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+The Project Gutenberg EBook of Frankenstein, ou le Prométhée moderne
+Volume 2 (of 3), by Mary Wollstonecraft Shelley
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 2 (of 3)
+
+Author: Mary Wollstonecraft Shelley
+
+Translator: Jules Saladin
+
+Release Date: June 20, 2020 [EBook #62405]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANKENSTEIN ***
+
+
+
+
+Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
+generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
+de France.)
+
+
+
+
+
+
+FRANKENSTEIN
+
+OU
+
+LE PROMÉTHÉE MODERNE
+
+DEDIÉ A WILLIAM GODWIN,
+
+AUTEUR DE LA JUSTICE POLITIQUE, DE CALEB WILLIAMS, etc.
+
+Par Mme SHELLY, sa nièce.
+
+TRADUIT DE L'ANGLAIS PAS. J. S.***
+
+Créateur, t'ai-je demandé de me tirer de
+l'argile pour me faire homme? T'ai-je
+sollicité de m'arracher du néant?
+
+Milton, _Paradis perdu._
+
+TOME DEUXIÈME
+
+PARIS,
+
+CHEZ CORRÉARD, LIBRAIRE
+
+PALAIS ROYAL, GALERIE DE BOIS, N.° 258.
+
+1821
+
+
+
+
+TABLE
+CHAPITRE VIII
+CHAPITRE IX
+CHAPITRE X
+CHAPITRE XI
+CHAPITRE XII
+CHAPITRE XIII
+CHAPITRE XIV
+CHAPITRE XV
+CHAPITRE XVI
+
+
+
+
+FRANKENSTEIN,
+
+OU
+
+LE PROMÉTHÉE MODERNE
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+Rien n'est plus pénible pour le cœur de l'homme, que le calme glacial
+qui succède aux sentiments divers soulevés par une suite rapide
+d'événements, et la certitude qui enlève en même temps l'espérance
+et la crainte. Justine n'était plus! Et moi je vivais! Le sang
+circulait librement dans mes veines; mais mon cœur était oppressé par
+le désespoir et le remords, dont rien ne pouvait me délivrer. Le
+sommeil fuyait de mes yeux, j'errais comme un mauvais génie, certain
+d'avoir causé d'horribles malheurs, et convaincu que j'en préparais de
+plus horribles encore. Cependant je portais dans le cœur des sentiments
+de bonté et l'amour de la vertu. J'avais commencé la vie avec des
+intentions bienveillantes; et je désirais arriver au moment où je
+pourrais en faire preuve, et me rendre utile à mes semblables.
+Maintenant tout était changé: au lieu de cette paix de conscience, qui
+me permettait de jeter avec satisfaction les yeux sur le passé, et qui
+donnait à mes espérances une force nouvelle, j'éprouvais le remords
+et le sentiment du crime, qui me livraient à des tourments affreux et
+difficiles à dépeindre.
+
+Cette situation d'esprit influa sur ma santé, dont le rétablissement
+était complet. Je fuyais la présence des hommes; j'étais tourmenté
+par la joie et le bonheur des autres; je ne trouvais de consolation que
+dans la solitude... dans une solitude profonde, terrible, semblable à
+la mort.
+
+Mon père s'aperçut avec peine que mon caractère et mes habitudes
+étaient sensiblement changés. Il essaya de me prouver, par des
+raisonnements, combien j'avais tort de m'abandonner à un chagrin
+immodéré. «Pensez-vous, Victor, dit-il, que je ne souffre pas comme
+vous? Il est impossible d'aimer plus un enfant que je n'aimais votre
+frère (des larmes vinrent mouiller ses yeux); mais n'est-t-il pas du
+devoir de ceux qui survivent, de chercher à ne pas augmenter leur
+malheur, en laissant paraître l'excès du chagrin? C'est aussi un
+devoir pour vous-même; car la douleur excessive éteint toutes les
+facultés, ou rend même incapable de remplir les devoirs journaliers,
+sans lesquels l'homme n'est pas propre à la société».
+
+Cet avis était bon; mais il n'était nullement applicable à ma
+position. J'aurais été le premier à cacher mon chagrin et à consoler
+mes amis, si le remords ne s'était mêlé à mes autres sentiments. Je
+ne pus alors répondre à mon père qu'avec un regard de désespoir; et,
+depuis, je cherchai à me dérober à sa vue.
+
+Vers cette époque, à peu près, nous nous retirâmes à notre maison de
+Belrive. Ce changement me fut particulièrement agréable. Notre
+résidence à Genève n'était pas sans inconvénients; car, les portes
+de la ville étant régulièrement fermées à dix heures, il était
+impossible de rester plus tard sur le lac. J'étais libre alors.
+
+Souvent, dans la nuit, quand toute la famille reposait, je prenais une
+barque et passais plusieurs heures sur l'eau. Tantôt, en déployant les
+voiles, j'étais poussé par le vent; tantôt, après avoir ramé
+jusqu'au milieu du lac, je laissais le bateau suivre son propre cours,
+en m'abandonnant à mes tristes réflexions. Souvent tout était
+tranquille autour de moi; seul, j'étais agité au milieu des scènes
+belles et majestueuses qui étaient sous mes yeux, et dont le silence
+n'était interrompu que par le cri des chauves-souris, ou le croassement
+des grenouilles voisines du rivage; eh bien! souvent j'étais tenté de
+me plonger dans le lac silencieux, pour que les eaux m'engloutissent à
+jamais avec tous mes malheurs; mais j'étais retenu en pensant à la
+douleur de l'héroïque Élisabeth, que j'aimais tendrement, et dont
+l'existence était attachée à la mienne. Je pensais aussi à mon
+père, et au frère qui me restait: les laisserai-je, par une lâche
+désertion, exposés, sans protection, à la méchanceté du Démon que
+j'avais lancé au milieu d'eux?
+
+Dans ces moments, des larmes amères inondaient mon visage. Je désirais
+que la paix rentrât dans mon esprit, mais je ne la voulais que pour
+leur offrir des consolations et le bonheur. Vains désirs! le remords
+m'ôtait toute espérance. J'avais causé des maux irréparables, et
+j'étais continuellement agité par la crainte, que le monstre que
+j'avais créé, ne commit quelque nouveau forfait. J'avais un
+pressentiment confus que tout n'était pas fini, et qu'il commettrait
+encore quelque crime signalé, et dont l'énormité effacerait presque
+le souvenir du passé. J'avais toujours sujet de craindre, dès qu'une
+personne qui m'était chère, restait en arrière. On ne peut se figurer
+l'horreur que m'inspirait ce démon. Si je pensais à lui, mes dents se
+serraient, mes yeux s'enflammaient, et je brûlais d'ôter cette vie que
+j'avais donnée avec tant d'imprudence. Si je pensais à ses crimes et
+à sa méchanceté, ma haine et ma vengeance passaient toutes les bornes
+de la modération. Je serais monté au sommet le plus élevé des Andes,
+si j'avais pu, de là, le précipiter à leur pied. Je désirais le
+revoir, afin de faire retomber ma colère sur sa tête, et de venger la
+mort de Guillaume et de Justine.
+
+Notre maison était celle du deuil. La santé de mon père était
+fortement ébranlée par l'horreur des derniers événements. Élisabeth
+était triste et découragée: elle ne trouvait plus de bonheur dans ses
+occupations accoutumées; il lui semblait que tout plaisir était un
+sacrilège envers les morts; elle pensait qu'une douleur éternelle et
+les larmes étaient le juste tribut qu'elle devait payer à l'innocence
+indignement sacrifiée. Ce n'était plus cette heureuse personne qui,
+quelques années auparavant, errait avec moi sur les bords du lac, et
+parlait avec ravissement de notre avenir. Elle était devenue grave, et
+parlait souvent de l'inconstance de la fortune, et de l'instabilité de
+la vie humaine.
+
+«En réfléchissant, mon cher cousin, disait-elle, à la mort
+malheureuse de Justine Moritz, je ne vois plus le monde et ses œuvres,
+comme ils me paraissaient autrefois. Avant cette fin tragique, je ne
+voyais, dans les actions vicieuses et dans les injustices, que je lisais
+dans les livres ou dont j'entendais le récit, que des contes
+d'autrefois, ou des maux imaginaires; du moins ils étaient éloignés,
+et plus familiers à la raison qu'à l'imagination; mais maintenant le
+malheur a pénétré parmi nous, et les hommes me paraissent comme
+autant de monstres altérés de sang. Il faut cependant que je sois
+injuste. Tout le monde a cru la pauvre fille coupable; et, certes, si
+elle avait commis le crime qui l'a conduite à l'échafaud, elle serait
+la plus perverse des créatures humaines. Pour quelques bijoux,
+assassiner le fils de sa bienfaitrice et amie, enfant dont elle avait
+pris soin depuis sa naissance, et qu'elle paraissait aimer comme le
+sien! Je ne donnerais mon consentement à la mort de personne; mais je
+n'aurais pas hésité à regarder un être semblable comme indigne de
+rester dans le sein de la société: cependant elle était innocente. Je
+sais, je sens qu'elle l'était; vous partagez cette conviction, et votre
+opinion confirme la mienne. Hélas! Victor, quand le mensonge prend si
+bien l'air de la vérité, qui peut être assuré d'un bonheur certain?
+J'éprouve le même sentiment que si je marchais sur le bord d'un
+précipice, auprès duquel mille personnes seraient rassemblées, et
+chercheraient à me pousser dans l'abîme. Guillaume et Justine ont
+été assassinés, et le meurtrier échappe; il reste dans le monde,
+libre? et peut-être respecté. Je serais condamnée à mourir sur
+l'échafaud pour les mêmes crimes, que je ne voudrais pas changer de
+sort avec un être semblable».
+
+J'écoutai ce discours dans la plus extrême agitation. J'étais le
+véritable meurtrier, non par le fait, mais par l'effet. Élisabeth
+remarqua facilement mon angoisse, prit ma main avec bonté, et me dit:
+«Mon bien cher cousin, il faut vous calmer. Dieu sait combien j'ai
+été affectée de ces événements; mais je ne suis pas aussi
+malheureuse que vous. Il y a, dans votre figure, une expression de
+désespoir, et quelquefois de vengeance, qui me fait trembler. Soyez
+calme, mon cher Victor; je sacrifierai ma vie pour votre repos. Nous
+serons certainement heureux au sein de notre pays natal, et loin du
+monde, qui pourra troubler notre tranquillité»?
+
+En parlant ainsi, elle versait des larmes, et semblait se refuser aux
+consolations mêmes qu'elle me donnait; mais, en même temps, elle
+sourit, afin d'écarter le sombre nuage qui m'entourait. Mon père, à
+qui l'expression des malheurs, empreinte sur mon visage, ne semblait que
+l'exagération de ce chagrin, que je devais naturellement éprouver,
+pensa qu'un amusement conforme à mon goût, serait le meilleur moyen de
+me rendre cette tranquillité d'esprit dont je jouissais auparavant.
+C'est dans cette vue qu'il était venu à la campagne; ce fut dans la
+même vue qu'il nous proposa de faire tous ensemble une excursion dans
+la vallée de Chamouny. Je l'avais déjà parcourue; mais Élisabeth et
+Ernest ne la connaissaient pas; et tous deux avaient souvent témoigné
+un vif désir de voir un endroit, dont on leur avait dépeint les
+merveilles et la magnificence. Nous partîmes de Genève, pour cette
+tournée, vers le milieu du mois d'août, c'est-à-dire, près de deux
+mois après la mort de Justine.
+
+Le temps était singulièrement beau; et, si mon chagrin eut été de
+nature à se dissiper par quelque distraction, l'excursion que nous
+avions entreprise, aurait certainement eu le résultat que mon père se
+proposait. Je ne pus néanmoins m'empêcher d'être touché de la
+beauté de la scène; elle me faisait quelquefois oublier mon chagrin,
+sans pouvoir l'effacer. Pendant le premier jour, nous voyageâmes en
+voiture. Le matin nous avions aperçu, de loin, les montagnes vers
+lesquelles nous nous avancions insensiblement. Nous vîmes le vallon à
+travers lequel nous montions, et qui était formé par la rivière
+d'Arve, dont nous suivions le cours, se refermer sur nous par degrés;
+et, au coucher du soleil, nous nous trouvâmes entourés, de tous
+côtés, d'immenses montagnes et de précipices; nous entendions la
+rivière rouler avec fracas parmi les rochers, et les cascades jaillir
+bruyamment autour de nous.
+
+Le lendemain, nous continuâmes notre voyage sur des mules. Plus nous
+nous élevions, plus l'aspect de la vallée était magnifique et
+enchanteur. Les châteaux en ruine, suspendus sur les précipices, des
+montagnes couvertes de pins, l'Arve impétueux, les hameaux qu'on voyait
+de tous côtés parmi les arbres, tout formait une scène d'une beauté
+singulière. Elle paraissait plus belle et plus sublime, vue du côté
+des Alpes, dont la cime et les pyramides blanches et brillantes
+s'élevaient au-dessus de nous, et semblaient appartenir à une autre
+terre habitée par une autre race d'hommes.
+
+Nous passâmes le pont de Pélissier; là, le ravin que forme la
+rivière s'ouvrit devant nous, et nous nous mimes à gravir la montagne
+qui le domine. Bientôt après nous entrâmes dans la vallée de
+Chamouny, plus merveilleuse et plus sublime, mais non aussi belle et
+aussi pittoresque que celle de Servox que nous venions de traverser.
+Elle était bornée par de hautes montagnes couvertes de neige; mais
+nous ne vîmes plus de châteaux en ruines, ni de campagnes fertiles.
+D'immenses glaciers bordaient la route; nous entendions les avalanches
+tomber avec un bruit semblable au roulement du tonnerre; nous pouvions
+même distinguer l'espèce de fumée qu'elles laissaient sur leur
+passage. Le mont Blanc, le suprême et magnifique mont Blanc, s'élevait
+du milieu des pics dont il est entouré, et de sa cime terrible dominait
+toute la vallée.
+
+Pendant ce voyage, j'étais quelquefois avec Élisabeth, occupé à lui
+faire remarquer les différentes beautés de la scène. Souvent je
+retenais ma mule en arrière, pour me livrer à mes douloureuses
+réflexions. D'autres fois, je poussais l'animal au-devant de mes
+compagnons, pour les oublier, eux, le monde, et moi-même par dessus
+tout. Lorsque j'étais à quelque, distance, je mettais pied à terre,
+et me jetais sur le gazon, accablé par l'horreur et le désespoir. Nous
+arrivâmes à Chamouny à huit heures du soir. Mon père et Élisabeth
+étaient très-fatigués; Ernest, qui nous accompagnait, était content
+et dispos. La seule chose qui le contrariât dans son plaisir, était le
+vent du sud, et la pluie, dont ce vent semblait être le précurseur.
+
+Nous nous retirâmes de bonne heure dans nos appartements. Je ne sais si
+ma famille trouva le sommeil, du moins je ne dormis pas. Je restai
+plusieurs heures à ma fenêtre, à observer la pâle lueur qui
+éclairait le sommet du mont Blanc, et à écouter le bruit de l'Arve,
+qui coulait sous ma fenêtre.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+
+Le lendemain, malgré les prédictions de nos guides, le temps fut beau,
+mais nuageux. La source de l'Arveyron fut le premier but de notre
+curiosité: puis, nous parcourûmes la vallée jusqu'au soir. Ces
+scènes sublimes et magnifiques étaient la plus grande consolation que
+je pusse recevoir. Elles élevaient mes idées; et, si elles ne
+pouvaient bannir mon chagrin, du moins elles parvenaient à le dompter
+et à le calmer. Elles faisaient aussi quelque diversion dans mon
+esprit, aux pensées dont il était occupé depuis un mois. Je rentrai
+le soir, fatigué, mais moins malheureux, et je pus causer avec ma
+famille, plus gaîment qu'il ne m'était arrivé depuis quelque temps.
+Mon père était satisfait, et Élisabeth pleine de joie: «Mon cher
+cousin, dit-elle, vous voyez quel bonheur vous répandez dès que vous
+êtes heureux; ne succombez plus à la tristesse».
+
+Le jour suivant, vers le matin, la pluie tomba par torrents, et d'épais
+brouillards cachèrent la cime des montagnes. Je me levai de bonne
+heure, avec un sentiment de mélancolie extraordinaire. Le temps me
+causait une impression dont je n'étais pas le maître: je revins à mes
+anciennes idées, et je retombai dans ma douleur. Je savais combien mon
+père serait surpris de ce changement subit: je voulus l'éviter
+jusqu'à ce que je fusse assez remis, pour pouvoir cacher les sentiments
+qui m'accablaient. Je savais aussi qu'on passerait la journée dans
+l'auberge; je résolus d'aller seul sur le sommet du mont Anvert, sans
+craindre la pluie, l'humidité et le froid, que j'étais accoutumé à
+supporter. Je me souvenais de l'effet terrible et toujours nouveau, dont
+mon esprit fut frappé, lorsque je vis ce glacier pour la première
+fois. Son aspect m'avait alors rempli d'un ravissement sublime, qui
+donnait des ailes à l'âme, et la transportait de ce monde de
+ténèbres, dans un séjour de lumière et de joie. La vue des beautés
+de la nature avait toujours l'effet d'élever mon esprit, et de me faire
+oublier les soucis passagers de la vie. Je connaissais le chemin: je
+résolus d'aller seul; je n'aurais voulu emmener personne; car la
+grandeur solitaire de la scène aurait cessé d'exister.
+
+La pente est escarpée, mais la route est coupée de petits détours
+sans fin, au moyen desquels on peut gravir la direction perpendiculaire
+de la montagne. C'est une scène effrayante de désolation. On voit dans
+mille endroits les traces de l'avalanche d'hiver: la terre est jonchée
+d'arbres brisés et renversés; les uns sont entièrement détruits,
+d'autres sont couchés sur les rochers saillants de la montagne, ou sur
+d'autres arbres qu'ils traversent. Plus haut, la route est entrecoupée
+par des ravins de neige, au fond desquels des pierres roulent
+continuellement; l'un d'eux est surtout si dangereux, que le plus léger
+bruit, par exemple, la voix d'une personne qui parle haut, donne à
+l'air une commotion suffisante pour attirer la mort sur sa tête. Les
+pins ne sont ni grands ni touffus, mais sombres, et ajoutent à la
+sévérité de la scène. Je regardai la vallée qui était au-dessous
+de moi; d'épais brouillards, s'élevant des rivières qui la
+traversent, couronnaient les montagnes opposées, dont les sommets
+étaient cachés dans les nuages uniformes, tandis que la pluie tombait
+abondamment d'un ciel noir, et augmentait l'impression mélancolique que
+je recevais de ces divers tableaux. Hélas! pourquoi l'homme se
+glorifie-t-il d'avoir des sensations supérieures à celles de la brute,
+puisqu'elles ne servent qu'à multiplier ses besoins? Si nous étions
+bornés à éprouver la faim, la soif et le désir, nous serions presque
+libres; mais nous sommes émus par le moindre vent, par un mot prononcé
+au hasard, ou par le souvenir que réveille ce mot.
+
+
+Voulons-nous nous reposer? un rêve a le pouvoir d'agiter notre sommeil.
+Voulons-nous quitter le lit? une seule pensée peut troubler la
+journée. Sentir, concevoir, ou raisonner; rire ou pleurer; s'abîmer
+dans le malheur, ou bannir les soucis, n'est qu'une seule et même
+chose; car il y a une fin, ou au chagrin, ou à la joie. Les jours ne
+peuvent se ressembler; rien ne peut durer; tout est variable!
+
+
+Il était presque midi lorsque j'arrivai au sommet de la montagne. Je
+m'assis quelque temps sur le rocher qui domine la mer de glace. Elle
+était couverte de brouillards; les montagnes qui l'entourent en
+étaient également voilées. Dans ce moment, une brise dissipa le
+nuage, et je descendis sur le glacier. Sa surface est très-inégale:
+elle s'élève ou s'abaisse comme les flots d'une mer agitée, et parait
+sillonnée de crevasses profondes. La plaine de glace a près d'une
+lieue d'étendue: je mis près de deux heures à la traverser. La
+montagne opposée est un rocher nu et perpendiculaire. En face de moi,
+s'élevait le mont Anvert, à la distance d'une lieue, et au-dessus le
+mont Blanc avec une majesté terrible. Je m'arrêtai dans une crevasse
+du rocher, à contempler cette scène merveilleuse et effrayante. La
+mer, ou plutôt le vaste fleuve de glace, était renfermé dans des
+montagnes, dont les cimes aériennes dominaient les abîmes. Leurs pics,
+couverts de glace et éclatants, brillaient à la lumière du soleil
+parmi les nuages. Mon cœur, qui, auparavant, était plein de tristesse,
+éprouva alors une sorte de joie, et je m'écriai: «Esprits errants,
+s'il est vrai que vous soyez errants, et que vous ne reposiez pas dans
+vos lits étroits, accordez-moi ce faible bonheur, ou enlevez-moi aux
+plaisir de la vie pour me porter parmi vous».
+
+À ces mots, je vis tout à coup un homme à quelque distance, qui
+s'avançait vers moi avec une rapidité surnaturelle. Il franchissait
+les crevasses de glace, parmi lesquelles j'avais marché avec
+précaution; il s'approcha, et me parut d'une stature qui excédait
+celle d'un homme. Je fus troublé: un brouillard couvrit mes yeux, et je
+me sentis évanouir; mais je fus bientôt remis par le vent froid des
+montagnes. En portant les yeux sur l'être qui approchait de plus en
+plus, je reconnus (objet de haine et d'effroi), celui que j'avais
+créé. Je frissonnai de rage et d'horreur, décidé à attendre son
+approche, et à engager avec lui un combat mortel. Il approcha; sa
+figure exprimait une douleur amère, mêlée de dédain et de
+perversité, et portait en même temps l'empreinte d'une laideur trop
+horrible, pour être supportable aux yeux des hommes. Mais je la
+remarquai à peine; la colère et la haine m'avaient d'abord privé de
+l'usage de la parole, et je ne la recouvrai que pour l'accabler de
+l'expression de ma fureur, de ma haine et de mon mépris.
+
+«Démon, m'écriai-je, oses-tu venir près de moi? et ne crains-tu pas
+que je fasse tomber sur ta tête, le poids de ma terrible vengeance?
+Éloigne-toi, vil insecte, ou plutôt demeure, afin que je te réduise
+en poudre!.... Ah! si je pouvais, en terminant ta malheureuse existence,
+rendre à la vie ces victimes que tu as si méchamment immolées»!
+
+--«Je m'attendais à cette réception, dit le démon; le monde hait les
+malheureux. Combien alors je dois être détesté, moi qui suis plus
+malheureux qu'aucun être vivant! Vous aussi, mon créateur, vous me
+détestez, et me méprisez, moi qui vous dois l'existence, et à qui
+vous êtes attaché par des liens que la mort de l'un de nous pourra
+seule dissoudre. Vous voulez me tuer? Comment oser vous jouer ainsi de
+la vie? Faites votre devoir envers moi; je ferai le mien envers vous et
+le reste de l'espèce humaine. Si vous consentez à mes conditions, je
+ne troublerai ni vous, ni elle; mais si vous vous y refusez, je
+rassasierai la mort, jusqu'à ce qu'elle regorge du sang de vos derniers
+amis».
+
+--«Monstre abhorré! Démon que tu es! les tortures de l'enfer sont une
+vengeance trop douce pour tes crimes. Misérable démon! tu me reproches
+de t'avoir créé; viens donc, que j'arrache l'existence que je t'ai si
+imprudemment donnée».
+
+Ma rage était au comble: je m'élançai vers lui, poussé par tous les
+sentiments qui peuvent animer un homme, contre l'existence d'un autre.
+
+Il m'échappa sans peine, et me dit: «Calmez-vous! Je vous engage à
+m'écouter, avant de donner cours à votre haine contre ma tête
+maudite. N'ai-je pas assez souffert, sans que vous cherchiez à aggraver
+mon malheur! Quoique la vie ne soit qu'une accumulation de tourments,
+elle m'est chère, et je la défendrai. Souvenez-vous que vous m'avez
+fait plus puissant que vous ne l'êtes vous-même; ma taille est
+supérieure à la vôtre; mes membres sont plus souples; mais je
+n'essaierai pas de lutter avec vous. Je suis votre créature; et je veux
+être doux et docile envers le maître et le roi que la nature m'a
+donné, si vous remplissez envers moi les devoirs qui vous sont
+confiés. Ah! Frankenstein, ne soyez pas équitable pour les autres, et
+assez injuste envers moi, pour me fouler aux pieds, moi, pour qui votre
+justice, votre clémence et votre affection devraient être réservées.
+Souvenez-vous que je suis votre créature. Je devrais être pour vous un
+Adam; mais je suis plutôt l'ange déchu, que vous privez du bonheur,
+sans que j'aie commis aucun forfait. Partout je vois le bonheur, dont je
+suis seul irrévocablement exclus. J'étais bienveillant et bon; le
+malheur m'a rendu semblable au génie du mal. Rendez-moi heureux, et je
+pratiquerai encore la vertu».
+
+--«Éloigne-toi, je ne veux pas t'entendre. Il ne peut y avoir rien de
+commun entre toi et moi; nous sommes ennemis. Éloigne-toi, ou essayons
+nos forces dans un combat, où l'un de nous devra succomber».
+
+--«Comment pourrais-je vous émouvoir? Rien ne vous portera à jeter un
+regard favorable sur votre créature, qui implore votre bonté et votre
+compassion. Croyez-moi, Frankenstein: j'étais porté au bien; mon âme
+respirait l'amour de l'humanité: mais ne suis-je pas isolé,
+misérablement isolé dans la nature? Vous m'abhorrez, vous qui êtes
+mon créateur; quel espoir puis-je avoir en vos semblables, qui ne me
+doivent rien? Ils me méprisent et me haïssent. Les montagnes désertes
+et les affreux glaciers sont mon refuge. J'ai erré ici pendant
+plusieurs jours; les cavernes de glace, que seul je ne crains pas, sont
+une demeure pour moi, et la seule que l'homme n'envie point. Je reste
+dans ces climats glacés, qui me sont plus favorables que l'homme. Si
+toute l'espèce humaine savait que j'existe, elle ferait comme vous, et
+s'armerait pour me détruire. Ne dois-je pas haïr, à mon tour, ceux
+qui m'abhorrent? Je ne garderai aucune mesure avec mes ennemis. Je suis
+malheureux, et ils partageront mon malheur. Cependant, il est en votre
+pouvoir d'adoucir mon sort, et de le délivrer d'un démon, qui, si vous
+n'y prenez garde, peut devenir si terrible, que, non-seulement vous et
+votre famille, mais mille autres seront enveloppés dans sa rage.
+Laissez-vous aller à la pitié, et ne me dédaignez pas. Écoutez mon
+histoire: lorsque vous l'aurez entendue, abandonnez-moi, ou ayez pitié
+de moi, selon que vous m'en jugerez digne; mais, écoutez-moi. Les
+criminels ont obtenu des lois humaines, toutes cruelles qu'elles soient,
+le droit de parler pour leur propre défense, avant d'être condamnés.
+Écoutez-moi, Frankenstein. Vous m'accusez d'un meurtre; et, cependant,
+vous détruiriez avec joie votre propre créature. Ah! louez
+l'éternelle justice de l'homme! Cependant, je ne vous demande pas de
+m'épargner: écoutez-moi; et alors, si vous pouvez, et si vous le
+voulez, détruisez l'ouvrage de vos mains».
+
+--«Pourquoi me rappelles-tu des circonstances dont la pensée me fait
+frissonner, et que j'ai créées moi-même pour mon malheur? Maudit soit
+le jour, Démon exécrable, où tu vis, pour la première fois, la
+lumière! Maudites soient les mains qui t'ont formé! Malédiction sur
+moi-même! Tu m'as rendu malheureux au-dessus de toute expression. Tu ne
+m'as pas laissé la force de voir si je suis juste ou injuste envers
+toi: Éloigne-toi! délivre-moi de la vue de ta forme détestée».
+
+--«Je puis vous en délivrer, mon créateur, dit-il, en plaçant,
+devant mes yeux, ses mains que je repoussai avec violence; ainsi, j'ôte
+à votre vue ce que vous abhorrez. Vous pouvez encore m'écouter, et
+m'accorder votre pitié: je vous la demande, au nom des vertus que j'ai
+possédées autrefois. Écoutez mon histoire; elle est longue et
+étrange, et la température de ce lieu n'est pas bonne pour vos
+sensations délicates; venez dans ma cabane sur la montagne. Le soleil
+est encore élevé dans les cieux; avant qu'il descende pour se cacher
+derrière ces précipices couverts de neige, et éclairer un autre
+monde, vous aurez entendu mon histoire, et vous pourrez vous décider.
+Il dépend de vous que je quitte à jamais le voisinage de l'homme, et
+que je mène une vie innocente, ou que je devienne le fléau de vos
+semblables, et l'auteur de votre prompte ruine».
+
+À ces mots, il marcha à travers la glace: je le suivis. Mon cœur
+était gonflé, et je ne lui répondis pas; mais, en avançant je pesai
+les différents motifs dont il s'était servi, et me déterminai du
+moins à écouter son récit. Cette résolution, dans laquelle la
+curiosité entrait pour beaucoup, fut confirmée par un sentiment de
+compassion. Jusqu'à présent, j'avais cru qu'il était le meurtrier de
+mon frère: je voulus connaître si cette conviction était à tort ou
+à raison. Pour la première fois, aussi, je sentis quels étaient les
+devoirs d'un créateur envers celui qu'il a formé; je compris que je
+devais le rendre heureux, avant de me plaindre de sa méchanceté: ces
+motifs m'engagèrent à consentir à sa demande. Nous nous mîmes donc
+à traverser la glace y et à gravir le rocher opposé. L'air était
+froid; la pluie recommençait à tomber: nous entrâmes dans la cabane;
+le Démon avec un air d'allégresse, moi le cœur oppressé et l'esprit
+abattu. J'avais consenti à l'écouter; je m'assis auprès du feu
+qu'avait allumé mon odieux compagnon: il commença ainsi son histoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+
+«J'ai beaucoup de peine à me rappeler les premiers moments de mon
+existence; tous les événements de cette époque ne se retracent à ma
+mémoire qu'avec confusion et en désordre. Une étrange multiplicité
+de sensations me saisit; je vis, je touchai, j'entendis et je sentis à
+la fois; mais ce ne fut que long-temps après que j'appris à distinguer
+les opérations de mes divers sens. Je me souviens que, par degrés, une
+lumière plus forte agit sur mes nerfs, et me força de fermer les yeux.
+L'obscurité qui vint à régner me troubla; mais à peine m'en
+étais-je aperçu, qu'en ouvrant les yeux, comme je le suppose
+maintenant, la lumière vint de nouveau m'éclairer. Je marchai, et je
+crois que je descendis; mais je remarquai, dans ce moment, que mes
+sensations subissaient un grand changement. Auparavant, des corps
+sombres et opaques m'avaient entouré, sans que je pusse ni les toucher
+ni les voir; je vis alors que je pouvais errer en liberté, sans aucun
+obstacle que je ne pusse ou surmonter ou éviter. La lumière devint de
+plus en plus oppressive pour moi, et la chaleur me fatiguant à mesure
+que je marchais, je cherchai un endroit pour être à l'ombre. Ce fut
+dans la forêt, près d'Ingolstadt, que je me reposai de ma fatigue sur
+le bord d'un ruisseau, jusqu'à ce que, tourmenté par la fin et la
+soif, je m'éveillai de mon assoupissement. Je mangeai quelques graines
+que je trouvai sur les arbres ou sur le sol; j'étanchai ma soif au
+ruisseau, je m'étendis à terre, et m'endormis. Tout me parut sombre
+autour de moi lorsque je me réveillai; l'air était froid, et je fus
+presque effrayé, comme par instinct, de me trouver ainsi isolé. Avant
+de quitter votre appartement, j'avais ressenti le froid, et je m'étais
+couvert de quelques hardes; mais elles ne pouvaient suffire pour me
+protéger contre les rosées de la nuit. J'étais un malheureux sans
+appui, et digne de pitié; je ne connaissais rien et ne pouvais rien
+distinguer; mais, dominé par le chagrin qui me gagnait de toutes les
+manières, je m'assis et pleurai.
+
+»Bientôt une douce lumière brilla dans les cieux, et me fit éprouver
+un sentiment de plaisir. Je me levai et vis un astre rayonnant sortir du
+milieu des arbres. Je contemplai avec une sorte d'étonnement cet astre
+dont la marche était lente, mais dont la lumière éclairait ma route,
+et j'allai de nouveau chercher des graines. J'avais encore froid, mais
+je trouvai, par hasard, sous un arbre un large manteau dont je me
+couvris, et je m'assis à terre. Aucune idée distincte n'occupait mon
+esprit; tout était confus. Je sentais la faim, la soif, la lumière et
+l'obscurité; d'innombrables sons frappaient mes oreilles, et des
+parfums divers mon odorat. Le seul objet que je pusse distinguer était
+la brillante lune, sur laquelle je fixai mes yeux avec plaisir.
+
+»Les jours et les nuits s'étaient déjà succédés plusieurs fois, et
+l'astre de la nuit était considérablement diminué, lorsque je
+commençai à démêler mes sensations les unes des autres. Je
+distinguai insensiblement le clair ruisseau où j'étanchais ma soif, et
+les arbres qui m'ombrageaient de leur feuillage. Je fus dans
+l'enchantement d'avoir découvert qu'un son agréable, qui souvent
+frappait mon oreille, sortait du gosier des petits animaux aîlés, dont
+la masse innombrable avait bien souvent intercepté la lumière à mes
+yeux. Je commençai aussi à observer, avec plus de soin, les formes qui
+m'entouraient, et à voir les limites de la brillante voûte de lumière
+qui me couvrait. Tantôt je cherchais à imiter les chants agréables
+des oiseaux, sans pouvoir y réussir; tantôt je voulais exprimer mes
+sensations à ma manière; mais je rendais des sons rudes et
+inarticulés dont j'étais effrayé, alors même que je ne les entendais
+plus.
+
+»La lune avait cessé de paraître; mais j'étais encore dans la
+forêt, quand son disque reparut de nouveau moins étendu. Pendant ce
+temps, mes sensations étaient devenues plus nettes, et mon esprit
+recevait chaque jour de nouvelles idées. Mes yeux s'accoutumaient à la
+lumière; je voyais les objets dans leur véritable forme; je distinguai
+l'insecte de l'herbe, et, par degrés, une herbe d'une autre. Le chant
+du passereau me sembla grossier, tandis que celui du merle et de la
+grive était doux et enchanteur.
+
+»Un jour que j'étais transi de froid, je trouvai un feu qui avait
+été laissé par quelques mendiants vagabonds, et dont la chaleur me
+réchauffa agréablement. Dans ma joie, je mis la main sur les braises
+ardentes, mais je la retirai sur-le-champ en laissant échapper un cri
+de douleur. Combien il me sembla étrange que la même cause produisit
+des effets si opposés! J'examinai les matières du feu, et à ma
+satisfaction, je m'aperçus qu'il était composé de bois. Je réunis
+promptement quelques branches; mais elles étaient humides et ne purent
+s'allumer. J'en fus affligé, et je m'assis en examinant de nouveau
+l'action du feu. Le bois mouillé que j'avais placé auprès, se sécha
+et s'enflamma. Je réfléchis sur ce fait, et en touchant les branches
+je découvris la cause, et m'occupai à rassembler une grande quantité
+de bois que je mis à sécher, et que je destinai à l'entretien du feu.
+La nuit vint, et le sommeil avec elle; j'eus la plus grande crainte que
+mon feu ne s'éteignit; je le couvris avec soin de bois sec et de
+feuilles, au-dessus desquelles je plaçai des branches humides;
+j'étendis alors mon manteau, me couchai sur la terre, et me livrai au
+sommeil.
