112]</a>.</p>
-
-<p>Le roi donne le branle à sa hache de guerre et la <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span> lança de toute sa
-force.&mdash;Mesurant ainsi dans son vol la place de son propre tombeau, et
-de celui de Clotilde, et de sainte Geneviève.</p>
-
-<p>«Là ils reposèrent et reposent,&mdash;en âme,&mdash;ensemble. La colline tout
-entière porte encore le nom de la patronne de Paris; une petite rue
-obscure a gardé celui du Roi Conquérant.» <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span></p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_81_1" id="Footnote_81_1"></a><a href="#FNanchor_81_1"><span class="label">[81]</span></a>Sur saint Benoît, voir dans <i>Verona and other lectures</i> les
-deux chapitres qui devaient faire partie de <i>Nos pères nous ont dit</i>,
-dans le VI<sup>e</sup> volume <i>Valle Crucis</i>, sur l'Angleterre. Et notamment les
-pages 124-128 de Verona.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_82_1" id="Footnote_82_1"></a><a href="#FNanchor_82_1"><span class="label">[82]</span></a>Personnage des romans chevaleresques, introduit par Tennyson
-dans <i>Idylles du roi.</i>&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_83_1" id="Footnote_83_1"></a><a href="#FNanchor_83_1"><span class="label">[83]</span></a>Miss Ingelow.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_84_1" id="Footnote_84_1"></a><a href="#FNanchor_84_1"><span class="label">[84]</span></a>Après enquête je trouve dans la plaine entre Paris et
-Sèvres.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_85_1" id="Footnote_85_1"></a><a href="#FNanchor_85_1"><span class="label">[85]</span></a>On les montrerait encore à Nanterre sous les noms de Parc de
-Sainte-Geneviève et de Clos de Sainte-Geneviève (abbé Vidieu, Sainte
-Geneviève, <i>patronne de Paris</i>).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_86_1" id="Footnote_86_1"></a><a href="#FNanchor_86_1"><span class="label">[86]</span></a>Allusion à Michée, IV, 8.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_87_1" id="Footnote_87_1"></a><a href="#FNanchor_87_1"><span class="label">[87]</span></a>Voyez, d'une manière générale, toutes les descriptions que
-Carlyle a eu occasion de donner de la terre prussienne et polonaise, ou
-de l'extrémité des rivages de la Baltique.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_88_1" id="Footnote_88_1"></a><a href="#FNanchor_88_1"><span class="label">[88]</span></a>Gigantesque&mdash;et pas encore fossile! Voyez la note de Gibbon
-sur la mort de Théodebert: «le roi pointa sa lance&mdash;le taureau
-<i>renversa un arbre sur sa tête</i>&mdash;il mourut le même jour» (VII, 255).
-La corne d'Uri et son bouclier surmonté des hauts panaches du casque
-allemand attestent la terreur qu'inspiraient ces troupeaux
-d'aurochs.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_89_1" id="Footnote_89_1"></a><a href="#FNanchor_89_1"><span class="label">[89]</span></a>Claudius, Aurélien, Probus, Constantius; et après le partage
-de l'empire, à l'est Justinien. «L'empereur Justinien était né d'une
-obscure race de barbares, les habitants d'un pays sauvage et désolé,
-auquel les noms de Dardanie, de Dacie, et de Bulgarie ont été
-successivement appliqués. Les noms de ces paysans Dardaniens sont
-goths, et presque anglais, Justinien est une traduction de Uprauder
-(upright); son père Sabatius (en langue greco-barbare, Stipes) était
-appelé dans son village «Istock» (Stock). (Gibbon, commencement du
-chap. XI et note.)&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_90_1" id="Footnote_90_1"></a><a href="#FNanchor_90_1"><span class="label">[90]</span></a>Personnage de l'<i>Antiquaire.</i>&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_91_1" id="Footnote_91_1"></a><a href="#FNanchor_91_1"><span class="label">[91]</span></a>Voir le <i>Childe Harold</i> de Byron.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_92_1" id="Footnote_92_1"></a><a href="#FNanchor_92_1"><span class="label">[92]</span></a>Sur le confluent du Teess et de la Greta, voir les pages de
-<i>Modern Painters</i> où sont cités les vers de Walter Scott (<i>Modern
-Painters</i>, III, IV, 16, § 36 et 37. Sur la Greta par Turner, voir
-<i>Lectures on art</i>, § 170).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_93_1" id="Footnote_93_1"></a><a href="#FNanchor_93_1"><span class="label">[93]</span></a>Gibbon serre le sujet de plus près dans une phrase de son
-XXII<sup>e</sup> chapitre: «Les guerriers indépendants de Germanie <i>qui
-considéraient la sincérité comme la plus noble de leurs vertus</i> et la
-liberté comme le plus précieux de leurs biens.» Il parle
-spécialement de la tribu franque des Attuarii contre laquelle
-l'empereur Julien eut à refortifier le Rhin de Clèves à Bâle. Mais
-les premières lettres de l'empereur Jovien, après la mort de Julien
-«déléguaient le commandement militaire de la Gaule et de l'Illyrie
-(quel vaste commandement c'était, nous le verrons plus tard) à
-Malarich, un <i>brave et fidèle</i> officier de la nation des Francs»; et
-ils restent les loyaux alliés de Rome dans sa dernière lutte avec
-Alaric. Apparemment, pour le plaisir seul de varier d'une façon
-captivante sa manière de dire et, en tout cas, sans donner à entendre
-qu'il y eut une cause quelconque à un si grand changement dans le
-caractère national, nous voyons M. Gibbon, dans son volume suivant,
-adopter tout à coup les épithètes abusives de Procope et appeler les
-Francs «une nation légère et perfide» (VII, 251). Les seuls motifs
-discernables de cette définition inattendue sont qu'ils refusent de
-vendre leur amitié ou leur alliance à Rome et Ravenne; et que dans son
-invasion d'Italie le petit-fils de Clovis n'envoya pas préalablement
-l'avis direct de la route qu'il se proposait de suivre, ni même ne
-signifia entièrement ses intentions avant qu'il ne se fût assuré du
-Pô à Pavie; dévoilant son plan ensuite avec une clarté suffisante,
-en «attaquant presque au même instant les camps hostiles des Goths et
-des Romains qui, au lieu d'unir leurs armes, fuirent avec une égale
-précipitation».&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_94_1" id="Footnote_94_1"></a><a href="#FNanchor_94_1"><span class="label">[94]</span></a>Pour illustrer en détail ce mot, voyez «Val d'Arno»,
-<i>Cours</i> VIII; <i>Fors Clavigera</i>, lettres XLVI, 231, LXXVII, 137;&mdash;et
-Chaucer, <i>le Roman de la rose</i> (1212). À côté de lui (le chevalier
-Arthur) «dansait dame Franchise». Les vers anglais sont cités et
-commentés dans le premier cours de <i>Ariadne Florentina</i> (§ 26); je
-donne ici le français:</p>
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">«Après tous ceulx estait Franchise</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Que ne fut ne brune ne bise</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Ains fut comme la neige blanche</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Courtoyse</i> estait, <i>joyeuse</i>, et <i>franche</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Le nez avait long et tretis</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Yeulx vers, riants; sourcils faitis,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Les cheveulx eut très blons et longs</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Simple fut comme les coulons</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Le cœur eut doux et débonnaire.</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Elle n'osait dire ni faire</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Nulle riens que faire ne deust</i>.»</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Et j'espère que mes lectrices ne confondront plus Franchise</span><br />
-<span style="margin-left: 6em;">avec Liberté.</span></p>
-<p>(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_95_1" id="Footnote_95_1"></a><a href="#FNanchor_95_1"><span class="label">[95]</span></a>Leur première mauvaise exultation, en Alsace, avait été
-provoquée par les Romains eux-mêmes (ou du moins par Constantin dans
-sa jalousie de Julien) qui y avaient employé «présents et promesses,
-l'espoir du butin et la concession perpétuelle de tous les territoires
-qu'ils seraient capables de conquérir» (Gibbon, chap. IX, 3-208). Chez
-tout autre historien que Gibbon (qui n'a réellement aucune opinion
-arrêtée sur aucun caractère ni sur aucune question, mais s'en tient
-au truisme général que les pires hommes agissent quelquefois bien, et
-les meilleurs souvent mal, loue quand il a besoin d'arrondir une phrase
-et blâme quand il ne peut pas, sans cela, en terminer une autre),&mdash;nous
-aurions été surpris d'entendre dire de la nation «qui mérita, prit
-et garde le nom honorable d'hommes libres», que «ces voleurs
-indisciplinés traitaient comme leurs ennemis naturels tous les sujets
-de l'empire possédant une propriété qu'ils désiraient acquérir».
-La première campagne de Julien qui rejette les Francs et les Allemands
-au-delà du Rhin, mais accorde aux Francs Saliens, sous serment
-solennel, les territoires situés dans les Pays-Bas, sera retracée une
-autre fois.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_96_1" id="Footnote_96_1"></a><a href="#FNanchor_96_1"><span class="label">[96]</span></a>Il s'agit pourtant de Ronsard.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_97_1" id="Footnote_97_1"></a><a href="#FNanchor_97_1"><span class="label">[97]</span></a>«Encounters, en quartiers».</p></div>
-
-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_98_1" id="Footnote_98_1"></a><a href="#FNanchor_98_1"><span class="label">[98]</span></a>C'est, pour Ruskin, la caractéristique des mauvais écrivains
-Cf. «N'ayez jamais la pensée que Milton emploie ces épithètes pour
-remplir son vers, comme ferait un écrivain vide. Il a besoin de toutes,
-et de pas une de plus que celles-ci.» (<i>Sesame and Liles, of Kings
-Treasuries</i>, 21). Voir également plus loin.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_99_1" id="Footnote_99_1"></a><a href="#FNanchor_99_1"><span class="label">[99]</span></a>Allusion à l'Épître aux Éphésiens: «Ayez à vos reins la
-vérité pour ceinture» (Saint Paul, Épître aux Éphésiens, VI, 14).
-Saint Paul ne fait, d'ailleurs, ici, que reprendre une image d'Isaïe.
-«Et la justice sera la ceinture de ses reins» (Isaïe, XI, 5). Voir
-aussi saint Pierre: «Venez donc, ayant ceint les reins de votre
-esprit.» (I<sup>er</sup> Épître, I, 13.)&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_100_1" id="Footnote_100_1"></a><a href="#FNanchor_100_1"><span class="label">[100]</span></a>Cf. Val d'Arno à propos d'une statue de la cathédrale de
-Chartres et d'une peinture de l'abbaye de Westminster: «À Chartres et
-à Westminster... le plus haut rang a pour signe distinctif la chevelure
-flottante, etc. Si vous ne savez pas lire ces symboles vous n'avez plus
-devant vous qu'une figure raide et sans intérêt» (Val d'Arno, VIII,
-212). Il y a là, d'ailleurs, bien d'autres choses que cela&mdash;et qu'on
-peut aimer sans savoir lire ces symboles&mdash;dans ces statues de Chartres.
-Et Ruskin l'a lui-même montré dans des pages admirables (<i>les Deux
-sentiers</i>, I, 33 et suivants) que j'ai citées plus loin, pages 260, 261
-et 262, en note.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_101_1" id="Footnote_101_1"></a><a href="#FNanchor_101_1"><span class="label">[101]</span></a>On entrera plus avant dans la pensée de cette phrase en la
-rapprochant de la fin du II<sup>e</sup> chapitre des <i>Sept Lampes de
-l'architecture</i> (<i>Lampe de vérité</i>, p. 139 de la traduction Elwall):
-«L'architecture du moyen âge s'écroula parce qu'elle avait perdu sa
-puissance et perdu toute force de résistance, en manquant à ses
-propres lois, en sacrifiant une seule vérité. Il nous est bon de nous
-le rappeler en foulant l'emplacement nu de ses fondations et en
-trébuchant sur ces pierres éparses. Ces squelettes brisés de murs
-troués où mugissent et murmurent nos brises de mer, les jonchant
-morceau par morceau et ossement par ossement, le long des mornes
-promontoires, sur lesquels jadis les maisons de la Prière tenaient lieu
-de phares,&mdash;ces voûtes grises et ces paisibles nefs sous lesquelles les
-brebis de nos vallées paissent et se reposent dans l'herbe qui a
-enseveli les autels&mdash;ces morceaux informes, qui ne sont point de la
-terre, qui bombent nos champs d'étranges talus émaillés, ou arrêtent
-le cours de nos torrents de pierres qui ne sont pas à eux, réclament
-de nous d'autres pensées que celles qui déploreraient la rage qui les
-dévasta ou la peur qui les délaissa. Ce ne fut ni le bandit, ni le
-fanatique, ni le blasphémateur qui mirent là le sceau à leur œuvre
-de destruction; guerre, courroux, terreur auraient pu se déchaîner et
-les puissantes murailles se seraient de nouveau dressées et les
-légères colonnes se seraient élancées de nouveau de dessous la main
-du destructeur. Mais elles ne pouvaient surgir des ruines de leur propre
-vérité violée.»&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_102_1" id="Footnote_102_1"></a><a href="#FNanchor_102_1"><span class="label">[102]</span></a>«Ne laissez pas le soleil se coucher sur votre colère»
-(saint Paul, Épître aux Éphésiens, IV, 26).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_103_1" id="Footnote_103_1"></a><a href="#FNanchor_103_1"><span class="label">[103]</span></a>Lire comme exemple l'article de M. Plinsoll sur les mines de
-charbon.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_104_1" id="Footnote_104_1"></a><a href="#FNanchor_104_1"><span class="label">[104]</span></a>Décapité en 1535, sur l'ordre de Henri VIII, pour avoir
-refusé de prêter le serment de suprématie.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_105_1" id="Footnote_105_1"></a><a href="#FNanchor_105_1"><span class="label">[105]</span></a>Dans tout ce portrait de Clovis se fait jour, chez Ruskin,
-une tendance à ne pas donner de la dureté une interprétation morale
-trop défavorable, tendance qui existe aussi, il me semble, chez Carlyle
-(voir dans Carlyle, <i>Cromwell</i>, etc.). En ceci, il y a, je crois, deux
-choses. D'abord, une sorte de don historique ou sociologique qui sait
-découvrir dans des actions en apparence identiques une intention morale
-différente, selon le temps et la civilisation, et apparenter les formes
-extrêmement diverses que revêt une même moralité ou immoralité à
-travers les âges. Ce don existe à un très haut degré chez des
-écrivains comme Ruskin, et plus encore chez George Eliot. Il existe
-aussi chez M. Tarde. Deuxièmement une sorte de goût de l'imagination
-assez naturel chez un lettré très bon pour la sauvagerie inculte. Ce
-goût se reconnait même parfois jusque dans les lettres de Ruskin, à
-une certaine affectation de dureté et de non-conformisme. Lire dans le
-livre de M. de la Sizeranne, page 61, la réponse de Ruskin à un
-révérend endetté: «Vous devriez mendier d'abord; je ne vous
-défendrais pas de voler si cela était nécessaire. Mais n'achetez pas
-de choses que vous ne puissiez payer. Et de toutes les espèces de
-débiteurs les gens pieux qui bâtissent des églises sont, à mon avis,
-les plus détestables fous. Et vous êtes, de tous, les plus absurdes,
-etc., etc.»&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_106_1" id="Footnote_106_1"></a><a href="#FNanchor_106_1"><span class="label">[106]</span></a>La légende s'empara plus tard de ce rapprochement et les
-murs d'Angoulême, après la bataille de Poitiers, passent pour être
-tombés aux sons des trompettes de Clovis. «Un miracle, dit Gibbon, qui
-peut être réduit à la supposition que quelque ingénieur clérical
-aura secrètement ruiné les fondations du rempart.» Je ne puis trop
-souvent mettre nos honnêtes lecteurs en garde contre l'habitude moderne
-de réduire toute histoire quelconque à la «supposition que», etc. La
-légende est, sans doute, l'expansion naturelle et fidèle d'une
-métaphore.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_107_1" id="Footnote_107_1"></a><a href="#FNanchor_107_1"><span class="label">[107]</span></a>Allusion, me dit Robert d'Humières, à ce proverbe anglais:
-«L'Ethiopien ne peut changer sa peau ni le léopard ses taches.»&mdash;(Note
-du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_108_1" id="Footnote_108_1"></a><a href="#FNanchor_108_1"><span class="label">[108]</span></a>Augustin Thierry, d'après la grammaire des langues
-germaniques de Grimm donnait: «Hlodo-wig célèbre guerrier, Hildebert,
-brillant dans les combats, Hlodo-mir chef célèbre».&mdash;Note du
-Traducteur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_109_1" id="Footnote_109_1"></a><a href="#FNanchor_109_1"><span class="label">[109]</span></a>Quand? car cette tradition, comme celle du vase, implique
-l'amitié de Clovis et de saint Rémi, et un singulier respect de la
-part du roi pour les chrétiens de Gaule, bien que lui-même ne fût pas
-encore converti.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_110_1" id="Footnote_110_1"></a><a href="#FNanchor_110_1"><span class="label">[110]</span></a>C'est une preuve curieuse de l'absence, chez les historiens
-médiocres, du plus léger sens de l'intérêt véritable de la chose
-qu'ils racontent, quelle qu'elle soit, que ni dans Gibbon, ni dans MM.
-Bussey et Gaspey, ni dans la savante <i>Histoire des Villes de France</i>, je
-ne puis trouver, dans les recherches les plus consciencieuses que me
-permet de faire ma matinée d'hiver, quelle ville était en ce temps la
-capitale de la Burgondie ou au moins dans laquelle de ses quatre
-capitales nominales&mdash;Dijon, Besançon, Genève et Vienne&mdash;fut élevée
-Clotilde. La probabilité me paraît en faveur de Vienne (appelée
-toujours par MM. B. et G. «Vienna» avec l'espoir de quel profit pour
-l'esprit de leurs lecteurs peu géographes, je ne puis le dire) surtout
-parce qu'on dit que la mère de Clotilde a été «jetée dans le Rhône
-avec une pierre au cou». L'auteur de l'introduction de la <i>Bourgogne</i>
-dans l'<i>Histoire des Villes</i> est si impatient d'avoir à donner son
-petit coup de dent à ce qui peut, en quoi que ce soit, avoir rapport à
-la religion, qu'il oublie entièrement l'existence de la première reine
-de France, ne la nomme jamais, ni, comme tel, le lieu de sa naissance,
-mais fournit seulement à l'instruction des jeunes étudiants ce
-contingent bienfaisant que Gondebaud «plus politique que guerrier,
-trouva au milieu de ses controverses théologiques avec Avitus, évêque
-de <i>Vienne</i>, le temps de faire mourir ses trois frères et de recueillir
-leur héritage».</p>
-
-<p>Le seul grand fait que mes lecteurs auront tout avantage à se rappeler,
-c'est que la Bourgogne, en ce temps-là, par quelque roi ou tribu
-victorieuse que ses habitants puissent être soumis, comprend exactement
-la totalité de la Suisse française, et même allemande, jusque
-Vindonissa à l'est, la Reuss, de Vindonissa au Saint-Gothard, en
-passant par Lucerne, étant sa limite effective à l'est; qu'à l'ouest,
-il faut entendre par Bourgogne tout le Jura, et les plaines de la
-Saône, et qu'au sud elle comprenait toute la Savoie et le Dauphiné.
-Selon l'auteur de la Suisse historique, le messager de Clovis fut
-d'abord envoyé à Clotilde, déguisé en mendiant, tandis qu'elle
-distribuait des aumônes à la porte de Saint-Pierre à Genève, et
-c'est de Dijon qu'elle partit et s'enfuit, en France, poursuivie par les
-émissaires de son oncle.&mdash;(Note de l'Auteur).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_111_1" id="Footnote_111_1"></a><a href="#FNanchor_111_1"><span class="label">[111]</span></a>Clovis et Théodoric.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_112_1" id="Footnote_112_1"></a><a href="#FNanchor_112_1"><span class="label">[112]</span></a>La basilique de Saint-Pierre et Saint-Paul. Voir l'abbé
-Vidieu, <i>Sainte Geneviève</i>, patronne de Paris.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-
-
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-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>CHAPITRE III</h4>
-
-
-<h4><a id="III.--LE_DOMPTEUR_DE_LIONS">LE DOMPTEUR DE LIONS</a></h4>
-
-
-<p>1. On a souvent proclamé dans ces derniers temps, comme une découverte
-toute nouvelle, que l'homme est un produit des circonstances, et on
-appelle avec insistance notre attention sur ce fait, dans l'espoir, si
-séduisant aux yeux de certaines personnes, de pouvoir résoudre en une
-succession de clapotements dans la boue ou de tourbillons de l'air, les
-circonstances responsables de sa création. Mais le fait plus important
-que sa nature ne dépend pas comme celle d'un moustique des brouillards
-d'un marais, ni comme celle d'une taupe des éboulements d'un terrier,
-mais a été dotée de sens pour discerner, et d'instinct pour adopter
-les conditions qui lui feront tirer de sa vie le meilleur parti possible
-est très nécessairement ignoré par les philosophes qui proposent à
-l'humanité, comme un bel accomplissement de ses destinées, une vie
-alimentée par le bavardage scientifique dans une cave éclairée par
-des étincelles électriques, chauffée par des conduites de vapeur, où
-le drainage est confié à des rivières enfouies, et que l'entremise de
-races moins <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span> instruites, et mieux approvisionnées, nourrit d'extrait de
-bœuf et de crocodile mis en pot<a name="FNanchor_113_1" id="FNanchor_113_1"></a><a href="#Footnote_113_1" class="fnanchor">[113]</a>.</p>
-
-<p>2. De ces conceptions chimiquement analytiques d'un Paradis dans les
-catacombes, qui n'est troublé dans ses vertus alcalines ou acides ni
-par la crainte de la Divinité, ni par l'espoir de la vie future, je ne
-sais jusqu'à quel point le lecteur moderne pourra consentir à
-s'abstraire quelque temps pour entendre parler d'hommes qui dans leurs
-jours les plus sombres et les moins sensés cherchèrent par leur labeur
-à faire du désert même le jardin du Seigneur et par leur amour à
-mériter la permission de vivre avec lui pour toujours.</p>
-
-<p>Et pourtant jusqu'ici ce n'est jamais que dans un tel travail et dans
-une telle espérance que l'homme a pu trouver le bonheur, le talent et
-la vertu; et même à la veille de la nouvelle loi et au seuil du
-Chanaan promis, riche en béatitudes de fer, de vapeur et de feu, il en
-est çà et là quelques-uns parmi nous qui dans un sentiment de piété
-filiale s'arrêteront pour jeter un regard en arrière vers cette
-solitude du Sinaï, où leurs pères adorèrent et moururent.</p>
-
-<p>3. Même en admettant pour le moment que les larges rues de Manchester,
-le district qui entoure immédiatement la Banque de Londres, la Bourse
-et les boulevards de Paris, fassent déjà partie du futur royaume du
-Ciel où la Terre sera tout Bourse et Boulevards, l'Univers dont nos
-pères nous entretiennent était divisé selon eux, comme vous le savez
-déjà, à la fois en <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span> zones climatériques, en races, en périodes
-historiques, et les circonstances dans lesquelles une créature humaine
-a été appelée à la vie devaient être considérées sous ces trois
-chefs: Sous quel climat est-il né? De quelle race? À quelle époque?</p>
-
-<p>Il ne saurait être autre chose que ce que ces conditions lui permettent
-d'être. C'est en se référant à celle-ci qu'il doit être
-entendu&mdash;compris, s'il est possible;&mdash;jugé&mdash;par notre amour
-d'abord&mdash;par notre pitié, s'il en a besoin, par notre humilité en fin
-de compte et toujours.</p>
-
-<p>4. Pour en arriver là il est évidemment nécessaire que nous ayons
-pour commencer des cartes véridiques du monde et pour finir des cartes
-véridiques de nos propres cœurs; et ni les unes ni les autres de ces
-cartes ne sont faciles à tracer en aucun temps et moins que jamais
-peut-être aujourd'hui où l'objet d'une carte est principalement
-d'indiquer les hôtels et les chemins de fer, et où des sept péchés
-mortels l'humilité est tenue pour le plus déplaisant et le plus
-méprisable.</p>
-
-<p>5. Ainsi au début de l'histoire d'Angleterre de Sir Edward Creasy vous
-trouvez une carte dont l'objet est de mettre en évidence les
-possessions de la nation britannique, et qui fait ressortir la conduite
-extrêmement sage et courtoise de M. Fox envers un Français de la suite
-de Napoléon, quand, «s'avançant vers un globe terrestre d'une
-dimension et d'une netteté peu communes et l'entourant de ses bras
-passés à la fois autour des océans et sur les Indes» il lui fît
-observer dans cette attitude impressionnante que «tant que les Anglais
-vivraient, ils s'étendraient sur le monde entier et l'enserreraient
-dans le cercle de leur puissance». <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span></p>
-
-<p>6. Enflammé par l'enthousiasme de M. Fox, Sir Edward qui, à cette
-exception près, se fait rarement remarquer par sa fougue, nous dit
-alors «que notre home insulaire est la demeure favorite de la liberté,
-de la domination et de la gloire».</p>
-
-<p>Il ne se donne pas à lui-même ni à ses lecteurs l'ennui de se
-demander combien de temps les nations assujetties par le peuple libre
-que nous sommes et de l'opprobre desquelles est faite notre gloire,
-pourront trouver leur satisfaction dans cet arrangement du globe et de
-ses affaires; ou même si dès à présent la méthode qu'il emploie
-dans le tracé des cartes, ne peut pas suffit à les convaincre de la
-situation avilisante qu'elles y occupent.</p>
-
-<p>Car la carte, étant dessinée d'après le système de projection de
-Mercator, se trouve représenter les possessions britanniques en
-Amérique comme ayant deux fois la dimension des États-Unis et comme
-considérablement plus grandes que toute l'Amérique du Sud ensemble,
-tandis que le cramoisi éclatant dont toute notre propriété foncière
-est teinte ne peut que graver profondément dans l'esprit de l'innocent
-lecteur l'impression d'un flux universel de liberté et de gloire
-s'élançant à travers tous ces champs et de tous ces espaces.</p>
-
-<p>Aussi est-il peu probable qu'il aille chicaner sur des résultats aussi
-merveilleux et chercher à s'instruire sur la nature et le degré de
-perfection du gouvernement que nous exerçons dans tel lieu ou dans tel
-autre, par exemple en Irlande, aux Hébrides ou au Cap.</p>
-
-<p>7. Dans le chapitre qui termine le premier volume des <i>Lois de Fiesole</i>,
-j'ai posé les principes mathématiques du tracé exact des
-cartes,&mdash;principes que pour beaucoup de raisons il est bon que mes
-jeunes lecteurs <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> apprennent et dont le plus important est que vous ne
-pouvez pas rendre plane l'écorce d'une orange sans l'ouvrir et que vous
-ne devez pas, si vous dessinez des pays sur l'écorce non entamée, les
-étendre ensuite pour remplir les vides.</p>
-
-<p>L'orgueil britannique qui ne se refuse pas le luxe de Walter Scott et de
-Shakespeare à un penny, pourra assurément dans sa grandeur future se
-rendre possesseur d'univers à un penny pirouettant convenablement sur
-leur axe. Je peux donc supposer que mes lecteurs pourront suivre sur une
-sphère pendant que je parlerai du globe terrestre; et sur un tracé
-convenablement réduit de ses surfaces pendant que je parlerai d'un
-pays.</p>
-
-<p>8. Si le lecteur peut les avoir maintenant sous les yeux ou au moins
-recourir à une carte bien dessinée des deux hémisphères avec des
-méridiens convergents, je le prierai d'abord de remarquer que, bien que
-l'ancienne division du monde en quatre quartiers soit à peu près
-effacée aujourd'hui par l'émigration et le câble transatlantique,
-pourtant la grande question qui domine l'histoire du globe n'est pas de
-savoir comment il est divisé ici et là, au gré des rentrants et des
-saillies de terre et de mer mais comment il est divisé en zones de
-latitude par les lois irrésistibles de la lumière et de l'air. Il n'y
-a souvent qu'un intérêt très secondaire à savoir si un homme est
-Américain ou Africain, Européen ou Asiatique; mais c'est un point d'un
-intérêt extrême et décisif de savoir s'il est Brésilien ou Patagon,
-Japonais ou Samoyède.</p>
-
-<p>9. Au cours du dernier chapitre j'ai demandé au lecteur de bien retenir
-la conception de la grande division climatérique qui séparait les
-races errantes <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span> de Norvège et de Sibérie des nations tranquillement
-sédentaires de Bretagne, de Gaule, de Germanie et de Dacie.</p>
-
-<p>Fixez maintenant cette division dans votre esprit d'une manière
-définitive en dessinant même grossièrement le cours de deux fleuves,
-auxquels habituellement pensent peu les géographes, mais qui sont d'une
-indicible importance dans l'histoire de l'humanité, la Vistule et le
-Dniester.</p>
-
-<p>10. Ils prennent leur source à trente milles l'un de l'autre<a name="FNanchor_114_1" id="FNanchor_114_1"></a><a href="#Footnote_114_1" class="fnanchor">[114]</a> et
-chacun coule, ses trois cents milles (sans compter les détours)&mdash;la
-Vistule au nord-ouest, le Dniester au sud-est; les deux ensemble coupent
-l'Europe au cou pour ainsi dire et séparent, pour examiner la chose
-d'une manière plus profonde, l'Europe proprement dite (celle même
-d'Europe et de Jupiter) le petit fragment éducable, civilisable, et
-d'une mentalité plus ou moins raisonnable du globe,&mdash;du grand désert
-moscovite, tant Cis-Ouralien que Trans-Ouralien; l'espace chaotique que
-nous ne pouvons concevoir, occupé depuis des temps indéterminés et
-sans histoire par des Scythes, des Tartares, des Huns, des Cosaques, des
-Ours, des Hermines et des Mammouths, avec une épaisseur variable de
-peau, un engourdissement variable du cerveau et des souffrances diverses
-selon qu'ils étaient sédentaires ou errants. Aucune histoire valant la
-peine d'être retracée ne s'y rattache; car la force de la Scandinavie
-n'a jamais cherché son issue par l'isthme de Finlande, mais a toujours
-navigué à grand renfort de barques et de rames à travers la <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> Baltique
-ou en descendant la côte rocheuse ouest; et la pression des glaces
-sibériennes et russes amène simplement les races réellement
-mémorables à un plus haut degré de concentration, et les pétrit en
-masses exploratrices rendues par la nécessité plus farouches.</p>
-
-<p>Mais par ces masses exploratrices, de vraie naissance européenne, notre
-propre histoire fut façonnée pour toujours; et par conséquent, ces
-deux fleuves frontière et barrière devront être marqués sur votre
-carte avec une clarté extrême: la Vistule, avec Varsovie à cheval sur
-elle à la moitié de son cours, qui se jette, dans la Baltique, le
-Dniester, dans l'Euxin, le cours de chacun d'eux mesurant en ligne
-droite une distance égale à celle d'Édimbourg à Londres. Et si on
-tient compte des méandres<a name="FNanchor_115_1" id="FNanchor_115_1"></a><a href="#Footnote_115_1" class="fnanchor">[115]</a>, la Vistule, 600 milles, le Dniester,
-500<a name="FNanchor_116_1" id="FNanchor_116_1"></a><a href="#Footnote_116_1" class="fnanchor">[116]</a>; mis bout à bout ils forment un fossé de 1.000 milles entre
-l'Europe et le désert, allant de Dantzick à Odessa.</p>
-
-<p>11. Votre Europe ainsi enfermée par ce fossé dans un espace clair et
-distinct, vous aurez ensuite à fixer les frontières qui séparent les
-quatre contrées gothiques, la Bretagne, la Gaule, la Germanie et la
-Dacie, des <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> quatre contrées classiques, l'Espagne, l'Italie, la Grèce,
-la Lydie. Il n'y a généralement pas d'autre terme opposé à gothique
-que classique; je l'emploie volontiers par amour des divisions pratiques
-et de la clarté, bien que sa signification précise doive rester pour
-quelque temps encore indéterminée. Mettez bien seulement la
-géographie dans votre tête et la nomenclature se placera à son heure.</p>
-
-<p>12. En gros, vous avez la mer entre la Bretagne et l'Espagne, les
-Pyrénées entre la Gaule et l'Espagne, les Alpes entre la Germanie et
-l'Italie, le Danube entre la Dacie et la Grèce. Vous devez considérer
-tout ce qui est au sud du Danube comme Grec, diversement influencé par
-Athènes d'un côté et Byzance de l'autre; puis de l'autre côté de la
-mer Égée, vous avez la vaste contrée absurdement appelée Asie
-Mineure (car nous pourrions tout aussi bien appeler la Grèce, l'Europe
-Mineure, ou la Cornouailles, l'Angleterre Mineure), mais dont il faut se
-souvenir comme étant la «Lydie» la contrée qui éveille la passion
-et tente par la richesse, qui enseigna aux Lydiens la mesure en musique
-et adoucit le langage grec sur les confins de l'Ionie, qui a donné à
-l'histoire ancienne tout ce qui se rattache à Troie, et à l'histoire
-chrétienne, la grandeur et le déclin des sept Églises<a name="FNanchor_117_1" id="FNanchor_117_1"></a><a href="#Footnote_117_1" class="fnanchor">[117]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p>
-
-<p>13. Placés au sud en face de ces quatre pays, mais séparés d'eux par
-la mer ou le désert, il y en a quatre autres, dont il est aussi facile
-de se souvenir&mdash;le Maroc, la Libye, l'Égypte et l'Arabie.</p>
-
-<p>Le Maroc consiste essentiellement dans la chaîne de l'Atlas, et dans
-les côtes qui en dépendent; le plus simple est de vous le rappeler
-comme comprenant le Maroc moderne et l'Algérie, avec, comme
-dépendance, le groupe des îles Canaries.</p>
-
-<p>La Lybie, de même, comprendra la Tunisie moderne, Tripoli: vous la
-ferez commencer à l'ouest avec Hippone, la ville de saint Augustin; sa
-côte colonisée par Tyr et par la Grèce, la partage en deux districts,
-celui de Carthage et celui de Cyrène. L'Égypte, le pays du fleuve, et
-l'Arabie, le pays sans fleuve, resteront dans votre esprit comme les
-deux grands foyers méridionaux de religion non chrétienne.</p>
-
-<p>14. Vous avez ainsi, faciles à se rappeler clairement, douze contrées
-à jamais distinctes de par les lois naturelles, et formant trois zones
-du nord au sud, toutes saines et habitées, mais les races de l'extrême
-nord habituées à supporter le froid, celles de la zone centrale
-rendues plus parfaites par la jouissance d'un soleil semblable l'été
-et l'hiver, celles de la zone sud <span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> entraînées à supporter la chaleur.
-En faisant maintenant un tableau de leurs noms:</p>
-
-<div>
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="10" summary="">
-<tr>
-<td align="left">Bretagne</td>
-<td align="left">Gaule</td>
-<td align="left">Germanie</td>
-<td align="left">Dacie</td>
-</tr>
-<tr>
-<td align="left">Espagne</td>
-<td align="left">Italie</td>
-<td align="left">Grèce</td>
-<td align="left">Lydie</td>
-</tr>
-<tr>
-<td align="left">Maroc</td>
-<td align="left">Lybie</td>
-<td align="left">Égypte</td>
-<td align="left">Arabie</td>
-</tr>
-</table></div>
-
-
-<p>vous aurez sous la forme la plus simple la carte du théâtre de tout ce
-qui, dans l'histoire profane, est utile à connaître.</p>
-
-<p>Puis finalement vous avez à connaître parfaitement en tant qu'elle a
-été pour tous ces pays la source d'une inspiration que toutes les
-âmes qui en ont été douées ont tenue pour un pouvoir sacré et
-surnaturel, la petite région montagneuse de la Terre Sainte, avec la
-Philistie et la Syrie sur ses flancs, toutes deux les puissances du
-châtiment, mais la Syrie étant elle-même au début l'origine de la
-race élue: «Mon père fut un Syrien prêt à périr<a name="FNanchor_118_1" id="FNanchor_118_1"></a><a href="#Footnote_118_1" class="fnanchor">[118]</a>» et la
-Syrienne Rachel devant toujours être regardée comme la véritable
-mère d'Israël.</p>
-
-<p>15. Et rappelez-vous dans toute étude future des rapports de ces
-contrées entre elles, que vous ne devez jamais permettre à votre
-esprit de se préoccuper des variations accidentelles d'une
-délimitation politique. Peu importe, qui gouverne un pays, peu importe
-le nom qu'on lui donne officiellement ou ses frontières
-conventionnelles, des barrières et des portes éternelles y sont
-placées par les montagnes et les mers, et les nuages et les étoiles
-les courbent sous le joug de lois <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span> éternelles. Le peuple qui y est né
-est son peuple, fût-il mille et mille fois conquis, exilé ou captif.
-L'étranger ne peut pas être son roi, l'envahisseur son maître et,
-bien que des lois justes, qu'elles soient instituées par les peuples ou
-par ceux qui les ont conquis, aient toujours la vertu et la puissance
-qui sont l'apanage de la justice, rien ne peut assurer à aucune race,
-ni à aucune classe d'hommes de bienfaits durables que la flamme qui est
-dans leur propre cœur, allumée par l'amour du pays natal.</p>
-
-<p>16. Naturellement, en disant que l'envahisseur d'un pays ne pourra
-jamais le posséder, je parle seulement d'invasions telles que celles
-des Vandales en Libye ou telle que le nôtre aux Indes; là où la race
-conquérante ne peut pas devenir un habitant permanent. Vous ne pourrez
-pas appeler la Libye Vandalie, ou l'Inde Angleterre, parce que ces pays
-sont temporairement sous la loi des Vandales et des Anglais, pas plus
-que vous ne pourrez appeler l'Italie sous les Ostrogoths, Gothie, ou
-l'Angleterre sous Canut, Danemark. Le caractère national se modifie
-lorsque l'invasion ou la corruption viennent l'affaiblir, mais si jamais
-il vient à reprendre son éclat dans une vie nouvelle il faut que cette
-vie soit façonnée par la terre et le ciel du pays lui-même. Des douze
-noms de pays donnés à présent dans leur ordre, nous en verrons
-changer un seul, en avançant dans notre histoire; la Gaule deviendra
-exactement la France lorsque les Francs viendront l'habiter pour
-toujours. Les onze autres noms primitifs nous serviront jusqu'à la fin.</p>
-
-<p>17. Un moment de patience encore pour jeter un coup d'œil vers
-l'Extrême-Orient, et nous aurons établi les bases de toute la
-géographie qui nous est <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> nécessaire. De même que les royaumes du nord
-sont séparés du désert scythe par la Vistule, ceux du sud sont
-séparés des dynasties «Orientales» proprement dites par l'Euphrate,
-qui «plongeant pendant une partie de son cours dans le Golfe Persique
-va des rives du Béloutchistan et de l'Oman aux montagnes d'Arménie, et
-forme une immense cheminée d'air chaud dont la base» (ou ouverture)
-«est sur les tropiques tandis que son extrémité atteint le 37<sup>e</sup> degré
-de latitude nord.</p>
-
-<p>«C'est pour cela que le Simoun lui-même (le spécifique et gazeux
-Simoun) rend à l'occasion visite à Mossoul et à Djezirat Omer,
-pendant que le baromètre à Bagdad atteint en été une hauteur capable
-d'ébranler la foi d'un vieil Indien lui-même<a name="FNanchor_119_1" id="FNanchor_119_1"></a><a href="#Footnote_119_1" class="fnanchor">[119]</a>.»</p>
-
-<p>18. Cette vallée dans les anciens jours formait le royaume d'Assyrie
-comme la vallée du Nil formait celui d'Égypte. Nous n'avons pas dans
-cette étude à nous occuper de son peuple qui ne fut vis-à-vis des
-juifs rien qu'ennemi, la nation même de la captivité, inexorable comme
-l'argile de ses murailles, ou la pierre de ses statues; et après la
-naissance du Christ, la marécageuse vallée n'est plus qu'un champ de
-bataille entre l'Ouest et l'Est. Au delà du grand fleuve, la Perse,
-l'Inde et la Chine forment «l'Orient Méridional». La Perse doit être
-exactement conçue comme le pays qui s'étend du Golfe Persique aux
-chaînes de montagnes qui dominent et alimentent l'Indus, elle est la
-vraie puissance de vie de l'Orient aux jours de Marathon, mais n'a <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> eu
-d'influence sur l'histoire chrétienne que par l'intermédiaire de
-l'Arabie; quant aux tribus asiatiques du nord, Modes, Bactres, Parthes
-et Scythes, devenus plus tard les Turcs et les Tartares, nous n'avons
-pas à nous en préoccuper avant le jour où ils viennent nous envahir
-chez nous, dans notre propre territoire historique.</p>
-
-<p>19. Employant les termes «gothique» et «classique» pour séparer
-simplement des zones septentrionales et centrales notre propre
-territoire, nous pouvons avec tout autant de justice nous servir du mot
-arabe<a name="FNanchor_120_1" id="FNanchor_120_1"></a><a href="#Footnote_120_1" class="fnanchor">[120]</a> pour toute la zone du sud. L'influence de l'Égypte
-disparaît peu après le IV<sup>e</sup> siècle, tandis que celle de l'Arabie,
-puissante dès le début, grandit au VI<sup>e</sup> siècle sous la forme d'un
-empire dont nous n'avons pas encore vu la fin<a name="FNanchor_121_1" id="FNanchor_121_1"></a><a href="#Footnote_121_1" class="fnanchor">[121]</a>. Et vous pourrez
-apprécier de la manière la plus juste le principe religieux sur lequel
-est édifié cet empire en vous souvenant que, tandis que les Juifs
-prononçaient eux-mêmes la déchéance de leur pouvoir prophétique en
-exerçant la profession de l'usure sur toute la terre, les Arabes
-revenaient à la simplicité de la prophétie, telle qu'elle était à
-ses commencements auprès du <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> puits d'Agar<a name="FNanchor_122_1" id="FNanchor_122_1"></a><a href="#Footnote_122_1" class="fnanchor">[122]</a> et ne sont pas d'ailleurs
-des adversaires du Christianisme, mais seulement des fautes ou des
-folies des chrétiens. Ils gardent encore leur foi en un seul Dieu,
-celui qui parla à Abraham<a name="FNanchor_123_1" id="FNanchor_123_1"></a><a href="#Footnote_123_1" class="fnanchor">[123]</a> leur père, et sont dans cette
-simplicité, bien plus véritablement ses enfants que les chrétiens de
-nom, qui vécurent et vivent seulement pour discuter dans des conciles
-vociférants ou dans un schisme furieux les rapports du Père, du Fils
-et du Saint-Esprit.</p>
-
-<p>20. Comptant sur mon lecteur pour bien retenir désormais, et sans faire
-de confusion, la notion des trois zones, Gothique, Classique et Arabe,
-chacune divisée en quatre pays clairement reconnaissables à travers
-tous les âges de l'histoire ancienne ou moderne, je dois lui simplifier
-une autre notion encore, celle de l'<i>Empire</i> Romain (Voyez la note du
-dernier paragraphe), au point de vue où il a à s'en occuper. Son
-extension nominale, ses conquêtes temporaires ou ses vices internes
-n'ont pour ainsi dire pas d'importance historique; seul, l'empire réel
-correspond à quelque chose de vrai, est un exemple de loi juste, de
-discipline militaire, d'art manuel, donné à des races indisciplinées,
-et comme une traduction de la pensée grecque en un système plus
-concentré et plus assimilable à elles. La zone classique, du
-commencement à la fin de son règne effectif, repose sur ces deux
-éléments: l'imagination grecque avec la règle romaine; et les
-divisions ou les dislocations des III<sup>e</sup> et IV<sup>e</sup> siècles ne <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> font que
-laisser paraître d'une manière toute naturelle leurs différences,
-quand le système politique qui les dissimulait fut mis à l'épreuve
-par le christianisme.</p>
-
-<p>Les historiens semblent ordinairement aussi avoir presque entièrement
-perdu de vue que dans les guerres des derniers Romains avec les Goths,
-les grands capitaines goths étaient tous chrétiens; et que la forme
-vigoureuse et naïve que la foi naissante prenait dans leurs esprits est
-un sujet d'étude plus important à approfondir que les guerres
-inévitables qui suivirent la retraite de Dioclétien, ou que les
-schismes confus et les crimes de la cour lascive de Constantin.</p>
-
-<p>Je suis forcé cependant de noter les conditions dans lesquelles les
-derniers partages arbitraires de l'empire eurent lieu afin qu'ils
-éclaircissent pour vous au lieu de l'embrouiller, l'ordre des nations
-que je voudrais fixer dans votre mémoire.</p>
-
-<p>21. Au milieu du IV<sup>e</sup> siècle vous avez politiquement ce que Gibbon
-appelle «la division finale des empires d'Orient et d'Occident». Ceci
-signifie surtout que l'empereur Valentinien, cédant, non sans
-hésitation, à ce sentiment qui dominait alors dans les légions, que
-l'empire était trop vaste pour rester dans les mains d'un seul, prend
-son frère comme collègue, et partage, non pas à proprement parler
-leur autorité, mais leur attention, entre l'Orient et l'Occident.</p>
-
-<p>À son frère Valens il assigne l'extrêmement vague «Préfecture de
-l'Est, du Danube inférieur aux confins de la Perse», pendant qu'il
-réserve à son propre gouvernement immédiat les «préfectures
-toujours en guerre d'Illyrie, d'Italie et de Gaule, depuis l'extrémité
-de la Grèce jusqu'au rempart calédonien et du rempart de Calédonie au
-pied du mont Atlas.» Ceci veut <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> dire, en prose moins poétiquement
-rythmée (Gibbon eût mieux fait de mettre tout de suite son histoire en
-hexamètres), que Valentinien garde sous sa propre surveillance toute
-l'Europe et l'Afrique romaine et laisse la Lydie et le Caucase à son
-frère. La Lydie et le Caucase ne formèrent jamais et ne pouvaient pas
-former un empire d'Orient, c'étaient simplement des sortes de colonies,
-utiles pour l'impôt en temps de paix, dangereuses par le nombre en
-temps de guerre. Il n'y eut jamais du VII<sup>e</sup> siècle avant au
-VII<sup>e</sup> siècle après Jésus-Christ qu'un seul empire romain<a name="FNanchor_124_1" id="FNanchor_124_1"></a><a href="#Footnote_124_1" class="fnanchor">[124]</a>,
-expression du pouvoir sur l'humanité d'hommes tels que Cincinnatus<a name="FNanchor_125_1" id="FNanchor_125_1"></a><a href="#Footnote_125_1" class="fnanchor">[125]</a>
-ou Agricola; il expire quand leur race et leur caractère expirent; son
-extension nominale, son éclata un moment quelconque, n'est rien de plus
-que le reflet plus ou moins lointain sur les nuages de flammes s'élevant
-d'un autel où leur aliment était de nobles âmes. Il n'y a aucune date
-véritable de son partage, il n'y en a pas de sa destruction. Que le
-Dacien Probus ou le Norique Odoacre soit sur le trône, la force de son
-principe vivant est seule à considérer, demeurant dans les arts, dans
-les lois, dans les habitudes de la pensée, régnant encore en Europe
-jusqu'au XII<sup>e</sup> siècle; régnant encore aujourd'hui comme langue
-et comme exemple sur tous les hommes cultivés.</p>
-
-<p>22. Mais, pour le partage nominal fait par Valentinien, <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> remarquons la
-définition que donne Gibbon (je suppose que c'est la sienne et non
-celle de l'empereur) de l'empire romain d'Europe en «Illyrie, Italie et
-Gaule». Je vous ai dit déjà que vous devez tenir tout ce qui est au
-sud du Danube pour grec. Les deux principales régions situées
-immédiatement au sud du fleuve sont la Mœsie inférieure et
-supérieure formées de la pente des montagnes Thraces au nord jusqu'au
-fleuve, avec les plaines qui les séparent du fleuve. Vous devrez faire
-attention à cette région à cause de l'importance qu'elle a eue en
-formant l'alphabet mœso-gothique dans lequel «le grec est de beaucoup
-l'élément principal<a name="FNanchor_126_1" id="FNanchor_126_1"></a><a href="#Footnote_126_1" class="fnanchor">[126]</a>», fournissant seize lettres sur
-vingt-quatre. L'invasion gothique sous le règne de Valens est la
-première qui établisse une nation teutonne en deçà de la frontière
-de l'empire; mais elle ne fait par là que venir se placer plus
-immédiatement sous son influence spirituelle. Son évêque, Ulphilas,
-adopte cet alphabet mœsien, aux deux tiers grec, pour sa traduction de
-la Bible, et cette traduction le répand partout et assure sa durée
-jusqu'à l'extinction ou l'absorption de la race gothique.</p>
-
-<p>23. Au sud des montagnes thraces, vous avez la Thrace elle-même et les
-pays confusément appelés Dalmatie et Illyrie, bordant l'Adriatique, et
-allant à l'intérieur des terres dans la direction de l'est, jusqu'aux
-montagnes qui servent de ligne de partage des eaux. Je n'ai jamais pu me
-former par moi-même une notion très claire de ce qu'étaient, à
-aucune époque déterminée, les peuples de ces régions; mais ils
-peuvent tous être considérés en masse comme <span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> des Grecs au nord, plus
-ou moins de sang et de dialecte grec suivant le degré de leur
-proximité avec la Grèce proprement dite; bien que ne partageant pas sa
-philosophie et ne se soumettant pas à sa discipline. Mais il est en tous
-cas bien plus exact de parler en bloc de toutes ces régions
-illyriennes, mœsiennes et macédoniennes, comme étant toutes grecques,
-que de parler avec Gibbon ou Valentinien de la Grèce et de la
-Macédoine comme étant toutes illyriennes<a name="FNanchor_127_1" id="FNanchor_127_1"></a><a href="#Footnote_127_1" class="fnanchor">[127]</a>.</p>
-
-<p>24. Dans la même généralisation impériale ou poétique nous trouvons
-l'Angleterre réunie à la France sous le terme de Gaule et limitée par
-«le rempart calédonien». Tandis que, dans nos propres divisions, la
-Calédonie, l'Hibernie et le pays de Galles sont dès le début
-considérées comme des parties essentielles de la Bretagne<a name="FNanchor_128_1" id="FNanchor_128_1"></a><a href="#Footnote_128_1" class="fnanchor">[128]</a> et leur
-lien avec le continent conçu <span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span> comme formé par l'établissement des
-Bretons en Bretagne et pas du tout par l'influence romaine au-delà de
-l'Humber.</p>
-
-<p>25. Ainsi, repassant encore une fois l'ordre de nos contrées et
-remarquant seulement que les Iles Britanniques bien que situées pour la
-plupart, si on regarde les degrés, très au nord de tout le reste de la
-zone nord, sont placées par l'influence du Gulf Stream sous le même
-climat, vous avez, à l'époque où commence notre histoire de la
-chrétienté, la zone gothique pas encore convertie, et n'ayant même
-encore jamais entendu parler de la foi nouvelle. Vous avez la zone
-classique qui en a connaissance à des degrés divers et de plus en
-plus, la discutant et s'efforçant de l'éteindre, et votre zone arabe,
-qui en est le foyer et le soutien, enveloppant la Terre Sainte de la
-chaleur de ses propres ailes et chérissant (cendres du Phénix<a name="FNanchor_129_1" id="FNanchor_129_1"></a><a href="#Footnote_129_1" class="fnanchor">[129]</a> qui
-s'est consumé pour toute la terre) l'espoir de la Résurrection<a name="FNanchor_130_1" id="FNanchor_130_1"></a><a href="#Footnote_130_1" class="fnanchor">[130]</a>.</p>
-
-<p>26. Ce qu'eût été le cours, ou même le sort, du Christianisme, s'il
-n'avait été prêché qu'oralement, au lieu d'être soutenu par sa
-littérature poétique, pourrait être l'objet de spéculations
-profondément instructives,&mdash;si le devoir d'un historien était de
-réfléchir au lieu de raconter. La puissance de la foi chrétienne fut
-toujours fondée en effet sur les prophéties écrites et les <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> récits de
-la Bible; et sur les interprétations que les grands ordres monastiques
-donnèrent de leur signification beaucoup plus par leur exemple que par
-leurs préceptes. La poésie et l'histoire des Testaments Syriens furent
-fournies à l'Église latine par saint Jérôme pendant que la vertu et
-l'efficacité de la vie monastique sont résumées dans la règle de
-saint Benoît. Comprendre la relation de l'œuvre accomplie par ces deux
-hommes avec l'organisation générale de l'Église, est de première
-nécessité pour l'intelligence de la suite de son histoire.</p>
-
-<p>Dans son chapitre XXXVII, Gibbon prétend nous donner un aperçu de
-l'«Institution de la vie monastique» au III<sup>e</sup> siècle. Mais la vie
-monastique a été instituée quelque peu plus tôt et par beaucoup de
-prophètes et de rois. Par Jacob quand il prit la pierre pour
-oreiller<a name="FNanchor_131_1" id="FNanchor_131_1"></a><a href="#Footnote_131_1" class="fnanchor">[131]</a>; par Moïse quand il se détourna pour contempler le
-buisson ardent<a name="FNanchor_132_1" id="FNanchor_132_1"></a><a href="#Footnote_132_1" class="fnanchor">[132]</a>; par David avant qu'il eût laissé «ce petit
-troupeau de brebis dans le désert<a name="FNanchor_133_1" id="FNanchor_133_1"></a><a href="#Footnote_133_1" class="fnanchor">[133]</a>» et par le prophète qui «fut
-dans les déserts jusqu'au moment de paraître devant Israël<a name="FNanchor_134_1" id="FNanchor_134_1"></a><a href="#Footnote_134_1" class="fnanchor">[134]</a>».
