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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Werther - -Author: Johann Wolfgang Goethe - -Contributor: George Sand - -Illustrator: Tony Johannot - -Translator: Pierre Leroux - -Release Date: June 10, 2020 [EBook #62368] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK WERTHER *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - - - - - - -WERTHER - -PAR GŒTHE - -TRADUCTION NOUVELLE - -PRÉCÉDÉE DE - -CONSIDERATIONS SUR WERTHER, ET EN GÉNÉRAL SUR LA POÉSIE DE NOTRE ÉPOQUE - -PAR PIERRE LEROUX - -Accompagnée d'une Préface - -PAR GEORGE SAND - -DIX EAUX-FORTES PAR TONY JOHANNOT - -PARIS - -PUBLIÉ PAR J. HETZEL - -RUE RICHELIEU, 76; RUE MÉNARS, 10. - -1845 - - - - -TABLE - -Préface par George Sand - -Considérations sur Werther, et en général sur la poésie de notre époque, -par Pierre Leroux - -Werther - -L'Éditeur au Lecteur - - - - -PRÉFACE - - -C'est une chose infiniment précieuse que le livre d'un homme de génie -traduit dans une autre langue par un autre homme de génie. Que ne -donnerait-on pas pour lire tous les chefs-d'œuvre étrangers traduits -ainsi! C'est lorsque de grands écrivains ne dédaigneront pas une si -noble tâche, que nous posséderons véritablement l'esprit des -maîtres, et que nous participerons au génie des autres nations. - -C'est que, pour traduire une œuvre capitale, il faut la juger, la -sentir profondément. Pour le faire d'une manière complète, il -faudrait presque être l'égal de celui qui l'a créée. Quelle idée -pouvons-nous donc nous former de Shakespeare, de Dante, de Byron ou de -Gœthe, si leurs ouvrages nous sont expliqués par des écoliers ou des -manœuvres? - -Plusieurs traductions de Werther nous avaient passé sous les yeux, et -ce livre sublime nous était tombé des mains. Avec grand effort de -conscience, et en nous condamnant, pour ainsi dire, à reprendre cette -lecture à bâtons rompus, nous avions réussi à nous faire l'idée de -cette pure conception et de ce plan admirable; mais la force, la -clarté, la rapidité et la chaude couleur du style nous échappaient -absolument. Nous disions avec les autres: C'est peut-être beau en -allemand; mais la beauté du style germanique est apparemment -intraduisible, et ce mélange d'emphase obscure ou de puérile naïveté -choque notre goût et rebute l'exigence de notre logique française. -Nous sommes donc bien heureux qu'une grande intelligence ait pu -consacrer quelque loisir de jeunesse à écrire Werther en bon et beau -français; car nous lui devons une des plus grandes jouissances de notre -esprit. - -En effet, nous le savons maintenant, Werther est un chef-d'œuvre, et -là, comme partout, Gœthe est aussi grand comme écrivain que comme -penseur. Quelle netteté, quel mouvement, quelle chaleur dans son -expression! Comme il peint à grands traits, comme il raconte avec feu! -Comme il est clair, surtout, lui à qui nous nous étions avisés de -reprocher d'être diffus, vague et inintelligible! Grâce à Dieu, -depuis quelques années, nous avons enfin des traductions -très-soignées de ses principaux ouvrages, et le WERTHER -particulièrement est désormais aussi attachant à la lecture, dans -notre langue, que si Gœthe l'eût écrit lui-même en français. - -La préface de M. Leroux est un morceau d'une trop grande importance -philosophique, les questions de fond y sont traitées d'une manière -trop complète, pour que nous puissions rien ajouter à son jugement sur -la littérature du dix-huitième et du dix-neuvième siècle. Nous nous -bornerons à exprimer brièvement notre admiration personnelle pour le -roman de Werther, en tant qu'œuvre d'art, et en tant que forme. - -Il n'appartenait qu'à un génie du premier ordre d'exciter et de -satisfaire tant d'intérêt dans un roman qu'on lit en deux heures, et -qui laisse une impression de toute la vie. C'est bien là la touche -puissante d'un grand artiste, et quel que soit le jugement porté par -chaque lecteur sur le personnage de Werther, sur l'injustice de sa -révolte contre la destinée, ou sur la douloureuse fatalité qui pèse -sur lui, il n'en est pas moins certain que chaque lecteur est vaincu, -terrifié et comme brisé avec lui en dévorant ces sombres pages d'une -réalité si frappante et d'une si tragique poésie. Est-ce un roman, -est-ce un poème? On n'en sait rien, tant cela ressemble à une histoire -véritable; tant l'élévation fougueuse des pensées se mêle, se lie, -et semble ressortir nécessairement du symbole de la narration naïve et -presque trop vraisemblable. Avec quel soin, quel art et quelle facilité -apparente cette tragédie domestique est composée dans toutes ses -parties! Comme ce type de Werther, cet esprit sublime et incomplet, est -complètement tracé et soutenu sans défaillance d'un bout à l'autre -de son monologue! Cet homme droit et bon ne songe pas à se peindre, il -ne pose jamais devant le confident qu'il s'est choisi, et cependant il -ne lui parle jamais que de lui-même, ou plutôt de son amour. Il est -plongé dans un égoïsme mâle et ingénu qu'on lui pardonne, parce -qu'on sent la puissance de ce caractère qui s'ignore et qui succombe -faute d'aliments dignes de lui; parce que, d'ailleurs, ce n'est pas lui, -c'est l'objet de son amour qu'il contemple en lui-même; parce que ses -violences et son délire sont l'inévitable résultat de grandes -qualités et de l'immense amour comprimés dans son sein. Jamais figure -ne fut moins fardée et plus saisissante. Il n'est pas une femme qui ne -sente qu'en dépit de toute résistance intérieure et de toute vertu -conjugale elle eût aimé Werther. - -On a fait, dit-on, d'immenses progrès dans l'art de composer le drame -depuis cinquante ans; il est certain que cet art a bien changé, et -qu'il y a déjà presque aussi loin de la forme de Werther à celle d'un -roman moderne que de la forme d'un mélodrame de notre temps à celle -d'une tragédie grecque. Mais est-ce réellement un progrès? Cette -action compliquée, que nous cherchons avidement dans les compositions -nouvelles, ce besoin insatiable d'émotions factices, de situations -embrouillées, d'événements imprévus, précipités, accumulés les -uns sur les autres, par lesquels nous voulons, public éteint et gâté -que nous sommes, être toujours tenu en haleine; est-ce là -véritablement de l'art, et l'intérêt nait-il réellement d'un si -pénible travail? Il nous le semble parfois à nous-mêmes, pendant que -nous sommes occupés à débrouiller et à pressentir l'énigme savante -que la lecture ou la représentation du drame moderne nous forcent à -étudier. Mais cette prodigalité d'incidents, cette habileté de -l'auteur à nous surprendre, à nous engager dans son labyrinthe pour -nous en tirer à l'improviste par cette porte ou par cette autre, est-ce -là la vraie, la bonne route? Et, sans être ingrats envers les adroits -ouvriers qui savent nous agacer, nous contenir, nous amuser et nous -étonner ainsi, ne pouvons-nous pas dire que, sans un mot de tout cela, -il y a plus que tout cela dans le petit drame à un seul personnage de -Werther? Il n'y a pourtant ni surprise ni ruse dans cette composition -austère. Il n'y a qu'un seul coup de pistolet, un seul mort, et, dès -la première page, on s'attend à la dernière. Le grand maître n'a -songé ni à éprouver votre sagacité, ni à exciter votre impatience, -ni à réveiller votre attention. Il vous présente tout d'abord un -homme malheureux, qui ne peut se prendre à rien dans la société -présente, qui n'est propre qu'à aimer, et qui va aimer tout de suite, -passionnément, redoutablement, jusqu'à ce qu'il en meure. Est-ce donc -parce que l'art est à l'état d'enfance à l'époque où le maître -compose, qu'il vous livre si complaisamment la clef de son mystère? -Non, c'est qu'il sait qu'il a mis là un trésor, et que vous pouvez -ouvrir en toute confiance, que vous y serez fasciné, et qu'en vous -retirant vous ne vous plaindrez pas d'avoir été appelé par de vaines -promesses. - -En vérité, nous avons tant abusé de l'imprévu, que bientôt si ce -n'est déjà fait l'imprévu deviendra impossible. Le lecteur s'exerce -tous les jours à deviner l'issue des péripéties sans nombre où on -l'enlace, comme il s'exerce à lire couramment les reluis que -l'_illustration_ a mis à la mode. Plus on lui en donne, plus vite il -apprend à absorber cette nourriture excitante, qui ne le nourrit pas -véritablement. Sa sympathie, disséminée sur un trop grand nombre de -personnages, son émotion, trop vite épuisée dès les premiers -événements, n'arrivent pas par la progression naturelle et nécessaire -à se concentrer sur une figure principale, sur une situation dominante. -L'art moderne en est là dans toutes ses branches, sous tous ses -aspects. C'est une richesse sans choix, un luxe sans ordre, un essor -sans mesure. La musique instrumentale et vocale, l'art du comédien et -du chanteur sont arrivés, comme le reste, à cette prodigalité -d'effets qui émousse tout d'abord le sens de l'auditoire et qui -neutralise l'effet principal. Assistez à un drame lyrique: l'auteur du -poème, le compositeur, le metteur en scène et les acteurs, sachant -qu'ils ont affaire _à un public Louis XIV_, qui craint d'_attendre_, se -hâtent, dès les premières scènes, de le saisir tout entier, et -souvent ils y réussissent, parce que les talents et l'habileté ne leur -manquent certainement pas. Mais c'est bien chose impossible que de -s'emparer ainsi de l'homme tout entier pendant tout un soir. L'homme de -ce temps-ci, surtout, vous l'avez rendu, à force d'art et à grands -frais, tellement irritable et capricieux, que son esprit redoute -quelques minutes de digestion comme un supplice intolérable. C'est -qu'à la place du cœur, vous avez développé la délicatesse de ses -nerfs, et que vous avez mis toutes ses émotions dans ses yeux et dans -ses oreilles. Son âme ne s'attache pas à votre sujet, parce que votre -sujet n'a pas assez d'ensemble et d'homogénéité. Vous êtes bien -forcé de le compliquer ainsi, puisque votre public veut désormais -n'avoir pas une minute sans surprise et sans excitation. Ainsi l'acteur, -d'accord avec son rôle, donne dès son entrée toute la mesure de sa -force, toute l'étendue de ses facultés. Il enfle sa voix, il -précipite ses gestes, il s'applique à des minuties de détail, il -multiplie ses intentions, il fait des miracles de volonté. Lui aussi, -il a la fièvre, ou il feint de l'avoir, pour entretenir la fièvre dans -son auditoire. Mais que lui reste-t-il au bout d'une heure de cette -puissance factice? Épuisé, il ne peut plus arriver à la véritable -émotion qui commanderait l'émotion à son public. On ne donne pas ce -qu'on n'a plus. L'artiste dramatique, identifié forcément, d'ailleurs, -avec le personnage qu'il représente, est bientôt contraint de retomber -dans les mêmes effets déjà employés et de les forcer jusqu'à -l'absurde. Ce n'est plus qu'un forcené à qui le souille manque, qui -crie et fausse s'il est à l'Opéra, qui se tord et grimace s'il est sur -toute autre scène, qui râle et ne s'exprime plus que par points -d'exclamation s'il est figuré seulement dans un livre. Non, non! tout -cela n'est pas l'art véritable, c'est l'art qui a fait fausse route: -nous le répétons, c'est un gaspillage de merveilleuses facultés, -c'est une orgie de puissance dont l'abus est infiniment regrettable. - -Mais quoi? faisons-nous la guerre ici aux talents de notre époque? À -Dieu ne plaise! Nous leur avons dû, en dépit de cette calamité -publique qui pèse sur eux, des moments d'émotion et de transport -véritable; car, malgré la mauvaise manière et le faux goût qui -dominent une époque, le feu sacré se trahit toujours à de certains -moments et reprend tous ses droits dans les intelligences d'élite. Nous -ne sommes donc point ingrats, parce que nous regrettons de les voir -engagés malgré eux dans cette mauvaise voie. - -Faisons-nous aussi la guerre au public, au mauvais goût de cette -mauvaise époque? Est-ce le public qui a gâté ses artistes, ou les -artistes qui ont corrompu leur public? Ce serait une question puérile. -Public et artistes ne sont qu'un et sont condamnés à réagir -continuellement l'un sur l'autre. La faute en est au siècle tout -entier, à l'histoire, s'il est possible de s'exprimer ainsi, aux -événements qui nous pressent, à la destruction qui s'est opérée en -nous d'anciennes croyances, à l'absence de nouvelles doctrines dans -l'art comme dans tout le reste. La richesse règne et domine; mais aucun -prestige, fondé sur un droit naturel ou sur l'équité des religions, -n'accompagne cette richesse aveugle, bornée, vaniteuse, ouvrage plus -que jamais du hasard, du désordre et des rapines, ou, ce qui est pis -encore, de l'antagonisme barbare qu'on proclame aujourd'hui comme la loi -définitive de l'économie sociale. Le luxe est partout, le bien-être -nulle part. Le _riche_ a étouffé le _beau._ Le moindre café des -boulevards est plus chargé de dorures que le boudoir de -Marie-Antoinette. Nos maisons, miroitantes de sculptures d'un travail -inouï, n'ont plus ni ensemble, ni élégance, ni proportions. Quoi de -plus laid et de plus misérable qu'une capitale où la caricature d'un -palais vénitien ou arabe s'étale à côté d'une masure, et se pare de -l'enseigne d'un perruquier et d'un marchand de vin? L'aspect de la -masure serre le cœur, et pourtant l'artiste lui consacrera plus -volontiers ses crayons qu'à l'antique palais construit ce matin par des -boutiquiers. Le romancier y placera plus volontiers la scène de son -poème, parce qu'au moins elle est ce qu'elle est, cette masure, c'est -la vérité, laide et triste, mais c'est la vérité. Cette maison -prétendue renaissance n'est qu'un mensonge, un masque sans expression. - -Oh! qu'il ferait bien meilleur aller prendre le café sous les tilleuls -du village, assis sur le soc de charrue d'où Werther contemple les deux -enfants de la paysanne! Que ce valet de ferme, dont il reçoit là les -confidences et qui traverse le poème de son amour d'une manière si -dramatique et si saisissante, est un bien autre personnage que tous ceux -que nous détaillons si minutieusement des pieds à la tête, sans -oublier un bouton d'habit, sans omettre une expression de leur harangue, -un geste, un regard, une réticence! Ce personnage-là est un de ces -grands traits que la main d'un maître est seule capable de graver. Et -non-seulement il n'est pas nommé, mais encore il ne dit pas par -lui-même un seul mot; il occupe à peine trois pages du livre. Et -cependant quelle place il remplit dans l'âme de Werther, et de quelle -influence il s'empare, sans le savoir, sur sa destinée! Détachez cet -épisode, et l'épisode n'est rien par lui-même; mais le poème est -incomplet et la fin de Werther mal motivée. Ce personnage ne se fait-il -pas voir et comprendre sans nous rien dire, ne se fait-il pas plaindre -et aimer, malgré son crime; ne se fait-il pas absoudre sans plaider sa -cause? Werther l'explique, et s'explique lui-même tout entier par ce -cri profond du désespoir: «Ah! malheureux, on ne peut te sauver, on ne -peut nous sauver!» - -Ainsi travaillent les maîtres, sans qu'on aperçoive leur trame, sans -qu'on sente l'effort de leur création. Ils ne songent pas a étonner: -ils semblent l'éviter, au contraire. Il y a en eux un profond dédain -pour tous nos puérils artifices. Ils prennent dans la réalité, dans -la convenance et la vraisemblance la plus vulgaire ce qui leur tombe -naturellement sous la main, et ils le transforment, ils l'idéalisent -sans que leur main paraisse occupée. Il semble qu'il suffise que cela -ait été porté un instant dans leur pensée pour prendre vie et durer -éternellement. Loin de s'appesantir, comme nous faisons, sur toutes les -parties de leur œuvre, ils laissent penser et comprendre ce qu'ils ne -disent pas. Il y a, dans la vie d'amour de Werther, une lacune apparente -que nous appellerions aujourd'hui lacune d'intérêt; c'est quand il -s'éloigne de Charlotte, résolu à l'oublier, et à se jeter dans le -tumulte du monde. Pendant plusieurs lettres il n'entretient plus son ami -que de choses indifférentes et, en quelque sorte, étrangères au -sujet. C'est encore là un trait de génie. Dans ce semblant d'oubli de -son amour, on voit profondément la plaie de son cœur, la crainte de -nommer celle qu'il aime, ses efforts inutiles pour s'attacher à une -autre, pour se distraire, pour s'étourdir. Le dégoût profond que les -affaires et le monde lui inspirent sont l'expression muette et plus -qu'éloquente de la passion qui l'absorbe. Aussi, quand tout d'un coup, -à propos d'un incident puéril, il déclare qu'il abandonne toute -carrière et qu'il va retrouver Charlotte, le lecteur n'est pas surpris -un instant. Il s'écrie avec naïveté: «Je le savais bien, moi, qu'il -l'aimait davantage depuis qu'il n'en parlait plus!» L'intérêt ne -naît donc pas de la surprise, et ce qui est profondément clair et vrai -s'explique de soi-même! Inclinons-nous donc devant les maîtres, quel -que soit le goût de nos contemporains, quelque peu de succès -qu'obtiendrait peut-être un chef-d'œuvre comme Werther, s'il venait à -nous pour la première fois, sans l'appui du nom de Gœthe. - -La traduction de M. Pierre Leroux n'est pas seulement admirable de -style, elle est d'une exactitude parfaite, d'un mot à mot scrupuleux. -On ne conçoit pas qu'en traduisant un style admirable on ait pu -jusqu'ici en faire un style monstrueux. C'est pourtant ce qui était -arrivé, et il est assez prouvé, d'ailleurs, que pour ne pas gâter le -beau en y touchant, il faut la main d'un homme supérieur. - - -GEORGE SAND. - - - - -CONSIDÉRATIONS SUR WERTHER - -ET EN GÉNÉRAL - -SUR LA POÉSIE DE NOTRE ÉPOQUE. - - -I. - - -Madame de Staël, dans son livre _de l'Allemagne_, parle ainsi de -_Werther_: «Les Allemands sont très-forts en romans qui peignent la -vie domestique. Plusieurs de ces romans méritent d'être cités; mais -_ce qui est sans égal et sans pareil, c'est Werther._ On voit là tout -ce que le génie de Gœthe pouvait produire quand il était passionné. -L'on dit qu'il attache maintenant peu de prix à cet ouvrage de sa -jeunesse[1]. L'effervescence d'imagination qui lui inspira presque de -l'enthousiasme pour le suicide doit lui paraître maintenant blâmable. -Quand on est très-jeune, la dégradation de l'être n'ayant en rien -commencé, le tombeau ne semble qu'une image poétique, qu'un sommeil -environné de figures à genoux qui nous pleurent. Il n'en est plus -ainsi, même dès le milieu de la vie; et l'on apprend alors pourquoi la -religion, cette science de l'âme, a mêlé l'horreur du meurtre à -l'attentat contre soi-même. Gœthe, néanmoins, aurait eu grand tort de -dédaigner l'admirable talent qui se manifeste dans _Werther._ Ce ne -sont pas seulement les souffrances de l'amour, mais _les maladies de -l'imagination dans notre siècle_, dont il a su faire le tableau. Ces -pensées qui se pressent dans l'esprit sans qu'on puisse les changer en -acte de volonté, le contraste singulier d'une vie beaucoup plus -monotone que celle des anciens, et d'une existence intérieure beaucoup -plus agitée, causent une sorte d'étourdissement semblable à celui -qu'on prend sur le bord de l'abîme; et la fatigue même qu'on éprouve -après l'avoir longtemps contemplé peut entraîner à s'y précipiter. -Gœthe a su joindre à cette peinture des inquiétudes de l'âme, si -philosophique dans ses résultats, une fiction simple, mais d'un -intérêt prodigieux[2].» - -Ce jugement de madame de Staël est profond et parfait pour l'époque -où elle écrivait. En trois ou quatre traits, elle caractérise -admirablement l'œuvre de Gœthe. C'est, dit-elle, la peinture des -maladies de notre siècle; et la cause de ces maladies, elle la trouve -dans ces pensées qui nous assiègent, et qui ne peuvent se changer en -actes, c'est-à-dire dans le contraste de notre développement -intellectuel et sentimental, à nous autres modernes, avec la triste vie -à laquelle nous condamne la constitution actuelle de la société. Tout -cela, dis-je, est parfait, juste autant que profond. Mais quand madame -de Staël écrivait cette page, les maladies d'imagination dont elle -voit la peinture dans _Werther_ n'étaient encore qu'au début de leur -invasion, pour ainsi dire; un grand nombre d'ouvrages remarquables qui -ont la même origine et le même effet que _Werther_, et une foule bien -plus grande de détestables productions puisées à la même source, -n'existaient pas. Plus avancés aujourd'hui, nous devons porter sur ce -livre un jugement plus philosophique encore, en le rattachant à toute -la littérature contemporaine. Qu'on nous permette donc de compléter, -jusqu'à un certain point, et de développer l'opinion de madame de -Staël, en citant quelques réflexions que ce sujet nous a inspirées -autrefois. - -Il y a déjà plusieurs années, nous essayâmes, dans un recueil -périodique[3], de caractériser d'une manière générale l'art de -notre époque, et en particulier le genre de poésie dont _Werther_ est -le premier modèle. - -Il est trop évident que l'œuvre entière de Byron a la plus grande -affinité avec la partie la plus capitale de l'œuvre de Gœthe, -c'est-à-dire _Werther_ et _Faust_: Byron résume en lui ces deux types, -et y ajoute encore. La maladie de l'imagination, que madame de Staël -voyait déjà si marquée dans _Werther_, prend dans Byron un caractère -plus intense, et sa cause se révèle plus clairement. Il ne s'agit plus -avec lui de désirs ardents mais vagues, de pensées qui se pressent -dans l'esprit sans qu'on puisse les réaliser en actes, parce que la vie -sociale ne répond pas à l'activité de notre âme. La maladie est plus -grande, et ses symptômes plus décidés. À cette simple discordance -entre nos sentiments et le monde qui nous entoure, a succédé, chez -Byron, un mépris profond pour toutes les croyances humaines et pour -toute religion. Il a fini par douter de Dieu et de toute chose. Ce -n'est pas seulement l'incrédulité vulgaire, c'est l'athéisme -le plus prononcé qui le dévore. Comparant donc Byron à Gœthe, au -milieu de tant d'autres écrivains de notre temps plus ou moins -atteints de cet esprit général de doute et de désespoir, nous -n'hésitions pas à donner à Byron la supériorité sur Gœthe, comme poète -_caractéristique_ de l'époque; car nous trouvions dans Byron, pour -employer une expression même de ce poète, _une plus grande vitalité -du poison_[4]. Nous disions: - -«Depuis que la philosophie du dix-huitième siècle a porté dans -toutes les âmes le doute sur toutes les questions de la religion, de la -morale et de la politique, et a ainsi donné naissance à la poésie -_mélancolique_ de notre époque, deux ou trois génies poétiques tout -à fait hors de ligne apparaissent dans chacune des deux grandes -régions entre lesquelles se divise l'Europe intellectuelle, -c'est-à-dire d'une part l'Angleterre et l'Allemagne, représentant tout -le Nord, et la France, qui représente toute la partie sud occidentale, -le domaine particulier de l'ancienne civilisation romaine. Autour de ces -grands hommes gravitent, comme les planètes autour des soleils, une -foule d'écrivains remarquables, mais d'un ordre inférieur. Byron, par -la nature particulière de son génie, par l'influence immense qu'il a -exercée, par la franchise avec laquelle il a accepté ce rôle de doute -et d'ironie, d'enthousiasme et de spleen, d'espoir sans bornes et de -désolation, réservé à la poésie de notre temps, méritera -peut-être de la postérité de donner son nom à cette période de -l'art: en tout cas, ses contemporains ont déjà commencé à lui rendre -cet hommage. C'est que nul n'a su mieux que lui reproduire avec une -parfaite originalité l'effet de cette poésie shakespearienne dont -l'Allemagne et la France sont aujourd'hui plus enthousiastes que -l'Angleterre elle-même. Gœthe cependant l'avait précédé de bien des -années; mais Gœthe, dans une vie plus calme, se fit une religion de -l'art, et l'auteur de _Werther_ et de _Faust_, devenu un demi-dieu pour -l'Allemagne, honoré des faveurs des princes, visité par les -philosophes, encensé par les poètes, par les musiciens, par les -peintres, par tout le monde, disparut pour laisser voir un grand artiste -qui paraissait heureux, et qui, dans toute la plénitude de sa vie, au -lieu de reproduire la pensée de son siècle, s'amusait à chercher -curieusement l'inspiration des âges écoulés; tandis que Byron, aux -prises avec les ardentes passions de son cœur et les doutes effrayants -de son esprit, en butte à la morale pédante de l'aristocratie et du -protestantisme de son pays, blessé dans ses affections les plus -intimes, exilé de son île, parce que son île antilibérale, -antiphilosophique, antipoétique, ne pouvait ni l'estimer comme homme, -ni le comprendre comme poète; menant sa vie errante de grève en -grève, cherchant le souvenir des ruines, voulant vivre de lumière, et -se rejetant dans la nature, comme autrefois Rousseau, fut franchement -philosophe toute sa vie, ennemi des prêtres, censeur des aristocrates, -admirateur de Voltaire et de Napoléon, toujours actif, toujours en -tête de son siècle, mais toujours malheureux, agité comme d'une -tempête perpétuelle; en sorte qu'en lui l'homme et le poète se -confondent, que sa vie intime répond à ses ouvrages; ce qui fait de -lui le type de la poésie de notre âge.» - -Ainsi ce que madame de Staël, qui n'avait devant les yeux que Gœthe, -déplorait comme étant une maladie et n'étant qu'une maladie, nous, en -contemplant Byron, chez qui cette maladie est au comble, nous ne le -déplorions pas moins, mais nous le regardions comme un mal nécessaire, -produit d'une époque de crise et de renouvellement. Un double aspect se -montrait à nous dans cet affreux désespoir; nous le voyions comme un -mal, mais aussi comme un progrès. Nul enfantement n'a lieu sans -douleur. Byron nous semblait porter le signe de deux destinées: d'une -destinée qui s'achève, et d'une destinée qui commence; d'un monde qui -s'engloutit, et d'un monde qui surgit. Et si la mort nous paraissait -plus glacée, pour ainsi dire, chez lui, nous découvrions aussi plus -manifestement en lui l'esprit immortel qui, à travers le tombeau, -retrouvera la vie. - -Vainement, en effet, soutiendrait-on que sa poésie n'est que l'agonie -du désespoir. Je dis qu'il y a dans cette agonie des traits qui -indiquent la résurrection. Vainement on le comparerait, comme on l'a -fait quelquefois, au Satan de Milton. Je dis que Satan, conservant de la -force jusque dans sa damnation, se ressent encore par là du divin et -s'y rattache. Cet ange tombé, se soutenant dans sa révolte, est encore -dans la vie. Sa misère n'est que d'un degré plus profonde que celle du -fier Ajax, s'écriant: «Je me sauverai, malgré les dieux!» Et même -est-il bien permis de dire que cet espoir de salut manque complètement -à Satan? N est-ce pas la nécessité seule du symbole qui a fait que -Milton lui a ôté tout espoir? La mort absolue, en effet, est-elle -concevable? Satan vit, il combat; donc il a de l'espoir. Cet espoir ne -manque pas non plus à la poésie de Byron. - -L'homme, ayant pris confiance dans sa force au dix-huitième siècle, a -rêvé des destinées nouvelles; il a abdiqué le passé, rejeté la -tradition, et s'est élancé vers l'avenir. Mais cet élan du sentiment -a devancé, comme toujours, les possibilités du monde. Un progrès -intellectuel, un progrès matériel, sont nécessaires pour que le rêve -du sentiment se réalise. Qu'arrive-t-il donc? Ne voyant pas ses -appétitions se réaliser, le sentiment se trouble, et, tout en -persistant vers l'avenir, il arrive à le nier de la bouche et à nier -toute chose. Mais lors même qu'il nie ainsi, c'est qu'il aspire encore -vers cet avenir entrevu un instant et qui s'est dérobé à sa vue. -Soyez sûr que s'il n'avait pas toujours le même but, il ne -blasphémerait pas avec tant d'audace; c'est la passion qu'il a pour ce -but divin qui le rend si impie. Or le poète est le représentant du -sentiment dans l'humanité. Tandis que l'homme de la sensation et de -l'activité se satisfait de ce monde misérablement ébauché qu'il a -devant les yeux, et que l'homme de l'intelligence cherche à le -perfectionner, le poète s'indigne de ces lenteurs, et finit par n'avoir -plus que des paroles d'ironie et des chants de désespoir. Mais si nous -devions le condamner pour cela, il nous faudrait condamner avec lui nos -pères qui ont rêvé une humanité nouvelle, une humanité plus grande. -Si nous devions condamner absolument Byron sur ses paroles et sans -vraiment le comprendre, il nous faudrait condamner absolument et -Voltaire et Rousseau, et tout le dix-huitième siècle, et toute la -révolution, qui ont éveillé la fièvre de son génie, et donné à -son sang cette impulsion généreuse, mais désordonnée; ou plutôt -c'est toute la marche progressive de l'esprit humain qu'il nous faudrait -condamner comme une chimère monstrueuse et funeste, si nous ne voulions -pas voir dans cet homme perdu au sommet des précipices de la route, et -que saisit le vertige, un de nous, un de nos frères, qui, lorsque la -caravane humaine s'arrêtait interceptée dans sa voie, s'est élancé -plus hardi jusqu'à la région des nuages, et qui meurt pour nous, en -nous faisant signe qu'il n'y a point de route, parce qu'il n'en a pas -trouvé. - -Il y a une route, sans doute, et nous la trouverons; mais qui oserait -dire que le courage et la force de celui qui a pu s'élever si haut pour -la chercher ne sera pas cause de notre courage pour la chercher à notre -tour, nous qui sommes restés dans la plaine, et ne nous servira pas -ainsi prodigieusement à la découvrir? - -Nous transformions donc le point de vue de madame de Staël, en -embrassant avec confiance cette crise de désespoir de notre temps, -comme un chrétien embrasse la croix qu'il plaît à la Providence de -lui envoyer, et en fait l'ancre de son salut. «Si, disions-nous, la -poésie ne faisait pas entendre aujourd'hui ce concert de douleur qui -annonce le besoin d'une régénération sociale; si elle ne jetait pas -ainsi, dans toutes les âmes capables de la sentir, le premier germe de -cette régénération; si elle ne versait pas dans ces âmes, avec la -douleur de ce qui est, le désir de ce qui doit y être, elle ne serait -pas ce qu'elle a toujours été, _prophétique._» - -Poursuivant partout ce caractère de la poésie de notre temps, nous le -montrions jusque chez les écrivains qui alors affectaient le calme -d'artistes heureux, satisfaits du présent et des dons accordés par le -ciel à leur génie, ou qui se rattachaient à un passé qui a été -grand, mais qui ne peut plus être. Nous mettions au-dessus de ces -vaines tentatives de l'art de la renaissance et de l'art pour l'art, la -poésie véritablement inspirée par le sentiment de notre époque; et -nous montrions le concert unanime des diverses nations de l'Europe pour -entrer, à l'insu souvent les unes des autres, dans cette phase de la -poésie. - -L'art, disions-nous, n'est pas plus la reproduction de l'art qu'il n'est -la reproduction de la nature. L'art croit de génération en -génération. Les œuvres des grands artistes, tous inspirés par leur -époque, se succèdent, et cette succession est le développement de -l'art. Mais s'inspirer uniquement du passé, refaire ce qui a été -fait, c'est imiter, c'est traduire; c'est manquer son époque; c'est -faire de l'art intermédiaire, de l'art qui n'a pas sa place marquée -dans la vie de l'art. - -Nous soutenions donc «que la poésie, comprise en général comme l'a -comprise Byron, est la seule qui sorte des entrailles mêmes de la -société actuelle, qu'elle découle naturellement de la philosophie du -dix-huitième siècle et de la révolution française; qu'elle est le -produit le plus vivant d'une ère de crise et de renouvellement, où -tout a dû être mis en doute, parce que, sur les ruines du passé, -l'humanité cherche un monde nouveau.» Ainsi nous trouvions à la fois -une confirmation de nos vues sur l'avenir de la société dans l'art -actuel, et une explication de cet art même dans l'état de la -société. - -Quelques exceptions s'offraient néanmoins à nos regards, et nous -étions loin de les nier, mais nous en donnions l'explication. Nous -expliquions Walter Scott et Cooper par les pays qui les ont produits. -C'est l'état présent de l'Amérique et de l'Écosse qui a inspiré ces -deux écrivains. «Jamais homme d'un génie égal au leur, mais ému par -les profondes secousses de notre France, de notre Europe, n'aurait pu -avoir la patience de peindre pour peindre, sans beaucoup de lyrisme au -fond du cœur, comme Scott, avec une froide et étonnante impartialité; -ou, comme Cooper, avec une mélancolie assez vague, une pensée sociale -incertaine et douteuse, et seulement le sentiment vif et profond de la -nature extérieure: un tel homme n'aurait pu s'intéresser comme eux à -ces mille petites nuances qui les intéressent; et tourmenté par les -rudes problèmes qui occupent l'humanité de notre âge, il lui eût -été impossible de relever curieusement les moindres accidents de jour, -de lumière, de paysage, de costume. Il faut, pour cela, avoir le cœur -libre, la tête pas trop ardente; il faut n'avoir pas la tradition et -l'héritage de la partie la plus vivante de l'humanité. M. de -Chateaubriand a voyagé dans l'Amérique du Nord: il a fait _Atala_ et -_René_, où il est plus question de la désolation du cœur laissée -par les doctrines du dix-huitième siècle et par la révolution -française que des sauvages qui y sont mis en scène.» - -Une autre exception, c'est la chanson de Béranger. Mais Béranger a -continué dans l'art, comme avec un dessein prémédité, l'esprit du -dix-huitième siècle et de la révolution. Sa chanson est au plus haut -degré philosophique et révolutionnaire. Il s'est trouvé un homme qui, -sentant, lui aussi, au fond du cœur la misère du présent, a eu la -force de renoncer d'abord au lyrisme et de tourner la poésie à -l'action, faisant à la fois œuvre de poète, de philosophe et d'homme -d'État. Il a su faire converger l'esprit de la comédie et de la satire -à l'inspiration de la _Marseillaise_; et il a composé de ce mélange -la chanson politique, la chanson nationale. Mais quelle conséquence -peut-on tirer de cette individualité unique, pour nier le caractère -général que nous assignons à la poésie de notre époque? Et n'a-t-on -pas vu d'ailleurs le poète de l'action, quand la méditation des grands -problèmes l'a pris, incliner son front sous la force divine, et aspirer -vers l'avenir avec autant de verve et d'audace que les plus hardis -penseurs? Seulement, comme il n'avait pas montré les mêmes transports -douloureux que les poètes ses contemporains, il a pu élever vers le -ciel et l'avenir un regard plus assuré, et sa foi s'est montrée plus -grande. Exemple unique à notre époque de l'art calme et contenu comme -les époques les mieux organisées en ont produit, mais évidemment dû -à la force d'une intelligence qui sait s'arrêter aux limites qu'elle -veut s'imposer, et qui ne s'abandonne pas à tout son vol. - -Ainsi, en résumé, tout nous paraissait s'accorder pour donner à notre -formule de l'art contemporain la certitude d'une démonstration. «Eh! -comment en effet, disions-nous, la poésie de notre âge ne serait-elle -pas empreinte de ce caractère de profonde désolation qui ne peut -manquer de se manifester dans une crise de renouvellement? Les -philosophes ont engendré le doute; les poètes en ont senti l'amertume -fermenter dans leur cœur, et ils chantent le désespoir. L'ordre social -autrefois se peignait dans tous les arts; l'art était comme un grand -lac qui n'est ni la terre ni le ciel, mais qui les réfléchit. Où -pourrait s'alimenter aujourd'hui l'art calme et religieux? L'art ne peut -aujourd'hui que réfléchir la ruine du monde. Hommes de mon temps, où -sont vos fêtes où le cœur des hommes bat en commun? Vous vivez -solitaires, vous n'avez plus de fêtes. Vous vous bâtissez des demeures -alignées géométriquement; mais vous n'avez ni maisons ni temples. Nos -peintres rendent la nature sans vérité et sans idéal, et aucune -pensée ne dirige leur pinceau. Mais, je le répète, la poésie est -venue fleurir dans vos ruines, elle est venue célébrer des -funérailles. C'est Shakespeare qui conduit le chœur des poètes, -Shakespeare qui conçut le doute dans son sein bien avant la -philosophie. Werther et Faust, Childe-Harold et don Juan suivent l'ombre -d'Hamlet, suivis eux-mêmes d'une foule de fantômes désolés qui me -peignent toutes les douleurs, et qui semblent tous avoir lu la terrible -devise de l'enfer: _Lasciate la speranza._ Que tu es grand, ô Byron, -mais que tu es triste! Et toi, Gœthe, après avoir dit deux fois la -terrible pensée de ton siècle, tu sembles avoir voulu t'arracher au -tourment qui t'obsédait, en remontant les âges, te contentant de -promener ton imagination passive de siècle en siècle, et de répondre -comme un simple écho à tous les poètes des temps passés. D'autres, -plus faibles, ont été moins sages. L'Angleterre a entendu, autour de -ses lacs, bourdonner, comme des ombres plaintives, un essaim de poètes -abîmés dans une mystique contemplation. Combien l'Allemagne a-t-elle -vu de ses enfants participer du puissant délire d'Hoffman et de la -folie de Werner! - -«Et la France! après avoir produit et répandu sur l'Europe la -philosophie du doute, la poésie du doute lui était bien due, quelque -douloureuse qu'elle fut. Pour la première fois, notre langue a enfin -connu le lyrisme. Ce ne sont plus, comme dans les siècles précédents, -quelques accents délicats et purs, quelques retours heureux à -l'antiquité, de l'analyse et de l'éloquence; c'est la poésie -elle-même qui a paru. Mais contemplez ceux à