+
+»Réveillé dès le matin, j'eus pour premier soin de visiter le feu.
+Je ne l'eus pas plutôt mis à découvert, qu'un léger vent l'enflamma
+bientôt. Ce fut une nouvelle remarque pour moi; je fis avec des
+branches une espèce d'éventail pour rallumer les braises, si elles
+étaient près de s'éteindre. Au retour de la nuit, je vis avec plaisir
+que le feu avait le double avantage d'éclairer et de chauffer, et que
+la découverte de cet élément m'était utile pour ma nourriture; car
+il me parut que quelques-uns des mets, que les voyageurs avaient
+laissés, étaient cuits, et avaient bien meilleur goût que les graines
+que je cueillais aux arbres. J'essayai donc de préparer ma nourriture
+de la même manière, en la plaçant sur les charbons embrasés. Je vis
+que les graines étaient dépouillées par cette opération, et que les
+noix et les racines en étaient bien meilleures.
+
+»Cependant, la nourriture devint rare, au point que je passais souvent
+la journée entière à chercher vainement quelques glands pour assouvir
+ma faim. Frappé de cette observation, je résolus de quitter le lieu
+que j'avais habité, pour en chercher un où je pourrais plus facilement
+satisfaire le petit nombre de besoins que j'éprouvais. Dans cette
+émigration, je m'affligeai profondément de la perte du feu que le
+hasard m'avait présenté, et que je ne savais comment rallumer. Je
+passai plusieurs heures à réfléchir sérieusement à cette
+difficulté; mais je fus obligé d'abandonner tous les essais que je
+faisais pour la vaincre; et, enveloppé de mon manteau, je m'enfonçai
+dans le bois, en me dirigeant vers le soleil couchant. Je passai trois
+jours à errer de cette manière, et enfin je découvris la campagne. La
+neige était tombée en abondance pendant la nuit précédente, et les
+champs étaient d'une blancheur uniforme. Cette vue me parut triste, et
+je sentis mes pieds glacés par la substance froide et humide qui
+couvrait la terre.
+
+»Sept heures venaient de sonner: j'étais impatient de pourvoir à ma
+nourriture et de trouver un abri. Enfin, j'aperçus une petite cabane
+sur un terrain élevée et qui avait sans doute été bâtie pour la
+commodité de quelque berger. C'était un spectacle nouveau pour moi:
+j'en examinai la structure avec beaucoup de curiosité. La porte était
+ouverte; j'entrai. Un vieillard était assis près d'un feu, sur lequel
+il préparait son déjeuner. Au bruit qu'il entend, il se retourne, me
+voit, pousse un cri, sort de la cabane, et court à travers les champs
+avec une rapidité dont il paraissait à peine capable à son extérieur
+débile. Je fus un peu surpris de sa forme, qui ne ressemblait à rien
+de ce que j'avais vu, et surtout de sa fuite. Mais je fus enchanté en
+regardant la cabane. La neige ni la pluie n'y pouvaient pénétrer; la
+terre était sèche, et elle me présentait alors une retraite aussi
+délicieuse et aussi belle, que semblait le Pandémonium aux génies de
+l'Enfer, après leurs souffrances dans le lac de feu. Je dévorai avec
+joie les restes du déjeuner du berger, qui consistait en pain, en
+fromage, en lait et en vin; mais sans être flatté de ce dernier objet;
+accablé par la fatigue, je m'étendis sur la paille et je m'endormis.
+
+»Il était midi quand je me réveillai. Excité par la chaleur du
+soleil, qui se réfléchissait avec éclat sur la terre couverte de
+neige, je me déterminai à recommencer mes voyages; je pris soin de
+placer les restes du déjeuner du paysan dans une besace que je trouvai;
+et, pendant plusieurs heures, je poursuivis ma route à travers champs,
+jusqu'à un village où je parvins au coucher du soleil: je fus
+émerveillé. Des cabanes, d'agréables chaumières et d'élégantes
+maisons appelaient tour à tour mon admiration. Les végétaux dans les
+jardins, le lait et le fromage sur les fenêtres de quelques
+chaumières, excitaient mon appétit. J'entrai dans l'une des plus
+apparentes; mais j'avais à peine franchi le seuil de la porte, que les
+enfants jetèrent des cris, et qu'une des femmes s'évanouit. Tout le
+village fut en l'air; les uns se mirent à fuir, les autres à
+m'attaquer, au point que, fortement meurtri par les pierres et autres
+projectiles qu'on me lançait, je m'échappai dans la campagne, et me
+réfugiai, rempli d'effroi, dans une petite cabane abandonnée, et qui
+me paraissait bien chétive auprès des palais que j'avais vus dans le
+village. Cette cabane, cependant, était contiguë à une chaumière
+d'une apparence agréable; mais, après l'expérience que je venais de
+faire, et qui m'avait coûté si cher, je n'osai pas y rentrer. Le lieu
+qui me servait d'asile était construit en bois; mais il était si bas,
+que je ne pouvais m'y tenir debout qu'avec peine. Le sol n'était pas
+recouvert d'un plancher, mais il était très-sec. J'avais l'avantage de
+pouvoir me garantir dans cette enceinte de la neige et de la pluie,
+malgré le vent qui y pénétrait par d'innombrables fentes.
+
+»Dans cette retraite, je m'étendis à terre, heureux de l'avoir
+trouvée, quelque mauvaise qu'elle fût, contre l'intempérie de la
+saison, et encore plus contre la barbarie des hommes.
+
+»Dès le matin, je sortis de ma cabane pour voir la chaumière
+adjacente, et examiner si je pouvais rester dans l'habitation que
+j'avais trouvée. Elle était adossée à la chaumière, et entourée,
+sur les côtés qui étaient exposés, d'une étable à cochons et d'une
+source d'eau limpide. De l'autre côté, elle présentait une ouverture
+par laquelle j'étais entré. Je couvris alors de pierres et de bois
+toutes les crevasses par lesquelles je pouvais être aperçu, mais de
+manière à pouvoir les déranger dans l'occasion pour sortir: je ne
+recevais la lumière que par l'étable, mais je n'avais pas besoin d'en
+recevoir davantage.
+
+»Je venais de disposer ainsi mon habitation, et de la garnir de paille
+fraîche, quand je vis de loin la figure d'un homme. Je rentrai; car je
+me souvenais trop bien du traitement que j'avais éprouvé la veille,
+pour me mettre en son pouvoir. Cependant, j'avais pourvu à ma
+subsistance pour ce jour-là, en enlevant un morceau de pain grossier;
+je m'étais emparé aussi d'une coupe, afin de boire, plus commodément
+que dans ma main, l'eau pure qui coulait auprès de ma retraite. Du
+reste, j'étais à l'abri de l'humidité, et je pouvais même éprouver
+quelque chaleur dans le voisinage de la cheminée de la chaumière.
+
+»Avec ces précautions, je résolus de résider dans cette cabane,
+jusqu'à ce qu'une nouvelle circonstance me détournât de cette
+résolution. C'était vraiment un paradis, en comparaison de la sombre
+forêt, ma première résidence, des branches à travers lesquelles je
+recevais la pluie, et de la terre toujours humide. Je déjeunai avec
+plaisir: après ce repas, j'allais enlever une planche pour puiser un
+peu d'eau, lorsque j'entendis un pas. Je mis l'œil à une petite fente,
+et je vis une jeune personne, un seau sur la tête, passer devant ma
+cabane. Elle était jeune et gentille, différente de ce que m'ont paru
+depuis les villageoises et les servantes de ferme. Son vêtement était
+simple, et se composait d'un jupon bleu, et grossier, et d'une jaquette
+de toile; sa belle chevelure était tressée, mais sans ornement; son
+visage avait l'expression de la souffrance et de la tristesse. Elle
+disparut; mais elle revint bientôt, portant le seau qui était alors
+presque rempli de lait. Au moment où elle passa, elle parut incommodée
+du fardeau. Un jeune homme, dont la figure exprimait le plus profond
+désespoir, vint au devant d'elle, prononça quelques mots avec un air
+de mélancolie, prit le seau sur la tête de la jeune fille, et le porta
+lui-même dans la chaumière. Elle le suivit, et ils disparurent. Peu
+après, je vis le jeune homme, quelques outils à la main, traverser le
+champ derrière la chaumière. La jeune fille avait d'autres soins,
+tantôt dans la maison, tantôt dans la basse-cour.
+
+»En examinant mon habitation, je reconnus qu'une des fenêtres de la
+chaumière en avait d'abord occupé une partie, mais les panneaux
+avaient été fermés avec du bois. Il y avait cependant dans un de ces
+panneaux, une petite fente presqu'imperceptible, et par laquelle l'œil
+pouvait à peine pénétrer. À travers cette fente, on distinguait une
+petite chambre très-propre et très-soignée, mais peu meublée. Dans
+un coin, auprès d'un petit feu, était assis un vieillard, la tête
+appuyée sur les mains, dans l'attitude de la douleur. La jeune fille
+était occupée à arranger la chaumière; elle prit dans un tiroir un
+objet qui exigea le mouvement de ses mains, et s'assit auprès du
+vieillard. Celui-ci tenait un instrument, et en tira bientôt des sons
+plus doux que le chant de la grive ou du rossignol. Ce tableau était
+agréable, même pour moi, pauvre malheureux, qui n'avais jamais
+auparavant rien vu de beau. Les cheveux blancs, et la physionomie
+bienveillante du vieillard, commandaient le respect, en même temps que
+les manières douces de la jeune fille inspiraient l'amour. Il joua un
+air doux et triste, et je vis des larmes couler des yeux de son aimable
+compagne, tandis que le vieillard n'y prit garde que lorsqu'elle poussa
+des sanglots. Il prononça quelques mots auxquels la belle créature ne
+répondit qu'en laissant l'ouvrage, et en tombant à ses pieds. Il la
+releva, et sourit avec tant de bonté et d'affection, que j'éprouvai
+des sensations d'une nature particulière et accablante: c'était un
+mélange de peine et de plaisir, tel que je n'en avais encore jamais
+éprouvé, soit par la faim ou le froid, soit par la chaleur ou le
+plaisir de manger. J'étais incapable de soutenir ces émotions: je
+quittai la fenêtre.
+
+»Bientôt après le jeune homme revint, portant du bois sur ses
+épaules. La jeune fille le reçut à la porte, aida à le décharger de
+son fardeau, apporta quelques morceaux de bois, et les mit au feu; le
+jeune homme l'amena dans un coin de la chaumière, et lui montra un
+grand pain et un morceau de fromage. Elle parut contente, et s'empressa
+d'aller chercher dans le jardin quelques racines et quelques plantes,
+qu'elle plaça dans l'eau et ensuite sur le feu. Elle se remit ensuite
+à son ouvrage, pendant que le jeune homme alla dans le jardin, et parut
+occupé à bêcher la terre et à planter des racines. Une heure après,
+la jeune femme alla le rejoindre, et ils rentrèrent ensemble dans la
+chaumière.
+
+»Pendant ce temps, le vieillard était resté pensif; mais à
+l'approche de ses compagnons il prit un air plus gai. Ils se mirent à
+table: le repas fut promptement terminé. La jeune femme fut encore
+occupée à arranger la chaumière; le vieillard se promena en dehors au
+soleil, pendant quelques minutes, appuyé sur le bras du jeune homme.
+Rien ne pouvait surpasser la beauté du contraste qu'offraient ces deux
+excellentes créatures. L'un était vieux, avait des cheveux blancs, et
+une physionomie qui respirait la bienveillance et la tendresse. La
+figure du jeune homme était douce et gracieuse, et ses traits de la
+plus belle régularité; cependant ses yeux et son attitude exprimaient
+le plus profond chagrin et le désespoir. Le vieillard rentra dans la
+chaumière; et le jeune homme, avec des outils différents de ceux dont
+il s'était servi le matin, dirigea ses pas à travers les champs.
+
+»La nuit arriva bientôt; mais à mon grand étonnement, je vis que les
+habitants de la chaumière avaient un moyen de prolonger le jour par
+l'usage des lumières; et je fus charmé de voir que le coucher du
+soleil ne mettait pas fin au plaisir que j'éprouvais à observer mes
+voisins. Pendant la soirée, la jeune fille et son compagnon se
+livrèrent à différentes occupations que je ne comprenais pas; et le
+vieillard reprit l'instrument, qui produisit les sons divins qui
+m'avaient enchanté le matin. Dès qu'il eût cessé, le jeune homme se
+mit, non pas à chanter; mais à prononcer des sons monotones, qui ne
+ressemblaient nullement à l'harmonie de l'instrument du vieillard, ni
+aux chants des oiseaux; je sus depuis qu'il lisait à haute voix, mais
+alors je ne connaissais pas la science des mots ou des lettres.
+
+»La famille donna quelques moments à ces différentes occupations,
+éteignit ses lumières, et se retira, suivant mes conjectures, pour se
+livrer au repos.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+
+»Je m'étendis sur la paille sans pouvoir dormir. Je pensais à tout ce
+dont j'avais été témoin pendant le jour. J'étais surtout frappé des
+manières douces de ces gens; et je désirais aller les trouver, mais je
+n'osais m'y résoudre. Je me souvenais trop bien du traitement que
+j'avais éprouvé le soir précédent de la part des barbares
+villageois, et je me déterminai, quelque fût la conduite que je dusse
+tenir par la suite, à rester tranquille dans ma cabane, à observer, et
+à essayer de découvrir les motifs qui dirigeaient leurs actions.
+
+»Les habitants de la chaumière se levèrent le lendemain matin avant
+le soleil. La jeune femme arrangea la chaumière et prépara à manger;
+le jeune homme partit après le premier repas.
+
+»Cette journée se passa de même que la précédente. Le jeune homme
+était constamment occupé au dehors, et la jeune fille à différents
+travaux dans l'intérieur: Le vieillard, que je reconnus bientôt
+aveugle, passait ses heures de loisir avec son instrument, ou en
+contemplation. Rien ne pouvait surpasser l'amour et le respect, que les
+jeunes habitants de la chaumière montraient envers leur vénérable
+compagnon. Ils lui rendaient avec grâce tous les petits services
+d'affection et de devoir; et ils en étaient récompensés par son
+bienveillant sourire.
+
+»Ils n'étaient pas entièrement heureux. Le jeune homme et sa compagne
+se retiraient souvent à l'écart, et avaient l'air de pleurer. Je ne
+connaissais pas le motif de leur malheur; mais j'en étais profondément
+affecté. Si ces aimables créatures étaient malheureuses, il était
+moins étrange que je le fusse, moi qui étais un être imparfait et
+isolé. Cependant, pourquoi ces êtres charmants étaient-ils
+malheureux? Ils possédaient une maison délicieuse qui, du moins,
+était telle à mes yeux; ils n'éprouvaient aucun besoin: ils avaient
+un feu pour les réchauffer lorsqu'ils ressentaient le froid, et des
+viandes exquises pour apaiser leur faim; ils étaient couverts de hardes
+excellentes; et, de plus, ils jouissaient de la société et de la
+conversation l'un de l'autre, en échangeant chaque jour des regards
+d'affection et de bonté. Que voulaient dire leurs larmes?
+Exprimaient-elles réellement la douleur? Je ne pus d'abord résoudre
+ces questions; mais une attention suivie et le temps m'expliquèrent
+beaucoup de choses qui paraissaient d'abord énigmatiques.
+
+»Il se passa beaucoup de temps avant que je découvrisse l'unique cause
+de l'inquiétude de cette aimable famille; c'était la pauvreté dont
+ils avaient à supporter toute l'horreur. Ils n'avaient d'autre
+nourriture que les végétaux de leur jardin, et le lait d'une vache,
+qui en avait fort peu pendant l'hiver, et que ses maîtres pouvaient à
+peine soutenir. Il leur est arrivé souvent, je crois, de souffrir des
+atteintes poignantes de la faim, surtout aux deux plus jeunes habitants
+de la chaumière, qui, plusieurs fois, plaçaient à manger devant le
+vieillard, sans se rien réserver.
+
+»Ce trait de bonté me toucha sensiblement. J'avais l'habitude, pendant
+la nuit, de dérober une partie de leurs provisions pour ma propre
+consommation; mais, touché de la peine que je faisais à ces
+excellentes gens, je cessai, et me nourris de graines, de noix, et de
+racines, que je cueillais dans un bois voisin.
+
+»Je découvris aussi d'autres moyens de les aider dans leurs travaux.
+Je vis que le jeune homme passait une grande partie de ses journées à
+ramasser du bois pour le feu de la famille; pendant la nuit je prenais
+souvent ses outils, dont je connus bientôt l'usage, et je rapportais
+assez de bois pour la consommation de plusieurs jours.
+
+»Je me souviens qu'à la première fois, la jeune femme en ouvrant la
+porte le matin, parut très-étonnée de voir une grande pile de bois.
+Elle dit quelques mots à haute voix, et le jeune homme accourut, en
+exprimant aussi sa surprise. Je remarquai, avec plaisir, qu'il n'alla
+pas à la forêt ce jour là, mais qu'il le passa à réparer la
+chaumière et à cultiver le jardin.
+
+»Peu à peu, je fis une découverte d'un intérêt encore plus grand.
+Je vis que ces personnes avaient une manière de se communiquer leurs
+idées et leurs sentiments par des sons articulés. Je m'aperçus que
+leurs paroles étaient suivies du plaisir ou de la peine, du sourire ou
+de la tristesse, tantôt dans l'esprit, tantôt sur la physionomie de
+ceux qui les entendaient. Je les croyais doués d'une science divine, je
+désirais ardemment l'apprendre; mais j'étais déconcerté à chaque
+essai que je tentai. Leur prononciation était vive, et les mots dont
+ils se servaient, n'ayant aucune concordance apparente avec les objets
+visibles, je ne pouvais trouver aucun moyen d'éclaircir le mystère de
+leur rapport. Cependant, à force de persévérance, et après avoir vu
+dans ma cabane plusieurs phases de la lune, je découvris les noms qui
+convenaient à quelques-uns des objets les plus familiers du discours:
+j'appris et appliquai les mots _feu, lait y pain_ et _bois._ J'appris
+aussi les noms des habitants de la cabane eux-mêmes. Le jeune homme et
+sa compagne avaient chacun plusieurs noms; mais le vieillard n'avait que
+celui de _père._ La jeune fille s'appelait _sœur_ ou _Agathe_, et le
+jeune homme _Félix, frère_ ou _fils._ Je ne saurais décrire le
+plaisir que j'éprouvai en connaissant les idées appropriées à chacun
+de ces sons, et en parvenant à les prononcer. Je distinguai plusieurs
+autres mots, sans pouvoir les comprendre ou les appliquer, tels que
+_bon, très-cher, malheureux._
+
+»Je passai l'hiver ainsi. Les habitudes douces et la beauté des
+habitants de la chaumière me les rendaient chers. Étaient-ils dans
+l'affliction, je me sentais affligé. Étaient-ils contents, je
+sympathisais avec eux. Je vis peu d'autres personnes que celles dont je
+vous parle; et, si des étrangers entraient dans la cabane, leurs
+manières dures et leur air grossier ne servaient qu'à relever à mes
+yeux la supériorité de mes amis. Le vieillard, je pus le voir,
+essayait souvent d'encourager ses enfants; et quelquefois il les
+appelait pour bannir leur tristesse. Il leur parlait avec un air de
+gaîté, une expression de bonté qui me faisait plaisir à moi-même.
+Agathe écoutait avec respect, ses yeux se remplissaient quelquefois de
+pleurs qu'elle cherchait à cacher; mais en général sa figure et son
+ton étaient plus gais après les exhortations paternelles. Il n'en
+était pas de même de Félix. Il était toujours le plus triste du
+groupe; et il me parut, même malgré l'inexpérience de mes sens, avoir
+plus souffert que ses amis. Mais si son air était plus chagrin, sa voix
+était plus joyeuse que celle de sa sœur, surtout quand il s'adressait
+au vieillard.
+
+»Je pourrais rapporter des exemples sans nombre, qui ne sont pas
+importants, mais qui peignent le caractère de ces aimables habitants.
+Au milieu de la pauvreté et du besoin, Félix aimait à porter à sa
+sœur la première petite fleur blanche qui perçait la neige. Le matin
+de bonne heure, avant le lever d'Agathe, il balayait la neige qui
+obstruait le chemin de la laiterie, tirait de l'eau du puits, et portait
+le bois qui était au dehors de la maison, où, à son étonnement
+continuel, il trouvait une provision toujours faite par une main
+invisible. Pendant le jour, il travaillait quelquefois pour un fermier
+voisin; du moins je l'ai pensé, en le voyant sortir souvent, et ne
+revenir que pour dîner, et sans porter de bois avec lui. Quelquefois il
+travaillait dans le jardin; mais il y avait peu à faire dans la saison
+de la gelée; alors il lisait pour le vieillard et Agathe.
+
+»Cette lecture m'avait d'abord extrêmement embarrassé; mais, par
+degrés, je reconnus qu'il prononçait en lisant les mêmes sons que
+ceux dont il faisait usage en parlant. J'en tirai la conséquence qu'il
+trouvait sur le papier des signes pour des paroles, dont il avait le
+sens. Je désirais vivement les connaître; mais comment le pouvais-je,
+moi qui ne comprenais même pas les sons que marquaient les signes?
+Cependant, je fis des progrès sensibles dans cette science, mais je
+n'en fis pas assez pour suivre aucune sorte de conversation, malgré mon
+application et mes efforts. J'étais porté à ce travail par le désir
+de me découvrir aux habitants de la chaumière, et par la nécessité
+de n'en faire l'essai qu'après avoir appris leur langage; certain que,
+si je parlais comme eux, je les effrayerais moins de la difformité de
+ma figure, dont j'avais eu connaissance par le contraste que j'avais
+continuellement sous les yeux.
+
+»J'avais admiré les formes accomplies de mes voisins, leur grâce,
+leur beauté, et leur teint délicat; mais combien je fus effrayé quand
+je me vis dans une eau transparente! Je reculai d'abord, me refusant à
+croire que je me fusse réfléchi dans ce miroir; convaincu enfin que
+j'étais en réalité le monstre qui est devant vous, je fus pénétré
+du plus profond désespoir et de la mortification la plus cruelle.
+Hélas! je ne connaissais pas encore les funestes effets de cette
+difformité!
+
+»Le soleil devint plus chaud, et la lumière du jour plus longue. La
+neige disparut, les arbres cessèrent d'en être couverts, et la terre
+reprit une couleur noire. Dès-lors Félix eut beaucoup d'occupations,
+et ces braves gens ne furent plus exposés à l'horrible famine dont ils
+étaient menacés. Leur nourriture, comme je le remarquai depuis, était
+grossière, mais abondante; ils mangeaient suivant leurs besoins.
+Plusieurs nouvelles espèces de plantes vinrent dans le jardin qu'ils
+cultivaient; et ces gages de consolation se multipliaient chaque jour à
+mesure que la saison avançait.
+
+»Le vieillard, appuyé sur son fils, se promenait tous les jours à
+midi, lorsqu'il ne pleuvait pas; car j'entendais dire qu'il pleuvait,
+quand le ciel versait ses eaux. La pluie tombait souvent; mais un vent,
+qui s'élevait, séchait promptement la terre; et la saison devint enfin
+bien plus agréable qu'elle n'avait été.
+
+»Mon genre de vie dans la cabane était uniforme. Le matin, je suivais
+les mouvements de mes voisins; et dès qu'ils se dispersaient pour leurs
+diverses occupations, je dormais: je passais le reste du jour à
+observer mes amis. Lorsqu'ils s'étaient retirés pour se livrer au
+repos, j'allais dans la forêt, s'il y avait clair de lune, ou si la
+nuit était étoilée, chercher ma nourriture et du bois pour la
+chaumière. À mon retour, il était souvent nécessaire que je
+balayasse la neige qui était sur leur chemin; je faisais aussi tous les
+autres travaux auxquels j'avais vu Félix se livrer. Je remarquais
+ensuite leur étonnement sur ces travaux exécutés par une main
+invisible; et une ou deux fois, je les entendis dans cette occasion,
+prononcer les mots _bon génie, miracle_; mais je ne comprenais pas
+alors la signification de ces termes.
+
+»Mes pensées devinrent plus actives; j'étais impatient de découvrir
+les motifs et les sentiments de ces aimables créatures; je cherchais à
+savoir pourquoi Félix paraissait si malheureux et Agathe si triste. Je
+croyais, insensé que j'étais! que je pourrais rendre le bonheur à ces
+êtres qui le méritaient si bien. Pendant mon sommeil ou loin d'eux,
+les formes du vénérable aveugle, de la douce Agathe et du bon Félix,
+se présentaient à mon esprit. Je les regardais comme des êtres
+supérieurs, qui devaient être les arbitres de ma destinée future. Mon
+imagination se figurait le moment où je me présenterais devant eux, et
+la réception qu'ils me feraient. Je pensais qu'ils supporteraient
+difficilement le premier abord, mais que, par une conduite douce et des
+paroles conciliantes, je pourrais gagner leur faveur, et ensuite leur
+amour.
+
+»Ces pensées me réjouirent et m'animèrent d'une nouvelle ardeur. Je
+m'appliquai à apprendre à parler. Mes organes étaient rudes, il est
+vrai, mais souples; ma voix ressemblait fort peu à la douce musique de
+leurs intonations, mais elle prononçait avec assez de facilité les
+mots que je comprenais.
+
+»Les ondées favorables et la chaleur vivifiante du printemps,
+changèrent beaucoup l'aspect de la terre. Les hommes, qui, avant cette
+métamorphose, avaient paru cachés dans des souterrains, se
+dispersèrent pour s'adonner à différents genres de culture. Les
+chants des oiseaux furent plus gais, et les feuilles commencèrent à
+garnir les arbres. Heureuse, heureuse terre, digne d'être habitée par
+des dieux, qui, un moment auparavant, était froide, humide, et
+malsaine! Mes esprits étaient transportés par cet aspect enchanteur de
+la nature; le passé fut effacé de ma mémoire, le présent était
+tranquille, et l'avenir s'embellissait des rayons brillants de
+l'espérance, et de mille joies anticipées.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+
+»J'arrive maintenant à la partie la plus intéressante de mon
+histoire. Je rapporterai les évènements qui ont bouleversé tous mes
+sentiments, et m'ont fait tel que je suis aujourd'hui.
+
+»Le printemps s'avançait rapidement; le temps devint beau, et le ciel
+sans nuages. J'étais surpris que la terre, auparavant déserte et
+triste, fût alors brillante de verdure et des fleurs les plus belles.
+Mes sens étaient charmés et rafraîchis par une infinité d'odeurs
+délicieuses et de vues magnifiques.
+
+»Un jour, c'était celui consacré périodiquement au repos par mes
+voisins, le vieillard jouait de la guitare, et ses enfants
+l'écoutaient. Je remarquai sur la figure de Félix une expression de
+mélancolie inconcevable; il soupirait fréquemment. Le père suspendit
+sa musique, et, à son air, je jugeai qu'il demandait à son fils la
+cause de son chagrin: Félix répondit gaîment au vieillard, qui allait
+reprendre son instrument, lorsqu'on entendit frapper à la porte.
+
+»C'était une dame à cheval, suivie d'un paysan pour guide. Elle
+était vêtue de noir, et couverte d'un voile épais de la même
+couleur. Agathe fit une question, à laquelle l'étrangère ne
+répondit, qu'en prononçant d'une voix douce le nom de Félix. Sa voix
+était harmonieuse, mais différente de celle de mes amis. À son nom,
+Félix accourut promptement vers la dame, qui, en le voyant, releva son
+voile, et me laissa voir une figure d'une beauté et d'une expression
+angéliques. Ses cheveux étaient d'un noir brillant, et tressés avec
+soin; ses yeux noirs, mais pleins de douceur et de feu; ses traits d'une
+proportion régulière; son teint admirable, et ses joues embellies par
+les grâces.
+
+»Félix parut transporté de plaisir en la voyant; son visage, d'où le
+chagrin fut banni, exprima sur-le-champ une joie vive, et dont je
+l'aurais à peine cru capable; ses yeux étincelaient; ses joues
+étaient animées par le plaisir; et, dans ce moment, il me parut aussi
+beau que l'étrangère. Elle semblait livrée à divers sentiments: elle
+versait des larmes, et en même temps elle tendait la main à Félix,
+qui la baisait avec ravissement, et l'appelait, autant que je pus le
+distinguer, sa chère Arabe. Elle ne paraissait pas le comprendre, mais
+elle souriait. Il l'aida à descendre de cheval, renvoya son guide, et
+la conduisit dans la chaumière. Une conversation eut lieu entre lui et
+son père. La jeune étrangère se jeta aux pieds du vieillard, et
+voulut baiser sa main; mais il la releva et l'embrassa avec affection.
+
+»Je vis bientôt, que l'étrangère prononçait des sons articulés, et
+faisait usage d'un langage particulier; mais qu'elle n'était pas plus
+comprise par les habitants de la chaumière, qu'elle ne les comprenait
+elle-même. Ils faisaient beaucoup de signes, que je ne savais pas
+interpréter; mais je m'aperçus que sa présence répandait la gaîté
+dans la chaumière, et dissipait leur chagrin comme le soleil dissipe le
+brouillard du matin. Félix paraissait surtout heureux, et accueillait
+son Arabe avec le sourire du bonheur. Agathe, la sensible Agathe,
+baisait les mains de l'aimable étrangère; lui montrait son frère, et
+semblait lui expliquer, par des signes, qu'il avait été triste
+jusqu'au moment de son arrivée. Quelques heures se passèrent ainsi à
+des démonstrations de joie dont je ne comprenais pas la cause. Je ne
+tardai pas à voir, au retour fréquent d'un son que l'étrangère
+répétait après eux, qu'elle cherchait à apprendre leur langue, et je
+pensai aussitôt à profiter des mêmes instructions pour le même but.
+L'étrangère apprit dans la première leçon à-peu-près vingt mots
+dont je connaissais déjà la plupart; mais je retins les autres.
+
+»À la nuit, Agathe et l'Arabe se retirèrent de bonne heure. En se
+séparant de l'étrangère, Félix lui baisa la main, et lui dit: «Bon
+soir, chère Safie». Il resta beaucoup plus long-temps que de coutume,
+à s'entretenir avec son père. Je jugeai que leur aimable hôte, dont
+le nom était sans cesse prononcé, était le sujet de leur
+conversation. Je désirais ardemment les comprendre, j'y employais
+toutes mes facultés; mais je me consumai en vains efforts.
+
+»Le lendemain matin, Félix alla à son ouvrage; de son côté, Agathe
+ne négligea aucune de ses occupations ordinaires. Quand elle eut tout
+terminé, l'Arabe s'assit aux pieds du vieillard, prit sa guitare et
+joua quelques airs si beaux et si touchons, qu'ils m'arrachèrent des
+larmes de chagrin et de plaisir à la fois. Elle chantait en modulant sa
+voix en riche cadence, et en l'élevant ou la baissant tour à tour
+comme le rossignol des bois.
+
+»Elle cessa de chanter, et présenta la guitare à Agathe, qui la
+refusa d'abord, mais qui finit par jouer un air simple, en
+l'accompagnant des accents de sa voix, aussi doux, mais moins beaux que
+les accords admirables de l'étrangère. Le vieillard paraissait ravi,
+et dit quelques mots qu'Agathe tâcha d'expliquer à Safie, et par
+lesquels il voulait témoigner tout le plaisir qu'il ressentait de sa
+musique.
+
+»Les jours se passèrent ensuite aussi tranquillement qu'avant
+l'arrivée de l'étrangère; seulement depuis ce moment, la joie avait
+remplacé la tristesse sur le visage de mes amis. Safie était toujours
+gaie et heureuse; elle et moi nous fîmes de rapides progrès dans la
+connaissance de la langue, de sorte qu'en deux mois je commençais à
+comprendre la plupart des mots prononcés par mes protecteurs.
+
+»Pendant ce temps, la terre s'était couverte d'herbage, et les
+collines verdoyantes étaient parsemées de fleurs innombrables, d'une
+odeur et d'une vue agréables; les étoiles pâlissaient au milieu des
+bois devant la clarté de la lune; le soleil devint plus chaud, les
+nuits claires et embaumées. Mes sorties nocturnes étaient pour moi
+délicieuses, mais elles étaient devenues beaucoup plus courtes, depuis
+qu'il n'y avait plus qu'un faible intervalle entre le coucher et le
+lever du soleil; car je ne sortais jamais pendant le jour, dans la
+crainte d'éprouver le traitement dont j'avais souffert précédemment,
+dans le premier village où j'étais entré.
+
+»Mes journées se passaient dans une attention continuelle, afin de
+savoir plus promptement parler: je puis aussi dire avec quelqu'orgueil,
+que mes progrès furent plus rapides que ceux de l'Arabe, qui comprenait
+fort peu et parlait difficilement, tandis que je comprenais et pouvais
+répéter presque tous les mots que j'entendais.
+
+»En apprenant à parler, j'appris aussi la science des lettres, qu'on
+enseignait à l'étrangère. C'était pour moi un grand sujet
+d'étonnement et de plaisir.
+
+»Le livre dont Félix se servait pour instruire Safie, était les
+_Ruines_, ou _Méditations sur les Révolutions des Empires_, par
+Volney. Je n'aurais pas compris le sens de ce livre, si Félix, en le
+lisant, n'eût donné des explications très-détaillées. Il avait,
+disait-il, fait choix de cet ouvrage, parce que le style déclamatoire
+imitait le genre des auteurs Orientaux. Avec cet ouvrage, je parvins à
+connaître un peu l'histoire, et à me représenter les différents
+empires qui existent actuellement dans le monde; j'eus aussi
+quelqu'idée des usages, des gouvernements, et des religions des
+différentes nations de la terre. Je connus la paresse des Asiatiques,
+le génie prodigieux et l'activité d'esprit des Grecs, les guerres et
+les vertus admirables des anciens Romains, leur décadence, la chute de
+ce puissant empire, la chevalerie, la chrétienté et les rois. Je
+connus la découverte de l'hémisphère Américain, et je pleurai avec
+Safie sur le malheureux sort de ses premiers habitants.
+
+»Ces récits merveilleux m'inspiraient d'étranges sentiments. Comment
+l'homme était-il si puissant, si vertueux, si grand, et en même temps
+si méchant et si bas? Tantôt il paraissait une véritable émanation
+du mauvais principe; tantôt une conception noble et divine. La grandeur
+d'âme et la vertu me parurent le plus bel ornement d'un être sensible;
+la bassesse et la méchanceté, qui étaient le partage de tant de
+monde, me parurent la plus triste dégradation, une condition plus
+abjecte que celle de la taupe ou du vermisseau. Je fus long-temps avant
+de concevoir comment un homme pouvait se porter à assassiner son
+semblable, ou même pourquoi il y avait des lois et des gouvernements;
+mais, en apprenant les détails des vices et des meurtres, je cessai
+d'être surpris, et je reculai de dégoût et d'horreur.
+
+»Chaque conversation des habitants de la chaumière me présentait
+alors de nouveaux prodiges. Les leçons que Félix donnait à l'Arabe,
+et auxquelles je prêtais toute mon attention, m'expliquèrent
+l'étrange système de la société humaine. J'entendais parler de la
+division des propriétés, de richesses immenses et de pauvreté
+excessive, de rang, de naissance et de noblesse.
+
+»Les mots donnaient lieu aux réflexions. J'appris que les biens les
+plus estimés par vos semblables, étaient une naissance illustre et
+pure avec la richesse. Un seul de ces biens suffisait pour qu'un homme
+fût respecté; mais sans l'un ni l'autre, il était regardé, sauf un
+petit nombre d'exceptions, comme un vagabond et un esclave, fait pour
+consumer ses forces au profit d'un petit nombre d'élus. Et
+qu'étais-je, moi? Je ne connaissais nullement mon origine, ni mon
+créateur; mais je savais que je n'avais ni argent, ni amis, ni aucune
+propriété. J'avais d'ailleurs une figure d'une difformité hideuse et
+repoussante; je n'étais même pas de la même nature que l'homme.