-Nous en voyons la première «institution» pour l'Europe sous Numa,
-dans ses vierges vestales et son collège des Augures, fondés sur la
-conception d'origine étrusque et devenue romaine <span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> d'une vie pure
-consacrée au service de Dieu et d'une sagesse pratique conduite par
-lui<a name="FNanchor_135_1" id="FNanchor_135_1"></a><a href="#Footnote_135_1" class="fnanchor">[135]</a>.</p>
-
-<p>La forme que l'esprit monastique prit plus tard tint beaucoup plus à la
-corruption du monde dont il était forcé de s'écarter, soit dans
-l'indignation, soit par épouvante, qu'à un changement amené par le
-christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains.</p>
-
-<p>27. «L'Égypte» (M. Gibbon commence ainsi à nous rendre compte de la
-nouvelle institution!), «la mère féconde de la superstition, fournit
-le premier exemple de la vie monastique.» L'Égypte eut ses
-superstitions comme les autres pays; mais elle fut si peu la mère de la
-superstition qu'on peut dire que la foi d'aucun peuple&mdash;entre les races
-imaginatives du monde entier&mdash;ne connut peut-être aussi peu le
-prosélytisme que la sienne. Elle ne prévalut pas même sur le plus
-proche de ses voisins pour lui faire adorer avec elle des chats et des
-cobras; et je suis seul, à ce que je crois, parmi les écrivains
-récents à conserver l'opinion d'Hérodote<a name="FNanchor_136_1" id="FNanchor_136_1"></a><a href="#Footnote_136_1" class="fnanchor">[136]</a> <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span> sur l'influence qu'elle
-a exercée sur la théologie archaïque de la Grèce. Mais cette
-influence, si influence il y eut, consista seulement à en ébaucher la
-forme et non à lui donner des rites; de sorte que dans aucun cas et
-pour aucun pays, l'Égypte ne fut la mère de la superstition: tandis
-que sans discussion possible, elle fut pour tous les peuples, et pour
-toujours, la mère de la géométrie, de l'astronomie, de l'architecture
-et de la chevalerie. Elle fut pour les éléments matériels et
-techniques maîtresse de littérature, enseignant à des auteurs qui
-auparavant ne pouvaient qu'écorcher, la cire et le bois, à fabriquer
-le papier et à graver le porphyre. Elle fut la première à exposer la
-loi du Jugement du Péché après la Mort. Elle fut l'Éducatrice de
-Moïse; et l'Hôtesse du Christ. <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span></p>
-
-<p>28. Il est à la fois probable et naturel que dans un tel pays les
-disciples de toute nouvelle doctrine spirituelle l'amenèrent à une
-perfection qu'elle n'eût pas atteinte parmi les guerriers illettrés ou
-dans les solitudes tourmentées par les tempêtes du Nord. Ce serait
-pourtant une erreur absurde que d'attribuer à l'ardeur isolée du
-monachisme égyptien la puissance future de la fraternité des
-cloîtres. Les anachorètes des trois premiers siècles s'évanouissent
-comme les spectres de la fièvre, lorsque les lois rationnelles,
-miséricordieuses et laborieuses des sociétés chrétiennes sont
-établies; et les récompenses clairement reconnaissables de la solitude
-céleste sont accordées à ceux-là seulement qui cherchent le désert
-pour sa rédemption<a name="FNanchor_137_1" id="FNanchor_137_1"></a><a href="#Footnote_137_1" class="fnanchor">[137]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span></p>
-
-<p>29. «La récompense clairement reconnaissable», je le répète et avec
-une énergie voulue. Aucun homme ne possède d'équivalent pour
-apprécier, encore moins pour juger d'une manière certaine, jusqu'à ce
-qu'il ait eu le courage de l'essayer lui-même, les résultats d'une vie
-de renoncement sincère; mais je ne crois pas qu'aucune personne
-raisonnable voulût ou osât nier les avantages à la fois de corps et
-d'esprit qu'elle a ressentis durant les périodes où elle a été
-accidentellement privée de luxe, ou exposée au danger. L'extrême
-vanité de l'Anglais moderne qui fait de lui-même un Stylite momentané
-sur la pointe d'un Horn<a name="FNanchor_138_1" id="FNanchor_138_1"></a><a href="#Footnote_138_1" class="fnanchor">[138]</a> ou d'une Aiguille et sa confession
-occasionnelle du charme de la solitude dans les rochers, dont il modifie
-néanmoins l'âpreté en ayant son journal dans sa poche et à la
-prolongation de laquelle il échappe avec reconnaissance grâce a la
-plus prochaine table d'hôte, devrait nous rendre moins dédaigneux de
-l'orgueil, et plus compréhensifs de l'état d'âme dans lequel les
-anachorètes des montagnes d'Arabie et de Palestine se condamnaient à
-une vie de retraite et de souffrance sans autre réconfort que des
-visions surnaturelles ou l'espoir céleste. Que des formes pathologiques
-de l'état mental soient la conséquence nécessaire d'émotions
-excessives et toutes subjectives, quelles que soient d'ailleurs ces
-émotions, revient à l'esprit quand on lit les légendes du désert;
-mais ni les médecins ni les moralistes <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span> n'ont encore essayé de
-distinguer les états morbides de l'intelligence<a name="FNanchor_139_1" id="FNanchor_139_1"></a><a href="#Footnote_139_1" class="fnanchor">[139]</a> où vient finir un
-noble enthousiasme de ceux qui sont les châtiments de l'ambition, de
-l'avarice ou de la débauche.</p>
-
-<p>30. Laissant de côté pour le moment toute question de cette nature,
-mes jeunes lecteurs doivent retenir en somme, ce fait que durant tout le
-IV<sup>e</sup> siècle, des multitudes d'hommes dévoués ont mené des vies de
-pauvreté et de misère extrême pour s'efforcer d'arriver à une
-connaissance plus intime de l'Être et de la Volonté de Dieu. Nous
-n'avons aucune lumière qui nous permette de savoir utilement ni ce
-qu'ils souffrirent ni ce qu'ils apprirent. Nous ne pouvons pas
-apprécier l'influence édifiante ou réprobatrice de leurs <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> exemples sur
-le monde chrétien moins zélé; et Dieu seul sait jusqu'où leurs
-prières furent entendues ou leurs personnes agréées. Nous pouvons
-seulement constater avec respect que dans leur grand nombre pas un seul
-ne semble s'être repenti d'avoir choisi cette sorte d'existence, aucun
-n'a péri par mélancolie ou suicide; les souffrances auxquelles ils se
-condamnèrent eux-mêmes, ils ne se les infligèrent jamais dans
-l'espoir d'abréger les vies qu'elles rendent amères ou qu'elles
-purifient; et les heures de rêve ou de méditation sur la montagne ou
-dans la grotte paraissent rarement s'être traînées pour eux aussi
-lourdement que celles que, sans vision ni réflexion, nous passons
-nous-mêmes sur le quai et sous le tunnel.</p>
-
-<p>31. Mais quelque jugement qu'on doive porter après un dernier et
-consciencieux examen, sur les folies ou les vertus de la vie
-d'anachorète, nous serions injustes envers Jérôme si nous le
-regardions comme son introducteur dans l'Ouest de l'Europe. Il l'a
-traversée lui-même comme une phase de la discipline spirituelle; mais
-il représente dans sa nature entière et dans son œuvre finale, non
-pas l'inactivité chagrine de l'Ermite, mais le labeur ardent d'un
-maître et d'un pasteur bienfaisants. Son cœur est dans une continuelle
-ferveur d'admiration ou d'espérance&mdash;restant jusqu'à la fin non
-seulement aussi impétueux que celui d'un enfant mais aussi affectueux;
-et les contradictions du point de vue protestant qui ont dénaturé ou
-dissimulé son caractère se reconnaîtront dans un obscur portrait de
-sa réelle personnalité lorsque nous arriverons a comprendre la
-simplicité de sa foi, et sympathiser un peu avec la charité ardente
-qui peut si facilement être froissée jusqu'à l'indignation et n'est
-jamais contenue par le calcul. <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span></p>
-
-<p>32. Le peu de confiance que doivent nous inspirer les éditions modernes
-dans lesquelles nous le lisons peut se démontrer en comparant les deux
-passages dans lesquels Milman a exposé d'une façon entièrement
-différente les principes dirigeants de sa conduite politique.
-«Jérôme commence (!) et finit sa carrière en moine de Palestine; il
-n'arriva, <i>il n'aspira</i> à aucune dignité dans l'Église. Bien
-qu'ordonné prêtre contre son gré, il échappa à la dignité
-épiscopale qui fut imposée aux prêtres les plus distingués de son
-temps.» (<i>Histoire du Christianisme</i>, Liv. III).</p>
-
-<p>«Jérôme chérissait en secret l'espérance si même ce n'était pas
-l'objet avoué de son ambition, de succéder à Damas comme évêque de
-Rome. Le refus qui fut opposé à l'aspirant si singulièrement impropre
-à cette situation par ses passions violentes, sa façon insolente de
-traiter ses adversaires, son manque absolu d'empire sur soi-même, sa
-faculté presque sans rivale d'éveiller la haine, doit-il être
-attribué à la sagesse instinctive et avisée de Rome? (<i>Histoire du
-Christianisme Latin</i>, Liv. I, chap. II.)</p>
-
-<p>33. Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent de la
-«sagesse avisée» de l'esprit protestant clérical, qu'il suppose
-instinctivement que le désir du pouvoir et d'une situation n'est pas
-seulement universel dans le clergé, mais est toujours purement
-égoïste dans ses motifs. L'idée qu'il soit possible de rechercher
-l'influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se présente
-pas une fois dans les pages d'un seul historien ecclésiastique
-d'époque récente. Dans nos études des temps passés nous mettrons
-tranquillement hors de cause, avec la permission des lecteurs, tous les
-récits des «espérances chéries en secret» et nous donnerons <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span> fort
-peu d'attention aux raisons de la conduite des hommes du moyen âge qui
-paraissent logiques aux rationalistes, et probables aux
-politiciens<a name="FNanchor_140_1" id="FNanchor_140_1"></a><a href="#Footnote_140_1" class="fnanchor">[140]</a>. Nous nous occuperons seulement de ce que ces
-singuliers et fantastiques chrétiens du passé dirent d'audible et
-firent de certain.</p>
-
-<p>La vie de Jérôme ne commence en aucune façon comme celle d'un moine
-de Palestine; Dean Milman ne nous a pas expliqué comment celle d'aucun
-homme le pourrait; mais l'enfance de Jérôme en tout cas fut tout autre
-que recluse, ou précocement religieuse. Il était né de riches parents
-vivant de leur propre bien; c'est peut-être le nom de sa ville natale
-au nord de l'Illyrie (Stridon) qui s'est adouci aujourd'hui en Strigi,
-près d'Aquileja<a name="FNanchor_141_1" id="FNanchor_141_1"></a><a href="#Footnote_141_1" class="fnanchor">[141]</a>. En tout cas c'était sous le climat <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> vénitien et
-en vue des Alpes et de la mer. Il avait un frère et une sœur, un bon
-grand-père, un précepteur désagréable, et était encore un jeune
-homme faisant ses études de grammaire à la mort de Julien en 363.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span></p>
-
-<p>Un jeune homme de dix-huit ans qui avait été bien commencé dans tous
-les établissements d'études classiques, <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span> mais très loin d'être un
-moine, pas encore un chrétien ni même disposé du tout à remplir les
-charges <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span> trop sévères pour lui de la vie romaine elle-même! et
-contemplant sans aversion les splendeurs mondaines <span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span> ou sacrées qui
-brillaient à ses yeux durant les années de collège qu'il passait dans
-la capitale.</p>
-
-<p>Car «le prestige et la majesté du paganisme étaient encore
-concentrés à Rome, les divinités de l'ancienne foi trouvaient leur
-dernier refuge dans la capitale de l'Empire. Pour un étranger Rome
-offrait encore l'aspect d'une cité païenne. Elle renfermait 132
-temples et 180 plus petites chapelles ou autels encore consacrés à
-leur Dieu tutélaire et servant à l'exercice public du culte. Le
-Christianisme ne s'était jamais aventuré à s'emparer de ces quelques
-monuments qui eussent pu être transformés à son usage, encore moins
-avait-il le pouvoir de les détruire. Les édifices religieux étaient
-sous la protection du préfet de la ville et le préfet était
-habituellement un païen: en tout cas il n'eut souffert aucune atteinte
-à la paix de la ville, aucune violation de la propriété publique.</p>
-
-<p>«Dominant toute la ville de ses tours, le Capitole, dans sa majesté
-inattaquée et solennelle, avec ses 30 temples ou autels, qui portaient
-les noms les plus sacrés des annales religieuses et civiles de Rome,
-ceux de Jupiter, de Mars, de Romulus, de César, de la Victoire.
-Quelques années après l'avènement de Théodose à l'empire d'Orient
-les sacrifices s'accomplissaient encore comme rites nationaux aux frais
-du public, <i>les pontifes en faisaient l'offrande au nom du genre humain
-tout entier.</i> L'orateur <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span> païen va jusqu'à déclarer que l'Empereur
-aurait craint en les abolissant, de mettre en danger la sûreté de
-l'État. L'empereur portait encore le titre et les insignes du Souverain
-Pontife; les consuls avant d'entrer en fonctions montaient au Capitole,
-les processions religieuses passaient à travers les rues encombrées et
-le peuple se pressait aux fêtes et aux représentations qui faisaient
-encore partie du culte païen<a name="FNanchor_142_1" id="FNanchor_142_1"></a><a href="#Footnote_142_1" class="fnanchor">[142]</a>.»</p>
-
-<p>Là Jérôme a dû entendre parler de ce que toutes les sectes
-chrétiennes tenaient pour le jugement de Dieu entre elles et leur
-principal ennemi&mdash;la mort de l'empereur Julien. Mais nous ne possédons
-rien qui nous permette de retracer et je ne veux pas conjecturer le
-cours de ses propres pensées jusqu'au moment où la direction de sa vie
-tout entière fut changée par le baptême. Nous devons à la candeur
-qui est la base de son caractère une phrase de lui, relativement à ce
-changement qui vaut des volumes d'une confession ordinaire. «Je quittai
-non seulement mes parents et ma famille mais les habitudes luxueuses
-d'une vie raffinée.»</p>
-
-<p>Ces mots mettent en pleine lumière ce qui, à nos natures moins
-courageuses semble l'interprétation exagérée par les nouveaux
-convertis des paroles du Christ: «Celui qui aime son père et sa mère
-plus que moi, n'est pas digne de moi<a name="FNanchor_143_1" id="FNanchor_143_1"></a><a href="#Footnote_143_1" class="fnanchor">[143]</a>.» Nous nous contentons <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span> de
-quitter pour des intérêts très inférieurs notre père ou notre
-mère, et ne voyons pas la nécessité d'aucun plus grand sacrifice;
-nous connaîtrions plus de nous-mêmes et du christianisme si nous
-avions plus souvent à soutenir l'épreuve que saint Jérôme trouvait
-la plus difficile. J'ai vu que ses biographes lui donnaient çà et là
-des marques de leur mépris parce qu'il est une jouissance à laquelle
-il ne fut pas capable de renoncer, celle du savoir; et les railleries
-habituelles sur l'ignorance et la paresse des moines se reportent dans
-son cas sur la faiblesse d'un pèlerin assez luxueux pour porter sa
-bibliothèque dans son havresac. Et il serait curieux de savoir (en
-mettant comme il est de mode de le faire aujourd'hui l'idée de la
-Providence entièrement de côté) si, sans cet enthousiasme littéraire
-qui était dans une certaine mesure une faiblesse du caractère de ce
-vieillard, la Bible fût jamais devenue la bibliothèque de l'Europe.</p>
-
-<p>Car, c'est, remarquez-le, la signification réelle dans sa vertu
-première du mot <i>Bible</i><a name="FNanchor_144_1" id="FNanchor_144_1"></a><a href="#Footnote_144_1" class="fnanchor">[144]</a>: non pas livre simplement; <span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span> mais
-«Bibliotheca», Trésor de Livres; et il serait, je le répète,
-curieux de savoir jusqu'à quel point,&mdash;si Jérôme, au moment même où
-Rome, qui l'avait instruit, était dépossédée de sa puissance
-matérielle, n'avait pas fait de sa langue l'oracle de la prophétie
-hébraïque, ne s'en était pas servi pour constituer une littérature
-originale et une religion dégagée des terreurs de la loi
-mosaïque,&mdash;l'esprit de la Bible eût pénétré dans les cœurs des
-Goths, des Francs et des Saxons, sous Théodoric, Clovis et Alfred.</p>
-
-<p>Le destin en avait décidé autrement et Jérôme était un instrument
-si passif dans ses mains qu'il commença l'étude de l'Hébreu seulement
-comme une discipline et sans aucune conception de la tâche qu'il avait
-à accomplir<a name="FNanchor_145_1" id="FNanchor_145_1"></a><a href="#Footnote_145_1" class="fnanchor">[145]</a> encore moins de la portée de cet accomplissement.
-J'aurais de la joie à croire que les paroles <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span> du Christ: «S'ils
-n'entendent pas Moïse et les Prophètes ils ne seront pas persuadés
-quand même un mort ressusciterait<a name="FNanchor_146_1" id="FNanchor_146_1"></a><a href="#Footnote_146_1" class="fnanchor">[146]</a>», hantèrent l'esprit du reclus
-jusqu'à ce qu'il eût résolu que la voix de Moïse et des Prophètes
-serait rendue audible aux églises de toute la terre. Mais, autant que
-nous en avons la preuve, aucune telle volonté ni espérance n'exalta
-les tranquilles instincts de son naturel studieux. Ce fut moitié par
-exercice d'écrivain, moitié par récréation de vieillard qu'il se
-plut à adoucir la sévérité de la langue latine, ainsi qu'un cristal
-vénitien, au feu changeant de la pensée hébraïque; et le «Livre des
-livres» prit la forme immuable dont tout l'art futur des nations de
-l'Occident devait être une interprétation de jour en jour élargie.</p>
-
-<p>Et à ce sujet vous avez à remarquer que le point capital n'est pas la
-traduction des Écritures grecques et hébraïques en un langage plus
-facile et plus général, mais le fait de les <i>avoir présentées à
-l'Église comme étant d'autorité universelle.</i> Les premiers Gentils
-parmi les chrétiens avaient naturellement une tendance à développer
-oralement en l'exagérant ou en l'altérant l'enseignement de l'Apôtre
-des Gentils jusqu'à ce que leur affranchissement de la servitude de la
-loi judaïque fît place au doute sur son inspiration; et même après
-la chute de Jérusalem, à l'interdiction épouvantée de son
-observance. De sorte que, peu d'années seulement après que le reste
-des Juifs exilés à Pella eut élu le Gentil Marcus comme évêque, et
-obtenu l'autorisation de retourner à l'Oelia Capitolina bâtie par
-Adrien sur la montagne de Sion, «ce devint <span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span> un sujet de doute et de
-controverse que de savoir si un homme qui sincèrement reconnaissait
-Jésus comme le Messie mais qui continuait à observer la loi de Moïse
-pouvait espérer le salut<a name="FNanchor_147_1" id="FNanchor_147_1"></a><a href="#Footnote_147_1" class="fnanchor">[147]</a>». «Pendant que d'un autre côté les
-plus instruits et les plus riches de ceux qui avaient le nom de
-chrétiens, désignés généralement par l'appellation de «sachant»
-(Gnostique), avaient plus insidieusement effacé l'autorité des
-évangélistes en se séparant pendant le cours du III<sup>e</sup> siècle «en
-plus de cinquante sectes distinctes dont on peut faire le compte, et
-donnèrent naissance à une multitude d'ouvrages dans lesquels les actes
-et les discours du Christ et de ses apôtres étaient adaptés à leurs
-doctrines respectives<a name="FNanchor_148_1" id="FNanchor_148_1"></a><a href="#Footnote_148_1" class="fnanchor">[148]</a>.»</p>
-
-<p>Ce serait une tâche d'une difficulté très grande et sans profit que
-de déterminer dans quelle mesure le consentement de l'Église
-générale et dans quelle mesure la vie et l'influence de Jérôme
-contribuèrent à fixer dans leur harmonie et dans leur majesté
-restées depuis intactes, les canons des Écritures Mosaïque et
-Apostolique. Tout ce que le jeune lecteur a besoin de savoir c'est que,
-quand Jérôme mourut à Bethléem, ce grand fait était virtuellement
-accompli; et les suites de livres historiques et didactiques qui forment
-notre Bible actuelle (en comptant les apocryphes) régnèrent dès lors
-sur la pensée naissante des plus nobles races des hommes qui aient
-vécu sur le globe, comme un message <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span> que leur adressait directement leur
-créateur et qui,&mdash;renfermant tout ce qu'il était nécessaire pour eux
-d'apprendre de ses desseins à leur égard,&mdash;leur commandait, ou
-conseillait, avec une autorité divine et une infaillible sagesse ce qui
-était pour eux le meilleur à faire et le plus heureux à souhaiter.</p>
-
-<p>41. Et c'est seulement à ceux-là qui ont obéi sincèrement à la loi
-de dire jusqu'où l'espérance qui leur a été donnée par le
-dispensateur de la loi a été réalisée. Les pires «enfants de
-désobéissance<a name="FNanchor_149_1" id="FNanchor_149_1"></a><a href="#Footnote_149_1" class="fnanchor">[149]</a>» sont ceux qui acceptent de la parole ce qu'ils
-aiment et rejettent ce qu'ils haïssent; cette perversité n'est pas
-toujours consciente chez eux, car la plus grande partie des péchés de
-l'Église a été engendrée en elle par l'enthousiasme qui dans la
-méditation et la défense passionnée de parties de l'Écriture
-facilement saisies, a négligé l'étude et finalement détruit
-l'équilibre du reste. Quelles formes revêt et quel chemin suit
-l'esprit d'opiniâtreté avant qu'il arrive à forcer le sens des
-Écritures pour la perdition d'un homme? Ceci est à examiner pour ceux
-qui ont la charge des consciences, pas pour nous. L'histoire que nous
-avons à apprendre doit absolument être tenue en dehors d'un tel
-débat, et l'influence de la Bible observée exclusivement sur ceux qui
-reçoivent la parole avec joie et lui obéissent en vérité.</p>
-
-<p>42. Il y a toujours eu cependant une plus grande difficulté à
-apprécier l'influence de la Bible qu'à distinguer les lecteurs
-honnêtes des lecteurs de <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span> mauvaise foi. La prise du christianisme sur
-les âmes des hommes devra être considérée, quand nous viendrons à
-l'étudier de près, sous trois chefs: il y a d'abord le pouvoir de la
-croix elle-même, et de la théorie du salut, sur le cœur; puis
-l'action des Écritures judaïques et grecques sur l'esprit; puis
-l'influence sur la morale, de l'enseignement et de l'exemple de la
-hiérarchie existante. Et quand on veut comparer les hommes tels qu'ils
-sont et tels qu'ils pourraient avoir été, ces trois questions doivent
-se poser séparément dans l'esprit: premièrement qu'eût été le
-caractère de l'Europe sans la charité et le travail signifiés par
-«portant la Croix»; puis, secondement, que serait devenue
-l'intellectualité de l'Europe sans la littérature biblique; et enfin
-que serait devenu l'ordre social de l'Europe sans la hiérarchie de
-l'Église.</p>
-
-<p>43. Vous voyez que j'ai réuni les mots «charité» et «travail» sous
-le terme général de «portant la croix». «Si quelqu'un veut me
-suivre qu'il renonce à soi-même (par la charité) et porte sa croix
-(par le labeur) et me suive<a name="FNanchor_150_1" id="FNanchor_150_1"></a><a href="#Footnote_150_1" class="fnanchor">[150]</a>.»</p>
-
-<p>L'idée a été <i>exactement</i> renversée par le protestantisme moderne
-qui voit dans la croix non pas un gibet auquel il doit être cloué mais
-un radeau sur lequel lui et toutes ses propriétés de valeur<a name="FNanchor_151_1" id="FNanchor_151_1"></a><a href="#Footnote_151_1" class="fnanchor">[151]</a>
-seront portés sur les flots jusqu'au paradis.</p>
-
-<p>44. Aussi c'est seulement aux jours où la Croix était <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span> reçue avec
-courage, l'Écriture méditée avec conscience et le Pasteur écouté
-avec foi, que la pure parole de Dieu, la brillante épée de
-l'Esprit<a name="FNanchor_152_1" id="FNanchor_152_1"></a><a href="#Footnote_152_1" class="fnanchor">[152]</a> peuvent être reconnues dans le cœur et dans la main de
-la Chrétienté. L'effet de la poésie et de la légende bibliques sur
-sa pensée peut se suivre plus loin à travers les âges de décadence
-et dans les champs sans limites; donnant naissance pour nous au <i>Paradis
-perdu</i>, non moins qu'à la <i>Divine Comédie</i>;&mdash;au <i>Faust</i> de Gœthe et
-au <i>Caïn</i> de Byron non moins qu'à l'<i>Imitation de Jésus-Christ.</i></p>
-
-<p>45. Bien plus, l'écrivain qui veut comprendre le plus complètement
-possible, l'influence de la Bible sur l'humanité, doit être capable de
-lire les interprétations qui en sont données par les grands arts de
-l'Europe à leur apogée. Dans chaque province de la chrétienté,
-proportionnellement au degré de puissance artistique qu'elle
-possédait, des séries d'illustrations de la Bible parurent
-progressivement, commençant par les vignettes qui illustraient les
-manuscrits et, en passant par la sculpture de grandeur naturelle,
-finissant par atteindre sa pleine puissance dans une peinture pleine de
-vérité. Ces enseignements et ces prédications de l'Église par le
-moyen de l'art, ne sont pas seulement une partie des plus importantes de
-l'action apostolique générale du christianisme, mais leur étude est
-une partie nécessaire de l'étude biblique, si bien qu'aucun homme ne
-peut comprendre la pensée profonde de la Bible elle-même tant qu'il
-n'a pas appris à lire ces commentaires nationaux et n'a pas pris
-conscience de leur valeur <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span> collective. Le lecteur protestant qui croit
-porter sur la Bible un jugement indépendant et l'étudier par lui-même
-n'en est pas moins à la merci du premier prédicateur doué d'un organe
-agréable et d'une ingénieuse imagination<a name="FNanchor_153_1" id="FNanchor_153_1"></a><a href="#Footnote_153_1" class="fnanchor">[153]</a>; recevant de lui avec
-reconnaissance et souvent avec respect quelque interprétation des
-textes que l'agréable organe ou l'esprit alerte puisse recommander;
-mais, en même temps, il ignore entièrement, et, s'il est laissé à sa
-propre volonté, détruit invariablement comme injurieuses les
-interprétations profondément méditées de l'Écriture qui, dans leur
-essence, ont été sanctionnées par le consentement de toute l'Église
-chrétienne depuis mille ans, et dont la forme a été portée à la
-perfection la plus haute par l'art traditionnel et l'imagination
-inspirée des plus nobles âmes qui aient jamais été enfermées dans
-l'argile humaine.</p>
-
-<p>46. Il y a peu de Pères de l'Église chrétienne dont les commentaires
-de la Bible ou les théories personnelles de son Évangile n'aient pas
-été, à l'exultation constante des ennemis de l'Église, altérés et
-avilis par les fureurs de la controverse ou affaiblis et dénaturés par
-une irréconciliable hérésie. Au contraire, l'enseignement biblique
-donné à travers leur art par des hommes tels que Orcagna, Giotto,
-Angelico, Luca della Robbia et Luini, est littéralement vierge de toute
-trace terrestre des passions d'un jour. Sa patience, sa douceur et son
-calme sont incapables des erreurs qui viennent de la <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span> crainte ou de la
-colère; ils peuvent sans danger dire tout ce qu'ils veulent, ils sont
-enchaînés par la tradition et dans une sorte de solidarité
-fraternelle à la représentation par des scènes toujours identiques de
-doctrines inaltérées; et ils sont forcés par la nature de leur œuvre
-à une méditation et à une méthode de composition qui ont pour
-résultat l'état le plus pur et l'usage le plus franc de toute la
-puissance intellectuelle.</p>
-
-<p>47. Je puis en une fois et sans avoir besoin de revenir sur cette
-question faire ressortir la différence de dignité et de sûreté entre
-l'influence sur l'esprit de la littérature et celle de l'art<a name="FNanchor_154_1" id="FNanchor_154_1"></a><a href="#Footnote_154_1" class="fnanchor">[154]</a> en
-vous reportant à une page qui met d'ailleurs merveilleusement en
-lumière la douceur et la simplicité du caractère de saint Jérôme,
-bien qu'elle soit citée, là où nous la trouvons, sans aucune
-intention favorable,&mdash;à savoir dans la jolie lettre de la reine
-Sophie-Charlotte (mère du père de Frédéric le Grand) au jésuite
-Vota, donnée en partie par Carlyle dans son premier volume, chap. IV.</p>
-
-<p>«Comment saint Jérôme, par exemple, peut-il être une clef pour
-l'Écriture?&mdash;insinue-t-elle&mdash;citant de Jérôme cet aveu remarquable de
-sa manière de composer un livre, spécialement de composer ce livre,
-<i>Commentaires sur les Galates</i>, où il accuse saint Pierre et saint Paul
-tous deux de fausseté et même d'hypocrisie. Le grand saint Augustin a
-porté contre lui cette fâcheuse accusation (dit Sa Majesté qui donne
-le chapitre <span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span> et le paragraphe) et Jérôme répond: «J'ai suivi les
-commentaires d'Origène, de...»&mdash;cinq ou six personnes différentes qui
-dans la suite devinrent des hérétiques avant que Jérôme en ait fini
-avec elles.&mdash;«Et pour vous confesser l'honnête vérité», continue
-Jérôme, «j'ai lu tout cela et, après avoir bourré ma tête d'une
-grande quantité de choses, j'ai envoyé chercher mon secrétaire et je
-lui ai dicté, tantôt mes propres pensées, tantôt celles des autres
-sans beaucoup me souvenir de l'ordre, quelquefois des mots, ni même du
-sens.» Ailleurs (plus loin, dans le même livre<a name="FNanchor_155_1" id="FNanchor_155_1"></a><a href="#Footnote_155_1" class="fnanchor">[155]</a>) il dit: «Je
-n'écris pas moi-même: j'ai un secrétaire et je lui dicte ce qui me
-vient aux lèvres. Si je désire réfléchir un peu, ou exprimer mieux
-la chose, ou une chose meilleure, il fronce le sourcil et tout son
-regard me dit assez qu'il ne peut supporter d'attendre.» Voici un vieux
-gentleman sacré auquel il n'est pas bon de se fier pour interpréter
-les Écritures, pense Sa Majesté; mais elle ne dit pas&mdash;laissant le
-père Vota à ses réflexions.» Hélas non, reine Sophie, il ne faut
-nous en rapporter pour cette sorte de chose ni au vieux saint Jérôme
-ni à aucune autre lèvre ou esprit humains; mais seulement à
-l'Éternelle Sophia<a name="FNanchor_156_1" id="FNanchor_156_1"></a><a href="#Footnote_156_1" class="fnanchor">[156]</a>, à la Puissance de Dieu et à la sagesse de
-Dieu. Au moins pouvez-vous voir <span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span> dans votre vieil interprète qu'il est
-absolument franc, innocent, sincère, et qu'à travers un tel homme,
-qu'il soit oublieux de son auteur, ou pressé par son scribe, il est
-plus que probable que vous pourrez entendre ce que Dieu sait être le
-meilleur pour vous; et extrêmement improbable que vous vous
-pervertissiez, si peu que ce soit, tandis que par un maître prudent et
-exercé aux artifices de l'art littéraire, retirent dans ses
-doutes, et adroit dans ses paroles, toute espèce de préjugés et
-d'erreur peut vous être présentée de façon acceptable, ou même être
-irrémédiablement fixée en vous, bien qu'à aucun moment il ne vous
-ait le moins du monde demandé de vous fier à son inspiration.</p>
-
-<p>48. Car la seule confiance, à vrai dire, et la seule sécurité que
-dans de telles matières nous puissions posséder ou espérer, résident
-dans notre propre désir d'être guidés justement et dans notre bonne
-volonté à suivre avec simplicité la direction accordée. Mais toutes
-nos idées et nos raisonnements au sujet de l'inspiration ont été
-faussées par notre habitude&mdash;d'abord de distinguer à tort ou au moins
-sans nécessité entre l'inspiration des mots et des actes et
-secondement par ce fait que nous attribuons une force ou une sagesse
-inspirées à certaines personnes ou certains écrivains seulement au
-lieu de l'accorder au corps entier des croyants pour autant qu'ils
-participent à la grâce du Christ, à l'amour <span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span> de Dieu, à la Communion
-du Saint-Esprit<a name="FNanchor_157_1" id="FNanchor_157_1"></a><a href="#Footnote_157_1" class="fnanchor">[157]</a>. Dans la mesure où chaque chrétien reçoit ou
-refuse les dons multiples exprimés par cette bénédiction générale,
-il entre dans l'héritage des Saints ou en est rejeté. Dans la mesure
-exacte où il renie le Christ, courrouce le Père et chagrine le
-Saint-Esprit, il perd l'inspiration et la sainteté; et dans la mesure
-où il croit au Christ, obéit au Père, et se soumet à l'Esprit, il
-devient inspiré dans le sentiment, dans l'action, dans la parole, dans
-la réception de la parole, selon les capacités de sa nature. Il ne
-sera pas doué d'aptitudes plus hautes, ni appelé à une fonction
-nouvelle, mais rendu capable d'user des facultés naturelles qui lui ont
-été accordées, là où il le faut, pour la fin la meilleure. Un
-enfant est inspiré comme un enfant, et une jeune fille comme une jeune
-fille; les faibles dans leur faiblesse même, et les sages seulement à
-leur heure. Ceci est pour l'Église, et telle qu'on peut la dégager
-avec certitude, la théorie de l'inspiration chez tous ses vrais
-membres; sa vérité ne peut être reconnue qu'en la mettant à
-l'épreuve, mais je crois qu'il n'y a pas souvenir d'un homme qui l'ait
-éprouvée et déclarée vaine<a name="FNanchor_158_1" id="FNanchor_158_1"></a><a href="#Footnote_158_1" class="fnanchor">[158]</a>. <span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span></p>
-
-<p>49.&mdash;Au-delà de cette théorie de l'inspiration générale il y a celle
-d'un appel et d'un ordre spécial avec la dictée immédiate des actes
-qui doivent être accomplis ou des paroles qui doivent être
-prononcées. Je ne veux pas entrer à présent dans l'examen des
-témoignages d'une si effective élection; elle n'est pas revendiquée
-par les Pères de l'Église, ni pour eux-mêmes, ni même pour le corps
-entier des écrivains sacrés.</p>
-
-<p>Elle est seulement attribuée à certains passages dictés à certains
-moments en vue de nécessités spéciales; et il n'est pas possible
-d'attacher l'idée de vérité infaillible à aucune forme de ce langage
-humain dans lequel même ces passages exceptionnels nous ont été
-donnés. Mais du volume entier qui les renferme tel que nous le
-possédons et le lisons, tel, pour chacun de nous, <span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span> qu'il peut être
-rendu dans sa langue natale, on peut alarmer et démontrer que, quoique
-mêlé d'un mystère qu'on ne nous demande pas d'éclaircir ou de
-difficultés que nous serions insolents de vouloir résoudre, il
-contient l'enseignement véritable pour les hommes de tout rang et de
-toute situation dans la vie, enseignement grâce auquel, autant qu'ils y
-obéissent honnêtement et implicitement, ils seront heureux et
-innocents dans la pleine puissance de leur nature, et capables de
-triompher de toutes les adversités, qu'elles résident dans la
-tentation ou dans la douleur.</p>
-
-<p>50. En effet le Psautier seul, qui pratiquement fut le livre d'offices
-de l'Église pendant bien des siècles, contient, simplement dans sa
-première moitié, la somme de la sagesse individuelle et sociale.
-Les I<sup>er</sup>, VIII<sup>e</sup>, XII<sup>e</sup>, XV<sup>e</sup>, XIX<sup>e</sup>,
-XXIII<sup>e</sup> et XXIV<sup>e</sup> psaumes bien appris et crus
-sont assez pour toute direction personnelle; les XLVIII<sup>e</sup>, <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span>
-LXXI<sup>e</sup> et LXXV<sup>e</sup> ont en eux la loi et la prophétie
-de tout gouvernement juste, et chaque découverte de la science naturelle
-est anticipée dans le CIV<sup>e</sup>. Quant au contenu du volume
-entier, considérez si un autre cycle de littérature historique et
-didactique a une étendue qui lui soit comparable. Il renferme:</p>
-
-<p>I. L'histoire de la Chute et du Déluge, les deux plus grandes
-traditions humaines fondées sur l'horreur du péché.</p>
-
-<p>II. L'histoire des Patriarches, dont la vérité permanente est encore
-visible aujourd'hui dans l'histoire des races juive et arabe.</p>
-
-<p>III. L'histoire de Moïse avec ses résultats pour la loi morale de tout
-l'univers civilisé.</p>
-
-<p>IV. L'histoire des Rois&mdash;virtuellement celle de toute royauté, dans
-David, et de toute la philosophie, dans Salomon, atteignant son point le
-plus élevé dans les Psaumes et les Proverbes, avec la sagesse encore
-plus serrée et pratique de l'Ecclésiaste et du fils de Sirach.</p>
-
-<p>V. L'histoire des Prophètes&mdash;virtuellement celle du mystère le plus
-profond, de la tragédie, de la fatalité perpétuellement immanente à
-une existence nationale.</p>
-
-<p>VI. L'histoire du Christ.</p>
-
-<p>VII. La loi morale de saint Jean qui trouve à la fin dans l'Apocalypse
-son accomplissement.</p>
-
-<p>Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matières, je ne dis
-pas à aucun autre «livre», mais à aucune autre «littérature».
-Essayez, autant que cela est possible à chacun de nous,&mdash;qu'il soit
-adversaire ou défenseur de la foi,&mdash;de dégager votre intelligence de
-l'association que l'habitude a formée entre elle et le sentiment moral
-basé sur la Bible, et demandez-vous <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span> quelle littérature pourrait avoir
-pris sa place ou rempli sa fonction même si toutes les bibliothèques
-de l'univers étaient restées intactes et si toutes les paroles les
-plus riches de vérité des maîtres avaient été écrites?</p>
-
-<p>52. Je ne suis pas contempteur de la littérature profane, si peu que je
-ne crois pas qu'aucune interprétation de la religion grecque ait été
-jamais aussi affectueuse, aucune de la religion romaine aussi
-révérente, que celle qui se trouve à la base de mon enseignement de
-l'art et qui court à travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce
-fut de la Bible que j'appris les symboles d'Homère et la foi
-d'Horace<a name="FNanchor_159_1" id="FNanchor_159_1"></a><a href="#Footnote_159_1" class="fnanchor">[159]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span></p>
-
-<p>Le devoir qui me fut imposé dans ma première jeunesse<a name="FNanchor_160_1" id="FNanchor_160_1"></a><a href="#Footnote_160_1" class="fnanchor">[160]</a> de lire
-chaque mot des évangiles et des prophéties, comme s'il avait été
-écrit par la main de Dieu, me donna l'habitude d'une attention
-respectueuse qui, plus tard, rendit bien des passages des auteurs
-profanes, frivoles pour un lecteur irréligieux, profondément graves
-pour moi. Jusqu'à quel point mon esprit a été paralysé par les
-fautes et les chagrins de la <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span> vie<a name="FNanchor_161_1" id="FNanchor_161_1"></a><a href="#Footnote_161_1" class="fnanchor">[161]</a>,&mdash;jusqu'où ma connaissance de la
-vie est courte, comparée à ce que j'aurais pu apprendre si j'avais
-marché plus fidèlement dans la lumière qui m'avait été départie,
-dépasse ma conjecture ou ma confession. Mais comme je n'ai jamais
-écrit pour mon propre plaisir ou pour ma renommée, j'ai été
-préservé, comme les hommes qui écrivent ainsi le seront toujours, des
-erreurs dangereuses pour les autres<a name="FNanchor_162_1" id="FNanchor_162_1"></a><a href="#Footnote_162_1" class="fnanchor">[162]</a>, et les expressions
-fragmentaires de sentiments ou les expositions de doctrines, que de
-temps en temps, j'ai été capable de donner, apparaîtront maintenant
-à un lecteur attentif, comme se reliant à un système général
-d'interprétation de la littérature sacrée, à la fois classique et
-chrétienne, qui le rendra capable, sans injustice, de sympathiser avec
-la foi des âmes candides de tous temps et de tous pays.</p>
-
-<p>53. Qu'il y ait une littérature sacrée classique, suivant un cours
-parallèle à celle des Hébreux et venant s'unir aux légendes
-symboliques de la chrétienté au moyen âge<a name="FNanchor_163_1" id="FNanchor_163_1"></a><a href="#Footnote_163_1" class="fnanchor">[163]</a>, c'est un fait qui
-apparaît de la manière la plus tendre et la plus expressive dans
-l'influence indépendante et cependant similaire de Virgile sur le Dante
-et l'évêque Gawaine Douglas. À des dates plus anciennes,
-l'enseignement de chaque maître formé dans les écoles de l'Orient
-était nécessairement greffé sur la <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span> sagesse de la mythologie grecque,
-et ainsi l'histoire du Lion de Némée<a name="FNanchor_164_1" id="FNanchor_164_1"></a><a href="#Footnote_164_1" class="fnanchor">[164]</a>, vaincu avec l'aide
-d'Athéné, est la véritable racine de la légende du compagnon de
-saint <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span> Jérôme conquis par la douceur guérissante de l'esprit de vie.</p>
-
-<p>54. Je l'appelle une légende seulement. Qu'Héraklès <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span> ait jamais tué,
-ou saint Jérôme jamais chéri la créature sauvage ou blessée, est
-sans importance pour nous enseigner ce que les Grecs entendaient nous
-dire en représentant le grand combat sur leurs vases<a name="FNanchor_165_1" id="FNanchor_165_1"></a><a href="#Footnote_165_1" class="fnanchor">[165]</a>, où les
-peintres chrétiens faisant leur thème de prédilection de la fermeté
-de l'Ami du Lion. Une tradition plus ancienne, celle du combat de
-Samson<a name="FNanchor_166_1" id="FNanchor_166_1"></a><a href="#Footnote_166_1" class="fnanchor">[166]</a>,&mdash;le prophète désobéissant,&mdash;de la première <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span> victoire
-inspirée de David<a name="FNanchor_167_1" id="FNanchor_167_1"></a><a href="#Footnote_167_1" class="fnanchor">[167]</a>, et finalement du miracle opéré pour la
-défense du plus favorisé et fidèle des grands prophètes<a name="FNanchor_168_1" id="FNanchor_168_1"></a><a href="#Footnote_168_1" class="fnanchor">[168]</a>, suit
-son cours symbolique parallèlement à la fable dorienne. Mais la
-légende de saint Jérôme reprend la prophétie du Millenium et
-prédit, avec la Sibylle de Cumes<a name="FNanchor_169_1" id="FNanchor_169_1"></a><a href="#Footnote_169_1" class="fnanchor">[169]</a>, et avec Isaïe, un jour où la
-crainte de l'homme ne sera plus chez les êtres inférieurs de la haine
-mais s'étendra sur eux comme une bénédiction, où il ne sera plus
-fait de mal ni de destruction d'aucune sorte dans toute l'étendue de la
-Montagne sainte<a name="FNanchor_170_1" id="FNanchor_170_1"></a><a href="#Footnote_170_1" class="fnanchor">[170]</a> et où la paix de la terre sera tirée aussi loin
-de son présent chagrin, que le glorieux univers animé l'est du désert
-naissant, dont les profondeurs étaient le séjour des dragons, et les
-montagnes, des dômes de feu. Ce jour-là aucun homme ne le
-connaît<a name="FNanchor_171_1" id="FNanchor_171_1"></a><a href="#Footnote_171_1" class="fnanchor">[171]</a>, mais le royaume de Dieu est déjà venu<a name="FNanchor_172_1" id="FNanchor_172_1"></a><a href="#Footnote_172_1" class="fnanchor">[172]</a> pour ceux
-qui ont dompté dans leur propre cœur <span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span> l'ardeur sans frein de la nature
-inférieure<a name="FNanchor_173_1" id="FNanchor_173_1"></a><a href="#Footnote_173_1" class="fnanchor">[173]</a> et ont appris à chérir ce qui est charmant et humain
-dans les enfants errants des nuages et des champs.</p>
-
-
-<p style="margin-left: 10%;">Avallon, 28 août 1882.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span></p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_113_1" id="Footnote_113_1"></a><a href="#FNanchor_113_1"><span class="label">[113]</span></a>«On vous a appris que, puisque vous aviez des tapis..., des
-«kickshaws» au lieu de bœuf pour votre nourriture, des égouts au
-lieu de puits sacrés pour votre soif, vous étiez la crème de la
-création et chacun de vous un Salomon» (<i>Pleasures of England</i>, p. 49,
-cité par M. Bardoux, p. 237).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_114_1" id="Footnote_114_1"></a><a href="#FNanchor_114_1"><span class="label">[114]</span></a>En prenant la San, bras de la Vistule supérieure.&mdash;(Note de
-l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_115_1" id="Footnote_115_1"></a><a href="#FNanchor_115_1"><span class="label">[115]</span></a>Remarquez, toutefois, que généralement, la force d'une
-rivière, <i>ceteris paribus</i>, doit être estimée d'après son cours
-direct, les plaines (qui donnent presque toujours naissance aux
-méandres) ne pouvant leur apporter aucun affluent. (Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_116_1" id="Footnote_116_1"></a><a href="#FNanchor_116_1"><span class="label">[116]</span></a>Les considérations sur la Vistule et le Dniester,
-fleuves-fossés de l'Europe, sont reprises dans <i>Candida Casa</i> (§ 22),
-quatrième conférence du recueil <i>Vérona</i> et premier chapitre de
-<i>Valle Crucis. Valle Crucis</i> devait prendre place dans nos <i>Nos Pères
-nous ont dit.</i> Du reste cette partie de <i>Candida Casa</i> rappelle beaucoup
-par ses vues historiques et géographiques et par les citations
-ironiques de Gibbon le chapitre du <i>Drachenfels.</i>&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_117_1" id="Footnote_117_1"></a><a href="#FNanchor_117_1"><span class="label">[117]</span></a>«Elles» (les sept églises d'Éphèse, de Smyrne, de
-Pergame, de Thyatire, de Sardes, de Philadelphie et de Laodicée) sont
-bâties le long des collines, et par les plaines de Lydie, dessinant une
-large courbe comme un vol d'oiseaux ou comme un tourbillon de nuages,
-toutes en Lydie même ou sur la frontière, toutes de caractère
-essentiellement lydien, les plus enrichies d'or, les plus délicatement
-luxueuses, les plus doucement musicales, les plus tendrement sculptées
-des églises d'alors. En elles s'étaient réunis les talents et les
-félicités de l'Asiatique et du Grec. Si le dernier message du Christ
-eût été adressé aux églises de Grèce il n'eût été que pour
-l'Europe et pour une durée limitée. S'il eût été adressé aux
-églises de Syrie, il n'eût été que pour l'Asie et pour une durée
-limitée. Adressé à la Lydie, il est adressé à l'univers et pour
-toujours» (<i>Fors Clavigere</i>, lettre LXXXIV). Ce message du Christ aux
-sept églises&mdash;qui est longuement commenté dans le reste de la
-lettre&mdash;est contenu, comme l'on sait, dans les trois premiers chapitres
-de l'Apocalypse de saint Jean ou plus exactement dans le II<sup>e</sup> et
-le III<sup>e</sup> chapitres. Dans le I<sup>er</sup>, Jésus ordonne à saint Jean
-d'écrire aux anges des sept églises. Voir aussi sur les églises d'Asie
-Mineure, le beau livre de M. de Voguë.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_118_1" id="Footnote_118_1"></a><a href="#FNanchor_118_1"><span class="label">[118]</span></a>«Puis prenant la parole, tu diras devant l'Éternel ton Dieu
-mon Père était un pauvre Syrien prêt à périr et il descendit en
-Égypte avec un petit nombre de gens et il y fit séjour et devint là
-une nation grande, forte et qui s'est fort multipliée.» (Deutéronome,
-XXVI, 5)&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_119_1" id="Footnote_119_1"></a><a href="#FNanchor_119_1"><span class="label">[119]</span></a>Sir F. Palgrave, <i>Arabie</i>, vol. II, p. 155. J'adopte avec
-reconnaissance dans le paragraphe suivant sa division des nations
-asiatiques (p. 160).&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_120_1" id="Footnote_120_1"></a><a href="#FNanchor_120_1"><span class="label">[120]</span></a>Le XXXVI<sup>e</sup> chapitre de Gibbon commence par une sentence qui
-peut être prise comme l'épitome de l'histoire tout entière que nous
-avons à étudier. «Les trois grandes nations du monde, les Grecs, les
-Sarrazins, les Francs, se rencontrèrent toutes sur le théâtre de
-l'Italie.»
