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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La Bible d'Amiens - -Author: John Ruskin - -Contributor: Marcel Proust - -Translator: Marcel Proust - -Release Date: July 13, 2020 [EBook #62615] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BIBLE D'AMIENS *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues and Dagny Soapfan at -Free Literature (Images generously made available by The -Internet Archive.) - - - - - - -JOHN RUSKIN - -LA - -BIBLE D'AMIENS - -TRADUCTION, NOTES ET PRÉFACE - -PAR - -MARCEL PROUST - -CINQUIÈME EDITION - -PARIS - -MERCURE DE FRANCE - -XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI - -MCMX - - - - -TABLE - -PRÉFACE DU TRADUCTEUR - -I.--AVANT-PROPOS....................................... 9 - -II.--NOTRE-DAME D'AMIENS SELON RUSKIN................. 15 - -III.--JOHN RUSKIN....................................... 48 - -IV.--POST-SCRIPTUM..................................... 78 - -LA BIBLE D'AMIENS - -PRÉFACE........................................... 99 - -I.--AU BORD DES COURANTS D'EAU VIVE.................. 105 - -NOTES DU CHAPITRE I............................ 138 - -II.--SOUS LE DRACHENFELS............................. 147 - -III.--LE DOMPTEUR DE LIONS............................. 192 - -IV.--INTERPRÉTATIONS.................................. 249 - -APPENDICE I - -LISTE CHRONOLOGIQUE DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DONT -IL EST FAIT MENTION DANS «LA BIBLE D'AMIENS» . . . . 343 - -APPENDICE II - -PLAN GÉNÉRAL DE «NOS PÈRES NOUS ONT DIT».............. 345 - - - - -À LA MÉMOIRE - -DE - -MON PÈRE - -FRAPPÉ EN TRAVAILLANT LE 24 NOVEMBRE 1903 - -MORT LE 26 NOVEMBRE - -CETTE TRADUCTION - -EST TENDREMENT DÉDIÉE - - -M. P. - - -«Puis vient le temps du travail...; -puis le temps de la mort, qui -dans les vies heureuses est très -court.» - - -JOHN RUSKIN. - - - - -PRÉFACE DU TRADUCTEUR - - - - -I--AVANT-PROPOS - - -Je donne ici une traduction de la _Bible d'Amiens_, de John Ruskin. Mais -il m'a semblé que ce n'était pas assez pour le lecteur. Ne lire qu'un -livre d'un auteur, c'est voir cet auteur une fois. Or, en causant une -fois avec une personne, on peut discerner en elle des traits singuliers. -Mais c'est seulement par leur répétition, dans des circonstances -variées, qu'on peut les reconnaître pour caractéristiques et -essentiels. Pour un écrivain, pour un musicien ou pour un peintre, -cette variation des circonstances qui permet de discerner, par une sorte -d'expérimentation, les traits permanents du caractère, c'est la -variété des œuvres. Nous retrouvons, dans un second livre, dans un -autre tableau, les particularités dont la première fois nous aurions -pu croire qu'elles appartenaient au sujet traité autant qu'à -l'écrivain ou au peintre. Et du rapprochement des œuvres différentes -nous dégageons des traits communs dont l'assemblage compose la -physionomie morale de l'artiste. Quand plusieurs portraits peints par -Rembrandt, d'après des modèles différents, sont réunis dans une -salle, nous sommes aussitôt frappés par ce qui leur est commun à tous -et qui est les traits mêmes de la figure de Rembrandt. En mettant une -note au bas du texte de _la Bible d'Amiens_, chaque fois que ce texte -éveillait par des analogies, même lointaines, le souvenir d'autres -ouvrages de Ruskin, et en traduisant dans la note le passage qui -m'était ainsi revenu à l'esprit, j'ai tâché de permettre au lecteur -de se placer dans la situation de quelqu'un qui ne se trouverait pas en -présence de Ruskin pour la première fois, mais qui, ayant eu avec lui -des entretiens antérieurs, pourrait, dans ses paroles, reconnaître ce -qui est, chez lui, permanent et fondamental. Ainsi j'ai essayé de -pourvoir le lecteur comme d'une mémoire improvisée où j'ai disposé -des souvenirs des autres livres de Ruskin,--sorte de caisse de -résonance, où les paroles de _la Bible d'Amiens_ pourront prendre plus -de retentissement en y éveillant des échos fraternels. Mais aux -paroles de _la Bible d'Amiens_ ces échos ne répondront pas sans doute, -ainsi qu'il arrive dans une mémoire qui s'est faite elle-même, de ces -horizons inégalement lointains, habituellement cachés à nos regards -et dont notre vie elle-même a mesuré jour par jour les distances -variées. Ils n'auront pas, pour venir rejoindre la parole présente -dont la ressemblance les a attirés, à traverser la résistante douceur -de cette atmosphère interposée qui a l'étendue même de notre vie et -qui est toute la poésie de la mémoire. - -Au fond, aider le lecteur à être impressionné par ces traits -singuliers, placer sous ses yeux des traits similaires qui lui -permettent de les tenir pour les traits essentiels du génie d'un -écrivain, devrait être la première partie de la tâche de tout -critique. - -S'il a senti cela, et aidé à le sentir, son office est à peu près -rempli. Et, s'il ne l'a pas senti, il pourra écrire tous les livres du -monde sur Ruskin: l'Homme, l'Écrivain, le Prophète, l'Artiste, la -Portée de son Action, les Erreurs de la Doctrine, toutes ces -constructions s'élèveront peut-être très haut, mais à côté du -sujet; elles pourront porter aux nues la situation littéraire du -critique, mais ne vaudront pas, pour l'intelligence de l'œuvre, la -perception exacte d'une nuance juste, si légère semble-t-elle. - -Je conçois pourtant que le critique devrait ensuite aller plus loin. Il -essayerait de reconstituer ce que pouvait être la singulière vie -spirituelle d'un écrivain hanté de réalités si spéciales, son -inspiration étant la mesure dans laquelle il avait la vision de ces -réalités, son talent la mesure dans laquelle il pouvait les recréer -dans son œuvre, sa moralité, enfin, l'instinct qui, les lui faisant -considérer sous un aspect d'éternité (quelque particulières que ces -réalités nous paraissent), le poussait à sacrifier au besoin de les -apercevoir et à la nécessité de les reproduire pour en assurer une -vision durable et claire, tous ses plaisirs, tous ses devoirs et -jusqu'à sa propre vie, laquelle n'avait de raison d'être que comme -étant la seule manière possible d'entrer en contact avec ces -réalités, de valeur que celle que peut avoir pour un physicien un -instrument indispensable à ses expériences. Je n'ai pas besoin de dire -que cette seconde partie de l'office du critique, je n'ai pas essayé de -la remplir ici à l'égard de Ruskin. Cela pourra être l'objet de -travaux ultérieurs. Ceci n'est qu'une traduction, et, pour les notes, -la plupart du temps je me suis contenté d'y donner la citation qui me -paraissait juste sans y ajouter de commentaires. Quelques notes -cependant sont plus développées. Celles-là eussent été plus à leur -place, si au lieu de les laisser çà et là, au bas des pages, je les -avais fait entrer dans ma préface, qu'elles complètent et rectifient -sur plusieurs points. Mais je ne l'ai pas voulu, cette préface -reproduisant simplement, sauf cet avant-propos et un post-scriptum plus -récent, des articles qu'au moment de la mort de Ruskin j'avais donnés -au _Mercure de France_ et à _la Gazette des Beaux-Arts._ - -D'autres notes ont un caractère différent. Celles du chapitre IV sont -surtout archéologiques. Enfin, chaque fois que Ruskin, par voie de -citation mais bien plus souvent d'allusion, fait entrer dans la -construction de ses phrases quelque souvenir de la Bible, comme les -Vénitiens intercalaient dans leurs monuments les sculptures sacrées et -les pierres précieuses qu'ils rapportaient d'Orient, j'ai cherché -toujours la référence exacte, pour que le lecteur, en voyant quelles -transformations Ruskin faisait subir au verset avant de se l'assimiler, -se rendît mieux compte de la chimie mystérieuse et toujours identique, -de l'activité originale et spécifique de son esprit. Je n'ai pu me -fier pour la recherche des références ni à l'_Index de la Bible -d'Amiens_ ni au livre de Mlles Gibbs, _The Bible References of Ruskin_, -qui sont excellents mais par trop incomplets. Et c'est de la Bible -elle-même que je me suis servi. - -Le texte traduit ici est celui de _la Bible d'Amiens_ inextenso. Malgré -les conseils différents qui m'avaient été donnés et que j'aurais -peut-être dû suivre, je n'en ai pas omis un seul mot. Mais ayant pris -ce parti, pour que le lecteur pût avoir de _la Bible d'Amiens_ une -version intégrale, je dois lui accorder qu'il y a bien des longueurs -dans ce livre comme dans tous ceux que Ruskin a écrits à la fin de sa -vie. De plus, dans cette période de sa vie, Ruskin a perdu tout respect -de la syntaxe et tout souci de la clarté, plus que le lecteur ne -consentira souvent à le croire. Il accusera alors très injustement les -fautes du traducteur. - -Pour les mêmes raisons, j'ai donné tous les appendices, sauf l'_Index -alphabétique_, et _la liste des photographies de la cathédrale_ par M. -Kaltenbacher, photographies qu'on pouvait autrefois acheter avec _la -Bible d'Amiens._ Enfin, l'édition anglaise est ornée de quatre -gravures qui ne sont pas reproduites ici, _la Madone de Cimabue, Amiens -le jour des Trépassés_ (je décris cette gravure plus loin, pages 66 -et 67), _le Porche nord avant sa restauration._ On comprend que des -photographies de la Cathédrale se vendant avec le livre, Ruskin ait -choisi pour ses gravures des sujets ne se rapportant que par une sorte -d'allusion aux descriptions qu'il donne de la cathédrale et ne faisant -pas double emploi avec les photographies. Mais ceux qui ont l'habitude -des livres de Ruskin verront plus volontiers dans le choix un peu -singulier des sujets de ces gravures un effet de cette disposition -originale, on peut presque dire humoristique, de son esprit--qui lui -faisait en quelque sorte manquer toujours au programme indiqué, mettre -en regard de la description du Baptême du Christ par Giotto, une -gravure représentant le Baptême du Christ non par Giotto, mais tel -qu'on le voit dans un vieux psautier, ou bien, dans une étude sur -l'église Saint-Marc, ne décrire aucune des parties importantes de -Saint-Marc et consacrer de nombreuses pages à la description d'un -bas-relief qu'on ne remarque jamais, qu'on distingue difficilement, et -qui est d'ailleurs sans intérêt; mais ce sont là des défauts de -l'esprit de Ruskin que ses admirateurs reconnaissent au passage avec -plaisir parce qu'ils savent qu'ils font, fût-ce à titre de tics, -partie intégrante de la physionomie particulière du grand écrivain. - -Il me reste à exprimer ma reconnaissance plus particulière, parmi tant -de personnes dont les conseils m'ont été précieux, à M. Alfred -Vallette qui a donné à cette édition des soins infiniment -intelligents et généreux, qui lui font le plus grand honneur; à M. -Charles Ephrussi, toujours si bon pour moi, qui a facilité toutes mes -recherches en mettant à ma disposition la bibliothèque de _la Gazette -des Beaux-Arts_ et à M. Robert d'Humières. Quand j'étais arrêté par -une forme difficile de langage, j'allais consulter le merveilleux -traducteur de Kipling, et il résolvait aussitôt la difficulté avec -son étonnante compréhension des textes anglais où il entre autant -d'intuition que de savoir. Bien des fois, sans jamais se lasser, il me -fut ainsi secourable. Qu'il en soit ici affectueusement remercié. - - - - -II--NOTRE-DAME D'AMIENS -SELON RUSKIN[1] - - -Je voudrais donner au lecteur le désir et le moyen d'aller passer une -journée à Amiens en une sorte de pèlerinage ruskinien. Ce n'était -pas la peine de commencer par lui demander d'aller à Florence ou à -Venise, quand Ruskin a écrit sur Amiens tout un livre[2]. Et, d'autre -part, il me semble que c'est ainsi que doit être célébré le «culte -des Héros», je veux dire en esprit et en vérité. Nous visitons le -lieu où un grand homme est né et le lieu où il est mort; mais les -lieux qu'il admirait entre tous, dont c'est la beauté même que nous -aimons dans ses livres, ne les habitait-il pas davantage? - -Nous honorons d'un fétichisme qui n'est qu'illusion une tombe où reste -seulement de Ruskin ce qui n'était pas lui-même, et nous n'irions pas -nous agenouiller devant ces pierres d'Amiens, à qui il venait demander -sa pensée, qui la gardent encore, pareilles à la tombe d'Angleterre -où d'un poète dont le corps fut consumé, ne reste--arraché aux -flammes d'un geste sublime et tendre par un autre poète--que le -cœur[3]? - -Sans doute le snobisme qui fait paraître raisonnable tout ce qu'il -touche n'a pas encore atteint (pour les Français du moins) et par là -préservé du ridicule, ces promenades esthétiques. Dites que vous -allez à Bayreuth entendre un opéra de Wagner, à Amsterdam visiter une -exposition, on regrettera de ne pouvoir vous accompagner. Mais, si vous -avouez que vous allez voir, à la Pointe du Raz, une tempête, en -Normandie, les pommiers en fleurs, à Amiens, une statue aimée de -Ruskin, on ne pourra s'empêcher de sourire. Je n'en espère pas moins -que vous irez à Amiens après m'avoir lu. - -Quand on travaille pour plaire aux autres on peut ne pas réussir, mais -les choses qu'on a faites pour se contenter soi-même ont toujours -chance d'intéresser quelqu'un. Il est impossible qu'il n'existe pas de -gens qui prennent quelque plaisir à ce qui m'en a tant donné. Car -personne n'est original, et fort heureusement pour la sympathie et la -compréhension qui sont de si grands plaisirs dans la vie, c'est dans -une trame universelle que nos individualités sont taillées. Si l'on -savait analyser l'âme comme la matière, on verrait que, sous -l'apparente diversité des esprits aussi bien que sous celle des choses, -il n'y a que peu de corps simples et d'éléments irréductibles et -qu'il entre dans la composition de ce que nous croyons être notre -personnalité, des substances fort communes et qui se retrouvent un peu -partout dans l'Univers. - -Les indications que les écrivains nous donnent dans leurs œuvres sur -les lieux qu'ils ont aimés sont souvent si vagues que les pèlerinages -que nous y essayons en gardent quelque chose d'incertain et d'hésitant -et comme la peur d'avoir été illusoires. Comme ce personnage d'Edmond -de Goncourt cherchant une tombe qu'aucune croix n'indique, nous en -sommes réduits à faire nos dévotions «au petit bonheur». Voilà un -genre de déboires que vous n'aurez pas à redouter avec Ruskin, à -Amiens surtout; vous ne courrez pas le risque d'y être venu passer un -après-midi sans avoir su le trouver dans la cathédrale: il est venu -vous chercher à la gare. Il va s'informer non seulement de la façon -dont vous êtes doué pour ressentir les beautés de la cathédrale, -mais du temps que l'heure du train que vous comptez reprendre vous -permet d'y consacrer. Il ne vous montrera pas seulement le chemin qui -mène à Notre-Dame, mais tel ou tel chemin, selon que vous serez plus -ou moins pressé. Et comme il veut que vous le suiviez dans les libres -dispositions de l'esprit que donne la satisfaction du corps, peut-être -aussi pour vous montrer qu'à la façon des saints à qui vont ses -préférences, il n'est pas contempteur du plaisir «honnête[4]», -avant de vous mener à l'église, il vous conduira chez le pâtissier. -Vous arrêtant à Amiens dans une pensée d'esthétique, vous êtes -déjà le bienvenu, car beaucoup ne font pas comme vous: «L'intelligent -voyageur anglais, dans ce siècle fortuné, sait que, à mi-chemin entre -Boulogne et Paris, il y a une station de chemin de fer importante où -son train, ralentissant son allure, le roule avec beaucoup plus que le -nombre moyen des bruits et des chocs attendus à l'entrée de chaque -grande gare française, afin de rappeler par des sursauts le voyageur -somnolent ou distrait au sentiment de sa situation. Il se souvient aussi -probablement qu'à cette halte au milieu de son voyage, il y a un buffet -bien servi où il a le privilège de dix minutes d'arrêt. Il n'est -toutefois pas aussi clairement conscient que ces dix minutes d'arrêt -lui sont accordées à moins de minutes de marche de la grande place -d'une ville qui a été un jour la Venise de la France. En laissant de -côté les îles des lagunes, la «Reine des «Eaux» de la France -était à peu près aussi large que «Venise elle-même», etc. - -Mais c'est assez parler du voyageur pour qui Amiens n'est qu'une station -de choix à vous qui venez pour voir la cathédrale et qui méritez -qu'on vous fasse bien employer votre temps; on va vous mener à -Notre-Dame, mais par quel chemin? - - -«Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la -meilleure manière d'aborder la cathédrale pour la première fois. Si -vous avez plein loisir et que le jour soit beau[5], le mieux serait de -descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière -et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire sur laquelle -s'élève la citadelle. De là vous comprendrez la hauteur réelle des -tours et de combien elles s'élèvent au-dessus du reste de la ville, -puis en revenant trouvez votre chemin par n'importe quelle rue de -traverse; prenez les ponts que vous trouverez; plus les rues seront -tortueuses et sales, mieux ce sera, et, que vous arriviez d'abord à la -façade ouest[6] ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toute la -peine que vous aurez eue à les atteindre. - -«Mais si le jour est sombre, comme cela peut arriver quelquefois, même -en France, ou si vous ne pouvez ni ne voulez marcher, ce qui peut aussi -arriver à cause de tous nos sports athlétiques et de nos lawn-tennis, -ou si vraiment il faut que vous alliez à Paris cet après-midi et que -vous vouliez seulement voir tout ce que vous pouvez en une heure ou -deux, alors, en supposant cela, malgré ces faiblesses, vous êtes -encore une assez gentille sorte de personne pour laquelle il est de -quelque conséquence de savoir par quelle voie elle arrivera à une -jolie chose et commencera à la regarder. J'estime que le mieux est -alors de monter à pied la rue des Trois-Cailloux. Arrêtez-vous un -moment sur le chemin pour vous tenir en bonne humeur, et achetez -quelques tartes et bonbons dans une des charmantes boutiques de -pâtissier qui sont à gauche. Juste après les avoir passées, demandez -le théâtre, et vous monterez droit au transept sud qui a vraiment en -soi de quoi plaire à tout le monde. Chacun est forcé d'aimer -l'ajourement aérien de la flèche qui le surmonte et qui semble se -courber vers le vent d'ouest, bien que cela ne soit pas;--du moins sa -courbure est une longue habitude contractée graduellement avec une -grâce et une soumission croissantes pendant ces trois derniers cents -ans,--et arrivant tout à fait au porche, chacun doit aimer la jolie -petite madone française qui en occupe le milieu, avec sa tête un peu -de côté, son nimbe de côté aussi, comme un chapeau seyant. Elle est -une madone de décadence, en dépit, ou plutôt en raison de sa joliesse -et de son gai sourire de soubrette; elle n'a rien à faire là non plus -car ceci est le porche de saint Honoré, non le sien. Saint Honoré -avait coutume de se tenir là, rude et gris, pour vous recevoir; il est -maintenant banni au porche nord où jamais n'entre personne. Il y a -longtemps de cela, dans le XIVe siècle, quand le peuple commença pour -la première fois à trouver le christianisme trop grave, fit une foi -plus joyeuse pour la France et voulut avoir partout une madone soubrette -aux regards brillants, laissant sa propre Jeanne d'Arc aux yeux sombres -se faire brûler comme sorcière; et depuis lors les choses allèrent -leur joyeux train, tout droit, «ça allait, ça ira», aux plus joyeux -jours de la guillotine. Mais pourtant ils savaient encore sculpter au -XIVe siècle, et la madone et son linteau d'aubépines en fleurs sont -dignes que vous les regardiez, et encore plus les sculptures aussi -délicates et plus calmes qui sont au dessus, qui racontent la propre -histoire de saint Honoré dont on parle peu aujourd'hui dans le faubourg -de Paris qui porte son nom. - -«Mais vous devez être impatients d'entrer dans la cathédrale. Mettez -d'abord un sou dans la boîte de chacun des mendiants qui se tiennent -là. Ce n'est pas votre affaire de savoir s'ils devraient ou non être -là ou s'ils méritent d'avoir le sou. Sachez seulement si vous-mêmes -méritez d'en avoir un à donner et donnez-le joliment et non comme s'il -vous brûlait les doigts[7].» - - -C'est ce deuxième itinéraire, le plus simple, et, celui, je suppose, -que vous préférerez, que j'ai suivi, la première fois que je suis -allé à Amiens; et, au moment où le portail sud m'apparut, je vis -devant moi, sur la gauche, à la même place qu'indique Ruskin, les -mendiants dont il parle, si vieux d'ailleurs que c'étaient peut-être -encore les mêmes. Heureux de pouvoir commencer si vite à suivre les -prescriptions ruskiniennes, j'allai avant tout leur faire l'aumône, -avec l'illusion, où il entrait de ce fétichisme que je blâmais tout -à l'heure, d'accomplir un acte élevé de piété envers Ruskin. -Associé à ma charité, de moitié dans mon offrande, je croyais le -sentir qui conduisait mon geste. Je connaissais et, à moins de frais, -l'état d'âme de Frédéric Moreau dans l'_Éducation sentimentale_, -quand sur le bateau, devant Mme Arnoux, il allonge vers la casquette du -harpiste sa main fermée et «l'ouvrant avec pudeur» y dépose un louis -d'or. «Ce n'était pas, dit Flaubert, la vanité qui le poussait à -faire cette aumône devant elle, mais une pensée de bénédiction où -il l'associait, un mouvement de cœur presque religieux.» - -Puis, étant trop près du portail pour en voir l'ensemble, je revins -sur mes pas, et arrivé à la distance qui me parut convenable, alors -seulement je regardai. La journée était splendide et j'étais arrivé -à l'heure où le soleil fait, à cette époque, sa visite quotidienne -à la Vierge jadis dorée et que seul il dore aujourd'hui pendant les -instants où il lui restitue, les jours où il brille, comme un éclat -différent, fugitif et plus doux. Il n'est pas d'ailleurs un saint que -le soleil ne visite, donnant aux épaules de celui-ci un manteau de -chaleur, au front de celui-là une auréole de lumière. Il n'achève -jamais sa journée sans avoir fait le tour de l'immense cathédrale. -C'était l'heure de sa visite à la Vierge, et c'était à sa caresse -momentanée qu'elle semblait adresser son sourire séculaire, ce sourire -que Ruskin trouve, vous l'avez vu, celui d'une soubrette à laquelle il -préfère les Reines, d'un art plus naïf et plus grave, du porche royal -de Chartres. Je renvoie ici le lecteur aux pages de _The Two Paths_ que -j'ai données plus loin en note pages 260, 261 et 262 et où Ruskin -compare aux reines de Chartres la Vierge Dorée. Si j'y fais allusion -ici c'est que _The Two Paths_ étant de 1858, et _la Bible d'Amiens_ de -1885, le rapprochement des textes et des dates montre à quel point _la -Bible d'Amiens_ diffère de ces livres comme nous en écrivons tant sur -les choses que nous avons étudiées pour pouvoir en parler (à supposer -même que nous ayons pris cette peine) au lieu de parler des choses -parce que nous les avons dès longtemps étudiées, pour contenter un -goût désintéressé, et sans songer qu'elles pourraient faire plus -tard la matière d'un livre. J'ai pensé que vous aimeriez mieux _la -Bible d'Amiens_, de sentir qu'en la feuilletant ainsi, c'étaient des -choses sur lesquelles Ruskin a, de tout temps, médité, celles qui -expriment par là le plus profondément sa pensée, que vous preniez -connaissance; que le présent qu'il vous faisait était de ceux qui sont -le plus précieux à ceux qui aiment, et qui consistent dans les objets -dont on s'est longtemps servi soi-même sans intention de les donner un -jour, rien que pour soi. En écrivant son livre, Ruskin n'a pas eu à -travailler pour vous, il n'a fait que publier sa mémoire et vous ouvrir -son cœur. J'ai pensé que la Vierge Dorée prendrait quelque importance -à vos yeux, quand vous verriez que, près de trente ans avant _la Bible -d'Amiens_, elle avait, dans la mémoire de Ruskin, sa place où, quand -il avait besoin de donner à ses auditeurs un exemple, il savait la -trouver, pleine de grâce et chargée de ces pensées graves à qui il -donnait souvent rendez-vous devant elle. Alors elle comptait déjà -parmi ces manifestations de la beauté qui ne donnaient pas seulement à -ses yeux sensibles une délectation comme il n'en connut jamais de plus -vive, mais dans lesquelles la Nature, en lui donnant ce sens -esthétique, l'avait prédestiné à aller chercher, comme dans son -expression la plus touchante, ce qui peut être recueilli sur la terre -du Vrai et du Divin. - -Sans doute, si, comme on l'a dit, à l'extrême vieillesse, la pensée -déserta la tête de Ruskin, comme ces oiseaux mystérieux qui dans une -toile célèbre de Gustave Moreau n'attend pas l'arrivée de la mort -pour fuir la maison,--parmi les formes familières qui traversèrent -encore la confuse rêverie du vieillard sans que la réflexion pût s'y -appliquer au passage, tenez pour probable qu'il y eut la Vierge Dorée. -Redevenue maternelle, comme le sculpteur d'Amiens l'a représentée, -tenant dans ses bras la divine enfance, elle dut être comme la nourrice -que laisse seule rester à son chevet celui qu'elle a longtemps bercé. -Et, comme dans le contact des meubles familiers, dans la dégustation -des mets habituels, les vieillards éprouvent, sans presque les -connaître, leurs dernières joies, discernables du moins à la peine -souvent funeste qu'on leur causerait en les en privant, croyez que -Ruskin ressentait un plaisir obscur à voir un moulage de la Vierge -Dorée, descendue, par l'entraînement invincible du temps, des hauteurs -de sa pensée et des prédilections de son goût, dans la profondeur de -sa vie inconsciente et dans les satisfactions de l'habitude. - -Telle qu'elle est avec son sourire si particulier, qui fait non -seulement de la Vierge une personne, mais de la statue une œuvre d'art -individuelle, elle semble rejeter ce portail hors duquel elle se penche, -à n'être que le musée où nous devons nous rendre quand nous voulons -la voir, comme les étrangers sont obligés d'aller au Louvre pour voir -la Joconde. Mais si les cathédrales, comme on l'a dit, sont les musées -de l'art religieux au moyen âge, ce sont des musées vivants auquel M. -André Hallays ne trouverait rien à redire. Ils n'ont pas été -construits pour recevoir les œuvres d'art, mais ce sont elles--si -individuelles qu'elles soient d'ailleurs,--qui ont été faites pour eux -et ne sauraient sans sacrilège (je ne parle ici que de sacrilège -esthétique) être placées ailleurs. Telle qu'elle est avec son sourire -si particulier, combien j'aime la Vierge Dorée, avec son sourire de -maîtresse de maison céleste; combien j'aime son accueil à cette porte -de la cathédrale, dans sa parure exquise et simple d'aubépines. Comme -les rosiers, les lys, les figuiers d'un autre porche, ces aubépines -sculptées sont encore en fleur. Mais ce printemps médiéval, si -longtemps prolongé, ne sera pas éternel et le vent des siècles a -déjà effeuillé devant l'église, comme au jour solennel d'une -Fête-Dieu sans parfums, quelques-unes de ses roses de pierre. Un jour -sans doute aussi le sourire de la Vierge Dorée (qui a déjà pourtant -duré plus que notre foi[8]) cessera, par l'effritement des pierres -qu'il écarte gracieusement, de répandre, pour nos enfants, de la -beauté, comme, à nos pères croyants, il a versé du courage. Je sens -que j'avais tort de l'appeler une œuvre d'art: une statue qui fait -ainsi à tout jamais partie de tel lieu de la terre, d'une certaine -ville, c'est-à-dire d'une chose qui porte un nom comme une personne, -qui est un individu, dont on ne peut jamais trouver la toute pareille -sur la face des continents, dont les employés de chemins de fer, en -nous criant son nom, à l'endroit où il a fallu inévitablement venir -pour la trouver, semblent nous dire, sans le savoir: «Aimez ce que -jamais on ne verra deux fois»,--une telle statue a peut-être quelque -chose de moins universel qu'une œuvre d'art; elle nous retient, en tous -cas, par un lien plus fort que celui de l'œuvre d'art elle-même, un de -ces liens comme en ont, pour nous garder, les personnes et les pays. La -Joconde est la Joconde de Vinci. Que nous importe, sans vouloir -déplaire à M. Hallays, son lieu de naissance, que nous importe même -qu'elle soit naturalisée française?--Elle est quelque chose -comme une admirable «Sans-patrie». Nulle part où des regards -chargés de pensée se lèveront sur elle, elle ne saurait être une -«déracinée». Nous n'en pouvons dire autant de sa sœur souriante et -sculptée (combien inférieure du reste, est-il besoin de le dire?), la -Vierge Dorée. Sortie sans doute des carrières voisines d'Amiens, -n'ayant accompli dans sa jeunesse qu'un voyage, pour venir au porche -Saint-Honoré, n'ayant plus bougé depuis, s'étant peu à peu halée à -ce vent humide de la Venise du Nord qui au-dessus d'elle a courbé la -flèche, regardant depuis tant de siècles les habitants de cette ville -dont elle est le plus ancien et le plus sédentaire habitant[9], elle -est vraiment une Amiénoise. Ce n'est pas une œuvre d'art. C'est une -belle amie que nous devons laisser sur la place mélancolique de -province d'où personne n'a pu réussir à l'emmener, et où, pour -d'autres yeux que les nôtres, elle continuera à recevoir en pleine -figure le vent et le soleil d'Amiens, à laisser les petits moineaux se -poser avec un sûr instinct de la décoration au creux de sa main -accueillante, ou picorer les étamines de pierre des aubépines antiques -qui lui font depuis tant de siècles une parure jeune. Dans ma chambre -une photographie de la Joconde garde seulement la beauté d'un -chef-d'œuvre. Près d'elle une photographie de la Vierge Dorée prend -la mélancolie d'un souvenir. Mais n'attendons pas que, suivi de son -cortège innombrable de rayons et d'ombres qui se reposent à chaque -relief de la pierre, le soleil ait cessé d'argenter la grise vieillesse -du portail, à la fois étincelante et ternie. Voilà trop longtemps que -nous avons perdu de vue Ruskin. Nous l'avions laissé aux pieds de cette -même vierge devant laquelle son indulgence aura patiemment attendu que -nous ayons adressé à notre guise notre personnel hommage. Entrons avec -lui dans la cathédrale. - - -«Nous ne pouvons pas y pénétrer plus avantageusement que par cette -porte sud, car toutes les cathédrales de quelque importance produisent -à peu près le même effet, quand vous entrez par le porche ouest, mais -je n'en connais pas d'autre qui découvre à ce point sa noblesse, quand -elle est vue du transept sud. La rose qui est en face est exquise et -splendide et les piliers des bas-côtés du transept forment avec ceux -du chœur et de la nef un ensemble merveilleux. De là aussi l'abside -montre mieux sa hauteur, se découvrant à vous au fur et à mesure que -vous avancez du transept dans la nef centrale. Vue de l'extrémité -ouest de la nef, au contraire, une personne irrévérente pourrait -presque croire que ce n'est pas l'abside qui est élevée, mais la nef -qui est étroite. Si d'ailleurs vous ne vous sentez pas pris -d'admiration pour le chœur et le cercle lumineux qui l'entoure, quand -vous élevez vos regards vers lui du centre de la croix, vous n'avez pas -besoin de continuer à voyager et à chercher à voir des cathédrales, -car la salle d'attente de n'importe quelle gare du chemin de fer est un -lieu qui vous convient mille fois mieux. Mais si, au contraire, il vous -étonne et vous ravit d'abord, alors mieux vous le connaîtrez, plus il -vous ravira, car il n'est pas possible à l'alliance de l'imagination et -des mathématiques, d'accomplir une chose plus puissante et plus noble -que cette procession de verrières, en mariant la pierre au verre, ni -rien qui paraisse plus grand. - -Quoi que vous voyiez ou soyez forcé de laisser de côté, sans l'avoir -vu, à Amiens, si les écrasantes responsabilités de votre existence et -les nécessités inévitables d'une locomotion qu'elles précipitent, -vous laissent seulement un quart d'heure--sans être hors -d'haleine--pour la contemplation de la capitale de la Picardie, -donnez-le entièrement aux boiseries du chœur de la cathédrale. Les -portails, les vitraux en ogives, les roses, vous pouvez voir cela -ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel chef-d'œuvre de menuiserie, -vous ne le pourrez pas. C'est du flamboyant dans son plein -développement juste à la fin du XVe siècle. Vous verrez là l'union -de la lourdeur flamande et de la flamme charmante du style français: -sculpter le bois a été la joie du Picard; dans tout ce que je connais, -je n'ai jamais rien vu d'aussi merveilleux qui ait été taillé dans -les arbres de quelque pays que ce soit; c'est un bois doux, à jeunes -grains; du chêne choisi et façonné pour un tel travail et qui -résonne maintenant de la même manière qu'il y a quatre cents ans. -Sous la main du sculpteur, il semble s'être modelé comme de l'argile, -s'être plié comme de la soie, avoir poussé comme des branches -vivantes, avoir jailli comme de la flamme vivante,... et s'élance, -s'entrelace et se ramifie en une clairière enchantée, inextricable, -impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt et plus pleine -d'histoire qu'aucun livre[10].» - - -Maintenant célèbres dans le monde entier, représentées dans les -musées par des moulages, que les gardiens ne laissent pas toucher, ces -stalles continuent, elles-mêmes, si vieilles, si illustres et si -belles, à exercer à Amiens leurs modestes fonctions de stalles--dont -elles s'acquittent depuis plusieurs siècles à la grande satisfaction -des Amiénois--comme ces artistes qui, parvenus à la gloire, n'en -continuent pas moins à garder un petit emploi ou à donner des leçons. -Ces fonctions consistent, avant même d'instruire les âmes, à -supporter les corps, et c'est à quoi, rabattues pendant chaque office -et présentant leur envers, elles s'emploient modestement. - -Les bois toujours frottés de ces stalles ont peu à peu revêtu ou -plutôt laissé paraître cette sombre pourpre qui est comme leur cœur -et que préfère à tout, jusqu'à ne plus pouvoir regarder les couleurs -des tableaux qui semblent, après cela, bien grossières, l'œil qui -s'en est une fois enchanté. C'est alors une sorte d'ivresse qu'on -éprouve à goûter dans l'ardeur toujours plus enflammée du bois ce -qui est comme la sève, avec le temps débordante, de l'arbre. La -naïveté des personnages ici sculptés prend de la matière dans -laquelle ils vivent quelque chose comme de deux fois naturel. Et quant -à «ces fruits, ces fleurs, ces feuilles et ces branches», tous -motifs tirés de la végétation du pays et que le sculpteur amiénois a -sculptés dans du bois d'Amiens, la diversité des plans ayant eu pour -conséquence la différence des frottements, on y voit de ces admirables -oppositions de tons, où la feuille se détache d'une autre couleur que -la tige, faisant penser à ces nobles accents que M. Galle a su tirer du -cœur harmonieux des chênes. - -Mais il est temps d'arriver à ce que Ruskin appelle plus -particulièrement la Bible d'Amiens, au Porche Occidental. Bible est -pris ici au sens propre, non au sens figuré. Le porche d'Amiens n'est -pas seulement, dans le sens vague où l'aurait pris Victor Hugo[11], un -livre de pierre, une Bible de pierre: c'est «la Bible» en pierre. Sans -doute, avant de le savoir, quand vous voyez pour la première fois la -façade occidentale d'Amiens, bleue dans le brouillard, éblouissante au -matin, ayant absorbé le soleil et grassement dorée l'après-midi, rose -et déjà fraîchement nocturne au couchant, à n'importe laquelle de -ces heures que ses cloches sonnent dans le ciel et que Claude Monet a -fixées dans des toiles sublimes[12] où se découvre la vie de cette -chose que les hommes ont faite, mais que la nature a reprise en -l'immergeant en elle, une cathédrale, et dont la vie comme celle de la -terre en sa double révolution se déroule dans les siècles, et d'autre -part se renouvelle et s'achève chaque jour,--alors, la dégageant des -changeantes couleurs dont la nature l'enveloppe, vous ressentez devant -cette façade une impression confuse mais forte. En voyant monter vers -le ciel ce fourmillement monumental et dentelé de personnages de -grandeur humaine dans leur stature de pierre tenant à la main leur -croix, leur phylactère ou leur sceptre, ce monde de saints, ces -générations de prophètes, cette suite d'apôtres, ce peuple de rois, -ce défilé de pécheurs, cette assemblée de juges, cette envolée -d'anges, les uns à côté des autres, les uns au-dessus des autres, -debout près de la porte, regardant la ville du haut des niches ou au -bord des galeries, plus haut encore, ne recevant plus que vagues et -éblouis les regards des hommes au pied des tours et dans l'effluve des -cloches, sans doute à la chaleur de votre émotion vous sentez que -c'est une grande chose que cette ascension géante, immobile et -passionnée. Mais une cathédrale n'est pas seulement une beauté à -sentir. Si même ce n'est plus pour vous un enseignement à suivre, -c'est du moins encore un livre à comprendre. Le portail d'une -cathédrale gothique, et plus particulièrement d'Amiens, la cathédrale -gothique par excellence, c'est la Bible. Avant de vous l'expliquer je -voudrais, à l'aide d'une citation de Ruskin, vous faire comprendre que, -quelles que soient vos croyances, la Bible est quelque chose de réel, -d'actuel, et que nous avons à trouver en elle autre chose que la saveur -de son archaïsme et le divertissement de notre curiosité. - - -«Les I, VIII, XII, XV, XIX, XXIII et XXIVe psaumes, bien appris et -crus, sont assez pour toute direction personnelle, ont en eux la loi et -la prophétie de tout gouvernement juste, et chaque nouvelle découverte -de la science naturelle est anticipée dans le CIVe. Considérez quel -autre groupe de littérature historique et didactique a une étendue -pareille à celle de la Bible. - -«Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matières, je ne -dis pas à aucun autre livre, mais à aucune autre littérature. -Essayez, autant qu'il est possible à chacun de nous--qu'il soit -défenseur ou adversaire de la foi--de dégager son intelligence de -l'habitude et de l'association du sentiment moral basé sur la Bible, et -demandez-vous quelle littérature pourrait avoir pris sa place ou -remplir sa fonction, quand même toutes les bibliothèques de l'univers -seraient restées intactes. Je ne suis pas contempteur de la -littérature profane, si peu que je ne crois pas qu'aucune -interprétation de la religion grecque ait jamais été aussi -affectueuse, aucune de la religion romaine aussi révérente que celle -qui se trouve à la base de mon enseignement de l'art et qui court à -travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce fut de la Bible que -j'appris les symboles d'Homère et la foi d'Horace. Le devoir qui me fut -imposé dès ma première jeunesse, en lisant chaque mot des évangiles -et des prophéties, de bien me pénétrer qu'il était écrit par la -main de Dieu, me laissa l'habitude d'une attention respectueuse qui, -plus tard, rendit bien des passages des auteurs profanes, frivoles pour -les lecteurs irréligieux, profondément graves pour moi. Qu'il y ait -une littérature classique sacrée parallèle à celle des Hébreux et -se fondant avec les légendes symboliques de la chrétienté au moyen -âge, c'est un fait qui apparaît de la manière la plus tendre et la -plus frappante dans l'influence indépendante et cependant similaire de -Virgile sur le Dante et l'évêque Gawane Douglas. Et l'histoire du Lion -de Némée vaincu avec l'aide d'Athéné est la véritable racine de la -légende du compagnon de saint Jérôme, conquis par la douceur -guérissante de l'esprit de vie. Je l'appelle une légende seulement. -Qu'Héraklès ait jamais tué ou saint Jérôme jamais chéri la -créature sauvage ou blessée, est sans importance pour nous. Mais la -légende de saint Jérôme reprend la prophétie du millenium et prédit -avec la Sibylle de Cumes, et avec Isaïe, un jour où la crainte de -l'homme cessera d'être chez les créatures inférieures de la haine, et -s'étendra sur elles comme une bénédiction, où il ne sera plus fait -de mal ni de destruction d'aucune sorte dans toute l'étendue de la -montagne sainte et où la paix de la terre sera délivrée de son -présent chagrin, comme le présent et glorieux univers animé est sorti -du désert naissant, dont les profondeurs étaient le séjour des -dragons et les montagnes des dômes de feu. Ce jour-là aucun homme ne -le connaît, mais le royaume de Dieu est déjà venu pour ceux qui ont -arraché de leur propre cœur ce qui était rampant et de nature -inférieure et ont appris à chérir ce qui est charmant et humain dans -les enfants errants des nuages et des champs[13].» - -Et peut-être maintenant voudrez-vous bien suivre le résumé que je -vais essayer de vous donner, d'après Ruskin, de la Bible écrite au -porche occidental d'Amiens. - -Au milieu est la statue du Christ qui est non au sens figuré, mais au -sens propre, la pierre angulaire de l'édifice. À sa gauche -(c'est-à-dire à droite pour nous qui en regardant le porche faisons -face au Christ, mais nous emploierons les mots gauche et droite par -rapport à la statue du Christ) six apôtres: près de lui Pierre, puis -s'éloignant de lui, Jacques le Majeur, Jean, Mathieu, Simon. À sa -droite Paul, puis Jacques l'évêque, Philippe, Barthélemy, Thomas et -Jude[14]. À la suite des apôtres sont les quatre grands prophètes. -Après Simon, Isaïe et Jérémie; après Jude, Ézéchiel et Daniel; -puis, sur les trumeaux de la façade occidentale tout entière viennent -les douze prophètes mineurs; trois sur chacun des quatre trumeaux, et, -en commençant par le trumeau qui se trouve le plus à gauche: Osée, -Jaël, Amos, Michée, Jonas, Abdias, Nahum, Habakuk, Sophonie, Aggée, -Zacharie, Malachie. De sorte que la cathédrale, toujours au sens -propre, repose sur le Christ et sur les prophètes qui l'ont prédit -ainsi que sur les apôtres qui l'ont proclamé. Les prophètes du Christ -et non ceux de Dieu le Père: - - -«La voix du monument tout entier est celle qui vient du ciel au moment -de la Transfiguration: Voici mon fils bien-aimé, écoutez-le.» Aussi -Moïse qui fut un apôtre non du Christ mais de Dieu, aussi Elie qui fut -un prophète non du Christ mais de Dieu, ne sont pas ici. Mais, s'écrie -Ruskin, il y a un autre grand prophète qui d'abord ne semble -pas être ici. Est-ce que le peuple entrera dans le temple en chantant: -«Hosanna au fils de David», et ne verra aucune image de son père? -Le Christ, lui-même n'a-t-il pas déclaré: «Je suis la racine et -l'épanouissement de David», et la racine n'aurait près de soi pas -trace de la terre qui l'a nourrie? Il n'en est pas ainsi; David et son -fils sont ensemble. David est le piédestal de la statue du Christ. Il -tient son sceptre dans la main droite, un phylactère dans la gauche. - -«De la statue du Christ elle-même je ne parlerai pas, aucune sculpture -ne pouvant, ni ne devant satisfaire l'espérance d'une âme aimante qui -a appris à croire en lui. Mais à cette époque elle dépassa ce qui -avait jamais été atteint jusque-là en tendresse sculptée. Et elle -était connue au loin sous le nom de: le beau Dieu d'Amiens. Elle -n'était d'ailleurs qu'un signe, un symbole de la présence divine et -non une idole, dans notre sens du mot. Et pourtant chacun la concevait -comme l'Esprit vivant, venant l'accueillir à la porte du temple, la -Parole de vie, le Roi de gloire le Seigneur des armées. «Le Seigneur -des «Vertus», _Dominus Virtutum_, c'est la meilleure traduction de -l'idée que donnaient à un disciple instruit du XIIIe siècle les -paroles du XXIVe psaume.» - -Nous ne pouvons pas nous arrêter à chacune des statues du porche -occidental. Ruskin vous expliquera le sens des bas-reliefs qui sont -placés au-dessous (deux bas-reliefs quatre-feuilles placés au-dessous -l'un de l'autre sous chacune d'elles), ceux qui sont placés sous chaque -apôtre représentant, le bas-relief supérieur la vertu qu'il a -enseignée ou pratiquée, l'inférieur le vice opposé. Au-dessous des -prophètes les bas-reliefs figurent leurs prophéties[15]. - -Sous saint Pierre est le Courage avec un léopard sur son écusson; -au-dessous du Courage la Poltronnerie est figurée par un homme qui, -effrayé par un animal laisse tomber son épée, tandis qu'un oiseau -continue de chanter: «Le poltron n'a pas le courage d'une grive.» Sous -saint André est la Patience dont l'écusson porte un bœuf (ne reculant -jamais). - -Au-dessous de la Patience, la Colère: une femme poignardant un homme -avec une épée (la Colère, vice essentiellement féminin qui n'a aucun -rapport avec l'indignation). Sous saint Jacques, la Douceur dont -l'écusson porte un agneau, et la Grossièreté: une femme donnant un -coup de pied par-dessus son échanson, «les formes de la plus grande -grossièreté française étant dans les gestes du cancan». - -Sous saint Jean, l'Amour, l'Amour divin, non l'amour humain: «Moi en -eux et toi en moi.» Son écusson supporte un arbre avec des branches -greffées dans un tronc abattu. «Dans ces jours-là le Messie sera -abattu, mais pas pour lui-même.» Au-dessous de l'Amour, la Discorde: -un homme et une femme qui se querellent; elle a laissé tomber sa -quenouille. Sous saint Mathieu, l'Obéissance. Sur son écusson, un -chameau: «Aujourd'hui c'est la bête la plus désobéissante et la plus -insupportable, dit Ruskin; mais le sculpteur du Nord connaissait peu son -caractère. Comme elle passe malgré tout sa vie dans les services les -plus pénibles, je pense qu'il l'a choisie comme symbole de -l'obéissance passive qui n'éprouve ni joie ni sympathie comme en -ressent le cheval, et qui, d'autre part, n'est pas capable de faire du -mal comme le bœuf. Il est vrai que sa morsure est assez dangereuse, -mais à Amiens, il est fort probable que cela n'était pas connu, même -des croisés, qui ne montaient que leurs chevaux ou rien.» - -Au-dessous de l'Obéissance, la Rébellion, un homme claquant du doigt -devant son évêque («comme Henri VIII devant le Pape et les badauds -anglais et français devant tous les prêtres quels qu'ils soient»). - -Sous saint Simon, la Persévérance caresse un lion et tient sa -couronne. «Tiens ferme ce que tu as afin qu'aucun homme ne prenne ta -couronne.» Au-dessous, l'Athéisme laisse ses souliers à la porte de -l'église. «L'infidèle insensé est toujours représenté, aux XIIe et -XIIIe siècles, nu-pieds, le Christ ayant ses pieds enveloppés avec la -préparation de l'Évangile de la Paix. «Combien sont beaux tes pieds -dans tes souliers, ô fille de Prince!» - - -Au-dessous de saint Paul est la Foi. Au-dessous de la Foi est -l'Idolâtrie adorant un monstre. Au-dessous de saint Jacques l'évêque -est l'Espérance qui tient un étendard avec une croix. Au-dessous de -l'Espérance, le Désespoir, qui se poignarde. - - -Sous saint Philippe est la Charité qui donne son manteau à -un mendiant nu. - - -Sous saint Barthélemy, la Chasteté avec le phœnix, et au-dessous -d'elle, la Luxure, figurée par un jeune homme embrassant une femme qui -tient un sceptre et un miroir. Sous saint Thomas, la Sagesse (un -écusson avec une racine mangeable signifiant la tempérance -commencement de la sagesse). Au-dessous d'elle, la Folie: le type usité -dans tous les psautiers primitifs d'un glouton armé d'un gourdin. «Le -fou a dit dans son cœur: «Il n'y a pas de Dieu, il dévore mon peuple -comme un morceau de pain.» (Psaume LIII, cité par M. Male.) Sous saint -Jude, l'Humilité qui porte un écusson avec une colombe, et l'Orgueil -qui tombe de cheval. - - -«Remarquez, dit Ruskin, que les apôtres sont tous sereins, presque -tous portent un livre, quelques-uns une croix, mais tous le même -message: «Que la paix soit dans cette maison et si le Fils de la Paix -est né», etc...; mais les prophètes tous chercheurs, ou pensifs, ou -tourmentés, ou s'étonnant, ou priant, excepté Daniel. Le plus -tourmenté de tous est Isaïe. Aucune scène de son martyre n'est -représentée, mais le bas-relief qui est au-dessous de lui le montre -apercevant le Seigneur dans son temple et cependant il a le sentiment -qu'il a les lèvres impures. Jérémie aussi porte sa croix, mais plus -sereinement.» - -Nous ne pouvons malheureusement pas nous arrêter aux bas-reliefs qui -figurent, au-dessous des prophètes, les versets de leurs principales -prophéties: Ézéchiel assis devant deux roues[16], Daniel tenant un -livre que soutiennent des lions[17], puis assis au festin de Balthazar, -le figuier et la vigne sans feuilles, le soleil et la lune sans lumière -qu'a prophétisés Joël[18], Amos cueillant les feuilles de la vigne -sans fruits pour nourrir ses moutons qui ne trouvent pas d'herbe[19], -Jonas s'échappant des flots, puis assis sous un calebassier, Habakuk -qu'un ange tient par les cheveux visitant Daniel qui caresse un jeune -lion[20], les prophéties de Sophonie: les bêtes de Ninive, le Seigneur -une lanterne dans chaque main, le hérisson et le butor[21], etc. - -Je n'ai pas le temps de vous conduire aux deux portes secondaires du -porche occidental, celle de la Vierge[22] (qui contient, outre la statue -de la Vierge: à gauche de la Vierge, celle de l'Ange Gabriel, de la -Vierge Annunciade, de la Vierge Visitante, de sainte Élisabeth, de la -Vierge présentant l'Enfant de saint Siméon, et à droite les trois -Rois-Mages, Hérode, Salomon et la reine de Saba, chaque statue ayant -au-dessous d'elle, comme celles du porche principal, des bas-reliefs -dont le sujet se rapporte à elle),--et celle de saint Firmin qui -contient les statues de saints Diocèse. C'est sans doute à cause de -cela, parce que ce sont «des amis des Amiénois», qu'au-dessous d'eux -les bas-reliefs représentent les signes du Zodiaque et les travaux de -chaque mois, bas-reliefs que Ruskin admire entre tous. Vous trouverez au -musée du Trocadéro les moulages de ces bas-reliefs de la -Saint-Firmin[23] et dans le livre de M. Male des commentaires charmants -sur la vérité locale et climatérique de ces petites scènes de genre. - -«Je n'ai pas ici, dit alors Ruskin, à étudier l'art de ces -bas-reliefs. Ils n'ont jamais dû servir autrement que comme guides pour -la pensée. Et si le lecteur veut simplement se laisser conduire ainsi, -il sera libre de se créer à lui-même de plus beaux tableaux dans son -cœur; et en tous cas, il pourra entendre les vérités suivantes -qu'affirme leur ensemble. - -«D'abord, à travers ce Sermon sur la Montagne d'Amiens, le Christ -n'est jamais représenté comme le Crucifié, n'éveille pas un instant -la pensée du Christ mort; mais apparaît comme le Verbe Incarné--comme -l'Ami présent--comme le Prince de la Paix sur la terre--comme le Roi -Éternel dans le ciel. Ce que sa vie est, ce que ses commandements sont, -et ce que son jugement sera, voilà ce qui nous est enseigné, non pas -ce qu'il a fait jadis, ce qu'il a souffert jadis, mais bien ce qu'il -fait à présent, et ce qu'il nous ordonne de faire. Telle est la pure, -joyeuse et belle leçon que nous donne le christianisme; et la -décadence de cette foi, et les corruptions d'une pratique dissolvante -peuvent être attribuées à ce que nous nous sommes accoutumés à -fixer nos regards sur la mort du Christ, plutôt que sur sa vie, et à -substituer la méditation de sa souffrance passée à celle de notre -devoir présent. - -«Puis secondement, quoique le Christ ne porte pas sa croix, les -prophètes affligés, les apôtres persécutés, les disciples martyrs, -portent les leurs. Car s'il vous est salutaire de vous rappeler ce que -votre créateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous -rappeler ce que des hommes mortels, nos semblables, ont fait aussi. Vous -pouvez, à votre gré, renier le Christ, renoncer à lui, mais le -martyre, vous pouvez seulement l'oublier; le nier vous ne le pouvez pas. -Chaque pierre de cette construction a été cimentée de son sang. -Gardant donc ces choses dans votre cœur, tournez-vous maintenant vers -la statue centrale du Christ; écoutez son message et comprenez-le. Il -tient le livre de la Loi éternelle dans sa main gauche; avec la droite, -il bénit: mais bénit sous conditions: «Fais ceci et tu vivras» ou -plutôt dans un sens plus strict, plus rigoureux: «Sois ceci et tu -vivras»: montrer de la pitié n'est rien, ton âme doit être pleine de -pitié; être pur en action n'est rien, tu dois être pur aussi dans ton -cœur. - -«Et avec cette parole de la loi inabolie: - -«Ceci si tu ne le fais pas, ceci si tu ne l'es pas, tu -mourras».--Mourir--quelque sens que vous donniez au mot--totalement et -irrévocablement. - -«L'évangile et sa puissance sont entièrement écrits dans les grandes -œuvres des vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur les îlots -des rivières de France, aux vallées des rivières d'Angleterre, sur -les rochers d'Orvieto, près des sables de l'Arno. Mais l'enseignement -qui est à la fois le plus simple et le plus complet, qui parle avec le -plus d'autorité à l'esprit actif du Nord est celui qui de l'Europe se -dégage des premières pierres d'Amiens. - -«Toutes les créatures humaines, dans tous les temps et tous les -endroits du monde, qui ont des affections chaudes, le sens commun et -l'empire sur elles mêmes, ont été et sont naturellement morales. La -connaissance et le commandement de ces choses n'a rien à faire avec la -religion. - -«Mais si, aimant les créatures qui sont comme vous-mêmes, vous sentez -que vous aimeriez encore plus chèrement des créatures meilleures que -vous-mêmes si elles vous étaient révélées, si, vous efforçant de -tout votre pouvoir d'améliorer ce qui est mal près de vous et autour -de vous, vous aimiez à penser au jour ou le juge de toute la terre -rendra tout juste et où les petites collines se réjouiront de tous -côtés, si, vous séparant des compagnons qui vous ont donné toute la -meilleure joie que vous ayez eue sur la terre, vous désirez jamais -rencontrer de nouveau leurs yeux et presser leurs mains--là où les -yeux ne seront plus voilés, où les mains ne failliront plus, si, vous -préparant à être couchés sous l'herbe dans le silence et la solitude -sans plus voir la beauté, sans plus sentir la joie, vous vouliez vous -préoccuper de la promesse qui vous a été faite d'un temps dans lequel -vous verriez la lumière de Dieu et connaîtriez les choses que vous -aviez soif de connaître, et marcheriez dans la paix de l'amour -éternel--alors l'espoir de ces choses pour vous est la religion; leur -substance dans votre vie est la foi. Et dans leur vertu il nous est -promis que les royaumes de ce monde deviendront un jour les royaumes de -Notre-Seigneur et de son Christ[24].» - - -Voici terminé l'enseignement que les hommes du XIIIe siècle allaient -chercher à la cathédrale et que, par un luxe inutile et bizarre, elle -continue à donner en une sorte de livre ouvert, écrit dans un langage -solennel où chaque caractère est une œuvre d'art, et que personne ne -comprend plus. Lui donnant un sens moins littéralement religieux qu'au -moyen âge ou même seulement un sens esthétique, vous avez pu -néanmoins le rattacher à quelqu'un de ces sentiments qui nous -apparaissent par-delà notre vie comme la véritable réalité, à une -de «ces étoiles à qui il convient d'attacher notre char». Comprenant -mal jusque-là la portée de l'art religieux au moyen âge, je m'étais -dit, dans ma ferveur pour Ruskin: Il m'apprendra, car lui aussi, en -quelques parcelles du moins, n'est-il pas la vérité? Il fera entrer -mon esprit là où il n'avait pas accès, car il est la porte. Il me -purifiera, car son inspiration est comme le lys de la vallée. Il -m'enivrera et me vivifiera, car il est la vigne et la vie. Et j'ai senti -en effet que le parfum mystique des rosiers de Saron n'était pas à -tout jamais évanoui, puisqu'on le respire encore, au moins dans ses -paroles. Et voici qu'en effet les pierres d'Amiens ont pris pour moi la -dignité des pierres de Venise, et comme la grandeur qu'avait la Bible, -alors qu'elle était encore vérité dans le cœur des hommes et beauté -grave dans leurs œuvres. _La Bible d'Amiens_ n'était, dans l'intention -de Ruskin, que le premier livre d'une série intitulée: _Nos pères -nous ont dit_; et en effet si les vieux prophètes du porche d'Amiens -furent sacrés à Ruskin, c'est que l'âme des artistes du XIIIe siècle -était encore en eux. Avant même de savoir si je l'y trouverais, c'est -l'âme de Ruskin que j'y allais chercher et qu'il a imprimée aussi -profondément aux pierres d'Amiens qu'y avaient imprimé la leur ceux -qui les sculptèrent, car les paroles du génie peuvent aussi bien que -le ciseau donner aux choses une forme immortelle. La littérature aussi -est une «lampe du sacrifice» qui se consume pour éclairer les -descendants. Je me conformais inconsciemment à l'esprit du titre: _Nos -pères nous ont dit_, en allant à Amiens dans ces pensées et dans le -désir d'y lire la Bible de Ruskin. Car Ruskin, pour avoir cru en ces -hommes d'autrefois, parce qu'en eux étaient la foi et la beauté, -s'était trouvé écrire aussi sa Bible, comme eux pour avoir cru aux -prophètes et aux apôtres avaient écrit la leur. Pour Ruskin, les -statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos n'étaient peut-être plus -tout à fait dans le même sens que pour les sculpteurs d'autrefois les -statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos; elles étaient du moins -l'œuvre pleine d'enseignements de grands artistes et d'hommes de foi, -et le sens éternel des prophéties désapprises. Pour nous, si d'être -l'œuvre de ces artistes et le sens de ces paroles ne suffit plus à -nous les rendre précieuses qu'elles soient du moins pour nous les -choses où Ruskin a trouvé cet esprit, frère du sien et père du -nôtre. Avant que nous arrivions à la cathédrale, n'était-elle pas -pour nous surtout celle qu'il avait aimée? et ne sentions-nous pas -qu'il y avait encore des Saintes Écritures, puisque nous cherchions -pieusement la Vérité dans ses livres. Et maintenant nous avons beau -nous arrêter devant les statues d'Isaïe, de Jérémie, d'Ézéchiel et -de Daniel en nous disant: «Voici les quatre grands prophètes, après -ce sont les prophètes mineurs, mais il n'y a que quatre grands -prophètes», il y en a un de plus qui n'est pas ici et dont pourtant -nous ne pouvons pas dire qu'il est absent, car nous le voyons partout. -C'est Ruskin: si sa statue n'est pas à la porte de la cathédrale[25], -elle est à l'entrée de notre cœur. Ce prophète-là a cessé de faire -entendre sa voix. Mais c'est qu'il a fini de dire toutes ses paroles. -C'est aux générations de les reprendre en chœur. - - -[Note 1: Cette partie de l'_Introduction_ était dédiée dans le -_Mercure de France_, où elle parut d'abord sous forme d'article, à M. -Léon Daudet. Je suis heureux de pouvoir lui renouveler ici le -témoignage de ma reconnaissance profonde et de mon admirative amitié.] - -[Note 2: Voici, selon M. Collingwood, les circonstances dans lesquelles -Ruskin écrivit ce livre: - -«M. Ruskin n'avait pas été à l'étranger depuis le printemps de -1877, mais en août 1880, il se sentit en état de voyager de nouveau. -Il partit faire un tour aux cathédrales du nord de la France, -s'arrêtant auprès de ses vieilles connaissances, Abbeville, Amiens, -Beauvais, Chartres, Rouen, et puis revint avec M. A. Severn et M. -Brabanson à Amiens, où il passa la plus grande partie d'octobre. Il -écrivait un nouveau livre la Bible d'Amiens, destinée à être aux -_Seven Lamps_ ce que _Saint-Mark's Rest_ était aux _Stones of Venice._ -Il ne se sentit pas en état de faire un cours à des étrangers à -Chesterfield, mais il visita de vieux amis à Eton, le 6 novembre 1880 -pour faire une conférence sur Amiens. Pour une fois il oublia ses -notes, mais le cours ne fut pas moins brillant et intéressant. -C'était, en réalité, le premier chapitre de son nouvel ouvrage _la -Bible d'Amiens_, lui-même conçu comme le premier volume de _Our -Fathers_, etc., _Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté_, etc. - -«Le ton nettement religieux de l'ouvrage fut remarqué comme marquant -sinon un changement chez lui, du moins le développement très accusé -d'une tendance qui avait dû se fortifier depuis un certain temps. Il -avait passé de la phase du doute à la reconnaissance de la puissante -et salutaire influence d'une religion grave; il était venu à une -attitude d'esprit dans laquelle, sans se dédire en rien de ce qu'il -avait dit contre les croyances étroites et les pratiques -contradictoires, sans formuler aucune doctrine définie de la vie -future, et sans adopter le dogme d'aucune secte, il regardait la crainte -de Dieu et la révélation de l'Esprit Divin comme de grands faits et -des mobiles à ne pas négliger dans l'étude de l'histoire, comme la -base de la civilisation et les guides du progrès» (Collingwood, _The -Life and work of John Ruskin_, II, p. 206 et suivantes). À propos du -sous-titre de _la Bible d'Amiens_, que rappelle M. Collingwood -(_Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté pour les garçons et les -filles qui ont été tenus sur les fonts baptismaux_), je ferai -remarquer combien il ressemble à d'autres sous-titres de Ruskin, par -exemple à celui de _Mornings in Florence_: «De simples études sur -l'Art chrétien pour les voyageurs anglais», et plus encore à celui de -_Saint-Mark's Rest_: « Histoire de Venise pour les rares voyageurs qui -se soucient encore de ses monuments.»] - -[Note 3: Le cœur de Shelley, arraché aux flammes devant lord Byron par -Hunt, pendant l'incinération.--M. André Lebey (lui-même auteur d'un -sonnet sur la mort de Shelley) m'adresse à ce sujet une intéressante -rectification. Ce ne serait pas Hunt, mais Trelawney qui aurait retiré -de la fournaise le cœur de Shelley, non sans se brûler gravement à la -main. Je regrette de ne pouvoir publier ici la curieuse lettre de M. -Lebey. Elle reproduit notamment ce passage des mémoires de Trelawney: -«Byron me demanda de garder le crâne pour lui, mais me souvenant qu'il -avait précédemment transformé un crâne en coupe à boire, je ne -voulus pas que celui de Shelley fût soumis à cette profanation». La -veille, pendant qu'on reconnaissait le corps de Williams, Byron avait -dit à Trelawney: «Laissez-moi voir la mâchoire, je puis reconnaître -aux dents quelqu'un avec qui j'ai conversé.» Mais, s'en tenant aux -récits de Trelawney et sans même faire la part de la dureté que -Childe Harold affectait volontiers devant le Corsaire, il faut se -rappeler que, quelques lignes plus loin, Trelawney racontant -l'incinération de Shelley, déclare: «Byron ne put soutenir ce -spectacle et regagna à la nage le Bolivar.»] - -[Note 4: Voir l'admirable portrait, de saint Martin au livre I de _la -Bible d'Amiens_: «Il accepte volontiers la coupe de l'amitié, il est -le patron d'une honnête boisson. La farce de votre oie de la -Saint-Martin est odorante à ses narines et sacrés pour lui sont les -derniers rayons de l'été qui s'en va.»] - -[Note 5: Vous aurez peut-être alors comme moi la chance (si même vous -ne trouvez pas le chemin indiqué par Ruskin) de voir la cathédrale, -qui de loin ne semble qu'en pierres, se transfigurer tout à coup, -et,--le soleil traversant de l'intérieur, rendant visibles et -volatilisant ses vitraux sans peintures,--tenir debout vers le ciel, -entre ses piliers de pierre, de géantes et immatérielles apparitions -d'or vert et de flamme. Vous pourrez aussi chercher près des abattoirs -le point de vue d'où est prise la gravure: «_Amiens, le jour des -Trépassés._»] - -[Note 6: Les beautés de la cathédrale d'Amiens et du livre de Ruskin -n'exigeant pas, pour être senties, l'ombre d'une notion d'architecture, -et afin que cet article se suffise à lui-même, je n'ai employé que -les termes techniques absolument courants, que tout le monde connaît et -seulement quand la précision et la concision les rendaient -nécessaires. Pour répondre à tout hasard au: «Faites comme si je ne -le savais pas» de M. Jourdain de lecteurs trop modestes, je rappelle -que la façade principale d'une cathédrale est toujours la façade -ouest. Le porche de la façade occidentale ou porche occidental se -compose généralement de trois porches, un principal et deux -secondaires. La partie opposée de la cathédrale, c'est-à-dire la -partie est, ne comporte aucun porche et se nomme abside. Le porche sud -et le porche nord sont les porches des façades sud et nord. L'allée -qui figure les bras de la croix dans les églises cruciformes se nomme -transept. Un trumeau, dit Viollet-le-Duc, est un pilier qui divise en -deux baies une porte principale. Le même Viollet-le-Duc appelle -«quatre-feuilles» un membre d'architecture composé de quatre lobes -circulaires.] - -[Note 7: _The Bible of Amiens_, IV, § 6, 7 et 8.] - -[Note 8: M. Paul Desjardins a parlé beaucoup mieux des pierres qui -étaient restées plus longtemps ensemble que les cœurs.] - -[Note 9: Et regardée d'eux: je peux, en ce moment, même voir les -hommes qui se hâtent vers la Somme accrue par la marée, en passant -devant le porche qu'ils connaissent pourtant depuis si longtemps lever -les yeux vers «l'Étoile de la Mer».] - -[Note 10: Commencées le 3 juillet 1508, les 120 stalles furent -achevées en 1522, le jour de la Saint-Jean. Le bedeau, M. Regnault, -vous laissera vous promener au milieu de la vie de tous ces personnages -qui dans la couleur de leur personne, les lignes de leur geste, l'usure -de leur manteau, la solidité de leur carrure, continuent à découvrir -l'essence du bois, à montrer sa force et à chanter sa douceur. Vous -verrez Joseph voyager sur la rampe, Pharaon dormir sur la crête où se -déroule la figure de ses rêves, tandis que sur les miséricordes -inférieures les devins s'occupent à les interpréter. Il vous laissera -pincer sans risque d'aucun dommage pour elles les longues cordes de bois -et vous les entendrez rendre comme un son d'instrument de musique, qui -semble dire et qui prouve, en effet, combien elles sont indestructibles -et ténues.] - -[Note 11: Mlle Marie Nordlinger, l'éminente artiste anglaise, me met -sous les yeux une lettre de Ruskin où _Notre-Dame de Paris_, de Victor -Hugo, est qualifiée de rebut de la littérature française.] - -[Note 12: _La Cathédrale de Rouen aux différentes heures du jour_, par -Claude Monet (collection Camondo).--Comme «intérieurs» de -cathédrales je ne connais que ceux, si beaux, du grand peintre Helleu.] - -[Note 13: _The Bible of Amiens_, III, § 50, 51, 52, 53, 54 (daté -d'Avallon, 28 août 1882).] - -[Note 14: M. Huysmans dit: «Les Évangiles insistent pour qu'on ne -confonde pas saint Jude avec Judas, ce qui eut lieu, du reste; et, à -cause de sa similitude de nom avec le traître, pendant le moyen âge -les chrétiens le renient... Il ne sort de son mutisme que pour poser -une question au Christ sur la Prédestination et Jésus répond à -côté ou pour mieux dire ne lui répond pas», et plus loin parle «du -déplorable renom que lui vaut son homonyme Judas» (_La Cathédrale_, -p. 454 et 455).] - -[Note 15: _The Bible of Amiens_, IV, § 30-36.] - -[Note 16: Ézéchiel, I, 16.] - -[Note 17: Daniel, VI, 22.] - -[Note 18: Joël, I, 7 et II, 10.] - -[Note 19: Amos, IV, 7.] - -[Note 20: Habakuk, II, 1.] - -[Note 21: Sophonie, II, 15; I, 12; II, 14.] - -[Note 22: Ruskin en arrivant à cette porte dit: «Si vous venez, bonne -protestante ma lectrice, venez civilement, et veuillez vous souvenir que -jamais le culte d'aucune femme morte ou vivante n'a nui à une créature -humaine--mais que le culte de l'argent, le culte de la perruque, le -culte du chapeau tricorne et à plumes, ont fait et font beaucoup plus -de mal, et que tous offensent des millions de fois plus le Dieu du Ciel, -de la Terre et des Étoiles, que toutes les plus absurdes et les plus -charmantes erreurs commises par les générations de ses simples enfants -sur ce que la Vierge Mère pourrait ou voudrait, ou ferait, ou -éprouverait pour eux.»] - -[Note 23: Et les moulages de plusieurs des statues dont il a été -parlé ici et aussi des stalles du chœur.] - -[Note 24: _The Bible of Amiens_, IV, 52 et suivants.] - -[Note 25: M. André Michel qui nous a fait l'honneur de mentionner cette -étude dans une causerie artistique du _Journal des Débats_ semble -avoir vu dans ces dernières lignes une sorte de regret de ne pas -trouver la statue de Ruskin devant la cathédrale, presque un désir de -l'y voir et, pour tout dire, poindre déjà le projet de demander qu'on -l'y élève un jour. Rien n'était plus loin de notre pensée. Il nous -suffit, et il nous plaît mieux, de rencontrer Ruskin chaque fois que -nous allons à Amiens sous les traits du «Voyageur mystérieux» avec -qui Renan conversa en Terre Sainte. Mais enfin, puisqu'on dresse tant de -statues (et puisque M. André Michel nous en donne l'idée qui ne nous -serait jamais venue à l'esprit), avouons qu'une statue de Ruskin à -Amiens aurait au moins, sur une autre, l'avantage de signifier quelque -chose. Nous le voyons très bien sur une des places d'Amiens «comme un -étranger descendu dans la ville», comme dit, du bronze d'Alfred de -Vigny, M. Boislèves.] - - - - -III--JOHN RUSKIN - - -Comme «les Muses quittant Apollon leur père pour aller éclairer le -monde[26]», une à une les idées de Ruskin avaient quitté la tête -divine qui les avait portées et, incarnées en livres vivants, étaient -allées enseigner les peuples. Ruskin s'était retiré dans la solitude -où vont souvent finir les existences prophétiques jusqu'à ce qu'il -plaise à Dieu de rappeler à lui le cénobite ou l'ascète dont la -tâche surhumaine est finie. Et l'on ne put que deviner, à travers le -voile tendu par des mains pieuses, le mystère qui s'accomplissait, la -lente destruction d'un cerveau périssable qui avait abrité une -postérité immortelle. - -Aujourd'hui la mort a fait entrer l'humanité en possession de -l'héritage immense que Ruskin lui avait légué. Car l'homme de génie -ne peut donner naissance à des œuvres qui ne mourront pas qu'en les -créant à l'image non de l'être mortel qu'il est, mais de l'exemplaire -d'humanité qu'il porte en lui. Ses pensées lui sont, en quelque sorte, -prêtées pendant sa vie, dont elles sont les compagnes. À sa mort, -elles font retour à l'humanité et l'enseignent. Telle cette demeure -auguste et familière de la rue de La Rochefoucauld qui s'appela la -maison de Gustave Moreau tant qu'il vécut et qui s'appelle, depuis -qu'il est mort, le Musée Gustave Moreau. - -Il y a depuis longtemps un Musée John Ruskin[27]. Son catalogue semble -un abrégé de tous les arts et de toutes les sciences. Des -photographies de tableaux de maîtres y voisinent avec des collections -de minéraux, comme dans la maison de Gœthe. Comme le Musée Ruskin, -l'œuvre de Ruskin est universelle. Il chercha la vérité, il trouva la -beauté jusque dans les tableaux chronologiques et dans les lois -sociales. Mais les logiciens ayant donné des «Beaux Arts[28]» une -définition qui exclut aussi bien la minéralogie que l'économie -politique, c'est seulement de la partie de l'œuvre de Ruskin qui -concerne les «Beaux Arts» tels qu'on les entend généralement, de -Ruskin esthéticien et critique d'art que j'aurai à parler ici. - - -On a d'abord dit qu'il était réaliste. Et, en effet, il a souvent -répété que l'artiste devait s'attacher à la pure imitation de la -nature, «sans rien rejeter, sans rien mépriser, sans rien choisir». - -Mais on a dit aussi qu'il était intellectualiste parce qu'il a écrit -que le meilleur tableau était celui qui renfermait les pensées les -plus hautes. Parlant du groupe d'enfants qui, au premier plan de la -_Construction de Carthage_ de Turner, s'amusent à faire voguer des -petits bateaux, il concluait: «Le choix exquis de cet épisode, comme -moyen d'indiquer le génie maritime d'où devait sortir la grandeur -future de la nouvelle cité, est une pensée qui n'eût rien perdu à -être écrite, qui n'a rien à faire avec les technicismes de l'art. -Quelques mots l'auraient transmise à l'esprit aussi complètement que -la représentation la plus achevée du pinceau. Une pareille pensée est -quelque chose de bien supérieur à tout art; c'est de la poésie de -l'ordre le plus élevé. De même, ajoute Milsand[29] qui cite ce -passage, en analysant une _Sainte Famille_ de Tintoret, le trait auquel -Ruskin reconnaît le grand maître c'est un mur en ruines et un -commencement de bâtisse, au moyen desquels l'artiste fait -symboliquement comprendre que la nativité du Christ était la fin de -l'économie juive et l'avènement de la nouvelle alliance. Dans une -composition du même Vénitien, une _Crucifixion_, Ruskin voit un -chef-d'œuvre de peinture parce que l'auteur a su, par un incident en -apparence insignifiant, par l'introduction d'un âne broutant des palmes -à l'arrière-plan du Calvaire, affirmer l'idée profonde que c'était -le matérialisme juif, avec son attente d'un Messie tout temporel et -avec la déception de ses espérances lors de l'entrée à Jérusalem, -qui avait été la cause de la haine déchaînée contre le Sauveur et, -par là, de sa mort.» - -On a dit qu'il supprimait la part de l'imagination dans l'art en y -faisant à la science une part trop grande. Ne disait-il pas que -«chaque classe de rochers, chaque variété de sol, chaque espèce de -nuage doit être étudiée et rendue avec une exactitude géologique et -météorologique?... Toute formation géologique a ses traits essentiels -qui n'appartiennent qu'à elle, ses lignes déterminées de fracture qui -donnent naissance à des formes constantes dans les terrains et les -rochers, ses végétaux particuliers, parmi lesquels se dessinent encore -des différences plus particulières par suite des variétés -d'élévation et de température. Le peintre observe dans la plante tous -ses caractères de forme et de couleur... saisit ses lignes de rigidité -ou de repos... remarque ses habitudes locales, son amour ou sa -répugnance pour telle ou telle exposition, les conditions qui la font -vivre ou qui la font périr. Il l'associe... à tous les traits des -lieux qu'elle habite... Il doit retracer la fine fissure et la courbe -descendante et l'ombre ondulée du sol qui s'éboule et cela le rendre -d'un doigt aussi léger que les touches de la pluie... Un tableau est -admirable en raison du nombre et de l'importance des renseignements -qu'il nous fournit sur les réalités.» - -Mais on a dit, en revanche, qu'il ruinait la science en y faisant la -place trop grande à l'imagination. Et, de fait, on ne peut s'empêcher -de penser au finalisme naïf de Bernardin de Saint-Pierre disant que -Dieu a divisé les melons par tranches pour que l'homme les mange plus -facilement, quand on lit des pages comme celle-ci: «Dieu a employé la -couleur dans sa création comme l'accompagnement de tout ce qui est pur -et précieux, tandis qu'il a réservé aux choses d'une utilité -seulement matérielle ou aux choses nuisibles les teintes communes. -Regardez le cou d'une colombe et comparez-le au dos gris d'une vipère. -Le crocodile est gris, l'innocent lézard est d'un vert splendide.» - -Si l'on a dit qu'il réduisait l'art à n'être que le vassal de la -science, comme il a poussé la théorie de l'œuvre d'art considérée -comme renseignement sur la nature des choses jusqu'à déclarer qu'«un -Turner en découvre plus sur la nature des roches qu'aucune académie -n'en saura jamais», et qu'«un Tintoret n'a qu'à laisser aller sa -main pour révéler sur le jeu des muscles une multitude de vérités -qui déjoueront tous les anatomistes de la terre», on a dit aussi qu'il -humiliait la science devant l'art. - -On a dit enfin que c'était un pur esthéticien et que sa seule religion -était celle de la Beauté, parce qu'en effet il l'aima toute sa vie. - -Mais, par contre, on a dit que ce n'était même pas un artiste, parce -qu'il faisait intervenir dans son appréciation de la beauté des -considérations peut-être supérieures, mais en tous cas étrangères -à l'esthétique. Le premier chapitre des _Sept lampes de -l'architecture_ prescrit à l'architecte de se servir des matériaux les -plus précieux et les plus durables, et fait dériver ce devoir du -sacrifice de Jésus, et des conditions permanentes du sacrifice -agréable à Dieu, conditions qu'on n'a pas lieu de considérer comme -modifiées, Dieu ne nous ayant pas fait connaître expressément -qu'elles l'aient été. Et dans les _Peintres modernes_, pour trancher -la question de savoir qui a raison des partisans de la couleur et des -adeptes du clair-obscur, voici un de ses arguments: «Regardez -l'ensemble de la nature et comparez généralement les arcs-en-ciel, les -levers de soleil, les roses, les violettes, les papillons, les oiseaux, -les poissons rouges, les rubis, les opales, les coraux, avec les -alligators, les hippopotames, les requins, les limaces, les ossements, -les moisissures, le brouillard et la masse des choses qui corrompent, -qui piquent, qui détruisent, et vous sentirez alors comme la question -se pose entre les coloristes et les clair-obscuristes, lesquels ont la -nature et la vie de leur côté, lesquels le péché et la mort.» - -Et comme on a dit de Ruskin tant de choses contraires, on en a conclu -qu'il était contradictoire. - -De tant d'aspects de la physionomie de Ruskin, celui qui nous est le -plus familier, parce que c'est celui dont nous possédons, si l'on peut -ainsi parler, le plus beau portrait, le plus étudié et le mieux venu, -le plus frappant et le plus célèbre[30], et pour mieux; dire, jusqu'à -ce jour, le seul[31], c'est le Ruskin qui n'a connu toute sa vie qu'une -religion: celle de la Beauté. - -Que l'adoration de la Beauté ait été, en effet, l'acte perpétuel de -la vie de Ruskin, cela peut être vrai à la lettre; mais j'estime que -le but de cette vie, son intention profonde, secrète et constante -était autre, et si je le dis, ce n'est pas pour prendre le contrepied -du système de M. de la Sizeranne, mais pour empêcher qu'il ne soit -rabaissé dans l'esprit des lecteurs par une interprétation fausse, -mais naturelle et comme inévitable. - -Non seulement la principale religion de Ruskin fut la religion tout -court (et je reviendrai sur ce point tout à l'heure, car il domine et -caractérise son esthétique), mais, pour nous en tenir en ce moment à -la «Religion de la Beauté», il faudrait avertir notre temps qu'il ne -peut prononcer ces mots, s'il veut faire une allusion juste à Ruskin, -qu'en redressant le sens que son dilettantisme esthétique est trop -porté à leur donner. Pour un âge, en effet, de dilettantes et -d'esthètes, un adorateur de la Beauté, c'est un homme qui, ne -pratiquant pas d'autre culte que le sien et ne reconnaissant pas d'autre -dieu qu'elle, passerait sa vie dans la jouissance que donne la -contemplation voluptueuse des œuvres d'art. - -Or, pour des raisons dont la recherche toute métaphysique dépasserait -une simple étude d'art, la Beauté ne peut pas être aimée d'une -manière féconde si on l'aime seulement pour les plaisirs qu'elle -donne. Et, de même que la recherche du bonheur pour lui-même n'atteint -que l'ennui, et qu'il faut pour le trouver chercher autre chose que lui, -de même le plaisir esthétique nous est donné par surcroît si nous -aimons la Beauté pour elle-même, comme quelque chose de réel existant -en dehors de nous et infiniment plus important que la joie qu'elle nous -donne. Et, très loin d'avoir été un dilettante ou un esthète, Ruskin -fut précisément le contraire, un de ces hommes à la Carlyle, averti -par leur génie de la vanité de tout plaisir et, en même temps, de la -présence auprès d'eux d'une réalité éternelle, intuitivement -perçue par l'inspiration. Le talent leur est donné comme un pouvoir de -fixer cette réalité à la toute-puissance et à l'éternité de -laquelle, avec enthousiasme et comme obéissant à un commandement de la -conscience, ils consacrent, pour lui donner quelque valeur, leur vie -éphémère. De tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à -déchiffrer, sont avertis des parties de la réalité sur lesquelles -leurs dons spéciaux leur départissent une lumière particulière, par -une sorte de démon qui les guide, de voix qu'ils entendent, -l'éternelle inspiration des êtres géniaux. Le don spécial, pour -Ruskin, c'était le sentiment de la beauté, dans la nature comme dans -l'art. Ce fut dans la Beauté que son tempérament le conduisit à -chercher la réalité, et sa vie toute religieuse en reçut un emploi -tout esthétique. Mais cette Beauté à laquelle il se trouva ainsi -consacrer sa vie ne fut pas conçue par lui comme un objet de jouissance -fait pour la charmer, mais comme une réalité infiniment plus -importante que la vie, pour laquelle il aurait donné la sienne. De là -vous allez voir découler toute l'esthétique de Ruskin. D'abord vous -comprendrez que les années où il fait connaissance avec une nouvelle -école d'architecture et de peinture aient pu être les dates -principales de sa vie morale. Il pourra parler des années où le -gothique lui apparut avec la même gravité, le même retour ému, la -même sérénité qu'un chrétien parle du jour où la vérité lui fut -révélée. Les événements de sa vie sont intellectuels et les dates -importantes sont celles où il pénètre une nouvelle forme d'art, -l'année où il comprend Abbeville, l'année où il comprend Rouen, le -jour où la peinture de Titien et les ombres dans la peinture de Titien -lui apparaissent comme plus nobles que la peinture de Rubens, que les -ombres dans la peinture de Rubens. - -Vous comprendrez ensuite que, le poète étant pour Ruskin, comme pour -Carlyle, une sorte de scribe écrivant sous la dictée de la nature une -partie plus ou moins importante de son secret, le premier devoir de -l'artiste est de ne rien ajouter de son propre crû à ce message divin. -De cette hauteur vous verrez s'évanouir, comme des nuées qui se -traînent à terre, les reproches de réalisme aussi bien que -d'intellectualisme adressés à Ruskin. Si ces objections ne portent -pas, c'est qu'elles ne visent pas assez haut. Il y a dans ces critiques -erreur d'altitude. La réalité que l'artiste doit enregistrer est à la -fois matérielle et intellectuelle. La matière est réelle parce -qu'elle est une expression de l'esprit. Quant à la simple apparence, -nul n'a plus raillé que Ruskin ceux qui voient dans son imitation le -but de l'art. «Que l'artiste, dit-il, ait peint le héros ou son -cheval, notre jouissance, en tant qu'elle est causée par la perfection -du faux semblant est exactement la même. Nous ne la goûtons qu'en -oubliant le héros et sa monture pour considérer exclusivement -l'adresse de l'artiste. Vous pouvez envisager des larmes comme l'effet -d'un artifice ou d'une douleur, l'un ou l'autre à votre gré; mais l'un -et l'autre en même temps, jamais; si elles vous émerveillent comme un -chef-d'œuvre de mimique, elles ne sauraient vous toucher comme un signe -de souffrance.» S'il attache tant d'importance à l'aspect des choses, -c'est que seul il révèle leur nature profonde. M. de La Sizeranne a -admirablement traduit une page où Ruskin montre que les lignes -maîtresses d'un arbre nous font voir quels arbres néfastes l'ont jeté -de côté, quels vents l'ont tourmenté, etc. La configuration d'une -chose n'est pas seulement l'image de sa nature, c'est le mot de sa -destinée et le tracé de son histoire. - -Une autre conséquence de cette conception de l'art est celle-ci: si la -réalité est une et si l'homme de génie est celui qui la voit, -qu'importe la matière dans laquelle il la figure, que ce soit des -tableaux, des statues, des symphonies, des lois, des actes? Dans ses -_Héros_, Carlyle ne distingue pas entre Shakespeare et Cromwell, entre -Mahomet et Burns. Emerson compte parmi ses _Hommes représentatifs de -l'humanité_ aussi bien Swedenborg que Montaigne. L'excès du système, -c'est, à cause de l'unité de la réalité traduite, de ne pas -différencier assez profondément les divers modes de traduction. -Carlyle dit qu'il était inévitable que Boccace et Pétrarque fussent -de bons diplomates, puisqu'ils étaient de bons poètes. Ruskin commet -la même erreur quand il dit qu'«une peinture est belle dans la mesure -où les idées qu'elle traduit en images sont indépendantes de la -langue des images». Il me semble que, si le système de Ruskin pèche -par quelque côté, c'est par celui-là. Car la peinture ne peut -atteindre la réalité une des choses, et rivaliser par là avec la -littérature, qu'à condition de ne pas être littéraire. - -Si Ruskin a promulgué le devoir pour l'artiste d'obéir scrupuleusement -à ces «voix» du génie qui lui disent ce qui est réel et doit être -transcrit, c'est que lui-même a éprouvé ce qu'il y a de véritable -dans l'inspiration, d'infaillible dans l'enthousiasme, de fécond dans -le respect. Seulement, quoique ce qui excite l'enthousiasme, ce qui -commande le respect, ce qui provoque l'inspiration soit différent pour -chacun, chacun finit par lui attribuer un caractère plus -particulièrement sacré. On peut dire que pour Ruskin cette -révélation, ce guide, ce fut la Bible: «J'en lisais chaque passage, -comme s'il avait été écrit par la main même de Dieu. Et cet état -d'esprit, fortifié avec les années, a rendu profondément graves pour -moi bien des passages des auteurs profanes, frivoles pour un lecteur -irréligieux. C'est d'elle que j'ai appris les symboles d'Homère et la -foi d'Horace.» - -Arrêtons-nous ici comme à un point fixe, au centre de gravité de -l'esthétique ruskinienne. C'est ainsi que son sentiment religieux a -dirigé son sentiment esthétique. Et d'abord, à ceux qui pourraient -croire qu'il l'altéra, qu'à l'appréciation artistique des monuments, -des statues, des tableaux il mêla des considérations religieuses qui -n'y ont que faire, répondons que ce fut tout le contraire. Ce quelque -chose de divin que Ruskin sentait au fond du sentiment que lui -inspiraient les œuvres d'art, c'était précisément ce que ce -sentiment avait de profond, d'original et qui s'imposait à son goût -sans être susceptible d'être modifié. Et le respect religieux qu'il -apportait à l'expression de ce sentiment, sa peur de lui faire subir en -le traduisant la moindre déformation, l'empêcha, au contraire de ce -qu'on a souvent pensé, de mêler jamais à ses impressions devant les -œuvres d'art aucun artifice de raisonnement qui leur fût étranger. De -sorte que ceux qui voient en lui un moraliste et un apôtre aimant dans -l'art ce qui n'est pas l'art, se trompent à l'égal de ceux qui, -négligeant l'essence profonde de son sentiment esthétique, le -confondent avec un dilettantisme voluptueux. De sorte enfin que sa -ferveur religieuse, qui avait été le signe de sa sincérité -esthétique, la renforça encore et la protégea de toute atteinte -étrangère. Que telle ou telle des conceptions de son surnaturel -esthétique soit fausse, c'est ce qui, à notre avis, n'a aucune -importance. Tous ceux qui ont quelque notion des lois de développement -du génie savent que sa force se mesure plus à la force de ses -croyances qu'à ce que l'objet de ces croyances peut avoir de -satisfaisant pour le sens commun. Mais, puisque le christianisme de -Ruskin tenait à l'essence même de sa nature intellectuelle, ses -préférences artistiques, aussi profondes, devaient avoir avec lui -quelque parenté. Aussi, de même que l'amour des paysages de Turner -correspondait chez Ruskin à cet amour de la nature qui lui donna ses -plus grandes joies, de même à la nature foncièrement chrétienne de -sa pensée correspondit sa prédilection permanente, qui domine toute sa -vie, toute son œuvre, pour ce qu'on peut appeler l'art chrétien: -l'architecture et la sculpture du moyen âge français, l'architecture, -la sculpture et la peinture du moyen âge italien. Avec quelle passion -désintéressée il en aima les œuvres, vous n'avez pas besoin d'en -chercher les traces dans sa vie, vous en trouverez la preuve dans ses -livres. Son expérience était si vaste, que bien souvent les -connaissances les plus approfondies dont il fait preuve dans un ouvrage -ne sont utilisées ni mentionnées, même par une simple allusion, dans -ceux des autres livres où elles seraient à leur place. Il est si riche -qu'il ne nous prête pas ses paroles; il nous les donne et ne les -reprend plus. Vous savez, par exemple, qu'il écrivit un livre sur la -cathédrale d'Amiens. Vous en pourriez conclure que c'est la cathédrale -qu'il aimait le plus ou qu'il connaissait le mieux. Pourtant, dans les -_Sept Lampes de l'Architecture_, où la cathédrale de Rouen est citée -quarante fois comme exemple, celle de Bayeux neuf fois, Amiens n'est pas -cité une fois. Dans _Val d'Arno_, il nous avoue que l'église qui lui a -donné la plus profonde ivresse du gothique est Saint-Urbain de Troyes. -Or, ni dans les _Sept Lampes_ ni dans _la Bible d'Amiens_, il n'est -question une seule fois de Saint-Urbain[32]. Pour ce qui est de -l'absence de références à Amiens dans les _Sept Lampes_, vous pensez -peut-être qu'il n'a connu Amiens qu'à la fin de sa vie? Il n'en est -rien. En 1859, dans une conférence faite à Kensington, il compare -longuement la _Vierge Dorée_ d'Amiens avec les statues d'un art moins -habile, mais d'un sentiment plus profond, qui semblent soutenir le -porche occidental de Chartres. Or, dans _la Bible d'Amiens_ où nous -pourrions croire qu'il a réuni tout ce qu'il avait pensé sur Amiens, -pas une seule fois, dans les pages où il parle de la _Vierge Dorée_, -il ne fait allusion aux statues de Chartres. Telle est la richesse -infinie de son amour, de son savoir. Habituellement, chez un écrivain, -le retour à de certains exemples préférés, sinon même la -répétition de certains développements, vous rappelle que vous avez -affaire à un homme qui eut une certaine vie, telles connaissances qui -lui tiennent lieu de telles autres, une expérience limitée dont il -tire tout le profit qu'il peut. Rien qu'en consultant les index des -différents ouvrages de Ruskin, la perpétuelle nouveauté des œuvres -citées, plus encore le dédain d'une connaissance dont il s'est servi -une fois et, bien souvent, son abandon à tout jamais, donnent l'idée -de quelque chose de plus qu'humain, ou plutôt l'impression que chaque -livre est d'un homme nouveau, qui a un savoir différent, pas la même -expérience, une autre vie. - -C'était le jeu charmant de sa richesse inépuisable de tirer des -écrins merveilleux de sa mémoire des trésors toujours nouveaux: un -jour la rose précieuse d'Amiens, un jour la dentelle dorée du porche -d'Abbeville, pour les marier aux bijoux éblouissants d'Italie. - -Il pouvait, en effet, passer ainsi d'un pays à l'autre, car la même -âme qu'il avait adorée dans les pierres de Pise était celle aussi qui -avait donné aux pierres de Chartres leur forme immortelle. L'unité de -l'art chrétien au moyen âge, des bords de la Somme aux rives de -l'Arno, nul ne l'a sentie comme lui, et il a réalisé dans nos cœurs -le rêve des grands papes du moyen âge: l'«Europe chrétienne». Si, -comme on l'a dit, son nom doit rester attaché au préraphaélisme, on -devrait entendre par là non celui d'après Turner, mais celui d'avant -Raphaël. Nous pouvons oublier aujourd'hui les services qu'il a rendus -à Hunt, à Rossetti, à Millais; mais ce qu'il a fait pour Giotto, pour -Carpaccio, pour Bellini, nous ne le pouvons pas. Son œuvre divine ne -fut pas de susciter des vivants, mais de ressusciter des morts. - -Cette unité de l'art chrétien du moyen âge n'apparaît-elle pas à -tout moment dans la perspective de ces pages où son imagination -éclaire çà et là les pierres de France d'un reflet magique d'Italie? -Voyez-le, dans _Pleasures of England_, vous dire: «Tandis qu'à Padoue -la Charité de Giotto foule aux pieds des sacs d'or, tous les trésors -de la terre, donne du blé et des fleurs et tend à Dieu dans sa main -son cœur enflammé, au portail d'Amiens la Charité se contente de -jeter sur un mendiant un solide manteau de laine de la manufacture de la -ville.» Voyez-le, dans _Nature of Gothic_, comparer la manière dont -les flammes sont traitées dans le gothique italien et dans le gothique -français, dont le porche de Saint-Maclou de Rouen est pris comme -exemple. Et, dans les _Sept Lampes de l'architecture_, à propos de ce -même porche, voyez encore se jouer sur ses pierres grises comme un peu -des couleurs de l'Italie. - -«Les bas-reliefs du tympan du portail de Saint-Maclou, à Rouen, -représentent le Jugement dernier, et la partie de l'Enfer est traitée -avec une puissance à la fois terrible et grotesque, que je ne pourrais -mieux définir que comme un mélange des esprits d'Orcagna et de -Hogarth. Les démons sont peut-être même plus effrayants que ceux -d'Orcagna; et dans certaines expressions de l'humanité dégradée, dans -son suprême désespoir, le peintre anglais est au moins égalé. Non -moins farouche est l'imagination qui exprime la fureur et la crainte, -même dans la manière de placer les figures. Un mauvais ange, se -balançant sur son aile, conduit les troupes des damnés hors du siège -du Jugement; ils sont pressés par lui si furieusement, qu'ils sont -emmenés non pas simplement à l'extrême limite de cette scène que le -sculpteur a enfermée ailleurs à l'intérieur du tympan, mais hors du -tympan et _dans les niches_ de la voûte; pendant que les flammes qui -les suivent, activées, comme il semble, par le mouvement des ailes des -anges, font irruption aussi dans les niches et jaillissent au travers de -leurs réseaux, les trois niches les plus basses étant représentées -comme tout en feu, tandis que, au lieu de leur dais voûté et côtelé -habituel, il y a un démon sur le toit de chacune, avec ses ailes -pliées, grimaçant hors de l'ombre noire.» - -Ce parallélisme des différentes sortes d'arts et des différents pays -n'était pas le plus profond auquel il dût s'arrêter. Dans les -symboles païens et dans les symboles chrétiens, l'identité de -certaines idées religieuses devaient le frapper[33]. M. Ary Renan[34] a -remarqué, avec profondeur, ce qu'il y a déjà du Christ dans le -Prométhée de Gustave Moreau. Ruskin, que sa dévotion à l'art -chrétien ne rendit jamais contempteur du paganisme[35], a comparé, -dans un sentiment esthétique et religieux, le lion de saint Jérôme au -lion de Némée, Virgile à Dante, Samson à Hercule, Thésée au Prince -Noir, les prédictions d'Isaïe aux prédictions de la Sybille de Cumes. -Il n'y a certes pas lieu de comparer Ruskin à Gustave Moreau, mais on -peut dire qu'une tendance naturelle, développée par la fréquentation -des Primitifs, les avait conduits tous deux à proscrire en art -l'expression des sentiments violents, et, en tant qu'elle s'était -appliquée à l'étude des symboles, à quelque fétichisme dans -l'adoration des symboles eux-mêmes, fétichisme peu dangereux -d'ailleurs pour des esprits si attachés au fond au sentiment symbolisé -qu'ils pouvaient passer d'un symbole à l'autre, sans être arrêtés -par les diversités de pure surface. Pour ce qui est de la prohibition -systématique de l'expression des émotions violentes en art, le -principe que M. Ary Renan a appelé le principe de la Belle Inertie, où -le trouver mieux défini que dans les pages des «Rapports de -Michel-Ange et du Tintoret[36]»? Quant à l'adoration un peu exclusive -des symboles, l'étude de l'art du moyen âge italien et français n'y -devait-elle pas fatalement conduire? Et comme, sous l'œuvre d'art, -c'était l'âme d'un temps qu'il cherchait, la ressemblance de ces -symboles du portail de Chartres aux fresques de Pise devait -nécessairement le toucher comme une preuve de l'originalité typique de -l'esprit qui animait alors les artistes, et leurs différences comme un -témoignage de sa variété. Chez tout autre les sensations esthétiques -eussent risqué d'être refroidies par le raisonnement. Mais tout chez -lui était amour et l'iconographie, telle qu'il l'entendait, se serait -mieux appelée iconolâtrie. À point, d'ailleurs, la critique d'art -fait place à quelque chose de plus grand peut-être; elle a presque les -procédés de la science, elle contribue à l'histoire. L'apparition -d'un nouvel attribut aux porches des cathédrales ne nous avertit pas de -changements moins profonds dans l'histoire, non seulement de l'art, mais -de la civilisation, que ceux qu'annonce aux géologues l'apparition -d'une nouvelle espèce sur la terre. La pierre sculptée par la nature -n'est pas plus instructive que la pierre sculptée par l'artiste, et -nous ne tirons pas un profit plus grand de celle qui nous conserve un -ancien monstre que de celle qui nous montre un nouveau dieu. - -Les dessins qui accompagnent les écrits de Ruskin sont à ce point de -vue très significatifs. Dans une même planche, vous pourrez voir un -même motif d'architecture, tel qu'il est traité à Lisieux, à Bayeux, -à Vérone et à Padoue, comme s'il s'agissait des variétés d'une -même espèce de papillons sous différents cieux. Mais jamais cependant -ces pierres qu'il a tant aimées ne deviennent pour lui des exemples -abstraits. Sur chaque pierre vous voyez la nuance de l'heure unie à la -couleur des siècles. «Courir à Saint-Wulfram d'Abbeville, nous -dit-il, _avant que le soleil ait quitté les tours_, fut toujours pour -moi une de ces joies pour lesquelles il faut chérir le passé jusqu'à -la fin.» Il alla même plus loin; il ne sépara pas les cathédrales de -ce fond de rivières et de vallées où elles apparaissent au voyageur -qui les approche, comme dans un tableau de primitif. Un de ses dessins -les plus instructifs à cet égard est celui que reproduit la deuxième -gravure de _Our Fathers have told us_, et qui est intitulée: _Amiens, -le jour des Trépassés._ Dans ces villes d'Amiens, d'Abbeville, de -Beauvais, de Rouen, qu'un séjour de Ruskin à consacrées, il passait -son temps à dessiner tantôt dans les églises («sans être inquiété -par le sacristain»), tantôt en plein air. Et ce durent être dans ces -villes de bien charmantes colonies passagères, que cette troupe de -dessinateurs, de graveurs qu'il emmenait avec lui, comme Platon nous -montre les sophistes suivant Protagoras de ville en ville, semblables -aussi aux hirondelles, à l'imitation desquelles ils s'arrêtaient de -préférence aux vieux toits, aux tours anciennes des cathédrales. -Peut-être pourrait-on retrouver encore quelques-uns de ces disciples de -Ruskin qui l'accompagnaient aux bords de cette Somme évangélisée de -nouveau, comme si étaient revenus les temps de saint Firmin et de saint -Salve, et qui, tandis que le nouvel apôtre parlait, expliquait Amiens -comme une Bible, prenaient au lieu de notes, des dessins, notes -gracieuses dont le dossier se trouve sans doute dans une salle de musée -anglais, et où j'imagine que la réalité doit être légèrement -arrangée, dans le goût de Viollet-le-Duc. La gravure _Amiens, le jour -des Trépasses_, semble mentir un peu pour la beauté. Est-ce la -perspective seule, qui approche ainsi, des bords d'une Somme élargie, -la cathédrale et l'église Saint-Leu? Il est vrai que Ruskin pourrait -nous répondre en reprenant à son compte les paroles de Turner qu'il a -citées dans _Eagles Nest_ et qu'a traduites M. de la Sizeranne: -«Turner, dans la première période de sa vie, était quelquefois de -bonne humeur et montrait aux gens ce qu'il faisait. Il était un jour à -dessiner le port de Plymouth et quelques vaisseaux, à un mille ou deux -de distance, vus à contre-cour. Ayant montré ce dessin à un officier -de marine, celui-ci observa avec surprise et objecta avec une très -compréhensible indignation que les vaisseaux de ligne n'avaient pas de -sabords. «Non, dit Turner, certainement non. Si vous montez sur le mont -Edgecumbe et si vous regardez les vaisseaux à contre-jour, sur le -soleil couchant, vous verrez que vous ne pouvez apercevoir les -sabords.--Bien, dit l'officier, toujours indigné, mais vous savez qu'il -y a là des sabords?--«Oui, dit Turner, je le sais de reste, mais mon -affaire est de dessiner ce que je vois, non ce que je sais.» - -Si, étant à Amiens, vous allez dans la direction de l'abattoir, vous -aurez une vue qui n'est pas différente de celle de la gravure. Vous -verrez l'éloignement disposer, à la façon mensongère et heureuse -d'un artiste, des monuments, qui reprendront, si ensuite vous vous -rapprochez, leur position primitive, toute différente; vous le verrez, -par exemple, inscrire dans la façade de la cathédrale la figure d'une -des machines à eau de la ville et faire de la géométrie plane avec de -la géométrie dans l'espace. Que si néanmoins vous trouvez ce paysage, -composé avec goût par la perspective, un peu différent de celui que -relate le dessin de Ruskin, vous pourrez en accuser surtout les -changements qu'ont apportés dans l'aspect de la ville les presque vingt -années écoulées depuis le séjour qu'y fît Ruskin, et, comme il l'a -dit pour un autre site qu'il aimait, «tous les _embellissements_ -survenus, depuis que j'ai composé et médité là[37]». - -Mais du moins cette gravure de _la Bible d'Amiens_ aura associé dans -votre souvenir les bords de la Somme et la cathédrale plus que votre -vision n'eût sans doute pu le faire à quelque point de la ville que -vous vous fussiez placé. Elle vous prouvera mieux que tout ce que -j'aurais pu dire, que Ruskin ne séparait pas la beauté des -cathédrales du charme de ces pays d'où elles surgirent, et que chacun -de ceux qui les visite goûte encore dans la poésie particulière du -pays et le souvenir brumeux ou doré de l'après-midi qu'il y a passé. -Non seulement le premier chapitre de _la Bible d'Amiens_ s'appelle: _Au -bord des courants d'eau vive_, mais le livre que Ruskin projetait -d'écrire sur la cathédrale de Chartres devait être intitulé: _Les -Sources de l'Eure._ Ce n'était donc point seulement dans ses dessins -qu'il mettait les églises au bord des rivières et qu'il associait la -grandeur des cathédrales gothiques à la grâce des sites -français[38]. Et le charme individuel, qu'est le charme d'un pays, nous -le sentirions plus vivement si nous n'avions pas à notre disposition -ces bottes de sept lieues que sont les grands express, et si, comme -autrefois, pour arriver dans un coin de terre nous étions obligés de -traverser des campagnes de plus en plus semblables à celles où nous -tendons, comme des zones d'harmonie graduée qui, en la rendant moins -aisément pénétrable à ce qui est différent d'elle, en la -protégeant avec douceur et avec mystère de ressemblances fraternelles, -ne l'enveloppent pas seulement dans la nature, mais la préparent encore -dans notre esprit. - -Ces études de Ruskin sur l'art chrétien furent pour lui comme la -vérification et la contre-épreuve de ses idées sur le christianisme -et d'autres idées que nous n'avons pu indiquer ici et dont nous -laisserons tout à l'heure Ruskin définir lui-même la plus célèbre: -son horreur du machinisme et de l'art industriel. «Toutes les belles -choses furent faites, quand les hommes du moyen âge croyaient la pure, -joyeuse et belle leçon du christianisme.» Et il voyait ensuite l'art -décliner avec la foi, l'adresse prendre la place du sentiment. En -voyant le pouvoir de réaliser la beauté qui fut le privilège des -âges de foi, sa croyance en la bonté de la foi devait se trouver -renforcée. Chaque volume de son dernier ouvrage: _Our Fathers have told -us_ (le premier seul est écrit) devait comprendre quatre chapitres, -dont le dernier était consacré au chef-d'œuvre qui était -l'épanouissement de la foi dont l'étude faisait l'objet des trois -premiers chapitres. Ainsi le christianisme, qui avait bercé le -sentiment esthétique de Ruskin, en recevait une consécration suprême. -Et après avoir raillé, au moment de la conduire devant la statue de la -Madone, sa lectrice protestante «qui devrait comprendre que le culte -d'aucune Dame n'a jamais été pernicieux à l'humanité», ou devant la -statue de saint Honoré, après avoir déploré qu'on parlât si peu de -ce saint «dans le faubourg de Paris qui porte son nom», il aurait pu -dire comme à la fin de _Val d'Arno_: - -«Si vous voulez fixer vos esprits sur ce qu'exige de la vie humaine -celui qui l'a donnée: «Il t'a montré, homme, ce qui est bien, et -qu'est-ce que le Seigneur demande de toi, si ce n'est d'agir avec -justice et d'aimer la pitié, de marcher humblement avec ton Dieu?» -vous trouverez qu'une telle obéissance est toujours récompensée par -une bénédiction. Si vous ramenez vos pensées vers l'état des -multitudes oubliées qui ont travaillé en silence et adoré humblement, -comme les neiges de la chrétienté ramenaient le souvenir de la -naissance du Christ ou le soleil de son printemps le souvenir de sa -résurrection, vous connaîtrez que la promesse des anges de Bethléem a -été littéralement accomplie, et vous prierez pour que vos champs -anglais, joyeusement, comme les bords de l'Arno, puissent encore dédier -leurs purs lis à Sainte-Marie-des-Fleurs.» - -Enfin les études médiévales de Ruskin confirmèrent, avec sa croyance -en la bonté de la foi, sa croyance en la nécessité du travail libre, -joyeux et personnel, sans intervention de machinisme. Pour que vous vous -en rendiez bien compte, le mieux est de transcrire ici une page très -caractéristique de Ruskin. Il parle d'une petite figure de quelques -centimètres, perdue au milieu de centaines de figures minuscules, au -portail des Librairies, de la cathédrale de Rouen. - -«Le compagnon est ennuyé et embarrassé dans sa malice, et sa main est -appuyée fortement sur l'os de sa joue et la chair de la joue ridée -au-dessous de l'œil par la pression. Le tout peut paraître -terriblement rudimentaire, si on le compare à de délicates gravures; -mais, en le considérant comme devant remplir simplement un interstice -de l'extérieur d'une porte de cathédrale et comme l'une quelconque de -trois cents figures analogues ou plus, il témoigne de la plus noble -vitalité dans l'art de l'époque. - -«Nous avons un certain travail à faire pour gagner notre pain, et il -doit être fait avec ardeur; d'autre travail à faire pour notre joie, -et celui-là doit être fait avec cœur; ni l'un ni l'autre ne doivent -être faits à moitié ou au moyen d'expédients, mais avec volonté; et -ce qui n'est pas digne de cet effort ne doit pas être fait du tout; -peut-être que tout ce que nous avons à faire ici-bas n'a pas d'autre -objet que d'exercer le cœur et la volonté, et est en soi-même -inutile; mais en tout cas, si peu que ce soit, nous pouvons nous en -dispenser si ce n'est pas digne que nous y mettions nos mains et notre -cœur. Il ne sied pas à notre immortalité de recourir à des moyens -qui contrastent avec son autorité, ni de souffrir qu'un instrument dont -elle n'a pas besoin s'interpose entre elle et les choses qu'elle -gouverne. Il y a assez de songe-creux, assez de grossièreté et de -sensualité dans l'existence humaine, sans en changer en mécanisme les -quelques moments brillants; et, puisque notre vie--à mettre les choses -au mieux--ne doit être qu'une vapeur qui apparaît un temps puis -s'évanouit, laissons-la du moins apparaître comme un nuage dans la -hauteur du ciel et non comme l'épaisse obscurité qui s'amasse autour -du souffle de la fournaise et des révolutions de la roue.» - -J'avoue qu'en relisant cette page au moment de la mort de Ruskin, je fus -pris du désir de voir le petit homme dont il parle. Et j'allai à Rouen -comme obéissant à une pensée testamentaire, et comme si Ruskin en -mourant avait en quelque sorte confié à ses lecteurs la pauvre -créature à qui il avait en parlant d'elle rendu la vie et qui venait, -sans le savoir, de perdre à tout jamais celui qui avait fait autant -pour elle que son premier sculpteur. Mais quand j'arrivai près de -l'immense cathédrale et devant la porte où les saints se chauffaient -au soleil, plus haut, des galeries où rayonnaient les rois jusqu'à ces -suprêmes altitudes de pierre que je croyais inhabitées et où, ici, un -ermite sculpté vivait isolé, laissant les oiseaux demeurer sur son -front, tandis que, là, un cénacle d'apôtres écoutait le message d'un -ange qui se posait près d'eux, repliant ses ailes, sous un vol de -pigeons qui ouvraient les leurs et non loin d'un personnage qui, -recevant un enfant sur le dos, tournait la tête d'un geste brusque et -séculaire; quand je vis, rangés devant ses porches ou penchés aux -balcons de ses tours, tous les hôtes de pierre de la cité mystique -respirer le soleil ou l'ombre matinale, je compris qu'il serait -impossible de trouver parmi ce peuple surhumain une figure de quelques -centimètres. J'allai pourtant au portail des Librairies. Mais comment -reconnaître la petite figure entre des centaines d'autres? Tout à -coup, un jeune sculpteur de talent et d'avenir, Mme L. Yeatman, me dit: -«En voici une qui lui ressemble.» Nous regardons un peu plus bas, -et... la voici. Elle ne mesure pas dix centimètres. Elle est effritée, -et pourtant c'est son regard encore, la pierre garde le trou qui relève -la pupille et lui donne cette expression qui me l'a fait reconnaître. -L'artiste mort depuis des siècles a laissé là, entre des milliers -d'autres, cette petite personne qui meurt un peu chaque jour, et qui -était morte depuis bien longtemps, perdue au milieu de la foule des -autres, à jamais. Mais il l'avait mise là. Un jour, un homme pour qui -il n'y a pas de mort, pour qui il n'y a pas d'infini matériel, pas -d'oubli, un homme qui, jetant loin de lui ce néant qui nous opprime -pour aller à des buts qui dominent sa vie, si nombreux qu'il ne pourra -pas tous les atteindre alors que nous apprissions en manquer, cet homme -est venu, et, dans ces vagues de pierre où chaque écume dentelée -paraissait ressembler aux autres, voyant là toutes les lois de la vie, -toutes les pensées de l'âme, les nommant de leur nom, il dit: «Voyez, -c'est ceci, c'est cela.» Tel qu'au jour du Jugement, qui non loin de -là est figuré, il fait entendre en ses paroles comme la trompette de -l'archange et il dit: «Ceux qui ont vécu vivront, la matière n'est -rien.» Et, en effet, telle que les morts que non loin le tympan figure -réveillés à la trompette de l'archange, soulevés, ayant repris leur -forme, reconnaissables, vivants, voici que la petite figure a revécu et -retrouvé son regard, et le Juge a dit: «Tu as vécu, tu vivras.» Pour -lui, il n'est pas un juge immortel, son corps mourra; mais qu'importe! -comme s'il ne devait pas mourir il accomplit sa tâche immortelle, ne -s'occupant pas de la grandeur de la chose qui occupe son temps et, -n'ayant qu'une vie humaine à vivre, il passe plusieurs jours devant -l'une des dix mille figures d'une église. Il l'a dessinée. Elle -correspondait pour lui à ces idées qui agitaient sa cervelle, -insoucieuse de la vieillesse prochaine. Il l'a dessinée, il en a -parlé. Et la petite figure inoffensive et monstrueuse aura ressuscité, -contre toute espérance, de cette mort qui semble plus totale que les -autres, qui est la disparition au sein de l'infini du nombre et sous le -nivellement des ressemblances, mais d'où le génie a tôt fait de nous -tirer aussi. En la retrouvant là, on ne peut s'empêcher d'être -touché. Elle semble vivre et regarder, ou plutôt avoir été prise par -la mort dans son regard même, comme les Pompéiens dont le geste -demeure interrompu. Et c'est une pensée du sculpteur, en effet, qui a -été saisie ici dans son geste par l'immobilité de la pierre. J'ai -été touché en la retrouvant là; rien ne meurt donc de ce qui a -vécu, pas plus la pensée du sculpteur que la pensée de Ruskin. - -En la rencontrant là, nécessaire à Ruskin qui, parmi si peu de -gravures qui illustrent son livre[39], lui en a consacré une parce -qu'elle était pour lui partie actuelle et durable de sa pensée, et -agréable à nous parce que sa pensée nous est nécessaire, guide de la -nôtre qui l'a rencontrée sur son chemin, nous nous sentions dans un -état d'esprit plus rapproché de celui des artistes qui sculptèrent -aux tympans le Jugement dernier et qui pensaient que l'individu, ce -qu'il y a de plus particulier dans une personne, dans une intention, ne -meurt pas, reste dans la mémoire de Dieu et sera ressuscité. Qui a -raison du fossoyeur ou d'Hamlet quand l'un ne voit qu'un crâne là où -le second se rappelle une fantaisie? La science peut dire: le fossoyeur; -mais elle a compté sans Shakespeare, qui fera durer le souvenir de -cette fantaisie au-delà de la poussière du crâne. À l'appel de -l'ange, chaque mort se trouve être resté là, à sa place, quand nous -le croyions depuis longtemps en poussière. À l'appel de Ruskin, nous -voyons la plus petite figure qui encadre une minuscule quatre-feuilles -ressuscitée dans sa forme, nous regardant avec le même regard qui -semble ne tenir qu'en un millimètre de pierre. Sans doute, pauvre petit -monstre, je n'aurais pas été assez fort, entre les milliards de -pierres des villes, pour te trouver, pour dégager ta figure, pour -retrouver ta personnalité, pour t'appeler, pour te faire revivre. Mais -ce n'est pas que l'infini, que le nombre, que le néant qui nous -oppriment soient très forts; c'est que ma pensée n'est pas bien forte. -Certes, tu n'avais en toi rien de vraiment beau. Ta pauvre figure, que -je n'eusse jamais remarquée, n'a pas une expression bien intéressante, -quoique évidemment elle ait, comme toute personne, une expression -qu'aucune autre n'eut jamais. Mais, puisque tu vivais assez pour -continuer à regarder de ce même regard oblique, pour que Ruskin te -remarquât et, après qu'il eût dit ton nom, pour que son lecteur pût -te reconnaître, vis-tu assez maintenant, es-tu assez aimé? Et l'on ne -peut s'empêcher de penser à toi avec attendrissement, quoique tu -n'aies pas l'air bon, mais parce que tu es une créature vivante, parce -que, pendant de si longs siècles, tu es mort sans espoir de -résurrection, et parce que tu es ressuscité. Et un de ces jours -peut-être quelque autre ira te trouver à ton portail, regardant avec -tendresse ta méchante et oblique figure ressuscitée, parce que ce qui -est sorti d'une pensée peut seul fixer un jour une autre pensée, qui -à son tour a fasciné la nôtre. Tu as eu raison de rester là, -inregardé, t'effritant. Tu ne pouvais rien attendre de la matière où -tu n'étais que du néant. Mais les petits n'ont rien à craindre, ni -les morts. Car, quelquefois l'Esprit visite la terre; sur son passage -les morts se lèvent, et les petites figures oubliées retrouvent le -regard et fixent celui des vivants qui, pour elles, délaissent les -vivants qui ne vivent pas et vont chercher de la vie seulement où -l'Esprit leur en a montré, dans des pierres qui sont déjà de la -poussière et qui sont encore de la pensée. - -Celui qui enveloppa les vieilles cathédrales de plus d'amour et de plus -de joie que ne leur en dispense même le soleil quand il ajoute son -sourire fugitif à leur beauté séculaire ne peut pas, à le bien -entendre, s'être trompé. Il en est du monde des esprits comme de -l'univers physique, où la hauteur d'un jet d'eau ne saurait dépasser -la hauteur du lieu d'où les eaux sont d'abord descendues. Les grandes -beautés littéraires correspondent à quelque chose, et c'est -peut-être l'enthousiasme en art, qui est le critérium de la vérité. -À supposer que Ruskin se soit quelquefois trompé, comme critique, dans -l'exacte appréciation de la valeur d'une œuvre, la beauté de son -jugement erroné est souvent plus intéressante que celle de l'œuvre -jugée et correspond à quelque chose qui, pour être autre qu'elle, -n'est pas moins précieux. Que Ruskin ait tort quand il dit que le _Beau -Dieu_ d'Amiens «dépassait en tendresse sculptée ce qui avait été -atteint jusqu'alors, bien que toute représentation du Christ doive -éternellement décevoir l'espérance que toute âme aimante a mise en -lui», et que ce soit M. Huysmans qui ait raison quand il appelle ce -même Dieu d'Amiens un «bellâtre à figure ovine» c'est ce que nous -ne croyons pas, mais c'est ce qu'il importe peu de savoir. «Je -l'appelle une légende, dit Ruskin, parlant de l'histoire de saint -Jérôme. Qu'Héraklès ait jamais tué, saint Jérôme jamais chéri la -créature sauvage ou blessée est sans importance pour nous.» Nous en -dirons autant de ceux des jugements artistiques de Ruskin dont on -contesterait la justesse. Que le _Beau Dieu_ d'Amiens soit ou non ce -qu'a cru Ruskin est sans importance pour nous. Comme Buffon a dit que -«toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent [dans un beau -style], tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités -aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit public que -celles qui peuvent faire le fond du sujet», les vérités dont se -compose la beauté des pages de la _Bible_ sur le _Beau Dieu_ d'Amiens -ont une valeur indépendante de la beauté de cette statue, et Ruskin ne -les aurait pas trouvées s'il en avait parlé avec dédain, car -l'enthousiasme seul pouvait lui donner la puissance de les découvrir. - -Jusqu'où cette âme merveilleuse a fidèlement reflété l'univers, et -sous quelles formes touchantes et tentatrices le mensonge a pu se -glisser malgré tout au sein de sa sincérité intellectuelle, c'est ce -qu'il ne nous sera peut-être jamais donné de savoir, et ce qu'en tous -cas nous ne pouvons chercher ici. «Jusqu'où, a-t-il dit lui-même, mon -esprit a été paralysé par les chagrins et par les fautes de ma vie, -jusqu'où aurait pu aller ma connaissance si j'avais marché plus -fidèlement dans la lumière qui m'avait été départie, dépasse ma -conjecture ou ma confession.» Quoi qu'il en soit, il aura été un de -ces «génies» dont même ceux d'entre nous qui ont reçu à leur -naissance les dons des fées ont besoin pour être initiés à la -connaissance et à l'amour d'une nouvelle partie de la Beauté. Bien des -paroles qui servent à nos contemporains pour l'échange des pensées -portent son empreinte, comme on voit, sur les pièces de monnaie, -l'effigie du souverain du jour. Mort, il continue à nous éclairer, -comme ces étoiles éteintes dont la lumière nous arrive encore, et on -peut dire de lui ce qu'il disait à la mort de Turner: «C'est par ces -yeux, fermés à jamais au fond du tombeau, que des générations qui ne -sont pas encore nées verront la nature.» - - -[Note 26: Titre d'un tableau de Gustave Moreau qui se trouve au Musée -Moreau.] - -[Note 27: A. Sheffield.] - -[Note 28: Cette partie de la préface avait paru d'abord dans _la -Gazette des Beaux-Arts._] - -[Note 29: Entre les écrivains qui ont parlé de Ruskin, Milsand a été -un des premiers, dans l'ordre du temps, et par la force de la pensée. -Il a été une sorte de précurseur, de prophète inspiré et incomplet -et n'a pas assez vécu pour voir se développer l'œuvre qu'il avait en -somme annoncée.] - -[Note 30: Le Ruskin de M. de la Sizeranne. Ruskin a été considéré -jusqu'à ce jour, et à juste titre, comme le domaine propre de M. de la -Sizeranne et, si j'essaye parfois de m'aventurer sur ses terres, ce ne -sera certes pas pour méconnaître ou pour usurper son droit qui n'est -pas que celui du premier occupant. Au moment d'entrer dans ce sujet que -le monument magnifique qu'il a élevé à Ruskin domine de toute part je -lui devais ainsi rendre hommage et payer tribut.] - -[Note 31: Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Bardoux et M. -Brunhes ont publié, l'un un ouvrage considérable, l'autre un petit -volume sur Ruskin. J'ai eu l'occasion de dire récemment tout le bien -que je pensais de ces deux livres, mais trop brièvement pour ne pas -souhaiter d'y revenir. Tout ce que je puis dire ici c'est que toute ma -haute estime pour le bel effort de M. Bardoux ne m'empêche pas de -penser que le livre de M. de la Sizeranne était trop parfait dans les -limites que l'auteur s'était à lui-même tracées pour avoir rien à -perdre de cette concurrence et de cette émulation qui semble se -produire sur le terrain de Ruskin, et nous a valu entre autres de -curieuses pages de M. Gabriel Mourey et quelques mots définitifs de M. -André Beaunier. MM. Bardoux et Brunhes ont déplacé le point de vue et -par là renouvelé l'horizon. C'est, toutes proportions gardées, ce que -j'avais, un peu avant, essayé de faire ici même.] - -[Note 32: Pour être plus exact, il est question une fois de -Saint-Urbain dans les _Sept Lampes_, et d'Amiens une fois aussi (mais -seulement dans la préface de la 2e édition), alors qu'il y est -question d'Abbeville, d'Avranches, de Bayeux, de Beauvais, de Bourges, -de Caen, de Caudebec, de Chartres, de Coutances, de Falaise, de Lisieux, -de Paris, de Reims, de Rouen, de Saint-Lô, pour ne parler que de la -France.] - -[Note 33: Dans _Saint-Mark's Rest_, il va jusqu'à dire qu'il n'y a qu'un -art grec, depuis la bataille de Marathon jusqu'au doge Selvo (Cf. les -pages de _la Bible d'Amiens_, où il fait descendre de Dédale, «le -premier sculpteur qui ait donné une représentation pathétique de la -vie humaine», les architectes qui creusèrent l'ancien labyrinthe -d'Amiens); et aux mosaïques du baptistère de Saint-Marc il reconnaît -dans un séraphin une harpie, dans une Hérodiade une canéphore, dans -une coupole d'or un vase grec, etc.] - -[Note 34: Dans une étude admirable, publié par la _Gazette des -Beaux-Arts._ Depuis Fromentin, aucun peintre, croyons-nous, n'a montré -une plus grande maîtrise d'écrivain.--Ces lignes avaient paru du -vivant de M. Ary Henan. Aujourd'hui qu'il est mort, je me demande si je -n'étais pas resté au-dessous de la vérité. Il me semble maintenant -qu'il était supérieur à Fromentin.] - -[Note 35: «Si peu, dit-il, que je ne crois pas qu'aucune -interprétation de la religion grecque ait jamais été aussi -affectueuse, aucune de la religion romaine aussi révérente que celle -qui est à la base de mon enseignement.»] - -[Note 36: Cf. Chateaubriand, préface de la 1<sup>re</sup> édition d'_Atala_: -«Les Muses sont des femmes célestes qui ne défigurent point leurs -traits par des grimaces; quand elles pleurent, c'est avec un secret -dessein de s'embellir.»] - -[Note 37: _Præterita_, I, chap. II.] - -[Note 38: Quelle intéressante collection on ferait avec les paysages de -France vus par des yeux anglais: les rivières de France de Turner; le -_Versailles_, de Bonnington; l'_Auxerre_ ou le _Valenciennes_, le -_Vezelay_ ou l'_Amiens_, de Walter Pater; le _Fontainebleau_, de -Stevenson et tant d'autres!] - -[Note 39: _The Seven Lamps of the Architecture._] - - - - -IV--POST-SCRIPTUM - - -«Sous quelles formes magnifiques et tentatrices le mensonge a pu se -glisser jusqu'au sein de sa sincérité intellectuelle...» Voici ce que -je voulais dire: il y a une sorte d'idolâtrie que personne n'a mieux -définie que Ruskin dans une page de _Lectures on Art_: «Ç'a été, je -crois, non sans mélange de bien, sans doute, car les plus grands maux -apportent quelques biens dans leur reflux, ç'a été, je crois, le -rôle vraiment néfaste de l'art, d'aider à ce qui, chez les païens -comme chez les chrétiens--qu'il s'agisse du mirage des mots, des -couleurs ou des belles formes--doit vraiment dans le sens profond du mot -s'appeler idolâtrie, c'est-à-dire le fait de servir avec le meilleur -de nos cœurs et de nos esprits quelque chère ou triste image -que nous nous sommes créée, pendant que nous désobéissons à -l'appel présent du Maître, qui n'est pas mort, qui ne défaille pas -en ce moment sous sa croix, mais nous ordonne de porter la nôtre[40].» -Or, il semble bien qu'à la base même de l'œuvre de Ruskin, à la -racine de son talent, on trouve précisément cette idolâtrie. Sans -doute il ne l'a jamais laissé recouvrir complètement,--même pour -l'embellir,--immobiliser, paralyser et finalement tuer, sa sincérité -intellectuelle et morale. À chaque ligne de ses œuvres comme à tous -les moments de sa vie, on sent ce besoin de sincérité qui lutte contre -l'idolâtrie, qui proclame sa vanité, qui humilie la beauté devant le -devoir, fût-il inesthétique. Je n'en prendrai pas d'exemples -dans sa vie (qui n'est pas comme la vie d'un Racine, d'un Tolstoï, -d'un Mæterlinck, esthétique d'abord et morale ensuite, mais où -la morale fit valoir ses droits dès le début au sein même de -l'esthétique--sans peut-être s'en libérer jamais aussi complètement -que dans la vie des Maîtres que je viens de citer). Elle est assez -connue, je n'ai pas besoin d'en rappeler les étapes, depuis les -premiers scrupules qu'il éprouve à boire du thé en regardant des -Titien jusqu'au moment où, ayant englouti dans les œuvres -philanthropiques et sociales les cinq millions que lui a laissés son -père, il se décide à vendre ses Turner. Mais il est un dilettantisme -plus intérieur que le dilettantisme de l'action (dont il avait -triomphé), et le véritable duel entre son idolâtrie et sa sincérité -se jouait non pas à certaines heures de sa vie, non pas dans certaines -pages de ses livres, mais à toute minute, dans ces régions profondes, -secrètes, presque inconnues à nous-mêmes, où notre personnalité -reçoit de l'imagination les images, de l'intelligence les idées, de la -mémoire les mots, s'affirme elle-même dans le choix incessant qu'elle -en fait, et joue en quelque sorte sans trêve le sort de notre vie -spirituelle et morale. Dans ces régions-là, il semble bien que le -péché d'idolâtrie n'ait cessé d'être commis par Ruskin. Et au -moment même où il prêchait la sincérité, il y manquait lui-même, -non en ce qu'il disait, mais par la manière dont il le disait. Les -doctrines qu'il professait étaient des doctrines morales et non des -doctrines esthétiques, et pourtant il les choisissait pour leur -beauté. Et comme il ne voulait pas les présenter comme belles mais -comme vraies, il était obligé de se mentir à lui-même sur la nature -des raisons qui les lui faisaient adopter. De là une si incessante -compromission de la conscience, que des doctrines immorales sincèrement -professées auraient peut-être été moins dangereuses pour -l'intégrité de l'esprit que ces doctrines morales où l'affirmation -n'est pas absolument sincère, étant dictée par une préférence -esthétique inavouée. Et le péché était commis d'une façon -constante, dans le choix même de chaque explication donnée d'un fait, -de chaque appréciation donnée sur une œuvre, dans le choix même des -mots employés--et finissait par donner à l'esprit qui s'y adonnait -ainsi sans cesse une attitude mensongère. Pour mettre le lecteur plus -en état de juger de l'espèce de trompe-l'œil qu'est pour chacun et -qu'était évidemment pour Ruskin lui-même, une page de Ruskin, je vais -citer une de celles que je trouve le plus belles et où ce défaut est -pourtant le plus flagrant. On verra que si la beauté y est _en théorie_ -(c'est-à-dire en apparence, le fond des idées était toujours dans un -écrivain l'apparence, et la forme, la réalité) subordonnée au -sentiment moral et à la vérité, en réalité la vérité et le -sentiment moral y sont subordonnés au sentiment esthétique, et à un -sentiment esthétique un peu faussé par ces compromissions -perpétuelles. Il s'agit des _Causes de la décadence de Venise_[41]. - -«Ce n'est pas dans le caprice de la richesse, pour le plaisir des yeux -et l'orgueil de la vie, que ces marbres furent taillés dans leur force -transparente et que ces arches furent parées des couleurs de l'iris. Un -message est dans leurs couleurs qui fut un jour écrit dans le sang; et -un son dans les échos de leurs voûtes, qui un jour remplira la voûte -des cieux: «Il viendra pour rendre jugement et justice.» La force de -Venise lui fut donnée aussi longtemps qu'elle s'en souvint; et le jour -de sa destruction arriva lorsqu'elle l'eût oublié; elle vint -irrévocable, parce qu'elle n'avait pour l'oublier aucune excuse. Jamais -cité n'eut une Bible plus glorieuse. Pour les nations du Nord, une rude -et sombre sculpture remplissait leurs temples d'images confuses, à -peine lisibles; mais pour elle, l'art et les trésors de l'Orient -avaient doré chaque lettre, illuminé chaque page, jusqu'à ce que le -Temple-Livre brillât au loin comme l'étoile des Mages. Dans d'autres -villes, souvent les assemblées du peuple se tenaient dans des lieux -éloignés de toute association religieuse, théâtre de la violence et -des bouleversements; sur l'herbe du dangereux rempart, dans la -poussière de la rue troublée, il y eut des actes accomplis, des -conseils tenus à qui nous ne pouvons pas trouver de justification, mais -à qui nous pouvons quelquefois donner notre pardon. Mais les péchés -de Venise, commis dans son palais ou sur sa piazza, furent accomplis en -présence de la Bible qui était à sa droite. Les murs sur lesquels le -livre de la loi était écrit n'étaient séparés que par quelques -pouces de marbre de ceux qui protégeaient les secrets de ses conciles -ou tenaient prisonnières les victimes de son gouvernement. Et quand, -dans ses dernières heures, elle rejeta toute honte et toute contrainte, -et que la grande place de la cité se remplit de la folie de toute la -terre, rappelons-nous que son péché fut d'autant plus grand qu'il -était commis à la face de la maison de Dieu où brillaient les lettres -de sa loi. - -«Les saltimbanques et les masques rirent leur rire et passèrent leur -chemin; et un silence les a suivis qui n'était pas sans avoir été -prédit; car au milieu d'eux tous, à travers les siècles et les -siècles où s'étaient entassés les vanités et les forfaits, ce dôme -blanc de Saint-Marc avait prononcé ces mots dans l'oreille morte de -Venise: «Sache que pour toutes ces choses Dieu t'appellera en -jugement[42].» - - -Or, si Ruskin avait été entièrement sincère avec lui-même, il -n'aurait pas pensé que les crimes des Vénitiens avaient été plus -inexcusables et plus sévèrement punis que ceux des autres hommes parce -qu'ils possédaient une église en marbre de toutes couleurs au lieu -d'une cathédrale en calcaire, parce que le palais des Doges était à -côté de Saint-Marc au lieu d'être à l'autre bout de la ville, et -parce que dans les églises byzantines le texte biblique au lieu d'être -simplement figuré comme dans la sculpture des églises du Nord est -accompagné, sur les mosaïques, de lettres qui forment une citation de -l'Évangile ou des prophéties. Il n'en est pas moins vrai que ce -passage des _Stones of Venice_ est d'une grande beauté, bien qu'il soit -assez difficile de se rendre compte des raisons de cette beauté. Elle -nous semble reposer sur quelque chose de faux et nous avons quelque -scrupule à nous y laisser aller. - -Et pourtant il doit y avoir en elle quelque vérité. Il n'y a pas à -proprement parler de beauté tout à fait mensongère, car le plaisir -esthétique est précisément celui qui accompagne la découverte d'une -vérité. À quel ordre de vérité peut correspondre le plaisir -esthétique très vif que l'on prend à lire une telle page, c'est ce -qu'il est assez difficile de dire. Elle est elle-même mystérieuse, -pleine d'images à la fois de beauté et de religion comme cette même -église de Saint-Marc où toutes les figures de l'Ancien et du Nouveau -Testament apparaissent sur le fond d'une sorte d'obscurité splendide et -d'éclat changeant. Je me souviens de l'avoir lue pour la première fois -dans Saint-Marc même, pendant une heure d'orage et d'obscurité où les -mosaïques ne brillaient plus que de leur propre et matérielle lumière -et d'un or interne, terrestre et ancien auquel le soleil vénitien, qui -enflamme jusqu'aux anges des campaniles, ne mêlait plus rien de lui; -l'émotion que j'éprouvais à lire là cette page, parmi tous ces anges -qui s'illuminaient des ténèbres environnantes, était très grande et -n'était pourtant peut-être pas très pure. Comme la joie de voir les -belles figures mystérieuses s'augmentait, mais s'altérait du plaisir -en quelque sorte d'érudition que j'éprouvais à comprendre les textes -apparus en lettres byzantines à côté de leurs fronts nimbés, de -même la beauté des images de Ruskin était avivée et corrompue par -l'orgueil de se référer au texte sacré. Une sorte de retour égoïste -sur soi-même est inévitable dans ces joies mêlées d'érudition et -d'art où le plaisir esthétique peut devenir plus aigu, mais non rester -aussi pur. Et peut-être cette page des _Stones of Venice_ était-elle -belle surtout de me donner précisément ces joies mêlées que -j'éprouvais dans Saint-Marc, elle qui, comme l'église byzantine, avait -aussi dans la mosaïque de son style éblouissant dans l'ombre, à -côté de ses images sa citation biblique inscrite auprès. N'en -était-il pas d'elle, d'ailleurs, comme de ces mosaïques de Saint-Marc -qui se proposaient d'enseigner et faisaient bon marché de leur beauté -artistique. Aujourd'hui elles ne nous donnent plus que du plaisir. -Encore le plaisir que leur didactisme donne à l'érudit est-il -égoïste, et le plus désintéressé est encore celui que donne à -l'artiste cette beauté méprisée, ou ignorée même, de ceux qui se -proposaient seulement d'instruire le peuple et la lui donnèrent par -surcroît. - -Dans la dernière page de _la Bible d'Amiens_, vraiment sublime, le «si -vous voulez vous souvenir de la promesse qui vous a été faite» est un -exemple du même genre. Quand, encore dans _la Bible d'Amiens_, Ruskin -termine le morceau sur l'Égypte en disant: «Elle fut l'éducatrice de -Moïse et l'Hôtesse du Christ[43]», passe encore pour l'éducatrice de -Moïse: pour éduquer il faut certaines vertus. Mais le fait d'avoir -été «_l'hôtesse_» du Christ, s'il ajoute de la beauté à la -phrase, peut-il vraiment être mis en ligne de compte dans une -appréciation motivée des qualités du génie égyptien? - -C'est avec mes plus chères impressions esthétiques que j'ai voulu -lutter ici, tâchant de pousser jusqu'à ses dernières et plus cruelles -limites la sincérité intellectuelle. Ai-je besoin d'ajouter que, si je -fais, en quelque sorte _dans l'absolu_, cette réserve générale moins -sur les œuvres de Ruskin que sur l'essence de leur inspiration et la -qualité de leur beauté, il n'en est pas moins pour moi un des plus -grands écrivains de tous les temps et de tous les pays. J'ai essayé de -saisir en lui, comme en un «sujet» particulièrement favorable à -cette observation, une infirmité essentielle à l'esprit humain, -plutôt que je n'ai voulu dénoncer un défaut personnel à Ruskin. Une -fois que le lecteur aura bien compris en quoi consiste cette -«idolâtrie», il s'expliquera l'importance excessive que Ruskin -attache dans ses études d'art à la lettre des œuvres (importance dont -j'ai signalé, bien trop sommairement, une autre cause dans la préface, -voir plus haut page 65) et aussi cet abus des mots «irrévérent», -«insolent», et «des difficultés que nous serions insolents de -résoudre, un mystère qu'on ne nous a pas demandé d'éclaircir» -(_Bible d'Amiens_, p. 239), «que l'artiste se méfie de l'esprit de -choix, c'est un esprit insolent» (_Modern Painters_) «l'abside -pourrait presque paraître trop grande à un spectateur irrévérent» -(_Bible d'Amiens_), etc., etc.,--et l'état d'esprit qu'ils révèlent. -Je pensais à cette idolâtrie (je pensais aussi à ce plaisir -qu'éprouve Ruskin à balancer ses phrases en un équilibre qui semble -imposer à la pensée une ordonnance symétrique plutôt que le recevoir -d'elle[44]) quand je disais: «Sous quelles formes touchantes et -tentatrices le mensonge a pu malgré tout se glisser au sein de sa -sincérité intellectuelle c'est ce que je n'ai pas à chercher.» Mais -j'aurais dû, au contraire, le chercher et pécherais précisément par -idolâtrie, si je continuais à m'abriter derrière cette formule -essentiellement ruskinienne[45] de respect. Ce n'est pas que je -méconnaisse les vertus du respect, il est la condition même de -l'amour. Mais il ne doit jamais, là où l'amour cesse, se substituer à -lui pour nous permettre de croire sans examen et d'admirer de confiance. -Ruskin aurait d'ailleurs été le premier à nous approuver de ne pas -accorder à ses écrits une autorité infaillible, puisqu'il la refusait -même aux Écritures Saintes. «Il n'y a pas de forme de langage humain -où l'erreur n'ait pu se glisser» (_Bible d'Amiens_, III, 49). Mais -l'attitude de la «révérence» qui croit «insolent d'éclaircir un -mystère» lui plaisait. Pour en finir avec l'idolâtrie et être plus -certain qu'il ne reste là-dessus entre le lecteur et moi aucun -malentendu, je voudrais faire comparaître ici un de nos contemporains -les plus justement célèbres (aussi différent d'ailleurs de Ruskin -qu'il se peut!) mais qui dans sa conversation, non dans ses livres, -laisse paraître ce défaut et, poussé à un tel excès qu'il est plus -facile chez lui de le reconnaître et de le montrer, sans avoir plus -besoin de tant s'appliquer à le grossir. Il est quand il parle -affligé--délicieusement--d'idolâtrie. Ceux qui l'ont une fois entendu -trouveront bien grossière une «imitation» où rien ne subsiste de son -agrément, mais sauront pourtant de qui je veux parler, qui je prends -ici pour exemple, quand je leur dirai qu'il reconnaît avec admiration -dans l'étoffe où se drape une tragédienne, le propre tissu qu'on voit -sur _la Mort_ dans _le Jeune homme et la Mort_, de Gustave Moreau, ou -dans la toilette d'une de ses amies: «la robe et la coiffure mêmes que -portait la princesse de Cadignan le jour où elle vit d'Arthez pour la -première fois.» Et en regardant la draperie de la tragédienne ou la -robe de la femme du monde, touché par la noblesse de son souvenir il -s'écrie: «C'est bien beau!» non parce que l'étoffe est belle, mais -parce qu'elle est l'étoffe peinte par Moreau ou décrite par Balzac et -qu'ainsi elle est à jamais sacrée... aux idolâtres. Dans sa chambre -vous verrez, vivants dans un vase ou peints à fresque sur le mur par -des artistes de ses amis, des dielytras, parce que c'est la fleur même -qu'on voit représentée à la Madeleine de Vézelay. Quant à un objet -qui a appartenu à Baudelaire, à Michelet, à Hugo, il l'entoure d'un -respect religieux. Je goûte trop profondément et jusqu'à l'ivresse -les spirituelles improvisations où le plaisir d'un genre particulier -qu'il trouve à ces vénérations conduit et inspire notre idolâtre -pour vouloir le chicaner là-dessus le moins du monde. - -Mais au plus vif de mon plaisir je me demande si l'incomparable -causeur--et l'auditeur qui se laisse faire--ne pèchent pas également -par insincérité; si parce qu'une fleur (la passiflore) porte sur elle -les instruments de la passion, il est sacrilège d'en faire présent à -une personne d'une autre religion, et si le fait qu'une maison ait été -habitée par Balzac (s'il n'y reste d'ailleurs rien qui puisse nous -renseigner sur lui) la rend plus belle. Devons-nous vraiment, autrement -que pour lui faire un compliment esthétique honorer une personne parce -qu'elle s'appelle Bathilde comme l'héroïne de Lucien Leuwen? - -La toilette de Mme de Cadignan est une ravissante invention de Balzac -parce qu'elle donne une idée de l'art de Mme de Cadignan, qu'elle nous -fait connaître l'impression que celle-ci veut produire sur d'Arthez et -quelques-uns de ses «secrets». Mais une fois dépouillée de l'esprit -qui est en elle, elle n'est plus qu'un signe dénué de sa -signification, c'est-à-dire rien; et continuer à l'adorer, jusqu'à -s'extasier de la retrouver dans la vie sur un corps de femme, c'est là -proprement de l'idolâtrie. C'est le péché intellectuel favori des -artistes et auquel il en est bien peu qui n'aient succombé. _Felix -culpa!_ est-on tenté de dire en voyant combien il a été fécond pour -eux en inventions charmantes. Mais il faut au moins qu'ils ne succombent -pas sans avoir lutté. Il n'est pas dans la nature de forme -particulière, si belle soit-elle, qui vaille autrement que par la part -de beauté infinie qui a pu s'y incarner: pas même la fleur du pommier, -pas même la fleur de l'épine rose. Mon amour pour elles est infini et -les souffrances (hay fever) que me cause leur voisinage me permettent de -leur donner chaque printemps des preuves de cet amour qui ne sont pas à -la portée de tous. Mais même envers elles, envers elles si peu -littéraires, se rapportant si peu à une tradition esthétique, qui ne -sont pas «la fleur même qu'il y a dans tel tableau du Tintoret», -dirait Ruskin, «ou dans tel dessin de Léonard», dirait notre -contemporain (qui nous a révélé entre tant d'autres choses, dont -chacun parle maintenant et que personne n'avait regardées avant -lui--les dessins de l'Académie des Beaux-Arts de Venise) je me garderai -toujours d'un culte exclusif qui s'attacherait en elles à autre chose -qu'à la joie qu'elles nous donnent, un culte au nom de qui, par un -retour égoïste sur nous-mêmes, nous en ferions «nos» fleurs, et -prendrions soin de les honorer en ornant notre chambre des œuvres d'art -où elles sont figurées. Non, je ne trouverai pas un tableau plus beau -parce que l'artiste aura peint au premier plan une aubépine, bien que -je ne connaisse rien de plus beau que l'aubépine, car je veux rester -sincère et que je sais que la beauté d'un tableau ne dépend pas des -choses qui y sont représentées. Je ne collectionnerai pas les images -de l'aubépine. Je ne vénère pas l'aubépine, je vais la voir et la -respirer. Je me suis permis cette courte incursion--qui n'a rien d'une -offensive--sur le terrain de la littérature contemporaine, parce qu'il -me semblait que les traits d'idolâtrie en germe chez Ruskin -apparaîtraient clairement au lecteur ici où ils sont grossis et -d'autant plus qu'ils y sont aussi différenciés. Je prie en tout cas -notre contemporain, s'il s'est reconnu dans ce crayon bien maladroit, de -penser qu'il a été fait sans malice, et qu'il m'a fallu, je l'ai dit, -arriver aux dernières limites de la sincérité avec moi-même, pour -faire à Ruskin ce grief et pour trouver dans mon admiration absolue -pour lui, cette partie fragile. Or non seulement «un partage avec -Ruskin n'a rien du tout qui déshonore», mais encore je ne pourrai -jamais trouver d'éloge plus grand à faire à ce contemporain que de -lui avoir adressé le même reproche qu'à Ruskin. Et si j'ai eu la -discrétion de ne pas le nommer, je le regrette presque. Car, lorsqu'on -est admis auprès de Ruskin, fût-ce dans l'altitude du donateur, et -pour soutenir seulement son livre et aider à y lire de plus près, on -n'est pas à la peine mais à l'honneur. - -Je reviens à Ruskin. Cette idolâtrie et ce qu'elle mêle parfois d'un -peu factice aux plaisirs littéraires les plus vifs qu'il nous donne, il -me faut descendre jusqu'au fond de moi-même pour en saisir la trace, -pour en étudier le caractère, tant je suis aujourd'hui «habitué» à -Ruskin. Mais elle a dû me choquer souvent quand j'ai commencé à aimer -ses livres, avant de fermer peu à peu les yeux à leurs défauts, comme -il arrive dans tout amour. Les amours pour les créatures vivantes ont -quelquefois une origine vile qu'ils épurent ensuite. Un homme fait la -connaissance d'une femme parce qu'elle peut l'aider à atteindre un but -étranger à elle-même. Puis une fois qu'il la connaît il l'aime pour -elle-même, et lui sacrifie sans hésiter ce but qu'elle devait -seulement l'aider à atteindre. À mon amour pour les livres de Ruskin -se mêla ainsi à l'origine quelque chose d'intéressé, la joie du -bénéfice intellectuel que j'allais en retirer. Il est certain qu'aux -premières pages que je lus, sentant leur puissance et leur charme, je -m'efforçai de n'y pas résister, de ne pas trop discuter avec -moi-même, parce que je sentais que si un jour le charme de la pensée -de Ruskin se répandait pour moi sur tout ce qu'elle avait touché, en -un mot si je m'éprenais tout à fait de sa pensée, l'univers -s'enrichirait de tout ce que j'ignorais jusque-là, des cathédrales -gothiques, et de combien de tableaux d'Angleterre et d'Italie qui -n'avaient pas encore éveillé en moi ce désir sans lequel il n'y a -jamais de véritable connaissance. Car la pensée de Ruskin n'est pas -comme la pensée d'un Emerson par exemple qui est contenue tout entière -dans un livre, c'est-à-dire un quelque chose d'abstrait, un pur signe -d'elle-même. L'objet auquel s'applique une pensée comme celle de -Ruskin et dont elle est inséparable, n'est pas immatériel, il est -répandu çà et là sur la surface de la terre. Il faut aller le -chercher là où il se trouve, à Pise, à Florence, à Venise, à la -National Gallery, à Rouen, à Amiens, dans les montagnes de la Suisse. -Une telle pensée qui a un autre objet qu'elle-même, qui s'est -réalisée dans l'espace, qui n'est plus la pensée infinie et libre, -mais limitée et assujettie, qui s'est incarnée en des corps de marbre -sculpté, de montagnes neigeuses, en des visages peints, est peut-être -moins divine qu'une pensée pure. Mais elle nous embellit davantage -l'univers, ou du moins certaines parties individuelles, certaines -parties nommées, de l'univers, parce qu'elle y a touché, et qu'elle -nous y a initiés en nous obligeant, si nous voulons la comprendre, à -les aimer. - - -Et ce fut ainsi, en effet; l'univers reprit tout d'un coup à mes yeux -un prix infini. Et mon admiration pour Ruskin donnait une telle -importance aux choses qu'il m'avait fait aimer qu'elles me semblaient -chargées d'une valeur plus grande même que celle de la vie. Ce fut à -la lettre, et dans une circonstance où je croyais mes jours comptés, -je partis pour Venise afin d'avoir pu avant de mourir, approcher, -toucher, voir incarnées en des palais défaillants mais encore debout -et roses, les idées de Ruskin sur l'architecture domestique au moyen -âge. Quelle importance, quelle réalité peut avoir aux yeux de -quelqu'un qui bientôt doit quitter la terre, une ville aussi spéciale, -aussi localisée dans le temps, aussi particularisée dans l'espace que -Venise et comment les théories d'architecture domestique que j'y -pouvais étudier et vérifier sur des exemples vivants pouvaient-elles -être de ces «vérités qui dominent la mort, empêchent de la -craindre, et la font presque aimer[46]»? C'est le pouvoir du génie de -nous faire aimer une beauté, que nous sentons plus réelle que nous, -dans ces choses qui aux yeux des autres sont aussi particulières et -aussi périssables que nous-même. - -Le «Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit» du poète, -n'est pas très vrai, s'il s'agit des yeux d'une femme aimée. En un -certain sens, et quelles que puissent être, même sur ce terrain de la -poésie, les magnifiques revanches qu'il nous prépare, l'amour nous de -poétise la nature. Pour l'amoureux, la terre n'est plus que «le tapis -des beaux pieds d'enfant» de sa maîtresse, la nature n'est plus que -«son temple». L'amour qui nous fait découvrir tant de vérités -psychologiques profondes, nous ferme au contraire au sentiment poétique -de la nature[47], parce qu'il nous met dans des dispositions égoïstes -(l'amour est au degré le plus élevé dans l'échelle des égoïsmes, -mais il est égoïste encore) où le sentiment poétique se produit -difficilement. L'admiration pour une pensée au contraire fait surgir à -chaque pas la beauté parce qu'à chaque moment elle en éveille le -désir. Les personnes médiocres croient généralement que se laisser -guider ainsi par les livres qu'on admire, enlève à notre faculté de -juger une partie de son indépendance. «Que peut vous importer ce que -sent Ruskin: Sentez par vous-même». Une telle opinion repose sur une -erreur psychologique dont feront justice tous ceux qui, ayant accepté -ainsi une discipline spirituelle, sentent que leur puissance de -comprendre et de sentir en est infiniment accrue, et leur sens critique -jamais paralysé. Nous sommes simplement alors dans un état de grâce -où toutes nos facultés, notre sens critique aussi bien que les autres, -sont fortifiées. Aussi cette servitude volontaire est-elle le -commencement de la liberté. Il n'y a pas de meilleure manière -d'arriver à prendre conscience de ce qu'on sent soi-même que d'essayer -de recréer en soi ce qu'a senti un maître. Dans cet effort profond, -c'est notre pensée elle-même que nous mettons, avec la sienne, au -jour. Nous sommes libres dans la vie, mais en ayant des buts: il y a -longtemps qu'on a percé à jour le sophisme de la liberté -d'indifférence. C'est à un sophisme tout aussi naïf qu'obéissent -sans le savoir les écrivains qui font à tout moment le vide dans leur -esprit, croyant le débarrasser de toute influence extérieure, pour -être bien sûrs de rester personnels. En réalité les seuls cas où -nous disposons vraiment de toute notre puissance d'esprit sont ceux où -nous ne croyons pas faire œuvre d'indépendance, où nous ne -choisissons pas arbitrairement le but de notre effort. Le sujet du -romancier, la vision du poète, la vérité du philosophe s'imposent à -eux d'une façon presque nécessaire, extérieure pour ainsi dire à -leur pensée. Et c'est en soumettant son esprit à rendre cette vision, -à approcher de cette vérité que l'artiste devient vraiment lui-même. - -Mais en parlant de cette passion, un peu factice au début, si profonde -ensuite que j'eus pour la pensée de Ruskin, je parle à l'aide de la -mémoire et d'une mémoire qui ne se rappelle que les faits, «mais du -passé profond ne peut rien ressaisir». C'est seulement quand certaines -périodes de notre vie sont closes à jamais, quand, même dans les -heures où la puissance et la liberté nous semblent données, il nous -est défendu d'en rouvrir furtivement les portes, c'est quand nous -sommes incapables de nous remettre même pour un instant dans l'état -où nous fûmes pendant si longtemps, c'est alors seulement que nous -nous refusons à ce que de telles choses soient entièrement abolies. -Nous ne pouvons plus les chanter, pour avoir méconnu le sage -avertissement de Gœthe, qu'il n'y a de poésie que des choses que l'on -sent encore. Mais ne pouvant réveiller les flammes du passé, nous -voulons du moins recueillir sa cendre. À défaut d'une résurrection -dont nous n'avons plus le pouvoir, avec la mémoire glacée que nous -avons gardée de ces choses--la mémoire des faits qui nous dit: «tu -étais tel» sans nous permettre de le redevenir, qui nous affirme la -réalité d'un paradis perdu au lieu de nous le rendre dans un -souvenir,--nous voulons du moins le décrire et en constituer la -science. C'est quand Ruskin est bien loin de nous que nous traduisons -ses livres et tâchons de fixer dans une image ressemblante les traits -de sa pensée. Aussi ne connaîtrez-vous pas les accents de notre foi ou -de notre amour, et c'est notre piété seule que vous apercevrez çà et -là, froide et furtive, occupée, comme la Vierge Thébaine, à -restaurer un tombeau. - - -MARCEL PROUST. - - -[Note 40: Cette phrase de Ruskin s'applique, d'ailleurs, mieux à -l'idolâtrie telle que je l'entends, si on la prend ainsi isolément, -que là où elle est placée dans _Lectures on Art._ J'ai, du reste, -donné plus loin, pages 330, 331 et 332, dans une note, le début du -développement.] - -[Note 41: Comment M. Barrès, élisant, dans un chapitre admirable de -son dernier livre, un sénat idéal de Venise, a-t-il omis Ruskin? -N'était-il pas plus digne d'y siéger que Léopold Robert ou Théophile -Gautier et n'aurait-il pas été là bien à sa place, entre Byron et -Barrès, entre Gœthe et Chateaubriand?] - -[Note 42: _Stones of Venice_, I, IV, § LXXI. Dans tout le cours de ce -volume les références aux _Stones of Venice_ sont données avec les -numéros (volumes, chapitres et paragraphes) de la Traveller's -Édition.--Ce verset est tiré de l'_Ecclésiaste_ (XII, 9).] - -[Note 43: Chapitre III, § 27.] - -[Note 44: Je n'ai pas le temps de m'expliquer aujourd'hui sur ce -défaut, mais il me semble qu'à travers ma traduction, si terne qu'elle -soit, le lecteur pourra percevoir comme à travers le verre grossier -mais brusquement illuminé d'un aquarium, le rapt rapide mais visible -que la phrase fait de la pensée, et la déperdition immédiate que la -pensée en subit.] - -[Note 45: Au cours de _la Bible d'Amiens_, le lecteur rencontrera -souvent des formules analogues.] - -[Note 46: Renan.] - -[Note 47: Il me restait quelque inquiétude sur la parfaite justesse de -cette idée, mais qui me fut bien vite ôtée par le seul mode de -vérification qui existe pour nos idées, je veux dire la rencontre -fortuite avec un grand esprit. Presque au moment, en effet, où je -venais d'écrire ces lignes, paraissaient dans la _Revue des Deux -Mondes_, les vers de la comtesse de Noailles que je donne ci-dessous. On -verra que, sans le savoir, j'avais, pour parler comme M. Barrés à -Combourg, «mis mes pas dans les pas du génie»: - -«Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes; -«La capucine avec ses abeilles autour; -«Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour; -«Car, après, l'on ne voit plus jamais rien du monde. -«Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi; -«On ne voit plus qu'un peu de flamme sur la route; -«On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute -«Les pieds du triste amour qui court ou qui s'asseoit.»] - - - - -«NOS PÈRES NOUS ONT DIT» - -ESQUISSES DE L'HISTOIRE DE LA CHRÉTIENTÉ -POUR LES GARÇONS ET LES FILLES -QUI ONT ÉTÉ TENUS SUR SES FONTS BAPTISMAUX - -PAR - -JOHN RUSKIN, LL. D., D. C. L. - -ÉTUDIANT HONORAIRE DE CHRIST CHURCH, À OXFORD -ET MEMBRE HONORAIRE DE «CORPUS CHRISTI COLLEGE», À OXFORD - - - - -LA BIBLE D'AMIENS - - - - -PRÉFACE - - -1. Le projet longtemps abandonné dont les pages suivantes sont comme un -premier essai de réalisation a été repris à la requête d'une jeune -gouvernante anglaise, qui me demandait d'écrire quelques études -d'histoire dont ses élèves pussent recueillir quelque utilité, le -fruit des documents historiques mis à leur disposition par les modernes -systèmes d'éducation n'étant pour eux que peine et qu'ennui. - -Ce qu'on peut dire d'autre en faveur de ce livre, si jamais cela en -devient un, il devra le dire lui-même: comme préface, je ne -désire pas écrire plus que ceci, d'autant que quelques récents -événements de l'histoire d'Angleterre--en ce moment présents à la -mémoire--appellent--si bref soit-il--un commentaire immédiat. - -On me raconte que les Queen's Guards sont partis pour l'Irlande, en -jouant _God Save the Queen._ Et étant à ma connaissance, comme je l'ai -déclaré au cours de certaines lettres sur lesquelles on a, dans ces -derniers temps, appelé plus qu'il n'aurait fallu l'attention publique, -le plus ferme conservateur d'Angleterre[48], je suis disposé à -discuter sérieusement la question de savoir si le service pour lequel -on avait commandé les Queen's Guards cadre d'une manière quelconque -avec ce qu'on peut appeler leur mission. - -Mes propres notions de Conservateur sur le rôle des Queen's Guards, -c'est qu'ils doivent protéger le trône et la vie de la Reine si l'un -ou l'autre était menacé par un ennemi domestique ou étranger, mais -non qu'ils aient à se substituer à la force inefficace de sa police -pour l'exécution de ses lois domiciliaires. - -2. Et encore moins, si les lois domiciliaires dont on les envoie assurer -l'exécution en jouant _Dieu sauve la Reine_ se trouvent par hasard -être précisément contraires à la loi de ce Dieu Sauveur, et par -conséquent telle que, en aucune durée de temps, aucune quantité de -Reines ou d'hommes de la Reine que ce soit ne _pourraient_ les -exécuter. Ce qui est une question sur laquelle, depuis dix ans, je -m'efforce d'appeler l'attention des Anglais--assez inutilement -jusqu'ici; et je n'ajouterai rien à présent à tout ce que j'ai déjà -dit à ce sujet. Mais il vient précisément de paraître un livre d'un -officier anglais qui, s'il n'avait pas été autrement et plus -activement occupé, non seulement aurait pu écrire tous mes livres sur -le paysage et la peinture, mais encore est singulièrement d'accord avec -moi (Dieu sait de quel petit nombre d'Anglais je puis en dire autant à -présent) sur les sujets qui regardent la sûreté de la Reine et -l'honneur de la nation. De ce livre: _Au loin: Nouveaux récits de -voyage_, différents passages seront donnés plus loin dans mes notes -terminales. Aussi je me contenterai, comme fin à ma Préface, de citer -les paroles mémorables que le colonel Butler lui-même cite, et qui -furent prononcées au Parlement anglais par son dernier leader -Conservateur, un officier anglais qui avait aussi servi avec honneur et -succès[49]. - -3. Le duc de Wellington dit: «Vos Seigneuries savent déjà que des -contingents que notre gracieuse Souveraine m'a fait l'honneur de confier -à mon commandement à différentes périodes de la guerre--guerre -entreprise dans le but exprès de sauvegarder les florissantes -institutions et l'indépendance du pays--la moitié au moins étaient -catholiques romains. My Lords, quand j'appelle vos souvenirs sur ce -fait, je suis sûr que tout autre éloge est inutile. Vos Seigneuries -savent bien pendant quelle longue période et dans quelles circonstances -difficiles ils maintinrent l'Empire flottant au-dessus du déluge qui -engloutit les trônes et détruisit les institutions de tous les autres -peuples,--comment ils gardèrent vivante l'unique étincelle de liberté -qui n'ait pas été éteinte en Europe. - -«My Lords, c'est surtout aux catholiques irlandais que nous devons tous -notre fière supériorité dans la carrière des armes, et que je suis -personnellement redevable des lauriers dont il vous a plu couronner mon -front. Nous devons reconnaître, My Lords, que sans le sang catholique -et la valeur catholique, nous n'eussions jamais pu remporter la -victoire, et que les talents militaires les plus élevés eussent été -dépensés en vain.» - -Que ces nobles paroles de délicate justice soient pour mes jeunes -lecteurs le premier exemple de ce que toute histoire devrait être. Il -leur a été dit dans les Lois de Fiesole que tout grand art est -louange[50]. Il en est ainsi de toute Histoire fidèle, et de toute -haute Philosophie. Car ces trois choses, Art, Histoire et Philosophie ne -sont chacune qu'une partie de la Sagesse Céleste qui ne voit pas comme -voit l'homme, mais avec une éternelle charité; et parce qu'elle ne se -réjouit pas de l'Iniquité, à cause de cela elle se réjouit de la -Vérité[51]. - -Car la vraie connaissance est des vertus seulement; celle des poisons et -des vices, c'est Hécate qui l'enseigne, non Athéné. Et de toute -sagesse, celle du politique principalement doit consister dans cette -divine prudence; il n'est pas en effet toujours nécessaire aux hommes -de connaître les vertus de leurs amis ou de leurs maîtres, puisque -l'ami les manifestera, et le maître les appliquera. Mais malheur à la -nation trop cruelle pour chérir la vertu de ses sujets et trop lâche -pour reconnaître celle de ses ennemis! - - -[Note 48: Cf., dans _Arrows of the chase_, la réponse que fait Ruskin -à des étudiants et que cite M. de la Sizeranne: «Si vous aviez jamais -lu dix lignes de moi, en les comprenant, vous sauriez que je ne me -soucie pas plus de M. Disraeli et de M. Gladstone que de deux vieilles -cornemuses, mais que je hais tout libéralisme comme je hais -Beelzébuth, et que je me tiens avec Carlyle, seul désormais en -Angleterre, pour Dieu et la Reine!»--(Note du Traducteur.)] - -[Note 49: Cf., dans _Unto this last_, pour désigner le roi Salomon, -«un marchand juif, ayant de gros intérêts dans le commerce avec la -côte d'Or et passant pour avoir fait une des fortunes les plus -considérables de son temps, réputé aussi pour sa grande sagesse -pratique». (_Unto this last_, III, § 42.)--(Note du Traducteur.)] - -[Note 50: Laws of Fesole, I, 1-6. Cf. le commentaire et la consécration -dernière de ces paroles à la fin des Modern Painters: - -«Toute la substance de ces paroles passionnées de ma jeunesse fut -condensée plus tard en cet aphorisme donné vingt ans après dans mes -conférences inaugurales d'Oxford: «Tout grand art est louange» et sur -cet aphorisme, la maxime plus hardie fondée: «Bien loin que l'art soit -immoral, rien n'est moral que l'art en sa plus haute puissance. La vie -sans le travail est péché, le travail sans art brutalité» (j'oublie -les mots, mais c'est leur sens); et maintenant, écrivant sous la paix -sans nuages des neiges de Chamounix ce qui doit être vraiment les mots -suprêmes de ce livre qu'inspira leur beauté et que guida leur force, -je puis, d'un cœur encore plus heureux et plus calme qu'il n'a jamais -été jusqu'ici, confirmer l'article essentiel de sa foi: c'est-à-dire -que la connaissance de ce qui est beau conduit et est le premier pas -vers la connaissance des choses qui sont dignes d'être aimées, et que -les lois, la vie et la joie de la beauté dans l'univers matériel de -Dieu sont des parties aussi éternelles et aussi sacrées de sa -création, que dans le monde des âmes la vertu, et dans le monde des -anges la louange» (Chamounix, dimanche 16 septembre 1888, _Modern -Painters_: t. V, _Epilogue_, p. 390).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 51: Allusion à I Corinthiens, XIII, 6.--(Note du Traducteur.)] - - - - -CHAPITRE PREMIER - - -AU BORD DES COURANTS D'EAU VIVE[52] - - -L'intelligent voyageur anglais, dans ce siècle fortuné pour lui, sait -que, à mi-chemin entre Boulogne et Paris, il y a une station de chemin -de fer importante[53] où son train, ralentissant son allure, le roule -avec beaucoup plus que le nombre moyen des bruits et des chocs attendus -à l'entrée de chaque grande gare française, afin de rappeler par des -sursauts le voyageur somnolent ou distrait au sentiment de sa situation. -Il se souvient aussi probablement que, à cette halte, au milieu de son -voyage, il y a un buffet bien servi où il a le privilège de «dix -minutes d'arrêt». Il n'est toutefois pas aussi clairement conscient -que ces dix minutes d'arrêt lui sont accordées à moins de minutes de -marche de la grande place d'une ville qui a été un jour la Venise de -la France. En laissant de côté les îles des lagunes, la «Reine des -Eaux» de la France était à peu près aussi large que Venise -elle-même; et traversée non par de longs courants de marée montante -et descendante[54], mais par onze beaux cours d'eau à truites (dont -quatre ou cinq sont à peu près aussi larges, chacun, que notre Wandle -dans le Surrey ou que la Dove d'Isaac Walton)[55], qui se réunissant de -nouveau après qu'ils ont tourbillonné à travers ses rues, sont -bordés comme ils descendent (non guéables excepté quand les deux -Édouards les traversèrent la veille de Crécy) vers les sables de -Saint-Valéry, par des bois de tremble et des bouquets de peupliers[56] -dont la grâce et l'allégresse semblent jaillir de chaque magnifique -avenue comme l'image de la vie de l'homme juste: «Erit tanquam lignum -quod plantatum est secus decursus aquarum.» - -Mais la Venise de Picardie ne dut pas seulement son nom à la beauté de -ses cours d'eau, mais au fardeau qu'ils portaient. Elle fut une -ouvrière, comme la princesse Adriatique, en or et en verre, en pierre, -en bois, en ivoire; elle était habile comme une Égyptienne dans le -tissage des fines toiles de lin, et mariait les différentes couleurs -dans ses ouvrages d'aiguille avec la délicatesse des filles de Juda. Et -de ceux-là, les fruits de ses mains qui la célébraient dans ses -propres portes, elle envoyait aussi une part aux nations étrangères et -sa renommée se répandait dans tous les pays. - -«Un règlement de l'échevinage du 12 avril 1566 montre qu'on -fabriquait à cette époque du velours de toutes couleurs pour meubles, -des colombettes à grands et petits carreaux, des burailles croisées -qu'on expédiait en Allemagne, en Espagne, en Turquie et en -Barbarie[57]!» - -Velours de toutes couleurs, colombettes irisées comme des perles (je me -demande ce qu'elles pouvaient être?) et envoyées pour lutter contre -les tapis bigarrés du Turc et briller sur les tours arabesques de -Barbarie[58]! N'est-ce pas là une période de l'ancienne vie -provinciale picarde faite pour exciter l'intérêt d'un voyageur anglais -intelligent? - -Pourquoi cette fontaine d'arc-en-ciel jaillissait-elle ici près de la -Somme? Pourquoi une petite fille française pouvait-elle ainsi se dire -la sœur de Venise et la servante de Carthage et de Tyr? - -Et si elle, pourquoi aucun autre de nos villages du nord, n'a-t-il pu -faire de même? Le voyageur intelligent a-t-il sur son chemin de la -porte de Calais à la gare d'Amiens distingué quoi que ce fût au bord -de la mer ou dans l'intérieur des terres qui paraisse particulièrement -favorable à un projet artistique ou à une entreprise commerciale? Il a -vu lieue par lieue se dérouler des dunes sablonneuses. Nous aussi nous -avons nos sables de la Severn, de la Lune, de Solway. Il a vu des -plaines de tourbe utile et non sans parfum, un article dont ne sont pas -privées non plus nos industries écossaises et irlandaises. Il a vu se -dresser des falaises du plus pur calcaire, mais sur la rive opposée la -perfide Albion ne luit pas moins blanche au-delà du bleu. Il a vu des -eaux pures sourdre du rocher neigeux, mais les nôtres sont-elles moins -brillantes à Croydon, à Guildford et à Winchester? Et cependant -personne n'a jamais entendu parler de trésors envoyés des sables de -Solway aux Africains; ni que les architectes de Romsay eurent pu donner -des leçons de couleurs aux architectes de Grenade. Qu'y a-t-il donc -dans l'air ou le sol de ce pays, dans la lumière de ses étoiles ou de -son soleil qui ait pu mettre cette flamme dans les yeux de la petite -Amiénoise en cape blanche au point de la rendre capable de rivaliser -elle-même avec Pénélope[59]. - -4. L'intelligent voyageur anglais n'a pas, bien entendu, de temps à -perdre à aucune de ces questions. Mais, s'il a acheté son sandwich au -jambon et s'il est prêt pour le: «En voiture, Messieurs!» peut-être -pourra-t-il condescendre à écouter pour un instant un flâneur qui ne -gaspille ni ne compte son temps et qui pourra lui indiquer ce qui vaut -la peine d'être regardé tandis que le train s'éloigne lentement de la -gare. Il verra d'abord, et sans aucun doute avec l'admiration -respectueuse qu'un Anglais est obligé d'accorder à de tels spectacles, -les hangars à charbons et les remises pour les wagons de la station -elle-même, s'étendant dans leurs cendreuses et huileuses splendeurs -pendant à peu près un quart de mille hors de la cité; et puis, juste -au moment où le train reprend toute sa vitesse, sous une cheminée en -forme de tour dont il ne peut guère voir que le sommet, mais par -l'ombre épaisse de la fumée de laquelle il sera enveloppé, il _pourra -voir_, s'il veut risquer sa tête intelligente hors de la portière et -regarder en arrière, cinquante ou cinquante et une (je ne suis pas sûr -de mon compte à une unité près) cheminées semblables, toutes fumant -de même, toutes pourvues des mêmes ouvrages oblongs, de murs en brique -brune avec d'innombrables embrasures de fenêtres noires et carrées. -Mais, au milieu de ces cinquante choses élevées qui fument, il en -verra une, un peu plus élevée que toutes, et plus délicate, qui ne -fume pas[60]; et au milieu de ces cinquante amas de murs nus enfermant -des «travaux» et sans doute des travaux profitables et honorables pour -la France et pour le monde, il verra un amas de murs non pas nus mais -étrangement travaillés par les mains d'hommes insensés d'il y a bien -longtemps dans le but d'enfermer ou de produire non pas un travail -profitable en quoi que ce soit mais un: «Là est l'œuvre de Dieu; afin -que vous croyiez en Celui qu'il a envoyé[61].» - -5. Laissant maintenant l'intelligent voyageur aller remplir son vœu de -pèlerinage à Paris--ou n'importe où un autre Dieu peut l'envoyer--je -supposerai que un ou deux intelligents garçons d'Eton, ou une jeune -Anglaise pensante, peuvent avoir le désir de venir tranquillement avec -moi jusqu'à cet endroit d'où l'on domine la ville, et de réfléchir -à ce que l'édifice inutilitaire,--dirons-nous aussi inutile?