+J'étais plus agile que lui, et je pouvais subsister d'une nourriture
+plus grossière; je supportais l'excès de la chaleur et du froid, sans
+ressentir aucun mal; j'étais enfin d'une taille beaucoup plus élevée
+que celle des hommes. En regardant autour de moi, je ne voyais et
+n'entendais personne qui me ressemblât. En ces moments, je me demandais
+si j'étais un monstre, une difformité que tout le monde fuyait et
+désavouait.
+
+»Je ne saurais décrire la douleur dans laquelle ces réflexions me
+jetèrent: j'essayais de les éloigner, mais le chagrin s'augmentait
+sans cesse avec l'instruction. Ah! que n'étais-je toujours resté dans
+le bois où j'avais pris naissance, sans connaître ni éprouver
+d'autres sensations que celles de la faim, de la soif et de la chaleur!
+
+»De quelle étrange nature est l'instruction! Elle s'attache à
+l'esprit, lorsqu'elle lui a été une fois inculquée, comme le lichen
+au rocher. Je désirais quelquefois bannir toute pensée et tout
+sentiment; mais j'appris qu'il n'y avait qu'un moyen d'étouffer toute
+peine, la mort.... la mort que je craignais, sans pouvoir la comprendre.
+J'admirais la vertu et les bons sentiments, j'aimais les manières
+douces et les aimables qualités de mes voisins; mais j'étais privé de
+communication avec eux, si ce n'est celle que j'obtenais furtivement,
+sans être vu, ni connu, et qui augmentait le désir que j'avais de
+compter parmi mes semblables, sans me satisfaire. Les paroles
+bienveillantes d'Agathe, et le sourire animé de la charmante Arabe,
+n'étaient pas pour moi. Les douces exhortations du vieillard, et la
+conversation vive du bien-aimé Félix, ne s'adressaient pas à moi.
+Malheureux, malheureux que j'étais!
+
+»Je reçus de nouvelles et plus profondes leçons. J'entendis parler de
+la différence des sexes, de la naissance et de la croissance des
+enfants; combien le père aimait le sourire de l'enfant au berceau, et
+les vives saillies d'un fils plus grand; comment la vie de la mère se
+passait dans les soins précieux de leur éducation; comment l'esprit de
+la jeunesse s'étendait et s'instruisait; je sus ce qu'étaient un
+frère, une sœur; et je connus toutes les différentes parentés qui
+lient mutuellement un être à un autre.
+
+»Mais où étaient mes amis et mes parents? Un père n'avait pas eu
+soin des jours de mon enfance, une mère ne m'avait pas béni par son
+doux sourire et ses caresses; ou bien, s'il en avait été ainsi, toute
+ma vie passée n'était qu'un point, un vide dans lequel je ne
+distinguais rien. Ma mémoire avait beau remonter dans le passé, il me
+semblait que j'avais toujours été de la même taille et des mêmes
+proportions. Je n'avais pas encore vu un être qui me ressemblât, ou
+qui recherchât quelque commerce avec moi. Qu'étais-je? Cette question
+revint encore; et je n'y répondis que par des gémissements.
+
+»J'expliquerai bientôt la tendance de ces sentiments. Revenons
+maintenant aux habitants de la chaumière, dont l'histoire excitait en
+moi tour-à-tour des sentiments d'indignation, de plaisir et
+d'étonnement, mais qui ne faisaient qu'ajouter à l'amour et au respect
+que j'avais pour mes protecteurs; car j'aimais à les appeler ainsi par
+une illusion innocente et presque pénible.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+
+»J'appris par la suite l'histoire de mes amis. Elle se grava
+profondément dans mon esprit; car elle se composait d'une foule de
+circonstances fort intéressantes et merveilleuses pour un être aussi
+inexpérimenté que moi.
+
+»Le vieillard se nommait de Lacey. Il était descendu d'une bonne
+famille de France, où il avait long-temps vécu dans l'abondance,
+respecté de ses supérieurs et chéri de ses égaux. Son fils avait
+été au service de son pays, et Agathe avait eu rang parmi les dames de
+la plus grande distinction. Peu de mois avant mon arrivée, ils avaient
+vécu dans une grande et riche cité, dont le nom est Paris, entourés
+d'amis, et jouissant de tous les agréments que procurent la vertu, le
+bon goût, ou un esprit cultivé.
+
+»Le père de Safie avait été la cause de leur ruine. C'était un
+marchand Turc, qui avait habité Paris pendant plusieurs années; mais
+qui, pour des raisons que je ne pus apprendre, devint suspect au
+gouvernement. Saisi et jeté en prison le jour même où Safie arriva de
+Constantinople pour le rejoindre, il fut jugé et condamné à mort.
+L'injustice de cette sentence était criante; elle indigna tout Paris,
+dont l'opinion générale fut que la condamnation avait pour motif,
+moins le crime imputé au Turc, que sa religion et ses richesses.
+
+»Félix avait assisté au jugement; en entendant la décision de la
+cour, il ne mit aucune borne à son horreur et à son indignation. Il
+fit, dès ce moment, le vœu solennel de le sauver, et il chercha alors
+les moyens de réussir dans cette entreprise. Après beaucoup d'efforts
+infructueux pour pénétrer dans la prison, il découvrit, dans une
+partie du bâtiment, une fenêtre fortement grillée, qui n'était pas
+gardée, et qui éclairait le donjon où l'infortuné Mahométan,
+chargé de chaînes, attendait, dans le désespoir, l'exécution de
+l'affreuse sentence. Félix visita la grille pendant la nuit, et fit
+connaître au prisonnier les intentions dont il était animé.
+
+»Le Turc, étonné et ravi, tâcha d'exciter le zèle de son
+libérateur, en lui promettant des récompenses et des richesses. Félix
+rejeta ses offres avec mépris; cependant, en voyant l'aimable Safie,
+qui avait la permission de visiter son père, et qui, par ses gestes,
+exprimait sa vive reconnaissance, le jeune homme s'avoua, que le captif
+possédait un trésor qui serait le prix le plus beau de ses peines et
+de ses dangers.
+
+»Le Turc s'aperçut promptement de l'impression que sa fille avait
+faite sur le cœur de Félix, et tâcha de le mettre encore plus dans
+ses intérêts, en promettait de la lui donner en mariage, dès qu'il
+serait parvenu en lieu de sûreté. Félix était trop délicat pour
+accepter cette offre; cependant il regarda la chance de cet événement,
+comme l'accomplissement de son bonheur.
+
+»Les jours suivants, tandis que tout se préparait pour l'évasion du
+marchand, le zèle de Félix fut excité par plusieurs lettres de
+l'aimable Safie, qui parvint à exprimer ses idées dans le langage de
+son amant, par le secours d'un vieux domestique de son père, qui
+comprenait le Français. Elle le remerciait, dans les termes les plus
+ardents, des services qu'il voulait rendre à son père; et en même
+temps elle déplorait avec douceur son propre sort.
+
+»J'ai des copies de ces lettres; car je sus, pendant ma résidence dans
+la cabane, me procurer ce qui était nécessaire pour écrire, et je
+voyais souvent les lettres entre les mains de Félix et d'Agathe. Avant
+de nous séparer, je veux vous les donner; elles confirmeront ce que je
+raconte: pour le moment, comme le soleil est déjà très-bas, je me
+bornerai à vous en dire la substance.
+
+»Safie racontait que sa mère était une Arabe chrétienne, prise et
+emmenée en esclavage par les Turcs; qu'elle avait séduit, par sa
+beauté, le cœur du marchand, et qu'elle en était devenue l'épouse.
+La jeune fille parlait avec orgueil et enthousiasme de sa mère, qui,
+née libre, méprisait l'esclavage auquel elle avait été réduite.
+Elle instruisit sa fille dans les principes de sa religion, et lui
+inspira des pensées élevées et une indépendance d'esprit, défendues
+aux femmes par Mahomet. Elle mourut; mais ses leçons se gravèrent en
+caractères ineffaçables dans le cœur de Safie: celle-ci tomba malade
+en songeant à la nécessité de retourner en Asie, où elle serait
+renfermée dans un harem, et occupée à des amusements puériles, peu
+convenables à la disposition de son âme, accoutumée à de grandes
+idées et à une noble émulation pour la vertu, tandis qu'elle était
+flattée agréablement par la perspective d'épouser un chrétien, et de
+rester dans un pays où les femmes pouvaient prétendre à un rang dans
+la société.
+
+»Le jour fut fixé pour l'exécution du Turc; mais, pendant la nuit qui
+devait la précéder, il avait quitté sa prison, et, avant que le jour
+ne parût, il était éloigné de plusieurs lieues de Paris. Félix
+avait obtenu des passeports en son nom, de même qu'aux noms de son
+père et de sa sœur. Avant de rien entreprendre, il avait communiqué
+son plan à son père, qui rendit facile le succès de la ruse, en
+quittant sa maison, sous le prétexte d'un voyage, et en se cachant avec
+sa fille, dans l'un des quartiers obscurs de Paris.
+
+»Félix prit la route de Lyon avec les fugitifs, et les conduisit par
+le mont Cenis à Leghorn, où le marchand se décida à attendre une
+occasion favorable pour passer en quelque partie de la Turquie.
+
+»Safie résolut de rester avec son père jusqu'au moment de son
+départ. Le Turc, de son côté, n'attendit pas ce moment, pour
+renouveler la promesse d'unir sa fille à son libérateur: Félix ne les
+abandonna pas; et, en attendant cet événement, il jouissait de la
+société de l'Arabe, qui lui montrait la plus simple et la plus tendre
+affection. Safie lui chantait aussi les airs délicieux de son pays
+natal; et il s'entretenait avec elle à l'aide d'un interprète, ou de
+regards expressifs.
+
+»Le Turc permettait cette intimité, et encourageait les espérances
+des jeunes amants, tandis que dans son cœur il avait formé des plans
+tout opposés. Il ne pouvait supporter l'idée que sa fille fût unie à
+un chrétien; mais il craignait le ressentiment de Félix en montrant du
+refroidissement, et il savait qu'il était encore au pouvoir de son
+libérateur, s'il voulait le livrer au gouvernement Italien, sur lequel
+ils s'étaient réfugiés. Il conçut mille plans pour prolonger la ruse
+jusqu'à ce qu'elle ne fût plus nécessaire, et pour emmener
+secrètement sa fille avec lui. Les nouvelles qui arrivèrent de Paris
+secondèrent beaucoup ses projets.
+
+»Le gouvernement de France était fort irrité de l'évasion de sa
+victime, et n'épargna rien pour découvrir et punir celui qui l'avait
+sauvée. Le complot de Félix fut promptement connu, et de Lacey fut
+jeté en prison avec Agathe. Ces nouvelles parvinrent à Félix, et
+l'arrachèrent à ses douces pensées. Son père, aveugle et âgé, et
+son excellente sœur, gémissaient dans un donjon malsain, tandis qu'il
+jouissait de la liberté, et de la société de celle qu'il aimait.
+Cette idée était un supplice pour lui. Il convint sur-le-champ avec le
+Turc, que s'il trouvait une occasion favorable de fuir avant son retour
+en Italie, Safie serait mise dans un couvent à Leghorn. Ce projet
+arrêté, il quitta l'aimable Arabe, partit pour Paris, et se livra à
+la vengeance des lois, dans l'espoir que cette démarche rendrait la
+liberté à M. de Lacey et à Agathe.
+
+»Vain espoir! Ses parents et lui gémirent pendant cinq mois en prison,
+dans l'attente d'un jugement, qui prononça la confiscation de leurs
+biens, et les condamna à un exil perpétuel.
+
+»Ils trouvèrent en Allemagne un misérable asile dans la chaumière
+où je les découvris. Félix ne tarda pas à connaître la perfidie du
+Turc, pour qui lui et sa famille souffraient une oppression inouïe. Ce
+Turc, en apprenant que son libérateur avait perdu toute fortune et tout
+crédit, était devenu traître à sa conscience et à l'honneur, et
+avait quitté l'Italie avec sa fille, en envoyant insolemment à Félix
+une petite somme d'argent, pour qu'il pût, disait-il, se faire un sort.
+
+»Tels étaient les motifs qui affligeaient le cœur du jeune homme, et
+le rendaient, lorsque je le vis d'abord, le plus à plaindre de la
+famille. Il aurait pu supporter la pauvreté, et s'en glorifier même,
+puisqu'elle avait été la récompense de sa vertu; mais l'ingratitude
+du Turc et la perte de sa bien-aimée Safie, étaient des malheurs plus
+amers et plus irréparables. Cependant, dès que la jeune Arabe arriva,
+il se sentit ranimé par une nouvelle vie.
+
+»À peine avait-on appris à Leghorn, que Félix était privé de sa
+fortune et de son rang, que le marchand ordonna à sa fille de ne plus
+penser à son amant, mais de se tenir prête à retourner avec lui dans
+sa patrie. Le cœur généreux de Safie en fut outragé; elle voulut
+faire des remontrances à son père, mais celui-ci la quitta avec
+colère, et en lui réitérant ses ordres tyranniques.
+
+»Peu de jours après, le Turc entra dans l'appartement de sa fille, et
+lui dit précipitamment, qu'il avait des raisons de croire que le secret
+de sa résidence à Leghorn avait été divulgué, et qu'il serait
+bientôt livré au Gouvernement Français. Pour prévenir ce danger, il
+avait loué un vaisseau qui devait le transporter à Constantinople, et
+qui dans quelques heures serait à la voile. Il avait l'intention de
+laisser sa fille aux soins d'un serviteur fidèle, qui l'emmènerait
+aussitôt que la plus grande partie de ses biens serait arrivée à
+Leghorn.
+
+»Seule avec elle-même, Safie réfléchit à la manière dont elle
+devait se conduire dans cette circonstance. Elle envisageait avec
+horreur l'idée de résider en Turquie; sa religion et ses sentiments
+l'en éloignaient. Par quelques papiers de son père, qui tombèrent
+entre ses mains, elle apprit l'exil de son amant et le nom du lieu qu'il
+habitait. Elle hésita quelque temps, mais enfin elle prit une
+détermination. Prenant avec elle quelques bijoux qui lui appartenaient,
+et une petite somme d'argent, elle quitta l'Italie, et partit pour
+l'Allemagne, accompagnée d'une domestique qui était de Leghorn, mais
+qui comprenait un peu la langue Turque.
+
+»Elle arriva saine et sauve dans une ville, à environ vingt lieues de
+la chaumière de M. de Lacey, mais elle y fut retenue par sa suivante
+qui tomba dangereusement malade. Elle lui prodigua les soins de la plus
+tendre affection, sans pouvoir l'empêcher de succomber. Le hasard
+voulut que l'Arabe, qui resta seule, sans connaître la langue du pays
+et les usages du monde, tombât en bonnes mains. La maîtresse de la
+maison où elle avait fait séjour, avait su par l'Italienne le nom de
+l'endroit vers lequel elle se dirigeait, et, après la mort de cette
+pauvre fille, elle prit les mesures les plus convenables, pour que Safie
+arrivât sans danger à la chaumière de son amant».
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+
+«Telle était l'histoire de mes chers voisins. J'en fus profondément
+frappé. J'appris même, en comparant les positions de la vie sociale
+qu'elle développait, à admirer les vertus de cette famille, et à
+détester les vices de l'espèce humaine.
+
+»Cependant le crime me paraissait un mal dont j'étais loin. La
+bienveillance et la générosité étaient toujours devant mes yeux, et
+m'inspiraient le désir de devenir acteur dans cette scène active où
+tant d'admirables qualités étaient déployées et mises en jeu. Mais
+en faisant le récit des progrès de mon intelligence, je ne dois pas
+omettre une circonstance qui remonte au commencement du mois d'août de
+la même année.
+
+»J'étais allé un soir, suivant ma coutume, dans le bois voisin, où
+je ramassais ma nourriture, et d'où je rapportais du bois pour mes
+protecteurs. Je trouvai par terre un portemanteau de cuir, qui contenait
+plusieurs articles d'habillement et quelques livres. Je m'en emparai
+avec empressement, et je revins avec ma prise dans ma cabane.
+Heureusement les livres étaient écrits dans la langue dont j'avais
+appris les éléments à la chaumière; c'étaient le _Paradis perdu_,
+un volume des _Vies de Plutarque_, et _les Passions de Werther._ Je
+ressentis la joie la plus vive de posséder ces trésors. Je me mis à
+étudier avec ardeur, et j'exerçais mon esprit sur ces histoires,
+pendant que mes amis se livraient à leurs occupations ordinaires.
+
+»J'aurais peine à vous décrire l'effet de ces livres. Ils me
+présentèrent une infinité de nouvelles images et de nouveaux
+sentiments, qui me remplissaient quelquefois de ravissement, mais qui
+plus souvent me jetaient dans la plus profonde affliction. Dans
+_Werther_, dont l'histoire simple et touchante offre déjà beaucoup
+d'intérêt, on examine tant d'opinions, et on répand tant de lumières
+sur ce qui avait été précédemment obscur pour moi, que j'y trouvai
+une source intarissable de réflexions, et de nombreux motifs
+d'étonnement. Les habitudes douces et domestiques qu'il décrivait, les
+nobles sentiments et les sensations dont il parlait, et qui se portent
+vers un autre objet que soi-même, s'accordaient bien avec l'expérience
+que j'avais acquise parmi mes protecteurs, et avec les besoins qui
+naissaient pour toujours dans mon sein; mais Werther lui-même me parut
+un être plus divin qu'aucun de ceux que j'avais vus ou imaginés: son
+caractère était exempt de prétentions; mais il était réfléchi. Les
+discussions sur la mort et le suicide étaient propres à me remplir
+d'étonnement. Je ne prétendais pas juger la question; mais j'inclinai
+vers les opinions du héros dont je pleurai la fin, sans la comprendre
+précisément.
+
+»Cependant, en lisant, je faisais une application plus personnelle à
+mes propres sensations et à mon état. Il me parut que j'avais quelque
+ressemblance, et en même temps une étrange différence avec les êtres
+dont je lisais l'histoire, et ceux dont j'écoutais la conversation. Je
+sympathisais avec eux, je les comprenais en partie, mais je n'avais pas
+l'esprit formé; je ne dépendais de personne, je n'avais de rapport
+avec qui que ce fût. Je pouvais librement cheminer vers la tombe;
+personne ne devait venir verser des pleurs sur ma cendre. Mon extérieur
+était hideux, et ma stature gigantesque: Que devais-je en penser? Qui
+étais-je? Qu'étais-je? D'où venais-je? Quelle était ma destinée?
+Ces questions revenaient sans cesse, sans que je pusse les résoudre.
+
+»Le volume des _Vies de Plutarque_, qui était tombé entre mes mains,
+contenait les histoires des premiers fondateurs des anciennes
+républiques. Ce livre fit sur moi une impression entièrement
+différente de celle que j'avais éprouvée en lisant Werther. Les
+rêveries de ce jeune Allemand m'avaient appris à connaître le
+désespoir et les passions; Plutarque me montra de hautes pensées. Il
+m'élevait au-dessus de la sphère bornée de mes propres réflexions,
+à un point où je pouvais admirer et aimer les héros des siècles
+passés. Il y avait, dans ce que je lisais, beaucoup de choses qui
+étaient au-dessus de mon intelligence et de mon expérience. J'avais
+une connaissance très-confuse des royaumes, des vastes continents, des
+grandes rivières et des mers sans limites; mais je ne connaissais
+nullement les villes, ni les grandes réunions d'hommes. La chaumière
+de mes protecteurs était la seule école où j'eusse étudié la nature
+humaine; Plutarque me développa des actions nouvelles et plus fortes.
+En lisant l'histoire de ces hommes versés dans les affaires publiques,
+qui gouvernaient ou massacraient leurs semblables, je sentis naître en
+moi un ardent amour de la vertu, et une profonde horreur du crime;
+termes dont je ne comprenais pas bien la signification, mais qui, selon
+moi, n'avaient d'autre rapport qu'au plaisir et à la peine. Ces
+sentiments me portèrent naturellement à admirer les législateurs
+pacifiques, tels que Numa, Solon et Lycurgue, de préférence à Romulus
+et Thésée. La vie patriarcale de mes protecteurs contribua à graver
+fortement ces impressions dans mon esprit. Il se peut cependant qu'elles
+eussent été toutes différentes, si j'eusse été initié au monde par
+un jeune soldat, passionné pour la gloire et le carnage.
+
+»Le _Paradis perdu_ excita des émotions tout autres et bien plus
+profondes. Il en fut de cet ouvrage comme des deux autres, qui étaient
+tombés entre mes mains; je le pris pour une histoire véritable. Je me
+sentis agité par tous les sentiments d'étonnement et de crainte, que
+devait exciter la peinture d'un Dieu tout-puissant en guerre avec ceux
+qu'il avait créés. Souvent je m'appliquais à moi-même diverses
+situations, qui offraient un rapport frappant avec la mienne. Selon
+toute apparence, j'avais été créé, comme Adam, sans tenir en rien à
+un être vivant; mais d'un autre côté, son état était bien
+différent du mien. Il était sorti des mains de Dieu, parfait, heureux
+et prospère. Il restait sous la garde même de son créateur; il
+pouvait lui parler, et s'instruire en communiquant avec des êtres d'une
+nature supérieure: moi, j'étais malheureux, sans appui, et seul. Plus
+d'une fois, je considérai Satan comme l'emblème le plus fidèle de ma
+condition; souvent en effet, en voyant le bonheur des mes protecteurs,
+je me sentais, comme lui, rempli d'un sentiment d'envie.
+
+»Une autre circonstance me confirma dans l'opinion que j'avais de
+moi-même. Peu de temps après mon arrivée dans la cabane, je
+découvris quelques papiers dans la poche du vêtement que j'avais
+emporté de votre laboratoire. Je les avais d'abord négligés; mais
+maintenant que je pouvais déchiffrer les caractères qui y étaient
+tracés, je me mis à les étudier. C'était un journal écrit par vous,
+et relatif aux quatre premiers mois qui précédèrent ma création.
+Vous décriviez avec un soin minutieux chaque opération qui concourait
+au progrès de votre ouvrage; vous mêliez à cette histoire le récit
+des évènements qui avaient rapport à votre famille.
+
+»Vous vous souvenez sans doute de ces papiers. Les voici. Rien n'est
+omis de ce qui a rapport à mon origine maudite; toutes les
+circonstances qui l'ont amenée, quelque dégoût qu'elles offrent, y
+sont fidèlement conservées: la description la plus minutieuse de mon
+odieuse et dégoûtante personne y est tracée dans des termes qui
+peignaient votre horreur même, et rendaient la mienne ineffaçable.
+J'étais dans une souffrance affreuse en lisant ces notes. «Jour odieux
+où je reçus la vie, m'écriai-je avec désespoir! Maudit Créateur!
+Pourquoi as-tu formé un monstre si hideux, que toi-même tu t'en es
+éloigné avec dégoût? Dieu a fait l'homme beau, agréable, et à son
+image; ma forme présente aussi une ressemblance avec la tienne; mais
+une ressemblance horrible, plus horrible même par la ressemblance.
+Satan avait ses compagnons, ses diables, pour l'admirer, pour
+l'encourager; et moi, je suis solitaire et détesté».
+
+»Telles étaient mes réflexions pendant mes moments de désespoir et
+de solitude; mais, revenant à contempler les vertus des habitants de la
+chaumière, leur caractère aimable et bienveillant, je me persuadais
+que, lorsqu'ils connaîtraient mon admiration pour leurs vertus, ils
+auraient compassion de moi, et ne feraient pas attention à ma
+difformité personnelle. Pourraient-ils éloigner d'eux un être
+monstrueux, il est vrai, mais qui implorait leur compassion et leur
+amitié? Je résolus, du moins, de ne pas désespérer, et, à tout
+événement, de me préparer à une entrevue qui déciderait de ma
+destinée. Je retardai cet essai de quelques mois; car le succès était
+assez important pour m'inspirer la crainte de ne pas réussir. Du reste,
+j'acquérais tant d'expérience chaque jour, que je ne voulus commencer
+cette entreprise, qu'après avoir ajouté quelques mois de plus à ma
+sagesse.
+
+»Je remarquai, pendant ce temps, plusieurs changements dans la
+chaumière. La présence de Safie répandait le bonheur, et même plus
+d'abondance, parmi les personnes qui l'environnaient. Félix et Agathe
+donnaient plus de temps à leurs amusements et à leurs causeries; et
+ils étaient aidés dans leurs travaux par des domestiques. Ils ne
+paraissaient pas riches, mais ils étaient contents et heureux; leurs
+sentiments étaient paisibles, tandis que les miens devenaient de jour
+en jour plus tumultueux. Le progrès de mes connaissances ne servait
+qu'à me montrer plus clairement dans quelle affreuse position j'étais
+placé. J'entretenais l'espérance, il est vrai; mais elle
+s'évanouissait toujours, au moment où je voyais ma personne
+réfléchie dans l'eau, ou mon ombre à la clarté de la lune: faible
+image, ombre inconstante, dont je m'effrayais midi-même!
+
+»Je m'efforçai de bannir ces craintes, et de m'affermir pour
+l'épreuve que j'avais intention de subir dans quelques mois.
+Quelquefois je laissais mes pensées s'abandonner au délire, et errer
+dans les plaines du paradis; j'osais me représenter ces êtres bons et
+aimables, sympathisant avec mes sentiments et dissipant ma tristesse; je
+croyais voir leurs figures angéliques sourire pour me consoler. Rêves
+insensés! Une Ève n'adoucissait pas mes chagrins, ne partageait point
+mes pensées; j'étais seul. Je me souvenais de la prière qu'Adam
+adressa à son créateur; mais où était le mien? Il m'avait
+abandonné, et, dans l'amertume de mon cœur, je le maudissais.
+
+»L'automne se passa ainsi. Je vis, avec surprise et chagrin, les
+feuilles décroître et tomber, et la nature reprendre cet aspect
+stérile et froid qu'elle présentait, lorsque je vis pour la première
+fois les bois et la lune bienfaisante. Cependant, je ne fis pas
+attention à la température froide de la saison; j'étais plus propre,
+par mon organisation, à endurer le froid que la chaleur; mon plus grand
+plaisir était de voir les fleurs, les oiseaux, et tout le cortège
+enchanteur de l'été. Privé de ces agréments, je tournai davantage
+mon attention vers les habitants de la chaumière. L'absence de l'été
+n'avait pas diminué leur bonheur. Ce bonheur était de s'aimer et de se
+convenir; il ne dépendait que d'eux-mêmes, et n'était pas interrompu
+par ce qui se passait autour d'eux. Plus je les voyais, plus j'avais le
+désir de réclamer leur protection et leur amitié; mon cœur avait
+besoin d'être connu et aimé de ces intéressantes créatures; toute
+mon ambition se bornait à voir leurs doux regards tournés avec
+affection vers moi. Je n'osais penser qu'ils les détourneraient avec
+mépris et horreur. Le pauvre, qui s'arrêtait à leur porte, n'était
+jamais repoussé. Je demandais, il est vrai, des trésors bien plus
+grands qu'un peu de nourriture ou du repos; je prétendais à l'amitié,
+à la sympathie, et je ne m'en croyais pas tout-à-fait indigne.
+
+»L'hiver approchait, et une révolution complète des saisons avait eu
+lieu, depuis que j'étais animé par la vie. Mon attention, à cette
+époque, fut tournée entièrement vers le plan que je ni étais formé,
+et qui était de m'introduire dans la chaumière de mes protecteurs. Je
+conçus une foule de projets; mais celui auquel je m'arrêtai, fut
+d'entrer dans leur habitation au moment où le vieillard aveugle serait
+seul. J'avais assez de sagacité pour deviner, que ma laideur hideuse et
+surnaturelle était le principal objet d'horreur pour ceux qui m'avaient
+vu précédemment. Ma voix, quoique dure, n'avait rien de terrible; je
+pensai donc que si, pendant l'absence de ses enfants, je pouvais obtenir
+la bienveillance et la médiation du vieux de Lacey, je parviendrais,
+grâce à lui, à être toléré par mes plus jeunes protecteurs.
+
+»Un jour, le soleil brillait sur les feuilles rougeâtres dont la terre
+était jonchée, et inspirait la gaîté, sans répandre la chaleur;
+Safie, Agathe, et Félix partirent pour faire une longue promenade dans
+la campagne, et le vieillard, qui avait exprimé le désir de ne pas les
+accompagner, resta seul dans la chaumière. À peine ses enfants
+étaient-ils partis, qu'il prit sa guitare, et joua plusieurs airs d'une
+mélancolie douce, plus douce même qu'aucun de ceux que j'avais
+entendus auparavant. Sa figure était d'abord animée par le plaisir,
+mais bientôt elle exprima la méditation et la tristesse; enfin, le
+vieillard mit l'instrument de côté, et resta absorbé dans ses
+rêveries.
+
+»Mon cœur palpitait avec force; c'était l'heure, le moment de
+l'épreuve, qui devait confirmer mes espérances, ou réaliser mes
+craintes. Les domestiques étaient allés à une fête voisine. Tout
+était silencieux au dedans et autour de la chaumière: l'occasion
+était excellente; cependant, au moment où j'allais mettre mon plan à
+exécution, je sentis mes forces défaillir, et je tombai à terre. Je
+me relevai; je m'armai de toute la fermeté dont j'étais capable, et
+j'écartai les planches que j'avais placées devant ma cabane, pour
+cacher ma retraite. L'air frais me ranima, je m'affermis de nouveau dans
+ma détermination, et je m'approchai de la porte de ma chaumière.
+
+»Je frappai. « Qui est là, dit le vieillard? Entrez».
+
+--«Excusez-moi, lui dis-je, je suis un voyageur qui a besoin d'un peu
+de repos, et que vous obligeriez beaucoup, si vous vouliez permettre
+qu'il restât quelques minutes devant le feu».
+
+--«Entrez, dit de Lacey, et je chercherai à vous soulager; mais,
+malheureusement, mes enfants sont sortis; car je suis aveugle, et je
+crains qu'il ne me soit difficile de vous offrir quelque nourriture».
+
+--«N'en soyez pas en peine, mon généreux hôte, je n'en ai pas
+besoin; je ne réclame qu'un peu de chaleur et de repos».
+
+»Je m'assis, et il y eut un moment de silence. Je savais que chaque
+minute m'était précieuse; cependant j'étais indécis sur la manière
+dont je commencerais l'entretien; mais le vieillard me tira d'embarras
+en disant: «Étranger, je suppose, à votre langage, que vous êtes mon
+compatriote; êtes-vous Français»?
+
+--«Non; mais j'ai été élevé par une famille Française, et je ne
+comprends que la langue de ce pays. Je vais, en ce moment, réclamer la
+protection de quelques amis que j'aime sincèrement, et dont j'espère
+obtenir l'amitié».
+
+--«Sont-ils Allemands»?
+
+--«Non, ils sont Français. Mais changeons de conversation. Je suis une
+créature malheureuse et abandonnée; je regarde autour de moi, et je
+n'ai ni parent, ni ami sur la terre. Ces aimables gens, que je vais
+trouver, ne m'ont jamais vu, et ne me connaissent que sous bien peu de
+rapports. Je suis rempli de crainte; car, si je ne réussis pas auprès
+d'eux, je dois m'attendre à être un rebut pour le reste des hommes».
+
+--«Ne désespérez pas. Vivre sans amis, c'est assurément vivre
+malheureux; mais le cœur de l'homme qui est dégagé de tout intérêt
+particulier, ne renferme qu'amour fraternel et charité. Ayez donc
+confiance; et, si ces amis sont bons et aimables, ne perdez pas
+courage».
+
+--«Ils sont bons, il n'en est pas qui soient meilleurs; mais,
+malheureusement, ils sont prévenus contre moi. J'ai un bon naturel;
+jusqu'ici ma vie a été innocente, et quelquefois bienfaisante; mais
+les personnes, dont je vous parle, sont aveuglées par un préjugé
+fatal, et, au lieu de voir en moi un ami bon et sensible, elles ne
+voient qu'un monstre détestable».
+
+--«C'est un malheur, j'en conviens; mais, si vous n'avez aucun tort, ne
+pouvez-vous pas les détromper»?
+
+--«Je vais l'essayer; et c'est cette tentative même qui m'accable de
+tant de terreur. J'aime tendrement ces amis; sans être connu d'eux,
+j'ai pu pendant plusieurs mois connaître les attentions journalières
+qu'ils se prodiguent mutuellement; mais ils croient que je veux leur
+nuire, et c'est ce préjugé que je désire détruire».
+
+--«Où demeurent ces ami»?
+
+--«Près d'ici».
+
+--«Le vieillard garda le silence un moment, et dit: «Si vous voulez me
+confier sans réserve les détails de votre histoire, je vous serai
+peut-être utile pour les détromper. Je suis aveugle, et ne puis vous
+juger sur votre figure; mais il y a dans vos paroles un accent qui me
+garantit votre sincérité. Je suis pauvre et exilé, mais ce sera un
+véritable plaisir pour moi de pouvoir, en quelque manière, rendre
+service à une créature humaine».
+
+--«Homme excellent! Je vous remercie, et j'accepte votre offre
+généreuse. Votre bonté me rassure; votre secours me permet
+d'espérer, que je ne serai pas chassé de la société de vos
+semblables, ni privé de leur intérêt».
+
+--«Dieu vous en préserve, quand bien même vous seriez criminel; car
+ce malheur seul pourrait vous conduire au désespoir, et vous éloigner
+de la vertu. Moi aussi je suis malheureux, ma famille a été
+condamnée, et elle était innocente; jugez donc si je ne sens pas vos
+infortunes».
+
+--«Comment pourrai-je vous remercier, mon excellent et unique
+bienfaiteur? Vous êtes le premier homme qui m'ait fait entendre des
+paroles bienveillantes; j'en serai toujours reconnaissant. Votre
+humanité me garantit tout succès près des amis que je suis sur le
+point de voir».
+
+--«Puis-je connaître le nom et la demeure de ces amis»?
+
+»Je me tus. C'était le moment décisif, où j'allais perdre ou obtenir
+à jamais le bonheur. Je m'efforçai de recueillir assez de fermeté
+pour lui répondre, mais cet effort épuisa toute la force qui me
+restait. Je tombai sur la chaise en sanglotant. Dans ce moment
+j'entendis les pas de mes protecteurs. Je n'avais pas un moment à
+perdre; je m'emparai de la main du vieillard, et je m'écriai: «Voici
+le moment!... Sauvez et protégez moi! Vous et votre famille, vous êtes
+les amis que je cherche. Ne m'abandonnez pas au moment de l'épreuve».
+
+--«Grand Dieu! s'écria le vieillard, qui êtes-vous»?
+
+»Au même instant la porte de la chaumière s'ouvre; Félix, Safie et
+Agathe entrèrent. Qui pourrait décrire l'horreur et la consternation
+dont ils furent saisis en me voyant. Agathe s'évanouit; et Safie,
+incapable de donner des soins à son amie, s'élança hors de la
+chaumière. Félix s'avança, et avec une force surnaturelle, m'arracha
+de son père aux genoux duquel je m'attachais; dans un transport de
+fureur, il me renversa par terre, et me frappa avec violence d'un
+bâton. J'aurais pu séparer ses membres, aussi facilement que le lion
+déchire la gazelle; mais j'avais le cœur oppressé par la plus amère
+douleur, et je me retins. Il se disposait à me frapper de nouveau; mais
+vaincu par la douleur et le désespoir, je quittai la chaumière; et,
+sans être aperçu, je parvins, au milieu du tumulte général, à
+m'échapper jusque dans ma cabane».