-
-J'emploie le mot plus général de Goths au lieu de Francs et le mot
-plus précis Arabe au lieu de Sarrasins, mais en dehors de cela le
-lecteur remarquera que la division est la même que la mienne. Gibbon ne
-reconnaît pas le peuple romain comme nation, mais seulement la
-puissance romaine comme empire.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_121_1" id="Footnote_121_1"></a><a href="#FNanchor_121_1"><span class="label">[121]</span></a>De récents événements ont montré la force de ces paroles
-(Note de la révision, mai 1885).&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_122_1" id="Footnote_122_1"></a><a href="#FNanchor_122_1"><span class="label">[122]</span></a>Mais l'ange de l'Éternel la trouva auprès d'une fontaine
-d'eau au désert, près de la fontaine qui est au chemin de Sair. Et il
-lui dit: Agar, servante de Saraï, d'où viens-tu, etc. (Genèse, XVI, 1
-et 8.)&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_123_1" id="Footnote_123_1"></a><a href="#FNanchor_123_1"><span class="label">[123]</span></a>Genèse, XII, 1.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_124_1" id="Footnote_124_1"></a><a href="#FNanchor_124_1"><span class="label">[124]</span></a>Cf. Il n'y eut jamais qu'un seul art grec, des jours
-d'Homère à ceux du doge Selvo (<i>St-Mark's Rest</i>, VIII, § 92).&mdash;(Note
-du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_125_1" id="Footnote_125_1"></a><a href="#FNanchor_125_1"><span class="label">[125]</span></a>Dans <i>Crown of wild olive</i> Cincinnatus symbolisait aussi la
-force de Rome. «Elle fut (l'agriculture), la source de toute la force
-de Rome et de toute sa tendresse, l'orgueil de Cincinnatus et
-l'inspiration de Virgile (<i>la Couronne d'olivier sauvage</i>, p.
-196).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_126_1" id="Footnote_126_1"></a><a href="#FNanchor_126_1"><span class="label">[126]</span></a>Milman, <i>Histoire du Christianisme</i>, vol. III, p. 36.&mdash;(Note
-de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_127_1" id="Footnote_127_1"></a><a href="#FNanchor_127_1"><span class="label">[127]</span></a>Je trouve la même généralisation fournie à l'étudiant
-moderne dans le terme «péninsule balkanique» qui éteint à la fois
-tout rayon et toute trace de l'histoire du passé.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_128_1" id="Footnote_128_1"></a><a href="#FNanchor_128_1"><span class="label">[128]</span></a>Gibbon dit plus clairement: «De la côte ou de l'extrémité
-de Caithness et d'Ulster le souvenir de l'origine cette fut
-distinctement conservé dans la ressemblance perpétuelle du langage, de
-la religion et des manières, et le caractère particulier des
-différentes tribus britanniques peut être naturellement attribué à
-l'influence de circonstances accidentelles et locales.» Les Écossais
-des plaines, «mangeurs de froment», ou vagabonds et les Irlandais,
-sont entièrement identifiés par Gibbon à l'époque où commence notre
-propre histoire. «<i>Il est certain</i> (l'italique est de lui, non de moi)
-qu'à l'époque du déclin de l'empire romain la Calédonie, l'Irlande
-et l'île de Man étaient habitées par les Écossais» (chap. XXV, vol.
-IV, p. 279). La civilisation plus avancée et le moindre courage des
-<i>Anglais</i> des plaines faisaient d'eux les victimes de l'Écosse ou les
-sujets reconnaissants de Rome. Les montagnards, pictes dans les
-Grampians, ou autochtones dans la Cornouailles et le pays de Galles,
-n'ont jamais été instruits ni subjugués et restent aujourd'hui la
-force inculte et sans peur de la race britannique.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_129_1" id="Footnote_129_1"></a><a href="#FNanchor_129_1"><span class="label">[129]</span></a>«Le Phénix est, dès la plus haute antiquité chrétienne,
-le symbole de l'immortalité» (Émile Male, <i>Histoire de l'art
-religieux au</i> XIII<sup>e</sup> <i>siècle</i>).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_130_1" id="Footnote_130_1"></a><a href="#FNanchor_130_1"><span class="label">[130]</span></a>Voir dans <i>On the old road</i>, l'Espoir de la Résurrection,
-condition nécessaire du Chant pour les chrétiens. Même dans
-l'antiquité le chant d'Orphée, le chant de Philomèle, le chant du
-cygne, le chant d'Alcyon, sont inspirés par un espoir obscur de
-résurrection (<i>On the old road</i>, II, 45 et 46).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_131_1" id="Footnote_131_1"></a><a href="#FNanchor_131_1"><span class="label">[131]</span></a>Allusion au verset de la Genèse qui précède le Songe de
-Jacob: «Il prit donc des pierres du lieu et en fit son chevet et
-s'endormit au même lieu (Genèse, XXVIII, 11).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_132_1" id="Footnote_132_1"></a><a href="#FNanchor_132_1"><span class="label">[132]</span></a>Allusion à la Bible: «Alors Moïse dit: Je me détournerai
-maintenant et je verrai cette grande vision et pourquoi le buisson ne se
-consume pas» (Exode, III, 3).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_133_1" id="Footnote_133_1"></a><a href="#FNanchor_133_1"><span class="label">[133]</span></a>I Samuel, XVII, 28.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_134_1" id="Footnote_134_1"></a><a href="#FNanchor_134_1"><span class="label">[134]</span></a>Saint Luc, I, 80. Il s'agit de saint Jean-Baptiste.&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_135_1" id="Footnote_135_1"></a><a href="#FNanchor_135_1"><span class="label">[135]</span></a>Je dois moi-même marquer comme particulièrement fatale dans
-le déclin de l'empire romain, l'heure où Julien rejette le conseil des
-augures. «Pour la dernière fois les Aruspices Étrusques
-accompagnèrent un empereur romain, mais par une singulière fatalité
-leur interprétation défavorable des signes du ciel fut dédaignée, et
-Julien suivit l'avis des philosophes qui colorèrent leur prédiction
-des teintes brillantes de l'ambition de l'empereur». (Milman, <i>Histoire
-du Christianisme</i>, chap. VI.)&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_136_1" id="Footnote_136_1"></a><a href="#FNanchor_136_1"><span class="label">[136]</span></a>«Je suis seul, à ce que je crois, à penser encore avec
-Hérodote.» Toute personne ayant l'esprit assez fin pour être frappée
-des traits caractéristiques de la physionomie d'un écrivain, et ne
-s'en tenant pas au sujet de Ruskin à tout ce qu'on a pu lui dire, que
-c'était un prophète, un voyant, un protestant et autres choses qui
-n'ont pas grand sens, sentira que de tels traits, bien que certainement
-secondaires, sont cependant très «ruskiniens». Ruskin vit dans une
-espèce de société fraternelle avec tous les grands esprits de tous
-les temps, et comme il ne s'intéresse à eux que dans la mesure où ils
-peuvent répondre à des questions éternelles, il n'y a pas pour lui
-d'anciens et de modernes et il pout parler d'Hérodote comme il ferait
-d'un contemporain. Comme les anciens n'ont de prix pour lui que dans la
-mesure où ils sont «actuels», peuvent servir d'illustration à nos
-méditations quotidiennes, il ne les traite pas du tout en anciens. Mais
-aussi toutes leurs paroles ne subissant pas le déchet du recul,
-n'étant plus considérées comme relatives à une époque, ont une plus
-grande importance pour lui, gardent en quelque sorte la valeur
-scientifique qu'elles purent avoir, mais que le temps leur avait fait
-perdre. De la façon dont Horace parle à la Fontaine de Bandusie,
-Ruskin déduit qu'il était pieux, «à la façon de Milton». Et déjà
-à onze ans, apprenant les odes d'Anacréon pour son plaisir, il y
-apprit «avec certitude, ce qui me fut très utile dans mes études
-ultérieures sur l'art grec, que les Grecs aimaient les colombes, les
-hirondelles et les roses tout aussi tendrement que moi» (<i>Præterita</i>,
-§ 81). Évidemment pour un Emerson la «culture» a la même valeur.
-Mais sans même nous arrêter aux différences qui sont profondes,
-notons d'abord, pour bien insister sur les traits particuliers de la
-physionomie de Ruskin, que la science et l'art n'étant pas distincts à
-ses yeux (Voir la Préface, p. 51-57) il parle des anciens comme savants
-avec la même révérence que des anciens comme artistes. Il invoque le
-104° psaume quand il s'agira de découvertes d'histoire naturelle, se
-range à l'avis d'Hérodote (et l'opposerait volontiers à l'opinion
-d'un savant contemporain) dans une question d'histoire religieuse,
-admire une peinture de Carpaccio comme une contribution importante à
-l'histoire descriptive des perroquets (<i>St-Mark's Rest: The Shrine of
-the Slaves</i>). Évidemment nous rejoindrions vite ici l'idée de l'art
-sacré classique (Voir plus loin les notes des pages 244, 245, 246 et
-des pages 338 et 339) «il n'y a qu'un art grec, etc., saint Jérôme et
-Hercule», etc., chacune de ces idées conduisant aux autres. Mais en ce
-moment nous n'avons encore qu'un Ruskin aimant tendrement sa
-bibliothèque, ne faisant pas de différence entre la science et l'art,
-par conséquent pensant qu'une théorie scientifique peut rester vraie
-comme une œuvre d'art peut demeurer belle (cette idée n'est jamais
-explicitement exprimée par lui, mais elle gouverne secrètement, et
-seule a pu rendre possible toutes les autres) et demandant à une ode
-antique ou à un bas-relief du moyen âge un renseignement d'histoire
-naturelle ou de philosophie critique, persuadé que tous les hommes
-sages de tous les temps et de tous les pays sont plu» utiles à
-consulter que les fous, fussent-ils d'aujourd'hui. Naturellement cette
-inclination est réprimée par un sens critique si juste que nous
-pouvons entièrement nous fier à lui, et il l'exagère seulement pour
-le plaisir de faire de petites plaisanteries sur «l'entomologie du
-XIII<sup>e</sup> siècle», etc., etc.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_137_1" id="Footnote_137_1"></a><a href="#FNanchor_137_1"><span class="label">[137]</span></a>Même les meilleurs historiens catholiques trop habituellement
-ont fermé les yeux à la connexité inéluctable entre la vertu monastique
-et la règle bénédictine du travail agricole.&mdash;(Note de l'Auteur à la
-révision de 1885.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_138_1" id="Footnote_138_1"></a><a href="#FNanchor_138_1"><span class="label">[138]</span></a>Robert d'Humières me dit qu'il y a ici une allusion aux
-montagnes de la Suisse, telles que le Matterhorn, etc.&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_139_1" id="Footnote_139_1"></a><a href="#FNanchor_139_1"><span class="label">[139]</span></a>La conclusion hypothétique de Gibbon relativement aux effets
-de la mortification et la constatation historique qui suit doivent être
-remarquées comme contenant déjà tous les systèmes des philosophes ou
-des politiques modernes qui ont, depuis, changé les monastères
-d'Italie en baraques et les églises de France en magasins. «Ce martyre
-volontaire a forcément détruit graduellement la sensibilité, aussi
-bien de l'esprit que du corps; car <i>on ne peut admettre</i> que les
-fanatiques qui se torturent eux-mêmes soient capables d'aucune
-affection vive pour le reste de l'espèce humaine. <i>Une sorte
-d'insensibilité cruelle a caractérisé les moines de toute époque et
-de tout pays.</i>»</p>
-
-<p>Combien de pénétration et de jugement, dénote cette sentence,
-apparaîtra, j'espère, au lecteur, à mesure que je déroulerai devant
-lui l'histoire véritable de sa foi; mais étant moi-même, je crois, un
-des derniers témoins de la vie recluse telle qu'elle existait encore au
-commencement de ce siècle, je puis renvoyer au portrait parfait et
-digne de foi dans la lettre comme dans l'esprit qui en est donné par
-Scott dans l'introduction du <i>Monastère</i>; quant à moi je puis dire que
-les sortes de caractères les plus doux, les plus raffinés, les plus
-aimables, au sens le plus profond du mot, que j'aie jamais connus, ont
-été ou ceux de moines, ou ceux de serviteurs ayant été élevés dans
-la foi catholique. Et quand je formulais ce jugement je ne connaissais
-pas l'Edwige de Miss Alexander (Note de la révision de 1885).&mdash;(Note de
-l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_140_1" id="Footnote_140_1"></a><a href="#FNanchor_140_1"><span class="label">[140]</span></a>L'habitude de supposer à la conduite d'hommes de sens et de
-cœur des motifs intelligibles aux insensés et probables à ceux qui
-ont l'âme basse, prévaut, chez tous les historiens vulgaires, en
-partie par la satisfaction, en partie par l'orgueil qu'ils en
-ressentent; et il est horrible de contempler la quantité de faux
-témoignages contre leurs voisins que portent des écrivains médiocres,
-simplement pour arrondir leurs jugements superficiels et leur donner
-plus de force. «Jérôme admet, en effet, <i>avec une humilité
-spécieuse mais sujette à caution</i>, l'infériorité du moine non
-ordonné au prêtre ordonné», dit Dean Milman, dans son chapitre XI,
-faisant suivre son doute gratuit sur l'humilité de Jérôme d'une
-affirmation non moins gratuite de l'ambition de ses adversaires. «Le
-clergé, cela est hors de doute, eut la sagesse de deviner le rival
-<i>dangereux</i>, quant à l'influence et l'autorité, qui apparaissait dans
-la société chrétienne.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_141_1" id="Footnote_141_1"></a><a href="#FNanchor_141_1"><span class="label">[141]</span></a>Le meilleur endroit pour lire ce chapitre est l'église San
-Giorgio dei Schiavoni à Venise. On prend une gondole et dans un calme
-canal, un peu avant d'arriver à l'infini frémissant et miroitant de la
-lagune on aborde à cet «Autel des Esclaves» où on peut voir (quand
-le soleil les éclaire) les peintures que Carpaccio a consacrées à
-saint Jérôme. Il faut avoir avec soi <i>Saint Mark's Rest</i> et lire tout
-entier le chapitre dont je donne ici un important extrait, non que ce
-soit un des meilleurs de Ruskin, mais parce qu'il a été visiblement
-écrit sous l'empire des mêmes préoccupations que le chapitre III de
-la Bible d'Amiens,&mdash;et pour donner au «Dompteur du lion» une
-illustration où l'on voie «le lion». C'est de septembre 1876 à mai
-1877, c'est-à-dire deux ou trois ans avant de commencer la <i>Bible
-d'Amiens</i> que Ruskin était allé étudier Carpaccio à Venise. Voici le
-passage de <i>Saint-Mark's Rest</i>:</p>
-
-<p>«Mais le tableau suivant! Comment a-t-on jamais pu permettre que
-pareille chose fût placée dans une église! Assurément rien ne
-pourrait être plus parfait comme art comique; saint Jérôme, en
-vérité, introduisant son lion novice dans la vie monastique, et
-l'effet produit sur l'esprit monastique vulgaire.</p>
-
-<p>«Ne vous imaginez pas un instant que Carpaccio ne voie pas le comique
-de tout ceci, aussi bien que vous, peut-être même un peu mieux.
-«Demandez après lui demain, croyez-moi, et vous le trouverez un homme
-grave.»</p>
-
-<p>«Mais aujourd'hui Mercutio lui-même n'est pas plus fantasque ni
-Shakespeare lui-même plus gai dans sa fantaisie du «doux animal et
-d'une bonne conscience» que n'est ici le peintre quand il dessine son
-lion souriant délicatement avec sa tête penchée de côté comme un
-saint du Pérugin, et sa patte gauche levée, en partie pour montrer la
-blessure faite par l'épine, en partie en signe de prière:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">Car si je devais, comme lion venir en lutte</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">En ce lieu, ce serait pitié pour ma vie.</span></p>
-
-
-<p>«Les moines s'enfuyant sont tout d'abord à peine intelligibles et ne
-semblent que des masses obliques blanches et bleues; et il y a eu grande
-discussion entre M. Muray et moi pendant qu'il dessinait le tableau pour
-le Musée de Sheffield, pour savoir si l'action de fuir était, en
-réalité, bien rendue ou non: lui, maintenant que les moines couraient
-réellement comme des archers olympiques...; moi, au contraire, estimant
-que Carpaccio a échoué, n'ayant pas le don de représenter le
-mouvement rapide. Nous avons probablement raison tous deux, je ne doute
-pas que l'action de courir, du moment que M. Murray le dit, soit bien
-dessinée; mais à cette époque les peintres vénitiens n'avaient
-appris à représenter qu'un mouvement lent et digne, et ce n'est que
-cinquante ans plus tard, sous l'influence classique, que vint la
-puissance impétueuse de Véronèse et du Tintoret.</p>
-
-<p>«Mais il y a beaucoup de questions bien plus profondes à se poser
-relativement à ce sujet de saint Jérôme que celle de l'habileté
-artistique. Le tableau, en effet, est une raillerie; mais n'est-ce
-qu'une raillerie? La tradition elle-même est-elle une raillerie? ou
-est-ce seulement par notre faute, et peut-être par celle de Carpaccio,
-que nous la faisons telle?</p>
-
-<p>«En tous cas, veuillez, en premier lieu, vous souvenir que Carpaccio,
-comme je vous l'ai souvent dit, n'est pas responsable lui-même en cette
-circonstance. Il commence par se préoccuper de son sujet, comptant,
-sans aucun doute, l'exécuter très sérieusement. Mais son esprit n'est
-pas plus tôt fixé dessus que la vision s'en présente à lui comme une
-plaisanterie et il est forcé de le peindre ainsi. Forcé par les
-destins... C'est à Atropos et non à Carpaccio que nous devons demander
-pourquoi ce tableau nous fait rire; et pourquoi la tradition qu'il
-rappelle nous paraît purement chimérique et n'est plus qu'un objet de
-risée. Maintenant que ma vie touche à son déclin il n'est pas un jour
-qui ne passe sans avoir augmenté mes doutes sur le bien fondé des
-mépris où nous nous complaisons et mon désir anxieux de découvrir ce
-qu'il y avait à la racine des récits des hommes de bien, qui sont
-maintenant la fortune du moqueur.</p>
-
-<p>«Et j'ai besoin de lire une bonne <i>Vie de saint Jérôme.</i> Et si je
-vais chez M. Ongania je trouverai, je suppose, l'autobiographie de
-George Sand, et la vie de M. Sterling peut-être; et de M. Werner,
-écrit par mon propre maître et qu'en effet j'ai lu, mais j'oublie
-maintenant qui furent soit M. Sterling ou M. Werner; et aussi peut-être
-j'y trouverai dans la littérature religieuse la vie de M. Wilberforce
-et de Mrs Fry; mais non le plus petit renseignement sur saint Jérôme.
-Auquel néanmoins, toute la charité de George Sand, et toute
-l'ingénuité de M. Sterling, et toute la bienfaisance de M.
-Wilberforce, et une grande quantité, sans que nous le sachions, du
-bonheur quotidien et de la paix de nos propres petites vies de chaque
-jour, sont véritablement redevables, comme à une charmante vieille
-paire de lunettes spirituelles sans lesquelles nous n'eussions jamais lu
-un mot de la <i>Bible protestante.</i> Il est, toutefois, inutile de
-commencer une vie de saint Jérôme à présent, et de peu d'utilité
-pourtant de regarder ces tableaux sans avoir une vie de saint Jérôme,
-mais il faut seulement que vous sachiez clairement ceci sur lui, qui
-n'est pas le moins du monde douteux ni mythique, mais entièrement vrai,
-et qui est le commencement de faits d'une importance sans limites pour
-toute l'Europe moderne&mdash;à savoir, qu'il était né de bonne ou du moins
-de riche famille, en Dalmatie, c'est-à-dire à mi-chemin entre l'Orient
-et l'Occident; qu'il rendit le grand livre de l'Orient, la Bible,
-lisible pour l'Occident, qu'il fut le premier grand maître de la
-noblesse du savoir et de l'ascétisme affable et cultivé, comme
-opposés à l'ascétisme barbare; le fondateur, à proprement dire, de
-la cellule bien arrangée et du jardin soigné, là où avant il n'y
-avait que le désert et le bois inculte,&mdash;et qu'il mourut dans le
-monastère qu'il avait fondé à Bethléem.</p>
-
-<p>«C'est cette union d'une vie douce et raffinée avec une noble
-continence, cet amour et cette imagination illuminant la caverne de la
-montagne et en faisant un cloître couvert de fresques, amenant ses
-bêtes sauvages à devenir des amis domestiques, que Carpaccio a reçu
-ordre de peindre pour nous, et avec un incessant raffinement
-d'imagination exquise il remplit ces trois canevas d'incidents qui
-signifiaient, à ce que je crois, l'histoire de toute la vie monastique,
-et la mort, et la vie spirituelle pour toujours: le pouvoir de ce grand
-et sage et bienfaisant esprit régnant à jamais sur toute culture
-domestique; et le secours que la société des âmes des créatures
-inférieures apporte avec elle à la plus haute intelligence et à la
-vertu de l'homme. Et si au dernier tableau,&mdash;saint Jérôme en train de
-travailler, pendant que son chien blanc» [dans <i>Præterita</i> (III, II)
-Ruskin dit que son chien Wisie était exactement pareil au chien de
-saint Jérôme dans Carpaccio] «observe d'un air satisfait son
-visage,&mdash;vous voulez comparer, dans votre souvenir, un morceau de chasse
-par Rubens ou Snyders, où les chiens éventrés roulent sur le sol dans
-leur sang, vous commencerez peut-être à sentir qu'il y a quelque chose
-de plus sérieux dans ce kaléidoscope de la chapelle de Saint-Georges
-que vous ne l'aviez cru d'abord. Et, si vous vous soudez de continuer à
-le suivre avec moi, pensons à ce sujet risible un peu plus
-tranquillement.</p>
-
-<p>«180. Quel témoignage nous est apporté ici, volontairement ou
-involontairement, au sujet de la vie monastique, par un homme de la
-perception la plus subtile, vivant au milieu d'elle? Que tous les moines
-qui ont aperçu le lion sont terrifiés à en perdre l'esprit. Quelle
-preuve curieuse de la timidité du monachisme! Voici des hommes qui font
-profession de préférer à la Terre le Ciel&mdash;se préparant à passer de
-l'une à l'autre&mdash;comme à la récompense de tout leur sacrifice
-présent! Et voilà la façon dont ils reçoivent la première chance
-qui leur est offerte d'accomplir ce changement d'état.</p>
-
-<p>«Évidemment l'impression de Carpaccio sur les moines doit être qu'ils
-étaient plus braves ou meilleurs que les autres hommes, mais qu'ils
-aimaient les livres, et les jardins, et la paix, et avaient peur de la
-mort, par conséquent reculaient devant les formes du danger qui
-étaient l'affaire des guerriers de la chevalerie, d'une façon quelque
-peu égoïste et mesquine.</p>
-
-<p>«Il les regarde clairement dans leur rôle de chevaliers. Ce qu'il
-pourra nous dire ensuite de bien sur eux ne sera pas d'un témoin
-prévenu en leur faveur. Il nous en dit cependant quelque bien, même
-ici. L'arrangement, agréable dans la sauvagerie, des arbres; les
-bâtiments pour les besoins religieux et agricoles disposés comme dans
-une exploitation américaine de défrichement, çà et là, comme si le
-terrain avait été préparé pour eux; la grâce parfaite d'un art
-joyeux, pur, illuminant, remplissant chaque petit coin de corniche de la
-chapelle, d'un portrait de saint (*), enfin, et par-dessus tout, la
-parfaite bonté, la tendresse pour tous les animaux. N'êtes-vous pas,
-quand vous contemplez cet heureux spectacle, mieux en état de
-comprendre quelle sorte d'hommes furent ceux qui mirent à l'abri du
-tumulte des guerres les doux coins de prairies qu'arrosent vos propres
-rivières descendues des montagnes, à Bolton et Fountains, Furnest et
-Tintern? Mais, du saint lui-même, Carpaccio n'a que du bien à vous
-dire. Les moines vulgaires étaient, du moins, des créatures
-inoffensives, mais lui est une créature forte et bienfaisante. «Calme,
-devant le lion!» dit le Guide avec sa perspicacité habituelle, comme
-si, seul, le saint avait le courage d'affronter la bête furieuse,&mdash;un
-Daniel dans la fosse aux lions! Ils pourraient aussi bien dire de la
-beauté vénitienne de Carpaccio qu'elle est calme devant le petit
-chien. Le saint fait entrer son nouveau favori comme il amènerait un
-agneau, et il exhorte vainement ses frères à ne pas être ridicules.</p>
-
-<p>«L'herbe sur laquelle ils ont laissé tomber leurs livres est ornée de
-fleurs; il n'y a aucun signe de trouble ni d'ascétisme sur le visage du
-vieillard, il est évidemment tout à fait heureux, sa vie étant
-complète et la scène entière est le spectacle de la simplicité et de
-la sécurité idéales de la sagesse céleste:</p>
-
-<p>«Ses chemins sont des chemins charmants et tous ses sentiers sont la
-paix.»&mdash;(Note du Traducteur.)</p>
-
-<p>Le verset biblique qui termine cette citation est tiré des Proverbes
-(III, 17).</p>
-
-<p>(*) Voyez la partie du monastère qu'on aperçoit au loin, dans le
-tableau du lion, avec ses fragments de fresque sur le mur, sa porte
-couverte de lierre et sa corniche enluminée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_142_1" id="Footnote_142_1"></a><a href="#FNanchor_142_1"><span class="label">[142]</span></a>Milman, <i>Histoire du Christianisme</i>, vol. III, p. 162.
-Remarquez la phrase en italique, car elle relate la vraie origine de la
-papauté.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_143_1" id="Footnote_143_1"></a><a href="#FNanchor_143_1"><span class="label">[143]</span></a>Saint Mathieu, X, 37. Cf. <i>Fors Clavigera</i>: «Il vient une
-heure pour tous ses vrais disciples où cette parole du Christ doit
-entrer dans leur cœur: «Celui qui aime son père et sa mère plus que
-moi n'est pas digne de moi.» Quitter la maison où est votre paix,
-être en rivalité avec ceux qui vous sont chers: c'est cela&mdash;si les
-paroles du Christ ont un sens&mdash;c'est bien cela qui sera demandé à ses
-vrais disciples.»&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_144_1" id="Footnote_144_1"></a><a href="#FNanchor_144_1"><span class="label">[144]</span></a>Cf. <i>Sesame and Lilies, of Kings Treasuries</i>, 17: «Quel
-effet singulier et salutaire cela aurait sur nous qui sommes habitués
-à prendre l'acception usuelle d'un mot pour le sens véritable de ce
-mot, si nous gardions la forme grecque <i>biblos</i> ou <i>biblion</i> comme
-l'expression juste pour «livre», au lieu de l'employer seulement dans
-le cas particulier où nous désirons donner de la dignité à l'idée
-et si nous le traduisions en anglais partout ailleurs. Par exemple, nous
-traduirions ainsi <i>les Actes des Apôtres</i> (XIX, 19): «Beaucoup de ceux
-qui exerçaient des arts magiques réunirent leurs Bibles et les
-brûlèrent devant tous les hommes, et en comptèrent le prix et le
-trouvèrent de cinquante mille pièces d'argent.» Et si au contraire
-nous traduisions là où nous la conservons, et parlons toujours du
-Saint Livre au lieu de la Sainte Bible, etc.»&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_145_1" id="Footnote_145_1"></a><a href="#FNanchor_145_1"><span class="label">[145]</span></a>Cette sorte d'ignorance de ce qui est au fond de leur âme
-est à la base de l'idée que Ruskin se fait de tous les prophètes,
-c'est-à-dire de tous les hommes vraiment géniaux. Parlant de lui-même
-il dit: «Ainsi, d'année en année, j'ai été amené à parler, ne
-sachant pas, lorsque je dépliais le rouleau où était contenu mon
-message, ce qui se trouverait plus bas, pas plus qu'un brin d'herbe ne
-sait quelle sera la forme de son fruit (<i>Fors</i>, IV, lettre LXXVIII, p.
-121) et parlant des derniers jours de la vie de Moïse: «Quand il vit
-se dérouler devant lui l'histoire entière de ces quarante dernières
-années et quand le mystère de son propre ministère lui fut enfin
-révélé» (<i>Modern Painters</i>, IV, V, XX, 46, cité par M. Brunhes).
-Mais cet avenir que les hommes ne voient pas, est déjà contenu dans
-leur cœur. Et Ruskin me semble ne jamais l'avoir exprimé d'une façon
-plus mystérieuse et plus belle que dans cette phrase sur Giotto enfant,
-quand pour la première fois il vit Florence: «Il vit à ses pieds les
-innombrables tours de la cité des lys; mais la plus belle de toutes (le
-Campanile) était encore cachée dans les profondeurs de son propre
-cœur» (<i>Giotto and his work in Padua</i>, p. 321 de l'édition
-américaine: <i>The Poetry of Architecture; Giotto and his work in
-Padua</i>).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_146_1" id="Footnote_146_1"></a><a href="#FNanchor_146_1"><span class="label">[146]</span></a>Saint Luc, XVI, 31.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_147_1" id="Footnote_147_1"></a><a href="#FNanchor_147_1"><span class="label">[147]</span></a>Gibbon, chap. XV (II, 277).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_148_1" id="Footnote_148_1"></a><a href="#FNanchor_148_1"><span class="label">[148]</span></a>Ibid., II, 283.&mdash;Son expression «les plus instruits et les
-plus riches» doit être retenue comme confirmation de ce fait qui
-apparaît éternellement dans le christianisme que des cerveaux modestes
-dans leurs conceptions, et des vies peu soucieuses du gain sont les plus
-aptes à recevoir ce qu'il y a d'éternel dans les principes
-chrétiens.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_149_1" id="Footnote_149_1"></a><a href="#FNanchor_149_1"><span class="label">[149]</span></a>Saint Paul, Éphésiens, II, 2, et V,
-6 ;&mdash;Colossiens, III, 6.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_150_1" id="Footnote_150_1"></a><a href="#FNanchor_150_1"><span class="label">[150]</span></a>Saint Matthieu, XVI, 24;&mdash;Saint Marc, VIII, 34, et X, 21.
-Voir dans le post-scriptum de mon Introduction une phrase des <i>Lectures
-on Art</i> où cette parole de saint Matthieu est magnifiquement
-commentée.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_151_1" id="Footnote_151_1"></a><a href="#FNanchor_151_1"><span class="label">[151]</span></a>Un des plus curieux aspects de la pensée évangélique
-moderne est l'aimable connexité qu'elle établit entre la vérité de
-l'Évangile et l'extension du commerce lucratif! Voyez plus loin la note
-pages 231, 238, 239.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_152_1" id="Footnote_152_1"></a><a href="#FNanchor_152_1"><span class="label">[152]</span></a>«Prenez aussi le casque du salut et l'épée de l'Esprit qui
-est la parole de Dieu (saint Paul, Éphésiens, VI, 17). Saint Paul
-développe l'image dans l'Épître aux Hébreux (IV, 12).&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_153_1" id="Footnote_153_1"></a><a href="#FNanchor_153_1"><span class="label">[153]</span></a>Voir les passages de <i>Præterita</i> (III, 34, 39) cités par M.
-Bardoux, où Ruskin discute sur la Bible avec un protestant «qui ne se
-fiait qu'à soi pour interpréter tous les sentiments possibles des
-hommes et des anges» et où à Turin il entre dans un temple où l'on
-prêche à quinze vieilles femmes «qui sont, à Turin, les seuls
-enfants de Dieu».&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_154_1" id="Footnote_154_1"></a><a href="#FNanchor_154_1"><span class="label">[154]</span></a>Ruskin avait dit autrefois (1856) dans un sentiment
-d'ailleurs différent: «Cet art du dessin qui est de plus d'importance
-pour la race humaine que l'art d'écrire, car les gens peuvent
-difficilement dessiner quelque chose sans être de quelque utilité aux
-autres et à eux-mêmes et peuvent difficilement écrire quelque chose
-sans perdre leur temps et celui des autres.» (<i>Modern Painters</i>, IV,
-XVII, 31, cité par M. de la Sizeranne).&mdash;(Note du Traducteur).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_155_1" id="Footnote_155_1"></a><a href="#FNanchor_155_1"><span class="label">[155]</span></a><i>Commentaires sur les Galates</i>, chap. III.&mdash;(Note de
-l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_156_1" id="Footnote_156_1"></a><a href="#FNanchor_156_1"><span class="label">[156]</span></a>Allusion essentiellement ruskinienne à l'étymologie du mot:
-Sophie; ici c'est à peine un calembour, mais le lecteur a pu voir au
-dernier chapitre à propos de la signification délicatement «Saline»
-du mot Salien et dans les jeux de mots avec «Salés» et «Saillants»
-jusqu'où pouvait aller la manie étymologique de Ruskin. Pour nous en
-tenir au passage ci-dessus (Sophie-Sagesse), il trouve son explication
-(et avec lui tous les jeux de mots de Ruskin, même les plus fatigants),
-dans les lignes suivantes de <i>Sesame and lilies, Of kings treasuries</i>,
-15: Il (l'homme instruit) est savant dans la descendance des mots,
-distingue d'un coup d'œil les mots de bonne naissance des mots
-canailles modernes, se souvient de leur généalogie, de leurs
-alliances, de leurs parentés, de l'extension à laquelle ils ont été
-admis et des fonctions qu'ils ont tenues parmi la noblesse nationale des
-mots, en tous temps et en tous pays», etc. Je n'ai pas le temps de
-montrer qu'il y a là encore une forme d'idolâtrie et de celles à la
-tentation de qui un homme de goût a le plus de peine à ne pas
-succomber.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_157_1" id="Footnote_157_1"></a><a href="#FNanchor_157_1"><span class="label">[157]</span></a>«Tous les dimanches, si ce n'est plus souvent, le plus grand
-nombre des personnes bien pensantes en Angleterre reçoit avec
-reconnaissance, de ses maîtres, une bénédiction ainsi formulée: «La
-grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la communion
-du Saint-Esprit soient avec vous.» Maintenant je ne sais pas quel sens
-est attribué dans l'esprit public anglais à ces expressions. Mais ce
-que j'ai a vous dire positivement est que les trois choses existent
-d'une façon réelle et actuelle, peuvent être connues de vous, si vous
-avez envie de les connaître, et possédées si vous avez envie de les
-posséder.»
-
-Suit le commentaire de ces trois mots (<i>Lectures on Art</i>, IV, §
-125).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_158_1" id="Footnote_158_1"></a><a href="#FNanchor_158_1"><span class="label">[158]</span></a>Voyez le dernier paragraphe de la page 43 de l'<i>Autel des
-Esclaves.</i> Chose curieuse, au moment où je revois cette page pour
-l'impression, on m'envoie une découpure du journal le Chrétien où il
-y a un commentaire de l'éditeur évangélique orthodoxe qui pourra,
-dans l'avenir, servir à définir l'hérésie propre de sa secte; il
-oppose actuellement, dans son audace extrême, le pouvoir du
-Saint-Esprit à l'œuvre du Christ (je voudrais seulement avoir été à
-Matlock et avoir entendu l'aimable sermon du médecin).</p>
-
-<p>«On a pu assister, samedi dernier, dans le Derbyshire, à un spectacle
-intéressant et quelque peu inaccoutumé: Deux Amis vêtus à l'ancienne
-mode&mdash;dans le costume original des Quakers,&mdash;prêchant au bord de la
-route un vaste et attentif auditoire, à Matlock. L'un d'eux qui a,
-comme médecin, une bonne clientèle dans le comté, et se nomme le Dr
-Charles-A. Fox, fit un énergique appel à ses auditeurs, les pressant
-de veiller à ce que chacun vécût docilement à la lumière du
-Saint-Esprit qui est en lui. «Le Christ, au dedans de nous, était
-l'espoir de la gloire, et c'était parce qu'il était suivi dans le
-ministère du Saint-Esprit que nous étions sauvés par Lui qui devenait
-ainsi le commencement et la fin de la loi. Il recommanda à ses
-auditeurs de ne pas bâtir leur maison sur le sable en croyant au libre
-et facile évangile qu'on prêche habituellement sur les routes, comme
-si nous devions être sauvés en «croyant ceci ou cela». Rien,
-excepté l'action du Saint-Esprit dans l'âme de chacun, ne pourrait
-nous sauver, et prêcher quoi que ce soit hormis cela était simplement
-abuser les simples et les crédules de la manière la plus terrible.</p>
-
-<p>«<i>Il serait déloyal de critiquer un discours d'après un si court
-extrait, mais nous devons exprimer notre conviction à savoir que c'est
-l'obéissance du Christ jusqu'à la mort, la mort sur la croix, bien
-plutôt que l'action du Saint-Esprit en nous, qui constitue la bonne
-nouvelle pour les pécheurs.</i>&mdash;Ed.»</p>
-
-<p>En regard de ce morceau éditorial de la presse théologique moderne en
-Angleterre, je placerai simplement le 4°, 6° et 13° versets des
-Romains (en mettant en italique les expressions qui sont d'une plus
-haute importance et qui sont toujours négligées): «afin que <i>la
-justice de la</i> LOI <i>soit accomplie en nous</i>, qui marchons non selon la
-chair mais selon l'esprit... Car avoir l'esprit <i>tourné</i> aux choses de
-la chair, c'est la mort, mais aux choses de l'esprit, c'est la vie, et
-la paix... Car, si vous vivez pour la chair, vous mourrez; mais, si
-<i>c'est par l'esprit</i> que vous mortifiez les actes du corps, vous
-vivrez.»</p>
-
-<p>Il serait bon pour la chrétienté que le service baptismal appliquât
-ce qu'il fait profession d'abjurer.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_159_1" id="Footnote_159_1"></a><a href="#FNanchor_159_1"><span class="label">[159]</span></a>Cf. «Vous êtes peut-être surpris d'entendre parler
-d'Horace comme d'une personne pieuse. Les hommes sages savent qu'il est
-sage, les hommes sincères qu'il est sincère. Mais les hommes pieux,
-par défaut d'attention, ne savent pas toujours qu'il est pieux. Un
-grand obstacle à ce que vous le compreniez est qu'on vous a fait
-construire des vers latins toujours avec l'introduction forcée du mot
-«Jupiter» quand vous étiez en peine d'un dactyle. Et il vous semble
-toujours qu'Horace ne s'en servait que quand il lui manquait un dactyle.
-Remarquez l'assurance qu'il nous donne de sa piété: <i>Dis pieta mea, et
-musa, cordi est</i>, etc. » (<i>Val d'Arno</i>, chap. IX, § 218, 219, 220, 221
-et suiv.). Voyez aussi: «Horace est exactement aussi sincère dans sa
-foi religieuse que Wordsworth, mais tout pouvoir de comprendre les
-honnêtes poètes classiques a été enlevé à la plupart de nos
-gentlemens par l'exercice mécanique de la versification au collège.
-Dans tout le cours de leur vie, ils ne peuvent se délivrer
-complètement de cette idée que tous les vers ont été écrits comme
-exercices et que Minerve n'était qu'un mot commode à mettre comme
-avant-dernier dans un hexamètre et Jupiter comme dernier. Rien n'est
-plus faux... Horace consacre son pin favori à Diane, chante son hymne
-automnal à Faunus, dirige la noble jeunesse de Rome dans son hymne à
-Apollon, et dit à la petite-fille du fermier que les Dieux l'aimeront
-quoiqu'elle n'ait à leur offrir qu'une poignée de sel et de
-farine,&mdash;juste aussi sérieusement que jamais gentleman anglais ait
-enseigné la foi chrétienne à la jeunesse anglaise, dans ses jours
-sincères (<i>The Queen of the air</i>, I, 47, 48). Et enfin: «La foi
-d'Horace en l'esprit de la Fontaine de Brundusium, en le Faune de sa
-colline et en la protection des grands Dieux est constante, profonde et
-effective» (<i>Fors Clavigere</i>, lettre XCII, 111.)&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_160_1" id="Footnote_160_1"></a><a href="#FNanchor_160_1"><span class="label">[160]</span></a>Voir <i>Præterita, I.</i>&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_161_1" id="Footnote_161_1"></a><a href="#FNanchor_161_1"><span class="label">[161]</span></a>Cf. <i>Præterita</i>, I, XII: «J'admire ce que j'aurais pu être
-si à ce moment-là l'amour avait été avec moi au lieu d'être contre
-moi, si j'avais eu la joie d'un amour permis et l'encouragement
-incalculable de sa sympathie et de son admiration.» C'est toujours la
-même idée que le chagrin, sans doute parce qu'il est une forme
-d'égoïsme, est un obstacle au plein exercice de nos facultés. De
-même plus haut (page 224 de la Bible): «toutes les adversités,
-qu'elles résident dans la <i>tentation</i> ou dans la <i>douleur</i>» et dans la
-préface <i>Arrows of the Chase.</i> «J'ai dit à mon pays des paroles dont
-pas une n'a été altérée par l'intérêt ou affaiblie par la
-douleur.» Et dans le texte qui nous occupe <i>chagrin</i> est rapproché de
-<i>faute</i> comme dans ces passages <i>tentation</i> de <i>peine</i> et <i>intérêt</i> de
-<i>douleur.</i> «Rien n'est frivole comme les mourants,» disait Emerson. À
-un autre point de vue, celui de la sensibilité de Ruskin, la citation
-de <i>Præterita</i>: «Que serais-je devenu si l'amour avait été avec moi
-au lieu d'être contre moi,» devrait être rapprochée de cette lettre
-de Ruskin à Rossetti, donnée par M. Bardoux: «Si l'on vous dit que je
-suis dur et froid, soyez assuré que cela n'est point vrai. Je n'ai
-point d'amitiés et point d'amours, en effet; mais avec cela je ne puis
-lire l'épitaphe des Spartiates aux Thermopyles, sans que mes yeux se
-mouillent de larmes, et il y a encore, dans un de mes tiroirs, un vieux
-gant qui s'y trouve depuis dix-huit ans et qui aujourd'hui encore est
-plein de prix pour moi. Mais si par contre vous vous sentez jamais
-disposé à me croire particulièrement bon, vous vous tromperez tout
-autant que ceux qui ont de moi l'opinion opposée. Mes seuls plaisirs
-consistent à voir, à penser, à lire et à rendre les autres hommes
-heureux, dans la mesure où je puis le faire, sans nuire à mon propre
-bien.»&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_162_1" id="Footnote_162_1"></a><a href="#FNanchor_162_1"><span class="label">[162]</span></a>Cf.: «Comme j'ai beaucoup aimé&mdash;et non dans des fins
-égoïstes&mdash;la lumière du matin est encore visible pour moi sur ces
-collines, et vous, qui me lisez, vous pouvez croire en mes pensées et
-en mes paroles, en les livres que j'écrirai pour vous, et vous serez
-heureux ensuite de m'avoir cru» (<i>The Queen of the air</i>, III).&mdash;(Note
-du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_163_1" id="Footnote_163_1"></a><a href="#FNanchor_163_1"><span class="label">[163]</span></a>Cf.: «Tout grand symbole et oracle du Paganisme est encore
-compris au moyen âge et au porche d'Avallon qui est du XII<sup>e</sup> siècle, on
-voit d'un côté Hérodias et sa fille et de l'autre Nessus et Dejanire
-(<i>Verona and other Lectures</i>: IV, <i>Mending of the Sieve</i>, § 14).&mdash;(Note
-du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_164_1" id="Footnote_164_1"></a><a href="#FNanchor_164_1"><span class="label">[164]</span></a>De même dans <i>Val d'Arno</i>, le lion de saint Marc descend en
-droite ligne du lion de Némée, et l'aigrette qui le couronne est celle
-qu'on voit sur la tête de l'Hercule de Gamarina (<i>Val d'Arno</i>, I, §
-16, p. 13) avec cette différence indiquée ailleurs dans le même
-ouvrage (<i>Val d'Arno</i>, VIII, § 203, p. 169) «qu'Héraklès assomme la
-bête et se fait un casque et un vêtement de sa peau, tandis que le
-grec saint Marc convertit la bête et en fait un évangéliste».</p>
-
-<p>Ce n'est pas pour trouver une autre descendance sacrée au Lion de
-Némée que nous avons cité ce passage, mais pour insister sur toute la
-pensée de la fin de ce chapitre de <i>la Bible d'Amiens</i>, «qu'il y a un
-art sacré classique». Ruskin ne voulait pas (<i>Val d'Arno</i>) qu'on
-opposât grec à chrétien, mais à gothique (p. 161), «car saint Marc
-est grec comme Héraklès». Nous touchons ici à une des idées les
-plus importantes de Ruskin, ou plus exactement à un des sentiments les
-plus originaux qu'il ait apportés à la contemplation et à l'étude
-des œuvres d'art grecques et chrétiennes, et il est nécessaire, pour
-le faire bien comprendre, de citer un passage de <i>Saint Mark's Rest</i>,
-qui, à notre avis, est un de ceux de toute l'œuvre de Ruskin où
-ressort le plus nettement, où se voit le mieux à l'œuvre, cette
-disposition particulière de l'esprit qui lui faisait ne pas tenir
-compte de l'avènement du christianisme, reconnaître déjà une beauté
-chrétienne dans des œuvres païennes, suivre la persistance d'un
-idéal hellénique dans des œuvres du moyen âge. Que cette disposition
-d'esprit à notre avis tout esthétique au moins logiquement en son
-essence sinon chronologiquement en son origine, se soit systématisée
-dans l'esprit de Ruskin et qu'il l'ait étendue à la critique
-historique et religieuse, c'est bien certain. Mais même quand Ruskin
-compare la royauté grecque et la royauté franque (<i>Val d'Arno</i>, chap.
