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-The Project Gutenberg EBook of Werther, by Johann Wolfgang Goethe
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Werther
-
-Author: Johann Wolfgang Goethe
-
-Contributor: George Sand
-
-Illustrator: Tony Johannot
-
-Translator: Pierre Leroux
-
-Release Date: June 10, 2020 [EBook #62368]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK WERTHER ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
-de France.)
-
-
-
-
-
-
-WERTHER
-
-PAR GŒTHE
-
-TRADUCTION NOUVELLE
-
-PRÉCÉDÉE DE
-
-CONSIDERATIONS SUR WERTHER, ET EN GÉNÉRAL SUR LA POÉSIE DE NOTRE ÉPOQUE
-
-PAR PIERRE LEROUX
-
-Accompagnée d'une Préface
-
-PAR GEORGE SAND
-
-DIX EAUX-FORTES PAR TONY JOHANNOT
-
-PARIS
-
-PUBLIÉ PAR J. HETZEL
-
-RUE RICHELIEU, 76; RUE MÉNARS, 10.
-
-1845
-
-
-
-
-TABLE
-
-Préface par George Sand
-
-Considérations sur Werther, et en général sur la poésie de notre époque,
-par Pierre Leroux
-
-Werther
-
-L'Éditeur au Lecteur
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-C'est une chose infiniment précieuse que le livre d'un homme de génie
-traduit dans une autre langue par un autre homme de génie. Que ne
-donnerait-on pas pour lire tous les chefs-d'œuvre étrangers traduits
-ainsi! C'est lorsque de grands écrivains ne dédaigneront pas une si
-noble tâche, que nous posséderons véritablement l'esprit des
-maîtres, et que nous participerons au génie des autres nations.
-
-C'est que, pour traduire une œuvre capitale, il faut la juger, la
-sentir profondément. Pour le faire d'une manière complète, il
-faudrait presque être l'égal de celui qui l'a créée. Quelle idée
-pouvons-nous donc nous former de Shakespeare, de Dante, de Byron ou de
-Gœthe, si leurs ouvrages nous sont expliqués par des écoliers ou des
-manœuvres?
-
-Plusieurs traductions de Werther nous avaient passé sous les yeux, et
-ce livre sublime nous était tombé des mains. Avec grand effort de
-conscience, et en nous condamnant, pour ainsi dire, à reprendre cette
-lecture à bâtons rompus, nous avions réussi à nous faire l'idée de
-cette pure conception et de ce plan admirable; mais la force, la
-clarté, la rapidité et la chaude couleur du style nous échappaient
-absolument. Nous disions avec les autres: C'est peut-être beau en
-allemand; mais la beauté du style germanique est apparemment
-intraduisible, et ce mélange d'emphase obscure ou de puérile naïveté
-choque notre goût et rebute l'exigence de notre logique française.
-Nous sommes donc bien heureux qu'une grande intelligence ait pu
-consacrer quelque loisir de jeunesse à écrire Werther en bon et beau
-français; car nous lui devons une des plus grandes jouissances de notre
-esprit.
-
-En effet, nous le savons maintenant, Werther est un chef-d'œuvre, et
-là, comme partout, Gœthe est aussi grand comme écrivain que comme
-penseur. Quelle netteté, quel mouvement, quelle chaleur dans son
-expression! Comme il peint à grands traits, comme il raconte avec feu!
-Comme il est clair, surtout, lui à qui nous nous étions avisés de
-reprocher d'être diffus, vague et inintelligible! Grâce à Dieu,
-depuis quelques années, nous avons enfin des traductions
-très-soignées de ses principaux ouvrages, et le WERTHER
-particulièrement est désormais aussi attachant à la lecture, dans
-notre langue, que si Gœthe l'eût écrit lui-même en français.
-
-La préface de M. Leroux est un morceau d'une trop grande importance
-philosophique, les questions de fond y sont traitées d'une manière
-trop complète, pour que nous puissions rien ajouter à son jugement sur
-la littérature du dix-huitième et du dix-neuvième siècle. Nous nous
-bornerons à exprimer brièvement notre admiration personnelle pour le
-roman de Werther, en tant qu'œuvre d'art, et en tant que forme.
-
-Il n'appartenait qu'à un génie du premier ordre d'exciter et de
-satisfaire tant d'intérêt dans un roman qu'on lit en deux heures, et
-qui laisse une impression de toute la vie. C'est bien là la touche
-puissante d'un grand artiste, et quel que soit le jugement porté par
-chaque lecteur sur le personnage de Werther, sur l'injustice de sa
-révolte contre la destinée, ou sur la douloureuse fatalité qui pèse
-sur lui, il n'en est pas moins certain que chaque lecteur est vaincu,
-terrifié et comme brisé avec lui en dévorant ces sombres pages d'une
-réalité si frappante et d'une si tragique poésie. Est-ce un roman,
-est-ce un poème? On n'en sait rien, tant cela ressemble à une histoire
-véritable; tant l'élévation fougueuse des pensées se mêle, se lie,
-et semble ressortir nécessairement du symbole de la narration naïve et
-presque trop vraisemblable. Avec quel soin, quel art et quelle facilité
-apparente cette tragédie domestique est composée dans toutes ses
-parties! Comme ce type de Werther, cet esprit sublime et incomplet, est
-complètement tracé et soutenu sans défaillance d'un bout à l'autre
-de son monologue! Cet homme droit et bon ne songe pas à se peindre, il
-ne pose jamais devant le confident qu'il s'est choisi, et cependant il
-ne lui parle jamais que de lui-même, ou plutôt de son amour. Il est
-plongé dans un égoïsme mâle et ingénu qu'on lui pardonne, parce
-qu'on sent la puissance de ce caractère qui s'ignore et qui succombe
-faute d'aliments dignes de lui; parce que, d'ailleurs, ce n'est pas lui,
-c'est l'objet de son amour qu'il contemple en lui-même; parce que ses
-violences et son délire sont l'inévitable résultat de grandes
-qualités et de l'immense amour comprimés dans son sein. Jamais figure
-ne fut moins fardée et plus saisissante. Il n'est pas une femme qui ne
-sente qu'en dépit de toute résistance intérieure et de toute vertu
-conjugale elle eût aimé Werther.
-
-On a fait, dit-on, d'immenses progrès dans l'art de composer le drame
-depuis cinquante ans; il est certain que cet art a bien changé, et
-qu'il y a déjà presque aussi loin de la forme de Werther à celle d'un
-roman moderne que de la forme d'un mélodrame de notre temps à celle
-d'une tragédie grecque. Mais est-ce réellement un progrès? Cette
-action compliquée, que nous cherchons avidement dans les compositions
-nouvelles, ce besoin insatiable d'émotions factices, de situations
-embrouillées, d'événements imprévus, précipités, accumulés les
-uns sur les autres, par lesquels nous voulons, public éteint et gâté
-que nous sommes, être toujours tenu en haleine; est-ce là
-véritablement de l'art, et l'intérêt nait-il réellement d'un si
-pénible travail? Il nous le semble parfois à nous-mêmes, pendant que
-nous sommes occupés à débrouiller et à pressentir l'énigme savante
-que la lecture ou la représentation du drame moderne nous forcent à
-étudier. Mais cette prodigalité d'incidents, cette habileté de
-l'auteur à nous surprendre, à nous engager dans son labyrinthe pour
-nous en tirer à l'improviste par cette porte ou par cette autre, est-ce
-là la vraie, la bonne route? Et, sans être ingrats envers les adroits
-ouvriers qui savent nous agacer, nous contenir, nous amuser et nous
-étonner ainsi, ne pouvons-nous pas dire que, sans un mot de tout cela,
-il y a plus que tout cela dans le petit drame à un seul personnage de
-Werther? Il n'y a pourtant ni surprise ni ruse dans cette composition
-austère. Il n'y a qu'un seul coup de pistolet, un seul mort, et, dès
-la première page, on s'attend à la dernière. Le grand maître n'a
-songé ni à éprouver votre sagacité, ni à exciter votre impatience,
-ni à réveiller votre attention. Il vous présente tout d'abord un
-homme malheureux, qui ne peut se prendre à rien dans la société
-présente, qui n'est propre qu'à aimer, et qui va aimer tout de suite,
-passionnément, redoutablement, jusqu'à ce qu'il en meure. Est-ce donc
-parce que l'art est à l'état d'enfance à l'époque où le maître
-compose, qu'il vous livre si complaisamment la clef de son mystère?
-Non, c'est qu'il sait qu'il a mis là un trésor, et que vous pouvez
-ouvrir en toute confiance, que vous y serez fasciné, et qu'en vous
-retirant vous ne vous plaindrez pas d'avoir été appelé par de vaines
-promesses.
-
-En vérité, nous avons tant abusé de l'imprévu, que bientôt si ce
-n'est déjà fait l'imprévu deviendra impossible. Le lecteur s'exerce
-tous les jours à deviner l'issue des péripéties sans nombre où on
-l'enlace, comme il s'exerce à lire couramment les reluis que
-l'_illustration_ a mis à la mode. Plus on lui en donne, plus vite il
-apprend à absorber cette nourriture excitante, qui ne le nourrit pas
-véritablement. Sa sympathie, disséminée sur un trop grand nombre de
-personnages, son émotion, trop vite épuisée dès les premiers
-événements, n'arrivent pas par la progression naturelle et nécessaire
-à se concentrer sur une figure principale, sur une situation dominante.
-L'art moderne en est là dans toutes ses branches, sous tous ses
-aspects. C'est une richesse sans choix, un luxe sans ordre, un essor
-sans mesure. La musique instrumentale et vocale, l'art du comédien et
-du chanteur sont arrivés, comme le reste, à cette prodigalité
-d'effets qui émousse tout d'abord le sens de l'auditoire et qui
-neutralise l'effet principal. Assistez à un drame lyrique: l'auteur du
-poème, le compositeur, le metteur en scène et les acteurs, sachant
-qu'ils ont affaire _à un public Louis XIV_, qui craint d'_attendre_, se
-hâtent, dès les premières scènes, de le saisir tout entier, et
-souvent ils y réussissent, parce que les talents et l'habileté ne leur
-manquent certainement pas. Mais c'est bien chose impossible que de
-s'emparer ainsi de l'homme tout entier pendant tout un soir. L'homme de
-ce temps-ci, surtout, vous l'avez rendu, à force d'art et à grands
-frais, tellement irritable et capricieux, que son esprit redoute
-quelques minutes de digestion comme un supplice intolérable. C'est
-qu'à la place du cœur, vous avez développé la délicatesse de ses
-nerfs, et que vous avez mis toutes ses émotions dans ses yeux et dans
-ses oreilles. Son âme ne s'attache pas à votre sujet, parce que votre
-sujet n'a pas assez d'ensemble et d'homogénéité. Vous êtes bien
-forcé de le compliquer ainsi, puisque votre public veut désormais
-n'avoir pas une minute sans surprise et sans excitation. Ainsi l'acteur,
-d'accord avec son rôle, donne dès son entrée toute la mesure de sa
-force, toute l'étendue de ses facultés. Il enfle sa voix, il
-précipite ses gestes, il s'applique à des minuties de détail, il
-multiplie ses intentions, il fait des miracles de volonté. Lui aussi,
-il a la fièvre, ou il feint de l'avoir, pour entretenir la fièvre dans
-son auditoire. Mais que lui reste-t-il au bout d'une heure de cette
-puissance factice? Épuisé, il ne peut plus arriver à la véritable
-émotion qui commanderait l'émotion à son public. On ne donne pas ce
-qu'on n'a plus. L'artiste dramatique, identifié forcément, d'ailleurs,
-avec le personnage qu'il représente, est bientôt contraint de retomber
-dans les mêmes effets déjà employés et de les forcer jusqu'à
-l'absurde. Ce n'est plus qu'un forcené à qui le souille manque, qui
-crie et fausse s'il est à l'Opéra, qui se tord et grimace s'il est sur
-toute autre scène, qui râle et ne s'exprime plus que par points
-d'exclamation s'il est figuré seulement dans un livre. Non, non! tout
-cela n'est pas l'art véritable, c'est l'art qui a fait fausse route:
-nous le répétons, c'est un gaspillage de merveilleuses facultés,
-c'est une orgie de puissance dont l'abus est infiniment regrettable.
-
-Mais quoi? faisons-nous la guerre ici aux talents de notre époque? À
-Dieu ne plaise! Nous leur avons dû, en dépit de cette calamité
-publique qui pèse sur eux, des moments d'émotion et de transport
-véritable; car, malgré la mauvaise manière et le faux goût qui
-dominent une époque, le feu sacré se trahit toujours à de certains
-moments et reprend tous ses droits dans les intelligences d'élite. Nous
-ne sommes donc point ingrats, parce que nous regrettons de les voir
-engagés malgré eux dans cette mauvaise voie.
-
-Faisons-nous aussi la guerre au public, au mauvais goût de cette
-mauvaise époque? Est-ce le public qui a gâté ses artistes, ou les
-artistes qui ont corrompu leur public? Ce serait une question puérile.
-Public et artistes ne sont qu'un et sont condamnés à réagir
-continuellement l'un sur l'autre. La faute en est au siècle tout
-entier, à l'histoire, s'il est possible de s'exprimer ainsi, aux
-événements qui nous pressent, à la destruction qui s'est opérée en
-nous d'anciennes croyances, à l'absence de nouvelles doctrines dans
-l'art comme dans tout le reste. La richesse règne et domine; mais aucun
-prestige, fondé sur un droit naturel ou sur l'équité des religions,
-n'accompagne cette richesse aveugle, bornée, vaniteuse, ouvrage plus
-que jamais du hasard, du désordre et des rapines, ou, ce qui est pis
-encore, de l'antagonisme barbare qu'on proclame aujourd'hui comme la loi
-définitive de l'économie sociale. Le luxe est partout, le bien-être
-nulle part. Le _riche_ a étouffé le _beau._ Le moindre café des
-boulevards est plus chargé de dorures que le boudoir de
-Marie-Antoinette. Nos maisons, miroitantes de sculptures d'un travail
-inouï, n'ont plus ni ensemble, ni élégance, ni proportions. Quoi de
-plus laid et de plus misérable qu'une capitale où la caricature d'un
-palais vénitien ou arabe s'étale à côté d'une masure, et se pare de
-l'enseigne d'un perruquier et d'un marchand de vin? L'aspect de la
-masure serre le cœur, et pourtant l'artiste lui consacrera plus
-volontiers ses crayons qu'à l'antique palais construit ce matin par des
-boutiquiers. Le romancier y placera plus volontiers la scène de son
-poème, parce qu'au moins elle est ce qu'elle est, cette masure, c'est
-la vérité, laide et triste, mais c'est la vérité. Cette maison
-prétendue renaissance n'est qu'un mensonge, un masque sans expression.
-
-Oh! qu'il ferait bien meilleur aller prendre le café sous les tilleuls
-du village, assis sur le soc de charrue d'où Werther contemple les deux
-enfants de la paysanne! Que ce valet de ferme, dont il reçoit là les
-confidences et qui traverse le poème de son amour d'une manière si
-dramatique et si saisissante, est un bien autre personnage que tous ceux
-que nous détaillons si minutieusement des pieds à la tête, sans
-oublier un bouton d'habit, sans omettre une expression de leur harangue,
-un geste, un regard, une réticence! Ce personnage-là est un de ces
-grands traits que la main d'un maître est seule capable de graver. Et
-non-seulement il n'est pas nommé, mais encore il ne dit pas par
-lui-même un seul mot; il occupe à peine trois pages du livre. Et
-cependant quelle place il remplit dans l'âme de Werther, et de quelle
-influence il s'empare, sans le savoir, sur sa destinée! Détachez cet
-épisode, et l'épisode n'est rien par lui-même; mais le poème est
-incomplet et la fin de Werther mal motivée. Ce personnage ne se fait-il
-pas voir et comprendre sans nous rien dire, ne se fait-il pas plaindre
-et aimer, malgré son crime; ne se fait-il pas absoudre sans plaider sa
-cause? Werther l'explique, et s'explique lui-même tout entier par ce
-cri profond du désespoir: «Ah! malheureux, on ne peut te sauver, on ne
-peut nous sauver!»
-
-Ainsi travaillent les maîtres, sans qu'on aperçoive leur trame, sans
-qu'on sente l'effort de leur création. Ils ne songent pas a étonner:
-ils semblent l'éviter, au contraire. Il y a en eux un profond dédain
-pour tous nos puérils artifices. Ils prennent dans la réalité, dans
-la convenance et la vraisemblance la plus vulgaire ce qui leur tombe
-naturellement sous la main, et ils le transforment, ils l'idéalisent
-sans que leur main paraisse occupée. Il semble qu'il suffise que cela
-ait été porté un instant dans leur pensée pour prendre vie et durer
-éternellement. Loin de s'appesantir, comme nous faisons, sur toutes les
-parties de leur œuvre, ils laissent penser et comprendre ce qu'ils ne
-disent pas. Il y a, dans la vie d'amour de Werther, une lacune apparente
-que nous appellerions aujourd'hui lacune d'intérêt; c'est quand il
-s'éloigne de Charlotte, résolu à l'oublier, et à se jeter dans le
-tumulte du monde. Pendant plusieurs lettres il n'entretient plus son ami
-que de choses indifférentes et, en quelque sorte, étrangères au
-sujet. C'est encore là un trait de génie. Dans ce semblant d'oubli de
-son amour, on voit profondément la plaie de son cœur, la crainte de
-nommer celle qu'il aime, ses efforts inutiles pour s'attacher à une
-autre, pour se distraire, pour s'étourdir. Le dégoût profond que les
-affaires et le monde lui inspirent sont l'expression muette et plus
-qu'éloquente de la passion qui l'absorbe. Aussi, quand tout d'un coup,
-à propos d'un incident puéril, il déclare qu'il abandonne toute
-carrière et qu'il va retrouver Charlotte, le lecteur n'est pas surpris
-un instant. Il s'écrie avec naïveté: «Je le savais bien, moi, qu'il
-l'aimait davantage depuis qu'il n'en parlait plus!» L'intérêt ne
-naît donc pas de la surprise, et ce qui est profondément clair et vrai
-s'explique de soi-même! Inclinons-nous donc devant les maîtres, quel
-que soit le goût de nos contemporains, quelque peu de succès
-qu'obtiendrait peut-être un chef-d'œuvre comme Werther, s'il venait à
-nous pour la première fois, sans l'appui du nom de Gœthe.
-
-La traduction de M. Pierre Leroux n'est pas seulement admirable de
-style, elle est d'une exactitude parfaite, d'un mot à mot scrupuleux.
-On ne conçoit pas qu'en traduisant un style admirable on ait pu
-jusqu'ici en faire un style monstrueux. C'est pourtant ce qui était
-arrivé, et il est assez prouvé, d'ailleurs, que pour ne pas gâter le
-beau en y touchant, il faut la main d'un homme supérieur.
-
-
-GEORGE SAND.
-
-
-
-
-CONSIDÉRATIONS SUR WERTHER
-
-ET EN GÉNÉRAL
-
-SUR LA POÉSIE DE NOTRE ÉPOQUE.
-
-
-I.
-
-
-Madame de Staël, dans son livre _de l'Allemagne_, parle ainsi de
-_Werther_: «Les Allemands sont très-forts en romans qui peignent la
-vie domestique. Plusieurs de ces romans méritent d'être cités; mais
-_ce qui est sans égal et sans pareil, c'est Werther._ On voit là tout
-ce que le génie de Gœthe pouvait produire quand il était passionné.
-L'on dit qu'il attache maintenant peu de prix à cet ouvrage de sa
-jeunesse[1]. L'effervescence d'imagination qui lui inspira presque de
-l'enthousiasme pour le suicide doit lui paraître maintenant blâmable.
-Quand on est très-jeune, la dégradation de l'être n'ayant en rien
-commencé, le tombeau ne semble qu'une image poétique, qu'un sommeil
-environné de figures à genoux qui nous pleurent. Il n'en est plus
-ainsi, même dès le milieu de la vie; et l'on apprend alors pourquoi la
-religion, cette science de l'âme, a mêlé l'horreur du meurtre à
-l'attentat contre soi-même. Gœthe, néanmoins, aurait eu grand tort de
-dédaigner l'admirable talent qui se manifeste dans _Werther._ Ce ne
-sont pas seulement les souffrances de l'amour, mais _les maladies de
-l'imagination dans notre siècle_, dont il a su faire le tableau. Ces
-pensées qui se pressent dans l'esprit sans qu'on puisse les changer en
-acte de volonté, le contraste singulier d'une vie beaucoup plus
-monotone que celle des anciens, et d'une existence intérieure beaucoup
-plus agitée, causent une sorte d'étourdissement semblable à celui
-qu'on prend sur le bord de l'abîme; et la fatigue même qu'on éprouve
-après l'avoir longtemps contemplé peut entraîner à s'y précipiter.
-Gœthe a su joindre à cette peinture des inquiétudes de l'âme, si
-philosophique dans ses résultats, une fiction simple, mais d'un
-intérêt prodigieux[2].»
-
-Ce jugement de madame de Staël est profond et parfait pour l'époque
-où elle écrivait. En trois ou quatre traits, elle caractérise
-admirablement l'œuvre de Gœthe. C'est, dit-elle, la peinture des
-maladies de notre siècle; et la cause de ces maladies, elle la trouve
-dans ces pensées qui nous assiègent, et qui ne peuvent se changer en
-actes, c'est-à-dire dans le contraste de notre développement
-intellectuel et sentimental, à nous autres modernes, avec la triste vie
-à laquelle nous condamne la constitution actuelle de la société. Tout
-cela, dis-je, est parfait, juste autant que profond. Mais quand madame
-de Staël écrivait cette page, les maladies d'imagination dont elle
-voit la peinture dans _Werther_ n'étaient encore qu'au début de leur
-invasion, pour ainsi dire; un grand nombre d'ouvrages remarquables qui
-ont la même origine et le même effet que _Werther_, et une foule bien
-plus grande de détestables productions puisées à la même source,
-n'existaient pas. Plus avancés aujourd'hui, nous devons porter sur ce
-livre un jugement plus philosophique encore, en le rattachant à toute
-la littérature contemporaine. Qu'on nous permette donc de compléter,
-jusqu'à un certain point, et de développer l'opinion de madame de
-Staël, en citant quelques réflexions que ce sujet nous a inspirées
-autrefois.
-
-Il y a déjà plusieurs années, nous essayâmes, dans un recueil
-périodique[3], de caractériser d'une manière générale l'art de
-notre époque, et en particulier le genre de poésie dont _Werther_ est
-le premier modèle.
-
-Il est trop évident que l'œuvre entière de Byron a la plus grande
-affinité avec la partie la plus capitale de l'œuvre de Gœthe,
-c'est-à-dire _Werther_ et _Faust_: Byron résume en lui ces deux types,
-et y ajoute encore. La maladie de l'imagination, que madame de Staël
-voyait déjà si marquée dans _Werther_, prend dans Byron un caractère
-plus intense, et sa cause se révèle plus clairement. Il ne s'agit plus
-avec lui de désirs ardents mais vagues, de pensées qui se pressent
-dans l'esprit sans qu'on puisse les réaliser en actes, parce que la vie
-sociale ne répond pas à l'activité de notre âme. La maladie est plus
-grande, et ses symptômes plus décidés. À cette simple discordance
-entre nos sentiments et le monde qui nous entoure, a succédé, chez
-Byron, un mépris profond pour toutes les croyances humaines et pour
-toute religion. Il a fini par douter de Dieu et de toute chose. Ce
-n'est pas seulement l'incrédulité vulgaire, c'est l'athéisme
-le plus prononcé qui le dévore. Comparant donc Byron à Gœthe, au
-milieu de tant d'autres écrivains de notre temps plus ou moins
-atteints de cet esprit général de doute et de désespoir, nous
-n'hésitions pas à donner à Byron la supériorité sur Gœthe, comme poète
-_caractéristique_ de l'époque; car nous trouvions dans Byron, pour
-employer une expression même de ce poète, _une plus grande vitalité
-du poison_[4]. Nous disions:
-
-«Depuis que la philosophie du dix-huitième siècle a porté dans
-toutes les âmes le doute sur toutes les questions de la religion, de la
-morale et de la politique, et a ainsi donné naissance à la poésie
-_mélancolique_ de notre époque, deux ou trois génies poétiques tout
-à fait hors de ligne apparaissent dans chacune des deux grandes
-régions entre lesquelles se divise l'Europe intellectuelle,
-c'est-à-dire d'une part l'Angleterre et l'Allemagne, représentant tout
-le Nord, et la France, qui représente toute la partie sud occidentale,
-le domaine particulier de l'ancienne civilisation romaine. Autour de ces
-grands hommes gravitent, comme les planètes autour des soleils, une
-foule d'écrivains remarquables, mais d'un ordre inférieur. Byron, par
-la nature particulière de son génie, par l'influence immense qu'il a
-exercée, par la franchise avec laquelle il a accepté ce rôle de doute
-et d'ironie, d'enthousiasme et de spleen, d'espoir sans bornes et de
-désolation, réservé à la poésie de notre temps, méritera
-peut-être de la postérité de donner son nom à cette période de
-l'art: en tout cas, ses contemporains ont déjà commencé à lui rendre
-cet hommage. C'est que nul n'a su mieux que lui reproduire avec une
-parfaite originalité l'effet de cette poésie shakespearienne dont
-l'Allemagne et la France sont aujourd'hui plus enthousiastes que
-l'Angleterre elle-même. Gœthe cependant l'avait précédé de bien des
-années; mais Gœthe, dans une vie plus calme, se fit une religion de
-l'art, et l'auteur de _Werther_ et de _Faust_, devenu un demi-dieu pour
-l'Allemagne, honoré des faveurs des princes, visité par les
-philosophes, encensé par les poètes, par les musiciens, par les
-peintres, par tout le monde, disparut pour laisser voir un grand artiste
-qui paraissait heureux, et qui, dans toute la plénitude de sa vie, au
-lieu de reproduire la pensée de son siècle, s'amusait à chercher
-curieusement l'inspiration des âges écoulés; tandis que Byron, aux
-prises avec les ardentes passions de son cœur et les doutes effrayants
-de son esprit, en butte à la morale pédante de l'aristocratie et du
-protestantisme de son pays, blessé dans ses affections les plus
-intimes, exilé de son île, parce que son île antilibérale,
-antiphilosophique, antipoétique, ne pouvait ni l'estimer comme homme,
-ni le comprendre comme poète; menant sa vie errante de grève en
-grève, cherchant le souvenir des ruines, voulant vivre de lumière, et
-se rejetant dans la nature, comme autrefois Rousseau, fut franchement
-philosophe toute sa vie, ennemi des prêtres, censeur des aristocrates,
-admirateur de Voltaire et de Napoléon, toujours actif, toujours en
-tête de son siècle, mais toujours malheureux, agité comme d'une
-tempête perpétuelle; en sorte qu'en lui l'homme et le poète se
-confondent, que sa vie intime répond à ses ouvrages; ce qui fait de
-lui le type de la poésie de notre âge.»
-
-Ainsi ce que madame de Staël, qui n'avait devant les yeux que Gœthe,
-déplorait comme étant une maladie et n'étant qu'une maladie, nous, en
-contemplant Byron, chez qui cette maladie est au comble, nous ne le
-déplorions pas moins, mais nous le regardions comme un mal nécessaire,
-produit d'une époque de crise et de renouvellement. Un double aspect se
-montrait à nous dans cet affreux désespoir; nous le voyions comme un
-mal, mais aussi comme un progrès. Nul enfantement n'a lieu sans
-douleur. Byron nous semblait porter le signe de deux destinées: d'une
-destinée qui s'achève, et d'une destinée qui commence; d'un monde qui
-s'engloutit, et d'un monde qui surgit. Et si la mort nous paraissait
-plus glacée, pour ainsi dire, chez lui, nous découvrions aussi plus
-manifestement en lui l'esprit immortel qui, à travers le tombeau,
-retrouvera la vie.
-
-Vainement, en effet, soutiendrait-on que sa poésie n'est que l'agonie
-du désespoir. Je dis qu'il y a dans cette agonie des traits qui
-indiquent la résurrection. Vainement on le comparerait, comme on l'a
-fait quelquefois, au Satan de Milton. Je dis que Satan, conservant de la
-force jusque dans sa damnation, se ressent encore par là du divin et
-s'y rattache. Cet ange tombé, se soutenant dans sa révolte, est encore
-dans la vie. Sa misère n'est que d'un degré plus profonde que celle du
-fier Ajax, s'écriant: «Je me sauverai, malgré les dieux!» Et même
-est-il bien permis de dire que cet espoir de salut manque complètement
-à Satan? N est-ce pas la nécessité seule du symbole qui a fait que
-Milton lui a ôté tout espoir? La mort absolue, en effet, est-elle
-concevable? Satan vit, il combat; donc il a de l'espoir. Cet espoir ne
-manque pas non plus à la poésie de Byron.
-
-L'homme, ayant pris confiance dans sa force au dix-huitième siècle, a
-rêvé des destinées nouvelles; il a abdiqué le passé, rejeté la
-tradition, et s'est élancé vers l'avenir. Mais cet élan du sentiment
-a devancé, comme toujours, les possibilités du monde. Un progrès
-intellectuel, un progrès matériel, sont nécessaires pour que le rêve
-du sentiment se réalise. Qu'arrive-t-il donc? Ne voyant pas ses
-appétitions se réaliser, le sentiment se trouble, et, tout en
-persistant vers l'avenir, il arrive à le nier de la bouche et à nier
-toute chose. Mais lors même qu'il nie ainsi, c'est qu'il aspire encore
-vers cet avenir entrevu un instant et qui s'est dérobé à sa vue.
-Soyez sûr que s'il n'avait pas toujours le même but, il ne
-blasphémerait pas avec tant d'audace; c'est la passion qu'il a pour ce
-but divin qui le rend si impie. Or le poète est le représentant du
-sentiment dans l'humanité. Tandis que l'homme de la sensation et de
-l'activité se satisfait de ce monde misérablement ébauché qu'il a
-devant les yeux, et que l'homme de l'intelligence cherche à le
-perfectionner, le poète s'indigne de ces lenteurs, et finit par n'avoir
-plus que des paroles d'ironie et des chants de désespoir. Mais si nous
-devions le condamner pour cela, il nous faudrait condamner avec lui nos
-pères qui ont rêvé une humanité nouvelle, une humanité plus grande.
-Si nous devions condamner absolument Byron sur ses paroles et sans
-vraiment le comprendre, il nous faudrait condamner absolument et
-Voltaire et Rousseau, et tout le dix-huitième siècle, et toute la
-révolution, qui ont éveillé la fièvre de son génie, et donné à
-son sang cette impulsion généreuse, mais désordonnée; ou plutôt
-c'est toute la marche progressive de l'esprit humain qu'il nous faudrait
-condamner comme une chimère monstrueuse et funeste, si nous ne voulions
-pas voir dans cet homme perdu au sommet des précipices de la route, et
-que saisit le vertige, un de nous, un de nos frères, qui, lorsque la
-caravane humaine s'arrêtait interceptée dans sa voie, s'est élancé
-plus hardi jusqu'à la région des nuages, et qui meurt pour nous, en
-nous faisant signe qu'il n'y a point de route, parce qu'il n'en a pas
-trouvé.
-
-Il y a une route, sans doute, et nous la trouverons; mais qui oserait
-dire que le courage et la force de celui qui a pu s'élever si haut pour
-la chercher ne sera pas cause de notre courage pour la chercher à notre
-tour, nous qui sommes restés dans la plaine, et ne nous servira pas
-ainsi prodigieusement à la découvrir?
-
-Nous transformions donc le point de vue de madame de Staël, en
-embrassant avec confiance cette crise de désespoir de notre temps,
-comme un chrétien embrasse la croix qu'il plaît à la Providence de
-lui envoyer, et en fait l'ancre de son salut. «Si, disions-nous, la
-poésie ne faisait pas entendre aujourd'hui ce concert de douleur qui
-annonce le besoin d'une régénération sociale; si elle ne jetait pas
-ainsi, dans toutes les âmes capables de la sentir, le premier germe de
-cette régénération; si elle ne versait pas dans ces âmes, avec la
-douleur de ce qui est, le désir de ce qui doit y être, elle ne serait
-pas ce qu'elle a toujours été, _prophétique._»
-
-Poursuivant partout ce caractère de la poésie de notre temps, nous le
-montrions jusque chez les écrivains qui alors affectaient le calme
-d'artistes heureux, satisfaits du présent et des dons accordés par le
-ciel à leur génie, ou qui se rattachaient à un passé qui a été
-grand, mais qui ne peut plus être. Nous mettions au-dessus de ces
-vaines tentatives de l'art de la renaissance et de l'art pour l'art, la
-poésie véritablement inspirée par le sentiment de notre époque; et
-nous montrions le concert unanime des diverses nations de l'Europe pour
-entrer, à l'insu souvent les unes des autres, dans cette phase de la
-poésie.
-
-L'art, disions-nous, n'est pas plus la reproduction de l'art qu'il n'est
-la reproduction de la nature. L'art croit de génération en
-génération. Les œuvres des grands artistes, tous inspirés par leur
-époque, se succèdent, et cette succession est le développement de
-l'art. Mais s'inspirer uniquement du passé, refaire ce qui a été
-fait, c'est imiter, c'est traduire; c'est manquer son époque; c'est
-faire de l'art intermédiaire, de l'art qui n'a pas sa place marquée
-dans la vie de l'art.
-
-Nous soutenions donc «que la poésie, comprise en général comme l'a
-comprise Byron, est la seule qui sorte des entrailles mêmes de la
-société actuelle, qu'elle découle naturellement de la philosophie du
-dix-huitième siècle et de la révolution française; qu'elle est le
-produit le plus vivant d'une ère de crise et de renouvellement, où
-tout a dû être mis en doute, parce que, sur les ruines du passé,
-l'humanité cherche un monde nouveau.» Ainsi nous trouvions à la fois
-une confirmation de nos vues sur l'avenir de la société dans l'art
-actuel, et une explication de cet art même dans l'état de la
-société.
-
-Quelques exceptions s'offraient néanmoins à nos regards, et nous
-étions loin de les nier, mais nous en donnions l'explication. Nous
-expliquions Walter Scott et Cooper par les pays qui les ont produits.
-C'est l'état présent de l'Amérique et de l'Écosse qui a inspiré ces
-deux écrivains. «Jamais homme d'un génie égal au leur, mais ému par
-les profondes secousses de notre France, de notre Europe, n'aurait pu
-avoir la patience de peindre pour peindre, sans beaucoup de lyrisme au
-fond du cœur, comme Scott, avec une froide et étonnante impartialité;
-ou, comme Cooper, avec une mélancolie assez vague, une pensée sociale
-incertaine et douteuse, et seulement le sentiment vif et profond de la
-nature extérieure: un tel homme n'aurait pu s'intéresser comme eux à
-ces mille petites nuances qui les intéressent; et tourmenté par les
-rudes problèmes qui occupent l'humanité de notre âge, il lui eût
-été impossible de relever curieusement les moindres accidents de jour,
-de lumière, de paysage, de costume. Il faut, pour cela, avoir le cœur
-libre, la tête pas trop ardente; il faut n'avoir pas la tradition et
-l'héritage de la partie la plus vivante de l'humanité. M. de
-Chateaubriand a voyagé dans l'Amérique du Nord: il a fait _Atala_ et
-_René_, où il est plus question de la désolation du cœur laissée
-par les doctrines du dix-huitième siècle et par la révolution
-française que des sauvages qui y sont mis en scène.»
-
-Une autre exception, c'est la chanson de Béranger. Mais Béranger a
-continué dans l'art, comme avec un dessein prémédité, l'esprit du
-dix-huitième siècle et de la révolution. Sa chanson est au plus haut
-degré philosophique et révolutionnaire. Il s'est trouvé un homme qui,
-sentant, lui aussi, au fond du cœur la misère du présent, a eu la
-force de renoncer d'abord au lyrisme et de tourner la poésie à
-l'action, faisant à la fois œuvre de poète, de philosophe et d'homme
-d'État. Il a su faire converger l'esprit de la comédie et de la satire
-à l'inspiration de la _Marseillaise_; et il a composé de ce mélange
-la chanson politique, la chanson nationale. Mais quelle conséquence
-peut-on tirer de cette individualité unique, pour nier le caractère
-général que nous assignons à la poésie de notre époque? Et n'a-t-on
-pas vu d'ailleurs le poète de l'action, quand la méditation des grands
-problèmes l'a pris, incliner son front sous la force divine, et aspirer
-vers l'avenir avec autant de verve et d'audace que les plus hardis
-penseurs? Seulement, comme il n'avait pas montré les mêmes transports
-douloureux que les poètes ses contemporains, il a pu élever vers le
-ciel et l'avenir un regard plus assuré, et sa foi s'est montrée plus
-grande. Exemple unique à notre époque de l'art calme et contenu comme
-les époques les mieux organisées en ont produit, mais évidemment dû
-à la force d'une intelligence qui sait s'arrêter aux limites qu'elle
-veut s'imposer, et qui ne s'abandonne pas à tout son vol.
-
-Ainsi, en résumé, tout nous paraissait s'accorder pour donner à notre
-formule de l'art contemporain la certitude d'une démonstration. «Eh!
-comment en effet, disions-nous, la poésie de notre âge ne serait-elle
-pas empreinte de ce caractère de profonde désolation qui ne peut
-manquer de se manifester dans une crise de renouvellement? Les
-philosophes ont engendré le doute; les poètes en ont senti l'amertume
-fermenter dans leur cœur, et ils chantent le désespoir. L'ordre social
-autrefois se peignait dans tous les arts; l'art était comme un grand
-lac qui n'est ni la terre ni le ciel, mais qui les réfléchit. Où
-pourrait s'alimenter aujourd'hui l'art calme et religieux? L'art ne peut
-aujourd'hui que réfléchir la ruine du monde. Hommes de mon temps, où
-sont vos fêtes où le cœur des hommes bat en commun? Vous vivez
-solitaires, vous n'avez plus de fêtes. Vous vous bâtissez des demeures
-alignées géométriquement; mais vous n'avez ni maisons ni temples. Nos
-peintres rendent la nature sans vérité et sans idéal, et aucune
-pensée ne dirige leur pinceau. Mais, je le répète, la poésie est
-venue fleurir dans vos ruines, elle est venue célébrer des
-funérailles. C'est Shakespeare qui conduit le chœur des poètes,
-Shakespeare qui conçut le doute dans son sein bien avant la
-philosophie. Werther et Faust, Childe-Harold et don Juan suivent l'ombre
-d'Hamlet, suivis eux-mêmes d'une foule de fantômes désolés qui me
-peignent toutes les douleurs, et qui semblent tous avoir lu la terrible
-devise de l'enfer: _Lasciate la speranza._ Que tu es grand, ô Byron,
-mais que tu es triste! Et toi, Gœthe, après avoir dit deux fois la
-terrible pensée de ton siècle, tu sembles avoir voulu t'arracher au
-tourment qui t'obsédait, en remontant les âges, te contentant de
-promener ton imagination passive de siècle en siècle, et de répondre
-comme un simple écho à tous les poètes des temps passés. D'autres,
-plus faibles, ont été moins sages. L'Angleterre a entendu, autour de
-ses lacs, bourdonner, comme des ombres plaintives, un essaim de poètes
-abîmés dans une mystique contemplation. Combien l'Allemagne a-t-elle
-vu de ses enfants participer du puissant délire d'Hoffman et de la
-folie de Werner!
-
-«Et la France! après avoir produit et répandu sur l'Europe la
-philosophie du doute, la poésie du doute lui était bien due, quelque
-douloureuse qu'elle fut. Pour la première fois, notre langue a enfin
-connu le lyrisme. Ce ne sont plus, comme dans les siècles précédents,
-quelques accents délicats et purs, quelques retours heureux à
-l'antiquité, de l'analyse et de l'éloquence; c'est la poésie
-elle-même qui a paru. Mais contemplez ceux à qui nous la devons,
-sondez le fond de leur cœur: ne voyez-vous pas que leur front est
-empreint de tristesse et de désolation? C'est le doute qui les
-assiège, et qui les inspire, comme il inspira Gœthe et Byron. Ou bien
-ils essayent vainement de se rejeter en arrière et de se rattacher aux
-solutions du christianisme; ou bien ils prodiguent leurs forces à
-peindre l'aspect matériel de l'univers; et, quand il s'agit de l'absolu
-et de l'éternel, ils font du fantastique sans croyance, uniquement pour
-faire de l'art.
-
-«..... Puisque tout est doute aujourd'hui dans l'âme de l'homme, les
-poètes qui expriment ce doute sont les vrais représentants de leur
-époque; et ceux qui font de l'art uniquement pour faire de l'art sont
-comme des étrangers qui, venus on ne sait d'où, feraient entendre des
-instruments bizarres au milieu d'un peuple étonné, ou qui chanteraient
-dans une langue inconnue à des funérailles. Leurs chants ont beau
-être délicieux à mon oreille, le fond, le fond éternel de mon cœur
-est le doute et la tristesse. Ce qu'il y a de réel pour moi, c'est la
-poésie de Byron, poésie ironique et désolante, qui soulève des
-abîmes ou notre esprit se perd, et qui, connue les harpies, salit à
-l'instant même tous les mets qui couvrent la table du festin. C'est là
-le glas funèbre que ne me font pas oublier toutes ces harmonies qui
-s'élèvent des Arabes ou des Persans, ou des châteaux du moyen âge,
-ou des cathédrales gothiques.
-
-«..... Byron, dans tous ses ouvrages et dans toute sa vie, Gœthe dans
-_Werther_ et _Faust_, Schiller dans les drames de sa jeunesse et dans
-ses poésies, Chateaubriand dans _René_, Benjamin Constant dans
-_Adolphe_, Sénancourt dans _Obermann_, Sainte-Beuve dans _Josèphe
-Delorme_, une innombrable foule d'écrivains anglais et allemands, et
-toute cette littérature de verve délirante, d'audacieuse impiété et
-d'affreux désespoir, qui remplit aujourd'hui nos romans, nos drames et
-tous nos livres, voilà l'école ou plutôt la famille de poètes que
-nous appelons _byronienne_: poésie inspirée par le sentiment vif et
-profond de la réalité actuelle, c'est-à-dire de l'état d'anarchie,
-de doute et de désordre où l'esprit humain est aujourd'hui plongé par
-suite de la destruction de l'ancien ordre social et religieux (l'ordre
-théologique-féodal), et de la proclamation de principes nouveaux qui
-doivent engendrer une société nouvelle. En face de cette école, fille
-directe de la philosophie du dix-huitième siècle, est venue se placer
-une autre famille poétique, dont Lamartine et Hugo sont les
-représentants et les chefs en France; école qui, au fond, est aussi
-sceptique, aussi incrédule, aussi dépourvue de religion que l'école
-byronienne, mais qui, adoptant le monde du passé, ciel, terre et enfer,
-comme un _datum_, une convention, un axiome poétique, a pu paraître
-aussi religieuse que la poésie de Byron paraissait impie, s'est faite
-_ange_ par opposition à l'autre qu'elle a traitée de _démon_, et
-cependant a fait route de conserve avec elle pendant plus de quinze ans,
-à tel point que l'on a vu les mêmes poètes passer alternativement de
-l'une à l'autre, sans même se rendre compte de leurs variations,
-tantôt incrédules et sataniques comme Byron, tantôt chrétiens
-résignés comme l'auteur de l'imitation.»
-
-Quand nous écrivions cela, une femme de génie n'avait pas encore
-ajouté toute une galerie nouvelle à la galerie de Byron. Lélia
-n'était pas venue se placer auprès de Manfred. Quel argument nous
-fourniraient aujourd'hui tant de beaux ouvrages à l'appui de notre
-thèse! Mais ce ne serait pas là seulement que nous prendrions de
-nouvelles armes. Les soutiens les plus remarquables de l'art restauré
-du moyen âge nous en livreraient au besoin. Que sont devenus, je le
-demande, dans leur développement même, ceux qui se complaisaient, il y
-a quinze ans, à reconstruire le passé et à farder leur muse d'un
-vernis de christianisme? Us ont vainement essayé de remonter le fleuve,
-et les voilà aujourd'hui qui flottent à la dérive. Ils ont fini par
-sentir que la vraie poésie de notre époque est celle qui pousse à
-l'avenir, en peignant les profondes souffrances du présent.
-
-Aujourd'hui, je le demande, que sont devenus les anges chrétiens de
-leur poésie? Nous aurions de la peine aujourd'hui à distinguer aussi
-nettement de la poésie naturelle à notre temps, cette poésie de
-convention qui s'était placée à côté d'elle. Il faudrait avouer que
-tous ces vains essais de reconstruction du passé et tous ces vains
-autels élevés à l'art, comme si l'art sans l'humanité était quelque
-chose, ont été renversés par ceux mêmes qui les avaient dressés.
-Les plus forts ont fini, l'un après l'autre, par dire, comme le vieux
-Corneille, mais dans un autre sens:
-
-
-Je suis vaincu du temps, je cède à son outrage.
-
-
-Ils ont cédé à l'esprit du siècle, ils ont rendu les armes, ils ont
-jeté le masque, et on a vu de plus en plus les traces du vautour qu'ils
-voulaient nous cacher. La vraie poésie de notre époque, la poésie qui
-pleure et qui cherche, a fini par les envahir.
-
-Les ouvrages remarquables qui appartiennent à cette poésie triste,
-malade, si l'on veut, mais prophétique, se sont tellement accumulés,
-qu'à l'exception des trois ou quatre œuvres d'un caractère différent
-dont nous avons expliqué la cause génératrice, tout le fond de la
-littérature européenne est teint de cette couleur. L'esprit qui
-inspira _Werther_ à Gœthe a souillé partout. Ovide, peignant le chaos
-d'où devait sortir le monde, le représente comme une grande confusion
-d'éléments qui se heurtent, sous un même voile, et, pour ainsi dire,
-sous un même visage:
-
-
-Unus erat toto naturæ vultus in orbe.
-
-
-La littérature de notre époque, symbole du chaos où nous nous
-agitons, el d'où sortira un monde, est presque uniformément couverte
-d'un grand voile de mélancolie.
-
-
-
-
-II
-
-
-_Werther_ est le premier jet et le début de toute cette poésie de
-notre âge. Nous serions tentés de croire que c'est un de ces livres
-initiateurs en bien ou en mal qui renferme en germe toute une série de
-créations analogues. Mais si on lui refuse d'être le père de tant
-d'ouvrages du même genre qui l'ont suivi, au moins faut-il reconnaître
-qu'il fut le premier-né de cette famille si nombreuse, et qu'il a
-précédé de bien des années tous ses frères et sœurs. L'époque de
-sa publication est en effet très-remarquable. Croirait-on qu'il y a
-déjà _soixante-six ans_ que ce type original de la poésie du spleen a
-paru dans le monde! _Werther_ fut écrit et publié en 1774, sous Louis
-XV, quatre ans avant la mort de Voltaire et de Rousseau, quinze ans
-avant la révolution. Et pourtant on dirait ce livre d'hier! Il est vrai
-que Gœthe a prolongé si tard sa vie, que nous le prenons volontiers
-pour un écrivain de notre génération; on ne songe guère qu'il avait
-quarante ans à l'époque de l'assemblée constituante, et que son
-œuvre capitale était achevée dès lors depuis longtemps. Mais il y a
-une autre raison qui rapproche de nous ses ouvrages: c'est qu'ils sont,
-comme je l'ai dit, profondément empreints du même esprit qui s'est
-développé plus tard. La révolution interrompit pendant trente ans la
-marche de l'esprit poétique; la rêverie ne put pas avoir cours au
-milieu d'une action si terrible et si merveilleuse. Trente ans de lacune
-se trouvent ainsi jetés entre Gœthe et ses rivaux. Ce que Gœthe avait
-senti vers 1770, d'autres commencèrent à l'éprouver vers 1800; et
-alors de nouveaux _Werther_ et de nouveaux _Faust_ renouèrent la
-tradition poétique.
-
-Il y aurait une étude bien curieuse à faire. Il faudrait comparer
-_Werther_ à _Faust_, et montrer le rapport intime qui unit ces deux
-ouvrages de Gœthe: on obtiendrait ainsi une sorte de type abstrait de
-la poésie de notre âge. On prendrait ensuite l'œuvre entière de
-Byron, et le type en question reparaîtrait. On ferait la même chose
-pour le _René_ de M. de Chateaubriand, pour l'_Obermann_ de M. de
-Sénancourt, pour l'_Adolphe_ de Benjamin Constant, et pour une
-multitude d'autres productions éminentes et parfaitement originales en
-elles-mêmes, sans compter les imitations plus ou moins remarquables de
-_Werther_, telles que le _Jacopo Ortiz_ d'Ugo Foscolo. Mais, si les
-considérations que j'ai émises tout à l'heure sont vraies, une telle
-comparaison entre _Werther_ et les œuvres analogues qui l'ont suivi,
-même en se restreignant à celles qui ont le plus de rapport avec lui,
-ne serait rien moins qu'un tableau et une histoire de la littérature
-européenne depuis près d'un siècle: ce serait la formule générale
-de cette littérature, donnant à la fois son unité et sa variété, ce
-qu'il y a de permanent en elle et ce qu'il y a de variable, à savoir la
-forme que revêt, suivant l'âge de l'auteur, suivant son sexe, son
-pays, sa position sociale, ses douleurs personnelles, et au
-milieu des événements généraux et des divers systèmes d'idées qui
-l'entourent, cette pensée religieuse et irréligieuse à la fois que le
-dix-huitième siècle a léguée au nôtre comme un funeste et glorieux
-héritage. Laissons là ce sujet, qui demanderait un volume. D'autres
-questions se présentent. Comment un ouvrage tel que _Werther_ a-t-il pu
-naître en 1774? et quelle valeur artistique et morale a ce roman? Nous
-nous bornerons à quelques considérations sur ces deux points.
-
-Comment _Werther_ et _Faust_ ont-ils pu naître en 1774[5],
-immédiatement après Marivaux et Crébillon fils, et lorsque la
-littérature française en était à Marmontel, à la Harpe et à
-Florian? On dira peut-être que, Gœthe étant Allemand, il n'y a aucune
-raison de comparer ce qui se faisait alors en Allemagne avec ce qui se
-faisait en France. Mais c'est une erreur de s'imaginer que Gœthe ne
-relève que de son pays: le développement de Gœthe appartient à la
-France comme à l'Allemagne. Il suffit de jeter les veux sur ses
-_Mémoires_ pour en être convaincu.
-
-La vérité, c'est que Gœthe s'est formé entre la France et
-l'Allemagne, participant des deux, et recevant ainsi une double
-impulsion; et c'est cette double impulsion qui a produit _Werther._
-
-Gœthe, dans ses _Mémoires_, s'est attaché avec un soin minutieux à
-expliquer comment il fit _Werther_ avec sa propre vie, avec ses amours,
-avec ses douleurs, avec son sang, pour ainsi dire. On dirait, tant il
-sentait que toute son œuvre était là en germe, qu'il n'a songé à
-écrire ses _Mémoires_ que pour cette explication, par laquelle il
-termine une confession qu'il n'a jamais continuée au delà. Il raconte
-donc une multitude de faits personnels pour montrer comment de toute son
-existence sortit un jour _Werther_, écrit (ce sont ses expressions)
-dans une sorte de somnambulisme. Mais, malgré toutes ces curieuses
-révélations, il nous semble que Gœthe ne donne pas de _Werther_ la
-grande et simple explication qui se présente tout naturellement. Nul
-homme, quelque force de réflexion intérieure qu'il ait, ne se juge
-bien lui-même au point de se nommer relativement à l'ordre successif
-des choses. Gœthe est trop occupé des mille petits accidents intimes
-de sa vie, de tous les petits ruisseaux qui ont amoncelé peu à peu
-dans son cœur la source d'où _Werther_ a jailli: il oublie les causes
-générales et les horizons éloignés d'où ces ruisseaux découlaient.
-Toute peinture ainsi faite par l'auteur d'un ouvrage, dans le but
-d'expliquer cet ouvrage, devient personnelle au point de manquer de
-largeur et de lumière: au lieu de la Providence qui enfante les
-chefs-d'œuvre de l'esprit humain, on ne découvre plus que le hasard
-des causes accessoires. L'auteur, étant au centre de sa création, ne
-voit et ne montre que la pointe des traits qui l'ont frappé: il ne voit
-souvent pas d'où ces traits sont partis.
-
-La grande cause qui a fait produire Werther à Gœthe, c'est cette
-double impulsion de la France et de l'Allemagne dont nous parlions tout
-à l'heure; c'est la lutte dans son esprit de deux puissants génies,
-venus l'un du Midi, l'autre du Nord.
-
-L'esprit de la réforme du seizième siècle contenait deux tendances
-différentes: un esprit de liberté et d'examen, un esprit
-d'enthousiasme et de foi religieuse. La France et le Nord se
-partagèrent ces deux tendances. L'une produisit à la fin Voltaire;
-l'autre, après Milton, enfanta Klopstock. Un génie intermédiaire, et
-qui participe des deux tendances, c'est Rousseau.
-
-Si l'on devait rattacher plus particulièrement _Werther_ à quelque
-autre œuvre antérieure, il est évident qu'il faudrait nommer
-l'_Héloïse_ de Rousseau et les six premiers livres des _Confessions._
-Gœthe devait le savoir: est-ce donc l'orgueil qui lui a fait passer
-sous silence, dans ses _Mémoires_, l'impression que fit sur lui
-Rousseau, tandis qu'il s'étend avec tant de complaisance sur la
-réaction que produisirent dans son esprit les livres athées et
-anti-poétiques du dix-huitième siècle?
-
-Gœthe, qui apprit le français en même temps que sa langue maternelle;
-qui, à dix ou douze ans, pendant l'occupation que les Français firent
-de Francfort, assistait tous les soirs aux représentations des drames
-français, et faisait lui-même, à cet âge, génie précoce qu'il
-était, des pièces écrites en français; qui, durant toute son
-éducation, achevée en France, lut et dévora avidement tous les
-écrits de la France; Gœthe, dis je, appartient par mille liens à
-l'esprit général de la France et du dix-huitième siècle.
-
-Mais, par son éducation protestante, si soignée et si savante, il
-appartenait aussi à la patrie de Leibnitz, à un pays qui, ayant
-abordé, dans l'époque antérieure, sous la forme théologique du moyen
-âge, tous les grands problèmes de la religion, de la morale et de la
-société, s'était arrêté à certaines solutions, et n'avait pas
-voulu aller plus loin; qui n'avait pas pu faire deux révolutions coup
-sur coup, et qui, s'étant fait protestant, était resté chrétien.
-
-Au fond, l'esprit de la réforme, soit qu'il conduisit à
-l'incrédulité, soit qu'il s'arrêtât dans certaines limites, était
-un esprit sublime, un esprit d'enthousiasme et de foi. Il y a de
-l'enthousiasme, il y a de la foi jusque dans le sentiment qui a donné
-naissance aux plus désolantes doctrines du dix-huitième siècle.
-
-Mais cet esprit novateur, cet esprit qui renverse toute tradition, toute
-autorité, et qui cherche, devient nécessairement un esprit de doute et
-de scepticisme, aussitôt qu'il a passé certaines limites et qu'il ne
-veut plus connaître de point d'arrêt; et il devient nécessairement un
-esprit d'athéisme, s'il poursuit encore longtemps sa course sans
-rencontrer Dieu. C'est ce qui était arrivé à la France. Tandis que
-l'Allemagne était restée superstitieuse, la France était devenue
-athée.
-
-Impuissance donc des deux côtés, c'est-à-dire impuissance de l'esprit
-de la réforme limité où il s'était limité en Allemagne, et
-impuissance de cet esprit lancé dans la voie où il s'était lancé en
-France.
-
-Non, l'esprit de l'Allemagne, l'esprit religieux du protestantisme,
-abandonné à lui-même, ne pourra conduire l'humanité au but de ses
-destinées. Il n'y a pas assez d'audace dans cette réforme de Luther
-arrêtée où elle s'est arrêtée. Je n'en voudrais qu'une preuve:
-pourquoi le protestantisme a-t-il abouti d'abord de toutes parts à
-l'anabaptisme, et comment l'anabaptisme a-t-il été vaincu, sinon par
-la retraite honteuse à bien des égards de la réforme? Ne voyez-vous
-pas que le volcan n'a pas jeté toutes ses flammes, et que cette forme
-religieuse et sociale que le christianisme protestant a revêtue doit
-disparaître à son tour?
-
-Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, le sent, el il n'ose
-s'abandonner complètement au génie de son pays. Cette religion
-arrêtée ne le satisfait pas; cette société arrêtée également ne
-contente pas ses désirs. Il porte plus haut sa vue; il est trop
-philosophe pour être chrétien et homme de cette façon: il veut, sans
-oser bien se l'avouer, un autre ciel, une autre terre.
-
-Mais, réciproquement, non, l'esprit de la France, l'esprit irréligieux
-de la philosophie, livré à lui-même, ne pourra conduire l'humanité
-au but de ses destinées. Si ce n'est pas le christianisme de Milton ou
-de Klopstock qui régénérera le monde, ce n'est pas non plus le
-déisme ou plutôt l'athéisme de Voltaire qui le sauvera. Où est le
-ciel avec cet athéisme, et que devient la terre avec lui?
-
-Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, sent cette impuissance
-de la France, comme il sent celle de l'Allemagne, et il s'efforce de
-faire, dans son cœur et dans sa raison, une réaction contre
-l'athéisme. Il se trouve donc, lui poète, entre l'inspiration de
-Voltaire et celle de Klopstock, entre les deux muses qui ont clos le
-dix-huitième siècle par une terrible antithèse, la _Messiade_ et la
-_Guerre des Dieux._ D'un côté, l'esprit du matérialisme le pénètre:
-il est disciple de Voltaire, de Diderot, de Buffon, de tout le
-dix-huitième siècle; d'un autre côté, l'esprit mystique qui séduit
-Lavater, qui illumine Swedenborg, qui inspire Lessing et Jacobi, ne lui
-est pas étranger.
-
-Voici donc venir du Nord, après Rousseau, un homme qui participe à la
-fois de l'athéisme et de la religion.
-
-Un tel état de l'âme est une grave, une affreuse maladie, bien que
-cette maladie vaille mieux que le calme de l'incrédulité pure, ou que
-le calme de la religiosité du passé. Une dualité douloureuse
-s'établit dans un homme ainsi placé entre deux aspirations
-différentes. Il y a deux hommes en lui: si l'un affirme, l'autre nie;
-si l'un s'enthousiasme, l'autre sourit ironiquement; si l'un croit,
-l'autre se moque de sa crédulité. Que faire quand on est là, quand on
-vient à une telle époque? Le plus facile, à coup sûr, c'est de
-suivre alternativement ou de mêler et de combiner ensemble ces deux
-aspirations. Alors on est artiste comme le fut Gœthe.
-
-Quand Lavater et Basedow s'enflammaient devant lui, l'un pour sa
-régénération du christianisme, l'autre pour ses plans philanthropiques,
-Gœthe écoutait ses amis et se recueillait dans le doute. Ne
-pouvant les suivre dans leurs utopies, il songeait, dans sa
-force, ou si l'on veut dans sa faiblesse, à tirer deux un utile parti;
-avec ces hommes de foi, qu'il avait sous les yeux, il songeait à faire
-de l'art; il ne s'abandonnait pas à leurs idées, il voulait seulement,
-comme un miroir fidèle, réfléchir leur image: il travaillait à son
-_Mahomet_[7].
-
-Une telle résolution d'être artiste à tout prix a sa grandeur et sa
-misère. On le vit bien pour Gœthe. Sa grandeur est évidente, mais sa
-misère ne l'est pas moins. Quand la philosophie du dix-huitième
-siècle produisit la révolution française, que fit Gœthe, le disciple
-à demi de cette philosophie? Il ne sentit pas la grandeur de cette
-révolution, il affecta de ne pas s'en émouvoir: il fut moins grand
-alors que Schiller.
-
-Et plus tard, dans sa longue carrière, quel mouvement a-t-il donné à
-sa patrie, aux jours d'action et de péril? L'Allemagne tournait les
-yeux vers lui: il ne répondait rien, ou il rendait des oracles douteux.
-Méphistophélès s'était enfermé avec lui dans sa retraite de Weimar,
-et tenait compagnie à Faust.
-
-Mais, avant de se donner ce caractère d'un artiste qui s'attache
-exclusivement à l'art, faute d'une philosophie, et qui, de dessein
-prémédité, se fait sceptique sans vouloir pourtant souffrir de son
-scepticisme, Gœthe avait été naturellement ce qu'il se fit plus tard
-par la réflexion, c'est-à-dire qu'il avait été sceptique, mais avec
-douleur; et c'est alors, c'est dans la virginité de son génie qu'il
-écrivit Werther.
-
-Je dirai en peu de mots ce que je sens sur cet ouvrage.
-
-«J'ai vu les mœurs de mon temps, et j'ai publié ce livre,» écrivait
-Rousseau en tête de sa _Nouvelle Héloïse._ Quand on compare _Werther_
-aux mœurs et aux livres de notre époque, on doit le juger excellent.
-Si la vertu n'y est pas enseignée, l'enthousiasme pour la vertu y
-respire. J'y trouve trois grands traits, trois traits de la poésie
-véritable, trois signes d'avenir. J'y trouve le retour à la nature, le
-sentiment de l'égalité humaine, le sentiment pur de l'amour: ce sont
-trois traits de Rousseau, qui, comme une image sacrée de l'idéal, ont
-passé dans l'âme de Gœthe, et y vivaient à l'époque où il fit
-_Werther._
-
-La poésie de la nature n'est que le cadre d'un retour vers la religion.
-Quand les premiers chrétiens s'éloignèrent des idoles et
-désertèrent les temples des païens, ils n'eurent d'abord pour temple
-que la voûte du ciel. «À quoi bon des temples pour qui conçoit la
-grandeur et l'unité de Dieu?» disent à chaque instant les premiers
-Pères. Le christianisme commença par un retour vers la nature. Lisez,
-dans Minutius Félix, l'admirable entretien d'_Octavius_ et de ses amis
-au bord de la mer, et jugez si le christianisme n'a pas débuté par
-là. Jésus lui-même, dans l'Évangile, ne vit-il pas dans la retraite,
-au bord des lacs, au sein des déserts, contemplant la grandeur de Dieu
-et la misère des hommes?
-
-Ne nous étonnons donc pas que toute la poésie de notre époque se soit
-réfugiée dans la nature. On s'y réfugie toujours, pour y prendre des
-consolations ou des inspirations, aux époques de renouvellement. On
-arrive également là parce que l'on fuit et parce que l'on cherche. Le
-plus grand peintre de la nature chez les anciens, Virgile, a déjà
-jusqu'à un certain point l'aine chrétienne. De Théocrite à saint
-Basile, qui aimait tant la nature, il y a cinq siècles où, païens et
-chrétiens, tout ce qui a une vie de désir se tourne avec passion vers
-la retraite. Mais à ces époques voici ce qui arrive: ceux qui se
-réfugient ainsi dans la nature sans beaucoup songer à l'humanité sont
-simplement poètes; ceux qui, au sein de la nature, prient pour
-l'humanité et s'occupent d'elle, sont poètes dans un autre sens, dans
-un sens plus élevé. Ce qui a manqué aux artistes de notre époque, ce
-qui a manqué à Gœthe, à Byron et à tant d'autres, c'est de joindre
-au sentiment de la nature un sentiment également vif des destinées de
-l'humanité. Rousseau, l'initiateur de ce mouvement; Rousseau, qui fit
-sortir l'art des maisons et des palais pour l'introduire sur une plus
-grande scène, et dont la poésie, sous ce rapport, est à la poésie de
-ses devanciers comme le lac de Genève est aux jardins de Versailles;
-Rousseau, dis-je, avait en même temps à un degré supérieur l'idée
-générale, l'idée philosophique, l'idée sociale. Soit qu'il peigne
-son homme originel dans la forêt primitive, soit qu'il rêve l'amour au
-bord du Léman, la nature est un observatoire d'où il pense à
-l'humanité. Des deux artistes, ses disciples à bien des égards, qui
-le suivirent immédiatement, Gœthe et Bernardin de Saint-Pierre, ce
-dernier est celui qui a encore le sentiment le plus vif de l'humanité
-et de ses destinées générales. Gœthe, entravé, comme je l'ai
-indiqué, par l'esprit retardataire de son pays, est très-inférieur
-sur ce point. Il ne se sent, quant au reste des hommes, qu'affranchi et
-indépendant; il ne se sent pas relié à eux; il ne se sent pas citoyen
-du monde, acteur dans le développement nécessaire et légitime de
-l'humanité, enchaîné à ses destinées, et ayant h cet égard un
-droit et un devoir. La raison en est simple: la France seule s'était
-faite initiatrice; l'Allemagne, au contraire, prétendait à
-l'immobilité, à la conservation, à la durée; elle ne permettait à
-l'idéalisme naissant que d'agiter le cœur et la tête de ses enfants,
-sans leur laisser croire à l'effet des idées, à l'activité possible,
-à la réalisation de l'idéal. Gœthe a le défaut de son pays. Sa
-poésie donc, privée de l'espérance qui s'applique à l'humanité tout
-entière, tourne à l'individualité et à l'égoïsme. La nature n'est
-pas pour lui cette retraite où l'âme travaille pour l'humanité. C'est
-à contempler la nature pour elle-même que l'âme s'applique. Mais la
-nature, quoiqu'elle se communique à nous, ne peut jamais être en
-communication directe avec nous. Sa contemplation ainsi dirigée devient
-donc un tourment pour l'âme, qui cherche toujours son véritable objet,
-l'homme. Plus le sentiment de la nature est fort, plus ce tourment
-devient âpre et douloureux. Comment y échapper? par l'amour individuel
-ou par cette espèce d'égoïsme qu'on appelle l'art pour l'art. On seul
-déjà, dans Gœthe écrivant _Werther_, le Gœthe qui se montra plus
-tard.
-
-Mais si une large sympathie pour les destinées générales de
-l'humanité ne se montre pas dans ce livre, ce n'est du moins qu'une
-lacune; rien d'hostile aux tendances les plus généreuses que l'esprit
-humain ait conçues n'y perce jamais. Seulement il faut avouer que le
-sentiment de l'humanité y est tort peu développé, et que le sentiment
-de l'égalité ne s'y montre que sous l'aspect révolutionnaire.
-
-Quant à de la sensibilité pour les malheurs individuels des hommes et
-à ce qu'on nomme de la philanthropie, le cœur de Werther en est plein
-par moments. Mais ce n'est pas là le sentiment de l'humanité
-collective; ce n'est pas un attachement sérieux et raisonné aux
-destinées de l'humanité, une sollicitude inquiète et active en même
-temps pour tous les hommes en général: c'est de la sensibilité, ce
-n'est pas de la charité. Ce n'est pas un dogme conçu par la raison, ni
-rien qui ressemble à un pareil dogme; c'est une émotion, une passion
-plus ou moins fugitive. Un tel sentiment pour l'humanité, quoique
-louable en lui-même, n'est capable de donner à notre âme ni force, ni
-lumière, ni ton, ni harmonie.
-
-Ainsi l'unité de ce qui compose l'état normal de l'homme manque dans
-ce caractère de Werther, et, par conséquent, la proportion de toutes
-les parties. Le sentiment de force et d'indépendance, n'étant
-contre-balancé par rien, devient un orgueil insensé; l'amour devient
-une fureur; le sentiment de la nature, une rêverie fatigante. Werther
-s'abîme ainsi au milieu des plus beaux dons qui puissent décorer
-l'âme humaine.
-
-Mais, malgré cette ruine d'une âme dont les éléments sont sublimes,
-ces éléments n'en restent pas moins beaux en eux-mêmes.
-L'indépendance de Werther, et son besoin d'égalité, qui lui fait
-fouler aux pieds les vaines distinctions de rang et de naissance, n'en
-est pas moins un noble sentiment. L'ardeur de son amour n'en est pas
-moins une des plus admirables révélations de l'amour que jamais poète
-ait écrites.
-
-Les trois grands milieux du cœur de l'homme, la nature, l'humanité, la
-famille, sont donc sentis dans ce livre, et sentis d'une ardeur pure et
-sincère, mais isolément sentis. Le lien manque: et comment, je le
-répète, ne manquerait-il pas? Ce lien, c'est une religion, c'est ce
-que l'humanité cherche. L'harmonie donc entre ces trois choses, la
-nature, l'humanité, la famille, n'existe pas pour Werther; et la plus
-grande de ces trois révélations divines, l'humanité, est aussi celle
-qui brille le plus faiblement et le plus rarement à ses yeux.
-Qu'arrive-t-il donc, encore une fois? Werther sent la nature, et par là
-il se sent artiste, il se sent puissant: mais où tourner cette
-puissance, que faire de son art, que créer? Créer, c'est aimer;
-l'amour universel est le grand artiste et le créateur du monde. Werther
-sent l'amour; mais en même temps qu'il sent l'amour, il n'en sent que
-plus faiblement encore l'humanité. Où donc trouverait-il une ancre
-forte et solide contre les orages de son amour individuel? L'amour de
-l'humanité à un haut degré et dans un large sens lui faisant défaut,
-et l'amour individuel se trouvant lui manquer aussi, en apparence par le
-simple effet d'un hasard, mais en réalité par l'imperfection des
-choses d'ici-bas, il tombe sous l'empire exclusif de ce sentiment
-d'artiste qu'il a pour la nature. Il devient, faut-il le dire? la proie
-du monde extérieur. Enlevé de terre et sans racines, il est livré aux
-vents comme les nuages. Le soleil, dans son cours, le gouverne; sa vie
-dépend de ses rayons; suivant le mois de l'année et le temps qu'il
-fait, il erre en furieux dans le ciel ou dans l'enfer.
-
-On n'a pas assez remarqué l'admirable symbolisme dont Gœthe a usé
-dans ce livre. Les dates de ces lettres peuvent leur servir de clef.
-Chaque lettre répond à la saison où elle est écrite, tant Werther
-est abandonné à cette force cachée au sein des éléments. D'abord on
-le voit, au printemps, dans de délicieuses campagnes, tout entier au
-sentiment de la nature. L'amour le prend alors. Le roman dure deux ans,
-suivant toujours les vicissitudes des saisons; et Werther, après avoir
-passé par l'extrême délire en été, s'affaisse avec l'automne, et se
-tue en hiver. De là toutes ces images du monde extérieur introduites
-si naturellement dans la peinture des sentiments, qu'on dirait qu'elles
-ne font avec elle qu'un seul tissu.
-
-Telle est donc, à notre avis, la borne de ce livre, telle est sa
-grandeur et sa limite. Voilà comment il est immoral et impie aux yeux
-de beaucoup, moral et à un certain degré religieux aux nôtres. À
-ceux qui le déclarent impie, nous demanderons: En quoi Gœthe, dans
-_Werther_, a-t-il réellement outragé la foi, l'espérance, la
-charité? De quelle confiance sublime déshérite-t-il l'homme dans ce
-livre? Tout au plus pourrait-on dire qu'un tel caractère, peint dans
-toute sa vérité, est immoral à cause de ce qui lui manque,
-c'est-à-dire parce que Werther ne sait pas transformer en amour plus
-grand et plus divin cet amour qui le fait mourir. Mais cette exaltation
-qu'il porte dans le sentiment de la nature et de l'amour, de même que
-son dégoût pour la société présente, n'ont rien en soi que de
-louable et de bon.
-
-Madame de Staël se trompe donc lorsqu'elle reproche à Gœthe de
-s'être passionné et d'avoir passionné ses lecteurs pour le suicide.
-Le suicide était la conséquence nécessaire de l'élévation relative
-que Gœthe a donnée à son héros, et de l'impossibilité où il était
-de lui donner une élévation plus grande. Qui ne voit, en effet, qu'il
-faudrait à Werther une religion pour remplacer dans son cœur et dans
-son intelligence la vieille religion dont il est à jamais sorti, et
-pour le retenir ainsi sur le bord de l'abîme, au nom du devoir? Celui
-qui ne sent pas cela ne comprend pas ce livre. Gœthe concevait bien son
-œuvre de cette façon. Un critique, Nicolaï, ayant essayé de tourner
-en ridicule ce dénouement nécessaire, imagina de refaire l'ouvrage en
-conservant le commencement et en changeant la fin: Werther, dans ce
-nouveau plan, ne se tuait pas. «Le pauvre homme, dit Gœthe, ne se
-doute pas que le mal est sans remède, et qu'un insecte mortel a piqué
-dans sa fleur la jeunesse de Werther.»
-
-Oui, sans doute, nous pressentons aujourd'hui une autre poésie, une
-poésie qui n'aboutira pas au suicide. Mais ceux qui la feront, cette
-poésie, ne reculeront pas sur leurs devanciers; je veux dire qu'ils
-n'abandonneront pas cette élévation du sentiment et de l'idée, que
-l'on voudrait vainement flétrir du nom de folle exaltation. Ce n'est
-pas avec des débris de vieilles idoles, ce n'est pas non plus en
-aplatissant nos âmes et en vulgarisant nos intelligences, qu'ils
-résoudront ce problème d'une poésie qui, au lieu de nous porter au
-suicide, nous soutienne dans nos douleurs. Je sais que l'art a tourné
-aujourd'hui vers un plat servilisme, vers un plat matérialisme; mais
-j'aime encore mieux l'art douloureux de Gœthe dans _Werther_ et dans
-_Faust_, que cet art qui, pour les jouissances du présent, trahit
-toutes les espérances de l'humanité, et abandonne honteusement
-l'idéal. Montrez-nous, poètes, montrez-nous des cœurs aussi fiers,
-aussi indépendants que celui que Gœthe a voulu peindre! Seulement
-donnez un but à cette indépendance, et qu'elle devienne ainsi de
-l'héroïsme. Montrez-nous l'amour aussi ardent, aussi pur que Gœthe
-l'a peint dans _Werther_; mais que cet amour sache qu'il y a un amour
-plus grand, dont il n'est qu'un reflet. Montrez-nous, en un mot, dans
-toutes vos peintures, le salut de la destinée individuelle lié à
-celui de la destinée universelle. Mais ne tentez pas de rabattre sur
-cette ardeur de sentiment et sur cette élévation d'intelligence dont
-vos devanciers vous ont légué des modèles. Avec les Titans de Gœthe
-ou de Byron faites des hommes, mais ne leur enlevez pas pour cela leur
-noble caractère!
-
-L'Allemagne regarde Gœthe comme le plus grand artiste de forme des
-temps modernes; son style, particulièrement dans _Werther_, est
-considéré comme le type de la perfection classique; et pourtant il a
-passé longtemps pour certain en France que le style de _Werther_ était
-aussi bizarre, aussi alambiqué, que les sentiments en étaient
-étranges. C'était apparemment la faute des traducteurs. À cette
-époque, la poésie de style, la poésie qui vit de figures et de
-symboles, était fort peu connue chez nous: la manière dont furent
-reçus les premiers ouvrages de M. de Chateaubriand le prouve assez.
-Apprenant l'allemand, il y a quelques années, je fus frappé de la
-clarté de style de ce _Werther_ qui m'avait si fort touché dans ma
-jeunesse. Je traduisis littéralement chaque phrase, et je trouvai qu'il
-en résultait un français fort correct. La phrase de Gœthe, même
-lorsqu'elle est très-poétique, est aussi claire que celle de Voltaire.
-C'est ainsi que cette traduction fut écrite. Elle parut en 1829. En la
-réimprimant aujourd'hui, j'ai dû me demander si ce livre méritait les
-anathèmes dont on l'a si souvent chargé. Quelque peu de
-responsabilité qu'on ait à traduire maintenant un ouvrage aussi connu,
-on doit y songer pourtant. _Werther_ est, sous bien des rapports, comme
-dit madame de Staël, «un roman sans égal et sans pareil;» c'est une
-des plus émouvantes compositions de l'art moderne; son effet sur les
-imaginations jeunes sera donc toujours redoutable; mais, pour les
-raisons que je viens de donner, je crois cette lecture plus salutaire à
-notre époque que dangereuse.
-
-
-[Footnote 1: _Les Mémoires de Gœthe_ ont prouvé combien madame de
-Staël se trompai! sur ce point.]
-
-[Footnote 2: _De l'Allemagne_, part II, ch. XXVIII.]
-
-[Footnote 3: _Revue encyclopédique_, 1831, articles _De la Poésie de
-notre époque._]
-
-[Footnote 4: There is a very life in our despair, _Vitality of poison_;
-a quick root Which feeds these deadly branches.
-
-Childe-Harold.]
-
-[Footnote 5: _Faust_ ne parut pas précisément cette année; mais
-Gœthe le composait presque en même temps que _Werther._ Il avait
-publié, l'année précédente, _Gœtz de Berlichinyen._ Ces trois
-ouvrages, qui se pressent dans l'esprit de Gœthe, âgé de vingt-cinq
-ans à peine, montrent bien le puissant démon qui l'obsédait alors, et
-ont entre eux une étroite liaison. Mécontent du présent, et ne
-pouvant se reposer dans aucune croyance, Gœthe se retourne d'abord vers
-le passé, et il ébauche un modèle de ses créations gothiques que
-Walter-Scott et son école reprendront longtemps après et traiteront
-avec tant de calme et de froide patience. Mais ce n'est pas la exprimer
-sa vie; ce n'est là qu'une œuvre de mémoire, pour ainsi dire, et
-d'érudition. Il tente donc l'art actuel: il se peint lui-même avec
-toute sa fougue dans _Werther_, et ouvre ainsi à distance la carrière
-où Byron et tant d'autres doivent le suivre. Cependant, pour ne pas
-mourir avec son héros, Gœthe se fait une résolution: il sera artiste
-avant tout. Décomposant alors son âme en deux, c'est-à-dire
-idéalisant en deux personnages l'esprit du bien et l'esprit du mal,
-l'esprit qui en lui cherche l'avenir, et l'esprit qui lui dit que ses
-espérances sont des rêves, l'esprit qui souffre et qui aime, et
-l'esprit qui n'aime pas, il place Méphistophélès à côté de Faust,
-et son œuvre principale fut terminée[6].
-
-[Footnote 6: Voyez la traduction des _Deux Faust_ de M. Henri Blaze, qui
-fait partie de cette collection.]
-
-[Footnote 7: Ce _Mahomet_ n'eût pas été celui de Voltaire: il eût
-été _croyant_, il eût ressemblé, en cela, au vrai Mahomet. Mais
-pourquoi Gœthe n'acheva-t-il pas cette œuvre? N'est-ce pas parce que
-l'incrédulité qui inspira le _Mahomet_ de Voltaire était presque
-aussi profonde chez Gœthe que chez Voltaire? Or, comment combiner ces
-deux tendances de la religion et de l'irréligion dans un pareil sujet?
-Ou Mahomet est vraiment inspiré, et alors il faudrait à Gœthe une
-religion assez vaste pour comprendre Mahomet comme tel; ou Mahomet est
-un visionnaire qui mérite plutôt la pitié que l'admiration. Gœthe
-finit par sentir que ce sujet, comme il l'avait conçu, était au-dessus
-de ses forces, et il l'abandonna.
-
-Ce projet, que Lavater et Basedow inspirèrent sans le savoir, peint au
-surplus admirablement l'état où était Gœthe. Il a devant lui des
-chrétiens pleins d'enthousiasme, qui veulent faire revivre le
-christianisme, et il songe à revêtir Mahomet de leurs couleurs. Il
-soupçonne donc qu'il y a dans Mahomet un côté de vraie religion.
-Qu'est-ce donc alors que la religion? Elle est donc plus vaste que le
-christianisme! Pour combiner celle conception de Mahomet avec le
-christianisme, il eût fallu à Gœthe une croyance; il eût fallu qu'il
-fût plus qu'artiste, il eût fallu qu'il fût philosophe et religieux
-comme l'avenir le sera.
-
-Au surplus, Gœthe s'est peint lui-même, sous le rapport de ses
-croyances, dans un passage de ses _Mémoires_: «Lavater, dit-il,
-m'ayant à la fin pressé par ce rude dilemme: _Il faut être chrétien
-ou athée_, je lui déclarai que s'il ne voulait pas me laisser en paix
-dans ma croyance chrétienne telle que je me l'étais formée, je ne
-verrais pas beaucoup de difficulté à me décider pour ce qu'il
-appelait l'athéisme, convaincu d'ailleurs, comme je l'étais, que
-personne ne savait précisément quelle croyance méritait l'une ou
-l'autre qualification.» Malheureusement on ne sait trop non plus ce que
-c'est que la croyance chrétienne que Gœthe s'était formée: c'était
-une espèce d'oreiller comme celui de Montaigne.]
-
-
-
-
-WERTHER
-
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-AU LECTEUR
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-J'ai rassemblé avec soin tout ce que j'ai pu recueillir de l'histoire
-du malheureux Werther, et je vous l'offre ici. Je sais que vous m'en
-remercierez. Vous ne pouvez refuser votre admiration à son esprit,
-votre amour à son caractère, ni vos larmes à son sort.
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-Et toi, homme bon, qui souffres du même mal que lui, puise de la
-consolation dans ses douleurs, et permets que ce petit livre devienne
-pour toi un ami, si le destin ou ta propre faute ne t'en ont pas laissé
-un qui soit plus près de ton cœur.
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-WERTHER
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-4 mai 1771.
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-[Illustration: INITIAL Q.]
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-Que je suis aise d'être parti! Ah!
-mon ami, qu'est-ce que le cœur
-de l'homme? Te quitter, toi que
-j'aime, toi dont j'étais inséparable;
-te quitter et être content!
-Mais je sais que tu me le pardonnes.
-Mes autres liaisons ne
-semblaient-elles pas tout exprès
-choisies du sort pour tourmenter
-un cœur comme le mien? La pauvre Léonore! Et pourtant j'étais
-innocent. Était-ce ma faute à moi si, pendant que je ne songeais qu'à
-m'amuser des attraits piquants de sa sœur, une funeste passion
-s'allumait dans son sein? Et pourtant suis-je bien innocent? N'ai-je pas
-nourri moi-même ses sentiments? Ne me suis-je pas souvent plu à ses
-transports naïfs qui nous ont l'ait rire tant de fois, quoiqu'ils ne
-fussent rien moins que risibles? N'ai-je pas... Oh! qu'est-ce que c'est
-que l'homme, pour qu'il ose se plaindre de lui-même! Cher ami, je te le
-promets, je me corrigerai; je ne veux plus, comme je l'ai toujours fait,
-savourer jusqu'à la moindre goutte d'amertume que nous envoie le sort.
-Je jouirai du présent, et le passé sera le passé pour moi. Oui, sans
-doute, mon ami, tu as raison; les hommes auraient des peines bien moins
-vives si... (Dieu sait pourquoi ils sont ainsi faits...), s'ils
-n'appliquaient pas toutes les forces de leur imagination à renouveler
-sans cesse le souvenir de leurs maux, au lieu de se rendre le présent
-supportable.
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-Dis à ma mère que je m'occupe de ses affaires, et que je lui en
-donnerai sous peu des nouvelles. J'ai parlé à ma tante, cette femme
-que l'on fait si méchante; il s'en faut bien que je l'aie trouvée
-telle: elle est vive, irascible même, mais son cœur est excellent. Je
-lui ai exposé les plaintes de ma mère sur cette retenue d'une part
-d'héritage; de son côté, elle m'a fait connaître ses droits, ses
-motifs, et les conditions auxquelles elle est prête à nous rendre ce
-que nous demandons et même plus que nous ne demandons. Je ne puis
-aujourd'hui l'en écrire davantage sur ce point: dis à ma mère que
-tout ira bien. J'ai vu encore une fois, mon ami, dans cette chétive
-affaire, que les malentendus et l'indolence causent peut-être plus de
-désordres dans le monde que la ruse et la méchanceté. Ces deux
-dernières au moins sont assurément plus rares.
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-Je me trouve très-bien ici. La solitude de ces célestes campagnes est
-un baume pour mon cœur, dont les frissons s'apaisent à la douce
-chaleur de cette saison où tout renaît. Chaque arbre, chaque haie est
-un bouquet de fleurs; on voudrait se voir changé en papillon pour nager
-dans cette mer de parfums et y puiser sa nourriture.
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-La ville elle-même est désagréable; mais les environs sont d'une
-beauté ravissante. C'est ce qui engagea le feu comte de M... à planter
-un jardin sur une de ces collines qui se succèdent avec tant de
-variété et forment des vallons délicieux. Ce jardin est fort simple;
-on sent dès l'entrée que ce n'est pas l'ouvrage d'un dessinateur
-savant, mais que le plan en a été tracé par un homme sensible, qui
-voulait y jouir de lui-même. J'ai déjà donné plus d'une fois des
-larmes à sa mémoire, dans un pavillon en ruines, jadis sa retraite
-favorite, et maintenant la mienne. Bientôt je serai maître du jardin.
-Depuis deux jours que je suis ici, le jardinier m'est déjà dévoué,
-et il ne s'en trouvera pas mal.
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-10 mai.
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-Il règne dans mon âme une étonnante sérénité, semblable à la
-douce matinée de printemps dont je jouis avec délices. Je suis seul et
-je goûte le charme de vivre dans une contrée qui fut créée pour des
-âmes comme la mienne. Je suis si heureux, mon ami, si abîmé dans le
-sentiment de ma tranquille existence, que mon talent en souffre. Je ne
-pourrais pas dessiner un trait, et cependant je ne fus jamais plus grand
-peintre. Quand les vapeurs de la vallée s'élèvent devant moi,
-qu'au-dessus de ma tête le soleil lance d'aplomb ses feux sur
-l'impénétrable voûte de l'obscure forêt, et que seulement quelques
-rayons épars se glissent au fond du sanctuaire; que couché sur la
-terre dans les hautes herbes, près d'un ruisseau, je découvre, dans
-l'épaisseur du gazon mille petites plantes inconnues; que mon cœur
-sent de plus près l'existence de ce petit monde qui fourmille parmi les
-herbes, de cette multitude innombrable de vermisseaux et d'insectes de
-toutes les formes; que je sens la présence du Tout-Puissant qui nous a
-créés à son image, et le souffle du Tout-Aimant qui nous porte et
-nous soutient flottants sur une mer d'éternelles délices; mon ami,
-quand le monde infini commence ainsi à poindre devant mes yeux, et que
-je réfléchis le ciel dans mon cœur comme l'image d'une bien-aimée,
-alors je soupire et m'écrie en moi-même: «AH! si tu pouvais exprimer
-ce que tu éprouves! si tu pouvais exhaler et fixer sur le papier cette
-vie qui coule en toi avec tant d'abondance et de chaleur, en sorte que
-le papier devienne le miroir de ton âme, comme ton âme est le miroir
-d'un Dieu infini!...» Mon ami... Mais je sens que je succombe sous la
-puissance et la majesté de ces apparitions.
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-12 mai.
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-Je ne sais si des génies trompeurs errent dans cette contrée, ou si le
-prestige vient d'un délire céleste qui s'est emparé de mon cœur;
-mais tout ce qui m'environne a un air de paradis. À l'entrée du bourg
-est une fontaine, une fontaine où je suis enchaîné par un charme,
-comme Mélusine et ses sœurs. Au bas d'une petite colline se présente
-une grotte; on descend vingt marches, et l'on voit l'eau la plus pure
-filtrer à travers le marbre. Le petit mur qui forme l'enceinte, les
-grands arbres qui la couvrent de leur ombre, la fraîcheur du lieu, tout
-cela vous captive, et en même temps vous cause un certain
-frémissement. Il ne se passe point de jour que je ne me repose là
-pendant une heure. Les jeunes filles de la ville viennent y puiser de
-l'eau, occupation paisible et utile, que ne dédaignaient pas jadis les
-filles mêmes des rois. Quand je suis assis là, la vie patriarcale se
-retrace vivement à ma mémoire. Je pense comment c'était au bord des
-fontaines que les jeunes gens faisaient connaissance et qu'on arrangeait
-les mariages, et que toujours autour des puits et des sources erraient
-des génies bienfaisants. Oh! jamais il ne s'est rafraîchi au bord
-d'une fontaine, après une route pénible, sous un soleil ardent, celui
-qui ne sent pas cela comme je le sens!
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-13 mai.
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-Tu me demandes si tu dois m'envoyer mes livres?... Au nom du ciel! mon
-ami, ne les laisse pas approcher de moi! Je ne veux plus être guidé,
-excité, enflammé; ce cœur fermente assez de lui-même: j'ai bien
-plutôt besoin d'un chant qui me berce, et de ceux-là, j'eu ai trouvé
-en abondance dans mon Homère. Combien de fois n'ai-je pas à endormir
-mon sang qui bouillonne! car tu n'as rien vu de si inégal, de si
-inquiet que mon cœur. Ai-je besoin de te le dire, à toi qui as
-souffert si souvent de me voir passer de la tristesse à une joie
-extravagante, de la douce mélancolie à une passion furieuse? Aussi je
-traite mon cœur comme un petit enfant malade. Ne le dis à personne; il
-y a des gens qui m'en feraient un crime.
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-15 mai.
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-Les bonnes gens du hameau me connaissent déjà; ils m'aiment beaucoup,
-surtout les enfants. Il y a peu de jours encore, quand je m'approchais
-d'eux, et que d'un ton amical je leur adressais quelque question, ils
-s'imaginaient que je voulais me moquer d'eux, et me quittaient
-brusquement. Je ne m'en offensai point; mais je sentis plus vivement la
-vérité d'une observation que j'avais déjà faite. Les hommes d'un
-certain rang se tiennent toujours à une froide distance de leurs
-inférieurs, comme s'ils craignaient de perdre beaucoup en se laissant
-approcher, et il se trouve des étourdis et de mauvais plaisants qui
-n'ont l'air de descendre jusqu'au pauvre peuple qu'afin de le blesser
-encore davantage.
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-Je sais bien que nous ne sommes pas tous égaux, que nous ne pouvons
-l'être; mais je soutiens que celui qui se croit obligé de se tenir
-éloigné de ce qu'on nomme le peuple, pour s'en faire respecter, ne
-vaut pas mieux que le poltron qui, de peur de succomber, se cache devant
-son ennemi.
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-Dernièrement je me rendis à la fontaine, j'y trouvai une jeune
-servante qui avait posé sa cruche sur la dernière marche de
-l'escalier: elle cherchait des yeux une compagne qui l'aidât à mettre
-le vase sur sa tête. Je descendis, et la regardai. «Voulez-vous que je
-vous aide, mademoiselle?» lui dis-je. Elle devint rouge comme le feu.