--et son -minaret sans fumée peuvent peut-être signifier. - -Je l'ai appelé minaret, faute d'un meilleur mot anglais. -Flèche--arrow--est son nom exact; s'évanouissant dans l'air vous ne -savez à quel moment par sa simple finesse. Elle ne jette pas de flamme, -elle ne produit pas de mouvement, elle ne fait pas de mal, la belle -flèche[62]; sans panache, sans poison et sans barbillons; sans but, -dirons-nous aussi, lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés? -Elle et l'édifice d'où elle s'élève, qu'ont-ils signifié un jour? -Quelle signification gardent-ils encore en eux-mêmes pour vous ou pour -les habitants d'alentour qui ne lèvent jamais les yeux sur eux, quand -ils passent auprès? - -Si nous nous mettions d'abord à apprendre comment ils sont venus là. - -6. À la naissance du Christ, tout le flanc de colline et au bas la -plaine brillante de cours d'eau avec les champs jaunes de blé qui la -dominent, étaient habités par une race enseignée par les Druides, de -pensées et de mœurs assez farouches, mais placée sous le gouvernement -de Rome et s'accoutumant graduellement à entendre les noms et dans une -certaine mesure à confesser la puissance des Dieux romains. Pendant les -trois cents ans qui suivirent la naissance du Christ, ils n'entendirent -le nom d'aucun autre Dieu. - -Trois cents ans! et ni apôtres ni héritiers de leur apostolat ne sont -encore allés à travers le monde prêcher l'Évangile à toutes les -créatures. Ici, sur son sol tourbeux, le peuple farouche se fiant -encore à Pomone pour les pommes, à Silvanus pour les glands, à -Cérès pour le pain, à Proserpine pour le repos, n'avait d'autre -espérance que celle de la bénédiction de la saison par les Dieux de -la moisson et ne craignait aucune colère éternelle de la Reine de la -mort[63]. - -Mais, à la fin, trois cents années étant venues et passées, en l'an -du Christ 301 vint en flanc de cette colline d'Amiens le sixième jour -des ides d'octobre, le messager d'une nouvelle vie. - -7. Son nom, Firminius (je suppose) en latin, est Firmin en -français--c'est celui-là qu'il faut nous rappeler ici en Picardie: -Firmin, pas Firminius; de même que Denis, non Dyonisius; venant de -l'étendue--personne ne nous dit de quelle partie de l'étendue. Mais -reçu avec une accueillante surprise par les Amiénois païens qui le -virent--quarante jours--un grand nombre de jours pouvons-nous -lire--prêchant agréablement et enchaînant aux vœux du baptême même -des gens de la bonne société; et cela dans des proportions telles, -qu'à la fin il est traduit devant le gouverneur romain, par les -prêtres de Jupiter et Mercure qui l'accusent de vouloir mettre le monde -sens dessus dessous. Et le dernier des quarante jours--ou du nombre -indéfini de jours signifié par quarante--il a la tête tranchée, -comme il sied aux martyrs de l'avoir, et le rôle de son être mortel -est terminé. - -La vieille, vieille histoire, dites-vous? Soit, vous la retiendrez -d'autant plus aisément. Les Amiénois la retinrent avec tant de soin, -que douze cents ans après, au XIIe siècle, ils jugèrent bon de -sculpter et de peindre les quatre tableaux en pierre, numéro 1, 2, 3 et -4 de notre première photographie du chœur: scène Ire, _Saint Firmin -arrivant_; scène IIe, _Saint Firmin prêchant_; scène IIIe, _Saint -Firmin baptisant_; et scène IVe, _Saint Firmin décapité_, par un -bourreau avec des jambes très rouges, et un chien qui l'accompagne du -genre du chien dans _Faust_, duquel nous pourrons avoir à reparler tout -à l'heure[64]. - -8. Pour continuer en attendant l'histoire de saint Firmin, telle qu'elle -est connue depuis ces temps reculés, son corps fut reçu et enterré -par un sénateur romain, son disciple (une sorte de Joseph d'Arimathie, -vis-à-vis de saint Firmin) dans le propre jardin du sénateur. Lequel -aussi éleva un petit oratoire sur son tombeau. - -Le fils du sénateur romain construisit une église pour remplacer -l'oratoire, dédiée à Notre-Dame des Martyrs, et en fit un siège -épiscopal,--le premier de la nation française. Un endroit bien -mémorable pour la nation française à coup sûr? Et méritant -peut-être un petit souvenir ou monument commémoratif--croix, -inscription ou quelque chose d'analogue? Ou donc supposez-vous que cette -première cathédrale de la chrétienté française s'est élevée, et -de quel monument a-t-elle été honorée? Elle s'élevait là où nous -nous tenons en ce moment mon compagnon, qui que vous soyez, et le -monument dont elle a été honorée est cette cheminée, dont le -gonfalon de fumée nous couvre d'obscurité, le plus récent effort de -l'art moderne à Amiens, la cheminée de Saint-Acheul. - -La première cathédrale, vous remarquerez, de la nation _française_; -plus exactement le premier germe de cathédrale _pour_ la nation -française--qui n'est pas encore là; seul ce tombeau d'un martyr est -ici, cette église de Notre-Dame des Martyrs, restant sur le flanc de la -colline jusqu'à ce que le pouvoir des Romains disparaisse. - -La cité et l'autel tombent avec lui, foulés aux pieds par des tribus -sauvages; le tombeau est oublié--quand, à la fin, les Francs du nord -couvrant de leur dernier flot ces dunes de la Somme s'est arrêté ici -et ici l'étendard franc est planté, et le royaume français fondé. - -9. Ici leur première capitale, ici les premiers pas[65] des Francs en -France! Réfléchissez à cela. Dans tout le sud il y a des Gaulois, des -Burgondes, des Bretons, des nations de cœur plus triste, d'esprit plus -morose. Passé leur frontière, leur limite extrême, voici enfin les -Francs, source de toute Franchise pour notre Europe. Vous avez entendu -le mot en Angleterre, avant ce jour, mais de mot anglais, il n'y en a -pas pour signifier cela. L'honnêteté nous l'avons, et elle nous vient -de nous-mêmes, mais la Franchise nous devons l'apprendre de ceux-ci; -bien plus, toutes nos nations de l'ouest seront dans quelques siècles -connues sous le nom de Franks. Franks du Paris qui doit exister, en un -temps à venir, mais le Français de Paris est, en l'an de grâce 500, -une langue aussi inconnue à Paris qu'à Stratford-att-ye-Bowe. Le -Français d'Amiens est la forme royale et le parler de cour du langage -chrétien, Paris étant encore dans la boue lutécienne pour devenir un -jour un champ de toits peut-être, en temps voulu. Ici près de la Somme -qui doucement brille, règnent Clovis et sa Clotilde. - -Et auprès du tombeau de saint Firmin parle maintenant un autre doux -évangéliste et la première prière du roi franc au roi des rois, il -la lui adresse seulement comme au «Dieu de Clotilde». - -10. Je suis obligé de faire appel à la patience du lecteur pour une -date ou deux et pour quelques faits arides--deux--trois--ou plus. - -Clodion, le chef des premiers Francs qui passèrent définitivement le -Rhin, fraya son chemin à travers les cohortes irrégulières de Rome, -jusqu'à Amiens dont il s'empara en 445[66]. - -Deux ans après, à sa mort, le trône à peine affermi -tombe--peut-être inévitablement--aux mains du tuteur de ses enfants, -Mérovée dont la dynastie commence à la défaite d'Attila à Châlons. - -Il mourut en 457. Son fils Childéric s'adonnant à l'amour des femmes, -et méprisé par les soldats francs, est exilé, les Francs aimant mieux -vivre sous la loi de Rome que sous un chef à eux, s'il est indigne. Il -reçoit asile à la cour du roi de Thuringe et y séjourne. Son -principal officier à Amiens, à son départ, rompt un anneau en deux, -et, lui en donnant la moitié, lui dit de revenir lorsqu'il en recevra -l'autre moitié. Et, après un grand nombre de jours, la moitié de -l'anneau rompu lui est renvoyée; il revient et les Francs l'acceptent -pour roi. - -La reine de Thuringe le suit (je ne puis trouver si son mari mourut -avant--et encore moins, s'il mourut, de quelle mort), et s'offre à lui -comme épouse. - -«J'ai connu ton utilité, et que tu es très puissant, et je suis venue -vivre avec toi. Si j'eusse connu au-delà de la mer quelqu'un de plus -utile que toi j'aurais cherché à vivre avec _lui._» - -Il la prit pour femme et leur fils est Clovis. - -11. Une histoire surprenante; jusqu'où est-elle littéralement vraie -n'est pour nous d'aucun intérêt; le mythe et sa portée réelle nous -découvrent la nature du royaume français et prophétisent sa future -destinée. Valeur personnelle, beauté personnelle, fidélité aux rois, -amour des femmes, dédain du mariage sans amour, notez que toutes ces -choses y étaient tenues pour essentielles, et que dans leur corruption -sera la fin du Franc comme dans leur force était sa gloire première. - -La valeur personnelle est estimée. L'_Utilitas_, clef de voûte de -tout. La naissance rien, à moins qu'elle n'apporte avec elle la valeur; -la loi de primogéniture inconnue; et la décence de la conduite -apparemment aussi (mais rappelez-vous que nous sommes tous encore -païens). - -12. Dégageons en tout cas nos dates et notre géographie du grand -«nulle part» de la mémoire confuse, et groupons-les bien avant -d'aller plus loin. - -457. Mérovée meurt. L'utile Childéric, en comptant son exil et son -règne à Amiens, est roi en tout vingt-quatre ans, de 457 à 481, et -pendant son règne Odoacre met fin à l'empire romain en Italie (476). - -481. Clovis n'a que quinze ans quand il succède à son père, comme roi -des Francs à Amiens. À ce moment un débris de la puissance romaine -persiste isolé dans la France centrale, pendant que quatre nations -fortes et en partie sauvages forment une croix autour de ce centre -mourant; les Francs au nord, les Bretons à l'ouest, les Burgondes à -l'est, les Wisigoths, les plus puissants de tous et les plus affinés, -de la Loire à la mer. - -Tracez vous-même d'abord une carte de France de la dimension qui vous -conviendra comme dans la planche I[67] (_fig._ 1), en indiquant -seulement le court des cinq fleuves, Somme, Seine, Loire, Saône et -Rhône; puis, sommairement, vous voyez qu'elle était divisée à cette -époque comme cela est indiqué sur la figure 2: la partie -fleur-de-lysée figurant les Francs, le signe[68] les Bretons,[69] les -Burgondes,[70] les Wisigoths. Je ne sais pas exactement jusqu'où -ceux-ci entrés en Provence par le Rhône y pénétrèrent; mais je -crois que le mieux est d'indiquer la Provence comme semée de roses. - -13. Maintenant sous Clovis les Francs livrèrent trois grandes -batailles. La première contre les Romains, près de Soissons, qu'ils -gagnent, et ils deviennent maîtres de la France jusqu'à la Loire. -Copiez la carte rudimentaire (_fig._ 2) et mettez la fleur de lis sur -tout le milieu, couvrant les Romains (_fig._ 3). Cette bataille fut -gagnée par Clovis, je crois, avant qu'il n'épousât Clotilde. Il gagne -par elle sa princesse; cependant, ne peut pas obtenir son joli vase pour -lui en faire présent. Retenez bien cette histoire, ainsi que la -bataille de Soissons, comme donnant le centre de la France aux Français -et mettant fin ici pour toujours à la domination romaine. -Deuxièmement, après qu'il a épousé Clotilde, les farouches Germains -venus du nord l'attaquent, lui, et il a à défendre sa vie et son -trône à Tolbiac. Ceci est la bataille dans laquelle il invoque le Dieu -de Clotilde et est délivré des Germains grâce à son appui. Sur quoi -il est couronné à Reims par saint Rémi. Et maintenant dans la -puissance nouvelle de son christianisme, de sa double victoire sur Rome -et la Germanie, et son amour pour sa reine, et son ambition pour son -peuple, il regarde souvent vers ce vaste royaume des Wisigoths situé -entre la Loire et les montagnes neigeuses. Est-ce que le Christ et les -Francs ne seront pas plus forts que de vilains Wisigoths, «qui sont -encore en plus Ariens»? Tous les Francs partagent avec lui cette -opinion. Alors il marche contre les Wisigoths, les rencontre eux et leur -Alaric à Poitiers, achève leur Alaric et leur arianisme et emmène ses -fidèles Francs vers le Pic du Midi. - -14. Et maintenant il vous faut dessiner de nouveau la carte de France et -mettre la fleur de lis sur toute sa masse centrale, de Calais aux -Pyrénées. Seules restent encore en dehors la Bretagne à l'ouest, la -Burgondie à l'est et la rose blanche de Provence au-delà du Rhône. Et -maintenant le pauvre petit Amiens est devenu une simple ville frontière -comme notre Durham, et la Somme un cours d'eau frontière comme notre -Tyne. La Loire et la Seine sont maintenant les deux grands fleuves -français, et les hommes auront l'idée de bâtir des villes sur leur -cours, tandis que les plaines, bien arrosées, donnant non de la tourbe, -mais de riches pâturages, pourront se reposer sous la protection des -châteaux mutins des rochers et des tours fortifiées des îles. Mais -examinons d'un peu plus près ce que le changement des signes sur notre -carte peut signifier: cinq fleurs de lis au lieu des barres -horizontales. - -Ils ne signifient certainement pas que tous les Goths sont partis, et -qu'il n'y a plus personne en France que les Francs? Les Francs n'ont pas -massacré les hommes, femmes, et enfants Wisigoths, de la Loire à la -Garonne. Bien plus, là où leur propre trône est encore assis près de -la Somme, le peuple né sur la tourbe qu'ils ont trouvé là y vit -encore, quoique assujetti. Francs, Goths, ou Romains peuvent flotter -çà et là par troupes, envahisseurs ou fuyards; mais immuable à -travers toutes les tourmentes de la guerre, le peuple rural dont ils -pillent les cabanes, dont ils ravagent les fermes, et sur les arts -duquel ils règnent, doit encore diligemment et silencieusement, et sans -avoir le temps de se plaindre, labourer, semer, nourrir les troupeaux. - -Sinon, comment Francs ou Huns, Wisigoths ou Romains pourraient-ils vivre -là un mois, ou combattre un jour? - -15. Quels que soient le nom ou les mœurs des maîtres, au fond, la -population laborieuse reste forcément la même; et le chevrier des -Pyrénées, le vigneron de la Garonne, la laitière de Picardie, -quelques maîtres que vous leur donniez, demeureront toujours sur leur -sol, fleurissants comme les arbres du champ, endurants comme les rochers -du désert. Et ceux-ci, la trame et la substance première de la nation, -sont divisés non par dynasties, mais par climats, et sont forts ici et -impuissants là, de par des privilèges que la tyrannie d'aucun -envahisseur ne peut abolir et des défauts que la prédication d'aucun -ermite ne peut corriger. Aussi laissons maintenant, si vous le voulez, -pour une minute ou deux, notre histoire et lisons les leçons de la -terre immuable et du ciel. - -16. Dans l'ancien temps, quand on allait en poste de Calais à Paris, il -y avait environ une demi-heure de trot sur terrain plat de la porte de -Calais à la longue colline calcaire qu'il fallait gravir avant -d'arriver au village de Marquise, où était le premier relai. - -Cette colline de chaux, est à vrai dire la façade de la France; le -dernier morceau de plaine qui est au nord est, l'extrémité des -Flandres; au sud, s'étend maintenant une région de chaux et de belle -pierre calcaire à bâtir; si vous ouvrez bien les yeux, vous pouvez en -voir une grande carrière à l'ouest du chemin de fer, à mi-chemin -entre Calais et Boulogne, là où fut jadis une rocheuse petite vallée -bénie, et qui s'ouvrait sur des pelouses veloutées; cette région -calcaire, élevée mais jamais montagneuse, s'étend autour du bassin -calcaire de Paris, vers Caen d'un côté et Nancy de l'autre et au sud -jusqu'à Bourges et le Limousin. Ce pays de pierre à chaux avec son air -frais et vif, labourable en tous les points de sa surface et tout en -carrières sous les prairies bien arrosées, est le vrai pays des -Français. Ici seulement leurs arts ont trouvé leur développement -original. Plus loin, au sud, ce sont des Gascons ou Limousins, ou -Auvergnats, ou autre chose d'analogue. À l'ouest, des Bretons, d'une -pâleur de granit, à l'est des Burgondes pareils aux ours des Alpes, -ici seulement sur la chaux et le marbre aux beaux grains entre, disons -Amiens et Chartres d'un côté, Caen et Reims de l'autre, vous avez la -vraie _France._ - -17. De laquelle avant que nous poursuivions l'histoire de sa vraie vie, -je dois demander au lecteur d'examiner un peu avec moi, comment -l'histoire, ou ce qu'on appelle ainsi, a été écrite la plupart du -temps et en quels détails on la fait ordinairement consister. - -Supposons que l'histoire du roi Lear fût une histoire vraie; et qu'un -historien moderne en donnât un résumé dans un manuel scolaire -destiné à renfermer tous les faits essentiels de l'histoire -d'Angleterre qui peuvent être utiles à la jeunesse anglaise au point -de vue des concours. L'histoire serait racontée à peu près de cette -manière: - -«Le règne du dernier roi de la soixante-dix-neuvième dynastie se -termina par une série d'événements dont il est pénible de salir les -pages de l'histoire. Le faible vieillard désirait partager son royaume -en douaires pour ses trois filles; mais comme il leur proposait cet -arrangement, voyant que la plus jeune l'accueillait avec froideur et -réserve, il la chassa de sa cour et partagea son royaume entre les deux -aînées. - -«La plus jeune trouva asile à la cour de France où, à la fin, le -prince royal l'épousa. Mais les deux aînées étant arrivées au -pouvoir suprême traitèrent leur père d'abord avec irrespect, et -bientôt avec mépris. Se voyant à la fin refuser le soutien -nécessaire à ses déclinantes années, le vieux roi, dans un transport -de douleur, quitta son palais avec, raconte-t-on, son fou de cour comme -seul serviteur, et, en proie à une sorte de folie, il erra demi-nu, par -les tempêtes de l'hiver, dans les bois de la Bretagne. - -18. «À la nouvelle de ces événements, sa plus jeune fille rassembla -en hâte une armée et envahit le territoire de ses sœurs ingrates, -dans l'intention de rétablir son père sur son trône; mais, -rencontrant une force bien disciplinée sous le commandement de l'amant -de sa sœur aînée, Edmond, fils bâtard du comte de Glocester, elle -fut elle-même vaincue, jetée en prison et bientôt après étranglée -par les ordres de sa sœur adultère. Le vieux roi mourut en recevant la -nouvelle de sa mort; et ceux qui participèrent à ces crimes reçurent -bientôt après leur récompense; car les deux méchantes reines se -disputant l'amour du bâtard, celle qu'il regardait avec le moins de -faveur empoisonna l'autre et après se tua. Edmond reçut ensuite la -mort de la main de son frère, le fils légitime de Glocester, sous -l'autorité duquel, ainsi que celle du comte de Kent, le royaume demeura -pendant plusieurs années.» - -Imaginez cet exposé succinctement gracieux de ce que les historiens -considèrent être les faits, orné de gravures sur bois aux dures -oppositions de blanc et de noir qui représenteraient le moment où on -arrache les yeux à Glocester, le délire de Lear, la strangulation de -Cordelia et le suicide de Goneril, et vous avez le type de l'histoire -populaire du XIXe siècle, qui, vous pouvez vous en apercevoir après un -peu de réflexion, est une lecture aussi profitable aux jeunes personnes -(en ce qui concerne la teinte générale et la pureté de leurs -pensées) que le serait la statistique de New Gate, avec cette -circonstance infiniment aggravante que, tandis que le tableau des crimes -de la prison enseignerait à une jeunesse réfléchie les dangers d'une -vie basse et des mauvaises fréquentations, le tableau des crimes royaux -détruit son respect pour toute espèce de gouvernement et sa foi dans -les décrets de la Providence elle-même. - -19. Des livres ayant de plus hautes prétentions, écrits par des -banquiers, des membres du Parlement ou des clergymens orthodoxes ne -manquent pas non plus; ils montrent que le progrès de la civilisation -consiste dans la victoire de l'usure sur le préjugé ecclésiastique ou -dans l'extension des privilèges parlementaires à quelque bourg de -Puddlecombe, ou dans l'extinction des ténébreuses superstitions de la -Papauté en la glorieuse lumière de la Réforme. Finalement vous avez -un résumé d'histoire philosophique qui vous prouve qu'il n'y a aucune -apparence que jamais, en quoi que ce soit, la Providence ait gouverné -les affaires humaines; que toutes les actions vertueuses ont des motifs -égoïstes; et qu'un égoïsme scientifique avec des communications -télégraphiques appropriées et une connaissance parfaite de toutes les -espèces de bactéries, assureront d'une manière complète le futur -bien-être des classes supérieures de la société et la résignation -respectueuse des classes inférieures. - -En attendant, les deux influences laissées de côté, la Providence du -ciel et la vertu des hommes ont gouverné et gouvernent le monde, et non -de façon invisible: et elles sont les seules puissances au sujet de qui -l'histoire ait jamais à nous apprendre quelque vérité profitable. -Cachée sous toute douleur, il y a la force de la vertu; au-dessus de -toutes les ruines, la charité réparatrice de Dieu. Ce sont-elles -seules que nous avons à considérer; en elles seules nous pouvons -comprendre le passé et prédire l'avenir, la destinée des siècles. - -20. Je reviens à l'histoire de Clovis, roi maintenant de toute la -France centrale. Fixez l'année 500 dans vos esprits comme la date -approximative de son baptême à Reims et du sermon que lui fait saint -Rémi lui parlant des souffrances et de la passion du Christ jusqu'à ce -que Clovis s'élance de son trône, saisissant sa lance et s'écriant: -«Si j'avais été là avec mes braves Francs j'aurais vengé ses -injures.» - -«Il y a peu de doute», poursuit l'historien cockney, que la conversion -de Clovis fût affaire de politique autant que de foi. Mais l'historien -cockney ferait mieux de limiter ses remarques sur les caractères et les -croyances des hommes à ceux des curés qui sont récemment entrés dans -les ordres dans son voisinage fashionable ou des évêques qui ont -prêché, ces derniers temps, à la population de ses faubourgs -manufacturiers. Les rois francs étaient pétris d'une autre argile. - -21. Le christianisme de Clovis ne produit, en effet, aucun fruit du -genre de ceux qu'on remarque chez un moderne converti. Nous n'apprenons -pas qu'il se soit repenti du moindre de ses péchés ni qu'il ait -résolu de mener une vie en quoi que ce soit nouvelle. Il n'a pas été -pénétré de la doctrine du péché à la bataille de Tolbiac; ni en -invoquant le secours du Dieu de Clotilde, il n'a senti naître en lui ni -manifesté l'intention la plus lointaine de changer son caractère ou -d'abandonner ses projets. Ce qu'il était avant qu'il crût au Dieu de -sa reine, il le resta, avec beaucoup plus de force seulement, dans sa -confiance nouvelle en l'appui surnaturel de ce Dieu auparavant inconnu. -Sa gratitude naturelle envers la Puissance Libératrice et l'orgueil -d'en être protégé, ajoutèrent seulement de la violence à ses -habitudes de soldat, et accrurent sa haine politique de toute la force -de l'indignation religieuse. Les démons n'ont jamais tendu de piège -plus dangereux à la fragilité humaine que la croyance que nos ennemis -sont aussi les ennemis de Dieu; et je conçois parfaitement que la -conduite de Clovis ait pu être plus dénuée de scrupules précisément -dans la mesure où sa foi était plus sincère. - -Si Clovis ou Clotilde avaient pleinement compris les préceptes de leur -maître, l'histoire à venir de la France et de l'Europe aurait été -autre qu'elle n'est. Ce qu'ils étaient capables de comprendre ou en -tous cas ce qui leur fut enseigné, vous verrez qu'ils y obéirent, et -qu'ils furent bénis en y obéissant. Mais leur histoire est compliquée -de celle de plusieurs autres personnages relativement auxquels nous -devons noter maintenant quelques détails trop oubliés. - -22. Si au pied de l'abside de la cathédrale d'Amiens, nous prenons la -rue qui conduit exactement au sud, après avoir laissé la route du -chemin de fer à gauche, elle nous amène au bas d'une côte qui monte -graduellement--à peu près la longueur d'un demi-mille; c'est une -promenade assez agréable et douce, qui se termine au niveau du terrain -le plus élevé qu'il y ait près d'Amiens; d'où, regardant en -arrière, nous voyons au-dessous de nous la cathédrale entière, -excepté la flèche, le sommet que nous avons atteint étant de niveau -avec le faîte de la cathédrale; et, au sud, la plaine de France. - -C'est à peu près à cet endroit, ou sur le chemin qui va de là à -Saint-Acheul, que se trouvait l'ancienne porte romaine des Jumeaux où -l'on voyait Romulus et Rémus nourris par la louve; et par laquelle -sortit d'Amiens à cheval, un jour de dur hiver, cent soixante-dix ans -avant que Clovis fût baptisé, un soldat romain enveloppé dans son -manteau de cavalier[71], sur la chaussée qui faisait partie de la -grande route romaine de Lyon à Boulogne. - -23. Et cela vaut bien aussi que, quelque jour glacé d'automne ou -d'hiver, quand le vent d'est est fort, vous restiez quelques moments à -cette place à sentir son souffle, en vous rappelant ce qui s'est passé -là, mémorable pour tous les hommes, et profitable, dans cet hiver de -l'année 332, pendant que les gens mouraient de froid dans les rues -d'Amiens; notamment ceci: que le cavalier romain, à peine sorti de la -porte de la ville, rencontra un mendiant nu, tremblant de froid; et que, -ne voyant pas d'autre moyen de l'abriter, il tira son épée, partagea -son manteau en deux, et lui en donna une moitié. - -Pas un don ruineux, ni même d'une générosité enthousiaste: la coupe -d'eau fraîche de Sidney exigeait plus d'abnégation; et je suis bien -certain que plus d'un enfant chrétien de nos jours, lui-même bien -réchauffé et habillé, rencontrant un homme nu et gelé, serait prêt -à retirer son manteau de ses épaules et à le donner tout entier au -nécessiteux si sa nourrice mieux avisée, ou sa maman, le lui -laissaient faire. Mais le soldat romain n'était pas un chrétien et -accomplissait sa charité sereine en toute simplicité, et pourtant avec -prudence. - -Quoi qu'il en soit, cette même nuit il contempla dans un rêve le -Seigneur Jésus, qui était devant lui, au milieu des anges, ayant sur -ses épaules la moitié du manteau dont il avait fait don au mendiant. - -Et Jésus dit aux anges qui étaient autour de lui: «Savez-vous qui m'a -ainsi velu? Mon serviteur Martin, quoique non baptisé encore, a fait -cela.» Et Martin, après cette vision, s'empressa de recevoir le -baptême, étant alors dans sa vingt-deuxième année[72]. Que ces -choses se soient jamais passées ainsi, ou jusqu'à quel point elles se -sont passées ainsi, lecteur crédule ou incrédule, n'est ni votre -affaire, ni la mienne. Mais de ces choses, ce qui est et sera -éternellement _ainsi_--notamment la vérité infaillible de la leçon -ici enseignée, et les conséquences actuelles de la vie de saint Martin -sur l'esprit de la chrétienté--est, très absolument, l'affaire de -tout être raisonnable dans un royaume chrétien quelconque. - -24. Vous devez d'abord comprendre avant tout que le caractère propre de -saint Martin est une charité sereine et douce envers toutes les -créatures. Il n'est pas un saint qui prêche--encore moins qui -persécute, pas même un saint inquiet. De ses prières, nous entendons -peu,--de ses vœux, rien. Ce qu'il fait toujours, c'est seulement la -chose juste au moment juste; la rectitude et la bonté ne faisant qu'un -dans son âme: un saint extrêmement exemplaire, à mon avis. - -Converti, baptisé, et conscient d'avoir vu le Christ, il ne tourmente -pas ses officiers pour cela, ne cherche pas à faire de prosélytes dans -sa cohorte. «C'est l'affaire du Christ, assurément!--S'il a besoin -d'eux, il peut leur apparaître comme il m'est apparu» paraît être -son sentiment dans les jours qui suivent son baptême. Il reste -soixant-dix ans dans l'armée, toujours aussi calme. Au bout de ce -temps, pensant qu'il pourrait être bien de prendre d'autres fonctions, -il demande à l'empereur Julien d'accepter sa démission. Celui-ci, -l'ayant accusé de pusillanimité, Martin lui offre de conduire sa -cohorte au combat, sans armes et portant seulement le signe de la croix. -Julien le prend au mot, le garde jusqu'à ce que l'époque du combat -approche, mais la veille du jour où il compte le mettre ainsi à -l'épreuve, l'ennemi envoie une ambassade avec des offres de soumission -et de paix. - -25. On n'insiste pas souvent sur cette histoire; jusqu'où elle est -littéralement vraie, remarquez-le de nouveau, ne nous importe pas le -moins du monde; ici la leçon est donnée pour toujours de la manière -dont un soldat chrétien devrait rencontrer ses ennemis. Leçon grâce -à laquelle, si le Mr Greatheart[73] de John Bunyan l'avait comprise, -les portes célestes se seraient ouvertes de nos jours à plus d'un -pèlerin qui n'a pas su se frayer un chemin jusqu'à elles avec l'épée -de violence. - -Mais l'histoire est vraie en quelque façon pratiquement et -effectivement; car, après un certain temps, sans aucun discours, ni -anathème, ni agitation d'aucune sorte, nous trouvons le chevalier -romain fait évêque de Tours et devenant une influence de bien sans -mélange pour toute l'humanité, alors et dans la suite. Et de fait -l'histoire de son manteau de chevalier se répète pour sa robe -d'évêque, et il ne faut pas la rejeter parce qu'il est probable que -c'est une invention car il est tout aussi probable que ce fut une -action. - -26. Allant dans ses plus beaux habits dire les prières à l'église, -avec un de ses diacres, il rencontra sur la route un malheureux sans -vêtements, et ordonna à son diacre de lui donner une cotte ou tunique -quelconque. - -Le diacre objectant qu'il n'avait sous la main aucun habillement -profane, saint Martin, avec sa sérénité accoutumée, enlève son -étole épiscopale ou telle autre majestueuse et flottante parure que -cela pouvait être, la jette sur les épaules nues du mendiant, et, -continuant son chemin, va accomplir le service divin, incorrect, en -gilet ou tel vêtement de dessous du moyen âge qui lui restait. - -Mais, comme il était debout devant l'autel, un globe de lumière parut -au-dessus de sa tête, et quand il éleva ses bras nus avec l'Hostie on -vit autour de lui les anges qui tenaient au-dessus de sa tête des -chaînes d'or et des joyaux qui n'avaient rien de terrestre. - -27. Ce n'est pas croyable pour vous, ni dans la nature des choses, sage -lecteur, et trop évidemment ce n'est qu'une glose que l'extravagance -monastique donne du récit primitif. - -Soit. Toutefois cette création de l'extravagance monastique comprise -par le cœur eût été le châtiment et le frein de toute forme de -l'orgueil et de la sensualité de l'Église qui, de nos jours, a -littéralement abaissé le service de Dieu et de ses pauvres au service -du clergyman et de ses riches; et fait de ce qu'était jadis pour -l'esprit découragé la parure de la louange, les paillettes des -paillasses dans une mascarade ecclésiastique. - -28. Mais encore une légende, et nous en aurons assez pour voir les -racines de l'influence étrange et universelle de ce saint sur la -chrétienté. - -«Ce qui distingue particulièrement saint Martin fut la sérénité -douce, sérieuse et inaltérable; personne ne l'avait jamais vu ni en -colère, ni triste, ni gai, il n'y avait rien dans son cœur que la -piété envers Dieu et la pitié envers les hommes. Le diable qui était -particulièrement jaloux de ses vertus détestait par-dessus tout son -extrême charité, parce qu'elle était le plus nuisible à sa propre -puissance et, un jour, il lui reprocha ironiquement de si vite -accueillir favorablement les pécheurs et les repentis. Mais saint -Martin lui répondit tristement: «Oh! malheureux que tu es! si _toi_ -aussi tu pouvais cesser de poursuivre et de séduire de misérables -créatures, si, toi aussi, tu pouvais te repentir, tu obtiendrais de -Jésus-Christ ta grâce et ton pardon[74].» - -29. Dans cette douceur était sa force; et l'on ne peut mieux en -apprécier l'efficacité pratique qu'en comparant la portée de son -œuvre à celle de l'œuvre de saint Firmin. - -L'impatient missionnaire tapage et crie comme un énergumène dans les -rues d'Amiens, insulte, exhorte, persuade, baptise, met tout, comme nous -l'avons dit, sens dessus dessous pendant quarante jours: après quoi il -a la tête tranchée, et son nom n'est plus jamais prononcé _hors_ -d'Amiens. - -Saint Martin ne contrarie personne, ne dépense pas un souffle en une -exhortation désagréable, comprend par la première leçon du Christ à -lui-même que des gens non baptisés peuvent être aussi bons que des -baptisés si leurs cœurs sont purs; il aide, pardonne, console -(sociable jusqu'à partager la coupe de l'amitié) avec autant -d'empressement le manant que le roi; il est le patron d'une honnête -boisson[75], l'odeur de la farce de votre oie de la Saint-Martin est -agréable à ses narines et sacrés sont pour lui les rayons de l'été -qui s'en va. Et, de façon ou d'autre, près et loin, les idoles -chancellent devant lui, les dieux païens s'évanouissent, son Christ -devient le Christ de tous les hommes, son nom est invoqué au pied -d'innombrables nouveaux autels dans tous les pays, sur les hauteurs des -collines romaines comme au fond des champs anglais. Saint Augustin -baptisa les premiers Anglais qu'il convertit dans l'église de -Saint-Martin à Cantorbéry; et à Londres la station de Charing Cross -elle-même n'a pas entièrement effacé des esprits sa mémoire ou son -nom. - -30. L'histoire de la Robe épiscopale est la dernière histoire relative -à saint Martin dont je me risquerai à vous dire qu'il est plus sage de -la tenir pour littéralement vraie que pour un simple mythe; bien -qu'elle reste assurément un mythe de la valeur et de la beauté la plus -grande; enfin j'ai encore à vous conter une histoire, cette fois-ci -vraiment la dernière et où je reconnais que vous serez plus sage de -voir une fable que l'exacte expression de la vérité, bien que quelque -grain de vérité soit sans nul doute à sa base. Ce grain de vérité, -de ceux qui, jetés sur un bon terrain, se multiplient au centuple en -poussant, ce doit être quelque trait tangible et inoubliable de la -façon dont saint Martin se comportait dans la haute société; quant au -mythe, sa valeur et sa signification sont de tous les temps. - -Saint Martin donc, comme le veut le récit, était un jour à dîner à -la première table du globe terrestre--à savoir, chez l'empereur et -l'impératrice de Germanie! Vous n'avez pas besoin de chercher quel -empereur, ou laquelle des femmes de l'empereur! L'empereur de Germanie -est dans tous les anciens mythes l'expression du plus haut pouvoir -sacré dans l'État, comme le pape est le plus haut pouvoir sacré dans -l'Église. Saint Martin était donc à dîner, comme nous l'avons dit, -avec naturellement l'empereur assis à côté de lui à gauche, -l'impératrice à droite; tout se passait dans les règles. Saint Martin -prenant grand plaisir au dîner, et se rendant agréable à la -compagnie, pas le moins du monde une sorte de saint à la saint -Jean-Baptiste. Vous savez aussi que dans les fêtes royales de ce temps, -des gens d'un rang social très inférieur avaient accès dans la salle -à manger: ils arrivaient derrière les chaises des invités, voyaient -et entendaient ce qui se passait et, pendant ce temps-là, sans être -importuns ils ramassaient les miettes et léchaient les plats. - -Quand le dîner fut un peu avancé, et que vint le moment de servir les -vins, l'empereur remplit sa coupe, remplit celle de l'impératrice, -remplit celle de saint Martin, choque affectueusement son verre contre -celui de saint Martin. L'impératrice, également aimable et encore plus -sincèrement croyante, regarde à travers la table, humblement, mais -aussi royalement, s'attendant, naturellement, à ce que saint Martin -approche de suite son verre du sien pour le toucher. Saint Martin -regarde d'abord autour de lui d'un air de réflexion, s'aperçoit qu'il -a à côté de sa chaise un pauvre mendiant déguenillé, ayant l'air -altéré, qui a réussi à se faire remplir sa coupe d'une manière ou -d'une autre, par un laquais charitable. - -Saint Martin tourne le dos à l'impératrice et trinque avec _lui!_ - -31. Pour laquelle charité--mythique si vous voulez, mais éternellement -exemplaire--il reste, comme nous l'avons dit, le patron des buveurs bons -chrétiens à cette heure. - -Comme les années passaient sur lui, il paraît avoir senti qu'il avait -porté le poids de la crosse assez longtemps, que l'active Tours avait -besoin maintenant d'un évêque plus actif, que pour lui-même il -pourrait dorénavant prendre innocemment son plaisir et son repos là -où la vigne poussait et l'alouette chantait. Pour palais épiscopal il -prend une petite excavation dans les rochers calcaires du bassin -supérieur du fleuve, organise toutes choses pour le lit et la table, à -peu de frais. Nuit par nuit, pour lui le ruisseau murmure, jour par -jour, les feuilles de la vigne lui donnent leur ombre; et le soleil, son -héraut, trouant l'horizon chaque jour rapproché, descend pour lui dans -l'eau qu'il empourpre--là, où maintenant, la paysanne trotte vers la -maison entre ses paniers, où la scie est arrêtée dans le bois à demi -fendu, et où le clocher du village s'élève gris contre la lumière la -plus éloignée dans le _Bord de la Loire_ de Turner[76]. - -32. Toutes choses que je ne vous ai pas racontées, à présent, bien -qu'elles ne soient pas par elles-mêmes sans profit, sans avoir pour -cela une raison spéciale, qui était de vous rendre capables de -comprendre la signification d'un fait qui marqua le début de la marche -de Clovis dans le sud contre les Wisigoths. - -Ayant passé la Loire à Tours, il traversa les domaines de l'abbaye de -Saint-Martin qu'il déclara inviolables, et refusa à ses soldats -l'autorisation de toucher à rien, excepté à l'eau et à l'herbe pour -leurs chevaux. Ses ordres furent si sévères et si inflexible la -rigueur avec laquelle il exigea qu'ils fussent obéis, qu'un soldat -franc ayant pris sans le consentement du propriétaire du foin qui -appartenait à un pauvre homme, et disant en plaisantant «que ce -n'était que de l'herbe», il fit mettre l'agresseur à mort, s'écriant -qu'«on ne pouvait attendre la victoire, si l'on offensait saint -Martin». - -33. Maintenant remarquez-le bien, ce passage de la Loire à Tours -contient en puissance l'accomplissement des propres destinées du -royaume de France et la devise de son pouvoir reconnu et sûrement -établi est: «Honneur aux pauvres!» Même un peu d'herbe ne doit pas -être volé à un pauvre homme sous peine de mort. Ainsi le veut le -chevalier chrétien des armées romaines; placé maintenant sur un -trône élevé auprès de Dieu. Ainsi le veut le premier roi chrétien -des Francs au loin victorieux; baptisé par Dieu, ici, dans le Jourdain -de sa terre promise, alors qu'il le traverse pour en prendre possession. - -Pour combien de temps? - -Jusqu'à ce que cette même devise soit lue à rebours par un trône -dégénéré; jusqu'à ce que, la nouvelle étant apportée que les -pauvres du peuple de France n'avaient pas de pain à manger, il leur -fût répondu: «Qu'ils pouvaient manger de l'herbe[77].» Sur quoi, -près du faubourg Saint-Martin et de la porte Saint-Martin, furent -données par le chevalier des Pauvres contre le Roi, des ordres qui -terminèrent son festin. - -Et souvenez-vous de tous ces exemples, de l'influence sur les âmes -françaises présentes et à venir, de saint Martin de Tours. - - -[Note 52: L'éminent érudit, M. Charles Newton Scott, veut bien -m'écrire qu'il voit dans ce titre _By the rivers of waters_ une -citation du _Cantique des Cantiques_, V. 2 «(Tes yeux sont comme des -colombes) au bord des eaux vives.»--(Note du traducteur.)] - -[Note 53: Cf. avec _Præterita_: - -«Vers le moment de l'après-midi où le moderne voyageur fashionable, -parti par le train du matin de Charing Cross pour Paris, Nice et -Monte-Carlo, s'est un peu remis des nausées de sa traversée, et de -l'irritation d'avoir eu à se battre pour trouver des places à -Boulogne, et commence à regarder à sa montre pour voir à quelle -distance il est du buffet d'Amiens, il est exposé au désappointement -et à l'ennui d'un arrêt inutile du train aune gare sans importance où -il lit le nom: «Abbeville». - -Au moment où le train se remet en marche, il pourra voir, s'il se -soucie de lever pour un instant les yeux de son journal, deux tours -carrées que dominent les peupliers et les osiers du sol marécageux -qu'il traverse. Il est probable que ce coup d'œil est tout ce qu'il -souhaitera jamais leur accorder d'attention; et je ne sais guère -jusqu'à quel point je pourrai arriver à faire comprendre au lecteur, -même le plus sympathique, l'influence qu'elles ont eue sur ma propre -vie. - -Je dois ici, d'avance, dire au lecteur qu'il y a eu, en somme, trois -centres de la pensée de ma vie: Rouen, Genève et Pise. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -C'est en 1835 que je vis pour la première fois Rouen et Venise--Pise -seulement en 1840--et je ne pus comprendre la puissance complète -d'aucun de ces trois grands spectacles que beaucoup plus tard. Mais, -pour Abbeville, qui est comme là préface et l'interprétation de -Rouen, j'étais déjà alors en état de la comprendre et je sentis -qu'il y avait là, pour moi accès immédiat dans un travail sain et -dans la joie. - -... Mes bonheurs les plus intenses, je les ai connus dans les montagnes. -Mais comme plaisir joyeux et sans mélange, arriver en vue d'Abbeville -par une belle après-midi d'été, sauter à terre dans la cour de -l'hôtel de l'Europe et descendre la rue en courant pour voir -Saint-Wulfran avant que le soleil ait quitté les tours, sont des choses -pour lesquelles il faut chérir le passé jusqu'à la fin. De Rouen et -de sa cathédrale ce que j'ai à dire trouvera place, si les jours me -sont donnés, dans _Nos Pères nous ont dit._» (_Præterita_, I, IX, § -177, 180, 181.)--(Note du Traducteur.)] - -[Note 54: Cf. _Præterita_, l'impression des lents courants de marée -montante et descendante le long des marches de l'hôtel Danielli.--(Note -du Traducteur.)] - -[Note 55: Isaac Walton, célèbre pêcheur de la Dove, né en 1593 à -Strafford, mort en 1683, qui a écrit notamment _le Parfait pêcheur à -la ligne_ (Londres, 1653).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 56: Déjà, dans _Modern Painters_, il est question «de la -simplicité sereine et de la grâce des peupliers d'Amiens» (_Modern -Painters_, IV, V, 20). Le IVe volume des _Modern Painters_ est de -1855.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 57: M. H. Dusevel, _Histoire de la ville d'Amiens._ Amiens, Caron -et Lambert, 1848, p. 305.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 58: Carpaccio, lorsque, représentant une fête dans une ville, il -veut donner une impression de grande splendeur, a recours aux draperies -déployées aux fenêtres.--(Note de l'Auteur.) - -Dans aucune des deux grandes études que Ruskin a consacrées à -Carpaccio (_Guide de l'Académie des Beaux Arts à Venise_ et dans _le -Repos de Saint-Marc, l'Autel des Esclaves_), je n'ai trouvé cette -remarque. Ceci vient à l'appui de ce que je dis dans l'introduction, p. -60 et 61 de ce volume. Je n'ai pas souvenir qu'il en soit question non -plus dans les pages de _Fors Clavigera_ consacrées à Carpaccio (_Fors -Clavigera_, lettre 71.)--(Note du Traducteur.)] - -[Note 59: Le nom de Pénélope, évoqué ici à propos d'une petite -Picarde, l'est dans _The Story of Arachné_ à propos d'une ouvrière -normande. «Arachné était une jeune fille lydienne d'une pauvre -famille. Et comme devraient faire toutes les jeunes filles, elle avait -appris à filer et à tisser, et non pas seulement à tisser et à -tricoter de bons vêtements solides mais à les couvrir d'images, comme -vous le savez, on dit que Pénélope en a tissées, ou comme celles que -la reine de notre propre Guillaume le Conquérant broda. Desquelles il -ne subsiste plus que celles de Bayeux en Normandie, connues du monde -entier sous le nom de _la Tapisserie de Bayeux._» (_Verona and other -lectures_, II, _The Story of Arachné_, § 18.)--(Note du Traducteur.)] - -[Note 60: «Vos cheminées d'usines, combien plus hautes et plus aimées -que les flèches des cathédrales» (_Crown of wild olive_, XIe -Conference).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 61: Saint Jean, VI, 29.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 62: Cf. la description de la tour de l'église de Calais (_Modern -Painters_, V, I, § 2 et 3.)--(Note du Traducteur.)] - -[Note 63: Cf., dans _Queen of the Air_ (I, 11), Proserpine appelée la -Reine du Destin.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 64: En réalité, Ruskin ne parlera plus de cette clôture -extérieure du chœur, sauf, sous forme de simple allusion, au IVe -chapitre. Mais vous pourrez en lire une superbe description aux pages -400 et 401 de _la Cathédrale_ de M. Huysmans. Nous n'avons pas -malheureusement la place de la reproduire ici. M. Huysmans qui a voué -une dévotion toute particulière à Notre-Dame de Chartres reconnaît -pourtant que la clôture du chœur est beaucoup plus belle à Amiens -qu'à Chartres.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 65: Les premiers pas fixés et établis; des tribus errantes du -nom de Francs avaient tour à tour balayé le pays puis reculé. Mais -_cette_ invasion des Francs, dits Francs Saliens, ne se retirera -plus.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 66: Voir la note à la fin du chapitre ainsi que la pape 118 pour -les allusions à la bataille de Soissons.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 67: Les quatre premières figures de cette illustration sont -expliquées dans le texte. La cinquième représente les relations de la -Normandie, du Maine, de l'Anjou et de l'Aquitaine. Voyez Viollet-le-Duc, -_Dict. Arch._, vol. I, p. 136.--(Note de l'Auteur.) - -Voici l'aspect que présentent les quatre premières cartes de France, -que nous n'avons pas reproduites ici. La première est simplement une -carte physique de la France. Dans la seconde, il y a au nord, jusqu'à -la Somme, deux petites rangées de fleurs de lis, c'est-à-dire des -Francs. De la Somme à la Loire, un espace laissé en blanc figure, je -crois, la domination romaine. La Bretagne est couverte de hachures -diagonales descendant de gauche à droite, qui signifient les Bretons; -la Burgondie, de hachures diagonales descendant de droite à gauche, qui -signifient les Burgondes; le midi de la France, de la Loire aux -Pyrénées, de hachures horizontales qui indiquent les Wisigoths. Dans -les cartes 3 et 4, la Bretagne et la Burgondie resteront couvertes -respectivement de Bretons et de Burgondes. Mais ce sont les seules -parties de la France qui ne changeront pas. En effet, dans la carte 3 -qui expose les résultats de la bataille de Soissons, l'espace, blanc -tout à l'heure, qui est compris entre la Seine et la Loire, est -maintenant couvert de fleurs de lis (de Francs). Et dans la carte 4, -carte de la France après la bataille de Poitiers, les fleurs de lis ont -partout remplacé les hachures horizontales (les Wisigoths) de la Loire -aux Pyrénées, sauf dans la partie comprise entre la Garonne et la -mer.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 68: Hachures diagonales descendant de gauche à droite.] - -[Note 69: Hachures diagonales descendant de droite à gauche.] - -[Note 70: Hachures horizontales.] - -[Note 71: Plus exactement son manteau de chevalier, selon toute -probabilité la trabea à raies rouges et blanches, le vêtement même -des rois de Rome et principalement de Romulus.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 72: MM. Jameson, _Art légendaire_, vol. II, p. 721.--(Note de -l'Auteur.)] - -[Note 73: Personnage du _Pilgrim's Progress_ de John Bunyan.--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 74: MM. Jameson, vol. II, p. 722.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 75: Ce n'est pas seulement Ruskin, il me semble, qui aime à se -représenter un saint sous ces traits. Les meilleurs d'entre les -clergymens de George Eliot et d'entre les prophètes de Carlyle ne sont -pas davantage des «saints qui prêchent», ni «des sortes de saints à -la saint Jean-Baptiste». Ils «ne dépensent pas non plus un souffle en -une exhortation désagréable». Ils sont aussi aimables «pour le -manant que pour le roi», aiment eux aussi « une honnête boisson». - -D'abord, dans Carlyle, voyez Knox: «Ce que j'aime beaucoup en ce Knox, -c'est qu'il avait une veine de drôlerie en lui. C'était un homme de -cœur, honnête, fraternel, frère du grand, frère aussi du petit, -sincère dans sa sympathie pour les deux; il avait sa pipe de Bordeaux -dans sa maison d'Édimbourg, c'était un homme joyeux et sociable. Ils -errent grandement, ceux qui pensent que ce Knox était un fanatique -sombre, spasmodique, criard. Pas du tout: c'était un des plus solides -d'entre les hommes. Pratique, prudent, patient, etc.» De même Burns: -«était habituellement gai de paroles, un compagnon d'infini -enjouement, rire, sens et cœur. Ce n'est pas un homme lugubre; il a les -plus gracieuses expressions de courtoisie, les plus bruyants flots de -gaieté, etc.» C'est encore Mahomet: «Mahomet sincère, sérieux, -cependant aimable, cordial, sociable, enjoué même, un bon rire en lui -avec tout cela.» Et de même Carlyle aime à parler du rire de Luther. -(Carlyle, _les Héros_, traduction Izoulet, pages 237, 298, 299, 83, -etc.) - -Et dans Georges Eliot, voyez M. Irwine dans _Adam Bede_ M. Gilfil dans -les _Scènes de la vie du Clergé_, M. Farebrother dans _Middlemarch_, -etc. - -«Je suis obligé de reconnaître que M. Gilfil ne demanda pas à Mme -Fripp pourquoi elle n'avait pas été à l'église et ne fit pas le -moindre effort pour son édification spirituelle. Mais le jour suivant -il lui envoya un gros morceau de lard, etc. Vous pouvez conclure de cela -que ce vicaire ne brillait pas dans les fonctions spirituelles de sa -place et, à la vérité, ce que je puis dire de mieux sur son compte, -c'est qu'il s'appliquait à remplir ses fonctions avec célérité et -laconisme.» Il oubliait d'enlever ses éperons avant de monter en -chaire et ne faisait pour ainsi dire pas de sermons. Pourtant jamais -vicaire ne fut aussi aimé de ses ouailles et n'eut sur elles une -meilleure influence. «Les fermiers aimaient tout particulièrement la -société de M. Gilfil, car non seulement il pouvait fumer sa pipe et -assaisonner les détails des affaires paroissiales de force -plaisanteries, etc. Aller à cheval était la principale distraction du -vieux monsieur maintenant que les jours de chasse étaient passés pour -lui. Ce n'était pas aux seuls fermiers de Shepperton que la société -de M. Gilfil était agréable, il était l'hôte bienvenu des meilleures -maisons de ce côté du pays. Si vous l'aviez vu conduire Lady Sitwell -à la salle à manger (comme tout à l'heure saint Martin l'impératrice -de Germanie) et que vous l'eussiez entendu lui parler avec sa galanterie -fine et gracieuse, etc.». «Mais le plus souvent il restait à fumer sa -pipe en buvant de l'eau et du gin. Ici, je me trouve amené à vous -parler d'une autre faiblesse du vicaire, etc.» (_le Roman de M. -Gilfil_, traduction d'Albert-Durade, pages 116, 117, 121, 124, 125, 126). -«Quant au ministre, M. Gilfil, vieux monsieur qui fumait de très -longues pipes et prêchait des sermons très courts.» (_Tribulations du -Rév. Amos Barton_, même trad., p. 4.) «M. Irwine n'avait -effectivement ni tendances élevées, ni enthousiasme religieux et -regardait comme une vraie perte de temps de parler doctrine et réveil -chrétien au vieux père Taft ou à Cranage, le forgeron. Il n'était ni -laborieux, ni oublieux de lui-même, ni très abondant en aumônes et sa -croyance même était assez large. Ses goûts intellectuels étaient -plutôt païens, etc. Mais il avait cette charité chrétienne qui a -souvent manqué à d'illustres vertus. Il était indulgent pour les -fautes du prochain et peu enclin à supposer le mal, etc. Si vous -l'aviez rencontré monté sur sa jument grise, ses chiens courant à ses -côtés, avec un sourire de bonne humeur, etc. L'influence de M. Irwine -dans sa paroisse fut plus utile que celle de M. Ryde qui insistait -fortement sur les doctrines de la Réformation, condamnait sévèrement -les convoitises de la chair, etc., qui était très savant. M. Irwine -était aussi différent de cela que possible, mais il était si -pénétrant; il comprenait ce qu'on voulait dire à la minute, il se -conduisait en gentilhomme avec les fermiers, etc. Il n'était pas un -fameux prédicateur, mais ne disait rien qui ne fût propre à vous -rendre plus sage si vous vous en souveniez.» (_Adam Bede_, même trad., -pages 84, 85, 226, 227, 228, 230).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 76: _Modern Painters_, planche LXXIII.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 77: Parole faussement attribuée à Foulon, commissaire des -guerres, et pour laquelle il fut égorgé (juillet 1789).--(Note du -Traducteur.)] - - - - -NOTES DU CHAPITRE I - - -34. Le lecteur voudra bien remarquer que des notes immédiatement -nécessaires à l'intelligence du texte sont données, avec un numéro -d'ordre, au bas même de la page; tandis que les références aux -écrivains qui font autorité dans la matière en discussion, ou aux -textes qu'on peut citer à l'appui, sont indiquées par une lettre et -rejetées à la fin de chaque chapitre. Un bon côté de cette -méthode[78] sera que, après la mise en ordre des notes numérotées, -je pourrai, si je vois, en relisant l'épreuve, la nécessité d'une -plus ample explication, insérer une lettre renvoyant à une note -_finale_ sans possibilité de confusion typographique. Les notes finales -auront aussi cette utilité de résumer les chapitres et de faire -ressortir ce qui est le plus important à se rappeler. Ainsi il est pour -le moment sans importance de se rappeler que la première prise d'Amiens -fut en 445, parce que ce n'est pas de là que date la fondation de la -dynastie mérovingienne; ou que Mérovée s'empara du trône en 447 et -mourut dix ans plus tard, La vraie date à se rappeler est 481 qui est -celle de l'avènement au trône de Clovis à l'âge de quinze ans; et -les trois batailles du règne de Clovis à retenir sont Soissons, -Tolbiac et Poitiers--en se souvenant aussi que celle-ci fut la première -des trois grandes batailles de Poitiers;--comment ce pays de Poitiers -arriva-t-il à avoir une telle importance comme champ de bataille, nous -le découvrirons après si nous le pouvons. De la reine Clotilde et de -sa fuite de Bourgogne pour retrouver son amant Frank, nous apprendrons -davantage dans le chapitre suivant; l'histoire du vase de Soissons est -donnée dans l'_Histoire de France illustrée_, mais nous la reporterons -aussi avec tels commentaires dont elle a besoin au chapitre suivant; car -je veux que l'esprit du lecteur, à la fin de ce premier chapitre, soit -fixé sur deux descriptions du Frank moderne (en prenant ce mot dans son -sens sarrasin) comme distinct du Sarrasin moderne. La première -description est du colonel Butler, entièrement vraie et admirable sans -réserve, excepté l'extension (qu'elle semble impliquer) de ce -contraste à l'ancien temps, car l'âme saxonne sous Alfred, l'âme -teutonne sous Charlemagne, l'âme franque sous saint Louis, étaient -tout aussi religieuses que celles d'aucun Asiatique, quoique plus -pratique; c'est seulement la tourbe moderne occidentale de mécréants -sans rois qui s'est abaissée par le jeu, l'escroquerie, la construction -des machines, et la gloutonnerie jusqu'à comprendre les plus -méprisables rustres qui aient jamais foulé la terre avec les carcasses -qu'elle leur a prêtées. - -35. «Des traits du caractère anglais mis en lumière par l'extension -de la domination anglaise en Asie, il n'en est pas de plus remarquable -que le contraste entre la tendance religieuse de la pensée orientale et -l'absence innée de religion dans l'esprit anglo-saxon. - -Le Turc et le Grec, le Bouddhiste et l'Arménien, le Copte et le Parsi, tous -manifestent dans une centaine d'actes de la vie quotidienne le grand -fait de leur croyance en Dieu. Avant tout leurs vices comme leurs vertus -témoignent qu'ils reconnaissent un Dieu. - -«Pour les occidentaux, au contraire, toute pratique extérieure est un -objet de honte, une chose à cacher. Une procession de prêtres dans -quelque Strade Reale serait probablement regardée par un Anglais -ordinaire d'un œil moins tolérant qu'une fête de _Juggernaut_[79] à -Orissa; mais devant l'une comme devant l'autre il laissera paraître le -même zèle iconoclaste, elles lui inspireront toutes deux la même -idée, qui n'en est pas moins arrêtée parce qu'elle est rarement -affirmée en paroles. «Vous priez, c'est pourquoi je fais peu de cas de -vous.» - -Mais, en réalité, cette impatience d'humeur des Anglais modernes à -accepter le tour religieux de la pensée orientale semble cacher une -différence plus profonde entre l'Orient et l'Occident. Tous les peuples -orientaux possèdent cette tournure d'esprit religieuse. C'est le lien -qui rattache ensemble leurs races si profondément différentes. Voici -qui pourra servir d'illustration à ce que je veux dire. - -Sur un bateau à vapeur autrichien de la Compagnie Lloyd dans le Levant, -un voyageur de Beyrouth verra souvent d'étranges groupes d'hommes -rassemblés sur le gaillard d'arrière. Le matin les missels de -l'église grecque seront posés sur les bastingages, et un couple de -prêtres russes venant de Jérusalem occupés à murmurer la messe. À -un yard de distance, à droite ou à gauche, est assis un pèlerin turc -revenant de la Mecque, respectueux spectateur de la scène. C'est en -effet la prière et, par conséquent, quelque chose de sacré à ses -yeux. De même aussi quand l'heure du soir est venue, et que le Turc -étend son morceau de tapis pour les prières du coucher du soleil et -les salutations vers la Mecque, le Grec regarde en silence sans aucun -air de dédain, car il s'agit encore de l'adoration du Créateur par sa -créature. Tous deux accomplissent la _première_ loi de l'Orient, la -prière à Dieu; et que l'autel soit Jérusalem, la Mecque ou Lassa[80], -la sainteté du culte se communique au fidèle et protège le pèlerin. - -Dans cette société vient l'Anglais généralement dépourvu de tout -sentiment de sympathie pour les prières d'aucun peuple ou la foi en -aucune idée religieuse; c'est pourquoi notre autorité en Orient a -toujours reposé et reposera toujours sur la baïonnette. Nous n'avons -jamais pu dépasser l'état de conquête; jamais assimilé un peuple à -nos coutumes, jamais même civilisé une seule tribu dans le vaste -domaine de notre empire. Il est curieux de voir combien il arrive -souvent qu'un Anglais bien intentionné parle d'une église ou d'un -temple étranger comme si son esprit le voyait sous le même jour où la -cité de Londres apparaissait à Blucher, comme un objet de pillage. -L'autre idée, à savoir qu'un prêtre est un homme bon à être pendu, -est une idée aussi souvent observable dans le cerveau anglais. Un jour -que nous nous efforcions de mettre un peu de lumière dans nos esprits -sur la question grecque, en questionnant un officier de marine dont le -vaisseau avait stationné dans les eaux grecques et adriatiques durant -notre occupation de Corfou et des autres îles Ioniennes, nous pûmes -seulement tirer de notre informateur qu'un matin, avant déjeuner, il -avait pendu soixante-dix-sept prêtres. - -36. Le second passage que je mets en réserve dans ces notes pour -l'utilité que nous en tirerons plus tard est le suivant, absolument -merveilleux, pris dans un livre plein de merveilles--si on peut mettre -une idée vraie sur le même rang que des faits et lui attribuer la -même valeur: les _Grains de bon sens_ d'Alphonse Karr. Je ne puis louer -ce livre ni son plus récent: _Bourdonnements_, au gré de mon cœur, -simplement parce qu'ils sont d'un homme qui est entièrement selon mon -propre cœur, qui a dit en France depuis bien des années ce que, moi -aussi, depuis bien des années, je dis en Angleterre, sans nous -connaître l'un l'autre, et tous deux en vain (Voir § 11 et 12 de -_Bourdonnements_). - -Le passage donné ici est le chapitre LXIII des _Grains de bon sens._ - -«Et tout cela, Monsieur, vient de ce qu'il n'y a plus de croyances,--de -ce qu'on ne croit plus à rien. - -«Ah! saperlipopette, Monsieur, vous me la baillez belle! Vous dites -qu'on ne croit plus à rien! Mais jamais, à aucune époque, on n'a cru -à tant de billevesées, de bourdes, de mensonges, de sottises, -d'absurdités qu'aujourd'hui. - -«D'abord, on croit à l'incrédulité--l'incrédulité est une -croyance, une religion très exigeante, qui a ses dogmes, sa liturgie, -ses pratiques, ses rites!... son intolérance, ses superstitions. Nous -avons des incrédules et des impies jésuites et des incrédules et des -impies jansénistes; des impies molinistes, et des impies quiétistes; -des impies pratiquants, et non pratiquants; des impies indifférents et -des impies fanatiques; des incrédules cagots et des impies hypocrites -et tartuffes.--La religion de l'incrédulité ne se refuse pas même le -luxe des hérésies. - -«On ne croit plus à la Bible, je le veux bien, mais on croit aux -écritures des journaux, on croit au sacerdoce des gazettes et carrés -de papier, et à leurs oracles quotidiens. - -«On _croit_ au «baptême» de la police correctionnelle et de la Cour -d'Assises--on appelle «martyrs» et «confesseurs» les «absents» à -Nouméa et les «frères» de Suisse, d'Angleterre et de Belgique--et -quand on parle des «martyrs» de la Commune ça ne s'entend pas des -assassinés mais des assassins. - -«On se fait enterrer « civilement», on ne veut plus sur son cercueil -des prières de l'Église, on ne veut ni cierges, ni chants religieux, -mais on veut un cortège portant derrière la bière des immortelles -rouges;--on veut une «oraison», une «prédication» de Victor Hugo -qui a ajouté cette spécialité à ses autres spécialités, si bien -qu'un de ces jours derniers, comme il suivait un convoi en amateur, un -croque-mort s'approcha de lui, le poussa du coude, et lui dit en -souriant: «Est-ce que nous n'aurons pas quelque chose de vous -aujourd'hui?»--Et cette prédication il la lit ou la récite--ou, s'il -ne juge pas à propos «d'officier» lui-même, s'il s'agit d'un mort de -peu, il envoie, pour la psalmodier, M. Meurice ou tout autre «prêtre» -ou enfant de chœur du «Dieu».--À défaut de M. Hugo, s'il s'agit -d'un citoyen obscur, on se contente d'une homélie improvisée pour la -dixième fois par n'importe quel député intransigeant--et le -_Miserere_ est remplacé par les cris de «Vive la République» -poussés dans le cimetière. - -«On n'entre plus dans les églises, mais on fréquente les brasseries -et les cabarets, on y officie, on y célèbre les mystères, on y chante -les louanges d'une prétendue république sacro-sainte, une, -indivisible, démocratique, sociale, athénienne, intransigeante, -despotique, invisible quoique étant partout. On y communie sous -différentes espèces; le matin (_matines_) on «tue le ver» avec le -vin blanc;--il y a plus tard les vêpres de l'absinthe, auxquelles on se -ferait un crime de manquer d'assiduité. On ne croit plus en Dieu, mais -on _croit_ pieusement en M. Gambetta, en MM. Marcou, Naquet, Barodet, -Tartempion, etc., et en toute une kyrielle de saints et de _dii -minores_, tels que Goutte-Noire, Polosse Bariasse et Silibat, le héros -lyonnais. - -«On _croit_ à l'«immuabilité» de M. Thiers, qui a dit avec aplomb: -«Je ne change jamais», et qui aujourd'hui est à la fois le protecteur -et le protégé de ceux qu'il a passé une partie de sa vie à fusiller -et qu'il fusillait encore hier. - -«On _croit_ au républicanisme immaculé de l'avocat de Cahors, qui a -jeté par-dessus bord tous les principes républicains,--qui est à la -fois de son côté le protecteur et le protégé de M. Thiers qui, hier, -l'appelait «fou furieux», déportait et fusillait ses amis. - -«Tous deux, il est vrai, en même temps protecteurs hypocrites, et -protégés dupés. - -«On ne croit plus aux miracles anciens, mais on _croit_ à des miracles -nouveaux. - -«On _croit_ à une république sans le respect religieux et presque -fanatique des lois. - -«On _croit_ qu'on peut s'enrichir en restant imprévoyants, insouciants -et paresseux, et autrement que par le travail et l'économie. - -«On se _croit_ libre en obéissant aveuglément et bêtement à deux ou -trois coteries. - -«On se _croit_ indépendant parce qu'on a tué ou chassé un lion, et -qu'on l'a remplacé par deux douzaines de caniches teints en jaune. - -«On _croit_ avoir conquis le «suffrage universel» en votant par des -mots d'ordre qui en font le contraire du suffrage universel--mené au -vote comme on mène un troupeau au pâturage, avec cette différence que -ça ne nourrit pas.--D'ailleurs par «ce suffrage universel» qu'on -croit avoir et qu'on n'a pas, il faudrait _croire_ que les soldats -doivent commander au général, les chevaux mener le cocher, _croire_ -que deux radis valent mieux qu'une truffe, deux cailloux mieux qu'un -diamant, deux crottins mieux qu'une rose. - -«On se _croit_ en République, parce que quelques demi-quarterons de -farceurs occupent les mêmes places, émargent les mêmes appointements, -pratiquent, les mêmes abus que ceux qu'on a renversés à leur -bénéfice. - -«On se _croit_ un peuple opprimé héroïque, qui brise ses fers, et -n'est qu'un domestique capricieux qui aime à changer de maîtres. - -«On _croit_ au génie d'avocats de sixième ordre, qui ne se sont -jetés dans la politique et n'aspirent au gouvernement despotique de la -France que faute d'avoir pu gagner honnêtement, sans grand travail, -dans l'exercice d'une profession correcte, une vie obscure humectée de -chopes. - -«On _croit_ que des hommes dévoyés, déclassés, décavés, fruits -secs, etc., et qui n'ont étudié que «le domino à quatre» et le -«bezigue en quinze cents» se réveillent un matin, après un sommeil -alourdi par le tabac et la bière, possédant la science de la -politique, et l'art de la guerre, et aptes à être dictateurs, -généraux, ministres, préfets, sous-préfets, etc. - -«Et les soi-disant conservateurs eux-mêmes croient que la France peut -se relever et vivre tant qu'on n'aura pas fait justice de ce prétendu -suffrage universel qui est le contraire du suffrage universel. - -«Les croyances ont subi le sort de ce serpent de la fable, coupé, -haché par morceaux, dont chaque tronçon devenait un serpent. - -«Les croyances se sont changées en monnaie, en billon des -crédulités. - -«Et pour finir la liste bien incomplète des croyances et des -crédulités, vous _croyez_, vous, qu'on ne croit à rien!» - - -[Note 78: Cette méthode n'est, du reste, pas suivie dans les chapitres -suivants.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 79: Nom de la déesse Kim, une des incarnations de Siva, donné -par extension au temple et à la ville de Pouri sur la côte d'Orissa -(Coromandel).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 80: Capitale du Thibet. Aux environs de Lassa le Dalaï Lama -habite dans un monastère. C'est un lieu de pèlerinage extrêmement -fréquenté.--(Note du Traducteur.)] - - - - - -CHAPITRE II - - -SOUS LE DRACHENFELS - - -Ne voulant pas recourir lâchement aux stratagèmes de la mémoire -artificielle et encore moins dédaigner ce que donne de force réelle -une mémoire ferme et réfléchie, mes jeunes lecteurs s'aperceveront -qu'il est extrêmement utile de noter tous les rapports de coïncidence, -ou autres, entre les nombres, qui aident à retenir ce qu'on pourrait -appeler les dates d'ancrage: autour d'elles, d'autres, moins -importantes, peuvent osciller au bout de câbles de longueurs variées. - -Ainsi on usera d'abord d'un procédé des plus simples et des plus -commodes pour compter les années à partir de la naissance du Christ, -en les partageant par périodes de cinq siècles, c'est-à-dire par les -périodes appelées Ve, Xe et XVe siècles, et celle qui s'approche de -nous maintenant, le XXe siècle. - -Et cette division, qui paraît au premier abord formelle et -arithmétique, nous la verrons, à mesure que nous en ferons usage, -recevoir une signification singulière d'événements qui marquent un -changement notable dans le savoir, la discipline et la morale du genre -humain. - -Toute date, il faudra plus loin s'en souvenir, appartenant au Ve -siècle, commencera par le nombre 4 (401, 402, etc.). Toute date du Xe -siècle, par le nombre 9 (901,902, etc.) et toute date du XVe siècle, -par le nombre 14 (1401, 1402, etc.). - -Dans le sujet qui fait nôtre étude immédiate, nous avons à nous -occuper du premier de ces siècles, le Ve, dont je vais, en -conséquence, vous demander d'observer deux divisions très -intéressantes. - -Toutes les dates, nous l'avons dit, doivent dans ce siècle commencer -par le nombre 4. - -Si vous mettez la moitié de ce nombre comme second chiffre vous avez -42. - -Et si vous en mettez à la place le double, vous avez 48; ajoutez 1 -comme troisième chiffre à chacun de ces nombres et vous avez 421 et -481, deux dates que vous voudrez bien fixer dans vos têtes sans vous -permettre le moindre vague à leur égard. - -Car la première est la date de la naissance de Venise elle-même et de -son duché (Voyez _le Repos de saint Marc_, Ire partie, p. 30); et la -seconde est la date de la naissance de la Venise française et de son -royaume, Clovis étant, cette année-là, couronné à Amiens. - -3. Ce sont les deux grands anniversaires de naissance, «jours de -naissance», de nations, au Ve siècle; leurs anniversaires de mort, -nous en donnerons les dates une autre fois. - -Et ce n'est pas seulement à cause du duché du sombre Rialto, ni à -cause du beau royaume de France, que ces deux dates doivent dominer -toutes les autres dans le farouche Ve siècle, mais parce qu'elles sont -aussi les années de naissance d'une grande dame et d'un plus grand -seigneur, de toute la future chrétienté, sainte Geneviève et saint -Benoît[81]. - -Geneviève, «la vague blanche» (Eau riante), la plus pure de toutes -les vierges qui aient tiré leur nom de l'écume de la mer ou des -bouillons du ruisseau, sans tache, non la troublée et troublante -Aphrodite, mais la Leucothéa d'Ulysse, la vague qui conduit à la -délivrance. - -Vague blanche sur le bleu du lac ou de la mer ensoleillée qui sont -depuis les couleurs de France, lis d'argent sur champ d'azur; elle est -à jamais le type de la pureté, dans l'active splendeur de l'âme -entière et de la vie (distincte en cela de l'innocence plus tranquille -et plus réservée de sainte Agnès) et toutes les légendes de chagrin -dans l'épreuve ou de chute de toute âme noble de femme sont liées à -son nom, en Italien Ginevra devenant l'Imogène de Shakespeare; et -Guinevere[82], la vague torrentueuse des eaux des montagnes de la -Grande-Bretagne de la pollution desquelles vos modernes ménestrels -sentimentaux se lamentent dans leurs chants lugubrement inutiles; mais -aucun ne vous dit rien, autant que je sache, de la victoire et de la -puissance de cette blanche vague de France. - -4. Elle était bergère, une chétive créature, nu-pieds, nu-tête, -telle que vous en pouvez voir courant dans leur inculte innocence et -dont on s'occupe moins que de leur troupeau, sur bien des collines de -France et d'Italie. Assez chétive, âgée de sept ans, c'est tout ce -qui en est dit quand on entend d'abord parler d'elle: «Sept fois 1 font -7 (je suis vieille, tu peux me croire, linotte, linotte[83]) et tout -autour d'elle, déchaînées comme les Furies, farouches comme les vents -du ciel, les armées gothes, dont le tonnerre retentit sur les ruines de -l'Univers. - -5. À deux lieues de Paris (le Paris Romain appelé à bientôt -disparaître avec Rome elle-même), la petite créature garde son -troupeau, pas même le sien propre, ni le troupeau de son père, comme -David; elle est la servante louée d'un riche fermier de Nanterre. Qui -peut me dire quoi que ce soit sur Nanterre? Quel pèlerin de notre -époque omni-spéculante, omni-ignorante, a eu la pensée d'aller voir -quelles reliques il peut y avoir encore là? Je ne sais pas même de -quel côté de Paris ce lieu est situé[84], ni sous quel amas de -poussière charbonneuse de chemin de fer et de fer, il faut se -représenter les pâturages et les champs fleuris de cette sainte -Phyllis de féerie[85]. Il y avait encore de tels champs, même de mon -temps, entre Paris et Saint-Denis (voyez le plus joli de tous les -chapitres des _Mystères de Paris_, où Fleur-de-Marie y court librement -pour la première fois); mais, à présent, je suppose que la terre -natale de sainte Phyllis a servi toute à élever des bastions et des -glacis (profitables et bénis de tous les saints et d'elle comme ils en -ont depuis donné la preuve), ou est couverte de manufactures et de -cabarets. - -Elle avait sept ans quand, allant d'Auxerre en Angleterre, saint Germain -s'arrêta une nuit dans son village, et, parmi les enfants qui, le -matin, le mirent dans son chemin d'une manière plus aimable que -l'escorte d'Élisée, remarqua celle-ci qui le regardait de ses yeux -plus écarquillés par le respect que ceux des autres; il la fit venir -à lui, la questionna, et il lui fut répondu par elle avec douceur -qu'elle serait contente d'être la servante du Christ. Et il suspendit -à son cou une petite pièce de cuivre marquée de la croix. À partir -de ce moment Geneviève se tint pour «séparée du monde». - -Il n'en advint pas ainsi cependant. Bien au contraire, il vous faut -penser à elle au lieu de cela comme à la première des Parisiennes. -Reine de la Foire aux Vanités, voilà ce que devait devenir la -tranquille pauvre sainte Phyllis avec son liard de cuivre marqué de la -croix autour du cou! Plus que Nicotris ne fut pour l'Égypte, plus que -Sémiramis pour Ninive, plus que Zénobie pour la cité des palmiers, -voilà ce que cette bergère de sept ans devint pour Paris et sa France. -Vous n'avez jamais entendu parler d'elle sous cet aspect? Non, comment -l'auriez-vous pu? Car elle ne conduisit pas d'armées, mais les arrêta, -et toute sa puissance fut dans la paix. - -7. Il y a cependant quelque vingt-sept ou vingt-huit vies d'elle, je -crois, dans la littérature desquelles je ne puis ni n'ai besoin -d'entrer, toutes s'étant montrées également impuissantes à éveiller -d'elle une image claire dans l'esprit des Français ou Anglais -d'aujourd'hui, et je laisse les pauvres sagacités et imaginations de -chacun toucher à sa sainteté, la modeler et lui donner une forme -intelligible, je ne dis pas croyable, car il n'est pas question ici de -croyance, la créature est aussi réelle que Jeanne d'Arc et a en elle -beaucoup plus de puissance. Elle se distingue par le calme de sa force -(exactement comme saint Martin par sa patience se distingue des prélats -combatifs)--de la foule digne de pitié des saintes femmes martyres. - -Il y a des milliers de jeunes filles pieuses qui n'ont jamais figuré -dans aucun calendrier, mais qui ont passé et gâché leur vie dans la -désolation, Dieu sait pourquoi, car nous ne le savons pas, mais en -voici une, en tout cas, qui ne soupire pas après le martyre et ne se -consume pas dans les tourments, mais devient une Tour du Troupeau[86] et -toute sa vie lui construit un bercail. - -8. La première chose ensuite que vous avez à remarquer à son sujet -c'est qu'elle est absolument gauloise de naissance. Elle ne vient pas -comme missionnaire de Hongrie ou d'Illyrie, ou d'Égypte, ou de quelque -région mystérieuse dont on ne dit pas le nom, mais elle grandit à -Nanterre, comme une marguerite dans la rosée, la première «Reine -Blanche» de Gaule. - -Je n'ai pas encore fait usage de ce vilain mot «Gaule», et nous devons -tout de suite nous bien assurer de sa signification, bien que cela doive -nous coûter une longue parenthèse. - -9. Au temps de la puissance grandissante de Rome, son peuple appelait -Gaulois tous ceux qui vivaient au nord des sources du Tibre. Si cette -définition générale ne vous suffit pas, vous pouvez lire l'article -_Gallia_ dans le _Dictionnaire_ de Smith qui tient soixante et onze -colonnes d'impression serrée, chacune de la longueur de trois de mes -pages: et il vous dit à la fin: «Quoique long, ce n'est pas complet.» -Vous pouvez cependant, après une lecture attentive, en tirer à peu -près autant que je vous en ai dit plus haut. - -Mais dès le IIe siècle après le Christ et, d'une manière beaucoup -plus nette à l'époque dont nous nous occupons--le Ve siècle--les -nations barbares ennemies de Rome, en partie subjuguées ou tenues en -échec par elle, s'étaient constituées en deux masses distinctes, -appartenant à deux latitudes distinctes. L'une ayant fixé sa demeure -dans l'agréable zone tempérée d'Europe: l'Angleterre avec ses -montagnes occidentales, les salubres plateaux calcaires et les montagnes -granitiques de France, les labyrinthes germaniques de montagnes boisées -et de vallées sinueuses du Tyrol au Harz, et tout le vaste bassin -fermé des Carpathes avec le réseau de vallées qui en rayonnent. -Rappelez-vous ces quatre contrées d'une manière succincte et claire en -les appelant la «Bretagne», la «Gaule», la «Germanie» et la -«Dacie». - -10. Au nord de ces populations sédentaires, frustes mais endurantes, -possédant des champs et des vergers, des troupeaux paisibles, des homes -à leur manière, des mœurs et des traditions qui n'étaient pas sans -grandeur, habitait, ou plutôt flottait à la dérive et s'agitait une -chaîne, çà et là interrompue, de tribus plus tristes, surtout -pillardes et déprédatrices, essentiellement nomades; sans loyer, par -la force des choses, ne trouvant ni repos, ni réconfort dans la terre -et le ciel triste; errant désespérément le long des sables arides et -des eaux marécageuses du pays plat qui s'étend des bouches du Rhin à -celles de la Vistule, et, au delà de la Vistule, nul ne sait où, ni -n'a besoin de le savoir. Des sables déserts et des marécages à fleur -de sol, telle était leur part; une prison de glace et l'ombre des -nuages pendant de longs jours de la rigoureuse année, des flaques sans -profondeur, les infiltrations ou les méandres de cours d'eau ralentis, -le noir dépérissement des bois en friche, pays difficile à habiter, -impossible à aimer. Depuis cette époque l'intérieur des terres ne -s'est guère amélioré[87]. Et des temps encore plus tristes sont -maintenant venus pour leurs habitants. - -11. Car au Ve siècle ils avaient des troupeaux de bétail[88] à -conduire et à manger, des terres qui étaient de vraies chasses non -gardées, pleines de gibier et de cerfs et aussi des rennes -apprivoisables, même dans le sud, des sangliers fougueux bons pour le -combat, comme au temps de Méléagre, et ensuite pour le lard; -d'innombrables bêtes à fourrures dont on utilisait la chair et le -pelage. Les poissons de la mer infinie à rompre leurs filets, des -oiseaux innombrables, errant dans les cieux, comme cibles à leurs -flèches aux pointes aiguës, des chevaux dressés à recevoir un -cavalier, des vaisseaux, et non de taille médiocre, et de toutes -sortes, à fond plat pour les flaques boueuses, à quille et à pont -pour l'impétueux courant de l'Elbe et la furieuse Baltique d'un côté, -au sud pour le Danube, qui fend les montagnes et le lac noir de Colchos. - -12. Et ils étaient dans tout leur aspect extérieur et aussi dans toute -leur force éprouvée, les puissances vivantes du monde, dans cette -longue heure de sa transfiguration. Tout le reste qui avait été tenu -à une époque pour redoutable était devenu formalisme, démence ou -infamie. Les armées romaines rien qu'un mécanisme armé d'une épée, -s'abattant en désordre chaque épée contre l'épée amie;--la Rome -civile une multitude mêlée d'esclaves, de maîtres d'esclaves, et de -prostituées. L'Orient, séparé de l'Europe par les Grecs impuissants. -Ces troupes affamées des forêts Noires et des mers Blanches, -elles-mêmes à moitié loups, à moitié bois flottants (comme nous -nous appelions Cœurs de Lion, Cœurs de Chêne, eux faisaient de même) -sans pitié comme le chien du troupeau, endurants comme le bouleau et le -pin sauvages. Vous n'entendez guère parler que d'eux pendant les cinq -siècles encore à venir; Wisigoths, à l'ouest de la Vistule; -Ostrogoths, à l'est de la Vistule, et, rayonnant autour de la petite -Holy Island (Heligoland), nos propres Saxons et Hamlet le Danois, et en -traîneau sur la glace, son ennemi le Polonais, tous ceux-ci au sud de -la Baltique; et jetant sans arrêter par-dessus la Baltique sa force, -issue des montagnes, la Scandinavie,--jusqu'à ce qu'enfin pour un temps -_elle_ gouverne tout, et que le nom de Normand, voie son autorité -incontestée du Cap Nord à Jérusalem. - -13. Ceci est l'histoire apparente, ceci est la seule histoire connue du -monde, comme je l'ai dit, pour les cinq siècles qui vont venir. Et -cependant ce n'est que la surface, au-dessous de laquelle se passe -l'histoire réelle. - -Les armées errantes ne sont, en réalité, que de la grêle et du -tonnerre et du feu vivants sur la terre. Mais la Vie Souffrante, le -cœur profond de l'humanité primitive, se développant dans une -éternelle douceur et bien que ravagée, oubliée, dépouillée, -elle-même restant sur place et jamais dévastatrice, ni meurtrière, -mais ne pouvant être vaincue par la douleur, ni par la mort,--devint la -semence de tout l'amour qui était appelé à naître et le moment venu -donna alors à l'humanité mortelle ce qu'elle était capable de -recevoir d'espérance, de joie ou de génie et,--s'il y a une -immortalité--amena, par-delà le tombeau, à l'Église ses Saints -protecteurs et au Ciel ses Anges secourables. - -14. De cet ordre de créatures d'humble condition, silencieuses, -inoffensives, infiniment soumises, infiniment dévouées, aucun -historien ne s'occupe jamais le moins du monde, excepté quand elles -sont volées ou tuées. Je ne puis vous en donner aucune image, en -amener jusqu'à votre oreille aucun murmure, aucun cri. Je puis -seulement vous montrer l'absolu «doit avoir été» de leur passé non -récompensé, et l'idée que tous nous nous sommes faite d'elles, et les -choses qui nous en ont été dites reposent sur des faits plus profonds -de leur histoire, qui n'ont jamais été ni conçus, ni racontés. - -15. La grande masse de cette innocente et invincible vie paysanne, est, -comme je vous l'ai dit plus haut, groupée dans les districts féconds -et tempérés (relativement) de l'Europe montagneuse, allant, de l'ouest -à l'est, de l'extrémité du pays de Cornouailles à l'embouchure du -Danube. - -Déjà, dans les temps dont nous nous occupons en ce moment, elle était -pleine d'une ardeur naturellement généreuse et d'une intelligence -ouverte à tout. La Dacie donne à Rome ses quatre derniers grands -empereurs[89]; la Bretagne donne à la chrétienté les premiers -exploits et les légendes dernières de sa chevalerie; la Germanie à -tous les hommes la sincérité et la flamme du Franc; la Gaule, à -toutes les femmes la patience et la force de sainte Geneviève. - -16. La _sincérité_ et la flamme du Franc, il faut que je le répète -avec insistance, car mes plus jeunes lecteurs ont été probablement -habitués à penser que les Français étaient plus polis que sincères. -Ils trouveront, s'ils approfondissent la matière, que la sincérité -seule peut être policée, et que tout ce que nous reconnaissons de -beauté, de délicatesse et de proportions dans les manières, le -langage ou l'architecture des Français, vient d'une pure sincérité de -leur nature, que vous sentirez bientôt dans les créatures vivantes -elles-mêmes si vous les aimez; et si vous comprenez sainement jusqu'à -leurs pires fautes, vous verrez, que leur Révolution elle-même fut une -révolte contre les mensonges, et la révolte de l'amour trahi. Jamais -peuple ne fut si vainement loyal. - -17. Qu'ils aient été à l'origine, des Germains, eux-mêmes je suppose -seraient bien aises de l'oublier maintenant; mais comment ils -secouèrent de leurs pieds la poussière de Germanie et se donnèrent un -nom nouveau est le premier des phénomènes que nous ayons maintenant à -observer attentivement en ce qui les concerne. «Les critiques les plus -sagaces», dit M. Gibbon dans son Xe chapitre, «_admettent_ que _vers_ -l'an 240 environ» (nous _admettrons_ alors, pour plus de commodité, que -ce fut _vers_ l'an 250 environ, à moitié chemin de la fin du Ve siècle, -là où nous sommes,--dix ans de plus ou de moins dans les cas de -«admettons que vers... environ», importent peu, mais nous aurons au -moins quelque bouée flottante de date à la portée de la main). - -«Vers A. D. 250, donc, «une nouvelle confédération» fut formée -sous le nom de Francs par les anciens habitants du Bas-Rhin et du -Weser.» - -18. Ma propre impression relativement aux anciens habitants du Bas-Rhin -et du Weser, eût été qu'ils se composaient surtout de poissons, avec -des grenouilles et des canards à la surface, mais une note ajoutée par -Gibbon, à ce passage, nous fait savoir que la nouvelle confédération -se composait de créatures humaines, dans les items suivants: - -1° Les Chauces, qui vivaient on ne nous dit pas où; - -2° Les Sicambres,» dans la Principauté de Waldeck; - -3° Les Attuarii,» dans le duché de Berg; - -4° Les Bructères,» sur les bords de la Lippe; - -5° Les Chamaves,» dans le pays des Bructères; - -6° Les Cattes,» en Hesse. - -Tout cela sera, je crois, plutôt plus clair dans vos têtes si vous -l'oubliez que si vous vous le rappelez; mais, s'il vous plaît de lire -ou relire (ou le mieux de tout, de trouver pour vous lire quelque -réelle Miss Isabelle Wardour[90]) l'histoire de Martin Waldeck dans -l'_Antiquaire_, vous y gagnerez une notion suffisante du caractère -principal de «la principauté de Waldeck», certainement lié à cet -important mot germain «woody» (c'est-à-dire «woodish», je -suppose?)--descriptif de rochers et de forêts à moitié poussées; en -même temps qu'un respect salutaire pour les bases profondes que Scott -donne instinctivement aux noms propres dans son œuvre. - -Mais ne perdons pas de vue notre but. Le plus pressé est de revenir -sérieusement maintenant à nos cartes, et de situer les choses dans un -espace déterminé par des limites linéaires. - -Toutes les cartes de Germanie que j'ai personnellement l'avantage de -posséder, deviennent extrêmement confuses juste au nord de Francfort, -et ressemblent alors à un vitrail peint qui aurait été brisé en -mille morceaux par la rancune puritaine, et restauré par d'ingénieux -gardiens d'église qui auraient remis chaque morceau à l'envers, cette -curieuse vitrerie se proposant de représenter les soixante, -soixante-dix, quatre-vingts ou quatre-vingt-dix duchés, marquisats, -comtés, baronnies, électorats, etc., héréditaires, en lesquels s'est -craquelée et morcelée l'Allemania, sous cette latitude. - -Mais sous les couleurs bigarrées et à travers les alphabets -interpolés et surchargés de dignités tronquées auxquelles s'ajoutent -les trois réseaux des chemins de fer mis sur le tout, réseaux non pas -unis, mais hérissés de jambes comme des myriapodes, un dur travail -d'une journée avec une bonne loupe vous met en état de découvrir -approximativement le cours du Weser, et les noms de certaines villes -voisines de ses sources, lesquels méritent d'être retenus. - -20. Au cas où vous n'avez pas à disposer d'un après midi, ni votre -vue à user, vous devrez vous contenter de ceci, qui est forcément un -simple abrégé: à savoir que du Drachenfels[91] et de ses six frères -Fels, se dirigeant de l'est au nord, court et s'étend une troupe -éparpillée de petits rochers noueux, de mystérieuses crêtes qui -surplombent, sourcilleuses, des vallées bordées de petits bois, où un -torrent met tantôt sa fureur et tantôt sa mélodie; les crêtes, la -plupart couronnées de châteaux par la piété chrétienne des vieux -âges dans des buts lointains ou chimériques; les vallées résonnant -du bruit des bûcherons, et creusées par les mineurs, habitées sous la -terre par les gnomes et dessus par les génies sylvestres et autres. Le -pays entier agrafant rocher par rocher, rattachant de vallon en vallon -pendant quelque 150 milles (avec des intervalles) la montagne du Dragon, -au-dessus du Rhin à la montagne Résine, le «Harz», encore obscur -aujourd'hui, vers le sud des terrains foulés par les noirs -Brunswickois, de réalité corporelle indiscutable; anciennement -obscurci par la forêt «Hercynienne» (haie ou barrière) d'où par -corruption Harz, où se trouve aujourd'hui le Harz ou la forêt Résine, -hantée de sombres forestiers, de souche au moins résineuse, pour ne -pas dire sulfureuse. - -21. Cent cinquante milles de l'est à l'ouest, disons moitié autant du -nord au sud, environ dix mille milles carrés en tout de montagnes -métallifères, conifères et fantomifères, fluidifiées et diffluant -pour nous, au moyen âge et dans les temps modernes, en l'huile -la plus essentielle de térébenthine, et cette myrrhe, ou cet -encens, de l'imagination et du caractère que produit naturellement -la Germanie et dont l'huile de térébenthine est le symbole. Je songe -particulièrement au développement qu'ont pris les usages les plus -délicats de la résine, en tant qu'indispensable à l'archet du violon, -depuis les jours de sainte Élisabeth de Marbourg, à ceux de saint -Méphistophélès de Weimar. - -22. Autant que je sache, ce bouquet de rochers capricieux et de vallées -n'a pas de nom général comme groupe de collines; et il est tout à -fait impossible de découvrir ses différentes ramifications sur aucune -des cartes que je peux me procurer, mais nous pouvons nous rappeler -facilement, et utilement, que c'est _tout_ le nord du Mein, qu'il -s'appuie sur le Drachenfels à une extrémité, et s'élance tout à -coup par voûtes vers la lumière du matin, jusqu'au Harz (sommet du -Brocken 3.700 pieds au-dessus de la mer, c'est le plus haut), avec un -large espace réservé au cours du Weser, dont nous parlerons tout à -l'heure. - -23. Nous appellerons ceci désormais la chaîne ou le groupe des -Montagnes Enchantées; et alors nous les relierons d'autant plus -facilement aux montagnes des Géants, Riesen Gebirge, quand nous aurons -besoin d'elles; mais celles-ci sont toutes plus hautes, plus sévères, -et nous n'avons pas encore à les approcher; celles plus proches au -travers desquelles se trouve notre route, nous pourrions peut-être plus -justement les nommer les montagnes des Démons; mais ce ne serait guère -respectueux pour sainte Élisabeth ni pour les innombrables jolies -châtelaines des tours, ou pour les princesses du parc et de la vallée, -qui ont rendu les mœurs domestiques germaines douces et exemplaires et -ont coulé le flot transparent et léger de leur vie jusqu'au bas des -vallées des âges avant que l'enchantement prenne une forme peut être -trop canonique dans l'Almanach de Gotha. - -Nous les appellerons donc les Montagnes Enchantées, non les Démons; -remarquant aussi avec reconnaissance que les esprits de leurs rochers -ont réellement beaucoup plus du caractère des fées guérissantes que -des gnomes, chacun (comme s'il portait une baguette magique de coudrier -au lieu d'une verge cinglante), faisant surgir des souterrains -ferrugineux des sources effervescentes, salutairement salées et -chaudes. - -24. Au cœur même de cette chaîne enchantée, jaillit (et la plus -bienfaisante, si on en use et la dirige bien de toutes les fontaines de -la région) la source de la plus ancienne race franque; «dans la -principauté de Waldeck», vous ne pouvez la faire remonter à aucune -plus lointaine; là elle sort de la terre. - -«Frankenberg» (burg) sur la rive droite de l'Eder et à dix-neuf -milles au nord de Marbourg, clairement indiqué dans la carte numéro 13 -de l'_Atlas général_ de Black, dans lequel le groupe de Montagnes -Enchantées qui l'entourent et la vallée de l'Eder, autrement -«Engel-Bach», «Ruisseau des Anges» (comme se nomme encore le village -situé plus haut dans le vallon) qui rejoint la Fulda, juste au-dessus -de Cassel, sont aussi tracés d'une manière intelligible pour des -regards mortels qui font un peu attention. Je serais gêné par les noms -si j'essayais un dessin; mais quelques traits de plume un peu minutieux -ou quelques esquisses que vous feriez vous-même à la main, vous -donneraient toutes les sources actuelles du Weser avec une clarté -suffisante, ainsi que les villes à se rappeler qui sont sur son cours -ou juste au sud sur l'autre pente de la ligne de partage vers le Mein: -Frankenberg et Waldeck sur l'Eder, Fulda et Cassel sur la Fulda, -Eisenach sur la Werra, qui forme le Weser après avoir pris la Fulda -comme épouse (comme le Tees la Greta[92]), au delà d'Eisenach, sous la -Wartbourg (dont vous avez entendu parler comme château affecté aux -missions chrétiennes, et aux besoins de la Société Biblique). Les -rues de la ville sont pavées en dure basalte (son nom--eau de -fer--rappelant les armures Thuringiennes de l'ancien temps), elle est -encore en pleine activité avec ses moulins qui servent à tout. - -25. Les rochers sur tout le chemin depuis le Rhin sont jusque-là des -jaillissements et des soulèvements de basalte à travers des roches -ferrugineuses, avec un ou deux gisements de charbon vers le nord, ne -valant pas, grâce à Dieu, la peine d'être extraits; à Frankenberg -même une mine d'or; encore la pitié du ciel veut-elle qu'elle soit -assez pauvre en métal; mais du bois et du fer le pays en produit en -quantité suffisante si l'on met à l'avoir la peine voulue; et il y a -des richesses plus douces à la surface de la terre, du gibier, du blé, -des fruits, du lin, du vin, de la laine et du chanvre. Enfin couronnant -le tout, le zèle monastique dans les maisons de Fulda et de Walter que -je trouve indiquée par une croix comme ayant été bâtie par un -certain pieux Walter, chevalier de Meiningen sur le Bodenwasser «eau du -fond», c'est-à-dire une eau ayant finalement bien trouvé sa voie vers -sa chute (dans le sens où «Boden See» est dit du Rhin descendu de la -Via Mala). - -26. Et ainsi, ayant bien dégagé des rochers vos sources du Weser, et -pour ainsi dire rassemblé les rênes de votre fleuve, vous pouvez -dessiner assez facilement pour votre usage personnel la partie plus -éloignée de son cours allant au nord en ligne droite, vers la mer du -Nord. Et tracez-le d'un trait énergique sur votre esquisse de la carte -d'Europe, après la frontière de la Vistule, laissant de côté l'Elbe -pour un temps. Pour le moment, vous pouvez tenir tout l'espace compris -entre le Weser et la Vistule (au nord des montagnes) pour sauvage et -barbare (Saxon et Goth); mais donnez passage à la source des Francs à -Waldeck et vous les verrez graduellement mais rapidement remplir tout -l'espace entre le Weser et les Bouches du Rhin et, écumeux dans les -montagnes, se répandre en une nappe plus tranquille sur les Pays-Bas, -où leur errante vie forestière et pastorale trouve enfin à s'endiguer -dans la culture des champs de boue, et oublie dans la brume glacée qui -flotte sur la mer l'éclat du soleil sur les rochers de basalte. - -27. Sur quoi nous aussi devons-nous arrêter pour nous endiguer quelque -peu; et ayant toute autre chose, voir ce que nous pouvons comprendre à -ce nom de Francs relativement auquel Gibbon nous dit de son ton le plus -doux de sérénité morale satisfaite: «L'amour de la liberté était -la passion maîtresse de ces Germains. Ils méritèrent, ils prirent, -ils gardèrent l'épithète honorable de Francs, ou hommes libres.» Il -ne nous dit pas toutefois en quelle langue de l'époque (Chaucien, -Sicambrien, Chamave ou Catte) «Franc» a jamais signifié Libre; et je -ne puis moi-même découvrir à quelle langue, de quelque temps que ce -soit, ce mot appartient d'abord; mais je ne doute pas que Miss Yonge -(_Histoire des Noms Chrétiens_, articles sur _Frey_ et _Frank_) ne -donne la vraie racine quand elle parle de ce qu'elle appelle le -«Puissant Germain, «Frang» Free _Lord._ Nullement un libre homme du -peuple, rien de pareil; mais une personne dont la nature et le nom -impliquaient l'existence autour de lui et au-dessous de lui d'un nombre -considérable d'autres personnes qui n'étaient en rien «Frang» ni -Frangs. Son titre est un des plus fiers de ceux qui existaient alors; -consacré à la fin par la dignité de l'âge ajoutée à celle de la -valeur dans le nom de Seigneur, ou Monseigneur, pas encore dans sa -dernière forme cokney de «Mossoo» prise dans une acception tout à -fait républicaine! - -28. De sorte que, en y réfléchissant bien, la qualité de franchise ne -donne que son bord plat dans la signification de «Libre», mais du -côté du tranchant et de la pointe, sans aucun doute et en tout temps -signifie brave, fort, et honnête, au-dessus des autres hommes[93]. - -Le vieux peuple du pays de forêts ne fut jamais en aucune méchante -acception «libre»; mais dans un sens vraiment humain il fut Franc, -pensant ce qu'il disait tout haut, et s'y tenant jusqu'à ce qu'il -l'eût réalisé. Prompts et nets dans les paroles et dans l'action, -absolument sans peur et toujours sans repos; mais sans loi, -indisciplinés par laisser-aller ou prodigues par faiblesse, cela ils ne -le sont ni en action ni en paroles. Leur franchise, si vous lisez le mot -comme un savant et un chrétien, et non comme un moderne infidèle de -demi-culture et n'ayant qu'une moitié de cerveau, ne connaissant de -toutes les langues de l'univers que son argot, est, en réalité, -opposée non à servitude, mais à timidité[94]. - -C'est aujourd'hui la marque de ce qu'il y a de plus doux et de plus -français dans le caractère français qu'il produit des serviteurs qui -sont tout bonnement parfaits. Infatigablement attachés à leurs -protecteurs, dans une douce adresse à tout faire, sous une tutelle -latente; les plus aimablement utiles des valets, les plus gentilles (de -mentalité et de personnalité tout à fait bonnes) des bonnes. Mais à -aucun degré, ne seront intimidés par vous. Vous aurez beau être le -duc ou la duchesse de Montaltissimo vous ne les verrez pas troublés par -votre rang élevé. Ils entameront la conversation avec vous s'ils en -ont envie. - -29. Les meilleurs des serviteurs; les meilleurs des sujets aussi quand -ils ont un roi, ou un comte, ou un chef, franc aussi, pour les conduire; -ce dont nous verrons la preuve en temps voulu; mais, en ce moment, notez -encore ceci, quelque éclat accessoire de la chose appelée par eux dans -la suite Liberté que puisse suggérer le nom Frank, vous devez dès -maintenant, et toujours dans l'avenir, vous garder de confondre leurs -Libertés avec leur Puissance d'agir. Ce que l'attitude de l'armée peut -être vis-à-vis de son chef est une question; si chef ou armée peut se -tenir en repos six mois, une autre et toute différente. Il leur faut -toujours combattre quelqu'un ou aller quelque part, la vie ne leur -paraît pas valoir sans cela la peine d'être vécue; et cette -activité, cet éclat et cet éclair de vif-argent qui brille à la fois -ici et là, qui dans son essence n'est l'amour ni de la guerre ni de la -rapine, mais seulement le besoin de changer de place et d'humeur (pour -ainsi dire de modes et de temps--et d'intensité)--chez des gens qui ne -veulent jamais laisser reposer leurs éperons mais les ont toujours -brillants et aux pieds, et aiment mieux jeûner à cheval que festoyer -au repos, cette peur enfantine d'être mis dans le coin, et ce besoin -continuel d'avoir quelque chose à faire, tout cela doit être -considéré par nous avec une sympathie étonnée dans toutes ses -conséquences quelquefois éblouissantes, mais trop souvent malheureuses -et désastreuses pour la nation elle-même aussi bien que pour ses -voisins. - -30. Et cette activité que nous, lourds mangeurs de bœufs que nous -sommes, nous avions l'habitude, avant que la science moderne nous eût -enseigné que nous n'étions nous-mêmes rien de mieux que des babouins, -de comparer discourtoisement à celle des tribus plus vives des singes, -fit en réalité une si grande impression sur les Hollandais (quand pour -la première fois l'irrigation franque donna quelque mouvement et -quelque courant à leurs marais) que les plus anciennes armoiries dans -lesquelles nous trouvions un blason rappelant la puissance franque, -paraissent avoir été l'œuvre d'un Hollandais qui voulait en donner -une représentation dédaigneusement satirique. - -«Car, dit un très ingénieux historien, M. André Favine, «Parisien -et avocat à la Haute-Cour du Parlement français en l'an 1626», ces -peuples qui bordaient la Sala appelés «Salts» par les Allemagnes, -furent à leur descente dans les pays hollandais appelés par les -Romains «Francs Saliques» (d'où la future loi «Salique», -remarquez-le) et par abréviation «Salii», apparemment du verbe -_salire_, c'est-à-dire «saulter», «sauter» (et dans l'avenir par -conséquent dûment aussi danser--d'une manière incomparable), être -«vif et agile du pied, bien sauter et monter, qualités tout -particulièrement requises chez ceux qui habitent des lieux humides et -marécageux. Aussi pendant que tels des Français comme ceux qui -habitaient sur le bras principal du fleuve (Rhin) étaient nommés -«Nageurs» (Swimmers), ceux des marais étaient appelés «Saulteurs» -(Leapers); c'était un sobriquet donné aux Français en raison et de -leur disposition naturelle et de leur résidence; et encore aujourd'hui, -leurs ennemis les appellent les Crapauds Français (ou Grenouilles plus -exactement), d'où est venue la fable que leurs anciens rois portaient -de telles créatures dans leurs armes.» - -31. Sans aborder en ce moment la question de savoir si c'est une fable -ou non, vous vous rappellerez aisément l'épithète «Salien», -caractérisant les gens qui sautent les fossés, traversent les fleuves -à la nage, si bien que, comme nous l'avons dit précédemment, toute la -longueur du Rhin dut être refortifiée contre eux, épithète -toutefois, où il paraît à l'origine y avoir un certain Sel délicat, -de sorte que nous pouvons justement, comme nous appelons «vieux -Salés» nos marins endurcis, songer à ces Francs plus brillants, plus -étincelants, comme à de «Jeunes Salés»; mais les Romains joueront -en quelque sorte sur le mot, et dans leur respect naturel pour la flamme -martiale et «l'élan» de ces Franks, ils en feront «Salii -exsudantes[95]» du nom même de leurs propres prêtres armés qui les -suivaient à la guerre. - -Allant jusqu'à une dérivation un peu plus lointaine mais subtile, nous -pouvons considérer ce premier «Saillant» comme un promontoire en bec -d'aigle sur la France que nous connaissons, vers ce que nous appelons -aujourd'hui la France; et à jamais dans sa brillante élasticité de -tempérament, une nation à sauts et saillies, nous fournissant à nous -Anglais, car nous pouvons risquer pour cette fois ce peu d'érudition -héraldique, leur «Léopard» (non comme une créature mouchetée et -tachetée, mais naturellement élancée et bondissante) pour nos -écussons royaux et princiers. - -En voilà assez sur leur nom de «Salien», mais de l'interprétation de -la Franchise nous sommes aussi loin que jamais, et il faut nous -contenter cependant d'en rester là, en notant toutefois deux idées -liées dans la suite à ce nom, qui sont pour nous d'une très grande -importance de définition. - -32. «Le poète français dans les premiers livres de sa Franciade, dit -M. Favine» (mais quel poète, je ne sais, ni ne puis me renseigner -là-dessus)[96] «raconte»[97] (dans le sens de écartèle, ou peint -comme fait un héraldiste) «certaines fables sur le nom des Français -pour lequel on aurait adopté et réuni deux mots gaulois ensemble, -Phere-Encos qui signifie «Porte-Lance» (Brandit-Lance, pourrions-nous -peut-être nous risquer à traduire), une arme plus légère que la -pique commençant ici à s'agiter dans les mains de leur chevalerie et -Fere-Encos devenant assez vite dans le langage parlé «Francos»;--une -dérivation certes à ne pas accepter, mais à cause de l'idée qu'elle -donne de l'arme elle vaut qu'on y prête attention de même qu'à la -suivante: parmi les armes des anciens Français, au-dessus et à côté -de la lance, il y avait la hache d'arme qu'ils appelaient anchon, et qui -existe encore aujourd'hui dans beaucoup de provinces de France où on -l'appelle un achon; ils s'en aidaient à la guerre en le jetant au loin -sur l'ennemi dans le seul but de le mettre à découvert et pour fendre -son bouclier. Cet _achon_ était dardé avec une telle violence qu'il -pourfendait le bouclier, forçait son possesseur à abaisser le bras et -ainsi le laissait découvert et désarmé et permettait de le surprendre -plus facilement et plus vite. Il paraît que cette arme était -proprement et spécialement l'arme du soldat français, aussi bien à -pied qu'à cheval. Pour cette raison, on l'appelait _Franciscus._ -Francisca, _securis oblonga, quam Franci librabant in hostes._ Car le -cavalier, outre son bouclier et sa francisca (arme commune, comme nous -l'avons dit, au fantassin et au cavalier), avait aussi la lance; -lorsqu'elle était brisée et ne pouvait plus servir, il portait la main -sur sa francisca, sur l'usage de laquelle nous renseigne l'archevêque -de Tours, dans son second livre, chapitre XXVII.» - -33. Il est agréable de voir avec quel respect les leçons de -l'archevêque de Tours étaient écoutées par les chevaliers français, -et curieux de noter la préférence des meilleurs d'entre eux à user de -la francisca, non seulement aux temps de Cœur de Lion, mais même aux -jours de Poitiers. Dans le dernier engagement de cette bataille aux -portes de Poitiers: «Là, fit le roi Jehan de sa main merveilles -d'armes, et tenait une hache de guerre dont bien se dépendait et -combattait, si la quartre partie de ses gens luy eussent ressemblé, la -journée eust été pour eux.» Plus remarquable encore à ce point de -vue est l'épisode du combat que Froissart s'arrête pour nous dire -avant de commencer son récit, et qui met aux prises le Sire de Verclef -(sur la Severn) et l'écuyer Picard Jean de Helennes; l'Anglais perdant -son sabre descend pour le reprendre; sur quoi Helennes lui _jette_ le -sien avec un tel visé et une telle force «qu'il accousuit l'Anglais es -cuisses, tellement que l'épée entre dedans et le cousit tout parmi, -jusqu'au hans». - -Là-dessus, le chevalier se rendant, l'écuyer bande sa plaie, et le -soigne, restant quinze jours «pour l'amour de lui», à Châtellerault, -tant que sa vie fut en danger, et ensuite lui faisant faire toute la -route en litière jusqu'à son propre château de Picardie. Sa rançon -est de 6.000 nobles. Je pense environ 25.000 livres de notre valeur -actuelle et vous pouvez tenir pour un signe particulièrement fatal du -proche déclin des temps de la chevalerie ce fait que «devint celuy -Escuyer, chevalier, pour le grand profit qu'il eut du Seigneur de -Verclef». - -Je reviens volontiers à l'aube de la chevalerie, alors qu'heure par -heure, année par année, les hommes devenaient plus doux et plus sages, -alors que même au travers des pires cruautés et des pires erreurs on -pouvait voir les qualités natives de la caste la plus noble s'affirmer -d'abord, en vertu d'un principe inné, se soumettre ensuite en vue des -tâches futures. - -34. Les deux principales armes, voilà tout ce que nous connaissons -jusqu'ici du Franc salien; pourtant sa silhouette commence à se -dessiner pour nous dans le brouillard du Brocken, portant la lance -légère qui deviendra le javelot; mais la hache, son arme de bûcheron, -est lourde;--pour des raisons économiques, comme la rareté du fer, -c'est l'arme préférable à toutes, donnant la plus grande force -d'impulsion et la plus grande puissance de choc avec la plus petite -quantité de métal, et le travail de forge le plus sommaire. Gibbon -leur donne aussi une «pesante» épée, suspendue à un «large» -ceinturon; mais les épithètes de Gibbon sont toujours données -gratis[98], et l'épée à ceinturon, quelle que fut sa mesure, était -probablement destinée aux chefs seulement; le ceinturon, lui-même en -or, celui-là même qui distinguait les comtes romains et sans aucun -doute adopté, à leur exemple, par les chefs francs alliés; prenant -par la suite la signification symbolique que lui donne saint Paul[99] de -ceinturon de vérité; enfin, l'emblème principal de l'Ordre de la -Chevalerie. - -35. Le bouclier pour tous était rond, se maniant comme le bouclier d'un -highlander: armure qui probablement n'était rien que du cuir fortement -tanné, ou du chanvre patiemment et solidement tricoté: «Leur -costume collant», dit M. Gibbon, «figurait exactement la forme -de leurs membres», mais «costume» est seulement une expression -Miltono-Gibbonienne pour signifier «personne sait quoi». Il est plus -intelligible en ce qui concerne leurs personnes. «La stature élevée -des Francs, leurs yeux bleus, dénotaient une origine germanique; les -belliqueux barbares étaient formés dès leur première jeunesse à -courir, sauter, nager, lancer le javelot et la hache d'armes sans -manquer le but, à marcher sans hésitation contre un ennemi supérieur -en nombre, et à garder dans la vie ou la mort la réputation -d'invincibles qui était celle de leurs ancêtres» (VI, 93). Pour la -première fois, en 358, épouvanté par la victoire de l'empereur Julien -à Strasbourg, et assiégé par lui sur la Meuse, un corps de six cents -Francs «méconnut l'ancienne loi qui leur ordonnait de vaincre ou de -mourir». «Bien que l'espoir de la rapine eût pour les entraîner une -force extrême, ils professaient un amour désintéressé de la guerre -qu'ils considéraient comme le suprême honneur et la suprême -félicité de la nature humaine, et leurs esprits et leurs corps -étaient si endurcis par une activité perpétuelle, que selon la -vivante expression d'un orateur, les neiges de l'hiver étaient aussi -agréables pour eux que les fleurs du printemps» (III, 220). - -36. Ces vertus morales et corporelles ou cet endurcissement étaient -probablement universels dans les rangs militaires de la nation; mais -nous apprendrons tout à l'heure avec surprise, d'un peuple si -remarquablement «libre» que seuls le Roi et la famille royale y -pouvaient porter leur chevelure comme il leur plaisait. Les rois -portaient la leur en boucles flottantes sur le closet les épaules, les -reines en tresses ondulantes jusqu'à leurs pieds, mais tout le reste de -la nation était obligé par la loi ou l'usage de se raser la partie -postérieure de la tête, de porter ses cheveux courts sur le front, et -de se contenter de l'ornement de deux petites whiskers[100]. - -37. Moustaches, veut dire M. Gibbon j'imagine, et je me permets de -supposer aussi que les nobles et leurs femmes pouvaient porter leurs -tresses et leurs boucles comme il leur convenait. Mais, de nouveau, il -nous ouvre un jour inattendu et gênant sur les institutions -démocratiques des Francs en nous apprenant «que les différents -commerces, les travaux de l'agriculture et les arts de la chasse et de -la pêche étaient _exercés_ par des mains _serviles_ pour un _salaire_ du -souverain». - -«Servile et salaire» toutefois, quoiqu'ils donnent d'abord l'idée -terrible d'un ordre de choses injuste ne sont que les expressions -Miltono-Gibboniennes du fait général que les rois francs avaient des -laboureurs dans leurs champs, employaient des tisserands et des -forgerons pour faire leurs vêtements et leurs épées, chassaient avec -des veneurs, au faucon avec des fauconniers, et étaient sous les autres -rapports tyranniques dans la proportion où peut l'être un grand -propriétaire de terres anglais. «Le château des rois à longs cheveux -était entouré de cours commodes et d'écuries pour la volaille et le -bétail, le jardin était planté de légumes utiles, les magasins -remplis de blé, de vins, soit pour la vente, soit pour la consommation, -et toute l'administration, conduite dans les règles les plus strictes -de l'économie privée.» - -38. J'ai rassemblé ces remarques souvent incomplètes et pas toujours -très consistantes, de l'aspect et du caractère des Francs, extraites -des références de M. Gibbon, pendant une période de plus de deux -siècles,--et le dernier passage cité,--qu'il accompagne de la -constatation que «cent-soixante de ces palais ruraux étaient -disséminés à travers les provinces de leur royaume», sans nous dire -quel royaume, ou à quelle époque,--doit être tenu pour descriptif des -coutumes et du système général de leur monarchie après les victoires -de Clovis. Mais dès la première heure où vous entendrez parler de -lui, le Franc, à le bien considérer, est toujours un personnage -extrêmement ingénieux, bien intentionné et industrieux; s'il est -impatient d'acquérir, il sait aussi intelligemment conserver et -édifier; il y a là tout un don d'ordonnance et de claire architecture -qui trouvera un jour sa suprême expression dans les bas-côtés -d'Amiens; et des choses en tout genre sans rivales et qui eussent été -indestructibles si ceux qui vécurent au milieu d'elles avaient eu même -force de cœur que ceux qui les avaient construites bien des années -auparavant[101]. - -39. Mais pour le moment il nous faut revenir sur nos pas, car -dernièrement, relisant quelques-uns de mes livres pour une édition -revue et corrigée, j'ai remarqué et non sans remords, que toutes les -fois que dans un paragraphe ou un chapitre je promets pour le chapitre -suivant un examen attentif de quelque point particulier le paragraphe -suivant n'a trait en quoi que ce soit au point promis, mais ne manque -pas de s'attacher passionnément à quelque point antithétique, -antipathique ou antipodique, dans l'hémisphère opposé; je trouve -cette façon de composer un livre extrêmement favorable à -l'impartialité et la largeur des vues; mais je puis concevoir qu'elle -doit être pour le commun des lecteurs non seulement décevante (si je -puis vraiment me flatter d'intéresser jamais suffisamment pour -décevoir) mais même capable de confirmer dans son esprit quelques-unes -des insinuations fallacieuses et absolument absurdes de critiques -hostiles, concernant mon inconsistance, mes vacillations, et ma -facilité à être influencé par les changements de température dans -mes principes ou dans mes opinions. Aussi je me propose dans ces -esquisses historiques, pour le moins de me surveiller, et j'espère de -me corriger en partie de ce travers de manquer à mes promesses, et, -dût-il en coûter aux flux et reflux variés de mon humeur, de dire -dans une certaine mesure en chaque chapitre ce que le lecteur à le -droit de compter qui y sera dit. - -40. J'ai abandonné dans mon chapitre Ier après y avoir jeté un -simple coup d'œil, l'histoire du vase de Soissons. On peut la trouver -(et c'est bien à peu près la seule chose que l'on y puisse trouver -concernant la vie ou le caractère individuel du premier Louis) dans -toute histoire de France populaire à bon marché avec sa moralité -populaire à bon marché imprimée à la suite. Si j'avais le temps de -remonter à ses premières sources, peut-être prendrait-elle un autre -aspect. Mais je vous la donne telle qu'on peut la trouver partout en -vous demandant seulement d'examiner si--même lue ainsi--elle ne peut -pas porter en elle une signification quelque peu différente. - -41. L'histoire dit donc que, après la bataille de Soissons, dans le -partage des dépouilles romaines ou gauloises, le roi revendiqua un vase -d'argent d'un superbe travail pour--«lui», étais-je sur le point -d'écrire,--et dans mon dernier chapitre, j'ai inexactement _supposé_ -qu'il le voulait pour son meilleur lui-même, sa reine. Mais il ne le -voulait ni pour l'un ni pour l'autre, c'était pour le rendre à saint -Rémi, afin qu'il pût rester parmi les trésors consacrés à Reims. -Ceci est le premier point sur lequel les historiens populaires -n'insistent pas, et qu'un de ses guerriers qui réclama l'égal partage -du trésor préféra aussi ignorer. Le vase était demandé par le roi -en supplément de sa propre part et les chevaliers francs tout en -rendant fidèle obéissance à leur roi comme chef n'avaient pas la -moindre intention de lui accorder ce que des rois plus modernes -appellent des taxes «régaliennes» prélevées sur tout ce qu'ils -touchent. Et un de ces chevaliers ou comtes francs, un peu plus franc -que les autres et aussi incrédule à la sainteté de saint Rémi qu'un -évêque protestant ou un philosophe positiviste, prit sur lui de -discuter la prétention du roi et de l'Église, à la façon, supposez, -d'une opposition libérale à la Chambre des Communes; et la discuta -avec une telle confiance d'être soutenu par l'opinion publique du Ve -siècle, que le roi persistant dans sa requête le soldat sans peur mit -le vase en pièces avec sa hache de guerre en s'écriant: «Tu n'auras -pas plus que ta part de butin.» - -42. C'est la première et nette affirmation de la «Liberté, -Fraternité et Égalité» françaises, soutenue alors comme maintenant -par la destruction qui est la seule manifestation artistique active -possible à des personnages «libres», incapables de rien créer. - -Le roi ne donna pas suite à la querelle. Les poltrons penseront qu'il -en resta là par poltronnerie, et les méchants par méchanceté. Il est -certain, en tous cas c'est fort à croire, qu'il en resta là; mais il -attendit son heure; ce que la colère d'un homme fort peut toujours, -ainsi que s'échauffer plus ardemment dans l'attente, et c'est une des -principales raisons pourquoi on enseigne aux chrétiens de ne pas -laisser le soleil se coucher sur elle[102]. Précepte auquel les -chrétiens de nos jours sont parfaitement prêts à obéir si c'est -quelqu'un d'autre qui a été offensé, et en effet dans ce cas la -difficulté est habituellement de les faire penser à l'injure, même -dans la minute où le soleil n'est pas encore couché sur leur -indignation[103]. - -43. La suite est vraiment choquante pour la sensibilité moderne. Je la -donne dans le langage sinon poli du moins délicatement verni de -l'histoire illustrée. - -«Environ un an après, passant la revue de ses troupes, il alla à -l'homme qui avait brisé le vase, et, _examinant ses armes, se -plaignit_ qu'_elles_ fussent en mauvais état!» (l'italique est de -moi) et «les jeta» (Quoi? le bouclier et l'épée?) «à terre». Le -soldat se baissa pour les ramasser et à ce moment le roi le frappa à -la tête de sa hache de guerre en s'écriant: «Ainsi fis-tu au vase de -Soissons.» L'historien moral moderne ajoute cette remarque que: «Ceci -comme document sur l'état des Francs et les liens par lesquels ils -étaient unis ne donne que l'idée d'une bande de voleurs et de leur -chef.» Ce qui est en effet autant que je puis moi-même pénétrer et -déchiffrer la nature des choses l'idée première à concevoir -relativement à la plupart des organisations royales et militaires dans -ce monde jusqu'à nos jours (à moins par hasard que ce ne soient les -Afghans et les Zoulous qui volent nos propres terres en Angleterre au -lieu de nous les leurs dans leurs pays respectifs). Mais en ce qui -regarde la manière dont fut accomplie cette exécution militaire type, -je dois pour le moment demander au lecteur la permission de rechercher -avec lui, s'il est moins royal, ou plus cruel de frapper un soldat -insolent sur la tête avec sa hache d'armes à soi, que de frapper une -personne telle que Sir Thomas More[104] sur le cou avec celle d'un -exécuteur, ayant recours au fonctionnement mécanique--comme serait -celui du couperet, de la guillotine ou de la corde, pour donner le coup -de grâce--des formes accommodantes de la loi nationale et de -l'intervention gracieusement mêlée d'un groupe élégant de nobles et -d'évêques. - -44. Il y a des choses bien plus noires à dire de Clovis que celle-ci, -alors que sa vie fière tirait vers sa fin, des choses qui vous seraient -racontées dans toute leur vérité, si aucun de nous pouvait voir clair -dans la noirceur. Mais nous ne pouvons jamais savoir la vérité sur le -péché; car sa nature est de tromper également le pécheur d'une part, -et le juge de l'autre. Diabolique, nous trompant si nous y succombons, -ou le condamnons; voici à ce sujet les facéties de Gibbon si vous vous -en souciez; mais j'extrais d'abord des paragraphes confus qui y -amènent, des phrases de louange que le sage de Lausanne n'accorde pas -d'ordinaire aussi généreusement qu'en cette circonstance à ceux de -ses héros qui ont confessé la puissance du christianisme. - -45. «Clovis n'avait pas plus de quinze ans, quand, par la mort de son -père, il lui succéda comme chef de la tribu salienne. Les limites -étroites de son royaume s'arrêtaient à l'île des Bataves, avec les -anciens diocèses de Tournay et Arras; et au baptême de Clovis le -nombre de ses guerriers ne pouvait pas excéder 5.000. Les tribus de -même race que les Francs qui s'étaient installées le long de -l'Escaut, de la Meuse, de la Moselle et du Rhin, étaient gouvernées -par leurs rois autonomes de race mérovingienne, les égaux et les -alliés, et quelquefois les ennemis, du prince salique. Quand il avait -commencé la campagne, il n'avait ni or ni argent dans ses coffres, ni -vin ni blé dans ses magasins; mais il imita l'exemple de César qui -dans le même pays s'était enrichi à la pointe de l'épée, et avait -acheté des mercenaires avec les fruits de la conquête. - -«L'esprit indompté des Barbares apprit à reconnaître les avantages -d'une discipline régulière. À la revue annuelle du mois de Mars, -leurs armes étaient exactement inspectées; et, quand ils traversaient -un territoire pacifique, il leur était défendu de toucher à un brin -d'herbe. La justice de Clovis était inexorable; et ceux de ses soldats -qui se montraient insouciants ou désobéissants étaient à l'instant -punis de mort. Il serait superflu de louer la valeur d'un Franc; mais la -valeur de Clovis était gouvernée par une prudence froide et -consommée. Dans toutes ses relations avec les hommes il faisait la -balance entre le poids de l'intérêt, de la passion et de l'opinion; et -ses mesures étaient tantôt en harmonie avec les usages sanguinaires -des Germains, tantôt modérées par le génie plus doux de Rome et du -christianisme. - -46. «Mais le farouche conquérant de la Gaule était incapable de -discuter la valeur des preuves d'une religion qui repose sur -l'investigation laborieuse du témoignage historique et sur la -théologie spéculative. Il était encore plus incapable de ressentir la -douce influence de l'Évangile qui persuade et purifie le cœur d'un -véritable converti. Son règne ambitieux fut une violation perpétuelle -des devoirs moraux et chrétiens: ses mains furent tachées de sang dans -la paix comme dans la guerre; et, dès que Clovis se fût débarrassé -d'un synode de l'Église Gallicane, il assassina avec tranquillité tous -les princes de la race mérovingienne.» - -47. C'est trop vrai[105]; mais d'abord c'est de la rhétorique--car nous -aurions besoin qu'on nous dise combien étaient tous les princes--en -second lieu nous devons remarquer qu'en admettant que Clovis ait à un -degré quelconque «étudié les Écritures» telles qu'elles étaient -présentées au monde occidental par saint Jérôme, il était à -présumer que lui, roi-soldat, penserait davantage à la mission de -Josué[106] et de Jéhu qu'à la patience du Christ, dont il songeait -plutôt à venger qu'à imiter la passion; et la crainte que les autres -rois francs lui succèdent, ou par envie du vaste royaume qu'il avait -agrandi l'attaquent et le détrônent, pouvait facilement lui -apparaître comme inspirée non par un danger personnel, mais par le -retour possible de la nation tout entière à l'idolâtrie. De plus, -dans les derniers temps, sa foi dans la protection divine accordée à -sa cause avait été ébranlée par la défaite que les Ostrogoths lui -avaient infligée devant Arles, et le léopard franc n'avait pas assez -complètement perdu ses taches[107] pour abandonner à un ennemi l'occasion -du premier bond. - -48. Pour en finir, et nous plaçant au-dessus de ces questions de -personnes, les diverses formes de la cruauté et de la ruse--la -première, remarquez-le, provenant beaucoup d'un mépris de la -souffrance qui était une condition d'honneur pour les femmes aussi bien -que pour les hommes,--sont dans ces races barbares toujours fondées sur -leur amour de la gloire dans la guerre; ce qui ne peut être compris -qu'en se rapportant à ce qui reste de ces mêmes caractères dans les -castes les plus élevées des Indiens de l'Amérique du Nord; et, avant -d'exposer clairement pour finir les événements certains du règne de -Clovis jusqu'à la fin, le lecteur fera bien d'apprendre cette liste des -personnages du grand Drame, en prenant à cœur la signification du nom -de chacun, à cause à la fois de son influence probable sur l'esprit de -celui qui le portait, et comme une expression fatale de l'ensemble de -ses actes et de leurs conséquences pour les générations futures. - -I. CLOVIS.--En forme franque, Hluodoveh[108]. «Glorieuse sainteté» ou -sacre. En latin _Chlodovisus_, quand il fut baptisé par saint Remi, -s'adoucissant à travers les siècles en _Lhodovisus, Ludovicus_, Louis. - -II. ALBOFLEDA.--«Blanche fée domestique?» Sa plus jeune sœur épouse -Théodoric («Theudreich», le maître du peuple), le grand roi des -Ostrogoths. - -III. CLOTILDE.--Hlod-hilda, «Glorieuse vierge de batailles». Sa femme. -«Hilda» signifiant d'abord bataille, pure; et devenant ensuite Reine -ou vierge de bataille. Christianisée en sainte Clotilde en France et -sainte Hilda du rocher de Whitby. - -III. CLOTILDE.--Sa seule fille, morte pour la foi catholique, sous la -persécution arienne. - -IV. CHILDEBERT, l'aîné des fils qu'il eut de Clotilde, le premier roi -franc à Paris. «Splendeur des Batailles», s'adoucissant en Hildebert, -et ensuite Hildebrant comme dans les Nibelung. - -V. CHLODOMIR.--«Glorieuse Renommée». Son second fils du lit de -Clotilde. - -VI. CLOTAIRE.--Son plus jeune fils du lit de Clotilde; de fait le -destructeur de la maison de son père. «Glorieux guerrier». - -VII. CHLODOWALD.--Le plus jeune fils de Chlodomir. «Glorieux Pouvoir», -plus tard, saint Cloud. - -49. Je suivrai maintenant sans plus de détours, à travers sa lumière -et son ombre, la suite du règne de Clovis et de ses actes. - -A. D. 481.--Couronné quand il n'avait que quinze ans. Cinq ans après -il provoque «dans l'esprit et presque dans le langage de la chevalerie -«le gouverneur romain Syagrius, qui se maintenait dans le district de -Reims et de Soissons: _Campum sibi præparari jussit_, il provoqua son -adversaire comme en champ clos» (Voyez la note et la référence de -Gibbon, chap. XXXVIII). L'abbaye bénédictine de Nogent fut dans la -suite bâtie sur le champ de bataille indiqué par un cercle de -sépulcres païens. «Clovis donne les terres adjacentes de Leuilly et -Coucy à l'église de Reims[109].» - -A. D. 485.--La bataille de Soissons. Gibbon n'en donne pas la date: suit -la mort de Syagrius à la cour d'Alaric (le Jeune) en 486, prenez 485 -pour la bataille. - -30. A. D. 493.--Je ne puis trouver aucun récit des relations de Clovis -avec le roi des Burgondes, l'oncle de Clotilde, qui précédèrent ses -fiançailles avec la princesse orpheline. Son oncle, disent tous les -historiens, avait tué son père et sa mère et forcé sa sœur à -prendre le voile. On ne donne aucun motif, et on ne cite aucune source. -Clotilde elle-même fut poursuivie comme elle faisait route pour la -France[110] et la litière dans laquelle elle voyageait capturée avec -une partie de sa dot. Mais la princesse elle-même monta à cheval, se -dirigea avec une partie de son escorte vers la France, «ordonnant à -ses serviteurs de mettre le feu à toute chose appartenant à son oncle -et à ses sujets qu'ils pourraient rencontrer sur la route». - -51. Le fait n'est pas raconté, habituellement, dans les dicts ou les -actes des saints; mais punir les rois en détruisant les propriétés de -leurs sujets est un usage de guerre trop accepté aujourd'hui pour -permettre à notre indignation d'être bien vive contre Clotilde qui -agissait sous l'empire de la douleur et de la colère. Les années de sa -jeunesse ne nous sont pas racontées: Clovis avait déjà vingt-sept ans -et avait pendant trois ans maintenu la foi de ses ancêtres contre toute -l'influence de sa reine. - -52. A. D. 496.--Je n'ai pas dans le chapitre du début attaché tout à -fait assez d'importance à la bataille de Tolbiac, m'en occupant -simplement en tant qu'elle obligeait les Alamans à repasser le Rhin, et -établissait la puissance des Francs sur sa rive occidentale. Mais des -résultats infiniment plus vastes sont indiqués dans la courte phrase -par laquelle Gibbon clôt son récit de la bataille. «Après la -conquête des provinces de l'ouest, les Francs _seuls_ gardèrent leurs -anciennes possessions d'au delà du Rhin. Ils soumirent et -_civilisèrent_ graduellement les peuples dont ils avaient brisé la -résistance jusqu'à l'Elbe et aux montagnes de Bohème; et la _paix de -l'Europe_ fut assurée par la soumission de la Germanie.» - -53. Car, dans le sud, Théodoric avait déjà «remis le sabre au -fourreau dans l'orgueil de sa victoire et la vigueur de son âge et son -règne qui continue pendant trente-trois ans fut consacré aux devoirs -du gouvernement civil». Même quand son beau-fils Alaric périt de la -main de Clovis à la bataille de Poitiers, Théodoric se contenta -d'arrêter la puissance des Francs à Arles, sans poursuivre son -succès, et de protéger son petit-fils en bas-âge, corrigeant en même -temps certains abus dans le gouvernement civil de l'Espagne. En sorte -que la souveraineté bienfaisante du grand Goth fut établie de la -Sicile au Danube et de Sirmium à l'Océan Atlantique. - -54. Ainsi donc, à la fin du Ve siècle, vous avez une Europe divisée -simplement par la ligne de partage de ses eaux; et deux rois -chrétiens[111] régnant, avec un pouvoir entièrement bienfaisant et -sain--l'un au nord--l'autre au sud--le plus puissant et le plus digne -des deux mariés à la plus jeune sœur de l'autre: une sainte reine au -nord, une reine-mère catholique, pieuse et sincère, au sud. C'est là -une conjonction de circonstances assez mémorable dans l'histoire de la -terre et certes à méditer, si jamais dans le tourbillon de vos -voyages, ô lecteur, vous pouvez vous séparer pour une heure du bétail -parqué qu'on pousse sur le Rhin ou l'Adige et vous promener en paix, -passé la porte sud de Cologne, ou sur le pont de Fra-Giacondo à -Vérone.--Alors, arrêtez-vous et regardez dans l'air limpide au delà -du champ de bataille de Tolbiac, vers le bleu Drachenfels, ou, par la -plaine de St-Ambrogio vers les montagnes de Garde. Car là furent -remportées si vous voulez y penser sérieusement, les deux grandes -victoires du monde chrétien. Celle de Constantin donna seulement une -autre forme et une nouvelle couleur aux murs tombants de Rome; mais les -races Franque et Gothique, par ces conquêtes et sous ces gouvernements, -fondèrent les arts et établirent les lois qui donnèrent à toute -l'Europe future sa joie et sa vertu. Et il est charmant de voir comment, -d'aussi bonne heure, la chevalerie féodale avait déjà sa vie liée à -la noblesse de la femme. - -Il n'y eut pas d'apparition à Tolbiac et la tradition n'a pas prétendu -depuis qu'il y en ait eu. Le roi pria simplement le Dieu de Clotilde. Le -matin de la bataille de Vérone, Théodoric visita la tente de sa mère -et de sa sœur «et demanda que pour la fête la plus brillante de sa -vie, elles le parassent des riches vêtements qu'elles avaient faits de -leurs propres mains». - -55. Mais sur Clovis s'étendit encore une autre influence--plus grande -que celle de sa reine. Lorsque son royaume atteignit la Loire, la -bergère de Nanterre était déjà âgée;--elle n'était ni une vierge -porte-flambeau des batailles, comme Clotilde, ni un guide chevaleresque -de délivrance comme Jeanne; elle avait blanchi dans la douceur de la -sagesse et était maintenant «pleine de plus en plus d'une lumière -cristalline». Le père de Clovis l'avait connue; lui-même en avait -fait son amie, et quand il quitta Paris pour la plaine de Poitiers, il -fit le vœu que, s'il était victorieux, il bâtirait une église -chrétienne sur les collines de la Seine. Il revint victorieux et, avec -sainte Geneviève à son côté, s'arrêta sur l'emplacement des ruines -des Thermes Romains, juste au-dessus de l'«Ile» de Paris, pour -accomplir son vœu: et pour déterminer les limites des fondations de la -première église métropolitaine de la Chrétienté franque[112]. - -Le roi donne le branle à sa hache de guerre et la lança de toute sa -force.--Mesurant ainsi dans son vol la place de son propre tombeau, et -de celui de Clotilde, et de sainte Geneviève. - -«Là ils reposèrent et reposent,--en âme,--ensemble. La colline tout -entière porte encore le nom de la patronne de Paris; une petite rue -obscure a gardé celui du Roi Conquérant.» - - -[Note 81: Sur saint Benoît, voir dans _Verona and other lectures_ les -deux chapitres qui devaient faire partie de _Nos pères nous ont dit_, -dans le VIe volume _Valle Crucis_, sur l'Angleterre. Et notamment les -pages 124-128 de Verona.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 82: Personnage des romans chevaleresques, introduit par Tennyson -dans _Idylles du roi._--(Note du Traducteur.)] - -[Note 83: Miss Ingelow.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 84: Après enquête je trouve dans la plaine entre Paris et -Sèvres.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 85: On les montrerait encore à Nanterre sous les noms de Parc de -Sainte-Geneviève et de Clos de Sainte-Geneviève (abbé Vidieu, Sainte -Geneviève, _patronne de Paris_).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 86: Allusion à Michée, IV, 8.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 87: Voyez, d'une manière générale, toutes les descriptions que -Carlyle a eu occasion de donner de la terre prussienne et polonaise, ou -de l'extrémité des rivages de la Baltique.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 88: Gigantesque--et pas encore fossile! Voyez la note de Gibbon -sur la mort de Théodebert: «le roi pointa sa lance--le taureau -_renversa un arbre sur sa tête_--il mourut le même jour» (VII, 255). -La corne d'Uri et son bouclier surmonté des hauts panaches du casque -allemand attestent la terreur qu'inspiraient ces troupeaux -d'aurochs.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 89: Claudius, Aurélien, Probus, Constantius; et après le partage -de l'empire, à l'est Justinien. «L'empereur Justinien était né d'une -obscure race de barbares, les habitants d'un pays sauvage et désolé, -auquel les noms de Dardanie, de Dacie, et de Bulgarie ont été -successivement appliqués. Les noms de ces paysans Dardaniens sont -goths, et presque anglais, Justinien est une traduction de Uprauder -(upright); son père Sabatius (en langue greco-barbare, Stipes) était -appelé dans son village «Istock» (Stock). (Gibbon, commencement du -chap. XI et note.)--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 90: Personnage de l'_Antiquaire._--(Note du Traducteur.)] - -[Note 91: Voir le _Childe Harold_ de Byron.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 92: Sur le confluent du Teess et de la Greta, voir les pages de -_Modern Painters_ où sont cités les vers de Walter Scott (_Modern -Painters_, III, IV, 16, § 36 et 37. Sur la Greta par Turner, voir -_Lectures on art_, § 170).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 93: Gibbon serre le sujet de plus près dans une phrase de son -XXIIe chapitre: «Les guerriers indépendants de Germanie _qui -considéraient la sincérité comme la plus noble de leurs vertus_ et la -liberté comme le plus précieux de leurs biens.» Il parle -spécialement de la tribu franque des Attuarii contre laquelle -l'empereur Julien eut à refortifier le Rhin de Clèves à Bâle. Mais -les premières lettres de l'empereur Jovien, après la mort de Julien -«déléguaient le commandement militaire de la Gaule et de l'Illyrie -(quel vaste commandement c'était, nous le verrons plus tard) à -Malarich, un _brave et fidèle_ officier de la nation des Francs»; et -ils restent les loyaux alliés de Rome dans sa dernière lutte avec -Alaric. Apparemment, pour le plaisir seul de varier d'une façon -captivante sa manière de dire et, en tout cas, sans donner à entendre -qu'il y eut une cause quelconque à un si grand changement dans le -caractère national, nous voyons M. Gibbon, dans son volume suivant, -adopter tout à coup les épithètes abusives de Procope et appeler les -Francs «une nation légère et perfide» (VII, 251). Les seuls motifs -discernables de cette définition inattendue sont qu'ils refusent de -vendre leur amitié ou leur alliance à Rome et Ravenne; et que dans son -invasion d'Italie le petit-fils de Clovis n'envoya pas préalablement -l'avis direct de la route qu'il se proposait de suivre, ni même ne -signifia entièrement ses intentions avant qu'il ne se fût assuré du -Pô à Pavie; dévoilant son plan ensuite avec une clarté suffisante, -en «attaquant presque au même instant les camps hostiles des Goths et -des Romains qui, au lieu d'unir leurs armes, fuirent avec une égale -précipitation».--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 94: Pour illustrer en détail ce mot, voyez «Val d'Arno», -_Cours_ VIII; _Fors Clavigera_, lettres XLVI, 231, LXXVII, 137;--et -Chaucer, _le Roman de la rose_ (1212). À côté de lui (le chevalier -Arthur) «dansait dame Franchise». Les vers anglais sont cités et -commentés dans le premier cours de _Ariadne Florentina_ (§ 26); je -donne ici le français: - -«Après tous ceulx estait Franchise -Que ne fut ne brune ne bise -Ains fut comme la neige blanche -_Courtoyse_> estait, _joyeuse_, et _franche_ -Le nez avait long et tretis -Yeulx vers, riants; sourcils faitis, -Les cheveulx eut très blons et longs -Simple fut comme les coulons -Le cœur eut doux et débonnaire. -_Elle n'osait dire ni faire_ -_Nulle riens que faire ne deust_.» -Et j'espère que mes lectrices ne confondront plus Franchise -avec Liberté. -(Note de l'Auteur.)] - -[Note 95: Leur première mauvaise exultation, en Alsace, avait été -provoquée par les Romains eux-mêmes (ou du moins par Constantin dans -sa jalousie de Julien) qui y avaient employé «présents et promesses, -l'espoir du butin et la concession perpétuelle de tous les territoires -qu'ils seraient capables de conquérir» (Gibbon, chap. IX, 3-208). Chez -tout autre historien que Gibbon (qui n'a réellement aucune opinion -arrêtée sur aucun caractère ni sur aucune question, mais s'en tient -au truisme général que les pires hommes agissent quelquefois bien, et -les meilleurs souvent mal, loue quand il a besoin d'arrondir une phrase -et blâme quand il ne peut pas, sans cela, en terminer une autre),--nous -aurions été surpris d'entendre dire de la nation «qui mérita, prit -et garde le nom honorable d'hommes libres», que «ces voleurs -indisciplinés traitaient comme leurs ennemis naturels tous les sujets -de l'empire possédant une propriété qu'ils désiraient acquérir». -La première campagne de Julien qui rejette les Francs et les Allemands -au-delà du Rhin, mais accorde aux Francs Saliens, sous serment -solennel, les territoires situés dans les Pays-Bas, sera retracée une -autre fois.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 96: Il s'agit pourtant de Ronsard.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 97: «Encounters, en quartiers».] - -[Note 98: C'est, pour Ruskin, la caractéristique des mauvais écrivains -Cf. «N'ayez jamais la pensée que Milton emploie ces épithètes pour -remplir son vers, comme ferait un écrivain vide. Il a besoin de toutes, -et de pas une de plus que celles-ci.» (_Sesame and Liles, of Kings -Treasuries_, 21). Voir également plus loin.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 99: Allusion à l'Épître aux Éphésiens: «Ayez à vos reins la -vérité pour ceinture» (Saint Paul, Épître aux Éphésiens, VI, 14). -Saint Paul ne fait, d'ailleurs, ici, que reprendre une image d'Isaïe. -«Et la justice sera la ceinture de ses reins» (Isaïe, XI, 5). Voir -aussi saint Pierre: «Venez donc, ayant ceint les reins de votre -esprit.» (Ier Épître, I, 13.)--(Note du Traducteur.)] - -[Note 100: Cf. Val d'Arno à propos d'une statue de la cathédrale de -Chartres et d'une peinture de l'abbaye de Westminster: «À Chartres et -à Westminster... le plus haut rang a pour signe distinctif la chevelure -flottante, etc. Si vous ne savez pas lire ces symboles vous n'avez plus -devant vous qu'une figure raide et sans intérêt» (Val d'Arno, VIII, -212). Il y a là, d'ailleurs, bien d'autres choses que cela--et qu'on -peut aimer sans savoir lire ces symboles--dans ces statues de Chartres. -Et Ruskin l'a lui-même montré dans des pages admirables (_les Deux -sentiers_, I, 33 et suivants) que j'ai citées plus loin, pages 260, 261 -et 262, en note.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 101: On entrera plus avant dans la pensée de cette phrase en la -rapprochant de la fin du IIe chapitre des _Sept Lampes de -l'architecture_ (_Lampe de vérité_, p. 139 de la traduction Elwall): -«L'architecture du moyen âge s'écroula parce qu'elle avait perdu sa -puissance et perdu toute force de résistance, en manquant à ses -propres lois, en sacrifiant une seule vérité. Il nous est bon de nous -le rappeler en foulant l'emplacement nu de ses fondations et en -trébuchant sur ces pierres éparses. Ces squelettes brisés de murs -troués où mugissent et murmurent nos brises de mer, les jonchant -morceau par morceau et ossement par ossement, le long des mornes -promontoires, sur lesquels jadis les maisons de la Prière tenaient lieu -de phares,--ces voûtes grises et ces paisibles nefs sous lesquelles les -brebis de nos vallées paissent et se reposent dans l'herbe qui a -enseveli les autels--ces morceaux informes, qui ne sont point de la -terre, qui bombent nos champs d'étranges talus émaillés, ou arrêtent -le cours de nos torrents de pierres qui ne sont pas à eux, réclament -de nous d'autres pensées que celles qui déploreraient la rage qui les -dévasta ou la peur qui les délaissa. Ce ne fut ni le bandit, ni le -fanatique, ni le blasphémateur qui mirent là le sceau à leur œuvre -de destruction; guerre, courroux, terreur auraient pu se déchaîner et -les puissantes murailles se seraient de nouveau dressées et les -légères colonnes se seraient élancées de nouveau de dessous la main -du destructeur. Mais elles ne pouvaient surgir des ruines de leur propre -vérité violée.»--(Note du Traducteur.)] - -[Note 102: «Ne laissez pas le soleil se coucher sur votre colère» -(saint Paul, Épître aux Éphésiens, IV, 26).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 103: Lire comme exemple l'article de M. Plinsoll sur les mines de -charbon.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 104: Décapité en 1535, sur l'ordre de Henri VIII, pour avoir -refusé de prêter le serment de suprématie.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 105: Dans tout ce portrait de Clovis se fait jour, chez Ruskin, -une tendance à ne pas donner de la dureté une interprétation morale -trop défavorable, tendance qui existe aussi, il me semble, chez Carlyle -(voir dans Carlyle, _Cromwell_, etc.). En ceci, il y a, je crois, deux -choses. D'abord, une sorte de don historique ou sociologique qui sait -découvrir dans des actions en apparence identiques une intention morale -différente, selon le temps et la civilisation, et apparenter les formes -extrêmement diverses que revêt une même moralité ou immoralité à -travers les âges. Ce don existe à un très haut degré chez des -écrivains comme Ruskin, et plus encore chez George Eliot. Il existe -aussi chez M. Tarde. Deuxièmement une sorte de goût de l'imagination -assez naturel chez un lettré très bon pour la sauvagerie inculte. Ce -goût se reconnait même parfois jusque dans les lettres de Ruskin, à -une certaine affectation de dureté et de non-conformisme. Lire dans le -livre de M. de la Sizeranne, page 61, la réponse de Ruskin à un -révérend endetté: «Vous devriez mendier d'abord; je ne vous -défendrais pas de voler si cela était nécessaire. Mais n'achetez pas -de choses que vous ne puissiez payer. Et de toutes les espèces de -débiteurs les gens pieux qui bâtissent des églises sont, à mon avis, -les plus détestables fous. Et vous êtes, de tous, les plus absurdes, -etc., etc.»--(Note du Traducteur.)] - -[Note 106: La légende s'empara plus tard de ce rapprochement et les -murs d'Angoulême, après la bataille de Poitiers, passent pour être -tombés aux sons des trompettes de Clovis. «Un miracle, dit Gibbon, qui -peut être réduit à la supposition que quelque ingénieur clérical -aura secrètement ruiné les fondations du rempart.» Je ne puis trop -souvent mettre nos honnêtes lecteurs en garde contre l'habitude moderne -de réduire toute histoire quelconque à la «supposition que», etc. La -légende est, sans doute, l'expansion naturelle et fidèle d'une -métaphore.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 107: Allusion, me dit Robert d'Humières, à ce proverbe anglais: -«L'Ethiopien ne peut changer sa peau ni le léopard ses taches.»--(Note -du Traducteur.)] - -[Note 108: Augustin Thierry, d'après la grammaire des langues -germaniques de Grimm donnait: «Hlodo-wig célèbre guerrier, Hildebert, -brillant dans les combats, Hlodo-mir chef célèbre».--Note du -Traducteur.] - -[Note 109: Quand? car cette tradition, comme celle du vase, implique -l'amitié de Clovis et de saint Rémi, et un singulier respect de la -part du roi pour les chrétiens de Gaule, bien que lui-même ne fût pas -encore converti.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 110: C'est une preuve curieuse de l'absence, chez les historiens -médiocres, du plus léger sens de l'intérêt véritable de la chose -qu'ils racontent, quelle qu'elle soit, que ni dans Gibbon, ni dans MM. -Bussey et Gaspey, ni dans la savante _Histoire des Villes de France_, je -ne puis trouver, dans les recherches les plus consciencieuses que me -permet de faire ma matinée d'hiver, quelle ville était en ce temps la -capitale de la Burgondie ou au moins dans laquelle de ses quatre -capitales nominales--Dijon, Besançon, Genève et Vienne--fut élevée -Clotilde. La probabilité me paraît en faveur de Vienne (appelée -toujours par MM. B. et G. «Vienna» avec l'espoir de quel profit pour -l'esprit de leurs lecteurs peu géographes, je ne puis le dire) surtout -parce qu'on dit que la mère de Clotilde a été «jetée dans le Rhône -avec une pierre au cou». L'auteur de l'introduction de la _Bourgogne_ -dans l'_Histoire des Villes_ est si impatient d'avoir à donner son -petit coup de dent à ce qui peut, en quoi que ce soit, avoir rapport à -la religion, qu'il oublie entièrement l'existence de la première reine -de France, ne la nomme jamais, ni, comme tel, le lieu de sa naissance, -mais fournit seulement à l'instruction des jeunes étudiants ce -contingent bienfaisant que Gondebaud «plus politique que guerrier, -trouva au milieu de ses controverses théologiques avec Avitus, évêque -de _Vienne_, le temps de faire mourir ses trois frères et de recueillir -leur héritage». - -Le seul grand fait que mes lecteurs auront tout avantage à se rappeler, -c'est que la Bourgogne, en ce temps-là, par quelque roi ou tribu -victorieuse que ses habitants puissent être soumis, comprend exactement -la totalité de la Suisse française, et même allemande, jusque -Vindonissa à l'est, la Reuss, de Vindonissa au Saint-Gothard, en -passant par Lucerne, étant sa limite effective à l'est; qu'à l'ouest, -il faut entendre par Bourgogne tout le Jura, et les plaines de la -Saône, et qu'au sud elle comprenait toute la Savoie et le Dauphiné. -Selon l'auteur de la Suisse historique, le messager de Clovis fut -d'abord envoyé à Clotilde, déguisé en mendiant, tandis qu'elle -distribuait des aumônes à la porte de Saint-Pierre à Genève, et -c'est de Dijon qu'elle partit et s'enfuit, en France, poursuivie par les -émissaires de son oncle.--(Note de l'Auteur).] - -[Note 111: Clovis et Théodoric.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 112: La basilique de Saint-Pierre et Saint-Paul. Voir l'abbé -Vidieu, _Sainte Geneviève_, patronne de Paris.--(Note du Traducteur.)] - - - - -CHAPITRE III - - -LE DOMPTEUR DE LIONS - - -1. On a souvent proclamé dans ces derniers temps, comme une découverte -toute nouvelle, que l'homme est un produit des circonstances, et on -appelle avec insistance notre attention sur ce fait, dans l'espoir, si -séduisant aux yeux de certaines personnes, de pouvoir résoudre en une -succession de clapotements dans la boue ou de tourbillons de l'air, les -circonstances responsables de sa création. Mais le fait plus important -que sa nature ne dépend pas comme celle d'un moustique des brouillards -d'un marais, ni comme celle d'une taupe des éboulements d'un terrier, -mais a été dotée de sens pour discerner, et d'instinct pour adopter -les conditions qui lui feront tirer de sa vie le meilleur parti possible -est très nécessairement ignoré par les philosophes qui proposent à -l'humanité, comme un bel accomplissement de ses destinées, une vie -alimentée par le bavardage scientifique dans une cave éclairée par -des étincelles électriques, chauffée par des conduites de vapeur, où -le drainage est confié à des rivières enfouies, et que l'entremise de -races moins instruites, et mieux approvisionnées, nourrit d'extrait de -bœuf et de crocodile mis en pot[113]. - -2. De ces conceptions chimiquement analytiques d'un Paradis dans les -catacombes, qui n'est troublé dans ses vertus alcalines ou acides ni -par la crainte de la Divinité, ni par l'espoir de la vie future, je ne -sais jusqu'à quel point le lecteur moderne pourra consentir à -s'abstraire quelque temps pour entendre parler d'hommes qui dans leurs -jours les plus sombres et les moins sensés cherchèrent par leur labeur -à faire du désert même le jardin du Seigneur et par leur amour à -mériter la permission de vivre avec lui pour toujours. - -Et pourtant jusqu'ici ce n'est jamais que dans un tel travail et dans -une telle espérance que l'homme a pu trouver le bonheur, le talent et -la vertu; et même à la veille de la nouvelle loi et au seuil du -Chanaan promis, riche en béatitudes de fer, de vapeur et de feu, il en -est çà et là quelques-uns parmi nous qui dans un sentiment de piété -filiale s'arrêteront pour jeter un regard en arrière vers cette -solitude du Sinaï, où leurs pères adorèrent et moururent. - -3. Même en admettant pour le moment que les larges rues de Manchester, -le district qui entoure immédiatement la Banque de Londres, la Bourse -et les boulevards de Paris, fassent déjà partie du futur royaume du -Ciel où la Terre sera tout Bourse et Boulevards, l'Univers dont nos -pères nous entretiennent était divisé selon eux, comme vous le savez -déjà, à la fois en zones climatériques, en races, en périodes -historiques, et les circonstances dans lesquelles une créature humaine -a été appelée à la vie devaient être considérées sous ces trois -chefs: Sous quel climat est-il né? De quelle race? À quelle époque? - -Il ne saurait être autre chose que ce que ces conditions lui permettent -d'être. C'est en se référant à celle-ci qu'il doit être -entendu--compris, s'il est possible;--jugé--par notre amour -d'abord--par notre pitié, s'il en a besoin, par notre humilité en fin -de compte et toujours. - -4. Pour en arriver là il est évidemment nécessaire que nous ayons -pour commencer des cartes véridiques du monde et pour finir des cartes -véridiques de nos propres cœurs; et ni les unes ni les autres de ces -cartes ne sont faciles à tracer en aucun temps et moins que jamais -peut-être aujourd'hui où l'objet d'une carte est principalement -d'indiquer les hôtels et les chemins de fer, et où des sept péchés -mortels l'humilité est tenue pour le plus déplaisant et le plus -méprisable. - -5. Ainsi au début de l'histoire d'Angleterre de Sir Edward Creasy vous -trouvez une carte dont l'objet est de mettre en évidence les -possessions de la nation britannique, et qui fait ressortir la conduite -extrêmement sage et courtoise de M. Fox envers un Français de la suite -de Napoléon, quand, «s'avançant vers un globe terrestre d'une -dimension et d'une netteté peu communes et l'entourant de ses bras -passés à la fois autour des océans et sur les Indes» il lui fît -observer dans cette attitude impressionnante que «tant que les Anglais -vivraient, ils s'étendraient sur le monde entier et l'enserreraient -dans le cercle de leur puissance». - -6. Enflammé par l'enthousiasme de M. Fox, Sir Edward qui, à cette -exception près, se fait rarement remarquer par sa fougue, nous dit -alors «que notre home insulaire est la demeure favorite de la liberté, -de la domination et de la gloire». - -Il ne se donne pas à lui-même ni à ses lecteurs l'ennui de se -demander combien de temps les nations assujetties par le peuple libre -que nous sommes et de l'opprobre desquelles est faite notre gloire, -pourront trouver leur satisfaction dans cet arrangement du globe et de -ses affaires; ou même si dès à présent la méthode qu'il emploie -dans le tracé des cartes, ne peut pas suffit à les convaincre de la -situation avilisante qu'elles y occupent. - -Car la carte, étant dessinée d'après le système de projection de -Mercator, se trouve représenter les possessions britanniques en -Amérique comme ayant deux fois la dimension des États-Unis et comme -considérablement plus grandes que toute l'Amérique du Sud ensemble, -tandis que le cramoisi éclatant dont toute notre propriété foncière -est teinte ne peut que graver profondément dans l'esprit de l'innocent -lecteur l'impression d'un flux universel de liberté et de gloire -s'élançant à travers tous ces champs et de tous ces espaces. - -Aussi est-il peu probable qu'il aille chicaner sur des résultats aussi -merveilleux et chercher à s'instruire sur la nature et le degré de -perfection du gouvernement que nous exerçons dans tel lieu ou dans tel -autre, par exemple en Irlande, aux Hébrides ou au Cap. - -7. Dans le chapitre qui termine le premier volume des _Lois de Fiesole_, -j'ai posé les principes mathématiques du tracé exact des -cartes,--principes que pour beaucoup de raisons il est bon que mes -jeunes lecteurs apprennent et dont le plus important est que vous ne -pouvez pas rendre plane l'écorce d'une orange sans l'ouvrir et que vous -ne devez pas, si vous dessinez des pays sur l'écorce non entamée, les -étendre ensuite pour remplir les vides. - -L'orgueil britannique qui ne se refuse pas le luxe de Walter Scott et de -Shakespeare à un penny, pourra assurément dans sa grandeur future se -rendre possesseur d'univers à un penny pirouettant convenablement sur -leur axe. Je peux donc supposer que mes lecteurs pourront suivre sur une -sphère pendant que je parlerai du globe terrestre; et sur un tracé -convenablement réduit de ses surfaces pendant que je parlerai d'un -pays. - -8. Si le lecteur peut les avoir maintenant sous les yeux ou au moins -recourir à une carte bien dessinée des deux hémisphères avec des -méridiens convergents, je le prierai d'abord de remarquer que, bien que -l'ancienne division du monde en quatre quartiers soit à peu près -effacée aujourd'hui par l'émigration et le câble transatlantique, -pourtant la grande question qui domine l'histoire du globe n'est pas de -savoir comment il est divisé ici et là, au gré des rentrants et des -saillies de terre et de mer mais comment il est divisé en zones de -latitude par les lois irrésistibles de la lumière et de l'air. Il n'y -a souvent qu'un intérêt très secondaire à savoir si un homme est -Américain ou Africain, Européen ou Asiatique; mais c'est un point d'un -intérêt extrême et décisif de savoir s'il est Brésilien ou Patagon, -Japonais ou Samoyède. - -9. Au cours du dernier chapitre j'ai demandé au lecteur de bien retenir -la conception de la grande division climatérique qui séparait les -races errantes de Norvège et de Sibérie des nations tranquillement -sédentaires de Bretagne, de Gaule, de Germanie et de Dacie. - -Fixez maintenant cette division dans votre esprit d'une manière -définitive en dessinant même grossièrement le cours de deux fleuves, -auxquels habituellement pensent peu les géographes, mais qui sont d'une -indicible importance dans l'histoire de l'humanité, la Vistule et le -Dniester. - -10. Ils prennent leur source à trente milles l'un de l'autre[114] et -chacun coule, ses trois cents milles (sans compter les détours)--la -Vistule au nord-ouest, le Dniester au sud-est; les deux ensemble coupent -l'Europe au cou pour ainsi dire et séparent, pour examiner la chose -d'une manière plus profonde, l'Europe proprement dite (celle même -d'Europe et de Jupiter) le petit fragment éducable, civilisable, et -d'une mentalité plus ou moins raisonnable du globe,--du grand désert -moscovite, tant Cis-Ouralien que Trans-Ouralien; l'espace chaotique que -nous ne pouvons concevoir, occupé depuis des temps indéterminés et -sans histoire par des Scythes, des Tartares, des Huns, des Cosaques, des -Ours, des Hermines et des Mammouths, avec une épaisseur variable de -peau, un engourdissement variable du cerveau et des souffrances diverses -selon qu'ils étaient sédentaires ou errants. Aucune histoire valant la -peine d'être retracée ne s'y rattache; car la force de la Scandinavie -n'a jamais cherché son issue par l'isthme de Finlande, mais a toujours -navigué à grand renfort de barques et de rames à travers la Baltique -ou en descendant la côte rocheuse ouest; et la pression des glaces -sibériennes et russes amène simplement les races réellement -mémorables à un plus haut degré de concentration, et les pétrit en -masses exploratrices rendues par la nécessité plus farouches. - -Mais par ces masses exploratrices, de vraie naissance européenne, notre -propre histoire fut façonnée pour toujours; et par conséquent, ces -deux fleuves frontière et barrière devront être marqués sur votre -carte avec une clarté extrême: la Vistule, avec Varsovie à cheval sur -elle à la moitié de son cours, qui se jette, dans la Baltique, le -Dniester, dans l'Euxin, le cours de chacun d'eux mesurant en ligne -droite une distance égale à celle d'Édimbourg à Londres. Et si on -tient compte des méandres[115], la Vistule, 600 milles, le Dniester, -500[116]; mis bout à bout ils forment un fossé de 1.000 milles entre -l'Europe et le désert, allant de Dantzick à Odessa. - -11. Votre Europe ainsi enfermée par ce fossé dans un espace clair et -distinct, vous aurez ensuite à fixer les frontières qui séparent les -quatre contrées gothiques, la Bretagne, la Gaule, la Germanie et la -Dacie, des quatre contrées classiques, l'Espagne, l'Italie, la Grèce, -la Lydie. Il n'y a généralement pas d'autre terme opposé à gothique -que classique; je l'emploie volontiers par amour des divisions pratiques -et de la clarté, bien que sa signification précise doive rester pour -quelque temps encore indéterminée. Mettez bien seulement la -géographie dans votre tête et la nomenclature se placera à son heure. - -12. En gros, vous avez la mer entre la Bretagne et l'Espagne, les -Pyrénées entre la Gaule et l'Espagne, les Alpes entre la Germanie et -l'Italie, le Danube entre la Dacie et la Grèce. Vous devez considérer -tout ce qui est au sud du Danube comme Grec, diversement influencé par -Athènes d'un côté et Byzance de l'autre; puis de l'autre côté de la -mer Égée, vous avez la vaste contrée absurdement appelée Asie -Mineure (car nous pourrions tout aussi bien appeler la Grèce, l'Europe -Mineure, ou la Cornouailles, l'Angleterre Mineure), mais dont il faut se -souvenir comme étant la «Lydie» la contrée qui éveille la passion -et tente par la richesse, qui enseigna aux Lydiens la mesure en musique -et adoucit le langage grec sur les confins de l'Ionie, qui a donné à -l'histoire ancienne tout ce qui se rattache à Troie, et à l'histoire -chrétienne, la grandeur et le déclin des sept Églises[117]. - -13. Placés au sud en face de ces quatre pays, mais séparés d'eux par -la mer ou le désert, il y en a quatre autres, dont il est aussi facile -de se souvenir--le Maroc, la Libye, l'Égypte et l'Arabie. - -Le Maroc consiste essentiellement dans la chaîne de l'Atlas, et dans -les côtes qui en dépendent; le plus simple est de vous le rappeler -comme comprenant le Maroc moderne et l'Algérie, avec, comme -dépendance, le groupe des îles Canaries. - -La Lybie, de même, comprendra la Tunisie moderne, Tripoli: vous la -ferez commencer à l'ouest avec Hippone, la ville de saint Augustin; sa -côte colonisée par Tyr et par la Grèce, la partage en deux districts, -celui de Carthage et celui de Cyrène. L'Égypte, le pays du fleuve, et -l'Arabie, le pays sans fleuve, resteront dans votre esprit comme les -deux grands foyers méridionaux de religion non chrétienne. - -14. Vous avez ainsi, faciles à se rappeler clairement, douze contrées -à jamais distinctes de par les lois naturelles, et formant trois zones -du nord au sud, toutes saines et habitées, mais les races de l'extrême -nord habituées à supporter le froid, celles de la zone centrale -rendues plus parfaites par la jouissance d'un soleil semblable l'été -et l'hiver, celles de la zone sud entraînées à supporter la chaleur. -En faisant maintenant un tableau de leurs noms: - - -Bretagne Gaule Germanie Dacie - -Espagne Italie Grèce Lydie - -Maroc Lybie Égypte Arabie - - -vous aurez sous la forme la plus simple la carte du théâtre de tout ce -qui, dans l'histoire profane, est utile à connaître. - -Puis finalement vous avez à connaître parfaitement en tant qu'elle a -été pour tous ces pays la source d'une inspiration que toutes les -âmes qui en ont été douées ont tenue pour un pouvoir sacré et -surnaturel, la petite région montagneuse de la Terre Sainte, avec la -Philistie et la Syrie sur ses flancs, toutes deux les puissances du -châtiment, mais la Syrie étant elle-même au début l'origine de la -race élue: «Mon père fut un Syrien prêt à périr[118]» et la -Syrienne Rachel devant toujours être regardée comme la véritable -mère d'Israël. - -15. Et rappelez-vous dans toute étude future des rapports de ces -contrées entre elles, que vous ne devez jamais permettre à votre -esprit de se préoccuper des variations accidentelles d'une -délimitation politique. Peu importe, qui gouverne un pays, peu importe -le nom qu'on lui donne officiellement ou ses frontières -conventionnelles, des barrières et des portes éternelles y sont -placées par les montagnes et les mers, et les nuages et les étoiles -les courbent sous le joug de lois éternelles. Le peuple qui y est né -est son peuple, fût-il mille et mille fois conquis, exilé ou captif. -L'étranger ne peut pas être son roi, l'envahisseur son maître et, -bien que des lois justes, qu'elles soient instituées par les peuples ou -par ceux qui les ont conquis, aient toujours la vertu et la puissance -qui sont l'apanage de la justice, rien ne peut assurer à aucune race, -ni à aucune classe d'hommes de bienfaits durables que la flamme qui est -dans leur propre cœur, allumée par l'amour du pays natal. - -16. Naturellement, en disant que l'envahisseur d'un pays ne pourra -jamais le posséder, je parle seulement d'invasions telles que celles -des Vandales en Libye ou telle que le nôtre aux Indes; là où la race -conquérante ne peut pas devenir un habitant permanent. Vous ne pourrez -pas appeler la Libye Vandalie, ou l'Inde Angleterre, parce que ces pays -sont temporairement sous la loi des Vandales et des Anglais, pas plus -que vous ne pourrez appeler l'Italie sous les Ostrogoths, Gothie, ou -l'Angleterre sous Canut, Danemark. Le caractère national se modifie -lorsque l'invasion ou la corruption viennent l'affaiblir, mais si jamais -il vient à reprendre son éclat dans une vie nouvelle il faut que cette -vie soit façonnée par la terre et le ciel du pays lui-même. Des douze -noms de pays donnés à présent dans leur ordre, nous en verrons -changer un seul, en avançant dans notre histoire; la Gaule deviendra -exactement la France lorsque les Francs viendront l'habiter pour -toujours. Les onze autres noms primitifs nous serviront jusqu'à la fin. - -17. Un moment de patience encore pour jeter un coup d'œil vers -l'Extrême-Orient, et nous aurons établi les bases de toute la -géographie qui nous est nécessaire. De même que les royaumes du nord -sont séparés du désert scythe par la Vistule, ceux du sud sont -séparés des dynasties «Orientales» proprement dites par l'Euphrate, -qui «plongeant pendant une partie de son cours dans le Golfe Persique -va des rives du Béloutchistan et de l'Oman aux montagnes d'Arménie, et -forme une immense cheminée d'air chaud dont la base» (ou ouverture) -«est sur les tropiques tandis que son extrémité atteint le 37e degré -de latitude nord. - -«C'est pour cela que le Simoun lui-même (le spécifique et gazeux -Simoun) rend à l'occasion visite à Mossoul et à Djezirat Omer, -pendant que le baromètre à Bagdad atteint en été une hauteur capable -d'ébranler la foi d'un vieil Indien lui-même[119].» - -18. Cette vallée dans les anciens jours formait le royaume d'Assyrie -comme la vallée du Nil formait celui d'Égypte. Nous n'avons pas dans -cette étude à nous occuper de son peuple qui ne fut vis-à-vis des -juifs rien qu'ennemi, la nation même de la captivité, inexorable comme -l'argile de ses murailles, ou la pierre de ses statues; et après la -naissance du Christ, la marécageuse vallée n'est plus qu'un champ de -bataille entre l'Ouest et l'Est. Au delà du grand fleuve, la Perse, -l'Inde et la Chine forment «l'Orient Méridional». La Perse doit être -exactement conçue comme le pays qui s'étend du Golfe Persique aux -chaînes de montagnes qui dominent et alimentent l'Indus, elle est la -vraie puissance de vie de l'Orient aux jours de Marathon, mais n'a eu -d'influence sur l'histoire chrétienne que par l'intermédiaire de -l'Arabie; quant aux tribus asiatiques du nord, Modes, Bactres, Parthes -et Scythes, devenus plus tard les Turcs et les Tartares, nous n'avons -pas à nous en préoccuper avant le jour où ils viennent nous envahir -chez nous, dans notre propre territoire historique. - -19. Employant les termes «gothique» et «classique» pour séparer -simplement des zones septentrionales et centrales notre propre -territoire, nous pouvons avec tout autant de justice nous servir du mot -arabe[120] pour toute la zone du sud. L'influence de l'Égypte -disparaît peu après le IVe siècle, tandis que celle de l'Arabie, -puissante dès le début, grandit au VIe siècle sous la forme d'un -empire dont nous n'avons pas encore vu la fin[121]. Et vous pourrez -apprécier de la manière la plus juste le principe religieux sur lequel -est édifié cet empire en vous souvenant que, tandis que les Juifs -prononçaient eux-mêmes la déchéance de leur pouvoir prophétique en -exerçant la profession de l'usure sur toute la terre, les Arabes -revenaient à la simplicité de la prophétie, telle qu'elle était à -ses commencements auprès du puits d'Agar[122] et ne sont pas d'ailleurs -des adversaires du Christianisme, mais seulement des fautes ou des -folies des chrétiens. Ils gardent encore leur foi en un seul Dieu, -celui qui parla à Abraham[123] leur père, et sont dans cette -simplicité, bien plus véritablement ses enfants que les chrétiens de -nom, qui vécurent et vivent seulement pour discuter dans des conciles -vociférants ou dans un schisme furieux les rapports du Père, du Fils -et du Saint-Esprit. - -20. Comptant sur mon lecteur pour bien retenir désormais, et sans faire -de confusion, la notion des trois zones, Gothique, Classique et Arabe, -chacune divisée en quatre pays clairement reconnaissables à travers -tous les âges de l'histoire ancienne ou moderne, je dois lui simplifier -une autre notion encore, celle de l'_Empire_ Romain (Voyez la note du -dernier paragraphe), au point de vue où il a à s'en occuper. Son -extension nominale, ses conquêtes temporaires ou ses vices internes -n'ont pour ainsi dire pas d'importance historique; seul, l'empire réel -correspond à quelque chose de vrai, est un exemple de loi juste, de -discipline militaire, d'art manuel, donné à des races indisciplinées, -et comme une traduction de la pensée grecque en un système plus -concentré et plus assimilable à elles. La zone classique, du -commencement à la fin de son règne effectif, repose sur ces deux -éléments: l'imagination grecque avec la règle romaine; et les -divisions ou les dislocations des IIIe et IVe siècles ne font que -laisser paraître d'une manière toute naturelle leurs différences, -quand le système politique qui les dissimulait fut mis à l'épreuve -par le christianisme. - -Les historiens semblent ordinairement aussi avoir presque entièrement -perdu de vue que dans les guerres des derniers Romains avec les Goths, -les grands capitaines goths étaient tous chrétiens; et que la forme -vigoureuse et naïve que la foi naissante prenait dans leurs esprits est -un sujet d'étude plus important à approfondir que les guerres -inévitables qui suivirent la retraite de Dioclétien, ou que les -schismes confus et les crimes de la cour lascive de Constantin. - -Je suis forcé cependant de noter les conditions dans lesquelles les -derniers partages arbitraires de l'empire eurent lieu afin qu'ils -éclaircissent pour vous au lieu de l'embrouiller, l'ordre des nations -que je voudrais fixer dans votre mémoire. - -21. Au milieu du IVe siècle vous avez politiquement ce que Gibbon -appelle «la division finale des empires d'Orient et d'Occident». Ceci -signifie surtout que l'empereur Valentinien, cédant, non sans -hésitation, à ce sentiment qui dominait alors dans les légions, que -l'empire était trop vaste pour rester dans les mains d'un seul, prend -son frère comme collègue, et partage, non pas à proprement parler -leur autorité, mais leur attention, entre l'Orient et l'Occident. - -À son frère Valens il assigne l'extrêmement vague «Préfecture de -l'Est, du Danube inférieur aux confins de la Perse», pendant qu'il -réserve à son propre gouvernement immédiat les «préfectures -toujours en guerre d'Illyrie, d'Italie et de Gaule, depuis l'extrémité -de la Grèce jusqu'au rempart calédonien et du rempart de Calédonie au -pied du mont Atlas.» Ceci veut dire, en prose moins poétiquement -rythmée (Gibbon eût mieux fait de mettre tout de suite son histoire en -hexamètres), que Valentinien garde sous sa propre surveillance toute -l'Europe et l'Afrique romaine et laisse la Lydie et le Caucase à son -frère. La Lydie et le Caucase ne formèrent jamais et ne pouvaient pas -former un empire d'Orient, c'étaient simplement des sortes de colonies, -utiles pour l'impôt en temps de paix, dangereuses par le nombre en -temps de guerre. Il n'y eut jamais du VIIe siècle avant au VIIe siècle -après Jésus-Christ qu'un seul empire romain[124], expression du -pouvoir sur l'humanité d'hommes tels que Cincinnatus[125] ou Agricola; -il expire quand leur race et leur caractère expirent; son extension -nominale, son éclata un moment quelconque, n'est rien de plus que le -reflet plus ou moins lointain sur les nuages de flammes s'élevant d'un -autel où leur aliment était de nobles âmes. Il n'y a aucune date -véritable de son partage, il n'y en a pas de sa destruction. Que le -Dacien Probus ou le Norique Odoacre soit sur le trône, la force de son -principe vivant est seule à considérer, demeurant dans les arts, dans -les lois, dans les habitudes de la pensée, régnant encore en Europe -jusqu'au XIIe siècle; régnant encore aujourd'hui comme langue et comme -exemple sur tous les hommes cultivés. - -22. Mais, pour le partage nominal fait par Valentinien, remarquons la -définition que donne Gibbon (je suppose que c'est la sienne et non -celle de l'empereur) de l'empire romain d'Europe en «Illyrie, Italie et -Gaule». Je vous ai dit déjà que vous devez tenir tout ce qui est au -sud du Danube pour grec. Les deux principales régions situées -immédiatement au sud du fleuve sont la Mœsie inférieure et -supérieure formées de la pente des montagnes Thraces au nord jusqu'au -fleuve, avec les plaines qui les séparent du fleuve. Vous devrez faire -attention à cette région à cause de l'importance qu'elle a eue en -formant l'alphabet mœso-gothique dans lequel «le grec est de beaucoup -l'élément principal[126]», fournissant seize lettres sur -vingt-quatre. L'invasion gothique sous le règne de Valens est la -première qui établisse une nation teutonne en deçà de la frontière -de l'empire; mais elle ne fait par là que venir se placer plus -immédiatement sous son influence spirituelle. Son évêque, Ulphilas, -adopte cet alphabet mœsien, aux deux tiers grec, pour sa traduction de -la Bible, et cette traduction le répand partout et assure sa durée -jusqu'à l'extinction ou l'absorption de la race gothique. - -23. Au sud des montagnes thraces, vous avez la Thrace elle-même et les -pays confusément appelés Dalmatie et Illyrie, bordant l'Adriatique, et -allant à l'intérieur des terres dans la direction de l'est, jusqu'aux -montagnes qui servent de ligne de partage des eaux. Je n'ai jamais pu me -former par moi-même une notion très claire de ce qu'étaient, à -aucune époque déterminée, les peuples de ces régions; mais ils -peuvent tous être considérés en masse comme des Grecs au nord, plus -ou moins de sang et de dialecte grec suivant le degré de leur -proximité avec la Grèce proprement dite; bien que ne partageant pas sa -philosophie et ne se soumettant pas à sa discipline. Mais il est en tous -cas bien plus exact de parler en bloc de toutes ces régions -illyriennes, mœsiennes et macédoniennes, comme étant toutes grecques, -que de parler avec Gibbon ou Valentinien de la Grèce et de la -Macédoine comme étant toutes illyriennes[127]. - -24. Dans la même généralisation impériale ou poétique nous trouvons -l'Angleterre réunie à la France sous le terme de Gaule et limitée par -«le rempart calédonien». Tandis que, dans nos propres divisions, la -Calédonie, l'Hibernie et le pays de Galles sont dès le début -considérées comme des parties essentielles de la Bretagne[128] et leur -lien avec le continent conçu comme formé par l'établissement des -Bretons en Bretagne et pas du tout par l'influence romaine au-delà de -l'Humber. - -25. Ainsi, repassant encore une fois l'ordre de nos contrées et -remarquant seulement que les Iles Britanniques bien que situées pour la -plupart, si on regarde les degrés, très au nord de tout le reste de la -zone nord, sont placées par l'influence du Gulf Stream sous le même -climat, vous avez, à l'époque où commence notre histoire de la -chrétienté, la zone gothique pas encore convertie, et n'ayant même -encore jamais entendu parler de la foi nouvelle. Vous avez la zone -classique qui en a connaissance à des degrés divers et de plus en -plus, la discutant et s'efforçant de l'éteindre, et votre zone arabe, -qui en est le foyer et le soutien, enveloppant la Terre Sainte de la -chaleur de ses propres ailes et chérissant (cendres du Phénix[129] qui -s'est consumé pour toute la terre) l'espoir de la Résurrection[130]. - -26. Ce qu'eût été le cours, ou même le sort, du Christianisme, s'il -n'avait été prêché qu'oralement, au lieu d'être soutenu par sa -littérature poétique, pourrait être l'objet de spéculations -profondément instructives,--si le devoir d'un historien était de -réfléchir au lieu de raconter. La puissance de la foi chrétienne fut -toujours fondée en effet sur les prophéties écrites et les récits de -la Bible; et sur les interprétations que les grands ordres monastiques -donnèrent de leur signification beaucoup plus par leur exemple que par -leurs préceptes. La poésie et l'histoire des Testaments Syriens furent -fournies à l'Église latine par saint Jérôme pendant que la vertu et -l'efficacité de la vie monastique sont résumées dans la règle de -saint Benoît. Comprendre la relation de l'œuvre accomplie par ces deux -hommes avec l'organisation générale de l'Église, est de première -nécessité pour l'intelligence de la suite de son histoire. - -Dans son chapitre XXXVII, Gibbon prétend nous donner un aperçu de -l'«Institution de la vie monastique» au IIIe siècle. Mais la vie -monastique a été instituée quelque peu plus tôt et par beaucoup de -prophètes et de rois. Par Jacob quand il prit la pierre pour -oreiller[131]; par Moïse quand il se détourna pour contempler le -buisson ardent[132]; par David avant qu'il eût laissé «ce petit -troupeau de brebis dans le désert[133]» et par le prophète qui «fut -dans les déserts jusqu'au moment de paraître devant Israël[134]». -Nous en voyons la première «institution» pour l'Europe sous Numa, -dans ses vierges vestales et son collège des Augures, fondés sur la -conception d'origine étrusque et devenue romaine d'une vie pure -consacrée au service de Dieu et d'une sagesse pratique conduite par -lui[135]. - -La forme que l'esprit monastique prit plus tard tint beaucoup plus à la -corruption du monde dont il était forcé de s'écarter, soit dans -l'indignation, soit par épouvante, qu'à un changement amené par le -christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains. - -27. «L'Égypte» (M. Gibbon commence ainsi à nous rendre compte de la -nouvelle institution!), «la mère féconde de la superstition, fournit -le premier exemple de la vie monastique.» L'Égypte eut ses -superstitions comme les autres pays; mais elle fut si peu la mère de la -superstition qu'on peut dire que la foi d'aucun peuple--entre les races -imaginatives du monde entier--ne connut peut-être aussi peu le -prosélytisme que la sienne. Elle ne prévalut pas même sur le plus -proche de ses voisins pour lui faire adorer avec elle des chats et des -cobras; et je suis seul, à ce que je crois, parmi les écrivains -récents à conserver l'opinion d'Hérodote[136] sur l'influence qu'elle -a exercée sur la théologie archaïque de la Grèce. Mais cette -influence, si influence il y eut, consista seulement à en ébaucher la -forme et non à lui donner des rites; de sorte que dans aucun cas et -pour aucun pays, l'Égypte ne fut la mère de la superstition: tandis -que sans discussion possible, elle fut pour tous les peuples, et pour -toujours, la mère de la géométrie, de l'astronomie, de l'architecture -et de la chevalerie. Elle fut pour les éléments matériels et -techniques maîtresse de littérature, enseignant à des auteurs qui -auparavant ne pouvaient qu'écorcher, la cire et le bois, à fabriquer -le papier et à graver le porphyre. Elle fut la première à exposer la -loi du Jugement du Péché après la Mort. Elle fut l'Éducatrice de -Moïse; et l'Hôtesse du Christ. - -28. Il est à la fois probable et naturel que dans un tel pays les -disciples de toute nouvelle doctrine spirituelle l'amenèrent à une -perfection qu'elle n'eût pas atteinte parmi les guerriers illettrés ou -dans les solitudes tourmentées par les tempêtes du Nord. Ce serait -pourtant une erreur absurde que d'attribuer à l'ardeur isolée du -monachisme égyptien la puissance future de la fraternité des -cloîtres. Les anachorètes des trois premiers siècles s'évanouissent -comme les spectres de la fièvre, lorsque les lois rationnelles, -miséricordieuses et laborieuses des sociétés chrétiennes sont -établies; et les récompenses clairement reconnaissables de la solitude -céleste sont accordées à ceux-là seulement qui cherchent le désert -pour sa rédemption[137]. - -29. «La récompense clairement reconnaissable», je le répète et avec -une énergie voulue. Aucun homme ne possède d'équivalent pour -apprécier, encore moins pour juger d'une manière certaine, jusqu'à ce -qu'il ait eu le courage de l'essayer lui-même, les résultats d'une vie -de renoncement sincère; mais je ne crois pas qu'aucune personne -raisonnable voulût ou osât nier les avantages à la fois de corps et -d'esprit qu'elle a ressentis durant les périodes où elle a été -accidentellement privée de luxe, ou exposée au danger. L'extrême -vanité de l'Anglais moderne qui fait de lui-même un Stylite momentané -sur la pointe d'un Horn[138] ou d'une Aiguille et sa confession -occasionnelle du charme de la solitude dans les rochers, dont il modifie -néanmoins l'âpreté en ayant son journal dans sa poche et à la -prolongation de laquelle il échappe avec reconnaissance grâce a la -plus prochaine table d'hôte, devrait nous rendre moins dédaigneux de -l'orgueil, et plus compréhensifs de l'état d'âme dans lequel les -anachorètes des montagnes d'Arabie et de Palestine se condamnaient à -une vie de retraite et de souffrance sans autre réconfort que des -visions surnaturelles ou l'espoir céleste. Que des formes pathologiques -de l'état mental soient la conséquence nécessaire d'émotions -excessives et toutes subjectives, quelles que soient d'ailleurs ces -émotions, revient à l'esprit quand on lit les légendes du désert; -mais ni les médecins ni les moralistes n'ont encore essayé de -distinguer les états morbides de l'intelligence[139] où vient finir un -noble enthousiasme de ceux qui sont les châtiments de l'ambition, de -l'avarice ou de la débauche. - -30. Laissant de côté pour le moment toute question de cette nature, -mes jeunes lecteurs doivent retenir en somme, ce fait que durant tout le -IVe siècle, des multitudes d'hommes dévoués ont mené des vies de -pauvreté et de misère extrême pour s'efforcer d'arriver à une -connaissance plus intime de l'Être et de la Volonté de Dieu. Nous -n'avons aucune lumière qui nous permette de savoir utilement ni ce -qu'ils souffrirent ni ce qu'ils apprirent. Nous ne pouvons pas -apprécier l'influence édifiante ou réprobatrice de leurs exemples sur -le monde chrétien moins zélé; et Dieu seul sait jusqu'où leurs -prières furent entendues ou leurs personnes agréées. Nous pouvons -seulement constater avec respect que dans leur grand nombre pas un seul -ne semble s'être repenti d'avoir choisi cette sorte d'existence, aucun -n'a péri par mélancolie ou suicide; les souffrances auxquelles ils se -condamnèrent eux-mêmes, ils ne se les infligèrent jamais dans -l'espoir d'abréger les vies qu'elles rendent amères ou qu'elles -purifient; et les heures de rêve ou de méditation sur la montagne ou -dans la grotte paraissent rarement s'être traînées pour eux aussi -lourdement que celles que, sans vision ni réflexion, nous passons -nous-mêmes sur le quai et sous le tunnel. - -31. Mais quelque jugement qu'on doive porter après un dernier et -consciencieux examen, sur les folies ou les vertus de la vie -d'anachorète, nous serions injustes envers Jérôme si nous le -regardions comme son introducteur dans l'Ouest de l'Europe. Il l'a -traversée lui-même comme une phase de la discipline spirituelle; mais -il représente dans sa nature entière et dans son œuvre finale, non -pas l'inactivité chagrine de l'Ermite, mais le labeur ardent d'un -maître et d'un pasteur bienfaisants. Son cœur est dans une continuelle -ferveur d'admiration ou d'espérance--restant jusqu'à la fin non -seulement aussi impétueux que celui d'un enfant mais aussi affectueux; -et les contradictions du point de vue protestant qui ont dénaturé ou -dissimulé son caractère se reconnaîtront dans un obscur portrait de -sa réelle personnalité lorsque nous arriverons a comprendre la -simplicité de sa foi, et sympathiser un peu avec la charité ardente -qui peut si facilement être froissée jusqu'à l'indignation et n'est -jamais contenue par le calcul. - -32. Le peu de confiance que doivent nous inspirer les éditions modernes -dans lesquelles nous le lisons peut se démontrer en comparant les deux -passages dans lesquels Milman a exposé d'une façon entièrement -différente les principes dirigeants de sa conduite politique. -«Jérôme commence (!) et finit sa carrière en moine de Palestine; il -n'arriva, _il n'aspira_ à aucune dignité dans l'Église. Bien -qu'ordonné prêtre contre son gré, il échappa à la dignité -épiscopale qui fut imposée aux prêtres les plus distingués de son -temps.» (_Histoire du Christianisme_, Liv. III). - -«Jérôme chérissait en secret l'espérance si même ce n'était pas -l'objet avoué de son ambition, de succéder à Damas comme évêque de -Rome. Le refus qui fut opposé à l'aspirant si singulièrement impropre -à cette situation par ses passions violentes, sa façon insolente de -traiter ses adversaires, son manque absolu d'empire sur soi-même, sa -faculté presque sans rivale d'éveiller la haine, doit-il être -attribué à la sagesse instinctive et avisée de Rome? (_Histoire du -Christianisme Latin_, Liv. I, chap. II.) - -33. Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent de la -«sagesse avisée» de l'esprit protestant clérical, qu'il suppose -instinctivement que le désir du pouvoir et d'une situation n'est pas -seulement universel dans le clergé, mais est toujours purement -égoïste dans ses motifs. L'idée qu'il soit possible de rechercher -l'influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se présente -pas une fois dans les pages d'un seul historien ecclésiastique -d'époque récente. Dans nos études des temps passés nous mettrons -tranquillement hors de cause, avec la permission des lecteurs, tous les -récits des «espérances chéries en secret» et nous donnerons fort -peu d'attention aux raisons de la conduite des hommes du moyen âge qui -paraissent logiques aux rationalistes, et probables aux -politiciens[140]. Nous nous occuperons seulement de ce que ces -singuliers et fantastiques chrétiens du passé dirent d'audible et -firent de certain. - -La vie de Jérôme ne commence en aucune façon comme celle d'un moine -de Palestine; Dean Milman ne nous a pas expliqué comment celle d'aucun -homme le pourrait; mais l'enfance de Jérôme en tout cas fut tout autre -que recluse, ou précocement religieuse. Il était né de riches parents -vivant de leur propre bien; c'est peut-être le nom de sa ville natale -au nord de l'Illyrie (Stridon) qui s'est adouci aujourd'hui en Strigi, -près d'Aquileja[141]. En tout cas c'était sous le climat vénitien et -en vue des Alpes et de la mer. Il avait un frère et une sœur, un bon -grand-père, un précepteur désagréable, et était encore un jeune -homme faisant ses études de grammaire à la mort de Julien en 363. - -Un jeune homme de dix-huit ans qui avait été bien commencé dans tous -les établissements d'études classiques, mais très loin d'être un -moine, pas encore un chrétien ni même disposé du tout à remplir les -charges trop sévères pour lui de la vie romaine elle-même! et -contemplant sans aversion les splendeurs mondaines ou sacrées qui -brillaient à ses yeux durant les années de collège qu'il passait dans -la capitale. - -Car «le prestige et la majesté du paganisme étaient encore -concentrés à Rome, les divinités de l'ancienne foi trouvaient leur -dernier refuge dans la capitale de l'Empire. Pour un étranger Rome -offrait encore l'aspect d'une cité païenne. Elle renfermait 132 -temples et 180 plus petites chapelles ou autels encore consacrés à -leur Dieu tutélaire et servant à l'exercice public du culte. Le -Christianisme ne s'était jamais aventuré à s'emparer de ces quelques -monuments qui eussent pu être transformés à son usage, encore moins -avait-il le pouvoir de les détruire. Les édifices religieux étaient -sous la protection du préfet de la ville et le préfet était -habituellement un païen: en tout cas il n'eut souffert aucune atteinte -à la paix de la ville, aucune violation de la propriété publique. - -«Dominant toute la ville de ses tours, le Capitole, dans sa majesté -inattaquée et solennelle, avec ses 30 temples ou autels, qui portaient -les noms les plus sacrés des annales religieuses et civiles de Rome, -ceux de Jupiter, de Mars, de Romulus, de César, de la Victoire. -Quelques années après l'avènement de Théodose à l'empire d'Orient -les sacrifices s'accomplissaient encore comme rites nationaux aux frais -du public, _les pontifes en faisaient l'offrande au nom du genre humain -tout entier._ L'orateur païen va jusqu'à déclarer que l'Empereur -aurait craint en les abolissant, de mettre en danger la sûreté de -l'État. L'empereur portait encore le titre et les insignes du Souverain -Pontife; les consuls avant d'entrer en fonctions montaient au Capitole, -les processions religieuses passaient à travers les rues encombrées et -le peuple se pressait aux fêtes et aux représentations qui faisaient -encore partie du culte païen[142].» - -Là Jérôme a dû entendre parler de ce que toutes les sectes -chrétiennes tenaient pour le jugement de Dieu entre elles et leur -principal ennemi--la mort de l'empereur Julien. Mais nous ne possédons -rien qui nous permette de retracer et je ne veux pas conjecturer le -cours de ses propres pensées jusqu'au moment où la direction de sa vie -tout entière fut changée par le baptême. Nous devons à la candeur -qui est la base de son caractère une phrase de lui, relativement à ce -changement qui vaut des volumes d'une confession ordinaire. «Je quittai -non seulement mes parents et ma famille mais les habitudes luxueuses -d'une vie raffinée.» - -Ces mots mettent en pleine lumière ce qui, à nos natures moins -courageuses semble l'interprétation exagérée par les nouveaux -convertis des paroles du Christ: «Celui qui aime son père et sa mère -plus que moi, n'est pas digne de moi[143].» Nous nous contentons de -quitter pour des intérêts très inférieurs notre père ou notre -mère, et ne voyons pas la nécessité d'aucun plus grand sacrifice; -nous connaîtrions plus de nous-mêmes et du christianisme si nous -avions plus souvent à soutenir l'épreuve que saint Jérôme trouvait -la plus difficile. J'ai vu que ses biographes lui donnaient çà et là -des marques de leur mépris parce qu'il est une jouissance à laquelle -il ne fut pas capable de renoncer, celle du savoir; et les railleries -habituelles sur l'ignorance et la paresse des moines se reportent dans -son cas sur la faiblesse d'un pèlerin assez luxueux pour porter sa -bibliothèque dans son havresac. Et il serait curieux de savoir (en -mettant comme il est de mode de le faire aujourd'hui l'idée de la -Providence entièrement de côté) si, sans cet enthousiasme littéraire -qui était dans une certaine mesure une faiblesse du caractère de ce -vieillard, la Bible fût jamais devenue la bibliothèque de l'Europe. - -Car, c'est, remarquez-le, la signification réelle dans sa vertu -première du mot _Bible_[144]: non pas livre simplement; mais -«Bibliotheca», Trésor de Livres; et il serait, je le répète, -curieux de savoir jusqu'à quel point,--si Jérôme, au moment même où -Rome, qui l'avait instruit, était dépossédée de sa puissance -matérielle, n'avait pas fait de sa langue l'oracle de la prophétie -hébraïque, ne s'en était pas servi pour constituer une littérature -originale et une religion dégagée des terreurs de la loi -mosaïque,--l'esprit de la Bible eût pénétré dans les cœurs des -Goths, des Francs et des Saxons, sous Théodoric, Clovis et Alfred. - -Le destin en avait décidé autrement et Jérôme était un instrument -si passif dans ses mains qu'il commença l'étude de l'Hébreu seulement -comme une discipline et sans aucune conception de la tâche qu'il avait -à accomplir[145] encore moins de la portée de cet accomplissement. -J'aurais de la joie à croire que les paroles du Christ: «S'ils -n'entendent pas Moïse et les Prophètes ils ne seront pas persuadés -quand même un mort ressusciterait[146]», hantèrent l'esprit du reclus -jusqu'à ce qu'il eût résolu que la voix de Moïse et des Prophètes -serait rendue audible aux églises de toute la terre. Mais, autant que -nous en avons la preuve, aucune telle volonté ni espérance n'exalta -les tranquilles instincts de son naturel studieux. Ce fut moitié par -exercice d'écrivain, moitié par récréation de vieillard qu'il se -plut à adoucir la sévérité de la langue latine, ainsi qu'un cristal -vénitien, au feu changeant de la pensée hébraïque; et le «Livre des -livres» prit la forme immuable dont tout l'art futur des nations de -l'Occident devait être une interprétation de jour en jour élargie. - -Et à ce sujet vous avez à remarquer que le point capital n'est pas la -traduction des Écritures grecques et hébraïques en un langage plus -facile et plus général, mais le fait de les _avoir présentées à -l'Église comme étant d'autorité universelle._ Les premiers Gentils -parmi les chrétiens avaient naturellement une tendance à développer -oralement en l'exagérant ou en l'altérant l'enseignement de l'Apôtre -des Gentils jusqu'à ce que leur affranchissement de la servitude de la -loi judaïque fît place au doute sur son inspiration; et même après -la chute de Jérusalem, à l'interdiction épouvantée de son -observance. De sorte que, peu d'années seulement après que le reste -des Juifs exilés à Pella eut élu le Gentil Marcus comme évêque, et -obtenu l'autorisation de retourner à l'Oelia Capitolina bâtie par -Adrien sur la montagne de Sion, «ce devint un sujet de doute et de -controverse que de savoir si un homme qui sincèrement reconnaissait -Jésus comme le Messie mais qui continuait à observer la loi de Moïse -pouvait espérer le salut[147]». «Pendant que d'un autre côté les -plus instruits et les plus riches de ceux qui avaient le nom de -chrétiens, désignés généralement par l'appellation de «sachant» -(Gnostique), avaient plus insidieusement effacé l'autorité des -évangélistes en se séparant pendant le cours du IIIe siècle «en -plus de cinquante sectes distinctes dont on peut faire le compte, et -donnèrent naissance à une multitude d'ouvrages dans lesquels les actes -et les discours du Christ et de ses apôtres étaient adaptés à leurs -doctrines respectives[148].» - -Ce serait une tâche d'une difficulté très grande et sans profit que -de déterminer dans quelle mesure le consentement de l'Église -générale et dans quelle mesure la vie et l'influence de Jérôme -contribuèrent à fixer dans leur harmonie et dans leur majesté -restées depuis intactes, les canons des Écritures Mosaïque et -Apostolique. Tout ce que le jeune lecteur a besoin de savoir c'est que, -quand Jérôme mourut à Bethléem, ce grand fait était virtuellement -accompli; et les suites de livres historiques et didactiques qui forment -notre Bible actuelle (en comptant les apocryphes) régnèrent dès lors -sur la pensée naissante des plus nobles races des hommes qui aient -vécu sur le globe, comme un message que leur adressait directement leur -créateur et qui,--renfermant tout ce qu'il était nécessaire pour eux -d'apprendre de ses desseins à leur égard,--leur commandait, ou -conseillait, avec une autorité divine et une infaillible sagesse ce qui -était pour eux le meilleur à faire et le plus heureux à souhaiter. - -41. Et c'est seulement à ceux-là qui ont obéi sincèrement à la loi -de dire jusqu'où l'espérance qui leur a été donnée par le -dispensateur de la loi a été réalisée. Les pires «enfants de -désobéissance[149]» sont ceux qui acceptent de la parole ce qu'ils -aiment et rejettent ce qu'ils haïssent; cette perversité n'est pas -toujours consciente chez eux, car la plus grande partie des péchés de -l'Église a été engendrée en elle par l'enthousiasme qui dans la -méditation et la défense passionnée de parties de l'Écriture -facilement saisies, a négligé l'étude et finalement détruit -l'équilibre du reste. Quelles formes revêt et quel chemin suit -l'esprit d'opiniâtreté avant qu'il arrive à forcer le sens des -Écritures pour la perdition d'un homme? Ceci est à examiner pour ceux -qui ont la charge des consciences, pas pour nous. L'histoire que nous -avons à apprendre doit absolument être tenue en dehors d'un tel -débat, et l'influence de la Bible observée exclusivement sur ceux qui -reçoivent la parole avec joie et lui obéissent en vérité. - -42. Il y a toujours eu cependant une plus grande difficulté à -apprécier l'influence de la Bible qu'à distinguer les lecteurs -honnêtes des lecteurs de mauvaise foi. La prise du christianisme sur -les âmes des hommes devra être considérée, quand nous viendrons à -l'étudier de près, sous trois chefs: il y a d'abord le pouvoir de la -croix elle-même, et de la théorie du salut, sur le cœur; puis -l'action des Écritures judaïques et grecques sur l'esprit; puis -l'influence sur la morale, de l'enseignement et de l'exemple de la -hiérarchie existante. Et quand on veut comparer les hommes tels qu'ils -sont et tels qu'ils pourraient avoir été, ces trois questions doivent -se poser séparément dans l'esprit: premièrement qu'eût été le -caractère de l'Europe sans la charité et le travail signifiés par -«portant la Croix»; puis, secondement, que serait devenue -l'intellectualité de l'Europe sans la littérature biblique; et enfin -que serait devenu l'ordre social de l'Europe sans la hiérarchie de -l'Église. - -43. Vous voyez que j'ai réuni les mots «charité» et «travail» sous -le terme général de «portant la croix». «Si quelqu'un veut me -suivre qu'il renonce à soi-même (par la charité) et porte sa croix -(par le labeur) et me suive[150].» - -L'idée a été _exactement_ renversée par le protestantisme moderne -qui voit dans la croix non pas un gibet auquel il doit être cloué mais -un radeau sur lequel lui et toutes ses propriétés de valeur[151] -seront portés sur les flots jusqu'au paradis. - -44. Aussi c'est seulement aux jours où la Croix était reçue avec -courage, l'Écriture méditée avec conscience et le Pasteur écouté -avec foi, que la pure parole de Dieu, la brillante épée de -l'Esprit[152] peuvent être reconnues dans le cœur et dans la main de -la Chrétienté. L'effet de la poésie et de la légende bibliques sur -sa pensée peut se suivre plus loin à travers les âges de décadence -et dans les champs sans limites; donnant naissance pour nous au _Paradis -perdu_, non moins qu'à la _Divine Comédie_;--au _Faust_ de Gœthe et -au _Caïn_ de Byron non moins qu'à l'_Imitation de Jésus-Christ._ - -45. Bien plus, l'écrivain qui veut comprendre le plus complètement -possible, l'influence de la Bible sur l'humanité, doit être capable de -lire les interprétations qui en sont données par les grands arts de -l'Europe à leur apogée. Dans chaque province de la chrétienté, -proportionnellement au degré de puissance artistique qu'elle -possédait, des séries d'illustrations de la Bible parurent -progressivement, commençant par les vignettes qui illustraient les -manuscrits et, en passant par la sculpture de grandeur naturelle, -finissant par atteindre sa pleine puissance dans une peinture pleine de -vérité. Ces enseignements et ces prédications de l'Église par le -moyen de l'art, ne sont pas seulement une partie des plus importantes de -l'action apostolique générale du christianisme, mais leur étude est -une partie nécessaire de l'étude biblique, si bien qu'aucun homme ne -peut comprendre la pensée profonde de la Bible elle-même tant qu'il -n'a pas appris à lire ces commentaires nationaux et n'a pas pris -conscience de leur valeur collective. Le lecteur protestant qui croit -porter sur la Bible un jugement indépendant et l'étudier par lui-même -n'en est pas moins à la merci du premier prédicateur doué d'un organe -agréable et d'une ingénieuse imagination[153]; recevant de lui avec -reconnaissance et souvent avec respect quelque interprétation des -textes que l'agréable organe ou l'esprit alerte puisse recommander; -mais, en même temps, il ignore entièrement, et, s'il est laissé à sa -propre volonté, détruit invariablement comme injurieuses les -interprétations profondément méditées de l'Écriture qui, dans leur -essence, ont été sanctionnées par le consentement de toute l'Église -chrétienne depuis mille ans, et dont la forme a été portée à la -perfection la plus haute par l'art traditionnel et l'imagination -inspirée des plus nobles âmes qui aient jamais été enfermées dans -l'argile humaine. - -46. Il y a peu de Pères de l'Église chrétienne dont les commentaires -de la Bible ou les théories personnelles de son Évangile n'aient pas -été, à l'exultation constante des ennemis de l'Église, altérés et -avilis par les fureurs de la controverse ou affaiblis et dénaturés par -une irréconciliable hérésie. Au contraire, l'enseignement biblique -donné à travers leur art par des hommes tels que Orcagna, Giotto, -Angelico, Luca della Robbia et Luini, est littéralement vierge de toute -trace terrestre des passions d'un jour. Sa patience, sa douceur et son -calme sont incapables des erreurs qui viennent de la crainte ou de la -colère; ils peuvent sans danger dire tout ce qu'ils veulent, ils sont -enchaînés par la tradition et dans une sorte de solidarité -fraternelle à la représentation par des scènes toujours identiques de -doctrines inaltérées; et ils sont forcés par la nature de leur œuvre -à une méditation et à une méthode de composition qui ont pour -résultat l'état le plus pur et l'usage le plus franc de toute la -puissance intellectuelle. - -47. Je puis en une fois et sans avoir besoin de revenir sur cette -question faire ressortir la différence de dignité et de sûreté entre -l'influence sur l'esprit de la littérature et celle de l'art[154] en -vous reportant à une page qui met d'ailleurs merveilleusement en -lumière la douceur et la simplicité du caractère de saint Jérôme, -bien qu'elle soit citée, là où nous la trouvons, sans aucune -intention favorable,--à savoir dans la jolie lettre de la reine -Sophie-Charlotte (mère du père de Frédéric le Grand) au jésuite -Vota, donnée en partie par Carlyle dans son premier volume, chap. IV. - -«Comment saint Jérôme, par exemple, peut-il être une clef pour -l'Écriture?--insinue-t-elle--citant de Jérôme cet aveu remarquable de -sa manière de composer un livre, spécialement de composer ce livre, -_Commentaires sur les Galates_, où il accuse saint Pierre et saint Paul -tous deux de fausseté et même d'hypocrisie. Le grand saint Augustin a -porté contre lui cette fâcheuse accusation (dit Sa Majesté qui donne -le chapitre et le paragraphe) et Jérôme répond: «J'ai suivi les -commentaires d'Origène, de...»--cinq ou six personnes différentes qui -dans la suite devinrent des hérétiques avant que Jérôme en ait fini -avec elles.--«Et pour vous confesser l'honnête vérité», continue -Jérôme, «j'ai lu tout cela et, après avoir bourré ma tête d'une -grande quantité de choses, j'ai envoyé chercher mon secrétaire et je -lui ai dicté, tantôt mes propres pensées, tantôt celles des autres -sans beaucoup me souvenir de l'ordre, quelquefois des mots, ni même du -sens.» Ailleurs (plus loin, dans le même livre[155]) il dit: «Je -n'écris pas moi-même: j'ai un secrétaire et je lui dicte ce qui me -vient aux lèvres. Si je désire réfléchir un peu, ou exprimer mieux -la chose, ou une chose meilleure, il fronce le sourcil et tout son -regard me dit assez qu'il ne peut supporter d'attendre.» Voici un vieux -gentleman sacré auquel il n'est pas bon de se fier pour interpréter -les Écritures, pense Sa Majesté; mais elle ne dit pas--laissant le -père Vota à ses réflexions.» Hélas non, reine Sophie, il ne faut -nous en rapporter pour cette sorte de chose ni au vieux saint Jérôme -ni à aucune autre lèvre ou esprit humains; mais seulement à -l'Éternelle Sophia[156], à la Puissance de Dieu et à la sagesse de -Dieu. Au moins pouvez-vous voir dans votre vieil interprète qu'il est -absolument franc, innocent, sincère, et qu'à travers un tel homme, -qu'il soit oublieux de son auteur, ou pressé par son scribe, il est -plus que probable que vous pourrez entendre ce que Dieu sait être le -meilleur pour vous; et extrêmement improbable que vous vous -pervertissiez, si peu que ce soit, tandis que par un maître prudent et -exercé aux artifices de l'art littéraire, retirent dans ses -doutes, et adroit dans ses paroles, toute espèce de préjugés et -d'erreur peut vous être présentée de façon acceptable, ou même être -irrémédiablement fixée en vous, bien qu'à aucun moment il ne vous -ait le moins du monde demandé de vous fier à son inspiration. - -48. Car la seule confiance, à vrai dire, et la seule sécurité que -dans de telles matières nous puissions posséder ou espérer, résident -dans notre propre désir d'être guidés justement et dans notre bonne -volonté à suivre avec simplicité la direction accordée. Mais toutes -nos idées et nos raisonnements au sujet de l'inspiration ont été -faussées par notre habitude--d'abord de distinguer à tort ou au moins -sans nécessité entre l'inspiration des mots et des actes et -secondement par ce fait que nous attribuons une force ou une sagesse -inspirées à certaines personnes ou certains écrivains seulement au -lieu de l'accorder au corps entier des croyants pour autant qu'ils -participent à la grâce du Christ, à l'amour de Dieu, à la Communion -du Saint-Esprit[157]. Dans la mesure où chaque chrétien reçoit ou -refuse les dons multiples exprimés par cette bénédiction générale, -il entre dans l'héritage des Saints ou en est rejeté. Dans la mesure -exacte où il renie le Christ, courrouce le Père et chagrine le -Saint-Esprit, il perd l'inspiration et la sainteté; et dans la mesure -où il croit au Christ, obéit au Père, et se soumet à l'Esprit, il -devient inspiré dans le sentiment, dans l'action, dans la parole, dans -la réception de la parole, selon les capacités de sa nature. Il ne -sera pas doué d'aptitudes plus hautes, ni appelé à une fonction -nouvelle, mais rendu capable d'user des facultés naturelles qui lui ont -été accordées, là où il le faut, pour la fin la meilleure. Un -enfant est inspiré comme un enfant, et une jeune fille comme une jeune -fille; les faibles dans leur faiblesse même, et les sages seulement à -leur heure. Ceci est pour l'Église, et telle qu'on peut la dégager -avec certitude, la théorie de l'inspiration chez tous ses vrais -membres; sa vérité ne peut être reconnue qu'en la mettant à -l'épreuve, mais je crois qu'il n'y a pas souvenir d'un homme qui l'ait -éprouvée et déclarée vaine[158]. - -49.--Au-delà de cette théorie de l'inspiration générale il y a celle -d'un appel et d'un ordre spécial avec la dictée immédiate des actes -qui doivent être accomplis ou des paroles qui doivent être -prononcées. Je ne veux pas entrer à présent dans l'examen des -témoignages d'une si effective élection; elle n'est pas revendiquée -par les Pères de l'Église, ni pour eux-mêmes, ni même pour le corps -entier des écrivains sacrés. - -Elle est seulement attribuée à certains passages dictés à certains -moments en vue de nécessités spéciales; et il n'est pas possible -d'attacher l'idée de vérité infaillible à aucune forme de ce langage -humain dans lequel même ces passages exceptionnels nous ont été -donnés. Mais du volume entier qui les renferme tel que nous le -possédons et le lisons, tel, pour chacun de nous, qu'il peut être -rendu dans sa langue natale, on peut alarmer et démontrer que, quoique -mêlé d'un mystère qu'on ne nous demande pas d'éclaircir ou de -difficultés que nous serions insolents de vouloir résoudre, il -contient l'enseignement véritable pour les hommes de tout rang et de -toute situation dans la vie, enseignement grâce auquel, autant qu'ils y -obéissent honnêtement et implicitement, ils seront heureux et -innocents dans la pleine puissance de leur nature, et capables de -triompher de toutes les adversités, qu'elles résident dans la -tentation ou dans la douleur. - -50. En effet le Psautier seul, qui pratiquement fut le livre d'offices -de l'Église pendant bien des siècles, contient, simplement dans sa -première moitié, la somme de la sagesse individuelle et sociale. Les -Ier, VIIIe, XIIe, XVe, XIXe, XXIIIe et XXIVe psaumes bien appris et crus -sont assez pour toute direction personnelle; les XLVIIIe, LXXIe et LXXVe -ont en eux la loi et la prophétie de tout gouvernement juste, et chaque -découverte de la science naturelle est anticipée dans le CIVe. Quant -au contenu du volume entier, considérez si un autre cycle de -littérature historique et didactique a une étendue qui lui soit -comparable. Il renferme: - -I. L'histoire de la Chute et du Déluge, les deux plus grandes -traditions humaines fondées sur l'horreur du péché. - -II. L'histoire des Patriarches, dont la vérité permanente est encore -visible aujourd'hui dans l'histoire des races juive et arabe. - -III. L'histoire de Moïse avec ses résultats pour la loi morale de tout -l'univers civilisé. - -IV. L'histoire des Rois--virtuellement celle de toute royauté, dans -David, et de toute la philosophie, dans Salomon, atteignant son point le -plus élevé dans les Psaumes et les Proverbes, avec la sagesse encore -plus serrée et pratique de l'Ecclésiaste et du fils de Sirach. - -V. L'histoire des Prophètes--virtuellement celle du mystère le plus -profond, de la tragédie, de la fatalité perpétuellement immanente à -une existence nationale. - -VI. L'histoire du Christ. - -VII. La loi morale de saint Jean qui trouve à la fin dans l'Apocalypse -son accomplissement. - -Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matières, je ne dis -pas à aucun autre «livre», mais à aucune autre «littérature». -Essayez, autant que cela est possible à chacun de nous,--qu'il soit -adversaire ou défenseur de la foi,--de dégager votre intelligence de -l'association que l'habitude a formée entre elle et le sentiment moral -basé sur la Bible, et demandez-vous quelle littérature pourrait avoir -pris sa place ou rempli sa fonction même si toutes les bibliothèques -de l'univers étaient restées intactes et si toutes les paroles les -plus riches de vérité des maîtres avaient été écrites? - -52. Je ne suis pas contempteur de la littérature profane, si peu que je -ne crois pas qu'aucune interprétation de la religion grecque ait été -jamais aussi affectueuse, aucune de la religion romaine aussi -révérente, que celle qui se trouve à la base de mon enseignement de -l'art et qui court à travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce -fut de la Bible que j'appris les symboles d'Homère et la foi -d'Horace[159]. - -Le devoir qui me fut imposé dans ma première jeunesse[160] de lire -chaque mot des évangiles et des prophéties, comme s'il avait été -écrit par la main de Dieu, me donna l'habitude d'une attention -respectueuse qui, plus tard, rendit bien des passages des auteurs -profanes, frivoles pour un lecteur irréligieux, profondément graves -pour moi. Jusqu'à quel point mon esprit a été paralysé par les -fautes et les chagrins de la vie[161],--jusqu'où ma connaissance de la -vie est courte, comparée à ce que j'aurais pu apprendre si j'avais -marché plus fidèlement dans la lumière qui m'avait été départie, -dépasse ma conjecture ou ma confession. Mais comme je n'ai jamais -écrit pour mon propre plaisir ou pour ma renommée, j'ai été -préservé, comme les hommes qui écrivent ainsi le seront toujours, des -erreurs dangereuses pour les autres[162], et les expressions -fragmentaires de sentiments ou les expositions de doctrines, que de -temps en temps, j'ai été capable de donner, apparaîtront maintenant -à un lecteur attentif, comme se reliant à un système général -d'interprétation de la littérature sacrée, à la fois classique et -chrétienne, qui le rendra capable, sans injustice, de sympathiser avec -la foi des âmes candides de tous temps et de tous pays. - -53. Qu'il y ait une littérature sacrée classique, suivant un cours -parallèle à celle des Hébreux et venant s'unir aux légendes -symboliques de la chrétienté au moyen âge[163], c'est un fait qui -apparaît de la manière la plus tendre et la plus expressive dans -l'influence indépendante et cependant similaire de Virgile sur le Dante -et l'évêque Gawaine Douglas. À des dates plus anciennes, -l'enseignement de chaque maître formé dans les écoles de l'Orient -était nécessairement greffé sur la sagesse de la mythologie grecque, -et ainsi l'histoire du Lion de Némée[164], vaincu avec l'aide -d'Athéné, est la véritable racine de la légende du compagnon de -saint Jérôme conquis par la douceur guérissante de l'esprit de vie. - -54. Je l'appelle une légende seulement. Qu'Héraklès ait jamais tué, -ou saint Jérôme jamais chéri la créature sauvage ou blessée, est -sans importance pour nous enseigner ce que les Grecs entendaient nous -dire en représentant le grand combat sur leurs vases[165], où les -peintres chrétiens faisant leur thème de prédilection de la fermeté -de l'Ami du Lion. Une tradition plus ancienne, celle du combat de -Samson[166],--le prophète désobéissant,--de la première victoire -inspirée de David[167], et finalement du miracle opéré pour la -défense du plus favorisé et fidèle des grands prophètes[168], suit -son cours symbolique parallèlement à la fable dorienne. Mais la -légende de saint Jérôme reprend la prophétie du Millenium et -prédit, avec la Sibylle de Cumes[169], et avec Isaïe, un jour où la -crainte de l'homme ne sera plus chez les êtres inférieurs de la haine -mais s'étendra sur eux comme une bénédiction, où il ne sera plus -fait de mal ni de destruction d'aucune sorte dans toute l'étendue de la -Montagne sainte[170] et où la paix de la terre sera tirée aussi loin -de son présent chagrin, que le glorieux univers animé l'est du désert -naissant, dont les profondeurs étaient le séjour des dragons, et les -montagnes, des dômes de feu. Ce jour-là aucun homme ne le -connaît[171], mais le royaume de Dieu est déjà venu[172] pour ceux -qui ont dompté dans leur propre cœur l'ardeur sans frein de la nature -inférieure[173] et ont appris à chérir ce qui est charmant et humain -dans les enfants errants des nuages et des champs. - - -Avallon, 28 août 1882. - - -[Note 113: «On vous a appris que, puisque vous aviez des tapis..., des -«kickshaws» au lieu de bœuf pour votre nourriture, des égouts au -lieu de puits sacrés pour votre soif, vous étiez la crème de la -création et chacun de vous un Salomon» (_Pleasures of England_, p. 49, -cité par M. Bardoux, p. 237).] - -[Note 114: En prenant la San, bras de la Vistule supérieure.--(Note de -l'Auteur.)] - -[Note 115: Remarquez, toutefois, que généralement, la force d'une -rivière, _ceteris paribus_, doit être estimée d'après son cours -direct, les plaines (qui donnent presque toujours naissance aux -méandres) ne pouvant leur apporter aucun affluent. (Note de l'Auteur.)] - -[Note 116: Les considérations sur la Vistule et le Dniester, -fleuves-fossés de l'Europe, sont reprises dans _Candida Casa_ (§ 22), -quatrième conférence du recueil _Vérona_ et premier chapitre de -_Valle Crucis. Valle Crucis_ devait prendre place dans nos _Nos Pères -nous ont dit._ Du reste cette partie de _Candida Casa_ rappelle beaucoup -par ses vues historiques et géographiques et par les citations -ironiques de Gibbon le chapitre du _Drachenfels._--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 117: «Elles» (les sept églises d'Éphèse, de Smyrne, de -Pergame, de Thyatire, de Sardes, de Philadelphie et de Laodicée) sont -bâties le long des collines, et par les plaines de Lydie, dessinant une -large courbe comme un vol d'oiseaux ou comme un tourbillon de nuages, -toutes en Lydie même ou sur la frontière, toutes de caractère -essentiellement lydien, les plus enrichies d'or, les plus délicatement -luxueuses, les plus doucement musicales, les plus tendrement sculptées -des églises d'alors. En elles s'étaient réunis les talents et les -félicités de l'Asiatique et du Grec. Si le dernier message du Christ -eût été adressé aux églises de Grèce il n'eût été que pour -l'Europe et pour une durée limitée. S'il eût été adressé aux -églises de Syrie, il n'eût été que pour l'Asie et pour une durée -limitée. Adressé à la Lydie, il est adressé à l'univers et pour -toujours» (_Fors Clavigere_, lettre LXXXIV). Ce message du Christ aux -sept églises--qui est longuement commenté dans le reste de la -lettre--est contenu, comme l'on sait, dans les trois premiers chapitres -de l'Apocalypse de saint Jean ou plus exactement dans le IIe et le IIIe -chapitres. Dans le Ier, Jésus ordonne à saint Jean d'écrire aux anges -des sept églises. Voir aussi sur les églises d'Asie Mineure, le beau -livre de M. de Voguë.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 118: «Puis prenant la parole, tu diras devant l'Éternel ton Dieu -mon Père était un pauvre Syrien prêt à périr et il descendit en -Égypte avec un petit nombre de gens et il y fit séjour et devint là -une nation grande, forte et qui s'est fort multipliée.» (Deutéronome, -XXVI, 5)--(Note du Traducteur.)] - -[Note 119: Sir F. Palgrave, _Arabie_, vol. II, p. 155. J'adopte avec -reconnaissance dans le paragraphe suivant sa division des nations -asiatiques (p. 160).--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 120: Le XXXVIe chapitre de Gibbon commence par une sentence qui -peut être prise comme l'épitome de l'histoire tout entière que nous -avons à étudier. «Les trois grandes nations du monde, les Grecs, les -Sarrazins, les Francs, se rencontrèrent toutes sur le théâtre de -l'Italie.» - -J'emploie le mot plus général de Goths au lieu de Francs et le mot -plus précis Arabe au lieu de Sarrasins, mais en dehors de cela le -lecteur remarquera que la division est la même que la mienne. Gibbon ne -reconnaît pas le peuple romain comme nation, mais seulement la -puissance romaine comme empire.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 121: De récents événements ont montré la force de ces paroles -(Note de la révision, mai 1885).--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 122: Mais l'ange de l'Éternel la trouva auprès d'une fontaine -d'eau au désert, près de la fontaine qui est au chemin de Sair. Et il -lui dit: Agar, servante de Saraï, d'où viens-tu, etc. (Genèse, XVI, 1 -et 8.)--(Note du Traducteur.)] - -[Note 123: Genèse, XII, 1.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 124: Cf. Il n'y eut jamais qu'un seul art grec, des jours -d'Homère à ceux du doge Selvo (_St-Mark's Rest_, VIII, § 92).--(Note -du Traducteur.)] - -[Note 125: Dans _Crown of wild olive_ Cincinnatus symbolisait aussi la -force de Rome. «Elle fut (l'agriculture), la source de toute la force -de Rome et de toute sa tendresse, l'orgueil de Cincinnatus et -l'inspiration de Virgile (_la Couronne d'olivier sauvage_, p. -196).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 126: Milman, _Histoire du Christianisme_, vol. III, p. 36.--(Note -de l'Auteur.)] - -[Note 127: Je trouve la même généralisation fournie à l'étudiant -moderne dans le terme «péninsule balkanique» qui éteint à la fois -tout rayon et toute trace de l'histoire du passé.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 128: Gibbon dit plus clairement: «De la côte ou de l'extrémité -de Caithness et d'Ulster le souvenir de l'origine cette fut -distinctement conservé dans la ressemblance perpétuelle du langage, de -la religion et des manières, et le caractère particulier des -différentes tribus britanniques peut être naturellement attribué à -l'influence de circonstances accidentelles et locales.» Les Écossais -des plaines, «mangeurs de froment», ou vagabonds et les Irlandais, -sont entièrement identifiés par Gibbon à l'époque où commence notre -propre histoire. «_Il est certain_ (l'italique est de lui, non de moi) -qu'à l'époque du déclin de l'empire romain la Calédonie, l'Irlande -et l'île de Man étaient habitées par les Écossais» (chap. XXV, vol. -IV, p. 279). La civilisation plus avancée et le moindre courage des -_Anglais_ des plaines faisaient d'eux les victimes de l'Écosse ou les -sujets reconnaissants de Rome. Les montagnards, pictes dans les -Grampians, ou autochtones dans la Cornouailles et le pays de Galles, -n'ont jamais été instruits ni subjugués et restent aujourd'hui la -force inculte et sans peur de la race britannique.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 129: «Le Phénix est, dès la plus haute antiquité chrétienne, -le symbole de l'immortalité» (Émile Male, _Histoire de l'art -religieux au_ XIIIe _siècle_).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 130: Voir dans _On the old road_, l'Espoir de la Résurrection, -condition nécessaire du Chant pour les chrétiens. Même dans -l'antiquité le chant d'Orphée, le chant de Philomèle, le chant du -cygne, le chant d'Alcyon, sont inspirés par un espoir obscur de -résurrection (_On the old road_, II, 45 et 46).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 131: Allusion au verset de la Genèse qui précède le Songe de -Jacob: «Il prit donc des pierres du lieu et en fit son chevet et -s'endormit au même lieu (Genèse, XXVIII, 11).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 132: Allusion à la Bible: «Alors Moïse dit: Je me détournerai -maintenant et je verrai cette grande vision et pourquoi le buisson ne se -consume pas» (Exode, III, 3).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 133: I Samuel, XVII, 28.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 134: Saint Luc, I, 80. Il s'agit de saint Jean-Baptiste.--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 135: Je dois moi-même marquer comme particulièrement fatale dans -le déclin de l'empire romain, l'heure où Julien rejette le conseil des -augures. «Pour la dernière fois les Aruspices Étrusques -accompagnèrent un empereur romain, mais par une singulière fatalité -leur interprétation défavorable des signes du ciel fut dédaignée, et -Julien suivit l'avis des philosophes qui colorèrent leur prédiction -des teintes brillantes de l'ambition de l'empereur». (Milman, _Histoire -du Christianisme_, chap. VI.)--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 136: «Je suis seul, à ce que je crois, à penser encore avec -Hérodote.» Toute personne ayant l'esprit assez fin pour être frappée -des traits caractéristiques de la physionomie d'un écrivain, et ne -s'en tenant pas au sujet de Ruskin à tout ce qu'on a pu lui dire, que -c'était un prophète, un voyant, un protestant et autres choses qui -n'ont pas grand sens, sentira que de tels traits, bien que certainement -secondaires, sont cependant très «ruskiniens». Ruskin vit dans une -espèce de société fraternelle avec tous les grands esprits de tous -les temps, et comme il ne s'intéresse à eux que dans la mesure où ils -peuvent répondre à des questions éternelles, il n'y a pas pour lui -d'anciens et de modernes et il pout parler d'Hérodote comme il ferait -d'un contemporain. Comme les anciens n'ont de prix pour lui que dans la -mesure où ils sont «actuels», peuvent servir d'illustration à nos -méditations quotidiennes, il ne les traite pas du tout en anciens. Mais -aussi toutes leurs paroles ne subissant pas le déchet du recul, -n'étant plus considérées comme relatives à une époque, ont une plus -grande importance pour lui, gardent en quelque sorte la valeur -scientifique qu'elles purent avoir, mais que le temps leur avait fait -perdre. De la façon dont Horace parle à la Fontaine de Bandusie, -Ruskin déduit qu'il était pieux, «à la façon de Milton». Et déjà -à onze ans, apprenant les odes d'Anacréon pour son plaisir, il y -apprit «avec certitude, ce qui me fut très utile dans mes études -ultérieures sur l'art grec, que les Grecs aimaient les colombes, les -hirondelles et les roses tout aussi tendrement que moi» (_Præterita_, -§ 81). Évidemment pour un Emerson la «culture» a la même valeur. -Mais sans même nous arrêter aux différences qui sont profondes, -notons d'abord, pour bien insister sur les traits particuliers de la -physionomie de Ruskin, que la science et l'art n'étant pas distincts à -ses yeux (Voir la Préface, p. 51-57) il parle des anciens comme savants -avec la même révérence que des anciens comme artistes. Il invoque le -104° psaume quand il s'agira de découvertes d'histoire naturelle, se -range à l'avis d'Hérodote (et l'opposerait volontiers à l'opinion -d'un savant contemporain) dans une question d'histoire religieuse, -admire une peinture de Carpaccio comme une contribution importante à -l'histoire descriptive des perroquets (_St-Mark's Rest: The Shrine of -the Slaves_). Évidemment nous rejoindrions vite ici l'idée de l'art -sacré classique (Voir plus loin les notes des pages 244, 245, 246 et -des pages 338 et 339) «il n'y a qu'un art grec, etc., saint Jérôme et -Hercule», etc., chacune de ces idées conduisant aux autres. Mais en ce -moment nous n'avons encore qu'un Ruskin aimant tendrement sa -bibliothèque, ne faisant pas de différence entre la science et l'art, -par conséquent pensant qu'une théorie scientifique peut rester vraie -comme une œuvre d'art peut demeurer belle (cette idée n'est jamais -explicitement exprimée par lui, mais elle gouverne secrètement, et -seule a pu rendre possible toutes les autres) et demandant à une ode -antique ou à un bas-relief du moyen âge un renseignement d'histoire -naturelle ou de philosophie critique, persuadé que tous les hommes -sages de tous les temps et de tous les pays sont plu» utiles à -consulter que les fous, fussent-ils d'aujourd'hui. Naturellement cette -inclination est réprimée par un sens critique si juste que nous -pouvons entièrement nous fier à lui, et il l'exagère seulement pour -le plaisir de faire de petites plaisanteries sur «l'entomologie du -XIIIe siècle», etc., etc.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 137: Même les meilleurs historiens catholiques trop habituellement -ont fermé les yeux à la connexité inéluctable entre la vertu monastique -et la règle bénédictine du travail agricole.--(Note de l'Auteur à la -révision de 1885.)] - -[Note 138: Robert d'Humières me dit qu'il y a ici une allusion aux -montagnes de la Suisse, telles que le Matterhorn, etc.--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 139: La conclusion hypothétique de Gibbon relativement aux effets -de la mortification et la constatation historique qui suit doivent être -remarquées comme contenant déjà tous les systèmes des philosophes ou -des politiques modernes qui ont, depuis, changé les monastères -d'Italie en baraques et les églises de France en magasins. «Ce martyre -volontaire a forcément détruit graduellement la sensibilité, aussi -bien de l'esprit que du corps; car _on ne peut admettre_ que les -fanatiques qui se torturent eux-mêmes soient capables d'aucune -affection vive pour le reste de l'espèce humaine. _Une sorte -d'insensibilité cruelle a caractérisé les moines de toute époque et -de tout pays._» - -Combien de pénétration et de jugement, dénote cette sentence, -apparaîtra, j'espère, au lecteur, à mesure que je déroulerai devant -lui l'histoire véritable de sa foi; mais étant moi-même, je crois, un -des derniers témoins de la vie recluse telle qu'elle existait encore au -commencement de ce siècle, je puis renvoyer au portrait parfait et -digne de foi dans la lettre comme dans l'esprit qui en est donné par -Scott dans l'introduction du _Monastère_; quant à moi je puis dire que -les sortes de caractères les plus doux, les plus raffinés, les plus -aimables, au sens le plus profond du mot, que j'aie jamais connus, ont -été ou ceux de moines, ou ceux de serviteurs ayant été élevés dans -la foi catholique. Et quand je formulais ce jugement je ne connaissais -pas l'Edwige de Miss Alexander (Note de la révision de 1885).--(Note de -l'Auteur.)] - -[Note 140: L'habitude de supposer à la conduite d'hommes de sens et de -cœur des motifs intelligibles aux insensés et probables à ceux qui -ont l'âme basse, prévaut, chez tous les historiens vulgaires, en -partie par la satisfaction, en partie par l'orgueil qu'ils en -ressentent; et il est horrible de contempler la quantité de faux -témoignages contre leurs voisins que portent des écrivains médiocres, -simplement pour arrondir leurs jugements superficiels et leur donner -plus de force. «Jérôme admet, en effet, _avec une humilité -spécieuse mais sujette à caution_, l'infériorité du moine non -ordonné au prêtre ordonné», dit Dean Milman, dans son chapitre XI, -faisant suivre son doute gratuit sur l'humilité de Jérôme d'une -affirmation non moins gratuite de l'ambition de ses adversaires. «Le -clergé, cela est hors de doute, eut la sagesse de deviner le rival -_dangereux_, quant à l'influence et l'autorité, qui apparaissait dans -la société chrétienne.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 141: Le meilleur endroit pour lire ce chapitre est l'église San -Giorgio dei Schiavoni à Venise. On prend une gondole et dans un calme -canal, un peu avant d'arriver à l'infini frémissant et miroitant de la -lagune on aborde à cet «Autel des Esclaves» où on peut voir (quand -le soleil les éclaire) les peintures que Carpaccio a consacrées à -saint Jérôme. Il faut avoir avec soi _Saint Mark's Rest_ et lire tout -entier le chapitre dont je donne ici un important extrait, non que ce -soit un des meilleurs de Ruskin, mais parce qu'il a été visiblement -écrit sous l'empire des mêmes préoccupations que le chapitre III de -la Bible d'Amiens,--et pour donner au «Dompteur du lion» une -illustration où l'on voie «le lion». C'est de septembre 1876 à mai -1877, c'est-à-dire deux ou trois ans avant de commencer la _Bible -d'Amiens_ que Ruskin était allé étudier Carpaccio à Venise. Voici le -passage de _Saint-Mark's Rest_: - -«Mais le tableau suivant! Comment a-t-on jamais pu permettre que -pareille chose fût placée dans une église! Assurément rien ne -pourrait être plus parfait comme art comique; saint Jérôme, en -vérité, introduisant son lion novice dans la vie monastique, et -l'effet produit sur l'esprit monastique vulgaire. - -«Ne vous imaginez pas un instant que Carpaccio ne voie pas le comique -de tout ceci, aussi bien que vous, peut-être même un peu mieux. -«Demandez après lui demain, croyez-moi, et vous le trouverez un homme -grave.» - -«Mais aujourd'hui Mercutio lui-même n'est pas plus fantasque ni -Shakespeare lui-même plus gai dans sa fantaisie du «doux animal et -d'une bonne conscience» que n'est ici le peintre quand il dessine son -lion souriant délicatement avec sa tête penchée de côté comme un -saint du Pérugin, et sa patte gauche levée, en partie pour montrer la -blessure faite par l'épine, en partie en signe de prière: - - -Car si je devais, comme lion venir en lutte -En ce lieu, ce serait pitié pour ma vie. - - -«Les moines s'enfuyant sont tout d'abord à peine intelligibles et ne -semblent que des masses obliques blanches et bleues; et il y a eu grande -discussion entre M. Muray et moi pendant qu'il dessinait le tableau pour -le Musée de Sheffield, pour savoir si l'action de fuir était, en -réalité, bien rendue ou non: lui, maintenant que les moines couraient -réellement comme des archers olympiques...; moi, au contraire, estimant -que Carpaccio a échoué, n'ayant pas le don de représenter le -mouvement rapide. Nous avons probablement raison tous deux, je ne doute -pas que l'action de courir, du moment que M. Murray le dit, soit bien -dessinée; mais à cette époque les peintres vénitiens n'avaient -appris à représenter qu'un mouvement lent et digne, et ce n'est que -cinquante ans plus tard, sous l'influence classique, que vint la -puissance impétueuse de Véronèse et du Tintoret. - -«Mais il y a beaucoup de questions bien plus profondes à se poser -relativement à ce sujet de saint Jérôme que celle de l'habileté -artistique. Le tableau, en effet, est une raillerie; mais n'est-ce -qu'une raillerie? La tradition elle-même est-elle une raillerie? ou -est-ce seulement par notre faute, et peut-être par celle de Carpaccio, -que nous la faisons telle? - -«En tous cas, veuillez, en premier lieu, vous souvenir que Carpaccio, -comme je vous l'ai souvent dit, n'est pas responsable lui-même en cette -circonstance. Il commence par se préoccuper de son sujet, comptant, -sans aucun doute, l'exécuter très sérieusement. Mais son esprit n'est -pas plus tôt fixé dessus que la vision s'en présente à lui comme une -plaisanterie et il est forcé de le peindre ainsi. Forcé par les -destins... C'est à Atropos et non à Carpaccio que nous devons demander -pourquoi ce tableau nous fait rire; et pourquoi la tradition qu'il -rappelle nous paraît purement chimérique et n'est plus qu'un objet de -risée. Maintenant que ma vie touche à son déclin il n'est pas un jour -qui ne passe sans avoir augmenté mes doutes sur le bien fondé des -mépris où nous nous complaisons et mon désir anxieux de découvrir ce -qu'il y avait à la racine des récits des hommes de bien, qui sont -maintenant la fortune du moqueur. - -«Et j'ai besoin de lire une bonne _Vie de saint Jérôme._ Et si je -vais chez M. Ongania je trouverai, je suppose, l'autobiographie de -George Sand, et la vie de M. Sterling peut-être; et de M. Werner, -écrit par mon propre maître et qu'en effet j'ai lu, mais j'oublie -maintenant qui furent soit M. Sterling ou M. Werner; et aussi peut-être -j'y trouverai dans la littérature religieuse la vie de M. Wilberforce -et de Mrs Fry; mais non le plus petit renseignement sur saint Jérôme. -Auquel néanmoins, toute la charité de George Sand, et toute -l'ingénuité de M. Sterling, et toute la bienfaisance de M. -Wilberforce, et une grande quantité, sans que nous le sachions, du -bonheur quotidien et de la paix de nos propres petites vies de chaque -jour, sont véritablement redevables, comme à une charmante vieille -paire de lunettes spirituelles sans lesquelles nous n'eussions jamais lu -un mot de la _Bible protestante._ Il est, toutefois, inutile de -commencer une vie de saint Jérôme à présent, et de peu d'utilité -pourtant de regarder ces tableaux sans avoir une vie de saint Jérôme, -mais il faut seulement que vous sachiez clairement ceci sur lui, qui -n'est pas le moins du monde douteux ni mythique, mais entièrement vrai, -et qui est le commencement de faits d'une importance sans limites pour -toute l'Europe moderne--à savoir, qu'il était né de bonne ou du moins -de riche famille, en Dalmatie, c'est-à-dire à mi-chemin entre l'Orient -et l'Occident; qu'il rendit le grand livre de l'Orient, la Bible, -lisible pour l'Occident, qu'il fut le premier grand maître de la -noblesse du savoir et de l'ascétisme affable et cultivé, comme -opposés à l'ascétisme barbare; le fondateur, à proprement dire, de -la cellule bien arrangée et du jardin soigné, là où avant il n'y -avait que le désert et le bois inculte,--et qu'il mourut dans le -monastère qu'il avait fondé à Bethléem. - -«C'est cette union d'une vie douce et raffinée avec une noble -continence, cet amour et cette imagination illuminant la caverne de la -montagne et en faisant un cloître couvert de fresques, amenant ses -bêtes sauvages à devenir des amis domestiques, que Carpaccio a reçu -ordre de peindre pour nous, et avec un incessant raffinement -d'imagination exquise il remplit ces trois canevas d'incidents qui -signifiaient, à ce que je crois, l'histoire de toute la vie monastique, -et la mort, et la vie spirituelle pour toujours: le pouvoir de ce grand -et sage et bienfaisant esprit régnant à jamais sur toute culture -domestique; et le secours que la société des âmes des créatures -inférieures apporte avec elle à la plus haute intelligence et à la -vertu de l'homme. Et si au dernier tableau,--saint Jérôme en train de -travailler, pendant que son chien blanc» [dans _Præterita_ (III, II) -Ruskin dit que son chien Wisie était exactement pareil au chien de -saint Jérôme dans Carpaccio] «observe d'un air satisfait son -visage,--vous voulez comparer, dans votre souvenir, un morceau de chasse -par Rubens ou Snyders, où les chiens éventrés roulent sur le sol dans -leur sang, vous commencerez peut-être à sentir qu'il y a quelque chose -de plus sérieux dans ce kaléidoscope de la chapelle de Saint-Georges -que vous ne l'aviez cru d'abord. Et, si vous vous soudez de continuer à -le suivre avec moi, pensons à ce sujet risible un peu plus -tranquillement. - -«180. Quel témoignage nous est apporté ici, volontairement ou -involontairement, au sujet de la vie monastique, par un homme de la -perception la plus subtile, vivant au milieu d'elle? Que tous les moines -qui ont aperçu le lion sont terrifiés à en perdre l'esprit. Quelle -preuve curieuse de la timidité du monachisme! Voici des hommes qui font -profession de préférer à la Terre le Ciel--se préparant à passer de -l'une à l'autre--comme à la récompense de tout leur sacrifice -présent! Et voilà la façon dont ils reçoivent la première chance -qui leur est offerte d'accomplir ce changement d'état. - -«Évidemment l'impression de Carpaccio sur les moines doit être qu'ils -étaient plus braves ou meilleurs que les autres hommes, mais qu'ils -aimaient les livres, et les jardins, et la paix, et avaient peur de la -mort, par conséquent reculaient devant les formes du danger qui -étaient l'affaire des guerriers de la chevalerie, d'une façon quelque -peu égoïste et mesquine. - -«Il les regarde clairement dans leur rôle de chevaliers. Ce qu'il -pourra nous dire ensuite de bien sur eux ne sera pas d'un témoin -prévenu en leur faveur. Il nous en dit cependant quelque bien, même -ici. L'arrangement, agréable dans la sauvagerie, des arbres; les -bâtiments pour les besoins religieux et agricoles disposés comme dans -une exploitation américaine de défrichement, çà et là, comme si le -terrain avait été préparé pour eux; la grâce parfaite d'un art -joyeux, pur, illuminant, remplissant chaque petit coin de corniche de la -chapelle, d'un portrait de saint (*), enfin, et par-dessus tout, la -parfaite bonté, la tendresse pour tous les animaux. N'êtes-vous pas, -quand vous contemplez cet heureux spectacle, mieux en état de -comprendre quelle sorte d'hommes furent ceux qui mirent à l'abri du -tumulte des guerres les doux coins de prairies qu'arrosent vos propres -rivières descendues des montagnes, à Bolton et Fountains, Furnest et -Tintern? Mais, du saint lui-même, Carpaccio n'a que du bien à vous -dire. Les moines vulgaires étaient, du moins, des créatures -inoffensives, mais lui est une créature forte et bienfaisante. «Calme, -devant le lion!» dit le Guide avec sa perspicacité habituelle, comme -si, seul, le saint avait le courage d'affronter la bête furieuse,--un -Daniel dans la fosse aux lions! Ils pourraient aussi bien dire de la -beauté vénitienne de Carpaccio qu'elle est calme devant le petit -chien. Le saint fait entrer son nouveau favori comme il amènerait un -agneau, et il exhorte vainement ses frères à ne pas être ridicules. - -«L'herbe sur laquelle ils ont laissé tomber leurs livres est ornée de -fleurs; il n'y a aucun signe de trouble ni d'ascétisme sur le visage du -vieillard, il est évidemment tout à fait heureux, sa vie étant -complète et la scène entière est le spectacle de la simplicité et de -la sécurité idéales de la sagesse céleste: - -«Ses chemins sont des chemins charmants et tous ses sentiers sont la -paix.»--(Note du Traducteur.) - -Le verset biblique qui termine cette citation est tiré des Proverbes -(III, 17). - -(*) Voyez la partie du monastère qu'on aperçoit au loin, dans le -tableau du lion, avec ses fragments de fresque sur le mur, sa porte -couverte de lierre et sa corniche enluminée.] - -[Note 142: Milman, _Histoire du Christianisme_, vol. III, p. 162. -Remarquez la phrase en italique, car elle relate la vraie origine de la -papauté.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 143: Saint Mathieu, X, 37. Cf. _Fors Clavigera_: «Il vient une -heure pour tous ses vrais disciples où cette parole du Christ doit -entrer dans leur cœur: «Celui qui aime son père et sa mère plus que -moi n'est pas digne de moi.» Quitter la maison où est votre paix, -être en rivalité avec ceux qui vous sont chers: c'est cela--si les -paroles du Christ ont un sens--c'est bien cela qui sera demandé à ses -vrais disciples.»--(Note du Traducteur.)] - -[Note 144: Cf. _Sesame and Lilies, of Kings Treasuries_, 17: «Quel -effet singulier et salutaire cela aurait sur nous qui sommes habitués -à prendre l'acception usuelle d'un mot pour le sens véritable de ce -mot, si nous gardions la forme grecque _biblos_ ou _biblion_ comme -l'expression juste pour «livre», au lieu de l'employer seulement dans -le cas particulier où nous désirons donner de la dignité à l'idée -et si nous le traduisions en anglais partout ailleurs. Par exemple, nous -traduirions ainsi _les Actes des Apôtres_ (XIX, 19): «Beaucoup de ceux -qui exerçaient des arts magiques réunirent leurs Bibles et les -brûlèrent devant tous les hommes, et en comptèrent le prix et le -trouvèrent de cinquante mille pièces d'argent.» Et si au contraire -nous traduisions là où nous la conservons, et parlons toujours du -Saint Livre au lieu de la Sainte Bible, etc.»--(Note du Traducteur.)] - -[Note 145: Cette sorte d'ignorance de ce qui est au fond de leur âme -est à la base de l'idée que Ruskin se fait de tous les prophètes, -c'est-à-dire de tous les hommes vraiment géniaux. Parlant de lui-même -il dit: «Ainsi, d'année en année, j'ai été amené à parler, ne -sachant pas, lorsque je dépliais le rouleau où était contenu mon -message, ce qui se trouverait plus bas, pas plus qu'un brin d'herbe ne -sait quelle sera la forme de son fruit (_Fors_, IV, lettre LXXVIII, p. -121) et parlant des derniers jours de la vie de Moïse: «Quand il vit -se dérouler devant lui l'histoire entière de ces quarante dernières -années et quand le mystère de son propre ministère lui fut enfin -révélé» (_Modern Painters_, IV, V, XX, 46, cité par M. Brunhes). -Mais cet avenir que les hommes ne voient pas, est déjà contenu dans -leur cœur. Et Ruskin me semble ne jamais l'avoir exprimé d'une façon -plus mystérieuse et plus belle que dans cette phrase sur Giotto enfant, -quand pour la première fois il vit Florence: «Il vit à ses pieds les -innombrables tours de la cité des lys; mais la plus belle de toutes (le -Campanile) était encore cachée dans les profondeurs de son propre -cœur» (_Giotto and his work in Padua_, p. 321 de l'édition -américaine: _The Poetry of Architecture; Giotto and his work in -Padua_).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 146: Saint Luc, XVI, 31.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 147: Gibbon, chap. XV (II, 277).] - -[Note 148: Ibid., II, 283.--Son expression «les plus instruits et les -plus riches» doit être retenue comme confirmation de ce fait qui -apparaît éternellement dans le christianisme que des cerveaux modestes -dans leurs conceptions, et des vies peu soucieuses du gain sont les plus -aptes à recevoir ce qu'il y a d'éternel dans les principes -chrétiens.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 149: Saint Paul, Éphésiens, II, 2, et V, -6 ;--Colossiens, III, 6.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 150: Saint Matthieu, XVI, 24;--Saint Marc, VIII, 34, et X, 21. -Voir dans le post-scriptum de mon Introduction une phrase des _Lectures -on Art_ où cette parole de saint Matthieu est magnifiquement -commentée.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 151: Un des plus curieux aspects de la pensée évangélique -moderne est l'aimable connexité qu'elle établit entre la vérité de -l'Évangile et l'extension du commerce lucratif! Voyez plus loin la note -pages 231, 238, 239.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 152: «Prenez aussi le casque du salut et l'épée de l'Esprit qui -est la parole de Dieu (saint Paul, Éphésiens, VI, 17). Saint Paul -développe l'image dans l'Épître aux Hébreux (IV, 12).--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 153: Voir les passages de _Præterita_ (III, 34, 39) cités par M. -Bardoux, où Ruskin discute sur la Bible avec un protestant «qui ne se -fiait qu'à soi pour interpréter tous les sentiments possibles des -hommes et des anges» et où à Turin il entre dans un temple où l'on -prêche à quinze vieilles femmes «qui sont, à Turin, les seuls -enfants de Dieu».--(Note du Traducteur.)] - -[Note 154: Ruskin avait dit autrefois (1856) dans un sentiment -d'ailleurs différent: «Cet art du dessin qui est de plus d'importance -pour la race humaine que l'art d'écrire, car les gens peuvent -difficilement dessiner quelque chose sans être de quelque utilité aux -autres et à eux-mêmes et peuvent difficilement écrire quelque chose -sans perdre leur temps et celui des autres.» (_Modern Painters_, IV, -XVII, 31, cité par M. de la Sizeranne).--(Note du Traducteur).] - -[Note 155: _Commentaires sur les Galates_, chap. III.--(Note de -l'Auteur.)] - -[Note 156: Allusion essentiellement ruskinienne à l'étymologie du mot: -Sophie; ici c'est à peine un calembour, mais le lecteur a pu voir au -dernier chapitre à propos de la signification délicatement «Saline» -du mot Salien et dans les jeux de mots avec «Salés» et «Saillants» -jusqu'où pouvait aller la manie étymologique de Ruskin. Pour nous en -tenir au passage ci-dessus (Sophie-Sagesse), il trouve son explication -(et avec lui tous les jeux de mots de Ruskin, même les plus fatigants), -dans les lignes suivantes de _Sesame and lilies, Of kings treasuries_, -15: Il (l'homme instruit) est savant dans la descendance des mots, -distingue d'un coup d'œil les mots de bonne naissance des mots -canailles modernes, se souvient de leur généalogie, de leurs -alliances, de leurs parentés, de l'extension à laquelle ils ont été -admis et des fonctions qu'ils ont tenues parmi la noblesse nationale des -mots, en tous temps et en tous pays», etc. Je n'ai pas le temps de -montrer qu'il y a là encore une forme d'idolâtrie et de celles à la -tentation de qui un homme de goût a le plus de peine à ne pas -succomber.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 157: «Tous les dimanches, si ce n'est plus souvent, le plus grand -nombre des personnes bien pensantes en Angleterre reçoit avec -reconnaissance, de ses maîtres, une bénédiction ainsi formulée: «La -grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la communion -du Saint-Esprit soient avec vous.» Maintenant je ne sais pas quel sens -est attribué dans l'esprit public anglais à ces expressions. Mais ce -que j'ai a vous dire positivement est que les trois choses existent -d'une façon réelle et actuelle, peuvent être connues de vous, si vous -avez envie de les connaître, et possédées si vous avez envie de les -posséder.» - -Suit le commentaire de ces trois mots (_Lectures on Art_, IV, § -125).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 158: Voyez le dernier paragraphe de la page 43 de l'_Autel des -Esclaves._ Chose curieuse, au moment où je revois cette page pour -l'impression, on m'envoie une découpure du journal le Chrétien où il -y a un commentaire de l'éditeur évangélique orthodoxe qui pourra, -dans l'avenir, servir à définir l'hérésie propre de sa secte; il -oppose actuellement, dans son audace extrême, le pouvoir du -Saint-Esprit à l'œuvre du Christ (je voudrais seulement avoir été à -Matlock et avoir entendu l'aimable sermon du médecin). - -«On a pu assister, samedi dernier, dans le Derbyshire, à un spectacle -intéressant et quelque peu inaccoutumé: Deux Amis vêtus à l'ancienne -mode--dans le costume original des Quakers,--prêchant au bord de la -route un vaste et attentif auditoire, à Matlock. L'un d'eux qui a, -comme médecin, une bonne clientèle dans le comté, et se nomme le Dr -Charles-A. Fox, fit un énergique appel à ses auditeurs, les pressant -de veiller à ce que chacun vécût docilement à la lumière du -Saint-Esprit qui est en lui. «Le Christ, au dedans de nous, était -l'espoir de la gloire, et c'était parce qu'il était suivi dans le -ministère du Saint-Esprit que nous étions sauvés par Lui qui devenait -ainsi le commencement et la fin de la loi. Il recommanda à ses -auditeurs de ne pas bâtir leur maison sur le sable en croyant au libre -et facile évangile qu'on prêche habituellement sur les routes, comme -si nous devions être sauvés en «croyant ceci ou cela». Rien, -excepté l'action du Saint-Esprit dans l'âme de chacun, ne pourrait -nous sauver, et prêcher quoi que ce soit hormis cela était simplement -abuser les simples et les crédules de la manière la plus terrible. - -«_Il serait déloyal de critiquer un discours d'après un si court -extrait, mais nous devons exprimer notre conviction à savoir que c'est -l'obéissance du Christ jusqu'à la mort, la mort sur la croix, bien -plutôt que l'action du Saint-Esprit en nous, qui constitue la bonne -nouvelle pour les pécheurs._--Ed.» - -En regard de ce morceau éditorial de la presse théologique moderne en -Angleterre, je placerai simplement le 4°, 6° et 13° versets des -Romains (en mettant en italique les expressions qui sont d'une plus -haute importance et qui sont toujours négligées): «afin que _la -justice de la_ LOI _soit accomplie en nous_, qui marchons non selon la -chair mais selon l'esprit... Car avoir l'esprit _tourné_ aux choses de -la chair, c'est la mort, mais aux choses de l'esprit, c'est la vie, et -la paix... Car, si vous vivez pour la chair, vous mourrez; mais, si -_c'est par l'esprit_ que vous mortifiez les actes du corps, vous -vivrez.» - -Il serait bon pour la chrétienté que le service baptismal appliquât -ce qu'il fait profession d'abjurer.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 159: Cf. «Vous êtes peut-être surpris d'entendre parler -d'Horace comme d'une personne pieuse. Les hommes sages savent qu'il est -sage, les hommes sincères qu'il est sincère. Mais les hommes pieux, -par défaut d'attention, ne savent pas toujours qu'il est pieux. Un -grand obstacle à ce que vous le compreniez est qu'on vous a fait -construire des vers latins toujours avec l'introduction forcée du mot -«Jupiter» quand vous étiez en peine d'un dactyle. Et il vous semble -toujours qu'Horace ne s'en servait que quand il lui manquait un dactyle. -Remarquez l'assurance qu'il nous donne de sa piété: _Dis pieta mea, et -musa, cordi est_, etc. » (_Val d'Arno_, chap. IX, § 218, 219, 220, 221 -et suiv.). Voyez aussi: «Horace est exactement aussi sincère dans sa -foi religieuse que Wordsworth, mais tout pouvoir de comprendre les -honnêtes poètes classiques a été enlevé à la plupart de nos -gentlemens par l'exercice mécanique de la versification au collège. -Dans tout le cours de leur vie, ils ne peuvent se délivrer -complètement de cette idée que tous les vers ont été écrits comme -exercices et que Minerve n'était qu'un mot commode à mettre comme -avant-dernier dans un hexamètre et Jupiter comme dernier. Rien n'est -plus faux... Horace consacre son pin favori à Diane, chante son hymne -automnal à Faunus, dirige la noble jeunesse de Rome dans son hymne à -Apollon, et dit à la petite-fille du fermier que les Dieux l'aimeront -quoiqu'elle n'ait à leur offrir qu'une poignée de sel et de -farine,--juste aussi sérieusement que jamais gentleman anglais ait -enseigné la foi chrétienne à la jeunesse anglaise, dans ses jours -sincères (_The Queen of the air_, I, 47, 48). Et enfin: «La foi -d'Horace en l'esprit de la Fontaine de Brundusium, en le Faune de sa -colline et en la protection des grands Dieux est constante, profonde et -effective» (_Fors Clavigere_, lettre XCII, 111.)--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 160: Voir _Præterita, I._--(Note du Traducteur.)] - -[Note 161: Cf. _Præterita_, I, XII: «J'admire ce que j'aurais pu être -si à ce moment-là l'amour avait été avec moi au lieu d'être contre -moi, si j'avais eu la joie d'un amour permis et l'encouragement -incalculable de sa sympathie et de son admiration.» C'est toujours la -même idée que le chagrin, sans doute parce qu'il est une forme -d'égoïsme, est un obstacle au plein exercice de nos facultés. De -même plus haut (page 224 de la Bible): «toutes les adversités, -qu'elles résident dans la _tentation_ ou dans la _douleur_» et dans la -préface _Arrows of the Chase._ «J'ai dit à mon pays des paroles dont -pas une n'a été altérée par l'intérêt ou affaiblie par la -douleur.» Et dans le texte qui nous occupe _chagrin_ est rapproché de -_faute_ comme dans ces passages _tentation_ de _peine_ et _intérêt_ de -_douleur._ «Rien n'est frivole comme les mourants,» disait Emerson. À -un autre point de vue, celui de la sensibilité de Ruskin, la citation -de _Præterita_: «Que serais-je devenu si l'amour avait été avec moi -au lieu d'être contre moi,» devrait être rapprochée de cette lettre -de Ruskin à Rossetti, donnée par M. Bardoux: «Si l'on vous dit que je -suis dur et froid, soyez assuré que cela n'est point vrai. Je n'ai -point d'amitiés et point d'amours, en effet; mais avec cela je ne puis -lire l'épitaphe des Spartiates aux Thermopyles, sans que mes yeux se -mouillent de larmes, et il y a encore, dans un de mes tiroirs, un vieux -gant qui s'y trouve depuis dix-huit ans et qui aujourd'hui encore est -plein de prix pour moi. Mais si par contre vous vous sentez jamais -disposé à me croire particulièrement bon, vous vous tromperez tout -autant que ceux qui ont de moi l'opinion opposée. Mes seuls plaisirs -consistent à voir, à penser, à lire et à rendre les autres hommes -heureux, dans la mesure où je puis le faire, sans nuire à mon propre -bien.»--(Note du Traducteur.)] - -[Note 162: Cf.: «Comme j'ai beaucoup aimé--et non dans des fins -égoïstes--la lumière du matin est encore visible pour moi sur ces -collines, et vous, qui me lisez, vous pouvez croire en mes pensées et -en mes paroles, en les livres que j'écrirai pour vous, et vous serez -heureux ensuite de m'avoir cru» (_The Queen of the air_, III).--(Note -du Traducteur.)] - -[Note 163: Cf.: «Tout grand symbole et oracle du Paganisme est encore -compris au moyen âge et au porche d'Avallon qui est du XIIe siècle, on -voit d'un côté Hérodias et sa fille et de l'autre Nessus et Dejanire -(_Verona and other Lectures_: IV, _Mending of the Sieve_, § 14).--(Note -du Traducteur.)] - -[Note 164: De même dans _Val d'Arno_, le lion de saint Marc descend en -droite ligne du lion de Némée, et l'aigrette qui le couronne est celle -qu'on voit sur la tête de l'Hercule de Gamarina (_Val d'Arno_, I, § -16, p. 13) avec cette différence indiquée ailleurs dans le même -ouvrage (_Val d'Arno_, VIII, § 203, p. 169) «qu'Héraklès assomme la -bête et se fait un casque et un vêtement de sa peau, tandis que le -grec saint Marc convertit la bête et en fait un évangéliste». - -Ce n'est pas pour trouver une autre descendance sacrée au Lion de -Némée que nous avons cité ce passage, mais pour insister sur toute la -pensée de la fin de ce chapitre de _la Bible d'Amiens_, «qu'il y a un -art sacré classique». Ruskin ne voulait pas (_Val d'Arno_) qu'on -opposât grec à chrétien, mais à gothique (p. 161), «car saint Marc -est grec comme Héraklès». Nous touchons ici à une des idées les -plus importantes de Ruskin, ou plus exactement à un des sentiments les -plus originaux qu'il ait apportés à la contemplation et à l'étude -des œuvres d'art grecques et chrétiennes, et il est nécessaire, pour -le faire bien comprendre, de citer un passage de _Saint Mark's Rest_, -qui, à notre avis, est un de ceux de toute l'œuvre de Ruskin où -ressort le plus nettement, où se voit le mieux à l'œuvre, cette -disposition particulière de l'esprit qui lui faisait ne pas tenir -compte de l'avènement du christianisme, reconnaître déjà une beauté -chrétienne dans des œuvres païennes, suivre la persistance d'un -idéal hellénique dans des œuvres du moyen âge. Que cette disposition -d'esprit à notre avis tout esthétique au moins logiquement en son -essence sinon chronologiquement en son origine, se soit systématisée -dans l'esprit de Ruskin et qu'il l'ait étendue à la critique -historique et religieuse, c'est bien certain. Mais même quand Ruskin -compare la royauté grecque et la royauté franque (_Val d'Arno_, chap. -_Franchise_), quand il déclare dans _la Bible d'Amiens_ que «le -christianisme n'a pas apporté un grand changement dans l'idéal de la -vertu et du bonheur humains», quand il parle comme nous l'avons vu à -la page précédente de la religion d'Horace, il ne fait que tirer des -conclusions théoriques du plaisir esthétique qu'il avait éprouvé à -retrouver dans une Hérodiade une canéphore, dans un Séraphin une -harpie, dans une coupole byzantine un vase grec. Voici le passage de -_Saint Mark's Rest._ «Et ceci est vrai non pas seulement de l'art -byzantin, mais de tout art grec. Laissons aujourd'hui de côté le mot -de byzantin. Il n'y a qu'un art grec, de l'époque d'Homère à celle du -doge Selvo» (nous pourrions dire de Theoguis à la comtesse Mathieu de -Noailles), «et ces mosaïques de Saint-Marc ont été exécutées dans -la puissance même de Dédale avec l'instinct constructif grec, dans la -puissance même d'Athéné avec le sentiment religieux grec, aussi -certainement que fut jamais coffre de Cypselus ou flèche -d'Érechtée». - -Puis Ruskin entre dans le baptistère de Saint-Marc et dit: «Au-dessus -de la porte est le festin d'Hérode. La fille d'Hérodias danse avec la -tête de saint Jean-Baptiste dans un panier sur sa tête; c'est -simplement, transportée ici, une jeune fille grecque quelconque d'un -vase grec, portant une cruche d'eau sur sa tête... Passons maintenant -dans la chapelle sous le sombre dôme. Bien sombre, pour mes vieux yeux -à peine déchiffrable, pour les vôtres, s'ils sont jeunes et -brillants, cela doit être bien beau, car c'est l'origine de tous les -fonds à dômes d'or de Bellini, de Cima et de Carpaccio; lui-même est -un vase grec, mais avec de nouveaux Dieux. Le Chérubin à dix ailes qui -est dans le retrait derrière l'autel porte écrit sur sa poitrine -«Plénitude de la Sagesse». Il symbolise la largeur de l'Esprit, mais -il n'est qu'une Harpie grecque et sur ses membres bien peu de chair -dissimule à peine les griffes d'oiseaux qu'ils étaient. Au-dessus -s'élève le Christ porté dans un tourbillon d'anges et de même que -les dômes de Bellini et de Carpaccio ne sont que l'amplification du -dôme où vous voyez cette Harpie, de même le Paradis de Tintoret n'est -que la réalisation finale de la pensée contenue dans cette étroite -coupole. - -... Ces mosaïques ne sont pas antérieures au XIIIe siècle. Et -pourtant elles sont encore absolument grecques dans tous les modes de la -pensée et dans toutes les formes de la tradition. Les fontaines de feu -et d'eau ont purement la forme de la Chimère et de la Pirène, et la -jeune fille dansant, quoique princesse du XIIIe siècle à manches -d'hermine, est encore le fantôme de quelque douce jeune fille portant -l'eau d'une fontaine d'Arcadie. - -Cette page n'a pas seulement pour moi le charme d'avoir été lue dans -le baptistère de Saint-Marc, dans ces jours bénis où, avec quelques -autres disciples «en esprit et en vérité» du maître, nous allions -en gondole dans Venise, écoutant sa prédication au bord des eaux, et -abordant à chacun des temples qui semblaient surgir de la mer pour nous -offrir l'objet de ses descriptions et l'image même de sa pensée, pour -donner la vie à ses livres dont brille aujourd'hui sur eux l'immortel -reflet. Mais si ces églises sont la vie des livres de Ruskin, elles en -sont l'esprit. (Jamais le vers que redit Fantasio: «Tu m'appelles ta -vie, appelle-moi ton âme» ne fut d'une application plus juste.) Sans -doute les livres de Ruskin ont gardé quelque chose de la beauté de ces -lieux. Sans doute, si les livres de Ruskin avaient d'abord créé en -nous une espèce de fièvre et de désir qui donnaient, dans notre -imagination, à Venise, à Amiens, une beauté que, une fois en leur -présence, nous ne leur avons pas trouvée d'abord, le soleil tremblant -du canal ou le froid doré d'une matinée d'automne française où ils -ont été lus, ont déposé sur ces feuillets un charme que nous ne -ressentons que plus tard, moins prestigieux que l'autre, mais peut-être -plus profond et qu'ils garderont aussi ineffaçablement que s'ils -avaient été trempés dans quelque préparation chimique qui laisse -après elle de beaux reflets verdâtres sur les pages, et qui, ici, -n'est autre que la couleur spéciale d'un passé. Certes si cette page -du _Repos de saint Marc_ n'avait pas d'autre charme, nous n'aurions pas -eu à la citer ici. Mais il nous semble que, commentant cette fin du -chapitre de _la Bible d'Amiens_, elle en fera comprendre le sens profond -et le caractère si spécialement «ruskinien». Et, rapproché des -pages similaires (Voir les notes, pages 213, 214, 338 et 339), il -permettra au lecteur de dégager un aspect de la pensée de Ruskin qui -aura pour lui, même s'il a lu tout ce qui a été écrit jusqu'à ce -jours sur Ruskin, ce charme ou tout au moins ce mérite, d'être, il me -semble, montré pour la première fois.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 165: «Le grec lui-même sur ses poteries ou ses amphores mettait -un Hercule égorgeant des lions» (_la Couronne d'olivier sauvage_, -traduction Elwall, p. 44).--(Note du traducteur.)] - -[Note 166: Allusion au XIVe livre des Songes où Samson déchire un -jeune lion «comme s'il eût déchiré un chevreau sans avoir rien en sa -main». «Et voici, quelques jours après, il y avait dans le corps du -lion un essaim d'abeilles et du miel... Et il leur dit: «De celui qui -dévorait est procédée la nourriture, et la douceur est sortie de -celui qui est fort» (_Songes_, XIV, 5-20).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 167: Contre un lion (I Samuel, XVII, 34-38).--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 168: Daniel. (Voir Daniel, chap. VI).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 169: Allusion probable à Virgile: - -«Nec magnos metuent armenta leones.» - -(_Églogues_, IV, 22.)--(Note du Traducteur.)] - -[Note 170: « On ne nuira point, et on ne fera aucun dommage à personne -dans toute la montagne de ma Sainteté» (Isaïe, XI, 9).--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 171: «Pour ce qui est de ce jour et de cette heure, personne ne -le sait.» (Saint-Mathieu, XXIV, 36).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 172: Voir la même idée dans Renan, _Vie de Jésus_, et notamment -pages 201 et 295. Renan prétend que cette idée est exprimée par -Jésus et s'appuie sur saint Matthieu, VI, 10, 33;--saint Marc, XII, -34;--saint Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20, 21. Mais les textes sont bien -vagues, excepté peut-être saint Marc, XII, 34, et saint Luc, XVII, -21.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 173: Cf. Bossuet, _Élévations sur les mystères_, IV, 8: -«Contenons les vives saillies de nos pensées vagabondes, par ce moyen -nous commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel. Empêchons nos -pensées de ramper comme font les reptiles sur la terre... Ce sera -dompter des lions que d'assujettir notre impétueuse colère.»--(Note -du Traducteur.)] - - - - -CHAPITRE IV - - -INTERPRÉTATIONS - - -1. C'est un privilège reconnu à tout sacristain qui aime sa -cathédrale, de déprécier par comparaison toutes les cathédrales de -son pays qui y ressemblent, et tous les édifices du globe qui en -diffèrent. Mais j'aime un trop grand nombre de cathédrales, quoique je -n'aie jamais eu le bonheur de devenir sacristain d'aucune, pour me -permettre l'exercice facile et traditionnel du privilège en question, -et je préfère vous prouver ma sincérité et vous faire connaître mon -opinion dès le début, en confessant que la cathédrale d'Amiens n'a -pas à tirer vanité de ses tours, que sa flèche centrale[174] est -simplement le joli caprice d'un charpentier de village, que son ensemble -architectural est, en noblesse, inférieur à Chartres[175], en -sublimité à Beauvais, en splendeur décorative à Reims, et à -Bourges, pour la grâce des figures sculptées. Elle n'a rien qui -ressemble aux jointoiements et aux moulures si habiles des arcades de -Salisbury; rien de la puissance de Durham; elle ne possède ni les -incrustations dédaliennes de Florence, ni l'éclat de fantaisie -symbolique de Vérone. Et pourtant dans l'ensemble et plus que -celles-ci, dépassée par elles en éclat et en puissance, la -cathédrale d'Amiens mérite le nom qui lui est donné par M. -Viollet-le-Duc, «le Parthénon de l'architecture gothique[176]». - -Gothique, vous entendez; gothique dégagé de toute tradition -romane[177] et de toute influence arabe; gothique pur, exemplaire, -insurpassable et incritiquable, ses principes propres de construction -étant une fois compris et admis. - -2. Il n'y a pas aujourd'hui de voyageur instruit qui n'ait quelque -notion du sens de ce qu'on appelle communément et justement «pureté -de style» dans les formes d'art qu'ont pratiquées les nations -civilisées, et il n'y en a qu'un petit nombre qui soient ignorants des -intentions distinctives et du caractère propre du gothique. Le but d'un -bon architecte gothique était d'élever, avec la pierre extraite du -lieu où il avait à bâtir, un édifice aussi haut et aussi spacieux -que possible, donnant à l'œil l'impression de la solidité que le -raisonnement et le calcul garantissaient, tout cela sans y passer un -temps trop prolongé et fatigant, et sans dépense excessive et -accablante de travail humain. - -Il ne désirait pas épuiser pour l'orgueil d'une cité les énergies -d'une génération ou les ressources d'un royaume; il bâtit pour Amiens -avec les forces et les finances d'Amiens, avec la chaux des rochers de -la Somme[178] et sous la direction successive de deux évêques; dont -l'un présida aux fondations de l'édifice et l'autre y rendit grâces -pour son achèvement. Son but d'artiste, ainsi que pour tous les -architectes sacrés de son époque dans le Nord, était d'admettre -autant de lumière dans l'édifice que cela était compatible avec sa -solidité; de rendre sa structure sensible à la raison et magnifique, -mais non pas singulière ni à effet, et d'ajouter encore à la -puissance de cette structure à l'aide d'ornements suffisants à -l'embellir, sans toutefois se laisser aller dans un enthousiasme -déréglé à en exagérer la richesse, ou dans un moment d'insolente -ivresse ou d'égoïsme à faire montre de son habileté. Et enfin il -voulait faire de la sculpture de ses murs et de ses portes, un alphabet -et un épitomé de la religion dont la connaissance et l'inspiration -permît de rendre en dedans de ses portes un culte acceptable au -Seigneur dont la Crainte était dans Son Saint Temple et dont le trône -était dans le Ciel[179]. - -3. Il n'est pas facile au citoyen du moderne agrégat de méchantes -constructions, et de mauvaises vies tenues en respect par les -constables, que _nous_ nommons une ville--dont il est convenu que les -rues les plus larges sont consacrées à encourager le vice et les -étroites à dissimuler la misère--il n'est pas facile, dis-je, à -l'habitant d'une cité aussi méprisable de comprendre le sentiment d'un -bourgeois des âges chrétiens pour sa cathédrale. Pour lui, le texte -tout simplement et franchement cru: «Là où deux ou trois sont -assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux[180]», était étendu à -une promesse plus large, s'appliquant à un grand nombre d'honnêtes et -laborieuses personnes assemblées en son nom. «Il sera mon peuple et je -serai son Dieu[181]», et ces mots recevaient pour eux un sens plus -profond de cette croyance gracieusement locale et simplement aimante que -le Christ, comme il était un Juif au milieu des Juifs, un Galiléen au -milieu des Galiléens était aussi partout où il y avait de ses -disciples, même les plus pauvres, quelqu'un de leur pays, et que leur -propre «Beau Christ d'Amiens» était aussi réellement leur -compatriote que s'il était né d'une vierge picarde. - -4. Il faut se souvenir cependant,--et ceci est un point théologique sur -lequel repose beaucoup du développement architectural des basiliques du -Nord,--que la partie de l'édifice dans laquelle on croyait que la -présence divine était constante, comme dans le Saint des Saints juif, -était seulement le chœur clos, devant lequel les bas côtés et les -transepts pouvaient devenir le Lit de Justice du roi, comme dans la -salle du trône du Christ; et dont le maître-autel était protégé -toujours des bas côtés qui l'entouraient à l'est par une clôture du -travail d'ouvrier le plus fini, tandis que, de ces bas côtés rayonnait -une suite de chapelles ou de cellules, chacune dédiée à un saint -particulier. Cette conception du Christ dans la société de ses saints -(la chapelle la plus à l'est de toutes étant celle consacrée à la -Vierge) se trouvait à la base de la disposition entière de l'abside -avec ses supports et ses séparations d'arcs-boutants et de trumeaux; et -les formes architecturales ne pourront jamais vraiment nous ravir, si -nous ne sommes pas en sympathie avec la conception spirituelle d'où -elles sont sorties[182]. Nous parlons follement et misérablement de -symboles et d'allégories: dans la vieille architecture chrétienne, -toutes les parties de l'édifice doivent être lues à la lettre; la -cathédrale est pour ses constructeurs la Maison de Dieu[183], elle est -entourée, comme celle d'un roi terrestre, de logements moindres pour -ses serviteurs; et les glorieuses sculptures du chœur, celles de son -enceinte extérieure[184], et à l'intérieur, celles de ses boiseries -que, presque instinctivement, un curé anglais croirait destinées à la -glorification des chanoines, étaient en réalité la manière du -charpentier amiénois de rendre à son Maître-Charpentier[185] la -maison confortable[186]; et non moins de montrer son talent natif et -sans rival de charpentier, devant Dieu et les hommes. - -Quoi que vous vouliez voir à Amiens, ou soyez forcé de laisser de -côté sans l'avoir vu, si les écrasantes responsabilités de votre -existence et la locomotion précipitée qu'elles nécessitent -inévitablement vous laissaient seulement un quart d'heure sans être -hors d'haleine pour la contemplation de la capitale de la Picardie, -donnez-le entièrement au chœur de la cathédrale. - -Les bas-côtés et les porches, les fenêtres en ogives et les roses, -vous pouvez les voir ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel ouvrage de -menuiserie, vous ne le pouvez pas[187]. C'est du flamboyant dans son -plein développement juste au moment où le XVe siècle vient de finir. -Cela a quelque chose de la lourdeur flamande mêlée à la plaisante -flamme française; mais sculpter le bois est la joie du Picard depuis sa -jeunesse et autant que je sache jamais rien d'aussi beau n'a été -taillé dans les bons arbres d'aucun pays du monde entier. C'est en bois -doux et d'un jeune grain, du chêne, traité et choisi pour un tel -travail, et qui résonne encore comme il y a quatre cents ans. Sous la -main du sculpteur il semble se modeler comme de l'argile, se plier comme -de la soie pousser comme de vivantes branches, jaillir comme une vivante -flamme. Les dais couronnant les dais, les clochetons jaillissant des -clochetons, cela s'élance et s'entrelace en une clairière enchantée, -inextricable, impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt -et plus pleine d'histoire qu'aucun livre. - -Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la -meilleure manière d'approcher la cathédrale pour la première fois. Si -vous avez plein loisir, si le jour est beau et si vous n'êtes pas -effrayé par une heure de marche, la vraie chose à faire serait de -descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière -et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire[188], où la -citadelle plonge ses fondations et à qui elle emprunte ses murailles; -gravissez-la jusqu'au sommet et regardez en bas dans le «fossé» sec -de la citadelle ou plus véritablement la sèche vallée de la mort; -elle est à peu près aussi profonde qu'un vallon du Derbyshire (ou, -pour être plus précis, que la partie supérieure de l'_Heureuse -vallée_ à Oxford, au-dessus du Bas-Hinksey); et de là, levez les yeux -jusqu'à la cathédrale en montant les pentes de la cité. Comme cela -vous vous rendrez compte de la vraie hauteur des tours par rapport aux -maisons, puis en revenant dans la ville trouvez votre chemin pour -arriver à sa montagne de Sion[189], par n'importe quelles étroites -rues de traverse et les ponts que vous trouverez; plus les rues seront -tortueuses et sales, mieux ce sera, et que vous arriviez d'abord à la -façade ouest ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toutes les -peines que vous aurez prises pour les atteindre. - -Mais, si le jour est sombre comme cela peut quelquefois arriver, même -en France, depuis quelques années, ou si vous ne pouvez ou ne voulez -marcher, ce qui est une chose possible aussi à cause de tous nos sports -athlétiques, lawn-tennis, etc.,--ou s'il faut vraiment que vous alliez -à Paris cet après-midi et si vous voulez seulement voir tout ce que -vous pouvez en une heure ou deux--alors en supposant cela, malgré ces -faiblesses, vous êtes encore une gentille sorte de personne pour -laquelle il est de quelque importance de savoir par où elle arrivera à -une jolie chose et commencera à la regarder. J'estime que le meilleur -chemin est alors de monter à pied, de l'_Hôtel de France_ ou de la -place du Périgord, la rue des Trois-Cailloux vers la station de chemin -de fer. Arrêtez-vous un moment sur le chemin pour vous tenir en bonne -humeur, et achetez quelques tartes ou bonbons pour les enfants dans une -des charmantes boutiques de pâtissier qui sont sur la gauche. Juste -après les avoir passées, demandez le théâtre; et aussitôt après -vous trouverez également sur la gauche trois arcades ouvertes sous -lesquelles vous pourrez passer, vous laisserez derrière vous le Palais -de justice, et monterez droit au transept sud qui a vraiment en soi de -quoi plaire à tout le monde. - -Il est simple et sévère en bas, délicatement ajouré et dentelé au -sommet et paraît d'un seul morceau, quoiqu'il ne le soit pas. Chacun -doit aimer l'élan et la ciselure transparente de la flèche qui est -au-dessus et qui semble se courber vers le vent d'ouest--bien que ce ne -soit pas. Du moins sa courbure est une longue habitude contractée -graduellement, avec une grâce et une soumission croissantes, pendant -ces trois derniers cents ans. Et, arrivant tout à fait au porche, -chacun doit aimer la jolie petite madone française qui en occupe le -milieu avec sa tête un peu de côté, et son nimbe mis un peu de côté -aussi comme un chapeau seyant. Elle est une madone de décadence en -dépit ou plutôt en raison de toute sa joliesse[190] et de son gai -sourire de soubrette; et elle n'a rien à faire ici non plus, car ceci -est le porche de Saint-Honoré, non le sien; rude et gris, saint Honoré -avait coutume de se tenir là pour vous recevoir; il est maintenant -banni au porche nord où jamais n'entre personne. - -Cela eut lieu il y a longtemps, au XIVe siècle, quand le peuple -commença à trouver le christianisme trop grave, imagina pour la France -une foi plus joyeuse et voulut avoir partout des Madones-soubrettes aux -regards brillants, laissant sa propre Jeanne d'Arc aux yeux sombres se -faire brûler comme sorcière; et depuis lors les choses allèrent leur -joyeux train, tout droit, «ça allait, ça ira», jusqu'aux plus joyeux -jours de la guillotine. Mais pourtant ils savaient encore sculpter au -XIVe siècle, et la Madone et son linteau d'aubépine en fleurs[191] -sont dignes que vous les regardiez, et plus encore les sculptures aussi -délicates et plus calmes[192] qui sont au-dessus et qui racontent la -propre histoire de saint Honoré, dont on parle peu aujourd'hui dans le -faubourg parisien qui porte son nom. - -Je ne veux pas vous retenir maintenant pour vous raconter l'histoire de -saint Honoré (trop content seulement de vous laisser à cet égard -quelque curiosité si c'était possible[193]), car certainement vous -êtes impatients d'entrer dans l'église, et vous ne pouvez pas y entrer -d'une meilleure manière que par cette porte. Car toutes les -cathédrales de quelque importance produisent à peu près le même -effet quand vous y pénétrez par la porte ouest; mais je n'en connais -pas d'autre qui montre autant de sa noblesse du transept intérieur sud; -la rose en face est d'une exquise finesse de réseau et d'un éclat -charmant; et les piliers des bas-côtés du transept forment des groupes -merveilleux avec ceux du chœur et de la nef. Vous vous rendrez aussi -mieux compte de la hauteur de l'abside, si elle se découvre à vous -comme vous allez du transept à la nef centrale que si vous la voyez -tout à coup de l'extrémité ouest de la nef; là il serait presque -possible à une personne irrévérente de trouver la nef étroite -plutôt que l'abside haute. Donc, si vous voulez me laisser vous -conduire, entrez à cette porte du transept sud et mettez un sou dans la -sébile de chacun des mendiants qui sont là à demander; cela ne vous -regarde pas de savoir s'il convient qu'ils soient là ou non--ni s'ils -méritent d'avoir le sou--sachez seulement si vous-même méritez d'en -avoir un à donner et donnez-le gentiment et non comme s'il vous -brûlait les doigts. Puis étant une fois entré, donnez-vous telle -sensation d'ensemble qu'il vous plaira--en promettant au gardien de -revenir pour voir convenablement (seulement pensez à tenir votre -promesse), et, durant le premier quart d'heure, ne voyez que ce que -votre fantaisie vous conseillera, mais du moins, comme je vous l'ai dit, -regardez l'abside de la nef et toutes les parties transversales de -l'édifice en partant de son centre. Alors vous saurez, quand vous -retournerez dehors, dans quel but a travaillé l'architecte et ce que -ses contreforts et le réseau de ses verrières signifient, car il faut -toujours se représenter l'extérieur d'une cathédrale française, -excepté sa sculpture, comme l'envers d'une étoffe qui vous aide à -comprendre comment les fils produisent le dessin tissé ou brodé du -dessus[194]. - -Et si vous ne vous sentez pas pris d'admiration pour ce chœur et le -cercle de lumière qui l'entoure, quand vous levez les regards vers lui -du milieu de la croix, vous n'avez pas besoin de continuer à voyager à -la recherche de cathédrales, car la salle d'attente de n'importe quelle -station est un endroit bien mieux fait pour vous; mais, s'il vous -confond et vous ravit d'abord, alors plus vous le connaîtrez, plus -votre étonnement grandira. Car il n'est pas possible à l'imagination -et aux mathématiques unies de faire avec du verre et de la pierre -quelque chose de plus noble ou de plus puissant que cette procession de -verrières, ni rien qui donne plus l'impression de la hauteur et dont la -hauteur réelle ait été déterminée par un calcul aussi réfléchi et -aussi prudent. - -9. Du pavé à la clef de voûte il n'y a que 132 pieds -français--environ 130 anglais. Songez seulement, vous qui avez été en -Suisse--que la chute du Staubbach à 900 pieds[195]. Bien mieux, le -rocher de Douvres au-dessous du château, juste où finit la promenade, -est deux fois aussi haut, et les petits cokneys qui paradent sur -l'asphalte à la polka militaire, se croient, je pense, aussi grands; -mais avec les petits logements, huttes et cahutes qu'ils ont mis autour, -ils ont réussi à le faire paraître de la grandeur d'un four à chaux -moyen. Pourtant il a deux fois la hauteur de l'abside d'Amiens! et il -faut une solide construction pour qu'en ne se servant que de morceaux de -chaux comme ceux qu'on peut extraire dans le voisinage de la Somme, on -arrive à faire durer 600 ans une œuvre seulement moitié moins haute. - -10. Cela demande une bonne construction, dis-je, et vous pouvez même -affirmer la meilleure qui fut jamais ou sera vraisemblablement vue de -longtemps sur le sol immuable et fécond où l'on pouvait compter que se -maintiendrait à jamais un pilier quand il avait été bien édifié, et -où des nefs de trembles, des vergers de pommes, et des touffes de -vigne, fournissaient le modèle de tout ce qui pouvait le plus -magnifiquement devenir sacré dans la permanence de la pierre sculptée. -Du bloc brut placé sur l'extrémité du Bethel druidique à _cette_ -Maison du Seigneur et cette porte du Ciel au bleu vitrage[196], vous -avez le cours entier et l'accomplissement de tout l'amour et de tout -l'art des architectes religieux du nord. - -11. Mais remarquez encore et attentivement que cette abside d'Amiens -n'est pas seulement la meilleure, mais la première chose exécutée -parfaitement en ce genre par la chrétienté du nord. Aux pages 323 et -327[197] du tome VI de M. Viollet-le-Duc vous trouverez l'histoire -exacte du développement de ces ogives à travers lesquelles vient -briller en ce moment à vos yeux la lumière de l'orient, depuis les -formes moins parfaites, les premières ébauches de Reims; et l'apogée -de la parfaite justesse fut si éphémère, qu'ici, de la nef au -transept, bâti seulement dix ans plus tard, il y a déjà un petit -changement dans le sens non de la décadence mais d'une précision plus -grande qu'il n'est absolument nécessaire[198]. Le point où commence la -décadence on ne peut pas, parmi les charmantes fantaisies qui -suivirent, le fixer exactement; mais exactement et indiscutablement nous -savons que cette abside d'Amiens est la première œuvre d'une parfaite -pureté de vierge--le Parthénon, encore en ce sens,--de l'architecture -gothique. - -12. Qui la bâtit, demanderons-nous? Dieu et l'homme est la première et -la plus fidèle réponse. Les étoiles dans leur cours la bâtirent et -les nations. L'Athéné des Grecs a travaillé ici, et le Père des -dieux romains, Jupiter, et Mars Gardien. Le Gaulois a travaillé ici, et -le Franc, le chevalier normand, le puissant Ostrogoth, et l'Anachorète -amaigri d'Idumée. - -L'homme qui la bâtit effectivement se préoccupait peu que vous le -sachiez jamais, et les historiens ne le glorifient pas; tous les blasons -possibles de coquins et de fainéants, vous pouvez les trouver dans ce -qu'ils appellent leur «histoire»; mais c'est probablement la première -fois que vous lisez le nom de Robert de Luzarches. Je dis, il se -préoccupât peu, nous ne sommes pas sûrs qu'il se préoccupât du -tout. Il ne signe son nom nulle part, autant que je sache. Vous -trouverez peut-être çà et là dans l'édifice des initiales -récemment gravées par de remarquables visiteurs anglais désireux -d'immortalité. Mais Robert le constructeur ou au moins le maître de la -construction, n'a gravé les siennes dans aucune pierre. Seulement -quand, après sa mort, la pierre angulaire de la cathédrale eût été -découverte avec des acclamations, pour célébrer cet événement on -écrivit la légende suivante, rappelant le nom de tous ceux qui avaient -eu leur part ou leur parcelle du travail,--dans le milieu du labyrinthe -qui alors existait dans les dallages de la nef. Il faut que vous la -lisiez d'une voix légère; elle fut gaiement rimée pour vous par la -pure gaieté française qui ne ressemblait pas le moins du monde à -celle du _Théâtre des Folies._ - - -En l'an de Grâce mil deux cent -Et vingt, fut l'œuvre de cheens -Premièrement encomenchie. -A donc y ert de cheste evesquie -Evrart, evêque bénis; -Et, Roy de France, Loys -Qui fut fils Philippe le Sage. -Qui maistre y est de l'œuvre -Maistre Robert estoit només -Et de Luzarches surnomés. -Maistre Thomas fu après lui -De Cormont. Et après, son filz -Maistre-Regnault, qui mestre -Fist a chest point chi clieste lectre -Que l'incarnation valoit -Treize cent, moins douze, en faloit. - - -13. J'ai écrit les chiffres en lettres, autrement le mètre n'eût pas -été clair.--En réalité, ils étaient représentés ainsi «IIC et -XX» «XIIIC moins XII». Je cite l'inscription d'après l'admirable -petit livre de M. l'abbé Rozé: _Visite à la Cathédrale d'Amiens_--(Sup. -Lib. de Mgr l'Évêque d'Amiens, 1877),--que chaque voyageur -reconnaissant devrait acheter, car je vais seulement en voler un petit -morceau çà et là. Je souhaiterais seulement qu'il y eût eu aussi à -voler une traduction de la légende; car il y a un ou deux points à la -fois de doctrine et de chronologie sur lesquels j'aurais aimé avoir -l'opinion de l'abbé. Toutefois, le sens principal de la poésie vers -par vers, nous paraît être ce qui suit: - - -En l'an de grâce douze cent -Vingt, l'œuvre tombant alors en ruine -Fut d'abord recommencée, -Alors était de cet évêché -Éverard l'Évêque béni -Et roi de France Louis -Qui était fils de Philippe le Sage. -Celui qui était maître de l'œuvre -Était appelé Maître Robert -Et nommé de plus de Luzarche. -Maître Thomas fut après lui -De Cormont. Et après lui son fils -Maître Reginald qui pour être mis -À ce point-ci, fit ce texte -Quand l'Incarnation fut vérifiée -Treize cents moins douze qu'il s'en fallait. - - -De cette inscription, tandis que vous êtes là où elle était jadis -(elle a été mise ailleurs quand on a poli l'ancien pavé, dans -l'année même je le constate avec tristesse, de mon premier voyage sur -le continent, en 1828, alors que je n'avais pas encore tourné mon -attention vers l'architecture religieuse), quelques points sont à -retenir--si vous avez encore un peu de patience. - -14. «L'œuvre» c'est-à-dire l'Œuvre propre d'Amiens, sa cathédrale, -était «déchéant», tombant en ruine pour la--je ne puis pas dire -tout de suite si c'était la--quatrième, cinquième ou quantième -fois--dans l'année 1220. Car c'était une chose extraordinairement -difficile pour le petit Amiens qu'un travail pareil fût bien exécuté -tant le diable travaillait durement contre lui. Il bâtit sa première -église épiscopale (guère plus que le tombeau-chapelle de -Saint-Firmin) vers l'an 330, juste à côté de l'endroit où est la -station du chemin de fer sur la route de Paris[199]. Mais après avoir -été lui-même à peu près détruit, avec sa chapelle et le reste, par -l'invasion franque, s'étant ressaisi et ayant converti ses Francs, il -en bâtit une autre, et une cathédrale proprement dite, dans -l'emplacement de l'actuelle, sous l'évêque Saint-Save (Saint-Sauve ou -Salve). Mais même cette véritable cathédrale était toute en bois, et -les Normands la brûlèrent en 881. Reconstruite, elle resta debout deux -cents ans; mais fut en grande partie détruite par la foudre en 1019. -Rebâtie de nouveau, elle et la ville furent plus ou moins brûlées -ensemble par la foudre en 1107. Mon auteur dit tranquillement: «Un -incendie provoqué par la même cause détruisit la ville, et une partie -de la cathédrale.» La «partie» ayant été rebâtie encore une fois, -le tout fut de nouveau réduit en cendres, «réduit en cendre; par le -feu du ciel en 1218, ainsi que tous les titres, les martyrologes, les -calendriers, et les archives de l'évêché et du chapitre». - -C'était alors la cinquième cathédrale, d'après mon compte, qui était en -«cendres» selon M. Gilbert--en ruine certainement--déchéante--et -une ruine qui eût été l'absolu découragement pour les habitants -d'une ville moins vivante,--en 1218. Mais ce fut plutôt un grand -stimulant pour l'évêque Évrard et son peuple que la vue de ce terrain -qui s'offrait à eux dégagé comme il l'était; et la foudre (feu de -l'enfer, pas du ciel, reconnu pour une plaie diabolique, comme en -Égypte) devait être bravée jusqu'au bout. Ils ne mirent que deux ans, -vous le voyez, à se reprendre et ils se mirent à l'œuvre en 1220, eux, -et leur évêque, et leur roi, et leur Robert de Luzarches. Et cette -cathédrale qui vous reçoit en ce moment sous ses voûtes fut ce -que surent faire leurs mains dans leur puissance. - -16. Leur roi était «adonc», à cette époque, Louis VIII qui est -encore désigné sous le nom de fils de Philippe-Auguste ou de Philippe -le Sage, parce que son père n'était pas mort en 1220; mais il doit -avoir abandonné le gouvernement du royaume à son fils, comme son -propre père l'avait fait pour lui; le vieux et sage roi se retirant -dans son palais et de là guidant silencieusement les mains de son fils, -très glorieusement encore pendant trois ans. - -Mais, ensuite--et ceci est le point sur lequel j'aurais surtout désiré -avoir l'opinion de l'abbé--Louis VIII mourut de la fièvre à -Montpensier en 1226. Et la direction entière des travaux essentiels de -la cathédrale, et le principal honneur de sa consécration, comme nous -le verrons tout à l'heure, émana de saint Louis, pendant une durée de -quarante-quatre ans. Et l'inscription fut placée «à ce point-ci» par -le dernier architecte, six ans après la mort de Saint Louis. Comment se -fait-il que le grand et saint roi ne soit pas nommé? - -Je ne dois pas, dans cet abrégé pour le voyageur, perdre du temps à -donner des réponses conjecturales aux questions que chaque pas ici fera -surgir du temple saccagé. Mais celle-ci en est une très grave; et doit -être gardée en nos cœurs jusqu'à ce que nous puissions peut-être en -avoir l'explication. D'une chose seulement nous sommes sûrs, c'est -qu'au moins l'honneur aussi bien pour les fils des rois que pour les -fils des artisans est toujours donné à leurs pères; et que, -semble-t-il, le plus grand honneur de tous, est donné ici à Philippe -le Sage. De son palais, non de parlement, mais de paix, sortit dans les -années où ce temple fut commencé d'être bâti, un édit de -véritable pacification: «Qu'il serait criminel pour tout homme de -tirer vengeance d'une insulte ou d'une injure avant quarante jours à -partir de l'offense reçue--et alors seulement avec l'approbation de -l'Évêque du Diocèse.» Ce qui était peut-être un effort plus avisé -pour mettre fin au système féodal pris dans son sens saxon[200] -qu'aucun de nos projets récents destinés à mettre fin au système -féodal pris dans son sens normand. - -18. «À ce point-ci». Le point notamment du Labyrinthe incrusté dans -le pavé de la cathédrale: emblème consacré d'un grand nombre de -choses pour le peuple, qui savait que le sol sur lequel il se tenait -était saint, comme la voûte qui était au-dessus de sa tête. Surtout, -c'était pour lui un emblème de noble vie humaine,--aux portes -étroites, aux parois resserrées, avec une infinie obscurité et -l'_inextricabilis error_ de tous côtés, et, dans ses profondeurs, la -nature brutale à dompter. - -19. C'est cette signification depuis les jours les plus fièrement -héroïques et les plus saintement législateurs de la Grèce, que ce -symbole a toujours apporté aux hommes versés dans ses traditions: pour -les écoles des artisans il signifiait de plus la noblesse de leur art -et sa filiation directe avec l'art divinement terrestre de Dédale, le -bâtisseur de labyrinthes, et le premier sculpteur à qui l'on doit une -représentation pathétique[201] de la vie humaine et de la mort. - -20. Le caractère le plus absolument beau du pouvoir de la vraie foi -chrétienne-catholique est en ceci qu'elle reconnaît continuellement -pour ses frères--bien plus pour ses pères, les peuples aînés qui -n'avaient pas vu le Christ; mais avaient été remplis de l'Esprit de -Dieu; et avaient obéi dans la mesure de leur connaissance à sa loi non -écrite. La pure charité et l'humilité de ce caractère se voient dans -tout l'art chrétien, selon sa force et sa pureté de race, mais il -n'est nulle part aussi bien et aussi pleinement saisi et interprété -que par les trois grands poètes chrétiens-païens, le Dante, Douglas -de Dunkeld[202], et Georges Chapman. La prière par laquelle le dernier -termine l'œuvre de sa vie est, autant que je sache, la plus parfaite et -la plus profonde expression de la religion naturelle qui nous ait été -donnée en littérature; et si vous le pouvez, priez-la ici, en vous -plaçant sur l'endroit où l'architecte a écrit un jour l'histoire du -Parthénon du christianisme. - -21. «Je te prie, Seigneur, père et guide de notre raison, fais que -nous puissions nous souvenir de la noblesse dont tu nous a ornés et que -tu sois toujours à notre main droite et à notre gauche[203], tandis -que se meuvent nos volontés; de sorte que nous puissions être purgés -de la contagion du corps et des affections de la brute et les dominer et -les gouverner; et en user, comme il convient aux hommes, ainsi que -d'instruments. Et alors que tu fasses cause commune avec nous pour le -redressement vigilant de notre esprit et pour sa conjonction, à la -lumière de la vérité, avec les choses qui sont vraiment. - -«Et en troisième lieu, je te prie, toi le Sauveur, de dissiper -entièrement les ténèbres qui emprisonnent les yeux de nos âmes, afin -que nous puissions bien connaître qui doit être tenu pour Dieu, et qui -pour mortel. _Amen_[204].» - -Et après avoir prié cette prière ou au moins l'avoir lue avec le -désir d'être meilleur (si vous ne le pouvez pas, il n'y a aucun espoir -que vous preniez à présent plaisir à aucune œuvre humaine de haute -inspiration, que ce soit poésie, peinture ou sculpture) nous pouvons -nous avancer un peu plus à l'ouest de la nef, au milieu de laquelle, -mais seulement à quelques yards de son extrémité, deux pierres plates -(le bedeau vous les montrera), l'une un peu plus en arrière que -l'autre, sont posées sur les tombes des deux grands évêques, dont -toute la force de vie fut donnée, avec celle de l'architecte, pour -élever ce temple. Leurs vraies tombes sont restées au même endroit; -mais les tombeaux élevés au-dessus d'elles, changés plusieurs fois de -place, sont maintenant à votre droite et à votre gauche quand vous -regardez en arrière vers l'abside, sous la troisième arche entre la -nef et les bas côtés. - -23. Tous deux sont en bronze, fondus d'un seul jet et avec une maîtrise -insurpassable, et à certains égards inimitable, dans l'art du fondeur. - -«Chef-d'œuvres de fonte, le tout fondu d'un seul jet, et -admirablement[205].» Il n'y a que deux tombeaux semblables qui existent -encore en France, ceux des enfants de saint Louis. Tous ceux du même -genre, et il y en avait un grand nombre dans toute grande cathédrale -française ont été d'abord arrachés des sépultures qu'ils -couvraient, afin d'ôter à la France la mémoire de ses morts; et -ensuite fondus en sous et centimes, pour acheter de la poudre à canon -et de l'absinthe à ses vivants,--par l'esprit de Progrès et de -Civilisation dans sa première flamme d'enthousiasme et sa lumière -nouvelle, de 1789 à 1800. - -Les tombeaux d'enfants, placés chacun d'un côté de l'autel de saint -Denis, sont beaucoup plus petits que ceux-ci, quoique d'un plus beau -travail. Ceux auprès de qui vous êtes en ce moment sont _les deux -seuls tombeaux de bronze de ses hommes des grandes époques_, qui -subsistent en France! - -24. Et ce sont les tombes des pasteurs de son peuple, qui pour elle ont -élevé le premier temple parfait à son Dieu; celle de l'évêque -Évrard est à votre droite et porte gravée autour de sa bordure cette -inscription[206]: - - -«Celui qui nourrit le peuple, qui posa les fondations de ce -Monument, aux soins de qui la cité fut confiée -Ici dans un baume éternel de gloire repose Évrard. -Un homme compatissant à l'affligé, le protecteur de la veuve, -de l'orphelin -Le gardien. Ceux qu'il pouvait, il les réconfortait de ses dons. -Aux paroles des hommes, -Si douces, un agneau; si violentes, un lion; si orgueilleuses, -un acier mordant». - - -L'anglais dans ses meilleurs jours, ceux d'Élisabeth, est une langue -plus noble que ne fut jamais le latin; mais son mérite est dans la -couleur et l'accent, non pas dans ce qu'on pourrait appeler la -condensation métallique ou cristalline. Et il est impossible de -traduire la dernière ligne de cette inscription en un nombre aussi -restreint de mots anglais. Remarquez d'abord que les amis et ennemis de -l'évêque sont mentionnés comme tels en paroles, non en actes, parce -que les paroles orgueilleuses, ou moqueuses, ou flatteuses des hommes -sont en effet ce que sur cette terre les doux doivent savoir supporter -et bien accueillir rieurs actes, c'est aux rois et aux chevaliers à -s'en occuper; non que les évêques ne missent souvent la main aux actes -aussi; et dans la bataille, il leur était permis de frapper avec la -masse, mais non avec l'épée, ni la lance--c'est-à-dire non de «faire -couler le sang». Car il était présumé qu'un homme peut toujours -guérir d'un coup de masse (ce qui cependant dépendait de l'intention -de l'évêque qui le donnait). La bataille de Bouvines, qui est en -réalité une des plus importantes du moyen âge fut gagnée contre les -Anglais, (et en outre contre les troupes auxiliaires d'Allemands qui -marchaient sous Othon,) par deux évêques français (Senlis et -Bayeux)--qui tous deux furent les généraux des armées du roi de -France, et conduisirent ses charges. Notre comte de Salisbury se rendit -à l'évêque de Bayeux en personne. - -25. Notez de plus qu'un des pouvoirs les plus mortels et les plus -diaboliques des mots méchants, ou pour le mieux nommer, du blasphème, -a été développé dans les temps modernes par les effets de -l'«argot», quelquefois d'intention très innocente et joyeuse. -L'argot, dans son essence, est de deux sortes. Le «Latin des Voleurs», -langage spécial des coquins employé pour ne pas être compris; -l'autre, le meilleur nom à lui donner serait peut-être le Latin des -Manants!--les mots abaissants ou insultants inventés par des gens vils -pour amener les choses qu'eux-mêmes tiennent pour bonnes à leur propre -niveau ou au dessous. - -Le plus grand mal certainement que peut faire cette sorte de blasphème -consiste en ceci qu'il rend souvent impossible d'employer des mots -communs sans y attacher un sens dégradant ou risible. Ainsi je n'ai pas -pu terminer ma traduction de cette épitaphe, comme a pu le faire le -vieux latiniste, avec l'image absolument exacte: «À l'orgueilleux une -lime», à cause de l'abus du mot dans le bas anglais qui garde, mais -méchamment, l'idée du XIIIe siècle. Mais la force _exacte_ du symbole -est ici dans son allusion au travail du joaillier taillant à facettes. -Un homme orgueilleux est souvent aussi un homme précieux et peut être -rendu plus brillant à la surface, et la pureté de son être intérieur -mieux découverte, par un bon limage. - -26. Telles qu'elles sont, ces six lignes latines--expriment--au mieux -mieux[207]--l'entier devoir d'un évêque[208]--en commençant par son -office pastoral--_Nourrir_ mon troupeau--qui _pavit_ populum. Et soyez -assuré, bon lecteur que ces temps-là n'auraient jamais été capables -de vous dire ce qu'était le devoir d'un évêque, ou de tout autre -homme, s'ils n'avaient pas eu chaque homme à sa place, l'ayant bien -remplie et ne l'avaient pas vu la bien remplir. La tombe de l'évêque -Geoffroy est à votre gauche et son inscription est: - - -«Regardez, les membres de Godefroy reposent sur leur -humble couche. -Peut-être nous en prépare-t-il une moindre ou égale. -Celui qu'ornèrent les deux lauriers jumeaux de la médecine -Et de la loi divine, les deux ornements lui convinrent. -Resplendissant homme d'Eu, par qui le trône d'Amiens -S'est élevé dans l'immensité, puisses-_tu_ être encore plus -grand dans le ciel. » - -_Amen._ - - -Et maintenant enfin--cet hommage rendu et cette dette de reconnaissance -acquittée--nous nous détournerons de ces tombes et nous irons dehors -à une des portes ouest--et de cette manière nous verrons graduellement -se lever au-dessus de nous l'immensité des trois porches et des -pensées qui y sont sculptées. - -27. Quelles dégradations ou changements elles ont eu à subir, je ne -vous en dirai rien aujourd'hui, excepté la perte «inestimable» des -grandes vieilles marches datant de la fondation, découvertes, -s'étendant largement d'un bout à l'autre pour tous ceux qui venaient, -sans murailles, sans séparations, ensoleillées dans toute leur -longueur par la lumière de l'ouest, la nuit éclairées seulement par -la lune et les étoiles, descendant raides et nombreuses la pente de la -colline--finissant une à une, larges et peu nombreuses au moment -d'arriver au sol et usées par les pieds des pèlerins pendant -six cents ans. Ainsi les ai-je vues une première et une deuxième -fois--maintenant de telles choses ne pourront jamais plus être vues. - -Dans la façade ouest, elle-même, au dessus, il ne reste pas beaucoup -de la vieille construction; mais dans les porches, à peu près -tout--excepté le revêtement extérieur actuel avec sa moulure de roses -dont un petit nombre de fleurs seulement ont été épargnées çà et -là. Mais la sculpture a été soigneusement et honorablement conservée -et restaurée sur place, les piédestaux et les niches restaurés çà -et là avec de la terre glaise, et certains que vous voyez blancs et -crus, entièrement resculptés; néanmoins, l'impression que vous pouvez -recevoir du tout est encore ce que le constructeur a voulu et je vous -dirai l'ordre de sa théologie sans plus de remarques sur le -délabrement de son œuvre. - -Vous vous trouverez toujours bien, en regardant n'importe quelle -cathédrale, de bien fixer vos quatre points cardinaux dès le début; -et de vous rappeler que, quand vous entrez, vous regardez et avancez -vers l'est, et que, s'il y a trois porches d'entrée, celui qui est à -votre gauche en entrant est le porche septentrional, celui qui est à -votre droite, le porche méridional. Je m'efforcerai dans tout ce que -j'écrirai désormais sur l'architecture d'observer la simple règle de -toujours appeler la porte du transept du nord la porte nord; et celle -qui, sur la façade ouest, est de ce même côté nord, porte -septentrionale, et ainsi pour celles des autres côtés. - -Cela épargnera à la fin beaucoup d'imprimé et de confusion, car une -cathédrale gothique a presque toujours ces cinq grandes entrées, qui -sont faciles à reconnaitre, si on y prend garde au début, sous les -noms de la porte centrale (ou porche), porte septentrionale, porte -méridionale, porte nord et porte sud. - -Mais, si nous employons les termes droite et gauche, nous devrons -toujours en les employant nous considérer comme sortant de la -cathédrale et descendant la nef--tout le côté et les bas côtés nord -du bâtiment étant par conséquent son côté droit et le côté sud, -son côté gauche. Car nous n'avons le droit d'employer ces termes de -droite et de gauche que relativement à l'image du Christ dans l'abside -ou sur la croix, ou bien à la statue centrale de la façade ouest, que -ce soit celle du Christ, de la Vierge ou d'un saint. À Amiens cette -statue centrale, sur le «trumeau» ou pilier qui supporte et partage en -deux le porche central, est celle du Christ Emmanuel[209]--Dieu _avec_ -nous. À sa droite et à sa gauche occupant la totalité des parois du -porche central, sont les apôtres et les quatre grands prophètes. - -Les douze petits prophètes se tiennent côte à côte sur la façade, -trois sur chacun de ses grands trumeaux. Le porche septentrional est -dédié à saint Firmin, le premier missionnaire chrétien à Amiens. - -Le porche méridional à la Vierge. - -Mais ceux-ci sont tous deux conçus comme en retrait derrière la grande -fondation du Christ et des prophètes; et les étroits enfoncements où -ils sont réfugiés[210] masquent en partie leur sculpture, jusqu'au -moment où vous y entrez. Ce que vous avez d'abord à méditer et à -lire, c'est l'Écriture du grand porche central et la façade -elle-même. - -Vous avez donc au centre de la façade l'image du Christ lui-même vous -recevant: - -«Je suis le chemin, la vérité et la vie[211].» - -Et la meilleure manière de comprendre l'ordre des pouvoirs subalternes -sera de les considérer comme placés à la main droite et à la gauche -du Christ; ceci étant aussi l'ordre que l'architecte adopte dans -l'histoire de l'Écriture sur la façade--de façon qu'elle doit être -lue de gauche à droite, c'est-à-dire de la gauche du Christ à la -droite du Christ, comme Lui les voit. Ainsi donc, en prenant les grandes -statues dans l'ordre: - -D'abord, dans le porche central, il y a six apôtres à la droite du -Christ, six à Sa gauche. - -À Sa gauche, à côté de Lui, Pierre; puis par ordre en s'éloignant, -André, Jacques, Jean, Matthieu, Simon; à Sa droite, à côté de Lui, -Paul; et successivement, Jacques l'évêque, Philippe, Barthélemy, -Thomas et Jude. Ces deux rangées symétriques des apôtres occupent ce -qu'on peut appeler l'abside ou la baie creusée du porche, et forment un -groupe à peu près demi-circulaire, clairement visible quand on -s'approche. Mais sur les côtés du porche, non pas sur la même ligne -que les apôtres, et ne se voyant pas distinctement tant qu'on n'est pas -entré dans le porche, sont les quatre grands prophètes. À la gauche -du Christ, Isaïe et Jérémie; à sa droite, Ézéchiel et Daniel. - -Puis sur le devant, en prenant la façade dans toute sa longueur--lisez -par ordre, de la gauche du Christ à Sa droite--viennent les séries des -douze petits prophètes, trois sur chacun des quatre trumeaux du temple, -commençant à l'angle sud avec Osée, et finissant avec Malachi. - -Quand vous regardez la façade entière en vous plaçant devant elle, -les statues qui remplissent les porches secondaires sont ou obscurcies -dans leurs niches plus étroites ou dissimulées l'une derrière l'autre -de façon à ne pas être vues. - -Et la masse entière de la façade est vue, littéralement, comme bâtie -sur la fondation des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ lui-même -étant la pierre angulaire. Et ceci à la lettre; car le porche en -s'ouvrant forme un profond «angulus» et le pilier qui est au milieu -est le sommet de l'angle. - -Bâti sur la fondation des apôtres et des prophètes, c'est-à-dire des -prophètes qui ont prédit la venue _du Christ_ et les apôtres qui -l'ont proclamée. Quoique Moïse ait été un apôtre de _Dieu_, il -n'est pas ici. Quoique Elie ait été un prophète de _Dieu_, il n'est -pas ici. La voix du moment tout entier est celle du Ciel à la -Transfiguration: «Voici mon fils bien-aimé, écoutez-le[212].» - -Il y a un autre prophète et plus grand encore, qui, comme il semble -d'abord, n'est pas ici. Est-ce que le peuple entrera dans les portes du -temple en chantant «Hosanna au fils de David[213]», et ne verra aucune -image de son père? - -Christ lui-même déclare: «Je suis la racine et l'épanouissement de -David», et cependant la racine ne garde près d'elle aucun souvenir de -la terre qui l'a nourrie? - -Il n'en est pas ainsi, David et son Fils sont ensemble. - -David est le piédestal du Christ. Nous commencerons donc notre examen -de la façade du temple par ce beau piédestal. - -La statue de David, qui n'a que les deux tiers de la grandeur naturelle, -occupe la niche qui est sur le devant du piédestal. Il tient son -sceptre dans la main droite, son phylactère dans la gauche: Roi et -Prophète, le symbole à jamais de toute royauté qui agit avec une -justice divine, la réclame et la proclame. - -Le piédestal qui a cette statue pour sculpture sur sa face occidentale, -est carré et, sur les deux autres côtés, il y a des fleurs dans des -vases; du côté nord le lys et du côté sud la rose. Et le monolithe -entier est un des plus nobles morceaux de sculpture chrétienne du monde -entier. - -Au-dessus de ce piédestal en vient un moins important, portant en -façade un pampre de vigne qui complète le symbolisme floral du tout. -La plante que j'ai appelée un lys n'est pas la Fleur de Lys ni le lys -de la Madone[214], mais une fleur idéale avec des clochettes comme la -couronne impériale (le type des «lys de toutes les espèces» de -Shakespeare[215]), représentant le mode de croissance du lys de la -vallée qui ne pouvait pas être sculpté aussi grand dans sa forme -littérale sans paraître monstrueux, et se trouve ainsi représenté -sur cette pièce de sculpture où il réalise, associé à la rose et à -la vigne ses compagnes, la triple parole du Christ: «Je suis la Rose de -Saron et le Lys de la Vallée[216].» «Je suis la Vigne véritable[217].» - -33. Sur les côtés de ce socle sont des supports d'un caractère -différent. Des supports, non des captifs, ni des victimes; le Basilic -et l'Aspic représentant les plus actifs des principes malfaisants sur -la terre dans leur malignité extrême; pourtant piédestaux du Christ, -et même dans leur vie délétère, accomplissant sa volonté finale. - -Les deux créatures sont représentées exactement dans la forme -médiévale traditionnelle, le basilic, moitié dragon, moitié coq; -l'aspic, sourd, mettant une oreille contre la terre et se bouchant -l'autre avec sa queue[218]. - -Le premier représente l'incrédulité de l'Orgueil. Le -basilic--serpent-roi ou le premier des serpents--disant qu'il est Dieu -et qu'il _sera_ Dieu. - -Le second, l'incrédulité de la Mort. L'aspic (le plus bas serpent) -disant qu'il est de la boue et _sera_ de la boue. - -34. En dernier lieu, surmontant le tout, placés sous les pieds de la -statue du Christ lui-même, sont le lion et le dragon; les images du -péché charnel ou humain, en tant que distinct du péché spirituel et -intellectuel de l'orgueil par lequel les anges tombèrent aussi. - -Désirer régner plutôt que servir--péché du basilic--ou la mort -sourde plutôt que la vie aux écoutes--péché de l'aspic--ces deux -péchés sont possibles à toutes les intelligences de l'univers. Mais -les péchés spécialement humains, la colère et la convoitise, -semences en notre vie de sa perpétuelle tristesse, le Christ dans Sa -propre humanité les a vaincus et les vainc encore dans Ses disciples. -C'est pourquoi Son pied est sur leur tête, et la prophétie: -«Inculcabis super leonem et aspidem[219]» est toujours reconnue comme -accomplie en Lui, et en tous Ses vrais serviteurs, selon la hauteur de -leur autorité et la réalité de leur influence. - -35. C'est en ce sens mystique qu'Alexandre III se servit de ces paroles -en rétablissant la paix en Italie et en accordant le pardon à l'ennemi -le plus mortel de ce pays sous le portique de Saint-Marc[220]. Mais le -sens de chaque action, comme de chaque art des âges chrétiens, perdu -maintenant depuis trois cents ans, ne peut dans notre temps être lu -qu'à rebours[221], s'il peut être lu du tout, au travers de l'esprit -contraire qui est maintenant le nôtre. Nous glorifions l'orgueil et -l'avarice comme les vertus par lesquelles toutes choses existent et se -meuvent, nous suivons nos désirs comme nos seuls guides vers le salut, -et nous exhalons le bouillonnement de notre propre honte, qui est tout -ce que peuvent produire sur la terre nos mains et nos lèvres. - -36. De la statue du Christ elle-même je ne parlerai pas longuement ici, -aucune sculpture ne satisfaisant ni ne devant satisfaire l'espérance -d'une âme aimante qui a appris à croire en lui; mais à cette époque -elle dépassa ce qui avait jamais été atteint jusque-là en tendresse -sculptée; et elle était connue au loin comme de près sous le nom de: -«Le Beau Dieu d'Amiens[222].» Elle était toutefois comprise, -remarquez-le, juste assez clairement pour n'être qu'un symbole de la -Présence Divine, comme les pauvres reptiles enroulés en bas n'étaient -que les symboles des présences démoniaques. Non une idole, dans notre -sens du mot--seulement une lettre, un signe de l'Esprit Vivant, que -pourtant chaque fidèle concevait comme venant à sa rencontre ici à la -porte du temple: «la Parole de Vie, le Roi de Gloire[223] et le -Seigneur des Armées.» - -«_Dominus Virtutum_, le Seigneur des Vertus[224]», c'est la meilleure -traduction de l'idée que donnait à un disciple instruit du XIIIe -siècle les paroles du XXIVe psaume. - -Aussi sous les pieds de Ses apôtres dans les quatre-feuilles de la -fondation apostolique sont représentées les vertus que chaque apôtre -a enseignées ou manifestées dans sa vie;--ce peut être une vertu qui -aura été en lui durement mise à l'épreuve et il peut avoir manqué -de la force même du caractère qu'il a ensuite conduit à sa -perfection. Ainsi saint Pierre reniant par crainte est ensuite l'apôtre -du courage; et saint Jean, qui avec son frère aurait brûlé le village -inhospitalier, est ensuite l'apôtre de l'Amour. Ayant compris ceci, -vous voyez que dans les côtés des porches les apôtres avec leurs -vertus spéciales sont placés sur deux rangs qui se font vis à vis. - -Saint Paul, Foi. Courage, Saint Pierre. -Saint Jacques l'év., Espérance. Patience, Saint André. -Saint Philippe, Charité. Douceur, Saint Jacques. -Saint Barthélemy, Chasteté. Amour, Saint Jean. -Saint Thomas, Sagesse. Obéissance, Saint Matthieu. -Saint Jude, Humilité. Persévérance, Saint Simon. - -Maintenant vous voyez comme ces vertus se répondent l'une à l'autre -dans leurs rangs symétriques. Rappelez-vous que le côté gauche est -toujours le premier et voyez comment les vertus de gauche conduisent à -celles de droite. - - -Le Courage à la Foi. -La Patience à l'Espérance. -La Douceur à la Charité. -L'Amour à la Chasteté. -L'Obéissance à la Sagesse. -La Persévérance à l'Humilité. - -Notez de plus que les Apôtres sont tous calmes, presque tous avec des -livres, quelques-uns avec des croix, mais tous avec le même -message,--«Que la Paix soit sur cette maison. Et si le Fils de la Paix -est ici[225]», etc.[226]. - -Mais les Prophètes, tous chercheurs, ou pensifs, ou tourmentés, ou -priant, à la seule exception de Daniel. Le plus tourmenté de tous est -Isaïe, moralement scié en deux[227]. Le bas-relief qui est au-dessus -ne représente aucune scène de son martyre, mais montre le prophète au -moment où il voit le Seigneur dans son temple et où cependant il a le -sentiment qu'il a les lèvres impures. Jérémie aussi porte sa croix -mais avec plus de sérénité. - -39. Et maintenant je donne, en une suite claire, l'ordre des statues de -la façade entière avec les sujets des quatre-feuilles placés sous -chacune d'elles, désignant le quatre-feuilles placé le plus haut par -un A, le quatre-feuilles inférieur par un B. - -Les six prophètes qui sont debout à l'angle des porches, Amos, Abdias, -Michée, Nahum, Sophonie et Aggée ont chacun quatre quatre-feuilles, -désignés, les quatre-feuilles supérieurs par A et C, les inférieurs -par B et D. - -En commençant donc, sur le côté gauche du porche central et en lisant -de l'intérieur du porche vers le dehors, vous avez: - - -1. Saint Pierre.......... {A. Courage. - {B. Lâcheté. - -2. Saint André........... {A. Patience. - {B. Colère. - -3. Saint Jacques......... {A. Douceur. - {B. Grossièreté. - -4. Saint Jean............ {A. Amour. - {B. Discorde. - -5. Saint Matthieu........ {A. Obéissance. - {B. Rébellion. - -6. Saint Simon........... {A. Persévérance. - {B. Athéisme. - - -Maintenant, à droite du porche en lisant vers le dehors: - - -7. Saint Paul............ {A. Foi. - {B. Idolâtrie. - -8. Saint Jacques, l'év... {A. Espérance. - {B. Désespoir. - -9. Saint Philippe........ {A. Charité. - {B. Avarice. - -10. Saint Barthélémy..... {A. Chasteté. - {B. Luxure. - -11. Saint Thomas......... {A. Prudence. - {B. Folie. - -12. Saint Jude........... {A. Humilité. - {B. Orgueil. - - -Maintenant, de nouveau à gauche, les deux statues les plus -éloignées du Christ. - - -13. Isaïe: - -A. «Je vois le Seigneur assis sur un trône.» (VI, 1.) -B. «Vois, ceci a touché tes lèvres.» (VI, 7.) - - -14. Jérémie: - -A. L'enfouissement de la ceinture. (XIII, 4, 5.) -B. Le bris du joug. (XVIII, 10.) - - -Et à droite: - - -15. Ézéchiel: - -A. La roue dans la roue. (I, 16.) -B. «Fils de l'homme, tourne ton visage vers Jérusalem.» -(XXI, 2.) - - -16. Daniel: - -A. «Il a fermé les gueules des lions.» (VI, 22.) -B. «Au même moment sortirent les doigts de la main d'un -homme.» (V, 5.) - - -40. Maintenant en commençant à gauche (côté sud de la façade -entière), et en lisant tout droit à la suite sans jamais entrer dans -les porches excepté pour les quatre-feuilles appariés aux statues qui -nous concernent. - - -17. Osée: - -A. «Ainsi je l'achetai pour moi, pour quinze pièces -d'argent.» (III, 2.) -B. «Ainsi serais-je aussi pour toi.» (III, 3.) - - -18. Joël: - -A. Le soleil et la lune sans lumière. (II, 10.) -B. Le figuier et la vigne sans feuilles. (I, 7.) - - -19. Amos: - -Sur la façade {A. «Le Seigneur criera de Sion.» (I, 2.) - {B. « Les habitations des bergers se lamenteront.» (I, 2.) -À l'intérieur du {C. Le Seigneur avec le cordeau du maçon. (VII, 8.) -porche. - {D. La place où il ne pleuvait pas. (IV, 6.) - - -20. Abdias: - -À l'intérieur du {A. «Je les cachai dans une caverne.» (I, les -porche. Rois, XVIII, 13.) - {B. «Il tomba sur la face.» (XVIII, 7.) -Sur la façade. {C. Le capitaine des 50. - {D. Le messager. - - -21. Jonas: - -A. Échappé à la mer. -B. Sous le calebassier. - - -22. Michée: - -Sur la façade. {A. La tour du troupeau (IV, 8.) - {B. Chacun se repose et «personne ne les - effraiera». (IV, 4.) - {C. «Les épées en socs de charrue.» (IV, 3.) - {D. «Les lances en serpes.» (IV, 3.) - - -23. Nahum: - -À l'intérieur du {A. «Nul ne regardera en arrière.» (II, 8.) -porche. {B. «Prophétie contre Ninive.» (I, 1.) - {C. Tes princes et tes chefs, (III, 17.) - {D. Les figues précoces, (III, 12.) - - -24. Habacuc: - -A. «Je veillerai pour voir ce qu'il dira.» (II, 1.) -B. Le ministère auprès de Daniel. - - -25. Sophonie: - -Sur la façade. {A. Le Seigneur frappe l'Éthiopie. (II, 12.) - {B. Les bêtes dans Ninive. (II, 15.) - -À l'intérieur du {C. Le Seigneur visite Jérusalem. (I, 12.) -porche. {D. Le cormoran et le butor[228]. (II, 14.) - - -26. Aggée: - -A. Les maisons des princes _ornées de lambris_[229]. (I, 4.) -B. «Le ciel retenant sa rosée.» (I, 10.) -C. Le temple du Seigneur est désolé. (I, 4.) -D. «Ainsi dit le Seigneur des armées.» (I, 7.) - - -27. Zacharie: - -A. L'iniquité s'envole. (V, 6, 9.) -B. «L'ange qui me parla.» (IV, 1.) - - -28. Malachi: - -A. «Vous avez offensé le Seigneur.» (II, 17.) -B. «Ce commandement est pour vous.» (II, 1.) - - -41. Ayant ainsi mis rapidement sous les yeux du spectateur la succession -des statues et de leurs quatre-feuilles (au cas où l'heure du train -presserait, il peut être charitable de lui faire savoir que, prendre à -l'extrémité est de la cathédrale la rue qui va vers le sud, la rue -Saint-Denis, est le plus court chemin pour arriver à la gare) je vais y -revenir en commençant par saint Pierre et j'interpréterai un peu plus -complètement les sculptures des quatre-feuilles. - -En gardant pour les quatre-feuilles les chiffres adoptés pour les -statues, les quatre-feuilles de saint Pierre seront désignés par 1 A -et 1 B, et ceux de Malachi par 28 A et 28 B. - -1. A.--_Le Courage_, avec un léopard[230] sur son bouclier; les -Français et les Anglais étant d'accord dans la lecture de ce symbole -jusqu'à l'époque du poinçonnage du léopard du Prince Noir sur la -monnaie, en Aquitaine. - -1. B. La _Lâcheté._--Un homme effrayé par un animal s'élançant hors -d'un fourré, pendant qu'un oiseau continue de chanter. Le poltron n'a -pas le courage d'une grive[231]. - -2. A. La _Patience_ ayant un bœuf sur son bouclier (ne reculant -jamais)[232]. - -2. B. La _Colère_[233].--Une femme perçant un homme d'une épée. La -colère est essentiellement un vice féminin.--Un homme, digne d'être -appelé ainsi, peut être conduit à la fureur ou à la démence par -l'_indignation_ (Voir le Prince Noir à Limoges), mais non par la -colère. Il peut être alors assez infernal,--«Enflammé d'indignation, -Satan restait _sans peur_--» mais dans ce dernier mot est la -différence, il y a autant de crainte dans la colère qu'il y en a dans -la haine. - -3. A. La _Douceur_ porte un agneau[234] sur son écu. - -3. B. La _Grossièreté_, encore une femme, envoyant un coup de pied à -son échanson. Les formes finales de l'extrême grossièreté française -étant dans les gestes féminins du cancan; voyez les gravures favorites -à la mode dans les boutiques de Paris. - -4. A. L'_Amour_: l'amour divin, non l'amour humain: «Moi en eux et toi -en moi.» Son écu supporte un arbre[235] avec un grand nombre de -branches greffées dans son tronc abattu. «Dans ces jours le Messie -sera abattu, mais non pour lui-même.» - -4. B. La _Discorde._--Un mari et une femme se querellant. Elle a laissé -tomber sa quenouille (manufacture de laine d'Amiens, voyez plus loin--9, -A)[236]. - -5. A. L'_Obéissance_ porte un écu avec un chameau. Actuellement la -plus désobéissante de toutes les bêtes qui peuvent servir à l'homme, -celle qui a le plus mauvais caractère, pourtant passant sa vie dans le -service le plus pénible. Je ne sais pas jusqu'à quel point son -caractère a été compris par le sculpteur du Nord; mais je crois qu'il -l'a pris comme un type de porteur de fardeau qui n'a ni joie ni -sympathie, comme le cheval, ni pouvoir de témoigner sa colère comme le -bœuf[237]. Sa morsure est assez mauvaise (voyez ce qu'en raconte M. -Palgrave), mais probablement peu connue à Amiens, même des Croisés -qui voulaient monter leurs propres chevaux de guerre, ou rien[238]. - -5. B. _Rébellion._--Un homme claquant ses doigts devant son -évêque[239]. Comme Henri VIII devant le pape, et les modernes cockneys -français et anglais devant tous les prêtres, quels qu'ils soient. - -6. A. _Persévérance_, la grande forme spirituelle de la vertu -communément appelée Fortitude. - -D'habitude domptant ou mettant en pièces un lion; ici en caressant un -et tenant sa couronne. «Tiens ferme ce que tu as[240] afin qu'aucun -homme ne prenne ta couronne[241]». - -6. B. _Athéisme_, laissant ses souliers à la porte de l'église. -L'infidèle insensé est toujours représenté nu-pieds dans les -manuscrits du XIIe et XIIIe siècle, le chrétien ayant «comme -chaussure à ses pieds la préparation à l'Évangile de Paix[242]». -Comparez: «Combien sont beaux tes pieds avec des souliers, _ô fille de -prince_[243]!» - -7. A. _Foi_, tenant un calice avec une croix au dessus[244], ce qui -était universellement accepté dans l'ancienne Europe, comme étant le -symbole de la foi. C'en est aussi un symbole tolérant, car, toutes -différences d'église laissées de côté, les mots: «À moins que -vous ne mangiez la chair du Fils de l'Homme et buviez son sang, vous -n'avez pas de vie en vous[245]», restent dans leur mystère pour être -compris seulement de ceux qui ont appris le caractère sacré de la -nourriture[246], dans tous les temps et dans tous les pays, et les lois -de la vie et de l'esprit qui dépendent de son acceptation, de son refus -et de sa distribution. - -7. B. _Idolâtrie_, s'agenouillant devant un monstre. Le contraire de la -foi--non le manque de foi. L'idolâtrie est la foi en de faux dieux et -tout à fait distincte de la foi en rien du tout (6, B), le _Dixit -incipiens_[247]. Des hommes très sages peuvent être idolâtres, mais -ils ne peuvent pas être athées. - -8. A. _Espérance_ avec l'étendard gonfalon[248] et une couronne devant -elle, à distance[249]; opposée à la couronne que la Fortitude tient -dans ses mains avec constance (6, A.). - -Le gonfalon (_Gund_, guerre; _fahr_, étendard, d'après le Dictionnaire -de Poitevin) est le drapeau qui dans la bataille signifie: en avant; -essentiellement sacré; de là le nom de gonfalonier toujours donné aux -porte-étendards dans les armées des républiques italiennes. - -Il est dans la main de l'espérance, parce qu'elle combat toujours -devant elle, allant à son but, ou au moins ayant la joie de le voir se -rapprocher. La Foi et la Fortitude attendent, comme saint Jean en -prison, mais sans être outragées. - -L'Espérance est toutefois placée au-dessous de saint Jacques à cause -des versets 7 et 8 de son dernier chapitre se terminant ainsi: -«Affermissez vos cœurs, car la venue du Seigneur devient proche.» -C'est lui qui interroge le Dante sur la nature de l'Espérance (Par., C. -XXV et voyez les notes de Cary). - -8. B. Le _Désespoir_ se poignardant[250]. Le suicide n'est pas -considéré comme héroïque ni sentimental au XIIIe siècle et il n'y a -pas de morgue gothique bâtie au bord de la Somme. - -9. A. La _Charité_ portant sur son écu une toison laineuse et donnant -un manteau à un mendiant nu. La vieille manufacture de laine d'Amiens -avait cette notion de son but, qu'il fallait, notamment, vêtir le -pauvre d'abord, le riche ensuite. Dans ces temps-là on ne disait aucune -bêtise sur les fâcheuses conséquences d'une charité indistincte[251]. - -9 B. _Avarice_ avec un coffre et de l'argent. La notion moderne commune -aux Anglais et aux Amiénois sur la divine consommation de la manufacture -de laine. - -10. A. _Chasteté_, écu avec le Phénix[252]. - -10. B. _Volupté_, un baiser trop ardent[253]. - -11. A. _Sagesse_, sur son écu une racine mangeable, je crois[254]; -signifiant la tempérance, comme le commencement de la sagesse. - -11. B. _Folie_[255], le type ordinaire usité dans tous les psautiers -primitifs, d'un glouton armé d'un gourdin. Cette vertu et ce vice sont -la sagesse et la folie terrestres complétant la sagesse spirituelle et -la folie correspondante (au dessous saint Matthieu). La tempérance, le -complément de l'obéissance, et la cupidité avec violence, celui de -l'athéisme. - -12. A. _Humilité_, sur son écu une colombe. - -12. B. _Orgueil_, tombant de son cheval. - -42. Tous ces quatre-feuilles sont plutôt symboliques que -représentatifs; et, comme leur but était suffisamment atteint si leur -symbole était compris, ils avaient été confiés à un ouvrier très -inférieur à celui qui sculpta la série de ceux que nous allons passer -en revue et qui sont placés sous les statues des prophètes. - -Le sujet de la plupart de ces quatre-feuilles est ou un fait historique, -ou une scène dont parle le prophète comme y ayant effectivement -assisté dans une vision. Et ce sont les mains les plus habiles que -l'architecte a en général chargé de leur exécution. En donnant leur -interprétation, je rappelle pour chacun d'eux le nom du prophète dont -ils commentent la vie ou la prophétie[256]. - -13. A. «_Isaïe_[257].--J'ai vu le Seigneur assis sur un trône.» (VI, -1.) - -La vision du trône «haut et élevé» entre les séraphins. - -13. B. «Vois, ceci a touché tes lèvres.» (VI, 7.) - -L'ange est debout devant le prophète et tient, ou plutôt tenait, le -charbon avec des pincettes qui avaient été artistement sculptées, -mais sont maintenant brisées. - -Un fragment seulement est resté dans sa main[258]. - -14. A. _Jérémie_[259]--L'enfouissement de la ceinture. (XIII, 4, 5.) - -Le prophète est en train de creuser au bord de l'Euphrate, représenté -par des sinuosités verticales[260] qui descendent en serpentant vers le -milieu du bas-relief. Notez que la traduction doit être «trou dans la -terre», et non dans le «rocher». - -14. B. _Le bris du joug._ (XXVIII, 10.) - -Du cou du prophète Jérémie; il est représenté ici par une chaîne -doublée et redoublée. - -15. A. _Ézéchiel[261].--La roue dans la roue. (I, 16.) - -Le prophète est assis; devant lui deux roues d'égale dimension, l'une -engagée dans la circonférence de l'autre. - -15 B. «Fils de l'homme, tourne ton visage vers Jérusalem.» (XXI, 2.) - -Le prophète devant la porte de Jérusalem. - -16. _Daniel._ - -16. A. «Il a fermé les gueules des Lions.» (VI, 22.) - -Daniel tenant un livre; les lions sont traités comme des supports -héraldiques. Le sujet est rendu avec plus de vie dans les séries que -nous trouverons plus loin (24. B). - -16. B. «Au même moment sortirent les doigts de la main d'un homme.» -(V, 5.) - -Le festin de Balthazar figuré par le roi seul, assis à une petite -table oblongue. À côté de lui le jeune Daniel paraissant seulement -quinze ou seize ans, gracieux et doux, interprète les caractères -tracés. À côté du quatre-feuilles sortant d'un petit tourbillon de -nuages paraît une petite, main courbée, écrivant, comme si c'était -avec une plume renversée, sur un fragment de mur gothique[262]. - -Pour le boursouflage moderne opposé à la vieille simplicité, comparez -le festin de Balthazar de John Martin[263]. - -43. Le sujet suivant commence la série des petits prophètes. - -17. _Osée_[264]. - -17. A. «Ainsi je l'achetai pour moi pour quinze pièces d'argent et une -mesure d'orge.» (III, 2.) - -Le prophète versant le grain et l'argent sur les genoux de la femme -«chérie de son ami[265]». Les pièces d'argent sculptées portent -chacune une croix avec une inscription qui est celle de la monnaie du -temps. - -17. B. «Ainsi serais-je aussi pour toi.» (III, 3.) - -Il passe un anneau à son doigt. - -18. _Joël_[266]. - -18. A. Le soleil et la lune sans lumière. (II, 10.) - -Le soleil et la lune comme deux petites boules plates dans le haut de la -moulure extérieure. - -18. B. Le figuier écorcé, et la vigne dénudée. (I, 7.) - -Remarquez l'insistance continuelle sur le dépérissement de la -végétation comme signe de la punition divine. (19, D.) - -19. _Amos._ - -19. A. Le Seigneur criera de Sion. (I, 2.) - -Le Christ apparaît avec un nimbe traversé d'une petite croix. - -19. B. «Les habitations des bergers se lamenteront.» (I, 2.) - -Amos avec le bâton crochu ou le crochet des bergers, et une bouteille -en osier, devant sa tente (L'architecture de la feuille droite est -restaurée). - -_À l'Intérieur du Porche._ - -19. C. Le Seigneur avec le cordeau du maçon. (VII, 8.) - -Le Christ cette fois encore, et désormais toujours, avec une petite -croix dans son nimbe, a dans sa main une grande truelle qu'il pose sur -le haut d'un mur à demi bâti. Il paraît y avoir un cordeau enroulé -autour du manche. - -19. D. La place où il ne pleuvait pas. (IV, 7.) - -Amos est en train de cueillir les feuilles de la vigne sans fruits pour -nourrir ses brebis qui ne trouvent pas d'herbe. C'est un des plus beaux -morceaux de sculpture. - -20. _Abdias_[267] (_à l'intérieur du porche_). - -20. A. «Je les cachai dans une caverne (I Les Rois, XVIII, 13). - -Trois prophètes à l'ouverture d'un puits auxquels Abdias apporte des -pains. - -20. B. «Il tomba sur la face.» (XVIII, 7.) - -Il s'agenouille devant Elie qui porte un manteau à longs poils[268]. - -_En façade_ - -20. C. Le capitaine des cinquante[269]. - -Elie? parlant à un homme armé sous un arbre. - -20. D. _Le messager._ Un messager à genoux devant un roi. Je ne puis -expliquer ces deux scènes. 20. C et 20. D. - -Celle qui est le plus haut peut signifier le dialogue d'Elie avec les -capitaines (II les Rois, I, 9,) et celle d'au-dessus le retour des -messagers[270] (II les Rois, I, 5). - -21. _Jonas_[271]. - -21. A. Échappé de la mer. - -21. B. Sous le calebassier. Une petite bête ressemblant à une -sauterelle rongeant le tronc d'un calebassier. J'aimerais savoir quels -insectes attaquent les calebassiers d'Amiens[272]. Ceci peut être une -étude entomologique pour qui voudra. - -_Michée._ - -_En façade._ - -22. A. _La tour du troupeau._ (IV, 8.) - -La tour est entourée de nuages, Dieu apparaît au-dessus. - -22. B. Chacun se reposera, et «nul ne les effraiera.» (VI, 4.) - -Un mari et sa femme «sous sa vigne et son figuier». - -_À l'intérieur du porche_: - -_Les épées en socs de charrue._ (IV, 3.)--Néanmoins, deux cents ans -après que ces médaillons furent taillés, la fabrication des épées -était devenue une des principales industries d'Amiens! Pas à son -avantage. - -22. D. «_Les lances en serpes_[273].» (IV, 3.) - -23. _Nahum_: - -_À l'intérieur du porche._ - -23. A: «Nul ne regardera en arrière. (I, 8.) - -23. B. «La malédiction de Ninive[274].» (I, 1.) - -_En façade._ - -23. C. _Les princes et les grands._ (III, 17.) - -23. A, B et C ne sont aucun susceptibles d'une interprétation certaine. -Le prophète A montre du doigt, vers le bas du quatre-feuilles, une -colline que le P. Rozé dit être couverte de sauterelles? Je ne puis -que copier ce qu'il en dit. - -23. D. _Les figuiers précoces._ (III, 12.) - -Trois personnes sous un figuier attrapent dans leur bouche son fruit qui -tombe. - -24. _Habakuk._ - -24. A. «Je veillerai afin de voir ce qu'il me dira.» (II, 1.) - -Le prophète écrit sur sa tablette sous la dictée du Christ. - -24. B. _Le ministère auprès de Daniel._ - -La visite traditionnelle à Daniel. Un ange emporte Habakuk par les -cheveux, le prophète a un pain dans chaque main. Ils enfoncent le toit -de la caverne. Daniel caresse le dos d'un jeune lion; la tête d'un -autre est passée nonchalamment sous son bras. Un autre ronge des os au -fond de la caverne[275]. - -25. _Sophonie_[276]. - -_En façade._ - -25. A. _Le Seigneur frappe l'Éthiopie._ (II, 12.) - -Le Christ frappant une cité avec une épée. Remarquez que dans ces -bas-reliefs toutes les actions violentes sont rendues d'une manière -faible ou ridicule; les actions calmes toujours bien rendues. - -25. B. _Les bêtes dans Ninive._ (II, 15.) - -Très beau. Toutes sortes de bêtes rampant parmi les murs chancelants, -et sortant de leurs fentes et de leurs crevasses. Un singe accroupi -devenant un démon présente la théorie darwinienne retournée. - -_À l'intérieur du porche._ - -25. C. Le Seigneur visite Jérusalem. - -Le Christ traversant les rues de Jérusalem avec une lanterne dans -chaque main. - -25. D. Le hérisson et le butor[277] (III, 14). - -Avec un oiseau chantant dans une cage à la fenêtre. - -26. _Aggée._ - -_À l'intérieur du porche._ - -26. A. _Les maisons des princes ornées de lambris_[278]. (I, 4.) - -Une maison parfaitement bâtie de pierres carrées tristement solides; -la grille (d'une prison?) sur la façade du soubassement. - -26. _Le ciel retient sa rosée._ (I, 4.) - -Les cieux comme une masse en saillie, avec des étoiles, le soleil, et -la lune à la surface. Au-dessous, deux arbres flétris. - -_En façade._ - -26. C. _Le temple du Seigneur désolé._ (I, 4.) - -La chute du temple, «pas une pierre laissée sur l'autre», -majestueusement vide. Encore des pierres carrées. Examinez le texte, -(I, 6.) - -26. D. _Ainsi dit le Seigneur des Armées._ (I, 7.) - -Le Christ montrant du doigt son temple détruit. - -27. _Zacharie._ - -27. A. _L'iniquité s'envolant._ (V, 6 à 9.) - -La méchanceté dans l'Epha[279]. - -27. B. _L'ange qui me parlait._ (IV, 1.) - -Le prophète presque couché, un glorieux ange ailé sort du nuage en -volant. - -28. _Malachie._ - -28. A. _Vous avez blessé le Seigneur._ (II, 17.) - -Les prêtres percent le Christ de part en part avec une lance barbelée -dont la pointe ressort par le dos. - -28. B. _Ce commandement est pour vous._ (II, 1.) - -Dans ces panneaux celui qui est placé le plus bas est souvent une -introduction à celui d'au-dessus, son explication. C'est peut-être au -chapitre I verset 6 aux titres indiqués que peut faire allusion ici -l'image du Christ. - -44. Avec ce bas-relief se termine la suite de sculptures destinées à -illustrer l'enseignement apostolique et prophétique qui constitue ce -que j'entends par la «Bible» d'Amiens. Mais les deux porches latéraux -contiennent des sujets supplémentaires qui sont nécessaires à -l'achèvement de l'enseignement pastoral et traditionnel adressé à son -peuple en ces jours. - -Le porche septentrional consacré à saint Firmin, qui le premier -évangélisa Amiens, a sur son trumeau central la statue du saint; -au-dessus, sur le tympan, l'histoire de la découverte de son corps; sur -les côtés du porche les saints et les anges ses compagnons dans -l'ordre suivant: - -Statue centrale: Saint Firmin. - -Côté sud (gauche): - -41. Saint Firmin le confesseur. - -42. Saint Domice. - -43. Saint Honoré. - -44. Saint Salve. - -45. Saint Quentin. - -46. Saint Gentian. - -Côté nord (droit): - -47. Saint Geoffroy. - -48. Un ange. - -49. Saint Fuscien, martyr. - -50. Saint Victoric, martyr. - -51. Un ange. - -52. Sainte Ulpha. - -De ces saints, en exceptant saint Firmin et saint Honoré, desquels j'ai -déjà parlé[280], saint Geoffroy[281] est plus réel pour nous que les -autres; il était né l'année de la bataille d'Hastings, à Molincourt -dans le Soissonnais et fut évêque d'Amiens de 1104 à 1150. Un homme -d'une vie entièrement simple, pure et juste: un des plus sévères -entre les ascètes, mais sans rien de sombre--toujours doux et -pitoyable. On rapporte de lui un grand nombre de miracles, mais tous -indiquant une vie qui était surtout miraculeuse par sa justice et sa -paix. - -Consacré à Reims et accompagné à son diocèse d'un cortège d'autres -évêques et de nobles, il descend de son cheval à Saint-Acheul, le -lieu de la première tombe de saint Firmin, et marche nu-pieds d'Amiens -à Picquigny pour demander au vidame d'Amiens la liberté du châtelain -Adam, il défendit les privilèges des habitants de la ville, avec -l'aide de Louis le Gros contre le comte d'Amiens, le battit, et rasa son -château; néanmoins, les gens ne lui obéissant pas assez dans la -discipline de la vie, il blâma sa propre faiblesse plutôt que la leur -et se retira à la Grande-Chartreuse, ne se trouvant pas capable d'être -leur évêque. Le supérieur chartreux le questionnant sur les raisons -de sa retraite, et lui demandant s'il avait trafiqué des charges de -l'Église, l'évêque répondit: «Mon Père, mes mains sont pures de -simonie, mais mille fois je me suis laissé séduire par la louange». - -46. Saint Firmin le Confesseur était le fils du sénateur romain qui -reçut le corps de saint Firmin lui-même. Il garda pieusement la tombe -du martyr dans le jardin de son père et à la fin bâtit sur elle une -église consacrée à Notre-Dame-des-Martyrs, qui fut le premier siège -épiscopal d'Amiens, à Saint-Acheul, et dont nous avons parlé plus -haut. - -Sainte Ulpha était une jeune Amiénoise qui vivait dans une grotte -calcaire au-dessus des marais de la Somme; si jamais M. Murray vous -munit d'un guide comique pour aller à Amiens, nul doute que cet auteur -éclairé pourra compter beaucoup sur le plaisir que vous causera -l'histoire de cette sainte troublée dans ses dévotions par les -grenouilles, et les faisant taire à force de prières. Vous êtes, bien -entendu, maintenant, absolument au-dessus de telles extravagances et -vous êtes assuré que Dieu ne peut pas ou ne veut pas faire tant pour -vous que fermer la bouche d'une grenouille. Souvenez-vous, en -conséquence, que comme Il laisse aussi maintenant ouverte la bouche du -menteur, du blasphémateur et du traître, vous devez fermer vos propres -oreilles à leurs voix, autant que vous le pourrez. - -De son nom vient saint Wolf--ou Guelf.