-<i>Franchise</i>), quand il déclare dans <i>la Bible d'Amiens</i> que «le
-christianisme n'a pas apporté un grand changement dans l'idéal de la
-vertu et du bonheur humains», quand il parle comme nous l'avons vu à
-la page précédente de la religion d'Horace, il ne fait que tirer des
-conclusions théoriques du plaisir esthétique qu'il avait éprouvé à
-retrouver dans une Hérodiade une canéphore, dans un Séraphin une
-harpie, dans une coupole byzantine un vase grec. Voici le passage de
-<i>Saint Mark's Rest.</i> «Et ceci est vrai non pas seulement de l'art
-byzantin, mais de tout art grec. Laissons aujourd'hui de côté le mot
-de byzantin. Il n'y a qu'un art grec, de l'époque d'Homère à celle du
-doge Selvo» (nous pourrions dire de Theoguis à la comtesse Mathieu de
-Noailles), «et ces mosaïques de Saint-Marc ont été exécutées dans
-la puissance même de Dédale avec l'instinct constructif grec, dans la
-puissance même d'Athéné avec le sentiment religieux grec, aussi
-certainement que fut jamais coffre de Cypselus ou flèche
-d'Érechtée».</p>
-
-<p>Puis Ruskin entre dans le baptistère de Saint-Marc et dit: «Au-dessus
-de la porte est le festin d'Hérode. La fille d'Hérodias danse avec la
-tête de saint Jean-Baptiste dans un panier sur sa tête; c'est
-simplement, transportée ici, une jeune fille grecque quelconque d'un
-vase grec, portant une cruche d'eau sur sa tête... Passons maintenant
-dans la chapelle sous le sombre dôme. Bien sombre, pour mes vieux yeux
-à peine déchiffrable, pour les vôtres, s'ils sont jeunes et
-brillants, cela doit être bien beau, car c'est l'origine de tous les
-fonds à dômes d'or de Bellini, de Cima et de Carpaccio; lui-même est
-un vase grec, mais avec de nouveaux Dieux. Le Chérubin à dix ailes qui
-est dans le retrait derrière l'autel porte écrit sur sa poitrine
-«Plénitude de la Sagesse». Il symbolise la largeur de l'Esprit, mais
-il n'est qu'une Harpie grecque et sur ses membres bien peu de chair
-dissimule à peine les griffes d'oiseaux qu'ils étaient. Au-dessus
-s'élève le Christ porté dans un tourbillon d'anges et de même que
-les dômes de Bellini et de Carpaccio ne sont que l'amplification du
-dôme où vous voyez cette Harpie, de même le Paradis de Tintoret n'est
-que la réalisation finale de la pensée contenue dans cette étroite
-coupole.</p>
-
-<p>... Ces mosaïques ne sont pas antérieures au XIII<sup>e</sup> siècle. Et
-pourtant elles sont encore absolument grecques dans tous les modes de la
-pensée et dans toutes les formes de la tradition. Les fontaines de feu
-et d'eau ont purement la forme de la Chimère et de la Pirène, et la
-jeune fille dansant, quoique princesse du XIII<sup>e</sup> siècle à manches
-d'hermine, est encore le fantôme de quelque douce jeune fille portant
-l'eau d'une fontaine d'Arcadie.</p>
-
-<p>Cette page n'a pas seulement pour moi le charme d'avoir été lue dans
-le baptistère de Saint-Marc, dans ces jours bénis où, avec quelques
-autres disciples «en esprit et en vérité» du maître, nous allions
-en gondole dans Venise, écoutant sa prédication au bord des eaux, et
-abordant à chacun des temples qui semblaient surgir de la mer pour nous
-offrir l'objet de ses descriptions et l'image même de sa pensée, pour
-donner la vie à ses livres dont brille aujourd'hui sur eux l'immortel
-reflet. Mais si ces églises sont la vie des livres de Ruskin, elles en
-sont l'esprit. (Jamais le vers que redit Fantasio: «Tu m'appelles ta
-vie, appelle-moi ton âme» ne fut d'une application plus juste.) Sans
-doute les livres de Ruskin ont gardé quelque chose de la beauté de ces
-lieux. Sans doute, si les livres de Ruskin avaient d'abord créé en
-nous une espèce de fièvre et de désir qui donnaient, dans notre
-imagination, à Venise, à Amiens, une beauté que, une fois en leur
-présence, nous ne leur avons pas trouvée d'abord, le soleil tremblant
-du canal ou le froid doré d'une matinée d'automne française où ils
-ont été lus, ont déposé sur ces feuillets un charme que nous ne
-ressentons que plus tard, moins prestigieux que l'autre, mais peut-être
-plus profond et qu'ils garderont aussi ineffaçablement que s'ils
-avaient été trempés dans quelque préparation chimique qui laisse
-après elle de beaux reflets verdâtres sur les pages, et qui, ici,
-n'est autre que la couleur spéciale d'un passé. Certes si cette page
-du <i>Repos de saint Marc</i> n'avait pas d'autre charme, nous n'aurions pas
-eu à la citer ici. Mais il nous semble que, commentant cette fin du
-chapitre de <i>la Bible d'Amiens</i>, elle en fera comprendre le sens profond
-et le caractère si spécialement «ruskinien». Et, rapproché des
-pages similaires (Voir les notes, pages 213, 214, 338 et 339), il
-permettra au lecteur de dégager un aspect de la pensée de Ruskin qui
-aura pour lui, même s'il a lu tout ce qui a été écrit jusqu'à ce
-jours sur Ruskin, ce charme ou tout au moins ce mérite, d'être, il me
-semble, montré pour la première fois.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_165_1" id="Footnote_165_1"></a><a href="#FNanchor_165_1"><span class="label">[165]</span></a>«Le grec lui-même sur ses poteries ou ses amphores mettait
-un Hercule égorgeant des lions» (<i>la Couronne d'olivier sauvage</i>,
-traduction Elwall, p. 44).&mdash;(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_166_1" id="Footnote_166_1"></a><a href="#FNanchor_166_1"><span class="label">[166]</span></a>Allusion au XIV<sup>e</sup> livre des Songes où Samson déchire un
-jeune lion «comme s'il eût déchiré un chevreau sans avoir rien en sa
-main». «Et voici, quelques jours après, il y avait dans le corps du
-lion un essaim d'abeilles et du miel... Et il leur dit: «De celui qui
-dévorait est procédée la nourriture, et la douceur est sortie de
-celui qui est fort» (<i>Songes</i>, XIV, 5-20).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_167_1" id="Footnote_167_1"></a><a href="#FNanchor_167_1"><span class="label">[167]</span></a>Contre un lion (I Samuel, XVII, 34-38).&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_168_1" id="Footnote_168_1"></a><a href="#FNanchor_168_1"><span class="label">[168]</span></a>Daniel. (Voir Daniel, chap. VI).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_169_1" id="Footnote_169_1"></a><a href="#FNanchor_169_1"><span class="label">[169]</span></a>Allusion probable à Virgile:</p>
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">«Nec magnos metuent armenta leones.»</span></p>
-
-<p style="margin-left: 30%;">(<i>Églogues</i>, IV, 22.)</p>
-
-<p>(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_170_1" id="Footnote_170_1"></a><a href="#FNanchor_170_1"><span class="label">[170]</span></a>« On ne nuira point, et on ne fera aucun dommage à personne
-dans toute la montagne de ma Sainteté» (Isaïe, XI, 9).&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_171_1" id="Footnote_171_1"></a><a href="#FNanchor_171_1"><span class="label">[171]</span></a>«Pour ce qui est de ce jour et de cette heure, personne ne
-le sait.» (Saint-Mathieu, XXIV, 36).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_172_1" id="Footnote_172_1"></a><a href="#FNanchor_172_1"><span class="label">[172]</span></a>Voir la même idée dans Renan, <i>Vie de Jésus</i>, et notamment
-pages 201 et 295. Renan prétend que cette idée est exprimée par
-Jésus et s'appuie sur saint Matthieu, VI, 10, 33;&mdash;saint Marc, XII,
-34;&mdash;saint Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20, 21. Mais les textes sont bien
-vagues, excepté peut-être saint Marc, XII, 34, et saint Luc, XVII,
-21.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_173_1" id="Footnote_173_1"></a><a href="#FNanchor_173_1"><span class="label">[173]</span></a>Cf. Bossuet, <i>Élévations sur les mystères</i>, IV, 8:
-«Contenons les vives saillies de nos pensées vagabondes, par ce moyen
-nous commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel. Empêchons nos
-pensées de ramper comme font les reptiles sur la terre... Ce sera
-dompter des lions que d'assujettir notre impétueuse colère.»&mdash;(Note
-du Traducteur.)</p></div>
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>CHAPITRE IV</h4>
-
-
-<h4><a id="IV.--INTERPRETATIONS">INTERPRÉTATIONS</a></h4>
-
-
-<p>1. C'est un privilège reconnu à tout sacristain qui aime sa
-cathédrale, de déprécier par comparaison toutes les cathédrales de
-son pays qui y ressemblent, et tous les édifices du globe qui en
-diffèrent. Mais j'aime un trop grand nombre de cathédrales, quoique je
-n'aie jamais eu le bonheur de devenir sacristain d'aucune, pour me
-permettre l'exercice facile et traditionnel du privilège en question,
-et je préfère vous prouver ma sincérité et vous faire connaître mon
-opinion dès le début, en confessant que la cathédrale d'Amiens n'a
-pas à tirer vanité de ses tours, que sa flèche centrale<a name="FNanchor_174_1" id="FNanchor_174_1"></a><a href="#Footnote_174_1" class="fnanchor">[174]</a> est
-simplement le joli caprice d'un charpentier de village, que son ensemble
-architectural est, en noblesse, inférieur à Chartres<a name="FNanchor_175_1" id="FNanchor_175_1"></a><a href="#Footnote_175_1" class="fnanchor">[175]</a>, en
-sublimité à Beauvais, en splendeur décorative à Reims, et à
-Bourges, pour la grâce des figures sculptées. Elle n'a rien qui
-ressemble aux jointoiements et aux moulures si habiles des arcades de
-Salisbury; <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span> rien de la puissance de Durham; elle ne possède ni les
-incrustations dédaliennes de Florence, ni l'éclat de fantaisie
-symbolique de Vérone. Et pourtant dans l'ensemble et plus que
-celles-ci, dépassée par elles en éclat et en puissance, la
-cathédrale d'Amiens mérite le nom qui lui est donné par M.
-Viollet-le-Duc, «le Parthénon de l'architecture gothique<a name="FNanchor_176_1" id="FNanchor_176_1"></a><a href="#Footnote_176_1" class="fnanchor">[176]</a>».</p>
-
-<p>Gothique, vous entendez; gothique dégagé de toute tradition
-romane<a name="FNanchor_177_1" id="FNanchor_177_1"></a><a href="#Footnote_177_1" class="fnanchor">[177]</a> et de toute influence arabe; gothique pur, exemplaire,
-insurpassable et incritiquable, ses principes propres de construction
-étant une fois compris et admis.</p>
-
-<p>2. Il n'y a pas aujourd'hui de voyageur instruit qui n'ait quelque
-notion du sens de ce qu'on appelle communément et justement «pureté
-de style» dans les formes d'art qu'ont pratiquées les nations
-civilisées, et il n'y en a qu'un petit nombre qui soient ignorants des
-intentions distinctives et du caractère propre du gothique. Le but d'un
-bon architecte gothique était d'élever, avec la pierre extraite du
-lieu où il avait à bâtir, un édifice aussi haut et aussi spacieux
-que possible, donnant à l'œil l'impression de la solidité que le
-raisonnement et le calcul garantissaient, tout cela <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span> sans y passer un
-temps trop prolongé et fatigant, et sans dépense excessive et
-accablante de travail humain.</p>
-
-<p>Il ne désirait pas épuiser pour l'orgueil d'une cité les énergies
-d'une génération ou les ressources d'un royaume; il bâtit pour Amiens
-avec les forces et les finances d'Amiens, avec la chaux des rochers de
-la Somme<a name="FNanchor_178_1" id="FNanchor_178_1"></a><a href="#Footnote_178_1" class="fnanchor">[178]</a> et sous la direction successive de deux évêques; <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span> dont
-l'un présida aux fondations de l'édifice et l'autre y rendit grâces
-pour son achèvement. Son but d'artiste, ainsi que pour tous les
-architectes sacrés de son époque dans le Nord, était d'admettre
-autant de lumière dans l'édifice que cela était compatible avec sa
-solidité; de rendre sa structure sensible à la raison et magnifique,
-mais non pas singulière ni à effet, et d'ajouter encore à la
-puissance de cette structure à l'aide d'ornements suffisants à
-l'embellir, sans toutefois se laisser aller dans un enthousiasme
-déréglé à en exagérer la richesse, ou dans un moment d'insolente
-ivresse ou d'égoïsme à faire montre de son habileté. Et enfin il
-voulait faire de la sculpture de ses murs et de ses portes, un alphabet
-et un épitomé de la religion dont la connaissance et l'inspiration
-permît de rendre en dedans de ses portes un culte acceptable au
-Seigneur dont la Crainte était dans Son Saint Temple et dont le trône
-était dans le Ciel<a name="FNanchor_179_1" id="FNanchor_179_1"></a><a href="#Footnote_179_1" class="fnanchor">[179]</a>.</p>
-
-<p>3. Il n'est pas facile au citoyen du moderne agrégat de méchantes
-constructions, et de mauvaises vies tenues en respect par les
-constables, que <i>nous</i> nommons une ville&mdash;dont il est convenu que les
-rues les plus larges sont consacrées à encourager le vice et les
-étroites à dissimuler la misère&mdash;il n'est pas facile, dis-je, à
-l'habitant d'une cité aussi méprisable de comprendre le sentiment d'un
-bourgeois des âges chrétiens pour sa cathédrale. Pour lui, le texte
-tout simplement et franchement cru: «Là où deux ou trois sont
-assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux<a name="FNanchor_180_1" id="FNanchor_180_1"></a><a href="#Footnote_180_1" class="fnanchor">[180]</a>», était étendu à
-une promesse plus large, s'appliquant à un grand nombre d'honnêtes et
-laborieuses personnes assemblées <span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span> en son nom. «Il sera mon peuple et je
-serai son Dieu<a name="FNanchor_181_1" id="FNanchor_181_1"></a><a href="#Footnote_181_1" class="fnanchor">[181]</a>», et ces mots recevaient pour eux un sens plus
-profond de cette croyance gracieusement locale et simplement aimante que
-le Christ, comme il était un Juif au milieu des Juifs, un Galiléen au
-milieu des Galiléens était aussi partout où il y avait de ses
-disciples, même les plus pauvres, quelqu'un de leur pays, et que leur
-propre «Beau Christ d'Amiens» était aussi réellement leur
-compatriote que s'il était né d'une vierge picarde.</p>
-
-<p>4. Il faut se souvenir cependant,&mdash;et ceci est un point théologique sur
-lequel repose beaucoup du développement architectural des basiliques du
-Nord,&mdash;que la partie de l'édifice dans laquelle on croyait que la
-présence divine était constante, comme dans le Saint des Saints juif,
-était seulement le chœur clos, devant lequel les bas côtés et les
-transepts pouvaient devenir le Lit de Justice du roi, comme dans la
-salle du trône du Christ; et dont le maître-autel était protégé
-toujours des bas côtés qui l'entouraient à l'est par une clôture du
-travail d'ouvrier le plus fini, tandis que, de ces bas côtés rayonnait
-une suite de chapelles ou de cellules, chacune dédiée à un saint
-particulier. Cette conception du Christ dans la société de ses saints
-(la chapelle la plus à l'est de toutes étant celle consacrée à la
-Vierge) se trouvait à la base de la disposition entière de l'abside
-avec ses supports et ses séparations d'arcs-boutants et de trumeaux; et
-les formes architecturales ne pourront jamais vraiment nous ravir, si
-nous ne <span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span> sommes pas en sympathie avec la conception spirituelle d'où
-elles sont sorties<a name="FNanchor_182_1" id="FNanchor_182_1"></a><a href="#Footnote_182_1" class="fnanchor">[182]</a>. Nous parlons follement et misérablement de
-symboles et d'allégories: dans la vieille architecture chrétienne,
-toutes les parties de l'édifice doivent être lues à la lettre; la
-cathédrale est pour ses constructeurs la Maison de Dieu<a name="FNanchor_183_1" id="FNanchor_183_1"></a><a href="#Footnote_183_1" class="fnanchor">[183]</a>, elle est
-entourée, comme celle d'un roi terrestre, de logements moindres pour
-ses serviteurs; et les glorieuses sculptures du chœur, celles de son
-enceinte extérieure<a name="FNanchor_184_1" id="FNanchor_184_1"></a><a href="#Footnote_184_1" class="fnanchor">[184]</a>, et à l'intérieur, celles de ses boiseries
-que, presque instinctivement, un curé anglais croirait destinées à la
-glorification des chanoines, étaient en réalité la manière du
-charpentier amiénois de rendre à son Maître-Charpentier<a name="FNanchor_185_1" id="FNanchor_185_1"></a><a href="#Footnote_185_1" class="fnanchor">[185]</a> <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span> la
-maison confortable<a name="FNanchor_186_1" id="FNanchor_186_1"></a><a href="#Footnote_186_1" class="fnanchor">[186]</a>; et non moins de montrer son talent natif et
-sans rival de charpentier, devant Dieu et les hommes.</p>
-
-<p>Quoi que vous vouliez voir à Amiens, ou soyez forcé de laisser de
-côté sans l'avoir vu, si les écrasantes responsabilités de votre
-existence et la locomotion précipitée qu'elles nécessitent
-inévitablement vous laissaient seulement un quart d'heure sans être
-hors d'haleine pour la contemplation de la capitale de la Picardie,
-donnez-le entièrement au chœur de la cathédrale.</p>
-
-<p>Les bas-côtés et les porches, les fenêtres en ogives et les roses,
-vous pouvez les voir ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel ouvrage de
-menuiserie, vous ne le pouvez pas<a name="FNanchor_187_1" id="FNanchor_187_1"></a><a href="#Footnote_187_1" class="fnanchor">[187]</a>. C'est du flamboyant dans son
-plein développement <span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span> juste au moment où le XV<sup>e</sup> siècle vient de finir.
-Cela a quelque chose de la lourdeur flamande mêlée à la plaisante
-flamme française; mais sculpter le <span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span> bois est la joie du Picard depuis sa
-jeunesse et autant que je sache jamais rien d'aussi beau n'a été
-taillé dans les bons arbres d'aucun pays du monde entier. C'est en bois
-doux et d'un jeune grain, du chêne, traité et choisi <span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span> pour un tel
-travail, et qui résonne encore comme il y a quatre cents ans. Sous la
-main du sculpteur il semble se modeler comme de l'argile, se plier comme
-de la soie pousser comme de vivantes branches, jaillir comme une vivante
-flamme. Les dais couronnant les dais, les clochetons jaillissant des
-clochetons, cela s'élance et s'entrelace en une clairière enchantée,
-inextricable, impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt
-et plus pleine d'histoire qu'aucun livre.</p>
-
-<p>Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la
-meilleure manière d'approcher la cathédrale pour la première fois. Si
-vous avez plein loisir, si le jour est beau et si vous n'êtes pas
-effrayé par une heure de marche, la vraie chose à faire serait de
-descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière
-et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire<a name="FNanchor_188_1" id="FNanchor_188_1"></a><a href="#Footnote_188_1" class="fnanchor">[188]</a>, où la
-citadelle plonge ses fondations et à qui elle emprunte ses murailles;
-gravissez-la jusqu'au sommet et regardez en bas dans le «fossé» sec
-de la citadelle ou plus véritablement la sèche vallée de la mort;
-elle est à peu près aussi profonde qu'un vallon du Derbyshire (ou,
-pour être plus précis, que la partie supérieure de l'<i>Heureuse
-vallée</i> à Oxford, au-dessus du Bas-Hinksey); et de là, levez les yeux
-jusqu'à la cathédrale en montant les pentes de la cité. Comme cela
-vous vous rendrez compte de la vraie hauteur des tours par rapport aux
-maisons, puis en revenant dans la ville trouvez votre chemin pour
-arriver à sa montagne de Sion<a name="FNanchor_189_1" id="FNanchor_189_1"></a><a href="#Footnote_189_1" class="fnanchor">[189]</a>, par n'importe quelles étroites
-rues de traverse et les <span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span> ponts que vous trouverez; plus les rues seront
-tortueuses et sales, mieux ce sera, et que vous arriviez d'abord à la
-façade ouest ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toutes les
-peines que vous aurez prises pour les atteindre.</p>
-
-<p>Mais, si le jour est sombre comme cela peut quelquefois arriver, même
-en France, depuis quelques années, ou si vous ne pouvez ou ne voulez
-marcher, ce qui est une chose possible aussi à cause de tous nos sports
-athlétiques, lawn-tennis, etc.,&mdash;ou s'il faut vraiment que vous alliez
-à Paris cet après-midi et si vous voulez seulement voir tout ce que
-vous pouvez en une heure ou deux&mdash;alors en supposant cela, malgré ces
-faiblesses, vous êtes encore une gentille sorte de personne pour
-laquelle il est de quelque importance de savoir par où elle arrivera à
-une jolie chose et commencera à la regarder. J'estime que le meilleur
-chemin est alors de monter à pied, de l'<i>Hôtel de France</i> ou de la
-place du Périgord, la rue des Trois-Cailloux vers la station de chemin
-de fer. Arrêtez-vous un moment sur le chemin pour vous tenir en bonne
-humeur, et achetez quelques tartes ou bonbons pour les enfants dans une
-des charmantes boutiques de pâtissier qui sont sur la gauche. Juste
-après les avoir passées, demandez le théâtre; et aussitôt après
-vous trouverez également sur la gauche trois arcades ouvertes sous
-lesquelles vous pourrez passer, vous laisserez derrière vous le Palais
-de justice, et monterez droit au transept sud qui a vraiment en soi de
-quoi plaire à tout le monde.</p>
-
-<p>Il est simple et sévère en bas, délicatement ajouré et dentelé au
-sommet et paraît d'un seul morceau, quoiqu'il ne le soit pas. Chacun
-doit aimer l'élan et la ciselure transparente de la flèche qui est
-au-dessus <span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span> et qui semble se courber vers le vent d'ouest&mdash;bien que ce ne
-soit pas. Du moins sa courbure est une longue habitude contractée
-graduellement, avec une grâce et une soumission croissantes, pendant
-ces trois derniers cents ans. Et, arrivant tout à fait au porche,
-chacun doit aimer la jolie petite madone française qui en occupe le
-milieu avec sa tête un peu de côté, et son nimbe mis un peu de côté
-aussi comme un chapeau seyant. Elle est une madone de décadence en
-dépit ou plutôt en raison de toute sa joliesse<a name="FNanchor_190_1" id="FNanchor_190_1"></a><a href="#Footnote_190_1" class="fnanchor">[190]</a> et de son gai <span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span>
-sourire de soubrette; et elle n'a rien à faire ici non plus, car ceci
-est le porche de Saint-Honoré, non le sien; rude et gris, saint Honoré
-avait coutume de se tenir là <span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span> pour vous recevoir; il est maintenant
-banni au porche nord où jamais n'entre personne.</p>
-
-<p>Cela eut lieu il y a longtemps, au XIV<sup>e</sup> siècle, quand le peuple
-commença à trouver le christianisme trop <span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span> grave, imagina pour la France
-une foi plus joyeuse et voulut avoir partout des Madones-soubrettes aux
-regards brillants, laissant sa propre Jeanne d'Arc aux yeux sombres se
-faire brûler comme sorcière; et depuis lors les choses allèrent leur
-joyeux train, tout droit, «ça allait, ça ira», jusqu'aux plus joyeux
-jours de la guillotine. Mais pourtant ils savaient encore sculpter au
-XIV<sup>e</sup> siècle, et la Madone et son linteau d'aubépine en fleurs<a name="FNanchor_191_1" id="FNanchor_191_1"></a><a href="#Footnote_191_1" class="fnanchor">[191]</a>
-sont dignes que vous les regardiez, et plus encore les sculptures aussi
-délicates et plus calmes<a name="FNanchor_192_1" id="FNanchor_192_1"></a><a href="#Footnote_192_1" class="fnanchor">[192]</a> qui sont au-dessus et qui racontent la
-propre histoire de saint Honoré, dont on parle peu aujourd'hui dans le
-faubourg parisien qui porte son nom.</p>
-
-<p>Je ne veux pas vous retenir maintenant pour vous raconter l'histoire de
-saint Honoré (trop content seulement de vous laisser à cet égard
-quelque curiosité si c'était possible<a name="FNanchor_193_1" id="FNanchor_193_1"></a><a href="#Footnote_193_1" class="fnanchor">[193]</a>), car certainement vous
-êtes impatients d'entrer dans l'église, et vous ne pouvez pas y entrer <span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span>
-d'une meilleure manière que par cette porte. Car toutes les
-cathédrales de quelque importance produisent à peu près le même
-effet quand vous y pénétrez par la porte ouest; mais je n'en connais
-pas d'autre qui montre autant de sa noblesse du transept intérieur sud;
-la rose en face est d'une exquise finesse de réseau et d'un éclat
-charmant; et les piliers des bas-côtés du transept forment des groupes
-merveilleux avec ceux du chœur et de la nef. Vous vous rendrez aussi
-mieux compte de la hauteur de l'abside, si elle se découvre à vous
-comme vous allez du transept à la nef centrale que si vous la voyez
-tout à coup de l'extrémité ouest de la nef; là il serait presque
-possible à une personne irrévérente de trouver la nef étroite
-plutôt que l'abside haute. Donc, si vous voulez me laisser vous
-conduire, entrez à cette porte du transept sud et mettez un sou dans la
-sébile de chacun des mendiants qui sont là à demander; cela ne vous
-regarde pas de savoir s'il convient qu'ils soient là ou non&mdash;ni s'ils
-méritent d'avoir le sou&mdash;sachez seulement si vous-même méritez d'en
-avoir un à donner et donnez-le gentiment et non comme s'il vous
-brûlait les doigts. Puis étant une fois entré, donnez-vous telle
-sensation d'ensemble qu'il vous plaira&mdash;en promettant au gardien de
-revenir pour voir convenablement (seulement pensez à tenir votre
-promesse), et, durant le premier quart d'heure, ne voyez que ce que
-votre fantaisie vous conseillera, mais du moins, comme je vous l'ai dit,
-regardez l'abside de la nef et toutes les parties transversales de
-l'édifice en partant de son centre. Alors vous saurez, quand vous
-retournerez dehors, dans quel but a travaillé l'architecte et ce que
-ses contreforts et le réseau de ses verrières signifient, car il faut
-toujours se représenter <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span> l'extérieur d'une cathédrale française,
-excepté sa sculpture, comme l'envers d'une étoffe qui vous aide à
-comprendre comment les fils produisent le dessin tissé ou brodé du
-dessus<a name="FNanchor_194_1" id="FNanchor_194_1"></a><a href="#Footnote_194_1" class="fnanchor">[194]</a>.</p>
-
-<p>Et si vous ne vous sentez pas pris d'admiration pour ce chœur et le
-cercle de lumière qui l'entoure, quand vous levez les regards vers lui
-du milieu de la croix, vous n'avez pas besoin de continuer à voyager à
-la recherche de cathédrales, car la salle d'attente de n'importe quelle
-station est un endroit bien mieux fait pour vous; mais, s'il vous
-confond et vous ravit d'abord, alors plus vous le connaîtrez, plus
-votre étonnement grandira. Car il n'est pas possible à l'imagination
-et aux mathématiques unies de faire avec du verre et de la pierre
-quelque chose de plus noble ou de plus puissant que cette procession de
-verrières, ni rien qui donne plus l'impression de la hauteur et dont la
-hauteur réelle ait été déterminée par un calcul aussi réfléchi et
-aussi prudent.</p>
-
-<p>9. Du pavé à la clef de voûte il n'y a que 132 pieds
-français&mdash;environ 130 anglais. Songez seulement, vous qui avez été en
-Suisse&mdash;que la chute du Staubbach à 900 pieds<a name="FNanchor_195_1" id="FNanchor_195_1"></a><a href="#Footnote_195_1" class="fnanchor">[195]</a>. Bien mieux, le
-rocher de Douvres au-dessous du château, juste où finit la promenade,
-est deux fois aussi haut, et les petits cokneys qui paradent sur
-l'asphalte à la polka militaire, se croient, je pense, aussi grands;
-mais avec les petits logements, huttes et cahutes qu'ils ont mis autour,
-ils ont réussi à le faire <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span> paraître de la grandeur d'un four à chaux
-moyen. Pourtant il a deux fois la hauteur de l'abside d'Amiens! et il
-faut une solide construction pour qu'en ne se servant que de morceaux de
-chaux comme ceux qu'on peut extraire dans le voisinage de la Somme, on
-arrive à faire durer 600 ans une œuvre seulement moitié moins haute.</p>
-
-<p>10. Cela demande une bonne construction, dis-je, et vous pouvez même
-affirmer la meilleure qui fut jamais ou sera vraisemblablement vue de
-longtemps sur le sol immuable et fécond où l'on pouvait compter que se
-maintiendrait à jamais un pilier quand il avait été bien édifié, et
-où des nefs de trembles, des vergers de pommes, et des touffes de
-vigne, fournissaient le modèle de tout ce qui pouvait le plus
-magnifiquement devenir sacré dans la permanence de la pierre sculptée.
-Du bloc brut placé sur l'extrémité du Bethel druidique à <i>cette</i>
-Maison du Seigneur et cette porte du Ciel au bleu vitrage<a name="FNanchor_196_1" id="FNanchor_196_1"></a><a href="#Footnote_196_1" class="fnanchor">[196]</a>, vous
-avez le cours entier et l'accomplissement de tout l'amour et de tout
-l'art des architectes religieux du nord.</p>
-
-<p>11. Mais remarquez encore et attentivement que cette abside d'Amiens
-n'est pas seulement la meilleure, mais la première chose exécutée
-parfaitement en ce genre par la chrétienté du nord. Aux pages 323 et
-327<a name="FNanchor_197_1" id="FNanchor_197_1"></a><a href="#Footnote_197_1" class="fnanchor">[197]</a> du tome VI de M. Viollet-le-Duc vous trouverez l'histoire
-exacte du développement de ces ogives à travers lesquelles vient
-briller en ce moment à vos yeux la lumière de l'orient, depuis les
-formes moins parfaites, les premières ébauches de Reims; et l'apogée
-de la parfaite <span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span> justesse fut si éphémère, qu'ici, de la nef au
-transept, bâti seulement dix ans plus tard, il y a déjà un petit
-changement dans le sens non de la décadence mais d'une précision plus
-grande qu'il n'est absolument nécessaire<a name="FNanchor_198_1" id="FNanchor_198_1"></a><a href="#Footnote_198_1" class="fnanchor">[198]</a>. Le point où commence la
-décadence on ne peut pas, parmi les charmantes fantaisies qui
-suivirent, le fixer exactement; mais exactement et indiscutablement nous
-savons que cette abside d'Amiens est la première œuvre d'une
-parfaite pureté de vierge&mdash;le Parthénon, encore en ce sens,&mdash;de
-l'architecture gothique.</p>
-
-<p>12. Qui la bâtit, demanderons-nous? Dieu et l'homme est la première et
-la plus fidèle réponse. Les étoiles dans leur cours la bâtirent et
-les nations. L'Athéné des Grecs a travaillé ici, et le Père des
-dieux romains, Jupiter, et Mars Gardien. Le Gaulois a travaillé ici, et
-le Franc, le chevalier normand, le puissant Ostrogoth, et l'Anachorète
-amaigri d'Idumée.</p>
-
-<p>L'homme qui la bâtit effectivement se préoccupait peu que vous le
-sachiez jamais, et les historiens ne le glorifient pas; tous les blasons
-possibles de coquins et de fainéants, vous pouvez les trouver dans ce
-qu'ils appellent leur «histoire»; mais c'est probablement la première
-fois que vous lisez le nom de Robert de Luzarches. Je dis, il se
-préoccupât peu, nous ne sommes pas sûrs qu'il se préoccupât du
-tout. Il ne signe son nom nulle part, autant que je sache. Vous
-trouverez peut-être çà et là dans l'édifice des initiales <span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span>
-récemment gravées par de remarquables visiteurs anglais désireux
-d'immortalité. Mais Robert le constructeur ou au moins le maître de la
-construction, n'a gravé les siennes dans aucune pierre. Seulement
-quand, après sa mort, la pierre angulaire de la cathédrale eût été
-découverte avec des acclamations, pour célébrer cet événement on
-écrivit la légende suivante, rappelant le nom de tous ceux qui avaient
-eu leur part ou leur parcelle du travail,&mdash;dans le milieu du labyrinthe
-qui alors existait dans les dallages de la nef. Il faut que vous la
-lisiez d'une voix légère; elle fut gaiement rimée pour vous par la
-pure gaieté française qui ne ressemblait pas le moins du monde à
-celle du <i>Théâtre des Folies.</i></p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">En l'an de Grâce mil deux cent</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Et vingt, fut l'œuvre de cheens</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Premièrement encomenchie.</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">A donc y ert de cheste evesquie</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Evrart, evêque bénis;</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Et, Roy de France, Loys</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Qui fut fils Philippe le Sage.</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Qui maistre y est de l'œuvre</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Maistre Robert estoit només</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Et de Luzarches surnomés.</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Maistre Thomas fu après lui</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">De Cormont. Et après, son filz</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Maistre-Regnault, qui mestre</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Fist a chest point chi clieste lectre</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Que l'incarnation valoit</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Treize cent, moins douze, en faloit.</span></p>
-
-
-<p>13. J'ai écrit les chiffres en lettres, autrement le mètre n'eût pas
-été clair.&mdash;En réalité, ils étaient représentés ainsi «IIC et
-XX» «XIIIC moins XII». Je cite l'inscription d'après l'admirable
-petit livre de M. l'abbé Rozé: <i>Visite à la Cathédrale d'Amiens</i>&mdash;(Sup. <span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span>
-Lib. de Mgr l'Évêque d'Amiens, 1877),&mdash;que chaque voyageur
-reconnaissant devrait acheter, car je vais seulement en voler un petit
-morceau çà et là. Je souhaiterais seulement qu'il y eût eu aussi à
-voler une traduction de la légende; car il y a un ou deux points à la
-fois de doctrine et de chronologie sur lesquels j'aurais aimé avoir
-l'opinion de l'abbé. Toutefois, le sens principal de la poésie vers
-par vers, nous paraît être ce qui suit:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">En l'an de grâce douze cent</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Vingt, l'œuvre tombant alors en ruine</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Fut d'abord recommencée,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Alors était de cet évêché</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Éverard l'Évêque béni</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Et roi de France Louis</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Qui était fils de Philippe le Sage.</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Celui qui était maître de l'œuvre</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Était appelé Maître Robert</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Et nommé de plus de Luzarche.</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Maître Thomas fut après lui</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">De Cormont. Et après lui son fils</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Maître Reginald qui pour être mis</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">À ce point-ci, fit ce texte</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Quand l'Incarnation fut vérifiée</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Treize cents moins douze qu'il s'en fallait.</span></p>
-
-
-<p>De cette inscription, tandis que vous êtes là où elle était jadis
-(elle a été mise ailleurs quand on a poli l'ancien pavé, dans
-l'année même je le constate avec tristesse, de mon premier voyage sur
-le continent, en 1828, alors que je n'avais pas encore tourné mon
-attention vers l'architecture religieuse), quelques points sont à
-retenir&mdash;si vous avez encore un peu de patience.</p>
-
-<p>14. «L'œuvre» c'est-à-dire l'Œuvre propre d'Amiens, sa cathédrale,
-était «déchéant», tombant en ruine pour la&mdash;je ne puis pas dire
-tout de suite si c'était la&mdash;quatrième, <span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span> cinquième ou quantième
-fois&mdash;dans l'année 1220. Car c'était une chose extraordinairement
-difficile pour le petit Amiens qu'un travail pareil fût bien exécuté
-tant le diable travaillait durement contre lui. Il bâtit sa première
-église épiscopale (guère plus que le tombeau-chapelle de
-Saint-Firmin) vers l'an 330, juste à côté de l'endroit où est la
-station du chemin de fer sur la route de Paris<a name="FNanchor_199_1" id="FNanchor_199_1"></a><a href="#Footnote_199_1" class="fnanchor">[199]</a>. Mais après avoir
-été lui-même à peu près détruit, avec sa chapelle et le reste, par
-l'invasion franque, s'étant ressaisi et ayant converti ses Francs, il
-en bâtit une autre, et une cathédrale proprement dite, dans
-l'emplacement de l'actuelle, sous l'évêque Saint-Save (Saint-Sauve ou
-Salve). Mais même cette véritable cathédrale était toute en bois, et
-les Normands la brûlèrent en 881. Reconstruite, elle resta debout deux
-cents ans; mais fut en grande partie détruite par la foudre en 1019.
-Rebâtie de nouveau, elle et la ville furent plus ou moins brûlées
-ensemble par la foudre en 1107. Mon auteur dit tranquillement: «Un
-incendie provoqué par la même cause détruisit la ville, et une partie
-de la cathédrale.» La «partie» ayant été rebâtie encore une fois,
-le tout fut de nouveau réduit en cendres, «réduit en cendre; par le
-feu du ciel en 1218, ainsi que tous les titres, les martyrologes, les
-calendriers, et les archives de l'évêché et du chapitre».</p>
-
-<p>C'était alors la cinquième cathédrale, d'après mon compte, qui était en
-«cendres» selon M. Gilbert&mdash;en ruine certainement&mdash;déchéante&mdash;et
-une ruine qui eût été l'absolu découragement pour les habitants
-d'une ville <span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> moins vivante,&mdash;en 1218. Mais ce fut plutôt un grand
-stimulant pour l'évêque Évrard et son peuple que la vue de ce terrain
-qui s'offrait à eux dégagé comme il l'était; et la foudre (feu de
-l'enfer, pas du ciel, reconnu pour une plaie diabolique, comme en
-Égypte) devait être bravée jusqu'au bout. Ils ne mirent que deux ans,
-vous le voyez, à se reprendre et ils se mirent à l'œuvre en 1220, eux,
-et leur évêque, et leur roi, et leur Robert de Luzarches. Et cette
-cathédrale qui vous reçoit en ce moment sous ses voûtes fut ce
-que surent faire leurs mains dans leur puissance.</p>
-
-<p>16. Leur roi était «adonc», à cette époque, Louis VIII qui est
-encore désigné sous le nom de fils de Philippe-Auguste ou de Philippe
-le Sage, parce que son père n'était pas mort en 1220; mais il doit
-avoir abandonné le gouvernement du royaume à son fils, comme son
-propre père l'avait fait pour lui; le vieux et sage roi se retirant
-dans son palais et de là guidant silencieusement les mains de son fils,
-très glorieusement encore pendant trois ans.</p>
-
-<p>Mais, ensuite&mdash;et ceci est le point sur lequel j'aurais surtout désiré
-avoir l'opinion de l'abbé&mdash;Louis VIII mourut de la fièvre à
-Montpensier en 1226. Et la direction entière des travaux essentiels de
-la cathédrale, et le principal honneur de sa consécration, comme nous
-le verrons tout à l'heure, émana de saint Louis, pendant une durée de
-quarante-quatre ans. Et l'inscription fut placée «à ce point-ci» par
-le dernier architecte, six ans après la mort de Saint Louis. Comment se
-fait-il que le grand et saint roi ne soit pas nommé?</p>
-
-<p>Je ne dois pas, dans cet abrégé pour le voyageur, perdre du temps à
-donner des réponses conjecturales aux questions que chaque pas ici fera
-surgir du temple <span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span> saccagé. Mais celle-ci en est une très grave; et doit
-être gardée en nos cœurs jusqu'à ce que nous puissions peut-être en
-avoir l'explication. D'une chose seulement nous sommes sûrs, c'est
-qu'au moins l'honneur aussi bien pour les fils des rois que pour les
-fils des artisans est toujours donné à leurs pères; et que,
-semble-t-il, le plus grand honneur de tous, est donné ici à Philippe
-le Sage. De son palais, non de parlement, mais de paix, sortit dans les
-années où ce temple fut commencé d'être bâti, un édit de
-véritable pacification: «Qu'il serait criminel pour tout homme de
-tirer vengeance d'une insulte ou d'une injure avant quarante jours à
-partir de l'offense reçue&mdash;et alors seulement avec l'approbation de
-l'Évêque du Diocèse.» Ce qui était peut-être un effort plus avisé
-pour mettre fin au système féodal pris dans son sens saxon<a name="FNanchor_200_1" id="FNanchor_200_1"></a><a href="#Footnote_200_1" class="fnanchor">[200]</a>
-qu'aucun de nos projets récents destinés à mettre fin au système
-féodal pris dans son sens normand.</p>
-
-<p>18. «À ce point-ci». Le point notamment du Labyrinthe incrusté dans
-le pavé de la cathédrale: emblème consacré d'un grand nombre de
-choses pour le peuple, qui savait que le sol sur lequel il se tenait
-était saint, comme la voûte qui était au-dessus de sa tête. Surtout,
-c'était pour lui un emblème de noble vie humaine,&mdash;aux portes
-étroites, aux parois resserrées, avec une infinie obscurité et
-l'<i>inextricabilis error</i> de tous côtés, et, dans ses profondeurs, la
-nature brutale à dompter. <span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span></p>
-
-<p>19. C'est cette signification depuis les jours les plus fièrement
-héroïques et les plus saintement législateurs de la Grèce, que ce
-symbole a toujours apporté aux hommes versés dans ses traditions: pour
-les écoles des artisans il signifiait de plus la noblesse de leur art
-et sa filiation directe avec l'art divinement terrestre de Dédale, le
-bâtisseur de labyrinthes, et le premier sculpteur à qui l'on doit une
-représentation pathétique<a name="FNanchor_201_1" id="FNanchor_201_1"></a><a href="#Footnote_201_1" class="fnanchor">[201]</a> de la vie humaine et de la mort.</p>
-
-<p>20. Le caractère le plus absolument beau du pouvoir de la vraie foi
-chrétienne-catholique est en ceci qu'elle reconnaît continuellement
-pour ses frères&mdash;bien plus pour ses pères, les peuples aînés qui
-n'avaient pas vu le Christ; mais avaient été remplis de l'Esprit de
-Dieu; et avaient obéi dans la mesure de leur connaissance à sa loi non
-écrite. La pure charité et l'humilité de ce caractère se voient dans
-tout l'art chrétien, selon sa force et sa pureté de race, mais il
-n'est nulle part aussi bien et aussi pleinement saisi et interprété
-que par les trois grands poètes chrétiens-païens, le Dante, Douglas
-de Dunkeld<a name="FNanchor_202_1" id="FNanchor_202_1"></a><a href="#Footnote_202_1" class="fnanchor">[202]</a>, et Georges Chapman. La prière par laquelle le dernier
-termine l'œuvre de sa vie est, autant que je sache, la plus parfaite et
-la plus profonde expression de la religion naturelle qui nous ait été
-donnée en littérature; <span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span> et si vous le pouvez, priez-la ici, en vous
-plaçant sur l'endroit où l'architecte a écrit un jour l'histoire du
-Parthénon du christianisme.</p>
-
-<p>21. «Je te prie, Seigneur, père et guide de notre raison, fais que
-nous puissions nous souvenir de la noblesse dont tu nous a ornés et que
-tu sois toujours à notre main droite et à notre gauche<a name="FNanchor_203_1" id="FNanchor_203_1"></a><a href="#Footnote_203_1" class="fnanchor">[203]</a>, tandis
-que se meuvent nos volontés; de sorte que nous puissions être purgés
-de la contagion du corps et des affections de la brute et les dominer et
-les gouverner; et en user, comme il convient aux hommes, ainsi que
-d'instruments. Et alors que tu fasses cause commune avec nous pour le
-redressement vigilant de notre esprit et pour sa conjonction, à la
-lumière de la vérité, avec les choses qui sont vraiment.</p>
-
-<p>«Et en troisième lieu, je te prie, toi le Sauveur, de dissiper
-entièrement les ténèbres qui emprisonnent les yeux de nos âmes, afin
-que nous puissions bien connaître qui doit être tenu pour Dieu, et qui
-pour mortel. <i>Amen</i><a name="FNanchor_204_1" id="FNanchor_204_1"></a><a href="#Footnote_204_1" class="fnanchor">[204]</a>.» <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span></p>
-
-<p>Et après avoir prié cette prière ou au moins l'avoir lue avec le
-désir d'être meilleur (si vous ne le pouvez pas, il n'y a aucun espoir
-que vous preniez à présent plaisir à aucune œuvre humaine de haute
-inspiration, que ce soit poésie, peinture ou sculpture) nous pouvons
-nous avancer un peu plus à l'ouest de la nef, au milieu de laquelle,
-mais seulement à quelques yards de son extrémité, deux pierres plates
-(le bedeau vous les montrera), l'une un peu plus en arrière que
-l'autre, sont posées sur les tombes des deux grands évêques, dont
-toute la force de vie fut donnée, avec celle de l'architecte, pour
-élever ce temple. Leurs vraies tombes sont restées au même endroit;
-mais les tombeaux élevés au-dessus d'elles, changés plusieurs fois de
-place, sont maintenant à votre droite et à votre gauche quand vous
-regardez en arrière vers l'abside, sous la troisième arche entre la
-nef et les bas côtés.</p>
-
-<p>23. Tous deux sont en bronze, fondus d'un seul jet et avec une maîtrise
-insurpassable, et à certains égards inimitable, dans l'art du fondeur.</p>
-
-<p>«Chef-d'œuvres de fonte, le tout fondu d'un seul jet, et
-admirablement<a name="FNanchor_205_1" id="FNanchor_205_1"></a><a href="#Footnote_205_1" class="fnanchor">[205]</a>.» Il n'y a que deux tombeaux semblables qui existent
-encore en France, ceux des enfants de saint Louis. Tous ceux du même
-genre, et il y en avait un grand nombre dans toute grande cathédrale
-française ont été d'abord arrachés des sépultures qu'ils <span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span>
-couvraient, afin d'ôter à la France la mémoire de ses morts; et
-ensuite fondus en sous et centimes, pour acheter de la poudre à canon
-et de l'absinthe à ses vivants,&mdash;par l'esprit de Progrès et de
-Civilisation dans sa première flamme d'enthousiasme et sa lumière
-nouvelle, de 1789 à 1800.</p>
-
-<p>Les tombeaux d'enfants, placés chacun d'un côté de l'autel de saint
-Denis, sont beaucoup plus petits que ceux-ci, quoique d'un plus beau
-travail. Ceux auprès de qui vous êtes en ce moment sont <i>les deux
-seuls tombeaux de bronze de ses hommes des grandes époques</i>, qui
-subsistent en France!</p>
-
-<p>24. Et ce sont les tombes des pasteurs de son peuple, qui pour elle ont
-élevé le premier temple parfait à son Dieu; celle de l'évêque
-Évrard est à votre droite et porte gravée autour de sa bordure cette
-inscription<a name="FNanchor_206_1" id="FNanchor_206_1"></a><a href="#Footnote_206_1" class="fnanchor">[206]</a>:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">Celui qui nourrit le peuple, qui posa les fondations de ce</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Monument, aux soins de qui la cité fut confiée</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Ici dans un baume éternel de gloire repose Évrard.</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Un homme compatissant à l'affligé, le protecteur de la veuve,</span><br />
-<span style="margin-left: 20em;">de l'orphelin</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Le gardien. Ceux qu'il pouvait, il les réconfortait de ses dons.</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Aux paroles des hommes,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Si douces, un agneau; si violentes, un lion; si orgueilleuses,</span><br />
-<span style="margin-left: 18em;">un acier mordant».</span></p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span></p>
-
-
-<p>L'anglais dans ses meilleurs jours, ceux d'Élisabeth, est une langue
-plus noble que ne fut jamais le latin; mais son mérite est dans la
-couleur et l'accent, non pas dans ce qu'on pourrait appeler la
-condensation métallique ou cristalline. Et il est impossible de
-traduire la dernière ligne de cette inscription en un nombre aussi
-restreint de mots anglais. Remarquez d'abord que les amis et ennemis de
-l'évêque sont mentionnés comme tels en paroles, non en actes, parce
-que les paroles orgueilleuses, ou moqueuses, ou flatteuses des hommes
-sont en effet ce que sur cette terre les doux doivent savoir supporter
-et bien accueillir rieurs actes, c'est aux rois et <span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span> aux chevaliers à
-s'en occuper; non que les évêques ne missent souvent la main aux actes
-aussi; et dans la bataille, il leur était permis de frapper avec la
-masse, mais non avec l'épée, ni la lance&mdash;c'est-à-dire non de «faire
-couler le sang». Car il était présumé qu'un homme peut toujours
-guérir d'un coup de masse (ce qui cependant dépendait de l'intention
-de l'évêque qui le donnait). La bataille de Bouvines, qui est en
-réalité une des plus importantes du moyen âge fut gagnée contre les
-Anglais, (et en outre contre les troupes auxiliaires d'Allemands qui
-marchaient sous Othon,) par deux évêques français (Senlis et
-Bayeux)&mdash;qui tous deux furent les généraux des armées du roi de
-France, et conduisirent ses charges. Notre comte de Salisbury se rendit
-à l'évêque de Bayeux en personne.</p>
-
-<p>25. Notez de plus qu'un des pouvoirs les plus mortels et les plus
-diaboliques des mots méchants, ou pour le mieux nommer, du blasphème,
-a été développé dans les temps modernes par les effets de
-l'«argot», quelquefois d'intention très innocente et joyeuse.