qui nous la devons, -sondez le fond de leur cœur: ne voyez-vous pas que leur front est -empreint de tristesse et de désolation? C'est le doute qui les -assiège, et qui les inspire, comme il inspira Gœthe et Byron. Ou bien -ils essayent vainement de se rejeter en arrière et de se rattacher aux -solutions du christianisme; ou bien ils prodiguent leurs forces à -peindre l'aspect matériel de l'univers; et, quand il s'agit de l'absolu -et de l'éternel, ils font du fantastique sans croyance, uniquement pour -faire de l'art. - -«..... Puisque tout est doute aujourd'hui dans l'âme de l'homme, les -poètes qui expriment ce doute sont les vrais représentants de leur -époque; et ceux qui font de l'art uniquement pour faire de l'art sont -comme des étrangers qui, venus on ne sait d'où, feraient entendre des -instruments bizarres au milieu d'un peuple étonné, ou qui chanteraient -dans une langue inconnue à des funérailles. Leurs chants ont beau -être délicieux à mon oreille, le fond, le fond éternel de mon cœur -est le doute et la tristesse. Ce qu'il y a de réel pour moi, c'est la -poésie de Byron, poésie ironique et désolante, qui soulève des -abîmes ou notre esprit se perd, et qui, connue les harpies, salit à -l'instant même tous les mets qui couvrent la table du festin. C'est là -le glas funèbre que ne me font pas oublier toutes ces harmonies qui -s'élèvent des Arabes ou des Persans, ou des châteaux du moyen âge, -ou des cathédrales gothiques. - -«..... Byron, dans tous ses ouvrages et dans toute sa vie, Gœthe dans -_Werther_ et _Faust_, Schiller dans les drames de sa jeunesse et dans -ses poésies, Chateaubriand dans _René_, Benjamin Constant dans -_Adolphe_, Sénancourt dans _Obermann_, Sainte-Beuve dans _Josèphe -Delorme_, une innombrable foule d'écrivains anglais et allemands, et -toute cette littérature de verve délirante, d'audacieuse impiété et -d'affreux désespoir, qui remplit aujourd'hui nos romans, nos drames et -tous nos livres, voilà l'école ou plutôt la famille de poètes que -nous appelons _byronienne_: poésie inspirée par le sentiment vif et -profond de la réalité actuelle, c'est-à-dire de l'état d'anarchie, -de doute et de désordre où l'esprit humain est aujourd'hui plongé par -suite de la destruction de l'ancien ordre social et religieux (l'ordre -théologique-féodal), et de la proclamation de principes nouveaux qui -doivent engendrer une société nouvelle. En face de cette école, fille -directe de la philosophie du dix-huitième siècle, est venue se placer -une autre famille poétique, dont Lamartine et Hugo sont les -représentants et les chefs en France; école qui, au fond, est aussi -sceptique, aussi incrédule, aussi dépourvue de religion que l'école -byronienne, mais qui, adoptant le monde du passé, ciel, terre et enfer, -comme un _datum_, une convention, un axiome poétique, a pu paraître -aussi religieuse que la poésie de Byron paraissait impie, s'est faite -_ange_ par opposition à l'autre qu'elle a traitée de _démon_, et -cependant a fait route de conserve avec elle pendant plus de quinze ans, -à tel point que l'on a vu les mêmes poètes passer alternativement de -l'une à l'autre, sans même se rendre compte de leurs variations, -tantôt incrédules et sataniques comme Byron, tantôt chrétiens -résignés comme l'auteur de l'imitation.» - -Quand nous écrivions cela, une femme de génie n'avait pas encore -ajouté toute une galerie nouvelle à la galerie de Byron. Lélia -n'était pas venue se placer auprès de Manfred. Quel argument nous -fourniraient aujourd'hui tant de beaux ouvrages à l'appui de notre -thèse! Mais ce ne serait pas là seulement que nous prendrions de -nouvelles armes. Les soutiens les plus remarquables de l'art restauré -du moyen âge nous en livreraient au besoin. Que sont devenus, je le -demande, dans leur développement même, ceux qui se complaisaient, il y -a quinze ans, à reconstruire le passé et à farder leur muse d'un -vernis de christianisme? Us ont vainement essayé de remonter le fleuve, -et les voilà aujourd'hui qui flottent à la dérive. Ils ont fini par -sentir que la vraie poésie de notre époque est celle qui pousse à -l'avenir, en peignant les profondes souffrances du présent. - -Aujourd'hui, je le demande, que sont devenus les anges chrétiens de -leur poésie? Nous aurions de la peine aujourd'hui à distinguer aussi -nettement de la poésie naturelle à notre temps, cette poésie de -convention qui s'était placée à côté d'elle. Il faudrait avouer que -tous ces vains essais de reconstruction du passé et tous ces vains -autels élevés à l'art, comme si l'art sans l'humanité était quelque -chose, ont été renversés par ceux mêmes qui les avaient dressés. -Les plus forts ont fini, l'un après l'autre, par dire, comme le vieux -Corneille, mais dans un autre sens: - - -Je suis vaincu du temps, je cède à son outrage. - - -Ils ont cédé à l'esprit du siècle, ils ont rendu les armes, ils ont -jeté le masque, et on a vu de plus en plus les traces du vautour qu'ils -voulaient nous cacher. La vraie poésie de notre époque, la poésie qui -pleure et qui cherche, a fini par les envahir. - -Les ouvrages remarquables qui appartiennent à cette poésie triste, -malade, si l'on veut, mais prophétique, se sont tellement accumulés, -qu'à l'exception des trois ou quatre œuvres d'un caractère différent -dont nous avons expliqué la cause génératrice, tout le fond de la -littérature européenne est teint de cette couleur. L'esprit qui -inspira _Werther_ à Gœthe a souillé partout. Ovide, peignant le chaos -d'où devait sortir le monde, le représente comme une grande confusion -d'éléments qui se heurtent, sous un même voile, et, pour ainsi dire, -sous un même visage: - - -Unus erat toto naturæ vultus in orbe. - - -La littérature de notre époque, symbole du chaos où nous nous -agitons, el d'où sortira un monde, est presque uniformément couverte -d'un grand voile de mélancolie. - - - - -II - - -_Werther_ est le premier jet et le début de toute cette poésie de -notre âge. Nous serions tentés de croire que c'est un de ces livres -initiateurs en bien ou en mal qui renferme en germe toute une série de -créations analogues. Mais si on lui refuse d'être le père de tant -d'ouvrages du même genre qui l'ont suivi, au moins faut-il reconnaître -qu'il fut le premier-né de cette famille si nombreuse, et qu'il a -précédé de bien des années tous ses frères et sœurs. L'époque de -sa publication est en effet très-remarquable. Croirait-on qu'il y a -déjà _soixante-six ans_ que ce type original de la poésie du spleen a -paru dans le monde! _Werther_ fut écrit et publié en 1774, sous Louis -XV, quatre ans avant la mort de Voltaire et de Rousseau, quinze ans -avant la révolution. Et pourtant on dirait ce livre d'hier! Il est vrai -que Gœthe a prolongé si tard sa vie, que nous le prenons volontiers -pour un écrivain de notre génération; on ne songe guère qu'il avait -quarante ans à l'époque de l'assemblée constituante, et que son -œuvre capitale était achevée dès lors depuis longtemps. Mais il y a -une autre raison qui rapproche de nous ses ouvrages: c'est qu'ils sont, -comme je l'ai dit, profondément empreints du même esprit qui s'est -développé plus tard. La révolution interrompit pendant trente ans la -marche de l'esprit poétique; la rêverie ne put pas avoir cours au -milieu d'une action si terrible et si merveilleuse. Trente ans de lacune -se trouvent ainsi jetés entre Gœthe et ses rivaux. Ce que Gœthe avait -senti vers 1770, d'autres commencèrent à l'éprouver vers 1800; et -alors de nouveaux _Werther_ et de nouveaux _Faust_ renouèrent la -tradition poétique. - -Il y aurait une étude bien curieuse à faire. Il faudrait comparer -_Werther_ à _Faust_, et montrer le rapport intime qui unit ces deux -ouvrages de Gœthe: on obtiendrait ainsi une sorte de type abstrait de -la poésie de notre âge. On prendrait ensuite l'œuvre entière de -Byron, et le type en question reparaîtrait. On ferait la même chose -pour le _René_ de M. de Chateaubriand, pour l'_Obermann_ de M. de -Sénancourt, pour l'_Adolphe_ de Benjamin Constant, et pour une -multitude d'autres productions éminentes et parfaitement originales en -elles-mêmes, sans compter les imitations plus ou moins remarquables de -_Werther_, telles que le _Jacopo Ortiz_ d'Ugo Foscolo. Mais, si les -considérations que j'ai émises tout à l'heure sont vraies, une telle -comparaison entre _Werther_ et les œuvres analogues qui l'ont suivi, -même en se restreignant à celles qui ont le plus de rapport avec lui, -ne serait rien moins qu'un tableau et une histoire de la littérature -européenne depuis près d'un siècle: ce serait la formule générale -de cette littérature, donnant à la fois son unité et sa variété, ce -qu'il y a de permanent en elle et ce qu'il y a de variable, à savoir la -forme que revêt, suivant l'âge de l'auteur, suivant son sexe, son -pays, sa position sociale, ses douleurs personnelles, et au -milieu des événements généraux et des divers systèmes d'idées qui -l'entourent, cette pensée religieuse et irréligieuse à la fois que le -dix-huitième siècle a léguée au nôtre comme un funeste et glorieux -héritage. Laissons là ce sujet, qui demanderait un volume. D'autres -questions se présentent. Comment un ouvrage tel que _Werther_ a-t-il pu -naître en 1774? et quelle valeur artistique et morale a ce roman? Nous -nous bornerons à quelques considérations sur ces deux points. - -Comment _Werther_ et _Faust_ ont-ils pu naître en 1774[5], -immédiatement après Marivaux et Crébillon fils, et lorsque la -littérature française en était à Marmontel, à la Harpe et à -Florian? On dira peut-être que, Gœthe étant Allemand, il n'y a aucune -raison de comparer ce qui se faisait alors en Allemagne avec ce qui se -faisait en France. Mais c'est une erreur de s'imaginer que Gœthe ne -relève que de son pays: le développement de Gœthe appartient à la -France comme à l'Allemagne. Il suffit de jeter les veux sur ses -_Mémoires_ pour en être convaincu. - -La vérité, c'est que Gœthe s'est formé entre la France et -l'Allemagne, participant des deux, et recevant ainsi une double -impulsion; et c'est cette double impulsion qui a produit _Werther._ - -Gœthe, dans ses _Mémoires_, s'est attaché avec un soin minutieux à -expliquer comment il fit _Werther_ avec sa propre vie, avec ses amours, -avec ses douleurs, avec son sang, pour ainsi dire. On dirait, tant il -sentait que toute son œuvre était là en germe, qu'il n'a songé à -écrire ses _Mémoires_ que pour cette explication, par laquelle il -termine une confession qu'il n'a jamais continuée au delà. Il raconte -donc une multitude de faits personnels pour montrer comment de toute son -existence sortit un jour _Werther_, écrit (ce sont ses expressions) -dans une sorte de somnambulisme. Mais, malgré toutes ces curieuses -révélations, il nous semble que Gœthe ne donne pas de _Werther_ la -grande et simple explication qui se présente tout naturellement. Nul -homme, quelque force de réflexion intérieure qu'il ait, ne se juge -bien lui-même au point de se nommer relativement à l'ordre successif -des choses. Gœthe est trop occupé des mille petits accidents intimes -de sa vie, de tous les petits ruisseaux qui ont amoncelé peu à peu -dans son cœur la source d'où _Werther_ a jailli: il oublie les causes -générales et les horizons éloignés d'où ces ruisseaux découlaient. -Toute peinture ainsi faite par l'auteur d'un ouvrage, dans le but -d'expliquer cet ouvrage, devient personnelle au point de manquer de -largeur et de lumière: au lieu de la Providence qui enfante les -chefs-d'œuvre de l'esprit humain, on ne découvre plus que le hasard -des causes accessoires. L'auteur, étant au centre de sa création, ne -voit et ne montre que la pointe des traits qui l'ont frappé: il ne voit -souvent pas d'où ces traits sont partis. - -La grande cause qui a fait produire Werther à Gœthe, c'est cette -double impulsion de la France et de l'Allemagne dont nous parlions tout -à l'heure; c'est la lutte dans son esprit de deux puissants génies, -venus l'un du Midi, l'autre du Nord. - -L'esprit de la réforme du seizième siècle contenait deux tendances -différentes: un esprit de liberté et d'examen, un esprit -d'enthousiasme et de foi religieuse. La France et le Nord se -partagèrent ces deux tendances. L'une produisit à la fin Voltaire; -l'autre, après Milton, enfanta Klopstock. Un génie intermédiaire, et -qui participe des deux tendances, c'est Rousseau. - -Si l'on devait rattacher plus particulièrement _Werther_ à quelque -autre œuvre antérieure, il est évident qu'il faudrait nommer -l'_Héloïse_ de Rousseau et les six premiers livres des _Confessions._ -Gœthe devait le savoir: est-ce donc l'orgueil qui lui a fait passer -sous silence, dans ses _Mémoires_, l'impression que fit sur lui -Rousseau, tandis qu'il s'étend avec tant de complaisance sur la -réaction que produisirent dans son esprit les livres athées et -anti-poétiques du dix-huitième siècle? - -Gœthe, qui apprit le français en même temps que sa langue maternelle; -qui, à dix ou douze ans, pendant l'occupation que les Français firent -de Francfort, assistait tous les soirs aux représentations des drames -français, et faisait lui-même, à cet âge, génie précoce qu'il -était, des pièces écrites en français; qui, durant toute son -éducation, achevée en France, lut et dévora avidement tous les -écrits de la France; Gœthe, dis je, appartient par mille liens à -l'esprit général de la France et du dix-huitième siècle. - -Mais, par son éducation protestante, si soignée et si savante, il -appartenait aussi à la patrie de Leibnitz, à un pays qui, ayant -abordé, dans l'époque antérieure, sous la forme théologique du moyen -âge, tous les grands problèmes de la religion, de la morale et de la -société, s'était arrêté à certaines solutions, et n'avait pas -voulu aller plus loin; qui n'avait pas pu faire deux révolutions coup -sur coup, et qui, s'étant fait protestant, était resté chrétien. - -Au fond, l'esprit de la réforme, soit qu'il conduisit à -l'incrédulité, soit qu'il s'arrêtât dans certaines limites, était -un esprit sublime, un esprit d'enthousiasme et de foi. Il y a de -l'enthousiasme, il y a de la foi jusque dans le sentiment qui a donné -naissance aux plus désolantes doctrines du dix-huitième siècle. - -Mais cet esprit novateur, cet esprit qui renverse toute tradition, toute -autorité, et qui cherche, devient nécessairement un esprit de doute et -de scepticisme, aussitôt qu'il a passé certaines limites et qu'il ne -veut plus connaître de point d'arrêt; et il devient nécessairement un -esprit d'athéisme, s'il poursuit encore longtemps sa course sans -rencontrer Dieu. C'est ce qui était arrivé à la France. Tandis que -l'Allemagne était restée superstitieuse, la France était devenue -athée. - -Impuissance donc des deux côtés, c'est-à-dire impuissance de l'esprit -de la réforme limité où il s'était limité en Allemagne, et -impuissance de cet esprit lancé dans la voie où il s'était lancé en -France. - -Non, l'esprit de l'Allemagne, l'esprit religieux du protestantisme, -abandonné à lui-même, ne pourra conduire l'humanité au but de ses -destinées. Il n'y a pas assez d'audace dans cette réforme de Luther -arrêtée où elle s'est arrêtée. Je n'en voudrais qu'une preuve: -pourquoi le protestantisme a-t-il abouti d'abord de toutes parts à -l'anabaptisme, et comment l'anabaptisme a-t-il été vaincu, sinon par -la retraite honteuse à bien des égards de la réforme? Ne voyez-vous -pas que le volcan n'a pas jeté toutes ses flammes, et que cette forme -religieuse et sociale que le christianisme protestant a revêtue doit -disparaître à son tour? - -Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, le sent, el il n'ose -s'abandonner complètement au génie de son pays. Cette religion -arrêtée ne le satisfait pas; cette société arrêtée également ne -contente pas ses désirs. Il porte plus haut sa vue; il est trop -philosophe pour être chrétien et homme de cette façon: il veut, sans -oser bien se l'avouer, un autre ciel, une autre terre. - -Mais, réciproquement, non, l'esprit de la France, l'esprit irréligieux -de la philosophie, livré à lui-même, ne pourra conduire l'humanité -au but de ses destinées. Si ce n'est pas le christianisme de Milton ou -de Klopstock qui régénérera le monde, ce n'est pas non plus le -déisme ou plutôt l'athéisme de Voltaire qui le sauvera. Où est le -ciel avec cet athéisme, et que devient la terre avec lui? - -Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, sent cette impuissance -de la France, comme il sent celle de l'Allemagne, et il s'efforce de -faire, dans son cœur et dans sa raison, une réaction contre -l'athéisme. Il se trouve donc, lui poète, entre l'inspiration de -Voltaire et celle de Klopstock, entre les deux muses qui ont clos le -dix-huitième siècle par une terrible antithèse, la _Messiade_ et la -_Guerre des Dieux._ D'un côté, l'esprit du matérialisme le pénètre: -il est disciple de Voltaire, de Diderot, de Buffon, de tout le -dix-huitième siècle; d'un autre côté, l'esprit mystique qui séduit -Lavater, qui illumine Swedenborg, qui inspire Lessing et Jacobi, ne lui -est pas étranger. - -Voici donc venir du Nord, après Rousseau, un homme qui participe à la -fois de l'athéisme et de la religion. - -Un tel état de l'âme est une grave, une affreuse maladie, bien que -cette maladie vaille mieux que le calme de l'incrédulité pure, ou que -le calme de la religiosité du passé. Une dualité douloureuse -s'établit dans un homme ainsi placé entre deux aspirations -différentes. Il y a deux hommes en lui: si l'un affirme, l'autre nie; -si l'un s'enthousiasme, l'autre sourit ironiquement; si l'un croit, -l'autre se moque de sa crédulité. Que faire quand on est là, quand on -vient à une telle époque? Le plus facile, à coup sûr, c'est de -suivre alternativement ou de mêler et de combiner ensemble ces deux -aspirations. Alors on est artiste comme le fut Gœthe. - -Quand Lavater et Basedow s'enflammaient devant lui, l'un pour sa -régénération du christianisme, l'autre pour ses plans philanthropiques, -Gœthe écoutait ses amis et se recueillait dans le doute. Ne -pouvant les suivre dans leurs utopies, il songeait, dans sa -force, ou si l'on veut dans sa faiblesse, à tirer deux un utile parti; -avec ces hommes de foi, qu'il avait sous les yeux, il songeait à faire -de l'art; il ne s'abandonnait pas à leurs idées, il voulait seulement, -comme un miroir fidèle, réfléchir leur image: il travaillait à son -_Mahomet_[7]. - -Une telle résolution d'être artiste à tout prix a sa grandeur et sa -misère. On le vit bien pour Gœthe. Sa grandeur est évidente, mais sa -misère ne l'est pas moins. Quand la philosophie du dix-huitième -siècle produisit la révolution française, que fit Gœthe, le disciple -à demi de cette philosophie? Il ne sentit pas la grandeur de cette -révolution, il affecta de ne pas s'en émouvoir: il fut moins grand -alors que Schiller. - -Et plus tard, dans sa longue carrière, quel mouvement a-t-il donné à -sa patrie, aux jours d'action et de péril? L'Allemagne tournait les -yeux vers lui: il ne répondait rien, ou il rendait des oracles douteux. -Méphistophélès s'était enfermé avec lui dans sa retraite de Weimar, -et tenait compagnie à Faust. - -Mais, avant de se donner ce caractère d'un artiste qui s'attache -exclusivement à l'art, faute d'une philosophie, et qui, de dessein -prémédité, se fait sceptique sans vouloir pourtant souffrir de son -scepticisme, Gœthe avait été naturellement ce qu'il se fit plus tard -par la réflexion, c'est-à-dire qu'il avait été sceptique, mais avec -douleur; et c'est alors, c'est dans la virginité de son génie qu'il -écrivit Werther. - -Je dirai en peu de mots ce que je sens sur cet ouvrage. - -«J'ai vu les mœurs de mon temps, et j'ai publié ce livre,» écrivait -Rousseau en tête de sa _Nouvelle Héloïse._ Quand on compare _Werther_ -aux mœurs et aux livres de notre époque, on doit le juger excellent. -Si la vertu n'y est pas enseignée, l'enthousiasme pour la vertu y -respire. J'y trouve trois grands traits, trois traits de la poésie -véritable, trois signes d'avenir. J'y trouve le retour à la nature, le -sentiment de l'égalité humaine, le sentiment pur de l'amour: ce sont -trois traits de Rousseau, qui, comme une image sacrée de l'idéal, ont -passé dans l'âme de Gœthe, et y vivaient à l'époque où il fit -_Werther._ - -La poésie de la nature n'est que le cadre d'un retour vers la religion. -Quand les premiers chrétiens s'éloignèrent des idoles et -désertèrent les temples des païens, ils n'eurent d'abord pour temple -que la voûte du ciel. «À quoi bon des temples pour qui conçoit la -grandeur et l'unité de Dieu?» disent à chaque instant les premiers -Pères. Le christianisme commença par un retour vers la nature. Lisez, -dans Minutius Félix, l'admirable entretien d'_Octavius_ et de ses amis -au bord de la mer, et jugez si le christianisme n'a pas débuté par -là. Jésus lui-même, dans l'Évangile, ne vit-il pas dans la retraite, -au bord des lacs, au sein des déserts, contemplant la grandeur de Dieu -et la misère des hommes? - -Ne nous étonnons donc pas que toute la poésie de notre époque se soit -réfugiée dans la nature. On s'y réfugie toujours, pour y prendre des -consolations ou des inspirations, aux époques de renouvellement. On -arrive également là parce que l'on fuit et parce que l'on cherche. Le -plus grand peintre de la nature chez les anciens, Virgile, a déjà -jusqu'à un certain point l'aine chrétienne. De Théocrite à saint -Basile, qui aimait tant la nature, il y a cinq siècles où, païens et -chrétiens, tout ce qui a une vie de désir se tourne avec passion vers -la retraite. Mais à ces époques voici ce qui arrive: ceux qui se -réfugient ainsi dans la nature sans beaucoup songer à l'humanité sont -simplement poètes; ceux qui, au sein de la nature, prient pour -l'humanité et s'occupent d'elle, sont poètes dans un autre sens, dans -un sens plus élevé. Ce qui a manqué aux artistes de notre époque, ce -qui a manqué à Gœthe, à Byron et à tant d'autres, c'est de joindre -au sentiment de la nature un sentiment également vif des destinées de -l'humanité. Rousseau, l'initiateur de ce mouvement; Rousseau, qui fit -sortir l'art des maisons et des palais pour l'introduire sur une plus -grande scène, et dont la poésie, sous ce rapport, est à la poésie de -ses devanciers comme le lac de Genève est aux jardins de Versailles; -Rousseau, dis-je, avait en même temps à un degré supérieur l'idée -générale, l'idée philosophique, l'idée sociale. Soit qu'il peigne -son homme originel dans la forêt primitive, soit qu'il rêve l'amour au -bord du Léman, la nature est un observatoire d'où il pense à -l'humanité. Des deux artistes, ses disciples à bien des égards, qui -le suivirent immédiatement, Gœthe et Bernardin de Saint-Pierre, ce -dernier est celui qui a encore le sentiment le plus vif de l'humanité -et de ses destinées générales. Gœthe, entravé, comme je l'ai -indiqué, par l'esprit retardataire de son pays, est très-inférieur -sur ce point. Il ne se sent, quant au reste des hommes, qu'affranchi et -indépendant; il ne se sent pas relié à eux; il ne se sent pas citoyen -du monde, acteur dans le développement nécessaire et légitime de -l'humanité, enchaîné à ses destinées, et ayant h cet égard un -droit et un devoir. La raison en est simple: la France seule s'était -faite initiatrice; l'Allemagne, au contraire, prétendait à -l'immobilité, à la conservation, à la durée; elle ne permettait à -l'idéalisme naissant que d'agiter le cœur et la tête de ses enfants, -sans leur laisser croire à l'effet des idées, à l'activité possible, -à la réalisation de l'idéal. Gœthe a le défaut de son pays. Sa -poésie donc, privée de l'espérance qui s'applique à l'humanité tout -entière, tourne à l'individualité et à l'égoïsme. La nature n'est -pas pour lui cette retraite où l'âme travaille pour l'humanité. C'est -à contempler la nature pour elle-même que l'âme s'applique. Mais la -nature, quoiqu'elle se communique à nous, ne peut jamais être en -communication directe avec nous. Sa contemplation ainsi dirigée devient -donc un tourment pour l'âme, qui cherche toujours son véritable objet, -l'homme. Plus le sentiment de la nature est fort, plus ce tourment -devient âpre et douloureux. Comment y échapper? par l'amour individuel -ou par cette espèce d'égoïsme qu'on appelle l'art pour l'art. On seul -déjà, dans Gœthe écrivant _Werther_, le Gœthe qui se montra plus -tard. - -Mais si une large sympathie pour les destinées générales de -l'humanité ne se montre pas dans ce livre, ce n'est du moins qu'une -lacune; rien d'hostile aux tendances les plus généreuses que l'esprit -humain ait conçues n'y perce jamais. Seulement il faut avouer que le -sentiment de l'humanité y est tort peu développé, et que le sentiment -de l'égalité ne s'y montre que sous l'aspect révolutionnaire. - -Quant à de la sensibilité pour les malheurs individuels des hommes et -à ce qu'on nomme de la philanthropie, le cœur de Werther en est plein -par moments. Mais ce n'est pas là le sentiment de l'humanité -collective; ce n'est pas un attachement sérieux et raisonné aux -destinées de l'humanité, une sollicitude inquiète et active en même -temps pour tous les hommes en général: c'est de la sensibilité, ce -n'est pas de la charité. Ce n'est pas un dogme conçu par la raison, ni -rien qui ressemble à un pareil dogme; c'est une émotion, une passion -plus ou moins fugitive. Un tel sentiment pour l'humanité, quoique -louable en lui-même, n'est capable de donner à notre âme ni force, ni -lumière, ni ton, ni harmonie. - -Ainsi l'unité de ce qui compose l'état normal de l'homme manque dans -ce caractère de Werther, et, par conséquent, la proportion de toutes -les parties. Le sentiment de force et d'indépendance, n'étant -contre-balancé par rien, devient un orgueil insensé; l'amour devient -une fureur; le sentiment de la nature, une rêverie fatigante. Werther -s'abîme ainsi au milieu des plus beaux dons qui puissent décorer -l'âme humaine. - -Mais, malgré cette ruine d'une âme dont les éléments sont sublimes, -ces éléments n'en restent pas moins beaux en eux-mêmes. -L'indépendance de Werther, et son besoin d'égalité, qui lui fait -fouler aux pieds les vaines distinctions de rang et de naissance, n'en -est pas moins un noble sentiment. L'ardeur de son amour n'en est pas -moins une des plus admirables révélations de l'amour que jamais poète -ait écrites. - -Les trois grands milieux du cœur de l'homme, la nature, l'humanité, la -famille, sont donc sentis dans ce livre, et sentis d'une ardeur pure et -sincère, mais isolément sentis. Le lien manque: et comment, je le -répète, ne manquerait-il pas? Ce lien, c'est une religion, c'est ce -que l'humanité cherche. L'harmonie donc entre ces trois choses, la -nature, l'humanité, la famille, n'existe pas pour Werther; et la plus -grande de ces trois révélations divines, l'humanité, est aussi celle -qui brille le plus faiblement et le plus rarement à ses yeux. -Qu'arrive-t-il donc, encore une fois? Werther sent la nature, et par là -il se sent artiste, il se sent puissant: mais où tourner cette -puissance, que faire de son art, que créer? Créer, c'est aimer; -l'amour universel est le grand artiste et le créateur du monde. Werther -sent l'amour; mais en même temps qu'il sent l'amour, il n'en sent que -plus faiblement encore l'humanité. Où donc trouverait-il une ancre -forte et solide contre les orages de son amour individuel? L'amour de -l'humanité à un haut degré et dans un large sens lui faisant défaut, -et l'amour individuel se trouvant lui manquer aussi, en apparence par le -simple effet d'un hasard, mais en réalité par l'imperfection des -choses d'ici-bas, il tombe sous l'empire exclusif de ce sentiment -d'artiste qu'il a pour la nature. Il devient, faut-il le dire? la proie -du monde extérieur. Enlevé de terre et sans racines, il est livré aux -vents comme les nuages. Le soleil, dans son cours, le gouverne; sa vie -dépend de ses rayons; suivant le mois de l'année et le temps qu'il -fait, il erre en furieux dans le ciel ou dans l'enfer. - -On n'a pas assez remarqué l'admirable symbolisme dont Gœthe a usé -dans ce livre. Les dates de ces lettres peuvent leur servir de clef. -Chaque lettre répond à la saison où elle est écrite, tant Werther -est abandonné à cette force cachée au sein des éléments. D'abord on -le voit, au printemps, dans de délicieuses campagnes, tout entier au -sentiment de la nature. L'amour le prend alors. Le roman dure deux ans, -suivant toujours les vicissitudes des saisons; et Werther, après avoir -passé par l'extrême délire en été, s'affaisse avec l'automne, et se -tue en hiver. De là toutes ces images du monde extérieur introduites -si naturellement dans la peinture des sentiments, qu'on dirait qu'elles -ne font avec elle qu'un seul tissu. - -Telle est donc, à notre avis, la borne de ce livre, telle est sa -grandeur et sa limite. Voilà comment il est immoral et impie aux yeux -de beaucoup, moral et à un certain degré religieux aux nôtres. À -ceux qui le déclarent impie, nous demanderons: En quoi Gœthe, dans -_Werther_, a-t-il réellement outragé la foi, l'espérance, la -charité? De quelle confiance sublime déshérite-t-il l'homme dans ce -livre? Tout au plus pourrait-on dire qu'un tel caractère, peint dans -toute sa vérité, est immoral à cause de ce qui lui manque, -c'est-à-dire parce que Werther ne sait pas transformer en amour plus -grand et plus divin cet amour qui le fait mourir. Mais cette exaltation -qu'il porte dans le sentiment de la nature et de l'amour, de même que -son dégoût pour la société présente, n'ont rien en soi que de -louable et de bon. - -Madame de Staël se trompe donc lorsqu'elle reproche à Gœthe de -s'être passionné et d'avoir passionné ses lecteurs pour le suicide. -Le suicide était la conséquence nécessaire de l'élévation relative -que Gœthe a donnée à son héros, et de l'impossibilité où il était -de lui donner une élévation plus grande. Qui ne voit, en effet, qu'il -faudrait à Werther une religion pour remplacer dans son cœur et dans -son intelligence la vieille religion dont il est à jamais sorti, et -pour le retenir ainsi sur le bord de l'abîme, au nom du devoir? Celui -qui ne sent pas cela ne comprend pas ce livre. Gœthe concevait bien son -œuvre de cette façon. Un critique, Nicolaï, ayant essayé de tourner -en ridicule ce dénouement nécessaire, imagina de refaire l'ouvrage en -conservant le commencement et en changeant la fin: Werther, dans ce -nouveau plan, ne se tuait pas. «Le pauvre homme, dit Gœthe, ne se -doute pas que le mal est sans remède, et qu'un insecte mortel a piqué -dans sa fleur la jeunesse de Werther.» - -Oui, sans doute, nous pressentons aujourd'hui une autre poésie, une -poésie qui n'aboutira pas au suicide. Mais ceux qui la feront, cette -poésie, ne reculeront pas sur leurs devanciers; je veux dire qu'ils -n'abandonneront pas cette élévation du sentiment et de l'idée, que -l'on voudrait vainement flétrir du nom de folle exaltation. Ce n'est -pas avec des débris de vieilles idoles, ce n'est pas non plus en -aplatissant nos âmes et en vulgarisant nos intelligences, qu'ils -résoudront ce problème d'une poésie qui, au lieu de nous porter au -suicide, nous soutienne dans nos douleurs. Je sais que l'art a tourné -aujourd'hui vers un plat servilisme, vers un plat matérialisme; mais -j'aime encore mieux l'art douloureux de Gœthe dans _Werther_ et dans -_Faust_, que cet art qui, pour les jouissances du présent, trahit -toutes les espérances de l'humanité, et abandonne honteusement -l'idéal. Montrez-nous, poètes, montrez-nous des cœurs aussi fiers, -aussi indépendants que celui que Gœthe a voulu peindre! Seulement -donnez un but à cette indépendance, et qu'elle devienne ainsi de -l'héroïsme. Montrez-nous l'amour aussi ardent, aussi pur que Gœthe -l'a peint dans _Werther_; mais que cet amour sache qu'il y a un amour -plus grand, dont il n'est qu'un reflet. Montrez-nous, en un mot, dans -toutes vos peintures, le salut de la destinée individuelle lié à -celui de la destinée universelle. Mais ne tentez pas de rabattre sur -cette ardeur de sentiment et sur cette élévation d'intelligence dont -vos devanciers vous ont légué des modèles. Avec les Titans de Gœthe -ou de Byron faites des hommes, mais ne leur enlevez pas pour cela leur -noble caractère! - -L'Allemagne regarde Gœthe comme le plus grand artiste de forme des -temps modernes; son style, particulièrement dans _Werther_, est -considéré comme le type de la perfection classique; et pourtant il a -passé longtemps pour certain en France que le style de _Werther_ était -aussi bizarre, aussi alambiqué, que les sentiments en étaient -étranges. C'était apparemment la faute des traducteurs. À cette -époque, la poésie de style, la poésie qui vit de figures et de -symboles, était fort peu connue chez nous: la manière dont furent -reçus les premiers ouvrages de M. de Chateaubriand le prouve assez. -Apprenant l'allemand, il y a quelques années, je fus frappé de la -clarté de style de ce _Werther_ qui m'avait si fort touché dans ma -jeunesse. Je traduisis littéralement chaque phrase, et je trouvai qu'il -en résultait un français fort correct. La phrase de Gœthe, même -lorsqu'elle est très-poétique, est aussi claire que celle de Voltaire. -C'est ainsi que cette traduction fut écrite. Elle parut en 1829. En la -réimprimant aujourd'hui, j'ai dû me demander si ce livre méritait les -anathèmes dont on l'a si souvent chargé. Quelque peu de -responsabilité qu'on ait à traduire maintenant un ouvrage aussi connu, -on doit y songer pourtant. _Werther_ est, sous bien des rapports, comme -dit madame de Staël, «un roman sans égal et sans pareil;» c'est une -des plus émouvantes compositions de l'art moderne; son effet sur les -imaginations jeunes sera donc toujours redoutable; mais, pour les -raisons que je viens de donner, je crois cette lecture plus salutaire à -notre époque que dangereuse. - - -[Footnote 1: _Les Mémoires de Gœthe_ ont prouvé combien madame de -Staël se trompai! sur ce point.] - -[Footnote 2: _De l'Allemagne_, part II, ch. XXVIII.] - -[Footnote 3: _Revue encyclopédique_, 1831, articles _De la Poésie de -notre époque._] - -[Footnote 4: There is a very life in our despair, _Vitality of poison_; -a quick root Which feeds these deadly branches. - -Childe-Harold.] - -[Footnote 5: _Faust_ ne parut pas précisément cette année; mais -Gœthe le composait presque en même temps que _Werther._ Il avait -publié, l'année précédente, _Gœtz de Berlichinyen._ Ces trois -ouvrages, qui se pressent dans l'esprit de Gœthe, âgé de vingt-cinq -ans à peine, montrent bien le puissant démon qui l'obsédait alors, et -ont entre eux une étroite liaison. Mécontent du présent, et ne -pouvant se reposer dans aucune croyance, Gœthe se retourne d'abord vers -le passé, et il ébauche un modèle de ses créations gothiques que -Walter-Scott et son école reprendront longtemps après et traiteront -avec tant de calme et de froide patience. Mais ce n'est pas la exprimer -sa vie; ce n'est là qu'une œuvre de mémoire, pour ainsi dire, et -d'érudition. Il tente donc l'art actuel: il se peint lui-même avec -toute sa fougue dans _Werther_, et ouvre ainsi à distance la carrière -où Byron et tant d'autres doivent le suivre. Cependant, pour ne pas -mourir avec son héros, Gœthe se fait une résolution: il sera artiste -avant tout. Décomposant alors son âme en deux, c'est-à-dire -idéalisant en deux personnages l'esprit du bien et l'esprit du mal, -l'esprit qui en lui cherche l'avenir, et l'esprit qui lui dit que ses -espérances sont des rêves, l'esprit qui souffre et qui aime, et -l'esprit qui n'aime pas, il place Méphistophélès à côté de Faust, -et son œuvre principale fut terminée[6]. - -[Footnote 6: Voyez la traduction des _Deux Faust_ de M. Henri Blaze, qui -fait partie de cette collection.] - -[Footnote 7: Ce _Mahomet_ n'eût pas été celui de Voltaire: il eût -été _croyant_, il eût ressemblé, en cela, au vrai Mahomet. Mais -pourquoi Gœthe n'acheva-t-il pas cette œuvre? N'est-ce pas parce que -l'incrédulité qui inspira le _Mahomet_ de Voltaire était presque -aussi profonde chez Gœthe que chez Voltaire? Or, comment combiner ces -deux tendances de la religion et de l'irréligion dans un pareil sujet? -Ou Mahomet est vraiment inspiré, et alors il faudrait à Gœthe une -religion assez vaste pour comprendre Mahomet comme tel; ou Mahomet est -un visionnaire qui mérite plutôt la pitié que l'admiration. Gœthe -finit par sentir que ce sujet, comme il l'avait conçu, était au-dessus -de ses forces, et il l'abandonna. - -Ce projet, que Lavater et Basedow inspirèrent sans le savoir, peint au -surplus admirablement l'état où était Gœthe. Il a devant lui des -chrétiens pleins d'enthousiasme, qui veulent faire revivre le -christianisme, et il songe à revêtir Mahomet de leurs couleurs. Il -soupçonne donc qu'il y a dans Mahomet un côté de vraie religion. -Qu'est-ce donc alors que la religion? Elle est donc plus vaste que le -christianisme! Pour combiner celle conception de Mahomet avec le -christianisme, il eût fallu à Gœthe une croyance; il eût fallu qu'il -fût plus qu'artiste, il eût fallu qu'il fût philosophe et religieux -comme l'avenir le sera. - -Au surplus, Gœthe s'est peint lui-même, sous le rapport de ses -croyances, dans un passage de ses _Mémoires_: «Lavater, dit-il, -m'ayant à la fin pressé par ce rude dilemme: _Il faut être chrétien -ou athée_, je lui déclarai que s'il ne voulait pas me laisser en paix -dans ma croyance chrétienne telle que je me l'étais formée, je ne -verrais pas beaucoup de difficulté à me décider pour ce qu'il -appelait l'athéisme, convaincu d'ailleurs, comme je l'étais, que -personne ne savait précisément quelle croyance méritait l'une ou -l'autre qualification.» Malheureusement on ne sait trop non plus ce que -c'est que la croyance chrétienne que Gœthe s'était formée: c'était -une espèce d'oreiller comme celui de Montaigne.] - - - - -WERTHER - - -AU LECTEUR - - -J'ai rassemblé avec soin tout ce que j'ai pu recueillir de l'histoire -du malheureux Werther, et je vous l'offre ici. Je sais que vous m'en -remercierez. Vous ne pouvez refuser votre admiration à son esprit, -votre amour à son caractère, ni vos larmes à son sort. - -Et toi, homme bon, qui souffres du même mal que lui, puise de la -consolation dans ses douleurs, et permets que ce petit livre devienne -pour toi un ami, si le destin ou ta propre faute ne t'en ont pas laissé -un qui soit plus près de ton cœur. - - - - -WERTHER - - - - -4 mai 1771. - - -[Illustration: INITIAL Q.] - - -Que je suis aise d'être parti! Ah! -mon ami, qu'est-ce que le cœur -de l'homme? Te quitter, toi que -j'aime, toi dont j'étais inséparable; -te quitter et être content! -Mais je sais que tu me le pardonnes. -Mes autres liaisons ne -semblaient-elles pas tout exprès -choisies du sort pour tourmenter -un cœur comme le mien? La pauvre Léonore! Et pourtant j'étais -innocent. Était-ce ma faute à moi si, pendant que je ne songeais qu'à -m'amuser des attraits piquants de sa sœur, une funeste passion -s'allumait dans son sein? Et pourtant suis-je bien innocent? N'ai-je pas -nourri moi-même ses sentiments? Ne me suis-je pas souvent plu à ses -transports naïfs qui nous ont l'ait rire tant de fois, quoiqu'ils ne -fussent rien moins que risibles? N'ai-je pas... Oh! qu'est-ce que c'est -que l'homme, pour qu'il ose se plaindre de lui-même! Cher ami, je te le -promets, je me corrigerai; je ne veux plus, comme je l'ai toujours fait, -savourer jusqu'à la moindre goutte d'amertume que nous envoie le sort. -Je jouirai du présent, et le passé sera le passé pour moi. Oui, sans -doute, mon ami, tu as raison; les hommes auraient des peines bien moins -vives si... (Dieu sait pourquoi ils sont ainsi faits...), s'ils -n'appliquaient pas toutes les forces de leur imagination à renouveler -sans cesse le souvenir de leurs maux, au lieu de se rendre le présent -supportable. - -Dis à ma mère que je m'occupe de ses affaires, et que je lui en -donnerai sous peu des nouvelles. J'ai parlé à ma tante, cette femme -que l'on fait si méchante; il s'en faut bien que je l'aie trouvée -telle: elle est vive, irascible même, mais son cœur est excellent. Je -lui ai exposé les plaintes de ma mère sur cette retenue d'une part -d'héritage; de son côté, elle m'a fait connaître ses droits, ses -motifs, et les conditions auxquelles elle est prête à nous rendre ce -que nous demandons et même plus que nous ne demandons. Je ne puis -aujourd'hui l'en écrire davantage sur ce point: dis à ma mère que -tout ira bien. J'ai vu encore une fois, mon ami, dans cette chétive -affaire, que les malentendus et l'indolence causent peut-être plus de -désordres dans le monde que la ruse et la méchanceté. Ces deux -dernières au moins sont assurément plus rares. - -Je me trouve très-bien ici. La solitude de ces célestes campagnes est -un baume pour mon cœur, dont les frissons s'apaisent à la douce -chaleur de cette saison où tout renaît. Chaque arbre, chaque haie est -un bouquet de fleurs; on voudrait se voir changé en papillon pour nager -dans cette mer de parfums et y puiser sa nourriture. - -La ville elle-même est désagréable; mais les environs sont d'une -beauté ravissante. C'est ce qui engagea le feu comte de M... à planter -un jardin sur une de ces collines qui se succèdent avec tant de -variété et forment des vallons délicieux. Ce jardin est fort simple; -on sent dès l'entrée que ce n'est pas l'ouvrage d'un dessinateur -savant, mais que le plan en a été tracé par un homme sensible, qui -voulait y jouir de lui-même. J'ai déjà donné plus d'une fois des -larmes à sa mémoire, dans un pavillon en ruines, jadis sa retraite -favorite, et maintenant la mienne. Bientôt je serai maître du jardin. -Depuis deux jours que je suis ici, le jardinier m'est déjà dévoué, -et il ne s'en trouvera pas mal. - - - - -10 mai. - - -Il règne dans mon âme une étonnante sérénité, semblable à la -douce matinée de printemps dont je jouis avec délices. Je suis seul et -je goûte le charme de vivre dans une contrée qui fut créée pour des -âmes comme la mienne. Je suis si heureux, mon ami, si abîmé dans le -sentiment de ma tranquille existence, que mon talent en souffre. Je ne -pourrais pas dessiner un trait, et cependant je ne fus jamais plus grand -peintre. Quand les vapeurs de la vallée s'élèvent devant moi, -qu'au-dessus de ma tête le soleil lance d'aplomb ses feux sur -l'impénétrable voûte de l'obscure forêt, et que seulement quelques -rayons épars se glissent au fond du sanctuaire; que couché sur la -terre dans les hautes herbes, près d'un ruisseau, je découvre, dans -l'épaisseur du gazon mille petites plantes inconnues; que mon cœur -sent de plus près l'existence de ce petit monde qui fourmille parmi les -herbes, de cette multitude innombrable de vermisseaux et d'insectes de -toutes les formes; que je sens la présence du Tout-Puissant qui nous a -créés à son image, et le souffle du Tout-Aimant qui nous porte et -nous soutient flottants sur une mer d'éternelles délices; mon ami, -quand le monde infini commence ainsi à poindre devant mes yeux, et que -je réfléchis le ciel dans mon cœur comme l'image d'une bien-aimée, -alors je soupire et m'écrie en moi-même: «AH! si tu pouvais exprimer -ce que tu éprouves! si tu pouvais exhaler et fixer sur le papier cette -vie qui coule en toi avec tant d'abondance et de chaleur, en sorte que -le papier devienne le miroir de ton âme, comme ton âme est le miroir -d'un Dieu infini!...» Mon ami... Mais je sens que je succombe sous la -puissance et la majesté de ces apparitions. - - - - -12 mai. - - -Je ne sais si des génies trompeurs errent dans cette contrée, ou si le -prestige vient d'un délire céleste qui s'est emparé de mon cœur; -mais tout ce qui m'environne a un air de paradis. À l'entrée du bourg -est une fontaine, une fontaine où je suis enchaîné par un charme, -comme Mélusine et ses sœurs. Au bas d'une petite colline se présente -une grotte; on descend vingt marches, et l'on voit l'eau la plus pure -filtrer à travers le marbre. Le petit mur qui forme l'enceinte, les -grands arbres qui la couvrent de leur ombre, la fraîcheur du lieu, tout -cela vous captive, et en même temps vous cause un certain -frémissement. Il ne se passe point de jour que je ne me repose là -pendant une heure. Les jeunes filles de la ville viennent y puiser de -l'eau, occupation paisible et utile, que ne dédaignaient pas jadis les -filles mêmes des rois. Quand je suis assis là, la vie patriarcale se -retrace vivement à ma mémoire. Je pense comment c'était au bord des -fontaines que les jeunes gens faisaient connaissance et qu'on arrangeait -les mariages, et que toujours autour des puits et des sources erraient -des génies bienfaisants. Oh! jamais il ne s'est rafraîchi au bord -d'une fontaine, après une route pénible, sous un soleil ardent, celui -qui ne sent pas cela comme je le sens! - - - - -13 mai. - - -Tu me demandes si tu dois m'envoyer mes livres?... Au nom du ciel! mon -ami, ne les laisse pas approcher de moi! Je ne veux plus être guidé, -excité, enflammé; ce cœur fermente assez de lui-même: j'ai bien -plutôt besoin d'un chant qui me berce, et de ceux-là, j'eu ai trouvé -en abondance dans mon Homère. Combien de fois n'ai-je pas à endormir -mon sang qui bouillonne! car tu n'as rien vu de si inégal, de si -inquiet que mon cœur. Ai-je besoin de te le dire, à toi qui as -souffert si souvent de me voir passer de la tristesse à une joie -extravagante, de la douce mélancolie à une passion furieuse? Aussi je -traite mon cœur comme un petit enfant malade. Ne le dis à personne; il -y a des gens qui m'en feraient un crime. - - - - -15 mai. - - -Les bonnes gens du hameau me connaissent déjà; ils m'aiment beaucoup, -surtout les enfants. Il y a peu de jours encore, quand je m'approchais -d'eux, et que d'un ton amical je leur adressais quelque question, ils -s'imaginaient que je voulais me moquer d'eux, et me quittaient -brusquement. Je ne m'en offensai point; mais je sentis plus vivement la -vérité d'une observation que j'avais déjà faite. Les hommes d'un -certain rang se tiennent toujours à une froide distance de leurs -inférieurs, comme s'ils craignaient de perdre beaucoup en se laissant -approcher, et il se trouve des étourdis et de mauvais plaisants qui -n'ont l'air de descendre jusqu'au pauvre peuple qu'afin de le blesser -encore davantage. - -Je sais bien que nous ne sommes pas tous égaux, que nous ne pouvons -l'être; mais je soutiens que celui qui se croit obligé de se tenir -éloigné de ce qu'on nomme le peuple, pour s'en faire respecter, ne -vaut pas mieux que le poltron qui, de peur de succomber, se cache devant -son ennemi. - -Dernièrement je me rendis à la fontaine, j'y trouvai une jeune -servante qui avait posé sa cruche sur la dernière marche de -l'escalier: elle cherchait des yeux une compagne qui l'aidât à mettre -le vase sur sa tête. Je descendis, et la regardai. «Voulez-vous que je -vous aide, mademoiselle?» lui dis-je. Elle devint rouge comme le feu. -«Oh! monsieur, répondit-elle...--Allons, sans façons...» Elle -arrangea son coussinet, et j'y posai la cruche. Elle me remercia, et -partit aussitôt. - - - - -17 mai. - - -J'ai fait des connaissances de tout genre, mais je n'ai pas encore -trouvé do société. Je ne sais ce que je puis avoir d'attrayant aux -yeux des hommes: ils me recherchent, ils s'attachent à moi, et -j'éprouve toujours de la peine quand notre chemin nous fait aller -ensemble, ne fût-ce que pour quelques instants. Si tu me demandes -comment sont les gens de ce pays-ci, je te répondrai: Comme partout. -L'espèce humaine est singulièrement uniforme. La plupart travaillent -une grande partie du temps pour vivre, et le peu qui leur en reste de -libre leur est tellement à charge, qu'ils cherchent tous les moyens -possibles de s'en débarrasser. Ô destinée de l'homme! - -Après tout, ce sont de bonnes gens. Quand je m'oublie quelquefois à -jouir avec eux des plaisirs qui restent encore aux hommes, comme de -s'amuser à causer avec cordialité autour d'une table bien servie, -d'arranger une partie de promenade en voiture, ou un petit bal sans -apprêts, tout cela produit sur moi le meilleur effet. Mais il ne faut -pas qu'il me souvienne alors qu'il y a en moi d'autres facultés qui se -rouillent faute d'être employées, et que je dois cacher avec soin. -Cette idée serre le cœur.--Et cependant n'être pas compris, c'est le -sort de certains hommes. - -Ah! pourquoi l'amie de ma jeunesse n'est-elle plus, et pourquoi l'ai-je -connue! Je me dirais: Tu es un fou; tu cherches ce qui ne se trouve -point ici-bas... Mais je l'ai possédée, cette amie; j'ai senti ce -cœur, cette grande âme, en présence de laquelle je croyais être plus -que je n'étais, parce que j'étais tout ce que je pouvais être. Grand -Dieu! une seule faculté de mon âme restait-elle alors inactive? No -pouvais-je pas devant elle développer en entier celle puissance -admirable avec laquelle mon cœur embrasse la nature? Notre commerce -était un échange continuel des mouvements les plus profonds du cœur, -des traits les plus vifs de l'esprit. Avec elle, tout, jusqu'à la -plaisanterie mordante, était empreint de génie. Et maintenant... -Hélas! les années qu'elle avait de plus que moi l'ont précipitée -avant moi dans la tombe. Jamais je ne l'oublierai; jamais je n'oublierai -sa fermeté d'âme et sa divine indulgence. - -Je rencontrai, il y a quelques jours, le jeune V... Il a l'air franc et -ouvert; sa physionomie est fort heureuse; il sort de l'université; il -ne se croit pas précisément un génie, mais il est au moins bien -persuadé qu'il en sait plus qu'un autre. On voit en effet qu'il a -travaillé; en un mot, il possède un certain fonds de connaissances. -Comme il avait appris que je dessine et que je sais le grec (deux -phénomènes dans ce pays), il s'est attaché à mes pas. Il m'étala -tout son savoir depuis Batteux jusqu'à Wood, depuis de Piles jusqu'à -Winckelmann; il m'assura qu'il avait lu en entier le premier volume de -la théorie de Sulzer, et qu'il possédait un manuscrit de Heyne sur -l'étude de l'antique. Je l'ai laissé dire. - -Encore un bien brave homme dont j'ai fait la connaissance, c'est le -bailli du prince, personnage franc et loyal On dit que c'est un plaisir -de le voir au milieu de ses enfants: il en a neuf; on fait grand bruit -de sa fille aînée. Il m'a invité à l'aller voir; j'irai au premier -jour. Il habite à une lieue et demie d'ici, dans un pavillon de chasse -du prince; il obtint la permission de s'y retirer après la mort de sa -femme, le séjour de la ville et de sa maison lui étant devenu trop -pénible. - -Du reste, j'ai trouvé sur mon chemin plusieurs caricatures originales. -Tout en elles est insupportable, surtout leurs marques d'amitié. - -Adieu. Cette lettre te plaira; elle est toute historique. - - - - -22 mai. - - -La vie humaine est un songe; d'autres l'ont dit avant moi, mais cette -idée me suit partout, quand je considère les bornes étroites dans -lesquelles sont circonscrites les facultés de l'homme, son activité et -son intelligence; quand je vois que nous épuisons toutes nos forces à -satisfaire des besoins, et que ces besoins ne tendent qu'à prolonger -notre misérable existence; que notre tranquillité sur bien des -questions n'est qu'une résignation fondée sur des revers, semblable à -celle de prisonniers qui auraient couvert de peintures variées et de -riantes perspectives les murs de leur cachot; tout cela, mon ami, me -rend muet. Je rentre en moi-même, et j'y trouve un monde, mais plutôt -en pressentiments et en sombres désirs qu'en réalité et en action; et -alors tout vacille devant moi, et je souris, et je m'enfonce plus avant -dans l'univers, en rêvant toujours. Que chez les enfants tout soit -irréflexion, c'est ce que tous les pédagogues ne cessent de répéter; -mais que les hommes faits soient de grands enfants qui se traînent en -chancelant sur ce globe, sans savoir non plus d'où ils viennent et où -ils vont; qu'ils n'aient point de but plus certain dans leurs actions, -et qu'on les gouverne de même avec du biscuit, des gâteaux et des -verges, c'est ce que personne ne voudra croire; et, à mon avis, il -n'est point de vérité plus palpable. - -Je t'accorde bien volontiers (car je sais ce que tu vas me dire) que -ceux-là sont les plus heureux qui, comme les enfants, vivent au jour la -journée, promènent leur poupée, l'habillent, la déshabillent, -tournent avec respect devant le tiroir où la maman renferme ses -dragées, et, quand elle leur en donne, les dévorent avec avidité, et -se mettent à crier: _Encore!_... Oui, voilà de fortunées créatures! -Heureux aussi ceux qui donnent un titre imposant à leurs futiles -travaux, ou même à leurs extravagances, et les passent en compte au -genre humain, comme des œuvres gigantesques entreprises pour son salut -et sa prospérité! Grand bien leur fasse à ceux qui peuvent penser et -agir ainsi! Mais celui qui reconnaît avec humilité où tout cela vient -aboutir; qui voit connue ce petit bourgeois décore son petit jardin et -en fait un paradis, et comme ce malheureux, sous le fardeau qui -l'accable, se traîne sur le chemin sans se rebuter, tous deux -également intéressés à contempler une minute de plus la lumière du -ciel; celui-là, dis-je, est tranquille: il bâtit aussi un monde en -lui-même; il est heureux aussi d'être homme; quelque bornée que soit -sa puissance, il entretient dans son cœur le doux sentiment de la -liberté; il sait qu'il peut quitter sa prison quand il lui plaira. - - - - -26 mai. - - -Tu connais, d'ancienne date, ma manière de m'arranger; tu sais comment, -quand je rencontre un lieu qui me convient, je me fais aisément un -petit réduit où je vis à peu de frais. Eh bien! j'ai encore trouvé -ici un coin qui m'a séduit et fixé. - -À une lieue de la ville est un village nommé _Wahlheim_[8]. Sa -situation sur une colline est très-belle; en montant le sentier qui y -conduit, on embrasse toute la vallée d'un coup d'œil. Une bonne femme, -serviable, et vive encore pour son âge, y tient un petit cabaret où -elle vend du vin, de la bière et du café. Mais, ce qui vaut mieux, il -y a deux tilleuls dont les branches touffues couvrent la petite place -devant l'église; des fermes, des granges, des chaumières forment -l'enceinte de celle place. Il est impossible de découvrir un coin plus -paisible, plus intime, et qui me convienne autant. J'y fais porter de -l'auberge une petite table, une chaise; et là je prends mon café, je -lis mon Homère. La première fois que le hasard me conduisit sous ces -tilleuls, l'après-midi d'une belle journée, je trouvai la place -entièrement solitaire; tout le monde était aux champs; il n'y avait -qu'un petit garçon de quatre ans assis à terre, ayant entre ses jambes -un enfant de six mois, assis de même, qu'il soutenait de ses petits -bras contre sa poitrine, de manière à lui servir de siège. Malgré la -vivacité de ses yeux noirs, qui jetaient partout de rapides regards, il -se tenait fort tranquille. Ce spectacle me fit plaisir; je m'assis sur -une charrue placée vis-à-vis, et me mis avec délices à dessiner -cette attitude fraternelle. J'y ajoutai un bout de haie, une porte de -grange, quelques roues brisées, pêle-mêle, comme tout cela se -rencontrait; et, au bout d'une heure, je me trouvai avoir fait un dessin -bien composé, vraiment intéressant, sans y avoir rien mis du mien. -Cela me confirme dans ma résolution de m'en tenir désormais uniquement -à la nature: elle seule est d'une richesse inépuisable; elle seule -fait les grands artistes. Il y a beaucoup à dire en faveur des règles, -comme à la louange des lois de la société. Un homme qui observe les -règles ne produira jamais rien d'absurde ou d'absolument mauvais; de -même que celui qui se laissera guider par les lois et les bienséances -ne deviendra jamais un voisin insupportable ni un insigne malfaiteur. -Mais, en revanche, toute règle, quoi qu'on en dise, étouffera le vrai -sentiment de la nature et sa véritable expression. «Cela est trop -fort, t'écries-tu; la règle ne fait que limiter, qu'élaguer les -branches gourmandes.» Mon ami, veux-tu que je le fasse une comparaison? -Il en est de ceci comme de l'amour. Un jeune homme se passionne pour une -belle; il coule près d'elle toutes les heures de la journée, et -prodigue toutes ses facultés, tout ce qu'il possède, pour lui prouver -sans cesse qu'il s'est donné entièrement à elle. Survient quelque bon -bourgeois, quelque homme en place qui lui dit: «Mon jeune monsieur, -aimer est de l'homme, seulement vous devez aimer comme il sied à un -homme. Réglez bien l'emploi de vos instants; consacrez-en une partie à -votre travail et les heures de loisir à votre maîtresse. Consultez -l'état de votre fortune: sur votre superflu, je ne vous défends pas de -faire à votre amie quelques petits présents; mais pas trop souvent; -tout au plus le jour de sa fête, l'anniversaire de sa naissance, etc.» -Notre jeune homme, s'il suit ces conseils, deviendra fort utilisable, et -tout prince fera bien de l'employer dans sa chancellerie; mais c'en est -fait alors de son amour, et, s'il est artiste, adieu son talent. Ô mes -amis! pourquoi le torrent du génie déborde-t-il si rarement? pourquoi -si rarement soulève-t-il ses flots et vient-il secouer vos âmes -léthargiques? Mes chers amis, c'est que là-bas, sur les deux rives, -habitent des hommes graves et réfléchis, dont les maisonnettes, les -petits bosquets, les planches de tulipes et les potagers seraient -inondés; et, à force d'opposer des digues au torrent et de lui faire -des saignées, ils savent prévenir le danger qui les menace. - - -[Footnote 8: Nous prions le lecteur de ne point se donner de peine pour -chercher les lieux ici nommés. On s'est vu obligé de changer les -véritables noms qui se trouvaient dans l'original.] - - - - -27 mai. - - -Je me suis perdu, à ce que je vois, dans l'enthousiasme, les -comparaisons, la déclamation, et, au milieu de tout cela, je n'ai pas -achevé de te raconter ce que devinrent les deux enfants. Absorbé dans -le sentiment d'artiste qui t'a valu hier une lettre assez décousue, je -restai bien deux heures assis sur ma charrue. Vers le soir, une jeune -femme, tenant un panier à son bras, vient droit aux enfants, qui -n'avaient pas bougé, et crie de loin: «Philippe, tu es un bon -garçon!» Elle me fait un salut, que je lui rends. Je me lève, -m'approche, et lui demande si elle est la mère de ces enfants. Elle me -répond que oui, donne un petit pain blanc à l'aîné, prend le plus -jeune, et l'embrasse avec toute la tendresse d'une mère. «J'ai donné, -me dit-elle, cet enfant à tenir à Philippe, et j'ai été à la ville, -avec mon aîné, chercher du pain blanc, du sucre et un poêlon de -terre.» Je vis tout cela dans son panier, dont le couvercle était -tombé. «Je ferai ce soir une panade à mon petit Jean (c'était le nom -du plus jeune). Hier, mon espiègle d'aîné a cassé le poêlon en se -battant avec Philippe, pour le gratin de la bouillie.» Je demandai où -était l'aîné; à peine m'avait-elle répondu, qu'il courait après -les oies dans le pré, qu'il revint en sautant, et apportant une -baguette de noisetier à son frère cadet. Je continuai à m'entretenir -avec cette femme; j'appris qu'elle était fille du maître d'école, et -que son mari était allé en Suisse pour recueillir la succession d'un -cousin. «Ils ont voulu le tromper, me dit-elle; ils ne répondaient pas -à ses lettres. Eh bien! il y est allé lui-même. Pourvu qu'il ne lui -soit point arrivé d'accident! Je n'en reçois point de nouvelles.» -J'eus de la peine à me séparer de cette femme: je donnai un kreutzer -à chacun des deux enfants, et un autre à la mère, pour acheter un -pain blanc au petit quand elle irait à la ville; et nous nous -quittâmes ainsi. - -Mon ami, quand mon sang s'agite et bouillonne, il n'y a rien qui fasse -mieux taire tout ce tapage que la vue d'une créature comme celle-ci, -qui, dans une heureuse paix, parcourt le cercle étroit de son -existence, trouve chaque jour le nécessaire, et voit tomber les -feuilles sans penser à autre chose, sinon que l'hiver approche. - -Depuis ce temps, je vais là très-souvent. Les enfants se sont tout à -fait familiarisés avec moi. Je leur donne du sucre en prenant mon -café; le soir, nous partageons les tartines et le lait caillé. Tous -les dimanches ils ont leur kreutzer; et si je n'y suis pas à l'heure de -l'église, la cabaretière a ordre de faire la distribution. - -Ils ne sont pas farouches, et ils me racontent toutes sortes -d'histoires: je m'amuse surtout de leurs petites passions, et de la -naïveté de leur jalousie quand d'autres enfants du village se -rassemblent autour de moi. - -J'ai eu beaucoup de peine à rassurer la mère, toujours inquiète de -l'idée «qu'ils incommoderaient monsieur.» - - - - -30 mai. - - -Ce que je te disais dernièrement de la peinture peut certainement -s'appliquer aussi à la poésie. Il ne s'agit que de reconnaître le -beau et d'oser l'exprimer: c'est, à la vérité, demander beaucoup en -peu de mots. J'ai été aujourd'hui témoin d'une scène qui, bien -rendue, ferait la plus belle idylle du monde. Mais pourquoi ces mots de -poésie, de scène et d'idylle? Pourquoi toujours se travailler et se -modeler sur des types, quand il ne s'agit que de se laisser aller, et de -prendre intérêt à un accident de la nature? - -Si, après ce début, tu espères du grand et du magnifique, ton attente -sera trompée. Ce n'est qu'un simple paysan qui a produit toute mon -émotion. Selon ma coutume, je raconterai mal; et je pense que, selon la -tienne, tu me trouveras outré. C'est encore Wahlheim, et toujours -Wahlheim, qui enfante ces merveilles. - -Une société s'était réunie sous les tilleuls pour prendre le café; -comme elle ne me plaisait pas, je trouvai un prétexte pour ne point -lier conversation. - -Un jeune paysan sortit d'une maison voisine, et vint raccommoder quelque -chose à la charrue que j'ai dernièrement dessinée. Son air me plut; -je l'accostai; je lui adressai quelques questions sur sa situation, et, -en un moment, la connaissance fut faite d'une manière assez intime, -comme il m'arrive ordinairement avec ces bonnes gens. Il me raconta -qu'il était au service d'une veuve qui le traitait avec bonté. Il m'en -parla tant, et en fit tellement l'éloge, que je découvris bientôt -qu'il s'ôtait dévoué à elle de corps et d'âme. «Elle n'est plus -jeune, me dit-il; elle a été malheureuse avec son premier mari, et ne -veut point se remarier.» Tout son récit montrait si vivement combien -à ses yeux elle était belle, ravissante, à quel point il souhaitait -qu'elle voulût faire choix de lui pour effacer le souvenir des torts du -défunt, qu'il faudrait te répéter ses paroles mot pour mot, si je -voulais te peindre la pure inclination, l'amour et la fidélité de cet -homme. Il faudrait posséder le talent du plus grand poète pour rendre -l'expression de ses gestes, l'harmonie de sa voix et le feu de ses -regards. Non, aucun langage ne représenterait la tendresse qui animait -ses yeux et son maintien; je ne ferais rien que de gauche et de lourd. -Je fus particulièrement touché des craintes qu'il avait que je ne -vinsse à concevoir des idées injustes sur ses rapports avec elle, ou -à la soupçonner d'une conduite qui ne fût pas irréprochable. Ce -n'est que dans le plus profond de mon cœur que je goûte bien le -plaisir que j'avais à l'entendre parler des attraits de cette femme -qui, sans charmes de jeunesse, le séduisait et l'enchaînait -irrésistiblement. De ma vie je n'ai vu désirs plus ardents, -accompagnés de tant de pureté; je puis même le dire, je n'avais -jamais imaginé, rêvé cette pureté. Ne me gronde pas si je t'avoue -qu'au souvenir de tant d'innocence et d'amour vrai, je me sens consumer, -que l'image de cette tendresse me poursuit partout, et que, comme -embrasé des mêmes feux, je languis, je me meurs. - -Je vais chercher a voir au plus tôt cette femme. Mais non, en y pensant -bien, je ferai mieux de l'éviter. Il vaut mieux ne la voir que par les -yeux de son amant: peut-être aux miens ne paraitrait-elle pas telle -qu'elle est a présent devant moi: et pourquoi me gâter une si belle -image? - - - - -16 juin. - - -Pourquoi je ne t'écris pas? tu peux me demander cela, toi qui es si -savant! Tu devais deviner que je me trouve bien, et même... Bref, j'ai -fait une connaissance qui touche de plus près à mon cœur. J'ai... je -n'en sais rien. - -Te raconter par ordre comment il s'est fait que je suis venu à -connaître une des plus aimables créatures, cela serait difficile. Je -suis content et heureux, par conséquent mauvais historien. - -Un ange! Fi! chacun en dit autant de la sienne, n'est-ce pas? Et -pourtant je ne suis pas en état de t'expliquer combien elle est -parfaite, pourquoi elle est parfaite. Il suffit, elle asservit tout mon -être. - -Tant d'ingénuité avec tant d'esprit! tant de bonté avec tant de force -de caractère! et le repos de l'âme au milieu de la vie la plus active! - -Tout ce que je dis là d'elle n'est que du verbiage, de pitoyables -abstractions qui ne rendent pas un seul de ses traits. Une autre fois... -Non, pas une autre fois. Je vais te le raconter tout de suite. Si je ne -le fais pas à l'instant, cela ne se fera jamais: car, entre nous, -depuis que j'ai commencé ma lettre, j'ai déjà été tenté trois fois -de jeter ma plume, et de faire seller mon cheval pour sortir. Cependant -je m'étais promis ce matin que je ne sortirais point. À tout moment je -vais voir à la fenêtre si le soleil est encore bien haut... - -Je n'ai pu résister; il a fallu aller chez elle. Me voilà de retour. -Mon ami, je ne me coucherai pas sans t'écrire. Je vais t'écrire tout -en mangeant ma beurrée. Quelles délices pour mon âme que de la -contempler au milieu du cercle de ses frères et sœurs, ces huit -enfants si vifs, si aimables! - -Si je continue sur ce ton, tu ne seras guère plus instruit à la fin -qu'au commencement. Écoute donc; je vais essayer d'entrer dans les -détails. - -Je te mandai l'autre jour que j'avais fait la connaissance du bailli -S..., et qu'il m'avait prié de l'aller voir bientôt dans son ermitage, -ou plutôt dans son petit royaume. Je négligeai son invitation, et je -n'aurais peut-être jamais été le visiter, si le hasard ne m'eut -découvert le trésor enfoui dans cette tranquille retraite. - -Nos jeunes gens avaient arrangé un bal à la campagne, je consentis à -être de la partie. J'offris la main à une jeune personne de cette -ville, douce, jolie, mais, du reste, assez insignifiante. Il fut réglé -que je conduirais ma danseuse et sa cousine en voiture au lieu de la -réunion, et que nous prendrions en chemin Charlotte S... «Vous allez -voir une bien jolie personne,» me dit ma compagne quand nous -traversions la longue forêt éclaircie qui conduit au pavillon de -chasse. «Prenez garde de devenir amoureux! ajouta la cousine.--Pourquoi -donc?--Elle est déjà promise à un galant homme que la mort de son -père a obligé de s'absenter pour ses affaires, et qui est allé -solliciter un emploi important.» J'appris ces détails avec assez -d'indifférence. - -Le soleil allait bientôt se cacher derrière les collines, quand notre -voiture s'arrêta devant la porte de la cour. L'air était lourd; les -dames témoignèrent leur crainte d'un orage que semblaient annoncer les -nuages grisâtres et sombres amoncelés sur nos têtes. Je dissipai leur -inquiétude en affectant une grande connaissance du temps, quoique je -commençasse moi-même à me douter que la fête serait troublée. - -J'avais mis pied à terre: une servante, qui parut à la porte, nous -pria d'attendre un instant mademoiselle Charlotte, qui allait descendre. -Je traversai la cour pour m'approcher de cette jolie maison; je montai -l'escalier, et, en entrant dans la première chambre, j'eus le plus -ravissant spectacle que j'aie vu de ma vie. Six enfants, de deux ans -jusqu'à onze, se pressaient autour d'une jeune fille d'une taille -moyenne, mais bien prise. Elle avait une simple robe blanche, avec des -nœuds couleur de rose pâle aux bras et au sein. Elle tenait un pain -bis, dont elle distribuait des morceaux à chacun, en proportion de son -âge et de son appétit. Elle donnait avec tant de douceur, et chacun -disait merci avec tant de naïveté! Toutes les petites mains étaient -en l'air avant que le morceau fût coupé. À mesure qu'ils recevaient -leur souper, les uns s'en allaient en sautant; les autres, plus posés, -se rendaient à la porte de la cour pour voir les belles dames et la -voiture qui devait emmener leur chère Lolotte. «Je vous demande -pardon, me dit-elle, de vous avoir donné la peine de monter, et je suis -fâchée de faire attendre ces dames. Ma toilette et les petits soins du -ménage pour le temps de mon absence m'ont fait oublier de donner à -goûter aux enfants, et ils ne veulent pas que d'autres que moi leur -coupent du pain.» Je lui fis un compliment insignifiant, et mon âme -tout entière s'attachait à sa figure, à sa voix, à son maintien. -J'eus à peine le temps de me remettre de ma surprise pendant qu'elle -courut dans une chambre voisine prendre ses gants et son éventail. Les -enfants me regardaient à quelque distance et de côté. J'avançai vers -le plus jeune, qui avait une physionomie très-heureuse: il reculait -effarouché, quand Charlotte entra, et lui dit: «Louis, donne la main -à ton cousin.» Il me la donna d'un air rassuré; et, malgré son petit -nez morveux, je ne pus m'empêcher de l'embrasser de bien bon cœur. -«Cousin! dis-je ensuite en présentant la main à Charlotte, -croyez-vous que je sois digne du bonheur de vous être allié?--Oh! -reprit-elle avec un sourire malin, notre parenté est si étendue, j'ai -tant de cousins, et je serais bien fâchée que vous fussiez le moins -bon de la famille!» En partant, elle chargea Sophie, l'ainée après -elle et âgée de onze ans, d'avoir l'œil sur les enfants, et -d'embrasser le papa quand il reviendrait de sa promenade. Elle dit aux -petits: «Vous obéirez à votre sœur Sophie comme à moi-même.» -Quelques-uns le promirent; mais une petite blondine de six ans dit d'un -air capable: «Ce ne sera cependant pas toi, Lolotte! et nous aimons -bien mieux que ce soit toi.» Les deux aînés des garçons étaient -grimpés derrière la voiture: à ma prière, elle leur permit d'y -rester jusqu'à l'entrée du bois, pourvu qu'ils promissent de ne pas se -faire des niches et de se bien tenir. - -On se place. Les dames avaient eu à peine le temps de se faire les -compliments d'usage, de se communiquer leurs remarques sur leur -toilette, particulièrement sur les chapeaux, et de passer en revue la -société qu'on s'attendait à trouver, lorsque Charlotte ordonna au -cocher d'arrêter, et fit descendre ses frères. Ils la prièrent de -leur donner encore une fois sa main à baiser: l'ainé y mit toute la -tendresse d'un jeune homme de quinze ans, le second, beaucoup -d'étourderie el de vivacité. Elle les chargea de mille caresses pour -les petits, et nous continuâmes notre route. - -«Avez-vous achevé, dit la cousine, le livre que je vous ai -envoyé?