--Voyez de nouveau les noms -chrétiens de Miss Yonge. Notre tour de pierre de Wolf, Ulverstone, et -l'église d'Ulpha ignorent, je crois, leurs parents picards. - -47. Les autres saints, dans ce porche, sont tous pareillement -provinciaux, pour ainsi dire des amis personnels des Amiénois[282]; et -au-dessous d'eux les quatre-feuilles représentent l'ordre charmant de -l'année qu'ils protègent et sanctifient, avec les signes du zodiaque -au dessus, et les travaux des mois au-dessous; différant peu de la -manière dont ils sont toujours représentés--excepté pour mai: voyez -la page suivante. La libra aussi est assez rare dans la femme qui tient -les balances; le lion particulièrement de bonne humeur, et la moisson, -un des plus beaux morceaux dans toute la série de sculptures; plusieurs -des autres particulièrement fines et fouillées[283]. - -41. _Décembre._--Tuant et échaudant le cochon[284]. Au-dessus, le -Capricorne avec une queue qui s'effile brusquement; je ne puis -déchiffrer les accessoires. - -42. _Janvier._--À deux têtes[285], d'une exécution triste. Le Verseau -plus faible que la plupart des bas-reliefs de cette série. - -43. _Février._--Très beau, chauffant ses pieds et mettant des charbons -sur le feu. Le poisson au-dessus, travaillé, mais inintéressant. - -44. _Mars._--Au travail dans les sillons de vigne[286]. - -Le Bélier soigné mais assez lourd. - -45. _Avril._--Donnant à manger à son faucon; très joli. - -Au-dessus, le Taureau avec de charmantes feuilles pour la pâture. - -46. _Mai._--Très singulier, un homme d'âge moyen est assis sous les -arbres à écouter les oiseaux chanter et les Gémeaux au dessus, un -fiancé et une fiancée. - -Ce quatre-feuilles rejoint ceux de l'angle intérieur à Sophonie. - -52. _Juin._--En face rejoignant ceux de l'angle intérieur où est -Aggée. Fauchant. Remarquez les charmantes fleurs sculptées tout en -travers de l'herbe. Au-dessus, le Cancer avec ses écailles superbement -modelées. - -51. _Juillet._--La moisson. Très beau. Le Lion souriant complète la -démonstration que toutes les saisons et tous les signes sont regardés -comme une égale bénédiction et providentiellement bienfaisants. - -50. _Août._--Battant le blé[287]. La Vierge au-dessus, tenant une -fleur, sa draperie très moderne, et confuse pour un travail du XIIIe -siècle. - -49. _Septembre._--Je ne suis pas sûr de son action soit qu'il émonde -ou que d'une manière quelconque il cueille le fruit de l'arbre plein de -feuilles[288]. La Balance au dessus; charmant. - -48. _Octobre._--Foulant la vendange[289]. Le Scorpion une figure très -traditionnelle et douce avec une queue fourchue, il est vrai, mais sans -aiguillon. - -47. _Novembre._--Semant, avec le Sagittaire; à moitié caché quand -cette photographie fut prise grâce au bel arrangement qui règne -maintenant sans interruption, que ce soit pour un travail ou pour un -autre, dans les cathédrales françaises; ils ne peuvent jamais les -laisser tranquilles dix minutes. - -48. Et maintenant, pour finir, si vous vous souciez de le voir, nous -entrerons dans le porche de la Madone--seulement, si vous venez, bonne -protestante ma lectrice, venez civilement; et veuillez vous souvenir--si -vous avez dans l'histoire connue, matière à souvenirs--si vous ne -pouvez pas vous souvenir, recevez du moins l'assurance solennelle:--que -le culte de la Madone, ni le culte d'aucune Dame, morte ou vivante, n'a -jamais nui à une créature humaine--mais que le culte de l'argent, le -culte de la perruque, du chapeau tricorne et à plumes, le culte des -plats, le culte du pichet et le culte de la pipe, ont fait, et font -beaucoup de mal et que tous offensent des millions de fois plus le Dieu -du Ciel de la Terre et des Étoiles, que toutes les plus absurdes et les -plus charmantes erreurs, commises par les générations de Ses simples -enfants, sur ce que la Vierge-mère pourrait, ou voudrait, ou ferait, ou -éprouverait pour eux. - -49. Et ensuite, veuillez observer ce simple fait historique sur les -trois sortes de Madones. - -Il y a d'abord la Madone douloureuse--le type byzantin, et de Cimabue. -Il est le plus noble de tous, et le plus ancien qui ait eu une influence -populaire reconnaissable[290]. - -2° La Madone Reine qui est essentiellement la Madone franque et -normande, couronnée, calme, pleine de puissance et de douceur. C'est -celle qui est représentée dans le porche. - -3° La Madone Nourrice qui est la Raphaëlesque[291] et généralement -plus récente et de décadence, on en voit ici un bon modèle français -dans le porche du sud, comme nous l'avons déjà remarqué. - -Vous trouverez dans M. Viollet-le-Duc (l'article _Vierge_ dans son -_Dictionnaire_, mérite tout entier l'étude la plus attentive) une -admirable comparaison entre cette statue de la Madone Reine du porche -sud et la Madone Nourrice du transept. Je pourrai peut-être obtenir une -photographie de ces deux dessins, mis en regard, mais si je le puis, le -lecteur voudra bien observer qu'il a un peu flatté la Reine et un peu -vulgarisé la Nourrice, ce qui n'est pas juste. La statue de ce porche, -dans le style du XIIIe siècle, est très belle, mais il n'y a pas de -raison pour lui donner autrement d'importance, les types byzantins plus -anciens avaient beaucoup plus de grandeur. - -L'histoire de la Madone, en ses événements principaux, est racontée -dans les séries des statues qui sont autour du porche et dans les -quatre-feuilles placés au-dessous d'elles. Plusieurs d'entre eux se -rapportent toutefois à une légende relative aux Mages que je n'ai pas -pu pénétrer et je ne suis pas sûr de leur interprétation. - -Les grandes statues à gauche, en lisant vers le dehors comme -d'habitude, sont: - -29. L'Ange Gabriel. - -30. La Vierge Annonciade. - -31. La Vierge Visitante. - -32. Sainte Élisabeth. - -33. La Présentation de la Vierge. - -34. Saint Siméon. - -À droite, en lisant vers le dehors: - -35. 36, 37. Les trois Rois. - -38. Hérode. - -39. Salomon. - -40. La Reine de Saba. - -51. Je ne suis pas sûr de bien comprendre ce que viennent faire ici ces -deux dernières statues; mais je crois que l'idée de l'auteur[292] a -été que virtuellement la reine Marie rendait visite à Hérode en lui -envoyant ou en lui faisant envoyer les Mages pour lui annoncer sa -présence à Bethléem; et le contraste entre la réception de la reine -de Saba par Salomon, et celle d'Hérode chassant la Madone en Égypte -est décrit avec insistance tout le long de ce côté du Porche avec les -conséquences diverses pour les deux Rois et pour le monde. - -Les quatre-feuilles sous les grandes statues se déroulent dans l'ordre -suivant: - -29. Sous Gabriel. - -A. Daniel voyant la pierre détachée sans mains[293]. - -B. Moïse et le buisson ardent[294]. - -30. Sous la Vierge Annonciade. - -A. Gédéon et la rosée sur la toison[295]. - -B. Moïse se retirant avec les tables de la loi. - -Aaron dominant, montre du doigt sa verge bourgeonnante[296]. - -31. Sous la Vierge Visitante. - -A. Le message à Zacharie: «Ne crains pas, car ta prière est -entendue[297].» - -B. Le songe de Joseph: «Ne crains pas de prendre Marie pour -femme[298].» - -32. Sous sainte Élisabeth: - -A. Le silence de Zacharie: «Ils s'aperçurent qu'il avait eu une vision -dans le temple[299].» - -B. Il n'y a pas un de tes parents qui soit appelé de ce nom[300] «Il -écrivit en disant: son nom est Jean[301].» - -33. Sous la présentation de la Vierge. - -A. Fuite en Égypte. - -B. Le Christ avec les Docteurs. - -34. Sous saint Siméon. - -A. Chute des Idoles en Égypte[302]. - -B. Le retour à Nazareth. - -Ces deux derniers quatre-feuilles rejoignent ceux si beaux d'Amos (C. et -D.). - -Puis sur le côté opposé, sous la reine de Saba et rejoignant les A et -B d'Abdias. - -40. A. Salomon traite la reine de Saba. La coupe de Grâce. - -B. Salomon enseigne la reine de Saba: «Dieu est au-dessus». - -39. Sous Salomon: - -A. Salomon sur son trône de Juge. - -B. Salomon priant devant la porte de son temple. - -38. Sous Hérode[303]: - -A. Massacre des Innocents. - -B. Hérode ordonne que le vaisseau des Rois soit brûlé[304]. - -37. Sous le troisième Roi: - -A. Hérode faisant rechercher les Rois. - -B. Incendie du vaisseau. - -36. Sous le second Roi: - -A. Adoration à Bethléem? Pas certain. - -B. Le voyage des Rois. - -33. Sous le premier Roi: - -A. L'Étoile à l'Orient. - -B. «Étant avertis dans un songe qu'ils ne devaient pas retourner vers -Hérode[305].» - -Je ne doute pas de trouver un jour l'enchaînement véritable de ces -sujets, mais cela importe peu, ce groupe de quatre-feuilles étant de -moindre intérêt que le reste, et celui du massacre des Innocents -curieusement illustratif de l'incapacité du sculpteur à exprimer toute -action ou passion violentes. - -Mais je ne veux pas essayer d'entrer ici dans les questions relatives à -l'art de ces bas-reliefs. Ils n'ont jamais eu d'autre objet que d'être -des symboles, ou des guides pour la pensée. Et, si le lecteur veut se -laisser doucement conduire par eux, il peut créer lui-même dans son -cœur de plus beaux tableaux; et en tout cas, il peut reconnaître comme -leur message à tous, les vérités générales qui suivent: - -52. D'abord, que dans tout le Sermon sur cette Montagne d'Amiens, le -Christ n'apparaît jamais comme le Crucifié, comme le Christ mort ni -n'en éveille un instant la pensée; mais comme le Verbe Incarné, comme -l'Ami présent--comme le Prince de la Paix sur la terre[306]--et comme -le roi éternel dans le Ciel. Ce que Sa vie _est_, ce que Ses -commandements _sont_, et ce que Son jugement sera sont les choses ici -enseignées; non ce qu'il fit un jour, ce qu'il souffrit un jour, mais -ce qu'il fait à présent, ce qu'il nous ordonne de faire. Ceci est la -pure, joyeuse, belle leçon du Christianisme; et les causes de -décadence de cette foi et toutes les corruptions de ses pratiques -stériles peuvent se résumer brièvement ainsi: l'habitude d'avoir sous -nos yeux la mort du Christ, au lieu de sa vie, la méditation de ses -souffrances passées substituée à celles de notre devoir -présent[307].» - -Puis en second lieu, quoique le Christ; ne porte pas sa croix, les -prophètes affligés, les apôtres persécutés, les disciples martyrs, -portent la leur. Car s'il vous est salutaire de vous rappeler ce que -votre Créateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous -rappeler ce que des hommes mortels nos semblables, ont fait aussi. Vous -pouvez à votre gré nier le Christ ou le renier, mais le martyre, vous -pouvez seulement l'oublier; le nier, vous ne le pouvez. Chaque pierre de -cet édifice a été cimentée de son sang et il n'y a pas de sillon de -ses piliers qui n'ait été labouré par sa souffrance. - -Gardant donc ces choses dans votre cœur, retournez-vous maintenant vers -la statue centrale du Christ, écoutez son message et comprenez-le. Il -tient le Livre de la Loi Éternelle dans Sa main gauche; avec la droite -Il bénit, mais bénit sous condition: «Fais ceci et tu vivras[308]», -ou plutôt dans un sens plus strict et plus rigoureux: «Sois ceci, et -tu vivras», montrer de la pitié n'est rien, être pur en action n'est -rien, tu dois être pur aussi dans ton cœur. - -Et avec cette parole de la loi inabolie. «Ceci, si tu ne le fais pas, -ceci, si tu ne l'es pas, tu mourras». - -55. Mourir--quelque idée que vous vous fassiez de la mort--totalement -et irrévocablement. Il n'est pas parlé dans la théologie du XIIIe -siècle du pardon (dans notre sens moderne) des péchés, et il n'est -pas parlé non plus du Purgatoire. Au-dessus de cette image du Christ -avec nous, du Christ notre Ami, est placée l'image du Christ au-dessus -de nous, du Christ notre Juge. Pour cette présente vie--voici Sa -présence secourable. Après cette vie--voici Sa venue pour prendre -connaissance de nos actes et des intentions de nos actes; et séparer -l'obéissant du désobéissant, l'aimant du méchant, sans espoir donné -à ce dernier d'aucun recours, d'aucune réconciliation. Je ne sais pas -quels commentaires adoucissants furent ajoutés ensuite et tracés en -minuscules effrayées par la main des Pères, ou chuchotés en murmures -hésitants par les prélats de l'Église moderne. Mais je sais que le -langage de chaque pierre sculptée, de chaque brillant vitrail, de ces -choses qui étaient journellement vues et universellement comprises par -le peuple, était absolument et uniquement l'enseignement de Moïse au -Sinaï aussi bien que de saint Jean à Patmos, du commencement comme à -la fin de la Révélation du Seigneur à Israël. - -Il en fut ainsi, simplement--sévèrement--et sans interruption pendant -les trois grands siècles du christianisme dans sa force (XIe, XIIe, -XIIIe siècles), et dans toute l'étendue de son empire, d'Iona à -Cyrène et de Calpe à Jérusalem. À quelle époque la doctrine du -Purgatoire a-t-elle été ouvertement acceptée par les docteurs -catholiques, je ne sais, ni ne me soucie de le savoir. Elle a été -formulée pour la première fois par Dante, mais n'a jamais été -acceptée un instant par les maîtres de l'art sacré de son temps ou -par ceux d'aucune grande école, à quelque époque que ce soit[309]. - -56. Je ne sais pas non plus ni ne tiens à savoir--à quelle époque la -notion de la Justification par la Foi dans le sens moderne se trouva -fixée nettement dans l'esprit des sectes et des écoles hérétiques du -Nord. En réalité, sa force fut scellée par ses premiers auteurs sur -un ascétisme qui différait de la règle monastique en ce qu'il était -apte seulement à détruire, jamais à construire, qui s'efforçait -d'imposer à tous la sévérité qu'il jugeait bon de s'imposer à -lui-même, et luttait ainsi pour faire du monde un monastère sans art, -sans lettres et sans pitié[310]. - -Son effort violent éclata au milieu des furies d'une réaction de -dissolution et d'incrédulité et reste maintenant la plus méprisable -des reprises populaires et des emplâtres pour chaque accroc à la loi -et déchirure de la conscience que l'intérêt peut provoquer ou -l'hypocrisie déguiser. - -57. À partir des querelles qui suivirent entre les deux grandes sectes -de l'église corrompue au sujet des prières pour les morts et des -indulgences pour les vivants, de la suprématie papale ou des libertés -populaires, aucun homme, femme ou enfant n'a plus besoin de prendre la -peine d'étudier l'histoire du Christianisme. Ce ne sont rien que les -querelles des hommes, et le rire des démons parmi ses ruines. Sa vie, -son évangile et sa puissance sont entièrement écrites dans les -grandes œuvres de ses vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur -les îlots des rivières de France et aux pentes gazonnées riveraines -des fleuves anglais, sur les rochers d'Orvieto et près des sables de -l'Arno. - -Mais de toutes ces œuvres, celle dont les leçons parlent de la façon -la plus simple, la plus complète et la plus imposante à l'esprit actif -de l'Europe du Nord est encore celle qui s'élève sur les premières -pierres d'Amiens[311]. - -Croyez ce qu'elle vous enseigne, ou ne le croyez pas, lecteur, comme -vous le voudrez: comprenez seulement combien cela a été un jour -entièrement cru; et que toutes les belles choses ont été faites, et -toutes les nobles actions[312] accomplies, quand cette foi était encore -dans sa force, avant que vînt ce que nous pouvons appeler «le temps -présent», où la question de savoir si la religion a quelque effet sur -la moralité est gravement agitée par des gens qui n'ont -essentiellement aucune idée de ce que peuvent signifier l'un ou l'autre -de ces mots. - -Relativement auquel débat peut-être aurez-vous la patience de lire ce -qui suit, tandis que la flèche d'Amiens s'efface dans le lointain et -que votre wagon se précipite vers l'Ile-de-France qui exhibe -aujourd'hui les échantillons les plus admirés de l'art, de -l'intelligence et de la vie européenne. - -59. Toutes les créatures humaines, dans tous les temps et tous les -lieux du monde, qui ont des affections ardentes, le sens commun, et -l'empire sur elles-mêmes, ont été et sont naturellement morales. La -nature humaine dans sa plénitude est nécessairement morale--sans amour -elle est inhumaine--sans raison[313], inhumaine--sans discipline, -inhumaine. Dans la proportion exacte où les hommes sont nés capables -de ces choses, où on leur a appris à aimer, à penser, à supporter la -souffrance, ils sont nobles, vivent heureux, meurent calmes et leur -souvenir est pour leur race un honneur et un bienfait perpétuels. Tous -les hommes sages savent et ont su ces choses depuis que la forme de -l'homme a été séparée de la poussière; la connaissance et le -commandement de ces lois n'a rien à faire avec la religion[314]: un -homme bon et sage diffère d'un homme méchant et idiot, simplement -comme un bon chien d'un chien hargneux, et toute espèce de chien d'un -loup ou d'une belette. Et si vous devez croire, ou prêcher sans y -croire, la foi en un monde ou une loi spirituelle--seulement dans -l'espoir que quoique vous commettiez, ou que d'autres commettent -d'insensé ou d'indigne--cela pourra grâce à ces doctrines être -raccommodé et replâtré, et pardonné, et entièrement remis à -neuf--moins vous croirez en un monde spirituel et surtout moins vous en -parlerez, mieux cela sera. - -60. Mais si, aimant les créatures qui sont comme vous-même, vous -sentez que vous aimeriez encore plus chèrement des créatures -meilleures que vous-même, si elles vous étaient révélées; si, vous -efforçant de tout votre pouvoir d'améliorer ce qui est mal, près de -vous et autour de vous, vous aimiez à penser au jour où le Juge de -toute la terre rendra tout juste[315] et où les petites collines se -réjouiront de tous côtés[316]; si, vous séparant des compagnons qui -vous ont donné toute la meilleure joie que vous ayez eue sur terre, -vous gardiez le désir de rencontrer de nouveau leurs regards et de -presser leurs mains, là où les regards ne seront plus obscurcis, ni -les mains défaillantes; si, vous préparant vous-même à être -couchés sous l'herbe dans le silence et la solitude sans plus voir la -beauté, sans plus sentir la joie, vous vouliez vous soucier de la -promesse qui vous a été faite d'un temps dans lequel vous verriez de -nouveau la lumière de Dieu et connaîtriez les choses que vous aspirez -à connaître, et marcheriez dans la paix de l'éternel Amour--alors -l'Espoir de ces choses pour vous est la religion; leur Substance dans -votre vie est la Foi. Et dans leur vertu il nous est promis que les -royaumes de ce monde deviendront un jour les royaumes de Notre Seigneur -et de Son Christ[317]. - - -[Note 174: La flèche d'Amiens est une flèche de charpente (Voir -Viollet-le-Duc, art. _Flèche_).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 175: Voir _Lectures on Art_, 62-65. Le passage cité plus haut de -_The Two Paths_ a plutôt trait à la sculpture.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 176: Plus exactement: _de l'architecture française_, du moins à -l'endroit cité: _Dictionnaire de l'architecture_, vol. I, p. 71. Mais -à l'article _Cathédrale_, elle est appelée (vol. II, p. 330) -l'église ogivale par excellence.--(Note de l'Auteur.) - -Ruskin fait ici une confusion. Au volume I (p. 71), Viollet-le-Duc -appelle Parthénon de l'architecture française, non pas la cathédrale -d'Amiens, mais le chœur de Beauvais.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 177: Voir le développement de ces idées dans _Miscelleanous_ de -Walter Pater (article sur «Notre-Dame d'Amiens»). Je ne sais pourquoi -le nom de Ruskin n'y est pas cité une fois.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 178: C'était un principe universellement reçu par les -architectes français des grandes époques d'employer les pierres de -leurs carrières telles qu'elles gisaient dans leur lit; si les -gisements étaient épais, les pierres étaient employées dans leur -pleine épaisseur, s'ils étaient minces dans leur minceur inévitable -et ajustées avec une merveilleuse entente de leurs lignes de poussée, -de leur centre de gravité. Les blocs naturels n'étaient jamais sciés, -mais seulement ébousinés (*) pour s'adapter exactement, toute la force -native et la cristallisation de la pierre étant ainsi gardée -intacte--«ne dédoublant jamais une pierre. Cette méthode est -excellente, elle conserve à la pierre toute sa force naturelle, tous -ses moyens de résistance» (Voyez M. Viollet-le-Duc, article -_Construction_ (_Matériaux_), vol. IV, p. 129). Il ajoute le fait très -à remarquer que, aujourd'hui encore, il y a en France soixante-dix -départements dans lesquels l'usage de la scie au grès est inconnu -(**).--(Note de l'Auteur.) - -Sur les pierres employées dans le sens de leur lit ou en délit, voir -Ruskin, _Val d'Arno_, chap. VII, § 169. Au fond, pour Ruskin qui -n'établit pas de ligne de démarcation entre la nature et l'art, entre -l'art et la science, une pierre brute est déjà un document -scientifique, c'est-à-dire à ses yeux, une œuvre d'art qu'il ne faut -pas mutiler. «En eux est écrite une histoire et dans leurs veines et -leurs zones, et leurs lignes brisées, leurs couleurs écrivent les -légendes diverses toujours exactes des anciens régimes politiques du -royaume des montagnes auxquelles ces marbres ont appartenu, de ses -infirmités et de ses énergies, de ses convulsions et de ses -consolidations depuis le commencement des temps»: _Stones of Venice_, -III, I, 42, cité par M. de la Sizeranne).--(Note du Traducteur.) - -(*) Ébousiner une pierre, c'est enlever sur ses deux lits les portions -du calcaire qui ont précédé ou suivi la complète formation -géologique, c'est enlever les parties susceptibles de se décomposer -(Viollet-le-Duc).--(Note du Traducteur.) - -(**) Et Viollet-le-Duc assure que ce sont ceux où l'on construit le -mieux.--Note du Traducteur.)] - -[Note 179: Psaume XI, 4.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 180: Saint Matthieu, XVIII, 20.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 181: «Car vous êtes le temple du Dieu vivant ainsi que Dieu l'a -dit: «J'habiterai au milieu d'eux et j'y marcherai; je serai leur Dieu -et ils seront mon peuple» (II Corinthiens, VI, 16).--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 182: Cf. l'idée contraire dans le beau livre de Léon Brunschwig -_Introduction à la vie de l'Esprit_, chap. III: «Pour éprouver la -joie esthétique, pour apprécier l'édifice, non plus comme bien -construit mais comme vraiment beau, il faut... le sentir en harmonie, -non plus avec quelque fin extérieure, mais avec l'état intime de la -conscience actuelle. C'est pourquoi les anciens monuments qui n'ont plus -la destination pour laquelle ils ont été faits ou dont la destination -s'efface plus vite de notre souvenir se prêtent si facilement et si -complètement à la contemplation esthétique. _Une cathédrale est une -œuvre d'art quand on ne voit plus en elle l'instrument du salut, le -centre de la vie sociale dans une cité_; pour le croyant qui la voit -autrement, elle est autre chose (page 97). Et page 112: «les -cathédrales du moyen âge... peuvent avoir pour certains un charme que -leurs auteurs ne soupçonnaient pas.» La phrase précédente n'est pas -en italique dans le texte. Mais j'ai voulu l'isoler parce qu'elle me -semble la contre-partie même de _la Bible d'Amiens_ et, plus -généralement, de toutes les études de Ruskin sur l'art religieux, en -général.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 183: Cf. le passage concordant de _Lectures on Art_ où est -rappelée la vieille expression française de «logeur du Bon Dieu» -(_Lectures on Art_, II, § 60 et suivants).] - -[Note 184: Voir plus haut sur ces sculptures la note, page 113.] - -[Note 185: Cf. «Le travail du charpentier, le premier auquel se livra -sans doute le fondateur de notre religion» (_Lectures ou Art_, II, § -31).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 186: Le lecteur philosophe sera tout à fait bienvenu à -«découvrir» et «opposer» autant de motifs charnels qu'il -voudra--compétition avec le voisin Beauvais--confort pour des têtes -chargées de sommeil--soulagement pour les flancs gras, et autres choses -semblables. Il finira par trouver qu'aucune somme de compétition ou de -recherche de confort ne pourrait, à présent, produire rien qui soit -l'égal de cette sculpture; encore moins sa propre philosophie, quel que -soit son système; et que ce fut, en vérité, le petit grain de -moutarde de la foi, avec une quantité très notable, en outre, -d'honnêteté dans les mœurs et dans le caractère qui fit que tout le -reste concourût au bien.] - -[Note 187: Arnold Boulin, menuisier à Amiens, sollicita l'entreprise et -l'obtint dans les premiers mois de l'année 1508. Un contrat fut passé -et un accord fait avec lui pour la construction de cent vingt stalles -avec des sujets historiques, des dossiers hauts, des dais pyramidaux. Il -fut convenu que le principal exécutant aurait sept sous de Tournay (un -peu moins que le sou de France) par jour, pour lui et son apprenti -(trois pence par jour pour les deux, c'est-à-dire 1 shilling par -semaine pour le maître, et six pences par semaine pour l'ouvrier), et -pour la surintendance du travail entier 12 couronnes par an, au taux de -24 sous la couronne (c'est-à-dire 12 shillings par an). Le salaire du -simple ouvrier était de trois sous par jour. Pour les sculptures des -stalles et les sujets d'histoire qu'elles devraient traiter, un marché -séparé fut conclu avec Antoine Avernier, découpeur d'images, -résidant à Amiens, au taux de trente-deux sous (seize pences) le -morceau. La plus grande partie des bois venait de Clermont-en-Beauvoisis -près d'Amiens; les plus beaux, pour les bas-reliefs, de Hollande, par -Saint-Valéry et Abbeville. - -Le chapitre désigna quatre de ses membres pour surveiller le travail: -Jean Dumas, Jean Fabres, Pierre Vuaille, et Jean Lenglaché auxquels mes -auteurs (tous deux chanoines) attribuent le choix des sujets, de la -place à leur donner et l'initiation des ouvriers «au sens véritable -et le plus élevé de la Bible ou des légendes et portant quelquefois -le simple savoir-faire de l'ouvrier jusqu'à la hauteur du génie du -théologien». - -Sans prétendre fixer la part de ce qui revient au savoir-faire et à la -théologie dans la chose, nous avons seulement à remarquer que la -troupe entière, maîtres, apprentis, découpeurs d'images, et quatre -chanoines, emboîtèrent le pas et se mirent à l'ouvrage le 3 juillet -1508, dans la grande salle de l'évêché, qui devait servir à la fois -de cabinet de travail pour les artistes et d'atelier pour les ouvriers -pendant tout le temps de l'affaire. L'année suivante, un autre -menuisier, Alexandre Huet, fut associé à la corporation pour s'occuper -des stalles à la droite du chœur pendant qu'Arnold Boulin continuait -celles de gauche. Arnold laissant son nouvel associé commander pour -quelque temps, alla à Beauvais et à Saint-Riquier pour y voir les -boiseries; et en juillet 1511 les deux maîtres allaient ensemble à -Rouen «pour étudier les chaires de la cathédrale». - -L'année précédente, en outre, deux Franciscains, moines d'Abbeville, -«experts et renommés dans le travail du bois», avaient été appelés -par le chapitre d'Amiens pour donner leur avis sur les œuvres en cours, -et avaient eu chacun vingt sous pour cet avis, et leurs frais de -voyages». - -En 1516, un autre nom et un nom important apparaît dans les comptes -rendus, celui de Jean Trupin, «un simple ouvrier aux gages de trois -sous par jour», mais certainement un bon sculpteur et plein de feu dont -c'est, sans aucun doute, le portrait fidèle et de sa propre main, qui -fait le bras de la 83° stalle (à droite, le plus près de l'abside) -au-dessous duquel est gravé son nom JHAN TRUPIN, et de nouveau sous la -92° stalle avec, en plus, le vœu: «Jan Trupin, Dieu pourvoie». - -L'œuvre entière fut terminée le jour de la Saint-Jean, 1522, sans -aucune espèce d'interruption (autant que nous sachions), causée par -désaccord, ou décès, ou malhonnêteté, ou incapacité parmi ceux qui -y travaillaient ensemble, maîtres ou serviteurs. - -Et une fois les comptes vérifiés par quatre membres du chapitre, il -fut établi que la dépense totale était de 9.488 livres, 11 sous, et 3 -oboles (décimes) ou 474 napoléons, 11 sous, 3 décimes d'argent -français moderne, ou en gros 400 livres sterling anglaises. - -C'est pour cette somme qu'une troupe probablement de six ou huit bons -ouvriers, vieux et jeunes, a été tenue en joie et occupée pendant -quatorze ans; et ceci, que vous voyez, laissé comme un résultat -palpable et comme un présent pour vous. - -Je n'ai pas examiné les sculptures de façon à pouvoir désigner avec -quelque précision l'œuvre de chacun des différents maîtres; mais, en -général, le motif de la fleur et de la feuille dans les ornements sont -des deux menuisiers principaux et de leurs apprentis: le travail si -poussé des récits de l'Écriture est l'Avernier, il est égayé çà -et là de hors-d'œuvre variés dus à Trupin, et les raccords et les -points ont été faits par les ouvriers ordinaires. Il n'a pas été -employé de clous, tout est _au mortier_, et si admirablement que les -jointures n'ont pas bougé jusqu'ici et sont encore presque -imperceptibles. Les quatre pyramides terminales «vous pourriez les -prendre pour des pins géants oubliés pendant six siècles sur le sol -où l'église fut bâtie, on peut n'y voir d'abord qu'un luxe fou de -sculptures et d'ornementation creuse, mais vues et analysées de près, -elles sont des merveilles d'ordre systématique dans la construction -réunissant toute la légèreté, la force et la grâce des flèches les -plus célèbres de la dernière époque du moyen âge.» - -Les détails ci-dessus sont tous extraits ou simplement traduits de -l'excellente description des _Stalles et clôtures du chœur de la -cathédrale d'Amiens_, par MM. les chanoines Jourdain et Duval (Amiens, -Vve Alfred Caron, 1867). Les esquisses lithographiques qui -l'accompagnent sont excellentes et le lecteur y trouvera les séries -entières des sujets indiqués avec précision et brièveté ainsi que -tous les renseignements sur la charpente et la clôture du chœur dont -je n'ai pas la place de parler dans cet abrégé pour les -voyageurs.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 188: La partie la plus forte et destinée à tenir la plus -longtemps dans un siège, de l'ancienne ville, était sur cette -hauteur.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 189: La cathédrale.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 190: Cf. avec _The Two Paths_: «Ces statues (celles du porche -occidental de Chartres) ont été longtemps et justement considérées -comme représentatives de l'art le plus élevé du XIIe ou du -commencement du XIIIe siècle en France; et, en effet, elles possèdent -une dignité et un charme délicat qui manquent, en général, aux -œuvres plus récentes. Ils sont dus, en partie, à une réelle noblesse -de traits, mais principalement à la grâce mêlée de sévérité des -lignes tombantes de l'excessivement mince draperie; aussi bien qu'à un -fini des plus étudiés dans la composition, chaque partie de -l'ornementation s'harmonisant tendrement avec le reste. Autant que leur -pouvoir sur certains modes de l'esprit religieux est due à un degré -palpable de non-naturalisme en eux, je ne le loue pas, la minceur -exagérée du corps et la raideur de l'attitude sont des défauts; mais -ce sont de nobles défauts, et ils donnent aux statues l'air étrange de -faire partie du bâtiment lui-même et de le soutenir, non comme la -cariatide grecque sans effort, où comme la cariatide de la Renaissance -par un effort pénible ou impossible, mais comme si tout ce qui fut -silencieux et grave, et retiré à part, et raidi avec un frisson au -cœur dans la terreur de la terre, avait passé dans une forme de marbre -éternel; et ainsi l'Esprit a fourni, pour soutenir les piliers de -l'église sur la terre, toute la nature anxieuse et patiente dont il -n'était plus besoin dans le ciel. Ceci est la vue transcendantale de la -signification de ces sculptures. - -Je n'y insiste pas. Ce sur quoi je m'appuie est uniquement leurs -qualités de vérité et de vie. Ce sont toutes des portraits--la -plupart d'inconnus, je crois--mais de palpables et d'indiscutables -portraits; s'ils n'ont pas été pris d'après la personne même qui est -censée représentée, en tout cas ils ont été étudiés d'après -quelque personne vivante dent les traits peuvent, sans invraisemblance, -représenter ceux du roi ou du saint en question. J'en crois plusieurs -authentiques, il y en a un d'une reine qui, évidemment, de son vivant, -fut remarquable pour ses brillants yeux noirs. Le sculpteur a creusé -bien profondément l'iris dans la pierre et ses yeux foncés brillent -encore pour nous avec son sourire. - -Il y a une autre chose que je désire que vous remarquiez spécialement -dans ces statues, la façon dont la moulure florale est associée aux -lignes verticales de la statue. - -Vous avez ainsi la suprême complexité et richesse de courbes côte à -côte avec les pures et délicates lignes parallèles, et les deux -caractères gagnent en intérêt et en beauté; mais il y a une -signification plus profonde dans la chose qu'un simple effet de -composition; signification qui n'a pas été voulue par le sculpteur, -mais qui a d'autant plus de valeur qu'elle est inintentionnelle. Je veux -dire l'association intime de la beauté de la nature inférieure dans -les animaux et les fleurs avec la beauté de la nature plus élevée -dans la forme humaine. Vous n'avez jamais ceci dans l'œuvre grecque. -Les statues grecques sont toujours isolées; de blanches surfaces de -pierre, ou des profondeurs d'ombre, font ressortir la forme de la statue -tandis que le monde de la nature inférieure qu'ils méprisaient était -retiré de leur cœur dans l'obscurité. Ici la statue drapée semble le -type de l'esprit chrétien, sous beaucoup de rapports, plus faible et -plus contractée mais plus pure; revêtue de ses robes blanches et de sa -couronne, et avec les richesses de toute la création à côté d'elle. - -Le premier degré du changement sera placé devant vous dans un instant, -simplement en comparant cette statue de la façade ouest de Chartres -avec celle de la Madone de la porte du transept sud d'Amiens. - -Cette Madone, avec la sculpture qui l'entoure, représente le point -culminant de l'art gothique au XIIIe siècle. La sculpture a progressé -continuellement dans l'intervalle; progressé simplement parce qu'elle -devient chaque jour plus sincère et plus tendre et plus suggestive. -Chemin faisant, la vieille devise de Douglas: «Tendre et vrai» peut -cependant être reprise par nous tous pour nous-mêmes, non moins dans -l'art que dans les autres choses. Croyez-le, la première -caractéristique universelle de tout grand art est la tendresse, comme -la seconde est la vérité. Je trouve ceci chaque jour de plus en plus -vrai; un infini de tendresse est le don par excellence et l'héritage de -tous les hommes vraiment grands. Il implique sûrement en eux une -intensité relative de dédain pour les choses basses, et leur donne une -apparence sévère et arrogante aux yeux de tous les gens durs, stupides -et vulgaires, tout à fait terrifiante pour ceux-ci s'ils sont capables -de terreur et haïssable pour eux, si, ils ne sont capables de rien de -plus élevé que la haine. L'esprit du Dante est le grand type de cette -classe d'esprit. Je dis que le _premier_ héritage est la tendresse--le -_second_ la vérité; parce que la tendresse est dans la nature de la -créature, la vérité dans ses habitudes et dans sa connaissance -acquise; en outre, l'amour vient le premier, aussi bien dans l'ordre de -la dignité que dans celui du temps, et est toujours pur et entier: la -vérité, dans ce qu'elle a de meilleur, est parfaite. - -Pour revenir à notre statue, vous remarquerez que l'arrangement de la -sculpture est exactement le même qu'à Chartres. Une sévère draperie -tombante rehaussée sur les côtés, par un riche ornement floral; mais -la statue est maintenant complètement animée; elle n'est plus immuable -comme un pilier rigide, mais elle se penche en dehors de sa niche et -l'ornement floral, au lieu d'être une guirlande conventionnelle, est un -exquis arrangement d'aubépines. L'œuvre toutefois dans l'ensemble, -quoique parfaitement caractéristique du progrès de l'époque comme -style et comme intention, est en certaines qualités plus subtiles, -inférieure à celle de Chartres. Individuellement, le sculpteur, -quoique appartenant à une école d'art plus avancée, était lui-même -un homme d'une qualité d'âme inférieur à celui qui a travaillé à -Chartres. Mais je n'ai pas le temps de vous indiquer les caractères -plus subtils auxquels je reconnais ceci. - -Cette statue marque donc le point culminant de l'art gothique parce que, -jusqu'à cette époque, les yeux de ses artistes avaient été fermement -fixés sur la vérité naturelle; ils avaient été progressant de fleur -en fleur, de forme en forme, de visage en visage, gagnant -perpétuellement en connaissance et en véracité, perpétuellement, par -conséquent, en puissance et en grâce. Mais arrivés à ce point un -changement fatal se fit dans leur idéal. De la statue, ils -commencèrent à tourner leur attention principalement sur la niche de -la statue, et de l'ornement floral aux moulures qui l'entouraient», -etc. (_The Two Paths_, § 33-39).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 191: Moins charmante que celle de Bourges. Bourges est la -cathédrale de l'aubépine. Cf. Ruskin, _Stones of Venice_: -«L'architecte de la cathédrale de Bourges aimait l'aubépine, aussi il -a couvert son porche d'aubépine. C'est une parfaite Niobé de mai. -Jamais il n'y eut pareille aubépine. Vous la cueilleriez immédiatement -sans la crainte de vous piquer» (_Stones of Venice_, I, II, -13-15).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 192: Cf. «Remarquez que le calme est l'attribut de l'art le plus -élevé.» _Relations de Michel Ange et de Tintoret_, § 219, à propos -d'une comparaison entre les anges de Della Robbia et de Donatello -«attentifs à ce qu'ils chantent, ou même transportés,--les anges de -Bernardino Luini, pleins d'une conscience craintive--et les anges de -Bellini qui, au contraire, même les plus jeunes, chantent avec autant -de calme que filent les Parques».--(Note du Traducteur.)] - -[Note 193: Voyez d'ailleurs pages 32 et 130 (§§ 112-114) de l'édition -in-octavo, _The Two Paths._--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 194: La même nuance (tissé ou brodé) se retrouve dans _Verona -and other Lectures_, p. 47.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 195: Cf. sur la hauteur apparente et réelle des cathédrales et -des montagnes, _The Seven lamps of Architecture_, chap. III. § -4.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 196: Cf. «J'ai vu, gravée au-dessus du porche de bien des -églises, cette inscription: C'est ici la maison de Dieu et la Porte du -Ciel» (_The Crown of wild olive_, II).--(Note du Traducteur).] - -[Note 197: Article _Meneau._--(Note du Traducteur.)] - -[Note 198: Contre la trop grande perfection en art voyez notamment _The -Stones of Venice_, II chap. III, § 23, 24 et 25;--contre le fini de -l'exécution. _The Stones of Venice_, II, chap. VI, 20 et 21: contre la -précision excessive, _Elements of Drawing_, II, 104.--(Note du -Traducteur).] - -[Note 199: À Saint-Acheul. Voyez le chapitre I de ce livre et la -_Description historique de la cathédrale d'Amiens_, par A. P. M. -Gilbert, in-octavo, Amiens, 1833, p. 3-7.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 200: Feud, saxon faedh: bas latin, Faida (dérivés: écossais -«fae», anglais «foe»), Johnson. Rappelez-vous aussi que la racine ce -Feud dans son sens normand de partage de terre, est _foi_, non _fee_, ce -que Johnson, vieux tory comme il était, n'observe pas, ni en général -les modernes antiféodalistes.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 201: «Tu quoque magnam Partem opere in tanto, sineret dolor, -Icare, haberes Bis conatus erat casus effingere in auro,--Bis patriæ -cecidere manus.» - -Il n'y a, de parti pris, aucun pathétique de permis dans la sculpture -primitive. Ses héros conquièrent sans joie et meurent sans -chagrin.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 202: Voyez _Fors Clavigera_, lettre LXI, p. 22.--(Note de -l'Auteur.)] - -[Note 203: Ainsi, le commandement aux enfants d'Israël «qu'ils -marchent en avant» est adressé à leurs propres volontés. Eux -obéissant, la mer se retire mais pas avant qu'ils aient osé s'y -avancer. _Alors_ les eaux leur font une muraille à leur main droite et -à leur gauche.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 204: L'original est écrit en latin seulement: «Supplico tibi, -Domine, Pater et Dux rationis nostræ, ut nostræ nobilitatis -recordemur, qua tu nos ornasti: et ut tu nobis presto sis, ut iis qui -per sese moventur; ut et a Corporis contagio, Brutorumque affectuum -repurgemur, eosque superemus, atque regamus; et, sicut decet pro -instrumentis iis utamur. Deinde, ut nobis ad juncto sis; ad accuratam -rationis nostræ correctionem, et conjunctionem, cum iis qui vere sunt, -per lucem veritatis. Et tertium, Salvatori supplex oro, ut ab oculis -animorum nostrorum caliginem prorsus abstergas; iit norimus bene, qui -Deus, au mortalis habendus. Amen.»--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 205: Viollet-le-Duc, vol. VIII, p. 256.--Il ajoute: «L'une -d'elles est comme art» (voulant dire art général de la sculpture) -«un monument de premier ordre»; mais ceci n'est vrai que -partiellement; ainsi je trouve une note dans l'étude de M. Gilbert (p. -126). «Les deux doigts qui manquent à la main droite de l'évêque -Godefroy paraissent un défaut survenu à la fonte.» Voyez plus loin -sur ces monuments et ceux des enfants de saint Louis, Viollet-le-Duc, -vol. IX, p. 61, 62.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 206: Je vole encore à l'abbé Rozé les deux inscriptions avec sa -notice introductive sur l'intervention mal inspirée dont elles avaient -été l'objet. - -«La tombe d'Évrard de Fouilloy (mort en 1222) coulée en bronze en -plein relief, était supportée, dès le principe, par des monstres -engagés dans une maçonnerie remplissant le dessous du monument, pour -indiquer que cet évêque avait posé les fondements de la cathédrale. -Un architecte _malheureusement inspire_ a osé arracher la maçonnerie -pour qu'on ne vît plus la main du prélat fondateur, à la base de -l'édifice. - -«On lit, sur la bordure, l'inscription suivante en beaux caractères du -XIIIe siècle: - - -«Qui populum pavit, qui fundameta locavit -Huius Structure, cuius fuit urbs data cure -Hic redolens nardus, fama requiescit Ewardus, -Vir plus afflictis, viduis tutela, relictis -Custos, quos poterat recreabat munere; vbis, -Mitib agnus erat, tumidis leo, lima supbis.» - - -«Geoffroy d'Eu (mort en 1237) est représenté comme son prédécesseur -en habits épiscopaux, mais le dessous du bronze supporté par des -chimères est évidé, ce prélat ayant élevé l'édifice jusqu'aux -voûtes. Voici la légende gravée sur la bordure: - - -»Ecce premunt humile Gaufridi membra cubile. -Seu minus aut simile nobis parai omnibus ille; -Quem laurus gemina decoraverat, in medicina -Lege qû divina, decuerunt cornua bina; -Clare vir Augensis, quo sedes Ambianensis -Crevit in imensis; in cœlis auctus, Amen, sis.» - - -Tout est à étudier dans ces deux monuments; tout y est d'un haut -intérêt, quant au dessin, à la sculpture, à l'agencement des -ornements et des draperies.» - -En disant au-dessus que Geoffray d'Eu rendit grâces dans la cathédrale -pour son achèvement, je voulais dire qu'il avait mis au moins le chœur -en état de servir: «Jusqu'aux voûtes», peut signifier ou ne pas -signifier que les voûtes étaient terminées.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 207: En français dans le texte.] - -[Note 208: Cf. _Sesame and lilies_: 1. _Of kings treasuries_, 22: «Un -«pasteur» est une personne qui _nourrit_, un «évêque» est une -personne qui _voit._ La fonction de l'évêque n'est pas de gouverner, -gouverner c'est la fonction du roi; la fonction de l'évêque est de -veiller sur son troupeau, de le numéroter brebis par brebis, d'être -toujours prêt à en rendre un compte complet. En bas de cette rue, Bill -et Nancy se cassent les dents mutuellement. L'évêque sait-il tout -là-dessus? Peut-il en détail nous expliquer comment Bill a pris -l'habitude de battre Nancy, etc. Mais ce n'est pas l'idée que nous nous -faisons d'un évêque. Peut-être bien, mais c'était celle que s'en -faisaient saint Paul et Milton.»--(Note du Traducteur.)] - -[Note 209: Allusion à saint Matthieu: «Or tout cela arriva afin que -s'accomplit ce que Dieu avait dit par le prophète: Une vierge sera -enceinte et elle enfantera un fils et on le nommera Emmanuel, ce qui -veut dire: Dieu avec nous» (I, 23). Le prophète dont parle saint -Matthieu est Isaïe (III, 14).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 210: Regardez maintenant le plan qui est à la fin de ce -chapitre.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 211: Saint Jean, 14, 60.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 212: Saint Matthieu, XVII, 5.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 213: Saint Matthieu, XXI, 7.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 214: Pour mieux distinguer ces différentes espèces de lys, -reportez-vous aux belles pages de _The Queen of the Air_ et de _Val -d'Arno_: «Considérez ce que chacune de ces cinq tribus (des Drosidæ) -a été pour l'esprit de l'homme. D'abord dans leur noblesse; les lys -ont donné le lys de l'Annonciation, les Asphodèles la fleur des -Champs-Élysées, les iris, la fleur de lys de la Chevalerie; et les -Amaryllidées, le lys des champs du Christ, tandis que le jonc, toujours -foulé aux pieds, devenait l'emblème de l'humilité. Puis, prenez -chacune de ces tribus et continuez à suivre l'étendue de leur -influence. «La couronne impériale, les lys de toute espèce» de -Perdita, forment la première tribu; qui donnant le type de la pureté -parfaite dans le lys de la Madone, ont, par leur forme charmante, -influencé tout le dessin de l'art sacré de l'Italie; tandis que -l'ornement de guerre était continuellement enrichi par les courbes des -triples pétales du «giglio» florentin et de la fleur de lys -française; si bien qu'il est impossible de mesurer leur influence pour -le bien dans le moyen âge, comme symbole partie du caractère féminin, -et partie de l'extrême splendeur, et raffineront de la chevalerie dans -la cité, dans la cité qui fut la fleur des cités.» (_The Queen of -the Air_, II, § 82.) - -Dans _Val d'Arno_, à la conférence intitulée _Fleur de Lys_, il -faudrait noter (§ 251) le souvenir de Cora et de Triptolène à propos -de la Fleur de Lys de Florence, et la couronne d'Hera qui typifie la -forme de l'iris pourpré, ou de la fleur dont parle Pindare quand il -décrit la naissance d'Iamus, et qui se rencontre aussi près d'Oxford. -La note que Ruskin met à la page 211 de _Val d'Arno_ fait remarquer que -les artistes florentins mettent généralement le vrai lys blanc dans -les mains de l'ange de l'Annonciation, mais à la façade d'Orvieto -c'est la «fleur de lys» que lui donne Giovanni Pisano, etc., etc., et -la conférence entière se termine par la belle phrase sur les lys que -j'ai citée dans la préface (page 70).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 215: «Ô Proserpine, que n'ai-je ici les fleurs que dans ton -effroi tu laissas tomber du char de Pluton, les asphodèles qui viennent -avant que l'hirondelle se risque..., les violettes sombres... les pâles -primevères, la primerole hardie et la couronne impériale, les iris de -toute espèce, et entre autres la fleur de lys!» (_Conte d'Hiver_, -scène XI, traduction François-Victor Hugo).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 216: Cantique des Cantiques, II, 1.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 217: Saint Jean, XV, 1.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 218: Selon M. Émile Male, le sculpteur d'Amiens s'est inspiré -ici d'un passage d'Honorius d'Autun. Voici ce passage (Male, p. 61): -«L'aspic est une espèce de dragon que l'on peut charmer avec des -chants. Mais il est en garde contre les charmeurs et quand il les -entend, il colle, dit-on, une oreille contre terre et bouche l'autre -avec sa queue, de sorte qu'il ne peut rien entendre et se dérobe à -l'incantation. L'aspic est l'image du pêcheur qui ferme ses oreilles -aux paroles de vie.» M. Male conclut ainsi: «Le Christ d'Amiens qu'on -appelle communément le Christ enseignant est donc quelque chose de -plus: il est le Christ vainqueur. Il triomphe par sa parole du démon, -du péché et de la mort. L'idée est belle et le sculpteur l'a -magnifiquement réalisée. Mais n'oublions pas que le _Speculum -Ecclesiæ_ lui a fourni la pensée première de son œuvre et lui en a -dicté l'ordonnance. À l'origine d'une des plus belles œuvres du XIIIe -siècle on trouve le livre d'Honorius d'Autun (_Art religieux au_ XIIIe -_siècle_, p. 62).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 219: «Tu marcheras sur l'Aspic et sur le Basilic et tu fouleras -aux pieds le lion et le dragon» (Psaume XCI, 13).--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 220: Voyez mon résumé de l'histoire de Barberousse et Alexandre -dans _Fiction, Beau et Laid. Ninetenth century_, novembre 1880, p. 752, -seq. Voyez _Sur la Vieille Route_, vol. II, p. 3.--(Note de l'Auteur.) - -La citation faite par Alexandre III est aussi rappelée dans _Stones of -Venice_, II, III, 59.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 221: Cf. chapitre Ier, § 33, de ce volume «jusqu'à ce que le -même signe soit lu à rebours par un trône dégénéré».--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 222: Voyez ce qu'en dit et les dessins très exacts qu'en donne -Viollet-le-Duc (art. _Christ, Dictionnaire d'architecture_, III, -245).--(Note de l'Auteur.) - -Voir aussi plus haut, page 76, l'opinion de Huysmans sur cette -statue.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 223: Psaume XXIV.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 224: Voyez le cercle des Puissances des Cieux dans les -interprétations byzantines, I, la Sagesse; II, les Trônes; III, les -Dominations; IV, les Anges; V, les Archanges; VI, les Vertus; VII, les -Puissances; VIII, les Princes; IX, les Séraphins. Dans l'ordre -Grégorien (Dante, _Par._, XXVIII, note de Cary), les anges et les -archanges sont séparés, donnant, en tout, neuf ordres, mais non pas -neuf classes dans un ordre hiérarchique. Remarquez que, dans le cercle -byzantin, les chérubins sont en premier, et que c'est la force des -Vertus qui ordonne aux monts de se lever (_Saint Mark's Rest_, p. 97 et -p. 158, 159).--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 225: Saint Luc, X, 5.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 226: Aujourd'hui le mot d'argot pour désigner un prêtre dans le -peuple, en France, est un _Pax vobiscum_ ou, en abrégé, un -_vobiscum._--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 227: C'est là (dans le _De orte et obitu Patrum_, attribué à -Isidore de Séville), dit M. Mule, que nous apprenons qu'Isaïe fut -coupé en deux avec une scie, sous le règne de Manassé (Émile Male, -_Histoire de l'Art religieux au XIIIe siècle_, p. 214). Au Portail -Saint-Honoré à Amiens, Isaïe est représenté la tête fendue.--(Note -du Traducteur.)] - -[Note 228: Voir la version des Septante.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 229: En français dans le texte.] - -[Note 230: Selon M. Male, c'est un lion.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 231: Interprété différemment par M. Male: «Nos artistes ont -représenté la lâcheté à Paris, à Amiens, à Chartres et à Reims, -par une scène pleine de bonhomie populaire. Un chevalier pris de -panique jette son épée et s'enfuit à toutes jambes devant un lièvre -qui le poursuit; sans doute il fait nuit, car une chouette perchée sur -un arbre, semble pousser son cri lugubre. Ne dirait-on pas un vieux -proverbe ou quelque fabliau. Je croirais volontiers que l'anecdote du -soldat poursuivi par un lièvre était au nombre des historiettes que -les prédicateurs aimaient à raconter à leurs ouailles. Il y a, dans -la _Somme le Roi_ de Frère Lorens, quelque chose qui ressemble fort à -notre bas-relief (_Histoire de l'art religieux_, p. 166 et 167). Voir la -description de la Patience du Palais des Doges 4° face du 7° chapiteau -(_Stones of Venice_, I, V, § LXXI).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 232: Dans la cathédrale de Laon il y a un joli compliment fait -aux bœufs qui transportèrent les pierres de ses tours au sommet de la -montagne sur laquelle elle s'élève. La tradition est qu'ils se -harnachèrent eux-mêmes, mais la tradition ne dit pas comment un bœuf -peut se harnacher lui-même (*), même s'il en avait envie. Probablement -la première forme du récit fut qu'ils allaient joyeusement «en -mugissant». Mais, quoi qu'il en soit, leurs statues sont sculptées sur -le haut des tours, au nombre de huit, colossales, regardant de ses -galeries, à travers les plaines de France. Voyez le dessin dans -Viollet-le-Duc, article _Clocher._--(Note de l'Auteur.) - -(*) Voir plus haut chapitre III: «La vie de Jérôme ne commence pas -comme celle d'un moine Palestine. Dean de Milman ne nous a pas expliqué -comment celle d'aucun homme le pourrait.»--Voir dans Male (page 77) une -légende de Guibert de Nogent relative aux bœufs de Laon.--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 233: Cf. _Stones of Venice_, I, V, LXXXVIII.] - -[Note 234: Symbole de la douceur selon les théologiens parce qu'il se -laisse prendre sans résistance ce qu'il a de plus précieux, son lait -et sa laine (voir Male).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 235: Le rameau d'olivier de la Concorde (Voir Male, p. -170).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 236: Voir la Discorde du Palais des Doges (troisième face du -septième chapiteau) avec la citation de Spencer, _Stones of Venice_, I, -V, LXX.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 237: Cf. Volney: «Enfin la nature l'a (le chameau) visiblement -destiné à l'esclavage en lui refusant toutes défenses contre ses -ennemis. Privé des cornes du taureau, du sabot du cheval, de la dent de -l'éléphant et de la légèreté du cerf, que peut le chameau? etc.» -(_Voyage en Égypte et en Syrie_).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 238: Cf. l'Obéissance au Palais des Doges (sixième face du -septième chapiteau) et la comparaison avec l'Obéissance de Spencer et -celle de Giotto à Assise. _Stones of Venice_, I, V, § LXXXIII.--(Note -du Traducteur.)] - -[Note 239: «La rébellion n'apparaît au moyen âge que sous un seul -aspect, la désobéissance à l'église... La rose de Notre-Dame de -Paris» (ces petites scènes sont presque identiques à Paris, Chartres, -Amiens et Reims) «offre un curieux détail: l'homme qui se révolte -contre l'évêque porte le bonnet conique des Juifs... Le Juif qui -depuis tant de siècles refusait d'entendre la parole de l'église -semble être le symbole même de la révolte et de l'obstination» -(Male, p. 112).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 240: Apocalypse, III, 2.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 241: Cf. la Constance du Palais des Doges (deuxième face du -septième chapiteau): _Constantia sum, nil timens_, et la comparaison -avec Giotto et le Pilgrim's Progress (_Stones of Venice_, I, V, § -LXIX).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 242: Éphésiens, VI, 15.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 243: Cantique des cantiques, VII, 1.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 244: À Paris une croix, à Chartres un calice. Au Palais des -Doges (première face du neuvième chapiteau) sa devise est: _Fides -optima in Deo._ La Foi de Giotto tient une croix dans sa main droite, -dans la gauche un phylactère, elle a une clef à sa ceinture et foule -aux pieds des livres cabalistiques. Sur la Foi de Spencer (_Fidelia_), -voir _Stones of Venice_, I, V, § LXXVII.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 245: Saint Jean, VI, 33.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 246: Dans ce passage ce furent pour moi, non pas les paroles du -Christ, mais les paroles de Ruskin qui pendant plusieurs années -«restèrent dans leur mystère». J'ai toujours pensé pourtant que -c'était du caractère sacré de la nourriture dans son sens le plus -général et le plus matériel qu'il s'agissait ici, qu'en parlant des -lois de la vie et de l'esprit comme liées à son acceptation et à son -refus, Ruskin entendait signifier le support indispensable et incessant -que la nutrition donne à la pensée et à la vie, tout refus partiel de -nourriture se traduisant par une modification de l'état de l'esprit, -par exemple dans l'ascétisme. Quant à la distribution de la -nourriture, les lois de l'esprit et de la vie me paraissaient lui être -liées aussi en ce que d'elle dépend, si on se place au point de vue -subjectif de celui qui donne (c'est-à-dire au point de vue moral), la -charité du cœur, et si on se place au point de vue de ceux qui -reçoivent, et même de ceux qui donnent considérés objectivement, au -point de vue politique), le bon état social.--Mais je n'avais pas de -certitude, ne trouvant ni les mêmes idées, ni les mêmes expressions -dans aucun des livres de Ruskin que j'avais présents à l'esprit. Et -les ouvrages d'un grand écrivain sont le seul dictionnaire où l'on -puisse contrôler avec certitude le sens des expressions qu'il emploie. -Cependant cette même idée, étant de Ruskin, devait se retrouver dans -Ruskin. Nous ne pensons pas une idée une seule fois. Nous aimons une -idée pendant un certain temps, nous lui revenons quelquefois, fût-ce -pour l'abandonner à tout jamais ensuite. Si vous avez rencontré avec -une personne l'homme le plus changeant je ne dis même pas dans ses -amitiés, mais dans ses relations, nul doute que pendant l'année qui -suit cette rencontre si vous étiez le concierge de cet homme vous -verriez entrer chez lui l'ami ou une lettre de l'ami que vous avez -rencontré ou si vous étiez sa mémoire vous verriez passer l'image de -son ami éphémère. Aussi faut-il faire avec un esprit, si l'on veut -revoir une de ses idées, ne fût-elle pour lui qu'une idée passagère -et un temps seulement préférée, comme font les pêcheurs: placer un -filet attentif, d'un endroit à un autre (d'une époque à une autre) de -sa production, fut-elle incessamment renouvelée. Si le filet a des -mailles assez serrées et assez fines, il serait bien surprenant que -vous n'arrêtiez pas au passage une de ces belles créatures que nous -appelons idées, qui se plaisent dans les eaux d'une pensée, y naissant -par une génération qui semble en quelque sorte spontanée et où ceux -qui aiment à se promener au bord des esprits sont bien certains de les -apercevoir un jour, s'ils ont seulement un peu de patience et un peu -d'amour. En lisant l'autre jour dans _Verona and other Lectures_, le -chapitre intitulé: «The Story of Arachné», arrivé à un passage -(§§ 25 et 26) sur la cuisine, science capitale, et fondement du -bonheur des états, je fus frappé par la phrase qui le termine. «Vous -riez en m'entendant parler ainsi et je suis content que vous riez à -condition que vous compreniez seulement que moi je ne ris pas, et de -quelle façon réfléchie, entière et grave, je vous déclare que je -crois nécessaires à la prospérité de cette nation et de toute autre: -premièrement une soigneuse purification et une affectueuse -_distribution de la nourriture_, de façon que vous puissiez, non pas -seulement le dimanche, mais après le labeur quotidien, qui, s'il est -bien compris, est un perpétuel service divin de chaque jour--de façon, -dis-je, à ce que vous puissiez manger des viandes grasses et boire des -liqueurs douces, et envoyer des portions à ceux pour qui rien n'est -préparé.» (Cette dernière phrase est de Néhémie, VIII, 10.) Je -trouverai peut-être quelque jour un commentaire précis des mots -«acceptance» et «refusal». Mais je crois que pour «food» et pour -«distribution» ce passage vérifie absolument mon hypothèse.--(Note -du Traducteur.)] - -[Note 247: «L'insensé a dit dans son cœur, il n'y a point de Dieu» -(Psaume XIV). - -Le _Dixit incipiens_ reparaît souvent dans Ruskin. Je cite de mémoire -dans _The Queen of the Air_: «C'est la tâche du divin de condamner les -erreurs de l'antiquité et celle du philosophe d'en tenir compte. Je -vous prierai seulement de lire avec une humaine sympathie les pensées -d'hommes qui vécurent, sans qu'on puisse les blâmer, dans une -obscurité qu'il n'était pas en leur pouvoir de dissiper et de vous -souvenir que quelque accusation de folie qui se puisse justement -attacher à l'affirmation: «Il n'y a pus de Dieu», la folie est plus -orgueilleuse, plus profonde et moins, pardonnable qui consiste à dire: -«Il n'y a de Dieu que pour moi» (_Queen of Air_, I), et dans _Stones -of Venice_: - -«Comme il est écrit: «Celui-là qui se fie à son propre cœur est un -fou», il est aussi écrit «L'insensé a dit dans son cœur: il n'y a -pas de Dieu». Et l'adulation de soi-même conduisit graduellement à -l'oubli de tout excepté de soi et à une incrédulité d'autant plus -fatale qu'elle gardait encore la forme et le langage de la foi» -(_Stones of Venice_, II, IV, XCII) et aussi _Stones of Venice_, I, V, -56, etc., etc.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 248: Selon M. Male, symbole de résurrection, car la croix ornée -d'un étendard est le symbole de Jésus-Christ sortant du tombeau. -Nous aurons notre couronne, notre récompense, le jour de la -résurrection.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 249: L'espérance de Giotto a des ailes, un ange devant elle porte -une couronne. L'espérance de Spencer est attachée à une ancre. Voir -_Stones of Venice_, I, V, § LXXXIV.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 250: Avant le XIIIe siècle, c'est la Colère qui se poignarde. À -partir du XIIIe siècle, c'est le Désespoir. La transition est visible -à Lyon, où le Désespoir est opposé encore à la Patience -(Male).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 251: Parlant du caractère réaliste et pratique du christianisme -dans le nord, Ruskin évoque encore cette figure de la charité d'Amiens -dans _Pleasures of England_: «Tandis que la Charité idéale de Giotto -à Padoue présente à Dieu son cœur dans sa main, et en même temps -foule aux pieds des sacs d'or, les trésors de la terre, et donne -seulement du blé et des fleurs: au porche ouest d'Amiens elle se -contente de vêtir un mendiant avec une pièce de drap de la manufacture -de la ville (_Pleasures of England_, IV). - -La même comparaison (rencontre certainement fortuite) se trouve être -venue à l'esprit de M. Male, et il l'a particulièrement bien -exprimée. - -«La Charité qui tend à Dieu son cœur enflammé, dit-il, est du pays -de saint François d'Assise. La charité qui donne son manteau aux -pauvres est du pays de saint Vincent de Paul.» - -Ruskin compare encore différentes interprétations de la Charité dans -_Stones of Venice_ (chap. sur le _Palais des Doges_): «Au cinquième -chapiteau est figurée la charité. Une femme, des pains sur ses genoux -en donne un à un enfant qui tend les bras vers elle à travers une -ouverture du feuillage du chapiteau. Très inférieure au symbole -giottesque de cette vertu. À la chapelle de l'Arena elle se distingue -de toutes les autres vertus à la gloire circulaire qui environne sa -tête et à sa croix de feu. Elle est couronnée de fleurs, tend dans sa -main droite un vase de blé et de fleurs, et dans la gauche reçoit un -trésor du Christ qui apparait au-dessus d'elle pour lui donner le moyen -de remplir son incessant office de bienfaisance, tandis qu'elle foule -aux pieds les trésors de la terre. La beauté propre à la plupart des -conceptions italiennes de la Charité est qu'elles subordonnent la -bienfaisance à l'ardeur de son amour, toujours figuré par des flammes; -ici elles prennent la forme d'une croix, autour de sa tête; dans la -chapelle d'Orcagna à Florence elles sortent d'un encensoir qu'elle a -dans sa main; et, dans le Dante, l'embrasent tout entière, si bien que -dans le brasier de ces claires flammes, on ne peut plus la distinguer. -Spencer la représente comme une mère entourée d'enfants heureux, -conception qui a été, depuis, banalisée et vulgarisée par les -peintres et les sculpteurs anglais» (_Stones of Venice_, I, V, § -LXXXI). Voir au paragraphe LXVIII du même chapitre comment le sculpteur -vénitien a distingué la Libéralité de la Charité.--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 252: Pour se rendre compte combien sa religion jadis glorieuse est -profanée et lue à rebours par l'esprit français moderne, il vaut la -peine, pour le lecteur, de demander chez M. Goyer (place Saint-Denis), -le _Journal de Saint-Nicolas_ de 1880 et de regarder le Phénix tel -qu'il est représenté à la page 610. L'histoire a l'intention d'être -morale, et te Phénix représente l'avarice, mais l'entière destruction -de toute tradition sacrée et poétique dans l'esprit d'un enfant par -une telle image, est une immoralité qui neutraliserait la prédication -d'une année. - -Afin que cela vaille la peine pour M. Goyer de vous montrer le numéro, -achetez celui dans lequel il y a «les conclusions de Jeannie» (p. -337): La scène d'église (avec dialogue) dans le texte est -charmante.--(Note de l'Auteur.) - -M. Male n'est pas éloigné de croire que l'artiste qui a représenté -la chasteté à Notre-Dame de Paris (Rose) voulait figurer sur son écu -une salamandre, symbole de la chasteté parce qu'elle vit dans les -flammes, a même la propriété de les éteindre et n'a pas de sexe. -Mais l'artiste s'étant trompé et ayant fait de la salamandre un -oiseau, son erreur aurait été reproduite à Amiens et à Chartres.--(Note -du Traducteur.)] - -[Note 253: Mais chaste cependant: «Nous voilà loin des terribles -figures de la luxure sculptées au portail des églises romanes; à -Moissac, à Toulouse des crapauds dévorant le sexe d'une femme et se -suspendant à ses seins» (Male).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 254: «Son écu est décoré d'un serpent qui, parfois, s'enroule -autour d'un bâton. Aucun blason n'est plus noble puisque c'est Jésus -lui-même qui l'a donné à la prudence: «Soyez prudents, disait-il, -comme des serpents» (Male). - -Giotto donne à la Prudence la double face de Janus et un miroir -(_Stones of Venice_, I, V, § LXXIII). Voir dans ce chapitre de _Stones -of Venice_ la définition des mots tempérance, σωροσύνη, -μανία, ὔβρις (§ LXXIX).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 255: «La folie, qui s'oppose à la prudence, mérite de nous -arrêter plus longtemps. Elle s'offre à nous à Paris, à Amiens, aux -deux portails de Chartres, à la rose d'Auxerre et de Notre-Dame de -Paris (*), sous les traits d'un homme, à peine vêtu, armé d'un -bâton, qui marche au milieu des pierres et qui parfois reçoit un -caillou sur la tête. Presque toujours il porte à sa bouche un objet -informe. C'est évidemment là l'image d'un fou que d'invisibles gamins -semblent poursuivre a coups de pierres. Chose curieuse, une figure si -vivante, et qui semble empruntée à la réalité quotidienne, a une -origine littéraire. Elle est née de la combinaison de deux passages de -l'Ancien Testament. On lit, en effet; dans les _Psaumes_: «L'insensé a -lancé contre Dieu une pierre, mais la pierre est tombée sur sa tête. -Il a mis une pierre dans le chemin pour y faire heurter son frère et il -s'y heurtera lui-même.» Voilà bien le fou d'Amiens. Il marche sur des -cailloux qui semblent rouler sous ses pieds et une pierre vient de -l'atteindre à la tête. - -Mais quel est l'objet qu'il porte à sa bouche? Un passage des Psaumes, -suivant nous l'explique. Quiconque a feuilleté quelques psautiers à -miniatures du XIIIe siècle a remarqué que les illustrations, en fort -petit nombre, ne varient jamais. En tête du psaume LIII est dessiné un -fou tout à fait semblable au personnage sculpté au portail de nos -cathédrales. Il est armé d'un bâton et il s'apprête à manger un -objet rond, qui est tout simplement, comme on va le voir, un morceau de -pain. On lit, en effet, dans le texte: «Le fou a dit dans son cœur: il -n'y a pas de Dieu. Le fou accomplit des iniquités abominables... _il -dévore mon peuple comme un morceau de pain._» On ne peut douter, je -crois, que l'artiste ait essayé de rendre ce passage. Ainsi s'explique -la figure si complexe de la folie qui, comme tant d'autres, a été -imaginée d'abord par les miniaturistes, et adoptée ensuite par les -sculpteurs et les peintres verriers» (Male).--(Note du Traducteur.) - -(*) La figure de la folie au portail de Notre-Dame de Paris a été -retouchée. Un cornet dans lequel souffle le fou a remplacé l'objet -qu'il semblait manger, le bâton est devenu une espèce de flambeau.] - -[Note 256: Généralement les prophéties sont écrites sur des -banderoles au lieu d'être figurées comme à Amiens dans des -bas-reliefs. Pour compléter par des images ruskiniennes, le tableau que -donne ici Ruskin, nous cesserons de citer uniquement M. Male et nous -rapprocherons les prophéties figurées à Amiens, des prophéties -inscrites au baptistère de Saint-Marc. On sait que ces mosaïques sont -décrites dans _Saint Mark's Rest_ au chapitre _Sanctus, Sanctus, -Sanctus._ Et le baptistère de Saint-Marc, dont l'éblouissante -fraîcheur est si douce à Venise pendant les après-midi brûlants, est -à sa manière une sorte de Saint des Saints ruskinien. M. Collingwood, -le disciple préféré de Ruskin, a qui nous devons, en somme, le plus -beau livre qui ait été écrit sur lui, a dit que le _Repos de -Saint-Marc_ était aux _Pierres de Venise_ ce que la _Bible d'Amiens_ -était aux _Sept Lampes de l'architecture._ Je pense qu'il veut dire par -là que le sujet de l'un et de l'autre a été choisi par Ruskin comme -un exemple historique, destiné à illustrer les lois édictées dans -ses livres de théorie. C'est le moment où, comme aurait dit Alphonse -Daudet, «le professeur va au tableau». Et, en effet, par bien des -points rien ne ressemble plus à _la Bible d'Amiens_ que cet _Évangile -de Venise._ Mais le _Repos de Saint-Marc_ n'est déjà plus du meilleur -Ruskin. Il dit lui-même, de façon touchante dans le chapitre: _The -Requiem_, cité plus haut: «Passons à l'autre dôme qui est plus -sombre. Plus sombre et très sombre; pour mes vieux yeux à peine -déchiffrable; pour les vôtres s'ils sont jeunes et brillants, cela -doit être très beau, car c'est l'origine de tous ces fonds dorés de -Bellini, Cima, Carpaccio, etc.» Mais c'est tout de même pour essayer -de voir ce qu'avaient vu ces «vieux yeux» que nous allions tous les -jours nous enfermer dans ce baptistère éclatant et obscur. Et nous -pouvons dire d'eux comme il disait des yeux de Turner: «C'est par ces -yeux, éteints à jamais que des générations qui ne sont pas encore -nées verront les couleurs.» (Note du Traducteur.)] - -[Note 257: Ruskin dans un moment de découragement s'est appliqué à -lui-même ce verset d'Isaïe: «Malheur à moi, s'écrie-t-il dans _Fors -Clavigera_, car je suis un homme aux lèvres impures, et je suis un -homme perdu parce que mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur des armées» -(_Fors Clavigera_, III, LVIII).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 258: Au baptistère de Saint-Marc, comme à l'Arena à Padoue et -au porche occidental de la cathédrale de Vérone la prophétie -rappelée sur le phylactère d'Isaïe est: _Ecce virgo concipiet et -pariet filium et vocabitur nomen ejus Emmanuel_ (Isaïe, VI, 14). Et -l'aspect (qui sera plus évocateur des mosaïques byzantines pour ceux -qui en ont une fois vu) est celui-ci: - -ECCE V -IRGO -CIPIET -ET PAR -IET FILI -UM ET V -OCABIT -UR NOM. - -Et ces inscriptions, et ces couleurs éclatantes à côté des grises -allégories d'Amiens font penser à la page des _Stones of Venice_ que -nous avons citée plus haut, pages 81 et 82.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 259: Au baptistère de Saint-Marc le texte de Jérémie est: _Hic -est Deus noster et non extimabitur alius._--(Note du Traducteur.)] - -[Note 260: Sur la manière de représenter les fleuves voir notamment -_Giotto and his work in Padua_ au Baptême du Christ.--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 261: «Comment croire que le sculpteur d'Amiens qui a représenté -Ézéchiel, la tête dans la main devant une mesquine petite roue, ait -eu la prétention d'illustrer ce passage du prophète: «Je regardais -les animaux et voici, il y avait des roues sur la terre près des -animaux. À leur aspect... les roues semblaient être en chrysolithe... -chaque roue paraissait être au milieu d'une autre roue. Elles avaient -une circonférence et une hauteur effrayantes et les quatre roues -étaient remplies d'yeux tout autour. Quand les animaux marchaient, les -roues cheminaient à côté d'eux. Au-dessus il y avait un ciel de -cristal resplendissant.» Toute l'horreur religieuse d'une pareille -vision disparaît à l'instant où on essaie de la représenter. Ces -petites images inscrites dans des quatre-feuilles sont charmantes comme -les claires figures qui ornent les livres d'heures français. Mais elles -n'ont rien retenu de la grandeur des originaux qu'elles prétendaient -traduire» (Émile Male, p. 216, _passim_).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 262: Je crains que cette main n'ait été brisée depuis que je -l'ai décrite, en tout cas elle est sans forme discernable dans la -photographie.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 263: Peintre anglais (1789 à 1854). Son _Festin de Balthazar_ est -de 1821.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 264: Au baptistère de Saint-Marc: _Venite et revertamur ad -dominum quia ipse capit et sana (bit nos)._ (Osée, VI, 4.)--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 265: Allusion au verset: «Après cela l'Éternel me dit: «Va -encore aimer une femme aimée d'un ami et adultère, comme l'Éternel -aime les enfants d'Israël lesquels, toutefois, regardent à d'autres -dieux et aiment les flacons de vin (Osée, III, 1). - -Et c'est alors que la prophétie ajoute: «Je m'acquis donc cette -femme-là pour quinze pièces d'argent et un homer et demi -d'orge.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 266: À Saint-Marc: _Super servos meos et super ancillas effundam -de spiritu meo_ (Joël, II. 29).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 267: À Saint-Marc: _Ecce parvulum dedit te in gentibus_ (Abdias, -2).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 268: «Ils lui répondirent: c'était un homme vêtu de poil... et -Achazia leur répondit: C'est Elie, le Tshischbite» (II Rois, I, 8). Ce -manteau de poils était une ressemblance de plus entre Elie et saint -Jean-Baptiste que l'on croyait être Elie ressuscité (Voir Renan, _la -Vie de Jésus_).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 269: «Il envoya vers lui un capitaine de cinquante avec ses -cinquante hommes» (II Rois, I, 9).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 270: Auprès d'Achazia qui les avait envoyés consulter -Beal-Zebub, Dieu d'Ekron.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 271: À Saint-Marc: _Clamavi ad dominun et exaudivit me de -tribulation(e) mea._--(Note du Traducteur.)] - -[Note 272: Cf., plus haut, sur la connaissance qu'on pouvait avoir des -chameaux à Amiens.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 273: «Les nations forgeront leurs épées en hoyaux et leurs -lances en serpes.» Ce verset, se retrouve dans Isaïe (II, 4) et dans -Joël, (III, 10). Après avoir analysé ce passage de la Bible d'Amiens -et isolé le verset biblique qui en fait le fond, faisons l'opération -inverse, et en partant de ce verset, montrons comment il entre dans la -composition d'autres pages de Ruskin. Nous lisons par exemple dans _The -Two Paths_: «Ce n'est pas en supportant les souffrances d'autrui, mais -en faisant l'offrande des vôtres, que vous vous approcherez du grand -changement qui doit venir pour le fer de la terre: quand les hommes -_forgeront leurs épées en socs de charrue et leurs lances en serpes_, -et où l'on n'apprendra plus la guerre. (_The Two Paths_, 196.) - -Et dans _Lectures on Art_: « Et l'art chrétien, comme il naquit de la -chevalerie, fut seulement possible aussi longtemps que la chevalerie -força rois et chevaliers à prendre souci du peuple. Et il ne sera de -nouveau possible que, quand, à la lettre, _les épées seront forgées -en socs de charrue_, quand votre saint Georges d'Angleterre justifiera -son nom, et que l'art chrétien se fera connaître comme le fit son -Maître, en rompant le pain.» (IV, 126).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 274: La statue du prophète, en arrière, est la plus magnifique -de la série entière; remarquez spécialement le «diadème» de sa -chevelure luxuriante, tressée, comme celle d'une jeune fille, indiquant -la force Achilléenne, de ce plus terrible des prophètes (Voyez _Fors -Clavigera_, lettre LXV, p. 157). D'ailleurs, cette longue chevelure -flottante a toujours été un des insignes des rois Franks, et leur -manière d'arranger leur chevelure et leur barbe peut être vue de plus -près et avec plus de précision dans les sculptures des angles des -longs fonts baptismaux, dans le transept nord, le morceau le plus -intéressant de toute la cathédrale, au point de vue historique, et -aussi de beaucoup de valeur artistique (Voir plus haut, chap. II, p. -86).--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 275: Voir dans Male (p. 198 et suiv.) l'interprétation des -sculptures du porche de Laon, représentant Daniel recevant dans la -fosse aux lions le panier que lui apporte Habakuk. Ce porche est -consacré à la glorification de la sainte Vierge. Mais, d'après -Honorius d'Autun, qu'a suivi le sculpteur de Laon, Habakuk faisant -passer la corbeille de nourriture à Daniel sans briser le sceau que le -roi y avait imprimé avec son anneau, et, le septième jour, le roi -trouvant le sceau intact et Daniel vivant, symbolisait, ou plutôt -prophétisait le Christ entrant dans le sein de sa mère sans briser sa -virginité et sortant sans toucher à ce sceau de la demeure -virginale.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 276: À Saint-Marc: _Expecta me in die resurrectionis meæ -quoniam_ (_judicium, meum ut congregem gentes_).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 277: Voir plus haut, p. 215, note.--(Note de l'Auteur.) - -«Le médaillon représente un petit monument gothique, un oiseau est -perché sur le linteau, et un hérisson entre par la porte ouverte. On -pense à quelque fable d'Ésope, et non au terrible passage de Sophonie, -que l'artiste a la prétention de rendre: «L'Éternel étendra sa main -sur le Septentrion, il détruira l'Assyrie, et il fera de Ninive une -solitude, une terre aride comme le désert: des troupeaux se coucheront -au milieu d'elle, des animaux de toute espèce, le pélican et le -hérisson, habiteront parmi les chapiteaux de ses colonnes, des cris -retentiront aux fenêtres, la dévastation sera sur le seuil, caries -lambris de cèdre seront arrachés» (Émile Male, p. 211).--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 278: En français dans le texte.] - -[Note 279: «Dans un autre médaillon sur Zacharie, deux femmes ailées -soulèvent une autre femme assise sur une chaudière et formant une -composition élégante; mais qu'est devenue l'étrangeté du texte -sacré? (suivent les versets 5 à 11 du chapitre V de Zacharie)» (Male, -p. 217). - -Mais comparez surtout avec _Unto this last_: - -«De même aussi dans la vision des femmes portant l'ephah, «le vent -était dans leurs ailes»; non les ailes «d'une cigogne», comme dans -notre version, mais «milvi», d'un milan, comme dans la Vulgate; et -peut être plus exactement encore dans la version des septante -«hoopoe», d'une huppe, oiseau qui symbolise le pouvoir des richesses -d'après un grand nombre de traditions dont sa prière d'avoir une -crête d'or est peut être la plus intéressante. Les _Oiseaux_ -d'Aristophane où elle joue un rôle capital est plein de ces -traditions, etc. (_Unto this last_, § 74, p. 148, note). Dans _Unto -this last_, aussi (§ 68, p. 135), Ruskin interprète ces versets de -Zacharie. L'ephah ou grande mesure est la «mesure de leur iniquité -dans tout le pays». Et si la perversité y est couverte par un -couvercle de plomb, c'est qu'elle se cache toujours sous la -sottise.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 280: Voir _ante_, chap. I (p. 8, 9) l'histoire de saint Firmin, et -de saint Honoré (p. 77, § 8) dans ce chapitre, avec la référence qui -y est donnée.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 281: Voir sur saint Geoffroy, Augustin Thierry, _Lettres sur -l'Histoire de France, Histoire de la Commune d'Amiens_, pp. -271-281.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 282: À Reims un portail est également consacré aux saints de la -province; à Bourges, sur cinq portails, deux sont consacrés à des -saints du pays. À Chartres, figurent également tous les saints du -diocèse; au Mans, à Tours, à Soissons, à Lyon, des vitraux retracent -leur vie. Chacune de nos cathédrales présente ainsi l'histoire -religieuse d'une province. Partout les saints du diocèse, tiennent -après les apôtres la première place (Male, 390 et suivantes).--(Note -du Traducteur.)] - -[Note 283: L'étude des travaux des mois dans nos différentes -cathédrales est une des plus belles parties du livre de M. Male. «Ce -sont vraiment, dit-il en parlant de ces calendriers sculptés, les -Travaux et les Jours.» Après avoir montré leur origine byzantine et -romane il dit d'eux: «Dans ces petits tableaux, dans ces belles -géorgiques de la France, l'homme fait des gestes éternels.» Puis il -montre malgré cela le côté tout réaliste et local de ces œuvres: -«Au pied des murs de la petite ville du moyen âge commence la vraie -campagne... le beau rythme des travaux virgiliens. Les deux clochers de -Chartres se dressent au-dessus des moissons de la Beauce et la -cathédrale de Reims domine les vignes champenoises. À Paris, de -l'abside de Notre-Dame on apercevait les prairies et les bois; les -sculpteurs en imaginant leurs scènes de la vie rustique purent -s'inspirer de la réalité voisine», et plus loin: «Tout cela est -simple, grave, tout près de l'humanité. Il n'y a rien là des Grâces -un peu fades des fresques antiques: nul amour vendangeur, nul génie -aile qui moissonne. Ce ne sont pas les charmantes déesses florentines -de Botticelli qui dansent à la tête de la Primavera. C'est l'homme -tout seul, luttant avec la nature; et si pleine de vie, qu'elle a -gardé, après cinq siècles, toute sa puissance d'émouvoir.» On -comprend après avoir lu cela que M. Séailles parlant du livre de M. -Male ait pu dire qu'il ne connaissait pas un plus bel ouvrage de -critique d'art.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 284: Ce sont les préparatifs de Noël.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 285: Souvenir païen de Janus perpétué à Amiens, à Notre-Dame -de Paris, à Chartres, dans beaucoup de psautiers. Un des visages -regarde l'année qui s'en va, l'autre celle qui vient. À Saint-Denis, -dans un vitrail de Chartres, Janus ferme une porte derrière laquelle -disparait un vieillard, et en ouvre une autre à un jeune homme (Male, -p. 95).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 286: Il n'y a plus de vignobles à Amiens, mais il y en avait -encore au moyen âge. À Notre-Dame de Paris, le paysan va à sa vigne, -à Chartres, à Saumur, il la taille, à Amiens il la bêche. Comme le -vent est froid, à Chartres (porche nord), le paysan garde le capuchon -et le manteau (_ibid._, p. 97).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 287: En août la moisson continue au portail nord de Chartres, à -Paris, à Reims. Mais à Senlis, à Semur, à Amiens, on commence déjà -abattre (_ibid._, p. 99).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 288: Dans d'autres cathédrales on commence déjà la vendange. La -France du moyen âge paraît avoir été plus chaude que la nôtre -(_ibid._, p, 100).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 289: À Semur, à Reims, pays de vignes, c'est la fin des travaux -du vigneron. À Paris, à Chartres, c'est le temps des semailles. Le -paysan a déjà repris le manteau d'hiver (_ibid._, p. 100).--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 290: Voyez la description de la Madone de Murano dans le second -volume de _Stones of Venice._--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 291: Sur la manière «dont Raphaël pense à la Madone» et sur -la Vierge couronnée de Pérugin «tombant au rang d'une simple mère -italienne, la Vierge à la chaise de Raphaël». Voir Ruskin, _Modern -Painters_, III, IV, 4, cités par M. Brunhes.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 292: Cf. Male, p. 209 et 210. «On a rapproché non sans raison à -Chartres et à Amiens la statue de Salomon de celle de la reine de Saba. -On voulait signifier par là que, conformément à la doctrine -ecclésiastique, Salomon figurait Jésus-Christ et la Reine de Saba -l'église qui accourt des extrémités du monde pour entendre la parole -de Dieu. La visite de la reine de Saba fut aussi considérée au moyen -âge, comme une figure de l'adoration des mages. La Reine de Saba qui -vient de l'Orient symbolise les mages, le roi Salomon sur son trône -symbolise la Sagesse Éternelle assise sur les genoux de Marie (Ludolphe -le Chartreux, _Vita Christi_, XI). C'est pourquoi à la façade de -Strasbourg, on voit Salomon sur son trône gardé par douze lions et -au-dessus la Vierge portant l'enfant sur ses genoux».--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 293: Allusion au chapitre II de Daniel. Le prophète raconte à -Hebricatsar ses propres songes qu'il va interpréter et dit dans le -récit du songe: «Tu la contemplais (cette statue) lorsqu'une pierre -fut détachée de la montagne, sans mains, qui frappe la statue dans ses -pieds de fer et de terre et les brise. Alors le fer, la terre, l'airain -et l'or furent brisés, etc.» (Daniel, II, 34).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 294: Exode, III, 3, 4.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 295: Les Juges, VI, 37, 38.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 296: «Voici, la verge d'Aaron avait fleuri pour la maison de -Lévi et elle avait jeté des fleurs, produit des boutons et mûri des -amandes» (Nombres, XVII, 8).--(Note du Traducteur.) - -Ces quatre sujets si éloignés en apparence de l'Histoire de la Vierge, -se retrouvent au porche occidental de Laon et dans un vitrail de la -collégiale de Saint-Quentin, tous deux consacrés à la Vierge comme le -portail d'Amiens. Le lien entre ses sujets et la vie de la Vierge se -trouve, selon M. Male, dans Honorius d'Autun (sermon pour le jour de -l'Annonciation). Selon Honorius d'Autun, la Vierge a été prédite, et -sa vie symboliquement figurée dans ces épisodes de l'Ancien Testament. -Le buisson que la flamme ne peut consumer, c'est la Vierge portant en -elle le Saint Esprit, sans brûler du feu de la concupiscence. Le -buisson où descend la rosée, est la Vierge qui devient féconde, et -l'aire qui reste sèche autour est la virginité demeurée intacte. La -pierre détachée de la montagne sans le secours d'un bras c'est -Jésus-Christ naissant d'une Vierge qu'aucune main n'a touché. Ainsi -s'exprime Honorius d'Autun dans le _Speculum Ecclesiæ._ M. Male pense -que les artistes de Laon, de Saint-Quentin et d'Amiens avaient lu ce -texte et s'en sont inspiré.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 297: Saint Luc, I, 13.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 298: Saint Matthieu, I, 20.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 299: Saint Luc, I, 61.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 300: Saint Luc, I, 61.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 301: Saint Luc, I, 63.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 302: Mise en scène d'une légende rapportée par tous les auteurs -du moyen âge. Jésus en arrivant dans la ville de Solime fit choir -toutes les idoles pour que s'accomplît la parole d'Isaïe. «Voici que -le Seigneur vient sur une nuée et tous les ouvrages de la main des -Égyptiens trembleront à son aspect» (Voir Male, p. 283, 284).--(Note -du Traducteur.)] - -[Note 303: «À la façade d'Amiens, on voit sous les pieds de la statue -d'Hérode, devant qui les rois mages comparaissent, un personnage nu que -deux serviteurs plongent dans une cuve. C'est le vieil Hérode qui -essaie de retarder sa mort en prenant des bains d'huile: «Et Hérode -avait déjà soixante-quinze ans et il tomba dans une très grande -maladie; fièvre violente, pourriture et enflure des pieds, tourments -continuels, grosse toux et des vers qui le mangeaient avec grande -puanteur et il était fort tourmenté; et alors, d'après l'avis des -médecins, il fut mis dans une huile d'où on le tira à moitié mort» -(_Légende dorée_). «Hérode vécut assez longtemps pour apprendre que -son fils Antipater n'avait pas caché sa joie en entendant le récit de -l'agonie de son père. La colère divine éclate dans cette mort -d'Hérode... L'imagier d'Amiens a donc eu une idée ingénieuse en -mettant sous les pieds d'Hérode triomphant le vieil Hérode vaincu; il -annonçait l'avenir et la vengeance prochaine de Dieu» (Male, p. 283). - -J'ai adopté la traduction adoucie de M. Male, n'osant pas reproduire la -crudité de l'original. Le lecteur peut se reporter à la belle -traduction de la _Légende dorée_ par M. Téodor de Wyzewa, mais M. de -Wyzewa ne donne pas le passage sur l'incendie du vaisseau des -rois.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 304: «Comme Hérode ordonnait la mort des Innocents, il... apprit -en passant à Tarse que les trois rois s'étaient embarqués sur un -navire du port, et dans sa colère il fit mettre le feu à tous les -navires, selon ce que David avait dit: «il brûlera les nefs de Tarse -en son courroux» (Jacques de Voragine, _Légende dorée_, au jour des -saints Innocents, 28 décembre).--(Note du Traducteur.) - -On voit les mages revenant en bateau, dit M. Male, sur un des panneaux -de la rose de Soissons et sur le vitrail consacré à l'enfance de -Jésus-Christ qui orne la chapelle absidale de la cathédrale de -Tours.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 305: Saint Matthieu, II, 12.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 306: Isaïe, IX, 5.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 307: Cf. _Lectures on Art_: «L'influence de cet art réaliste sur -l'esprit religieux de l'Europe a eu des formes plus diverses qu'aucune -autre influence artistique, car dans ses plus hautes branches, il touche -les esprits les plus sincèrement religieux, tandis que, dans ses -branches inférieures, il s'adresse, non seulement au besoin le plus -vulgaire d'excitation religieuse, mais à la simple soif de sensations -d'horreur qui caractérise les classes sans éducation de pays -partiellement civilisés; non pas seulement même à la soif de -l'horreur, mais à un étrange amour de la mort qui s'est manifesté -quelquefois dans des pays catholiques en s'efforçant que, dans les -chapelles du Sépulcre, les images puissent être prises, à la lettre, -pour de véritables cadavres. - -Le même instinct morbide a souvent gagné l'esprit des artistes les -plus puissants, et les plus imaginatifs, lui communiquant une tristesse -fiévreuse qui dénature leurs plus belles œuvres; et finalement, c'est -là le pire de tous ses effets, c'est par lui que la sensibilité des -femmes chrétiennes a été universellement employée à se lamenter sur -les souffrances du Christ au lieu d'empêcher celles de son peuple. - -Quand l'un de vous voyagera, qu'il étudie la signification des -sculptures et des peintures qui, dans chaque chapelle et dans chaque -cathédrale, et dans chaque sentier de la montagne, rappellent les -heures et figurent les agonies de la Passion du Christ, et essaye -d'arriver à une appréciation des efforts qui ont été faits par les -quatre arts: éloquence, musique, peinture, sculpture, depuis le XIIe -siècle, pour arracher aux cœurs des femmes les dernières gouttes de -pitié que pouvait encore exciter cette agonie purement physique car ces -œuvres insistent presque toujours sur les blessures ou sur -l'épuisement physique, et dégradent bien plus qu'elles ne l'animent, -la conception de la douleur. - -Puis essayez de vous représenter la somme de temps et d'anxieuse et -frémissante émotion, qui a été gaspillée par les tendres et -délicates femmes de la chrétienté pendant ces derniers six cents ans. -(Ceci rejoint encore de plus près le passage du chapitre II de la Bible -d'Amiens sur les femmes martyres à propos de sainte Geneviève.) Comme -elles se peignaient ainsi à elles-mêmes sous l'influence d'une -semblable imagerie, ces souffrances corporelles passées depuis -longtemps, qui, puisqu'on les conçoit comme ayant été supportées par -un être divin, ne peuvent pas, pour cette raison, avoir été plus -difficiles à endurer que les agonies d'un être humain quelconque sous -la torture; et alors essayez d'apprécier à quel résultat on serait -arrivé pour la justice et la félicité de l'humanité si on avait -enseigné à ces mêmes femmes le sens profond des dernières paroles -qui leur furent dites par leur Maître: «Filles de Jérusalem, ne -pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants», -si on leur avait enseigné à appliquer leur pitié à mesurer les -tortures des champs de bataille, les tourments de la mort lente chez les -enfants succombant à la faim, bien plus, dans notre propre vie de paix, -à l'agonie de créatures qui ne sont ni nourries, ni enseignées, ni -secourues, qui s'éveillent au bord du tombeau pour apprendre comment -elles auraient dû vivre, et la souffrance encore plus terrible de ceux -dont toute l'existence, et non sa fin, est la mort; ceux auxquels le -berceau fut une malédiction, et pour lesquels les mots qu'ils ne -peuvent entendre «la cendre à la cendre» sont tout ce qu'ils ont -jamais reçu de bénédiction. Ceux-là, vous qui pour ainsi dire avez -pleuré à ses pieds ou vous êtes tenus près de sa croix, ceux-là -vous les avez toujours avec vous! et non pas Lui. - -Vous avez toujours avec vous les malheureux dans la mort. Oui, et vous -avez toujours les braves et bons dans la vie. Ceux-là aussi ont besoin -d'être aidés, quoique vous paraissiez croire qu'ils n'ont qu'à aider -les autres: ceux-là aussi réclament qu'on pense à eux et qu'on se -souvienne d'eux. Et vous trouverez, si vous lisez l'histoire dans cet -esprit, qu'une des raisons maîtresses de la misère continuelle de -l'humanité, est qu'elle est toujours partagée entre le culte des anges -ou des saints qui sont hors de sa vue, et n'ont pas besoin d'appui, et -des hommes orgueilleux et méchants qui sont trop à portée de sa vue -et ne devraient pas avoir son appui. - -Et considérez combien les arts ont ainsi servi le culte de la foule. -Des saints et des anges vous avez des peintures innombrables, des -chétifs courtisans ou des rois hautains et cruels, d'innombrables -aussi; quel petit nombre vous en avez (mais ceux-là remarquez presque -toujours par des grands peintres) des hommes les meilleurs et de leurs -actions. Mais réfléchissez vous-même à ce qu'eût pu être pour nous -l'histoire; bien plus, quelle histoire différente eût pu advenir par -toute l'Europe si les peuples avaient eu pour but de discerner, et leur -art d'honorer les grandes actions des hommes les plus dignes. Et si, au -lieu de vivre comme ils l'ont toujours fait jusqu'ici dans un nuage -infernal de discorde et de vengeance, éclairés par des rêves -fantastiques de saintetés nuageuses, ils avaient cherché à -récompenser et à punir selon la justice, mais surtout à récompenser -et au moins à porter témoignage des actions humaines méritant le -courroux de Dieu ou sa bénédiction plutôt que de découvrir les -secrets du jugement et les béatitudes de l'éternité.» - -C'est après cette phrase que vient le morceau sur l'idolâtrie que j'ai -cité dans le Post-Scriptum de ma Préface et qui termine ce long -développement par ces mots: - -«Nous servons quelque chère et triste image que nous nous sommes -créée, pendant que nous désobéissons à l'appel présent du Maître -qui n'est pas mort, qui ne défaille pas en ce moment sous sa croix, -mais nous ordonne de lever la nôtre» (ce qui correspond exactement aux -paroles de la _Bible d'Amiens_) «substituer l'idée de ses souffrances -passées à celle de notre devoir présent». (_Lectures on Art_, II, -§ 56, 57, 58 et 59).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 308: «Jésus lui dit: Qu'est-ce qui est écrit dans la loi et -qu'y lis-tu?»--Il répondit: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout -ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée -et ton prochain comme toi-même. Et Jésus lui dit: «Tu as bien -répondu; fais cela et tu vivras» (Saint Luc, X, 26, 27, 28).--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 309: L'origine la plus authentique de la théorie du Purgatoire -dans l'enseignement donné par l'art, se trouve dans les -interprétations postérieures au XIIIe siècle, du verset: «par lequel -aussi Il alla et prêcha parmi les âmes en prison», se transformant -graduellement en l'idée de la délivrance, pour les saints dans -l'attente, de la puissance du tombeau. - -En littérature et en tradition, l'idée est à l'origine, je crois, -Platonicienne, certainement pas Homérique, Égyptienne c'est possible, -mais je n'ai encore rien lu des récentes découvertes faites en -Égypte. N'aimant cependant pas laisser le sujet dans le dénuement -absolu de mes propres ressources, j'ai fait appel à mon investigateur -général M. Anderson (James R.) qui m'écrit ce qui suit: - -»Il ne peut pas être question de la doctrine ni de son acceptation -universelle, des siècles avant le Dante, il en est fait mention -cependant d'une façon assez curieuse dans le _Summa theologiæ_, comme -nous l'avons dans une version plus récente; mais je trouve par des -références que saint Thomas l'enseigne ailleurs. Albertus Magnus la -développe en grand, Si vous vous reportez à la Légende Dorée, au -Jour de toutes les Âmes, vous y verrez comment l'idée est prise comme -lieu commun dans un ouvrage destiné au peuple au XIIIe siècle. Saint -Grégoire (le Pape) la soutient (Dial, IV, 38), dans deux citations -scripturaires: (1), le péché qui n'est pardonné ni «in hoc seculo ni -dans celui qui est à venir», (2) le feu qui éprouvera chaque œuvre -de l'homme. Je pense que la philosophie Platonicienne et les mystères -grecs doivent avoir eu fort à faire pour faire passer l'idée au -début; mais chez eux--comme chez Virgile--elle faisait partie de la -vision orientale de la circulation d'un fleuve de vie, dont quelques -gouttes seulement étaient jetées par intervalle dans un Élysée -permanent et défini ou dans un enfer permanent et défini. Cela -s'accorde mieux avec cette théorie que ne le fait le système chrétien -qui attache finalement dans tous les cas, une importance infinie aux -résultats de la vie «in hoc seculo». - -«Connaissez-vous une représentation du Ciel ou de l'Enfer qui ne soit -pas liée au Jugement dernier, je ne m'en rappelle aucune, et comme le -Purgatoire est à ce moment-là passé, cela expliquerait l'absence de -tableaux le représentant. - -«En outre le Purgatoire précède la Résurrection--il y a débat -continuel entre les théologiens pour savoir quelle sorte de feu il peut -y avoir au Purgatoire, qui puisse affecter l'âne sans toucher au -corps.--Peut-être que le Ciel et l'Enfer--comme opposés au Purgatoire, -parurent propres à être peints parce ils ne comportent pas seulement -la représentation d'âmes mais aussi de corps s'élevant. - -«Dans le récit de Bede de la vision du prophète Ayrshire, il est -question du Purgatoire en termes très semblables à ceux de Dante dans -la description du second cercle de tourbillons de l'Enfer; et l'ange qui -finalement sauve l'Écossais du démon vient à travers l'Enfer, «quasi -fulgor stellæ micantis inter tenebras» «que sul presso del mattino -Per gli grossi vapor Marte rosseggia.» Le nom de Bede fut grand au -moyen âge. Dante le rencontre dans le Ciel, et, j'aime à l'espérer, -peut avoir été aidé par la vision de mon compatriote qui vivait plus -de six cents ans avant lui.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 310: Comparez avec le Monastère lettré, artiste et doux de -Saint-Jérôme, où les murs sont peints à fresque, dans la citation de -_Saint Mark's Rest_, que j'ai donnée pages 222, 223, 224.--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 311: Ruskin dit ici «les pierres d'Amiens» comme autrefois il -avait dit les _pierres de Venise._ Il a dit aussi dans _Prœterita_: -«Si le jour où je frappai à sa porte le portier de la Scuola san -Rocco ne m'avait pas ouvert, j'aurais écrit les _Pierres de Chamounix_ -au lieu des _Pierres de Venise._»--(Note du Traducteur.)] - -[Note 312: Toutes les courageuses actions. Ruskin ne pense pas que la -guerre soit moins nécessaire aux arts que la foi. Voir dans _The Crown -of wild olive_ la troisième conférence sur _The War._--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 313: Je ne veux pas dire Aesthésis--mais _nous_; s'il faut que -vous parliez en argot grec.--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 314: Tout lecteur ayant un peu de flair métaphysique, trouvera -une certaine parenté entre l'idée exprimée ici (depuis «Toutes les -créatures humaines») et la théorie de l'Inspiration divine dans le -chapitre III: «Il ne sera pas doué d'aptitudes plus hautes ni appelé -à une fonction nouvelle. Il sera inspiré... selon les capacités de sa -nature» et cette remarque «La forme que prit plus tard l'esprit -monastique tint beaucoup plus... qu'à un changement amené par le -christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains». Sur -cette dernière idée Ruskin a souvent insisté, disant que le culte -qu'un païen offrait à Jupiter n'était pas très différent de celui -qu'un chrétien etc... D'ailleurs dans ce même chapitre III de la -_Bible d'Amiens_, le Collège des Augures et l'institution des Vestales -sont rapprochés des ordres monastiques chrétiens. Mais bien que cette -idée soit par le lien que l'on voit, si proche des précédentes, et -comme leur alliée c'est pourtant une idée nouvelle. En ligne directe -elle donne à Ruskin l'idée de la Foi d'Horace et d'une manière -générale tous les développements similaires. Mais surtout elle est -étroitement apparentée à une idée bien différente de celles que -nous signalons au commencement de cette note, l'idée (analysée dans la -note des pages 244, 245, 246) de la permanence d'un sentiment -esthétique que le christianisme n'interrompt pas. Et maintenant que de -chaînons en chaînons, nous sommes arrivés à une idée si différente -de notre point de départ (bien qu'elle ne soit pas nouvelles pour -nous), nous devons nous demander si ce n'est pas l'idée de la -continuité de l'art grec par exemple, des métopes du Parthénon aux -mosaïques de Saint-Marc et au labyrinthe d'Amiens (idée qu'il n'a -probablement crue vraie que parce qu'il l'avait trouvée belle) qui aura -ramené Ruskin étendant cette vue d'abord esthétique à la religion et -à l'histoire, à concevoir pareillement le collège des Augures comme -assimilable à l'Institution bénédictine, la dévotion à Hercule -comme équivalente à la dévotion à saint Jérôme, etc., etc. - -Mais du moment que la religion chrétienne différait peu de la religion -grecque (idée: «plutôt qu'à un changement amené idée par le -christianisme dans l'idée de la vertu et du bonheur humains»). Ruskin -n'avait pas besoin, au point de vue logique, de séparer si fortement la -religion et la morale. Aussi il y a dans cette nouvelle idée, si même -c'est la première qui a conduit Ruskin à elle, quelque chose de plus. -Et c'est une de ces vues assez particulières à Ruskin, qui ne sont pas -proprement philosophiques et qui ne se rattachent à aucun système, -qui, aux yeux du raisonnement purement logique peuvent paraître -fausses, mais qui frappent aussitôt toute personne capable à la -couleur particulière d'une idée de deviner, comme ferait un pêcheur -pour les eaux, sa profondeur. Je citerai dans ce genre parmi les idées -de Ruskin, qui peuvent paraître les plus surannées aux esprits banals, -incapables d'en comprendre le vrai sens et d'en éprouver la vérité, -celle qui tient la liberté pour funeste à l'artiste, et l'obéissance -et le respect pour essentiels, celle qui fait de la mémoire l'organe -intellectuel le plus utile à l'artiste, etc., etc. - -Si on voulait essayer de retrouver l'enchaînement souterrain, la racine -commune d'idées si éloignées les unes des autres, dans l'œuvre de -Ruskin, et peut-être aussi peu liées dans son esprit, je n'ai pas -besoin de dire que l'idée notée au bas des pages 212, 213 et 214 à -propos de «je suis le seul auteur à penser avec Hérodote» est une -simple modalité de «Horace est pieux comme Milton», idée qui n'est -elle-même qu'un pendant des idées esthétiques analysées dans la note -des pages 244, 245, 246. «Cette coupole est uniquement un vase grec, -cette Salomé une canéphore, ce chérubin une Harpie», etc.--(Note du -Traducteur.)] - -[Note 315: Genèse, XVIII, 23.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 316: Psaume, LXV, 13.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 317: Saint Jean, Révélation, XI, 15.--(Note du Traducteur.)] - - - - -FIN - - - - -[Illustration] - - - - -APPENDICE I - - -LISTE CHRONOLOGIQUE DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS -DONT IL EST FAIT MENTION DANS LA «BIBLE -D'AMIENS». - -Anno Domini. Chap. Pages. - -250. Origine des Francs......................... II, 17 - -301. Saint Firmin vient à Amiens................ I, - -332. Saint Martin............................... I, 22 - -345. Naissance de saint Jérôme................. III, 123 - -350. Première église d'Amiens élevée sur le -tombeau de saint Firmin................. IV, 157 - -358. Les Francs vaincus par Julien près de -Strasbourg.......................................II, 35 - -405. Bible de saint Jérôme...................... II, 81 - -420. Mort de saint Jérôme..................... III, 40 - -421. Naissance de sainte Geneviève.--Fondation -de Venise........................... II, 3 - -445. Les Francs passent le Rhin et prennent -Amiens................................... I, 10 - -447. Mérovée roi à Amiens....................... I, 12 - -451. Bataille de Châlons.--Attila battu par -Aëtius................................... I, 10 - -457. Mort de Mérovée.--Childéric roi à Amiens. I, 12 - -466. Naissance de Clovis....................... II, 83 - -476. Fin de l'Empire romain en Italie, sous -Odoacre............................ .. I, 12 - -481. Fin de l'empire romain en France........... II, 83 - -481. Clovis couronné à Amiens................. I, 12 - II, 2 -Naissance de saint Benoît................ II, 83 - -485. Bataille de Soissons.--Clovis vainqueur de -Syagrius............................... II, 83 - -486. Syagrius meurt à la cour d'Alaric....... II, 83 - -489. Bataille de Vérone.--Théodoric vainqueur -d'Odoacre.............................. II, 88 - -493. Clovis épouse Clotilde................... II, 84 - -496. Bataille de Tolbiac.--Clovis met les -Alamans en déroute........................ II, 86 - -Clovis couronné à Reims par saint Rémi.. I, 13 - -Clovis baptisé par saint Rémi............ I, 20 - -508. Bataille de Poitiers.--Clovis vainqueur des -Wisigoths commandés par Alaric.--Mort -d'Alaric...................................... I, 13 - - - - -APPENDICE II - - -PLAN GÉNÉRAL DE «NOS PÈRES NOUS ONT DIT[318], [319]». - - -La première partie de _Nos pères nous ont dit_, actuellement soumise -au public, suffit pour montrer le plan et les tendances de l'ouvrage; -contrairement à mes habitudes, je recours pour l'éditer à la -souscription, parce que la mesure dans laquelle je pourrai rendre sa -lecture plus profitable en l'illustrant de gravures, dépendra beaucoup -de l'évaluation qu'on pourra faire du nombre de ceux qui en -supporteront les frais. - -Je ne découvre dans l'état actuel de ma santé aucune raison qui me -fasse redouter un affaiblissement de mes facultés générales, soit -comme conception, soit comme travail, autre que le refroidissement -naturel et forcé de l'enthousiasme chez un vieillard; toutefois, il en -survit assez en moi pour garantir mes lecteurs contre l'abandon d'un -projet que je nourris depuis déjà vingt ans. - -L'ouvrage, si je vis assez pour l'achever, comprendra dix parties, -chacune limitée à une partie locale de l'Histoire chrétienne, et -toutes se groupant à la fin pour mettre ensemble en lumière -l'influence de l'Église au XIIIe siècle. - -Dans le présent volume tient tout entière la première partie, qui -décrit les commencements de la puissance franque et l'apogée -artistique auquel elle aboutit avec la cathédrale d'Amiens. - -La seconde partie, _Ponte della Pietra_, fera plus, je l'espère, pour -Théodoric et Vérone, que je n'ai été en état de faire pour Clovis -et la première capitale de la France. - -La troisième, _Ara Cœli_, tracera les fondations de la puissance -papale. - -La quatrième, _Ponte-a-Mare_ et la cinquième, _Ponte Vecchio_ ne -feront que rassembler avec beaucoup de difficulté dans une forme brève -ce que je possède de matériaux épars relatifs à Pise et Florence. - -La sixième, _Valle Crucis_, sera remplie par l'architecture monastique -de l'Angleterre et du pays de Galles[320]. - -La septième, _les Sources de l'Eure_, sera entièrement consacrée à -la cathédrale de Chartres. - -La huitième, _Domremy_ à celle de Rouen et aux écoles d'architecture -qu'elle représente. - -La neuvième, _la Baie d'Uri_, aux formes pastorales du catholicisme, -jusqu'à nos jours. - -Et la dixième, _les Cloches de Cluse_, au protestantisme pastoral de -Savoie, de Genève et de la frontière écossaise[321]. - -Chaque partie n'aura que quatre divisions; et l'une d'elles, la -quatrième, sera généralement la description d'une cité ou d'une -cathédrale historique considérée comme résultante--et vestige--de -l'influence religieuse étudiée dans les chapitres préparatoires. - - -Il y aura au moins une illustration par chapitre; pour le surplus il -sera fait des dessins qui seront directement placés au Musée de -Sheffield pour que le public puisse s'y reporter, et seront gravés si -l'on me fournit l'aide ou l'occasion de les relier à l'ouvrage entier. - -De même que cela s'est fait pour le chapitre IV de cette première -partie, une petite édition des chapitres descriptifs sera imprimée en -format réduit pour les voyageurs et les non-souscripteurs; mais, à -part cela, mon intention est que cet ouvrage soit exclusivement -réservé aux souscripteurs. - - -[Note 318: Cet appendice porte le numéro III dans la _Bible d'Amiens_, -le second contenant la liste des photographies prises d'après la -cathédrale d'Amiens, par M. Kaltenbacher.--(Note du Traducteur.)] - -[Note 319: Reproduit d'après l'_Advice_, publié avec le chapitre III -(Mars 1882).--(Note de l'Auteur.)] - -[Note 320: De _Nos pères nous ont dit_ aucun autre volume que la _Bible -d'Amiens_ n'a paru. Mais _Verona and other lectures_ contient deux -chapitres de _Valle Crucis: Candida Casa_ et le _Raccommodage du Crible_ -(ce chapitre tire son titre d'un trait de l'enfance de saint -Benoît).--(Note du Traducteur.)] - -[Note 321: Sur la belle sonorité des cloches de Cluse, voir Deucalion, -I, V, § 7, 8.--(Note du Traducteur).] - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Bible d'Amiens, by John Ruskin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BIBLE D'AMIENS *** - -***** This file should be named 62615-0.txt or 62615-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/6/1/62615/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues and Dagny Soapfan at -Free Literature (Images generously made available by The -Internet Archive.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/62615-0.zip b/old/62615-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 2a69c98..0000000 --- a/old/62615-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/62615-h.zip b/old/62615-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 2fae2df..0000000 --- a/old/62615-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/62615-h/62615-h.htm b/old/62615-h/62615-h.htm deleted file mode 100644 index 8caab99..0000000 --- a/old/62615-h/62615-h.htm +++ /dev/null @@ -1,12435 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of La Bible d'Amiens, by John Ruskin. - </title> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; - margin-right: 10%; -} - - h1,h2,h3,h4,h5,h6 { - text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both; -} - -p { - margin-top: .51em; - text-align: justify; - margin-bottom: .49em; -} - -.p2 {margin-top: 2em;} -.p4 {margin-top: 4em;} -.p6 {margin-top: 6em;} - -hr { - width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: auto; - margin-right: auto; - clear: both; -} - -hr.tb {width: 45%;} -hr.chap {width: 65%} -hr.full {width: 95%;} - -hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} -hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} - -ul.index { list-style-type: none; } -li.ifrst { margin-top: 1em; } -li.indx { margin-top: .5em; } -li.isub1 {text-indent: 1em;} -li.isub2 {text-indent: 2em;} -li.isub3 {text-indent: 3em;} - -table { - margin-left: auto; - margin-right: auto; -} - - .tdl {text-align: left;} - .tdr {text-align: right;} - .tdc {text-align: center;} - -.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ - /* visibility: hidden; */ - position: absolute; - left: 92%; - font-size: smaller; - text-align: right; -} /* page numbers */ - -.linenum { - position: absolute; - top: auto; - right: 10%; -} /* poetry number */ - -.blockquot { - margin-left: 5%; - margin-right: 10%; -} - -.sidenote { - width: 10%; - padding-bottom: .5em; - padding-top: .5em; - padding-left: .5em; - padding-right: .5em; - margin-left: .5em; - float: left; - clear: left; - margin-top: .5em; - font-size: smaller; - color: black; - background: #eeeeee; - border: dashed 1px; -} - -.bb {border-bottom: solid 2px;} - -.bl {border-left: solid 2px;} - -.bt {border-top: solid 2px;} - -.br {border-right: solid 2px;} - -.bbox {border: solid 2px;} - -.center {text-align: center;} - -.right {text-align: right;} - -.smcap {font-variant: small-caps;} - -.u {text-decoration: underline;} - -.gesperrt -{ - letter-spacing: 0.2em; - margin-right: -0.2em; -} - -em.gesperrt -{ - font-style: normal; -} - -.caption {font-weight: bold;} - -/* Images */ -.figcenter { - margin: auto; - text-align: center; -} - -.figleft { - float: left; - clear: left; - margin-left: 0; - margin-bottom: 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 1em; - padding: 0; - text-align: center; -} - -.figright { - float: right; - clear: right; - margin-left: 1em; - margin-bottom: - 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 0; - padding: 0; - text-align: center; -} - -/* Notes */ -.footnotes {border: dashed 1px;} - -.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} - -.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} - -.fnanchor { - vertical-align: super; - font-size: .8em; - text-decoration: - none; -} - -.actor {font-size: 0.8em; - text-align: center;} - -/* Poetry */ -.poem { - margin-left:10%; - margin-right:10%; - text-align: left; -} - -.poem br {display: none;} - -.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} - -/* Transcriber's notes */ -.transnote {background-color: #E6E6FA; - color: black; - font-size:smaller; - padding:0.5em; - margin-bottom:5em; - font-family:sans-serif, serif; } - </style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of La Bible d'Amiens, by John Ruskin - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La Bible d'Amiens - -Author: John Ruskin - -Contributor: Marcel Proust - -Translator: Marcel Proust - -Release Date: July 13, 2020 [EBook #62615] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BIBLE D'AMIENS *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues and Dagny Soapfan at -Free Literature (Images generously made available by The -Internet Archive.) - - - - - - -</pre> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/amiens_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - -<h2>JOHN RUSKIN</h2> - -<h3>LA<br /> - -BIBLE D'AMIENS</h3> - -<h4>TRADUCTION, NOTES ET PRÉFACE</h4> - -<h5>PAR</h5> - -<h4>MARCEL PROUST</h4> - -<h5>CINQUIÈME EDITION</h5> - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>MERCURE DE FRANCE</h5> - -<h5>XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI</h5> - -<h5>MCMX</h5> - - - - -<hr class="chap" /> - - -<h3>TABLE</h3> - -<h4><a href="#PREFACE_DU_TRADUCTEUR">PRÉFACE DU TRADUCTEUR</a></h4> - -<p><a href="#I.--AVANT_PROPOS">I.--AVANT-PROPOS</a><span class="linenum"> 9</span><br /> - -<a href="#II.--NOTRE_DAME_DAMIENS_SELON_RUSKIN">II.--NOTRE-DAME D'AMIENS SELON RUSKIN</a><span class="linenum"> 15</span><br /> - -<a href="#III.--JOHN_RUSKIN">III.--JOHN RUSKIN</a><span class="linenum"> 48</span><br /> - -<a href="#IV.--POST_SCRIPTUM">IV.--POST-SCRIPTUM</a><span class="linenum"> 78</span></p> - -<h4><a href="#LA_BIBLE_DAMIENS">LA BIBLE D'AMIENS</a></h4> - -<p><a href="#PREFACE">PRÉFACE</a><span class="linenum"> 99</span></p> - -<p><a href="#I.--AU_BORD_DES_COURANTS_DEAU_VIVE">I.--AU BORD DES COURANTS D'EAU VIVE</a><span class="linenum">105</span><br /> - -<a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_I">NOTES DU CHAPITRE I</a><span class="linenum">138</span><br /> - -<a href="#II.--SOUS_LE_DRACHENFELS">II.--SOUS LE DRACHENFELS</a><span class="linenum">147</span><br /> - -<a href="#III.--LE_DOMPTEUR_DE_LIONS">III.--LE DOMPTEUR DE LIONS</a><span class="linenum">192</span><br /> - -<a href="#IV.--INTERPRETATIONS">IV.--INTERPRÉTATIONS</a><span class="linenum">249</span></p> - -<h4><a href="#APPENDICE_I">APPENDICE I</a></h4> - -<p><a href="#LISTE_CHRONOLOGIQUE_DES_PRINCIPAUX_EVENEMENTS_DONT_IL_EST_FAIT_MENTION_DANS_LA_BIBLE_DAMIENS">LISTE CHRONOLOGIQUE DES PRINCIPAUX<br /> -ÉVÉNEMENTS DONT IL EST FAIT MENTION DANS<br /> -«LA BIBLE D'AMIENS»</a><span class="linenum">343</span></p> - -<h4><a href="#APPENDICE_II">APPENDICE II</a></h4> - -<p><a href="#PLAN_GENERAL_DE_NOS_PERES_NOUS_ONT_DIT">PLAN GÉNÉRAL DE «NOS PÈRES NOUS ONT DIT»</a><span class="linenum">345</span></p> - - - - -<hr class="chap" /> - - -<h4>À LA MÉMOIRE</h4> - -<h5>DE</h5> - -<h4>MON PÈRE</h4> - -<h5>FRAPPÉ EN TRAVAILLANT LE 24 NOVEMBRE 1903</h5> - -<h5>MORT LE 26 NOVEMBRE</h5> - -<h5>CETTE TRADUCTION</h5> - -<h5>EST TENDREMENT DÉDIÉE</h5> - -<p style="margin-left: 60%;">M. P.</p> - - -<p><span style="margin-left: 25em;">«Puis vient le temps du travail...;</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">puis le temps de la mort, qui</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">dans les vies heureuses est très</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">court.»</span></p> - - -<p style="margin-left: 60%;">JOHN RUSKIN.</p> - - - - -<hr class="chap" /> - - - - -<h4><a id="PREFACE_DU_TRADUCTEUR">PRÉFACE DU TRADUCTEUR</a></h4> - - - - -<h4><a id="I.--AVANT_PROPOS">I--AVANT-PROPOS</a></h4> - - -<p>Je donne ici une traduction de la <i>Bible d'Amiens</i>, de John Ruskin. Mais -il m'a semblé que ce n'était pas assez pour le lecteur. Ne lire qu'un -livre d'un auteur, c'est voir cet auteur une fois. Or, en causant une -fois avec une personne, on peut discerner en elle des traits singuliers. -Mais c'est seulement par leur répétition, dans des circonstances -variées, qu'on peut les reconnaître pour caractéristiques et -essentiels. Pour un écrivain, pour un musicien ou pour un peintre, -cette variation des circonstances qui permet de discerner, par une sorte -d'expérimentation, les traits permanents du caractère, c'est la -variété des œuvres. Nous retrouvons, dans un second livre, dans un -autre tableau, les particularités dont la première fois nous aurions -pu croire qu'elles appartenaient au sujet traité autant qu'à -l'écrivain ou au peintre. Et du rapprochement des œuvres différentes -nous dégageons des traits communs dont l'assemblage compose la -physionomie morale de l'artiste. Quand plusieurs portraits peints par -Rembrandt, d'après des modèles différents, sont réunis dans une -salle, nous sommes aussitôt frappés par ce qui <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span> leur est commun à tous -et qui est les traits mêmes de la figure de Rembrandt. En mettant une -note au bas du texte de <i>la Bible d'Amiens</i>, chaque fois que ce texte -éveillait par des analogies, même lointaines, le souvenir d'autres -ouvrages de Ruskin, et en traduisant dans la note le passage qui -m'était ainsi revenu à l'esprit, j'ai tâché de permettre au lecteur -de se placer dans la situation de quelqu'un qui ne se trouverait pas en -présence de Ruskin pour la première fois, mais qui, ayant eu avec lui -des entretiens antérieurs, pourrait, dans ses paroles, reconnaître ce -qui est, chez lui, permanent et fondamental. Ainsi j'ai essayé de -pourvoir le lecteur comme d'une mémoire improvisée où j'ai disposé -des souvenirs des autres livres de Ruskin,—sorte de caisse de -résonance, où les paroles de <i>la Bible d'Amiens</i> pourront prendre plus -de retentissement en y éveillant des échos fraternels. Mais aux -paroles de <i>la Bible d'Amiens</i> ces échos ne répondront pas sans doute, -ainsi qu'il arrive dans une mémoire qui s'est faite elle-même, de ces -horizons inégalement lointains, habituellement cachés à nos regards -et dont notre vie elle-même a mesuré jour par jour les distances -variées. Ils n'auront pas, pour venir rejoindre la parole présente -dont la ressemblance les a attirés, à traverser la résistante douceur -de cette atmosphère interposée qui a l'étendue même de notre vie et -qui est toute la poésie de la mémoire.</p> - -<p>Au fond, aider le lecteur à être impressionné par ces traits -singuliers, placer sous ses yeux des traits similaires qui lui -permettent de les tenir pour les traits essentiels du génie d'un -écrivain, devrait être la première partie de la tâche de tout -critique.</p> - -<p>S'il a senti cela, et aidé à le sentir, son office est à peu <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> près -rempli. Et, s'il ne l'a pas senti, il pourra écrire tous les livres du -monde sur Ruskin: l'Homme, l'Écrivain, le Prophète, l'Artiste, la -Portée de son Action, les Erreurs de la Doctrine, toutes ces -constructions s'élèveront peut-être très haut, mais à côté du -sujet; elles pourront porter aux nues la situation littéraire du -critique, mais ne vaudront pas, pour l'intelligence de l'œuvre, la -perception exacte d'une nuance juste, si légère semble-t-elle.</p> - -<p>Je conçois pourtant que le critique devrait ensuite aller plus loin. Il -essayerait de reconstituer ce que pouvait être la singulière vie -spirituelle d'un écrivain hanté de réalités si spéciales, son -inspiration étant la mesure dans laquelle il avait la vision de ces -réalités, son talent la mesure dans laquelle il pouvait les recréer -dans son œuvre, sa moralité, enfin, l'instinct qui, les lui faisant -considérer sous un aspect d'éternité (quelque particulières que ces -réalités nous paraissent), le poussait à sacrifier au besoin de les -apercevoir et à la nécessité de les reproduire pour en assurer une -vision durable et claire, tous ses plaisirs, tous ses devoirs et -jusqu'à sa propre vie, laquelle n'avait de raison d'être que comme -étant la seule manière possible d'entrer en contact avec ces -réalités, de valeur que celle que peut avoir pour un physicien un -instrument indispensable à ses expériences. Je n'ai pas besoin de dire -que cette seconde partie de l'office du critique, je n'ai pas essayé de -la remplir ici à l'égard de Ruskin. Cela pourra être l'objet de -travaux ultérieurs. Ceci n'est qu'une traduction, et, pour les notes, -la plupart du temps je me suis contenté d'y donner la citation qui me -paraissait juste sans y ajouter de commentaires. Quelques notes -cependant sont plus <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> développées. Celles-là eussent été plus à leur -place, si au lieu de les laisser çà et là, au bas des pages, je les -avais fait entrer dans ma préface, qu'elles complètent et rectifient -sur plusieurs points. Mais je ne l'ai pas voulu, cette préface -reproduisant simplement, sauf cet avant-propos et un post-scriptum plus -récent, des articles qu'au moment de la mort de Ruskin j'avais donnés -au <i>Mercure de France</i> et à <i>la Gazette des Beaux-Arts.</i></p> - -<p>D'autres notes ont un caractère différent. Celles du chapitre IV sont -surtout archéologiques. Enfin, chaque fois que Ruskin, par voie de -citation mais bien plus souvent d'allusion, fait entrer dans la -construction de ses phrases quelque souvenir de la Bible, comme les -Vénitiens intercalaient dans leurs monuments les sculptures sacrées et -les pierres précieuses qu'ils rapportaient d'Orient, j'ai cherché -toujours la référence exacte, pour que le lecteur, en voyant quelles -transformations Ruskin faisait subir au verset avant de se l'assimiler, -se rendît mieux compte de la chimie mystérieuse et toujours identique, -de l'activité originale et spécifique de son esprit. Je n'ai pu me -fier pour la recherche des références ni à l'<i>Index de la Bible -d'Amiens</i> ni au livre de M<sup>lles</sup> Gibbs, <i>The Bible References of -Ruskin</i>, qui sont excellents mais par trop incomplets. Et c'est de -la Bible elle-même que je me suis servi.</p> - -<p>Le texte traduit ici est celui de <i>la Bible d'Amiens</i> inextenso. Malgré -les conseils différents qui m'avaient été donnés et que j'aurais -peut-être dû suivre, je n'en ai pas omis un seul mot. Mais ayant pris -ce parti, pour que le lecteur pût avoir de <i>la Bible d'Amiens</i> une -version intégrale, je dois lui accorder qu'il y a bien des longueurs -dans ce livre comme dans tous ceux <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> que Ruskin a écrits à la fin de sa -vie. De plus, dans cette période de sa vie, Ruskin a perdu tout respect -de la syntaxe et tout souci de la clarté, plus que le lecteur ne -consentira souvent à le croire. Il accusera alors très injustement les -fautes du traducteur.</p> - -<p>Pour les mêmes raisons, j'ai donné tous les appendices, sauf l'<i>Index -alphabétique</i>, et <i>la liste des photographies de la cathédrale</i> par M. -Kaltenbacher, photographies qu'on pouvait autrefois acheter avec <i>la -Bible d'Amiens.</i> Enfin, l'édition anglaise est ornée de quatre -gravures qui ne sont pas reproduites ici, <i>la Madone de Cimabue, Amiens -le jour des Trépassés</i> (je décris cette gravure plus loin, pages 66 -et 67), <i>le Porche nord avant sa restauration.</i> On comprend que des -photographies de la Cathédrale se vendant avec le livre, Ruskin ait -choisi pour ses gravures des sujets ne se rapportant que par une sorte -d'allusion aux descriptions qu'il donne de la cathédrale et ne faisant -pas double emploi avec les photographies. Mais ceux qui ont l'habitude -des livres de Ruskin verront plus volontiers dans le choix un peu -singulier des sujets de ces gravures un effet de cette disposition -originale, on peut presque dire humoristique, de son esprit—qui lui -faisait en quelque sorte manquer toujours au programme indiqué, mettre -en regard de la description du Baptême du Christ par Giotto, une -gravure représentant le Baptême du Christ non par Giotto, mais tel -qu'on le voit dans un vieux psautier, ou bien, dans une étude sur -l'église Saint-Marc, ne décrire aucune des parties importantes de -Saint-Marc et consacrer de nombreuses pages à la description d'un -bas-relief qu'on ne remarque jamais, qu'on distingue difficilement, et -qui est d'ailleurs sans intérêt; mais ce sont là des défauts de -l'esprit de <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> Ruskin que ses admirateurs reconnaissent au passage avec -plaisir parce qu'ils savent qu'ils font, fût-ce à titre de tics, -partie intégrante de la physionomie particulière du grand écrivain.</p> - -<p>Il me reste à exprimer ma reconnaissance plus particulière, parmi tant -de personnes dont les conseils m'ont été précieux, à M. Alfred -Vallette qui a donné à cette édition des soins infiniment -intelligents et généreux, qui lui font le plus grand honneur; à M. -Charles Ephrussi, toujours si bon pour moi, qui a facilité toutes mes -recherches en mettant à ma disposition la bibliothèque de <i>la Gazette -des Beaux-Arts</i> et à M. Robert d'Humières. Quand j'étais arrêté par -une forme difficile de langage, j'allais consulter le merveilleux -traducteur de Kipling, et il résolvait aussitôt la difficulté avec -son étonnante compréhension des textes anglais où il entre autant -d'intuition que de savoir. Bien des fois, sans jamais se lasser, il me -fut ainsi secourable. Qu'il en soit ici affectueusement remercié. <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="II.--NOTRE_DAME_DAMIENS_SELON_RUSKIN">II.--NOTRE-DAME D'AMIENS -SELON RUSKIN</a><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></h4> - - -<p>Je voudrais donner au lecteur le désir et le moyen d'aller passer une -journée à Amiens en une sorte de pèlerinage ruskinien. Ce n'était -pas la peine de commencer par lui demander d'aller à Florence ou à -Venise, quand Ruskin a écrit sur Amiens tout un livre<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>. Et, d'autre -part, il me semble que c'est ainsi que doit être célébré le «culte -des Héros», je veux dire en esprit et en vérité. Nous visitons le -lieu où un grand homme est né et le lieu où il est mort; mais les -lieux qu'il admirait entre tous, dont c'est la beauté même <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> que nous -aimons dans ses livres, ne les habitait-il pas davantage?</p> - -<p>Nous honorons d'un fétichisme qui n'est qu'illusion une tombe où reste -seulement de Ruskin ce qui n'était pas lui-même, et nous n'irions pas -nous agenouiller devant ces pierres d'Amiens, à qui il venait demander -sa pensée, qui la gardent encore, pareilles à la tombe d'Angleterre -où d'un poète dont le corps fut consumé, <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span> ne reste—arraché aux -flammes d'un geste sublime et tendre par un autre poète—que le -cœur<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>?</p> - -<p>Sans doute le snobisme qui fait paraître raisonnable tout ce qu'il -touche n'a pas encore atteint (pour les Français du moins) et par là -préservé du ridicule, ces promenades esthétiques. Dites que vous -allez à Bayreuth entendre un opéra de Wagner, à Amsterdam visiter une -exposition, on regrettera de ne pouvoir vous accompagner. Mais, si vous -avouez que vous allez voir, à la Pointe du Raz, une tempête, en -Normandie, les pommiers en fleurs, à Amiens, une statue aimée de -Ruskin, on ne pourra s'empêcher de sourire. Je n'en espère pas moins -que vous irez à Amiens après m'avoir lu.</p> - -<p>Quand on travaille pour plaire aux autres on peut ne pas réussir, mais -les choses qu'on a faites pour se contenter soi-même ont toujours -chance d'intéresser quelqu'un. Il est impossible qu'il n'existe pas de -gens <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> qui prennent quelque plaisir à ce qui m'en a tant donné. Car -personne n'est original, et fort heureusement pour la sympathie et la -compréhension qui sont de si grands plaisirs dans la vie, c'est dans -une trame universelle que nos individualités sont taillées. Si l'on -savait analyser l'âme comme la matière, on verrait que, sous -l'apparente diversité des esprits aussi bien que sous celle des choses, -il n'y a que peu de corps simples et d'éléments irréductibles et -qu'il entre dans la composition de ce que nous croyons être notre -personnalité, des substances fort communes et qui se retrouvent un peu -partout dans l'Univers.</p> - -<p>Les indications que les écrivains nous donnent dans leurs œuvres sur -les lieux qu'ils ont aimés sont souvent si vagues que les pèlerinages -que nous y essayons en gardent quelque chose d'incertain et d'hésitant -et comme la peur d'avoir été illusoires. Comme ce personnage d'Edmond -de Goncourt cherchant une tombe qu'aucune croix n'indique, nous en -sommes réduits à faire nos dévotions «au petit bonheur». Voilà un -genre de déboires que vous n'aurez pas à redouter avec Ruskin, à -Amiens surtout; vous ne courrez pas le risque d'y être venu passer un -après-midi sans avoir su le trouver dans la cathédrale: il est venu -vous chercher à la gare. Il va s'informer non seulement de la façon -dont vous êtes doué pour ressentir les beautés de la cathédrale, -mais du temps que l'heure du train que vous comptez reprendre vous -permet d'y consacrer. Il ne vous montrera pas seulement le chemin qui -mène à Notre-Dame, mais tel ou tel chemin, selon que vous serez plus -ou moins pressé. Et comme il veut que vous le suiviez dans les libres -dispositions de l'esprit que donne la satisfaction du <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span> corps, peut-être -aussi pour vous montrer qu'à la façon des saints à qui vont ses -préférences, il n'est pas contempteur du plaisir «honnête<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>», -avant de vous mener à l'église, il vous conduira chez le pâtissier. -Vous arrêtant à Amiens dans une pensée d'esthétique, vous êtes -déjà le bienvenu, car beaucoup ne font pas comme vous: «L'intelligent -voyageur anglais, dans ce siècle fortuné, sait que, à mi-chemin entre -Boulogne et Paris, il y a une station de chemin de fer importante où -son train, ralentissant son allure, le roule avec beaucoup plus que le -nombre moyen des bruits et des chocs attendus à l'entrée de chaque -grande gare française, afin de rappeler par des sursauts le voyageur -somnolent ou distrait au sentiment de sa situation. Il se souvient aussi -probablement qu'à cette halte au milieu de son voyage, il y a un buffet -bien servi où il a le privilège de dix minutes d'arrêt. Il n'est -toutefois pas aussi clairement conscient que ces dix minutes d'arrêt -lui sont accordées à moins de minutes de marche de la grande place -d'une ville qui a été un jour la Venise de la France. En laissant de -côté les îles des lagunes, la «Reine des «Eaux» de la France -était à peu près aussi large que «Venise elle-même», etc.</p> - -<p>Mais c'est assez parler du voyageur pour qui Amiens n'est qu'une station -de choix à vous qui venez pour voir la cathédrale et qui méritez -qu'on vous fasse bien <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> employer votre temps; on va vous mener à -Notre-Dame, mais par quel chemin?</p> - - -<p>«Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la -meilleure manière d'aborder la cathédrale pour la première fois. Si -vous avez plein loisir et que le jour soit beau<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>, le mieux serait de -descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière -et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire sur laquelle -s'élève la citadelle. De là vous comprendrez la hauteur réelle des -tours et de combien elles s'élèvent au-dessus du reste de la ville, -puis en revenant trouvez votre chemin par n'importe quelle rue de -traverse; prenez les ponts que vous trouverez; plus les rues seront -tortueuses et sales, mieux ce sera, et, que vous arriviez d'abord à la -façade ouest<a name="FNanchor_6_1" id="FNanchor_6_1"></a><a href="#Footnote_6_1" class="fnanchor">[6]</a> ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toute la -peine que vous aurez eue à les atteindre.</p> - -<p>«Mais si le jour est sombre, comme cela peut arriver quelquefois, même -en France, ou si vous ne pouvez <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span> ni ne voulez marcher, ce qui peut aussi -arriver à cause de tous nos sports athlétiques et de nos lawn-tennis, -ou si vraiment il faut que vous alliez à Paris cet après-midi et que -vous vouliez seulement voir tout ce que vous pouvez en une heure ou -deux, alors, en supposant cela, malgré ces faiblesses, vous êtes -encore une assez gentille sorte de personne pour laquelle il est de -quelque conséquence de savoir par quelle voie elle arrivera à une -jolie chose et commencera à la regarder. J'estime que le mieux est -alors de monter à pied la rue des Trois-Cailloux. Arrêtez-vous un -moment sur le chemin pour vous tenir en bonne humeur, et achetez -quelques tartes et bonbons dans une des charmantes boutiques de -pâtissier qui sont à gauche. Juste après les avoir passées, demandez -le théâtre, et vous monterez droit au transept sud qui a vraiment en -soi de quoi plaire à tout le monde. Chacun est forcé d'aimer -l'ajourement aérien de la flèche qui le surmonte et qui semble se -courber vers le vent d'ouest, bien que cela ne soit pas;—du moins sa -courbure est une longue habitude contractée graduellement avec une -grâce et une soumission <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span> croissantes pendant ces trois derniers cents -ans,—et arrivant tout à fait au porche, chacun doit aimer la jolie -petite madone française qui en occupe le milieu, avec sa tête un peu -de côté, son nimbe de côté aussi, comme un chapeau seyant. Elle est -une madone de décadence, en dépit, ou plutôt en raison de sa joliesse -et de son gai sourire de soubrette; elle n'a rien à faire là non plus -car ceci est le porche de saint Honoré, non le sien. Saint Honoré -avait coutume de se tenir là, rude et gris, pour vous recevoir; il est -maintenant banni au porche nord où jamais n'entre personne. Il y a -longtemps de cela, dans le XIV<sup>e</sup> siècle, quand le peuple commença pour -la première fois à trouver le christianisme trop grave, fit une foi -plus joyeuse pour la France et voulut avoir partout une madone soubrette -aux regards brillants, laissant sa propre Jeanne d'Arc aux yeux sombres -se faire brûler comme sorcière; et depuis lors les choses allèrent -leur joyeux train, tout droit, «ça allait, ça ira», aux plus joyeux -jours de la guillotine. Mais pourtant ils savaient encore sculpter au -XIV<sup>e</sup> siècle, et la madone et son linteau d'aubépines en fleurs sont -dignes que vous les regardiez, et encore plus les sculptures aussi -délicates et plus calmes qui sont au dessus, qui racontent la propre -histoire de saint Honoré dont on parle peu aujourd'hui dans le faubourg -de Paris qui porte son nom.</p> - -<p>«Mais vous devez être impatients d'entrer dans la cathédrale. Mettez -d'abord un sou dans la boîte de chacun des mendiants qui se tiennent -là. Ce n'est pas votre affaire de savoir s'ils devraient ou non être -là ou s'ils méritent d'avoir le sou. Sachez seulement si vous-mêmes -méritez d'en avoir un à donner et <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> donnez-le joliment et non comme s'il -vous brûlait les doigts<a name="FNanchor_7_1" id="FNanchor_7_1"></a><a href="#Footnote_7_1" class="fnanchor">[7]</a>.»</p> - - -<p>C'est ce deuxième itinéraire, le plus simple, et, celui, je suppose, -que vous préférerez, que j'ai suivi, la première fois que je suis -allé à Amiens; et, au moment où le portail sud m'apparut, je vis -devant moi, sur la gauche, à la même place qu'indique Ruskin, les -mendiants dont il parle, si vieux d'ailleurs que c'étaient peut-être -encore les mêmes. Heureux de pouvoir commencer si vite à suivre les -prescriptions ruskiniennes, j'allai avant tout leur faire l'aumône, -avec l'illusion, où il entrait de ce fétichisme que je blâmais tout -à l'heure, d'accomplir un acte élevé de piété envers Ruskin. -Associé à ma charité, de moitié dans mon offrande, je croyais le -sentir qui conduisait mon geste. Je connaissais et, à moins de frais, -l'état d'âme de Frédéric Moreau dans l'<i>Éducation sentimentale</i>, -quand sur le bateau, devant M<sup>me</sup> Arnoux, il allonge vers la casquette du -harpiste sa main fermée et «l'ouvrant avec pudeur» y dépose un louis -d'or. «Ce n'était pas, dit Flaubert, la vanité qui le poussait à -faire cette aumône devant elle, mais une pensée de bénédiction où -il l'associait, un mouvement de cœur presque religieux.»</p> - -<p>Puis, étant trop près du portail pour en voir l'ensemble, je revins -sur mes pas, et arrivé à la distance qui me parut convenable, alors -seulement je regardai. La journée était splendide et j'étais arrivé -à l'heure où le soleil fait, à cette époque, sa visite quotidienne -à la Vierge jadis dorée et que seul il dore aujourd'hui pendant <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> les -instants où il lui restitue, les jours où il brille, comme un éclat -différent, fugitif et plus doux. Il n'est pas d'ailleurs un saint que -le soleil ne visite, donnant aux épaules de celui-ci un manteau de -chaleur, au front de celui-là une auréole de lumière. Il n'achève -jamais sa journée sans avoir fait le tour de l'immense cathédrale. -C'était l'heure de sa visite à la Vierge, et c'était à sa caresse -momentanée qu'elle semblait adresser son sourire séculaire, ce sourire -que Ruskin trouve, vous l'avez vu, celui d'une soubrette à laquelle il -préfère les Reines, d'un art plus naïf et plus grave, du porche royal -de Chartres. Je renvoie ici le lecteur aux pages de <i>The Two Paths</i> que -j'ai données plus loin en note pages 260, 261 et 262 et où Ruskin -compare aux reines de Chartres la Vierge Dorée. Si j'y fais allusion -ici c'est que <i>The Two Paths</i> étant de 1858, et <i>la Bible d'Amiens</i> de -1885, le rapprochement des textes et des dates montre à quel point <i>la -Bible d'Amiens</i> diffère de ces livres comme nous en écrivons tant sur -les choses que nous avons étudiées pour pouvoir en parler (à supposer -même que nous ayons pris cette peine) au lieu de parler des choses -parce que nous les avons dès longtemps étudiées, pour contenter un -goût désintéressé, et sans songer qu'elles pourraient faire plus -tard la matière d'un livre. J'ai pensé que vous aimeriez mieux <i>la -Bible d'Amiens</i>, de sentir qu'en la feuilletant ainsi, c'étaient des -choses sur lesquelles Ruskin a, de tout temps, médité, celles qui -expriment par là le plus profondément sa pensée, que vous preniez -connaissance; que le présent qu'il vous faisait était de ceux qui sont -le plus précieux à ceux qui aiment, et qui consistent dans les objets -dont on s'est longtemps servi soi-même sans intention de les donner un -jour, rien que pour soi. <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span> En écrivant son livre, Ruskin n'a pas eu à -travailler pour vous, il n'a fait que publier sa mémoire et vous ouvrir -son cœur. J'ai pensé que la Vierge Dorée prendrait quelque importance -à vos yeux, quand vous verriez que, près de trente ans avant <i>la Bible -d'Amiens</i>, elle avait, dans la mémoire de Ruskin, sa place où, quand -il avait besoin de donner à ses auditeurs un exemple, il savait la -trouver, pleine de grâce et chargée de ces pensées graves à qui il -donnait souvent rendez-vous devant elle. Alors elle comptait déjà -parmi ces manifestations de la beauté qui ne donnaient pas seulement à -ses yeux sensibles une délectation comme il n'en connut jamais de plus -vive, mais dans lesquelles la Nature, en lui donnant ce sens -esthétique, l'avait prédestiné à aller chercher, comme dans son -expression la plus touchante, ce qui peut être recueilli sur la terre -du Vrai et du Divin.</p> - -<p>Sans doute, si, comme on l'a dit, à l'extrême vieillesse, la pensée -déserta la tête de Ruskin, comme ces oiseaux mystérieux qui dans une -toile célèbre de Gustave Moreau n'attend pas l'arrivée de la mort -pour fuir la maison,—parmi les formes familières qui traversèrent -encore la confuse rêverie du vieillard sans que la réflexion pût s'y -appliquer au passage, tenez pour probable qu'il y eut la Vierge Dorée. -Redevenue maternelle, comme le sculpteur d'Amiens l'a représentée, -tenant dans ses bras la divine enfance, elle dut être comme la nourrice -que laisse seule rester à son chevet celui qu'elle a longtemps bercé. -Et, comme dans le contact des meubles familiers, dans la dégustation -des mets habituels, les vieillards éprouvent, sans presque les -connaître, leurs dernières joies, discernables du moins à la peine -souvent funeste qu'on <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span> leur causerait en les en privant, croyez que -Ruskin ressentait un plaisir obscur à voir un moulage de la Vierge -Dorée, descendue, par l'entraînement invincible du temps, des hauteurs -de sa pensée et des prédilections de son goût, dans la profondeur de -sa vie inconsciente et dans les satisfactions de l'habitude.</p> - -<p>Telle qu'elle est avec son sourire si particulier, qui fait non -seulement de la Vierge une personne, mais de la statue une œuvre d'art -individuelle, elle semble rejeter ce portail hors duquel elle se penche, -à n'être que le musée où nous devons nous rendre quand nous voulons -la voir, comme les étrangers sont obligés d'aller au Louvre pour voir -la Joconde. Mais si les cathédrales, comme on l'a dit, sont les musées -de l'art religieux au moyen âge, ce sont des musées vivants auquel M. -André Hallays ne trouverait rien à redire. Ils n'ont pas été -construits pour recevoir les œuvres d'art, mais ce sont elles—si -individuelles qu'elles soient d'ailleurs,—qui ont été faites pour eux -et ne sauraient sans sacrilège (je ne parle ici que de sacrilège -esthétique) être placées ailleurs. Telle qu'elle est avec son sourire -si particulier, combien j'aime la Vierge Dorée, avec son sourire de -maîtresse de maison céleste; combien j'aime son accueil à cette porte -de la cathédrale, dans sa parure exquise et simple d'aubépines. Comme -les rosiers, les lys, les figuiers d'un autre porche, ces aubépines -sculptées sont encore en fleur. Mais ce printemps médiéval, si -longtemps prolongé, ne sera pas éternel et le vent des siècles a -déjà effeuillé devant l'église, comme au jour solennel d'une -Fête-Dieu sans parfums, quelques-unes de ses roses de pierre. Un jour -sans doute aussi le sourire de la Vierge Dorée (qui <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> a déjà pourtant -duré plus que notre foi<a name="FNanchor_8_1" id="FNanchor_8_1"></a><a href="#Footnote_8_1" class="fnanchor">[8]</a>) cessera, par l'effritement des pierres -qu'il écarte gracieusement, de répandre, pour nos enfants, de la -beauté, comme, à nos pères croyants, il a versé du courage. Je sens -que j'avais tort de l'appeler une œuvre d'art: une statue qui fait -ainsi à tout jamais partie de tel lieu de la terre, d'une certaine -ville, c'est-à-dire d'une chose qui porte un nom comme une personne, -qui est un individu, dont on ne peut jamais trouver la toute pareille -sur la face des continents, dont les employés de chemins de fer, en -nous criant son nom, à l'endroit où il a fallu inévitablement venir -pour la trouver, semblent nous dire, sans le savoir: «Aimez ce que -jamais on ne verra deux fois»,—une telle statue a peut-être quelque -chose de moins universel qu'une œuvre d'art; elle nous retient, en tous -cas, par un lien plus fort que celui de l'œuvre d'art elle-même, un de -ces liens comme en ont, pour nous garder, les personnes et les pays. La -Joconde est la Joconde de Vinci. Que nous importe, sans vouloir -déplaire à M. Hallays, son lieu de naissance, que nous importe même -qu'elle soit naturalisée française?—Elle est quelque chose -comme une admirable «Sans-patrie». Nulle part où des regards -chargés de pensée se lèveront sur elle, elle ne saurait être une -«déracinée». Nous n'en pouvons dire autant de sa sœur souriante et -sculptée (combien inférieure du reste, est-il besoin de le dire?), la -Vierge Dorée. Sortie sans doute des carrières voisines d'Amiens, -n'ayant accompli dans sa jeunesse qu'un voyage, pour venir au porche -Saint-Honoré, n'ayant plus bougé depuis, <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> s'étant peu à peu halée à -ce vent humide de la Venise du Nord qui au-dessus d'elle a courbé la -flèche, regardant depuis tant de siècles les habitants de cette ville -dont elle est le plus ancien et le plus sédentaire habitant<a name="FNanchor_9_1" id="FNanchor_9_1"></a><a href="#Footnote_9_1" class="fnanchor">[9]</a>, elle -est vraiment une Amiénoise. Ce n'est pas une œuvre d'art. C'est une -belle amie que nous devons laisser sur la place mélancolique de -province d'où personne n'a pu réussir à l'emmener, et où, pour -d'autres yeux que les nôtres, elle continuera à recevoir en pleine -figure le vent et le soleil d'Amiens, à laisser les petits moineaux se -poser avec un sûr instinct de la décoration au creux de sa main -accueillante, ou picorer les étamines de pierre des aubépines antiques -qui lui font depuis tant de siècles une parure jeune. Dans ma chambre -une photographie de la Joconde garde seulement la beauté d'un -chef-d'œuvre. Près d'elle une photographie de la Vierge Dorée prend -la mélancolie d'un souvenir. Mais n'attendons pas que, suivi de son -cortège innombrable de rayons et d'ombres qui se reposent à chaque -relief de la pierre, le soleil ait cessé d'argenter la grise vieillesse -du portail, à la fois étincelante et ternie. Voilà trop longtemps que -nous avons perdu de vue Ruskin. Nous l'avions laissé aux pieds de cette -même vierge devant laquelle son indulgence aura patiemment attendu que -nous ayons adressé à notre guise notre personnel hommage. Entrons avec -lui dans la cathédrale.</p> - - -<p>«Nous ne pouvons pas y pénétrer plus avantageusement <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span> que par cette -porte sud, car toutes les cathédrales de quelque importance produisent -à peu près le même effet, quand vous entrez par le porche ouest, mais -je n'en connais pas d'autre qui découvre à ce point sa noblesse, quand -elle est vue du transept sud. La rose qui est en face est exquise et -splendide et les piliers des bas-côtés du transept forment avec ceux -du chœur et de la nef un ensemble merveilleux. De là aussi l'abside -montre mieux sa hauteur, se découvrant à vous au fur et à mesure que -vous avancez du transept dans la nef centrale. Vue de l'extrémité -ouest de la nef, au contraire, une personne irrévérente pourrait -presque croire que ce n'est pas l'abside qui est élevée, mais la nef -qui est étroite. Si d'ailleurs vous ne vous sentez pas pris -d'admiration pour le chœur et le cercle lumineux qui l'entoure, quand -vous élevez vos regards vers lui du centre de la croix, vous n'avez pas -besoin de continuer à voyager et à chercher à voir des cathédrales, -car la salle d'attente de n'importe quelle gare du chemin de fer est un -lieu qui vous convient mille fois mieux. Mais si, au contraire, il vous -étonne et vous ravit d'abord, alors mieux vous le connaîtrez, plus il -vous ravira, car il n'est pas possible à l'alliance de l'imagination et -des mathématiques, d'accomplir une chose plus puissante et plus noble -que cette procession de verrières, en mariant la pierre au verre, ni -rien qui paraisse plus grand.</p> - -<p>Quoi que vous voyiez ou soyez forcé de laisser de côté, sans -l'avoir vu, à Amiens, si les écrasantes responsabilités de votre -existence et les nécessités inévitables d'une locomotion qu'elles -précipitent, vous laissent seulement un quart d'heure—sans être hors -d'haleine—pour la contemplation de la capitale de la Picardie, <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span> -donnez-le entièrement aux boiseries du chœur de la cathédrale. Les -portails, les vitraux en ogives, les roses, vous pouvez voir cela -ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel chef-d'œuvre de menuiserie, -vous ne le pourrez pas. C'est du flamboyant dans son plein -développement juste à la fin du XV<sup>e</sup> siècle. Vous verrez là l'union -de la lourdeur flamande et de la flamme charmante du style français: -sculpter le bois a été la joie du Picard; dans tout ce que je connais, -je n'ai jamais rien vu d'aussi merveilleux qui ait été taillé dans -les arbres de quelque pays que ce soit; c'est un bois doux, à jeunes -grains; du chêne choisi et façonné pour un tel travail et qui -résonne maintenant de la même manière qu'il y a quatre cents ans. -Sous la main du sculpteur, il semble s'être modelé comme de l'argile, -s'être plié comme de la soie, avoir poussé comme des branches -vivantes, avoir jailli comme de la flamme vivante,... et s'élance, -s'entrelace et se ramifie en une clairière enchantée, inextricable, -impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt et plus pleine -d'histoire qu'aucun livre<a name="FNanchor_10_1" id="FNanchor_10_1"></a><a href="#Footnote_10_1" class="fnanchor">[10]</a>.»</p> - - -<p>Maintenant célèbres dans le monde entier, représentées dans les -musées par des moulages, que les gardiens ne laissent pas toucher, ces -stalles continuent, elles-mêmes, si vieilles, si illustres et si -belles, à exercer à Amiens leurs modestes fonctions de stalles—dont <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> -elles s'acquittent depuis plusieurs siècles à la grande satisfaction -des Amiénois—comme ces artistes qui, parvenus à la gloire, n'en -continuent pas moins à garder un petit emploi ou à donner des leçons. -Ces fonctions consistent, avant même d'instruire les âmes, à -supporter les corps, et c'est à quoi, rabattues pendant chaque office -et présentant leur envers, elles s'emploient modestement.</p> - -<p>Les bois toujours frottés de ces stalles ont peu à peu revêtu ou -plutôt laissé paraître cette sombre pourpre qui est comme leur cœur -et que préfère à tout, jusqu'à ne plus pouvoir regarder les couleurs -des tableaux qui semblent, après cela, bien grossières, l'œil qui -s'en est une fois enchanté. C'est alors une sorte d'ivresse qu'on -éprouve à goûter dans l'ardeur toujours plus enflammée du bois ce -qui est comme la sève, avec le temps débordante, de l'arbre. La -naïveté des personnages ici sculptés prend de la matière dans -laquelle ils vivent quelque chose comme de deux fois naturel. Et quant -à «ces fruits, ces fleurs, ces feuilles et ces branches», tous -motifs tirés de la végétation du pays et que le sculpteur amiénois a -sculptés dans du bois d'Amiens, la diversité des plans ayant eu pour -conséquence la différence des frottements, on y voit de ces admirables -oppositions de tons, où la feuille se détache d'une autre couleur que -la tige, <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span> faisant penser à ces nobles accents que M. Galle a su tirer du -cœur harmonieux des chênes.</p> - -<p>Mais il est temps d'arriver à ce que Ruskin appelle plus -particulièrement la Bible d'Amiens, au Porche Occidental. Bible est -pris ici au sens propre, non au sens figuré. Le porche d'Amiens n'est -pas seulement, dans le sens vague où l'aurait pris Victor Hugo<a name="FNanchor_11_1" id="FNanchor_11_1"></a><a href="#Footnote_11_1" class="fnanchor">[11]</a>, un -livre de pierre, une Bible de pierre: c'est «la Bible» en pierre. Sans -doute, avant de le savoir, quand vous voyez pour la première fois la -façade occidentale d'Amiens, bleue dans le brouillard, éblouissante au -matin, ayant absorbé le soleil et grassement dorée l'après-midi, rose -et déjà fraîchement nocturne au couchant, à n'importe laquelle de -ces heures que ses cloches sonnent dans le ciel et que Claude Monet a -fixées dans des toiles sublimes<a name="FNanchor_12_1" id="FNanchor_12_1"></a><a href="#Footnote_12_1" class="fnanchor">[12]</a> où se découvre la vie de cette -chose que les hommes ont faite, mais que la nature a reprise en -l'immergeant en elle, une cathédrale, et dont la vie comme celle de la -terre en sa double révolution se déroule dans les siècles, et d'autre -part se renouvelle et s'achève chaque jour,—alors, la dégageant des -changeantes couleurs dont la nature l'enveloppe, vous ressentez devant -cette façade une impression confuse mais forte. En voyant monter vers -le ciel ce fourmillement monumental et dentelé de personnages de -grandeur humaine dans <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span> leur stature de pierre tenant à la main leur -croix, leur phylactère ou leur sceptre, ce monde de saints, ces -générations de prophètes, cette suite d'apôtres, ce peuple de rois, -ce défilé de pécheurs, cette assemblée de juges, cette envolée -d'anges, les uns à côté des autres, les uns au-dessus des autres, -debout près de la porte, regardant la ville du haut des niches ou au -bord des galeries, plus haut encore, ne recevant plus que vagues et -éblouis les regards des hommes au pied des tours et dans l'effluve des -cloches, sans doute à la chaleur de votre émotion vous sentez que -c'est une grande chose que cette ascension géante, immobile et -passionnée. Mais une cathédrale n'est pas seulement une beauté à -sentir. Si même ce n'est plus pour vous un enseignement à suivre, -c'est du moins encore un livre à comprendre. Le portail d'une -cathédrale gothique, et plus particulièrement d'Amiens, la cathédrale -gothique par excellence, c'est la Bible. Avant de vous l'expliquer je -voudrais, à l'aide d'une citation de Ruskin, vous faire comprendre que, -quelles que soient vos croyances, la Bible est quelque chose de réel, -d'actuel, et que nous avons à trouver en elle autre chose que la saveur -de son archaïsme et le divertissement de notre curiosité.</p> - - -<p>«Les I, VIII, XII, XV, XIX, XXIII et XXIV<sup>e</sup> psaumes, bien appris et -crus, sont assez pour toute direction personnelle, ont en eux la loi et -la prophétie de tout gouvernement juste, et chaque nouvelle découverte -de la science naturelle est anticipée dans le CIV<sup>e</sup>. Considérez quel -autre groupe de littérature historique et didactique a une étendue -pareille à celle de la Bible. <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span></p> - -<p>«Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matières, je ne -dis pas à aucun autre livre, mais à aucune autre littérature. -Essayez, autant qu'il est possible à chacun de nous—qu'il soit -défenseur ou adversaire de la foi—de dégager son intelligence de -l'habitude et de l'association du sentiment moral basé sur la Bible, et -demandez-vous quelle littérature pourrait avoir pris sa place ou -remplir sa fonction, quand même toutes les bibliothèques de l'univers -seraient restées intactes. Je ne suis pas contempteur de la -littérature profane, si peu que je ne crois pas qu'aucune -interprétation de la religion grecque ait jamais été aussi -affectueuse, aucune de la religion romaine aussi révérente que celle -qui se trouve à la base de mon enseignement de l'art et qui court à -travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce fut de la Bible que -j'appris les symboles d'Homère et la foi d'Horace. Le devoir qui me fut -imposé dès ma première jeunesse, en lisant chaque mot des évangiles -et des prophéties, de bien me pénétrer qu'il était écrit par la -main de Dieu, me laissa l'habitude d'une attention respectueuse qui, -plus tard, rendit bien des passages des auteurs profanes, frivoles pour -les lecteurs irréligieux, profondément graves pour moi. Qu'il y ait -une littérature classique sacrée parallèle à celle des Hébreux et -se fondant avec les légendes symboliques de la chrétienté au moyen -âge, c'est un fait qui apparaît de la manière la plus tendre et la -plus frappante dans l'influence indépendante et cependant similaire de -Virgile sur le Dante et l'évêque Gawane Douglas. Et l'histoire du Lion -de Némée vaincu avec l'aide d'Athéné est la véritable racine de la -légende du compagnon de saint Jérôme, conquis par la douceur <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> -guérissante de l'esprit de vie. Je l'appelle une légende seulement. -Qu'Héraklès ait jamais tué ou saint Jérôme jamais chéri la -créature sauvage ou blessée, est sans importance pour nous. Mais la -légende de saint Jérôme reprend la prophétie du millenium et prédit -avec la Sibylle de Cumes, et avec Isaïe, un jour où la crainte de -l'homme cessera d'être chez les créatures inférieures de la haine, et -s'étendra sur elles comme une bénédiction, où il ne sera plus fait -de mal ni de destruction d'aucune sorte dans toute l'étendue de la -montagne sainte et où la paix de la terre sera délivrée de son -présent chagrin, comme le présent et glorieux univers animé est sorti -du désert naissant, dont les profondeurs étaient le séjour des -dragons et les montagnes des dômes de feu. Ce jour-là aucun homme ne -le connaît, mais le royaume de Dieu est déjà venu pour ceux qui ont -arraché de leur propre cœur ce qui était rampant et de nature -inférieure et ont appris à chérir ce qui est charmant et humain dans -les enfants errants des nuages et des champs<a name="FNanchor_13_1" id="FNanchor_13_1"></a><a href="#Footnote_13_1" class="fnanchor">[13]</a>.»</p> - -<p>Et peut-être maintenant voudrez-vous bien suivre le résumé que je -vais essayer de vous donner, d'après Ruskin, de la Bible écrite au -porche occidental d'Amiens.</p> - -<p>Au milieu est la statue du Christ qui est non au sens figuré, mais au -sens propre, la pierre angulaire de l'édifice. À sa gauche -(c'est-à-dire à droite pour nous qui en regardant le porche faisons -face au Christ, mais nous emploierons les mots gauche et droite par -rapport à la statue du Christ) six apôtres: près de lui <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span> Pierre, puis -s'éloignant de lui, Jacques le Majeur, Jean, Mathieu, Simon. À sa -droite Paul, puis Jacques l'évêque, Philippe, Barthélemy, Thomas et -Jude<a name="FNanchor_14_1" id="FNanchor_14_1"></a><a href="#Footnote_14_1" class="fnanchor">[14]</a>. À la suite des apôtres sont les quatre grands prophètes. -Après Simon, Isaïe et Jérémie; après Jude, Ézéchiel et Daniel; -puis, sur les trumeaux de la façade occidentale tout entière viennent -les douze prophètes mineurs; trois sur chacun des quatre trumeaux, et, -en commençant par le trumeau qui se trouve le plus à gauche: Osée, -Jaël, Amos, Michée, Jonas, Abdias, Nahum, Habakuk, Sophonie, Aggée, -Zacharie, Malachie. De sorte que la cathédrale, toujours au sens -propre, repose sur le Christ et sur les prophètes qui l'ont prédit -ainsi que sur les apôtres qui l'ont proclamé. Les prophètes du Christ -et non ceux de Dieu le Père:</p> - - -<p>«La voix du monument tout entier est celle qui vient du ciel au moment -de la Transfiguration: Voici mon fils bien-aimé, écoutez-le.» Aussi -Moïse qui fut un apôtre non du Christ mais de Dieu, aussi Elie qui fut -un prophète non du Christ mais de Dieu, ne sont pas ici. Mais, s'écrie -Ruskin, il y a un autre grand prophète qui d'abord ne semble -pas être ici. Est-ce que le peuple entrera dans le temple en chantant: -«Hosanna au fils de David», et ne verra <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> aucune image de son père? -Le Christ, lui-même n'a-t-il pas déclaré: «Je suis la racine et -l'épanouissement de David», et la racine n'aurait près de soi pas -trace de la terre qui l'a nourrie? Il n'en est pas ainsi; David et son -fils sont ensemble. David est le piédestal de la statue du Christ. Il -tient son sceptre dans la main droite, un phylactère dans la gauche.</p> - -<p>«De la statue du Christ elle-même je ne parlerai pas, aucune sculpture -ne pouvant, ni ne devant satisfaire l'espérance d'une âme aimante qui -a appris à croire en lui. Mais à cette époque elle dépassa ce qui -avait jamais été atteint jusque-là en tendresse sculptée. Et elle -était connue au loin sous le nom de: le beau Dieu d'Amiens. Elle -n'était d'ailleurs qu'un signe, un symbole de la présence divine et -non une idole, dans notre sens du mot. Et pourtant chacun la concevait -comme l'Esprit vivant, venant l'accueillir à la porte du temple, la -Parole de vie, le Roi de gloire le Seigneur des armées. «Le Seigneur -des «Vertus», <i>Dominus Virtutum</i>, c'est la meilleure traduction de -l'idée que donnaient à un disciple instruit du XIII<sup>e</sup> siècle les -paroles du XXIV<sup>e</sup> psaume.»</p> - -<p>Nous ne pouvons pas nous arrêter à chacune des statues du porche -occidental. Ruskin vous expliquera le sens des bas-reliefs qui sont -placés au-dessous (deux bas-reliefs quatre-feuilles placés au-dessous -l'un de l'autre sous chacune d'elles), ceux qui sont placés sous chaque -apôtre représentant, le bas-relief supérieur la vertu qu'il a -enseignée ou pratiquée, l'inférieur le vice opposé. Au-dessous des -prophètes les bas-reliefs figurent leurs prophéties<a name="FNanchor_15_1" id="FNanchor_15_1"></a><a href="#Footnote_15_1" class="fnanchor">[15]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span></p> - -<p>Sous saint Pierre est le Courage avec un léopard sur son écusson; -au-dessous du Courage la Poltronnerie est figurée par un homme qui, -effrayé par un animal laisse tomber son épée, tandis qu'un oiseau -continue de chanter: «Le poltron n'a pas le courage d'une grive.» Sous -saint André est la Patience dont l'écusson porte un bœuf (ne reculant -jamais).</p> - -<p>Au-dessous de la Patience, la Colère: une femme poignardant un homme -avec une épée (la Colère, vice essentiellement féminin qui n'a aucun -rapport avec l'indignation). Sous saint Jacques, la Douceur dont -l'écusson porte un agneau, et la Grossièreté: une femme donnant un -coup de pied par-dessus son échanson, «les formes de la plus grande -grossièreté française étant dans les gestes du cancan».</p> - -<p>Sous saint Jean, l'Amour, l'Amour divin, non l'amour humain: «Moi en -eux et toi en moi.» Son écusson supporte un arbre avec des branches -greffées dans un tronc abattu. «Dans ces jours-là le Messie sera -abattu, mais pas pour lui-même.» Au-dessous de l'Amour, la Discorde: -un homme et une femme qui se querellent; elle a laissé tomber sa -quenouille. Sous saint Mathieu, l'Obéissance. Sur son écusson, un -chameau: «Aujourd'hui c'est la bête la plus désobéissante et la plus -insupportable, dit Ruskin; mais le sculpteur du Nord connaissait peu son -caractère. Comme elle passe malgré tout sa vie dans les services les -plus pénibles, je pense qu'il l'a choisie comme symbole de -l'obéissance passive qui n'éprouve ni joie ni sympathie comme en -ressent le cheval, et qui, d'autre part, n'est pas capable de faire du -mal comme le bœuf. Il est vrai que sa morsure est assez dangereuse, -mais à Amiens, il est fort probable que cela n'était pas connu, <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> même -des croisés, qui ne montaient que leurs chevaux ou rien.»</p> - -<p>Au-dessous de l'Obéissance, la Rébellion, un homme claquant du doigt -devant son évêque («comme Henri VIII devant le Pape et les badauds -anglais et français devant tous les prêtres quels qu'ils soient»).</p> - -<p>Sous saint Simon, la Persévérance caresse un lion et tient sa -couronne. «Tiens ferme ce que tu as afin qu'aucun homme ne prenne ta -couronne.» Au-dessous, l'Athéisme laisse ses souliers à la porte de -l'église. «L'infidèle insensé est toujours représenté, aux XII<sup>e</sup> et -XIII<sup>e</sup> siècles, nu-pieds, le Christ ayant ses pieds enveloppés avec la -préparation de l'Évangile de la Paix. «Combien sont beaux tes pieds -dans tes souliers, ô fille de Prince!»</p> - - -<p>Au-dessous de saint Paul est la Foi. Au-dessous de la Foi est -l'Idolâtrie adorant un monstre. Au-dessous de saint Jacques l'évêque -est l'Espérance qui tient un étendard avec une croix. Au-dessous de -l'Espérance, le Désespoir, qui se poignarde.</p> - - -<p>Sous saint Philippe est la Charité qui donne son manteau à -un mendiant nu.</p> - - -<p>Sous saint Barthélemy, la Chasteté avec le phœnix, et au-dessous -d'elle, la Luxure, figurée par un jeune homme embrassant une femme qui -tient un sceptre et un miroir. Sous saint Thomas, la Sagesse (un -écusson avec une racine mangeable signifiant la tempérance -commencement de la sagesse). Au-dessous d'elle, la Folie: le type usité -dans tous les psautiers primitifs d'un glouton armé d'un gourdin. «Le -fou a dit dans <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> son cœur: «Il n'y a pas de Dieu, il dévore mon peuple -comme un morceau de pain.» (Psaume LIII, cité par M. Male.) Sous saint -Jude, l'Humilité qui porte un écusson avec une colombe, et l'Orgueil -qui tombe de cheval.