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+
+»Maudit, maudit créateur! Pourquoi vivais-je? Pourquoi, dans cet
+instant, n'ai-je pas éteint l'étincelle d'existence que vous m'aviez
+si imprudemment donnée? Je ne sais; le désespoir ne s'était pas
+encore emparé de moi; mes sentiments étaient ceux de la rage et de la
+vengeance. J'aurais eu du plaisir à détruire la chaumière et ses
+habitants, et je me serais rassasié de leurs cris et de leur malheur.
+
+»Dès que la nuit fut arrivée, je quittai ma retraite, et je me mis à
+errer dans le bois: là, cessant d'être retenu par la crainte d'être
+découvert, je donnai cours à mes tourments par des hurlements
+horribles. Semblable à une bête féroce qui a rompu ses liens, je
+détruisais les objets qui faisaient obstacle à mon passage, et je
+traversais les bois avec la rapidité du cerf. Ah! que cette nuit fut
+affreuse pour moi! Les froides étoiles brillaient dans les cieux, et
+semblaient insulter à mon malheur: les arbres dépouillés agitaient
+leurs branches au-dessus de ma tête; de temps en temps, la douce voix
+d'un oiseau se lisait entendre au milieu du silence universel: tout,
+excepté moi, jouissait du repos ou du bonheur. Semblable au chef des
+Démons, je portais l'enfer en moi-même; sans avoir son génie, je
+voulais déraciner les arbres, répandre le ravage et la destruction
+autour de moi; et, après avoir assouvi ma fureur, m'asseoir sur les
+ruines, et en jouir.
+
+»Je ne pus supporter ce dérèglement de sensations; je me sentis
+accablé par l'excès de l'exercice auquel je m'étais livré, et je
+tombai sur la terre humide dans la faible impuissance du désespoir.
+Parmi les hommes, nul n'avait pitié de moi, nul ne me prêtait
+assistance: devais-je amitié à mes ennemis? Non. De ce moment, je
+déclarai une guerre éternelle à l'espèce humaine, et surtout à
+celui qui, en me créant, me réduisait à ce malheur insupportable.
+
+»Le soleil se leva; j'entendis des voix d'hommes, et je jugeai
+impossible de retourner, ce jour-là, dans ma retraite. En conséquence,
+je me cachai dans quelque taillis épais, déterminé à passer le temps
+à réfléchir sur ma situation.
+
+»Le doux éclat du soleil, et l'air pur du jour me rendirent un peu la
+tranquillité. Je me rappelai ce qui s'était passé dans la chaumière,
+et je ne pus m'empêcher de croire que j'avais été trop prompt dans
+mes conclusions. J'avais certainement agi avec imprudence. Il était
+clair que ma conversation avait intéressé le père en ma faveur, et
+j'étais un insensé de m'être exposé à l'horreur de ses enfants.
+J'aurais dû habituer le vieux de Lacey à moi-même, et ne me
+découvrir au reste de sa famille, que lorsqu'elle aurait été
+préparée à me voir. Cette erreur ne me parut pas irréparable. Je
+méditai long-temps sur le parti que j'aurais à prendre, et je
+m'arrêtai à celui de retourner à la chaumière, de m'adresser au
+vieillard, et de le mettre dans ma cause par mes représentations.
+
+»Ces pensées me calmèrent, et me jetèrent, vers l'après-midi, dans
+un profond sommeil; mais l'agitation de mon sang ne me permettait pas
+d'être bercé par des rêves paisibles. L'horrible scène de la veille
+se représentait sans cesse à mes yeux; les femmes fuyaient, et Félix,
+rempli de fureur, m'arrachait aux pieds de son père. Je me réveillai
+épuisé; et je profitai de la nuit, qui était déjà venue, pour
+sortir de ma retraite, et pourvoir à ma nourriture.
+
+»Après avoir apaisé ma faim, je dirigeai mes pas vers le sentier bien
+connu, qui conduisait à la chaumière. Tout était tranquille. Je
+rentrai dans ma cabane, et je me mis à attendre l'heure à laquelle la
+famille avait coutume de se lever. Cette heure se passa, le soleil
+s'éleva dans les deux, et les habitants de la chaumière ne
+paraissaient pas. Je tremblais avec violence, dans la crainte de quelque
+malheur affreux. L'intérieur de la chaumière était sombre; aucun
+mouvement ne se faisait entendre: je ne puis décrire l'agonie de cette
+attente.
+
+»Dans ce moment deux paysans vinrent à passer, s'arrêtèrent auprès
+de la chaumière, et causèrent ensemble en faisant des gestes violents;
+mais je ne comprenais pas un mot de leur conversation, parce qu'ils
+parlaient la langue du pays, qui différait de celle de mes protecteurs.
+Bientôt après, cependant, Félix s'approcha d'un autre homme: je fus
+surpris de voir qu'il n'avait pas quitté la chaumière ce matin; j'en
+eus même quelqu'inquiétude, et je prêtai une oreille attentive pour
+découvrir, dans ce qu'il dirait, le motif de ces visites
+inaccoutumées».
+
+«Faites-vous attention, lui dit son compagnon, que vous serez obligé
+de payer un loyer de trois mois, et de perdre le produit de votre
+jardin? Je ne désire pas profiter d'un avantage injuste, et je demande
+en conséquence que vous preniez quelques jours pour peser votre
+détermination».
+
+--«C'est tout-à-fait inutile, répondit Félix; nous ne pouvons plus
+désormais habiter votre chaumière. La vie de mon père est dans le
+plus grand danger, à cause de l'évènement affreux que je vous ai
+raconté. Ma femme et ma sœur ne reviendront jamais de leur terreur. Ne
+raisonnons pas davantage sur ce sujet. Prenez possession de voire bien,
+et laissez moi quitter ce lieu».
+
+»Félix tremblait violemment en parlant ainsi. Il entra, suivi de ses
+compagnons, dans la chaumière, et partit au bout de quelques minutes.
+Depuis, je n'ai jamais vu personne de la famille de M. de Lacey.
+
+»Pendant le reste du jour je restai dans ma cabane, accablé par un
+désespoir profond et stupide. Mes protecteurs étaient partis, et
+avaient rompu le seul lien qui m'attachait au monde. Pour la première
+fois, mon cœur se remplit de sentiments de vengeance et de haine; au
+lieu de chercher à les comprimer, je me laissais emporter par le
+torrent, abandonnant mon esprit aux idées du mal et de la mort. Si je
+me rappelais mes amis, la voix douce de M. de Lacey, les yeux attrayants
+d'Agathe, et la beauté merveilleuse de l'Arabe, ces sombres pensées se
+dissipaient, et un torrent de larmes coulait de mes yeux. Mais aussitôt
+que je reportais ma pensée sur le mépris et l'abandon dans lequel je
+me trouvais, ma colère se tournait en rage. Dans l'impuissance de nuire
+à aucun objet humain, je dirigeai ma fureur sur des objets inanimés.
+À l'approche de la nuit, je plaçai une grande quantité de
+combustibles autour de la chaumière; et, après avoir détruit tout
+vestige de culture dans le jardin, j'attendis avec la plus grande
+impatience que la lune fut cachée pour commencer mes opérations.
+
+»À l'approche de la nuit, un vent terrible s'éleva, et dispersa
+promptement les nuages qui couvraient le ciel: ce vent, dont la force
+semblait égaler celle de l'avalanche, bouleversa mon esprit, et brisa
+toute ma raison. J'allumai une branche d'arbre sèche, et je tournai
+avec fureur autour de la chaumière maudite, les yeux incessamment
+fixés sur l'ouest de l'horizon, dont la lune touchait presque le bord.
+Une partie de son orbe fut enfin cachée, et je brandis ma branche; la
+lune disparut, et je mis le feu, en poussant un cri, à la paille, aux
+bruyères et aux genêts que j'avais rassemblés. Le vent augmenta la
+violence du feu, et la chaumière fut aussitôt enveloppée et dévorée
+par les flammes.
+
+»Dès que je fus convaincu qu'aucun secours ne pourrait sauver quelque
+partie de l'habitation, je me retirai, en me dirigeant vers le bois, où
+je cherchai un asile.
+
+»Maintenant que j'avais le monde devant moi, où devais-je porter mes
+pas? Je résolus de fuir loin du théâtre de mes malheurs; mais pour
+moi, haï et méprisé, tous les pays étaient également horribles.
+Enfin, je pensai à vous. J'appris par vos papiers que vous étiez mon
+père, mon créateur: à qui pouvais-je mieux m'adresser qu'à celui qui
+m'avait donné la vie? Félix qui avait appris beaucoup de choses à
+Safie, n'avait pas oublié de lui faire connaître la géographie: de
+cette manière j'avais appris les situations respectives des
+différentes contrées de la terre. Vous aviez indiqué que Genève
+était votre patrie; je résolus de porter mes pas vers cette ville.
+
+»Comment faire pour m'orienter? Je savais qu'il fallait voyager dans
+une direction sud ouest, pour arriver à ma destination; mais je n'avais
+d'autre guide que le soleil. Je ne connaissais pas les noms des villes
+que j'avais à traverser, et je ne pouvais demander des renseignements
+à aucun être humain. Malgré ces difficultés, je ne perdis pas tout
+espoir. Je ne pouvais attendre de secours que de vous, de vous qui ne
+m'inspiriez d'autre sentiment que celui de la haine. Créateur
+insensible et lâche! tu m'avais doué de sens et de passions, et tu
+m'avais jeté dans le monde comme un objet de mépris et d'horreur pour
+l'espèce humaine! Il n'y avait que vous à la pitié et à la justice
+duquel je pusse prétendre, et je me déterminai à réclamer de vous
+cette justice, que j'essayerais en vain d'obtenir de tout autre être
+humain.
+
+»Mes voyages furent longs, et mes souffrances cruelles. L'automne
+était avancé lorsque je quittai le lieu qui m'avait si longtemps servi
+de résidence. Je ne voyageais que de nuit, dans la crainte de
+rencontrer l'homme. La nature dépérissait autour de moi, et le soleil
+devint sans chaleur; la pluie et la neige tombaient de toutes parts; de
+grands fleuves étaient gelés; la surface de la terre était triste,
+glacée, et nue, et je ne trouvais aucun asile. Ah, terre! combien de
+fois ai-je vomi des imprécations contre celui qui m'avait créé! Je
+n'avais plus la même douceur de caractère; je n'avais plus que fiel et
+amertume. Plus j'approchais de votre habitation, plus je sentais
+profondément dans mon cœur le désir de la vengeance. Je ne me
+reposais pas, malgré la neige et la glace. Quelques incidents, et une
+carte du pays, qui était tombée entre mes mains, servirent à me
+diriger; mais souvent je m'égarais de mon chemin. L'horreur de mon
+désespoir ne me laissait aucun repos: chaque incident était un motif
+nouveau de rage et de malheur; mais une circonstance, que je vais
+rapporter, redoubla l'amertume et l'horreur de mes sentiments.
+
+»J'étais arrivé sur les confins du Switzerland: le soleil avait
+déjà plus de chaleur, et la terre commençait à se couvrir d'une
+nouvelle verdure.
+
+»J'avais coutume de me reposer pendant le jour, et de ne voyager que de
+nuit, pour éviter l'aspect de l'homme. Un matin, cependant, comme
+j'avais à traverser un bois profond, je hasardai de continuer mon
+voyage après le lever du soleil. C'était un des premiers jours du
+printemps: le charme du soleil resplendissant, et la fraîcheur
+embaumée de l'air m'inspirèrent un sentiment de joie. Je sentis
+renaître dans mon cœur des émotions douces et agréables, qui depuis
+long-temps paraissaient éteintes. Presque surpris par la nouveauté de
+ces sensations, je me sentis entraîné jusqu'au point d'oublier ma
+solitude et ma difformité; j'osai même goûter un moment de bonheur.
+De douces larmes arrosèrent encore mes joues, et mes yeux humides se
+levèrent avec reconnaissance vers l'astre bienfaisant auquel je devais
+une semblable jouissance.
+
+»Je continuai à suivre les sentiers du bois, jusqu'à sa limite,
+marquée par une rivière dont le lit paraissait profond et le cours
+rapide, et dont les bords étaient ombragés par une grande quantité
+d'arbres déjà verdoyants. Je m'arrêtai dans cet endroit, sans savoir
+exactement le chemin que je suivrais, lorsque j'entendis des voix qui me
+forcèrent à me cacher sous l'ombre d'un cyprès. J'étais à peine
+sous cet arbre, qu'une jeune fille vint en courant vers l'endroit que
+j'avais choisi, et en riant comme si elle fuyait quelqu'un pour badiner.
+Elle continua sa course le long des bords escarpés du fleuve; mais,
+venant tout-à-coup à glisser, elle tomba dans l'eau. Je m'élançai de
+ma retraite, et après avoir longtemps lutté contre la force du
+courant, je parvins à la sauver, et à l'amener sur le rivage. Elle
+était sans connaissance; et j'essayais de la ranimer par tous les
+moyens possibles, lorsque je fus brusquement interrompu par l'approche
+d'un paysan, qui était probablement celui qu'elle avait fui en jouant.
+À ma vue, il s'élança vers moi, arrachant la jeune fille de mes bras,
+et courut vers la partie la plus épaisse du bois. Je le suivis
+aussitôt, et presque machinalement; mais l'homme, en me voyant
+approcher, ajusta sur moi le fusil qu'il portait, et fit feu. Je tombai,
+et il s'échappa dans l'épaisseur du bois avec une nouvelle rapidité.
+
+»Telle était donc la récompense de ma bonté! J'avais sauvé de la
+mort un être humain, et, pour récompense, je souffrais maintenant
+d'une blessure qui avait déchiré la chair jusqu'aux os. Les sentiments
+de bonté et de douceur, qui m'avaient animé peu d'heures auparavant,
+firent place à une rage infernale et à des mouvements convulsifs.
+Enflammé par la souffrance, je vouai une haine éternelle à toute
+l'espèce humaine, et en méditant de terribles vengeances; mais
+l'irritation de ma blessure m'accabla, suspendit les mouvements de mon
+pouls, et me fit perdre les sens.
+
+»Pendant quelques semaines, je traînai ma malheureuse vie dans les
+bois, en cherchant à soigner la blessure que j'avais reçue. La balle
+était entrée dans mon épaule; et je ne savais si elle y était
+restée, ou si elle avait traversé tout mon corps. Quoi qu'il en fût,
+je n'avais aucun moyen de l'extraire. Mes souffrances s'aggravaient
+encore du sentiment oppressif de l'injustice et de l'ingratitude qui en
+était la cause. Dans mes vœux journaliers je demandais vengeance, une
+vengeance entière et terrible, qui seule pourrait tenir lieu des
+outrages et des angoisses que j'avais soufferts.
+
+»Après quelques semaines, ma blessure se guérit, et je continuai mon
+voyage. Mes souffrances ne devaient plus être adoucies par l'éclat du
+soleil, ou les douces brises du printemps; la joie n'était plus qu'une
+ironie qui insultait à mon désespoir, et me faisait sentir plus
+péniblement que je n'étais pas destiné à connaître le bonheur.
+
+»J'approchais cependant du terme de mon voyage; deux mois après,
+j'arrivai dans les environs de Genève.
+
+»C'était le soir. Je me cachai dans les champs qui entourent cette
+ville, pour songer de quelle manière je m'adresserais à vous. J'étais
+accablé par la fatigue et la faim, et beaucoup trop malheureux pour
+jouir des douces brises du soir, ou de la vue du soleil qui se couchait
+derrière les imposantes montagnes du Jura.
+
+»Un léger sommeil m'arracha en ce moment à mes tristes réflexions;
+mais il fut bientôt troublé par rapproche d'un bel enfant, qui vint,
+en courant, et avec toute la gaîté de son âge, dans la retraite où
+je m'étais placé. Tout-à-coup, en le voyant, j'eus la pensée que
+cette petite créature était sans prévention, et avait vécu trop peu
+de temps pour avoir horreur de la difformité. Si, donc, je pouvais le
+prendre, et l'élever comme mon compagnon et mon ami, je ne serais plus
+solitaire sur cette terre peuplée.
+
+»Cédant à cette pensée, je saisis l'enfant au passage, et le tirai
+vers moi. À ma vue, il couvrit ses yeux de ses mains, et poussa un cri
+d'effroi. J'ôtai de force la main qu'il tenait sur sa figure, et je lui
+dis: «Enfant, que crains-tu? Je n'ai pas l'intention de te faire aucun
+mal; écoute-moi».
+
+»Il se débattait avec violence:--«Laisse-moi m'en aller,
+s'écria-t-il, monstre! vilain méchant! tu veux me manger, et me
+déchirer en morceaux.... Tu es un ogre.... laisse-moi m'en aller, ou je
+le dirai à papa».
+
+--«Mon enfant, tu ne reverras plus ton père; il faut que tu viennes
+avec moi.
+
+--«Monstre affreux! laisse-moi partir; mon papa est syndic;--c'est M.
+Frankenstein... Il te punirait, si tu osais me retenir».
+
+--«Frankenstein! tu appartiens donc à mon ennemi... à celui de qui
+j'ai juré de tirer vengeance; tu seras ma première victime».
+
+»L'enfant se débattait encore, et me chargeait d'épithètes qui
+portaient le désespoir dans mon cœur. Je lui pris le cou pour
+l'empêcher de crier, et je le vis aussitôt tomber mort à mes pieds.
+
+«En contemplant ma victime, j'avais le cœur gonflé de joie et fier
+d'un triomphe infernal. Je frappai des mains, en m'écriant: «Moi
+aussi, je puis porter la désolation; mon ennemi n'est pas au-dessus de
+mes atteintes; cette mort le jettera dans le désespoir, et mille autres
+malheurs pourront l'affliger et l'accabler».
+
+»En fixant mes yeux sur l'enfant, j'aperçus un objet qui brillait sur
+sa poitrine: je le pris, c'était le portrait d'une femme
+très-séduisante. Tout pervers que j'étais, j'en fus transporté, et
+je m'adoucis. Je contemplai quelques moments avec délices ses yeux
+noirs ombragés par de longs cils, et ses lèvres gracieuses; mais
+bientôt ma rage revint: je me rappelai que j'étais à jamais privé du
+bonheur que l'on peut attendre d'aussi belles créatures; et que celle
+dont je contemplais l'image, changerait, en me regardant, cet air divin
+de bonté en une expression de dégoût et d'effroi.
+
+»Vous étonnerez-vous que de telles pensées me transportassent de
+rage? Je m'étonne seulement que, dans ce moment, au lieu de donner
+cours à mes sentiments en exclamations et en désespoir, je ne me sois
+pas précipité au milieu de l'espèce humaine, et que je n'aie pas
+péri en essayant de la détruire.
+
+»Accablé par ces sentiments, je quittai le lieu où j'avais commis le
+meurtre. Je cherchais une retraite plus à l'écart, lorsque je vis une
+femme passer auprès de moi. Elle était jeune, pas aussi belle que
+celle dont je tenais le portrait, mais d'un aspect agréable, et
+brillant de tout l'éclat de la jeunesse et de la santé. Voici,
+pensais-je, une de celles qui sourient pour tout le monde, excepté pour
+moi; elle n'échappera pas: grâce aux leçons de Félix, et aux lois
+sanguinaires de l'homme, j'ai appris à préparer le mal. Je m'approchai
+d'elle sans en être vu, et je mis le portrait dans une des poches de
+son vêtement.
+
+»Pendant quelques jours j'allai souvent à l'endroit où ces scènes
+avaient eu lieu: tantôt j'avais le désir de vous voir, tantôt
+j'étais résolu à quitter pour toujours le monde et ses misères.
+Enfin je vins dans ces montagnes, et j'ai erré dans leurs immenses
+solitudes, consumé par une passion brûlante que vous seul pouvez
+satisfaire. Nous ne nous séparerons pas que vous n'ayez promis de
+consentir à ma requête. Je suis seul et malheureux; l'homme ne veut
+pas m'admettre dans sa société; mais un être aussi difforme et aussi
+horrible que moi-même ne me repousserait pas. Ma compagne doit avoir le
+même extérieur et les mêmes défauts. Votre devoir est de la créer.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+
+Le monstre cessa de parler, et fixa les yeux sur moi, dans l'attente
+d'une réponse; mais j'étais troublé, hors de moi, et incapable de
+recueillir assez mes idées pour comprendre toute l'étendue de sa
+proposition. Il continua:
+
+«Il faut me créer une femme avec qui je puisse vivre dans l'échange
+de ces sentiments nécessaires à mon existence. Vous seul pouvez le
+faire; et je vous le demande comme un droit que vous ne devez pas
+refuser».
+
+La dernière partie de son histoire avait rallumé dans mon cœur la
+colère qui s'était apaisée pendant le récit de sa vie paisible,
+parmi les habitants de la chaumière, et, lorsqu'il prononça ces
+derniers mots, je ne pus contenir plus long-temps la fureur qui me
+consumait.
+
+--«Je refuse, répondis-je; et aucun supplice n'arrachera jamais mon
+consentement. Tu peux me rendre le plus malheureux des hommes; mais tu
+ne m'aviliras jamais à mes propres yeux. Irai-je créer un autre être
+semblable à toi-même, et dont la méchanceté, jointe à la tienne,
+désolerait le monde? Éloigne-toi! Je t'ai répondu; tu peux me
+torturer; mais je ne consentirai jamais à ta demande».
+
+--«Vous avez tort, répliqua le Démon; et, au lieu de me servir de
+menaces, je me contenterai de raisonner avec vous. Je suis méchant,
+parce que je suis malheureux. Ne suis-je pas abandonné et haï par
+toute l'espèce humaine? Vous, mon créateur, si vous me mettiez en
+pièces, vous en triompheriez: souvenez-vous-en, et dites-moi pourquoi
+j'aurais pour l'homme plus de pitié qu'il ne m'en témoigne. Vous ne
+croiriez pas commettre un meurtre, si, me précipitant dans un de ces
+abîmes de glace, vous me fessiez périr, moi, l'ouvrage de vos mains.
+Respecterai-je l'homme lorsqu'il me méprise? Faites-le vivre avec moi
+dans un échange de bontés; et, au lieu de lui nuire, je lui ferai
+toutes sortes de biens en pleurant de reconnaissance de ce qu'il veut
+bien les accepter. Mais il n'en saurait être ainsi; les sens humains
+sont des barrières insurmontables à notre union. Cependant, les miens
+ne se soumettront pas à un esclavage honteux. Je vengerai mes injures:
+si je ne puis inspirer l'amour, j'inspirerai la crainte; et c'est
+surtout à vous, mon plus grand ennemi, parce que vous êtes mon
+créateur, que je jure une haine éternelle. Prenez-y garde: je
+travaillerai à votre destruction, et je ne m'arrêterai pas que je
+n'aie désolé votre cœur, de manière à ce que vous maudissiez
+l'heure de voire naissance».
+
+Une rage infernale l'animait en prononçant ces paroles: sa figure se
+ridait en contorsions trop horribles, pour que des yeux humains pussent
+la regarder; mais il se calma promptement, et il ajouta:
+
+«Je voulais raisonner; mais mon emportement s'y oppose; et cependant
+vous ne réfléchissez pas que vous êtes la cause de ses excès. Si un
+être quelconque éprouvait pour moi quelques emotions de bienveillance,
+je la lui rendrais au centuple; pour cet amour d'une seule créature, je
+ferais la paix avec l'espèce entière! Mais je vois que je me laisse
+aller à des rêves de bonheur qui ne peuvent se réaliser. Ce que je
+vous demande est raisonnable et modéré; je veux une créature d'un
+autre sexe, mais aussi hideuse que moi: ce présent est faible, mais
+c'est tout ce que je puis recevoir et je serai content. Il est vrai que
+nous serons des monstres séparés du monde entier; mais nous en serons
+plus attachés l'un à l'autre. Nous ne vivrons pas heureux, mais nous
+serons innocents, et à l'abri du malheur que j'éprouve maintenant. Ah!
+mon créateur, rendez-moi heureux; qu'un seul bienfait me permette de
+vous exprimer ma reconnaissance! Laissez-moi connaître le plaisir de
+toucher le cœur d'un être existant; ne me refusez pas ce que je vous
+demande»!
+
+Je fus touché. Je frissonnai en pensant aux conséquences que pourrait
+avoir mon consentement; mais je sentis que ses raisonnements étaient
+assez justes. Son histoire et les sentiments qu'il exprimait dans ce
+moment, prouvaient quelque délicatesse. D'ailleurs, ne lui devais-je
+pas, à titre de créateur, toute la portion de bonheur qu'il était en
+mon pouvoir de lui accorder? Il remarqua un changement dans ce que
+j'éprouvais, et il poursuivit.
+
+«Si vous consentez à ma demande, je ne paraîtrai jamais ni devant
+vous, ni devant aucun être humain. J'irai dans les vastes déserts de
+l'Amérique méridionale. Ma nourriture n'est pas celle de l'homme; je
+n'égorge ni l'agneau, ni le chevreau, pour assouvir mon appétit: les
+glands et les graines me suffisent. Ma compagne sera de la même nature
+que moi, et se contentera de la même manière de vivre. Les feuilles
+sèches nous serviront de lit; le soleil brillera pour nous comme pour
+l'homme, et mûrira notre nourriture. Le tableau que je vous présente
+est une image de paix et d'humanité: vous devez sentir que vous ne
+pourriez contrarier mes vœux que par abus de pouvoir et par cruauté.
+Tout à l'heure vous avez été sans pitié pour moi; je lis maintenant
+la compassion dans vos regards; laissez-moi saisir le moment favorable,
+laissez-moi obtenir la promesse de de ce que je désire si ardemment.»
+
+--«Tu te proposes, répondis-je, de t'éloigner de la demeure des
+hommes, de vivre dans ces déserts où tu n'auras d'autre société que
+celle des bêtes féroces. Comment pourras-tu persévérer dans cet
+exil, toi qui désires l'amour et la sympathie de l'homme? Tu reviendras
+rechercher encore leur amitié, et tu ne trouveras que leur haine; la
+passion du mal se renouvellera, et tu auras alors une compagne pour
+t'aider à détruire. Cela ne se peut; ne m'en parles plus, car je n'y
+puis consentir».
+
+--«Quelle inconstance dans vos sentiments! Il n'y a qu'un moment vous
+étiez ému par mes raisonnements; pourquoi vous endurcissez-vous contre
+mes plaintes? Je vous jure, par la terre que j'habite, et par vous-même
+qui m'avez créé, que je quitterai, avec la compagne que vous me
+donnerez, le voisinage de l'homme, et que nous irons habiter dans le
+lieu le plus sauvage. Je ne serai plus animé par le mal, car je
+connaîtrai la sympathie: ma vie s'écoulera tranquillement; et, à mes
+derniers moments, je ne maudirai pas mon créateur».
+
+Ses paroles firent sur moi un effet étrange. Je fus touché de
+compassion, et je sentis un moment le désir de le consoler; mais, en le
+regardant, en voyant la masse informe se mouvoir et parler, mon cœur se
+souleva, et mes sentiments furent ceux de l'horreur et de la haine. Je
+m'efforçai de les étouffer. Je pensai que, dans l'impossibilité de
+sympathiser avec lui, je n'avais pas droit de le priver de la petite
+portion de bonheur qu'il était encore en mon pouvoir de lui accorder.
+
+--«Tu jures d'être bon, lui dis-je; mais n'as-tu pas déjà montré un
+degré de perversité tel que je pourrais avec raison me défier de toi?
+Ne serait-ce pas une feinte pour accroître ton triomphe, en ouvrant une
+plus vaste carrière à ta vengeance?»
+
+--«Qu'est-ce? Je croyais avoir excité votre compassion, et vous me
+refusez encore le seul bienfait, qui puisse adoucir mon cœur et me
+rendre bon! Si je n'ai ni devoirs, ni affection, la haine et le crime
+seront mon partage; aimé d'un autre, je n'aurai plus de motif pour
+être criminel, et tout le monde ignorera que j'existe. Mes défauts
+viennent d'une solitude forcée que j'abhorre; et mes vertus se
+formeront nécessairement dans la vie que je passerai avec une créature
+semblable à moi. Je connaîtrai les affections d'un être sensible, et
+je me rattacherai à la chaîne d'existence et d'évènements dont je
+suis maintenant exclus.»
+
+Je me tus quelque temps, pour réfléchir à tout ce qu'il venait de
+dire, et aux différents raisonnements dont il s'était servi. Je
+pensais aux vertus qu'il avait promises au commencement de son
+existence; je compris que tout bon sentiment avait été éteint en lui
+par le dégoût et le mépris qu'il avait éprouvé de ses protecteurs.
+Je n'oubliai pas dans mon calcul son pouvoir et ses menaces: une
+créature qui pouvait exister dans les froides cavernes des glaciers, et
+éviter les poursuites au milieu de précipices inaccessibles, était un
+être qui possédait des facultés contre lesquelles il serait inutile
+de lutter. Après un long silence de réflexion, je conclus que la
+justice qui lui était due, celle qui était due à mes semblables,
+exigeait que je consentisse à sa demande. Je me tournai vers lui, en
+disant:
+
+«Je consens à ta demande; mais j'exige le serment solennel que tu
+quitteras pour toujours l'Europe, et tout autre lieu dans le voisinage
+de l'homme, dès que je remettrai entre tes mains une femme qui
+t'accompagnera dans ton exil».
+
+--«Je jure, s'écria-t-il, par le soleil et la voûte azurée du ciel,
+que, si vous vous rendez à ma prière, tant qu'ils existeront, vous ne
+me reverrez jamais. Retournez chez vous, et commencez vos travaux:
+j'observerai leurs progrès avec une sollicitude inexprimable; mais
+soyez sans crainte, je ne paraîtrai que quand vous serez prêt».
+
+À ces mots, il me quitta brusquement, dans la crainte, peut-être, de
+quelque changement dans mes sentiments. Je le vis descendre la montagne
+avec plus de rapidité que le vol d'un aigle, et je le perdis bientôt
+de vue parmi les ondulations de la mer de glace.
+
+Son histoire avait duré toute la journée, et le soleil était sur le
+bord de l'horizon lorsqu'il partit. Il était tard: je devais me hâter
+de descendre vers la vallée, pour n'être pas enveloppé par
+l'obscurité; mais mon cœur était oppressé, et ma marche lente.
+J'étais retardé par la difficulté de courir parmi les petits sentiers
+des montagnes, par l'embarras que j'éprouvais à poser mes pieds avec
+fermeté, et par les émotions dont j'étais occupé, et auxquelles
+avaient donné lieu les diverses circonstances de la journée. La nuit
+était fort avancée lorsque j'arrivai à moitié route du lieu de
+repos. Je m'assis auprès de la fontaine. Les étoiles étaient tantôt
+brillantes, tantôt cachées par les nuages; les sombres pins
+s'élevaient devant moi, et de temps en temps des arbres brisés et
+renversés par terre s'offraient sous mes pas. La scène était d'une
+solennité imposante, et fit naître en moi d'étranges pensées. Je
+pleurai avec amertume, et je frappai mes mains avec désespoir, en
+m'écriant: «Ô étoiles, vents et nuages, vous allez tous me railler:
+si vous avez réellement pitié de moi, ôtez-moi les sens et la
+mémoire; anéantissez-moi; et, si vous n'écoutez pas ma prière,
+fuyez, fuyez, et laissez-moi dans les ténèbres»!
+
+Ces idées étaient extravagantes et tristes; mais je ne puis vous
+décrire combien j'étais accablé par l'éclat des étoiles, et combien
+je prêtais l'oreille à chaque coup de vent, comme s'il devait
+m'entrainer pour me détruire.
+
+Le matin venait de paraître, et je n'étais pas encore arrivé au
+village de Chamouny. À mon retour, mon air hagard et étrange fut peu
+propre à calmer les craintes de ma famille, qui, toute la nuit, avait
+attendu mon retour avec inquiétude.
+
+Le jour suivant, nous retournâmes à Genève. L'intention de mon père,
+en entreprenant ce voyage, avait été de me distraire, et de me rendre
+la tranquillité que j'avais perdue; mais le remède était loin d'avoir
+réussi. Ne pouvant se rendre compte de l'excessive douleur dont je
+paraissais souffrir, il se hâta de retourner à la maison, dans
+l'espoir que le repos et la monotonie d'une vie domestique adouciraient
+insensiblement mes souffrances, quelle qu'en fût la cause.
+
+Pour moi, j'étais indifférent à tous leurs arrangements, et la tendre
+affection de ma bien aimée Élisabeth ne pouvait m'arracher à mon
+désespoir; la promesse, que j'avais faite au Démon, pesait sur mon
+esprit comme le capuchon de fer du Dante sur la tête des hypocrites en
+enfer. Tous les plaisirs de la terre et du ciel passaient devant moi
+comme un songe, et cette pensée seule avait pour moi la réalité de la
+vie. Devez vous vous étonner que je sois quelquefois possédé d'une
+sorte de démence; ou que je voie continuellement autour de moi une
+multitude d'animaux infâmes, et qui m'accablent d'un supplice
+continuel, dont l'horreur m'arrache souvent des cris et des
+gémissements?
+
+Cependant, ces sentiments se calmèrent insensiblement. Je repris les
+habitudes journalières de de la vie, sinon avec intérêt, du moins
+avec assez de tranquillité.
+
+
+
+
+FIN DU TOME DEUXIÈME
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Frankenstein, ou le Prométhée moder
+e Volume 2 (of 3), by Mary Wollstonecraft Shelley
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANKENSTEIN ***
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+***** This file should be named 62405-0.txt or 62405-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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Binary files differ
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+The Project Gutenberg EBook of Frankenstein, ou le Prométhée moderne
+Volume 2 (of 3), by Mary Wollstonecraft Shelley
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+Title: Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 2 (of 3)
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+Author: Mary Wollstonecraft Shelley
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+Translator: Jules Saladin
+
+Release Date: June 20, 2020 [EBook #62405]
+
+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANKENSTEIN ***
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+Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
+generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
+de France.)
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+<div class="figcenter" style="width: 500px;">
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+
+<h2>FRANKENSTEIN,</h2>
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+<h4>OU</h4>
+
+<h2>LE PROMÉTHÉE MODERNE.</h2>
+
+<h4>DÉDIÉ A WILLIAM GODWIN,</h4>
+
+<h5>AUTEUR DE LA JUSTICE POLITIQUE, DE CALEB WILLIAMS, etc.</h5>
+
+<h3>Par M<sup>me</sup> SHELLY, sa nièce.</h3>
+
+<h4>TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR J. S.***</h4>
+
+<p><span style="margin-left: 20em;">Créateur, t'ai-je demandé de me tirer de</span><br />
+<span style="margin-left: 21.5em;">l'argile pour me faire homme? T'ai-je</span><br />
+<span style="margin-left: 21.5em;">sollicité de m'arracher du néant?</span></p>
+
+<p style="margin-left: 50%;">MILTON, <i>Paradis perdu.</i></p>
+
+<h4>TOME DEUXIÈME</h4>
+
+<h5>PARIS,</h5>
+
+<h5>CHEZ CORRÉARD, LIBRAIRE</h5>
+
+<h5>PALAIS ROYAL, GALERIE DE BOIS, N.° 258.</h5>
+
+<h5>1821</h5>
+
+
+
+
+<hr class="chap" />
+
+
+<p>TABLE</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX</a><br />
+<a href="#CHAPITRE_X">CHAPITRE X</a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI</a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII</a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII</a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV</a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV</a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XVI">CHAPITRE XVI</a></p>
+
+
+
+
+<hr class="chap" />
+
+
+<h4>FRANKENSTEIN,<br />
+
+OU<br />
+
+LE PROMÉTHÉE MODERNE</h4>
+
+
+
+<hr class="r5" />
+
+
+<h4><a id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</a></h4>
+
+
+<p>Rien n'est plus pénible pour le cœur de l'homme, que le calme glacial
+qui succède aux sentiments divers soulevés par une suite rapide
+d'événements, et la certitude qui enlève en même temps l'espérance
+et la crainte. Justine n'était plus! Et moi je vivais! Le sang
+circulait librement dans mes veines; mais mon cœur était oppressé par
+le désespoir et le remords, dont rien ne pouvait me délivrer. Le
+sommeil fuyait de mes yeux, j'errais comme un mauvais génie, certain
+d'avoir causé d'horribles malheurs, et convaincu que j'en préparais de
+plus horribles encore. Cependant je portais dans le cœur des sentiments
+de bonté et l'amour de la vertu. J'avais commencé la vie avec des
+intentions bienveillantes; et je désirais arriver au moment où je
+pourrais en faire preuve, et me rendre utile à mes semblables.