--Non, répondit Charlotte; il ne me plaît pas; vous pouvez le -reprendre. Le précédent ne valait pas mieux.» Je fus curieux de -savoir quels étaient ces livres. À ma grande surprise, j'appris que -c'étaient les œuvres de ***[9]. Je trouvais un grand sens dans tout ce -qu'elle disait; je découvrais, à chaque mot, de nouveaux charmes, de -nouveaux rayons d'esprit, dans ses traits que semblait épanouir la joie -de sentir que je la comprenais. - -«Quand j'étais plus jeune, dit-elle, je n'aimais rien tant que les -romans. Dieu sait quel plaisir c'était pour moi de me retirer le -dimanche dans un coin solitaire pour partager de toute mon âme la -félicité ou les infortunes d'une miss Jenny! Je ne nie même pas que -ce genre n'ait encore pour moi quelque charme; mais, puisque j'ai si -rarement aujourd'hui le temps de prendre un livre, il faut du moins que -celui que je lis soit entièrement de mon goût. L'auteur que je -préfère est celui qui me fait retrouver le monde où je vis, et qui -peint ce qui m'entoure, celui dont les récits intéressent mon cœur et -me charment autant que ma vie domestique, qui, sans être un paradis, -est cependant pour moi la source d'un bonheur inexprimable.» - -Je m'efforçai de cacher l'émotion que me donnaient ces paroles; je n'y -réussis pas longtemps. Lorsque je l'entendis parler avec la plus -touchante vérité du _Vicaire de Wakefield_ et de quelques autres -livres[10], je fus transporté hors de moi, et me mis à lui dire sur ce -sujet tout ce que j'avais dans la tête. Ce fut seulement quand -Charlotte adressa la parole à nos deux compagnes, que je m'aperçus -qu'elles étaient là, les yeux ouverts, comme si elles n'y eussent pas -été. La cousine me regarda plus d'une fois d'un air moqueur, dont je -m'embarrassai fort peu. - -La conversation tomba sur le plaisir de la danse. «Que cette passion -soit un défaut ou non, dit Charlotte, je vous avouerai franchement que -je ne connais rien au-dessus de la danse. Quand j'ai quelque chose qui -me tourmente, je n'ai qu'à jouer une contredanse sur mon clavecin, -d'accord ou non, et tout est dissipé.» - -Comme je dévorais ses yeux noirs pendant cet entretien! comme mon âme -était attirée sur ses lèvres si vermeilles, sur ses joues si -fraîches! comme, perdu dans le sens de ses discours et dans l'émotion -qu'ils me causaient, souvent je n'entendais pas les mots qu'elle -employait! Tu auras une idée de tout cela, toi qui me connais. Bref, -quand nous arrivâmes devant la maison du rendez-vous, quand je -descendis de voiture, j'étais comme un homme qui rêve, et tellement -enseveli dans le monde des rêveries, qu'à peine je remarquai la -musique, dont l'harmonie venait au-devant de nous du fond de la salle -illuminée. - -M. Audran et un certain N... N... (comment retenir tous ces noms?), qui -étaient les danseurs de la cousine et de Charlotte, nous reçurent à -la portière, s'emparèrent de leurs dames, et je montai avec la mienne. - -Nous dansâmes d'abord plusieurs menuets. Je priai toutes les femmes, -l'une après l'autre, et les plus maussades étaient justement celles -qui ne pouvaient se déterminer à donner la main pour en finir. -Charlotte et son danseur commencèrent une anglaise, et tu sens combien -je fus charmé quand elle vint à son tour figurer avec nous! Il faut la -voir danser. Elle y est de tout son cœur, de toute son âme; tout en -elle est harmonie; elle est si peu gênée, si libre, qu'elle semble ne -sentir rien au monde, ne penser à rien qu'à la danse; et sans doute, -en ce moment, rien autre chose n'existe plus pour elle. - -Je la priai pour la seconde contredanse; elle accepta pour la -troisième, et m'assura, avec la plus aimable franchise, qu'elle dansait -très-volontiers les allemandes. «C'est ici la mode, continua-t-elle, -que pour les allemandes chacun conserve la danseuse qu'il amène; mais -mon cavalier valse mal, et il me saura gré de l'en dispenser. Votre -dame n'y est pas exercée; elle ne s'en soucie pas non plus. J'ai -remarqué, dans les anglaises, que vous valsiez bien: si donc vous -désirez que nous valsions ensemble, allez me demander à mon cavalier, -et je vais en parler, de mon côté, à votre dame.» J'acceptai la -proposition, et il fut bientôt arrangé que pendant notre valse le -cavalier de Charlotte causerait avec ma danseuse. - -On commença l'allemande. Nous nous amusâmes d'abord à mille passes de -bras. Quelle grâce, que de souplesse dans tous ses mouvements! Quand on -en vint aux valses, et que nous roulâmes les uns autour des autres -comme les sphères célestes, il y eut d'abord quelque confusion, peu de -danseurs étant au fait. Nous fûmes assez prudents pour attendre qu'ils -eussent jeté leur feu; et les plus gauches ayant renoncé à la partie, -nous nous emparâmes du parquet, et reprîmes avec une nouvelle ardeur, -accompagnés par Audran et sa danseuse. Jamais je ne me sentis si agile. -Je n'étais plus un homme. Tenir dans ses bras la plus charmante des -créatures! voler avec elle comme l'orage! voir tout passer, tout -s'évanouir autour de soi! sentir!... Wilhelm, pour être sincère, je -fis alors le serment qu'une femme que j'aimerais, sur laquelle j'aurais -des prétentions, ne valserait jamais qu'avec moi, dussé-je périr! tu -me comprends. - -Nous fîmes quelques tours de salle en marchant pour reprendre haleine; -après quoi elle s'assit. J'allai lui chercher des oranges que j'avais -mises en réserve; c'étaient les seules qui fussent restées. Ce -rafraîchissement lui fit grand plaisir; mais à chaque quartier qu'elle -offrait, par procédé, à une indiscrète voisine, je me sentais percer -d'un coup de stylet. - -À la troisième contredanse anglaise, nous étions le second couple. -Comme nous descendions la colonne, et que, ravi, je dansais avec elle, -enchaîné à son bras et à ses yeux, où brillait le plaisir le plus -pur et le plus innocent, nous vînmes figurer devant une femme qui -n'était pas de la première jeunesse, mais qui m'avait frappé par son -aimable physionomie. Elle regarda Charlotte en souriant, la menaça du -doigt, et prononça deux fois en passant le nom d'Albert, d'un ton -significatif. - -«Quel est cet Albert, dis-je à Charlotte, s'il n'y a point -d'indiscrétion à le demander?» Elle allait me répondre, quand il -fallut nous séparer pour faire la grande chaîne. En repassant devant -elle, je crus remarquer une expression pensive sur son front. - -«Pourquoi vous le cacherais-je? me dit-elle en m'offrant la main pour -la promenade; Albert est un galant homme auquel je suis promise.» Ce -n'était point une nouvelle pour moi, puisque ces dames me l'avaient dit -en chemin; et pourtant cette idée me frappa comme une chose inattendue, -lorsqu'il fallut l'appliquer à une personne que quelques instants -avaient suffi pour me rendre si chère. Je me troublai, je brouillai les -figures, tout fut dérangé; il fallut que Charlotte me menât, en me -tirant de côté et d'autre; elle eut besoin de toute sa présence -d'esprit pour rétablir l'ordre. - -La danse n'était pas encore finie, que les éclairs qui brillaient -depuis longtemps à l'horizon, et que j'avais toujours donnés pour des -éclairs de chaleur, commencèrent à devenir beaucoup plus forts; le -bruit du tonnerre couvrit la musique. Trois femmes s'échappèrent des -rangs; leurs cavaliers les suivirent; le désordre devint général, et -l'orchestre se tut. Il est naturel, lorsqu'un accident ou une terreur -subite nous surprend au milieu d'un plaisir, que l'impression en soit -plus grande qu'en tout autre temps, soit à cause du contraste, soit -parce que tous nos sens, étant vivement éveillés, sont plus -susceptibles d'éprouver une émotion forte et rapide. C'est à cela que -j'attribue les étranges grimaces que je vis faire à plusieurs femmes. -La plus sensée alla se réfugier dans un coin, le dos tourné à la -fenêtre, et se boucha les oreilles. Une autre, à genoux devant elle, -cachait sa tête dans le sein de la première. Une troisième, qui -s'était glissée entre les deux, embrassait sa petite sœur en versant -des larmes. Quelques-unes voulaient retourner chez elles; d'autres, qui -savaient encore moins ce qu'elles faisaient, n'avaient plus même assez -de présence d'esprit pour réprimer l'audace de nos jeunes étourdis, -qui semblaient fort occupés à intercepter, sur les lèvres des belles -éplorées, les ardentes prières qu'elles adressaient au ciel. Une -partie des hommes étaient descendus pour fumer tranquillement leur -pipe; le reste de la société accepta la proposition de l'hôtesse, qui -s'avisa, fort à propos, de nous indiquer une chambre où il y avait des -volets et des rideaux. À peine fûmes-nous entrés, que Charlotte se -mit à former un cercle de toutes les chaises; et, tout le monde -s'étant assis à sa prière, elle proposa un jeu. - -À ce mot, je vis plusieurs de nos jeunes gens, dans l'espoir d'un doux -gage, se rengorger d'avance et se donner un air aimable. «Nous allons -jouer _à compter_, dit-elle; faites attention! Je vais tourner toujours -de droite à gauche; il faut que chacun nomme le nombre qui lui tombe: -cela doit aller comme un feu roulant. Qui hésite ou se trompe reçoit -un soufflet, et ainsi de suite, jusqu'à mille.» C'était charmant à -voir! Elle tournait en rond, le bras tendu. Un, dit le premier; deux, le -second; trois, le suivant, etc. Alors elle alla plus vite, toujours plus -vite. L'un manque: paf! un soufflet. Le voisin rit, manque aussi: paf! -nouveau soufflet; et elle d'augmenter toujours de vitesse. J'en reçus -deux pour ma part, et crus remarquer avec un plaisir secret, qu'elle me -les appliquait plus fort qu'à tout autre. Des éclats de rire et un -vacarme universel mirent fin au jeu avant que l'on eût compté jusqu'à -mille. Alors les connaissances intimes se rapprochèrent. L'orage était -passé. Moi, je suivis Charlotte dans la salle. «Les soufflets, me -dit-elle en chemin, leur ont fait oublier le tonnerre et tout.» Je ne -pus rien répondre. «J'étais une des plus peureuses, continua-t-elle; -mais en affectant du courage pour en donner aux autres, je suis vraiment -devenue courageuse.» Nous nous approchâmes de la fenêtre. Le tonnerre -se faisait encore entendre dans le lointain; une pluie bienfaisante -tombait avec un doux bruit sur la terre; l'air était rafraîchi et nous -apportait par bouffées les parfums qui s'exhalaient des plantes. -Charlotte était appuyée sur son coude; elle promena ses regards sur la -campagne, elle les porta vers le ciel, elle les ramena sur moi, et je -vis ses yeux remplis de larmes. Elle posa sa main sur la mienne, et dit: -_Ô Klopstock!_ Je me rappelai aussitôt l'ode sublime qui occupait sa -pensée, et je me sentis abîmé dans le torrent de sentiments qu'elle -versait sur moi en cet instant. Je ne pus le supporter; je me penchai -sur sa main, que je baisai eu la mouillant de larmes délicieuses; et de -nouveau je contemplai ses yeux... Divin Klopstock! que n'as-tu vu ton -apothéose dans son regard! et moi puissé-je n'entendre plus de ma vie -prononcer ton nom si souvent profané! - - -[Footnote 9: Nous nous voyons obligé de supprimer ce passage, afin de -ne causer de peine à personne, quelque peu d'importance que puisse -attacher un écrivain aux jugements d'une jeune fille et d'un jeune -homme à l'esprit aussi inconstant.] - -[Footnote 10: Ou a supprimé ici les noms de quelques-uns de nos -auteurs: celui qui partage le sentiment de Charlotte à leur égard -trouvera leurs noms dans son cœur; les autres n'en ont pas besoin.] - - - - -19 juin. - - -Je ne sais plus où dernièrement j'en suis resté de mon récit. Tout -ce que je sais, c'est qu'il était deux heures du matin quand je me -couchai, et que, si j'avais pu causer avec toi, au lieu d'écrire, je -t'aurais peut-être tenu jusqu'au grand jour. - -Je ne t'ai pas conté ce qui s'est passé à notre retour du bal; mais -le temps me manque aujourd'hui. - -C'était le plus beau lever de soleil; il était charmant de traverser -la forêt humide et les campagnes rafraîchies. Nos deux voisines -s'assoupirent. Elle me demanda si je ne voulais pas en faire autant. -«De grâce, me dit-elle, ne vous gênez pas pour moi.--Tant que je vois -ces yeux ouverts, lui répondis-je (et je la regardai fixement), je ne -puis fermer les miens.» Nous tînmes bon jusqu'à sa porte. Une -servante vint doucement nous ouvrir, et, sur ses questions, l'assura que -son père et les enfants se portaient bien et dormaient encore. Je la -quittai en lui demandant la permission de la revoir le jour même; elle -y consentit, et je l'ai revue. Depuis ce temps, soleil, lune, étoiles, -peuvent s'arranger à leur fantaisie; je ne sais plus quand il est jour, -quand il est nuit: l'univers autour de moi a disparu. - - - - -21 juin. - - -Je coule des jours aussi heureux que ceux que Dieu réserve à ses -élus; quelque chose qui m'arrive désormais, je ne pourrai pas dire que -je n'ai pas connu le bonheur, le bonheur le plus pur de la vie. Tu -connais mon Wahlheim, j'y suis entièrement établi; de là je n'ai -qu'une demi-lieue jusqu'à Charlotte; là je me sens moi-même, je jouis -do toute la félicité qui a été donnée à l'homme. - -L'aurais-je pensé, quand je prenais ce Wahlheim pour but de mes -promenades, qu'il était si près du ciel? Combien de fois, dans mes -longues courses, tantôt du haut de la montagne, tantôt de la plaine au -delà de la rivière, ai-je aperçu ce pavillon qui renferme aujourd'hui -tous mes vœux! - -Cher Wilhelm, j'ai réfléchi sur ce désir de l'homme de s'étendre, de -faire de nouvelles découvertes, d'errer çà et là; et aussi sur ce -penchant intérieur à se restreindre volontairement, à se borner, à -suivre l'ornière de l'habitude, sans plus s'inquiéter de ce qui est à -droite et à gauche. - -C'est singulier! lorsque je vins ici, et que de la colline je contemplai -cette belle vallée, comme je me sentis attiré de toutes parts! Ici le -petit bois... ah! si tu pouvais t'enfoncer sous son ombrage!... Là une -cime de montagne... ah! si de là tu pouvais embrasser la vaste -étendue!... Cette chaîne de collines et ces paisibles vallons.... oh! -que ne puis-je m'y égarer! J'y volais et je revenais sans avoir trouvé -ce que je cherchais. Il en est de l'éloignement comme de l'avenir: un -horizon immense, mystérieux, repose devant notre âme; le sentiment s'y -plonge comme notre œil, et nous aspirons à donner toute notre -existence pour nous remplir avec délices d'un seul sentiment grand et -majestueux. Nous courons, nous volons; mais, hélas! quand nous y -sommes, quand le lointain est devenu proche, rien n'est changé, et nous -nous retrouvons avec notre misère, avec nos étroites limites; et de -nouveau notre âme soupire après le bonheur qui vient de lui échapper. - -Ainsi le plus turbulent vagabond soupire à la fin après sa patrie, et -trouve dans sa cabane, auprès de sa femme, dans le cercle de ses -enfants, dans les soins qu'il se donne pour leur nourriture, les -délices qu'il cherchait vainement dans le vaste monde. - -Lorsque le matin, dès le lever du soleil, je me rends a mon cher -Wahlheim; que je cueille moi-même mes petits pois dans le jardin de mon -hôtesse, que je m'assieds pour les écosser en lisant mon Homère; que -je choisis un pot dans la petite cuisine; que je coupe du beurre, mets -mes pois au feu, les couvre, et m'assieds auprès pour les remuer de -temps en temps, alors je sens vivement comment les fiers amants de -Pénélope pouvaient tuer eux-mêmes, dépecer et faire rôtir les -bœufs et les pourceaux. Il n'y a rien qui me remplisse d'un sentiment -doux et vrai comme ces traits de la vie patriarcale, dont je puis, sans -affectation, grâce à Dieu, entrelacer ma vie. - -Que je suis heureux d'avoir un cœur fait pour sentir la joie innocente -et simple de l'homme qui met sur sa table le chou qu'il a lui-même -élevé! Il ne jouit pas seulement du chou, mais il se représente à la -fois la belle matinée où il le planta, les délicieuses soirées où -il l'arrosa, et le plaisir qu'il éprouvait chaque jour en le voyant -croître. - - - - -29 juin. - - -Avant-hier le médecin vint de la ville voir le bailli. Il me trouva à -terre, entouré des enfants de Charlotte. Les uns grimpaient sur moi, -les autres me pinçaient, moi je les chatouillais, et tous ensemble nous -faisions un bruit épouvantable. Le docteur, véritable poupée savante, -toujours occupé, en parlant, d'arranger les plis de ses manchettes et -d'étaler un énorme jabot, trouva cela au-dessous de la dignité d'un -homme sensé. Je m'en aperçus bien à sa mine. Je n'en fus point -déconcerté. Je lui laissai débiter les choses les plus profondes, et -je relevai le château de cartes que les enfants avaient renversé. -Aussi, de retour à la ville, le docteur n'a-t-il pas manqué de dire à -qui a voulu l'entendre que les enfants du bailli n'étaient déjà que -trop mal élevés, mais que ce Werther achevait maintenant de les gâter -tout à fait. - -Oui, mon ami, c'est aux enfants que mon cœur s'intéresse le plus sur -la terre. Quand je les examine, et que je vois dans ces petits êtres le -germe de toutes les vertus, de toutes les facultés qu'ils auront si -grand besoin de développer un jour; quand je découvre dans leur -opiniâtreté ce qui deviendra constance et force de caractère; quand -je reconnais dans leur pétulance et leurs espiègleries même l'humeur -gaie et légère qui les fera glisser à travers les écueils de la vie; -et tout cela si franc, si pur!... alors je répète sans cesse les -paroles du maître: _Si vous ne devenez semblable à l'un d'eux._ Et -cependant, mon ami, ces enfants, nos égaux, et que nous devrions -prendre pour modèles, nous les traitons comme nos sujets!... Il ne faut -pas qu'ils aient des volontés!... N'avons-nous pas les nôtres? Où -donc est notre privilège? Est-ce parce que nous sommes plus âgés et -plus sages! Dieu du ciel! tu vois de vieux enfants et de jeunes enfants, -et rien de plus; et depuis longtemps ton Fils nous a fait connaître -ceux qui te plaisent davantage. Mais ils croient en lui et ne -l'écoutent point (c'est encore là une ancienne vérité), et ils -rendent leurs enfants semblables à eux-mêmes, et... Adieu Wilhelm; je -ne veux pas radoter davantage là-dessus. - - - - -1er juillet. - - -Tout ce que Charlotte doit être pour un malade, je le sens à mon -pauvre cœur, bien plus souffrant que tel qui languit malade dans un -lit. Elle va passer quelques jours à la ville, chez une excellente -femme qui, d'après l'aveu des médecins, approche de sa fin, et, dans -ses derniers moments, veut voir Charlotte auprès d'elle. - -J'allai, la semaine dernière, visiter avec elle le pasteur de -Saint-***, petit village situé dans les montagnes, à une lieue d'ici. -Nous arrivâmes sur les quatre heures. Elle avait emmené sa sœur -cadette. Lorsque nous entrâmes dans la cour du presbytère, ombragée -par deux gros noyers, nous vîmes le bon vieillard assis sur un banc, à -la porte de la maison. Dès qu'il aperçut Charlotte, il sembla -reprendre une vie nouvelle; il oublia son bâton noueux, et se hasarda -à venir au-devant d'elle. Elle courut à lui, le força à se rasseoir, -se mit à ses côtés, lui présenta les salutations de son père, et -embrassa son petit garçon, un enfant gâté, quelque malpropre et -désagréable qu'il fût. Si tu avais vu comme elle s'occupait du -vieillard; comme elle élevait la voix pour se faire entendre de lui, -car il est à moitié sourd; comme elle lui racontait la mort subite de -jeunes gens robustes; comme elle vantait la vertu des eaux de Carlsbad, -en approuvant sa résolution d'y passer l'été prochain; comme elle -trouvait qu'il avait bien meilleur visage et l'air plus vif depuis -qu'elle ne l'avait vu! Pendant ce temps j'avais rendu mes devoirs à la -femme du pasteur. Le vieillard était tout à fait joyeux. Comme je ne -pus m'empêcher de louer les beaux noyers qui nous prêtaient un ombrage -si agréable, il se mit, quoique avec quelque difficulté, à nous faire -leur histoire. «Quant au vieux, dit-il, nous ignorons qui l'a planté: -les uns nomment tel pasteur, les autres tel autre. Mais le jeune est de -l'âge de ma femme, cinquante ans au mois d'octobre. Son père le planta -le matin du jour de sa naissance; elle vint au monde vers le soir. -C'était mon prédécesseur. On ne peut dire combien cet arbre lui -était cher: il ne me l'est certainement pas moins. Ma femme tricotait, -assise sur une poutre au pied de ce noyer, lorsque, pauvre étudiant, -j'entrai pour la première fois dans cette cour, il y a vingt-sept -ans.» Charlotte lui demanda où était sa fille: on nous dit qu'elle -était allée à la prairie, avec M. Schmidt, voir les ouvriers; et le -vieillard continua son récit. Il nous conta comment son prédécesseur -l'avait pris en affection, comment il plut à la jeune fille, comment il -devint d'abord le vicaire du père, et puis son successeur. Il venait à -peine de finir son histoire lorsque sa fille, accompagnée de M. -Schmidt, revint par le jardin. Elle fit à Charlotte l'accueil le plus -empressé et le plus cordial. Je dois avouer qu'elle ne me déplut pas. -C'est une petite brune, vive et bien faite, qui ferait passer -agréablement le temps à la campagne. Son amant (car nous donnâmes -tout de suite cette qualité à M. Schmidt), homme de bon ton, mais -très-froid, ne se mêla point de notre conversation, quoique Charlotte -l'y excitât sans cesse. Ce qui me fit le plus de peine, c'est que je -crus remarquer, à l'expression de sa physionomie, que c'était plutôt -par caprice ou mauvaise humeur que par défaut d'esprit qu'il se -dispensait d'y prendre part. Cela devint bientôt plus clair: car, dans -un tour de promenade que nous finies, Frédérique s'étant attachée à -Charlotte, et se trouvant aussi quelquefois seule avec moi, le visage de -M. Schmidt, déjà brun naturellement, se couvrit d'une teinte si -sombre, qu'il était temps que Charlotte me tirât par le bras et me fit -signe d'être moins galant auprès de Frédérique. Rien ne me fait tant -de peine que de voir les hommes se tourmenter mutuellement; mais je -souffre surtout quand des jeunes gens à la fleur de l'âge, et dont le -cœur serait disposé à s'ouvrir à tous les plaisirs, gâtent, par des -sottises, le peu de beaux jours qui leur sont réservés, sauf à -s'apercevoir trop tard de l'irréparable abus qu'ils en oui fait. Cela -m'agitait; et lorsque, le soir, de retour au presbytère, nous prîmes -le lait dans la cour, la conversation étant tombée sur les peines et -les plaisirs de la vie, je ne pus m'empêcher de saisir cette occasion -pour parler de toute ma force contre la mauvaise humeur. «Nous nous -plaignons souvent, dis-je, que nous avons si peu de beaux jours et tant -de mauvais; il me semble que la plupart du temps nous nous plaignons à -tort. Si notre cœur était toujours ouvert au bien que Dieu nous envoie -chaque jour, nous aurions alors assez de forces pour supporter le mal -quand il se présente.--Mais nous ne sommes pas maîtres de notre -humeur, dit la femme du pasteur; combien elle dépend du corps! On est -triste par tempérament; et, quand on souffre, rien ne plaît, on est -mal partout.» Je lui accordai cela. «Ainsi, traitons la mauvaise -humeur, continuai-je, comme une maladie, et demandons-nous s'il n'y a -point de moyen de guérison.--Oui, dit Charlotte; et je crois que du -moins nous y pouvons beaucoup. Je le sais par expérience. Si quelque -chose me tourmente et que je me sente attrister, je cours au jardin: à -peine ai-je chanté deux ou trois airs de danse en me promenant, que -tout est dissipé.--C'est ce que je voulais dire, repris-je: il en est -de la mauvaise humeur comme de la paresse, car c'est une espèce de -paresse, notre nature est fort encline à l'indolence; et, cependant, si -nous avons la force de nous évertuer, le travail se fait avec aisance, -et nous trouvons un véritable plaisir dans l'activité.» Frédérique -m'écoutait attentivement. Le jeune homme m'objecta que l'on n'était -pas maitre de soi-même, ou que du moins on ne pouvait pas commander à -ses sentiments. «Il s'agit ici, répliquai-je, d'un sentiment -désagréable dont chacun serait bien aise d'être délivré, et -personne ne connaît l'étendue de ses forces avant de les avoir mises -à l'épreuve. Assurément un malade consultera tous les médecins, et -il ne refusera pas le régime le plus austère, les potions les plus -amères, pour recouvrer sa santé si précieuse.» Je vis que le bon -vieillard s'efforçait de prendre part à notre discussion; j'élevai la -voix, en lui adressant la parole. «On prêche contre tant de vices, lui -dis-je; je ne sache point qu'on se soit occupé, en chaire, de la -mauvaise humeur[11].--C'est aux prédicateurs des villes à le faire, -répondit-il; les gens de la campagne ne connaissent pas l'humeur. Il -n'y aurait pourtant pas de mal d'en dire quelque chose de temps en -temps: ce serait une leçon pour nos femmes, au moins, et pour M. le -bailli.» Tout le monde rit, il rit lui-même de bon cœur, jusqu'à ce -qu'il lui prit une toux qui interrompit quelque temps notre entretien. -Le jeune homme reprit la parole: «Vous avez nommé la mauvaise humeur -un vice; cela me semble exagéré.--Pas du tout, lui répondis-je, si ce -qui nuit à soi-même et au prochain mérite ce nom. N'est-ce pas assez -que nous ne puissions pas nous rendre mutuellement heureux? faut-il -encore nous priver les uns les autres du plaisir que chacun peut goûter -au fond de son cœur? Nommez-moi l'homme de mauvaise humeur qui possède -assez de force pour la cacher, pour la supporter seul, sans troubler la -joie de ceux qui l'entourent. Ou plutôt la mauvaise humeur ne -vient-elle pas d'un mécontentement de nous-mêmes, d'un dépit causé -par le sentiment du peu que nous valons, auquel se joint l'envie -excitée par une folle vanité? Nous voyons des hommes heureux, qui ne -nous doivent rien de leur bonheur, et cela nous est insupportable.» -Charlotte sourit de la vivacité de mes expressions; une larme, que -j'aperçus dans les yeux de Frédérique, m'excita à continuer. -«Malheur à ceux, m'écriai-je, qui se servent du pouvoir qu'ils ont -sur un cœur pour lui ravir les jouissances pures qui y germent -d'elles-mêmes! Tous les présents, toutes les complaisances du monde, -ne dédommagent pas d'un moment de plaisir empoisonné par le dépit et -l'odieuse conduite d'un tyran!» - -Mon cœur était plein dans cet instant; mille souvenirs oppressaient -mon âme, et les larmes me vinrent aux yeux. - -«Si chacun de nous, m'écriai-je, se disait tous les jours: Tu n'as -d'autre pouvoir sur tes amis que de leur laisser leurs plaisirs, et -d'augmenter leur bonheur en le partageant avec eux. Est-il en ta -puissance, lorsque leur âme est agitée par une passion violente, ou -flétrie par la douleur, d'y verser une goutte de consolation? - -«Et lorsque l'infortunée que tu auras minée dans ses beaux jours -succombera enfin à sa dernière maladie; lorsqu'elle sera là, couchée -devant toi, dans le plus triste abattement; qu'elle lèvera au ciel des -yeux éteints, et que la sueur de la mort séchera sur son front; que, -debout devant son lit, comme un condamné, tu sentiras que tu ne peux -rien faire avec tout ton pouvoir; que tu seras déchiré d'angoisses, et -que vainement tu voudras tout donner pour faire passer dans cette pauvre -créature mourante un peu de confortassion, une étincelle de -courage!...» - -Le souvenir d'une scène semblable, dont j'ai été témoin, se -retraçait à mon imagination dans toute sa force. Je portai mon -mouchoir à mes yeux, et je quittai la société. La voix de Charlotte, -qui me criait: «Allons, partons!» me fit revenir à moi. Comme elle -m'a grondé en chemin sur l'exaltation que je mets à tout! que j'en -serais victime, que je devais me ménager! Ô cher ange! je veux vivre -pour toi. - - -[Footnote 11: Nous avons maintenant un excellent sermon de Lavater sur -ce sujet, parmi ses sermons sur le livre de Jonas.] - - - - -6 juillet. - - -Elle est toujours près de sa mourante amie, et toujours la même; -toujours cet être bienfaisant, dont le regard adoucit les souffrances -et fait des heureux. Hier soir, elle alla se promener avec Marianne et -la petite Amélie; je le savais, je les rencontrai, et nous marchâmes -ensemble. Après avoir fait près d'une lieue et demie, nous -retournâmes vers la ville, et nous arrivâmes à cette fontaine qui -m'était déjà si chère, et qui maintenant me l'est mille fois -davantage. Charlotte s'assit sur le petit mur, nous restâmes devant -elle. Je regardai tout autour de moi, et je sentis revivre en moi le -temps où mon cœur était si seul. «Fontaine chérie, dis-je en -moi-même, depuis ce temps je ne me repose plus à ta douce fraîcheur, -et quelquefois, en passant rapidement près de toi, je ne t'ai pas même -regardée!» Je regardais en bas, et je vis monter la petite Amélie, -tenant un verre d'eau avec grande précaution. Je contemplai Charlotte, -et sentis tout ce que j'ai placé en elle. Cependant Amélie vint avec -son verre; Marianne voulut le lui prendre. «Non, s'écria l'enfant avec -l'expression la plus aimable, non! c'est à toi, Lolotte, à boire la -première.» Je fus si ravi de la vérité, de la bonté avec laquelle -elle disait cela, que je ne pus rendre ce que j'éprouvais qu'en prenant -la petite dans mes bras, et en l'embrassant avec tant de force qu'elle -se mit à pleurer et à crier: «Vous lui avez fait mal,» dit -Charlotte. J'étais consterné. «Viens, Amélie, continua-t-elle en la -prenant par la main pour descendre les marches; lave-toi dans l'eau -fraîche, vite, vite: ce ne sera rien.» Je restais à regarder avec -quel soin l'enfant se frottait les joues de ses petites mains -mouillées, et avec quelle bonne foi elle croyait que cette fontaine -merveilleuse enlevait toute souillure, et lui épargnerait la honte de -se voir pousser une vilaine barbe. Charlotte avait beau lui dire: -«C'est assez,» la petite continuait toujours de se frotter, comme si -beaucoup eût dû faire plus d'effet que peu. Je t'assure, Wilhelm, que -je n'assistai jamais avec plus de respect à un baptême; et lorsque -Charlotte remonta, je me serais volontiers prosterné devant elle, comme -devant un prophète qui vient d'effacer les iniquités d'une nation. - -Le soir, je ne pus m'empêcher, dans la joie de mon cœur, de raconter -cette scène à un homme que je supposais sensible, parce qu'il a de -l'esprit; mais je m'adressais bien! Il me dit que Charlotte avait eu -grand tort; qu'il ne fallait jamais rien faire accroire aux enfants; que -c'était donner naissance à une infinité d'erreurs et ouvrir la voie -à la superstition, contre laquelle il fallait, au contraire, les -prémunir de bonne heure. Je me rappelai qu'il avait fait baptiser un de -ses enfants il y a huit jours; je le laissai dire, et, dans le fond de -mon cœur, je restai fidèle à la vérité. Nous devons en user avec -les enfants comme Dieu en use avec nous, lui qui ne nous rend jamais -plus heureux que lorsqu'il nous laisse errer dans une douce illusion. - - - - -8 juillet. - - -Que l'on est enfant! quel prix on attache à un regard! que l'on est -enfant! Nous étions allés à Wahlheim. Les dames étaient en voiture. -Pendant la promenade, je crus voir dans les yeux noirs de Charlotte... -Je suis un fou; pardonne-moi. Il aurait fallu les voir, ces yeux! Pour -en finir (car je tombe de sommeil), quand il fallut revenir, les dames -montèrent en voiture. Le jeune W..., Selstadt, Audran et moi, nous -entourions le carrosse. L'on causa par la portière avec ces messieurs, -qui sont pleins de légèreté et d'étourderie. Je cherchais les yeux -de Charlotte. Ah! ils allaient de l'un à l'autre; mais moi, qui étais -entièrement, uniquement occupé d'elle, ils ne tombaient pas sur moi! -Mon cœur lui disait mille adieux, et elle ne me voyait point! La -voiture partit, et une larme vint mouiller ma paupière. Je la suivis -des yeux, et je vis sortir par la portière la coiffure de Charlotte; -elle se penchait pour regarder. Hélas! était-ce moi? Mon ami, je -flotte dans cette incertitude; c'est là ma consolation. Peut-être me -cherchait-elle du regard! peut-être! Bonne nuit. Oh! que je suis -enfant! - - - - -10 juillet. - - -Quelle sotte figure je fais en société lorsqu'on parle d'elle! Si tu -me voyais quand on me demande gravement si elle me plaît! _Plaire!_ Je -hais ce mot à la mort! Quel homme ce doit être que celui à qui -Charlotte _plaît_, dont elle ne remplit pas tous les sens et tout -l'être! _Plaire!_ Dernièrement quelqu'un me demandait si Ossian me -plaisait! - - - - - -11 juillet. - - -Madame M... est fort mal. Je prie pour sa vie, car je souffre avec -Charlotte. Je vois quelquefois Charlotte chez une amie. Elle m'a fait -aujourd'hui un singulier récit. Le vieux M... est un vilain avare qui a -bien tourmenté sa femme pendant toute sa vie, et qui la tenait serrée -de fort près; elle a cependant toujours su se tirer d'affaire. Il y a -quelques jours, lorsque le médecin l'eut condamnée, elle fit appeler -son mari en présence de Charlotte, et elle lui parla ainsi: «Il faut -que je t'avoue une chose qui, après ma mort, pourrait causer de -l'embarras et du chagrin. J'ai conduit jusqu'à présent notre ménage -avec autant d'ordre et d'économie qu'il m'a été possible; mais il -faut que tu me pardonnes de t'avoir trompé pendant trente ans. Au -commencement de notre mariage, tu fixas une somme très-modique pour la -table et les autres dépenses de la maison. Notre ménage devint plus -fort, notre commerce s'étendit; je ne pus jamais obtenir que tu -augmentasses en proportion la somme fixée. Tu sais que, dans le temps -de nos plus grandes dépenses, tu exigeas qu'elles fussent couvertes -avec sept florins par semaine. Je me soumis; mais chaque semaine je -prenais le surplus dans ta caisse, ne craignant pas qu'on soupçonnât -la maîtresse de la maison de voler ainsi chez elle. Je n'ai rien -dissipé. Pleine de confiance, je serais allée au-devant de -l'éternité sans faire cet aveu; mais celle qui dirigera le ménage -après moi n'aurait pu se tirer d'affaire avec le peu que tu lui aurais -donné, et tu aurais toujours soutenu que ta première femme n'avait pas -eu besoin de plus.» - -Je m'entretins avec Charlotte de l'inconcevable aveuglement de l'esprit -humain. Il est incroyable qu'un homme ne soupçonne pas quelques dessous -de cartes, lorsque, avec sept florins, on fait face à des dépenses qui -doivent monter au double. J'ai cependant connu des personnes qui ne se -seraient pas étonnées de voir dans leur maison l'inépuisable cruche -d'huile du prophète. - - - - -15 juillet. - - -Non, je ne me trompe pas! je lis dans ses yeux noirs le sincère -intérêt qu'elle prend à moi et à mon sort. Oui, je sens, et -là-dessus je puis m'en rapporter à mon cœur, je sens qu'elle... Oh! -l'oserai-je? oserai-je prononcer ce mot qui vaut le ciel?... Elle -m'aime! - -Elle m'aime! combien je me deviens cher à moi-même! combien... j'ose -te le dire, à toi, tu m'entendras... combien je m'adore depuis qu'elle -m'aime! - -Est-ce présomption, témérité, ou ai-je bien le sentiment de ma -situation?... Je ne connais pas l'homme que je craignais de rencontrer -dans le cœur de Charlotte; et pourtant, lorsqu'elle parle de son -prétendu avec tant de chaleur, avec tant d'affection, je suis comme -celui à qui l'on enlève ses titres et ses honneurs, et qui est forcé -de rendre son épée. - - - - -16 juillet. - - -Oh! quel feu court dans toutes mes veines lorsque par hasard mon doigt -touche le sien, lorsque nos pieds se rencontrent sous la table! Je me -retire comme du feu; mais une force secrète m'attire de nouveau; il me -prend un vertige; le trouble est dans tous mes sens. Ah! son innocence, -la pureté de son âme, ne lui permettent pas de concevoir combien les -plus légères familiarités me mettent à la torture! Lorsqu'en parlant -elle pose sa main sur la mienne, que dans la conversation elle se -rapproche de moi, que son haleine peut atteindre mes lèvres, alors je -crois que je vais m'anéantir, comme si j'étais frappé de la foudre. -Et, Wilhelm, si j'osais jamais... cette pureté du ciel, cette -confiance... Tu me comprends. Non, mon cœur n'est pas si corrompu! mais -faible! bien faible! et n'est-ce pas là de la corruption? - -Elle est sacrée pour moi; tout désir se tait en sa présence. Je ne -sais ce que je suis quand je suis auprès d'elle: c'est comme si mon -âme se versait et coulait dans tous mes nerfs. Elle a un air qu'elle -joue sur le clavecin avec la suavité d'un ange, si simplement et avec -tant d'âme! C'est son air favori, et il me remet de toute peine, de -tout trouble, de toute idée sombre, dès qu'elle en joue seulement la -première note. - -Aucun prodige de la puissance magique que les anciens attribuaient à la -musique ne me parait maintenant invraisemblable: ce simple chant a sur -moi tant de puissance! et comme elle sait me le faire entendre à -propos, dans des moments où je serais homme à me tirer une halle dans -la tête! Alors l'égarement et les ténèbres de mon âme se dissipent, -et je respire de nouveau plus librement. - - - - -18 juillet. - - -Wilhelm, qu'est-ce que le monde pour notre cœur sans l'amour? ce qu'une -lanterne magique est sans lumière: à peine y introduisez-vous le -flambeau, qu'aussitôt les images les plus variées se peignent sur la -muraille; et lors même que tout cela ne serait que fantômes, encore -ces fantômes font-ils notre bonheur quand nous nous tenons là, -éveillés, et que, comme des enfants, nous nous extasions sur ces -apparitions merveilleuses. Aujourd'hui je ne pouvais aller voir -Charlotte; j'étais emprisonné dans une société d'où il n'y avait -pas moyen de m'échapper. Que faire? J'envoyai chez elle mon domestique, -afin l'avoir au moins près de moi quelqu'un qui eut approché Telle -dans la journée. Avec quelle impatience j'attendais son retour! avec -quelle joie je le revis! Si j'avais osé, je me serais jeté à son cou, -et je l'aurais embrassé. - -On prétend que la pierre de Bologne, exposée au soleil, se pénètre -de ses rayons, et éclaire quelque temps dans la nuit. Il en était -ainsi pour moi de ce jeune homme. L'idée que les yeux de Charlotte -s'étaient arrêtés sur ses traits, sur ses joues, sur les boutons et -le collet de son habit, me rendait tout cela si cher, si sacré! Je -n'aurais pas donné ce garçon pour mille écus! sa présence me faisait -tant de bien!... Dieu te préserve d'en rire, Wilhelm! Sont-ce là des -fantômes? est-ce une illusion que d'être heureux? - - - - -19 juillet. - - -Je la verrai! voilà mon premier mol lorsque je m'éveille, et qu'avec -sérénité je regarde le soleil levant; je la verrai! Et alors je n'ai -plus, pour toute la journée, aucun autre désir. Tout va là, tout -s'engouffre dans cette perspective. - - - - -20 juillet. - - -Votre idée de me faire partir avec l'ambassadeur de *** ne sera pas -encore la mienne. Je n'aime pas la dépendance, et de plus tout le monde -sait que cet homme est des plus difficiles à vivre. Ma mère, dis-tu, -voudrait me voir une occupation: cela m'a fait rire. Ne suis-je donc pas -occupé à présent? Et, au fond, n'est-ce pas la même chose que je -compte des pois ou des lentilles? Tout dans cette vie aboutit à des -niaiseries; et celui qui, pour plaire aux autres, sans besoin et sans -goût, se tue à travailler pour de l'argent, pour des honneurs, ou pour -tout ce qu'il vous plaira, est à coup sur un imbécile. - - - - -24 juillet. - - -Puisque tu tiens tant à ce que je ne néglige pas le dessin, je ferais -peut-être mieux de me taire sur ce point, que de t'avouer que depuis -longtemps je m'en suis bien peu occupé. - -Jamais je ne fus plus heureux, jamais ma sensibilité pour la nature, -jusqu'au caillou, jusqu'au brin d'herbe, ne fut plus pleine et plus -vive; et cependant... je ne sais comment m'exprimer... mon imagination -est devenue si faible, tout nage et vacille tellement devant mon âme, -que je ne puis saisir un contour; mais je me figure que, si j'avais de -l'argile ou de la cire, je réussirais mieux. Si cela dure, je prendrai -de l'argile et je la pétrirai, dussé-je ne faire que des boulettes. - -J'ai commencé déjà trois fois le portrait de Charlotte, et trois fois -je me suis fait honte; cela me chagrine d'autant plus, qu'il y a peu de -temps je réussissais fort bien à saisir la ressemblance. Je me suis -donc borné à prendre sa silhouette, et il faudra bien que je m'en -contente. - - - - -26 juillet. - - -Oui, chère Charlotte, je m'acquitterai de tout. Seulement donnez-moi -plus souvent des commissions; donnez-m'en bien souvent. Je vous prie -d'une chose: plus de sable sur les billets que vous m'écrivez! -Aujourd'hui je portai vivement votre lettre à mes lèvres, et le sable -craqua sous mes dents. - - - - - -26 juillet. - - -Je me suis déjà proposé bien des fois de ne pas la voir si souvent. -Mais le moyen de tenir cette résolution? Chaque jour je succombe à la -tentation. Tous les soirs je me dis avec un serment: «Demain tu ne la -verras pas;» et lorsque le matin arrive, je trouve quelque raison -invincible de la voir; et avant que je m'en aperçoive, je suis auprès -d'elle. Tantôt elle m'a dit le soir: «Vous viendrez demain, n'est-ce -pas?» Qui pourrait ne pas y aller? Tantôt elle m'a donné une -commission, et je trouve qu'il est plus convenable de lui porter -moi-même la réponse. Ou bien la journée est si belle! je vais à -Wahlheim, et quand j'y suis... il n'y a plus qu'une demi-lieue jusque -chez elle! je suis trop près de son atmosphère...... Son voisinage -m'attire.... et m'y voilà encore! Ma grand'mère nous faisait un conte -d'une montagne d'aimant: les vaisseaux qui s'en approchaient trop -perdaient tout à coup leurs ferrements; les clous volaient à la -montagne, et les malheureux matelots s'abîmaient entre les planches qui -croulaient sous leurs pieds. - - - - -30 