-L'argot, dans son essence, est de deux sortes. Le «Latin des Voleurs»,
-langage spécial des coquins employé pour ne pas être compris;
-l'autre, le meilleur nom à lui donner serait peut-être le Latin des
-Manants!&mdash;les mots abaissants ou insultants inventés par des gens vils
-pour amener les choses qu'eux-mêmes tiennent pour bonnes à leur propre
-niveau ou au dessous.</p>
-
-<p>Le plus grand mal certainement que peut faire cette sorte de blasphème
-consiste en ceci qu'il rend souvent impossible d'employer des mots
-communs sans y attacher un sens dégradant ou risible. Ainsi je n'ai pas
-pu terminer ma traduction de cette épitaphe, comme a pu le faire le
-vieux latiniste, avec l'image absolument <span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span> exacte: «À l'orgueilleux une
-lime», à cause de l'abus du mot dans le bas anglais qui garde, mais
-méchamment, l'idée du XIII<sup>e</sup> siècle. Mais la force <i>exacte</i>
-du symbole est ici dans son allusion au travail du joaillier taillant à
-facettes. Un homme orgueilleux est souvent aussi un homme précieux et
-peut être rendu plus brillant à la surface, et la pureté de son être
-intérieur mieux découverte, par un bon limage.</p>
-
-<p>26. Telles qu'elles sont, ces six lignes latines&mdash;expriment&mdash;au mieux
-mieux<a name="FNanchor_207_1" id="FNanchor_207_1"></a><a href="#Footnote_207_1" class="fnanchor">[207]</a>&mdash;l'entier devoir d'un évêque<a name="FNanchor_208_1" id="FNanchor_208_1"></a><a href="#Footnote_208_1" class="fnanchor">[208]</a>&mdash;en commençant par son
-office pastoral&mdash;<i>Nourrir</i> mon troupeau&mdash;qui <i>pavit</i>
-populum. Et soyez assuré, bon lecteur que ces temps-là n'auraient jamais
-été capables de vous dire ce qu'était le devoir d'un évêque, ou de tout
-autre homme, s'ils n'avaient pas eu chaque homme à sa place, l'ayant bien
-remplie et ne l'avaient pas vu la bien remplir. La tombe de l'évêque
-Geoffroy est à votre gauche et son inscription est:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">«Regardez, les membres de Godefroy reposent sur leur</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">humble couche.</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Peut-être nous en prépare-t-il une moindre ou égale.</span><br /> <span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span>
-<span style="margin-left: 1em;">Celui qu'ornèrent les deux lauriers jumeaux de la médecine</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Et de la loi divine, les deux ornements lui convinrent.</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Resplendissant homme d'Eu, par qui le trône d'Amiens</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">S'est élevé dans l'immensité, puisses-<i>tu</i> être encore plus</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">grand dans le ciel. »</span></p>
-
-<p style="margin-left: 40%;"><i>Amen.</i></p>
-
-
-<p>Et maintenant enfin&mdash;cet hommage rendu et cette dette de reconnaissance
-acquittée&mdash;nous nous détournerons de ces tombes et nous irons dehors
-à une des portes ouest&mdash;et de cette manière nous verrons graduellement
-se lever au-dessus de nous l'immensité des trois porches et des
-pensées qui y sont sculptées.</p>
-
-<p>27. Quelles dégradations ou changements elles ont eu à subir, je ne
-vous en dirai rien aujourd'hui, excepté la perte «inestimable» des
-grandes vieilles marches datant de la fondation, découvertes,
-s'étendant largement d'un bout à l'autre pour tous ceux qui venaient,
-sans murailles, sans séparations, ensoleillées dans toute leur
-longueur par la lumière de l'ouest, la nuit éclairées seulement par
-la lune et les étoiles, descendant raides et nombreuses la pente de la
-colline&mdash;finissant une à une, larges et peu nombreuses au moment
-d'arriver au sol et usées par les pieds des pèlerins pendant
-six cents ans. Ainsi les ai-je vues une première et une deuxième
-fois&mdash;maintenant de telles choses ne pourront jamais plus être vues.</p>
-
-<p>Dans la façade ouest, elle-même, au dessus, il ne reste pas beaucoup
-de la vieille construction; mais dans les porches, à peu près
-tout&mdash;excepté le revêtement extérieur actuel avec sa moulure de roses
-dont un petit nombre de fleurs seulement ont été épargnées çà et
-là. Mais la sculpture a été soigneusement et honorablement <span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span> conservée
-et restaurée sur place, les piédestaux et les niches restaurés çà
-et là avec de la terre glaise, et certains que vous voyez blancs et
-crus, entièrement resculptés; néanmoins, l'impression que vous pouvez
-recevoir du tout est encore ce que le constructeur a voulu et je vous
-dirai l'ordre de sa théologie sans plus de remarques sur le
-délabrement de son œuvre.</p>
-
-<p>Vous vous trouverez toujours bien, en regardant n'importe quelle
-cathédrale, de bien fixer vos quatre points cardinaux dès le début;
-et de vous rappeler que, quand vous entrez, vous regardez et avancez
-vers l'est, et que, s'il y a trois porches d'entrée, celui qui est à
-votre gauche en entrant est le porche septentrional, celui qui est à
-votre droite, le porche méridional. Je m'efforcerai dans tout ce que
-j'écrirai désormais sur l'architecture d'observer la simple règle de
-toujours appeler la porte du transept du nord la porte nord; et celle
-qui, sur la façade ouest, est de ce même côté nord, porte
-septentrionale, et ainsi pour celles des autres côtés.</p>
-
-<p>Cela épargnera à la fin beaucoup d'imprimé et de confusion, car une
-cathédrale gothique a presque toujours ces cinq grandes entrées, qui
-sont faciles à reconnaitre, si on y prend garde au début, sous les
-noms de la porte centrale (ou porche), porte septentrionale, porte
-méridionale, porte nord et porte sud.</p>
-
-<p>Mais, si nous employons les termes droite et gauche, nous devrons
-toujours en les employant nous considérer comme sortant de la
-cathédrale et descendant la nef&mdash;tout le côté et les bas côtés nord
-du bâtiment étant par conséquent son côté droit et le côté sud,
-son côté gauche. Car nous n'avons le droit d'employer ces termes de
-droite et de gauche que relativement à <span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span> l'image du Christ dans l'abside
-ou sur la croix, ou bien à la statue centrale de la façade ouest, que
-ce soit celle du Christ, de la Vierge ou d'un saint. À Amiens cette
-statue centrale, sur le «trumeau» ou pilier qui supporte et partage en
-deux le porche central, est celle du Christ Emmanuel<a name="FNanchor_209_1" id="FNanchor_209_1"></a><a href="#Footnote_209_1" class="fnanchor">[209]</a>&mdash;Dieu <i>avec</i>
-nous. À sa droite et à sa gauche occupant la totalité des parois du
-porche central, sont les apôtres et les quatre grands prophètes.</p>
-
-<p>Les douze petits prophètes se tiennent côte à côte sur la façade,
-trois sur chacun de ses grands trumeaux. Le porche septentrional est
-dédié à saint Firmin, le premier missionnaire chrétien à Amiens.</p>
-
-<p>Le porche méridional à la Vierge.</p>
-
-<p>Mais ceux-ci sont tous deux conçus comme en retrait derrière la grande
-fondation du Christ et des prophètes; et les étroits enfoncements où
-ils sont réfugiés<a name="FNanchor_210_1" id="FNanchor_210_1"></a><a href="#Footnote_210_1" class="fnanchor">[210]</a> masquent en partie leur sculpture, jusqu'au
-moment où vous y entrez. Ce que vous avez d'abord à méditer et à
-lire, c'est l'Écriture du grand porche central et la façade
-elle-même.</p>
-
-<p>Vous avez donc au centre de la façade l'image du Christ lui-même vous
-recevant:</p>
-
-<p>«Je suis le chemin, la vérité et la vie<a name="FNanchor_211_1" id="FNanchor_211_1"></a><a href="#Footnote_211_1" class="fnanchor">[211]</a>.»</p>
-
-<p>Et la meilleure manière de comprendre l'ordre des <span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span> pouvoirs subalternes
-sera de les considérer comme placés à la main droite et à la gauche
-du Christ; ceci étant aussi l'ordre que l'architecte adopte dans
-l'histoire de l'Écriture sur la façade&mdash;de façon qu'elle doit être
-lue de gauche à droite, c'est-à-dire de la gauche du Christ à la
-droite du Christ, comme Lui les voit. Ainsi donc, en prenant les grandes
-statues dans l'ordre:</p>
-
-<p>D'abord, dans le porche central, il y a six apôtres à la droite du
-Christ, six à Sa gauche.</p>
-
-<p>À Sa gauche, à côté de Lui, Pierre; puis par ordre en s'éloignant,
-André, Jacques, Jean, Matthieu, Simon; à Sa droite, à côté de Lui,
-Paul; et successivement, Jacques l'évêque, Philippe, Barthélemy,
-Thomas et Jude. Ces deux rangées symétriques des apôtres occupent ce
-qu'on peut appeler l'abside ou la baie creusée du porche, et forment un
-groupe à peu près demi-circulaire, clairement visible quand on
-s'approche. Mais sur les côtés du porche, non pas sur la même ligne
-que les apôtres, et ne se voyant pas distinctement tant qu'on n'est pas
-entré dans le porche, sont les quatre grands prophètes. À la gauche
-du Christ, Isaïe et Jérémie; à sa droite, Ézéchiel et Daniel.</p>
-
-<p>Puis sur le devant, en prenant la façade dans toute sa longueur&mdash;lisez
-par ordre, de la gauche du Christ à Sa droite&mdash;viennent les séries des
-douze petits prophètes, trois sur chacun des quatre trumeaux du temple,
-commençant à l'angle sud avec Osée, et finissant avec Malachi.</p>
-
-<p>Quand vous regardez la façade entière en vous plaçant devant elle,
-les statues qui remplissent les porches secondaires sont ou obscurcies
-dans leurs niches plus étroites ou dissimulées l'une derrière l'autre
-de façon à ne pas être vues. <span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span></p>
-
-<p>Et la masse entière de la façade est vue, littéralement, comme bâtie
-sur la fondation des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ lui-même
-étant la pierre angulaire. Et ceci à la lettre; car le porche en
-s'ouvrant forme un profond «angulus» et le pilier qui est au milieu
-est le sommet de l'angle.</p>
-
-<p>Bâti sur la fondation des apôtres et des prophètes, c'est-à-dire des
-prophètes qui ont prédit la venue <i>du Christ</i> et les apôtres qui
-l'ont proclamée. Quoique Moïse ait été un apôtre de <i>Dieu</i>, il
-n'est pas ici. Quoique Elie ait été un prophète de <i>Dieu</i>, il n'est
-pas ici. La voix du moment tout entier est celle du Ciel à la
-Transfiguration: «Voici mon fils bien-aimé, écoutez-le<a name="FNanchor_212_1" id="FNanchor_212_1"></a><a href="#Footnote_212_1" class="fnanchor">[212]</a>.»</p>
-
-<p>Il y a un autre prophète et plus grand encore, qui, comme il semble
-d'abord, n'est pas ici. Est-ce que le peuple entrera dans les portes du
-temple en chantant «Hosanna au fils de David<a name="FNanchor_213_1" id="FNanchor_213_1"></a><a href="#Footnote_213_1" class="fnanchor">[213]</a>», et ne verra aucune
-image de son père?</p>
-
-<p>Christ lui-même déclare: «Je suis la racine et l'épanouissement de
-David», et cependant la racine ne garde près d'elle aucun souvenir de
-la terre qui l'a nourrie?</p>
-
-<p>Il n'en est pas ainsi, David et son Fils sont ensemble.</p>
-
-<p>David est le piédestal du Christ. Nous commencerons donc notre examen
-de la façade du temple par ce beau piédestal.</p>
-
-<p>La statue de David, qui n'a que les deux tiers de la grandeur naturelle,
-occupe la niche qui est sur le devant du piédestal. Il tient son
-sceptre dans la main <span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span> droite, son phylactère dans la gauche: Roi et
-Prophète, le symbole à jamais de toute royauté qui agit avec une
-justice divine, la réclame et la proclame.</p>
-
-<p>Le piédestal qui a cette statue pour sculpture sur sa face occidentale,
-est carré et, sur les deux autres côtés, il y a des fleurs dans des
-vases; du côté nord le lys et du côté sud la rose. Et le monolithe
-entier est un des plus nobles morceaux de sculpture chrétienne du monde
-entier.</p>
-
-<p>Au-dessus de ce piédestal en vient un moins important, portant en
-façade un pampre de vigne qui complète le symbolisme floral du tout.
-La plante que j'ai appelée un lys n'est pas la Fleur de Lys ni le lys
-de la Madone<a name="FNanchor_214_1" id="FNanchor_214_1"></a><a href="#Footnote_214_1" class="fnanchor">[214]</a>, mais une fleur idéale avec des clochettes comme la
-couronne impériale (le type des <span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span> «lys de toutes les espèces» de
-Shakespeare<a name="FNanchor_215_1" id="FNanchor_215_1"></a><a href="#Footnote_215_1" class="fnanchor">[215]</a>), représentant le mode de croissance du lys de la
-vallée qui ne pouvait pas être sculpté aussi grand dans sa forme
-littérale sans paraître monstrueux, et se trouve ainsi représenté
-sur cette pièce de sculpture où il réalise, associé à la rose et à
-la vigne ses compagnes, la triple parole du Christ: «Je suis la Rose de
-Saron et le Lys de la Vallée<a name="FNanchor_216_1" id="FNanchor_216_1"></a><a href="#Footnote_216_1" class="fnanchor">[216]</a>.» «Je suis la Vigne véritable<a name="FNanchor_217_1" id="FNanchor_217_1"></a><a href="#Footnote_217_1" class="fnanchor">[217]</a>.»</p>
-
-<p>33. Sur les côtés de ce socle sont des supports d'un caractère
-différent. Des supports, non des captifs, ni des victimes; le Basilic
-et l'Aspic représentant les plus actifs des principes malfaisants sur
-la terre dans leur malignité extrême; pourtant piédestaux du Christ,
-et même dans leur vie délétère, accomplissant sa volonté finale.</p>
-
-<p>Les deux créatures sont représentées exactement dans la forme
-médiévale traditionnelle, le basilic, moitié dragon, moitié coq;
-l'aspic, sourd, mettant une <span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span> oreille contre la terre et se bouchant
-l'autre avec sa queue<a name="FNanchor_218_1" id="FNanchor_218_1"></a><a href="#Footnote_218_1" class="fnanchor">[218]</a>.</p>
-
-<p>Le premier représente l'incrédulité de l'Orgueil. Le
-basilic&mdash;serpent-roi ou le premier des serpents&mdash;disant qu'il
-est Dieu et qu'il <i>sera</i> Dieu.</p>
-
-<p>Le second, l'incrédulité de la Mort. L'aspic (le plus bas serpent)
-disant qu'il est de la boue et <i>sera</i> de la boue.</p>
-
-<p>34. En dernier lieu, surmontant le tout, placés sous les pieds de la
-statue du Christ lui-même, sont le lion et le dragon; les images du
-péché charnel ou humain, en tant que distinct du péché spirituel et
-intellectuel de l'orgueil par lequel les anges tombèrent aussi.</p>
-
-<p>Désirer régner plutôt que servir&mdash;péché du basilic&mdash;ou la mort
-sourde plutôt que la vie aux écoutes&mdash;péché de l'aspic&mdash;ces deux
-péchés sont possibles à toutes les intelligences de l'univers. Mais
-les péchés spécialement humains, la colère et la convoitise,
-semences en notre vie de sa perpétuelle tristesse, le Christ dans Sa
-propre humanité les a vaincus et les vainc encore dans Ses disciples.
-C'est pourquoi Son <span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span> pied est sur leur tête, et la prophétie:
-«Inculcabis super leonem et aspidem<a name="FNanchor_219_1" id="FNanchor_219_1"></a><a href="#Footnote_219_1" class="fnanchor">[219]</a>» est toujours reconnue comme
-accomplie en Lui, et en tous Ses vrais serviteurs, selon la hauteur de
-leur autorité et la réalité de leur influence.</p>
-
-<p>35. C'est en ce sens mystique qu'Alexandre III se servit de ces paroles
-en rétablissant la paix en Italie et en accordant le pardon à l'ennemi
-le plus mortel de ce pays sous le portique de Saint-Marc<a name="FNanchor_220_1" id="FNanchor_220_1"></a><a href="#Footnote_220_1" class="fnanchor">[220]</a>. Mais le
-sens de chaque action, comme de chaque art des âges chrétiens, perdu
-maintenant depuis trois cents ans, ne peut dans notre temps être lu
-qu'à rebours<a name="FNanchor_221_1" id="FNanchor_221_1"></a><a href="#Footnote_221_1" class="fnanchor">[221]</a>, s'il peut être lu du tout, au travers de l'esprit
-contraire qui est maintenant le nôtre. Nous glorifions l'orgueil et
-l'avarice comme les vertus par lesquelles toutes choses existent et se
-meuvent, nous suivons nos désirs comme nos seuls guides vers le salut,
-et nous exhalons le bouillonnement de notre propre honte, qui est tout
-ce que peuvent produire sur la terre nos mains et nos lèvres.</p>
-
-<p>36. De la statue du Christ elle-même je ne parlerai pas longuement ici,
-aucune sculpture ne satisfaisant ni ne devant satisfaire l'espérance
-d'une âme aimante qui a appris à croire en lui; mais à cette époque
-elle dépassa ce qui avait jamais été atteint jusque-là en tendresse
-sculptée; et elle était connue au loin comme de <span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span> près sous le nom de:
-«Le Beau Dieu d'Amiens<a name="FNanchor_222_1" id="FNanchor_222_1"></a><a href="#Footnote_222_1" class="fnanchor">[222].</a>» Elle était toutefois comprise,
-remarquez-le, juste assez clairement pour n'être qu'un symbole de la
-Présence Divine, comme les pauvres reptiles enroulés en bas n'étaient
-que les symboles des présences démoniaques. Non une idole, dans notre
-sens du mot&mdash;seulement une lettre, un signe de l'Esprit Vivant, que
-pourtant chaque fidèle concevait comme venant à sa rencontre ici à la
-porte du temple: «la Parole de Vie, le Roi de Gloire<a name="FNanchor_223_1" id="FNanchor_223_1"></a><a href="#Footnote_223_1" class="fnanchor">[223]</a> et le
-Seigneur des Armées.»</p>
-
-<p>«<i>Dominus Virtutum</i>, le Seigneur des Vertus<a name="FNanchor_224_1" id="FNanchor_224_1"></a><a href="#Footnote_224_1" class="fnanchor">[224]</a>», c'est la meilleure
-traduction de l'idée que donnait à un disciple instruit du XIII<sup>e</sup>
-siècle les paroles du XXIV<sup>e</sup> psaume.</p>
-
-<p>Aussi sous les pieds de Ses apôtres dans les quatre-feuilles de la
-fondation apostolique sont représentées les vertus que chaque apôtre
-a enseignées ou manifestées dans sa vie;&mdash;ce peut être une vertu qui
-aura été en lui durement mise à l'épreuve et il peut avoir manqué
-de la force même du caractère qu'il a ensuite conduit <span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span> à sa
-perfection. Ainsi saint Pierre reniant par crainte est ensuite l'apôtre
-du courage; et saint Jean, qui avec son frère aurait brûlé le village
-inhospitalier, est ensuite l'apôtre de l'Amour. Ayant compris ceci,
-vous voyez que dans les côtés des porches les apôtres avec leurs
-vertus spéciales sont placés sur deux rangs qui se font vis à vis.</p>
-
-<div>
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="10" summary="">
-<tr>
-<td align="left">Saint Paul,</td>
-<td align="left">Foi.</td>
-<td align="left">Courage,</td>
-<td align="left">Saint Pierre.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td align="left">Saint Jacques l'év.,</td>
-<td align="left">Espérance.</td>
-<td align="left">Patience,</td>
-<td align="left">Saint André.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td align="left">Saint Philippe,</td>
-<td align="left">Charité.</td>
-<td align="left">Douceur,</td>
-<td align="left">Saint Jacques.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td align="left">Saint Barthélemy,</td>
-<td align="left">Chasteté.</td>
-<td align="left">Amour,</td>
-<td align="left">Saint Jean.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td align="left">Saint Thomas,</td>
-<td align="left">Sagesse.</td>
-<td align="left">Obéissance,</td>
-<td align="left">Saint Matthieu.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td align="left">Saint Jude, </td>
-<td align="left">Humilité.</td>
-<td align="left">Persévérance,</td>
-<td align="left">Saint Simon.</td>
-</tr>
-</table></div>
-
-<p>Maintenant vous voyez comme ces vertus se répondent l'une à l'autre
-dans leurs rangs symétriques. Rappelez-vous que le côté gauche est
-toujours le premier et voyez comment les vertus de gauche conduisent à
-celles de droite.</p>
-
-
-<div>
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="15" summary="">
-<tr>
-<td align="left">Le Courage</td>
-<td align="left">à</td>
-<td align="left">la Foi.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td align="left">La Patience</td>
-<td align="left">à</td>
-<td align="left">l'Espérance.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td align="left">La Douceur</td>
-<td align="left">à</td>
-<td align="left">la Charité.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td align="left">L'Amour</td>
-<td align="left">à</td>
-<td align="left">la Chasteté.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td align="left">L'Obéissance</td>
-<td align="left">à</td>
-<td align="left">la Sagesse.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td align="left">La Persévérance</td>
-<td align="left">à</td>
-<td align="left">l'Humilité.</td>
-</tr>
-</table></div>
-
-<p>Notez de plus que les Apôtres sont tous calmes, presque tous avec des
-livres, quelques-uns avec des croix, mais tous avec le même
-message,&mdash;«Que la Paix soit sur cette maison. Et si le Fils de la Paix
-est ici<a name="FNanchor_225_1" id="FNanchor_225_1"></a><a href="#Footnote_225_1" class="fnanchor">[225]</a>», etc.<a name="FNanchor_226_1" id="FNanchor_226_1"></a><a href="#Footnote_226_1" class="fnanchor">[226]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span></p>
-
-<p>Mais les Prophètes, tous chercheurs, ou pensifs, ou tourmentés, ou
-priant, à la seule exception de Daniel. Le plus tourmenté de tous est
-Isaïe, moralement scié en deux<a name="FNanchor_227_1" id="FNanchor_227_1"></a><a href="#Footnote_227_1" class="fnanchor">[227]</a>. Le bas-relief qui est au-dessus
-ne représente aucune scène de son martyre, mais montre le prophète au
-moment où il voit le Seigneur dans son temple et où cependant il a le
-sentiment qu'il a les lèvres impures. Jérémie aussi porte sa croix
-mais avec plus de sérénité.</p>
-
-<p>39. Et maintenant je donne, en une suite claire, l'ordre des statues de
-la façade entière avec les sujets des quatre-feuilles placés sous
-chacune d'elles, désignant le quatre-feuilles placé le plus haut par
-un A, le quatre-feuilles inférieur par un B.</p>
-
-<p>Les six prophètes qui sont debout à l'angle des porches, Amos, Abdias,
-Michée, Nahum, Sophonie et Aggée ont chacun quatre quatre-feuilles,
-désignés, les quatre-feuilles supérieurs par A et C, les inférieurs
-par B et D.</p>
-
-<p>En commençant donc, sur le côté gauche du porche central et en lisant
-de l'intérieur du porche vers le dehors, vous avez:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">1. Saint Pierre</span><span style="margin-left: 5.2em;">{A. Courage.</span><br />
-<span style="margin-left: 12em;">{B. Lâcheté.</span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">2. Saint André</span><span style="margin-left: 5.2em;">{A. Patience.</span><br />
-<span style="margin-left: 12em;">{B. Colère.</span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">3. Saint Jacques</span><span style="margin-left: 4.5em;">{A. Douceur.</span><br />
-<span style="margin-left: 12em;">{B. Grossièreté.</span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">4. Saint Jean</span><span style="margin-left: 5.8em;">{A. Amour.</span><br />
-<span style="margin-left: 12em;">{B. Discorde.</span></p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">5. Saint Matthieu</span><span style="margin-left: 4em;">{A. Obéissance.</span><br />
-<span style="margin-left: 12em;">{B. Rébellion.</span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">6. Saint Simon</span><span style="margin-left: 5em;">{A. Persévérance.</span><br />
-<span style="margin-left: 12em;">{B. Athéisme.</span></p>
-
-
-<p>Maintenant, à droite du porche en lisant vers le dehors:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">7. Saint Paul</span><span style="margin-left: 6em;">{A. Foi.</span><br />
-<span style="margin-left: 12em;">{B. Idolâtrie.</span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">8. Saint Jacques, l'év</span><span style="margin-left: 2.8em;">{A. Espérance.</span><br />
-<span style="margin-left: 12em;">{B. Désespoir.</span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">9. Saint Philippe</span><span style="margin-left: 4.3em;">{A. Charité.</span><br />
-<span style="margin-left: 12em;">{B. Avarice.</span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">10. Saint Barthélémy</span><span style="margin-left: 2.6em;">{A. Chasteté.</span><br />
-<span style="margin-left: 12em;">{B. Luxure.</span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">11. Saint Thomas</span><span style="margin-left: 4em;">{A. Prudence.</span><br />
-<span style="margin-left: 12em;">{B. Folie.</span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">12. Saint Jude</span><span style="margin-left: 5.3em;">{A. Humilité.</span><br />
-<span style="margin-left: 12em;">{B. Orgueil.</span></p>
-
-
-<p>Maintenant, de nouveau à gauche, les deux statues les plus
-éloignées du Christ.</p>
-
-
-<p>13. Isaïe:</p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">A. «Je vois le Seigneur assis sur un trône.» (VI, 1.)</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">B. «Vois, ceci a touché tes lèvres.» (VI, 7.)</span></p>
-
-
-<p>14. Jérémie:</p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">A. L'enfouissement de la ceinture. (XIII, 4, 5.)</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">B. Le bris du joug. (XVIII, 10.)</span></p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span></p>
-
-
-<p>Et à droite:</p>
-
-
-<p>15. Ézéchiel:</p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">A. La roue dans la roue. (I, 16.)</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">B. «Fils de l'homme, tourne ton visage vers Jérusalem.» (XXI, 2.)</span></p>
-
-
-<p>16. Daniel:</p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">A. «Il a fermé les gueules des lions.» (VI, 22.)</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">B. «Au même moment sortirent les doigts de la main d'un homme.» (V, 5.)</span></p>
-
-
-<p>40. Maintenant en commençant à gauche (côté sud de la façade
-entière), et en lisant tout droit à la suite sans jamais entrer dans
-les porches excepté pour les quatre-feuilles appariés aux statues qui
-nous concernent.</p>
-
-
-<p>17. Osée:</p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">A. «Ainsi je l'achetai pour moi, pour quinze pièces d'argent.» (III, 2.)</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">B. «Ainsi serais-je aussi pour toi.» (III, 3.)</span></p>
-
-
-<p>18. Joël:</p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">A. Le soleil et la lune sans lumière. (II, 10.)</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">B. Le figuier et la vigne sans feuilles. (I, 7.)</span></p>
-
-
-<p>19. Amos:</p>
-
-<p>Sur la façade<span style="margin-left: 3em;">{A. «Le Seigneur criera de Sion.» (I, 2.)</span><br />
-<span style="margin-left: 8.2em;">{B. « Les habitations des bergers se lamenteront.» (I, 2.)</span></p>
-
-<p>À l'intérieur du<span style="margin-left: 2em;">{C. Le Seigneur avec le cordeau du maçon. (VII, 8.)</span><br />
-porche.<br />
-<span style="margin-left: 8.2em;">{D. La place où il ne pleuvait pas. (IV, 6.)</span></p>
-
-
-<p>20. Abdias:</p>
-
-<p>À l'intérieur du<span style="margin-left: 2.2em;">{A. «Je les cachai dans une caverne.» (I, les</span><br />
-porche.<span style="margin-left: 7.5em;">Rois, XVIII, 13.)</span><br />
-<span style="margin-left: 8.2em;">{B. «Il tomba sur la face.» (XVIII, 7.)</span></p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span></p>
-
-<p>Sur la façade.<span style="margin-left: 2.8em;">{C. Le capitaine des 50.</span><br />
-<span style="margin-left: 8.2em;">{D. Le messager.</span></p>
-
-
-<p>21. Jonas:</p>
-
-<p>A. Échappé à la mer.</p>
-
-<p>B. Sous le calebassier.</p>
-
-
-<p>22. Michée:</p>
-
-<p>Sur la façade.<span style="margin-left: 2.8em;">{A. La tour du troupeau (IV, 8.)</span><br />
-<span style="margin-left: 8.2em;">{B. Chacun se repose et «personne ne les</span><br />
-<span style="margin-left: 8.5em;">effraiera». (IV, 4.)</span><br />
-<span style="margin-left: 8em;">{C. «Les épées en socs de charrue.» (IV, 3.)</span><br />
-<span style="margin-left: 8em;">{D. «Les lances en serpes.» (IV, 3.)</span></p>
-
-
-<p>23. Nahum:</p>
-
-<p>À l'intérieur du<span style="margin-left: 2em;">{A. «Nul ne regardera en arrière.» (II, 8.)</span><br />
-porche.<span style="margin-left: 5em;">{B. «Prophétie contre Ninive.» (I, 1.)</span><br />
-<span style="margin-left: 8em;">{C. Tes princes et tes chefs, (III, 17.)</span><br />
-<span style="margin-left: 8em;">{D. Les figues précoces, (III, 12.)</span></p>
-
-
-<p>24. Habacuc:</p>
-
-<p>A. «Je veillerai pour voir ce qu'il dira.» (II, 1.)</p>
-
-<p>B. Le ministère auprès de Daniel.</p>
-
-
-<p>25. Sophonie:</p>
-
-<p>Sur la façade.<span style="margin-left: 3.4em;">{A. Le Seigneur frappe l'Éthiopie. (II, 12.)</span><br />
-<span style="margin-left: 8.8em;">{B. Les bêtes dans Ninive. (II, 15.)</span></p>
-
-<p>À l'intérieur du<span style="margin-left: 2.9em;">{C. Le Seigneur visite Jérusalem. (I, 12.)</span><br />
-porche.<span style="margin-left: 6em;">{D. Le cormoran et le butor<a name="FNanchor_228_1" id="FNanchor_228_1"></a><a href="#Footnote_228_1" class="fnanchor">[228]</a>. (II, 14.)</span></p>
-
-
-<p>26. Aggée:</p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">A. Les maisons des princes <i>ornées de lambris</i><a name="FNanchor_229_1" id="FNanchor_229_1"></a><a href="#Footnote_229_1" class="fnanchor">[229]</a>. (I, 4.)</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">B. «Le ciel retenant sa rosée.» (I, 10.)</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">C. Le temple du Seigneur est désolé. (I, 4.)</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">D. «Ainsi dit le Seigneur des armées.» (I, 7.)</span></p>
-
-
-<p>27. Zacharie:</p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">A. L'iniquité s'envole. (V, 6, 9.)</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">B. «L'ange qui me parla.» (IV, 1.)</span></p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span></p>
-
-
-<p>28. Malachi:</p>
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">A. «Vous avez offensé le Seigneur.» (II, 17.)</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">B. «Ce commandement est pour vous.» (II, 1.)</span></p>
-
-
-<p>41. Ayant ainsi mis rapidement sous les yeux du spectateur la succession
-des statues et de leurs quatre-feuilles (au cas où l'heure du train
-presserait, il peut être charitable de lui faire savoir que, prendre à
-l'extrémité est de la cathédrale la rue qui va vers le sud, la rue
-Saint-Denis, est le plus court chemin pour arriver à la gare) je vais y
-revenir en commençant par saint Pierre et j'interpréterai un peu plus
-complètement les sculptures des quatre-feuilles.</p>
-
-<p>En gardant pour les quatre-feuilles les chiffres adoptés pour les
-statues, les quatre-feuilles de saint Pierre seront désignés par 1 A
-et 1 B, et ceux de Malachi par 28 A et 28 B.</p>
-
-<p>1. A.&mdash;<i>Le Courage</i>, avec un léopard<a name="FNanchor_230_1" id="FNanchor_230_1"></a><a href="#Footnote_230_1" class="fnanchor">[230]</a> sur son bouclier; les
-Français et les Anglais étant d'accord dans la lecture de ce symbole
-jusqu'à l'époque du poinçonnage du léopard du Prince Noir sur la
-monnaie, en Aquitaine.</p>
-
-<p>1. B. La <i>Lâcheté.</i>&mdash;Un homme effrayé par un animal s'élançant hors
-d'un fourré, pendant qu'un oiseau continue de chanter. Le poltron n'a
-pas le courage d'une grive<a name="FNanchor_231_1" id="FNanchor_231_1"></a><a href="#Footnote_231_1" class="fnanchor">[231]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span></p>
-
-<p>2. A. La <i>Patience</i> ayant un bœuf sur son bouclier (ne reculant
-jamais)<a name="FNanchor_232_1" id="FNanchor_232_1"></a><a href="#Footnote_232_1" class="fnanchor">[232]</a>.</p>
-
-<p>2. B. La <i>Colère</i><a name="FNanchor_233_1" id="FNanchor_233_1"></a><a href="#Footnote_233_1" class="fnanchor">[233]</a>.&mdash;Une femme perçant un homme d'une épée. La
-colère est essentiellement un vice féminin.&mdash;Un homme, digne d'être
-appelé ainsi, peut être conduit à la fureur ou à la démence par
-l'<i>indignation</i> (Voir le Prince Noir à Limoges), mais non par la
-colère. Il peut être alors assez infernal,&mdash;«Enflammé d'indignation,
-Satan restait <i>sans peur</i>&mdash;» mais dans ce dernier mot est la
-différence, il y a autant de crainte dans la colère qu'il y en a dans
-la haine.</p>
-
-<p>3. A. La <i>Douceur</i> porte un agneau<a name="FNanchor_234_1" id="FNanchor_234_1"></a><a href="#Footnote_234_1" class="fnanchor">[234]</a> sur son écu.</p>
-
-<p>3. B. La <i>Grossièreté</i>, encore une femme, envoyant un <span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span> coup de pied à
-son échanson. Les formes finales de l'extrême grossièreté française
-étant dans les gestes féminins du cancan; voyez les gravures favorites
-à la mode dans les boutiques de Paris.</p>
-
-<p>4. A. L'<i>Amour</i>: l'amour divin, non l'amour humain: «Moi en eux et toi
-en moi.» Son écu supporte un arbre<a name="FNanchor_235_1" id="FNanchor_235_1"></a><a href="#Footnote_235_1" class="fnanchor">[235]</a> avec un grand nombre de
-branches greffées dans son tronc abattu. «Dans ces jours le Messie
-sera abattu, mais non pour lui-même.»</p>
-
-<p>4. B. La <i>Discorde.</i>&mdash;Un mari et une femme se querellant. Elle a laissé
-tomber sa quenouille (manufacture de laine d'Amiens, voyez plus loin&mdash;9,
-A)<a name="FNanchor_236_1" id="FNanchor_236_1"></a><a href="#Footnote_236_1" class="fnanchor">[236]</a>.</p>
-
-<p>5. A. L'<i>Obéissance</i> porte un écu avec un chameau. Actuellement la
-plus désobéissante de toutes les bêtes qui peuvent servir à l'homme,
-celle qui a le plus mauvais caractère, pourtant passant sa vie dans le
-service le plus pénible. Je ne sais pas jusqu'à quel point son
-caractère a été compris par le sculpteur du Nord; mais je crois qu'il
-l'a pris comme un type de porteur de fardeau qui n'a ni joie ni
-sympathie, comme le cheval, ni pouvoir de témoigner sa colère comme le
-bœuf<a name="FNanchor_237_1" id="FNanchor_237_1"></a><a href="#Footnote_237_1" class="fnanchor">[237]</a>. Sa morsure est assez mauvaise (voyez ce qu'en raconte M.
-Palgrave), mais probablement peu connue à Amiens, <span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span> même des Croisés
-qui voulaient monter leurs propres chevaux de guerre, ou rien<a name="FNanchor_238_1" id="FNanchor_238_1"></a><a href="#Footnote_238_1" class="fnanchor">[238]</a>.</p>
-
-<p>5. B. <i>Rébellion.</i>&mdash;Un homme claquant ses doigts devant son
-évêque<a name="FNanchor_239_1" id="FNanchor_239_1"></a><a href="#Footnote_239_1" class="fnanchor">[239]</a>. Comme Henri VIII devant le pape, et les modernes cockneys
-français et anglais devant tous les prêtres, quels qu'ils soient.</p>
-
-<p>6. A. <i>Persévérance</i>, la grande forme spirituelle de la vertu
-communément appelée Fortitude.</p>
-
-<p>D'habitude domptant ou mettant en pièces un lion; ici en caressant un
-et tenant sa couronne. «Tiens ferme ce que tu as<a name="FNanchor_240_1" id="FNanchor_240_1"></a><a href="#Footnote_240_1" class="fnanchor">[240]</a> afin qu'aucun
-homme ne prenne ta couronne<a name="FNanchor_241_1" id="FNanchor_241_1"></a><a href="#Footnote_241_1" class="fnanchor">[241]</a>».</p>
-
-<p>6. B. <i>Athéisme</i>, laissant ses souliers à la porte de l'église.
-L'infidèle insensé est toujours représenté nu-pieds dans les
-manuscrits du XII<sup>e</sup> et XIII<sup>e</sup> siècle, le chrétien ayant «comme
-chaussure à ses pieds la préparation à l'Évangile de Paix<a name="FNanchor_242_1" id="FNanchor_242_1"></a><a href="#Footnote_242_1" class="fnanchor">[242]</a>».
-Comparez: «Combien <span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span> sont beaux tes pieds avec des souliers, <i>ô fille de
-prince</i><a name="FNanchor_243_1" id="FNanchor_243_1"></a><a href="#Footnote_243_1" class="fnanchor">[243]</a>!»</p>
-
-<p>7. A. <i>Foi</i>, tenant un calice avec une croix au dessus<a name="FNanchor_244_1" id="FNanchor_244_1"></a><a href="#Footnote_244_1" class="fnanchor">[244]</a>, ce qui
-était universellement accepté dans l'ancienne Europe, comme étant le
-symbole de la foi. C'en est aussi un symbole tolérant, car, toutes
-différences d'église laissées de côté, les mots: «À moins que
-vous ne mangiez la chair du Fils de l'Homme et buviez son sang, vous
-n'avez pas de vie en vous<a name="FNanchor_245_1" id="FNanchor_245_1"></a><a href="#Footnote_245_1" class="fnanchor">[245]</a>», restent dans leur mystère pour être
-compris seulement de ceux qui ont appris le caractère sacré de la
-nourriture<a name="FNanchor_246_1" id="FNanchor_246_1"></a><a href="#Footnote_246_1" class="fnanchor">[246]</a>, dans tous les temps et <span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span> dans tous les pays, et les lois
-de la vie et de l'esprit qui dépendent de son acceptation, de son refus
-et de sa distribution. <span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span></p>
-
-<p>7. B. <i>Idolâtrie</i>, s'agenouillant devant un monstre. Le contraire de la
-foi&mdash;non le manque de foi. L'idolâtrie est la foi en de faux dieux et
-tout à fait distincte de la foi en rien du tout (6, B), le <i>Dixit
-incipiens</i><a name="FNanchor_247_1" id="FNanchor_247_1"></a><a href="#Footnote_247_1" class="fnanchor">[247]</a>. Des hommes très sages peuvent être idolâtres, mais
-ils ne peuvent pas être athées.</p>
-
-<p>8. A. <i>Espérance</i> avec l'étendard gonfalon<a name="FNanchor_248_1" id="FNanchor_248_1"></a><a href="#Footnote_248_1" class="fnanchor">[248]</a> et une couronne devant
-elle, à distance<a name="FNanchor_249_1" id="FNanchor_249_1"></a><a href="#Footnote_249_1" class="fnanchor">[249]</a>; opposée à la couronne que la Fortitude tient
-dans ses mains avec constance (6, A.). <span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span></p>
-
-<p>Le gonfalon (<i>Gund</i>, guerre; <i>fahr</i>, étendard, d'après le Dictionnaire
-de Poitevin) est le drapeau qui dans la bataille signifie: en avant;
-essentiellement sacré; de là le nom de gonfalonier toujours donné aux
-porte-étendards dans les armées des républiques italiennes.</p>
-
-<p>Il est dans la main de l'espérance, parce qu'elle combat toujours
-devant elle, allant à son but, ou au moins ayant la joie de le voir se
-rapprocher. La Foi et la Fortitude attendent, comme saint Jean en
-prison, mais sans être outragées.</p>
-
-<p>L'Espérance est toutefois placée au-dessous de saint Jacques à cause
-des versets 7 et 8 de son dernier chapitre se terminant ainsi:
-«Affermissez vos cœurs, car la venue du Seigneur devient proche.»
-C'est lui qui interroge le Dante sur la nature de l'Espérance (Par., C.
-XXV et voyez les notes de Cary).</p>
-
-<p>8. B. Le <i>Désespoir</i> se poignardant<a name="FNanchor_250_1" id="FNanchor_250_1"></a><a href="#Footnote_250_1" class="fnanchor">[250]</a>. Le suicide n'est pas
-considéré comme héroïque ni sentimental au XIII<sup>e</sup> siècle et il n'y a
-pas de morgue gothique bâtie au bord de la Somme.</p>
-
-<p>9. A. La <i>Charité</i> portant sur son écu une toison laineuse et donnant
-un manteau à un mendiant nu. La vieille manufacture de laine d'Amiens
-avait cette notion de son but, qu'il fallait, notamment, vêtir le
-pauvre d'abord, le riche ensuite. Dans ces temps-là on ne disait aucune
-bêtise sur les fâcheuses conséquences d'une charité indistincte<a name="FNanchor_251_1" id="FNanchor_251_1"></a><a href="#Footnote_251_1" class="fnanchor">[251]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span></p>
-
-<p>9 B. <i>Avarice</i> avec un coffre et de l'argent. La notion moderne commune
-aux Anglais et aux Amiénois sur la divine consommation de la manufacture
-de laine. <span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span></p>
-
-<p>10. A. <i>Chasteté</i>, écu avec le Phénix<a name="FNanchor_252_1" id="FNanchor_252_1"></a><a href="#Footnote_252_1" class="fnanchor">[252]</a>.</p>
-
-<p>10. B. <i>Volupté</i>, un baiser trop ardent<a name="FNanchor_253_1" id="FNanchor_253_1"></a><a href="#Footnote_253_1" class="fnanchor">[253]</a>.</p>
-
-<p>11. A. <i>Sagesse</i>, sur son écu une racine mangeable, je crois<a name="FNanchor_254_1" id="FNanchor_254_1"></a><a href="#Footnote_254_1" class="fnanchor">[254]</a>;
-signifiant la tempérance, comme le commencement de la sagesse.</p>
-
-<p>11. B. <i>Folie</i><a name="FNanchor_255_1" id="FNanchor_255_1"></a><a href="#Footnote_255_1" class="fnanchor">[255]</a>, le type ordinaire usité dans tous les psautiers
-primitifs, d'un glouton armé d'un gourdin. <span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span> Cette vertu et ce vice sont
-la sagesse et la folie terrestres complétant la sagesse spirituelle et
-la folie correspondante (au dessous saint Matthieu). La tempérance, le
-complément de l'obéissance, et la cupidité avec violence, celui de
-l'athéisme.</p>
-
-<p>12. A. <i>Humilité</i>, sur son écu une colombe. <span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span></p>
-
-<p>12. B. <i>Orgueil</i>, tombant de son cheval.</p>
-
-<p>42. Tous ces quatre-feuilles sont plutôt symboliques que
-représentatifs; et, comme leur but était suffisamment atteint si leur
-symbole était compris, ils avaient été confiés à un ouvrier très
-inférieur à celui qui sculpta la série de ceux que nous allons passer
-en revue et qui sont placés sous les statues des prophètes.</p>
-
-<p>Le sujet de la plupart de ces quatre-feuilles est ou un fait historique,
-ou une scène dont parle le prophète comme y ayant effectivement
-assisté dans une vision. Et ce sont les mains les plus habiles que
-l'architecte a en général chargé de leur exécution. En donnant leur
-interprétation, je rappelle pour chacun d'eux le nom du prophète dont
-ils commentent la vie ou la prophétie<a name="FNanchor_256_1" id="FNanchor_256_1"></a><a href="#Footnote_256_1" class="fnanchor">[256]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p>
-
-<p>13. A. «<i>Isaïe</i><a name="FNanchor_257_1" id="FNanchor_257_1"></a><a href="#Footnote_257_1" class="fnanchor">[257]</a>.&mdash;J'ai vu le Seigneur assis sur un trône.» (VI,
-1.)</p>
-
-<p>La vision du trône «haut et élevé» entre les séraphins.</p>
-
-<p>13. B. «Vois, ceci a touché tes lèvres.» (VI, 7.)</p>
-
-<p>L'ange est debout devant le prophète et tient, ou plutôt tenait, le
-charbon avec des pincettes qui avaient été artistement sculptées,
-mais sont maintenant brisées.</p>
-
-<p>Un fragment seulement est resté dans sa main<a name="FNanchor_258_1" id="FNanchor_258_1"></a><a href="#Footnote_258_1" class="fnanchor">[258]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span></p>
-
-<p>14. A. <i>Jérémie</i><a name="FNanchor_259_1" id="FNanchor_259_1"></a><a href="#Footnote_259_1" class="fnanchor">[259]</a>&mdash;L'enfouissement de la ceinture. (XIII, 4, 5.)</p>
-
-<p>Le prophète est en train de creuser au bord de l'Euphrate, représenté
-par des sinuosités verticales<a name="FNanchor_260_1" id="FNanchor_260_1"></a><a href="#Footnote_260_1" class="fnanchor">[260]</a> qui descendent en serpentant vers le
-milieu du bas-relief. Notez que la traduction doit être «trou dans la
-terre», et non dans le «rocher».</p>
-
-<p>14. B. <i>Le bris du joug.</i> (XXVIII, 10.)</p>
-
-<p>Du cou du prophète Jérémie; il est représenté ici par une chaîne
-doublée et redoublée.</p>
-
-<p>15. A. <i>Ézéchiel</i><a name="FNanchor_261_1" id="FNanchor_261_1"></a><a href="#Footnote_261_1" class="fnanchor">[261]</a>.&mdash;La roue dans la roue. (I, 16.)</p>
-
-<p>Le prophète est assis; devant lui deux roues d'égale dimension, l'une
-engagée dans la circonférence de l'autre.</p>
-
-<p>15 B. «Fils de l'homme, tourne ton visage vers Jérusalem.» (XXI, 2.) <span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span></p>
-
-<p>Le prophète devant la porte de Jérusalem.</p>
-
-<p>16. <i>Daniel.</i></p>
-
-<p>16. A. «Il a fermé les gueules des Lions.» (VI, 22.)</p>
-
-<p>Daniel tenant un livre; les lions sont traités comme des supports
-héraldiques. Le sujet est rendu avec plus de vie dans les séries que
-nous trouverons plus loin (24. B).</p>
-
-<p>16. B. «Au même moment sortirent les doigts de la main d'un homme.»
-(V, 5.)</p>
-
-<p>Le festin de Balthazar figuré par le roi seul, assis à une petite
-table oblongue. À côté de lui le jeune Daniel paraissant seulement
-quinze ou seize ans, gracieux et doux, interprète les caractères
-tracés. À côté du quatre-feuilles sortant d'un petit tourbillon de
-nuages paraît une petite, main courbée, écrivant, comme si c'était
-avec une plume renversée, sur un fragment de mur gothique<a name="FNanchor_262_1" id="FNanchor_262_1"></a><a href="#Footnote_262_1" class="fnanchor">[262]</a>.</p>
-
-<p>Pour le boursouflage moderne opposé à la vieille simplicité, comparez
-le festin de Balthazar de John Martin<a name="FNanchor_263_1" id="FNanchor_263_1"></a><a href="#Footnote_263_1" class="fnanchor">[263]</a>.</p>
-
-<p>43. Le sujet suivant commence la série des petits prophètes.</p>
-
-<p>17. <i>Osée</i><a name="FNanchor_264_1" id="FNanchor_264_1"></a><a href="#Footnote_264_1" class="fnanchor">[264]</a>.</p>
-
-<p>17. A. «Ainsi je l'achetai pour moi pour quinze pièces d'argent et une
-mesure d'orge.» (III, 2.)</p>
-
-<p>Le prophète versant le grain et l'argent sur les genoux <span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span> de la femme
-«chérie de son ami<a name="FNanchor_265_1" id="FNanchor_265_1"></a><a href="#Footnote_265_1" class="fnanchor">[265]</a>». Les pièces d'argent sculptées portent
-chacune une croix avec une inscription qui est celle de la monnaie du
-temps.</p>
-
-<p>17. B. «Ainsi serais-je aussi pour toi.» (III, 3.)</p>
-
-<p>Il passe un anneau à son doigt.</p>
-
-<p>18. <i>Joël</i><a name="FNanchor_266_1" id="FNanchor_266_1"></a><a href="#Footnote_266_1" class="fnanchor">[266]</a>.</p>
-
-<p>18. A. Le soleil et la lune sans lumière. (II, 10.)</p>
-
-<p>Le soleil et la lune comme deux petites boules plates dans le haut de la
-moulure extérieure.</p>
-
-<p>18. B. Le figuier écorcé, et la vigne dénudée. (I, 7.)</p>
-
-<p>Remarquez l'insistance continuelle sur le dépérissement de la
-végétation comme signe de la punition divine. (19, D.)</p>
-
-<p>19. <i>Amos.</i></p>
-
-<p>19. A. Le Seigneur criera de Sion. (I, 2.)</p>
-
-<p>Le Christ apparaît avec un nimbe traversé d'une petite croix.</p>
-
-<p>19. B. «Les habitations des bergers se lamenteront.» (I, 2.)</p>
-
-<p>Amos avec le bâton crochu ou le crochet des bergers, et une bouteille
-en osier, devant sa tente (L'architecture de la feuille droite est
-restaurée).</p>
-
-<p><i>À l'Intérieur du Porche.</i></p>
-
-<p>19. C. Le Seigneur avec le cordeau du maçon. (VII, 8.)</p>
-
-<p>Le Christ cette fois encore, et désormais toujours, <span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span> avec une petite
-croix dans son nimbe, a dans sa main une grande truelle qu'il pose sur
-le haut d'un mur à demi bâti. Il paraît y avoir un cordeau enroulé
-autour du manche.</p>
-
-<p>19. D. La place où il ne pleuvait pas. (IV, 7.)</p>
-
-<p>Amos est en train de cueillir les feuilles de la vigne sans fruits pour
-nourrir ses brebis qui ne trouvent pas d'herbe. C'est un des plus beaux
-morceaux de sculpture.</p>
-
-<p>20. <i>Abdias</i><a name="FNanchor_267_1" id="FNanchor_267_1"></a><a href="#Footnote_267_1" class="fnanchor">[267]</a> (<i>à l'intérieur du porche</i>).</p>
-
-<p>20. A. «Je les cachai dans une caverne (I Les Rois, XVIII, 13).</p>
-
-<p>Trois prophètes à l'ouverture d'un puits auxquels Abdias apporte des
-pains.</p>
-
-<p>20. B. «Il tomba sur la face.» (XVIII, 7.)</p>
-
-<p>Il s'agenouille devant Elie qui porte un manteau à longs poils<a name="FNanchor_268_1" id="FNanchor_268_1"></a><a href="#Footnote_268_1" class="fnanchor">[268]</a>.</p>
-
-<p><i>En façade</i></p>
-
-<p>20. C. Le capitaine des cinquante<a name="FNanchor_269_1" id="FNanchor_269_1"></a><a href="#Footnote_269_1" class="fnanchor">[269]</a>.</p>
-
-<p>Elie? parlant à un homme armé sous un arbre.</p>
-
-<p>20. D. <i>Le messager.</i> Un messager à genoux devant un roi. Je ne puis
-expliquer ces deux scènes. 20. C et 20. D.</p>
-
-<p>Celle qui est le plus haut peut signifier le dialogue d'Elie avec les
-capitaines (II les Rois, I, 9,) et celle <span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span> d'au-dessus le retour des
-messagers<a name="FNanchor_270_1" id="FNanchor_270_1"></a><a href="#Footnote_270_1" class="fnanchor">[270]</a> (II les Rois, I, 5).</p>
-
-<p>21. <i>Jonas</i><a name="FNanchor_271_1" id="FNanchor_271_1"></a><a href="#Footnote_271_1" class="fnanchor">[271]</a>.</p>
-
-<p>21. A. Échappé de la mer.</p>
-
-<p>21. B. Sous le calebassier. Une petite bête ressemblant à une
-sauterelle rongeant le tronc d'un calebassier. J'aimerais savoir quels
-insectes attaquent les calebassiers d'Amiens<a name="FNanchor_272_1" id="FNanchor_272_1"></a><a href="#Footnote_272_1" class="fnanchor">[272]</a>. Ceci peut être une
-étude entomologique pour qui voudra.</p>
-
-<p><i>Michée.</i></p>
-
-<p><i>En façade.</i></p>
-
-<p>22. A. <i>La tour du troupeau.</i> (IV, 8.)</p>
-
-<p>La tour est entourée de nuages, Dieu apparaît au-dessus.</p>
-
-<p>22. B. Chacun se reposera, et «nul ne les effraiera.» (VI, 4.)</p>
-
-<p>Un mari et sa femme «sous sa vigne et son figuier».</p>
-
-<p><i>À l'intérieur du porche</i>:</p>
-
-<p><i>Les épées en socs de charrue.</i> (IV, 3.)&mdash;Néanmoins, deux cents ans
-après que ces médaillons furent taillés, la fabrication des épées
-était devenue une des principales industries d'Amiens! Pas à son
-avantage.</p>
-
-<p>22. D. «<i>Les lances en serpes</i><a name="FNanchor_273_1" id="FNanchor_273_1"></a><a href="#Footnote_273_1" class="fnanchor">[273]</a>.» (IV, 3.)</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span></p>
-
-<p>23. <i>Nahum</i>:</p>
-
-<p><i>À l'intérieur du porche.</i></p>
-
-<p>23. A: «Nul ne regardera en arrière. (I, 8.)</p>
-
-<p>23. B. «La malédiction de Ninive<a name="FNanchor_274_1" id="FNanchor_274_1"></a><a href="#Footnote_274_1" class="fnanchor">[274]</a>.» (I, 1.)</p>
-
-<p><i>En façade.</i></p>
-
-<p>23. C. <i>Les princes et les grands.</i> (III, 17.)</p>
-
-<p>23. A, B et C ne sont aucun susceptibles d'une interprétation certaine.