-«Oh! monsieur, répondit-elle...--Allons, sans façons...» Elle
-arrangea son coussinet, et j'y posai la cruche. Elle me remercia, et
-partit aussitôt.
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-17 mai.
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-J'ai fait des connaissances de tout genre, mais je n'ai pas encore
-trouvé do société. Je ne sais ce que je puis avoir d'attrayant aux
-yeux des hommes: ils me recherchent, ils s'attachent à moi, et
-j'éprouve toujours de la peine quand notre chemin nous fait aller
-ensemble, ne fût-ce que pour quelques instants. Si tu me demandes
-comment sont les gens de ce pays-ci, je te répondrai: Comme partout.
-L'espèce humaine est singulièrement uniforme. La plupart travaillent
-une grande partie du temps pour vivre, et le peu qui leur en reste de
-libre leur est tellement à charge, qu'ils cherchent tous les moyens
-possibles de s'en débarrasser. Ô destinée de l'homme!
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-Après tout, ce sont de bonnes gens. Quand je m'oublie quelquefois à
-jouir avec eux des plaisirs qui restent encore aux hommes, comme de
-s'amuser à causer avec cordialité autour d'une table bien servie,
-d'arranger une partie de promenade en voiture, ou un petit bal sans
-apprêts, tout cela produit sur moi le meilleur effet. Mais il ne faut
-pas qu'il me souvienne alors qu'il y a en moi d'autres facultés qui se
-rouillent faute d'être employées, et que je dois cacher avec soin.
-Cette idée serre le cœur.--Et cependant n'être pas compris, c'est le
-sort de certains hommes.
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-Ah! pourquoi l'amie de ma jeunesse n'est-elle plus, et pourquoi l'ai-je
-connue! Je me dirais: Tu es un fou; tu cherches ce qui ne se trouve
-point ici-bas... Mais je l'ai possédée, cette amie; j'ai senti ce
-cœur, cette grande âme, en présence de laquelle je croyais être plus
-que je n'étais, parce que j'étais tout ce que je pouvais être. Grand
-Dieu! une seule faculté de mon âme restait-elle alors inactive? No
-pouvais-je pas devant elle développer en entier celle puissance
-admirable avec laquelle mon cœur embrasse la nature? Notre commerce
-était un échange continuel des mouvements les plus profonds du cœur,
-des traits les plus vifs de l'esprit. Avec elle, tout, jusqu'à la
-plaisanterie mordante, était empreint de génie. Et maintenant...
-Hélas! les années qu'elle avait de plus que moi l'ont précipitée
-avant moi dans la tombe. Jamais je ne l'oublierai; jamais je n'oublierai
-sa fermeté d'âme et sa divine indulgence.
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-Je rencontrai, il y a quelques jours, le jeune V... Il a l'air franc et
-ouvert; sa physionomie est fort heureuse; il sort de l'université; il
-ne se croit pas précisément un génie, mais il est au moins bien
-persuadé qu'il en sait plus qu'un autre. On voit en effet qu'il a
-travaillé; en un mot, il possède un certain fonds de connaissances.
-Comme il avait appris que je dessine et que je sais le grec (deux
-phénomènes dans ce pays), il s'est attaché à mes pas. Il m'étala
-tout son savoir depuis Batteux jusqu'à Wood, depuis de Piles jusqu'à
-Winckelmann; il m'assura qu'il avait lu en entier le premier volume de
-la théorie de Sulzer, et qu'il possédait un manuscrit de Heyne sur
-l'étude de l'antique. Je l'ai laissé dire.
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-Encore un bien brave homme dont j'ai fait la connaissance, c'est le
-bailli du prince, personnage franc et loyal On dit que c'est un plaisir
-de le voir au milieu de ses enfants: il en a neuf; on fait grand bruit
-de sa fille aînée. Il m'a invité à l'aller voir; j'irai au premier
-jour. Il habite à une lieue et demie d'ici, dans un pavillon de chasse
-du prince; il obtint la permission de s'y retirer après la mort de sa
-femme, le séjour de la ville et de sa maison lui étant devenu trop
-pénible.
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-Du reste, j'ai trouvé sur mon chemin plusieurs caricatures originales.
-Tout en elles est insupportable, surtout leurs marques d'amitié.
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-Adieu. Cette lettre te plaira; elle est toute historique.
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-22 mai.
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-La vie humaine est un songe; d'autres l'ont dit avant moi, mais cette
-idée me suit partout, quand je considère les bornes étroites dans
-lesquelles sont circonscrites les facultés de l'homme, son activité et
-son intelligence; quand je vois que nous épuisons toutes nos forces à
-satisfaire des besoins, et que ces besoins ne tendent qu'à prolonger
-notre misérable existence; que notre tranquillité sur bien des
-questions n'est qu'une résignation fondée sur des revers, semblable à
-celle de prisonniers qui auraient couvert de peintures variées et de
-riantes perspectives les murs de leur cachot; tout cela, mon ami, me
-rend muet. Je rentre en moi-même, et j'y trouve un monde, mais plutôt
-en pressentiments et en sombres désirs qu'en réalité et en action; et
-alors tout vacille devant moi, et je souris, et je m'enfonce plus avant
-dans l'univers, en rêvant toujours. Que chez les enfants tout soit
-irréflexion, c'est ce que tous les pédagogues ne cessent de répéter;
-mais que les hommes faits soient de grands enfants qui se traînent en
-chancelant sur ce globe, sans savoir non plus d'où ils viennent et où
-ils vont; qu'ils n'aient point de but plus certain dans leurs actions,
-et qu'on les gouverne de même avec du biscuit, des gâteaux et des
-verges, c'est ce que personne ne voudra croire; et, à mon avis, il
-n'est point de vérité plus palpable.
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-Je t'accorde bien volontiers (car je sais ce que tu vas me dire) que
-ceux-là sont les plus heureux qui, comme les enfants, vivent au jour la
-journée, promènent leur poupée, l'habillent, la déshabillent,
-tournent avec respect devant le tiroir où la maman renferme ses
-dragées, et, quand elle leur en donne, les dévorent avec avidité, et
-se mettent à crier: _Encore!_... Oui, voilà de fortunées créatures!
-Heureux aussi ceux qui donnent un titre imposant à leurs futiles
-travaux, ou même à leurs extravagances, et les passent en compte au
-genre humain, comme des œuvres gigantesques entreprises pour son salut
-et sa prospérité! Grand bien leur fasse à ceux qui peuvent penser et
-agir ainsi! Mais celui qui reconnaît avec humilité où tout cela vient
-aboutir; qui voit connue ce petit bourgeois décore son petit jardin et
-en fait un paradis, et comme ce malheureux, sous le fardeau qui
-l'accable, se traîne sur le chemin sans se rebuter, tous deux
-également intéressés à contempler une minute de plus la lumière du
-ciel; celui-là, dis-je, est tranquille: il bâtit aussi un monde en
-lui-même; il est heureux aussi d'être homme; quelque bornée que soit
-sa puissance, il entretient dans son cœur le doux sentiment de la
-liberté; il sait qu'il peut quitter sa prison quand il lui plaira.
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-26 mai.
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-Tu connais, d'ancienne date, ma manière de m'arranger; tu sais comment,
-quand je rencontre un lieu qui me convient, je me fais aisément un
-petit réduit où je vis à peu de frais. Eh bien! j'ai encore trouvé
-ici un coin qui m'a séduit et fixé.
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-À une lieue de la ville est un village nommé _Wahlheim_[8]. Sa
-situation sur une colline est très-belle; en montant le sentier qui y
-conduit, on embrasse toute la vallée d'un coup d'œil. Une bonne femme,
-serviable, et vive encore pour son âge, y tient un petit cabaret où
-elle vend du vin, de la bière et du café. Mais, ce qui vaut mieux, il
-y a deux tilleuls dont les branches touffues couvrent la petite place
-devant l'église; des fermes, des granges, des chaumières forment
-l'enceinte de celle place. Il est impossible de découvrir un coin plus
-paisible, plus intime, et qui me convienne autant. J'y fais porter de
-l'auberge une petite table, une chaise; et là je prends mon café, je
-lis mon Homère. La première fois que le hasard me conduisit sous ces
-tilleuls, l'après-midi d'une belle journée, je trouvai la place
-entièrement solitaire; tout le monde était aux champs; il n'y avait
-qu'un petit garçon de quatre ans assis à terre, ayant entre ses jambes
-un enfant de six mois, assis de même, qu'il soutenait de ses petits
-bras contre sa poitrine, de manière à lui servir de siège. Malgré la
-vivacité de ses yeux noirs, qui jetaient partout de rapides regards, il
-se tenait fort tranquille. Ce spectacle me fit plaisir; je m'assis sur
-une charrue placée vis-à-vis, et me mis avec délices à dessiner
-cette attitude fraternelle. J'y ajoutai un bout de haie, une porte de
-grange, quelques roues brisées, pêle-mêle, comme tout cela se
-rencontrait; et, au bout d'une heure, je me trouvai avoir fait un dessin
-bien composé, vraiment intéressant, sans y avoir rien mis du mien.
-Cela me confirme dans ma résolution de m'en tenir désormais uniquement
-à la nature: elle seule est d'une richesse inépuisable; elle seule
-fait les grands artistes. Il y a beaucoup à dire en faveur des règles,
-comme à la louange des lois de la société. Un homme qui observe les
-règles ne produira jamais rien d'absurde ou d'absolument mauvais; de
-même que celui qui se laissera guider par les lois et les bienséances
-ne deviendra jamais un voisin insupportable ni un insigne malfaiteur.
-Mais, en revanche, toute règle, quoi qu'on en dise, étouffera le vrai
-sentiment de la nature et sa véritable expression. «Cela est trop
-fort, t'écries-tu; la règle ne fait que limiter, qu'élaguer les
-branches gourmandes.» Mon ami, veux-tu que je le fasse une comparaison?
-Il en est de ceci comme de l'amour. Un jeune homme se passionne pour une
-belle; il coule près d'elle toutes les heures de la journée, et
-prodigue toutes ses facultés, tout ce qu'il possède, pour lui prouver
-sans cesse qu'il s'est donné entièrement à elle. Survient quelque bon
-bourgeois, quelque homme en place qui lui dit: «Mon jeune monsieur,
-aimer est de l'homme, seulement vous devez aimer comme il sied à un
-homme. Réglez bien l'emploi de vos instants; consacrez-en une partie à
-votre travail et les heures de loisir à votre maîtresse. Consultez
-l'état de votre fortune: sur votre superflu, je ne vous défends pas de
-faire à votre amie quelques petits présents; mais pas trop souvent;
-tout au plus le jour de sa fête, l'anniversaire de sa naissance, etc.»
-Notre jeune homme, s'il suit ces conseils, deviendra fort utilisable, et
-tout prince fera bien de l'employer dans sa chancellerie; mais c'en est
-fait alors de son amour, et, s'il est artiste, adieu son talent. Ô mes
-amis! pourquoi le torrent du génie déborde-t-il si rarement? pourquoi
-si rarement soulève-t-il ses flots et vient-il secouer vos âmes
-léthargiques? Mes chers amis, c'est que là-bas, sur les deux rives,
-habitent des hommes graves et réfléchis, dont les maisonnettes, les
-petits bosquets, les planches de tulipes et les potagers seraient
-inondés; et, à force d'opposer des digues au torrent et de lui faire
-des saignées, ils savent prévenir le danger qui les menace.
-
-
-[Footnote 8: Nous prions le lecteur de ne point se donner de peine pour
-chercher les lieux ici nommés. On s'est vu obligé de changer les
-véritables noms qui se trouvaient dans l'original.]
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-27 mai.
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-Je me suis perdu, à ce que je vois, dans l'enthousiasme, les
-comparaisons, la déclamation, et, au milieu de tout cela, je n'ai pas
-achevé de te raconter ce que devinrent les deux enfants. Absorbé dans
-le sentiment d'artiste qui t'a valu hier une lettre assez décousue, je
-restai bien deux heures assis sur ma charrue. Vers le soir, une jeune
-femme, tenant un panier à son bras, vient droit aux enfants, qui
-n'avaient pas bougé, et crie de loin: «Philippe, tu es un bon
-garçon!» Elle me fait un salut, que je lui rends. Je me lève,
-m'approche, et lui demande si elle est la mère de ces enfants. Elle me
-répond que oui, donne un petit pain blanc à l'aîné, prend le plus
-jeune, et l'embrasse avec toute la tendresse d'une mère. «J'ai donné,
-me dit-elle, cet enfant à tenir à Philippe, et j'ai été à la ville,
-avec mon aîné, chercher du pain blanc, du sucre et un poêlon de
-terre.» Je vis tout cela dans son panier, dont le couvercle était
-tombé. «Je ferai ce soir une panade à mon petit Jean (c'était le nom
-du plus jeune). Hier, mon espiègle d'aîné a cassé le poêlon en se
-battant avec Philippe, pour le gratin de la bouillie.» Je demandai où
-était l'aîné; à peine m'avait-elle répondu, qu'il courait après
-les oies dans le pré, qu'il revint en sautant, et apportant une
-baguette de noisetier à son frère cadet. Je continuai à m'entretenir
-avec cette femme; j'appris qu'elle était fille du maître d'école, et
-que son mari était allé en Suisse pour recueillir la succession d'un
-cousin. «Ils ont voulu le tromper, me dit-elle; ils ne répondaient pas
-à ses lettres. Eh bien! il y est allé lui-même. Pourvu qu'il ne lui
-soit point arrivé d'accident! Je n'en reçois point de nouvelles.»
-J'eus de la peine à me séparer de cette femme: je donnai un kreutzer
-à chacun des deux enfants, et un autre à la mère, pour acheter un
-pain blanc au petit quand elle irait à la ville; et nous nous
-quittâmes ainsi.
-
-Mon ami, quand mon sang s'agite et bouillonne, il n'y a rien qui fasse
-mieux taire tout ce tapage que la vue d'une créature comme celle-ci,
-qui, dans une heureuse paix, parcourt le cercle étroit de son
-existence, trouve chaque jour le nécessaire, et voit tomber les
-feuilles sans penser à autre chose, sinon que l'hiver approche.
-
-Depuis ce temps, je vais là très-souvent. Les enfants se sont tout à
-fait familiarisés avec moi. Je leur donne du sucre en prenant mon
-café; le soir, nous partageons les tartines et le lait caillé. Tous
-les dimanches ils ont leur kreutzer; et si je n'y suis pas à l'heure de
-l'église, la cabaretière a ordre de faire la distribution.
-
-Ils ne sont pas farouches, et ils me racontent toutes sortes
-d'histoires: je m'amuse surtout de leurs petites passions, et de la
-naïveté de leur jalousie quand d'autres enfants du village se
-rassemblent autour de moi.
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-J'ai eu beaucoup de peine à rassurer la mère, toujours inquiète de
-l'idée «qu'ils incommoderaient monsieur.»
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-30 mai.
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-
-Ce que je te disais dernièrement de la peinture peut certainement
-s'appliquer aussi à la poésie. Il ne s'agit que de reconnaître le
-beau et d'oser l'exprimer: c'est, à la vérité, demander beaucoup en
-peu de mots. J'ai été aujourd'hui témoin d'une scène qui, bien
-rendue, ferait la plus belle idylle du monde. Mais pourquoi ces mots de
-poésie, de scène et d'idylle? Pourquoi toujours se travailler et se
-modeler sur des types, quand il ne s'agit que de se laisser aller, et de
-prendre intérêt à un accident de la nature?
-
-Si, après ce début, tu espères du grand et du magnifique, ton attente
-sera trompée. Ce n'est qu'un simple paysan qui a produit toute mon
-émotion. Selon ma coutume, je raconterai mal; et je pense que, selon la
-tienne, tu me trouveras outré. C'est encore Wahlheim, et toujours
-Wahlheim, qui enfante ces merveilles.
-
-Une société s'était réunie sous les tilleuls pour prendre le café;
-comme elle ne me plaisait pas, je trouvai un prétexte pour ne point
-lier conversation.
-
-Un jeune paysan sortit d'une maison voisine, et vint raccommoder quelque
-chose à la charrue que j'ai dernièrement dessinée. Son air me plut;
-je l'accostai; je lui adressai quelques questions sur sa situation, et,
-en un moment, la connaissance fut faite d'une manière assez intime,
-comme il m'arrive ordinairement avec ces bonnes gens. Il me raconta
-qu'il était au service d'une veuve qui le traitait avec bonté. Il m'en
-parla tant, et en fit tellement l'éloge, que je découvris bientôt
-qu'il s'ôtait dévoué à elle de corps et d'âme. «Elle n'est plus
-jeune, me dit-il; elle a été malheureuse avec son premier mari, et ne
-veut point se remarier.» Tout son récit montrait si vivement combien
-à ses yeux elle était belle, ravissante, à quel point il souhaitait
-qu'elle voulût faire choix de lui pour effacer le souvenir des torts du
-défunt, qu'il faudrait te répéter ses paroles mot pour mot, si je
-voulais te peindre la pure inclination, l'amour et la fidélité de cet
-homme. Il faudrait posséder le talent du plus grand poète pour rendre
-l'expression de ses gestes, l'harmonie de sa voix et le feu de ses
-regards. Non, aucun langage ne représenterait la tendresse qui animait
-ses yeux et son maintien; je ne ferais rien que de gauche et de lourd.
-Je fus particulièrement touché des craintes qu'il avait que je ne
-vinsse à concevoir des idées injustes sur ses rapports avec elle, ou
-à la soupçonner d'une conduite qui ne fût pas irréprochable. Ce
-n'est que dans le plus profond de mon cœur que je goûte bien le
-plaisir que j'avais à l'entendre parler des attraits de cette femme
-qui, sans charmes de jeunesse, le séduisait et l'enchaînait
-irrésistiblement. De ma vie je n'ai vu désirs plus ardents,
-accompagnés de tant de pureté; je puis même le dire, je n'avais
-jamais imaginé, rêvé cette pureté. Ne me gronde pas si je t'avoue
-qu'au souvenir de tant d'innocence et d'amour vrai, je me sens consumer,
-que l'image de cette tendresse me poursuit partout, et que, comme
-embrasé des mêmes feux, je languis, je me meurs.
-
-Je vais chercher a voir au plus tôt cette femme. Mais non, en y pensant
-bien, je ferai mieux de l'éviter. Il vaut mieux ne la voir que par les
-yeux de son amant: peut-être aux miens ne paraitrait-elle pas telle
-qu'elle est a présent devant moi: et pourquoi me gâter une si belle
-image?
-
-
-
-
-16 juin.
-
-
-Pourquoi je ne t'écris pas? tu peux me demander cela, toi qui es si
-savant! Tu devais deviner que je me trouve bien, et même... Bref, j'ai
-fait une connaissance qui touche de plus près à mon cœur. J'ai... je
-n'en sais rien.
-
-Te raconter par ordre comment il s'est fait que je suis venu à
-connaître une des plus aimables créatures, cela serait difficile. Je
-suis content et heureux, par conséquent mauvais historien.
-
-Un ange! Fi! chacun en dit autant de la sienne, n'est-ce pas? Et
-pourtant je ne suis pas en état de t'expliquer combien elle est
-parfaite, pourquoi elle est parfaite. Il suffit, elle asservit tout mon
-être.
-
-Tant d'ingénuité avec tant d'esprit! tant de bonté avec tant de force
-de caractère! et le repos de l'âme au milieu de la vie la plus active!
-
-Tout ce que je dis là d'elle n'est que du verbiage, de pitoyables
-abstractions qui ne rendent pas un seul de ses traits. Une autre fois...
-Non, pas une autre fois. Je vais te le raconter tout de suite. Si je ne
-le fais pas à l'instant, cela ne se fera jamais: car, entre nous,
-depuis que j'ai commencé ma lettre, j'ai déjà été tenté trois fois
-de jeter ma plume, et de faire seller mon cheval pour sortir. Cependant
-je m'étais promis ce matin que je ne sortirais point. À tout moment je
-vais voir à la fenêtre si le soleil est encore bien haut...
-
-Je n'ai pu résister; il a fallu aller chez elle. Me voilà de retour.
-Mon ami, je ne me coucherai pas sans t'écrire. Je vais t'écrire tout
-en mangeant ma beurrée. Quelles délices pour mon âme que de la
-contempler au milieu du cercle de ses frères et sœurs, ces huit
-enfants si vifs, si aimables!
-
-Si je continue sur ce ton, tu ne seras guère plus instruit à la fin
-qu'au commencement. Écoute donc; je vais essayer d'entrer dans les
-détails.
-
-Je te mandai l'autre jour que j'avais fait la connaissance du bailli
-S..., et qu'il m'avait prié de l'aller voir bientôt dans son ermitage,
-ou plutôt dans son petit royaume. Je négligeai son invitation, et je
-n'aurais peut-être jamais été le visiter, si le hasard ne m'eut
-découvert le trésor enfoui dans cette tranquille retraite.
-
-Nos jeunes gens avaient arrangé un bal à la campagne, je consentis à
-être de la partie. J'offris la main à une jeune personne de cette
-ville, douce, jolie, mais, du reste, assez insignifiante. Il fut réglé
-que je conduirais ma danseuse et sa cousine en voiture au lieu de la
-réunion, et que nous prendrions en chemin Charlotte S... «Vous allez
-voir une bien jolie personne,» me dit ma compagne quand nous
-traversions la longue forêt éclaircie qui conduit au pavillon de
-chasse. «Prenez garde de devenir amoureux! ajouta la cousine.--Pourquoi
-donc?--Elle est déjà promise à un galant homme que la mort de son
-père a obligé de s'absenter pour ses affaires, et qui est allé
-solliciter un emploi important.» J'appris ces détails avec assez
-d'indifférence.
-
-Le soleil allait bientôt se cacher derrière les collines, quand notre
-voiture s'arrêta devant la porte de la cour. L'air était lourd; les
-dames témoignèrent leur crainte d'un orage que semblaient annoncer les
-nuages grisâtres et sombres amoncelés sur nos têtes. Je dissipai leur
-inquiétude en affectant une grande connaissance du temps, quoique je
-commençasse moi-même à me douter que la fête serait troublée.
-
-J'avais mis pied à terre: une servante, qui parut à la porte, nous
-pria d'attendre un instant mademoiselle Charlotte, qui allait descendre.
-Je traversai la cour pour m'approcher de cette jolie maison; je montai
-l'escalier, et, en entrant dans la première chambre, j'eus le plus
-ravissant spectacle que j'aie vu de ma vie. Six enfants, de deux ans
-jusqu'à onze, se pressaient autour d'une jeune fille d'une taille
-moyenne, mais bien prise. Elle avait une simple robe blanche, avec des
-nœuds couleur de rose pâle aux bras et au sein. Elle tenait un pain
-bis, dont elle distribuait des morceaux à chacun, en proportion de son
-âge et de son appétit. Elle donnait avec tant de douceur, et chacun
-disait merci avec tant de naïveté! Toutes les petites mains étaient
-en l'air avant que le morceau fût coupé. À mesure qu'ils recevaient
-leur souper, les uns s'en allaient en sautant; les autres, plus posés,
-se rendaient à la porte de la cour pour voir les belles dames et la
-voiture qui devait emmener leur chère Lolotte. «Je vous demande
-pardon, me dit-elle, de vous avoir donné la peine de monter, et je suis
-fâchée de faire attendre ces dames. Ma toilette et les petits soins du
-ménage pour le temps de mon absence m'ont fait oublier de donner à
-goûter aux enfants, et ils ne veulent pas que d'autres que moi leur
-coupent du pain.» Je lui fis un compliment insignifiant, et mon âme
-tout entière s'attachait à sa figure, à sa voix, à son maintien.
-J'eus à peine le temps de me remettre de ma surprise pendant qu'elle
-courut dans une chambre voisine prendre ses gants et son éventail. Les
-enfants me regardaient à quelque distance et de côté. J'avançai vers
-le plus jeune, qui avait une physionomie très-heureuse: il reculait
-effarouché, quand Charlotte entra, et lui dit: «Louis, donne la main
-à ton cousin.» Il me la donna d'un air rassuré; et, malgré son petit
-nez morveux, je ne pus m'empêcher de l'embrasser de bien bon cœur.
-«Cousin! dis-je ensuite en présentant la main à Charlotte,
-croyez-vous que je sois digne du bonheur de vous être allié?--Oh!
-reprit-elle avec un sourire malin, notre parenté est si étendue, j'ai
-tant de cousins, et je serais bien fâchée que vous fussiez le moins
-bon de la famille!» En partant, elle chargea Sophie, l'ainée après
-elle et âgée de onze ans, d'avoir l'œil sur les enfants, et
-d'embrasser le papa quand il reviendrait de sa promenade. Elle dit aux
-petits: «Vous obéirez à votre sœur Sophie comme à moi-même.»
-Quelques-uns le promirent; mais une petite blondine de six ans dit d'un
-air capable: «Ce ne sera cependant pas toi, Lolotte! et nous aimons
-bien mieux que ce soit toi.» Les deux aînés des garçons étaient
-grimpés derrière la voiture: à ma prière, elle leur permit d'y
-rester jusqu'à l'entrée du bois, pourvu qu'ils promissent de ne pas se
-faire des niches et de se bien tenir.
-
-On se place. Les dames avaient eu à peine le temps de se faire les
-compliments d'usage, de se communiquer leurs remarques sur leur
-toilette, particulièrement sur les chapeaux, et de passer en revue la
-société qu'on s'attendait à trouver, lorsque Charlotte ordonna au
-cocher d'arrêter, et fit descendre ses frères. Ils la prièrent de
-leur donner encore une fois sa main à baiser: l'ainé y mit toute la
-tendresse d'un jeune homme de quinze ans, le second, beaucoup
-d'étourderie el de vivacité. Elle les chargea de mille caresses pour
-les petits, et nous continuâmes notre route.
-
-«Avez-vous achevé, dit la cousine, le livre que je vous ai
-envoyé?--Non, répondit Charlotte; il ne me plaît pas; vous pouvez le
-reprendre. Le précédent ne valait pas mieux.» Je fus curieux de
-savoir quels étaient ces livres. À ma grande surprise, j'appris que
-c'étaient les œuvres de ***[9]. Je trouvais un grand sens dans tout ce
-qu'elle disait; je découvrais, à chaque mot, de nouveaux charmes, de
-nouveaux rayons d'esprit, dans ses traits que semblait épanouir la joie
-de sentir que je la comprenais.
-
-«Quand j'étais plus jeune, dit-elle, je n'aimais rien tant que les
-romans. Dieu sait quel plaisir c'était pour moi de me retirer le
-dimanche dans un coin solitaire pour partager de toute mon âme la
-félicité ou les infortunes d'une miss Jenny! Je ne nie même pas que
-ce genre n'ait encore pour moi quelque charme; mais, puisque j'ai si
-rarement aujourd'hui le temps de prendre un livre, il faut du moins que
-celui que je lis soit entièrement de mon goût. L'auteur que je
-préfère est celui qui me fait retrouver le monde où je vis, et qui
-peint ce qui m'entoure, celui dont les récits intéressent mon cœur et
-me charment autant que ma vie domestique, qui, sans être un paradis,
-est cependant pour moi la source d'un bonheur inexprimable.»
-
-Je m'efforçai de cacher l'émotion que me donnaient ces paroles; je n'y
-réussis pas longtemps. Lorsque je l'entendis parler avec la plus
-touchante vérité du _Vicaire de Wakefield_ et de quelques autres
-livres[10], je fus transporté hors de moi, et me mis à lui dire sur ce
-sujet tout ce que j'avais dans la tête. Ce fut seulement quand
-Charlotte adressa la parole à nos deux compagnes, que je m'aperçus
-qu'elles étaient là, les yeux ouverts, comme si elles n'y eussent pas
-été. La cousine me regarda plus d'une fois d'un air moqueur, dont je
-m'embarrassai fort peu.
-
-La conversation tomba sur le plaisir de la danse. «Que cette passion
-soit un défaut ou non, dit Charlotte, je vous avouerai franchement que
-je ne connais rien au-dessus de la danse. Quand j'ai quelque chose qui
-me tourmente, je n'ai qu'à jouer une contredanse sur mon clavecin,
-d'accord ou non, et tout est dissipé.»
-
-Comme je dévorais ses yeux noirs pendant cet entretien! comme mon âme
-était attirée sur ses lèvres si vermeilles, sur ses joues si
-fraîches! comme, perdu dans le sens de ses discours et dans l'émotion
-qu'ils me causaient, souvent je n'entendais pas les mots qu'elle
-employait! Tu auras une idée de tout cela, toi qui me connais. Bref,
-quand nous arrivâmes devant la maison du rendez-vous, quand je
-descendis de voiture, j'étais comme un homme qui rêve, et tellement
-enseveli dans le monde des rêveries, qu'à peine je remarquai la
-musique, dont l'harmonie venait au-devant de nous du fond de la salle
-illuminée.
-
-M. Audran et un certain N... N... (comment retenir tous ces noms?), qui
-étaient les danseurs de la cousine et de Charlotte, nous reçurent à
-la portière, s'emparèrent de leurs dames, et je montai avec la mienne.
-
-Nous dansâmes d'abord plusieurs menuets. Je priai toutes les femmes,
-l'une après l'autre, et les plus maussades étaient justement celles
-qui ne pouvaient se déterminer à donner la main pour en finir.
-Charlotte et son danseur commencèrent une anglaise, et tu sens combien
-je fus charmé quand elle vint à son tour figurer avec nous! Il faut la
-voir danser. Elle y est de tout son cœur, de toute son âme; tout en
-elle est harmonie; elle est si peu gênée, si libre, qu'elle semble ne
-sentir rien au monde, ne penser à rien qu'à la danse; et sans doute,
-en ce moment, rien autre chose n'existe plus pour elle.
-
-Je la priai pour la seconde contredanse; elle accepta pour la
-troisième, et m'assura, avec la plus aimable franchise, qu'elle dansait
-très-volontiers les allemandes. «C'est ici la mode, continua-t-elle,
-que pour les allemandes chacun conserve la danseuse qu'il amène; mais
-mon cavalier valse mal, et il me saura gré de l'en dispenser. Votre
-dame n'y est pas exercée; elle ne s'en soucie pas non plus. J'ai
-remarqué, dans les anglaises, que vous valsiez bien: si donc vous
-désirez que nous valsions ensemble, allez me demander à mon cavalier,
-et je vais en parler, de mon côté, à votre dame.» J'acceptai la
-proposition, et il fut bientôt arrangé que pendant notre valse le
-cavalier de Charlotte causerait avec ma danseuse.
-
-On commença l'allemande. Nous nous amusâmes d'abord à mille passes de
-bras. Quelle grâce, que de souplesse dans tous ses mouvements! Quand on
-en vint aux valses, et que nous roulâmes les uns autour des autres
-comme les sphères célestes, il y eut d'abord quelque confusion, peu de
-danseurs étant au fait. Nous fûmes assez prudents pour attendre qu'ils
-eussent jeté leur feu; et les plus gauches ayant renoncé à la partie,
-nous nous emparâmes du parquet, et reprîmes avec une nouvelle ardeur,
-accompagnés par Audran et sa danseuse. Jamais je ne me sentis si agile.
-Je n'étais plus un homme. Tenir dans ses bras la plus charmante des
-créatures! voler avec elle comme l'orage! voir tout passer, tout
-s'évanouir autour de soi! sentir!... Wilhelm, pour être sincère, je
-fis alors le serment qu'une femme que j'aimerais, sur laquelle j'aurais
-des prétentions, ne valserait jamais qu'avec moi, dussé-je périr! tu
-me comprends.
-
-Nous fîmes quelques tours de salle en marchant pour reprendre haleine;
-après quoi elle s'assit. J'allai lui chercher des oranges que j'avais
-mises en réserve; c'étaient les seules qui fussent restées. Ce
-rafraîchissement lui fit grand plaisir; mais à chaque quartier qu'elle
-offrait, par procédé, à une indiscrète voisine, je me sentais percer
-d'un coup de stylet.
-
-À la troisième contredanse anglaise, nous étions le second couple.
-Comme nous descendions la colonne, et que, ravi, je dansais avec elle,
-enchaîné à son bras et à ses yeux, où brillait le plaisir le plus
-pur et le plus innocent, nous vînmes figurer devant une femme qui
-n'était pas de la première jeunesse, mais qui m'avait frappé par son
-aimable physionomie. Elle regarda Charlotte en souriant, la menaça du
-doigt, et prononça deux fois en passant le nom d'Albert, d'un ton
-significatif.
-
-«Quel est cet Albert, dis-je à Charlotte, s'il n'y a point
-d'indiscrétion à le demander?» Elle allait me répondre, quand il
-fallut nous séparer pour faire la grande chaîne. En repassant devant
-elle, je crus remarquer une expression pensive sur son front.
-
-«Pourquoi vous le cacherais-je? me dit-elle en m'offrant la main pour
-la promenade; Albert est un galant homme auquel je suis promise.» Ce
-n'était point une nouvelle pour moi, puisque ces dames me l'avaient dit
-en chemin; et pourtant cette idée me frappa comme une chose inattendue,
-lorsqu'il fallut l'appliquer à une personne que quelques instants
-avaient suffi pour me rendre si chère. Je me troublai, je brouillai les
-figures, tout fut dérangé; il fallut que Charlotte me menât, en me
-tirant de côté et d'autre; elle eut besoin de toute sa présence
-d'esprit pour rétablir l'ordre.
-
-La danse n'était pas encore finie, que les éclairs qui brillaient
-depuis longtemps à l'horizon, et que j'avais toujours donnés pour des
-éclairs de chaleur, commencèrent à devenir beaucoup plus forts; le
-bruit du tonnerre couvrit la musique. Trois femmes s'échappèrent des
-rangs; leurs cavaliers les suivirent; le désordre devint général, et
-l'orchestre se tut. Il est naturel, lorsqu'un accident ou une terreur
-subite nous surprend au milieu d'un plaisir, que l'impression en soit
-plus grande qu'en tout autre temps, soit à cause du contraste, soit
-parce que tous nos sens, étant vivement éveillés, sont plus
-susceptibles d'éprouver une émotion forte et rapide. C'est à cela que
-j'attribue les étranges grimaces que je vis faire à plusieurs femmes.
-La plus sensée alla se réfugier dans un coin, le dos tourné à la
-fenêtre, et se boucha les oreilles. Une autre, à genoux devant elle,
-cachait sa tête dans le sein de la première. Une troisième, qui
-s'était glissée entre les deux, embrassait sa petite sœur en versant
-des larmes. Quelques-unes voulaient retourner chez elles; d'autres, qui
-savaient encore moins ce qu'elles faisaient, n'avaient plus même assez
-de présence d'esprit pour réprimer l'audace de nos jeunes étourdis,
-qui semblaient fort occupés à intercepter, sur les lèvres des belles
-éplorées, les ardentes prières qu'elles adressaient au ciel. Une
-partie des hommes étaient descendus pour fumer tranquillement leur
-pipe; le reste de la société accepta la proposition de l'hôtesse, qui
-s'avisa, fort à propos, de nous indiquer une chambre où il y avait des
-volets et des rideaux. À peine fûmes-nous entrés, que Charlotte se
-mit à former un cercle de toutes les chaises; et, tout le monde
-s'étant assis à sa prière, elle proposa un jeu.
-
-À ce mot, je vis plusieurs de nos jeunes gens, dans l'espoir d'un doux
-gage, se rengorger d'avance et se donner un air aimable. «Nous allons
-jouer _à compter_, dit-elle; faites attention! Je vais tourner toujours
-de droite à gauche; il faut que chacun nomme le nombre qui lui tombe:
-cela doit aller comme un feu roulant. Qui hésite ou se trompe reçoit
-un soufflet, et ainsi de suite, jusqu'à mille.» C'était charmant à
-voir! Elle tournait en rond, le bras tendu. Un, dit le premier; deux, le
-second; trois, le suivant, etc. Alors elle alla plus vite, toujours plus
-vite. L'un manque: paf! un soufflet. Le voisin rit, manque aussi: paf!
-nouveau soufflet; et elle d'augmenter toujours de vitesse. J'en reçus
-deux pour ma part, et crus remarquer avec un plaisir secret, qu'elle me
-les appliquait plus fort qu'à tout autre. Des éclats de rire et un
-vacarme universel mirent fin au jeu avant que l'on eût compté jusqu'à
-mille. Alors les connaissances intimes se rapprochèrent. L'orage était
-passé. Moi, je suivis Charlotte dans la salle. «Les soufflets, me
-dit-elle en chemin, leur ont fait oublier le tonnerre et tout.» Je ne
-pus rien répondre. «J'étais une des plus peureuses, continua-t-elle;
-mais en affectant du courage pour en donner aux autres, je suis vraiment
-devenue courageuse.» Nous nous approchâmes de la fenêtre. Le tonnerre
-se faisait encore entendre dans le lointain; une pluie bienfaisante
-tombait avec un doux bruit sur la terre; l'air était rafraîchi et nous
-apportait par bouffées les parfums qui s'exhalaient des plantes.
-Charlotte était appuyée sur son coude; elle promena ses regards sur la
-campagne, elle les porta vers le ciel, elle les ramena sur moi, et je
-vis ses yeux remplis de larmes. Elle posa sa main sur la mienne, et dit:
-_Ô Klopstock!_ Je me rappelai aussitôt l'ode sublime qui occupait sa
-pensée, et je me sentis abîmé dans le torrent de sentiments qu'elle
-versait sur moi en cet instant. Je ne pus le supporter; je me penchai
-sur sa main, que je baisai eu la mouillant de larmes délicieuses; et de
-nouveau je contemplai ses yeux... Divin Klopstock! que n'as-tu vu ton
-apothéose dans son regard! et moi puissé-je n'entendre plus de ma vie
-prononcer ton nom si souvent profané!
-
-
-[Footnote 9: Nous nous voyons obligé de supprimer ce passage, afin de
-ne causer de peine à personne, quelque peu d'importance que puisse
-attacher un écrivain aux jugements d'une jeune fille et d'un jeune
-homme à l'esprit aussi inconstant.]
-
-[Footnote 10: Ou a supprimé ici les noms de quelques-uns de nos
-auteurs: celui qui partage le sentiment de Charlotte à leur égard
-trouvera leurs noms dans son cœur; les autres n'en ont pas besoin.]
-
-
-
-
-19 juin.
-
-
-Je ne sais plus où dernièrement j'en suis resté de mon récit. Tout
-ce que je sais, c'est qu'il était deux heures du matin quand je me
-couchai, et que, si j'avais pu causer avec toi, au lieu d'écrire, je
-t'aurais peut-être tenu jusqu'au grand jour.
-
-Je ne t'ai pas conté ce qui s'est passé à notre retour du bal; mais
-le temps me manque aujourd'hui.
-
-C'était le plus beau lever de soleil; il était charmant de traverser
-la forêt humide et les campagnes rafraîchies. Nos deux voisines
-s'assoupirent. Elle me demanda si je ne voulais pas en faire autant.
-«De grâce, me dit-elle, ne vous gênez pas pour moi.--Tant que je vois
-ces yeux ouverts, lui répondis-je (et je la regardai fixement), je ne
-puis fermer les miens.» Nous tînmes bon jusqu'à sa porte. Une
-servante vint doucement nous ouvrir, et, sur ses questions, l'assura que
-son père et les enfants se portaient bien et dormaient encore. Je la
-quittai en lui demandant la permission de la revoir le jour même; elle
-y consentit, et je l'ai revue. Depuis ce temps, soleil, lune, étoiles,
-peuvent s'arranger à leur fantaisie; je ne sais plus quand il est jour,
-quand il est nuit: l'univers autour de moi a disparu.
-
-
-
-
-21 juin.
-
-
-Je coule des jours aussi heureux que ceux que Dieu réserve à ses
-élus; quelque chose qui m'arrive désormais, je ne pourrai pas dire que
-je n'ai pas connu le bonheur, le bonheur le plus pur de la vie. Tu
-connais mon Wahlheim, j'y suis entièrement établi; de là je n'ai
-qu'une demi-lieue jusqu'à Charlotte; là je me sens moi-même, je jouis
-do toute la félicité qui a été donnée à l'homme.
-
-L'aurais-je pensé, quand je prenais ce Wahlheim pour but de mes
-promenades, qu'il était si près du ciel? Combien de fois, dans mes
-longues courses, tantôt du haut de la montagne, tantôt de la plaine au
-delà de la rivière, ai-je aperçu ce pavillon qui renferme aujourd'hui
-tous mes vœux!
-
-Cher Wilhelm, j'ai réfléchi sur ce désir de l'homme de s'étendre, de
-faire de nouvelles découvertes, d'errer çà et là; et aussi sur ce
-penchant intérieur à se restreindre volontairement, à se borner, à
-suivre l'ornière de l'habitude, sans plus s'inquiéter de ce qui est à
-droite et à gauche.
-
-C'est singulier! lorsque je vins ici, et que de la colline je contemplai
-cette belle vallée, comme je me sentis attiré de toutes parts! Ici le
-petit bois... ah! si tu pouvais t'enfoncer sous son ombrage!... Là une
-cime de montagne... ah! si de là tu pouvais embrasser la vaste
-étendue!... Cette chaîne de collines et ces paisibles vallons.... oh!
-que ne puis-je m'y égarer! J'y volais et je revenais sans avoir trouvé
-ce que je cherchais. Il en est de l'éloignement comme de l'avenir: un
-horizon immense, mystérieux, repose devant notre âme; le sentiment s'y
-plonge comme notre œil, et nous aspirons à donner toute notre
-existence pour nous remplir avec délices d'un seul sentiment grand et
-majestueux. Nous courons, nous volons; mais, hélas! quand nous y
-sommes, quand le lointain est devenu proche, rien n'est changé, et nous
-nous retrouvons avec notre misère, avec nos étroites limites; et de
-nouveau notre âme soupire après le bonheur qui vient de lui échapper.
-
-Ainsi le plus turbulent vagabond soupire à la fin après sa patrie, et
-trouve dans sa cabane, auprès de sa femme, dans le cercle de ses
-enfants, dans les soins qu'il se donne pour leur nourriture, les
-délices qu'il cherchait vainement dans le vaste monde.
-
-Lorsque le matin, dès le lever du soleil, je me rends a mon cher
-Wahlheim; que je cueille moi-même mes petits pois dans le jardin de mon
-hôtesse, que je m'assieds pour les écosser en lisant mon Homère; que
-je choisis un pot dans la petite cuisine; que je coupe du beurre, mets
-mes pois au feu, les couvre, et m'assieds auprès pour les remuer de
-temps en temps, alors je sens vivement comment les fiers amants de
-Pénélope pouvaient tuer eux-mêmes, dépecer et faire rôtir les
-bœufs et les pourceaux. Il n'y a rien qui me remplisse d'un sentiment
-doux et vrai comme ces traits de la vie patriarcale, dont je puis, sans
-affectation, grâce à Dieu, entrelacer ma vie.
-
-Que je suis heureux d'avoir un cœur fait pour sentir la joie innocente
-et simple de l'homme qui met sur sa table le chou qu'il a lui-même
-élevé! Il ne jouit pas seulement du chou, mais il se représente à la
-fois la belle matinée où il le planta, les délicieuses soirées où
-il l'arrosa, et le plaisir qu'il éprouvait chaque jour en le voyant
-croître.
-
-
-
-
-29 juin.
-
-
-Avant-hier le médecin vint de la ville voir le bailli. Il me trouva à
-terre, entouré des enfants de Charlotte. Les uns grimpaient sur moi,
-les autres me pinçaient, moi je les chatouillais, et tous ensemble nous
-faisions un bruit épouvantable. Le docteur, véritable poupée savante,
-toujours occupé, en parlant, d'arranger les plis de ses manchettes et
-d'étaler un énorme jabot, trouva cela au-dessous de la dignité d'un
-homme sensé. Je m'en aperçus bien à sa mine. Je n'en fus point
-déconcerté. Je lui laissai débiter les choses les plus profondes, et
-je relevai le château de cartes que les enfants avaient renversé.
-Aussi, de retour à la ville, le docteur n'a-t-il pas manqué de dire à
-qui a voulu l'entendre que les enfants du bailli n'étaient déjà que
-trop mal élevés, mais que ce Werther achevait maintenant de les gâter
-tout à fait.
-
-Oui, mon ami, c'est aux enfants que mon cœur s'intéresse le plus sur
-la terre. Quand je les examine, et que je vois dans ces petits êtres le
-germe de toutes les vertus, de toutes les facultés qu'ils auront si
-grand besoin de développer un jour; quand je découvre dans leur
-opiniâtreté ce qui deviendra constance et force de caractère; quand
-je reconnais dans leur pétulance et leurs espiègleries même l'humeur
-gaie et légère qui les fera glisser à travers les écueils de la vie;
-et tout cela si franc, si pur!... alors je répète sans cesse les
-paroles du maître: _Si vous ne devenez semblable à l'un d'eux._ Et
-cependant, mon ami, ces enfants, nos égaux, et que nous devrions
-prendre pour modèles, nous les traitons comme nos sujets!... Il ne faut
-pas qu'ils aient des volontés!... N'avons-nous pas les nôtres? Où
-donc est notre privilège? Est-ce parce que nous sommes plus âgés et
-plus sages! Dieu du ciel! tu vois de vieux enfants et de jeunes enfants,
-et rien de plus; et depuis longtemps ton Fils nous a fait connaître
-ceux qui te plaisent davantage. Mais ils croient en lui et ne
-l'écoutent point (c'est encore là une ancienne vérité), et ils
-rendent leurs enfants semblables à eux-mêmes, et... Adieu Wilhelm; je
-ne veux pas radoter davantage là-dessus.
-
-
-
-
-1er juillet.
-
-
-Tout ce que Charlotte doit être pour un malade, je le sens à mon
-pauvre cœur, bien plus souffrant que tel qui languit malade dans un
-lit. Elle va passer quelques jours à la ville, chez une excellente
-femme qui, d'après l'aveu des médecins, approche de sa fin, et, dans
-ses derniers moments, veut voir Charlotte auprès d'elle.
-
-J'allai, la semaine dernière, visiter avec elle le pasteur de
-Saint-***, petit village situé dans les montagnes, à une lieue d'ici.
-Nous arrivâmes sur les quatre heures. Elle avait emmené sa sœur
-cadette. Lorsque nous entrâmes dans la cour du presbytère, ombragée
-par deux gros noyers, nous vîmes le bon vieillard assis sur un banc, à
-la porte de la maison. Dès qu'il aperçut Charlotte, il sembla
-reprendre une vie nouvelle; il oublia son bâton noueux, et se hasarda
-à venir au-devant d'elle. Elle courut à lui, le força à se rasseoir,
-se mit à ses côtés, lui présenta les salutations de son père, et
-embrassa son petit garçon, un enfant gâté, quelque malpropre et
-désagréable qu'il fût. Si tu avais vu comme elle s'occupait du
-vieillard; comme elle élevait la voix pour se faire entendre de lui,
-car il est à moitié sourd; comme elle lui racontait la mort subite de
-jeunes gens robustes; comme elle vantait la vertu des eaux de Carlsbad,
-en approuvant sa résolution d'y passer l'été prochain; comme elle
-trouvait qu'il avait bien meilleur visage et l'air plus vif depuis
-qu'elle ne l'avait vu! Pendant ce temps j'avais rendu mes devoirs à la
-femme du pasteur. Le vieillard était tout à fait joyeux. Comme je ne
-pus m'empêcher de louer les beaux noyers qui nous prêtaient un ombrage
-si agréable, il se mit, quoique avec quelque difficulté, à nous faire
-leur histoire. «Quant au vieux, dit-il, nous ignorons qui l'a planté:
-les uns nomment tel pasteur, les autres tel autre. Mais le jeune est de
-l'âge de ma femme, cinquante ans au mois d'octobre. Son père le planta
-le matin du jour de sa naissance; elle vint au monde vers le soir.
-C'était mon prédécesseur. On ne peut dire combien cet arbre lui
-était cher: il ne me l'est certainement pas moins. Ma femme tricotait,
-assise sur une poutre au pied de ce noyer, lorsque, pauvre étudiant,
-j'entrai pour la première fois dans cette cour, il y a vingt-sept
-ans.» Charlotte lui demanda où était sa fille: on nous dit qu'elle
-était allée à la prairie, avec M. Schmidt, voir les ouvriers; et le
-vieillard continua son récit. Il nous conta comment son prédécesseur
-l'avait pris en affection, comment il plut à la jeune fille, comment il
-devint d'abord le vicaire du père, et puis son successeur. Il venait à
-peine de finir son histoire lorsque sa fille, accompagnée de M.
-Schmidt, revint par le jardin. Elle fit à Charlotte l'accueil le plus
-empressé et le plus cordial. Je dois avouer qu'elle ne me déplut pas.
-C'est une petite brune, vive et bien faite, qui ferait passer
-agréablement le temps à la campagne. Son amant (car nous donnâmes
-tout de suite cette qualité à M. Schmidt), homme de bon ton, mais
-très-froid, ne se mêla point de notre conversation, quoique Charlotte
-l'y excitât sans cesse. Ce qui me fit le plus de peine, c'est que je
-crus remarquer, à l'expression de sa physionomie, que c'était plutôt
-par caprice ou mauvaise humeur que par défaut d'esprit qu'il se
-dispensait d'y prendre part. Cela devint bientôt plus clair: car, dans
-un tour de promenade que nous finies, Frédérique s'étant attachée à
-Charlotte, et se trouvant aussi quelquefois seule avec moi, le visage de
-M. Schmidt, déjà brun naturellement, se couvrit d'une teinte si
-sombre, qu'il était temps que Charlotte me tirât par le bras et me fit
-signe d'être moins galant auprès de Frédérique. Rien ne me fait tant
-de peine que de voir les hommes se tourmenter mutuellement; mais je
-souffre surtout quand des jeunes gens à la fleur de l'âge, et dont le
-cœur serait disposé à s'ouvrir à tous les plaisirs, gâtent, par des
-sottises, le peu de beaux jours qui leur sont réservés, sauf à
-s'apercevoir trop tard de l'irréparable abus qu'ils en oui fait. Cela
-m'agitait; et lorsque, le soir, de retour au presbytère, nous prîmes
-le lait dans la cour, la conversation étant tombée sur les peines et
-les plaisirs de la vie, je ne pus m'empêcher de saisir cette occasion
-pour parler de toute ma force contre la mauvaise humeur. «Nous nous
-plaignons souvent, dis-je, que nous avons si peu de beaux jours et tant
-de mauvais; il me semble que la plupart du temps nous nous plaignons à
-tort. Si notre cœur était toujours ouvert au bien que Dieu nous envoie
-chaque jour, nous aurions alors assez de forces pour supporter le mal
-quand il se présente.--Mais nous ne sommes pas maîtres de notre
-humeur, dit la femme du pasteur; combien elle dépend du corps! On est
-triste par tempérament; et, quand on souffre, rien ne plaît, on est
-mal partout.» Je lui accordai cela. «Ainsi, traitons la mauvaise
-humeur, continuai-je, comme une maladie, et demandons-nous s'il n'y a
-point de moyen de guérison.--Oui, dit Charlotte; et je crois que du
-moins nous y pouvons beaucoup. Je le sais par expérience. Si quelque
-chose me tourmente et que je me sente attrister, je cours au jardin: à
-peine ai-je chanté deux ou trois airs de danse en me promenant, que
-tout est dissipé.--C'est ce que je voulais dire, repris-je: il en est
-de la mauvaise humeur comme de la paresse, car c'est une espèce de
-paresse, notre nature est fort encline à l'indolence; et, cependant, si
-nous avons la force de nous évertuer, le travail se fait avec aisance,
-et nous trouvons un véritable plaisir dans l'activité.» Frédérique
-m'écoutait attentivement. Le jeune homme m'objecta que l'on n'était
-pas maitre de soi-même, ou que du moins on ne pouvait pas commander à
-ses sentiments. «Il s'agit ici, répliquai-je, d'un sentiment
-désagréable dont chacun serait bien aise d'être délivré, et
-personne ne connaît l'étendue de ses forces avant de les avoir mises
-à l'épreuve. Assurément un malade consultera tous les médecins, et
-il ne refusera pas le régime le plus austère, les potions les plus
-amères, pour recouvrer sa santé si précieuse.» Je vis que le bon
-vieillard s'efforçait de prendre part à notre discussion; j'élevai la
-voix, en lui adressant la parole. «On prêche contre tant de vices, lui
-dis-je; je ne sache point qu'on se soit occupé, en chaire, de la
-mauvaise humeur[11].--C'est aux prédicateurs des villes à le faire,
-répondit-il; les gens de la campagne ne connaissent pas l'humeur. Il
-n'y aurait pourtant pas de mal d'en dire quelque chose de temps en
-temps: ce serait une leçon pour nos femmes, au moins, et pour M. le
-bailli.» Tout le monde rit, il rit lui-même de bon cœur, jusqu'à ce
-qu'il lui prit une toux qui interrompit quelque temps notre entretien.
-Le jeune homme reprit la parole: «Vous avez nommé la mauvaise humeur
-un vice; cela me semble exagéré.--Pas du tout, lui répondis-je, si ce
-qui nuit à soi-même et au prochain mérite ce nom. N'est-ce pas assez
-que nous ne puissions pas nous rendre mutuellement heureux? faut-il
-encore nous priver les uns les autres du plaisir que chacun peut goûter
-au fond de son cœur? Nommez-moi l'homme de mauvaise humeur qui possède
-assez de force pour la cacher, pour la supporter seul, sans troubler la
-joie de ceux qui l'entourent. Ou plutôt la mauvaise humeur ne
-vient-elle pas d'un mécontentement de nous-mêmes, d'un dépit causé
-par le sentiment du peu que nous valons, auquel se joint l'envie
-excitée par une folle vanité? Nous voyons des hommes heureux, qui ne
-nous doivent rien de leur bonheur, et cela nous est insupportable.»
-Charlotte sourit de la vivacité de mes expressions; une larme, que
-j'aperçus dans les yeux de Frédérique, m'excita à continuer.
-«Malheur à ceux, m'écriai-je, qui se servent du pouvoir qu'ils ont
-sur un cœur pour lui ravir les jouissances pures qui y germent
-d'elles-mêmes! Tous les présents, toutes les complaisances du monde,
-ne dédommagent pas d'un moment de plaisir empoisonné par le dépit et
-l'odieuse conduite d'un tyran!»
-
-Mon cœur était plein dans cet instant; mille souvenirs oppressaient
-mon âme, et les larmes me vinrent aux yeux.
-
-«Si chacun de nous, m'écriai-je, se disait tous les jours: Tu n'as
-d'autre pouvoir sur tes amis que de leur laisser leurs plaisirs, et
-d'augmenter leur bonheur en le partageant avec eux. Est-il en ta
-puissance, lorsque leur âme est agitée par une passion violente, ou
-flétrie par la douleur, d'y verser une goutte de consolation?
-
-«Et lorsque l'infortunée que tu auras minée dans ses beaux jours
-succombera enfin à sa dernière maladie; lorsqu'elle sera là, couchée
-devant toi, dans le plus triste abattement; qu'elle lèvera au ciel des
-yeux éteints, et que la sueur de la mort séchera sur son front; que,
-debout devant son lit, comme un condamné, tu sentiras que tu ne peux
-rien faire avec tout ton pouvoir; que tu seras déchiré d'angoisses, et
-que vainement tu voudras tout donner pour faire passer dans cette pauvre
-créature mourante un peu de confortassion, une étincelle de
-courage!...»
-
-Le souvenir d'une scène semblable, dont j'ai été témoin, se
-retraçait à mon imagination dans toute sa force. Je portai mon
-mouchoir à mes yeux, et je quittai la société. La voix de Charlotte,
-qui me criait: «Allons, partons!» me fit revenir à moi. Comme elle
-m'a grondé en chemin sur l'exaltation que je mets à tout! que j'en
-serais victime, que je devais me ménager! Ô cher ange! je veux vivre
-pour toi.
-
-
-[Footnote 11: Nous avons maintenant un excellent sermon de Lavater sur
-ce sujet, parmi ses sermons sur le livre de Jonas.]
-
-
-
-
-6 juillet.
-
-
-Elle est toujours près de sa mourante amie, et toujours la même;
-toujours cet être bienfaisant, dont le regard adoucit les souffrances
-et fait des heureux. Hier soir, elle alla se promener avec Marianne et
-la petite Amélie; je le savais, je les rencontrai, et nous marchâmes
-ensemble. Après avoir fait près d'une lieue et demie, nous
-retournâmes vers la ville, et nous arrivâmes à cette fontaine qui
-m'était déjà si chère, et qui maintenant me l'est mille fois
-davantage. Charlotte s'assit sur le petit mur, nous restâmes devant
-elle. Je regardai tout autour de moi, et je sentis revivre en moi le
-temps où mon cœur était si seul. «Fontaine chérie, dis-je en
-moi-même, depuis ce temps je ne me repose plus à ta douce fraîcheur,
-et quelquefois, en passant rapidement près de toi, je ne t'ai pas même
-regardée!» Je regardais en bas, et je vis monter la petite Amélie,
-tenant un verre d'eau avec grande précaution. Je contemplai Charlotte,
-et sentis tout ce que j'ai placé en elle. Cependant Amélie vint avec
-son verre; Marianne voulut le lui prendre. «Non, s'écria l'enfant avec
-l'expression la plus aimable, non! c'est à toi, Lolotte, à boire la
-première.» Je fus si ravi de la vérité, de la bonté avec laquelle
-elle disait cela, que je ne pus rendre ce que j'éprouvais qu'en prenant
-la petite dans mes bras, et en l'embrassant avec tant de force qu'elle
-se mit à pleurer et à crier: «Vous lui avez fait mal,» dit
-Charlotte. J'étais consterné. «Viens, Amélie, continua-t-elle en la
-prenant par la main pour descendre les marches; lave-toi dans l'eau
-fraîche, vite, vite: ce ne sera rien.» Je restais à regarder avec
-quel soin l'enfant se frottait les joues de ses petites mains
-mouillées, et avec quelle bonne foi elle croyait que cette fontaine
-merveilleuse enlevait toute souillure, et lui épargnerait la honte de
-se voir pousser une vilaine barbe. Charlotte avait beau lui dire:
-«C'est assez,» la petite continuait toujours de se frotter, comme si
-beaucoup eût dû faire plus d'effet que peu. Je t'assure, Wilhelm, que
-je n'assistai jamais avec plus de respect à un baptême; et lorsque
-Charlotte remonta, je me serais volontiers prosterné devant elle, comme
-devant un prophète qui vient d'effacer les iniquités d'une nation.
-
-Le soir, je ne pus m'empêcher, dans la joie de mon cœur, de raconter
-cette scène à un homme que je supposais sensible, parce qu'il a de
-l'esprit; mais je m'adressais bien! Il me dit que Charlotte avait eu
-grand tort; qu'il ne fallait jamais rien faire accroire aux enfants; que
-c'était donner naissance à une infinité d'erreurs et ouvrir la voie
-à la superstition, contre laquelle il fallait, au contraire, les
-prémunir de bonne heure. Je me rappelai qu'il avait fait baptiser un de
-ses enfants il y a huit jours; je le laissai dire, et, dans le fond de
-mon cœur, je restai fidèle à la vérité. Nous devons en user avec
-les enfants comme Dieu en use avec nous, lui qui ne nous rend jamais
-plus heureux que lorsqu'il nous laisse errer dans une douce illusion.
-
-
-
-
-8 juillet.
-
-
-Que l'on est enfant! quel prix on attache à un regard! que l'on est
-enfant! Nous étions allés à Wahlheim. Les dames étaient en voiture.
-Pendant la promenade, je crus voir dans les yeux noirs de Charlotte...
-Je suis un fou; pardonne-moi. Il aurait fallu les voir, ces yeux! Pour
-en finir (car je tombe de sommeil), quand il fallut revenir, les dames
-montèrent en voiture. Le jeune W..., Selstadt, Audran et moi, nous
-entourions le carrosse. L'on causa par la portière avec ces messieurs,
-qui sont pleins de légèreté et d'étourderie. Je cherchais les yeux
-de Charlotte. Ah! ils allaient de l'un à l'autre; mais moi, qui étais
-entièrement, uniquement occupé d'elle, ils ne tombaient pas sur moi!
-Mon cœur lui disait mille adieux, et elle ne me voyait point! La
-voiture partit, et une larme vint mouiller ma paupière. Je la suivis
-des yeux, et je vis sortir par la portière la coiffure de Charlotte;
-elle se penchait pour regarder. Hélas! était-ce moi? Mon ami, je
-flotte dans cette incertitude; c'est là ma consolation. Peut-être me
-cherchait-elle du regard! peut-être! Bonne nuit. Oh! que je suis
-enfant!
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-
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-
-10 juillet.
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-
-Quelle sotte figure je fais en société lorsqu'on parle d'elle! Si tu
-me voyais quand on me demande gravement si elle me plaît! _Plaire!_ Je
-hais ce mot à la mort! Quel homme ce doit être que celui à qui
-Charlotte _plaît_, dont elle ne remplit pas tous les sens et tout
-l'être! _Plaire!_ Dernièrement quelqu'un me demandait si Ossian me
-plaisait!
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-11 juillet.
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-
-Madame M... est fort mal. Je prie pour sa vie, car je souffre avec
-Charlotte. Je vois quelquefois Charlotte chez une amie. Elle m'a fait
-aujourd'hui un singulier récit. Le vieux M... est un vilain avare qui a
-bien tourmenté sa femme pendant toute sa vie, et qui la tenait serrée
-de fort près; elle a cependant toujours su se tirer d'affaire. Il y a
-quelques jours, lorsque le médecin l'eut condamnée, elle fit appeler
-son mari en présence de Charlotte, et elle lui parla ainsi: «Il faut
-que je t'avoue une chose qui, après ma mort, pourrait causer de
-l'embarras et du chagrin. J'ai conduit jusqu'à présent notre ménage
-avec autant d'ordre et d'économie qu'il m'a été possible; mais il
-faut que tu me pardonnes de t'avoir trompé pendant trente ans. Au
-commencement de notre mariage, tu fixas une somme très-modique pour la
-table et les autres dépenses de la maison. Notre ménage devint plus
-fort, notre commerce s'étendit; je ne pus jamais obtenir que tu
-augmentasses en proportion la somme fixée. Tu sais que, dans le temps
-de nos plus grandes dépenses, tu exigeas qu'elles fussent couvertes
-avec sept florins par semaine. Je me soumis; mais chaque semaine je
-prenais le surplus dans ta caisse, ne craignant pas qu'on soupçonnât
-la maîtresse de la maison de voler ainsi chez elle. Je n'ai rien
-dissipé. Pleine de confiance, je serais allée au-devant de
-l'éternité sans faire cet aveu; mais celle qui dirigera le ménage
-après moi n'aurait pu se tirer d'affaire avec le peu que tu lui aurais
-donné, et tu aurais toujours soutenu que ta première femme n'avait pas
-eu besoin de plus.»
-
-Je m'entretins avec Charlotte de l'inconcevable aveuglement de l'esprit
-humain. Il est incroyable qu'un homme ne soupçonne pas quelques dessous
-de cartes, lorsque, avec sept florins, on fait face à des dépenses qui
-doivent monter au double. J'ai cependant connu des personnes qui ne se
-seraient pas étonnées de voir dans leur maison l'inépuisable cruche
-d'huile du prophète.
-
-
-
-
-15 juillet.
-
-
-Non, je ne me trompe pas! je lis dans ses yeux noirs le sincère
-intérêt qu'elle prend à moi et à mon sort. Oui, je sens, et
-là-dessus je puis m'en rapporter à mon cœur, je sens qu'elle... Oh!
-l'oserai-je? oserai-je prononcer ce mot qui vaut le ciel?... Elle
-m'aime!
-
-Elle m'aime! combien je me deviens cher à moi-même! combien... j'ose
-te le dire, à toi, tu m'entendras... combien je m'adore depuis qu'elle
-m'aime!
-
-Est-ce présomption, témérité, ou ai-je bien le sentiment de ma
-situation?... Je ne connais pas l'homme que je craignais de rencontrer
-dans le cœur de Charlotte; et pourtant, lorsqu'elle parle de son
-prétendu avec tant de chaleur, avec tant d'affection, je suis comme
-celui à qui l'on enlève ses titres et ses honneurs, et qui est forcé
-de rendre son épée.
-
-
-
-
-16 juillet.
-
-
-Oh! quel feu court dans toutes mes veines lorsque par hasard mon doigt
-touche le sien, lorsque nos pieds se rencontrent sous la table! Je me
-retire comme du feu; mais une force secrète m'attire de nouveau; il me
-prend un vertige; le trouble est dans tous mes sens. Ah! son innocence,
-la pureté de son âme, ne lui permettent pas de concevoir combien les
-plus légères familiarités me mettent à la torture! Lorsqu'en parlant
-elle pose sa main sur la mienne, que dans la conversation elle se
-rapproche de moi, que son haleine peut atteindre mes lèvres, alors je
-crois que je vais m'anéantir, comme si j'étais frappé de la foudre.
-Et, Wilhelm, si j'osais jamais... cette pureté du ciel, cette
-confiance... Tu me comprends. Non, mon cœur n'est pas si corrompu! mais
-faible! bien faible! et n'est-ce pas là de la corruption?
-
-Elle est sacrée pour moi; tout désir se tait en sa présence. Je ne
-sais ce que je suis quand je suis auprès d'elle: c'est comme si mon
-âme se versait et coulait dans tous mes nerfs. Elle a un air qu'elle
-joue sur le clavecin avec la suavité d'un ange, si simplement et avec
-tant d'âme! C'est son air favori, et il me remet de toute peine, de
-tout trouble, de toute idée sombre, dès qu'elle en joue seulement la
-première note.
-
-Aucun prodige de la puissance magique que les anciens attribuaient à la
-musique ne me parait maintenant invraisemblable: ce simple chant a sur
-moi tant de puissance! et comme elle sait me le faire entendre à
-propos, dans des moments où je serais homme à me tirer une halle dans
-la tête! Alors l'égarement et les ténèbres de mon âme se dissipent,
-et je respire de nouveau plus librement.
-
-
-
-
-18 juillet.
-
-
-Wilhelm, qu'est-ce que le monde pour notre cœur sans l'amour? ce qu'une
-lanterne magique est sans lumière: à peine y introduisez-vous le
-flambeau, qu'aussitôt les images les plus variées se peignent sur la
-muraille; et lors même que tout cela ne serait que fantômes, encore
-ces fantômes font-ils notre bonheur quand nous nous tenons là,
-éveillés, et que, comme des enfants, nous nous extasions sur ces
-apparitions merveilleuses. Aujourd'hui je ne pouvais aller voir
-Charlotte; j'étais emprisonné dans une société d'où il n'y avait
-pas moyen de m'échapper. Que faire? J'envoyai chez elle mon domestique,
-afin l'avoir au moins près de moi quelqu'un qui eut approché Telle
-dans la journée. Avec quelle impatience j'attendais son retour! avec
-quelle joie je le revis! Si j'avais osé, je me serais jeté à son cou,
-et je l'aurais embrassé.
-
-On prétend que la pierre de Bologne, exposée au soleil, se pénètre
-de ses rayons, et éclaire quelque temps dans la nuit. Il en était
-ainsi pour moi de ce jeune homme. L'idée que les yeux de Charlotte
-s'étaient arrêtés sur ses traits, sur ses joues, sur les boutons et
-le collet de son habit, me rendait tout cela si cher, si sacré! Je
-n'aurais pas donné ce garçon pour mille écus! sa présence me faisait
-tant de bien!... Dieu te préserve d'en rire, Wilhelm! Sont-ce là des
-fantômes? est-ce une illusion que d'être heureux?
-
-
-
-
-19 juillet.
-
-
-Je la verrai! voilà mon premier mol lorsque je m'éveille, et qu'avec
-sérénité je regarde le soleil levant; je la verrai! Et alors je n'ai
-plus, pour toute la journée, aucun autre désir. Tout va là, tout
-s'engouffre dans cette perspective.
-
-
-
-
-20 juillet.
-
-
-Votre idée de me faire partir avec l'ambassadeur de *** ne sera pas
-encore la mienne. Je n'aime pas la dépendance, et de plus tout le monde
-sait que cet homme est des plus difficiles à vivre. Ma mère, dis-tu,
-voudrait me voir une occupation: cela m'a fait rire. Ne suis-je donc pas
-occupé à présent? Et, au fond, n'est-ce pas la même chose que je
-compte des pois ou des lentilles? Tout dans cette vie aboutit à des
-niaiseries; et celui qui, pour plaire aux autres, sans besoin et sans
-goût, se tue à travailler pour de l'argent, pour des honneurs, ou pour
-tout ce qu'il vous plaira, est à coup sur un imbécile.
-
-
-
-
-24 juillet.
-
-
-Puisque tu tiens tant à ce que je ne néglige pas le dessin, je ferais
-peut-être mieux de me taire sur ce point, que de t'avouer que depuis
-longtemps je m'en suis bien peu occupé.
-
-Jamais je ne fus plus heureux, jamais ma sensibilité pour la nature,
-jusqu'au caillou, jusqu'au brin d'herbe, ne fut plus pleine et plus
-vive; et cependant... je ne sais comment m'exprimer... mon imagination
-est devenue si faible, tout nage et vacille tellement devant mon âme,
-que je ne puis saisir un contour; mais je me figure que, si j'avais de
-l'argile ou de la cire, je réussirais mieux. Si cela dure, je prendrai
-de l'argile et je la pétrirai, dussé-je ne faire que des boulettes.
-
-J'ai commencé déjà trois fois le portrait de Charlotte, et trois fois
-je me suis fait honte; cela me chagrine d'autant plus, qu'il y a peu de
-temps je réussissais fort bien à saisir la ressemblance. Je me suis
-donc borné à prendre sa silhouette, et il faudra bien que je m'en
-contente.
-
-
-
-
-26 juillet.
-
-
-Oui, chère Charlotte, je m'acquitterai de tout. Seulement donnez-moi
-plus souvent des commissions; donnez-m'en bien souvent. Je vous prie
-d'une chose: plus de sable sur les billets que vous m'écrivez!
-Aujourd'hui je portai vivement votre lettre à mes lèvres, et le sable
-craqua sous mes dents.
-
-
-
-
-
-26 juillet.
-
-
-Je me suis déjà proposé bien des fois de ne pas la voir si souvent.
-Mais le moyen de tenir cette résolution? Chaque jour je succombe à la
-tentation. Tous les soirs je me dis avec un serment: «Demain tu ne la
-verras pas;» et lorsque le matin arrive, je trouve quelque raison
-invincible de la voir; et avant que je m'en aperçoive, je suis auprès
-d'elle. Tantôt elle m'a dit le soir: «Vous viendrez demain, n'est-ce
-pas?» Qui pourrait ne pas y aller? Tantôt elle m'a donné une
-commission, et je trouve qu'il est plus convenable de lui porter
-moi-même la réponse. Ou bien la journée est si belle! je vais à
-Wahlheim, et quand j'y suis... il n'y a plus qu'une demi-lieue jusque
-chez elle! je suis trop près de son atmosphère...... Son voisinage
-m'attire.... et m'y voilà encore! Ma grand'mère nous faisait un conte
-d'une montagne d'aimant: les vaisseaux qui s'en approchaient trop
-perdaient tout à coup leurs ferrements; les clous volaient à la
-montagne, et les malheureux matelots s'abîmaient entre les planches qui
-croulaient sous leurs pieds.
-
-
-
-
-30 juillet.
-
-
-Albert est arrivé, et moi je vais partir. Fût-il le meilleur, le plus
-généreux des hommes, et lors même que je serais disposé à
-reconnaître sa supériorité sur moi à tous égards, il me serait
-insupportable de le voir posséder sous mes yeux tant de perfections!...
-Posséder!..... Il suffit, mon ami; le prétendu est arrivé! C'est un
-homme honnête et bon, qui mérite qu'on l'aime. Heureusement je
-n'étais pas présent à sa réception; j'aurais eu le cœur trop
-déchiré. Il est si bon, qu'il n'a pas encore embrassé une seule fois
-Charlotte en ma présence. Que Dieu l'en récompense! bien que le
-respect qu'il témoigne à cette jeune femme me force à l'aimer. Il
-semble me voir avec plaisir, et je soupçonne que c'est l'ouvrage de
-Charlotte, plutôt que l'effet de son propre mouvement: car là-dessus
-les femmes sont très-adroites, et elles ont raison; quand elles peuvent
-entretenir deux adorateurs en bonne intelligence, quelque rare que cela
-soit, c'est tout profit pour elles.
-
-Du reste, je ne puis refuser mon estime à Albert. Son calme parfait
-contraste avec ce caractère ardent et inquiet que je ne puis cacher. Il
-est homme de sentiment, et apprécie ce qu'il possède en Charlotte. Il
-parait peu sujet à la mauvaise humeur; et tu sais que, de tous les
-défauts des hommes, c'est celui que je hais le plus.
-
-Il me considère comme un homme qui a quelque mérite; mon attachement
-pour Charlotte, le vif intérêt que je prends à tout ce qui la touche,
-augmentent son triomphe, et il l'en aime d'autant plus. Je n'examine pas
-si quelquefois il ne la tourmente point par quelque léger accès de
-jalousie: à sa place, j'aurais au moins de la peine à me défendre
-entièrement de ce démon.
-
-Quoi qu'il en soit, le bonheur que je goûtais près de Charlotte a
-disparu. Est-ce folie? est-ce stupidité? Qu'importe le nom! la chose
-parle assez d'elle-même! Avant l'arrivée d'Albert, je savais tout ce
-que je sais maintenant; je savais que je n'avais point de prétentions
-à former sur elle, et je n'en formais aucune... j'entends autant qu'il
-est possible de ne rien désirer à la vue de tant de charmes... Et
-aujourd'hui l'imbécile s'étonne et ouvre de grands yeux, parce que
-l'autre arrive en effet, et lui enlève la belle.
-
-Je grince les dents, et je m'indigne contre ceux qui peuvent dire qu'il
-faut que je me résigne, puisque la chose ne peut être autrement...
-Délivrez-moi de ces automates. Je cours les forêts, et lorsque je
-reviens près de Charlotte, que je trouve Albert auprès d'elle dans le
-petit jardin, sous le berceau, et que je me sens forcé de ne pas aller
-plus loin, je deviens fou à lier, et je fais mille extravagances.
-«Pour l'amour de Dieu, me disait Charlotte aujourd'hui, je vous en
-prie, plus de scène comme celle d'hier soir! Vous êtes effrayant quand
-vous êtes si gai!» Entre nous, j'épie le moment où des affaires
-appellent Albert au dehors: aussitôt je suis près d'elle, et je suis
-toujours content quand je la trouve seule.
-
-
-
-
-8 août.
-
-
-De grâce, mon cher Wilhelm, ne crois pas que je pensais à toi quand je
-traitais d'insupportables les hommes qui exigent de nous de la
-résignation dans les maux inévitables. Je n'imaginais pas, en
-vérité, que tu pusses être de cette opinion; et pourtant, au fond, tu
-as raison. Seulement une observation, mon cher. Dans ce monde, il est
-très-rare que tout aille par oui ou par non. Il y a dans les sentiments
-et la manière d'agir autant de nuances qu'il y a de degrés depuis le
-nez aquilin jusqu'au nez camus.
-
-Tu ne trouveras donc pas mauvais que, tout en reconnaissant la justesse
-de ton argument, j'échappe pourtant à ton dilemme.
-
-«_Ou_ tu as quelque espoir de réussir auprès de Charlotte, dis-tu,
-_ou_ tu n'en as point.» Bien! «Dans le premier cas, cherche à
-réaliser cet espoir et à obtenir l'accomplissement de tes vœux; dans
-le second, ranime ton courage, et délivre-toi d'une malheureuse passion
-qui finira par consumer tes forces.» Mon ami, cela est bien dit.... et
-bientôt dit!
-
-Et ce malheureux, dont la vie s'éteint, minée par une lente et
-incurable maladie, peux-tu exiger de lui qu'il mette fin à ses
-tourments par un coup de poignard? et le mal qui dévore ses forces ne
-lui ôte-t-il pas en même temps le courage de s'en délivrer?
-
-Tu pourrais, à la vérité, m'opposer une comparaison du même genre:
-«Qui n'aimerait mieux se faire amputer un bras que de risquer sa vie
-par peur et par hésitation?» Je ne sais pas trop... Mais ne nous
-jetons pas des comparaisons à la tête. En voilà bien assez. Oui, mon
-ami, il me prend quelquefois un accès de courage exalté, sauvage; et
-alors... si je savais seulement où?... j'irais.
-
-
-
-
-Le même jour au soir.
-
-
-Mon journal, que je négligeais depuis quelque temps, m'est tombé
-aujourd'hui sous la main. J'ai été étonné de voir que c'est bien
-sciemment que j'ai fait pas à pas tant de chemin. J'ai toujours vu si
-clairement ma situation! et je n'en ai pas moins agi comme un enfant.
-Aujourd'hui je vois tout aussi clair, et il n'y a pas plus d'apparence
-que je me corrige.
-
-
-
-
-10 août.
-
-
-Je pourrais mener la vie la plus douce, la plus heureuse, si je n'étais
-pas un fou. Des circonstances aussi favorables que celles où je me
-trouve se réunissent rarement pour rendre un homme heureux. Tant il est
-vrai que c'est notre cœur seul qui fait son malheur ou sa félicité...
-Être membre de la famille la plus aimable; me voir aimé du père comme
-un fils, des jeunes enfants comme un père; et de Charlotte!... Et cet
-excellent Albert, qui ne trouble mon bonheur par aucune marque d'humeur,
-qui m'accueille si cordialement, pour qui je suis, après Charlotte, ce
-qu'il aime le mieux au monde!... Mon ami, c'est un plaisir de nous
-entendre lorsque nous nous promenons ensemble, et que nous nous
-entretenons de Charlotte: on n'a jamais rien imaginé de plus ridicule
-que notre situation; et cependant, dans ces moments, plus d'une fois les
-larmes me viennent aux yeux.
-
-Quand il me parie de la digne mère de Charlotte, quand il me raconte
-comment, en mourant, elle remit à sa fille son ménage et ses enfants,
-et lui recommanda sa fille à lui-même; comment dès lors un nouvel
-esprit anima Charlotte; comment elle est devenue, pour les soins du
-ménage, et de toute manière, une véritable mère; comme aucun instant
-ne se passe pour elle sans sollicitude et sans travail, et comment sa
-vivacité, sa gaieté ne l'ont pourtant jamais quittée;... alors je
-marche nonchalamment à côté de lui, et je cueille des fleurs sur le
-chemin; je les réunis soigneusement dans un bouquet, et je les jette
-dans le torrent, et je les suis de l'œil pour les voir enfoncer petit
-à petit... Je ne sais si je l'ai écrit qu'Albert restera ici, et qu'il
-va obtenir de la cour, où il est très-bien vu, un emploi dont le
-revenu est fort honnête. Pour l'ordre et l'aptitude aux affaires, j'ai
-rencontré peu de personnes qu'on pût lui comparer.
-
-
-
-
-12 août.
-
-
-En vérité, Albert est le meilleur homme qui soit sous le ciel. J'ai eu
-hier avec lui une singulière scène. J'étais allé le voir pour
-prendre congé de lui, car il m'avait pris fantaisie de faire un tour à
-cheval dans les montagnes; et c'est même de là que je t'écris en ce
-moment. En allant et venant dans sa chambre, j'aperçus ses pistolets.
-«Prêtez-moi vos pistolets pour mon voyage? lui dis-je.--Je ne demande
-pas mieux, répondit-il; mais vous prendrez la peine de les charger: ils
-ne sont là que pour la forme.» J'en détachai un, et il continua:
-«Depuis que ma prévoyance m'a joué un si mauvais tour, je ne veux
-plus rien avoir à démêler avec de pareilles armes.» Je fus curieux
-de savoir ce qui lui était arrivé. «J'étais allé, reprit-il, passer
-trois mois à la campagne, chez un de mes amis; j'avais une paire de
-pistolets non chargés, et je dormais tranquille. Un après-dîner, que
-le temps était pluvieux et que j'étais à ne rien faire, je ne sais
-comment il me vint dans l'idée que nous pourrions être attaqués, que
-je pourrais avoir besoin de mes pistolets, et que...... Vous savez
-comment cela va. Je les donnai au domestique pour les nettoyer et les
-charger. Il se mit à badiner avec la servante en cherchant à lui faire
-peur, et, Dieu sait comment, le pistolet part, la baguette étant encore
-dans le canon, la baguette va frapper la servante à la main droite et
-lui fracasse le pouce. J'eus à supporter les cris, les lamentations, et
-il me fallut encore payer le traitement. Aussi, depuis cette époque,
-mes armes ne sont-elles jamais chargées. Voyez, mon cher, à quoi sert
-la prévoyance! Ou ne voit jamais le danger. Cependant...» Tu sais que
-j'aime beaucoup Albert; mais je n'aime pas ses _cependant_: car n'est-il
-pas évident que toute règle générale a des exceptions? Mais telle
-est la scrupuleuse équité de cet excellent homme: quand il croit avoir
-avancé quelque chose d'exagéré, de trop général ou de douteux, il
-ne cesse de limiter, de modifier, d'ajouter ou de retrancher, jusqu'à
-ce qu'il ne reste plus rien de sa proposition. À cette occasion il se
-perdit dans son texte. Bientôt je n'entendis plus un mot de ce qu'il
-disait; je tombai dans des rêveries; puis tout à coup je m'appliquai
-brusquement la bouche du pistolet sur le front, au-dessus il droit.
-«Fi! dit Albert eu me reprenant l'arme, que signifie cela?--Il n'est
-pas chargé, lui répondis-je.--Et s'il l'était, à quoi bon?
-ajouta-t-il avec impatience. Je ne puis concevoir comment un homme peut
-être assez fou pour se brûler la cervelle: l'idée seule m'en fait
-horreur.
-
---Vous autres hommes, m'écriai-je, vous ne pouvez parler de rien sans
-dire tout d'abord: _Cela est fou, cela est sage, cela est bon, cela est
-mauvais!_ Qu'est-ce que cela veut dire? Avez-vous approfondi les
-véritables motifs d'une action? avez-vous démêlé les raisons qui
-l'ont produite, qui devaient la produire? Si vous aviez fait cela, vous
-ne seriez pas si prompts dans vos jugements.
-
---Vous conviendrez, dit Albert, que certaines actions sont et restent
-criminelles, quels qu'en soient les motifs.»
-
-Je haussai les épaules, et je lui accordai ce point. «Cependant, mon
-cher, continuai-je, il se trouve encore ici quelques exceptions. Sans
-aucun doute le vol est un crime; mais l'homme qui, pour s'empêcher de
-mourir de faim, lui et sa famille, se laisse entraîner au vol,
-mérite-t-il la pitié ou le châtiment? Qui jettera la première pierre
-à l'époux outragé qui, dans sa juste fureur, immole une infidèle et
-son vil séducteur? à cette jeune fille qui, dans un moment de délire,
-s'abandonne aux charmes entrainants de l'amour? Nos lois mêmes, ces
-froides pédantes, se laissent toucher, et retiennent leurs coups.
-
---Ceci est autre chose, reprit Albert: car un homme emporté par une
-passion trop forte perd la faculté de réfléchir, et doit être
-regardé comme un homme ivre ou comme un insensé.
-
---Voilà bien mes gens raisonnables! m'écriai-je en souriant. Passion!
-ivresse! folie! Hommes moraux! vous êtes d'une impassibilité
-merveilleuse. Vous injuriez l'ivrogne, vous vous détournez de
-l'insensé; vous passez outre comme le prêtre, et remerciez Dieu, comme
-le pharisien, de ce qu'il ne vous a pas faits semblables à l'un d'eux.
-J'ai été plus d'une fois pris de vin, et souvent mes passions ont
-approché de la démence, et je ne me repens ni de l'un ni de l'autre;
-car j'ai appris à concevoir comment tous les hommes extraordinaires qui
-ont fait quelque chose de grand, quelque chose qui semblait impossible,
-ont dû de tout temps être déclarés par la foule ivres et insensés.
-
-«Et, dans la vie ordinaire même, n'est-il pas insupportable d'entendre
-dire, quand un homme fait une action tant soit peu honnête, noble et
-inattendue: Cet homme est ivre ou fou? Rougissez, car c'est à vous de
-rougir, vous qui n'êtes ni ivres ni fous!
-
---Voilà encore de vos extravagances! dit Albert. Vous exagérez tout;
-et, à coup sûr, vous avez ici le tort d'assimiler le suicide, dont il
-est question maintenant, aux actions qui demandent de l'énergie, tandis
-qu'on ne peut le regarder que comme une faiblesse: car, de bonne foi, il
-est plus aisé de mourir que de supporter avec constance une vie pleine
-de tourments.»
-
-Peu s'en fallut que je ne rompisse l'entretien: car rien ne met hors des
-gonds comme de voir quelqu'un venir avec un lieu commun insignifiant,
-lorsque je parle de cœur. Je me retins cependant: j'avais déjà si
-souvent entendu ce lieu commun, et je m'en étais indigné tant de fois!
-Je lui répliquai avec un peu de vivacité: «Vous appelez cela
-faiblesse! Je vous en prie, ne vous laissez pas séduire par
-l'apparence. Un peuple gémit sous le joug insupportable d'un tyran:
-oserez-vous l'appeler faible lorsqu'enfin il se lève et brise ses
-chaînes? Cet homme qui voit les flammes menacer sa maison, et dont la
-frayeur tend tous les muscles, qui enlève aisément des fardeaux que de
-sang-froid il aurait à peine remués; cet autre, qui, furieux d'un
-outrage, attaque six hommes et les terrasse, oserez-vous bien les
-appeler faibles? Eh! mon ami, si des efforts sont de la force, comment
-des efforts extrêmes seraient-ils le contraire?» Albert me regarda, et
-dit: «Je vous demande pardon; mais les exemples que vous venez de citer
-ne me semblent point applicables ici.--C'est possible, repartis-je; on
-m'a déjà souvent reproché que mes raisonnements touchaient au
-radotage. Voyons donc si nous ne pourrons pas nous représenter d'une
-autre manière ce qui doit se passer dans l'âme d'un homme qui se
-détermine à rejeter le fardeau de la vie, ce fardeau si cher à
-d'autres: car nous n'avons vraiment le droit de juger une chose
-qu'autant que nous la comprenons.
-
-«La nature humaine a ses bornes, continuai-je; elle peut, jusqu'à un
-certain point, supporter la joie, la peine, la douleur; ce point passé,
-elle succombe. La question n'est donc pas de savoir si un homme est
-faible ou s'il est fort, mais s'il peut soutenir le poids de ses
-souffrances, qu'elles soient morales ou physiques; et je trouve aussi
-étonnant que l'on nomme lâche le malheureux qui se prive de la vie,
-que si l'on donnait ce nom au malade qui succombe à une fièvre
-maligne.
-
---Voilà un étrange paradoxe! s'écria Albert.--Cela est plus vrai que
-vous ne croyez, répondis-je. Vous conviendrez que nous qualifions de
-maladie mortelle celle qui attaque le corps avec tant de violence que
-les forces de la nature sont en partie détruites, en partie affaiblies,
-en sorte qu'aucune crise salutaire ne peut plus rétablir le cours
-ordinaire de la vie.
-
-«Eh bien! mon ami, appliquons ceci à l'esprit. Regardez l'homme dans
-sa faiblesse; voyez comme des impressions agissent sur lui, comme des
-idées se fixent en lui, jusqu'à ce qu'enfin la passion toujours
-croissante le prive de toute force de volonté, et le perde.
-
-«Et vainement un homme raisonnable et de sang-froid, qui contemplera
-l'état de ce malheureux, lui donnera-t-il de beaux conseils; il ne lui
-sera pas plus utile que l'homme sain ne l'est au malade, à qui il ne
-saurait communiquer la moindre partie de ses forces.»
-
-J'avais trop généralisé mes idées pour Albert. Je lui rappelai une
-jeune fille que l'on trouva morte dans l'eau, il y a quelque temps, et
-je lui répétai son histoire. C'était une bonne créature, tout
-entière à ses occupations domestiques, travaillant toute la semaine,
-et n'ayant d'autre plaisir que de se parer le dimanche de quelques
-modestes atours achetés à grand'peine, d'aller, avec ses compagnes, se
-promener aux environs de la ville, ou de danser quelquefois aux grandes
-fêtes, et qui quelquefois aussi passait une heure de loisir à causer
-avec une voisine au sujet d'une rixe ou d'une médisance. Enfin la
-nature lui fait sentir d'autres besoins, qui s'accroissent encore par
-les flatteries des hommes. Ses premiers plaisirs lui deviennent peu à
-peu insipides, jusqu'à ce qu'elle rencontre un homme vers lequel un
-sentiment inconnu l'entraîne irrésistiblement, sur lequel elle fonde
-toutes ses espérances, pour lequel tout le monde autour d'elle est
-oublié. Elle ne voit plus, n'entend plus, ne désire plus que lui seul.
-Comme elle n'est pas corrompue par les frivoles jouissances de la
-vanité et de la coquetterie, ses désirs vont droit au but: elle veut
-lui appartenir, elle veut devoir à un lien éternel le bonheur qu'elle
-cherche et tous les plaisirs après lesquels elle aspire. Des promesses
-réitérées qui mettent le sceau à toutes ses espérances, de
-téméraires caresses qui augmentent ses désirs, s'emparent de toute
-son âme. Elle nage dans un délicieux sentiment d'elle-même, dans un
-avant-goût de tous les plaisirs; elle est montée au plus haut; elle
-tend enfin ses bras pour embrasser tous ses désirs... Et son amant
-l'abandonne. La voilà glacée, privée de connaissance, devant un
-abîme. Tout est obscurité autour d'elle; aucune perspective, aucune
-consolation, aucun bon pressentiment: car celui-là l'a délaissée dans
-lequel seul elle sentait son existence! Elle ne voit point le vaste
-univers qui est devant elle, ni le nombre de ceux qui pourraient
-remplacer la perte qu'elle a faite. Aveuglée, accablée de l'excessive
-peine de son cœur, elle se précipite, pour étouffer tous ses
-tourments, dans une mort qui tout embrasse et tout termine. «Voilà
-l'histoire de bien des hommes. Dites-moi, Albert, n'est-ce pas la même
-marche que celle de la maladie? La nature ne trouve aucune issue pour
-sortir du labyrinthe des forces déréglées et agissantes en sens
-contraires, et l'homme doit mourir.