</p> - - -<p>«Remarquez, dit Ruskin, que les apôtres sont tous sereins, presque -tous portent un livre, quelques-uns une croix, mais tous le même -message: «Que la paix soit dans cette maison et si le Fils de la Paix -est né», etc...; mais les prophètes tous chercheurs, ou pensifs, ou -tourmentés, ou s'étonnant, ou priant, excepté Daniel. Le plus -tourmenté de tous est Isaïe. Aucune scène de son martyre n'est -représentée, mais le bas-relief qui est au-dessous de lui le montre -apercevant le Seigneur dans son temple et cependant il a le sentiment -qu'il a les lèvres impures. Jérémie aussi porte sa croix, mais plus -sereinement.»</p> - -<p>Nous ne pouvons malheureusement pas nous arrêter aux bas-reliefs qui -figurent, au-dessous des prophètes, les versets de leurs principales -prophéties: Ézéchiel assis devant deux roues<a name="FNanchor_16_1" id="FNanchor_16_1"></a><a href="#Footnote_16_1" class="fnanchor">[16]</a>, Daniel tenant un -livre que soutiennent des lions<a name="FNanchor_17_1" id="FNanchor_17_1"></a><a href="#Footnote_17_1" class="fnanchor">[17]</a>, puis assis au festin de Balthazar, -le figuier et la vigne sans feuilles, le soleil et la lune sans lumière -qu'a prophétisés Joël<a name="FNanchor_18_1" id="FNanchor_18_1"></a><a href="#Footnote_18_1" class="fnanchor">[18]</a>, Amos cueillant les feuilles de la vigne -sans fruits pour nourrir ses moutons qui ne trouvent pas d'herbe<a name="FNanchor_19_1" id="FNanchor_19_1"></a><a href="#Footnote_19_1" class="fnanchor">[19]</a>, -Jonas s'échappant des flots, puis assis sous un calebassier, <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span> Habakuk -qu'un ange tient par les cheveux visitant Daniel qui caresse un jeune -lion<a name="FNanchor_20_1" id="FNanchor_20_1"></a><a href="#Footnote_20_1" class="fnanchor">[20]</a>, les prophéties de Sophonie: les bêtes de Ninive, le Seigneur -une lanterne dans chaque main, le hérisson et le butor<a name="FNanchor_21_1" id="FNanchor_21_1"></a><a href="#Footnote_21_1" class="fnanchor">[21]</a>, etc.</p> - -<p>Je n'ai pas le temps de vous conduire aux deux portes secondaires du -porche occidental, celle de la Vierge<a name="FNanchor_22_1" id="FNanchor_22_1"></a><a href="#Footnote_22_1" class="fnanchor">[22]</a> (qui contient, outre la statue -de la Vierge: à gauche de la Vierge, celle de l'Ange Gabriel, de la -Vierge Annunciade, de la Vierge Visitante, de sainte Élisabeth, de la -Vierge présentant l'Enfant de saint Siméon, et à droite les trois -Rois-Mages, Hérode, Salomon et la reine de Saba, chaque statue ayant -au-dessous d'elle, comme celles du porche principal, des bas-reliefs -dont le sujet se rapporte à elle),—et celle de saint Firmin qui -contient les statues de saints Diocèse. C'est sans doute à cause de -cela, parce que ce sont «des amis des Amiénois», qu'au-dessous d'eux -les bas-reliefs représentent les signes du Zodiaque et les travaux de -chaque mois, bas-reliefs que Ruskin admire entre tous. Vous trouverez au -musée du Trocadéro les moulages de ces bas-reliefs de la <span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span> -Saint-Firmin<a name="FNanchor_23_1" id="FNanchor_23_1"></a><a href="#Footnote_23_1" class="fnanchor">[23]</a> et dans le livre de M. Male des commentaires charmants -sur la vérité locale et climatérique de ces petites scènes de genre.</p> - -<p>«Je n'ai pas ici, dit alors Ruskin, à étudier l'art de ces -bas-reliefs. Ils n'ont jamais dû servir autrement que comme guides pour -la pensée. Et si le lecteur veut simplement se laisser conduire ainsi, -il sera libre de se créer à lui-même de plus beaux tableaux dans son -cœur; et en tous cas, il pourra entendre les vérités suivantes -qu'affirme leur ensemble.</p> - -<p>«D'abord, à travers ce Sermon sur la Montagne d'Amiens, le Christ -n'est jamais représenté comme le Crucifié, n'éveille pas un instant -la pensée du Christ mort; mais apparaît comme le Verbe Incarné—comme -l'Ami présent—comme le Prince de la Paix sur la terre—comme le Roi -Éternel dans le ciel. Ce que sa vie est, ce que ses commandements sont, -et ce que son jugement sera, voilà ce qui nous est enseigné, non pas -ce qu'il a fait jadis, ce qu'il a souffert jadis, mais bien ce qu'il -fait à présent, et ce qu'il nous ordonne de faire. Telle est la pure, -joyeuse et belle leçon que nous donne le christianisme; et la -décadence de cette foi, et les corruptions d'une pratique dissolvante -peuvent être attribuées à ce que nous nous sommes accoutumés à -fixer nos regards sur la mort du Christ, plutôt que sur sa vie, et à -substituer la méditation de sa souffrance passée à celle de notre -devoir présent.</p> - -<p>«Puis secondement, quoique le Christ ne porte pas sa croix, les -prophètes affligés, les apôtres persécutés, les disciples martyrs, -portent les leurs. Car s'il vous <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> est salutaire de vous rappeler ce que -votre créateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous -rappeler ce que des hommes mortels, nos semblables, ont fait aussi. Vous -pouvez, à votre gré, renier le Christ, renoncer à lui, mais le -martyre, vous pouvez seulement l'oublier; le nier vous ne le pouvez pas. -Chaque pierre de cette construction a été cimentée de son sang. -Gardant donc ces choses dans votre cœur, tournez-vous maintenant vers -la statue centrale du Christ; écoutez son message et comprenez-le. Il -tient le livre de la Loi éternelle dans sa main gauche; avec la droite, -il bénit: mais bénit sous conditions: «Fais ceci et tu vivras» ou -plutôt dans un sens plus strict, plus rigoureux: «Sois ceci et tu -vivras»: montrer de la pitié n'est rien, ton âme doit être pleine de -pitié; être pur en action n'est rien, tu dois être pur aussi dans ton -cœur.</p> - -<p>«Et avec cette parole de la loi inabolie:</p> - -<p>«Ceci si tu ne le fais pas, ceci si tu ne l'es pas, tu -mourras».—Mourir—quelque sens que vous donniez au -mot—totalement et irrévocablement.</p> - -<p>«L'évangile et sa puissance sont entièrement écrits dans les grandes -œuvres des vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur les îlots -des rivières de France, aux vallées des rivières d'Angleterre, sur -les rochers d'Orvieto, près des sables de l'Arno. Mais l'enseignement -qui est à la fois le plus simple et le plus complet, qui parle avec le -plus d'autorité à l'esprit actif du Nord est celui qui de l'Europe se -dégage des premières pierres d'Amiens.</p> - -<p>«Toutes les créatures humaines, dans tous les temps et tous les -endroits du monde, qui ont des affections chaudes, le sens commun et -l'empire sur elles <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> mêmes, ont été et sont naturellement morales. La -connaissance et le commandement de ces choses n'a rien à faire avec la -religion.</p> - -<p>«Mais si, aimant les créatures qui sont comme vous-mêmes, vous sentez -que vous aimeriez encore plus chèrement des créatures meilleures que -vous-mêmes si elles vous étaient révélées, si, vous efforçant de -tout votre pouvoir d'améliorer ce qui est mal près de vous et autour -de vous, vous aimiez à penser au jour ou le juge de toute la terre -rendra tout juste et où les petites collines se réjouiront de tous -côtés, si, vous séparant des compagnons qui vous ont donné toute la -meilleure joie que vous ayez eue sur la terre, vous désirez jamais -rencontrer de nouveau leurs yeux et presser leurs mains—là où les -yeux ne seront plus voilés, où les mains ne failliront plus, si, vous -préparant à être couchés sous l'herbe dans le silence et la solitude -sans plus voir la beauté, sans plus sentir la joie, vous vouliez vous -préoccuper de la promesse qui vous a été faite d'un temps dans lequel -vous verriez la lumière de Dieu et connaîtriez les choses que vous -aviez soif de connaître, et marcheriez dans la paix de l'amour -éternel—alors l'espoir de ces choses pour vous est la religion; leur -substance dans votre vie est la foi. Et dans leur vertu il nous est -promis que les royaumes de ce monde deviendront un jour les royaumes de -Notre-Seigneur et de son Christ<a name="FNanchor_24_1" id="FNanchor_24_1"></a><a href="#Footnote_24_1" class="fnanchor">[24]</a>.»</p> - - -<p>Voici terminé l'enseignement que les hommes du XIII<sup>e</sup> siècle allaient -chercher à la cathédrale et que, <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span> par un luxe inutile et bizarre, elle -continue à donner en une sorte de livre ouvert, écrit dans un langage -solennel où chaque caractère est une œuvre d'art, et que personne ne -comprend plus. Lui donnant un sens moins littéralement religieux qu'au -moyen âge ou même seulement un sens esthétique, vous avez pu -néanmoins le rattacher à quelqu'un de ces sentiments qui nous -apparaissent par-delà notre vie comme la véritable réalité, à une -de «ces étoiles à qui il convient d'attacher notre char». Comprenant -mal jusque-là la portée de l'art religieux au moyen âge, je m'étais -dit, dans ma ferveur pour Ruskin: Il m'apprendra, car lui aussi, en -quelques parcelles du moins, n'est-il pas la vérité? Il fera entrer -mon esprit là où il n'avait pas accès, car il est la porte. Il me -purifiera, car son inspiration est comme le lys de la vallée. Il -m'enivrera et me vivifiera, car il est la vigne et la vie. Et j'ai senti -en effet que le parfum mystique des rosiers de Saron n'était pas à -tout jamais évanoui, puisqu'on le respire encore, au moins dans ses -paroles. Et voici qu'en effet les pierres d'Amiens ont pris pour moi la -dignité des pierres de Venise, et comme la grandeur qu'avait la Bible, -alors qu'elle était encore vérité dans le cœur des hommes et beauté -grave dans leurs œuvres. <i>La Bible d'Amiens</i> n'était, dans l'intention -de Ruskin, que le premier livre d'une série intitulée: <i>Nos pères -nous ont dit</i>; et en effet si les vieux prophètes du porche d'Amiens -furent sacrés à Ruskin, c'est que l'âme des artistes du XIII<sup>e</sup> siècle -était encore en eux. Avant même de savoir si je l'y trouverais, c'est -l'âme de Ruskin que j'y allais chercher et qu'il a imprimée aussi -profondément aux pierres d'Amiens qu'y avaient imprimé la leur ceux -qui les sculptèrent, car les paroles du génie <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span> peuvent aussi bien que -le ciseau donner aux choses une forme immortelle. La littérature aussi -est une «lampe du sacrifice» qui se consume pour éclairer les -descendants. Je me conformais inconsciemment à l'esprit du titre: <i>Nos -pères nous ont dit</i>, en allant à Amiens dans ces pensées et dans le -désir d'y lire la Bible de Ruskin. Car Ruskin, pour avoir cru en ces -hommes d'autrefois, parce qu'en eux étaient la foi et la beauté, -s'était trouvé écrire aussi sa Bible, comme eux pour avoir cru aux -prophètes et aux apôtres avaient écrit la leur. Pour Ruskin, les -statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos n'étaient peut-être plus -tout à fait dans le même sens que pour les sculpteurs d'autrefois les -statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos; elles étaient du moins -l'œuvre pleine d'enseignements de grands artistes et d'hommes de foi, -et le sens éternel des prophéties désapprises. Pour nous, si d'être -l'œuvre de ces artistes et le sens de ces paroles ne suffit plus à -nous les rendre précieuses qu'elles soient du moins pour nous les -choses où Ruskin a trouvé cet esprit, frère du sien et père du -nôtre. Avant que nous arrivions à la cathédrale, n'était-elle pas -pour nous surtout celle qu'il avait aimée? et ne sentions-nous pas -qu'il y avait encore des Saintes Écritures, puisque nous cherchions -pieusement la Vérité dans ses livres. Et maintenant nous avons beau -nous arrêter devant les statues d'Isaïe, de Jérémie, d'Ézéchiel et -de Daniel en nous disant: «Voici les quatre grands prophètes, après -ce sont les prophètes mineurs, mais il n'y a que quatre grands -prophètes», il y en a un de plus qui n'est pas ici et dont pourtant -nous ne pouvons pas dire qu'il est absent, car nous le voyons partout. -C'est Ruskin: si sa statue n'est pas à la porte de la cathédrale<a name="FNanchor_25_1" id="FNanchor_25_1"></a><a href="#Footnote_25_1" class="fnanchor">[25]</a>, <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span> -elle est à l'entrée de notre cœur. Ce prophète-là a cessé de faire -entendre sa voix. Mais c'est qu'il a fini de dire toutes ses paroles. -C'est aux générations de les reprendre en chœur. <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span></p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Cette partie de l'<i>Introduction</i> était dédiée dans le -<i>Mercure de France</i>, où elle parut d'abord sous forme d'article, à M. -Léon Daudet. Je suis heureux de pouvoir lui renouveler ici le -témoignage de ma reconnaissance profonde et de mon admirative amitié.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Voici, selon M. Collingwood, les circonstances dans lesquelles -Ruskin écrivit ce livre:</p> - -<p>«M. Ruskin n'avait pas été à l'étranger depuis le printemps de -1877, mais en août 1880, il se sentit en état de voyager de nouveau. -Il partit faire un tour aux cathédrales du nord de la France, -s'arrêtant auprès de ses vieilles connaissances, Abbeville, Amiens, -Beauvais, Chartres, Rouen, et puis revint avec M. A. Severn et M. -Brabanson à Amiens, où il passa la plus grande partie d'octobre. Il -écrivait un nouveau livre la Bible d'Amiens, destinée à être aux -<i>Seven Lamps</i> ce que <i>Saint-Mark's Rest</i> était aux <i>Stones of Venice.</i> -Il ne se sentit pas en état de faire un cours à des étrangers à -Chesterfield, mais il visita de vieux amis à Eton, le 6 novembre 1880 -pour faire une conférence sur Amiens. Pour une fois il oublia ses -notes, mais le cours ne fut pas moins brillant et intéressant. -C'était, en réalité, le premier chapitre de son nouvel ouvrage <i>la -Bible d'Amiens</i>, lui-même conçu comme le premier volume de <i>Our -Fathers</i>, etc., <i>Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté</i>, etc.</p> - -<p>«Le ton nettement religieux de l'ouvrage fut remarqué comme marquant -sinon un changement chez lui, du moins le développement très accusé -d'une tendance qui avait dû se fortifier depuis un certain temps. Il -avait passé de la phase du doute à la reconnaissance de la puissante -et salutaire influence d'une religion grave; il était venu à une -attitude d'esprit dans laquelle, sans se dédire en rien de ce qu'il -avait dit contre les croyances étroites et les pratiques -contradictoires, sans formuler aucune doctrine définie de la vie -future, et sans adopter le dogme d'aucune secte, il regardait la crainte -de Dieu et la révélation de l'Esprit Divin comme de grands faits et -des mobiles à ne pas négliger dans l'étude de l'histoire, comme la -base de la civilisation et les guides du progrès» (Collingwood, <i>The -Life and work of John Ruskin</i>, II, p. 206 et suivantes). À propos du -sous-titre de <i>la Bible d'Amiens</i>, que rappelle M. Collingwood -(<i>Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté pour les garçons et les -filles qui ont été tenus sur les fonts baptismaux</i>), je ferai -remarquer combien il ressemble à d'autres sous-titres de Ruskin, par -exemple à celui de <i>Mornings in Florence</i>: «De simples études sur -l'Art chrétien pour les voyageurs anglais», et plus encore à celui de -<i>Saint-Mark's Rest</i>: « Histoire de Venise pour les rares voyageurs qui -se soucient encore de ses monuments.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Le cœur de Shelley, arraché aux flammes devant lord Byron par -Hunt, pendant l'incinération.—M. André Lebey (lui-même auteur d'un -sonnet sur la mort de Shelley) m'adresse à ce sujet une intéressante -rectification. Ce ne serait pas Hunt, mais Trelawney qui aurait retiré -de la fournaise le cœur de Shelley, non sans se brûler gravement à la -main. Je regrette de ne pouvoir publier ici la curieuse lettre de M. -Lebey. Elle reproduit notamment ce passage des mémoires de Trelawney: -«Byron me demanda de garder le crâne pour lui, mais me souvenant qu'il -avait précédemment transformé un crâne en coupe à boire, je ne -voulus pas que celui de Shelley fût soumis à cette profanation». La -veille, pendant qu'on reconnaissait le corps de Williams, Byron avait -dit à Trelawney: «Laissez-moi voir la mâchoire, je puis reconnaître -aux dents quelqu'un avec qui j'ai conversé.» Mais, s'en tenant aux -récits de Trelawney et sans même faire la part de la dureté que -Childe Harold affectait volontiers devant le Corsaire, il faut se -rappeler que, quelques lignes plus loin, Trelawney racontant -l'incinération de Shelley, déclare: «Byron ne put soutenir ce -spectacle et regagna à la nage le Bolivar.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>Voir l'admirable portrait, de saint Martin au livre I de <i>la -Bible d'Amiens</i>: «Il accepte volontiers la coupe de l'amitié, il est -le patron d'une honnête boisson. La farce de votre oie de la -Saint-Martin est odorante à ses narines et sacrés pour lui sont les -derniers rayons de l'été qui s'en va.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a>Vous aurez peut-être alors comme moi la chance (si même vous -ne trouvez pas le chemin indiqué par Ruskin) de voir la cathédrale, -qui de loin ne semble qu'en pierres, se transfigurer tout à coup, -et,—le soleil traversant de l'intérieur, rendant visibles et -volatilisant ses vitraux sans peintures,—tenir debout vers le ciel, -entre ses piliers de pierre, de géantes et immatérielles apparitions -d'or vert et de flamme. Vous pourrez aussi chercher près des abattoirs -le point de vue d'où est prise la gravure: «<i>Amiens, le jour des -Trépassés.</i>»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_1" id="Footnote_6_1"></a><a href="#FNanchor_6_1"><span class="label">[6]</span></a>Les beautés de la cathédrale d'Amiens et du livre de Ruskin -n'exigeant pas, pour être senties, l'ombre d'une notion d'architecture, -et afin que cet article se suffise à lui-même, je n'ai employé que -les termes techniques absolument courants, que tout le monde connaît et -seulement quand la précision et la concision les rendaient -nécessaires. Pour répondre à tout hasard au: «Faites comme si je ne -le savais pas» de M. Jourdain de lecteurs trop modestes, je rappelle -que la façade principale d'une cathédrale est toujours la façade -ouest. Le porche de la façade occidentale ou porche occidental se -compose généralement de trois porches, un principal et deux -secondaires. La partie opposée de la cathédrale, c'est-à-dire la -partie est, ne comporte aucun porche et se nomme abside. Le porche sud -et le porche nord sont les porches des façades sud et nord. L'allée -qui figure les bras de la croix dans les églises cruciformes se nomme -transept. Un trumeau, dit Viollet-le-Duc, est un pilier qui divise en -deux baies une porte principale. Le même Viollet-le-Duc appelle -«quatre-feuilles» un membre d'architecture composé de quatre lobes -circulaires.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_1" id="Footnote_7_1"></a><a href="#FNanchor_7_1"><span class="label">[7]</span></a><i>The Bible of Amiens</i>, IV, § 6, 7 et 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_1" id="Footnote_8_1"></a><a href="#FNanchor_8_1"><span class="label">[8]</span></a>M. Paul Desjardins a parlé beaucoup mieux des pierres qui -étaient restées plus longtemps ensemble que les cœurs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_1" id="Footnote_9_1"></a><a href="#FNanchor_9_1"><span class="label">[9]</span></a>Et regardée d'eux: je peux, en ce moment, même voir les -hommes qui se hâtent vers la Somme accrue par la marée, en passant -devant le porche qu'ils connaissent pourtant depuis si longtemps lever -les yeux vers «l'Étoile de la Mer».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_1" id="Footnote_10_1"></a><a href="#FNanchor_10_1"><span class="label">[10]</span></a>Commencées le 3 juillet 1508, les 120 stalles furent -achevées en 1522, le jour de la Saint-Jean. Le bedeau, M. Regnault, -vous laissera vous promener au milieu de la vie de tous ces personnages -qui dans la couleur de leur personne, les lignes de leur geste, l'usure -de leur manteau, la solidité de leur carrure, continuent à découvrir -l'essence du bois, à montrer sa force et à chanter sa douceur. Vous -verrez Joseph voyager sur la rampe, Pharaon dormir sur la crête où se -déroule la figure de ses rêves, tandis que sur les miséricordes -inférieures les devins s'occupent à les interpréter. Il vous laissera -pincer sans risque d'aucun dommage pour elles les longues cordes de bois -et vous les entendrez rendre comme un son d'instrument de musique, qui -semble dire et qui prouve, en effet, combien elles sont indestructibles -et ténues.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_1" id="Footnote_11_1"></a><a href="#FNanchor_11_1"><span class="label">[11]</span></a>M<sup>lle</sup> Marie Nordlinger, l'éminente artiste anglaise, me met -sous les yeux une lettre de Ruskin où <i>Notre-Dame de Paris</i>, de Victor -Hugo, est qualifiée de rebut de la littérature française.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_1" id="Footnote_12_1"></a><a href="#FNanchor_12_1"><span class="label">[12]</span></a><i>La Cathédrale de Rouen aux différentes heures du jour</i>, par -Claude Monet (collection Camondo).—Comme «intérieurs» de -cathédrales je ne connais que ceux, si beaux, du grand peintre Helleu.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_1" id="Footnote_13_1"></a><a href="#FNanchor_13_1"><span class="label">[13]</span></a><i>The Bible of Amiens</i>, III, § 50, 51, 52, 53, 54 (daté -d'Avallon, 28 août 1882).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_1" id="Footnote_14_1"></a><a href="#FNanchor_14_1"><span class="label">[14]</span></a>M. Huysmans dit: «Les Évangiles insistent pour qu'on ne -confonde pas saint Jude avec Judas, ce qui eut lieu, du reste; et, à -cause de sa similitude de nom avec le traître, pendant le moyen âge -les chrétiens le renient... Il ne sort de son mutisme que pour poser -une question au Christ sur la Prédestination et Jésus répond à -côté ou pour mieux dire ne lui répond pas», et plus loin parle «du -déplorable renom que lui vaut son homonyme Judas» (<i>La Cathédrale</i>, -p. 454 et 455).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_1" id="Footnote_15_1"></a><a href="#FNanchor_15_1"><span class="label">[15]</span></a><i>The Bible of Amiens</i>, IV, § 30-36.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_1" id="Footnote_16_1"></a><a href="#FNanchor_16_1"><span class="label">[16]</span></a>Ézéchiel, I, 16.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_1" id="Footnote_17_1"></a><a href="#FNanchor_17_1"><span class="label">[17]</span></a>Daniel, VI, 22.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_1" id="Footnote_18_1"></a><a href="#FNanchor_18_1"><span class="label">[18]</span></a>Joël, I, 7 et II, 10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_1" id="Footnote_19_1"></a><a href="#FNanchor_19_1"><span class="label">[19]</span></a>Amos, IV, 7.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_1" id="Footnote_20_1"></a><a href="#FNanchor_20_1"><span class="label">[20]</span></a>Habakuk, II, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_1" id="Footnote_21_1"></a><a href="#FNanchor_21_1"><span class="label">[21]</span></a>Sophonie, II, 15; I, 12; II, 14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_1" id="Footnote_22_1"></a><a href="#FNanchor_22_1"><span class="label">[22]</span></a>Ruskin en arrivant à cette porte dit: «Si vous venez, bonne -protestante ma lectrice, venez civilement, et veuillez vous souvenir que -jamais le culte d'aucune femme morte ou vivante n'a nui à une créature -humaine—mais que le culte de l'argent, le culte de la perruque, le -culte du chapeau tricorne et à plumes, ont fait et font beaucoup plus -de mal, et que tous offensent des millions de fois plus le Dieu du Ciel, -de la Terre et des Étoiles, que toutes les plus absurdes et les plus -charmantes erreurs commises par les générations de ses simples enfants -sur ce que la Vierge Mère pourrait ou voudrait, ou ferait, ou -éprouverait pour eux.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_1" id="Footnote_23_1"></a><a href="#FNanchor_23_1"><span class="label">[23]</span></a>Et les moulages de plusieurs des statues dont il a été -parlé ici et aussi des stalles du chœur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_1" id="Footnote_24_1"></a><a href="#FNanchor_24_1"><span class="label">[24]</span></a><i>The Bible of Amiens</i>, IV, 52 et suivants.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_1" id="Footnote_25_1"></a><a href="#FNanchor_25_1"><span class="label">[25]</span></a>M. André Michel qui nous a fait l'honneur de mentionner cette -étude dans une causerie artistique du <i>Journal des Débats</i> semble -avoir vu dans ces dernières lignes une sorte de regret de ne pas -trouver la statue de Ruskin devant la cathédrale, presque un désir de -l'y voir et, pour tout dire, poindre déjà le projet de demander qu'on -l'y élève un jour. Rien n'était plus loin de notre pensée. Il nous -suffit, et il nous plaît mieux, de rencontrer Ruskin chaque fois que -nous allons à Amiens sous les traits du «Voyageur mystérieux» avec -qui Renan conversa en Terre Sainte. Mais enfin, puisqu'on dresse tant de -statues (et puisque M. André Michel nous en donne l'idée qui ne nous -serait jamais venue à l'esprit), avouons qu'une statue de Ruskin à -Amiens aurait au moins, sur une autre, l'avantage de signifier quelque -chose. Nous le voyons très bien sur une des places d'Amiens «comme un -étranger descendu dans la ville», comme dit, du bronze d'Alfred de -Vigny, M. Boislèves.</p></div> - - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="III.--JOHN_RUSKIN">III.--JOHN RUSKIN</a></h4> - - -<p>Comme «les Muses quittant Apollon leur père pour aller éclairer le -monde<a name="FNanchor_26_1" id="FNanchor_26_1"></a><a href="#Footnote_26_1" class="fnanchor">[26]</a>», une à une les idées de Ruskin avaient quitté la tête -divine qui les avait portées et, incarnées en livres vivants, étaient -allées enseigner les peuples. Ruskin s'était retiré dans la solitude -où vont souvent finir les existences prophétiques jusqu'à ce qu'il -plaise à Dieu de rappeler à lui le cénobite ou l'ascète dont la -tâche surhumaine est finie. Et l'on ne put que deviner, à travers le -voile tendu par des mains pieuses, le mystère qui s'accomplissait, la -lente destruction d'un cerveau périssable qui avait abrité une -postérité immortelle.</p> - -<p>Aujourd'hui la mort a fait entrer l'humanité en possession de -l'héritage immense que Ruskin lui avait légué. Car l'homme de génie -ne peut donner naissance à des œuvres qui ne mourront pas qu'en les -créant à l'image non de l'être mortel qu'il est, mais de l'exemplaire -d'humanité qu'il porte en lui. Ses pensées lui <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span> sont, en quelque sorte, -prêtées pendant sa vie, dont elles sont les compagnes. À sa mort, -elles font retour à l'humanité et l'enseignent. Telle cette demeure -auguste et familière de la rue de La Rochefoucauld qui s'appela la -maison de Gustave Moreau tant qu'il vécut et qui s'appelle, depuis -qu'il est mort, le Musée Gustave Moreau.</p> - -<p>Il y a depuis longtemps un Musée John Ruskin<a name="FNanchor_27_1" id="FNanchor_27_1"></a><a href="#Footnote_27_1" class="fnanchor">[27]</a>. Son catalogue semble -un abrégé de tous les arts et de toutes les sciences. Des -photographies de tableaux de maîtres y voisinent avec des collections -de minéraux, comme dans la maison de Gœthe. Comme le Musée Ruskin, -l'œuvre de Ruskin est universelle. Il chercha la vérité, il trouva la -beauté jusque dans les tableaux chronologiques et dans les lois -sociales. Mais les logiciens ayant donné des «Beaux Arts<a name="FNanchor_28_1" id="FNanchor_28_1"></a><a href="#Footnote_28_1" class="fnanchor">[28]</a>» une -définition qui exclut aussi bien la minéralogie que l'économie -politique, c'est seulement de la partie de l'œuvre de Ruskin qui -concerne les «Beaux Arts» tels qu'on les entend généralement, de -Ruskin esthéticien et critique d'art que j'aurai à parler ici.</p> - - -<p>On a d'abord dit qu'il était réaliste. Et, en effet, il a souvent -répété que l'artiste devait s'attacher à la pure imitation de la -nature, «sans rien rejeter, sans rien mépriser, sans rien choisir».</p> - -<p>Mais on a dit aussi qu'il était intellectualiste parce qu'il a écrit -que le meilleur tableau était celui qui renfermait les pensées les -plus hautes. Parlant du groupe <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> d'enfants qui, au premier plan de la -<i>Construction de Carthage</i> de Turner, s'amusent à faire voguer des -petits bateaux, il concluait: «Le choix exquis de cet épisode, comme -moyen d'indiquer le génie maritime d'où devait sortir la grandeur -future de la nouvelle cité, est une pensée qui n'eût rien perdu à -être écrite, qui n'a rien à faire avec les technicismes de l'art. -Quelques mots l'auraient transmise à l'esprit aussi complètement que -la représentation la plus achevée du pinceau. Une pareille pensée est -quelque chose de bien supérieur à tout art; c'est de la poésie de -l'ordre le plus élevé. De même, ajoute Milsand<a name="FNanchor_29_1" id="FNanchor_29_1"></a><a href="#Footnote_29_1" class="fnanchor">[29]</a> qui cite ce -passage, en analysant une <i>Sainte Famille</i> de Tintoret, le trait auquel -Ruskin reconnaît le grand maître c'est un mur en ruines et un -commencement de bâtisse, au moyen desquels l'artiste fait -symboliquement comprendre que la nativité du Christ était la fin de -l'économie juive et l'avènement de la nouvelle alliance. Dans une -composition du même Vénitien, une <i>Crucifixion</i>, Ruskin voit un -chef-d'œuvre de peinture parce que l'auteur a su, par un incident en -apparence insignifiant, par l'introduction d'un âne broutant des palmes -à l'arrière-plan du Calvaire, affirmer l'idée profonde que c'était -le matérialisme juif, avec son attente d'un Messie tout temporel et -avec la déception de ses espérances lors de l'entrée à Jérusalem, -qui avait été la cause de la haine déchaînée contre le Sauveur et, -par là, de sa mort.» <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span></p> - -<p>On a dit qu'il supprimait la part de l'imagination dans l'art en y -faisant à la science une part trop grande. Ne disait-il pas que -«chaque classe de rochers, chaque variété de sol, chaque espèce de -nuage doit être étudiée et rendue avec une exactitude géologique et -météorologique?... Toute formation géologique a ses traits essentiels -qui n'appartiennent qu'à elle, ses lignes déterminées de fracture qui -donnent naissance à des formes constantes dans les terrains et les -rochers, ses végétaux particuliers, parmi lesquels se dessinent encore -des différences plus particulières par suite des variétés -d'élévation et de température. Le peintre observe dans la plante tous -ses caractères de forme et de couleur... saisit ses lignes de rigidité -ou de repos... remarque ses habitudes locales, son amour ou sa -répugnance pour telle ou telle exposition, les conditions qui la font -vivre ou qui la font périr. Il l'associe... à tous les traits des -lieux qu'elle habite... Il doit retracer la fine fissure et la courbe -descendante et l'ombre ondulée du sol qui s'éboule et cela le rendre -d'un doigt aussi léger que les touches de la pluie... Un tableau est -admirable en raison du nombre et de l'importance des renseignements -qu'il nous fournit sur les réalités.»</p> - -<p>Mais on a dit, en revanche, qu'il ruinait la science en y faisant la -place trop grande à l'imagination. Et, de fait, on ne peut s'empêcher -de penser au finalisme naïf de Bernardin de Saint-Pierre disant que -Dieu a divisé les melons par tranches pour que l'homme les mange plus -facilement, quand on lit des pages comme celle-ci: «Dieu a employé la -couleur dans sa création comme l'accompagnement de tout ce qui est pur -et précieux, tandis qu'il a réservé aux choses d'une utilité -seulement matérielle ou aux choses nuisibles les teintes <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> communes. -Regardez le cou d'une colombe et comparez-le au dos gris d'une vipère. -Le crocodile est gris, l'innocent lézard est d'un vert splendide.»</p> - -<p>Si l'on a dit qu'il réduisait l'art à n'être que le vassal de la -science, comme il a poussé la théorie de l'œuvre d'art considérée -comme renseignement sur la nature des choses jusqu'à déclarer qu'«un -Turner en découvre plus sur la nature des roches qu'aucune académie -n'en saura jamais», et qu'«un Tintoret n'a qu'à laisser aller sa -main pour révéler sur le jeu des muscles une multitude de vérités -qui déjoueront tous les anatomistes de la terre», on a dit aussi qu'il -humiliait la science devant l'art.</p> - -<p>On a dit enfin que c'était un pur esthéticien et que sa seule religion -était celle de la Beauté, parce qu'en effet il l'aima toute sa vie.</p> - -<p>Mais, par contre, on a dit que ce n'était même pas un artiste, -parce qu'il faisait intervenir dans son appréciation de la beauté -des considérations peut-être supérieures, mais en tous cas -étrangères à l'esthétique. Le premier chapitre des <i>Sept lampes de -l'architecture</i> prescrit à l'architecte de se servir des matériaux les -plus précieux et les plus durables, et fait dériver ce devoir du -sacrifice de Jésus, et des conditions permanentes du sacrifice -agréable à Dieu, conditions qu'on n'a pas lieu de considérer comme -modifiées, Dieu ne nous ayant pas fait connaître expressément -qu'elles l'aient été. Et dans les <i>Peintres modernes</i>, pour trancher -la question de savoir qui a raison des partisans de la couleur et des -adeptes du clair-obscur, voici un de ses arguments: «Regardez -l'ensemble de la nature et comparez généralement les arcs-en-ciel, les -levers de soleil, les roses, les violettes, <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> les papillons, les oiseaux, -les poissons rouges, les rubis, les opales, les coraux, avec les -alligators, les hippopotames, les requins, les limaces, les ossements, -les moisissures, le brouillard et la masse des choses qui corrompent, -qui piquent, qui détruisent, et vous sentirez alors comme la question -se pose entre les coloristes et les clair-obscuristes, lesquels ont la -nature et la vie de leur côté, lesquels le péché et la mort.»</p> - -<p>Et comme on a dit de Ruskin tant de choses contraires, on en a conclu -qu'il était contradictoire.</p> - -<p>De tant d'aspects de la physionomie de Ruskin, celui qui nous est le -plus familier, parce que c'est celui dont nous possédons, si l'on peut -ainsi parler, le plus beau portrait, le plus étudié et le mieux venu, -le plus frappant et le plus célèbre<a name="FNanchor_30_1" id="FNanchor_30_1"></a><a href="#Footnote_30_1" class="fnanchor">[30]</a>, et pour mieux; dire, jusqu'à -ce jour, le seul<a name="FNanchor_31_1" id="FNanchor_31_1"></a><a href="#Footnote_31_1" class="fnanchor">[31]</a>, c'est le Ruskin qui n'a connu toute sa vie qu'une -religion: celle de la Beauté.</p> - -<p>Que l'adoration de la Beauté ait été, en effet, l'acte perpétuel de -la vie de Ruskin, cela peut être vrai à la lettre; mais j'estime que -le but de cette vie, son intention profonde, secrète et constante -était autre, et si je le dis, ce n'est pas pour prendre le contrepied -du système <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span> de M. de la Sizeranne, mais pour empêcher qu'il ne soit -rabaissé dans l'esprit des lecteurs par une interprétation fausse, -mais naturelle et comme inévitable.</p> - -<p>Non seulement la principale religion de Ruskin fut la religion tout -court (et je reviendrai sur ce point tout à l'heure, car il domine et -caractérise son esthétique), mais, pour nous en tenir en ce moment à -la «Religion de la Beauté», il faudrait avertir notre temps qu'il ne -peut prononcer ces mots, s'il veut faire une allusion juste à Ruskin, -qu'en redressant le sens que son dilettantisme esthétique est trop -porté à leur donner. Pour un âge, en effet, de dilettantes et -d'esthètes, un adorateur de la Beauté, c'est un homme qui, ne -pratiquant pas d'autre culte que le sien et ne reconnaissant pas d'autre -dieu qu'elle, passerait sa vie dans la jouissance que donne la -contemplation voluptueuse des œuvres d'art.</p> - -<p>Or, pour des raisons dont la recherche toute métaphysique dépasserait -une simple étude d'art, la Beauté ne peut pas être aimée d'une -manière féconde si on l'aime seulement pour les plaisirs qu'elle -donne. Et, de même que la recherche du bonheur pour lui-même n'atteint -que l'ennui, et qu'il faut pour le trouver chercher autre chose que lui, -de même le plaisir esthétique nous est <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span> donné par surcroît si nous -aimons la Beauté pour elle-même, comme quelque chose de réel existant -en dehors de nous et infiniment plus important que la joie qu'elle nous -donne. Et, très loin d'avoir été un dilettante ou un esthète, Ruskin -fut précisément le contraire, un de ces hommes à la Carlyle, averti -par leur génie de la vanité de tout plaisir et, en même temps, de la -présence auprès d'eux d'une réalité éternelle, intuitivement -perçue par l'inspiration. Le talent leur est donné comme un pouvoir de -fixer cette réalité à la toute-puissance et à l'éternité de -laquelle, avec enthousiasme et comme obéissant à un commandement de la -conscience, ils consacrent, pour lui donner quelque valeur, leur vie -éphémère. De tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à -déchiffrer, sont avertis des parties de la réalité sur lesquelles -leurs dons spéciaux leur départissent une lumière particulière, par -une sorte de démon qui les guide, de voix qu'ils entendent, -l'éternelle inspiration des êtres géniaux. Le don spécial, pour -Ruskin, c'était le sentiment de la beauté, dans la nature comme dans -l'art. Ce fut dans la Beauté que son tempérament le conduisit à -chercher la réalité, et sa vie toute religieuse en reçut un emploi -tout esthétique. Mais cette Beauté à laquelle il se trouva ainsi -consacrer sa vie ne fut pas conçue par lui comme un objet de jouissance -fait pour la charmer, mais comme une réalité infiniment plus -importante que la vie, pour laquelle il aurait donné la sienne. De là -vous allez voir découler toute l'esthétique de Ruskin. D'abord vous -comprendrez que les années où il fait connaissance avec une nouvelle -école d'architecture et de peinture aient pu être les dates -principales de sa vie morale. Il pourra parler des années où le -gothique lui apparut avec la même gravité, <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> le même retour ému, la -même sérénité qu'un chrétien parle du jour où la vérité lui fut -révélée. Les événements de sa vie sont intellectuels et les dates -importantes sont celles où il pénètre une nouvelle forme d'art, -l'année où il comprend Abbeville, l'année où il comprend Rouen, le -jour où la peinture de Titien et les ombres dans la peinture de Titien -lui apparaissent comme plus nobles que la peinture de Rubens, que les -ombres dans la peinture de Rubens.</p> - -<p>Vous comprendrez ensuite que, le poète étant pour Ruskin, comme pour -Carlyle, une sorte de scribe écrivant sous la dictée de la nature une -partie plus ou moins importante de son secret, le premier devoir de -l'artiste est de ne rien ajouter de son propre crû à ce message divin. -De cette hauteur vous verrez s'évanouir, comme des nuées qui se -traînent à terre, les reproches de réalisme aussi bien que -d'intellectualisme adressés à Ruskin. Si ces objections ne portent -pas, c'est qu'elles ne visent pas assez haut. Il y a dans ces critiques -erreur d'altitude. La réalité que l'artiste doit enregistrer est à la -fois matérielle et intellectuelle. La matière est réelle parce -qu'elle est une expression de l'esprit. Quant à la simple apparence, -nul n'a plus raillé que Ruskin ceux qui voient dans son imitation le -but de l'art. «Que l'artiste, dit-il, ait peint le héros ou son -cheval, notre jouissance, en tant qu'elle est causée par la perfection -du faux semblant est exactement la même. Nous ne la goûtons qu'en -oubliant le héros et sa monture pour considérer exclusivement -l'adresse de l'artiste. Vous pouvez envisager des larmes comme l'effet -d'un artifice ou d'une douleur, l'un ou l'autre à votre gré; mais l'un -et l'autre en même temps, jamais; si elles vous émerveillent comme un -chef-d'œuvre de <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> mimique, elles ne sauraient vous toucher comme un signe -de souffrance.» S'il attache tant d'importance à l'aspect des choses, -c'est que seul il révèle leur nature profonde. M. de La Sizeranne a -admirablement traduit une page où Ruskin montre que les lignes -maîtresses d'un arbre nous font voir quels arbres néfastes l'ont jeté -de côté, quels vents l'ont tourmenté, etc. La configuration d'une -chose n'est pas seulement l'image de sa nature, c'est le mot de sa -destinée et le tracé de son histoire.</p> - -<p>Une autre conséquence de cette conception de l'art est celle-ci: si la -réalité est une et si l'homme de génie est celui qui la voit, -qu'importe la matière dans laquelle il la figure, que ce soit des -tableaux, des statues, des symphonies, des lois, des actes? Dans ses -<i>Héros</i>, Carlyle ne distingue pas entre Shakespeare et Cromwell, entre -Mahomet et Burns. Emerson compte parmi ses <i>Hommes représentatifs de -l'humanité</i> aussi bien Swedenborg que Montaigne. L'excès du système, -c'est, à cause de l'unité de la réalité traduite, de ne pas -différencier assez profondément les divers modes de traduction. -Carlyle dit qu'il était inévitable que Boccace et Pétrarque fussent -de bons diplomates, puisqu'ils étaient de bons poètes. Ruskin commet -la même erreur quand il dit qu'«une peinture est belle dans la mesure -où les idées qu'elle traduit en images sont indépendantes de la -langue des images». Il me semble que, si le système de Ruskin pèche -par quelque côté, c'est par celui-là. Car la peinture ne peut -atteindre la réalité une des choses, et rivaliser par là avec la -littérature, qu'à condition de ne pas être littéraire.</p> - -<p>Si Ruskin a promulgué le devoir pour l'artiste d'obéir scrupuleusement -à ces «voix» du génie qui <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span> lui disent ce qui est réel et doit être -transcrit, c'est que lui-même a éprouvé ce qu'il y a de véritable -dans l'inspiration, d'infaillible dans l'enthousiasme, de fécond dans -le respect. Seulement, quoique ce qui excite l'enthousiasme, ce qui -commande le respect, ce qui provoque l'inspiration soit différent pour -chacun, chacun finit par lui attribuer un caractère plus -particulièrement sacré. On peut dire que pour Ruskin cette -révélation, ce guide, ce fut la Bible: «J'en lisais chaque passage, -comme s'il avait été écrit par la main même de Dieu. Et cet état -d'esprit, fortifié avec les années, a rendu profondément graves pour -moi bien des passages des auteurs profanes, frivoles pour un lecteur -irréligieux. C'est d'elle que j'ai appris les symboles d'Homère et la -foi d'Horace.»</p> - -<p>Arrêtons-nous ici comme à un point fixe, au centre de gravité de -l'esthétique ruskinienne. C'est ainsi que son sentiment religieux a -dirigé son sentiment esthétique. Et d'abord, à ceux qui pourraient -croire qu'il l'altéra, qu'à l'appréciation artistique des monuments, -des statues, des tableaux il mêla des considérations religieuses qui -n'y ont que faire, répondons que ce fut tout le contraire. Ce quelque -chose de divin que Ruskin sentait au fond du sentiment que lui -inspiraient les œuvres d'art, c'était précisément ce que ce -sentiment avait de profond, d'original et qui s'imposait à son goût -sans être susceptible d'être modifié. Et le respect religieux qu'il -apportait à l'expression de ce sentiment, sa peur de lui faire subir en -le traduisant la moindre déformation, l'empêcha, au contraire de ce -qu'on a souvent pensé, de mêler jamais à ses impressions devant les -œuvres d'art aucun artifice de raisonnement qui leur fût étranger. De -sorte <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> que ceux qui voient en lui un moraliste et un apôtre aimant dans -l'art ce qui n'est pas l'art, se trompent à l'égal de ceux qui, -négligeant l'essence profonde de son sentiment esthétique, le -confondent avec un dilettantisme voluptueux. De sorte enfin que sa -ferveur religieuse, qui avait été le signe de sa sincérité -esthétique, la renforça encore et la protégea de toute atteinte -étrangère. Que telle ou telle des conceptions de son surnaturel -esthétique soit fausse, c'est ce qui, à notre avis, n'a aucune -importance. Tous ceux qui ont quelque notion des lois de développement -du génie savent que sa force se mesure plus à la force de ses -croyances qu'à ce que l'objet de ces croyances peut avoir de -satisfaisant pour le sens commun. Mais, puisque le christianisme de -Ruskin tenait à l'essence même de sa nature intellectuelle, ses -préférences artistiques, aussi profondes, devaient avoir avec lui -quelque parenté. Aussi, de même que l'amour des paysages de Turner -correspondait chez Ruskin à cet amour de la nature qui lui donna ses -plus grandes joies, de même à la nature foncièrement chrétienne de -sa pensée correspondit sa prédilection permanente, qui domine toute sa -vie, toute son œuvre, pour ce qu'on peut appeler l'art chrétien: -l'architecture et la sculpture du moyen âge français, l'architecture, -la sculpture et la peinture du moyen âge italien. Avec quelle passion -désintéressée il en aima les œuvres, vous n'avez pas besoin d'en -chercher les traces dans sa vie, vous en trouverez la preuve dans ses -livres. Son expérience était si vaste, que bien souvent les -connaissances les plus approfondies dont il fait preuve dans un ouvrage -ne sont utilisées ni mentionnées, même par une simple allusion, dans -ceux des autres livres où elles seraient à leur place. Il est <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> si riche -qu'il ne nous prête pas ses paroles; il nous les donne et ne les -reprend plus. Vous savez, par exemple, qu'il écrivit un livre sur la -cathédrale d'Amiens. Vous en pourriez conclure que c'est la cathédrale -qu'il aimait le plus ou qu'il connaissait le mieux. Pourtant, dans les -<i>Sept Lampes de l'Architecture</i>, où la cathédrale de Rouen est citée -quarante fois comme exemple, celle de Bayeux neuf fois, Amiens n'est pas -cité une fois. Dans <i>Val d'Arno</i>, il nous avoue que l'église qui lui a -donné la plus profonde ivresse du gothique est Saint-Urbain de Troyes. -Or, ni dans les <i>Sept Lampes</i> ni dans <i>la Bible d'Amiens</i>, il n'est -question une seule fois de Saint-Urbain<a name="FNanchor_32_1" id="FNanchor_32_1"></a><a href="#Footnote_32_1" class="fnanchor">[32]</a>. Pour ce qui est de -l'absence de références à Amiens dans les <i>Sept Lampes</i>, vous pensez -peut-être qu'il n'a connu Amiens qu'à la fin de sa vie? Il n'en est -rien. En 1859, dans une conférence faite à Kensington, il compare -longuement la <i>Vierge Dorée</i> d'Amiens avec les statues d'un art moins -habile, mais d'un sentiment plus profond, qui semblent soutenir le -porche occidental de Chartres. Or, dans <i>la Bible d'Amiens</i> où nous -pourrions croire qu'il a réuni tout ce qu'il avait pensé sur Amiens, -pas une seule fois, dans les pages où il parle de la <i>Vierge Dorée</i>, -il ne fait allusion aux statues de Chartres. Telle est la richesse -infinie de son amour, de son savoir. Habituellement, chez un écrivain, -le retour à de certains exemples préférés, sinon même la -répétition de certains <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span> développements, vous rappelle que vous avez -affaire à un homme qui eut une certaine vie, telles connaissances qui -lui tiennent lieu de telles autres, une expérience limitée dont il -tire tout le profit qu'il peut. Rien qu'en consultant les index des -différents ouvrages de Ruskin, la perpétuelle nouveauté des œuvres -citées, plus encore le dédain d'une connaissance dont il s'est servi -une fois et, bien souvent, son abandon à tout jamais, donnent l'idée -de quelque chose de plus qu'humain, ou plutôt l'impression que chaque -livre est d'un homme nouveau, qui a un savoir différent, pas la même -expérience, une autre vie.</p> - -<p>C'était le jeu charmant de sa richesse inépuisable de tirer des -écrins merveilleux de sa mémoire des trésors toujours nouveaux: un -jour la rose précieuse d'Amiens, un jour la dentelle dorée du porche -d'Abbeville, pour les marier aux bijoux éblouissants d'Italie.</p> - -<p>Il pouvait, en effet, passer ainsi d'un pays à l'autre, car la même -âme qu'il avait adorée dans les pierres de Pise était celle aussi qui -avait donné aux pierres de Chartres leur forme immortelle. L'unité de -l'art chrétien au moyen âge, des bords de la Somme aux rives de -l'Arno, nul ne l'a sentie comme lui, et il a réalisé dans nos cœurs -le rêve des grands papes du moyen âge: l'«Europe chrétienne». Si, -comme on l'a dit, son nom doit rester attaché au préraphaélisme, on -devrait entendre par là non celui d'après Turner, mais celui d'avant -Raphaël. Nous pouvons oublier aujourd'hui les services qu'il a rendus -à Hunt, à Rossetti, à Millais; mais ce qu'il a fait pour Giotto, pour -Carpaccio, pour Bellini, nous ne le pouvons pas. Son œuvre divine ne -fut pas de susciter des vivants, mais de ressusciter des morts. <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span></p> - -<p>Cette unité de l'art chrétien du moyen âge n'apparaît-elle pas à -tout moment dans la perspective de ces pages où son imagination -éclaire çà et là les pierres de France d'un reflet magique d'Italie? -Voyez-le, dans <i>Pleasures of England</i>, vous dire: «Tandis qu'à Padoue -la Charité de Giotto foule aux pieds des sacs d'or, tous les trésors -de la terre, donne du blé et des fleurs et tend à Dieu dans sa main -son cœur enflammé, au portail d'Amiens la Charité se contente de -jeter sur un mendiant un solide manteau de laine de la manufacture de la -ville.» Voyez-le, dans <i>Nature of Gothic</i>, comparer la manière dont -les flammes sont traitées dans le gothique italien et dans le gothique -français, dont le porche de Saint-Maclou de Rouen est pris comme -exemple. Et, dans les <i>Sept Lampes de l'architecture</i>, à propos de ce -même porche, voyez encore se jouer sur ses pierres grises comme un peu -des couleurs de l'Italie.</p> - -<p>«Les bas-reliefs du tympan du portail de Saint-Maclou, à Rouen, -représentent le Jugement dernier, et la partie de l'Enfer est traitée -avec une puissance à la fois terrible et grotesque, que je ne pourrais -mieux définir que comme un mélange des esprits d'Orcagna et de -Hogarth. Les démons sont peut-être même plus effrayants que ceux -d'Orcagna; et dans certaines expressions de l'humanité dégradée, dans -son suprême désespoir, le peintre anglais est au moins égalé. Non -moins farouche est l'imagination qui exprime la fureur et la crainte, -même dans la manière de placer les figures. Un mauvais ange, se -balançant sur son aile, conduit les troupes des damnés hors du siège -du Jugement; ils sont pressés par lui si furieusement, qu'ils sont -emmenés non pas simplement à l'extrême limite de <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> cette scène que le -sculpteur a enfermée ailleurs à l'intérieur du tympan, mais hors du -tympan et <i>dans les niches</i> de la voûte; pendant que les flammes qui -les suivent, activées, comme il semble, par le mouvement des ailes des -anges, font irruption aussi dans les niches et jaillissent au travers de -leurs réseaux, les trois niches les plus basses étant représentées -comme tout en feu, tandis que, au lieu de leur dais voûté et côtelé -habituel, il y a un démon sur le toit de chacune, avec ses ailes -pliées, grimaçant hors de l'ombre noire.»</p> - -<p>Ce parallélisme des différentes sortes d'arts et des différents pays -n'était pas le plus profond auquel il dût s'arrêter. Dans les -symboles païens et dans les symboles chrétiens, l'identité de -certaines idées religieuses devaient le frapper<a name="FNanchor_33_1" id="FNanchor_33_1"></a><a href="#Footnote_33_1" class="fnanchor">[33]</a>. M. Ary Renan<a name="FNanchor_34_1" id="FNanchor_34_1"></a><a href="#Footnote_34_1" class="fnanchor">[34]</a> a -remarqué, avec profondeur, ce qu'il y a déjà du Christ dans le -Prométhée de Gustave Moreau. Ruskin, que sa dévotion à l'art -chrétien ne rendit jamais contempteur du paganisme<a name="FNanchor_35_1" id="FNanchor_35_1"></a><a href="#Footnote_35_1" class="fnanchor">[35]</a>, <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> a comparé, -dans un sentiment esthétique et religieux, le lion de saint Jérôme au -lion de Némée, Virgile à Dante, Samson à Hercule, Thésée au Prince -Noir, les prédictions d'Isaïe aux prédictions de la Sybille de Cumes. -Il n'y a certes pas lieu de comparer Ruskin à Gustave Moreau, mais on -peut dire qu'une tendance naturelle, développée par la fréquentation -des Primitifs, les avait conduits tous deux à proscrire en art -l'expression des sentiments violents, et, en tant qu'elle s'était -appliquée à l'étude des symboles, à quelque fétichisme dans -l'adoration des symboles eux-mêmes, fétichisme peu dangereux -d'ailleurs pour des esprits si attachés au fond au sentiment symbolisé -qu'ils pouvaient passer d'un symbole à l'autre, sans être arrêtés -par les diversités de pure surface. Pour ce qui est de la prohibition -systématique de l'expression des émotions violentes en art, le -principe que M. Ary Renan a appelé le principe de la Belle Inertie, où -le trouver mieux défini que dans les pages des «Rapports de -Michel-Ange et du Tintoret<a name="FNanchor_36_1" id="FNanchor_36_1"></a><a href="#Footnote_36_1" class="fnanchor">[36]</a>»? Quant à l'adoration un peu exclusive -des symboles, l'étude de l'art du moyen âge italien et français n'y -devait-elle pas fatalement conduire? Et comme, sous l'œuvre d'art, -c'était l'âme d'un temps qu'il cherchait, la ressemblance de ces -symboles du portail de Chartres aux fresques de Pise devait -nécessairement le toucher comme une preuve de l'originalité typique de -l'esprit qui animait alors les artistes, et leurs différences comme un -témoignage de sa variété. Chez tout autre les sensations esthétiques -eussent risqué d'être refroidies <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span> par le raisonnement. Mais tout chez -lui était amour et l'iconographie, telle qu'il l'entendait, se serait -mieux appelée iconolâtrie. À point, d'ailleurs, la critique d'art -fait place à quelque chose de plus grand peut-être; elle a presque les -procédés de la science, elle contribue à l'histoire. L'apparition -d'un nouvel attribut aux porches des cathédrales ne nous avertit pas de -changements moins profonds dans l'histoire, non seulement de l'art, mais -de la civilisation, que ceux qu'annonce aux géologues l'apparition -d'une nouvelle espèce sur la terre. La pierre sculptée par la nature -n'est pas plus instructive que la pierre sculptée par l'artiste, et -nous ne tirons pas un profit plus grand de celle qui nous conserve un -ancien monstre que de celle qui nous montre un nouveau dieu.</p> - -<p>Les dessins qui accompagnent les écrits de Ruskin sont à ce point de -vue très significatifs. Dans une même planche, vous pourrez voir un -même motif d'architecture, tel qu'il est traité à Lisieux, à Bayeux, -à Vérone et à Padoue, comme s'il s'agissait des variétés d'une -même espèce de papillons sous différents cieux. Mais jamais cependant -ces pierres qu'il a tant aimées ne deviennent pour lui des exemples -abstraits. Sur chaque pierre vous voyez la nuance de l'heure unie à la -couleur des siècles. «Courir à Saint-Wulfram d'Abbeville, nous -dit-il, <i>avant que le soleil ait quitté les tours</i>, fut toujours pour -moi une de ces joies pour lesquelles il faut chérir le passé jusqu'à -la fin.» Il alla même plus loin; il ne sépara pas les cathédrales de -ce fond de rivières et de vallées où elles apparaissent au voyageur -qui les approche, comme dans un tableau de primitif. Un de ses dessins -les plus instructifs à cet égard est celui que reproduit la deuxième -gravure <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span> de <i>Our Fathers have told us</i>, et qui est intitulée: <i>Amiens, -le jour des Trépassés.</i> Dans ces villes d'Amiens, d'Abbeville, de -Beauvais, de Rouen, qu'un séjour de Ruskin à consacrées, il passait -son temps à dessiner tantôt dans les églises («sans être inquiété -par le sacristain»), tantôt en plein air. Et ce durent être dans ces -villes de bien charmantes colonies passagères, que cette troupe de -dessinateurs, de graveurs qu'il emmenait avec lui, comme Platon nous -montre les sophistes suivant Protagoras de ville en ville, semblables -aussi aux hirondelles, à l'imitation desquelles ils s'arrêtaient de -préférence aux vieux toits, aux tours anciennes des cathédrales. -Peut-être pourrait-on retrouver encore quelques-uns de ces disciples de -Ruskin qui l'accompagnaient aux bords de cette Somme évangélisée de -nouveau, comme si étaient revenus les temps de saint Firmin et de saint -Salve, et qui, tandis que le nouvel apôtre parlait, expliquait Amiens -comme une Bible, prenaient au lieu de notes, des dessins, notes -gracieuses dont le dossier se trouve sans doute dans une salle de musée -anglais, et où j'imagine que la réalité doit être légèrement -arrangée, dans le goût de Viollet-le-Duc. La gravure <i>Amiens, le jour -des Trépasses</i>, semble mentir un peu pour la beauté. Est-ce la -perspective seule, qui approche ainsi, des bords d'une Somme élargie, -la cathédrale et l'église Saint-Leu? Il est vrai que Ruskin pourrait -nous répondre en reprenant à son compte les paroles de Turner qu'il a -citées dans <i>Eagles Nest</i> et qu'a traduites M. de la Sizeranne: -«Turner, dans la première période de sa vie, était quelquefois de -bonne humeur et montrait aux gens ce qu'il faisait. Il était un jour à -dessiner le port de Plymouth et quelques vaisseaux, à un mille ou deux -de distance, vus à contre-cour. <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> Ayant montré ce dessin à un officier -de marine, celui-ci observa avec surprise et objecta avec une très -compréhensible indignation que les vaisseaux de ligne n'avaient pas de -sabords. «Non, dit Turner, certainement non. Si vous montez sur le mont -Edgecumbe et si vous regardez les vaisseaux à contre-jour, sur le -soleil couchant, vous verrez que vous ne pouvez apercevoir les -sabords.—Bien, dit l'officier, toujours indigné, mais vous savez qu'il -y a là des sabords?—«Oui, dit Turner, je le sais de reste, mais mon -affaire est de dessiner ce que je vois, non ce que je sais.»</p> - -<p>Si, étant à Amiens, vous allez dans la direction de l'abattoir, vous -aurez une vue qui n'est pas différente de celle de la gravure. Vous -verrez l'éloignement disposer, à la façon mensongère et heureuse -d'un artiste, des monuments, qui reprendront, si ensuite vous vous -rapprochez, leur position primitive, toute différente; vous le verrez, -par exemple, inscrire dans la façade de la cathédrale la figure d'une -des machines à eau de la ville et faire de la géométrie plane avec de -la géométrie dans l'espace. Que si néanmoins vous trouvez ce paysage, -composé avec goût par la perspective, un peu différent de celui que -relate le dessin de Ruskin, vous pourrez en accuser surtout les -changements qu'ont apportés dans l'aspect de la ville les presque vingt -années écoulées depuis le séjour qu'y fît Ruskin, et, comme il l'a -dit pour un autre site qu'il aimait, «tous les <i>embellissements</i> -survenus, depuis que j'ai composé et médité là<a name="FNanchor_37_1" id="FNanchor_37_1"></a><a href="#Footnote_37_1" class="fnanchor">[37]</a>».</p> - -<p>Mais du moins cette gravure de <i>la Bible d'Amiens</i> aura associé dans -votre souvenir les bords de la Somme <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span> et la cathédrale plus que votre -vision n'eût sans doute pu le faire à quelque point de la ville que -vous vous fussiez placé. Elle vous prouvera mieux que tout ce que -j'aurais pu dire, que Ruskin ne séparait pas la beauté des -cathédrales du charme de ces pays d'où elles surgirent, et que chacun -de ceux qui les visite goûte encore dans la poésie particulière du -pays et le souvenir brumeux ou doré de l'après-midi qu'il y a passé. -Non seulement le premier chapitre de <i>la Bible d'Amiens</i> s'appelle: <i>Au -bord des courants d'eau vive</i>, mais le livre que Ruskin projetait -d'écrire sur la cathédrale de Chartres devait être intitulé: <i>Les -Sources de l'Eure.</i> Ce n'était donc point seulement dans ses dessins -qu'il mettait les églises au bord des rivières et qu'il associait la -grandeur des cathédrales gothiques à la grâce des sites -français<a name="FNanchor_38_1" id="FNanchor_38_1"></a><a href="#Footnote_38_1" class="fnanchor">[38]</a>. Et le charme individuel, qu'est le charme d'un pays, nous -le sentirions plus vivement si nous n'avions pas à notre disposition -ces bottes de sept lieues que sont les grands express, et si, comme -autrefois, pour arriver dans un coin de terre nous étions obligés de -traverser des campagnes de plus en plus semblables à celles où nous -tendons, comme des zones d'harmonie graduée qui, en la rendant moins -aisément pénétrable à ce qui est différent d'elle, en la -protégeant avec douceur et avec mystère de ressemblances fraternelles, -ne l'enveloppent pas seulement dans la nature, mais la préparent encore -dans notre esprit. <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span></p> - -<p>Ces études de Ruskin sur l'art chrétien furent pour lui comme la -vérification et la contre-épreuve de ses idées sur le christianisme -et d'autres idées que nous n'avons pu indiquer ici et dont nous -laisserons tout à l'heure Ruskin définir lui-même la plus célèbre: -son horreur du machinisme et de l'art industriel. «Toutes les belles -choses furent faites, quand les hommes du moyen âge croyaient la pure, -joyeuse et belle leçon du christianisme.» Et il voyait ensuite l'art -décliner avec la foi, l'adresse prendre la place du sentiment. En -voyant le pouvoir de réaliser la beauté qui fut le privilège des -âges de foi, sa croyance en la bonté de la foi devait se trouver -renforcée. Chaque volume de son dernier ouvrage: <i>Our Fathers have told -us</i> (le premier seul est écrit) devait comprendre quatre chapitres, -dont le dernier était consacré au chef-d'œuvre qui était -l'épanouissement de la foi dont l'étude faisait l'objet des trois -premiers chapitres. Ainsi le christianisme, qui avait bercé le -sentiment esthétique de Ruskin, en recevait une consécration suprême. -Et après avoir raillé, au moment de la conduire devant la statue de la -Madone, sa lectrice protestante «qui devrait comprendre que le culte -d'aucune Dame n'a jamais été pernicieux à l'humanité», ou devant la -statue de saint Honoré, après avoir déploré qu'on parlât si peu de -ce saint «dans le faubourg de Paris qui porte son nom», il aurait pu -dire comme à la fin de <i>Val d'Arno</i>:</p> - -<p>«Si vous voulez fixer vos esprits sur ce qu'exige de la vie humaine -celui qui l'a donnée: «Il t'a montré, homme, ce qui est bien, et -qu'est-ce que le Seigneur demande de toi, si ce n'est d'agir avec -justice et d'aimer la pitié, de marcher humblement avec ton <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> Dieu?» -vous trouverez qu'une telle obéissance est toujours récompensée par -une bénédiction. Si vous ramenez vos pensées vers l'état des -multitudes oubliées qui ont travaillé en silence et adoré humblement, -comme les neiges de la chrétienté ramenaient le souvenir de la -naissance du Christ ou le soleil de son printemps le souvenir de sa -résurrection, vous connaîtrez que la promesse des anges de Bethléem a -été littéralement accomplie, et vous prierez pour que vos champs -anglais, joyeusement, comme les bords de l'Arno, puissent encore dédier -leurs purs lis à Sainte-Marie-des-Fleurs.»</p> - -<p>Enfin les études médiévales de Ruskin confirmèrent, avec sa croyance -en la bonté de la foi, sa croyance en la nécessité du travail libre, -joyeux et personnel, sans intervention de machinisme. Pour que vous vous -en rendiez bien compte, le mieux est de transcrire ici une page très -caractéristique de Ruskin. Il parle d'une petite figure de quelques -centimètres, perdue au milieu de centaines de figures minuscules, au -portail des Librairies, de la cathédrale de Rouen.</p> - -<p>«Le compagnon est ennuyé et embarrassé dans sa malice, et sa main est -appuyée fortement sur l'os de sa joue et la chair de la joue ridée -au-dessous de l'œil par la pression. Le tout peut paraître -terriblement rudimentaire, si on le compare à de délicates gravures; -mais, en le considérant comme devant remplir simplement un interstice -de l'extérieur d'une porte de cathédrale et comme l'une quelconque de -trois cents figures analogues ou plus, il témoigne de la plus noble -vitalité dans l'art de l'époque.</p> - -<p>«Nous avons un certain travail à faire pour gagner notre pain, et il -doit être fait avec ardeur; d'autre travail <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> à faire pour notre joie, -et celui-là doit être fait avec cœur; ni l'un ni l'autre ne doivent -être faits à moitié ou au moyen d'expédients, mais avec volonté; et -ce qui n'est pas digne de cet effort ne doit pas être fait du tout; -peut-être que tout ce que nous avons à faire ici-bas n'a pas d'autre -objet que d'exercer le cœur et la volonté, et est en soi-même -inutile; mais en tout cas, si peu que ce soit, nous pouvons nous en -dispenser si ce n'est pas digne que nous y mettions nos mains et notre -cœur. Il ne sied pas à notre immortalité de recourir à des moyens -qui contrastent avec son autorité, ni de souffrir qu'un instrument dont -elle n'a pas besoin s'interpose entre elle et les choses qu'elle -gouverne. Il y a assez de songe-creux, assez de grossièreté et de -sensualité dans l'existence humaine, sans en changer en mécanisme les -quelques moments brillants; et, puisque notre vie—à mettre les choses -au mieux—ne doit être qu'une vapeur qui apparaît un temps puis -s'évanouit, laissons-la du moins apparaître comme un nuage dans la -hauteur du ciel et non comme l'épaisse obscurité qui s'amasse autour -du souffle de la fournaise et des révolutions de la roue.»</p> - -<p>J'avoue qu'en relisant cette page au moment de la mort de Ruskin, je fus -pris du désir de voir le petit homme dont il parle. Et j'allai à Rouen -comme obéissant à une pensée testamentaire, et comme si Ruskin en -mourant avait en quelque sorte confié à ses lecteurs la pauvre -créature à qui il avait en parlant d'elle rendu la vie et qui venait, -sans le savoir, de perdre à tout jamais celui qui avait fait autant -pour elle que son premier sculpteur. Mais quand j'arrivai près de -l'immense cathédrale et devant la porte où les saints se chauffaient -au soleil, plus haut, des galeries où <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> rayonnaient les rois jusqu'à ces -suprêmes altitudes de pierre que je croyais inhabitées et où, ici, un -ermite sculpté vivait isolé, laissant les oiseaux demeurer sur son -front, tandis que, là, un cénacle d'apôtres écoutait le message d'un -ange qui se posait près d'eux, repliant ses ailes, sous un vol de -pigeons qui ouvraient les leurs et non loin d'un personnage qui, -recevant un enfant sur le dos, tournait la tête d'un geste brusque et -séculaire; quand je vis, rangés devant ses porches ou penchés aux -balcons de ses tours, tous les hôtes de pierre de la cité mystique -respirer le soleil ou l'ombre matinale, je compris qu'il serait -impossible de trouver parmi ce peuple surhumain une figure de quelques -centimètres. J'allai pourtant au portail des Librairies. Mais comment -reconnaître la petite figure entre des centaines d'autres? Tout à -coup, un jeune sculpteur de talent et d'avenir, M<sup>me</sup> L. Yeatman, me dit: -«En voici une qui lui ressemble.» Nous regardons un peu plus bas, -et... la voici. Elle ne mesure pas dix centimètres. Elle est effritée, -et pourtant c'est son regard encore, la pierre garde le trou qui relève -la pupille et lui donne cette expression qui me l'a fait reconnaître. -L'artiste mort depuis des siècles a laissé là, entre des milliers -d'autres, cette petite personne qui meurt un peu chaque jour, et qui -était morte depuis bien longtemps, perdue au milieu de la foule des -autres, à jamais. Mais il l'avait mise là. Un jour, un homme pour qui -il n'y a pas de mort, pour qui il n'y a pas d'infini matériel, pas -d'oubli, un homme qui, jetant loin de lui ce néant qui nous opprime -pour aller à des buts qui dominent sa vie, si nombreux qu'il ne pourra -pas tous les atteindre alors que nous apprissions en manquer, cet homme -est venu, et, <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> dans ces vagues de pierre où chaque écume dentelée -paraissait ressembler aux autres, voyant là toutes les lois de la vie, -toutes les pensées de l'âme, les nommant de leur nom, il dit: «Voyez, -c'est ceci, c'est cela.» Tel qu'au jour du Jugement, qui non loin de -là est figuré, il fait entendre en ses paroles comme la trompette de -l'archange et il dit: «Ceux qui ont vécu vivront, la matière n'est -rien.» Et, en effet, telle que les morts que non loin le tympan figure -réveillés à la trompette de l'archange, soulevés, ayant repris leur -forme, reconnaissables, vivants, voici que la petite figure a revécu et -retrouvé son regard, et le Juge a dit: «Tu as vécu, tu vivras.» Pour -lui, il n'est pas un juge immortel, son corps mourra; mais qu'importe! -comme s'il ne devait pas mourir il accomplit sa tâche immortelle, ne -s'occupant pas de la grandeur de la chose qui occupe son temps et, -n'ayant qu'une vie humaine à vivre, il passe plusieurs jours devant -l'une des dix mille figures d'une église. Il l'a dessinée. Elle -correspondait pour lui à ces idées qui agitaient sa cervelle, -insoucieuse de la vieillesse prochaine. Il l'a dessinée, il en a -parlé. Et la petite figure inoffensive et monstrueuse aura ressuscité, -contre toute espérance, de cette mort qui semble plus totale que les -autres, qui est la disparition au sein de l'infini du nombre et sous le -nivellement des ressemblances, mais d'où le génie a tôt fait de nous -tirer aussi. En la retrouvant là, on ne peut s'empêcher d'être -touché. Elle semble vivre et regarder, ou plutôt avoir été prise par -la mort dans son regard même, comme les Pompéiens dont le geste -demeure interrompu. Et c'est une pensée du sculpteur, en effet, qui a -été saisie ici dans son geste par l'immobilité de la pierre. J'ai -été touché en la retrouvant <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> là; rien ne meurt donc de ce qui a -vécu, pas plus la pensée du sculpteur que la pensée de Ruskin.</p> - -<p>En la rencontrant là, nécessaire à Ruskin qui, parmi si peu de -gravures qui illustrent son livre<a name="FNanchor_39_1" id="FNanchor_39_1"></a><a href="#Footnote_39_1" class="fnanchor">[39]</a>, lui en a consacré une parce -qu'elle était pour lui partie actuelle et durable de sa pensée, et -agréable à nous parce que sa pensée nous est nécessaire, guide de la -nôtre qui l'a rencontrée sur son chemin, nous nous sentions dans un -état d'esprit plus rapproché de celui des artistes qui sculptèrent -aux tympans le Jugement dernier et qui pensaient que l'individu, ce -qu'il y a de plus particulier dans une personne, dans une intention, ne -meurt pas, reste dans la mémoire de Dieu et sera ressuscité. Qui a -raison du fossoyeur ou d'Hamlet quand l'un ne voit qu'un crâne là où -le second se rappelle une fantaisie? La science peut dire: le fossoyeur; -mais elle a compté sans Shakespeare, qui fera durer le souvenir de -cette fantaisie au-delà de la poussière du crâne. À l'appel de -l'ange, chaque mort se trouve être resté là, à sa place, quand nous -le croyions depuis longtemps en poussière. À l'appel de Ruskin, nous -voyons la plus petite figure qui encadre une minuscule quatre-feuilles -ressuscitée dans sa forme, nous regardant avec le même regard qui -semble ne tenir qu'en un millimètre de pierre. Sans doute, pauvre petit -monstre, je n'aurais pas été assez fort, entre les milliards de -pierres des villes, pour te trouver, pour dégager ta figure, pour -retrouver ta personnalité, pour t'appeler, pour te faire revivre. Mais -ce n'est pas que l'infini, que le nombre, que le néant qui nous -oppriment soient très forts; c'est que ma pensée n'est pas bien <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> forte. -Certes, tu n'avais en toi rien de vraiment beau. Ta pauvre figure, que -je n'eusse jamais remarquée, n'a pas une expression bien intéressante, -quoique évidemment elle ait, comme toute personne, une expression -qu'aucune autre n'eut jamais. Mais, puisque tu vivais assez pour -continuer à regarder de ce même regard oblique, pour que Ruskin te -remarquât et, après qu'il eût dit ton nom, pour que son lecteur pût -te reconnaître, vis-tu assez maintenant, es-tu assez aimé? Et l'on ne -peut s'empêcher de penser à toi avec attendrissement, quoique tu -n'aies pas l'air bon, mais parce que tu es une créature vivante, parce -que, pendant de si longs siècles, tu es mort sans espoir de -résurrection, et parce que tu es ressuscité. Et un de ces jours -peut-être quelque autre ira te trouver à ton portail, regardant avec -tendresse ta méchante et oblique figure ressuscitée, parce que ce qui -est sorti d'une pensée peut seul fixer un jour une autre pensée, qui -à son tour a fasciné la nôtre. Tu as eu raison de rester là, -inregardé, t'effritant. Tu ne pouvais rien attendre de la matière où -tu n'étais que du néant. Mais les petits n'ont rien à craindre, ni -les morts. Car, quelquefois l'Esprit visite la terre; sur son passage -les morts se lèvent, et les petites figures oubliées retrouvent le -regard et fixent celui des vivants qui, pour elles, délaissent les -vivants qui ne vivent pas et vont chercher de la vie seulement où -l'Esprit leur en a montré, dans des pierres qui sont déjà de la -poussière et qui sont encore de la pensée.</p> - -<p>Celui qui enveloppa les vieilles cathédrales de plus d'amour et de plus -de joie que ne leur en dispense même le soleil quand il ajoute son -sourire fugitif à leur beauté séculaire ne peut pas, à le bien -entendre, s'être trompé. Il en est du monde des esprits comme de -l'univers <span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span> physique, où la hauteur d'un jet d'eau ne saurait dépasser -la hauteur du lieu d'où les eaux sont d'abord descendues. Les grandes -beautés littéraires correspondent à quelque chose, et c'est -peut-être l'enthousiasme en art, qui est le critérium de la vérité. -À supposer que Ruskin se soit quelquefois trompé, comme critique, dans -l'exacte appréciation de la valeur d'une œuvre, la beauté de son -jugement erroné est souvent plus intéressante que celle de l'œuvre -jugée et correspond à quelque chose qui, pour être autre qu'elle, -n'est pas moins précieux. Que Ruskin ait tort quand il dit que le <i>Beau -Dieu</i> d'Amiens «dépassait en tendresse sculptée ce qui avait été -atteint jusqu'alors, bien que toute représentation du Christ doive -éternellement décevoir l'espérance que toute âme aimante a mise en -lui», et que ce soit M. Huysmans qui ait raison quand il appelle ce -même Dieu d'Amiens un «bellâtre à figure ovine» c'est ce que nous -ne croyons pas, mais c'est ce qu'il importe peu de savoir. «Je -l'appelle une légende, dit Ruskin, parlant de l'histoire de saint -Jérôme. Qu'Héraklès ait jamais tué, saint Jérôme jamais chéri la -créature sauvage ou blessée est sans importance pour nous.» Nous en -dirons autant de ceux des jugements artistiques de Ruskin dont on -contesterait la justesse. Que le <i>Beau Dieu</i> d'Amiens soit ou non ce -qu'a cru Ruskin est sans importance pour nous. Comme Buffon a dit que -«toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent [dans un beau -style], tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités -aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit public que -celles qui peuvent faire le fond du sujet», les vérités dont se -compose la beauté des pages de la <i>Bible</i> sur le <i>Beau Dieu</i> -d'Amiens ont une valeur indépendante de la <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> beauté de cette statue, et -Ruskin ne les aurait pas trouvées s'il en avait parlé avec dédain, car -l'enthousiasme seul pouvait lui donner la puissance de les découvrir.</p> - -<p>Jusqu'où cette âme merveilleuse a fidèlement reflété l'univers, et -sous quelles formes touchantes et tentatrices le mensonge a pu se -glisser malgré tout au sein de sa sincérité intellectuelle, c'est ce -qu'il ne nous sera peut-être jamais donné de savoir, et ce qu'en tous -cas nous ne pouvons chercher ici. «Jusqu'où, a-t-il dit lui-même, mon -esprit a été paralysé par les chagrins et par les fautes de ma vie, -jusqu'où aurait pu aller ma connaissance si j'avais marché plus -fidèlement dans la lumière qui m'avait été départie, dépasse ma -conjecture ou ma confession.» Quoi qu'il en soit, il aura été un de -ces «génies» dont même ceux d'entre nous qui ont reçu à leur -naissance les dons des fées ont besoin pour être initiés à la -connaissance et à l'amour d'une nouvelle partie de la Beauté. Bien des -paroles qui servent à nos contemporains pour l'échange des pensées -portent son empreinte, comme on voit, sur les pièces de monnaie, -l'effigie du souverain du jour. Mort, il continue à nous éclairer, -comme ces étoiles éteintes dont la lumière nous arrive encore, et on -peut dire de lui ce qu'il disait à la mort de Turner: «C'est par ces -yeux, fermés à jamais au fond du tombeau, que des générations qui ne -sont pas encore nées verront la nature.» <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span></p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_1" id="Footnote_26_1"></a><a href="#FNanchor_26_1"><span class="label">[26]</span></a>Titre d'un tableau de Gustave Moreau qui se trouve au Musée -Moreau.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_1" id="Footnote_27_1"></a><a href="#FNanchor_27_1"><span class="label">[27]</span></a>A. Sheffield.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_1" id="Footnote_28_1"></a><a href="#FNanchor_28_1"><span class="label">[28]</span></a>Cette partie de la préface avait paru d'abord dans <i>la -Gazette des Beaux-Arts.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_1" id="Footnote_29_1"></a><a href="#FNanchor_29_1"><span class="label">[29]</span></a>Entre les écrivains qui ont parlé de Ruskin, Milsand a été -un des premiers, dans l'ordre du temps, et par la force de la pensée. -Il a été une sorte de précurseur, de prophète inspiré et incomplet -et n'a pas assez vécu pour voir se développer l'œuvre qu'il avait en -somme annoncée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_1" id="Footnote_30_1"></a><a href="#FNanchor_30_1"><span class="label">[30]</span></a>Le Ruskin de M. de la Sizeranne. Ruskin a été considéré -jusqu'à ce jour, et à juste titre, comme le domaine propre de M. de la -Sizeranne et, si j'essaye parfois de m'aventurer sur ses terres, ce ne -sera certes pas pour méconnaître ou pour usurper son droit qui n'est -pas que celui du premier occupant. Au moment d'entrer dans ce sujet que -le monument magnifique qu'il a élevé à Ruskin domine de toute part je -lui devais ainsi rendre hommage et payer tribut.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_1" id="Footnote_31_1"></a><a href="#FNanchor_31_1"><span class="label">[31]</span></a>Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Bardoux et M. -Brunhes ont publié, l'un un ouvrage considérable, l'autre un petit -volume sur Ruskin. J'ai eu l'occasion de dire récemment tout le bien -que je pensais de ces deux livres, mais trop brièvement pour ne pas -souhaiter d'y revenir. Tout ce que je puis dire ici c'est que toute ma -haute estime pour le bel effort de M. Bardoux ne m'empêche pas de -penser que le livre de M. de la Sizeranne était trop parfait dans les -limites que l'auteur s'était à lui-même tracées pour avoir rien à -perdre de cette concurrence et de cette émulation qui semble se -produire sur le terrain de Ruskin, et nous a valu entre autres de -curieuses pages de M. Gabriel Mourey et quelques mots définitifs de M. -André Beaunier. MM. Bardoux et Brunhes ont déplacé le point de vue et -par là renouvelé l'horizon. C'est, toutes proportions gardées, ce que -j'avais, un peu avant, essayé de faire ici même.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_1" id="Footnote_32_1"></a><a href="#FNanchor_32_1"><span class="label">[32]</span></a>Pour être plus exact, il est question une fois de -Saint-Urbain dans les <i>Sept Lampes</i>, et d'Amiens une fois aussi (mais -seulement dans la préface de la 2<sup>e</sup> édition), alors qu'il y est -question d'Abbeville, d'Avranches, de Bayeux, de Beauvais, de Bourges, -de Caen, de Caudebec, de Chartres, de Coutances, de Falaise, de Lisieux, -de Paris, de Reims, de Rouen, de Saint-Lô, pour ne parler que de la -France.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_1" id="Footnote_33_1"></a><a href="#FNanchor_33_1"><span class="label">[33]</span></a>Dans <i>Saint-Mark's Rest</i>, il va jusqu'à dire qu'il n'y a qu'un -art grec, depuis la bataille de Marathon jusqu'au doge Selvo (Cf. les -pages de <i>la Bible d'Amiens</i>, où il fait descendre de Dédale, «le -premier sculpteur qui ait donné une représentation pathétique de la -vie humaine», les architectes qui creusèrent l'ancien labyrinthe -d'Amiens); et aux mosaïques du baptistère de Saint-Marc il reconnaît -dans un séraphin une harpie, dans une Hérodiade une canéphore, dans -une coupole d'or un vase grec, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_1" id="Footnote_34_1"></a><a href="#FNanchor_34_1"><span class="label">[34]</span></a>Dans une étude admirable, publié par la <i>Gazette des -Beaux-Arts.</i> Depuis Fromentin, aucun peintre, croyons-nous, n'a montré -une plus grande maîtrise d'écrivain.—Ces lignes avaient paru du -vivant de M. Ary Henan. Aujourd'hui qu'il est mort, je me demande si je -n'étais pas resté au-dessous de la vérité. Il me semble maintenant -qu'il était supérieur à Fromentin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_1" id="Footnote_35_1"></a><a href="#FNanchor_35_1"><span class="label">[35]</span></a>«Si peu, dit-il, que je ne crois pas qu'aucune -interprétation de la religion grecque ait jamais été aussi -affectueuse, aucune de la religion romaine aussi révérente que celle -qui est à la base de mon enseignement.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_1" id="Footnote_36_1"></a><a href="#FNanchor_36_1"><span class="label">[36]</span></a>Cf. Chateaubriand, préface de la 1<sup>re</sup> édition d'<i>Atala</i>: -«Les Muses sont des femmes célestes qui ne défigurent point leurs -traits par des grimaces; quand elles pleurent, c'est avec un secret -dessein de s'embellir.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_1" id="Footnote_37_1"></a><a href="#FNanchor_37_1"><span class="label">[37]</span></a><i>Præterita</i>, I, chap. II.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_1" id="Footnote_38_1"></a><a href="#FNanchor_38_1"><span class="label">[38]</span></a>Quelle intéressante collection on ferait avec les paysages de -France vus par des yeux anglais: les rivières de France de Turner; le -<i>Versailles</i>, de Bonnington; l'<i>Auxerre</i> ou le <i>Valenciennes</i>, le -<i>Vezelay</i> ou l'<i>Amiens</i>, de Walter Pater; le <i>Fontainebleau</i>, de -Stevenson et tant d'autres!</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_1" id="Footnote_39_1"></a><a href="#FNanchor_39_1"><span class="label">[39]</span></a><i>The Seven Lamps of the Architecture.</i></p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="IV.--POST_SCRIPTUM">IV.--POST-SCRIPTUM</a></h4> - - -<p>«Sous quelles formes magnifiques et tentatrices le mensonge a pu se -glisser jusqu'au sein de sa sincérité intellectuelle...» Voici ce que -je voulais dire: il y a une sorte d'idolâtrie que personne n'a mieux -définie que Ruskin dans une page de <i>Lectures on Art</i>: «Ç'a été, je -crois, non sans mélange de bien, sans doute, car les plus grands maux -apportent quelques biens dans leur reflux, ç'a été, je crois, le -rôle vraiment néfaste de l'art, d'aider à ce qui, chez les païens -comme chez les chrétiens—qu'il s'agisse du mirage des mots, des -couleurs ou des belles formes—doit vraiment dans le sens profond du mot -s'appeler idolâtrie, c'est-à-dire le fait de servir avec le meilleur -de nos cœurs et de nos esprits quelque chère ou triste image -que nous nous sommes créée, pendant que nous désobéissons à -l'appel présent du Maître, qui n'est pas mort, qui ne défaille pas -en ce moment sous sa croix, mais nous ordonne de porter la nôtre<a name="FNanchor_40_1" id="FNanchor_40_1"></a><a href="#Footnote_40_1" class="fnanchor">[40]</a>.» -Or, il semble bien qu'à <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span> la base même de l'œuvre de Ruskin, à la -racine de son talent, on trouve précisément cette idolâtrie. Sans -doute il ne l'a jamais laissé recouvrir complètement,—même pour -l'embellir,—immobiliser, paralyser et finalement tuer, sa sincérité -intellectuelle et morale. À chaque ligne de ses œuvres comme à tous -les moments de sa vie, on sent ce besoin de sincérité qui lutte contre -l'idolâtrie, qui proclame sa vanité, qui humilie la beauté devant le -devoir, fût-il inesthétique. Je n'en prendrai pas d'exemples -dans sa vie (qui n'est pas comme la vie d'un Racine, d'un Tolstoï, -d'un Mæterlinck, esthétique d'abord et morale ensuite, mais où -la morale fit valoir ses droits dès le début au sein même de -l'esthétique—sans peut-être s'en libérer jamais aussi complètement -que dans la vie des Maîtres que je viens de citer). Elle est assez -connue, je n'ai pas besoin d'en rappeler les étapes, depuis les -premiers scrupules qu'il éprouve à boire du thé en regardant des -Titien jusqu'au moment où, ayant englouti dans les œuvres -philanthropiques et sociales les cinq millions que lui a laissés son -père, il se décide à vendre ses Turner. Mais il est un dilettantisme -plus intérieur que le dilettantisme de l'action (dont il avait -triomphé), et le véritable duel entre son idolâtrie et sa sincérité -se jouait non pas à certaines heures de sa vie, non pas dans certaines -pages de ses livres, mais à toute minute, dans ces régions profondes, -secrètes, presque inconnues à nous-mêmes, où notre personnalité -reçoit de l'imagination les images, de l'intelligence les idées, de la -mémoire les mots, s'affirme elle-même dans le choix incessant qu'elle -en fait, et joue en quelque sorte sans trêve le sort de notre vie -spirituelle et morale. Dans ces régions-là, il semble bien <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span> que le -péché d'idolâtrie n'ait cessé d'être commis par Ruskin. Et au -moment même où il prêchait la sincérité, il y manquait lui-même, -non en ce qu'il disait, mais par la manière dont il le disait. Les -doctrines qu'il professait étaient des doctrines morales et non des -doctrines esthétiques, et pourtant il les choisissait pour leur -beauté. Et comme il ne voulait pas les présenter comme belles mais -comme vraies, il était obligé de se mentir à lui-même sur la nature -des raisons qui les lui faisaient adopter. De là une si incessante -compromission de la conscience, que des doctrines immorales sincèrement -professées auraient peut-être été moins dangereuses pour -l'intégrité de l'esprit que ces doctrines morales où l'affirmation -n'est pas absolument sincère, étant dictée par une préférence -esthétique inavouée. Et le péché était commis d'une façon -constante, dans le choix même de chaque explication donnée d'un fait, -de chaque appréciation donnée sur une œuvre, dans le choix même des -mots employés—et finissait par donner à l'esprit qui s'y adonnait -ainsi sans cesse une attitude mensongère. Pour mettre le lecteur plus -en état de juger de l'espèce de trompe-l'œil qu'est pour chacun et -qu'était évidemment pour Ruskin lui-même, une page de Ruskin, je vais -citer une de celles que je trouve le plus belles et où ce défaut est -pourtant le plus flagrant. On verra que si la beauté y est <i>en théorie</i> -(c'est-à-dire en apparence, le fond des idées était toujours dans un -écrivain l'apparence, et la forme, la réalité) subordonnée au -sentiment moral et à la vérité, en réalité la vérité et le -sentiment moral y sont subordonnés au sentiment esthétique, et à un -sentiment esthétique un peu faussé par ces compromissions -perpétuelles. <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> Il s'agit des <i>Causes de la décadence de Venise</i><a name="FNanchor_41_1" id="FNanchor_41_1"></a><a href="#Footnote_41_1" class="fnanchor">[41]</a>.</p> - -<p>«Ce n'est pas dans le caprice de la richesse, pour le plaisir des yeux -et l'orgueil de la vie, que ces marbres furent taillés dans leur force -transparente et que ces arches furent parées des couleurs de l'iris. Un -message est dans leurs couleurs qui fut un jour écrit dans le sang; et -un son dans les échos de leurs voûtes, qui un jour remplira la voûte -des cieux: «Il viendra pour rendre jugement et justice.» La force de -Venise lui fut donnée aussi longtemps qu'elle s'en souvint; et le jour -de sa destruction arriva lorsqu'elle l'eût oublié; elle vint -irrévocable, parce qu'elle n'avait pour l'oublier aucune excuse. Jamais -cité n'eut une Bible plus glorieuse. Pour les nations du Nord, une rude -et sombre sculpture remplissait leurs temples d'images confuses, à -peine lisibles; mais pour elle, l'art et les trésors de l'Orient -avaient doré chaque lettre, illuminé chaque page, jusqu'à ce que le -Temple-Livre brillât au loin comme l'étoile des Mages. Dans d'autres -villes, souvent les assemblées du peuple se tenaient dans des lieux -éloignés de toute association religieuse, théâtre de la violence et -des bouleversements; sur l'herbe du dangereux rempart, dans la -poussière de la rue troublée, il y eut des actes accomplis, des -conseils tenus à qui nous ne pouvons pas trouver de justification, mais -à qui nous pouvons quelquefois donner notre pardon. Mais les péchés -de Venise, commis dans son palais <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span> ou sur sa piazza, furent accomplis en -présence de la Bible qui était à sa droite. Les murs sur lesquels le -livre de la loi était écrit n'étaient séparés que par quelques -pouces de marbre de ceux qui protégeaient les secrets de ses conciles -ou tenaient prisonnières les victimes de son gouvernement. Et quand, -dans ses dernières heures, elle rejeta toute honte et toute contrainte, -et que la grande place de la cité se remplit de la folie de toute la -terre, rappelons-nous que son péché fut d'autant plus grand qu'il -était commis à la face de la maison de Dieu où brillaient les lettres -de sa loi.</p> - -<p>«Les saltimbanques et les masques rirent leur rire et passèrent leur -chemin; et un silence les a suivis qui n'était pas sans avoir été -prédit; car au milieu d'eux tous, à travers les siècles et les -siècles où s'étaient entassés les vanités et les forfaits, ce dôme -blanc de Saint-Marc avait prononcé ces mots dans l'oreille morte de -Venise: «Sache que pour toutes ces choses Dieu t'appellera en -jugement<a name="FNanchor_42_1" id="FNanchor_42_1"></a><a href="#Footnote_42_1" class="fnanchor">[42]</a>.»</p> - - -<p>Or, si Ruskin avait été entièrement sincère avec lui-même, il -n'aurait pas pensé que les crimes des Vénitiens avaient été plus -inexcusables et plus sévèrement punis que ceux des autres hommes parce -qu'ils possédaient une église en marbre de toutes couleurs au lieu -d'une cathédrale en calcaire, parce que le palais des Doges était à -côté de Saint-Marc au lieu d'être à l'autre bout de la ville, et -parce que dans les églises byzantines le texte biblique au lieu d'être -simplement figuré comme dans la sculpture des églises du Nord est -accompagné, sur <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> les mosaïques, de lettres qui forment une citation de -l'Évangile ou des prophéties. Il n'en est pas moins vrai que ce -passage des <i>Stones of Venice</i> est d'une grande beauté, bien qu'il soit -assez difficile de se rendre compte des raisons de cette beauté. Elle -nous semble reposer sur quelque chose de faux et nous avons quelque -scrupule à nous y laisser aller.</p> - -<p>Et pourtant il doit y avoir en elle quelque vérité. Il n'y a pas à -proprement parler de beauté tout à fait mensongère, car le plaisir -esthétique est précisément celui qui accompagne la découverte d'une -vérité. À quel ordre de vérité peut correspondre le plaisir -esthétique très vif que l'on prend à lire une telle page, c'est ce -qu'il est assez difficile de dire. Elle est elle-même mystérieuse, -pleine d'images à la fois de beauté et de religion comme cette même -église de Saint-Marc où toutes les figures de l'Ancien et du Nouveau -Testament apparaissent sur le fond d'une sorte d'obscurité splendide et -d'éclat changeant. Je me souviens de l'avoir lue pour la première fois -dans Saint-Marc même, pendant une heure d'orage et d'obscurité où les -mosaïques ne brillaient plus que de leur propre et matérielle lumière -et d'un or interne, terrestre et ancien auquel le soleil vénitien, qui -enflamme jusqu'aux anges des campaniles, ne mêlait plus rien de lui; -l'émotion que j'éprouvais à lire là cette page, parmi tous ces anges -qui s'illuminaient des ténèbres environnantes, était très grande et -n'était pourtant peut-être pas très pure. Comme la joie de voir les -belles figures mystérieuses s'augmentait, mais s'altérait du plaisir -en quelque sorte d'érudition que j'éprouvais à comprendre les textes -apparus en lettres byzantines à côté de leurs fronts nimbés, de -même la beauté des images de <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span> Ruskin était avivée et corrompue par -l'orgueil de se référer au texte sacré. Une sorte de retour égoïste -sur soi-même est inévitable dans ces joies mêlées d'érudition et -d'art où le plaisir esthétique peut devenir plus aigu, mais non rester -aussi pur. Et peut-être cette page des <i>Stones of Venice</i> était-elle -belle surtout de me donner précisément ces joies mêlées que -j'éprouvais dans Saint-Marc, elle qui, comme l'église byzantine, avait -aussi dans la mosaïque de son style éblouissant dans l'ombre, à -côté de ses images sa citation biblique inscrite auprès. N'en -était-il pas d'elle, d'ailleurs, comme de ces mosaïques de Saint-Marc -qui se proposaient d'enseigner et faisaient bon marché de leur beauté -artistique. Aujourd'hui elles ne nous donnent plus que du plaisir. -Encore le plaisir que leur didactisme donne à l'érudit est-il -égoïste, et le plus désintéressé est encore celui que donne à -l'artiste cette beauté méprisée, ou ignorée même, de ceux qui se -proposaient seulement d'instruire le peuple et la lui donnèrent par -surcroît.</p> - -<p>Dans la dernière page de <i>la Bible d'Amiens</i>, vraiment sublime, le «si -vous voulez vous souvenir de la promesse qui vous a été faite» est un -exemple du même genre. Quand, encore dans <i>la Bible d'Amiens</i>, Ruskin -termine le morceau sur l'Égypte en disant: «Elle fut l'éducatrice de -Moïse et l'Hôtesse du Christ<a name="FNanchor_43_1" id="FNanchor_43_1"></a><a href="#Footnote_43_1" class="fnanchor">[43]</a>», passe encore pour l'éducatrice de -Moïse: pour éduquer il faut certaines vertus. Mais le fait d'avoir -été «<i>l'hôtesse</i>» du Christ, s'il ajoute de la beauté à la -phrase, peut-il vraiment être mis en ligne de compte dans une -appréciation motivée des qualités du génie égyptien? <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span></p> - -<p>C'est avec mes plus chères impressions esthétiques que j'ai voulu -lutter ici, tâchant de pousser jusqu'à ses dernières et plus cruelles -limites la sincérité intellectuelle. Ai-je besoin d'ajouter que, si je -fais, en quelque sorte <i>dans l'absolu</i>, cette réserve générale moins -sur les œuvres de Ruskin que sur l'essence de leur inspiration et la -qualité de leur beauté, il n'en est pas moins pour moi un des plus -grands écrivains de tous les temps et de tous les pays. J'ai essayé de -saisir en lui, comme en un «sujet» particulièrement favorable à -cette observation, une infirmité essentielle à l'esprit humain, -plutôt que je n'ai voulu dénoncer un défaut personnel à Ruskin. Une -fois que le lecteur aura bien compris en quoi consiste cette -«idolâtrie», il s'expliquera l'importance excessive que Ruskin -attache dans ses études d'art à la lettre des œuvres (importance dont -j'ai signalé, bien trop sommairement, une autre cause dans la préface, -voir plus haut page 65) et aussi cet abus des mots «irrévérent», -«insolent», et «des difficultés que nous serions insolents de -résoudre, un mystère qu'on ne nous a pas demandé d'éclaircir» -(<i>Bible d'Amiens</i>, p. 239), «que l'artiste se méfie de l'esprit de -choix, c'est un esprit insolent» (<i>Modern Painters</i>) «l'abside -pourrait presque paraître trop grande à un spectateur irrévérent» -(<i>Bible d'Amiens</i>), etc., etc.,—et l'état d'esprit qu'ils révèlent. -Je pensais à cette idolâtrie (je pensais aussi à ce plaisir -qu'éprouve Ruskin à balancer ses phrases en un équilibre qui semble -imposer à la pensée une ordonnance symétrique plutôt que le recevoir -d'elle<a name="FNanchor_44_1" id="FNanchor_44_1"></a><a href="#Footnote_44_1" class="fnanchor">[44]</a>) quand je disais: <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span> «Sous quelles formes touchantes et -tentatrices le mensonge a pu malgré tout se glisser au sein de sa -sincérité intellectuelle c'est ce que je n'ai pas à chercher.» Mais -j'aurais dû, au contraire, le chercher et pécherais précisément par -idolâtrie, si je continuais à m'abriter derrière cette formule -essentiellement ruskinienne<a name="FNanchor_45_1" id="FNanchor_45_1"></a><a href="#Footnote_45_1" class="fnanchor">[45]</a> de respect. Ce n'est pas que je -méconnaisse les vertus du respect, il est la condition même de -l'amour. Mais il ne doit jamais, là où l'amour cesse, se substituer à -lui pour nous permettre de croire sans examen et d'admirer de confiance. -Ruskin aurait d'ailleurs été le premier à nous approuver de ne pas -accorder à ses écrits une autorité infaillible, puisqu'il la refusait -même aux Écritures Saintes. «Il n'y a pas de forme de langage humain -où l'erreur n'ait pu se glisser» (<i>Bible d'Amiens</i>, III, 49). Mais -l'attitude de la «révérence» qui croit «insolent d'éclaircir un -mystère» lui plaisait. Pour en finir avec l'idolâtrie et être plus -certain qu'il ne reste là-dessus entre le lecteur et moi aucun -malentendu, je voudrais faire comparaître ici un de nos contemporains -les plus justement célèbres (aussi différent d'ailleurs de Ruskin -qu'il se peut!) mais qui dans sa conversation, non dans ses livres, -laisse paraître ce défaut et, poussé à un tel excès qu'il est plus -facile chez lui de le reconnaître et de le montrer, sans avoir plus -besoin de tant s'appliquer à le grossir. Il est quand il parle -affligé—délicieusement—d'idolâtrie. <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> Ceux qui l'ont une fois entendu -trouveront bien grossière une «imitation» où rien ne subsiste de son -agrément, mais sauront pourtant de qui je veux parler, qui je prends -ici pour exemple, quand je leur dirai qu'il reconnaît avec admiration -dans l'étoffe où se drape une tragédienne, le propre tissu qu'on voit -sur <i>la Mort</i> dans <i>le Jeune homme et la Mort</i>, de Gustave Moreau, ou -dans la toilette d'une de ses amies: «la robe et la coiffure mêmes que -portait la princesse de Cadignan le jour où elle vit d'Arthez pour la -première fois.» Et en regardant la draperie de la tragédienne ou la -robe de la femme du monde, touché par la noblesse de son souvenir il -s'écrie: «C'est bien beau!» non parce que l'étoffe est belle, mais -parce qu'elle est l'étoffe peinte par Moreau ou décrite par Balzac et -qu'ainsi elle est à jamais sacrée... aux idolâtres. Dans sa chambre -vous verrez, vivants dans un vase ou peints à fresque sur le mur par -des artistes de ses amis, des dielytras, parce que c'est la fleur même -qu'on voit représentée à la Madeleine de Vézelay. Quant à un objet -qui a appartenu à Baudelaire, à Michelet, à Hugo, il l'entoure d'un -respect religieux. Je goûte trop profondément et jusqu'à l'ivresse -les spirituelles improvisations où le plaisir d'un genre particulier -qu'il trouve à ces vénérations conduit et inspire notre idolâtre -pour vouloir le chicaner là-dessus le moins du monde.</p> - -<p>Mais au plus vif de mon plaisir je me demande si l'incomparable -causeur—et l'auditeur qui se laisse faire—ne pèchent pas également -par insincérité; si parce qu'une fleur (la passiflore) porte sur elle -les instruments de la passion, il est sacrilège d'en faire présent à -une personne d'une autre religion, et si le fait qu'une maison ait été -habitée par Balzac (s'il n'y reste <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span> d'ailleurs rien qui puisse nous -renseigner sur lui) la rend plus belle. Devons-nous vraiment, autrement -que pour lui faire un compliment esthétique honorer une personne parce -qu'elle s'appelle Bathilde comme l'héroïne de Lucien Leuwen?</p> - -<p>La toilette de M<sup>me</sup> de Cadignan est une ravissante invention de Balzac -parce qu'elle donne une idée de l'art de M<sup>me</sup> de Cadignan, qu'elle nous -fait connaître l'impression que celle-ci veut produire sur d'Arthez et -quelques-uns de ses «secrets». Mais une fois dépouillée de l'esprit -qui est en elle, elle n'est plus qu'un signe dénué de sa -signification, c'est-à-dire rien; et continuer à l'adorer, jusqu'à -s'extasier de la retrouver dans la vie sur un corps de femme, c'est là -proprement de l'idolâtrie. C'est le péché intellectuel favori des -artistes et auquel il en est bien peu qui n'aient succombé. <i>Felix -culpa!</i> est-on tenté de dire en voyant combien il a été fécond pour -eux en inventions charmantes. Mais il faut au moins qu'ils ne succombent -pas sans avoir lutté. Il n'est pas dans la nature de forme -particulière, si belle soit-elle, qui vaille autrement que par la part -de beauté infinie qui a pu s'y incarner: pas même la fleur du pommier, -pas même la fleur de l'épine rose. Mon amour pour elles est infini et -les souffrances (hay fever) que me cause leur voisinage me permettent de -leur donner chaque printemps des preuves de cet amour qui ne sont pas à -la portée de tous. Mais même envers elles, envers elles si peu -littéraires, se rapportant si peu à une tradition esthétique, qui ne -sont pas «la fleur même qu'il y a dans tel tableau du Tintoret», -dirait Ruskin, «ou dans tel dessin de Léonard», dirait notre -contemporain (qui nous a révélé entre tant d'autres choses, <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> dont -chacun parle maintenant et que personne n'avait regardées avant -lui—les dessins de l'Académie des Beaux-Arts de Venise) je me garderai -toujours d'un culte exclusif qui s'attacherait en elles à autre chose -qu'à la joie qu'elles nous donnent, un culte au nom de qui, par un -retour égoïste sur nous-mêmes, nous en ferions «nos» fleurs, et -prendrions soin de les honorer en ornant notre chambre des œuvres d'art -où elles sont figurées. Non, je ne trouverai pas un tableau plus beau -parce que l'artiste aura peint au premier plan une aubépine, bien que -je ne connaisse rien de plus beau que l'aubépine, car je veux rester -sincère et que je sais que la beauté d'un tableau ne dépend pas des -choses qui y sont représentées. Je ne collectionnerai pas les images -de l'aubépine. Je ne vénère pas l'aubépine, je vais la voir et la -respirer. Je me suis permis cette courte incursion—qui n'a rien d'une -offensive—sur le terrain de la littérature contemporaine, parce qu'il -me semblait que les traits d'idolâtrie en germe chez Ruskin -apparaîtraient clairement au lecteur ici où ils sont grossis et -d'autant plus qu'ils y sont aussi différenciés. Je prie en tout cas -notre contemporain, s'il s'est reconnu dans ce crayon bien maladroit, de -penser qu'il a été fait sans malice, et qu'il m'a fallu, je l'ai dit, -arriver aux dernières limites de la sincérité avec moi-même, pour -faire à Ruskin ce grief et pour trouver dans mon admiration absolue -pour lui, cette partie fragile. Or non seulement «un partage avec -Ruskin n'a rien du tout qui déshonore», mais encore je ne pourrai -jamais trouver d'éloge plus grand à faire à ce contemporain que de -lui avoir adressé le même reproche qu'à Ruskin. Et si j'ai eu la -discrétion de ne pas le nommer, je le regrette presque. Car, lorsqu'on -est admis <span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span> auprès de Ruskin, fût-ce dans l'altitude du donateur, et -pour soutenir seulement son livre et aider à y lire de plus près, on -n'est pas à la peine mais à l'honneur.</p> - -<p>Je reviens à Ruskin. Cette idolâtrie et ce qu'elle mêle parfois d'un -peu factice aux plaisirs littéraires les plus vifs qu'il nous donne, il -me faut descendre jusqu'au fond de moi-même pour en saisir la trace, -pour en étudier le caractère, tant je suis aujourd'hui «habitué» à -Ruskin. Mais elle a dû me choquer souvent quand j'ai commencé à aimer -ses livres, avant de fermer peu à peu les yeux à leurs défauts, comme -il arrive dans tout amour. Les amours pour les créatures vivantes ont -quelquefois une origine vile qu'ils épurent ensuite. Un homme fait la -connaissance d'une femme parce qu'elle peut l'aider à atteindre un but -étranger à elle-même. Puis une fois qu'il la connaît il l'aime pour -elle-même, et lui sacrifie sans hésiter ce but qu'elle devait -seulement l'aider à atteindre. À mon amour pour les livres de Ruskin -se mêla ainsi à l'origine quelque chose d'intéressé, la joie du -bénéfice intellectuel que j'allais en retirer. Il est certain qu'aux -premières pages que je lus, sentant leur puissance et leur charme, je -m'efforçai de n'y pas résister, de ne pas trop discuter avec -moi-même, parce que je sentais que si un jour le charme de la pensée -de Ruskin se répandait pour moi sur tout ce qu'elle avait touché, en -un mot si je m'éprenais tout à fait de sa pensée, l'univers -s'enrichirait de tout ce que j'ignorais jusque-là, des cathédrales -gothiques, et de combien de tableaux d'Angleterre et d'Italie qui -n'avaient pas encore éveillé en moi ce désir sans lequel il n'y a -jamais de véritable connaissance. Car la pensée de Ruskin n'est pas -comme la pensée d'un Emerson par exemple qui est contenue <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> tout entière -dans un livre, c'est-à-dire un quelque chose d'abstrait, un pur signe -d'elle-même. L'objet auquel s'applique une pensée comme celle de -Ruskin et dont elle est inséparable, n'est pas immatériel, il est -répandu çà et là sur la surface de la terre. Il faut aller le -chercher là où il se trouve, à Pise, à Florence, à Venise, à la -National Gallery, à Rouen, à Amiens, dans les montagnes de la Suisse. -Une telle pensée qui a un autre objet qu'elle-même, qui s'est -réalisée dans l'espace, qui n'est plus la pensée infinie et libre, -mais limitée et assujettie, qui s'est incarnée en des corps de marbre -sculpté, de montagnes neigeuses, en des visages peints, est peut-être -moins divine qu'une pensée pure. Mais elle nous embellit davantage -l'univers, ou du moins certaines parties individuelles, certaines -parties nommées, de l'univers, parce qu'elle y a touché, et qu'elle -nous y a initiés en nous obligeant, si nous voulons la comprendre, à -les aimer.</p> - - -<p>Et ce fut ainsi, en effet; l'univers reprit tout d'un coup à mes yeux -un prix infini. Et mon admiration pour Ruskin donnait une telle -importance aux choses qu'il m'avait fait aimer qu'elles me semblaient -chargées d'une valeur plus grande même que celle de la vie. Ce fut à -la lettre, et dans une circonstance où je croyais mes jours comptés, -je partis pour Venise afin d'avoir pu avant de mourir, approcher, -toucher, voir incarnées en des palais défaillants mais encore debout -et roses, les idées de Ruskin sur l'architecture domestique au moyen -âge. Quelle importance, quelle réalité peut avoir aux yeux de -quelqu'un qui bientôt doit quitter la terre, une ville aussi spéciale, -aussi localisée dans le temps, aussi particularisée dans l'espace que -Venise <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span> et comment les théories d'architecture domestique que j'y -pouvais étudier et vérifier sur des exemples vivants pouvaient-elles -être de ces «vérités qui dominent la mort, empêchent de la -craindre, et la font presque aimer<a name="FNanchor_46_1" id="FNanchor_46_1"></a><a href="#Footnote_46_1" class="fnanchor">[46]</a>»? C'est le pouvoir du génie de -nous faire aimer une beauté, que nous sentons plus réelle que nous, -dans ces choses qui aux yeux des autres sont aussi particulières et -aussi périssables que nous-même.</p> - -<p>Le «Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit» du poète, -n'est pas très vrai, s'il s'agit des yeux d'une femme aimée. En un -certain sens, et quelles que puissent être, même sur ce terrain de la -poésie, les magnifiques revanches qu'il nous prépare, l'amour nous de -poétise la nature. Pour l'amoureux, la terre n'est plus que «le tapis -des beaux pieds d'enfant» de sa maîtresse, la nature n'est plus que -«son temple». L'amour qui nous fait découvrir tant de vérités -psychologiques profondes, nous ferme au contraire au sentiment poétique -de la nature<a name="FNanchor_47_1" id="FNanchor_47_1"></a><a href="#Footnote_47_1" class="fnanchor">[47]</a>, parce qu'il nous met <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span> dans des dispositions égoïstes -(l'amour est au degré le plus élevé dans l'échelle des égoïsmes, -mais il est égoïste encore) où le sentiment poétique se produit -difficilement. L'admiration pour une pensée au contraire fait surgir à -chaque pas la beauté parce qu'à chaque moment elle en éveille le -désir. Les personnes médiocres croient généralement que se laisser -guider ainsi par les livres qu'on admire, enlève à notre faculté de -juger une partie de son indépendance. «Que peut vous importer ce que -sent Ruskin: Sentez par vous-même». Une telle opinion repose sur une -erreur psychologique dont feront justice tous ceux qui, ayant accepté -ainsi une discipline spirituelle, sentent que leur puissance de -comprendre et de sentir en est infiniment accrue, et leur sens critique -jamais paralysé. Nous sommes simplement alors dans un état de grâce -où toutes nos facultés, notre sens critique aussi bien que les autres, -sont fortifiées. Aussi cette servitude volontaire est-elle le -commencement de la liberté. Il n'y a pas de meilleure manière -d'arriver à prendre conscience de ce qu'on sent soi-même que d'essayer -de recréer en soi ce qu'a senti un maître. Dans cet effort profond, -c'est notre pensée elle-même que nous mettons, avec la sienne, au -jour. Nous sommes libres dans la vie, mais en ayant des buts: il y a -longtemps qu'on a percé à jour le sophisme de la liberté -d'indifférence. C'est à un sophisme tout aussi naïf qu'obéissent -sans le savoir les écrivains qui font à tout moment le vide dans leur -esprit, croyant le débarrasser de toute influence extérieure, pour -être bien sûrs de rester personnels. En réalité les seuls cas où -nous disposons vraiment de toute notre puissance d'esprit sont ceux où -nous ne croyons pas faire œuvre d'indépendance, où nous ne <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> -choisissons pas arbitrairement le but de notre effort. Le sujet du -romancier, la vision du poète, la vérité du philosophe s'imposent à -eux d'une façon presque nécessaire, extérieure pour ainsi dire à -leur pensée. Et c'est en soumettant son esprit à rendre cette vision, -à approcher de cette vérité que l'artiste devient vraiment lui-même.</p> - -<p>Mais en parlant de cette passion, un peu factice au début, si profonde -ensuite que j'eus pour la pensée de Ruskin, je parle à l'aide de la -mémoire et d'une mémoire qui ne se rappelle que les faits, «mais du -passé profond ne peut rien ressaisir». C'est seulement quand certaines -périodes de notre vie sont closes à jamais, quand, même dans les -heures où la puissance et la liberté nous semblent données, il nous -est défendu d'en rouvrir furtivement les portes, c'est quand nous -sommes incapables de nous remettre même pour un instant dans l'état -où nous fûmes pendant si longtemps, c'est alors seulement que nous -nous refusons à ce que de telles choses soient entièrement abolies. -Nous ne pouvons plus les chanter, pour avoir méconnu le sage -avertissement de Gœthe, qu'il n'y a de poésie que des choses que l'on -sent encore. Mais ne pouvant réveiller les flammes du passé, nous -voulons du moins recueillir sa cendre. À défaut d'une résurrection -dont nous n'avons plus le pouvoir, avec la mémoire glacée que nous -avons gardée de ces choses—la mémoire des faits qui nous dit: «tu -étais tel» sans nous permettre de le redevenir, qui nous affirme la -réalité d'un paradis perdu au lieu de nous le rendre dans un -souvenir,—nous voulons du moins le décrire et en constituer la -science. C'est quand Ruskin est bien loin de nous que nous traduisons -ses livres et <span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> tâchons de fixer dans une image ressemblante les traits -de sa pensée. Aussi ne connaîtrez-vous pas les accents de notre foi ou -de notre amour, et c'est notre piété seule que vous apercevrez çà et -là, froide et furtive, occupée, comme la Vierge Thébaine, à -restaurer un tombeau.</p> - - -<p style="margin-left: 60%;">MARCEL PROUST. <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span></p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_1" id="Footnote_40_1"></a><a href="#FNanchor_40_1"><span class="label">[40]</span></a>Cette phrase de Ruskin s'applique, d'ailleurs, mieux à -l'idolâtrie telle que je l'entends, si on la prend ainsi isolément, -que là où elle est placée dans <i>Lectures on Art.</i> J'ai, du reste, -donné plus loin, pages 330, 331 et 332, dans une note, le début du -développement.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_1" id="Footnote_41_1"></a><a href="#FNanchor_41_1"><span class="label">[41]</span></a>Comment M. Barrès, élisant, dans un chapitre admirable de -son dernier livre, un sénat idéal de Venise, a-t-il omis Ruskin? -N'était-il pas plus digne d'y siéger que Léopold Robert ou Théophile -Gautier et n'aurait-il pas été là bien à sa place, entre Byron et -Barrès, entre Gœthe et Chateaubriand?</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_1" id="Footnote_42_1"></a><a href="#FNanchor_42_1"><span class="label">[42]</span></a><i>Stones of Venice</i>, I, IV, § LXXI. Dans tout le cours de ce -volume les références aux <i>Stones of Venice</i> sont données avec les -numéros (volumes, chapitres et paragraphes) de la Traveller's -Édition.—Ce verset est tiré de l'<i>Ecclésiaste</i> (XII, 9).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_1" id="Footnote_43_1"></a><a href="#FNanchor_43_1"><span class="label">[43]</span></a>Chapitre III, § 27.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_1" id="Footnote_44_1"></a><a href="#FNanchor_44_1"><span class="label">[44]</span></a>Je n'ai pas le temps de m'expliquer aujourd'hui sur ce -défaut, mais il me semble qu'à travers ma traduction, si terne qu'elle -soit, le lecteur pourra percevoir comme à travers le verre grossier -mais brusquement illuminé d'un aquarium, le rapt rapide mais visible -que la phrase fait de la pensée, et la déperdition immédiate que la -pensée en subit.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_1" id="Footnote_45_1"></a><a href="#FNanchor_45_1"><span class="label">[45]</span></a>Au cours de <i>la Bible d'Amiens</i>, le lecteur rencontrera -souvent des formules analogues.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_46_1" id="Footnote_46_1"></a><a href="#FNanchor_46_1"><span class="label">[46]</span></a>Renan.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_47_1" id="Footnote_47_1"></a><a href="#FNanchor_47_1"><span class="label">[47]</span></a>Il me restait quelque inquiétude sur la parfaite justesse de -cette idée, mais qui me fut bien vite ôtée par le seul mode de -vérification qui existe pour nos idées, je veux dire la rencontre -fortuite avec un grand esprit. Presque au moment, en effet, où je -venais d'écrire ces lignes, paraissaient dans la <i>Revue des Deux -Mondes</i>, les vers de la comtesse de Noailles que je donne ci-dessous. On -verra que, sans le savoir, j'avais, pour parler comme M. Barrés à -Combourg, «mis mes pas dans les pas du génie»:</p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">«Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">«La capucine avec ses abeilles autour;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">«Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">«Car, après, l'on ne voit plus jamais rien du monde.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">«Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">«On ne voit plus qu'un peu de flamme sur la route;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">«On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">«Les pieds du triste amour qui court ou qui s'asseoit.»</span></p></div> - - - - -<hr class="chap" /> - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span></p> -<h2>«NOS PÈRES NOUS ONT DIT»</h2> - -<h3>ESQUISSES DE L'HISTOIRE DE LA CHRÉTIENTÉ<br /> -POUR LES GARÇONS ET LES FILLES<br /> -QUI ONT ÉTÉ TENUS SUR SES FONTS BAPTISMAUX</h3> - -<h5>PAR</h5> - -<h4>JOHN RUSKIN, LL. D., D. C. L.</h4> - -<h5>ÉTUDIANT HONORAIRE DE CHRIST CHURCH, À OXFORD<br /> -ET MEMBRE HONORAIRE DE «CORPUS CHRISTI COLLEGE», À OXFORD</h5> - - - - -<hr class="chap" /> - - -<h4><a id="LA_BIBLE_DAMIENS">LA BIBLE D'AMIENS</a></h4> - - - - -<h4><a id="PREFACE">PRÉFACE</a></h4> - - -<p>1. Le projet longtemps abandonné dont les pages suivantes sont comme un -premier essai de réalisation a été repris à la requête d'une jeune -gouvernante anglaise, qui me demandait d'écrire quelques études -d'histoire dont ses élèves pussent recueillir quelque utilité, le -fruit des documents historiques mis à leur disposition par les modernes -systèmes d'éducation n'étant pour eux que peine et qu'ennui.</p> - -<p>Ce qu'on peut dire d'autre en faveur de ce livre, si jamais cela en -devient un, il devra le dire lui-même: comme préface, je ne -désire pas écrire plus que ceci, d'autant que quelques récents -événements de l'histoire d'Angleterre—en ce moment présents -à la mémoire—appellent—si bref soit-il—un commentaire -immédiat.</p> - -<p>On me raconte que les Queen's Guards sont partis pour l'Irlande, en -jouant <i>God Save the Queen.</i> Et étant à ma connaissance, comme je l'ai -déclaré au cours de certaines lettres sur lesquelles on a, dans ces -derniers temps, appelé plus qu'il n'aurait fallu l'attention publique, -le plus ferme conservateur d'Angleterre<a name="FNanchor_48_1" id="FNanchor_48_1"></a><a href="#Footnote_48_1" class="fnanchor">[48]</a>, <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span> je suis disposé à -discuter sérieusement la question de savoir si le service pour lequel -on avait commandé les Queen's Guards cadre d'une manière quelconque -avec ce qu'on peut appeler leur mission.</p> - -<p>Mes propres notions de Conservateur sur le rôle des Queen's Guards, -c'est qu'ils doivent protéger le trône et la vie de la Reine si l'un -ou l'autre était menacé par un ennemi domestique ou étranger, mais -non qu'ils aient à se substituer à la force inefficace de sa police -pour l'exécution de ses lois domiciliaires.</p> - -<p>2. Et encore moins, si les lois domiciliaires dont on les envoie assurer -l'exécution en jouant <i>Dieu sauve la Reine</i> se trouvent par hasard -être précisément contraires à la loi de ce Dieu Sauveur, et par -conséquent telle que, en aucune durée de temps, aucune quantité de -Reines ou d'hommes de la Reine que ce soit ne <i>pourraient</i> les -exécuter. Ce qui est une question sur laquelle, depuis dix ans, je -m'efforce d'appeler l'attention des Anglais—assez inutilement -jusqu'ici; et je n'ajouterai rien à présent à tout ce que j'ai déjà -dit à ce sujet. Mais il vient précisément de paraître un livre d'un -officier anglais qui, s'il n'avait pas été autrement et plus -activement occupé, non seulement aurait pu écrire tous mes livres sur -le paysage et la peinture, mais encore est singulièrement d'accord avec -moi (Dieu sait de quel petit nombre d'Anglais je puis en dire autant à -à présent) sur les sujets qui regardent <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span> la sûreté de la Reine et -l'honneur de la nation. De ce livre: <i>Au loin: Nouveaux récits de -voyage</i>, différents passages seront donnés plus loin dans mes notes -terminales. Aussi je me contenterai, comme fin à ma Préface, de citer -les paroles mémorables que le colonel Butler lui-même cite, et qui -furent prononcées au Parlement anglais par son dernier leader -Conservateur, un officier anglais qui avait aussi servi avec honneur et -succès<a name="FNanchor_49_1" id="FNanchor_49_1"></a><a href="#Footnote_49_1" class="fnanchor">[49]</a>.</p> - -<p>3. Le duc de Wellington dit: «Vos Seigneuries savent déjà que des -contingents que notre gracieuse Souveraine m'a fait l'honneur de confier -à mon commandement à différentes périodes de la guerre—guerre -entreprise dans le but exprès de sauvegarder les florissantes -institutions et l'indépendance du pays—la moitié au moins étaient -catholiques romains. My Lords, quand j'appelle vos souvenirs sur ce -fait, je suis sûr que tout autre éloge est inutile. Vos Seigneuries -savent bien pendant quelle longue période et dans quelles circonstances -difficiles ils maintinrent l'Empire flottant au-dessus du déluge qui -engloutit les trônes et détruisit les institutions de tous les autres -peuples,—comment ils gardèrent vivante l'unique étincelle de liberté -qui n'ait pas été éteinte en Europe.</p> - -<p>«My Lords, c'est surtout aux catholiques irlandais que nous devons tous -notre fière supériorité dans la carrière des armes, et que je suis -personnellement redevable des lauriers dont il vous a plu couronner mon -front. <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span> Nous devons reconnaître, My Lords, que sans le sang catholique -et la valeur catholique, nous n'eussions jamais pu remporter la -victoire, et que les talents militaires les plus élevés eussent été -dépensés en vain.»</p> - -<p>Que ces nobles paroles de délicate justice soient pour mes jeunes -lecteurs le premier exemple de ce que toute histoire devrait être. Il -leur a été dit dans les Lois de Fiesole que tout grand art est -louange<a name="FNanchor_50_1" id="FNanchor_50_1"></a><a href="#Footnote_50_1" class="fnanchor">[50]</a>. Il en est ainsi de toute Histoire fidèle, et de toute -haute Philosophie. Car ces trois choses, Art, Histoire et Philosophie ne -sont chacune qu'une partie de la Sagesse Céleste qui ne voit pas comme -voit l'homme, mais avec une éternelle charité; et parce qu'elle ne se -réjouit pas de l'Iniquité, à cause de cela elle se réjouit de la -Vérité<a name="FNanchor_51_1" id="FNanchor_51_1"></a><a href="#Footnote_51_1" class="fnanchor">[51]</a>. <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span></p> - -<p>Car la vraie connaissance est des vertus seulement; celle des poisons et -des vices, c'est Hécate qui l'enseigne, non Athéné. Et de toute -sagesse, celle du politique principalement doit consister dans cette -divine prudence; il n'est pas en effet toujours nécessaire aux hommes -de connaître les vertus de leurs amis ou de leurs maîtres, puisque -l'ami les manifestera, et le maître les appliquera. Mais malheur à la -nation trop cruelle pour chérir la vertu de ses sujets et trop lâche -pour reconnaître celle de ses ennemis! <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span></p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_48_1" id="Footnote_48_1"></a><a href="#FNanchor_48_1"><span class="label">[48]</span></a>Cf., dans <i>Arrows of the chase</i>, la réponse que fait Ruskin -à des étudiants et que cite M. de la Sizeranne: «Si vous aviez jamais -lu dix lignes de moi, en les comprenant, vous sauriez que je ne me -soucie pas plus de M. Disraeli et de M. Gladstone que de deux vieilles -cornemuses, mais que je hais tout libéralisme comme je hais -Beelzébuth, et que je me tiens avec Carlyle, seul désormais en -Angleterre, pour Dieu et la Reine!»—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_49_1" id="Footnote_49_1"></a><a href="#FNanchor_49_1"><span class="label">[49]</span></a>Cf., dans <i>Unto this last</i>, pour désigner le roi Salomon, -«un marchand juif, ayant de gros intérêts dans le commerce avec la -côte d'Or et passant pour avoir fait une des fortunes les plus -considérables de son temps, réputé aussi pour sa grande sagesse -pratique». (<i>Unto this last</i>, III, § 42.)—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_50_1" id="Footnote_50_1"></a><a href="#FNanchor_50_1"><span class="label">[50]</span></a>Laws of Fesole, I, 1-6. Cf. le commentaire et la consécration -dernière de ces paroles à la fin des Modern Painters:</p> - -<p>«Toute la substance de ces paroles passionnées de ma jeunesse fut -condensée plus tard en cet aphorisme donné vingt ans après dans mes -conférences inaugurales d'Oxford: «Tout grand art est louange» et sur -cet aphorisme, la maxime plus hardie fondée: «Bien loin que l'art soit -immoral, rien n'est moral que l'art en sa plus haute puissance. La vie -sans le travail est péché, le travail sans art brutalité» (j'oublie -les mots, mais c'est leur sens); et maintenant, écrivant sous la paix -sans nuages des neiges de Chamounix ce qui doit être vraiment les mots -suprêmes de ce livre qu'inspira leur beauté et que guida leur force, -je puis, d'un cœur encore plus heureux et plus calme qu'il n'a jamais -été jusqu'ici, confirmer l'article essentiel de sa foi: c'est-à-dire -que la connaissance de ce qui est beau conduit et est le premier pas -vers la connaissance des choses qui sont dignes d'être aimées, et que -les lois, la vie et la joie de la beauté dans l'univers matériel de -Dieu sont des parties aussi éternelles et aussi sacrées de sa -création, que dans le monde des âmes la vertu, et dans le monde des -anges la louange» (Chamounix, dimanche 16 septembre 1888, <i>Modern -Painters</i>: t. V, <i>Epilogue</i>, p. 390).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_51_1" id="Footnote_51_1"></a><a href="#FNanchor_51_1"><span class="label">[51]</span></a>Allusion à I Corinthiens, XIII, 6.—(Note du Traducteur.)</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>CHAPITRE PREMIER</h4> - - -<h4><a id="I.--AU_BORD_DES_COURANTS_DEAU_VIVE">AU BORD DES COURANTS D'EAU VIVE</a><a name="FNanchor_52_1" id="FNanchor_52_1"></a><a href="#Footnote_52_1" class="fnanchor">[52]</a></h4> - - -<p>L'intelligent voyageur anglais, dans ce siècle fortuné pour lui, sait -que, à mi-chemin entre Boulogne et Paris, il y a une station de chemin -de fer importante<a name="FNanchor_53_1" id="FNanchor_53_1"></a><a href="#Footnote_53_1" class="fnanchor">[53]</a> <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> où son train, ralentissant son allure, le roule -avec beaucoup plus que le nombre moyen des bruits et des chocs attendus -à l'entrée de chaque grande gare française, afin de rappeler par des -sursauts le voyageur somnolent ou distrait au sentiment de sa situation. -Il se souvient aussi probablement que, à cette halte, au milieu de son -voyage, il y a un buffet bien servi où il a le privilège de «dix -minutes d'arrêt». Il n'est toutefois pas aussi clairement conscient -que ces dix minutes d'arrêt lui sont accordées à moins de minutes de -marche de la grande place d'une ville qui a été un jour la Venise de -la France. En laissant de côté les îles des lagunes, la «Reine des -Eaux» de la France était à peu près aussi large que Venise -elle-même; et traversée non par de longs courants de marée montante -et descendante<a name="FNanchor_54_1" id="FNanchor_54_1"></a><a href="#Footnote_54_1" class="fnanchor">[54]</a>, mais par onze beaux cours d'eau à truites (dont -quatre ou cinq sont à peu près aussi larges, chacun, que notre Wandle <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span> -dans le Surrey ou que la Dove d'Isaac Walton)<a name="FNanchor_55_1" id="FNanchor_55_1"></a><a href="#Footnote_55_1" class="fnanchor">[55]</a>, qui se réunissant de -nouveau après qu'ils ont tourbillonné à travers ses rues, sont -bordés comme ils descendent (non guéables excepté quand les deux -Édouards les traversèrent la veille de Crécy) vers les sables de -Saint-Valéry, par des bois de tremble et des bouquets de peupliers<a name="FNanchor_56_1" id="FNanchor_56_1"></a><a href="#Footnote_56_1" class="fnanchor">[56]</a> -dont la grâce et l'allégresse semblent jaillir de chaque magnifique -avenue comme l'image de la vie de l'homme juste: «Erit tanquam lignum -quod plantatum est secus decursus aquarum.»</p> - -<p>Mais la Venise de Picardie ne dut pas seulement son nom à la beauté de -ses cours d'eau, mais au fardeau qu'ils portaient. Elle fut une -ouvrière, comme la princesse Adriatique, en or et en verre, en pierre, -en bois, en ivoire; elle était habile comme une Égyptienne dans le -tissage des fines toiles de lin, et mariait les différentes couleurs -dans ses ouvrages d'aiguille avec la délicatesse des filles de Juda. Et -de ceux-là, les fruits de ses mains qui la célébraient dans ses -propres portes, elle envoyait aussi une part aux nations étrangères et -sa renommée se répandait dans tous les pays.</p> - -<p>«Un règlement de l'échevinage du 12 avril 1566 montre qu'on -fabriquait à cette époque du velours de toutes couleurs pour meubles, -des colombettes à grands et petits carreaux, des burailles croisées -qu'on expédiait <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span> en Allemagne, en Espagne, en Turquie et en -Barbarie<a name="FNanchor_57_1" id="FNanchor_57_1"></a><a href="#Footnote_57_1" class="fnanchor">[57]</a>!»</p> - -<p>Velours de toutes couleurs, colombettes irisées comme des perles (je me -demande ce qu'elles pouvaient être?) et envoyées pour lutter contre -les tapis bigarrés du Turc et briller sur les tours arabesques de -Barbarie<a name="FNanchor_58_1" id="FNanchor_58_1"></a><a href="#Footnote_58_1" class="fnanchor">[58]</a>! N'est-ce pas là une période de l'ancienne vie -provinciale picarde faite pour exciter l'intérêt d'un voyageur anglais -intelligent?</p> - -<p>Pourquoi cette fontaine d'arc-en-ciel jaillissait-elle ici près de la -Somme? Pourquoi une petite fille française pouvait-elle ainsi se dire -la sœur de Venise et la servante de Carthage et de Tyr?</p> - -<p>Et si elle, pourquoi aucun autre de nos villages du nord, n'a-t-il pu -faire de même? Le voyageur intelligent a-t-il sur son chemin de la -porte de Calais à la gare d'Amiens distingué quoi que ce fût au bord -de la mer ou dans l'intérieur des terres qui paraisse particulièrement -favorable à un projet artistique ou à une entreprise commerciale? Il a -vu lieue par lieue se dérouler des dunes sablonneuses. Nous aussi nous -avons nos sables de la Severn, de la Lune, de Solway. Il a vu des -plaines de tourbe utile et non sans parfum, un article <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span> dont ne sont pas -privées non plus nos industries écossaises et irlandaises. Il a vu se -dresser des falaises du plus pur calcaire, mais sur la rive opposée la -perfide Albion ne luit pas moins blanche au-delà du bleu. Il a vu des -eaux pures sourdre du rocher neigeux, mais les nôtres sont-elles moins -brillantes à Croydon, à Guildford et à Winchester? Et cependant -personne n'a jamais entendu parler de trésors envoyés des sables de -Solway aux Africains; ni que les architectes de Romsay eurent pu donner -des leçons de couleurs aux architectes de Grenade. Qu'y a-t-il donc -dans l'air ou le sol de ce pays, dans la lumière de ses étoiles ou de -son soleil qui ait pu mettre cette flamme dans les yeux de la petite -Amiénoise en cape blanche au point de la rendre capable de rivaliser -elle-même avec Pénélope<a name="FNanchor_59_1" id="FNanchor_59_1"></a><a href="#Footnote_59_1" class="fnanchor">[59]</a>.</p> - -<p>4. L'intelligent voyageur anglais n'a pas, bien entendu, de temps à -perdre à aucune de ces questions. Mais, s'il a acheté son sandwich au -jambon et s'il est prêt pour le: «En voiture, Messieurs!» peut-être -pourra-t-il condescendre à écouter pour un instant un flâneur qui ne -gaspille ni ne compte son temps et qui pourra lui indiquer ce qui vaut -la peine d'être regardé <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span> tandis que le train s'éloigne lentement de la -gare. Il verra d'abord, et sans aucun doute avec l'admiration -respectueuse qu'un Anglais est obligé d'accorder à de tels spectacles, -les hangars à charbons et les remises pour les wagons de la station -elle-même, s'étendant dans leurs cendreuses et huileuses splendeurs -pendant à peu près un quart de mille hors de la cité; et puis, juste -au moment où le train reprend toute sa vitesse, sous une cheminée en -forme de tour dont il ne peut guère voir que le sommet, mais par -l'ombre épaisse de la fumée de laquelle il sera enveloppé, il <i>pourra -voir</i>, s'il veut risquer sa tête intelligente hors de la portière et -regarder en arrière, cinquante ou cinquante et une (je ne suis pas sûr -de mon compte à une unité près) cheminées semblables, toutes fumant -de même, toutes pourvues des mêmes ouvrages oblongs, de murs en brique -brune avec d'innombrables embrasures de fenêtres noires et carrées. -Mais, au milieu de ces cinquante choses élevées qui fument, il en -verra une, un peu plus élevée que toutes, et plus délicate, qui ne -fume pas<a name="FNanchor_60_1" id="FNanchor_60_1"></a><a href="#Footnote_60_1" class="fnanchor">[60]</a>; et au milieu de ces cinquante amas de murs nus enfermant -des «travaux» et sans doute des travaux profitables et honorables pour -la France et pour le monde, il verra un amas de murs non pas nus mais -étrangement travaillés par les mains d'hommes insensés d'il y a bien -longtemps dans le but d'enfermer ou de produire non pas un travail -profitable en quoi que ce soit mais un: «Là est l'œuvre de Dieu; afin -que vous croyiez en Celui qu'il a envoyé<a name="FNanchor_61_1" id="FNanchor_61_1"></a><a href="#Footnote_61_1" class="fnanchor">[61]</a>.»</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span></p> - -<p>5. Laissant maintenant l'intelligent voyageur aller remplir son vœu de -pèlerinage à Paris—ou n'importe où un autre Dieu peut l'envoyer—je -supposerai que un ou deux intelligents garçons d'Eton, ou une jeune -Anglaise pensante, peuvent avoir le désir de venir tranquillement avec -moi jusqu'à cet endroit d'où l'on domine la ville, et de réfléchir -à ce que l'édifice inutilitaire,—dirons-nous aussi inutile?—et son -minaret sans fumée peuvent peut-être signifier.</p> - -<p>Je l'ai appelé minaret, faute d'un meilleur mot anglais. -Flèche—arrow—est son nom exact; s'évanouissant dans l'air vous ne -savez à quel moment par sa simple finesse. Elle ne jette pas de flamme, -elle ne produit pas de mouvement, elle ne fait pas de mal, la belle -flèche<a name="FNanchor_62_1" id="FNanchor_62_1"></a><a href="#Footnote_62_1" class="fnanchor">[62]</a>; sans panache, sans poison et sans barbillons; sans but, -dirons-nous aussi, lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés? -Elle et l'édifice d'où elle s'élève, qu'ont-ils signifié un jour? -Quelle signification gardent-ils encore en eux-mêmes pour vous ou pour -les habitants d'alentour qui ne lèvent jamais les yeux sur eux, quand -ils passent auprès?</p> - -<p>Si nous nous mettions d'abord à apprendre comment ils sont venus là.</p> - -<p>6. À la naissance du Christ, tout le flanc de colline et au bas la -plaine brillante de cours d'eau avec les champs jaunes de blé qui la -dominent, étaient habités par une race enseignée par les Druides, de -pensées et de mœurs assez farouches, mais placée sous le gouvernement -de Rome et s'accoutumant graduellement à entendre les noms et dans une -certaine mesure à confesser <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> la puissance des Dieux romains. Pendant les -trois cents ans qui suivirent la naissance du Christ, ils n'entendirent -le nom d'aucun autre Dieu.</p> - -<p>Trois cents ans! et ni apôtres ni héritiers de leur apostolat ne sont -encore allés à travers le monde prêcher l'Évangile à toutes les -créatures. Ici, sur son sol tourbeux, le peuple farouche se fiant -encore à Pomone pour les pommes, à Silvanus pour les glands, à -Cérès pour le pain, à Proserpine pour le repos, n'avait d'autre -espérance que celle de la bénédiction de la saison par les Dieux de -la moisson et ne craignait aucune colère éternelle de la Reine de la -mort<a name="FNanchor_63_1" id="FNanchor_63_1"></a><a href="#Footnote_63_1" class="fnanchor">[63]</a>.</p> - -<p>Mais, à la fin, trois cents années étant venues et passées, en l'an -du Christ 301 vint en flanc de cette colline d'Amiens le sixième jour -des ides d'octobre, le messager d'une nouvelle vie.</p> - -<p>7. Son nom, Firminius (je suppose) en latin, est Firmin en -français—c'est celui-là qu'il faut nous rappeler ici en Picardie: -Firmin, pas Firminius; de même que Denis, non Dyonisius; venant de -l'étendue—personne ne nous dit de quelle partie de l'étendue. Mais -reçu avec une accueillante surprise par les Amiénois païens qui le -virent—quarante jours—un grand nombre de jours pouvons-nous -lire—prêchant agréablement et enchaînant aux vœux du baptême même -des gens de la bonne société; et cela dans des proportions telles, -qu'à la fin il est traduit devant le gouverneur romain, par les -prêtres de Jupiter et Mercure qui l'accusent de vouloir mettre le monde -sens dessus dessous. Et le dernier <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span> des quarante jours—ou du nombre -indéfini de jours signifié par quarante—il a la tête tranchée, -comme il sied aux martyrs de l'avoir, et le rôle de son être mortel -est terminé.</p> - -<p>La vieille, vieille histoire, dites-vous? Soit, vous la retiendrez -d'autant plus aisément. Les Amiénois la retinrent avec tant de soin, -que douze cents ans après, au XII<sup>e</sup> siècle, ils jugèrent bon de -sculpter et de peindre les quatre tableaux en pierre, numéro 1, 2, 3 et -4 de notre première photographie du chœur: scène I<sup>re</sup>, <i>Saint Firmin -arrivant</i>; scène II<sup>e</sup>, <i>Saint Firmin prêchant</i>; scène III<sup>e</sup>, <i>Saint -Firmin baptisant</i>; et scène IV<sup>e</sup>, <i>Saint Firmin décapité</i>, par un -bourreau avec des jambes très rouges, et un chien qui l'accompagne du -genre du chien dans <i>Faust</i>, duquel nous pourrons avoir à reparler tout -à l'heure<a name="FNanchor_64_1" id="FNanchor_64_1"></a><a href="#Footnote_64_1" class="fnanchor">[64]</a>.</p> - -<p>8. Pour continuer en attendant l'histoire de saint Firmin, telle qu'elle -est connue depuis ces temps reculés, son corps fut reçu et enterré -par un sénateur romain, son disciple (une sorte de Joseph d'Arimathie, -vis-à-vis de saint Firmin) dans le propre jardin du sénateur. Lequel -aussi éleva un petit oratoire sur son tombeau.</p> - -<p>Le fils du sénateur romain construisit une église pour remplacer -l'oratoire, dédiée à Notre-Dame des <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span> Martyrs, et en fit un siège -épiscopal,—le premier de la nation française. Un endroit bien -mémorable pour la nation française à coup sûr? Et méritant -peut-être un petit souvenir ou monument commémoratif—croix, -inscription ou quelque chose d'analogue? Ou donc supposez-vous que cette -première cathédrale de la chrétienté française s'est élevée, et -de quel monument a-t-elle été honorée? Elle s'élevait là où nous -nous tenons en ce moment mon compagnon, qui que vous soyez, et le -monument dont elle a été honorée est cette cheminée, dont le -gonfalon de fumée nous couvre d'obscurité, le plus récent effort de -l'art moderne à Amiens, la cheminée de Saint-Acheul.</p> - -<p>La première cathédrale, vous remarquerez, de la nation <i>française</i>; -plus exactement le premier germe de cathédrale <i>pour</i> la nation -française—qui n'est pas encore là; seul ce tombeau d'un martyr est -ici, cette église de Notre-Dame des Martyrs, restant sur le flanc de la -colline jusqu'à ce que le pouvoir des Romains disparaisse.</p> - -<p>La cité et l'autel tombent avec lui, foulés aux pieds par des tribus -sauvages; le tombeau est oublié—quand, à la fin, les Francs du nord -couvrant de leur dernier flot ces dunes de la Somme s'est arrêté ici -et ici l'étendard franc est planté, et le royaume français fondé.</p> - -<p>9. Ici leur première capitale, ici les premiers pas<a name="FNanchor_65_1" id="FNanchor_65_1"></a><a href="#Footnote_65_1" class="fnanchor">[65]</a> des Francs en -France! Réfléchissez à cela. Dans tout <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span> le sud il y a des Gaulois, des -Burgondes, des Bretons, des nations de cœur plus triste, d'esprit plus -morose. Passé leur frontière, leur limite extrême, voici enfin les -Francs, source de toute Franchise pour notre Europe. Vous avez entendu -le mot en Angleterre, avant ce jour, mais de mot anglais, il n'y en a -pas pour signifier cela. L'honnêteté nous l'avons, et elle nous vient -de nous-mêmes, mais la Franchise nous devons l'apprendre de ceux-ci; -bien plus, toutes nos nations de l'ouest seront dans quelques siècles -connues sous le nom de Franks. Franks du Paris qui doit exister, en un -temps à venir, mais le Français de Paris est, en l'an de grâce 500, -une langue aussi inconnue à Paris qu'à Stratford-att-ye-Bowe. Le -Français d'Amiens est la forme royale et le parler de cour du langage -chrétien, Paris étant encore dans la boue lutécienne pour devenir un -jour un champ de toits peut-être, en temps voulu. Ici près de la Somme -qui doucement brille, règnent Clovis et sa Clotilde.</p> - -<p>Et auprès du tombeau de saint Firmin parle maintenant un autre doux -évangéliste et la première prière du roi franc au roi des rois, il -la lui adresse seulement comme au «Dieu de Clotilde».</p> - -<p>10. Je suis obligé de faire appel à la patience du lecteur pour une -date ou deux et pour quelques faits arides—deux—trois—ou plus.</p> - -<p>Clodion, le chef des premiers Francs qui passèrent définitivement le -Rhin, fraya son chemin à travers les cohortes irrégulières de Rome, -jusqu'à Amiens dont il s'empara en 445<a name="FNanchor_66_1" id="FNanchor_66_1"></a><a href="#Footnote_66_1" class="fnanchor">[66]</a>.</p> - -<p>Deux ans après, à sa mort, le trône à peine affermi <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span> -tombe—peut-être inévitablement—aux mains du tuteur de ses enfants, -Mérovée dont la dynastie commence à la défaite d'Attila à Châlons.</p> - -<p>Il mourut en 457. Son fils Childéric s'adonnant à l'amour des femmes, -et méprisé par les soldats francs, est exilé, les Francs aimant mieux -vivre sous la loi de Rome que sous un chef à eux, s'il est indigne. Il -reçoit asile à la cour du roi de Thuringe et y séjourne. Son -principal officier à Amiens, à son départ, rompt un anneau en deux, -et, lui en donnant la moitié, lui dit de revenir lorsqu'il en recevra -l'autre moitié. Et, après un grand nombre de jours, la moitié de -l'anneau rompu lui est renvoyée; il revient et les Francs l'acceptent -pour roi.</p> - -<p>La reine de Thuringe le suit (je ne puis trouver si son mari mourut -avant—et encore moins, s'il mourut, de quelle mort), et s'offre à lui -comme épouse.</p> - -<p>«J'ai connu ton utilité, et que tu es très puissant, et je suis venue -vivre avec toi. Si j'eusse connu au-delà de la mer quelqu'un de plus -utile que toi j'aurais cherché à vivre avec <i>lui.</i>»</p> - -<p>Il la prit pour femme et leur fils est Clovis.</p> - -<p>11. Une histoire surprenante; jusqu'où est-elle littéralement vraie -n'est pour nous d'aucun intérêt; le mythe et sa portée réelle nous -découvrent la nature du royaume français et prophétisent sa future -destinée. Valeur personnelle, beauté personnelle, fidélité aux rois, -amour des femmes, dédain du mariage sans amour, notez que toutes ces -choses y étaient tenues pour essentielles, et que dans leur corruption -sera la fin du Franc comme dans leur force était sa gloire première.</p> - -<p>La valeur personnelle est estimée. L'<i>Utilitas</i>, clef de voûte de -tout. La naissance rien, à moins qu'elle n'apporte avec elle la valeur; -la loi de primogéniture <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span> inconnue; et la décence de la conduite -apparemment aussi (mais rappelez-vous que nous sommes tous encore -païens).</p> - -<p>12. Dégageons en tout cas nos dates et notre géographie du grand -«nulle part» de la mémoire confuse, et groupons-les bien avant -d'aller plus loin.</p> - -<p>457. Mérovée meurt. L'utile Childéric, en comptant son exil et son -règne à Amiens, est roi en tout vingt-quatre ans, de 457 à 481, et -pendant son règne Odoacre met fin à l'empire romain en Italie (476).</p> - -<p>481. Clovis n'a que quinze ans quand il succède à son père, comme roi -des Francs à Amiens. À ce moment un débris de la puissance romaine -persiste isolé dans la France centrale, pendant que quatre nations -fortes et en partie sauvages forment une croix autour de ce centre -mourant; les Francs au nord, les Bretons à l'ouest, les Burgondes à -l'est, les Wisigoths, les plus puissants de tous et les plus affinés, -de la Loire à la mer.</p> - -<p>Tracez vous-même d'abord une carte de France de la dimension qui vous -conviendra comme dans la planche I<a name="FNanchor_67_1" id="FNanchor_67_1"></a><a href="#Footnote_67_1" class="fnanchor">[67]</a> (<i>fig.</i> 1), en indiquant -seulement le court <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span> des cinq fleuves, Somme, Seine, Loire, Saône et -Rhône; puis, sommairement, vous voyez qu'elle était divisée à cette -époque comme cela est indiqué sur la figure 2: la partie -fleur-de-lysée figurant les Francs, le signe<a name="FNanchor_68_1" id="FNanchor_68_1"></a><a href="#Footnote_68_1" class="fnanchor">[68]</a> les Bretons,<a name="FNanchor_69_1" id="FNanchor_69_1"></a><a href="#Footnote_69_1" class="fnanchor">[69]</a> les -Burgondes,<a name="FNanchor_70_1" id="FNanchor_70_1"></a><a href="#Footnote_70_1" class="fnanchor">[70]</a> les Wisigoths. Je ne sais pas exactement jusqu'où -ceux-ci entrés en Provence par le Rhône y pénétrèrent; mais je -crois que le mieux est d'indiquer la Provence comme semée de roses.</p> - -<p>13. Maintenant sous Clovis les Francs livrèrent trois grandes -batailles. La première contre les Romains, près de Soissons, qu'ils -gagnent, et ils deviennent maîtres de la France jusqu'à la Loire. -Copiez la carte rudimentaire (<i>fig.</i> 2) et mettez la fleur de lis sur -tout le milieu, couvrant les Romains (<i>fig.</i> 3). Cette bataille fut -gagnée par Clovis, je crois, avant qu'il n'épousât Clotilde. Il gagne -par elle sa princesse; cependant, ne peut pas obtenir son joli vase pour -lui en faire présent. Retenez bien cette histoire, ainsi que la -bataille de Soissons, comme donnant le centre de la France aux Français -et mettant fin ici pour toujours à la domination <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> romaine. -Deuxièmement, après qu'il a épousé Clotilde, les farouches Germains -venus du nord l'attaquent, lui, et il a à défendre sa vie et son -trône à Tolbiac. Ceci est la bataille dans laquelle il invoque le Dieu -de Clotilde et est délivré des Germains grâce à son appui. Sur quoi -il est couronné à Reims par saint Rémi. Et maintenant dans la -puissance nouvelle de son christianisme, de sa double victoire sur Rome -et la Germanie, et son amour pour sa reine, et son ambition pour son -peuple, il regarde souvent vers ce vaste royaume des Wisigoths situé -entre la Loire et les montagnes neigeuses. Est-ce que le Christ et les -Francs ne seront pas plus forts que de vilains Wisigoths, «qui sont -encore en plus Ariens»? Tous les Francs partagent avec lui cette -opinion. Alors il marche contre les Wisigoths, les rencontre eux et leur -Alaric à Poitiers, achève leur Alaric et leur arianisme et emmène ses -fidèles Francs vers le Pic du Midi.</p> - -<p>14. Et maintenant il vous faut dessiner de nouveau la carte de France et -mettre la fleur de lis sur toute sa masse centrale, de Calais aux -Pyrénées. Seules restent encore en dehors la Bretagne à l'ouest, la -Burgondie à l'est et la rose blanche de Provence au-delà du Rhône. Et -maintenant le pauvre petit Amiens est devenu une simple ville frontière -comme notre Durham, et la Somme un cours d'eau frontière comme notre -Tyne. La Loire et la Seine sont maintenant les deux grands fleuves -français, et les hommes auront l'idée de bâtir des villes sur leur -cours, tandis que les plaines, bien arrosées, donnant non de la tourbe, -mais de riches pâturages, pourront se reposer sous la protection des -châteaux mutins des rochers et des tours fortifiées des îles. Mais -examinons d'un peu plus <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span> près ce que le changement des signes sur notre -carte peut signifier: cinq fleurs de lis au lieu des barres -horizontales.</p> - -<p>Ils ne signifient certainement pas que tous les Goths sont partis, et -qu'il n'y a plus personne en France que les Francs? Les Francs n'ont pas -massacré les hommes, femmes, et enfants Wisigoths, de la Loire à la -Garonne. Bien plus, là où leur propre trône est encore assis près de -la Somme, le peuple né sur la tourbe qu'ils ont trouvé là y vit -encore, quoique assujetti. Francs, Goths, ou Romains peuvent flotter -çà et là par troupes, envahisseurs ou fuyards; mais immuable à -travers toutes les tourmentes de la guerre, le peuple rural dont ils -pillent les cabanes, dont ils ravagent les fermes, et sur les arts -duquel ils règnent, doit encore diligemment et silencieusement, et sans -avoir le temps de se plaindre, labourer, semer, nourrir les troupeaux.</p> - -<p>Sinon, comment Francs ou Huns, Wisigoths ou Romains pourraient-ils vivre -là un mois, ou combattre un jour?</p> - -<p>15. Quels que soient le nom ou les mœurs des maîtres, au fond, la -population laborieuse reste forcément la même; et le chevrier des -Pyrénées, le vigneron de la Garonne, la laitière de Picardie, -quelques maîtres que vous leur donniez, demeureront toujours sur leur -sol, fleurissants comme les arbres du champ, endurants comme les rochers -du désert. Et ceux-ci, la trame et la substance première de la nation, -sont divisés non par dynasties, mais par climats, et sont forts ici et -impuissants là, de par des privilèges que la tyrannie d'aucun -envahisseur ne peut abolir et des défauts que la prédication d'aucun -ermite ne peut corriger. Aussi <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span> laissons maintenant, si vous le voulez, -pour une minute ou deux, notre histoire et lisons les leçons de la -terre immuable et du ciel.</p> - -<p>16. Dans l'ancien temps, quand on allait en poste de Calais à Paris, il -y avait environ une demi-heure de trot sur terrain plat de la porte de -Calais à la longue colline calcaire qu'il fallait gravir avant -d'arriver au village de Marquise, où était le premier relai.</p> - -<p>Cette colline de chaux, est à vrai dire la façade de la France; le -dernier morceau de plaine qui est au nord est, l'extrémité des -Flandres; au sud, s'étend maintenant une région de chaux et de belle -pierre calcaire à bâtir; si vous ouvrez bien les yeux, vous pouvez en -voir une grande carrière à l'ouest du chemin de fer, à mi-chemin -entre Calais et Boulogne, là où fut jadis une rocheuse petite vallée -bénie, et qui s'ouvrait sur des pelouses veloutées; cette région -calcaire, élevée mais jamais montagneuse, s'étend autour du bassin -calcaire de Paris, vers Caen d'un côté et Nancy de l'autre et au sud -jusqu'à Bourges et le Limousin. Ce pays de pierre à chaux avec son air -frais et vif, labourable en tous les points de sa surface et tout en -carrières sous les prairies bien arrosées, est le vrai pays des -Français. Ici seulement leurs arts ont trouvé leur développement -original. Plus loin, au sud, ce sont des Gascons ou Limousins, ou -Auvergnats, ou autre chose d'analogue. À l'ouest, des Bretons, d'une -pâleur de granit, à l'est des Burgondes pareils aux ours des Alpes, -ici seulement sur la chaux et le marbre aux beaux grains entre, disons -Amiens et Chartres d'un côté, Caen et Reims de l'autre, vous avez la -vraie <i>France.</i></p> - -<p>17. De laquelle avant que nous poursuivions l'histoire <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> de sa vraie vie, -je dois demander au lecteur d'examiner un peu avec moi, comment -l'histoire, ou ce qu'on appelle ainsi, a été écrite la plupart du -temps et en quels détails on la fait ordinairement consister.</p> - -<p>Supposons que l'histoire du roi Lear fût une histoire vraie; et qu'un -historien moderne en donnât un résumé dans un manuel scolaire -destiné à renfermer tous les faits essentiels de l'histoire -d'Angleterre qui peuvent être utiles à la jeunesse anglaise au point -de vue des concours. L'histoire serait racontée à peu près de cette -manière:</p> - -<p>«Le règne du dernier roi de la soixante-dix-neuvième dynastie se -termina par une série d'événements dont il est pénible de salir les -pages de l'histoire. Le faible vieillard désirait partager son royaume -en douaires pour ses trois filles; mais comme il leur proposait cet -arrangement, voyant que la plus jeune l'accueillait avec froideur et -réserve, il la chassa de sa cour et partagea son royaume entre les deux -aînées.</p> - -<p>«La plus jeune trouva asile à la cour de France où, à la fin, le -prince royal l'épousa. Mais les deux aînées étant arrivées au -pouvoir suprême traitèrent leur père d'abord avec irrespect, et -bientôt avec mépris. Se voyant à la fin refuser le soutien -nécessaire à ses déclinantes années, le vieux roi, dans un transport -de douleur, quitta son palais avec, raconte-t-on, son fou de cour comme -seul serviteur, et, en proie à une sorte de folie, il erra demi-nu, par -les tempêtes de l'hiver, dans les bois de la Bretagne.</p> - -<p>18. «À la nouvelle de ces événements, sa plus jeune fille rassembla -en hâte une armée et envahit le territoire de ses sœurs ingrates, -dans l'intention de rétablir son père sur son trône; mais, -rencontrant une force <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> bien disciplinée sous le commandement de l'amant -de sa sœur aînée, Edmond, fils bâtard du comte de Glocester, elle -fut elle-même vaincue, jetée en prison et bientôt après étranglée -par les ordres de sa sœur adultère. Le vieux roi mourut en recevant la -nouvelle de sa mort; et ceux qui participèrent à ces crimes reçurent -bientôt après leur récompense; car les deux méchantes reines se -disputant l'amour du bâtard, celle qu'il regardait avec le moins de -faveur empoisonna l'autre et après se tua. Edmond reçut ensuite la -mort de la main de son frère, le fils légitime de Glocester, sous -l'autorité duquel, ainsi que celle du comte de Kent, le royaume demeura -pendant plusieurs années.»</p> - -<p>Imaginez cet exposé succinctement gracieux de ce que les historiens -considèrent être les faits, orné de gravures sur bois aux dures -oppositions de blanc et de noir qui représenteraient le moment où on -arrache les yeux à Glocester, le délire de Lear, la strangulation de -Cordelia et le suicide de Goneril, et vous avez le type de l'histoire -populaire du XIX<sup>e</sup> siècle, qui, vous pouvez vous en apercevoir après un -peu de réflexion, est une lecture aussi profitable aux jeunes personnes -(en ce qui concerne la teinte générale et la pureté de leurs -pensées) que le serait la statistique de New Gate, avec cette -circonstance infiniment aggravante que, tandis que le tableau des crimes -de la prison enseignerait à une jeunesse réfléchie les dangers d'une -vie basse et des mauvaises fréquentations, le tableau des crimes royaux -détruit son respect pour toute espèce de gouvernement et sa foi dans -les décrets de la Providence elle-même.</p> - -<p>19. Des livres ayant de plus hautes prétentions, <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> écrits par des -banquiers, des membres du Parlement ou des clergymens orthodoxes ne -manquent pas non plus; ils montrent que le progrès de la civilisation -consiste dans la victoire de l'usure sur le préjugé ecclésiastique ou -dans l'extension des privilèges parlementaires à quelque bourg de -Puddlecombe, ou dans l'extinction des ténébreuses superstitions de la -Papauté en la glorieuse lumière de la Réforme. Finalement vous avez -un résumé d'histoire philosophique qui vous prouve qu'il n'y a aucune -apparence que jamais, en quoi que ce soit, la Providence ait gouverné -les affaires humaines; que toutes les actions vertueuses ont des motifs -égoïstes; et qu'un égoïsme scientifique avec des communications -télégraphiques appropriées et une connaissance parfaite de toutes les -espèces de bactéries, assureront d'une manière complète le futur -bien-être des classes supérieures de la société et la résignation -respectueuse des classes inférieures.</p> - -<p>En attendant, les deux influences laissées de côté, la Providence du -ciel et la vertu des hommes ont gouverné et gouvernent le monde, et non -de façon invisible: et elles sont les seules puissances au sujet de qui -l'histoire ait jamais à nous apprendre quelque vérité profitable. -Cachée sous toute douleur, il y a la force de la vertu; au-dessus de -toutes les ruines, la charité réparatrice de Dieu. Ce sont-elles -seules que nous avons à considérer; en elles seules nous pouvons -comprendre le passé et prédire l'avenir, la destinée des siècles.</p> - -<p>20. Je reviens à l'histoire de Clovis, roi maintenant de toute la -France centrale. Fixez l'année 500 dans vos esprits comme la date -approximative de son baptême à Reims et du sermon que lui fait saint -Rémi <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span> lui parlant des souffrances et de la passion du Christ jusqu'à ce -que Clovis s'élance de son trône, saisissant sa lance et s'écriant: -«Si j'avais été là avec mes braves Francs j'aurais vengé ses -injures.»</p> - -<p>«Il y a peu de doute», poursuit l'historien cockney, que la conversion -de Clovis fût affaire de politique autant que de foi. Mais l'historien -cockney ferait mieux de limiter ses remarques sur les caractères et les -croyances des hommes à ceux des curés qui sont récemment entrés dans -les ordres dans son voisinage fashionable ou des évêques qui ont -prêché, ces derniers temps, à la population de ses faubourgs -manufacturiers. Les rois francs étaient pétris d'une autre argile.</p> - -<p>21. Le christianisme de Clovis ne produit, en effet, aucun fruit du -genre de ceux qu'on remarque chez un moderne converti. Nous n'apprenons -pas qu'il se soit repenti du moindre de ses péchés ni qu'il ait -résolu de mener une vie en quoi que ce soit nouvelle. Il n'a pas été -pénétré de la doctrine du péché à la bataille de Tolbiac; ni en -invoquant le secours du Dieu de Clotilde, il n'a senti naître en lui ni -manifesté l'intention la plus lointaine de changer son caractère ou -d'abandonner ses projets. Ce qu'il était avant qu'il crût au Dieu de -sa reine, il le resta, avec beaucoup plus de force seulement, dans sa -confiance nouvelle en l'appui surnaturel de ce Dieu auparavant inconnu. -Sa gratitude naturelle envers la Puissance Libératrice et l'orgueil -d'en être protégé, ajoutèrent seulement de la violence à ses -habitudes de soldat, et accrurent sa haine politique de toute la force -de l'indignation religieuse. Les démons n'ont jamais tendu de piège -plus dangereux à la fragilité humaine que la croyance que nos ennemis -sont aussi les ennemis de Dieu; <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> et je conçois parfaitement que la -conduite de Clovis ait pu être plus dénuée de scrupules précisément -dans la mesure où sa foi était plus sincère.</p> - -<p>Si Clovis ou Clotilde avaient pleinement compris les préceptes de leur -maître, l'histoire à venir de la France et de l'Europe aurait été -autre qu'elle n'est. Ce qu'ils étaient capables de comprendre ou en -tous cas ce qui leur fut enseigné, vous verrez qu'ils y obéirent, et -qu'ils furent bénis en y obéissant. Mais leur histoire est compliquée -de celle de plusieurs autres personnages relativement auxquels nous -devons noter maintenant quelques détails trop oubliés.</p> - -<p>22. Si au pied de l'abside de la cathédrale d'Amiens, nous prenons la -rue qui conduit exactement au sud, après avoir laissé la route du -chemin de fer à gauche, elle nous amène au bas d'une côte qui monte -graduellement—à peu près la longueur d'un demi-mille; c'est une -promenade assez agréable et douce, qui se termine au niveau du terrain -le plus élevé qu'il y ait près d'Amiens; d'où, regardant en -arrière, nous voyons au-dessous de nous la cathédrale entière, -excepté la flèche, le sommet que nous avons atteint étant de niveau -avec le faîte de la cathédrale; et, au sud, la plaine de France.</p> - -<p>C'est à peu près à cet endroit, ou sur le chemin qui va de là à -Saint-Acheul, que se trouvait l'ancienne porte romaine des Jumeaux où -l'on voyait Romulus et Rémus nourris par la louve; et par laquelle -sortit d'Amiens à cheval, un jour de dur hiver, cent soixante-dix ans -avant que Clovis fût baptisé, un soldat romain enveloppé dans son -manteau de cavalier<a name="FNanchor_71_1" id="FNanchor_71_1"></a><a href="#Footnote_71_1" class="fnanchor">[71]</a>, sur la <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> chaussée qui faisait partie de la -grande route romaine de Lyon à Boulogne.</p> - -<p>23. Et cela vaut bien aussi que, quelque jour glacé d'automne ou -d'hiver, quand le vent d'est est fort, vous restiez quelques moments à -cette place à sentir son souffle, en vous rappelant ce qui s'est passé -là, mémorable pour tous les hommes, et profitable, dans cet hiver de -l'année 332, pendant que les gens mouraient de froid dans les rues -d'Amiens; notamment ceci: que le cavalier romain, à peine sorti de la -porte de la ville, rencontra un mendiant nu, tremblant de froid; et que, -ne voyant pas d'autre moyen de l'abriter, il tira son épée, partagea -son manteau en deux, et lui en donna une moitié.</p> - -<p>Pas un don ruineux, ni même d'une générosité enthousiaste: la coupe -d'eau fraîche de Sidney exigeait plus d'abnégation; et je suis bien -certain que plus d'un enfant chrétien de nos jours, lui-même bien -réchauffé et habillé, rencontrant un homme nu et gelé, serait prêt -à retirer son manteau de ses épaules et à le donner tout entier au -nécessiteux si sa nourrice mieux avisée, ou sa maman, le lui -laissaient faire. Mais le soldat romain n'était pas un chrétien et -accomplissait sa charité sereine en toute simplicité, et pourtant avec -prudence.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, cette même nuit il contempla dans un rêve le -Seigneur Jésus, qui était devant lui, au milieu des anges, ayant sur -ses épaules la moitié du manteau dont il avait fait don au mendiant.</p> - -<p>Et Jésus dit aux anges qui étaient autour de lui: <span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> «Savez-vous qui m'a -ainsi velu? Mon serviteur Martin, quoique non baptisé encore, a fait -cela.» Et Martin, après cette vision, s'empressa de recevoir le -baptême, étant alors dans sa vingt-deuxième année<a name="FNanchor_72_1" id="FNanchor_72_1"></a><a href="#Footnote_72_1" class="fnanchor">[72]</a>. Que ces -choses se soient jamais passées ainsi, ou jusqu'à quel point elles se -sont passées ainsi, lecteur crédule ou incrédule, n'est ni votre -affaire, ni la mienne. Mais de ces choses, ce qui est et sera -éternellement <i>ainsi</i>—notamment la vérité infaillible de la leçon -ici enseignée, et les conséquences actuelles de la vie de saint Martin -sur l'esprit de la chrétienté—est, très absolument, l'affaire de -tout être raisonnable dans un royaume chrétien quelconque.</p> - -<p>24. Vous devez d'abord comprendre avant tout que le caractère propre de -saint Martin est une charité sereine et douce envers toutes les -créatures. Il n'est pas un saint qui prêche—encore moins qui -persécute, pas même un saint inquiet. De ses prières, nous entendons -peu,—de ses vœux, rien. Ce qu'il fait toujours, c'est seulement la -chose juste au moment juste; la rectitude et la bonté ne faisant qu'un -dans son âme: un saint extrêmement exemplaire, à mon avis.</p> - -<p>Converti, baptisé, et conscient d'avoir vu le Christ, il ne tourmente -pas ses officiers pour cela, ne cherche pas à faire de prosélytes dans -sa cohorte. «C'est l'affaire du Christ, assurément!—S'il a besoin -d'eux, il peut leur apparaître comme il m'est apparu» paraît être -son sentiment dans les jours qui suivent son baptême. Il reste -soixant-dix ans dans l'armée, toujours aussi calme. Au bout de ce -temps, pensant qu'il pourrait <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span> être bien de prendre d'autres fonctions, -il demande à l'empereur Julien d'accepter sa démission. Celui-ci, -l'ayant accusé de pusillanimité, Martin lui offre de conduire sa -cohorte au combat, sans armes et portant seulement le signe de la croix. -Julien le prend au mot, le garde jusqu'à ce que l'époque du combat -approche, mais la veille du jour où il compte le mettre ainsi à -l'épreuve, l'ennemi envoie une ambassade avec des offres de soumission -et de paix.</p> - -<p>25. On n'insiste pas souvent sur cette histoire; jusqu'où elle est -littéralement vraie, remarquez-le de nouveau, ne nous importe pas le -moins du monde; ici la leçon est donnée pour toujours de la manière -dont un soldat chrétien devrait rencontrer ses ennemis. Leçon grâce -à laquelle, si le Mr Greatheart<a name="FNanchor_73_1" id="FNanchor_73_1"></a><a href="#Footnote_73_1" class="fnanchor">[73]</a> de John Bunyan l'avait comprise, -les portes célestes se seraient ouvertes de nos jours à plus d'un -pèlerin qui n'a pas su se frayer un chemin jusqu'à elles avec l'épée -de violence.</p> - -<p>Mais l'histoire est vraie en quelque façon pratiquement et -effectivement; car, après un certain temps, sans aucun discours, ni -anathème, ni agitation d'aucune sorte, nous trouvons le chevalier -romain fait évêque de Tours et devenant une influence de bien sans -mélange pour toute l'humanité, alors et dans la suite. Et de fait -l'histoire de son manteau de chevalier se répète pour sa robe -d'évêque, et il ne faut pas la rejeter parce qu'il est probable que -c'est une invention car il est tout aussi probable que ce fut une -action.</p> - -<p>26. Allant dans ses plus beaux habits dire les prières à l'église, -avec un de ses diacres, il rencontra sur la <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> route un malheureux sans -vêtements, et ordonna à son diacre de lui donner une cotte ou tunique -quelconque.