+Maintenant tout était changé: au lieu de cette paix de conscience, qui
+me permettait de jeter avec satisfaction les yeux sur le passé, et qui
+donnait à mes espérances une force nouvelle, j'éprouvais le remords
+et le sentiment du crime, qui me livraient à des tourments affreux et
+difficiles à dépeindre.</p>
+
+<p>Cette situation d'esprit influa sur ma santé, dont le rétablissement
+était complet. Je fuyais la présence des hommes; j'étais tourmenté
+par la joie et le bonheur des autres; je ne trouvais de consolation que
+dans la solitude... dans une solitude profonde, terrible, semblable à
+la mort.</p>
+
+<p>Mon père s'aperçut avec peine que mon caractère et mes habitudes
+étaient sensiblement changés. Il essaya de me prouver, par des
+raisonnements, combien j'avais tort de m'abandonner à un chagrin
+immodéré. «Pensez-vous, Victor, dit-il, que je ne souffre pas comme
+vous? Il est impossible d'aimer plus un enfant que je n'aimais votre
+frère (des larmes vinrent mouiller ses yeux); mais n'est-t-il pas du
+devoir de ceux qui survivent, de chercher à ne pas augmenter leur
+malheur, en laissant paraître l'excès du chagrin? C'est aussi un
+devoir pour vous-même; car la douleur excessive éteint toutes les
+facultés, ou rend même incapable de remplir les devoirs journaliers,
+sans lesquels l'homme n'est pas propre à la société».</p>
+
+<p>Cet avis était bon; mais il n'était nullement applicable à ma
+position. J'aurais été le premier à cacher mon chagrin et à consoler
+mes amis, si le remords ne s'était mêlé à mes autres sentiments. Je
+ne pus alors répondre à mon père qu'avec un regard de désespoir; et,
+depuis, je cherchai à me dérober à sa vue.</p>
+
+<p>Vers cette époque, à peu près, nous nous retirâmes à notre maison
+de Belrive. Ce changement me fut particulièrement agréable. Notre
+résidence à Genève n'était pas sans inconvénients; car, les portes
+de la ville étant régulièrement fermées à dix heures, il était
+impossible de rester plus tard sur le lac. J'étais libre alors.</p>
+
+<p>Souvent, dans la nuit, quand toute la famille reposait, je prenais une
+barque et passais plusieurs heures sur l'eau. Tantôt, en déployant les
+voiles, j'étais poussé par le vent; tantôt, après avoir ramé
+jusqu'au milieu du lac, je laissais le bateau suivre son propre cours,
+en m'abandonnant à mes tristes réflexions. Souvent tout était
+tranquille autour de moi; seul, j'étais agité au milieu des scènes
+belles et majestueuses qui étaient sous mes yeux, et dont le silence
+n'était interrompu que par le cri des chauves-souris, ou le croassement
+des grenouilles voisines du rivage; eh bien! souvent j'étais tenté de
+me plonger dans le lac silencieux, pour que les eaux m'engloutissent à
+jamais avec tous mes malheurs; mais j'étais retenu en pensant à la
+douleur de l'héroïque Élisabeth, que j'aimais tendrement, et dont
+l'existence était attachée à la mienne. Je pensais aussi à mon
+père, et au frère qui me restait: les laisserai-je, par une lâche
+désertion, exposés, sans protection, à la méchanceté du Démon que
+j'avais lancé au milieu d'eux?</p>
+
+<p>Dans ces moments, des larmes amères inondaient mon visage. Je désirais
+que la paix rentrât dans mon esprit, mais je ne la voulais que pour
+leur offrir des consolations et le bonheur. Vains désirs! le remords
+m'ôtait toute espérance. J'avais causé des maux irréparables, et
+j'étais continuellement agité par la crainte, que le monstre que
+j'avais créé, ne commit quelque nouveau forfait. J'avais un
+pressentiment confus que tout n'était pas fini, et qu'il commettrait
+encore quelque crime signalé, et dont l'énormité effacerait presque
+le souvenir du passé. J'avais toujours sujet de craindre, dès qu'une
+personne qui m'était chère, restait en arrière. On ne peut se figurer
+l'horreur que m'inspirait ce démon. Si je pensais à lui, mes dents se
+serraient, mes yeux s'enflammaient, et je brûlais d'ôter cette vie que
+j'avais donnée avec tant d'imprudence. Si je pensais à ses crimes et
+à sa méchanceté, ma haine et ma vengeance passaient toutes les bornes
+de la modération. Je serais monté au sommet le plus élevé des Andes,
+si j'avais pu, de là, le précipiter à leur pied. Je désirais le
+revoir, afin de faire retomber ma colère sur sa tête, et de venger la
+mort de Guillaume et de Justine.</p>
+
+<p>Notre maison était celle du deuil. La santé de mon père était
+fortement ébranlée par l'horreur des derniers événements. Élisabeth
+était triste et découragée: elle ne trouvait plus de bonheur dans ses
+occupations accoutumées; il lui semblait que tout plaisir était un
+sacrilège envers les morts; elle pensait qu'une douleur éternelle et
+les larmes étaient le juste tribut qu'elle devait payer à l'innocence
+indignement sacrifiée. Ce n'était plus cette heureuse personne qui,
+quelques années auparavant, errait avec moi sur les bords du lac, et
+parlait avec ravissement de notre avenir. Elle était devenue grave, et
+parlait souvent de l'inconstance de la fortune, et de l'instabilité de
+la vie humaine.</p>
+
+<p>«En réfléchissant, mon cher cousin, disait-elle, à la mort
+malheureuse de Justine Moritz, je ne vois plus le monde et ses œuvres,
+comme ils me paraissaient autrefois. Avant cette fin tragique, je ne
+voyais, dans les actions vicieuses et dans les injustices, que je lisais
+dans les livres ou dont j'entendais le récit, que des contes
+d'autrefois, ou des maux imaginaires; du moins ils étaient éloignés,
+et plus familiers à la raison qu'à l'imagination; mais maintenant le
+malheur a pénétré parmi nous, et les hommes me paraissent comme
+autant de monstres altérés de sang. Il faut cependant que je sois
+injuste. Tout le monde a cru la pauvre fille coupable; et, certes, si
+elle avait commis le crime qui l'a conduite à l'échafaud, elle serait
+la plus perverse des créatures humaines. Pour quelques bijoux,
+assassiner le fils de sa bienfaitrice et amie, enfant dont elle avait
+pris soin depuis sa naissance, et qu'elle paraissait aimer comme le
+sien! Je ne donnerais mon consentement à la mort de personne; mais je
+n'aurais pas hésité à regarder un être semblable comme indigne de
+rester dans le sein de la société: cependant elle était innocente. Je
+sais, je sens qu'elle l'était; vous partagez cette conviction, et votre
+opinion confirme la mienne. Hélas! Victor, quand le mensonge prend si
+bien l'air de la vérité, qui peut être assuré d'un bonheur certain?
+J'éprouve le même sentiment que si je marchais sur le bord d'un
+précipice, auprès duquel mille personnes seraient rassemblées, et
+chercheraient à me pousser dans l'abîme. Guillaume et Justine ont
+été assassinés, et le meurtrier échappe; il reste dans le monde,
+libre? et peut-être respecté. Je serais condamnée à mourir sur
+l'échafaud pour les mêmes crimes, que je ne voudrais pas changer de
+sort avec un être semblable».</p>
+
+<p>J'écoutai ce discours dans la plus extrême agitation. J'étais le
+véritable meurtrier, non par le fait, mais par l'effet. Élisabeth
+remarqua facilement mon angoisse, prit ma main avec bonté, et me dit:
+«Mon bien cher cousin, il faut vous calmer. Dieu sait combien j'ai
+été affectée de ces événements; mais je ne suis pas aussi
+malheureuse que vous. Il y a, dans votre figure, une expression de
+désespoir, et quelquefois de vengeance, qui me fait trembler. Soyez
+calme, mon cher Victor; je sacrifierai ma vie pour votre repos. Nous
+serons certainement heureux au sein de notre pays natal, et loin du
+monde, qui pourra troubler notre tranquillité»?</p>
+
+<p>En parlant ainsi, elle versait des larmes, et semblait se refuser aux
+consolations mêmes qu'elle me donnait; mais, en même temps, elle
+sourit, afin d'écarter le sombre nuage qui m'entourait. Mon père, à
+qui l'expression des malheurs, empreinte sur mon visage, ne semblait que
+l'exagération de ce chagrin, que je devais naturellement éprouver,
+pensa qu'un amusement conforme à mon goût, serait le meilleur moyen de
+me rendre cette tranquillité d'esprit dont je jouissais auparavant.
+C'est dans cette vue qu'il était venu à la campagne; ce fut dans la
+même vue qu'il nous proposa de faire tous ensemble une excursion dans
+la vallée de Chamouny. Je l'avais déjà parcourue; mais Élisabeth et
+Ernest ne la connaissaient pas; et tous deux avaient souvent témoigné
+un vif désir de voir un endroit, dont on leur avait dépeint les
+merveilles et la magnificence. Nous partîmes de Genève, pour cette
+tournée, vers le milieu du mois d'août, c'est-à-dire, près de deux
+mois après la mort de Justine.</p>
+
+<p>Le temps était singulièrement beau; et, si mon chagrin eut été de
+nature à se dissiper par quelque distraction, l'excursion que nous
+avions entreprise, aurait certainement eu le résultat que mon père se
+proposait. Je ne pus néanmoins m'empêcher d'être touché de la
+beauté de la scène; elle me faisait quelquefois oublier mon chagrin,
+sans pouvoir l'effacer. Pendant le premier jour, nous voyageâmes en
+voiture. Le matin nous avions aperçu, de loin, les montagnes vers
+lesquelles nous nous avancions insensiblement. Nous vîmes le vallon à
+travers lequel nous montions, et qui était formé par la rivière
+d'Arve, dont nous suivions le cours, se refermer sur nous par degrés;
+et, au coucher du soleil, nous nous trouvâmes entourés, de tous
+côtés, d'immenses montagnes et de précipices; nous entendions la
+rivière rouler avec fracas parmi les rochers, et les cascades jaillir
+bruyamment autour de nous.</p>
+
+<p>Le lendemain, nous continuâmes notre voyage sur des mules. Plus nous
+nous élevions, plus l'aspect de la vallée était magnifique et
+enchanteur. Les châteaux en ruine, suspendus sur les précipices, des
+montagnes couvertes de pins, l'Arve impétueux, les hameaux qu'on voyait
+de tous côtés parmi les arbres, tout formait une scène d'une beauté
+singulière. Elle paraissait plus belle et plus sublime, vue du côté
+des Alpes, dont la cime et les pyramides blanches et brillantes
+s'élevaient au-dessus de nous, et semblaient appartenir à une autre
+terre habitée par une autre race d'hommes.</p>
+
+<p>Nous passâmes le pont de Pélissier; là, le ravin que forme la
+rivière s'ouvrit devant nous, et nous nous mimes à gravir la montagne
+qui le domine. Bientôt après nous entrâmes dans la vallée de
+Chamouny, plus merveilleuse et plus sublime, mais non aussi belle et
+aussi pittoresque que celle de Servox que nous venions de traverser.
+Elle était bornée par de hautes montagnes couvertes de neige; mais
+nous ne vîmes plus de châteaux en ruines, ni de campagnes fertiles.
+D'immenses glaciers bordaient la route; nous entendions les avalanches
+tomber avec un bruit semblable au roulement du tonnerre; nous pouvions
+même distinguer l'espèce de fumée qu'elles laissaient sur leur
+passage. Le mont Blanc, le suprême et magnifique mont Blanc, s'élevait
+du milieu des pics dont il est entouré, et de sa cime terrible dominait
+toute la vallée.</p>
+
+<p>Pendant ce voyage, j'étais quelquefois avec Élisabeth, occupé à lui
+faire remarquer les différentes beautés de la scène. Souvent je
+retenais ma mule en arrière, pour me livrer à mes douloureuses
+réflexions. D'autres fois, je poussais l'animal au-devant de mes
+compagnons, pour les oublier, eux, le monde, et moi-même par dessus
+tout. Lorsque j'étais à quelque, distance, je mettais pied à terre,
+et me jetais sur le gazon, accablé par l'horreur et le désespoir. Nous
+arrivâmes à Chamouny à huit heures du soir. Mon père et Élisabeth
+étaient très-fatigués; Ernest, qui nous accompagnait, était content
+et dispos. La seule chose qui le contrariât dans son plaisir, était le
+vent du sud, et la pluie, dont ce vent semblait être le précurseur.</p>
+
+<p>Nous nous retirâmes de bonne heure dans nos appartements. Je ne sais si
+ma famille trouva le sommeil, du moins je ne dormis pas. Je restai
+plusieurs heures à ma fenêtre, à observer la pâle lueur qui
+éclairait le sommet du mont Blanc, et à écouter le bruit de l'Arve,
+qui coulait sous ma fenêtre.</p>
+
+
+
+
+<hr class="r5" />
+
+
+<h4><a id="CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX</a></h4>
+
+
+<p>Le lendemain, malgré les prédictions de nos guides, le temps fut beau,
+mais nuageux. La source de l'Arveyron fut le premier but de notre
+curiosité: puis, nous parcourûmes la vallée jusqu'au soir. Ces
+scènes sublimes et magnifiques étaient la plus grande consolation que
+je pusse recevoir. Elles élevaient mes idées; et, si elles ne
+pouvaient bannir mon chagrin, du moins elles parvenaient à le dompter
+et à le calmer. Elles faisaient aussi quelque diversion dans mon
+esprit, aux pensées dont il était occupé depuis un mois. Je rentrai
+le soir, fatigué, mais moins malheureux, et je pus causer avec ma
+famille, plus gaîment qu'il ne m'était arrivé depuis quelque temps.
+Mon père était satisfait, et Élisabeth pleine de joie: «Mon cher
+cousin, dit-elle, vous voyez quel bonheur vous répandez dès que vous
+êtes heureux; ne succombez plus à la tristesse».</p>
+
+<p>Le jour suivant, vers le matin, la pluie tomba par torrents, et d'épais
+brouillards cachèrent la cime des montagnes. Je me levai de bonne
+heure, avec un sentiment de mélancolie extraordinaire. Le temps me
+causait une impression dont je n'étais pas le maître: je revins à mes
+anciennes idées, et je retombai dans ma douleur. Je savais combien mon
+père serait surpris de ce changement subit: je voulus l'éviter
+jusqu'à ce que je fusse assez remis, pour pouvoir cacher les sentiments
+qui m'accablaient. Je savais aussi qu'on passerait la journée dans
+l'auberge; je résolus d'aller seul sur le sommet du mont Anvert, sans
+craindre la pluie, l'humidité et le froid, que j'étais accoutumé à
+supporter. Je me souvenais de l'effet terrible et toujours nouveau, dont
+mon esprit fut frappé, lorsque je vis ce glacier pour la première
+fois. Son aspect m'avait alors rempli d'un ravissement sublime, qui
+donnait des ailes à l'âme, et la transportait de ce monde de
+ténèbres, dans un séjour de lumière et de joie. La vue des beautés
+de la nature avait toujours l'effet d'élever mon esprit, et de me faire
+oublier les soucis passagers de la vie. Je connaissais le chemin: je
+résolus d'aller seul; je n'aurais voulu emmener personne; car la
+grandeur solitaire de la scène aurait cessé d'exister.</p>
+
+<p>La pente est escarpée, mais la route est coupée de petits détours
+sans fin, au moyen desquels on peut gravir la direction perpendiculaire
+de la montagne. C'est une scène effrayante de désolation. On voit dans
+mille endroits les traces de l'avalanche d'hiver: la terre est jonchée
+d'arbres brisés et renversés; les uns sont entièrement détruits,
+d'autres sont couchés sur les rochers saillants de la montagne, ou sur
+d'autres arbres qu'ils traversent. Plus haut, la route est entrecoupée
+par des ravins de neige, au fond desquels des pierres roulent
+continuellement; l'un d'eux est surtout si dangereux, que le plus léger
+bruit, par exemple, la voix d'une personne qui parle haut, donne à
+l'air une commotion suffisante pour attirer la mort sur sa tête. Les
+pins ne sont ni grands ni touffus, mais sombres, et ajoutent à la
+sévérité de la scène. Je regardai la vallée qui était au-dessous
+de moi; d'épais brouillards, s'élevant des rivières qui la
+traversent, couronnaient les montagnes opposées, dont les sommets
+étaient cachés dans les nuages uniformes, tandis que la pluie tombait
+abondamment d'un ciel noir, et augmentait l'impression mélancolique que
+je recevais de ces divers tableaux. Hélas! pourquoi l'homme se
+glorifie-t-il d'avoir des sensations supérieures à celles de la brute,
+puisqu'elles ne servent qu'à multiplier ses besoins? Si nous étions
+bornés à éprouver la faim, la soif et le désir, nous serions presque
+libres; mais nous sommes émus par le moindre vent, par un mot prononcé
+au hasard, ou par le souvenir que réveille ce mot.</p>
+
+
+<blockquote>
+<p>Voulons-nous nous reposer? un rêve a le pouvoir d'agiter notre sommeil.
+Voulons-nous quitter le lit? une seule pensée peut troubler la
+journée. Sentir, concevoir, ou raisonner; rire ou pleurer; s'abîmer
+dans le malheur, ou bannir les soucis, n'est qu'une seule et même
+chose; car il y a une fin, ou au chagrin, ou à la joie. Les jours ne
+peuvent se ressembler; rien ne peut durer; tout est variable!</p></blockquote>
+
+
+<p>Il était presque midi lorsque j'arrivai au sommet de la montagne. Je
+m'assis quelque temps sur le rocher qui domine la mer de glace. Elle
+était couverte de brouillards; les montagnes qui l'entourent en
+étaient également voilées. Dans ce moment, une brise dissipa le
+nuage, et je descendis sur le glacier. Sa surface est très-inégale:
+elle s'élève ou s'abaisse comme les flots d'une mer agitée, et parait
+sillonnée de crevasses profondes. La plaine de glace a près d'une
+lieue d'étendue: je mis près de deux heures à la traverser. La
+montagne opposée est un rocher nu et perpendiculaire. En face de moi,
+s'élevait le mont Anvert, à la distance d'une lieue, et au-dessus le
+mont Blanc avec une majesté terrible. Je m'arrêtai dans une crevasse
+du rocher, à contempler cette scène merveilleuse et effrayante. La
+mer, ou plutôt le vaste fleuve de glace, était renfermé dans des
+montagnes, dont les cimes aériennes dominaient les abîmes. Leurs pics,
+couverts de glace et éclatants, brillaient à la lumière du soleil
+parmi les nuages. Mon cœur, qui, auparavant, était plein de tristesse,
+éprouva alors une sorte de joie, et je m'écriai: «Esprits errants,
+s'il est vrai que vous soyez errants, et que vous ne reposiez pas dans
+vos lits étroits, accordez-moi ce faible bonheur, ou enlevez-moi aux
+plaisir de la vie pour me porter parmi vous».</p>
+
+<p>À ces mots, je vis tout à coup un homme à quelque distance, qui
+s'avançait vers moi avec une rapidité surnaturelle. Il franchissait
+les crevasses de glace, parmi lesquelles j'avais marché avec
+précaution; il s'approcha, et me parut d'une stature qui excédait
+celle d'un homme. Je fus troublé: un brouillard couvrit mes yeux, et je
+me sentis évanouir; mais je fus bientôt remis par le vent froid des
+montagnes. En portant les yeux sur l'être qui approchait de plus en
+plus, je reconnus (objet de haine et d'effroi), celui que j'avais
+créé. Je frissonnai de rage et d'horreur, décidé à attendre son
+approche, et à engager avec lui un combat mortel. Il approcha; sa
+figure exprimait une douleur amère, mêlée de dédain et de
+perversité, et portait en même temps l'empreinte d'une laideur trop
+horrible, pour être supportable aux yeux des hommes. Mais je la
+remarquai à peine; la colère et la haine m'avaient d'abord privé de
+l'usage de la parole, et je ne la recouvrai que pour l'accabler de
+l'expression de ma fureur, de ma haine et de mon mépris.</p>
+
+<p>«Démon, m'écriai-je, oses-tu venir près de moi? et ne crains-tu pas
+que je fasse tomber sur ta tête, le poids de ma terrible vengeance?
+Éloigne-toi, vil insecte, ou plutôt demeure, afin que je te réduise
+en poudre!.... Ah! si je pouvais, en terminant ta malheureuse existence,
+rendre à la vie ces victimes que tu as si méchamment immolées»!</p>
+
+<p>&mdash;«Je m'attendais à cette réception, dit le démon; le monde hait les
+malheureux. Combien alors je dois être détesté, moi qui suis plus
+malheureux qu'aucun être vivant! Vous aussi, mon créateur, vous me
+détestez, et me méprisez, moi qui vous dois l'existence, et à qui
+vous êtes attaché par des liens que la mort de l'un de nous pourra
+seule dissoudre. Vous voulez me tuer? Comment oser vous jouer ainsi de
+la vie? Faites votre devoir envers moi; je ferai le mien envers vous et
+le reste de l'espèce humaine. Si vous consentez à mes conditions, je
+ne troublerai ni vous, ni elle; mais si vous vous y refusez, je
+rassasierai la mort, jusqu'à ce qu'elle regorge du sang de vos derniers
+amis».</p>
+
+<p>&mdash;«Monstre abhorré! Démon que tu es! les tortures de l'enfer sont une
+vengeance trop douce pour tes crimes. Misérable démon! tu me reproches
+de t'avoir créé; viens donc, que j'arrache l'existence que je t'ai si
+imprudemment donnée».</p>
+
+<p>Ma rage était au comble: je m'élançai vers lui, poussé par tous les
+sentiments qui peuvent animer un homme, contre l'existence d'un autre.</p>
+
+<p>Il m'échappa sans peine, et me dit: «Calmez-vous! Je vous engage à
+m'écouter, avant de donner cours à votre haine contre ma tête
+maudite. N'ai-je pas assez souffert, sans que vous cherchiez à aggraver
+mon malheur! Quoique la vie ne soit qu'une accumulation de tourments,
+elle m'est chère, et je la défendrai. Souvenez-vous que vous m'avez
+fait plus puissant que vous ne l'êtes vous-même; ma taille est
+supérieure à la vôtre; mes membres sont plus souples; mais je
+n'essaierai pas de lutter avec vous. Je suis votre créature; et je veux
+être doux et docile envers le maître et le roi que la nature m'a
+donné, si vous remplissez envers moi les devoirs qui vous sont
+confiés. Ah! Frankenstein, ne soyez pas équitable pour les autres, et
+assez injuste envers moi, pour me fouler aux pieds, moi, pour qui votre
+justice, votre clémence et votre affection devraient être réservées.
+Souvenez-vous que je suis votre créature. Je devrais être pour vous un
+Adam; mais je suis plutôt l'ange déchu, que vous privez du bonheur,
+sans que j'aie commis aucun forfait. Partout je vois le bonheur, dont je
+suis seul irrévocablement exclus. J'étais bienveillant et bon; le
+malheur m'a rendu semblable au génie du mal. Rendez-moi heureux, et je
+pratiquerai encore la vertu».</p>
+
+<p>&mdash;«Éloigne-toi, je ne veux pas t'entendre. Il ne peut y avoir rien de
+commun entre toi et moi; nous sommes ennemis. Éloigne-toi, ou essayons
+nos forces dans un combat, où l'un de nous devra succomber».</p>
+
+<p>&mdash;«Comment pourrais-je vous émouvoir? Rien ne vous portera à jeter un
+regard favorable sur votre créature, qui implore votre bonté et votre
+compassion. Croyez-moi, Frankenstein: j'étais porté au bien; mon âme
+respirait l'amour de l'humanité: mais ne suis-je pas isolé,
+misérablement isolé dans la nature? Vous m'abhorrez, vous qui êtes
+mon créateur; quel espoir puis-je avoir en vos semblables, qui ne me
+doivent rien? Ils me méprisent et me haïssent. Les montagnes désertes
+et les affreux glaciers sont mon refuge. J'ai erré ici pendant
+plusieurs jours; les cavernes de glace, que seul je ne crains pas, sont
+une demeure pour moi, et la seule que l'homme n'envie point. Je reste
+dans ces climats glacés, qui me sont plus favorables que l'homme. Si
+toute l'espèce humaine savait que j'existe, elle ferait comme vous, et
+s'armerait pour me détruire. Ne dois-je pas haïr, à mon tour, ceux
+qui m'abhorrent? Je ne garderai aucune mesure avec mes ennemis. Je suis
+malheureux, et ils partageront mon malheur. Cependant, il est en votre
+pouvoir d'adoucir mon sort, et de le délivrer d'un démon, qui, si vous
+n'y prenez garde, peut devenir si terrible, que, non-seulement vous et
+votre famille, mais mille autres seront enveloppés dans sa rage.
+Laissez-vous aller à la pitié, et ne me dédaignez pas. Écoutez mon
+histoire: lorsque vous l'aurez entendue, abandonnez-moi, ou ayez pitié
+de moi, selon que vous m'en jugerez digne; mais, écoutez-moi. Les
+criminels ont obtenu des lois humaines, toutes cruelles qu'elles soient,
+le droit de parler pour leur propre défense, avant d'être condamnés.
+Écoutez-moi, Frankenstein. Vous m'accusez d'un meurtre; et, cependant,
+vous détruiriez avec joie votre propre créature. Ah! louez
+l'éternelle justice de l'homme! Cependant, je ne vous demande pas de
+m'épargner: écoutez-moi; et alors, si vous pouvez, et si vous le
+voulez, détruisez l'ouvrage de vos mains».</p>
+
+<p>&mdash;«Pourquoi me rappelles-tu des circonstances dont la pensée me fait
+frissonner, et que j'ai créées moi-même pour mon malheur? Maudit soit
+le jour, Démon exécrable, où tu vis, pour la première fois, la
+lumière! Maudites soient les mains qui t'ont formé! Malédiction sur
+moi-même! Tu m'as rendu malheureux au-dessus de toute expression. Tu ne
+m'as pas laissé la force de voir si je suis juste ou injuste envers
+toi: Éloigne-toi! délivre-moi de la vue de ta forme détestée».</p>
+
+<p>&mdash;«Je puis vous en délivrer, mon créateur, dit-il, en plaçant,
+devant mes yeux, ses mains que je repoussai avec violence; ainsi, j'ôte
+à votre vue ce que vous abhorrez. Vous pouvez encore m'écouter, et
+m'accorder votre pitié: je vous la demande, au nom des vertus que j'ai
+possédées autrefois. Écoutez mon histoire; elle est longue et
+étrange, et la température de ce lieu n'est pas bonne pour vos
+sensations délicates; venez dans ma cabane sur la montagne. Le soleil
+est encore élevé dans les cieux; avant qu'il descende pour se cacher
+derrière ces précipices couverts de neige, et éclairer un autre
+monde, vous aurez entendu mon histoire, et vous pourrez vous décider.
+Il dépend de vous que je quitte à jamais le voisinage de l'homme, et
+que je mène une vie innocente, ou que je devienne le fléau de vos
+semblables, et l'auteur de votre prompte ruine».</p>
+
+<p>À ces mots, il marcha à travers la glace: je le suivis. Mon cœur
+était gonflé, et je ne lui répondis pas; mais, en avançant je pesai
+les différents motifs dont il s'était servi, et me déterminai du
+moins à écouter son récit. Cette résolution, dans laquelle la
+curiosité entrait pour beaucoup, fut confirmée par un sentiment de
+compassion. Jusqu'à présent, j'avais cru qu'il était le meurtrier de
+mon frère: je voulus connaître si cette conviction était à tort ou
+à raison. Pour la première fois, aussi, je sentis quels étaient les
+devoirs d'un créateur envers celui qu'il a formé; je compris que je
+devais le rendre heureux, avant de me plaindre de sa méchanceté: ces
+motifs m'engagèrent à consentir à sa demande. Nous nous mîmes donc
+à traverser la glace y et à gravir le rocher opposé. L'air était
+froid; la pluie recommençait à tomber: nous entrâmes dans la cabane;
+le Démon avec un air d'allégresse, moi le cœur oppressé et l'esprit
+abattu. J'avais consenti à l'écouter; je m'assis auprès du feu
+qu'avait allumé mon odieux compagnon: il commença ainsi son histoire.</p>
+
+
+
+
+<hr class="r5" />
+
+
+<h4><a id="CHAPITRE_X">CHAPITRE X</a></h4>
+
+
+<p>«J'ai beaucoup de peine à me rappeler les premiers moments de mon
+existence; tous les événements de cette époque ne se retracent à ma
+mémoire qu'avec confusion et en désordre. Une étrange multiplicité
+de sensations me saisit; je vis, je touchai, j'entendis et je sentis à
+la fois; mais ce ne fut que long-temps après que j'appris à distinguer
+les opérations de mes divers sens. Je me souviens que, par degrés, une
+lumière plus forte agit sur mes nerfs, et me força de fermer les yeux.
+L'obscurité qui vint à régner me troubla; mais à peine m'en
+étais-je aperçu, qu'en ouvrant les yeux, comme je le suppose
+maintenant, la lumière vint de nouveau m'éclairer. Je marchai, et je
+crois que je descendis; mais je remarquai, dans ce moment, que mes
+sensations subissaient un grand changement. Auparavant, des corps
+sombres et opaques m'avaient entouré, sans que je pusse ni les toucher
+ni les voir; je vis alors que je pouvais errer en liberté, sans aucun
+obstacle que je ne pusse ou surmonter ou éviter. La lumière devint de
+plus en plus oppressive pour moi, et la chaleur me fatiguant à mesure
+que je marchais, je cherchai un endroit pour être à l'ombre. Ce fut
+dans la forêt, près d'Ingolstadt, que je me reposai de ma fatigue sur
+le bord d'un ruisseau, jusqu'à ce que, tourmenté par la fin et la
+soif, je m'éveillai de mon assoupissement. Je mangeai quelques graines
+que je trouvai sur les arbres ou sur le sol; j'étanchai ma soif au
+ruisseau, je m'étendis à terre, et m'endormis. Tout me parut sombre
+autour de moi lorsque je me réveillai; l'air était froid, et je fus
+presque effrayé, comme par instinct, de me trouver ainsi isolé. Avant
+de quitter votre appartement, j'avais ressenti le froid, et je m'étais
+couvert de quelques hardes; mais elles ne pouvaient suffire pour me
+protéger contre les rosées de la nuit. J'étais un malheureux sans
+appui, et digne de pitié; je ne connaissais rien et ne pouvais rien
+distinguer; mais, dominé par le chagrin qui me gagnait de toutes les
+manières, je m'assis et pleurai.</p>
+
+<p>»Bientôt une douce lumière brilla dans les cieux, et me fit éprouver
+un sentiment de plaisir. Je me levai et vis un astre rayonnant sortir du
+milieu des arbres. Je contemplai avec une sorte d'étonnement cet astre
+dont la marche était lente, mais dont la lumière éclairait ma route,
+et j'allai de nouveau chercher des graines. J'avais encore froid, mais
+je trouvai, par hasard, sous un arbre un large manteau dont je me
+couvris, et je m'assis à terre. Aucune idée distincte n'occupait mon
+esprit; tout était confus. Je sentais la faim, la soif, la lumière et
+l'obscurité; d'innombrables sons frappaient mes oreilles, et des
+parfums divers mon odorat. Le seul objet que je pusse distinguer était
+la brillante lune, sur laquelle je fixai mes yeux avec plaisir.</p>
+
+<p>»Les jours et les nuits s'étaient déjà succédés plusieurs fois, et
+l'astre de la nuit était considérablement diminué, lorsque je
+commençai à démêler mes sensations les unes des autres. Je
+distinguai insensiblement le clair ruisseau où j'étanchais ma soif, et
+les arbres qui m'ombrageaient de leur feuillage. Je fus dans
+l'enchantement d'avoir découvert qu'un son agréable, qui souvent
+frappait mon oreille, sortait du gosier des petits animaux aîlés, dont
+la masse innombrable avait bien souvent intercepté la lumière à mes
+yeux. Je commençai aussi à observer, avec plus de soin, les formes qui
+m'entouraient, et à voir les limites de la brillante voûte de lumière
+qui me couvrait. Tantôt je cherchais à imiter les chants agréables
+des oiseaux, sans pouvoir y réussir; tantôt je voulais exprimer mes
+sensations à ma manière; mais je rendais des sons rudes et
+inarticulés dont j'étais effrayé, alors même que je ne les entendais
+plus.</p>
+
+<p>»La lune avait cessé de paraître; mais j'étais encore dans la
+forêt, quand son disque reparut de nouveau moins étendu. Pendant ce
+temps, mes sensations étaient devenues plus nettes, et mon esprit
+recevait chaque jour de nouvelles idées. Mes yeux s'accoutumaient à la
+lumière; je voyais les objets dans leur véritable forme; je distinguai
+l'insecte de l'herbe, et, par degrés, une herbe d'une autre. Le chant
+du passereau me sembla grossier, tandis que celui du merle et de la
+grive était doux et enchanteur.</p>
+
+<p>»Un jour que j'étais transi de froid, je trouvai un feu qui avait
+été laissé par quelques mendiants vagabonds, et dont la chaleur me
+réchauffa agréablement. Dans ma joie, je mis la main sur les braises
+ardentes, mais je la retirai sur-le-champ en laissant échapper un cri
+de douleur. Combien il me sembla étrange que la même cause produisit
+des effets si opposés! J'examinai les matières du feu, et à ma
+satisfaction, je m'aperçus qu'il était composé de bois. Je réunis
+promptement quelques branches; mais elles étaient humides et ne purent
+s'allumer. J'en fus affligé, et je m'assis en examinant de nouveau
+l'action du feu. Le bois mouillé que j'avais placé auprès, se sécha
+et s'enflamma. Je réfléchis sur ce fait, et en touchant les branches
+je découvris la cause, et m'occupai à rassembler une grande quantité
+de bois que je mis à sécher, et que je destinai à l'entretien du feu.
+La nuit vint, et le sommeil avec elle; j'eus la plus grande crainte que
+mon feu ne s'éteignit; je le couvris avec soin de bois sec et de
+feuilles, au-dessus desquelles je plaçai des branches humides;
+j'étendis alors mon manteau, me couchai sur la terre, et me livrai au
+sommeil.</p>
+
+<p>»Réveillé dès le matin, j'eus pour premier soin de visiter le feu.