-
-«Malheur à celui qui oserait dire: L'insensée! si elle eût attendu,
-si elle eût laissé agir le temps, son désespoir se serait calmé;
-elle aurait trouvé bientôt un consolateur. C'est comme si l'on disait:
-L'insensé, qui meurt de la fièvre! s'il avait attendu que ses forces
-fussent revenues, que son sang fût purifié, tout se serait rétabli,
-et il vivrait encore aujourd'hui.»
-
-Albert, qui ne trouvait point encore cette comparaison frappante, me fit
-des objections, entre autres celle-ci. Je venais de citer une jeune
-fille simple et bornée; mais il ne pouvait concevoir comment on
-excuserait un homme d'esprit, dont les facultés sont plus étendues et
-qui saisit mieux tous les rapports. «Mon ami, m'écriai-je, l'homme est
-toujours l'homme; la petite dose d'esprit que l'un a de plus que l'autre
-fait bien peu dans la balance, quand les passions bouillonnent et que
-les bornes prescrites à l'humanité se font sentir. Il y a plus... Mais
-nous en parlerons un autre jour,» lui dis-je, en prenant mon chapeau.
-Oh! mon cœur était si plein! Nous nous séparâmes sans nous être
-entendus. Il est si rare dans ce monde que l'on s'entende!
-
-
-
-
-15 août.
-
-
-Il est pourtant vrai que rien dans le monde ne nous rend nécessaires
-aux autres comme l'affection que nous avons pour eux. Je sens que
-Charlotte serait fâchée de me perdre, et les enfants n'ont d'autre
-idée que celle de me voir toujours revenir le lendemain. J'étais allé
-aujourd'hui accorder le clavecin de Charlotte; je n'ai jamais pu y
-parvenir, car tous ces espiègles me tourmentaient pour avoir un conte,
-et Charlotte elle-même décida qu'il fallait les satisfaire. Je leur
-distribuai leur goûter: ils acceptent maintenant leur pain aussi
-volontiers de moi que de Charlotte. Je leur contai ensuite la
-merveilleuse histoire de la princesse servie par des mains enchantées.
-J'apprends beaucoup à cela, je t'assure, et je suis étonné de
-l'impression que ces récits produisent sur les enfants. S'il m'arrive
-d'inventer un incident, et de l'oublier quand je répète le conte, ils
-s'écrient aussitôt: «C'était autrement la première fois;» si bien
-que je m'exerce maintenant à leur réciter chaque histoire comme un
-chapelet, avec les mêmes inflexions de voix, les mêmes cadences, et
-sans y rien changer. J'ai vu par là qu'un auteur qui, à une seconde
-édition, fait des changements à un ouvrage d'imagination, nuit
-nécessairement à son livre, l'eût-il rendu réellement meilleur. La
-première impression nous trouve dociles, et l'homme est fait de telle
-sorte qu'on peut lui persuader les choses les plus extraordinaires; mais
-aussi, quand il a accepté une chose, quand il se l'est bien gravée
-dans la tête, malheur à celui qui voudrait l'effacer et la détruire!
-
-
-
-
-18 août.
-
-
-Pourquoi faut-il que ce qui fait la félicité de l'homme devienne aussi
-la source de son malheur?
-
-Cette ardente sensibilité de mon cœur pour la nature et la vie, qui
-m'inondait de tant de volupté, qui du monde autour de moi faisait un
-paradis, me devient maintenant un insupportable bourreau, un mauvais
-génie qui me poursuit en tous lieux. Lorsque autrefois du haut du
-rocher je contemplais, par delà le fleuve, la fertile vallée jusqu'à
-la chaîne de ces collines; que je voyais tout germer et sourdre autour
-de moi; que je regardais ces montagnes couvertes de grands arbres
-touffus depuis leur pied jusqu'à leur cime, ces vallées ombragées
-dans tous leurs creux de petits bosquets riants, et comme la tranquille
-rivière coulait entre les roseaux agités, et réfléchissait le léger
-nuage que le doux vent du soir promenait sur le ciel en le balançant;
-qu'alors j'entendais les oiseaux animer autour de moi la forêt; que je
-voyais des millions d'essaims de moucherons danser gaiement dans le
-dernier rayon rouge du soleil, dont le dernier regard mourant délivrait
-et faisait sortir de l'herbe le hanneton bourdonnant; que le bruissement
-et l'activité autour de moi rappelaient mon attention sur mon rocher,
-et que la mousse qui arrache à la pierre sa nourriture, et le genêt
-qui croît le long de l'aride colline de sable, m'indiquaient cette vie
-intérieure, mystérieuse, toujours active, toute-puissante, qui anime
-la nature!... comme je faisais entrer tout cela dans mon cœur! Je me
-sentais comme déifié par ce torrent qui me traversait, et les
-majestueuses formes du monde infini vivaient et se mouvaient dans mon
-âme. Je me voyais environné d'énormes montagnes; des précipices
-étaient devant moi, et des rivières d'orage s'y plongeaient; des
-fleuves coulaient sous mes pieds, et je voyais, dans les profondeurs de
-la terre, agir et réagir toutes les forces impénétrables qui créent,
-et fourmiller sous la terre et sous le ciel les innombrables races des
-êtres vivants. Tout, tout est peuplé sous mille formes différentes;
-et puis les hommes, dans leurs petites maisons, iront se confortant et
-se faisant illusion les uns aux autres, et régneront en idée sur le
-vaste univers! Pauvre insensé, qui crois tout si peu de chose, parce
-que tu es si petit! Depuis les montagnes inaccessibles du désert,
-qu'aucun pied ne toucha, jusqu'au bout de l'océan inconnu, souffle
-l'esprit de celui qui crée éternellement, et ce souffle réjouit
-chaque atome qui le sent et qui vit... Ah! pour lors combien de fois
-j'ai désiré, porté sur les ailes de la grue qui passait sur ma tête,
-voler au rivage de la mer immense, boire la vie à la coupe écumante de
-l'infini, et seulement un instant sentir dans l'étroite capacité de
-mon sein une goutte des délices de l'être qui produit tout en
-lui-même et par lui-même!
-
-Mon ami, je n'ai plus le souvenir de ces heures pour me soulager un peu.
-Même les efforts que je fais pour me rappeler et rendre ces
-inexprimables sentiments, en élevant mon âme au-dessus d'elle-même,
-me font doublement sentir le tourment de la situation où je suis
-maintenant.
-
-Un rideau funeste s'est tiré devant moi, et le spectacle de la vie
-infinie s'est métamorphosé pour moi en un tombeau éternellement
-ouvert. Peut-on dire: «Cela est,» quand tout passe? quand tout, avec
-la vitesse d'un éclair, roule et passe? quand chaque être conserve si
-peu de temps la quantité d'existence qu'il a en lui, et est entraîné
-dans le torrent, submergé, écrasé sur les rochers? Il n'y a point
-d'instant qui ne te dévore, toi et les tiens; point d'instant que tu ne
-sois, que tu ne doives être un destructeur. La plus innocente promenade
-coûte la vie à mille pauvres insectes; un seul de tes pas détruit le
-pénible ouvrage des fourmis et foule un petit monde dans le tombeau.
-Ah! ce ne sont pas vos grandes et rares catastrophes, ces inondations,
-ces tremblements de terre qui engloutissent vos villes, qui me touchent:
-ce qui me mine le cœur, c'est cette force dévorante qui est cachée
-dans toute la nature, qui ne produit rien qui ne détruise ce qui
-l'environne et ne se détruise soi-même... C'est ainsi que j'erre plein
-de tourments. Ciel, terre, forces actives qui m'environnent, je ne vois
-rien dans tout cela qu'un monstre toujours dévorant et toujours
-affamé.
-
-
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-21 août.
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-Vainement je tends mes bras vers elle, le matin, lorsque je m'éveille
-d'un pénible rêve; en vain, la nuit, je la cherche à mes côtés,
-lorsqu'un songe heureux et pur m'a trompé, que j'ai cru que j'étais
-auprès d'elle sur la prairie, et que je tenais sa main et la couvrais
-de mille baisers. Ah! lorsque, encore à demi dans l'ivresse du sommeil,
-je la cherche, et là-dessus me réveille, un torrent de larmes
-s'échappe de mon cœur, et je pleure, désolé du sombre avenir qui est
-devant moi.
-
-
-
-
-22 août.
-
-
-Que je suis à plaindre, Wilhelm! j'ai perdu tout ressort, et je suis
-tombé dans un abattement qui ne m'empêche pas d'être inquiet et
-agité. Je ne puis rester oisif, et cependant je ne puis rien faire. Je
-n'ai aucune imagination, aucune sensibilité pour la nature, et les
-livres m'inspirent du dégoût. Quand nous nous manquons à nous-mêmes,
-tout nous manque. Je te le jure, cent fois j'ai désiré être un
-ouvrier, afin d'avoir, le matin en me levant, une perspective, un
-travail, une espérance. J'envie souvent le sort d'Albert, que je vois
-enfoncé jusqu'aux yeux dans les parchemins; et je me figure que, si
-j'étais à sa place, je me trouverais heureux. L'idée m'est déjà
-venue quelquefois de t'écrire et d'écrire au ministre pour demander
-cette place près de l'ambassadeur que, selon toi, on ne me refuserait
-pas. Je le crois aussi. Le ministre m'a depuis longtemps témoigné de
-l'affection, et m'a souvent engagé à me vouer à quelque emploi. Il y
-a telle heure où j'y suis disposé. Mais ensuite, quand je réfléchis,
-et que je viens à penser à la fable du cheval, qui, las de sa
-liberté, se laisse seller et brider, et que l'on accable de coups et de
-fatigue, je ne sais plus que résoudre. Eh! mon ami, ce désir de
-changer de situation ne vient-il pas d'une inquiétude intérieure qui
-me suivra partout!
-
-
-
-
-28 août.
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-
-En vérité, si ma maladie est susceptible de guérison, mes bons amis
-en viendraient à bout. C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma
-naissance, et, de grand matin, je reçois un petit paquet de la part
-d'Albert. La première chose qui frappe mes yeux en l'ouvrant, c'est un
-nœud de ruban rose que Charlotte avait au sein lorsque je la vis pour
-la première fois, et que je lui avais souvent demandé depuis. Il y
-avait aussi deux petits volumes in-12: c'était l'Homère de Wettstein,
-édition que j'avais tant de fois désirée, pour ne pas me charger de
-celle d'Esnesti à la promenade. Tu vois comme ils préviennent mes
-vœux, comme ils ont ces petites attentions de l'amitié, mille fois
-plus précieuses que de magnifiques présents par lesquels la vanité de
-celui qui les fait nous humilie. Je baise ce nœud mille fois, et dans
-chaque baiser j'aspire et je savoure le souvenir des délices dont me
-comblèrent ces jours si peu nombreux, si rapides, si irréparables!
-Cher Wilhelm, il n'est que trop vrai, et je n'en murmure pas, oui, les
-fleurs de la vie ne sont que des fantômes. Combien se fanent sans
-laisser la moindre trace! combien peu donnent de fruits! et combien peu
-de ces fruits parviennent à leur maturité! Et pourtant il y en a
-encore assez; et même... Ô mon ami!... pouvons-nous voir des fruits
-mûrs, et les dédaigner, et les laisser pourrir sans en jouir?
-
-Adieu. L'été est magnifique. Je m'établis souvent sur les arbres du
-verger de Charlotte. Au moyen d'une longue perche j'abats les poires les
-plus élevées. Elle est au pied de l'arbre, et les reçoit à mesure
-que je les lui jette.
-
-
-
-
-30 août.
-
-
-Malheureux! n'es-tu pas en démence? ne te trompes-tu pas toi-même?
-qu'attends-tu de cette passion frénétique et sans terme? Je n'adresse
-plus de vœux qu'à elle seule; mon imagination ne m'offre plus d'autre
-forme que la sienne, et de tout ce qui m'environne au monde, je
-n'aperçois plus que ce qui a quelque rapport avec elle. C'est ainsi que
-je me procure quelques heures fortunées... jusqu'à ce que, de nouveau,
-je sois forcé de m'arracher d'elle. Ah! Wilhelm, où m'emporte souvent
-mon cœur! Quand j'ai passé, assis à ses côtés, deux ou trois heures
-à me repaître de sa figure, de son maintien, de l'expression céleste
-de ses paroles; que peu à peu tous mes sens s'embrasent, que mes yeux
-s'obscurcissent, qu'à peine j'entends encore, et qu'il me prend un
-serrement à la gorge, comme si j'avais là la main d'un meurtrier;
-qu'alors mon cœur, par de rapides battements, cherche à donner du jeu
-à mes sens suffoqués, et ne fait qu'augmenter leur trouble... mon ami,
-je ne sais souvent pas si j'existe encore...; et si la douleur ne prend
-pas le dessus, et que Charlotte ne m'accorde pas la misérable
-consolation de pleurer sur sa main et de dissiper ainsi le serrement de
-mon cœur, alors il faut que je m'éloigne, que je fuie, que j'aille
-errer dans les champs, grimper sur quelque montagne escarpée, me frayer
-une route à travers une forêt sans chemins, à travers les haies qui
-me blessent à travers les épines qui me déchirent: voilà mes joies.
-Alors je me trouve un peu mieux, un peu! Et quand, accablé de fatigue
-et de soif, je me vois forcé de suspendre ma course; que, dans une
-forêt solitaire, au milieu de la nuit, aux rayons de la lune, je
-m'assieds sur un tronc tortueux pour soulager un instant mes pieds
-déchirés, et que je m'endors, au crépuscule, d'un sommeil fatigant...
-Ô mon ami! une cellule solitaire, le cilice et la ceinture épineuse,
-seraient des soulagements après lesquels mon âme aspire. Adieu. Je ne
-vois, à tant de souffrance, d'autre terme que le tombeau.
-
-
-
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-5 septembre.
-
-
-Il faut partir! Je te remercie, mon ami, d'avoir fixé ma résolution
-chancelante. Voilà quinze jours que je médite le projet de la quitter.
-Il faut décidément partir. Elle est encore une fois à la ville, chez
-une amie, et Albert... et... il faut partir!
-
-
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-10 septembre.
-
-
-Quelle nuit, Wilhelm! À présent je puis tout surmonter. Je ne la
-verrai plus. Oh! que ne puis-je voler à ton cou, mon bon ami, et
-t'exprimer, par mes transports et par des torrents de larmes, tous les
-sentiments qui bouleversent mon cœur! Me voici seul: j'ai peine à
-prendre mon haleine; je cherche à me calmer; j'attends le matin, et au
-matin les chevaux seront à ma porte.
-
-Ah! elle dort d'un sommeil tranquille, et ne pense pas qu'elle ne me
-reverra jamais. Je m'en suis arraché; et, pendant deux heures
-d'entretien, j'ai eu assez de force pour ne point trahir mon projet. Et,
-Dieu, quel entretien!
-
-Albert m'avait promis de se trouver au jardin avec Charlotte, aussitôt
-après le souper. J'étais sur la terrasse, sous les hauts marronniers,
-et je regardais le soleil que, pour la dernière fois, je voyais se
-coucher au delà de la riante vallée et se réfléchir dans le fleuve
-qui coulait tranquillement. Je m'étais si souvent trouvé à la même
-place avec elle! nous avions tant de fois contemplé ensemble ce
-magnifique spectacle! et maintenant... J'allais et venais dans cette
-allée que j'aimais tant! Un attrait sympathique m'y avait si souvent
-amené, avant même que je connusse Charlotte! et quelles délices
-lorsque nous nous découvrîmes réciproquement notre inclination pour
-ce site, le plus enchanté que j'aie jamais vu! Oui, c'est vraiment un
-des sites les plus admirables que jamais l'art ait créés. D'abord,
-entre les marronniers, on a la plus belle vue. Mais je me rappelle, je
-crois, t'avoir déjà fait cette description; je t'ai parlé de cette
-allée où l'on se trouve emprisonné par des murailles de charmilles,
-de cette allée qui s'obscurcit insensiblement à mesure qu'on approche
-d'un bosquet à travers lequel elle passe, et qui finit par aboutir à
-une petite enceinte, où l'on éprouve le sentiment de la solitude. Je
-sens encore le saisissement qui me prit lorsque, par un soleil de midi,
-j'y entrai pour la première fois. J'eus un pressentiment vague de
-félicité et de douleur.
-
-J'étais depuis une demi-heure livré aux douces et cruelles pensées de
-l'instant qui nous séparerait de celui qui nous réunirait, lorsque je
-les entendis monter sur la terrasse. Je courus au-devant d'eux; je lui
-pris la main avec un saisissement, et je la baisai. Alors la lune
-commençait à paraître derrière les buissons des collines. Tout en
-parlant, nous nous approchions insensiblement du cabinet sombre.
-Charlotte y entra, et s'assit; Albert se plaça auprès d'elle, et moi
-de l'autre côté. Mais mon agitation ne me permit pas de rester en
-place; je me levai, je me mis devant elle, fis quelques tours et me
-rassis: j'étais dans un état violent. Elle nous fit remarquer le bel
-effet de la lune qui, à l'extrémité de la charmille, éclairait toute
-la terrasse: coup d'œil superbe, et d'autant plus frappant, que nous
-étions environnés d'une obscurité profonde.
-
-Nous gardâmes quelque temps le silence; elle le rompit par ces mots:
-«Jamais, non, jamais je ne me promène au clair de lune que je ne me
-rappelle mes parents qui sont décédés, que je ne sois frappée du
-sentiment de la mort et de l'avenir. Nous renaîtrons (continua-t-elle
-d'une voix qui exprimait un vif mouvement du cœur); mais, Werther, nous
-retrouverons-nous? nous reconnaîtrons-nous? Qu'en pensez-vous?--Que
-dites-vous, Charlotte? répondis-je en lui tendant la main et sentant
-mes larmes couler. Nous nous reverrons! En cette vie et en l'autre nous
-nous reverrons!...» Je ne pus en dire davantage... Wilhelm, fallait-il
-qu'elle me fit une semblable question, au moment même où je portais
-dans mon sein une si cruelle séparation!
-
-«Ces chers amis que nous avons perdus, continua-t-elle, savent-ils
-quelque chose de nous? ont-ils le sentiment de tout ce que nous
-éprouvons lorsque nous nous rappelons leur mémoire? Ah! l'image de ma
-mère est toujours devant mes yeux, lorsque, le soir, je suis assise
-tranquillement au milieu de ses enfants, au milieu de mes enfants, et
-qu'ils sont là autour de moi comme s'ils étaient autour d'elle. Avec
-ardeur je lève au ciel mes yeux mouillés de larmes; je voudrais que du
-ciel elle put regarder un instant comme je lui tiens la parole que je
-lui donnai à sa dernière heure d'être la mère de ses enfants. Je
-m'écrie cent et cent fois: «Pardonne, chère mère, si je ne suis pas
-pour eux ce que tu fus toi-même. Hélas! je fais tout ce que je puis:
-ils sont vêtus, nourris, et, ce qui est plus encore, ils sont choyés,
-chéris. Âme chère et bienheureuse, que ne peux-tu voir notre union!
-Quelles actions de grâces tu rendrais à ce Dieu à qui tu demandas, en
-versant des larmes amères, le bonheur de tes enfants!» Elle a dit
-cela, Wilhelm! qui peut répéter ce qu'elle a dit? Comment de froids
-caractères pourraient-ils rendre ces effusions de tendresse et de
-génie? Albert, l'interrompant avec douceur: «Cela vous affecte trop,
-Charlotte; je sais combien ces idées vous sont chères; mais je vous
-prie...--Ô Albert! interrompit-elle, je sais que vous n'avez pas
-oublié ces soirées où nous étions assis ensemble autour de la petite
-table ronde, lorsque mon père était en voyage, et que nous avions
-envoyé coucher les enfants. Vous apportiez souvent un bon livre; mais
-rarement il vous arrivait de nous en lire quelque chose: l'entretien de
-cette belle âme n'était-il pas préférable à tout? Quelle femme!
-belle, douce, enjouée et toujours active! Dieu connaît les larmes que
-je verse souvent dans mon lit, en m'humiliant devant lui, pour qu'il
-daigne me rendre semblable à ma mère.........
-
---Charlotte! m'écriai-je en me jetant à ses pieds et lui prenant la
-main que je baignai de mes larmes; Charlotte, que la bénédiction du
-ciel repose sur toi, ainsi que l'esprit de ta mère!--Si vous l'aviez
-connue! me dit-elle en me serrant la main. Elle était digne d'être
-connue de vous.» Je crus que j'allais m'anéantir; jamais mot plus
-grand, plus glorieux, n'a été prononcé sur moi. Elle poursuivit: «Et
-cette femme a vu la mort l'enlever à la fleur de son âge, lorsque le
-dernier de ses fils n'avait pas encore six mois! Sa maladie ne fut pas
-longue. Elle était calme, résignée; ses enfants seuls lui faisaient
-de la peine, et surtout le petit. Lorsqu'elle sentit venir sa fin, elle
-me dit: «Amène-les-moi.» Je les conduisis dans sa chambre: les plus
-jeunes ne connaissaient pas encore la perte qu'ils allaient faire; les
-autres étaient consternés. Je les vois encore autour de son lit. Elle
-leva les mains, et pria sur eux; elle les baisa les uns après les
-autres, les renvoya, et me dit: «Sois leur mère!» J'en fis le
-serment. «Tu me promets beaucoup, ma fille, me dit-elle; le cœur d'une
-mère! l'œil d'une mère! Tu sens ce que c'est; les larmes de
-reconnaissance que je t'ai vue verser tant de fois m'en assurent. Aie
-l'un et l'autre pour tes frères et tes sœurs; et pour ton père la foi
-et l'obéissance d'une épouse. Tu seras sa consolation.» Elle demanda
-à le voir; il était sorti pour nous cacher la douleur insupportable
-qu'il sentait. Le pauvre homme était déchiré! Albert, vous étiez
-dans la chambre! Elle entendit quelqu'un marcher; elle demanda qui
-c'était, et vous fit approcher près d'elle. Comme elle nous regarda
-l'un et l'autre, dans la consolante pensée que nous serions heureux
-ensemble! Albert la saisit dans ses bras, et l'embrassa en s'écriant:
-«Nous le sommes! nous le serons!» Le flegmatique Albert était tout
-hors île lui, et moi je ne me connaissais plus.
-
-«Werther, reprit-elle, cette femme n'est plus! Dieu! quand je pense
-comme on se laisse enlever ce qu'on a de plus cher dans la vie! Et
-personne ne le sent aussi vivement que les enfants: longtemps encore
-après, les nôtres se plaignaient _que les hommes noirs avaient
-emporté maman._»
-
-Elle se leva. Je n'étais plus à moi; je restais assis et retenais sa
-main. «Il faut rentrer, dit-elle; il est temps.» Elle voulait retirer
-sa main; je la retins avec plus de force. «Nous nous reverrons!
-m'écriai-je, nous nous reverrons; sous quelque forme que ce puisse
-être, nous nous reconnaîtrons. Je vais vous quitter, continuai-je, je
-vous quitte de mon propre gré; mais si je promettais que ce fût pour
-toujours, je ne tiendrais pas mon serment. Adieu, Charlotte; adieu,
-Albert. Nous nous reverrons.--Demain, je pense, dit-elle en souriant. Je
-sentis ce demain! Ah! elle ne savait pas, lorsqu'elle retirait sa main
-de la mienne......
-
-Ils descendirent l'allée; je les suivis de l'œil au clair de la lune.
-Je me jetai à terre en sanglotant. Je me relevai, je courus sur la
-terrasse; je regardai en bas, et je vis encore à la porte du jardin sa
-robe blanche briller dans l'ombre des grands tilleuls; j'étendis les
-bras, et tout disparut.
-
-
-
-
-20 octobre.
-
-
-Nous sommes arrivés hier. L'ambassadeur est indisposé, et ne sortira
-pas de quelques jours. S'il était seulement plus liant, tout irait
-bien. Je le vois, le sort m'a préparé de rudes épreuves! Mais,
-courage, un esprit léger supporte tout! Un esprit léger! je ris de
-voir ce mot venir au bout de ma plume. Hélas! un peu de cette
-légèreté me rendrait l'homme le plus heureux de la terre. Quoi!
-d'autres, avec très-peu de force et de savoir, se pavanent devant moi,
-pleins d'une douce complaisance pour eux-mêmes, et moi je désespère
-de mes forces et de mes talents! Dieu puissant, qui m'as fait tous ces
-dons, que n'en as-tu retenu une partie pour me donner en place la
-suffisance et la présomption!
-
-Patience, patience, tout ira bien. En vérité, mon ami, tu as raison.
-Depuis que je suis tous les jours poussé dans la foule, et que je vois
-ce que sont les autres, je suis plus content de moi-même. Cela devait
-arriver: car, puisque nous sommes faits de telle sorte que nous
-comparons tout à nous-mêmes, et nous-mêmes à tout, il s'ensuit que
-le bonheur ou l'infortune git dans les objets que nous contemplons, et
-dès lors il n'y a rien de plus dangereux que la solitude. Notre
-imagination, portée de sa nature à s'élever, et nourrie de poésie,
-se crée des êtres dont la supériorité nous écrase; et, quand nous
-portons nos regards dans le monde réel, foui autre nous parait plus
-parfait que nous-mêmes. Et cela est tout naturel: nous sentons si
-souvent qu'il nous manque tant de choses; et ce qui nous manque, souvent
-un autre semble le posséder. Nous lui donnons alors tout ce que nous
-avons nous-mêmes, et encore, par-dessus tout cela, certaines qualités
-idéales. C'est ainsi que nous créons nous-mêmes des perfections qui
-font notre supplice. Au contraire, lorsque, avec toute notre faiblesse,
-toute notre misère, nous marchons courageusement à un but, nous nous
-trouvons souvent plus avancés en louvoyant que d'autres en faisant
-force de voiles et de rames; et... Est-ce pourtant avoir un vrai
-sentiment de soi-même que de marcher l'égal des autres, ou même de
-les devancer?
-
-
-
-
-10 novembre.
-
-
-Je commence à me trouver assez bien ici à certains égards. Le
-meilleur, c'est que l'ouvrage ne manque pas, et que ce grand nombre de
-personnes et de nouveaux visages de toute espèce forme une bigarrure
-qui me distrait. J'ai fait la connaissance du comte de C..., pour qui je
-sens croître mon respect de jour en jour. C'est un homme d'un génie
-vaste, et que les affaires n'ont pas rendu insensible à l'amitié et à
-l'amour. Il s'intéressa à moi, à propos d'une affaire qui me donna
-l'occasion de l'entretenir. Il remarqua, dès les premiers mots, que
-nous nous entendions, et qu'il pouvait me parler comme il n'aurait pas
-fait avec tout le monde. Aussi je ne puis assez me louer de la manière
-ouverte dont il en use avec moi. Il n'y a pas au monde de joie plus
-vraie, plus sensible, que de voir une grande âme qui s'ouvre devant
-vous.
-
-
-
-
-24 décembre.
-
-
-L'ambassadeur me tourmente beaucoup; je l'avais prévu. C'est le sot le
-plus pointilleux qu'on puisse voir, marchant pas à pas, et minutieux
-comme une vieille femme. C'est un homme qui n'est jamais content de
-lui-même, et que personne ne peut contenter. Je travaille assez
-couramment, et je ne retouche pas volontiers. Il sera homme à me rendre
-un mémoire et à me dire: «Il est bien; mais revoyez-le: on trouve
-toujours un meilleur mot, une particule plus juste.» Alors je me
-donnerais au diable de bon cœur. Pas un _et_, pas la moindre
-conjonction ne peut être omise, et il est ennemi mortel de toute
-inversion qui m'échappe quelquefois. Si une période n'est pas
-construite suivant sa vieille routine de style, il n'y entend rien.
-C'est un martyre que d'avoir affaire à un tel homme.
-
-La confiance du comte de C... est la seule chose qui me dédommage. Il
-n'y a pas longtemps qu'il me dit franchement combien il était
-mécontent de la lenteur, des minuties et de l'irrésolution de mon
-ambassadeur. Ces gens-là sont insupportables à eux-mêmes et aux
-autres. «Et cependant, disait le comte, il faut en prendre son parti,
-comme un voyageur qui est obligé de passer une montagne: sans doute si
-la montagne n'était pas là, le chemin serait bien plus facile et plus
-court; mais elle y est, et il faut passer.»
-
-Mon vieux s'aperçoit bien de la préférence que le comte me donne sur
-lui ce qui l'aigrit encore; et il saisit toutes les occasions de parler
-mal du comte devant moi. Je prends, comme de raison, le parti de
-l'absent, et les choses n'en vont que plus mal. Hier il me tint tout à
-fait hors des gonds, car il tirait en même temps sur moi. «Le comte,
-me disait-il, connaît assez bien les affaires, il a de la facilité, il
-écrit fort bien; mais la grande érudition lui manque, comme à tous
-les beaux esprits.» Il accompagna ces mots d'une mine qui disait:
-Sens-tu le trait? Je me sentis du mépris pour l'homme capable de penser
-et d'agir de la sorte. Je lui tins tête; je répondis que le comte
-méritait toute considération, non pas seulement pour son caractère,
-mais aussi pour ses connaissances. «Je ne sache personne, dis-je, qui
-ait mieux réussi que lui à étendre son esprit, à l'appliquer à un
-nombre infini d'objets, tout en restant parfaitement propre à la vie
-active.» Tout cela était de l'hébreu pour lui. Je lui tirai ma
-révérence, pour n'avoir pas à dévorer ses longs raisonnements.
-
-Et c'est à vous que je dois m'en prendre, à vous qui m'avez fourré
-là, et qui m'avez tant prôné l'activité. L'activité! Si celui qui
-plante des pommes de terre et va vendre son grain au marché n'est pas
-plus utile que moi, je veux ramer encore dix ans sur cette galère où
-je suis enchainé.
-
-Et cette brillante misère, cet ennui qui règne parmi ce peuple
-maussade qui se voit ici! cette manie de rangs, qui fait qu'ils se
-surveillent et s'épient pour gagner un pas l'un sur l'autre! que de
-petites, de pitoyables passions, qui ne sont pas même masquées!... Par
-exemple, il y a ici une femme qui entretient tout le monde de sa
-noblesse et de ses biens; pas un étranger qui ne doive dire: Voilà une
-créature à qui la tête tourne pour quelques quartiers de noblesse et
-quelques arpents de terre. Eh bien! ce serait lui faire beaucoup de
-grâce: elle est tout uniquement fille d'un greffier du voisinage.
-Vois-tu, mon cher Wilhelm, je ne conçois rien à cette orgueilleuse
-espèce humaine, qui a assez peu de bon sens pour se prostituer aussi
-platement.
-
-Au reste, il n'est pas sage, j'en conviens et je le vois davantage tous
-les jours, de juger les autres d'après soi. J'ai bien assez à faire
-avec moi-même, moi dont le cœur et l'imagination recèlent tant
-d'orages... Hélas! je laisse bien volontiers chacun aller son chemin:
-si l'on voulait me laisser aller de même!
-
-Ce qui me vexe le plus, ce sont ces misérables distinctions de
-société. Je sais aussi bien qu'un autre combien la distinction des
-rangs est nécessaire, combien d'avantages elle me procure à moi-même;
-mais je ne voudrais pas qu'elle me barrât le chemin qui peut me
-conduire à quelque plaisir et me faire jouir d'une chimère de bonheur.
-Je fis dernièrement connaissance à la promenade d'une demoiselle de
-B..., jeune personne qui, au milieu des airs empesés de ceux avec qui
-elle vit, a conservé beaucoup de naturel. L'entretien nous plut; et,
-lorsque nous nous séparâmes, je lui demandai la permission de la voir
-chez elle. Elle me l'accorda avec tant de cordialité, que je pouvais à
-peine attendre l'heure convenable pour l'aller voir. Elle n'est point de
-cette ville et demeure chez une tante. La physionomie de la vieille
-tante ne me plut point. Je lui témoignai pourtant les plus grandes
-attentions, et lui adressai presque toujours la parole. En moins d'une
-demi-heure je démêlai, ce que l'aimable nièce m'a avoué depuis, que
-la chère tante était dans un grand dénouement de tout; qu'elle
-n'avait, en fait d'esprit et de bien, pour toute ressource, que le nom
-de sa famille, pour tout abri que le rang derrière lequel elle est
-retranchée, et, pour toute récréation, que de regarder fièrement les
-bourgeois du balcon de son premier étage. Elle doit avoir été belle
-dans sa jeunesse. Elle a passé sa vie à des bagatelles, et a fait le
-tourment de plusieurs jeunes gens par ses caprices. Dans un âge plus
-mûr, elle a baissé humblement la tête sous le joug d'un vieil
-officier qui, pour une médiocre pension qu'il obtint à ce prix, passa
-avec elle le siècle d'airain et mourut. Maintenant elle se voit seule
-dans le siècle de fer, et ne serait pas même regardée, si sa nièce
-n'était pas si aimable.
-
-
-
-
-8 janvier 1772.
-
-
-Quels hommes que ceux dont l'âme tout entière gît dans le
-cérémonial, qui passent toute l'année à imaginer les moyens de
-pouvoir se glisser à table à une place plus haute d'un siège! Ce
-n'est pas qu'ils manquent d'ailleurs d'occupation; tout au contraire,
-ces futiles débats leur taillent de la besogne, et les empêchent de
-terminer les affaires importantes. C'est ce qui arriva la semaine
-dernière à une partie de traîneaux: toute la fête fut troublée.
-
-Les fous! qui ne voient pas que la place ne fait rien, à vrai dire, et
-que celui qui a la première joue bien rarement le premier rôle!
-Combien de rois qui sont conduits par leurs ministres, et de ministres
-qui sont gouvernés par leurs secrétaires! Et qui donc est le premier?
-Celui, je pense, qui a plus de lumières que les autres, et assez de
-caractère ou d'adresse pour faire servir leur puissance et leurs
-passions à l'exécution de ses plans.
-
-
-
-
-20 janvier.
-
-
-Il faut que je vous écrive, aimable Charlotte, ici, dans la petite
-chambre d'une auberge de campagne où je me suis réfugié contre le
-mauvais temps. Depuis que je végète, dans ce triste D..., au milieu de
-gens étrangers, oui, très-étrangers à mon cœur, je n'ai trouvé
-aucun instant, aucun où ce cœur m'ait ordonné de vous écrire; mais,
-à peine dans cette cabane, dans ce réduit solitaire où la neige et la
-grêle se déchaînent contre ma petite fenêtre, vous avez été ma
-première pensée. Dès que j'y suis entré, votre idée, ô Charlotte!
-cette idée si vivifiante, s'est d'abord présentée à moi. Grand Dieu!
-c'étaient tous les charmes de la première entrevue.
-
-Si vous me voyiez, Charlotte, au milieu du torrent des distractions!
-comme tout mon être se flétrit! Pas un instant d'abondance de cœur,
-pas une heure où viennent aux yeux des larmes délicieuses! rien, rien!
-Je suis là comme devant un spectacle de marionnettes: je vois de petits
-hommes et de petits chevaux passer et repasser devant moi, et je me
-demande souvent si ce n'est point une illusion d'optique. Je suis acteur
-aussi, je joue aussi mon rôle; ou plutôt on se joue de moi, on me fait
-mouvoir comme un automate. Je saisis quelquefois mon voisin par sa main
-de bois, et je recule en frissonnant.
-
-Le soir, je me propose de jouir du lever du soleil, et le matin je reste
-au lit. Pendant la journée je me promets d'admirer le clair de lune, et
-je ne quitte pas la chambre. Je ne sais pas au juste pourquoi je me
-couche, pourquoi je me lève.
-
-Le levain qui faisait fermenter ma vie me manque; le charme qui me
-tenait éveillé au milieu des nuits, et qui m'arrachait au sommeil le
-matin, a disparu.
-
-Je n'ai trouvé ici qu'une seule créature qui mérite le nom de femme,
-mademoiselle de B.... Elle vous ressemble, Charlotte, si l'on peut vous
-ressembler. Oh! dites-vous, il se mêle aussi de faire des compliments!
-Cela n'est pas tout à fait faux. Depuis quelque temps je suis fort
-aimable, parce que je ne puis être autre chose; je fais de l'esprit, et
-les femmes disent que personne ne sait louer plus joliment que moi (ni
-mentir, ajoutez-vous; car l'un ne va pas sans l'autre). Je voulais vous
-parler de mademoiselle de B..... Elle a beaucoup d'âme, et cette âme
-perce tout entière à travers ses yeux bleus. Son rang lui est à
-charge; il ne contente aucun des désirs de son cœur. Elle aspire à se
-voir hors du tumulte, et nous passons quelquefois des heures entières
-à nous figurer un bonheur sans mélange, au milieu des scènes
-champêtres, Charlotte toujours avec nous. Ah! combien de fois
-n'est-elle pas obligée de vous rendre hommage! Elle le fait volontiers:
-elle a tant de plaisir à entendre parler de vous! Elle vous aime.
-
-Oh! si j'étais assis à vos pieds, dans votre petite chambre favorite,
-tandis que les enfants sauteraient autour de nous! Quand vous trouveriez
-qu'ils feraient trop de bruit, je les rassemblerais tranquilles auprès
-de moi en leur contant quelque effrayant conte de ma mère l'Oie.
-
-Le soleil se couche majestueusement derrière ces collines
-resplendissantes de neige. La tempête s'est apaisée. Et moi... il faut
-que je rentre dans ma cage. Adieu! Albert est-il auprès de vous? et
-comment? Dieu me pardonne cette question.
-
-
-
-
-8 février.
-
-
-Voilà huit jours qu'il fait le temps le plus affreux, et je m'en
-réjouis: car depuis que je suis ici il n'a pas fait un beau jour qu'un
-importun ne soit venu me l'enlever ou me l'empoisonner. Au moins
-puisqu'il pleut, vente, gèle et dégèle, il ne peut faire, me dis-je,
-plus mauvais à la maison que dehors, ni meilleur aux champs qu'à la
-ville; et je suis content. Si le soleil levant promet une belle
-journée, je ne puis m'empêcher de m'écrier: Voilà donc encore une
-faveur du ciel qu'ils peuvent s'enlever! Il n'est rien au monde qu'ils
-ne s'ôtent à eux-mêmes; la plupart par imbécillité; mais, à les
-entendre, dans les plus nobles intentions: santé, estime de soi-même,
-joie, repos, ils se privent de tout, comme à plaisir. Je serais
-quelquefois tenté de les prier à deux genoux d'avoir pitié
-d'eux-mêmes, et de ne pas se déchirer les entrailles avec tant de
-fureur.
-
-
-
-
-17 février.
-
-
-Je crains bien que l'ambassadeur et moi nous ne soyons pas longtemps
-d'accord. Cet homme est complètement insupportable; sa manière de
-travailler et de conduire les affaires est si ridicule, que je ne puis
-m'empêcher de le contrarier et de faire souvent à ma tête; ce qui
-naturellement n'a jamais l'avantage de lui agréer. Il s'en est plaint
-dernièrement à la cour. Le ministre m'a fait une réprimande, douce à
-la vérité, mais enfin c'était une réprimande; et j'étais sur le
-point de demander mon congé, lorsque j'ai reçu une lettre
-particulière de lui, une lettre devant laquelle je me suis mis à
-genoux pour adorer le sens droit, ferme et élevé qui l'a dictée. Tout
-en louant mes idées outrées d'activité, d'influence sur les autres,
-de pénétration dans les affaires, qu'il traite de noble ardeur de
-jeunesse, il tâche non de détruire cette ardeur, mais de la modérer
-et de la réduire à ce point où elle peut être de mise et avoir de
-bons effets. Aussi me voilà encouragé pour huit jours, et réconcilié
-avec moi-même. Le repos de l'âme est une superbe chose, mon ami;
-pourquoi faut-il que ce diamant soit aussi fragile qu'il est rare et
-précieux?
-
-
-
-
-20 février.
-
-
-Que Dieu vous bénisse, mes amis, et vous donne tous les jours de
-bonheur qu'il me retranche!
-
-Je te rends grâce, Albert, de m'avoir trompé. J'attendais l'avis qui
-devait m'apprendre le jour de votre mariage, et je m'étais promis de
-détacher, ce même jour, avec solennité, la silhouette de Charlotte de
-la muraille, et de l'enterrer parmi d'autres papiers. Vous voilà unis,
-et son image est encore ici! Elle y restera! Et pourquoi non? La mienne
-n'est-elle pas aussi chez vous? Ne suis-je pas aussi, sans te nuire,
-dans le cœur de Charlotte? J'y tiens, oui, j'y tiens la seconde place,
-et je veux, je dois la conserver. Oh! je serais furieux si elle pouvait
-oublier... Albert, l'enfer est dans cette idée. Albert! adieu. Adieu,
-ange du ciel; adieu, Charlotte!
-
-
-
-
-15 mars.
-
-
-J'ai essuyé une mortification qui me chassera d'ici. Je grince les
-dents! Diable! c'est une chose faite; et c'est encore à vous que je
-dois m'en prendre, à vous qui m'avez aiguillonné, poussé, tourmenté
-pour me faire prendre un emploi qui ne me convenait pas et auquel je ne
-convenais pas. Eh bien, voilà où j'en suis; soyez contents. Et afin
-que tu ne dises pas encore que mes idées grossissent tout, je vais, mon
-cher, t'exposer le fait avec toute la précision et la netteté d'un
-chroniqueur.
-
-Le comte de C... m'aime, me distingue; on le sait, je te l'ai dit cent
-fois. Je dînais hier chez lui: c'était son jour de grande soirée; il
-reçoit ce jour-là toute la haute noblesse du pays. Je n'avais
-nullement pensé à cette soirée; surtout il ne m'était jamais venu
-dans l'esprit que nous autres subalternes nous ne sommes pas là à
-notre place. Fort bien. Après le diner nous passons au salon, le comte
-et moi; nous causons. Le colonel de B... survient, se mêle de la
-conversation, et insensiblement l'heure de la soirée arrive: Dieu sait
-si je pense à rien. Alors entre très-haute et très-puissante dame de
-S..., avec son noble époux, et leur oison de fille avec sa gorge plate
-et son corps effilé et tiré au cordeau; ils passent auprès de moi
-avec un air insolent et leur morgue de grands seigneurs. Comme je
-déteste cordialement cette race, je voulais tirer ma révérence, et
-j'attendais seulement que le comte fût délivré du babil dont on
-l'accablait, lorsque mademoiselle de B... entra. Je sens toujours mon
-cœur s'épanouir un peu quand je la vois: je demeurai, je me plaçai
-derrière son fauteuil, et ce ne fut qu'au bout de quelque temps que je
-m'aperçus qu'elle me parlait d'un ton moins ouvert que de coutume et
-avec une sorte d'embarras. J'en fus surpris. «Est-elle aussi comme tout
-ce monde-là? dis-je en moi-même. Que le diable l'emporte!» J'étais
-piqué; je voulais me retirer, et cependant je restai encore; je ne
-demandais qu'à la justifier; j'espérais un mot d'elle; et... ce que tu
-voudras. Cependant le salon se remplit: c'est le baron de F..., couvert
-de toute la garde-robe du temps du couronnement de François Ier; le
-conseiller R..., annoncé ici sous le titre d'_excellence_, et
-accompagné de sa sourde moitié; sans oublier le ridicule J...., qui
-mêle dans tout son habillement le gothique à la mode la plus nouvelle.
-J'adresse la parole à quelques personnes de ma connaissance, que je
-trouve fort laconiques. Je ne pensais et ne prenais garde qu'a
-mademoiselle de B.... Je n'apercevais pas que les femmes se parlaient à
-l'oreille au bout du salon, qu'il circulait quelque chose parmi les
-hommes, que madame de S... s'entretenait avec le comte: mademoiselle de
-B... m'a raconté tout cela depuis. Enfin le comte vint à moi et me
-conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre. «Vous connaissez, me
-dit-il, notre bizarre étiquette. La société, à ce qu'il me semble,
-ne vous voit point ici avec plaisir; je ne voudrais pas pour
-tout...--Excellence, lui dis-je en l'interrompant, je vous demande mille
-pardons; j'aurais dû y songer plus tôt; vous me pardonnerez cette
-inconséquence. J'avais déjà pensé à me retirer; un mauvais génie
-m'a retenu,» ajoutai-je en riant et en lui faisant ma révérence. Le
-comte me serra la main avec une expression qui disait tout. Je saluai
-l'illustre compagnie, sortis, montai en cabriolet, et me rendis à M...,
-pour y voir de la montagne le soleil se coucher; et là je lus ce beau
-chant d'Homère, où il raconte comme Ulysse fut hébergé par le digne
-porcher. Tout cela était fort bien.
-
-Je revins le soir pour souper. Il n'y avait encore à notre hôtel que
-quelques personnes qui jouaient aux dés sur le coin de la table, après
-avoir écarté un bout de la nappe. Je vis entrer l'honnête Adelin. Il
-accrocha son chapeau en me regardant, vint à moi, et me dit tout bas:
-«Tu as eu des désagréments?--Moi?--Le comte t'a fait entendre qu'il
-fallait quitter son salon.--Au diable le salon! J'étais bien aise de
-prendre l'air.--Fort bien, dit-il, tu as raison d'en rire. Je suis
-seulement fâché que l'affaire soit connue partout.» Ce fut alors que
-je me sentis piqué. Tous ceux qui venaient se mettre à table, et qui
-me regardaient, me paraissaient au fait de mon aventure, et le sang me
-bouillait.
-
-Et maintenant que partout où je vais j'apprends que mes envieux
-triomphent, en disant que pareille chose est due à tout fat qui, pour
-quelques grains d'esprit, se croit permis de braver toutes les
-bienséances, et autres sottises semblables... alors on se donnerait
-volontiers d'un couteau dans le cœur. Qu'on dise ce qu'on voudra de la
-fermeté; je voudrais voir celui qui peut souffrir que des gredins
-glosent sur son compte, lorsqu'ils ont sur lui quelque prise. Quand
-leurs propos sont sans nul fondement, ah! l'on peut alors ne pas s'en
-mettre en peine.
-
-
-
-
-16 mars.
-
-
-Tout conspire contre moi. J'ai rencontré aujourd'hui mademoiselle de
-B... à la promenade. Je n'ai pu m'empêcher de lui parler, et, dès que
-nous nous sommes trouvés un peu écartés de la compagnie, de lui
-témoigner combien j'étais sensible à la conduite extraordinaire
-qu'elle avait tenue l'autre jour avec moi. «Werther! m'a-t-elle dit
-avec chaleur, avez-vous pu, connaissant mon cœur, interpréter ainsi
-mon trouble? Que n'ai-je pas souffert pour vous, depuis l'instant où
-j'entrai dans le salon? Je prévis tout; cent fois j'eus la bouche
-ouverte pour vous le dire. Je savais que les S... et les T...
-quitteraient la place plutôt que de rester dans votre société; je
-savais que le comte n'oserait pas se brouiller avec eux; et aujourd'hui
-quel tapage!--Comment! mademoiselle?...» m'écriai-je; et je cherchais
-à cacher mon trouble, car tout ce qu'Adelin m'avait dit avant-hier me
-courait dans ce moment par les veines comme une eau bouillante. «Que
-cela m'a déjà coûté!» ajouta cette douce créature, les larmes aux
-yeux! Je n'étais plus maître de moi-même, et j'étais sur le point de
-me jeter à ses pieds. «Expliquez-vous,» lui dis-je. Ses larmes
-coulèrent sur ses joues; j'étais hors de moi. Elle les essuya sans
-vouloir les cacher. «Ma tante! vous la connaissez, reprit-elle; elle
-était présente, et elle a vu, ah! de quel œil elle a vu cette scène!
-Werther, j'ai essuyé hier soir et ce matin un sermon sur ma liaison
-avec vous, et il m'a fallu vous entendre ravaler, humilier, sans
-pouvoir, sans oser vous défendre qu'à demi.»
-
-Chaque mot qu'elle prononçait était un coup de poignard pour mon
-cœur. Elle ne sentait pas quel acte de compassion c'eût été que de
-me taire tout cela. Elle ajouta tout ce qu'on disait encore de mon
-aventure, et quel triomphe ce serait pour les gens les plus dignes de
-mépris; comme on chanterait partout que mon orgueil et ces dédains
-pour les autres, qu'ils me reprochaient depuis longtemps, étaient enfin
-punis.
-
-Entendre tout cela de sa bouche, Wilhelm, prononcé d'une voix si
-compatissante! J'étais atterré, et j'en ai encore la rage dans le
-cœur. Je voudrais que quelqu'un s'avisât de me vexer, pour pouvoir lui
-passer mon épée au travers du corps! Si je voyais du sang, je serais
-plus tranquille. Ah! j'ai déjà cent fois saisi un couteau pour faire
-cesser l'oppression de mon cœur. L'on parle d'une noble race de chevaux
-qui, quand ils sont échauffés et surmenés, s'ouvrent eux-mêmes, par
-instinct, une veine avec les dents pour se faciliter la respiration. Je
-me trouve souvent dans le même cas: je voudrais m'ouvrir une veine qui
-me procurât la liberté éternelle.
-
-
-
-
-24 mars.
-
-
-J'ai offert ma démission à la cour; j'espère qu'elle sera acceptée.
-Vous me pardonnerez si je ne vous ai pas préalablement demandé votre
-permission. Il fallait que je partisse, et je sais d'avance tout ce que
-vous auriez pu dire pour me persuader de rester. Ainsi tâche de dorer
-la pilule à ma mère. Je ne saurais me satisfaire moi-même: elle ne
-doit donc pas murmurer, si je ne puis la contenter non plus. Cela doit
-sans doute lui faire de la peine: voir son fils s'arrêter tout à coup
-dans la carrière qui devait le mener au conseil privé et aux
-ambassades; le voir revenir honteusement sur ses pas et remettre sa
-monture à l'écurie! Faites tout ce que vous voudrez, combinez tous les
-cas possibles où j'aurais dû rester: il suffit, je pars. Et afin que
-vous sachiez où je vais, je vous dirai qu'il y a ici le prince de ***
-qui se plaît à ma société; dès qu'il a entendu parler de mon
-dessein, il m'a prié de l'accompagner dans ses terres et d'y passer le
-printemps. J'aurai liberté entière, il me l'a promis; et comme nous
-nous entendons jusqu'à un certain point, je veux courir la chance, et
-je pars avec lui.
-
-
-
-
-19 avril.
-
-
-Je te remercie de tes deux lettres. Je n'y ai point fait de réponse,
-parce que j'avais différé de t'envoyer celle-ci jusqu'à ce que
-j'eusse obtenu mon congé de la cour, dans la crainte que ma mère ne
-s'adressât au ministre et ne gênât mon projet. Mais c'est une affaire
-faite; le congé est arrivé. Il est inutile de vous dire avec quelle
-répugnance on a accepté cette démission, et tout ce que le ministre
-m'a écrit: vous éclateriez en lamentations. Le prince héréditaire
-m'a envoyé une gratification de vingt-cinq ducats, qu'il a accompagnée
-d'un mot dont j'ai été touché jusqu'aux larmes: je n'ai donc pas
-besoin de l'argent que je demandais à ma mère dans la dernière lettre
-que je lui écrivis.
-
-
-
-
-5 mai.
-
-
-Je pars demain; et comme le lieu de ma naissance n'est éloigné de ma
-route que de six milles, je veux le revoir et me rappeler ces anciens
-jours qui se sont évanouis comme un songe. Je veux entrer par cette
-porte par laquelle ma mère sortit avec moi en voiture, lorsque, après
-la mort de mon père, elle quitta ce séjour chéri pour aller se
-renfermer dans votre insupportable ville. Adieu, Wilhelm; tu auras des
-nouvelles de mon voyage.
-
-
-
-
-9 mai.
-
-
-Jamais pèlerin n'a visité les saints lieux avec plus de piété que
-moi les lieux qui m'ont vu naître, et n'a éprouvé plus de sentiments
-inattendus. Près d'un grand tilleul qui se trouve à un quart de lieue
-de la ville, je fis arrêter, descendis de voiture, et dis au postillon
-d'aller en avant, pour cheminer moi-même à pied et goûter toute la
-nouveauté, toute la vivacité de chaque réminiscence. Je m'arrêtai
-là, sous ce tilleul, qui était, dans mon enfance, le but et le terme
-de mes promenades. Quel changement! Alors, dans une heureuse ignorance,
-je m'élançais plein de désirs dans ce monde inconnu, où j'espérais
-pour mon cœur tant de vraies jouissances qui devaient le remplir au
-comble. Maintenant je revenais de ce monde. Ô mon ami! que
-d'espérances déçues! que de plans renversés! J'avais devant les yeux
-cette chaîne de montagnes qu'enfant j'ai tant de fois contemplée avec
-un œil d'envie: alors je restais là assis des heures entières; je me
-transportais au loin en idée; toute mon âme se perdait dans ces
-forêts, dans ces vallées, qui semblaient me sourire dans le lointain,
-enveloppées de leur voile de vapeurs; et lorsqu'il fallait me retirer,
-que j'avais de peine à m'arracher à tous mes points de vue! Je
-m'approchai du bourg; je saluai les jardins et les petites maisons que
-je reconnaissais: les nouvelles ne me plurent point; tous les
-changements me faisaient mal. J'arrivai à la porte, et je me retrouvai
-à l'instant tout entier. Mon ami, je n'entrerai dans aucun détail;
-quelque charme qu'ait eu pour moi tout ce que je vis, je ne te ferais
-qu'un récit monotone. J'avais résolu de prendre mon logement sur la
-place, justement auprès de autre ancienne maison. En y allant, je
-remarquai que l'école où une bonne vieille nous rassemblait dans notre
-enfance avait été changée en une boutique d'épicier. Je me rappelai
-l'inquiétude, les larmes, la mélancolie et les serrements de cœur que
-j'avais essuyés dans ce trou. Je ne faisais pas un pas qui n'amenât un
-souvenir. Non, je le répète, un pèlerin de la terre sainte trouve
-moins d'endroits de religieuse mémoire, et son âme n'est peut-être
-pas aussi remplie de saintes affections. Encore un exemple: Je descendis
-la rivière jusqu'à une certaine métairie où j'allais aussi fort
-souvent autrefois: c'est un petit endroit où nous autres enfants
-faisions des ricochets à qui mieux mieux. Je me rappelle si bien comme
-je m'arrêtais quelquefois à regarder couler l'eau; avec quelles
-singulières conjectures j'en suivais le cours; les idées merveilleuses
-que je me faisais des régions où elle parvenait; comme mon imagination
-trouvait bientôt des limites, et pourtant ne pouvait s'arrêter, et se
-sentait forcée d'aller plus loin, plus loin encore, jusqu'à ce
-qu'enfin je me perdais dans la contemplation d'un éloignement infini.
-Vois-tu, mon ami, nos bons aïeux n'en savaient pas plus long; ils
-étaient bornés à ce sentiment enfantin, et il y avait pourtant bien
-quelque grandiose dans leur crédulité naïve. Quand Ulysse parle de la
-mer immense, de la terre infinie, cela n'est-il pas plus vrai, plus
-proportionné à l'homme, plus mystérieux à la fois et plus sensible,
-que quand un écolier se croit aujourd'hui un prodige de science parce
-qu'il peut répéter qu'elle est ronde? La terre... il n'en fauta
-l'homme que quelques mottes pour soutenir sa vie, et moins encore pour y
-reposer ses restes.
-
-Je suis actuellement à la maison de plaisance du prince. Encore peut-on
-vivre avec cet homme-ci: il est vrai et simple; mais il est entouré de
-personnages singuliers que je ne comprends pas. Ils n'ont pas l'air de
-fripons, et n'ont pas non plus la mine d'honnêtes gens. Ils me font des
-avances, et je n'ose me lier à eux. Ce qui me fâche aussi, c'est que
-le prince parle souvent de choses qu'il ne sait que par ouï-dire ou
-pour les avoir lues, et toujours dans le point de vue où on les lui a
-présentées.
-
-Une chose encore, c'est qu'il fait plus de cas de mon esprit et de mes
-talents que de ce cœur dont seulement je fais vanité, et qui est seul
-la source de tout, de toute force, de tout bonheur, et de toute misère.
-Ah! ce que je sais, tout le monde peut le savoir; mais mon cœur n'est
-qu'à moi.
-
-
-
-
-25 mai.
-
-
-J'avais quelque chose en tête dont je ne voulais vous parler qu'après
-coup; mais, puisqu'il n'en sera rien, je puis vous le dire actuellement.
-Je voulais aller à la guerre. Ce projet m'a tenu longtemps au cœur.
-Ç'a été le principal motif qui m'a engagé à suivre ici le prince,
-qui est général au service de Russie. Je lui ai découvert mon dessein
-dans une promenade, il m'en a détourné; et il y aurait eu plus
-d'entêtement que de caprice à moi de ne pas me rendre à ses raisons.
-
-
-
-
-11 juin.
-
-
-Dis ce que tu voudras, je ne puis demeurer ici plus longtemps. Que faire
-ici? je m'ennuie. Le prince me regarde comme un égal. Fort bien; mais
-je ne suis point à mon aise. Et, dans le fond, nous n'avons rien de
-commun ensemble. C'est un homme d'esprit, mais d'un esprit tout à fait
-ordinaire; sa conversation ne m'amuse pas plus que la lecture d'un livre
-bien écrit. Je resterai encore huit jours, puis je recommencerai mes
-courses vagabondes. Ce que j'ai fait de mieux ici, ça été de
-dessiner. Le prince est amateur, et serait même un peu artiste, s'il
-était moins engoué du jargon scientifique. Souvent je grince les dents
-d'impatience et de colère, lorsque je m'échauffe à lui faire sentir
-la nature et à l'élever à l'art, et qu'il croit faire merveille s'il
-peut mal à propos fourrer dans la conversation quelque terme bien
-technique.
-
-
-
-
-16 juillet.
-
-
-Oui, sans doute, je ne suis qu'un voyageur, un pèlerin sur la
-terre! Êtes-vous donc plus?
-
-
-
-
-18 juillet.
-
-
-Où je prétends aller? je te le dirai en confidence. Je suis forcé de
-passer encore quinze jours ici. Je me suis dit que je voulais ensuite
-aller visiter les mines de ***; mais, dans le fond, il n'en est rien: je
-ne veux que me rapprocher de Charlotte, et voilà tout. Je ris de mon
-propre cœur... et je fais toutes ses volontés.
-
-
-
-
-29 juillet.
-
-
-Non, c'est bien, tout est pour le mieux! Moi, son époux! Ô Dieu qui
-m'as donné le jour, si lu m'avais préparé cette félicité, toute ma
-vie n'eût été qu'une continuelle adoration! Je ne veux point plaider
-contre ta volonté. Pardonne-moi ces larmes, pardonne-moi mes souhaits
-inutiles... Elle ma femme! Si j'avais serré dans mes bras la plus douce
-créature qui soit sous le ciel!... Un frisson court partout mon corps,
-Wilhelm, lorsque Albert embrasse sa taille si svelte.
-
-Et cependant, le dirai-je? Pourquoi ne le dirai-je pas? Wilhelm, elle
-eût été plus heureuse avec moi qu'avec lui! Oh! ce n'est point là
-l'homme capable de remplir tous les vœux de ce cœur. Un certain
-défaut de sensibilité, un défaut... prends-le comme tu voudras; son
-cœur ne bat pas sympathiquement à la lecture d'un livre chéri, où
-mon cœur et celui de Charlotte se rencontrent si bien, et dans mille
-autres circonstances, quand il nous arrive de dire notre sentiment sur
-une action. Il est vrai qu'il l'aime de toute son âme: et que ne
-mérite pas un pareil amour!...
-
-Un importun m'a interrompu. Mes larmes sont séchées; me voilà
-distrait. Adieu, cher ami.
-
-
-
-
-4 août.
-
-
-Je ne suis pas le seul à plaindre. Tous les hommes sont frustrés dans
-leurs espérances, trompés dans leur attente. J'ai été voir ma bonne
-femme des tilleuls. Son aîné accourut au-devant de moi; un cri de joie
-qu'il poussa attira la mère, qui me parut fort abattue. Ses premiers
-mots furent: «Mon bon monsieur! hélas! mon Jean est mort.» C'était
-le plus jeune de ses enfants. Je gardais le silence. «Mon homme,
-dit-elle, est revenu de la Suisse, et il n'a rien rapporté; et sans
-quelques bonnes âmes, il aurait été obligé de mendier: la fièvre
-l'avait pris en chemin.» Je ne pus rien lui dire; je donnai quelque
-chose au petit. Elle me pria d'accepter quelques pommes; je le fis, et
-je quittai ce lieu de triste souvenir.
-
-
-
-
-21 août.
-
-
-En un tour de main tout change avec moi. Souvent un doux rayon de la vie
-veut bien se lever de nouveau et m'éclairer d'une demi-clarté, hélas!
-seulement pour un moment. Quand je me perds aussi dans des rêves, je ne
-puis me défendre de cette pensée: Quoi! si Albert mourait! tu
-deviendrais... oui, elle deviendrait... Alors je poursuis ce fantôme
-jusqu'à ce qu'il me conduise à des abîmes sur le bord desquels je
-m'arrête et recule en tremblant.
-
-Si je sors de la ville, et que je me retrouve sur cette route que je
-parcourus en voilure la première fois que j'allai prendre Charlotte
-pour la conduire au bal, quel changement! Tout, tout a disparu. Il ne me
-reste plus rien de ce monde qui a passé; pas un battement de cœur du
-sentiment que j'éprouvais alors. Je suis comme un esprit qui, revenant
-dans le château qu'il bâtit autrefois lorsqu'il était un puissant
-prince, qu'il décora de tous les dons de la magnificence, et qu'il
-laissa en mourant à un fils plein d'espérance, le trouverait brûlé
-et démoli.
-
-
-
-
-3 septembre.
-
-
-Quelquefois je ne puis comprendre comment un autre peut l'aimer, ose
-l'aimer, quand je l'aime si uniquement, si profondément, si pleinement;
-quand je ne connais rien, ne sais rien, n'ai rien qu'elle.
-
-
-
-
-4 septembre.
-
-
-Oui, c'est bien ainsi: de même que la nature s'incline vers l'automne,
-l'automne commence en moi et autour de moi. Mes feuilles jaunissent, et
-déjà les feuilles des arbres voisins sont tombées. Ne t'ai-je pas une
-fois parlé d'un jeune valet de ferme que je vis quand je vins ici la
-première fois? J'ai demandé de ses nouvelles à Wahlheim. On me dit
-qu'il avait été chassé de la maison où il était, et personne ne
-voulut m'en apprendre davantage. Hier je le rencontrai par hasard sur la
-route d'un autre village. Je lui parlai, et il me conta son histoire,
-dont je fus touché à un point que tu comprendras aisément lorsque je
-te l'aurai répétée. Mais à quoi bon? Pourquoi ne pas garder pour moi
-seul ce qui m'afflige et me rend malheureux? pourquoi t'affliger aussi?
-pourquoi le donner toujours l'occasion de me plaindre ou de me gronder?
-Qui sait? cela tient peut-être aussi à ma destinée.
-
-Le jeune homme ne répondit d'abord à mes questions qu'avec une sombre
-tristesse, dans laquelle je crus même démêler une certaine honte;
-mais bientôt plus expansif, comme si tout à coup il nous eût reconnus
-tous les deux, il m'avoua sa faute et son malheur. Que ne puis-je, mon
-ami, te rapporter chacune de ses paroles! Il avoua, il raconta même
-avec une sorte de plaisir, et comme en jouissant de ses souvenirs, que
-sa passion pour la fermière avait augmenté de jour en jour; qu'à la
-fin il ne savait plus ce qu'il faisait; qu'il ne savait plus, selon son
-expression, où donner de la tête. Il ne pouvait plus ni manger, ni
-boire, ni dormir; il étouffait; il faisait ce qu'il ne fallait pas
-faire; ce qu'on lui ordonnait, il l'oubliait: il semblait possédé par
-quelque démon. Un jour, enfin, qu'elle était montée dans un grenier,
-il l'avait suivie, ou plutôt il y avait été attiré après elle.
-Comme elle ne se rendait pas à ses prières, il voulut s'emparer d'elle
-de force. Il ne conçoit pas comment il en est venu là; il prend Dieu
-à témoin que ses vues ont toujours été honorables, et qu'il n'a
-jamais souhaité rien plus ardemment que de l'épouser et de passer sa
-vie avec elle. Après avoir longtemps parlé, il hésita, et s'arrêta
-comme quelqu'un à qui il reste encore quelque chose à dire et qui
-n'ose le faire. Enfin il m'avoua avec timidité les petites
-familiarités qu'elle lui permettait quelquefois, les légères faveurs
-qu'elle lui accordait; et, en disant cela, il s'interrompait, et
-répétait avec les plus vives protestations que ce n'était pas pour la
-décrier, qu'il l'aimait et l'estimait comme auparavant; que pareille
-chose ne serait jamais venue à sa bouche, et qu'il ne m'en parlait que
-pour me convaincre qu'il n'avait pas été tout à fait un furieux et un
-insensé. Et ici, mon cher, je recommence mon ancienne chanson, mon
-éternel refrain. Si je pouvais te représenter ce jeune homme tel qu'il
-me parut, tel que je l'ai encore devant les yeux! Si je pouvais tout te
-dire exactement, pour te faire sentir combien je m'intéresse à son
-sort, combien je dois m'y intéresser! Mais cela suffit. Comme tu
-connais aussi mon sort, comme tu me connais aussi, tu ne dois que trop
-bien savoir ce qui m'attire vers tous les malheureux, et surtout vers
-celui-ci.
-
-En relisant ma lettre, je m'aperçois que j'ai oublié de te raconter la
-fin de l'histoire: elle est facile à deviner. La fermière se
-défendit; son frère survint. Depuis longtemps il haïssait le jeune
-homme, et l'aurait voulu hors de la maison, parce qu'il craignait qu'un
-nouveau mariage ne privât ses enfants d'un héritage assez
-considérable, sa sœur n'ayant pas d'enfants. Ce frère le chassa
-sur-le-champ, et fit tant de bruit de l'affaire, que la fermière, quand
-même elle l'eût voulu, n'eût point osé le reprendre. Actuellement
-elle a un autre domestique. On dit qu'elle s'est brouillée avec son
-frère, aussi au sujet de celui-ci; on regarde comme certain qu'elle
-épousera ce nouveau venu. L'autre m'a dit qu'il était fermement
-résolu à ne pas y survivre, et que cela ne se ferait pas de son
-vivant.
-
-Ce que je te raconte n'est ni exagéré ni embelli. Je puis dire qu'au
-contraire je te l'ai conté faiblement, bien faiblement, et que je te
-l'ai gâté avec notre langage de prudes.
-
-Cet amour, cette fidélité, cette passion, n'est donc pas une fiction
-de poète! elle vit, elle existe dans sa plus grande pureté chez ces
-hommes que nous appelons grossiers, et qui nous paraissent si bruts, à
-nous civilisés, et réduits à rien à force de poli. Lis cette
-histoire avec dévotion, je t'en prie. Je suis calme aujourd'hui en te
-l'écrivant. Tu vois, je ne fais pas jaillir l'encre, et je ne couvre
-pas mon papier de taches comme de coutume. Lis, mon ami, et pense bien
-que cela est aussi l'histoire de ton ami! Oui, voilà ce qui m'est
-arrivé, voilà ce qui m'attend; et je ne suis pas à moitié si
-courageux, pas à moitié si résolu que ce pauvre malheureux, avec
-lequel je n'ose presque pas me comparer.
-
-
-
-
-5 septembre.
-
-
-Elle avait écrit un petit billet à son mari, qui est à la campagne,
-où le retiennent quelques affaires, il commençait ainsi: «Mon ami,
-mon tendre ami, reviens le plus tôt que tu pourras; je t'attends avec
-impatience.» Une personne qui survint lui apprit que, par certaines
-circonstances, le retour d'Albert serait un peu retardé. Le billet
-resta là, et me tomba le soir entre les mains. Je le lis, et je souris:
-elle me demande pourquoi. «Que l'imagination, m'écriai-je, est un
-présent divin! J'ai pu me figurer un moment que ce billet m'était
-adressé!» Elle ne répondit rien, parut mécontente, et je me tus.
-
-
-
-
-6 septembre.
-
-
-J'ai eu bien de la peine à me résoudre à quitter le simple frac bleu
-que je portais lorsque je dansai pour la première fois avec Charlotte;
-mais à la fin il était devenu par trop usé. Je m'en suis fait faire
-un autre tout pareil au premier, collet et parements, avec un gilet et
-des culottes de même étoffe et de même couleur que ceux que j'avais
-ce jour-là.
-
-Cela ne me dédommagera pas tout à fait. Je ne sais... je crois
-pourtant qu'avec le temps celui-ci me deviendra aussi plus cher.
-
-
-
-
-11 septembre.
-
-
-Elle avait été absente quelques jours pour aller chercher Albert à la
-campagne. Aujourd'hui j'entre dans sa chambre; elle vient au-devant de
-moi, et je baisai sa main avec mille joies.
-
-Un serin vole du miroir, et se perche sur son épaule. «Un nouvel
-ami,» dit-elle. Et elle le prit sur sa main.
-
-«Il est destiné à mes enfants: il est si joli! Regardez-le. Quand je
-lui donne du pain, il bat des ailes et becquète si gentiment! Il me
-baise aussi: voyez.
-
-Lorsqu'elle présenta sa bouche au petit animal, il becqueta dans ses
-douces lèvres, et il les pressait comme s'il avait pu sentir la
-félicité dont il jouissait.
-
-«Il faut aussi qu'il vous baise,» dit-elle. Et elle approcha l'oiseau
-de ma bouche. Son petit bec passa des lèvres de Charlotte aux miennes,
-et ses picotements furent comme un souffle précurseur, un avant-goût
-de jouissance amoureuse.
-
---Son baiser, dis-je, n'est point tout à fait désintéressé. Il
-cherche de la nourriture, et s'en va non satisfait d'une vide caresse.
-
---Il mange aussi dans ma bouche,» dit-elle. Et elle lui présenta un
-peu de mie de pain avec ses lèvres, où je voyais sourire toutes les
-joies innocentes, tous les plaisirs, toutes les ardeurs d'un amour
-mutuel.
-
-Je détournai le visage. Elle ne devrait pas faire cela; elle ne devrait
-pas allumer mon imagination par ces images d'innocence et de félicité
-célestes; elle ne devrait pas éveiller mon cœur de ce sommeil où
-l'indifférence de la vie le berce quelquefois. Mais pourquoi ne le
-ferait-elle pas? bille se lie tellement à moi; elle sait comment je
-l'aime.
-
-
-
-
-15 septembre.
-
-
-On se donnerait au diable, Wilhelm, quand on pense qu'il faut qu'il y
-ait des hommes assez dépourvus d'âme et de sentiment pour ne pas
-goûter le peu qui vaille quelque chose sur la terre. Tu connais ces
-noyers sous lesquels je me suis assis avec Charlotte chez le bon pasteur
-de Saint-***, ces beaux noyers qui m'apportaient toujours je ne sais
-quel contentement d'âme. Comme ils rendaient la cour du presbytère
-agréable et hospitalière! que leurs rameaux étaient frais et
-magnifiques! et jusqu'au souvenir des honnêtes ministres qui les
-avaient plantés il y a tant d'années! Le maître d'école nous a dit
-bien souvent le nom de l'un d'eux, qu'il tenait de son grand-père. Ce
-doit avoir été un galant homme, et sa mémoire m'était toujours
-sacrée lorsque j'étais sous ces arbres. Oui, le maître d'école avait
-hier les larmes aux yeux lorsque nous nous plaignions ensemble de ce
-qu'ils avaient été abattus... Abattus... J'enrage, et je crois que je
-tuerais le chien qui a donné le premier coup de hache... Moi, qui
-serais homme à m'affliger sérieusement si, ayant deux arbres comme
-cela dans ma cour, j'en voyais un mourir de vieillesse, faut-il que je
-voie cela! Mon cher ami, il y a une chose qui console. Ce que c'est que
-le sentiment chez les hommes! tout le village murmure, et j'espère que
-la femme du pasteur verra à son beurre, à ses œufs, et aux autres
-marques d'amitié, quelle blessure elle a faite aux habitants de
-l'endroit. Car c'est elle, la femme du nouveau pasteur (notre vieillard
-est aussi mort), une créature sèche, acariâtre et malingre, et qui a
-bien raison de ne prendre aucun intérêt au monde, car personne n'en
-prend à elle; une sotte qui veut se donner pour savante, qui se mêle
-d'examiner les canons, qui travaille à la nouvelle réformation
-critico-morale du christianisme, et à qui les rêveries de Lavater font
-hausser les épaules, dont la santé est tout à fait ruinée, et qui
-n'a, en conséquence, aucune joie sur la terre. Aussi il n'y avait
-qu'une pareille créature qui pût faire abattre mes noyers. Vois-tu, je
-n'en puis pas revenir! Imagine-toi un peu: les feuilles en tombant
-salissent sa cour et la rendent humide; les arbres lui interceptent le
-jour; et quand les noix sont mûres, les enfants y jettent des pierres
-pour les abattre, et cela affecte ses nerfs et la trouble dans ses
-profondes méditations, lorsqu'elle pèse et compare ensemble Kennikot,
-Semler et Michaëlis! Lorsque je vis les gens du village, et surtout les
-anciens, si mécontents, je leur dis: «Pourquoi l'avez-vous souffert?»
-Ils me répondirent: «Quand le maire veut, ici, que faire?» Mais une
-chose me fait plaisir: le maire et le ministre (car celui-ci pensait
-bien aussi tirer quelque profil des lubies de sa femme, qui ne lui
-rendent pas sa soupe plus grasse) convinrent de partager entre eux; et
-ils allaient le faire, lorsque la chambre des domaines intervint, et
-leur dit: «Doucement!» Elle avait de vieilles prétentions sur la
-partie de la cour du presbytère où les arbres étaient, et elle les
-vendit au plus offrant. Ils sont à bas! Oh! si j'étais prince! je
-ferais à la femme du pasteur, au maire et à la chambre des
-domaines...... Prince!....Ab! oui, si j'étais prince, que me feraient
-les arbres de mon pays?
-
-
-
-
-10 octobre.
-
-
-Quand je vois seulement ses yeux noirs, je suis content! Ce qui me
-chagrine, c'est qu'Albert ne parait pas aussi heureux qu'il...
-l'espérait... Si... Je ne fais pas souvent des réticences; mais ici je
-ne puis m'exprimer autrement... et il me semble que c'est assez clair.
-
-
-
-
-12 octobre.
-
-
-Ossian a supplanté Homère dans mon cœur. Quel monde que celui où ses
-chants sublimes me ravissent! Errer sur les bruyères tourmentées par
-l'ouragan qui transporte sur des nuages flottants les esprits des
-aïeux, à la pâle clarté de la lune; entendre dans la montagne les
-gémissements des génies des cavernes, à moitié étouffés dans le
-rugissement du torrent de la forêt, et les soupirs de la jeune fille
-agonisante près des quatre pierres couvertes de mousse qui couvrent le
-héros noblement mort qui fut son bien-aimé... Et quand alors je
-rencontre le barde, blanchi par les années, qui sur les vastes
-bruyères cherche les traces de ses pères, et ne trouve que les pierres
-de leurs tombeaux, qui gémit et tourne ses yeux vers l'étoile du soir
-se cachant dans la mer houleuse, et que le passé revit dans l'âme du
-héros, comme lorsque cette étoile éclairait encore de son rayon
-propice les périls des braves et que la lune prêtait sa lumière à
-leur vaisseau revenant victorieux; que je lis sur son front sa profonde
-douleur, et que je le vois, lui le dernier, lui resté seul sur la
-terre, chanceler vers la tombe, et comme il puise encore de douloureux
-plaisirs dans la présence des ombres immobiles de ses pères, et
-regarde la terre froide et l'herbe épaisse que le vent couche, et
-s'écrie: «Le voyageur viendra; il viendra celui qui me connut dans ma
-beauté, et il dira: Où est le barde? Qu'est devenu le fils de Fingal?
-Son pied foule ma tombe, et c'est en vain qu'il me demande sur la
-terre...» Alors, ô mon ami! je serais homme à arracher l'épée de
-quelque noble écuyer, à délivrer tout d'un coup mon prince du
-tourment d'une vie qui n'est qu'une mort lente, et à envoyer mon âme
-après ce demi-dieu mis en liberté.
-
-
-
-
-19 octobre.
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-
-Hélas! ce vide, ce vide affreux que je sens dans mon sein!... je pense
-souvent: si tu pouvais une fois, une seule fois, la presser contre ce
-cœur, tout ce vide serait rempli.
-
-
-
-
-26 octobre.
-
-
-Oui, mon cher, je me confirme de plus en plus dans l'idée que c'est peu
-de chose, bien peu de chose que l'existence d'une créature. Une amie de
-Charlotte est venue la voir; je suis entré dans la chambre voisine;
-j'ai voulu prendre un livre, et, ne pouvant pas lire, je me suis mis à
-écrire. J'ai entendu qu'elles parlaient bas: elles se contaient l'une
-à l'autre des choses assez indifférentes, des nouvelles de la ville;
-comme celle-ci était mariée, celle-là malade, fort malade. «Elle a
-une toux sèche, disait l'une, les joues creuses, et, à chaque instant,
-il lui prend des faiblesses: je ne donnerais pas un sou de sa
-vie.--Monsieur N... n'est pas en meilleur état, disait Charlotte.--Il
-est enflé,» reprenait l'autre. Et mon imagination vive me plaçait
-tout d'abord au pied du lit de ces malheureux; je voyais avec quelle
-répugnance ils tournaient le dos à la vie, comme ils... Wilhelm, mes
-petites femmes en parlaient comme on parle d'ordinaire de la mort d'un
-étranger... Et quand je regarde autour de moi, que j'examine cette
-chambre, et que je vois les habits de Charlotte, les papiers d'Albert,
-et ces meubles avec lesquels je suis à présent si familiarisé, je me
-dis à moi-même: «Vois ce que tu es dans cette maison! Tout pour tout.
-Tes amis te considèrent, tu fais souvent leur joie, et il semble à ton
-cœur qu'il ne pourrait exister sans eux. Cependant si tu partais, si tu
-t'éloignais de ce cercle, sentiraient-ils le vide que ta perte
-causerait dans leur destinée? et combien de temps?...» Ah! l'homme est
-si passager, que là même où il a proprement la certitude de son
-existence, là où il peut laisser la seule vraie impression de sa
-présence dans la mémoire, dans l'âme de ses amis, il doit s'effacer
-et disparaître; et cela sitôt!
-
-
-
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-27 octobre.
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-
-Je me déchirerais le sein, je me briserais le crâne, quand je vois
-combien peu nous pouvons les uns pour les autres. Hélas! l'amour, la
-joie, la chaleur, les délices que je ne porte pas au dedans de moi, un
-autre ne me les donnera pas; et le cœur tout plein de délices, je ne
-rendrai pas heureux cet autre, quand il est là froid et sans force
-devant moi.
-
-
-
-
-Le soir.
-
-
-J'ai tant! et son idée dévore tout; j'ai tant! et sans elle tout
-pour moi se réduit à rien.
-
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-30 octobre.
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-Si je n'ai pas été cent fois sur le point de lui sauter au cou!...
-Dieu sait ce qu'il en coûte de voir tant de charmes passer et repasser
-devant vous, sans que vous osiez y porter la main! Et cependant le
-penchant naturel de l'humanité nous porte à prendre. Les enfants ne
-tâchent-ils pas de saisir tout ce qu'ils aperçoivent? Et moi!...
-
-
-
-
-5 novembre.
-
-
-Dieu sait combien de fois je me mets au lit avec le désir et
-quelquefois avec l'espérance de ne pas me réveiller; et le matin
-j'ouvre les yeux, je revois le soleil, et je suis malheureux. Oh! que ne
-puis-je être un maniaque! que ne puis-je m'en prendre au temps, à un
-tiers, à une entreprise manquée! Alors l'insupportable fardeau de ma
-peine ne porterait qu'à demi sur moi. Malheureux que je suis! je ne
-sens que trop que toute la faute est à moi seul.
-
-La faute! non. Je porte aujourd'hui cachée dans mon sein la source de
-toutes les misères, comme j'y portais autrefois la source de toutes les
-béatitudes. Ne suis-je pas le même homme qui nageait autrefois dans
-une intarissable sensibilité, qui voyait naître un paradis à chaque
-pas, et qui avait un cœur capable d'embrasser dans son amour un monde
-entier? Mais maintenant ce cœur est mort, il n'en naît plus aucun
-ravissement; mes yeux sont secs; et mes sens, que ne soulagent plus des
-larmes rafraîchissantes, sont devenus secs aussi, et leur angoisse
-sillonne mon front de rides. Combien je souffre! car j'ai perdu ce qui
-faisait tous les délices de ma vie, cette force divine avec laquelle je
-créais des mondes autour de moi. Elle est passée!... Lorsque de ma
-fenêtre je regarde vers la colline lointaine, c'est en vain que je vois
-au-dessus d'elle le soleil du matin pénétrer les brouillards, et luire
-sur le fond paisible de la prairie, tandis que la douce rivière
-s'avance vers moi, en serpentant, entre ses saules dépouillés de
-feuilles: toute cette magnifique nature est pour moi froide, inanimée
-comme une estampe coloriée; et de tout ce spectacle je ne peux verser
-en moi et faire passer de ma tête dans mon cœur la moindre goutte d'un
-sentiment bienheureux. L'homme tout entier est là debout, la face
-devant Dieu, comme un puits tari, comme un seau desséché. Je me suis
-souvent jeté à terre pour demander à Dieu des larmes, comme un
-laboureur prie pour de la pluie, lorsqu'il voit sur sa tête un ciel
-d'airain et la terre mourir de soif autour de lui.
-
-Mais, hélas! je le sens, Dieu n'accorde point la pluie et le soleil à
-nos prières importunes; et ces temps dont le souvenir me tourmente,
-pourquoi étaient-ils si heureux, sinon parce que j'attendais son esprit
-avec patience, e que je recevais avec un cœur reconnaissant les
-délices qu'il versait sur moi?
-
-
-
-
-8 novembre.
-
-
-Elle m'a reproché mes excès, mais d'un ton si aimable! mes excès de
-ce que, d'un verre de vin, je me laisse quelquefois entraîner
-à boire la bouteille. «Évitez cela, me disait-elle; pensez à
-Charlotte!--Penser! avez-vous besoin de me l'ordonner? Que je pense, que
-je ne pense pas, vous êtes toujours présente à mon âme. J'étais
-assis aujourd'hui à l'endroit même où vous descendîtes dernièrement
-de voiture...» Elle s'est mise à parler d'autre chose, pour
-m'empêcher de m'enfoncer trop avant dans cette matière. Je ne suis
-plus mon maître, cher ami! Elle fait de moi tout ce qu'elle veut.
-
-
-
-
-15 novembre.
-
-
-Je te remercie, Wilhelm, du tendre intérêt que tu prends à moi, de la
-bonne intention qui perce dans ton conseil; mais je te prie d'être
-tranquille. Laisse-moi supporter toute la crise; malgré l'abattement
-où je suis, j'ai encore assez de force pour aller jusqu'au bout. Je
-respecte la religion, tu le sais; je sens que c'est un bâton pour celui
-qui tombe de lassitude, un rafraîchissement pour celui que la soif
-consume. Seulement... peut-elle, doit-elle être cela pour tous?
-Considère ce vaste univers: tu vois des milliers d'hommes pour qui elle
-ne l'a pas été; d'autres pour qui elle ne le sera jamais, soit qu'elle
-leur ait été annoncée ou non. Faut-il donc qu'elle le soit pour moi?
-Le fils de Dieu ne dit-il pas lui-même: Ceux que mon père m'a donnés
-seront avec moi? Si donc je ne lui ai pas été donné, si le père veut
-me réserver pour lui, comme mon cœur me le dit... De grâce, ne va pas
-donner à cela une fausse interprétation, et voir une raillerie dans
-ces mots innocents: c'est mon âme tout entière que j'expose devant
-toi. Autrement j'eusse mieux aimé me taire: car je hais de perdre mes
-paroles sur des matières que les autres entendent tout aussi peu que
-moi. Qu'est-ce que la destinée de l'homme, sinon de fournir la
-carrière de ses maux, et de boire sa coupe tout entière? Et si celle
-coupe parut au Dieu du ciel trop amère lorsqu'il la porta sur ses
-lèvres d'homme, irai-je faire le fort et feindre de la trouver douce et
-agréable? et pourquoi aurais-je honte de l'avouer dans ce terrible
-moment où tout mon être frémit entre l'existence et le néant, où le
-passé luit comme un éclair sur le sombre abîme de l'avenir, où tout
-ce qui m'environne s'écroule, où le monde périt avec moi? N'est-ce
-pas la voix de la créature accablée, défaillante, s'abîmant sans
-ressource au milieu des vains efforts qu'elle fait pour se soutenir, que
-de s'écrier avec plainte: «Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous
-abandonné?» Pourrais-je rougir de cette expression? pourrais-je
-redouter le moment où elle m'échappera, comme si elle n'avait pas
-échappé à celui qui replie les deux comme un voile?
-
-
-
-
-21 novembre.
-
-
-Elle ne voit pas, elle ne sent pas qu'elle prépare le poison qui nous
-fera périr tous les deux; et moi j'avale avec délices la coupe où
-elle me présente la mort! Que veut dire cet air de bonté avec lequel
-elle me regarde souvent (souvent, non, mais quelquefois)? cette
-complaisance avec laquelle elle reçoit une impression produite par un
-sentiment dont je ne suis pas le maître? cette compassion pour mes
-souffrances, qui se peint sur son front?
-
-Comme je me retirais hier, elle me tendit la main, et me dit: «Adieu,
-cher Werther!» Cher Werther! C'est la première fois qu'elle m'ait
-donné le nom de _cher_, et la joie que j'en ressentis a pénétré
-jusqu'à la moelle de mes os. Je me le répétai cent fois. Et le soir,
-lorsque je voulus me mettre au lit, en habillant avec moi-même de
-toutes sortes de choses, je me dis tout à coup: «Bonne nuit, cher
-Werther!» et je ne pus ensuite m'empêcher de rire de moi-même.
-
-
-
-
-22 novembre.
-
-
-Je ne puis pas prier Dieu en disant: «Conserve-la-moi!» Et cependant
-elle me parait souvent être à moi. Je ne puis pas lui demander:
-«Donne-la-moi!» car elle est à un autre... Je joue et plaisante avec
-mes peines. Si je me laissais aller, je ferais toute une litanie
-d'antithèses.
-
-
-
-
-24 novembre.
-
-
-Elle sent ce que je souffre. Aujourd'hui son regard m'a pénétré
-jusqu'au fond du cœur. Je l'ai trouvée seule. Je ne disais rien, et
-elle me regardait fixement. Je ne voyais plus cette beauté séduisante,
-ces éclairs d'esprit qui entourent son front: un regard plus puissant
-agissait sur moi; un regard plein du plus tendre intérêt, de la plus
-douce pitié. Pourquoi n'ai-je pas osé me jeter à ses pieds? pourquoi
-n'ai-je pas osé m'élancer à son cou, et lui répondre par mille
-baisers? Elle a eu recours à son clavecin, et s'est mise en même temps
-à chanter d'une voix si douce! Jamais ses lèvres ne m'ont paru si
-charmantes: c'était comme si elles s'ouvraient, languissantes, pour
-absorber en elles ces doux sons qui jaillissaient de l'instrument, et
-que seulement l'écho céleste de sa bouche résonnât. Ah! si je
-pouvais te dire cela comme je le sentais! Je n'ai pu y tenir plus
-longtemps. J'ai baissé la tête, et j'ai dit avec serment: «Jamais je
-ne me hasarderai à vous imprimer un baiser, ô lèvres sur lesquelles
-voltigent les esprits du ciel!...» Et cependant... je veux... Ah!
-vois-tu, c'est comme un mur de séparation qui s'est élevé devant mon
-âme... Cette félicité, cette pureté du ciel... détruite... et puis
-expier son crime... Son crime!
-
-
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-
-26 novembre.
-
-
-Quelquefois je me dis: «Ta destinée n'est qu'à toi: tu peux estimer
-tous les autres heureux; jamais mortel ne fut tourmenté comme toi.» Et
-puis je lis quelque ancien poète; et c'est comme si je lisais dans mon
-propre cœur. J'ai tant à souffrir! Quoi! il y a donc eu déjà avant
-moi des hommes aussi malheureux!
-
-
-
-
-30 novembre.
-
-
-Non, jamais, jamais je ne pourrai revenir à moi. Partout où je vais,
-je rencontre quelque apparition qui me met hors de moi-même.
-Aujourd'hui, ô destin, ô humanité!
-
-Je vais sur les bords de l'eau à l'heure du dîner; je n'avais aucune
-envie de manger. Tout était désert; un vent d'ouest, froid et humide,
-soufflait de la montagne, et des nuages grisâtres couvraient la
-vallée. J'ai aperçu de loin un homme vêtu d'un mauvais habit vert,
-qui marchait courbé entre les rochers, et paraissait chercher des
-simples. Je me suis approché de lui, et le bruit que j'ai fait en
-arrivant l'ayant fait se retourner, j'ai vu une physionomie tout à fait
-intéressante, couverte d'une tristesse profonde, mais qui n'annonçait
-rien d'ailleurs qu'une âme honnête. Ses cheveux étaient relevés en
-deux boucles avec des épingles, et ceux de derrière formaient une
-tresse fort épaisse qui lui descendait sur le dos. Comme son
-habillement indiquait un homme du commun, j'ai cru qu'il ne prendrait
-pas mal que je fisse attention à ce qu'il faisait; et, en conséquence,
-je lui ai demandé ce qu'il cherchait. «Je cherche des fleurs, a-t-il
-répondu avec un profond soupir, et je n'en trouve point.--Aussi
-n'est-ce pas la saison, lui ai-je dit en riant.--Il y a tant de fleurs!