juillet. - - -Albert est arrivé, et moi je vais partir. Fût-il le meilleur, le plus -généreux des hommes, et lors même que je serais disposé à -reconnaître sa supériorité sur moi à tous égards, il me serait -insupportable de le voir posséder sous mes yeux tant de perfections!... -Posséder!..... Il suffit, mon ami; le prétendu est arrivé! C'est un -homme honnête et bon, qui mérite qu'on l'aime. Heureusement je -n'étais pas présent à sa réception; j'aurais eu le cœur trop -déchiré. Il est si bon, qu'il n'a pas encore embrassé une seule fois -Charlotte en ma présence. Que Dieu l'en récompense! bien que le -respect qu'il témoigne à cette jeune femme me force à l'aimer. Il -semble me voir avec plaisir, et je soupçonne que c'est l'ouvrage de -Charlotte, plutôt que l'effet de son propre mouvement: car là-dessus -les femmes sont très-adroites, et elles ont raison; quand elles peuvent -entretenir deux adorateurs en bonne intelligence, quelque rare que cela -soit, c'est tout profit pour elles. - -Du reste, je ne puis refuser mon estime à Albert. Son calme parfait -contraste avec ce caractère ardent et inquiet que je ne puis cacher. Il -est homme de sentiment, et apprécie ce qu'il possède en Charlotte. Il -parait peu sujet à la mauvaise humeur; et tu sais que, de tous les -défauts des hommes, c'est celui que je hais le plus. - -Il me considère comme un homme qui a quelque mérite; mon attachement -pour Charlotte, le vif intérêt que je prends à tout ce qui la touche, -augmentent son triomphe, et il l'en aime d'autant plus. Je n'examine pas -si quelquefois il ne la tourmente point par quelque léger accès de -jalousie: à sa place, j'aurais au moins de la peine à me défendre -entièrement de ce démon. - -Quoi qu'il en soit, le bonheur que je goûtais près de Charlotte a -disparu. Est-ce folie? est-ce stupidité? Qu'importe le nom! la chose -parle assez d'elle-même! Avant l'arrivée d'Albert, je savais tout ce -que je sais maintenant; je savais que je n'avais point de prétentions -à former sur elle, et je n'en formais aucune... j'entends autant qu'il -est possible de ne rien désirer à la vue de tant de charmes... Et -aujourd'hui l'imbécile s'étonne et ouvre de grands yeux, parce que -l'autre arrive en effet, et lui enlève la belle. - -Je grince les dents, et je m'indigne contre ceux qui peuvent dire qu'il -faut que je me résigne, puisque la chose ne peut être autrement... -Délivrez-moi de ces automates. Je cours les forêts, et lorsque je -reviens près de Charlotte, que je trouve Albert auprès d'elle dans le -petit jardin, sous le berceau, et que je me sens forcé de ne pas aller -plus loin, je deviens fou à lier, et je fais mille extravagances. -«Pour l'amour de Dieu, me disait Charlotte aujourd'hui, je vous en -prie, plus de scène comme celle d'hier soir! Vous êtes effrayant quand -vous êtes si gai!» Entre nous, j'épie le moment où des affaires -appellent Albert au dehors: aussitôt je suis près d'elle, et je suis -toujours content quand je la trouve seule. - - - - -8 août. - - -De grâce, mon cher Wilhelm, ne crois pas que je pensais à toi quand je -traitais d'insupportables les hommes qui exigent de nous de la -résignation dans les maux inévitables. Je n'imaginais pas, en -vérité, que tu pusses être de cette opinion; et pourtant, au fond, tu -as raison. Seulement une observation, mon cher. Dans ce monde, il est -très-rare que tout aille par oui ou par non. Il y a dans les sentiments -et la manière d'agir autant de nuances qu'il y a de degrés depuis le -nez aquilin jusqu'au nez camus. - -Tu ne trouveras donc pas mauvais que, tout en reconnaissant la justesse -de ton argument, j'échappe pourtant à ton dilemme. - -«_Ou_ tu as quelque espoir de réussir auprès de Charlotte, dis-tu, -_ou_ tu n'en as point.» Bien! «Dans le premier cas, cherche à -réaliser cet espoir et à obtenir l'accomplissement de tes vœux; dans -le second, ranime ton courage, et délivre-toi d'une malheureuse passion -qui finira par consumer tes forces.» Mon ami, cela est bien dit.... et -bientôt dit! - -Et ce malheureux, dont la vie s'éteint, minée par une lente et -incurable maladie, peux-tu exiger de lui qu'il mette fin à ses -tourments par un coup de poignard? et le mal qui dévore ses forces ne -lui ôte-t-il pas en même temps le courage de s'en délivrer? - -Tu pourrais, à la vérité, m'opposer une comparaison du même genre: -«Qui n'aimerait mieux se faire amputer un bras que de risquer sa vie -par peur et par hésitation?» Je ne sais pas trop... Mais ne nous -jetons pas des comparaisons à la tête. En voilà bien assez. Oui, mon -ami, il me prend quelquefois un accès de courage exalté, sauvage; et -alors... si je savais seulement où?... j'irais. - - - - -Le même jour au soir. - - -Mon journal, que je négligeais depuis quelque temps, m'est tombé -aujourd'hui sous la main. J'ai été étonné de voir que c'est bien -sciemment que j'ai fait pas à pas tant de chemin. J'ai toujours vu si -clairement ma situation! et je n'en ai pas moins agi comme un enfant. -Aujourd'hui je vois tout aussi clair, et il n'y a pas plus d'apparence -que je me corrige. - - - - -10 août. - - -Je pourrais mener la vie la plus douce, la plus heureuse, si je n'étais -pas un fou. Des circonstances aussi favorables que celles où je me -trouve se réunissent rarement pour rendre un homme heureux. Tant il est -vrai que c'est notre cœur seul qui fait son malheur ou sa félicité... -Être membre de la famille la plus aimable; me voir aimé du père comme -un fils, des jeunes enfants comme un père; et de Charlotte!... Et cet -excellent Albert, qui ne trouble mon bonheur par aucune marque d'humeur, -qui m'accueille si cordialement, pour qui je suis, après Charlotte, ce -qu'il aime le mieux au monde!... Mon ami, c'est un plaisir de nous -entendre lorsque nous nous promenons ensemble, et que nous nous -entretenons de Charlotte: on n'a jamais rien imaginé de plus ridicule -que notre situation; et cependant, dans ces moments, plus d'une fois les -larmes me viennent aux yeux. - -Quand il me parie de la digne mère de Charlotte, quand il me raconte -comment, en mourant, elle remit à sa fille son ménage et ses enfants, -et lui recommanda sa fille à lui-même; comment dès lors un nouvel -esprit anima Charlotte; comment elle est devenue, pour les soins du -ménage, et de toute manière, une véritable mère; comme aucun instant -ne se passe pour elle sans sollicitude et sans travail, et comment sa -vivacité, sa gaieté ne l'ont pourtant jamais quittée;... alors je -marche nonchalamment à côté de lui, et je cueille des fleurs sur le -chemin; je les réunis soigneusement dans un bouquet, et je les jette -dans le torrent, et je les suis de l'œil pour les voir enfoncer petit -à petit... Je ne sais si je l'ai écrit qu'Albert restera ici, et qu'il -va obtenir de la cour, où il est très-bien vu, un emploi dont le -revenu est fort honnête. Pour l'ordre et l'aptitude aux affaires, j'ai -rencontré peu de personnes qu'on pût lui comparer. - - - - -12 août. - - -En vérité, Albert est le meilleur homme qui soit sous le ciel. J'ai eu -hier avec lui une singulière scène. J'étais allé le voir pour -prendre congé de lui, car il m'avait pris fantaisie de faire un tour à -cheval dans les montagnes; et c'est même de là que je t'écris en ce -moment. En allant et venant dans sa chambre, j'aperçus ses pistolets. -«Prêtez-moi vos pistolets pour mon voyage? lui dis-je.--Je ne demande -pas mieux, répondit-il; mais vous prendrez la peine de les charger: ils -ne sont là que pour la forme.» J'en détachai un, et il continua: -«Depuis que ma prévoyance m'a joué un si mauvais tour, je ne veux -plus rien avoir à démêler avec de pareilles armes.» Je fus curieux -de savoir ce qui lui était arrivé. «J'étais allé, reprit-il, passer -trois mois à la campagne, chez un de mes amis; j'avais une paire de -pistolets non chargés, et je dormais tranquille. Un après-dîner, que -le temps était pluvieux et que j'étais à ne rien faire, je ne sais -comment il me vint dans l'idée que nous pourrions être attaqués, que -je pourrais avoir besoin de mes pistolets, et que...... Vous savez -comment cela va. Je les donnai au domestique pour les nettoyer et les -charger. Il se mit à badiner avec la servante en cherchant à lui faire -peur, et, Dieu sait comment, le pistolet part, la baguette étant encore -dans le canon, la baguette va frapper la servante à la main droite et -lui fracasse le pouce. J'eus à supporter les cris, les lamentations, et -il me fallut encore payer le traitement. Aussi, depuis cette époque, -mes armes ne sont-elles jamais chargées. Voyez, mon cher, à quoi sert -la prévoyance! Ou ne voit jamais le danger. Cependant...» Tu sais que -j'aime beaucoup Albert; mais je n'aime pas ses _cependant_: car n'est-il -pas évident que toute règle générale a des exceptions? Mais telle -est la scrupuleuse équité de cet excellent homme: quand il croit avoir -avancé quelque chose d'exagéré, de trop général ou de douteux, il -ne cesse de limiter, de modifier, d'ajouter ou de retrancher, jusqu'à -ce qu'il ne reste plus rien de sa proposition. À cette occasion il se -perdit dans son texte. Bientôt je n'entendis plus un mot de ce qu'il -disait; je tombai dans des rêveries; puis tout à coup je m'appliquai -brusquement la bouche du pistolet sur le front, au-dessus il droit. -«Fi! dit Albert eu me reprenant l'arme, que signifie cela?--Il n'est -pas chargé, lui répondis-je.--Et s'il l'était, à quoi bon? -ajouta-t-il avec impatience. Je ne puis concevoir comment un homme peut -être assez fou pour se brûler la cervelle: l'idée seule m'en fait -horreur. - ---Vous autres hommes, m'écriai-je, vous ne pouvez parler de rien sans -dire tout d'abord: _Cela est fou, cela est sage, cela est bon, cela est -mauvais!_ Qu'est-ce que cela veut dire? Avez-vous approfondi les -véritables motifs d'une action? avez-vous démêlé les raisons qui -l'ont produite, qui devaient la produire? Si vous aviez fait cela, vous -ne seriez pas si prompts dans vos jugements. - ---Vous conviendrez, dit Albert, que certaines actions sont et restent -criminelles, quels qu'en soient les motifs.» - -Je haussai les épaules, et je lui accordai ce point. «Cependant, mon -cher, continuai-je, il se trouve encore ici quelques exceptions. Sans -aucun doute le vol est un crime; mais l'homme qui, pour s'empêcher de -mourir de faim, lui et sa famille, se laisse entraîner au vol, -mérite-t-il la pitié ou le châtiment? Qui jettera la première pierre -à l'époux outragé qui, dans sa juste fureur, immole une infidèle et -son vil séducteur? à cette jeune fille qui, dans un moment de délire, -s'abandonne aux charmes entrainants de l'amour? Nos lois mêmes, ces -froides pédantes, se laissent toucher, et retiennent leurs coups. - ---Ceci est autre chose, reprit Albert: car un homme emporté par une -passion trop forte perd la faculté de réfléchir, et doit être -regardé comme un homme ivre ou comme un insensé. - ---Voilà bien mes gens raisonnables! m'écriai-je en souriant. Passion! -ivresse! folie! Hommes moraux! vous êtes d'une impassibilité -merveilleuse. Vous injuriez l'ivrogne, vous vous détournez de -l'insensé; vous passez outre comme le prêtre, et remerciez Dieu, comme -le pharisien, de ce qu'il ne vous a pas faits semblables à l'un d'eux. -J'ai été plus d'une fois pris de vin, et souvent mes passions ont -approché de la démence, et je ne me repens ni de l'un ni de l'autre; -car j'ai appris à concevoir comment tous les hommes extraordinaires qui -ont fait quelque chose de grand, quelque chose qui semblait impossible, -ont dû de tout temps être déclarés par la foule ivres et insensés. - -«Et, dans la vie ordinaire même, n'est-il pas insupportable d'entendre -dire, quand un homme fait une action tant soit peu honnête, noble et -inattendue: Cet homme est ivre ou fou? Rougissez, car c'est à vous de -rougir, vous qui n'êtes ni ivres ni fous! - ---Voilà encore de vos extravagances! dit Albert. Vous exagérez tout; -et, à coup sûr, vous avez ici le tort d'assimiler le suicide, dont il -est question maintenant, aux actions qui demandent de l'énergie, tandis -qu'on ne peut le regarder que comme une faiblesse: car, de bonne foi, il -est plus aisé de mourir que de supporter avec constance une vie pleine -de tourments.» - -Peu s'en fallut que je ne rompisse l'entretien: car rien ne met hors des -gonds comme de voir quelqu'un venir avec un lieu commun insignifiant, -lorsque je parle de cœur. Je me retins cependant: j'avais déjà si -souvent entendu ce lieu commun, et je m'en étais indigné tant de fois! -Je lui répliquai avec un peu de vivacité: «Vous appelez cela -faiblesse! Je vous en prie, ne vous laissez pas séduire par -l'apparence. Un peuple gémit sous le joug insupportable d'un tyran: -oserez-vous l'appeler faible lorsqu'enfin il se lève et brise ses -chaînes? Cet homme qui voit les flammes menacer sa maison, et dont la -frayeur tend tous les muscles, qui enlève aisément des fardeaux que de -sang-froid il aurait à peine remués; cet autre, qui, furieux d'un -outrage, attaque six hommes et les terrasse, oserez-vous bien les -appeler faibles? Eh! mon ami, si des efforts sont de la force, comment -des efforts extrêmes seraient-ils le contraire?» Albert me regarda, et -dit: «Je vous demande pardon; mais les exemples que vous venez de citer -ne me semblent point applicables ici.--C'est possible, repartis-je; on -m'a déjà souvent reproché que mes raisonnements touchaient au -radotage. Voyons donc si nous ne pourrons pas nous représenter d'une -autre manière ce qui doit se passer dans l'âme d'un homme qui se -détermine à rejeter le fardeau de la vie, ce fardeau si cher à -d'autres: car nous n'avons vraiment le droit de juger une chose -qu'autant que nous la comprenons. - -«La nature humaine a ses bornes, continuai-je; elle peut, jusqu'à un -certain point, supporter la joie, la peine, la douleur; ce point passé, -elle succombe. La question n'est donc pas de savoir si un homme est -faible ou s'il est fort, mais s'il peut soutenir le poids de ses -souffrances, qu'elles soient morales ou physiques; et je trouve aussi -étonnant que l'on nomme lâche le malheureux qui se prive de la vie, -que si l'on donnait ce nom au malade qui succombe à une fièvre -maligne. - ---Voilà un étrange paradoxe! s'écria Albert.--Cela est plus vrai que -vous ne croyez, répondis-je. Vous conviendrez que nous qualifions de -maladie mortelle celle qui attaque le corps avec tant de violence que -les forces de la nature sont en partie détruites, en partie affaiblies, -en sorte qu'aucune crise salutaire ne peut plus rétablir le cours -ordinaire de la vie. - -«Eh bien! mon ami, appliquons ceci à l'esprit. Regardez l'homme dans -sa faiblesse; voyez comme des impressions agissent sur lui, comme des -idées se fixent en lui, jusqu'à ce qu'enfin la passion toujours -croissante le prive de toute force de volonté, et le perde. - -«Et vainement un homme raisonnable et de sang-froid, qui contemplera -l'état de ce malheureux, lui donnera-t-il de beaux conseils; il ne lui -sera pas plus utile que l'homme sain ne l'est au malade, à qui il ne -saurait communiquer la moindre partie de ses forces.» - -J'avais trop généralisé mes idées pour Albert. Je lui rappelai une -jeune fille que l'on trouva morte dans l'eau, il y a quelque temps, et -je lui répétai son histoire. C'était une bonne créature, tout -entière à ses occupations domestiques, travaillant toute la semaine, -et n'ayant d'autre plaisir que de se parer le dimanche de quelques -modestes atours achetés à grand'peine, d'aller, avec ses compagnes, se -promener aux environs de la ville, ou de danser quelquefois aux grandes -fêtes, et qui quelquefois aussi passait une heure de loisir à causer -avec une voisine au sujet d'une rixe ou d'une médisance. Enfin la -nature lui fait sentir d'autres besoins, qui s'accroissent encore par -les flatteries des hommes. Ses premiers plaisirs lui deviennent peu à -peu insipides, jusqu'à ce qu'elle rencontre un homme vers lequel un -sentiment inconnu l'entraîne irrésistiblement, sur lequel elle fonde -toutes ses espérances, pour lequel tout le monde autour d'elle est -oublié. Elle ne voit plus, n'entend plus, ne désire plus que lui seul. -Comme elle n'est pas corrompue par les frivoles jouissances de la -vanité et de la coquetterie, ses désirs vont droit au but: elle veut -lui appartenir, elle veut devoir à un lien éternel le bonheur qu'elle -cherche et tous les plaisirs après lesquels elle aspire. Des promesses -réitérées qui mettent le sceau à toutes ses espérances, de -téméraires caresses qui augmentent ses désirs, s'emparent de toute -son âme. Elle nage dans un délicieux sentiment d'elle-même, dans un -avant-goût de tous les plaisirs; elle est montée au plus haut; elle -tend enfin ses bras pour embrasser tous ses désirs... Et son amant -l'abandonne. La voilà glacée, privée de connaissance, devant un -abîme. Tout est obscurité autour d'elle; aucune perspective, aucune -consolation, aucun bon pressentiment: car celui-là l'a délaissée dans -lequel seul elle sentait son existence! Elle ne voit point le vaste -univers qui est devant elle, ni le nombre de ceux qui pourraient -remplacer la perte qu'elle a faite. Aveuglée, accablée de l'excessive -peine de son cœur, elle se précipite, pour étouffer tous ses -tourments, dans une mort qui tout embrasse et tout termine. «Voilà -l'histoire de bien des hommes. Dites-moi, Albert, n'est-ce pas la même -marche que celle de la maladie? La nature ne trouve aucune issue pour -sortir du labyrinthe des forces déréglées et agissantes en sens -contraires, et l'homme doit mourir. - -«Malheur à celui qui oserait dire: L'insensée! si elle eût attendu, -si elle eût laissé agir le temps, son désespoir se serait calmé; -elle aurait trouvé bientôt un consolateur. C'est comme si l'on disait: -L'insensé, qui meurt de la fièvre! s'il avait attendu que ses forces -fussent revenues, que son sang fût purifié, tout se serait rétabli, -et il vivrait encore aujourd'hui.» - -Albert, qui ne trouvait point encore cette comparaison frappante, me fit -des objections, entre autres celle-ci. Je venais de citer une jeune -fille simple et bornée; mais il ne pouvait concevoir comment on -excuserait un homme d'esprit, dont les facultés sont plus étendues et -qui saisit mieux tous les rapports. «Mon ami, m'écriai-je, l'homme est -toujours l'homme; la petite dose d'esprit que l'un a de plus que l'autre -fait bien peu dans la balance, quand les passions bouillonnent et que -les bornes prescrites à l'humanité se font sentir. Il y a plus... Mais -nous en parlerons un autre jour,» lui dis-je, en prenant mon chapeau. -Oh! mon cœur était si plein! Nous nous séparâmes sans nous être -entendus. Il est si rare dans ce monde que l'on s'entende! - - - - -15 août. - - -Il est pourtant vrai que rien dans le monde ne nous rend nécessaires -aux autres comme l'affection que nous avons pour eux. Je sens que -Charlotte serait fâchée de me perdre, et les enfants n'ont d'autre -idée que celle de me voir toujours revenir le lendemain. J'étais allé -aujourd'hui accorder le clavecin de Charlotte; je n'ai jamais pu y -parvenir, car tous ces espiègles me tourmentaient pour avoir un conte, -et Charlotte elle-même décida qu'il fallait les satisfaire. Je leur -distribuai leur goûter: ils acceptent maintenant leur pain aussi -volontiers de moi que de Charlotte. Je leur contai ensuite la -merveilleuse histoire de la princesse servie par des mains enchantées. -J'apprends beaucoup à cela, je t'assure, et je suis étonné de -l'impression que ces récits produisent sur les enfants. S'il m'arrive -d'inventer un incident, et de l'oublier quand je répète le conte, ils -s'écrient aussitôt: «C'était autrement la première fois;» si bien -que je m'exerce maintenant à leur réciter chaque histoire comme un -chapelet, avec les mêmes inflexions de voix, les mêmes cadences, et -sans y rien changer. J'ai vu par là qu'un auteur qui, à une seconde -édition, fait des changements à un ouvrage d'imagination, nuit -nécessairement à son livre, l'eût-il rendu réellement meilleur. La -première impression nous trouve dociles, et l'homme est fait de telle -sorte qu'on peut lui persuader les choses les plus extraordinaires; mais -aussi, quand il a accepté une chose, quand il se l'est bien gravée -dans la tête, malheur à celui qui voudrait l'effacer et la détruire! - - - - -18 août. - - -Pourquoi faut-il que ce qui fait la félicité de l'homme devienne aussi -la source de son malheur? - -Cette ardente sensibilité de mon cœur pour la nature et la vie, qui -m'inondait de tant de volupté, qui du monde autour de moi faisait un -paradis, me devient maintenant un insupportable bourreau, un mauvais -génie qui me poursuit en tous lieux. Lorsque autrefois du haut du -rocher je contemplais, par delà le fleuve, la fertile vallée jusqu'à -la chaîne de ces collines; que je voyais tout germer et sourdre autour -de moi; que je regardais ces montagnes couvertes de grands arbres -touffus depuis leur pied jusqu'à leur cime, ces vallées ombragées -dans tous leurs creux de petits bosquets riants, et comme la tranquille -rivière coulait entre les roseaux agités, et réfléchissait le léger -nuage que le doux vent du soir promenait sur le ciel en le balançant; -qu'alors j'entendais les oiseaux animer autour de moi la forêt; que je -voyais des millions d'essaims de moucherons danser gaiement dans le -dernier rayon rouge du soleil, dont le dernier regard mourant délivrait -et faisait sortir de l'herbe le hanneton bourdonnant; que le bruissement -et l'activité autour de moi rappelaient mon attention sur mon rocher, -et que la mousse qui arrache à la pierre sa nourriture, et le genêt -qui croît le long de l'aride colline de sable, m'indiquaient cette vie -intérieure, mystérieuse, toujours active, toute-puissante, qui anime -la nature!... comme je faisais entrer tout cela dans mon cœur! Je me -sentais comme déifié par ce torrent qui me traversait, et les -majestueuses formes du monde infini vivaient et se mouvaient dans mon -âme. Je me voyais environné d'énormes montagnes; des précipices -étaient devant moi, et des rivières d'orage s'y plongeaient; des -fleuves coulaient sous mes pieds, et je voyais, dans les profondeurs de -la terre, agir et réagir toutes les forces impénétrables qui créent, -et fourmiller sous la terre et sous le ciel les innombrables races des -êtres vivants. Tout, tout est peuplé sous mille formes différentes; -et puis les hommes, dans leurs petites maisons, iront se confortant et -se faisant illusion les uns aux autres, et régneront en idée sur le -vaste univers! Pauvre insensé, qui crois tout si peu de chose, parce -que tu es si petit! Depuis les montagnes inaccessibles du désert, -qu'aucun pied ne toucha, jusqu'au bout de l'océan inconnu, souffle -l'esprit de celui qui crée éternellement, et ce souffle réjouit -chaque atome qui le sent et qui vit... Ah! pour lors combien de fois -j'ai désiré, porté sur les ailes de la grue qui passait sur ma tête, -voler au rivage de la mer immense, boire la vie à la coupe écumante de -l'infini, et seulement un instant sentir dans l'étroite capacité de -mon sein une goutte des délices de l'être qui produit tout en -lui-même et par lui-même! - -Mon ami, je n'ai plus le souvenir de ces heures pour me soulager un peu. -Même les efforts que je fais pour me rappeler et rendre ces -inexprimables sentiments, en élevant mon âme au-dessus d'elle-même, -me font doublement sentir le tourment de la situation où je suis -maintenant. - -Un rideau funeste s'est tiré devant moi, et le spectacle de la vie -infinie s'est métamorphosé pour moi en un tombeau éternellement -ouvert. Peut-on dire: «Cela est,» quand tout passe? quand tout, avec -la vitesse d'un éclair, roule et passe? quand chaque être conserve si -peu de temps la quantité d'existence qu'il a en lui, et est entraîné -dans le torrent, submergé, écrasé sur les rochers? Il n'y a point -d'instant qui ne te dévore, toi et les tiens; point d'instant que tu ne -sois, que tu ne doives être un destructeur. La plus innocente promenade -coûte la vie à mille pauvres insectes; un seul de tes pas détruit le -pénible ouvrage des fourmis et foule un petit monde dans le tombeau. -Ah! ce ne sont pas vos grandes et rares catastrophes, ces inondations, -ces tremblements de terre qui engloutissent vos villes, qui me touchent: -ce qui me mine le cœur, c'est cette force dévorante qui est cachée -dans toute la nature, qui ne produit rien qui ne détruise ce qui -l'environne et ne se détruise soi-même... C'est ainsi que j'erre plein -de tourments. Ciel, terre, forces actives qui m'environnent, je ne vois -rien dans tout cela qu'un monstre toujours dévorant et toujours -affamé. - - - - -21 août. - - -Vainement je tends mes bras vers elle, le matin, lorsque je m'éveille -d'un pénible rêve; en vain, la nuit, je la cherche à mes côtés, -lorsqu'un songe heureux et pur m'a trompé, que j'ai cru que j'étais -auprès d'elle sur la prairie, et que je tenais sa main et la couvrais -de mille baisers. Ah! lorsque, encore à demi dans l'ivresse du sommeil, -je la cherche, et là-dessus me réveille, un torrent de larmes -s'échappe de mon cœur, et je pleure, désolé du sombre avenir qui est -devant moi. - - - - -22 août. - - -Que je suis à plaindre, Wilhelm! j'ai perdu tout ressort, et je suis -tombé dans un abattement qui ne m'empêche pas d'être inquiet et -agité. Je ne puis rester oisif, et cependant je ne puis rien faire. Je -n'ai aucune imagination, aucune sensibilité pour la nature, et les -livres m'inspirent du dégoût. Quand nous nous manquons à nous-mêmes, -tout nous manque. Je te le jure, cent fois j'ai désiré être un -ouvrier, afin d'avoir, le matin en me levant, une perspective, un -travail, une espérance. J'envie souvent le sort d'Albert, que je vois -enfoncé jusqu'aux yeux dans les parchemins; et je me figure que, si -j'étais à sa place, je me trouverais heureux. L'idée m'est déjà -venue quelquefois de t'écrire et d'écrire au ministre pour demander -cette place près de l'ambassadeur que, selon toi, on ne me refuserait -pas. Je le crois aussi. Le ministre m'a depuis longtemps témoigné de -l'affection, et m'a souvent engagé à me vouer à quelque emploi. Il y -a telle heure où j'y suis disposé. Mais ensuite, quand je réfléchis, -et que je viens à penser à la fable du cheval, qui, las de sa -liberté, se laisse seller et brider, et que l'on accable de coups et de -fatigue, je ne sais plus que résoudre. Eh! mon ami, ce désir de -changer de situation ne vient-il pas d'une inquiétude intérieure qui -me suivra partout! - - - - -28 août. - - -En vérité, si ma maladie est susceptible de guérison, mes bons amis -en viendraient à bout. C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma -naissance, et, de grand matin, je reçois un petit paquet de la part -d'Albert. La première chose qui frappe mes yeux en l'ouvrant, c'est un -nœud de ruban rose que Charlotte avait au sein lorsque je la vis pour -la première fois, et que je lui avais souvent demandé depuis. Il y -avait aussi deux petits volumes in-12: c'était l'Homère de Wettstein, -édition que j'avais tant de fois désirée, pour ne pas me charger de -celle d'Esnesti à la promenade. Tu vois comme ils préviennent mes -vœux, comme ils ont ces petites attentions de l'amitié, mille fois -plus précieuses que de magnifiques présents par lesquels la vanité de -celui qui les fait nous humilie. Je baise ce nœud mille fois, et dans -chaque baiser j'aspire et je savoure le souvenir des délices dont me -comblèrent ces jours si peu nombreux, si rapides, si irréparables! -Cher Wilhelm, il n'est que trop vrai, et je n'en murmure pas, oui, les -fleurs de la vie ne sont que des fantômes. Combien se fanent sans -laisser la moindre trace! combien peu donnent de fruits! et combien peu -de ces fruits parviennent à leur maturité! Et pourtant il y en a -encore assez; et même... Ô mon ami!... pouvons-nous voir des fruits -mûrs, et les dédaigner, et les laisser pourrir sans en jouir? - -Adieu. L'été est magnifique. Je m'établis souvent sur les arbres du -verger de Charlotte. Au moyen d'une longue perche j'abats les poires les -plus élevées. Elle est au pied de l'arbre, et les reçoit à mesure -que je les lui jette. - - - - -30 août. - - -Malheureux! n'es-tu pas en démence? ne te trompes-tu pas toi-même? -qu'attends-tu de cette passion frénétique et sans terme? Je n'adresse -plus de vœux qu'à elle seule; mon imagination ne m'offre plus d'autre -forme que la sienne, et de tout ce qui m'environne au monde, je -n'aperçois plus que ce qui a quelque rapport avec elle. C'est ainsi que -je me procure quelques heures fortunées... jusqu'à ce que, de nouveau, -je sois forcé de m'arracher d'elle. Ah! Wilhelm, où m'emporte souvent -mon cœur! Quand j'ai passé, assis à ses côtés, deux ou trois heures -à me repaître de sa figure, de son maintien, de l'expression céleste -de ses paroles; que peu à peu tous mes sens s'embrasent, que mes yeux -s'obscurcissent, qu'à peine j'entends encore, et qu'il me prend un -serrement à la gorge, comme si j'avais là la main d'un meurtrier; -qu'alors mon cœur, par de rapides battements, cherche à donner du jeu -à mes sens suffoqués, et ne fait qu'augmenter leur trouble... mon ami, -je ne sais souvent pas si j'existe encore...; et si la douleur ne prend -pas le dessus, et que Charlotte ne m'accorde pas la misérable -consolation de pleurer sur sa main et de dissiper ainsi le serrement de -mon cœur, alors il faut que je m'éloigne, que je fuie, que j'aille -errer dans les champs, grimper sur quelque montagne escarpée, me frayer -une route à travers une forêt sans chemins, à travers les haies qui -me blessent à travers les épines qui me déchirent: voilà mes joies. -Alors je me trouve un peu mieux, un peu! Et quand, accablé de fatigue -et de soif, je me vois forcé de suspendre ma course; que, dans une -forêt solitaire, au milieu de la nuit, aux rayons de la lune, je -m'assieds sur un tronc tortueux pour soulager un instant mes pieds -déchirés, et que je m'endors, au crépuscule, d'un sommeil fatigant... -Ô mon ami! une cellule solitaire, le cilice et la ceinture épineuse, -seraient des soulagements après lesquels mon âme aspire. Adieu. Je ne -vois, à tant de souffrance, d'autre terme que le tombeau. - - - - -5 septembre. - - -Il faut partir! Je te remercie, mon ami, d'avoir fixé ma résolution -chancelante. Voilà quinze jours que je médite le projet de la quitter. -Il faut décidément partir. Elle est encore une fois à la ville, chez -une amie, et Albert... et... il faut partir! - - - - -10 septembre. - - -Quelle nuit, Wilhelm! À présent je puis tout surmonter. Je ne la -verrai plus. Oh! que ne puis-je voler à ton cou, mon bon ami, et -t'exprimer, par mes transports et par des torrents de larmes, tous les -sentiments qui bouleversent mon cœur! Me voici seul: j'ai peine à -prendre mon haleine; je cherche à me calmer; j'attends le matin, et au -matin les chevaux seront à ma porte. - -Ah! elle dort d'un sommeil tranquille, et ne pense pas qu'elle ne me -reverra jamais. Je m'en suis arraché; et, pendant deux heures -d'entretien, j'ai eu assez de force pour ne point trahir mon projet. Et, -Dieu, quel entretien! - -Albert m'avait promis de se trouver au jardin avec Charlotte, aussitôt -après le souper. J'étais sur la terrasse, sous les hauts marronniers, -et je regardais le soleil que, pour la dernière fois, je voyais se -coucher au delà de la riante vallée et se réfléchir dans le fleuve -qui coulait tranquillement. Je m'étais si souvent trouvé à la même -place avec elle! nous avions tant de fois contemplé ensemble ce -magnifique spectacle! et maintenant... J'allais et venais dans cette -allée que j'aimais tant! Un attrait sympathique m'y avait si souvent -amené, avant même que je connusse Charlotte! et quelles délices -lorsque nous nous découvrîmes réciproquement notre inclination pour -ce site, le plus enchanté que j'aie jamais vu! Oui, c'est vraiment un -des sites les plus admirables que jamais l'art ait créés. D'abord, -entre les marronniers, on a la plus belle vue. Mais je me rappelle, je -crois, t'avoir déjà fait cette description; je t'ai parlé de cette -allée où l'on se trouve emprisonné par des murailles de charmilles, -de cette allée qui s'obscurcit insensiblement à mesure qu'on approche -d'un bosquet à travers lequel elle passe, et qui finit par aboutir à -une petite enceinte, où l'on éprouve le sentiment de la solitude. Je -sens encore le saisissement qui me prit lorsque, par un soleil de midi, -j'y entrai pour la première fois. J'eus un pressentiment vague de -félicité et de douleur. - -J'étais depuis une demi-heure livré aux douces et cruelles pensées de -l'instant qui nous séparerait de celui qui nous réunirait, lorsque je -les entendis monter sur la terrasse. Je courus au-devant d'eux; je lui -pris la main avec un saisissement, et je la baisai. Alors la lune -commençait à paraître derrière les buissons des collines. Tout en -parlant, nous nous approchions insensiblement du cabinet sombre. -Charlotte y entra, et s'assit; Albert se plaça auprès d'elle, et moi -de l'autre côté. Mais mon agitation ne me permit pas de rester en -place; je me levai, je me mis devant elle, fis quelques tours et me -rassis: j'étais dans un état violent. Elle nous fit remarquer le bel -effet de la lune qui, à l'extrémité de la charmille, éclairait toute -la terrasse: coup d'œil superbe, et d'autant plus frappant, que nous -étions environnés d'une obscurité profonde. - -Nous gardâmes quelque temps le silence; elle le rompit par ces mots: -«Jamais, non, jamais je ne me promène au clair de lune que je ne me -rappelle mes parents qui sont décédés, que je ne sois frappée du -sentiment de la mort et de l'avenir. Nous renaîtrons (continua-t-elle -d'une voix qui exprimait un vif mouvement du cœur); mais, Werther, nous -retrouverons-nous? nous reconnaîtrons-nous? Qu'en pensez-vous?--Que -dites-vous, Charlotte? répondis-je en lui tendant la main et sentant -mes larmes couler. Nous nous reverrons! En cette vie et en l'autre nous -nous reverrons!...» Je ne pus en dire davantage... Wilhelm, fallait-il -qu'elle me fit une semblable question, au moment même où je portais -dans mon sein une si cruelle séparation! - -«Ces chers amis que nous avons perdus, continua-t-elle, savent-ils -quelque chose de nous? ont-ils le sentiment de tout ce que nous -éprouvons lorsque nous nous rappelons leur mémoire? Ah! l'image de ma -mère est toujours devant mes yeux, lorsque, le soir, je suis assise -tranquillement au milieu de ses enfants, au milieu de mes enfants, et -qu'ils sont là autour de moi comme s'ils étaient autour d'elle. Avec -ardeur je lève au ciel mes yeux mouillés de larmes; je voudrais que du -ciel elle put regarder un instant comme je lui tiens la parole que je -lui donnai à sa dernière heure d'être la mère de ses enfants. Je -m'écrie cent et cent fois: «Pardonne, chère mère, si je ne suis pas -pour eux ce que tu fus toi-même. Hélas! je fais tout ce que je puis: -ils sont vêtus, nourris, et, ce qui est plus encore, ils sont choyés, -chéris. Âme chère et bienheureuse, que ne peux-tu voir notre union! -Quelles actions de grâces tu rendrais à ce Dieu à qui tu demandas, en -versant des larmes amères, le bonheur de tes enfants!» Elle a dit -cela, Wilhelm! qui peut répéter ce qu'elle a dit? Comment de froids -caractères pourraient-ils rendre ces effusions de tendresse et de -génie? Albert, l'interrompant avec douceur: «Cela vous affecte trop, -Charlotte; je sais combien ces idées vous sont chères; mais je vous -prie...--Ô Albert! interrompit-elle, je sais que vous n'avez pas -oublié ces soirées où nous étions assis ensemble autour de la petite -table ronde, lorsque mon père était en voyage, et que nous avions -envoyé coucher les enfants. Vous apportiez souvent un bon livre; mais -rarement il vous arrivait de nous en lire quelque chose: l'entretien de -cette belle âme n'était-il pas préférable à tout? Quelle femme! -belle, douce, enjouée et toujours active! Dieu connaît les larmes que -je verse souvent dans mon lit, en m'humiliant devant lui, pour qu'il -daigne me rendre semblable à ma mère......... - ---Charlotte! m'écriai-je en me jetant à ses pieds et lui prenant la -main que je baignai de mes larmes; Charlotte, que la bénédiction du -ciel repose sur toi, ainsi que l'esprit de ta mère!