-Le prophète A montre du doigt, vers le bas du quatre-feuilles, une
-colline que le P. Rozé dit être couverte de sauterelles? Je ne puis
-que copier ce qu'il en dit.</p>
-
-<p>23. D. <i>Les figuiers précoces.</i> (III, 12.)</p>
-
-<p>Trois personnes sous un figuier attrapent dans leur bouche son fruit qui
-tombe. <span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span></p>
-
-<p>24. <i>Habakuk.</i></p>
-
-<p>24. A. «Je veillerai afin de voir ce qu'il me dira.» (II, 1.)</p>
-
-<p>Le prophète écrit sur sa tablette sous la dictée du Christ.</p>
-
-<p>24. B. <i>Le ministère auprès de Daniel.</i></p>
-
-<p>La visite traditionnelle à Daniel. Un ange emporte Habakuk par les
-cheveux, le prophète a un pain dans chaque main. Ils enfoncent le toit
-de la caverne. Daniel caresse le dos d'un jeune lion; la tête d'un
-autre est passée nonchalamment sous son bras. Un autre ronge des os au
-fond de la caverne<a name="FNanchor_275_1" id="FNanchor_275_1"></a><a href="#Footnote_275_1" class="fnanchor">[275]</a>.</p>
-
-<p>25. <i>Sophonie</i><a name="FNanchor_276_1" id="FNanchor_276_1"></a><a href="#Footnote_276_1" class="fnanchor">[276]</a>.</p>
-
-<p><i>En façade.</i></p>
-
-<p>25. A. <i>Le Seigneur frappe l'Éthiopie.</i> (II, 12.)</p>
-
-<p>Le Christ frappant une cité avec une épée. Remarquez que dans ces
-bas-reliefs toutes les actions violentes sont rendues d'une manière
-faible ou ridicule; les actions calmes toujours bien rendues.</p>
-
-<p>25. B. <i>Les bêtes dans Ninive.</i> (II, 15.)</p>
-
-<p>Très beau. Toutes sortes de bêtes rampant parmi les murs chancelants,
-et sortant de leurs fentes et de <span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span> leurs crevasses. Un singe accroupi
-devenant un démon présente la théorie darwinienne retournée.</p>
-
-<p><i>À l'intérieur du porche.</i></p>
-
-<p>25. C. Le Seigneur visite Jérusalem.</p>
-
-<p>Le Christ traversant les rues de Jérusalem avec une lanterne dans
-chaque main.</p>
-
-<p>25. D. Le hérisson et le butor<a name="FNanchor_277_1" id="FNanchor_277_1"></a><a href="#Footnote_277_1" class="fnanchor">[277]</a> (III, 14).</p>
-
-<p>Avec un oiseau chantant dans une cage à la fenêtre.</p>
-
-<p>26. <i>Aggée.</i></p>
-
-<p><i>À l'intérieur du porche.</i></p>
-
-<p>26. A. <i>Les maisons des princes ornées de lambris</i><a name="FNanchor_278_1" id="FNanchor_278_1"></a><a href="#Footnote_278_1" class="fnanchor">[278]</a>. (I, 4.)</p>
-
-<p>Une maison parfaitement bâtie de pierres carrées tristement solides;
-la grille (d'une prison?) sur la façade du soubassement.</p>
-
-<p>26. <i>Le ciel retient sa rosée.</i> (I, 4.)</p>
-
-<p>Les cieux comme une masse en saillie, avec des étoiles, le soleil, et
-la lune à la surface. Au-dessous, deux arbres flétris.</p>
-
-<p><i>En façade.</i></p>
-
-<p>26. C. <i>Le temple du Seigneur désolé.</i> (I, 4.)</p>
-
-<p>La chute du temple, «pas une pierre laissée sur <span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span> l'autre»,
-majestueusement vide. Encore des pierres carrées. Examinez le texte,
-(I, 6.)</p>
-
-<p>26. D. <i>Ainsi dit le Seigneur des Armées.</i> (I, 7.)</p>
-
-<p>Le Christ montrant du doigt son temple détruit.</p>
-
-<p>27. <i>Zacharie.</i></p>
-
-<p>27. A. <i>L'iniquité s'envolant.</i> (V, 6 à 9.)</p>
-
-<p>La méchanceté dans l'Epha<a name="FNanchor_279_1" id="FNanchor_279_1"></a><a href="#Footnote_279_1" class="fnanchor">[279]</a>.</p>
-
-<p>27. B. <i>L'ange qui me parlait.</i> (IV, 1.)</p>
-
-<p>Le prophète presque couché, un glorieux ange ailé sort du nuage en
-volant.</p>
-
-<p>28. <i>Malachie.</i></p>
-
-<p>28. A. <i>Vous avez blessé le Seigneur.</i> (II, 17.)</p>
-
-<p>Les prêtres percent le Christ de part en part avec une lance barbelée
-dont la pointe ressort par le dos.</p>
-
-<p>28. B. <i>Ce commandement est pour vous.</i> (II, 1.)</p>
-
-<p>Dans ces panneaux celui qui est placé le plus bas est souvent une
-introduction à celui d'au-dessus, son <span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span> explication. C'est peut-être au
-chapitre I verset 6 aux titres indiqués que peut faire allusion ici
-l'image du Christ.</p>
-
-<p>44. Avec ce bas-relief se termine la suite de sculptures destinées à
-illustrer l'enseignement apostolique et prophétique qui constitue ce
-que j'entends par la «Bible» d'Amiens. Mais les deux porches latéraux
-contiennent des sujets supplémentaires qui sont nécessaires à
-l'achèvement de l'enseignement pastoral et traditionnel adressé à son
-peuple en ces jours.</p>
-
-<p>Le porche septentrional consacré à saint Firmin, qui le premier
-évangélisa Amiens, a sur son trumeau central la statue du saint;
-au-dessus, sur le tympan, l'histoire de la découverte de son corps; sur
-les côtés du porche les saints et les anges ses compagnons dans
-l'ordre suivant:</p>
-
-<p style="margin-left: 5%;">Statue centrale: Saint Firmin.</p>
-
-<p style="margin-left: 5%;">Côté sud (gauche):</p>
-
-<p style="margin-left: 5%;">41. Saint Firmin le confesseur.</p>
-
-<p style="margin-left: 5%;">42. Saint Domice.</p>
-
-<p style="margin-left: 5%;">43. Saint Honoré.</p>
-
-<p style="margin-left: 5%;">44. Saint Salve.</p>
-
-<p style="margin-left: 5%;">45. Saint Quentin.</p>
-
-<p style="margin-left: 5%;">46. Saint Gentian.</p>
-
-<p style="margin-left: 5%;">Côté nord (droit):</p>
-
-<p style="margin-left: 5%;">47. Saint Geoffroy.</p>
-
-<p style="margin-left: 5%;">48. Un ange.</p>
-
-<p style="margin-left: 5%;">49. Saint Fuscien, martyr.</p>
-
-<p style="margin-left: 5%;">50. Saint Victoric, martyr.</p>
-
-<p style="margin-left: 5%;">51. Un ange.</p>
-
-<p style="margin-left: 5%;">52. Sainte Ulpha. <span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span></p>
-
-<p>De ces saints, en exceptant saint Firmin et saint Honoré, desquels j'ai
-déjà parlé<a name="FNanchor_280_1" id="FNanchor_280_1"></a><a href="#Footnote_280_1" class="fnanchor">[280]</a>, saint Geoffroy<a name="FNanchor_281_1" id="FNanchor_281_1"></a><a href="#Footnote_281_1" class="fnanchor">[281]</a> est plus réel pour nous que les
-autres; il était né l'année de la bataille d'Hastings, à Molincourt
-dans le Soissonnais et fut évêque d'Amiens de 1104 à 1150. Un homme
-d'une vie entièrement simple, pure et juste: un des plus sévères
-entre les ascètes, mais sans rien de sombre&mdash;toujours doux et
-pitoyable. On rapporte de lui un grand nombre de miracles, mais tous
-indiquant une vie qui était surtout miraculeuse par sa justice et sa
-paix.</p>
-
-<p>Consacré à Reims et accompagné à son diocèse d'un cortège d'autres
-évêques et de nobles, il descend de son cheval à Saint-Acheul, le
-lieu de la première tombe de saint Firmin, et marche nu-pieds d'Amiens
-à Picquigny pour demander au vidame d'Amiens la liberté du châtelain
-Adam, il défendit les privilèges des habitants de la ville, avec
-l'aide de Louis le Gros contre le comte d'Amiens, le battit, et rasa son
-château; néanmoins, les gens ne lui obéissant pas assez dans la
-discipline de la vie, il blâma sa propre faiblesse plutôt que la leur
-et se retira à la Grande-Chartreuse, ne se trouvant pas capable d'être
-leur évêque. Le supérieur chartreux le questionnant sur les raisons
-de sa retraite, et lui demandant s'il avait trafiqué des charges de
-l'Église, l'évêque répondit: «Mon Père, mes mains sont pures de
-simonie, mais <span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span> mille fois je me suis laissé séduire par la louange».</p>
-
-<p>46. Saint Firmin le Confesseur était le fils du sénateur romain qui
-reçut le corps de saint Firmin lui-même. Il garda pieusement la tombe
-du martyr dans le jardin de son père et à la fin bâtit sur elle une
-église consacrée à Notre-Dame-des-Martyrs, qui fut le premier siège
-épiscopal d'Amiens, à Saint-Acheul, et dont nous avons parlé plus
-haut.</p>
-
-<p>Sainte Ulpha était une jeune Amiénoise qui vivait dans une grotte
-calcaire au-dessus des marais de la Somme; si jamais M. Murray vous
-munit d'un guide comique pour aller à Amiens, nul doute que cet auteur
-éclairé pourra compter beaucoup sur le plaisir que vous causera
-l'histoire de cette sainte troublée dans ses dévotions par les
-grenouilles, et les faisant taire à force de prières. Vous êtes, bien
-entendu, maintenant, absolument au-dessus de telles extravagances et
-vous êtes assuré que Dieu ne peut pas ou ne veut pas faire tant pour
-vous que fermer la bouche d'une grenouille. Souvenez-vous, en
-conséquence, que comme Il laisse aussi maintenant ouverte la bouche du
-menteur, du blasphémateur et du traître, vous devez fermer vos propres
-oreilles à leurs voix, autant que vous le pourrez.</p>
-
-<p>De son nom vient saint Wolf&mdash;ou Guelf.&mdash;Voyez de nouveau les noms
-chrétiens de Miss Yonge. Notre tour de pierre de Wolf, Ulverstone, et
-l'église d'Ulpha ignorent, je crois, leurs parents picards.</p>
-
-<p>47. Les autres saints, dans ce porche, sont tous pareillement
-provinciaux, pour ainsi dire des amis personnels des Amiénois<a name="FNanchor_282_1" id="FNanchor_282_1"></a><a href="#Footnote_282_1" class="fnanchor">[282]</a>; et
-au-dessous d'eux les <span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span> quatre-feuilles représentent l'ordre charmant de
-l'année qu'ils protègent et sanctifient, avec les signes du zodiaque
-au dessus, et les travaux des mois au-dessous; différant peu de la
-manière dont ils sont toujours représentés&mdash;excepté pour mai: voyez
-la page suivante. La libra aussi est assez rare dans la femme qui tient
-les balances; le lion particulièrement de bonne humeur, et la moisson,
-un des plus beaux morceaux dans toute la série de sculptures; plusieurs
-des autres particulièrement fines et fouillées<a name="FNanchor_283_1" id="FNanchor_283_1"></a><a href="#Footnote_283_1" class="fnanchor">[283]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span></p>
-
-<p>41. <i>Décembre.</i>&mdash;Tuant et échaudant le cochon<a name="FNanchor_284_1" id="FNanchor_284_1"></a><a href="#Footnote_284_1" class="fnanchor">[284]</a>. Au-dessus, le
-Capricorne avec une queue qui s'effile brusquement; je ne puis
-déchiffrer les accessoires.</p>
-
-<p>42. <i>Janvier.</i>&mdash;À deux têtes<a name="FNanchor_285_1" id="FNanchor_285_1"></a><a href="#Footnote_285_1" class="fnanchor">[285]</a>, d'une exécution triste. Le Verseau
-plus faible que la plupart des bas-reliefs de cette série.</p>
-
-<p>43. <i>Février.</i>&mdash;Très beau, chauffant ses pieds et mettant des charbons
-sur le feu. Le poisson au-dessus, travaillé, mais inintéressant.</p>
-
-<p>44. <i>Mars.</i>&mdash;Au travail dans les sillons de vigne<a name="FNanchor_286_1" id="FNanchor_286_1"></a><a href="#Footnote_286_1" class="fnanchor">[286]</a>.</p>
-
-<p>Le Bélier soigné mais assez lourd.</p>
-
-<p>45. <i>Avril.</i>&mdash;Donnant à manger à son faucon; très joli.</p>
-
-<p>Au-dessus, le Taureau avec de charmantes feuilles pour la pâture.</p>
-
-<p>46. <i>Mai.</i>&mdash;Très singulier, un homme d'âge moyen est assis sous les
-arbres à écouter les oiseaux chanter et les Gémeaux au dessus, un
-fiancé et une fiancée.</p>
-
-<p>Ce quatre-feuilles rejoint ceux de l'angle intérieur à Sophonie.</p>
-
-<p>52. <i>Juin.</i>&mdash;En face rejoignant ceux de l'angle intérieur où est
-Aggée. Fauchant. Remarquez les charmantes <span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span> fleurs sculptées tout en
-travers de l'herbe. Au-dessus, le Cancer avec ses écailles superbement
-modelées.</p>
-
-<p>51. <i>Juillet.</i>&mdash;La moisson. Très beau. Le Lion souriant complète la
-démonstration que toutes les saisons et tous les signes sont regardés
-comme une égale bénédiction et providentiellement bienfaisants.</p>
-
-<p>50. <i>Août.</i>&mdash;Battant le blé<a name="FNanchor_287_1" id="FNanchor_287_1"></a><a href="#Footnote_287_1" class="fnanchor">[287]</a>. La Vierge au-dessus, tenant une
-fleur, sa draperie très moderne, et confuse pour un travail du XIII<sup>e</sup>
-siècle.</p>
-
-<p>49. <i>Septembre.</i>&mdash;Je ne suis pas sûr de son action soit qu'il émonde
-ou que d'une manière quelconque il cueille le fruit de l'arbre plein de
-feuilles<a name="FNanchor_288_1" id="FNanchor_288_1"></a><a href="#Footnote_288_1" class="fnanchor">[288]</a>. La Balance au dessus; charmant.</p>
-
-<p>48. <i>Octobre.</i>&mdash;Foulant la vendange<a name="FNanchor_289_1" id="FNanchor_289_1"></a><a href="#Footnote_289_1" class="fnanchor">[289]</a>. Le Scorpion une figure très
-traditionnelle et douce avec une queue fourchue, il est vrai, mais sans
-aiguillon.</p>
-
-<p>47. <i>Novembre.</i>&mdash;Semant, avec le Sagittaire; à moitié caché quand
-cette photographie fut prise grâce au bel arrangement qui règne
-maintenant sans interruption, que ce soit pour un travail ou pour un
-autre, dans les cathédrales françaises; ils ne peuvent jamais les
-laisser tranquilles dix minutes.</p>
-
-<p>48. Et maintenant, pour finir, si vous vous souciez <span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span> de le voir, nous
-entrerons dans le porche de la Madone&mdash;seulement, si vous venez, bonne
-protestante ma lectrice, venez civilement; et veuillez vous souvenir&mdash;si
-vous avez dans l'histoire connue, matière à souvenirs&mdash;si vous ne
-pouvez pas vous souvenir, recevez du moins l'assurance solennelle:&mdash;que
-le culte de la Madone, ni le culte d'aucune Dame, morte ou vivante, n'a
-jamais nui à une créature humaine&mdash;mais que le culte de l'argent, le
-culte de la perruque, du chapeau tricorne et à plumes, le culte des
-plats, le culte du pichet et le culte de la pipe, ont fait, et font
-beaucoup de mal et que tous offensent des millions de fois plus le Dieu
-du Ciel de la Terre et des Étoiles, que toutes les plus absurdes et les
-plus charmantes erreurs, commises par les générations de Ses simples
-enfants, sur ce que la Vierge-mère pourrait, ou voudrait, ou ferait, ou
-éprouverait pour eux.</p>
-
-<p>49. Et ensuite, veuillez observer ce simple fait historique sur les
-trois sortes de Madones.</p>
-
-<p>Il y a d'abord la Madone douloureuse&mdash;le type byzantin, et de Cimabue.
-Il est le plus noble de tous, et le plus ancien qui ait eu une influence
-populaire reconnaissable<a name="FNanchor_290_1" id="FNanchor_290_1"></a><a href="#Footnote_290_1" class="fnanchor">[290]</a>.</p>
-
-<p>2° La Madone Reine qui est essentiellement la Madone franque et
-normande, couronnée, calme, pleine de puissance et de douceur. C'est
-celle qui est représentée dans le porche.</p>
-
-<p>3° La Madone Nourrice qui est la Raphaëlesque<a name="FNanchor_291_1" id="FNanchor_291_1"></a><a href="#Footnote_291_1" class="fnanchor">[291]</a> et généralement
-plus récente et de décadence, on en <span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span> voit ici un bon modèle français
-dans le porche du sud, comme nous l'avons déjà remarqué.</p>
-
-<p>Vous trouverez dans M. Viollet-le-Duc (l'article <i>Vierge</i> dans son
-<i>Dictionnaire</i>, mérite tout entier l'étude la plus attentive) une
-admirable comparaison entre cette statue de la Madone Reine du porche
-sud et la Madone Nourrice du transept. Je pourrai peut-être obtenir une
-photographie de ces deux dessins, mis en regard, mais si je le puis, le
-lecteur voudra bien observer qu'il a un peu flatté la Reine et un peu
-vulgarisé la Nourrice, ce qui n'est pas juste. La statue de ce porche,
-dans le style du XIII<sup>e</sup> siècle, est très belle, mais il n'y a pas de
-raison pour lui donner autrement d'importance, les types byzantins plus
-anciens avaient beaucoup plus de grandeur.</p>
-
-<p>L'histoire de la Madone, en ses événements principaux, est racontée
-dans les séries des statues qui sont autour du porche et dans les
-quatre-feuilles placés au-dessous d'elles. Plusieurs d'entre eux se
-rapportent toutefois à une légende relative aux Mages que je n'ai pas
-pu pénétrer et je ne suis pas sûr de leur interprétation.</p>
-
-<p>Les grandes statues à gauche, en lisant vers le dehors comme
-d'habitude, sont:</p>
-
-<p>29. L'Ange Gabriel.</p>
-
-<p>30. La Vierge Annonciade.</p>
-
-<p>31. La Vierge Visitante.</p>
-
-<p>32. Sainte Élisabeth. <span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span></p>
-
-<p>33. La Présentation de la Vierge.</p>
-
-<p>34. Saint Siméon.</p>
-
-<p>À droite, en lisant vers le dehors:</p>
-
-<p>35. 36, 37. Les trois Rois.</p>
-
-<p>38. Hérode.</p>
-
-<p>39. Salomon.</p>
-
-<p>40. La Reine de Saba.</p>
-
-<p>51. Je ne suis pas sûr de bien comprendre ce que viennent faire ici ces
-deux dernières statues; mais je crois que l'idée de l'auteur<a name="FNanchor_292_1" id="FNanchor_292_1"></a><a href="#Footnote_292_1" class="fnanchor">[292]</a> a
-été que virtuellement la reine Marie rendait visite à Hérode en lui
-envoyant ou en lui faisant envoyer les Mages pour lui annoncer sa
-présence à Bethléem; et le contraste entre la réception de la reine
-de Saba par Salomon, et celle d'Hérode chassant la Madone en Égypte
-est décrit avec insistance tout le long de ce côté du Porche avec les
-conséquences diverses pour les deux Rois et pour le monde.</p>
-
-<p>Les quatre-feuilles sous les grandes statues se déroulent dans l'ordre
-suivant:</p>
-
-<p>29. Sous Gabriel. <span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span></p>
-
-<p>A. Daniel voyant la pierre détachée sans mains<a name="FNanchor_293_1" id="FNanchor_293_1"></a><a href="#Footnote_293_1" class="fnanchor">[293]</a>.</p>
-
-<p>B. Moïse et le buisson ardent<a name="FNanchor_294_1" id="FNanchor_294_1"></a><a href="#Footnote_294_1" class="fnanchor">[294]</a>.</p>
-
-<p>30. Sous la Vierge Annonciade.</p>
-
-<p>A. Gédéon et la rosée sur la toison<a name="FNanchor_295_1" id="FNanchor_295_1"></a><a href="#Footnote_295_1" class="fnanchor">[295]</a>.</p>
-
-<p>B. Moïse se retirant avec les tables de la loi.</p>
-
-<p>Aaron dominant, montre du doigt sa verge bourgeonnante<a name="FNanchor_296_1" id="FNanchor_296_1"></a><a href="#Footnote_296_1" class="fnanchor">[296]</a>.</p>
-
-<p>31. Sous la Vierge Visitante.</p>
-
-<p>A. Le message à Zacharie: «Ne crains pas, car ta prière est
-entendue<a name="FNanchor_297_1" id="FNanchor_297_1"></a><a href="#Footnote_297_1" class="fnanchor">[297]</a>.»</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span></p>
-
-<p>B. Le songe de Joseph: «Ne crains pas de prendre Marie pour
-femme<a name="FNanchor_298_1" id="FNanchor_298_1"></a><a href="#Footnote_298_1" class="fnanchor">[298]</a>.»</p>
-
-<p>32. Sous sainte Élisabeth:</p>
-
-<p>A. Le silence de Zacharie: «Ils s'aperçurent qu'il avait eu une vision
-dans le temple<a name="FNanchor_299_1" id="FNanchor_299_1"></a><a href="#Footnote_299_1" class="fnanchor">[299]</a>.»</p>
-
-<p>B. Il n'y a pas un de tes parents qui soit appelé de ce nom<a name="FNanchor_300_1" id="FNanchor_300_1"></a><a href="#Footnote_300_1" class="fnanchor">[300]</a> «Il
-écrivit en disant: son nom est Jean<a name="FNanchor_301_1" id="FNanchor_301_1"></a><a href="#Footnote_301_1" class="fnanchor">[301]</a>.»</p>
-
-<p>33. Sous la présentation de la Vierge.</p>
-
-<p>A. Fuite en Égypte.</p>
-
-<p>B. Le Christ avec les Docteurs.</p>
-
-<p>34. Sous saint Siméon.</p>
-
-<p>A. Chute des Idoles en Égypte<a name="FNanchor_302_1" id="FNanchor_302_1"></a><a href="#Footnote_302_1" class="fnanchor">[302]</a>.</p>
-
-<p>B. Le retour à Nazareth.</p>
-
-<p>Ces deux derniers quatre-feuilles rejoignent ceux si beaux d'Amos (C. et
-D.).</p>
-
-<p>Puis sur le côté opposé, sous la reine de Saba et rejoignant les A et
-B d'Abdias.</p>
-
-<p>40. A. Salomon traite la reine de Saba. La coupe de Grâce.</p>
-
-<p>B. Salomon enseigne la reine de Saba: «Dieu est au-dessus».</p>
-
-<p>39. Sous Salomon:</p>
-
-<p>A. Salomon sur son trône de Juge.</p>
-
-<p>B. Salomon priant devant la porte de son temple. <span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span></p>
-
-<p>38. Sous Hérode<a name="FNanchor_303_1" id="FNanchor_303_1"></a><a href="#Footnote_303_1" class="fnanchor">[303]</a>:</p>
-
-<p>A. Massacre des Innocents.</p>
-
-<p>B. Hérode ordonne que le vaisseau des Rois soit brûlé<a name="FNanchor_304_1" id="FNanchor_304_1"></a><a href="#Footnote_304_1" class="fnanchor">[304]</a>.</p>
-
-<p>37. Sous le troisième Roi:</p>
-
-<p>A. Hérode faisant rechercher les Rois.</p>
-
-<p>B. Incendie du vaisseau.</p>
-
-<p>36. Sous le second Roi:</p>
-
-<p>A. Adoration à Bethléem? Pas certain. <span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span></p>
-
-<p>B. Le voyage des Rois.</p>
-
-<p>33. Sous le premier Roi:</p>
-
-<p>A. L'Étoile à l'Orient.</p>
-
-<p>B. «Étant avertis dans un songe qu'ils ne devaient pas retourner vers
-Hérode<a name="FNanchor_305_1" id="FNanchor_305_1"></a><a href="#Footnote_305_1" class="fnanchor">[305]</a>.»</p>
-
-<p>Je ne doute pas de trouver un jour l'enchaînement véritable de ces
-sujets, mais cela importe peu, ce groupe de quatre-feuilles étant de
-moindre intérêt que le reste, et celui du massacre des Innocents
-curieusement illustratif de l'incapacité du sculpteur à exprimer toute
-action ou passion violentes.</p>
-
-<p>Mais je ne veux pas essayer d'entrer ici dans les questions relatives à
-l'art de ces bas-reliefs. Ils n'ont jamais eu d'autre objet que d'être
-des symboles, ou des guides pour la pensée. Et, si le lecteur veut se
-laisser doucement conduire par eux, il peut créer lui-même dans son
-cœur de plus beaux tableaux; et en tout cas, il peut reconnaître comme
-leur message à tous, les vérités générales qui suivent:</p>
-
-<p>52. D'abord, que dans tout le Sermon sur cette Montagne d'Amiens, le
-Christ n'apparaît jamais comme le Crucifié, comme le Christ mort ni
-n'en éveille un instant la pensée; mais comme le Verbe Incarné, comme
-l'Ami présent&mdash;comme le Prince de la Paix sur la terre<a name="FNanchor_306_1" id="FNanchor_306_1"></a><a href="#Footnote_306_1" class="fnanchor">[306]</a>&mdash;et comme
-le roi éternel dans le Ciel. Ce que Sa vie <i>est</i>, ce que Ses
-commandements <i>sont</i>, et ce que Son jugement sera sont les choses ici
-enseignées; non ce qu'il fit un jour, ce qu'il souffrit un jour, mais
-ce qu'il fait à présent, ce qu'il nous ordonne de faire. Ceci est la
-pure, joyeuse, belle leçon <span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span> du Christianisme; et les causes de
-décadence de cette foi et toutes les corruptions de ses pratiques
-stériles peuvent se résumer brièvement ainsi: l'habitude d'avoir sous
-nos yeux la mort du Christ, au lieu de sa vie, la méditation de ses
-souffrances passées substituée à celles de notre devoir
-présent<a name="FNanchor_307_1" id="FNanchor_307_1"></a><a href="#Footnote_307_1" class="fnanchor">[307]</a>.»</p>
-
-<p>Puis en second lieu, quoique le Christ; ne porte pas sa croix, les
-prophètes affligés, les apôtres persécutés, <span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span> les disciples martyrs,
-portent la leur. Car s'il vous est salutaire de vous rappeler ce que
-votre Créateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous
-rappeler ce que des hommes mortels nos semblables, ont fait aussi. Vous
-pouvez à votre gré nier le Christ ou le renier, mais le martyre, vous
-pouvez seulement l'oublier; le nier, vous ne le pouvez. Chaque <span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span> pierre de
-cet édifice a été cimentée de son sang et il n'y a pas de sillon de
-ses piliers qui n'ait été labouré par sa souffrance.</p>
-
-<p>Gardant donc ces choses dans votre cœur, retournez-vous maintenant vers
-la statue centrale du Christ, écoutez son message et comprenez-le. Il
-tient le Livre de la Loi Éternelle dans Sa main gauche; avec la droite
-Il bénit, mais bénit sous condition: «Fais ceci <span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span> et tu vivras<a name="FNanchor_308_1" id="FNanchor_308_1"></a><a href="#Footnote_308_1" class="fnanchor">[308]</a>»,
-ou plutôt dans un sens plus strict et plus rigoureux: «Sois ceci, et
-tu vivras», montrer de la pitié n'est rien, être pur en action n'est
-rien, tu dois être pur aussi dans ton cœur.</p>
-
-<p>Et avec cette parole de la loi inabolie. «Ceci, si tu ne le fais pas,
-ceci, si tu ne l'es pas, tu mourras».</p>
-
-<p>55. Mourir&mdash;quelque idée que vous vous fassiez de la mort&mdash;totalement
-et irrévocablement. Il n'est pas parlé dans la théologie du XIII<sup>e</sup>
-siècle du pardon (dans notre sens moderne) des péchés, et il n'est
-pas parlé non plus du Purgatoire. Au-dessus de cette image du Christ
-avec nous, du Christ notre Ami, est placée l'image du Christ au-dessus
-de nous, du Christ notre Juge. Pour cette présente vie&mdash;voici Sa
-présence secourable. Après cette vie&mdash;voici Sa venue pour prendre
-connaissance de nos actes et des intentions de nos actes; et séparer
-l'obéissant du désobéissant, l'aimant du méchant, sans espoir donné
-à ce dernier d'aucun recours, d'aucune réconciliation. Je ne sais pas
-quels commentaires adoucissants furent ajoutés ensuite et tracés en
-minuscules effrayées par la main des Pères, ou chuchotés en murmures
-hésitants par les prélats de l'Église moderne. Mais je sais que le
-langage de chaque pierre sculptée, de chaque brillant vitrail, de ces
-choses qui étaient journellement vues et universellement comprises par
-le peuple, était absolument et uniquement l'enseignement de Moïse au
-Sinaï aussi <span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span> bien que de saint Jean à Patmos, du commencement comme à
-la fin de la Révélation du Seigneur à Israël.</p>
-
-<p>Il en fut ainsi, simplement&mdash;sévèrement&mdash;et sans interruption pendant
-les trois grands siècles du christianisme dans sa force (XI<sup>e</sup>, XII<sup>e</sup>,
-XIII<sup>e</sup> siècles), et dans toute l'étendue de son empire, d'Iona à
-Cyrène et de Calpe à Jérusalem. À quelle époque la doctrine du
-Purgatoire a-t-elle été ouvertement acceptée par les docteurs
-catholiques, je ne sais, ni ne me soucie de le savoir. Elle a été
-formulée pour la première fois par Dante, mais n'a jamais été
-acceptée un instant par les maîtres de l'art sacré de son temps ou
-par ceux d'aucune grande école, à quelque époque que ce soit<a name="FNanchor_309_1" id="FNanchor_309_1"></a><a href="#Footnote_309_1" class="fnanchor">[309]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span></p>
-
-<p>56. Je ne sais pas non plus ni ne tiens à savoir&mdash;à quelle époque la
-notion de la Justification par la Foi dans le sens moderne se trouva
-fixée nettement dans l'esprit des sectes et des écoles hérétiques du
-Nord. En réalité, sa force fut scellée par ses premiers auteurs sur
-un ascétisme qui différait de la règle monastique en ce qu'il était
-apte seulement à détruire, jamais à construire, qui s'efforçait
-d'imposer à tous la sévérité qu'il jugeait bon de s'imposer à
-lui-même, <span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span> et luttait ainsi pour faire du monde un monastère sans art,
-sans lettres et sans pitié<a name="FNanchor_310_1" id="FNanchor_310_1"></a><a href="#Footnote_310_1" class="fnanchor">[310]</a>.</p>
-
-<p>Son effort violent éclata au milieu des furies d'une réaction de
-dissolution et d'incrédulité et reste maintenant la plus méprisable
-des reprises populaires et des emplâtres pour chaque accroc à la loi
-et déchirure de la conscience que l'intérêt peut provoquer ou
-l'hypocrisie déguiser.</p>
-
-<p>57. À partir des querelles qui suivirent entre les deux grandes sectes
-de l'église corrompue au sujet des prières pour les morts et des
-indulgences pour les vivants, de la suprématie papale ou des libertés
-populaires, aucun homme, femme ou enfant n'a plus besoin de prendre la
-peine d'étudier l'histoire du Christianisme. Ce ne sont rien que les
-querelles des hommes, et le rire des démons parmi ses ruines. Sa vie,
-son évangile et sa puissance sont entièrement écrites dans les
-grandes œuvres de ses vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur
-les îlots des rivières de France et aux pentes gazonnées riveraines
-des fleuves anglais, sur les rochers d'Orvieto et près des sables de
-l'Arno.</p>
-
-<p>Mais de toutes ces œuvres, celle dont les leçons parlent de la façon
-la plus simple, la plus complète et la plus imposante à l'esprit actif
-de l'Europe du Nord est encore celle qui s'élève sur les premières
-pierres d'Amiens<a name="FNanchor_311_1" id="FNanchor_311_1"></a><a href="#Footnote_311_1" class="fnanchor">[311]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span></p>
-
-<p>Croyez ce qu'elle vous enseigne, ou ne le croyez pas, lecteur, comme
-vous le voudrez: comprenez seulement combien cela a été un jour
-entièrement cru; et que toutes les belles choses ont été faites, et
-toutes les nobles actions<a name="FNanchor_312_1" id="FNanchor_312_1"></a><a href="#Footnote_312_1" class="fnanchor">[312]</a> accomplies, quand cette foi était encore
-dans sa force, avant que vînt ce que nous pouvons appeler «le temps
-présent», où la question de savoir si la religion a quelque effet sur
-la moralité est gravement agitée par des gens qui n'ont
-essentiellement aucune idée de ce que peuvent signifier l'un ou l'autre
-de ces mots.</p>
-
-<p>Relativement auquel débat peut-être aurez-vous la patience de lire ce
-qui suit, tandis que la flèche d'Amiens s'efface dans le lointain et
-que votre wagon se précipite vers l'Ile-de-France qui exhibe
-aujourd'hui les échantillons les plus admirés de l'art, de
-l'intelligence et de la vie européenne.</p>
-
-<p>59. Toutes les créatures humaines, dans tous les temps et tous les
-lieux du monde, qui ont des affections ardentes, le sens commun, et
-l'empire sur elles-mêmes, ont été et sont naturellement morales. La
-nature humaine dans sa plénitude est nécessairement morale&mdash;sans amour
-elle est inhumaine&mdash;sans raison<a name="FNanchor_313_1" id="FNanchor_313_1"></a><a href="#Footnote_313_1" class="fnanchor">[313]</a>, inhumaine&mdash;sans discipline,
-inhumaine. Dans la proportion exacte où les hommes sont nés capables
-de ces choses, où on leur a appris à aimer, à penser, à supporter la
-souffrance, ils sont nobles, vivent heureux, <span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span> meurent calmes et leur
-souvenir est pour leur race un honneur et un bienfait perpétuels. Tous
-les hommes sages savent et ont su ces choses depuis que la forme de
-l'homme a été séparée de la poussière; la connaissance et le
-commandement de ces lois n'a rien à faire avec la religion<a name="FNanchor_314_1" id="FNanchor_314_1"></a><a href="#Footnote_314_1" class="fnanchor">[314]</a>: un
-homme bon et sage diffère <span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span> d'un homme méchant et idiot, simplement
-comme un bon chien d'un chien hargneux, et toute espèce de chien d'un
-loup ou d'une belette. Et si vous devez croire, ou prêcher sans y
-croire, la foi en un monde ou une loi spirituelle&mdash;seulement dans
-l'espoir que quoique vous commettiez, ou que d'autres commettent
-d'insensé ou d'indigne&mdash;cela pourra grâce à ces doctrines être
-raccommodé et replâtré, et pardonné, et entièrement remis à
-neuf&mdash;moins vous croirez en un monde spirituel et surtout moins vous en
-parlerez, mieux cela sera.</p>
-
-<p>60. Mais si, aimant les créatures qui sont comme vous-même, vous
-sentez que vous aimeriez encore <span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span> plus chèrement des créatures
-meilleures que vous-même, si elles vous étaient révélées; si, vous
-efforçant de tout votre pouvoir d'améliorer ce qui est mal, près de
-vous et autour de vous, vous aimiez à penser au jour où le Juge de
-toute la terre rendra tout juste<a name="FNanchor_315_1" id="FNanchor_315_1"></a><a href="#Footnote_315_1" class="fnanchor">[315]</a> et où les petites collines se
-réjouiront de tous côtés<a name="FNanchor_316_1" id="FNanchor_316_1"></a><a href="#Footnote_316_1" class="fnanchor">[316]</a>; si, vous séparant des compagnons qui
-vous ont donné toute la meilleure joie que vous ayez eue sur terre,
-vous gardiez le désir de rencontrer de nouveau leurs regards et de
-presser leurs mains, là où les regards ne seront plus obscurcis, ni
-les mains défaillantes; si, vous préparant vous-même à être
-couchés sous l'herbe dans le silence et la solitude sans plus voir la
-beauté, sans plus sentir la joie, vous vouliez vous soucier de la
-promesse qui vous a été faite d'un temps dans lequel vous verriez de
-nouveau la lumière de Dieu et connaîtriez les choses que vous aspirez
-à connaître, et marcheriez dans la paix de l'éternel Amour&mdash;alors
-l'Espoir de ces choses pour vous est la religion; leur Substance dans
-votre vie est la Foi. Et dans leur vertu il nous est promis que les
-royaumes de ce monde deviendront un jour les royaumes de Notre Seigneur
-et de Son Christ<a name="FNanchor_317_1" id="FNanchor_317_1"></a><a href="#Footnote_317_1" class="fnanchor">[317]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span></p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_174_1" id="Footnote_174_1"></a><a href="#FNanchor_174_1"><span class="label">[174]</span></a>La flèche d'Amiens est une flèche de charpente (Voir
-Viollet-le-Duc, art. <i>Flèche</i>).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_175_1" id="Footnote_175_1"></a><a href="#FNanchor_175_1"><span class="label">[175]</span></a>Voir <i>Lectures on Art</i>, 62-65. Le passage cité plus haut de
-<i>The Two Paths</i> a plutôt trait à la sculpture.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_176_1" id="Footnote_176_1"></a><a href="#FNanchor_176_1"><span class="label">[176]</span></a>Plus exactement: <i>de l'architecture française</i>, du moins à
-l'endroit cité: <i>Dictionnaire de l'architecture</i>, vol. I, p. 71. Mais
-à l'article <i>Cathédrale</i>, elle est appelée (vol. II, p. 330)
-l'église ogivale par excellence.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p>
-
-<p>Ruskin fait ici une confusion. Au volume I (p. 71), Viollet-le-Duc
-appelle Parthénon de l'architecture française, non pas la cathédrale
-d'Amiens, mais le chœur de Beauvais.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_177_1" id="Footnote_177_1"></a><a href="#FNanchor_177_1"><span class="label">[177]</span></a>Voir le développement de ces idées dans <i>Miscelleanous</i> de
-Walter Pater (article sur «Notre-Dame d'Amiens»). Je ne sais pourquoi
-le nom de Ruskin n'y est pas cité une fois.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_178_1" id="Footnote_178_1"></a><a href="#FNanchor_178_1"><span class="label">[178]</span></a>C'était un principe universellement reçu par les
-architectes français des grandes époques d'employer les pierres de
-leurs carrières telles qu'elles gisaient dans leur lit; si les
-gisements étaient épais, les pierres étaient employées dans leur
-pleine épaisseur, s'ils étaient minces dans leur minceur inévitable
-et ajustées avec une merveilleuse entente de leurs lignes de poussée,
-de leur centre de gravité. Les blocs naturels n'étaient jamais sciés,
-mais seulement ébousinés (*) pour s'adapter exactement, toute la force
-native et la cristallisation de la pierre étant ainsi gardée
-intacte&mdash;«ne dédoublant jamais une pierre. Cette méthode est
-excellente, elle conserve à la pierre toute sa force naturelle, tous
-ses moyens de résistance» (Voyez M. Viollet-le-Duc, article
-<i>Construction</i> (<i>Matériaux</i>), vol. IV, p. 129). Il ajoute le fait très
-à remarquer que, aujourd'hui encore, il y a en France soixante-dix
-départements dans lesquels l'usage de la scie au grès est inconnu
-(**).&mdash;(Note de l'Auteur.)</p>
-
-<p>Sur les pierres employées dans le sens de leur lit ou en délit, voir
-Ruskin, <i>Val d'Arno</i>, chap. VII, § 169. Au fond, pour Ruskin qui
-n'établit pas de ligne de démarcation entre la nature et l'art, entre
-l'art et la science, une pierre brute est déjà un document
-scientifique, c'est-à-dire à ses yeux, une œuvre d'art qu'il ne faut
-pas mutiler. «En eux est écrite une histoire et dans leurs veines et
-leurs zones, et leurs lignes brisées, leurs couleurs écrivent les
-légendes diverses toujours exactes des anciens régimes politiques du
-royaume des montagnes auxquelles ces marbres ont appartenu, de ses
-infirmités et de ses énergies, de ses convulsions et de ses
-consolidations depuis le commencement des temps»: <i>Stones of Venice</i>,
-III, I, 42, cité par M. de la Sizeranne).&mdash;(Note du Traducteur.)</p>
-
-<p>(*) Ébousiner une pierre, c'est enlever sur ses deux lits les portions
-du calcaire qui ont précédé ou suivi la complète formation
-géologique, c'est enlever les parties susceptibles de se décomposer
-(Viollet-le-Duc).&mdash;(Note du Traducteur.)</p>
-
-<p>(**) Et Viollet-le-Duc assure que ce sont ceux où l'on construit le
-mieux.&mdash;Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_179_1" id="Footnote_179_1"></a><a href="#FNanchor_179_1"><span class="label">[179]</span></a>Psaume XI, 4.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_180_1" id="Footnote_180_1"></a><a href="#FNanchor_180_1"><span class="label">[180]</span></a>Saint Matthieu, XVIII, 20.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_181_1" id="Footnote_181_1"></a><a href="#FNanchor_181_1"><span class="label">[181]</span></a>«Car vous êtes le temple du Dieu vivant ainsi que Dieu l'a
-dit: «J'habiterai au milieu d'eux et j'y marcherai; je serai leur Dieu
-et ils seront mon peuple» (II Corinthiens, VI, 16).&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_182_1" id="Footnote_182_1"></a><a href="#FNanchor_182_1"><span class="label">[182]</span></a>Cf. l'idée contraire dans le beau livre de Léon Brunschwig
-<i>Introduction à la vie de l'Esprit</i>, chap. III: «Pour éprouver la
-joie esthétique, pour apprécier l'édifice, non plus comme bien
-construit mais comme vraiment beau, il faut... le sentir en harmonie,
-non plus avec quelque fin extérieure, mais avec l'état intime de la
-conscience actuelle. C'est pourquoi les anciens monuments qui n'ont plus
-la destination pour laquelle ils ont été faits ou dont la destination
-s'efface plus vite de notre souvenir se prêtent si facilement et si
-complètement à la contemplation esthétique. <i>Une cathédrale est une
-œuvre d'art quand on ne voit plus en elle l'instrument du salut, le
-centre de la vie sociale dans une cité</i>; pour le croyant qui la voit
-autrement, elle est autre chose (page 97). Et page 112: «les
-cathédrales du moyen âge... peuvent avoir pour certains un charme que
-leurs auteurs ne soupçonnaient pas.» La phrase précédente n'est pas
-en italique dans le texte. Mais j'ai voulu l'isoler parce qu'elle me
-semble la contre-partie même de <i>la Bible d'Amiens</i> et, plus
-généralement, de toutes les études de Ruskin sur l'art religieux, en
-général.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_183_1" id="Footnote_183_1"></a><a href="#FNanchor_183_1"><span class="label">[183]</span></a>Cf. le passage concordant de <i>Lectures on Art</i> où est
-rappelée la vieille expression française de «logeur du Bon Dieu»
-(<i>Lectures on Art</i>, II, § 60 et suivants).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_184_1" id="Footnote_184_1"></a><a href="#FNanchor_184_1"><span class="label">[184]</span></a>Voir plus haut sur ces sculptures la note, page 113.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_185_1" id="Footnote_185_1"></a><a href="#FNanchor_185_1"><span class="label">[185]</span></a>Cf. «Le travail du charpentier, le premier auquel se livra
-sans doute le fondateur de notre religion» (<i>Lectures ou Art</i>, II, §
-31).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_186_1" id="Footnote_186_1"></a><a href="#FNanchor_186_1"><span class="label">[186]</span></a>Le lecteur philosophe sera tout à fait bienvenu à
-«découvrir» et «opposer» autant de motifs charnels qu'il
-voudra&mdash;compétition avec le voisin Beauvais&mdash;confort pour des têtes
-chargées de sommeil&mdash;soulagement pour les flancs gras, et autres choses
-semblables. Il finira par trouver qu'aucune somme de compétition ou de
-recherche de confort ne pourrait, à présent, produire rien qui soit
-l'égal de cette sculpture; encore moins sa propre philosophie, quel que
-soit son système; et que ce fut, en vérité, le petit grain de
-moutarde de la foi, avec une quantité très notable, en outre,
-d'honnêteté dans les mœurs et dans le caractère qui fit que tout le
-reste concourût au bien.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_187_1" id="Footnote_187_1"></a><a href="#FNanchor_187_1"><span class="label">[187]</span></a>Arnold Boulin, menuisier à Amiens, sollicita l'entreprise et
-l'obtint dans les premiers mois de l'année 1508. Un contrat fut passé
-et un accord fait avec lui pour la construction de cent vingt stalles
-avec des sujets historiques, des dossiers hauts, des dais pyramidaux. Il
-fut convenu que le principal exécutant aurait sept sous de Tournay (un
-peu moins que le sou de France) par jour, pour lui et son apprenti
-(trois pence par jour pour les deux, c'est-à-dire 1 shilling par
-semaine pour le maître, et six pences par semaine pour l'ouvrier), et
-pour la surintendance du travail entier 12 couronnes par an, au taux de
-24 sous la couronne (c'est-à-dire 12 shillings par an). Le salaire du
-simple ouvrier était de trois sous par jour. Pour les sculptures des
-stalles et les sujets d'histoire qu'elles devraient traiter, un marché
-séparé fut conclu avec Antoine Avernier, découpeur d'images,
-résidant à Amiens, au taux de trente-deux sous (seize pences) le
-morceau. La plus grande partie des bois venait de Clermont-en-Beauvoisis
-près d'Amiens; les plus beaux, pour les bas-reliefs, de Hollande, par
-Saint-Valéry et Abbeville.</p>
-
-<p>Le chapitre désigna quatre de ses membres pour surveiller le travail:
-Jean Dumas, Jean Fabres, Pierre Vuaille, et Jean Lenglaché auxquels mes
-auteurs (tous deux chanoines) attribuent le choix des sujets, de la
-place à leur donner et l'initiation des ouvriers «au sens véritable
-et le plus élevé de la Bible ou des légendes et portant quelquefois
-le simple savoir-faire de l'ouvrier jusqu'à la hauteur du génie du
-théologien».</p>
-
-<p>Sans prétendre fixer la part de ce qui revient au savoir-faire et à la
-théologie dans la chose, nous avons seulement à remarquer que la
-troupe entière, maîtres, apprentis, découpeurs d'images, et quatre
-chanoines, emboîtèrent le pas et se mirent à l'ouvrage le 3 juillet
-1508, dans la grande salle de l'évêché, qui devait servir à la fois
-de cabinet de travail pour les artistes et d'atelier pour les ouvriers
-pendant tout le temps de l'affaire. L'année suivante, un autre
-menuisier, Alexandre Huet, fut associé à la corporation pour s'occuper
-des stalles à la droite du chœur pendant qu'Arnold Boulin continuait
-celles de gauche. Arnold laissant son nouvel associé commander pour
-quelque temps, alla à Beauvais et à Saint-Riquier pour y voir les
-boiseries; et en juillet 1511 les deux maîtres allaient ensemble à
-Rouen «pour étudier les chaires de la cathédrale».</p>
-
-<p>L'année précédente, en outre, deux Franciscains, moines d'Abbeville,
-«experts et renommés dans le travail du bois», avaient été appelés
-par le chapitre d'Amiens pour donner leur avis sur les œuvres en cours,
-et avaient eu chacun vingt sous pour cet avis, et leurs frais de
-voyages».</p>
-
-<p>En 1516, un autre nom et un nom important apparaît dans les comptes
-rendus, celui de Jean Trupin, «un simple ouvrier aux gages de trois
-sous par jour», mais certainement un bon sculpteur et plein de feu dont
-c'est, sans aucun doute, le portrait fidèle et de sa propre main, qui
-fait le bras de la 83° stalle (à droite, le plus près de l'abside)
-au-dessous duquel est gravé son nom JHAN TRUPIN, et de nouveau sous la
-92° stalle avec, en plus, le vœu: «Jan Trupin, Dieu pourvoie».</p>
-
-<p>L'œuvre entière fut terminée le jour de la Saint-Jean, 1522, sans
-aucune espèce d'interruption (autant que nous sachions), causée par
-désaccord, ou décès, ou malhonnêteté, ou incapacité parmi ceux qui
-y travaillaient ensemble, maîtres ou serviteurs.</p>
-
-<p>Et une fois les comptes vérifiés par quatre membres du chapitre, il
-fut établi que la dépense totale était de 9.488 livres, 11 sous, et 3
-oboles (décimes) ou 474 napoléons, 11 sous, 3 décimes d'argent
-français moderne, ou en gros 400 livres sterling anglaises.</p>
-
-<p>C'est pour cette somme qu'une troupe probablement de six ou huit bons
-ouvriers, vieux et jeunes, a été tenue en joie et occupée pendant
-quatorze ans; et ceci, que vous voyez, laissé comme un résultat
-palpable et comme un présent pour vous.</p>
-
-<p>Je n'ai pas examiné les sculptures de façon à pouvoir désigner avec
-quelque précision l'œuvre de chacun des différents maîtres; mais, en
-général, le motif de la fleur et de la feuille dans les ornements sont
-des deux menuisiers principaux et de leurs apprentis: le travail si
-poussé des récits de l'Écriture est l'Avernier, il est égayé çà
-et là de hors-d'œuvre variés dus à Trupin, et les raccords et les
-points ont été faits par les ouvriers ordinaires. Il n'a pas été
-employé de clous, tout est <i>au mortier</i>, et si admirablement que les
-jointures n'ont pas bougé jusqu'ici et sont encore presque
-imperceptibles. Les quatre pyramides terminales «vous pourriez les
-prendre pour des pins géants oubliés pendant six siècles sur le sol
-où l'église fut bâtie, on peut n'y voir d'abord qu'un luxe fou de
-sculptures et d'ornementation creuse, mais vues et analysées de près,
-elles sont des merveilles d'ordre systématique dans la construction
-réunissant toute la légèreté, la force et la grâce des flèches les
-plus célèbres de la dernière époque du moyen âge.»</p>
-
-<p>Les détails ci-dessus sont tous extraits ou simplement traduits de
-l'excellente description des <i>Stalles et clôtures du chœur de la
-cathédrale d'Amiens</i>, par MM. les chanoines Jourdain et Duval (Amiens,
-V<sup>ve</sup> Alfred Caron, 1867). Les esquisses lithographiques qui
-l'accompagnent sont excellentes et le lecteur y trouvera les séries
-entières des sujets indiqués avec précision et brièveté ainsi que
-tous les renseignements sur la charpente et la clôture du chœur dont
-je n'ai pas la place de parler dans cet abrégé pour les
-voyageurs.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_188_1" id="Footnote_188_1"></a><a href="#FNanchor_188_1"><span class="label">[188]</span></a>La partie la plus forte et destinée à tenir la plus
-longtemps dans un siège, de l'ancienne ville, était sur cette
-hauteur.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_189_1" id="Footnote_189_1"></a><a href="#FNanchor_189_1"><span class="label">[189]</span></a>La cathédrale.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_190_1" id="Footnote_190_1"></a><a href="#FNanchor_190_1"><span class="label">[190]</span></a>Cf. avec <i>The Two Paths</i>: «Ces statues (celles du porche
-occidental de Chartres) ont été longtemps et justement considérées
-comme représentatives de l'art le plus élevé du XII<sup>e</sup> ou du
-commencement du XIII<sup>e</sup> siècle en France; et, en effet, elles possèdent
-une dignité et un charme délicat qui manquent, en général, aux
-œuvres plus récentes. Ils sont dus, en partie, à une réelle noblesse
-de traits, mais principalement à la grâce mêlée de sévérité des
-lignes tombantes de l'excessivement mince draperie; aussi bien qu'à un
-fini des plus étudiés dans la composition, chaque partie de
-l'ornementation s'harmonisant tendrement avec le reste. Autant que leur
-pouvoir sur certains modes de l'esprit religieux est due à un degré
-palpable de non-naturalisme en eux, je ne le loue pas, la minceur
-exagérée du corps et la raideur de l'attitude sont des défauts; mais
-ce sont de nobles défauts, et ils donnent aux statues l'air étrange de
-faire partie du bâtiment lui-même et de le soutenir, non comme la
-cariatide grecque sans effort, où comme la cariatide de la Renaissance
-par un effort pénible ou impossible, mais comme si tout ce qui fut
-silencieux et grave, et retiré à part, et raidi avec un frisson au
-cœur dans la terreur de la terre, avait passé dans une forme de marbre
-éternel; et ainsi l'Esprit a fourni, pour soutenir les piliers de
-l'église sur la terre, toute la nature anxieuse et patiente dont il
-n'était plus besoin dans le ciel. Ceci est la vue transcendantale de la
-signification de ces sculptures.</p>
-
-<p>Je n'y insiste pas. Ce sur quoi je m'appuie est uniquement leurs
-qualités de vérité et de vie. Ce sont toutes des portraits&mdash;la
-plupart d'inconnus, je crois&mdash;mais de palpables et d'indiscutables
-portraits; s'ils n'ont pas été pris d'après la personne même qui est
-censée représentée, en tout cas ils ont été étudiés d'après
-quelque personne vivante dent les traits peuvent, sans invraisemblance,
-représenter ceux du roi ou du saint en question. J'en crois plusieurs
-authentiques, il y en a un d'une reine qui, évidemment, de son vivant,
-fut remarquable pour ses brillants yeux noirs. Le sculpteur a creusé
-bien profondément l'iris dans la pierre et ses yeux foncés brillent
-encore pour nous avec son sourire.</p>
-
-<p>Il y a une autre chose que je désire que vous remarquiez spécialement
-dans ces statues, la façon dont la moulure florale est associée aux
-lignes verticales de la statue.</p>
-
-<p>Vous avez ainsi la suprême complexité et richesse de courbes côte à
-côte avec les pures et délicates lignes parallèles, et les deux
-caractères gagnent en intérêt et en beauté; mais il y a une
-signification plus profonde dans la chose qu'un simple effet de
-composition; signification qui n'a pas été voulue par le sculpteur,
-mais qui a d'autant plus de valeur qu'elle est inintentionnelle. Je veux
-dire l'association intime de la beauté de la nature inférieure dans
-les animaux et les fleurs avec la beauté de la nature plus élevée
-dans la forme humaine. Vous n'avez jamais ceci dans l'œuvre grecque.