-a-t-il reparti en descendant vers moi. Il y a dans mon jardin des roses
-et deux espèces de chèvre-feuille, dont l'une m'a été donnée par
-mon père. Elles poussent ordinairement aussi vite que la mauvaise
-herbe, et voilà déjà deux jours que j'en cherche sans en pouvoir
-trouver. Et même ici, dehors, il y a toujours des fleurs, des jaunes,
-des bleues, des rouges, et la centaurée aussi est une jolie petite
-fleur: je n'en puis trouver aucune.» J'ai remarqué en lui un certain
-air hagard; et, prenant un détour, je lui ai demandé ce qu'il voulait
-faire de ces fleurs. Un sourire singulier et convulsif a contracté les
-traits de sa figure. «Si vous voulez ne point me trahir, a-t-il dit en
-appuyant un doigt sur sa bouche, je vous dirai que j'ai promis un
-bouquet à ma belle.--C'est fort bien.--Ah! elle a bien d'autres choses!
-Elle est riche!--Et pourtant elle fait grand cas de votre bouquet?--Oh!
-elle a des joyaux et une couronne!--Comment l'appelez-vous donc?--Si les
-états généraux voulaient me payer, je serais un autre homme! Oui, il
-fut un temps où j'étais si content! Aujourd'hui c'en est fait pour
-moi, je suis...» Un regard humide qu'il a lancé vers le ciel a tout
-exprimé. «Vous étiez donc heureux?--Ah! je voudrais bien l'être
-encore de même! J'étais content, gai et gaillard comme le poisson dans
-l'eau.--Henri! a crié une vieille femme sur le chemin, Henri, où es-tu
-fourré? Nous t'avons cherché partout. Viens dîner.--Est-ce là votre
-fils? lui ai-je demandé en m'approchant d'elle.--Oui, c'est mon pauvre
-fils! a-t-elle répondu. Dieu m'a donné une croix lourde.--Combien y
-a-t-il qu'il est dans cet état?--Il n'y a que six mois qu'il est ainsi
-tranquille. Je rends grâce à Dieu que cela n'ait pas été plus loin.
-Auparavant il a été dans une frénésie qui a duré une année
-entière; et pour lors il était à la chaîne dans l'hôpital des fous.
-À présent il ne fait rien à personne; seulement il est toujours
-occupé de rois et d'empereurs. C'était un homme doux et tranquille,
-qui m'aidait à vivre, et qui avait une fort belle écriture. Tout d'un
-coup il devint rêveur, tomba malade d'une fièvre chaude, de là dans
-le délire, et maintenant il est dans l'état où vous le voyez. S'il
-fallait raconter, monsieur...» J'interrompis ce flux de paroles en lui
-demandant quel était ce temps dont il faisait si grand récit, et où
-il se trouvait si heureux et si content. «Le pauvre insensé,
-m'a-t-elle dit avec un sourire de pitié, veut parler du temps où il
-était hors de lui: il ne cesse d'en faire l'éloge. C'est le temps
-qu'il a passé à l'hôpital, et où il n'avait aucune connaissance de
-lui-même.» Cela a fait sur moi l'effet d'un coup de tonnerre. Je lui
-ai mis une pièce d'argent dans la main, et je me suis éloigné d'elle
-à grands pas.
-
-«Où tu étais heureux! me suis-je écrié en marchant précipitamment
-vers la ville, où tu étais content comme un poisson dans l'eau! Dieu
-du ciel! as-tu donc ordonné la destinée des hommes de telle sorte
-qu'ils ne soient heureux qu'avant d'arriver à l'âge de la raison, ou
-après qu'ils l'ont perdue! Pauvre misérable! Et pourtant je porte
-envie à ta folie, à ce désastre de tes sens, dans lequel tu te
-consumes. Tu sors plein d'espérances pour cueillir des fleurs à ta
-reine... au milieu de l'hiver... et tu t'affliges de n'en point trouver,
-et tu ne conçois pas pourquoi tu n'en trouves point. Et moi... et moi,
-je sors sans espérances, sans aucun but, et je rentre au logis comme
-j'en suis sorti... Tu te figures quel homme tu serais si les états
-généraux voulaient te payer; heureuse créature, qui peut attribuer la
-privation de ton bonheur à un obstacle terrestre! Tu ne sens pas, tu ne
-sens pas que c'est dans le trouble de ton cœur, dans ton cerveau
-détraqué, que gît ta misère, dont tous les rois de la terre ne
-sauraient le délivrer!»
-
-Puisse-t-il mourir dans le désespoir, celui qui se rit du malade qui,
-pour aller chercher des eaux minérales éloignées, fait un long voyage
-qui augmentera sa maladie et rendra la fin de sa vie plus douloureuse!
-celui qui insulte à ce cœur oppressé qui, pour se délivrer de ses
-remords, pour calmer son trouble et ses souffrances, fait un pèlerinage
-au saint sépulcre: chaque pas qu'il fait sur la terre durcie, par des
-routes non frayées, et qui déchire ses pieds, est une goutte de baume
-sur sa plaie; et à chaque jour de marche il se couche le cœur soulagé
-d'une partie du fardeau qui l'accable... Et vous osez appeler cela
-rêveries, vous autres bavards, mollement assis sur des coussins!
-Rêveries!... Ô Dieu! tu vois mes larmes... Fallait-il, après avoir
-formé l'homme si pauvre, lui donner des frères qui le pillent encore
-dans sa pauvreté, et lui dérobent ce peu de confiance qu'il a en toi:
-car la confiance en une racine salutaire, dans les pleurs de la vigne,
-qu'est-ce, sinon la confiance en toi qui a mis dans tout ce qui nous
-environne la guérison et le soulagement dont nous avons besoin à toute
-heure? Ô père que je ne connais pas, père qui remplissais autrefois
-toute mon âme, et qui as depuis détourné ta face de dessus moi,
-appelle-moi vers toi! ne te tais pas plus longtemps; ton silence
-n'arrêtera pas mon âme altérée... Et un homme, un père, pourrait-il
-s'irriter de voir son fils, qu'il n'attendait pas, lui sauter au cou en
-s'écriant: «Me voici revenu, mon père; ne vous fâchez point si
-j'interromps un voyage que je devais supporter plus longtemps pour vous
-obéir. Le monde est le même partout; partout peine et travail,
-récompense et plaisirs: mais que me fait tout cela? Je ne suis bien
-qu'où vous êtes; je veux souffrir et jouir en votre présence...» Et
-toi, père céleste et miséricordieux, pourrais-tu repousser ton fils?
-
-
-
-
-1er décembre.
-
-
-Wilhelm! cet homme dont je t'ai parlé, cet heureux infortuné, était
-commis chez le père de Charlotte, et une malheureuse passion qu'il
-conçut pour elle, qu'il nourrit en secret, qu'il lui découvrit enfin,
-et qui le fit renvoyer de sa place, l'a rendu fou. Sens, si tu peux,
-sens, par ces mots pleins de sécheresse, combien cette histoire m'a
-bouleversé, lorsque Albert me l'a contée aussi froidement que tu la
-liras peut-être!
-
-
-
-
-4 décembre.
-
-
-Je te supplie... Vois-tu, c'est fait de moi... Je ne saurais supporter
-tout cela plus longtemps. Aujourd'hui j'étais assis près d'elle...
-J'étais assis; elle jouait différents airs sur son clavecin, avec
-toute l'expression! tout, tout!... que dirai-je? Sa petite sœur
-habillait sa poupée sur mon genou. Les larmes me sont venues aux yeux.
-Je me suis baissé, et j'ai aperçu son anneau de mariage. Mes pleurs
-ont coulé... Et tout à coup elle a passé à cet air ancien dont la
-douceur a quelque chose de céleste; et aussitôt j'ai senti entrer dans
-mon âme un sentiment de consolation et revivre le souvenir de tout le
-passé, du temps où j'entendais cet air, des tristes jours
-d'intervalle, du retour, des chagrins, des espérances trompées, et
-puis... J'allais et venais par la chambre; mon cœur suffoquait. «Au
-nom de Dieu! lui ai-je dit avec l'expression la plus vive, au nom de
-Dieu, finissez!» Elle a cessé, et m'a regardé attentivement.
-«Werther, m'a-t-elle dit avec un sourire qui me perçait l'âme;
-Werther, vous êtes bien malade; vos mets favoris vous répugnent.
-Allez! de grâce, calmez-vous...» Je me suis arraché d'auprès d'elle,
-et... Dieu! tu vois mes souffrances, tu y mettras fin.
-
-
-
-
-6 décembre.
-
-
-Comme cette image me poursuit! Que je veille ou que je lève, elle
-remplit seule mou âme. Ici, quand je ferme à demi les paupières, ici,
-dans mon front, à l'endroit où se concentre la force visuelle, je
-trouve ses yeux noirs. Non, je ne saurais t'exprimer cela. Si je
-m'endors tout à fait, ses yeux sont encore là; ils sont là comme un
-abîme; ils reposent devant moi, ils remplissent mon front.
-
-Qu'est-ce que l'homme, ce demi-dieu si vanté? Les forces ne lui
-manquent-elles pas précisément à l'heure où elles lui seraient le
-plus nécessaires? Et lorsqu'il prend l'essor dans la joie, ou qu'il
-s'enfonce dans la tristesse, n'est-il pas alors même borné, et
-toujours ramené au sentiment de lui-même, au triste sentiment de sa
-petitesse, quand il espérait se perdre dans l'infini?
-
-
-
-
-L'ÉDITEUR AU LECTEUR.
-
-
-Combien je désirerais qu'il nous restât sur les derniers jours de
-notre malheureux ami assez de renseignements écrits de sa propre main,
-pour que je ne fusse pas obligé d'interrompre par des récits la suite
-des lettres qu'il nous a laissées!
-
-Je me suis attaché à recueillir les détails les plus exacts de la
-bouche de ceux qui pouvaient être le mieux informés de son histoire.
-Ces détails sont uniformes: toutes les relations s'accordent entre
-elles jusque dans les moindres circonstances. Je n'ai trouvé les
-opinions partagées que sur la manière de juger les caractères et les
-sentiments des personnes qui ont joué ici quelque rôle.
-
-Il ne nous reste donc qu'à raconter fidèlement tout ce que ces
-recherches multipliées nous ont appris, en faisant entrer dans ce
-récit les lettres qui nous sont restées de celui qui n'est plus, sans
-dédaigner le plus petit papier conservé. Il est si difficile de
-connaître la vraie cause, les véritables ressorts de l'action même la
-plus simple, lorsqu'elle provient de personnes qui sortent de la ligne
-commune!
-
-Le découragement et le chagrin avaient jeté des racines de plus en
-plus profondes dans l'âme de Werther, et peu à peu s'étaient emparés
-de tout son être. L'harmonie de son intelligence était entièrement
-détruite; un feu interne et violent, qui minait toutes ses facultés
-les unes par les autres, produisit les plus funestes effets, et finit
-par ne lui laisser qu'un accablement plus pénible encore à soutenir
-que tous les maux contre lesquels il avait lutté jusqu'alors. Les
-angoisses de son cœur consumèrent les dernières forces de son esprit,
-sa vivacité, sa sagacité. Il ne portait plus qu'une morne tristesse
-dans la société; de jour en jour plus malheureux, et toujours plus
-injuste à mesure qu'il devenait plus malheureux. Au moins, c'est ce que
-disent les amis d'Albert. Ils soutiennent que Werther n'avait pas su
-apprécier un homme droit et paisible qui, jouissant d'un bonheur
-longtemps désiré, n'avait d'autre but que de s'assurer ce bonheur pour
-l'avenir. Comment aurait-il pu comprendre cela, lui qui, chaque jour,
-dissipait tout et ne gardait pour le soir que souffrance et privation!
-Albert, disent-ils, n'avait point changé en si peu de temps; il était
-toujours le même homme que Werther avait tant loué, tant estimé au
-commencement de leur connaissance. Il chérissait Charlotte par-dessus
-tout; il était fier d'elle; il désirait que chacun la reconnut pour
-l'être le plus parfait, Pouvait-on le blâmer de chercher à détourner
-jusqu'à l'apparence du soupçon? Pouvait-on le blâmer s'il se refusait
-à partager avec qui que ce fût un bien si précieux, même de la
-manière la plus innocente? Ils avouent que lorsque Werther venait chez
-sa femme, Albert quittait souvent la chambre; mais ce n'était ni haine
-ni aversion pour son ami: c'était seulement parce qu'il avait senti que
-Werther était gêné en sa présence.
-
-Le père de Charlotte fut attaqué d'un mal qui le retint dans sa
-chambre. Il envoya sa voiture à sa fille; elle se rendit auprès de
-lui. C'était par un beau jour d'hiver; la première neige avait tombé
-en abondance, et la terre en était couverte.
-
-Werther alla rejoindre Charlotte le lendemain matin, pour la ramener
-chez elle, si Albert ne venait pas la chercher.
-
-Le beau temps fit peu d'effet sur son humeur sombre; un poids énorme
-oppressait son âme; de lugubres images le poursuivaient, et son cœur
-ne connaissait plus d'autre mouvement que de passer d'une idée pénible
-à une autre.
-
-Comme il vivait toujours mécontent de lui-même, l'état de ses amis
-lui semblait aussi plus agité et plus critique: il crut avoir troublé
-la bonne intelligence entre Albert et sa femme; il s'en lit des
-reproches auxquels se mêlait un ressentiment secret contre l'époux.
-
-En chemin, ses pensées tombèrent sur ce sujet. «Oui, se disait-il
-avec une sorte de fureur, voilà donc cette union intime, si
-entière, si dévouée, ce vif intérêt, cette foi si constante, si
-inébranlable! Ce n'est plus que satiété et indifférence! La plus
-misérable affaire ne l'occupe-t-elle pas plus que la femme la plus
-adorable? Sait-il apprécier son bonheur? Sait-il estimer au juste ce
-qu'elle vaut? Elle lui appartient... Eh bien, elle lui appartient... Je
-sais cela comme je sais autre chose; je croyais être fait à cette
-idée, et elle excite encore ma rage, elle m'assassinera!... Et son
-amitié à toute épreuve qu'il m'avait jurée, a-t-elle tenu? Ne
-voit-il pas déjà une atteinte à ses droits dans mon attachement pour
-Charlotte, et dans mes attentions un secret reproche? Je m'en aperçois,
-je le sens, il me voit avec peine, il souhaite que je m'éloigne, ma
-présence lui pèse.»
-
-Quelquefois il ralentissait sa marche précipitée; quelquefois il
-s'arrêtait, et semblait vouloir retourner sur ses pas. Il continua
-cependant son chemin, toujours livré à ces idées, à ces
-conversations solitaires; et il arriva enfin, presque malgré lui, à la
-maison de chasse.
-
-Il entra et demanda le bailli et Charlotte. Il trouva tout le monde dans
-l'agitation. L'ainé des fils lui dit qu'il venait d'arriver un malheur
-à Wahlheim; qu'un paysan venait d'être assassiné. Cela ne fit pas sur
-lui une grande impression. Il se rendit au salon, et trouva Charlotte
-occupée à dissuader le bailli, qui, sans être retenu par sa maladie,
-voulait aller sur les lieux faire une enquête sur le crime. Le
-meurtrier était encore inconnu. On avait trouvé le cadavre, le matin,
-devant la porte de la ferme où cet homme habitait. On avait des
-soupçons; le mort était domestique chez une veuve qui, peu de temps
-auparavant, en avait eu un autre à son service, et celui-ci était
-sorti de la maison par suite de mécontentement grave.
-
-À ces détails, il se leva précipitamment. «Est-il possible!
-s'écria-t-il: il faut que j'y aille, je ne puis différer d'un
-moment.» Il courut à Wahlheim. Bien des souvenirs se retraçaient
-vivement à son esprit: il ne douta pas une minute que celui qui avait
-commis le crime ne fût le jeune homme auquel il avait parlé bien des
-fois, et qui lui était devenu si cher.
-
-En passant sous les tilleuls pour se rendre au cabaret où l'on avait
-déposé le cadavre, Werther se sentit troublé à la vue de ce lieu
-jadis si chéri. Ce seuil, où les enfants avaient si souvent joué,
-était souillé de sang. L'amour et la fidélité, les plus beaux
-sentiments de l'homme, avaient dégénéré en violence et en meurtre.
-Les grands arbres étaient sans feuillages et couverts de frimas; la
-haie vive qui recouvrait le petit mur du cimetière et se voûtait
-au-dessus avait perdu son feuillage, et les pierres des tombeaux se
-laissaient voir, couvertes de neige, à travers les vides.
-
-Comme il approchait du cabaret devant lequel le village entier était
-rassemblé, il s'éleva tout à coup une grande rumeur. On vit de loin
-une troupe d'hommes armés, et chacun s'écria que l'on amenait le
-meurtrier. Werther jeta les yeux sur lui, et il n'eut plus aucune
-incertitude. Oui, c'était bien ce valet de ferme qui aimait tant cette
-veuve, et que peu de jours auparavant il avait rencontré livré à une
-sombre tristesse, à un secret désespoir.
-
-«Qu'as-tu fait, malheureux!» s'écria Werther en s'avançant vers le
-prisonnier. Celui-ci le regarda tranquillement, se tut, et répondit
-enfin froidement: «Personne ne l'aura, elle n'aura personne.» On le
-conduisit au cabaret, et Werther s'éloigna précipitamment.
-
-Tout son être était bouleversé par l'émotion extraordinaire et
-violente qu'il venait d'éprouver. En un instant il fut arraché à sa
-mélancolie, à son découragement, à sa sombre apathie. L'intérêt le
-plus irrésistible pour ce jeune homme, le désir le plus vif de le
-sauver, s'emparèrent de lui. Il le sentait si malheureux, il le
-trouvait même si peu coupable, malgré son crime; il entrait si
-profondément dans sa situation, qu'il croyait que certainement il
-amènerait tous les autres à cette opinion. Déjà il bridait de parler
-en sa faveur; déjà le discours le plus animé se pressait sur ses
-lèvres; il courait en hâte à la maison de chasse, et répétait à
-demi-voix, en chemin, tout ce qu'il représenterait au bailli.
-
-Lorsqu'il entra dans la salle, il aperçut Albert, dont la présence le
-déconcerta d'abord; mais il se remit bientôt, et avec beaucoup de feu
-il exposa son opinion au bailli. Celui-ci secoua la tête à plusieurs
-reprises; et quoique Werther mit dans son discours toute la chaleur de
-la conviction, et toute la vivacité, toute l'énergie qu'un homme peut
-apporter à la défense d'un de ses semblables, cependant, comme on le
-croira sans peine, le bailli n'en fut point ébranlé. Il ne laissa
-même pas finir notre ami; il le réfuta vivement, et le blâma de
-prendre un meurtrier sous sa protection; il lui fit sentir que de cette
-manière les lois seraient toujours éludées, et que la sûreté
-publique serait anéantie: il ajouta que d'ailleurs, dans une affaire
-aussi grave, il ne pouvait rien faire sans se charger de la plus grande
-responsabilité, et qu'il fallait que tout se fit avec les formalités
-légales.
-
-Werther ne se rendit pas encore, mais il se borna alors à demander que
-le bailli fermât les yeux, si l'on pouvait faciliter l'évasion du
-jeune homme. Le bailli lui refusa aussi cela. Albert, qui prit enfin
-part à la conversation, exprima la même opinion que son beau-père.
-Werther fut réduit au silence; il s'en alla navré de douleur, après
-que le bailli lui eut encore répété plusieurs fois: «Non, rien ne
-peut le sauver!»
-
-Nous voyons combien il fut frappé de ces paroles, dans un petit billet
-que l'on trouva parmi ses papiers, et qui fut certainement écrit ce
-jour-là:
-
-
-«On ne peut te sauver, malheureux! Je le vois bien, on ne peut
-te sauver.»
-
-
-Ce qu'avait dit Albert en présence du bailli sur l'affaire du
-prisonnier avait singulièrement mortifié Werther. Il avait cru y
-remarquer quelque allusion à lui-même et à ses propres sentiments; et
-quoique, après y avoir plus mûrement réfléchi, il comprit bien que
-ces deux hommes pouvaient avoir raison, il sentait cependant qu'il
-serait au-dessus de ses forces d'en convenir.
-
-Nous trouvons dans ses papiers une note qui a trait à cet événement,
-et qui exprime peut-être ses vrais sentiments pour Albert:
-
-
-«À quoi sert de me dire et de me répéter: Il est honnête et bon!
-Mais il me déchire jusqu'au fond du cœur; je ne puis être juste!»
-
-
-La soirée étant douce et le temps disposé au dégel, Charlotte et
-Albert s'en retournèrent à pied. En chemin, Charlotte regardait çà
-et là, comme si la société de Werther lui eut manqué. Albert se mit
-à parler de lui. Il le blâma, tout en lui rendant justice. Il en vint
-à sa malheureuse passion, et souhaita pour lui-même qu'il fût
-possible de l'éloigner. «Je le souhaite aussi pour nous, dit-il; et,
-je t'en prie, tâche de donner une autre direction à ses relations avec
-toi, et de rendre plus rares ses visites si multipliées. Le monde y
-fait attention, et je sais qu'on en a déjà parlé.» Charlotte ne dit
-rien. Albert parut avoir senti ce silence: au moins, depuis ce temps, il
-ne parla plus de Werther devant elle, et, si elle en parlait, il
-laissait tomber la conversation, ou la faisait changer de sujet.
-
-La vaine tentative que Werther avait faite pour sauver le malheureux
-paysan était comme le dernier éclat de la flamme d'une lumière qui
-s'éteint: il n'en retomba que plus fort dans la douleur et
-l'abattement. Il eut une sorte de désespoir quand il apprit qu'on
-l'appellerait peut-être en témoignage contre le coupable, qui
-maintenant avait recours aux dénégations.
-
-Tout ce qui lui était arrivé de désagréable dans sa vie active, ses
-chagrins auprès de l'ambassadeur, tous ses projets manqués, tout ce
-qui l'avait jamais blessé, lui revenait et l'agitait encore. Il se
-trouvait par tout cela même comme autorisé à l'inactivité; il se
-voyait privé de toute perspective, et incapable, pour ainsi dire, de
-prendre la vie par aucun bout. C'est ainsi que, livré entièrement à
-ses sombres idées et à sa passion, plongé dans l'éternelle
-uniformité de ses douloureuses relations avec l'être aimable et adoré
-dont il troublait le repos, détruisant ses forces sans but, et s'usant
-sans espérances, il se familiarisait chaque jour avec une affreuse
-pensée et s'approchait de sa fin.
-
-Quelques lettres qu'il a laissées, et que nous insérons ici, sont les
-preuves les plus irrécusables de son trouble, de son délire, de ses
-pénibles tourments, de ses combats, et de son dégoût de la vie.
-
-
-
-
-12 décembre.
-
-
-«Cher Wilhelm! je suis dans l'état où devaient être ces malheureux
-qu'on croyait possédés d'un esprit malin. Cela me prend souvent. Ce
-n'est pas angoisse, ce n'est point désir: c'est une rage intérieure,
-inconnue, qui menace de déchirer mon sein, qui me serre la gorge, qui
-me suffoque! Alors je souffre, je souffre, et je cherche à me fuir, et
-je m'égare au milieu des scènes nocturnes et terribles qu'offre cette
-saison ennemie des hommes.
-
-«Hier soir, il me fallut sortir. Le dégel était survenu subitement.
-J'avais entendu dire que la rivière était débordée, que tous les
-ruisseaux jusqu'à Wahlheim s'étaient gonflés et que l'inondation
-couvrait toute ma chère vallée. J'y courus après onze heures.
-C'était un terrible spectacle!... Voir de la cime d'un roc, à la
-clarté de la lune, les torrents rouler sur les champs, les prés, les
-baies, inonder tout, le vallon bouleversé, et, à sa place, une mer
-houleuse livrée aux sifflements aigus du vent... Et lorsque après une
-profonde obscurité la lune reparaissait, et qu'un reflet superbe et
-terrible me montrait de nouveau les flots roulant et résonnant à mes
-pieds, alors il me prenait une idée, un frissonnement, et puis bientôt
-un désir... Ah! les bras étendus, j'étais là devant l'abîme, et je
-brûlais de m'y jeter, de m'y jeter! Je me perdais dans l'idée
-délicieuse d'y précipiter mes tourments, mes souffrances, avec du
-bruit, comme des vagues. Oh!... et tu n'eus pas la force de lever le
-pied et de finir tous tes maux... Mon sablier n'est pas encore à sa
-fin, je le sens! Ô mon ami! combien volontiers j'aurais donné mon
-existence d'homme, pour, avec l'ouragan, déchirer les nuées, soulever
-les flots! Serait-il possible que ces délices ne devinssent jamais le
-partage de celui qui languit aujourd'hui dans sa prison?
-
-«Et quel fut mon chagrin, en abaissant mes regards sur un endroit où
-je m'étais reposé avec Charlotte, sous un saule, après nous être
-promenés à la chaleur! Cette petite place était aussi inondée, et à
-peine je reconnus le saule! «Et ses prairies, pensai-je, et les
-environs de la maison de chasse! Comme le torrent doit avoir arraché,
-détruit nos berceaux!» Et le rayon doré du passé brilla dans mon
-âme... comme à un prisonnier vient un rêve de troupeau, de prairies,
-d'honneurs. J'étais debout là... Je ne m'en veux pas, car j'ai le
-courage de mourir. J'aurais dû... Et me voilà comme la vieille qui
-demande son bois aux haies et son pain aux portes, pour soutenir et
-prolonger d'un instant sa triste et défaillante existence.»
-
-
-
-
-14 décembre.
-
-
-«Qu'est-ce, mon ami? Je suis effrayé de moi-même. L'amour que j'ai
-pour elle n'est-il pas l'amour le plus saint, le plus pur, le plus
-fraternel? Ai-je jamais senti dans mon âme un désir coupable?... Je ne
-veux point jurer... Et maintenant des rêves! Oh! que ceux-là avaient
-raison, qui attribuaient ces effets opposés à des forces diverses!
-Cette nuit... je tremble de te le dire... je la tenais dans mes bras,
-étroitement serrée contre mon sein, et je couvrais sa belle bouche, sa
-bouche balbutiante d'amour, d'un million de baisers. Mon œil nageait
-dans l'ivresse du sien. Dieu! serait-ce un crime que le bonheur que je
-goûte encore à me rappeler intimement tous ces ardents plaisirs?
-Charlotte! Charlotte!... C'est fait de moi!... mes sens se troublent.
-Depuis huit jours je ne pense plus. Mes yeux sont remplis de larmes. Je
-ne suis bien nulle part, et je suis bien partout... Je ne souhaite rien,
-ne désire rien. Il vaudrait mieux que je partisse.»
-
-
-La résolution de sortir du monde s'était accrue et fortifiée dans
-l'âme de Werther au milieu de ces circonstances. Depuis son retour
-auprès de Charlotte, il avait toujours considéré la mort comme sa
-dernière perspective, et comme une ressource qui ne lui manquerait pas.
-Mais il s'était cependant promis de ne point s'y porter avec violence
-et précipitation, et de ne faire ce pas qu'avec la plus grande
-conviction et le plus grand calme.
-
-Son incertitude, ses combats avec lui-même, paraissent dans quelques
-lignes qui sans doute commençaient une lettre à son ami; le papier ne
-porte pas de date:
-
-
-«Sa présence, sa destinée, l'intérêt qu'elle prend à mon sort,
-expriment encore les dernières larmes de mon cerveau calciné.
-
-«Lever le rideau et passer derrière... voilà tout! Pourquoi frémir?
-pourquoi hésiter? Est-ce parce qu'on ignore ce qu'il y a derrière?...
-parce qu'on n'en revient point?... et que c'est le propre de notre
-esprit de supposer que tout est confusion et ténèbres là où nous ne
-savons pas d'une manière certaine ce qu'il y a?»
-
-
-Il s'habitua de plus en plus à ces funestes idées, et chaque jour
-elles lui devinrent plus familières. Son projet fut arrêté enfin
-irrévocablement; on en trouve la preuve dans cette lettre à double
-entente qu'il écrivit à son ami.
-
-
-
-
-20 décembre.
-
-
-«Cher Wilhelm, je rends grâce à ton amitié d'avoir si bien compris
-ce que je voulais dire. Oui, tu as raison, il vaudrait mieux pour moi
-que je partisse. La proposition que tu me fais de retourner vers vous
-n'est pas tout à fait de mon goût: au moins je voudrais faire un
-détour, surtout au moment où nous pouvons espérer une gelée soutenue
-et de beaux chemins. Je suis aussi très-content de ton dessein de venir
-me chercher; accorde-moi seulement quinze jours, et attends encore une
-lettre de moi qui te donne des nouvelles ultérieures. Il ne faut pas
-cueillir le fruit avant qu'il soit mûr, et quinze jours de plus ou de
-moins font beaucoup. Tu diras à ma mère qu'elle prie pour son fils, et
-que je lui demande pardon de tous les chagrins que je lui ai causés.
-C'était mon destin de faire le tourment des personnes dont j'aurais dû
-faire la joie. Adieu, mon cher ami. Que le ciel répande sur toi toutes
-ses bénédictions! Adieu.»
-
-
-Nous ne chercherons pas à rendre ce qui se passait à cette époque
-dans l'âme de Charlotte, et ce qu'elle éprouvait à l'égard de son
-mari et de son malheureux ami, quoique en nous-mêmes nous nous en
-fassions bien une idée, d'après la connaissance de son caractère.
-Mais toute femme douée d'une belle âme s'identifiera avec elle et
-comprendra ce qu'elle souffrait.
-
-Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était très-décidée à tout
-faire pour éloigner Werther. Si elle temporisait, son hésitation
-provenait de compassion et d'amitié; elle savait combien cet effort
-coûterait à Werther, elle savait qu'il lui serait presque impossible.
-Cependant elle se vit bientôt forcée de prendre une détermination:
-Albert continuait à garder sur ce sujet le même silence qu'elle avait
-elle-même gardé; et il lui importait d'autant plus de prouver par ses
-actions combien ses sentiments étaient dignes de ceux de son mari.
-
-Le jour que Werther écrivit à son ami la dernière lettre que nous
-venons de rapporter était le dimanche avant Noël; il vint le soir chez
-Charlotte, et la trouva seule. Elle s'occupait de préparer les joujoux
-qu'elle destinait à ses frères et sœurs pour les étrennes. Il parla
-de la joie qu'auraient les enfants, et de ce temps où l'ouverture
-inattendue d'une porte et l'apparition d'un arbre décoré de cierges,
-de sucreries et de pommes, nous causent les plus grands
-ravissements[12]. «Vous aussi, dit Charlotte en cachant son embarras
-sous un aimable sourire, vous aussi, vous aurez vos étrennes, si vous
-êtes bien sage; une petite bougie, et puis quelque chose encore.--Et
-qu'appelez-vous être bien sage? s'écria-t-il. Comment dois-je être?
-comment puis-je être?--Jeudi soir, reprit-elle, est la veille de Noël;
-les enfants viendront alors, et mon père avec eux; chacun aura ce qui
-lui est destiné. Venez aussi... mais pas avant...» Werther était
-interdit. «Je vous en prie, continua-t-elle, qu'il en soit ainsi; je
-vous en prie pour mon repos. Cela ne peut pas durer ainsi, non, cela ne
-se peut pas.» Il détourna les yeux de dessus elle, et se mit à
-marcher à grands pas dans la chambre, en répétant entre les dents:
-«Cela ne peut pas durer!» Charlotte, qui s'aperçut de l'état violent
-où l'avaient mis ses paroles, chercha, par mille questions, à le
-distraire de ses pensées; mais ce fut en vain. «Non, Charlotte,
-s'écria-t-il, non, je ne vous reverrai plus!--Pourquoi donc, Werther?
-reprit-elle. Vous pouvez, vous devez nous revoir; seulement soyez plus
-maître de vous! Oh! pourquoi êtes-vous né avec cette fougue, avec cet
-emportement indomptable et passionné que vous mettez à tout ce qui
-vous attache une fois! Je vous en prie, ajouta-t-elle en lui prenant la
-main, soyez maître de nous! Que de jouissances vous assurent votre
-esprit, vos talents, vos connaissances! Soyez homme, rompez ce fatal
-attachement pour une créature qui ne peut rien que vous plaindre!» Il
-grinça les dents, et la regarda d'un air sombre. Elle prit sa main.
-«Un seul moment de calme, Werther! lui dit-elle. Ne sentez-vous pas que
-vous vous abusez, que vous courez volontairement à votre perte?
-Pourquoi faut-il que ce soit moi, Werther! moi qui appartiens à un
-autre, précisément moi? Je crains bien, oui, je crains que ce
-ne soit cette impossibilité même de m'obtenir qui rende vos
-désirs si ardents!» Il retira sa main des siennes, et la regardant
-d'un œil fixe et mécontent: «C'est bien, s'écria-t-il, c'est
-très-bien! Cette remarque est peut-être d'Albert? Elle est profonde!
-très-profonde!--Chacun peut la faire, reprit-elle. N'y aurait-il donc
-dans le monde entier aucune femme qui pût remplir les vœux de votre
-cœur? Gagnez sur vous de la chercher, et je vous jure que vous la
-trouverez. Depuis longtemps, pour vous et pour nous, je m'afflige de
-l'isolement où vous vous renfermez. Prenez sur vous! Un voyage vous
-ferait du bien, sans aucun doute. Cherchez un objet digne de votre
-amour, et revenez alors: nous jouirons tous ensemble de la félicité
-que donne une amitié sincère.
-
---On pourrait imprimer cela, dit Werther avec un sourire amer, et le
-recommander à tous les instituteurs. Ah! Charlotte, laissez-moi encore
-quelque répit: tout s'arrangera!--Eh bien, Werther, ne revenez pas
-avant la veille de Noël!» Il voulait répondre; Albert entra. On se
-donna le bonsoir avec un froid de glace. Ils se mirent à se promener
-l'un à côté de l'autre dans l'appartement d'un air embarrassé.
-Werther commença un discours insignifiant, et cessa bientôt de parler.
-Albert fit de même; puis il interrogea sa femme sur quelques affaires
-dont il l'avait chargée. En apprenant qu'elles n'étaient pas encore
-arrangées, il lui dit quelques mots que Werther trouva bien froids et
-même durs. Il voulait s'en aller, et il ne le pouvait pas. Il balança
-jusqu'à huit heures, et son humeur ne fit que s'aigrir. Quand on vint
-mettre le couvert, il prit sa canne et son chapeau. Albert le pria de
-rester; mais il ne vit dans cette invitation qu'une politesse
-insignifiante: il remercia très-froidement, et sortit.
-
-Il retourna chez lui, prit la lumière des mains de son domestique qui
-voulait l'éclairer, et monta seul à sa chambre. Il sanglotait,
-parcourait la chambre à grands pas, se parlait à lui-même à haute
-voix, et d'une manière très-animée. Il finit par se jeter tout
-habillé sur son lit, où le trouva son domestique, qui prit sur lui
-d'entrer sur les onze heures pour lui demander s'il ne voulait pas qu'il
-lui tirât ses bottes. Il y consentit, et lui dit de ne point entrer le
-lendemain matin dans sa chambre sans avoir été appelé.
-
-Le lundi matin, 24 décembre, il commença à écrire à Charlotte la
-lettre suivante, qui, après sa mort, fut trouvée cachetée sur son
-secrétaire, et qui fut remise à Charlotte. Je la détacherai ici par
-fragments, comme il parait l'avoir écrite:
-
-«C'est une chose résolue, Charlotte, je veux mourir, et je te l'écris
-sans aucune exaltation romanesque, de sang-froid, le matin du jour où
-je te verrai pour la dernière fois. Quand tu liras ceci, ma chère, le
-tombeau couvrira déjà la dépouille glacée du malheureux qui ne
-connaît pas de plaisir plus doux, pour les derniers moments de sa vie,
-que de s'entretenir avec toi. J'ai eu une nuit terrible et aussi
-bienfaisante. Elle a fixé, affermi ma résolution. Je veux mourir!
-Quand je m'arrachai hier d'auprès de toi, quelle convulsion
-j'éprouvais dans mon âme! quel horrible serrement de cœur! comme ma
-vie, se consumant près de toi sans joie, sans espérance, me glaçait
-et me faisait horreur! Je pus à peine arriver jusqu'à ma chambre. Je
-me jetai à genoux, tout hors de moi; et, ô Dieu! tu m'accordas une
-dernière fois le soulagement des larmes les plus amères. Mille
-projets, mille idées se combattirent dans mon âme; et enfin il n'y
-resta plus qu'une seule idée, bien arrêtée, bien inébranlable. Je
-veux mourir! Je me couchai, et, ce matin, dans tout le calme du réveil,
-je trouvai encore dans mon cœur cette résolution ferme et
-inébranlable: Je veux mourir!... Ce n'est point désespoir, c'est la
-certitude que j'ai fini ma carrière, et que je me sacrifie pour toi.
-Oui, Charlotte, pourquoi te le cacher? il faut que l'un de nous trois
-périsse, et je veux que ce soit moi. Ô ma chère! une idée furieuse
-s'est insinuée dans mon cœur déchiré, souvent... de tuer ton
-époux... toi... moi!... Ainsi soit-il donc! Lorsque sur le soir d'un
-beau jour d'été tu graviras la montagne, pense à moi alors, et
-souviens-toi combien de fois je parcourus cette vallée. Regarde ensuite
-vers le cimetière, et que ton œil voie comme le vent berce l'herbe sur
-ma tombe, aux derniers rayons du soleil couchant... J'étais calme en
-commençant, et maintenant ces images m'affectent avec tant de force,
-que je pleure comme un enfant.»
-
-Sur les dix heures, Werther appela son domestique; et, en se faisant
-habiller, il lui dit qu'il allait faire un voyage de quelques jours;
-qu'il n'avait qu'à nettoyer ses habits et préparer tout pour faire les
-malles. Il lui ordonna aussi de demander les mémoires des marchands, de
-rapporter quelques livres qu'il avait prêtés, et de payer deux mois
-d'avance à quelques pauvres qui recevaient de lui une aumône chaque
-semaine.
-
-Il se fit apporter à manger dans sa chambre; et, après qu'il eut
-diné, il alla chez le bailli, qu'il ne trouva pas à la maison. Il se
-promena dans le jardin d'un air pensif: il semblait qu'il voulut
-rassembler en foule tous les souvenirs capables d'augmenter sa
-tristesse.
-
-Les enfants ne le laissèrent pas longtemps en repos. Ils coururent à
-lui en sautant, et lui dirent que quand demain, et encore demain, et
-puis encore un jour seraient venus, ils recevraient de Lolotte leur
-présent de Noël; et, là-dessus, ils lui étalèrent toutes les
-merveilles que leur imagination leur promettait. «Demain,
-s'écria-t-il, et encore demain, et puis encore un jour!» Il les
-embrassa tous tendrement, et allait les quitter, lorsque le plus jeune
-voulut encore lui dire quelque chose à l'oreille. Il lui dit en
-confidence que ses grands frères avaient écrit de beaux compliments du
-jour de l'an; qu'ils étaient longs; qu'il y en avait un pour le papa,
-un pour Albert et Charlotte, et un aussi pour M. Werther, et qu'on les
-présenterait de grand matin, le jour de Noël.
-
-Ces derniers mots l'accablèrent: il leur donna à tous quelque chose,
-monta à cheval, les chargea de faire ses compliments, et partit les
-larmes aux yeux.
-
-Il revint chez lui vers les cinq heures, recommanda à la servante
-d'avoir soin du feu, et de l'entretenir jusqu'à la nuit. Il dit au
-domestique d'emballer ses livres et son linge, et d'arranger ses habits
-dans sa malle. C'est alors vraisemblablement qu'il écrivit le
-paragraphe qui suit de sa dernière lettre à Charlotte:
-
-
-«Tu ne m'attends pas. Tu crois que j'obéirai, et que je ne te verrai
-que la veille de Noël. Charlotte! aujourd'hui ou jamais. La veille de
-Noël tu tiendras ce papier dans ta main, tu frémiras, et tu le
-mouilleras de tes larmes. Je le veux, il le faut! Oh! que je suis
-content d'avoir pris mon parti!»
-
-
-Cependant Charlotte se trouvait dans une situation bien triste. Son
-dernier entretien avec Werther lui avait mieux fait sentir encore
-combien il lui serait difficile de l'éloigner; elle comprenait mieux
-qu'elle ne l'avait fait jusque-là tous les tourments qu'il aurait à
-souffrir pour se séparer d'elle.
-
-Elle avait dit, comme en passant, en présence de son mari, que Werther
-ne reviendrait point avant la veille de Noël; et Albert était monté
-à cheval pour aller chez un bailli du voisinage terminer une affaire
-qui devait le retenir jusqu'au lendemain.
-
-Elle était seule; aucun de ses frères n'était autour d'elle. Elle
-s'abandonna tout entière à ses pensées qui erraient sur sa situation
-présente et sur l'avenir. Elle se voyait liée pour la vie à un homme
-dont elle connaissait l'amour et la fidélité, et qu'elle aimait de
-toute son âme; à un homme dont le caractère paisible et solide
-paraissait formé par le ciel pour assurer le bonheur d'une honnête
-femme; elle sentait ce qu'un tel époux serait toujours pour elle et
-pour sa famille. D'un autre côté, Werther lui était devenu si cher,
-et dès le premier instant la sympathie entre eux s'était si bien
-manifestée, leur longue liaison avait amené tant de rapports intimes,
-que son cœur eu avait reçu des impressions ineffaçables. Elle était
-accoutumée à partager avec lui tous ses sentiments et toutes ses
-pensées; et son départ la menaçait de lui faire un vide qu'elle ne
-pourrait plus remplir. Oh! si elle avait pu, dans cet instant, le
-changer en un frère, combien elle eût été heureuse! s'il y avait eu
-moyen de le marier à une de ses amies! si elle avait pu aussi espérer
-de rétablir entièrement la bonne intelligence entre Albert et lui!
-
-Elle passa en revue dans son esprit toutes ses amies: elle trouvait
-toujours à chacune d'elles quelque défaut, et il n'y en eut aucune qui
-lui parût digne.
-
-Au milieu de toutes ces réflexions, elle finit par sentir
-profondément, sans oser se l'avouer, que le désir secret de son âme
-était de le garder pour elle-même, tout en se répétant qu'elle ne
-pouvait, qu'elle ne devait pas le garder. Son âme, si pure, si belle,
-et toujours si invulnérable à la tristesse, reçut en ce moment
-l'empreinte do cette mélancolie qui n'entrevoit plus la perspective du
-bonheur. Son cœur était oppressé, et un sombre nuage couvrait ses
-yeux.
-
-Il était six heures et demie lorsqu'elle entendit Werther monter
-l'escalier; elle reconnut à l'instant ses pas et sa voix qui la
-demandait. Comme son cœur battit vivement à son approche, et
-peut-être pour la première fois! Elle aurait volontiers fait dire
-qu'elle n'y était pas; et, quand il entra, elle lui cria avec une
-espèce d'égarement passionné: «Vous ne m'avez pas tenu parole!--Je
-n'ai rien promis, fut sa réponse.--Au moins auriez-vous dû avoir
-égard à ma prière; je vous avais demandé cela pour notre
-tranquillité commune.»
-
-Elle ne savait que dire ni que faire, quand elle pensa à envoyer
-inviter deux de ses amies, pour ne pas se trouver seule avec Werther. Il
-déposa quelques livres qu'il avait apportés, et en demanda d'autres.
-Tantôt elle souhaitait voir arriver ses amies, tantôt qu'elles ne
-vinssent pas, lorsque la servante rentra, et lui dit qu'elles
-s'excusaient toutes deux de ne pouvoir venir.
-
-Elle voulait d'abord faire rester cette fille, avec son ouvrage, dans la
-chambre voisine, et puis elle changea d'idée. Werther se promenait à
-grands pas. Elle se mit à son clavecin, et commença un menuet; mais
-ses doigts se refusaient. Elle se recueillit, et vint s'asseoir d'un air
-tranquille auprès de Werther, qui avait pris sa place accoutumée sur
-le canapé.
-
-«N'avez-vous rien à lire?» dit-elle. Il n'avait rien. «Ici, dans mon
-tiroir, continua-t-elle, est votre traduction de quelques chants
-d'Ossian: je ne l'ai point encore lue, car j'espérais toujours vous
-l'entendre lire vous-même, mais cela n'a jamais pu s'arranger.» Il
-sourit, et alla chercher son cahier. En frisson le saisit en y portant
-la main, et ses yeux se remplirent de larmes quand il l'ouvrit; il se
-rassit, et lut:
-
-
-«Étoile de la nuit naissante, te voilà qui étincelles à l'occident,
-tu lèves ta brillante tête sur la nuée, tu l'avances majestueusement
-le long de la colline. Que regardes-tu sur la bruyère? Les vents
-orageux se sont apaisés; le murmure du torrent lointain se fait
-entendre; les vagues viennent expirer au pied du rocher, et les insectes
-du soir bourdonnent dans les airs. Que regardes-tu, belle lumière? Mais
-tu souris et tu t'en vas joyeusement. Les ondes t'entourent, et baignent
-ton aimable chevelure. Adieu, tranquille rayon. Et toi, parais, toi,
-superbe; lumière de l'âme d'Ossian.
-
-«Et elle parait dans tout son éclat. Je vois mes amis morts. Ils
-s'assemblent à Lora, comme aux jours qui sont passés. Fingal vient,
-comme une humide colonne de brouillard. Autour de lui sont ses héros;
-voila les bardes! Ullin aux cheveux gris, majestueux Ryno, Alpin,
-chantre aimable, et loi, plaintive Minona! comme vous êtes changés,
-mes amis, depuis les jours de fête de Selma, alors que nous nous
-disputions l'honneur du chant, comme les zéphyrs du printemps font,
-l'un après l'autre, plier les hautes herbes sur la colline!
-
-«Alors Minona s'avançait dans sa beauté, le regard baissé, les yeux
-pleins de larmes; sa chevelure flottait, en résistant au vent vagabond
-qui soufflait du haut de la colline. L'âme des guerriers devint sombre
-quand sa douce voix s'éleva; car ils avaient vu souvent la tombe de
-Salgar, ils avaient souvent vu la sombre demeure de la blanche Colma.
-Colma était abandonnée sur la colline, seule avec sa voix mélodieuse;
-Salgar avait promis de venir, mais la nuit se répandait autour d'elle.
-Écoutez de Colma la voix, lorsqu'elle était seule sur la colline.
-
-
-[Footnote 12: C'est l'usage en Allemagne d'enfermer, la veille de Noël,
-un arbre chargé de petits cierges et de bonbons, dans une fausse
-armoire qu'on ouvre a l'instant où l'on s'y attend le moins, pour
-donner aux enfants le plaisir de la surprise.]
-
-
-
-
-COLMA.
-
-
-«Il fait nuit. Je suis seule, égarée sur l'orageuse colline. Le vent
-souille dans les montagnes. Le torrent roule avec fracas des rochers.
-Aucune cabane ne me défend de la pluie, ne me défend sur l'orageuse
-colline.
-
-«Ô lune! sors de tes nuages! paraissez, étoiles de la nuit! Que
-quelque rayon me conduise à l'endroit où mon amour repose des fatigues
-de la chasse; son arc détendu à côté de lui, ses chiens haletants
-autour de lui! Faut-il, faut-il que je sois assise ici seule sur le roc
-au-dessus du torrent! Le torrent est gonflé et l'ouragan mugit. Je
-n'entends pas la voix de mon amant.
-
-«Pourquoi tarde mon Salgar? a-t-il oublié sa promesse? Voilà bien le
-rocher et l'arbre, et voici le bruyant torrent. Salgar, tu m'avais
-promis d'être ici à l'approche de la nuit. Hélas! où s'est égaré
-mon Salgar? Avec toi je voulais fuir, abandonner père et frère, les
-orgueilleux! Depuis longtemps nos familles sont ennemies, mais nous ne
-sommes point ennemis, ô Salgar!
-
-«Tais-toi un instant, ô vent! silence un instant, ô torrent! que ma
-voix résonne à travers la vallée, que mon voyageur m'entende! Salgar,
-c'est moi qui appelle. Voici l'arbre et le rocher. Salgar, mon ami, je
-suis ici, pourquoi ne viens-tu pas?
-
-«Ah! la lune parait, les flots brillent dans la vallée, les rochers
-blanchissent; je vois au loin... Mais je ne le vois pas sur la cime; ses
-chiens devant lui n'annoncent pas son arrivée. Faut-il que je sois
-seule ici!
-
-«Mais qui sont ceux qui là-bas sont couchés sur la bruyère?... Mon
-amant, mon frère!...Parlez, ô mes amis! Ils se taisent. Que mon âme
-est tourmentée!... Ah! ils sont morts; leurs glaives sont rougis du
-combat. Ô mon frère, mon frère, pourquoi as-tu tué mon Salgar? Ô
-mon Salgar, pourquoi as-tu tué mon frère? Vous m'étiez tous les deux
-si chers! Oh! tu étais beau entre mille sur la colline; il était
-terrible dans le combat. Répondez-moi, écoutez ma voix, mes
-bien-aimés! Mais, hélas! ils sont muets, muets pour toujours; leur
-sein est froid comme la terre.
-
-«Oh! du haut du rocher de la colline, du haut de la cime de l'orageuse
-montagne, parlez, esprits des morts! parlez, je ne frémirai point. Où
-êtes-vous allés reposer? dans quelle caverne des montagnes dois-je
-vous trouver? Je n'entends aucune faible voix; le vent ne m'apporte
-point la réponse des morts.
-
-«Je suis assise dans ma douleur; j'attends le matin dans les larmes.
-Creusez le tombeau, vous, les amis des morts; mais ne la fermez pas
-jusqu'à ce que je vienne. Ma vie disparaît comme un songe. Pourrais-je
-rester en arrière! Ici je veux demeurer avec mes amis, auprès du
-torrent qui sort du rocher. Lorsqu'il fait nuit sur la colline, et que
-le vent arrive en roulant par-dessus la bruyère, mon esprit doit se
-tenir sous le vent et plaindre la mort de mes amis. Le chasseur
-m'entendra de sa cabane de feuillage, craindra ma voix et l'aimera; car
-elle sera douce, ma voix, en pleurant mes amis: ils m'étaient tous les
-deux si chers!
-
-
-«C'était là ton chant! ô Minona! douce fille de Thormann. Nos larmes
-coulèrent pour Colma, et notre âme devint sombre.
-
-«Ullin parut avec la harpe, et nous donna le chant d'Alpin. La voix
-d'Alpin était douce, l'âme de Ryno était un rayon de feu; mais tous
-deux déjà habitaient l'étroite maison des morts, et leur voix était
-morte à Selma. Un jour Ullin, revenant de la chasse, avant que les deux
-héros fussent tombés, les entendit chanter tour à tour sur la
-colline. Leurs chants étaient doux, mais tristes. Ils plaignaient la
-mort de Morar, le premier des héros. L'âme de Morar était comme
-l'âme de Fingal, son glaive comme le glaive d'Oscar. Mais il tomba, et
-son père gémit, et sa sœur pleura, et Minona pleura, Minona, la sœur
-du valeureux Morar. Devant les accords d'Ullin, Minona se retira, comme
-la lune à l'ouest, qui prévoit l'orage, cache sa belle tête dans un
-nuage. Je pinçai la harpe avec Ullin pour le chant des plaintes.
-
-
-
-
-RYNO.
-
-
-«Le vent et la pluie sont apaisés, le zénith est serein, les nuages
-se dissipent; le soleil, en fuyant, éclaire la colline de ses derniers
-rayons; la rivière coule toute rouge de la montagne dans la vallée.
-Doux est ton murmure, ô rivière! mais plus douce est la voix d'Alpin,
-quand il fait entendre un chant funèbre. Sa tête est courbée par
-l'âge, et son œil creux est rouge de pleurs. Alpin, excellent
-chanteur, pourquoi, seul sur la silencieuse colline, gémis-tu comme un
-coup de vent dans la forêt, comme une vague sur un rivage lointain?»
-
-
-
-
-ALPIN.
-
-
-«Mes pleurs, Ryno, sont pour la mort; ma voix est aux habitants de la
-tombe. Jeune homme, tu es svelte sur la colline, beau parmi les fils des
-bruyères; mais tu tomberas comme Morar, et sur ton tombeau l'affligé
-viendra s'asseoir. Les collines t'oublieront. Ton arc est là, attaché
-à la muraille, détendu.
-
-«Tu étais svelte, ô Morar, comme un chevreuil sur la colline,
-terrible comme le météore qui brille la nuit au ciel. Ton courroux
-était un orage; ton glaive dans le combat était comme l'éclair sur la
-bruyère; ta voix, semblable au torrent de la forêt après la pluie, au
-tonnerre roulant sur les collines lointaines. Beaucoup tombaient devant
-ton bras, la flamme de ta colère les consumait. Mais quand tu revenais
-de la guerre, ta voix était paisible, ton visage semblable au soleil
-après l'orage, à la lune dans la nuit silencieuse, ton sein calme
-comme le lac quand le bruit du vent est apaisé.
-
-«Étroite est maintenant ta demeure, obscur ton tombeau: avec trois pas
-je mesure ta tombe. Ô toi qui étais si grand! quatre pierres couvertes
-de mousse sont ton seul monument: un arbre effeuillé, l'herbe haute que
-le vent couche, indiquent à l'œil du chasseur le tombeau du puissant
-Morar. Tu n'as pas de mère pour te pleurer, pas d'amante qui verse des
-larmes sur toi. Elle est morte, celle qui te donna le jour; elle est
-tombée, la fille de Morglan.
-
-«Quel est ce vieillard appuyé sur son bâton? qui est-il, cet homme
-dont la tête est blanche et dont les yeux sont rougis par les larmes?
-C'est ton père, ô Morar! le père d'aucun autre fils. Il entendit
-souvent parler de ta vaillance, des ennemis tombés sous tes coups; il
-entendit la gloire de Morar! Ah! pourquoi a-t-il entendu sa chute?
-Pleure, père de Morar, pleure! mais ton fils ne t'entend pas. Le
-sommeil des morts est profond; leur oreiller de poussière est creusé
-bas. Il n'entendra plus jamais ta voix, il ne se réveillera plus à ta
-voix. Oh! quand fait-il jour au tombeau, pour dire à celui qui dort:
-«Réveille-toi!»
-
-«Adieu, le plus généreux des hommes! adieu, guerrier fameux! Jamais
-plus le champ de bataille ne te verra; jamais plus la sombre forêt ne
-brillera de l'éclat de ton acier. Tu n'as laissé aucun fils, mais les
-chants conserveront ton nom; les temps futurs entendront parler de toi,
-ils connaîtront Morar!
-
-«Les guerriers s'affligèrent; mais Armin surtout poussa de douloureux
-soupirs. Ce chant lui rappelait aussi à lui la mort d'un fils, et le
-ramenait aux jours de sa jeunesse. Carmor était près du héros,
-Carmor, le prince de Galmal. «Pourquoi ces sanglots? dit-il; est-ce ici
-qu'il faut pleurer? la musique et les chants ne sont-ils pas pour fondre
-l'âme et la ranimer? Le léger nuage de brouillard qui s'élève du lac
-tombe sur la vallée et humecte les fleurs; et à l'instant le soleil
-revient dans sa force, dissipe le brouillard, et les fleurs
-reverdissent. Pourquoi es-tu si triste, ô Armin! toi qui règnes sur
-Gorma, qu'environnent les flots?»
-
-
-
-
-ARMIN.
-
-
-«Oui, je suis triste, et j'ai bien des raisons de l'être. Carmor, tu
-n'as point perdu de fils! tu n'as point perdu de fille éclatante de
-beauté! Le brave Colgar vit, et Amira aussi, la plus belle des femmes.
-Les branches de ta race fleurissent, ô Carmor; mais Armin est le
-dernier de sa souche! Ton lit est noir, ô Daura! sombre est ton sommeil
-dans le tombeau! Quand te réveilleras-tu, avec tes chants, avec ta voix
-mélodieuse? Levez-vous, vents de l'automne! souillez, souillez sur
-l'obscure bruyère! Veuillez, torrents de la forêt! Hurlez, ouragans,
-à la cime des chênes! Voyage à travers des nuages déchirés, ô
-lune! montre et cache alternativement ton pâle visage! rappelle-moi la
-nuit terrible où mes enfants périrent, où Arindal le fort tomba, où
-s'éteignit Daura la chérie!
-
-«Daura, ma fille, tu étais belle, belle comme la lune sur les collines
-de Fura, blanche comme la neige tombée, douce comme le souille du
-matin. Arindal, ton arc était fort, ton javelot rapide dans les airs,
-ton regard comme la nue qui presse les flots, ton bouclier comme un
-nuage de feu dans l'orage.
-
-«Armar, fameux dans les combats, vint, rechercha l'amour de Daura, et
-fut bientôt aimé. Leurs amis étaient joyeux et pleins d'espérance.
-
-«Érath, fils d'Odgall, frémissait de rage, car son frère avait été
-tué par Armar. Il vint déguisé en batelier. Sa barque était belle
-sur les vagues; il avait les cheveux blanchis par l'âge, et son visage
-était grave et tranquille. «Ô la plus belle des filles! dit-il,
-aimable fille d'Armin, là-bas sur le rocher, non loin du rivage, Armar
-attend sa Daura. Je viens, toi son amour, pour t'y conduire sur les
-flots roulants.»
-
-«Elle y alla, elle appela Armar. La voix du rocher seule lui répondit.
-«Armar, mon ami, mon amant, pourquoi me tourmentes-tu ainsi?
-Écoute-moi donc, fils d'Arnath! écoute-moi. C'est Daura qui
-t'appelle.»
-
-«Érath, le traître, fuyait en riant vers la terre. Elle élevait sa
-voix, elle appelait son père et son frère: «Arindal! Armin! aucun de
-vous ne viendra-t-il donc sauver sa Daura?»
-
-«Sa voix traversa la mer; Arindal, mon fils, descendit de la colline,
-couvert du butin de sa chasse, ses flèches retentissant à son côté,
-son arc à la main, et cinq dogues noirs autour de lui. Il aperçut
-l'imprudent Érath sur le rivage, le saisit, et l'enchaîna, entourant
-fortement ses bras et repliant étroitement les liens autour de ses
-hanches. Erath, ainsi enchaîné, remplissait les airs de ses
-gémissements.
-
-«Arindal pousse la barque au large, et s'élance vers Daura. Tout à
-coup Armar survient furieux; il décoche une flèche; le trait siffla et
-tomba dans ton cœur, ô Arindal, mon fils! Ô mon fils! tu péris du
-coup destiné à Érath. La barque atteignit le rocher, et en même
-temps Arindal tomba et expira. Le sang de ton frère coulait à tes
-pieds, ô Daura! quelle fut ta douleur!
-
-«La barque fut brisée, les flots l'engloutirent. Armar se précipite
-dans la mer pour sauver sa Daura ou mourir. Soudain un coup de vent
-tombe de la colline sur les flots; Armar est submergé et ne reparaît
-plus.
-
-«J'ai entendu les plaintes de ma tille se désolant sur le rocher battu
-des vagues: ses cris étaient aigus, et revenaient sans cesse; et son
-père ne pouvait rien pour elle! Toute la nuit je restai sur le rivage;
-je la voyais aux faibles rayons de la lune; toute la nuit j'entendis ses
-cris; le vent souillait et la pluie tombait par torrents. Sa voix devint
-faible avant que le matin parût, et finit par s'évanouir comme le
-souille du soir dans l'herbe des rochers. Épuisée par la douleur, elle
-mourut, et laissa Armin seul. Ma force dans la guerre est passée, mon
-orgueil de père est tombé.
-
-«Lorsque les orages descendent de la montagne, lorsque le vent du nord
-soulève les flots, je m'assieds sur le rivage retentissant, et je
-regarde le terrible rocher. Souvent, quand la lune commence à renaître
-dans le ciel, j'aperçois dans le clair-obscur les esprits de mes
-enfants marchant ensemble dans une triste concorde.»
-
-
-Un torrent de larmes qui coula des yeux de Charlotte, et qui soulagea
-son cœur oppressé, interrompit la lecture de Werther. Il jeta le
-manuscrit, lui prit une main, et versa les pleurs les plus amers.
-Charlotte était appuyée sur l'autre main, et cachait son visage dans
-son mouchoir. Leur agitation à l'un et à l'autre était terrible: ils
-sentaient leur propre infortune dans la destinée des héros d'Ossian;
-ils la sentaient ensemble, et leurs larmes se confondaient. Les lèvres
-et les yeux de Werther se collèrent sur le bras de Charlotte, et le
-brûlaient. Elle frémit, et voulut s'éloigner; mais la douleur et la
-compassion la tenaient enchaînée, comme si une masse de plomb eût
-pesé sur elle. Elle chercha, en suffoquant, à se remettre, et en
-sanglotant elle le pria de continuer; elle le priait d'une voix
-céleste. Werther tremblait, son sein voulait s'ouvrir; il ramassa ses
-chants, cl lut d'une voix entrecoupée:
-
-«Pourquoi m'éveilles-tu, souffle du printemps? tu me caresses et dis:
-«Je suis chargé de la rosée du ciel.» Mais le temps de ma
-flétrissure est proche; proche est l'orage qui abattra mes feuilles.
-Demain viendra le voyageur, viendra celui qui m'a vu dans ma beauté;
-son œil me cherchera autour de lui, il me cherchera, et ne me trouvera
-point.»
-
-
-Toute la force de ces paroles tomba sur l'infortuné. Il en fut
-accablé. Il se jeta aux pieds de Charlotte dans le dernier désespoir;
-il lui prit les mains, qu'il pressa contre ses yeux, contre son front.
-Il sembla à Charlotte qu'elle sentait passer dans son âme un
-pressentiment du projet affreux qu'il avait formé. Ses sens se
-troublèrent; elle lui serra les mains, les pressa contre son sein; elle
-se pencha vers lui avec attendrissement, et leurs joues brûlantes se
-touchèrent. L'univers s'anéantit pour eux. Il la prit dans ses bras,
-la serra contre son cœur, et couvrit ses lèvres tremblantes et
-balbutiantes de baisers furieux. «Werther! dit-elle d'une voix
-étouffée et en se détournant, Werther!» Et d'une main faible elle
-tâchait de l'écarter de son sein. «Werther!» s'écria-t-elle enfin,
-du ton le plus imposant et le plus noble. Il ne put y tenir. Il la
-laissa aller de ses bras, et se jeta à terre devant elle comme un
-forcené. Elle s'arracha de lui, et, toute troublée, tremblante entre
-l'amour et la colère, elle lui dit: «Voilà la dernière fois,
-Werther! vous ne me verrez plus.» Et puis, jetant sur le malheureux un
-regard plein d'amour, elle courut dans la chambre voisine, et s'y
-renferma. Werther lui tendit les bras et n'osa pas la retenir. Il était
-par terre, la tête appuyée sur le canapé, et il demeura plus d'une
-demi-heure dans cette position, jusqu'à ce qu'un bruit qu'il entendit
-le rappela à lui-même: c'était la servante qui venait mettre le
-couvert. Il allait et venait dans la chambre; et lorsqu'il se vit de
-nouveau seul, il s'approcha de la porte du cabinet, et dit à voix
-basse: «Charlotte! Charlotte! seulement encore un mot, un adieu.» Elle
-garda le silence. Il attendit, il pria, puis attendit encore; enfin il
-s'arracha de cette porte en s'écriant: «Adieu, Charlotte! adieu pour
-jamais!»
-
-Il se rendit à la porte de la ville. Les gardes, qui étaient
-accoutumés à le voir, le laissèrent passer sans lui rien dire. Il
-tombait de la neige fondue. Il ne rentra que vers les onze heures.
-Lorsqu'il revint à la maison, son domestique remarqua qu'il n'avait
-point de chapeau; il n'osa l'en faire apercevoir. Il le déshabilla:
-tout était mouillé. On a trouvé ensuite son chapeau sur un rocher qui
-se détache de la montagne et plonge sur la vallée. On ne conçoit pas
-comment il a pu, par une nuit obscure et pluvieuse, y monter sans se
-précipiter.
-
-«Il se coucha et dormit longtemps. Le lendemain matin, son domestique
-le trouva à écrire, quand son maître l'appela pour lui apporter son
-café. Il ajoutait le passage suivant de sa lettre à Charlotte:
-
-
-«C'est donc pour la dernière fois, pour la dernière fois que j'ouvre
-les yeux! Hélas! ils ne verront plus le soleil; des nuages et un sombre
-brouillard le cachent pour toute la journée. Oui, prends le deuil, ô
-nature! ton fils, ton ami, ton bien-aimé, s'approche de sa fin.
-Charlotte, c'est un sentiment qui n'a point de pareil, et qui ne peut
-guère se comparer qu'au sentiment confus d'un songe, que de se dire: Ce
-matin est le dernier! Le dernier, Charlotte! je n'ai aucune idée de ce
-mot; le dernier! Ne suis-je pas là dans toute ma force? et demain,
-couché, étendu sans vie sur la terre! Mourir! qu'est-ce que cela
-signifie? Vois-tu, nous rêvons quand nous parlons de la mort. J'ai vu
-mourir plusieurs personnes; mais l'homme est si borné, qu'il n'a aucune
-idée du commencement et de la fin de son existence. Actuellement encore
-à moi, à toi! à toi! ma chère; et un moment de plus... séparés...
-désunis... peut-être pour toujours! Non, Charlotte, non... Comment
-puis-je être anéanti? Nous sommes, oui... S'anéantir! qu'est-ce que
-cela signifie? C'est encore un mot, un son vide que mon cœur ne
-comprend pas... Mort, Charlotte! enseveli dans un coin de la terre
-froide, si étroit, si obscur! J'eus une amie qui fut tout pour ma
-jeunesse privée d'appui et de consolations. Elle mourut, je suivis le
-convoi, et me tins auprès de la fosse. J'entendis descendre le
-cercueil, j'entendis le frottement des cordes qu'on lâchait et qu'on
-retirait ensuite; et puis la première pelletée de terre tomba, et le
-coffre funèbre rendit un bruit sourd, puis plus sourd, et plus sourd
-encore, jusqu'à ce qu'enfin il se trouva entièrement couvert! Je
-tombai auprès de la fosse, saisi, agité, oppressé, les entrailles
-déchirées. Mais je ne savais rien sur mon origine, sur mon avenir.
-Mourir! tombeau! Je n'entends point ces mots!
-
-«Oh! pardonne-moi! pardonne-moi! Hier!... c'aurait dû être le dernier
-moment de ma vie. Ô ange! ce fut pour la première fois, oui, pour la
-première fois, que ce sentiment d'une joie sans bornes pénétra tout
-entier, et sans aucun mélange de doute, dans mon âme: Elle m'aime!
-elle m'aime! Il brûle encore sur mes lèvres le feu sacré qui coula
-par torrents des tiennes; ces ardentes délices sont encore dans mon
-cœur. Pardonne-moi! pardonne-moi!
-
-«Ah! je le savais bien que tu m'aimais! Tes premiers regards, ces
-regards pleins d'âme, ton premier serrement de main, me l'apprirent; et
-cependant, lorsque je t'avais quittée, ou que je voyais Albert à tes
-côtés, je retombais dans mes doutes rongeurs.
-
-«Te souvient-il de ces fleurs que tu m'envoyas le jour de cette
-ennuyeuse réunion, où tu ne pus me dire un seul mot, ni me tendre la
-main? Je restai la moitié de la nuit à genoux devant ces fleurs, et
-elles furent pour moi le sceau de ton amour. Mais, hélas! ces
-impressions s'effaçaient, comme insensiblement s'efface dans le cœur
-du chrétien le sentiment de la grâce de son Dieu, qui lui a été
-donné avec une profusion céleste dans de saintes images, sous des
-symboles visibles.
-
-«Tout cela est périssable; mais l'éternité même ne pourra point
-détruire la vie brûlante dont je jouis hier sur tes lèvres et que je
-sens en moi! Elle m'aime! ce bras l'a pressée! ces lèvres ont tremblé
-sur ses lèvres! cette bouche a balbutié sur la sienne! Elle est à
-moi! Tu es à moi! oui, Charlotte, pour jamais!
-
-«Qu'importe qu'Albert soit ton époux? Époux!... Ce titre serait donc
-seulement pour ce monde... Et pour ce monde aussi je commets un péché
-en t'aimant, en désirant de t'arracher, si je pouvais, de ses bras dans
-les miens? Péché! soit. Eh bien! je m'en punis. Je l'ai savouré, ce
-péché, dans toutes ses délices célestes; j'ai aspiré le baume de la
-vie et versé la force dans mon cœur. De ce moment tu es à moi, à
-moi, ô Charlotte! Je pars devant. Je vais rejoindre mon père, ton
-père; je me plaindrai à lui; il me consolera jusqu'à ton arrivée;
-alors je vole à ta rencontre, je te saisis, et demeure uni à toi en
-présence de l'Éternel, dans des embrassements qui ne finiront jamais.
-
-«Je ne rêve point, je ne suis point dans le délire! Près du tombeau,
-je vois plus clair. Nous serons, nous nous reverrons! Nous verrons ta
-mère. Je la verrai, je la trouverai. Ah! j'épancherai devant elle mon
-cœur tout entier. Ta mère! ta parfaite image.»
-
-
-Vers les onze heures, Werther demanda à son domestique si Albert
-n'était pas de retour. Le domestique répondit que oui, qu'il avait vu
-passer son cheval. Alors Werther lui donna un petit billet non cacheté,
-qui contenait ces mots:
-
-«Voudriez-vous bien me prêter vos pistolets pour un voyage que je me
-propose de faire? Adieu.»
-
-
-La pauvre Charlotte avait peu dormi la nuit précédente. Ce qu'elle
-avait craint était devenu certain, et ses appréhensions s'étaient
-réalisées d'une manière qu'elle n'avait pu ni prévoir ni craindre.
-Son sang si pur, et qui coulait avec tant de douceur, était maintenant
-dans un trouble fiévreux, et mille sentiments déchiraient son noble
-cœur. Était-ce le feu des embrassements de Werther qu'elle sentait
-dans son sein? Était-ce indignation de sa témérité? Était-ce une
-fâcheuse comparaison de son état actuel avec ces jours d'innocence, de
-calme, et de confiance entière en elle-même? Comment se
-présenterait-elle à son mari? Comment lui avouer une scène qu'elle
-pouvait si bien avouer, et que pourtant elle n'osait pas s'avouer à
-elle-même? Ils s'ôtaient si longtemps contraints l'un et l'autre sur
-ce point! serait-elle la première à rompre le silence, et
-précisément au moment où elle aurait à faire à son époux une
-communication si inattendue? Elle craignait déjà que la seule nouvelle
-de la visite de Werther ne produisit sur lui une fâcheuse impression:
-que serait-ce s'il en apprenait le fatal résultat? Pouvait-elle
-espérer que son mari verrait cette scène dans son vrai jour, et la
-jugerait sans prévention? et pouvait-elle désirer qu'il lût dans son
-âme? D'un autre coté, pouvait-elle dissimuler avec un homme devant
-lequel elle avait toujours été franche et transparente comme le
-cristal, à qui elle n'avait jamais caché et ne voulait jamais cacher
-aucune de ses affections? Toutes ces réflexions l'accablèrent de
-soucis et la jetèrent dans un cruel embarras. Et toujours ses pensées
-revenaient à Werther, qui était perdu pour elle, qu'elle ne pouvait
-abandonner, qu'il fallait pourtant qu'elle abandonnât, et à qui, en la
-perdant, il ne restait plus rien.
-
-Quoique l'agitation de son esprit ne lui permit pas de s'en rendre
-compte, elle sentait confusément combien pesait alors sur elle la
-mésintelligence qui existait entre Albert et Werther. Des hommes si
-bons, si raisonnables, avaient commencé, pour de secrètes différences
-de sentiments, à se renfermer tous deux dans un mutuel silence, chacun
-pensant à son droit et au tort de l'autre; et l'aigreur s'était
-tellement accrue peu à peu, qu'il devenait impossible, au moment
-critique, de défaire le nœud d'où tout dépendait. Si une heureuse
-confiance les eût rapprochés plus tôt, si l'amitié et l'indulgence
-se fussent ranimées et eussent ouvert leurs cœurs à de doux
-épanchements, peut-être notre malheureux ami eût-il encore été
-sauvé.
-
-Une circonstance particulière augmentait sa perplexité. Werther, comme
-on le voit par ses lettres, n'avait jamais fait mystère de son désir
-de quitter ce monde. Albert l'avait souvent combattu; et il en avait
-été aussi quelquefois question entre Charlotte et son mari. Celui-ci,
-par suite de son invincible aversion pour le suicide, manifestait assez
-fréquemment, avec une espèce d'acrimonie tout à fait étrangère à
-son caractère, qu'il croyait fort peu à une pareille résolution; il
-se permettait même des railleries à ce sujet, et il avait communiqué
-en partie son incrédulité à Charlotte. Cette réflexion la
-tranquillisait pendant quelques instants, lorsque son esprit lui
-présentait de sinistres images; mais, d'un autre côté, elle
-l'empêchait défaire part à son mari des inquiétudes qui la
-tourmentaient.
-
-Albert arriva. Charlotte alla au-devant de lui avec un empressement
-mêlé d'embarras. Il n'était pas de bonne humeur: il n'avait pu
-terminer ses affaires; il avait trouvé, dans le bailli qu'il était
-allé voir, un homme intraitable et minutieux. Les mauvais chemins
-avaient encore achevé de le contrarier.
-
-Il demanda s'il n'était rien arrivé; elle se hâta de répondre que
-Werther était venu la veille au soir. Il s'informa s'il y avait des
-lettres: elle lui dit qu'elle avait porté quelques lettres et paquets
-dans sa chambre. Il y passa, et Charlotte resta seule. La présence de
-l'homme qu'elle aimait et estimait avait fait une heureuse diversion sur
-son cœur. Le souvenir de sa générosité, de son amour, de sa bonté,
-avait ramené le calme dans son âme. Elle senti! un secret désir de le
-suivre: elle prit son ouvrage, et l'alla trouver dans son appartement,
-comme elle faisait souvent. Il était occupé à décacheter et à
-parcourir ses lettres. Quelques-unes semblaient contenir des choses peu
-agréables. Charlotte lui adressa quelques questions; il y répondit
-brièvement, et se mit à écrire à son bureau.
-
-Ils étaient restés ainsi ensemble pendant une heure, et Charlotte
-s'attristait de plus en plus. Elle sentait combien il lui serait
-difficile de découvrir à son mari ce qui pesait sur son cœur, fût-il
-même de la meilleure humeur possible. Elle tomba dans une mélancolie
-d'autant plus pénible, qu'elle cherchait à la cacher et à dévorer
-ses larmes.
-
-L'apparition du domestique de Werther augmenta encore le tourment de
-Charlotte. Il remit le petit billet à Albert, qui se retourna
-froidement vers sa femme, et lui dit: «Donne-lui les pistolets. Je lui
-souhaite un bon voyage,» ajouta-t-il en s'adressant au domestique. Ce
-fut un coup de foudre pour Charlotte. Elle tâcha de se lever, les
-jambes lui manquèrent; elle ne savait ce qui se passait en elle. Enfin
-elle avança lentement vers la muraille, prit d'une main tremblante les
-pistolets, en essuya la poussière. Elle hésitait, et aurait tardé
-longtemps encore à les donner, si Albert ne l'y avait forcée par un
-regard interrogatif. Elle remit donc les funestes armes au jeune homme,
-sans pouvoir prononcer un seul mot. Quand il fut sorti de la maison,
-elle prit son ouvrage, et se retira dans sa chambre, livrée à une
-inexprimable agitation. Son cœur lui présageait tout ce qu'il y a de
-plus sinistre. Tantôt elle voulait aller se jeter aux pieds de son
-mari, lui révéler tout, la scène de la veille, sa faute et ses
-pressentiments; tantôt elle ne voyait plus à quoi aboutirait une
-pareille démarche; elle ne pouvait pas espérer du moins qu'elle
-persuaderait à son mari de se rendre chez Werther. Le couvert était
-mis; une amie, qui n'était venue que pour demander quelque chose,
-voulait s'en retourner... on la retint; elle rendit la conversation
-supportable pendant le repas; on se contraignit, on parla, on conta, on
-s'oublia.
-
-Le domestique arriva, avec les pistolets, chez Werther, qui les lui prit
-avec transport, lorsqu'il apprit que c'était Charlotte qui les avait
-donnés. Il se fit apporter du pain et du vin, dit au domestique d'aller
-dîner, et se remit à écrire:
-
-
-«Ils ont passé par tes mains, tu en as essuyé la poussière; je les
-baise mille fois; tu les a touchés. Ange du ciel, tu favorises ma
-résolution! Toi-même, Charlotte, tu me présentes cette arme, toi des
-mains de qui je désirais recevoir la mort. Ah! et je la reçois en
-effet de toi! Oh! comme j'ai questionné mon domestique! Tu tremblais en
-les lui remettant; tu n'as point dit adieu! Hélas! hélas! point
-d'adieu! M'aurais-tu fermé ton cœur, à cause de ce moment même qui
-m'a uni à toi pour l'éternité? Charlotte, des siècles de siècles
-n'effaceront pas cette impression, et, je le sens, tu ne saurais haïr
-celui qui brûle ainsi pour toi!»
-
-
-Après diner, il ordonna au domestique d'achever de tout emballer; il
-déchira beaucoup de papiers, sortit, et acquitta encore quelques
-petites dettes. Il revint à la maison, et, malgré la pluie, il
-repartit presque aussitôt; il se rendit hors de la ville, au jardin du
-comte; il se promena longtemps dans les environs; à la nuit tombante,
-il rentra et écrivit:
-
-
-«Wilhelm, j'ai vu pour la dernière fois les champs, les forêts et le
-ciel. Adieu aussi, toi, chère et bonne mère! pardonne-moi! Console-la,
-mon ami! Que Dieu vous comble de ses bénédictions! Toutes mes affaires
-sont en ordre. Adieu! nous nous reverrons, et plus heureux!»
-
-«Je t'ai mal payé de ton amitié, Albert; mais tu me le pardonnes.
-J'ai troublé la paix de ta maison, j'ai porté la méfiance entre vous.
-Adieu! je vais y mettre fin. Oh! puisse ma mort vous rendre heureux!
-Albert! Albert! rends cet ange heureux! et qu'ainsi la bénédiction de
-Dieu repose sur toi!»
-
-
-Il fit encore le soir plusieurs recherches dans ses papiers; il en
-déchira beaucoup, qu'il jeta au feu. Il cacheta plusieurs paquets
-adressés à Wilhelm; ils contenaient quelques courtes dissertations et
-des pensées détachées, que j'ai vues en partie. Vers dix heures, il
-fit mettre beaucoup de bois au feu; et, après s'être fait apporter une
-bouteille de vin, il envoya coucher son domestique, dont la chambre,
-ainsi que celle des gens de la maison, était sur le derrière, fort
-éloignée de la sienne. Lé domestique se coucha tout habillé, pour
-être prêt de grand matin: car son maître lui avait dit que les
-chevaux de poste seraient à la porte avant six heures.
-
-
-
-
-Après onze heures.
-
-
-«Tout est si calme autour de moi, et mon âme est si paisible! Je te
-remercie, ô mon Dieu, de m'avoir accordé cette chaleur, cette force,
-à ces derniers instants!
-
-«Je m'approche de la fenêtre, ma chère, et à travers les nuages
-orageux je distingue encore quelques étoiles éparses dans ce ciel
-éternel. Non, vous ne tomberez point! L'Éternel vous porte dans son
-sein, comme il n'y porte aussi. Je vois les étoiles de l'Ourse, la plus
-chérie des constellations. La nuit, quand je sortais de chez toi,
-Charlotte, elle était en face de moi. Avec quelle ivresse je l'ai
-souvent contemplée! Combien de fois, les mains élevées vers elle, je
-l'ai prise à témoin, comme un signe, comme un monument sacré de la
-félicité que je goûtais alors, et même... Ô Charlotte! qu'est-ce
-qui ne me rappelle pas ton souvenir? Ne suis-je pas environné de toi?
-et n'ai-je pas, comme un enfant, dérobé avidement mille bagatelles que
-tu avais sanctifiées en les touchant?
-
-«Ô silhouette chérie! je te la lègue, Charlotte, et je le prie de
-l'honorer. J'y ai imprimé mille milliers de baisers; je l'ai mille fois
-saluée lorsque je sortais de ma chambre, ou que j'y rentrais.
-
-«J'ai prié ton père, par un petit billet, de protéger mon corps. Au
-fond du cimetière sont deux tilleuls, vers le coin qui donne sur la
-campagne: c'est là que je désire reposer. Il peut faire cela, il le
-fera pour son ami. Demande-le-lui aussi. Je ne voudrais pas exiger de
-pieux chrétiens que le corps d'un pauvre malheureux reposât auprès de
-leurs corps. Ah! je voudrais que vous m'enterrassiez auprès d'un chemin
-ou dans une vallée solitaire; que le prêtre et le lévite, en passant
-près de ma tombe, levassent les mains au ciel en se félicitant, mais
-que le samaritain y versât une larme!
-
-«Donne, Charlotte! Je prends d'une main ferme la coupe froide et
-terrible où je vais puiser l'ivresse de la mort! Tu me la présentes,
-et je n'hésite pas. Ainsi donc sont accomplis tous les désirs de ma
-vie! voilà donc où aboutissaient toutes mes espérances! toutes!
-toutes! à venir frapper avec cet engourdissement à la porte d'airain
-de la vie!
-
-«Ah! si j'avais eu le bonheur de mourir pour toi, Charlotte, de me
-dévouer pour toi! Je voudrais mourir joyeusement, si je pouvais te
-rendre le repos, les délices de ta vie. Mais, hélas! il ne fut donné
-qu'à quelques hommes privilégiés de verser leur sang pour les leurs,
-et d'allumer par leur mort, au sein de ceux qu'ils aimaient, une vie
-nouvelle et centuplée.
-
-«Je veux être enterré dans ces habits; Charlotte, tu les as touchés,
-sanctifiés: j'ai demandé aussi cette faveur à ton père. Mon âme
-plane sur le cercueil. Que l'on ne fouille pas mes poches. Ce nœud
-rose, que tu portais sur ton sein quand je te vis la première fois au
-milieu de tes enfants (oh! embrasse-les mille fois, et raconte-leur
-l'histoire de leur malheureux ami; chers enfants, je les vois, ils se
-pressent autour de moi: ah! comme je m'attachai à toi dès le premier
-instant! non, je ne pouvais plus le laisser)... ce nœud sera enterré
-avec moi; tu m'en fis présent à l'anniversaire de ma naissance! Comme
-je dévorais tout cela! Hélas! je ne pensais guère que cette route me
-conduirait ici!... Sois calme, je t'en prie; sois calme.
-
-«Ils sont chargés... Minuit sonne, ainsi soit-il donc! Charlotte!
-Charlotte! adieu! adieu!»
-
-
-
-
-Un voisin vit la lumière de l'amorce, et entendit l'explosion; mais
-comme tout resta tranquille, il ne s'en mit pas plus en peine.
-
-Le lendemain, sur les six heures, le domestique entra dans la chambre
-avec de la lumière. Il trouve son maître étendu par terre; il voit le
-pistolet, le sang; il l'appelle, il le soulève; point de réponse.
-Seulement, il râlait encore. Il court chez le médecin, chez Albert.
-Charlotte entend sonner; un tremblement agite tous ses membres; elle
-éveille son mari; ils se lèvent. Le domestique, en pleurant et en
-sanglotant, leur annonce la triste nouvelle; Charlotte tombe évanouie
-aux pieds d'Albert.
-
-Lorsque le médecin arriva, il trouva le malheureux à terre, dans un
-état désespéré; le pouls battait encore, mais tous les membres
-étaient paralysés. Il s'était tiré le coup au-dessus de l'œil
-droit; la cervelle avait sauté. Pour ne rien négliger, on le saigna au
-bras; le sang coula; il respirait encore.
-
-Au sang que l'on voyait sur le dossier de sa chaise, on pouvait juger
-qu'il s'était tiré le coup assis devant son secrétaire, qu'il était
-tombé ensuite, et que, dans ses convulsions, il avait roulé autour du
-fauteuil. Il était étendu près de la fenêtre, sur le dos, sans
-mouvement. Il était entièrement habillé et botté; en habit bleu, en
-gilet jaune.
-
-La maison, le voisinage, et bientôt toute la ville, furent dans
-l'agitation. Albert arriva. On avait couché Werther sur le lit, le
-front bandé. Sou visage portait l'empreinte de la mort; il ne remuait
-aucun membre; ses poumons râlaient encore d'une manière effrayante,
-tantôt plus faiblement, tantôt plus fort; on n'attendait que son
-dernier soupir.
-
-Il n'avait bu qu'un seul verre de vin. _Emilia Galotti_ était ouverte
-sur son bureau.
-
-La consternation d'Albert, le désespoir de Charlotte, ne sauraient
-s'exprimer.
-
-Le vieux bailli accourut ému et troublé; il embrassa le mourant, en
-l'arrosant de larmes. Les plus âgés de ses fils arrivèrent bientôt
-après lui, à pied; ils tombèrent à côté du lit, en proie à la
-plus violente douleur, et baisèrent les mains et le visage de leur ami;
-l'ainé, celui qu'il avait toujours aimé le plus, s'était collé à
-ses lèvres, et y resta jusqu'à ce qu'il fût expiré; on l'en détacha
-par force. Il mourut à midi. La présence du bailli et les mesures
-qu'il prit prévinrent un attroupement. Il le fit enterrer de nuit, vers
-les onze heures, dans l'endroit qu'il s'était choisi. Le vieillard et
-ses fils suivirent le convoi. Albert n'en avait pas la force. On
-craignit pour la vie de Charlotte. Des journaliers le portèrent; aucun
-ecclésiastique ne l'accompagna.
-
-
-
-
-FIN
-
-
-
-
-
-[Illustration 01]
-
-[Illustration 02]
-
-[Illustration 03]
-
-[Illustration 04]
-
-[Illustration 05]
-
-[Illustration 06]
-
-[Illustration 07]
-
-[Illustration 08]
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Werther, by Johann Wolfgang Goethe
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK WERTHER ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Werther, by Johann Wolfgang von Goethe.
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-/* Transcriber's notes */
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-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Werther, by Johann Wolfgang Goethe
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Werther
-
-Author: Johann Wolfgang Goethe
-
-Contributor: George Sand
-
-Illustrator: Tony Johannot
-
-Translator: Pierre Leroux
-
-Release Date: June 10, 2020 [EBook #62368]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK WERTHER ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
-de France.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
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-</div>
-
-
-<h2>WERTHER</h2>
-
-<h3>PAR GŒTHE</h3>
-
-<h4>TRADUCTION NOUVELLE</h4>
-
-<h5>PRÉCÉDÉE DE<br />
-
-CONSIDERATIONS SUR WERTHER, ET EN GÉNÉRAL SUR LA POÉSIE DE NOTRE ÉPOQUE</h5>
-
-<h4>PAR PIERRE LEROUX</h4>
-
-<h5>Accompagnée d'une Préface</h5>
-
-<h4>PAR GEORGE SAND</h4>
-
-<h5>DIX EAUX-FORTES PAR TONY JOHANNOT</h5>
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>PUBLIÉ PAR J. HETZEL</h5>
-
-<h5>RUE RICHELIEU, 76; RUE MÉNARS, 10.</h5>
-
-<h5>1845</h5>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>TABLE</h4>
-
-<p><a href="#PREFACE">Préface par George Sand</a><br />
-
-<a href="#CONSIDERATIONS_SUR_WERTHER_ET_EN_GENERAL_SUR_LA_POESIE_DE_NOTRE_EPOQUE">Considérations sur Werther, et en général sur la poésie de notre époque,<br />
-par Pierre Leroux</a><br />
-
-<a href="#WERTHER">Werther</a><br />
-
-<a href="#LEDITEUR_AU_LECTEUR">L'Éditeur au Lecteur</a></p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="PREFACE">PRÉFACE</a></h4>
-
-
-<p>C'est une chose infiniment précieuse que le livre d'un homme de génie
-traduit dans une autre langue par un autre homme de génie. Que ne
-donnerait-on pas pour lire tous les chefs-d'œuvre étrangers traduits
-ainsi! C'est lorsque de grands écrivains ne dédaigneront pas une si
-noble tâche, que nous posséderons véritablement l'esprit des
-maîtres, et que nous participerons au génie des autres nations.</p>
-
-<p>C'est que, pour traduire une œuvre capitale, il faut la juger, la
-sentir profondément. Pour le faire d'une manière complète, il
-faudrait presque être l'égal de celui qui l'a créée. Quelle idée
-pouvons-nous donc nous former de Shakespeare, de Dante, de Byron ou de
-Gœthe, si leurs ouvrages nous sont expliqués par des écoliers ou des
-manœuvres?</p>
-
-<p>Plusieurs traductions de Werther nous avaient passé sous les yeux, et
-ce livre sublime nous était tombé des mains. Avec grand effort de
-conscience, et en nous condamnant, pour ainsi dire, à reprendre cette
-lecture à bâtons rompus, nous avions réussi à nous faire l'idée de
-cette pure conception et de ce plan admirable; mais la force, la
-clarté, la rapidité et la chaude couleur du style nous échappaient
-absolument. Nous disions avec les autres: C'est peut-être beau en
-allemand; mais la beauté du style germanique est apparemment
-intraduisible, et ce mélange d'emphase obscure ou de puérile naïveté
-choque notre goût et rebute l'exigence de notre logique française.
-Nous sommes donc bien heureux qu'une grande intelligence ait pu
-consacrer quelque loisir de jeunesse à écrire Werther en bon et beau
-français; car nous lui devons une des plus grandes jouissances de notre
-esprit.</p>
-
-<p>En effet, nous le savons maintenant, Werther est un chef-d'œuvre, et
-là, comme partout, Gœthe est aussi grand comme écrivain que comme
-penseur. Quelle netteté, quel mouvement, quelle chaleur dans son
-expression! Comme il peint à grands traits, comme il raconte avec feu!