--Si vous l'aviez -connue! me dit-elle en me serrant la main. Elle était digne d'être -connue de vous.» Je crus que j'allais m'anéantir; jamais mot plus -grand, plus glorieux, n'a été prononcé sur moi. Elle poursuivit: «Et -cette femme a vu la mort l'enlever à la fleur de son âge, lorsque le -dernier de ses fils n'avait pas encore six mois! Sa maladie ne fut pas -longue. Elle était calme, résignée; ses enfants seuls lui faisaient -de la peine, et surtout le petit. Lorsqu'elle sentit venir sa fin, elle -me dit: «Amène-les-moi.» Je les conduisis dans sa chambre: les plus -jeunes ne connaissaient pas encore la perte qu'ils allaient faire; les -autres étaient consternés. Je les vois encore autour de son lit. Elle -leva les mains, et pria sur eux; elle les baisa les uns après les -autres, les renvoya, et me dit: «Sois leur mère!» J'en fis le -serment. «Tu me promets beaucoup, ma fille, me dit-elle; le cœur d'une -mère! l'œil d'une mère! Tu sens ce que c'est; les larmes de -reconnaissance que je t'ai vue verser tant de fois m'en assurent. Aie -l'un et l'autre pour tes frères et tes sœurs; et pour ton père la foi -et l'obéissance d'une épouse. Tu seras sa consolation.» Elle demanda -à le voir; il était sorti pour nous cacher la douleur insupportable -qu'il sentait. Le pauvre homme était déchiré! Albert, vous étiez -dans la chambre! Elle entendit quelqu'un marcher; elle demanda qui -c'était, et vous fit approcher près d'elle. Comme elle nous regarda -l'un et l'autre, dans la consolante pensée que nous serions heureux -ensemble! Albert la saisit dans ses bras, et l'embrassa en s'écriant: -«Nous le sommes! nous le serons!» Le flegmatique Albert était tout -hors île lui, et moi je ne me connaissais plus. - -«Werther, reprit-elle, cette femme n'est plus! Dieu! quand je pense -comme on se laisse enlever ce qu'on a de plus cher dans la vie! Et -personne ne le sent aussi vivement que les enfants: longtemps encore -après, les nôtres se plaignaient _que les hommes noirs avaient -emporté maman._» - -Elle se leva. Je n'étais plus à moi; je restais assis et retenais sa -main. «Il faut rentrer, dit-elle; il est temps.» Elle voulait retirer -sa main; je la retins avec plus de force. «Nous nous reverrons! -m'écriai-je, nous nous reverrons; sous quelque forme que ce puisse -être, nous nous reconnaîtrons. Je vais vous quitter, continuai-je, je -vous quitte de mon propre gré; mais si je promettais que ce fût pour -toujours, je ne tiendrais pas mon serment. Adieu, Charlotte; adieu, -Albert. Nous nous reverrons.--Demain, je pense, dit-elle en souriant. Je -sentis ce demain! Ah! elle ne savait pas, lorsqu'elle retirait sa main -de la mienne...... - -Ils descendirent l'allée; je les suivis de l'œil au clair de la lune. -Je me jetai à terre en sanglotant. Je me relevai, je courus sur la -terrasse; je regardai en bas, et je vis encore à la porte du jardin sa -robe blanche briller dans l'ombre des grands tilleuls; j'étendis les -bras, et tout disparut. - - - - -20 octobre. - - -Nous sommes arrivés hier. L'ambassadeur est indisposé, et ne sortira -pas de quelques jours. S'il était seulement plus liant, tout irait -bien. Je le vois, le sort m'a préparé de rudes épreuves! Mais, -courage, un esprit léger supporte tout! Un esprit léger! je ris de -voir ce mot venir au bout de ma plume. Hélas! un peu de cette -légèreté me rendrait l'homme le plus heureux de la terre. Quoi! -d'autres, avec très-peu de force et de savoir, se pavanent devant moi, -pleins d'une douce complaisance pour eux-mêmes, et moi je désespère -de mes forces et de mes talents! Dieu puissant, qui m'as fait tous ces -dons, que n'en as-tu retenu une partie pour me donner en place la -suffisance et la présomption! - -Patience, patience, tout ira bien. En vérité, mon ami, tu as raison. -Depuis que je suis tous les jours poussé dans la foule, et que je vois -ce que sont les autres, je suis plus content de moi-même. Cela devait -arriver: car, puisque nous sommes faits de telle sorte que nous -comparons tout à nous-mêmes, et nous-mêmes à tout, il s'ensuit que -le bonheur ou l'infortune git dans les objets que nous contemplons, et -dès lors il n'y a rien de plus dangereux que la solitude. Notre -imagination, portée de sa nature à s'élever, et nourrie de poésie, -se crée des êtres dont la supériorité nous écrase; et, quand nous -portons nos regards dans le monde réel, foui autre nous parait plus -parfait que nous-mêmes. Et cela est tout naturel: nous sentons si -souvent qu'il nous manque tant de choses; et ce qui nous manque, souvent -un autre semble le posséder. Nous lui donnons alors tout ce que nous -avons nous-mêmes, et encore, par-dessus tout cela, certaines qualités -idéales. C'est ainsi que nous créons nous-mêmes des perfections qui -font notre supplice. Au contraire, lorsque, avec toute notre faiblesse, -toute notre misère, nous marchons courageusement à un but, nous nous -trouvons souvent plus avancés en louvoyant que d'autres en faisant -force de voiles et de rames; et... Est-ce pourtant avoir un vrai -sentiment de soi-même que de marcher l'égal des autres, ou même de -les devancer? - - - - -10 novembre. - - -Je commence à me trouver assez bien ici à certains égards. Le -meilleur, c'est que l'ouvrage ne manque pas, et que ce grand nombre de -personnes et de nouveaux visages de toute espèce forme une bigarrure -qui me distrait. J'ai fait la connaissance du comte de C..., pour qui je -sens croître mon respect de jour en jour. C'est un homme d'un génie -vaste, et que les affaires n'ont pas rendu insensible à l'amitié et à -l'amour. Il s'intéressa à moi, à propos d'une affaire qui me donna -l'occasion de l'entretenir. Il remarqua, dès les premiers mots, que -nous nous entendions, et qu'il pouvait me parler comme il n'aurait pas -fait avec tout le monde. Aussi je ne puis assez me louer de la manière -ouverte dont il en use avec moi. Il n'y a pas au monde de joie plus -vraie, plus sensible, que de voir une grande âme qui s'ouvre devant -vous. - - - - -24 décembre. - - -L'ambassadeur me tourmente beaucoup; je l'avais prévu. C'est le sot le -plus pointilleux qu'on puisse voir, marchant pas à pas, et minutieux -comme une vieille femme. C'est un homme qui n'est jamais content de -lui-même, et que personne ne peut contenter. Je travaille assez -couramment, et je ne retouche pas volontiers. Il sera homme à me rendre -un mémoire et à me dire: «Il est bien; mais revoyez-le: on trouve -toujours un meilleur mot, une particule plus juste.» Alors je me -donnerais au diable de bon cœur. Pas un _et_, pas la moindre -conjonction ne peut être omise, et il est ennemi mortel de toute -inversion qui m'échappe quelquefois. Si une période n'est pas -construite suivant sa vieille routine de style, il n'y entend rien. -C'est un martyre que d'avoir affaire à un tel homme. - -La confiance du comte de C... est la seule chose qui me dédommage. Il -n'y a pas longtemps qu'il me dit franchement combien il était -mécontent de la lenteur, des minuties et de l'irrésolution de mon -ambassadeur. Ces gens-là sont insupportables à eux-mêmes et aux -autres. «Et cependant, disait le comte, il faut en prendre son parti, -comme un voyageur qui est obligé de passer une montagne: sans doute si -la montagne n'était pas là, le chemin serait bien plus facile et plus -court; mais elle y est, et il faut passer.» - -Mon vieux s'aperçoit bien de la préférence que le comte me donne sur -lui ce qui l'aigrit encore; et il saisit toutes les occasions de parler -mal du comte devant moi. Je prends, comme de raison, le parti de -l'absent, et les choses n'en vont que plus mal. Hier il me tint tout à -fait hors des gonds, car il tirait en même temps sur moi. «Le comte, -me disait-il, connaît assez bien les affaires, il a de la facilité, il -écrit fort bien; mais la grande érudition lui manque, comme à tous -les beaux esprits.» Il accompagna ces mots d'une mine qui disait: -Sens-tu le trait? Je me sentis du mépris pour l'homme capable de penser -et d'agir de la sorte. Je lui tins tête; je répondis que le comte -méritait toute considération, non pas seulement pour son caractère, -mais aussi pour ses connaissances. «Je ne sache personne, dis-je, qui -ait mieux réussi que lui à étendre son esprit, à l'appliquer à un -nombre infini d'objets, tout en restant parfaitement propre à la vie -active.» Tout cela était de l'hébreu pour lui. Je lui tirai ma -révérence, pour n'avoir pas à dévorer ses longs raisonnements. - -Et c'est à vous que je dois m'en prendre, à vous qui m'avez fourré -là, et qui m'avez tant prôné l'activité. L'activité! Si celui qui -plante des pommes de terre et va vendre son grain au marché n'est pas -plus utile que moi, je veux ramer encore dix ans sur cette galère où -je suis enchainé. - -Et cette brillante misère, cet ennui qui règne parmi ce peuple -maussade qui se voit ici! cette manie de rangs, qui fait qu'ils se -surveillent et s'épient pour gagner un pas l'un sur l'autre! que de -petites, de pitoyables passions, qui ne sont pas même masquées!... Par -exemple, il y a ici une femme qui entretient tout le monde de sa -noblesse et de ses biens; pas un étranger qui ne doive dire: Voilà une -créature à qui la tête tourne pour quelques quartiers de noblesse et -quelques arpents de terre. Eh bien! ce serait lui faire beaucoup de -grâce: elle est tout uniquement fille d'un greffier du voisinage. -Vois-tu, mon cher Wilhelm, je ne conçois rien à cette orgueilleuse -espèce humaine, qui a assez peu de bon sens pour se prostituer aussi -platement. - -Au reste, il n'est pas sage, j'en conviens et je le vois davantage tous -les jours, de juger les autres d'après soi. J'ai bien assez à faire -avec moi-même, moi dont le cœur et l'imagination recèlent tant -d'orages... Hélas! je laisse bien volontiers chacun aller son chemin: -si l'on voulait me laisser aller de même! - -Ce qui me vexe le plus, ce sont ces misérables distinctions de -société. Je sais aussi bien qu'un autre combien la distinction des -rangs est nécessaire, combien d'avantages elle me procure à moi-même; -mais je ne voudrais pas qu'elle me barrât le chemin qui peut me -conduire à quelque plaisir et me faire jouir d'une chimère de bonheur. -Je fis dernièrement connaissance à la promenade d'une demoiselle de -B..., jeune personne qui, au milieu des airs empesés de ceux avec qui -elle vit, a conservé beaucoup de naturel. L'entretien nous plut; et, -lorsque nous nous séparâmes, je lui demandai la permission de la voir -chez elle. Elle me l'accorda avec tant de cordialité, que je pouvais à -peine attendre l'heure convenable pour l'aller voir. Elle n'est point de -cette ville et demeure chez une tante. La physionomie de la vieille -tante ne me plut point. Je lui témoignai pourtant les plus grandes -attentions, et lui adressai presque toujours la parole. En moins d'une -demi-heure je démêlai, ce que l'aimable nièce m'a avoué depuis, que -la chère tante était dans un grand dénouement de tout; qu'elle -n'avait, en fait d'esprit et de bien, pour toute ressource, que le nom -de sa famille, pour tout abri que le rang derrière lequel elle est -retranchée, et, pour toute récréation, que de regarder fièrement les -bourgeois du balcon de son premier étage. Elle doit avoir été belle -dans sa jeunesse. Elle a passé sa vie à des bagatelles, et a fait le -tourment de plusieurs jeunes gens par ses caprices. Dans un âge plus -mûr, elle a baissé humblement la tête sous le joug d'un vieil -officier qui, pour une médiocre pension qu'il obtint à ce prix, passa -avec elle le siècle d'airain et mourut. Maintenant elle se voit seule -dans le siècle de fer, et ne serait pas même regardée, si sa nièce -n'était pas si aimable. - - - - -8 janvier 1772. - - -Quels hommes que ceux dont l'âme tout entière gît dans le -cérémonial, qui passent toute l'année à imaginer les moyens de -pouvoir se glisser à table à une place plus haute d'un siège! Ce -n'est pas qu'ils manquent d'ailleurs d'occupation; tout au contraire, -ces futiles débats leur taillent de la besogne, et les empêchent de -terminer les affaires importantes. C'est ce qui arriva la semaine -dernière à une partie de traîneaux: toute la fête fut troublée. - -Les fous! qui ne voient pas que la place ne fait rien, à vrai dire, et -que celui qui a la première joue bien rarement le premier rôle! -Combien de rois qui sont conduits par leurs ministres, et de ministres -qui sont gouvernés par leurs secrétaires! Et qui donc est le premier? -Celui, je pense, qui a plus de lumières que les autres, et assez de -caractère ou d'adresse pour faire servir leur puissance et leurs -passions à l'exécution de ses plans. - - - - -20 janvier. - - -Il faut que je vous écrive, aimable Charlotte, ici, dans la petite -chambre d'une auberge de campagne où je me suis réfugié contre le -mauvais temps. Depuis que je végète, dans ce triste D..., au milieu de -gens étrangers, oui, très-étrangers à mon cœur, je n'ai trouvé -aucun instant, aucun où ce cœur m'ait ordonné de vous écrire; mais, -à peine dans cette cabane, dans ce réduit solitaire où la neige et la -grêle se déchaînent contre ma petite fenêtre, vous avez été ma -première pensée. Dès que j'y suis entré, votre idée, ô Charlotte! -cette idée si vivifiante, s'est d'abord présentée à moi. Grand Dieu! -c'étaient tous les charmes de la première entrevue. - -Si vous me voyiez, Charlotte, au milieu du torrent des distractions! -comme tout mon être se flétrit! Pas un instant d'abondance de cœur, -pas une heure où viennent aux yeux des larmes délicieuses! rien, rien! -Je suis là comme devant un spectacle de marionnettes: je vois de petits -hommes et de petits chevaux passer et repasser devant moi, et je me -demande souvent si ce n'est point une illusion d'optique. Je suis acteur -aussi, je joue aussi mon rôle; ou plutôt on se joue de moi, on me fait -mouvoir comme un automate. Je saisis quelquefois mon voisin par sa main -de bois, et je recule en frissonnant. - -Le soir, je me propose de jouir du lever du soleil, et le matin je reste -au lit. Pendant la journée je me promets d'admirer le clair de lune, et -je ne quitte pas la chambre. Je ne sais pas au juste pourquoi je me -couche, pourquoi je me lève. - -Le levain qui faisait fermenter ma vie me manque; le charme qui me -tenait éveillé au milieu des nuits, et qui m'arrachait au sommeil le -matin, a disparu. - -Je n'ai trouvé ici qu'une seule créature qui mérite le nom de femme, -mademoiselle de B.... Elle vous ressemble, Charlotte, si l'on peut vous -ressembler. Oh! dites-vous, il se mêle aussi de faire des compliments! -Cela n'est pas tout à fait faux. Depuis quelque temps je suis fort -aimable, parce que je ne puis être autre chose; je fais de l'esprit, et -les femmes disent que personne ne sait louer plus joliment que moi (ni -mentir, ajoutez-vous; car l'un ne va pas sans l'autre). Je voulais vous -parler de mademoiselle de B..... Elle a beaucoup d'âme, et cette âme -perce tout entière à travers ses yeux bleus. Son rang lui est à -charge; il ne contente aucun des désirs de son cœur. Elle aspire à se -voir hors du tumulte, et nous passons quelquefois des heures entières -à nous figurer un bonheur sans mélange, au milieu des scènes -champêtres, Charlotte toujours avec nous. Ah! combien de fois -n'est-elle pas obligée de vous rendre hommage! Elle le fait volontiers: -elle a tant de plaisir à entendre parler de vous! Elle vous aime. - -Oh! si j'étais assis à vos pieds, dans votre petite chambre favorite, -tandis que les enfants sauteraient autour de nous! Quand vous trouveriez -qu'ils feraient trop de bruit, je les rassemblerais tranquilles auprès -de moi en leur contant quelque effrayant conte de ma mère l'Oie. - -Le soleil se couche majestueusement derrière ces collines -resplendissantes de neige. La tempête s'est apaisée. Et moi... il faut -que je rentre dans ma cage. Adieu! Albert est-il auprès de vous? et -comment? Dieu me pardonne cette question. - - - - -8 février. - - -Voilà huit jours qu'il fait le temps le plus affreux, et je m'en -réjouis: car depuis que je suis ici il n'a pas fait un beau jour qu'un -importun ne soit venu me l'enlever ou me l'empoisonner. Au moins -puisqu'il pleut, vente, gèle et dégèle, il ne peut faire, me dis-je, -plus mauvais à la maison que dehors, ni meilleur aux champs qu'à la -ville; et je suis content. Si le soleil levant promet une belle -journée, je ne puis m'empêcher de m'écrier: Voilà donc encore une -faveur du ciel qu'ils peuvent s'enlever! Il n'est rien au monde qu'ils -ne s'ôtent à eux-mêmes; la plupart par imbécillité; mais, à les -entendre, dans les plus nobles intentions: santé, estime de soi-même, -joie, repos, ils se privent de tout, comme à plaisir. Je serais -quelquefois tenté de les prier à deux genoux d'avoir pitié -d'eux-mêmes, et de ne pas se déchirer les entrailles avec tant de -fureur. - - - - -17 février. - - -Je crains bien que l'ambassadeur et moi nous ne soyons pas longtemps -d'accord. Cet homme est complètement insupportable; sa manière de -travailler et de conduire les affaires est si ridicule, que je ne puis -m'empêcher de le contrarier et de faire souvent à ma tête; ce qui -naturellement n'a jamais l'avantage de lui agréer. Il s'en est plaint -dernièrement à la cour. Le ministre m'a fait une réprimande, douce à -la vérité, mais enfin c'était une réprimande; et j'étais sur le -point de demander mon congé, lorsque j'ai reçu une lettre -particulière de lui, une lettre devant laquelle je me suis mis à -genoux pour adorer le sens droit, ferme et élevé qui l'a dictée. Tout -en louant mes idées outrées d'activité, d'influence sur les autres, -de pénétration dans les affaires, qu'il traite de noble ardeur de -jeunesse, il tâche non de détruire cette ardeur, mais de la modérer -et de la réduire à ce point où elle peut être de mise et avoir de -bons effets. Aussi me voilà encouragé pour huit jours, et réconcilié -avec moi-même. Le repos de l'âme est une superbe chose, mon ami; -pourquoi faut-il que ce diamant soit aussi fragile qu'il est rare et -précieux? - - - - -20 février. - - -Que Dieu vous bénisse, mes amis, et vous donne tous les jours de -bonheur qu'il me retranche! - -Je te rends grâce, Albert, de m'avoir trompé. J'attendais l'avis qui -devait m'apprendre le jour de votre mariage, et je m'étais promis de -détacher, ce même jour, avec solennité, la silhouette de Charlotte de -la muraille, et de l'enterrer parmi d'autres papiers. Vous voilà unis, -et son image est encore ici! Elle y restera! Et pourquoi non? La mienne -n'est-elle pas aussi chez vous? Ne suis-je pas aussi, sans te nuire, -dans le cœur de Charlotte? J'y tiens, oui, j'y tiens la seconde place, -et je veux, je dois la conserver. Oh! je serais furieux si elle pouvait -oublier... Albert, l'enfer est dans cette idée. Albert! adieu. Adieu, -ange du ciel; adieu, Charlotte! - - - - -15 mars. - - -J'ai essuyé une mortification qui me chassera d'ici. Je grince les -dents! Diable! c'est une chose faite; et c'est encore à vous que je -dois m'en prendre, à vous qui m'avez aiguillonné, poussé, tourmenté -pour me faire prendre un emploi qui ne me convenait pas et auquel je ne -convenais pas. Eh bien, voilà où j'en suis; soyez contents. Et afin -que tu ne dises pas encore que mes idées grossissent tout, je vais, mon -cher, t'exposer le fait avec toute la précision et la netteté d'un -chroniqueur. - -Le comte de C... m'aime, me distingue; on le sait, je te l'ai dit cent -fois. Je dînais hier chez lui: c'était son jour de grande soirée; il -reçoit ce jour-là toute la haute noblesse du pays. Je n'avais -nullement pensé à cette soirée; surtout il ne m'était jamais venu -dans l'esprit que nous autres subalternes nous ne sommes pas là à -notre place. Fort bien. Après le diner nous passons au salon, le comte -et moi; nous causons. Le colonel de B... survient, se mêle de la -conversation, et insensiblement l'heure de la soirée arrive: Dieu sait -si je pense à rien. Alors entre très-haute et très-puissante dame de -S..., avec son noble époux, et leur oison de fille avec sa gorge plate -et son corps effilé et tiré au cordeau; ils passent auprès de moi -avec un air insolent et leur morgue de grands seigneurs. Comme je -déteste cordialement cette race, je voulais tirer ma révérence, et -j'attendais seulement que le comte fût délivré du babil dont on -l'accablait, lorsque mademoiselle de B... entra. Je sens toujours mon -cœur s'épanouir un peu quand je la vois: je demeurai, je me plaçai -derrière son fauteuil, et ce ne fut qu'au bout de quelque temps que je -m'aperçus qu'elle me parlait d'un ton moins ouvert que de coutume et -avec une sorte d'embarras. J'en fus surpris. «Est-elle aussi comme tout -ce monde-là? dis-je en moi-même. Que le diable l'emporte!» J'étais -piqué; je voulais me retirer, et cependant je restai encore; je ne -demandais qu'à la justifier; j'espérais un mot d'elle; et... ce que tu -voudras. Cependant le salon se remplit: c'est le baron de F..., couvert -de toute la garde-robe du temps du couronnement de François Ier; le -conseiller R..., annoncé ici sous le titre d'_excellence_, et -accompagné de sa sourde moitié; sans oublier le ridicule J...., qui -mêle dans tout son habillement le gothique à la mode la plus nouvelle. -J'adresse la parole à quelques personnes de ma connaissance, que je -trouve fort laconiques. Je ne pensais et ne prenais garde qu'a -mademoiselle de B.... Je n'apercevais pas que les femmes se parlaient à -l'oreille au bout du salon, qu'il circulait quelque chose parmi les -hommes, que madame de S... s'entretenait avec le comte: mademoiselle de -B... m'a raconté tout cela depuis. Enfin le comte vint à moi et me -conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre. «Vous connaissez, me -dit-il, notre bizarre étiquette. La société, à ce qu'il me semble, -ne vous voit point ici avec plaisir; je ne voudrais pas pour -tout...--Excellence, lui dis-je en l'interrompant, je vous demande mille -pardons; j'aurais dû y songer plus tôt; vous me pardonnerez cette -inconséquence. J'avais déjà pensé à me retirer; un mauvais génie -m'a retenu,» ajoutai-je en riant et en lui faisant ma révérence. Le -comte me serra la main avec une expression qui disait tout. Je saluai -l'illustre compagnie, sortis, montai en cabriolet, et me rendis à M..., -pour y voir de la montagne le soleil se coucher; et là je lus ce beau -chant d'Homère, où il raconte comme Ulysse fut hébergé par le digne -porcher. Tout cela était fort bien. - -Je revins le soir pour souper. Il n'y avait encore à notre hôtel que -quelques personnes qui jouaient aux dés sur le coin de la table, après -avoir écarté un bout de la nappe. Je vis entrer l'honnête Adelin. Il -accrocha son chapeau en me regardant, vint à moi, et me dit tout bas: -«Tu as eu des désagréments?--Moi?--Le comte t'a fait entendre qu'il -fallait quitter son salon.--Au diable le salon! J'étais bien aise de -prendre l'air.--Fort bien, dit-il, tu as raison d'en rire. Je suis -seulement fâché que l'affaire soit connue partout.» Ce fut alors que -je me sentis piqué. Tous ceux qui venaient se mettre à table, et qui -me regardaient, me paraissaient au fait de mon aventure, et le sang me -bouillait. - -Et maintenant que partout où je vais j'apprends que mes envieux -triomphent, en disant que pareille chose est due à tout fat qui, pour -quelques grains d'esprit, se croit permis de braver toutes les -bienséances, et autres sottises semblables... alors on se donnerait -volontiers d'un couteau dans le cœur. Qu'on dise ce qu'on voudra de la -fermeté; je voudrais voir celui qui peut souffrir que des gredins -glosent sur son compte, lorsqu'ils ont sur lui quelque prise. Quand -leurs propos sont sans nul fondement, ah! l'on peut alors ne pas s'en -mettre en peine. - - - - -16 mars. - - -Tout conspire contre moi. J'ai rencontré aujourd'hui mademoiselle de -B... à la promenade. Je n'ai pu m'empêcher de lui parler, et, dès que -nous nous sommes trouvés un peu écartés de la compagnie, de lui -témoigner combien j'étais sensible à la conduite extraordinaire -qu'elle avait tenue l'autre jour avec moi. «Werther! m'a-t-elle dit -avec chaleur, avez-vous pu, connaissant mon cœur, interpréter ainsi -mon trouble? Que n'ai-je pas souffert pour vous, depuis l'instant où -j'entrai dans le salon? Je prévis tout; cent fois j'eus la bouche -ouverte pour vous le dire. Je savais que les S... et les T... -quitteraient la place plutôt que de rester dans votre société; je -savais que le comte n'oserait pas se brouiller avec eux; et aujourd'hui -quel tapage!--Comment! mademoiselle?...» m'écriai-je; et je cherchais -à cacher mon trouble, car tout ce qu'Adelin m'avait dit avant-hier me -courait dans ce moment par les veines comme une eau bouillante. «Que -cela m'a déjà coûté!» ajouta cette douce créature, les larmes aux -yeux! Je n'étais plus maître de moi-même, et j'étais sur le point de -me jeter à ses pieds. «Expliquez-vous,» lui dis-je. Ses larmes -coulèrent sur ses joues; j'étais hors de moi. Elle les essuya sans -vouloir les cacher. «Ma tante! vous la connaissez, reprit-elle; elle -était présente, et elle a vu, ah! de quel œil elle a vu cette scène! -Werther, j'ai essuyé hier soir et ce matin un sermon sur ma liaison -avec vous, et il m'a fallu vous entendre ravaler, humilier, sans -pouvoir, sans oser vous défendre qu'à demi.» - -Chaque mot qu'elle prononçait était un coup de poignard pour mon -cœur. Elle ne sentait pas quel acte de compassion c'eût été que de -me taire tout cela. Elle ajouta tout ce qu'on disait encore de mon -aventure, et quel triomphe ce serait pour les gens les plus dignes de -mépris; comme on chanterait partout que mon orgueil et ces dédains -pour les autres, qu'ils me reprochaient depuis longtemps, étaient enfin -punis. - -Entendre tout cela de sa bouche, Wilhelm, prononcé d'une voix si -compatissante! J'étais atterré, et j'en ai encore la rage dans le -cœur. Je voudrais que quelqu'un s'avisât de me vexer, pour pouvoir lui -passer mon épée au travers du corps! Si je voyais du sang, je serais -plus tranquille. Ah! j'ai déjà cent fois saisi un couteau pour faire -cesser l'oppression de mon cœur. L'on parle d'une noble race de chevaux -qui, quand ils sont échauffés et surmenés, s'ouvrent eux-mêmes, par -instinct, une veine avec les dents pour se faciliter la respiration. Je -me trouve souvent dans le même cas: je voudrais m'ouvrir une veine qui -me procurât la liberté éternelle. - - - - -24 mars. - - -J'ai offert ma démission à la cour; j'espère qu'elle sera acceptée. -Vous me pardonnerez si je ne vous ai pas préalablement demandé votre -permission. Il fallait que je partisse, et je sais d'avance tout ce que -vous auriez pu dire pour me persuader de rester. Ainsi tâche de dorer -la pilule à ma mère. Je ne saurais me satisfaire moi-même: elle ne -doit donc pas murmurer, si je ne puis la contenter non plus. Cela doit -sans doute lui faire de la peine: voir son fils s'arrêter tout à coup -dans la carrière qui devait le mener au conseil privé et aux -ambassades; le voir revenir honteusement sur ses pas et remettre sa -monture à l'écurie! Faites tout ce que vous voudrez, combinez tous les -cas possibles où j'aurais dû rester: il suffit, je pars. Et afin que -vous sachiez où je vais, je vous dirai qu'il y a ici le prince de *** -qui se plaît à ma société; dès qu'il a entendu parler de mon -dessein, il m'a prié de l'accompagner dans ses terres et d'y passer le -printemps. J'aurai liberté entière, il me l'a promis; et comme nous -nous entendons jusqu'à un certain point, je veux courir la chance, et -je pars avec lui. - - - - -19 avril. - - -Je te remercie de tes deux lettres. Je n'y ai point fait de réponse, -parce que j'avais différé de t'envoyer celle-ci jusqu'à ce que -j'eusse obtenu mon congé de la cour, dans la crainte que ma mère ne -s'adressât au ministre et ne gênât mon projet. Mais c'est une affaire -faite; le congé est arrivé. Il est inutile de vous dire avec quelle -répugnance on a accepté cette démission, et tout ce que le ministre -m'a écrit: vous éclateriez en lamentations. Le prince héréditaire -m'a envoyé une gratification de vingt-cinq ducats, qu'il a accompagnée -d'un mot dont j'ai été touché jusqu'aux larmes: je n'ai donc pas -besoin de l'argent que je demandais à ma mère dans la dernière lettre -que je lui écrivis. - - - - -5 mai. - - -Je pars demain; et comme le lieu de ma naissance n'est éloigné de ma -route que de six milles, je veux le revoir et me rappeler ces anciens -jours qui se sont évanouis comme un songe. Je veux entrer par cette -porte par laquelle ma mère sortit avec moi en voiture, lorsque, après -la mort de mon père, elle quitta ce séjour chéri pour aller se -renfermer dans votre insupportable ville. Adieu, Wilhelm; tu auras des -nouvelles de mon voyage. - - - - -9 mai. - - -Jamais pèlerin n'a visité les saints lieux avec plus de piété que -moi les lieux qui m'ont vu naître, et n'a éprouvé plus de sentiments -inattendus. Près d'un grand tilleul qui se trouve à un quart de lieue -de la ville, je fis arrêter, descendis de voiture, et dis au postillon -d'aller en avant, pour cheminer moi-même à pied et goûter toute la -nouveauté, toute la vivacité de chaque réminiscence. Je m'arrêtai -là, sous ce tilleul, qui était, dans mon enfance, le but et le terme -de mes promenades. Quel changement! Alors, dans une heureuse ignorance, -je m'élançais plein de désirs dans ce monde inconnu, où j'espérais -pour mon cœur tant de vraies jouissances qui devaient le remplir au -comble. Maintenant je revenais de ce monde. Ô mon ami! que -d'espérances déçues! que de plans renversés! J'avais devant les yeux -cette chaîne de montagnes qu'enfant j'ai tant de fois contemplée avec -un œil d'envie: alors je restais là assis des heures entières; je me -transportais au loin en idée; toute mon âme se perdait dans ces -forêts, dans ces vallées, qui semblaient me sourire dans le lointain, -enveloppées de leur voile de vapeurs; et lorsqu'il fallait me retirer, -que j'avais de peine à m'arracher à tous mes points de vue! Je -m'approchai du bourg; je saluai les jardins et les petites maisons que -je reconnaissais: les nouvelles ne me plurent point; tous les -changements me faisaient mal. J'arrivai à la porte, et je me retrouvai -à l'instant tout entier. Mon ami, je n'entrerai dans aucun détail; -quelque charme qu'ait eu pour moi tout ce que je vis, je ne te ferais -qu'un récit monotone. J'avais résolu de prendre mon logement sur la -place, justement auprès de autre ancienne maison. En y allant, je -remarquai que l'école où une bonne vieille nous rassemblait dans notre -enfance avait été changée en une boutique d'épicier. Je me rappelai -l'inquiétude, les larmes, la mélancolie et les serrements de cœur que -j'avais essuyés dans ce trou. Je ne faisais pas un pas qui n'amenât un -souvenir. Non, je le répète, un pèlerin de la terre sainte trouve -moins d'endroits de religieuse mémoire, et son âme n'est peut-être -pas aussi remplie de saintes affections. Encore un exemple: Je descendis -la rivière jusqu'à une certaine métairie où j'allais aussi fort -souvent autrefois: c'est un petit endroit où nous autres enfants -faisions des ricochets à qui mieux mieux. Je me rappelle si bien comme -je m'arrêtais quelquefois à regarder couler l'eau; avec quelles -singulières conjectures j'en suivais le cours; les idées merveilleuses -que je me faisais des régions où elle parvenait; comme mon imagination -trouvait bientôt des limites, et pourtant ne pouvait s'arrêter, et se -sentait forcée d'aller plus loin, plus loin encore, jusqu'à ce -qu'enfin je me perdais dans la contemplation d'un éloignement infini. -Vois-tu, mon ami, nos bons aïeux n'en savaient pas plus long; ils -étaient bornés à ce sentiment enfantin, et il y avait pourtant bien -quelque grandiose dans leur crédulité naïve. Quand Ulysse parle de la -mer immense, de la terre infinie, cela n'est-il pas plus vrai, plus -proportionné à l'homme, plus mystérieux à la fois et plus sensible, -que quand un écolier se croit aujourd'hui un prodige de science parce -qu'il peut répéter qu'elle est ronde? La terre... il n'en fauta -l'homme que quelques mottes pour soutenir sa vie, et moins encore pour y -reposer ses restes. - -Je suis actuellement à la maison de plaisance du prince. Encore peut-on -vivre avec cet homme-ci: il est vrai et simple; mais il est entouré de -personnages singuliers que je ne comprends pas. Ils n'ont pas l'air de -fripons, et n'ont pas non plus la mine d'honnêtes gens. Ils me font des -avances, et je n'ose me lier à eux. Ce qui me fâche aussi, c'est que -le prince parle souvent de choses qu'il ne sait que par ouï-dire ou -pour les avoir lues, et toujours dans le point de vue où on les lui a -présentées. - -Une chose encore, c'est qu'il fait plus de cas de mon esprit et de mes -talents que de ce cœur dont seulement je fais vanité, et qui est seul -la source de tout, de toute force, de tout bonheur, et de toute misère. -Ah! ce que je sais, tout le monde peut le savoir; mais mon cœur n'est -qu'à moi. - - - - -25 mai. - - -J'avais quelque chose en tête dont je ne voulais vous parler qu'après -coup; mais, puisqu'il n'en sera rien, je puis vous le dire actuellement. -Je voulais aller à la guerre. Ce projet m'a tenu longtemps au cœur. -Ç'a été le principal motif qui m'a engagé à suivre ici le prince, -qui est général au service de Russie. Je lui ai découvert mon dessein -dans une promenade, il m'en a détourné; et il y aurait eu plus -d'entêtement que de caprice à moi de ne pas me rendre à ses raisons. - - - - -11 juin. - - -Dis ce que tu voudras, je ne puis demeurer ici plus longtemps. Que faire -ici? je m'ennuie. Le prince me regarde comme un égal. Fort bien; mais -je ne suis point à mon aise. Et, dans le fond, nous n'avons rien de -commun ensemble. C'est un homme d'esprit, mais d'un esprit tout à fait -ordinaire; sa conversation ne m'amuse pas plus que la lecture d'un livre -bien écrit. Je resterai encore huit jours, puis je recommencerai mes -courses vagabondes. Ce que j'ai fait de mieux ici, ça été de -dessiner. Le prince est amateur, et serait même un peu artiste, s'il -était moins engoué du jargon scientifique. Souvent je grince les dents -d'impatience et de colère, lorsque je m'échauffe à lui faire sentir -la nature et à l'élever à l'art, et qu'il croit faire merveille s'il -peut mal à propos fourrer dans la conversation quelque terme bien -technique. - - - - -16 juillet. - - -Oui, sans doute, je ne suis qu'un voyageur, un pèlerin sur la -terre! Êtes-vous donc plus? - - - - -18 juillet. - - -Où je prétends aller? je te le dirai en confidence. Je suis forcé de -passer encore quinze jours ici. Je me suis dit que je voulais ensuite -aller visiter les mines de ***; mais, dans le fond, il n'en est rien: je -ne veux que me rapprocher de Charlotte, et voilà tout. Je ris de mon -propre cœur... et je fais toutes ses volontés. - - - - -29 juillet. - - -Non, c'est bien, tout est pour le mieux! Moi, son époux! Ô Dieu qui -m'as donné le jour, si lu m'avais préparé cette félicité, toute ma -vie n'eût été qu'une continuelle adoration! Je ne veux point plaider -contre ta volonté. Pardonne-moi ces larmes, pardonne-moi mes souhaits -inutiles... Elle ma femme! Si j'avais serré dans mes bras la plus douce -créature qui soit sous le ciel!... Un frisson court partout mon corps, -Wilhelm, lorsque Albert embrasse sa taille si svelte. - -Et cependant, le dirai-je? Pourquoi ne le dirai-je pas? Wilhelm, elle -eût été plus heureuse avec moi qu'avec lui! Oh! ce n'est point là -l'homme capable de remplir tous les vœux de ce cœur. Un certain -défaut de sensibilité, un défaut... prends-le comme tu voudras; son -cœur ne bat pas sympathiquement à la lecture d'un livre chéri, où -mon cœur et celui de Charlotte se rencontrent si bien, et dans mille -autres circonstances, quand il nous arrive de dire notre sentiment sur -une action. Il est vrai qu'il l'aime de toute son âme: et que ne -mérite pas un pareil amour!... - -Un importun m'a interrompu. Mes larmes sont séchées; me voilà -distrait. Adieu, cher ami. - - - - -4 août. - - -Je ne suis pas le seul à plaindre. Tous les hommes sont frustrés dans -leurs espérances, trompés dans leur attente. J'ai été voir ma bonne -femme des tilleuls. Son aîné accourut au-devant de moi; un cri de joie -qu'il poussa attira la mère, qui me parut fort abattue. Ses premiers -mots furent: «Mon bon monsieur! hélas! mon Jean est mort.» C'était -le plus jeune de ses enfants. Je gardais le silence. «Mon homme, -dit-elle, est revenu de la Suisse, et il n'a rien rapporté; et sans -quelques bonnes âmes, il aurait été obligé de mendier: la fièvre -l'avait pris en chemin.» Je ne pus rien lui dire; je donnai quelque -chose au petit. Elle me pria d'accepter quelques pommes; je le fis, et -je quittai ce lieu de triste souvenir. - - - - -21 août. - - -En un tour de main tout change avec moi. Souvent un doux rayon de la vie -veut bien se lever de nouveau et m'éclairer d'une demi-clarté, hélas! -seulement pour un moment. Quand je me perds aussi dans des rêves, je ne -puis me défendre de cette pensée: Quoi! si Albert mourait! tu -deviendrais... oui, elle deviendrait... Alors je poursuis ce fantôme -jusqu'à ce qu'il me conduise à des abîmes sur le bord desquels je -m'arrête et recule en tremblant. - -Si je sors de la ville, et que je me retrouve sur cette route que je -parcourus en voilure la première fois que j'allai prendre Charlotte -pour la conduire au bal, quel changement! Tout, tout a disparu. Il ne me -reste plus rien de ce monde qui a passé; pas un battement de cœur du -sentiment que j'éprouvais alors. Je suis comme un esprit qui, revenant -dans le château qu'il bâtit autrefois lorsqu'il était un puissant -prince, qu'il décora de tous les dons de la magnificence, et qu'il -laissa en mourant à un fils plein d'espérance, le trouverait brûlé -et démoli. - - - - -3 septembre. - - -Quelquefois je ne puis comprendre comment un autre peut l'aimer, ose -l'aimer, quand je l'aime si uniquement, si profondément, si pleinement; -quand je ne connais rien, ne sais rien, n'ai rien qu'elle. - - - - -4 septembre. - - -Oui, c'est bien ainsi: de même que la nature s'incline vers l'automne, -l'automne commence en moi et autour de moi. Mes feuilles jaunissent, et -déjà les feuilles des arbres voisins sont tombées. Ne t'ai-je pas une -fois parlé d'un jeune valet de ferme que je vis quand je vins ici la -première fois? J'ai demandé de ses nouvelles à Wahlheim. On me dit -qu'il avait été chassé de la maison où il était, et personne ne -voulut m'en apprendre davantage. Hier je le rencontrai par hasard sur la -route d'un autre village. Je lui parlai, et il me conta son histoire, -dont je fus touché à un point que tu comprendras aisément lorsque je -te l'aurai répétée. Mais à quoi bon? Pourquoi