</p> - -<p>Le diacre objectant qu'il n'avait sous la main aucun habillement -profane, saint Martin, avec sa sérénité accoutumée, enlève son -étole épiscopale ou telle autre majestueuse et flottante parure que -cela pouvait être, la jette sur les épaules nues du mendiant, et, -continuant son chemin, va accomplir le service divin, incorrect, en -gilet ou tel vêtement de dessous du moyen âge qui lui restait.</p> - -<p>Mais, comme il était debout devant l'autel, un globe de lumière parut -au-dessus de sa tête, et quand il éleva ses bras nus avec l'Hostie on -vit autour de lui les anges qui tenaient au-dessus de sa tête des -chaînes d'or et des joyaux qui n'avaient rien de terrestre.</p> - -<p>27. Ce n'est pas croyable pour vous, ni dans la nature des choses, sage -lecteur, et trop évidemment ce n'est qu'une glose que l'extravagance -monastique donne du récit primitif.</p> - -<p>Soit. Toutefois cette création de l'extravagance monastique comprise -par le cœur eût été le châtiment et le frein de toute forme de -l'orgueil et de la sensualité de l'Église qui, de nos jours, a -littéralement abaissé le service de Dieu et de ses pauvres au service -du clergyman et de ses riches; et fait de ce qu'était jadis pour -l'esprit découragé la parure de la louange, les paillettes des -paillasses dans une mascarade ecclésiastique.</p> - -<p>28. Mais encore une légende, et nous en aurons assez pour voir les -racines de l'influence étrange et universelle de ce saint sur la -chrétienté.</p> - -<p>«Ce qui distingue particulièrement saint Martin fut la sérénité -douce, sérieuse et inaltérable; personne ne l'avait jamais vu ni en -colère, ni triste, ni gai, il n'y <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> avait rien dans son cœur que la -piété envers Dieu et la pitié envers les hommes. Le diable qui était -particulièrement jaloux de ses vertus détestait par-dessus tout son -extrême charité, parce qu'elle était le plus nuisible à sa propre -puissance et, un jour, il lui reprocha ironiquement de si vite -accueillir favorablement les pécheurs et les repentis. Mais saint -Martin lui répondit tristement: «Oh! malheureux que tu es! si <i>toi</i> -aussi tu pouvais cesser de poursuivre et de séduire de misérables -créatures, si, toi aussi, tu pouvais te repentir, tu obtiendrais de -Jésus-Christ ta grâce et ton pardon<a name="FNanchor_74_1" id="FNanchor_74_1"></a><a href="#Footnote_74_1" class="fnanchor">[74]</a>.»</p> - -<p>29. Dans cette douceur était sa force; et l'on ne peut mieux en -apprécier l'efficacité pratique qu'en comparant la portée de son -œuvre à celle de l'œuvre de saint Firmin.</p> - -<p>L'impatient missionnaire tapage et crie comme un énergumène dans les -rues d'Amiens, insulte, exhorte, persuade, baptise, met tout, comme nous -l'avons dit, sens dessus dessous pendant quarante jours: après quoi il -a la tête tranchée, et son nom n'est plus jamais prononcé <i>hors</i> -d'Amiens.</p> - -<p>Saint Martin ne contrarie personne, ne dépense pas un souffle en une -exhortation désagréable, comprend par la première leçon du Christ à -lui-même que des gens non baptisés peuvent être aussi bons que des -baptisés si leurs cœurs sont purs; il aide, pardonne, console -(sociable jusqu'à partager la coupe de l'amitié) avec autant -d'empressement le manant que le roi; il est le patron d'une honnête -boisson<a name="FNanchor_75_1" id="FNanchor_75_1"></a><a href="#Footnote_75_1" class="fnanchor">[75]</a>, l'odeur de la <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span> farce de votre oie de la Saint-Martin est -agréable à ses narines et sacrés sont pour lui les rayons de l'été -qui s'en va. Et, de façon ou d'autre, près et loin, les idoles -chancellent devant lui, les dieux païens s'évanouissent, son Christ -devient le Christ de tous les hommes, son <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> nom est invoqué au pied -d'innombrables nouveaux autels dans tous les pays, sur les hauteurs des -collines romaines comme au fond des champs anglais. Saint Augustin -baptisa les premiers Anglais qu'il convertit dans l'église de -Saint-Martin à Cantorbéry; et à <span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> Londres la station de Charing Cross -elle-même n'a pas entièrement effacé des esprits sa mémoire ou son -nom.</p> - -<p>30. L'histoire de la Robe épiscopale est la dernière histoire relative -à saint Martin dont je me risquerai à vous dire qu'il est plus sage de -la tenir pour littéralement vraie que pour un simple mythe; bien -qu'elle reste assurément un mythe de la valeur et de la beauté la plus -grande; enfin j'ai encore à vous conter une histoire, cette fois-ci -vraiment la dernière et où je reconnais que vous serez plus sage de -voir une fable que l'exacte expression de la vérité, bien que quelque -grain de vérité soit sans nul doute à sa base. Ce grain de vérité, -de ceux qui, jetés sur un bon terrain, se multiplient au centuple en -poussant, ce doit être quelque trait tangible et inoubliable de la -façon dont saint Martin se comportait dans la haute société; quant au -mythe, sa valeur et sa signification sont de tous les temps.</p> - -<p>Saint Martin donc, comme le veut le récit, était un jour à dîner à -la première table du globe terrestre—à savoir, chez l'empereur et -l'impératrice de Germanie! Vous n'avez pas besoin de chercher quel -empereur, ou laquelle des femmes de l'empereur! L'empereur de Germanie -est dans tous les anciens mythes l'expression du plus haut pouvoir -sacré dans l'État, comme le pape est le plus haut pouvoir sacré dans -l'Église. Saint Martin était donc à dîner, comme nous l'avons dit, -avec naturellement l'empereur assis à côté de lui à gauche, -l'impératrice à droite; tout se passait dans les règles. Saint Martin -prenant grand plaisir au dîner, et se rendant agréable à la -compagnie, pas le moins du monde une sorte de saint à la saint -Jean-Baptiste. Vous savez aussi que dans les fêtes royales de ce temps, -des gens d'un rang social très inférieur avaient accès <span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> dans la salle -à manger: ils arrivaient derrière les chaises des invités, voyaient -et entendaient ce qui se passait et, pendant ce temps-là, sans être -importuns ils ramassaient les miettes et léchaient les plats.</p> - -<p>Quand le dîner fut un peu avancé, et que vint le moment de servir les -vins, l'empereur remplit sa coupe, remplit celle de l'impératrice, -remplit celle de saint Martin, choque affectueusement son verre contre -celui de saint Martin. L'impératrice, également aimable et encore plus -sincèrement croyante, regarde à travers la table, humblement, mais -aussi royalement, s'attendant, naturellement, à ce que saint Martin -approche de suite son verre du sien pour le toucher. Saint Martin -regarde d'abord autour de lui d'un air de réflexion, s'aperçoit qu'il -a à côté de sa chaise un pauvre mendiant déguenillé, ayant l'air -altéré, qui a réussi à se faire remplir sa coupe d'une manière ou -d'une autre, par un laquais charitable.</p> - -<p>Saint Martin tourne le dos à l'impératrice et trinque avec <i>lui!</i></p> - -<p>31. Pour laquelle charité—mythique si vous voulez, mais éternellement -exemplaire—il reste, comme nous l'avons dit, le patron des buveurs bons -chrétiens à cette heure.</p> - -<p>Comme les années passaient sur lui, il paraît avoir senti qu'il avait -porté le poids de la crosse assez longtemps, que l'active Tours avait -besoin maintenant d'un évêque plus actif, que pour lui-même il -pourrait dorénavant prendre innocemment son plaisir et son repos là -où la vigne poussait et l'alouette chantait. Pour palais épiscopal il -prend une petite excavation dans les rochers calcaires du bassin -supérieur du fleuve, organise toutes choses pour le lit et la table, à -peu de <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> frais. Nuit par nuit, pour lui le ruisseau murmure, jour par -jour, les feuilles de la vigne lui donnent leur ombre; et le soleil, son -héraut, trouant l'horizon chaque jour rapproché, descend pour lui dans -l'eau qu'il empourpre—là, où maintenant, la paysanne trotte vers la -maison entre ses paniers, où la scie est arrêtée dans le bois à demi -fendu, et où le clocher du village s'élève gris contre la lumière la -plus éloignée dans le <i>Bord de la Loire</i> de Turner<a name="FNanchor_76_1" id="FNanchor_76_1"></a><a href="#Footnote_76_1" class="fnanchor">[76]</a>.</p> - -<p>32. Toutes choses que je ne vous ai pas racontées, à présent, bien -qu'elles ne soient pas par elles-mêmes sans profit, sans avoir pour -cela une raison spéciale, qui était de vous rendre capables de -comprendre la signification d'un fait qui marqua le début de la marche -de Clovis dans le sud contre les Wisigoths.</p> - -<p>Ayant passé la Loire à Tours, il traversa les domaines de l'abbaye de -Saint-Martin qu'il déclara inviolables, et refusa à ses soldats -l'autorisation de toucher à rien, excepté à l'eau et à l'herbe pour -leurs chevaux. Ses ordres furent si sévères et si inflexible la -rigueur avec laquelle il exigea qu'ils fussent obéis, qu'un soldat -franc ayant pris sans le consentement du propriétaire du foin qui -appartenait à un pauvre homme, et disant en plaisantant «que ce -n'était que de l'herbe», il fit mettre l'agresseur à mort, s'écriant -qu'«on ne pouvait attendre la victoire, si l'on offensait saint -Martin».</p> - -<p>33. Maintenant remarquez-le bien, ce passage de la Loire à Tours -contient en puissance l'accomplissement des propres destinées du -royaume de France et la devise de son pouvoir reconnu et sûrement -établi est: «Honneur aux pauvres!» Même un peu d'herbe ne <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> doit pas -être volé à un pauvre homme sous peine de mort. Ainsi le veut le -chevalier chrétien des armées romaines; placé maintenant sur un -trône élevé auprès de Dieu. Ainsi le veut le premier roi chrétien -des Francs au loin victorieux; baptisé par Dieu, ici, dans le Jourdain -de sa terre promise, alors qu'il le traverse pour en prendre possession.</p> - -<p>Pour combien de temps?</p> - -<p>Jusqu'à ce que cette même devise soit lue à rebours par un trône -dégénéré; jusqu'à ce que, la nouvelle étant apportée que les -pauvres du peuple de France n'avaient pas de pain à manger, il leur -fût répondu: «Qu'ils pouvaient manger de l'herbe<a name="FNanchor_77_1" id="FNanchor_77_1"></a><a href="#Footnote_77_1" class="fnanchor">[77]</a>.» Sur quoi, -près du faubourg Saint-Martin et de la porte Saint-Martin, furent -données par le chevalier des Pauvres contre le Roi, des ordres qui -terminèrent son festin.</p> - -<p>Et souvenez-vous de tous ces exemples, de l'influence sur les âmes -françaises présentes et à venir, de saint Martin de Tours. <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span></p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_52_1" id="Footnote_52_1"></a><a href="#FNanchor_52_1"><span class="label">[52]</span></a>L'éminent érudit, M. Charles Newton Scott, veut bien -m'écrire qu'il voit dans ce titre <i>By the rivers of waters</i> une -citation du <i>Cantique des Cantiques</i>, V. 2 «(Tes yeux sont comme des -colombes) au bord des eaux vives.»—(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_53_1" id="Footnote_53_1"></a><a href="#FNanchor_53_1"><span class="label">[53]</span></a>Cf. avec <i>Præterita</i>:</p> - -<p>«Vers le moment de l'après-midi où le moderne voyageur fashionable, -parti par le train du matin de Charing Cross pour Paris, Nice et -Monte-Carlo, s'est un peu remis des nausées de sa traversée, et de -l'irritation d'avoir eu à se battre pour trouver des places à -Boulogne, et commence à regarder à sa montre pour voir à quelle -distance il est du buffet d'Amiens, il est exposé au désappointement -et à l'ennui d'un arrêt inutile du train aune gare sans importance où -il lit le nom: «Abbeville».</p> - -<p>Au moment où le train se remet en marche, il pourra voir, s'il se -soucie de lever pour un instant les yeux de son journal, deux tours -carrées que dominent les peupliers et les osiers du sol marécageux -qu'il traverse. Il est probable que ce coup d'œil est tout ce qu'il -souhaitera jamais leur accorder d'attention; et je ne sais guère -jusqu'à quel point je pourrai arriver à faire comprendre au lecteur, -même le plus sympathique, l'influence qu'elles ont eue sur ma propre -vie.</p> - -<p>Je dois ici, d'avance, dire au lecteur qu'il y a eu, en somme, trois -centres de la pensée de ma vie: Rouen, Genève et Pise.</p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> - -<p>C'est en 1835 que je vis pour la première fois Rouen et Venise—Pise -seulement en 1840—et je ne pus comprendre la puissance complète -d'aucun de ces trois grands spectacles que beaucoup plus tard. Mais, -pour Abbeville, qui est comme là préface et l'interprétation de -Rouen, j'étais déjà alors en état de la comprendre et je sentis -qu'il y avait là, pour moi accès immédiat dans un travail sain et -dans la joie.</p> - -<p>... Mes bonheurs les plus intenses, je les ai connus dans les montagnes. -Mais comme plaisir joyeux et sans mélange, arriver en vue d'Abbeville -par une belle après-midi d'été, sauter à terre dans la cour de -l'hôtel de l'Europe et descendre la rue en courant pour voir -Saint-Wulfran avant que le soleil ait quitté les tours, sont des choses -pour lesquelles il faut chérir le passé jusqu'à la fin. De Rouen et -de sa cathédrale ce que j'ai à dire trouvera place, si les jours me -sont donnés, dans <i>Nos Pères nous ont dit.</i>» (<i>Præterita</i>, I, IX, § -177, 180, 181.)—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_54_1" id="Footnote_54_1"></a><a href="#FNanchor_54_1"><span class="label">[54]</span></a>Cf. <i>Præterita</i>, l'impression des lents courants de marée -montante et descendante le long des marches de l'hôtel Danielli.—(Note -du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_55_1" id="Footnote_55_1"></a><a href="#FNanchor_55_1"><span class="label">[55]</span></a>Isaac Walton, célèbre pêcheur de la Dove, né en 1593 à -Strafford, mort en 1683, qui a écrit notamment <i>le Parfait pêcheur à -la ligne</i> (Londres, 1653).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_56_1" id="Footnote_56_1"></a><a href="#FNanchor_56_1"><span class="label">[56]</span></a>Déjà, dans <i>Modern Painters</i>, il est question «de la -simplicité sereine et de la grâce des peupliers d'Amiens» (<i>Modern -Painters</i>, IV, V, 20). Le IV<sup>e</sup> volume des <i>Modern Painters</i> est de -1855.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_57_1" id="Footnote_57_1"></a><a href="#FNanchor_57_1"><span class="label">[57]</span></a>M. H. Dusevel, <i>Histoire de la ville d'Amiens.</i> Amiens, Caron -et Lambert, 1848, p. 305.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_58_1" id="Footnote_58_1"></a><a href="#FNanchor_58_1"><span class="label">[58]</span></a>Carpaccio, lorsque, représentant une fête dans une ville, il -veut donner une impression de grande splendeur, a recours aux draperies -déployées aux fenêtres.—(Note de l'Auteur.)</p> - -<p>Dans aucune des deux grandes études que Ruskin a consacrées à -Carpaccio (<i>Guide de l'Académie des Beaux Arts à Venise</i> et dans <i>le -Repos de Saint-Marc, l'Autel des Esclaves</i>), je n'ai trouvé cette -remarque. Ceci vient à l'appui de ce que je dis dans l'introduction, p. -60 et 61 de ce volume. Je n'ai pas souvenir qu'il en soit question non -plus dans les pages de <i>Fors Clavigera</i> consacrées à Carpaccio (<i>Fors -Clavigera</i>, lettre 71.)—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_59_1" id="Footnote_59_1"></a><a href="#FNanchor_59_1"><span class="label">[59]</span></a>Le nom de Pénélope, évoqué ici à propos d'une petite -Picarde, l'est dans <i>The Story of Arachné</i> à propos d'une ouvrière -normande. «Arachné était une jeune fille lydienne d'une pauvre -famille. Et comme devraient faire toutes les jeunes filles, elle avait -appris à filer et à tisser, et non pas seulement à tisser et à -tricoter de bons vêtements solides mais à les couvrir d'images, comme -vous le savez, on dit que Pénélope en a tissées, ou comme celles que -la reine de notre propre Guillaume le Conquérant broda. Desquelles il -ne subsiste plus que celles de Bayeux en Normandie, connues du monde -entier sous le nom de <i>la Tapisserie de Bayeux.</i>» (<i>Verona and other -lectures</i>, II, <i>The Story of Arachné</i>, § 18.)—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_60_1" id="Footnote_60_1"></a><a href="#FNanchor_60_1"><span class="label">[60]</span></a>«Vos cheminées d'usines, combien plus hautes et plus aimées -que les flèches des cathédrales» (<i>Crown of wild olive</i>, XI<sup>e</sup> -Conference).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_61_1" id="Footnote_61_1"></a><a href="#FNanchor_61_1"><span class="label">[61]</span></a>Saint Jean, VI, 29.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_62_1" id="Footnote_62_1"></a><a href="#FNanchor_62_1"><span class="label">[62]</span></a>Cf. la description de la tour de l'église de Calais (<i>Modern -Painters</i>, V, I, § 2 et 3.)—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_63_1" id="Footnote_63_1"></a><a href="#FNanchor_63_1"><span class="label">[63]</span></a>Cf., dans <i>Queen of the Air</i> (I, 11), Proserpine appelée la -Reine du Destin.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_64_1" id="Footnote_64_1"></a><a href="#FNanchor_64_1"><span class="label">[64]</span></a>En réalité, Ruskin ne parlera plus de cette clôture -extérieure du chœur, sauf, sous forme de simple allusion, au IV<sup>e</sup> -chapitre. Mais vous pourrez en lire une superbe description aux pages -400 et 401 de <i>la Cathédrale</i> de M. Huysmans. Nous n'avons pas -malheureusement la place de la reproduire ici. M. Huysmans qui a voué -une dévotion toute particulière à Notre-Dame de Chartres reconnaît -pourtant que la clôture du chœur est beaucoup plus belle à Amiens -qu'à Chartres.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_65_1" id="Footnote_65_1"></a><a href="#FNanchor_65_1"><span class="label">[65]</span></a>Les premiers pas fixés et établis; des tribus errantes du -nom de Francs avaient tour à tour balayé le pays puis reculé. Mais -<i>cette</i> invasion des Francs, dits Francs Saliens, ne se retirera -plus.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_66_1" id="Footnote_66_1"></a><a href="#FNanchor_66_1"><span class="label">[66]</span></a>Voir la note à la fin du chapitre ainsi que la pape 118 pour -les allusions à la bataille de Soissons.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_67_1" id="Footnote_67_1"></a><a href="#FNanchor_67_1"><span class="label">[67]</span></a>Les quatre premières figures de cette illustration sont -expliquées dans le texte. La cinquième représente les relations de la -Normandie, du Maine, de l'Anjou et de l'Aquitaine. Voyez Viollet-le-Duc, -<i>Dict. Arch.</i>, vol. I, p. 136.—(Note de l'Auteur.)</p> - -<p>Voici l'aspect que présentent les quatre premières cartes de France, -que nous n'avons pas reproduites ici. La première est simplement une -carte physique de la France. Dans la seconde, il y a au nord, jusqu'à -la Somme, deux petites rangées de fleurs de lis, c'est-à-dire des -Francs. De la Somme à la Loire, un espace laissé en blanc figure, je -crois, la domination romaine. La Bretagne est couverte de hachures -diagonales descendant de gauche à droite, qui signifient les Bretons; -la Burgondie, de hachures diagonales descendant de droite à gauche, qui -signifient les Burgondes; le midi de la France, de la Loire aux -Pyrénées, de hachures horizontales qui indiquent les Wisigoths. Dans -les cartes 3 et 4, la Bretagne et la Burgondie resteront couvertes -respectivement de Bretons et de Burgondes. Mais ce sont les seules -parties de la France qui ne changeront pas. En effet, dans la carte 3 -qui expose les résultats de la bataille de Soissons, l'espace, blanc -tout à l'heure, qui est compris entre la Seine et la Loire, est -maintenant couvert de fleurs de lis (de Francs). Et dans la carte 4, -carte de la France après la bataille de Poitiers, les fleurs de lis ont -partout remplacé les hachures horizontales (les Wisigoths) de la Loire -aux Pyrénées, sauf dans la partie comprise entre la Garonne et la -mer.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_68_1" id="Footnote_68_1"></a><a href="#FNanchor_68_1"><span class="label">[68]</span></a>Hachures diagonales descendant de gauche à droite.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_69_1" id="Footnote_69_1"></a><a href="#FNanchor_69_1"><span class="label">[69]</span></a>Hachures diagonales descendant de droite à gauche.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_70_1" id="Footnote_70_1"></a><a href="#FNanchor_70_1"><span class="label">[70]</span></a>Hachures horizontales.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_71_1" id="Footnote_71_1"></a><a href="#FNanchor_71_1"><span class="label">[71]</span></a>Plus exactement son manteau de chevalier, selon toute -probabilité la trabea à raies rouges et blanches, le vêtement même -des rois de Rome et principalement de Romulus.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_72_1" id="Footnote_72_1"></a><a href="#FNanchor_72_1"><span class="label">[72]</span></a>MM. Jameson, <i>Art légendaire</i>, vol. II, p. 721.—(Note de -l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_73_1" id="Footnote_73_1"></a><a href="#FNanchor_73_1"><span class="label">[73]</span></a>Personnage du <i>Pilgrim's Progress</i> de John Bunyan.—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_74_1" id="Footnote_74_1"></a><a href="#FNanchor_74_1"><span class="label">[74]</span></a>MM. Jameson, vol. II, p. 722.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_75_1" id="Footnote_75_1"></a><a href="#FNanchor_75_1"><span class="label">[75]</span></a>Ce n'est pas seulement Ruskin, il me semble, qui aime à se -représenter un saint sous ces traits. Les meilleurs d'entre les -clergymens de George Eliot et d'entre les prophètes de Carlyle ne sont -pas davantage des «saints qui prêchent», ni «des sortes de saints à -la saint Jean-Baptiste». Ils «ne dépensent pas non plus un souffle en -une exhortation désagréable». Ils sont aussi aimables «pour le -manant que pour le roi», aiment eux aussi « une honnête boisson».</p> - -<p>D'abord, dans Carlyle, voyez Knox: «Ce que j'aime beaucoup en ce Knox, -c'est qu'il avait une veine de drôlerie en lui. C'était un homme de -cœur, honnête, fraternel, frère du grand, frère aussi du petit, -sincère dans sa sympathie pour les deux; il avait sa pipe de Bordeaux -dans sa maison d'Édimbourg, c'était un homme joyeux et sociable. Ils -errent grandement, ceux qui pensent que ce Knox était un fanatique -sombre, spasmodique, criard. Pas du tout: c'était un des plus solides -d'entre les hommes. Pratique, prudent, patient, etc.» De même Burns: -«était habituellement gai de paroles, un compagnon d'infini -enjouement, rire, sens et cœur. Ce n'est pas un homme lugubre; il a les -plus gracieuses expressions de courtoisie, les plus bruyants flots de -gaieté, etc.» C'est encore Mahomet: «Mahomet sincère, sérieux, -cependant aimable, cordial, sociable, enjoué même, un bon rire en lui -avec tout cela.» Et de même Carlyle aime à parler du rire de Luther. -(Carlyle, <i>les Héros</i>, traduction Izoulet, pages 237, 298, 299, 83, -etc.)</p> - -<p>Et dans Georges Eliot, voyez M. Irwine dans <i>Adam Bede</i> M. Gilfil dans -les <i>Scènes de la vie du Clergé</i>, M. Farebrother dans <i>Middlemarch</i>, -etc.</p> - -<p>«Je suis obligé de reconnaître que M. Gilfil ne demanda pas à M<sup>me</sup> -Fripp pourquoi elle n'avait pas été à l'église et ne fit pas le -moindre effort pour son édification spirituelle. Mais le jour suivant -il lui envoya un gros morceau de lard, etc. Vous pouvez conclure de cela -que ce vicaire ne brillait pas dans les fonctions spirituelles de sa -place et, à la vérité, ce que je puis dire de mieux sur son compte, -c'est qu'il s'appliquait à remplir ses fonctions avec célérité et -laconisme.» Il oubliait d'enlever ses éperons avant de monter en -chaire et ne faisait pour ainsi dire pas de sermons. Pourtant jamais -vicaire ne fut aussi aimé de ses ouailles et n'eut sur elles une -meilleure influence. «Les fermiers aimaient tout particulièrement la -société de M. Gilfil, car non seulement il pouvait fumer sa pipe et -assaisonner les détails des affaires paroissiales de force -plaisanteries, etc. Aller à cheval était la principale distraction du -vieux monsieur maintenant que les jours de chasse étaient passés pour -lui. Ce n'était pas aux seuls fermiers de Shepperton que la société -de M. Gilfil était agréable, il était l'hôte bienvenu des meilleures -maisons de ce côté du pays. Si vous l'aviez vu conduire Lady Sitwell -à la salle à manger (comme tout à l'heure saint Martin l'impératrice -de Germanie) et que vous l'eussiez entendu lui parler avec sa galanterie -fine et gracieuse, etc.». «Mais le plus souvent il restait à fumer sa -pipe en buvant de l'eau et du gin. Ici, je me trouve amené à vous -parler d'une autre faiblesse du vicaire, etc.» (<i>le Roman de M. -Gilfil</i>, traduction d'Albert-Durade, pages 116, 117, 121, 124, 125, 126). -«Quant au ministre, M. Gilfil, vieux monsieur qui fumait de très -longues pipes et prêchait des sermons très courts.» (<i>Tribulations du -Rév. Amos Barton</i>, même trad., p. 4.) «M. Irwine n'avait -effectivement ni tendances élevées, ni enthousiasme religieux et -regardait comme une vraie perte de temps de parler doctrine et réveil -chrétien au vieux père Taft ou à Cranage, le forgeron. Il n'était ni -laborieux, ni oublieux de lui-même, ni très abondant en aumônes et sa -croyance même était assez large. Ses goûts intellectuels étaient -plutôt païens, etc. Mais il avait cette charité chrétienne qui a -souvent manqué à d'illustres vertus. Il était indulgent pour les -fautes du prochain et peu enclin à supposer le mal, etc. Si vous -l'aviez rencontré monté sur sa jument grise, ses chiens courant à ses -côtés, avec un sourire de bonne humeur, etc. L'influence de M. Irwine -dans sa paroisse fut plus utile que celle de M. Ryde qui insistait -fortement sur les doctrines de la Réformation, condamnait sévèrement -les convoitises de la chair, etc., qui était très savant. M. Irwine -était aussi différent de cela que possible, mais il était si -pénétrant; il comprenait ce qu'on voulait dire à la minute, il se -conduisait en gentilhomme avec les fermiers, etc. Il n'était pas un -fameux prédicateur, mais ne disait rien qui ne fût propre à vous -rendre plus sage si vous vous en souveniez.» (<i>Adam Bede</i>, même trad., -pages 84, 85, 226, 227, 228, 230).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_76_1" id="Footnote_76_1"></a><a href="#FNanchor_76_1"><span class="label">[76]</span></a><i>Modern Painters</i>, planche LXXIII.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_77_1" id="Footnote_77_1"></a><a href="#FNanchor_77_1"><span class="label">[77]</span></a>Parole faussement attribuée à Foulon, commissaire des -guerres, et pour laquelle il fut égorgé (juillet 1789).—(Note du -Traducteur.)</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="NOTES_DU_CHAPITRE_I">NOTES DU CHAPITRE I</a></h4> - - -<p>34. Le lecteur voudra bien remarquer que des notes immédiatement -nécessaires à l'intelligence du texte sont données, avec un numéro -d'ordre, au bas même de la page; tandis que les références aux -écrivains qui font autorité dans la matière en discussion, ou aux -textes qu'on peut citer à l'appui, sont indiquées par une lettre et -rejetées à la fin de chaque chapitre. Un bon côté de cette -méthode<a name="FNanchor_78_1" id="FNanchor_78_1"></a><a href="#Footnote_78_1" class="fnanchor">[78]</a> sera que, après la mise en ordre des notes numérotées, -je pourrai, si je vois, en relisant l'épreuve, la nécessité d'une -plus ample explication, insérer une lettre renvoyant à une note -<i>finale</i> sans possibilité de confusion typographique. Les notes finales -auront aussi cette utilité de résumer les chapitres et de faire -ressortir ce qui est le plus important à se rappeler. Ainsi il est pour -le moment sans importance de se rappeler que la première prise d'Amiens -fut en 445, parce que ce n'est pas de là que date la fondation de la -dynastie mérovingienne; ou que Mérovée s'empara du trône en 447 et -mourut dix ans plus tard, La vraie date à se rappeler est 481 qui est -celle de l'avènement au trône de Clovis à l'âge de quinze ans; <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span> et -les trois batailles du règne de Clovis à retenir sont Soissons, -Tolbiac et Poitiers—en se souvenant aussi que celle-ci fut la première -des trois grandes batailles de Poitiers;—comment ce pays de Poitiers -arriva-t-il à avoir une telle importance comme champ de bataille, nous -le découvrirons après si nous le pouvons. De la reine Clotilde et de -sa fuite de Bourgogne pour retrouver son amant Frank, nous apprendrons -davantage dans le chapitre suivant; l'histoire du vase de Soissons est -donnée dans l'<i>Histoire de France illustrée</i>, mais nous la reporterons -aussi avec tels commentaires dont elle a besoin au chapitre suivant; car -je veux que l'esprit du lecteur, à la fin de ce premier chapitre, soit -fixé sur deux descriptions du Frank moderne (en prenant ce mot dans son -sens sarrasin) comme distinct du Sarrasin moderne. La première -description est du colonel Butler, entièrement vraie et admirable sans -réserve, excepté l'extension (qu'elle semble impliquer) de ce -contraste à l'ancien temps, car l'âme saxonne sous Alfred, l'âme -teutonne sous Charlemagne, l'âme franque sous saint Louis, étaient -tout aussi religieuses que celles d'aucun Asiatique, quoique plus -pratique; c'est seulement la tourbe moderne occidentale de mécréants -sans rois qui s'est abaissée par le jeu, l'escroquerie, la construction -des machines, et la gloutonnerie jusqu'à comprendre les plus -méprisables rustres qui aient jamais foulé la terre avec les carcasses -qu'elle leur a prêtées.</p> - -<p>35. «Des traits du caractère anglais mis en lumière par l'extension -de la domination anglaise en Asie, il n'en est pas de plus remarquable -que le contraste entre la tendance religieuse de la pensée orientale et -l'absence innée de religion dans l'esprit anglo-saxon. <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span></p> - -<p>Le Turc et le Grec, le Bouddhiste et l'Arménien, le Copte et le Parsi, tous -manifestent dans une centaine d'actes de la vie quotidienne le grand -fait de leur croyance en Dieu. Avant tout leurs vices comme leurs vertus -témoignent qu'ils reconnaissent un Dieu.</p> - -<p>«Pour les occidentaux, au contraire, toute pratique extérieure est un -objet de honte, une chose à cacher. Une procession de prêtres dans -quelque Strade Reale serait probablement regardée par un Anglais -ordinaire d'un œil moins tolérant qu'une fête de <i>Juggernaut</i><a name="FNanchor_79_1" id="FNanchor_79_1"></a><a href="#Footnote_79_1" class="fnanchor">[79]</a> à -Orissa; mais devant l'une comme devant l'autre il laissera paraître le -même zèle iconoclaste, elles lui inspireront toutes deux la même -idée, qui n'en est pas moins arrêtée parce qu'elle est rarement -affirmée en paroles. «Vous priez, c'est pourquoi je fais peu de cas de -vous.»</p> - -<p>Mais, en réalité, cette impatience d'humeur des Anglais modernes à -accepter le tour religieux de la pensée orientale semble cacher une -différence plus profonde entre l'Orient et l'Occident. Tous les peuples -orientaux possèdent cette tournure d'esprit religieuse. C'est le lien -qui rattache ensemble leurs races si profondément différentes. Voici -qui pourra servir d'illustration à ce que je veux dire.</p> - -<p>Sur un bateau à vapeur autrichien de la Compagnie Lloyd dans le Levant, -un voyageur de Beyrouth verra souvent d'étranges groupes d'hommes -rassemblés sur le gaillard d'arrière. Le matin les missels de -l'église grecque seront posés sur les bastingages, et un couple <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> de -prêtres russes venant de Jérusalem occupés à murmurer la messe. À -un yard de distance, à droite ou à gauche, est assis un pèlerin turc -revenant de la Mecque, respectueux spectateur de la scène. C'est en -effet la prière et, par conséquent, quelque chose de sacré à ses -yeux. De même aussi quand l'heure du soir est venue, et que le Turc -étend son morceau de tapis pour les prières du coucher du soleil et -les salutations vers la Mecque, le Grec regarde en silence sans aucun -air de dédain, car il s'agit encore de l'adoration du Créateur par sa -créature. Tous deux accomplissent la <i>première</i> loi de l'Orient, la -prière à Dieu; et que l'autel soit Jérusalem, la Mecque ou Lassa<a name="FNanchor_80_1" id="FNanchor_80_1"></a><a href="#Footnote_80_1" class="fnanchor">[80]</a>, -la sainteté du culte se communique au fidèle et protège le pèlerin.</p> - -<p>Dans cette société vient l'Anglais généralement dépourvu de tout -sentiment de sympathie pour les prières d'aucun peuple ou la foi en -aucune idée religieuse; c'est pourquoi notre autorité en Orient a -toujours reposé et reposera toujours sur la baïonnette. Nous n'avons -jamais pu dépasser l'état de conquête; jamais assimilé un peuple à -nos coutumes, jamais même civilisé une seule tribu dans le vaste -domaine de notre empire. Il est curieux de voir combien il arrive -souvent qu'un Anglais bien intentionné parle d'une église ou d'un -temple étranger comme si son esprit le voyait sous le même jour où la -cité de Londres apparaissait à Blucher, comme un objet de pillage. -L'autre idée, à savoir qu'un prêtre est un homme bon à être pendu, -est une idée aussi souvent observable dans <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> le cerveau anglais. Un jour -que nous nous efforcions de mettre un peu de lumière dans nos esprits -sur la question grecque, en questionnant un officier de marine dont le -vaisseau avait stationné dans les eaux grecques et adriatiques durant -notre occupation de Corfou et des autres îles Ioniennes, nous pûmes -seulement tirer de notre informateur qu'un matin, avant déjeuner, il -avait pendu soixante-dix-sept prêtres.</p> - -<p>36. Le second passage que je mets en réserve dans ces notes pour -l'utilité que nous en tirerons plus tard est le suivant, absolument -merveilleux, pris dans un livre plein de merveilles—si on peut mettre -une idée vraie sur le même rang que des faits et lui attribuer la -même valeur: les <i>Grains de bon sens</i> d'Alphonse Karr. Je ne puis louer -ce livre ni son plus récent: <i>Bourdonnements</i>, au gré de mon cœur, -simplement parce qu'ils sont d'un homme qui est entièrement selon mon -propre cœur, qui a dit en France depuis bien des années ce que, moi -aussi, depuis bien des années, je dis en Angleterre, sans nous -connaître l'un l'autre, et tous deux en vain (Voir § 11 et 12 de -<i>Bourdonnements</i>).</p> - -<p>Le passage donné ici est le chapitre LXIII des <i>Grains de bon sens.</i></p> - -<p>«Et tout cela, Monsieur, vient de ce qu'il n'y a plus de croyances,—de -ce qu'on ne croit plus à rien.</p> - -<p>«Ah! saperlipopette, Monsieur, vous me la baillez belle! Vous dites -qu'on ne croit plus à rien! Mais jamais, à aucune époque, on n'a cru -à tant de billevesées, de bourdes, de mensonges, de sottises, -d'absurdités qu'aujourd'hui.</p> - -<p>«D'abord, on croit à l'incrédulité—l'incrédulité est une -croyance, une religion très exigeante, qui a ses dogmes, sa liturgie, -ses pratiques, ses rites!... son <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span> intolérance, ses superstitions. Nous -avons des incrédules et des impies jésuites et des incrédules et des -impies jansénistes; des impies molinistes, et des impies quiétistes; -des impies pratiquants, et non pratiquants; des impies indifférents et -des impies fanatiques; des incrédules cagots et des impies hypocrites -et tartuffes.—La religion de l'incrédulité ne se refuse pas même le -luxe des hérésies.</p> - -<p>«On ne croit plus à la Bible, je le veux bien, mais on croit aux -écritures des journaux, on croit au sacerdoce des gazettes et carrés -de papier, et à leurs oracles quotidiens.</p> - -<p>«On <i>croit</i> au «baptême» de la police correctionnelle et de la Cour -d'Assises—on appelle «martyrs» et «confesseurs» les «absents» à -Nouméa et les «frères» de Suisse, d'Angleterre et de Belgique—et -quand on parle des «martyrs» de la Commune ça ne s'entend pas des -assassinés mais des assassins.</p> - -<p>«On se fait enterrer « civilement», on ne veut plus sur son cercueil -des prières de l'Église, on ne veut ni cierges, ni chants religieux, -mais on veut un cortège portant derrière la bière des immortelles -rouges;—on veut une «oraison», une «prédication» de Victor Hugo -qui a ajouté cette spécialité à ses autres spécialités, si bien -qu'un de ces jours derniers, comme il suivait un convoi en amateur, un -croque-mort s'approcha de lui, le poussa du coude, et lui dit en -souriant: «Est-ce que nous n'aurons pas quelque chose de vous -aujourd'hui?»—Et cette prédication il la lit ou la récite—ou, s'il -ne juge pas à propos «d'officier» lui-même, s'il s'agit d'un mort de -peu, il envoie, pour la psalmodier, M. Meurice ou tout autre «prêtre» -ou enfant de chœur du «Dieu».—À défaut de M. Hugo, s'il s'agit <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span> -d'un citoyen obscur, on se contente d'une homélie improvisée pour la -dixième fois par n'importe quel député intransigeant—et le -<i>Miserere</i> est remplacé par les cris de «Vive la République» -poussés dans le cimetière.</p> - -<p>«On n'entre plus dans les églises, mais on fréquente les brasseries -et les cabarets, on y officie, on y célèbre les mystères, on y chante -les louanges d'une prétendue république sacro-sainte, une, -indivisible, démocratique, sociale, athénienne, intransigeante, -despotique, invisible quoique étant partout. On y communie sous -différentes espèces; le matin (<i>matines</i>) on «tue le ver» avec le -vin blanc;—il y a plus tard les vêpres de l'absinthe, auxquelles on se -ferait un crime de manquer d'assiduité. On ne croit plus en Dieu, mais -on <i>croit</i> pieusement en M. Gambetta, en MM. Marcou, Naquet, Barodet, -Tartempion, etc., et en toute une kyrielle de saints et de <i>dii -minores</i>, tels que Goutte-Noire, Polosse Bariasse et Silibat, le héros -lyonnais.</p> - -<p>«On <i>croit</i> à l'«immuabilité» de M. Thiers, qui a dit avec aplomb: -«Je ne change jamais», et qui aujourd'hui est à la fois le protecteur -et le protégé de ceux qu'il a passé une partie de sa vie à fusiller -et qu'il fusillait encore hier.</p> - -<p>«On <i>croit</i> au républicanisme immaculé de l'avocat de Cahors, qui a -jeté par-dessus bord tous les principes républicains,—qui est à la -fois de son côté le protecteur et le protégé de M. Thiers qui, hier, -l'appelait «fou furieux», déportait et fusillait ses amis.</p> - -<p>«Tous deux, il est vrai, en même temps protecteurs hypocrites, et -protégés dupés.</p> - -<p>«On ne croit plus aux miracles anciens, mais on <i>croit</i> à des miracles -nouveaux. <span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span></p> - -<p>«On <i>croit</i> à une république sans le respect religieux et presque -fanatique des lois.</p> - -<p>«On <i>croit</i> qu'on peut s'enrichir en restant imprévoyants, insouciants -et paresseux, et autrement que par le travail et l'économie.</p> - -<p>«On se <i>croit</i> libre en obéissant aveuglément et bêtement à deux ou -trois coteries.</p> - -<p>«On se <i>croit</i> indépendant parce qu'on a tué ou chassé un lion, et -qu'on l'a remplacé par deux douzaines de caniches teints en jaune.</p> - -<p>«On <i>croit</i> avoir conquis le «suffrage universel» en votant par des -mots d'ordre qui en font le contraire du suffrage universel—mené au -vote comme on mène un troupeau au pâturage, avec cette différence que -ça ne nourrit pas.—D'ailleurs par «ce suffrage universel» qu'on -croit avoir et qu'on n'a pas, il faudrait <i>croire</i> que les soldats -doivent commander au général, les chevaux mener le cocher, <i>croire</i> -que deux radis valent mieux qu'une truffe, deux cailloux mieux qu'un -diamant, deux crottins mieux qu'une rose.</p> - -<p>«On se <i>croit</i> en République, parce que quelques demi-quarterons de -farceurs occupent les mêmes places, émargent les mêmes appointements, -pratiquent, les mêmes abus que ceux qu'on a renversés à leur -bénéfice.</p> - -<p>«On se <i>croit</i> un peuple opprimé héroïque, qui brise ses fers, et -n'est qu'un domestique capricieux qui aime à changer de maîtres.</p> - -<p>«On <i>croit</i> au génie d'avocats de sixième ordre, qui ne se sont -jetés dans la politique et n'aspirent au gouvernement despotique de la -France que faute d'avoir pu gagner honnêtement, sans grand travail, -dans l'exercice d'une profession correcte, une vie obscure humectée de -chopes. <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span></p> - -<p>«On <i>croit</i> que des hommes dévoyés, déclassés, décavés, fruits -secs, etc., et qui n'ont étudié que «le domino à quatre» et le -«bezigue en quinze cents» se réveillent un matin, après un sommeil -alourdi par le tabac et la bière, possédant la science de la -politique, et l'art de la guerre, et aptes à être dictateurs, -généraux, ministres, préfets, sous-préfets, etc.</p> - -<p>«Et les soi-disant conservateurs eux-mêmes croient que la France peut -se relever et vivre tant qu'on n'aura pas fait justice de ce prétendu -suffrage universel qui est le contraire du suffrage universel.</p> - -<p>«Les croyances ont subi le sort de ce serpent de la fable, coupé, -haché par morceaux, dont chaque tronçon devenait un serpent.</p> - -<p>«Les croyances se sont changées en monnaie, en billon des -crédulités.</p> - -<p>«Et pour finir la liste bien incomplète des croyances et des -crédulités, vous <i>croyez</i>, vous, qu'on ne croit à rien!» <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span></p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_78_1" id="Footnote_78_1"></a><a href="#FNanchor_78_1"><span class="label">[78]</span></a>Cette méthode n'est, du reste, pas suivie dans les chapitres -suivants.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_79_1" id="Footnote_79_1"></a><a href="#FNanchor_79_1"><span class="label">[79]</span></a>Nom de la déesse Kim, une des incarnations de Siva, donné -par extension au temple et à la ville de Pouri sur la côte d'Orissa -(Coromandel).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_80_1" id="Footnote_80_1"></a><a href="#FNanchor_80_1"><span class="label">[80]</span></a>Capitale du Thibet. Aux environs de Lassa le Dalaï Lama -habite dans un monastère. C'est un lieu de pèlerinage extrêmement -fréquenté.—(Note du Traducteur.)</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>CHAPITRE II</h4> - - -<h4><a id="II.--SOUS_LE_DRACHENFELS">SOUS LE DRACHENFELS</a></h4> - - -<p>Ne voulant pas recourir lâchement aux stratagèmes de la mémoire -artificielle et encore moins dédaigner ce que donne de force réelle -une mémoire ferme et réfléchie, mes jeunes lecteurs s'aperceveront -qu'il est extrêmement utile de noter tous les rapports de coïncidence, -ou autres, entre les nombres, qui aident à retenir ce qu'on pourrait -appeler les dates d'ancrage: autour d'elles, d'autres, moins -importantes, peuvent osciller au bout de câbles de longueurs variées.</p> - -<p>Ainsi on usera d'abord d'un procédé des plus simples et des plus -commodes pour compter les années à partir de la naissance du Christ, -en les partageant par périodes de cinq siècles, c'est-à-dire par -les périodes appelées V<sup>e</sup>, X<sup>e</sup> et XV<sup>e</sup> siècles, -et celle qui s'approche de nous maintenant, le XX<sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Et cette division, qui paraît au premier abord formelle et -arithmétique, nous la verrons, à mesure que nous en ferons usage, -recevoir une signification singulière d'événements qui marquent un -changement notable dans le savoir, la discipline et la morale du genre -humain. <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span></p> - -<p>Toute date, il faudra plus loin s'en souvenir, appartenant au V<sup>e</sup> -siècle, commencera par le nombre 4 (401, 402, etc.). Toute date du X<sup>e</sup> -siècle, par le nombre 9 (901, 902, etc.) et toute date du XV<sup>e</sup> siècle, -par le nombre 14 (1401, 1402, etc.).</p> - -<p>Dans le sujet qui fait nôtre étude immédiate, nous avons à nous -occuper du premier de ces siècles, le V<sup>e</sup>, dont je vais, en -conséquence, vous demander d'observer deux divisions très -intéressantes.</p> - -<p>Toutes les dates, nous l'avons dit, doivent dans ce siècle commencer -par le nombre 4.</p> - -<p>Si vous mettez la moitié de ce nombre comme second chiffre vous avez -42.</p> - -<p>Et si vous en mettez à la place le double, vous avez 48; ajoutez 1 -comme troisième chiffre à chacun de ces nombres et vous avez 421 et -481, deux dates que vous voudrez bien fixer dans vos têtes sans vous -permettre le moindre vague à leur égard.</p> - -<p>Car la première est la date de la naissance de Venise elle-même et de -son duché (Voyez <i>le Repos de saint Marc</i>, I<sup>re</sup> partie, p. 30); et la -seconde est la date de la naissance de la Venise française et de son -royaume, Clovis étant, cette année-là, couronné à Amiens.</p> - -<p>3. Ce sont les deux grands anniversaires de naissance, «jours de -naissance», de nations, au V<sup>e</sup> siècle; leurs anniversaires de mort, -nous en donnerons les dates une autre fois.</p> - -<p>Et ce n'est pas seulement à cause du duché du sombre Rialto, ni à -cause du beau royaume de France, que ces deux dates doivent dominer -toutes les autres dans le farouche V<sup>e</sup> siècle, mais parce qu'elles sont -aussi les années de naissance d'une grande dame et d'un plus <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> grand -seigneur, de toute la future chrétienté, sainte Geneviève et saint -Benoît<a name="FNanchor_81_1" id="FNanchor_81_1"></a><a href="#Footnote_81_1" class="fnanchor">[81]</a>.</p> - -<p>Geneviève, «la vague blanche» (Eau riante), la plus pure de toutes -les vierges qui aient tiré leur nom de l'écume de la mer ou des -bouillons du ruisseau, sans tache, non la troublée et troublante -Aphrodite, mais la Leucothéa d'Ulysse, la vague qui conduit à la -délivrance.</p> - -<p>Vague blanche sur le bleu du lac ou de la mer ensoleillée qui sont -depuis les couleurs de France, lis d'argent sur champ d'azur; elle est -à jamais le type de la pureté, dans l'active splendeur de l'âme -entière et de la vie (distincte en cela de l'innocence plus tranquille -et plus réservée de sainte Agnès) et toutes les légendes de chagrin -dans l'épreuve ou de chute de toute âme noble de femme sont liées à -son nom, en Italien Ginevra devenant l'Imogène de Shakespeare; et -Guinevere<a name="FNanchor_82_1" id="FNanchor_82_1"></a><a href="#Footnote_82_1" class="fnanchor">[82]</a>, la vague torrentueuse des eaux des montagnes de la -Grande-Bretagne de la pollution desquelles vos modernes ménestrels -sentimentaux se lamentent dans leurs chants lugubrement inutiles; mais -aucun ne vous dit rien, autant que je sache, de la victoire et de la -puissance de cette blanche vague de France.</p> - -<p>4. Elle était bergère, une chétive créature, nu-pieds, nu-tête, -telle que vous en pouvez voir courant dans leur inculte innocence et -dont on s'occupe moins que de leur troupeau, sur bien des collines de -France et d'Italie. <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> Assez chétive, âgée de sept ans, c'est tout ce -qui en est dit quand on entend d'abord parler d'elle: «Sept fois 1 font -7 (je suis vieille, tu peux me croire, linotte, linotte<a name="FNanchor_83_1" id="FNanchor_83_1"></a><a href="#Footnote_83_1" class="fnanchor">[83]</a>) et tout -autour d'elle, déchaînées comme les Furies, farouches comme les vents -du ciel, les armées gothes, dont le tonnerre retentit sur les ruines de -l'Univers.</p> - -<p>5. À deux lieues de Paris (le Paris Romain appelé à bientôt -disparaître avec Rome elle-même), la petite créature garde son -troupeau, pas même le sien propre, ni le troupeau de son père, comme -David; elle est la servante louée d'un riche fermier de Nanterre. Qui -peut me dire quoi que ce soit sur Nanterre? Quel pèlerin de notre -époque omni-spéculante, omni-ignorante, a eu la pensée d'aller voir -quelles reliques il peut y avoir encore là? Je ne sais pas même de -quel côté de Paris ce lieu est situé<a name="FNanchor_84_1" id="FNanchor_84_1"></a><a href="#Footnote_84_1" class="fnanchor">[84]</a>, ni sous quel amas de -poussière charbonneuse de chemin de fer et de fer, il faut se -représenter les pâturages et les champs fleuris de cette sainte -Phyllis de féerie<a name="FNanchor_85_1" id="FNanchor_85_1"></a><a href="#Footnote_85_1" class="fnanchor">[85]</a>. Il y avait encore de tels champs, même de mon -temps, entre Paris et Saint-Denis (voyez le plus joli de tous les -chapitres des <i>Mystères de Paris</i>, où Fleur-de-Marie y court librement -pour la première fois); mais, à présent, je suppose que la terre -natale de sainte Phyllis a servi toute à élever des bastions et des -glacis (profitables et bénis de tous les saints et d'elle comme ils en -ont depuis donné la preuve), ou est couverte de manufactures et de -cabarets. <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span></p> - -<p>Elle avait sept ans quand, allant d'Auxerre en Angleterre, saint Germain -s'arrêta une nuit dans son village, et, parmi les enfants qui, le -matin, le mirent dans son chemin d'une manière plus aimable que -l'escorte d'Élisée, remarqua celle-ci qui le regardait de ses yeux -plus écarquillés par le respect que ceux des autres; il la fit venir -à lui, la questionna, et il lui fut répondu par elle avec douceur -qu'elle serait contente d'être la servante du Christ. Et il suspendit -à son cou une petite pièce de cuivre marquée de la croix. À partir -de ce moment Geneviève se tint pour «séparée du monde».</p> - -<p>Il n'en advint pas ainsi cependant. Bien au contraire, il vous faut -penser à elle au lieu de cela comme à la première des Parisiennes. -Reine de la Foire aux Vanités, voilà ce que devait devenir la -tranquille pauvre sainte Phyllis avec son liard de cuivre marqué de la -croix autour du cou! Plus que Nicotris ne fut pour l'Égypte, plus que -Sémiramis pour Ninive, plus que Zénobie pour la cité des palmiers, -voilà ce que cette bergère de sept ans devint pour Paris et sa France. -Vous n'avez jamais entendu parler d'elle sous cet aspect? Non, comment -l'auriez-vous pu? Car elle ne conduisit pas d'armées, mais les arrêta, -et toute sa puissance fut dans la paix.</p> - -<p>7. Il y a cependant quelque vingt-sept ou vingt-huit vies d'elle, je -crois, dans la littérature desquelles je ne puis ni n'ai besoin -d'entrer, toutes s'étant montrées également impuissantes à éveiller -d'elle une image claire dans l'esprit des Français ou Anglais -d'aujourd'hui, et je laisse les pauvres sagacités et imaginations de -chacun toucher à sa sainteté, la modeler et lui donner une forme -intelligible, je ne dis pas croyable, car il n'est pas question ici de -croyance, la créature est aussi réelle que <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> Jeanne d'Arc et a en elle -beaucoup plus de puissance. Elle se distingue par le calme de sa force -(exactement comme saint Martin par sa patience se distingue des prélats -combatifs)—de la foule digne de pitié des saintes femmes martyres.</p> - -<p>Il y a des milliers de jeunes filles pieuses qui n'ont jamais figuré -dans aucun calendrier, mais qui ont passé et gâché leur vie dans la -désolation, Dieu sait pourquoi, car nous ne le savons pas, mais en -voici une, en tout cas, qui ne soupire pas après le martyre et ne se -consume pas dans les tourments, mais devient une Tour du Troupeau<a name="FNanchor_86_1" id="FNanchor_86_1"></a><a href="#Footnote_86_1" class="fnanchor">[86]</a> et -toute sa vie lui construit un bercail.</p> - -<p>8. La première chose ensuite que vous avez à remarquer à son sujet -c'est qu'elle est absolument gauloise de naissance. Elle ne vient pas -comme missionnaire de Hongrie ou d'Illyrie, ou d'Égypte, ou de quelque -région mystérieuse dont on ne dit pas le nom, mais elle grandit à -Nanterre, comme une marguerite dans la rosée, la première «Reine -Blanche» de Gaule.</p> - -<p>Je n'ai pas encore fait usage de ce vilain mot «Gaule», et nous devons -tout de suite nous bien assurer de sa signification, bien que cela doive -nous coûter une longue parenthèse.</p> - -<p>9. Au temps de la puissance grandissante de Rome, son peuple appelait -Gaulois tous ceux qui vivaient au nord des sources du Tibre. Si cette -définition générale ne vous suffit pas, vous pouvez lire l'article -<i>Gallia</i> dans le <i>Dictionnaire</i> de Smith qui tient soixante et onze -colonnes d'impression serrée, chacune de la longueur de trois de mes -pages: et il vous dit à la fin: «Quoique long, ce n'est pas complet.» -Vous pouvez <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> cependant, après une lecture attentive, en tirer à peu -près autant que je vous en ai dit plus haut.</p> - -<p>Mais dès le II<sup>e</sup> siècle après le Christ et, d'une manière beaucoup -plus nette à l'époque dont nous nous occupons—le V<sup>e</sup> siècle—les -nations barbares ennemies de Rome, en partie subjuguées ou tenues en -échec par elle, s'étaient constituées en deux masses distinctes, -appartenant à deux latitudes distinctes. L'une ayant fixé sa demeure -dans l'agréable zone tempérée d'Europe: l'Angleterre avec ses -montagnes occidentales, les salubres plateaux calcaires et les montagnes -granitiques de France, les labyrinthes germaniques de montagnes boisées -et de vallées sinueuses du Tyrol au Harz, et tout le vaste bassin -fermé des Carpathes avec le réseau de vallées qui en rayonnent. -Rappelez-vous ces quatre contrées d'une manière succincte et claire en -les appelant la «Bretagne», la «Gaule», la «Germanie» et la -«Dacie».</p> - -<p>10. Au nord de ces populations sédentaires, frustes mais endurantes, -possédant des champs et des vergers, des troupeaux paisibles, des homes -à leur manière, des mœurs et des traditions qui n'étaient pas sans -grandeur, habitait, ou plutôt flottait à la dérive et s'agitait une -chaîne, çà et là interrompue, de tribus plus tristes, surtout -pillardes et déprédatrices, essentiellement nomades; sans loyer, par -la force des choses, ne trouvant ni repos, ni réconfort dans la terre -et le ciel triste; errant désespérément le long des sables arides et -des eaux marécageuses du pays plat qui s'étend des bouches du Rhin à -celles de la Vistule, et, au delà de la Vistule, nul ne sait où, ni -n'a besoin de le savoir. Des sables déserts et des marécages à fleur -de sol, telle était leur part; une prison de glace et l'ombre des <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> -nuages pendant de longs jours de la rigoureuse année, des flaques sans -profondeur, les infiltrations ou les méandres de cours d'eau ralentis, -le noir dépérissement des bois en friche, pays difficile à habiter, -impossible à aimer. Depuis cette époque l'intérieur des terres ne -s'est guère amélioré<a name="FNanchor_87_1" id="FNanchor_87_1"></a><a href="#Footnote_87_1" class="fnanchor">[87]</a>. Et des temps encore plus tristes sont -maintenant venus pour leurs habitants.</p> - -<p>11. Car au V<sup>e</sup> siècle ils avaient des troupeaux de bétail<a name="FNanchor_88_1" id="FNanchor_88_1"></a><a href="#Footnote_88_1" class="fnanchor">[88]</a> à -conduire et à manger, des terres qui étaient de vraies chasses non -gardées, pleines de gibier et de cerfs et aussi des rennes -apprivoisables, même dans le sud, des sangliers fougueux bons pour le -combat, comme au temps de Méléagre, et ensuite pour le lard; -d'innombrables bêtes à fourrures dont on utilisait la chair et le -pelage. Les poissons de la mer infinie à rompre leurs filets, des -oiseaux innombrables, errant dans les cieux, comme cibles à leurs -flèches aux pointes aiguës, des chevaux dressés à recevoir un -cavalier, des vaisseaux, et non de taille médiocre, et de toutes -sortes, à fond plat pour les flaques boueuses, à quille et à pont -pour l'impétueux courant de l'Elbe et la furieuse Baltique d'un côté, -au sud pour le Danube, qui fend les montagnes et le lac noir de Colchos.</p> - -<p>12. Et ils étaient dans tout leur aspect extérieur et aussi dans toute -leur force éprouvée, les puissances <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> vivantes du monde, dans cette -longue heure de sa transfiguration. Tout le reste qui avait été tenu -à une époque pour redoutable était devenu formalisme, démence ou -infamie. Les armées romaines rien qu'un mécanisme armé d'une épée, -s'abattant en désordre chaque épée contre l'épée amie;—la Rome -civile une multitude mêlée d'esclaves, de maîtres d'esclaves, et de -prostituées. L'Orient, séparé de l'Europe par les Grecs impuissants. -Ces troupes affamées des forêts Noires et des mers Blanches, -elles-mêmes à moitié loups, à moitié bois flottants (comme nous -nous appelions Cœurs de Lion, Cœurs de Chêne, eux faisaient de même) -sans pitié comme le chien du troupeau, endurants comme le bouleau et le -pin sauvages. Vous n'entendez guère parler que d'eux pendant les cinq -siècles encore à venir; Wisigoths, à l'ouest de la Vistule; -Ostrogoths, à l'est de la Vistule, et, rayonnant autour de la petite -Holy Island (Heligoland), nos propres Saxons et Hamlet le Danois, et en -traîneau sur la glace, son ennemi le Polonais, tous ceux-ci au sud de -la Baltique; et jetant sans arrêter par-dessus la Baltique sa force, -issue des montagnes, la Scandinavie,—jusqu'à ce qu'enfin pour un temps -<i>elle</i> gouverne tout, et que le nom de Normand, voie son autorité -incontestée du Cap Nord à Jérusalem.</p> - -<p>13. Ceci est l'histoire apparente, ceci est la seule histoire connue du -monde, comme je l'ai dit, pour les cinq siècles qui vont venir. Et -cependant ce n'est que la surface, au-dessous de laquelle se passe -l'histoire réelle.</p> - -<p>Les armées errantes ne sont, en réalité, que de la grêle et du -tonnerre et du feu vivants sur la terre. Mais la Vie Souffrante, le -cœur profond de l'humanité primitive, se développant dans une -éternelle douceur et bien que ravagée, oubliée, dépouillée, -elle-même <span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span> restant sur place et jamais dévastatrice, ni meurtrière, -mais ne pouvant être vaincue par la douleur, ni par la mort,—devint la -semence de tout l'amour qui était appelé à naître et le moment venu -donna alors à l'humanité mortelle ce qu'elle était capable de -recevoir d'espérance, de joie ou de génie et,—s'il y a une -immortalité—amena, par-delà le tombeau, à l'Église ses Saints -protecteurs et au Ciel ses Anges secourables.</p> - -<p>14. De cet ordre de créatures d'humble condition, silencieuses, -inoffensives, infiniment soumises, infiniment dévouées, aucun -historien ne s'occupe jamais le moins du monde, excepté quand elles -sont volées ou tuées. Je ne puis vous en donner aucune image, en -amener jusqu'à votre oreille aucun murmure, aucun cri. Je puis -seulement vous montrer l'absolu «doit avoir été» de leur passé non -récompensé, et l'idée que tous nous nous sommes faite d'elles, et les -choses qui nous en ont été dites reposent sur des faits plus profonds -de leur histoire, qui n'ont jamais été ni conçus, ni racontés.</p> - -<p>15. La grande masse de cette innocente et invincible vie paysanne, est, -comme je vous l'ai dit plus haut, groupée dans les districts féconds -et tempérés (relativement) de l'Europe montagneuse, allant, de l'ouest -à l'est, de l'extrémité du pays de Cornouailles à l'embouchure du -Danube.</p> - -<p>Déjà, dans les temps dont nous nous occupons en ce moment, elle était -pleine d'une ardeur naturellement généreuse et d'une intelligence -ouverte à tout. La Dacie donne à Rome ses quatre derniers grands -empereurs<a name="FNanchor_89_1" id="FNanchor_89_1"></a><a href="#Footnote_89_1" class="fnanchor">[89]</a>; <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span> la Bretagne donne à la chrétienté les premiers -exploits et les légendes dernières de sa chevalerie; la Germanie à -tous les hommes la sincérité et la flamme du Franc; la Gaule, à -toutes les femmes la patience et la force de sainte Geneviève.</p> - -<p>16. La <i>sincérité</i> et la flamme du Franc, il faut que je le répète -avec insistance, car mes plus jeunes lecteurs ont été probablement -habitués à penser que les Français étaient plus polis que sincères. -Ils trouveront, s'ils approfondissent la matière, que la sincérité -seule peut être policée, et que tout ce que nous reconnaissons de -beauté, de délicatesse et de proportions dans les manières, le -langage ou l'architecture des Français, vient d'une pure sincérité de -leur nature, que vous sentirez bientôt dans les créatures vivantes -elles-mêmes si vous les aimez; et si vous comprenez sainement jusqu'à -leurs pires fautes, vous verrez, que leur Révolution elle-même fut une -révolte contre les mensonges, et la révolte de l'amour trahi. Jamais -peuple ne fut si vainement loyal.</p> - -<p>17. Qu'ils aient été à l'origine, des Germains, eux-mêmes je suppose -seraient bien aises de l'oublier maintenant; mais comment ils -secouèrent de leurs pieds la poussière de Germanie et se donnèrent un -nom nouveau est le premier des phénomènes que nous ayons maintenant à -observer attentivement en ce qui les concerne. «Les critiques les plus -sagaces», dit M. Gibbon dans son X<sup>e</sup> chapitre, «<i>admettent</i> que <i>vers</i> -l'an 240 environ» <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span> (nous <i>admettrons</i> alors, pour plus de commodité, que -ce fut <i>vers</i> l'an 250 environ, à moitié chemin de la fin du V<sup>e</sup> siècle, -là où nous sommes,—dix ans de plus ou de moins dans les cas de -«admettons que vers... environ», importent peu, mais nous aurons au -moins quelque bouée flottante de date à la portée de la main).</p> - -<p>«Vers A. D. 250, donc, «une nouvelle confédération» fut formée -sous le nom de Francs par les anciens habitants du Bas-Rhin et du -Weser.»</p> - -<p>18. Ma propre impression relativement aux anciens habitants du Bas-Rhin -et du Weser, eût été qu'ils se composaient surtout de poissons, avec -des grenouilles et des canards à la surface, mais une note ajoutée par -Gibbon, à ce passage, nous fait savoir que la nouvelle confédération -se composait de créatures humaines, dans les items suivants:</p> - -<p>1° Les Chauces, qui vivaient on ne nous dit pas où;</p> - -<p>2° Les Sicambres,» dans la Principauté de Waldeck;</p> - -<p>3° Les Attuarii,» dans le duché de Berg;</p> - -<p>4° Les Bructères,» sur les bords de la Lippe;</p> - -<p>5° Les Chamaves,» dans le pays des Bructères;</p> - -<p>6° Les Cattes,» en Hesse.</p> - -<p>Tout cela sera, je crois, plutôt plus clair dans vos têtes si vous -l'oubliez que si vous vous le rappelez; mais, s'il vous plaît de lire -ou relire (ou le mieux de tout, de trouver pour vous lire quelque -réelle Miss Isabelle Wardour<a name="FNanchor_90_1" id="FNanchor_90_1"></a><a href="#Footnote_90_1" class="fnanchor">[90]</a>) l'histoire de Martin Waldeck dans -l'<i>Antiquaire</i>, vous y gagnerez une notion suffisante du caractère -principal de «la principauté de Waldeck», certainement lié à cet -important mot germain «woody» <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> (c'est-à-dire «woodish», je -suppose?)—descriptif de rochers et de forêts à moitié poussées; en -même temps qu'un respect salutaire pour les bases profondes que Scott -donne instinctivement aux noms propres dans son œuvre.</p> - -<p>Mais ne perdons pas de vue notre but. Le plus pressé est de revenir -sérieusement maintenant à nos cartes, et de situer les choses dans un -espace déterminé par des limites linéaires.</p> - -<p>Toutes les cartes de Germanie que j'ai personnellement l'avantage de -posséder, deviennent extrêmement confuses juste au nord de Francfort, -et ressemblent alors à un vitrail peint qui aurait été brisé en -mille morceaux par la rancune puritaine, et restauré par d'ingénieux -gardiens d'église qui auraient remis chaque morceau à l'envers, cette -curieuse vitrerie se proposant de représenter les soixante, -soixante-dix, quatre-vingts ou quatre-vingt-dix duchés, marquisats, -comtés, baronnies, électorats, etc., héréditaires, en lesquels s'est -craquelée et morcelée l'Allemania, sous cette latitude.</p> - -<p>Mais sous les couleurs bigarrées et à travers les alphabets -interpolés et surchargés de dignités tronquées auxquelles s'ajoutent -les trois réseaux des chemins de fer mis sur le tout, réseaux non pas -unis, mais hérissés de jambes comme des myriapodes, un dur travail -d'une journée avec une bonne loupe vous met en état de découvrir -approximativement le cours du Weser, et les noms de certaines villes -voisines de ses sources, lesquels méritent d'être retenus.</p> - -<p>20. Au cas où vous n'avez pas à disposer d'un après midi, ni votre -vue à user, vous devrez vous contenter de ceci, qui est forcément un -simple abrégé: à savoir <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> que du Drachenfels<a name="FNanchor_91_1" id="FNanchor_91_1"></a><a href="#Footnote_91_1" class="fnanchor">[91]</a> et de ses six frères -Fels, se dirigeant de l'est au nord, court et s'étend une troupe -éparpillée de petits rochers noueux, de mystérieuses crêtes qui -surplombent, sourcilleuses, des vallées bordées de petits bois, où un -torrent met tantôt sa fureur et tantôt sa mélodie; les crêtes, la -plupart couronnées de châteaux par la piété chrétienne des vieux -âges dans des buts lointains ou chimériques; les vallées résonnant -du bruit des bûcherons, et creusées par les mineurs, habitées sous la -terre par les gnomes et dessus par les génies sylvestres et autres. Le -pays entier agrafant rocher par rocher, rattachant de vallon en vallon -pendant quelque 150 milles (avec des intervalles) la montagne du Dragon, -au-dessus du Rhin à la montagne Résine, le «Harz», encore obscur -aujourd'hui, vers le sud des terrains foulés par les noirs -Brunswickois, de réalité corporelle indiscutable; anciennement -obscurci par la forêt «Hercynienne» (haie ou barrière) d'où par -corruption Harz, où se trouve aujourd'hui le Harz ou la forêt Résine, -hantée de sombres forestiers, de souche au moins résineuse, pour ne -pas dire sulfureuse.</p> - -<p>21. Cent cinquante milles de l'est à l'ouest, disons moitié autant du -nord au sud, environ dix mille milles carrés en tout de montagnes -métallifères, conifères et fantomifères, fluidifiées et diffluant -pour nous, au moyen âge et dans les temps modernes, en l'huile -la plus essentielle de térébenthine, et cette myrrhe, ou cet -encens, de l'imagination et du caractère que produit naturellement -la Germanie et dont l'huile de térébenthine est le symbole. Je songe -particulièrement au développement <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span> qu'ont pris les usages les plus -délicats de la résine, en tant qu'indispensable à l'archet du violon, -depuis les jours de sainte Élisabeth de Marbourg, à ceux de saint -Méphistophélès de Weimar.</p> - -<p>22. Autant que je sache, ce bouquet de rochers capricieux et de vallées -n'a pas de nom général comme groupe de collines; et il est tout à -fait impossible de découvrir ses différentes ramifications sur aucune -des cartes que je peux me procurer, mais nous pouvons nous rappeler -facilement, et utilement, que c'est <i>tout</i> le nord du Mein, qu'il -s'appuie sur le Drachenfels à une extrémité, et s'élance tout à -coup par voûtes vers la lumière du matin, jusqu'au Harz (sommet du -Brocken 3.700 pieds au-dessus de la mer, c'est le plus haut), avec un -large espace réservé au cours du Weser, dont nous parlerons tout à -l'heure.</p> - -<p>23. Nous appellerons ceci désormais la chaîne ou le groupe des -Montagnes Enchantées; et alors nous les relierons d'autant plus -facilement aux montagnes des Géants, Riesen Gebirge, quand nous aurons -besoin d'elles; mais celles-ci sont toutes plus hautes, plus sévères, -et nous n'avons pas encore à les approcher; celles plus proches au -travers desquelles se trouve notre route, nous pourrions peut-être plus -justement les nommer les montagnes des Démons; mais ce ne serait guère -respectueux pour sainte Élisabeth ni pour les innombrables jolies -châtelaines des tours, ou pour les princesses du parc et de la vallée, -qui ont rendu les mœurs domestiques germaines douces et exemplaires et -ont coulé le flot transparent et léger de leur vie jusqu'au bas des -vallées des âges avant que l'enchantement prenne une forme peut être -trop canonique dans l'Almanach de Gotha. <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span></p> - -<p>Nous les appellerons donc les Montagnes Enchantées, non les Démons; -remarquant aussi avec reconnaissance que les esprits de leurs rochers -ont réellement beaucoup plus du caractère des fées guérissantes que -des gnomes, chacun (comme s'il portait une baguette magique de coudrier -au lieu d'une verge cinglante), faisant surgir des souterrains -ferrugineux des sources effervescentes, salutairement salées et -chaudes.</p> - -<p>24. Au cœur même de cette chaîne enchantée, jaillit (et la plus -bienfaisante, si on en use et la dirige bien de toutes les fontaines de -la région) la source de la plus ancienne race franque; «dans la -principauté de Waldeck», vous ne pouvez la faire remonter à aucune -plus lointaine; là elle sort de la terre.</p> - -<p>«Frankenberg» (burg) sur la rive droite de l'Eder et à dix-neuf -milles au nord de Marbourg, clairement indiqué dans la carte numéro 13 -de l'<i>Atlas général</i> de Black, dans lequel le groupe de Montagnes -Enchantées qui l'entourent et la vallée de l'Eder, autrement -«Engel-Bach», «Ruisseau des Anges» (comme se nomme encore le village -situé plus haut dans le vallon) qui rejoint la Fulda, juste au-dessus -de Cassel, sont aussi tracés d'une manière intelligible pour des -regards mortels qui font un peu attention. Je serais gêné par les noms -si j'essayais un dessin; mais quelques traits de plume un peu minutieux -ou quelques esquisses que vous feriez vous-même à la main, vous -donneraient toutes les sources actuelles du Weser avec une clarté -suffisante, ainsi que les villes à se rappeler qui sont sur son cours -ou juste au sud sur l'autre pente de la ligne de partage vers le Mein: -Frankenberg et Waldeck sur l'Eder, Fulda et Cassel sur la Fulda, -Eisenach sur la Werra, qui forme le Weser après avoir <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> pris la Fulda -comme épouse (comme le Tees la Greta<a name="FNanchor_92_1" id="FNanchor_92_1"></a><a href="#Footnote_92_1" class="fnanchor">[92]</a>), au delà d'Eisenach, sous la -Wartbourg (dont vous avez entendu parler comme château affecté aux -missions chrétiennes, et aux besoins de la Société Biblique). Les -rues de la ville sont pavées en dure basalte (son nom—eau de -fer—rappelant les armures Thuringiennes de l'ancien temps), elle est -encore en pleine activité avec ses moulins qui servent à tout.</p> - -<p>25. Les rochers sur tout le chemin depuis le Rhin sont jusque-là des -jaillissements et des soulèvements de basalte à travers des roches -ferrugineuses, avec un ou deux gisements de charbon vers le nord, ne -valant pas, grâce à Dieu, la peine d'être extraits; à Frankenberg -même une mine d'or; encore la pitié du ciel veut-elle qu'elle soit -assez pauvre en métal; mais du bois et du fer le pays en produit en -quantité suffisante si l'on met à l'avoir la peine voulue; et il y a -des richesses plus douces à la surface de la terre, du gibier, du blé, -des fruits, du lin, du vin, de la laine et du chanvre. Enfin couronnant -le tout, le zèle monastique dans les maisons de Fulda et de Walter que -je trouve indiquée par une croix comme ayant été bâtie par un -certain pieux Walter, chevalier de Meiningen sur le Bodenwasser «eau du -fond», c'est-à-dire une eau ayant finalement bien trouvé sa voie vers -sa chute (dans le sens où «Boden See» est dit du Rhin descendu de la -Via Mala).</p> - -<p>26. Et ainsi, ayant bien dégagé des rochers vos sources du Weser, et -pour ainsi dire rassemblé les <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> rênes de votre fleuve, vous pouvez -dessiner assez facilement pour votre usage personnel la partie plus -éloignée de son cours allant au nord en ligne droite, vers la mer du -Nord. Et tracez-le d'un trait énergique sur votre esquisse de la carte -d'Europe, après la frontière de la Vistule, laissant de côté l'Elbe -pour un temps. Pour le moment, vous pouvez tenir tout l'espace compris -entre le Weser et la Vistule (au nord des montagnes) pour sauvage et -barbare (Saxon et Goth); mais donnez passage à la source des Francs à -Waldeck et vous les verrez graduellement mais rapidement remplir tout -l'espace entre le Weser et les Bouches du Rhin et, écumeux dans les -montagnes, se répandre en une nappe plus tranquille sur les Pays-Bas, -où leur errante vie forestière et pastorale trouve enfin à s'endiguer -dans la culture des champs de boue, et oublie dans la brume glacée qui -flotte sur la mer l'éclat du soleil sur les rochers de basalte.</p> - -<p>27. Sur quoi nous aussi devons-nous arrêter pour nous endiguer quelque -peu; et ayant toute autre chose, voir ce que nous pouvons comprendre à -ce nom de Francs relativement auquel Gibbon nous dit de son ton le plus -doux de sérénité morale satisfaite: «L'amour de la liberté était -la passion maîtresse de ces Germains. Ils méritèrent, ils prirent, -ils gardèrent l'épithète honorable de Francs, ou hommes libres.» Il -ne nous dit pas toutefois en quelle langue de l'époque (Chaucien, -Sicambrien, Chamave ou Catte) «Franc» a jamais signifié Libre; et je -ne puis moi-même découvrir à quelle langue, de quelque temps que ce -soit, ce mot appartient d'abord; mais je ne doute pas que Miss Yonge -(<i>Histoire des Noms Chrétiens</i>, articles sur <i>Frey</i> et <i>Frank</i>) ne -donne la vraie racine quand elle parle de ce qu'elle <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span> appelle le -«Puissant Germain, «Frang» Free <i>Lord.</i> Nullement un libre homme du -peuple, rien de pareil; mais une personne dont la nature et le nom -impliquaient l'existence autour de lui et au-dessous de lui d'un nombre -considérable d'autres personnes qui n'étaient en rien «Frang» ni -Frangs. Son titre est un des plus fiers de ceux qui existaient alors; -consacré à la fin par la dignité de l'âge ajoutée à celle de la -valeur dans le nom de Seigneur, ou Monseigneur, pas encore dans sa -dernière forme cokney de «Mossoo» prise dans une acception tout à -fait républicaine!</p> - -<p>28. De sorte que, en y réfléchissant bien, la qualité de franchise ne -donne que son bord plat dans la signification de «Libre», mais du -côté du tranchant et de la pointe, sans aucun doute et en tout temps -signifie brave, fort, et honnête, au-dessus des autres hommes<a name="FNanchor_93_1" id="FNanchor_93_1"></a><a href="#Footnote_93_1" class="fnanchor">[93]</a>.</p> - -<p>Le vieux peuple du pays de forêts ne fut jamais en <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> aucune méchante -acception «libre»; mais dans un sens vraiment humain il fut Franc, -pensant ce qu'il disait tout haut, et s'y tenant jusqu'à ce qu'il -l'eût réalisé. Prompts et nets dans les paroles et dans l'action, -absolument sans peur et toujours sans repos; mais sans loi, -indisciplinés par laisser-aller ou prodigues par faiblesse, cela ils ne -le sont ni en action ni en paroles. Leur franchise, si vous lisez le mot -comme un savant et un chrétien, et non comme un moderne infidèle de -demi-culture et n'ayant qu'une moitié de cerveau, ne connaissant de -toutes les langues de l'univers que son argot, est, en réalité, -opposée non à servitude, mais à timidité<a name="FNanchor_94_1" id="FNanchor_94_1"></a><a href="#Footnote_94_1" class="fnanchor">[94]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span></p> - -<p>C'est aujourd'hui la marque de ce qu'il y a de plus doux et de plus -français dans le caractère français qu'il produit des serviteurs qui -sont tout bonnement parfaits. Infatigablement attachés à leurs -protecteurs, dans une douce adresse à tout faire, sous une tutelle -latente; les plus aimablement utiles des valets, les plus gentilles (de -mentalité et de personnalité tout à fait bonnes) des bonnes. Mais à -aucun degré, ne seront intimidés par vous. Vous aurez beau être le -duc ou la duchesse de Montaltissimo vous ne les verrez pas troublés par -votre rang élevé. Ils entameront la conversation avec vous s'ils en -ont envie.</p> - -<p>29. Les meilleurs des serviteurs; les meilleurs des sujets aussi quand -ils ont un roi, ou un comte, ou un chef, franc aussi, pour les conduire; -ce dont nous verrons la preuve en temps voulu; mais, en ce moment, notez -encore ceci, quelque éclat accessoire de la chose appelée par eux dans -la suite Liberté que puisse suggérer le nom Frank, vous devez dès -maintenant, et toujours dans l'avenir, vous garder de confondre leurs -Libertés avec leur Puissance d'agir. Ce que l'attitude de l'armée peut -être vis-à-vis de son chef est une question; si chef ou armée peut se -tenir en repos six mois, une autre et toute différente. Il leur faut -toujours combattre quelqu'un ou aller quelque part, la vie ne leur -paraît pas valoir sans cela la peine d'être vécue; et cette -activité, cet éclat et cet éclair de vif-argent qui brille à la fois -ici et là, qui dans son essence n'est l'amour ni de la guerre ni de la -rapine, mais seulement le besoin de changer de place et d'humeur (pour -ainsi dire de modes et de temps—et d'intensité)—chez des gens qui ne -veulent jamais laisser reposer leurs éperons mais les ont toujours -brillants et <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span> aux pieds, et aiment mieux jeûner à cheval que festoyer -au repos, cette peur enfantine d'être mis dans le coin, et ce besoin -continuel d'avoir quelque chose à faire, tout cela doit être -considéré par nous avec une sympathie étonnée dans toutes ses -conséquences quelquefois éblouissantes, mais trop souvent malheureuses -et désastreuses pour la nation elle-même aussi bien que pour ses -voisins.</p> - -<p>30. Et cette activité que nous, lourds mangeurs de bœufs que nous -sommes, nous avions l'habitude, avant que la science moderne nous eût -enseigné que nous n'étions nous-mêmes rien de mieux que des babouins, -de comparer discourtoisement à celle des tribus plus vives des singes, -fit en réalité une si grande impression sur les Hollandais (quand pour -la première fois l'irrigation franque donna quelque mouvement et -quelque courant à leurs marais) que les plus anciennes armoiries dans -lesquelles nous trouvions un blason rappelant la puissance franque, -paraissent avoir été l'œuvre d'un Hollandais qui voulait en donner -une représentation dédaigneusement satirique.</p> - -<p>«Car, dit un très ingénieux historien, M. André Favine, «Parisien -et avocat à la Haute-Cour du Parlement français en l'an 1626», ces -peuples qui bordaient la Sala appelés «Salts» par les Allemagnes, -furent à leur descente dans les pays hollandais appelés par les -Romains «Francs Saliques» (d'où la future loi «Salique», -remarquez-le) et par abréviation «Salii», apparemment du verbe -<i>salire</i>, c'est-à-dire «saulter», «sauter» (et dans l'avenir par -conséquent dûment aussi danser—d'une manière incomparable), être -«vif et agile du pied, bien sauter et monter, qualités tout -particulièrement requises chez ceux qui habitent des lieux <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> humides et -marécageux. Aussi pendant que tels des Français comme ceux qui -habitaient sur le bras principal du fleuve (Rhin) étaient nommés -«Nageurs» (Swimmers), ceux des marais étaient appelés «Saulteurs» -(Leapers); c'était un sobriquet donné aux Français en raison et de -leur disposition naturelle et de leur résidence; et encore aujourd'hui, -leurs ennemis les appellent les Crapauds Français (ou Grenouilles plus -exactement), d'où est venue la fable que leurs anciens rois portaient -de telles créatures dans leurs armes.»</p> - -<p>31. Sans aborder en ce moment la question de savoir si c'est une fable -ou non, vous vous rappellerez aisément l'épithète «Salien», -caractérisant les gens qui sautent les fossés, traversent les fleuves -à la nage, si bien que, comme nous l'avons dit précédemment, toute la -longueur du Rhin dut être refortifiée contre eux, épithète -toutefois, où il paraît à l'origine y avoir un certain Sel délicat, -de sorte que nous pouvons justement, comme nous appelons «vieux -Salés» nos marins endurcis, songer à ces Francs plus brillants, plus -étincelants, comme à de «Jeunes Salés»; mais les Romains joueront -en quelque sorte sur le mot, et dans leur respect naturel pour la flamme -martiale et «l'élan» de ces Franks, ils en feront «Salii -exsudantes<a name="FNanchor_95_1" id="FNanchor_95_1"></a><a href="#Footnote_95_1" class="fnanchor">[95]</a>» du nom même de leurs propres prêtres armés qui les -suivaient à la guerre. <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span></p> - -<p>Allant jusqu'à une dérivation un peu plus lointaine mais subtile, nous -pouvons considérer ce premier «Saillant» comme un promontoire en bec -d'aigle sur la France que nous connaissons, vers ce que nous appelons -aujourd'hui la France; et à jamais dans sa brillante élasticité de -tempérament, une nation à sauts et saillies, nous fournissant à nous -Anglais, car nous pouvons risquer pour cette fois ce peu d'érudition -héraldique, leur «Léopard» (non comme une créature mouchetée et -tachetée, mais naturellement élancée et bondissante) pour nos -écussons royaux et princiers.</p> - -<p>En voilà assez sur leur nom de «Salien», mais de l'interprétation de -la Franchise nous sommes aussi loin que jamais, et il faut nous -contenter cependant d'en rester là, en notant toutefois deux idées -liées dans la suite à ce nom, qui sont pour nous d'une très grande -importance de définition.</p> - -<p>32. «Le poète français dans les premiers livres de sa Franciade, dit -M. Favine» (mais quel poète, je ne sais, ni ne puis me renseigner -là-dessus)<a name="FNanchor_96_1" id="FNanchor_96_1"></a><a href="#Footnote_96_1" class="fnanchor">[96]</a> «raconte»<a name="FNanchor_97_1" id="FNanchor_97_1"></a><a href="#Footnote_97_1" class="fnanchor">[97]</a> (dans le sens de écartèle, ou peint -comme fait un héraldiste) «certaines fables sur le nom <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> des Français -pour lequel on aurait adopté et réuni deux mots gaulois ensemble, -Phere-Encos qui signifie «Porte-Lance» (Brandit-Lance, pourrions-nous -peut-être nous risquer à traduire), une arme plus légère que la -pique commençant ici à s'agiter dans les mains de leur chevalerie et -Fere-Encos devenant assez vite dans le langage parlé «Francos»;—une -dérivation certes à ne pas accepter, mais à cause de l'idée qu'elle -donne de l'arme elle vaut qu'on y prête attention de même qu'à la -suivante: parmi les armes des anciens Français, au-dessus et à côté -de la lance, il y avait la hache d'arme qu'ils appelaient anchon, et qui -existe encore aujourd'hui dans beaucoup de provinces de France où on -l'appelle un achon; ils s'en aidaient à la guerre en le jetant au loin -sur l'ennemi dans le seul but de le mettre à découvert et pour fendre -son bouclier. Cet <i>achon</i> était dardé avec une telle violence qu'il -pourfendait le bouclier, forçait son possesseur à abaisser le bras et -ainsi le laissait découvert et désarmé et permettait de le surprendre -plus facilement et plus vite. Il paraît que cette arme était -proprement et spécialement l'arme du soldat français, aussi bien à -pied qu'à cheval. Pour cette raison, on l'appelait <i>Franciscus.</i> -Francisca, <i>securis oblonga, quam Franci librabant in hostes.</i> Car le -cavalier, outre son bouclier et sa francisca (arme commune, comme nous -l'avons dit, au fantassin et au cavalier), avait aussi la lance; -lorsqu'elle était brisée et ne pouvait plus servir, il portait la main -sur sa francisca, sur l'usage de laquelle nous renseigne l'archevêque -de Tours, dans son second livre, chapitre XXVII.»</p> - -<p>33. Il est agréable de voir avec quel respect les leçons de -l'archevêque de Tours étaient écoutées par <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> les chevaliers français, -et curieux de noter la préférence des meilleurs d'entre eux à user de -la francisca, non seulement aux temps de Cœur de Lion, mais même aux -jours de Poitiers. Dans le dernier engagement de cette bataille aux -portes de Poitiers: «Là, fit le roi Jehan de sa main merveilles -d'armes, et tenait une hache de guerre dont bien se dépendait et -combattait, si la quartre partie de ses gens luy eussent ressemblé, la -journée eust été pour eux.» Plus remarquable encore à ce point de -vue est l'épisode du combat que Froissart s'arrête pour nous dire -avant de commencer son récit, et qui met aux prises le Sire de Verclef -(sur la Severn) et l'écuyer Picard Jean de Helennes; l'Anglais perdant -son sabre descend pour le reprendre; sur quoi Helennes lui <i>jette</i> le -sien avec un tel visé et une telle force «qu'il accousuit l'Anglais es -cuisses, tellement que l'épée entre dedans et le cousit tout parmi, -jusqu'au hans».</p> - -<p>Là-dessus, le chevalier se rendant, l'écuyer bande sa plaie, et le -soigne, restant quinze jours «pour l'amour de lui», à Châtellerault, -tant que sa vie fut en danger, et ensuite lui faisant faire toute la -route en litière jusqu'à son propre château de Picardie. Sa rançon -est de 6.000 nobles. Je pense environ 25.000 livres de notre valeur -actuelle et vous pouvez tenir pour un signe particulièrement fatal du -proche déclin des temps de la chevalerie ce fait que «devint celuy -Escuyer, chevalier, pour le grand profit qu'il eut du Seigneur de -Verclef».</p> - -<p>Je reviens volontiers à l'aube de la chevalerie, alors qu'heure par -heure, année par année, les hommes devenaient plus doux et plus sages, -alors que même au travers des pires cruautés et des pires erreurs on -pouvait voir les qualités natives de la caste la plus noble <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span> s'affirmer -d'abord, en vertu d'un principe inné, se soumettre ensuite en vue des -tâches futures.</p> - -<p>34. Les deux principales armes, voilà tout ce que nous connaissons -jusqu'ici du Franc salien; pourtant sa silhouette commence à se -dessiner pour nous dans le brouillard du Brocken, portant la lance -légère qui deviendra le javelot; mais la hache, son arme de bûcheron, -est lourde;—pour des raisons économiques, comme la rareté du fer, -c'est l'arme préférable à toutes, donnant la plus grande force -d'impulsion et la plus grande puissance de choc avec la plus petite -quantité de métal, et le travail de forge le plus sommaire. Gibbon -leur donne aussi une «pesante» épée, suspendue à un «large» -ceinturon; mais les épithètes de Gibbon sont toujours données -gratis<a name="FNanchor_98_1" id="FNanchor_98_1"></a><a href="#Footnote_98_1" class="fnanchor">[98]</a>, et l'épée à ceinturon, quelle que fut sa mesure, était -probablement destinée aux chefs seulement; le ceinturon, lui-même en -or, celui-là même qui distinguait les comtes romains et sans aucun -doute adopté, à leur exemple, par les chefs francs alliés; prenant -par la suite la signification symbolique que lui donne saint Paul<a name="FNanchor_99_1" id="FNanchor_99_1"></a><a href="#Footnote_99_1" class="fnanchor">[99]</a> de -ceinturon de vérité; enfin, l'emblème principal de l'Ordre de la -Chevalerie. <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span></p> - -<p>35. Le bouclier pour tous était rond, se maniant comme le bouclier d'un -highlander: armure qui probablement n'était rien que du cuir fortement -tanné, ou du chanvre patiemment et solidement tricoté: «Leur -costume collant», dit M. Gibbon, «figurait exactement la forme -de leurs membres», mais «costume» est seulement une expression -Miltono-Gibbonienne pour signifier «personne sait quoi». Il est plus -intelligible en ce qui concerne leurs personnes. «La stature élevée -des Francs, leurs yeux bleus, dénotaient une origine germanique; les -belliqueux barbares étaient formés dès leur première jeunesse à -courir, sauter, nager, lancer le javelot et la hache d'armes sans -manquer le but, à marcher sans hésitation contre un ennemi supérieur -en nombre, et à garder dans la vie ou la mort la réputation -d'invincibles qui était celle de leurs ancêtres» (VI, 93). Pour la -première fois, en 358, épouvanté par la victoire de l'empereur Julien -à Strasbourg, et assiégé par lui sur la Meuse, un corps de six cents -Francs «méconnut l'ancienne loi qui leur ordonnait de vaincre ou de -mourir». «Bien que l'espoir de la rapine eût pour les entraîner une -force extrême, ils professaient un amour désintéressé de la guerre -qu'ils considéraient comme le suprême honneur et la suprême -félicité de la nature humaine, et leurs esprits et leurs corps -étaient si endurcis par une activité perpétuelle, que selon la -vivante expression d'un orateur, les neiges de l'hiver étaient aussi -agréables pour eux que les fleurs du printemps» (III, 220).</p> - -<p>36. Ces vertus morales et corporelles ou cet endurcissement étaient -probablement universels dans les rangs militaires de la nation; mais -nous apprendrons tout à l'heure avec surprise, d'un peuple si -remarquablement <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span> «libre» que seuls le Roi et la famille royale y -pouvaient porter leur chevelure comme il leur plaisait. Les rois -portaient la leur en boucles flottantes sur le closet les épaules, les -reines en tresses ondulantes jusqu'à leurs pieds, mais tout le reste de -la nation était obligé par la loi ou l'usage de se raser la partie -postérieure de la tête, de porter ses cheveux courts sur le front, et -de se contenter de l'ornement de deux petites whiskers<a name="FNanchor_100_1" id="FNanchor_100_1"></a><a href="#Footnote_100_1" class="fnanchor">[100]</a>.</p> - -<p>37. Moustaches, veut dire M. Gibbon j'imagine, et je me permets de -supposer aussi que les nobles et leurs femmes pouvaient porter leurs -tresses et leurs boucles comme il leur convenait. Mais, de nouveau, il -nous ouvre un jour inattendu et gênant sur les institutions -démocratiques des Francs en nous apprenant «que les différents -commerces, les travaux de l'agriculture et les arts de la chasse et de -la pêche étaient <i>exercés</i> par des mains <i>serviles</i> pour un <i>salaire</i> du -souverain».</p> - -<p>«Servile et salaire» toutefois, quoiqu'ils donnent d'abord l'idée -terrible d'un ordre de choses injuste ne sont que les expressions -Miltono-Gibboniennes du fait général que les rois francs avaient des -laboureurs dans leurs champs, employaient des tisserands et des -forgerons pour faire leurs vêtements et leurs épées, chassaient avec -des veneurs, au faucon avec des fauconniers, <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> et étaient sous les autres -rapports tyranniques dans la proportion où peut l'être un grand -propriétaire de terres anglais. «Le château des rois à longs cheveux -était entouré de cours commodes et d'écuries pour la volaille et le -bétail, le jardin était planté de légumes utiles, les magasins -remplis de blé, de vins, soit pour la vente, soit pour la consommation, -et toute l'administration, conduite dans les règles les plus strictes -de l'économie privée.»</p> - -<p>38. J'ai rassemblé ces remarques souvent incomplètes et pas toujours -très consistantes, de l'aspect et du caractère des Francs, extraites -des références de M. Gibbon, pendant une période de plus de deux -siècles,—et le dernier passage cité,—qu'il accompagne de la -constatation que «cent-soixante de ces palais ruraux étaient -disséminés à travers les provinces de leur royaume», sans nous dire -quel royaume, ou à quelle époque,—doit être tenu pour descriptif des -coutumes et du système général de leur monarchie après les victoires -de Clovis. Mais dès la première heure où vous entendrez parler de -lui, le Franc, à le bien considérer, est toujours un personnage -extrêmement ingénieux, bien intentionné et industrieux; s'il est -impatient d'acquérir, il sait aussi intelligemment conserver et -édifier; il y a là tout un don d'ordonnance et de claire architecture -qui trouvera un jour sa suprême expression dans les bas-côtés -d'Amiens; et des choses en tout genre sans rivales et qui eussent été -indestructibles si ceux qui vécurent au milieu d'elles avaient eu même -force de cœur que ceux qui les avaient construites bien des années -auparavant<a name="FNanchor_101_1" id="FNanchor_101_1"></a><a href="#Footnote_101_1" class="fnanchor">[101]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span></p> - -<p>39. Mais pour le moment il nous faut revenir sur nos pas, car -dernièrement, relisant quelques-uns de mes livres pour une édition -revue et corrigée, j'ai remarqué et non sans remords, que toutes les -fois que dans un paragraphe ou un chapitre je promets pour le chapitre -suivant un examen attentif de quelque point particulier le paragraphe -suivant n'a trait en quoi que ce soit au point promis, mais ne manque -pas de s'attacher passionnément à quelque point antithétique, -antipathique ou antipodique, dans l'hémisphère opposé; je trouve -cette façon de composer un livre extrêmement favorable à -l'impartialité et la largeur des vues; mais je puis concevoir qu'elle -doit être pour le commun des lecteurs non seulement décevante (si je -puis vraiment me flatter d'intéresser jamais suffisamment pour -décevoir) mais même <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> capable de confirmer dans son esprit quelques-unes -des insinuations fallacieuses et absolument absurdes de critiques -hostiles, concernant mon inconsistance, mes vacillations, et ma -facilité à être influencé par les changements de température dans -mes principes ou dans mes opinions. Aussi je me propose dans ces -esquisses historiques, pour le moins de me surveiller, et j'espère de -me corriger en partie de ce travers de manquer à mes promesses, et, -dût-il en coûter aux flux et reflux variés de mon humeur, de dire -dans une certaine mesure en chaque chapitre ce que le lecteur à le -droit de compter qui y sera dit.</p> - -<p>40. J'ai abandonné dans mon chapitre I<sup>er</sup> après y avoir jeté un -simple coup d'œil, l'histoire du vase de Soissons. On peut la trouver -(et c'est bien à peu près la seule chose que l'on y puisse trouver -concernant la vie ou le caractère individuel du premier Louis) dans -toute histoire de France populaire à bon marché avec sa moralité -populaire à bon marché imprimée à la suite. Si j'avais le temps de -remonter à ses premières sources, peut-être prendrait-elle un autre -aspect. Mais je vous la donne telle qu'on peut la trouver partout en -vous demandant seulement d'examiner si—même lue ainsi—elle ne -peut pas porter en elle une signification quelque peu différente.</p> - -<p>41. L'histoire dit donc que, après la bataille de Soissons, dans le -partage des dépouilles romaines ou gauloises, le roi revendiqua un vase -d'argent d'un superbe travail pour—«lui», étais-je sur le point -d'écrire,—et dans mon dernier chapitre, j'ai inexactement <i>supposé</i> -qu'il le voulait pour son meilleur lui-même, sa reine. Mais il ne le -voulait ni pour l'un ni pour l'autre, c'était pour le rendre à saint -Rémi, afin qu'il pût rester <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> parmi les trésors consacrés à Reims. -Ceci est le premier point sur lequel les historiens populaires -n'insistent pas, et qu'un de ses guerriers qui réclama l'égal partage -du trésor préféra aussi ignorer. Le vase était demandé par le roi -en supplément de sa propre part et les chevaliers francs tout en -rendant fidèle obéissance à leur roi comme chef n'avaient pas la -moindre intention de lui accorder ce que des rois plus modernes -appellent des taxes «régaliennes» prélevées sur tout ce qu'ils -touchent. Et un de ces chevaliers ou comtes francs, un peu plus franc -que les autres et aussi incrédule à la sainteté de saint Rémi qu'un -évêque protestant ou un philosophe positiviste, prit sur lui de -discuter la prétention du roi et de l'Église, à la façon, supposez, -d'une opposition libérale à la Chambre des Communes; et la discuta -avec une telle confiance d'être soutenu par l'opinion publique du V<sup>e</sup> -siècle, que le roi persistant dans sa requête le soldat sans peur mit -le vase en pièces avec sa hache de guerre en s'écriant: «Tu n'auras -pas plus que ta part de butin.»</p> - -<p>42. C'est la première et nette affirmation de la «Liberté, -Fraternité et Égalité» françaises, soutenue alors comme maintenant -par la destruction qui est la seule manifestation artistique active -possible à des personnages «libres», incapables de rien créer.</p> - -<p>Le roi ne donna pas suite à la querelle. Les poltrons penseront qu'il -en resta là par poltronnerie, et les méchants par méchanceté. Il est -certain, en tous cas c'est fort à croire, qu'il en resta là; mais il -attendit son heure; ce que la colère d'un homme fort peut toujours, -ainsi que s'échauffer plus ardemment dans l'attente, et c'est une des -principales raisons pourquoi on enseigne aux chrétiens de ne pas -laisser le soleil se coucher sur <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> elle<a name="FNanchor_102_1" id="FNanchor_102_1"></a><a href="#Footnote_102_1" class="fnanchor">[102]</a>. Précepte auquel les -chrétiens de nos jours sont parfaitement prêts à obéir si c'est -quelqu'un d'autre qui a été offensé, et en effet dans ce cas la -difficulté est habituellement de les faire penser à l'injure, même -dans la minute où le soleil n'est pas encore couché sur leur -indignation<a name="FNanchor_103_1" id="FNanchor_103_1"></a><a href="#Footnote_103_1" class="fnanchor">[103]</a>.</p> - -<p>43. La suite est vraiment choquante pour la sensibilité moderne. Je la -donne dans le langage sinon poli du moins délicatement verni de -l'histoire illustrée.</p> - -<p>«Environ un an après, passant la revue de ses troupes, il alla à -l'homme qui avait brisé le vase, et, <i>examinant ses armes, se -plaignit</i> qu'<i>elles</i> fussent en mauvais état!» (l'italique est de -moi) et «les jeta» (Quoi? le bouclier et l'épée?) «à terre». Le -soldat se baissa pour les ramasser et à ce moment le roi le frappa à -la tête de sa hache de guerre en s'écriant: «Ainsi fis-tu au vase de -Soissons.» L'historien moral moderne ajoute cette remarque que: «Ceci -comme document sur l'état des Francs et les liens par lesquels ils -étaient unis ne donne que l'idée d'une bande de voleurs et de leur -chef.» Ce qui est en effet autant que je puis moi-même pénétrer et -déchiffrer la nature des choses l'idée première à concevoir -relativement à la plupart des organisations royales et militaires dans -ce monde jusqu'à nos jours (à moins par hasard que ce ne soient les -Afghans et les Zoulous qui volent nos propres terres en Angleterre au -lieu de nous les leurs dans leurs pays respectifs). Mais en ce qui -regarde la manière dont fut accomplie cette exécution militaire type, -je <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span> dois pour le moment demander au lecteur la permission de rechercher -avec lui, s'il est moins royal, ou plus cruel de frapper un soldat -insolent sur la tête avec sa hache d'armes à soi, que de frapper une -personne telle que Sir Thomas More<a name="FNanchor_104_1" id="FNanchor_104_1"></a><a href="#Footnote_104_1" class="fnanchor">[104]</a> sur le cou avec celle d'un -exécuteur, ayant recours au fonctionnement mécanique—comme serait -celui du couperet, de la guillotine ou de la corde, pour donner le coup -de grâce—des formes accommodantes de la loi nationale et de -l'intervention gracieusement mêlée d'un groupe élégant de nobles et -d'évêques.</p> - -<p>44. Il y a des choses bien plus noires à dire de Clovis que celle-ci, -alors que sa vie fière tirait vers sa fin, des choses qui vous seraient -racontées dans toute leur vérité, si aucun de nous pouvait voir clair -dans la noirceur. Mais nous ne pouvons jamais savoir la vérité sur le -péché; car sa nature est de tromper également le pécheur d'une part, -et le juge de l'autre. Diabolique, nous trompant si nous y succombons, -ou le condamnons; voici à ce sujet les facéties de Gibbon si vous vous -en souciez; mais j'extrais d'abord des paragraphes confus qui y -amènent, des phrases de louange que le sage de Lausanne n'accorde pas -d'ordinaire aussi généreusement qu'en cette circonstance à ceux de -ses héros qui ont confessé la puissance du christianisme.</p> - -<p>45. «Clovis n'avait pas plus de quinze ans, quand, par la mort de son -père, il lui succéda comme chef de la tribu salienne. Les limites -étroites de son royaume s'arrêtaient à l'île des Bataves, avec les -anciens diocèses <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span> de Tournay et Arras; et au baptême de Clovis le -nombre de ses guerriers ne pouvait pas excéder 5.000. Les tribus de -même race que les Francs qui s'étaient installées le long de -l'Escaut, de la Meuse, de la Moselle et du Rhin, étaient gouvernées -par leurs rois autonomes de race mérovingienne, les égaux et les -alliés, et quelquefois les ennemis, du prince salique. Quand il avait -commencé la campagne, il n'avait ni or ni argent dans ses coffres, ni -vin ni blé dans ses magasins; mais il imita l'exemple de César qui -dans le même pays s'était enrichi à la pointe de l'épée, et avait -acheté des mercenaires avec les fruits de la conquête.</p> - -<p>«L'esprit indompté des Barbares apprit à reconnaître les avantages -d'une discipline régulière. À la revue annuelle du mois de Mars, -leurs armes étaient exactement inspectées; et, quand ils traversaient -un territoire pacifique, il leur était défendu de toucher à un brin -d'herbe. La justice de Clovis était inexorable; et ceux de ses soldats -qui se montraient insouciants ou désobéissants étaient à l'instant -punis de mort. Il serait superflu de louer la valeur d'un Franc; mais la -valeur de Clovis était gouvernée par une prudence froide et -consommée. Dans toutes ses relations avec les hommes il faisait la -balance entre le poids de l'intérêt, de la passion et de l'opinion; et -ses mesures étaient tantôt en harmonie avec les usages sanguinaires -des Germains, tantôt modérées par le génie plus doux de Rome et du -christianisme.</p> - -<p>46. «Mais le farouche conquérant de la Gaule était incapable de -discuter la valeur des preuves d'une religion qui repose sur -l'investigation laborieuse du témoignage historique et sur la -théologie spéculative. Il était encore plus incapable de ressentir la -douce influence <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> de l'Évangile qui persuade et purifie le cœur d'un -véritable converti. Son règne ambitieux fut une violation perpétuelle -des devoirs moraux et chrétiens: ses mains furent tachées de sang dans -la paix comme dans la guerre; et, dès que Clovis se fût débarrassé -d'un synode de l'Église Gallicane, il assassina avec tranquillité tous -les princes de la race mérovingienne.»</p> - -<p>47. C'est trop vrai<a name="FNanchor_105_1" id="FNanchor_105_1"></a><a href="#Footnote_105_1" class="fnanchor">[105]</a>; mais d'abord c'est de la rhétorique—car nous -aurions besoin qu'on nous dise combien étaient tous les princes—en -second lieu nous devons remarquer qu'en admettant que Clovis ait à un -degré quelconque «étudié les Écritures» telles qu'elles étaient -présentées au monde occidental par saint Jérôme, il était à -présumer que lui, roi-soldat, penserait davantage à la mission de -Josué<a name="FNanchor_106_1" id="FNanchor_106_1"></a><a href="#Footnote_106_1" class="fnanchor">[106]</a> et de Jéhu qu'à la patience <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> du Christ, dont il songeait -plutôt à venger qu'à imiter la passion; et la crainte que les autres -rois francs lui succèdent, ou par envie du vaste royaume qu'il avait -agrandi l'attaquent et le détrônent, pouvait facilement lui -apparaître comme inspirée non par un danger personnel, mais par le -retour possible de la nation tout entière à l'idolâtrie. De plus, -dans les derniers temps, sa foi dans la protection divine accordée à -sa cause avait été ébranlée par la défaite que les Ostrogoths lui -avaient infligée devant Arles, et le léopard franc n'avait pas assez -complètement perdu ses taches<a name="FNanchor_107_1" id="FNanchor_107_1"></a><a href="#Footnote_107_1" class="fnanchor">[107]</a> pour abandonner à un ennemi l'occasion -du premier bond.</p> - -<p>48. Pour en finir, et nous plaçant au-dessus de ces questions de -personnes, les diverses formes de la cruauté et de la ruse—la -première, remarquez-le, provenant beaucoup d'un mépris de la -souffrance qui était une condition d'honneur pour les femmes aussi bien -que pour les hommes,—sont dans ces races barbares toujours fondées sur -leur amour de la gloire dans la guerre; ce qui ne peut être compris -qu'en se rapportant à ce qui reste de ces mêmes caractères dans les -castes les plus élevées des Indiens de l'Amérique du Nord; et, avant -d'exposer clairement pour finir les événements <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> certains du règne de -Clovis jusqu'à la fin, le lecteur fera bien d'apprendre cette liste des -personnages du grand Drame, en prenant à cœur la signification du nom -de chacun, à cause à la fois de son influence probable sur l'esprit de -celui qui le portait, et comme une expression fatale de l'ensemble de -ses actes et de leurs conséquences pour les générations futures.</p> - -<p>I. CLOVIS.—En forme franque, Hluodoveh<a name="FNanchor_108_1" id="FNanchor_108_1"></a><a href="#Footnote_108_1" class="fnanchor">[108]</a>. «Glorieuse sainteté» ou -sacre. En latin <i>Chlodovisus</i>, quand il fut baptisé par saint Remi, -s'adoucissant à travers les siècles en <i>Lhodovisus, Ludovicus</i>, Louis.</p> - -<p>II. ALBOFLEDA.—«Blanche fée domestique?» Sa plus jeune sœur épouse -Théodoric («Theudreich», le maître du peuple), le grand roi des -Ostrogoths.</p> - -<p>III. CLOTILDE.—Hlod-hilda, «Glorieuse vierge de batailles». Sa femme. -«Hilda» signifiant d'abord bataille, pure; et devenant ensuite Reine -ou vierge de bataille. Christianisée en sainte Clotilde en France et -sainte Hilda du rocher de Whitby.</p> - -<p>III. CLOTILDE.—Sa seule fille, morte pour la foi catholique, sous la -persécution arienne.</p> - -<p>IV. CHILDEBERT, l'aîné des fils qu'il eut de Clotilde, le premier roi -franc à Paris. «Splendeur des Batailles», s'adoucissant en Hildebert, -et ensuite Hildebrant comme dans les Nibelung.</p> - -<p>V. CHLODOMIR.—«Glorieuse Renommée». Son second fils du lit de -Clotilde.</p> - -<p>VI. CLOTAIRE.—Son plus jeune fils du lit de Clotilde; <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span> de fait le -destructeur de la maison de son père. «Glorieux guerrier».</p> - -<p>VII. CHLODOWALD.—Le plus jeune fils de Chlodomir. «Glorieux Pouvoir», -plus tard, saint Cloud.</p> - -<p>49. Je suivrai maintenant sans plus de détours, à travers sa lumière -et son ombre, la suite du règne de Clovis et de ses actes.</p> - -<p>A. D. 481.—Couronné quand il n'avait que quinze ans. Cinq ans après -il provoque «dans l'esprit et presque dans le langage de la chevalerie -«le gouverneur romain Syagrius, qui se maintenait dans le district de -Reims et de Soissons: <i>Campum sibi præparari jussit</i>, il provoqua son -adversaire comme en champ clos» (Voyez la note et la référence de -Gibbon, chap. XXXVIII). L'abbaye bénédictine de Nogent fut dans la -suite bâtie sur le champ de bataille indiqué par un cercle de -sépulcres païens. «Clovis donne les terres adjacentes de Leuilly et -Coucy à l'église de Reims<a name="FNanchor_109_1" id="FNanchor_109_1"></a><a href="#Footnote_109_1" class="fnanchor">[109]</a>.»</p> - -<p>A. D. 485.—La bataille de Soissons. Gibbon n'en donne pas la date: suit -la mort de Syagrius à la cour d'Alaric (le Jeune) en 486, prenez 485 -pour la bataille.</p> - -<p>30. A. D. 493.—Je ne puis trouver aucun récit des relations de Clovis -avec le roi des Burgondes, l'oncle de Clotilde, qui précédèrent ses -fiançailles avec la princesse orpheline. Son oncle, disent tous les -historiens, avait tué son père et sa mère et forcé sa sœur à -prendre le voile. On ne donne aucun motif, et on ne cite aucune source. -Clotilde elle-même fut poursuivie comme elle <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> faisait route pour la -France<a name="FNanchor_110_1" id="FNanchor_110_1"></a><a href="#Footnote_110_1" class="fnanchor">[110]</a> et la litière dans laquelle elle voyageait capturée avec -une partie de sa dot. Mais la princesse elle-même monta à cheval, se -dirigea avec une partie de son escorte vers la France, «ordonnant à -ses serviteurs de mettre le feu à toute chose appartenant <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> à son oncle -et à ses sujets qu'ils pourraient rencontrer sur la route».</p> - -<p>51. Le fait n'est pas raconté, habituellement, dans les dicts ou les -actes des saints; mais punir les rois en détruisant les propriétés de -leurs sujets est un usage de guerre trop accepté aujourd'hui pour -permettre à notre indignation d'être bien vive contre Clotilde qui -agissait sous l'empire de la douleur et de la colère. Les années de sa -jeunesse ne nous sont pas racontées: Clovis avait déjà vingt-sept ans -et avait pendant trois ans maintenu la foi de ses ancêtres contre toute -l'influence de sa reine.</p> - -<p>52. A. D. 496.—Je n'ai pas dans le chapitre du début attaché tout à -fait assez d'importance à la bataille de Tolbiac, m'en occupant -simplement en tant qu'elle obligeait les Alamans à repasser le Rhin, et -établissait la puissance des Francs sur sa rive occidentale. Mais des -résultats infiniment plus vastes sont indiqués dans la courte phrase -par laquelle Gibbon clôt son récit de la bataille. «Après la -conquête des provinces de l'ouest, les Francs <i>seuls</i> gardèrent leurs -anciennes possessions d'au delà du Rhin. Ils soumirent et -<i>civilisèrent</i> graduellement les peuples dont ils avaient brisé la -résistance jusqu'à l'Elbe et aux montagnes de Bohème; et la <i>paix de -l'Europe</i> fut assurée par la soumission de la Germanie.»</p> - -<p>53. Car, dans le sud, Théodoric avait déjà «remis le sabre au -fourreau dans l'orgueil de sa victoire et la vigueur de son âge et son -règne qui continue pendant trente-trois ans fut consacré aux devoirs -du gouvernement civil». Même quand son beau-fils Alaric périt de la -main de Clovis à la bataille de Poitiers, Théodoric se contenta -d'arrêter la puissance des Francs à Arles, <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span> sans poursuivre son -succès, et de protéger son petit-fils en bas-âge, corrigeant en même -temps certains abus dans le gouvernement civil de l'Espagne. En sorte -que la souveraineté bienfaisante du grand Goth fut établie de la -Sicile au Danube et de Sirmium à l'Océan Atlantique.</p> - -<p>54. Ainsi donc, à la fin du V<sup>e</sup> siècle, vous avez une Europe divisée -simplement par la ligne de partage de ses eaux; et deux rois -chrétiens<a name="FNanchor_111_1" id="FNanchor_111_1"></a><a href="#Footnote_111_1" class="fnanchor">[111]</a> régnant, avec un pouvoir entièrement bienfaisant et -sain—l'un au nord—l'autre au sud—le plus puissant et le plus digne -des deux mariés à la plus jeune sœur de l'autre: une sainte reine au -nord, une reine-mère catholique, pieuse et sincère, au sud. C'est là -une conjonction de circonstances assez mémorable dans l'histoire de la -terre et certes à méditer, si jamais dans le tourbillon de vos -voyages, ô lecteur, vous pouvez vous séparer pour une heure du bétail -parqué qu'on pousse sur le Rhin ou l'Adige et vous promener en paix, -passé la porte sud de Cologne, ou sur le pont de Fra-Giacondo à -Vérone.—Alors, arrêtez-vous et regardez dans l'air limpide au delà -du champ de bataille de Tolbiac, vers le bleu Drachenfels, ou, par la -plaine de St-Ambrogio vers les montagnes de Garde. Car là furent -remportées si vous voulez y penser sérieusement, les deux grandes -victoires du monde chrétien. Celle de Constantin donna seulement une -autre forme et une nouvelle couleur aux murs tombants de Rome; mais les -races Franque et Gothique, par ces conquêtes et sous ces gouvernements, -fondèrent les arts et établirent les lois qui donnèrent à toute -l'Europe future sa joie et sa <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> vertu. Et il est charmant de voir comment, -d'aussi bonne heure, la chevalerie féodale avait déjà sa vie liée à -la noblesse de la femme.</p> - -<p>Il n'y eut pas d'apparition à Tolbiac et la tradition n'a pas prétendu -depuis qu'il y en ait eu. Le roi pria simplement le Dieu de Clotilde. Le -matin de la bataille de Vérone, Théodoric visita la tente de sa mère -et de sa sœur «et demanda que pour la fête la plus brillante de sa -vie, elles le parassent des riches vêtements qu'elles avaient faits de -leurs propres mains».</p> - -<p>55. Mais sur Clovis s'étendit encore une autre influence—plus grande -que celle de sa reine. Lorsque son royaume atteignit la Loire, la -bergère de Nanterre était déjà âgée;—elle n'était ni une vierge -porte-flambeau des batailles, comme Clotilde, ni un guide chevaleresque -de délivrance comme Jeanne; elle avait blanchi dans la douceur de la -sagesse et était maintenant «pleine de plus en plus d'une lumière -cristalline». Le père de Clovis l'avait connue; lui-même en avait -fait son amie, et quand il quitta Paris pour la plaine de Poitiers, il -fit le vœu que, s'il était victorieux, il bâtirait une église -chrétienne sur les collines de la Seine. Il revint victorieux et, avec -sainte Geneviève à son côté, s'arrêta sur l'emplacement des ruines -des Thermes Romains, juste au-dessus de l'«Ile» de Paris, pour -accomplir son vœu: et pour déterminer les limites des fondations de la -première église métropolitaine de la Chrétienté franque<a name="FNanchor_112_1" id="FNanchor_112_1"></a><a href="#Footnote_112_1" class="fnanchor">[112]</a>.</p> - -<p>Le roi donne le branle à sa hache de guerre et la <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span> lança de toute sa -force.—Mesurant ainsi dans son vol la place de son propre tombeau, et -de celui de Clotilde, et de sainte Geneviève.</p> - -<p>«Là ils reposèrent et reposent,—en âme,—ensemble. La colline tout -entière porte encore le nom de la patronne de Paris; une petite rue -obscure a gardé celui du Roi Conquérant.» <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span></p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_81_1" id="Footnote_81_1"></a><a href="#FNanchor_81_1"><span class="label">[81]</span></a>Sur saint Benoît, voir dans <i>Verona and other lectures</i> les -deux chapitres qui devaient faire partie de <i>Nos pères nous ont dit</i>, -dans le VI<sup>e</sup> volume <i>Valle Crucis</i>, sur l'Angleterre. Et notamment les -pages 124-128 de Verona.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_82_1" id="Footnote_82_1"></a><a href="#FNanchor_82_1"><span class="label">[82]</span></a>Personnage des romans chevaleresques, introduit par Tennyson -dans <i>Idylles du roi.</i>—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_83_1" id="Footnote_83_1"></a><a href="#FNanchor_83_1"><span class="label">[83]</span></a>Miss Ingelow.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_84_1" id="Footnote_84_1"></a><a href="#FNanchor_84_1"><span class="label">[84]</span></a>Après enquête je trouve dans la plaine entre Paris et -Sèvres.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_85_1" id="Footnote_85_1"></a><a href="#FNanchor_85_1"><span class="label">[85]</span></a>On les montrerait encore à Nanterre sous les noms de Parc de -Sainte-Geneviève et de Clos de Sainte-Geneviève (abbé Vidieu, Sainte -Geneviève, <i>patronne de Paris</i>).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_86_1" id="Footnote_86_1"></a><a href="#FNanchor_86_1"><span class="label">[86]</span></a>Allusion à Michée, IV, 8.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_87_1" id="Footnote_87_1"></a><a href="#FNanchor_87_1"><span class="label">[87]</span></a>Voyez, d'une manière générale, toutes les descriptions que -Carlyle a eu occasion de donner de la terre prussienne et polonaise, ou -de l'extrémité des rivages de la Baltique.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_88_1" id="Footnote_88_1"></a><a href="#FNanchor_88_1"><span class="label">[88]</span></a>Gigantesque—et pas encore fossile! Voyez la note de Gibbon -sur la mort de Théodebert: «le roi pointa sa lance—le taureau -<i>renversa un arbre sur sa tête</i>—il mourut le même jour» (VII, 255). -La corne d'Uri et son bouclier surmonté des hauts panaches du casque -allemand attestent la terreur qu'inspiraient ces troupeaux -d'aurochs.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_89_1" id="Footnote_89_1"></a><a href="#FNanchor_89_1"><span class="label">[89]</span></a>Claudius, Aurélien, Probus, Constantius; et après le partage -de l'empire, à l'est Justinien. «L'empereur Justinien était né d'une -obscure race de barbares, les habitants d'un pays sauvage et désolé, -auquel les noms de Dardanie, de Dacie, et de Bulgarie ont été -successivement appliqués. Les noms de ces paysans Dardaniens sont -goths, et presque anglais, Justinien est une traduction de Uprauder -(upright); son père Sabatius (en langue greco-barbare, Stipes) était -appelé dans son village «Istock» (Stock). (Gibbon, commencement du -chap. XI et note.)—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_90_1" id="Footnote_90_1"></a><a href="#FNanchor_90_1"><span class="label">[90]</span></a>Personnage de l'<i>Antiquaire.</i>—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_91_1" id="Footnote_91_1"></a><a href="#FNanchor_91_1"><span class="label">[91]</span></a>Voir le <i>Childe Harold</i> de Byron.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_92_1" id="Footnote_92_1"></a><a href="#FNanchor_92_1"><span class="label">[92]</span></a>Sur le confluent du Teess et de la Greta, voir les pages de -<i>Modern Painters</i> où sont cités les vers de Walter Scott (<i>Modern -Painters</i>, III, IV, 16, § 36 et 37. Sur la Greta par Turner, voir -<i>Lectures on art</i>, § 170).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_93_1" id="Footnote_93_1"></a><a href="#FNanchor_93_1"><span class="label">[93]</span></a>Gibbon serre le sujet de plus près dans une phrase de son -XXII<sup>e</sup> chapitre: «Les guerriers indépendants de Germanie <i>qui -considéraient la sincérité comme la plus noble de leurs vertus</i> et la -liberté comme le plus précieux de leurs biens.» Il parle -spécialement de la tribu franque des Attuarii contre laquelle -l'empereur Julien eut à refortifier le Rhin de Clèves à Bâle. Mais -les premières lettres de l'empereur Jovien, après la mort de Julien -«déléguaient le commandement militaire de la Gaule et de l'Illyrie -(quel vaste commandement c'était, nous le verrons plus tard) à -Malarich, un <i>brave et fidèle</i> officier de la nation des Francs»; et -ils restent les loyaux alliés de Rome dans sa dernière lutte avec -Alaric. Apparemment, pour le plaisir seul de varier d'une façon -captivante sa manière de dire et, en tout cas, sans donner à entendre -qu'il y eut une cause quelconque à un si grand changement dans le -caractère national, nous voyons M. Gibbon, dans son volume suivant, -adopter tout à coup les épithètes abusives de Procope et appeler les -Francs «une nation légère et perfide» (VII, 251). Les seuls motifs -discernables de cette définition inattendue sont qu'ils refusent de -vendre leur amitié ou leur alliance à Rome et Ravenne; et que dans son -invasion d'Italie le petit-fils de Clovis n'envoya pas préalablement -l'avis direct de la route qu'il se proposait de suivre, ni même ne -signifia entièrement ses intentions avant qu'il ne se fût assuré du -Pô à Pavie; dévoilant son plan ensuite avec une clarté suffisante, -en «attaquant presque au même instant les camps hostiles des Goths et -des Romains qui, au lieu d'unir leurs armes, fuirent avec une égale -précipitation».—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_94_1" id="Footnote_94_1"></a><a href="#FNanchor_94_1"><span class="label">[94]</span></a>Pour illustrer en détail ce mot, voyez «Val d'Arno», -<i>Cours</i> VIII; <i>Fors Clavigera</i>, lettres XLVI, 231, LXXVII, 137;—et -Chaucer, <i>le Roman de la rose</i> (1212). À côté de lui (le chevalier -Arthur) «dansait dame Franchise». Les vers anglais sont cités et -commentés dans le premier cours de <i>Ariadne Florentina</i> (§ 26); je -donne ici le français:</p> - -<p><span style="margin-left: 5em;">«Après tous ceulx estait Franchise</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Que ne fut ne brune ne bise</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Ains fut comme la neige blanche</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Courtoyse</i> estait, <i>joyeuse</i>, et <i>franche</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Le nez avait long et tretis</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Yeulx vers, riants; sourcils faitis,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Les cheveulx eut très blons et longs</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Simple fut comme les coulons</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Le cœur eut doux et débonnaire.</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Elle n'osait dire ni faire</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Nulle riens que faire ne deust</i>.»</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Et j'espère que mes lectrices ne confondront plus Franchise</span><br /> -<span style="margin-left: 6em;">avec Liberté.</span></p> -<p>(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_95_1" id="Footnote_95_1"></a><a href="#FNanchor_95_1"><span class="label">[95]</span></a>Leur première mauvaise exultation, en Alsace, avait été -provoquée par les Romains eux-mêmes (ou du moins par Constantin dans -sa jalousie de Julien) qui y avaient employé «présents et promesses, -l'espoir du butin et la concession perpétuelle de tous les territoires -qu'ils seraient capables de conquérir» (Gibbon, chap. IX, 3-208). Chez -tout autre historien que Gibbon (qui n'a réellement aucune opinion -arrêtée sur aucun caractère ni sur aucune question, mais s'en tient -au truisme général que les pires hommes agissent quelquefois bien, et -les meilleurs souvent mal, loue quand il a besoin d'arrondir une phrase -et blâme quand il ne peut pas, sans cela, en terminer une autre),—nous -aurions été surpris d'entendre dire de la nation «qui mérita, prit -et garde le nom honorable d'hommes libres», que «ces voleurs -indisciplinés traitaient comme leurs ennemis naturels tous les sujets -de l'empire possédant une propriété qu'ils désiraient acquérir». -La première campagne de Julien qui rejette les Francs et les Allemands -au-delà du Rhin, mais accorde aux Francs Saliens, sous serment -solennel, les territoires situés dans les Pays-Bas, sera retracée une -autre fois.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_96_1" id="Footnote_96_1"></a><a href="#FNanchor_96_1"><span class="label">[96]</span></a>Il s'agit pourtant de Ronsard.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_97_1" id="Footnote_97_1"></a><a href="#FNanchor_97_1"><span class="label">[97]</span></a>«Encounters, en quartiers».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_98_1" id="Footnote_98_1"></a><a href="#FNanchor_98_1"><span class="label">[98]</span></a>C'est, pour Ruskin, la caractéristique des mauvais écrivains -Cf. «N'ayez jamais la pensée que Milton emploie ces épithètes pour -remplir son vers, comme ferait un écrivain vide. Il a besoin de toutes, -et de pas une de plus que celles-ci.» (<i>Sesame and Liles, of Kings -Treasuries</i>, 21). Voir également plus loin.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_99_1" id="Footnote_99_1"></a><a href="#FNanchor_99_1"><span class="label">[99]</span></a>Allusion à l'Épître aux Éphésiens: «Ayez à vos reins la -vérité pour ceinture» (Saint Paul, Épître aux Éphésiens, VI, 14). -Saint Paul ne fait, d'ailleurs, ici, que reprendre une image d'Isaïe. -«Et la justice sera la ceinture de ses reins» (Isaïe, XI, 5). Voir -aussi saint Pierre: «Venez donc, ayant ceint les reins de votre -esprit.» (I<sup>er</sup> Épître, I, 13.)—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_100_1" id="Footnote_100_1"></a><a href="#FNanchor_100_1"><span class="label">[100]</span></a>Cf. Val d'Arno à propos d'une statue de la cathédrale de -Chartres et d'une peinture de l'abbaye de Westminster: «À Chartres et -à Westminster... le plus haut rang a pour signe distinctif la chevelure -flottante, etc. Si vous ne savez pas lire ces symboles vous n'avez plus -devant vous qu'une figure raide et sans intérêt» (Val d'Arno, VIII, -212). Il y a là, d'ailleurs, bien d'autres choses que cela—et qu'on -peut aimer sans savoir lire ces symboles—dans ces statues de Chartres. -Et Ruskin l'a lui-même montré dans des pages admirables (<i>les Deux -sentiers</i>, I, 33 et suivants) que j'ai citées plus loin, pages 260, 261 -et 262, en note.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_101_1" id="Footnote_101_1"></a><a href="#FNanchor_101_1"><span class="label">[101]</span></a>On entrera plus avant dans la pensée de cette phrase en la -rapprochant de la fin du II<sup>e</sup> chapitre des <i>Sept Lampes de -l'architecture</i> (<i>Lampe de vérité</i>, p. 139 de la traduction Elwall): -«L'architecture du moyen âge s'écroula parce qu'elle avait perdu sa -puissance et perdu toute force de résistance, en manquant à ses -propres lois, en sacrifiant une seule vérité. Il nous est bon de nous -le rappeler en foulant l'emplacement nu de ses fondations et en -trébuchant sur ces pierres éparses. Ces squelettes brisés de murs -troués où mugissent et murmurent nos brises de mer, les jonchant -morceau par morceau et ossement par ossement, le long des mornes -promontoires, sur lesquels jadis les maisons de la Prière tenaient lieu -de phares,—ces voûtes grises et ces paisibles nefs sous lesquelles les -brebis de nos vallées paissent et se reposent dans l'herbe qui a -enseveli les autels—ces morceaux informes, qui ne sont point de la -terre, qui bombent nos champs d'étranges talus émaillés, ou arrêtent -le cours de nos torrents de pierres qui ne sont pas à eux, réclament -de nous d'autres pensées que celles qui déploreraient la rage qui les -dévasta ou la peur qui les délaissa. Ce ne fut ni le bandit, ni le -fanatique, ni le blasphémateur qui mirent là le sceau à leur œuvre -de destruction; guerre, courroux, terreur auraient pu se déchaîner et -les puissantes murailles se seraient de nouveau dressées et les -légères colonnes se seraient élancées de nouveau de dessous la main -du destructeur. Mais elles ne pouvaient surgir des ruines de leur propre -vérité violée.»—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_102_1" id="Footnote_102_1"></a><a href="#FNanchor_102_1"><span class="label">[102]</span></a>«Ne laissez pas le soleil se coucher sur votre colère» -(saint Paul, Épître aux Éphésiens, IV, 26).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_103_1" id="Footnote_103_1"></a><a href="#FNanchor_103_1"><span class="label">[103]</span></a>Lire comme exemple l'article de M. Plinsoll sur les mines de -charbon.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_104_1" id="Footnote_104_1"></a><a href="#FNanchor_104_1"><span class="label">[104]</span></a>Décapité en 1535, sur l'ordre de Henri VIII, pour avoir -refusé de prêter le serment de suprématie.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_105_1" id="Footnote_105_1"></a><a href="#FNanchor_105_1"><span class="label">[105]</span></a>Dans tout ce portrait de Clovis se fait jour, chez Ruskin, -une tendance à ne pas donner de la dureté une interprétation morale -trop défavorable, tendance qui existe aussi, il me semble, chez Carlyle -(voir dans Carlyle, <i>Cromwell</i>, etc.). En ceci, il y a, je crois, deux -choses. D'abord, une sorte de don historique ou sociologique qui sait -découvrir dans des actions en apparence identiques une intention morale -différente, selon le temps et la civilisation, et apparenter les formes -extrêmement diverses que revêt une même moralité ou immoralité à -travers les âges. Ce don existe à un très haut degré chez des -écrivains comme Ruskin, et plus encore chez George Eliot. Il existe -aussi chez M. Tarde. Deuxièmement une sorte de goût de l'imagination -assez naturel chez un lettré très bon pour la sauvagerie inculte. Ce -goût se reconnait même parfois jusque dans les lettres de Ruskin, à -une certaine affectation de dureté et de non-conformisme. Lire dans le -livre de M. de la Sizeranne, page 61, la réponse de Ruskin à un -révérend endetté: «Vous devriez mendier d'abord; je ne vous -défendrais pas de voler si cela était nécessaire. Mais n'achetez pas -de choses que vous ne puissiez payer. Et de toutes les espèces de -débiteurs les gens pieux qui bâtissent des églises sont, à mon avis, -les plus détestables fous. Et vous êtes, de tous, les plus absurdes, -etc., etc.»—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_106_1" id="Footnote_106_1"></a><a href="#FNanchor_106_1"><span class="label">[106]</span></a>La légende s'empara plus tard de ce rapprochement et les -murs d'Angoulême, après la bataille de Poitiers, passent pour être -tombés aux sons des trompettes de Clovis. «Un miracle, dit Gibbon, qui -peut être réduit à la supposition que quelque ingénieur clérical -aura secrètement ruiné les fondations du rempart.» Je ne puis trop -souvent mettre nos honnêtes lecteurs en garde contre l'habitude moderne -de réduire toute histoire quelconque à la «supposition que», etc. La -légende est, sans doute, l'expansion naturelle et fidèle d'une -métaphore.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_107_1" id="Footnote_107_1"></a><a href="#FNanchor_107_1"><span class="label">[107]</span></a>Allusion, me dit Robert d'Humières, à ce proverbe anglais: -«L'Ethiopien ne peut changer sa peau ni le léopard ses taches.»—(Note -du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_108_1" id="Footnote_108_1"></a><a href="#FNanchor_108_1"><span class="label">[108]</span></a>Augustin Thierry, d'après la grammaire des langues -germaniques de Grimm donnait: «Hlodo-wig célèbre guerrier, Hildebert, -brillant dans les combats, Hlodo-mir chef célèbre».—Note du -Traducteur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_109_1" id="Footnote_109_1"></a><a href="#FNanchor_109_1"><span class="label">[109]</span></a>Quand? car cette tradition, comme celle du vase, implique -l'amitié de Clovis et de saint Rémi, et un singulier respect de la -part du roi pour les chrétiens de Gaule, bien que lui-même ne fût pas -encore converti.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_110_1" id="Footnote_110_1"></a><a href="#FNanchor_110_1"><span class="label">[110]</span></a>C'est une preuve curieuse de l'absence, chez les historiens -médiocres, du plus léger sens de l'intérêt véritable de la chose -qu'ils racontent, quelle qu'elle soit, que ni dans Gibbon, ni dans MM. -Bussey et Gaspey, ni dans la savante <i>Histoire des Villes de France</i>, je -ne puis trouver, dans les recherches les plus consciencieuses que me -permet de faire ma matinée d'hiver, quelle ville était en ce temps la -capitale de la Burgondie ou au moins dans laquelle de ses quatre -capitales nominales—Dijon, Besançon, Genève et Vienne—fut élevée -Clotilde. La probabilité me paraît en faveur de Vienne (appelée -toujours par MM. B. et G. «Vienna» avec l'espoir de quel profit pour -l'esprit de leurs lecteurs peu géographes, je ne puis le dire) surtout -parce qu'on dit que la mère de Clotilde a été «jetée dans le Rhône -avec une pierre au cou». L'auteur de l'introduction de la <i>Bourgogne</i> -dans l'<i>Histoire des Villes</i> est si impatient d'avoir à donner son -petit coup de dent à ce qui peut, en quoi que ce soit, avoir rapport à -la religion, qu'il oublie entièrement l'existence de la première reine -de France, ne la nomme jamais, ni, comme tel, le lieu de sa naissance, -mais fournit seulement à l'instruction des jeunes étudiants ce -contingent bienfaisant que Gondebaud «plus politique que guerrier, -trouva au milieu de ses controverses théologiques avec Avitus, évêque -de <i>Vienne</i>, le temps de faire mourir ses trois frères et de recueillir -leur héritage».</p> - -<p>Le seul grand fait que mes lecteurs auront tout avantage à se rappeler, -c'est que la Bourgogne, en ce temps-là, par quelque roi ou tribu -victorieuse que ses habitants puissent être soumis, comprend exactement -la totalité de la Suisse française, et même allemande, jusque -Vindonissa à l'est, la Reuss, de Vindonissa au Saint-Gothard, en -passant par Lucerne, étant sa limite effective à l'est; qu'à l'ouest, -il faut entendre par Bourgogne tout le Jura, et les plaines de la -Saône, et qu'au sud elle comprenait toute la Savoie et le Dauphiné. -Selon l'auteur de la Suisse historique, le messager de Clovis fut -d'abord envoyé à Clotilde, déguisé en mendiant, tandis qu'elle -distribuait des aumônes à la porte de Saint-Pierre à Genève, et -c'est de Dijon qu'elle partit et s'enfuit, en France, poursuivie par les -émissaires de son oncle.—(Note de l'Auteur).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_111_1" id="Footnote_111_1"></a><a href="#FNanchor_111_1"><span class="label">[111]</span></a>Clovis et Théodoric.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_112_1" id="Footnote_112_1"></a><a href="#FNanchor_112_1"><span class="label">[112]</span></a>La basilique de Saint-Pierre et Saint-Paul. Voir l'abbé -Vidieu, <i>Sainte Geneviève</i>, patronne de Paris.—(Note du Traducteur.)</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>CHAPITRE III</h4> - - -<h4><a id="III.--LE_DOMPTEUR_DE_LIONS">LE DOMPTEUR DE LIONS</a></h4> - - -<p>1. On a souvent proclamé dans ces derniers temps, comme une découverte -toute nouvelle, que l'homme est un produit des circonstances, et on -appelle avec insistance notre attention sur ce fait, dans l'espoir, si -séduisant aux yeux de certaines personnes, de pouvoir résoudre en une -succession de clapotements dans la boue ou de tourbillons de l'air, les -circonstances responsables de sa création. Mais le fait plus important -que sa nature ne dépend pas comme celle d'un moustique des brouillards -d'un marais, ni comme celle d'une taupe des éboulements d'un terrier, -mais a été dotée de sens pour discerner, et d'instinct pour adopter -les conditions qui lui feront tirer de sa vie le meilleur parti possible -est très nécessairement ignoré par les philosophes qui proposent à -l'humanité, comme un bel accomplissement de ses destinées, une vie -alimentée par le bavardage scientifique dans une cave éclairée par -des étincelles électriques, chauffée par des conduites de vapeur, où -le drainage est confié à des rivières enfouies, et que l'entremise de -races moins <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span> instruites, et mieux approvisionnées, nourrit d'extrait de -bœuf et de crocodile mis en pot<a name="FNanchor_113_1" id="FNanchor_113_1"></a><a href="#Footnote_113_1" class="fnanchor">[113]</a>.</p> - -<p>2. De ces conceptions chimiquement analytiques d'un Paradis dans les -catacombes, qui n'est troublé dans ses vertus alcalines ou acides ni -par la crainte de la Divinité, ni par l'espoir de la vie future, je ne -sais jusqu'à quel point le lecteur moderne pourra consentir à -s'abstraire quelque temps pour entendre parler d'hommes qui dans leurs -jours les plus sombres et les moins sensés cherchèrent par leur labeur -à faire du désert même le jardin du Seigneur et par leur amour à -mériter la permission de vivre avec lui pour toujours.</p> - -<p>Et pourtant jusqu'ici ce n'est jamais que dans un tel travail et dans -une telle espérance que l'homme a pu trouver le bonheur, le talent et -la vertu; et même à la veille de la nouvelle loi et au seuil du -Chanaan promis, riche en béatitudes de fer, de vapeur et de feu, il en -est çà et là quelques-uns parmi nous qui dans un sentiment de piété -filiale s'arrêteront pour jeter un regard en arrière vers cette -solitude du Sinaï, où leurs pères adorèrent et moururent.</p> - -<p>3. Même en admettant pour le moment que les larges rues de Manchester, -le district qui entoure immédiatement la Banque de Londres, la Bourse -et les boulevards de Paris, fassent déjà partie du futur royaume du -Ciel où la Terre sera tout Bourse et Boulevards, l'Univers dont nos -pères nous entretiennent était divisé selon eux, comme vous le savez -déjà, à la fois en <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span> zones climatériques, en races, en périodes -historiques, et les circonstances dans lesquelles une créature humaine -a été appelée à la vie devaient être considérées sous ces trois -chefs: Sous quel climat est-il né? De quelle race? À quelle époque?</p> - -<p>Il ne saurait être autre chose que ce que ces conditions lui permettent -d'être. C'est en se référant à celle-ci qu'il doit être -entendu—compris, s'il est possible;—jugé—par notre amour -d'abord—par notre pitié, s'il en a besoin, par notre humilité en fin -de compte et toujours.</p> - -<p>4. Pour en arriver là il est évidemment nécessaire que nous ayons -pour commencer des cartes véridiques du monde et pour finir des cartes -véridiques de nos propres cœurs; et ni les unes ni les autres de ces -cartes ne sont faciles à tracer en aucun temps et moins que jamais -peut-être aujourd'hui où l'objet d'une carte est principalement -d'indiquer les hôtels et les chemins de fer, et où des sept péchés -mortels l'humilité est tenue pour le plus déplaisant et le plus -méprisable.</p> - -<p>5. Ainsi au début de l'histoire d'Angleterre de Sir Edward Creasy vous -trouvez une carte dont l'objet est de mettre en évidence les -possessions de la nation britannique, et qui fait ressortir la conduite -extrêmement sage et courtoise de M. Fox envers un Français de la suite -de Napoléon, quand, «s'avançant vers un globe terrestre d'une -dimension et d'une netteté peu communes et l'entourant de ses bras -passés à la fois autour des océans et sur les Indes» il lui fît -observer dans cette attitude impressionnante que «tant que les Anglais -vivraient, ils s'étendraient sur le monde entier et l'enserreraient -dans le cercle de leur puissance». <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span></p> - -<p>6. Enflammé par l'enthousiasme de M. Fox, Sir Edward qui, à cette -exception près, se fait rarement remarquer par sa fougue, nous dit -alors «que notre home insulaire est la demeure favorite de la liberté, -de la domination et de la gloire».</p> - -<p>Il ne se donne pas à lui-même ni à ses lecteurs l'ennui de se -demander combien de temps les nations assujetties par le peuple libre -que nous sommes et de l'opprobre desquelles est faite notre gloire, -pourront trouver leur satisfaction dans cet arrangement du globe et de -ses affaires; ou même si dès à présent la méthode qu'il emploie -dans le tracé des cartes, ne peut pas suffit à les convaincre de la -situation avilisante qu'elles y occupent.</p> - -<p>Car la carte, étant dessinée d'après le système de projection de -Mercator, se trouve représenter les possessions britanniques en -Amérique comme ayant deux fois la dimension des États-Unis et comme -considérablement plus grandes que toute l'Amérique du Sud ensemble, -tandis que le cramoisi éclatant dont toute notre propriété foncière -est teinte ne peut que graver profondément dans l'esprit de l'innocent -lecteur l'impression d'un flux universel de liberté et de gloire -s'élançant à travers tous ces champs et de tous ces espaces.</p> - -<p>Aussi est-il peu probable qu'il aille chicaner sur des résultats aussi -merveilleux et chercher à s'instruire sur la nature et le degré de -perfection du gouvernement que nous exerçons dans tel lieu ou dans tel -autre, par exemple en Irlande, aux Hébrides ou au Cap.</p> - -<p>7. Dans le chapitre qui termine le premier volume des <i>Lois de Fiesole</i>, -j'ai posé les principes mathématiques du tracé exact des -cartes,—principes que pour beaucoup de raisons il est bon que mes -jeunes lecteurs <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> apprennent et dont le plus important est que vous ne -pouvez pas rendre plane l'écorce d'une orange sans l'ouvrir et que vous -ne devez pas, si vous dessinez des pays sur l'écorce non entamée, les -étendre ensuite pour remplir les vides.</p> - -<p>L'orgueil britannique qui ne se refuse pas le luxe de Walter Scott et de -Shakespeare à un penny, pourra assurément dans sa grandeur future se -rendre possesseur d'univers à un penny pirouettant convenablement sur -leur axe. Je peux donc supposer que mes lecteurs pourront suivre sur une -sphère pendant que je parlerai du globe terrestre; et sur un tracé -convenablement réduit de ses surfaces pendant que je parlerai d'un -pays.</p> - -<p>8. Si le lecteur peut les avoir maintenant sous les yeux ou au moins -recourir à une carte bien dessinée des deux hémisphères avec des -méridiens convergents, je le prierai d'abord de remarquer que, bien que -l'ancienne division du monde en quatre quartiers soit à peu près -effacée aujourd'hui par l'émigration et le câble transatlantique, -pourtant la grande question qui domine l'histoire du globe n'est pas de -savoir comment il est divisé ici et là, au gré des rentrants et des -saillies de terre et de mer mais comment il est divisé en zones de -latitude par les lois irrésistibles de la lumière et de l'air. Il n'y -a souvent qu'un intérêt très secondaire à savoir si un homme est -Américain ou Africain, Européen ou Asiatique; mais c'est un point d'un -intérêt extrême et décisif de savoir s'il est Brésilien ou Patagon, -Japonais ou Samoyède.</p> - -<p>9. Au cours du dernier chapitre j'ai demandé au lecteur de bien retenir -la conception de la grande division climatérique qui séparait les -races errantes <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span> de Norvège et de Sibérie des nations tranquillement -sédentaires de Bretagne, de Gaule, de Germanie et de Dacie.</p> - -<p>Fixez maintenant cette division dans votre esprit d'une manière -définitive en dessinant même grossièrement le cours de deux fleuves, -auxquels habituellement pensent peu les géographes, mais qui sont d'une -indicible importance dans l'histoire de l'humanité, la Vistule et le -Dniester.</p> - -<p>10. Ils prennent leur source à trente milles l'un de l'autre<a name="FNanchor_114_1" id="FNanchor_114_1"></a><a href="#Footnote_114_1" class="fnanchor">[114]</a> et -chacun coule, ses trois cents milles (sans compter les détours)—la -Vistule au nord-ouest, le Dniester au sud-est; les deux ensemble coupent -l'Europe au cou pour ainsi dire et séparent, pour examiner la chose -d'une manière plus profonde, l'Europe proprement dite (celle même -d'Europe et de Jupiter) le petit fragment éducable, civilisable, et -d'une mentalité plus ou moins raisonnable du globe,—du grand désert -moscovite, tant Cis-Ouralien que Trans-Ouralien; l'espace chaotique que -nous ne pouvons concevoir, occupé depuis des temps indéterminés et -sans histoire par des Scythes, des Tartares, des Huns, des Cosaques, des -Ours, des Hermines et des Mammouths, avec une épaisseur variable de -peau, un engourdissement variable du cerveau et des souffrances diverses -selon qu'ils étaient sédentaires ou errants. Aucune histoire valant la -peine d'être retracée ne s'y rattache; car la force de la Scandinavie -n'a jamais cherché son issue par l'isthme de Finlande, mais a toujours -navigué à grand renfort de barques et de rames à travers la <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> Baltique -ou en descendant la côte rocheuse ouest; et la pression des glaces -sibériennes et russes amène simplement les races réellement -mémorables à un plus haut degré de concentration, et les pétrit en -masses exploratrices rendues par la nécessité plus farouches.</p> - -<p>Mais par ces masses exploratrices, de vraie naissance européenne, notre -propre histoire fut façonnée pour toujours; et par conséquent, ces -deux fleuves frontière et barrière devront être marqués sur votre -carte avec une clarté extrême: la Vistule, avec Varsovie à cheval sur -elle à la moitié de son cours, qui se jette, dans la Baltique, le -Dniester, dans l'Euxin, le cours de chacun d'eux mesurant en ligne -droite une distance égale à celle d'Édimbourg à Londres. Et si on -tient compte des méandres<a name="FNanchor_115_1" id="FNanchor_115_1"></a><a href="#Footnote_115_1" class="fnanchor">[115]</a>, la Vistule, 600 milles, le Dniester, -500<a name="FNanchor_116_1" id="FNanchor_116_1"></a><a href="#Footnote_116_1" class="fnanchor">[116]</a>; mis bout à bout ils forment un fossé de 1.000 milles entre -l'Europe et le désert, allant de Dantzick à Odessa.</p> - -<p>11. Votre Europe ainsi enfermée par ce fossé dans un espace clair et -distinct, vous aurez ensuite à fixer les frontières qui séparent les -quatre contrées gothiques, la Bretagne, la Gaule, la Germanie et la -Dacie, des <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> quatre contrées classiques, l'Espagne, l'Italie, la Grèce, -la Lydie. Il n'y a généralement pas d'autre terme opposé à gothique -que classique; je l'emploie volontiers par amour des divisions pratiques -et de la clarté, bien que sa signification précise doive rester pour -quelque temps encore indéterminée. Mettez bien seulement la -géographie dans votre tête et la nomenclature se placera à son heure.</p> - -<p>12. En gros, vous avez la mer entre la Bretagne et l'Espagne, les -Pyrénées entre la Gaule et l'Espagne, les Alpes entre la Germanie et -l'Italie, le Danube entre la Dacie et la Grèce. Vous devez considérer -tout ce qui est au sud du Danube comme Grec, diversement influencé par -Athènes d'un côté et Byzance de l'autre; puis de l'autre côté de la -mer Égée, vous avez la vaste contrée absurdement appelée Asie -Mineure (car nous pourrions tout aussi bien appeler la Grèce, l'Europe -Mineure, ou la Cornouailles, l'Angleterre Mineure), mais dont il faut se -souvenir comme étant la «Lydie» la contrée qui éveille la passion -et tente par la richesse, qui enseigna aux Lydiens la mesure en musique -et adoucit le langage grec sur les confins de l'Ionie, qui a donné à -l'histoire ancienne tout ce qui se rattache à Troie, et à l'histoire -chrétienne, la grandeur et le déclin des sept Églises<a name="FNanchor_117_1" id="FNanchor_117_1"></a><a href="#Footnote_117_1" class="fnanchor">[117]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p> - -<p>13. Placés au sud en face de ces quatre pays, mais séparés d'eux par -la mer ou le désert, il y en a quatre autres, dont il est aussi facile -de se souvenir—le Maroc, la Libye, l'Égypte et l'Arabie.</p> - -<p>Le Maroc consiste essentiellement dans la chaîne de l'Atlas, et dans -les côtes qui en dépendent; le plus simple est de vous le rappeler -comme comprenant le Maroc moderne et l'Algérie, avec, comme -dépendance, le groupe des îles Canaries.</p> - -<p>La Lybie, de même, comprendra la Tunisie moderne, Tripoli: vous la -ferez commencer à l'ouest avec Hippone, la ville de saint Augustin; sa -côte colonisée par Tyr et par la Grèce, la partage en deux districts, -celui de Carthage et celui de Cyrène. L'Égypte, le pays du fleuve, et -l'Arabie, le pays sans fleuve, resteront dans votre esprit comme les -deux grands foyers méridionaux de religion non chrétienne.</p> - -<p>14. Vous avez ainsi, faciles à se rappeler clairement, douze contrées -à jamais distinctes de par les lois naturelles, et formant trois zones -du nord au sud, toutes saines et habitées, mais les races de l'extrême -nord habituées à supporter le froid, celles de la zone centrale -rendues plus parfaites par la jouissance d'un soleil semblable l'été -et l'hiver, celles de la zone sud <span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> entraînées à supporter la chaleur. -En faisant maintenant un tableau de leurs noms:</p> - -<div> -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="10" summary=""> -<tr> -<td align="left">Bretagne</td> -<td align="left">Gaule</td> -<td align="left">Germanie</td> -<td align="left">Dacie</td> -</tr> -<tr> -<td align="left">Espagne</td> -<td align="left">Italie</td> -<td align="left">Grèce</td> -<td align="left">Lydie</td> -</tr> -<tr> -<td align="left">Maroc</td> -<td align="left">Lybie</td> -<td align="left">Égypte</td> -<td align="left">Arabie</td> -</tr> -</table></div> - - -<p>vous aurez sous la forme la plus simple la carte du théâtre de tout ce -qui, dans l'histoire profane, est utile à connaître.</p> - -<p>Puis finalement vous avez à connaître parfaitement en tant qu'elle a -été pour tous ces pays la source d'une inspiration que toutes les -âmes qui en ont été douées ont tenue pour un pouvoir sacré et -surnaturel, la petite région montagneuse de la Terre Sainte, avec la -Philistie et la Syrie sur ses flancs, toutes deux les puissances du -châtiment, mais la Syrie étant elle-même au début l'origine de la -race élue: «Mon père fut un Syrien prêt à périr<a name="FNanchor_118_1" id="FNanchor_118_1"></a><a href="#Footnote_118_1" class="fnanchor">[118]</a>» et la -Syrienne Rachel devant toujours être regardée comme la véritable -mère d'Israël.</p> - -<p>15. Et rappelez-vous dans toute étude future des rapports de ces -contrées entre elles, que vous ne devez jamais permettre à votre -esprit de se préoccuper des variations accidentelles d'une -délimitation politique. Peu importe, qui gouverne un pays, peu importe -le nom qu'on lui donne officiellement ou ses frontières -conventionnelles, des barrières et des portes éternelles y sont -placées par les montagnes et les mers, et les nuages et les étoiles -les courbent sous le joug de lois <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span> éternelles. Le peuple qui y est né -est son peuple, fût-il mille et mille fois conquis, exilé ou captif. -L'étranger ne peut pas être son roi, l'envahisseur son maître et, -bien que des lois justes, qu'elles soient instituées par les peuples ou -par ceux qui les ont conquis, aient toujours la vertu et la puissance -qui sont l'apanage de la justice, rien ne peut assurer à aucune race, -ni à aucune classe d'hommes de bienfaits durables que la flamme qui est -dans leur propre cœur, allumée par l'amour du pays natal.</p> - -<p>16. Naturellement, en disant que l'envahisseur d'un pays ne pourra -jamais le posséder, je parle seulement d'invasions telles que celles -des Vandales en Libye ou telle que le nôtre aux Indes; là où la race -conquérante ne peut pas devenir un habitant permanent. Vous ne pourrez -pas appeler la Libye Vandalie, ou l'Inde Angleterre, parce que ces pays -sont temporairement sous la loi des Vandales et des Anglais, pas plus -que vous ne pourrez appeler l'Italie sous les Ostrogoths, Gothie, ou -l'Angleterre sous Canut, Danemark. Le caractère national se modifie -lorsque l'invasion ou la corruption viennent l'affaiblir, mais si jamais -il vient à reprendre son éclat dans une vie nouvelle il faut que cette -vie soit façonnée par la terre et le ciel du pays lui-même. Des douze -noms de pays donnés à présent dans leur ordre, nous en verrons -changer un seul, en avançant dans notre histoire; la Gaule deviendra -exactement la France lorsque les Francs viendront l'habiter pour -toujours. Les onze autres noms primitifs nous serviront jusqu'à la fin.</p> - -<p>17. Un moment de patience encore pour jeter un coup d'œil vers -l'Extrême-Orient, et nous aurons établi les bases de toute la -géographie qui nous est <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> nécessaire. De même que les royaumes du nord -sont séparés du désert scythe par la Vistule, ceux du sud sont -séparés des dynasties «Orientales» proprement dites par l'Euphrate, -qui «plongeant pendant une partie de son cours dans le Golfe Persique -va des rives du Béloutchistan et de l'Oman aux montagnes d'Arménie, et -forme une immense cheminée d'air chaud dont la base» (ou ouverture) -«est sur les tropiques tandis que son extrémité atteint le 37<sup>e</sup> degré -de latitude nord.</p> - -<p>«C'est pour cela que le Simoun lui-même (le spécifique et gazeux -Simoun) rend à l'occasion visite à Mossoul et à Djezirat Omer, -pendant que le baromètre à Bagdad atteint en été une hauteur capable -d'ébranler la foi d'un vieil Indien lui-même<a name="FNanchor_119_1" id="FNanchor_119_1"></a><a href="#Footnote_119_1" class="fnanchor">[119]</a>.»</p> - -<p>18. Cette vallée dans les anciens jours formait le royaume d'Assyrie -comme la vallée du Nil formait celui d'Égypte. Nous n'avons pas dans -cette étude à nous occuper de son peuple qui ne fut vis-à-vis des -juifs rien qu'ennemi, la nation même de la captivité, inexorable comme -l'argile de ses murailles, ou la pierre de ses statues; et après la -naissance du Christ, la marécageuse vallée n'est plus qu'un champ de -bataille entre l'Ouest et l'Est. Au delà du grand fleuve, la Perse, -l'Inde et la Chine forment «l'Orient Méridional». La Perse doit être -exactement conçue comme le pays qui s'étend du Golfe Persique aux -chaînes de montagnes qui dominent et alimentent l'Indus, elle est la -vraie puissance de vie de l'Orient aux jours de Marathon, mais n'a <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> eu -d'influence sur l'histoire chrétienne que par l'intermédiaire de -l'Arabie; quant aux tribus asiatiques du nord, Modes, Bactres, Parthes -et Scythes, devenus plus tard les Turcs et les Tartares, nous n'avons -pas à nous en préoccuper avant le jour où ils viennent nous envahir -chez nous, dans notre propre territoire historique.</p> - -<p>19. Employant les termes «gothique» et «classique» pour séparer -simplement des zones septentrionales et centrales notre propre -territoire, nous pouvons avec tout autant de justice nous servir du mot -arabe<a name="FNanchor_120_1" id="FNanchor_120_1"></a><a href="#Footnote_120_1" class="fnanchor">[120]</a> pour toute la zone du sud. L'influence de l'Égypte -disparaît peu après le IV<sup>e</sup> siècle, tandis que celle de l'Arabie, -puissante dès le début, grandit au VI<sup>e</sup> siècle sous la forme d'un -empire dont nous n'avons pas encore vu la fin<a name="FNanchor_121_1" id="FNanchor_121_1"></a><a href="#Footnote_121_1" class="fnanchor">[121]</a>. Et vous pourrez -apprécier de la manière la plus juste le principe religieux sur lequel -est édifié cet empire en vous souvenant que, tandis que les Juifs -prononçaient eux-mêmes la déchéance de leur pouvoir prophétique en -exerçant la profession de l'usure sur toute la terre, les Arabes -revenaient à la simplicité de la prophétie, telle qu'elle était à -ses commencements auprès du <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> puits d'Agar<a name="FNanchor_122_1" id="FNanchor_122_1"></a><a href="#Footnote_122_1" class="fnanchor">[122]</a> et ne sont pas d'ailleurs -des adversaires du Christianisme, mais seulement des fautes ou des -folies des chrétiens. Ils gardent encore leur foi en un seul Dieu, -celui qui parla à Abraham<a name="FNanchor_123_1" id="FNanchor_123_1"></a><a href="#Footnote_123_1" class="fnanchor">[123]</a> leur père, et sont dans cette -simplicité, bien plus véritablement ses enfants que les chrétiens de -nom, qui vécurent et vivent seulement pour discuter dans des conciles -vociférants ou dans un schisme furieux les rapports du Père, du Fils -et du Saint-Esprit.</p> - -<p>20. Comptant sur mon lecteur pour bien retenir désormais, et sans faire -de confusion, la notion des trois zones, Gothique, Classique et Arabe, -chacune divisée en quatre pays clairement reconnaissables à travers -tous les âges de l'histoire ancienne ou moderne, je dois lui simplifier -une autre notion encore, celle de l'<i>Empire</i> Romain (Voyez la note du -dernier paragraphe), au point de vue où il a à s'en occuper. Son -extension nominale, ses conquêtes temporaires ou ses vices internes -n'ont pour ainsi dire pas d'importance historique; seul, l'empire réel -correspond à quelque chose de vrai, est un exemple de loi juste, de -discipline militaire, d'art manuel, donné à des races indisciplinées, -et comme une traduction de la pensée grecque en un système plus -concentré et plus assimilable à elles. La zone classique, du -commencement à la fin de son règne effectif, repose sur ces deux -éléments: l'imagination grecque avec la règle romaine; et les -divisions ou les dislocations des III<sup>e</sup> et IV<sup>e</sup> siècles ne <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> font que -laisser paraître d'une manière toute naturelle leurs différences, -quand le système politique qui les dissimulait fut mis à l'épreuve -par le christianisme.</p> - -<p>Les historiens semblent ordinairement aussi avoir presque entièrement -perdu de vue que dans les guerres des derniers Romains avec les Goths, -les grands capitaines goths étaient tous chrétiens; et que la forme -vigoureuse et naïve que la foi naissante prenait dans leurs esprits est -un sujet d'étude plus important à approfondir que les guerres -inévitables qui suivirent la retraite de Dioclétien, ou que les -schismes confus et les crimes de la cour lascive de Constantin.</p> - -<p>Je suis forcé cependant de noter les conditions dans lesquelles les -derniers partages arbitraires de l'empire eurent lieu afin qu'ils -éclaircissent pour vous au lieu de l'embrouiller, l'ordre des nations -que je voudrais fixer dans votre mémoire.</p> - -<p>21. Au milieu du IV<sup>e</sup> siècle vous avez politiquement ce que Gibbon -appelle «la division finale des empires d'Orient et d'Occident». Ceci -signifie surtout que l'empereur Valentinien, cédant, non sans -hésitation, à ce sentiment qui dominait alors dans les légions, que -l'empire était trop vaste pour rester dans les mains d'un seul, prend -son frère comme collègue, et partage, non pas à proprement parler -leur autorité, mais leur attention, entre l'Orient et l'Occident.</p> - -<p>À son frère Valens il assigne l'extrêmement vague «Préfecture de -l'Est, du Danube inférieur aux confins de la Perse», pendant qu'il -réserve à son propre gouvernement immédiat les «préfectures -toujours en guerre d'Illyrie, d'Italie et de Gaule, depuis l'extrémité -de la Grèce jusqu'au rempart calédonien et du rempart de Calédonie au -pied du mont Atlas.» Ceci veut <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> dire, en prose moins poétiquement -rythmée (Gibbon eût mieux fait de mettre tout de suite son histoire en -hexamètres), que Valentinien garde sous sa propre surveillance toute -l'Europe et l'Afrique romaine et laisse la Lydie et le Caucase à son -frère. La Lydie et le Caucase ne formèrent jamais et ne pouvaient pas -former un empire d'Orient, c'étaient simplement des sortes de colonies, -utiles pour l'impôt en temps de paix, dangereuses par le nombre en -temps de guerre. Il n'y eut jamais du VII<sup>e</sup> siècle avant au -VII<sup>e</sup> siècle après Jésus-Christ qu'un seul empire romain<a name="FNanchor_124_1" id="FNanchor_124_1"></a><a href="#Footnote_124_1" class="fnanchor">[124]</a>, -expression du pouvoir sur l'humanité d'hommes tels que Cincinnatus<a name="FNanchor_125_1" id="FNanchor_125_1"></a><a href="#Footnote_125_1" class="fnanchor">[125]</a> -ou Agricola; il expire quand leur race et leur caractère expirent; son -extension nominale, son éclata un moment quelconque, n'est rien de plus -que le reflet plus ou moins lointain sur les nuages de flammes s'élevant -d'un autel où leur aliment était de nobles âmes. Il n'y a aucune date -véritable de son partage, il n'y en a pas de sa destruction. Que le -Dacien Probus ou le Norique Odoacre soit sur le trône, la force de son -principe vivant est seule à considérer, demeurant dans les arts, dans -les lois, dans les habitudes de la pensée, régnant encore en Europe -jusqu'au XII<sup>e</sup> siècle; régnant encore aujourd'hui comme langue -et comme exemple sur tous les hommes cultivés.</p> - -<p>22. Mais, pour le partage nominal fait par Valentinien, <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> remarquons la -définition que donne Gibbon (je suppose que c'est la sienne et non -celle de l'empereur) de l'empire romain d'Europe en «Illyrie, Italie et -Gaule». Je vous ai dit déjà que vous devez tenir tout ce qui est au -sud du Danube pour grec. Les deux principales régions situées -immédiatement au sud du fleuve sont la Mœsie inférieure et -supérieure formées de la pente des montagnes Thraces au nord jusqu'au -fleuve, avec les plaines qui les séparent du fleuve. Vous devrez faire -attention à cette région à cause de l'importance qu'elle a eue en -formant l'alphabet mœso-gothique dans lequel «le grec est de beaucoup -l'élément principal<a name="FNanchor_126_1" id="FNanchor_126_1"></a><a href="#Footnote_126_1" class="fnanchor">[126]</a>», fournissant seize lettres sur -vingt-quatre. L'invasion gothique sous le règne de Valens est la -première qui établisse une nation teutonne en deçà de la frontière -de l'empire; mais elle ne fait par là que venir se placer plus -immédiatement sous son influence spirituelle. Son évêque, Ulphilas, -adopte cet alphabet mœsien, aux deux tiers grec, pour sa traduction de -la Bible, et cette traduction le répand partout et assure sa durée -jusqu'à l'extinction ou l'absorption de la race gothique.</p> - -<p>23. Au sud des montagnes thraces, vous avez la Thrace elle-même et les -pays confusément appelés Dalmatie et Illyrie, bordant l'Adriatique, et -allant à l'intérieur des terres dans la direction de l'est, jusqu'aux -montagnes qui servent de ligne de partage des eaux. Je n'ai jamais pu me -former par moi-même une notion très claire de ce qu'étaient, à -aucune époque déterminée, les peuples de ces régions; mais ils -peuvent tous être considérés en masse comme <span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> des Grecs au nord, plus -ou moins de sang et de dialecte grec suivant le degré de leur -proximité avec la Grèce proprement dite; bien que ne partageant pas sa -philosophie et ne se soumettant pas à sa discipline. Mais il est en tous -cas bien plus exact de parler en bloc de toutes ces régions -illyriennes, mœsiennes et macédoniennes, comme étant toutes grecques, -que de parler avec Gibbon ou Valentinien de la Grèce et de la -Macédoine comme étant toutes illyriennes<a name="FNanchor_127_1" id="FNanchor_127_1"></a><a href="#Footnote_127_1" class="fnanchor">[127]</a>.</p> - -<p>24. Dans la même généralisation impériale ou poétique nous trouvons -l'Angleterre réunie à la France sous le terme de Gaule et limitée par -«le rempart calédonien». Tandis que, dans nos propres divisions, la -Calédonie, l'Hibernie et le pays de Galles sont dès le début -considérées comme des parties essentielles de la Bretagne<a name="FNanchor_128_1" id="FNanchor_128_1"></a><a href="#Footnote_128_1" class="fnanchor">[128]</a> et leur -lien avec le continent conçu <span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span> comme formé par l'établissement des -Bretons en Bretagne et pas du tout par l'influence romaine au-delà de -l'Humber.</p> - -<p>25. Ainsi, repassant encore une fois l'ordre de nos contrées et -remarquant seulement que les Iles Britanniques bien que situées pour la -plupart, si on regarde les degrés, très au nord de tout le reste de la -zone nord, sont placées par l'influence du Gulf Stream sous le même -climat, vous avez, à l'époque où commence notre histoire de la -chrétienté, la zone gothique pas encore convertie, et n'ayant même -encore jamais entendu parler de la foi nouvelle. Vous avez la zone -classique qui en a connaissance à des degrés divers et de plus en -plus, la discutant et s'efforçant de l'éteindre, et votre zone arabe, -qui en est le foyer et le soutien, enveloppant la Terre Sainte de la -chaleur de ses propres ailes et chérissant (cendres du Phénix<a name="FNanchor_129_1" id="FNanchor_129_1"></a><a href="#Footnote_129_1" class="fnanchor">[129]</a> qui -s'est consumé pour toute la terre) l'espoir de la Résurrection<a name="FNanchor_130_1" id="FNanchor_130_1"></a><a href="#Footnote_130_1" class="fnanchor">[130]</a>.</p> - -<p>26. Ce qu'eût été le cours, ou même le sort, du Christianisme, s'il -n'avait été prêché qu'oralement, au lieu d'être soutenu par sa -littérature poétique, pourrait être l'objet de spéculations -profondément instructives,—si le devoir d'un historien était de -réfléchir au lieu de raconter. La puissance de la foi chrétienne fut -toujours fondée en effet sur les prophéties écrites et les <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> récits de -la Bible; et sur les interprétations que les grands ordres monastiques -donnèrent de leur signification beaucoup plus par leur exemple que par -leurs préceptes. La poésie et l'histoire des Testaments Syriens furent -fournies à l'Église latine par saint Jérôme pendant que la vertu et -l'efficacité de la vie monastique sont résumées dans la règle de -saint Benoît. Comprendre la relation de l'œuvre accomplie par ces deux -hommes avec l'organisation générale de l'Église, est de première -nécessité pour l'intelligence de la suite de son histoire.</p> - -<p>Dans son chapitre XXXVII, Gibbon prétend nous donner un aperçu de -l'«Institution de la vie monastique» au III<sup>e</sup> siècle. Mais la vie -monastique a été instituée quelque peu plus tôt et par beaucoup de -prophètes et de rois. Par Jacob quand il prit la pierre pour -oreiller<a name="FNanchor_131_1" id="FNanchor_131_1"></a><a href="#Footnote_131_1" class="fnanchor">[131]</a>; par Moïse quand il se détourna pour contempler le -buisson ardent<a name="FNanchor_132_1" id="FNanchor_132_1"></a><a href="#Footnote_132_1" class="fnanchor">[132]</a>; par David avant qu'il eût laissé «ce petit -troupeau de brebis dans le désert<a name="FNanchor_133_1" id="FNanchor_133_1"></a><a href="#Footnote_133_1" class="fnanchor">[133]</a>» et par le prophète qui «fut -dans les déserts jusqu'au moment de paraître devant Israël<a name="FNanchor_134_1" id="FNanchor_134_1"></a><a href="#Footnote_134_1" class="fnanchor">[134]</a>». -Nous en voyons la première «institution» pour l'Europe sous Numa, -dans ses vierges vestales et son collège des Augures, fondés sur la -conception d'origine étrusque et devenue romaine <span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> d'une vie pure -consacrée au service de Dieu et d'une sagesse pratique conduite par -lui<a name="FNanchor_135_1" id="FNanchor_135_1"></a><a href="#Footnote_135_1" class="fnanchor">[135]</a>.</p> - -<p>La forme que l'esprit monastique prit plus tard tint beaucoup plus à la -corruption du monde dont il était forcé de s'écarter, soit dans -l'indignation, soit par épouvante, qu'à un changement amené par le -christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains.</p> - -<p>27. «L'Égypte» (M. Gibbon commence ainsi à nous rendre compte de la -nouvelle institution!), «la mère féconde de la superstition, fournit -le premier exemple de la vie monastique.» L'Égypte eut ses -superstitions comme les autres pays; mais elle fut si peu la mère de la -superstition qu'on peut dire que la foi d'aucun peuple—entre les races -imaginatives du monde entier—ne connut peut-être aussi peu le -prosélytisme que la sienne. Elle ne prévalut pas même sur le plus -proche de ses voisins pour lui faire adorer avec elle des chats et des -cobras; et je suis seul, à ce que je crois, parmi les écrivains -récents à conserver l'opinion d'Hérodote<a name="FNanchor_136_1" id="FNanchor_136_1"></a><a href="#Footnote_136_1" class="fnanchor">[136]</a> <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span> sur l'influence qu'elle -a exercée sur la théologie archaïque de la Grèce. Mais cette -influence, si influence il y eut, consista seulement à en ébaucher la -forme et non à lui donner des rites; de sorte que dans aucun cas et -pour aucun pays, l'Égypte ne fut la mère de la superstition: tandis -que sans discussion possible, elle fut pour tous les peuples, et pour -toujours, la mère de la géométrie, de l'astronomie, de l'architecture -et de la chevalerie. Elle fut pour les éléments matériels et -techniques maîtresse de littérature, enseignant à des auteurs qui -auparavant ne pouvaient qu'écorcher, la cire et le bois, à fabriquer -le papier et à graver le porphyre. Elle fut la première à exposer la -loi du Jugement du Péché après la Mort. Elle fut l'Éducatrice de -Moïse; et l'Hôtesse du Christ. <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span></p> - -<p>28. Il est à la fois probable et naturel que dans un tel pays les -disciples de toute nouvelle doctrine spirituelle l'amenèrent à une -perfection qu'elle n'eût pas atteinte parmi les guerriers illettrés ou -dans les solitudes tourmentées par les tempêtes du Nord. Ce serait -pourtant une erreur absurde que d'attribuer à l'ardeur isolée du -monachisme égyptien la puissance future de la fraternité des -cloîtres. Les anachorètes des trois premiers siècles s'évanouissent -comme les spectres de la fièvre, lorsque les lois rationnelles, -miséricordieuses et laborieuses des sociétés chrétiennes sont -établies; et les récompenses clairement reconnaissables de la solitude -céleste sont accordées à ceux-là seulement qui cherchent le désert -pour sa rédemption<a name="FNanchor_137_1" id="FNanchor_137_1"></a><a href="#Footnote_137_1" class="fnanchor">[137]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span></p> - -<p>29. «La récompense clairement reconnaissable», je le répète et avec -une énergie voulue. Aucun homme ne possède d'équivalent pour -apprécier, encore moins pour juger d'une manière certaine, jusqu'à ce -qu'il ait eu le courage de l'essayer lui-même, les résultats d'une vie -de renoncement sincère; mais je ne crois pas qu'aucune personne -raisonnable voulût ou osât nier les avantages à la fois de corps et -d'esprit qu'elle a ressentis durant les périodes où elle a été -accidentellement privée de luxe, ou exposée au danger. L'extrême -vanité de l'Anglais moderne qui fait de lui-même un Stylite momentané -sur la pointe d'un Horn<a name="FNanchor_138_1" id="FNanchor_138_1"></a><a href="#Footnote_138_1" class="fnanchor">[138]</a> ou d'une Aiguille et sa confession -occasionnelle du charme de la solitude dans les rochers, dont il modifie -néanmoins l'âpreté en ayant son journal dans sa poche et à la -prolongation de laquelle il échappe avec reconnaissance grâce a la -plus prochaine table d'hôte, devrait nous rendre moins dédaigneux de -l'orgueil, et plus compréhensifs de l'état d'âme dans lequel les -anachorètes des montagnes d'Arabie et de Palestine se condamnaient à -une vie de retraite et de souffrance sans autre réconfort que des -visions surnaturelles ou l'espoir céleste. Que des formes pathologiques -de l'état mental soient la conséquence nécessaire d'émotions -excessives et toutes subjectives, quelles que soient d'ailleurs ces -émotions, revient à l'esprit quand on lit les légendes du désert; -mais ni les médecins ni les moralistes <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span> n'ont encore essayé de -distinguer les états morbides de l'intelligence<a name="FNanchor_139_1" id="FNanchor_139_1"></a><a href="#Footnote_139_1" class="fnanchor">[139]</a> où vient finir un -noble enthousiasme de ceux qui sont les châtiments de l'ambition, de -l'avarice ou de la débauche.</p> - -<p>30. Laissant de côté pour le moment toute question de cette nature, -mes jeunes lecteurs doivent retenir en somme, ce fait que durant tout le -IV<sup>e</sup> siècle, des multitudes d'hommes dévoués ont mené des vies de -pauvreté et de misère extrême pour s'efforcer d'arriver à une -connaissance plus intime de l'Être et de la Volonté de Dieu. Nous -n'avons aucune lumière qui nous permette de savoir utilement ni ce -qu'ils souffrirent ni ce qu'ils apprirent. Nous ne pouvons pas -apprécier l'influence édifiante ou réprobatrice de leurs <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> exemples sur -le monde chrétien moins zélé; et Dieu seul sait jusqu'où leurs -prières furent entendues ou leurs personnes agréées. Nous pouvons -seulement constater avec respect que dans leur grand nombre pas un seul -ne semble s'être repenti d'avoir choisi cette sorte d'existence, aucun -n'a péri par mélancolie ou suicide; les souffrances auxquelles ils se -condamnèrent eux-mêmes, ils ne se les infligèrent jamais dans -l'espoir d'abréger les vies qu'elles rendent amères ou qu'elles -purifient; et les heures de rêve ou de méditation sur la montagne ou -dans la grotte paraissent rarement s'être traînées pour eux aussi -lourdement que celles que, sans vision ni réflexion, nous passons -nous-mêmes sur le quai et sous le tunnel.</p> - -<p>31. Mais quelque jugement qu'on doive porter après un dernier et -consciencieux examen, sur les folies ou les vertus de la vie -d'anachorète, nous serions injustes envers Jérôme si nous le -regardions comme son introducteur dans l'Ouest de l'Europe. Il l'a -traversée lui-même comme une phase de la discipline spirituelle; mais -il représente dans sa nature entière et dans son œuvre finale, non -pas l'inactivité chagrine de l'Ermite, mais le labeur ardent d'un -maître et d'un pasteur bienfaisants. Son cœur est dans une continuelle -ferveur d'admiration ou d'espérance—restant jusqu'à la fin non -seulement aussi impétueux que celui d'un enfant mais aussi affectueux; -et les contradictions du point de vue protestant qui ont dénaturé ou -dissimulé son caractère se reconnaîtront dans un obscur portrait de -sa réelle personnalité lorsque nous arriverons a comprendre la -simplicité de sa foi, et sympathiser un peu avec la charité ardente -qui peut si facilement être froissée jusqu'à l'indignation et n'est -jamais contenue par le calcul. <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span></p> - -<p>32. Le peu de confiance que doivent nous inspirer les éditions modernes -dans lesquelles nous le lisons peut se démontrer en comparant les deux -passages dans lesquels Milman a exposé d'une façon entièrement -différente les principes dirigeants de sa conduite politique. -«Jérôme commence (!) et finit sa carrière en moine de Palestine; il -n'arriva, <i>il n'aspira</i> à aucune dignité dans l'Église. Bien -qu'ordonné prêtre contre son gré, il échappa à la dignité -épiscopale qui fut imposée aux prêtres les plus distingués de son -temps.» (<i>Histoire du Christianisme</i>, Liv. III).</p> - -<p>«Jérôme chérissait en secret l'espérance si même ce n'était pas -l'objet avoué de son ambition, de succéder à Damas comme évêque de -Rome. Le refus qui fut opposé à l'aspirant si singulièrement impropre -à cette situation par ses passions violentes, sa façon insolente de -traiter ses adversaires, son manque absolu d'empire sur soi-même, sa -faculté presque sans rivale d'éveiller la haine, doit-il être -attribué à la sagesse instinctive et avisée de Rome? (<i>Histoire du -Christianisme Latin</i>, Liv. I, chap. II.)</p> - -<p>33. Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent de la -«sagesse avisée» de l'esprit protestant clérical, qu'il suppose -instinctivement que le désir du pouvoir et d'une situation n'est pas -seulement universel dans le clergé, mais est toujours purement -égoïste dans ses motifs. L'idée qu'il soit possible de rechercher -l'influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se présente -pas une fois dans les pages d'un seul historien ecclésiastique -d'époque récente. Dans nos études des temps passés nous mettrons -tranquillement hors de cause, avec la permission des lecteurs, tous les -récits des «espérances chéries en secret» et nous donnerons <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span> fort -peu d'attention aux raisons de la conduite des hommes du moyen âge qui -paraissent logiques aux rationalistes, et probables aux -politiciens<a name="FNanchor_140_1" id="FNanchor_140_1"></a><a href="#Footnote_140_1" class="fnanchor">[140]</a>. Nous nous occuperons seulement de ce que ces -singuliers et fantastiques chrétiens du passé dirent d'audible et -firent de certain.</p> - -<p>La vie de Jérôme ne commence en aucune façon comme celle d'un moine -de Palestine; Dean Milman ne nous a pas expliqué comment celle d'aucun -homme le pourrait; mais l'enfance de Jérôme en tout cas fut tout autre -que recluse, ou précocement religieuse. Il était né de riches parents -vivant de leur propre bien; c'est peut-être le nom de sa ville natale -au nord de l'Illyrie (Stridon) qui s'est adouci aujourd'hui en Strigi, -près d'Aquileja<a name="FNanchor_141_1" id="FNanchor_141_1"></a><a href="#Footnote_141_1" class="fnanchor">[141]</a>. En tout cas c'était sous le climat <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> vénitien et -en vue des Alpes et de la mer. Il avait un frère et une sœur, un bon -grand-père, un précepteur désagréable, et était encore un jeune -homme faisant ses études de grammaire à la mort de Julien en 363.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span></p> - -<p>Un jeune homme de dix-huit ans qui avait été bien commencé dans tous -les établissements d'études classiques, <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span> mais très loin d'être un -moine, pas encore un chrétien ni même disposé du tout à remplir les -charges <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span> trop sévères pour lui de la vie romaine elle-même! et -contemplant sans aversion les splendeurs mondaines <span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span> ou sacrées qui -brillaient à ses yeux durant les années de collège qu'il passait dans -la capitale.</p> - -<p>Car «le prestige et la majesté du paganisme étaient encore -concentrés à Rome, les divinités de l'ancienne foi trouvaient leur -dernier refuge dans la capitale de l'Empire. Pour un étranger Rome -offrait encore l'aspect d'une cité païenne. Elle renfermait 132 -temples et 180 plus petites chapelles ou autels encore consacrés à -leur Dieu tutélaire et servant à l'exercice public du culte. Le -Christianisme ne s'était jamais aventuré à s'emparer de ces quelques -monuments qui eussent pu être transformés à son usage, encore moins -avait-il le pouvoir de les détruire. Les édifices religieux étaient -sous la protection du préfet de la ville et le préfet était -habituellement un païen: en tout cas il n'eut souffert aucune atteinte -à la paix de la ville, aucune violation de la propriété publique.</p> - -<p>«Dominant toute la ville de ses tours, le Capitole, dans sa majesté -inattaquée et solennelle, avec ses 30 temples ou autels, qui portaient -les noms les plus sacrés des annales religieuses et civiles de Rome, -ceux de Jupiter, de Mars, de Romulus, de César, de la Victoire. -Quelques années après l'avènement de Théodose à l'empire d'Orient -les sacrifices s'accomplissaient encore comme rites nationaux aux frais -du public, <i>les pontifes en faisaient l'offrande au nom du genre humain -tout entier.</i> L'orateur <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span> païen va jusqu'à déclarer que l'Empereur -aurait craint en les abolissant, de mettre en danger la sûreté de -l'État. L'empereur portait encore le titre et les insignes du Souverain -Pontife; les consuls avant d'entrer en fonctions montaient au Capitole, -les processions religieuses passaient à travers les rues encombrées et -le peuple se pressait aux fêtes et aux représentations qui faisaient -encore partie du culte païen<a name="FNanchor_142_1" id="FNanchor_142_1"></a><a href="#Footnote_142_1" class="fnanchor">[142]</a>.»</p> - -<p>Là Jérôme a dû entendre parler de ce que toutes les sectes -chrétiennes tenaient pour le jugement de Dieu entre elles et leur -principal ennemi—la mort de l'empereur Julien. Mais nous ne possédons -rien qui nous permette de retracer et je ne veux pas conjecturer le -cours de ses propres pensées jusqu'au moment où la direction de sa vie -tout entière fut changée par le baptême. Nous devons à la candeur -qui est la base de son caractère une phrase de lui, relativement à ce -changement qui vaut des volumes d'une confession ordinaire. «Je quittai -non seulement mes parents et ma famille mais les habitudes luxueuses -d'une vie raffinée.»</p> - -<p>Ces mots mettent en pleine lumière ce qui, à nos natures moins -courageuses semble l'interprétation exagérée par les nouveaux -convertis des paroles du Christ: «Celui qui aime son père et sa mère -plus que moi, n'est pas digne de moi<a name="FNanchor_143_1" id="FNanchor_143_1"></a><a href="#Footnote_143_1" class="fnanchor">[143]</a>.» Nous nous contentons <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span> de -quitter pour des intérêts très inférieurs notre père ou notre -mère, et ne voyons pas la nécessité d'aucun plus grand sacrifice; -nous connaîtrions plus de nous-mêmes et du christianisme si nous -avions plus souvent à soutenir l'épreuve que saint Jérôme trouvait -la plus difficile. J'ai vu que ses biographes lui donnaient çà et là -des marques de leur mépris parce qu'il est une jouissance à laquelle -il ne fut pas capable de renoncer, celle du savoir; et les railleries -habituelles sur l'ignorance et la paresse des moines se reportent dans -son cas sur la faiblesse d'un pèlerin assez luxueux pour porter sa -bibliothèque dans son havresac. Et il serait curieux de savoir (en -mettant comme il est de mode de le faire aujourd'hui l'idée de la -Providence entièrement de côté) si, sans cet enthousiasme littéraire -qui était dans une certaine mesure une faiblesse du caractère de ce -vieillard, la Bible fût jamais devenue la bibliothèque de l'Europe.</p> - -<p>Car, c'est, remarquez-le, la signification réelle dans sa vertu -première du mot <i>Bible</i><a name="FNanchor_144_1" id="FNanchor_144_1"></a><a href="#Footnote_144_1" class="fnanchor">[144]</a>: non pas livre simplement; <span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span> mais -«Bibliotheca», Trésor de Livres; et il serait, je le répète, -curieux de savoir jusqu'à quel point,—si Jérôme, au moment même où -Rome, qui l'avait instruit, était dépossédée de sa puissance -matérielle, n'avait pas fait de sa langue l'oracle de la prophétie -hébraïque, ne s'en était pas servi pour constituer une littérature -originale et une religion dégagée des terreurs de la loi -mosaïque,—l'esprit de la Bible eût pénétré dans les cœurs des -Goths, des Francs et des Saxons, sous Théodoric, Clovis et Alfred.</p> - -<p>Le destin en avait décidé autrement et Jérôme était un instrument -si passif dans ses mains qu'il commença l'étude de l'Hébreu seulement -comme une discipline et sans aucune conception de la tâche qu'il avait -à accomplir<a name="FNanchor_145_1" id="FNanchor_145_1"></a><a href="#Footnote_145_1" class="fnanchor">[145]</a> encore moins de la portée de cet accomplissement. -J'aurais de la joie à croire que les paroles <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span> du Christ: «S'ils -n'entendent pas Moïse et les Prophètes ils ne seront pas persuadés -quand même un mort ressusciterait<a name="FNanchor_146_1" id="FNanchor_146_1"></a><a href="#Footnote_146_1" class="fnanchor">[146]</a>», hantèrent l'esprit du reclus -jusqu'à ce qu'il eût résolu que la voix de Moïse et des Prophètes -serait rendue audible aux églises de toute la terre. Mais, autant que -nous en avons la preuve, aucune telle volonté ni espérance n'exalta -les tranquilles instincts de son naturel studieux. Ce fut moitié par -exercice d'écrivain, moitié par récréation de vieillard qu'il se -plut à adoucir la sévérité de la langue latine, ainsi qu'un cristal -vénitien, au feu changeant de la pensée hébraïque; et le «Livre des -livres» prit la forme immuable dont tout l'art futur des nations de -l'Occident devait être une interprétation de jour en jour élargie.</p> - -<p>Et à ce sujet vous avez à remarquer que le point capital n'est pas la -traduction des Écritures grecques et hébraïques en un langage plus -facile et plus général, mais le fait de les <i>avoir présentées à -l'Église comme étant d'autorité universelle.</i> Les premiers Gentils -parmi les chrétiens avaient naturellement une tendance à développer -oralement en l'exagérant ou en l'altérant l'enseignement de l'Apôtre -des Gentils jusqu'à ce que leur affranchissement de la servitude de la -loi judaïque fît place au doute sur son inspiration; et même après -la chute de Jérusalem, à l'interdiction épouvantée de son -observance. De sorte que, peu d'années seulement après que le reste -des Juifs exilés à Pella eut élu le Gentil Marcus comme évêque, et -obtenu l'autorisation de retourner à l'Oelia Capitolina bâtie par -Adrien sur la montagne de Sion, «ce devint <span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span> un sujet de doute et de -controverse que de savoir si un homme qui sincèrement reconnaissait -Jésus comme le Messie mais qui continuait à observer la loi de Moïse -pouvait espérer le salut<a name="FNanchor_147_1" id="FNanchor_147_1"></a><a href="#Footnote_147_1" class="fnanchor">[147]</a>». «Pendant que d'un autre côté les -plus instruits et les plus riches de ceux qui avaient le nom de -chrétiens, désignés généralement par l'appellation de «sachant» -(Gnostique), avaient plus insidieusement effacé l'autorité des -évangélistes en se séparant pendant le cours du III<sup>e</sup> siècle «en -plus de cinquante sectes distinctes dont on peut faire le compte, et -donnèrent naissance à une multitude d'ouvrages dans lesquels les actes -et les discours du Christ et de ses apôtres étaient adaptés à leurs -doctrines respectives<a name="FNanchor_148_1" id="FNanchor_148_1"></a><a href="#Footnote_148_1" class="fnanchor">[148]</a>.»</p> - -<p>Ce serait une tâche d'une difficulté très grande et sans profit que -de déterminer dans quelle mesure le consentement de l'Église -générale et dans quelle mesure la vie et l'influence de Jérôme -contribuèrent à fixer dans leur harmonie et dans leur majesté -restées depuis intactes, les canons des Écritures Mosaïque et -Apostolique. Tout ce que le jeune lecteur a besoin de savoir c'est que, -quand Jérôme mourut à Bethléem, ce grand fait était virtuellement -accompli; et les suites de livres historiques et didactiques qui forment -notre Bible actuelle (en comptant les apocryphes) régnèrent dès lors -sur la pensée naissante des plus nobles races des hommes qui aient -vécu sur le globe, comme un message <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span> que leur adressait directement leur -créateur et qui,—renfermant tout ce qu'il était nécessaire pour eux -d'apprendre de ses desseins à leur égard,—leur commandait, ou -conseillait, avec une autorité divine et une infaillible sagesse ce qui -était pour eux le meilleur à faire et le plus heureux à souhaiter.</p> - -<p>41. Et c'est seulement à ceux-là qui ont obéi sincèrement à la loi -de dire jusqu'où l'espérance qui leur a été donnée par le -dispensateur de la loi a été réalisée. Les pires «enfants de -désobéissance<a name="FNanchor_149_1" id="FNanchor_149_1"></a><a href="#Footnote_149_1" class="fnanchor">[149]</a>» sont ceux qui acceptent de la parole ce qu'ils -aiment et rejettent ce qu'ils haïssent; cette perversité n'est pas -toujours consciente chez eux, car la plus grande partie des péchés de -l'Église a été engendrée en elle par l'enthousiasme qui dans la -méditation et la défense passionnée de parties de l'Écriture -facilement saisies, a négligé l'étude et finalement détruit -l'équilibre du reste. Quelles formes revêt et quel chemin suit -l'esprit d'opiniâtreté avant qu'il arrive à forcer le sens des -Écritures pour la perdition d'un homme? Ceci est à examiner pour ceux -qui ont la charge des consciences, pas pour nous. L'histoire que nous -avons à apprendre doit absolument être tenue en dehors d'un tel -débat, et l'influence de la Bible observée exclusivement sur ceux qui -reçoivent la parole avec joie et lui obéissent en vérité.</p> - -<p>42. Il y a toujours eu cependant une plus grande difficulté à -apprécier l'influence de la Bible qu'à distinguer les lecteurs -honnêtes des lecteurs de <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span> mauvaise foi. La prise du christianisme sur -les âmes des hommes devra être considérée, quand nous viendrons à -l'étudier de près, sous trois chefs: il y a d'abord le pouvoir de la -croix elle-même, et de la théorie du salut, sur le cœur; puis -l'action des Écritures judaïques et grecques sur l'esprit; puis -l'influence sur la morale, de l'enseignement et de l'exemple de la -hiérarchie existante. Et quand on veut comparer les hommes tels qu'ils -sont et tels qu'ils pourraient avoir été, ces trois questions doivent -se poser séparément dans l'esprit: premièrement qu'eût été le -caractère de l'Europe sans la charité et le travail signifiés par -«portant la Croix»; puis, secondement, que serait devenue -l'intellectualité de l'Europe sans la littérature biblique; et enfin -que serait devenu l'ordre social de l'Europe sans la hiérarchie de -l'Église.</p> - -<p>43. Vous voyez que j'ai réuni les mots «charité» et «travail» sous -le terme général de «portant la croix». «Si quelqu'un veut me -suivre qu'il renonce à soi-même (par la charité) et porte sa croix -(par le labeur) et me suive<a name="FNanchor_150_1" id="FNanchor_150_1"></a><a href="#Footnote_150_1" class="fnanchor">[150]</a>.»</p> - -<p>L'idée a été <i>exactement</i> renversée par le protestantisme moderne -qui voit dans la croix non pas un gibet auquel il doit être cloué mais -un radeau sur lequel lui et toutes ses propriétés de valeur<a name="FNanchor_151_1" id="FNanchor_151_1"></a><a href="#Footnote_151_1" class="fnanchor">[151]</a> -seront portés sur les flots jusqu'au paradis.</p> - -<p>44. Aussi c'est seulement aux jours où la Croix était <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span> reçue avec -courage, l'Écriture méditée avec conscience et le Pasteur écouté -avec foi, que la pure parole de Dieu, la brillante épée de -l'Esprit<a name="FNanchor_152_1" id="FNanchor_152_1"></a><a href="#Footnote_152_1" class="fnanchor">[152]</a> peuvent être reconnues dans le cœur et dans la main de -la Chrétienté. L'effet de la poésie et de la légende bibliques sur -sa pensée peut se suivre plus loin à travers les âges de décadence -et dans les champs sans limites; donnant naissance pour nous au <i>Paradis -perdu</i>, non moins qu'à la <i>Divine Comédie</i>;—au <i>Faust</i> de Gœthe et -au <i>Caïn</i> de Byron non moins qu'à l'<i>Imitation de Jésus-Christ.</i></p> - -<p>45. Bien plus, l'écrivain qui veut comprendre le plus complètement -possible, l'influence de la Bible sur l'humanité, doit être capable de -lire les interprétations qui en sont données par les grands arts de -l'Europe à leur apogée. Dans chaque province de la chrétienté, -proportionnellement au degré de puissance artistique qu'elle -possédait, des séries d'illustrations de la Bible parurent -progressivement, commençant par les vignettes qui illustraient les -manuscrits et, en passant par la sculpture de grandeur naturelle, -finissant par atteindre sa pleine puissance dans une peinture pleine de -vérité. Ces enseignements et ces prédications de l'Église par le -moyen de l'art, ne sont pas seulement une partie des plus importantes de -l'action apostolique générale du christianisme, mais leur étude est -une partie nécessaire de l'étude biblique, si bien qu'aucun homme ne -peut comprendre la pensée profonde de la Bible elle-même tant qu'il -n'a pas appris à lire ces commentaires nationaux et n'a pas pris -conscience de leur valeur <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span> collective. Le lecteur protestant qui croit -porter sur la Bible un jugement indépendant et l'étudier par lui-même -n'en est pas moins à la merci du premier prédicateur doué d'un organe -agréable et d'une ingénieuse imagination<a name="FNanchor_153_1" id="FNanchor_153_1"></a><a href="#Footnote_153_1" class="fnanchor">[153]</a>; recevant de lui avec -reconnaissance et souvent avec respect quelque interprétation des -textes que l'agréable organe ou l'esprit alerte puisse recommander; -mais, en même temps, il ignore entièrement, et, s'il est laissé à sa -propre volonté, détruit invariablement comme injurieuses les -interprétations profondément méditées de l'Écriture qui, dans leur -essence, ont été sanctionnées par le consentement de toute l'Église -chrétienne depuis mille ans, et dont la forme a été portée à la -perfection la plus haute par l'art traditionnel et l'imagination -inspirée des plus nobles âmes qui aient jamais été enfermées dans -l'argile humaine.</p> - -<p>46. Il y a peu de Pères de l'Église chrétienne dont les commentaires -de la Bible ou les théories personnelles de son Évangile n'aient pas -été, à l'exultation constante des ennemis de l'Église, altérés et -avilis par les fureurs de la controverse ou affaiblis et dénaturés par -une irréconciliable hérésie. Au contraire, l'enseignement biblique -donné à travers leur art par des hommes tels que Orcagna, Giotto, -Angelico, Luca della Robbia et Luini, est littéralement vierge de toute -trace terrestre des passions d'un jour. Sa patience, sa douceur et son -calme sont incapables des erreurs qui viennent de la <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span> crainte ou de la -colère; ils peuvent sans danger dire tout ce qu'ils veulent, ils sont -enchaînés par la tradition et dans une sorte de solidarité -fraternelle à la représentation par des scènes toujours identiques de -doctrines inaltérées; et ils sont forcés par la nature de leur œuvre -à une méditation et à une méthode de composition qui ont pour -résultat l'état le plus pur et l'usage le plus franc de toute la -puissance intellectuelle.</p> - -<p>47. Je puis en une fois et sans avoir besoin de revenir sur cette -question faire ressortir la différence de dignité et de sûreté entre -l'influence sur l'esprit de la littérature et celle de l'art<a name="FNanchor_154_1" id="FNanchor_154_1"></a><a href="#Footnote_154_1" class="fnanchor">[154]</a> en -vous reportant à une page qui met d'ailleurs merveilleusement en -lumière la douceur et la simplicité du caractère de saint Jérôme, -bien qu'elle soit citée, là où nous la trouvons, sans aucune -intention favorable,—à savoir dans la jolie lettre de la reine -Sophie-Charlotte (mère du père de Frédéric le Grand) au jésuite -Vota, donnée en partie par Carlyle dans son premier volume, chap. IV.</p> - -<p>«Comment saint Jérôme, par exemple, peut-il être une clef pour -l'Écriture?—insinue-t-elle—citant de Jérôme cet aveu remarquable de -sa manière de composer un livre, spécialement de composer ce livre, -<i>Commentaires sur les Galates</i>, où il accuse saint Pierre et saint Paul -tous deux de fausseté et même d'hypocrisie. Le grand saint Augustin a -porté contre lui cette fâcheuse accusation (dit Sa Majesté qui donne -le chapitre <span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span> et le paragraphe) et Jérôme répond: «J'ai suivi les -commentaires d'Origène, de...»—cinq ou six personnes différentes qui -dans la suite devinrent des hérétiques avant que Jérôme en ait fini -avec elles.—«Et pour vous confesser l'honnête vérité», continue -Jérôme, «j'ai lu tout cela et, après avoir bourré ma tête d'une -grande quantité de choses, j'ai envoyé chercher mon secrétaire et je -lui ai dicté, tantôt mes propres pensées, tantôt celles des autres -sans beaucoup me souvenir de l'ordre, quelquefois des mots, ni même du -sens.» Ailleurs (plus loin, dans le même livre<a name="FNanchor_155_1" id="FNanchor_155_1"></a><a href="#Footnote_155_1" class="fnanchor">[155]</a>) il dit: «Je -n'écris pas moi-même: j'ai un secrétaire et je lui dicte ce qui me -vient aux lèvres. Si je désire réfléchir un peu, ou exprimer mieux -la chose, ou une chose meilleure, il fronce le sourcil et tout son -regard me dit assez qu'il ne peut supporter d'attendre.» Voici un vieux -gentleman sacré auquel il n'est pas bon de se fier pour interpréter -les Écritures, pense Sa Majesté; mais elle ne dit pas—laissant le -père Vota à ses réflexions.» Hélas non, reine Sophie, il ne faut -nous en rapporter pour cette sorte de chose ni au vieux saint Jérôme -ni à aucune autre lèvre ou esprit humains; mais seulement à -l'Éternelle Sophia<a name="FNanchor_156_1" id="FNanchor_156_1"></a><a href="#Footnote_156_1" class="fnanchor">[156]</a>, à la Puissance de Dieu et à la sagesse de -Dieu. Au moins pouvez-vous voir <span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span> dans votre vieil interprète qu'il est -absolument franc, innocent, sincère, et qu'à travers un tel homme, -qu'il soit oublieux de son auteur, ou pressé par son scribe, il est -plus que probable que vous pourrez entendre ce que Dieu sait être le -meilleur pour vous; et extrêmement improbable que vous vous -pervertissiez, si peu que ce soit, tandis que par un maître prudent et -exercé aux artifices de l'art littéraire, retirent dans ses -doutes, et adroit dans ses paroles, toute espèce de préjugés et -d'erreur peut vous être présentée de façon acceptable, ou même être -irrémédiablement fixée en vous, bien qu'à aucun moment il ne vous -ait le moins du monde demandé de vous fier à son inspiration.</p> - -<p>48. Car la seule confiance, à vrai dire, et la seule sécurité que -dans de telles matières nous puissions posséder ou espérer, résident -dans notre propre désir d'être guidés justement et dans notre bonne -volonté à suivre avec simplicité la direction accordée. Mais toutes -nos idées et nos raisonnements au sujet de l'inspiration ont été -faussées par notre habitude—d'abord de distinguer à tort ou au moins -sans nécessité entre l'inspiration des mots et des actes et -secondement par ce fait que nous attribuons une force ou une sagesse -inspirées à certaines personnes ou certains écrivains seulement au -lieu de l'accorder au corps entier des croyants pour autant qu'ils -participent à la grâce du Christ, à l'amour <span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span> de Dieu, à la Communion -du Saint-Esprit<a name="FNanchor_157_1" id="FNanchor_157_1"></a><a href="#Footnote_157_1" class="fnanchor">[157]</a>. Dans la mesure où chaque chrétien reçoit ou -refuse les dons multiples exprimés par cette bénédiction générale, -il entre dans l'héritage des Saints ou en est rejeté. Dans la mesure -exacte où il renie le Christ, courrouce le Père et chagrine le -Saint-Esprit, il perd l'inspiration et la sainteté; et dans la mesure -où il croit au Christ, obéit au Père, et se soumet à l'Esprit, il -devient inspiré dans le sentiment, dans l'action, dans la parole, dans -la réception de la parole, selon les capacités de sa nature. Il ne -sera pas doué d'aptitudes plus hautes, ni appelé à une fonction -nouvelle, mais rendu capable d'user des facultés naturelles qui lui ont -été accordées, là où il le faut, pour la fin la meilleure. Un -enfant est inspiré comme un enfant, et une jeune fille comme une jeune -fille; les faibles dans leur faiblesse même, et les sages seulement à -leur heure. Ceci est pour l'Église, et telle qu'on peut la dégager -avec certitude, la théorie de l'inspiration chez tous ses vrais -membres; sa vérité ne peut être reconnue qu'en la mettant à -l'épreuve, mais je crois qu'il n'y a pas souvenir d'un homme qui l'ait -éprouvée et déclarée vaine<a name="FNanchor_158_1" id="FNanchor_158_1"></a><a href="#Footnote_158_1" class="fnanchor">[158]</a>. <span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span></p> - -<p>49.—Au-delà de cette théorie de l'inspiration générale il y a celle -d'un appel et d'un ordre spécial avec la dictée immédiate des actes -qui doivent être accomplis ou des paroles qui doivent être -prononcées. Je ne veux pas entrer à présent dans l'examen des -témoignages d'une si effective élection; elle n'est pas revendiquée -par les Pères de l'Église, ni pour eux-mêmes, ni même pour le corps -entier des écrivains sacrés.</p> - -<p>Elle est seulement attribuée à certains passages dictés à certains -moments en vue de nécessités spéciales; et il n'est pas possible -d'attacher l'idée de vérité infaillible à aucune forme de ce langage -humain dans lequel même ces passages exceptionnels nous ont été -donnés. Mais du volume entier qui les renferme tel que nous le -possédons et le lisons, tel, pour chacun de nous, <span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span> qu'il peut être -rendu dans sa langue natale, on peut alarmer et démontrer que, quoique -mêlé d'un mystère qu'on ne nous demande pas d'éclaircir ou de -difficultés que nous serions insolents de vouloir résoudre, il -contient l'enseignement véritable pour les hommes de tout rang et de -toute situation dans la vie, enseignement grâce auquel, autant qu'ils y -obéissent honnêtement et implicitement, ils seront heureux et -innocents dans la pleine puissance de leur nature, et capables de -triompher de toutes les adversités, qu'elles résident dans la -tentation ou dans la douleur.</p> - -<p>50. En effet le Psautier seul, qui pratiquement fut le livre d'offices -de l'Église pendant bien des siècles, contient, simplement dans sa -première moitié, la somme de la sagesse individuelle et sociale. -Les I<sup>er</sup>, VIII<sup>e</sup>, XII<sup>e</sup>, XV<sup>e</sup>, XIX<sup>e</sup>, -XXIII<sup>e</sup> et XXIV<sup>e</sup> psaumes bien appris et crus -sont assez pour toute direction personnelle; les XLVIII<sup>e</sup>, <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span> -LXXI<sup>e</sup> et LXXV<sup>e</sup> ont en eux la loi et la prophétie -de tout gouvernement juste, et chaque découverte de la science naturelle -est anticipée dans le CIV<sup>e</sup>. Quant au contenu du volume -entier, considérez si un autre cycle de littérature historique et -didactique a une étendue qui lui soit comparable. Il renferme:</p> - -<p>I. L'histoire de la Chute et du Déluge, les deux plus grandes -traditions humaines fondées sur l'horreur du péché.</p> - -<p>II. L'histoire des Patriarches, dont la vérité permanente est encore -visible aujourd'hui dans l'histoire des races juive et arabe.</p> - -<p>III. L'histoire de Moïse avec ses résultats pour la loi morale de tout -l'univers civilisé.</p> - -<p>IV. L'histoire des Rois—virtuellement celle de toute royauté, dans -David, et de toute la philosophie, dans Salomon, atteignant son point le -plus élevé dans les Psaumes et les Proverbes, avec la sagesse encore -plus serrée et pratique de l'Ecclésiaste et du fils de Sirach.</p> - -<p>V. L'histoire des Prophètes—virtuellement celle du mystère le plus -profond, de la tragédie, de la fatalité perpétuellement immanente à -une existence nationale.</p> - -<p>VI. L'histoire du Christ.</p> - -<p>VII. La loi morale de saint Jean qui trouve à la fin dans l'Apocalypse -son accomplissement.</p> - -<p>Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matières, je ne dis -pas à aucun autre «livre», mais à aucune autre «littérature». -Essayez, autant que cela est possible à chacun de nous,—qu'il soit -adversaire ou défenseur de la foi,—de dégager votre intelligence de -l'association que l'habitude a formée entre elle et le sentiment moral -basé sur la Bible, et demandez-vous <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span> quelle littérature pourrait avoir -pris sa place ou rempli sa fonction même si toutes les bibliothèques -de l'univers étaient restées intactes et si toutes les paroles les -plus riches de vérité des maîtres avaient été écrites?</p> - -<p>52. Je ne suis pas contempteur de la littérature profane, si peu que je -ne crois pas qu'aucune interprétation de la religion grecque ait été -jamais aussi affectueuse, aucune de la religion romaine aussi -révérente, que celle qui se trouve à la base de mon enseignement de -l'art et qui court à travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce -fut de la Bible que j'appris les symboles d'Homère et la foi -d'Horace<a name="FNanchor_159_1" id="FNanchor_159_1"></a><a href="#Footnote_159_1" class="fnanchor">[159]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span></p> - -<p>Le devoir qui me fut imposé dans ma première jeunesse<a name="FNanchor_160_1" id="FNanchor_160_1"></a><a href="#Footnote_160_1" class="fnanchor">[160]</a> de lire -chaque mot des évangiles et des prophéties, comme s'il avait été -écrit par la main de Dieu, me donna l'habitude d'une attention -respectueuse qui, plus tard, rendit bien des passages des auteurs -profanes, frivoles pour un lecteur irréligieux, profondément graves -pour moi. Jusqu'à quel point mon esprit a été paralysé par les -fautes et les chagrins de la <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span> vie<a name="FNanchor_161_1" id="FNanchor_161_1"></a><a href="#Footnote_161_1" class="fnanchor">[161]</a>,—jusqu'où ma connaissance de la -vie est courte, comparée à ce que j'aurais pu apprendre si j'avais -marché plus fidèlement dans la lumière qui m'avait été départie, -dépasse ma conjecture ou ma confession. Mais comme je n'ai jamais -écrit pour mon propre plaisir ou pour ma renommée, j'ai été -préservé, comme les hommes qui écrivent ainsi le seront toujours, des -erreurs dangereuses pour les autres<a name="FNanchor_162_1" id="FNanchor_162_1"></a><a href="#Footnote_162_1" class="fnanchor">[162]</a>, et les expressions -fragmentaires de sentiments ou les expositions de doctrines, que de -temps en temps, j'ai été capable de donner, apparaîtront maintenant -à un lecteur attentif, comme se reliant à un système général -d'interprétation de la littérature sacrée, à la fois classique et -chrétienne, qui le rendra capable, sans injustice, de sympathiser avec -la foi des âmes candides de tous temps et de tous pays.</p> - -<p>53. Qu'il y ait une littérature sacrée classique, suivant un cours -parallèle à celle des Hébreux et venant s'unir aux légendes -symboliques de la chrétienté au moyen âge<a name="FNanchor_163_1" id="FNanchor_163_1"></a><a href="#Footnote_163_1" class="fnanchor">[163]</a>, c'est un fait qui -apparaît de la manière la plus tendre et la plus expressive dans -l'influence indépendante et cependant similaire de Virgile sur le Dante -et l'évêque Gawaine Douglas. À des dates plus anciennes, -l'enseignement de chaque maître formé dans les écoles de l'Orient -était nécessairement greffé sur la <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span> sagesse de la mythologie grecque, -et ainsi l'histoire du Lion de Némée<a name="FNanchor_164_1" id="FNanchor_164_1"></a><a href="#Footnote_164_1" class="fnanchor">[164]</a>, vaincu avec l'aide -d'Athéné, est la véritable racine de la légende du compagnon de -saint <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span> Jérôme conquis par la douceur guérissante de l'esprit de vie.</p> - -<p>54. Je l'appelle une légende seulement. Qu'Héraklès <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span> ait jamais tué, -ou saint Jérôme jamais chéri la créature sauvage ou blessée, est -sans importance pour nous enseigner ce que les Grecs entendaient nous -dire en représentant le grand combat sur leurs vases<a name="FNanchor_165_1" id="FNanchor_165_1"></a><a href="#Footnote_165_1" class="fnanchor">[165]</a>, où les -peintres chrétiens faisant leur thème de prédilection de la fermeté -de l'Ami du Lion. Une tradition plus ancienne, celle du combat de -Samson<a name="FNanchor_166_1" id="FNanchor_166_1"></a><a href="#Footnote_166_1" class="fnanchor">[166]</a>,—le prophète désobéissant,—de la première <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span> victoire -inspirée de David<a name="FNanchor_167_1" id="FNanchor_167_1"></a><a href="#Footnote_167_1" class="fnanchor">[167]</a>, et finalement du miracle opéré pour la -défense du plus favorisé et fidèle des grands prophètes<a name="FNanchor_168_1" id="FNanchor_168_1"></a><a href="#Footnote_168_1" class="fnanchor">[168]</a>, suit -son cours symbolique parallèlement à la fable dorienne. Mais la -légende de saint Jérôme reprend la prophétie du Millenium et -prédit, avec la Sibylle de Cumes<a name="FNanchor_169_1" id="FNanchor_169_1"></a><a href="#Footnote_169_1" class="fnanchor">[169]</a>, et avec Isaïe, un jour où la -crainte de l'homme ne sera plus chez les êtres inférieurs de la haine -mais s'étendra sur eux comme une bénédiction, où il ne sera plus -fait de mal ni de destruction d'aucune sorte dans toute l'étendue de la -Montagne sainte<a name="FNanchor_170_1" id="FNanchor_170_1"></a><a href="#Footnote_170_1" class="fnanchor">[170]</a> et où la paix de la terre sera tirée aussi loin -de son présent chagrin, que le glorieux univers animé l'est du désert -naissant, dont les profondeurs étaient le séjour des dragons, et les -montagnes, des dômes de feu. Ce jour-là aucun homme ne le -connaît<a name="FNanchor_171_1" id="FNanchor_171_1"></a><a href="#Footnote_171_1" class="fnanchor">[171]</a>, mais le royaume de Dieu est déjà venu<a name="FNanchor_172_1" id="FNanchor_172_1"></a><a href="#Footnote_172_1" class="fnanchor">[172]</a> pour ceux -qui ont dompté dans leur propre cœur <span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span> l'ardeur sans frein de la nature -inférieure<a name="FNanchor_173_1" id="FNanchor_173_1"></a><a href="#Footnote_173_1" class="fnanchor">[173]</a> et ont appris à chérir ce qui est charmant et humain -dans les enfants errants des nuages et des champs.</p> - - -<p style="margin-left: 10%;">Avallon, 28 août 1882.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span></p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_113_1" id="Footnote_113_1"></a><a href="#FNanchor_113_1"><span class="label">[113]</span></a>«On vous a appris que, puisque vous aviez des tapis..., des -«kickshaws» au lieu de bœuf pour votre nourriture, des égouts au -lieu de puits sacrés pour votre soif, vous étiez la crème de la -création et chacun de vous un Salomon» (<i>Pleasures of England</i>, p. 49, -cité par M. Bardoux, p. 237).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_114_1" id="Footnote_114_1"></a><a href="#FNanchor_114_1"><span class="label">[114]</span></a>En prenant la San, bras de la Vistule supérieure.—(Note de -l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_115_1" id="Footnote_115_1"></a><a href="#FNanchor_115_1"><span class="label">[115]</span></a>Remarquez, toutefois, que généralement, la force d'une -rivière, <i>ceteris paribus</i>, doit être estimée d'après son cours -direct, les plaines (qui donnent presque toujours naissance aux -méandres) ne pouvant leur apporter aucun affluent. (Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_116_1" id="Footnote_116_1"></a><a href="#FNanchor_116_1"><span class="label">[116]</span></a>Les considérations sur la Vistule et le Dniester, -fleuves-fossés de l'Europe, sont reprises dans <i>Candida Casa</i> (§ 22), -quatrième conférence du recueil <i>Vérona</i> et premier chapitre de -<i>Valle Crucis. Valle Crucis</i> devait prendre place dans nos <i>Nos Pères -nous ont dit.</i> Du reste cette partie de <i>Candida Casa</i> rappelle beaucoup -par ses vues historiques et géographiques et par les citations -ironiques de Gibbon le chapitre du <i>Drachenfels.</i>—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_117_1" id="Footnote_117_1"></a><a href="#FNanchor_117_1"><span class="label">[117]</span></a>«Elles» (les sept églises d'Éphèse, de Smyrne, de -Pergame, de Thyatire, de Sardes, de Philadelphie et de Laodicée) sont -bâties le long des collines, et par les plaines de Lydie, dessinant une -large courbe comme un vol d'oiseaux ou comme un tourbillon de nuages, -toutes en Lydie même ou sur la frontière, toutes de caractère -essentiellement lydien, les plus enrichies d'or, les plus délicatement -luxueuses, les plus doucement musicales, les plus tendrement sculptées -des églises d'alors. En elles s'étaient réunis les talents et les -félicités de l'Asiatique et du Grec. Si le dernier message du Christ -eût été adressé aux églises de Grèce il n'eût été que pour -l'Europe et pour une durée limitée. S'il eût été adressé aux -églises de Syrie, il n'eût été que pour l'Asie et pour une durée -limitée. Adressé à la Lydie, il est adressé à l'univers et pour -toujours» (<i>Fors Clavigere</i>, lettre LXXXIV). Ce message du Christ aux -sept églises—qui est longuement commenté dans le reste de la -lettre—est contenu, comme l'on sait, dans les trois premiers chapitres -de l'Apocalypse de saint Jean ou plus exactement dans le II<sup>e</sup> et -le III<sup>e</sup> chapitres. Dans le I<sup>er</sup>, Jésus ordonne à saint Jean -d'écrire aux anges des sept églises. Voir aussi sur les églises d'Asie -Mineure, le beau livre de M. de Voguë.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_118_1" id="Footnote_118_1"></a><a href="#FNanchor_118_1"><span class="label">[118]</span></a>«Puis prenant la parole, tu diras devant l'Éternel ton Dieu -mon Père était un pauvre Syrien prêt à périr et il descendit en -Égypte avec un petit nombre de gens et il y fit séjour et devint là -une nation grande, forte et qui s'est fort multipliée.» (Deutéronome, -XXVI, 5)—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_119_1" id="Footnote_119_1"></a><a href="#FNanchor_119_1"><span class="label">[119]</span></a>Sir F. Palgrave, <i>Arabie</i>, vol. II, p. 155. J'adopte avec -reconnaissance dans le paragraphe suivant sa division des nations -asiatiques (p. 160).—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_120_1" id="Footnote_120_1"></a><a href="#FNanchor_120_1"><span class="label">[120]</span></a>Le XXXVI<sup>e</sup> chapitre de Gibbon commence par une sentence qui -peut être prise comme l'épitome de l'histoire tout entière que nous -avons à étudier. «Les trois grandes nations du monde, les Grecs, les -Sarrazins, les Francs, se rencontrèrent toutes sur le théâtre de -l'Italie.» - -J'emploie le mot plus général de Goths au lieu de Francs et le mot -plus précis Arabe au lieu de Sarrasins, mais en dehors de cela le -lecteur remarquera que la division est la même que la mienne. Gibbon ne -reconnaît pas le peuple romain comme nation, mais seulement la -puissance romaine comme empire.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_121_1" id="Footnote_121_1"></a><a href="#FNanchor_121_1"><span class="label">[121]</span></a>De récents événements ont montré la force de ces paroles -(Note de la révision, mai 1885).—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_122_1" id="Footnote_122_1"></a><a href="#FNanchor_122_1"><span class="label">[122]</span></a>Mais l'ange de l'Éternel la trouva auprès d'une fontaine -d'eau au désert, près de la fontaine qui est au chemin de Sair. Et il -lui dit: Agar, servante de Saraï, d'où viens-tu, etc. (Genèse, XVI, 1 -et 8.)—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_123_1" id="Footnote_123_1"></a><a href="#FNanchor_123_1"><span class="label">[123]</span></a>Genèse, XII, 1.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_124_1" id="Footnote_124_1"></a><a href="#FNanchor_124_1"><span class="label">[124]</span></a>Cf. Il n'y eut jamais qu'un seul art grec, des jours -d'Homère à ceux du doge Selvo (<i>St-Mark's Rest</i>, VIII, § 92).—(Note -du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_125_1" id="Footnote_125_1"></a><a href="#FNanchor_125_1"><span class="label">[125]</span></a>Dans <i>Crown of wild olive</i> Cincinnatus symbolisait aussi la -force de Rome. «Elle fut (l'agriculture), la source de toute la force -de Rome et de toute sa tendresse, l'orgueil de Cincinnatus et -l'inspiration de Virgile (<i>la Couronne d'olivier sauvage</i>, p. -196).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_126_1" id="Footnote_126_1"></a><a href="#FNanchor_126_1"><span class="label">[126]</span></a>Milman, <i>Histoire du Christianisme</i>, vol. III, p. 36.—(Note -de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_127_1" id="Footnote_127_1"></a><a href="#FNanchor_127_1"><span class="label">[127]</span></a>Je trouve la même généralisation fournie à l'étudiant -moderne dans le terme «péninsule balkanique» qui éteint à la fois -tout rayon et toute trace de l'histoire du passé.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_128_1" id="Footnote_128_1"></a><a href="#FNanchor_128_1"><span class="label">[128]</span></a>Gibbon dit plus clairement: «De la côte ou de l'extrémité -de Caithness et d'Ulster le souvenir de l'origine cette fut -distinctement conservé dans la ressemblance perpétuelle du langage, de -la religion et des manières, et le caractère particulier des -différentes tribus britanniques peut être naturellement attribué à -l'influence de circonstances accidentelles et locales.» Les Écossais -des plaines, «mangeurs de froment», ou vagabonds et les Irlandais, -sont entièrement identifiés par Gibbon à l'époque où commence notre -propre histoire. «<i>Il est certain</i> (l'italique est de lui, non de moi) -qu'à l'époque du déclin de l'empire romain la Calédonie, l'Irlande -et l'île de Man étaient habitées par les Écossais» (chap. XXV, vol. -IV, p. 279). La civilisation plus avancée et le moindre courage des -<i>Anglais</i> des plaines faisaient d'eux les victimes de l'Écosse ou les -sujets reconnaissants de Rome. Les montagnards, pictes dans les -Grampians, ou autochtones dans la Cornouailles et le pays de Galles, -n'ont jamais été instruits ni subjugués et restent aujourd'hui la -force inculte et sans peur de la race britannique.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_129_1" id="Footnote_129_1"></a><a href="#FNanchor_129_1"><span class="label">[129]</span></a>«Le Phénix est, dès la plus haute antiquité chrétienne, -le symbole de l'immortalité» (Émile Male, <i>Histoire de l'art -religieux au</i> XIII<sup>e</sup> <i>siècle</i>).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_130_1" id="Footnote_130_1"></a><a href="#FNanchor_130_1"><span class="label">[130]</span></a>Voir dans <i>On the old road</i>, l'Espoir de la Résurrection, -condition nécessaire du Chant pour les chrétiens. Même dans -l'antiquité le chant d'Orphée, le chant de Philomèle, le chant du -cygne, le chant d'Alcyon, sont inspirés par un espoir obscur de -résurrection (<i>On the old road</i>, II, 45 et 46).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_131_1" id="Footnote_131_1"></a><a href="#FNanchor_131_1"><span class="label">[131]</span></a>Allusion au verset de la Genèse qui précède le Songe de -Jacob: «Il prit donc des pierres du lieu et en fit son chevet et -s'endormit au même lieu (Genèse, XXVIII, 11).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_132_1" id="Footnote_132_1"></a><a href="#FNanchor_132_1"><span class="label">[132]</span></a>Allusion à la Bible: «Alors Moïse dit: Je me détournerai -maintenant et je verrai cette grande vision et pourquoi le buisson ne se -consume pas» (Exode, III, 3).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_133_1" id="Footnote_133_1"></a><a href="#FNanchor_133_1"><span class="label">[133]</span></a>I Samuel, XVII, 28.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_134_1" id="Footnote_134_1"></a><a href="#FNanchor_134_1"><span class="label">[134]</span></a>Saint Luc, I, 80. Il s'agit de saint Jean-Baptiste.—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_135_1" id="Footnote_135_1"></a><a href="#FNanchor_135_1"><span class="label">[135]</span></a>Je dois moi-même marquer comme particulièrement fatale dans -le déclin de l'empire romain, l'heure où Julien rejette le conseil des -augures. «Pour la dernière fois les Aruspices Étrusques -accompagnèrent un empereur romain, mais par une singulière fatalité -leur interprétation défavorable des signes du ciel fut dédaignée, et -Julien suivit l'avis des philosophes qui colorèrent leur prédiction -des teintes brillantes de l'ambition de l'empereur». (Milman, <i>Histoire -du Christianisme</i>, chap. VI.)—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_136_1" id="Footnote_136_1"></a><a href="#FNanchor_136_1"><span class="label">[136]</span></a>«Je suis seul, à ce que je crois, à penser encore avec -Hérodote.» Toute personne ayant l'esprit assez fin pour être frappée -des traits caractéristiques de la physionomie d'un écrivain, et ne -s'en tenant pas au sujet de Ruskin à tout ce qu'on a pu lui dire, que -c'était un prophète, un voyant, un protestant et autres choses qui -n'ont pas grand sens, sentira que de tels traits, bien que certainement -secondaires, sont cependant très «ruskiniens». Ruskin vit dans une -espèce de société fraternelle avec tous les grands esprits de tous -les temps, et comme il ne s'intéresse à eux que dans la mesure où ils -peuvent répondre à des questions éternelles, il n'y a pas pour lui -d'anciens et de modernes et il pout parler d'Hérodote comme il ferait -d'un contemporain. Comme les anciens n'ont de prix pour lui que dans la -mesure où ils sont «actuels», peuvent servir d'illustration à nos -méditations quotidiennes, il ne les traite pas du tout en anciens. Mais -aussi toutes leurs paroles ne subissant pas le déchet du recul, -n'étant plus considérées comme relatives à une époque, ont une plus -grande importance pour lui, gardent en quelque sorte la valeur -scientifique qu'elles purent avoir, mais que le temps leur avait fait -perdre. De la façon dont Horace parle à la Fontaine de Bandusie, -Ruskin déduit qu'il était pieux, «à la façon de Milton». Et déjà -à onze ans, apprenant les odes d'Anacréon pour son plaisir, il y -apprit «avec certitude, ce qui me fut très utile dans mes études -ultérieures sur l'art grec, que les Grecs aimaient les colombes, les -hirondelles et les roses tout aussi tendrement que moi» (<i>Præterita</i>, -§ 81). Évidemment pour un Emerson la «culture» a la même valeur. -Mais sans même nous arrêter aux différences qui sont profondes, -notons d'abord, pour bien insister sur les traits particuliers de la -physionomie de Ruskin, que la science et l'art n'étant pas distincts à -ses yeux (Voir la Préface, p. 51-57) il parle des anciens comme savants -avec la même révérence que des anciens comme artistes. Il invoque le -104° psaume quand il s'agira de découvertes d'histoire naturelle, se -range à l'avis d'Hérodote (et l'opposerait volontiers à l'opinion -d'un savant contemporain) dans une question d'histoire religieuse, -admire une peinture de Carpaccio comme une contribution importante à -l'histoire descriptive des perroquets (<i>St-Mark's Rest: The Shrine of -the Slaves</i>). Évidemment nous rejoindrions vite ici l'idée de l'art -sacré classique (Voir plus loin les notes des pages 244, 245, 246 et -des pages 338 et 339) «il n'y a qu'un art grec, etc., saint Jérôme et -Hercule», etc., chacune de ces idées conduisant aux autres. Mais en ce -moment nous n'avons encore qu'un Ruskin aimant tendrement sa -bibliothèque, ne faisant pas de différence entre la science et l'art, -par conséquent pensant qu'une théorie scientifique peut rester vraie -comme une œuvre d'art peut demeurer belle (cette idée n'est jamais -explicitement exprimée par lui, mais elle gouverne secrètement, et -seule a pu rendre possible toutes les autres) et demandant à une ode -antique ou à un bas-relief du moyen âge un renseignement d'histoire -naturelle ou de philosophie critique, persuadé que tous les hommes -sages de tous les temps et de tous les pays sont plu» utiles à -consulter que les fous, fussent-ils d'aujourd'hui. Naturellement cette -inclination est réprimée par un sens critique si juste que nous -pouvons entièrement nous fier à lui, et il l'exagère seulement pour -le plaisir de faire de petites plaisanteries sur «l'entomologie du -XIII<sup>e</sup> siècle», etc., etc.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_137_1" id="Footnote_137_1"></a><a href="#FNanchor_137_1"><span class="label">[137]</span></a>Même les meilleurs historiens catholiques trop habituellement -ont fermé les yeux à la connexité inéluctable entre la vertu monastique -et la règle bénédictine du travail agricole.—(Note de l'Auteur à la -révision de 1885.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_138_1" id="Footnote_138_1"></a><a href="#FNanchor_138_1"><span class="label">[138]</span></a>Robert d'Humières me dit qu'il y a ici une allusion aux -montagnes de la Suisse, telles que le Matterhorn, etc.—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_139_1" id="Footnote_139_1"></a><a href="#FNanchor_139_1"><span class="label">[139]</span></a>La conclusion hypothétique de Gibbon relativement aux effets -de la mortification et la constatation historique qui suit doivent être -remarquées comme contenant déjà tous les systèmes des philosophes ou -des politiques modernes qui ont, depuis, changé les monastères -d'Italie en baraques et les églises de France en magasins. «Ce martyre -volontaire a forcément détruit graduellement la sensibilité, aussi -bien de l'esprit que du corps; car <i>on ne peut admettre</i> que les -fanatiques qui se torturent eux-mêmes soient capables d'aucune -affection vive pour le reste de l'espèce humaine. <i>Une sorte -d'insensibilité cruelle a caractérisé les moines de toute époque et -de tout pays.</i>»</p> - -<p>Combien de pénétration et de jugement, dénote cette sentence, -apparaîtra, j'espère, au lecteur, à mesure que je déroulerai devant -lui l'histoire véritable de sa foi; mais étant moi-même, je crois, un -des derniers témoins de la vie recluse telle qu'elle existait encore au -commencement de ce siècle, je puis renvoyer au portrait parfait et -digne de foi dans la lettre comme dans l'esprit qui en est donné par -Scott dans l'introduction du <i>Monastère</i>; quant à moi je puis dire que -les sortes de caractères les plus doux, les plus raffinés, les plus -aimables, au sens le plus profond du mot, que j'aie jamais connus, ont -été ou ceux de moines, ou ceux de serviteurs ayant été élevés dans -la foi catholique. Et quand je formulais ce jugement je ne connaissais -pas l'Edwige de Miss Alexander (Note de la révision de 1885).—(Note de -l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_140_1" id="Footnote_140_1"></a><a href="#FNanchor_140_1"><span class="label">[140]</span></a>L'habitude de supposer à la conduite d'hommes de sens et de -cœur des motifs intelligibles aux insensés et probables à ceux qui -ont l'âme basse, prévaut, chez tous les historiens vulgaires, en -partie par la satisfaction, en partie par l'orgueil qu'ils en -ressentent; et il est horrible de contempler la quantité de faux -témoignages contre leurs voisins que portent des écrivains médiocres, -simplement pour arrondir leurs jugements superficiels et leur donner -plus de force. «Jérôme admet, en effet, <i>avec une humilité -spécieuse mais sujette à caution</i>, l'infériorité du moine non -ordonné au prêtre ordonné», dit Dean Milman, dans son chapitre XI, -faisant suivre son doute gratuit sur l'humilité de Jérôme d'une -affirmation non moins gratuite de l'ambition de ses adversaires. «Le -clergé, cela est hors de doute, eut la sagesse de deviner le rival -<i>dangereux</i>, quant à l'influence et l'autorité, qui apparaissait dans -la société chrétienne.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_141_1" id="Footnote_141_1"></a><a href="#FNanchor_141_1"><span class="label">[141]</span></a>Le meilleur endroit pour lire ce chapitre est l'église San -Giorgio dei Schiavoni à Venise. On prend une gondole et dans un calme -canal, un peu avant d'arriver à l'infini frémissant et miroitant de la -lagune on aborde à cet «Autel des Esclaves» où on peut voir (quand -le soleil les éclaire) les peintures que Carpaccio a consacrées à -saint Jérôme. Il faut avoir avec soi <i>Saint Mark's Rest</i> et lire tout -entier le chapitre dont je donne ici un important extrait, non que ce -soit un des meilleurs de Ruskin, mais parce qu'il a été visiblement -écrit sous l'empire des mêmes préoccupations que le chapitre III de -la Bible d'Amiens,—et pour donner au «Dompteur du lion» une -illustration où l'on voie «le lion». C'est de septembre 1876 à mai -1877, c'est-à-dire deux ou trois ans avant de commencer la <i>Bible -d'Amiens</i> que Ruskin était allé étudier Carpaccio à Venise. Voici le -passage de <i>Saint-Mark's Rest</i>:</p> - -<p>«Mais le tableau suivant! Comment a-t-on jamais pu permettre que -pareille chose fût placée dans une église! Assurément rien ne -pourrait être plus parfait comme art comique; saint Jérôme, en -vérité, introduisant son lion novice dans la vie monastique, et -l'effet produit sur l'esprit monastique vulgaire.</p> - -<p>«Ne vous imaginez pas un instant que Carpaccio ne voie pas le comique -de tout ceci, aussi bien que vous, peut-être même un peu mieux. -«Demandez après lui demain, croyez-moi, et vous le trouverez un homme -grave.»</p> - -<p>«Mais aujourd'hui Mercutio lui-même n'est pas plus fantasque ni -Shakespeare lui-même plus gai dans sa fantaisie du «doux animal et -d'une bonne conscience» que n'est ici le peintre quand il dessine son -lion souriant délicatement avec sa tête penchée de côté comme un -saint du Pérugin, et sa patte gauche levée, en partie pour montrer la -blessure faite par l'épine, en partie en signe de prière:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">Car si je devais, comme lion venir en lutte</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">En ce lieu, ce serait pitié pour ma vie.</span></p> - - -<p>«Les moines s'enfuyant sont tout d'abord à peine intelligibles et ne -semblent que des masses obliques blanches et bleues; et il y a eu grande -discussion entre M. Muray et moi pendant qu'il dessinait le tableau pour -le Musée de Sheffield, pour savoir si l'action de fuir était, en -réalité, bien rendue ou non: lui, maintenant que les moines couraient -réellement comme des archers olympiques...; moi, au contraire, estimant -que Carpaccio a échoué, n'ayant pas le don de représenter le -mouvement rapide. Nous avons probablement raison tous deux, je ne doute -pas que l'action de courir, du moment que M. Murray le dit, soit bien -dessinée; mais à cette époque les peintres vénitiens n'avaient -appris à représenter qu'un mouvement lent et digne, et ce n'est que -cinquante ans plus tard, sous l'influence classique, que vint la -puissance impétueuse de Véronèse et du Tintoret.</p> - -<p>«Mais il y a beaucoup de questions bien plus profondes à se poser -relativement à ce sujet de saint Jérôme que celle de l'habileté -artistique. Le tableau, en effet, est une raillerie; mais n'est-ce -qu'une raillerie? La tradition elle-même est-elle une raillerie? ou -est-ce seulement par notre faute, et peut-être par celle de Carpaccio, -que nous la faisons telle?</p> - -<p>«En tous cas, veuillez, en premier lieu, vous souvenir que Carpaccio, -comme je vous l'ai souvent dit, n'est pas responsable lui-même en cette -circonstance. Il commence par se préoccuper de son sujet, comptant, -sans aucun doute, l'exécuter très sérieusement. Mais son esprit n'est -pas plus tôt fixé dessus que la vision s'en présente à lui comme une -plaisanterie et il est forcé de le peindre ainsi. Forcé par les -destins... C'est à Atropos et non à Carpaccio que nous devons demander -pourquoi ce tableau nous fait rire; et pourquoi la tradition qu'il -rappelle nous paraît purement chimérique et n'est plus qu'un objet de -risée. Maintenant que ma vie touche à son déclin il n'est pas un jour -qui ne passe sans avoir augmenté mes doutes sur le bien fondé des -mépris où nous nous complaisons et mon désir anxieux de découvrir ce -qu'il y avait à la racine des récits des hommes de bien, qui sont -maintenant la fortune du moqueur.</p> - -<p>«Et j'ai besoin de lire une bonne <i>Vie de saint Jérôme.</i> Et si je -vais chez M. Ongania je trouverai, je suppose, l'autobiographie de -George Sand, et la vie de M. Sterling peut-être; et de M. Werner, -écrit par mon propre maître et qu'en effet j'ai lu, mais j'oublie -maintenant qui furent soit M. Sterling ou M. Werner; et aussi peut-être -j'y trouverai dans la littérature religieuse la vie de M. Wilberforce -et de Mrs Fry; mais non le plus petit renseignement sur saint Jérôme. -Auquel néanmoins, toute la charité de George Sand, et toute -l'ingénuité de M. Sterling, et toute la bienfaisance de M. -Wilberforce, et une grande quantité, sans que nous le sachions, du -bonheur quotidien et de la paix de nos propres petites vies de chaque -jour, sont véritablement redevables, comme à une charmante vieille -paire de lunettes spirituelles sans lesquelles nous n'eussions jamais lu -un mot de la <i>Bible protestante.</i> Il est, toutefois, inutile de -commencer une vie de saint Jérôme à présent, et de peu d'utilité -pourtant de regarder ces tableaux sans avoir une vie de saint Jérôme, -mais il faut seulement que vous sachiez clairement ceci sur lui, qui -n'est pas le moins du monde douteux ni mythique, mais entièrement vrai, -et qui est le commencement de faits d'une importance sans limites pour -toute l'Europe moderne—à savoir, qu'il était né de bonne ou du moins -de riche famille, en Dalmatie, c'est-à-dire à mi-chemin entre l'Orient -et l'Occident; qu'il rendit le grand livre de l'Orient, la Bible, -lisible pour l'Occident, qu'il fut le premier grand maître de la -noblesse du savoir et de l'ascétisme affable et cultivé, comme -opposés à l'ascétisme barbare; le fondateur, à proprement dire, de -la cellule bien arrangée et du jardin soigné, là où avant il n'y -avait que le désert et le bois inculte,—et qu'il mourut dans le -monastère qu'il avait fondé à Bethléem.</p> - -<p>«C'est cette union d'une vie douce et raffinée avec une noble -continence, cet amour et cette imagination illuminant la caverne de la -montagne et en faisant un cloître couvert de fresques, amenant ses -bêtes sauvages à devenir des amis domestiques, que Carpaccio a reçu -ordre de peindre pour nous, et avec un incessant raffinement -d'imagination exquise il remplit ces trois canevas d'incidents qui -signifiaient, à ce que je crois, l'histoire de toute la vie monastique, -et la mort, et la vie spirituelle pour toujours: le pouvoir de ce grand -et sage et bienfaisant esprit régnant à jamais sur toute culture -domestique; et le secours que la société des âmes des créatures -inférieures apporte avec elle à la plus haute intelligence et à la -vertu de l'homme. Et si au dernier tableau,—saint Jérôme en train de -travailler, pendant que son chien blanc» [dans <i>Præterita</i> (III, II) -Ruskin dit que son chien Wisie était exactement pareil au chien de -saint Jérôme dans Carpaccio] «observe d'un air satisfait son -visage,—vous voulez comparer, dans votre souvenir, un morceau de chasse -par Rubens ou Snyders, où les chiens éventrés roulent sur le sol dans -leur sang, vous commencerez peut-être à sentir qu'il y a quelque chose -de plus sérieux dans ce kaléidoscope de la chapelle de Saint-Georges -que vous ne l'aviez cru d'abord. Et, si vous vous soudez de continuer à -le suivre avec moi, pensons à ce sujet risible un peu plus -tranquillement.</p> - -<p>«180. Quel témoignage nous est apporté ici, volontairement ou -involontairement, au sujet de la vie monastique, par un homme de la -perception la plus subtile, vivant au milieu d'elle? Que tous les moines -qui ont aperçu le lion sont terrifiés à en perdre l'esprit. Quelle -preuve curieuse de la timidité du monachisme! Voici des hommes qui font -profession de préférer à la Terre le Ciel—se préparant à passer de -l'une à l'autre—comme à la récompense de tout leur sacrifice -présent! Et voilà la façon dont ils reçoivent la première chance -qui leur est offerte d'accomplir ce changement d'état.</p> - -<p>«Évidemment l'impression de Carpaccio sur les moines doit être qu'ils -étaient plus braves ou meilleurs que les autres hommes, mais qu'ils -aimaient les livres, et les jardins, et la paix, et avaient peur de la -mort, par conséquent reculaient devant les formes du danger qui -étaient l'affaire des guerriers de la chevalerie, d'une façon quelque -peu égoïste et mesquine.</p> - -<p>«Il les regarde clairement dans leur rôle de chevaliers. Ce qu'il -pourra nous dire ensuite de bien sur eux ne sera pas d'un témoin -prévenu en leur faveur. Il nous en dit cependant quelque bien, même -ici. L'arrangement, agréable dans la sauvagerie, des arbres; les -bâtiments pour les besoins religieux et agricoles disposés comme dans -une exploitation américaine de défrichement, çà et là, comme si le -terrain avait été préparé pour eux; la grâce parfaite d'un art -joyeux, pur, illuminant, remplissant chaque petit coin de corniche de la -chapelle, d'un portrait de saint (*), enfin, et par-dessus tout, la -parfaite bonté, la tendresse pour tous les animaux. N'êtes-vous pas, -quand vous contemplez cet heureux spectacle, mieux en état de -comprendre quelle sorte d'hommes furent ceux qui mirent à l'abri du -tumulte des guerres les doux coins de prairies qu'arrosent vos propres -rivières descendues des montagnes, à Bolton et Fountains, Furnest et -Tintern? Mais, du saint lui-même, Carpaccio n'a que du bien à vous -dire. Les moines vulgaires étaient, du moins, des créatures -inoffensives, mais lui est une créature forte et bienfaisante. «Calme, -devant le lion!» dit le Guide avec sa perspicacité habituelle, comme -si, seul, le saint avait le courage d'affronter la bête furieuse,—un -Daniel dans la fosse aux lions! Ils pourraient aussi bien dire de la -beauté vénitienne de Carpaccio qu'elle est calme devant le petit -chien. Le saint fait entrer son nouveau favori comme il amènerait un -agneau, et il exhorte vainement ses frères à ne pas être ridicules.</p> - -<p>«L'herbe sur laquelle ils ont laissé tomber leurs livres est ornée de -fleurs; il n'y a aucun signe de trouble ni d'ascétisme sur le visage du -vieillard, il est évidemment tout à fait heureux, sa vie étant -complète et la scène entière est le spectacle de la simplicité et de -la sécurité idéales de la sagesse céleste:</p> - -<p>«Ses chemins sont des chemins charmants et tous ses sentiers sont la -paix.»—(Note du Traducteur.)</p> - -<p>Le verset biblique qui termine cette citation est tiré des Proverbes -(III, 17).</p> - -<p>(*) Voyez la partie du monastère qu'on aperçoit au loin, dans le -tableau du lion, avec ses fragments de fresque sur le mur, sa porte -couverte de lierre et sa corniche enluminée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_142_1" id="Footnote_142_1"></a><a href="#FNanchor_142_1"><span class="label">[142]</span></a>Milman, <i>Histoire du Christianisme</i>, vol. III, p. 162. -Remarquez la phrase en italique, car elle relate la vraie origine de la -papauté.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_143_1" id="Footnote_143_1"></a><a href="#FNanchor_143_1"><span class="label">[143]</span></a>Saint Mathieu, X, 37. Cf. <i>Fors Clavigera</i>: «Il vient une -heure pour tous ses vrais disciples où cette parole du Christ doit -entrer dans leur cœur: «Celui qui aime son père et sa mère plus que -moi n'est pas digne de moi.» Quitter la maison où est votre paix, -être en rivalité avec ceux qui vous sont chers: c'est cela—si les -paroles du Christ ont un sens—c'est bien cela qui sera demandé à ses -vrais disciples.»—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_144_1" id="Footnote_144_1"></a><a href="#FNanchor_144_1"><span class="label">[144]</span></a>Cf. <i>Sesame and Lilies, of Kings Treasuries</i>, 17: «Quel -effet singulier et salutaire cela aurait sur nous qui sommes habitués -à prendre l'acception usuelle d'un mot pour le sens véritable de ce -mot, si nous gardions la forme grecque <i>biblos</i> ou <i>biblion</i> comme -l'expression juste pour «livre», au lieu de l'employer seulement dans -le cas particulier où nous désirons donner de la dignité à l'idée -et si nous le traduisions en anglais partout ailleurs. Par exemple, nous -traduirions ainsi <i>les Actes des Apôtres</i> (XIX, 19): «Beaucoup de ceux -qui exerçaient des arts magiques réunirent leurs Bibles et les -brûlèrent devant tous les hommes, et en comptèrent le prix et le -trouvèrent de cinquante mille pièces d'argent.» Et si au contraire -nous traduisions là où nous la conservons, et parlons toujours du -Saint Livre au lieu de la Sainte Bible, etc.»—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_145_1" id="Footnote_145_1"></a><a href="#FNanchor_145_1"><span class="label">[145]</span></a>Cette sorte d'ignorance de ce qui est au fond de leur âme -est à la base de l'idée que Ruskin se fait de tous les prophètes, -c'est-à-dire de tous les hommes vraiment géniaux. Parlant de lui-même -il dit: «Ainsi, d'année en année, j'ai été amené à parler, ne -sachant pas, lorsque je dépliais le rouleau où était contenu mon -message, ce qui se trouverait plus bas, pas plus qu'un brin d'herbe ne -sait quelle sera la forme de son fruit (<i>Fors</i>, IV, lettre LXXVIII, p. -121) et parlant des derniers jours de la vie de Moïse: «Quand il vit -se dérouler devant lui l'histoire entière de ces quarante dernières -années et quand le mystère de son propre ministère lui fut enfin -révélé» (<i>Modern Painters</i>, IV, V, XX, 46, cité par M. Brunhes). -Mais cet avenir que les hommes ne voient pas, est déjà contenu dans -leur cœur. Et Ruskin me semble ne jamais l'avoir exprimé d'une façon -plus mystérieuse et plus belle que dans cette phrase sur Giotto enfant, -quand pour la première fois il vit Florence: «Il vit à ses pieds les -innombrables tours de la cité des lys; mais la plus belle de toutes (le -Campanile) était encore cachée dans les profondeurs de son propre -cœur» (<i>Giotto and his work in Padua</i>, p. 321 de l'édition -américaine: <i>The Poetry of Architecture; Giotto and his work in -Padua</i>).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_146_1" id="Footnote_146_1"></a><a href="#FNanchor_146_1"><span class="label">[146]</span></a>Saint Luc, XVI, 31.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_147_1" id="Footnote_147_1"></a><a href="#FNanchor_147_1"><span class="label">[147]</span></a>Gibbon, chap. XV (II, 277).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_148_1" id="Footnote_148_1"></a><a href="#FNanchor_148_1"><span class="label">[148]</span></a>Ibid., II, 283.—Son expression «les plus instruits et les -plus riches» doit être retenue comme confirmation de ce fait qui -apparaît éternellement dans le christianisme que des cerveaux modestes -dans leurs conceptions, et des vies peu soucieuses du gain sont les plus -aptes à recevoir ce qu'il y a d'éternel dans les principes -chrétiens.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_149_1" id="Footnote_149_1"></a><a href="#FNanchor_149_1"><span class="label">[149]</span></a>Saint Paul, Éphésiens, II, 2, et V, -6 ;—Colossiens, III, 6.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_150_1" id="Footnote_150_1"></a><a href="#FNanchor_150_1"><span class="label">[150]</span></a>Saint Matthieu, XVI, 24;—Saint Marc, VIII, 34, et X, 21. -Voir dans le post-scriptum de mon Introduction une phrase des <i>Lectures -on Art</i> où cette parole de saint Matthieu est magnifiquement -commentée.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_151_1" id="Footnote_151_1"></a><a href="#FNanchor_151_1"><span class="label">[151]</span></a>Un des plus curieux aspects de la pensée évangélique -moderne est l'aimable connexité qu'elle établit entre la vérité de -l'Évangile et l'extension du commerce lucratif! Voyez plus loin la note -pages 231, 238, 239.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_152_1" id="Footnote_152_1"></a><a href="#FNanchor_152_1"><span class="label">[152]</span></a>«Prenez aussi le casque du salut et l'épée de l'Esprit qui -est la parole de Dieu (saint Paul, Éphésiens, VI, 17). Saint Paul -développe l'image dans l'Épître aux Hébreux (IV, 12).—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_153_1" id="Footnote_153_1"></a><a href="#FNanchor_153_1"><span class="label">[153]</span></a>Voir les passages de <i>Præterita</i> (III, 34, 39) cités par M. -Bardoux, où Ruskin discute sur la Bible avec un protestant «qui ne se -fiait qu'à soi pour interpréter tous les sentiments possibles des -hommes et des anges» et où à Turin il entre dans un temple où l'on -prêche à quinze vieilles femmes «qui sont, à Turin, les seuls -enfants de Dieu».—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_154_1" id="Footnote_154_1"></a><a href="#FNanchor_154_1"><span class="label">[154]</span></a>Ruskin avait dit autrefois (1856) dans un sentiment -d'ailleurs différent: «Cet art du dessin qui est de plus d'importance -pour la race humaine que l'art d'écrire, car les gens peuvent -difficilement dessiner quelque chose sans être de quelque utilité aux -autres et à eux-mêmes et peuvent difficilement écrire quelque chose -sans perdre leur temps et celui des autres.» (<i>Modern Painters</i>, IV, -XVII, 31, cité par M. de la Sizeranne).—(Note du Traducteur).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_155_1" id="Footnote_155_1"></a><a href="#FNanchor_155_1"><span class="label">[155]</span></a><i>Commentaires sur les Galates</i>, chap. III.—(Note de -l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_156_1" id="Footnote_156_1"></a><a href="#FNanchor_156_1"><span class="label">[156]</span></a>Allusion essentiellement ruskinienne à l'étymologie du mot: -Sophie; ici c'est à peine un calembour, mais le lecteur a pu voir au -dernier chapitre à propos de la signification délicatement «Saline» -du mot Salien et dans les jeux de mots avec «Salés» et «Saillants» -jusqu'où pouvait aller la manie étymologique de Ruskin. Pour nous en -tenir au passage ci-dessus (Sophie-Sagesse), il trouve son explication -(et avec lui tous les jeux de mots de Ruskin, même les plus fatigants), -dans les lignes suivantes de <i>Sesame and lilies, Of kings treasuries</i>, -15: Il (l'homme instruit) est savant dans la descendance des mots, -distingue d'un coup d'œil les mots de bonne naissance des mots -canailles modernes, se souvient de leur généalogie, de leurs -alliances, de leurs parentés, de l'extension à laquelle ils ont été -admis et des fonctions qu'ils ont tenues parmi la noblesse nationale des -mots, en tous temps et en tous pays», etc. Je n'ai pas le temps de -montrer qu'il y a là encore une forme d'idolâtrie et de celles à la -tentation de qui un homme de goût a le plus de peine à ne pas -succomber.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_157_1" id="Footnote_157_1"></a><a href="#FNanchor_157_1"><span class="label">[157]</span></a>«Tous les dimanches, si ce n'est plus souvent, le plus grand -nombre des personnes bien pensantes en Angleterre reçoit avec -reconnaissance, de ses maîtres, une bénédiction ainsi formulée: «La -grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la communion -du Saint-Esprit soient avec vous.» Maintenant je ne sais pas quel sens -est attribué dans l'esprit public anglais à ces expressions. Mais ce -que j'ai a vous dire positivement est que les trois choses existent -d'une façon réelle et actuelle, peuvent être connues de vous, si vous -avez envie de les connaître, et possédées si vous avez envie de les -posséder.» - -Suit le commentaire de ces trois mots (<i>Lectures on Art</i>, IV, § -125).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_158_1" id="Footnote_158_1"></a><a href="#FNanchor_158_1"><span class="label">[158]</span></a>Voyez le dernier paragraphe de la page 43 de l'<i>Autel des -Esclaves.</i> Chose curieuse, au moment où je revois cette page pour -l'impression, on m'envoie une découpure du journal le Chrétien où il -y a un commentaire de l'éditeur évangélique orthodoxe qui pourra, -dans l'avenir, servir à définir l'hérésie propre de sa secte; il -oppose actuellement, dans son audace extrême, le pouvoir du -Saint-Esprit à l'œuvre du Christ (je voudrais seulement avoir été à -Matlock et avoir entendu l'aimable sermon du médecin).</p> - -<p>«On a pu assister, samedi dernier, dans le Derbyshire, à un spectacle -intéressant et quelque peu inaccoutumé: Deux Amis vêtus à l'ancienne -mode—dans le costume original des Quakers,—prêchant au bord de la -route un vaste et attentif auditoire, à Matlock. L'un d'eux qui a, -comme médecin, une bonne clientèle dans le comté, et se nomme le Dr -Charles-A. Fox, fit un énergique appel à ses auditeurs, les pressant -de veiller à ce que chacun vécût docilement à la lumière du -Saint-Esprit qui est en lui. «Le Christ, au dedans de nous, était -l'espoir de la gloire, et c'était parce qu'il était suivi dans le -ministère du Saint-Esprit que nous étions sauvés par Lui qui devenait -ainsi le commencement et la fin de la loi. Il recommanda à ses -auditeurs de ne pas bâtir leur maison sur le sable en croyant au libre -et facile évangile qu'on prêche habituellement sur les routes, comme -si nous devions être sauvés en «croyant ceci ou cela». Rien, -excepté l'action du Saint-Esprit dans l'âme de chacun, ne pourrait -nous sauver, et prêcher quoi que ce soit hormis cela était simplement -abuser les simples et les crédules de la manière la plus terrible.</p> - -<p>«<i>Il serait déloyal de critiquer un discours d'après un si court -extrait, mais nous devons exprimer notre conviction à savoir que c'est -l'obéissance du Christ jusqu'à la mort, la mort sur la croix, bien -plutôt que l'action du Saint-Esprit en nous, qui constitue la bonne -nouvelle pour les pécheurs.</i>—Ed.»</p> - -<p>En regard de ce morceau éditorial de la presse théologique moderne en -Angleterre, je placerai simplement le 4°, 6° et 13° versets des -Romains (en mettant en italique les expressions qui sont d'une plus -haute importance et qui sont toujours négligées): «afin que <i>la -justice de la</i> LOI <i>soit accomplie en nous</i>, qui marchons non selon la -chair mais selon l'esprit... Car avoir l'esprit <i>tourné</i> aux choses de -la chair, c'est la mort, mais aux choses de l'esprit, c'est la vie, et -la paix... Car, si vous vivez pour la chair, vous mourrez; mais, si -<i>c'est par l'esprit</i> que vous mortifiez les actes du corps, vous -vivrez.»</p> - -<p>Il serait bon pour la chrétienté que le service baptismal appliquât -ce qu'il fait profession d'abjurer.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_159_1" id="Footnote_159_1"></a><a href="#FNanchor_159_1"><span class="label">[159]</span></a>Cf. «Vous êtes peut-être surpris d'entendre parler -d'Horace comme d'une personne pieuse. Les hommes sages savent qu'il est -sage, les hommes sincères qu'il est sincère. Mais les hommes pieux, -par défaut d'attention, ne savent pas toujours qu'il est pieux. Un -grand obstacle à ce que vous le compreniez est qu'on vous a fait -construire des vers latins toujours avec l'introduction forcée du mot -«Jupiter» quand vous étiez en peine d'un dactyle. Et il vous semble -toujours qu'Horace ne s'en servait que quand il lui manquait un dactyle. -Remarquez l'assurance qu'il nous donne de sa piété: <i>Dis pieta mea, et -musa, cordi est</i>, etc. » (<i>Val d'Arno</i>, chap. IX, § 218, 219, 220, 221 -et suiv.). Voyez aussi: «Horace est exactement aussi sincère dans sa -foi religieuse que Wordsworth, mais tout pouvoir de comprendre les -honnêtes poètes classiques a été enlevé à la plupart de nos -gentlemens par l'exercice mécanique de la versification au collège. -Dans tout le cours de leur vie, ils ne peuvent se délivrer -complètement de cette idée que tous les vers ont été écrits comme -exercices et que Minerve n'était qu'un mot commode à mettre comme -avant-dernier dans un hexamètre et Jupiter comme dernier. Rien n'est -plus faux... Horace consacre son pin favori à Diane, chante son hymne -automnal à Faunus, dirige la noble jeunesse de Rome dans son hymne à -Apollon, et dit à la petite-fille du fermier que les Dieux l'aimeront -quoiqu'elle n'ait à leur offrir qu'une poignée de sel et de -farine,—juste aussi sérieusement que jamais gentleman anglais ait -enseigné la foi chrétienne à la jeunesse anglaise, dans ses jours -sincères (<i>The Queen of the air</i>, I, 47, 48). Et enfin: «La foi -d'Horace en l'esprit de la Fontaine de Brundusium, en le Faune de sa -colline et en la protection des grands Dieux est constante, profonde et -effective» (<i>Fors Clavigere</i>, lettre XCII, 111.)—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_160_1" id="Footnote_160_1"></a><a href="#FNanchor_160_1"><span class="label">[160]</span></a>Voir <i>Præterita, I.</i>—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_161_1" id="Footnote_161_1"></a><a href="#FNanchor_161_1"><span class="label">[161]</span></a>Cf. <i>Præterita</i>, I, XII: «J'admire ce que j'aurais pu être -si à ce moment-là l'amour avait été avec moi au lieu d'être contre -moi, si j'avais eu la joie d'un amour permis et l'encouragement -incalculable de sa sympathie et de son admiration.» C'est toujours la -même idée que le chagrin, sans doute parce qu'il est une forme -d'égoïsme, est un obstacle au plein exercice de nos facultés. De -même plus haut (page 224 de la Bible): «toutes les adversités, -qu'elles résident dans la <i>tentation</i> ou dans la <i>douleur</i>» et dans la -préface <i>Arrows of the Chase.</i> «J'ai dit à mon pays des paroles dont -pas une n'a été altérée par l'intérêt ou affaiblie par la -douleur.» Et dans le texte qui nous occupe <i>chagrin</i> est rapproché de -<i>faute</i> comme dans ces passages <i>tentation</i> de <i>peine</i> et <i>intérêt</i> de -<i>douleur.</i> «Rien n'est frivole comme les mourants,» disait Emerson. À -un autre point de vue, celui de la sensibilité de Ruskin, la citation -de <i>Præterita</i>: «Que serais-je devenu si l'amour avait été avec moi -au lieu d'être contre moi,» devrait être rapprochée de cette lettre -de Ruskin à Rossetti, donnée par M. Bardoux: «Si l'on vous dit que je -suis dur et froid, soyez assuré que cela n'est point vrai. Je n'ai -point d'amitiés et point d'amours, en effet; mais avec cela je ne puis -lire l'épitaphe des Spartiates aux Thermopyles, sans que mes yeux se -mouillent de larmes, et il y a encore, dans un de mes tiroirs, un vieux -gant qui s'y trouve depuis dix-huit ans et qui aujourd'hui encore est -plein de prix pour moi. Mais si par contre vous vous sentez jamais -disposé à me croire particulièrement bon, vous vous tromperez tout -autant que ceux qui ont de moi l'opinion opposée. Mes seuls plaisirs -consistent à voir, à penser, à lire et à rendre les autres hommes -heureux, dans la mesure où je puis le faire, sans nuire à mon propre -bien.»—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_162_1" id="Footnote_162_1"></a><a href="#FNanchor_162_1"><span class="label">[162]</span></a>Cf.: «Comme j'ai beaucoup aimé—et non dans des fins -égoïstes—la lumière du matin est encore visible pour moi sur ces -collines, et vous, qui me lisez, vous pouvez croire en mes pensées et -en mes paroles, en les livres que j'écrirai pour vous, et vous serez -heureux ensuite de m'avoir cru» (<i>The Queen of the air</i>, III).—(Note -du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_163_1" id="Footnote_163_1"></a><a href="#FNanchor_163_1"><span class="label">[163]</span></a>Cf.: «Tout grand symbole et oracle du Paganisme est encore -compris au moyen âge et au porche d'Avallon qui est du XII<sup>e</sup> siècle, on -voit d'un côté Hérodias et sa fille et de l'autre Nessus et Dejanire -(<i>Verona and other Lectures</i>: IV, <i>Mending of the Sieve</i>, § 14).—(Note -du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_164_1" id="Footnote_164_1"></a><a href="#FNanchor_164_1"><span class="label">[164]</span></a>De même dans <i>Val d'Arno</i>, le lion de saint Marc descend en -droite ligne du lion de Némée, et l'aigrette qui le couronne est celle -qu'on voit sur la tête de l'Hercule de Gamarina (<i>Val d'Arno</i>, I, § -16, p. 13) avec cette différence indiquée ailleurs dans le même -ouvrage (<i>Val d'Arno</i>, VIII, § 203, p. 169) «qu'Héraklès assomme la -bête et se fait un casque et un vêtement de sa peau, tandis que le -grec saint Marc convertit la bête et en fait un évangéliste».</p> - -<p>Ce n'est pas pour trouver une autre descendance sacrée au Lion de -Némée que nous avons cité ce passage, mais pour insister sur toute la -pensée de la fin de ce chapitre de <i>la Bible d'Amiens</i>, «qu'il y a un -art sacré classique». Ruskin ne voulait pas (<i>Val d'Arno</i>) qu'on -opposât grec à chrétien, mais à gothique (p. 161), «car saint Marc -est grec comme Héraklès». Nous touchons ici à une des idées les -plus importantes de Ruskin, ou plus exactement à un des sentiments les -plus originaux qu'il ait apportés à la contemplation et à l'étude -des œuvres d'art grecques et chrétiennes, et il est nécessaire, pour -le faire bien comprendre, de citer un passage de <i>Saint Mark's Rest</i>, -qui, à notre avis, est un de ceux de toute l'œuvre de Ruskin où -ressort le plus nettement, où se voit le mieux à l'œuvre, cette -disposition particulière de l'esprit qui lui faisait ne pas tenir -compte de l'avènement du christianisme, reconnaître déjà une beauté -chrétienne dans des œuvres païennes, suivre la persistance d'un -idéal hellénique dans des œuvres du moyen âge. Que cette disposition -d'esprit à notre avis tout esthétique au moins logiquement en son -essence sinon chronologiquement en son origine, se soit systématisée -dans l'esprit de Ruskin et qu'il l'ait étendue à la critique -historique et religieuse, c'est bien certain. Mais même quand Ruskin -compare la royauté grecque et la royauté franque (<i>Val d'Arno</i>, chap. -<i>Franchise</i>), quand il déclare dans <i>la Bible d'Amiens</i> que «le -christianisme n'a pas apporté un grand changement dans l'idéal de la -vertu et du bonheur humains», quand il parle comme nous l'avons vu à -la page précédente de la religion d'Horace, il ne fait que tirer des -conclusions théoriques du plaisir esthétique qu'il avait éprouvé à -retrouver dans une Hérodiade une canéphore, dans un Séraphin une -harpie, dans une coupole byzantine un vase grec. Voici le passage de -<i>Saint Mark's Rest.</i> «Et ceci est vrai non pas seulement de l'art -byzantin, mais de tout art grec. Laissons aujourd'hui de côté le mot -de byzantin. Il n'y a qu'un art grec, de l'époque d'Homère à celle du -doge Selvo» (nous pourrions dire de Theoguis à la comtesse Mathieu de -Noailles), «et ces mosaïques de Saint-Marc ont été exécutées dans -la puissance même de Dédale avec l'instinct constructif grec, dans la -puissance même d'Athéné avec le sentiment religieux grec, aussi -certainement que fut jamais coffre de Cypselus ou flèche -d'Érechtée».</p> - -<p>Puis Ruskin entre dans le baptistère de Saint-Marc et dit: «Au-dessus -de la porte est le festin d'Hérode. La fille d'Hérodias danse avec la -tête de saint Jean-Baptiste dans un panier sur sa tête; c'est -simplement, transportée ici, une jeune fille grecque quelconque d'un -vase grec, portant une cruche d'eau sur sa tête... Passons maintenant -dans la chapelle sous le sombre dôme. Bien sombre, pour mes vieux yeux -à peine déchiffrable, pour les vôtres, s'ils sont jeunes et -brillants, cela doit être bien beau, car c'est l'origine de tous les -fonds à dômes d'or de Bellini, de Cima et de Carpaccio; lui-même est -un vase grec, mais avec de nouveaux Dieux. Le Chérubin à dix ailes qui -est dans le retrait derrière l'autel porte écrit sur sa poitrine -«Plénitude de la Sagesse». Il symbolise la largeur de l'Esprit, mais -il n'est qu'une Harpie grecque et sur ses membres bien peu de chair -dissimule à peine les griffes d'oiseaux qu'ils étaient. Au-dessus -s'élève le Christ porté dans un tourbillon d'anges et de même que -les dômes de Bellini et de Carpaccio ne sont que l'amplification du -dôme où vous voyez cette Harpie, de même le Paradis de Tintoret n'est -que la réalisation finale de la pensée contenue dans cette étroite -coupole.</p> - -<p>... Ces mosaïques ne sont pas antérieures au XIII<sup>e</sup> siècle. Et -pourtant elles sont encore absolument grecques dans tous les modes de la -pensée et dans toutes les formes de la tradition. Les fontaines de feu -et d'eau ont purement la forme de la Chimère et de la Pirène, et la -jeune fille dansant, quoique princesse du XIII<sup>e</sup> siècle à manches -d'hermine, est encore le fantôme de quelque douce jeune fille portant -l'eau d'une fontaine d'Arcadie.</p> - -<p>Cette page n'a pas seulement pour moi le charme d'avoir été lue dans -le baptistère de Saint-Marc, dans ces jours bénis où, avec quelques -autres disciples «en esprit et en vérité» du maître, nous allions -en gondole dans Venise, écoutant sa prédication au bord des eaux, et -abordant à chacun des temples qui semblaient surgir de la mer pour nous -offrir l'objet de ses descriptions et l'image même de sa pensée, pour -donner la vie à ses livres dont brille aujourd'hui sur eux l'immortel -reflet. Mais si ces églises sont la vie des livres de Ruskin, elles en -sont l'esprit. (Jamais le vers que redit Fantasio: «Tu m'appelles ta -vie, appelle-moi ton âme» ne fut d'une application plus juste.) Sans -doute les livres de Ruskin ont gardé quelque chose de la beauté de ces -lieux. Sans doute, si les livres de Ruskin avaient d'abord créé en -nous une espèce de fièvre et de désir qui donnaient, dans notre -imagination, à Venise, à Amiens, une beauté que, une fois en leur -présence, nous ne leur avons pas trouvée d'abord, le soleil tremblant -du canal ou le froid doré d'une matinée d'automne française où ils -ont été lus, ont déposé sur ces feuillets un charme que nous ne -ressentons que plus tard, moins prestigieux que l'autre, mais peut-être -plus profond et qu'ils garderont aussi ineffaçablement que s'ils -avaient été trempés dans quelque préparation chimique qui laisse -après elle de beaux reflets verdâtres sur les pages, et qui, ici, -n'est autre que la couleur spéciale d'un passé. Certes si cette page -du <i>Repos de saint Marc</i> n'avait pas d'autre charme, nous n'aurions pas -eu à la citer ici. Mais il nous semble que, commentant cette fin du -chapitre de <i>la Bible d'Amiens</i>, elle en fera comprendre le sens profond -et le caractère si spécialement «ruskinien». Et, rapproché des -pages similaires (Voir les notes, pages 213, 214, 338 et 339), il -permettra au lecteur de dégager un aspect de la pensée de Ruskin qui -aura pour lui, même s'il a lu tout ce qui a été écrit jusqu'à ce -jours sur Ruskin, ce charme ou tout au moins ce mérite, d'être, il me -semble, montré pour la première fois.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_165_1" id="Footnote_165_1"></a><a href="#FNanchor_165_1"><span class="label">[165]</span></a>«Le grec lui-même sur ses poteries ou ses amphores mettait -un Hercule égorgeant des lions» (<i>la Couronne d'olivier sauvage</i>, -traduction Elwall, p. 44).—(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_166_1" id="Footnote_166_1"></a><a href="#FNanchor_166_1"><span class="label">[166]</span></a>Allusion au XIV<sup>e</sup> livre des Songes où Samson déchire un -jeune lion «comme s'il eût déchiré un chevreau sans avoir rien en sa -main». «Et voici, quelques jours après, il y avait dans le corps du -lion un essaim d'abeilles et du miel... Et il leur dit: «De celui qui -dévorait est procédée la nourriture, et la douceur est sortie de -celui qui est fort» (<i>Songes</i>, XIV, 5-20).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_167_1" id="Footnote_167_1"></a><a href="#FNanchor_167_1"><span class="label">[167]</span></a>Contre un lion (I Samuel, XVII, 34-38).—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_168_1" id="Footnote_168_1"></a><a href="#FNanchor_168_1"><span class="label">[168]</span></a>Daniel. (Voir Daniel, chap. VI).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_169_1" id="Footnote_169_1"></a><a href="#FNanchor_169_1"><span class="label">[169]</span></a>Allusion probable à Virgile:</p> - -<p><span style="margin-left: 5em;">«Nec magnos metuent armenta leones.»</span></p> - -<p style="margin-left: 30%;">(<i>Églogues</i>, IV, 22.)</p> - -<p>(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_170_1" id="Footnote_170_1"></a><a href="#FNanchor_170_1"><span class="label">[170]</span></a>« On ne nuira point, et on ne fera aucun dommage à personne -dans toute la montagne de ma Sainteté» (Isaïe, XI, 9).—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_171_1" id="Footnote_171_1"></a><a href="#FNanchor_171_1"><span class="label">[171]</span></a>«Pour ce qui est de ce jour et de cette heure, personne ne -le sait.» (Saint-Mathieu, XXIV, 36).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_172_1" id="Footnote_172_1"></a><a href="#FNanchor_172_1"><span class="label">[172]</span></a>Voir la même idée dans Renan, <i>Vie de Jésus</i>, et notamment -pages 201 et 295. Renan prétend que cette idée est exprimée par -Jésus et s'appuie sur saint Matthieu, VI, 10, 33;—saint Marc, XII, -34;—saint Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20, 21. Mais les textes sont bien -vagues, excepté peut-être saint Marc, XII, 34, et saint Luc, XVII, -21.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_173_1" id="Footnote_173_1"></a><a href="#FNanchor_173_1"><span class="label">[173]</span></a>Cf. Bossuet, <i>Élévations sur les mystères</i>, IV, 8: -«Contenons les vives saillies de nos pensées vagabondes, par ce moyen -nous commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel. Empêchons nos -pensées de ramper comme font les reptiles sur la terre... Ce sera -dompter des lions que d'assujettir notre impétueuse colère.»—(Note -du Traducteur.)</p></div> - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>CHAPITRE IV</h4> - - -<h4><a id="IV.--INTERPRETATIONS">INTERPRÉTATIONS</a></h4> - - -<p>1. C'est un privilège reconnu à tout sacristain qui aime sa -cathédrale, de déprécier par comparaison toutes les cathédrales de -son pays qui y ressemblent, et tous les édifices du globe qui en -diffèrent. Mais j'aime un trop grand nombre de cathédrales, quoique je -n'aie jamais eu le bonheur de devenir sacristain d'aucune, pour me -permettre l'exercice facile et traditionnel du privilège en question, -et je préfère vous prouver ma sincérité et vous faire connaître mon -opinion dès le début, en confessant que la cathédrale d'Amiens n'a -pas à tirer vanité de ses tours, que sa flèche centrale<a name="FNanchor_174_1" id="FNanchor_174_1"></a><a href="#Footnote_174_1" class="fnanchor">[174]</a> est -simplement le joli caprice d'un charpentier de village, que son ensemble -architectural est, en noblesse, inférieur à Chartres<a name="FNanchor_175_1" id="FNanchor_175_1"></a><a href="#Footnote_175_1" class="fnanchor">[175]</a>, en -sublimité à Beauvais, en splendeur décorative à Reims, et à -Bourges, pour la grâce des figures sculptées. Elle n'a rien qui -ressemble aux jointoiements et aux moulures si habiles des arcades de -Salisbury; <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span> rien de la puissance de Durham; elle ne possède ni les -incrustations dédaliennes de Florence, ni l'éclat de fantaisie -symbolique de Vérone. Et pourtant dans l'ensemble et plus que -celles-ci, dépassée par elles en éclat et en puissance, la -cathédrale d'Amiens mérite le nom qui lui est donné par M. -Viollet-le-Duc, «le Parthénon de l'architecture gothique<a name="FNanchor_176_1" id="FNanchor_176_1"></a><a href="#Footnote_176_1" class="fnanchor">[176]</a>».</p> - -<p>Gothique, vous entendez; gothique dégagé de toute tradition -romane<a name="FNanchor_177_1" id="FNanchor_177_1"></a><a href="#Footnote_177_1" class="fnanchor">[177]</a> et de toute influence arabe; gothique pur, exemplaire, -insurpassable et incritiquable, ses principes propres de construction -étant une fois compris et admis.</p> - -<p>2. Il n'y a pas aujourd'hui de voyageur instruit qui n'ait quelque -notion du sens de ce qu'on appelle communément et justement «pureté -de style» dans les formes d'art qu'ont pratiquées les nations -civilisées, et il n'y en a qu'un petit nombre qui soient ignorants des -intentions distinctives et du caractère propre du gothique. Le but d'un -bon architecte gothique était d'élever, avec la pierre extraite du -lieu où il avait à bâtir, un édifice aussi haut et aussi spacieux -que possible, donnant à l'œil l'impression de la solidité que le -raisonnement et le calcul garantissaient, tout cela <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span> sans y passer un -temps trop prolongé et fatigant, et sans dépense excessive et -accablante de travail humain.</p> - -<p>Il ne désirait pas épuiser pour l'orgueil d'une cité les énergies -d'une génération ou les ressources d'un royaume; il bâtit pour Amiens -avec les forces et les finances d'Amiens, avec la chaux des rochers de -la Somme<a name="FNanchor_178_1" id="FNanchor_178_1"></a><a href="#Footnote_178_1" class="fnanchor">[178]</a> et sous la direction successive de deux évêques; <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span> dont -l'un présida aux fondations de l'édifice et l'autre y rendit grâces -pour son achèvement. Son but d'artiste, ainsi que pour tous les -architectes sacrés de son époque dans le Nord, était d'admettre -autant de lumière dans l'édifice que cela était compatible avec sa -solidité; de rendre sa structure sensible à la raison et magnifique, -mais non pas singulière ni à effet, et d'ajouter encore à la -puissance de cette structure à l'aide d'ornements suffisants à -l'embellir, sans toutefois se laisser aller dans un enthousiasme -déréglé à en exagérer la richesse, ou dans un moment d'insolente -ivresse ou d'égoïsme à faire montre de son habileté. Et enfin il -voulait faire de la sculpture de ses murs et de ses portes, un alphabet -et un épitomé de la religion dont la connaissance et l'inspiration -permît de rendre en dedans de ses portes un culte acceptable au -Seigneur dont la Crainte était dans Son Saint Temple et dont le trône -était dans le Ciel<a name="FNanchor_179_1" id="FNanchor_179_1"></a><a href="#Footnote_179_1" class="fnanchor">[179]</a>.</p> - -<p>3. Il n'est pas facile au citoyen du moderne agrégat de méchantes -constructions, et de mauvaises vies tenues en respect par les -constables, que <i>nous</i> nommons une ville—dont il est convenu que les -rues les plus larges sont consacrées à encourager le vice et les -étroites à dissimuler la misère—il n'est pas facile, dis-je, à -l'habitant d'une cité aussi méprisable de comprendre le sentiment d'un -bourgeois des âges chrétiens pour sa cathédrale. Pour lui, le texte -tout simplement et franchement cru: «Là où deux ou trois sont -assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux<a name="FNanchor_180_1" id="FNanchor_180_1"></a><a href="#Footnote_180_1" class="fnanchor">[180]</a>», était étendu à -une promesse plus large, s'appliquant à un grand nombre d'honnêtes et -laborieuses personnes assemblées <span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span> en son nom. «Il sera mon peuple et je -serai son Dieu<a name="FNanchor_181_1" id="FNanchor_181_1"></a><a href="#Footnote_181_1" class="fnanchor">[181]</a>», et ces mots recevaient pour eux un sens plus -profond de cette croyance gracieusement locale et simplement aimante que -le Christ, comme il était un Juif au milieu des Juifs, un Galiléen au -milieu des Galiléens était aussi partout où il y avait de ses -disciples, même les plus pauvres, quelqu'un de leur pays, et que leur -propre «Beau Christ d'Amiens» était aussi réellement leur -compatriote que s'il était né d'une vierge picarde.</p> - -<p>4. Il faut se souvenir cependant,—et ceci est un point théologique sur -lequel repose beaucoup du développement architectural des basiliques du -Nord,—que la partie de l'édifice dans laquelle on croyait que la -présence divine était constante, comme dans le Saint des Saints juif, -était seulement le chœur clos, devant lequel les bas côtés et les -transepts pouvaient devenir le Lit de Justice du roi, comme dans la -salle du trône du Christ; et dont le maître-autel était protégé -toujours des bas côtés qui l'entouraient à l'est par une clôture du -travail d'ouvrier le plus fini, tandis que, de ces bas côtés rayonnait -une suite de chapelles ou de cellules, chacune dédiée à un saint -particulier. Cette conception du Christ dans la société de ses saints -(la chapelle la plus à l'est de toutes étant celle consacrée à la -Vierge) se trouvait à la base de la disposition entière de l'abside -avec ses supports et ses séparations d'arcs-boutants et de trumeaux; et -les formes architecturales ne pourront jamais vraiment nous ravir, si -nous ne <span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span> sommes pas en sympathie avec la conception spirituelle d'où -elles sont sorties<a name="FNanchor_182_1" id="FNanchor_182_1"></a><a href="#Footnote_182_1" class="fnanchor">[182]</a>. Nous parlons follement et misérablement de -symboles et d'allégories: dans la vieille architecture chrétienne, -toutes les parties de l'édifice doivent être lues à la lettre; la -cathédrale est pour ses constructeurs la Maison de Dieu<a name="FNanchor_183_1" id="FNanchor_183_1"></a><a href="#Footnote_183_1" class="fnanchor">[183]</a>, elle est -entourée, comme celle d'un roi terrestre, de logements moindres pour -ses serviteurs; et les glorieuses sculptures du chœur, celles de son -enceinte extérieure<a name="FNanchor_184_1" id="FNanchor_184_1"></a><a href="#Footnote_184_1" class="fnanchor">[184]</a>, et à l'intérieur, celles de ses boiseries -que, presque instinctivement, un curé anglais croirait destinées à la -glorification des chanoines, étaient en réalité la manière du -charpentier amiénois de rendre à son Maître-Charpentier<a name="FNanchor_185_1" id="FNanchor_185_1"></a><a href="#Footnote_185_1" class="fnanchor">[185]</a> <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span> la -maison confortable<a name="FNanchor_186_1" id="FNanchor_186_1"></a><a href="#Footnote_186_1" class="fnanchor">[186]</a>; et non moins de montrer son talent natif et -sans rival de charpentier, devant Dieu et les hommes.</p> - -<p>Quoi que vous vouliez voir à Amiens, ou soyez forcé de laisser de -côté sans l'avoir vu, si les écrasantes responsabilités de votre -existence et la locomotion précipitée qu'elles nécessitent -inévitablement vous laissaient seulement un quart d'heure sans être -hors d'haleine pour la contemplation de la capitale de la Picardie, -donnez-le entièrement au chœur de la cathédrale.</p> - -<p>Les bas-côtés et les porches, les fenêtres en ogives et les roses, -vous pouvez les voir ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel ouvrage de -menuiserie, vous ne le pouvez pas<a name="FNanchor_187_1" id="FNanchor_187_1"></a><a href="#Footnote_187_1" class="fnanchor">[187]</a>. C'est du flamboyant dans son -plein développement <span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span> juste au moment où le XV<sup>e</sup> siècle vient de finir. -Cela a quelque chose de la lourdeur flamande mêlée à la plaisante -flamme française; mais sculpter le <span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span> bois est la joie du Picard depuis sa -jeunesse et autant que je sache jamais rien d'aussi beau n'a été -taillé dans les bons arbres d'aucun pays du monde entier. C'est en bois -doux et d'un jeune grain, du chêne, traité et choisi <span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span> pour un tel -travail, et qui résonne encore comme il y a quatre cents ans. Sous la -main du sculpteur il semble se modeler comme de l'argile, se plier comme -de la soie pousser comme de vivantes branches, jaillir comme une vivante -flamme. Les dais couronnant les dais, les clochetons jaillissant des -clochetons, cela s'élance et s'entrelace en une clairière enchantée, -inextricable, impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt -et plus pleine d'histoire qu'aucun livre.</p> - -<p>Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la -meilleure manière d'approcher la cathédrale pour la première fois. Si -vous avez plein loisir, si le jour est beau et si vous n'êtes pas -effrayé par une heure de marche, la vraie chose à faire serait de -descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière -et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire<a name="FNanchor_188_1" id="FNanchor_188_1"></a><a href="#Footnote_188_1" class="fnanchor">[188]</a>, où la -citadelle plonge ses fondations et à qui elle emprunte ses murailles; -gravissez-la jusqu'au sommet et regardez en bas dans le «fossé» sec -de la citadelle ou plus véritablement la sèche vallée de la mort; -elle est à peu près aussi profonde qu'un vallon du Derbyshire (ou, -pour être plus précis, que la partie supérieure de l'<i>Heureuse -vallée</i> à Oxford, au-dessus du Bas-Hinksey); et de là, levez les yeux -jusqu'à la cathédrale en montant les pentes de la cité. Comme cela -vous vous rendrez compte de la vraie hauteur des tours par rapport aux -maisons, puis en revenant dans la ville trouvez votre chemin pour -arriver à sa montagne de Sion<a name="FNanchor_189_1" id="FNanchor_189_1"></a><a href="#Footnote_189_1" class="fnanchor">[189]</a>, par n'importe quelles étroites -rues de traverse et les <span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span> ponts que vous trouverez; plus les rues seront -tortueuses et sales, mieux ce sera, et que vous arriviez d'abord à la -façade ouest ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toutes les -peines que vous aurez prises pour les atteindre.</p> - -<p>Mais, si le jour est sombre comme cela peut quelquefois arriver, même -en France, depuis quelques années, ou si vous ne pouvez ou ne voulez -marcher, ce qui est une chose possible aussi à cause de tous nos sports -athlétiques, lawn-tennis, etc.,—ou s'il faut vraiment que vous alliez -à Paris cet après-midi et si vous voulez seulement voir tout ce que -vous pouvez en une heure ou deux—alors en supposant cela, malgré ces -faiblesses, vous êtes encore une gentille sorte de personne pour -laquelle il est de quelque importance de savoir par où elle arrivera à -une jolie chose et commencera à la regarder. J'estime que le meilleur -chemin est alors de monter à pied, de l'<i>Hôtel de France</i> ou de la -place du Périgord, la rue des Trois-Cailloux vers la station de chemin -de fer. Arrêtez-vous un moment sur le chemin pour vous tenir en bonne -humeur, et achetez quelques tartes ou bonbons pour les enfants dans une -des charmantes boutiques de pâtissier qui sont sur la gauche. Juste -après les avoir passées, demandez le théâtre; et aussitôt après -vous trouverez également sur la gauche trois arcades ouvertes sous -lesquelles vous pourrez passer, vous laisserez derrière vous le Palais -de justice, et monterez droit au transept sud qui a vraiment en soi de -quoi plaire à tout le monde.</p> - -<p>Il est simple et sévère en bas, délicatement ajouré et dentelé au -sommet et paraît d'un seul morceau, quoiqu'il ne le soit pas. Chacun -doit aimer l'élan et la ciselure transparente de la flèche qui est -au-dessus <span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span> et qui semble se courber vers le vent d'ouest—bien que ce ne -soit pas. Du moins sa courbure est une longue habitude contractée -graduellement, avec une grâce et une soumission croissantes, pendant -ces trois derniers cents ans. Et, arrivant tout à fait au porche, -chacun doit aimer la jolie petite madone française qui en occupe le -milieu avec sa tête un peu de côté, et son nimbe mis un peu de côté -aussi comme un chapeau seyant. Elle est une madone de décadence en -dépit ou plutôt en raison de toute sa joliesse<a name="FNanchor_190_1" id="FNanchor_190_1"></a><a href="#Footnote_190_1" class="fnanchor">[190]</a> et de son gai <span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span> -sourire de soubrette; et elle n'a rien à faire ici non plus, car ceci -est le porche de Saint-Honoré, non le sien; rude et gris, saint Honoré -avait coutume de se tenir là <span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span> pour vous recevoir; il est maintenant -banni au porche nord où jamais n'entre personne.</p> - -<p>Cela eut lieu il y a longtemps, au XIV<sup>e</sup> siècle, quand le peuple -commença à trouver le christianisme trop <span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span> grave, imagina pour la France -une foi plus joyeuse et voulut avoir partout des Madones-soubrettes aux -regards brillants, laissant sa propre Jeanne d'Arc aux yeux sombres se -faire brûler comme sorcière; et depuis lors les choses allèrent leur -joyeux train, tout droit, «ça allait, ça ira», jusqu'aux plus joyeux -jours de la guillotine. Mais pourtant ils savaient encore sculpter au -XIV<sup>e</sup> siècle, et la Madone et son linteau d'aubépine en fleurs<a name="FNanchor_191_1" id="FNanchor_191_1"></a><a href="#Footnote_191_1" class="fnanchor">[191]</a> -sont dignes que vous les regardiez, et plus encore les sculptures aussi -délicates et plus calmes<a name="FNanchor_192_1" id="FNanchor_192_1"></a><a href="#Footnote_192_1" class="fnanchor">[192]</a> qui sont au-dessus et qui racontent la -propre histoire de saint Honoré, dont on parle peu aujourd'hui dans le -faubourg parisien qui porte son nom.</p> - -<p>Je ne veux pas vous retenir maintenant pour vous raconter l'histoire de -saint Honoré (trop content seulement de vous laisser à cet égard -quelque curiosité si c'était possible<a name="FNanchor_193_1" id="FNanchor_193_1"></a><a href="#Footnote_193_1" class="fnanchor">[193]</a>), car certainement vous -êtes impatients d'entrer dans l'église, et vous ne pouvez pas y entrer <span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span> -d'une meilleure manière que par cette porte. Car toutes les -cathédrales de quelque importance produisent à peu près le même -effet quand vous y pénétrez par la porte ouest; mais je n'en connais -pas d'autre qui montre autant de sa noblesse du transept intérieur sud; -la rose en face est d'une exquise finesse de réseau et d'un éclat -charmant; et les piliers des bas-côtés du transept forment des groupes -merveilleux avec ceux du chœur et de la nef. Vous vous rendrez aussi -mieux compte de la hauteur de l'abside, si elle se découvre à vous -comme vous allez du transept à la nef centrale que si vous la voyez -tout à coup de l'extrémité ouest de la nef; là il serait presque -possible à une personne irrévérente de trouver la nef étroite -plutôt que l'abside haute. Donc, si vous voulez me laisser vous -conduire, entrez à cette porte du transept sud et mettez un sou dans la -sébile de chacun des mendiants qui sont là à demander; cela ne vous -regarde pas de savoir s'il convient qu'ils soient là ou non—ni s'ils -méritent d'avoir le sou—sachez seulement si vous-même méritez d'en -avoir un à donner et donnez-le gentiment et non comme s'il vous -brûlait les doigts. Puis étant une fois entré, donnez-vous telle -sensation d'ensemble qu'il vous plaira—en promettant au gardien de -revenir pour voir convenablement (seulement pensez à tenir votre -promesse), et, durant le premier quart d'heure, ne voyez que ce que -votre fantaisie vous conseillera, mais du moins, comme je vous l'ai dit, -regardez l'abside de la nef et toutes les parties transversales de -l'édifice en partant de son centre. Alors vous saurez, quand vous -retournerez dehors, dans quel but a travaillé l'architecte et ce que -ses contreforts et le réseau de ses verrières signifient, car il faut -toujours se représenter <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span> l'extérieur d'une cathédrale française, -excepté sa sculpture, comme l'envers d'une étoffe qui vous aide à -comprendre comment les fils produisent le dessin tissé ou brodé du -dessus<a name="FNanchor_194_1" id="FNanchor_194_1"></a><a href="#Footnote_194_1" class="fnanchor">[194]</a>.</p> - -<p>Et si vous ne vous sentez pas pris d'admiration pour ce chœur et le -cercle de lumière qui l'entoure, quand vous levez les regards vers lui -du milieu de la croix, vous n'avez pas besoin de continuer à voyager à -la recherche de cathédrales, car la salle d'attente de n'importe quelle -station est un endroit bien mieux fait pour vous; mais, s'il vous -confond et vous ravit d'abord, alors plus vous le connaîtrez, plus -votre étonnement grandira. Car il n'est pas possible à l'imagination -et aux mathématiques unies de faire avec du verre et de la pierre -quelque chose de plus noble ou de plus puissant que cette procession de -verrières, ni rien qui donne plus l'impression de la hauteur et dont la -hauteur réelle ait été déterminée par un calcul aussi réfléchi et -aussi prudent.</p> - -<p>9. Du pavé à la clef de voûte il n'y a que 132 pieds -français—environ 130 anglais. Songez seulement, vous qui avez été en -Suisse—que la chute du Staubbach à 900 pieds<a name="FNanchor_195_1" id="FNanchor_195_1"></a><a href="#Footnote_195_1" class="fnanchor">[195]</a>. Bien mieux, le -rocher de Douvres au-dessous du château, juste où finit la promenade, -est deux fois aussi haut, et les petits cokneys qui paradent sur -l'asphalte à la polka militaire, se croient, je pense, aussi grands; -mais avec les petits logements, huttes et cahutes qu'ils ont mis autour, -ils ont réussi à le faire <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span> paraître de la grandeur d'un four à chaux -moyen. Pourtant il a deux fois la hauteur de l'abside d'Amiens! et il -faut une solide construction pour qu'en ne se servant que de morceaux de -chaux comme ceux qu'on peut extraire dans le voisinage de la Somme, on -arrive à faire durer 600 ans une œuvre seulement moitié moins haute.</p> - -<p>10. Cela demande une bonne construction, dis-je, et vous pouvez même -affirmer la meilleure qui fut jamais ou sera vraisemblablement vue de -longtemps sur le sol immuable et fécond où l'on pouvait compter que se -maintiendrait à jamais un pilier quand il avait été bien édifié, et -où des nefs de trembles, des vergers de pommes, et des touffes de -vigne, fournissaient le modèle de tout ce qui pouvait le plus -magnifiquement devenir sacré dans la permanence de la pierre sculptée. -Du bloc brut placé sur l'extrémité du Bethel druidique à <i>cette</i> -Maison du Seigneur et cette porte du Ciel au bleu vitrage<a name="FNanchor_196_1" id="FNanchor_196_1"></a><a href="#Footnote_196_1" class="fnanchor">[196]</a>, vous -avez le cours entier et l'accomplissement de tout l'amour et de tout -l'art des architectes religieux du nord.</p> - -<p>11. Mais remarquez encore et attentivement que cette abside d'Amiens -n'est pas seulement la meilleure, mais la première chose exécutée -parfaitement en ce genre par la chrétienté du nord. Aux pages 323 et -327<a name="FNanchor_197_1" id="FNanchor_197_1"></a><a href="#Footnote_197_1" class="fnanchor">[197]</a> du tome VI de M. Viollet-le-Duc vous trouverez l'histoire -exacte du développement de ces ogives à travers lesquelles vient -briller en ce moment à vos yeux la lumière de l'orient, depuis les -formes moins parfaites, les premières ébauches de Reims; et l'apogée -de la parfaite <span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span> justesse fut si éphémère, qu'ici, de la nef au -transept, bâti seulement dix ans plus tard, il y a déjà un petit -changement dans le sens non de la décadence mais d'une précision plus -grande qu'il n'est absolument nécessaire<a name="FNanchor_198_1" id="FNanchor_198_1"></a><a href="#Footnote_198_1" class="fnanchor">[198]</a>. Le point où commence la -décadence on ne peut pas, parmi les charmantes fantaisies qui -suivirent, le fixer exactement; mais exactement et indiscutablement nous -savons que cette abside d'Amiens est la première œuvre d'une -parfaite pureté de vierge—le Parthénon, encore en ce sens,—de -l'architecture gothique.</p> - -<p>12. Qui la bâtit, demanderons-nous? Dieu et l'homme est la première et -la plus fidèle réponse. Les étoiles dans leur cours la bâtirent et -les nations. L'Athéné des Grecs a travaillé ici, et le Père des -dieux romains, Jupiter, et Mars Gardien. Le Gaulois a travaillé ici, et -le Franc, le chevalier normand, le puissant Ostrogoth, et l'Anachorète -amaigri d'Idumée.</p> - -<p>L'homme qui la bâtit effectivement se préoccupait peu que vous le -sachiez jamais, et les historiens ne le glorifient pas; tous les blasons -possibles de coquins et de fainéants, vous pouvez les trouver dans ce -qu'ils appellent leur «histoire»; mais c'est probablement la première -fois que vous lisez le nom de Robert de Luzarches. Je dis, il se -préoccupât peu, nous ne sommes pas sûrs qu'il se préoccupât du -tout. Il ne signe son nom nulle part, autant que je sache. Vous -trouverez peut-être çà et là dans l'édifice des initiales <span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span> -récemment gravées par de remarquables visiteurs anglais désireux -d'immortalité. Mais Robert le constructeur ou au moins le maître de la -construction, n'a gravé les siennes dans aucune pierre. Seulement -quand, après sa mort, la pierre angulaire de la cathédrale eût été -découverte avec des acclamations, pour célébrer cet événement on -écrivit la légende suivante, rappelant le nom de tous ceux qui avaient -eu leur part ou leur parcelle du travail,—dans le milieu du labyrinthe -qui alors existait dans les dallages de la nef. Il faut que vous la -lisiez d'une voix légère; elle fut gaiement rimée pour vous par la -pure gaieté française qui ne ressemblait pas le moins du monde à -celle du <i>Théâtre des Folies.</i></p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">En l'an de Grâce mil deux cent</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Et vingt, fut l'œuvre de cheens</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Premièrement encomenchie.</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">A donc y ert de cheste evesquie</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Evrart, evêque bénis;</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Et, Roy de France, Loys</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Qui fut fils Philippe le Sage.</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Qui maistre y est de l'œuvre</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Maistre Robert estoit només</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Et de Luzarches surnomés.</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Maistre Thomas fu après lui</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">De Cormont. Et après, son filz</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Maistre-Regnault, qui mestre</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Fist a chest point chi clieste lectre</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Que l'incarnation valoit</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Treize cent, moins douze, en faloit.</span></p> - - -<p>13. J'ai écrit les chiffres en lettres, autrement le mètre n'eût pas -été clair.—En réalité, ils étaient représentés ainsi «IIC et -XX» «XIIIC moins XII». Je cite l'inscription d'après l'admirable -petit livre de M. l'abbé Rozé: <i>Visite à la Cathédrale d'Amiens</i>—(Sup. <span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span> -Lib. de Mgr l'Évêque d'Amiens, 1877),—que chaque voyageur -reconnaissant devrait acheter, car je vais seulement en voler un petit -morceau çà et là. Je souhaiterais seulement qu'il y eût eu aussi à -voler une traduction de la légende; car il y a un ou deux points à la -fois de doctrine et de chronologie sur lesquels j'aurais aimé avoir -l'opinion de l'abbé. Toutefois, le sens principal de la poésie vers -par vers, nous paraît être ce qui suit:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">En l'an de grâce douze cent</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Vingt, l'œuvre tombant alors en ruine</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Fut d'abord recommencée,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Alors était de cet évêché</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Éverard l'Évêque béni</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Et roi de France Louis</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Qui était fils de Philippe le Sage.</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Celui qui était maître de l'œuvre</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Était appelé Maître Robert</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Et nommé de plus de Luzarche.</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Maître Thomas fut après lui</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">De Cormont. Et après lui son fils</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Maître Reginald qui pour être mis</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">À ce point-ci, fit ce texte</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Quand l'Incarnation fut vérifiée</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Treize cents moins douze qu'il s'en fallait.</span></p> - - -<p>De cette inscription, tandis que vous êtes là où elle était jadis -(elle a été mise ailleurs quand on a poli l'ancien pavé, dans -l'année même je le constate avec tristesse, de mon premier voyage sur -le continent, en 1828, alors que je n'avais pas encore tourné mon -attention vers l'architecture religieuse), quelques points sont à -retenir—si vous avez encore un peu de patience.</p> - -<p>14. «L'œuvre» c'est-à-dire l'Œuvre propre d'Amiens, sa cathédrale, -était «déchéant», tombant en ruine pour la—je ne puis pas dire -tout de suite si c'était la—quatrième, <span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span> cinquième ou quantième -fois—dans l'année 1220. Car c'était une chose extraordinairement -difficile pour le petit Amiens qu'un travail pareil fût bien exécuté -tant le diable travaillait durement contre lui. Il bâtit sa première -église épiscopale (guère plus que le tombeau-chapelle de -Saint-Firmin) vers l'an 330, juste à côté de l'endroit où est la -station du chemin de fer sur la route de Paris<a name="FNanchor_199_1" id="FNanchor_199_1"></a><a href="#Footnote_199_1" class="fnanchor">[199]</a>. Mais après avoir -été lui-même à peu près détruit, avec sa chapelle et le reste, par -l'invasion franque, s'étant ressaisi et ayant converti ses Francs, il -en bâtit une autre, et une cathédrale proprement dite, dans -l'emplacement de l'actuelle, sous l'évêque Saint-Save (Saint-Sauve ou -Salve). Mais même cette véritable cathédrale était toute en bois, et -les Normands la brûlèrent en 881. Reconstruite, elle resta debout deux -cents ans; mais fut en grande partie détruite par la foudre en 1019. -Rebâtie de nouveau, elle et la ville furent plus ou moins brûlées -ensemble par la foudre en 1107. Mon auteur dit tranquillement: «Un -incendie provoqué par la même cause détruisit la ville, et une partie -de la cathédrale.» La «partie» ayant été rebâtie encore une fois, -le tout fut de nouveau réduit en cendres, «réduit en cendre; par le -feu du ciel en 1218, ainsi que tous les titres, les martyrologes, les -calendriers, et les archives de l'évêché et du chapitre».</p> - -<p>C'était alors la cinquième cathédrale, d'après mon compte, qui était en -«cendres» selon M. Gilbert—en ruine certainement—déchéante—et -une ruine qui eût été l'absolu découragement pour les habitants -d'une ville <span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> moins vivante,—en 1218. Mais ce fut plutôt un grand -stimulant pour l'évêque Évrard et son peuple que la vue de ce terrain -qui s'offrait à eux dégagé comme il l'était; et la foudre (feu de -l'enfer, pas du ciel, reconnu pour une plaie diabolique, comme en -Égypte) devait être bravée jusqu'au bout. Ils ne mirent que deux ans, -vous le voyez, à se reprendre et ils se mirent à l'œuvre en 1220, eux, -et leur évêque, et leur roi, et leur Robert de Luzarches. Et cette -cathédrale qui vous reçoit en ce moment sous ses voûtes fut ce -que surent faire leurs mains dans leur puissance.</p> - -<p>16. Leur roi était «adonc», à cette époque, Louis VIII qui est -encore désigné sous le nom de fils de Philippe-Auguste ou de Philippe -le Sage, parce que son père n'était pas mort en 1220; mais il doit -avoir abandonné le gouvernement du royaume à son fils, comme son -propre père l'avait fait pour lui; le vieux et sage roi se retirant -dans son palais et de là guidant silencieusement les mains de son fils, -très glorieusement encore pendant trois ans.</p> - -<p>Mais, ensuite—et ceci est le point sur lequel j'aurais surtout désiré -avoir l'opinion de l'abbé—Louis VIII mourut de la fièvre à -Montpensier en 1226. Et la direction entière des travaux essentiels de -la cathédrale, et le principal honneur de sa consécration, comme nous -le verrons tout à l'heure, émana de saint Louis, pendant une durée de -quarante-quatre ans. Et l'inscription fut placée «à ce point-ci» par -le dernier architecte, six ans après la mort de Saint Louis. Comment se -fait-il que le grand et saint roi ne soit pas nommé?</p> - -<p>Je ne dois pas, dans cet abrégé pour le voyageur, perdre du temps à -donner des réponses conjecturales aux questions que chaque pas ici fera -surgir du temple <span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span> saccagé. Mais celle-ci en est une très grave; et doit -être gardée en nos cœurs jusqu'à ce que nous puissions peut-être en -avoir l'explication. D'une chose seulement nous sommes sûrs, c'est -qu'au moins l'honneur aussi bien pour les fils des rois que pour les -fils des artisans est toujours donné à leurs pères; et que, -semble-t-il, le plus grand honneur de tous, est donné ici à Philippe -le Sage. De son palais, non de parlement, mais de paix, sortit dans les -années où ce temple fut commencé d'être bâti, un édit de -véritable pacification: «Qu'il serait criminel pour tout homme de -tirer vengeance d'une insulte ou d'une injure avant quarante jours à -partir de l'offense reçue—et alors seulement avec l'approbation de -l'Évêque du Diocèse.» Ce qui était peut-être un effort plus avisé -pour mettre fin au système féodal pris dans son sens saxon<a name="FNanchor_200_1" id="FNanchor_200_1"></a><a href="#Footnote_200_1" class="fnanchor">[200]</a> -qu'aucun de nos projets récents destinés à mettre fin au système -féodal pris dans son sens normand.</p> - -<p>18. «À ce point-ci». Le point notamment du Labyrinthe incrusté dans -le pavé de la cathédrale: emblème consacré d'un grand nombre de -choses pour le peuple, qui savait que le sol sur lequel il se tenait -était saint, comme la voûte qui était au-dessus de sa tête. Surtout, -c'était pour lui un emblème de noble vie humaine,—aux portes -étroites, aux parois resserrées, avec une infinie obscurité et -l'<i>inextricabilis error</i> de tous côtés, et, dans ses profondeurs, la -nature brutale à dompter. <span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span></p> - -<p>19. C'est cette signification depuis les jours les plus fièrement -héroïques et les plus saintement législateurs de la Grèce, que ce -symbole a toujours apporté aux hommes versés dans ses traditions: pour -les écoles des artisans il signifiait de plus la noblesse de leur art -et sa filiation directe avec l'art divinement terrestre de Dédale, le -bâtisseur de labyrinthes, et le premier sculpteur à qui l'on doit une -représentation pathétique<a name="FNanchor_201_1" id="FNanchor_201_1"></a><a href="#Footnote_201_1" class="fnanchor">[201]</a> de la vie humaine et de la mort.</p> - -<p>20. Le caractère le plus absolument beau du pouvoir de la vraie foi -chrétienne-catholique est en ceci qu'elle reconnaît continuellement -pour ses frères—bien plus pour ses pères, les peuples aînés qui -n'avaient pas vu le Christ; mais avaient été remplis de l'Esprit de -Dieu; et avaient obéi dans la mesure de leur connaissance à sa loi non -écrite. La pure charité et l'humilité de ce caractère se voient dans -tout l'art chrétien, selon sa force et sa pureté de race, mais il -n'est nulle part aussi bien et aussi pleinement saisi et interprété -que par les trois grands poètes chrétiens-païens, le Dante, Douglas -de Dunkeld<a name="FNanchor_202_1" id="FNanchor_202_1"></a><a href="#Footnote_202_1" class="fnanchor">[202]</a>, et Georges Chapman. La prière par laquelle le dernier -termine l'œuvre de sa vie est, autant que je sache, la plus parfaite et -la plus profonde expression de la religion naturelle qui nous ait été -donnée en littérature; <span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span> et si vous le pouvez, priez-la ici, en vous -plaçant sur l'endroit où l'architecte a écrit un jour l'histoire du -Parthénon du christianisme.</p> - -<p>21. «Je te prie, Seigneur, père et guide de notre raison, fais que -nous puissions nous souvenir de la noblesse dont tu nous a ornés et que -tu sois toujours à notre main droite et à notre gauche<a name="FNanchor_203_1" id="FNanchor_203_1"></a><a href="#Footnote_203_1" class="fnanchor">[203]</a>, tandis -que se meuvent nos volontés; de sorte que nous puissions être purgés -de la contagion du corps et des affections de la brute et les dominer et -les gouverner; et en user, comme il convient aux hommes, ainsi que -d'instruments. Et alors que tu fasses cause commune avec nous pour le -redressement vigilant de notre esprit et pour sa conjonction, à la -lumière de la vérité, avec les choses qui sont vraiment.</p> - -<p>«Et en troisième lieu, je te prie, toi le Sauveur, de dissiper -entièrement les ténèbres qui emprisonnent les yeux de nos âmes, afin -que nous puissions bien connaître qui doit être tenu pour Dieu, et qui -pour mortel. <i>Amen</i><a name="FNanchor_204_1" id="FNanchor_204_1"></a><a href="#Footnote_204_1" class="fnanchor">[204]</a>.» <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span></p> - -<p>Et après avoir prié cette prière ou au moins l'avoir lue avec le -désir d'être meilleur (si vous ne le pouvez pas, il n'y a aucun espoir -que vous preniez à présent plaisir à aucune œuvre humaine de haute -inspiration, que ce soit poésie, peinture ou sculpture) nous pouvons -nous avancer un peu plus à l'ouest de la nef, au milieu de laquelle, -mais seulement à quelques yards de son extrémité, deux pierres plates -(le bedeau vous les montrera), l'une un peu plus en arrière que -l'autre, sont posées sur les tombes des deux grands évêques, dont -toute la force de vie fut donnée, avec celle de l'architecte, pour -élever ce temple. Leurs vraies tombes sont restées au même endroit; -mais les tombeaux élevés au-dessus d'elles, changés plusieurs fois de -place, sont maintenant à votre droite et à votre gauche quand vous -regardez en arrière vers l'abside, sous la troisième arche entre la -nef et les bas côtés.</p> - -<p>23. Tous deux sont en bronze, fondus d'un seul jet et avec une maîtrise -insurpassable, et à certains égards inimitable, dans l'art du fondeur.</p> - -<p>«Chef-d'œuvres de fonte, le tout fondu d'un seul jet, et -admirablement<a name="FNanchor_205_1" id="FNanchor_205_1"></a><a href="#Footnote_205_1" class="fnanchor">[205]</a>.» Il n'y a que deux tombeaux semblables qui existent -encore en France, ceux des enfants de saint Louis. Tous ceux du même -genre, et il y en avait un grand nombre dans toute grande cathédrale -française ont été d'abord arrachés des sépultures qu'ils <span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span> -couvraient, afin d'ôter à la France la mémoire de ses morts; et -ensuite fondus en sous et centimes, pour acheter de la poudre à canon -et de l'absinthe à ses vivants,—par l'esprit de Progrès et de -Civilisation dans sa première flamme d'enthousiasme et sa lumière -nouvelle, de 1789 à 1800.</p> - -<p>Les tombeaux d'enfants, placés chacun d'un côté de l'autel de saint -Denis, sont beaucoup plus petits que ceux-ci, quoique d'un plus beau -travail. Ceux auprès de qui vous êtes en ce moment sont <i>les deux -seuls tombeaux de bronze de ses hommes des grandes époques</i>, qui -subsistent en France!</p> - -<p>24. Et ce sont les tombes des pasteurs de son peuple, qui pour elle ont -élevé le premier temple parfait à son Dieu; celle de l'évêque -Évrard est à votre droite et porte gravée autour de sa bordure cette -inscription<a name="FNanchor_206_1" id="FNanchor_206_1"></a><a href="#Footnote_206_1" class="fnanchor">[206]</a>:</p> - - -<p><span style="margin-left: 1em;">Celui qui nourrit le peuple, qui posa les fondations de ce</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Monument, aux soins de qui la cité fut confiée</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Ici dans un baume éternel de gloire repose Évrard.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Un homme compatissant à l'affligé, le protecteur de la veuve,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">de l'orphelin</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Le gardien. Ceux qu'il pouvait, il les réconfortait de ses dons.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Aux paroles des hommes,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Si douces, un agneau; si violentes, un lion; si orgueilleuses,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">un acier mordant».</span></p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span></p> - - -<p>L'anglais dans ses meilleurs jours, ceux d'Élisabeth, est une langue -plus noble que ne fut jamais le latin; mais son mérite est dans la -couleur et l'accent, non pas dans ce qu'on pourrait appeler la -condensation métallique ou cristalline. Et il est impossible de -traduire la dernière ligne de cette inscription en un nombre aussi -restreint de mots anglais. Remarquez d'abord que les amis et ennemis de -l'évêque sont mentionnés comme tels en paroles, non en actes, parce -que les paroles orgueilleuses, ou moqueuses, ou flatteuses des hommes -sont en effet ce que sur cette terre les doux doivent savoir supporter -et bien accueillir rieurs actes, c'est aux rois et <span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span> aux chevaliers à -s'en occuper; non que les évêques ne missent souvent la main aux actes -aussi; et dans la bataille, il leur était permis de frapper avec la -masse, mais non avec l'épée, ni la lance—c'est-à-dire non de «faire -couler le sang». Car il était présumé qu'un homme peut toujours -guérir d'un coup de masse (ce qui cependant dépendait de l'intention -de l'évêque qui le donnait). La bataille de Bouvines, qui est en -réalité une des plus importantes du moyen âge fut gagnée contre les -Anglais, (et en outre contre les troupes auxiliaires d'Allemands qui -marchaient sous Othon,) par deux évêques français (Senlis et -Bayeux)—qui tous deux furent les généraux des armées du roi de -France, et conduisirent ses charges. Notre comte de Salisbury se rendit -à l'évêque de Bayeux en personne.</p> - -<p>25. Notez de plus qu'un des pouvoirs les plus mortels et les plus -diaboliques des mots méchants, ou pour le mieux nommer, du blasphème, -a été développé dans les temps modernes par les effets de -l'«argot», quelquefois d'intention très innocente et joyeuse. -L'argot, dans son essence, est de deux sortes. Le «Latin des Voleurs», -langage spécial des coquins employé pour ne pas être compris; -l'autre, le meilleur nom à lui donner serait peut-être le Latin des -Manants!—les mots abaissants ou insultants inventés par des gens vils -pour amener les choses qu'eux-mêmes tiennent pour bonnes à leur propre -niveau ou au dessous.</p> - -<p>Le plus grand mal certainement que peut faire cette sorte de blasphème -consiste en ceci qu'il rend souvent impossible d'employer des mots -communs sans y attacher un sens dégradant ou risible. Ainsi je n'ai pas -pu terminer ma traduction de cette épitaphe, comme a pu le faire le -vieux latiniste, avec l'image absolument <span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span> exacte: «À l'orgueilleux une -lime», à cause de l'abus du mot dans le bas anglais qui garde, mais -méchamment, l'idée du XIII<sup>e</sup> siècle. Mais la force <i>exacte</i> -du symbole est ici dans son allusion au travail du joaillier taillant à -facettes. Un homme orgueilleux est souvent aussi un homme précieux et -peut être rendu plus brillant à la surface, et la pureté de son être -intérieur mieux découverte, par un bon limage.</p> - -<p>26. Telles qu'elles sont, ces six lignes latines—expriment—au mieux -mieux<a name="FNanchor_207_1" id="FNanchor_207_1"></a><a href="#Footnote_207_1" class="fnanchor">[207]</a>—l'entier devoir d'un évêque<a name="FNanchor_208_1" id="FNanchor_208_1"></a><a href="#Footnote_208_1" class="fnanchor">[208]</a>—en commençant par son -office pastoral—<i>Nourrir</i> mon troupeau—qui <i>pavit</i> -populum. Et soyez assuré, bon lecteur que ces temps-là n'auraient jamais -été capables de vous dire ce qu'était le devoir d'un évêque, ou de tout -autre homme, s'ils n'avaient pas eu chaque homme à sa place, l'ayant bien -remplie et ne l'avaient pas vu la bien remplir. La tombe de l'évêque -Geoffroy est à votre gauche et son inscription est:</p> - - -<p><span style="margin-left: 1em;">«Regardez, les membres de Godefroy reposent sur leur</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">humble couche.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Peut-être nous en prépare-t-il une moindre ou égale.</span><br /> <span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span> -<span style="margin-left: 1em;">Celui qu'ornèrent les deux lauriers jumeaux de la médecine</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Et de la loi divine, les deux ornements lui convinrent.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Resplendissant homme d'Eu, par qui le trône d'Amiens</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">S'est élevé dans l'immensité, puisses-<i>tu</i> être encore plus</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">grand dans le ciel. »</span></p> - -<p style="margin-left: 40%;"><i>Amen.</i></p> - - -<p>Et maintenant enfin—cet hommage rendu et cette dette de reconnaissance -acquittée—nous nous détournerons de ces tombes et nous irons dehors -à une des portes ouest—et de cette manière nous verrons graduellement -se lever au-dessus de nous l'immensité des trois porches et des -pensées qui y sont sculptées.</p> - -<p>27. Quelles dégradations ou changements elles ont eu à subir, je ne -vous en dirai rien aujourd'hui, excepté la perte «inestimable» des -grandes vieilles marches datant de la fondation, découvertes, -s'étendant largement d'un bout à l'autre pour tous ceux qui venaient, -sans murailles, sans séparations, ensoleillées dans toute leur -longueur par la lumière de l'ouest, la nuit éclairées seulement par -la lune et les étoiles, descendant raides et nombreuses la pente de la -colline—finissant une à une, larges et peu nombreuses au moment -d'arriver au sol et usées par les pieds des pèlerins pendant -six cents ans. Ainsi les ai-je vues une première et une deuxième -fois—maintenant de telles choses ne pourront jamais plus être vues.</p> - -<p>Dans la façade ouest, elle-même, au dessus, il ne reste pas beaucoup -de la vieille construction; mais dans les porches, à peu près -tout—excepté le revêtement extérieur actuel avec sa moulure de roses -dont un petit nombre de fleurs seulement ont été épargnées çà et -là. Mais la sculpture a été soigneusement et honorablement <span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span> conservée -et restaurée sur place, les piédestaux et les niches restaurés çà -et là avec de la terre glaise, et certains que vous voyez blancs et -crus, entièrement resculptés; néanmoins, l'impression que vous pouvez -recevoir du tout est encore ce que le constructeur a voulu et je vous -dirai l'ordre de sa théologie sans plus de remarques sur le -délabrement de son œuvre.</p> - -<p>Vous vous trouverez toujours bien, en regardant n'importe quelle -cathédrale, de bien fixer vos quatre points cardinaux dès le début; -et de vous rappeler que, quand vous entrez, vous regardez et avancez -vers l'est, et que, s'il y a trois porches d'entrée, celui qui est à -votre gauche en entrant est le porche septentrional, celui qui est à -votre droite, le porche méridional. Je m'efforcerai dans tout ce que -j'écrirai désormais sur l'architecture d'observer la simple règle de -toujours appeler la porte du transept du nord la porte nord; et celle -qui, sur la façade ouest, est de ce même côté nord, porte -septentrionale, et ainsi pour celles des autres côtés.</p> - -<p>Cela épargnera à la fin beaucoup d'imprimé et de confusion, car une -cathédrale gothique a presque toujours ces cinq grandes entrées, qui -sont faciles à reconnaitre, si on y prend garde au début, sous les -noms de la porte centrale (ou porche), porte septentrionale, porte -méridionale, porte nord et porte sud.</p> - -<p>Mais, si nous employons les termes droite et gauche, nous devrons -toujours en les employant nous considérer comme sortant de la -cathédrale et descendant la nef—tout le côté et les bas côtés nord -du bâtiment étant par conséquent son côté droit et le côté sud, -son côté gauche. Car nous n'avons le droit d'employer ces termes de -droite et de gauche que relativement à <span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span> l'image du Christ dans l'abside -ou sur la croix, ou bien à la statue centrale de la façade ouest, que -ce soit celle du Christ, de la Vierge ou d'un saint. À Amiens cette -statue centrale, sur le «trumeau» ou pilier qui supporte et partage en -deux le porche central, est celle du Christ Emmanuel<a name="FNanchor_209_1" id="FNanchor_209_1"></a><a href="#Footnote_209_1" class="fnanchor">[209]</a>—Dieu <i>avec</i> -nous. À sa droite et à sa gauche occupant la totalité des parois du -porche central, sont les apôtres et les quatre grands prophètes.</p> - -<p>Les douze petits prophètes se tiennent côte à côte sur la façade, -trois sur chacun de ses grands trumeaux. Le porche septentrional est -dédié à saint Firmin, le premier missionnaire chrétien à Amiens.</p> - -<p>Le porche méridional à la Vierge.</p> - -<p>Mais ceux-ci sont tous deux conçus comme en retrait derrière la grande -fondation du Christ et des prophètes; et les étroits enfoncements où -ils sont réfugiés<a name="FNanchor_210_1" id="FNanchor_210_1"></a><a href="#Footnote_210_1" class="fnanchor">[210]</a> masquent en partie leur sculpture, jusqu'au -moment où vous y entrez. Ce que vous avez d'abord à méditer et à -lire, c'est l'Écriture du grand porche central et la façade -elle-même.</p> - -<p>Vous avez donc au centre de la façade l'image du Christ lui-même vous -recevant:</p> - -<p>«Je suis le chemin, la vérité et la vie<a name="FNanchor_211_1" id="FNanchor_211_1"></a><a href="#Footnote_211_1" class="fnanchor">[211]</a>.»</p> - -<p>Et la meilleure manière de comprendre l'ordre des <span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span> pouvoirs subalternes -sera de les considérer comme placés à la main droite et à la gauche -du Christ; ceci étant aussi l'ordre que l'architecte adopte dans -l'histoire de l'Écriture sur la façade—de façon qu'elle doit être -lue de gauche à droite, c'est-à-dire de la gauche du Christ à la -droite du Christ, comme Lui les voit. Ainsi donc, en prenant les grandes -statues dans l'ordre:</p> - -<p>D'abord, dans le porche central, il y a six apôtres à la droite du -Christ, six à Sa gauche.</p> - -<p>À Sa gauche, à côté de Lui, Pierre; puis par ordre en s'éloignant, -André, Jacques, Jean, Matthieu, Simon; à Sa droite, à côté de Lui, -Paul; et successivement, Jacques l'évêque, Philippe, Barthélemy, -Thomas et Jude. Ces deux rangées symétriques des apôtres occupent ce -qu'on peut appeler l'abside ou la baie creusée du porche, et forment un -groupe à peu près demi-circulaire, clairement visible quand on -s'approche. Mais sur les côtés du porche, non pas sur la même ligne -que les apôtres, et ne se voyant pas distinctement tant qu'on n'est pas -entré dans le porche, sont les quatre grands prophètes. À la gauche -du Christ, Isaïe et Jérémie; à sa droite, Ézéchiel et Daniel.</p> - -<p>Puis sur le devant, en prenant la façade dans toute sa longueur—lisez -par ordre, de la gauche du Christ à Sa droite—viennent les séries des -douze petits prophètes, trois sur chacun des quatre trumeaux du temple, -commençant à l'angle sud avec Osée, et finissant avec Malachi.</p> - -<p>Quand vous regardez la façade entière en vous plaçant devant elle, -les statues qui remplissent les porches secondaires sont ou obscurcies -dans leurs niches plus étroites ou dissimulées l'une derrière l'autre -de façon à ne pas être vues. <span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span></p> - -<p>Et la masse entière de la façade est vue, littéralement, comme bâtie -sur la fondation des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ lui-même -étant la pierre angulaire. Et ceci à la lettre; car le porche en -s'ouvrant forme un profond «angulus» et le pilier qui est au milieu -est le sommet de l'angle.</p> - -<p>Bâti sur la fondation des apôtres et des prophètes, c'est-à-dire des -prophètes qui ont prédit la venue <i>du Christ</i> et les apôtres qui -l'ont proclamée. Quoique Moïse ait été un apôtre de <i>Dieu</i>, il -n'est pas ici. Quoique Elie ait été un prophète de <i>Dieu</i>, il n'est -pas ici. La voix du moment tout entier est celle du Ciel à la -Transfiguration: «Voici mon fils bien-aimé, écoutez-le<a name="FNanchor_212_1" id="FNanchor_212_1"></a><a href="#Footnote_212_1" class="fnanchor">[212]</a>.»</p> - -<p>Il y a un autre prophète et plus grand encore, qui, comme il semble -d'abord, n'est pas ici. Est-ce que le peuple entrera dans les portes du -temple en chantant «Hosanna au fils de David<a name="FNanchor_213_1" id="FNanchor_213_1"></a><a href="#Footnote_213_1" class="fnanchor">[213]</a>», et ne verra aucune -image de son père?</p> - -<p>Christ lui-même déclare: «Je suis la racine et l'épanouissement de -David», et cependant la racine ne garde près d'elle aucun souvenir de -la terre qui l'a nourrie?</p> - -<p>Il n'en est pas ainsi, David et son Fils sont ensemble.</p> - -<p>David est le piédestal du Christ. Nous commencerons donc notre examen -de la façade du temple par ce beau piédestal.</p> - -<p>La statue de David, qui n'a que les deux tiers de la grandeur naturelle, -occupe la niche qui est sur le devant du piédestal. Il tient son -sceptre dans la main <span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span> droite, son phylactère dans la gauche: Roi et -Prophète, le symbole à jamais de toute royauté qui agit avec une -justice divine, la réclame et la proclame.</p> - -<p>Le piédestal qui a cette statue pour sculpture sur sa face occidentale, -est carré et, sur les deux autres côtés, il y a des fleurs dans des -vases; du côté nord le lys et du côté sud la rose. Et le monolithe -entier est un des plus nobles morceaux de sculpture chrétienne du monde -entier.</p> - -<p>Au-dessus de ce piédestal en vient un moins important, portant en -façade un pampre de vigne qui complète le symbolisme floral du tout. -La plante que j'ai appelée un lys n'est pas la Fleur de Lys ni le lys -de la Madone<a name="FNanchor_214_1" id="FNanchor_214_1"></a><a href="#Footnote_214_1" class="fnanchor">[214]</a>, mais une fleur idéale avec des clochettes comme la -couronne impériale (le type des <span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span> «lys de toutes les espèces» de -Shakespeare<a name="FNanchor_215_1" id="FNanchor_215_1"></a><a href="#Footnote_215_1" class="fnanchor">[215]</a>), représentant le mode de croissance du lys de la -vallée qui ne pouvait pas être sculpté aussi grand dans sa forme -littérale sans paraître monstrueux, et se trouve ainsi représenté -sur cette pièce de sculpture où il réalise, associé à la rose et à -la vigne ses compagnes, la triple parole du Christ: «Je suis la Rose de -Saron et le Lys de la Vallée<a name="FNanchor_216_1" id="FNanchor_216_1"></a><a href="#Footnote_216_1" class="fnanchor">[216]</a>.» «Je suis la Vigne véritable<a name="FNanchor_217_1" id="FNanchor_217_1"></a><a href="#Footnote_217_1" class="fnanchor">[217]</a>.»</p> - -<p>33. Sur les côtés de ce socle sont des supports d'un caractère -différent. Des supports, non des captifs, ni des victimes; le Basilic -et l'Aspic représentant les plus actifs des principes malfaisants sur -la terre dans leur malignité extrême; pourtant piédestaux du Christ, -et même dans leur vie délétère, accomplissant sa volonté finale.</p> - -<p>Les deux créatures sont représentées exactement dans la forme -médiévale traditionnelle, le basilic, moitié dragon, moitié coq; -l'aspic, sourd, mettant une <span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span> oreille contre la terre et se bouchant -l'autre avec sa queue<a name="FNanchor_218_1" id="FNanchor_218_1"></a><a href="#Footnote_218_1" class="fnanchor">[218]</a>.</p> - -<p>Le premier représente l'incrédulité de l'Orgueil. Le -basilic—serpent-roi ou le premier des serpents—disant qu'il -est Dieu et qu'il <i>sera</i> Dieu.</p> - -<p>Le second, l'incrédulité de la Mort. L'aspic (le plus bas serpent) -disant qu'il est de la boue et <i>sera</i> de la boue.</p> - -<p>34. En dernier lieu, surmontant le tout, placés sous les pieds de la -statue du Christ lui-même, sont le lion et le dragon; les images du -péché charnel ou humain, en tant que distinct du péché spirituel et -intellectuel de l'orgueil par lequel les anges tombèrent aussi.</p> - -<p>Désirer régner plutôt que servir—péché du basilic—ou la mort -sourde plutôt que la vie aux écoutes—péché de l'aspic—ces deux -péchés sont possibles à toutes les intelligences de l'univers. Mais -les péchés spécialement humains, la colère et la convoitise, -semences en notre vie de sa perpétuelle tristesse, le Christ dans Sa -propre humanité les a vaincus et les vainc encore dans Ses disciples. -C'est pourquoi Son <span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span> pied est sur leur tête, et la prophétie: -«Inculcabis super leonem et aspidem<a name="FNanchor_219_1" id="FNanchor_219_1"></a><a href="#Footnote_219_1" class="fnanchor">[219]</a>» est toujours reconnue comme -accomplie en Lui, et en tous Ses vrais serviteurs, selon la hauteur de -leur autorité et la réalité de leur influence.</p> - -<p>35. C'est en ce sens mystique qu'Alexandre III se servit de ces paroles -en rétablissant la paix en Italie et en accordant le pardon à l'ennemi -le plus mortel de ce pays sous le portique de Saint-Marc<a name="FNanchor_220_1" id="FNanchor_220_1"></a><a href="#Footnote_220_1" class="fnanchor">[220]</a>. Mais le -sens de chaque action, comme de chaque art des âges chrétiens, perdu -maintenant depuis trois cents ans, ne peut dans notre temps être lu -qu'à rebours<a name="FNanchor_221_1" id="FNanchor_221_1"></a><a href="#Footnote_221_1" class="fnanchor">[221]</a>, s'il peut être lu du tout, au travers de l'esprit -contraire qui est maintenant le nôtre. Nous glorifions l'orgueil et -l'avarice comme les vertus par lesquelles toutes choses existent et se -meuvent, nous suivons nos désirs comme nos seuls guides vers le salut, -et nous exhalons le bouillonnement de notre propre honte, qui est tout -ce que peuvent produire sur la terre nos mains et nos lèvres.</p> - -<p>36. De la statue du Christ elle-même je ne parlerai pas longuement ici, -aucune sculpture ne satisfaisant ni ne devant satisfaire l'espérance -d'une âme aimante qui a appris à croire en lui; mais à cette époque -elle dépassa ce qui avait jamais été atteint jusque-là en tendresse -sculptée; et elle était connue au loin comme de <span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span> près sous le nom de: -«Le Beau Dieu d'Amiens<a name="FNanchor_222_1" id="FNanchor_222_1"></a><a href="#Footnote_222_1" class="fnanchor">[222].</a>» Elle était toutefois comprise, -remarquez-le, juste assez clairement pour n'être qu'un symbole de la -Présence Divine, comme les pauvres reptiles enroulés en bas n'étaient -que les symboles des présences démoniaques. Non une idole, dans notre -sens du mot—seulement une lettre, un signe de l'Esprit Vivant, que -pourtant chaque fidèle concevait comme venant à sa rencontre ici à la -porte du temple: «la Parole de Vie, le Roi de Gloire<a name="FNanchor_223_1" id="FNanchor_223_1"></a><a href="#Footnote_223_1" class="fnanchor">[223]</a> et le -Seigneur des Armées.»</p> - -<p>«<i>Dominus Virtutum</i>, le Seigneur des Vertus<a name="FNanchor_224_1" id="FNanchor_224_1"></a><a href="#Footnote_224_1" class="fnanchor">[224]</a>», c'est la meilleure -traduction de l'idée que donnait à un disciple instruit du XIII<sup>e</sup> -siècle les paroles du XXIV<sup>e</sup> psaume.</p> - -<p>Aussi sous les pieds de Ses apôtres dans les quatre-feuilles de la -fondation apostolique sont représentées les vertus que chaque apôtre -a enseignées ou manifestées dans sa vie;—ce peut être une vertu qui -aura été en lui durement mise à l'épreuve et il peut avoir manqué -de la force même du caractère qu'il a ensuite conduit <span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span> à sa -perfection. Ainsi saint Pierre reniant par crainte est ensuite l'apôtre -du courage; et saint Jean, qui avec son frère aurait brûlé le village -inhospitalier, est ensuite l'apôtre de l'Amour. Ayant compris ceci, -vous voyez que dans les côtés des porches les apôtres avec leurs -vertus spéciales sont placés sur deux rangs qui se font vis à vis.</p> - -<div> -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="10" summary=""> -<tr> -<td align="left">Saint Paul,</td> -<td align="left">Foi.</td> -<td align="left">Courage,</td> -<td align="left">Saint Pierre.</td> -</tr> -<tr> -<td align="left">Saint Jacques l'év.,</td> -<td align="left">Espérance.</td> -<td align="left">Patience,</td> -<td align="left">Saint André.</td> -</tr> -<tr> -<td align="left">Saint Philippe,</td> -<td align="left">Charité.</td> -<td align="left">Douceur,</td> -<td align="left">Saint Jacques.</td> -</tr> -<tr> -<td align="left">Saint Barthélemy,</td> -<td align="left">Chasteté.</td> -<td align="left">Amour,</td> -<td align="left">Saint Jean.</td> -</tr> -<tr> -<td align="left">Saint Thomas,</td> -<td align="left">Sagesse.</td> -<td align="left">Obéissance,</td> -<td align="left">Saint Matthieu.</td> -</tr> -<tr> -<td align="left">Saint Jude, </td> -<td align="left">Humilité.</td> -<td align="left">Persévérance,</td> -<td align="left">Saint Simon.</td> -</tr> -</table></div> - -<p>Maintenant vous voyez comme ces vertus se répondent l'une à l'autre -dans leurs rangs symétriques. Rappelez-vous que le côté gauche est -toujours le premier et voyez comment les vertus de gauche conduisent à -celles de droite.</p> - - -<div> -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="15" summary=""> -<tr> -<td align="left">Le Courage</td> -<td align="left">à</td> -<td align="left">la Foi.</td> -</tr> -<tr> -<td align="left">La Patience</td> -<td align="left">à</td> -<td align="left">l'Espérance.</td> -</tr> -<tr> -<td align="left">La Douceur</td> -<td align="left">à</td> -<td align="left">la Charité.</td> -</tr> -<tr> -<td align="left">L'Amour</td> -<td align="left">à</td> -<td align="left">la Chasteté.</td> -</tr> -<tr> -<td align="left">L'Obéissance</td> -<td align="left">à</td> -<td align="left">la Sagesse.</td> -</tr> -<tr> -<td align="left">La Persévérance</td> -<td align="left">à</td> -<td align="left">l'Humilité.</td> -</tr> -</table></div> - -<p>Notez de plus que les Apôtres sont tous calmes, presque tous avec des -livres, quelques-uns avec des croix, mais tous avec le même -message,—«Que la Paix soit sur cette maison. Et si le Fils de la Paix -est ici<a name="FNanchor_225_1" id="FNanchor_225_1"></a><a href="#Footnote_225_1" class="fnanchor">[225]</a>», etc.<a name="FNanchor_226_1" id="FNanchor_226_1"></a><a href="#Footnote_226_1" class="fnanchor">[226]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span></p> - -<p>Mais les Prophètes, tous chercheurs, ou pensifs, ou tourmentés, ou -priant, à la seule exception de Daniel. Le plus tourmenté de tous est -Isaïe, moralement scié en deux<a name="FNanchor_227_1" id="FNanchor_227_1"></a><a href="#Footnote_227_1" class="fnanchor">[227]</a>. Le bas-relief qui est au-dessus -ne représente aucune scène de son martyre, mais montre le prophète au -moment où il voit le Seigneur dans son temple et où cependant il a le -sentiment qu'il a les lèvres impures. Jérémie aussi porte sa croix -mais avec plus de sérénité.</p> - -<p>39. Et maintenant je donne, en une suite claire, l'ordre des statues de -la façade entière avec les sujets des quatre-feuilles placés sous -chacune d'elles, désignant le quatre-feuilles placé le plus haut par -un A, le quatre-feuilles inférieur par un B.</p> - -<p>Les six prophètes qui sont debout à l'angle des porches, Amos, Abdias, -Michée, Nahum, Sophonie et Aggée ont chacun quatre quatre-feuilles, -désignés, les quatre-feuilles supérieurs par A et C, les inférieurs -par B et D.</p> - -<p>En commençant donc, sur le côté gauche du porche central et en lisant -de l'intérieur du porche vers le dehors, vous avez:</p> - - -<p><span style="margin-left: 1em;">1. Saint Pierre</span><span style="margin-left: 5.2em;">{A. Courage.</span><br /> -<span style="margin-left: 12em;">{B. Lâcheté.</span></p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">2. Saint André</span><span style="margin-left: 5.2em;">{A. Patience.</span><br /> -<span style="margin-left: 12em;">{B. Colère.</span></p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">3. Saint Jacques</span><span style="margin-left: 4.5em;">{A. Douceur.</span><br /> -<span style="margin-left: 12em;">{B. Grossièreté.</span></p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">4. Saint Jean</span><span style="margin-left: 5.8em;">{A. Amour.</span><br /> -<span style="margin-left: 12em;">{B. Discorde.</span></p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span></p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">5. Saint Matthieu</span><span style="margin-left: 4em;">{A. Obéissance.</span><br /> -<span style="margin-left: 12em;">{B. Rébellion.</span></p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">6. Saint Simon</span><span style="margin-left: 5em;">{A. Persévérance.</span><br /> -<span style="margin-left: 12em;">{B. Athéisme.</span></p> - - -<p>Maintenant, à droite du porche en lisant vers le dehors:</p> - - -<p><span style="margin-left: 1em;">7. Saint Paul</span><span style="margin-left: 6em;">{A. Foi.</span><br /> -<span style="margin-left: 12em;">{B. Idolâtrie.</span></p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">8. Saint Jacques, l'év</span><span style="margin-left: 2.8em;">{A. Espérance.</span><br /> -<span style="margin-left: 12em;">{B. Désespoir.</span></p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">9. Saint Philippe</span><span style="margin-left: 4.3em;">{A. Charité.</span><br /> -<span style="margin-left: 12em;">{B. Avarice.</span></p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">10. Saint Barthélémy</span><span style="margin-left: 2.6em;">{A. Chasteté.</span><br /> -<span style="margin-left: 12em;">{B. Luxure.</span></p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">11. Saint Thomas</span><span style="margin-left: 4em;">{A. Prudence.</span><br /> -<span style="margin-left: 12em;">{B. Folie.</span></p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">12. Saint Jude</span><span style="margin-left: 5.3em;">{A. Humilité.</span><br /> -<span style="margin-left: 12em;">{B. Orgueil.</span></p> - - -<p>Maintenant, de nouveau à gauche, les deux statues les plus -éloignées du Christ.</p> - - -<p>13. Isaïe:</p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">A. «Je vois le Seigneur assis sur un trône.» (VI, 1.)</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">B. «Vois, ceci a touché tes lèvres.» (VI, 7.)</span></p> - - -<p>14. Jérémie:</p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">A. L'enfouissement de la ceinture. (XIII, 4, 5.)</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">B. Le bris du joug. (XVIII, 10.)</span></p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span></p> - - -<p>Et à droite:</p> - - -<p>15. Ézéchiel:</p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">A. La roue dans la roue. (I, 16.)</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">B. «Fils de l'homme, tourne ton visage vers Jérusalem.» (XXI, 2.)</span></p> - - -<p>16. Daniel:</p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">A. «Il a fermé les gueules des lions.» (VI, 22.)</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">B. «Au même moment sortirent les doigts de la main d'un homme.» (V, 5.)</span></p> - - -<p>40. Maintenant en commençant à gauche (côté sud de la façade -entière), et en lisant tout droit à la suite sans jamais entrer dans -les porches excepté pour les quatre-feuilles appariés aux statues qui -nous concernent.</p> - - -<p>17. Osée:</p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">A. «Ainsi je l'achetai pour moi, pour quinze pièces d'argent.» (III, 2.)</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">B. «Ainsi serais-je aussi pour toi.» (III, 3.)</span></p> - - -<p>18. Joël:</p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">A. Le soleil et la lune sans lumière. (II, 10.)</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">B. Le figuier et la vigne sans feuilles. (I, 7.)</span></p> - - -<p>19. Amos:</p> - -<p>Sur la façade<span style="margin-left: 3em;">{A. «Le Seigneur criera de Sion.» (I, 2.)</span><br /> -<span style="margin-left: 8.2em;">{B. « Les habitations des bergers se lamenteront.» (I, 2.)</span></p> - -<p>À l'intérieur du<span style="margin-left: 2em;">{C. Le Seigneur avec le cordeau du maçon. (VII, 8.)</span><br /> -porche.<br /> -<span style="margin-left: 8.2em;">{D. La place où il ne pleuvait pas. (IV, 6.)</span></p> - - -<p>20. Abdias:</p> - -<p>À l'intérieur du<span style="margin-left: 2.2em;">{A. «Je les cachai dans une caverne.» (I, les</span><br /> -porche.<span style="margin-left: 7.5em;">Rois, XVIII, 13.)</span><br /> -<span style="margin-left: 8.2em;">{B. «Il tomba sur la face.» (XVIII, 7.)</span></p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span></p> - -<p>Sur la façade.<span style="margin-left: 2.8em;">{C. Le capitaine des 50.</span><br /> -<span style="margin-left: 8.2em;">{D. Le messager.</span></p> - - -<p>21. Jonas:</p> - -<p>A. Échappé à la mer.</p> - -<p>B. Sous le calebassier.</p> - - -<p>22. Michée:</p> - -<p>Sur la façade.<span style="margin-left: 2.8em;">{A. La tour du troupeau (IV, 8.)</span><br /> -<span style="margin-left: 8.2em;">{B. Chacun se repose et «personne ne les</span><br /> -<span style="margin-left: 8.5em;">effraiera». (IV, 4.)</span><br /> -<span style="margin-left: 8em;">{C. «Les épées en socs de charrue.» (IV, 3.)</span><br /> -<span style="margin-left: 8em;">{D. «Les lances en serpes.» (IV, 3.)</span></p> - - -<p>23. Nahum:</p> - -<p>À l'intérieur du<span style="margin-left: 2em;">{A. «Nul ne regardera en arrière.» (II, 8.)</span><br /> -porche.<span style="margin-left: 5em;">{B. «Prophétie contre Ninive.» (I, 1.)</span><br /> -<span style="margin-left: 8em;">{C. Tes princes et tes chefs, (III, 17.)</span><br /> -<span style="margin-left: 8em;">{D. Les figues précoces, (III, 12.)</span></p> - - -<p>24. Habacuc:</p> - -<p>A. «Je veillerai pour voir ce qu'il dira.» (II, 1.)</p> - -<p>B. Le ministère auprès de Daniel.</p> - - -<p>25. Sophonie:</p> - -<p>Sur la façade.<span style="margin-left: 3.4em;">{A. Le Seigneur frappe l'Éthiopie. (II, 12.)</span><br /> -<span style="margin-left: 8.8em;">{B. Les bêtes dans Ninive. (II, 15.)