+Je ne l'eus pas plutôt mis à découvert, qu'un léger vent l'enflamma
+bientôt. Ce fut une nouvelle remarque pour moi; je fis avec des
+branches une espèce d'éventail pour rallumer les braises, si elles
+étaient près de s'éteindre. Au retour de la nuit, je vis avec plaisir
+que le feu avait le double avantage d'éclairer et de chauffer, et que
+la découverte de cet élément m'était utile pour ma nourriture; car
+il me parut que quelques-uns des mets, que les voyageurs avaient
+laissés, étaient cuits, et avaient bien meilleur goût que les graines
+que je cueillais aux arbres. J'essayai donc de préparer ma nourriture
+de la même manière, en la plaçant sur les charbons embrasés. Je vis
+que les graines étaient dépouillées par cette opération, et que les
+noix et les racines en étaient bien meilleures.</p>
+
+<p>»Cependant, la nourriture devint rare, au point que je passais souvent
+la journée entière à chercher vainement quelques glands pour assouvir
+ma faim. Frappé de cette observation, je résolus de quitter le lieu
+que j'avais habité, pour en chercher un où je pourrais plus facilement
+satisfaire le petit nombre de besoins que j'éprouvais. Dans cette
+émigration, je m'affligeai profondément de la perte du feu que le
+hasard m'avait présenté, et que je ne savais comment rallumer. Je
+passai plusieurs heures à réfléchir sérieusement à cette
+difficulté; mais je fus obligé d'abandonner tous les essais que je
+faisais pour la vaincre; et, enveloppé de mon manteau, je m'enfonçai
+dans le bois, en me dirigeant vers le soleil couchant. Je passai trois
+jours à errer de cette manière, et enfin je découvris la campagne. La
+neige était tombée en abondance pendant la nuit précédente, et les
+champs étaient d'une blancheur uniforme. Cette vue me parut triste, et
+je sentis mes pieds glacés par la substance froide et humide qui
+couvrait la terre.</p>
+
+<p>»Sept heures venaient de sonner: j'étais impatient de pourvoir à ma
+nourriture et de trouver un abri. Enfin, j'aperçus une petite cabane
+sur un terrain élevée et qui avait sans doute été bâtie pour la
+commodité de quelque berger. C'était un spectacle nouveau pour moi:
+j'en examinai la structure avec beaucoup de curiosité. La porte était
+ouverte; j'entrai. Un vieillard était assis près d'un feu, sur lequel
+il préparait son déjeuner. Au bruit qu'il entend, il se retourne, me
+voit, pousse un cri, sort de la cabane, et court à travers les champs
+avec une rapidité dont il paraissait à peine capable à son extérieur
+débile. Je fus un peu surpris de sa forme, qui ne ressemblait à rien
+de ce que j'avais vu, et surtout de sa fuite. Mais je fus enchanté en
+regardant la cabane. La neige ni la pluie n'y pouvaient pénétrer; la
+terre était sèche, et elle me présentait alors une retraite aussi
+délicieuse et aussi belle, que semblait le Pandémonium aux génies de
+l'Enfer, après leurs souffrances dans le lac de feu. Je dévorai avec
+joie les restes du déjeuner du berger, qui consistait en pain, en
+fromage, en lait et en vin; mais sans être flatté de ce dernier objet;
+accablé par la fatigue, je m'étendis sur la paille et je m'endormis.</p>
+
+<p>»Il était midi quand je me réveillai. Excité par la chaleur du
+soleil, qui se réfléchissait avec éclat sur la terre couverte de
+neige, je me déterminai à recommencer mes voyages; je pris soin de
+placer les restes du déjeuner du paysan dans une besace que je trouvai;
+et, pendant plusieurs heures, je poursuivis ma route à travers champs,
+jusqu'à un village où je parvins au coucher du soleil: je fus
+émerveillé. Des cabanes, d'agréables chaumières et d'élégantes
+maisons appelaient tour à tour mon admiration. Les végétaux dans les
+jardins, le lait et le fromage sur les fenêtres de quelques
+chaumières, excitaient mon appétit. J'entrai dans l'une des plus
+apparentes; mais j'avais à peine franchi le seuil de la porte, que les
+enfants jetèrent des cris, et qu'une des femmes s'évanouit. Tout le
+village fut en l'air; les uns se mirent à fuir, les autres à
+m'attaquer, au point que, fortement meurtri par les pierres et autres
+projectiles qu'on me lançait, je m'échappai dans la campagne, et me
+réfugiai, rempli d'effroi, dans une petite cabane abandonnée, et qui
+me paraissait bien chétive auprès des palais que j'avais vus dans le
+village. Cette cabane, cependant, était contiguë à une chaumière
+d'une apparence agréable; mais, après l'expérience que je venais de
+faire, et qui m'avait coûté si cher, je n'osai pas y rentrer. Le lieu
+qui me servait d'asile était construit en bois; mais il était si bas,
+que je ne pouvais m'y tenir debout qu'avec peine. Le sol n'était pas
+recouvert d'un plancher, mais il était très-sec. J'avais l'avantage de
+pouvoir me garantir dans cette enceinte de la neige et de la pluie,
+malgré le vent qui y pénétrait par d'innombrables fentes.</p>
+
+<p>»Dans cette retraite, je m'étendis à terre, heureux de l'avoir
+trouvée, quelque mauvaise qu'elle fût, contre l'intempérie de la
+saison, et encore plus contre la barbarie des hommes.</p>
+
+<p>»Dès le matin, je sortis de ma cabane pour voir la chaumière
+adjacente, et examiner si je pouvais rester dans l'habitation que
+j'avais trouvée. Elle était adossée à la chaumière, et entourée,
+sur les côtés qui étaient exposés, d'une étable à cochons et d'une
+source d'eau limpide. De l'autre côté, elle présentait une ouverture
+par laquelle j'étais entré. Je couvris alors de pierres et de bois
+toutes les crevasses par lesquelles je pouvais être aperçu, mais de
+manière à pouvoir les déranger dans l'occasion pour sortir: je ne
+recevais la lumière que par l'étable, mais je n'avais pas besoin d'en
+recevoir davantage.</p>
+
+<p>»Je venais de disposer ainsi mon habitation, et de la garnir de paille
+fraîche, quand je vis de loin la figure d'un homme. Je rentrai; car je
+me souvenais trop bien du traitement que j'avais éprouvé la veille,
+pour me mettre en son pouvoir. Cependant, j'avais pourvu à ma
+subsistance pour ce jour-là, en enlevant un morceau de pain grossier;
+je m'étais emparé aussi d'une coupe, afin de boire, plus commodément
+que dans ma main, l'eau pure qui coulait auprès de ma retraite. Du
+reste, j'étais à l'abri de l'humidité, et je pouvais même éprouver
+quelque chaleur dans le voisinage de la cheminée de la chaumière.</p>
+
+<p>»Avec ces précautions, je résolus de résider dans cette cabane,
+jusqu'à ce qu'une nouvelle circonstance me détournât de cette
+résolution. C'était vraiment un paradis, en comparaison de la sombre
+forêt, ma première résidence, des branches à travers lesquelles je
+recevais la pluie, et de la terre toujours humide. Je déjeunai avec
+plaisir: après ce repas, j'allais enlever une planche pour puiser un
+peu d'eau, lorsque j'entendis un pas. Je mis l'œil à une petite fente,
+et je vis une jeune personne, un seau sur la tête, passer devant ma
+cabane. Elle était jeune et gentille, différente de ce que m'ont paru
+depuis les villageoises et les servantes de ferme. Son vêtement était
+simple, et se composait d'un jupon bleu, et grossier, et d'une jaquette
+de toile; sa belle chevelure était tressée, mais sans ornement; son
+visage avait l'expression de la souffrance et de la tristesse. Elle
+disparut; mais elle revint bientôt, portant le seau qui était alors
+presque rempli de lait. Au moment où elle passa, elle parut incommodée
+du fardeau. Un jeune homme, dont la figure exprimait le plus profond
+désespoir, vint au devant d'elle, prononça quelques mots avec un air
+de mélancolie, prit le seau sur la tête de la jeune fille, et le porta
+lui-même dans la chaumière. Elle le suivit, et ils disparurent. Peu
+après, je vis le jeune homme, quelques outils à la main, traverser le
+champ derrière la chaumière. La jeune fille avait d'autres soins,
+tantôt dans la maison, tantôt dans la basse-cour.</p>
+
+<p>»En examinant mon habitation, je reconnus qu'une des fenêtres de la
+chaumière en avait d'abord occupé une partie, mais les panneaux
+avaient été fermés avec du bois. Il y avait cependant dans un de ces
+panneaux, une petite fente presqu'imperceptible, et par laquelle l'œil
+pouvait à peine pénétrer. À travers cette fente, on distinguait une
+petite chambre très-propre et très-soignée, mais peu meublée. Dans
+un coin, auprès d'un petit feu, était assis un vieillard, la tête
+appuyée sur les mains, dans l'attitude de la douleur. La jeune fille
+était occupée à arranger la chaumière; elle prit dans un tiroir un
+objet qui exigea le mouvement de ses mains, et s'assit auprès du
+vieillard. Celui-ci tenait un instrument, et en tira bientôt des sons
+plus doux que le chant de la grive ou du rossignol. Ce tableau était
+agréable, même pour moi, pauvre malheureux, qui n'avais jamais
+auparavant rien vu de beau. Les cheveux blancs, et la physionomie
+bienveillante du vieillard, commandaient le respect, en même temps que
+les manières douces de la jeune fille inspiraient l'amour. Il joua un
+air doux et triste, et je vis des larmes couler des yeux de son aimable
+compagne, tandis que le vieillard n'y prit garde que lorsqu'elle poussa
+des sanglots. Il prononça quelques mots auxquels la belle créature ne
+répondit qu'en laissant l'ouvrage, et en tombant à ses pieds. Il la
+releva, et sourit avec tant de bonté et d'affection, que j'éprouvai
+des sensations d'une nature particulière et accablante: c'était un
+mélange de peine et de plaisir, tel que je n'en avais encore jamais
+éprouvé, soit par la faim ou le froid, soit par la chaleur ou le
+plaisir de manger. J'étais incapable de soutenir ces émotions: je
+quittai la fenêtre.</p>
+
+<p>»Bientôt après le jeune homme revint, portant du bois sur ses
+épaules. La jeune fille le reçut à la porte, aida à le décharger de
+son fardeau, apporta quelques morceaux de bois, et les mit au feu; le
+jeune homme l'amena dans un coin de la chaumière, et lui montra un
+grand pain et un morceau de fromage. Elle parut contente, et s'empressa
+d'aller chercher dans le jardin quelques racines et quelques plantes,
+qu'elle plaça dans l'eau et ensuite sur le feu. Elle se remit ensuite
+à son ouvrage, pendant que le jeune homme alla dans le jardin, et parut
+occupé à bêcher la terre et à planter des racines. Une heure après,
+la jeune femme alla le rejoindre, et ils rentrèrent ensemble dans la
+chaumière.</p>
+
+<p>»Pendant ce temps, le vieillard était resté pensif; mais à
+l'approche de ses compagnons il prit un air plus gai. Ils se mirent à
+table: le repas fut promptement terminé. La jeune femme fut encore
+occupée à arranger la chaumière; le vieillard se promena en dehors au
+soleil, pendant quelques minutes, appuyé sur le bras du jeune homme.
+Rien ne pouvait surpasser la beauté du contraste qu'offraient ces deux
+excellentes créatures. L'un était vieux, avait des cheveux blancs, et
+une physionomie qui respirait la bienveillance et la tendresse. La
+figure du jeune homme était douce et gracieuse, et ses traits de la
+plus belle régularité; cependant ses yeux et son attitude exprimaient
+le plus profond chagrin et le désespoir. Le vieillard rentra dans la
+chaumière; et le jeune homme, avec des outils différents de ceux dont
+il s'était servi le matin, dirigea ses pas à travers les champs.</p>
+
+<p>»La nuit arriva bientôt; mais à mon grand étonnement, je vis que les
+habitants de la chaumière avaient un moyen de prolonger le jour par
+l'usage des lumières; et je fus charmé de voir que le coucher du
+soleil ne mettait pas fin au plaisir que j'éprouvais à observer mes
+voisins. Pendant la soirée, la jeune fille et son compagnon se
+livrèrent à différentes occupations que je ne comprenais pas; et le
+vieillard reprit l'instrument, qui produisit les sons divins qui
+m'avaient enchanté le matin. Dès qu'il eût cessé, le jeune homme se
+mit, non pas à chanter; mais à prononcer des sons monotones, qui ne
+ressemblaient nullement à l'harmonie de l'instrument du vieillard, ni
+aux chants des oiseaux; je sus depuis qu'il lisait à haute voix, mais
+alors je ne connaissais pas la science des mots ou des lettres.</p>
+
+<p>»La famille donna quelques moments à ces différentes occupations,
+éteignit ses lumières, et se retira, suivant mes conjectures, pour se
+livrer au repos.</p>
+
+
+
+
+<hr class="r5" />
+
+
+<h4><a id="CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI</a></h4>
+
+
+<p>»Je m'étendis sur la paille sans pouvoir dormir. Je pensais à tout ce
+dont j'avais été témoin pendant le jour. J'étais surtout frappé des
+manières douces de ces gens; et je désirais aller les trouver, mais je
+n'osais m'y résoudre. Je me souvenais trop bien du traitement que
+j'avais éprouvé le soir précédent de la part des barbares
+villageois, et je me déterminai, quelque fût la conduite que je dusse
+tenir par la suite, à rester tranquille dans ma cabane, à observer, et
+à essayer de découvrir les motifs qui dirigeaient leurs actions.</p>
+
+<p>»Les habitants de la chaumière se levèrent le lendemain matin avant
+le soleil. La jeune femme arrangea la chaumière et prépara à manger;
+le jeune homme partit après le premier repas.</p>
+
+<p>»Cette journée se passa de même que la précédente. Le jeune homme
+était constamment occupé au dehors, et la jeune fille à différents
+travaux dans l'intérieur: Le vieillard, que je reconnus bientôt
+aveugle, passait ses heures de loisir avec son instrument, ou en
+contemplation. Rien ne pouvait surpasser l'amour et le respect, que les
+jeunes habitants de la chaumière montraient envers leur vénérable
+compagnon. Ils lui rendaient avec grâce tous les petits services
+d'affection et de devoir; et ils en étaient récompensés par son
+bienveillant sourire.</p>
+
+<p>»Ils n'étaient pas entièrement heureux. Le jeune homme et sa compagne
+se retiraient souvent à l'écart, et avaient l'air de pleurer. Je ne
+connaissais pas le motif de leur malheur; mais j'en étais profondément
+affecté. Si ces aimables créatures étaient malheureuses, il était
+moins étrange que je le fusse, moi qui étais un être imparfait et
+isolé. Cependant, pourquoi ces êtres charmants étaient-ils
+malheureux? Ils possédaient une maison délicieuse qui, du moins,
+était telle à mes yeux; ils n'éprouvaient aucun besoin: ils avaient
+un feu pour les réchauffer lorsqu'ils ressentaient le froid, et des
+viandes exquises pour apaiser leur faim; ils étaient couverts de hardes
+excellentes; et, de plus, ils jouissaient de la société et de la
+conversation l'un de l'autre, en échangeant chaque jour des regards
+d'affection et de bonté. Que voulaient dire leurs larmes?
+Exprimaient-elles réellement la douleur? Je ne pus d'abord résoudre
+ces questions; mais une attention suivie et le temps m'expliquèrent
+beaucoup de choses qui paraissaient d'abord énigmatiques.</p>
+
+<p>»Il se passa beaucoup de temps avant que je découvrisse l'unique cause
+de l'inquiétude de cette aimable famille; c'était la pauvreté dont
+ils avaient à supporter toute l'horreur. Ils n'avaient d'autre
+nourriture que les végétaux de leur jardin, et le lait d'une vache,
+qui en avait fort peu pendant l'hiver, et que ses maîtres pouvaient à
+peine soutenir. Il leur est arrivé souvent, je crois, de souffrir des
+atteintes poignantes de la faim, surtout aux deux plus jeunes habitants
+de la chaumière, qui, plusieurs fois, plaçaient à manger devant le
+vieillard, sans se rien réserver.</p>
+
+<p>»Ce trait de bonté me toucha sensiblement. J'avais l'habitude, pendant
+la nuit, de dérober une partie de leurs provisions pour ma propre
+consommation; mais, touché de la peine que je faisais à ces
+excellentes gens, je cessai, et me nourris de graines, de noix, et de
+racines, que je cueillais dans un bois voisin.</p>
+
+<p>»Je découvris aussi d'autres moyens de les aider dans leurs travaux.
+Je vis que le jeune homme passait une grande partie de ses journées à
+ramasser du bois pour le feu de la famille; pendant la nuit je prenais
+souvent ses outils, dont je connus bientôt l'usage, et je rapportais
+assez de bois pour la consommation de plusieurs jours.</p>
+
+<p>»Je me souviens qu'à la première fois, la jeune femme en ouvrant la
+porte le matin, parut très-étonnée de voir une grande pile de bois.
+Elle dit quelques mots à haute voix, et le jeune homme accourut, en
+exprimant aussi sa surprise. Je remarquai, avec plaisir, qu'il n'alla
+pas à la forêt ce jour là, mais qu'il le passa à réparer la
+chaumière et à cultiver le jardin.</p>
+
+<p>»Peu à peu, je fis une découverte d'un intérêt encore plus grand.
+Je vis que ces personnes avaient une manière de se communiquer leurs
+idées et leurs sentiments par des sons articulés. Je m'aperçus que
+leurs paroles étaient suivies du plaisir ou de la peine, du sourire ou
+de la tristesse, tantôt dans l'esprit, tantôt sur la physionomie de
+ceux qui les entendaient. Je les croyais doués d'une science divine, je
+désirais ardemment l'apprendre; mais j'étais déconcerté à chaque
+essai que je tentai. Leur prononciation était vive, et les mots dont
+ils se servaient, n'ayant aucune concordance apparente avec les objets
+visibles, je ne pouvais trouver aucun moyen d'éclaircir le mystère de
+leur rapport. Cependant, à force de persévérance, et après avoir vu
+dans ma cabane plusieurs phases de la lune, je découvris les noms qui
+convenaient à quelques-uns des objets les plus familiers du discours:
+j'appris et appliquai les mots <i>feu, lait y pain</i> et <i>bois.</i> J'appris
+aussi les noms des habitants de la cabane eux-mêmes. Le jeune homme et
+sa compagne avaient chacun plusieurs noms; mais le vieillard n'avait que
+celui de <i>père.</i> La jeune fille s'appelait <i>sœur</i> ou <i>Agathe</i>, et le
+jeune homme <i>Félix, frère</i> ou <i>fils.</i> Je ne saurais décrire le
+plaisir que j'éprouvai en connaissant les idées appropriées à chacun
+de ces sons, et en parvenant à les prononcer. Je distinguai plusieurs
+autres mots, sans pouvoir les comprendre ou les appliquer, tels que
+<i>bon, très-cher, malheureux.</i></p>
+
+<p>»Je passai l'hiver ainsi. Les habitudes douces et la beauté des
+habitants de la chaumière me les rendaient chers. Étaient-ils dans
+l'affliction, je me sentais affligé. Étaient-ils contents, je
+sympathisais avec eux. Je vis peu d'autres personnes que celles dont je
+vous parle; et, si des étrangers entraient dans la cabane, leurs
+manières dures et leur air grossier ne servaient qu'à relever à mes
+yeux la supériorité de mes amis. Le vieillard, je pus le voir,
+essayait souvent d'encourager ses enfants; et quelquefois il les
+appelait pour bannir leur tristesse. Il leur parlait avec un air de
+gaîté, une expression de bonté qui me faisait plaisir à moi-même.
+Agathe écoutait avec respect, ses yeux se remplissaient quelquefois de
+pleurs qu'elle cherchait à cacher; mais en général sa figure et son
+ton étaient plus gais après les exhortations paternelles. Il n'en
+était pas de même de Félix. Il était toujours le plus triste du
+groupe; et il me parut, même malgré l'inexpérience de mes sens, avoir
+plus souffert que ses amis. Mais si son air était plus chagrin, sa voix
+était plus joyeuse que celle de sa sœur, surtout quand il s'adressait
+au vieillard.</p>
+
+<p>»Je pourrais rapporter des exemples sans nombre, qui ne sont pas
+importants, mais qui peignent le caractère de ces aimables habitants.
+Au milieu de la pauvreté et du besoin, Félix aimait à porter à sa
+sœur la première petite fleur blanche qui perçait la neige. Le matin
+de bonne heure, avant le lever d'Agathe, il balayait la neige qui
+obstruait le chemin de la laiterie, tirait de l'eau du puits, et portait
+le bois qui était au dehors de la maison, où, à son étonnement
+continuel, il trouvait une provision toujours faite par une main
+invisible. Pendant le jour, il travaillait quelquefois pour un fermier
+voisin; du moins je l'ai pensé, en le voyant sortir souvent, et ne
+revenir que pour dîner, et sans porter de bois avec lui. Quelquefois il
+travaillait dans le jardin; mais il y avait peu à faire dans la saison
+de la gelée; alors il lisait pour le vieillard et Agathe.</p>
+
+<p>»Cette lecture m'avait d'abord extrêmement embarrassé; mais, par
+degrés, je reconnus qu'il prononçait en lisant les mêmes sons que
+ceux dont il faisait usage en parlant. J'en tirai la conséquence qu'il
+trouvait sur le papier des signes pour des paroles, dont il avait le
+sens. Je désirais vivement les connaître; mais comment le pouvais-je,
+moi qui ne comprenais même pas les sons que marquaient les signes?
+Cependant, je fis des progrès sensibles dans cette science, mais je
+n'en fis pas assez pour suivre aucune sorte de conversation, malgré mon
+application et mes efforts. J'étais porté à ce travail par le désir
+de me découvrir aux habitants de la chaumière, et par la nécessité
+de n'en faire l'essai qu'après avoir appris leur langage; certain que,
+si je parlais comme eux, je les effrayerais moins de la difformité de
+ma figure, dont j'avais eu connaissance par le contraste que j'avais
+continuellement sous les yeux.</p>
+
+<p>»J'avais admiré les formes accomplies de mes voisins, leur grâce,
+leur beauté, et leur teint délicat; mais combien je fus effrayé quand
+je me vis dans une eau transparente! Je reculai d'abord, me refusant à
+croire que je me fusse réfléchi dans ce miroir; convaincu enfin que
+j'étais en réalité le monstre qui est devant vous, je fus pénétré
+du plus profond désespoir et de la mortification la plus cruelle.
+Hélas! je ne connaissais pas encore les funestes effets de cette
+difformité!</p>
+
+<p>»Le soleil devint plus chaud, et la lumière du jour plus longue. La
+neige disparut, les arbres cessèrent d'en être couverts, et la terre
+reprit une couleur noire. Dès-lors Félix eut beaucoup d'occupations,
+et ces braves gens ne furent plus exposés à l'horrible famine dont ils
+étaient menacés. Leur nourriture, comme je le remarquai depuis, était
+grossière, mais abondante; ils mangeaient suivant leurs besoins.
+Plusieurs nouvelles espèces de plantes vinrent dans le jardin qu'ils
+cultivaient; et ces gages de consolation se multipliaient chaque jour à
+mesure que la saison avançait.</p>
+
+<p>»Le vieillard, appuyé sur son fils, se promenait tous les jours à
+midi, lorsqu'il ne pleuvait pas; car j'entendais dire qu'il pleuvait,
+quand le ciel versait ses eaux. La pluie tombait souvent; mais un vent,
+qui s'élevait, séchait promptement la terre; et la saison devint enfin
+bien plus agréable qu'elle n'avait été.</p>
+
+<p>»Mon genre de vie dans la cabane était uniforme. Le matin, je suivais
+les mouvements de mes voisins; et dès qu'ils se dispersaient pour leurs
+diverses occupations, je dormais: je passais le reste du jour à
+observer mes amis. Lorsqu'ils s'étaient retirés pour se livrer au
+repos, j'allais dans la forêt, s'il y avait clair de lune, ou si la
+nuit était étoilée, chercher ma nourriture et du bois pour la
+chaumière. À mon retour, il était souvent nécessaire que je
+balayasse la neige qui était sur leur chemin; je faisais aussi tous les
+autres travaux auxquels j'avais vu Félix se livrer. Je remarquais
+ensuite leur étonnement sur ces travaux exécutés par une main
+invisible; et une ou deux fois, je les entendis dans cette occasion,
+prononcer les mots <i>bon génie, miracle</i>; mais je ne comprenais pas
+alors la signification de ces termes.</p>
+
+<p>»Mes pensées devinrent plus actives; j'étais impatient de découvrir
+les motifs et les sentiments de ces aimables créatures; je cherchais à
+savoir pourquoi Félix paraissait si malheureux et Agathe si triste. Je
+croyais, insensé que j'étais! que je pourrais rendre le bonheur à ces
+êtres qui le méritaient si bien. Pendant mon sommeil ou loin d'eux,
+les formes du vénérable aveugle, de la douce Agathe et du bon Félix,
+se présentaient à mon esprit. Je les regardais comme des êtres
+supérieurs, qui devaient être les arbitres de ma destinée future. Mon
+imagination se figurait le moment où je me présenterais devant eux, et
+la réception qu'ils me feraient. Je pensais qu'ils supporteraient
+difficilement le premier abord, mais que, par une conduite douce et des
+paroles conciliantes, je pourrais gagner leur faveur, et ensuite leur
+amour.</p>
+
+<p>»Ces pensées me réjouirent et m'animèrent d'une nouvelle ardeur. Je
+m'appliquai à apprendre à parler. Mes organes étaient rudes, il est
+vrai, mais souples; ma voix ressemblait fort peu à la douce musique de
+leurs intonations, mais elle prononçait avec assez de facilité les
+mots que je comprenais.</p>
+
+<p>»Les ondées favorables et la chaleur vivifiante du printemps,
+changèrent beaucoup l'aspect de la terre. Les hommes, qui, avant cette
+métamorphose, avaient paru cachés dans des souterrains, se
+dispersèrent pour s'adonner à différents genres de culture. Les
+chants des oiseaux furent plus gais, et les feuilles commencèrent à
+garnir les arbres. Heureuse, heureuse terre, digne d'être habitée par
+des dieux, qui, un moment auparavant, était froide, humide, et
+malsaine! Mes esprits étaient transportés par cet aspect enchanteur de
+la nature; le passé fut effacé de ma mémoire, le présent était
+tranquille, et l'avenir s'embellissait des rayons brillants de
+l'espérance, et de mille joies anticipées.</p>
+
+
+
+
+<hr class="r5" />
+
+
+<h4><a id="CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII</a></h4>
+
+
+<p>»J'arrive maintenant à la partie la plus intéressante de mon
+histoire. Je rapporterai les évènements qui ont bouleversé tous mes
+sentiments, et m'ont fait tel que je suis aujourd'hui.</p>
+
+<p>»Le printemps s'avançait rapidement; le temps devint beau, et le ciel
+sans nuages. J'étais surpris que la terre, auparavant déserte et
+triste, fût alors brillante de verdure et des fleurs les plus belles.
+Mes sens étaient charmés et rafraîchis par une infinité d'odeurs
+délicieuses et de vues magnifiques.</p>
+
+<p>»Un jour, c'était celui consacré périodiquement au repos par mes
+voisins, le vieillard jouait de la guitare, et ses enfants
+l'écoutaient. Je remarquai sur la figure de Félix une expression de
+mélancolie inconcevable; il soupirait fréquemment. Le père suspendit
+sa musique, et, à son air, je jugeai qu'il demandait à son fils la
+cause de son chagrin: Félix répondit gaîment au vieillard, qui allait
+reprendre son instrument, lorsqu'on entendit frapper à la porte.</p>
+
+<p>»C'était une dame à cheval, suivie d'un paysan pour guide. Elle
+était vêtue de noir, et couverte d'un voile épais de la même
+couleur. Agathe fit une question, à laquelle l'étrangère ne
+répondit, qu'en prononçant d'une voix douce le nom de Félix. Sa voix
+était harmonieuse, mais différente de celle de mes amis. À son nom,
+Félix accourut promptement vers la dame, qui, en le voyant, releva son
+voile, et me laissa voir une figure d'une beauté et d'une expression
+angéliques. Ses cheveux étaient d'un noir brillant, et tressés avec
+soin; ses yeux noirs, mais pleins de douceur et de feu; ses traits d'une
+proportion régulière; son teint admirable, et ses joues embellies par
+les grâces.</p>
+
+<p>»Félix parut transporté de plaisir en la voyant; son visage, d'où le
+chagrin fut banni, exprima sur-le-champ une joie vive, et dont je
+l'aurais à peine cru capable; ses yeux étincelaient; ses joues
+étaient animées par le plaisir; et, dans ce moment, il me parut aussi
+beau que l'étrangère. Elle semblait livrée à divers sentiments: elle
+versait des larmes, et en même temps elle tendait la main à Félix,
+qui la baisait avec ravissement, et l'appelait, autant que je pus le
+distinguer, sa chère Arabe. Elle ne paraissait pas le comprendre, mais
+elle souriait. Il l'aida à descendre de cheval, renvoya son guide, et
+la conduisit dans la chaumière. Une conversation eut lieu entre lui et
+son père. La jeune étrangère se jeta aux pieds du vieillard, et
+voulut baiser sa main; mais il la releva et l'embrassa avec affection.</p>
+
+<p>»Je vis bientôt, que l'étrangère prononçait des sons articulés, et
+faisait usage d'un langage particulier; mais qu'elle n'était pas plus
+comprise par les habitants de la chaumière, qu'elle ne les comprenait
+elle-même. Ils faisaient beaucoup de signes, que je ne savais pas
+interpréter; mais je m'aperçus que sa présence répandait la gaîté
+dans la chaumière, et dissipait leur chagrin comme le soleil dissipe le
+brouillard du matin. Félix paraissait surtout heureux, et accueillait
+son Arabe avec le sourire du bonheur. Agathe, la sensible Agathe,
+baisait les mains de l'aimable étrangère; lui montrait son frère, et
+semblait lui expliquer, par des signes, qu'il avait été triste
+jusqu'au moment de son arrivée. Quelques heures se passèrent ainsi à
+des démonstrations de joie dont je ne comprenais pas la cause. Je ne
+tardai pas à voir, au retour fréquent d'un son que l'étrangère
+répétait après eux, qu'elle cherchait à apprendre leur langue, et je
+pensai aussitôt à profiter des mêmes instructions pour le même but.
+L'étrangère apprit dans la première leçon à-peu-près vingt mots
+dont je connaissais déjà la plupart; mais je retins les autres.</p>
+
+<p>»À la nuit, Agathe et l'Arabe se retirèrent de bonne heure. En se
+séparant de l'étrangère, Félix lui baisa la main, et lui dit: «Bon
+soir, chère Safie». Il resta beaucoup plus long-temps que de coutume,
+à s'entretenir avec son père. Je jugeai que leur aimable hôte, dont
+le nom était sans cesse prononcé, était le sujet de leur
+conversation. Je désirais ardemment les comprendre, j'y employais
+toutes mes facultés; mais je me consumai en vains efforts.</p>
+
+<p>»Le lendemain matin, Félix alla à son ouvrage; de son côté, Agathe
+ne négligea aucune de ses occupations ordinaires. Quand elle eut tout
+terminé, l'Arabe s'assit aux pieds du vieillard, prit sa guitare et
+joua quelques airs si beaux et si touchons, qu'ils m'arrachèrent des
+larmes de chagrin et de plaisir à la fois. Elle chantait en modulant sa
+voix en riche cadence, et en l'élevant ou la baissant tour à tour
+comme le rossignol des bois.</p>
+
+<p>»Elle cessa de chanter, et présenta la guitare à Agathe, qui la
+refusa d'abord, mais qui finit par jouer un air simple, en
+l'accompagnant des accents de sa voix, aussi doux, mais moins beaux que
+les accords admirables de l'étrangère. Le vieillard paraissait ravi,
+et dit quelques mots qu'Agathe tâcha d'expliquer à Safie, et par
+lesquels il voulait témoigner tout le plaisir qu'il ressentait de sa
+musique.</p>
+
+<p>»Les jours se passèrent ensuite aussi tranquillement qu'avant
+l'arrivée de l'étrangère; seulement depuis ce moment, la joie avait
+remplacé la tristesse sur le visage de mes amis. Safie était toujours
+gaie et heureuse; elle et moi nous fîmes de rapides progrès dans la
+connaissance de la langue, de sorte qu'en deux mois je commençais à
+comprendre la plupart des mots prononcés par mes protecteurs.</p>
+
+<p>»Pendant ce temps, la terre s'était couverte d'herbage, et les
+collines verdoyantes étaient parsemées de fleurs innombrables, d'une
+odeur et d'une vue agréables; les étoiles pâlissaient au milieu des
+bois devant la clarté de la lune; le soleil devint plus chaud, les
+nuits claires et embaumées. Mes sorties nocturnes étaient pour moi
+délicieuses, mais elles étaient devenues beaucoup plus courtes, depuis
+qu'il n'y avait plus qu'un faible intervalle entre le coucher et le
+lever du soleil; car je ne sortais jamais pendant le jour, dans la
+crainte d'éprouver le traitement dont j'avais souffert précédemment,
+dans le premier village où j'étais entré.</p>
+
+<p>»Mes journées se passaient dans une attention continuelle, afin de
+savoir plus promptement parler: je puis aussi dire avec quelqu'orgueil,
+que mes progrès furent plus rapides que ceux de l'Arabe, qui comprenait
+fort peu et parlait difficilement, tandis que je comprenais et pouvais
+répéter presque tous les mots que j'entendais.</p>
+
+<p>»En apprenant à parler, j'appris aussi la science des lettres, qu'on
+enseignait à l'étrangère. C'était pour moi un grand sujet
+d'étonnement et de plaisir.</p>
+
+<p>»Le livre dont Félix se servait pour instruire Safie, était les
+<i>Ruines</i>, ou <i>Méditations sur les Révolutions des Empires</i>, par
+Volney. Je n'aurais pas compris le sens de ce livre, si Félix, en le
+lisant, n'eût donné des explications très-détaillées. Il avait,
+disait-il, fait choix de cet ouvrage, parce que le style déclamatoire
+imitait le genre des auteurs Orientaux. Avec cet ouvrage, je parvins à
+connaître un peu l'histoire, et à me représenter les différents
+empires qui existent actuellement dans le monde; j'eus aussi
+quelqu'idée des usages, des gouvernements, et des religions des
+différentes nations de la terre. Je connus la paresse des Asiatiques,
+le génie prodigieux et l'activité d'esprit des Grecs, les guerres et
+les vertus admirables des anciens Romains, leur décadence, la chute de
+ce puissant empire, la chevalerie, la chrétienté et les rois. Je
+connus la découverte de l'hémisphère Américain, et je pleurai avec
+Safie sur le malheureux sort de ses premiers habitants.</p>
+
+<p>»Ces récits merveilleux m'inspiraient d'étranges sentiments. Comment
+l'homme était-il si puissant, si vertueux, si grand, et en même temps
+si méchant et si bas? Tantôt il paraissait une véritable émanation
+du mauvais principe; tantôt une conception noble et divine. La grandeur
+d'âme et la vertu me parurent le plus bel ornement d'un être sensible;
+la bassesse et la méchanceté, qui étaient le partage de tant de
+monde, me parurent la plus triste dégradation, une condition plus
+abjecte que celle de la taupe ou du vermisseau. Je fus long-temps avant
+de concevoir comment un homme pouvait se porter à assassiner son
+semblable, ou même pourquoi il y avait des lois et des gouvernements;
+mais, en apprenant les détails des vices et des meurtres, je cessai
+d'être surpris, et je reculai de dégoût et d'horreur.</p>
+
+<p>»Chaque conversation des habitants de la chaumière me présentait
+alors de nouveaux prodiges. Les leçons que Félix donnait à l'Arabe,
+et auxquelles je prêtais toute mon attention, m'expliquèrent
+l'étrange système de la société humaine. J'entendais parler de la
+division des propriétés, de richesses immenses et de pauvreté
+excessive, de rang, de naissance et de noblesse.</p>
+
+<p>»Les mots donnaient lieu aux réflexions. J'appris que les biens les
+plus estimés par vos semblables, étaient une naissance illustre et
+pure avec la richesse. Un seul de ces biens suffisait pour qu'un homme
+fût respecté; mais sans l'un ni l'autre, il était regardé, sauf un
+petit nombre d'exceptions, comme un vagabond et un esclave, fait pour
+consumer ses forces au profit d'un petit nombre d'élus. Et
+qu'étais-je, moi? Je ne connaissais nullement mon origine, ni mon
+créateur; mais je savais que je n'avais ni argent, ni amis, ni aucune
+propriété. J'avais d'ailleurs une figure d'une difformité hideuse et
+repoussante; je n'étais même pas de la même nature que l'homme.