-Les statues grecques sont toujours isolées; de blanches surfaces de
-pierre, ou des profondeurs d'ombre, font ressortir la forme de la statue
-tandis que le monde de la nature inférieure qu'ils méprisaient était
-retiré de leur cœur dans l'obscurité. Ici la statue drapée semble le
-type de l'esprit chrétien, sous beaucoup de rapports, plus faible et
-plus contractée mais plus pure; revêtue de ses robes blanches et de sa
-couronne, et avec les richesses de toute la création à côté d'elle.</p>
-
-<p>Le premier degré du changement sera placé devant vous dans un instant,
-simplement en comparant cette statue de la façade ouest de Chartres
-avec celle de la Madone de la porte du transept sud d'Amiens.</p>
-
-<p>Cette Madone, avec la sculpture qui l'entoure, représente le point
-culminant de l'art gothique au XIII<sup>e</sup> siècle. La sculpture a progressé
-continuellement dans l'intervalle; progressé simplement parce qu'elle
-devient chaque jour plus sincère et plus tendre et plus suggestive.
-Chemin faisant, la vieille devise de Douglas: «Tendre et vrai» peut
-cependant être reprise par nous tous pour nous-mêmes, non moins dans
-l'art que dans les autres choses. Croyez-le, la première
-caractéristique universelle de tout grand art est la tendresse, comme
-la seconde est la vérité. Je trouve ceci chaque jour de plus en plus
-vrai; un infini de tendresse est le don par excellence et l'héritage de
-tous les hommes vraiment grands. Il implique sûrement en eux une
-intensité relative de dédain pour les choses basses, et leur donne une
-apparence sévère et arrogante aux yeux de tous les gens durs, stupides
-et vulgaires, tout à fait terrifiante pour ceux-ci s'ils sont capables
-de terreur et haïssable pour eux, si, ils ne sont capables de rien de
-plus élevé que la haine. L'esprit du Dante est le grand type de cette
-classe d'esprit. Je dis que le <i>premier</i> héritage est la tendresse&mdash;le
-<i>second</i> la vérité; parce que la tendresse est dans la nature de la
-créature, la vérité dans ses habitudes et dans sa connaissance
-acquise; en outre, l'amour vient le premier, aussi bien dans l'ordre de
-la dignité que dans celui du temps, et est toujours pur et entier: la
-vérité, dans ce qu'elle a de meilleur, est parfaite.</p>
-
-<p>Pour revenir à notre statue, vous remarquerez que l'arrangement de la
-sculpture est exactement le même qu'à Chartres. Une sévère draperie
-tombante rehaussée sur les côtés, par un riche ornement floral; mais
-la statue est maintenant complètement animée; elle n'est plus immuable
-comme un pilier rigide, mais elle se penche en dehors de sa niche et
-l'ornement floral, au lieu d'être une guirlande conventionnelle, est un
-exquis arrangement d'aubépines. L'œuvre toutefois dans l'ensemble,
-quoique parfaitement caractéristique du progrès de l'époque comme
-style et comme intention, est en certaines qualités plus subtiles,
-inférieure à celle de Chartres. Individuellement, le sculpteur,
-quoique appartenant à une école d'art plus avancée, était lui-même
-un homme d'une qualité d'âme inférieur à celui qui a travaillé à
-Chartres. Mais je n'ai pas le temps de vous indiquer les caractères
-plus subtils auxquels je reconnais ceci.</p>
-
-<p>Cette statue marque donc le point culminant de l'art gothique parce que,
-jusqu'à cette époque, les yeux de ses artistes avaient été fermement
-fixés sur la vérité naturelle; ils avaient été progressant de fleur
-en fleur, de forme en forme, de visage en visage, gagnant
-perpétuellement en connaissance et en véracité, perpétuellement, par
-conséquent, en puissance et en grâce. Mais arrivés à ce point un
-changement fatal se fit dans leur idéal. De la statue, ils
-commencèrent à tourner leur attention principalement sur la niche de
-la statue, et de l'ornement floral aux moulures qui l'entouraient»,
-etc. (<i>The Two Paths</i>, § 33-39).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_191_1" id="Footnote_191_1"></a><a href="#FNanchor_191_1"><span class="label">[191]</span></a>Moins charmante que celle de Bourges. Bourges est la
-cathédrale de l'aubépine. Cf. Ruskin, <i>Stones of Venice</i>:
-«L'architecte de la cathédrale de Bourges aimait l'aubépine, aussi il
-a couvert son porche d'aubépine. C'est une parfaite Niobé de mai.
-Jamais il n'y eut pareille aubépine. Vous la cueilleriez immédiatement
-sans la crainte de vous piquer» (<i>Stones of Venice</i>, I, II,
-13-15).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_192_1" id="Footnote_192_1"></a><a href="#FNanchor_192_1"><span class="label">[192]</span></a>Cf. «Remarquez que le calme est l'attribut de l'art le plus
-élevé.» <i>Relations de Michel Ange et de Tintoret</i>, § 219, à propos
-d'une comparaison entre les anges de Della Robbia et de Donatello
-«attentifs à ce qu'ils chantent, ou même transportés,&mdash;les anges de
-Bernardino Luini, pleins d'une conscience craintive&mdash;et les anges de
-Bellini qui, au contraire, même les plus jeunes, chantent avec autant
-de calme que filent les Parques».&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_193_1" id="Footnote_193_1"></a><a href="#FNanchor_193_1"><span class="label">[193]</span></a>Voyez d'ailleurs pages 32 et 130 (§§ 112-114) de l'édition
-in-octavo, <i>The Two Paths.</i>&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_194_1" id="Footnote_194_1"></a><a href="#FNanchor_194_1"><span class="label">[194]</span></a>La même nuance (tissé ou brodé) se retrouve dans <i>Verona
-and other Lectures</i>, p. 47.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_195_1" id="Footnote_195_1"></a><a href="#FNanchor_195_1"><span class="label">[195]</span></a>Cf. sur la hauteur apparente et réelle des cathédrales et
-des montagnes, <i>The Seven lamps of Architecture</i>, chap. III. §
-4.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_196_1" id="Footnote_196_1"></a><a href="#FNanchor_196_1"><span class="label">[196]</span></a>Cf. «J'ai vu, gravée au-dessus du porche de bien des
-églises, cette inscription: C'est ici la maison de Dieu et la Porte du
-Ciel» (<i>The Crown of wild olive</i>, II).&mdash;(Note du Traducteur).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_197_1" id="Footnote_197_1"></a><a href="#FNanchor_197_1"><span class="label">[197]</span></a>Article <i>Meneau.</i>&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_198_1" id="Footnote_198_1"></a><a href="#FNanchor_198_1"><span class="label">[198]</span></a>Contre la trop grande perfection en art voyez notamment <i>The
-Stones of Venice</i>, II chap. III, § 23, 24 et 25;&mdash;contre le fini de
-l'exécution. <i>The Stones of Venice</i>, II, chap. VI, 20 et 21: contre la
-précision excessive, <i>Elements of Drawing</i>, II, 104.&mdash;(Note du
-Traducteur).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_199_1" id="Footnote_199_1"></a><a href="#FNanchor_199_1"><span class="label">[199]</span></a>À Saint-Acheul. Voyez le chapitre I de ce livre et la
-<i>Description historique de la cathédrale d'Amiens</i>, par A. P. M.
-Gilbert, in-octavo, Amiens, 1833, p. 3-7.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_200_1" id="Footnote_200_1"></a><a href="#FNanchor_200_1"><span class="label">[200]</span></a>Feud, saxon faedh: bas latin, Faida (dérivés: écossais
-«fae», anglais «foe»), Johnson. Rappelez-vous aussi que la racine ce
-Feud dans son sens normand de partage de terre, est <i>foi</i>, non <i>fee</i>, ce
-que Johnson, vieux tory comme il était, n'observe pas, ni en général
-les modernes antiféodalistes.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_201_1" id="Footnote_201_1"></a><a href="#FNanchor_201_1"><span class="label">[201]</span></a><span style="margin-left: 7em;">«Tu quoque magnam</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Partem opere in tanto, sineret dolor, Icare, haberes</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Bis conatus erat casus effingere in auro,&mdash;</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Bis patriæ cecidere manus.»</span></p>
-
-<p>Il n'y a, de parti pris, aucun pathétique de permis dans la sculpture
-primitive. Ses héros conquièrent sans joie et meurent sans
-chagrin.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_202_1" id="Footnote_202_1"></a><a href="#FNanchor_202_1"><span class="label">[202]</span></a>Voyez <i>Fors Clavigera</i>, lettre LXI, p. 22.&mdash;(Note de
-l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_203_1" id="Footnote_203_1"></a><a href="#FNanchor_203_1"><span class="label">[203]</span></a>Ainsi, le commandement aux enfants d'Israël «qu'ils
-marchent en avant» est adressé à leurs propres volontés. Eux
-obéissant, la mer se retire mais pas avant qu'ils aient osé s'y
-avancer. <i>Alors</i> les eaux leur font une muraille à leur main droite et
-à leur gauche.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_204_1" id="Footnote_204_1"></a><a href="#FNanchor_204_1"><span class="label">[204]</span></a>L'original est écrit en latin seulement: «Supplico tibi,
-Domine, Pater et Dux rationis nostræ, ut nostræ nobilitatis
-recordemur, qua tu nos ornasti: et ut tu nobis presto sis, ut iis qui
-per sese moventur; ut et a Corporis contagio, Brutorumque affectuum
-repurgemur, eosque superemus, atque regamus; et, sicut decet pro
-instrumentis iis utamur. Deinde, ut nobis ad juncto sis; ad accuratam
-rationis nostræ correctionem, et conjunctionem, cum iis qui vere sunt,
-per lucem veritatis. Et tertium, Salvatori supplex oro, ut ab oculis
-animorum nostrorum caliginem prorsus abstergas; iit norimus bene, qui
-Deus, au mortalis habendus. Amen.»&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_205_1" id="Footnote_205_1"></a><a href="#FNanchor_205_1"><span class="label">[205]</span></a>Viollet-le-Duc, vol. VIII, p. 256.&mdash;Il ajoute: «L'une
-d'elles est comme art» (voulant dire art général de la sculpture)
-«un monument de premier ordre»; mais ceci n'est vrai que
-partiellement; ainsi je trouve une note dans l'étude de M. Gilbert (p.
-126). «Les deux doigts qui manquent à la main droite de l'évêque
-Godefroy paraissent un défaut survenu à la fonte.» Voyez plus loin
-sur ces monuments et ceux des enfants de saint Louis, Viollet-le-Duc,
-vol. IX, p. 61, 62.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_206_1" id="Footnote_206_1"></a><a href="#FNanchor_206_1"><span class="label">[206]</span></a>Je vole encore à l'abbé Rozé les deux inscriptions avec sa
-notice introductive sur l'intervention mal inspirée dont elles avaient
-été l'objet.</p>
-
-<p>«La tombe d'Évrard de Fouilloy (mort en 1222) coulée en bronze en
-plein relief, était supportée, dès le principe, par des monstres
-engagés dans une maçonnerie remplissant le dessous du monument, pour
-indiquer que cet évêque avait posé les fondements de la cathédrale.
-Un architecte <i>malheureusement inspire</i> a osé arracher la maçonnerie
-pour qu'on ne vît plus la main du prélat fondateur, à la base de
-l'édifice.</p>
-
-<p>«On lit, sur la bordure, l'inscription suivante en beaux caractères du
-XIII<sup>e</sup> siècle:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 3em;">«Qui populum pavit, qui fundameta locavit</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Huius Structure, cuius fuit urbs data cure</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Hic redolens nardus, fama requiescit Ewardus,</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Vir plus afflictis, viduis tutela, relictis</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Custos, quos poterat recreabat munere; vbis,</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Mitib agnus erat, tumidis leo, lima supbis.»</span></p>
-
-
-<p>«Geoffroy d'Eu (mort en 1237) est représenté comme son prédécesseur
-en habits épiscopaux, mais le dessous du bronze supporté par des
-chimères est évidé, ce prélat ayant élevé l'édifice jusqu'aux
-voûtes. Voici la légende gravée sur la bordure:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 3em;">»Ecce premunt humile Gaufridi membra cubile.</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Seu minus aut simile nobis parai omnibus ille;</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Quem laurus gemina decoraverat, in medicina</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Lege qû divina, decuerunt cornua bina;</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Clare vir Augensis, quo sedes Ambianensis</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Crevit in imensis; in cœlis auctus, Amen, sis.»</span></p>
-
-
-<p>Tout est à étudier dans ces deux monuments; tout y est d'un haut
-intérêt, quant au dessin, à la sculpture, à l'agencement des
-ornements et des draperies.»</p>
-
-<p>En disant au-dessus que Geoffray d'Eu rendit grâces dans la cathédrale
-pour son achèvement, je voulais dire qu'il avait mis au moins le chœur
-en état de servir: «Jusqu'aux voûtes», peut signifier ou ne pas
-signifier que les voûtes étaient terminées.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_207_1" id="Footnote_207_1"></a><a href="#FNanchor_207_1"><span class="label">[207]</span></a>En français dans le texte.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_208_1" id="Footnote_208_1"></a><a href="#FNanchor_208_1"><span class="label">[208]</span></a>Cf. <i>Sesame and lilies</i>: 1. <i>Of kings treasuries</i>, 22: «Un
-«pasteur» est une personne qui <i>nourrit</i>, un «évêque» est une
-personne qui <i>voit.</i> La fonction de l'évêque n'est pas de gouverner,
-gouverner c'est la fonction du roi; la fonction de l'évêque est de
-veiller sur son troupeau, de le numéroter brebis par brebis, d'être
-toujours prêt à en rendre un compte complet. En bas de cette rue, Bill
-et Nancy se cassent les dents mutuellement. L'évêque sait-il tout
-là-dessus? Peut-il en détail nous expliquer comment Bill a pris
-l'habitude de battre Nancy, etc. Mais ce n'est pas l'idée que nous nous
-faisons d'un évêque. Peut-être bien, mais c'était celle que s'en
-faisaient saint Paul et Milton.»&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_209_1" id="Footnote_209_1"></a><a href="#FNanchor_209_1"><span class="label">[209]</span></a>Allusion à saint Matthieu: «Or tout cela arriva afin que
-s'accomplit ce que Dieu avait dit par le prophète: Une vierge sera
-enceinte et elle enfantera un fils et on le nommera Emmanuel, ce qui
-veut dire: Dieu avec nous» (I, 23). Le prophète dont parle saint
-Matthieu est Isaïe (III, 14).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_210_1" id="Footnote_210_1"></a><a href="#FNanchor_210_1"><span class="label">[210]</span></a>Regardez maintenant le plan qui est à la fin de ce
-chapitre.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_211_1" id="Footnote_211_1"></a><a href="#FNanchor_211_1"><span class="label">[211]</span></a>Saint Jean, 14, 60.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_212_1" id="Footnote_212_1"></a><a href="#FNanchor_212_1"><span class="label">[212]</span></a>Saint Matthieu, XVII, 5.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_213_1" id="Footnote_213_1"></a><a href="#FNanchor_213_1"><span class="label">[213]</span></a>Saint Matthieu, XXI, 7.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_214_1" id="Footnote_214_1"></a><a href="#FNanchor_214_1"><span class="label">[214]</span></a>Pour mieux distinguer ces différentes espèces de lys,
-reportez-vous aux belles pages de <i>The Queen of the Air</i> et de <i>Val
-d'Arno</i>: «Considérez ce que chacune de ces cinq tribus (des Drosidæ)
-a été pour l'esprit de l'homme. D'abord dans leur noblesse; les lys
-ont donné le lys de l'Annonciation, les Asphodèles la fleur des
-Champs-Élysées, les iris, la fleur de lys de la Chevalerie; et les
-Amaryllidées, le lys des champs du Christ, tandis que le jonc, toujours
-foulé aux pieds, devenait l'emblème de l'humilité. Puis, prenez
-chacune de ces tribus et continuez à suivre l'étendue de leur
-influence. «La couronne impériale, les lys de toute espèce» de
-Perdita, forment la première tribu; qui donnant le type de la pureté
-parfaite dans le lys de la Madone, ont, par leur forme charmante,
-influencé tout le dessin de l'art sacré de l'Italie; tandis que
-l'ornement de guerre était continuellement enrichi par les courbes des
-triples pétales du «giglio» florentin et de la fleur de lys
-française; si bien qu'il est impossible de mesurer leur influence pour
-le bien dans le moyen âge, comme symbole partie du caractère féminin,
-et partie de l'extrême splendeur, et raffineront de la chevalerie dans
-la cité, dans la cité qui fut la fleur des cités.» (<i>The Queen of
-the Air</i>, II, § 82.)</p>
-
-<p>Dans <i>Val d'Arno</i>, à la conférence intitulée <i>Fleur de Lys</i>, il
-faudrait noter (§ 251) le souvenir de Cora et de Triptolène à propos
-de la Fleur de Lys de Florence, et la couronne d'Hera qui typifie la
-forme de l'iris pourpré, ou de la fleur dont parle Pindare quand il
-décrit la naissance d'Iamus, et qui se rencontre aussi près d'Oxford.
-La note que Ruskin met à la page 211 de <i>Val d'Arno</i> fait remarquer que
-les artistes florentins mettent généralement le vrai lys blanc dans
-les mains de l'ange de l'Annonciation, mais à la façade d'Orvieto
-c'est la «fleur de lys» que lui donne Giovanni Pisano, etc., etc., et
-la conférence entière se termine par la belle phrase sur les lys que
-j'ai citée dans la préface (page 70).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_215_1" id="Footnote_215_1"></a><a href="#FNanchor_215_1"><span class="label">[215]</span></a>«Ô Proserpine, que n'ai-je ici les fleurs que dans ton
-effroi tu laissas tomber du char de Pluton, les asphodèles qui viennent
-avant que l'hirondelle se risque..., les violettes sombres... les pâles
-primevères, la primerole hardie et la couronne impériale, les iris de
-toute espèce, et entre autres la fleur de lys!» (<i>Conte d'Hiver</i>,
-scène XI, traduction François-Victor Hugo).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_216_1" id="Footnote_216_1"></a><a href="#FNanchor_216_1"><span class="label">[216]</span></a>Cantique des Cantiques, II, 1.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_217_1" id="Footnote_217_1"></a><a href="#FNanchor_217_1"><span class="label">[217]</span></a>Saint Jean, XV, 1.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_218_1" id="Footnote_218_1"></a><a href="#FNanchor_218_1"><span class="label">[218]</span></a>Selon M. Émile Male, le sculpteur d'Amiens s'est inspiré
-ici d'un passage d'Honorius d'Autun. Voici ce passage (Male, p. 61):
-«L'aspic est une espèce de dragon que l'on peut charmer avec des
-chants. Mais il est en garde contre les charmeurs et quand il les
-entend, il colle, dit-on, une oreille contre terre et bouche l'autre
-avec sa queue, de sorte qu'il ne peut rien entendre et se dérobe à
-l'incantation. L'aspic est l'image du pêcheur qui ferme ses oreilles
-aux paroles de vie.» M. Male conclut ainsi: «Le Christ d'Amiens qu'on
-appelle communément le Christ enseignant est donc quelque chose de
-plus: il est le Christ vainqueur. Il triomphe par sa parole du démon,
-du péché et de la mort. L'idée est belle et le sculpteur l'a
-magnifiquement réalisée. Mais n'oublions pas que le <i>Speculum
-Ecclesiæ</i> lui a fourni la pensée première de son œuvre et lui en a
-dicté l'ordonnance. À l'origine d'une des plus belles œuvres du XIII<sup>e</sup>
-siècle on trouve le livre d'Honorius d'Autun (<i>Art religieux au</i> XIII<sup>e</sup>
-<i>siècle</i>, p. 62).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_219_1" id="Footnote_219_1"></a><a href="#FNanchor_219_1"><span class="label">[219]</span></a>«Tu marcheras sur l'Aspic et sur le Basilic et tu fouleras
-aux pieds le lion et le dragon» (Psaume XCI, 13).&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_220_1" id="Footnote_220_1"></a><a href="#FNanchor_220_1"><span class="label">[220]</span></a>Voyez mon résumé de l'histoire de Barberousse et Alexandre
-dans <i>Fiction, Beau et Laid. Ninetenth century</i>, novembre 1880, p. 752,
-seq. Voyez <i>Sur la Vieille Route</i>, vol. II, p. 3.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p>
-
-<p>La citation faite par Alexandre III est aussi rappelée dans <i>Stones of
-Venice</i>, II, III, 59.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_221_1" id="Footnote_221_1"></a><a href="#FNanchor_221_1"><span class="label">[221]</span></a>Cf. chapitre I<sup>er</sup>, § 33, de ce volume «jusqu'à ce que le
-même signe soit lu à rebours par un trône dégénéré».&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_222_1" id="Footnote_222_1"></a><a href="#FNanchor_222_1"><span class="label">[222]</span></a>Voyez ce qu'en dit et les dessins très exacts qu'en donne
-Viollet-le-Duc (art. <i>Christ, Dictionnaire d'architecture</i>, III,
-245).&mdash;(Note de l'Auteur.)</p>
-
-<p>Voir aussi plus haut, page 76, l'opinion de Huysmans sur cette
-statue.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_223_1" id="Footnote_223_1"></a><a href="#FNanchor_223_1"><span class="label">[223]</span></a>Psaume XXIV.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_224_1" id="Footnote_224_1"></a><a href="#FNanchor_224_1"><span class="label">[224]</span></a>Voyez le cercle des Puissances des Cieux dans les
-interprétations byzantines, I, la Sagesse; II, les Trônes; III, les
-Dominations; IV, les Anges; V, les Archanges; VI, les Vertus; VII, les
-Puissances; VIII, les Princes; IX, les Séraphins. Dans l'ordre
-Grégorien (Dante, <i>Par.</i>, XXVIII, note de Cary), les anges et les
-archanges sont séparés, donnant, en tout, neuf ordres, mais non pas
-neuf classes dans un ordre hiérarchique. Remarquez que, dans le cercle
-byzantin, les chérubins sont en premier, et que c'est la force des
-Vertus qui ordonne aux monts de se lever (<i>Saint Mark's Rest</i>, p. 97 et
-p. 158, 159).&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_225_1" id="Footnote_225_1"></a><a href="#FNanchor_225_1"><span class="label">[225]</span></a>Saint Luc, X, 5.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_226_1" id="Footnote_226_1"></a><a href="#FNanchor_226_1"><span class="label">[226]</span></a>Aujourd'hui le mot d'argot pour désigner un prêtre dans le
-peuple, en France, est un <i>Pax vobiscum</i> ou, en abrégé, un
-<i>vobiscum.</i>&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_227_1" id="Footnote_227_1"></a><a href="#FNanchor_227_1"><span class="label">[227]</span></a>C'est là (dans le <i>De orte et obitu Patrum</i>, attribué à
-Isidore de Séville), dit M. Mule, que nous apprenons qu'Isaïe fut
-coupé en deux avec une scie, sous le règne de Manassé (Émile Male,
-<i>Histoire de l'Art religieux au XIII<sup>e</sup> siècle</i>, p. 214). Au Portail
-Saint-Honoré à Amiens, Isaïe est représenté la tête fendue.&mdash;(Note
-du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_228_1" id="Footnote_228_1"></a><a href="#FNanchor_228_1"><span class="label">[228]</span></a>Voir la version des Septante.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_229_1" id="Footnote_229_1"></a><a href="#FNanchor_229_1"><span class="label">[229]</span></a>En français dans le texte.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_230_1" id="Footnote_230_1"></a><a href="#FNanchor_230_1"><span class="label">[230]</span></a>Selon M. Male, c'est un lion.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_231_1" id="Footnote_231_1"></a><a href="#FNanchor_231_1"><span class="label">[231]</span></a>Interprété différemment par M. Male: «Nos artistes ont
-représenté la lâcheté à Paris, à Amiens, à Chartres et à Reims,
-par une scène pleine de bonhomie populaire. Un chevalier pris de
-panique jette son épée et s'enfuit à toutes jambes devant un lièvre
-qui le poursuit; sans doute il fait nuit, car une chouette perchée sur
-un arbre, semble pousser son cri lugubre. Ne dirait-on pas un vieux
-proverbe ou quelque fabliau. Je croirais volontiers que l'anecdote du
-soldat poursuivi par un lièvre était au nombre des historiettes que
-les prédicateurs aimaient à raconter à leurs ouailles. Il y a, dans
-la <i>Somme le Roi</i> de Frère Lorens, quelque chose qui ressemble fort à
-notre bas-relief (<i>Histoire de l'art religieux</i>, p. 166 et 167). Voir la
-description de la Patience du Palais des Doges 4° face du 7° chapiteau
-(<i>Stones of Venice</i>, I, V, § LXXI).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_232_1" id="Footnote_232_1"></a><a href="#FNanchor_232_1"><span class="label">[232]</span></a>Dans la cathédrale de Laon il y a un joli compliment fait
-aux bœufs qui transportèrent les pierres de ses tours au sommet de la
-montagne sur laquelle elle s'élève. La tradition est qu'ils se
-harnachèrent eux-mêmes, mais la tradition ne dit pas comment un bœuf
-peut se harnacher lui-même (*), même s'il en avait envie. Probablement
-la première forme du récit fut qu'ils allaient joyeusement «en
-mugissant». Mais, quoi qu'il en soit, leurs statues sont sculptées sur
-le haut des tours, au nombre de huit, colossales, regardant de ses
-galeries, à travers les plaines de France. Voyez le dessin dans
-Viollet-le-Duc, article <i>Clocher.</i>&mdash;(Note de l'Auteur.)</p>
-
-<p>(*) Voir plus haut chapitre III: «La vie de Jérôme ne commence pas
-comme celle d'un moine Palestine. Dean de Milman ne nous a pas expliqué
-comment celle d'aucun homme le pourrait.»&mdash;Voir dans Male (page 77) une
-légende de Guibert de Nogent relative aux bœufs de Laon.&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_233_1" id="Footnote_233_1"></a><a href="#FNanchor_233_1"><span class="label">[233]</span></a>Cf. <i>Stones of Venice</i>, I, V, LXXXVIII.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_234_1" id="Footnote_234_1"></a><a href="#FNanchor_234_1"><span class="label">[234]</span></a>Symbole de la douceur selon les théologiens parce qu'il se
-laisse prendre sans résistance ce qu'il a de plus précieux, son lait
-et sa laine (voir Male).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_235_1" id="Footnote_235_1"></a><a href="#FNanchor_235_1"><span class="label">[235]</span></a>Le rameau d'olivier de la Concorde (Voir Male, p.
-170).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_236_1" id="Footnote_236_1"></a><a href="#FNanchor_236_1"><span class="label">[236]</span></a>Voir la Discorde du Palais des Doges (troisième face du
-septième chapiteau) avec la citation de Spencer, <i>Stones of Venice</i>, I,
-V, LXX.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_237_1" id="Footnote_237_1"></a><a href="#FNanchor_237_1"><span class="label">[237]</span></a>Cf. Volney: «Enfin la nature l'a (le chameau) visiblement
-destiné à l'esclavage en lui refusant toutes défenses contre ses
-ennemis. Privé des cornes du taureau, du sabot du cheval, de la dent de
-l'éléphant et de la légèreté du cerf, que peut le chameau? etc.»
-(<i>Voyage en Égypte et en Syrie</i>).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_238_1" id="Footnote_238_1"></a><a href="#FNanchor_238_1"><span class="label">[238]</span></a>Cf. l'Obéissance au Palais des Doges (sixième face du
-septième chapiteau) et la comparaison avec l'Obéissance de Spencer et
-celle de Giotto à Assise. <i>Stones of Venice</i>, I, V, § LXXXIII.&mdash;(Note
-du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_239_1" id="Footnote_239_1"></a><a href="#FNanchor_239_1"><span class="label">[239]</span></a>«La rébellion n'apparaît au moyen âge que sous un seul
-aspect, la désobéissance à l'église... La rose de Notre-Dame de
-Paris» (ces petites scènes sont presque identiques à Paris, Chartres,
-Amiens et Reims) «offre un curieux détail: l'homme qui se révolte
-contre l'évêque porte le bonnet conique des Juifs... Le Juif qui
-depuis tant de siècles refusait d'entendre la parole de l'église
-semble être le symbole même de la révolte et de l'obstination»
-(Male, p. 112).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_240_1" id="Footnote_240_1"></a><a href="#FNanchor_240_1"><span class="label">[240]</span></a>Apocalypse, III, 2.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_241_1" id="Footnote_241_1"></a><a href="#FNanchor_241_1"><span class="label">[241]</span></a>Cf. la Constance du Palais des Doges (deuxième face du
-septième chapiteau): <i>Constantia sum, nil timens</i>, et la comparaison
-avec Giotto et le Pilgrim's Progress (<i>Stones of Venice</i>, I, V, §
-LXIX).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_242_1" id="Footnote_242_1"></a><a href="#FNanchor_242_1"><span class="label">[242]</span></a>Éphésiens, VI, 15.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_243_1" id="Footnote_243_1"></a><a href="#FNanchor_243_1"><span class="label">[243]</span></a>Cantique des cantiques, VII, 1.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_244_1" id="Footnote_244_1"></a><a href="#FNanchor_244_1"><span class="label">[244]</span></a>À Paris une croix, à Chartres un calice. Au Palais des
-Doges (première face du neuvième chapiteau) sa devise est: <i>Fides
-optima in Deo.</i> La Foi de Giotto tient une croix dans sa main droite,
-dans la gauche un phylactère, elle a une clef à sa ceinture et foule
-aux pieds des livres cabalistiques. Sur la Foi de Spencer (<i>Fidelia</i>),
-voir <i>Stones of Venice</i>, I, V, § LXXVII.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_245_1" id="Footnote_245_1"></a><a href="#FNanchor_245_1"><span class="label">[245]</span></a>Saint Jean, VI, 33.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_246_1" id="Footnote_246_1"></a><a href="#FNanchor_246_1"><span class="label">[246]</span></a>Dans ce passage ce furent pour moi, non pas les paroles du
-Christ, mais les paroles de Ruskin qui pendant plusieurs années
-«restèrent dans leur mystère». J'ai toujours pensé pourtant que
-c'était du caractère sacré de la nourriture dans son sens le plus
-général et le plus matériel qu'il s'agissait ici, qu'en parlant des
-lois de la vie et de l'esprit comme liées à son acceptation et à son
-refus, Ruskin entendait signifier le support indispensable et incessant
-que la nutrition donne à la pensée et à la vie, tout refus partiel de
-nourriture se traduisant par une modification de l'état de l'esprit,
-par exemple dans l'ascétisme. Quant à la distribution de la
-nourriture, les lois de l'esprit et de la vie me paraissaient lui être
-liées aussi en ce que d'elle dépend, si on se place au point de vue
-subjectif de celui qui donne (c'est-à-dire au point de vue moral), la
-charité du cœur, et si on se place au point de vue de ceux qui
-reçoivent, et même de ceux qui donnent considérés objectivement, au
-point de vue politique), le bon état social.&mdash;Mais je n'avais pas de
-certitude, ne trouvant ni les mêmes idées, ni les mêmes expressions
-dans aucun des livres de Ruskin que j'avais présents à l'esprit. Et
-les ouvrages d'un grand écrivain sont le seul dictionnaire où l'on
-puisse contrôler avec certitude le sens des expressions qu'il emploie.
-Cependant cette même idée, étant de Ruskin, devait se retrouver dans
-Ruskin. Nous ne pensons pas une idée une seule fois. Nous aimons une
-idée pendant un certain temps, nous lui revenons quelquefois, fût-ce
-pour l'abandonner à tout jamais ensuite. Si vous avez rencontré avec
-une personne l'homme le plus changeant je ne dis même pas dans ses
-amitiés, mais dans ses relations, nul doute que pendant l'année qui
-suit cette rencontre si vous étiez le concierge de cet homme vous
-verriez entrer chez lui l'ami ou une lettre de l'ami que vous avez
-rencontré ou si vous étiez sa mémoire vous verriez passer l'image de
-son ami éphémère. Aussi faut-il faire avec un esprit, si l'on veut
-revoir une de ses idées, ne fût-elle pour lui qu'une idée passagère
-et un temps seulement préférée, comme font les pêcheurs: placer un
-filet attentif, d'un endroit à un autre (d'une époque à une autre) de
-sa production, fut-elle incessamment renouvelée. Si le filet a des
-mailles assez serrées et assez fines, il serait bien surprenant que
-vous n'arrêtiez pas au passage une de ces belles créatures que nous
-appelons idées, qui se plaisent dans les eaux d'une pensée, y naissant
-par une génération qui semble en quelque sorte spontanée et où ceux
-qui aiment à se promener au bord des esprits sont bien certains de les
-apercevoir un jour, s'ils ont seulement un peu de patience et un peu
-d'amour. En lisant l'autre jour dans <i>Verona and other Lectures</i>, le
-chapitre intitulé: «The Story of Arachné», arrivé à un passage
-(§§ 25 et 26) sur la cuisine, science capitale, et fondement du
-bonheur des états, je fus frappé par la phrase qui le termine. «Vous
-riez en m'entendant parler ainsi et je suis content que vous riez à
-condition que vous compreniez seulement que moi je ne ris pas, et de
-quelle façon réfléchie, entière et grave, je vous déclare que je
-crois nécessaires à la prospérité de cette nation et de toute autre:
-premièrement une soigneuse purification et une affectueuse
-<i>distribution de la nourriture</i>, de façon que vous puissiez, non pas
-seulement le dimanche, mais après le labeur quotidien, qui, s'il est
-bien compris, est un perpétuel service divin de chaque jour&mdash;de façon,
-dis-je, à ce que vous puissiez manger des viandes grasses et boire des
-liqueurs douces, et envoyer des portions à ceux pour qui rien n'est
-préparé.» (Cette dernière phrase est de Néhémie, VIII, 10.) Je
-trouverai peut-être quelque jour un commentaire précis des mots
-«acceptance» et «refusal». Mais je crois que pour «food» et pour
-«distribution» ce passage vérifie absolument mon hypothèse.&mdash;(Note
-du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_247_1" id="Footnote_247_1"></a><a href="#FNanchor_247_1"><span class="label">[247]</span></a>«L'insensé a dit dans son cœur, il n'y a point de Dieu»
-(Psaume XIV).</p>
-
-<p>Le <i>Dixit incipiens</i> reparaît souvent dans Ruskin. Je cite de mémoire
-dans <i>The Queen of the Air</i>: «C'est la tâche du divin de condamner les
-erreurs de l'antiquité et celle du philosophe d'en tenir compte. Je
-vous prierai seulement de lire avec une humaine sympathie les pensées
-d'hommes qui vécurent, sans qu'on puisse les blâmer, dans une
-obscurité qu'il n'était pas en leur pouvoir de dissiper et de vous
-souvenir que quelque accusation de folie qui se puisse justement
-attacher à l'affirmation: «Il n'y a pus de Dieu», la folie est plus
-orgueilleuse, plus profonde et moins, pardonnable qui consiste à dire:
-«Il n'y a de Dieu que pour moi» (<i>Queen of Air</i>, I), et dans <i>Stones
-of Venice</i>:</p>
-
-<p>«Comme il est écrit: «Celui-là qui se fie à son propre cœur est un
-fou», il est aussi écrit «L'insensé a dit dans son cœur: il n'y a
-pas de Dieu». Et l'adulation de soi-même conduisit graduellement à
-l'oubli de tout excepté de soi et à une incrédulité d'autant plus
-fatale qu'elle gardait encore la forme et le langage de la foi»
-(<i>Stones of Venice</i>, II, IV, XCII) et aussi <i>Stones of Venice</i>, I, V,
-56, etc., etc.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_248_1" id="Footnote_248_1"></a><a href="#FNanchor_248_1"><span class="label">[248]</span></a>Selon M. Male, symbole de résurrection, car la croix ornée
-d'un étendard est le symbole de Jésus-Christ sortant du tombeau.
-Nous aurons notre couronne, notre récompense, le jour de la
-résurrection.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_249_1" id="Footnote_249_1"></a><a href="#FNanchor_249_1"><span class="label">[249]</span></a>L'espérance de Giotto a des ailes, un ange devant elle porte
-une couronne. L'espérance de Spencer est attachée à une ancre. Voir
-<i>Stones of Venice</i>, I, V, § LXXXIV.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_250_1" id="Footnote_250_1"></a><a href="#FNanchor_250_1"><span class="label">[250]</span></a>Avant le XIII<sup>e</sup> siècle, c'est la Colère qui se poignarde. À
-partir du XIII<sup>e</sup> siècle, c'est le Désespoir. La transition est visible
-à Lyon, où le Désespoir est opposé encore à la Patience
-(Male).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_251_1" id="Footnote_251_1"></a><a href="#FNanchor_251_1"><span class="label">[251]</span></a>Parlant du caractère réaliste et pratique du christianisme
-dans le nord, Ruskin évoque encore cette figure de la charité d'Amiens
-dans <i>Pleasures of England</i>: «Tandis que la Charité idéale de Giotto
-à Padoue présente à Dieu son cœur dans sa main, et en même temps
-foule aux pieds des sacs d'or, les trésors de la terre, et donne
-seulement du blé et des fleurs: au porche ouest d'Amiens elle se
-contente de vêtir un mendiant avec une pièce de drap de la manufacture
-de la ville (<i>Pleasures of England</i>, IV).</p>
-
-<p>La même comparaison (rencontre certainement fortuite) se trouve être
-venue à l'esprit de M. Male, et il l'a particulièrement bien
-exprimée.</p>
-
-<p>«La Charité qui tend à Dieu son cœur enflammé, dit-il, est du pays
-de saint François d'Assise. La charité qui donne son manteau aux
-pauvres est du pays de saint Vincent de Paul.»</p>
-
-<p>Ruskin compare encore différentes interprétations de la Charité dans
-<i>Stones of Venice</i> (chap. sur le <i>Palais des Doges</i>): «Au cinquième
-chapiteau est figurée la charité. Une femme, des pains sur ses genoux
-en donne un à un enfant qui tend les bras vers elle à travers une
-ouverture du feuillage du chapiteau. Très inférieure au symbole
-giottesque de cette vertu. À la chapelle de l'Arena elle se distingue
-de toutes les autres vertus à la gloire circulaire qui environne sa
-tête et à sa croix de feu. Elle est couronnée de fleurs, tend dans sa
-main droite un vase de blé et de fleurs, et dans la gauche reçoit un
-trésor du Christ qui apparait au-dessus d'elle pour lui donner le moyen
-de remplir son incessant office de bienfaisance, tandis qu'elle foule
-aux pieds les trésors de la terre. La beauté propre à la plupart des
-conceptions italiennes de la Charité est qu'elles subordonnent la
-bienfaisance à l'ardeur de son amour, toujours figuré par des flammes;
-ici elles prennent la forme d'une croix, autour de sa tête; dans la
-chapelle d'Orcagna à Florence elles sortent d'un encensoir qu'elle a
-dans sa main; et, dans le Dante, l'embrasent tout entière, si bien que
-dans le brasier de ces claires flammes, on ne peut plus la distinguer.
-Spencer la représente comme une mère entourée d'enfants heureux,
-conception qui a été, depuis, banalisée et vulgarisée par les
-peintres et les sculpteurs anglais» (<i>Stones of Venice</i>, I, V, §
-LXXXI). Voir au paragraphe LXVIII du même chapitre comment le sculpteur
-vénitien a distingué la Libéralité de la Charité.&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_252_1" id="Footnote_252_1"></a><a href="#FNanchor_252_1"><span class="label">[252]</span></a>Pour se rendre compte combien sa religion jadis glorieuse est
-profanée et lue à rebours par l'esprit français moderne, il vaut la
-peine, pour le lecteur, de demander chez M. Goyer (place Saint-Denis),
-le <i>Journal de Saint-Nicolas</i> de 1880 et de regarder le Phénix tel
-qu'il est représenté à la page 610. L'histoire a l'intention d'être
-morale, et te Phénix représente l'avarice, mais l'entière destruction
-de toute tradition sacrée et poétique dans l'esprit d'un enfant par
-une telle image, est une immoralité qui neutraliserait la prédication
-d'une année.</p>
-
-<p>Afin que cela vaille la peine pour M. Goyer de vous montrer le numéro,
-achetez celui dans lequel il y a «les conclusions de Jeannie» (p.
-337): La scène d'église (avec dialogue) dans le texte est
-charmante.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p>
-
-<p>M. Male n'est pas éloigné de croire que l'artiste qui a représenté
-la chasteté à Notre-Dame de Paris (Rose) voulait figurer sur son écu
-une salamandre, symbole de la chasteté parce qu'elle vit dans les
-flammes, a même la propriété de les éteindre et n'a pas de sexe.
-Mais l'artiste s'étant trompé et ayant fait de la salamandre un
-oiseau, son erreur aurait été reproduite à Amiens et à Chartres.&mdash;(Note
-du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_253_1" id="Footnote_253_1"></a><a href="#FNanchor_253_1"><span class="label">[253]</span></a>Mais chaste cependant: «Nous voilà loin des terribles
-figures de la luxure sculptées au portail des églises romanes; à
-Moissac, à Toulouse des crapauds dévorant le sexe d'une femme et se
-suspendant à ses seins» (Male).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_254_1" id="Footnote_254_1"></a><a href="#FNanchor_254_1"><span class="label">[254]</span></a>«Son écu est décoré d'un serpent qui, parfois, s'enroule
-autour d'un bâton. Aucun blason n'est plus noble puisque c'est Jésus
-lui-même qui l'a donné à la prudence: «Soyez prudents, disait-il,
-comme des serpents» (Male).</p>
-
-<p>Giotto donne à la Prudence la double face de Janus et un miroir
-(<i>Stones of Venice</i>, I, V, § LXXIII). Voir dans ce chapitre de <i>Stones
-of Venice</i> la définition des mots tempérance, σωροσύνη,
-μανία, ὔβρις (§ LXXIX).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_255_1" id="Footnote_255_1"></a><a href="#FNanchor_255_1"><span class="label">[255]</span></a>«La folie, qui s'oppose à la prudence, mérite de nous
-arrêter plus longtemps. Elle s'offre à nous à Paris, à Amiens, aux
-deux portails de Chartres, à la rose d'Auxerre et de Notre-Dame de
-Paris (*), sous les traits d'un homme, à peine vêtu, armé d'un
-bâton, qui marche au milieu des pierres et qui parfois reçoit un
-caillou sur la tête. Presque toujours il porte à sa bouche un objet
-informe. C'est évidemment là l'image d'un fou que d'invisibles gamins
-semblent poursuivre a coups de pierres. Chose curieuse, une figure si
-vivante, et qui semble empruntée à la réalité quotidienne, a une
-origine littéraire. Elle est née de la combinaison de deux passages de
-l'Ancien Testament. On lit, en effet; dans les <i>Psaumes</i>: «L'insensé a
-lancé contre Dieu une pierre, mais la pierre est tombée sur sa tête.
-Il a mis une pierre dans le chemin pour y faire heurter son frère et il
-s'y heurtera lui-même.» Voilà bien le fou d'Amiens. Il marche sur des
-cailloux qui semblent rouler sous ses pieds et une pierre vient de
-l'atteindre à la tête.</p>
-
-<p>Mais quel est l'objet qu'il porte à sa bouche? Un passage des Psaumes,
-suivant nous l'explique. Quiconque a feuilleté quelques psautiers à
-miniatures du XIII<sup>e</sup> siècle a remarqué que les illustrations, en fort
-petit nombre, ne varient jamais. En tête du psaume LIII est dessiné un
-fou tout à fait semblable au personnage sculpté au portail de nos
-cathédrales. Il est armé d'un bâton et il s'apprête à manger un
-objet rond, qui est tout simplement, comme on va le voir, un morceau de
-pain. On lit, en effet, dans le texte: «Le fou a dit dans son cœur: il
-n'y a pas de Dieu. Le fou accomplit des iniquités abominables... <i>il
-dévore mon peuple comme un morceau de pain.</i>» On ne peut douter, je
-crois, que l'artiste ait essayé de rendre ce passage. Ainsi s'explique
-la figure si complexe de la folie qui, comme tant d'autres, a été
-imaginée d'abord par les miniaturistes, et adoptée ensuite par les
-sculpteurs et les peintres verriers» (Male).&mdash;(Note du Traducteur.)</p>
-
-<p>(*) La figure de la folie au portail de Notre-Dame de Paris a été
-retouchée. Un cornet dans lequel souffle le fou a remplacé l'objet
-qu'il semblait manger, le bâton est devenu une espèce de flambeau.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_256_1" id="Footnote_256_1"></a><a href="#FNanchor_256_1"><span class="label">[256]</span></a>Généralement les prophéties sont écrites sur des
-banderoles au lieu d'être figurées comme à Amiens dans des
-bas-reliefs. Pour compléter par des images ruskiniennes, le tableau que
-donne ici Ruskin, nous cesserons de citer uniquement M. Male et nous
-rapprocherons les prophéties figurées à Amiens, des prophéties
-inscrites au baptistère de Saint-Marc. On sait que ces mosaïques sont
-décrites dans <i>Saint Mark's Rest</i> au chapitre <i>Sanctus, Sanctus,
-Sanctus.</i> Et le baptistère de Saint-Marc, dont l'éblouissante
-fraîcheur est si douce à Venise pendant les après-midi brûlants, est
-à sa manière une sorte de Saint des Saints ruskinien. M. Collingwood,
-le disciple préféré de Ruskin, a qui nous devons, en somme, le plus
-beau livre qui ait été écrit sur lui, a dit que le <i>Repos de
-Saint-Marc</i> était aux <i>Pierres de Venise</i> ce que la <i>Bible d'Amiens</i>
-était aux <i>Sept Lampes de l'architecture.</i> Je pense qu'il veut dire par
-là que le sujet de l'un et de l'autre a été choisi par Ruskin comme
-un exemple historique, destiné à illustrer les lois édictées dans
-ses livres de théorie. C'est le moment où, comme aurait dit Alphonse
-Daudet, «le professeur va au tableau». Et, en effet, par bien des
-points rien ne ressemble plus à <i>la Bible d'Amiens</i> que cet <i>Évangile
-de Venise.</i> Mais le <i>Repos de Saint-Marc</i> n'est déjà plus du meilleur
-Ruskin. Il dit lui-même, de façon touchante dans le chapitre: <i>The
-Requiem</i>, cité plus haut: «Passons à l'autre dôme qui est plus
-sombre. Plus sombre et très sombre; pour mes vieux yeux à peine
-déchiffrable; pour les vôtres s'ils sont jeunes et brillants, cela
-doit être très beau, car c'est l'origine de tous ces fonds dorés de
-Bellini, Cima, Carpaccio, etc.» Mais c'est tout de même pour essayer
-de voir ce qu'avaient vu ces «vieux yeux» que nous allions tous les
-jours nous enfermer dans ce baptistère éclatant et obscur. Et nous
-pouvons dire d'eux comme il disait des yeux de Turner: «C'est par ces
-yeux, éteints à jamais que des générations qui ne sont pas encore
-nées verront les couleurs.» (Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_257_1" id="Footnote_257_1"></a><a href="#FNanchor_257_1"><span class="label">[257]</span></a>Ruskin dans un moment de découragement s'est appliqué à
-lui-même ce verset d'Isaïe: «Malheur à moi, s'écrie-t-il dans <i>Fors
-Clavigera</i>, car je suis un homme aux lèvres impures, et je suis un
-homme perdu parce que mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur des armées»
-(<i>Fors Clavigera</i>, III, LVIII).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_258_1" id="Footnote_258_1"></a><a href="#FNanchor_258_1"><span class="label">[258]</span></a>Au baptistère de Saint-Marc, comme à l'Arena à Padoue et
-au porche occidental de la cathédrale de Vérone la prophétie
-rappelée sur le phylactère d'Isaïe est: <i>Ecce virgo concipiet et
-pariet filium et vocabitur nomen ejus Emmanuel</i> (Isaïe, VI, 14). Et
-l'aspect (qui sera plus évocateur des mosaïques byzantines pour ceux
-qui en ont une fois vu) est celui-ci:</p>
-
-<p class="center">ECCE V<br />
-IRGO<br />
-CIPIET<br />
-ET PAR<br />
-IET FILI<br />
-UM ET V<br />
-OCABIT<br />
-UR NOM.</p>
-
-<p>Et ces inscriptions, et ces couleurs éclatantes à côté des grises
-allégories d'Amiens font penser à la page des <i>Stones of Venice</i> que
-nous avons citée plus haut, pages 81 et 82.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_259_1" id="Footnote_259_1"></a><a href="#FNanchor_259_1"><span class="label">[259]</span></a>Au baptistère de Saint-Marc le texte de Jérémie est: <i>Hic
-est Deus noster et non extimabitur alius.</i>&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_260_1" id="Footnote_260_1"></a><a href="#FNanchor_260_1"><span class="label">[260]</span></a>Sur la manière de représenter les fleuves voir notamment
-<i>Giotto and his work in Padua</i> au Baptême du Christ.&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_261_1" id="Footnote_261_1"></a><a href="#FNanchor_261_1"><span class="label">[261]</span></a>«Comment croire que le sculpteur d'Amiens qui a représenté
-Ézéchiel, la tête dans la main devant une mesquine petite roue, ait
-eu la prétention d'illustrer ce passage du prophète: «Je regardais
-les animaux et voici, il y avait des roues sur la terre près des
-animaux. À leur aspect... les roues semblaient être en chrysolithe...