-Comme il est clair, surtout, lui à qui nous nous étions avisés de
-reprocher d'être diffus, vague et inintelligible! Grâce à Dieu,
-depuis quelques années, nous avons enfin des traductions
-très-soignées de ses principaux ouvrages, et le WERTHER
-particulièrement est désormais aussi attachant à la lecture, dans
-notre langue, que si Gœthe l'eût écrit lui-même en français.</p>
-
-<p>La préface de M. Leroux est un morceau d'une trop grande importance
-philosophique, les questions de fond y sont traitées d'une manière
-trop complète, pour que nous puissions rien ajouter à son jugement sur
-la littérature du dix-huitième et du dix-neuvième siècle. Nous nous
-bornerons à exprimer brièvement notre admiration personnelle pour le
-roman de Werther, en tant qu'œuvre d'art, et en tant que forme.</p>
-
-<p>Il n'appartenait qu'à un génie du premier ordre d'exciter et de
-satisfaire tant d'intérêt dans un roman qu'on lit en deux heures, et
-qui laisse une impression de toute la vie. C'est bien là la touche
-puissante d'un grand artiste, et quel que soit le jugement porté par
-chaque lecteur sur le personnage de Werther, sur l'injustice de sa
-révolte contre la destinée, ou sur la douloureuse fatalité qui pèse
-sur lui, il n'en est pas moins certain que chaque lecteur est vaincu,
-terrifié et comme brisé avec lui en dévorant ces sombres pages d'une
-réalité si frappante et d'une si tragique poésie. Est-ce un roman,
-est-ce un poème? On n'en sait rien, tant cela ressemble à une histoire
-véritable; tant l'élévation fougueuse des pensées se mêle, se lie,
-et semble ressortir nécessairement du symbole de la narration naïve et
-presque trop vraisemblable. Avec quel soin, quel art et quelle facilité
-apparente cette tragédie domestique est composée dans toutes ses
-parties! Comme ce type de Werther, cet esprit sublime et incomplet, est
-complètement tracé et soutenu sans défaillance d'un bout à l'autre
-de son monologue! Cet homme droit et bon ne songe pas à se peindre, il
-ne pose jamais devant le confident qu'il s'est choisi, et cependant il
-ne lui parle jamais que de lui-même, ou plutôt de son amour. Il est
-plongé dans un égoïsme mâle et ingénu qu'on lui pardonne, parce
-qu'on sent la puissance de ce caractère qui s'ignore et qui succombe
-faute d'aliments dignes de lui; parce que, d'ailleurs, ce n'est pas lui,
-c'est l'objet de son amour qu'il contemple en lui-même; parce que ses
-violences et son délire sont l'inévitable résultat de grandes
-qualités et de l'immense amour comprimés dans son sein. Jamais figure
-ne fut moins fardée et plus saisissante. Il n'est pas une femme qui ne
-sente qu'en dépit de toute résistance intérieure et de toute vertu
-conjugale elle eût aimé Werther.</p>
-
-<p>On a fait, dit-on, d'immenses progrès dans l'art de composer le drame
-depuis cinquante ans; il est certain que cet art a bien changé, et
-qu'il y a déjà presque aussi loin de la forme de Werther à celle d'un
-roman moderne que de la forme d'un mélodrame de notre temps à celle
-d'une tragédie grecque. Mais est-ce réellement un progrès? Cette
-action compliquée, que nous cherchons avidement dans les compositions
-nouvelles, ce besoin insatiable d'émotions factices, de situations
-embrouillées, d'événements imprévus, précipités, accumulés les
-uns sur les autres, par lesquels nous voulons, public éteint et gâté
-que nous sommes, être toujours tenu en haleine; est-ce là
-véritablement de l'art, et l'intérêt nait-il réellement d'un si
-pénible travail? Il nous le semble parfois à nous-mêmes, pendant que
-nous sommes occupés à débrouiller et à pressentir l'énigme savante
-que la lecture ou la représentation du drame moderne nous forcent à
-étudier. Mais cette prodigalité d'incidents, cette habileté de
-l'auteur à nous surprendre, à nous engager dans son labyrinthe pour
-nous en tirer à l'improviste par cette porte ou par cette autre, est-ce
-là la vraie, la bonne route? Et, sans être ingrats envers les adroits
-ouvriers qui savent nous agacer, nous contenir, nous amuser et nous
-étonner ainsi, ne pouvons-nous pas dire que, sans un mot de tout cela,
-il y a plus que tout cela dans le petit drame à un seul personnage de
-Werther? Il n'y a pourtant ni surprise ni ruse dans cette composition
-austère. Il n'y a qu'un seul coup de pistolet, un seul mort, et, dès
-la première page, on s'attend à la dernière. Le grand maître n'a
-songé ni à éprouver votre sagacité, ni à exciter votre impatience,
-ni à réveiller votre attention. Il vous présente tout d'abord un
-homme malheureux, qui ne peut se prendre à rien dans la société
-présente, qui n'est propre qu'à aimer, et qui va aimer tout de suite,
-passionnément, redoutablement, jusqu'à ce qu'il en meure. Est-ce donc
-parce que l'art est à l'état d'enfance à l'époque où le maître
-compose, qu'il vous livre si complaisamment la clef de son mystère?
-Non, c'est qu'il sait qu'il a mis là un trésor, et que vous pouvez
-ouvrir en toute confiance, que vous y serez fasciné, et qu'en vous
-retirant vous ne vous plaindrez pas d'avoir été appelé par de vaines
-promesses.</p>
-
-<p>En vérité, nous avons tant abusé de l'imprévu, que bientôt si ce
-n'est déjà fait l'imprévu deviendra impossible. Le lecteur s'exerce
-tous les jours à deviner l'issue des péripéties sans nombre où on
-l'enlace, comme il s'exerce à lire couramment les reluis que
-l'<i>illustration</i> a mis à la mode. Plus on lui en donne, plus vite il
-apprend à absorber cette nourriture excitante, qui ne le nourrit pas
-véritablement. Sa sympathie, disséminée sur un trop grand nombre de
-personnages, son émotion, trop vite épuisée dès les premiers
-événements, n'arrivent pas par la progression naturelle et nécessaire
-à se concentrer sur une figure principale, sur une situation dominante.
-L'art moderne en est là dans toutes ses branches, sous tous ses
-aspects. C'est une richesse sans choix, un luxe sans ordre, un essor
-sans mesure. La musique instrumentale et vocale, l'art du comédien et
-du chanteur sont arrivés, comme le reste, à cette prodigalité
-d'effets qui émousse tout d'abord le sens de l'auditoire et qui
-neutralise l'effet principal. Assistez à un drame lyrique: l'auteur du
-poème, le compositeur, le metteur en scène et les acteurs, sachant
-qu'ils ont affaire <i>à un public Louis XIV</i>, qui craint d'<i>attendre</i>, se
-hâtent, dès les premières scènes, de le saisir tout entier, et
-souvent ils y réussissent, parce que les talents et l'habileté ne leur
-manquent certainement pas. Mais c'est bien chose impossible que de
-s'emparer ainsi de l'homme tout entier pendant tout un soir. L'homme de
-ce temps-ci, surtout, vous l'avez rendu, à force d'art et à grands
-frais, tellement irritable et capricieux, que son esprit redoute
-quelques minutes de digestion comme un supplice intolérable. C'est
-qu'à la place du cœur, vous avez développé la délicatesse de ses
-nerfs, et que vous avez mis toutes ses émotions dans ses yeux et dans
-ses oreilles. Son âme ne s'attache pas à votre sujet, parce que votre
-sujet n'a pas assez d'ensemble et d'homogénéité. Vous êtes bien
-forcé de le compliquer ainsi, puisque votre public veut désormais
-n'avoir pas une minute sans surprise et sans excitation. Ainsi l'acteur,
-d'accord avec son rôle, donne dès son entrée toute la mesure de sa
-force, toute l'étendue de ses facultés. Il enfle sa voix, il
-précipite ses gestes, il s'applique à des minuties de détail, il
-multiplie ses intentions, il fait des miracles de volonté. Lui aussi,
-il a la fièvre, ou il feint de l'avoir, pour entretenir la fièvre dans
-son auditoire. Mais que lui reste-t-il au bout d'une heure de cette
-puissance factice? Épuisé, il ne peut plus arriver à la véritable
-émotion qui commanderait l'émotion à son public. On ne donne pas ce
-qu'on n'a plus. L'artiste dramatique, identifié forcément, d'ailleurs,
-avec le personnage qu'il représente, est bientôt contraint de retomber
-dans les mêmes effets déjà employés et de les forcer jusqu'à
-l'absurde. Ce n'est plus qu'un forcené à qui le souille manque, qui
-crie et fausse s'il est à l'Opéra, qui se tord et grimace s'il est sur
-toute autre scène, qui râle et ne s'exprime plus que par points
-d'exclamation s'il est figuré seulement dans un livre. Non, non! tout
-cela n'est pas l'art véritable, c'est l'art qui a fait fausse route:
-nous le répétons, c'est un gaspillage de merveilleuses facultés,
-c'est une orgie de puissance dont l'abus est infiniment regrettable.</p>
-
-<p>Mais quoi? faisons-nous la guerre ici aux talents de notre époque? À
-Dieu ne plaise! Nous leur avons dû, en dépit de cette calamité
-publique qui pèse sur eux, des moments d'émotion et de transport
-véritable; car, malgré la mauvaise manière et le faux goût qui
-dominent une époque, le feu sacré se trahit toujours à de certains
-moments et reprend tous ses droits dans les intelligences d'élite. Nous
-ne sommes donc point ingrats, parce que nous regrettons de les voir
-engagés malgré eux dans cette mauvaise voie.</p>
-
-<p>Faisons-nous aussi la guerre au public, au mauvais goût de cette
-mauvaise époque? Est-ce le public qui a gâté ses artistes, ou les
-artistes qui ont corrompu leur public? Ce serait une question puérile.
-Public et artistes ne sont qu'un et sont condamnés à réagir
-continuellement l'un sur l'autre. La faute en est au siècle tout
-entier, à l'histoire, s'il est possible de s'exprimer ainsi, aux
-événements qui nous pressent, à la destruction qui s'est opérée en
-nous d'anciennes croyances, à l'absence de nouvelles doctrines dans
-l'art comme dans tout le reste. La richesse règne et domine; mais aucun
-prestige, fondé sur un droit naturel ou sur l'équité des religions,
-n'accompagne cette richesse aveugle, bornée, vaniteuse, ouvrage plus
-que jamais du hasard, du désordre et des rapines, ou, ce qui est pis
-encore, de l'antagonisme barbare qu'on proclame aujourd'hui comme la loi
-définitive de l'économie sociale. Le luxe est partout, le bien-être
-nulle part. Le <i>riche</i> a étouffé le <i>beau.</i> Le moindre café des
-boulevards est plus chargé de dorures que le boudoir de
-Marie-Antoinette. Nos maisons, miroitantes de sculptures d'un travail
-inouï, n'ont plus ni ensemble, ni élégance, ni proportions. Quoi de
-plus laid et de plus misérable qu'une capitale où la caricature d'un
-palais vénitien ou arabe s'étale à côté d'une masure, et se pare de
-l'enseigne d'un perruquier et d'un marchand de vin? L'aspect de la
-masure serre le cœur, et pourtant l'artiste lui consacrera plus
-volontiers ses crayons qu'à l'antique palais construit ce matin par des
-boutiquiers. Le romancier y placera plus volontiers la scène de son
-poème, parce qu'au moins elle est ce qu'elle est, cette masure, c'est
-la vérité, laide et triste, mais c'est la vérité. Cette maison
-prétendue renaissance n'est qu'un mensonge, un masque sans expression.</p>
-
-<p>Oh! qu'il ferait bien meilleur aller prendre le café sous les tilleuls
-du village, assis sur le soc de charrue d'où Werther contemple les deux
-enfants de la paysanne! Que ce valet de ferme, dont il reçoit là les
-confidences et qui traverse le poème de son amour d'une manière si
-dramatique et si saisissante, est un bien autre personnage que tous ceux
-que nous détaillons si minutieusement des pieds à la tête, sans
-oublier un bouton d'habit, sans omettre une expression de leur harangue,
-un geste, un regard, une réticence! Ce personnage-là est un de ces
-grands traits que la main d'un maître est seule capable de graver. Et
-non-seulement il n'est pas nommé, mais encore il ne dit pas par
-lui-même un seul mot; il occupe à peine trois pages du livre. Et
-cependant quelle place il remplit dans l'âme de Werther, et de quelle
-influence il s'empare, sans le savoir, sur sa destinée! Détachez cet
-épisode, et l'épisode n'est rien par lui-même; mais le poème est
-incomplet et la fin de Werther mal motivée. Ce personnage ne se fait-il
-pas voir et comprendre sans nous rien dire, ne se fait-il pas plaindre
-et aimer, malgré son crime; ne se fait-il pas absoudre sans plaider sa
-cause? Werther l'explique, et s'explique lui-même tout entier par ce
-cri profond du désespoir: «Ah! malheureux, on ne peut te sauver, on ne
-peut nous sauver!»</p>
-
-<p>Ainsi travaillent les maîtres, sans qu'on aperçoive leur trame, sans
-qu'on sente l'effort de leur création. Ils ne songent pas a étonner:
-ils semblent l'éviter, au contraire. Il y a en eux un profond dédain
-pour tous nos puérils artifices. Ils prennent dans la réalité, dans
-la convenance et la vraisemblance la plus vulgaire ce qui leur tombe
-naturellement sous la main, et ils le transforment, ils l'idéalisent
-sans que leur main paraisse occupée. Il semble qu'il suffise que cela
-ait été porté un instant dans leur pensée pour prendre vie et durer
-éternellement. Loin de s'appesantir, comme nous faisons, sur toutes les
-parties de leur œuvre, ils laissent penser et comprendre ce qu'ils ne
-disent pas. Il y a, dans la vie d'amour de Werther, une lacune apparente
-que nous appellerions aujourd'hui lacune d'intérêt; c'est quand il
-s'éloigne de Charlotte, résolu à l'oublier, et à se jeter dans le
-tumulte du monde. Pendant plusieurs lettres il n'entretient plus son ami
-que de choses indifférentes et, en quelque sorte, étrangères au
-sujet. C'est encore là un trait de génie. Dans ce semblant d'oubli de
-son amour, on voit profondément la plaie de son cœur, la crainte de
-nommer celle qu'il aime, ses efforts inutiles pour s'attacher à une
-autre, pour se distraire, pour s'étourdir. Le dégoût profond que les
-affaires et le monde lui inspirent sont l'expression muette et plus
-qu'éloquente de la passion qui l'absorbe. Aussi, quand tout d'un coup,
-à propos d'un incident puéril, il déclare qu'il abandonne toute
-carrière et qu'il va retrouver Charlotte, le lecteur n'est pas surpris
-un instant. Il s'écrie avec naïveté: «Je le savais bien, moi, qu'il
-l'aimait davantage depuis qu'il n'en parlait plus!» L'intérêt ne
-naît donc pas de la surprise, et ce qui est profondément clair et vrai
-s'explique de soi-même! Inclinons-nous donc devant les maîtres, quel
-que soit le goût de nos contemporains, quelque peu de succès
-qu'obtiendrait peut-être un chef-d'œuvre comme Werther, s'il venait à
-nous pour la première fois, sans l'appui du nom de Gœthe.</p>
-
-<p>La traduction de M. Pierre Leroux n'est pas seulement admirable de
-style, elle est d'une exactitude parfaite, d'un mot à mot scrupuleux.
-On ne conçoit pas qu'en traduisant un style admirable on ait pu
-jusqu'ici en faire un style monstrueux. C'est pourtant ce qui était
-arrivé, et il est assez prouvé, d'ailleurs, que pour ne pas gâter le
-beau en y touchant, il faut la main d'un homme supérieur.</p>
-
-
-<p style="margin-left: 70%;">GEORGE SAND.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="CONSIDERATIONS_SUR_WERTHER_ET_EN_GENERAL_SUR_LA_POESIE_DE_NOTRE_EPOQUE">CONSIDÉRATIONS SUR WERTHER<br />
-ET EN GÉNÉRAL<br />
-SUR LA POÉSIE DE NOTRE ÉPOQUE.</a></h4>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-
-<p>Madame de Staël, dans son livre <i>de l'Allemagne</i>, parle ainsi de
-<i>Werther</i>: «Les Allemands sont très-forts en romans qui peignent la
-vie domestique. Plusieurs de ces romans méritent d'être cités; mais
-<i>ce qui est sans égal et sans pareil, c'est Werther.</i> On voit là tout
-ce que le génie de Gœthe pouvait produire quand il était passionné.
-L'on dit qu'il attache maintenant peu de prix à cet ouvrage de sa
-jeunesse<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. L'effervescence d'imagination qui lui inspira presque de
-l'enthousiasme pour le suicide doit lui paraître maintenant blâmable.
-Quand on est très-jeune, la dégradation de l'être n'ayant en rien
-commencé, le tombeau ne semble qu'une image poétique, qu'un sommeil
-environné de figures à genoux qui nous pleurent. Il n'en est plus
-ainsi, même dès le milieu de la vie; et l'on apprend alors pourquoi la
-religion, cette science de l'âme, a mêlé l'horreur du meurtre à
-l'attentat contre soi-même. Gœthe, néanmoins, aurait eu grand tort de
-dédaigner l'admirable talent qui se manifeste dans <i>Werther.</i> Ce ne
-sont pas seulement les souffrances de l'amour, mais <i>les maladies de
-l'imagination dans notre siècle</i>, dont il a su faire le tableau. Ces
-pensées qui se pressent dans l'esprit sans qu'on puisse les changer en
-acte de volonté, le contraste singulier d'une vie beaucoup plus
-monotone que celle des anciens, et d'une existence intérieure beaucoup
-plus agitée, causent une sorte d'étourdissement semblable à celui
-qu'on prend sur le bord de l'abîme; et la fatigue même qu'on éprouve
-après l'avoir longtemps contemplé peut entraîner à s'y précipiter.
-Gœthe a su joindre à cette peinture des inquiétudes de l'âme, si
-philosophique dans ses résultats, une fiction simple, mais d'un
-intérêt prodigieux<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>.»</p>
-
-<p>Ce jugement de madame de Staël est profond et parfait pour l'époque
-où elle écrivait. En trois ou quatre traits, elle caractérise
-admirablement l'œuvre de Gœthe. C'est, dit-elle, la peinture des
-maladies de notre siècle; et la cause de ces maladies, elle la trouve
-dans ces pensées qui nous assiègent, et qui ne peuvent se changer en
-actes, c'est-à-dire dans le contraste de notre développement
-intellectuel et sentimental, à nous autres modernes, avec la triste vie
-à laquelle nous condamne la constitution actuelle de la société. Tout
-cela, dis-je, est parfait, juste autant que profond. Mais quand madame
-de Staël écrivait cette page, les maladies d'imagination dont elle
-voit la peinture dans <i>Werther</i> n'étaient encore qu'au début de leur
-invasion, pour ainsi dire; un grand nombre d'ouvrages remarquables qui
-ont la même origine et le même effet que <i>Werther</i>, et une foule bien
-plus grande de détestables productions puisées à la même source,
-n'existaient pas. Plus avancés aujourd'hui, nous devons porter sur ce
-livre un jugement plus philosophique encore, en le rattachant à toute
-la littérature contemporaine. Qu'on nous permette donc de compléter,
-jusqu'à un certain point, et de développer l'opinion de madame de
-Staël, en citant quelques réflexions que ce sujet nous a inspirées
-autrefois.</p>
-
-<p>Il y a déjà plusieurs années, nous essayâmes, dans un recueil
-périodique<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>, de caractériser d'une manière générale l'art de
-notre époque, et en particulier le genre de poésie dont <i>Werther</i> est
-le premier modèle.</p>
-
-<p>Il est trop évident que l'œuvre entière de Byron a la plus grande
-affinité avec la partie la plus capitale de l'œuvre de Gœthe,
-c'est-à-dire <i>Werther</i> et <i>Faust</i>: Byron résume en lui ces deux
-types, et y ajoute encore. La maladie de l'imagination, que madame de Staël
-voyait déjà si marquée dans <i>Werther</i>, prend dans Byron un caractère
-plus intense, et sa cause se révèle plus clairement. Il ne s'agit plus
-avec lui de désirs ardents mais vagues, de pensées qui se pressent
-dans l'esprit sans qu'on puisse les réaliser en actes, parce que la vie
-sociale ne répond pas à l'activité de notre âme. La maladie est plus
-grande, et ses symptômes plus décidés. À cette simple discordance
-entre nos sentiments et le monde qui nous entoure, a succédé, chez
-Byron, un mépris profond pour toutes les croyances humaines et pour
-toute religion. Il a fini par douter de Dieu et de toute chose. Ce
-n'est pas seulement l'incrédulité vulgaire, c'est l'athéisme
-le plus prononcé qui le dévore. Comparant donc Byron à Gœthe, au
-milieu de tant d'autres écrivains de notre temps plus ou moins
-atteints de cet esprit général de doute et de désespoir, nous
-n'hésitions pas à donner à Byron la supériorité sur Gœthe, comme poète
-<i>caractéristique</i> de l'époque; car nous trouvions dans Byron, pour
-employer une expression même de ce poète, <i>une plus grande vitalité
-du poison</i><a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>. Nous disions:</p>
-
-<p>«Depuis que la philosophie du dix-huitième siècle a porté dans
-toutes les âmes le doute sur toutes les questions de la religion, de la
-morale et de la politique, et a ainsi donné naissance à la poésie
-<i>mélancolique</i> de notre époque, deux ou trois génies poétiques tout
-à fait hors de ligne apparaissent dans chacune des deux grandes
-régions entre lesquelles se divise l'Europe intellectuelle,
-c'est-à-dire d'une part l'Angleterre et l'Allemagne, représentant tout
-le Nord, et la France, qui représente toute la partie sud occidentale,
-le domaine particulier de l'ancienne civilisation romaine. Autour de ces
-grands hommes gravitent, comme les planètes autour des soleils, une
-foule d'écrivains remarquables, mais d'un ordre inférieur. Byron, par
-la nature particulière de son génie, par l'influence immense qu'il a
-exercée, par la franchise avec laquelle il a accepté ce rôle de doute
-et d'ironie, d'enthousiasme et de spleen, d'espoir sans bornes et de
-désolation, réservé à la poésie de notre temps, méritera
-peut-être de la postérité de donner son nom à cette période de
-l'art: en tout cas, ses contemporains ont déjà commencé à lui rendre
-cet hommage. C'est que nul n'a su mieux que lui reproduire avec une
-parfaite originalité l'effet de cette poésie shakespearienne dont
-l'Allemagne et la France sont aujourd'hui plus enthousiastes que
-l'Angleterre elle-même. Gœthe cependant l'avait précédé de bien des
-années; mais Gœthe, dans une vie plus calme, se fit une religion
-de l'art, et l'auteur de <i>Werther</i> et de <i>Faust</i>, devenu un
-demi-dieu pour l'Allemagne, honoré des faveurs des princes, visité par les
-philosophes, encensé par les poètes, par les musiciens, par les
-peintres, par tout le monde, disparut pour laisser voir un grand artiste
-qui paraissait heureux, et qui, dans toute la plénitude de sa vie, au
-lieu de reproduire la pensée de son siècle, s'amusait à chercher
-curieusement l'inspiration des âges écoulés; tandis que Byron, aux
-prises avec les ardentes passions de son cœur et les doutes effrayants
-de son esprit, en butte à la morale pédante de l'aristocratie et du
-protestantisme de son pays, blessé dans ses affections les plus
-intimes, exilé de son île, parce que son île antilibérale,
-antiphilosophique, antipoétique, ne pouvait ni l'estimer comme homme,
-ni le comprendre comme poète; menant sa vie errante de grève en
-grève, cherchant le souvenir des ruines, voulant vivre de lumière, et
-se rejetant dans la nature, comme autrefois Rousseau, fut franchement
-philosophe toute sa vie, ennemi des prêtres, censeur des aristocrates,
-admirateur de Voltaire et de Napoléon, toujours actif, toujours en
-tête de son siècle, mais toujours malheureux, agité comme d'une
-tempête perpétuelle; en sorte qu'en lui l'homme et le poète se
-confondent, que sa vie intime répond à ses ouvrages; ce qui fait de
-lui le type de la poésie de notre âge.»</p>
-
-<p>Ainsi ce que madame de Staël, qui n'avait devant les yeux que Gœthe,
-déplorait comme étant une maladie et n'étant qu'une maladie, nous, en
-contemplant Byron, chez qui cette maladie est au comble, nous ne le
-déplorions pas moins, mais nous le regardions comme un mal nécessaire,
-produit d'une époque de crise et de renouvellement. Un double aspect se
-montrait à nous dans cet affreux désespoir; nous le voyions comme un
-mal, mais aussi comme un progrès. Nul enfantement n'a lieu sans
-douleur. Byron nous semblait porter le signe de deux destinées: d'une
-destinée qui s'achève, et d'une destinée qui commence; d'un monde qui
-s'engloutit, et d'un monde qui surgit. Et si la mort nous paraissait
-plus glacée, pour ainsi dire, chez lui, nous découvrions aussi plus
-manifestement en lui l'esprit immortel qui, à travers le tombeau,
-retrouvera la vie.</p>
-
-<p>Vainement, en effet, soutiendrait-on que sa poésie n'est que l'agonie
-du désespoir. Je dis qu'il y a dans cette agonie des traits qui
-indiquent la résurrection. Vainement on le comparerait, comme on l'a
-fait quelquefois, au Satan de Milton. Je dis que Satan, conservant de la
-force jusque dans sa damnation, se ressent encore par là du divin et
-s'y rattache. Cet ange tombé, se soutenant dans sa révolte, est encore
-dans la vie. Sa misère n'est que d'un degré plus profonde que celle du
-fier Ajax, s'écriant: «Je me sauverai, malgré les dieux!» Et même
-est-il bien permis de dire que cet espoir de salut manque complètement
-à Satan? N est-ce pas la nécessité seule du symbole qui a fait que
-Milton lui a ôté tout espoir? La mort absolue, en effet, est-elle
-concevable? Satan vit, il combat; donc il a de l'espoir. Cet espoir ne
-manque pas non plus à la poésie de Byron.</p>
-
-<p>L'homme, ayant pris confiance dans sa force au dix-huitième siècle, a
-rêvé des destinées nouvelles; il a abdiqué le passé, rejeté la
-tradition, et s'est élancé vers l'avenir. Mais cet élan du sentiment
-a devancé, comme toujours, les possibilités du monde. Un progrès
-intellectuel, un progrès matériel, sont nécessaires pour que le rêve
-du sentiment se réalise. Qu'arrive-t-il donc? Ne voyant pas ses
-appétitions se réaliser, le sentiment se trouble, et, tout en
-persistant vers l'avenir, il arrive à le nier de la bouche et à nier
-toute chose. Mais lors même qu'il nie ainsi, c'est qu'il aspire encore
-vers cet avenir entrevu un instant et qui s'est dérobé à sa vue.
-Soyez sûr que s'il n'avait pas toujours le même but, il ne
-blasphémerait pas avec tant d'audace; c'est la passion qu'il a pour ce
-but divin qui le rend si impie. Or le poète est le représentant du
-sentiment dans l'humanité. Tandis que l'homme de la sensation et de
-l'activité se satisfait de ce monde misérablement ébauché qu'il a
-devant les yeux, et que l'homme de l'intelligence cherche à le
-perfectionner, le poète s'indigne de ces lenteurs, et finit par n'avoir
-plus que des paroles d'ironie et des chants de désespoir. Mais si nous
-devions le condamner pour cela, il nous faudrait condamner avec lui nos
-pères qui ont rêvé une humanité nouvelle, une humanité plus grande.
-Si nous devions condamner absolument Byron sur ses paroles et sans
-vraiment le comprendre, il nous faudrait condamner absolument et
-Voltaire et Rousseau, et tout le dix-huitième siècle, et toute la
-révolution, qui ont éveillé la fièvre de son génie, et donné à
-son sang cette impulsion généreuse, mais désordonnée; ou plutôt
-c'est toute la marche progressive de l'esprit humain qu'il nous faudrait
-condamner comme une chimère monstrueuse et funeste, si nous ne voulions
-pas voir dans cet homme perdu au sommet des précipices de la route, et
-que saisit le vertige, un de nous, un de nos frères, qui, lorsque la
-caravane humaine s'arrêtait interceptée dans sa voie, s'est élancé
-plus hardi jusqu'à la région des nuages, et qui meurt pour nous, en
-nous faisant signe qu'il n'y a point de route, parce qu'il n'en a pas
-trouvé.</p>
-
-<p>Il y a une route, sans doute, et nous la trouverons; mais qui oserait
-dire que le courage et la force de celui qui a pu s'élever si haut pour
-la chercher ne sera pas cause de notre courage pour la chercher à notre
-tour, nous qui sommes restés dans la plaine, et ne nous servira pas
-ainsi prodigieusement à la découvrir?</p>
-
-<p>Nous transformions donc le point de vue de madame de Staël, en
-embrassant avec confiance cette crise de désespoir de notre temps,
-comme un chrétien embrasse la croix qu'il plaît à la Providence de
-lui envoyer, et en fait l'ancre de son salut. «Si, disions-nous, la
-poésie ne faisait pas entendre aujourd'hui ce concert de douleur qui
-annonce le besoin d'une régénération sociale; si elle ne jetait pas
-ainsi, dans toutes les âmes capables de la sentir, le premier germe de
-cette régénération; si elle ne versait pas dans ces âmes, avec la
-douleur de ce qui est, le désir de ce qui doit y être, elle ne serait
-pas ce qu'elle a toujours été, <i>prophétique.</i>»</p>
-
-<p>Poursuivant partout ce caractère de la poésie de notre temps, nous le
-montrions jusque chez les écrivains qui alors affectaient le calme
-d'artistes heureux, satisfaits du présent et des dons accordés par le
-ciel à leur génie, ou qui se rattachaient à un passé qui a été
-grand, mais qui ne peut plus être. Nous mettions au-dessus de ces
-vaines tentatives de l'art de la renaissance et de l'art pour l'art, la
-poésie véritablement inspirée par le sentiment de notre époque; et
-nous montrions le concert unanime des diverses nations de l'Europe pour
-entrer, à l'insu souvent les unes des autres, dans cette phase de la
-poésie.</p>
-
-<p>L'art, disions-nous, n'est pas plus la reproduction de l'art qu'il n'est
-la reproduction de la nature. L'art croit de génération en
-génération. Les œuvres des grands artistes, tous inspirés par leur
-époque, se succèdent, et cette succession est le développement de
-l'art. Mais s'inspirer uniquement du passé, refaire ce qui a été
-fait, c'est imiter, c'est traduire; c'est manquer son époque; c'est
-faire de l'art intermédiaire, de l'art qui n'a pas sa place marquée
-dans la vie de l'art.</p>
-
-<p>Nous soutenions donc «que la poésie, comprise en général comme l'a
-comprise Byron, est la seule qui sorte des entrailles mêmes de la
-société actuelle, qu'elle découle naturellement de la philosophie du
-dix-huitième siècle et de la révolution française; qu'elle est le
-produit le plus vivant d'une ère de crise et de renouvellement, où
-tout a dû être mis en doute, parce que, sur les ruines du passé,
-l'humanité cherche un monde nouveau.» Ainsi nous trouvions à la fois
-une confirmation de nos vues sur l'avenir de la société dans l'art
-actuel, et une explication de cet art même dans l'état de la
-société.</p>
-
-<p>Quelques exceptions s'offraient néanmoins à nos regards, et nous
-étions loin de les nier, mais nous en donnions l'explication. Nous
-expliquions Walter Scott et Cooper par les pays qui les ont produits.
-C'est l'état présent de l'Amérique et de l'Écosse qui a inspiré ces
-deux écrivains. «Jamais homme d'un génie égal au leur, mais ému par
-les profondes secousses de notre France, de notre Europe, n'aurait pu
-avoir la patience de peindre pour peindre, sans beaucoup de lyrisme au
-fond du cœur, comme Scott, avec une froide et étonnante impartialité;
-ou, comme Cooper, avec une mélancolie assez vague, une pensée sociale
-incertaine et douteuse, et seulement le sentiment vif et profond de la
-nature extérieure: un tel homme n'aurait pu s'intéresser comme eux à
-ces mille petites nuances qui les intéressent; et tourmenté par les
-rudes problèmes qui occupent l'humanité de notre âge, il lui eût
-été impossible de relever curieusement les moindres accidents de jour,
-de lumière, de paysage, de costume. Il faut, pour cela, avoir le cœur
-libre, la tête pas trop ardente; il faut n'avoir pas la tradition et
-l'héritage de la partie la plus vivante de l'humanité. M. de
-Chateaubriand a voyagé dans l'Amérique du Nord: il a fait <i>Atala</i> et
-<i>René</i>, où il est plus question de la désolation du cœur laissée
-par les doctrines du dix-huitième siècle et par la révolution
-française que des sauvages qui y sont mis en scène.»</p>
-
-<p>Une autre exception, c'est la chanson de Béranger. Mais Béranger a
-continué dans l'art, comme avec un dessein prémédité, l'esprit du
-dix-huitième siècle et de la révolution. Sa chanson est au plus haut
-degré philosophique et révolutionnaire. Il s'est trouvé un homme qui,
-sentant, lui aussi, au fond du cœur la misère du présent, a eu la
-force de renoncer d'abord au lyrisme et de tourner la poésie à
-l'action, faisant à la fois œuvre de poète, de philosophe et d'homme
-d'État. Il a su faire converger l'esprit de la comédie et de la satire
-à l'inspiration de la <i>Marseillaise</i>; et il a composé de ce mélange
-la chanson politique, la chanson nationale. Mais quelle conséquence
-peut-on tirer de cette individualité unique, pour nier le caractère
-général que nous assignons à la poésie de notre époque? Et n'a-t-on
-pas vu d'ailleurs le poète de l'action, quand la méditation des grands
-problèmes l'a pris, incliner son front sous la force divine, et aspirer
-vers l'avenir avec autant de verve et d'audace que les plus hardis
-penseurs? Seulement, comme il n'avait pas montré les mêmes transports
-douloureux que les poètes ses contemporains, il a pu élever vers le
-ciel et l'avenir un regard plus assuré, et sa foi s'est montrée plus
-grande. Exemple unique à notre époque de l'art calme et contenu comme
-les époques les mieux organisées en ont produit, mais évidemment dû
-à la force d'une intelligence qui sait s'arrêter aux limites qu'elle
-veut s'imposer, et qui ne s'abandonne pas à tout son vol.</p>
-
-<p>Ainsi, en résumé, tout nous paraissait s'accorder pour donner à notre
-formule de l'art contemporain la certitude d'une démonstration. «Eh!
-comment en effet, disions-nous, la poésie de notre âge ne serait-elle
-pas empreinte de ce caractère de profonde désolation qui ne peut
-manquer de se manifester dans une crise de renouvellement? Les
-philosophes ont engendré le doute; les poètes en ont senti l'amertume
-fermenter dans leur cœur, et ils chantent le désespoir. L'ordre social
-autrefois se peignait dans tous les arts; l'art était comme un grand
-lac qui n'est ni la terre ni le ciel, mais qui les réfléchit. Où
-pourrait s'alimenter aujourd'hui l'art calme et religieux? L'art ne peut
-aujourd'hui que réfléchir la ruine du monde. Hommes de mon temps, où
-sont vos fêtes où le cœur des hommes bat en commun? Vous vivez
-solitaires, vous n'avez plus de fêtes. Vous vous bâtissez des demeures
-alignées géométriquement; mais vous n'avez ni maisons ni temples. Nos
-peintres rendent la nature sans vérité et sans idéal, et aucune
-pensée ne dirige leur pinceau. Mais, je le répète, la poésie est
-venue fleurir dans vos ruines, elle est venue célébrer des
-funérailles. C'est Shakespeare qui conduit le chœur des poètes,
-Shakespeare qui conçut le doute dans son sein bien avant la
-philosophie. Werther et Faust, Childe-Harold et don Juan suivent l'ombre
-d'Hamlet, suivis eux-mêmes d'une foule de fantômes désolés qui me
-peignent toutes les douleurs, et qui semblent tous avoir lu la terrible
-devise de l'enfer: <i>Lasciate la speranza.</i> Que tu es grand, ô Byron,
-mais que tu es triste! Et toi, Gœthe, après avoir dit deux fois la
-terrible pensée de ton siècle, tu sembles avoir voulu t'arracher au
-tourment qui t'obsédait, en remontant les âges, te contentant de
-promener ton imagination passive de siècle en siècle, et de répondre
-comme un simple écho à tous les poètes des temps passés. D'autres,
-plus faibles, ont été moins sages. L'Angleterre a entendu, autour de
-ses lacs, bourdonner, comme des ombres plaintives, un essaim de poètes
-abîmés dans une mystique contemplation. Combien l'Allemagne a-t-elle
-vu de ses enfants participer du puissant délire d'Hoffman et de la
-folie de Werner!</p>
-
-<p>«Et la France! après avoir produit et répandu sur l'Europe la
-philosophie du doute, la poésie du doute lui était bien due, quelque
-douloureuse qu'elle fut. Pour la première fois, notre langue a enfin
-connu le lyrisme. Ce ne sont plus, comme dans les siècles précédents,
-quelques accents délicats et purs, quelques retours heureux à
-l'antiquité, de l'analyse et de l'éloquence; c'est la poésie
-elle-même qui a paru. Mais contemplez ceux à qui nous la devons,
-sondez le fond de leur cœur: ne voyez-vous pas que leur front est
-empreint de tristesse et de désolation? C'est le doute qui les
-assiège, et qui les inspire, comme il inspira Gœthe et Byron. Ou bien
-ils essayent vainement de se rejeter en arrière et de se rattacher aux
-solutions du christianisme; ou bien ils prodiguent leurs forces à
-peindre l'aspect matériel de l'univers; et, quand il s'agit de l'absolu
-et de l'éternel, ils font du fantastique sans croyance, uniquement pour
-faire de l'art.</p>
-
-<p>«..... Puisque tout est doute aujourd'hui dans l'âme de l'homme, les
-poètes qui expriment ce doute sont les vrais représentants de leur
-époque; et ceux qui font de l'art uniquement pour faire de l'art sont
-comme des étrangers qui, venus on ne sait d'où, feraient entendre des
-instruments bizarres au milieu d'un peuple étonné, ou qui chanteraient
-dans une langue inconnue à des funérailles. Leurs chants ont beau
-être délicieux à mon oreille, le fond, le fond éternel de mon cœur
-est le doute et la tristesse. Ce qu'il y a de réel pour moi, c'est la
-poésie de Byron, poésie ironique et désolante, qui soulève des
-abîmes ou notre esprit se perd, et qui, connue les harpies, salit à
-l'instant même tous les mets qui couvrent la table du festin. C'est là
-le glas funèbre que ne me font pas oublier toutes ces harmonies qui
-s'élèvent des Arabes ou des Persans, ou des châteaux du moyen âge,
-ou des cathédrales gothiques.</p>
-
-<p>«..... Byron, dans tous ses ouvrages et dans toute sa vie, Gœthe dans
-<i>Werther</i> et <i>Faust</i>, Schiller dans les drames de sa jeunesse et dans
-ses poésies, Chateaubriand dans <i>René</i>, Benjamin Constant dans
-<i>Adolphe</i>, Sénancourt dans <i>Obermann</i>, Sainte-Beuve dans <i>Josèphe
-Delorme</i>, une innombrable foule d'écrivains anglais et allemands, et
-toute cette littérature de verve délirante, d'audacieuse impiété et
-d'affreux désespoir, qui remplit aujourd'hui nos romans, nos drames et
-tous nos livres, voilà l'école ou plutôt la famille de poètes que
-nous appelons <i>byronienne</i>: poésie inspirée par le sentiment vif et
-profond de la réalité actuelle, c'est-à-dire de l'état d'anarchie,
-de doute et de désordre où l'esprit humain est aujourd'hui plongé par
-suite de la destruction de l'ancien ordre social et religieux (l'ordre
-théologique-féodal), et de la proclamation de principes nouveaux qui
-doivent engendrer une société nouvelle. En face de cette école, fille
-directe de la philosophie du dix-huitième siècle, est venue se placer
-une autre famille poétique, dont Lamartine et Hugo sont les
-représentants et les chefs en France; école qui, au fond, est aussi
-sceptique, aussi incrédule, aussi dépourvue de religion que l'école
-byronienne, mais qui, adoptant le monde du passé, ciel, terre et enfer,
-comme un <i>datum</i>, une convention, un axiome poétique, a pu paraître
-aussi religieuse que la poésie de Byron paraissait impie, s'est faite
-<i>ange</i> par opposition à l'autre qu'elle a traitée de <i>démon</i>, et
-cependant a fait route de conserve avec elle pendant plus de quinze ans,
-à tel point que l'on a vu les mêmes poètes passer alternativement de
-l'une à l'autre, sans même se rendre compte de leurs variations,
-tantôt incrédules et sataniques comme Byron, tantôt chrétiens
-résignés comme l'auteur de l'imitation.»</p>
-
-<p>Quand nous écrivions cela, une femme de génie n'avait pas encore
-ajouté toute une galerie nouvelle à la galerie de Byron. Lélia
-n'était pas venue se placer auprès de Manfred. Quel argument nous
-fourniraient aujourd'hui tant de beaux ouvrages à l'appui de notre
-thèse! Mais ce ne serait pas là seulement que nous prendrions de
-nouvelles armes. Les soutiens les plus remarquables de l'art restauré
-du moyen âge nous en livreraient au besoin. Que sont devenus, je le
-demande, dans leur développement même, ceux qui se complaisaient, il y
-a quinze ans, à reconstruire le passé et à farder leur muse d'un
-vernis de christianisme? Us ont vainement essayé de remonter le fleuve,
-et les voilà aujourd'hui qui flottent à la dérive. Ils ont fini par
-sentir que la vraie poésie de notre époque est celle qui pousse à
-l'avenir, en peignant les profondes souffrances du présent.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, je le demande, que sont devenus les anges chrétiens de
-leur poésie? Nous aurions de la peine aujourd'hui à distinguer aussi
-nettement de la poésie naturelle à notre temps, cette poésie de
-convention qui s'était placée à côté d'elle. Il faudrait avouer que
-tous ces vains essais de reconstruction du passé et tous ces vains
-autels élevés à l'art, comme si l'art sans l'humanité était quelque
-chose, ont été renversés par ceux mêmes qui les avaient dressés.
-Les plus forts ont fini, l'un après l'autre, par dire, comme le vieux
-Corneille, mais dans un autre sens:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">Je suis vaincu du temps, je cède à son outrage.</span></p>
-
-
-<p>Ils ont cédé à l'esprit du siècle, ils ont rendu les armes, ils ont
-jeté le masque, et on a vu de plus en plus les traces du vautour qu'ils
-voulaient nous cacher. La vraie poésie de notre époque, la poésie qui
-pleure et qui cherche, a fini par les envahir.</p>
-
-<p>Les ouvrages remarquables qui appartiennent à cette poésie triste,
-malade, si l'on veut, mais prophétique, se sont tellement accumulés,
-qu'à l'exception des trois ou quatre œuvres d'un caractère différent
-dont nous avons expliqué la cause génératrice, tout le fond de la
-littérature européenne est teint de cette couleur. L'esprit qui
-inspira <i>Werther</i> à Gœthe a souillé partout. Ovide, peignant le chaos
-d'où devait sortir le monde, le représente comme une grande confusion
-d'éléments qui se heurtent, sous un même voile, et, pour ainsi dire,
-sous un même visage:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">Unus erat toto naturæ vultus in orbe.</span></p>
-
-
-<p>La littérature de notre époque, symbole du chaos où nous nous
-agitons, el d'où sortira un monde, est presque uniformément couverte
-d'un grand voile de mélancolie.</p>
-
-
-
-
-<h4>II</h4>
-
-
-<p><i>Werther</i> est le premier jet et le début de toute cette poésie de
-notre âge. Nous serions tentés de croire que c'est un de ces livres
-initiateurs en bien ou en mal qui renferme en germe toute une série de
-créations analogues. Mais si on lui refuse d'être le père de tant
-d'ouvrages du même genre qui l'ont suivi, au moins faut-il reconnaître
-qu'il fut le premier-né de cette famille si nombreuse, et qu'il a
-précédé de bien des années tous ses frères et sœurs. L'époque de
-sa publication est en effet très-remarquable. Croirait-on qu'il y a
-déjà <i>soixante-six ans</i> que ce type original de la poésie du spleen a
-paru dans le monde! <i>Werther</i> fut écrit et publié en 1774, sous Louis
-XV, quatre ans avant la mort de Voltaire et de Rousseau, quinze ans
-avant la révolution. Et pourtant on dirait ce livre d'hier! Il est vrai
-que Gœthe a prolongé si tard sa vie, que nous le prenons volontiers
-pour un écrivain de notre génération; on ne songe guère qu'il avait
-quarante ans à l'époque de l'assemblée constituante, et que son
-œuvre capitale était achevée dès lors depuis longtemps. Mais il y a
-une autre raison qui rapproche de nous ses ouvrages: c'est qu'ils sont,
-comme je l'ai dit, profondément empreints du même esprit qui s'est
-développé plus tard. La révolution interrompit pendant trente ans la
-marche de l'esprit poétique; la rêverie ne put pas avoir cours au
-milieu d'une action si terrible et si merveilleuse. Trente ans de lacune
-se trouvent ainsi jetés entre Gœthe et ses rivaux. Ce que Gœthe avait
-senti vers 1770, d'autres commencèrent à l'éprouver vers 1800; et
-alors de nouveaux <i>Werther</i> et de nouveaux <i>Faust</i> renouèrent la
-tradition poétique.</p>
-
-<p>Il y aurait une étude bien curieuse à faire. Il faudrait comparer
-<i>Werther</i> à <i>Faust</i>, et montrer le rapport intime qui unit ces deux
-ouvrages de Gœthe: on obtiendrait ainsi une sorte de type abstrait de
-la poésie de notre âge. On prendrait ensuite l'œuvre entière de
-Byron, et le type en question reparaîtrait. On ferait la même chose
-pour le <i>René</i> de M. de Chateaubriand, pour l'<i>Obermann</i> de M. de
-Sénancourt, pour l'<i>Adolphe</i> de Benjamin Constant, et pour une
-multitude d'autres productions éminentes et parfaitement originales en
-elles-mêmes, sans compter les imitations plus ou moins remarquables de
-<i>Werther</i>, telles que le <i>Jacopo Ortiz</i> d'Ugo Foscolo. Mais, si les
-considérations que j'ai émises tout à l'heure sont vraies, une telle
-comparaison entre <i>Werther</i> et les œuvres analogues qui l'ont suivi,
-même en se restreignant à celles qui ont le plus de rapport avec lui,
-ne serait rien moins qu'un tableau et une histoire de la littérature
-européenne depuis près d'un siècle: ce serait la formule générale
-de cette littérature, donnant à la fois son unité et sa variété, ce
-qu'il y a de permanent en elle et ce qu'il y a de variable, à savoir la
-forme que revêt, suivant l'âge de l'auteur, suivant son sexe, son
-pays, sa position sociale, ses douleurs personnelles, et au
-milieu des événements généraux et des divers systèmes d'idées qui
-l'entourent, cette pensée religieuse et irréligieuse à la fois que le
-dix-huitième siècle a léguée au nôtre comme un funeste et glorieux
-héritage. Laissons là ce sujet, qui demanderait un volume. D'autres
-questions se présentent. Comment un ouvrage tel que <i>Werther</i> a-t-il
-pu naître en 1774? et quelle valeur artistique et morale a ce roman? Nous
-nous bornerons à quelques considérations sur ces deux points.</p>
-
-<p>Comment <i>Werther</i> et <i>Faust</i> ont-ils pu naître en 1774<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>,
-immédiatement après Marivaux et Crébillon fils, et lorsque la
-littérature française en était à Marmontel, à la Harpe et à
-Florian? On dira peut-être que, Gœthe étant Allemand, il n'y a aucune
-raison de comparer ce qui se faisait alors en Allemagne avec ce qui se
-faisait en France. Mais c'est une erreur de s'imaginer que Gœthe ne
-relève que de son pays: le développement de Gœthe appartient à la
-France comme à l'Allemagne. Il suffit de jeter les veux sur ses
-<i>Mémoires</i> pour en être convaincu.</p>
-
-<p>La vérité, c'est que Gœthe s'est formé entre la France et
-l'Allemagne, participant des deux, et recevant ainsi une double
-impulsion; et c'est cette double impulsion qui a produit <i>Werther.</i></p>
-
-<p>Gœthe, dans ses <i>Mémoires</i>, s'est attaché avec un soin minutieux à
-expliquer comment il fit <i>Werther</i> avec sa propre vie, avec ses amours,
-avec ses douleurs, avec son sang, pour ainsi dire. On dirait, tant il
-sentait que toute son œuvre était là en germe, qu'il n'a songé à
-écrire ses <i>Mémoires</i> que pour cette explication, par laquelle il
-termine une confession qu'il n'a jamais continuée au delà. Il raconte
-donc une multitude de faits personnels pour montrer comment de toute son
-existence sortit un jour <i>Werther</i>, écrit (ce sont ses expressions)
-dans une sorte de somnambulisme. Mais, malgré toutes ces curieuses
-révélations, il nous semble que Gœthe ne donne pas de <i>Werther</i> la
-grande et simple explication qui se présente tout naturellement. Nul
-homme, quelque force de réflexion intérieure qu'il ait, ne se juge
-bien lui-même au point de se nommer relativement à l'ordre successif
-des choses. Gœthe est trop occupé des mille petits accidents intimes
-de sa vie, de tous les petits ruisseaux qui ont amoncelé peu à peu
-dans son cœur la source d'où <i>Werther</i> a jailli: il oublie les causes
-générales et les horizons éloignés d'où ces ruisseaux découlaient.
-Toute peinture ainsi faite par l'auteur d'un ouvrage, dans le but
-d'expliquer cet ouvrage, devient personnelle au point de manquer de
-largeur et de lumière: au lieu de la Providence qui enfante les
-chefs-d'œuvre de l'esprit humain, on ne découvre plus que le hasard
-des causes accessoires. L'auteur, étant au centre de sa création, ne
-voit et ne montre que la pointe des traits qui l'ont frappé: il ne voit
-souvent pas d'où ces traits sont partis.</p>
-
-<p>La grande cause qui a fait produire Werther à Gœthe, c'est cette
-double impulsion de la France et de l'Allemagne dont nous parlions tout
-à l'heure; c'est la lutte dans son esprit de deux puissants génies,
-venus l'un du Midi, l'autre du Nord.</p>
-
-<p>L'esprit de la réforme du seizième siècle contenait deux tendances
-différentes: un esprit de liberté et d'examen, un esprit
-d'enthousiasme et de foi religieuse. La France et le Nord se
-partagèrent ces deux tendances. L'une produisit à la fin Voltaire;
-l'autre, après Milton, enfanta Klopstock. Un génie intermédiaire, et
-qui participe des deux tendances, c'est Rousseau.</p>
-
-<p>Si l'on devait rattacher plus particulièrement <i>Werther</i> à quelque
-autre œuvre antérieure, il est évident qu'il faudrait nommer
-l'<i>Héloïse</i> de Rousseau et les six premiers livres des <i>Confessions.</i>
-Gœthe devait le savoir: est-ce donc l'orgueil qui lui a fait passer
-sous silence, dans ses <i>Mémoires</i>, l'impression que fit sur lui
-Rousseau, tandis qu'il s'étend avec tant de complaisance sur la
-réaction que produisirent dans son esprit les livres athées et
-anti-poétiques du dix-huitième siècle?</p>
-
-<p>Gœthe, qui apprit le français en même temps que sa langue maternelle;
-qui, à dix ou douze ans, pendant l'occupation que les Français firent
-de Francfort, assistait tous les soirs aux représentations des drames
-français, et faisait lui-même, à cet âge, génie précoce qu'il
-était, des pièces écrites en français; qui, durant toute son
-éducation, achevée en France, lut et dévora avidement tous les
-écrits de la France; Gœthe, dis je, appartient par mille liens à
-l'esprit général de la France et du dix-huitième siècle.</p>
-
-<p>Mais, par son éducation protestante, si soignée et si savante, il
-appartenait aussi à la patrie de Leibnitz, à un pays qui, ayant
-abordé, dans l'époque antérieure, sous la forme théologique du moyen
-âge, tous les grands problèmes de la religion, de la morale et de la
-société, s'était arrêté à certaines solutions, et n'avait pas
-voulu aller plus loin; qui n'avait pas pu faire deux révolutions coup
-sur coup, et qui, s'étant fait protestant, était resté chrétien.</p>
-
-<p>Au fond, l'esprit de la réforme, soit qu'il conduisit à
-l'incrédulité, soit qu'il s'arrêtât dans certaines limites, était
-un esprit sublime, un esprit d'enthousiasme et de foi. Il y a de
-l'enthousiasme, il y a de la foi jusque dans le sentiment qui a donné
-naissance aux plus désolantes doctrines du dix-huitième siècle.</p>
-
-<p>Mais cet esprit novateur, cet esprit qui renverse toute tradition, toute
-autorité, et qui cherche, devient nécessairement un esprit de doute et
-de scepticisme, aussitôt qu'il a passé certaines limites et qu'il ne
-veut plus connaître de point d'arrêt; et il devient nécessairement un
-esprit d'athéisme, s'il poursuit encore longtemps sa course sans
-rencontrer Dieu. C'est ce qui était arrivé à la France. Tandis que
-l'Allemagne était restée superstitieuse, la France était devenue
-athée.</p>
-
-<p>Impuissance donc des deux côtés, c'est-à-dire impuissance de l'esprit
-de la réforme limité où il s'était limité en Allemagne, et
-impuissance de cet esprit lancé dans la voie où il s'était lancé en
-France.</p>
-
-<p>Non, l'esprit de l'Allemagne, l'esprit religieux du protestantisme,
-abandonné à lui-même, ne pourra conduire l'humanité au but de ses
-destinées. Il n'y a pas assez d'audace dans cette réforme de Luther
-arrêtée où elle s'est arrêtée. Je n'en voudrais qu'une preuve:
-pourquoi le protestantisme a-t-il abouti d'abord de toutes parts à
-l'anabaptisme, et comment l'anabaptisme a-t-il été vaincu, sinon par
-la retraite honteuse à bien des égards de la réforme? Ne voyez-vous
-pas que le volcan n'a pas jeté toutes ses flammes, et que cette forme
-religieuse et sociale que le christianisme protestant a revêtue doit
-disparaître à son tour?</p>
-
-<p>Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, le sent, el il n'ose
-s'abandonner complètement au génie de son pays. Cette religion
-arrêtée ne le satisfait pas; cette société arrêtée également ne
-contente pas ses désirs. Il porte plus haut sa vue; il est trop
-philosophe pour être chrétien et homme de cette façon: il veut, sans
-oser bien se l'avouer, un autre ciel, une autre terre.</p>
-
-<p>Mais, réciproquement, non, l'esprit de la France, l'esprit irréligieux
-de la philosophie, livré à lui-même, ne pourra conduire l'humanité
-au but de ses destinées. Si ce n'est pas le christianisme de Milton ou
-de Klopstock qui régénérera le monde, ce n'est pas non plus le
-déisme ou plutôt l'athéisme de Voltaire qui le sauvera. Où est le
-ciel avec cet athéisme, et que devient la terre avec lui?</p>
-
-<p>Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, sent cette impuissance
-de la France, comme il sent celle de l'Allemagne, et il s'efforce de
-faire, dans son cœur et dans sa raison, une réaction contre
-l'athéisme. Il se trouve donc, lui poète, entre l'inspiration de
-Voltaire et celle de Klopstock, entre les deux muses qui ont clos le
-dix-huitième siècle par une terrible antithèse, la <i>Messiade</i> et la
-<i>Guerre des Dieux.</i> D'un côté, l'esprit du matérialisme le pénètre:
-il est disciple de Voltaire, de Diderot, de Buffon, de tout le
-dix-huitième siècle; d'un autre côté, l'esprit mystique qui séduit
-Lavater, qui illumine Swedenborg, qui inspire Lessing et Jacobi, ne lui
-est pas étranger.</p>
-
-<p>Voici donc venir du Nord, après Rousseau, un homme qui participe à la
-fois de l'athéisme et de la religion.</p>
-
-<p>Un tel état de l'âme est une grave, une affreuse maladie, bien que
-cette maladie vaille mieux que le calme de l'incrédulité pure, ou que
-le calme de la religiosité du passé. Une dualité douloureuse
-s'établit dans un homme ainsi placé entre deux aspirations
-différentes. Il y a deux hommes en lui: si l'un affirme, l'autre nie;
-si l'un s'enthousiasme, l'autre sourit ironiquement; si l'un croit,
-l'autre se moque de sa crédulité. Que faire quand on est là, quand on
-vient à une telle époque? Le plus facile, à coup sûr, c'est de
-suivre alternativement ou de mêler et de combiner ensemble ces deux
-aspirations. Alors on est artiste comme le fut Gœthe.</p>
-
-<p>Quand Lavater et Basedow s'enflammaient devant lui, l'un pour sa
-régénération du christianisme, l'autre pour ses plans philanthropiques,
-Gœthe écoutait ses amis et se recueillait dans le doute. Ne
-pouvant les suivre dans leurs utopies, il songeait, dans sa
-force, ou si l'on veut dans sa faiblesse, à tirer deux un utile parti;
-avec ces hommes de foi, qu'il avait sous les yeux, il songeait à faire
-de l'art; il ne s'abandonnait pas à leurs idées, il voulait seulement,
-comme un miroir fidèle, réfléchir leur image: il travaillait à son
-<i>Mahomet</i><a name="FNanchor_7_1" id="FNanchor_7_1"></a><a href="#Footnote_7_1" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
-
-<p>Une telle résolution d'être artiste à tout prix a sa grandeur et sa
-misère. On le vit bien pour Gœthe. Sa grandeur est évidente, mais sa
-misère ne l'est pas moins. Quand la philosophie du dix-huitième
-siècle produisit la révolution française, que fit Gœthe, le disciple
-à demi de cette philosophie? Il ne sentit pas la grandeur de cette
-révolution, il affecta de ne pas s'en émouvoir: il fut moins grand
-alors que Schiller.</p>
-
-<p>Et plus tard, dans sa longue carrière, quel mouvement a-t-il donné à
-sa patrie, aux jours d'action et de péril? L'Allemagne tournait les
-yeux vers lui: il ne répondait rien, ou il rendait des oracles douteux.
-Méphistophélès s'était enfermé avec lui dans sa retraite de Weimar,
-et tenait compagnie à Faust.</p>
-
-<p>Mais, avant de se donner ce caractère d'un artiste qui s'attache
-exclusivement à l'art, faute d'une philosophie, et qui, de dessein
-prémédité, se fait sceptique sans vouloir pourtant souffrir de son
-scepticisme, Gœthe avait été naturellement ce qu'il se fit plus tard
-par la réflexion, c'est-à-dire qu'il avait été sceptique, mais avec
-douleur; et c'est alors, c'est dans la virginité de son génie qu'il
-écrivit Werther.</p>
-
-<p>Je dirai en peu de mots ce que je sens sur cet ouvrage.</p>
-
-<p>«J'ai vu les mœurs de mon temps, et j'ai publié ce livre,» écrivait
-Rousseau en tête de sa <i>Nouvelle Héloïse.</i> Quand on compare <i>Werther</i>
-aux mœurs et aux livres de notre époque, on doit le juger excellent.
-Si la vertu n'y est pas enseignée, l'enthousiasme pour la vertu y
-respire. J'y trouve trois grands traits, trois traits de la poésie
-véritable, trois signes d'avenir. J'y trouve le retour à la nature, le
-sentiment de l'égalité humaine, le sentiment pur de l'amour: ce sont
-trois traits de Rousseau, qui, comme une image sacrée de l'idéal, ont
-passé dans l'âme de Gœthe, et y vivaient à l'époque où il fit
-<i>Werther.</i></p>
-
-<p>La poésie de la nature n'est que le cadre d'un retour vers la religion.
-Quand les premiers chrétiens s'éloignèrent des idoles et
-désertèrent les temples des païens, ils n'eurent d'abord pour temple
-que la voûte du ciel. «À quoi bon des temples pour qui conçoit la
-grandeur et l'unité de Dieu?» disent à chaque instant les premiers
-Pères. Le christianisme commença par un retour vers la nature. Lisez,
-dans Minutius Félix, l'admirable entretien d'<i>Octavius</i> et de ses amis
-au bord de la mer, et jugez si le christianisme n'a pas débuté par
-là. Jésus lui-même, dans l'Évangile, ne vit-il pas dans la retraite,
-au bord des lacs, au sein des déserts, contemplant la grandeur de Dieu
-et la misère des hommes?</p>
-
-<p>Ne nous étonnons donc pas que toute la poésie de notre époque se soit
-réfugiée dans la nature. On s'y réfugie toujours, pour y prendre des
-consolations ou des inspirations, aux époques de renouvellement. On
-arrive également là parce que l'on fuit et parce que l'on cherche. Le
-plus grand peintre de la nature chez les anciens, Virgile, a déjà
-jusqu'à un certain point l'aine chrétienne. De Théocrite à saint
-Basile, qui aimait tant la nature, il y a cinq siècles où, païens et
-chrétiens, tout ce qui a une vie de désir se tourne avec passion vers
-la retraite. Mais à ces époques voici ce qui arrive: ceux qui se
-réfugient ainsi dans la nature sans beaucoup songer à l'humanité sont
-simplement poètes; ceux qui, au sein de la nature, prient pour
-l'humanité et s'occupent d'elle, sont poètes dans un autre sens, dans
-un sens plus élevé. Ce qui a manqué aux artistes de notre époque, ce
-qui a manqué à Gœthe, à Byron et à tant d'autres, c'est de joindre
-au sentiment de la nature un sentiment également vif des destinées de
-l'humanité. Rousseau, l'initiateur de ce mouvement; Rousseau, qui fit
-sortir l'art des maisons et des palais pour l'introduire sur une plus
-grande scène, et dont la poésie, sous ce rapport, est à la poésie de
-ses devanciers comme le lac de Genève est aux jardins de Versailles;
-Rousseau, dis-je, avait en même temps à un degré supérieur l'idée
-générale, l'idée philosophique, l'idée sociale. Soit qu'il peigne
-son homme originel dans la forêt primitive, soit qu'il rêve l'amour au
-bord du Léman, la nature est un observatoire d'où il pense à
-l'humanité. Des deux artistes, ses disciples à bien des égards, qui
-le suivirent immédiatement, Gœthe et Bernardin de Saint-Pierre, ce
-dernier est celui qui a encore le sentiment le plus vif de l'humanité
-et de ses destinées générales. Gœthe, entravé, comme je l'ai
-indiqué, par l'esprit retardataire de son pays, est très-inférieur
-sur ce point. Il ne se sent, quant au reste des hommes, qu'affranchi et
-indépendant; il ne se sent pas relié à eux; il ne se sent pas citoyen
-du monde, acteur dans le développement nécessaire et légitime de
-l'humanité, enchaîné à ses destinées, et ayant h cet égard un
-droit et un devoir. La raison en est simple: la France seule s'était
-faite initiatrice; l'Allemagne, au contraire, prétendait à
-l'immobilité, à la conservation, à la durée; elle ne permettait à
-l'idéalisme naissant que d'agiter le cœur et la tête de ses enfants,
-sans leur laisser croire à l'effet des idées, à l'activité possible,
-à la réalisation de l'idéal. Gœthe a le défaut de son pays. Sa
-poésie donc, privée de l'espérance qui s'applique à l'humanité tout
-entière, tourne à l'individualité et à l'égoïsme. La nature n'est
-pas pour lui cette retraite où l'âme travaille pour l'humanité. C'est
-à contempler la nature pour elle-même que l'âme s'applique. Mais la
-nature, quoiqu'elle se communique à nous, ne peut jamais être en
-communication directe avec nous. Sa contemplation ainsi dirigée devient
-donc un tourment pour l'âme, qui cherche toujours son véritable objet,
-l'homme. Plus le sentiment de la nature est fort, plus ce tourment
-devient âpre et douloureux. Comment y échapper? par l'amour individuel
-ou par cette espèce d'égoïsme qu'on appelle l'art pour l'art. On seul
-déjà, dans Gœthe écrivant <i>Werther</i>, le Gœthe qui se montra plus
-tard.</p>
-
-<p>Mais si une large sympathie pour les destinées générales de
-l'humanité ne se montre pas dans ce livre, ce n'est du moins qu'une
-lacune; rien d'hostile aux tendances les plus généreuses que l'esprit
-humain ait conçues n'y perce jamais. Seulement il faut avouer que le
-sentiment de l'humanité y est tort peu développé, et que le sentiment
-de l'égalité ne s'y montre que sous l'aspect révolutionnaire.</p>
-
-<p>Quant à de la sensibilité pour les malheurs individuels des hommes et
-à ce qu'on nomme de la philanthropie, le cœur de Werther en est plein
-par moments. Mais ce n'est pas là le sentiment de l'humanité
-collective; ce n'est pas un attachement sérieux et raisonné aux
-destinées de l'humanité, une sollicitude inquiète et active en même
-temps pour tous les hommes en général: c'est de la sensibilité, ce
-n'est pas de la charité. Ce n'est pas un dogme conçu par la raison, ni
-rien qui ressemble à un pareil dogme; c'est une émotion, une passion
-plus ou moins fugitive. Un tel sentiment pour l'humanité, quoique
-louable en lui-même, n'est capable de donner à notre âme ni force, ni
-lumière, ni ton, ni harmonie.</p>
-
-<p>Ainsi l'unité de ce qui compose l'état normal de l'homme manque dans
-ce caractère de Werther, et, par conséquent, la proportion de toutes
-les parties. Le sentiment de force et d'indépendance, n'étant
-contre-balancé par rien, devient un orgueil insensé; l'amour devient
-une fureur; le sentiment de la nature, une rêverie fatigante. Werther
-s'abîme ainsi au milieu des plus beaux dons qui puissent décorer
-l'âme humaine.</p>
-
-<p>Mais, malgré cette ruine d'une âme dont les éléments sont sublimes,
-ces éléments n'en restent pas moins beaux en eux-mêmes.
-L'indépendance de Werther, et son besoin d'égalité, qui lui fait
-fouler aux pieds les vaines distinctions de rang et de naissance, n'en
-est pas moins un noble sentiment. L'ardeur de son amour n'en est pas
-moins une des plus admirables révélations de l'amour que jamais poète
-ait écrites.</p>
-
-<p>Les trois grands milieux du cœur de l'homme, la nature, l'humanité, la
-famille, sont donc sentis dans ce livre, et sentis d'une ardeur pure et
-sincère, mais isolément sentis. Le lien manque: et comment, je le
-répète, ne manquerait-il pas? Ce lien, c'est une religion, c'est ce
-que l'humanité cherche. L'harmonie donc entre ces trois choses, la
-nature, l'humanité, la famille, n'existe pas pour Werther; et la plus
-grande de ces trois révélations divines, l'humanité, est aussi celle
-qui brille le plus faiblement et le plus rarement à ses yeux.
-Qu'arrive-t-il donc, encore une fois? Werther sent la nature, et par là
-il se sent artiste, il se sent puissant: mais où tourner cette
-puissance, que faire de son art, que créer? Créer, c'est aimer;
-l'amour universel est le grand artiste et le créateur du monde. Werther
-sent l'amour; mais en même temps qu'il sent l'amour, il n'en sent que
-plus faiblement encore l'humanité. Où donc trouverait-il une ancre
-forte et solide contre les orages de son amour individuel? L'amour de
-l'humanité à un haut degré et dans un large sens lui faisant défaut,
-et l'amour individuel se trouvant lui manquer aussi, en apparence par le
-simple effet d'un hasard, mais en réalité par l'imperfection des
-choses d'ici-bas, il tombe sous l'empire exclusif de ce sentiment
-d'artiste qu'il a pour la nature. Il devient, faut-il le dire? la proie
-du monde extérieur. Enlevé de terre et sans racines, il est livré aux
-vents comme les nuages. Le soleil, dans son cours, le gouverne; sa vie
-dépend de ses rayons; suivant le mois de l'année et le temps qu'il
-fait, il erre en furieux dans le ciel ou dans l'enfer.</p>
-
-<p>On n'a pas assez remarqué l'admirable symbolisme dont Gœthe a usé
-dans ce livre. Les dates de ces lettres peuvent leur servir de clef.
-Chaque lettre répond à la saison où elle est écrite, tant Werther
-est abandonné à cette force cachée au sein des éléments. D'abord on
-le voit, au printemps, dans de délicieuses campagnes, tout entier au
-sentiment de la nature. L'amour le prend alors. Le roman dure deux ans,
-suivant toujours les vicissitudes des saisons; et Werther, après avoir
-passé par l'extrême délire en été, s'affaisse avec l'automne, et se
-tue en hiver. De là toutes ces images du monde extérieur introduites
-si naturellement dans la peinture des sentiments, qu'on dirait qu'elles
-ne font avec elle qu'un seul tissu.</p>
-
-<p>Telle est donc, à notre avis, la borne de ce livre, telle est sa
-grandeur et sa limite. Voilà comment il est immoral et impie aux yeux
-de beaucoup, moral et à un certain degré religieux aux nôtres. À
-ceux qui le déclarent impie, nous demanderons: En quoi Gœthe, dans
-<i>Werther</i>, a-t-il réellement outragé la foi, l'espérance, la
-charité? De quelle confiance sublime déshérite-t-il l'homme dans ce
-livre? Tout au plus pourrait-on dire qu'un tel caractère, peint dans
-toute sa vérité, est immoral à cause de ce qui lui manque,
-c'est-à-dire parce que Werther ne sait pas transformer en amour plus
-grand et plus divin cet amour qui le fait mourir. Mais cette exaltation
-qu'il porte dans le sentiment de la nature et de l'amour, de même que
-son dégoût pour la société présente, n'ont rien en soi que de
-louable et de bon.</p>
-
-<p>Madame de Staël se trompe donc lorsqu'elle reproche à Gœthe de
-s'être passionné et d'avoir passionné ses lecteurs pour le suicide.
-Le suicide était la conséquence nécessaire de l'élévation relative
-que Gœthe a donnée à son héros, et de l'impossibilité où il était
-de lui donner une élévation plus grande. Qui ne voit, en effet, qu'il
-faudrait à Werther une religion pour remplacer dans son cœur et dans
-son intelligence la vieille religion dont il est à jamais sorti, et
-pour le retenir ainsi sur le bord de l'abîme, au nom du devoir? Celui
-qui ne sent pas cela ne comprend pas ce livre. Gœthe concevait bien son
-œuvre de cette façon. Un critique, Nicolaï, ayant essayé de tourner
-en ridicule ce dénouement nécessaire, imagina de refaire l'ouvrage en
-conservant le commencement et en changeant la fin: Werther, dans ce
-nouveau plan, ne se tuait pas. «Le pauvre homme, dit Gœthe, ne se
-doute pas que le mal est sans remède, et qu'un insecte mortel a piqué
-dans sa fleur la jeunesse de Werther.»</p>
-
-<p>Oui, sans doute, nous pressentons aujourd'hui une autre poésie, une
-poésie qui n'aboutira pas au suicide. Mais ceux qui la feront, cette
-poésie, ne reculeront pas sur leurs devanciers; je veux dire qu'ils
-n'abandonneront pas cette élévation du sentiment et de l'idée, que
-l'on voudrait vainement flétrir du nom de folle exaltation. Ce n'est
-pas avec des débris de vieilles idoles, ce n'est pas non plus en
-aplatissant nos âmes et en vulgarisant nos intelligences, qu'ils
-résoudront ce problème d'une poésie qui, au lieu de nous porter au
-suicide, nous soutienne dans nos douleurs. Je sais que l'art a tourné
-aujourd'hui vers un plat servilisme, vers un plat matérialisme; mais
-j'aime encore mieux l'art douloureux de Gœthe dans <i>Werther</i> et dans
-<i>Faust</i>, que cet art qui, pour les jouissances du présent, trahit
-toutes les espérances de l'humanité, et abandonne honteusement
-l'idéal. Montrez-nous, poètes, montrez-nous des cœurs aussi fiers,
-aussi indépendants que celui que Gœthe a voulu peindre! Seulement
-donnez un but à cette indépendance, et qu'elle devienne ainsi de
-l'héroïsme. Montrez-nous l'amour aussi ardent, aussi pur que Gœthe
-l'a peint dans <i>Werther</i>; mais que cet amour sache qu'il y a un amour
-plus grand, dont il n'est qu'un reflet. Montrez-nous, en un mot, dans
-toutes vos peintures, le salut de la destinée individuelle lié à
-celui de la destinée universelle. Mais ne tentez pas de rabattre sur
-cette ardeur de sentiment et sur cette élévation d'intelligence dont
-vos devanciers vous ont légué des modèles. Avec les Titans de Gœthe
-ou de Byron faites des hommes, mais ne leur enlevez pas pour cela leur
-noble caractère!</p>
-
-<p>L'Allemagne regarde Gœthe comme le plus grand artiste de forme des
-temps modernes; son style, particulièrement dans <i>Werther</i>, est
-considéré comme le type de la perfection classique; et pourtant il a
-passé longtemps pour certain en France que le style de <i>Werther</i> était
-aussi bizarre, aussi alambiqué, que les sentiments en étaient
-étranges. C'était apparemment la faute des traducteurs. À cette
-époque, la poésie de style, la poésie qui vit de figures et de
-symboles, était fort peu connue chez nous: la manière dont furent
-reçus les premiers ouvrages de M. de Chateaubriand le prouve assez.
-Apprenant l'allemand, il y a quelques années, je fus frappé de la
-clarté de style de ce <i>Werther</i> qui m'avait si fort touché dans ma
-jeunesse. Je traduisis littéralement chaque phrase, et je trouvai qu'il
-en résultait un français fort correct. La phrase de Gœthe, même
-lorsqu'elle est très-poétique, est aussi claire que celle de Voltaire.
-C'est ainsi que cette traduction fut écrite. Elle parut en 1829. En la
-réimprimant aujourd'hui, j'ai dû me demander si ce livre méritait les
-anathèmes dont on l'a si souvent chargé. Quelque peu de
-responsabilité qu'on ait à traduire maintenant un ouvrage aussi connu,
-on doit y songer pourtant. <i>Werther</i> est, sous bien des rapports, comme
-dit madame de Staël, «un roman sans égal et sans pareil;» c'est une
-des plus émouvantes compositions de l'art moderne; son effet sur les
-imaginations jeunes sera donc toujours redoutable; mais, pour les
-raisons que je viens de donner, je crois cette lecture plus salutaire à
-notre époque que dangereuse.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a><i>Les Mémoires de Gœthe</i> ont prouvé combien madame de
-Staël se trompai! sur ce point.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a><i>De l'Allemagne</i>, part II, ch. XXVIII.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a><i>Revue encyclopédique</i>, 1831, articles <i>De la Poésie de
-notre époque.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>There is a very life in our despair, <i>Vitality of poison</i>;
-a quick root Which feeds these deadly branches.</p>
-
-<p>Childe-Harold.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a><i>Faust</i> ne parut pas précisément cette année; mais
-Gœthe le composait presque en même temps que <i>Werther.</i> Il avait
-publié, l'année précédente, <i>Gœtz de Berlichinyen.</i> Ces trois
-ouvrages, qui se pressent dans l'esprit de Gœthe, âgé de vingt-cinq
-ans à peine, montrent bien le puissant démon qui l'obsédait alors, et
-ont entre eux une étroite liaison. Mécontent du présent, et ne
-pouvant se reposer dans aucune croyance, Gœthe se retourne d'abord vers
-le passé, et il ébauche un modèle de ses créations gothiques que
-Walter-Scott et son école reprendront longtemps après et traiteront
-avec tant de calme et de froide patience. Mais ce n'est pas la exprimer
-sa vie; ce n'est là qu'une œuvre de mémoire, pour ainsi dire, et
-d'érudition. Il tente donc l'art actuel: il se peint lui-même avec
-toute sa fougue dans <i>Werther</i>, et ouvre ainsi à distance la carrière
-où Byron et tant d'autres doivent le suivre. Cependant, pour ne pas
-mourir avec son héros, Gœthe se fait une résolution: il sera artiste
-avant tout. Décomposant alors son âme en deux, c'est-à-dire
-idéalisant en deux personnages l'esprit du bien et l'esprit du mal,
-l'esprit qui en lui cherche l'avenir, et l'esprit qui lui dit que ses
-espérances sont des rêves, l'esprit qui souffre et qui aime, et
-l'esprit qui n'aime pas, il place Méphistophélès à côté de Faust,
-et son œuvre principale fut terminée<a name="FNanchor_6_1" id="FNanchor_6_1"></a><a href="#Footnote_6_1" class="fnanchor">[6]</a>.</p></div>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_1" id="Footnote_6_1"></a><a href="#FNanchor_6_1"><span class="label">[6]</span></a>Voyez la traduction des <i>Deux Faust</i> de M. Henri Blaze, qui
-fait partie de cette collection.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_1" id="Footnote_7_1"></a><a href="#FNanchor_7_1"><span class="label">[7]</span></a>Ce <i>Mahomet</i> n'eût pas été celui de Voltaire: il eût
-été <i>croyant</i>, il eût ressemblé, en cela, au vrai Mahomet. Mais
-pourquoi Gœthe n'acheva-t-il pas cette œuvre? N'est-ce pas parce que
-l'incrédulité qui inspira le <i>Mahomet</i> de Voltaire était presque
-aussi profonde chez Gœthe que chez Voltaire? Or, comment combiner ces
-deux tendances de la religion et de l'irréligion dans un pareil sujet?
-Ou Mahomet est vraiment inspiré, et alors il faudrait à Gœthe une
-religion assez vaste pour comprendre Mahomet comme tel; ou Mahomet est
-un visionnaire qui mérite plutôt la pitié que l'admiration. Gœthe
-finit par sentir que ce sujet, comme il l'avait conçu, était au-dessus
-de ses forces, et il l'abandonna.</p>
-
-<p>Ce projet, que Lavater et Basedow inspirèrent sans le savoir, peint au
-surplus admirablement l'état où était Gœthe. Il a devant lui des
-chrétiens pleins d'enthousiasme, qui veulent faire revivre le
-christianisme, et il songe à revêtir Mahomet de leurs couleurs. Il
-soupçonne donc qu'il y a dans Mahomet un côté de vraie religion.
-Qu'est-ce donc alors que la religion? Elle est donc plus vaste que le
-christianisme! Pour combiner celle conception de Mahomet avec le
-christianisme, il eût fallu à Gœthe une croyance; il eût fallu qu'il
-fût plus qu'artiste, il eût fallu qu'il fût philosophe et religieux
-comme l'avenir le sera.</p>
-
-<p>Au surplus, Gœthe s'est peint lui-même, sous le rapport de ses
-croyances, dans un passage de ses <i>Mémoires</i>: «Lavater, dit-il,
-m'ayant à la fin pressé par ce rude dilemme: <i>Il faut être chrétien
-ou athée</i>, je lui déclarai que s'il ne voulait pas me laisser en paix
-dans ma croyance chrétienne telle que je me l'étais formée, je ne
-verrais pas beaucoup de difficulté à me décider pour ce qu'il
-appelait l'athéisme, convaincu d'ailleurs, comme je l'étais, que
-personne ne savait précisément quelle croyance méritait l'une ou
-l'autre qualification.» Malheureusement on ne sait trop non plus ce que
-c'est que la croyance chrétienne que Gœthe s'était formée: c'était
-une espèce d'oreiller comme celui de Montaigne.</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="WERTHER">WERTHER</a></h4>
-
-
-<h4>AU LECTEUR</h4>
-
-
-<p>J'ai rassemblé avec soin tout ce que j'ai pu recueillir de l'histoire
-du malheureux Werther, et je vous l'offre ici. Je sais que vous m'en
-remercierez. Vous ne pouvez refuser votre admiration à son esprit,
-votre amour à son caractère, ni vos larmes à son sort.</p>
-
-<p>Et toi, homme bon, qui souffres du même mal que lui, puise de la
-consolation dans ses douleurs, et permets que ce petit livre devienne
-pour toi un ami, si le destin ou ta propre faute ne t'en ont pas laissé
-un qui soit plus près de ton cœur.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>WERTHER</h4>
-
-
-
-
-<h4>4 mai 1771.</h4>
-
-
-<div class="figleft" style="width: 191px;">
-<img src="images/figure_01.jpg" width="191" height="225" alt="" />
-</div>
-
-
-<p>Que je suis aise d'être parti! Ah!
-mon ami, qu'est-ce que le cœur
-de l'homme? Te quitter, toi que
-j'aime, toi dont j'étais inséparable;
-te quitter et être content!
-Mais je sais que tu me le pardonnes.
-Mes autres liaisons ne
-semblaient-elles pas tout exprès
-choisies du sort pour tourmenter
-un cœur comme le mien? La pauvre Léonore! Et pourtant j'étais
-innocent. Était-ce ma faute à moi si, pendant que je ne songeais qu'à
-m'amuser des attraits piquants de sa sœur, une funeste passion
-s'allumait dans son sein? Et pourtant suis-je bien innocent? N'ai-je pas
-nourri moi-même ses sentiments? Ne me suis-je pas souvent plu à ses
-transports naïfs qui nous ont l'ait rire tant de fois, quoiqu'ils ne
-fussent rien moins que risibles? N'ai-je pas... Oh! qu'est-ce que c'est
-que l'homme, pour qu'il ose se plaindre de lui-même! Cher ami, je te le
-promets, je me corrigerai; je ne veux plus, comme je l'ai toujours fait,
-savourer jusqu'à la moindre goutte d'amertume que nous envoie le sort.
-Je jouirai du présent, et le passé sera le passé pour moi. Oui, sans
-doute, mon ami, tu as raison; les hommes auraient des peines bien moins
-vives si... (Dieu sait pourquoi ils sont ainsi faits...), s'ils
-n'appliquaient pas toutes les forces de leur imagination à renouveler
-sans cesse le souvenir de leurs maux, au lieu de se rendre le présent
-supportable.</p>
-
-<p>Dis à ma mère que je m'occupe de ses affaires, et que je lui en
-donnerai sous peu des nouvelles. J'ai parlé à ma tante, cette femme
-que l'on fait si méchante; il s'en faut bien que je l'aie trouvée
-telle: elle est vive, irascible même, mais son cœur est excellent. Je
-lui ai exposé les plaintes de ma mère sur cette retenue d'une part
-d'héritage; de son côté, elle m'a fait connaître ses droits, ses
-motifs, et les conditions auxquelles elle est prête à nous rendre ce
-que nous demandons et même plus que nous ne demandons. Je ne puis
-aujourd'hui l'en écrire davantage sur ce point: dis à ma mère que
-tout ira bien. J'ai vu encore une fois, mon ami, dans cette chétive
-affaire, que les malentendus et l'indolence causent peut-être plus de
-désordres dans le monde que la ruse et la méchanceté. Ces deux
-dernières au moins sont assurément plus rares.</p>
-
-<p>Je me trouve très-bien ici. La solitude de ces célestes campagnes est
-un baume pour mon cœur, dont les frissons s'apaisent à la douce
-chaleur de cette saison où tout renaît. Chaque arbre, chaque haie est
-un bouquet de fleurs; on voudrait se voir changé en papillon pour nager
-dans cette mer de parfums et y puiser sa nourriture.</p>
-
-<p>La ville elle-même est désagréable; mais les environs sont d'une
-beauté ravissante. C'est ce qui engagea le feu comte de M... à planter
-un jardin sur une de ces collines qui se succèdent avec tant de
-variété et forment des vallons délicieux. Ce jardin est fort simple;
-on sent dès l'entrée que ce n'est pas l'ouvrage d'un dessinateur
-savant, mais que le plan en a été tracé par un homme sensible, qui
-voulait y jouir de lui-même. J'ai déjà donné plus d'une fois des
-larmes à sa mémoire, dans un pavillon en ruines, jadis sa retraite
-favorite, et maintenant la mienne. Bientôt je serai maître du jardin.
-Depuis deux jours que je suis ici, le jardinier m'est déjà dévoué,
-et il ne s'en trouvera pas mal.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>10 mai.</h4>
-
-
-<p>Il règne dans mon âme une étonnante sérénité, semblable à la
-douce matinée de printemps dont je jouis avec délices. Je suis seul et
-je goûte le charme de vivre dans une contrée qui fut créée pour des
-âmes comme la mienne. Je suis si heureux, mon ami, si abîmé dans le
-sentiment de ma tranquille existence, que mon talent en souffre. Je ne
-pourrais pas dessiner un trait, et cependant je ne fus jamais plus grand
-peintre. Quand les vapeurs de la vallée s'élèvent devant moi,
-qu'au-dessus de ma tête le soleil lance d'aplomb ses feux sur
-l'impénétrable voûte de l'obscure forêt, et que seulement quelques
-rayons épars se glissent au fond du sanctuaire; que couché sur la
-terre dans les hautes herbes, près d'un ruisseau, je découvre, dans
-l'épaisseur du gazon mille petites plantes inconnues; que mon cœur
-sent de plus près l'existence de ce petit monde qui fourmille parmi les
-herbes, de cette multitude innombrable de vermisseaux et d'insectes de
-toutes les formes; que je sens la présence du Tout-Puissant qui nous a
-créés à son image, et le souffle du Tout-Aimant qui nous porte et
-nous soutient flottants sur une mer d'éternelles délices; mon ami,
-quand le monde infini commence ainsi à poindre devant mes yeux, et que
-je réfléchis le ciel dans mon cœur comme l'image d'une bien-aimée,
-alors je soupire et m'écrie en moi-même: «AH! si tu pouvais exprimer
-ce que tu éprouves! si tu pouvais exhaler et fixer sur le papier cette
-vie qui coule en toi avec tant d'abondance et de chaleur, en sorte que
-le papier devienne le miroir de ton âme, comme ton âme est le miroir
-d'un Dieu infini!...» Mon ami... Mais je sens que je succombe sous la
-puissance et la majesté de ces apparitions.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>12 mai.</h4>
-
-
-<p>Je ne sais si des génies trompeurs errent dans cette contrée, ou si le
-prestige vient d'un délire céleste qui s'est emparé de mon cœur;
-mais tout ce qui m'environne a un air de paradis. À l'entrée du bourg
-est une fontaine, une fontaine où je suis enchaîné par un charme,
-comme Mélusine et ses sœurs. Au bas d'une petite colline se présente
-une grotte; on descend vingt marches, et l'on voit l'eau la plus pure
-filtrer à travers le marbre. Le petit mur qui forme l'enceinte, les
-grands arbres qui la couvrent de leur ombre, la fraîcheur du lieu, tout
-cela vous captive, et en même temps vous cause un certain
-frémissement. Il ne se passe point de jour que je ne me repose là
-pendant une heure. Les jeunes filles de la ville viennent y puiser de
-l'eau, occupation paisible et utile, que ne dédaignaient pas jadis les
-filles mêmes des rois. Quand je suis assis là, la vie patriarcale se
-retrace vivement à ma mémoire. Je pense comment c'était au bord des
-fontaines que les jeunes gens faisaient connaissance et qu'on arrangeait
-les mariages, et que toujours autour des puits et des sources erraient
-des génies bienfaisants. Oh! jamais il ne s'est rafraîchi au bord
-d'une fontaine, après une route pénible, sous un soleil ardent, celui
-qui ne sent pas cela comme je le sens!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>13 mai.</h4>
-
-
-<p>Tu me demandes si tu dois m'envoyer mes livres?... Au nom du ciel! mon
-ami, ne les laisse pas approcher de moi! Je ne veux plus être guidé,
-excité, enflammé; ce cœur fermente assez de lui-même: j'ai bien
-plutôt besoin d'un chant qui me berce, et de ceux-là, j'eu ai trouvé
-en abondance dans mon Homère. Combien de fois n'ai-je pas à endormir
-mon sang qui bouillonne! car tu n'as rien vu de si inégal, de si
-inquiet que mon cœur. Ai-je besoin de te le dire, à toi qui as
-souffert si souvent de me voir passer de la tristesse à une joie
-extravagante, de la douce mélancolie à une passion furieuse? Aussi je
-traite mon cœur comme un petit enfant malade. Ne le dis à personne; il
-y a des gens qui m'en feraient un crime.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>15 mai.</h4>
-
-
-<p>Les bonnes gens du hameau me connaissent déjà; ils m'aiment beaucoup,
-surtout les enfants. Il y a peu de jours encore, quand je m'approchais
-d'eux, et que d'un ton amical je leur adressais quelque question, ils
-s'imaginaient que je voulais me moquer d'eux, et me quittaient
-brusquement. Je ne m'en offensai point; mais je sentis plus vivement la
-vérité d'une observation que j'avais déjà faite. Les hommes d'un
-certain rang se tiennent toujours à une froide distance de leurs
-inférieurs, comme s'ils craignaient de perdre beaucoup en se laissant
-approcher, et il se trouve des étourdis et de mauvais plaisants qui
-n'ont l'air de descendre jusqu'au pauvre peuple qu'afin de le blesser
-encore davantage.</p>
-
-<p>Je sais bien que nous ne sommes pas tous égaux, que nous ne pouvons
-l'être; mais je soutiens que celui qui se croit obligé de se tenir
-éloigné de ce qu'on nomme le peuple, pour s'en faire respecter, ne
-vaut pas mieux que le poltron qui, de peur de succomber, se cache devant
-son ennemi.</p>
-
-<p>Dernièrement je me rendis à la fontaine, j'y trouvai une jeune
-servante qui avait posé sa cruche sur la dernière marche de
-l'escalier: elle cherchait des yeux une compagne qui l'aidât à mettre
-le vase sur sa tête. Je descendis, et la regardai. «Voulez-vous que je
-vous aide, mademoiselle?» lui dis-je. Elle devint rouge comme le feu.
-«Oh! monsieur, répondit-elle...&mdash;Allons, sans façons...» Elle
-arrangea son coussinet, et j'y posai la cruche. Elle me remercia, et
-partit aussitôt.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>17 mai.</h4>
-
-
-<p>J'ai fait des connaissances de tout genre, mais je n'ai pas encore
-trouvé do société. Je ne sais ce que je puis avoir d'attrayant aux
-yeux des hommes: ils me recherchent, ils s'attachent à moi, et
-j'éprouve toujours de la peine quand notre chemin nous fait aller
-ensemble, ne fût-ce que pour quelques instants. Si tu me demandes
-comment sont les gens de ce pays-ci, je te répondrai: Comme partout.