</span></p> - -<p>À l'intérieur du<span style="margin-left: 2.9em;">{C. Le Seigneur visite Jérusalem. (I, 12.)</span><br /> -porche.<span style="margin-left: 6em;">{D. Le cormoran et le butor<a name="FNanchor_228_1" id="FNanchor_228_1"></a><a href="#Footnote_228_1" class="fnanchor">[228]</a>. (II, 14.)</span></p> - - -<p>26. Aggée:</p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">A. Les maisons des princes <i>ornées de lambris</i><a name="FNanchor_229_1" id="FNanchor_229_1"></a><a href="#Footnote_229_1" class="fnanchor">[229]</a>. (I, 4.)</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">B. «Le ciel retenant sa rosée.» (I, 10.)</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">C. Le temple du Seigneur est désolé. (I, 4.)</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">D. «Ainsi dit le Seigneur des armées.» (I, 7.)</span></p> - - -<p>27. Zacharie:</p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">A. L'iniquité s'envole. (V, 6, 9.)</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">B. «L'ange qui me parla.» (IV, 1.)</span></p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span></p> - - -<p>28. Malachi:</p> - -<p><span style="margin-left: 1em;">A. «Vous avez offensé le Seigneur.» (II, 17.)</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">B. «Ce commandement est pour vous.» (II, 1.)</span></p> - - -<p>41. Ayant ainsi mis rapidement sous les yeux du spectateur la succession -des statues et de leurs quatre-feuilles (au cas où l'heure du train -presserait, il peut être charitable de lui faire savoir que, prendre à -l'extrémité est de la cathédrale la rue qui va vers le sud, la rue -Saint-Denis, est le plus court chemin pour arriver à la gare) je vais y -revenir en commençant par saint Pierre et j'interpréterai un peu plus -complètement les sculptures des quatre-feuilles.</p> - -<p>En gardant pour les quatre-feuilles les chiffres adoptés pour les -statues, les quatre-feuilles de saint Pierre seront désignés par 1 A -et 1 B, et ceux de Malachi par 28 A et 28 B.</p> - -<p>1. A.—<i>Le Courage</i>, avec un léopard<a name="FNanchor_230_1" id="FNanchor_230_1"></a><a href="#Footnote_230_1" class="fnanchor">[230]</a> sur son bouclier; les -Français et les Anglais étant d'accord dans la lecture de ce symbole -jusqu'à l'époque du poinçonnage du léopard du Prince Noir sur la -monnaie, en Aquitaine.</p> - -<p>1. B. La <i>Lâcheté.</i>—Un homme effrayé par un animal s'élançant hors -d'un fourré, pendant qu'un oiseau continue de chanter. Le poltron n'a -pas le courage d'une grive<a name="FNanchor_231_1" id="FNanchor_231_1"></a><a href="#Footnote_231_1" class="fnanchor">[231]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span></p> - -<p>2. A. La <i>Patience</i> ayant un bœuf sur son bouclier (ne reculant -jamais)<a name="FNanchor_232_1" id="FNanchor_232_1"></a><a href="#Footnote_232_1" class="fnanchor">[232]</a>.</p> - -<p>2. B. La <i>Colère</i><a name="FNanchor_233_1" id="FNanchor_233_1"></a><a href="#Footnote_233_1" class="fnanchor">[233]</a>.—Une femme perçant un homme d'une épée. La -colère est essentiellement un vice féminin.—Un homme, digne d'être -appelé ainsi, peut être conduit à la fureur ou à la démence par -l'<i>indignation</i> (Voir le Prince Noir à Limoges), mais non par la -colère. Il peut être alors assez infernal,—«Enflammé d'indignation, -Satan restait <i>sans peur</i>—» mais dans ce dernier mot est la -différence, il y a autant de crainte dans la colère qu'il y en a dans -la haine.</p> - -<p>3. A. La <i>Douceur</i> porte un agneau<a name="FNanchor_234_1" id="FNanchor_234_1"></a><a href="#Footnote_234_1" class="fnanchor">[234]</a> sur son écu.</p> - -<p>3. B. La <i>Grossièreté</i>, encore une femme, envoyant un <span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span> coup de pied à -son échanson. Les formes finales de l'extrême grossièreté française -étant dans les gestes féminins du cancan; voyez les gravures favorites -à la mode dans les boutiques de Paris.</p> - -<p>4. A. L'<i>Amour</i>: l'amour divin, non l'amour humain: «Moi en eux et toi -en moi.» Son écu supporte un arbre<a name="FNanchor_235_1" id="FNanchor_235_1"></a><a href="#Footnote_235_1" class="fnanchor">[235]</a> avec un grand nombre de -branches greffées dans son tronc abattu. «Dans ces jours le Messie -sera abattu, mais non pour lui-même.»</p> - -<p>4. B. La <i>Discorde.</i>—Un mari et une femme se querellant. Elle a laissé -tomber sa quenouille (manufacture de laine d'Amiens, voyez plus loin—9, -A)<a name="FNanchor_236_1" id="FNanchor_236_1"></a><a href="#Footnote_236_1" class="fnanchor">[236]</a>.</p> - -<p>5. A. L'<i>Obéissance</i> porte un écu avec un chameau. Actuellement la -plus désobéissante de toutes les bêtes qui peuvent servir à l'homme, -celle qui a le plus mauvais caractère, pourtant passant sa vie dans le -service le plus pénible. Je ne sais pas jusqu'à quel point son -caractère a été compris par le sculpteur du Nord; mais je crois qu'il -l'a pris comme un type de porteur de fardeau qui n'a ni joie ni -sympathie, comme le cheval, ni pouvoir de témoigner sa colère comme le -bœuf<a name="FNanchor_237_1" id="FNanchor_237_1"></a><a href="#Footnote_237_1" class="fnanchor">[237]</a>. Sa morsure est assez mauvaise (voyez ce qu'en raconte M. -Palgrave), mais probablement peu connue à Amiens, <span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span> même des Croisés -qui voulaient monter leurs propres chevaux de guerre, ou rien<a name="FNanchor_238_1" id="FNanchor_238_1"></a><a href="#Footnote_238_1" class="fnanchor">[238]</a>.</p> - -<p>5. B. <i>Rébellion.</i>—Un homme claquant ses doigts devant son -évêque<a name="FNanchor_239_1" id="FNanchor_239_1"></a><a href="#Footnote_239_1" class="fnanchor">[239]</a>. Comme Henri VIII devant le pape, et les modernes cockneys -français et anglais devant tous les prêtres, quels qu'ils soient.</p> - -<p>6. A. <i>Persévérance</i>, la grande forme spirituelle de la vertu -communément appelée Fortitude.</p> - -<p>D'habitude domptant ou mettant en pièces un lion; ici en caressant un -et tenant sa couronne. «Tiens ferme ce que tu as<a name="FNanchor_240_1" id="FNanchor_240_1"></a><a href="#Footnote_240_1" class="fnanchor">[240]</a> afin qu'aucun -homme ne prenne ta couronne<a name="FNanchor_241_1" id="FNanchor_241_1"></a><a href="#Footnote_241_1" class="fnanchor">[241]</a>».</p> - -<p>6. B. <i>Athéisme</i>, laissant ses souliers à la porte de l'église. -L'infidèle insensé est toujours représenté nu-pieds dans les -manuscrits du XII<sup>e</sup> et XIII<sup>e</sup> siècle, le chrétien ayant «comme -chaussure à ses pieds la préparation à l'Évangile de Paix<a name="FNanchor_242_1" id="FNanchor_242_1"></a><a href="#Footnote_242_1" class="fnanchor">[242]</a>». -Comparez: «Combien <span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span> sont beaux tes pieds avec des souliers, <i>ô fille de -prince</i><a name="FNanchor_243_1" id="FNanchor_243_1"></a><a href="#Footnote_243_1" class="fnanchor">[243]</a>!»</p> - -<p>7. A. <i>Foi</i>, tenant un calice avec une croix au dessus<a name="FNanchor_244_1" id="FNanchor_244_1"></a><a href="#Footnote_244_1" class="fnanchor">[244]</a>, ce qui -était universellement accepté dans l'ancienne Europe, comme étant le -symbole de la foi. C'en est aussi un symbole tolérant, car, toutes -différences d'église laissées de côté, les mots: «À moins que -vous ne mangiez la chair du Fils de l'Homme et buviez son sang, vous -n'avez pas de vie en vous<a name="FNanchor_245_1" id="FNanchor_245_1"></a><a href="#Footnote_245_1" class="fnanchor">[245]</a>», restent dans leur mystère pour être -compris seulement de ceux qui ont appris le caractère sacré de la -nourriture<a name="FNanchor_246_1" id="FNanchor_246_1"></a><a href="#Footnote_246_1" class="fnanchor">[246]</a>, dans tous les temps et <span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span> dans tous les pays, et les lois -de la vie et de l'esprit qui dépendent de son acceptation, de son refus -et de sa distribution. <span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span></p> - -<p>7. B. <i>Idolâtrie</i>, s'agenouillant devant un monstre. Le contraire de la -foi—non le manque de foi. L'idolâtrie est la foi en de faux dieux et -tout à fait distincte de la foi en rien du tout (6, B), le <i>Dixit -incipiens</i><a name="FNanchor_247_1" id="FNanchor_247_1"></a><a href="#Footnote_247_1" class="fnanchor">[247]</a>. Des hommes très sages peuvent être idolâtres, mais -ils ne peuvent pas être athées.</p> - -<p>8. A. <i>Espérance</i> avec l'étendard gonfalon<a name="FNanchor_248_1" id="FNanchor_248_1"></a><a href="#Footnote_248_1" class="fnanchor">[248]</a> et une couronne devant -elle, à distance<a name="FNanchor_249_1" id="FNanchor_249_1"></a><a href="#Footnote_249_1" class="fnanchor">[249]</a>; opposée à la couronne que la Fortitude tient -dans ses mains avec constance (6, A.). <span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span></p> - -<p>Le gonfalon (<i>Gund</i>, guerre; <i>fahr</i>, étendard, d'après le Dictionnaire -de Poitevin) est le drapeau qui dans la bataille signifie: en avant; -essentiellement sacré; de là le nom de gonfalonier toujours donné aux -porte-étendards dans les armées des républiques italiennes.</p> - -<p>Il est dans la main de l'espérance, parce qu'elle combat toujours -devant elle, allant à son but, ou au moins ayant la joie de le voir se -rapprocher. La Foi et la Fortitude attendent, comme saint Jean en -prison, mais sans être outragées.</p> - -<p>L'Espérance est toutefois placée au-dessous de saint Jacques à cause -des versets 7 et 8 de son dernier chapitre se terminant ainsi: -«Affermissez vos cœurs, car la venue du Seigneur devient proche.» -C'est lui qui interroge le Dante sur la nature de l'Espérance (Par., C. -XXV et voyez les notes de Cary).</p> - -<p>8. B. Le <i>Désespoir</i> se poignardant<a name="FNanchor_250_1" id="FNanchor_250_1"></a><a href="#Footnote_250_1" class="fnanchor">[250]</a>. Le suicide n'est pas -considéré comme héroïque ni sentimental au XIII<sup>e</sup> siècle et il n'y a -pas de morgue gothique bâtie au bord de la Somme.</p> - -<p>9. A. La <i>Charité</i> portant sur son écu une toison laineuse et donnant -un manteau à un mendiant nu. La vieille manufacture de laine d'Amiens -avait cette notion de son but, qu'il fallait, notamment, vêtir le -pauvre d'abord, le riche ensuite. Dans ces temps-là on ne disait aucune -bêtise sur les fâcheuses conséquences d'une charité indistincte<a name="FNanchor_251_1" id="FNanchor_251_1"></a><a href="#Footnote_251_1" class="fnanchor">[251]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span></p> - -<p>9 B. <i>Avarice</i> avec un coffre et de l'argent. La notion moderne commune -aux Anglais et aux Amiénois sur la divine consommation de la manufacture -de laine. <span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span></p> - -<p>10. A. <i>Chasteté</i>, écu avec le Phénix<a name="FNanchor_252_1" id="FNanchor_252_1"></a><a href="#Footnote_252_1" class="fnanchor">[252]</a>.</p> - -<p>10. B. <i>Volupté</i>, un baiser trop ardent<a name="FNanchor_253_1" id="FNanchor_253_1"></a><a href="#Footnote_253_1" class="fnanchor">[253]</a>.</p> - -<p>11. A. <i>Sagesse</i>, sur son écu une racine mangeable, je crois<a name="FNanchor_254_1" id="FNanchor_254_1"></a><a href="#Footnote_254_1" class="fnanchor">[254]</a>; -signifiant la tempérance, comme le commencement de la sagesse.</p> - -<p>11. B. <i>Folie</i><a name="FNanchor_255_1" id="FNanchor_255_1"></a><a href="#Footnote_255_1" class="fnanchor">[255]</a>, le type ordinaire usité dans tous les psautiers -primitifs, d'un glouton armé d'un gourdin. <span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span> Cette vertu et ce vice sont -la sagesse et la folie terrestres complétant la sagesse spirituelle et -la folie correspondante (au dessous saint Matthieu). La tempérance, le -complément de l'obéissance, et la cupidité avec violence, celui de -l'athéisme.</p> - -<p>12. A. <i>Humilité</i>, sur son écu une colombe. <span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span></p> - -<p>12. B. <i>Orgueil</i>, tombant de son cheval.</p> - -<p>42. Tous ces quatre-feuilles sont plutôt symboliques que -représentatifs; et, comme leur but était suffisamment atteint si leur -symbole était compris, ils avaient été confiés à un ouvrier très -inférieur à celui qui sculpta la série de ceux que nous allons passer -en revue et qui sont placés sous les statues des prophètes.</p> - -<p>Le sujet de la plupart de ces quatre-feuilles est ou un fait historique, -ou une scène dont parle le prophète comme y ayant effectivement -assisté dans une vision. Et ce sont les mains les plus habiles que -l'architecte a en général chargé de leur exécution. En donnant leur -interprétation, je rappelle pour chacun d'eux le nom du prophète dont -ils commentent la vie ou la prophétie<a name="FNanchor_256_1" id="FNanchor_256_1"></a><a href="#Footnote_256_1" class="fnanchor">[256]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p> - -<p>13. A. «<i>Isaïe</i><a name="FNanchor_257_1" id="FNanchor_257_1"></a><a href="#Footnote_257_1" class="fnanchor">[257]</a>.—J'ai vu le Seigneur assis sur un trône.» (VI, -1.)</p> - -<p>La vision du trône «haut et élevé» entre les séraphins.</p> - -<p>13. B. «Vois, ceci a touché tes lèvres.» (VI, 7.)</p> - -<p>L'ange est debout devant le prophète et tient, ou plutôt tenait, le -charbon avec des pincettes qui avaient été artistement sculptées, -mais sont maintenant brisées.</p> - -<p>Un fragment seulement est resté dans sa main<a name="FNanchor_258_1" id="FNanchor_258_1"></a><a href="#Footnote_258_1" class="fnanchor">[258]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span></p> - -<p>14. A. <i>Jérémie</i><a name="FNanchor_259_1" id="FNanchor_259_1"></a><a href="#Footnote_259_1" class="fnanchor">[259]</a>—L'enfouissement de la ceinture. (XIII, 4, 5.)</p> - -<p>Le prophète est en train de creuser au bord de l'Euphrate, représenté -par des sinuosités verticales<a name="FNanchor_260_1" id="FNanchor_260_1"></a><a href="#Footnote_260_1" class="fnanchor">[260]</a> qui descendent en serpentant vers le -milieu du bas-relief. Notez que la traduction doit être «trou dans la -terre», et non dans le «rocher».</p> - -<p>14. B. <i>Le bris du joug.</i> (XXVIII, 10.)</p> - -<p>Du cou du prophète Jérémie; il est représenté ici par une chaîne -doublée et redoublée.</p> - -<p>15. A. <i>Ézéchiel</i><a name="FNanchor_261_1" id="FNanchor_261_1"></a><a href="#Footnote_261_1" class="fnanchor">[261]</a>.—La roue dans la roue. (I, 16.)</p> - -<p>Le prophète est assis; devant lui deux roues d'égale dimension, l'une -engagée dans la circonférence de l'autre.</p> - -<p>15 B. «Fils de l'homme, tourne ton visage vers Jérusalem.» (XXI, 2.) <span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span></p> - -<p>Le prophète devant la porte de Jérusalem.</p> - -<p>16. <i>Daniel.</i></p> - -<p>16. A. «Il a fermé les gueules des Lions.» (VI, 22.)</p> - -<p>Daniel tenant un livre; les lions sont traités comme des supports -héraldiques. Le sujet est rendu avec plus de vie dans les séries que -nous trouverons plus loin (24. B).</p> - -<p>16. B. «Au même moment sortirent les doigts de la main d'un homme.» -(V, 5.)</p> - -<p>Le festin de Balthazar figuré par le roi seul, assis à une petite -table oblongue. À côté de lui le jeune Daniel paraissant seulement -quinze ou seize ans, gracieux et doux, interprète les caractères -tracés. À côté du quatre-feuilles sortant d'un petit tourbillon de -nuages paraît une petite, main courbée, écrivant, comme si c'était -avec une plume renversée, sur un fragment de mur gothique<a name="FNanchor_262_1" id="FNanchor_262_1"></a><a href="#Footnote_262_1" class="fnanchor">[262]</a>.</p> - -<p>Pour le boursouflage moderne opposé à la vieille simplicité, comparez -le festin de Balthazar de John Martin<a name="FNanchor_263_1" id="FNanchor_263_1"></a><a href="#Footnote_263_1" class="fnanchor">[263]</a>.</p> - -<p>43. Le sujet suivant commence la série des petits prophètes.</p> - -<p>17. <i>Osée</i><a name="FNanchor_264_1" id="FNanchor_264_1"></a><a href="#Footnote_264_1" class="fnanchor">[264]</a>.</p> - -<p>17. A. «Ainsi je l'achetai pour moi pour quinze pièces d'argent et une -mesure d'orge.» (III, 2.)</p> - -<p>Le prophète versant le grain et l'argent sur les genoux <span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span> de la femme -«chérie de son ami<a name="FNanchor_265_1" id="FNanchor_265_1"></a><a href="#Footnote_265_1" class="fnanchor">[265]</a>». Les pièces d'argent sculptées portent -chacune une croix avec une inscription qui est celle de la monnaie du -temps.</p> - -<p>17. B. «Ainsi serais-je aussi pour toi.» (III, 3.)</p> - -<p>Il passe un anneau à son doigt.</p> - -<p>18. <i>Joël</i><a name="FNanchor_266_1" id="FNanchor_266_1"></a><a href="#Footnote_266_1" class="fnanchor">[266]</a>.</p> - -<p>18. A. Le soleil et la lune sans lumière. (II, 10.)</p> - -<p>Le soleil et la lune comme deux petites boules plates dans le haut de la -moulure extérieure.</p> - -<p>18. B. Le figuier écorcé, et la vigne dénudée. (I, 7.)</p> - -<p>Remarquez l'insistance continuelle sur le dépérissement de la -végétation comme signe de la punition divine. (19, D.)</p> - -<p>19. <i>Amos.</i></p> - -<p>19. A. Le Seigneur criera de Sion. (I, 2.)</p> - -<p>Le Christ apparaît avec un nimbe traversé d'une petite croix.</p> - -<p>19. B. «Les habitations des bergers se lamenteront.» (I, 2.)</p> - -<p>Amos avec le bâton crochu ou le crochet des bergers, et une bouteille -en osier, devant sa tente (L'architecture de la feuille droite est -restaurée).</p> - -<p><i>À l'Intérieur du Porche.</i></p> - -<p>19. C. Le Seigneur avec le cordeau du maçon. (VII, 8.)</p> - -<p>Le Christ cette fois encore, et désormais toujours, <span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span> avec une petite -croix dans son nimbe, a dans sa main une grande truelle qu'il pose sur -le haut d'un mur à demi bâti. Il paraît y avoir un cordeau enroulé -autour du manche.</p> - -<p>19. D. La place où il ne pleuvait pas. (IV, 7.)</p> - -<p>Amos est en train de cueillir les feuilles de la vigne sans fruits pour -nourrir ses brebis qui ne trouvent pas d'herbe. C'est un des plus beaux -morceaux de sculpture.</p> - -<p>20. <i>Abdias</i><a name="FNanchor_267_1" id="FNanchor_267_1"></a><a href="#Footnote_267_1" class="fnanchor">[267]</a> (<i>à l'intérieur du porche</i>).</p> - -<p>20. A. «Je les cachai dans une caverne (I Les Rois, XVIII, 13).</p> - -<p>Trois prophètes à l'ouverture d'un puits auxquels Abdias apporte des -pains.</p> - -<p>20. B. «Il tomba sur la face.» (XVIII, 7.)</p> - -<p>Il s'agenouille devant Elie qui porte un manteau à longs poils<a name="FNanchor_268_1" id="FNanchor_268_1"></a><a href="#Footnote_268_1" class="fnanchor">[268]</a>.</p> - -<p><i>En façade</i></p> - -<p>20. C. Le capitaine des cinquante<a name="FNanchor_269_1" id="FNanchor_269_1"></a><a href="#Footnote_269_1" class="fnanchor">[269]</a>.</p> - -<p>Elie? parlant à un homme armé sous un arbre.</p> - -<p>20. D. <i>Le messager.</i> Un messager à genoux devant un roi. Je ne puis -expliquer ces deux scènes. 20. C et 20. D.</p> - -<p>Celle qui est le plus haut peut signifier le dialogue d'Elie avec les -capitaines (II les Rois, I, 9,) et celle <span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span> d'au-dessus le retour des -messagers<a name="FNanchor_270_1" id="FNanchor_270_1"></a><a href="#Footnote_270_1" class="fnanchor">[270]</a> (II les Rois, I, 5).</p> - -<p>21. <i>Jonas</i><a name="FNanchor_271_1" id="FNanchor_271_1"></a><a href="#Footnote_271_1" class="fnanchor">[271]</a>.</p> - -<p>21. A. Échappé de la mer.</p> - -<p>21. B. Sous le calebassier. Une petite bête ressemblant à une -sauterelle rongeant le tronc d'un calebassier. J'aimerais savoir quels -insectes attaquent les calebassiers d'Amiens<a name="FNanchor_272_1" id="FNanchor_272_1"></a><a href="#Footnote_272_1" class="fnanchor">[272]</a>. Ceci peut être une -étude entomologique pour qui voudra.</p> - -<p><i>Michée.</i></p> - -<p><i>En façade.</i></p> - -<p>22. A. <i>La tour du troupeau.</i> (IV, 8.)</p> - -<p>La tour est entourée de nuages, Dieu apparaît au-dessus.</p> - -<p>22. B. Chacun se reposera, et «nul ne les effraiera.» (VI, 4.)</p> - -<p>Un mari et sa femme «sous sa vigne et son figuier».</p> - -<p><i>À l'intérieur du porche</i>:</p> - -<p><i>Les épées en socs de charrue.</i> (IV, 3.)—Néanmoins, deux cents ans -après que ces médaillons furent taillés, la fabrication des épées -était devenue une des principales industries d'Amiens! Pas à son -avantage.</p> - -<p>22. D. «<i>Les lances en serpes</i><a name="FNanchor_273_1" id="FNanchor_273_1"></a><a href="#Footnote_273_1" class="fnanchor">[273]</a>.» (IV, 3.)</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span></p> - -<p>23. <i>Nahum</i>:</p> - -<p><i>À l'intérieur du porche.</i></p> - -<p>23. A: «Nul ne regardera en arrière. (I, 8.)</p> - -<p>23. B. «La malédiction de Ninive<a name="FNanchor_274_1" id="FNanchor_274_1"></a><a href="#Footnote_274_1" class="fnanchor">[274]</a>.» (I, 1.)</p> - -<p><i>En façade.</i></p> - -<p>23. C. <i>Les princes et les grands.</i> (III, 17.)</p> - -<p>23. A, B et C ne sont aucun susceptibles d'une interprétation certaine. -Le prophète A montre du doigt, vers le bas du quatre-feuilles, une -colline que le P. Rozé dit être couverte de sauterelles? Je ne puis -que copier ce qu'il en dit.</p> - -<p>23. D. <i>Les figuiers précoces.</i> (III, 12.)</p> - -<p>Trois personnes sous un figuier attrapent dans leur bouche son fruit qui -tombe. <span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span></p> - -<p>24. <i>Habakuk.</i></p> - -<p>24. A. «Je veillerai afin de voir ce qu'il me dira.» (II, 1.)</p> - -<p>Le prophète écrit sur sa tablette sous la dictée du Christ.</p> - -<p>24. B. <i>Le ministère auprès de Daniel.</i></p> - -<p>La visite traditionnelle à Daniel. Un ange emporte Habakuk par les -cheveux, le prophète a un pain dans chaque main. Ils enfoncent le toit -de la caverne. Daniel caresse le dos d'un jeune lion; la tête d'un -autre est passée nonchalamment sous son bras. Un autre ronge des os au -fond de la caverne<a name="FNanchor_275_1" id="FNanchor_275_1"></a><a href="#Footnote_275_1" class="fnanchor">[275]</a>.</p> - -<p>25. <i>Sophonie</i><a name="FNanchor_276_1" id="FNanchor_276_1"></a><a href="#Footnote_276_1" class="fnanchor">[276]</a>.</p> - -<p><i>En façade.</i></p> - -<p>25. A. <i>Le Seigneur frappe l'Éthiopie.</i> (II, 12.)</p> - -<p>Le Christ frappant une cité avec une épée. Remarquez que dans ces -bas-reliefs toutes les actions violentes sont rendues d'une manière -faible ou ridicule; les actions calmes toujours bien rendues.</p> - -<p>25. B. <i>Les bêtes dans Ninive.</i> (II, 15.)</p> - -<p>Très beau. Toutes sortes de bêtes rampant parmi les murs chancelants, -et sortant de leurs fentes et de <span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span> leurs crevasses. Un singe accroupi -devenant un démon présente la théorie darwinienne retournée.</p> - -<p><i>À l'intérieur du porche.</i></p> - -<p>25. C. Le Seigneur visite Jérusalem.</p> - -<p>Le Christ traversant les rues de Jérusalem avec une lanterne dans -chaque main.</p> - -<p>25. D. Le hérisson et le butor<a name="FNanchor_277_1" id="FNanchor_277_1"></a><a href="#Footnote_277_1" class="fnanchor">[277]</a> (III, 14).</p> - -<p>Avec un oiseau chantant dans une cage à la fenêtre.</p> - -<p>26. <i>Aggée.</i></p> - -<p><i>À l'intérieur du porche.</i></p> - -<p>26. A. <i>Les maisons des princes ornées de lambris</i><a name="FNanchor_278_1" id="FNanchor_278_1"></a><a href="#Footnote_278_1" class="fnanchor">[278]</a>. (I, 4.)</p> - -<p>Une maison parfaitement bâtie de pierres carrées tristement solides; -la grille (d'une prison?) sur la façade du soubassement.</p> - -<p>26. <i>Le ciel retient sa rosée.</i> (I, 4.)</p> - -<p>Les cieux comme une masse en saillie, avec des étoiles, le soleil, et -la lune à la surface. Au-dessous, deux arbres flétris.</p> - -<p><i>En façade.</i></p> - -<p>26. C. <i>Le temple du Seigneur désolé.</i> (I, 4.)</p> - -<p>La chute du temple, «pas une pierre laissée sur <span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span> l'autre», -majestueusement vide. Encore des pierres carrées. Examinez le texte, -(I, 6.)</p> - -<p>26. D. <i>Ainsi dit le Seigneur des Armées.</i> (I, 7.)</p> - -<p>Le Christ montrant du doigt son temple détruit.</p> - -<p>27. <i>Zacharie.</i></p> - -<p>27. A. <i>L'iniquité s'envolant.</i> (V, 6 à 9.)</p> - -<p>La méchanceté dans l'Epha<a name="FNanchor_279_1" id="FNanchor_279_1"></a><a href="#Footnote_279_1" class="fnanchor">[279]</a>.</p> - -<p>27. B. <i>L'ange qui me parlait.</i> (IV, 1.)</p> - -<p>Le prophète presque couché, un glorieux ange ailé sort du nuage en -volant.</p> - -<p>28. <i>Malachie.</i></p> - -<p>28. A. <i>Vous avez blessé le Seigneur.</i> (II, 17.)</p> - -<p>Les prêtres percent le Christ de part en part avec une lance barbelée -dont la pointe ressort par le dos.</p> - -<p>28. B. <i>Ce commandement est pour vous.</i> (II, 1.)</p> - -<p>Dans ces panneaux celui qui est placé le plus bas est souvent une -introduction à celui d'au-dessus, son <span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span> explication. C'est peut-être au -chapitre I verset 6 aux titres indiqués que peut faire allusion ici -l'image du Christ.</p> - -<p>44. Avec ce bas-relief se termine la suite de sculptures destinées à -illustrer l'enseignement apostolique et prophétique qui constitue ce -que j'entends par la «Bible» d'Amiens. Mais les deux porches latéraux -contiennent des sujets supplémentaires qui sont nécessaires à -l'achèvement de l'enseignement pastoral et traditionnel adressé à son -peuple en ces jours.</p> - -<p>Le porche septentrional consacré à saint Firmin, qui le premier -évangélisa Amiens, a sur son trumeau central la statue du saint; -au-dessus, sur le tympan, l'histoire de la découverte de son corps; sur -les côtés du porche les saints et les anges ses compagnons dans -l'ordre suivant:</p> - -<p style="margin-left: 5%;">Statue centrale: Saint Firmin.</p> - -<p style="margin-left: 5%;">Côté sud (gauche):</p> - -<p style="margin-left: 5%;">41. Saint Firmin le confesseur.</p> - -<p style="margin-left: 5%;">42. Saint Domice.</p> - -<p style="margin-left: 5%;">43. Saint Honoré.</p> - -<p style="margin-left: 5%;">44. Saint Salve.</p> - -<p style="margin-left: 5%;">45. Saint Quentin.</p> - -<p style="margin-left: 5%;">46. Saint Gentian.</p> - -<p style="margin-left: 5%;">Côté nord (droit):</p> - -<p style="margin-left: 5%;">47. Saint Geoffroy.</p> - -<p style="margin-left: 5%;">48. Un ange.</p> - -<p style="margin-left: 5%;">49. Saint Fuscien, martyr.</p> - -<p style="margin-left: 5%;">50. Saint Victoric, martyr.</p> - -<p style="margin-left: 5%;">51. Un ange.</p> - -<p style="margin-left: 5%;">52. Sainte Ulpha. <span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span></p> - -<p>De ces saints, en exceptant saint Firmin et saint Honoré, desquels j'ai -déjà parlé<a name="FNanchor_280_1" id="FNanchor_280_1"></a><a href="#Footnote_280_1" class="fnanchor">[280]</a>, saint Geoffroy<a name="FNanchor_281_1" id="FNanchor_281_1"></a><a href="#Footnote_281_1" class="fnanchor">[281]</a> est plus réel pour nous que les -autres; il était né l'année de la bataille d'Hastings, à Molincourt -dans le Soissonnais et fut évêque d'Amiens de 1104 à 1150. Un homme -d'une vie entièrement simple, pure et juste: un des plus sévères -entre les ascètes, mais sans rien de sombre—toujours doux et -pitoyable. On rapporte de lui un grand nombre de miracles, mais tous -indiquant une vie qui était surtout miraculeuse par sa justice et sa -paix.</p> - -<p>Consacré à Reims et accompagné à son diocèse d'un cortège d'autres -évêques et de nobles, il descend de son cheval à Saint-Acheul, le -lieu de la première tombe de saint Firmin, et marche nu-pieds d'Amiens -à Picquigny pour demander au vidame d'Amiens la liberté du châtelain -Adam, il défendit les privilèges des habitants de la ville, avec -l'aide de Louis le Gros contre le comte d'Amiens, le battit, et rasa son -château; néanmoins, les gens ne lui obéissant pas assez dans la -discipline de la vie, il blâma sa propre faiblesse plutôt que la leur -et se retira à la Grande-Chartreuse, ne se trouvant pas capable d'être -leur évêque. Le supérieur chartreux le questionnant sur les raisons -de sa retraite, et lui demandant s'il avait trafiqué des charges de -l'Église, l'évêque répondit: «Mon Père, mes mains sont pures de -simonie, mais <span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span> mille fois je me suis laissé séduire par la louange».</p> - -<p>46. Saint Firmin le Confesseur était le fils du sénateur romain qui -reçut le corps de saint Firmin lui-même. Il garda pieusement la tombe -du martyr dans le jardin de son père et à la fin bâtit sur elle une -église consacrée à Notre-Dame-des-Martyrs, qui fut le premier siège -épiscopal d'Amiens, à Saint-Acheul, et dont nous avons parlé plus -haut.</p> - -<p>Sainte Ulpha était une jeune Amiénoise qui vivait dans une grotte -calcaire au-dessus des marais de la Somme; si jamais M. Murray vous -munit d'un guide comique pour aller à Amiens, nul doute que cet auteur -éclairé pourra compter beaucoup sur le plaisir que vous causera -l'histoire de cette sainte troublée dans ses dévotions par les -grenouilles, et les faisant taire à force de prières. Vous êtes, bien -entendu, maintenant, absolument au-dessus de telles extravagances et -vous êtes assuré que Dieu ne peut pas ou ne veut pas faire tant pour -vous que fermer la bouche d'une grenouille. Souvenez-vous, en -conséquence, que comme Il laisse aussi maintenant ouverte la bouche du -menteur, du blasphémateur et du traître, vous devez fermer vos propres -oreilles à leurs voix, autant que vous le pourrez.</p> - -<p>De son nom vient saint Wolf—ou Guelf.—Voyez de nouveau les noms -chrétiens de Miss Yonge. Notre tour de pierre de Wolf, Ulverstone, et -l'église d'Ulpha ignorent, je crois, leurs parents picards.</p> - -<p>47. Les autres saints, dans ce porche, sont tous pareillement -provinciaux, pour ainsi dire des amis personnels des Amiénois<a name="FNanchor_282_1" id="FNanchor_282_1"></a><a href="#Footnote_282_1" class="fnanchor">[282]</a>; et -au-dessous d'eux les <span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span> quatre-feuilles représentent l'ordre charmant de -l'année qu'ils protègent et sanctifient, avec les signes du zodiaque -au dessus, et les travaux des mois au-dessous; différant peu de la -manière dont ils sont toujours représentés—excepté pour mai: voyez -la page suivante. La libra aussi est assez rare dans la femme qui tient -les balances; le lion particulièrement de bonne humeur, et la moisson, -un des plus beaux morceaux dans toute la série de sculptures; plusieurs -des autres particulièrement fines et fouillées<a name="FNanchor_283_1" id="FNanchor_283_1"></a><a href="#Footnote_283_1" class="fnanchor">[283]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span></p> - -<p>41. <i>Décembre.</i>—Tuant et échaudant le cochon<a name="FNanchor_284_1" id="FNanchor_284_1"></a><a href="#Footnote_284_1" class="fnanchor">[284]</a>. Au-dessus, le -Capricorne avec une queue qui s'effile brusquement; je ne puis -déchiffrer les accessoires.</p> - -<p>42. <i>Janvier.</i>—À deux têtes<a name="FNanchor_285_1" id="FNanchor_285_1"></a><a href="#Footnote_285_1" class="fnanchor">[285]</a>, d'une exécution triste. Le Verseau -plus faible que la plupart des bas-reliefs de cette série.</p> - -<p>43. <i>Février.</i>—Très beau, chauffant ses pieds et mettant des charbons -sur le feu. Le poisson au-dessus, travaillé, mais inintéressant.</p> - -<p>44. <i>Mars.</i>—Au travail dans les sillons de vigne<a name="FNanchor_286_1" id="FNanchor_286_1"></a><a href="#Footnote_286_1" class="fnanchor">[286]</a>.</p> - -<p>Le Bélier soigné mais assez lourd.</p> - -<p>45. <i>Avril.</i>—Donnant à manger à son faucon; très joli.</p> - -<p>Au-dessus, le Taureau avec de charmantes feuilles pour la pâture.</p> - -<p>46. <i>Mai.</i>—Très singulier, un homme d'âge moyen est assis sous les -arbres à écouter les oiseaux chanter et les Gémeaux au dessus, un -fiancé et une fiancée.</p> - -<p>Ce quatre-feuilles rejoint ceux de l'angle intérieur à Sophonie.</p> - -<p>52. <i>Juin.</i>—En face rejoignant ceux de l'angle intérieur où est -Aggée. Fauchant. Remarquez les charmantes <span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span> fleurs sculptées tout en -travers de l'herbe. Au-dessus, le Cancer avec ses écailles superbement -modelées.</p> - -<p>51. <i>Juillet.</i>—La moisson. Très beau. Le Lion souriant complète la -démonstration que toutes les saisons et tous les signes sont regardés -comme une égale bénédiction et providentiellement bienfaisants.</p> - -<p>50. <i>Août.</i>—Battant le blé<a name="FNanchor_287_1" id="FNanchor_287_1"></a><a href="#Footnote_287_1" class="fnanchor">[287]</a>. La Vierge au-dessus, tenant une -fleur, sa draperie très moderne, et confuse pour un travail du XIII<sup>e</sup> -siècle.</p> - -<p>49. <i>Septembre.</i>—Je ne suis pas sûr de son action soit qu'il émonde -ou que d'une manière quelconque il cueille le fruit de l'arbre plein de -feuilles<a name="FNanchor_288_1" id="FNanchor_288_1"></a><a href="#Footnote_288_1" class="fnanchor">[288]</a>. La Balance au dessus; charmant.</p> - -<p>48. <i>Octobre.</i>—Foulant la vendange<a name="FNanchor_289_1" id="FNanchor_289_1"></a><a href="#Footnote_289_1" class="fnanchor">[289]</a>. Le Scorpion une figure très -traditionnelle et douce avec une queue fourchue, il est vrai, mais sans -aiguillon.</p> - -<p>47. <i>Novembre.</i>—Semant, avec le Sagittaire; à moitié caché quand -cette photographie fut prise grâce au bel arrangement qui règne -maintenant sans interruption, que ce soit pour un travail ou pour un -autre, dans les cathédrales françaises; ils ne peuvent jamais les -laisser tranquilles dix minutes.</p> - -<p>48. Et maintenant, pour finir, si vous vous souciez <span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span> de le voir, nous -entrerons dans le porche de la Madone—seulement, si vous venez, bonne -protestante ma lectrice, venez civilement; et veuillez vous souvenir—si -vous avez dans l'histoire connue, matière à souvenirs—si vous ne -pouvez pas vous souvenir, recevez du moins l'assurance solennelle:—que -le culte de la Madone, ni le culte d'aucune Dame, morte ou vivante, n'a -jamais nui à une créature humaine—mais que le culte de l'argent, le -culte de la perruque, du chapeau tricorne et à plumes, le culte des -plats, le culte du pichet et le culte de la pipe, ont fait, et font -beaucoup de mal et que tous offensent des millions de fois plus le Dieu -du Ciel de la Terre et des Étoiles, que toutes les plus absurdes et les -plus charmantes erreurs, commises par les générations de Ses simples -enfants, sur ce que la Vierge-mère pourrait, ou voudrait, ou ferait, ou -éprouverait pour eux.</p> - -<p>49. Et ensuite, veuillez observer ce simple fait historique sur les -trois sortes de Madones.</p> - -<p>Il y a d'abord la Madone douloureuse—le type byzantin, et de Cimabue. -Il est le plus noble de tous, et le plus ancien qui ait eu une influence -populaire reconnaissable<a name="FNanchor_290_1" id="FNanchor_290_1"></a><a href="#Footnote_290_1" class="fnanchor">[290]</a>.</p> - -<p>2° La Madone Reine qui est essentiellement la Madone franque et -normande, couronnée, calme, pleine de puissance et de douceur. C'est -celle qui est représentée dans le porche.</p> - -<p>3° La Madone Nourrice qui est la Raphaëlesque<a name="FNanchor_291_1" id="FNanchor_291_1"></a><a href="#Footnote_291_1" class="fnanchor">[291]</a> et généralement -plus récente et de décadence, on en <span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span> voit ici un bon modèle français -dans le porche du sud, comme nous l'avons déjà remarqué.</p> - -<p>Vous trouverez dans M. Viollet-le-Duc (l'article <i>Vierge</i> dans son -<i>Dictionnaire</i>, mérite tout entier l'étude la plus attentive) une -admirable comparaison entre cette statue de la Madone Reine du porche -sud et la Madone Nourrice du transept. Je pourrai peut-être obtenir une -photographie de ces deux dessins, mis en regard, mais si je le puis, le -lecteur voudra bien observer qu'il a un peu flatté la Reine et un peu -vulgarisé la Nourrice, ce qui n'est pas juste. La statue de ce porche, -dans le style du XIII<sup>e</sup> siècle, est très belle, mais il n'y a pas de -raison pour lui donner autrement d'importance, les types byzantins plus -anciens avaient beaucoup plus de grandeur.</p> - -<p>L'histoire de la Madone, en ses événements principaux, est racontée -dans les séries des statues qui sont autour du porche et dans les -quatre-feuilles placés au-dessous d'elles. Plusieurs d'entre eux se -rapportent toutefois à une légende relative aux Mages que je n'ai pas -pu pénétrer et je ne suis pas sûr de leur interprétation.</p> - -<p>Les grandes statues à gauche, en lisant vers le dehors comme -d'habitude, sont:</p> - -<p>29. L'Ange Gabriel.</p> - -<p>30. La Vierge Annonciade.</p> - -<p>31. La Vierge Visitante.</p> - -<p>32. Sainte Élisabeth. <span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span></p> - -<p>33. La Présentation de la Vierge.</p> - -<p>34. Saint Siméon.</p> - -<p>À droite, en lisant vers le dehors:</p> - -<p>35. 36, 37. Les trois Rois.</p> - -<p>38. Hérode.</p> - -<p>39. Salomon.</p> - -<p>40. La Reine de Saba.</p> - -<p>51. Je ne suis pas sûr de bien comprendre ce que viennent faire ici ces -deux dernières statues; mais je crois que l'idée de l'auteur<a name="FNanchor_292_1" id="FNanchor_292_1"></a><a href="#Footnote_292_1" class="fnanchor">[292]</a> a -été que virtuellement la reine Marie rendait visite à Hérode en lui -envoyant ou en lui faisant envoyer les Mages pour lui annoncer sa -présence à Bethléem; et le contraste entre la réception de la reine -de Saba par Salomon, et celle d'Hérode chassant la Madone en Égypte -est décrit avec insistance tout le long de ce côté du Porche avec les -conséquences diverses pour les deux Rois et pour le monde.</p> - -<p>Les quatre-feuilles sous les grandes statues se déroulent dans l'ordre -suivant:</p> - -<p>29. Sous Gabriel. <span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span></p> - -<p>A. Daniel voyant la pierre détachée sans mains<a name="FNanchor_293_1" id="FNanchor_293_1"></a><a href="#Footnote_293_1" class="fnanchor">[293]</a>.</p> - -<p>B. Moïse et le buisson ardent<a name="FNanchor_294_1" id="FNanchor_294_1"></a><a href="#Footnote_294_1" class="fnanchor">[294]</a>.</p> - -<p>30. Sous la Vierge Annonciade.</p> - -<p>A. Gédéon et la rosée sur la toison<a name="FNanchor_295_1" id="FNanchor_295_1"></a><a href="#Footnote_295_1" class="fnanchor">[295]</a>.</p> - -<p>B. Moïse se retirant avec les tables de la loi.</p> - -<p>Aaron dominant, montre du doigt sa verge bourgeonnante<a name="FNanchor_296_1" id="FNanchor_296_1"></a><a href="#Footnote_296_1" class="fnanchor">[296]</a>.</p> - -<p>31. Sous la Vierge Visitante.</p> - -<p>A. Le message à Zacharie: «Ne crains pas, car ta prière est -entendue<a name="FNanchor_297_1" id="FNanchor_297_1"></a><a href="#Footnote_297_1" class="fnanchor">[297]</a>.»</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span></p> - -<p>B. Le songe de Joseph: «Ne crains pas de prendre Marie pour -femme<a name="FNanchor_298_1" id="FNanchor_298_1"></a><a href="#Footnote_298_1" class="fnanchor">[298]</a>.»</p> - -<p>32. Sous sainte Élisabeth:</p> - -<p>A. Le silence de Zacharie: «Ils s'aperçurent qu'il avait eu une vision -dans le temple<a name="FNanchor_299_1" id="FNanchor_299_1"></a><a href="#Footnote_299_1" class="fnanchor">[299]</a>.»</p> - -<p>B. Il n'y a pas un de tes parents qui soit appelé de ce nom<a name="FNanchor_300_1" id="FNanchor_300_1"></a><a href="#Footnote_300_1" class="fnanchor">[300]</a> «Il -écrivit en disant: son nom est Jean<a name="FNanchor_301_1" id="FNanchor_301_1"></a><a href="#Footnote_301_1" class="fnanchor">[301]</a>.»</p> - -<p>33. Sous la présentation de la Vierge.</p> - -<p>A. Fuite en Égypte.</p> - -<p>B. Le Christ avec les Docteurs.</p> - -<p>34. Sous saint Siméon.</p> - -<p>A. Chute des Idoles en Égypte<a name="FNanchor_302_1" id="FNanchor_302_1"></a><a href="#Footnote_302_1" class="fnanchor">[302]</a>.</p> - -<p>B. Le retour à Nazareth.</p> - -<p>Ces deux derniers quatre-feuilles rejoignent ceux si beaux d'Amos (C. et -D.).</p> - -<p>Puis sur le côté opposé, sous la reine de Saba et rejoignant les A et -B d'Abdias.</p> - -<p>40. A. Salomon traite la reine de Saba. La coupe de Grâce.</p> - -<p>B. Salomon enseigne la reine de Saba: «Dieu est au-dessus».</p> - -<p>39. Sous Salomon:</p> - -<p>A. Salomon sur son trône de Juge.</p> - -<p>B. Salomon priant devant la porte de son temple. <span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span></p> - -<p>38. Sous Hérode<a name="FNanchor_303_1" id="FNanchor_303_1"></a><a href="#Footnote_303_1" class="fnanchor">[303]</a>:</p> - -<p>A. Massacre des Innocents.</p> - -<p>B. Hérode ordonne que le vaisseau des Rois soit brûlé<a name="FNanchor_304_1" id="FNanchor_304_1"></a><a href="#Footnote_304_1" class="fnanchor">[304]</a>.</p> - -<p>37. Sous le troisième Roi:</p> - -<p>A. Hérode faisant rechercher les Rois.</p> - -<p>B. Incendie du vaisseau.</p> - -<p>36. Sous le second Roi:</p> - -<p>A. Adoration à Bethléem? Pas certain. <span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span></p> - -<p>B. Le voyage des Rois.</p> - -<p>33. Sous le premier Roi:</p> - -<p>A. L'Étoile à l'Orient.</p> - -<p>B. «Étant avertis dans un songe qu'ils ne devaient pas retourner vers -Hérode<a name="FNanchor_305_1" id="FNanchor_305_1"></a><a href="#Footnote_305_1" class="fnanchor">[305]</a>.»</p> - -<p>Je ne doute pas de trouver un jour l'enchaînement véritable de ces -sujets, mais cela importe peu, ce groupe de quatre-feuilles étant de -moindre intérêt que le reste, et celui du massacre des Innocents -curieusement illustratif de l'incapacité du sculpteur à exprimer toute -action ou passion violentes.</p> - -<p>Mais je ne veux pas essayer d'entrer ici dans les questions relatives à -l'art de ces bas-reliefs. Ils n'ont jamais eu d'autre objet que d'être -des symboles, ou des guides pour la pensée. Et, si le lecteur veut se -laisser doucement conduire par eux, il peut créer lui-même dans son -cœur de plus beaux tableaux; et en tout cas, il peut reconnaître comme -leur message à tous, les vérités générales qui suivent:</p> - -<p>52. D'abord, que dans tout le Sermon sur cette Montagne d'Amiens, le -Christ n'apparaît jamais comme le Crucifié, comme le Christ mort ni -n'en éveille un instant la pensée; mais comme le Verbe Incarné, comme -l'Ami présent—comme le Prince de la Paix sur la terre<a name="FNanchor_306_1" id="FNanchor_306_1"></a><a href="#Footnote_306_1" class="fnanchor">[306]</a>—et comme -le roi éternel dans le Ciel. Ce que Sa vie <i>est</i>, ce que Ses -commandements <i>sont</i>, et ce que Son jugement sera sont les choses ici -enseignées; non ce qu'il fit un jour, ce qu'il souffrit un jour, mais -ce qu'il fait à présent, ce qu'il nous ordonne de faire. Ceci est la -pure, joyeuse, belle leçon <span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span> du Christianisme; et les causes de -décadence de cette foi et toutes les corruptions de ses pratiques -stériles peuvent se résumer brièvement ainsi: l'habitude d'avoir sous -nos yeux la mort du Christ, au lieu de sa vie, la méditation de ses -souffrances passées substituée à celles de notre devoir -présent<a name="FNanchor_307_1" id="FNanchor_307_1"></a><a href="#Footnote_307_1" class="fnanchor">[307]</a>.»</p> - -<p>Puis en second lieu, quoique le Christ; ne porte pas sa croix, les -prophètes affligés, les apôtres persécutés, <span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span> les disciples martyrs, -portent la leur. Car s'il vous est salutaire de vous rappeler ce que -votre Créateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous -rappeler ce que des hommes mortels nos semblables, ont fait aussi. Vous -pouvez à votre gré nier le Christ ou le renier, mais le martyre, vous -pouvez seulement l'oublier; le nier, vous ne le pouvez. Chaque <span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span> pierre de -cet édifice a été cimentée de son sang et il n'y a pas de sillon de -ses piliers qui n'ait été labouré par sa souffrance.</p> - -<p>Gardant donc ces choses dans votre cœur, retournez-vous maintenant vers -la statue centrale du Christ, écoutez son message et comprenez-le. Il -tient le Livre de la Loi Éternelle dans Sa main gauche; avec la droite -Il bénit, mais bénit sous condition: «Fais ceci <span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span> et tu vivras<a name="FNanchor_308_1" id="FNanchor_308_1"></a><a href="#Footnote_308_1" class="fnanchor">[308]</a>», -ou plutôt dans un sens plus strict et plus rigoureux: «Sois ceci, et -tu vivras», montrer de la pitié n'est rien, être pur en action n'est -rien, tu dois être pur aussi dans ton cœur.</p> - -<p>Et avec cette parole de la loi inabolie. «Ceci, si tu ne le fais pas, -ceci, si tu ne l'es pas, tu mourras».</p> - -<p>55. Mourir—quelque idée que vous vous fassiez de la mort—totalement -et irrévocablement. Il n'est pas parlé dans la théologie du XIII<sup>e</sup> -siècle du pardon (dans notre sens moderne) des péchés, et il n'est -pas parlé non plus du Purgatoire. Au-dessus de cette image du Christ -avec nous, du Christ notre Ami, est placée l'image du Christ au-dessus -de nous, du Christ notre Juge. Pour cette présente vie—voici Sa -présence secourable. Après cette vie—voici Sa venue pour prendre -connaissance de nos actes et des intentions de nos actes; et séparer -l'obéissant du désobéissant, l'aimant du méchant, sans espoir donné -à ce dernier d'aucun recours, d'aucune réconciliation. Je ne sais pas -quels commentaires adoucissants furent ajoutés ensuite et tracés en -minuscules effrayées par la main des Pères, ou chuchotés en murmures -hésitants par les prélats de l'Église moderne. Mais je sais que le -langage de chaque pierre sculptée, de chaque brillant vitrail, de ces -choses qui étaient journellement vues et universellement comprises par -le peuple, était absolument et uniquement l'enseignement de Moïse au -Sinaï aussi <span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span> bien que de saint Jean à Patmos, du commencement comme à -la fin de la Révélation du Seigneur à Israël.</p> - -<p>Il en fut ainsi, simplement—sévèrement—et sans interruption pendant -les trois grands siècles du christianisme dans sa force (XI<sup>e</sup>, XII<sup>e</sup>, -XIII<sup>e</sup> siècles), et dans toute l'étendue de son empire, d'Iona à -Cyrène et de Calpe à Jérusalem. À quelle époque la doctrine du -Purgatoire a-t-elle été ouvertement acceptée par les docteurs -catholiques, je ne sais, ni ne me soucie de le savoir. Elle a été -formulée pour la première fois par Dante, mais n'a jamais été -acceptée un instant par les maîtres de l'art sacré de son temps ou -par ceux d'aucune grande école, à quelque époque que ce soit<a name="FNanchor_309_1" id="FNanchor_309_1"></a><a href="#Footnote_309_1" class="fnanchor">[309]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span></p> - -<p>56. Je ne sais pas non plus ni ne tiens à savoir—à quelle époque la -notion de la Justification par la Foi dans le sens moderne se trouva -fixée nettement dans l'esprit des sectes et des écoles hérétiques du -Nord. En réalité, sa force fut scellée par ses premiers auteurs sur -un ascétisme qui différait de la règle monastique en ce qu'il était -apte seulement à détruire, jamais à construire, qui s'efforçait -d'imposer à tous la sévérité qu'il jugeait bon de s'imposer à -lui-même, <span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span> et luttait ainsi pour faire du monde un monastère sans art, -sans lettres et sans pitié<a name="FNanchor_310_1" id="FNanchor_310_1"></a><a href="#Footnote_310_1" class="fnanchor">[310]</a>.</p> - -<p>Son effort violent éclata au milieu des furies d'une réaction de -dissolution et d'incrédulité et reste maintenant la plus méprisable -des reprises populaires et des emplâtres pour chaque accroc à la loi -et déchirure de la conscience que l'intérêt peut provoquer ou -l'hypocrisie déguiser.</p> - -<p>57. À partir des querelles qui suivirent entre les deux grandes sectes -de l'église corrompue au sujet des prières pour les morts et des -indulgences pour les vivants, de la suprématie papale ou des libertés -populaires, aucun homme, femme ou enfant n'a plus besoin de prendre la -peine d'étudier l'histoire du Christianisme. Ce ne sont rien que les -querelles des hommes, et le rire des démons parmi ses ruines. Sa vie, -son évangile et sa puissance sont entièrement écrites dans les -grandes œuvres de ses vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur -les îlots des rivières de France et aux pentes gazonnées riveraines -des fleuves anglais, sur les rochers d'Orvieto et près des sables de -l'Arno.</p> - -<p>Mais de toutes ces œuvres, celle dont les leçons parlent de la façon -la plus simple, la plus complète et la plus imposante à l'esprit actif -de l'Europe du Nord est encore celle qui s'élève sur les premières -pierres d'Amiens<a name="FNanchor_311_1" id="FNanchor_311_1"></a><a href="#Footnote_311_1" class="fnanchor">[311]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span></p> - -<p>Croyez ce qu'elle vous enseigne, ou ne le croyez pas, lecteur, comme -vous le voudrez: comprenez seulement combien cela a été un jour -entièrement cru; et que toutes les belles choses ont été faites, et -toutes les nobles actions<a name="FNanchor_312_1" id="FNanchor_312_1"></a><a href="#Footnote_312_1" class="fnanchor">[312]</a> accomplies, quand cette foi était encore -dans sa force, avant que vînt ce que nous pouvons appeler «le temps -présent», où la question de savoir si la religion a quelque effet sur -la moralité est gravement agitée par des gens qui n'ont -essentiellement aucune idée de ce que peuvent signifier l'un ou l'autre -de ces mots.</p> - -<p>Relativement auquel débat peut-être aurez-vous la patience de lire ce -qui suit, tandis que la flèche d'Amiens s'efface dans le lointain et -que votre wagon se précipite vers l'Ile-de-France qui exhibe -aujourd'hui les échantillons les plus admirés de l'art, de -l'intelligence et de la vie européenne.</p> - -<p>59. Toutes les créatures humaines, dans tous les temps et tous les -lieux du monde, qui ont des affections ardentes, le sens commun, et -l'empire sur elles-mêmes, ont été et sont naturellement morales. La -nature humaine dans sa plénitude est nécessairement morale—sans amour -elle est inhumaine—sans raison<a name="FNanchor_313_1" id="FNanchor_313_1"></a><a href="#Footnote_313_1" class="fnanchor">[313]</a>, inhumaine—sans discipline, -inhumaine. Dans la proportion exacte où les hommes sont nés capables -de ces choses, où on leur a appris à aimer, à penser, à supporter la -souffrance, ils sont nobles, vivent heureux, <span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span> meurent calmes et leur -souvenir est pour leur race un honneur et un bienfait perpétuels. Tous -les hommes sages savent et ont su ces choses depuis que la forme de -l'homme a été séparée de la poussière; la connaissance et le -commandement de ces lois n'a rien à faire avec la religion<a name="FNanchor_314_1" id="FNanchor_314_1"></a><a href="#Footnote_314_1" class="fnanchor">[314]</a>: un -homme bon et sage diffère <span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span> d'un homme méchant et idiot, simplement -comme un bon chien d'un chien hargneux, et toute espèce de chien d'un -loup ou d'une belette. Et si vous devez croire, ou prêcher sans y -croire, la foi en un monde ou une loi spirituelle—seulement dans -l'espoir que quoique vous commettiez, ou que d'autres commettent -d'insensé ou d'indigne—cela pourra grâce à ces doctrines être -raccommodé et replâtré, et pardonné, et entièrement remis à -neuf—moins vous croirez en un monde spirituel et surtout moins vous en -parlerez, mieux cela sera.</p> - -<p>60. Mais si, aimant les créatures qui sont comme vous-même, vous -sentez que vous aimeriez encore <span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span> plus chèrement des créatures -meilleures que vous-même, si elles vous étaient révélées; si, vous -efforçant de tout votre pouvoir d'améliorer ce qui est mal, près de -vous et autour de vous, vous aimiez à penser au jour où le Juge de -toute la terre rendra tout juste<a name="FNanchor_315_1" id="FNanchor_315_1"></a><a href="#Footnote_315_1" class="fnanchor">[315]</a> et où les petites collines se -réjouiront de tous côtés<a name="FNanchor_316_1" id="FNanchor_316_1"></a><a href="#Footnote_316_1" class="fnanchor">[316]</a>; si, vous séparant des compagnons qui -vous ont donné toute la meilleure joie que vous ayez eue sur terre, -vous gardiez le désir de rencontrer de nouveau leurs regards et de -presser leurs mains, là où les regards ne seront plus obscurcis, ni -les mains défaillantes; si, vous préparant vous-même à être -couchés sous l'herbe dans le silence et la solitude sans plus voir la -beauté, sans plus sentir la joie, vous vouliez vous soucier de la -promesse qui vous a été faite d'un temps dans lequel vous verriez de -nouveau la lumière de Dieu et connaîtriez les choses que vous aspirez -à connaître, et marcheriez dans la paix de l'éternel Amour—alors -l'Espoir de ces choses pour vous est la religion; leur Substance dans -votre vie est la Foi. Et dans leur vertu il nous est promis que les -royaumes de ce monde deviendront un jour les royaumes de Notre Seigneur -et de Son Christ<a name="FNanchor_317_1" id="FNanchor_317_1"></a><a href="#Footnote_317_1" class="fnanchor">[317]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span></p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_174_1" id="Footnote_174_1"></a><a href="#FNanchor_174_1"><span class="label">[174]</span></a>La flèche d'Amiens est une flèche de charpente (Voir -Viollet-le-Duc, art. <i>Flèche</i>).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_175_1" id="Footnote_175_1"></a><a href="#FNanchor_175_1"><span class="label">[175]</span></a>Voir <i>Lectures on Art</i>, 62-65. Le passage cité plus haut de -<i>The Two Paths</i> a plutôt trait à la sculpture.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_176_1" id="Footnote_176_1"></a><a href="#FNanchor_176_1"><span class="label">[176]</span></a>Plus exactement: <i>de l'architecture française</i>, du moins à -l'endroit cité: <i>Dictionnaire de l'architecture</i>, vol. I, p. 71. Mais -à l'article <i>Cathédrale</i>, elle est appelée (vol. II, p. 330) -l'église ogivale par excellence.—(Note de l'Auteur.)</p> - -<p>Ruskin fait ici une confusion. Au volume I (p. 71), Viollet-le-Duc -appelle Parthénon de l'architecture française, non pas la cathédrale -d'Amiens, mais le chœur de Beauvais.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_177_1" id="Footnote_177_1"></a><a href="#FNanchor_177_1"><span class="label">[177]</span></a>Voir le développement de ces idées dans <i>Miscelleanous</i> de -Walter Pater (article sur «Notre-Dame d'Amiens»). Je ne sais pourquoi -le nom de Ruskin n'y est pas cité une fois.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_178_1" id="Footnote_178_1"></a><a href="#FNanchor_178_1"><span class="label">[178]</span></a>C'était un principe universellement reçu par les -architectes français des grandes époques d'employer les pierres de -leurs carrières telles qu'elles gisaient dans leur lit; si les -gisements étaient épais, les pierres étaient employées dans leur -pleine épaisseur, s'ils étaient minces dans leur minceur inévitable -et ajustées avec une merveilleuse entente de leurs lignes de poussée, -de leur centre de gravité. Les blocs naturels n'étaient jamais sciés, -mais seulement ébousinés (*) pour s'adapter exactement, toute la force -native et la cristallisation de la pierre étant ainsi gardée -intacte—«ne dédoublant jamais une pierre. Cette méthode est -excellente, elle conserve à la pierre toute sa force naturelle, tous -ses moyens de résistance» (Voyez M. Viollet-le-Duc, article -<i>Construction</i> (<i>Matériaux</i>), vol. IV, p. 129). Il ajoute le fait très -à remarquer que, aujourd'hui encore, il y a en France soixante-dix -départements dans lesquels l'usage de la scie au grès est inconnu -(**).—(Note de l'Auteur.)</p> - -<p>Sur les pierres employées dans le sens de leur lit ou en délit, voir -Ruskin, <i>Val d'Arno</i>, chap. VII, § 169. Au fond, pour Ruskin qui -n'établit pas de ligne de démarcation entre la nature et l'art, entre -l'art et la science, une pierre brute est déjà un document -scientifique, c'est-à-dire à ses yeux, une œuvre d'art qu'il ne faut -pas mutiler. «En eux est écrite une histoire et dans leurs veines et -leurs zones, et leurs lignes brisées, leurs couleurs écrivent les -légendes diverses toujours exactes des anciens régimes politiques du -royaume des montagnes auxquelles ces marbres ont appartenu, de ses -infirmités et de ses énergies, de ses convulsions et de ses -consolidations depuis le commencement des temps»: <i>Stones of Venice</i>, -III, I, 42, cité par M. de la Sizeranne).—(Note du Traducteur.)</p> - -<p>(*) Ébousiner une pierre, c'est enlever sur ses deux lits les portions -du calcaire qui ont précédé ou suivi la complète formation -géologique, c'est enlever les parties susceptibles de se décomposer -(Viollet-le-Duc).—(Note du Traducteur.)</p> - -<p>(**) Et Viollet-le-Duc assure que ce sont ceux où l'on construit le -mieux.—Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_179_1" id="Footnote_179_1"></a><a href="#FNanchor_179_1"><span class="label">[179]</span></a>Psaume XI, 4.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_180_1" id="Footnote_180_1"></a><a href="#FNanchor_180_1"><span class="label">[180]</span></a>Saint Matthieu, XVIII, 20.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_181_1" id="Footnote_181_1"></a><a href="#FNanchor_181_1"><span class="label">[181]</span></a>«Car vous êtes le temple du Dieu vivant ainsi que Dieu l'a -dit: «J'habiterai au milieu d'eux et j'y marcherai; je serai leur Dieu -et ils seront mon peuple» (II Corinthiens, VI, 16).—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_182_1" id="Footnote_182_1"></a><a href="#FNanchor_182_1"><span class="label">[182]</span></a>Cf. l'idée contraire dans le beau livre de Léon Brunschwig -<i>Introduction à la vie de l'Esprit</i>, chap. III: «Pour éprouver la -joie esthétique, pour apprécier l'édifice, non plus comme bien -construit mais comme vraiment beau, il faut... le sentir en harmonie, -non plus avec quelque fin extérieure, mais avec l'état intime de la -conscience actuelle. C'est pourquoi les anciens monuments qui n'ont plus -la destination pour laquelle ils ont été faits ou dont la destination -s'efface plus vite de notre souvenir se prêtent si facilement et si -complètement à la contemplation esthétique. <i>Une cathédrale est une -œuvre d'art quand on ne voit plus en elle l'instrument du salut, le -centre de la vie sociale dans une cité</i>; pour le croyant qui la voit -autrement, elle est autre chose (page 97). Et page 112: «les -cathédrales du moyen âge... peuvent avoir pour certains un charme que -leurs auteurs ne soupçonnaient pas.» La phrase précédente n'est pas -en italique dans le texte. Mais j'ai voulu l'isoler parce qu'elle me -semble la contre-partie même de <i>la Bible d'Amiens</i> et, plus -généralement, de toutes les études de Ruskin sur l'art religieux, en -général.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_183_1" id="Footnote_183_1"></a><a href="#FNanchor_183_1"><span class="label">[183]</span></a>Cf. le passage concordant de <i>Lectures on Art</i> où est -rappelée la vieille expression française de «logeur du Bon Dieu» -(<i>Lectures on Art</i>, II, § 60 et suivants).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_184_1" id="Footnote_184_1"></a><a href="#FNanchor_184_1"><span class="label">[184]</span></a>Voir plus haut sur ces sculptures la note, page 113.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_185_1" id="Footnote_185_1"></a><a href="#FNanchor_185_1"><span class="label">[185]</span></a>Cf. «Le travail du charpentier, le premier auquel se livra -sans doute le fondateur de notre religion» (<i>Lectures ou Art</i>, II, § -31).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_186_1" id="Footnote_186_1"></a><a href="#FNanchor_186_1"><span class="label">[186]</span></a>Le lecteur philosophe sera tout à fait bienvenu à -«découvrir» et «opposer» autant de motifs charnels qu'il -voudra—compétition avec le voisin Beauvais—confort pour des têtes -chargées de sommeil—soulagement pour les flancs gras, et autres choses -semblables. Il finira par trouver qu'aucune somme de compétition ou de -recherche de confort ne pourrait, à présent, produire rien qui soit -l'égal de cette sculpture; encore moins sa propre philosophie, quel que -soit son système; et que ce fut, en vérité, le petit grain de -moutarde de la foi, avec une quantité très notable, en outre, -d'honnêteté dans les mœurs et dans le caractère qui fit que tout le -reste concourût au bien.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_187_1" id="Footnote_187_1"></a><a href="#FNanchor_187_1"><span class="label">[187]</span></a>Arnold Boulin, menuisier à Amiens, sollicita l'entreprise et -l'obtint dans les premiers mois de l'année 1508. Un contrat fut passé -et un accord fait avec lui pour la construction de cent vingt stalles -avec des sujets historiques, des dossiers hauts, des dais pyramidaux. Il -fut convenu que le principal exécutant aurait sept sous de Tournay (un -peu moins que le sou de France) par jour, pour lui et son apprenti -(trois pence par jour pour les deux, c'est-à-dire 1 shilling par -semaine pour le maître, et six pences par semaine pour l'ouvrier), et -pour la surintendance du travail entier 12 couronnes par an, au taux de -24 sous la couronne (c'est-à-dire 12 shillings par an). Le salaire du -simple ouvrier était de trois sous par jour. Pour les sculptures des -stalles et les sujets d'histoire qu'elles devraient traiter, un marché -séparé fut conclu avec Antoine Avernier, découpeur d'images, -résidant à Amiens, au taux de trente-deux sous (seize pences) le -morceau. La plus grande partie des bois venait de Clermont-en-Beauvoisis -près d'Amiens; les plus beaux, pour les bas-reliefs, de Hollande, par -Saint-Valéry et Abbeville.</p> - -<p>Le chapitre désigna quatre de ses membres pour surveiller le travail: -Jean Dumas, Jean Fabres, Pierre Vuaille, et Jean Lenglaché auxquels mes -auteurs (tous deux chanoines) attribuent le choix des sujets, de la -place à leur donner et l'initiation des ouvriers «au sens véritable -et le plus élevé de la Bible ou des légendes et portant quelquefois -le simple savoir-faire de l'ouvrier jusqu'à la hauteur du génie du -théologien».</p> - -<p>Sans prétendre fixer la part de ce qui revient au savoir-faire et à la -théologie dans la chose, nous avons seulement à remarquer que la -troupe entière, maîtres, apprentis, découpeurs d'images, et quatre -chanoines, emboîtèrent le pas et se mirent à l'ouvrage le 3 juillet -1508, dans la grande salle de l'évêché, qui devait servir à la fois -de cabinet de travail pour les artistes et d'atelier pour les ouvriers -pendant tout le temps de l'affaire. L'année suivante, un autre -menuisier, Alexandre Huet, fut associé à la corporation pour s'occuper -des stalles à la droite du chœur pendant qu'Arnold Boulin continuait -celles de gauche. Arnold laissant son nouvel associé commander pour -quelque temps, alla à Beauvais et à Saint-Riquier pour y voir les -boiseries; et en juillet 1511 les deux maîtres allaient ensemble à -Rouen «pour étudier les chaires de la cathédrale».</p> - -<p>L'année précédente, en outre, deux Franciscains, moines d'Abbeville, -«experts et renommés dans le travail du bois», avaient été appelés -par le chapitre d'Amiens pour donner leur avis sur les œuvres en cours, -et avaient eu chacun vingt sous pour cet avis, et leurs frais de -voyages».</p> - -<p>En 1516, un autre nom et un nom important apparaît dans les comptes -rendus, celui de Jean Trupin, «un simple ouvrier aux gages de trois -sous par jour», mais certainement un bon sculpteur et plein de feu dont -c'est, sans aucun doute, le portrait fidèle et de sa propre main, qui -fait le bras de la 83° stalle (à droite, le plus près de l'abside) -au-dessous duquel est gravé son nom JHAN TRUPIN, et de nouveau sous la -92° stalle avec, en plus, le vœu: «Jan Trupin, Dieu pourvoie».</p> - -<p>L'œuvre entière fut terminée le jour de la Saint-Jean, 1522, sans -aucune espèce d'interruption (autant que nous sachions), causée par -désaccord, ou décès, ou malhonnêteté, ou incapacité parmi ceux qui -y travaillaient ensemble, maîtres ou serviteurs.</p> - -<p>Et une fois les comptes vérifiés par quatre membres du chapitre, il -fut établi que la dépense totale était de 9.488 livres, 11 sous, et 3 -oboles (décimes) ou 474 napoléons, 11 sous, 3 décimes d'argent -français moderne, ou en gros 400 livres sterling anglaises.</p> - -<p>C'est pour cette somme qu'une troupe probablement de six ou huit bons -ouvriers, vieux et jeunes, a été tenue en joie et occupée pendant -quatorze ans; et ceci, que vous voyez, laissé comme un résultat -palpable et comme un présent pour vous.</p> - -<p>Je n'ai pas examiné les sculptures de façon à pouvoir désigner avec -quelque précision l'œuvre de chacun des différents maîtres; mais, en -général, le motif de la fleur et de la feuille dans les ornements sont -des deux menuisiers principaux et de leurs apprentis: le travail si -poussé des récits de l'Écriture est l'Avernier, il est égayé çà -et là de hors-d'œuvre variés dus à Trupin, et les raccords et les -points ont été faits par les ouvriers ordinaires. Il n'a pas été -employé de clous, tout est <i>au mortier</i>, et si admirablement que les -jointures n'ont pas bougé jusqu'ici et sont encore presque -imperceptibles. Les quatre pyramides terminales «vous pourriez les -prendre pour des pins géants oubliés pendant six siècles sur le sol -où l'église fut bâtie, on peut n'y voir d'abord qu'un luxe fou de -sculptures et d'ornementation creuse, mais vues et analysées de près, -elles sont des merveilles d'ordre systématique dans la construction -réunissant toute la légèreté, la force et la grâce des flèches les -plus célèbres de la dernière époque du moyen âge.»</p> - -<p>Les détails ci-dessus sont tous extraits ou simplement traduits de -l'excellente description des <i>Stalles et clôtures du chœur de la -cathédrale d'Amiens</i>, par MM. les chanoines Jourdain et Duval (Amiens, -V<sup>ve</sup> Alfred Caron, 1867). Les esquisses lithographiques qui -l'accompagnent sont excellentes et le lecteur y trouvera les séries -entières des sujets indiqués avec précision et brièveté ainsi que -tous les renseignements sur la charpente et la clôture du chœur dont -je n'ai pas la place de parler dans cet abrégé pour les -voyageurs.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_188_1" id="Footnote_188_1"></a><a href="#FNanchor_188_1"><span class="label">[188]</span></a>La partie la plus forte et destinée à tenir la plus -longtemps dans un siège, de l'ancienne ville, était sur cette -hauteur.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_189_1" id="Footnote_189_1"></a><a href="#FNanchor_189_1"><span class="label">[189]</span></a>La cathédrale.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_190_1" id="Footnote_190_1"></a><a href="#FNanchor_190_1"><span class="label">[190]</span></a>Cf. avec <i>The Two Paths</i>: «Ces statues (celles du porche -occidental de Chartres) ont été longtemps et justement considérées -comme représentatives de l'art le plus élevé du XII<sup>e</sup> ou du -commencement du XIII<sup>e</sup> siècle en France; et, en effet, elles possèdent -une dignité et un charme délicat qui manquent, en général, aux -œuvres plus récentes. Ils sont dus, en partie, à une réelle noblesse -de traits, mais principalement à la grâce mêlée de sévérité des -lignes tombantes de l'excessivement mince draperie; aussi bien qu'à un -fini des plus étudiés dans la composition, chaque partie de -l'ornementation s'harmonisant tendrement avec le reste. Autant que leur -pouvoir sur certains modes de l'esprit religieux est due à un degré -palpable de non-naturalisme en eux, je ne le loue pas, la minceur -exagérée du corps et la raideur de l'attitude sont des défauts; mais -ce sont de nobles défauts, et ils donnent aux statues l'air étrange de -faire partie du bâtiment lui-même et de le soutenir, non comme la -cariatide grecque sans effort, où comme la cariatide de la Renaissance -par un effort pénible ou impossible, mais comme si tout ce qui fut -silencieux et grave, et retiré à part, et raidi avec un frisson au -cœur dans la terreur de la terre, avait passé dans une forme de marbre -éternel; et ainsi l'Esprit a fourni, pour soutenir les piliers de -l'église sur la terre, toute la nature anxieuse et patiente dont il -n'était plus besoin dans le ciel. Ceci est la vue transcendantale de la -signification de ces sculptures.</p> - -<p>Je n'y insiste pas. Ce sur quoi je m'appuie est uniquement leurs -qualités de vérité et de vie. Ce sont toutes des portraits—la -plupart d'inconnus, je crois—mais de palpables et d'indiscutables -portraits; s'ils n'ont pas été pris d'après la personne même qui est -censée représentée, en tout cas ils ont été étudiés d'après -quelque personne vivante dent les traits peuvent, sans invraisemblance, -représenter ceux du roi ou du saint en question. J'en crois plusieurs -authentiques, il y en a un d'une reine qui, évidemment, de son vivant, -fut remarquable pour ses brillants yeux noirs. Le sculpteur a creusé -bien profondément l'iris dans la pierre et ses yeux foncés brillent -encore pour nous avec son sourire.</p> - -<p>Il y a une autre chose que je désire que vous remarquiez spécialement -dans ces statues, la façon dont la moulure florale est associée aux -lignes verticales de la statue.</p> - -<p>Vous avez ainsi la suprême complexité et richesse de courbes côte à -côte avec les pures et délicates lignes parallèles, et les deux -caractères gagnent en intérêt et en beauté; mais il y a une -signification plus profonde dans la chose qu'un simple effet de -composition; signification qui n'a pas été voulue par le sculpteur, -mais qui a d'autant plus de valeur qu'elle est inintentionnelle. Je veux -dire l'association intime de la beauté de la nature inférieure dans -les animaux et les fleurs avec la beauté de la nature plus élevée -dans la forme humaine. Vous n'avez jamais ceci dans l'œuvre grecque. -Les statues grecques sont toujours isolées; de blanches surfaces de -pierre, ou des profondeurs d'ombre, font ressortir la forme de la statue -tandis que le monde de la nature inférieure qu'ils méprisaient était -retiré de leur cœur dans l'obscurité. Ici la statue drapée semble le -type de l'esprit chrétien, sous beaucoup de rapports, plus faible et -plus contractée mais plus pure; revêtue de ses robes blanches et de sa -couronne, et avec les richesses de toute la création à côté d'elle.</p> - -<p>Le premier degré du changement sera placé devant vous dans un instant, -simplement en comparant cette statue de la façade ouest de Chartres -avec celle de la Madone de la porte du transept sud d'Amiens.</p> - -<p>Cette Madone, avec la sculpture qui l'entoure, représente le point -culminant de l'art gothique au XIII<sup>e</sup> siècle. La sculpture a progressé -continuellement dans l'intervalle; progressé simplement parce qu'elle -devient chaque jour plus sincère et plus tendre et plus suggestive. -Chemin faisant, la vieille devise de Douglas: «Tendre et vrai» peut -cependant être reprise par nous tous pour nous-mêmes, non moins dans -l'art que dans les autres choses. Croyez-le, la première -caractéristique universelle de tout grand art est la tendresse, comme -la seconde est la vérité. Je trouve ceci chaque jour de plus en plus -vrai; un infini de tendresse est le don par excellence et l'héritage de -tous les hommes vraiment grands. Il implique sûrement en eux une -intensité relative de dédain pour les choses basses, et leur donne une -apparence sévère et arrogante aux yeux de tous les gens durs, stupides -et vulgaires, tout à fait terrifiante pour ceux-ci s'ils sont capables -de terreur et haïssable pour eux, si, ils ne sont capables de rien de -plus élevé que la haine. L'esprit du Dante est le grand type de cette -classe d'esprit. Je dis que le <i>premier</i> héritage est la tendresse—le -<i>second</i> la vérité; parce que la tendresse est dans la nature de la -créature, la vérité dans ses habitudes et dans sa connaissance -acquise; en outre, l'amour vient le premier, aussi bien dans l'ordre de -la dignité que dans celui du temps, et est toujours pur et entier: la -vérité, dans ce qu'elle a de meilleur, est parfaite.</p> - -<p>Pour revenir à notre statue, vous remarquerez que l'arrangement de la -sculpture est exactement le même qu'à Chartres. Une sévère draperie -tombante rehaussée sur les côtés, par un riche ornement floral; mais -la statue est maintenant complètement animée; elle n'est plus immuable -comme un pilier rigide, mais elle se penche en dehors de sa niche et -l'ornement floral, au lieu d'être une guirlande conventionnelle, est un -exquis arrangement d'aubépines. L'œuvre toutefois dans l'ensemble, -quoique parfaitement caractéristique du progrès de l'époque comme -style et comme intention, est en certaines qualités plus subtiles, -inférieure à celle de Chartres. Individuellement, le sculpteur, -quoique appartenant à une école d'art plus avancée, était lui-même -un homme d'une qualité d'âme inférieur à celui qui a travaillé à -Chartres. Mais je n'ai pas le temps de vous indiquer les caractères -plus subtils auxquels je reconnais ceci.</p> - -<p>Cette statue marque donc le point culminant de l'art gothique parce que, -jusqu'à cette époque, les yeux de ses artistes avaient été fermement -fixés sur la vérité naturelle; ils avaient été progressant de fleur -en fleur, de forme en forme, de visage en visage, gagnant -perpétuellement en connaissance et en véracité, perpétuellement, par -conséquent, en puissance et en grâce. Mais arrivés à ce point un -changement fatal se fit dans leur idéal. De la statue, ils -commencèrent à tourner leur attention principalement sur la niche de -la statue, et de l'ornement floral aux moulures qui l'entouraient», -etc. (<i>The Two Paths</i>, § 33-39).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_191_1" id="Footnote_191_1"></a><a href="#FNanchor_191_1"><span class="label">[191]</span></a>Moins charmante que celle de Bourges. Bourges est la -cathédrale de l'aubépine. Cf. Ruskin, <i>Stones of Venice</i>: -«L'architecte de la cathédrale de Bourges aimait l'aubépine, aussi il -a couvert son porche d'aubépine. C'est une parfaite Niobé de mai. -Jamais il n'y eut pareille aubépine. Vous la cueilleriez immédiatement -sans la crainte de vous piquer» (<i>Stones of Venice</i>, I, II, -13-15).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_192_1" id="Footnote_192_1"></a><a href="#FNanchor_192_1"><span class="label">[192]</span></a>Cf. «Remarquez que le calme est l'attribut de l'art le plus -élevé.» <i>Relations de Michel Ange et de Tintoret</i>, § 219, à propos -d'une comparaison entre les anges de Della Robbia et de Donatello -«attentifs à ce qu'ils chantent, ou même transportés,—les anges de -Bernardino Luini, pleins d'une conscience craintive—et les anges de -Bellini qui, au contraire, même les plus jeunes, chantent avec autant -de calme que filent les Parques».—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_193_1" id="Footnote_193_1"></a><a href="#FNanchor_193_1"><span class="label">[193]</span></a>Voyez d'ailleurs pages 32 et 130 (§§ 112-114) de l'édition -in-octavo, <i>The Two Paths.</i>—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_194_1" id="Footnote_194_1"></a><a href="#FNanchor_194_1"><span class="label">[194]</span></a>La même nuance (tissé ou brodé) se retrouve dans <i>Verona -and other Lectures</i>, p. 47.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_195_1" id="Footnote_195_1"></a><a href="#FNanchor_195_1"><span class="label">[195]</span></a>Cf. sur la hauteur apparente et réelle des cathédrales et -des montagnes, <i>The Seven lamps of Architecture</i>, chap. III. § -4.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_196_1" id="Footnote_196_1"></a><a href="#FNanchor_196_1"><span class="label">[196]</span></a>Cf. «J'ai vu, gravée au-dessus du porche de bien des -églises, cette inscription: C'est ici la maison de Dieu et la Porte du -Ciel» (<i>The Crown of wild olive</i>, II).—(Note du Traducteur).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_197_1" id="Footnote_197_1"></a><a href="#FNanchor_197_1"><span class="label">[197]</span></a>Article <i>Meneau.</i>—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_198_1" id="Footnote_198_1"></a><a href="#FNanchor_198_1"><span class="label">[198]</span></a>Contre la trop grande perfection en art voyez notamment <i>The -Stones of Venice</i>, II chap. III, § 23, 24 et 25;—contre le fini de -l'exécution. <i>The Stones of Venice</i>, II, chap. VI, 20 et 21: contre la -précision excessive, <i>Elements of Drawing</i>, II, 104.—(Note du -Traducteur).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_199_1" id="Footnote_199_1"></a><a href="#FNanchor_199_1"><span class="label">[199]</span></a>À Saint-Acheul. Voyez le chapitre I de ce livre et la -<i>Description historique de la cathédrale d'Amiens</i>, par A. P. M. -Gilbert, in-octavo, Amiens, 1833, p. 3-7.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_200_1" id="Footnote_200_1"></a><a href="#FNanchor_200_1"><span class="label">[200]</span></a>Feud, saxon faedh: bas latin, Faida (dérivés: écossais -«fae», anglais «foe»), Johnson. Rappelez-vous aussi que la racine ce -Feud dans son sens normand de partage de terre, est <i>foi</i>, non <i>fee</i>, ce -que Johnson, vieux tory comme il était, n'observe pas, ni en général -les modernes antiféodalistes.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_201_1" id="Footnote_201_1"></a><a href="#FNanchor_201_1"><span class="label">[201]</span></a><span style="margin-left: 7em;">«Tu quoque magnam</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Partem opere in tanto, sineret dolor, Icare, haberes</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Bis conatus erat casus effingere in auro,—</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Bis patriæ cecidere manus.»</span></p> - -<p>Il n'y a, de parti pris, aucun pathétique de permis dans la sculpture -primitive. Ses héros conquièrent sans joie et meurent sans -chagrin.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_202_1" id="Footnote_202_1"></a><a href="#FNanchor_202_1"><span class="label">[202]</span></a>Voyez <i>Fors Clavigera</i>, lettre LXI, p. 22.—(Note de -l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_203_1" id="Footnote_203_1"></a><a href="#FNanchor_203_1"><span class="label">[203]</span></a>Ainsi, le commandement aux enfants d'Israël «qu'ils -marchent en avant» est adressé à leurs propres volontés. Eux -obéissant, la mer se retire mais pas avant qu'ils aient osé s'y -avancer. <i>Alors</i> les eaux leur font une muraille à leur main droite et -à leur gauche.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_204_1" id="Footnote_204_1"></a><a href="#FNanchor_204_1"><span class="label">[204]</span></a>L'original est écrit en latin seulement: «Supplico tibi, -Domine, Pater et Dux rationis nostræ, ut nostræ nobilitatis -recordemur, qua tu nos ornasti: et ut tu nobis presto sis, ut iis qui -per sese moventur; ut et a Corporis contagio, Brutorumque affectuum -repurgemur, eosque superemus, atque regamus; et, sicut decet pro -instrumentis iis utamur. Deinde, ut nobis ad juncto sis; ad accuratam -rationis nostræ correctionem, et conjunctionem, cum iis qui vere sunt, -per lucem veritatis. Et tertium, Salvatori supplex oro, ut ab oculis -animorum nostrorum caliginem prorsus abstergas; iit norimus bene, qui -Deus, au mortalis habendus. Amen.»—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_205_1" id="Footnote_205_1"></a><a href="#FNanchor_205_1"><span class="label">[205]</span></a>Viollet-le-Duc, vol. VIII, p. 256.—Il ajoute: «L'une -d'elles est comme art» (voulant dire art général de la sculpture) -«un monument de premier ordre»; mais ceci n'est vrai que -partiellement; ainsi je trouve une note dans l'étude de M. Gilbert (p. -126). «Les deux doigts qui manquent à la main droite de l'évêque -Godefroy paraissent un défaut survenu à la fonte.» Voyez plus loin -sur ces monuments et ceux des enfants de saint Louis, Viollet-le-Duc, -vol. IX, p. 61, 62.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_206_1" id="Footnote_206_1"></a><a href="#FNanchor_206_1"><span class="label">[206]</span></a>Je vole encore à l'abbé Rozé les deux inscriptions avec sa -notice introductive sur l'intervention mal inspirée dont elles avaient -été l'objet.</p> - -<p>«La tombe d'Évrard de Fouilloy (mort en 1222) coulée en bronze en -plein relief, était supportée, dès le principe, par des monstres -engagés dans une maçonnerie remplissant le dessous du monument, pour -indiquer que cet évêque avait posé les fondements de la cathédrale. -Un architecte <i>malheureusement inspire</i> a osé arracher la maçonnerie -pour qu'on ne vît plus la main du prélat fondateur, à la base de -l'édifice.</p> - -<p>«On lit, sur la bordure, l'inscription suivante en beaux caractères du -XIII<sup>e</sup> siècle:</p> - - -<p><span style="margin-left: 3em;">«Qui populum pavit, qui fundameta locavit</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Huius Structure, cuius fuit urbs data cure</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Hic redolens nardus, fama requiescit Ewardus,</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Vir plus afflictis, viduis tutela, relictis</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Custos, quos poterat recreabat munere; vbis,</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Mitib agnus erat, tumidis leo, lima supbis.»</span></p> - - -<p>«Geoffroy d'Eu (mort en 1237) est représenté comme son prédécesseur -en habits épiscopaux, mais le dessous du bronze supporté par des -chimères est évidé, ce prélat ayant élevé l'édifice jusqu'aux -voûtes. Voici la légende gravée sur la bordure:</p> - - -<p><span style="margin-left: 3em;">»Ecce premunt humile Gaufridi membra cubile.</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Seu minus aut simile nobis parai omnibus ille;</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Quem laurus gemina decoraverat, in medicina</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Lege qû divina, decuerunt cornua bina;</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Clare vir Augensis, quo sedes Ambianensis</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Crevit in imensis; in cœlis auctus, Amen, sis.»</span></p> - - -<p>Tout est à étudier dans ces deux monuments; tout y est d'un haut -intérêt, quant au dessin, à la sculpture, à l'agencement des -ornements et des draperies.»</p> - -<p>En disant au-dessus que Geoffray d'Eu rendit grâces dans la cathédrale -pour son achèvement, je voulais dire qu'il avait mis au moins le chœur -en état de servir: «Jusqu'aux voûtes», peut signifier ou ne pas -signifier que les voûtes étaient terminées.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_207_1" id="Footnote_207_1"></a><a href="#FNanchor_207_1"><span class="label">[207]</span></a>En français dans le texte.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_208_1" id="Footnote_208_1"></a><a href="#FNanchor_208_1"><span class="label">[208]</span></a>Cf. <i>Sesame and lilies</i>: 1. <i>Of kings treasuries</i>, 22: «Un -«pasteur» est une personne qui <i>nourrit</i>, un «évêque» est une -personne qui <i>voit.</i> La fonction de l'évêque n'est pas de gouverner, -gouverner c'est la fonction du roi; la fonction de l'évêque est de -veiller sur son troupeau, de le numéroter brebis par brebis, d'être -toujours prêt à en rendre un compte complet. En bas de cette rue, Bill -et Nancy se cassent les dents mutuellement. L'évêque sait-il tout -là-dessus? Peut-il en détail nous expliquer comment Bill a pris -l'habitude de battre Nancy, etc. Mais ce n'est pas l'idée que nous nous -faisons d'un évêque. Peut-être bien, mais c'était celle que s'en -faisaient saint Paul et Milton.»—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_209_1" id="Footnote_209_1"></a><a href="#FNanchor_209_1"><span class="label">[209]</span></a>Allusion à saint Matthieu: «Or tout cela arriva afin que -s'accomplit ce que Dieu avait dit par le prophète: Une vierge sera -enceinte et elle enfantera un fils et on le nommera Emmanuel, ce qui -veut dire: Dieu avec nous» (I, 23). Le prophète dont parle saint -Matthieu est Isaïe (III, 14).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_210_1" id="Footnote_210_1"></a><a href="#FNanchor_210_1"><span class="label">[210]</span></a>Regardez maintenant le plan qui est à la fin de ce -chapitre.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_211_1" id="Footnote_211_1"></a><a href="#FNanchor_211_1"><span class="label">[211]</span></a>Saint Jean, 14, 60.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_212_1" id="Footnote_212_1"></a><a href="#FNanchor_212_1"><span class="label">[212]</span></a>Saint Matthieu, XVII, 5.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_213_1" id="Footnote_213_1"></a><a href="#FNanchor_213_1"><span class="label">[213]</span></a>Saint Matthieu, XXI, 7.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_214_1" id="Footnote_214_1"></a><a href="#FNanchor_214_1"><span class="label">[214]</span></a>Pour mieux distinguer ces différentes espèces de lys, -reportez-vous aux belles pages de <i>The Queen of the Air</i> et de <i>Val -d'Arno</i>: «Considérez ce que chacune de ces cinq tribus (des Drosidæ) -a été pour l'esprit de l'homme. D'abord dans leur noblesse; les lys -ont donné le lys de l'Annonciation, les Asphodèles la fleur des -Champs-Élysées, les iris, la fleur de lys de la Chevalerie; et les -Amaryllidées, le lys des champs du Christ, tandis que le jonc, toujours -foulé aux pieds, devenait l'emblème de l'humilité. Puis, prenez -chacune de ces tribus et continuez à suivre l'étendue de leur -influence. «La couronne impériale, les lys de toute espèce» de -Perdita, forment la première tribu; qui donnant le type de la pureté -parfaite dans le lys de la Madone, ont, par leur forme charmante, -influencé tout le dessin de l'art sacré de l'Italie; tandis que -l'ornement de guerre était continuellement enrichi par les courbes des -triples pétales du «giglio» florentin et de la fleur de lys -française; si bien qu'il est impossible de mesurer leur influence pour -le bien dans le moyen âge, comme symbole partie du caractère féminin, -et partie de l'extrême splendeur, et raffineront de la chevalerie dans -la cité, dans la cité qui fut la fleur des cités.» (<i>The Queen of -the Air</i>, II, § 82.)</p> - -<p>Dans <i>Val d'Arno</i>, à la conférence intitulée <i>Fleur de Lys</i>, il -faudrait noter (§ 251) le souvenir de Cora et de Triptolène à propos -de la Fleur de Lys de Florence, et la couronne d'Hera qui typifie la -forme de l'iris pourpré, ou de la fleur dont parle Pindare quand il -décrit la naissance d'Iamus, et qui se rencontre aussi près d'Oxford. -La note que Ruskin met à la page 211 de <i>Val d'Arno</i> fait remarquer que -les artistes florentins mettent généralement le vrai lys blanc dans -les mains de l'ange de l'Annonciation, mais à la façade d'Orvieto -c'est la «fleur de lys» que lui donne Giovanni Pisano, etc., etc., et -la conférence entière se termine par la belle phrase sur les lys que -j'ai citée dans la préface (page 70).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_215_1" id="Footnote_215_1"></a><a href="#FNanchor_215_1"><span class="label">[215]</span></a>«Ô Proserpine, que n'ai-je ici les fleurs que dans ton -effroi tu laissas tomber du char de Pluton, les asphodèles qui viennent -avant que l'hirondelle se risque..., les violettes sombres... les pâles -primevères, la primerole hardie et la couronne impériale, les iris de -toute espèce, et entre autres la fleur de lys!» (<i>Conte d'Hiver</i>, -scène XI, traduction François-Victor Hugo).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_216_1" id="Footnote_216_1"></a><a href="#FNanchor_216_1"><span class="label">[216]</span></a>Cantique des Cantiques, II, 1.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_217_1" id="Footnote_217_1"></a><a href="#FNanchor_217_1"><span class="label">[217]</span></a>Saint Jean, XV, 1.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_218_1" id="Footnote_218_1"></a><a href="#FNanchor_218_1"><span class="label">[218]</span></a>Selon M. Émile Male, le sculpteur d'Amiens s'est inspiré -ici d'un passage d'Honorius d'Autun. Voici ce passage (Male, p. 61): -«L'aspic est une espèce de dragon que l'on peut charmer avec des -chants. Mais il est en garde contre les charmeurs et quand il les -entend, il colle, dit-on, une oreille contre terre et bouche l'autre -avec sa queue, de sorte qu'il ne peut rien entendre et se dérobe à -l'incantation. L'aspic est l'image du pêcheur qui ferme ses oreilles -aux paroles de vie.» M. Male conclut ainsi: «Le Christ d'Amiens qu'on -appelle communément le Christ enseignant est donc quelque chose de -plus: il est le Christ vainqueur. Il triomphe par sa parole du démon, -du péché et de la mort. L'idée est belle et le sculpteur l'a -magnifiquement réalisée. Mais n'oublions pas que le <i>Speculum -Ecclesiæ</i> lui a fourni la pensée première de son œuvre et lui en a -dicté l'ordonnance. À l'origine d'une des plus belles œuvres du XIII<sup>e</sup> -siècle on trouve le livre d'Honorius d'Autun (<i>Art religieux au</i> XIII<sup>e</sup> -<i>siècle</i>, p. 62).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_219_1" id="Footnote_219_1"></a><a href="#FNanchor_219_1"><span class="label">[219]</span></a>«Tu marcheras sur l'Aspic et sur le Basilic et tu fouleras -aux pieds le lion et le dragon» (Psaume XCI, 13).—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_220_1" id="Footnote_220_1"></a><a href="#FNanchor_220_1"><span class="label">[220]</span></a>Voyez mon résumé de l'histoire de Barberousse et Alexandre -dans <i>Fiction, Beau et Laid. Ninetenth century</i>, novembre 1880, p. 752, -seq. Voyez <i>Sur la Vieille Route</i>, vol. II, p. 3.—(Note de l'Auteur.)</p> - -<p>La citation faite par Alexandre III est aussi rappelée dans <i>Stones of -Venice</i>, II, III, 59.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_221_1" id="Footnote_221_1"></a><a href="#FNanchor_221_1"><span class="label">[221]</span></a>Cf. chapitre I<sup>er</sup>, § 33, de ce volume «jusqu'à ce que le -même signe soit lu à rebours par un trône dégénéré».—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_222_1" id="Footnote_222_1"></a><a href="#FNanchor_222_1"><span class="label">[222]</span></a>Voyez ce qu'en dit et les dessins très exacts qu'en donne -Viollet-le-Duc (art. <i>Christ, Dictionnaire d'architecture</i>, III, -245).—(Note de l'Auteur.)</p> - -<p>Voir aussi plus haut, page 76, l'opinion de Huysmans sur cette -statue.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_223_1" id="Footnote_223_1"></a><a href="#FNanchor_223_1"><span class="label">[223]</span></a>Psaume XXIV.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_224_1" id="Footnote_224_1"></a><a href="#FNanchor_224_1"><span class="label">[224]</span></a>Voyez le cercle des Puissances des Cieux dans les -interprétations byzantines, I, la Sagesse; II, les Trônes; III, les -Dominations; IV, les Anges; V, les Archanges; VI, les Vertus; VII, les -Puissances; VIII, les Princes; IX, les Séraphins. Dans l'ordre -Grégorien (Dante, <i>Par.</i>, XXVIII, note de Cary), les anges et les -archanges sont séparés, donnant, en tout, neuf ordres, mais non pas -neuf classes dans un ordre hiérarchique. Remarquez que, dans le cercle -byzantin, les chérubins sont en premier, et que c'est la force des -Vertus qui ordonne aux monts de se lever (<i>Saint Mark's Rest</i>, p. 97 et -p. 158, 159).—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_225_1" id="Footnote_225_1"></a><a href="#FNanchor_225_1"><span class="label">[225]</span></a>Saint Luc, X, 5.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_226_1" id="Footnote_226_1"></a><a href="#FNanchor_226_1"><span class="label">[226]</span></a>Aujourd'hui le mot d'argot pour désigner un prêtre dans le -peuple, en France, est un <i>Pax vobiscum</i> ou, en abrégé, un -<i>vobiscum.</i>—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_227_1" id="Footnote_227_1"></a><a href="#FNanchor_227_1"><span class="label">[227]</span></a>C'est là (dans le <i>De orte et obitu Patrum</i>, attribué à -Isidore de Séville), dit M. Mule, que nous apprenons qu'Isaïe fut -coupé en deux avec une scie, sous le règne de Manassé (Émile Male, -<i>Histoire de l'Art religieux au XIII<sup>e</sup> siècle</i>, p. 214). Au Portail -Saint-Honoré à Amiens, Isaïe est représenté la tête fendue.—(Note -du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_228_1" id="Footnote_228_1"></a><a href="#FNanchor_228_1"><span class="label">[228]</span></a>Voir la version des Septante.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_229_1" id="Footnote_229_1"></a><a href="#FNanchor_229_1"><span class="label">[229]</span></a>En français dans le texte.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_230_1" id="Footnote_230_1"></a><a href="#FNanchor_230_1"><span class="label">[230]</span></a>Selon M. Male, c'est un lion.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_231_1" id="Footnote_231_1"></a><a href="#FNanchor_231_1"><span class="label">[231]</span></a>Interprété différemment par M. Male: «Nos artistes ont -représenté la lâcheté à Paris, à Amiens, à Chartres et à Reims, -par une scène pleine de bonhomie populaire. Un chevalier pris de -panique jette son épée et s'enfuit à toutes jambes devant un lièvre -qui le poursuit; sans doute il fait nuit, car une chouette perchée sur -un arbre, semble pousser son cri lugubre. Ne dirait-on pas un vieux -proverbe ou quelque fabliau. Je croirais volontiers que l'anecdote du -soldat poursuivi par un lièvre était au nombre des historiettes que -les prédicateurs aimaient à raconter à leurs ouailles. Il y a, dans -la <i>Somme le Roi</i> de Frère Lorens, quelque chose qui ressemble fort à -notre bas-relief (<i>Histoire de l'art religieux</i>, p. 166 et 167). Voir la -description de la Patience du Palais des Doges 4° face du 7° chapiteau -(<i>Stones of Venice</i>, I, V, § LXXI).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_232_1" id="Footnote_232_1"></a><a href="#FNanchor_232_1"><span class="label">[232]</span></a>Dans la cathédrale de Laon il y a un joli compliment fait -aux bœufs qui transportèrent les pierres de ses tours au sommet de la -montagne sur laquelle elle s'élève. La tradition est qu'ils se -harnachèrent eux-mêmes, mais la tradition ne dit pas comment un bœuf -peut se harnacher lui-même (*), même s'il en avait envie. Probablement -la première forme du récit fut qu'ils allaient joyeusement «en -mugissant». Mais, quoi qu'il en soit, leurs statues sont sculptées sur -le haut des tours, au nombre de huit, colossales, regardant de ses -galeries, à travers les plaines de France. Voyez le dessin dans -Viollet-le-Duc, article <i>Clocher.</i>—(Note de l'Auteur.)</p> - -<p>(*) Voir plus haut chapitre III: «La vie de Jérôme ne commence pas -comme celle d'un moine Palestine. Dean de Milman ne nous a pas expliqué -comment celle d'aucun homme le pourrait.»—Voir dans Male (page 77) une -légende de Guibert de Nogent relative aux bœufs de Laon.—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_233_1" id="Footnote_233_1"></a><a href="#FNanchor_233_1"><span class="label">[233]</span></a>Cf. <i>Stones of Venice</i>, I, V, LXXXVIII.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_234_1" id="Footnote_234_1"></a><a href="#FNanchor_234_1"><span class="label">[234]</span></a>Symbole de la douceur selon les théologiens parce qu'il se -laisse prendre sans résistance ce qu'il a de plus précieux, son lait -et sa laine (voir Male).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_235_1" id="Footnote_235_1"></a><a href="#FNanchor_235_1"><span class="label">[235]</span></a>Le rameau d'olivier de la Concorde (Voir Male, p. -170).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_236_1" id="Footnote_236_1"></a><a href="#FNanchor_236_1"><span class="label">[236]</span></a>Voir la Discorde du Palais des Doges (troisième face du -septième chapiteau) avec la citation de Spencer, <i>Stones of Venice</i>, I, -V, LXX.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_237_1" id="Footnote_237_1"></a><a href="#FNanchor_237_1"><span class="label">[237]</span></a>Cf. Volney: «Enfin la nature l'a (le chameau) visiblement -destiné à l'esclavage en lui refusant toutes défenses contre ses -ennemis. Privé des cornes du taureau, du sabot du cheval, de la dent de -l'éléphant et de la légèreté du cerf, que peut le chameau? etc.» -(<i>Voyage en Égypte et en Syrie</i>).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_238_1" id="Footnote_238_1"></a><a href="#FNanchor_238_1"><span class="label">[238]</span></a>Cf. l'Obéissance au Palais des Doges (sixième face du -septième chapiteau) et la comparaison avec l'Obéissance de Spencer et -celle de Giotto à Assise. <i>Stones of Venice</i>, I, V, § LXXXIII.—(Note -du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_239_1" id="Footnote_239_1"></a><a href="#FNanchor_239_1"><span class="label">[239]</span></a>«La rébellion n'apparaît au moyen âge que sous un seul -aspect, la désobéissance à l'église... La rose de Notre-Dame de -Paris» (ces petites scènes sont presque identiques à Paris, Chartres, -Amiens et Reims) «offre un curieux détail: l'homme qui se révolte -contre l'évêque porte le bonnet conique des Juifs... Le Juif qui -depuis tant de siècles refusait d'entendre la parole de l'église -semble être le symbole même de la révolte et de l'obstination» -(Male, p. 112).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_240_1" id="Footnote_240_1"></a><a href="#FNanchor_240_1"><span class="label">[240]</span></a>Apocalypse, III, 2.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_241_1" id="Footnote_241_1"></a><a href="#FNanchor_241_1"><span class="label">[241]</span></a>Cf. la Constance du Palais des Doges (deuxième face du -septième chapiteau): <i>Constantia sum, nil timens</i>, et la comparaison -avec Giotto et le Pilgrim's Progress (<i>Stones of Venice</i>, I, V, § -LXIX).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_242_1" id="Footnote_242_1"></a><a href="#FNanchor_242_1"><span class="label">[242]</span></a>Éphésiens, VI, 15.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_243_1" id="Footnote_243_1"></a><a href="#FNanchor_243_1"><span class="label">[243]</span></a>Cantique des cantiques, VII, 1.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_244_1" id="Footnote_244_1"></a><a href="#FNanchor_244_1"><span class="label">[244]</span></a>À Paris une croix, à Chartres un calice. Au Palais des -Doges (première face du neuvième chapiteau) sa devise est: <i>Fides -optima in Deo.</i> La Foi de Giotto tient une croix dans sa main droite, -dans la gauche un phylactère, elle a une clef à sa ceinture et foule -aux pieds des livres cabalistiques. Sur la Foi de Spencer (<i>Fidelia</i>), -voir <i>Stones of Venice</i>, I, V, § LXXVII.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_245_1" id="Footnote_245_1"></a><a href="#FNanchor_245_1"><span class="label">[245]</span></a>Saint Jean, VI, 33.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_246_1" id="Footnote_246_1"></a><a href="#FNanchor_246_1"><span class="label">[246]</span></a>Dans ce passage ce furent pour moi, non pas les paroles du -Christ, mais les paroles de Ruskin qui pendant plusieurs années -«restèrent dans leur mystère». J'ai toujours pensé pourtant que -c'était du caractère sacré de la nourriture dans son sens le plus -général et le plus matériel qu'il s'agissait ici, qu'en parlant des -lois de la vie et de l'esprit comme liées à son acceptation et à son -refus, Ruskin entendait signifier le support indispensable et incessant -que la nutrition donne à la pensée et à la vie, tout refus partiel de -nourriture se traduisant par une modification de l'état de l'esprit, -par exemple dans l'ascétisme. Quant à la distribution de la -nourriture, les lois de l'esprit et de la vie me paraissaient lui être -liées aussi en ce que d'elle dépend, si on se place au point de vue -subjectif de celui qui donne (c'est-à-dire au point de vue moral), la -charité du cœur, et si on se place au point de vue de ceux qui -reçoivent, et même de ceux qui donnent considérés objectivement, au -point de vue politique), le bon état social.—Mais je n'avais pas de -certitude, ne trouvant ni les mêmes idées, ni les mêmes expressions -dans aucun des livres de Ruskin que j'avais présents à l'esprit. Et -les ouvrages d'un grand écrivain sont le seul dictionnaire où l'on -puisse contrôler avec certitude le sens des expressions qu'il emploie. -Cependant cette même idée, étant de Ruskin, devait se retrouver dans -Ruskin. Nous ne pensons pas une idée une seule fois. Nous aimons une -idée pendant un certain temps, nous lui revenons quelquefois, fût-ce -pour l'abandonner à tout jamais ensuite. Si vous avez rencontré avec -une personne l'homme le plus changeant je ne dis même pas dans ses -amitiés, mais dans ses relations, nul doute que pendant l'année qui -suit cette rencontre si vous étiez le concierge de cet homme vous -verriez entrer chez lui l'ami ou une lettre de l'ami que vous avez -rencontré ou si vous étiez sa mémoire vous verriez passer l'image de -son ami éphémère. Aussi faut-il faire avec un esprit, si l'on veut -revoir une de ses idées, ne fût-elle pour lui qu'une idée passagère -et un temps seulement préférée, comme font les pêcheurs: placer un -filet attentif, d'un endroit à un autre (d'une époque à une autre) de -sa production, fut-elle incessamment renouvelée. Si le filet a des -mailles assez serrées et assez fines, il serait bien surprenant que -vous n'arrêtiez pas au passage une de ces belles créatures que nous -appelons idées, qui se plaisent dans les eaux d'une pensée, y naissant -par une génération qui semble en quelque sorte spontanée et où ceux -qui aiment à se promener au bord des esprits sont bien certains de les -apercevoir un jour, s'ils ont seulement un peu de patience et un peu -d'amour. En lisant l'autre jour dans <i>Verona and other Lectures</i>, le -chapitre intitulé: «The Story of Arachné», arrivé à un passage -(§§ 25 et 26) sur la cuisine, science capitale, et fondement du -bonheur des états, je fus frappé par la phrase qui le termine. «Vous -riez en m'entendant parler ainsi et je suis content que vous riez à -condition que vous compreniez seulement que moi je ne ris pas, et de -quelle façon réfléchie, entière et grave, je vous déclare que je -crois nécessaires à la prospérité de cette nation et de toute autre: -premièrement une soigneuse purification et une affectueuse -<i>distribution de la nourriture</i>, de façon que vous puissiez, non pas -seulement le dimanche, mais après le labeur quotidien, qui, s'il est -bien compris, est un perpétuel service divin de chaque jour—de façon, -dis-je, à ce que vous puissiez manger des viandes grasses et boire des -liqueurs douces, et envoyer des portions à ceux pour qui rien n'est -préparé.» (Cette dernière phrase est de Néhémie, VIII, 10.) Je -trouverai peut-être quelque jour un commentaire précis des mots -«acceptance» et «refusal». Mais je crois que pour «food» et pour -«distribution» ce passage vérifie absolument mon hypothèse.—(Note -du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_247_1" id="Footnote_247_1"></a><a href="#FNanchor_247_1"><span class="label">[247]</span></a>«L'insensé a dit dans son cœur, il n'y a point de Dieu» -(Psaume XIV).</p> - -<p>Le <i>Dixit incipiens</i> reparaît souvent dans Ruskin. Je cite de mémoire -dans <i>The Queen of the Air</i>: «C'est la tâche du divin de condamner les -erreurs de l'antiquité et celle du philosophe d'en tenir compte. Je -vous prierai seulement de lire avec une humaine sympathie les pensées -d'hommes qui vécurent, sans qu'on puisse les blâmer, dans une -obscurité qu'il n'était pas en leur pouvoir de dissiper et de vous -souvenir que quelque accusation de folie qui se puisse justement -attacher à l'affirmation: «Il n'y a pus de Dieu», la folie est plus -orgueilleuse, plus profonde et moins, pardonnable qui consiste à dire: -«Il n'y a de Dieu que pour moi» (<i>Queen of Air</i>, I), et dans <i>Stones -of Venice</i>:</p> - -<p>«Comme il est écrit: «Celui-là qui se fie à son propre cœur est un -fou», il est aussi écrit «L'insensé a dit dans son cœur: il n'y a -pas de Dieu». Et l'adulation de soi-même conduisit graduellement à -l'oubli de tout excepté de soi et à une incrédulité d'autant plus -fatale qu'elle gardait encore la forme et le langage de la foi» -(<i>Stones of Venice</i>, II, IV, XCII) et aussi <i>Stones of Venice</i>, I, V, -56, etc., etc.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_248_1" id="Footnote_248_1"></a><a href="#FNanchor_248_1"><span class="label">[248]</span></a>Selon M. Male, symbole de résurrection, car la croix ornée -d'un étendard est le symbole de Jésus-Christ sortant du tombeau. -Nous aurons notre couronne, notre récompense, le jour de la -résurrection.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_249_1" id="Footnote_249_1"></a><a href="#FNanchor_249_1"><span class="label">[249]</span></a>L'espérance de Giotto a des ailes, un ange devant elle porte -une couronne. L'espérance de Spencer est attachée à une ancre. Voir -<i>Stones of Venice</i>, I, V, § LXXXIV.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_250_1" id="Footnote_250_1"></a><a href="#FNanchor_250_1"><span class="label">[250]</span></a>Avant le XIII<sup>e</sup> siècle, c'est la Colère qui se poignarde. À -partir du XIII<sup>e</sup> siècle, c'est le Désespoir. La transition est visible -à Lyon, où le Désespoir est opposé encore à la Patience -(Male).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_251_1" id="Footnote_251_1"></a><a href="#FNanchor_251_1"><span class="label">[251]</span></a>Parlant du caractère réaliste et pratique du christianisme -dans le nord, Ruskin évoque encore cette figure de la charité d'Amiens -dans <i>Pleasures of England</i>: «Tandis que la Charité idéale de Giotto -à Padoue présente à Dieu son cœur dans sa main, et en même temps -foule aux pieds des sacs d'or, les trésors de la terre, et donne -seulement du blé et des fleurs: au porche ouest d'Amiens elle se -contente de vêtir un mendiant avec une pièce de drap de la manufacture -de la ville (<i>Pleasures of England</i>, IV).</p> - -<p>La même comparaison (rencontre certainement fortuite) se trouve être -venue à l'esprit de M. Male, et il l'a particulièrement bien -exprimée.</p> - -<p>«La Charité qui tend à Dieu son cœur enflammé, dit-il, est du pays -de saint François d'Assise. La charité qui donne son manteau aux -pauvres est du pays de saint Vincent de Paul.»</p> - -<p>Ruskin compare encore différentes interprétations de la Charité dans -<i>Stones of Venice</i> (chap. sur le <i>Palais des Doges</i>): «Au cinquième -chapiteau est figurée la charité. Une femme, des pains sur ses genoux -en donne un à un enfant qui tend les bras vers elle à travers une -ouverture du feuillage du chapiteau. Très inférieure au symbole -giottesque de cette vertu. À la chapelle de l'Arena elle se distingue -de toutes les autres vertus à la gloire circulaire qui environne sa -tête et à sa croix de feu. Elle est couronnée de fleurs, tend dans sa -main droite un vase de blé et de fleurs, et dans la gauche reçoit un -trésor du Christ qui apparait au-dessus d'elle pour lui donner le moyen -de remplir son incessant office de bienfaisance, tandis qu'elle foule -aux pieds les trésors de la terre. La beauté propre à la plupart des -conceptions italiennes de la Charité est qu'elles subordonnent la -bienfaisance à l'ardeur de son amour, toujours figuré par des flammes; -ici elles prennent la forme d'une croix, autour de sa tête; dans la -chapelle d'Orcagna à Florence elles sortent d'un encensoir qu'elle a -dans sa main; et, dans le Dante, l'embrasent tout entière, si bien que -dans le brasier de ces claires flammes, on ne peut plus la distinguer. -Spencer la représente comme une mère entourée d'enfants heureux, -conception qui a été, depuis, banalisée et vulgarisée par les -peintres et les sculpteurs anglais» (<i>Stones of Venice</i>, I, V, § -LXXXI). Voir au paragraphe LXVIII du même chapitre comment le sculpteur -vénitien a distingué la Libéralité de la Charité.—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_252_1" id="Footnote_252_1"></a><a href="#FNanchor_252_1"><span class="label">[252]</span></a>Pour se rendre compte combien sa religion jadis glorieuse est -profanée et lue à rebours par l'esprit français moderne, il vaut la -peine, pour le lecteur, de demander chez M. Goyer (place Saint-Denis), -le <i>Journal de Saint-Nicolas</i> de 1880 et de regarder le Phénix tel -qu'il est représenté à la page 610. L'histoire a l'intention d'être -morale, et te Phénix représente l'avarice, mais l'entière destruction -de toute tradition sacrée et poétique dans l'esprit d'un enfant par -une telle image, est une immoralité qui neutraliserait la prédication -d'une année.</p> - -<p>Afin que cela vaille la peine pour M. Goyer de vous montrer le numéro, -achetez celui dans lequel il y a «les conclusions de Jeannie» (p. -337): La scène d'église (avec dialogue) dans le texte est -charmante.—(Note de l'Auteur.)</p> - -<p>M. Male n'est pas éloigné de croire que l'artiste qui a représenté -la chasteté à Notre-Dame de Paris (Rose) voulait figurer sur son écu -une salamandre, symbole de la chasteté parce qu'elle vit dans les -flammes, a même la propriété de les éteindre et n'a pas de sexe. -Mais l'artiste s'étant trompé et ayant fait de la salamandre un -oiseau, son erreur aurait été reproduite à Amiens et à Chartres.—(Note -du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_253_1" id="Footnote_253_1"></a><a href="#FNanchor_253_1"><span class="label">[253]</span></a>Mais chaste cependant: «Nous voilà loin des terribles -figures de la luxure sculptées au portail des églises romanes; à -Moissac, à Toulouse des crapauds dévorant le sexe d'une femme et se -suspendant à ses seins» (Male).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_254_1" id="Footnote_254_1"></a><a href="#FNanchor_254_1"><span class="label">[254]</span></a>«Son écu est décoré d'un serpent qui, parfois, s'enroule -autour d'un bâton. Aucun blason n'est plus noble puisque c'est Jésus -lui-même qui l'a donné à la prudence: «Soyez prudents, disait-il, -comme des serpents» (Male).</p> - -<p>Giotto donne à la Prudence la double face de Janus et un miroir -(<i>Stones of Venice</i>, I, V, § LXXIII). Voir dans ce chapitre de <i>Stones -of Venice</i> la définition des mots tempérance, σωροσύνη, -μανία, ὔβρις (§ LXXIX).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_255_1" id="Footnote_255_1"></a><a href="#FNanchor_255_1"><span class="label">[255]</span></a>«La folie, qui s'oppose à la prudence, mérite de nous -arrêter plus longtemps. Elle s'offre à nous à Paris, à Amiens, aux -deux portails de Chartres, à la rose d'Auxerre et de Notre-Dame de -Paris (*), sous les traits d'un homme, à peine vêtu, armé d'un -bâton, qui marche au milieu des pierres et qui parfois reçoit un -caillou sur la tête. Presque toujours il porte à sa bouche un objet -informe. C'est évidemment là l'image d'un fou que d'invisibles gamins -semblent poursuivre a coups de pierres. Chose curieuse, une figure si -vivante, et qui semble empruntée à la réalité quotidienne, a une -origine littéraire. Elle est née de la combinaison de deux passages de -l'Ancien Testament. On lit, en effet; dans les <i>Psaumes</i>: «L'insensé a -lancé contre Dieu une pierre, mais la pierre est tombée sur sa tête. -Il a mis une pierre dans le chemin pour y faire heurter son frère et il -s'y heurtera lui-même.» Voilà bien le fou d'Amiens. Il marche sur des -cailloux qui semblent rouler sous ses pieds et une pierre vient de -l'atteindre à la tête.</p> - -<p>Mais quel est l'objet qu'il porte à sa bouche? Un passage des Psaumes, -suivant nous l'explique. Quiconque a feuilleté quelques psautiers à -miniatures du XIII<sup>e</sup> siècle a remarqué que les illustrations, en fort -petit nombre, ne varient jamais. En tête du psaume LIII est dessiné un -fou tout à fait semblable au personnage sculpté au portail de nos -cathédrales. Il est armé d'un bâton et il s'apprête à manger un -objet rond, qui est tout simplement, comme on va le voir, un morceau de -pain. On lit, en effet, dans le texte: «Le fou a dit dans son cœur: il -n'y a pas de Dieu. Le fou accomplit des iniquités abominables... <i>il -dévore mon peuple comme un morceau de pain.</i>» On ne peut douter, je -crois, que l'artiste ait essayé de rendre ce passage. Ainsi s'explique -la figure si complexe de la folie qui, comme tant d'autres, a été -imaginée d'abord par les miniaturistes, et adoptée ensuite par les -sculpteurs et les peintres verriers» (Male).—(Note du Traducteur.)</p> - -<p>(*) La figure de la folie au portail de Notre-Dame de Paris a été -retouchée. Un cornet dans lequel souffle le fou a remplacé l'objet -qu'il semblait manger, le bâton est devenu une espèce de flambeau.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_256_1" id="Footnote_256_1"></a><a href="#FNanchor_256_1"><span class="label">[256]</span></a>Généralement les prophéties sont écrites sur des -banderoles au lieu d'être figurées comme à Amiens dans des -bas-reliefs. Pour compléter par des images ruskiniennes, le tableau que -donne ici Ruskin, nous cesserons de citer uniquement M. Male et nous -rapprocherons les prophéties figurées à Amiens, des prophéties -inscrites au baptistère de Saint-Marc. On sait que ces mosaïques sont -décrites dans <i>Saint Mark's Rest</i> au chapitre <i>Sanctus, Sanctus, -Sanctus.</i> Et le baptistère de Saint-Marc, dont l'éblouissante -fraîcheur est si douce à Venise pendant les après-midi brûlants, est -à sa manière une sorte de Saint des Saints ruskinien. M. Collingwood, -le disciple préféré de Ruskin, a qui nous devons, en somme, le plus -beau livre qui ait été écrit sur lui, a dit que le <i>Repos de -Saint-Marc</i> était aux <i>Pierres de Venise</i> ce que la <i>Bible d'Amiens</i> -était aux <i>Sept Lampes de l'architecture.</i> Je pense qu'il veut dire par -là que le sujet de l'un et de l'autre a été choisi par Ruskin comme -un exemple historique, destiné à illustrer les lois édictées dans -ses livres de théorie. C'est le moment où, comme aurait dit Alphonse -Daudet, «le professeur va au tableau». Et, en effet, par bien des -points rien ne ressemble plus à <i>la Bible d'Amiens</i> que cet <i>Évangile -de Venise.</i> Mais le <i>Repos de Saint-Marc</i> n'est déjà plus du meilleur -Ruskin. Il dit lui-même, de façon touchante dans le chapitre: <i>The -Requiem</i>, cité plus haut: «Passons à l'autre dôme qui est plus -sombre. Plus sombre et très sombre; pour mes vieux yeux à peine -déchiffrable; pour les vôtres s'ils sont jeunes et brillants, cela -doit être très beau, car c'est l'origine de tous ces fonds dorés de -Bellini, Cima, Carpaccio, etc.» Mais c'est tout de même pour essayer -de voir ce qu'avaient vu ces «vieux yeux» que nous allions tous les -jours nous enfermer dans ce baptistère éclatant et obscur. Et nous -pouvons dire d'eux comme il disait des yeux de Turner: «C'est par ces -yeux, éteints à jamais que des générations qui ne sont pas encore -nées verront les couleurs.» (Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_257_1" id="Footnote_257_1"></a><a href="#FNanchor_257_1"><span class="label">[257]</span></a>Ruskin dans un moment de découragement s'est appliqué à -lui-même ce verset d'Isaïe: «Malheur à moi, s'écrie-t-il dans <i>Fors -Clavigera</i>, car je suis un homme aux lèvres impures, et je suis un -homme perdu parce que mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur des armées» -(<i>Fors Clavigera</i>, III, LVIII).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_258_1" id="Footnote_258_1"></a><a href="#FNanchor_258_1"><span class="label">[258]</span></a>Au baptistère de Saint-Marc, comme à l'Arena à Padoue et -au porche occidental de la cathédrale de Vérone la prophétie -rappelée sur le phylactère d'Isaïe est: <i>Ecce virgo concipiet et -pariet filium et vocabitur nomen ejus Emmanuel</i> (Isaïe, VI, 14). Et -l'aspect (qui sera plus évocateur des mosaïques byzantines pour ceux -qui en ont une fois vu) est celui-ci:</p> - -<p class="center">ECCE V<br /> -IRGO<br /> -CIPIET<br /> -ET PAR<br /> -IET FILI<br /> -UM ET V<br /> -OCABIT<br /> -UR NOM.</p> - -<p>Et ces inscriptions, et ces couleurs éclatantes à côté des grises -allégories d'Amiens font penser à la page des <i>Stones of Venice</i> que -nous avons citée plus haut, pages 81 et 82.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_259_1" id="Footnote_259_1"></a><a href="#FNanchor_259_1"><span class="label">[259]</span></a>Au baptistère de Saint-Marc le texte de Jérémie est: <i>Hic -est Deus noster et non extimabitur alius.</i>—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_260_1" id="Footnote_260_1"></a><a href="#FNanchor_260_1"><span class="label">[260]</span></a>Sur la manière de représenter les fleuves voir notamment -<i>Giotto and his work in Padua</i> au Baptême du Christ.—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_261_1" id="Footnote_261_1"></a><a href="#FNanchor_261_1"><span class="label">[261]</span></a>«Comment croire que le sculpteur d'Amiens qui a représenté -Ézéchiel, la tête dans la main devant une mesquine petite roue, ait -eu la prétention d'illustrer ce passage du prophète: «Je regardais -les animaux et voici, il y avait des roues sur la terre près des -animaux. À leur aspect... les roues semblaient être en chrysolithe... -chaque roue paraissait être au milieu d'une autre roue. Elles avaient -une circonférence et une hauteur effrayantes et les quatre roues -étaient remplies d'yeux tout autour. Quand les animaux marchaient, les -roues cheminaient à côté d'eux. Au-dessus il y avait un ciel de -cristal resplendissant.» Toute l'horreur religieuse d'une pareille -vision disparaît à l'instant où on essaie de la représenter. Ces -petites images inscrites dans des quatre-feuilles sont charmantes comme -les claires figures qui ornent les livres d'heures français. Mais elles -n'ont rien retenu de la grandeur des originaux qu'elles prétendaient -traduire» (Émile Male, p. 216, <i>passim</i>).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_262_1" id="Footnote_262_1"></a><a href="#FNanchor_262_1"><span class="label">[262]</span></a>Je crains que cette main n'ait été brisée depuis que je -l'ai décrite, en tout cas elle est sans forme discernable dans la -photographie.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_263_1" id="Footnote_263_1"></a><a href="#FNanchor_263_1"><span class="label">[263]</span></a>Peintre anglais (1789 à 1854). Son <i>Festin de Balthazar</i> est -de 1821.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_264_1" id="Footnote_264_1"></a><a href="#FNanchor_264_1"><span class="label">[264]</span></a>Au baptistère de Saint-Marc: <i>Venite et revertamur ad -dominum quia ipse capit et sana (bit nos).</i> (Osée, VI, 4.)—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_265_1" id="Footnote_265_1"></a><a href="#FNanchor_265_1"><span class="label">[265]</span></a>Allusion au verset: «Après cela l'Éternel me dit: «Va -encore aimer une femme aimée d'un ami et adultère, comme l'Éternel -aime les enfants d'Israël lesquels, toutefois, regardent à d'autres -dieux et aiment les flacons de vin (Osée, III, 1).</p> - -<p>Et c'est alors que la prophétie ajoute: «Je m'acquis donc cette -femme-là pour quinze pièces d'argent et un homer et demi -d'orge.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_266_1" id="Footnote_266_1"></a><a href="#FNanchor_266_1"><span class="label">[266]</span></a>À Saint-Marc: <i>Super servos meos et super ancillas effundam -de spiritu meo</i> (Joël, II. 29).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_267_1" id="Footnote_267_1"></a><a href="#FNanchor_267_1"><span class="label">[267]</span></a>À Saint-Marc: <i>Ecce parvulum dedit te in gentibus</i> (Abdias, -2).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_268_1" id="Footnote_268_1"></a><a href="#FNanchor_268_1"><span class="label">[268]</span></a>«Ils lui répondirent: c'était un homme vêtu de poil... et -Achazia leur répondit: C'est Elie, le Tshischbite» (II Rois, I, 8). Ce -manteau de poils était une ressemblance de plus entre Elie et saint -Jean-Baptiste que l'on croyait être Elie ressuscité (Voir Renan, <i>la -Vie de Jésus</i>).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_269_1" id="Footnote_269_1"></a><a href="#FNanchor_269_1"><span class="label">[269]</span></a>«Il envoya vers lui un capitaine de cinquante avec ses -cinquante hommes» (II Rois, I, 9).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_270_1" id="Footnote_270_1"></a><a href="#FNanchor_270_1"><span class="label">[270]</span></a>Auprès d'Achazia qui les avait envoyés consulter -Beal-Zebub, Dieu d'Ekron.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_271_1" id="Footnote_271_1"></a><a href="#FNanchor_271_1"><span class="label">[271]</span></a>À Saint-Marc: <i>Clamavi ad dominun et exaudivit me de -tribulation(e) mea.</i>—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_272_1" id="Footnote_272_1"></a><a href="#FNanchor_272_1"><span class="label">[272]</span></a>Cf., plus haut, sur la connaissance qu'on pouvait avoir des -chameaux à Amiens.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_273_1" id="Footnote_273_1"></a><a href="#FNanchor_273_1"><span class="label">[273]</span></a>«Les nations forgeront leurs épées en hoyaux et leurs -lances en serpes.» Ce verset, se retrouve dans Isaïe (II, 4) et dans -Joël, (III, 10). Après avoir analysé ce passage de la Bible d'Amiens -et isolé le verset biblique qui en fait le fond, faisons l'opération -inverse, et en partant de ce verset, montrons comment il entre dans la -composition d'autres pages de Ruskin. Nous lisons par exemple dans <i>The -Two Paths</i>: «Ce n'est pas en supportant les souffrances d'autrui, mais -en faisant l'offrande des vôtres, que vous vous approcherez du grand -changement qui doit venir pour le fer de la terre: quand les hommes -<i>forgeront leurs épées en socs de charrue et leurs lances en serpes</i>, -et où l'on n'apprendra plus la guerre. (<i>The Two Paths</i>, 196.)</p> - -<p>Et dans <i>Lectures on Art</i>: « Et l'art chrétien, comme il naquit de la -chevalerie, fut seulement possible aussi longtemps que la chevalerie -força rois et chevaliers à prendre souci du peuple. Et il ne sera de -nouveau possible que, quand, à la lettre, <i>les épées seront forgées -en socs de charrue</i>, quand votre saint Georges d'Angleterre justifiera -son nom, et que l'art chrétien se fera connaître comme le fit son -Maître, en rompant le pain.» (IV, 126).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_274_1" id="Footnote_274_1"></a><a href="#FNanchor_274_1"><span class="label">[274]</span></a>La statue du prophète, en arrière, est la plus magnifique -de la série entière; remarquez spécialement le «diadème» de sa -chevelure luxuriante, tressée, comme celle d'une jeune fille, indiquant -la force Achilléenne, de ce plus terrible des prophètes (Voyez <i>Fors -Clavigera</i>, lettre LXV, p. 157). D'ailleurs, cette longue chevelure -flottante a toujours été un des insignes des rois Franks, et leur -manière d'arranger leur chevelure et leur barbe peut être vue de plus -près et avec plus de précision dans les sculptures des angles des -longs fonts baptismaux, dans le transept nord, le morceau le plus -intéressant de toute la cathédrale, au point de vue historique, et -aussi de beaucoup de valeur artistique (Voir plus haut, chap. II, p. -86).—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_275_1" id="Footnote_275_1"></a><a href="#FNanchor_275_1"><span class="label">[275]</span></a>Voir dans Male (p. 198 et suiv.) l'interprétation des -sculptures du porche de Laon, représentant Daniel recevant dans la -fosse aux lions le panier que lui apporte Habakuk. Ce porche est -consacré à la glorification de la sainte Vierge. Mais, d'après -Honorius d'Autun, qu'a suivi le sculpteur de Laon, Habakuk faisant -passer la corbeille de nourriture à Daniel sans briser le sceau que le -roi y avait imprimé avec son anneau, et, le septième jour, le roi -trouvant le sceau intact et Daniel vivant, symbolisait, ou plutôt -prophétisait le Christ entrant dans le sein de sa mère sans briser sa -virginité et sortant sans toucher à ce sceau de la demeure -virginale.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_276_1" id="Footnote_276_1"></a><a href="#FNanchor_276_1"><span class="label">[276]</span></a>À Saint-Marc: <i>Expecta me in die resurrectionis meæ -quoniam</i> (<i>judicium, meum ut congregem gentes</i>).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_277_1" id="Footnote_277_1"></a><a href="#FNanchor_277_1"><span class="label">[277]</span></a>Voir plus haut, p. 215, note.—(Note de l'Auteur.) - -«Le médaillon représente un petit monument gothique, un oiseau est -perché sur le linteau, et un hérisson entre par la porte ouverte. On -pense à quelque fable d'Ésope, et non au terrible passage de Sophonie, -que l'artiste a la prétention de rendre: «L'Éternel étendra sa main -sur le Septentrion, il détruira l'Assyrie, et il fera de Ninive une -solitude, une terre aride comme le désert: des troupeaux se coucheront -au milieu d'elle, des animaux de toute espèce, le pélican et le -hérisson, habiteront parmi les chapiteaux de ses colonnes, des cris -retentiront aux fenêtres, la dévastation sera sur le seuil, caries -lambris de cèdre seront arrachés» (Émile Male, p. 211).—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_278_1" id="Footnote_278_1"></a><a href="#FNanchor_278_1"><span class="label">[278]</span></a>En français dans le texte.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_279_1" id="Footnote_279_1"></a><a href="#FNanchor_279_1"><span class="label">[279]</span></a>«Dans un autre médaillon sur Zacharie, deux femmes ailées -soulèvent une autre femme assise sur une chaudière et formant une -composition élégante; mais qu'est devenue l'étrangeté du texte -sacré? (suivent les versets 5 à 11 du chapitre V de Zacharie)» (Male, -p. 217).</p> - -<p>Mais comparez surtout avec <i>Unto this last</i>:</p> - -<p>«De même aussi dans la vision des femmes portant l'ephah, «le vent -était dans leurs ailes»; non les ailes «d'une cigogne», comme dans -notre version, mais «milvi», d'un milan, comme dans la Vulgate; et -peut être plus exactement encore dans la version des septante -«hoopoe», d'une huppe, oiseau qui symbolise le pouvoir des richesses -d'après un grand nombre de traditions dont sa prière d'avoir une -crête d'or est peut être la plus intéressante. Les <i>Oiseaux</i> -d'Aristophane où elle joue un rôle capital est plein de ces -traditions, etc. (<i>Unto this last</i>, § 74, p. 148, note). Dans <i>Unto -this last</i>, aussi (§ 68, p. 135), Ruskin interprète ces versets de -Zacharie. L'ephah ou grande mesure est la «mesure de leur iniquité -dans tout le pays». Et si la perversité y est couverte par un -couvercle de plomb, c'est qu'elle se cache toujours sous la -sottise.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_280_1" id="Footnote_280_1"></a><a href="#FNanchor_280_1"><span class="label">[280]</span></a>Voir <i>ante</i>, chap. I (p. 8, 9) l'histoire de saint Firmin, et -de saint Honoré (p. 77, § 8) dans ce chapitre, avec la référence qui -y est donnée.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_281_1" id="Footnote_281_1"></a><a href="#FNanchor_281_1"><span class="label">[281]</span></a>Voir sur saint Geoffroy, Augustin Thierry, <i>Lettres sur -l'Histoire de France, Histoire de la Commune d'Amiens</i>, pp. -271-281.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_282_1" id="Footnote_282_1"></a><a href="#FNanchor_282_1"><span class="label">[282]</span></a>À Reims un portail est également consacré aux saints de la -province; à Bourges, sur cinq portails, deux sont consacrés à des -saints du pays. À Chartres, figurent également tous les saints du -diocèse; au Mans, à Tours, à Soissons, à Lyon, des vitraux retracent -leur vie. Chacune de nos cathédrales présente ainsi l'histoire -religieuse d'une province. Partout les saints du diocèse, tiennent -après les apôtres la première place (Male, 390 et suivantes).—(Note -du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_283_1" id="Footnote_283_1"></a><a href="#FNanchor_283_1"><span class="label">[283]</span></a>L'étude des travaux des mois dans nos différentes -cathédrales est une des plus belles parties du livre de M. Male. «Ce -sont vraiment, dit-il en parlant de ces calendriers sculptés, les -Travaux et les Jours.» Après avoir montré leur origine byzantine et -romane il dit d'eux: «Dans ces petits tableaux, dans ces belles -géorgiques de la France, l'homme fait des gestes éternels.» Puis il -montre malgré cela le côté tout réaliste et local de ces œuvres: -«Au pied des murs de la petite ville du moyen âge commence la vraie -campagne... le beau rythme des travaux virgiliens. Les deux clochers de -Chartres se dressent au-dessus des moissons de la Beauce et la -cathédrale de Reims domine les vignes champenoises. À Paris, de -l'abside de Notre-Dame on apercevait les prairies et les bois; les -sculpteurs en imaginant leurs scènes de la vie rustique purent -s'inspirer de la réalité voisine», et plus loin: «Tout cela est -simple, grave, tout près de l'humanité. Il n'y a rien là des Grâces -un peu fades des fresques antiques: nul amour vendangeur, nul génie -aile qui moissonne. Ce ne sont pas les charmantes déesses florentines -de Botticelli qui dansent à la tête de la Primavera. C'est l'homme -tout seul, luttant avec la nature; et si pleine de vie, qu'elle a -gardé, après cinq siècles, toute sa puissance d'émouvoir.» On -comprend après avoir lu cela que M. Séailles parlant du livre de M. -Male ait pu dire qu'il ne connaissait pas un plus bel ouvrage de -critique d'art.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_284_1" id="Footnote_284_1"></a><a href="#FNanchor_284_1"><span class="label">[284]</span></a>Ce sont les préparatifs de Noël.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_285_1" id="Footnote_285_1"></a><a href="#FNanchor_285_1"><span class="label">[285]</span></a>Souvenir païen de Janus perpétué à Amiens, à Notre-Dame -de Paris, à Chartres, dans beaucoup de psautiers. Un des visages -regarde l'année qui s'en va, l'autre celle qui vient. À Saint-Denis, -dans un vitrail de Chartres, Janus ferme une porte derrière laquelle -disparait un vieillard, et en ouvre une autre à un jeune homme (Male, -p. 95).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_286_1" id="Footnote_286_1"></a><a href="#FNanchor_286_1"><span class="label">[286]</span></a>Il n'y a plus de vignobles à Amiens, mais il y en avait -encore au moyen âge. À Notre-Dame de Paris, le paysan va à sa vigne, -à Chartres, à Saumur, il la taille, à Amiens il la bêche. Comme le -vent est froid, à Chartres (porche nord), le paysan garde le capuchon -et le manteau (<i>ibid.</i>, p. 97).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_287_1" id="Footnote_287_1"></a><a href="#FNanchor_287_1"><span class="label">[287]</span></a>En août la moisson continue au portail nord de Chartres, à -Paris, à Reims. Mais à Senlis, à Semur, à Amiens, on commence déjà -abattre (<i>ibid.</i>, p. 99).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_288_1" id="Footnote_288_1"></a><a href="#FNanchor_288_1"><span class="label">[288]</span></a>Dans d'autres cathédrales on commence déjà la vendange. La -France du moyen âge paraît avoir été plus chaude que la nôtre -(<i>ibid.</i>, p, 100).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_289_1" id="Footnote_289_1"></a><a href="#FNanchor_289_1"><span class="label">[289]</span></a>À Semur, à Reims, pays de vignes, c'est la fin des travaux -du vigneron. À Paris, à Chartres, c'est le temps des semailles. Le -paysan a déjà repris le manteau d'hiver (<i>ibid.</i>, p. 100).—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_290_1" id="Footnote_290_1"></a><a href="#FNanchor_290_1"><span class="label">[290]</span></a>Voyez la description de la Madone de Murano dans le second -volume de <i>Stones of Venice.</i>—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_291_1" id="Footnote_291_1"></a><a href="#FNanchor_291_1"><span class="label">[291]</span></a>Sur la manière «dont Raphaël pense à la Madone» et sur -la Vierge couronnée de Pérugin «tombant au rang d'une simple mère -italienne, la Vierge à la chaise de Raphaël». Voir Ruskin, <i>Modern -Painters</i>, III, IV, 4, cités par M. Brunhes.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_292_1" id="Footnote_292_1"></a><a href="#FNanchor_292_1"><span class="label">[292]</span></a>Cf. Male, p. 209 et 210. «On a rapproché non sans raison à -Chartres et à Amiens la statue de Salomon de celle de la reine de Saba. -On voulait signifier par là que, conformément à la doctrine -ecclésiastique, Salomon figurait Jésus-Christ et la Reine de Saba -l'église qui accourt des extrémités du monde pour entendre la parole -de Dieu. La visite de la reine de Saba fut aussi considérée au moyen -âge, comme une figure de l'adoration des mages. La Reine de Saba qui -vient de l'Orient symbolise les mages, le roi Salomon sur son trône -symbolise la Sagesse Éternelle assise sur les genoux de Marie (Ludolphe -le Chartreux, <i>Vita Christi</i>, XI). C'est pourquoi à la façade de -Strasbourg, on voit Salomon sur son trône gardé par douze lions et -au-dessus la Vierge portant l'enfant sur ses genoux».—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_293_1" id="Footnote_293_1"></a><a href="#FNanchor_293_1"><span class="label">[293]</span></a>Allusion au chapitre II de Daniel. Le prophète raconte à -Hebricatsar ses propres songes qu'il va interpréter et dit dans le -récit du songe: «Tu la contemplais (cette statue) lorsqu'une pierre -fut détachée de la montagne, sans mains, qui frappe la statue dans ses -pieds de fer et de terre et les brise. Alors le fer, la terre, l'airain -et l'or furent brisés, etc.» (Daniel, II, 34).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_294_1" id="Footnote_294_1"></a><a href="#FNanchor_294_1"><span class="label">[294]</span></a>Exode, III, 3, 4.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_295_1" id="Footnote_295_1"></a><a href="#FNanchor_295_1"><span class="label">[295]</span></a>Les Juges, VI, 37, 38.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_296_1" id="Footnote_296_1"></a><a href="#FNanchor_296_1"><span class="label">[296]</span></a> «Voici, la verge d'Aaron avait fleuri pour la maison de -Lévi et elle avait jeté des fleurs, produit des boutons et mûri des -amandes» (Nombres, XVII, 8).—(Note du Traducteur.)</p> - -<p>Ces quatre sujets si éloignés en apparence de l'Histoire de la Vierge, -se retrouvent au porche occidental de Laon et dans un vitrail de la -collégiale de Saint-Quentin, tous deux consacrés à la Vierge comme le -portail d'Amiens. Le lien entre ses sujets et la vie de la Vierge se -trouve, selon M. Male, dans Honorius d'Autun (sermon pour le jour de -l'Annonciation). Selon Honorius d'Autun, la Vierge a été prédite, et -sa vie symboliquement figurée dans ces épisodes de l'Ancien Testament. -Le buisson que la flamme ne peut consumer, c'est la Vierge portant en -elle le Saint Esprit, sans brûler du feu de la concupiscence. Le -buisson où descend la rosée, est la Vierge qui devient féconde, et -l'aire qui reste sèche autour est la virginité demeurée intacte. La -pierre détachée de la montagne sans le secours d'un bras c'est -Jésus-Christ naissant d'une Vierge qu'aucune main n'a touché. Ainsi -s'exprime Honorius d'Autun dans le <i>Speculum Ecclesiæ.</i> M. Male pense -que les artistes de Laon, de Saint-Quentin et d'Amiens avaient lu ce -texte et s'en sont inspiré.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_297_1" id="Footnote_297_1"></a><a href="#FNanchor_297_1"><span class="label">[297]</span></a>Saint Luc, I, 13.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_298_1" id="Footnote_298_1"></a><a href="#FNanchor_298_1"><span class="label">[298]</span></a>Saint Matthieu, I, 20.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_299_1" id="Footnote_299_1"></a><a href="#FNanchor_299_1"><span class="label">[299]</span></a>Saint Luc, I, 61.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_300_1" id="Footnote_300_1"></a><a href="#FNanchor_300_1"><span class="label">[300]</span></a>Saint Luc, I, 61.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_301_1" id="Footnote_301_1"></a><a href="#FNanchor_301_1"><span class="label">[301]</span></a>Saint Luc, I, 63.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_302_1" id="Footnote_302_1"></a><a href="#FNanchor_302_1"><span class="label">[302]</span></a>Mise en scène d'une légende rapportée par tous les auteurs -du moyen âge. Jésus en arrivant dans la ville de Solime fit choir -toutes les idoles pour que s'accomplît la parole d'Isaïe. «Voici que -le Seigneur vient sur une nuée et tous les ouvrages de la main des -Égyptiens trembleront à son aspect» (Voir Male, p. 283, 284).—(Note -du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_303_1" id="Footnote_303_1"></a><a href="#FNanchor_303_1"><span class="label">[303]</span></a>«À la façade d'Amiens, on voit sous les pieds de la statue -d'Hérode, devant qui les rois mages comparaissent, un personnage nu que -deux serviteurs plongent dans une cuve. C'est le vieil Hérode qui -essaie de retarder sa mort en prenant des bains d'huile: «Et Hérode -avait déjà soixante-quinze ans et il tomba dans une très grande -maladie; fièvre violente, pourriture et enflure des pieds, tourments -continuels, grosse toux et des vers qui le mangeaient avec grande -puanteur et il était fort tourmenté; et alors, d'après l'avis des -médecins, il fut mis dans une huile d'où on le tira à moitié mort» -(<i>Légende dorée</i>). «Hérode vécut assez longtemps pour apprendre que -son fils Antipater n'avait pas caché sa joie en entendant le récit de -l'agonie de son père. La colère divine éclate dans cette mort -d'Hérode... L'imagier d'Amiens a donc eu une idée ingénieuse en -mettant sous les pieds d'Hérode triomphant le vieil Hérode vaincu; il -annonçait l'avenir et la vengeance prochaine de Dieu» (Male, p. 283).</p> - -<p>J'ai adopté la traduction adoucie de M. Male, n'osant pas reproduire la -crudité de l'original. Le lecteur peut se reporter à la belle -traduction de la <i>Légende dorée</i> par M. Téodor de Wyzewa, mais M. de -Wyzewa ne donne pas le passage sur l'incendie du vaisseau des -rois.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_304_1" id="Footnote_304_1"></a><a href="#FNanchor_304_1"><span class="label">[304]</span></a>«Comme Hérode ordonnait la mort des Innocents, il... apprit -en passant à Tarse que les trois rois s'étaient embarqués sur un -navire du port, et dans sa colère il fit mettre le feu à tous les -navires, selon ce que David avait dit: «il brûlera les nefs de Tarse -en son courroux» (Jacques de Voragine, <i>Légende dorée</i>, au jour des -saints Innocents, 28 décembre).—(Note du Traducteur.)</p> - -<p>On voit les mages revenant en bateau, dit M. Male, sur un des panneaux -de la rose de Soissons et sur le vitrail consacré à l'enfance de -Jésus-Christ qui orne la chapelle absidale de la cathédrale de -Tours.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_305_1" id="Footnote_305_1"></a><a href="#FNanchor_305_1"><span class="label">[305]</span></a>Saint Matthieu, II, 12.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_306_1" id="Footnote_306_1"></a><a href="#FNanchor_306_1"><span class="label">[306]</span></a>Isaïe, IX, 5.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_307_1" id="Footnote_307_1"></a><a href="#FNanchor_307_1"><span class="label">[307]</span></a>Cf. <i>Lectures on Art</i>: «L'influence de cet art réaliste sur -l'esprit religieux de l'Europe a eu des formes plus diverses qu'aucune -autre influence artistique, car dans ses plus hautes branches, il touche -les esprits les plus sincèrement religieux, tandis que, dans ses -branches inférieures, il s'adresse, non seulement au besoin le plus -vulgaire d'excitation religieuse, mais à la simple soif de sensations -d'horreur qui caractérise les classes sans éducation de pays -partiellement civilisés; non pas seulement même à la soif de -l'horreur, mais à un étrange amour de la mort qui s'est manifesté -quelquefois dans des pays catholiques en s'efforçant que, dans les -chapelles du Sépulcre, les images puissent être prises, à la lettre, -pour de véritables cadavres.</p> - -<p>Le même instinct morbide a souvent gagné l'esprit des artistes les -plus puissants, et les plus imaginatifs, lui communiquant une tristesse -fiévreuse qui dénature leurs plus belles œuvres; et finalement, c'est -là le pire de tous ses effets, c'est par lui que la sensibilité des -femmes chrétiennes a été universellement employée à se lamenter sur -les souffrances du Christ au lieu d'empêcher celles de son peuple.</p> - -<p>Quand l'un de vous voyagera, qu'il étudie la signification des -sculptures et des peintures qui, dans chaque chapelle et dans chaque -cathédrale, et dans chaque sentier de la montagne, rappellent les -heures et figurent les agonies de la Passion du Christ, et essaye -d'arriver à une appréciation des efforts qui ont été faits par les -quatre arts: éloquence, musique, peinture, sculpture, depuis le XII<sup>e</sup> -siècle, pour arracher aux cœurs des femmes les dernières gouttes de -pitié que pouvait encore exciter cette agonie purement physique car ces -œuvres insistent presque toujours sur les blessures ou sur -l'épuisement physique, et dégradent bien plus qu'elles ne l'animent, -la conception de la douleur.</p> - -<p>Puis essayez de vous représenter la somme de temps et d'anxieuse et -frémissante émotion, qui a été gaspillée par les tendres et -délicates femmes de la chrétienté pendant ces derniers six cents ans. -(Ceci rejoint encore de plus près le passage du chapitre II de la Bible -d'Amiens sur les femmes martyres à propos de sainte Geneviève.) Comme -elles se peignaient ainsi à elles-mêmes sous l'influence d'une -semblable imagerie, ces souffrances corporelles passées depuis -longtemps, qui, puisqu'on les conçoit comme ayant été supportées par -un être divin, ne peuvent pas, pour cette raison, avoir été plus -difficiles à endurer que les agonies d'un être humain quelconque sous -la torture; et alors essayez d'apprécier à quel résultat on serait -arrivé pour la justice et la félicité de l'humanité si on avait -enseigné à ces mêmes femmes le sens profond des dernières paroles -qui leur furent dites par leur Maître: «Filles de Jérusalem, ne -pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants», -si on leur avait enseigné à appliquer leur pitié à mesurer les -tortures des champs de bataille, les tourments de la mort lente chez les -enfants succombant à la faim, bien plus, dans notre propre vie de paix, -à l'agonie de créatures qui ne sont ni nourries, ni enseignées, ni -secourues, qui s'éveillent au bord du tombeau pour apprendre comment -elles auraient dû vivre, et la souffrance encore plus terrible de ceux -dont toute l'existence, et non sa fin, est la mort; ceux auxquels le -berceau fut une malédiction, et pour lesquels les mots qu'ils ne -peuvent entendre «la cendre à la cendre» sont tout ce qu'ils ont -jamais reçu de bénédiction. Ceux-là, vous qui pour ainsi dire avez -pleuré à ses pieds ou vous êtes tenus près de sa croix, ceux-là -vous les avez toujours avec vous! et non pas Lui.</p> - -<p>Vous avez toujours avec vous les malheureux dans la mort. Oui, et vous -avez toujours les braves et bons dans la vie. Ceux-là aussi ont besoin -d'être aidés, quoique vous paraissiez croire qu'ils n'ont qu'à aider -les autres: ceux-là aussi réclament qu'on pense à eux et qu'on se -souvienne d'eux. Et vous trouverez, si vous lisez l'histoire dans cet -esprit, qu'une des raisons maîtresses de la misère continuelle de -l'humanité, est qu'elle est toujours partagée entre le culte des anges -ou des saints qui sont hors de sa vue, et n'ont pas besoin d'appui, et -des hommes orgueilleux et méchants qui sont trop à portée de sa vue -et ne devraient pas avoir son appui.</p> - -<p>Et considérez combien les arts ont ainsi servi le culte de la foule. -Des saints et des anges vous avez des peintures innombrables, des -chétifs courtisans ou des rois hautains et cruels, d'innombrables -aussi; quel petit nombre vous en avez (mais ceux-là remarquez presque -toujours par des grands peintres) des hommes les meilleurs et de leurs -actions. Mais réfléchissez vous-même à ce qu'eût pu être pour nous -l'histoire; bien plus, quelle histoire différente eût pu advenir par -toute l'Europe si les peuples avaient eu pour but de discerner, et leur -art d'honorer les grandes actions des hommes les plus dignes. Et si, au -lieu de vivre comme ils l'ont toujours fait jusqu'ici dans un nuage -infernal de discorde et de vengeance, éclairés par des rêves -fantastiques de saintetés nuageuses, ils avaient cherché à -récompenser et à punir selon la justice, mais surtout à récompenser -et au moins à porter témoignage des actions humaines méritant le -courroux de Dieu ou sa bénédiction plutôt que de découvrir les -secrets du jugement et les béatitudes de l'éternité.»</p> - -<p>C'est après cette phrase que vient le morceau sur l'idolâtrie que j'ai -cité dans le Post-Scriptum de ma Préface et qui termine ce long -développement par ces mots:</p> - -<p>«Nous servons quelque chère et triste image que nous nous sommes -créée, pendant que nous désobéissons à l'appel présent du Maître -qui n'est pas mort, qui ne défaille pas en ce moment sous sa croix, -mais nous ordonne de lever la nôtre» (ce qui correspond exactement aux -paroles de la <i>Bible d'Amiens</i>) «substituer l'idée de ses souffrances -passées à celle de notre devoir présent». (<i>Lectures on Art</i>, II, -§ 56, 57, 58 et 59).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_308_1" id="Footnote_308_1"></a><a href="#FNanchor_308_1"><span class="label">[308]</span></a>«Jésus lui dit: Qu'est-ce qui est écrit dans la loi et -qu'y lis-tu?»—Il répondit: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout -ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée -et ton prochain comme toi-même. Et Jésus lui dit: «Tu as bien -répondu; fais cela et tu vivras» (Saint Luc, X, 26, 27, 28).—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_309_1" id="Footnote_309_1"></a><a href="#FNanchor_309_1"><span class="label">[309]</span></a>L'origine la plus authentique de la théorie du Purgatoire -dans l'enseignement donné par l'art, se trouve dans les -interprétations postérieures au XIII<sup>e</sup> siècle, du verset: «par lequel -aussi Il alla et prêcha parmi les âmes en prison», se transformant -graduellement en l'idée de la délivrance, pour les saints dans -l'attente, de la puissance du tombeau.</p> - -<p>En littérature et en tradition, l'idée est à l'origine, je crois, -Platonicienne, certainement pas Homérique, Égyptienne c'est possible, -mais je n'ai encore rien lu des récentes découvertes faites en -Égypte. N'aimant cependant pas laisser le sujet dans le dénuement -absolu de mes propres ressources, j'ai fait appel à mon investigateur -général M. Anderson (James R.) qui m'écrit ce qui suit:</p> - -<p>»Il ne peut pas être question de la doctrine ni de son acceptation -universelle, des siècles avant le Dante, il en est fait mention -cependant d'une façon assez curieuse dans le <i>Summa theologiæ</i>, comme -nous l'avons dans une version plus récente; mais je trouve par des -références que saint Thomas l'enseigne ailleurs. Albertus Magnus la -développe en grand, Si vous vous reportez à la Légende Dorée, au -Jour de toutes les Âmes, vous y verrez comment l'idée est prise comme -lieu commun dans un ouvrage destiné au peuple au XIII<sup>e</sup> siècle. Saint -Grégoire (le Pape) la soutient (Dial, IV, 38), dans deux citations -scripturaires: (1), le péché qui n'est pardonné ni «in hoc seculo ni -dans celui qui est à venir», (2) le feu qui éprouvera chaque œuvre -de l'homme. Je pense que la philosophie Platonicienne et les mystères -grecs doivent avoir eu fort à faire pour faire passer l'idée au -début; mais chez eux—comme chez Virgile—elle faisait partie de la -vision orientale de la circulation d'un fleuve de vie, dont quelques -gouttes seulement étaient jetées par intervalle dans un Élysée -permanent et défini ou dans un enfer permanent et défini. Cela -s'accorde mieux avec cette théorie que ne le fait le système chrétien -qui attache finalement dans tous les cas, une importance infinie aux -résultats de la vie «in hoc seculo».</p> - -<p>«Connaissez-vous une représentation du Ciel ou de l'Enfer qui ne soit -pas liée au Jugement dernier, je ne m'en rappelle aucune, et comme le -Purgatoire est à ce moment-là passé, cela expliquerait l'absence de -tableaux le représentant.</p> - -<p>«En outre le Purgatoire précède la Résurrection—il y a débat -continuel entre les théologiens pour savoir quelle sorte de feu il peut -y avoir au Purgatoire, qui puisse affecter l'âne sans toucher au -corps.—Peut-être que le Ciel et l'Enfer—comme opposés au Purgatoire, -parurent propres à être peints parce ils ne comportent pas seulement -la représentation d'âmes mais aussi de corps s'élevant.</p> - -<p>«Dans le récit de Bede de la vision du prophète Ayrshire, il est -question du Purgatoire en termes très semblables à ceux de Dante dans -la description du second cercle de tourbillons de l'Enfer; et l'ange qui -finalement sauve l'Écossais du démon vient à travers l'Enfer, «quasi -fulgor stellæ micantis inter tenebras» «que sul presso del mattino -Per gli grossi vapor Marte rosseggia.» Le nom de Bede fut grand au -moyen âge. Dante le rencontre dans le Ciel, et, j'aime à l'espérer, -peut avoir été aidé par la vision de mon compatriote qui vivait plus -de six cents ans avant lui.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_310_1" id="Footnote_310_1"></a><a href="#FNanchor_310_1"><span class="label">[310]</span></a>Comparez avec le Monastère lettré, artiste et doux de -Saint-Jérôme, où les murs sont peints à fresque, dans la citation de -<i>Saint Mark's Rest</i>, que j'ai donnée pages 222, 223, 224.—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_311_1" id="Footnote_311_1"></a><a href="#FNanchor_311_1"><span class="label">[311]</span></a>Ruskin dit ici «les pierres d'Amiens» comme autrefois il -avait dit les <i>pierres de Venise.</i> Il a dit aussi dans <i>Prœterita</i>: -«Si le jour où je frappai à sa porte le portier de la Scuola san -Rocco ne m'avait pas ouvert, j'aurais écrit les <i>Pierres de Chamounix</i> -au lieu des <i>Pierres de Venise.</i>»—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_312_1" id="Footnote_312_1"></a><a href="#FNanchor_312_1"><span class="label">[312]</span></a>Toutes les courageuses actions. Ruskin ne pense pas que la -guerre soit moins nécessaire aux arts que la foi. Voir dans <i>The Crown -of wild olive</i> la troisième conférence sur <i>The War.</i>—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_313_1" id="Footnote_313_1"></a><a href="#FNanchor_313_1"><span class="label">[313]</span></a>Je ne veux pas dire Aesthésis—mais <i>nous</i>; s'il faut que -vous parliez en argot grec.—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_314_1" id="Footnote_314_1"></a><a href="#FNanchor_314_1"><span class="label">[314]</span></a>Tout lecteur ayant un peu de flair métaphysique, trouvera -une certaine parenté entre l'idée exprimée ici (depuis «Toutes les -créatures humaines») et la théorie de l'Inspiration divine dans le -chapitre III: «Il ne sera pas doué d'aptitudes plus hautes ni appelé -à une fonction nouvelle. Il sera inspiré... selon les capacités de sa -nature» et cette remarque «La forme que prit plus tard l'esprit -monastique tint beaucoup plus... qu'à un changement amené par le -christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains». Sur -cette dernière idée Ruskin a souvent insisté, disant que le culte -qu'un païen offrait à Jupiter n'était pas très différent de celui -qu'un chrétien etc... D'ailleurs dans ce même chapitre III de la -<i>Bible d'Amiens</i>, le Collège des Augures et l'institution des Vestales -sont rapprochés des ordres monastiques chrétiens. Mais bien que cette -idée soit par le lien que l'on voit, si proche des précédentes, et -comme leur alliée c'est pourtant une idée nouvelle. En ligne directe -elle donne à Ruskin l'idée de la Foi d'Horace et d'une manière -générale tous les développements similaires. Mais surtout elle est -étroitement apparentée à une idée bien différente de celles que -nous signalons au commencement de cette note, l'idée (analysée dans la -note des pages 244, 245, 246) de la permanence d'un sentiment -esthétique que le christianisme n'interrompt pas. Et maintenant que de -chaînons en chaînons, nous sommes arrivés à une idée si différente -de notre point de départ (bien qu'elle ne soit pas nouvelles pour -nous), nous devons nous demander si ce n'est pas l'idée de la -continuité de l'art grec par exemple, des métopes du Parthénon aux -mosaïques de Saint-Marc et au labyrinthe d'Amiens (idée qu'il n'a -probablement crue vraie que parce qu'il l'avait trouvée belle) qui aura -ramené Ruskin étendant cette vue d'abord esthétique à la religion et -à l'histoire, à concevoir pareillement le collège des Augures comme -assimilable à l'Institution bénédictine, la dévotion à Hercule -comme équivalente à la dévotion à saint Jérôme, etc., etc.</p> - -<p>Mais du moment que la religion chrétienne différait peu de la religion -grecque (idée: «plutôt qu'à un changement amené idée par le -christianisme dans l'idée de la vertu et du bonheur humains»). Ruskin -n'avait pas besoin, au point de vue logique, de séparer si fortement la -religion et la morale. Aussi il y a dans cette nouvelle idée, si même -c'est la première qui a conduit Ruskin à elle, quelque chose de plus. -Et c'est une de ces vues assez particulières à Ruskin, qui ne sont pas -proprement philosophiques et qui ne se rattachent à aucun système, -qui, aux yeux du raisonnement purement logique peuvent paraître -fausses, mais qui frappent aussitôt toute personne capable à la -couleur particulière d'une idée de deviner, comme ferait un pêcheur -pour les eaux, sa profondeur. Je citerai dans ce genre parmi les idées -de Ruskin, qui peuvent paraître les plus surannées aux esprits banals, -incapables d'en comprendre le vrai sens et d'en éprouver la vérité, -celle qui tient la liberté pour funeste à l'artiste, et l'obéissance -et le respect pour essentiels, celle qui fait de la mémoire l'organe -intellectuel le plus utile à l'artiste, etc., etc.</p> - -<p>Si on voulait essayer de retrouver l'enchaînement souterrain, la racine -commune d'idées si éloignées les unes des autres, dans l'œuvre de -Ruskin, et peut-être aussi peu liées dans son esprit, je n'ai pas -besoin de dire que l'idée notée au bas des pages 212, 213 et 214 à -propos de «je suis le seul auteur à penser avec Hérodote» est une -simple modalité de «Horace est pieux comme Milton», idée qui n'est -elle-même qu'un pendant des idées esthétiques analysées dans la note -des pages 244, 245, 246. «Cette coupole est uniquement un vase grec, -cette Salomé une canéphore, ce chérubin une Harpie», etc.—(Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_315_1" id="Footnote_315_1"></a><a href="#FNanchor_315_1"><span class="label">[315]</span></a>Genèse, XVIII, 23.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_316_1" id="Footnote_316_1"></a><a href="#FNanchor_316_1"><span class="label">[316]</span></a>Psaume, LXV, 13.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_317_1" id="Footnote_317_1"></a><a href="#FNanchor_317_1"><span class="label">[317]</span></a>Saint Jean, Révélation, XI, 15.—(Note du Traducteur.)</p></div> - - - -<h5>FIN</h5> - - - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/figure01.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - - - -<hr class="chap" /> - - -<h4><a id="APPENDICE_I">APPENDICE I</a></h4> - - -<h4><a id="LISTE_CHRONOLOGIQUE_DES_PRINCIPAUX_EVENEMENTS_DONT_IL_EST_FAIT_MENTION_DANS_LA_BIBLE_DAMIENS">LISTE CHRONOLOGIQUE DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS -DONT IL EST FAIT MENTION DANS LA «BIBLE<br /> -D'AMIENS»</a></h4> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span></p> - -<div> -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="left">Anno Domini</td><td align="right">Chap.</td><td align="right"> Pages.</td></tr> - -<tr><td align="left">250. Origine des Francs</td><td align="right">II,</td><td align="right">17</td></tr> - -<tr><td align="left">301. Saint Firmin vient à Amiens</td><td align="right">I,</td></tr> - -<tr><td align="left">332. Saint Martin</td><td align="right">I,</td><td align="right">22</td></tr> - -<tr><td align="left">345. Naissance de saint Jérôme</td><td align="right">III,</td><td align="right">123</td></tr> - -<tr><td align="left">350. Première église d'Amiens élevée sur le</td></tr> -<tr><td align="left">tombeau de saint Firmin</td><td align="right">IV,</td><td align="right">157</td></tr> - -<tr><td align="left">358. Les Francs vaincus par Julien près de</td></tr> -<tr><td align="left">Strasbourg</td><td align="right">II,</td><td align="right">35</td></tr> - -<tr><td align="left">405. Bible de saint Jérôme</td><td align="right">II,</td><td align="right">81</td></tr> - -<tr><td align="left">420. Mort de saint Jérôme</td><td align="right">III,</td><td align="right">40</td></tr> - -<tr><td align="left">421. Naissance de sainte Geneviève.—Fondation</td></tr> -<tr><td align="left">de Venise</td><td align="right">II,</td><td align="right">3</td></tr> - -<tr><td align="left">445. Les Francs passent le Rhin et prennent</td></tr> -<tr><td align="left">Amiens</td><td align="right">I,</td><td align="right">10</td></tr> - -<tr><td align="left">447. Mérovée roi à Amiens</td><td align="right">I,</td><td align="right">12</td></tr> - -<tr><td align="left">451. Bataille de Châlons.—Attila battu par</td></tr> -<tr><td align="left">Aëtius</td><td align="right">I,</td><td align="right">10</td></tr> - -<tr><td align="left">457. Mort de Mérovée.—Childéric roi à Amiens</td><td align="right">I,</td><td align="right">12</td></tr> - -<tr><td align="left">466. Naissance de Clovis</td><td align="right">II,</td><td align="right">83</td></tr> - -<tr><td align="left">476. Fin de l'Empire romain en Italie, sous</td></tr> -<tr><td align="left">Odoacre</td><td align="right"> I,</td><td align="right">12</td></tr> - -<tr><td align="left">481. Fin de l'empire romain en France</td><td align="right">II,</td><td align="right">83</td></tr> - -<tr><td align="left">481. Clovis couronné à Amiens</td><td align="right">I,</td><td align="right">12</td></tr> -<tr><td align="right"></td><td align="right">II,</td><td align="right">2</td></tr> - -<tr><td align="left">Naissance de saint Benoît</td><td align="right">II, </td><td align="right">83</td></tr> - -<tr><td align="left">485. Bataille de Soissons.—Clovis vainqueur de</td></tr> -<tr><td align="left">Syagrius</td><td align="right">II,</td><td align="right">83</td></tr> - -<tr><td align="left">486. Syagrius meurt à la cour d'Alaric</td><td align="right">II,</td><td align="right">83</td></tr> - -<tr><td align="left">489. Bataille de Vérone.—Théodoric vainqueur</td></tr> -<tr><td align="left">d'Odoacre</td><td align="right">II,</td><td align="right">88</td></tr> - -<tr><td align="left">493. Clovis épouse Clotilde</td><td align="right">II,</td><td align="right">84</td></tr> - -<tr><td align="left">496. Bataille de Tolbiac.—Clovis met les</td></tr> -<tr><td align="left">Alamans en déroute</td><td align="right">II,</td><td align="right">86</td></tr> - -<tr><td align="left">Clovis couronné à Reims par saint Rémi</td><td align="right">I,</td><td align="right">13</td></tr> - -<tr><td align="left">Clovis baptisé par saint Rémi</td><td align="right">I,</td><td align="right">20</td></tr> - -<tr><td align="left">508. Bataille de Poitiers.—Clovis vainqueur des</td></tr> -<tr><td align="left">Wisigoths commandés par Alaric.—Mort</td></tr> -<tr><td align="left">d'Alaric</td><td align="right">I,</td><td align="right">13</td></tr> -</table></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="APPENDICE_II">APPENDICE II</a></h4> - - -<h4><a id="PLAN_GENERAL_DE_NOS_PERES_NOUS_ONT_DIT">PLAN GÉNÉRAL DE «NOS PÈRES NOUS ONT DIT»</a><a name="FNanchor_318_1" id="FNanchor_318_1"></a><a href="#Footnote_318_1" class="fnanchor">[318]</a>, <a name="FNanchor_319_1" id="FNanchor_319_1"></a><a href="#Footnote_319_1" class="fnanchor">[319]</a></h4> - - -<p>La première partie de <i>Nos pères nous ont dit</i>, actuellement soumise -au public, suffit pour montrer le plan et les tendances de l'ouvrage; -contrairement à mes habitudes, je recours pour l'éditer à la -souscription, parce que la mesure dans laquelle je pourrai rendre sa -lecture plus profitable en l'illustrant de gravures, dépendra beaucoup -de l'évaluation qu'on pourra faire du nombre de ceux qui en -supporteront les frais.</p> - -<p>Je ne découvre dans l'état actuel de ma santé aucune raison qui me -fasse redouter un affaiblissement de mes facultés générales, soit -comme conception, soit comme travail, autre que le refroidissement -naturel et forcé de l'enthousiasme chez un vieillard; toutefois, il en -survit assez en moi pour garantir mes lecteurs contre l'abandon d'un -projet que je nourris depuis déjà vingt ans.</p> - -<p>L'ouvrage, si je vis assez pour l'achever, comprendra dix parties, -chacune limitée à une partie locale de l'Histoire chrétienne, et -toutes se groupant à la fin pour mettre ensemble en lumière -l'influence de l'Église au XIII<sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Dans le présent volume tient tout entière la première <span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span> partie, qui -décrit les commencements de la puissance franque et l'apogée -artistique auquel elle aboutit avec la cathédrale d'Amiens.</p> - -<p>La seconde partie, <i>Ponte della Pietra</i>, fera plus, je l'espère, pour -Théodoric et Vérone, que je n'ai été en état de faire pour Clovis -et la première capitale de la France.</p> - -<p>La troisième, <i>Ara Cœli</i>, tracera les fondations de la puissance -papale.</p> - -<p>La quatrième, <i>Ponte-a-Mare</i> et la cinquième, <i>Ponte Vecchio</i> ne -feront que rassembler avec beaucoup de difficulté dans une forme brève -ce que je possède de matériaux épars relatifs à Pise et Florence.</p> - -<p>La sixième, <i>Valle Crucis</i>, sera remplie par l'architecture monastique -de l'Angleterre et du pays de Galles<a name="FNanchor_320_1" id="FNanchor_320_1"></a><a href="#Footnote_320_1" class="fnanchor">[320]</a>.</p> - -<p>La septième, <i>les Sources de l'Eure</i>, sera entièrement consacrée à -la cathédrale de Chartres.</p> - -<p>La huitième, <i>Domremy</i> à celle de Rouen et aux écoles d'architecture -qu'elle représente.</p> - -<p>La neuvième, <i>la Baie d'Uri</i>, aux formes pastorales du catholicisme, -jusqu'à nos jours.</p> - -<p>Et la dixième, <i>les Cloches de Cluse</i>, au protestantisme pastoral de -Savoie, de Genève et de la frontière écossaise<a name="FNanchor_321_1" id="FNanchor_321_1"></a><a href="#Footnote_321_1" class="fnanchor">[321]</a>.</p> - -<p>Chaque partie n'aura que quatre divisions; et l'une d'elles, la -quatrième, sera généralement la description d'une cité ou d'une -cathédrale historique considérée comme résultante—et vestige—de -l'influence religieuse étudiée dans les chapitres préparatoires.</p> - - -<p>Il y aura au moins une illustration par chapitre; pour le surplus il -sera fait des dessins qui seront directement placés <span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span> au Musée de -Sheffield pour que le public puisse s'y reporter, et seront gravés si -l'on me fournit l'aide ou l'occasion de les relier à l'ouvrage entier.</p> - -<p>De même que cela s'est fait pour le chapitre IV de cette première -partie, une petite édition des chapitres descriptifs sera imprimée en -format réduit pour les voyageurs et les non-souscripteurs; mais, à -part cela, mon intention est que cet ouvrage soit exclusivement -réservé aux souscripteurs. <span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span></p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_318_1" id="Footnote_318_1"></a><a href="#FNanchor_318_1"><span class="label">[318]</span></a>Cet appendice porte le numéro III dans la <i>Bible d'Amiens</i>, -le second contenant la liste des photographies prises d'après la -cathédrale d'Amiens, par M. Kaltenbacher.—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_319_1" id="Footnote_319_1"></a><a href="#FNanchor_319_1"><span class="label">[319]</span></a>Reproduit d'après l'<i>Advice</i>, publié avec le chapitre III -(Mars 1882).—(Note de l'Auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_320_1" id="Footnote_320_1"></a><a href="#FNanchor_320_1"><span class="label">[320]</span></a>De <i>Nos pères nous ont dit</i> aucun autre volume que la <i>Bible -d'Amiens</i> n'a paru. Mais <i>Verona and other lectures</i> contient deux -chapitres de <i>Valle Crucis: Candida Casa</i> et le <i>Raccommodage du Crible</i> -(ce chapitre tire son titre d'un trait de l'enfance de saint -Benoît).—(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_321_1" id="Footnote_321_1"></a><a href="#FNanchor_321_1"><span class="label">[321]</span></a>Sur la belle sonorité des cloches de Cluse, voir Deucalion, -I, V, § 7, 8.—(Note du Traducteur).</p></div> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Bible d'Amiens, by John Ruskin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BIBLE D'AMIENS *** - -***** This file should be named 62615-h.htm or 62615-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/6/1/62615/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues and Dagny Soapfan at -Free Literature (Images generously made available by The -Internet Archive.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. 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Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - -</body> - -</html> diff --git a/old/62615-h/images/amiens_cover.jpg b/old/62615-h/images/amiens_cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 6d53bf4..0000000 --- a/old/62615-h/images/amiens_cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62615-h/images/figure01.jpg b/old/62615-h/images/figure01.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index b03729a..0000000 --- a/old/62615-h/images/figure01.jpg +++ /dev/null |