ne pas garder pour moi -seul ce qui m'afflige et me rend malheureux? pourquoi t'affliger aussi? -pourquoi le donner toujours l'occasion de me plaindre ou de me gronder? -Qui sait? cela tient peut-être aussi à ma destinée. - -Le jeune homme ne répondit d'abord à mes questions qu'avec une sombre -tristesse, dans laquelle je crus même démêler une certaine honte; -mais bientôt plus expansif, comme si tout à coup il nous eût reconnus -tous les deux, il m'avoua sa faute et son malheur. Que ne puis-je, mon -ami, te rapporter chacune de ses paroles! Il avoua, il raconta même -avec une sorte de plaisir, et comme en jouissant de ses souvenirs, que -sa passion pour la fermière avait augmenté de jour en jour; qu'à la -fin il ne savait plus ce qu'il faisait; qu'il ne savait plus, selon son -expression, où donner de la tête. Il ne pouvait plus ni manger, ni -boire, ni dormir; il étouffait; il faisait ce qu'il ne fallait pas -faire; ce qu'on lui ordonnait, il l'oubliait: il semblait possédé par -quelque démon. Un jour, enfin, qu'elle était montée dans un grenier, -il l'avait suivie, ou plutôt il y avait été attiré après elle. -Comme elle ne se rendait pas à ses prières, il voulut s'emparer d'elle -de force. Il ne conçoit pas comment il en est venu là; il prend Dieu -à témoin que ses vues ont toujours été honorables, et qu'il n'a -jamais souhaité rien plus ardemment que de l'épouser et de passer sa -vie avec elle. Après avoir longtemps parlé, il hésita, et s'arrêta -comme quelqu'un à qui il reste encore quelque chose à dire et qui -n'ose le faire. Enfin il m'avoua avec timidité les petites -familiarités qu'elle lui permettait quelquefois, les légères faveurs -qu'elle lui accordait; et, en disant cela, il s'interrompait, et -répétait avec les plus vives protestations que ce n'était pas pour la -décrier, qu'il l'aimait et l'estimait comme auparavant; que pareille -chose ne serait jamais venue à sa bouche, et qu'il ne m'en parlait que -pour me convaincre qu'il n'avait pas été tout à fait un furieux et un -insensé. Et ici, mon cher, je recommence mon ancienne chanson, mon -éternel refrain. Si je pouvais te représenter ce jeune homme tel qu'il -me parut, tel que je l'ai encore devant les yeux! Si je pouvais tout te -dire exactement, pour te faire sentir combien je m'intéresse à son -sort, combien je dois m'y intéresser! Mais cela suffit. Comme tu -connais aussi mon sort, comme tu me connais aussi, tu ne dois que trop -bien savoir ce qui m'attire vers tous les malheureux, et surtout vers -celui-ci. - -En relisant ma lettre, je m'aperçois que j'ai oublié de te raconter la -fin de l'histoire: elle est facile à deviner. La fermière se -défendit; son frère survint. Depuis longtemps il haïssait le jeune -homme, et l'aurait voulu hors de la maison, parce qu'il craignait qu'un -nouveau mariage ne privât ses enfants d'un héritage assez -considérable, sa sœur n'ayant pas d'enfants. Ce frère le chassa -sur-le-champ, et fit tant de bruit de l'affaire, que la fermière, quand -même elle l'eût voulu, n'eût point osé le reprendre. Actuellement -elle a un autre domestique. On dit qu'elle s'est brouillée avec son -frère, aussi au sujet de celui-ci; on regarde comme certain qu'elle -épousera ce nouveau venu. L'autre m'a dit qu'il était fermement -résolu à ne pas y survivre, et que cela ne se ferait pas de son -vivant. - -Ce que je te raconte n'est ni exagéré ni embelli. Je puis dire qu'au -contraire je te l'ai conté faiblement, bien faiblement, et que je te -l'ai gâté avec notre langage de prudes. - -Cet amour, cette fidélité, cette passion, n'est donc pas une fiction -de poète! elle vit, elle existe dans sa plus grande pureté chez ces -hommes que nous appelons grossiers, et qui nous paraissent si bruts, à -nous civilisés, et réduits à rien à force de poli. Lis cette -histoire avec dévotion, je t'en prie. Je suis calme aujourd'hui en te -l'écrivant. Tu vois, je ne fais pas jaillir l'encre, et je ne couvre -pas mon papier de taches comme de coutume. Lis, mon ami, et pense bien -que cela est aussi l'histoire de ton ami! Oui, voilà ce qui m'est -arrivé, voilà ce qui m'attend; et je ne suis pas à moitié si -courageux, pas à moitié si résolu que ce pauvre malheureux, avec -lequel je n'ose presque pas me comparer. - - - - -5 septembre. - - -Elle avait écrit un petit billet à son mari, qui est à la campagne, -où le retiennent quelques affaires, il commençait ainsi: «Mon ami, -mon tendre ami, reviens le plus tôt que tu pourras; je t'attends avec -impatience.» Une personne qui survint lui apprit que, par certaines -circonstances, le retour d'Albert serait un peu retardé. Le billet -resta là, et me tomba le soir entre les mains. Je le lis, et je souris: -elle me demande pourquoi. «Que l'imagination, m'écriai-je, est un -présent divin! J'ai pu me figurer un moment que ce billet m'était -adressé!» Elle ne répondit rien, parut mécontente, et je me tus. - - - - -6 septembre. - - -J'ai eu bien de la peine à me résoudre à quitter le simple frac bleu -que je portais lorsque je dansai pour la première fois avec Charlotte; -mais à la fin il était devenu par trop usé. Je m'en suis fait faire -un autre tout pareil au premier, collet et parements, avec un gilet et -des culottes de même étoffe et de même couleur que ceux que j'avais -ce jour-là. - -Cela ne me dédommagera pas tout à fait. Je ne sais... je crois -pourtant qu'avec le temps celui-ci me deviendra aussi plus cher. - - - - -11 septembre. - - -Elle avait été absente quelques jours pour aller chercher Albert à la -campagne. Aujourd'hui j'entre dans sa chambre; elle vient au-devant de -moi, et je baisai sa main avec mille joies. - -Un serin vole du miroir, et se perche sur son épaule. «Un nouvel -ami,» dit-elle. Et elle le prit sur sa main. - -«Il est destiné à mes enfants: il est si joli! Regardez-le. Quand je -lui donne du pain, il bat des ailes et becquète si gentiment! Il me -baise aussi: voyez. - -Lorsqu'elle présenta sa bouche au petit animal, il becqueta dans ses -douces lèvres, et il les pressait comme s'il avait pu sentir la -félicité dont il jouissait. - -«Il faut aussi qu'il vous baise,» dit-elle. Et elle approcha l'oiseau -de ma bouche. Son petit bec passa des lèvres de Charlotte aux miennes, -et ses picotements furent comme un souffle précurseur, un avant-goût -de jouissance amoureuse. - ---Son baiser, dis-je, n'est point tout à fait désintéressé. Il -cherche de la nourriture, et s'en va non satisfait d'une vide caresse. - ---Il mange aussi dans ma bouche,» dit-elle. Et elle lui présenta un -peu de mie de pain avec ses lèvres, où je voyais sourire toutes les -joies innocentes, tous les plaisirs, toutes les ardeurs d'un amour -mutuel. - -Je détournai le visage. Elle ne devrait pas faire cela; elle ne devrait -pas allumer mon imagination par ces images d'innocence et de félicité -célestes; elle ne devrait pas éveiller mon cœur de ce sommeil où -l'indifférence de la vie le berce quelquefois. Mais pourquoi ne le -ferait-elle pas? bille se lie tellement à moi; elle sait comment je -l'aime. - - - - -15 septembre. - - -On se donnerait au diable, Wilhelm, quand on pense qu'il faut qu'il y -ait des hommes assez dépourvus d'âme et de sentiment pour ne pas -goûter le peu qui vaille quelque chose sur la terre. Tu connais ces -noyers sous lesquels je me suis assis avec Charlotte chez le bon pasteur -de Saint-***, ces beaux noyers qui m'apportaient toujours je ne sais -quel contentement d'âme. Comme ils rendaient la cour du presbytère -agréable et hospitalière! que leurs rameaux étaient frais et -magnifiques! et jusqu'au souvenir des honnêtes ministres qui les -avaient plantés il y a tant d'années! Le maître d'école nous a dit -bien souvent le nom de l'un d'eux, qu'il tenait de son grand-père. Ce -doit avoir été un galant homme, et sa mémoire m'était toujours -sacrée lorsque j'étais sous ces arbres. Oui, le maître d'école avait -hier les larmes aux yeux lorsque nous nous plaignions ensemble de ce -qu'ils avaient été abattus... Abattus... J'enrage, et je crois que je -tuerais le chien qui a donné le premier coup de hache... Moi, qui -serais homme à m'affliger sérieusement si, ayant deux arbres comme -cela dans ma cour, j'en voyais un mourir de vieillesse, faut-il que je -voie cela! Mon cher ami, il y a une chose qui console. Ce que c'est que -le sentiment chez les hommes! tout le village murmure, et j'espère que -la femme du pasteur verra à son beurre, à ses œufs, et aux autres -marques d'amitié, quelle blessure elle a faite aux habitants de -l'endroit. Car c'est elle, la femme du nouveau pasteur (notre vieillard -est aussi mort), une créature sèche, acariâtre et malingre, et qui a -bien raison de ne prendre aucun intérêt au monde, car personne n'en -prend à elle; une sotte qui veut se donner pour savante, qui se mêle -d'examiner les canons, qui travaille à la nouvelle réformation -critico-morale du christianisme, et à qui les rêveries de Lavater font -hausser les épaules, dont la santé est tout à fait ruinée, et qui -n'a, en conséquence, aucune joie sur la terre. Aussi il n'y avait -qu'une pareille créature qui pût faire abattre mes noyers. Vois-tu, je -n'en puis pas revenir! Imagine-toi un peu: les feuilles en tombant -salissent sa cour et la rendent humide; les arbres lui interceptent le -jour; et quand les noix sont mûres, les enfants y jettent des pierres -pour les abattre, et cela affecte ses nerfs et la trouble dans ses -profondes méditations, lorsqu'elle pèse et compare ensemble Kennikot, -Semler et Michaëlis! Lorsque je vis les gens du village, et surtout les -anciens, si mécontents, je leur dis: «Pourquoi l'avez-vous souffert?» -Ils me répondirent: «Quand le maire veut, ici, que faire?» Mais une -chose me fait plaisir: le maire et le ministre (car celui-ci pensait -bien aussi tirer quelque profil des lubies de sa femme, qui ne lui -rendent pas sa soupe plus grasse) convinrent de partager entre eux; et -ils allaient le faire, lorsque la chambre des domaines intervint, et -leur dit: «Doucement!» Elle avait de vieilles prétentions sur la -partie de la cour du presbytère où les arbres étaient, et elle les -vendit au plus offrant. Ils sont à bas! Oh! si j'étais prince! je -ferais à la femme du pasteur, au maire et à la chambre des -domaines...... Prince!....Ab! oui, si j'étais prince, que me feraient -les arbres de mon pays? - - - - -10 octobre. - - -Quand je vois seulement ses yeux noirs, je suis content! Ce qui me -chagrine, c'est qu'Albert ne parait pas aussi heureux qu'il... -l'espérait... Si... Je ne fais pas souvent des réticences; mais ici je -ne puis m'exprimer autrement... et il me semble que c'est assez clair. - - - - -12 octobre. - - -Ossian a supplanté Homère dans mon cœur. Quel monde que celui où ses -chants sublimes me ravissent! Errer sur les bruyères tourmentées par -l'ouragan qui transporte sur des nuages flottants les esprits des -aïeux, à la pâle clarté de la lune; entendre dans la montagne les -gémissements des génies des cavernes, à moitié étouffés dans le -rugissement du torrent de la forêt, et les soupirs de la jeune fille -agonisante près des quatre pierres couvertes de mousse qui couvrent le -héros noblement mort qui fut son bien-aimé... Et quand alors je -rencontre le barde, blanchi par les années, qui sur les vastes -bruyères cherche les traces de ses pères, et ne trouve que les pierres -de leurs tombeaux, qui gémit et tourne ses yeux vers l'étoile du soir -se cachant dans la mer houleuse, et que le passé revit dans l'âme du -héros, comme lorsque cette étoile éclairait encore de son rayon -propice les périls des braves et que la lune prêtait sa lumière à -leur vaisseau revenant victorieux; que je lis sur son front sa profonde -douleur, et que je le vois, lui le dernier, lui resté seul sur la -terre, chanceler vers la tombe, et comme il puise encore de douloureux -plaisirs dans la présence des ombres immobiles de ses pères, et -regarde la terre froide et l'herbe épaisse que le vent couche, et -s'écrie: «Le voyageur viendra; il viendra celui qui me connut dans ma -beauté, et il dira: Où est le barde? Qu'est devenu le fils de Fingal? -Son pied foule ma tombe, et c'est en vain qu'il me demande sur la -terre...» Alors, ô mon ami! je serais homme à arracher l'épée de -quelque noble écuyer, à délivrer tout d'un coup mon prince du -tourment d'une vie qui n'est qu'une mort lente, et à envoyer mon âme -après ce demi-dieu mis en liberté. - - - - -19 octobre. - - -Hélas! ce vide, ce vide affreux que je sens dans mon sein!... je pense -souvent: si tu pouvais une fois, une seule fois, la presser contre ce -cœur, tout ce vide serait rempli. - - - - -26 octobre. - - -Oui, mon cher, je me confirme de plus en plus dans l'idée que c'est peu -de chose, bien peu de chose que l'existence d'une créature. Une amie de -Charlotte est venue la voir; je suis entré dans la chambre voisine; -j'ai voulu prendre un livre, et, ne pouvant pas lire, je me suis mis à -écrire. J'ai entendu qu'elles parlaient bas: elles se contaient l'une -à l'autre des choses assez indifférentes, des nouvelles de la ville; -comme celle-ci était mariée, celle-là malade, fort malade. «Elle a -une toux sèche, disait l'une, les joues creuses, et, à chaque instant, -il lui prend des faiblesses: je ne donnerais pas un sou de sa -vie.--Monsieur N... n'est pas en meilleur état, disait Charlotte.--Il -est enflé,» reprenait l'autre. Et mon imagination vive me plaçait -tout d'abord au pied du lit de ces malheureux; je voyais avec quelle -répugnance ils tournaient le dos à la vie, comme ils... Wilhelm, mes -petites femmes en parlaient comme on parle d'ordinaire de la mort d'un -étranger... Et quand je regarde autour de moi, que j'examine cette -chambre, et que je vois les habits de Charlotte, les papiers d'Albert, -et ces meubles avec lesquels je suis à présent si familiarisé, je me -dis à moi-même: «Vois ce que tu es dans cette maison! Tout pour tout. -Tes amis te considèrent, tu fais souvent leur joie, et il semble à ton -cœur qu'il ne pourrait exister sans eux. Cependant si tu partais, si tu -t'éloignais de ce cercle, sentiraient-ils le vide que ta perte -causerait dans leur destinée? et combien de temps?...» Ah! l'homme est -si passager, que là même où il a proprement la certitude de son -existence, là où il peut laisser la seule vraie impression de sa -présence dans la mémoire, dans l'âme de ses amis, il doit s'effacer -et disparaître; et cela sitôt! - - - - -27 octobre. - - -Je me déchirerais le sein, je me briserais le crâne, quand je vois -combien peu nous pouvons les uns pour les autres. Hélas! l'amour, la -joie, la chaleur, les délices que je ne porte pas au dedans de moi, un -autre ne me les donnera pas; et le cœur tout plein de délices, je ne -rendrai pas heureux cet autre, quand il est là froid et sans force -devant moi. - - - - -Le soir. - - -J'ai tant! et son idée dévore tout; j'ai tant! et sans elle tout -pour moi se réduit à rien. - - - - -30 octobre. - - -Si je n'ai pas été cent fois sur le point de lui sauter au cou!... -Dieu sait ce qu'il en coûte de voir tant de charmes passer et repasser -devant vous, sans que vous osiez y porter la main! Et cependant le -penchant naturel de l'humanité nous porte à prendre. Les enfants ne -tâchent-ils pas de saisir tout ce qu'ils aperçoivent? Et moi!... - - - - -5 novembre. - - -Dieu sait combien de fois je me mets au lit avec le désir et -quelquefois avec l'espérance de ne pas me réveiller; et le matin -j'ouvre les yeux, je revois le soleil, et je suis malheureux. Oh! que ne -puis-je être un maniaque! que ne puis-je m'en prendre au temps, à un -tiers, à une entreprise manquée! Alors l'insupportable fardeau de ma -peine ne porterait qu'à demi sur moi. Malheureux que je suis! je ne -sens que trop que toute la faute est à moi seul. - -La faute! non. Je porte aujourd'hui cachée dans mon sein la source de -toutes les misères, comme j'y portais autrefois la source de toutes les -béatitudes. Ne suis-je pas le même homme qui nageait autrefois dans -une intarissable sensibilité, qui voyait naître un paradis à chaque -pas, et qui avait un cœur capable d'embrasser dans son amour un monde -entier? Mais maintenant ce cœur est mort, il n'en naît plus aucun -ravissement; mes yeux sont secs; et mes sens, que ne soulagent plus des -larmes rafraîchissantes, sont devenus secs aussi, et leur angoisse -sillonne mon front de rides. Combien je souffre! car j'ai perdu ce qui -faisait tous les délices de ma vie, cette force divine avec laquelle je -créais des mondes autour de moi. Elle est passée!... Lorsque de ma -fenêtre je regarde vers la colline lointaine, c'est en vain que je vois -au-dessus d'elle le soleil du matin pénétrer les brouillards, et luire -sur le fond paisible de la prairie, tandis que la douce rivière -s'avance vers moi, en serpentant, entre ses saules dépouillés de -feuilles: toute cette magnifique nature est pour moi froide, inanimée -comme une estampe coloriée; et de tout ce spectacle je ne peux verser -en moi et faire passer de ma tête dans mon cœur la moindre goutte d'un -sentiment bienheureux. L'homme tout entier est là debout, la face -devant Dieu, comme un puits tari, comme un seau desséché. Je me suis -souvent jeté à terre pour demander à Dieu des larmes, comme un -laboureur prie pour de la pluie, lorsqu'il voit sur sa tête un ciel -d'airain et la terre mourir de soif autour de lui. - -Mais, hélas! je le sens, Dieu n'accorde point la pluie et le soleil à -nos prières importunes; et ces temps dont le souvenir me tourmente, -pourquoi étaient-ils si heureux, sinon parce que j'attendais son esprit -avec patience, e que je recevais avec un cœur reconnaissant les -délices qu'il versait sur moi? - - - - -8 novembre. - - -Elle m'a reproché mes excès, mais d'un ton si aimable! mes excès de -ce que, d'un verre de vin, je me laisse quelquefois entraîner -à boire la bouteille. «Évitez cela, me disait-elle; pensez à -Charlotte!--Penser! avez-vous besoin de me l'ordonner? Que je pense, que -je ne pense pas, vous êtes toujours présente à mon âme. J'étais -assis aujourd'hui à l'endroit même où vous descendîtes dernièrement -de voiture...» Elle s'est mise à parler d'autre chose, pour -m'empêcher de m'enfoncer trop avant dans cette matière. Je ne suis -plus mon maître, cher ami! Elle fait de moi tout ce qu'elle veut. - - - - -15 novembre. - - -Je te remercie, Wilhelm, du tendre intérêt que tu prends à moi, de la -bonne intention qui perce dans ton conseil; mais je te prie d'être -tranquille. Laisse-moi supporter toute la crise; malgré l'abattement -où je suis, j'ai encore assez de force pour aller jusqu'au bout. Je -respecte la religion, tu le sais; je sens que c'est un bâton pour celui -qui tombe de lassitude, un rafraîchissement pour celui que la soif -consume. Seulement... peut-elle, doit-elle être cela pour tous? -Considère ce vaste univers: tu vois des milliers d'hommes pour qui elle -ne l'a pas été; d'autres pour qui elle ne le sera jamais, soit qu'elle -leur ait été annoncée ou non. Faut-il donc qu'elle le soit pour moi? -Le fils de Dieu ne dit-il pas lui-même: Ceux que mon père m'a donnés -seront avec moi? Si donc je ne lui ai pas été donné, si le père veut -me réserver pour lui, comme mon cœur me le dit... De grâce, ne va pas -donner à cela une fausse interprétation, et voir une raillerie dans -ces mots innocents: c'est mon âme tout entière que j'expose devant -toi. Autrement j'eusse mieux aimé me taire: car je hais de perdre mes -paroles sur des matières que les autres entendent tout aussi peu que -moi. Qu'est-ce que la destinée de l'homme, sinon de fournir la -carrière de ses maux, et de boire sa coupe tout entière? Et si celle -coupe parut au Dieu du ciel trop amère lorsqu'il la porta sur ses -lèvres d'homme, irai-je faire le fort et feindre de la trouver douce et -agréable? et pourquoi aurais-je honte de l'avouer dans ce terrible -moment où tout mon être frémit entre l'existence et le néant, où le -passé luit comme un éclair sur le sombre abîme de l'avenir, où tout -ce qui m'environne s'écroule, où le monde périt avec moi? N'est-ce -pas la voix de la créature accablée, défaillante, s'abîmant sans -ressource au milieu des vains efforts qu'elle fait pour se soutenir, que -de s'écrier avec plainte: «Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous -abandonné?» Pourrais-je rougir de cette expression? pourrais-je -redouter le moment où elle m'échappera, comme si elle n'avait pas -échappé à celui qui replie les deux comme un voile? - - - - -21 novembre. - - -Elle ne voit pas, elle ne sent pas qu'elle prépare le poison qui nous -fera périr tous les deux; et moi j'avale avec délices la coupe où -elle me présente la mort! Que veut dire cet air de bonté avec lequel -elle me regarde souvent (souvent, non, mais quelquefois)? cette -complaisance avec laquelle elle reçoit une impression produite par un -sentiment dont je ne suis pas le maître? cette compassion pour mes -souffrances, qui se peint sur son front? - -Comme je me retirais hier, elle me tendit la main, et me dit: «Adieu, -cher Werther!» Cher Werther! C'est la première fois qu'elle m'ait -donné le nom de _cher_, et la joie que j'en ressentis a pénétré -jusqu'à la moelle de mes os. Je me le répétai cent fois. Et le soir, -lorsque je voulus me mettre au lit, en habillant avec moi-même de -toutes sortes de choses, je me dis tout à coup: «Bonne nuit, cher -Werther!» et je ne pus ensuite m'empêcher de rire de moi-même. - - - - -22 novembre. - - -Je ne puis pas prier Dieu en disant: «Conserve-la-moi!» Et cependant -elle me parait souvent être à moi. Je ne puis pas lui demander: -«Donne-la-moi!» car elle est à un autre... Je joue et plaisante avec -mes peines. Si je me laissais aller, je ferais toute une litanie -d'antithèses. - - - - -24 novembre. - - -Elle sent ce que je souffre. Aujourd'hui son regard m'a pénétré -jusqu'au fond du cœur. Je l'ai trouvée seule. Je ne disais rien, et -elle me regardait fixement. Je ne voyais plus cette beauté séduisante, -ces éclairs d'esprit qui entourent son front: un regard plus puissant -agissait sur moi; un regard plein du plus tendre intérêt, de la plus -douce pitié. Pourquoi n'ai-je pas osé me jeter à ses pieds? pourquoi -n'ai-je pas osé m'élancer à son cou, et lui répondre par mille -baisers? Elle a eu recours à son clavecin, et s'est mise en même temps -à chanter d'une voix si douce! Jamais ses lèvres ne m'ont paru si -charmantes: c'était comme si elles s'ouvraient, languissantes, pour -absorber en elles ces doux sons qui jaillissaient de l'instrument, et -que seulement l'écho céleste de sa bouche résonnât. Ah! si je -pouvais te dire cela comme je le sentais! Je n'ai pu y tenir plus -longtemps. J'ai baissé la tête, et j'ai dit avec serment: «Jamais je -ne me hasarderai à vous imprimer un baiser, ô lèvres sur lesquelles -voltigent les esprits du ciel!...» Et cependant... je veux... Ah! -vois-tu, c'est comme un mur de séparation qui s'est élevé devant mon -âme... Cette félicité, cette pureté du ciel... détruite... et puis -expier son crime... Son crime! - - - - -26 novembre. - - -Quelquefois je me dis: «Ta destinée n'est qu'à toi: tu peux estimer -tous les autres heureux; jamais mortel ne fut tourmenté comme toi.» Et -puis je lis quelque ancien poète; et c'est comme si je lisais dans mon -propre cœur. J'ai tant à souffrir! Quoi! il y a donc eu déjà avant -moi des hommes aussi malheureux! - - - - -30 novembre. - - -Non, jamais, jamais je ne pourrai revenir à moi. Partout où je vais, -je rencontre quelque apparition qui me met hors de moi-même. -Aujourd'hui, ô destin, ô humanité! - -Je vais sur les bords de l'eau à l'heure du dîner; je n'avais aucune -envie de manger. Tout était désert; un vent d'ouest, froid et humide, -soufflait de la montagne, et des nuages grisâtres couvraient la -vallée. J'ai aperçu de loin un homme vêtu d'un mauvais habit vert, -qui marchait courbé entre les rochers, et paraissait chercher des -simples. Je me suis approché de lui, et le bruit que j'ai fait en -arrivant l'ayant fait se retourner, j'ai vu une physionomie tout à fait -intéressante, couverte d'une tristesse profonde, mais qui n'annonçait -rien d'ailleurs qu'une âme honnête. Ses cheveux étaient relevés en -deux boucles avec des épingles, et ceux de derrière formaient une -tresse fort épaisse qui lui descendait sur le dos. Comme son -habillement indiquait un homme du commun, j'ai cru qu'il ne prendrait -pas mal que je fisse attention à ce qu'il faisait; et, en conséquence, -je lui ai demandé ce qu'il cherchait. «Je cherche des fleurs, a-t-il -répondu avec un profond soupir, et je n'en trouve point.--Aussi -n'est-ce pas la saison, lui ai-je dit en riant.--Il y a tant de fleurs! -a-t-il reparti en descendant vers moi. Il y a dans mon jardin des roses -et deux espèces de chèvre-feuille, dont l'une m'a été donnée par -mon père. Elles poussent ordinairement aussi vite que la mauvaise -herbe, et voilà déjà deux jours que j'en cherche sans en pouvoir -trouver. Et même ici, dehors, il y a toujours des fleurs, des jaunes, -des bleues, des rouges, et la centaurée aussi est une jolie petite -fleur: je n'en puis trouver aucune.» J'ai remarqué en lui un certain -air hagard; et, prenant un détour, je lui ai demandé ce qu'il voulait -faire de ces fleurs. Un sourire singulier et convulsif a contracté les -traits de sa figure. «Si vous voulez ne point me trahir, a-t-il dit en -appuyant un doigt sur sa bouche, je vous dirai que j'ai promis un -bouquet à ma belle.--C'est fort bien.--Ah! elle a bien d'autres choses! -Elle est riche!--Et pourtant elle fait grand cas de votre bouquet?--Oh! -elle a des joyaux et une couronne!--Comment l'appelez-vous donc?--Si les -états généraux voulaient me payer, je serais un autre homme! Oui, il -fut un temps où j'étais si content! Aujourd'hui c'en est fait pour -moi, je suis...» Un regard humide qu'il a lancé vers le ciel a tout -exprimé. «Vous étiez donc heureux?--Ah! je voudrais bien l'être -encore de même! J'étais content, gai et gaillard comme le poisson dans -l'eau.--Henri! a crié une vieille femme sur le chemin, Henri, où es-tu -fourré? Nous t'avons cherché partout. Viens dîner.--Est-ce là votre -fils? lui ai-je demandé en m'approchant d'elle.--Oui, c'est mon pauvre -fils! a-t-elle répondu. Dieu m'a donné une croix lourde.--Combien y -a-t-il qu'il est dans cet état?--Il n'y a que six mois qu'il est ainsi -tranquille. Je rends grâce à Dieu que cela n'ait pas été plus loin. -Auparavant il a été dans une frénésie qui a duré une année -entière; et pour lors il était à la chaîne dans l'hôpital des fous. -À présent il ne fait rien à personne; seulement il est toujours -occupé de rois et d'empereurs. C'était un homme doux et tranquille, -qui m'aidait à vivre, et qui avait une fort belle écriture. Tout d'un -coup il devint rêveur, tomba malade d'une fièvre chaude, de là dans -le délire, et maintenant il est dans l'état où vous le voyez. S'il -fallait raconter, monsieur...» J'interrompis ce flux de paroles en lui -demandant quel était ce temps dont il faisait si grand récit, et où -il se trouvait si heureux et si content. «Le pauvre insensé, -m'a-t-elle dit avec un sourire de pitié, veut parler du temps où il -était hors de lui: il ne cesse d'en faire l'éloge. C'est le temps -qu'il a passé à l'hôpital, et où il n'avait aucune connaissance de -lui-même.» Cela a fait sur moi l'effet d'un coup de tonnerre. Je lui -ai mis une pièce d'argent dans la main, et je me suis éloigné d'elle -à grands pas. - -«Où tu étais heureux! me suis-je écrié en marchant précipitamment -vers la ville, où tu étais content comme un poisson dans l'eau! Dieu -du ciel! as-tu donc ordonné la destinée des hommes de telle sorte -qu'ils ne soient heureux qu'avant d'arriver à l'âge de la raison, ou -après qu'ils l'ont perdue! Pauvre misérable! Et pourtant je porte -envie à ta folie, à ce désastre de tes sens, dans lequel tu te -consumes. Tu sors plein d'espérances pour cueillir des fleurs à ta -reine... au milieu de l'hiver... et tu t'affliges de n'en point trouver, -et tu ne conçois pas pourquoi tu n'en trouves point. Et moi... et moi, -je sors sans espérances, sans aucun but, et je rentre au logis comme -j'en suis sorti... Tu te figures quel homme tu serais si les états -généraux voulaient te payer; heureuse créature, qui peut attribuer la -privation de ton bonheur à un obstacle terrestre! Tu ne sens pas, tu ne -sens pas que c'est dans le trouble de ton cœur, dans ton cerveau -détraqué, que gît ta misère, dont tous les rois de la terre ne -sauraient le délivrer!» - -Puisse-t-il mourir dans le désespoir, celui qui se rit du malade qui, -pour aller chercher des eaux minérales éloignées, fait un long voyage -qui augmentera sa maladie et rendra la fin de sa vie plus douloureuse! -celui qui insulte à ce cœur oppressé qui, pour se délivrer de ses -remords, pour calmer son trouble et ses souffrances, fait un pèlerinage -au saint sépulcre: chaque pas qu'il fait sur la terre durcie, par des -routes non frayées, et qui déchire ses pieds, est une goutte de baume -sur sa plaie; et à chaque jour de marche il se couche le cœur soulagé -d'une partie du fardeau qui l'accable... Et vous osez appeler cela -rêveries, vous autres bavards, mollement assis sur des coussins! -Rêveries!... Ô Dieu! tu vois mes larmes... Fallait-il, après avoir -formé l'homme si pauvre, lui donner des frères qui le pillent encore -dans sa pauvreté, et lui dérobent ce peu de confiance qu'il a en toi: -car la confiance en une racine salutaire, dans les pleurs de la vigne, -qu'est-ce, sinon la confiance en toi qui a mis dans tout ce qui nous -environne la guérison et le soulagement dont nous avons besoin à toute -heure? Ô père que je ne connais pas, père qui remplissais autrefois -toute mon âme, et qui as depuis détourné ta face de dessus moi, -appelle-moi vers toi! ne te tais pas plus longtemps; ton silence -n'arrêtera pas mon âme altérée... Et un homme, un père, pourrait-il -s'irriter de voir son fils, qu'il n'attendait pas, lui sauter au cou en -s'écriant: «Me voici revenu, mon père; ne vous fâchez point si -j'interromps un voyage que je devais supporter plus longtemps pour vous -obéir. Le monde est le même partout; partout peine et travail, -récompense et plaisirs: mais que me fait tout cela? Je ne suis bien -qu'où vous êtes; je veux souffrir et jouir en votre présence...» Et -toi, père céleste et miséricordieux, pourrais-tu repousser ton fils? - - - - -1er décembre. - - -Wilhelm! cet homme dont je t'ai parlé, cet heureux infortuné, était -commis chez le père de Charlotte, et une malheureuse passion qu'il -conçut pour elle, qu'il nourrit en secret, qu'il lui découvrit enfin, -et qui le fit renvoyer de sa place, l'a rendu fou. Sens, si tu peux, -sens, par ces mots pleins de sécheresse, combien cette histoire m'a -bouleversé, lorsque Albert me l'a contée aussi froidement que tu la -liras peut-être! - - - - -4 décembre. - - -Je te supplie... Vois-tu, c'est fait de moi... Je ne saurais supporter -tout cela plus longtemps. Aujourd'hui j'étais assis près d'elle... -J'étais assis; elle jouait différents airs sur son clavecin, avec -toute l'expression! tout, tout!... que dirai-je? Sa petite sœur -habillait sa poupée sur mon genou. Les larmes me sont venues aux yeux. -Je me suis baissé, et j'ai aperçu son anneau de mariage. Mes pleurs -ont coulé... Et tout à coup elle a passé à cet air ancien dont la -douceur a quelque chose de céleste; et aussitôt j'ai senti entrer dans -mon âme un sentiment de consolation et revivre le souvenir de tout le -passé, du temps où j'entendais cet air, des tristes jours -d'intervalle, du retour, des chagrins, des espérances trompées, et -puis... J'allais et venais par la chambre; mon cœur suffoquait. «Au -nom de Dieu! lui ai-je dit avec l'expression la plus vive, au nom de -Dieu, finissez!» Elle a cessé, et m'a regardé attentivement. -«Werther, m'a-t-elle dit avec un sourire qui me perçait l'âme; -Werther, vous êtes bien malade; vos mets favoris vous répugnent. -Allez! de grâce, calmez-vous...» Je me suis arraché d'auprès d'elle, -et... Dieu! tu vois mes souffrances, tu y mettras fin. - - - - -6 décembre. - - -Comme cette image me poursuit! Que je veille ou que je lève, elle -remplit seule mou âme. Ici, quand je ferme à demi les paupières, ici, -dans mon front, à l'endroit où se concentre la force visuelle, je -trouve ses yeux noirs. Non, je ne saurais t'exprimer cela. Si je -m'endors tout à fait, ses yeux sont encore là; ils sont là comme un -abîme; ils reposent devant moi, ils remplissent mon front. - -Qu'est-ce que l'homme, ce demi-dieu si vanté? Les forces ne lui -manquent-elles pas précisément à l'heure où elles lui seraient le -plus nécessaires? Et lorsqu'il prend l'essor dans la joie, ou qu'il -s'enfonce dans la tristesse, n'est-il pas alors même borné, et -toujours ramené au sentiment de lui-même, au triste sentiment de sa -petitesse, quand il espérait se perdre dans l'infini? - - - - -L'ÉDITEUR AU LECTEUR. - - -Combien je désirerais qu'il nous restât sur les derniers jours de -notre malheureux ami assez de renseignements écrits de sa propre main, -pour que je ne fusse pas obligé d'interrompre par des récits la suite -des lettres qu'il nous a laissées! - -Je me suis attaché à recueillir les détails les plus exacts de la -bouche de ceux qui pouvaient être le mieux informés de son histoire. -Ces détails sont uniformes: toutes les relations s'accordent entre -elles jusque dans les moindres circonstances. Je n'ai trouvé les -opinions partagées que sur la manière de juger les caractères et les -sentiments des personnes qui ont joué ici quelque rôle. - -Il ne nous reste donc qu'à raconter fidèlement tout ce que ces -recherches multipliées nous ont appris, en faisant entrer dans ce -récit les lettres qui nous sont restées de celui qui n'est plus, sans -dédaigner le plus petit papier conservé. Il est si difficile de -connaître la vraie cause, les véritables ressorts de l'action même la -plus simple, lorsqu'elle provient de personnes qui sortent de la ligne -commune! - -Le découragement et le chagrin avaient jeté des racines de plus en -plus profondes dans l'âme de Werther, et peu à peu s'étaient emparés -de tout son être. L'harmonie de son intelligence était entièrement -détruite; un feu interne et violent, qui minait toutes ses facultés -les unes par les autres, produisit les plus funestes effets, et finit -par ne lui laisser qu'un accablement plus pénible encore à soutenir -que tous les maux contre lesquels il avait lutté jusqu'alors. Les -angoisses de son cœur consumèrent les dernières forces de son esprit, -sa vivacité, sa sagacité. Il ne portait plus qu'une morne tristesse -dans la société; de jour en jour plus malheureux, et toujours plus -injuste à mesure qu'il devenait plus malheureux. Au moins, c'est ce que -disent les amis d'Albert. Ils soutiennent que Werther n'avait pas su -apprécier un homme droit et paisible qui, jouissant d'un bonheur -longtemps désiré, n'avait d'autre but que de s'assurer ce bonheur pour -l'avenir. Comment aurait-il pu comprendre cela, lui qui, chaque jour, -dissipait tout et ne gardait pour le soir que souffrance et privation! -Albert, disent-ils, n'avait point changé en si peu de temps; il était -toujours le même homme que Werther avait tant loué, tant estimé au -commencement de leur connaissance. Il chérissait Charlotte par-dessus -tout; il était fier d'elle; il désirait que chacun la reconnut pour -l'être le plus parfait, Pouvait-on le blâmer de chercher à détourner -jusqu'à l'apparence du soupçon? Pouvait-on le blâmer s'il se refusait -à partager avec qui que ce fût un bien si précieux, même de la -manière la plus innocente? Ils avouent que lorsque Werther venait chez -sa femme, Albert quittait souvent la chambre; mais ce n'était ni haine -ni aversion pour son ami: c'était seulement parce qu'il avait senti que -Werther était gêné en sa présence. - -Le père de Charlotte fut attaqué d'un mal qui le retint dans sa -chambre. Il envoya sa voiture à sa fille; elle se rendit auprès de -lui. C'était par un beau jour d'hiver; la première neige avait tombé -en abondance, et la terre en était couverte. - -Werther alla rejoindre Charlotte le lendemain matin, pour la ramener -chez elle, si Albert ne venait pas la chercher. - -Le beau temps fit peu d'effet sur son humeur sombre; un poids énorme -oppressait son âme; de lugubres images le poursuivaient, et son cœur -ne connaissait plus d'autre mouvement que de passer d'une idée pénible -à une autre. - -Comme il vivait toujours mécontent de lui-même, l'état de ses amis -lui semblait aussi plus agité et plus critique: il crut avoir troublé -la bonne intelligence entre Albert et sa femme; il s'en lit des -reproches auxquels se mêlait un ressentiment secret contre l'époux. - -En chemin, ses pensées tombèrent sur ce sujet. «Oui, se disait-il -avec une sorte de fureur, voilà donc cette union intime, si -entière, si dévouée, ce vif intérêt, cette foi si constante, si -inébranlable! Ce n'est plus que satiété et indifférence! La plus -misérable affaire ne l'occupe-t-elle pas plus que la femme la plus -adorable? Sait-il apprécier son bonheur? Sait-il estimer au juste ce -qu'elle vaut? Elle lui appartient... Eh bien, elle lui appartient... Je -sais cela comme je sais autre chose; je croyais être fait à cette -idée, et elle excite encore ma rage, elle m'assassinera!... Et son -amitié à toute épreuve qu'il m'avait jurée, a-t-elle tenu? Ne -voit-il pas déjà une atteinte à ses droits dans mon attachement pour -Charlotte, et dans mes