-L'espèce humaine est singulièrement uniforme. La plupart travaillent
-une grande partie du temps pour vivre, et le peu qui leur en reste de
-libre leur est tellement à charge, qu'ils cherchent tous les moyens
-possibles de s'en débarrasser. Ô destinée de l'homme!</p>
-
-<p>Après tout, ce sont de bonnes gens. Quand je m'oublie quelquefois à
-jouir avec eux des plaisirs qui restent encore aux hommes, comme de
-s'amuser à causer avec cordialité autour d'une table bien servie,
-d'arranger une partie de promenade en voiture, ou un petit bal sans
-apprêts, tout cela produit sur moi le meilleur effet. Mais il ne faut
-pas qu'il me souvienne alors qu'il y a en moi d'autres facultés qui se
-rouillent faute d'être employées, et que je dois cacher avec soin.
-Cette idée serre le cœur.&mdash;Et cependant n'être pas compris, c'est le
-sort de certains hommes.</p>
-
-<p>Ah! pourquoi l'amie de ma jeunesse n'est-elle plus, et pourquoi l'ai-je
-connue! Je me dirais: Tu es un fou; tu cherches ce qui ne se trouve
-point ici-bas... Mais je l'ai possédée, cette amie; j'ai senti ce
-cœur, cette grande âme, en présence de laquelle je croyais être plus
-que je n'étais, parce que j'étais tout ce que je pouvais être. Grand
-Dieu! une seule faculté de mon âme restait-elle alors inactive? No
-pouvais-je pas devant elle développer en entier celle puissance
-admirable avec laquelle mon cœur embrasse la nature? Notre commerce
-était un échange continuel des mouvements les plus profonds du cœur,
-des traits les plus vifs de l'esprit. Avec elle, tout, jusqu'à la
-plaisanterie mordante, était empreint de génie. Et maintenant...
-Hélas! les années qu'elle avait de plus que moi l'ont précipitée
-avant moi dans la tombe. Jamais je ne l'oublierai; jamais je n'oublierai
-sa fermeté d'âme et sa divine indulgence.</p>
-
-<p>Je rencontrai, il y a quelques jours, le jeune V... Il a l'air franc et
-ouvert; sa physionomie est fort heureuse; il sort de l'université; il
-ne se croit pas précisément un génie, mais il est au moins bien
-persuadé qu'il en sait plus qu'un autre. On voit en effet qu'il a
-travaillé; en un mot, il possède un certain fonds de connaissances.
-Comme il avait appris que je dessine et que je sais le grec (deux
-phénomènes dans ce pays), il s'est attaché à mes pas. Il m'étala
-tout son savoir depuis Batteux jusqu'à Wood, depuis de Piles jusqu'à
-Winckelmann; il m'assura qu'il avait lu en entier le premier volume de
-la théorie de Sulzer, et qu'il possédait un manuscrit de Heyne sur
-l'étude de l'antique. Je l'ai laissé dire.</p>
-
-<p>Encore un bien brave homme dont j'ai fait la connaissance, c'est le
-bailli du prince, personnage franc et loyal On dit que c'est un plaisir
-de le voir au milieu de ses enfants: il en a neuf; on fait grand bruit
-de sa fille aînée. Il m'a invité à l'aller voir; j'irai au premier
-jour. Il habite à une lieue et demie d'ici, dans un pavillon de chasse
-du prince; il obtint la permission de s'y retirer après la mort de sa
-femme, le séjour de la ville et de sa maison lui étant devenu trop
-pénible.</p>
-
-<p>Du reste, j'ai trouvé sur mon chemin plusieurs caricatures originales.
-Tout en elles est insupportable, surtout leurs marques d'amitié.</p>
-
-<p>Adieu. Cette lettre te plaira; elle est toute historique.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>22 mai.</h4>
-
-
-<p>La vie humaine est un songe; d'autres l'ont dit avant moi, mais cette
-idée me suit partout, quand je considère les bornes étroites dans
-lesquelles sont circonscrites les facultés de l'homme, son activité et
-son intelligence; quand je vois que nous épuisons toutes nos forces à
-satisfaire des besoins, et que ces besoins ne tendent qu'à prolonger
-notre misérable existence; que notre tranquillité sur bien des
-questions n'est qu'une résignation fondée sur des revers, semblable à
-celle de prisonniers qui auraient couvert de peintures variées et de
-riantes perspectives les murs de leur cachot; tout cela, mon ami, me
-rend muet. Je rentre en moi-même, et j'y trouve un monde, mais plutôt
-en pressentiments et en sombres désirs qu'en réalité et en action; et
-alors tout vacille devant moi, et je souris, et je m'enfonce plus avant
-dans l'univers, en rêvant toujours. Que chez les enfants tout soit
-irréflexion, c'est ce que tous les pédagogues ne cessent de répéter;
-mais que les hommes faits soient de grands enfants qui se traînent en
-chancelant sur ce globe, sans savoir non plus d'où ils viennent et où
-ils vont; qu'ils n'aient point de but plus certain dans leurs actions,
-et qu'on les gouverne de même avec du biscuit, des gâteaux et des
-verges, c'est ce que personne ne voudra croire; et, à mon avis, il
-n'est point de vérité plus palpable.</p>
-
-<p>Je t'accorde bien volontiers (car je sais ce que tu vas me dire) que
-ceux-là sont les plus heureux qui, comme les enfants, vivent au jour la
-journée, promènent leur poupée, l'habillent, la déshabillent,
-tournent avec respect devant le tiroir où la maman renferme ses
-dragées, et, quand elle leur en donne, les dévorent avec avidité, et
-se mettent à crier: <i>Encore!</i>... Oui, voilà de fortunées créatures!
-Heureux aussi ceux qui donnent un titre imposant à leurs futiles
-travaux, ou même à leurs extravagances, et les passent en compte au
-genre humain, comme des œuvres gigantesques entreprises pour son salut
-et sa prospérité! Grand bien leur fasse à ceux qui peuvent penser et
-agir ainsi! Mais celui qui reconnaît avec humilité où tout cela vient
-aboutir; qui voit connue ce petit bourgeois décore son petit jardin et
-en fait un paradis, et comme ce malheureux, sous le fardeau qui
-l'accable, se traîne sur le chemin sans se rebuter, tous deux
-également intéressés à contempler une minute de plus la lumière du
-ciel; celui-là, dis-je, est tranquille: il bâtit aussi un monde en
-lui-même; il est heureux aussi d'être homme; quelque bornée que soit
-sa puissance, il entretient dans son cœur le doux sentiment de la
-liberté; il sait qu'il peut quitter sa prison quand il lui plaira.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>26 mai.</h4>
-
-
-<p>Tu connais, d'ancienne date, ma manière de m'arranger; tu sais comment,
-quand je rencontre un lieu qui me convient, je me fais aisément un
-petit réduit où je vis à peu de frais. Eh bien! j'ai encore trouvé
-ici un coin qui m'a séduit et fixé.</p>
-
-<p>À une lieue de la ville est un village nommé <i>Wahlheim</i><a name="FNanchor_8_1" id="FNanchor_8_1"></a><a href="#Footnote_8_1" class="fnanchor">[8]</a>. Sa
-situation sur une colline est très-belle; en montant le sentier qui y
-conduit, on embrasse toute la vallée d'un coup d'œil. Une bonne femme,
-serviable, et vive encore pour son âge, y tient un petit cabaret où
-elle vend du vin, de la bière et du café. Mais, ce qui vaut mieux, il
-y a deux tilleuls dont les branches touffues couvrent la petite place
-devant l'église; des fermes, des granges, des chaumières forment
-l'enceinte de celle place. Il est impossible de découvrir un coin plus
-paisible, plus intime, et qui me convienne autant. J'y fais porter de
-l'auberge une petite table, une chaise; et là je prends mon café, je
-lis mon Homère. La première fois que le hasard me conduisit sous ces
-tilleuls, l'après-midi d'une belle journée, je trouvai la place
-entièrement solitaire; tout le monde était aux champs; il n'y avait
-qu'un petit garçon de quatre ans assis à terre, ayant entre ses jambes
-un enfant de six mois, assis de même, qu'il soutenait de ses petits
-bras contre sa poitrine, de manière à lui servir de siège. Malgré la
-vivacité de ses yeux noirs, qui jetaient partout de rapides regards, il
-se tenait fort tranquille. Ce spectacle me fit plaisir; je m'assis sur
-une charrue placée vis-à-vis, et me mis avec délices à dessiner
-cette attitude fraternelle. J'y ajoutai un bout de haie, une porte de
-grange, quelques roues brisées, pêle-mêle, comme tout cela se
-rencontrait; et, au bout d'une heure, je me trouvai avoir fait un dessin
-bien composé, vraiment intéressant, sans y avoir rien mis du mien.
-Cela me confirme dans ma résolution de m'en tenir désormais uniquement
-à la nature: elle seule est d'une richesse inépuisable; elle seule
-fait les grands artistes. Il y a beaucoup à dire en faveur des règles,
-comme à la louange des lois de la société. Un homme qui observe les
-règles ne produira jamais rien d'absurde ou d'absolument mauvais; de
-même que celui qui se laissera guider par les lois et les bienséances
-ne deviendra jamais un voisin insupportable ni un insigne malfaiteur.
-Mais, en revanche, toute règle, quoi qu'on en dise, étouffera le vrai
-sentiment de la nature et sa véritable expression. «Cela est trop
-fort, t'écries-tu; la règle ne fait que limiter, qu'élaguer les
-branches gourmandes.» Mon ami, veux-tu que je le fasse une comparaison?
-Il en est de ceci comme de l'amour. Un jeune homme se passionne pour une
-belle; il coule près d'elle toutes les heures de la journée, et
-prodigue toutes ses facultés, tout ce qu'il possède, pour lui prouver
-sans cesse qu'il s'est donné entièrement à elle. Survient quelque bon
-bourgeois, quelque homme en place qui lui dit: «Mon jeune monsieur,
-aimer est de l'homme, seulement vous devez aimer comme il sied à un
-homme. Réglez bien l'emploi de vos instants; consacrez-en une partie à
-votre travail et les heures de loisir à votre maîtresse. Consultez
-l'état de votre fortune: sur votre superflu, je ne vous défends pas de
-faire à votre amie quelques petits présents; mais pas trop souvent;
-tout au plus le jour de sa fête, l'anniversaire de sa naissance, etc.»
-Notre jeune homme, s'il suit ces conseils, deviendra fort utilisable, et
-tout prince fera bien de l'employer dans sa chancellerie; mais c'en est
-fait alors de son amour, et, s'il est artiste, adieu son talent. Ô mes
-amis! pourquoi le torrent du génie déborde-t-il si rarement? pourquoi
-si rarement soulève-t-il ses flots et vient-il secouer vos âmes
-léthargiques? Mes chers amis, c'est que là-bas, sur les deux rives,
-habitent des hommes graves et réfléchis, dont les maisonnettes, les
-petits bosquets, les planches de tulipes et les potagers seraient
-inondés; et, à force d'opposer des digues au torrent et de lui faire
-des saignées, ils savent prévenir le danger qui les menace.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_1" id="Footnote_8_1"></a><a href="#FNanchor_8_1"><span class="label">[8]</span></a>Nous prions le lecteur de ne point se donner de peine pour
-chercher les lieux ici nommés. On s'est vu obligé de changer les
-véritables noms qui se trouvaient dans l'original.</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>27 mai.</h4>
-
-
-<p>Je me suis perdu, à ce que je vois, dans l'enthousiasme, les
-comparaisons, la déclamation, et, au milieu de tout cela, je n'ai pas
-achevé de te raconter ce que devinrent les deux enfants. Absorbé dans
-le sentiment d'artiste qui t'a valu hier une lettre assez décousue, je
-restai bien deux heures assis sur ma charrue. Vers le soir, une jeune
-femme, tenant un panier à son bras, vient droit aux enfants, qui
-n'avaient pas bougé, et crie de loin: «Philippe, tu es un bon
-garçon!» Elle me fait un salut, que je lui rends. Je me lève,
-m'approche, et lui demande si elle est la mère de ces enfants. Elle me
-répond que oui, donne un petit pain blanc à l'aîné, prend le plus
-jeune, et l'embrasse avec toute la tendresse d'une mère. «J'ai donné,
-me dit-elle, cet enfant à tenir à Philippe, et j'ai été à la ville,
-avec mon aîné, chercher du pain blanc, du sucre et un poêlon de
-terre.» Je vis tout cela dans son panier, dont le couvercle était
-tombé. «Je ferai ce soir une panade à mon petit Jean (c'était le nom
-du plus jeune). Hier, mon espiègle d'aîné a cassé le poêlon en se
-battant avec Philippe, pour le gratin de la bouillie.» Je demandai où
-était l'aîné; à peine m'avait-elle répondu, qu'il courait après
-les oies dans le pré, qu'il revint en sautant, et apportant une
-baguette de noisetier à son frère cadet. Je continuai à m'entretenir
-avec cette femme; j'appris qu'elle était fille du maître d'école, et
-que son mari était allé en Suisse pour recueillir la succession d'un
-cousin. «Ils ont voulu le tromper, me dit-elle; ils ne répondaient pas
-à ses lettres. Eh bien! il y est allé lui-même. Pourvu qu'il ne lui
-soit point arrivé d'accident! Je n'en reçois point de nouvelles.»
-J'eus de la peine à me séparer de cette femme: je donnai un kreutzer
-à chacun des deux enfants, et un autre à la mère, pour acheter un
-pain blanc au petit quand elle irait à la ville; et nous nous
-quittâmes ainsi.</p>
-
-<p>Mon ami, quand mon sang s'agite et bouillonne, il n'y a rien qui fasse
-mieux taire tout ce tapage que la vue d'une créature comme celle-ci,
-qui, dans une heureuse paix, parcourt le cercle étroit de son
-existence, trouve chaque jour le nécessaire, et voit tomber les
-feuilles sans penser à autre chose, sinon que l'hiver approche.</p>
-
-<p>Depuis ce temps, je vais là très-souvent. Les enfants se sont tout à
-fait familiarisés avec moi. Je leur donne du sucre en prenant mon
-café; le soir, nous partageons les tartines et le lait caillé. Tous
-les dimanches ils ont leur kreutzer; et si je n'y suis pas à l'heure de
-l'église, la cabaretière a ordre de faire la distribution.</p>
-
-<p>Ils ne sont pas farouches, et ils me racontent toutes sortes
-d'histoires: je m'amuse surtout de leurs petites passions, et de la
-naïveté de leur jalousie quand d'autres enfants du village se
-rassemblent autour de moi.</p>
-
-<p>J'ai eu beaucoup de peine à rassurer la mère, toujours inquiète de
-l'idée «qu'ils incommoderaient monsieur.»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>30 mai.</h4>
-
-
-<p>Ce que je te disais dernièrement de la peinture peut certainement
-s'appliquer aussi à la poésie. Il ne s'agit que de reconnaître le
-beau et d'oser l'exprimer: c'est, à la vérité, demander beaucoup en
-peu de mots. J'ai été aujourd'hui témoin d'une scène qui, bien
-rendue, ferait la plus belle idylle du monde. Mais pourquoi ces mots de
-poésie, de scène et d'idylle? Pourquoi toujours se travailler et se
-modeler sur des types, quand il ne s'agit que de se laisser aller, et de
-prendre intérêt à un accident de la nature?</p>
-
-<p>Si, après ce début, tu espères du grand et du magnifique, ton attente
-sera trompée. Ce n'est qu'un simple paysan qui a produit toute mon
-émotion. Selon ma coutume, je raconterai mal; et je pense que, selon la
-tienne, tu me trouveras outré. C'est encore Wahlheim, et toujours
-Wahlheim, qui enfante ces merveilles.</p>
-
-<p>Une société s'était réunie sous les tilleuls pour prendre le café;
-comme elle ne me plaisait pas, je trouvai un prétexte pour ne point
-lier conversation.</p>
-
-<p>Un jeune paysan sortit d'une maison voisine, et vint raccommoder quelque
-chose à la charrue que j'ai dernièrement dessinée. Son air me plut;
-je l'accostai; je lui adressai quelques questions sur sa situation, et,
-en un moment, la connaissance fut faite d'une manière assez intime,
-comme il m'arrive ordinairement avec ces bonnes gens. Il me raconta
-qu'il était au service d'une veuve qui le traitait avec bonté. Il m'en
-parla tant, et en fit tellement l'éloge, que je découvris bientôt
-qu'il s'ôtait dévoué à elle de corps et d'âme. «Elle n'est plus
-jeune, me dit-il; elle a été malheureuse avec son premier mari, et ne
-veut point se remarier.» Tout son récit montrait si vivement combien
-à ses yeux elle était belle, ravissante, à quel point il souhaitait
-qu'elle voulût faire choix de lui pour effacer le souvenir des torts du
-défunt, qu'il faudrait te répéter ses paroles mot pour mot, si je
-voulais te peindre la pure inclination, l'amour et la fidélité de cet
-homme. Il faudrait posséder le talent du plus grand poète pour rendre
-l'expression de ses gestes, l'harmonie de sa voix et le feu de ses
-regards. Non, aucun langage ne représenterait la tendresse qui animait
-ses yeux et son maintien; je ne ferais rien que de gauche et de lourd.
-Je fus particulièrement touché des craintes qu'il avait que je ne
-vinsse à concevoir des idées injustes sur ses rapports avec elle, ou
-à la soupçonner d'une conduite qui ne fût pas irréprochable. Ce
-n'est que dans le plus profond de mon cœur que je goûte bien le
-plaisir que j'avais à l'entendre parler des attraits de cette femme
-qui, sans charmes de jeunesse, le séduisait et l'enchaînait
-irrésistiblement. De ma vie je n'ai vu désirs plus ardents,
-accompagnés de tant de pureté; je puis même le dire, je n'avais
-jamais imaginé, rêvé cette pureté. Ne me gronde pas si je t'avoue
-qu'au souvenir de tant d'innocence et d'amour vrai, je me sens consumer,
-que l'image de cette tendresse me poursuit partout, et que, comme
-embrasé des mêmes feux, je languis, je me meurs.</p>
-
-<p>Je vais chercher a voir au plus tôt cette femme. Mais non, en y pensant
-bien, je ferai mieux de l'éviter. Il vaut mieux ne la voir que par les
-yeux de son amant: peut-être aux miens ne paraitrait-elle pas telle
-qu'elle est a présent devant moi: et pourquoi me gâter une si belle
-image?</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>16 juin.</h4>
-
-
-<p>Pourquoi je ne t'écris pas? tu peux me demander cela, toi qui es si
-savant! Tu devais deviner que je me trouve bien, et même... Bref, j'ai
-fait une connaissance qui touche de plus près à mon cœur. J'ai... je
-n'en sais rien.</p>
-
-<p>Te raconter par ordre comment il s'est fait que je suis venu à
-connaître une des plus aimables créatures, cela serait difficile. Je
-suis content et heureux, par conséquent mauvais historien.</p>
-
-<p>Un ange! Fi! chacun en dit autant de la sienne, n'est-ce pas? Et
-pourtant je ne suis pas en état de t'expliquer combien elle est
-parfaite, pourquoi elle est parfaite. Il suffit, elle asservit tout mon
-être.</p>
-
-<p>Tant d'ingénuité avec tant d'esprit! tant de bonté avec tant de force
-de caractère! et le repos de l'âme au milieu de la vie la plus active!</p>
-
-<p>Tout ce que je dis là d'elle n'est que du verbiage, de pitoyables
-abstractions qui ne rendent pas un seul de ses traits. Une autre fois...
-Non, pas une autre fois. Je vais te le raconter tout de suite. Si je ne
-le fais pas à l'instant, cela ne se fera jamais: car, entre nous,
-depuis que j'ai commencé ma lettre, j'ai déjà été tenté trois fois
-de jeter ma plume, et de faire seller mon cheval pour sortir. Cependant
-je m'étais promis ce matin que je ne sortirais point. À tout moment je
-vais voir à la fenêtre si le soleil est encore bien haut...</p>
-
-<p>Je n'ai pu résister; il a fallu aller chez elle. Me voilà de retour.
-Mon ami, je ne me coucherai pas sans t'écrire. Je vais t'écrire tout
-en mangeant ma beurrée. Quelles délices pour mon âme que de la
-contempler au milieu du cercle de ses frères et sœurs, ces huit
-enfants si vifs, si aimables!</p>
-
-<p>Si je continue sur ce ton, tu ne seras guère plus instruit à la fin
-qu'au commencement. Écoute donc; je vais essayer d'entrer dans les
-détails.</p>
-
-<p>Je te mandai l'autre jour que j'avais fait la connaissance du bailli
-S..., et qu'il m'avait prié de l'aller voir bientôt dans son ermitage,
-ou plutôt dans son petit royaume. Je négligeai son invitation, et je
-n'aurais peut-être jamais été le visiter, si le hasard ne m'eut
-découvert le trésor enfoui dans cette tranquille retraite.</p>
-
-<p>Nos jeunes gens avaient arrangé un bal à la campagne, je consentis à
-être de la partie. J'offris la main à une jeune personne de cette
-ville, douce, jolie, mais, du reste, assez insignifiante. Il fut réglé
-que je conduirais ma danseuse et sa cousine en voiture au lieu de la
-réunion, et que nous prendrions en chemin Charlotte S... «Vous allez
-voir une bien jolie personne,» me dit ma compagne quand nous
-traversions la longue forêt éclaircie qui conduit au pavillon de
-chasse. «Prenez garde de devenir amoureux! ajouta la cousine.&mdash;Pourquoi
-donc?&mdash;Elle est déjà promise à un galant homme que la mort de son
-père a obligé de s'absenter pour ses affaires, et qui est allé
-solliciter un emploi important.» J'appris ces détails avec assez
-d'indifférence.</p>
-
-<p>Le soleil allait bientôt se cacher derrière les collines, quand notre
-voiture s'arrêta devant la porte de la cour. L'air était lourd; les
-dames témoignèrent leur crainte d'un orage que semblaient annoncer les
-nuages grisâtres et sombres amoncelés sur nos têtes. Je dissipai leur
-inquiétude en affectant une grande connaissance du temps, quoique je
-commençasse moi-même à me douter que la fête serait troublée.</p>
-
-<p>J'avais mis pied à terre: une servante, qui parut à la porte, nous
-pria d'attendre un instant mademoiselle Charlotte, qui allait descendre.
-Je traversai la cour pour m'approcher de cette jolie maison; je montai
-l'escalier, et, en entrant dans la première chambre, j'eus le plus
-ravissant spectacle que j'aie vu de ma vie. Six enfants, de deux ans
-jusqu'à onze, se pressaient autour d'une jeune fille d'une taille
-moyenne, mais bien prise. Elle avait une simple robe blanche, avec des
-nœuds couleur de rose pâle aux bras et au sein. Elle tenait un pain
-bis, dont elle distribuait des morceaux à chacun, en proportion de son
-âge et de son appétit. Elle donnait avec tant de douceur, et chacun
-disait merci avec tant de naïveté! Toutes les petites mains étaient
-en l'air avant que le morceau fût coupé. À mesure qu'ils recevaient
-leur souper, les uns s'en allaient en sautant; les autres, plus posés,
-se rendaient à la porte de la cour pour voir les belles dames et la
-voiture qui devait emmener leur chère Lolotte. «Je vous demande
-pardon, me dit-elle, de vous avoir donné la peine de monter, et je suis
-fâchée de faire attendre ces dames. Ma toilette et les petits soins du
-ménage pour le temps de mon absence m'ont fait oublier de donner à
-goûter aux enfants, et ils ne veulent pas que d'autres que moi leur
-coupent du pain.» Je lui fis un compliment insignifiant, et mon âme
-tout entière s'attachait à sa figure, à sa voix, à son maintien.
-J'eus à peine le temps de me remettre de ma surprise pendant qu'elle
-courut dans une chambre voisine prendre ses gants et son éventail. Les
-enfants me regardaient à quelque distance et de côté. J'avançai vers
-le plus jeune, qui avait une physionomie très-heureuse: il reculait
-effarouché, quand Charlotte entra, et lui dit: «Louis, donne la main
-à ton cousin.» Il me la donna d'un air rassuré; et, malgré son petit
-nez morveux, je ne pus m'empêcher de l'embrasser de bien bon cœur.
-«Cousin! dis-je ensuite en présentant la main à Charlotte,
-croyez-vous que je sois digne du bonheur de vous être allié?&mdash;Oh!
-reprit-elle avec un sourire malin, notre parenté est si étendue, j'ai
-tant de cousins, et je serais bien fâchée que vous fussiez le moins
-bon de la famille!» En partant, elle chargea Sophie, l'ainée après
-elle et âgée de onze ans, d'avoir l'œil sur les enfants, et
-d'embrasser le papa quand il reviendrait de sa promenade. Elle dit aux
-petits: «Vous obéirez à votre sœur Sophie comme à moi-même.»
-Quelques-uns le promirent; mais une petite blondine de six ans dit d'un
-air capable: «Ce ne sera cependant pas toi, Lolotte! et nous aimons
-bien mieux que ce soit toi.» Les deux aînés des garçons étaient
-grimpés derrière la voiture: à ma prière, elle leur permit d'y
-rester jusqu'à l'entrée du bois, pourvu qu'ils promissent de ne pas se
-faire des niches et de se bien tenir.</p>
-
-<p>On se place. Les dames avaient eu à peine le temps de se faire les
-compliments d'usage, de se communiquer leurs remarques sur leur
-toilette, particulièrement sur les chapeaux, et de passer en revue la
-société qu'on s'attendait à trouver, lorsque Charlotte ordonna au
-cocher d'arrêter, et fit descendre ses frères. Ils la prièrent de
-leur donner encore une fois sa main à baiser: l'ainé y mit toute la
-tendresse d'un jeune homme de quinze ans, le second, beaucoup
-d'étourderie el de vivacité. Elle les chargea de mille caresses pour
-les petits, et nous continuâmes notre route.</p>
-
-<p>«Avez-vous achevé, dit la cousine, le livre que je vous ai
-envoyé?&mdash;Non, répondit Charlotte; il ne me plaît pas; vous pouvez le
-reprendre. Le précédent ne valait pas mieux.» Je fus curieux de
-savoir quels étaient ces livres. À ma grande surprise, j'appris que
-c'étaient les œuvres de ***<a name="FNanchor_9_1" id="FNanchor_9_1"></a><a href="#Footnote_9_1" class="fnanchor">[9]</a>. Je trouvais un grand sens dans tout ce
-qu'elle disait; je découvrais, à chaque mot, de nouveaux charmes, de
-nouveaux rayons d'esprit, dans ses traits que semblait épanouir la joie
-de sentir que je la comprenais.</p>
-
-<p>«Quand j'étais plus jeune, dit-elle, je n'aimais rien tant que les
-romans. Dieu sait quel plaisir c'était pour moi de me retirer le
-dimanche dans un coin solitaire pour partager de toute mon âme la
-félicité ou les infortunes d'une miss Jenny! Je ne nie même pas que
-ce genre n'ait encore pour moi quelque charme; mais, puisque j'ai si
-rarement aujourd'hui le temps de prendre un livre, il faut du moins que
-celui que je lis soit entièrement de mon goût. L'auteur que je
-préfère est celui qui me fait retrouver le monde où je vis, et qui
-peint ce qui m'entoure, celui dont les récits intéressent mon cœur et
-me charment autant que ma vie domestique, qui, sans être un paradis,
-est cependant pour moi la source d'un bonheur inexprimable.»</p>
-
-<p>Je m'efforçai de cacher l'émotion que me donnaient ces paroles; je n'y
-réussis pas longtemps. Lorsque je l'entendis parler avec la plus
-touchante vérité du <i>Vicaire de Wakefield</i> et de quelques autres
-livres<a name="FNanchor_10_1" id="FNanchor_10_1"></a><a href="#Footnote_10_1" class="fnanchor">[10]</a>, je fus transporté hors de moi, et me mis à lui dire sur ce
-sujet tout ce que j'avais dans la tête. Ce fut seulement quand
-Charlotte adressa la parole à nos deux compagnes, que je m'aperçus
-qu'elles étaient là, les yeux ouverts, comme si elles n'y eussent pas
-été. La cousine me regarda plus d'une fois d'un air moqueur, dont je
-m'embarrassai fort peu.</p>
-
-<p>La conversation tomba sur le plaisir de la danse. «Que cette passion
-soit un défaut ou non, dit Charlotte, je vous avouerai franchement que
-je ne connais rien au-dessus de la danse. Quand j'ai quelque chose qui
-me tourmente, je n'ai qu'à jouer une contredanse sur mon clavecin,
-d'accord ou non, et tout est dissipé.»</p>
-
-<p>Comme je dévorais ses yeux noirs pendant cet entretien! comme mon âme
-était attirée sur ses lèvres si vermeilles, sur ses joues si
-fraîches! comme, perdu dans le sens de ses discours et dans l'émotion
-qu'ils me causaient, souvent je n'entendais pas les mots qu'elle
-employait! Tu auras une idée de tout cela, toi qui me connais. Bref,
-quand nous arrivâmes devant la maison du rendez-vous, quand je
-descendis de voiture, j'étais comme un homme qui rêve, et tellement
-enseveli dans le monde des rêveries, qu'à peine je remarquai la
-musique, dont l'harmonie venait au-devant de nous du fond de la salle
-illuminée.</p>
-
-<p>M. Audran et un certain N... N... (comment retenir tous ces noms?), qui
-étaient les danseurs de la cousine et de Charlotte, nous reçurent à
-la portière, s'emparèrent de leurs dames, et je montai avec la mienne.</p>
-
-<p>Nous dansâmes d'abord plusieurs menuets. Je priai toutes les femmes,
-l'une après l'autre, et les plus maussades étaient justement celles
-qui ne pouvaient se déterminer à donner la main pour en finir.
-Charlotte et son danseur commencèrent une anglaise, et tu sens combien
-je fus charmé quand elle vint à son tour figurer avec nous! Il faut la
-voir danser. Elle y est de tout son cœur, de toute son âme; tout en
-elle est harmonie; elle est si peu gênée, si libre, qu'elle semble ne
-sentir rien au monde, ne penser à rien qu'à la danse; et sans doute,
-en ce moment, rien autre chose n'existe plus pour elle.</p>
-
-<p>Je la priai pour la seconde contredanse; elle accepta pour la
-troisième, et m'assura, avec la plus aimable franchise, qu'elle dansait
-très-volontiers les allemandes. «C'est ici la mode, continua-t-elle,
-que pour les allemandes chacun conserve la danseuse qu'il amène; mais
-mon cavalier valse mal, et il me saura gré de l'en dispenser. Votre
-dame n'y est pas exercée; elle ne s'en soucie pas non plus. J'ai
-remarqué, dans les anglaises, que vous valsiez bien: si donc vous
-désirez que nous valsions ensemble, allez me demander à mon cavalier,
-et je vais en parler, de mon côté, à votre dame.» J'acceptai la
-proposition, et il fut bientôt arrangé que pendant notre valse le
-cavalier de Charlotte causerait avec ma danseuse.</p>
-
-<p>On commença l'allemande. Nous nous amusâmes d'abord à mille passes de
-bras. Quelle grâce, que de souplesse dans tous ses mouvements! Quand on
-en vint aux valses, et que nous roulâmes les uns autour des autres
-comme les sphères célestes, il y eut d'abord quelque confusion, peu de
-danseurs étant au fait. Nous fûmes assez prudents pour attendre qu'ils
-eussent jeté leur feu; et les plus gauches ayant renoncé à la partie,
-nous nous emparâmes du parquet, et reprîmes avec une nouvelle ardeur,
-accompagnés par Audran et sa danseuse. Jamais je ne me sentis si agile.
-Je n'étais plus un homme. Tenir dans ses bras la plus charmante des
-créatures! voler avec elle comme l'orage! voir tout passer, tout
-s'évanouir autour de soi! sentir!... Wilhelm, pour être sincère, je
-fis alors le serment qu'une femme que j'aimerais, sur laquelle j'aurais
-des prétentions, ne valserait jamais qu'avec moi, dussé-je périr! tu
-me comprends.</p>
-
-<p>Nous fîmes quelques tours de salle en marchant pour reprendre haleine;
-après quoi elle s'assit. J'allai lui chercher des oranges que j'avais
-mises en réserve; c'étaient les seules qui fussent restées. Ce
-rafraîchissement lui fit grand plaisir; mais à chaque quartier qu'elle
-offrait, par procédé, à une indiscrète voisine, je me sentais percer
-d'un coup de stylet.</p>
-
-<p>À la troisième contredanse anglaise, nous étions le second couple.
-Comme nous descendions la colonne, et que, ravi, je dansais avec elle,
-enchaîné à son bras et à ses yeux, où brillait le plaisir le plus
-pur et le plus innocent, nous vînmes figurer devant une femme qui
-n'était pas de la première jeunesse, mais qui m'avait frappé par son
-aimable physionomie. Elle regarda Charlotte en souriant, la menaça du
-doigt, et prononça deux fois en passant le nom d'Albert, d'un ton
-significatif.</p>
-
-<p>«Quel est cet Albert, dis-je à Charlotte, s'il n'y a point
-d'indiscrétion à le demander?» Elle allait me répondre, quand il
-fallut nous séparer pour faire la grande chaîne. En repassant devant
-elle, je crus remarquer une expression pensive sur son front.</p>
-
-<p>«Pourquoi vous le cacherais-je? me dit-elle en m'offrant la main pour
-la promenade; Albert est un galant homme auquel je suis promise.» Ce
-n'était point une nouvelle pour moi, puisque ces dames me l'avaient dit
-en chemin; et pourtant cette idée me frappa comme une chose inattendue,
-lorsqu'il fallut l'appliquer à une personne que quelques instants
-avaient suffi pour me rendre si chère. Je me troublai, je brouillai les
-figures, tout fut dérangé; il fallut que Charlotte me menât, en me
-tirant de côté et d'autre; elle eut besoin de toute sa présence
-d'esprit pour rétablir l'ordre.</p>
-
-<p>La danse n'était pas encore finie, que les éclairs qui brillaient
-depuis longtemps à l'horizon, et que j'avais toujours donnés pour des
-éclairs de chaleur, commencèrent à devenir beaucoup plus forts; le
-bruit du tonnerre couvrit la musique. Trois femmes s'échappèrent des
-rangs; leurs cavaliers les suivirent; le désordre devint général, et
-l'orchestre se tut. Il est naturel, lorsqu'un accident ou une terreur
-subite nous surprend au milieu d'un plaisir, que l'impression en soit
-plus grande qu'en tout autre temps, soit à cause du contraste, soit
-parce que tous nos sens, étant vivement éveillés, sont plus
-susceptibles d'éprouver une émotion forte et rapide. C'est à cela que
-j'attribue les étranges grimaces que je vis faire à plusieurs femmes.
-La plus sensée alla se réfugier dans un coin, le dos tourné à la
-fenêtre, et se boucha les oreilles. Une autre, à genoux devant elle,
-cachait sa tête dans le sein de la première. Une troisième, qui
-s'était glissée entre les deux, embrassait sa petite sœur en versant
-des larmes. Quelques-unes voulaient retourner chez elles; d'autres, qui
-savaient encore moins ce qu'elles faisaient, n'avaient plus même assez
-de présence d'esprit pour réprimer l'audace de nos jeunes étourdis,
-qui semblaient fort occupés à intercepter, sur les lèvres des belles
-éplorées, les ardentes prières qu'elles adressaient au ciel. Une
-partie des hommes étaient descendus pour fumer tranquillement leur
-pipe; le reste de la société accepta la proposition de l'hôtesse, qui
-s'avisa, fort à propos, de nous indiquer une chambre où il y avait des
-volets et des rideaux. À peine fûmes-nous entrés, que Charlotte se
-mit à former un cercle de toutes les chaises; et, tout le monde
-s'étant assis à sa prière, elle proposa un jeu.</p>
-
-<p>À ce mot, je vis plusieurs de nos jeunes gens, dans l'espoir d'un doux
-gage, se rengorger d'avance et se donner un air aimable. «Nous allons
-jouer <i>à compter</i>, dit-elle; faites attention! Je vais tourner toujours
-de droite à gauche; il faut que chacun nomme le nombre qui lui tombe:
-cela doit aller comme un feu roulant. Qui hésite ou se trompe reçoit
-un soufflet, et ainsi de suite, jusqu'à mille.» C'était charmant à
-voir! Elle tournait en rond, le bras tendu. Un, dit le premier; deux, le
-second; trois, le suivant, etc. Alors elle alla plus vite, toujours plus
-vite. L'un manque: paf! un soufflet. Le voisin rit, manque aussi: paf!
-nouveau soufflet; et elle d'augmenter toujours de vitesse. J'en reçus
-deux pour ma part, et crus remarquer avec un plaisir secret, qu'elle me
-les appliquait plus fort qu'à tout autre. Des éclats de rire et un
-vacarme universel mirent fin au jeu avant que l'on eût compté jusqu'à
-mille. Alors les connaissances intimes se rapprochèrent. L'orage était
-passé. Moi, je suivis Charlotte dans la salle. «Les soufflets, me
-dit-elle en chemin, leur ont fait oublier le tonnerre et tout.» Je ne
-pus rien répondre. «J'étais une des plus peureuses, continua-t-elle;
-mais en affectant du courage pour en donner aux autres, je suis vraiment
-devenue courageuse.» Nous nous approchâmes de la fenêtre. Le tonnerre
-se faisait encore entendre dans le lointain; une pluie bienfaisante
-tombait avec un doux bruit sur la terre; l'air était rafraîchi et nous
-apportait par bouffées les parfums qui s'exhalaient des plantes.
-Charlotte était appuyée sur son coude; elle promena ses regards sur la
-campagne, elle les porta vers le ciel, elle les ramena sur moi, et je
-vis ses yeux remplis de larmes. Elle posa sa main sur la mienne, et dit:
-<i>Ô Klopstock!</i> Je me rappelai aussitôt l'ode sublime qui occupait sa
-pensée, et je me sentis abîmé dans le torrent de sentiments qu'elle
-versait sur moi en cet instant. Je ne pus le supporter; je me penchai
-sur sa main, que je baisai eu la mouillant de larmes délicieuses; et de
-nouveau je contemplai ses yeux... Divin Klopstock! que n'as-tu vu ton
-apothéose dans son regard! et moi puissé-je n'entendre plus de ma vie
-prononcer ton nom si souvent profané!</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_1" id="Footnote_9_1"></a><a href="#FNanchor_9_1"><span class="label">[9]</span></a>Nous nous voyons obligé de supprimer ce passage, afin de
-ne causer de peine à personne, quelque peu d'importance que puisse
-attacher un écrivain aux jugements d'une jeune fille et d'un jeune
-homme à l'esprit aussi inconstant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_1" id="Footnote_10_1"></a><a href="#FNanchor_10_1"><span class="label">[10]</span></a>Ou a supprimé ici les noms de quelques-uns de nos
-auteurs: celui qui partage le sentiment de Charlotte à leur égard
-trouvera leurs noms dans son cœur; les autres n'en ont pas besoin.</p></div>
-
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-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>19 juin.</h4>
-
-
-<p>Je ne sais plus où dernièrement j'en suis resté de mon récit. Tout
-ce que je sais, c'est qu'il était deux heures du matin quand je me
-couchai, et que, si j'avais pu causer avec toi, au lieu d'écrire, je
-t'aurais peut-être tenu jusqu'au grand jour.</p>
-
-<p>Je ne t'ai pas conté ce qui s'est passé à notre retour du bal; mais
-le temps me manque aujourd'hui.</p>
-
-<p>C'était le plus beau lever de soleil; il était charmant de traverser
-la forêt humide et les campagnes rafraîchies. Nos deux voisines
-s'assoupirent. Elle me demanda si je ne voulais pas en faire autant.
-«De grâce, me dit-elle, ne vous gênez pas pour moi.&mdash;Tant que je vois
-ces yeux ouverts, lui répondis-je (et je la regardai fixement), je ne
-puis fermer les miens.» Nous tînmes bon jusqu'à sa porte. Une
-servante vint doucement nous ouvrir, et, sur ses questions, l'assura que
-son père et les enfants se portaient bien et dormaient encore. Je la
-quittai en lui demandant la permission de la revoir le jour même; elle
-y consentit, et je l'ai revue. Depuis ce temps, soleil, lune, étoiles,
-peuvent s'arranger à leur fantaisie; je ne sais plus quand il est jour,
-quand il est nuit: l'univers autour de moi a disparu.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>21 juin.</h4>
-
-
-<p>Je coule des jours aussi heureux que ceux que Dieu réserve à ses
-élus; quelque chose qui m'arrive désormais, je ne pourrai pas dire que
-je n'ai pas connu le bonheur, le bonheur le plus pur de la vie. Tu
-connais mon Wahlheim, j'y suis entièrement établi; de là je n'ai
-qu'une demi-lieue jusqu'à Charlotte; là je me sens moi-même, je jouis
-do toute la félicité qui a été donnée à l'homme.</p>
-
-<p>L'aurais-je pensé, quand je prenais ce Wahlheim pour but de mes
-promenades, qu'il était si près du ciel? Combien de fois, dans mes
-longues courses, tantôt du haut de la montagne, tantôt de la plaine au
-delà de la rivière, ai-je aperçu ce pavillon qui renferme aujourd'hui
-tous mes vœux!</p>
-
-<p>Cher Wilhelm, j'ai réfléchi sur ce désir de l'homme de s'étendre, de
-faire de nouvelles découvertes, d'errer çà et là; et aussi sur ce
-penchant intérieur à se restreindre volontairement, à se borner, à
-suivre l'ornière de l'habitude, sans plus s'inquiéter de ce qui est à
-droite et à gauche.</p>
-
-<p>C'est singulier! lorsque je vins ici, et que de la colline je contemplai
-cette belle vallée, comme je me sentis attiré de toutes parts! Ici le
-petit bois... ah! si tu pouvais t'enfoncer sous son ombrage!... Là une
-cime de montagne... ah! si de là tu pouvais embrasser la vaste
-étendue!... Cette chaîne de collines et ces paisibles vallons.... oh!
-que ne puis-je m'y égarer! J'y volais et je revenais sans avoir trouvé
-ce que je cherchais. Il en est de l'éloignement comme de l'avenir: un
-horizon immense, mystérieux, repose devant notre âme; le sentiment s'y
-plonge comme notre œil, et nous aspirons à donner toute notre
-existence pour nous remplir avec délices d'un seul sentiment grand et
-majestueux. Nous courons, nous volons; mais, hélas! quand nous y
-sommes, quand le lointain est devenu proche, rien n'est changé, et nous
-nous retrouvons avec notre misère, avec nos étroites limites; et de
-nouveau notre âme soupire après le bonheur qui vient de lui échapper.</p>
-
-<p>Ainsi le plus turbulent vagabond soupire à la fin après sa patrie, et
-trouve dans sa cabane, auprès de sa femme, dans le cercle de ses
-enfants, dans les soins qu'il se donne pour leur nourriture, les
-délices qu'il cherchait vainement dans le vaste monde.</p>
-
-<p>Lorsque le matin, dès le lever du soleil, je me rends a mon cher
-Wahlheim; que je cueille moi-même mes petits pois dans le jardin de mon
-hôtesse, que je m'assieds pour les écosser en lisant mon Homère; que
-je choisis un pot dans la petite cuisine; que je coupe du beurre, mets
-mes pois au feu, les couvre, et m'assieds auprès pour les remuer de
-temps en temps, alors je sens vivement comment les fiers amants de
-Pénélope pouvaient tuer eux-mêmes, dépecer et faire rôtir les
-bœufs et les pourceaux. Il n'y a rien qui me remplisse d'un sentiment
-doux et vrai comme ces traits de la vie patriarcale, dont je puis, sans
-affectation, grâce à Dieu, entrelacer ma vie.</p>
-
-<p>Que je suis heureux d'avoir un cœur fait pour sentir la joie innocente
-et simple de l'homme qui met sur sa table le chou qu'il a lui-même
-élevé! Il ne jouit pas seulement du chou, mais il se représente à la
-fois la belle matinée où il le planta, les délicieuses soirées où
-il l'arrosa, et le plaisir qu'il éprouvait chaque jour en le voyant
-croître.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>29 juin.</h4>
-
-
-<p>Avant-hier le médecin vint de la ville voir le bailli. Il me trouva à
-terre, entouré des enfants de Charlotte. Les uns grimpaient sur moi,
-les autres me pinçaient, moi je les chatouillais, et tous ensemble nous
-faisions un bruit épouvantable. Le docteur, véritable poupée savante,
-toujours occupé, en parlant, d'arranger les plis de ses manchettes et
-d'étaler un énorme jabot, trouva cela au-dessous de la dignité d'un
-homme sensé. Je m'en aperçus bien à sa mine. Je n'en fus point
-déconcerté. Je lui laissai débiter les choses les plus profondes, et
-je relevai le château de cartes que les enfants avaient renversé.
-Aussi, de retour à la ville, le docteur n'a-t-il pas manqué de dire à
-qui a voulu l'entendre que les enfants du bailli n'étaient déjà que
-trop mal élevés, mais que ce Werther achevait maintenant de les gâter
-tout à fait.</p>
-
-<p>Oui, mon ami, c'est aux enfants que mon cœur s'intéresse le plus sur
-la terre. Quand je les examine, et que je vois dans ces petits êtres le
-germe de toutes les vertus, de toutes les facultés qu'ils auront si
-grand besoin de développer un jour; quand je découvre dans leur
-opiniâtreté ce qui deviendra constance et force de caractère; quand
-je reconnais dans leur pétulance et leurs espiègleries même l'humeur
-gaie et légère qui les fera glisser à travers les écueils de la vie;
-et tout cela si franc, si pur!... alors je répète sans cesse les
-paroles du maître: <i>Si vous ne devenez semblable à l'un d'eux.</i> Et
-cependant, mon ami, ces enfants, nos égaux, et que nous devrions
-prendre pour modèles, nous les traitons comme nos sujets!... Il ne faut
-pas qu'ils aient des volontés!... N'avons-nous pas les nôtres? Où
-donc est notre privilège? Est-ce parce que nous sommes plus âgés et
-plus sages! Dieu du ciel! tu vois de vieux enfants et de jeunes enfants,
-et rien de plus; et depuis longtemps ton Fils nous a fait connaître
-ceux qui te plaisent davantage. Mais ils croient en lui et ne
-l'écoutent point (c'est encore là une ancienne vérité), et ils
-rendent leurs enfants semblables à eux-mêmes, et... Adieu Wilhelm; je
-ne veux pas radoter davantage là-dessus.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>1<sup>er</sup> juillet.</h4>
-
-
-<p>Tout ce que Charlotte doit être pour un malade, je le sens à mon
-pauvre cœur, bien plus souffrant que tel qui languit malade dans un
-lit. Elle va passer quelques jours à la ville, chez une excellente
-femme qui, d'après l'aveu des médecins, approche de sa fin, et, dans
-ses derniers moments, veut voir Charlotte auprès d'elle.</p>
-
-<p>J'allai, la semaine dernière, visiter avec elle le pasteur de
-Saint-***, petit village situé dans les montagnes, à une lieue d'ici.
-Nous arrivâmes sur les quatre heures. Elle avait emmené sa sœur
-cadette. Lorsque nous entrâmes dans la cour du presbytère, ombragée
-par deux gros noyers, nous vîmes le bon vieillard assis sur un banc, à
-la porte de la maison. Dès qu'il aperçut Charlotte, il sembla
-reprendre une vie nouvelle; il oublia son bâton noueux, et se hasarda
-à venir au-devant d'elle. Elle courut à lui, le força à se rasseoir,
-se mit à ses côtés, lui présenta les salutations de son père, et
-embrassa son petit garçon, un enfant gâté, quelque malpropre et
-désagréable qu'il fût. Si tu avais vu comme elle s'occupait du
-vieillard; comme elle élevait la voix pour se faire entendre de lui,
-car il est à moitié sourd; comme elle lui racontait la mort subite de
-jeunes gens robustes; comme elle vantait la vertu des eaux de Carlsbad,
-en approuvant sa résolution d'y passer l'été prochain; comme elle
-trouvait qu'il avait bien meilleur visage et l'air plus vif depuis
-qu'elle ne l'avait vu! Pendant ce temps j'avais rendu mes devoirs à la
-femme du pasteur. Le vieillard était tout à fait joyeux. Comme je ne
-pus m'empêcher de louer les beaux noyers qui nous prêtaient un ombrage
-si agréable, il se mit, quoique avec quelque difficulté, à nous faire
-leur histoire. «Quant au vieux, dit-il, nous ignorons qui l'a planté:
-les uns nomment tel pasteur, les autres tel autre. Mais le jeune est de
-l'âge de ma femme, cinquante ans au mois d'octobre. Son père le planta
-le matin du jour de sa naissance; elle vint au monde vers le soir.
-C'était mon prédécesseur. On ne peut dire combien cet arbre lui
-était cher: il ne me l'est certainement pas moins. Ma femme tricotait,
-assise sur une poutre au pied de ce noyer, lorsque, pauvre étudiant,
-j'entrai pour la première fois dans cette cour, il y a vingt-sept
-ans.» Charlotte lui demanda où était sa fille: on nous dit qu'elle
-était allée à la prairie, avec M. Schmidt, voir les ouvriers; et le
-vieillard continua son récit. Il nous conta comment son prédécesseur
-l'avait pris en affection, comment il plut à la jeune fille, comment il
-devint d'abord le vicaire du père, et puis son successeur. Il venait à
-peine de finir son histoire lorsque sa fille, accompagnée de M.
-Schmidt, revint par le jardin. Elle fit à Charlotte l'accueil le plus
-empressé et le plus cordial. Je dois avouer qu'elle ne me déplut pas.
-C'est une petite brune, vive et bien faite, qui ferait passer
-agréablement le temps à la campagne. Son amant (car nous donnâmes
-tout de suite cette qualité à M. Schmidt), homme de bon ton, mais
-très-froid, ne se mêla point de notre conversation, quoique Charlotte
-l'y excitât sans cesse. Ce qui me fit le plus de peine, c'est que je
-crus remarquer, à l'expression de sa physionomie, que c'était plutôt
-par caprice ou mauvaise humeur que par défaut d'esprit qu'il se
-dispensait d'y prendre part. Cela devint bientôt plus clair: car, dans
-un tour de promenade que nous finies, Frédérique s'étant attachée à
-Charlotte, et se trouvant aussi quelquefois seule avec moi, le visage de
-M. Schmidt, déjà brun naturellement, se couvrit d'une teinte si
-sombre, qu'il était temps que Charlotte me tirât par le bras et me fit
-signe d'être moins galant auprès de Frédérique. Rien ne me fait tant
-de peine que de voir les hommes se tourmenter mutuellement; mais je
-souffre surtout quand des jeunes gens à la fleur de l'âge, et dont le
-cœur serait disposé à s'ouvrir à tous les plaisirs, gâtent, par des
-sottises, le peu de beaux jours qui leur sont réservés, sauf à
-s'apercevoir trop tard de l'irréparable abus qu'ils en oui fait. Cela
-m'agitait; et lorsque, le soir, de retour au presbytère, nous prîmes
-le lait dans la cour, la conversation étant tombée sur les peines et
-les plaisirs de la vie, je ne pus m'empêcher de saisir cette occasion
-pour parler de toute ma force contre la mauvaise humeur. «Nous nous
-plaignons souvent, dis-je, que nous avons si peu de beaux jours et tant
-de mauvais; il me semble que la plupart du temps nous nous plaignons à
-tort. Si notre cœur était toujours ouvert au bien que Dieu nous envoie
-chaque jour, nous aurions alors assez de forces pour supporter le mal
-quand il se présente.&mdash;Mais nous ne sommes pas maîtres de notre
-humeur, dit la femme du pasteur; combien elle dépend du corps! On est
-triste par tempérament; et, quand on souffre, rien ne plaît, on est
-mal partout.» Je lui accordai cela. «Ainsi, traitons la mauvaise
-humeur, continuai-je, comme une maladie, et demandons-nous s'il n'y a
-point de moyen de guérison.&mdash;Oui, dit Charlotte; et je crois que du
-moins nous y pouvons beaucoup. Je le sais par expérience. Si quelque
-chose me tourmente et que je me sente attrister, je cours au jardin: à
-peine ai-je chanté deux ou trois airs de danse en me promenant, que
-tout est dissipé.&mdash;C'est ce que je voulais dire, repris-je: il en est
-de la mauvaise humeur comme de la paresse, car c'est une espèce de
-paresse, notre nature est fort encline à l'indolence; et, cependant, si
-nous avons la force de nous évertuer, le travail se fait avec aisance,
-et nous trouvons un véritable plaisir dans l'activité.» Frédérique
-m'écoutait attentivement. Le jeune homme m'objecta que l'on n'était
-pas maitre de soi-même, ou que du moins on ne pouvait pas commander à
-ses sentiments. «Il s'agit ici, répliquai-je, d'un sentiment
-désagréable dont chacun serait bien aise d'être délivré, et
-personne ne connaît l'étendue de ses forces avant de les avoir mises
-à l'épreuve. Assurément un malade consultera tous les médecins, et
-il ne refusera pas le régime le plus austère, les potions les plus
-amères, pour recouvrer sa santé si précieuse.» Je vis que le bon
-vieillard s'efforçait de prendre part à notre discussion; j'élevai la
-voix, en lui adressant la parole. «On prêche contre tant de vices, lui
-dis-je; je ne sache point qu'on se soit occupé, en chaire, de la
-mauvaise humeur<a name="FNanchor_11_1" id="FNanchor_11_1"></a><a href="#Footnote_11_1" class="fnanchor">[11]</a>.&mdash;C'est aux prédicateurs des villes à le faire,
-répondit-il; les gens de la campagne ne connaissent pas l'humeur. Il
-n'y aurait pourtant pas de mal d'en dire quelque chose de temps en
-temps: ce serait une leçon pour nos femmes, au moins, et pour M. le
-bailli.» Tout le monde rit, il rit lui-même de bon cœur, jusqu'à ce
-qu'il lui prit une toux qui interrompit quelque temps notre entretien.
-Le jeune homme reprit la parole: «Vous avez nommé la mauvaise humeur
-un vice; cela me semble exagéré.&mdash;Pas du tout, lui répondis-je, si ce
-qui nuit à soi-même et au prochain mérite ce nom. N'est-ce pas assez
-que nous ne puissions pas nous rendre mutuellement heureux? faut-il
-encore nous priver les uns les autres du plaisir que chacun peut goûter
-au fond de son cœur? Nommez-moi l'homme de mauvaise humeur qui possède
-assez de force pour la cacher, pour la supporter seul, sans troubler la
-joie de ceux qui l'entourent. Ou plutôt la mauvaise humeur ne
-vient-elle pas d'un mécontentement de nous-mêmes, d'un dépit causé
-par le sentiment du peu que nous valons, auquel se joint l'envie
-excitée par une folle vanité? Nous voyons des hommes heureux, qui ne
-nous doivent rien de leur bonheur, et cela nous est insupportable.»
-Charlotte sourit de la vivacité de mes expressions; une larme, que
-j'aperçus dans les yeux de Frédérique, m'excita à continuer.
-«Malheur à ceux, m'écriai-je, qui se servent du pouvoir qu'ils ont
-sur un cœur pour lui ravir les jouissances pures qui y germent
-d'elles-mêmes! Tous les présents, toutes les complaisances du monde,
-ne dédommagent pas d'un moment de plaisir empoisonné par le dépit et
-l'odieuse conduite d'un tyran!»</p>
-
-<p>Mon cœur était plein dans cet instant; mille souvenirs oppressaient
-mon âme, et les larmes me vinrent aux yeux.</p>
-
-<p>«Si chacun de nous, m'écriai-je, se disait tous les jours: Tu n'as
-d'autre pouvoir sur tes amis que de leur laisser leurs plaisirs, et
-d'augmenter leur bonheur en le partageant avec eux. Est-il en ta
-puissance, lorsque leur âme est agitée par une passion violente, ou
-flétrie par la douleur, d'y verser une goutte de consolation?</p>
-
-<p>«Et lorsque l'infortunée que tu auras minée dans ses beaux jours
-succombera enfin à sa dernière maladie; lorsqu'elle sera là, couchée
-devant toi, dans le plus triste abattement; qu'elle lèvera au ciel des
-yeux éteints, et que la sueur de la mort séchera sur son front; que,
-debout devant son lit, comme un condamné, tu sentiras que tu ne peux
-rien faire avec tout ton pouvoir; que tu seras déchiré d'angoisses, et
-que vainement tu voudras tout donner pour faire passer dans cette pauvre
-créature mourante un peu de confortassion, une étincelle de
-courage!...»</p>
-
-<p>Le souvenir d'une scène semblable, dont j'ai été témoin, se
-retraçait à mon imagination dans toute sa force. Je portai mon
-mouchoir à mes yeux, et je quittai la société. La voix de Charlotte,
-qui me criait: «Allons, partons!» me fit revenir à moi. Comme elle
-m'a grondé en chemin sur l'exaltation que je mets à tout! que j'en
-serais victime, que je devais me ménager! Ô cher ange! je veux vivre
-pour toi.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_1" id="Footnote_11_1"></a><a href="#FNanchor_11_1"><span class="label">[11]</span></a>Nous avons maintenant un excellent sermon de Lavater sur
-ce sujet, parmi ses sermons sur le livre de Jonas.</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
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-
-<h4>6 juillet.</h4>
-
-
-<p>Elle est toujours près de sa mourante amie, et toujours la même;
-toujours cet être bienfaisant, dont le regard adoucit les souffrances
-et fait des heureux. Hier soir, elle alla se promener avec Marianne et
-la petite Amélie; je le savais, je les rencontrai, et nous marchâmes
-ensemble. Après avoir fait près d'une lieue et demie, nous
-retournâmes vers la ville, et nous arrivâmes à cette fontaine qui
-m'était déjà si chère, et qui maintenant me l'est mille fois
-davantage. Charlotte s'assit sur le petit mur, nous restâmes devant
-elle. Je regardai tout autour de moi, et je sentis revivre en moi le
-temps où mon cœur était si seul. «Fontaine chérie, dis-je en
-moi-même, depuis ce temps je ne me repose plus à ta douce fraîcheur,
-et quelquefois, en passant rapidement près de toi, je ne t'ai pas même
-regardée!» Je regardais en bas, et je vis monter la petite Amélie,
-tenant un verre d'eau avec grande précaution. Je contemplai Charlotte,
-et sentis tout ce que j'ai placé en elle. Cependant Amélie vint avec
-son verre; Marianne voulut le lui prendre. «Non, s'écria l'enfant avec
-l'expression la plus aimable, non! c'est à toi, Lolotte, à boire la
-première.» Je fus si ravi de la vérité, de la bonté avec laquelle
-elle disait cela, que je ne pus rendre ce que j'éprouvais qu'en prenant
-la petite dans mes bras, et en l'embrassant avec tant de force qu'elle
-se mit à pleurer et à crier: «Vous lui avez fait mal,» dit
-Charlotte. J'étais consterné. «Viens, Amélie, continua-t-elle en la
-prenant par la main pour descendre les marches; lave-toi dans l'eau
-fraîche, vite, vite: ce ne sera rien.» Je restais à regarder avec
-quel soin l'enfant se frottait les joues de ses petites mains
-mouillées, et avec quelle bonne foi elle croyait que cette fontaine
-merveilleuse enlevait toute souillure, et lui épargnerait la honte de
-se voir pousser une vilaine barbe. Charlotte avait beau lui dire:
-«C'est assez,» la petite continuait toujours de se frotter, comme si
-beaucoup eût dû faire plus d'effet que peu. Je t'assure, Wilhelm, que
-je n'assistai jamais avec plus de respect à un baptême; et lorsque
-Charlotte remonta, je me serais volontiers prosterné devant elle, comme
-devant un prophète qui vient d'effacer les iniquités d'une nation.</p>
-
-<p>Le soir, je ne pus m'empêcher, dans la joie de mon cœur, de raconter
-cette scène à un homme que je supposais sensible, parce qu'il a de
-l'esprit; mais je m'adressais bien! Il me dit que Charlotte avait eu
-grand tort; qu'il ne fallait jamais rien faire accroire aux enfants; que
-c'était donner naissance à une infinité d'erreurs et ouvrir la voie
-à la superstition, contre laquelle il fallait, au contraire, les
-prémunir de bonne heure. Je me rappelai qu'il avait fait baptiser un de
-ses enfants il y a huit jours; je le laissai dire, et, dans le fond de
-mon cœur, je restai fidèle à la vérité. Nous devons en user avec
-les enfants comme Dieu en use avec nous, lui qui ne nous rend jamais
-plus heureux que lorsqu'il nous laisse errer dans une douce illusion.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>8 juillet.</h4>
-
-
-<p>Que l'on est enfant! quel prix on attache à un regard! que l'on est
-enfant! Nous étions allés à Wahlheim. Les dames étaient en voiture.
-Pendant la promenade, je crus voir dans les yeux noirs de Charlotte...
-Je suis un fou; pardonne-moi. Il aurait fallu les voir, ces yeux! Pour
-en finir (car je tombe de sommeil), quand il fallut revenir, les dames
-montèrent en voiture. Le jeune W..., Selstadt, Audran et moi, nous
-entourions le carrosse. L'on causa par la portière avec ces messieurs,
-qui sont pleins de légèreté et d'étourderie. Je cherchais les yeux
-de Charlotte. Ah! ils allaient de l'un à l'autre; mais moi, qui étais
-entièrement, uniquement occupé d'elle, ils ne tombaient pas sur moi!
-Mon cœur lui disait mille adieux, et elle ne me voyait point! La
-voiture partit, et une larme vint mouiller ma paupière. Je la suivis
-des yeux, et je vis sortir par la portière la coiffure de Charlotte;
-elle se penchait pour regarder. Hélas! était-ce moi? Mon ami, je
-flotte dans cette incertitude; c'est là ma consolation. Peut-être me
-cherchait-elle du regard! peut-être! Bonne nuit. Oh! que je suis
-enfant!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>10 juillet.</h4>
-
-
-<p>Quelle sotte figure je fais en société lorsqu'on parle d'elle! Si tu
-me voyais quand on me demande gravement si elle me plaît! <i>Plaire!</i> Je
-hais ce mot à la mort! Quel homme ce doit être que celui à qui
-Charlotte <i>plaît</i>, dont elle ne remplit pas tous les sens et tout
-l'être! <i>Plaire!</i> Dernièrement quelqu'un me demandait si Ossian me
-plaisait!</p>
-
-
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-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>11 juillet.</h4>
-
-
-<p>Madame M... est fort mal. Je prie pour sa vie, car je souffre avec
-Charlotte. Je vois quelquefois Charlotte chez une amie. Elle m'a fait
-aujourd'hui un singulier récit. Le vieux M... est un vilain avare qui a
-bien tourmenté sa femme pendant toute sa vie, et qui la tenait serrée
-de fort près; elle a cependant toujours su se tirer d'affaire. Il y a
-quelques jours, lorsque le médecin l'eut condamnée, elle fit appeler
-son mari en présence de Charlotte, et elle lui parla ainsi: «Il faut
-que je t'avoue une chose qui, après ma mort, pourrait causer de
-l'embarras et du chagrin. J'ai conduit jusqu'à présent notre ménage
-avec autant d'ordre et d'économie qu'il m'a été possible; mais il
-faut que tu me pardonnes de t'avoir trompé pendant trente ans. Au
-commencement de notre mariage, tu fixas une somme très-modique pour la
-table et les autres dépenses de la maison. Notre ménage devint plus
-fort, notre commerce s'étendit; je ne pus jamais obtenir que tu
-augmentasses en proportion la somme fixée. Tu sais que, dans le temps
-de nos plus grandes dépenses, tu exigeas qu'elles fussent couvertes
-avec sept florins par semaine. Je me soumis; mais chaque semaine je
-prenais le surplus dans ta caisse, ne craignant pas qu'on soupçonnât
-la maîtresse de la maison de voler ainsi chez elle. Je n'ai rien
-dissipé. Pleine de confiance, je serais allée au-devant de
-l'éternité sans faire cet aveu; mais celle qui dirigera le ménage
-après moi n'aurait pu se tirer d'affaire avec le peu que tu lui aurais
-donné, et tu aurais toujours soutenu que ta première femme n'avait pas
-eu besoin de plus.»</p>
-
-<p>Je m'entretins avec Charlotte de l'inconcevable aveuglement de l'esprit
-humain. Il est incroyable qu'un homme ne soupçonne pas quelques dessous
-de cartes, lorsque, avec sept florins, on fait face à des dépenses qui
-doivent monter au double. J'ai cependant connu des personnes qui ne se
-seraient pas étonnées de voir dans leur maison l'inépuisable cruche
-d'huile du prophète.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>15 juillet.</h4>
-
-
-<p>Non, je ne me trompe pas! je lis dans ses yeux noirs le sincère
-intérêt qu'elle prend à moi et à mon sort. Oui, je sens, et
-là-dessus je puis m'en rapporter à mon cœur, je sens qu'elle... Oh!
-l'oserai-je? oserai-je prononcer ce mot qui vaut le ciel?... Elle
-m'aime!</p>
-
-<p>Elle m'aime! combien je me deviens cher à moi-même! combien... j'ose
-te le dire, à toi, tu m'entendras... combien je m'adore depuis qu'elle
-m'aime!</p>
-
-<p>Est-ce présomption, témérité, ou ai-je bien le sentiment de ma
-situation?... Je ne connais pas l'homme que je craignais de rencontrer
-dans le cœur de Charlotte; et pourtant, lorsqu'elle parle de son
-prétendu avec tant de chaleur, avec tant d'affection, je suis comme
-celui à qui l'on enlève ses titres et ses honneurs, et qui est forcé
-de rendre son épée.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>16 juillet.</h4>
-
-
-<p>Oh! quel feu court dans toutes mes veines lorsque par hasard mon doigt
-touche le sien, lorsque nos pieds se rencontrent sous la table! Je me
-retire comme du feu; mais une force secrète m'attire de nouveau; il me
-prend un vertige; le trouble est dans tous mes sens. Ah! son innocence,
-la pureté de son âme, ne lui permettent pas de concevoir combien les
-plus légères familiarités me mettent à la torture! Lorsqu'en parlant
-elle pose sa main sur la mienne, que dans la conversation elle se
-rapproche de moi, que son haleine peut atteindre mes lèvres, alors je
-crois que je vais m'anéantir, comme si j'étais frappé de la foudre.
-Et, Wilhelm, si j'osais jamais... cette pureté du ciel, cette
-confiance... Tu me comprends. Non, mon cœur n'est pas si corrompu! mais
-faible! bien faible! et n'est-ce pas là de la corruption?</p>
-
-<p>Elle est sacrée pour moi; tout désir se tait en sa présence. Je ne
-sais ce que je suis quand je suis auprès d'elle: c'est comme si mon
-âme se versait et coulait dans tous mes nerfs. Elle a un air qu'elle
-joue sur le clavecin avec la suavité d'un ange, si simplement et avec
-tant d'âme! C'est son air favori, et il me remet de toute peine, de
-tout trouble, de toute idée sombre, dès qu'elle en joue seulement la
-première note.</p>
-
-<p>Aucun prodige de la puissance magique que les anciens attribuaient à la
-musique ne me parait maintenant invraisemblable: ce simple chant a sur
-moi tant de puissance! et comme elle sait me le faire entendre à
-propos, dans des moments où je serais homme à me tirer une halle dans
-la tête! Alors l'égarement et les ténèbres de mon âme se dissipent,
-et je respire de nouveau plus librement.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>18 juillet.</h4>
-
-
-<p>Wilhelm, qu'est-ce que le monde pour notre cœur sans l'amour? ce qu'une
-lanterne magique est sans lumière: à peine y introduisez-vous le
-flambeau, qu'aussitôt les images les plus variées se peignent sur la
-muraille; et lors même que tout cela ne serait que fantômes, encore
-ces fantômes font-ils notre bonheur quand nous nous tenons là,
-éveillés, et que, comme des enfants, nous nous extasions sur ces
-apparitions merveilleuses. Aujourd'hui je ne pouvais aller voir
-Charlotte; j'étais emprisonné dans une société d'où il n'y avait
-pas moyen de m'échapper. Que faire? J'envoyai chez elle mon domestique,
-afin l'avoir au moins près de moi quelqu'un qui eut approché Telle
-dans la journée. Avec quelle impatience j'attendais son retour! avec
-quelle joie je le revis! Si j'avais osé, je me serais jeté à son cou,
-et je l'aurais embrassé.</p>
-
-<p>On prétend que la pierre de Bologne, exposée au soleil, se pénètre
-de ses rayons, et éclaire quelque temps dans la nuit. Il en était
-ainsi pour moi de ce jeune homme. L'idée que les yeux de Charlotte
-s'étaient arrêtés sur ses traits, sur ses joues, sur les boutons et
-le collet de son habit, me rendait tout cela si cher, si sacré! Je
-n'aurais pas donné ce garçon pour mille écus! sa présence me faisait
-tant de bien!... Dieu te préserve d'en rire, Wilhelm! Sont-ce là des
-fantômes? est-ce une illusion que d'être heureux?</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>19 juillet.</h4>
-
-
-<p>Je la verrai! voilà mon premier mol lorsque je m'éveille, et qu'avec
-sérénité je regarde le soleil levant; je la verrai! Et alors je n'ai
-plus, pour toute la journée, aucun autre désir. Tout va là, tout
-s'engouffre dans cette perspective.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>20 juillet.</h4>
-
-
-<p>Votre idée de me faire partir avec l'ambassadeur de *** ne sera pas
-encore la mienne. Je n'aime pas la dépendance, et de plus tout le monde
-sait que cet homme est des plus difficiles à vivre. Ma mère, dis-tu,
-voudrait me voir une occupation: cela m'a fait rire. Ne suis-je donc pas
-occupé à présent? Et, au fond, n'est-ce pas la même chose que je
-compte des pois ou des lentilles? Tout dans cette vie aboutit à des
-niaiseries; et celui qui, pour plaire aux autres, sans besoin et sans
-goût, se tue à travailler pour de l'argent, pour des honneurs, ou pour
-tout ce qu'il vous plaira, est à coup sur un imbécile.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>24 juillet.</h4>
-
-
-<p>Puisque tu tiens tant à ce que je ne néglige pas le dessin, je ferais
-peut-être mieux de me taire sur ce point, que de t'avouer que depuis
-longtemps je m'en suis bien peu occupé.</p>
-
-<p>Jamais je ne fus plus heureux, jamais ma sensibilité pour la nature,
-jusqu'au caillou, jusqu'au brin d'herbe, ne fut plus pleine et plus
-vive; et cependant... je ne sais comment m'exprimer... mon imagination
-est devenue si faible, tout nage et vacille tellement devant mon âme,
-que je ne puis saisir un contour; mais je me figure que, si j'avais de
-l'argile ou de la cire, je réussirais mieux. Si cela dure, je prendrai
-de l'argile et je la pétrirai, dussé-je ne faire que des boulettes.</p>
-
-<p>J'ai commencé déjà trois fois le portrait de Charlotte, et trois fois
-je me suis fait honte; cela me chagrine d'autant plus, qu'il y a peu de
-temps je réussissais fort bien à saisir la ressemblance. Je me suis
-donc borné à prendre sa silhouette, et il faudra bien que je m'en
-contente.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>26 juillet.</h4>
-
-
-<p>Oui, chère Charlotte, je m'acquitterai de tout. Seulement donnez-moi
-plus souvent des commissions; donnez-m'en bien souvent. Je vous prie
-d'une chose: plus de sable sur les billets que vous m'écrivez!
-Aujourd'hui je portai vivement votre lettre à mes lèvres, et le sable
-craqua sous mes dents.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>26 juillet.</h4>
-
-
-<p>Je me suis déjà proposé bien des fois de ne pas la voir si souvent.
-Mais le moyen de tenir cette résolution? Chaque jour je succombe à la
-tentation. Tous les soirs je me dis avec un serment: «Demain tu ne la
-verras pas;» et lorsque le matin arrive, je trouve quelque raison
-invincible de la voir; et avant que je m'en aperçoive, je suis auprès
-d'elle. Tantôt elle m'a dit le soir: «Vous viendrez demain, n'est-ce
-pas?» Qui pourrait ne pas y aller? Tantôt elle m'a donné une
-commission, et je trouve qu'il est plus convenable de lui porter
-moi-même la réponse. Ou bien la journée est si belle! je vais à
-Wahlheim, et quand j'y suis... il n'y a plus qu'une demi-lieue jusque
-chez elle! je suis trop près de son atmosphère...... Son voisinage
-m'attire.... et m'y voilà encore! Ma grand'mère nous faisait un conte
-d'une montagne d'aimant: les vaisseaux qui s'en approchaient trop
-perdaient tout à coup leurs ferrements; les clous volaient à la
-montagne, et les malheureux matelots s'abîmaient entre les planches qui
-croulaient sous leurs pieds.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>30 juillet.</h4>
-
-
-<p>Albert est arrivé, et moi je vais partir. Fût-il le meilleur, le plus
-généreux des hommes, et lors même que je serais disposé à
-reconnaître sa supériorité sur moi à tous égards, il me serait
-insupportable de le voir posséder sous mes yeux tant de perfections!...
-Posséder!..... Il suffit, mon ami; le prétendu est arrivé! C'est un
-homme honnête et bon, qui mérite qu'on l'aime. Heureusement je
-n'étais pas présent à sa réception; j'aurais eu le cœur trop
-déchiré. Il est si bon, qu'il n'a pas encore embrassé une seule fois
-Charlotte en ma présence. Que Dieu l'en récompense! bien que le
-respect qu'il témoigne à cette jeune femme me force à l'aimer. Il
-semble me voir avec plaisir, et je soupçonne que c'est l'ouvrage de
-Charlotte, plutôt que l'effet de son propre mouvement: car là-dessus
-les femmes sont très-adroites, et elles ont raison; quand elles peuvent
-entretenir deux adorateurs en bonne intelligence, quelque rare que cela
-soit, c'est tout profit pour elles.</p>
-
-<p>Du reste, je ne puis refuser mon estime à Albert. Son calme parfait
-contraste avec ce caractère ardent et inquiet que je ne puis cacher. Il
-est homme de sentiment, et apprécie ce qu'il possède en Charlotte. Il
-parait peu sujet à la mauvaise humeur; et tu sais que, de tous les
-défauts des hommes, c'est celui que je hais le plus.</p>
-
-<p>Il me considère comme un homme qui a quelque mérite; mon attachement
-pour Charlotte, le vif intérêt que je prends à tout ce qui la touche,
-augmentent son triomphe, et il l'en aime d'autant plus. Je n'examine pas
-si quelquefois il ne la tourmente point par quelque léger accès de
-jalousie: à sa place, j'aurais au moins de la peine à me défendre
-entièrement de ce démon.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, le bonheur que je goûtais près de Charlotte a
-disparu. Est-ce folie? est-ce stupidité? Qu'importe le nom! la chose
-parle assez d'elle-même! Avant l'arrivée d'Albert, je savais tout ce
-que je sais maintenant; je savais que je n'avais point de prétentions
-à former sur elle, et je n'en formais aucune... j'entends autant qu'il
-est possible de ne rien désirer à la vue de tant de charmes... Et
-aujourd'hui l'imbécile s'étonne et ouvre de grands yeux, parce que
-l'autre arrive en effet, et lui enlève la belle.</p>
-
-<p>Je grince les dents, et je m'indigne contre ceux qui peuvent dire qu'il
-faut que je me résigne, puisque la chose ne peut être autrement...
-Délivrez-moi de ces automates. Je cours les forêts, et lorsque je
-reviens près de Charlotte, que je trouve Albert auprès d'elle dans le
-petit jardin, sous le berceau, et que je me sens forcé de ne pas aller
-plus loin, je deviens fou à lier, et je fais mille extravagances.
-«Pour l'amour de Dieu, me disait Charlotte aujourd'hui, je vous en
-prie, plus de scène comme celle d'hier soir! Vous êtes effrayant quand
-vous êtes si gai!» Entre nous, j'épie le moment où des affaires
-appellent Albert au dehors: aussitôt je suis près d'elle, et je suis
-toujours content quand je la trouve seule.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>8 août.</h4>
-
-
-<p>De grâce, mon cher Wilhelm, ne crois pas que je pensais à toi quand je
-traitais d'insupportables les hommes qui exigent de nous de la
-résignation dans les maux inévitables. Je n'imaginais pas, en
-vérité, que tu pusses être de cette opinion; et pourtant, au fond, tu
-as raison. Seulement une observation, mon cher. Dans ce monde, il est
-très-rare que tout aille par oui ou par non. Il y a dans les sentiments
-et la manière d'agir autant de nuances qu'il y a de degrés depuis le
-nez aquilin jusqu'au nez camus.</p>
-
-<p>Tu ne trouveras donc pas mauvais que, tout en reconnaissant la justesse
-de ton argument, j'échappe pourtant à ton dilemme.</p>
-
-<p>«<i>Ou</i> tu as quelque espoir de réussir auprès de Charlotte, dis-tu,
-<i>ou</i> tu n'en as point.» Bien! «Dans le premier cas, cherche à
-réaliser cet espoir et à obtenir l'accomplissement de tes vœux; dans
-le second, ranime ton courage, et délivre-toi d'une malheureuse passion
-qui finira par consumer tes forces.» Mon ami, cela est bien dit.... et
-bientôt dit!</p>
-
-<p>Et ce malheureux, dont la vie s'éteint, minée par une lente et
-incurable maladie, peux-tu exiger de lui qu'il mette fin à ses
-tourments par un coup de poignard? et le mal qui dévore ses forces ne
-lui ôte-t-il pas en même temps le courage de s'en délivrer?</p>
-
-<p>Tu pourrais, à la vérité, m'opposer une comparaison du même genre:
-«Qui n'aimerait mieux se faire amputer un bras que de risquer sa vie
-par peur et par hésitation?» Je ne sais pas trop... Mais ne nous
-jetons pas des comparaisons à la tête. En voilà bien assez. Oui, mon
-ami, il me prend quelquefois un accès de courage exalté, sauvage; et
-alors... si je savais seulement où?... j'irais.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>Le même jour au soir.</h4>
-
-
-<p>Mon journal, que je négligeais depuis quelque temps, m'est tombé
-aujourd'hui sous la main. J'ai été étonné de voir que c'est bien
-sciemment que j'ai fait pas à pas tant de chemin. J'ai toujours vu si
-clairement ma situation! et je n'en ai pas moins agi comme un enfant.
-Aujourd'hui je vois tout aussi clair, et il n'y a pas plus d'apparence
-que je me corrige.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>10 août.</h4>
-
-
-<p>Je pourrais mener la vie la plus douce, la plus heureuse, si je n'étais
-pas un fou. Des circonstances aussi favorables que celles où je me
-trouve se réunissent rarement pour rendre un homme heureux. Tant il est
-vrai que c'est notre cœur seul qui fait son malheur ou sa félicité...
-Être membre de la famille la plus aimable; me voir aimé du père comme
-un fils, des jeunes enfants comme un père; et de Charlotte!... Et cet
-excellent Albert, qui ne trouble mon bonheur par aucune marque d'humeur,
-qui m'accueille si cordialement, pour qui je suis, après Charlotte, ce
-qu'il aime le mieux au monde!... Mon ami, c'est un plaisir de nous
-entendre lorsque nous nous promenons ensemble, et que nous nous
-entretenons de Charlotte: on n'a jamais rien imaginé de plus ridicule
-que notre situation; et cependant, dans ces moments, plus d'une fois les
-larmes me viennent aux yeux.</p>
-
-<p>Quand il me parie de la digne mère de Charlotte, quand il me raconte
-comment, en mourant, elle remit à sa fille son ménage et ses enfants,
-et lui recommanda sa fille à lui-même; comment dès lors un nouvel
-esprit anima Charlotte; comment elle est devenue, pour les soins du
-ménage, et de toute manière, une véritable mère; comme aucun instant
-ne se passe pour elle sans sollicitude et sans travail, et comment sa
-vivacité, sa gaieté ne l'ont pourtant jamais quittée;... alors je
-marche nonchalamment à côté de lui, et je cueille des fleurs sur le
-chemin; je les réunis soigneusement dans un bouquet, et je les jette
-dans le torrent, et je les suis de l'œil pour les voir enfoncer petit
-à petit... Je ne sais si je l'ai écrit qu'Albert restera ici, et qu'il
-va obtenir de la cour, où il est très-bien vu, un emploi dont le
-revenu est fort honnête. Pour l'ordre et l'aptitude aux affaires, j'ai
-rencontré peu de personnes qu'on pût lui comparer.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>12 août.</h4>
-
-
-<p>En vérité, Albert est le meilleur homme qui soit sous le ciel. J'ai eu
-hier avec lui une singulière scène. J'étais allé le voir pour
-prendre congé de lui, car il m'avait pris fantaisie de faire un tour à
-cheval dans les montagnes; et c'est même de là que je t'écris en ce
-moment. En allant et venant dans sa chambre, j'aperçus ses pistolets.
-«Prêtez-moi vos pistolets pour mon voyage? lui dis-je.&mdash;Je ne demande
-pas mieux, répondit-il; mais vous prendrez la peine de les charger: ils
-ne sont là que pour la forme.» J'en détachai un, et il continua:
-«Depuis que ma prévoyance m'a joué un si mauvais tour, je ne veux
-plus rien avoir à démêler avec de pareilles armes.» Je fus curieux
-de savoir ce qui lui était arrivé. «J'étais allé, reprit-il, passer
-trois mois à la campagne, chez un de mes amis; j'avais une paire de
-pistolets non chargés, et je dormais tranquille. Un après-dîner, que
-le temps était pluvieux et que j'étais à ne rien faire, je ne sais
-comment il me vint dans l'idée que nous pourrions être attaqués, que
-je pourrais avoir besoin de mes pistolets, et que...... Vous savez
-comment cela va. Je les donnai au domestique pour les nettoyer et les
-charger. Il se mit à badiner avec la servante en cherchant à lui faire
-peur, et, Dieu sait comment, le pistolet part, la baguette étant encore
-dans le canon, la baguette va frapper la servante à la main droite et
-lui fracasse le pouce. J'eus à supporter les cris, les lamentations, et
-il me fallut encore payer le traitement. Aussi, depuis cette époque,
-mes armes ne sont-elles jamais chargées. Voyez, mon cher, à quoi sert
-la prévoyance! Ou ne voit jamais le danger. Cependant...» Tu sais que
-j'aime beaucoup Albert; mais je n'aime pas ses <i>cependant</i>: car n'est-il
-pas évident que toute règle générale a des exceptions? Mais telle
-est la scrupuleuse équité de cet excellent homme: quand il croit avoir
-avancé quelque chose d'exagéré, de trop général ou de douteux, il
-ne cesse de limiter, de modifier, d'ajouter ou de retrancher, jusqu'à
-ce qu'il ne reste plus rien de sa proposition. À cette occasion il se
-perdit dans son texte. Bientôt je n'entendis plus un mot de ce qu'il
-disait; je tombai dans des rêveries; puis tout à coup je m'appliquai
-brusquement la bouche du pistolet sur le front, au-dessus il droit.
-«Fi! dit Albert eu me reprenant l'arme, que signifie cela?&mdash;Il n'est
-pas chargé, lui répondis-je.&mdash;Et s'il l'était, à quoi bon?
-ajouta-t-il avec impatience. Je ne puis concevoir comment un homme peut
-être assez fou pour se brûler la cervelle: l'idée seule m'en fait
-horreur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous autres hommes, m'écriai-je, vous ne pouvez parler de rien sans
-dire tout d'abord: <i>Cela est fou, cela est sage, cela est bon, cela est
-mauvais!</i> Qu'est-ce que cela veut dire? Avez-vous approfondi les
-véritables motifs d'une action? avez-vous démêlé les raisons qui
-l'ont produite, qui devaient la produire? Si vous aviez fait cela, vous
-ne seriez pas si prompts dans vos jugements.</p>
-
-<p>&mdash;Vous conviendrez, dit Albert, que certaines actions sont et restent
-criminelles, quels qu'en soient les motifs.»</p>
-
-<p>Je haussai les épaules, et je lui accordai ce point. «Cependant, mon
-cher, continuai-je, il se trouve encore ici quelques exceptions. Sans
-aucun doute le vol est un crime; mais l'homme qui, pour s'empêcher de
-mourir de faim, lui et sa famille, se laisse entraîner au vol,
-mérite-t-il la pitié ou le châtiment? Qui jettera la première pierre
-à l'époux outragé qui, dans sa juste fureur, immole une infidèle et
-son vil séducteur? à cette jeune fille qui, dans un moment de délire,
-s'abandonne aux charmes entrainants de l'amour? Nos lois mêmes, ces
-froides pédantes, se laissent toucher, et retiennent leurs coups.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci est autre chose, reprit Albert: car un homme emporté par une
-passion trop forte perd la faculté de réfléchir, et doit être
-regardé comme un homme ivre ou comme un insensé.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà bien mes gens raisonnables! m'écriai-je en souriant. Passion!
-ivresse! folie! Hommes moraux! vous êtes d'une impassibilité
-merveilleuse. Vous injuriez l'ivrogne, vous vous détournez de
-l'insensé; vous passez outre comme le prêtre, et remerciez Dieu, comme
-le pharisien, de ce qu'il ne vous a pas faits semblables à l'un d'eux.
-J'ai été plus d'une fois pris de vin, et souvent mes passions ont
-approché de la démence, et je ne me repens ni de l'un ni de l'autre;
-car j'ai appris à concevoir comment tous les hommes extraordinaires qui
-ont fait quelque chose de grand, quelque chose qui semblait impossible,
-ont dû de tout temps être déclarés par la foule ivres et insensés.</p>
-
-<p>«Et, dans la vie ordinaire même, n'est-il pas insupportable d'entendre
-dire, quand un homme fait une action tant soit peu honnête, noble et
-inattendue: Cet homme est ivre ou fou? Rougissez, car c'est à vous de
-rougir, vous qui n'êtes ni ivres ni fous!</p>
-
-<p>&mdash;Voilà encore de vos extravagances! dit Albert. Vous exagérez tout;
-et, à coup sûr, vous avez ici le tort d'assimiler le suicide, dont il
-est question maintenant, aux actions qui demandent de l'énergie, tandis
-qu'on ne peut le regarder que comme une faiblesse: car, de bonne foi, il
-est plus aisé de mourir que de supporter avec constance une vie pleine
-de tourments.»</p>
-
-<p>Peu s'en fallut que je ne rompisse l'entretien: car rien ne met hors des
-gonds comme de voir quelqu'un venir avec un lieu commun insignifiant,
-lorsque je parle de cœur. Je me retins cependant: j'avais déjà si
-souvent entendu ce lieu commun, et je m'en étais indigné tant de fois!
-Je lui répliquai avec un peu de vivacité: «Vous appelez cela
-faiblesse! Je vous en prie, ne vous laissez pas séduire par
-l'apparence. Un peuple gémit sous le joug insupportable d'un tyran:
-oserez-vous l'appeler faible lorsqu'enfin il se lève et brise ses
-chaînes? Cet homme qui voit les flammes menacer sa maison, et dont la
-frayeur tend tous les muscles, qui enlève aisément des fardeaux que de
-sang-froid il aurait à peine remués; cet autre, qui, furieux d'un
-outrage, attaque six hommes et les terrasse, oserez-vous bien les
-appeler faibles? Eh! mon ami, si des efforts sont de la force, comment
-des efforts extrêmes seraient-ils le contraire?» Albert me regarda, et
-dit: «Je vous demande pardon; mais les exemples que vous venez de citer
-ne me semblent point applicables ici.&mdash;C'est possible, repartis-je; on
-m'a déjà souvent reproché que mes raisonnements touchaient au
-radotage. Voyons donc si nous ne pourrons pas nous représenter d'une
-autre manière ce qui doit se passer dans l'âme d'un homme qui se
-détermine à rejeter le fardeau de la vie, ce fardeau si cher à
-d'autres: car nous n'avons vraiment le droit de juger une chose
-qu'autant que nous la comprenons.</p>
-
-<p>«La nature humaine a ses bornes, continuai-je; elle peut, jusqu'à un
-certain point, supporter la joie, la peine, la douleur; ce point passé,
-elle succombe. La question n'est donc pas de savoir si un homme est
-faible ou s'il est fort, mais s'il peut soutenir le poids de ses
-souffrances, qu'elles soient morales ou physiques; et je trouve aussi
-étonnant que l'on nomme lâche le malheureux qui se prive de la vie,
-que si l'on donnait ce nom au malade qui succombe à une fièvre
-maligne.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà un étrange paradoxe! s'écria Albert.&mdash;Cela est plus vrai que
-vous ne croyez, répondis-je. Vous conviendrez que nous qualifions de
-maladie mortelle celle qui attaque le corps avec tant de violence que
-les forces de la nature sont en partie détruites, en partie affaiblies,
-en sorte qu'aucune crise salutaire ne peut plus rétablir le cours
-ordinaire de la vie.</p>
-
-<p>«Eh bien! mon ami, appliquons ceci à l'esprit. Regardez l'homme dans
-sa faiblesse; voyez comme des impressions agissent sur lui, comme des
-idées se fixent en lui, jusqu'à ce qu'enfin la passion toujours
-croissante le prive de toute force de volonté, et le perde.</p>
-
-<p>«Et vainement un homme raisonnable et de sang-froid, qui contemplera
-l'état de ce malheureux, lui donnera-t-il de beaux conseils; il ne lui
-sera pas plus utile que l'homme sain ne l'est au malade, à qui il ne
-saurait communiquer la moindre partie de ses forces.»</p>
-
-<p>J'avais trop généralisé mes idées pour Albert. Je lui rappelai une
-jeune fille que l'on trouva morte dans l'eau, il y a quelque temps, et
-je lui répétai son histoire. C'était une bonne créature, tout
-entière à ses occupations domestiques, travaillant toute la semaine,
-et n'ayant d'autre plaisir que de se parer le dimanche de quelques
-modestes atours achetés à grand'peine, d'aller, avec ses compagnes, se
-promener aux environs de la ville, ou de danser quelquefois aux grandes
-fêtes, et qui quelquefois aussi passait une heure de loisir à causer
-avec une voisine au sujet d'une rixe ou d'une médisance. Enfin la
-nature lui fait sentir d'autres besoins, qui s'accroissent encore par
-les flatteries des hommes. Ses premiers plaisirs lui deviennent peu à
-peu insipides, jusqu'à ce qu'elle rencontre un homme vers lequel un
-sentiment inconnu l'entraîne irrésistiblement, sur lequel elle fonde
-toutes ses espérances, pour lequel tout le monde autour d'elle est
-oublié. Elle ne voit plus, n'entend plus, ne désire plus que lui seul.