-chaque roue paraissait être au milieu d'une autre roue. Elles avaient
-une circonférence et une hauteur effrayantes et les quatre roues
-étaient remplies d'yeux tout autour. Quand les animaux marchaient, les
-roues cheminaient à côté d'eux. Au-dessus il y avait un ciel de
-cristal resplendissant.» Toute l'horreur religieuse d'une pareille
-vision disparaît à l'instant où on essaie de la représenter. Ces
-petites images inscrites dans des quatre-feuilles sont charmantes comme
-les claires figures qui ornent les livres d'heures français. Mais elles
-n'ont rien retenu de la grandeur des originaux qu'elles prétendaient
-traduire» (Émile Male, p. 216, <i>passim</i>).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_262_1" id="Footnote_262_1"></a><a href="#FNanchor_262_1"><span class="label">[262]</span></a>Je crains que cette main n'ait été brisée depuis que je
-l'ai décrite, en tout cas elle est sans forme discernable dans la
-photographie.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_263_1" id="Footnote_263_1"></a><a href="#FNanchor_263_1"><span class="label">[263]</span></a>Peintre anglais (1789 à 1854). Son <i>Festin de Balthazar</i> est
-de 1821.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_264_1" id="Footnote_264_1"></a><a href="#FNanchor_264_1"><span class="label">[264]</span></a>Au baptistère de Saint-Marc: <i>Venite et revertamur ad
-dominum quia ipse capit et sana (bit nos).</i> (Osée, VI, 4.)&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_265_1" id="Footnote_265_1"></a><a href="#FNanchor_265_1"><span class="label">[265]</span></a>Allusion au verset: «Après cela l'Éternel me dit: «Va
-encore aimer une femme aimée d'un ami et adultère, comme l'Éternel
-aime les enfants d'Israël lesquels, toutefois, regardent à d'autres
-dieux et aiment les flacons de vin (Osée, III, 1).</p>
-
-<p>Et c'est alors que la prophétie ajoute: «Je m'acquis donc cette
-femme-là pour quinze pièces d'argent et un homer et demi
-d'orge.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_266_1" id="Footnote_266_1"></a><a href="#FNanchor_266_1"><span class="label">[266]</span></a>À Saint-Marc: <i>Super servos meos et super ancillas effundam
-de spiritu meo</i> (Joël, II. 29).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_267_1" id="Footnote_267_1"></a><a href="#FNanchor_267_1"><span class="label">[267]</span></a>À Saint-Marc: <i>Ecce parvulum dedit te in gentibus</i> (Abdias,
-2).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_268_1" id="Footnote_268_1"></a><a href="#FNanchor_268_1"><span class="label">[268]</span></a>«Ils lui répondirent: c'était un homme vêtu de poil... et
-Achazia leur répondit: C'est Elie, le Tshischbite» (II Rois, I, 8). Ce
-manteau de poils était une ressemblance de plus entre Elie et saint
-Jean-Baptiste que l'on croyait être Elie ressuscité (Voir Renan, <i>la
-Vie de Jésus</i>).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_269_1" id="Footnote_269_1"></a><a href="#FNanchor_269_1"><span class="label">[269]</span></a>«Il envoya vers lui un capitaine de cinquante avec ses
-cinquante hommes» (II Rois, I, 9).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_270_1" id="Footnote_270_1"></a><a href="#FNanchor_270_1"><span class="label">[270]</span></a>Auprès d'Achazia qui les avait envoyés consulter
-Beal-Zebub, Dieu d'Ekron.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_271_1" id="Footnote_271_1"></a><a href="#FNanchor_271_1"><span class="label">[271]</span></a>À Saint-Marc: <i>Clamavi ad dominun et exaudivit me de
-tribulation(e) mea.</i>&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_272_1" id="Footnote_272_1"></a><a href="#FNanchor_272_1"><span class="label">[272]</span></a>Cf., plus haut, sur la connaissance qu'on pouvait avoir des
-chameaux à Amiens.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_273_1" id="Footnote_273_1"></a><a href="#FNanchor_273_1"><span class="label">[273]</span></a>«Les nations forgeront leurs épées en hoyaux et leurs
-lances en serpes.» Ce verset, se retrouve dans Isaïe (II, 4) et dans
-Joël, (III, 10). Après avoir analysé ce passage de la Bible d'Amiens
-et isolé le verset biblique qui en fait le fond, faisons l'opération
-inverse, et en partant de ce verset, montrons comment il entre dans la
-composition d'autres pages de Ruskin. Nous lisons par exemple dans <i>The
-Two Paths</i>: «Ce n'est pas en supportant les souffrances d'autrui, mais
-en faisant l'offrande des vôtres, que vous vous approcherez du grand
-changement qui doit venir pour le fer de la terre: quand les hommes
-<i>forgeront leurs épées en socs de charrue et leurs lances en serpes</i>,
-et où l'on n'apprendra plus la guerre. (<i>The Two Paths</i>, 196.)</p>
-
-<p>Et dans <i>Lectures on Art</i>: « Et l'art chrétien, comme il naquit de la
-chevalerie, fut seulement possible aussi longtemps que la chevalerie
-força rois et chevaliers à prendre souci du peuple. Et il ne sera de
-nouveau possible que, quand, à la lettre, <i>les épées seront forgées
-en socs de charrue</i>, quand votre saint Georges d'Angleterre justifiera
-son nom, et que l'art chrétien se fera connaître comme le fit son
-Maître, en rompant le pain.» (IV, 126).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_274_1" id="Footnote_274_1"></a><a href="#FNanchor_274_1"><span class="label">[274]</span></a>La statue du prophète, en arrière, est la plus magnifique
-de la série entière; remarquez spécialement le «diadème» de sa
-chevelure luxuriante, tressée, comme celle d'une jeune fille, indiquant
-la force Achilléenne, de ce plus terrible des prophètes (Voyez <i>Fors
-Clavigera</i>, lettre LXV, p. 157). D'ailleurs, cette longue chevelure
-flottante a toujours été un des insignes des rois Franks, et leur
-manière d'arranger leur chevelure et leur barbe peut être vue de plus
-près et avec plus de précision dans les sculptures des angles des
-longs fonts baptismaux, dans le transept nord, le morceau le plus
-intéressant de toute la cathédrale, au point de vue historique, et
-aussi de beaucoup de valeur artistique (Voir plus haut, chap. II, p.
-86).&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_275_1" id="Footnote_275_1"></a><a href="#FNanchor_275_1"><span class="label">[275]</span></a>Voir dans Male (p. 198 et suiv.) l'interprétation des
-sculptures du porche de Laon, représentant Daniel recevant dans la
-fosse aux lions le panier que lui apporte Habakuk. Ce porche est
-consacré à la glorification de la sainte Vierge. Mais, d'après
-Honorius d'Autun, qu'a suivi le sculpteur de Laon, Habakuk faisant
-passer la corbeille de nourriture à Daniel sans briser le sceau que le
-roi y avait imprimé avec son anneau, et, le septième jour, le roi
-trouvant le sceau intact et Daniel vivant, symbolisait, ou plutôt
-prophétisait le Christ entrant dans le sein de sa mère sans briser sa
-virginité et sortant sans toucher à ce sceau de la demeure
-virginale.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_276_1" id="Footnote_276_1"></a><a href="#FNanchor_276_1"><span class="label">[276]</span></a>À Saint-Marc: <i>Expecta me in die resurrectionis meæ
-quoniam</i> (<i>judicium, meum ut congregem gentes</i>).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_277_1" id="Footnote_277_1"></a><a href="#FNanchor_277_1"><span class="label">[277]</span></a>Voir plus haut, p. 215, note.&mdash;(Note de l'Auteur.)
-
-«Le médaillon représente un petit monument gothique, un oiseau est
-perché sur le linteau, et un hérisson entre par la porte ouverte. On
-pense à quelque fable d'Ésope, et non au terrible passage de Sophonie,
-que l'artiste a la prétention de rendre: «L'Éternel étendra sa main
-sur le Septentrion, il détruira l'Assyrie, et il fera de Ninive une
-solitude, une terre aride comme le désert: des troupeaux se coucheront
-au milieu d'elle, des animaux de toute espèce, le pélican et le
-hérisson, habiteront parmi les chapiteaux de ses colonnes, des cris
-retentiront aux fenêtres, la dévastation sera sur le seuil, caries
-lambris de cèdre seront arrachés» (Émile Male, p. 211).&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_278_1" id="Footnote_278_1"></a><a href="#FNanchor_278_1"><span class="label">[278]</span></a>En français dans le texte.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_279_1" id="Footnote_279_1"></a><a href="#FNanchor_279_1"><span class="label">[279]</span></a>«Dans un autre médaillon sur Zacharie, deux femmes ailées
-soulèvent une autre femme assise sur une chaudière et formant une
-composition élégante; mais qu'est devenue l'étrangeté du texte
-sacré? (suivent les versets 5 à 11 du chapitre V de Zacharie)» (Male,
-p. 217).</p>
-
-<p>Mais comparez surtout avec <i>Unto this last</i>:</p>
-
-<p>«De même aussi dans la vision des femmes portant l'ephah, «le vent
-était dans leurs ailes»; non les ailes «d'une cigogne», comme dans
-notre version, mais «milvi», d'un milan, comme dans la Vulgate; et
-peut être plus exactement encore dans la version des septante
-«hoopoe», d'une huppe, oiseau qui symbolise le pouvoir des richesses
-d'après un grand nombre de traditions dont sa prière d'avoir une
-crête d'or est peut être la plus intéressante. Les <i>Oiseaux</i>
-d'Aristophane où elle joue un rôle capital est plein de ces
-traditions, etc. (<i>Unto this last</i>, § 74, p. 148, note). Dans <i>Unto
-this last</i>, aussi (§ 68, p. 135), Ruskin interprète ces versets de
-Zacharie. L'ephah ou grande mesure est la «mesure de leur iniquité
-dans tout le pays». Et si la perversité y est couverte par un
-couvercle de plomb, c'est qu'elle se cache toujours sous la
-sottise.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_280_1" id="Footnote_280_1"></a><a href="#FNanchor_280_1"><span class="label">[280]</span></a>Voir <i>ante</i>, chap. I (p. 8, 9) l'histoire de saint Firmin, et
-de saint Honoré (p. 77, § 8) dans ce chapitre, avec la référence qui
-y est donnée.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_281_1" id="Footnote_281_1"></a><a href="#FNanchor_281_1"><span class="label">[281]</span></a>Voir sur saint Geoffroy, Augustin Thierry, <i>Lettres sur
-l'Histoire de France, Histoire de la Commune d'Amiens</i>, pp.
-271-281.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_282_1" id="Footnote_282_1"></a><a href="#FNanchor_282_1"><span class="label">[282]</span></a>À Reims un portail est également consacré aux saints de la
-province; à Bourges, sur cinq portails, deux sont consacrés à des
-saints du pays. À Chartres, figurent également tous les saints du
-diocèse; au Mans, à Tours, à Soissons, à Lyon, des vitraux retracent
-leur vie. Chacune de nos cathédrales présente ainsi l'histoire
-religieuse d'une province. Partout les saints du diocèse, tiennent
-après les apôtres la première place (Male, 390 et suivantes).&mdash;(Note
-du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_283_1" id="Footnote_283_1"></a><a href="#FNanchor_283_1"><span class="label">[283]</span></a>L'étude des travaux des mois dans nos différentes
-cathédrales est une des plus belles parties du livre de M. Male. «Ce
-sont vraiment, dit-il en parlant de ces calendriers sculptés, les
-Travaux et les Jours.» Après avoir montré leur origine byzantine et
-romane il dit d'eux: «Dans ces petits tableaux, dans ces belles
-géorgiques de la France, l'homme fait des gestes éternels.» Puis il
-montre malgré cela le côté tout réaliste et local de ces œuvres:
-«Au pied des murs de la petite ville du moyen âge commence la vraie
-campagne... le beau rythme des travaux virgiliens. Les deux clochers de
-Chartres se dressent au-dessus des moissons de la Beauce et la
-cathédrale de Reims domine les vignes champenoises. À Paris, de
-l'abside de Notre-Dame on apercevait les prairies et les bois; les
-sculpteurs en imaginant leurs scènes de la vie rustique purent
-s'inspirer de la réalité voisine», et plus loin: «Tout cela est
-simple, grave, tout près de l'humanité. Il n'y a rien là des Grâces
-un peu fades des fresques antiques: nul amour vendangeur, nul génie
-aile qui moissonne. Ce ne sont pas les charmantes déesses florentines
-de Botticelli qui dansent à la tête de la Primavera. C'est l'homme
-tout seul, luttant avec la nature; et si pleine de vie, qu'elle a
-gardé, après cinq siècles, toute sa puissance d'émouvoir.» On
-comprend après avoir lu cela que M. Séailles parlant du livre de M.
-Male ait pu dire qu'il ne connaissait pas un plus bel ouvrage de
-critique d'art.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_284_1" id="Footnote_284_1"></a><a href="#FNanchor_284_1"><span class="label">[284]</span></a>Ce sont les préparatifs de Noël.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_285_1" id="Footnote_285_1"></a><a href="#FNanchor_285_1"><span class="label">[285]</span></a>Souvenir païen de Janus perpétué à Amiens, à Notre-Dame
-de Paris, à Chartres, dans beaucoup de psautiers. Un des visages
-regarde l'année qui s'en va, l'autre celle qui vient. À Saint-Denis,
-dans un vitrail de Chartres, Janus ferme une porte derrière laquelle
-disparait un vieillard, et en ouvre une autre à un jeune homme (Male,
-p. 95).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_286_1" id="Footnote_286_1"></a><a href="#FNanchor_286_1"><span class="label">[286]</span></a>Il n'y a plus de vignobles à Amiens, mais il y en avait
-encore au moyen âge. À Notre-Dame de Paris, le paysan va à sa vigne,
-à Chartres, à Saumur, il la taille, à Amiens il la bêche. Comme le
-vent est froid, à Chartres (porche nord), le paysan garde le capuchon
-et le manteau (<i>ibid.</i>, p. 97).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_287_1" id="Footnote_287_1"></a><a href="#FNanchor_287_1"><span class="label">[287]</span></a>En août la moisson continue au portail nord de Chartres, à
-Paris, à Reims. Mais à Senlis, à Semur, à Amiens, on commence déjà
-abattre (<i>ibid.</i>, p. 99).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_288_1" id="Footnote_288_1"></a><a href="#FNanchor_288_1"><span class="label">[288]</span></a>Dans d'autres cathédrales on commence déjà la vendange. La
-France du moyen âge paraît avoir été plus chaude que la nôtre
-(<i>ibid.</i>, p, 100).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_289_1" id="Footnote_289_1"></a><a href="#FNanchor_289_1"><span class="label">[289]</span></a>À Semur, à Reims, pays de vignes, c'est la fin des travaux
-du vigneron. À Paris, à Chartres, c'est le temps des semailles. Le
-paysan a déjà repris le manteau d'hiver (<i>ibid.</i>, p. 100).&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_290_1" id="Footnote_290_1"></a><a href="#FNanchor_290_1"><span class="label">[290]</span></a>Voyez la description de la Madone de Murano dans le second
-volume de <i>Stones of Venice.</i>&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_291_1" id="Footnote_291_1"></a><a href="#FNanchor_291_1"><span class="label">[291]</span></a>Sur la manière «dont Raphaël pense à la Madone» et sur
-la Vierge couronnée de Pérugin «tombant au rang d'une simple mère
-italienne, la Vierge à la chaise de Raphaël». Voir Ruskin, <i>Modern
-Painters</i>, III, IV, 4, cités par M. Brunhes.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_292_1" id="Footnote_292_1"></a><a href="#FNanchor_292_1"><span class="label">[292]</span></a>Cf. Male, p. 209 et 210. «On a rapproché non sans raison à
-Chartres et à Amiens la statue de Salomon de celle de la reine de Saba.
-On voulait signifier par là que, conformément à la doctrine
-ecclésiastique, Salomon figurait Jésus-Christ et la Reine de Saba
-l'église qui accourt des extrémités du monde pour entendre la parole
-de Dieu. La visite de la reine de Saba fut aussi considérée au moyen
-âge, comme une figure de l'adoration des mages. La Reine de Saba qui
-vient de l'Orient symbolise les mages, le roi Salomon sur son trône
-symbolise la Sagesse Éternelle assise sur les genoux de Marie (Ludolphe
-le Chartreux, <i>Vita Christi</i>, XI). C'est pourquoi à la façade de
-Strasbourg, on voit Salomon sur son trône gardé par douze lions et
-au-dessus la Vierge portant l'enfant sur ses genoux».&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
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-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_293_1" id="Footnote_293_1"></a><a href="#FNanchor_293_1"><span class="label">[293]</span></a>Allusion au chapitre II de Daniel. Le prophète raconte à
-Hebricatsar ses propres songes qu'il va interpréter et dit dans le
-récit du songe: «Tu la contemplais (cette statue) lorsqu'une pierre
-fut détachée de la montagne, sans mains, qui frappe la statue dans ses
-pieds de fer et de terre et les brise. Alors le fer, la terre, l'airain
-et l'or furent brisés, etc.» (Daniel, II, 34).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_294_1" id="Footnote_294_1"></a><a href="#FNanchor_294_1"><span class="label">[294]</span></a>Exode, III, 3, 4.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_295_1" id="Footnote_295_1"></a><a href="#FNanchor_295_1"><span class="label">[295]</span></a>Les Juges, VI, 37, 38.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_296_1" id="Footnote_296_1"></a><a href="#FNanchor_296_1"><span class="label">[296]</span></a> «Voici, la verge d'Aaron avait fleuri pour la maison de
-Lévi et elle avait jeté des fleurs, produit des boutons et mûri des
-amandes» (Nombres, XVII, 8).&mdash;(Note du Traducteur.)</p>
-
-<p>Ces quatre sujets si éloignés en apparence de l'Histoire de la Vierge,
-se retrouvent au porche occidental de Laon et dans un vitrail de la
-collégiale de Saint-Quentin, tous deux consacrés à la Vierge comme le
-portail d'Amiens. Le lien entre ses sujets et la vie de la Vierge se
-trouve, selon M. Male, dans Honorius d'Autun (sermon pour le jour de
-l'Annonciation). Selon Honorius d'Autun, la Vierge a été prédite, et
-sa vie symboliquement figurée dans ces épisodes de l'Ancien Testament.
-Le buisson que la flamme ne peut consumer, c'est la Vierge portant en
-elle le Saint Esprit, sans brûler du feu de la concupiscence. Le
-buisson où descend la rosée, est la Vierge qui devient féconde, et
-l'aire qui reste sèche autour est la virginité demeurée intacte. La
-pierre détachée de la montagne sans le secours d'un bras c'est
-Jésus-Christ naissant d'une Vierge qu'aucune main n'a touché. Ainsi
-s'exprime Honorius d'Autun dans le <i>Speculum Ecclesiæ.</i> M. Male pense
-que les artistes de Laon, de Saint-Quentin et d'Amiens avaient lu ce
-texte et s'en sont inspiré.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_297_1" id="Footnote_297_1"></a><a href="#FNanchor_297_1"><span class="label">[297]</span></a>Saint Luc, I, 13.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_298_1" id="Footnote_298_1"></a><a href="#FNanchor_298_1"><span class="label">[298]</span></a>Saint Matthieu, I, 20.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_299_1" id="Footnote_299_1"></a><a href="#FNanchor_299_1"><span class="label">[299]</span></a>Saint Luc, I, 61.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_300_1" id="Footnote_300_1"></a><a href="#FNanchor_300_1"><span class="label">[300]</span></a>Saint Luc, I, 61.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_301_1" id="Footnote_301_1"></a><a href="#FNanchor_301_1"><span class="label">[301]</span></a>Saint Luc, I, 63.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_302_1" id="Footnote_302_1"></a><a href="#FNanchor_302_1"><span class="label">[302]</span></a>Mise en scène d'une légende rapportée par tous les auteurs
-du moyen âge. Jésus en arrivant dans la ville de Solime fit choir
-toutes les idoles pour que s'accomplît la parole d'Isaïe. «Voici que
-le Seigneur vient sur une nuée et tous les ouvrages de la main des
-Égyptiens trembleront à son aspect» (Voir Male, p. 283, 284).&mdash;(Note
-du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_303_1" id="Footnote_303_1"></a><a href="#FNanchor_303_1"><span class="label">[303]</span></a>«À la façade d'Amiens, on voit sous les pieds de la statue
-d'Hérode, devant qui les rois mages comparaissent, un personnage nu que
-deux serviteurs plongent dans une cuve. C'est le vieil Hérode qui
-essaie de retarder sa mort en prenant des bains d'huile: «Et Hérode
-avait déjà soixante-quinze ans et il tomba dans une très grande
-maladie; fièvre violente, pourriture et enflure des pieds, tourments
-continuels, grosse toux et des vers qui le mangeaient avec grande
-puanteur et il était fort tourmenté; et alors, d'après l'avis des
-médecins, il fut mis dans une huile d'où on le tira à moitié mort»
-(<i>Légende dorée</i>). «Hérode vécut assez longtemps pour apprendre que
-son fils Antipater n'avait pas caché sa joie en entendant le récit de
-l'agonie de son père. La colère divine éclate dans cette mort
-d'Hérode... L'imagier d'Amiens a donc eu une idée ingénieuse en
-mettant sous les pieds d'Hérode triomphant le vieil Hérode vaincu; il
-annonçait l'avenir et la vengeance prochaine de Dieu» (Male, p. 283).</p>
-
-<p>J'ai adopté la traduction adoucie de M. Male, n'osant pas reproduire la
-crudité de l'original. Le lecteur peut se reporter à la belle
-traduction de la <i>Légende dorée</i> par M. Téodor de Wyzewa, mais M. de
-Wyzewa ne donne pas le passage sur l'incendie du vaisseau des
-rois.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_304_1" id="Footnote_304_1"></a><a href="#FNanchor_304_1"><span class="label">[304]</span></a>«Comme Hérode ordonnait la mort des Innocents, il... apprit
-en passant à Tarse que les trois rois s'étaient embarqués sur un
-navire du port, et dans sa colère il fit mettre le feu à tous les
-navires, selon ce que David avait dit: «il brûlera les nefs de Tarse
-en son courroux» (Jacques de Voragine, <i>Légende dorée</i>, au jour des
-saints Innocents, 28 décembre).&mdash;(Note du Traducteur.)</p>
-
-<p>On voit les mages revenant en bateau, dit M. Male, sur un des panneaux
-de la rose de Soissons et sur le vitrail consacré à l'enfance de
-Jésus-Christ qui orne la chapelle absidale de la cathédrale de
-Tours.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_305_1" id="Footnote_305_1"></a><a href="#FNanchor_305_1"><span class="label">[305]</span></a>Saint Matthieu, II, 12.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_306_1" id="Footnote_306_1"></a><a href="#FNanchor_306_1"><span class="label">[306]</span></a>Isaïe, IX, 5.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_307_1" id="Footnote_307_1"></a><a href="#FNanchor_307_1"><span class="label">[307]</span></a>Cf. <i>Lectures on Art</i>: «L'influence de cet art réaliste sur
-l'esprit religieux de l'Europe a eu des formes plus diverses qu'aucune
-autre influence artistique, car dans ses plus hautes branches, il touche
-les esprits les plus sincèrement religieux, tandis que, dans ses
-branches inférieures, il s'adresse, non seulement au besoin le plus
-vulgaire d'excitation religieuse, mais à la simple soif de sensations
-d'horreur qui caractérise les classes sans éducation de pays
-partiellement civilisés; non pas seulement même à la soif de
-l'horreur, mais à un étrange amour de la mort qui s'est manifesté
-quelquefois dans des pays catholiques en s'efforçant que, dans les
-chapelles du Sépulcre, les images puissent être prises, à la lettre,
-pour de véritables cadavres.</p>
-
-<p>Le même instinct morbide a souvent gagné l'esprit des artistes les
-plus puissants, et les plus imaginatifs, lui communiquant une tristesse
-fiévreuse qui dénature leurs plus belles œuvres; et finalement, c'est
-là le pire de tous ses effets, c'est par lui que la sensibilité des
-femmes chrétiennes a été universellement employée à se lamenter sur
-les souffrances du Christ au lieu d'empêcher celles de son peuple.</p>
-
-<p>Quand l'un de vous voyagera, qu'il étudie la signification des
-sculptures et des peintures qui, dans chaque chapelle et dans chaque
-cathédrale, et dans chaque sentier de la montagne, rappellent les
-heures et figurent les agonies de la Passion du Christ, et essaye
-d'arriver à une appréciation des efforts qui ont été faits par les
-quatre arts: éloquence, musique, peinture, sculpture, depuis le XII<sup>e</sup>
-siècle, pour arracher aux cœurs des femmes les dernières gouttes de
-pitié que pouvait encore exciter cette agonie purement physique car ces
-œuvres insistent presque toujours sur les blessures ou sur
-l'épuisement physique, et dégradent bien plus qu'elles ne l'animent,
-la conception de la douleur.</p>
-
-<p>Puis essayez de vous représenter la somme de temps et d'anxieuse et
-frémissante émotion, qui a été gaspillée par les tendres et
-délicates femmes de la chrétienté pendant ces derniers six cents ans.
-(Ceci rejoint encore de plus près le passage du chapitre II de la Bible
-d'Amiens sur les femmes martyres à propos de sainte Geneviève.) Comme
-elles se peignaient ainsi à elles-mêmes sous l'influence d'une
-semblable imagerie, ces souffrances corporelles passées depuis
-longtemps, qui, puisqu'on les conçoit comme ayant été supportées par
-un être divin, ne peuvent pas, pour cette raison, avoir été plus
-difficiles à endurer que les agonies d'un être humain quelconque sous
-la torture; et alors essayez d'apprécier à quel résultat on serait
-arrivé pour la justice et la félicité de l'humanité si on avait
-enseigné à ces mêmes femmes le sens profond des dernières paroles
-qui leur furent dites par leur Maître: «Filles de Jérusalem, ne
-pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants»,
-si on leur avait enseigné à appliquer leur pitié à mesurer les
-tortures des champs de bataille, les tourments de la mort lente chez les
-enfants succombant à la faim, bien plus, dans notre propre vie de paix,
-à l'agonie de créatures qui ne sont ni nourries, ni enseignées, ni
-secourues, qui s'éveillent au bord du tombeau pour apprendre comment
-elles auraient dû vivre, et la souffrance encore plus terrible de ceux
-dont toute l'existence, et non sa fin, est la mort; ceux auxquels le
-berceau fut une malédiction, et pour lesquels les mots qu'ils ne
-peuvent entendre «la cendre à la cendre» sont tout ce qu'ils ont
-jamais reçu de bénédiction. Ceux-là, vous qui pour ainsi dire avez
-pleuré à ses pieds ou vous êtes tenus près de sa croix, ceux-là
-vous les avez toujours avec vous! et non pas Lui.</p>
-
-<p>Vous avez toujours avec vous les malheureux dans la mort. Oui, et vous
-avez toujours les braves et bons dans la vie. Ceux-là aussi ont besoin
-d'être aidés, quoique vous paraissiez croire qu'ils n'ont qu'à aider
-les autres: ceux-là aussi réclament qu'on pense à eux et qu'on se
-souvienne d'eux. Et vous trouverez, si vous lisez l'histoire dans cet
-esprit, qu'une des raisons maîtresses de la misère continuelle de
-l'humanité, est qu'elle est toujours partagée entre le culte des anges
-ou des saints qui sont hors de sa vue, et n'ont pas besoin d'appui, et
-des hommes orgueilleux et méchants qui sont trop à portée de sa vue
-et ne devraient pas avoir son appui.</p>
-
-<p>Et considérez combien les arts ont ainsi servi le culte de la foule.
-Des saints et des anges vous avez des peintures innombrables, des
-chétifs courtisans ou des rois hautains et cruels, d'innombrables
-aussi; quel petit nombre vous en avez (mais ceux-là remarquez presque
-toujours par des grands peintres) des hommes les meilleurs et de leurs
-actions. Mais réfléchissez vous-même à ce qu'eût pu être pour nous
-l'histoire; bien plus, quelle histoire différente eût pu advenir par
-toute l'Europe si les peuples avaient eu pour but de discerner, et leur
-art d'honorer les grandes actions des hommes les plus dignes. Et si, au
-lieu de vivre comme ils l'ont toujours fait jusqu'ici dans un nuage
-infernal de discorde et de vengeance, éclairés par des rêves
-fantastiques de saintetés nuageuses, ils avaient cherché à
-récompenser et à punir selon la justice, mais surtout à récompenser
-et au moins à porter témoignage des actions humaines méritant le
-courroux de Dieu ou sa bénédiction plutôt que de découvrir les
-secrets du jugement et les béatitudes de l'éternité.»</p>
-
-<p>C'est après cette phrase que vient le morceau sur l'idolâtrie que j'ai
-cité dans le Post-Scriptum de ma Préface et qui termine ce long
-développement par ces mots:</p>
-
-<p>«Nous servons quelque chère et triste image que nous nous sommes
-créée, pendant que nous désobéissons à l'appel présent du Maître
-qui n'est pas mort, qui ne défaille pas en ce moment sous sa croix,
-mais nous ordonne de lever la nôtre» (ce qui correspond exactement aux
-paroles de la <i>Bible d'Amiens</i>) «substituer l'idée de ses souffrances
-passées à celle de notre devoir présent». (<i>Lectures on Art</i>, II,
-§ 56, 57, 58 et 59).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_308_1" id="Footnote_308_1"></a><a href="#FNanchor_308_1"><span class="label">[308]</span></a>«Jésus lui dit: Qu'est-ce qui est écrit dans la loi et
-qu'y lis-tu?»&mdash;Il répondit: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout
-ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée
-et ton prochain comme toi-même. Et Jésus lui dit: «Tu as bien
-répondu; fais cela et tu vivras» (Saint Luc, X, 26, 27, 28).&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_309_1" id="Footnote_309_1"></a><a href="#FNanchor_309_1"><span class="label">[309]</span></a>L'origine la plus authentique de la théorie du Purgatoire
-dans l'enseignement donné par l'art, se trouve dans les
-interprétations postérieures au XIII<sup>e</sup> siècle, du verset: «par lequel
-aussi Il alla et prêcha parmi les âmes en prison», se transformant
-graduellement en l'idée de la délivrance, pour les saints dans
-l'attente, de la puissance du tombeau.</p>
-
-<p>En littérature et en tradition, l'idée est à l'origine, je crois,
-Platonicienne, certainement pas Homérique, Égyptienne c'est possible,
-mais je n'ai encore rien lu des récentes découvertes faites en
-Égypte. N'aimant cependant pas laisser le sujet dans le dénuement
-absolu de mes propres ressources, j'ai fait appel à mon investigateur
-général M. Anderson (James R.) qui m'écrit ce qui suit:</p>
-
-<p>»Il ne peut pas être question de la doctrine ni de son acceptation
-universelle, des siècles avant le Dante, il en est fait mention
-cependant d'une façon assez curieuse dans le <i>Summa theologiæ</i>, comme
-nous l'avons dans une version plus récente; mais je trouve par des
-références que saint Thomas l'enseigne ailleurs. Albertus Magnus la
-développe en grand, Si vous vous reportez à la Légende Dorée, au
-Jour de toutes les Âmes, vous y verrez comment l'idée est prise comme
-lieu commun dans un ouvrage destiné au peuple au XIII<sup>e</sup> siècle. Saint
-Grégoire (le Pape) la soutient (Dial, IV, 38), dans deux citations
-scripturaires: (1), le péché qui n'est pardonné ni «in hoc seculo ni
-dans celui qui est à venir», (2) le feu qui éprouvera chaque œuvre
-de l'homme. Je pense que la philosophie Platonicienne et les mystères
-grecs doivent avoir eu fort à faire pour faire passer l'idée au
-début; mais chez eux&mdash;comme chez Virgile&mdash;elle faisait partie de la
-vision orientale de la circulation d'un fleuve de vie, dont quelques
-gouttes seulement étaient jetées par intervalle dans un Élysée
-permanent et défini ou dans un enfer permanent et défini. Cela
-s'accorde mieux avec cette théorie que ne le fait le système chrétien
-qui attache finalement dans tous les cas, une importance infinie aux
-résultats de la vie «in hoc seculo».</p>
-
-<p>«Connaissez-vous une représentation du Ciel ou de l'Enfer qui ne soit
-pas liée au Jugement dernier, je ne m'en rappelle aucune, et comme le
-Purgatoire est à ce moment-là passé, cela expliquerait l'absence de
-tableaux le représentant.</p>
-
-<p>«En outre le Purgatoire précède la Résurrection&mdash;il y a débat
-continuel entre les théologiens pour savoir quelle sorte de feu il peut
-y avoir au Purgatoire, qui puisse affecter l'âne sans toucher au
-corps.&mdash;Peut-être que le Ciel et l'Enfer&mdash;comme opposés au Purgatoire,
-parurent propres à être peints parce ils ne comportent pas seulement
-la représentation d'âmes mais aussi de corps s'élevant.</p>
-
-<p>«Dans le récit de Bede de la vision du prophète Ayrshire, il est
-question du Purgatoire en termes très semblables à ceux de Dante dans
-la description du second cercle de tourbillons de l'Enfer; et l'ange qui
-finalement sauve l'Écossais du démon vient à travers l'Enfer, «quasi
-fulgor stellæ micantis inter tenebras» «que sul presso del mattino
-Per gli grossi vapor Marte rosseggia.» Le nom de Bede fut grand au
-moyen âge. Dante le rencontre dans le Ciel, et, j'aime à l'espérer,
-peut avoir été aidé par la vision de mon compatriote qui vivait plus
-de six cents ans avant lui.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_310_1" id="Footnote_310_1"></a><a href="#FNanchor_310_1"><span class="label">[310]</span></a>Comparez avec le Monastère lettré, artiste et doux de
-Saint-Jérôme, où les murs sont peints à fresque, dans la citation de
-<i>Saint Mark's Rest</i>, que j'ai donnée pages 222, 223, 224.&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_311_1" id="Footnote_311_1"></a><a href="#FNanchor_311_1"><span class="label">[311]</span></a>Ruskin dit ici «les pierres d'Amiens» comme autrefois il
-avait dit les <i>pierres de Venise.</i> Il a dit aussi dans <i>Prœterita</i>:
-«Si le jour où je frappai à sa porte le portier de la Scuola san
-Rocco ne m'avait pas ouvert, j'aurais écrit les <i>Pierres de Chamounix</i>
-au lieu des <i>Pierres de Venise.</i>»&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_312_1" id="Footnote_312_1"></a><a href="#FNanchor_312_1"><span class="label">[312]</span></a>Toutes les courageuses actions. Ruskin ne pense pas que la
-guerre soit moins nécessaire aux arts que la foi. Voir dans <i>The Crown
-of wild olive</i> la troisième conférence sur <i>The War.</i>&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_313_1" id="Footnote_313_1"></a><a href="#FNanchor_313_1"><span class="label">[313]</span></a>Je ne veux pas dire Aesthésis&mdash;mais <i>nous</i>; s'il faut que
-vous parliez en argot grec.&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_314_1" id="Footnote_314_1"></a><a href="#FNanchor_314_1"><span class="label">[314]</span></a>Tout lecteur ayant un peu de flair métaphysique, trouvera
-une certaine parenté entre l'idée exprimée ici (depuis «Toutes les
-créatures humaines») et la théorie de l'Inspiration divine dans le
-chapitre III: «Il ne sera pas doué d'aptitudes plus hautes ni appelé
-à une fonction nouvelle. Il sera inspiré... selon les capacités de sa
-nature» et cette remarque «La forme que prit plus tard l'esprit
-monastique tint beaucoup plus... qu'à un changement amené par le
-christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains». Sur
-cette dernière idée Ruskin a souvent insisté, disant que le culte
-qu'un païen offrait à Jupiter n'était pas très différent de celui
-qu'un chrétien etc... D'ailleurs dans ce même chapitre III de la
-<i>Bible d'Amiens</i>, le Collège des Augures et l'institution des Vestales
-sont rapprochés des ordres monastiques chrétiens. Mais bien que cette
-idée soit par le lien que l'on voit, si proche des précédentes, et
-comme leur alliée c'est pourtant une idée nouvelle. En ligne directe
-elle donne à Ruskin l'idée de la Foi d'Horace et d'une manière
-générale tous les développements similaires. Mais surtout elle est
-étroitement apparentée à une idée bien différente de celles que
-nous signalons au commencement de cette note, l'idée (analysée dans la
-note des pages 244, 245, 246) de la permanence d'un sentiment
-esthétique que le christianisme n'interrompt pas. Et maintenant que de
-chaînons en chaînons, nous sommes arrivés à une idée si différente
-de notre point de départ (bien qu'elle ne soit pas nouvelles pour
-nous), nous devons nous demander si ce n'est pas l'idée de la
-continuité de l'art grec par exemple, des métopes du Parthénon aux
-mosaïques de Saint-Marc et au labyrinthe d'Amiens (idée qu'il n'a
-probablement crue vraie que parce qu'il l'avait trouvée belle) qui aura
-ramené Ruskin étendant cette vue d'abord esthétique à la religion et
-à l'histoire, à concevoir pareillement le collège des Augures comme
-assimilable à l'Institution bénédictine, la dévotion à Hercule
-comme équivalente à la dévotion à saint Jérôme, etc., etc.</p>
-
-<p>Mais du moment que la religion chrétienne différait peu de la religion
-grecque (idée: «plutôt qu'à un changement amené idée par le
-christianisme dans l'idée de la vertu et du bonheur humains»). Ruskin
-n'avait pas besoin, au point de vue logique, de séparer si fortement la
-religion et la morale. Aussi il y a dans cette nouvelle idée, si même
-c'est la première qui a conduit Ruskin à elle, quelque chose de plus.
-Et c'est une de ces vues assez particulières à Ruskin, qui ne sont pas
-proprement philosophiques et qui ne se rattachent à aucun système,
-qui, aux yeux du raisonnement purement logique peuvent paraître
-fausses, mais qui frappent aussitôt toute personne capable à la
-couleur particulière d'une idée de deviner, comme ferait un pêcheur
-pour les eaux, sa profondeur. Je citerai dans ce genre parmi les idées
-de Ruskin, qui peuvent paraître les plus surannées aux esprits banals,
-incapables d'en comprendre le vrai sens et d'en éprouver la vérité,
-celle qui tient la liberté pour funeste à l'artiste, et l'obéissance
-et le respect pour essentiels, celle qui fait de la mémoire l'organe
-intellectuel le plus utile à l'artiste, etc., etc.</p>
-
-<p>Si on voulait essayer de retrouver l'enchaînement souterrain, la racine
-commune d'idées si éloignées les unes des autres, dans l'œuvre de
-Ruskin, et peut-être aussi peu liées dans son esprit, je n'ai pas
-besoin de dire que l'idée notée au bas des pages 212, 213 et 214 à
-propos de «je suis le seul auteur à penser avec Hérodote» est une
-simple modalité de «Horace est pieux comme Milton», idée qui n'est
-elle-même qu'un pendant des idées esthétiques analysées dans la note
-des pages 244, 245, 246. «Cette coupole est uniquement un vase grec,
-cette Salomé une canéphore, ce chérubin une Harpie», etc.&mdash;(Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_315_1" id="Footnote_315_1"></a><a href="#FNanchor_315_1"><span class="label">[315]</span></a>Genèse, XVIII, 23.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_316_1" id="Footnote_316_1"></a><a href="#FNanchor_316_1"><span class="label">[316]</span></a>Psaume, LXV, 13.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_317_1" id="Footnote_317_1"></a><a href="#FNanchor_317_1"><span class="label">[317]</span></a>Saint Jean, Révélation, XI, 15.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-
-
-<h5>FIN</h5>
-
-
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/figure01.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<h4><a id="APPENDICE_I">APPENDICE I</a></h4>
-
-
-<h4><a id="LISTE_CHRONOLOGIQUE_DES_PRINCIPAUX_EVENEMENTS_DONT_IL_EST_FAIT_MENTION_DANS_LA_BIBLE_DAMIENS">LISTE CHRONOLOGIQUE DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS
-DONT IL EST FAIT MENTION DANS LA «BIBLE<br />
-D'AMIENS»</a></h4>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span></p>
-
-<div>
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="left">Anno Domini</td><td align="right">Chap.</td><td align="right">&nbsp;&nbsp;Pages.</td></tr>
-
-<tr><td align="left">250. Origine des Francs</td><td align="right">II,</td><td align="right">17</td></tr>
-
-<tr><td align="left">301. Saint Firmin vient à Amiens</td><td align="right">I,</td></tr>
-
-<tr><td align="left">332. Saint Martin</td><td align="right">I,</td><td align="right">22</td></tr>
-
-<tr><td align="left">345. Naissance de saint Jérôme</td><td align="right">III,</td><td align="right">123</td></tr>
-
-<tr><td align="left">350. Première église d'Amiens élevée sur le</td></tr>
-<tr><td align="left">tombeau de saint Firmin</td><td align="right">IV,</td><td align="right">157</td></tr>
-
-<tr><td align="left">358. Les Francs vaincus par Julien près de</td></tr>
-<tr><td align="left">Strasbourg</td><td align="right">II,</td><td align="right">35</td></tr>
-
-<tr><td align="left">405. Bible de saint Jérôme</td><td align="right">II,</td><td align="right">81</td></tr>
-
-<tr><td align="left">420. Mort de saint Jérôme</td><td align="right">III,</td><td align="right">40</td></tr>
-
-<tr><td align="left">421. Naissance de sainte Geneviève.&mdash;Fondation</td></tr>
-<tr><td align="left">de Venise</td><td align="right">II,</td><td align="right">3</td></tr>
-
-<tr><td align="left">445. Les Francs passent le Rhin et prennent</td></tr>
-<tr><td align="left">Amiens</td><td align="right">I,</td><td align="right">10</td></tr>
-
-<tr><td align="left">447. Mérovée roi à Amiens</td><td align="right">I,</td><td align="right">12</td></tr>
-
-<tr><td align="left">451. Bataille de Châlons.&mdash;Attila battu par</td></tr>
-<tr><td align="left">Aëtius</td><td align="right">I,</td><td align="right">10</td></tr>
-
-<tr><td align="left">457. Mort de Mérovée.&mdash;Childéric roi à Amiens</td><td align="right">I,</td><td align="right">12</td></tr>
-
-<tr><td align="left">466. Naissance de Clovis</td><td align="right">II,</td><td align="right">83</td></tr>
-
-<tr><td align="left">476. Fin de l'Empire romain en Italie, sous</td></tr>
-<tr><td align="left">Odoacre</td><td align="right"> I,</td><td align="right">12</td></tr>
-
-<tr><td align="left">481. Fin de l'empire romain en France</td><td align="right">II,</td><td align="right">83</td></tr>
-
-<tr><td align="left">481. Clovis couronné à Amiens</td><td align="right">I,</td><td align="right">12</td></tr>
-<tr><td align="right"></td><td align="right">II,</td><td align="right">2</td></tr>
-
-<tr><td align="left">Naissance de saint Benoît</td><td align="right">II, </td><td align="right">83</td></tr>
-
-<tr><td align="left">485. Bataille de Soissons.&mdash;Clovis vainqueur de</td></tr>
-<tr><td align="left">Syagrius</td><td align="right">II,</td><td align="right">83</td></tr>
-
-<tr><td align="left">486. Syagrius meurt à la cour d'Alaric</td><td align="right">II,</td><td align="right">83</td></tr>
-
-<tr><td align="left">489. Bataille de Vérone.&mdash;Théodoric vainqueur</td></tr>
-<tr><td align="left">d'Odoacre</td><td align="right">II,</td><td align="right">88</td></tr>
-
-<tr><td align="left">493. Clovis épouse Clotilde</td><td align="right">II,</td><td align="right">84</td></tr>
-
-<tr><td align="left">496. Bataille de Tolbiac.&mdash;Clovis met les</td></tr>
-<tr><td align="left">Alamans en déroute</td><td align="right">II,</td><td align="right">86</td></tr>
-
-<tr><td align="left">Clovis couronné à Reims par saint Rémi</td><td align="right">I,</td><td align="right">13</td></tr>
-
-<tr><td align="left">Clovis baptisé par saint Rémi</td><td align="right">I,</td><td align="right">20</td></tr>
-
-<tr><td align="left">508. Bataille de Poitiers.&mdash;Clovis vainqueur des</td></tr>
-<tr><td align="left">Wisigoths commandés par Alaric.&mdash;Mort</td></tr>
-<tr><td align="left">d'Alaric</td><td align="right">I,</td><td align="right">13</td></tr>
-</table></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span></p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="APPENDICE_II">APPENDICE II</a></h4>
-
-
-<h4><a id="PLAN_GENERAL_DE_NOS_PERES_NOUS_ONT_DIT">PLAN GÉNÉRAL DE «NOS PÈRES NOUS ONT DIT»</a><a name="FNanchor_318_1" id="FNanchor_318_1"></a><a href="#Footnote_318_1" class="fnanchor">[318]</a>, <a name="FNanchor_319_1" id="FNanchor_319_1"></a><a href="#Footnote_319_1" class="fnanchor">[319]</a></h4>
-
-
-<p>La première partie de <i>Nos pères nous ont dit</i>, actuellement soumise
-au public, suffit pour montrer le plan et les tendances de l'ouvrage;
-contrairement à mes habitudes, je recours pour l'éditer à la
-souscription, parce que la mesure dans laquelle je pourrai rendre sa
-lecture plus profitable en l'illustrant de gravures, dépendra beaucoup
-de l'évaluation qu'on pourra faire du nombre de ceux qui en
-supporteront les frais.</p>
-
-<p>Je ne découvre dans l'état actuel de ma santé aucune raison qui me
-fasse redouter un affaiblissement de mes facultés générales, soit
-comme conception, soit comme travail, autre que le refroidissement
-naturel et forcé de l'enthousiasme chez un vieillard; toutefois, il en
-survit assez en moi pour garantir mes lecteurs contre l'abandon d'un
-projet que je nourris depuis déjà vingt ans.</p>
-
-<p>L'ouvrage, si je vis assez pour l'achever, comprendra dix parties,
-chacune limitée à une partie locale de l'Histoire chrétienne, et
-toutes se groupant à la fin pour mettre ensemble en lumière
-l'influence de l'Église au XIII<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Dans le présent volume tient tout entière la première <span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span> partie, qui
-décrit les commencements de la puissance franque et l'apogée
-artistique auquel elle aboutit avec la cathédrale d'Amiens.</p>
-
-<p>La seconde partie, <i>Ponte della Pietra</i>, fera plus, je l'espère, pour
-Théodoric et Vérone, que je n'ai été en état de faire pour Clovis
-et la première capitale de la France.</p>
-
-<p>La troisième, <i>Ara Cœli</i>, tracera les fondations de la puissance
-papale.</p>
-
-<p>La quatrième, <i>Ponte-a-Mare</i> et la cinquième, <i>Ponte Vecchio</i> ne
-feront que rassembler avec beaucoup de difficulté dans une forme brève
-ce que je possède de matériaux épars relatifs à Pise et Florence.</p>
-
-<p>La sixième, <i>Valle Crucis</i>, sera remplie par l'architecture monastique
-de l'Angleterre et du pays de Galles<a name="FNanchor_320_1" id="FNanchor_320_1"></a><a href="#Footnote_320_1" class="fnanchor">[320]</a>.</p>
-
-<p>La septième, <i>les Sources de l'Eure</i>, sera entièrement consacrée à
-la cathédrale de Chartres.</p>
-
-<p>La huitième, <i>Domremy</i> à celle de Rouen et aux écoles d'architecture
-qu'elle représente.</p>
-
-<p>La neuvième, <i>la Baie d'Uri</i>, aux formes pastorales du catholicisme,
-jusqu'à nos jours.</p>
-
-<p>Et la dixième, <i>les Cloches de Cluse</i>, au protestantisme pastoral de
-Savoie, de Genève et de la frontière écossaise<a name="FNanchor_321_1" id="FNanchor_321_1"></a><a href="#Footnote_321_1" class="fnanchor">[321]</a>.</p>
-
-<p>Chaque partie n'aura que quatre divisions; et l'une d'elles, la
-quatrième, sera généralement la description d'une cité ou d'une
-cathédrale historique considérée comme résultante&mdash;et vestige&mdash;de
-l'influence religieuse étudiée dans les chapitres préparatoires.</p>
-
-
-<p>Il y aura au moins une illustration par chapitre; pour le surplus il
-sera fait des dessins qui seront directement placés <span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span> au Musée de
-Sheffield pour que le public puisse s'y reporter, et seront gravés si
-l'on me fournit l'aide ou l'occasion de les relier à l'ouvrage entier.</p>
-
-<p>De même que cela s'est fait pour le chapitre IV de cette première
-partie, une petite édition des chapitres descriptifs sera imprimée en
-format réduit pour les voyageurs et les non-souscripteurs; mais, à
-part cela, mon intention est que cet ouvrage soit exclusivement
-réservé aux souscripteurs. <span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span></p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_318_1" id="Footnote_318_1"></a><a href="#FNanchor_318_1"><span class="label">[318]</span></a>Cet appendice porte le numéro III dans la <i>Bible d'Amiens</i>,
-le second contenant la liste des photographies prises d'après la
-cathédrale d'Amiens, par M. Kaltenbacher.&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_319_1" id="Footnote_319_1"></a><a href="#FNanchor_319_1"><span class="label">[319]</span></a>Reproduit d'après l'<i>Advice</i>, publié avec le chapitre III
-(Mars 1882).&mdash;(Note de l'Auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_320_1" id="Footnote_320_1"></a><a href="#FNanchor_320_1"><span class="label">[320]</span></a>De <i>Nos pères nous ont dit</i> aucun autre volume que la <i>Bible
-d'Amiens</i> n'a paru. Mais <i>Verona and other lectures</i> contient deux
-chapitres de <i>Valle Crucis: Candida Casa</i> et le <i>Raccommodage du Crible</i>
-(ce chapitre tire son titre d'un trait de l'enfance de saint
-Benoît).&mdash;(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_321_1" id="Footnote_321_1"></a><a href="#FNanchor_321_1"><span class="label">[321]</span></a>Sur la belle sonorité des cloches de Cluse, voir Deucalion,
-I, V, § 7, 8.&mdash;(Note du Traducteur).</p></div>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Bible d'Amiens, by John Ruskin
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BIBLE D'AMIENS ***
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deleted file mode 100644
index 6d53bf4..0000000
--- a/old/62615-h/images/amiens_cover.jpg
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Binary files differ
diff --git a/old/62615-h/images/figure01.jpg b/old/62615-h/images/figure01.jpg
deleted file mode 100644
index b03729a..0000000
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Binary files differ