+J'étais plus agile que lui, et je pouvais subsister d'une nourriture
+plus grossière; je supportais l'excès de la chaleur et du froid, sans
+ressentir aucun mal; j'étais enfin d'une taille beaucoup plus élevée
+que celle des hommes. En regardant autour de moi, je ne voyais et
+n'entendais personne qui me ressemblât. En ces moments, je me demandais
+si j'étais un monstre, une difformité que tout le monde fuyait et
+désavouait.</p>
+
+<p>»Je ne saurais décrire la douleur dans laquelle ces réflexions me
+jetèrent: j'essayais de les éloigner, mais le chagrin s'augmentait
+sans cesse avec l'instruction. Ah! que n'étais-je toujours resté dans
+le bois où j'avais pris naissance, sans connaître ni éprouver
+d'autres sensations que celles de la faim, de la soif et de la chaleur!</p>
+
+<p>»De quelle étrange nature est l'instruction! Elle s'attache à
+l'esprit, lorsqu'elle lui a été une fois inculquée, comme le lichen
+au rocher. Je désirais quelquefois bannir toute pensée et tout
+sentiment; mais j'appris qu'il n'y avait qu'un moyen d'étouffer toute
+peine, la mort.... la mort que je craignais, sans pouvoir la comprendre.
+J'admirais la vertu et les bons sentiments, j'aimais les manières
+douces et les aimables qualités de mes voisins; mais j'étais privé de
+communication avec eux, si ce n'est celle que j'obtenais furtivement,
+sans être vu, ni connu, et qui augmentait le désir que j'avais de
+compter parmi mes semblables, sans me satisfaire. Les paroles
+bienveillantes d'Agathe, et le sourire animé de la charmante Arabe,
+n'étaient pas pour moi. Les douces exhortations du vieillard, et la
+conversation vive du bien-aimé Félix, ne s'adressaient pas à moi.
+Malheureux, malheureux que j'étais!</p>
+
+<p>»Je reçus de nouvelles et plus profondes leçons. J'entendis parler de
+la différence des sexes, de la naissance et de la croissance des
+enfants; combien le père aimait le sourire de l'enfant au berceau, et
+les vives saillies d'un fils plus grand; comment la vie de la mère se
+passait dans les soins précieux de leur éducation; comment l'esprit de
+la jeunesse s'étendait et s'instruisait; je sus ce qu'étaient un
+frère, une sœur; et je connus toutes les différentes parentés qui
+lient mutuellement un être à un autre.</p>
+
+<p>»Mais où étaient mes amis et mes parents? Un père n'avait pas eu
+soin des jours de mon enfance, une mère ne m'avait pas béni par son
+doux sourire et ses caresses; ou bien, s'il en avait été ainsi, toute
+ma vie passée n'était qu'un point, un vide dans lequel je ne
+distinguais rien. Ma mémoire avait beau remonter dans le passé, il me
+semblait que j'avais toujours été de la même taille et des mêmes
+proportions. Je n'avais pas encore vu un être qui me ressemblât, ou
+qui recherchât quelque commerce avec moi. Qu'étais-je? Cette question
+revint encore; et je n'y répondis que par des gémissements.</p>
+
+<p>»J'expliquerai bientôt la tendance de ces sentiments. Revenons
+maintenant aux habitants de la chaumière, dont l'histoire excitait en
+moi tour-à-tour des sentiments d'indignation, de plaisir et
+d'étonnement, mais qui ne faisaient qu'ajouter à l'amour et au respect
+que j'avais pour mes protecteurs; car j'aimais à les appeler ainsi par
+une illusion innocente et presque pénible.</p>
+
+
+
+
+<hr class="r5" />
+
+
+<h4><a id="CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII</a></h4>
+
+
+<p>»J'appris par la suite l'histoire de mes amis. Elle se grava
+profondément dans mon esprit; car elle se composait d'une foule de
+circonstances fort intéressantes et merveilleuses pour un être aussi
+inexpérimenté que moi.</p>
+
+<p>»Le vieillard se nommait de Lacey. Il était descendu d'une bonne
+famille de France, où il avait long-temps vécu dans l'abondance,
+respecté de ses supérieurs et chéri de ses égaux. Son fils avait
+été au service de son pays, et Agathe avait eu rang parmi les dames de
+la plus grande distinction. Peu de mois avant mon arrivée, ils avaient
+vécu dans une grande et riche cité, dont le nom est Paris, entourés
+d'amis, et jouissant de tous les agréments que procurent la vertu, le
+bon goût, ou un esprit cultivé.</p>
+
+<p>»Le père de Safie avait été la cause de leur ruine. C'était un
+marchand Turc, qui avait habité Paris pendant plusieurs années; mais
+qui, pour des raisons que je ne pus apprendre, devint suspect au
+gouvernement. Saisi et jeté en prison le jour même où Safie arriva de
+Constantinople pour le rejoindre, il fut jugé et condamné à mort.
+L'injustice de cette sentence était criante; elle indigna tout Paris,
+dont l'opinion générale fut que la condamnation avait pour motif,
+moins le crime imputé au Turc, que sa religion et ses richesses.</p>
+
+<p>»Félix avait assisté au jugement; en entendant la décision de la
+cour, il ne mit aucune borne à son horreur et à son indignation. Il
+fit, dès ce moment, le vœu solennel de le sauver, et il chercha alors
+les moyens de réussir dans cette entreprise. Après beaucoup d'efforts
+infructueux pour pénétrer dans la prison, il découvrit, dans une
+partie du bâtiment, une fenêtre fortement grillée, qui n'était pas
+gardée, et qui éclairait le donjon où l'infortuné Mahométan,
+chargé de chaînes, attendait, dans le désespoir, l'exécution de
+l'affreuse sentence. Félix visita la grille pendant la nuit, et fit
+connaître au prisonnier les intentions dont il était animé.</p>
+
+<p>»Le Turc, étonné et ravi, tâcha d'exciter le zèle de son
+libérateur, en lui promettant des récompenses et des richesses. Félix
+rejeta ses offres avec mépris; cependant, en voyant l'aimable Safie,
+qui avait la permission de visiter son père, et qui, par ses gestes,
+exprimait sa vive reconnaissance, le jeune homme s'avoua, que le captif
+possédait un trésor qui serait le prix le plus beau de ses peines et
+de ses dangers.</p>
+
+<p>»Le Turc s'aperçut promptement de l'impression que sa fille avait
+faite sur le cœur de Félix, et tâcha de le mettre encore plus dans
+ses intérêts, en promettait de la lui donner en mariage, dès qu'il
+serait parvenu en lieu de sûreté. Félix était trop délicat pour
+accepter cette offre; cependant il regarda la chance de cet événement,
+comme l'accomplissement de son bonheur.</p>
+
+<p>»Les jours suivants, tandis que tout se préparait pour l'évasion du
+marchand, le zèle de Félix fut excité par plusieurs lettres de
+l'aimable Safie, qui parvint à exprimer ses idées dans le langage de
+son amant, par le secours d'un vieux domestique de son père, qui
+comprenait le Français. Elle le remerciait, dans les termes les plus
+ardents, des services qu'il voulait rendre à son père; et en même
+temps elle déplorait avec douceur son propre sort.</p>
+
+<p>»J'ai des copies de ces lettres; car je sus, pendant ma résidence dans
+la cabane, me procurer ce qui était nécessaire pour écrire, et je
+voyais souvent les lettres entre les mains de Félix et d'Agathe. Avant
+de nous séparer, je veux vous les donner; elles confirmeront ce que je
+raconte: pour le moment, comme le soleil est déjà très-bas, je me
+bornerai à vous en dire la substance.</p>
+
+<p>»Safie racontait que sa mère était une Arabe chrétienne, prise et
+emmenée en esclavage par les Turcs; qu'elle avait séduit, par sa
+beauté, le cœur du marchand, et qu'elle en était devenue l'épouse.
+La jeune fille parlait avec orgueil et enthousiasme de sa mère, qui,
+née libre, méprisait l'esclavage auquel elle avait été réduite.
+Elle instruisit sa fille dans les principes de sa religion, et lui
+inspira des pensées élevées et une indépendance d'esprit, défendues
+aux femmes par Mahomet. Elle mourut; mais ses leçons se gravèrent en
+caractères ineffaçables dans le cœur de Safie: celle-ci tomba malade
+en songeant à la nécessité de retourner en Asie, où elle serait
+renfermée dans un harem, et occupée à des amusements puériles, peu
+convenables à la disposition de son âme, accoutumée à de grandes
+idées et à une noble émulation pour la vertu, tandis qu'elle était
+flattée agréablement par la perspective d'épouser un chrétien, et de
+rester dans un pays où les femmes pouvaient prétendre à un rang dans
+la société.</p>
+
+<p>»Le jour fut fixé pour l'exécution du Turc; mais, pendant la nuit qui
+devait la précéder, il avait quitté sa prison, et, avant que le jour
+ne parût, il était éloigné de plusieurs lieues de Paris. Félix
+avait obtenu des passeports en son nom, de même qu'aux noms de son
+père et de sa sœur. Avant de rien entreprendre, il avait communiqué
+son plan à son père, qui rendit facile le succès de la ruse, en
+quittant sa maison, sous le prétexte d'un voyage, et en se cachant avec
+sa fille, dans l'un des quartiers obscurs de Paris.</p>
+
+<p>»Félix prit la route de Lyon avec les fugitifs, et les conduisit par
+le mont Cenis à Leghorn, où le marchand se décida à attendre une
+occasion favorable pour passer en quelque partie de la Turquie.</p>
+
+<p>»Safie résolut de rester avec son père jusqu'au moment de son
+départ. Le Turc, de son côté, n'attendit pas ce moment, pour
+renouveler la promesse d'unir sa fille à son libérateur: Félix ne les
+abandonna pas; et, en attendant cet événement, il jouissait de la
+société de l'Arabe, qui lui montrait la plus simple et la plus tendre
+affection. Safie lui chantait aussi les airs délicieux de son pays
+natal; et il s'entretenait avec elle à l'aide d'un interprète, ou de
+regards expressifs.</p>
+
+<p>»Le Turc permettait cette intimité, et encourageait les espérances
+des jeunes amants, tandis que dans son cœur il avait formé des plans
+tout opposés. Il ne pouvait supporter l'idée que sa fille fût unie à
+un chrétien; mais il craignait le ressentiment de Félix en montrant du
+refroidissement, et il savait qu'il était encore au pouvoir de son
+libérateur, s'il voulait le livrer au gouvernement Italien, sur lequel
+ils s'étaient réfugiés. Il conçut mille plans pour prolonger la ruse
+jusqu'à ce qu'elle ne fût plus nécessaire, et pour emmener
+secrètement sa fille avec lui. Les nouvelles qui arrivèrent de Paris
+secondèrent beaucoup ses projets.</p>
+
+<p>»Le gouvernement de France était fort irrité de l'évasion de sa
+victime, et n'épargna rien pour découvrir et punir celui qui l'avait
+sauvée. Le complot de Félix fut promptement connu, et de Lacey fut
+jeté en prison avec Agathe. Ces nouvelles parvinrent à Félix, et
+l'arrachèrent à ses douces pensées. Son père, aveugle et âgé, et
+son excellente sœur, gémissaient dans un donjon malsain, tandis qu'il
+jouissait de la liberté, et de la société de celle qu'il aimait.
+Cette idée était un supplice pour lui. Il convint sur-le-champ avec le
+Turc, que s'il trouvait une occasion favorable de fuir avant son retour
+en Italie, Safie serait mise dans un couvent à Leghorn. Ce projet
+arrêté, il quitta l'aimable Arabe, partit pour Paris, et se livra à
+la vengeance des lois, dans l'espoir que cette démarche rendrait la
+liberté à M. de Lacey et à Agathe.</p>
+
+<p>»Vain espoir! Ses parents et lui gémirent pendant cinq mois en prison,
+dans l'attente d'un jugement, qui prononça la confiscation de leurs
+biens, et les condamna à un exil perpétuel.</p>
+
+<p>»Ils trouvèrent en Allemagne un misérable asile dans la chaumière
+où je les découvris. Félix ne tarda pas à connaître la perfidie du
+Turc, pour qui lui et sa famille souffraient une oppression inouïe. Ce
+Turc, en apprenant que son libérateur avait perdu toute fortune et tout
+crédit, était devenu traître à sa conscience et à l'honneur, et
+avait quitté l'Italie avec sa fille, en envoyant insolemment à Félix
+une petite somme d'argent, pour qu'il pût, disait-il, se faire un sort.</p>
+
+<p>»Tels étaient les motifs qui affligeaient le cœur du jeune homme, et
+le rendaient, lorsque je le vis d'abord, le plus à plaindre de la
+famille. Il aurait pu supporter la pauvreté, et s'en glorifier même,
+puisqu'elle avait été la récompense de sa vertu; mais l'ingratitude
+du Turc et la perte de sa bien-aimée Safie, étaient des malheurs plus
+amers et plus irréparables. Cependant, dès que la jeune Arabe arriva,
+il se sentit ranimé par une nouvelle vie.</p>
+
+<p>»À peine avait-on appris à Leghorn, que Félix était privé de sa
+fortune et de son rang, que le marchand ordonna à sa fille de ne plus
+penser à son amant, mais de se tenir prête à retourner avec lui dans
+sa patrie. Le cœur généreux de Safie en fut outragé; elle voulut
+faire des remontrances à son père, mais celui-ci la quitta avec
+colère, et en lui réitérant ses ordres tyranniques.</p>
+
+<p>»Peu de jours après, le Turc entra dans l'appartement de sa fille, et
+lui dit précipitamment, qu'il avait des raisons de croire que le secret
+de sa résidence à Leghorn avait été divulgué, et qu'il serait
+bientôt livré au Gouvernement Français. Pour prévenir ce danger, il
+avait loué un vaisseau qui devait le transporter à Constantinople, et
+qui dans quelques heures serait à la voile. Il avait l'intention de
+laisser sa fille aux soins d'un serviteur fidèle, qui l'emmènerait
+aussitôt que la plus grande partie de ses biens serait arrivée à
+Leghorn.</p>
+
+<p>»Seule avec elle-même, Safie réfléchit à la manière dont elle
+devait se conduire dans cette circonstance. Elle envisageait avec
+horreur l'idée de résider en Turquie; sa religion et ses sentiments
+l'en éloignaient. Par quelques papiers de son père, qui tombèrent
+entre ses mains, elle apprit l'exil de son amant et le nom du lieu qu'il
+habitait. Elle hésita quelque temps, mais enfin elle prit une
+détermination. Prenant avec elle quelques bijoux qui lui appartenaient,
+et une petite somme d'argent, elle quitta l'Italie, et partit pour
+l'Allemagne, accompagnée d'une domestique qui était de Leghorn, mais
+qui comprenait un peu la langue Turque.</p>
+
+<p>»Elle arriva saine et sauve dans une ville, à environ vingt lieues de
+la chaumière de M. de Lacey, mais elle y fut retenue par sa suivante
+qui tomba dangereusement malade. Elle lui prodigua les soins de la plus
+tendre affection, sans pouvoir l'empêcher de succomber. Le hasard
+voulut que l'Arabe, qui resta seule, sans connaître la langue du pays
+et les usages du monde, tombât en bonnes mains. La maîtresse de la
+maison où elle avait fait séjour, avait su par l'Italienne le nom de
+l'endroit vers lequel elle se dirigeait, et, après la mort de cette
+pauvre fille, elle prit les mesures les plus convenables, pour que Safie
+arrivât sans danger à la chaumière de son amant».</p>
+
+
+
+
+<hr class="r5" />
+
+
+<h4><a id="CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV</a></h4>
+
+
+<p>«Telle était l'histoire de mes chers voisins. J'en fus profondément
+frappé. J'appris même, en comparant les positions de la vie sociale
+qu'elle développait, à admirer les vertus de cette famille, et à
+détester les vices de l'espèce humaine.</p>
+
+<p>»Cependant le crime me paraissait un mal dont j'étais loin. La
+bienveillance et la générosité étaient toujours devant mes yeux, et
+m'inspiraient le désir de devenir acteur dans cette scène active où
+tant d'admirables qualités étaient déployées et mises en jeu. Mais
+en faisant le récit des progrès de mon intelligence, je ne dois pas
+omettre une circonstance qui remonte au commencement du mois d'août de
+la même année.</p>
+
+<p>»J'étais allé un soir, suivant ma coutume, dans le bois voisin, où
+je ramassais ma nourriture, et d'où je rapportais du bois pour mes
+protecteurs. Je trouvai par terre un portemanteau de cuir, qui contenait
+plusieurs articles d'habillement et quelques livres. Je m'en emparai
+avec empressement, et je revins avec ma prise dans ma cabane.
+Heureusement les livres étaient écrits dans la langue dont j'avais
+appris les éléments à la chaumière; c'étaient le <i>Paradis perdu</i>,
+un volume des <i>Vies de Plutarque</i>, et <i>les Passions de Werther.</i> Je
+ressentis la joie la plus vive de posséder ces trésors. Je me mis à
+étudier avec ardeur, et j'exerçais mon esprit sur ces histoires,
+pendant que mes amis se livraient à leurs occupations ordinaires.</p>
+
+<p>»J'aurais peine à vous décrire l'effet de ces livres. Ils me
+présentèrent une infinité de nouvelles images et de nouveaux
+sentiments, qui me remplissaient quelquefois de ravissement, mais qui
+plus souvent me jetaient dans la plus profonde affliction. Dans
+<i>Werther</i>, dont l'histoire simple et touchante offre déjà beaucoup
+d'intérêt, on examine tant d'opinions, et on répand tant de lumières
+sur ce qui avait été précédemment obscur pour moi, que j'y trouvai
+une source intarissable de réflexions, et de nombreux motifs
+d'étonnement. Les habitudes douces et domestiques qu'il décrivait, les
+nobles sentiments et les sensations dont il parlait, et qui se portent
+vers un autre objet que soi-même, s'accordaient bien avec l'expérience
+que j'avais acquise parmi mes protecteurs, et avec les besoins qui
+naissaient pour toujours dans mon sein; mais Werther lui-même me parut
+un être plus divin qu'aucun de ceux que j'avais vus ou imaginés: son
+caractère était exempt de prétentions; mais il était réfléchi. Les
+discussions sur la mort et le suicide étaient propres à me remplir
+d'étonnement. Je ne prétendais pas juger la question; mais j'inclinai
+vers les opinions du héros dont je pleurai la fin, sans la comprendre
+précisément.</p>
+
+<p>»Cependant, en lisant, je faisais une application plus personnelle à
+mes propres sensations et à mon état. Il me parut que j'avais quelque
+ressemblance, et en même temps une étrange différence avec les êtres
+dont je lisais l'histoire, et ceux dont j'écoutais la conversation. Je
+sympathisais avec eux, je les comprenais en partie, mais je n'avais pas
+l'esprit formé; je ne dépendais de personne, je n'avais de rapport
+avec qui que ce fût. Je pouvais librement cheminer vers la tombe;
+personne ne devait venir verser des pleurs sur ma cendre. Mon extérieur
+était hideux, et ma stature gigantesque: Que devais-je en penser? Qui
+étais-je? Qu'étais-je? D'où venais-je? Quelle était ma destinée?
+Ces questions revenaient sans cesse, sans que je pusse les résoudre.</p>
+
+<p>»Le volume des <i>Vies de Plutarque</i>, qui était tombé entre mes mains,
+contenait les histoires des premiers fondateurs des anciennes
+républiques. Ce livre fit sur moi une impression entièrement
+différente de celle que j'avais éprouvée en lisant Werther. Les
+rêveries de ce jeune Allemand m'avaient appris à connaître le
+désespoir et les passions; Plutarque me montra de hautes pensées. Il
+m'élevait au-dessus de la sphère bornée de mes propres réflexions,
+à un point où je pouvais admirer et aimer les héros des siècles
+passés. Il y avait, dans ce que je lisais, beaucoup de choses qui
+étaient au-dessus de mon intelligence et de mon expérience. J'avais
+une connaissance très-confuse des royaumes, des vastes continents, des
+grandes rivières et des mers sans limites; mais je ne connaissais
+nullement les villes, ni les grandes réunions d'hommes. La chaumière
+de mes protecteurs était la seule école où j'eusse étudié la nature
+humaine; Plutarque me développa des actions nouvelles et plus fortes.
+En lisant l'histoire de ces hommes versés dans les affaires publiques,
+qui gouvernaient ou massacraient leurs semblables, je sentis naître en
+moi un ardent amour de la vertu, et une profonde horreur du crime;
+termes dont je ne comprenais pas bien la signification, mais qui, selon
+moi, n'avaient d'autre rapport qu'au plaisir et à la peine. Ces
+sentiments me portèrent naturellement à admirer les législateurs
+pacifiques, tels que Numa, Solon et Lycurgue, de préférence à Romulus
+et Thésée. La vie patriarcale de mes protecteurs contribua à graver
+fortement ces impressions dans mon esprit. Il se peut cependant qu'elles
+eussent été toutes différentes, si j'eusse été initié au monde par
+un jeune soldat, passionné pour la gloire et le carnage.</p>
+
+<p>»Le <i>Paradis perdu</i> excita des émotions tout autres et bien plus
+profondes. Il en fut de cet ouvrage comme des deux autres, qui étaient
+tombés entre mes mains; je le pris pour une histoire véritable. Je me
+sentis agité par tous les sentiments d'étonnement et de crainte, que
+devait exciter la peinture d'un Dieu tout-puissant en guerre avec ceux
+qu'il avait créés. Souvent je m'appliquais à moi-même diverses
+situations, qui offraient un rapport frappant avec la mienne. Selon
+toute apparence, j'avais été créé, comme Adam, sans tenir en rien à
+un être vivant; mais d'un autre côté, son état était bien
+différent du mien. Il était sorti des mains de Dieu, parfait, heureux
+et prospère. Il restait sous la garde même de son créateur; il
+pouvait lui parler, et s'instruire en communiquant avec des êtres d'une
+nature supérieure: moi, j'étais malheureux, sans appui, et seul. Plus
+d'une fois, je considérai Satan comme l'emblème le plus fidèle de ma
+condition; souvent en effet, en voyant le bonheur des mes protecteurs,
+je me sentais, comme lui, rempli d'un sentiment d'envie.</p>
+
+<p>»Une autre circonstance me confirma dans l'opinion que j'avais de
+moi-même. Peu de temps après mon arrivée dans la cabane, je
+découvris quelques papiers dans la poche du vêtement que j'avais
+emporté de votre laboratoire. Je les avais d'abord négligés; mais
+maintenant que je pouvais déchiffrer les caractères qui y étaient
+tracés, je me mis à les étudier. C'était un journal écrit par vous,
+et relatif aux quatre premiers mois qui précédèrent ma création.
+Vous décriviez avec un soin minutieux chaque opération qui concourait
+au progrès de votre ouvrage; vous mêliez à cette histoire le récit
+des évènements qui avaient rapport à votre famille.</p>
+
+<p>»Vous vous souvenez sans doute de ces papiers. Les voici. Rien n'est
+omis de ce qui a rapport à mon origine maudite; toutes les
+circonstances qui l'ont amenée, quelque dégoût qu'elles offrent, y
+sont fidèlement conservées: la description la plus minutieuse de mon
+odieuse et dégoûtante personne y est tracée dans des termes qui
+peignaient votre horreur même, et rendaient la mienne ineffaçable.
+J'étais dans une souffrance affreuse en lisant ces notes. «Jour odieux
+où je reçus la vie, m'écriai-je avec désespoir! Maudit Créateur!
+Pourquoi as-tu formé un monstre si hideux, que toi-même tu t'en es
+éloigné avec dégoût? Dieu a fait l'homme beau, agréable, et à son
+image; ma forme présente aussi une ressemblance avec la tienne; mais
+une ressemblance horrible, plus horrible même par la ressemblance.
+Satan avait ses compagnons, ses diables, pour l'admirer, pour
+l'encourager; et moi, je suis solitaire et détesté».</p>
+
+<p>»Telles étaient mes réflexions pendant mes moments de désespoir et
+de solitude; mais, revenant à contempler les vertus des habitants de la
+chaumière, leur caractère aimable et bienveillant, je me persuadais
+que, lorsqu'ils connaîtraient mon admiration pour leurs vertus, ils
+auraient compassion de moi, et ne feraient pas attention à ma
+difformité personnelle. Pourraient-ils éloigner d'eux un être
+monstrueux, il est vrai, mais qui implorait leur compassion et leur
+amitié? Je résolus, du moins, de ne pas désespérer, et, à tout
+événement, de me préparer à une entrevue qui déciderait de ma
+destinée. Je retardai cet essai de quelques mois; car le succès était
+assez important pour m'inspirer la crainte de ne pas réussir. Du reste,
+j'acquérais tant d'expérience chaque jour, que je ne voulus commencer
+cette entreprise, qu'après avoir ajouté quelques mois de plus à ma
+sagesse.</p>
+
+<p>»Je remarquai, pendant ce temps, plusieurs changements dans la
+chaumière. La présence de Safie répandait le bonheur, et même plus
+d'abondance, parmi les personnes qui l'environnaient. Félix et Agathe
+donnaient plus de temps à leurs amusements et à leurs causeries; et
+ils étaient aidés dans leurs travaux par des domestiques. Ils ne
+paraissaient pas riches, mais ils étaient contents et heureux; leurs
+sentiments étaient paisibles, tandis que les miens devenaient de jour
+en jour plus tumultueux. Le progrès de mes connaissances ne servait
+qu'à me montrer plus clairement dans quelle affreuse position j'étais
+placé. J'entretenais l'espérance, il est vrai; mais elle
+s'évanouissait toujours, au moment où je voyais ma personne
+réfléchie dans l'eau, ou mon ombre à la clarté de la lune: faible
+image, ombre inconstante, dont je m'effrayais midi-même!</p>
+
+<p>»Je m'efforçai de bannir ces craintes, et de m'affermir pour
+l'épreuve que j'avais intention de subir dans quelques mois.
+Quelquefois je laissais mes pensées s'abandonner au délire, et errer
+dans les plaines du paradis; j'osais me représenter ces êtres bons et
+aimables, sympathisant avec mes sentiments et dissipant ma tristesse; je
+croyais voir leurs figures angéliques sourire pour me consoler. Rêves
+insensés! Une Ève n'adoucissait pas mes chagrins, ne partageait point
+mes pensées; j'étais seul. Je me souvenais de la prière qu'Adam
+adressa à son créateur; mais où était le mien? Il m'avait
+abandonné, et, dans l'amertume de mon cœur, je le maudissais.</p>
+
+<p>»L'automne se passa ainsi. Je vis, avec surprise et chagrin, les
+feuilles décroître et tomber, et la nature reprendre cet aspect
+stérile et froid qu'elle présentait, lorsque je vis pour la première
+fois les bois et la lune bienfaisante. Cependant, je ne fis pas
+attention à la température froide de la saison; j'étais plus propre,
+par mon organisation, à endurer le froid que la chaleur; mon plus grand
+plaisir était de voir les fleurs, les oiseaux, et tout le cortège
+enchanteur de l'été. Privé de ces agréments, je tournai davantage
+mon attention vers les habitants de la chaumière. L'absence de l'été
+n'avait pas diminué leur bonheur. Ce bonheur était de s'aimer et de se
+convenir; il ne dépendait que d'eux-mêmes, et n'était pas interrompu
+par ce qui se passait autour d'eux. Plus je les voyais, plus j'avais le
+désir de réclamer leur protection et leur amitié; mon cœur avait
+besoin d'être connu et aimé de ces intéressantes créatures; toute
+mon ambition se bornait à voir leurs doux regards tournés avec
+affection vers moi. Je n'osais penser qu'ils les détourneraient avec
+mépris et horreur. Le pauvre, qui s'arrêtait à leur porte, n'était
+jamais repoussé. Je demandais, il est vrai, des trésors bien plus
+grands qu'un peu de nourriture ou du repos; je prétendais à l'amitié,
+à la sympathie, et je ne m'en croyais pas tout-à-fait indigne.</p>
+
+<p>»L'hiver approchait, et une révolution complète des saisons avait eu
+lieu, depuis que j'étais animé par la vie. Mon attention, à cette
+époque, fut tournée entièrement vers le plan que je ni étais formé,
+et qui était de m'introduire dans la chaumière de mes protecteurs. Je
+conçus une foule de projets; mais celui auquel je m'arrêtai, fut
+d'entrer dans leur habitation au moment où le vieillard aveugle serait
+seul. J'avais assez de sagacité pour deviner, que ma laideur hideuse et
+surnaturelle était le principal objet d'horreur pour ceux qui m'avaient
+vu précédemment. Ma voix, quoique dure, n'avait rien de terrible; je
+pensai donc que si, pendant l'absence de ses enfants, je pouvais obtenir
+la bienveillance et la médiation du vieux de Lacey, je parviendrais,
+grâce à lui, à être toléré par mes plus jeunes protecteurs.</p>
+
+<p>»Un jour, le soleil brillait sur les feuilles rougeâtres dont la terre
+était jonchée, et inspirait la gaîté, sans répandre la chaleur;
+Safie, Agathe, et Félix partirent pour faire une longue promenade dans
+la campagne, et le vieillard, qui avait exprimé le désir de ne pas les
+accompagner, resta seul dans la chaumière. À peine ses enfants
+étaient-ils partis, qu'il prit sa guitare, et joua plusieurs airs d'une
+mélancolie douce, plus douce même qu'aucun de ceux que j'avais
+entendus auparavant. Sa figure était d'abord animée par le plaisir,
+mais bientôt elle exprima la méditation et la tristesse; enfin, le
+vieillard mit l'instrument de côté, et resta absorbé dans ses
+rêveries.</p>
+
+<p>»Mon cœur palpitait avec force; c'était l'heure, le moment de
+l'épreuve, qui devait confirmer mes espérances, ou réaliser mes
+craintes. Les domestiques étaient allés à une fête voisine. Tout
+était silencieux au dedans et autour de la chaumière: l'occasion
+était excellente; cependant, au moment où j'allais mettre mon plan à
+exécution, je sentis mes forces défaillir, et je tombai à terre. Je
+me relevai; je m'armai de toute la fermeté dont j'étais capable, et
+j'écartai les planches que j'avais placées devant ma cabane, pour
+cacher ma retraite. L'air frais me ranima, je m'affermis de nouveau dans
+ma détermination, et je m'approchai de la porte de ma chaumière.</p>
+
+<p>»Je frappai. « Qui est là, dit le vieillard? Entrez».</p>
+
+<p>&mdash;«Excusez-moi, lui dis-je, je suis un voyageur qui a besoin d'un peu
+de repos, et que vous obligeriez beaucoup, si vous vouliez permettre
+qu'il restât quelques minutes devant le feu».</p>
+
+<p>&mdash;«Entrez, dit de Lacey, et je chercherai à vous soulager; mais,
+malheureusement, mes enfants sont sortis; car je suis aveugle, et je
+crains qu'il ne me soit difficile de vous offrir quelque nourriture».</p>
+
+<p>&mdash;«N'en soyez pas en peine, mon généreux hôte, je n'en ai pas
+besoin; je ne réclame qu'un peu de chaleur et de repos».</p>
+
+<p>»Je m'assis, et il y eut un moment de silence. Je savais que chaque
+minute m'était précieuse; cependant j'étais indécis sur la manière
+dont je commencerais l'entretien; mais le vieillard me tira d'embarras
+en disant: «Étranger, je suppose, à votre langage, que vous êtes mon
+compatriote; êtes-vous Français»?</p>
+
+<p>&mdash;«Non; mais j'ai été élevé par une famille Française, et je ne
+comprends que la langue de ce pays. Je vais, en ce moment, réclamer la
+protection de quelques amis que j'aime sincèrement, et dont j'espère
+obtenir l'amitié».</p>
+
+<p>&mdash;«Sont-ils Allemands»?</p>
+
+<p>&mdash;«Non, ils sont Français. Mais changeons de conversation. Je suis une
+créature malheureuse et abandonnée; je regarde autour de moi, et je
+n'ai ni parent, ni ami sur la terre. Ces aimables gens, que je vais
+trouver, ne m'ont jamais vu, et ne me connaissent que sous bien peu de
+rapports. Je suis rempli de crainte; car, si je ne réussis pas auprès
+d'eux, je dois m'attendre à être un rebut pour le reste des hommes».</p>
+
+<p>&mdash;«Ne désespérez pas. Vivre sans amis, c'est assurément vivre
+malheureux; mais le cœur de l'homme qui est dégagé de tout intérêt
+particulier, ne renferme qu'amour fraternel et charité. Ayez donc
+confiance; et, si ces amis sont bons et aimables, ne perdez pas
+courage».</p>
+
+<p>&mdash;«Ils sont bons, il n'en est pas qui soient meilleurs; mais,
+malheureusement, ils sont prévenus contre moi. J'ai un bon naturel;
+jusqu'ici ma vie a été innocente, et quelquefois bienfaisante; mais
+les personnes, dont je vous parle, sont aveuglées par un préjugé
+fatal, et, au lieu de voir en moi un ami bon et sensible, elles ne
+voient qu'un monstre détestable».</p>
+
+<p>&mdash;«C'est un malheur, j'en conviens; mais, si vous n'avez aucun tort, ne
+pouvez-vous pas les détromper»?</p>
+
+<p>&mdash;«Je vais l'essayer; et c'est cette tentative même qui m'accable de
+tant de terreur. J'aime tendrement ces amis; sans être connu d'eux,
+j'ai pu pendant plusieurs mois connaître les attentions journalières
+qu'ils se prodiguent mutuellement; mais ils croient que je veux leur
+nuire, et c'est ce préjugé que je désire détruire».</p>
+
+<p>&mdash;«Où demeurent ces ami»?</p>
+
+<p>&mdash;«Près d'ici».</p>
+
+<p>&mdash;«Le vieillard garda le silence un moment, et dit: «Si vous voulez me
+confier sans réserve les détails de votre histoire, je vous serai
+peut-être utile pour les détromper. Je suis aveugle, et ne puis vous
+juger sur votre figure; mais il y a dans vos paroles un accent qui me
+garantit votre sincérité. Je suis pauvre et exilé, mais ce sera un
+véritable plaisir pour moi de pouvoir, en quelque manière, rendre
+service à une créature humaine».</p>
+
+<p>&mdash;«Homme excellent! Je vous remercie, et j'accepte votre offre
+généreuse. Votre bonté me rassure; votre secours me permet
+d'espérer, que je ne serai pas chassé de la société de vos
+semblables, ni privé de leur intérêt».</p>
+
+<p>&mdash;«Dieu vous en préserve, quand bien même vous seriez criminel; car
+ce malheur seul pourrait vous conduire au désespoir, et vous éloigner
+de la vertu. Moi aussi je suis malheureux, ma famille a été
+condamnée, et elle était innocente; jugez donc si je ne sens pas vos
+infortunes».</p>
+
+<p>&mdash;«Comment pourrai-je vous remercier, mon excellent et unique
+bienfaiteur? Vous êtes le premier homme qui m'ait fait entendre des
+paroles bienveillantes; j'en serai toujours reconnaissant. Votre
+humanité me garantit tout succès près des amis que je suis sur le
+point de voir».</p>
+
+<p>&mdash;«Puis-je connaître le nom et la demeure de ces amis»?</p>
+
+<p>»Je me tus. C'était le moment décisif, où j'allais perdre ou obtenir
+à jamais le bonheur. Je m'efforçai de recueillir assez de fermeté
+pour lui répondre, mais cet effort épuisa toute la force qui me
+restait. Je tombai sur la chaise en sanglotant. Dans ce moment
+j'entendis les pas de mes protecteurs. Je n'avais pas un moment à
+perdre; je m'emparai de la main du vieillard, et je m'écriai: «Voici
+le moment!... Sauvez et protégez moi! Vous et votre famille, vous êtes
+les amis que je cherche. Ne m'abandonnez pas au moment de l'épreuve».</p>
+
+<p>&mdash;«Grand Dieu! s'écria le vieillard, qui êtes-vous»?</p>
+
+<p>»Au même instant la porte de la chaumière s'ouvre; Félix, Safie et
+Agathe entrèrent. Qui pourrait décrire l'horreur et la consternation
+dont ils furent saisis en me voyant. Agathe s'évanouit; et Safie,
+incapable de donner des soins à son amie, s'élança hors de la
+chaumière. Félix s'avança, et avec une force surnaturelle, m'arracha
+de son père aux genoux duquel je m'attachais; dans un transport de
+fureur, il me renversa par terre, et me frappa avec violence d'un
+bâton. J'aurais pu séparer ses membres, aussi facilement que le lion
+déchire la gazelle; mais j'avais le cœur oppressé par la plus amère
+douleur, et je me retins. Il se disposait à me frapper de nouveau; mais
+vaincu par la douleur et le désespoir, je quittai la chaumière; et,
+sans être aperçu, je parvins, au milieu du tumulte général, à
+m'échapper jusque dans ma cabane».</p>
+
+
+
+
+<hr class="r5" />
+
+
+<h4><a id="CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV</a></h4>
+
+
+<p>»Maudit, maudit créateur! Pourquoi vivais-je? Pourquoi, dans cet
+instant, n'ai-je pas éteint l'étincelle d'existence que vous m'aviez
+si imprudemment donnée? Je ne sais; le désespoir ne s'était pas
+encore emparé de moi; mes sentiments étaient ceux de la rage et de la
+vengeance. J'aurais eu du plaisir à détruire la chaumière et ses
+habitants, et je me serais rassasié de leurs cris et de leur malheur.</p>
+
+<p>»Dès que la nuit fut arrivée, je quittai ma retraite, et je me mis à
+errer dans le bois: là, cessant d'être retenu par la crainte d'être
+découvert, je donnai cours à mes tourments par des hurlements
+horribles. Semblable à une bête féroce qui a rompu ses liens, je
+détruisais les objets qui faisaient obstacle à mon passage, et je
+traversais les bois avec la rapidité du cerf. Ah! que cette nuit fut
+affreuse pour moi! Les froides étoiles brillaient dans les cieux, et
+semblaient insulter à mon malheur: les arbres dépouillés agitaient
+leurs branches au-dessus de ma tête; de temps en temps, la douce voix
+d'un oiseau se lisait entendre au milieu du silence universel: tout,
+excepté moi, jouissait du repos ou du bonheur. Semblable au chef des
+Démons, je portais l'enfer en moi-même; sans avoir son génie, je
+voulais déraciner les arbres, répandre le ravage et la destruction
+autour de moi; et, après avoir assouvi ma fureur, m'asseoir sur les
+ruines, et en jouir.</p>
+
+<p>»Je ne pus supporter ce dérèglement de sensations; je me sentis
+accablé par l'excès de l'exercice auquel je m'étais livré, et je
+tombai sur la terre humide dans la faible impuissance du désespoir.