-Comme elle n'est pas corrompue par les frivoles jouissances de la
-vanité et de la coquetterie, ses désirs vont droit au but: elle veut
-lui appartenir, elle veut devoir à un lien éternel le bonheur qu'elle
-cherche et tous les plaisirs après lesquels elle aspire. Des promesses
-réitérées qui mettent le sceau à toutes ses espérances, de
-téméraires caresses qui augmentent ses désirs, s'emparent de toute
-son âme. Elle nage dans un délicieux sentiment d'elle-même, dans un
-avant-goût de tous les plaisirs; elle est montée au plus haut; elle
-tend enfin ses bras pour embrasser tous ses désirs... Et son amant
-l'abandonne. La voilà glacée, privée de connaissance, devant un
-abîme. Tout est obscurité autour d'elle; aucune perspective, aucune
-consolation, aucun bon pressentiment: car celui-là l'a délaissée dans
-lequel seul elle sentait son existence! Elle ne voit point le vaste
-univers qui est devant elle, ni le nombre de ceux qui pourraient
-remplacer la perte qu'elle a faite. Aveuglée, accablée de l'excessive
-peine de son cœur, elle se précipite, pour étouffer tous ses
-tourments, dans une mort qui tout embrasse et tout termine. «Voilà
-l'histoire de bien des hommes. Dites-moi, Albert, n'est-ce pas la même
-marche que celle de la maladie? La nature ne trouve aucune issue pour
-sortir du labyrinthe des forces déréglées et agissantes en sens
-contraires, et l'homme doit mourir.</p>
-
-<p>«Malheur à celui qui oserait dire: L'insensée! si elle eût attendu,
-si elle eût laissé agir le temps, son désespoir se serait calmé;
-elle aurait trouvé bientôt un consolateur. C'est comme si l'on disait:
-L'insensé, qui meurt de la fièvre! s'il avait attendu que ses forces
-fussent revenues, que son sang fût purifié, tout se serait rétabli,
-et il vivrait encore aujourd'hui.»</p>
-
-<p>Albert, qui ne trouvait point encore cette comparaison frappante, me fit
-des objections, entre autres celle-ci. Je venais de citer une jeune
-fille simple et bornée; mais il ne pouvait concevoir comment on
-excuserait un homme d'esprit, dont les facultés sont plus étendues et
-qui saisit mieux tous les rapports. «Mon ami, m'écriai-je, l'homme est
-toujours l'homme; la petite dose d'esprit que l'un a de plus que l'autre
-fait bien peu dans la balance, quand les passions bouillonnent et que
-les bornes prescrites à l'humanité se font sentir. Il y a plus... Mais
-nous en parlerons un autre jour,» lui dis-je, en prenant mon chapeau.
-Oh! mon cœur était si plein! Nous nous séparâmes sans nous être
-entendus. Il est si rare dans ce monde que l'on s'entende!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>15 août.</h4>
-
-
-<p>Il est pourtant vrai que rien dans le monde ne nous rend nécessaires
-aux autres comme l'affection que nous avons pour eux. Je sens que
-Charlotte serait fâchée de me perdre, et les enfants n'ont d'autre
-idée que celle de me voir toujours revenir le lendemain. J'étais allé
-aujourd'hui accorder le clavecin de Charlotte; je n'ai jamais pu y
-parvenir, car tous ces espiègles me tourmentaient pour avoir un conte,
-et Charlotte elle-même décida qu'il fallait les satisfaire. Je leur
-distribuai leur goûter: ils acceptent maintenant leur pain aussi
-volontiers de moi que de Charlotte. Je leur contai ensuite la
-merveilleuse histoire de la princesse servie par des mains enchantées.
-J'apprends beaucoup à cela, je t'assure, et je suis étonné de
-l'impression que ces récits produisent sur les enfants. S'il m'arrive
-d'inventer un incident, et de l'oublier quand je répète le conte, ils
-s'écrient aussitôt: «C'était autrement la première fois;» si bien
-que je m'exerce maintenant à leur réciter chaque histoire comme un
-chapelet, avec les mêmes inflexions de voix, les mêmes cadences, et
-sans y rien changer. J'ai vu par là qu'un auteur qui, à une seconde
-édition, fait des changements à un ouvrage d'imagination, nuit
-nécessairement à son livre, l'eût-il rendu réellement meilleur. La
-première impression nous trouve dociles, et l'homme est fait de telle
-sorte qu'on peut lui persuader les choses les plus extraordinaires; mais
-aussi, quand il a accepté une chose, quand il se l'est bien gravée
-dans la tête, malheur à celui qui voudrait l'effacer et la détruire!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>18 août.</h4>
-
-
-<p>Pourquoi faut-il que ce qui fait la félicité de l'homme devienne aussi
-la source de son malheur?</p>
-
-<p>Cette ardente sensibilité de mon cœur pour la nature et la vie, qui
-m'inondait de tant de volupté, qui du monde autour de moi faisait un
-paradis, me devient maintenant un insupportable bourreau, un mauvais
-génie qui me poursuit en tous lieux. Lorsque autrefois du haut du
-rocher je contemplais, par delà le fleuve, la fertile vallée jusqu'à
-la chaîne de ces collines; que je voyais tout germer et sourdre autour
-de moi; que je regardais ces montagnes couvertes de grands arbres
-touffus depuis leur pied jusqu'à leur cime, ces vallées ombragées
-dans tous leurs creux de petits bosquets riants, et comme la tranquille
-rivière coulait entre les roseaux agités, et réfléchissait le léger
-nuage que le doux vent du soir promenait sur le ciel en le balançant;
-qu'alors j'entendais les oiseaux animer autour de moi la forêt; que je
-voyais des millions d'essaims de moucherons danser gaiement dans le
-dernier rayon rouge du soleil, dont le dernier regard mourant délivrait
-et faisait sortir de l'herbe le hanneton bourdonnant; que le bruissement
-et l'activité autour de moi rappelaient mon attention sur mon rocher,
-et que la mousse qui arrache à la pierre sa nourriture, et le genêt
-qui croît le long de l'aride colline de sable, m'indiquaient cette vie
-intérieure, mystérieuse, toujours active, toute-puissante, qui anime
-la nature!... comme je faisais entrer tout cela dans mon cœur! Je me
-sentais comme déifié par ce torrent qui me traversait, et les
-majestueuses formes du monde infini vivaient et se mouvaient dans mon
-âme. Je me voyais environné d'énormes montagnes; des précipices
-étaient devant moi, et des rivières d'orage s'y plongeaient; des
-fleuves coulaient sous mes pieds, et je voyais, dans les profondeurs de
-la terre, agir et réagir toutes les forces impénétrables qui créent,
-et fourmiller sous la terre et sous le ciel les innombrables races des
-êtres vivants. Tout, tout est peuplé sous mille formes différentes;
-et puis les hommes, dans leurs petites maisons, iront se confortant et
-se faisant illusion les uns aux autres, et régneront en idée sur le
-vaste univers! Pauvre insensé, qui crois tout si peu de chose, parce
-que tu es si petit! Depuis les montagnes inaccessibles du désert,
-qu'aucun pied ne toucha, jusqu'au bout de l'océan inconnu, souffle
-l'esprit de celui qui crée éternellement, et ce souffle réjouit
-chaque atome qui le sent et qui vit... Ah! pour lors combien de fois
-j'ai désiré, porté sur les ailes de la grue qui passait sur ma tête,
-voler au rivage de la mer immense, boire la vie à la coupe écumante de
-l'infini, et seulement un instant sentir dans l'étroite capacité de
-mon sein une goutte des délices de l'être qui produit tout en
-lui-même et par lui-même!</p>
-
-<p>Mon ami, je n'ai plus le souvenir de ces heures pour me soulager un peu.
-Même les efforts que je fais pour me rappeler et rendre ces
-inexprimables sentiments, en élevant mon âme au-dessus d'elle-même,
-me font doublement sentir le tourment de la situation où je suis
-maintenant.</p>
-
-<p>Un rideau funeste s'est tiré devant moi, et le spectacle de la vie
-infinie s'est métamorphosé pour moi en un tombeau éternellement
-ouvert. Peut-on dire: «Cela est,» quand tout passe? quand tout, avec
-la vitesse d'un éclair, roule et passe? quand chaque être conserve si
-peu de temps la quantité d'existence qu'il a en lui, et est entraîné
-dans le torrent, submergé, écrasé sur les rochers? Il n'y a point
-d'instant qui ne te dévore, toi et les tiens; point d'instant que tu ne
-sois, que tu ne doives être un destructeur. La plus innocente promenade
-coûte la vie à mille pauvres insectes; un seul de tes pas détruit le
-pénible ouvrage des fourmis et foule un petit monde dans le tombeau.
-Ah! ce ne sont pas vos grandes et rares catastrophes, ces inondations,
-ces tremblements de terre qui engloutissent vos villes, qui me touchent:
-ce qui me mine le cœur, c'est cette force dévorante qui est cachée
-dans toute la nature, qui ne produit rien qui ne détruise ce qui
-l'environne et ne se détruise soi-même... C'est ainsi que j'erre plein
-de tourments. Ciel, terre, forces actives qui m'environnent, je ne vois
-rien dans tout cela qu'un monstre toujours dévorant et toujours
-affamé.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>21 août.</h4>
-
-
-<p>Vainement je tends mes bras vers elle, le matin, lorsque je m'éveille
-d'un pénible rêve; en vain, la nuit, je la cherche à mes côtés,
-lorsqu'un songe heureux et pur m'a trompé, que j'ai cru que j'étais
-auprès d'elle sur la prairie, et que je tenais sa main et la couvrais
-de mille baisers. Ah! lorsque, encore à demi dans l'ivresse du sommeil,
-je la cherche, et là-dessus me réveille, un torrent de larmes
-s'échappe de mon cœur, et je pleure, désolé du sombre avenir qui est
-devant moi.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>22 août.</h4>
-
-
-<p>Que je suis à plaindre, Wilhelm! j'ai perdu tout ressort, et je suis
-tombé dans un abattement qui ne m'empêche pas d'être inquiet et
-agité. Je ne puis rester oisif, et cependant je ne puis rien faire. Je
-n'ai aucune imagination, aucune sensibilité pour la nature, et les
-livres m'inspirent du dégoût. Quand nous nous manquons à nous-mêmes,
-tout nous manque. Je te le jure, cent fois j'ai désiré être un
-ouvrier, afin d'avoir, le matin en me levant, une perspective, un
-travail, une espérance. J'envie souvent le sort d'Albert, que je vois
-enfoncé jusqu'aux yeux dans les parchemins; et je me figure que, si
-j'étais à sa place, je me trouverais heureux. L'idée m'est déjà
-venue quelquefois de t'écrire et d'écrire au ministre pour demander
-cette place près de l'ambassadeur que, selon toi, on ne me refuserait
-pas. Je le crois aussi. Le ministre m'a depuis longtemps témoigné de
-l'affection, et m'a souvent engagé à me vouer à quelque emploi. Il y
-a telle heure où j'y suis disposé. Mais ensuite, quand je réfléchis,
-et que je viens à penser à la fable du cheval, qui, las de sa
-liberté, se laisse seller et brider, et que l'on accable de coups et de
-fatigue, je ne sais plus que résoudre. Eh! mon ami, ce désir de
-changer de situation ne vient-il pas d'une inquiétude intérieure qui
-me suivra partout!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>28 août.</h4>
-
-
-<p>En vérité, si ma maladie est susceptible de guérison, mes bons amis
-en viendraient à bout. C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma
-naissance, et, de grand matin, je reçois un petit paquet de la part
-d'Albert. La première chose qui frappe mes yeux en l'ouvrant, c'est un
-nœud de ruban rose que Charlotte avait au sein lorsque je la vis pour
-la première fois, et que je lui avais souvent demandé depuis. Il y
-avait aussi deux petits volumes in-12: c'était l'Homère de Wettstein,
-édition que j'avais tant de fois désirée, pour ne pas me charger de
-celle d'Esnesti à la promenade. Tu vois comme ils préviennent mes
-vœux, comme ils ont ces petites attentions de l'amitié, mille fois
-plus précieuses que de magnifiques présents par lesquels la vanité de
-celui qui les fait nous humilie. Je baise ce nœud mille fois, et dans
-chaque baiser j'aspire et je savoure le souvenir des délices dont me
-comblèrent ces jours si peu nombreux, si rapides, si irréparables!
-Cher Wilhelm, il n'est que trop vrai, et je n'en murmure pas, oui, les
-fleurs de la vie ne sont que des fantômes. Combien se fanent sans
-laisser la moindre trace! combien peu donnent de fruits! et combien peu
-de ces fruits parviennent à leur maturité! Et pourtant il y en a
-encore assez; et même... Ô mon ami!... pouvons-nous voir des fruits
-mûrs, et les dédaigner, et les laisser pourrir sans en jouir?</p>
-
-<p>Adieu. L'été est magnifique. Je m'établis souvent sur les arbres du
-verger de Charlotte. Au moyen d'une longue perche j'abats les poires les
-plus élevées. Elle est au pied de l'arbre, et les reçoit à mesure
-que je les lui jette.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>30 août.</h4>
-
-
-<p>Malheureux! n'es-tu pas en démence? ne te trompes-tu pas toi-même?
-qu'attends-tu de cette passion frénétique et sans terme? Je n'adresse
-plus de vœux qu'à elle seule; mon imagination ne m'offre plus d'autre
-forme que la sienne, et de tout ce qui m'environne au monde, je
-n'aperçois plus que ce qui a quelque rapport avec elle. C'est ainsi que
-je me procure quelques heures fortunées... jusqu'à ce que, de nouveau,
-je sois forcé de m'arracher d'elle. Ah! Wilhelm, où m'emporte souvent
-mon cœur! Quand j'ai passé, assis à ses côtés, deux ou trois heures
-à me repaître de sa figure, de son maintien, de l'expression céleste
-de ses paroles; que peu à peu tous mes sens s'embrasent, que mes yeux
-s'obscurcissent, qu'à peine j'entends encore, et qu'il me prend un
-serrement à la gorge, comme si j'avais là la main d'un meurtrier;
-qu'alors mon cœur, par de rapides battements, cherche à donner du jeu
-à mes sens suffoqués, et ne fait qu'augmenter leur trouble... mon ami,
-je ne sais souvent pas si j'existe encore...; et si la douleur ne prend
-pas le dessus, et que Charlotte ne m'accorde pas la misérable
-consolation de pleurer sur sa main et de dissiper ainsi le serrement de
-mon cœur, alors il faut que je m'éloigne, que je fuie, que j'aille
-errer dans les champs, grimper sur quelque montagne escarpée, me frayer
-une route à travers une forêt sans chemins, à travers les haies qui
-me blessent à travers les épines qui me déchirent: voilà mes joies.
-Alors je me trouve un peu mieux, un peu! Et quand, accablé de fatigue
-et de soif, je me vois forcé de suspendre ma course; que, dans une
-forêt solitaire, au milieu de la nuit, aux rayons de la lune, je
-m'assieds sur un tronc tortueux pour soulager un instant mes pieds
-déchirés, et que je m'endors, au crépuscule, d'un sommeil fatigant...
-Ô mon ami! une cellule solitaire, le cilice et la ceinture épineuse,
-seraient des soulagements après lesquels mon âme aspire. Adieu. Je ne
-vois, à tant de souffrance, d'autre terme que le tombeau.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>5 septembre.</h4>
-
-
-<p>Il faut partir! Je te remercie, mon ami, d'avoir fixé ma résolution
-chancelante. Voilà quinze jours que je médite le projet de la quitter.
-Il faut décidément partir. Elle est encore une fois à la ville, chez
-une amie, et Albert... et... il faut partir!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>10 septembre.</h4>
-
-
-<p>Quelle nuit, Wilhelm! À présent je puis tout surmonter. Je ne la
-verrai plus. Oh! que ne puis-je voler à ton cou, mon bon ami, et
-t'exprimer, par mes transports et par des torrents de larmes, tous les
-sentiments qui bouleversent mon cœur! Me voici seul: j'ai peine à
-prendre mon haleine; je cherche à me calmer; j'attends le matin, et au
-matin les chevaux seront à ma porte.</p>
-
-<p>Ah! elle dort d'un sommeil tranquille, et ne pense pas qu'elle ne me
-reverra jamais. Je m'en suis arraché; et, pendant deux heures
-d'entretien, j'ai eu assez de force pour ne point trahir mon projet. Et,
-Dieu, quel entretien!</p>
-
-<p>Albert m'avait promis de se trouver au jardin avec Charlotte, aussitôt
-après le souper. J'étais sur la terrasse, sous les hauts marronniers,
-et je regardais le soleil que, pour la dernière fois, je voyais se
-coucher au delà de la riante vallée et se réfléchir dans le fleuve
-qui coulait tranquillement. Je m'étais si souvent trouvé à la même
-place avec elle! nous avions tant de fois contemplé ensemble ce
-magnifique spectacle! et maintenant... J'allais et venais dans cette
-allée que j'aimais tant! Un attrait sympathique m'y avait si souvent
-amené, avant même que je connusse Charlotte! et quelles délices
-lorsque nous nous découvrîmes réciproquement notre inclination pour
-ce site, le plus enchanté que j'aie jamais vu! Oui, c'est vraiment un
-des sites les plus admirables que jamais l'art ait créés. D'abord,
-entre les marronniers, on a la plus belle vue. Mais je me rappelle, je
-crois, t'avoir déjà fait cette description; je t'ai parlé de cette
-allée où l'on se trouve emprisonné par des murailles de charmilles,
-de cette allée qui s'obscurcit insensiblement à mesure qu'on approche
-d'un bosquet à travers lequel elle passe, et qui finit par aboutir à
-une petite enceinte, où l'on éprouve le sentiment de la solitude. Je
-sens encore le saisissement qui me prit lorsque, par un soleil de midi,
-j'y entrai pour la première fois. J'eus un pressentiment vague de
-félicité et de douleur.</p>
-
-<p>J'étais depuis une demi-heure livré aux douces et cruelles pensées de
-l'instant qui nous séparerait de celui qui nous réunirait, lorsque je
-les entendis monter sur la terrasse. Je courus au-devant d'eux; je lui
-pris la main avec un saisissement, et je la baisai. Alors la lune
-commençait à paraître derrière les buissons des collines. Tout en
-parlant, nous nous approchions insensiblement du cabinet sombre.
-Charlotte y entra, et s'assit; Albert se plaça auprès d'elle, et moi
-de l'autre côté. Mais mon agitation ne me permit pas de rester en
-place; je me levai, je me mis devant elle, fis quelques tours et me
-rassis: j'étais dans un état violent. Elle nous fit remarquer le bel
-effet de la lune qui, à l'extrémité de la charmille, éclairait toute
-la terrasse: coup d'œil superbe, et d'autant plus frappant, que nous
-étions environnés d'une obscurité profonde.</p>
-
-<p>Nous gardâmes quelque temps le silence; elle le rompit par ces mots:
-«Jamais, non, jamais je ne me promène au clair de lune que je ne me
-rappelle mes parents qui sont décédés, que je ne sois frappée du
-sentiment de la mort et de l'avenir. Nous renaîtrons (continua-t-elle
-d'une voix qui exprimait un vif mouvement du cœur); mais, Werther, nous
-retrouverons-nous? nous reconnaîtrons-nous? Qu'en pensez-vous?&mdash;Que
-dites-vous, Charlotte? répondis-je en lui tendant la main et sentant
-mes larmes couler. Nous nous reverrons! En cette vie et en l'autre nous
-nous reverrons!...» Je ne pus en dire davantage... Wilhelm, fallait-il
-qu'elle me fit une semblable question, au moment même où je portais
-dans mon sein une si cruelle séparation!</p>
-
-<p>«Ces chers amis que nous avons perdus, continua-t-elle, savent-ils
-quelque chose de nous? ont-ils le sentiment de tout ce que nous
-éprouvons lorsque nous nous rappelons leur mémoire? Ah! l'image de ma
-mère est toujours devant mes yeux, lorsque, le soir, je suis assise
-tranquillement au milieu de ses enfants, au milieu de mes enfants, et
-qu'ils sont là autour de moi comme s'ils étaient autour d'elle. Avec
-ardeur je lève au ciel mes yeux mouillés de larmes; je voudrais que du
-ciel elle put regarder un instant comme je lui tiens la parole que je
-lui donnai à sa dernière heure d'être la mère de ses enfants. Je
-m'écrie cent et cent fois: «Pardonne, chère mère, si je ne suis pas
-pour eux ce que tu fus toi-même. Hélas! je fais tout ce que je puis:
-ils sont vêtus, nourris, et, ce qui est plus encore, ils sont choyés,
-chéris. Âme chère et bienheureuse, que ne peux-tu voir notre union!
-Quelles actions de grâces tu rendrais à ce Dieu à qui tu demandas, en
-versant des larmes amères, le bonheur de tes enfants!» Elle a dit
-cela, Wilhelm! qui peut répéter ce qu'elle a dit? Comment de froids
-caractères pourraient-ils rendre ces effusions de tendresse et de
-génie? Albert, l'interrompant avec douceur: «Cela vous affecte trop,
-Charlotte; je sais combien ces idées vous sont chères; mais je vous
-prie...&mdash;Ô Albert! interrompit-elle, je sais que vous n'avez pas
-oublié ces soirées où nous étions assis ensemble autour de la petite
-table ronde, lorsque mon père était en voyage, et que nous avions
-envoyé coucher les enfants. Vous apportiez souvent un bon livre; mais
-rarement il vous arrivait de nous en lire quelque chose: l'entretien de
-cette belle âme n'était-il pas préférable à tout? Quelle femme!
-belle, douce, enjouée et toujours active! Dieu connaît les larmes que
-je verse souvent dans mon lit, en m'humiliant devant lui, pour qu'il
-daigne me rendre semblable à ma mère.........</p>
-
-<p>&mdash;Charlotte! m'écriai-je en me jetant à ses pieds et lui prenant la
-main que je baignai de mes larmes; Charlotte, que la bénédiction du
-ciel repose sur toi, ainsi que l'esprit de ta mère!&mdash;Si vous l'aviez
-connue! me dit-elle en me serrant la main. Elle était digne d'être
-connue de vous.» Je crus que j'allais m'anéantir; jamais mot plus
-grand, plus glorieux, n'a été prononcé sur moi. Elle poursuivit: «Et
-cette femme a vu la mort l'enlever à la fleur de son âge, lorsque le
-dernier de ses fils n'avait pas encore six mois! Sa maladie ne fut pas
-longue. Elle était calme, résignée; ses enfants seuls lui faisaient
-de la peine, et surtout le petit. Lorsqu'elle sentit venir sa fin, elle
-me dit: «Amène-les-moi.» Je les conduisis dans sa chambre: les plus
-jeunes ne connaissaient pas encore la perte qu'ils allaient faire; les
-autres étaient consternés. Je les vois encore autour de son lit. Elle
-leva les mains, et pria sur eux; elle les baisa les uns après les
-autres, les renvoya, et me dit: «Sois leur mère!» J'en fis le
-serment. «Tu me promets beaucoup, ma fille, me dit-elle; le cœur d'une
-mère! l'œil d'une mère! Tu sens ce que c'est; les larmes de
-reconnaissance que je t'ai vue verser tant de fois m'en assurent. Aie
-l'un et l'autre pour tes frères et tes sœurs; et pour ton père la foi
-et l'obéissance d'une épouse. Tu seras sa consolation.» Elle demanda
-à le voir; il était sorti pour nous cacher la douleur insupportable
-qu'il sentait. Le pauvre homme était déchiré! Albert, vous étiez
-dans la chambre! Elle entendit quelqu'un marcher; elle demanda qui
-c'était, et vous fit approcher près d'elle. Comme elle nous regarda
-l'un et l'autre, dans la consolante pensée que nous serions heureux
-ensemble! Albert la saisit dans ses bras, et l'embrassa en s'écriant:
-«Nous le sommes! nous le serons!» Le flegmatique Albert était tout
-hors île lui, et moi je ne me connaissais plus.</p>
-
-<p>«Werther, reprit-elle, cette femme n'est plus! Dieu! quand je pense
-comme on se laisse enlever ce qu'on a de plus cher dans la vie! Et
-personne ne le sent aussi vivement que les enfants: longtemps encore
-après, les nôtres se plaignaient <i>que les hommes noirs avaient
-emporté maman.</i>»</p>
-
-<p>Elle se leva. Je n'étais plus à moi; je restais assis et retenais sa
-main. «Il faut rentrer, dit-elle; il est temps.» Elle voulait retirer
-sa main; je la retins avec plus de force. «Nous nous reverrons!
-m'écriai-je, nous nous reverrons; sous quelque forme que ce puisse
-être, nous nous reconnaîtrons. Je vais vous quitter, continuai-je, je
-vous quitte de mon propre gré; mais si je promettais que ce fût pour
-toujours, je ne tiendrais pas mon serment. Adieu, Charlotte; adieu,
-Albert. Nous nous reverrons.&mdash;Demain, je pense, dit-elle en souriant. Je
-sentis ce demain! Ah! elle ne savait pas, lorsqu'elle retirait sa main
-de la mienne......</p>
-
-<p>Ils descendirent l'allée; je les suivis de l'œil au clair de la lune.
-Je me jetai à terre en sanglotant. Je me relevai, je courus sur la
-terrasse; je regardai en bas, et je vis encore à la porte du jardin sa
-robe blanche briller dans l'ombre des grands tilleuls; j'étendis les
-bras, et tout disparut.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>20 octobre.</h4>
-
-
-<p>Nous sommes arrivés hier. L'ambassadeur est indisposé, et ne sortira
-pas de quelques jours. S'il était seulement plus liant, tout irait
-bien. Je le vois, le sort m'a préparé de rudes épreuves! Mais,
-courage, un esprit léger supporte tout! Un esprit léger! je ris de
-voir ce mot venir au bout de ma plume. Hélas! un peu de cette
-légèreté me rendrait l'homme le plus heureux de la terre. Quoi!
-d'autres, avec très-peu de force et de savoir, se pavanent devant moi,
-pleins d'une douce complaisance pour eux-mêmes, et moi je désespère
-de mes forces et de mes talents! Dieu puissant, qui m'as fait tous ces
-dons, que n'en as-tu retenu une partie pour me donner en place la
-suffisance et la présomption!</p>
-
-<p>Patience, patience, tout ira bien. En vérité, mon ami, tu as raison.
-Depuis que je suis tous les jours poussé dans la foule, et que je vois
-ce que sont les autres, je suis plus content de moi-même. Cela devait
-arriver: car, puisque nous sommes faits de telle sorte que nous
-comparons tout à nous-mêmes, et nous-mêmes à tout, il s'ensuit que
-le bonheur ou l'infortune git dans les objets que nous contemplons, et
-dès lors il n'y a rien de plus dangereux que la solitude. Notre
-imagination, portée de sa nature à s'élever, et nourrie de poésie,
-se crée des êtres dont la supériorité nous écrase; et, quand nous
-portons nos regards dans le monde réel, foui autre nous parait plus
-parfait que nous-mêmes. Et cela est tout naturel: nous sentons si
-souvent qu'il nous manque tant de choses; et ce qui nous manque, souvent
-un autre semble le posséder. Nous lui donnons alors tout ce que nous
-avons nous-mêmes, et encore, par-dessus tout cela, certaines qualités
-idéales. C'est ainsi que nous créons nous-mêmes des perfections qui
-font notre supplice. Au contraire, lorsque, avec toute notre faiblesse,
-toute notre misère, nous marchons courageusement à un but, nous nous
-trouvons souvent plus avancés en louvoyant que d'autres en faisant
-force de voiles et de rames; et... Est-ce pourtant avoir un vrai
-sentiment de soi-même que de marcher l'égal des autres, ou même de
-les devancer?</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>10 novembre.</h4>
-
-
-<p>Je commence à me trouver assez bien ici à certains égards. Le
-meilleur, c'est que l'ouvrage ne manque pas, et que ce grand nombre de
-personnes et de nouveaux visages de toute espèce forme une bigarrure
-qui me distrait. J'ai fait la connaissance du comte de C..., pour qui je
-sens croître mon respect de jour en jour. C'est un homme d'un génie
-vaste, et que les affaires n'ont pas rendu insensible à l'amitié et à
-l'amour. Il s'intéressa à moi, à propos d'une affaire qui me donna
-l'occasion de l'entretenir. Il remarqua, dès les premiers mots, que
-nous nous entendions, et qu'il pouvait me parler comme il n'aurait pas
-fait avec tout le monde. Aussi je ne puis assez me louer de la manière
-ouverte dont il en use avec moi. Il n'y a pas au monde de joie plus
-vraie, plus sensible, que de voir une grande âme qui s'ouvre devant
-vous.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>24 décembre.</h4>
-
-
-<p>L'ambassadeur me tourmente beaucoup; je l'avais prévu. C'est le sot le
-plus pointilleux qu'on puisse voir, marchant pas à pas, et minutieux
-comme une vieille femme. C'est un homme qui n'est jamais content de
-lui-même, et que personne ne peut contenter. Je travaille assez
-couramment, et je ne retouche pas volontiers. Il sera homme à me rendre
-un mémoire et à me dire: «Il est bien; mais revoyez-le: on trouve
-toujours un meilleur mot, une particule plus juste.» Alors je me
-donnerais au diable de bon cœur. Pas un <i>et</i>, pas la moindre
-conjonction ne peut être omise, et il est ennemi mortel de toute
-inversion qui m'échappe quelquefois. Si une période n'est pas
-construite suivant sa vieille routine de style, il n'y entend rien.
-C'est un martyre que d'avoir affaire à un tel homme.</p>
-
-<p>La confiance du comte de C... est la seule chose qui me dédommage. Il
-n'y a pas longtemps qu'il me dit franchement combien il était
-mécontent de la lenteur, des minuties et de l'irrésolution de mon
-ambassadeur. Ces gens-là sont insupportables à eux-mêmes et aux
-autres. «Et cependant, disait le comte, il faut en prendre son parti,
-comme un voyageur qui est obligé de passer une montagne: sans doute si
-la montagne n'était pas là, le chemin serait bien plus facile et plus
-court; mais elle y est, et il faut passer.»</p>
-
-<p>Mon vieux s'aperçoit bien de la préférence que le comte me donne sur
-lui ce qui l'aigrit encore; et il saisit toutes les occasions de parler
-mal du comte devant moi. Je prends, comme de raison, le parti de
-l'absent, et les choses n'en vont que plus mal. Hier il me tint tout à
-fait hors des gonds, car il tirait en même temps sur moi. «Le comte,
-me disait-il, connaît assez bien les affaires, il a de la facilité, il
-écrit fort bien; mais la grande érudition lui manque, comme à tous
-les beaux esprits.» Il accompagna ces mots d'une mine qui disait:
-Sens-tu le trait? Je me sentis du mépris pour l'homme capable de penser
-et d'agir de la sorte. Je lui tins tête; je répondis que le comte
-méritait toute considération, non pas seulement pour son caractère,
-mais aussi pour ses connaissances. «Je ne sache personne, dis-je, qui
-ait mieux réussi que lui à étendre son esprit, à l'appliquer à un
-nombre infini d'objets, tout en restant parfaitement propre à la vie
-active.» Tout cela était de l'hébreu pour lui. Je lui tirai ma
-révérence, pour n'avoir pas à dévorer ses longs raisonnements.</p>
-
-<p>Et c'est à vous que je dois m'en prendre, à vous qui m'avez fourré
-là, et qui m'avez tant prôné l'activité. L'activité! Si celui qui
-plante des pommes de terre et va vendre son grain au marché n'est pas
-plus utile que moi, je veux ramer encore dix ans sur cette galère où
-je suis enchainé.</p>
-
-<p>Et cette brillante misère, cet ennui qui règne parmi ce peuple
-maussade qui se voit ici! cette manie de rangs, qui fait qu'ils se
-surveillent et s'épient pour gagner un pas l'un sur l'autre! que de
-petites, de pitoyables passions, qui ne sont pas même masquées!... Par
-exemple, il y a ici une femme qui entretient tout le monde de sa
-noblesse et de ses biens; pas un étranger qui ne doive dire: Voilà une
-créature à qui la tête tourne pour quelques quartiers de noblesse et
-quelques arpents de terre. Eh bien! ce serait lui faire beaucoup de
-grâce: elle est tout uniquement fille d'un greffier du voisinage.
-Vois-tu, mon cher Wilhelm, je ne conçois rien à cette orgueilleuse
-espèce humaine, qui a assez peu de bon sens pour se prostituer aussi
-platement.</p>
-
-<p>Au reste, il n'est pas sage, j'en conviens et je le vois davantage tous
-les jours, de juger les autres d'après soi. J'ai bien assez à faire
-avec moi-même, moi dont le cœur et l'imagination recèlent tant
-d'orages... Hélas! je laisse bien volontiers chacun aller son chemin:
-si l'on voulait me laisser aller de même!</p>
-
-<p>Ce qui me vexe le plus, ce sont ces misérables distinctions de
-société. Je sais aussi bien qu'un autre combien la distinction des
-rangs est nécessaire, combien d'avantages elle me procure à moi-même;
-mais je ne voudrais pas qu'elle me barrât le chemin qui peut me
-conduire à quelque plaisir et me faire jouir d'une chimère de bonheur.
-Je fis dernièrement connaissance à la promenade d'une demoiselle de
-B..., jeune personne qui, au milieu des airs empesés de ceux avec qui
-elle vit, a conservé beaucoup de naturel. L'entretien nous plut; et,
-lorsque nous nous séparâmes, je lui demandai la permission de la voir
-chez elle. Elle me l'accorda avec tant de cordialité, que je pouvais à
-peine attendre l'heure convenable pour l'aller voir. Elle n'est point de
-cette ville et demeure chez une tante. La physionomie de la vieille
-tante ne me plut point. Je lui témoignai pourtant les plus grandes
-attentions, et lui adressai presque toujours la parole. En moins d'une
-demi-heure je démêlai, ce que l'aimable nièce m'a avoué depuis, que
-la chère tante était dans un grand dénouement de tout; qu'elle
-n'avait, en fait d'esprit et de bien, pour toute ressource, que le nom
-de sa famille, pour tout abri que le rang derrière lequel elle est
-retranchée, et, pour toute récréation, que de regarder fièrement les
-bourgeois du balcon de son premier étage. Elle doit avoir été belle
-dans sa jeunesse. Elle a passé sa vie à des bagatelles, et a fait le
-tourment de plusieurs jeunes gens par ses caprices. Dans un âge plus
-mûr, elle a baissé humblement la tête sous le joug d'un vieil
-officier qui, pour une médiocre pension qu'il obtint à ce prix, passa
-avec elle le siècle d'airain et mourut. Maintenant elle se voit seule
-dans le siècle de fer, et ne serait pas même regardée, si sa nièce
-n'était pas si aimable.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>8 janvier 1772.</h4>
-
-
-<p>Quels hommes que ceux dont l'âme tout entière gît dans le
-cérémonial, qui passent toute l'année à imaginer les moyens de
-pouvoir se glisser à table à une place plus haute d'un siège! Ce
-n'est pas qu'ils manquent d'ailleurs d'occupation; tout au contraire,
-ces futiles débats leur taillent de la besogne, et les empêchent de
-terminer les affaires importantes. C'est ce qui arriva la semaine
-dernière à une partie de traîneaux: toute la fête fut troublée.</p>
-
-<p>Les fous! qui ne voient pas que la place ne fait rien, à vrai dire, et
-que celui qui a la première joue bien rarement le premier rôle!
-Combien de rois qui sont conduits par leurs ministres, et de ministres
-qui sont gouvernés par leurs secrétaires! Et qui donc est le premier?
-Celui, je pense, qui a plus de lumières que les autres, et assez de
-caractère ou d'adresse pour faire servir leur puissance et leurs
-passions à l'exécution de ses plans.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>20 janvier.</h4>
-
-
-<p>Il faut que je vous écrive, aimable Charlotte, ici, dans la petite
-chambre d'une auberge de campagne où je me suis réfugié contre le
-mauvais temps. Depuis que je végète, dans ce triste D..., au milieu de
-gens étrangers, oui, très-étrangers à mon cœur, je n'ai trouvé
-aucun instant, aucun où ce cœur m'ait ordonné de vous écrire; mais,
-à peine dans cette cabane, dans ce réduit solitaire où la neige et la
-grêle se déchaînent contre ma petite fenêtre, vous avez été ma
-première pensée. Dès que j'y suis entré, votre idée, ô Charlotte!
-cette idée si vivifiante, s'est d'abord présentée à moi. Grand Dieu!
-c'étaient tous les charmes de la première entrevue.</p>
-
-<p>Si vous me voyiez, Charlotte, au milieu du torrent des distractions!
-comme tout mon être se flétrit! Pas un instant d'abondance de cœur,
-pas une heure où viennent aux yeux des larmes délicieuses! rien, rien!
-Je suis là comme devant un spectacle de marionnettes: je vois de petits
-hommes et de petits chevaux passer et repasser devant moi, et je me
-demande souvent si ce n'est point une illusion d'optique. Je suis acteur
-aussi, je joue aussi mon rôle; ou plutôt on se joue de moi, on me fait
-mouvoir comme un automate. Je saisis quelquefois mon voisin par sa main
-de bois, et je recule en frissonnant.</p>
-
-<p>Le soir, je me propose de jouir du lever du soleil, et le matin je reste
-au lit. Pendant la journée je me promets d'admirer le clair de lune, et
-je ne quitte pas la chambre. Je ne sais pas au juste pourquoi je me
-couche, pourquoi je me lève.</p>
-
-<p>Le levain qui faisait fermenter ma vie me manque; le charme qui me
-tenait éveillé au milieu des nuits, et qui m'arrachait au sommeil le
-matin, a disparu.</p>
-
-<p>Je n'ai trouvé ici qu'une seule créature qui mérite le nom de femme,
-mademoiselle de B.... Elle vous ressemble, Charlotte, si l'on peut vous
-ressembler. Oh! dites-vous, il se mêle aussi de faire des compliments!
-Cela n'est pas tout à fait faux. Depuis quelque temps je suis fort
-aimable, parce que je ne puis être autre chose; je fais de l'esprit, et
-les femmes disent que personne ne sait louer plus joliment que moi (ni
-mentir, ajoutez-vous; car l'un ne va pas sans l'autre). Je voulais vous
-parler de mademoiselle de B..... Elle a beaucoup d'âme, et cette âme
-perce tout entière à travers ses yeux bleus. Son rang lui est à
-charge; il ne contente aucun des désirs de son cœur. Elle aspire à se
-voir hors du tumulte, et nous passons quelquefois des heures entières
-à nous figurer un bonheur sans mélange, au milieu des scènes
-champêtres, Charlotte toujours avec nous. Ah! combien de fois
-n'est-elle pas obligée de vous rendre hommage! Elle le fait volontiers:
-elle a tant de plaisir à entendre parler de vous! Elle vous aime.</p>
-
-<p>Oh! si j'étais assis à vos pieds, dans votre petite chambre favorite,
-tandis que les enfants sauteraient autour de nous! Quand vous trouveriez
-qu'ils feraient trop de bruit, je les rassemblerais tranquilles auprès
-de moi en leur contant quelque effrayant conte de ma mère l'Oie.</p>
-
-<p>Le soleil se couche majestueusement derrière ces collines
-resplendissantes de neige. La tempête s'est apaisée. Et moi... il faut
-que je rentre dans ma cage. Adieu! Albert est-il auprès de vous? et
-comment? Dieu me pardonne cette question.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>8 février.</h4>
-
-
-<p>Voilà huit jours qu'il fait le temps le plus affreux, et je m'en
-réjouis: car depuis que je suis ici il n'a pas fait un beau jour qu'un
-importun ne soit venu me l'enlever ou me l'empoisonner. Au moins
-puisqu'il pleut, vente, gèle et dégèle, il ne peut faire, me dis-je,
-plus mauvais à la maison que dehors, ni meilleur aux champs qu'à la
-ville; et je suis content. Si le soleil levant promet une belle
-journée, je ne puis m'empêcher de m'écrier: Voilà donc encore une
-faveur du ciel qu'ils peuvent s'enlever! Il n'est rien au monde qu'ils
-ne s'ôtent à eux-mêmes; la plupart par imbécillité; mais, à les
-entendre, dans les plus nobles intentions: santé, estime de soi-même,
-joie, repos, ils se privent de tout, comme à plaisir. Je serais
-quelquefois tenté de les prier à deux genoux d'avoir pitié
-d'eux-mêmes, et de ne pas se déchirer les entrailles avec tant de
-fureur.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>17 février.</h4>
-
-
-<p>Je crains bien que l'ambassadeur et moi nous ne soyons pas longtemps
-d'accord. Cet homme est complètement insupportable; sa manière de
-travailler et de conduire les affaires est si ridicule, que je ne puis
-m'empêcher de le contrarier et de faire souvent à ma tête; ce qui
-naturellement n'a jamais l'avantage de lui agréer. Il s'en est plaint
-dernièrement à la cour. Le ministre m'a fait une réprimande, douce à
-la vérité, mais enfin c'était une réprimande; et j'étais sur le
-point de demander mon congé, lorsque j'ai reçu une lettre
-particulière de lui, une lettre devant laquelle je me suis mis à
-genoux pour adorer le sens droit, ferme et élevé qui l'a dictée. Tout
-en louant mes idées outrées d'activité, d'influence sur les autres,
-de pénétration dans les affaires, qu'il traite de noble ardeur de
-jeunesse, il tâche non de détruire cette ardeur, mais de la modérer
-et de la réduire à ce point où elle peut être de mise et avoir de
-bons effets. Aussi me voilà encouragé pour huit jours, et réconcilié
-avec moi-même. Le repos de l'âme est une superbe chose, mon ami;
-pourquoi faut-il que ce diamant soit aussi fragile qu'il est rare et
-précieux?</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>20 février.</h4>
-
-
-<p>Que Dieu vous bénisse, mes amis, et vous donne tous les jours de
-bonheur qu'il me retranche!</p>
-
-<p>Je te rends grâce, Albert, de m'avoir trompé. J'attendais l'avis qui
-devait m'apprendre le jour de votre mariage, et je m'étais promis de
-détacher, ce même jour, avec solennité, la silhouette de Charlotte de
-la muraille, et de l'enterrer parmi d'autres papiers. Vous voilà unis,
-et son image est encore ici! Elle y restera! Et pourquoi non? La mienne
-n'est-elle pas aussi chez vous? Ne suis-je pas aussi, sans te nuire,
-dans le cœur de Charlotte? J'y tiens, oui, j'y tiens la seconde place,
-et je veux, je dois la conserver. Oh! je serais furieux si elle pouvait
-oublier... Albert, l'enfer est dans cette idée. Albert! adieu. Adieu,
-ange du ciel; adieu, Charlotte!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>15 mars.</h4>
-
-
-<p>J'ai essuyé une mortification qui me chassera d'ici. Je grince les
-dents! Diable! c'est une chose faite; et c'est encore à vous que je
-dois m'en prendre, à vous qui m'avez aiguillonné, poussé, tourmenté
-pour me faire prendre un emploi qui ne me convenait pas et auquel je ne
-convenais pas. Eh bien, voilà où j'en suis; soyez contents. Et afin
-que tu ne dises pas encore que mes idées grossissent tout, je vais, mon
-cher, t'exposer le fait avec toute la précision et la netteté d'un
-chroniqueur.</p>
-
-<p>Le comte de C... m'aime, me distingue; on le sait, je te l'ai dit cent
-fois. Je dînais hier chez lui: c'était son jour de grande soirée; il
-reçoit ce jour-là toute la haute noblesse du pays. Je n'avais
-nullement pensé à cette soirée; surtout il ne m'était jamais venu
-dans l'esprit que nous autres subalternes nous ne sommes pas là à
-notre place. Fort bien. Après le diner nous passons au salon, le comte
-et moi; nous causons. Le colonel de B... survient, se mêle de la
-conversation, et insensiblement l'heure de la soirée arrive: Dieu sait
-si je pense à rien. Alors entre très-haute et très-puissante dame de
-S..., avec son noble époux, et leur oison de fille avec sa gorge plate
-et son corps effilé et tiré au cordeau; ils passent auprès de moi
-avec un air insolent et leur morgue de grands seigneurs. Comme je
-déteste cordialement cette race, je voulais tirer ma révérence, et
-j'attendais seulement que le comte fût délivré du babil dont on
-l'accablait, lorsque mademoiselle de B... entra. Je sens toujours mon
-cœur s'épanouir un peu quand je la vois: je demeurai, je me plaçai
-derrière son fauteuil, et ce ne fut qu'au bout de quelque temps que je
-m'aperçus qu'elle me parlait d'un ton moins ouvert que de coutume et
-avec une sorte d'embarras. J'en fus surpris. «Est-elle aussi comme tout
-ce monde-là? dis-je en moi-même. Que le diable l'emporte!» J'étais
-piqué; je voulais me retirer, et cependant je restai encore; je ne
-demandais qu'à la justifier; j'espérais un mot d'elle; et... ce que tu
-voudras. Cependant le salon se remplit: c'est le baron de F..., couvert
-de toute la garde-robe du temps du couronnement de François I<sup>er</sup>; le
-conseiller R..., annoncé ici sous le titre d'<i>excellence</i>, et
-accompagné de sa sourde moitié; sans oublier le ridicule J...., qui
-mêle dans tout son habillement le gothique à la mode la plus nouvelle.
-J'adresse la parole à quelques personnes de ma connaissance, que je
-trouve fort laconiques. Je ne pensais et ne prenais garde qu'a
-mademoiselle de B.... Je n'apercevais pas que les femmes se parlaient à
-l'oreille au bout du salon, qu'il circulait quelque chose parmi les
-hommes, que madame de S... s'entretenait avec le comte: mademoiselle de
-B... m'a raconté tout cela depuis. Enfin le comte vint à moi et me
-conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre. «Vous connaissez, me
-dit-il, notre bizarre étiquette. La société, à ce qu'il me semble,
-ne vous voit point ici avec plaisir; je ne voudrais pas pour
-tout...&mdash;Excellence, lui dis-je en l'interrompant, je vous demande mille
-pardons; j'aurais dû y songer plus tôt; vous me pardonnerez cette
-inconséquence. J'avais déjà pensé à me retirer; un mauvais génie
-m'a retenu,» ajoutai-je en riant et en lui faisant ma révérence. Le
-comte me serra la main avec une expression qui disait tout. Je saluai
-l'illustre compagnie, sortis, montai en cabriolet, et me rendis à M...,
-pour y voir de la montagne le soleil se coucher; et là je lus ce beau
-chant d'Homère, où il raconte comme Ulysse fut hébergé par le digne
-porcher. Tout cela était fort bien.</p>
-
-<p>Je revins le soir pour souper. Il n'y avait encore à notre hôtel que
-quelques personnes qui jouaient aux dés sur le coin de la table, après
-avoir écarté un bout de la nappe. Je vis entrer l'honnête Adelin. Il
-accrocha son chapeau en me regardant, vint à moi, et me dit tout bas:
-«Tu as eu des désagréments?&mdash;Moi?&mdash;Le comte t'a fait entendre qu'il
-fallait quitter son salon.&mdash;Au diable le salon! J'étais bien aise de
-prendre l'air.&mdash;Fort bien, dit-il, tu as raison d'en rire. Je suis
-seulement fâché que l'affaire soit connue partout.» Ce fut alors que
-je me sentis piqué. Tous ceux qui venaient se mettre à table, et qui
-me regardaient, me paraissaient au fait de mon aventure, et le sang me
-bouillait.</p>
-
-<p>Et maintenant que partout où je vais j'apprends que mes envieux
-triomphent, en disant que pareille chose est due à tout fat qui, pour
-quelques grains d'esprit, se croit permis de braver toutes les
-bienséances, et autres sottises semblables... alors on se donnerait
-volontiers d'un couteau dans le cœur. Qu'on dise ce qu'on voudra de la
-fermeté; je voudrais voir celui qui peut souffrir que des gredins
-glosent sur son compte, lorsqu'ils ont sur lui quelque prise. Quand
-leurs propos sont sans nul fondement, ah! l'on peut alors ne pas s'en
-mettre en peine.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>16 mars.</h4>
-
-
-<p>Tout conspire contre moi. J'ai rencontré aujourd'hui mademoiselle de
-B... à la promenade. Je n'ai pu m'empêcher de lui parler, et, dès que
-nous nous sommes trouvés un peu écartés de la compagnie, de lui
-témoigner combien j'étais sensible à la conduite extraordinaire
-qu'elle avait tenue l'autre jour avec moi. «Werther! m'a-t-elle dit
-avec chaleur, avez-vous pu, connaissant mon cœur, interpréter ainsi
-mon trouble? Que n'ai-je pas souffert pour vous, depuis l'instant où
-j'entrai dans le salon? Je prévis tout; cent fois j'eus la bouche
-ouverte pour vous le dire. Je savais que les S... et les T...
-quitteraient la place plutôt que de rester dans votre société; je
-savais que le comte n'oserait pas se brouiller avec eux; et aujourd'hui
-quel tapage!&mdash;Comment! mademoiselle?...» m'écriai-je; et je cherchais
-à cacher mon trouble, car tout ce qu'Adelin m'avait dit avant-hier me
-courait dans ce moment par les veines comme une eau bouillante. «Que
-cela m'a déjà coûté!» ajouta cette douce créature, les larmes aux
-yeux! Je n'étais plus maître de moi-même, et j'étais sur le point de
-me jeter à ses pieds. «Expliquez-vous,» lui dis-je. Ses larmes
-coulèrent sur ses joues; j'étais hors de moi. Elle les essuya sans
-vouloir les cacher. «Ma tante! vous la connaissez, reprit-elle; elle
-était présente, et elle a vu, ah! de quel œil elle a vu cette scène!
-Werther, j'ai essuyé hier soir et ce matin un sermon sur ma liaison
-avec vous, et il m'a fallu vous entendre ravaler, humilier, sans
-pouvoir, sans oser vous défendre qu'à demi.»</p>
-
-<p>Chaque mot qu'elle prononçait était un coup de poignard pour mon
-cœur. Elle ne sentait pas quel acte de compassion c'eût été que de
-me taire tout cela. Elle ajouta tout ce qu'on disait encore de mon
-aventure, et quel triomphe ce serait pour les gens les plus dignes de
-mépris; comme on chanterait partout que mon orgueil et ces dédains
-pour les autres, qu'ils me reprochaient depuis longtemps, étaient enfin
-punis.</p>
-
-<p>Entendre tout cela de sa bouche, Wilhelm, prononcé d'une voix si
-compatissante! J'étais atterré, et j'en ai encore la rage dans le
-cœur. Je voudrais que quelqu'un s'avisât de me vexer, pour pouvoir lui
-passer mon épée au travers du corps! Si je voyais du sang, je serais
-plus tranquille. Ah! j'ai déjà cent fois saisi un couteau pour faire
-cesser l'oppression de mon cœur. L'on parle d'une noble race de chevaux
-qui, quand ils sont échauffés et surmenés, s'ouvrent eux-mêmes, par
-instinct, une veine avec les dents pour se faciliter la respiration. Je
-me trouve souvent dans le même cas: je voudrais m'ouvrir une veine qui
-me procurât la liberté éternelle.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>24 mars.</h4>
-
-
-<p>J'ai offert ma démission à la cour; j'espère qu'elle sera acceptée.
-Vous me pardonnerez si je ne vous ai pas préalablement demandé votre
-permission. Il fallait que je partisse, et je sais d'avance tout ce que
-vous auriez pu dire pour me persuader de rester. Ainsi tâche de dorer
-la pilule à ma mère. Je ne saurais me satisfaire moi-même: elle ne
-doit donc pas murmurer, si je ne puis la contenter non plus. Cela doit
-sans doute lui faire de la peine: voir son fils s'arrêter tout à coup
-dans la carrière qui devait le mener au conseil privé et aux
-ambassades; le voir revenir honteusement sur ses pas et remettre sa
-monture à l'écurie! Faites tout ce que vous voudrez, combinez tous les
-cas possibles où j'aurais dû rester: il suffit, je pars. Et afin que
-vous sachiez où je vais, je vous dirai qu'il y a ici le prince de ***
-qui se plaît à ma société; dès qu'il a entendu parler de mon
-dessein, il m'a prié de l'accompagner dans ses terres et d'y passer le
-printemps. J'aurai liberté entière, il me l'a promis; et comme nous
-nous entendons jusqu'à un certain point, je veux courir la chance, et
-je pars avec lui.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>19 avril.</h4>
-
-
-<p>Je te remercie de tes deux lettres. Je n'y ai point fait de réponse,
-parce que j'avais différé de t'envoyer celle-ci jusqu'à ce que
-j'eusse obtenu mon congé de la cour, dans la crainte que ma mère ne
-s'adressât au ministre et ne gênât mon projet. Mais c'est une affaire
-faite; le congé est arrivé. Il est inutile de vous dire avec quelle
-répugnance on a accepté cette démission, et tout ce que le ministre
-m'a écrit: vous éclateriez en lamentations. Le prince héréditaire
-m'a envoyé une gratification de vingt-cinq ducats, qu'il a accompagnée
-d'un mot dont j'ai été touché jusqu'aux larmes: je n'ai donc pas
-besoin de l'argent que je demandais à ma mère dans la dernière lettre
-que je lui écrivis.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>5 mai.</h4>
-
-
-<p>Je pars demain; et comme le lieu de ma naissance n'est éloigné de ma
-route que de six milles, je veux le revoir et me rappeler ces anciens
-jours qui se sont évanouis comme un songe. Je veux entrer par cette
-porte par laquelle ma mère sortit avec moi en voiture, lorsque, après
-la mort de mon père, elle quitta ce séjour chéri pour aller se
-renfermer dans votre insupportable ville. Adieu, Wilhelm; tu auras des
-nouvelles de mon voyage.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>9 mai.</h4>
-
-
-<p>Jamais pèlerin n'a visité les saints lieux avec plus de piété que
-moi les lieux qui m'ont vu naître, et n'a éprouvé plus de sentiments
-inattendus. Près d'un grand tilleul qui se trouve à un quart de lieue
-de la ville, je fis arrêter, descendis de voiture, et dis au postillon
-d'aller en avant, pour cheminer moi-même à pied et goûter toute la
-nouveauté, toute la vivacité de chaque réminiscence. Je m'arrêtai
-là, sous ce tilleul, qui était, dans mon enfance, le but et le terme
-de mes promenades. Quel changement! Alors, dans une heureuse ignorance,
-je m'élançais plein de désirs dans ce monde inconnu, où j'espérais
-pour mon cœur tant de vraies jouissances qui devaient le remplir au
-comble. Maintenant je revenais de ce monde. Ô mon ami! que
-d'espérances déçues! que de plans renversés! J'avais devant les yeux
-cette chaîne de montagnes qu'enfant j'ai tant de fois contemplée avec
-un œil d'envie: alors je restais là assis des heures entières; je me
-transportais au loin en idée; toute mon âme se perdait dans ces
-forêts, dans ces vallées, qui semblaient me sourire dans le lointain,
-enveloppées de leur voile de vapeurs; et lorsqu'il fallait me retirer,
-que j'avais de peine à m'arracher à tous mes points de vue! Je
-m'approchai du bourg; je saluai les jardins et les petites maisons que
-je reconnaissais: les nouvelles ne me plurent point; tous les
-changements me faisaient mal. J'arrivai à la porte, et je me retrouvai
-à l'instant tout entier. Mon ami, je n'entrerai dans aucun détail;
-quelque charme qu'ait eu pour moi tout ce que je vis, je ne te ferais
-qu'un récit monotone. J'avais résolu de prendre mon logement sur la
-place, justement auprès de autre ancienne maison. En y allant, je
-remarquai que l'école où une bonne vieille nous rassemblait dans notre
-enfance avait été changée en une boutique d'épicier. Je me rappelai
-l'inquiétude, les larmes, la mélancolie et les serrements de cœur que
-j'avais essuyés dans ce trou. Je ne faisais pas un pas qui n'amenât un
-souvenir. Non, je le répète, un pèlerin de la terre sainte trouve
-moins d'endroits de religieuse mémoire, et son âme n'est peut-être
-pas aussi remplie de saintes affections. Encore un exemple: Je descendis
-la rivière jusqu'à une certaine métairie où j'allais aussi fort
-souvent autrefois: c'est un petit endroit où nous autres enfants
-faisions des ricochets à qui mieux mieux. Je me rappelle si bien comme
-je m'arrêtais quelquefois à regarder couler l'eau; avec quelles
-singulières conjectures j'en suivais le cours; les idées merveilleuses
-que je me faisais des régions où elle parvenait; comme mon imagination
-trouvait bientôt des limites, et pourtant ne pouvait s'arrêter, et se
-sentait forcée d'aller plus loin, plus loin encore, jusqu'à ce
-qu'enfin je me perdais dans la contemplation d'un éloignement infini.
-Vois-tu, mon ami, nos bons aïeux n'en savaient pas plus long; ils
-étaient bornés à ce sentiment enfantin, et il y avait pourtant bien
-quelque grandiose dans leur crédulité naïve. Quand Ulysse parle de la
-mer immense, de la terre infinie, cela n'est-il pas plus vrai, plus
-proportionné à l'homme, plus mystérieux à la fois et plus sensible,
-que quand un écolier se croit aujourd'hui un prodige de science parce
-qu'il peut répéter qu'elle est ronde? La terre... il n'en fauta
-l'homme que quelques mottes pour soutenir sa vie, et moins encore pour y
-reposer ses restes.</p>
-
-<p>Je suis actuellement à la maison de plaisance du prince. Encore peut-on
-vivre avec cet homme-ci: il est vrai et simple; mais il est entouré de
-personnages singuliers que je ne comprends pas. Ils n'ont pas l'air de
-fripons, et n'ont pas non plus la mine d'honnêtes gens. Ils me font des
-avances, et je n'ose me lier à eux. Ce qui me fâche aussi, c'est que
-le prince parle souvent de choses qu'il ne sait que par ouï-dire ou
-pour les avoir lues, et toujours dans le point de vue où on les lui a
-présentées.</p>
-
-<p>Une chose encore, c'est qu'il fait plus de cas de mon esprit et de mes
-talents que de ce cœur dont seulement je fais vanité, et qui est seul
-la source de tout, de toute force, de tout bonheur, et de toute misère.
-Ah! ce que je sais, tout le monde peut le savoir; mais mon cœur n'est
-qu'à moi.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>25 mai.</h4>
-
-
-<p>J'avais quelque chose en tête dont je ne voulais vous parler qu'après
-coup; mais, puisqu'il n'en sera rien, je puis vous le dire actuellement.
-Je voulais aller à la guerre. Ce projet m'a tenu longtemps au cœur.
-Ç'a été le principal motif qui m'a engagé à suivre ici le prince,
-qui est général au service de Russie. Je lui ai découvert mon dessein
-dans une promenade, il m'en a détourné; et il y aurait eu plus
-d'entêtement que de caprice à moi de ne pas me rendre à ses raisons.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>11 juin.</h4>
-
-
-<p>Dis ce que tu voudras, je ne puis demeurer ici plus longtemps. Que faire
-ici? je m'ennuie. Le prince me regarde comme un égal. Fort bien; mais
-je ne suis point à mon aise. Et, dans le fond, nous n'avons rien de
-commun ensemble. C'est un homme d'esprit, mais d'un esprit tout à fait
-ordinaire; sa conversation ne m'amuse pas plus que la lecture d'un livre
-bien écrit. Je resterai encore huit jours, puis je recommencerai mes
-courses vagabondes. Ce que j'ai fait de mieux ici, ça été de
-dessiner. Le prince est amateur, et serait même un peu artiste, s'il
-était moins engoué du jargon scientifique. Souvent je grince les dents
-d'impatience et de colère, lorsque je m'échauffe à lui faire sentir
-la nature et à l'élever à l'art, et qu'il croit faire merveille s'il
-peut mal à propos fourrer dans la conversation quelque terme bien
-technique.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>16 juillet.</h4>
-
-
-<p>Oui, sans doute, je ne suis qu'un voyageur, un pèlerin sur la
-terre! Êtes-vous donc plus?</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>18 juillet.</h4>
-
-
-<p>Où je prétends aller? je te le dirai en confidence. Je suis forcé de
-passer encore quinze jours ici. Je me suis dit que je voulais ensuite
-aller visiter les mines de ***; mais, dans le fond, il n'en est rien: je
-ne veux que me rapprocher de Charlotte, et voilà tout. Je ris de mon
-propre cœur... et je fais toutes ses volontés.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>29 juillet.</h4>
-
-
-<p>Non, c'est bien, tout est pour le mieux! Moi, son époux! Ô Dieu qui
-m'as donné le jour, si lu m'avais préparé cette félicité, toute ma
-vie n'eût été qu'une continuelle adoration! Je ne veux point plaider
-contre ta volonté. Pardonne-moi ces larmes, pardonne-moi mes souhaits
-inutiles... Elle ma femme! Si j'avais serré dans mes bras la plus douce
-créature qui soit sous le ciel!... Un frisson court partout mon corps,
-Wilhelm, lorsque Albert embrasse sa taille si svelte.</p>
-
-<p>Et cependant, le dirai-je? Pourquoi ne le dirai-je pas? Wilhelm, elle
-eût été plus heureuse avec moi qu'avec lui! Oh! ce n'est point là
-l'homme capable de remplir tous les vœux de ce cœur. Un certain
-défaut de sensibilité, un défaut... prends-le comme tu voudras; son
-cœur ne bat pas sympathiquement à la lecture d'un livre chéri, où
-mon cœur et celui de Charlotte se rencontrent si bien, et dans mille
-autres circonstances, quand il nous arrive de dire notre sentiment sur
-une action. Il est vrai qu'il l'aime de toute son âme: et que ne
-mérite pas un pareil amour!...</p>
-
-<p>Un importun m'a interrompu. Mes larmes sont séchées; me voilà
-distrait. Adieu, cher ami.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>4 août.</h4>
-
-
-<p>Je ne suis pas le seul à plaindre. Tous les hommes sont frustrés dans
-leurs espérances, trompés dans leur attente. J'ai été voir ma bonne
-femme des tilleuls. Son aîné accourut au-devant de moi; un cri de joie
-qu'il poussa attira la mère, qui me parut fort abattue. Ses premiers
-mots furent: «Mon bon monsieur! hélas! mon Jean est mort.» C'était
-le plus jeune de ses enfants. Je gardais le silence. «Mon homme,
-dit-elle, est revenu de la Suisse, et il n'a rien rapporté; et sans
-quelques bonnes âmes, il aurait été obligé de mendier: la fièvre
-l'avait pris en chemin.» Je ne pus rien lui dire; je donnai quelque
-chose au petit. Elle me pria d'accepter quelques pommes; je le fis, et
-je quittai ce lieu de triste souvenir.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>21 août.</h4>
-
-
-<p>En un tour de main tout change avec moi. Souvent un doux rayon de la vie
-veut bien se lever de nouveau et m'éclairer d'une demi-clarté, hélas!
-seulement pour un moment. Quand je me perds aussi dans des rêves, je ne
-puis me défendre de cette pensée: Quoi! si Albert mourait! tu
-deviendrais... oui, elle deviendrait... Alors je poursuis ce fantôme
-jusqu'à ce qu'il me conduise à des abîmes sur le bord desquels je
-m'arrête et recule en tremblant.</p>
-
-<p>Si je sors de la ville, et que je me retrouve sur cette route que je
-parcourus en voilure la première fois que j'allai prendre Charlotte
-pour la conduire au bal, quel changement! Tout, tout a disparu. Il ne me
-reste plus rien de ce monde qui a passé; pas un battement de cœur du
-sentiment que j'éprouvais alors. Je suis comme un esprit qui, revenant
-dans le château qu'il bâtit autrefois lorsqu'il était un puissant
-prince, qu'il décora de tous les dons de la magnificence, et qu'il
-laissa en mourant à un fils plein d'espérance, le trouverait brûlé
-et démoli.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>3 septembre.</h4>
-
-
-<p>Quelquefois je ne puis comprendre comment un autre peut l'aimer, ose
-l'aimer, quand je l'aime si uniquement, si profondément, si pleinement;
-quand je ne connais rien, ne sais rien, n'ai rien qu'elle.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>4 septembre.</h4>
-
-
-<p>Oui, c'est bien ainsi: de même que la nature s'incline vers l'automne,
-l'automne commence en moi et autour de moi. Mes feuilles jaunissent, et
-déjà les feuilles des arbres voisins sont tombées. Ne t'ai-je pas une
-fois parlé d'un jeune valet de ferme que je vis quand je vins ici la
-première fois? J'ai demandé de ses nouvelles à Wahlheim. On me dit
-qu'il avait été chassé de la maison où il était, et personne ne
-voulut m'en apprendre davantage. Hier je le rencontrai par hasard sur la
-route d'un autre village. Je lui parlai, et il me conta son histoire,
-dont je fus touché à un point que tu comprendras aisément lorsque je
-te l'aurai répétée. Mais à quoi bon? Pourquoi ne pas garder pour moi
-seul ce qui m'afflige et me rend malheureux? pourquoi t'affliger aussi?
-pourquoi le donner toujours l'occasion de me plaindre ou de me gronder?
-Qui sait? cela tient peut-être aussi à ma destinée.</p>
-
-<p>Le jeune homme ne répondit d'abord à mes questions qu'avec une sombre
-tristesse, dans laquelle je crus même démêler une certaine honte;
-mais bientôt plus expansif, comme si tout à coup il nous eût reconnus
-tous les deux, il m'avoua sa faute et son malheur. Que ne puis-je, mon
-ami, te rapporter chacune de ses paroles! Il avoua, il raconta même
-avec une sorte de plaisir, et comme en jouissant de ses souvenirs, que
-sa passion pour la fermière avait augmenté de jour en jour; qu'à la
-fin il ne savait plus ce qu'il faisait; qu'il ne savait plus, selon son
-expression, où donner de la tête. Il ne pouvait plus ni manger, ni
-boire, ni dormir; il étouffait; il faisait ce qu'il ne fallait pas
-faire; ce qu'on lui ordonnait, il l'oubliait: il semblait possédé par
-quelque démon. Un jour, enfin, qu'elle était montée dans un grenier,
-il l'avait suivie, ou plutôt il y avait été attiré après elle.
-Comme elle ne se rendait pas à ses prières, il voulut s'emparer d'elle
-de force. Il ne conçoit pas comment il en est venu là; il prend Dieu
-à témoin que ses vues ont toujours été honorables, et qu'il n'a
-jamais souhaité rien plus ardemment que de l'épouser et de passer sa
-vie avec elle. Après avoir longtemps parlé, il hésita, et s'arrêta
-comme quelqu'un à qui il reste encore quelque chose à dire et qui
-n'ose le faire. Enfin il m'avoua avec timidité les petites
-familiarités qu'elle lui permettait quelquefois, les légères faveurs
-qu'elle lui accordait; et, en disant cela, il s'interrompait, et
-répétait avec les plus vives protestations que ce n'était pas pour la
-décrier, qu'il l'aimait et l'estimait comme auparavant; que pareille
-chose ne serait jamais venue à sa bouche, et qu'il ne m'en parlait que
-pour me convaincre qu'il n'avait pas été tout à fait un furieux et un
-insensé. Et ici, mon cher, je recommence mon ancienne chanson, mon
-éternel refrain. Si je pouvais te représenter ce jeune homme tel qu'il
-me parut, tel que je l'ai encore devant les yeux! Si je pouvais tout te
-dire exactement, pour te faire sentir combien je m'intéresse à son
-sort, combien je dois m'y intéresser! Mais cela suffit. Comme tu
-connais aussi mon sort, comme tu me connais aussi, tu ne dois que trop
-bien savoir ce qui m'attire vers tous les malheureux, et surtout vers
-celui-ci.</p>
-
-<p>En relisant ma lettre, je m'aperçois que j'ai oublié de te raconter la
-fin de l'histoire: elle est facile à deviner. La fermière se
-défendit; son frère survint. Depuis longtemps il haïssait le jeune
-homme, et l'aurait voulu hors de la maison, parce qu'il craignait qu'un
-nouveau mariage ne privât ses enfants d'un héritage assez
-considérable, sa sœur n'ayant pas d'enfants. Ce frère le chassa
-sur-le-champ, et fit tant de bruit de l'affaire, que la fermière, quand
-même elle l'eût voulu, n'eût point osé le reprendre. Actuellement
-elle a un autre domestique. On dit qu'elle s'est brouillée avec son
-frère, aussi au sujet de celui-ci; on regarde comme certain qu'elle
-épousera ce nouveau venu. L'autre m'a dit qu'il était fermement
-résolu à ne pas y survivre, et que cela ne se ferait pas de son
-vivant.</p>
-
-<p>Ce que je te raconte n'est ni exagéré ni embelli. Je puis dire qu'au
-contraire je te l'ai conté faiblement, bien faiblement, et que je te
-l'ai gâté avec notre langage de prudes.</p>
-
-<p>Cet amour, cette fidélité, cette passion, n'est donc pas une fiction
-de poète! elle vit, elle existe dans sa plus grande pureté chez ces
-hommes que nous appelons grossiers, et qui nous paraissent si bruts, à
-nous civilisés, et réduits à rien à force de poli. Lis cette
-histoire avec dévotion, je t'en prie. Je suis calme aujourd'hui en te
-l'écrivant. Tu vois, je ne fais pas jaillir l'encre, et je ne couvre
-pas mon papier de taches comme de coutume. Lis, mon ami, et pense bien
-que cela est aussi l'histoire de ton ami! Oui, voilà ce qui m'est
-arrivé, voilà ce qui m'attend; et je ne suis pas à moitié si
-courageux, pas à moitié si résolu que ce pauvre malheureux, avec
-lequel je n'ose presque pas me comparer.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>5 septembre.</h4>
-
-
-<p>Elle avait écrit un petit billet à son mari, qui est à la campagne,
-où le retiennent quelques affaires, il commençait ainsi: «Mon ami,
-mon tendre ami, reviens le plus tôt que tu pourras; je t'attends avec
-impatience.» Une personne qui survint lui apprit que, par certaines
-circonstances, le retour d'Albert serait un peu retardé. Le billet
-resta là, et me tomba le soir entre les mains. Je le lis, et je souris:
-elle me demande pourquoi. «Que l'imagination, m'écriai-je, est un
-présent divin! J'ai pu me figurer un moment que ce billet m'était
-adressé!» Elle ne répondit rien, parut mécontente, et je me tus.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>6 septembre.</h4>
-
-
-<p>J'ai eu bien de la peine à me résoudre à quitter le simple frac bleu
-que je portais lorsque je dansai pour la première fois avec Charlotte;
-mais à la fin il était devenu par trop usé. Je m'en suis fait faire
-un autre tout pareil au premier, collet et parements, avec un gilet et
-des culottes de même étoffe et de même couleur que ceux que j'avais
-ce jour-là.</p>
-
-<p>Cela ne me dédommagera pas tout à fait. Je ne sais... je crois
-pourtant qu'avec le temps celui-ci me deviendra aussi plus cher.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>11 septembre.</h4>
-
-
-<p>Elle avait été absente quelques jours pour aller chercher Albert à la
-campagne. Aujourd'hui j'entre dans sa chambre; elle vient au-devant de
-moi, et je baisai sa main avec mille joies.</p>
-
-<p>Un serin vole du miroir, et se perche sur son épaule. «Un nouvel
-ami,» dit-elle. Et elle le prit sur sa main.</p>
-
-<p>«Il est destiné à mes enfants: il est si joli! Regardez-le. Quand je
-lui donne du pain, il bat des ailes et becquète si gentiment! Il me
-baise aussi: voyez.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle présenta sa bouche au petit animal, il becqueta dans ses
-douces lèvres, et il les pressait comme s'il avait pu sentir la
-félicité dont il jouissait.</p>
-
-<p>«Il faut aussi qu'il vous baise,» dit-elle. Et elle approcha l'oiseau
-de ma bouche. Son petit bec passa des lèvres de Charlotte aux miennes,
-et ses picotements furent comme un souffle précurseur, un avant-goût
-de jouissance amoureuse.</p>
-
-<p>&mdash;Son baiser, dis-je, n'est point tout à fait désintéressé. Il
-cherche de la nourriture, et s'en va non satisfait d'une vide caresse.</p>
-
-<p>&mdash;Il mange aussi dans ma bouche,» dit-elle. Et elle lui présenta un
-peu de mie de pain avec ses lèvres, où je voyais sourire toutes les
-joies innocentes, tous les plaisirs, toutes les ardeurs d'un amour
-mutuel.</p>
-
-<p>Je détournai le visage. Elle ne devrait pas faire cela; elle ne devrait
-pas allumer mon imagination par ces images d'innocence et de félicité
-célestes; elle ne devrait pas éveiller mon cœur de ce sommeil où
-l'indifférence de la vie le berce quelquefois. Mais pourquoi ne le
-ferait-elle pas? bille se lie tellement à moi; elle sait comment je
-l'aime.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>15 septembre.</h4>
-
-
-<p>On se donnerait au diable, Wilhelm, quand on pense qu'il faut qu'il y
-ait des hommes assez dépourvus d'âme et de sentiment pour ne pas
-goûter le peu qui vaille quelque chose sur la terre. Tu connais ces
-noyers sous lesquels je me suis assis avec Charlotte chez le bon pasteur
-de Saint-***, ces beaux noyers qui m'apportaient toujours je ne sais
-quel contentement d'âme. Comme ils rendaient la cour du presbytère
-agréable et hospitalière! que leurs rameaux étaient frais et
-magnifiques! et jusqu'au souvenir des honnêtes ministres qui les
-avaient plantés il y a tant d'années! Le maître d'école nous a dit
-bien souvent le nom de l'un d'eux, qu'il tenait de son grand-père. Ce
-doit avoir été un galant homme, et sa mémoire m'était toujours
-sacrée lorsque j'étais sous ces arbres. Oui, le maître d'école avait
-hier les larmes aux yeux lorsque nous nous plaignions ensemble de ce
-qu'ils avaient été abattus... Abattus... J'enrage, et je crois que je
-tuerais le chien qui a donné le premier coup de hache... Moi, qui
-serais homme à m'affliger sérieusement si, ayant deux arbres comme
-cela dans ma cour, j'en voyais un mourir de vieillesse, faut-il que je
-voie cela! Mon cher ami, il y a une chose qui console. Ce que c'est que
-le sentiment chez les hommes! tout le village murmure, et j'espère que
-la femme du pasteur verra à son beurre, à ses œufs, et aux autres
-marques d'amitié, quelle blessure elle a faite aux habitants de
-l'endroit. Car c'est elle, la femme du nouveau pasteur (notre vieillard
-est aussi mort), une créature sèche, acariâtre et malingre, et qui a
-bien raison de ne prendre aucun intérêt au monde, car personne n'en
-prend à elle; une sotte qui veut se donner pour savante, qui se mêle
-d'examiner les canons, qui travaille à la nouvelle réformation
-critico-morale du christianisme, et à qui les rêveries de Lavater font
-hausser les épaules, dont la santé est tout à fait ruinée, et qui
-n'a, en conséquence, aucune joie sur la terre. Aussi il n'y avait
-qu'une pareille créature qui pût faire abattre mes noyers. Vois-tu, je
-n'en puis pas revenir! Imagine-toi un peu: les feuilles en tombant
-salissent sa cour et la rendent humide; les arbres lui interceptent le
-jour; et quand les noix sont mûres, les enfants y jettent des pierres
-pour les abattre, et cela affecte ses nerfs et la trouble dans ses
-profondes méditations, lorsqu'elle pèse et compare ensemble Kennikot,
-Semler et Michaëlis! Lorsque je vis les gens du village, et surtout les
-anciens, si mécontents, je leur dis: «Pourquoi l'avez-vous souffert?»
-Ils me répondirent: «Quand le maire veut, ici, que faire?» Mais une
-chose me fait plaisir: le maire et le ministre (car celui-ci pensait
-bien aussi tirer quelque profil des lubies de sa femme, qui ne lui
-rendent pas sa soupe plus grasse) convinrent de partager entre eux; et
-ils allaient le faire, lorsque la chambre des domaines intervint, et
-leur dit: «Doucement!» Elle avait de vieilles prétentions sur la
-partie de la cour du presbytère où les arbres étaient, et elle les
-vendit au plus offrant. Ils sont à bas! Oh! si j'étais prince! je
-ferais à la femme du pasteur, au maire et à la chambre des
-domaines...... Prince!....Ab! oui, si j'étais prince, que me feraient
-les arbres de mon pays?</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>10 octobre.</h4>
-
-
-<p>Quand je vois seulement ses yeux noirs, je suis content! Ce qui me
-chagrine, c'est qu'Albert ne parait pas aussi heureux qu'il...
-l'espérait... Si... Je ne fais pas souvent des réticences; mais ici je
-ne puis m'exprimer autrement... et il me semble que c'est assez clair.</p>
-
-
-
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-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>12 octobre.</h4>
-
-
-<p>Ossian a supplanté Homère dans mon cœur. Quel monde que celui où ses
-chants sublimes me ravissent! Errer sur les bruyères tourmentées par
-l'ouragan qui transporte sur des nuages flottants les esprits des
-aïeux, à la pâle clarté de la lune; entendre dans la montagne les
-gémissements des génies des cavernes, à moitié étouffés dans le
-rugissement du torrent de la forêt, et les soupirs de la jeune fille
-agonisante près des quatre pierres couvertes de mousse qui couvrent le
-héros noblement mort qui fut son bien-aimé... Et quand alors je
-rencontre le barde, blanchi par les années, qui sur les vastes
-bruyères cherche les traces de ses pères, et ne trouve que les pierres
-de leurs tombeaux, qui gémit et tourne ses yeux vers l'étoile du soir
-se cachant dans la mer houleuse, et que le passé revit dans l'âme du
-héros, comme lorsque cette étoile éclairait encore de son rayon
-propice les périls des braves et que la lune prêtait sa lumière à
-leur vaisseau revenant victorieux; que je lis sur son front sa profonde
-douleur, et que je le vois, lui le dernier, lui resté seul sur la
-terre, chanceler vers la tombe, et comme il puise encore de douloureux
-plaisirs dans la présence des ombres immobiles de ses pères, et
-regarde la terre froide et l'herbe épaisse que le vent couche, et
-s'écrie: «Le voyageur viendra; il viendra celui qui me connut dans ma
-beauté, et il dira: Où est le barde? Qu'est devenu le fils de Fingal?
-Son pied foule ma tombe, et c'est en vain qu'il me demande sur la
-terre...» Alors, ô mon ami! je serais homme à arracher l'épée de
-quelque noble écuyer, à délivrer tout d'un coup mon prince du
-tourment d'une vie qui n'est qu'une mort lente, et à envoyer mon âme
-après ce demi-dieu mis en liberté.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>19 octobre.</h4>
-
-
-<p>Hélas! ce vide, ce vide affreux que je sens dans mon sein!... je pense
-souvent: si tu pouvais une fois, une seule fois, la presser contre ce
-cœur, tout ce vide serait rempli.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>26 octobre.</h4>
-
-
-<p>Oui, mon cher, je me confirme de plus en plus dans l'idée que c'est peu
-de chose, bien peu de chose que l'existence d'une créature. Une amie de
-Charlotte est venue la voir; je suis entré dans la chambre voisine;
-j'ai voulu prendre un livre, et, ne pouvant pas lire, je me suis mis à
-écrire. J'ai entendu qu'elles parlaient bas: elles se contaient l'une
-à l'autre des choses assez indifférentes, des nouvelles de la ville;
-comme celle-ci était mariée, celle-là malade, fort malade. «Elle a
-une toux sèche, disait l'une, les joues creuses, et, à chaque instant,
-il lui prend des faiblesses: je ne donnerais pas un sou de sa
-vie.&mdash;Monsieur N... n'est pas en meilleur état, disait Charlotte.&mdash;Il
-est enflé,» reprenait l'autre. Et mon imagination vive me plaçait
-tout d'abord au pied du lit de ces malheureux; je voyais avec quelle
-répugnance ils tournaient le dos à la vie, comme ils... Wilhelm, mes
-petites femmes en parlaient comme on parle d'ordinaire de la mort d'un
-étranger... Et quand je regarde autour de moi, que j'examine cette
-chambre, et que je vois les habits de Charlotte, les papiers d'Albert,
-et ces meubles avec lesquels je suis à présent si familiarisé, je me
-dis à moi-même: «Vois ce que tu es dans cette maison! Tout pour tout.
-Tes amis te considèrent, tu fais souvent leur joie, et il semble à ton
-cœur qu'il ne pourrait exister sans eux. Cependant si tu partais, si tu
-t'éloignais de ce cercle, sentiraient-ils le vide que ta perte
-causerait dans leur destinée? et combien de temps?...» Ah! l'homme est
-si passager, que là même où il a proprement la certitude de son
-existence, là où il peut laisser la seule vraie impression de sa
-présence dans la mémoire, dans l'âme de ses amis, il doit s'effacer
-et disparaître; et cela sitôt!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>27 octobre.</h4>
-
-
-<p>Je me déchirerais le sein, je me briserais le crâne, quand je vois
-combien peu nous pouvons les uns pour les autres. Hélas! l'amour, la
-joie, la chaleur, les délices que je ne porte pas au dedans de moi, un
-autre ne me les donnera pas; et le cœur tout plein de délices, je ne
-rendrai pas heureux cet autre, quand il est là froid et sans force
-devant moi.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>Le soir.</h4>
-
-
-<p>J'ai tant! et son idée dévore tout; j'ai tant! et sans elle tout
-pour moi se réduit à rien.</p>
-
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-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>30 octobre.</h4>
-
-
-<p>Si je n'ai pas été cent fois sur le point de lui sauter au cou!...
-Dieu sait ce qu'il en coûte de voir tant de charmes passer et repasser
-devant vous, sans que vous osiez y porter la main! Et cependant le
-penchant naturel de l'humanité nous porte à prendre. Les enfants ne
-tâchent-ils pas de saisir tout ce qu'ils aperçoivent? Et moi!...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>5 novembre.</h4>
-
-
-<p>Dieu sait combien de fois je me mets au lit avec le désir et
-quelquefois avec l'espérance de ne pas me réveiller; et le matin
-j'ouvre les yeux, je revois le soleil, et je suis malheureux. Oh! que ne
-puis-je être un maniaque! que ne puis-je m'en prendre au temps, à un
-tiers, à une entreprise manquée! Alors l'insupportable fardeau de ma
-peine ne porterait qu'à demi sur moi. Malheureux que je suis! je ne
-sens que trop que toute la faute est à moi seul.</p>
-
-<p>La faute! non. Je porte aujourd'hui cachée dans mon sein la source de
-toutes les misères, comme j'y portais autrefois la source de toutes les
-béatitudes. Ne suis-je pas le même homme qui nageait autrefois dans
-une intarissable sensibilité, qui voyait naître un paradis à chaque
-pas, et qui avait un cœur capable d'embrasser dans son amour un monde
-entier? Mais maintenant ce cœur est mort, il n'en naît plus aucun
-ravissement; mes yeux sont secs; et mes sens, que ne soulagent plus des
-larmes rafraîchissantes, sont devenus secs aussi, et leur angoisse
-sillonne mon front de rides. Combien je souffre! car j'ai perdu ce qui
-faisait tous les délices de ma vie, cette force divine avec laquelle je
-créais des mondes autour de moi. Elle est passée!... Lorsque de ma
-fenêtre je regarde vers la colline lointaine, c'est en vain que je vois
-au-dessus d'elle le soleil du matin pénétrer les brouillards, et luire
-sur le fond paisible de la prairie, tandis que la douce rivière
-s'avance vers moi, en serpentant, entre ses saules dépouillés de
-feuilles: toute cette magnifique nature est pour moi froide, inanimée
-comme une estampe coloriée; et de tout ce spectacle je ne peux verser
-en moi et faire passer de ma tête dans mon cœur la moindre goutte d'un
-sentiment bienheureux. L'homme tout entier est là debout, la face
-devant Dieu, comme un puits tari, comme un seau desséché. Je me suis
-souvent jeté à terre pour demander à Dieu des larmes, comme un
-laboureur prie pour de la pluie, lorsqu'il voit sur sa tête un ciel
-d'airain et la terre mourir de soif autour de lui.</p>
-
-<p>Mais, hélas! je le sens, Dieu n'accorde point la pluie et le soleil à
-nos prières importunes; et ces temps dont le souvenir me tourmente,
-pourquoi étaient-ils si heureux, sinon parce que j'attendais son esprit
-avec patience, e que je recevais avec un cœur reconnaissant les
-délices qu'il versait sur moi?</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>8 novembre.</h4>
-
-
-<p>Elle m'a reproché mes excès, mais d'un ton si aimable! mes excès de
-ce que, d'un verre de vin, je me laisse quelquefois entraîner
-à boire la bouteille. «Évitez cela, me disait-elle; pensez à
-Charlotte!&mdash;Penser! avez-vous besoin de me l'ordonner? Que je pense, que
-je ne pense pas, vous êtes toujours présente à mon âme. J'étais
-assis aujourd'hui à l'endroit même où vous descendîtes dernièrement
-de voiture...» Elle s'est mise à parler d'autre chose, pour
-m'empêcher de m'enfoncer trop avant dans cette matière. Je ne suis
-plus mon maître, cher ami! Elle fait de moi tout ce qu'elle veut.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>15 novembre.</h4>
-
-
-<p>Je te remercie, Wilhelm, du tendre intérêt que tu prends à moi, de la
-bonne intention qui perce dans ton conseil; mais je te prie d'être
-tranquille. Laisse-moi supporter toute la crise; malgré l'abattement
-où je suis, j'ai encore assez de force pour aller jusqu'au bout. Je
-respecte la religion, tu le sais; je sens que c'est un bâton pour celui
-qui tombe de lassitude, un rafraîchissement pour celui que la soif
-consume. Seulement... peut-elle, doit-elle être cela pour tous?
-Considère ce vaste univers: tu vois des milliers d'hommes pour qui elle
-ne l'a pas été; d'autres pour qui elle ne le sera jamais, soit qu'elle
-leur ait été annoncée ou non. Faut-il donc qu'elle le soit pour moi?
-Le fils de Dieu ne dit-il pas lui-même: Ceux que mon père m'a donnés
-seront avec moi? Si donc je ne lui ai pas été donné, si le père veut
-me réserver pour lui, comme mon cœur me le dit... De grâce, ne va pas
-donner à cela une fausse interprétation, et voir une raillerie dans
-ces mots innocents: c'est mon âme tout entière que j'expose devant
-toi. Autrement j'eusse mieux aimé me taire: car je hais de perdre mes
-paroles sur des matières que les autres entendent tout aussi peu que
-moi. Qu'est-ce que la destinée de l'homme, sinon de fournir la
-carrière de ses maux, et de boire sa coupe tout entière? Et si celle
-coupe parut au Dieu du ciel trop amère lorsqu'il la porta sur ses
-lèvres d'homme, irai-je faire le fort et feindre de la trouver douce et
-agréable? et pourquoi aurais-je honte de l'avouer dans ce terrible
-moment où tout mon être frémit entre l'existence et le néant, où le
-passé luit comme un éclair sur le sombre abîme de l'avenir, où tout
-ce qui m'environne s'écroule, où le monde périt avec moi? N'est-ce
-pas la voix de la créature accablée, défaillante, s'abîmant sans
-ressource au milieu des vains efforts qu'elle fait pour se soutenir, que
-de s'écrier avec plainte: «Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous
-abandonné?» Pourrais-je rougir de cette expression? pourrais-je
-redouter le moment où elle m'échappera, comme si elle n'avait pas
-échappé à celui qui replie les deux comme un voile?</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>21 novembre.</h4>
-
-
-<p>Elle ne voit pas, elle ne sent pas qu'elle prépare le poison qui nous
-fera périr tous les deux; et moi j'avale avec délices la coupe où
-elle me présente la mort! Que veut dire cet air de bonté avec lequel
-elle me regarde souvent (souvent, non, mais quelquefois)? cette
-complaisance avec laquelle elle reçoit une impression produite par un
-sentiment dont je ne suis pas le maître? cette compassion pour mes
-souffrances, qui se peint sur son front?</p>
-
-<p>Comme je me retirais hier, elle me tendit la main, et me dit: «Adieu,
-cher Werther!» Cher Werther! C'est la première fois qu'elle m'ait
-donné le nom de <i>cher</i>, et la joie que j'en ressentis a pénétré
-jusqu'à la moelle de mes os. Je me le répétai cent fois. Et le soir,
-lorsque je voulus me mettre au lit, en habillant avec moi-même de
-toutes sortes de choses, je me dis tout à coup: «Bonne nuit, cher
-Werther!» et je ne pus ensuite m'empêcher de rire de moi-même.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>22 novembre.</h4>
-
-
-<p>Je ne puis pas prier Dieu en disant: «Conserve-la-moi!» Et cependant
-elle me parait souvent être à moi. Je ne puis pas lui demander:
-«Donne-la-moi!» car elle est à un autre... Je joue et plaisante avec
-mes peines. Si je me laissais aller, je ferais toute une litanie
-d'antithèses.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>24 novembre.</h4>
-
-
-<p>Elle sent ce que je souffre. Aujourd'hui son regard m'a pénétré
-jusqu'au fond du cœur. Je l'ai trouvée seule. Je ne disais rien, et
-elle me regardait fixement. Je ne voyais plus cette beauté séduisante,
-ces éclairs d'esprit qui entourent son front: un regard plus puissant
-agissait sur moi; un regard plein du plus tendre intérêt, de la plus
-douce pitié. Pourquoi n'ai-je pas osé me jeter à ses pieds? pourquoi
-n'ai-je pas osé m'élancer à son cou, et lui répondre par mille
-baisers? Elle a eu recours à son clavecin, et s'est mise en même temps
-à chanter d'une voix si douce! Jamais ses lèvres ne m'ont paru si
-charmantes: c'était comme si elles s'ouvraient, languissantes, pour
-absorber en elles ces doux sons qui jaillissaient de l'instrument, et
-que seulement l'écho céleste de sa bouche résonnât. Ah! si je
-pouvais te dire cela comme je le sentais! Je n'ai pu y tenir plus
-longtemps. J'ai baissé la tête, et j'ai dit avec serment: «Jamais je
-ne me hasarderai à vous imprimer un baiser, ô lèvres sur lesquelles
-voltigent les esprits du ciel!...» Et cependant... je veux... Ah!
-vois-tu, c'est comme un mur de séparation qui s'est élevé devant mon
-âme... Cette félicité, cette pureté du ciel... détruite... et puis
-expier son crime... Son crime!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>26 novembre.</h4>
-
-
-<p>Quelquefois je me dis: «Ta destinée n'est qu'à toi: tu peux estimer
-tous les autres heureux; jamais mortel ne fut tourmenté comme toi.» Et
-puis je lis quelque ancien poète; et c'est comme si je lisais dans mon
-propre cœur. J'ai tant à souffrir! Quoi! il y a donc eu déjà avant
-moi des hommes aussi malheureux!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>30 novembre.</h4>
-
-
-<p>Non, jamais, jamais je ne pourrai revenir à moi. Partout où je vais,
-je rencontre quelque apparition qui me met hors de moi-même.
-Aujourd'hui, ô destin, ô humanité!</p>
-
-<p>Je vais sur les bords de l'eau à l'heure du dîner; je n'avais aucune
-envie de manger. Tout était désert; un vent d'ouest, froid et humide,
-soufflait de la montagne, et des nuages grisâtres couvraient la
-vallée. J'ai aperçu de loin un homme vêtu d'un mauvais habit vert,
-qui marchait courbé entre les rochers, et paraissait chercher des
-simples. Je me suis approché de lui, et le bruit que j'ai fait en
-arrivant l'ayant fait se retourner, j'ai vu une physionomie tout à fait
-intéressante, couverte d'une tristesse profonde, mais qui n'annonçait
-rien d'ailleurs qu'une âme honnête. Ses cheveux étaient relevés en
-deux boucles avec des épingles, et ceux de derrière formaient une
-tresse fort épaisse qui lui descendait sur le dos. Comme son
-habillement indiquait un homme du commun, j'ai cru qu'il ne prendrait
-pas mal que je fisse attention à ce qu'il faisait; et, en conséquence,
-je lui ai demandé ce qu'il cherchait. «Je cherche des fleurs, a-t-il
-répondu avec un profond soupir, et je n'en trouve point.&mdash;Aussi
-n'est-ce pas la saison, lui ai-je dit en riant.&mdash;Il y a tant de fleurs!
-a-t-il reparti en descendant vers moi. Il y a dans mon jardin des roses
-et deux espèces de chèvre-feuille, dont l'une m'a été donnée par
-mon père. Elles poussent ordinairement aussi vite que la mauvaise
-herbe, et voilà déjà deux jours que j'en cherche sans en pouvoir
-trouver. Et même ici, dehors, il y a toujours des fleurs, des jaunes,
-des bleues, des rouges, et la centaurée aussi est une jolie petite
-fleur: je n'en puis trouver aucune.» J'ai remarqué en lui un certain
-air hagard; et, prenant un détour, je lui ai demandé ce qu'il voulait
-faire de ces fleurs. Un sourire singulier et convulsif a contracté les
-traits de sa figure. «Si vous voulez ne point me trahir, a-t-il dit en
-appuyant un doigt sur sa bouche, je vous dirai que j'ai promis un
-bouquet à ma belle.&mdash;C'est fort bien.&mdash;Ah! elle a bien d'autres choses!
-Elle est riche!&mdash;Et pourtant elle fait grand cas de votre bouquet?&mdash;Oh!
-elle a des joyaux et une couronne!&mdash;Comment l'appelez-vous donc?&mdash;Si les
-états généraux voulaient me payer, je serais un autre homme! Oui, il
-fut un temps où j'étais si content! Aujourd'hui c'en est fait pour
-moi, je suis...» Un regard humide qu'il a lancé vers le ciel a tout
-exprimé. «Vous étiez donc heureux?&mdash;Ah! je voudrais bien l'être
-encore de même! J'étais content, gai et gaillard comme le poisson dans
-l'eau.&mdash;Henri! a crié une vieille femme sur le chemin, Henri, où es-tu
-fourré? Nous t'avons cherché partout. Viens dîner.&mdash;Est-ce là votre
-fils? lui ai-je demandé en m'approchant d'elle.&mdash;Oui, c'est mon pauvre
-fils! a-t-elle répondu. Dieu m'a donné une croix lourde.&mdash;Combien y
-a-t-il qu'il est dans cet état?&mdash;Il n'y a que six mois qu'il est ainsi
-tranquille. Je rends grâce à Dieu que cela n'ait pas été plus loin.
-Auparavant il a été dans une frénésie qui a duré une année
-entière; et pour lors il était à la chaîne dans l'hôpital des fous.
-À présent il ne fait rien à personne; seulement il est toujours
-occupé de rois et d'empereurs. C'était un homme doux et tranquille,
-qui m'aidait à vivre, et qui avait une fort belle écriture. Tout d'un
-coup il devint rêveur, tomba malade d'une fièvre chaude, de là dans
-le délire, et maintenant il est dans l'état où vous le voyez. S'il
-fallait raconter, monsieur...» J'interrompis ce flux de paroles en lui
-demandant quel était ce temps dont il faisait si grand récit, et où
-il se trouvait si heureux et si content. «Le pauvre insensé,
-m'a-t-elle dit avec un sourire de pitié, veut parler du temps où il
-était hors de lui: il ne cesse d'en faire l'éloge. C'est le temps
-qu'il a passé à l'hôpital, et où il n'avait aucune connaissance de
-lui-même.» Cela a fait sur moi l'effet d'un coup de tonnerre. Je lui
-ai mis une pièce d'argent dans la main, et je me suis éloigné d'elle
-à grands pas.</p>
-
-<p>«Où tu étais heureux! me suis-je écrié en marchant précipitamment
-vers la ville, où tu étais content comme un poisson dans l'eau! Dieu
-du ciel! as-tu donc ordonné la destinée des hommes de telle sorte
-qu'ils ne soient heureux qu'avant d'arriver à l'âge de la raison, ou
-après qu'ils l'ont perdue! Pauvre misérable! Et pourtant je porte
-envie à ta folie, à ce désastre de tes sens, dans lequel tu te
-consumes. Tu sors plein d'espérances pour cueillir des fleurs à ta
-reine... au milieu de l'hiver... et tu t'affliges de n'en point trouver,
-et tu ne conçois pas pourquoi tu n'en trouves point. Et moi... et moi,
-je sors sans espérances, sans aucun but, et je rentre au logis comme
-j'en suis sorti... Tu te figures quel homme tu serais si les états
-généraux voulaient te payer; heureuse créature, qui peut attribuer la
-privation de ton bonheur à un obstacle terrestre! Tu ne sens pas, tu ne
-sens pas que c'est dans le trouble de ton cœur, dans ton cerveau
-détraqué, que gît ta misère, dont tous les rois de la terre ne
-sauraient le délivrer!»</p>
-
-<p>Puisse-t-il mourir dans le désespoir, celui qui se rit du malade qui,
-pour aller chercher des eaux minérales éloignées, fait un long voyage
-qui augmentera sa maladie et rendra la fin de sa vie plus douloureuse!
-celui qui insulte à ce cœur oppressé qui, pour se délivrer de ses
-remords, pour calmer son trouble et ses souffrances, fait un pèlerinage
-au saint sépulcre: chaque pas qu'il fait sur la terre durcie, par des
-routes non frayées, et qui déchire ses pieds, est une goutte de baume
-sur sa plaie; et à chaque jour de marche il se couche le cœur soulagé
-d'une partie du fardeau qui l'accable... Et vous osez appeler cela
-rêveries, vous autres bavards, mollement assis sur des coussins!
-Rêveries!... Ô Dieu! tu vois mes larmes... Fallait-il, après avoir
-formé l'homme si pauvre, lui donner des frères qui le pillent encore
-dans sa pauvreté, et lui dérobent ce peu de confiance qu'il a en toi:
-car la confiance en une racine salutaire, dans les pleurs de la vigne,
-qu'est-ce, sinon la confiance en toi qui a mis dans tout ce qui nous
-environne la guérison et le soulagement dont nous avons besoin à toute
-heure? Ô père que je ne connais pas, père qui remplissais autrefois
-toute mon âme, et qui as depuis détourné ta face de dessus moi,
-appelle-moi vers toi! ne te tais pas plus longtemps; ton silence
-n'arrêtera pas mon âme altérée... Et un homme, un père, pourrait-il
-s'irriter de voir son fils, qu'il n'attendait pas, lui sauter au cou en
-s'écriant: «Me voici revenu, mon père; ne vous fâchez point si
-j'interromps un voyage que je devais supporter plus longtemps pour vous
-obéir. Le monde est le même partout; partout peine et travail,
-récompense et plaisirs: mais que me fait tout cela? Je ne suis bien
-qu'où vous êtes; je veux souffrir et jouir en votre présence...» Et
-toi, père céleste et miséricordieux, pourrais-tu repousser ton fils?</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>1<sup>er</sup> décembre.</h4>
-
-
-<p>Wilhelm! cet homme dont je t'ai parlé, cet heureux infortuné, était
-commis chez le père de Charlotte, et une malheureuse passion qu'il
-conçut pour elle, qu'il nourrit en secret, qu'il lui découvrit enfin,
-et qui le fit renvoyer de sa place, l'a rendu fou. Sens, si tu peux,
-sens, par ces mots pleins de sécheresse, combien cette histoire m'a
-bouleversé, lorsque Albert me l'a contée aussi froidement que tu la
-liras peut-être!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>4 décembre.</h4>
-
-
-<p>Je te supplie... Vois-tu, c'est fait de moi... Je ne saurais supporter
-tout cela plus longtemps. Aujourd'hui j'étais assis près d'elle...
-J'étais assis; elle jouait différents airs sur son clavecin, avec
-toute l'expression! tout, tout!... que dirai-je? Sa petite sœur
-habillait sa poupée sur mon genou. Les larmes me sont venues aux yeux.
-Je me suis baissé, et j'ai aperçu son anneau de mariage. Mes pleurs
-ont coulé... Et tout à coup elle a passé à cet air ancien dont la
-douceur a quelque chose de céleste; et aussitôt j'ai senti entrer dans
-mon âme un sentiment de consolation et revivre le souvenir de tout le
-passé, du temps où j'entendais cet air, des tristes jours
-d'intervalle, du retour, des chagrins, des espérances trompées, et
-puis... J'allais et venais par la chambre; mon cœur suffoquait. «Au
-nom de Dieu! lui ai-je dit avec l'expression la plus vive, au nom de
-Dieu, finissez!» Elle a cessé, et m'a regardé attentivement.
-«Werther, m'a-t-elle dit avec un sourire qui me perçait l'âme;
-Werther, vous êtes bien malade; vos mets favoris vous répugnent.
-Allez! de grâce, calmez-vous...» Je me suis arraché d'auprès d'elle,
-et... Dieu! tu vois mes souffrances, tu y mettras fin.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>6 décembre.</h4>
-
-
-<p>Comme cette image me poursuit! Que je veille ou que je lève, elle
-remplit seule mou âme. Ici, quand je ferme à demi les paupières, ici,
-dans mon front, à l'endroit où se concentre la force visuelle, je
-trouve ses yeux noirs. Non, je ne saurais t'exprimer cela. Si je
-m'endors tout à fait, ses yeux sont encore là; ils sont là comme un
-abîme; ils reposent devant moi, ils remplissent mon front.</p>
-
-<p>Qu'est-ce que l'homme, ce demi-dieu si vanté? Les forces ne lui
-manquent-elles pas précisément à l'heure où elles lui seraient le
-plus nécessaires? Et lorsqu'il prend l'essor dans la joie, ou qu'il
-s'enfonce dans la tristesse, n'est-il pas alors même borné, et
-toujours ramené au sentiment de lui-même, au triste sentiment de sa
-petitesse, quand il espérait se perdre dans l'infini?</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="LEDITEUR_AU_LECTEUR">L'ÉDITEUR AU LECTEUR</a></h4>
-
-
-<p>Combien je désirerais qu'il nous restât sur les derniers jours de
-notre malheureux ami assez de renseignements écrits de sa propre main,
-pour que je ne fusse pas obligé d'interrompre par des récits la suite
-des lettres qu'il nous a laissées!</p>
-
-<p>Je me suis attaché à recueillir les détails les plus exacts de la
-bouche de ceux qui pouvaient être le mieux informés de son histoire.
-Ces détails sont uniformes: toutes les relations s'accordent entre
-elles jusque dans les moindres circonstances. Je n'ai trouvé les
-opinions partagées que sur la manière de juger les caractères et les
-sentiments des personnes qui ont joué ici quelque rôle.</p>
-
-<p>Il ne nous reste donc qu'à raconter fidèlement tout ce que ces
-recherches multipliées nous ont appris, en faisant entrer dans ce
-récit les lettres qui nous sont restées de celui qui n'est plus, sans
-dédaigner le plus petit papier conservé. Il est si difficile de
-connaître la vraie cause, les véritables ressorts de l'action même la
-plus simple, lorsqu'elle provient de personnes qui sortent de la ligne
-commune!</p>
-
-<p>Le découragement et le chagrin avaient jeté des racines de plus en
-plus profondes dans l'âme de Werther, et peu à peu s'étaient emparés
-de tout son être. L'harmonie de son intelligence était entièrement
-détruite; un feu interne et violent, qui minait toutes ses facultés
-les unes par les autres, produisit les plus funestes effets, et finit
-par ne lui laisser qu'un accablement plus pénible encore à soutenir
-que tous les maux contre lesquels il avait lutté jusqu'alors. Les
-angoisses de son cœur consumèrent les dernières forces de son esprit,
-sa vivacité, sa sagacité. Il ne portait plus qu'une morne tristesse
-dans la société; de jour en jour plus malheureux, et toujours plus
-injuste à mesure qu'il devenait plus malheureux. Au moins, c'est ce que
-disent les amis d'Albert. Ils soutiennent que Werther n'avait pas su
-apprécier un homme droit et paisible qui, jouissant d'un bonheur
-longtemps désiré, n'avait d'autre but que de s'assurer ce bonheur pour
-l'avenir. Comment aurait-il pu comprendre cela, lui qui, chaque jour,
-dissipait tout et ne gardait pour le soir que souffrance et privation!
-Albert, disent-ils, n'avait point changé en si peu de temps; il était
-toujours le même homme que Werther avait tant loué, tant estimé au
-commencement de leur connaissance. Il chérissait Charlotte par-dessus
-tout; il était fier d'elle; il désirait que chacun la reconnut pour
-l'être le plus parfait, Pouvait-on le blâmer de chercher à détourner
-jusqu'à l'apparence du soupçon? Pouvait-on le blâmer s'il se refusait
-à partager avec qui que ce fût un bien si précieux, même de la
-manière la plus innocente? Ils avouent que lorsque Werther venait chez
-sa femme, Albert quittait souvent la chambre; mais ce n'était ni haine
-ni aversion pour son ami: c'était seulement parce qu'il avait senti que
-Werther était gêné en sa présence.</p>
-
-<p>Le père de Charlotte fut attaqué d'un mal qui le retint dans sa
-chambre. Il envoya sa voiture à sa fille; elle se rendit auprès de
-lui. C'était par un beau jour d'hiver; la première neige avait tombé
-en abondance, et la terre en était couverte.</p>
-
-<p>Werther alla rejoindre Charlotte le lendemain matin, pour la ramener
-chez elle, si Albert ne venait pas la chercher.</p>
-
-<p>Le beau temps fit peu d'effet sur son humeur sombre; un poids énorme
-oppressait son âme; de lugubres images le poursuivaient, et son cœur
-ne connaissait plus d'autre mouvement que de passer d'une idée pénible
-à une autre.</p>
-
-<p>Comme il vivait toujours mécontent de lui-même, l'état de ses amis
-lui semblait aussi plus agité et plus critique: il crut avoir troublé
-la bonne intelligence entre Albert et sa femme; il s'en lit des
-reproches auxquels se mêlait un ressentiment secret contre l'époux.</p>
-
-<p>En chemin, ses pensées tombèrent sur ce sujet. «Oui, se disait-il
-avec une sorte de fureur, voilà donc cette union intime, si
-entière, si dévouée, ce vif intérêt, cette foi si constante, si
-inébranlable! Ce n'est plus que satiété et indifférence! La plus
-misérable affaire ne l'occupe-t-elle pas plus que la femme la plus
-adorable? Sait-il apprécier son bonheur? Sait-il estimer au juste ce
-qu'elle vaut? Elle lui appartient... Eh bien, elle lui appartient... Je
-sais cela comme je sais autre chose; je croyais être fait à cette
-idée, et elle excite encore ma rage, elle m'assassinera!... Et son
-amitié à toute épreuve qu'il m'avait jurée, a-t-elle tenu? Ne
-voit-il pas déjà une atteinte à ses droits dans mon attachement pour
-Charlotte, et dans mes attentions un secret reproche? Je m'en aperçois,
-je le sens, il me voit avec peine, il souhaite que je m'éloigne, ma
-présence lui pèse.»</p>
-
-<p>Quelquefois il ralentissait sa marche précipitée; quelquefois il
-s'arrêtait, et semblait vouloir retourner sur ses pas. Il continua
-cependant son chemin, toujours livré à ces idées, à ces
-conversations solitaires; et il arriva enfin, presque malgré lui, à la
-maison de chasse.</p>
-
-<p>Il entra et demanda le bailli et Charlotte. Il trouva tout le monde dans
-l'agitation. L'ainé des fils lui dit qu'il venait d'arriver un malheur
-à Wahlheim; qu'un paysan venait d'être assassiné. Cela ne fit pas sur
-lui une grande impression. Il se rendit au salon, et trouva Charlotte
-occupée à dissuader le bailli, qui, sans être retenu par sa maladie,
-voulait aller sur les lieux faire une enquête sur le crime. Le
-meurtrier était encore inconnu. On avait trouvé le cadavre, le matin,
-devant la porte de la ferme où cet homme habitait. On avait des
-soupçons; le mort était domestique chez une veuve qui, peu de temps
-auparavant, en avait eu un autre à son service, et celui-ci était
-sorti de la maison par suite de mécontentement grave.</p>
-
-<p>À ces détails, il se leva précipitamment. «Est-il possible!
-s'écria-t-il: il faut que j'y aille, je ne puis différer d'un
-moment.» Il courut à Wahlheim. Bien des souvenirs se retraçaient
-vivement à son esprit: il ne douta pas une minute que celui qui avait
-commis le crime ne fût le jeune homme auquel il avait parlé bien des
-fois, et qui lui était devenu si cher.</p>
-
-<p>En passant sous les tilleuls pour se rendre au cabaret où l'on avait
-déposé le cadavre, Werther se sentit troublé à la vue de ce lieu
-jadis si chéri. Ce seuil, où les enfants avaient si souvent joué,
-était souillé de sang. L'amour et la fidélité, les plus beaux
-sentiments de l'homme, avaient dégénéré en violence et en meurtre.
-Les grands arbres étaient sans feuillages et couverts de frimas; la
-haie vive qui recouvrait le petit mur du cimetière et se voûtait
-au-dessus avait perdu son feuillage, et les pierres des tombeaux se
-laissaient voir, couvertes de neige, à travers les vides.</p>
-
-<p>Comme il approchait du cabaret devant lequel le village entier était
-rassemblé, il s'éleva tout à coup une grande rumeur. On vit de loin
-une troupe d'hommes armés, et chacun s'écria que l'on amenait le
-meurtrier. Werther jeta les yeux sur lui, et il n'eut plus aucune
-incertitude. Oui, c'était bien ce valet de ferme qui aimait tant cette
-veuve, et que peu de jours auparavant il avait rencontré livré à une
-sombre tristesse, à un secret désespoir.</p>
-
-<p>«Qu'as-tu fait, malheureux!» s'écria Werther en s'avançant vers le
-prisonnier. Celui-ci le regarda tranquillement, se tut, et répondit
-enfin froidement: «Personne ne l'aura, elle n'aura personne.» On le
-conduisit au cabaret, et Werther s'éloigna précipitamment.</p>
-
-<p>Tout son être était bouleversé par l'émotion extraordinaire et
-violente qu'il venait d'éprouver. En un instant il fut arraché à sa
-mélancolie, à son découragement, à sa sombre apathie. L'intérêt le
-plus irrésistible pour ce jeune homme, le désir le plus vif de le
-sauver, s'emparèrent de lui. Il le sentait si malheureux, il le
-trouvait même si peu coupable, malgré son crime; il entrait si
-profondément dans sa situation, qu'il croyait que certainement il
-amènerait tous les autres à cette opinion. Déjà il bridait de parler
-en sa faveur; déjà le discours le plus animé se pressait sur ses
-lèvres; il courait en hâte à la maison de chasse, et répétait à
-demi-voix, en chemin, tout ce qu'il représenterait au bailli.</p>
-
-<p>Lorsqu'il entra dans la salle, il aperçut Albert, dont la présence le
-déconcerta d'abord; mais il se remit bientôt, et avec beaucoup de feu
-il exposa son opinion au bailli. Celui-ci secoua la tête à plusieurs
-reprises; et quoique Werther mit dans son discours toute la chaleur de
-la conviction, et toute la vivacité, toute l'énergie qu'un homme peut
-apporter à la défense d'un de ses semblables, cependant, comme on le
-croira sans peine, le bailli n'en fut point ébranlé. Il ne laissa
-même pas finir notre ami; il le réfuta vivement, et le blâma de
-prendre un meurtrier sous sa protection; il lui fit sentir que de cette
-manière les lois seraient toujours éludées, et que la sûreté
-publique serait anéantie: il ajouta que d'ailleurs, dans une affaire
-aussi grave, il ne pouvait rien faire sans se charger de la plus grande
-responsabilité, et qu'il fallait que tout se fit avec les formalités
-légales.</p>
-
-<p>Werther ne se rendit pas encore, mais il se borna alors à demander que
-le bailli fermât les yeux, si l'on pouvait faciliter l'évasion du
-jeune homme. Le bailli lui refusa aussi cela. Albert, qui prit enfin
-part à la conversation, exprima la même opinion que son beau-père.
-Werther fut réduit au silence; il s'en alla navré de douleur, après
-que le bailli lui eut encore répété plusieurs fois: «Non, rien ne
-peut le sauver!»</p>
-
-<p>Nous voyons combien il fut frappé de ces paroles, dans un petit billet
-que l'on trouva parmi ses papiers, et qui fut certainement écrit ce
-jour-là:</p>
-
-
-<p>«On ne peut te sauver, malheureux! Je le vois bien, on ne peut
-te sauver.»</p>
-
-
-<p>Ce qu'avait dit Albert en présence du bailli sur l'affaire du
-prisonnier avait singulièrement mortifié Werther. Il avait cru y
-remarquer quelque allusion à lui-même et à ses propres sentiments; et
-quoique, après y avoir plus mûrement réfléchi, il comprit bien que
-ces deux hommes pouvaient avoir raison, il sentait cependant qu'il
-serait au-dessus de ses forces d'en convenir.</p>
-
-<p>Nous trouvons dans ses papiers une note qui a trait à cet événement,
-et qui exprime peut-être ses vrais sentiments pour Albert:</p>
-
-
-<p>«À quoi sert de me dire et de me répéter: Il est honnête et bon!
-Mais il me déchire jusqu'au fond du cœur; je ne puis être juste!»</p>
-
-
-<p>La soirée étant douce et le temps disposé au dégel, Charlotte et
-Albert s'en retournèrent à pied. En chemin, Charlotte regardait çà
-et là, comme si la société de Werther lui eut manqué. Albert se mit
-à parler de lui. Il le blâma, tout en lui rendant justice. Il en vint
-à sa malheureuse passion, et souhaita pour lui-même qu'il fût
-possible de l'éloigner. «Je le souhaite aussi pour nous, dit-il; et,
-je t'en prie, tâche de donner une autre direction à ses relations avec
-toi, et de rendre plus rares ses visites si multipliées. Le monde y
-fait attention, et je sais qu'on en a déjà parlé.» Charlotte ne dit
-rien. Albert parut avoir senti ce silence: au moins, depuis ce temps, il
-ne parla plus de Werther devant elle, et, si elle en parlait, il
-laissait tomber la conversation, ou la faisait changer de sujet.</p>
-
-<p>La vaine tentative que Werther avait faite pour sauver le malheureux
-paysan était comme le dernier éclat de la flamme d'une lumière qui
-s'éteint: il n'en retomba que plus fort dans la douleur et
-l'abattement. Il eut une sorte de désespoir quand il apprit qu'on
-l'appellerait peut-être en témoignage contre le coupable, qui
-maintenant avait recours aux dénégations.</p>
-
-<p>Tout ce qui lui était arrivé de désagréable dans sa vie active, ses
-chagrins auprès de l'ambassadeur, tous ses projets manqués, tout ce
-qui l'avait jamais blessé, lui revenait et l'agitait encore. Il se
-trouvait par tout cela même comme autorisé à l'inactivité; il se
-voyait privé de toute perspective, et incapable, pour ainsi dire, de
-prendre la vie par aucun bout. C'est ainsi que, livré entièrement à
-ses sombres idées et à sa passion, plongé dans l'éternelle
-uniformité de ses douloureuses relations avec l'être aimable et adoré
-dont il troublait le repos, détruisant ses forces sans but, et s'usant
-sans espérances, il se familiarisait chaque jour avec une affreuse
-pensée et s'approchait de sa fin.</p>
-
-<p>Quelques lettres qu'il a laissées, et que nous insérons ici, sont les
-preuves les plus irrécusables de son trouble, de son délire, de ses
-pénibles tourments, de ses combats, et de son dégoût de la vie.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>12 décembre.</h4>
-
-
-<p>«Cher Wilhelm! je suis dans l'état où devaient être ces malheureux
-qu'on croyait possédés d'un esprit malin. Cela me prend souvent. Ce
-n'est pas angoisse, ce n'est point désir: c'est une rage intérieure,
-inconnue, qui menace de déchirer mon sein, qui me serre la gorge, qui
-me suffoque! Alors je souffre, je souffre, et je cherche à me fuir, et
-je m'égare au milieu des scènes nocturnes et terribles qu'offre cette
-saison ennemie des hommes.</p>
-
-<p>«Hier soir, il me fallut sortir. Le dégel était survenu subitement.
-J'avais entendu dire que la rivière était débordée, que tous les
-ruisseaux jusqu'à Wahlheim s'étaient gonflés et que l'inondation
-couvrait toute ma chère vallée. J'y courus après onze heures.
-C'était un terrible spectacle!... Voir de la cime d'un roc, à la
-clarté de la lune, les torrents rouler sur les champs, les prés, les
-baies, inonder tout, le vallon bouleversé, et, à sa place, une mer
-houleuse livrée aux sifflements aigus du vent... Et lorsque après une
-profonde obscurité la lune reparaissait, et qu'un reflet superbe et
-terrible me montrait de nouveau les flots roulant et résonnant à mes
-pieds, alors il me prenait une idée, un frissonnement, et puis bientôt
-un désir... Ah! les bras étendus, j'étais là devant l'abîme, et je
-brûlais de m'y jeter, de m'y jeter! Je me perdais dans l'idée
-délicieuse d'y précipiter mes tourments, mes souffrances, avec du
-bruit, comme des vagues. Oh!... et tu n'eus pas la force de lever le
-pied et de finir tous tes maux... Mon sablier n'est pas encore à sa
-fin, je le sens! Ô mon ami! combien volontiers j'aurais donné mon
-existence d'homme, pour, avec l'ouragan, déchirer les nuées, soulever
-les flots! Serait-il possible que ces délices ne devinssent jamais le
-partage de celui qui languit aujourd'hui dans sa prison?</p>
-
-<p>«Et quel fut mon chagrin, en abaissant mes regards sur un endroit où
-je m'étais reposé avec Charlotte, sous un saule, après nous être
-promenés à la chaleur! Cette petite place était aussi inondée, et à
-peine je reconnus le saule! «Et ses prairies, pensai-je, et les
-environs de la maison de chasse! Comme le torrent doit avoir arraché,
-détruit nos berceaux!» Et le rayon doré du passé brilla dans mon
-âme... comme à un prisonnier vient un rêve de troupeau, de prairies,
-d'honneurs. J'étais debout là... Je ne m'en veux pas, car j'ai le
-courage de mourir. J'aurais dû... Et me voilà comme la vieille qui
-demande son bois aux haies et son pain aux portes, pour soutenir et
-prolonger d'un instant sa triste et défaillante existence.»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>14 décembre.</h4>
-
-
-<p>«Qu'est-ce, mon ami? Je suis effrayé de moi-même. L'amour que j'ai
-pour elle n'est-il pas l'amour le plus saint, le plus pur, le plus
-fraternel? Ai-je jamais senti dans mon âme un désir coupable?... Je ne
-veux point jurer... Et maintenant des rêves! Oh! que ceux-là avaient
-raison, qui attribuaient ces effets opposés à des forces diverses!
-Cette nuit... je tremble de te le dire... je la tenais dans mes bras,
-étroitement serrée contre mon sein, et je couvrais sa belle bouche, sa
-bouche balbutiante d'amour, d'un million de baisers. Mon œil nageait
-dans l'ivresse du sien. Dieu! serait-ce un crime que le bonheur que je
-goûte encore à me rappeler intimement tous ces ardents plaisirs?
-Charlotte! Charlotte!... C'est fait de moi!... mes sens se troublent.
-Depuis huit jours je ne pense plus. Mes yeux sont remplis de larmes. Je
-ne suis bien nulle part, et je suis bien partout... Je ne souhaite rien,
-ne désire rien. Il vaudrait mieux que je partisse.»</p>
-
-
-<p>La résolution de sortir du monde s'était accrue et fortifiée dans
-l'âme de Werther au milieu de ces circonstances. Depuis son retour
-auprès de Charlotte, il avait toujours considéré la mort comme sa
-dernière perspective, et comme une ressource qui ne lui manquerait pas.
-Mais il s'était cependant promis de ne point s'y porter avec violence
-et précipitation, et de ne faire ce pas qu'avec la plus grande
-conviction et le plus grand calme.</p>
-
-<p>Son incertitude, ses combats avec lui-même, paraissent dans quelques
-lignes qui sans doute commençaient une lettre à son ami; le papier ne
-porte pas de date:</p>
-
-
-<p>«Sa présence, sa destinée, l'intérêt qu'elle prend à mon sort,
-expriment encore les dernières larmes de mon cerveau calciné.</p>
-
-<p>«Lever le rideau et passer derrière... voilà tout! Pourquoi frémir?
-pourquoi hésiter? Est-ce parce qu'on ignore ce qu'il y a derrière?...
-parce qu'on n'en revient point?... et que c'est le propre de notre
-esprit de supposer que tout est confusion et ténèbres là où nous ne
-savons pas d'une manière certaine ce qu'il y a?»</p>
-
-
-<p>Il s'habitua de plus en plus à ces funestes idées, et chaque jour
-elles lui devinrent plus familières. Son projet fut arrêté enfin
-irrévocablement; on en trouve la preuve dans cette lettre à double
-entente qu'il écrivit à son ami.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>20 décembre.</h4>
-
-
-<p>«Cher Wilhelm, je rends grâce à ton amitié d'avoir si bien compris
-ce que je voulais dire. Oui, tu as raison, il vaudrait mieux pour moi
-que je partisse. La proposition que tu me fais de retourner vers vous
-n'est pas tout à fait de mon goût: au moins je voudrais faire un
-détour, surtout au moment où nous pouvons espérer une gelée soutenue
-et de beaux chemins. Je suis aussi très-content de ton dessein de venir
-me chercher; accorde-moi seulement quinze jours, et attends encore une
-lettre de moi qui te donne des nouvelles ultérieures. Il ne faut pas
-cueillir le fruit avant qu'il soit mûr, et quinze jours de plus ou de
-moins font beaucoup. Tu diras à ma mère qu'elle prie pour son fils, et
-que je lui demande pardon de tous les chagrins que je lui ai causés.
-C'était mon destin de faire le tourment des personnes dont j'aurais dû
-faire la joie. Adieu, mon cher ami. Que le ciel répande sur toi toutes
-ses bénédictions! Adieu.»</p>
-
-
-<p>Nous ne chercherons pas à rendre ce qui se passait à cette époque
-dans l'âme de Charlotte, et ce qu'elle éprouvait à l'égard de son
-mari et de son malheureux ami, quoique en nous-mêmes nous nous en
-fassions bien une idée, d'après la connaissance de son caractère.
-Mais toute femme douée d'une belle âme s'identifiera avec elle et
-comprendra ce qu'elle souffrait.</p>
-
-<p>Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était très-décidée à tout
-faire pour éloigner Werther. Si elle temporisait, son hésitation
-provenait de compassion et d'amitié; elle savait combien cet effort
-coûterait à Werther, elle savait qu'il lui serait presque impossible.
-Cependant elle se vit bientôt forcée de prendre une détermination:
-Albert continuait à garder sur ce sujet le même silence qu'elle avait
-elle-même gardé; et il lui importait d'autant plus de prouver par ses
-actions combien ses sentiments étaient dignes de ceux de son mari.</p>
-
-<p>Le jour que Werther écrivit à son ami la dernière lettre que nous
-venons de rapporter était le dimanche avant Noël; il vint le soir chez
-Charlotte, et la trouva seule. Elle s'occupait de préparer les joujoux
-qu'elle destinait à ses frères et sœurs pour les étrennes. Il parla
-de la joie qu'auraient les enfants, et de ce temps où l'ouverture
-inattendue d'une porte et l'apparition d'un arbre décoré de cierges,
-de sucreries et de pommes, nous causent les plus grands
-ravissements<a name="FNanchor_12_1" id="FNanchor_12_1"></a><a href="#Footnote_12_1" class="fnanchor">[12]</a>. «Vous aussi, dit Charlotte en cachant son embarras
-sous un aimable sourire, vous aussi, vous aurez vos étrennes, si vous
-êtes bien sage; une petite bougie, et puis quelque chose encore.&mdash;Et
-qu'appelez-vous être bien sage? s'écria-t-il. Comment dois-je être?
-comment puis-je être?&mdash;Jeudi soir, reprit-elle, est la veille de Noël;
-les enfants viendront alors, et mon père avec eux; chacun aura ce qui
-lui est destiné. Venez aussi... mais pas avant...» Werther était
-interdit. «Je vous en prie, continua-t-elle, qu'il en soit ainsi; je
-vous en prie pour mon repos. Cela ne peut pas durer ainsi, non, cela ne
-se peut pas.» Il détourna les yeux de dessus elle, et se mit à
-marcher à grands pas dans la chambre, en répétant entre les dents:
-«Cela ne peut pas durer!» Charlotte, qui s'aperçut de l'état violent
-où l'avaient mis ses paroles, chercha, par mille questions, à le
-distraire de ses pensées; mais ce fut en vain. «Non, Charlotte,
-s'écria-t-il, non, je ne vous reverrai plus!&mdash;Pourquoi donc, Werther?
-reprit-elle. Vous pouvez, vous devez nous revoir; seulement soyez plus
-maître de vous! Oh! pourquoi êtes-vous né avec cette fougue, avec cet
-emportement indomptable et passionné que vous mettez à tout ce qui
-vous attache une fois! Je vous en prie, ajouta-t-elle en lui prenant la
-main, soyez maître de nous! Que de jouissances vous assurent votre
-esprit, vos talents, vos connaissances! Soyez homme, rompez ce fatal
-attachement pour une créature qui ne peut rien que vous plaindre!» Il
-grinça les dents, et la regarda d'un air sombre. Elle prit sa main.
-«Un seul moment de calme, Werther! lui dit-elle. Ne sentez-vous pas que
-vous vous abusez, que vous courez volontairement à votre perte?
-Pourquoi faut-il que ce soit moi, Werther! moi qui appartiens à un
-autre, précisément moi? Je crains bien, oui, je crains que ce
-ne soit cette impossibilité même de m'obtenir qui rende vos
-désirs si ardents!» Il retira sa main des siennes, et la regardant
-d'un œil fixe et mécontent: «C'est bien, s'écria-t-il, c'est
-très-bien! Cette remarque est peut-être d'Albert? Elle est profonde!
-très-profonde!&mdash;Chacun peut la faire, reprit-elle. N'y aurait-il donc
-dans le monde entier aucune femme qui pût remplir les vœux de votre
-cœur? Gagnez sur vous de la chercher, et je vous jure que vous la
-trouverez. Depuis longtemps, pour vous et pour nous, je m'afflige de
-l'isolement où vous vous renfermez. Prenez sur vous! Un voyage vous
-ferait du bien, sans aucun doute. Cherchez un objet digne de votre
-amour, et revenez alors: nous jouirons tous ensemble de la félicité
-que donne une amitié sincère.</p>
-
-<p>&mdash;On pourrait imprimer cela, dit Werther avec un sourire amer, et le
-recommander à tous les instituteurs. Ah! Charlotte, laissez-moi encore
-quelque répit: tout s'arrangera!&mdash;Eh bien, Werther, ne revenez pas
-avant la veille de Noël!» Il voulait répondre; Albert entra. On se
-donna le bonsoir avec un froid de glace. Ils se mirent à se promener
-l'un à côté de l'autre dans l'appartement d'un air embarrassé.
-Werther commença un discours insignifiant, et cessa bientôt de parler.
-Albert fit de même; puis il interrogea sa femme sur quelques affaires
-dont il l'avait chargée. En apprenant qu'elles n'étaient pas encore
-arrangées, il lui dit quelques mots que Werther trouva bien froids et
-même durs. Il voulait s'en aller, et il ne le pouvait pas. Il balança
-jusqu'à huit heures, et son humeur ne fit que s'aigrir. Quand on vint
-mettre le couvert, il prit sa canne et son chapeau. Albert le pria de
-rester; mais il ne vit dans cette invitation qu'une politesse
-insignifiante: il remercia très-froidement, et sortit.</p>
-
-<p>Il retourna chez lui, prit la lumière des mains de son domestique qui
-voulait l'éclairer, et monta seul à sa chambre. Il sanglotait,
-parcourait la chambre à grands pas, se parlait à lui-même à haute
-voix, et d'une manière très-animée. Il finit par se jeter tout
-habillé sur son lit, où le trouva son domestique, qui prit sur lui
-d'entrer sur les onze heures pour lui demander s'il ne voulait pas qu'il
-lui tirât ses bottes. Il y consentit, et lui dit de ne point entrer le
-lendemain matin dans sa chambre sans avoir été appelé.</p>
-
-<p>Le lundi matin, 24 décembre, il commença à écrire à Charlotte la
-lettre suivante, qui, après sa mort, fut trouvée cachetée sur son
-secrétaire, et qui fut remise à Charlotte. Je la détacherai ici par
-fragments, comme il parait l'avoir écrite:</p>
-
-<p>«C'est une chose résolue, Charlotte, je veux mourir, et je te l'écris
-sans aucune exaltation romanesque, de sang-froid, le matin du jour où
-je te verrai pour la dernière fois. Quand tu liras ceci, ma chère, le
-tombeau couvrira déjà la dépouille glacée du malheureux qui ne
-connaît pas de plaisir plus doux, pour les derniers moments de sa vie,
-que de s'entretenir avec toi. J'ai eu une nuit terrible et aussi
-bienfaisante. Elle a fixé, affermi ma résolution. Je veux mourir!
-Quand je m'arrachai hier d'auprès de toi, quelle convulsion
-j'éprouvais dans mon âme! quel horrible serrement de cœur! comme ma
-vie, se consumant près de toi sans joie, sans espérance, me glaçait
-et me faisait horreur! Je pus à peine arriver jusqu'à ma chambre. Je
-me jetai à genoux, tout hors de moi; et, ô Dieu! tu m'accordas une
-dernière fois le soulagement des larmes les plus amères. Mille
-projets, mille idées se combattirent dans mon âme; et enfin il n'y
-resta plus qu'une seule idée, bien arrêtée, bien inébranlable. Je
-veux mourir! Je me couchai, et, ce matin, dans tout le calme du réveil,
-je trouvai encore dans mon cœur cette résolution ferme et
-inébranlable: Je veux mourir!... Ce n'est point désespoir, c'est la
-certitude que j'ai fini ma carrière, et que je me sacrifie pour toi.
-Oui, Charlotte, pourquoi te le cacher? il faut que l'un de nous trois
-périsse, et je veux que ce soit moi. Ô ma chère! une idée furieuse
-s'est insinuée dans mon cœur déchiré, souvent... de tuer ton
-époux... toi... moi!... Ainsi soit-il donc! Lorsque sur le soir d'un
-beau jour d'été tu graviras la montagne, pense à moi alors, et
-souviens-toi combien de fois je parcourus cette vallée. Regarde ensuite
-vers le cimetière, et que ton œil voie comme le vent berce l'herbe sur
-ma tombe, aux derniers rayons du soleil couchant... J'étais calme en
-commençant, et maintenant ces images m'affectent avec tant de force,
-que je pleure comme un enfant.»</p>
-
-<p>Sur les dix heures, Werther appela son domestique; et, en se faisant
-habiller, il lui dit qu'il allait faire un voyage de quelques jours;
-qu'il n'avait qu'à nettoyer ses habits et préparer tout pour faire les
-malles. Il lui ordonna aussi de demander les mémoires des marchands, de
-rapporter quelques livres qu'il avait prêtés, et de payer deux mois
-d'avance à quelques pauvres qui recevaient de lui une aumône chaque
-semaine.</p>
-
-<p>Il se fit apporter à manger dans sa chambre; et, après qu'il eut
-diné, il alla chez le bailli, qu'il ne trouva pas à la maison. Il se
-promena dans le jardin d'un air pensif: il semblait qu'il voulut
-rassembler en foule tous les souvenirs capables d'augmenter sa
-tristesse.</p>
-
-<p>Les enfants ne le laissèrent pas longtemps en repos. Ils coururent à
-lui en sautant, et lui dirent que quand demain, et encore demain, et
-puis encore un jour seraient venus, ils recevraient de Lolotte leur
-présent de Noël; et, là-dessus, ils lui étalèrent toutes les
-merveilles que leur imagination leur promettait. «Demain,
-s'écria-t-il, et encore demain, et puis encore un jour!» Il les
-embrassa tous tendrement, et allait les quitter, lorsque le plus jeune
-voulut encore lui dire quelque chose à l'oreille. Il lui dit en
-confidence que ses grands frères avaient écrit de beaux compliments du
-jour de l'an; qu'ils étaient longs; qu'il y en avait un pour le papa,
-un pour Albert et Charlotte, et un aussi pour M. Werther, et qu'on les
-présenterait de grand matin, le jour de Noël.</p>
-
-<p>Ces derniers mots l'accablèrent: il leur donna à tous quelque chose,
-monta à cheval, les chargea de faire ses compliments, et partit les
-larmes aux yeux.</p>
-
-<p>Il revint chez lui vers les cinq heures, recommanda à la servante
-d'avoir soin du feu, et de l'entretenir jusqu'à la nuit. Il dit au
-domestique d'emballer ses livres et son linge, et d'arranger ses habits
-dans sa malle. C'est alors vraisemblablement qu'il écrivit le
-paragraphe qui suit de sa dernière lettre à Charlotte:</p>
-
-
-<p>«Tu ne m'attends pas. Tu crois que j'obéirai, et que je ne te verrai
-que la veille de Noël. Charlotte! aujourd'hui ou jamais. La veille de
-Noël tu tiendras ce papier dans ta main, tu frémiras, et tu le
-mouilleras de tes larmes. Je le veux, il le faut! Oh! que je suis
-content d'avoir pris mon parti!»</p>
-
-
-<p>Cependant Charlotte se trouvait dans une situation bien triste. Son
-dernier entretien avec Werther lui avait mieux fait sentir encore
-combien il lui serait difficile de l'éloigner; elle comprenait mieux
-qu'elle ne l'avait fait jusque-là tous les tourments qu'il aurait à
-souffrir pour se séparer d'elle.</p>
-
-<p>Elle avait dit, comme en passant, en présence de son mari, que Werther
-ne reviendrait point avant la veille de Noël; et Albert était monté
-à cheval pour aller chez un bailli du voisinage terminer une affaire
-qui devait le retenir jusqu'au lendemain.</p>
-
-<p>Elle était seule; aucun de ses frères n'était autour d'elle. Elle
-s'abandonna tout entière à ses pensées qui erraient sur sa situation
-présente et sur l'avenir. Elle se voyait liée pour la vie à un homme
-dont elle connaissait l'amour et la fidélité, et qu'elle aimait de
-toute son âme; à un homme dont le caractère paisible et solide
-paraissait formé par le ciel pour assurer le bonheur d'une honnête
-femme; elle sentait ce qu'un tel époux serait toujours pour elle et
-pour sa famille. D'un autre côté, Werther lui était devenu si cher,
-et dès le premier instant la sympathie entre eux s'était si bien
-manifestée, leur longue liaison avait amené tant de rapports intimes,
-que son cœur eu avait reçu des impressions ineffaçables. Elle était
-accoutumée à partager avec lui tous ses sentiments et toutes ses
-pensées; et son départ la menaçait de lui faire un vide qu'elle ne
-pourrait plus remplir. Oh! si elle avait pu, dans cet instant, le
-changer en un frère, combien elle eût été heureuse! s'il y avait eu
-moyen de le marier à une de ses amies! si elle avait pu aussi espérer
-de rétablir entièrement la bonne intelligence entre Albert et lui!</p>
-
-<p>Elle passa en revue dans son esprit toutes ses amies: elle trouvait
-toujours à chacune d'elles quelque défaut, et il n'y en eut aucune qui
-lui parût digne.</p>
-
-<p>Au milieu de toutes ces réflexions, elle finit par sentir
-profondément, sans oser se l'avouer, que le désir secret de son âme
-était de le garder pour elle-même, tout en se répétant qu'elle ne
-pouvait, qu'elle ne devait pas le garder. Son âme, si pure, si belle,
-et toujours si invulnérable à la tristesse, reçut en ce moment
-l'empreinte do cette mélancolie qui n'entrevoit plus la perspective du
-bonheur. Son cœur était oppressé, et un sombre nuage couvrait ses
-yeux.</p>
-
-<p>Il était six heures et demie lorsqu'elle entendit Werther monter
-l'escalier; elle reconnut à l'instant ses pas et sa voix qui la
-demandait. Comme son cœur battit vivement à son approche, et
-peut-être pour la première fois! Elle aurait volontiers fait dire
-qu'elle n'y était pas; et, quand il entra, elle lui cria avec une
-espèce d'égarement passionné: «Vous ne m'avez pas tenu parole!&mdash;Je
-n'ai rien promis, fut sa réponse.&mdash;Au moins auriez-vous dû avoir
-égard à ma prière; je vous avais demandé cela pour notre
-tranquillité commune.»</p>
-
-<p>Elle ne savait que dire ni que faire, quand elle pensa à envoyer
-inviter deux de ses amies, pour ne pas se trouver seule avec Werther. Il
-déposa quelques livres qu'il avait apportés, et en demanda d'autres.
-Tantôt elle souhaitait voir arriver ses amies, tantôt qu'elles ne
-vinssent pas, lorsque la servante rentra, et lui dit qu'elles
-s'excusaient toutes deux de ne pouvoir venir.</p>
-
-<p>Elle voulait d'abord faire rester cette fille, avec son ouvrage, dans la
-chambre voisine, et puis elle changea d'idée. Werther se promenait à
-grands pas. Elle se mit à son clavecin, et commença un menuet; mais
-ses doigts se refusaient. Elle se recueillit, et vint s'asseoir d'un air
-tranquille auprès de Werther, qui avait pris sa place accoutumée sur
-le canapé.</p>
-
-<p>«N'avez-vous rien à lire?» dit-elle. Il n'avait rien. «Ici, dans mon
-tiroir, continua-t-elle, est votre traduction de quelques chants
-d'Ossian: je ne l'ai point encore lue, car j'espérais toujours vous
-l'entendre lire vous-même, mais cela n'a jamais pu s'arranger.» Il
-sourit, et alla chercher son cahier. En frisson le saisit en y portant
-la main, et ses yeux se remplirent de larmes quand il l'ouvrit; il se
-rassit, et lut:</p>
-
-
-<p>«Étoile de la nuit naissante, te voilà qui étincelles à l'occident,
-tu lèves ta brillante tête sur la nuée, tu l'avances majestueusement
-le long de la colline. Que regardes-tu sur la bruyère? Les vents
-orageux se sont apaisés; le murmure du torrent lointain se fait
-entendre; les vagues viennent expirer au pied du rocher, et les insectes
-du soir bourdonnent dans les airs. Que regardes-tu, belle lumière? Mais
-tu souris et tu t'en vas joyeusement. Les ondes t'entourent, et baignent
-ton aimable chevelure. Adieu, tranquille rayon. Et toi, parais, toi,
-superbe; lumière de l'âme d'Ossian.</p>
-
-<p>«Et elle parait dans tout son éclat. Je vois mes amis morts. Ils
-s'assemblent à Lora, comme aux jours qui sont passés. Fingal vient,
-comme une humide colonne de brouillard. Autour de lui sont ses héros;
-voila les bardes! Ullin aux cheveux gris, majestueux Ryno, Alpin,
-chantre aimable, et loi, plaintive Minona! comme vous êtes changés,
-mes amis, depuis les jours de fête de Selma, alors que nous nous
-disputions l'honneur du chant, comme les zéphyrs du printemps font,
-l'un après l'autre, plier les hautes herbes sur la colline!</p>
-
-<p>«Alors Minona s'avançait dans sa beauté, le regard baissé, les yeux
-pleins de larmes; sa chevelure flottait, en résistant au vent vagabond
-qui soufflait du haut de la colline. L'âme des guerriers devint sombre
-quand sa douce voix s'éleva; car ils avaient vu souvent la tombe de
-Salgar, ils avaient souvent vu la sombre demeure de la blanche Colma.
-Colma était abandonnée sur la colline, seule avec sa voix mélodieuse;
-Salgar avait promis de venir, mais la nuit se répandait autour d'elle.
-Écoutez de Colma la voix, lorsqu'elle était seule sur la colline.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_1" id="Footnote_12_1"></a><a href="#FNanchor_12_1"><span class="label">[12]</span></a>C'est l'usage en Allemagne d'enfermer, la veille de Noël,
-un arbre chargé de petits cierges et de bonbons, dans une fausse
-armoire qu'on ouvre a l'instant où l'on s'y attend le moins, pour
-donner aux enfants le plaisir de la surprise.</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>COLMA.</h4>
-
-
-<p>«Il fait nuit. Je suis seule, égarée sur l'orageuse colline. Le vent
-souille dans les montagnes. Le torrent roule avec fracas des rochers.
-Aucune cabane ne me défend de la pluie, ne me défend sur l'orageuse
-colline.</p>
-
-<p>«Ô lune! sors de tes nuages! paraissez, étoiles de la nuit! Que
-quelque rayon me conduise à l'endroit où mon amour repose des fatigues
-de la chasse; son arc détendu à côté de lui, ses chiens haletants
-autour de lui! Faut-il, faut-il que je sois assise ici seule sur le roc
-au-dessus du torrent! Le torrent est gonflé et l'ouragan mugit. Je
-n'entends pas la voix de mon amant.</p>
-
-<p>«Pourquoi tarde mon Salgar? a-t-il oublié sa promesse? Voilà bien le
-rocher et l'arbre, et voici le bruyant torrent. Salgar, tu m'avais
-promis d'être ici à l'approche de la nuit. Hélas! où s'est égaré
-mon Salgar? Avec toi je voulais fuir, abandonner père et frère, les
-orgueilleux! Depuis longtemps nos familles sont ennemies, mais nous ne
-sommes point ennemis, ô Salgar!</p>
-
-<p>«Tais-toi un instant, ô vent! silence un instant, ô torrent! que ma
-voix résonne à travers la vallée, que mon voyageur m'entende! Salgar,
-c'est moi qui appelle. Voici l'arbre et le rocher. Salgar, mon ami, je
-suis ici, pourquoi ne viens-tu pas?</p>
-
-<p>«Ah! la lune parait, les flots brillent dans la vallée, les rochers
-blanchissent; je vois au loin... Mais je ne le vois pas sur la cime; ses
-chiens devant lui n'annoncent pas son arrivée. Faut-il que je sois
-seule ici!</p>
-
-<p>«Mais qui sont ceux qui là-bas sont couchés sur la bruyère?... Mon
-amant, mon frère!...Parlez, ô mes amis! Ils se taisent. Que mon âme
-est tourmentée!... Ah! ils sont morts; leurs glaives sont rougis du
-combat. Ô mon frère, mon frère, pourquoi as-tu tué mon Salgar? Ô
-mon Salgar, pourquoi as-tu tué mon frère? Vous m'étiez tous les deux
-si chers! Oh! tu étais beau entre mille sur la colline; il était
-terrible dans le combat. Répondez-moi, écoutez ma voix, mes
-bien-aimés! Mais, hélas! ils sont muets, muets pour toujours; leur
-sein est froid comme la terre.</p>
-
-<p>«Oh! du haut du rocher de la colline, du haut de la cime de l'orageuse
-montagne, parlez, esprits des morts! parlez, je ne frémirai point. Où
-êtes-vous allés reposer? dans quelle caverne des montagnes dois-je
-vous trouver? Je n'entends aucune faible voix; le vent ne m'apporte
-point la réponse des morts.</p>
-
-<p>«Je suis assise dans ma douleur; j'attends le matin dans les larmes.
-Creusez le tombeau, vous, les amis des morts; mais ne la fermez pas
-jusqu'à ce que je vienne. Ma vie disparaît comme un songe. Pourrais-je
-rester en arrière! Ici je veux demeurer avec mes amis, auprès du
-torrent qui sort du rocher. Lorsqu'il fait nuit sur la colline, et que
-le vent arrive en roulant par-dessus la bruyère, mon esprit doit se
-tenir sous le vent et plaindre la mort de mes amis. Le chasseur
-m'entendra de sa cabane de feuillage, craindra ma voix et l'aimera; car
-elle sera douce, ma voix, en pleurant mes amis: ils m'étaient tous les
-deux si chers!</p>
-
-
-<p>«C'était là ton chant! ô Minona! douce fille de Thormann. Nos larmes
-coulèrent pour Colma, et notre âme devint sombre.</p>
-
-<p>«Ullin parut avec la harpe, et nous donna le chant d'Alpin. La voix
-d'Alpin était douce, l'âme de Ryno était un rayon de feu; mais tous
-deux déjà habitaient l'étroite maison des morts, et leur voix était
-morte à Selma. Un jour Ullin, revenant de la chasse, avant que les deux
-héros fussent tombés, les entendit chanter tour à tour sur la
-colline. Leurs chants étaient doux, mais tristes. Ils plaignaient la
-mort de Morar, le premier des héros. L'âme de Morar était comme
-l'âme de Fingal, son glaive comme le glaive d'Oscar. Mais il tomba, et
-son père gémit, et sa sœur pleura, et Minona pleura, Minona, la sœur
-du valeureux Morar. Devant les accords d'Ullin, Minona se retira, comme
-la lune à l'ouest, qui prévoit l'orage, cache sa belle tête dans un
-nuage. Je pinçai la harpe avec Ullin pour le chant des plaintes.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>RYNO.</h4>
-
-
-<p>«Le vent et la pluie sont apaisés, le zénith est serein, les nuages
-se dissipent; le soleil, en fuyant, éclaire la colline de ses derniers
-rayons; la rivière coule toute rouge de la montagne dans la vallée.
-Doux est ton murmure, ô rivière! mais plus douce est la voix d'Alpin,
-quand il fait entendre un chant funèbre. Sa tête est courbée par
-l'âge, et son œil creux est rouge de pleurs. Alpin, excellent
-chanteur, pourquoi, seul sur la silencieuse colline, gémis-tu comme un
-coup de vent dans la forêt, comme une vague sur un rivage lointain?»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>ALPIN.</h4>
-
-
-<p>«Mes pleurs, Ryno, sont pour la mort; ma voix est aux habitants de la
-tombe. Jeune homme, tu es svelte sur la colline, beau parmi les fils des
-bruyères; mais tu tomberas comme Morar, et sur ton tombeau l'affligé
-viendra s'asseoir. Les collines t'oublieront. Ton arc est là, attaché
-à la muraille, détendu.</p>
-
-<p>«Tu étais svelte, ô Morar, comme un chevreuil sur la colline,
-terrible comme le météore qui brille la nuit au ciel. Ton courroux
-était un orage; ton glaive dans le combat était comme l'éclair sur la
-bruyère; ta voix, semblable au torrent de la forêt après la pluie, au
-tonnerre roulant sur les collines lointaines. Beaucoup tombaient devant
-ton bras, la flamme de ta colère les consumait. Mais quand tu revenais
-de la guerre, ta voix était paisible, ton visage semblable au soleil
-après l'orage, à la lune dans la nuit silencieuse, ton sein calme
-comme le lac quand le bruit du vent est apaisé.</p>
-
-<p>«Étroite est maintenant ta demeure, obscur ton tombeau: avec trois pas
-je mesure ta tombe. Ô toi qui étais si grand! quatre pierres couvertes
-de mousse sont ton seul monument: un arbre effeuillé, l'herbe haute que
-le vent couche, indiquent à l'œil du chasseur le tombeau du puissant
-Morar. Tu n'as pas de mère pour te pleurer, pas d'amante qui verse des
-larmes sur toi. Elle est morte, celle qui te donna le jour; elle est
-tombée, la fille de Morglan.</p>
-
-<p>«Quel est ce vieillard appuyé sur son bâton? qui est-il, cet homme
-dont la tête est blanche et dont les yeux sont rougis par les larmes?
-C'est ton père, ô Morar! le père d'aucun autre fils. Il entendit
-souvent parler de ta vaillance, des ennemis tombés sous tes coups; il
-entendit la gloire de Morar! Ah! pourquoi a-t-il entendu sa chute?
-Pleure, père de Morar, pleure! mais ton fils ne t'entend pas. Le
-sommeil des morts est profond; leur oreiller de poussière est creusé
-bas. Il n'entendra plus jamais ta voix, il ne se réveillera plus à ta
-voix. Oh! quand fait-il jour au tombeau, pour dire à celui qui dort:
-«Réveille-toi!»</p>
-
-<p>«Adieu, le plus généreux des hommes! adieu, guerrier fameux! Jamais
-plus le champ de bataille ne te verra; jamais plus la sombre forêt ne
-brillera de l'éclat de ton acier. Tu n'as laissé aucun fils, mais les
-chants conserveront ton nom; les temps futurs entendront parler de toi,
-ils connaîtront Morar!</p>
-
-<p>«Les guerriers s'affligèrent; mais Armin surtout poussa de douloureux
-soupirs. Ce chant lui rappelait aussi à lui la mort d'un fils, et le
-ramenait aux jours de sa jeunesse. Carmor était près du héros,
-Carmor, le prince de Galmal. «Pourquoi ces sanglots? dit-il; est-ce ici
-qu'il faut pleurer? la musique et les chants ne sont-ils pas pour fondre
-l'âme et la ranimer? Le léger nuage de brouillard qui s'élève du lac
-tombe sur la vallée et humecte les fleurs; et à l'instant le soleil
-revient dans sa force, dissipe le brouillard, et les fleurs
-reverdissent. Pourquoi es-tu si triste, ô Armin! toi qui règnes sur
-Gorma, qu'environnent les flots?»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>ARMIN.</h4>
-
-
-<p>«Oui, je suis triste, et j'ai bien des raisons de l'être. Carmor, tu
-n'as point perdu de fils! tu n'as point perdu de fille éclatante de
-beauté! Le brave Colgar vit, et Amira aussi, la plus belle des femmes.
-Les branches de ta race fleurissent, ô Carmor; mais Armin est le
-dernier de sa souche! Ton lit est noir, ô Daura! sombre est ton sommeil
-dans le tombeau! Quand te réveilleras-tu, avec tes chants, avec ta voix
-mélodieuse? Levez-vous, vents de l'automne! souillez, souillez sur
-l'obscure bruyère! Veuillez, torrents de la forêt! Hurlez, ouragans,
-à la cime des chênes! Voyage à travers des nuages déchirés, ô
-lune! montre et cache alternativement ton pâle visage! rappelle-moi la
-nuit terrible où mes enfants périrent, où Arindal le fort tomba, où
-s'éteignit Daura la chérie!</p>
-
-<p>«Daura, ma fille, tu étais belle, belle comme la lune sur les collines
-de Fura, blanche comme la neige tombée, douce comme le souille du
-matin. Arindal, ton arc était fort, ton javelot rapide dans les airs,
-ton regard comme la nue qui presse les flots, ton bouclier comme un
-nuage de feu dans l'orage.</p>
-
-<p>«Armar, fameux dans les combats, vint, rechercha l'amour de Daura, et
-fut bientôt aimé. Leurs amis étaient joyeux et pleins d'espérance.</p>
-
-<p>«Érath, fils d'Odgall, frémissait de rage, car son frère avait été
-tué par Armar. Il vint déguisé en batelier. Sa barque était belle
-sur les vagues; il avait les cheveux blanchis par l'âge, et son visage
-était grave et tranquille. «Ô la plus belle des filles! dit-il,
-aimable fille d'Armin, là-bas sur le rocher, non loin du rivage, Armar
-attend sa Daura. Je viens, toi son amour, pour t'y conduire sur les
-flots roulants.»</p>
-
-<p>«Elle y alla, elle appela Armar. La voix du rocher seule lui répondit.
-«Armar, mon ami, mon amant, pourquoi me tourmentes-tu ainsi?
-Écoute-moi donc, fils d'Arnath! écoute-moi. C'est Daura qui
-t'appelle.»</p>
-
-<p>«Érath, le traître, fuyait en riant vers la terre. Elle élevait sa
-voix, elle appelait son père et son frère: «Arindal! Armin! aucun de
-vous ne viendra-t-il donc sauver sa Daura?»</p>
-
-<p>«Sa voix traversa la mer; Arindal, mon fils, descendit de la colline,
-couvert du butin de sa chasse, ses flèches retentissant à son côté,
-son arc à la main, et cinq dogues noirs autour de lui. Il aperçut
-l'imprudent Érath sur le rivage, le saisit, et l'enchaîna, entourant
-fortement ses bras et repliant étroitement les liens autour de ses
-hanches. Erath, ainsi enchaîné, remplissait les airs de ses
-gémissements.</p>
-
-<p>«Arindal pousse la barque au large, et s'élance vers Daura. Tout à
-coup Armar survient furieux; il décoche une flèche; le trait siffla et
-tomba dans ton cœur, ô Arindal, mon fils! Ô mon fils! tu péris du
-coup destiné à Érath. La barque atteignit le rocher, et en même
-temps Arindal tomba et expira. Le sang de ton frère coulait à tes
-pieds, ô Daura! quelle fut ta douleur!</p>
-
-<p>«La barque fut brisée, les flots l'engloutirent. Armar se précipite
-dans la mer pour sauver sa Daura ou mourir. Soudain un coup de vent
-tombe de la colline sur les flots; Armar est submergé et ne reparaît
-plus.</p>
-
-<p>«J'ai entendu les plaintes de ma tille se désolant sur le rocher battu
-des vagues: ses cris étaient aigus, et revenaient sans cesse; et son
-père ne pouvait rien pour elle! Toute la nuit je restai sur le rivage;
-je la voyais aux faibles rayons de la lune; toute la nuit j'entendis ses
-cris; le vent souillait et la pluie tombait par torrents. Sa voix devint
-faible avant que le matin parût, et finit par s'évanouir comme le
-souille du soir dans l'herbe des rochers. Épuisée par la douleur, elle
-mourut, et laissa Armin seul. Ma force dans la guerre est passée, mon
-orgueil de père est tombé.</p>
-
-<p>«Lorsque les orages descendent de la montagne, lorsque le vent du nord
-soulève les flots, je m'assieds sur le rivage retentissant, et je
-regarde le terrible rocher. Souvent, quand la lune commence à renaître
-dans le ciel, j'aperçois dans le clair-obscur les esprits de mes
-enfants marchant ensemble dans une triste concorde.»</p>
-
-
-<p>Un torrent de larmes qui coula des yeux de Charlotte, et qui soulagea
-son cœur oppressé, interrompit la lecture de Werther. Il jeta le
-manuscrit, lui prit une main, et versa les pleurs les plus amers.
-Charlotte était appuyée sur l'autre main, et cachait son visage dans
-son mouchoir. Leur agitation à l'un et à l'autre était terrible: ils
-sentaient leur propre infortune dans la destinée des héros d'Ossian;
-ils la sentaient ensemble, et leurs larmes se confondaient. Les lèvres
-et les yeux de Werther se collèrent sur le bras de Charlotte, et le
-brûlaient. Elle frémit, et voulut s'éloigner; mais la douleur et la
-compassion la tenaient enchaînée, comme si une masse de plomb eût
-pesé sur elle. Elle chercha, en suffoquant, à se remettre, et en
-sanglotant elle le pria de continuer; elle le priait d'une voix
-céleste. Werther tremblait, son sein voulait s'ouvrir; il ramassa ses
-chants, cl lut d'une voix entrecoupée:</p>
-
-<p>«Pourquoi m'éveilles-tu, souffle du printemps? tu me caresses et dis:
-«Je suis chargé de la rosée du ciel.» Mais le temps de ma
-flétrissure est proche; proche est l'orage qui abattra mes feuilles.
-Demain viendra le voyageur, viendra celui qui m'a vu dans ma beauté;
-son œil me cherchera autour de lui, il me cherchera, et ne me trouvera
-point.»</p>
-
-
-<p>Toute la force de ces paroles tomba sur l'infortuné. Il en fut
-accablé. Il se jeta aux pieds de Charlotte dans le dernier désespoir;
-il lui prit les mains, qu'il pressa contre ses yeux, contre son front.
-Il sembla à Charlotte qu'elle sentait passer dans son âme un
-pressentiment du projet affreux qu'il avait formé. Ses sens se
-troublèrent; elle lui serra les mains, les pressa contre son sein; elle
-se pencha vers lui avec attendrissement, et leurs joues brûlantes se
-touchèrent. L'univers s'anéantit pour eux. Il la prit dans ses bras,
-la serra contre son cœur, et couvrit ses lèvres tremblantes et
-balbutiantes de baisers furieux. «Werther! dit-elle d'une voix
-étouffée et en se détournant, Werther!» Et d'une main faible elle
-tâchait de l'écarter de son sein. «Werther!» s'écria-t-elle enfin,
-du ton le plus imposant et le plus noble. Il ne put y tenir. Il la
-laissa aller de ses bras, et se jeta à terre devant elle comme un
-forcené. Elle s'arracha de lui, et, toute troublée, tremblante entre
-l'amour et la colère, elle lui dit: «Voilà la dernière fois,
-Werther! vous ne me verrez plus.» Et puis, jetant sur le malheureux un
-regard plein d'amour, elle courut dans la chambre voisine, et s'y
-renferma. Werther lui tendit les bras et n'osa pas la retenir. Il était
-par terre, la tête appuyée sur le canapé, et il demeura plus d'une
-demi-heure dans cette position, jusqu'à ce qu'un bruit qu'il entendit
-le rappela à lui-même: c'était la servante qui venait mettre le
-couvert. Il allait et venait dans la chambre; et lorsqu'il se vit de
-nouveau seul, il s'approcha de la porte du cabinet, et dit à voix
-basse: «Charlotte! Charlotte! seulement encore un mot, un adieu.» Elle
-garda le silence. Il attendit, il pria, puis attendit encore; enfin il
-s'arracha de cette porte en s'écriant: «Adieu, Charlotte! adieu pour
-jamais!»</p>
-
-<p>Il se rendit à la porte de la ville. Les gardes, qui étaient
-accoutumés à le voir, le laissèrent passer sans lui rien dire. Il
-tombait de la neige fondue. Il ne rentra que vers les onze heures.
-Lorsqu'il revint à la maison, son domestique remarqua qu'il n'avait
-point de chapeau; il n'osa l'en faire apercevoir. Il le déshabilla:
-tout était mouillé. On a trouvé ensuite son chapeau sur un rocher qui
-se détache de la montagne et plonge sur la vallée. On ne conçoit pas
-comment il a pu, par une nuit obscure et pluvieuse, y monter sans se
-précipiter.</p>
-
-<p>«Il se coucha et dormit longtemps. Le lendemain matin, son domestique
-le trouva à écrire, quand son maître l'appela pour lui apporter son
-café. Il ajoutait le passage suivant de sa lettre à Charlotte:</p>
-
-
-<p>«C'est donc pour la dernière fois, pour la dernière fois que j'ouvre
-les yeux! Hélas! ils ne verront plus le soleil; des nuages et un sombre
-brouillard le cachent pour toute la journée. Oui, prends le deuil, ô
-nature! ton fils, ton ami, ton bien-aimé, s'approche de sa fin.
-Charlotte, c'est un sentiment qui n'a point de pareil, et qui ne peut
-guère se comparer qu'au sentiment confus d'un songe, que de se dire: Ce
-matin est le dernier! Le dernier, Charlotte! je n'ai aucune idée de ce
-mot; le dernier! Ne suis-je pas là dans toute ma force? et demain,
-couché, étendu sans vie sur la terre! Mourir! qu'est-ce que cela
-signifie? Vois-tu, nous rêvons quand nous parlons de la mort. J'ai vu
-mourir plusieurs personnes; mais l'homme est si borné, qu'il n'a aucune
-idée du commencement et de la fin de son existence. Actuellement encore
-à moi, à toi! à toi! ma chère; et un moment de plus... séparés...
-désunis... peut-être pour toujours! Non, Charlotte, non... Comment
-puis-je être anéanti? Nous sommes, oui... S'anéantir! qu'est-ce que
-cela signifie? C'est encore un mot, un son vide que mon cœur ne
-comprend pas... Mort, Charlotte! enseveli dans un coin de la terre
-froide, si étroit, si obscur! J'eus une amie qui fut tout pour ma
-jeunesse privée d'appui et de consolations. Elle mourut, je suivis le
-convoi, et me tins auprès de la fosse. J'entendis descendre le
-cercueil, j'entendis le frottement des cordes qu'on lâchait et qu'on
-retirait ensuite; et puis la première pelletée de terre tomba, et le
-coffre funèbre rendit un bruit sourd, puis plus sourd, et plus sourd
-encore, jusqu'à ce qu'enfin il se trouva entièrement couvert! Je
-tombai auprès de la fosse, saisi, agité, oppressé, les entrailles
-déchirées. Mais je ne savais rien sur mon origine, sur mon avenir.
-Mourir! tombeau! Je n'entends point ces mots!</p>
-
-<p>«Oh! pardonne-moi! pardonne-moi! Hier!... c'aurait dû être le dernier
-moment de ma vie. Ô ange! ce fut pour la première fois, oui, pour la
-première fois, que ce sentiment d'une joie sans bornes pénétra tout
-entier, et sans aucun mélange de doute, dans mon âme: Elle m'aime!
-elle m'aime! Il brûle encore sur mes lèvres le feu sacré qui coula
-par torrents des tiennes; ces ardentes délices sont encore dans mon
-cœur. Pardonne-moi! pardonne-moi!</p>
-
-<p>«Ah! je le savais bien que tu m'aimais! Tes premiers regards, ces
-regards pleins d'âme, ton premier serrement de main, me l'apprirent; et
-cependant, lorsque je t'avais quittée, ou que je voyais Albert à tes
-côtés, je retombais dans mes doutes rongeurs.</p>
-
-<p>«Te souvient-il de ces fleurs que tu m'envoyas le jour de cette
-ennuyeuse réunion, où tu ne pus me dire un seul mot, ni me tendre la
-main? Je restai la moitié de la nuit à genoux devant ces fleurs, et
-elles furent pour moi le sceau de ton amour. Mais, hélas! ces
-impressions s'effaçaient, comme insensiblement s'efface dans le cœur
-du chrétien le sentiment de la grâce de son Dieu, qui lui a été
-donné avec une profusion céleste dans de saintes images, sous des
-symboles visibles.</p>
-
-<p>«Tout cela est périssable; mais l'éternité même ne pourra point
-détruire la vie brûlante dont je jouis hier sur tes lèvres et que je
-sens en moi! Elle m'aime! ce bras l'a pressée! ces lèvres ont tremblé
-sur ses lèvres! cette bouche a balbutié sur la sienne! Elle est à
-moi! Tu es à moi! oui, Charlotte, pour jamais!</p>
-
-<p>«Qu'importe qu'Albert soit ton époux? Époux!... Ce titre serait donc
-seulement pour ce monde... Et pour ce monde aussi je commets un péché
-en t'aimant, en désirant de t'arracher, si je pouvais, de ses bras dans
-les miens? Péché! soit. Eh bien! je m'en punis. Je l'ai savouré, ce
-péché, dans toutes ses délices célestes; j'ai aspiré le baume de la
-vie et versé la force dans mon cœur. De ce moment tu es à moi, à
-moi, ô Charlotte! Je pars devant. Je vais rejoindre mon père, ton
-père; je me plaindrai à lui; il me consolera jusqu'à ton arrivée;
-alors je vole à ta rencontre, je te saisis, et demeure uni à toi en
-présence de l'Éternel, dans des embrassements qui ne finiront jamais.</p>
-
-<p>«Je ne rêve point, je ne suis point dans le délire! Près du tombeau,
-je vois plus clair. Nous serons, nous nous reverrons! Nous verrons ta
-mère. Je la verrai, je la trouverai. Ah! j'épancherai devant elle mon
-cœur tout entier. Ta mère! ta parfaite image.»</p>
-
-
-<p>Vers les onze heures, Werther demanda à son domestique si Albert
-n'était pas de retour. Le domestique répondit que oui, qu'il avait vu
-passer son cheval. Alors Werther lui donna un petit billet non cacheté,
-qui contenait ces mots:</p>
-
-<p>«Voudriez-vous bien me prêter vos pistolets pour un voyage que je me
-propose de faire? Adieu.»</p>
-
-
-<p>La pauvre Charlotte avait peu dormi la nuit précédente. Ce qu'elle
-avait craint était devenu certain, et ses appréhensions s'étaient
-réalisées d'une manière qu'elle n'avait pu ni prévoir ni craindre.
-Son sang si pur, et qui coulait avec tant de douceur, était maintenant
-dans un trouble fiévreux, et mille sentiments déchiraient son noble
-cœur. Était-ce le feu des embrassements de Werther qu'elle sentait
-dans son sein? Était-ce indignation de sa témérité? Était-ce une
-fâcheuse comparaison de son état actuel avec ces jours d'innocence, de
-calme, et de confiance entière en elle-même? Comment se
-présenterait-elle à son mari? Comment lui avouer une scène qu'elle
-pouvait si bien avouer, et que pourtant elle n'osait pas s'avouer à
-elle-même? Ils s'ôtaient si longtemps contraints l'un et l'autre sur
-ce point! serait-elle la première à rompre le silence, et
-précisément au moment où elle aurait à faire à son époux une
-communication si inattendue? Elle craignait déjà que la seule nouvelle
-de la visite de Werther ne produisit sur lui une fâcheuse impression:
-que serait-ce s'il en apprenait le fatal résultat? Pouvait-elle
-espérer que son mari verrait cette scène dans son vrai jour, et la
-jugerait sans prévention? et pouvait-elle désirer qu'il lût dans son
-âme? D'un autre coté, pouvait-elle dissimuler avec un homme devant
-lequel elle avait toujours été franche et transparente comme le
-cristal, à qui elle n'avait jamais caché et ne voulait jamais cacher
-aucune de ses affections? Toutes ces réflexions l'accablèrent de
-soucis et la jetèrent dans un cruel embarras. Et toujours ses pensées
-revenaient à Werther, qui était perdu pour elle, qu'elle ne pouvait
-abandonner, qu'il fallait pourtant qu'elle abandonnât, et à qui, en la
-perdant, il ne restait plus rien.</p>
-
-<p>Quoique l'agitation de son esprit ne lui permit pas de s'en rendre
-compte, elle sentait confusément combien pesait alors sur elle la
-mésintelligence qui existait entre Albert et Werther. Des hommes si
-bons, si raisonnables, avaient commencé, pour de secrètes différences
-de sentiments, à se renfermer tous deux dans un mutuel silence, chacun
-pensant à son droit et au tort de l'autre; et l'aigreur s'était
-tellement accrue peu à peu, qu'il devenait impossible, au moment
-critique, de défaire le nœud d'où tout dépendait. Si une heureuse
-confiance les eût rapprochés plus tôt, si l'amitié et l'indulgence
-se fussent ranimées et eussent ouvert leurs cœurs à de doux
-épanchements, peut-être notre malheureux ami eût-il encore été
-sauvé.</p>
-
-<p>Une circonstance particulière augmentait sa perplexité. Werther, comme
-on le voit par ses lettres, n'avait jamais fait mystère de son désir
-de quitter ce monde. Albert l'avait souvent combattu; et il en avait
-été aussi quelquefois question entre Charlotte et son mari. Celui-ci,
-par suite de son invincible aversion pour le suicide, manifestait assez
-fréquemment, avec une espèce d'acrimonie tout à fait étrangère à
-son caractère, qu'il croyait fort peu à une pareille résolution; il
-se permettait même des railleries à ce sujet, et il avait communiqué
-en partie son incrédulité à Charlotte. Cette réflexion la
-tranquillisait pendant quelques instants, lorsque son esprit lui
-présentait de sinistres images; mais, d'un autre côté, elle
-l'empêchait défaire part à son mari des inquiétudes qui la
-tourmentaient.</p>
-
-<p>Albert arriva. Charlotte alla au-devant de lui avec un empressement
-mêlé d'embarras. Il n'était pas de bonne humeur: il n'avait pu
-terminer ses affaires; il avait trouvé, dans le bailli qu'il était
-allé voir, un homme intraitable et minutieux. Les mauvais chemins
-avaient encore achevé de le contrarier.</p>
-
-<p>Il demanda s'il n'était rien arrivé; elle se hâta de répondre que
-Werther était venu la veille au soir. Il s'informa s'il y avait des
-lettres: elle lui dit qu'elle avait porté quelques lettres et paquets
-dans sa chambre. Il y passa, et Charlotte resta seule. La présence de
-l'homme qu'elle aimait et estimait avait fait une heureuse diversion sur
-son cœur. Le souvenir de sa générosité, de son amour, de sa bonté,
-avait ramené le calme dans son âme. Elle senti! un secret désir de le
-suivre: elle prit son ouvrage, et l'alla trouver dans son appartement,
-comme elle faisait souvent. Il était occupé à décacheter et à
-parcourir ses lettres. Quelques-unes semblaient contenir des choses peu
-agréables. Charlotte lui adressa quelques questions; il y répondit
-brièvement, et se mit à écrire à son bureau.</p>
-
-<p>Ils étaient restés ainsi ensemble pendant une heure, et Charlotte
-s'attristait de plus en plus. Elle sentait combien il lui serait
-difficile de découvrir à son mari ce qui pesait sur son cœur, fût-il
-même de la meilleure humeur possible. Elle tomba dans une mélancolie
-d'autant plus pénible, qu'elle cherchait à la cacher et à dévorer
-ses larmes.</p>
-
-<p>L'apparition du domestique de Werther augmenta encore le tourment de
-Charlotte. Il remit le petit billet à Albert, qui se retourna
-froidement vers sa femme, et lui dit: «Donne-lui les pistolets. Je lui
-souhaite un bon voyage,» ajouta-t-il en s'adressant au domestique. Ce
-fut un coup de foudre pour Charlotte. Elle tâcha de se lever, les
-jambes lui manquèrent; elle ne savait ce qui se passait en elle. Enfin
-elle avança lentement vers la muraille, prit d'une main tremblante les
-pistolets, en essuya la poussière. Elle hésitait, et aurait tardé
-longtemps encore à les donner, si Albert ne l'y avait forcée par un
-regard interrogatif. Elle remit donc les funestes armes au jeune homme,
-sans pouvoir prononcer un seul mot. Quand il fut sorti de la maison,
-elle prit son ouvrage, et se retira dans sa chambre, livrée à une
-inexprimable agitation. Son cœur lui présageait tout ce qu'il y a de
-plus sinistre. Tantôt elle voulait aller se jeter aux pieds de son
-mari, lui révéler tout, la scène de la veille, sa faute et ses
-pressentiments; tantôt elle ne voyait plus à quoi aboutirait une
-pareille démarche; elle ne pouvait pas espérer du moins qu'elle
-persuaderait à son mari de se rendre chez Werther. Le couvert était
-mis; une amie, qui n'était venue que pour demander quelque chose,
-voulait s'en retourner... on la retint; elle rendit la conversation
-supportable pendant le repas; on se contraignit, on parla, on conta, on
-s'oublia.</p>
-
-<p>Le domestique arriva, avec les pistolets, chez Werther, qui les lui prit
-avec transport, lorsqu'il apprit que c'était Charlotte qui les avait
-donnés. Il se fit apporter du pain et du vin, dit au domestique d'aller
-dîner, et se remit à écrire:</p>
-
-
-<p>«Ils ont passé par tes mains, tu en as essuyé la poussière; je les
-baise mille fois; tu les a touchés. Ange du ciel, tu favorises ma
-résolution! Toi-même, Charlotte, tu me présentes cette arme, toi des
-mains de qui je désirais recevoir la mort. Ah! et je la reçois en
-effet de toi! Oh! comme j'ai questionné mon domestique! Tu tremblais en
-les lui remettant; tu n'as point dit adieu! Hélas! hélas! point
-d'adieu! M'aurais-tu fermé ton cœur, à cause de ce moment même qui
-m'a uni à toi pour l'éternité? Charlotte, des siècles de siècles
-n'effaceront pas cette impression, et, je le sens, tu ne saurais haïr
-celui qui brûle ainsi pour toi!»</p>
-
-
-<p>Après diner, il ordonna au domestique d'achever de tout emballer; il
-déchira beaucoup de papiers, sortit, et acquitta encore quelques
-petites dettes. Il revint à la maison, et, malgré la pluie, il
-repartit presque aussitôt; il se rendit hors de la ville, au jardin du
-comte; il se promena longtemps dans les environs; à la nuit tombante,
-il rentra et écrivit:</p>
-
-
-<p>«Wilhelm, j'ai vu pour la dernière fois les champs, les forêts et le
-ciel. Adieu aussi, toi, chère et bonne mère! pardonne-moi! Console-la,
-mon ami! Que Dieu vous comble de ses bénédictions! Toutes mes affaires
-sont en ordre. Adieu! nous nous reverrons, et plus heureux!»</p>
-
-<p>«Je t'ai mal payé de ton amitié, Albert; mais tu me le pardonnes.
-J'ai troublé la paix de ta maison, j'ai porté la méfiance entre vous.
-Adieu! je vais y mettre fin. Oh! puisse ma mort vous rendre heureux!
-Albert! Albert! rends cet ange heureux! et qu'ainsi la bénédiction de
-Dieu repose sur toi!»</p>
-
-
-<p>Il fit encore le soir plusieurs recherches dans ses papiers; il en
-déchira beaucoup, qu'il jeta au feu. Il cacheta plusieurs paquets
-adressés à Wilhelm; ils contenaient quelques courtes dissertations et
-des pensées détachées, que j'ai vues en partie. Vers dix heures, il
-fit mettre beaucoup de bois au feu; et, après s'être fait apporter une
-bouteille de vin, il envoya coucher son domestique, dont la chambre,
-ainsi que celle des gens de la maison, était sur le derrière, fort
-éloignée de la sienne. Lé domestique se coucha tout habillé, pour
-être prêt de grand matin: car son maître lui avait dit que les
-chevaux de poste seraient à la porte avant six heures.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>Après onze heures.</h4>
-
-
-<p>«Tout est si calme autour de moi, et mon âme est si paisible! Je te
-remercie, ô mon Dieu, de m'avoir accordé cette chaleur, cette force,
-à ces derniers instants!</p>
-
-<p>«Je m'approche de la fenêtre, ma chère, et à travers les nuages
-orageux je distingue encore quelques étoiles éparses dans ce ciel
-éternel. Non, vous ne tomberez point! L'Éternel vous porte dans son
-sein, comme il n'y porte aussi. Je vois les étoiles de l'Ourse, la plus
-chérie des constellations. La nuit, quand je sortais de chez toi,
-Charlotte, elle était en face de moi. Avec quelle ivresse je l'ai
-souvent contemplée! Combien de fois, les mains élevées vers elle, je
-l'ai prise à témoin, comme un signe, comme un monument sacré de la
-félicité que je goûtais alors, et même... Ô Charlotte! qu'est-ce
-qui ne me rappelle pas ton souvenir? Ne suis-je pas environné de toi?
-et n'ai-je pas, comme un enfant, dérobé avidement mille bagatelles que
-tu avais sanctifiées en les touchant?</p>
-
-<p>«Ô silhouette chérie! je te la lègue, Charlotte, et je le prie de
-l'honorer. J'y ai imprimé mille milliers de baisers; je l'ai mille fois
-saluée lorsque je sortais de ma chambre, ou que j'y rentrais.</p>
-
-<p>«J'ai prié ton père, par un petit billet, de protéger mon corps. Au
-fond du cimetière sont deux tilleuls, vers le coin qui donne sur la
-campagne: c'est là que je désire reposer. Il peut faire cela, il le
-fera pour son ami. Demande-le-lui aussi. Je ne voudrais pas exiger de
-pieux chrétiens que le corps d'un pauvre malheureux reposât auprès de
-leurs corps. Ah! je voudrais que vous m'enterrassiez auprès d'un chemin
-ou dans une vallée solitaire; que le prêtre et le lévite, en passant
-près de ma tombe, levassent les mains au ciel en se félicitant, mais
-que le samaritain y versât une larme!</p>
-
-<p>«Donne, Charlotte! Je prends d'une main ferme la coupe froide et
-terrible où je vais puiser l'ivresse de la mort! Tu me la présentes,
-et je n'hésite pas. Ainsi donc sont accomplis tous les désirs de ma
-vie! voilà donc où aboutissaient toutes mes espérances! toutes!
-toutes! à venir frapper avec cet engourdissement à la porte d'airain
-de la vie!</p>
-
-<p>«Ah! si j'avais eu le bonheur de mourir pour toi, Charlotte, de me
-dévouer pour toi! Je voudrais mourir joyeusement, si je pouvais te
-rendre le repos, les délices de ta vie. Mais, hélas! il ne fut donné
-qu'à quelques hommes privilégiés de verser leur sang pour les leurs,
-et d'allumer par leur mort, au sein de ceux qu'ils aimaient, une vie
-nouvelle et centuplée.</p>
-
-<p>«Je veux être enterré dans ces habits; Charlotte, tu les as touchés,
-sanctifiés: j'ai demandé aussi cette faveur à ton père. Mon âme
-plane sur le cercueil. Que l'on ne fouille pas mes poches. Ce nœud
-rose, que tu portais sur ton sein quand je te vis la première fois au
-milieu de tes enfants (oh! embrasse-les mille fois, et raconte-leur
-l'histoire de leur malheureux ami; chers enfants, je les vois, ils se
-pressent autour de moi: ah! comme je m'attachai à toi dès le premier
-instant! non, je ne pouvais plus le laisser)... ce nœud sera enterré
-avec moi; tu m'en fis présent à l'anniversaire de ma naissance! Comme
-je dévorais tout cela! Hélas! je ne pensais guère que cette route me
-conduirait ici!... Sois calme, je t'en prie; sois calme.</p>
-
-<p>«Ils sont chargés... Minuit sonne, ainsi soit-il donc! Charlotte!
-Charlotte! adieu! adieu!»</p>
-
-
-
-
-<p>Un voisin vit la lumière de l'amorce, et entendit l'explosion; mais
-comme tout resta tranquille, il ne s'en mit pas plus en peine.</p>
-
-<p>Le lendemain, sur les six heures, le domestique entra dans la chambre
-avec de la lumière. Il trouve son maître étendu par terre; il voit le
-pistolet, le sang; il l'appelle, il le soulève; point de réponse.
-Seulement, il râlait encore. Il court chez le médecin, chez Albert.
-Charlotte entend sonner; un tremblement agite tous ses membres; elle
-éveille son mari; ils se lèvent. Le domestique, en pleurant et en
-sanglotant, leur annonce la triste nouvelle; Charlotte tombe évanouie
-aux pieds d'Albert.</p>
-
-<p>Lorsque le médecin arriva, il trouva le malheureux à terre, dans un
-état désespéré; le pouls battait encore, mais tous les membres
-étaient paralysés. Il s'était tiré le coup au-dessus de l'œil
-droit; la cervelle avait sauté. Pour ne rien négliger, on le saigna au
-bras; le sang coula; il respirait encore.</p>
-
-<p>Au sang que l'on voyait sur le dossier de sa chaise, on pouvait juger
-qu'il s'était tiré le coup assis devant son secrétaire, qu'il était
-tombé ensuite, et que, dans ses convulsions, il avait roulé autour du
-fauteuil. Il était étendu près de la fenêtre, sur le dos, sans
-mouvement. Il était entièrement habillé et botté; en habit bleu, en
-gilet jaune.</p>
-
-<p>La maison, le voisinage, et bientôt toute la ville, furent dans
-l'agitation. Albert arriva. On avait couché Werther sur le lit, le
-front bandé. Sou visage portait l'empreinte de la mort; il ne remuait
-aucun membre; ses poumons râlaient encore d'une manière effrayante,
-tantôt plus faiblement, tantôt plus fort; on n'attendait que son
-dernier soupir.</p>
-
-<p>Il n'avait bu qu'un seul verre de vin. <i>Emilia Galotti</i> était ouverte
-sur son bureau.</p>
-
-<p>La consternation d'Albert, le désespoir de Charlotte, ne sauraient
-s'exprimer.</p>
-
-<p>Le vieux bailli accourut ému et troublé; il embrassa le mourant, en
-l'arrosant de larmes. Les plus âgés de ses fils arrivèrent bientôt
-après lui, à pied; ils tombèrent à côté du lit, en proie à la
-plus violente douleur, et baisèrent les mains et le visage de leur ami;
-l'ainé, celui qu'il avait toujours aimé le plus, s'était collé à
-ses lèvres, et y resta jusqu'à ce qu'il fût expiré; on l'en détacha
-par force. Il mourut à midi. La présence du bailli et les mesures
-qu'il prit prévinrent un attroupement. Il le fit enterrer de nuit, vers
-les onze heures, dans l'endroit qu'il s'était choisi. Le vieillard et
-ses fils suivirent le convoi. Albert n'en avait pas la force. On
-craignit pour la vie de Charlotte. Des journaliers le portèrent; aucun
-ecclésiastique ne l'accompagna.</p>
-
-
-
-
-<p class="center">FIN</p>
-
-
-
-
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-</div>
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-</div>
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-</div>
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-</div>
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-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Werther, by Johann Wolfgang Goethe
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK WERTHER ***
-
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-
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