+Parmi les hommes, nul n'avait pitié de moi, nul ne me prêtait
+assistance: devais-je amitié à mes ennemis? Non. De ce moment, je
+déclarai une guerre éternelle à l'espèce humaine, et surtout à
+celui qui, en me créant, me réduisait à ce malheur insupportable.</p>
+
+<p>»Le soleil se leva; j'entendis des voix d'hommes, et je jugeai
+impossible de retourner, ce jour-là, dans ma retraite. En conséquence,
+je me cachai dans quelque taillis épais, déterminé à passer le temps
+à réfléchir sur ma situation.</p>
+
+<p>»Le doux éclat du soleil, et l'air pur du jour me rendirent un peu la
+tranquillité. Je me rappelai ce qui s'était passé dans la chaumière,
+et je ne pus m'empêcher de croire que j'avais été trop prompt dans
+mes conclusions. J'avais certainement agi avec imprudence. Il était
+clair que ma conversation avait intéressé le père en ma faveur, et
+j'étais un insensé de m'être exposé à l'horreur de ses enfants.
+J'aurais dû habituer le vieux de Lacey à moi-même, et ne me
+découvrir au reste de sa famille, que lorsqu'elle aurait été
+préparée à me voir. Cette erreur ne me parut pas irréparable. Je
+méditai long-temps sur le parti que j'aurais à prendre, et je
+m'arrêtai à celui de retourner à la chaumière, de m'adresser au
+vieillard, et de le mettre dans ma cause par mes représentations.</p>
+
+<p>»Ces pensées me calmèrent, et me jetèrent, vers l'après-midi, dans
+un profond sommeil; mais l'agitation de mon sang ne me permettait pas
+d'être bercé par des rêves paisibles. L'horrible scène de la veille
+se représentait sans cesse à mes yeux; les femmes fuyaient, et Félix,
+rempli de fureur, m'arrachait aux pieds de son père. Je me réveillai
+épuisé; et je profitai de la nuit, qui était déjà venue, pour
+sortir de ma retraite, et pourvoir à ma nourriture.</p>
+
+<p>»Après avoir apaisé ma faim, je dirigeai mes pas vers le sentier bien
+connu, qui conduisait à la chaumière. Tout était tranquille. Je
+rentrai dans ma cabane, et je me mis à attendre l'heure à laquelle la
+famille avait coutume de se lever. Cette heure se passa, le soleil
+s'éleva dans les deux, et les habitants de la chaumière ne
+paraissaient pas. Je tremblais avec violence, dans la crainte de quelque
+malheur affreux. L'intérieur de la chaumière était sombre; aucun
+mouvement ne se faisait entendre: je ne puis décrire l'agonie de cette
+attente.</p>
+
+<p>»Dans ce moment deux paysans vinrent à passer, s'arrêtèrent auprès
+de la chaumière, et causèrent ensemble en faisant des gestes violents;
+mais je ne comprenais pas un mot de leur conversation, parce qu'ils
+parlaient la langue du pays, qui différait de celle de mes protecteurs.
+Bientôt après, cependant, Félix s'approcha d'un autre homme: je fus
+surpris de voir qu'il n'avait pas quitté la chaumière ce matin; j'en
+eus même quelqu'inquiétude, et je prêtai une oreille attentive pour
+découvrir, dans ce qu'il dirait, le motif de ces visites inaccoutumées».</p>
+
+<p>«Faites-vous attention, lui dit son compagnon, que vous serez obligé
+de payer un loyer de trois mois, et de perdre le produit de votre
+jardin? Je ne désire pas profiter d'un avantage injuste, et je demande
+en conséquence que vous preniez quelques jours pour peser votre
+détermination».</p>
+
+<p>&mdash;«C'est tout-à-fait inutile, répondit Félix; nous ne pouvons plus
+désormais habiter votre chaumière. La vie de mon père est dans le
+plus grand danger, à cause de l'évènement affreux que je vous ai
+raconté. Ma femme et ma sœur ne reviendront jamais de leur terreur. Ne
+raisonnons pas davantage sur ce sujet. Prenez possession de voire bien,
+et laissez moi quitter ce lieu».</p>
+
+<p>»Félix tremblait violemment en parlant ainsi. Il entra, suivi de ses
+compagnons, dans la chaumière, et partit au bout de quelques minutes.
+Depuis, je n'ai jamais vu personne de la famille de M. de Lacey.</p>
+
+<p>»Pendant le reste du jour je restai dans ma cabane, accablé par un
+désespoir profond et stupide. Mes protecteurs étaient partis, et
+avaient rompu le seul lien qui m'attachait au monde. Pour la première
+fois, mon cœur se remplit de sentiments de vengeance et de haine; au
+lieu de chercher à les comprimer, je me laissais emporter par le
+torrent, abandonnant mon esprit aux idées du mal et de la mort. Si je
+me rappelais mes amis, la voix douce de M. de Lacey, les yeux attrayants
+d'Agathe, et la beauté merveilleuse de l'Arabe, ces sombres pensées se
+dissipaient, et un torrent de larmes coulait de mes yeux. Mais aussitôt
+que je reportais ma pensée sur le mépris et l'abandon dans lequel je
+me trouvais, ma colère se tournait en rage. Dans l'impuissance de nuire
+à aucun objet humain, je dirigeai ma fureur sur des objets inanimés.
+À l'approche de la nuit, je plaçai une grande quantité de
+combustibles autour de la chaumière; et, après avoir détruit tout
+vestige de culture dans le jardin, j'attendis avec la plus grande
+impatience que la lune fut cachée pour commencer mes opérations.</p>
+
+<p>»À l'approche de la nuit, un vent terrible s'éleva, et dispersa
+promptement les nuages qui couvraient le ciel: ce vent, dont la force
+semblait égaler celle de l'avalanche, bouleversa mon esprit, et brisa
+toute ma raison. J'allumai une branche d'arbre sèche, et je tournai
+avec fureur autour de la chaumière maudite, les yeux incessamment
+fixés sur l'ouest de l'horizon, dont la lune touchait presque le bord.
+Une partie de son orbe fut enfin cachée, et je brandis ma branche; la
+lune disparut, et je mis le feu, en poussant un cri, à la paille, aux
+bruyères et aux genêts que j'avais rassemblés. Le vent augmenta la
+violence du feu, et la chaumière fut aussitôt enveloppée et dévorée
+par les flammes.</p>
+
+<p>»Dès que je fus convaincu qu'aucun secours ne pourrait sauver quelque
+partie de l'habitation, je me retirai, en me dirigeant vers le bois, où
+je cherchai un asile.</p>
+
+<p>»Maintenant que j'avais le monde devant moi, où devais-je porter mes
+pas? Je résolus de fuir loin du théâtre de mes malheurs; mais pour
+moi, haï et méprisé, tous les pays étaient également horribles.
+Enfin, je pensai à vous. J'appris par vos papiers que vous étiez mon
+père, mon créateur: à qui pouvais-je mieux m'adresser qu'à celui qui
+m'avait donné la vie? Félix qui avait appris beaucoup de choses à
+Safie, n'avait pas oublié de lui faire connaître la géographie: de
+cette manière j'avais appris les situations respectives des
+différentes contrées de la terre. Vous aviez indiqué que Genève
+était votre patrie; je résolus de porter mes pas vers cette ville.</p>
+
+<p>»Comment faire pour m'orienter? Je savais qu'il fallait voyager dans
+une direction sud ouest, pour arriver à ma destination; mais je n'avais
+d'autre guide que le soleil. Je ne connaissais pas les noms des villes
+que j'avais à traverser, et je ne pouvais demander des renseignements
+à aucun être humain. Malgré ces difficultés, je ne perdis pas tout
+espoir. Je ne pouvais attendre de secours que de vous, de vous qui ne
+m'inspiriez d'autre sentiment que celui de la haine. Créateur
+insensible et lâche! tu m'avais doué de sens et de passions, et tu
+m'avais jeté dans le monde comme un objet de mépris et d'horreur pour
+l'espèce humaine! Il n'y avait que vous à la pitié et à la justice
+duquel je pusse prétendre, et je me déterminai à réclamer de vous
+cette justice, que j'essayerais en vain d'obtenir de tout autre être
+humain.</p>
+
+<p>»Mes voyages furent longs, et mes souffrances cruelles. L'automne
+était avancé lorsque je quittai le lieu qui m'avait si longtemps servi
+de résidence. Je ne voyageais que de nuit, dans la crainte de
+rencontrer l'homme. La nature dépérissait autour de moi, et le soleil
+devint sans chaleur; la pluie et la neige tombaient de toutes parts; de
+grands fleuves étaient gelés; la surface de la terre était triste,
+glacée, et nue, et je ne trouvais aucun asile. Ah, terre! combien de
+fois ai-je vomi des imprécations contre celui qui m'avait créé! Je
+n'avais plus la même douceur de caractère; je n'avais plus que fiel et
+amertume. Plus j'approchais de votre habitation, plus je sentais
+profondément dans mon cœur le désir de la vengeance. Je ne me
+reposais pas, malgré la neige et la glace. Quelques incidents, et une
+carte du pays, qui était tombée entre mes mains, servirent à me
+diriger; mais souvent je m'égarais de mon chemin. L'horreur de mon
+désespoir ne me laissait aucun repos: chaque incident était un motif
+nouveau de rage et de malheur; mais une circonstance, que je vais
+rapporter, redoubla l'amertume et l'horreur de mes sentiments.</p>
+
+<p>»J'étais arrivé sur les confins du Switzerland: le soleil avait
+déjà plus de chaleur, et la terre commençait à se couvrir d'une
+nouvelle verdure.</p>
+
+<p>»J'avais coutume de me reposer pendant le jour, et de ne voyager que de
+nuit, pour éviter l'aspect de l'homme. Un matin, cependant, comme
+j'avais à traverser un bois profond, je hasardai de continuer mon
+voyage après le lever du soleil. C'était un des premiers jours du
+printemps: le charme du soleil resplendissant, et la fraîcheur
+embaumée de l'air m'inspirèrent un sentiment de joie. Je sentis
+renaître dans mon cœur des émotions douces et agréables, qui depuis
+long-temps paraissaient éteintes. Presque surpris par la nouveauté de
+ces sensations, je me sentis entraîné jusqu'au point d'oublier ma
+solitude et ma difformité; j'osai même goûter un moment de bonheur.
+De douces larmes arrosèrent encore mes joues, et mes yeux humides se
+levèrent avec reconnaissance vers l'astre bienfaisant auquel je devais
+une semblable jouissance.</p>
+
+<p>»Je continuai à suivre les sentiers du bois, jusqu'à sa limite,
+marquée par une rivière dont le lit paraissait profond et le cours
+rapide, et dont les bords étaient ombragés par une grande quantité
+d'arbres déjà verdoyants. Je m'arrêtai dans cet endroit, sans savoir
+exactement le chemin que je suivrais, lorsque j'entendis des voix qui me
+forcèrent à me cacher sous l'ombre d'un cyprès. J'étais à peine
+sous cet arbre, qu'une jeune fille vint en courant vers l'endroit que
+j'avais choisi, et en riant comme si elle fuyait quelqu'un pour badiner.
+Elle continua sa course le long des bords escarpés du fleuve; mais,
+venant tout-à-coup à glisser, elle tomba dans l'eau. Je m'élançai de
+ma retraite, et après avoir longtemps lutté contre la force du
+courant, je parvins à la sauver, et à l'amener sur le rivage. Elle
+était sans connaissance; et j'essayais de la ranimer par tous les
+moyens possibles, lorsque je fus brusquement interrompu par l'approche
+d'un paysan, qui était probablement celui qu'elle avait fui en jouant.
+À ma vue, il s'élança vers moi, arrachant la jeune fille de mes bras,
+et courut vers la partie la plus épaisse du bois. Je le suivis
+aussitôt, et presque machinalement; mais l'homme, en me voyant
+approcher, ajusta sur moi le fusil qu'il portait, et fit feu. Je tombai,
+et il s'échappa dans l'épaisseur du bois avec une nouvelle rapidité.</p>
+
+<p>»Telle était donc la récompense de ma bonté! J'avais sauvé de la
+mort un être humain, et, pour récompense, je souffrais maintenant
+d'une blessure qui avait déchiré la chair jusqu'aux os. Les sentiments
+de bonté et de douceur, qui m'avaient animé peu d'heures auparavant,
+firent place à une rage infernale et à des mouvements convulsifs.
+Enflammé par la souffrance, je vouai une haine éternelle à toute
+l'espèce humaine, et en méditant de terribles vengeances; mais
+l'irritation de ma blessure m'accabla, suspendit les mouvements de mon
+pouls, et me fit perdre les sens.</p>
+
+<p>»Pendant quelques semaines, je traînai ma malheureuse vie dans les
+bois, en cherchant à soigner la blessure que j'avais reçue. La balle
+était entrée dans mon épaule; et je ne savais si elle y était
+restée, ou si elle avait traversé tout mon corps. Quoi qu'il en fût,
+je n'avais aucun moyen de l'extraire. Mes souffrances s'aggravaient
+encore du sentiment oppressif de l'injustice et de l'ingratitude qui en
+était la cause. Dans mes vœux journaliers je demandais vengeance, une
+vengeance entière et terrible, qui seule pourrait tenir lieu des
+outrages et des angoisses que j'avais soufferts.</p>
+
+<p>»Après quelques semaines, ma blessure se guérit, et je continuai mon
+voyage. Mes souffrances ne devaient plus être adoucies par l'éclat du
+soleil, ou les douces brises du printemps; la joie n'était plus qu'une
+ironie qui insultait à mon désespoir, et me faisait sentir plus
+péniblement que je n'étais pas destiné à connaître le bonheur.</p>
+
+<p>»J'approchais cependant du terme de mon voyage; deux mois après,
+j'arrivai dans les environs de Genève.</p>
+
+<p>»C'était le soir. Je me cachai dans les champs qui entourent cette
+ville, pour songer de quelle manière je m'adresserais à vous. J'étais
+accablé par la fatigue et la faim, et beaucoup trop malheureux pour
+jouir des douces brises du soir, ou de la vue du soleil qui se couchait
+derrière les imposantes montagnes du Jura.</p>
+
+<p>»Un léger sommeil m'arracha en ce moment à mes tristes réflexions;
+mais il fut bientôt troublé par rapproche d'un bel enfant, qui vint,
+en courant, et avec toute la gaîté de son âge, dans la retraite où
+je m'étais placé. Tout-à-coup, en le voyant, j'eus la pensée que
+cette petite créature était sans prévention, et avait vécu trop peu
+de temps pour avoir horreur de la difformité. Si, donc, je pouvais le
+prendre, et l'élever comme mon compagnon et mon ami, je ne serais plus
+solitaire sur cette terre peuplée.</p>
+
+<p>»Cédant à cette pensée, je saisis l'enfant au passage, et le tirai
+vers moi. À ma vue, il couvrit ses yeux de ses mains, et poussa un cri
+d'effroi. J'ôtai de force la main qu'il tenait sur sa figure, et je lui
+dis: «Enfant, que crains-tu? Je n'ai pas l'intention de te faire aucun
+mal; écoute-moi».</p>
+
+<p>»Il se débattait avec violence:&mdash;«Laisse-moi m'en aller,
+s'écria-t-il, monstre! vilain méchant! tu veux me manger, et me
+déchirer en morceaux.... Tu es un ogre.... laisse-moi m'en aller, ou je
+le dirai à papa».</p>
+
+<p>&mdash;«Mon enfant, tu ne reverras plus ton père; il faut que tu viennes
+avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;«Monstre affreux! laisse-moi partir; mon papa est syndic;&mdash;c'est M.
+Frankenstein... Il te punirait, si tu osais me retenir».</p>
+
+<p>&mdash;«Frankenstein! tu appartiens donc à mon ennemi... à celui de qui
+j'ai juré de tirer vengeance; tu seras ma première victime».</p>
+
+<p>»L'enfant se débattait encore, et me chargeait d'épithètes qui
+portaient le désespoir dans mon cœur. Je lui pris le cou pour
+l'empêcher de crier, et je le vis aussitôt tomber mort à mes pieds.</p>
+
+<p>«En contemplant ma victime, j'avais le cœur gonflé de joie et fier
+d'un triomphe infernal. Je frappai des mains, en m'écriant: «Moi
+aussi, je puis porter la désolation; mon ennemi n'est pas au-dessus de
+mes atteintes; cette mort le jettera dans le désespoir, et mille autres
+malheurs pourront l'affliger et l'accabler».</p>
+
+<p>»En fixant mes yeux sur l'enfant, j'aperçus un objet qui brillait sur
+sa poitrine: je le pris, c'était le portrait d'une femme
+très-séduisante. Tout pervers que j'étais, j'en fus transporté, et
+je m'adoucis. Je contemplai quelques moments avec délices ses yeux
+noirs ombragés par de longs cils, et ses lèvres gracieuses; mais
+bientôt ma rage revint: je me rappelai que j'étais à jamais privé du
+bonheur que l'on peut attendre d'aussi belles créatures; et que celle
+dont je contemplais l'image, changerait, en me regardant, cet air divin
+de bonté en une expression de dégoût et d'effroi.</p>
+
+<p>»Vous étonnerez-vous que de telles pensées me transportassent de
+rage? Je m'étonne seulement que, dans ce moment, au lieu de donner
+cours à mes sentiments en exclamations et en désespoir, je ne me sois
+pas précipité au milieu de l'espèce humaine, et que je n'aie pas
+péri en essayant de la détruire.</p>
+
+<p>»Accablé par ces sentiments, je quittai le lieu où j'avais commis le
+meurtre. Je cherchais une retraite plus à l'écart, lorsque je vis une
+femme passer auprès de moi. Elle était jeune, pas aussi belle que
+celle dont je tenais le portrait, mais d'un aspect agréable, et
+brillant de tout l'éclat de la jeunesse et de la santé. Voici,
+pensais-je, une de celles qui sourient pour tout le monde, excepté pour
+moi; elle n'échappera pas: grâce aux leçons de Félix, et aux lois
+sanguinaires de l'homme, j'ai appris à préparer le mal. Je m'approchai
+d'elle sans en être vu, et je mis le portrait dans une des poches de
+son vêtement.</p>
+
+<p>»Pendant quelques jours j'allai souvent à l'endroit où ces scènes
+avaient eu lieu: tantôt j'avais le désir de vous voir, tantôt
+j'étais résolu à quitter pour toujours le monde et ses misères.
+Enfin je vins dans ces montagnes, et j'ai erré dans leurs immenses
+solitudes, consumé par une passion brûlante que vous seul pouvez
+satisfaire. Nous ne nous séparerons pas que vous n'ayez promis de
+consentir à ma requête. Je suis seul et malheureux; l'homme ne veut
+pas m'admettre dans sa société; mais un être aussi difforme et aussi
+horrible que moi-même ne me repousserait pas. Ma compagne doit avoir le
+même extérieur et les mêmes défauts. Votre devoir est de la créer.</p>
+
+
+
+
+<hr class="r5" />
+
+
+<h4><a id="CHAPITRE_XVI">CHAPITRE XVI</a></h4>
+
+
+<p>Le monstre cessa de parler, et fixa les yeux sur moi, dans l'attente
+d'une réponse; mais j'étais troublé, hors de moi, et incapable de
+recueillir assez mes idées pour comprendre toute l'étendue de sa
+proposition. Il continua:</p>
+
+<p>«Il faut me créer une femme avec qui je puisse vivre dans l'échange
+de ces sentiments nécessaires à mon existence. Vous seul pouvez le
+faire; et je vous le demande comme un droit que vous ne devez pas
+refuser».</p>
+
+<p>La dernière partie de son histoire avait rallumé dans mon cœur la
+colère qui s'était apaisée pendant le récit de sa vie paisible,
+parmi les habitants de la chaumière, et, lorsqu'il prononça ces
+derniers mots, je ne pus contenir plus long-temps la fureur qui me
+consumait.</p>
+
+<p>&mdash;«Je refuse, répondis-je; et aucun supplice n'arrachera jamais mon
+consentement. Tu peux me rendre le plus malheureux des hommes; mais tu
+ne m'aviliras jamais à mes propres yeux. Irai-je créer un autre être
+semblable à toi-même, et dont la méchanceté, jointe à la tienne,
+désolerait le monde? Éloigne-toi! Je t'ai répondu; tu peux me
+torturer; mais je ne consentirai jamais à ta demande».</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez tort, répliqua le Démon; et, au lieu de me servir de
+menaces, je me contenterai de raisonner avec vous. Je suis méchant,
+parce que je suis malheureux. Ne suis-je pas abandonné et haï par
+toute l'espèce humaine? Vous, mon créateur, si vous me mettiez en
+pièces, vous en triompheriez: souvenez-vous-en, et dites-moi pourquoi
+j'aurais pour l'homme plus de pitié qu'il ne m'en témoigne. Vous ne
+croiriez pas commettre un meurtre, si, me précipitant dans un de ces
+abîmes de glace, vous me fessiez périr, moi, l'ouvrage de vos mains.
+Respecterai-je l'homme lorsqu'il me méprise? Faites-le vivre avec moi
+dans un échange de bontés; et, au lieu de lui nuire, je lui ferai
+toutes sortes de biens en pleurant de reconnaissance de ce qu'il veut
+bien les accepter. Mais il n'en saurait être ainsi; les sens humains
+sont des barrières insurmontables à notre union. Cependant, les miens
+ne se soumettront pas à un esclavage honteux. Je vengerai mes injures:
+si je ne puis inspirer l'amour, j'inspirerai la crainte; et c'est
+surtout à vous, mon plus grand ennemi, parce que vous êtes mon
+créateur, que je jure une haine éternelle. Prenez-y garde: je
+travaillerai à votre destruction, et je ne m'arrêterai pas que je
+n'aie désolé votre cœur, de manière à ce que vous maudissiez
+l'heure de voire naissance».</p>
+
+<p>Une rage infernale l'animait en prononçant ces paroles: sa figure se
+ridait en contorsions trop horribles, pour que des yeux humains pussent
+la regarder; mais il se calma promptement, et il ajouta:</p>
+
+<p>«Je voulais raisonner; mais mon emportement s'y oppose; et cependant
+vous ne réfléchissez pas que vous êtes la cause de ses excès. Si un
+être quelconque éprouvait pour moi quelques emotions de bienveillance,
+je la lui rendrais au centuple; pour cet amour d'une seule créature, je
+ferais la paix avec l'espèce entière! Mais je vois que je me laisse
+aller à des rêves de bonheur qui ne peuvent se réaliser. Ce que je
+vous demande est raisonnable et modéré; je veux une créature d'un
+autre sexe, mais aussi hideuse que moi: ce présent est faible, mais
+c'est tout ce que je puis recevoir et je serai content. Il est vrai que
+nous serons des monstres séparés du monde entier; mais nous en serons
+plus attachés l'un à l'autre. Nous ne vivrons pas heureux, mais nous
+serons innocents, et à l'abri du malheur que j'éprouve maintenant. Ah!
+mon créateur, rendez-moi heureux; qu'un seul bienfait me permette de
+vous exprimer ma reconnaissance! Laissez-moi connaître le plaisir de
+toucher le cœur d'un être existant; ne me refusez pas ce que je vous
+demande»!</p>
+
+<p>Je fus touché. Je frissonnai en pensant aux conséquences que pourrait
+avoir mon consentement; mais je sentis que ses raisonnements étaient
+assez justes. Son histoire et les sentiments qu'il exprimait dans ce
+moment, prouvaient quelque délicatesse. D'ailleurs, ne lui devais-je
+pas, à titre de créateur, toute la portion de bonheur qu'il était en
+mon pouvoir de lui accorder? Il remarqua un changement dans ce que
+j'éprouvais, et il poursuivit.</p>
+
+<p>«Si vous consentez à ma demande, je ne paraîtrai jamais ni devant
+vous, ni devant aucun être humain. J'irai dans les vastes déserts de
+l'Amérique méridionale. Ma nourriture n'est pas celle de l'homme; je
+n'égorge ni l'agneau, ni le chevreau, pour assouvir mon appétit: les
+glands et les graines me suffisent. Ma compagne sera de la même nature
+que moi, et se contentera de la même manière de vivre. Les feuilles
+sèches nous serviront de lit; le soleil brillera pour nous comme pour
+l'homme, et mûrira notre nourriture. Le tableau que je vous présente
+est une image de paix et d'humanité: vous devez sentir que vous ne
+pourriez contrarier mes vœux que par abus de pouvoir et par cruauté.
+Tout à l'heure vous avez été sans pitié pour moi; je lis maintenant
+la compassion dans vos regards; laissez-moi saisir le moment favorable,
+laissez-moi obtenir la promesse de de ce que je désire si ardemment.»</p>
+
+<p>&mdash;«Tu te proposes, répondis-je, de t'éloigner de la demeure des
+hommes, de vivre dans ces déserts où tu n'auras d'autre société que
+celle des bêtes féroces. Comment pourras-tu persévérer dans cet
+exil, toi qui désires l'amour et la sympathie de l'homme? Tu reviendras
+rechercher encore leur amitié, et tu ne trouveras que leur haine; la
+passion du mal se renouvellera, et tu auras alors une compagne pour
+t'aider à détruire. Cela ne se peut; ne m'en parles plus, car je n'y
+puis consentir».</p>
+
+<p>&mdash;«Quelle inconstance dans vos sentiments! Il n'y a qu'un moment vous
+étiez ému par mes raisonnements; pourquoi vous endurcissez-vous contre
+mes plaintes? Je vous jure, par la terre que j'habite, et par vous-même
+qui m'avez créé, que je quitterai, avec la compagne que vous me
+donnerez, le voisinage de l'homme, et que nous irons habiter dans le
+lieu le plus sauvage. Je ne serai plus animé par le mal, car je
+connaîtrai la sympathie: ma vie s'écoulera tranquillement; et, à mes
+derniers moments, je ne maudirai pas mon créateur».</p>
+
+<p>Ses paroles firent sur moi un effet étrange. Je fus touché de
+compassion, et je sentis un moment le désir de le consoler; mais, en le
+regardant, en voyant la masse informe se mouvoir et parler, mon cœur se
+souleva, et mes sentiments furent ceux de l'horreur et de la haine. Je
+m'efforçai de les étouffer. Je pensai que, dans l'impossibilité de
+sympathiser avec lui, je n'avais pas droit de le priver de la petite
+portion de bonheur qu'il était encore en mon pouvoir de lui accorder.</p>
+
+<p>&mdash;«Tu jures d'être bon, lui dis-je; mais n'as-tu pas déjà montré un
+degré de perversité tel que je pourrais avec raison me défier de toi?
+Ne serait-ce pas une feinte pour accroître ton triomphe, en ouvrant une
+plus vaste carrière à ta vengeance?»</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'est-ce? Je croyais avoir excité votre compassion, et vous me
+refusez encore le seul bienfait, qui puisse adoucir mon cœur et me
+rendre bon! Si je n'ai ni devoirs, ni affection, la haine et le crime
+seront mon partage; aimé d'un autre, je n'aurai plus de motif pour
+être criminel, et tout le monde ignorera que j'existe. Mes défauts
+viennent d'une solitude forcée que j'abhorre; et mes vertus se
+formeront nécessairement dans la vie que je passerai avec une créature
+semblable à moi. Je connaîtrai les affections d'un être sensible, et
+je me rattacherai à la chaîne d'existence et d'évènements dont je
+suis maintenant exclus.»</p>
+
+<p>Je me tus quelque temps, pour réfléchir à tout ce qu'il venait de
+dire, et aux différents raisonnements dont il s'était servi. Je
+pensais aux vertus qu'il avait promises au commencement de son
+existence; je compris que tout bon sentiment avait été éteint en lui
+par le dégoût et le mépris qu'il avait éprouvé de ses protecteurs.
+Je n'oubliai pas dans mon calcul son pouvoir et ses menaces: une
+créature qui pouvait exister dans les froides cavernes des glaciers, et
+éviter les poursuites au milieu de précipices inaccessibles, était un
+être qui possédait des facultés contre lesquelles il serait inutile
+de lutter. Après un long silence de réflexion, je conclus que la
+justice qui lui était due, celle qui était due à mes semblables,
+exigeait que je consentisse à sa demande. Je me tournai vers lui, en
+disant:</p>
+
+<p>«Je consens à ta demande; mais j'exige le serment solennel que tu
+quitteras pour toujours l'Europe, et tout autre lieu dans le voisinage
+de l'homme, dès que je remettrai entre tes mains une femme qui
+t'accompagnera dans ton exil».</p>
+
+<p>&mdash;«Je jure, s'écria-t-il, par le soleil et la voûte azurée du ciel,
+que, si vous vous rendez à ma prière, tant qu'ils existeront, vous ne
+me reverrez jamais. Retournez chez vous, et commencez vos travaux:
+j'observerai leurs progrès avec une sollicitude inexprimable; mais
+soyez sans crainte, je ne paraîtrai que quand vous serez prêt».</p>
+
+<p>À ces mots, il me quitta brusquement, dans la crainte, peut-être, de
+quelque changement dans mes sentiments. Je le vis descendre la montagne
+avec plus de rapidité que le vol d'un aigle, et je le perdis bientôt
+de vue parmi les ondulations de la mer de glace.</p>
+
+<p>Son histoire avait duré toute la journée, et le soleil était sur le
+bord de l'horizon lorsqu'il partit. Il était tard: je devais me hâter
+de descendre vers la vallée, pour n'être pas enveloppé par
+l'obscurité; mais mon cœur était oppressé, et ma marche lente.
+J'étais retardé par la difficulté de courir parmi les petits sentiers
+des montagnes, par l'embarras que j'éprouvais à poser mes pieds avec
+fermeté, et par les émotions dont j'étais occupé, et auxquelles
+avaient donné lieu les diverses circonstances de la journée. La nuit
+était fort avancée lorsque j'arrivai à moitié route du lieu de
+repos. Je m'assis auprès de la fontaine. Les étoiles étaient tantôt
+brillantes, tantôt cachées par les nuages; les sombres pins
+s'élevaient devant moi, et de temps en temps des arbres brisés et
+renversés par terre s'offraient sous mes pas. La scène était d'une
+solennité imposante, et fit naître en moi d'étranges pensées. Je
+pleurai avec amertume, et je frappai mes mains avec désespoir, en
+m'écriant: «Ô étoiles, vents et nuages, vous allez tous me railler:
+si vous avez réellement pitié de moi, ôtez-moi les sens et la
+mémoire; anéantissez-moi; et, si vous n'écoutez pas ma prière,
+fuyez, fuyez, et laissez-moi dans les ténèbres»!</p>
+
+<p>Ces idées étaient extravagantes et tristes; mais je ne puis vous
+décrire combien j'étais accablé par l'éclat des étoiles, et combien
+je prêtais l'oreille à chaque coup de vent, comme s'il devait
+m'entrainer pour me détruire.</p>
+
+<p>Le matin venait de paraître, et je n'étais pas encore arrivé au
+village de Chamouny. À mon retour, mon air hagard et étrange fut peu
+propre à calmer les craintes de ma famille, qui, toute la nuit, avait
+attendu mon retour avec inquiétude.</p>
+
+<p>Le jour suivant, nous retournâmes à Genève. L'intention de mon père,
+en entreprenant ce voyage, avait été de me distraire, et de me rendre
+la tranquillité que j'avais perdue; mais le remède était loin d'avoir
+réussi. Ne pouvant se rendre compte de l'excessive douleur dont je
+paraissais souffrir, il se hâta de retourner à la maison, dans
+l'espoir que le repos et la monotonie d'une vie domestique adouciraient
+insensiblement mes souffrances, quelle qu'en fût la cause.</p>
+
+<p>Pour moi, j'étais indifférent à tous leurs arrangements, et la tendre
+affection de ma bien aimée Élisabeth ne pouvait m'arracher à mon
+désespoir; la promesse, que j'avais faite au Démon, pesait sur mon
+esprit comme le capuchon de fer du Dante sur la tête des hypocrites en
+enfer. Tous les plaisirs de la terre et du ciel passaient devant moi
+comme un songe, et cette pensée seule avait pour moi la réalité de la
+vie. Devez vous vous étonner que je sois quelquefois possédé d'une
+sorte de démence; ou que je voie continuellement autour de moi une
+multitude d'animaux infâmes, et qui m'accablent d'un supplice
+continuel, dont l'horreur m'arrache souvent des cris et des
+gémissements?</p>
+
+<p>Cependant, ces sentiments se calmèrent insensiblement. Je repris les
+habitudes journalières de de la vie, sinon avec intérêt, du moins
+avec assez de tranquillité.</p>
+
+
+
+
+<h4>FIN DU TOME DEUXIÈME</h4>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Frankenstein, ou le Prométhée moder
+e Volume 2 (of 3), by Mary Wollstonecraft Shelley
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANKENSTEIN ***
+
+***** This file should be named 62405-h.htm or 62405-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/6/2/4/0/62405/
+
+Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
+generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
+de France.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
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+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
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+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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