attentions un secret reproche? Je m'en aperçois, -je le sens, il me voit avec peine, il souhaite que je m'éloigne, ma -présence lui pèse.» - -Quelquefois il ralentissait sa marche précipitée; quelquefois il -s'arrêtait, et semblait vouloir retourner sur ses pas. Il continua -cependant son chemin, toujours livré à ces idées, à ces -conversations solitaires; et il arriva enfin, presque malgré lui, à la -maison de chasse. - -Il entra et demanda le bailli et Charlotte. Il trouva tout le monde dans -l'agitation. L'ainé des fils lui dit qu'il venait d'arriver un malheur -à Wahlheim; qu'un paysan venait d'être assassiné. Cela ne fit pas sur -lui une grande impression. Il se rendit au salon, et trouva Charlotte -occupée à dissuader le bailli, qui, sans être retenu par sa maladie, -voulait aller sur les lieux faire une enquête sur le crime. Le -meurtrier était encore inconnu. On avait trouvé le cadavre, le matin, -devant la porte de la ferme où cet homme habitait. On avait des -soupçons; le mort était domestique chez une veuve qui, peu de temps -auparavant, en avait eu un autre à son service, et celui-ci était -sorti de la maison par suite de mécontentement grave. - -À ces détails, il se leva précipitamment. «Est-il possible! -s'écria-t-il: il faut que j'y aille, je ne puis différer d'un -moment.» Il courut à Wahlheim. Bien des souvenirs se retraçaient -vivement à son esprit: il ne douta pas une minute que celui qui avait -commis le crime ne fût le jeune homme auquel il avait parlé bien des -fois, et qui lui était devenu si cher. - -En passant sous les tilleuls pour se rendre au cabaret où l'on avait -déposé le cadavre, Werther se sentit troublé à la vue de ce lieu -jadis si chéri. Ce seuil, où les enfants avaient si souvent joué, -était souillé de sang. L'amour et la fidélité, les plus beaux -sentiments de l'homme, avaient dégénéré en violence et en meurtre. -Les grands arbres étaient sans feuillages et couverts de frimas; la -haie vive qui recouvrait le petit mur du cimetière et se voûtait -au-dessus avait perdu son feuillage, et les pierres des tombeaux se -laissaient voir, couvertes de neige, à travers les vides. - -Comme il approchait du cabaret devant lequel le village entier était -rassemblé, il s'éleva tout à coup une grande rumeur. On vit de loin -une troupe d'hommes armés, et chacun s'écria que l'on amenait le -meurtrier. Werther jeta les yeux sur lui, et il n'eut plus aucune -incertitude. Oui, c'était bien ce valet de ferme qui aimait tant cette -veuve, et que peu de jours auparavant il avait rencontré livré à une -sombre tristesse, à un secret désespoir. - -«Qu'as-tu fait, malheureux!» s'écria Werther en s'avançant vers le -prisonnier. Celui-ci le regarda tranquillement, se tut, et répondit -enfin froidement: «Personne ne l'aura, elle n'aura personne.» On le -conduisit au cabaret, et Werther s'éloigna précipitamment. - -Tout son être était bouleversé par l'émotion extraordinaire et -violente qu'il venait d'éprouver. En un instant il fut arraché à sa -mélancolie, à son découragement, à sa sombre apathie. L'intérêt le -plus irrésistible pour ce jeune homme, le désir le plus vif de le -sauver, s'emparèrent de lui. Il le sentait si malheureux, il le -trouvait même si peu coupable, malgré son crime; il entrait si -profondément dans sa situation, qu'il croyait que certainement il -amènerait tous les autres à cette opinion. Déjà il bridait de parler -en sa faveur; déjà le discours le plus animé se pressait sur ses -lèvres; il courait en hâte à la maison de chasse, et répétait à -demi-voix, en chemin, tout ce qu'il représenterait au bailli. - -Lorsqu'il entra dans la salle, il aperçut Albert, dont la présence le -déconcerta d'abord; mais il se remit bientôt, et avec beaucoup de feu -il exposa son opinion au bailli. Celui-ci secoua la tête à plusieurs -reprises; et quoique Werther mit dans son discours toute la chaleur de -la conviction, et toute la vivacité, toute l'énergie qu'un homme peut -apporter à la défense d'un de ses semblables, cependant, comme on le -croira sans peine, le bailli n'en fut point ébranlé. Il ne laissa -même pas finir notre ami; il le réfuta vivement, et le blâma de -prendre un meurtrier sous sa protection; il lui fit sentir que de cette -manière les lois seraient toujours éludées, et que la sûreté -publique serait anéantie: il ajouta que d'ailleurs, dans une affaire -aussi grave, il ne pouvait rien faire sans se charger de la plus grande -responsabilité, et qu'il fallait que tout se fit avec les formalités -légales. - -Werther ne se rendit pas encore, mais il se borna alors à demander que -le bailli fermât les yeux, si l'on pouvait faciliter l'évasion du -jeune homme. Le bailli lui refusa aussi cela. Albert, qui prit enfin -part à la conversation, exprima la même opinion que son beau-père. -Werther fut réduit au silence; il s'en alla navré de douleur, après -que le bailli lui eut encore répété plusieurs fois: «Non, rien ne -peut le sauver!» - -Nous voyons combien il fut frappé de ces paroles, dans un petit billet -que l'on trouva parmi ses papiers, et qui fut certainement écrit ce -jour-là: - - -«On ne peut te sauver, malheureux! Je le vois bien, on ne peut -te sauver.» - - -Ce qu'avait dit Albert en présence du bailli sur l'affaire du -prisonnier avait singulièrement mortifié Werther. Il avait cru y -remarquer quelque allusion à lui-même et à ses propres sentiments; et -quoique, après y avoir plus mûrement réfléchi, il comprit bien que -ces deux hommes pouvaient avoir raison, il sentait cependant qu'il -serait au-dessus de ses forces d'en convenir. - -Nous trouvons dans ses papiers une note qui a trait à cet événement, -et qui exprime peut-être ses vrais sentiments pour Albert: - - -«À quoi sert de me dire et de me répéter: Il est honnête et bon! -Mais il me déchire jusqu'au fond du cœur; je ne puis être juste!» - - -La soirée étant douce et le temps disposé au dégel, Charlotte et -Albert s'en retournèrent à pied. En chemin, Charlotte regardait çà -et là, comme si la société de Werther lui eut manqué. Albert se mit -à parler de lui. Il le blâma, tout en lui rendant justice. Il en vint -à sa malheureuse passion, et souhaita pour lui-même qu'il fût -possible de l'éloigner. «Je le souhaite aussi pour nous, dit-il; et, -je t'en prie, tâche de donner une autre direction à ses relations avec -toi, et de rendre plus rares ses visites si multipliées. Le monde y -fait attention, et je sais qu'on en a déjà parlé.» Charlotte ne dit -rien. Albert parut avoir senti ce silence: au moins, depuis ce temps, il -ne parla plus de Werther devant elle, et, si elle en parlait, il -laissait tomber la conversation, ou la faisait changer de sujet. - -La vaine tentative que Werther avait faite pour sauver le malheureux -paysan était comme le dernier éclat de la flamme d'une lumière qui -s'éteint: il n'en retomba que plus fort dans la douleur et -l'abattement. Il eut une sorte de désespoir quand il apprit qu'on -l'appellerait peut-être en témoignage contre le coupable, qui -maintenant avait recours aux dénégations. - -Tout ce qui lui était arrivé de désagréable dans sa vie active, ses -chagrins auprès de l'ambassadeur, tous ses projets manqués, tout ce -qui l'avait jamais blessé, lui revenait et l'agitait encore. Il se -trouvait par tout cela même comme autorisé à l'inactivité; il se -voyait privé de toute perspective, et incapable, pour ainsi dire, de -prendre la vie par aucun bout. C'est ainsi que, livré entièrement à -ses sombres idées et à sa passion, plongé dans l'éternelle -uniformité de ses douloureuses relations avec l'être aimable et adoré -dont il troublait le repos, détruisant ses forces sans but, et s'usant -sans espérances, il se familiarisait chaque jour avec une affreuse -pensée et s'approchait de sa fin. - -Quelques lettres qu'il a laissées, et que nous insérons ici, sont les -preuves les plus irrécusables de son trouble, de son délire, de ses -pénibles tourments, de ses combats, et de son dégoût de la vie. - - - - -12 décembre. - - -«Cher Wilhelm! je suis dans l'état où devaient être ces malheureux -qu'on croyait possédés d'un esprit malin. Cela me prend souvent. Ce -n'est pas angoisse, ce n'est point désir: c'est une rage intérieure, -inconnue, qui menace de déchirer mon sein, qui me serre la gorge, qui -me suffoque! Alors je souffre, je souffre, et je cherche à me fuir, et -je m'égare au milieu des scènes nocturnes et terribles qu'offre cette -saison ennemie des hommes. - -«Hier soir, il me fallut sortir. Le dégel était survenu subitement. -J'avais entendu dire que la rivière était débordée, que tous les -ruisseaux jusqu'à Wahlheim s'étaient gonflés et que l'inondation -couvrait toute ma chère vallée. J'y courus après onze heures. -C'était un terrible spectacle!... Voir de la cime d'un roc, à la -clarté de la lune, les torrents rouler sur les champs, les prés, les -baies, inonder tout, le vallon bouleversé, et, à sa place, une mer -houleuse livrée aux sifflements aigus du vent... Et lorsque après une -profonde obscurité la lune reparaissait, et qu'un reflet superbe et -terrible me montrait de nouveau les flots roulant et résonnant à mes -pieds, alors il me prenait une idée, un frissonnement, et puis bientôt -un désir... Ah! les bras étendus, j'étais là devant l'abîme, et je -brûlais de m'y jeter, de m'y jeter! Je me perdais dans l'idée -délicieuse d'y précipiter mes tourments, mes souffrances, avec du -bruit, comme des vagues. Oh!... et tu n'eus pas la force de lever le -pied et de finir tous tes maux... Mon sablier n'est pas encore à sa -fin, je le sens! Ô mon ami! combien volontiers j'aurais donné mon -existence d'homme, pour, avec l'ouragan, déchirer les nuées, soulever -les flots! Serait-il possible que ces délices ne devinssent jamais le -partage de celui qui languit aujourd'hui dans sa prison? - -«Et quel fut mon chagrin, en abaissant mes regards sur un endroit où -je m'étais reposé avec Charlotte, sous un saule, après nous être -promenés à la chaleur! Cette petite place était aussi inondée, et à -peine je reconnus le saule! «Et ses prairies, pensai-je, et les -environs de la maison de chasse! Comme le torrent doit avoir arraché, -détruit nos berceaux!» Et le rayon doré du passé brilla dans mon -âme... comme à un prisonnier vient un rêve de troupeau, de prairies, -d'honneurs. J'étais debout là... Je ne m'en veux pas, car j'ai le -courage de mourir. J'aurais dû... Et me voilà comme la vieille qui -demande son bois aux haies et son pain aux portes, pour soutenir et -prolonger d'un instant sa triste et défaillante existence.» - - - - -14 décembre. - - -«Qu'est-ce, mon ami? Je suis effrayé de moi-même. L'amour que j'ai -pour elle n'est-il pas l'amour le plus saint, le plus pur, le plus -fraternel? Ai-je jamais senti dans mon âme un désir coupable?... Je ne -veux point jurer... Et maintenant des rêves! Oh! que ceux-là avaient -raison, qui attribuaient ces effets opposés à des forces diverses! -Cette nuit... je tremble de te le dire... je la tenais dans mes bras, -étroitement serrée contre mon sein, et je couvrais sa belle bouche, sa -bouche balbutiante d'amour, d'un million de baisers. Mon œil nageait -dans l'ivresse du sien. Dieu! serait-ce un crime que le bonheur que je -goûte encore à me rappeler intimement tous ces ardents plaisirs? -Charlotte! Charlotte!... C'est fait de moi!... mes sens se troublent. -Depuis huit jours je ne pense plus. Mes yeux sont remplis de larmes. Je -ne suis bien nulle part, et je suis bien partout... Je ne souhaite rien, -ne désire rien. Il vaudrait mieux que je partisse.» - - -La résolution de sortir du monde s'était accrue et fortifiée dans -l'âme de Werther au milieu de ces circonstances. Depuis son retour -auprès de Charlotte, il avait toujours considéré la mort comme sa -dernière perspective, et comme une ressource qui ne lui manquerait pas. -Mais il s'était cependant promis de ne point s'y porter avec violence -et précipitation, et de ne faire ce pas qu'avec la plus grande -conviction et le plus grand calme. - -Son incertitude, ses combats avec lui-même, paraissent dans quelques -lignes qui sans doute commençaient une lettre à son ami; le papier ne -porte pas de date: - - -«Sa présence, sa destinée, l'intérêt qu'elle prend à mon sort, -expriment encore les dernières larmes de mon cerveau calciné. - -«Lever le rideau et passer derrière... voilà tout! Pourquoi frémir? -pourquoi hésiter? Est-ce parce qu'on ignore ce qu'il y a derrière?... -parce qu'on n'en revient point?... et que c'est le propre de notre -esprit de supposer que tout est confusion et ténèbres là où nous ne -savons pas d'une manière certaine ce qu'il y a?» - - -Il s'habitua de plus en plus à ces funestes idées, et chaque jour -elles lui devinrent plus familières. Son projet fut arrêté enfin -irrévocablement; on en trouve la preuve dans cette lettre à double -entente qu'il écrivit à son ami. - - - - -20 décembre. - - -«Cher Wilhelm, je rends grâce à ton amitié d'avoir si bien compris -ce que je voulais dire. Oui, tu as raison, il vaudrait mieux pour moi -que je partisse. La proposition que tu me fais de retourner vers vous -n'est pas tout à fait de mon goût: au moins je voudrais faire un -détour, surtout au moment où nous pouvons espérer une gelée soutenue -et de beaux chemins. Je suis aussi très-content de ton dessein de venir -me chercher; accorde-moi seulement quinze jours, et attends encore une -lettre de moi qui te donne des nouvelles ultérieures. Il ne faut pas -cueillir le fruit avant qu'il soit mûr, et quinze jours de plus ou de -moins font beaucoup. Tu diras à ma mère qu'elle prie pour son fils, et -que je lui demande pardon de tous les chagrins que je lui ai causés. -C'était mon destin de faire le tourment des personnes dont j'aurais dû -faire la joie. Adieu, mon cher ami. Que le ciel répande sur toi toutes -ses bénédictions! Adieu.» - - -Nous ne chercherons pas à rendre ce qui se passait à cette époque -dans l'âme de Charlotte, et ce qu'elle éprouvait à l'égard de son -mari et de son malheureux ami, quoique en nous-mêmes nous nous en -fassions bien une idée, d'après la connaissance de son caractère. -Mais toute femme douée d'une belle âme s'identifiera avec elle et -comprendra ce qu'elle souffrait. - -Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était très-décidée à tout -faire pour éloigner Werther. Si elle temporisait, son hésitation -provenait de compassion et d'amitié; elle savait combien cet effort -coûterait à Werther, elle savait qu'il lui serait presque impossible. -Cependant elle se vit bientôt forcée de prendre une détermination: -Albert continuait à garder sur ce sujet le même silence qu'elle avait -elle-même gardé; et il lui importait d'autant plus de prouver par ses -actions combien ses sentiments étaient dignes de ceux de son mari. - -Le jour que Werther écrivit à son ami la dernière lettre que nous -venons de rapporter était le dimanche avant Noël; il vint le soir chez -Charlotte, et la trouva seule. Elle s'occupait de préparer les joujoux -qu'elle destinait à ses frères et sœurs pour les étrennes. Il parla -de la joie qu'auraient les enfants, et de ce temps où l'ouverture -inattendue d'une porte et l'apparition d'un arbre décoré de cierges, -de sucreries et de pommes, nous causent les plus grands -ravissements[12]. «Vous aussi, dit Charlotte en cachant son embarras -sous un aimable sourire, vous aussi, vous aurez vos étrennes, si vous -êtes bien sage; une petite bougie, et puis quelque chose encore.--Et -qu'appelez-vous être bien sage? s'écria-t-il. Comment dois-je être? -comment puis-je être?--Jeudi soir, reprit-elle, est la veille de Noël; -les enfants viendront alors, et mon père avec eux; chacun aura ce qui -lui est destiné. Venez aussi... mais pas avant...» Werther était -interdit. «Je vous en prie, continua-t-elle, qu'il en soit ainsi; je -vous en prie pour mon repos. Cela ne peut pas durer ainsi, non, cela ne -se peut pas.» Il détourna les yeux de dessus elle, et se mit à -marcher à grands pas dans la chambre, en répétant entre les dents: -«Cela ne peut pas durer!» Charlotte, qui s'aperçut de l'état violent -où l'avaient mis ses paroles, chercha, par mille questions, à le -distraire de ses pensées; mais ce fut en vain. «Non, Charlotte, -s'écria-t-il, non, je ne vous reverrai plus!--Pourquoi donc, Werther? -reprit-elle. Vous pouvez, vous devez nous revoir; seulement soyez plus -maître de vous! Oh! pourquoi êtes-vous né avec cette fougue, avec cet -emportement indomptable et passionné que vous mettez à tout ce qui -vous attache une fois! Je vous en prie, ajouta-t-elle en lui prenant la -main, soyez maître de nous! Que de jouissances vous assurent votre -esprit, vos talents, vos connaissances! Soyez homme, rompez ce fatal -attachement pour une créature qui ne peut rien que vous plaindre!» Il -grinça les dents, et la regarda d'un air sombre. Elle prit sa main. -«Un seul moment de calme, Werther! lui dit-elle. Ne sentez-vous pas que -vous vous abusez, que vous courez volontairement à votre perte? -Pourquoi faut-il que ce soit moi, Werther! moi qui appartiens à un -autre, précisément moi? Je crains bien, oui, je crains que ce -ne soit cette impossibilité même de m'obtenir qui rende vos -désirs si ardents!» Il retira sa main des siennes, et la regardant -d'un œil fixe et mécontent: «C'est bien, s'écria-t-il, c'est -très-bien! Cette remarque est peut-être d'Albert? Elle est profonde! -très-profonde!--Chacun peut la faire, reprit-elle. N'y aurait-il donc -dans le monde entier aucune femme qui pût remplir les vœux de votre -cœur? Gagnez sur vous de la chercher, et je vous jure que vous la -trouverez. Depuis longtemps, pour vous et pour nous, je m'afflige de -l'isolement où vous vous renfermez. Prenez sur vous! Un voyage vous -ferait du bien, sans aucun doute. Cherchez un objet digne de votre -amour, et revenez alors: nous jouirons tous ensemble de la félicité -que donne une amitié sincère. - ---On pourrait imprimer cela, dit Werther avec un sourire amer, et le -recommander à tous les instituteurs. Ah! Charlotte, laissez-moi encore -quelque répit: tout s'arrangera!--Eh bien, Werther, ne revenez pas -avant la veille de Noël!» Il voulait répondre; Albert entra. On se -donna le bonsoir avec un froid de glace. Ils se mirent à se promener -l'un à côté de l'autre dans l'appartement d'un air embarrassé. -Werther commença un discours insignifiant, et cessa bientôt de parler. -Albert fit de même; puis il interrogea sa femme sur quelques affaires -dont il l'avait chargée. En apprenant qu'elles n'étaient pas encore -arrangées, il lui dit quelques mots que Werther trouva bien froids et -même durs. Il voulait s'en aller, et il ne le pouvait pas. Il balança -jusqu'à huit heures, et son humeur ne fit que s'aigrir. Quand on vint -mettre le couvert, il prit sa canne et son chapeau. Albert le pria de -rester; mais il ne vit dans cette invitation qu'une politesse -insignifiante: il remercia très-froidement, et sortit. - -Il retourna chez lui, prit la lumière des mains de son domestique qui -voulait l'éclairer, et monta seul à sa chambre. Il sanglotait, -parcourait la chambre à grands pas, se parlait à lui-même à haute -voix, et d'une manière très-animée. Il finit par se jeter tout -habillé sur son lit, où le trouva son domestique, qui prit sur lui -d'entrer sur les onze heures pour lui demander s'il ne voulait pas qu'il -lui tirât ses bottes. Il y consentit, et lui dit de ne point entrer le -lendemain matin dans sa chambre sans avoir été appelé. - -Le lundi matin, 24 décembre, il commença à écrire à Charlotte la -lettre suivante, qui, après sa mort, fut trouvée cachetée sur son -secrétaire, et qui fut remise à Charlotte. Je la détacherai ici par -fragments, comme il parait l'avoir écrite: - -«C'est une chose résolue, Charlotte, je veux mourir, et je te l'écris -sans aucune exaltation romanesque, de sang-froid, le matin du jour où -je te verrai pour la dernière fois. Quand tu liras ceci, ma chère, le -tombeau couvrira déjà la dépouille glacée du malheureux qui ne -connaît pas de plaisir plus doux, pour les derniers moments de sa vie, -que de s'entretenir avec toi. J'ai eu une nuit terrible et aussi -bienfaisante. Elle a fixé, affermi ma résolution. Je veux mourir! -Quand je m'arrachai hier d'auprès de toi, quelle convulsion -j'éprouvais dans mon âme! quel horrible serrement de cœur! comme ma -vie, se consumant près de toi sans joie, sans espérance, me glaçait -et me faisait horreur! Je pus à peine arriver jusqu'à ma chambre. Je -me jetai à genoux, tout hors de moi; et, ô Dieu! tu m'accordas une -dernière fois le soulagement des larmes les plus amères. Mille -projets, mille idées se combattirent dans mon âme; et enfin il n'y -resta plus qu'une seule idée, bien arrêtée, bien inébranlable. Je -veux mourir! Je me couchai, et, ce matin, dans tout le calme du réveil, -je trouvai encore dans mon cœur cette résolution ferme et -inébranlable: Je veux mourir!... Ce n'est point désespoir, c'est la -certitude que j'ai fini ma carrière, et que je me sacrifie pour toi. -Oui, Charlotte, pourquoi te le cacher? il faut que l'un de nous trois -périsse, et je veux que ce soit moi. Ô ma chère! une idée furieuse -s'est insinuée dans mon cœur déchiré, souvent... de tuer ton -époux... toi... moi!... Ainsi soit-il donc! Lorsque sur le soir d'un -beau jour d'été tu graviras la montagne, pense à moi alors, et -souviens-toi combien de fois je parcourus cette vallée. Regarde ensuite -vers le cimetière, et que ton œil voie comme le vent berce l'herbe sur -ma tombe, aux derniers rayons du soleil couchant... J'étais calme en -commençant, et maintenant ces images m'affectent avec tant de force, -que je pleure comme un enfant.» - -Sur les dix heures, Werther appela son domestique; et, en se faisant -habiller, il lui dit qu'il allait faire un voyage de quelques jours; -qu'il n'avait qu'à nettoyer ses habits et préparer tout pour faire les -malles. Il lui ordonna aussi de demander les mémoires des marchands, de -rapporter quelques livres qu'il avait prêtés, et de payer deux mois -d'avance à quelques pauvres qui recevaient de lui une aumône chaque -semaine. - -Il se fit apporter à manger dans sa chambre; et, après qu'il eut -diné, il alla chez le bailli, qu'il ne trouva pas à la maison. Il se -promena dans le jardin d'un air pensif: il semblait qu'il voulut -rassembler en foule tous les souvenirs capables d'augmenter sa -tristesse. - -Les enfants ne le laissèrent pas longtemps en repos. Ils coururent à -lui en sautant, et lui dirent que quand demain, et encore demain, et -puis encore un jour seraient venus, ils recevraient de Lolotte leur -présent de Noël; et, là-dessus, ils lui étalèrent toutes les -merveilles que leur imagination leur promettait. «Demain, -s'écria-t-il, et encore demain, et puis encore un jour!» Il les -embrassa tous tendrement, et allait les quitter, lorsque le plus jeune -voulut encore lui dire quelque chose à l'oreille. Il lui dit en -confidence que ses grands frères avaient écrit de beaux compliments du -jour de l'an; qu'ils étaient longs; qu'il y en avait un pour le papa, -un pour Albert et Charlotte, et un aussi pour M. Werther, et qu'on les -présenterait de grand matin, le jour de Noël. - -Ces derniers mots l'accablèrent: il leur donna à tous quelque chose, -monta à cheval, les chargea de faire ses compliments, et partit les -larmes aux yeux. - -Il revint chez lui vers les cinq heures, recommanda à la servante -d'avoir soin du feu, et de l'entretenir jusqu'à la nuit. Il dit au -domestique d'emballer ses livres et son linge, et d'arranger ses habits -dans sa malle. C'est alors vraisemblablement qu'il écrivit le -paragraphe qui suit de sa dernière lettre à Charlotte: - - -«Tu ne m'attends pas. Tu crois que j'obéirai, et que je ne te verrai -que la veille de Noël. Charlotte! aujourd'hui ou jamais. La veille de -Noël tu tiendras ce papier dans ta main, tu frémiras, et tu le -mouilleras de tes larmes. Je le veux, il le faut! Oh! que je suis -content d'avoir pris mon parti!» - - -Cependant Charlotte se trouvait dans une situation bien triste. Son -dernier entretien avec Werther lui avait mieux fait sentir encore -combien il lui serait difficile de l'éloigner; elle comprenait mieux -qu'elle ne l'avait fait jusque-là tous les tourments qu'il aurait à -souffrir pour se séparer d'elle. - -Elle avait dit, comme en passant, en présence de son mari, que Werther -ne reviendrait point avant la veille de Noël; et Albert était monté -à cheval pour aller chez un bailli du voisinage terminer une affaire -qui devait le retenir jusqu'au lendemain. - -Elle était seule; aucun de ses frères n'était autour d'elle. Elle -s'abandonna tout entière à ses pensées qui erraient sur sa situation -présente et sur l'avenir. Elle se voyait liée pour la vie à un homme -dont elle connaissait l'amour et la fidélité, et qu'elle aimait de -toute son âme; à un homme dont le caractère paisible et solide -paraissait formé par le ciel pour assurer le bonheur d'une honnête -femme; elle sentait ce qu'un tel époux serait toujours pour elle et -pour sa famille. D'un autre côté, Werther lui était devenu si cher, -et dès le premier instant la sympathie entre eux s'était si bien -manifestée, leur longue liaison avait amené tant de rapports intimes, -que son cœur eu avait reçu des impressions ineffaçables. Elle était -accoutumée à partager avec lui tous ses sentiments et toutes ses -pensées; et son départ la menaçait de lui faire un vide qu'elle ne -pourrait plus remplir. Oh! si elle avait pu, dans cet instant, le -changer en un frère, combien elle eût été heureuse! s'il y avait eu -moyen de le marier à une de ses amies! si elle avait pu aussi espérer -de rétablir entièrement la bonne intelligence entre Albert et lui! - -Elle passa en revue dans son esprit toutes ses amies: elle trouvait -toujours à chacune d'elles quelque défaut, et il n'y en eut aucune qui -lui parût digne. - -Au milieu de toutes ces réflexions, elle finit par sentir -profondément, sans oser se l'avouer, que le désir secret de son âme -était de le garder pour elle-même, tout en se répétant qu'elle ne -pouvait, qu'elle ne devait pas le garder. Son âme, si pure, si belle, -et toujours si invulnérable à la tristesse, reçut en ce moment -l'empreinte do cette mélancolie qui n'entrevoit plus la perspective du -bonheur. Son cœur était oppressé, et un sombre nuage couvrait ses -yeux. - -Il était six heures et demie lorsqu'elle entendit Werther monter -l'escalier; elle reconnut à l'instant ses pas et sa voix qui la -demandait. Comme son cœur battit vivement à son approche, et -peut-être pour la première fois! Elle aurait volontiers fait dire -qu'elle n'y était pas; et, quand il entra, elle lui cria avec une -espèce d'égarement passionné: «Vous ne m'avez pas tenu parole!--Je -n'ai rien promis, fut sa réponse.--Au moins auriez-vous dû avoir -égard à ma prière; je vous avais demandé cela pour notre -tranquillité commune.» - -Elle ne savait que dire ni que faire, quand elle pensa à envoyer -inviter deux de ses amies, pour ne pas se trouver seule avec Werther. Il -déposa quelques livres qu'il avait apportés, et en demanda d'autres. -Tantôt elle souhaitait voir arriver ses amies, tantôt qu'elles ne -vinssent pas, lorsque la servante rentra, et lui dit qu'elles -s'excusaient toutes deux de ne pouvoir venir. - -Elle voulait d'abord faire rester cette fille, avec son ouvrage, dans la -chambre voisine, et puis elle changea d'idée. Werther se promenait à -grands pas. Elle se mit à son clavecin, et commença un menuet; mais -ses doigts se refusaient. Elle se recueillit, et vint s'asseoir d'un air -tranquille auprès de Werther, qui avait pris sa place accoutumée sur -le canapé. - -«N'avez-vous rien à lire?» dit-elle. Il n'avait rien. «Ici, dans mon -tiroir, continua-t-elle, est votre traduction de quelques chants -d'Ossian: je ne l'ai point encore lue, car j'espérais toujours vous -l'entendre lire vous-même, mais cela n'a jamais pu s'arranger.» Il -sourit, et alla chercher son cahier. En frisson le saisit en y portant -la main, et ses yeux se remplirent de larmes quand il l'ouvrit; il se -rassit, et lut: - - -«Étoile de la nuit naissante, te voilà qui étincelles à l'occident, -tu lèves ta brillante tête sur la nuée, tu l'avances majestueusement -le long de la colline. Que regardes-tu sur la bruyère? Les vents -orageux se sont apaisés; le murmure du torrent lointain se fait -entendre; les vagues viennent expirer au pied du rocher, et les insectes -du soir bourdonnent dans les airs. Que regardes-tu, belle lumière? Mais -tu souris et tu t'en vas joyeusement. Les ondes t'entourent, et baignent -ton aimable chevelure. Adieu, tranquille rayon. Et toi, parais, toi, -superbe; lumière de l'âme d'Ossian. - -«Et elle parait dans tout son éclat. Je vois mes amis morts. Ils -s'assemblent à Lora, comme aux jours qui sont passés. Fingal vient, -comme une humide colonne de brouillard. Autour de lui sont ses héros; -voila les bardes! Ullin aux cheveux gris, majestueux Ryno, Alpin, -chantre aimable, et loi, plaintive Minona! comme vous êtes changés, -mes amis, depuis les jours de fête de Selma, alors que nous nous -disputions l'honneur du chant, comme les zéphyrs du printemps font, -l'un après l'autre, plier les hautes herbes sur la colline! - -«Alors Minona s'avançait dans sa beauté, le regard baissé, les yeux -pleins de larmes; sa chevelure flottait, en résistant au vent vagabond -qui soufflait du haut de la colline. L'âme des guerriers devint sombre -quand sa douce voix s'éleva; car ils avaient vu souvent la tombe de -Salgar, ils avaient souvent vu la sombre demeure de la blanche Colma. -Colma était abandonnée sur la colline, seule avec sa voix mélodieuse; -Salgar avait promis de venir, mais la nuit se répandait autour d'elle. -Écoutez de Colma la voix, lorsqu'elle était seule sur la colline. - - -[Footnote 12: C'est l'usage en Allemagne d'enfermer, la veille de Noël, -un arbre chargé de petits cierges et de bonbons, dans une fausse -armoire qu'on ouvre a l'instant où l'on s'y attend le moins, pour -donner aux enfants le plaisir de la surprise.] - - - - -COLMA. - - -«Il fait nuit. Je suis seule, égarée sur l'orageuse colline. Le vent -souille dans les montagnes. Le torrent roule avec fracas des rochers. -Aucune cabane ne me défend de la pluie, ne me défend sur l'orageuse -colline. - -«Ô lune! sors de tes nuages! paraissez, étoiles de la nuit! Que -quelque rayon me conduise à l'endroit où mon amour repose des fatigues -de la chasse; son arc détendu à côté de lui, ses chiens haletants -autour de lui! Faut-il, faut-il que je sois assise ici seule sur le roc -au-dessus du torrent! Le torrent est gonflé et l'ouragan mugit. Je -n'entends pas la voix de mon amant. - -«Pourquoi tarde mon Salgar? a-t-il oublié sa promesse? Voilà bien le -rocher et l'arbre, et voici le bruyant torrent. Salgar, tu m'avais -promis d'être ici à l'approche de la nuit. Hélas! où s'est égaré -mon Salgar? Avec toi je voulais fuir, abandonner père et frère, les -orgueilleux! Depuis longtemps nos familles sont ennemies, mais nous ne -sommes point ennemis, ô Salgar! - -«Tais-toi un instant, ô vent! silence un instant, ô torrent! que ma -voix résonne à travers la vallée, que mon voyageur m'entende! Salgar, -c'est moi qui appelle. Voici l'arbre et le rocher. Salgar, mon ami, je -suis ici, pourquoi ne viens-tu pas? - -«Ah! la lune parait, les flots brillent dans la vallée, les rochers -blanchissent; je vois au loin... Mais je ne le vois pas sur la cime; ses -chiens devant lui n'annoncent pas son arrivée. Faut-il que je sois -seule ici! - -«Mais qui sont ceux qui là-bas sont couchés sur la bruyère?... Mon -amant, mon frère!...Parlez, ô mes amis! Ils se taisent. Que mon âme -est tourmentée!... Ah! ils sont morts; leurs glaives sont rougis du -combat. Ô mon frère, mon frère, pourquoi as-tu tué mon Salgar? Ô -mon Salgar, pourquoi as-tu tué mon frère? Vous m'étiez tous les deux -si chers! Oh! tu étais beau entre mille sur la colline; il était -terrible dans le combat. Répondez-moi, écoutez ma voix, mes -bien-aimés! Mais, hélas! ils sont muets, muets pour toujours; leur -sein est froid comme la terre. - -«Oh! du haut du rocher de la colline, du haut de la cime de l'orageuse -montagne, parlez, esprits des morts! parlez, je ne frémirai point. Où -êtes-vous allés reposer? dans quelle caverne des montagnes dois-je -vous trouver? Je n'entends aucune faible voix; le vent ne m'apporte -point la réponse des morts. - -«Je suis assise dans ma douleur; j'attends le matin dans les larmes. -Creusez le tombeau, vous, les amis des morts; mais ne la fermez pas -jusqu'à ce que je vienne. Ma vie disparaît comme un songe. Pourrais-je -rester en arrière! Ici je veux demeurer avec mes amis, auprès du -torrent qui sort du rocher. Lorsqu'il fait nuit sur la colline, et que -le vent arrive en roulant par-dessus la bruyère, mon esprit doit se -tenir sous le vent et plaindre la mort de mes amis. Le chasseur -m'entendra de sa cabane de feuillage, craindra ma voix et l'aimera; car -elle sera douce, ma voix, en pleurant mes amis: ils m'étaient tous les -deux si chers! - - -«C'était là ton chant! ô Minona! douce fille de Thormann. Nos larmes -coulèrent pour Colma, et notre âme devint sombre. - -«Ullin parut avec la harpe, et nous donna le chant d'Alpin. La voix -d'Alpin était douce, l'âme de Ryno était un rayon de feu; mais tous -deux déjà habitaient l'étroite maison des morts, et leur voix était -morte à Selma. Un jour Ullin, revenant de la chasse, avant que les deux -héros fussent tombés, les entendit chanter tour à tour sur la -colline. Leurs chants étaient doux, mais tristes. Ils plaignaient la -mort de Morar, le premier des héros. L'âme de Morar était comme -l'âme de Fingal, son glaive comme le glaive d'Oscar. Mais il tomba, et -son père gémit, et sa sœur pleura, et Minona pleura, Minona, la sœur -du valeureux Morar. Devant les accords d'Ullin, Minona se retira, comme -la lune à l'ouest, qui prévoit l'orage, cache sa belle tête dans un -nuage. Je pinçai la harpe avec Ullin pour le chant des plaintes. - - - - -RYNO. - - -«Le vent et la pluie sont apaisés, le zénith est serein, les nuages -se dissipent; le soleil, en fuyant, éclaire la colline de ses derniers -rayons; la rivière coule toute rouge de la montagne dans la vallée. -Doux est ton murmure, ô rivière! mais plus douce est la voix d'Alpin, -quand il fait entendre un chant funèbre. Sa tête est courbée par -l'âge, et son œil creux est rouge de pleurs. Alpin, excellent -chanteur, pourquoi, seul sur la silencieuse colline, gémis-tu comme un -coup de vent dans la forêt, comme une vague sur un rivage lointain?» - - - - -ALPIN. - - -«Mes pleurs, Ryno, sont pour la mort; ma voix est aux habitants de la -tombe. Jeune homme, tu es svelte sur la colline, beau parmi les fils des -bruyères; mais tu tomberas comme Morar, et sur ton tombeau l'affligé -viendra s'asseoir. Les collines t'oublieront. Ton arc est là, attaché -à la muraille, détendu. - -«Tu étais svelte, ô Morar, comme un chevreuil sur la colline, -terrible comme le météore qui brille la nuit au ciel. Ton courroux -était un orage; ton glaive dans le combat était comme l'éclair sur la -bruyère; ta voix, semblable au torrent de la forêt après la pluie, au -tonnerre roulant sur les collines lointaines. Beaucoup tombaient devant -ton bras, la flamme de ta colère les consumait. Mais quand tu revenais -de la guerre, ta voix était paisible, ton visage semblable au soleil -après l'orage, à la lune dans la nuit silencieuse, ton sein calme -comme le lac quand le bruit du vent est apaisé. - -«Étroite est maintenant ta demeure, obscur ton tombeau: avec trois pas -je mesure ta tombe. Ô toi qui étais si grand! quatre pierres couvertes -de mousse sont ton seul monument: un arbre effeuillé, l'herbe haute que -le vent couche, indiquent à l'œil du chasseur le tombeau du puissant -Morar. Tu n'as pas de mère pour te pleurer, pas d'amante qui verse des -larmes sur toi. Elle est morte, celle qui te donna le jour; elle est -tombée, la fille de Morglan. - -«Quel est ce vieillard appuyé sur son bâton? qui est-il, cet homme -dont la tête est blanche et dont les yeux sont rougis par les larmes? -C'est ton père, ô Morar! le père d'aucun autre fils. Il entendit -souvent parler de ta vaillance, des ennemis tombés sous tes coups; il -entendit la gloire de Morar! Ah! pourquoi a-t-il entendu sa chute? -Pleure, père de Morar, pleure! mais ton fils ne t'entend pas. Le -sommeil des morts est profond; leur oreiller de poussière est creusé -bas. Il n'entendra plus jamais ta voix, il ne se réveillera plus à ta -voix. Oh! quand fait-il jour au tombeau, pour dire à celui qui dort: -«Réveille-toi!» - -«Adieu, le plus généreux des hommes! adieu, guerrier fameux! Jamais -plus le champ de bataille ne te verra; jamais plus la sombre forêt ne -brillera de l'éclat de ton acier. Tu n'as laissé aucun fils, mais les -chants conserveront ton nom; les temps futurs entendront parler de toi, -ils connaîtront Morar! - -«Les guerriers s'affligèrent; mais Armin surtout poussa de douloureux -soupirs. Ce chant lui rappelait aussi à lui la mort d'un fils, et le -ramenait aux jours de sa jeunesse. Carmor était près du héros, -Carmor, le prince de Galmal. «Pourquoi ces sanglots? dit-il; est-ce ici -qu'il faut pleurer? la musique et les chants ne sont-ils pas pour fondre -l'âme et la ranimer? Le léger nuage de brouillard qui s'élève du lac -tombe sur la vallée et humecte les fleurs; et à l'instant le soleil -revient dans sa force, dissipe le brouillard, et les fleurs -reverdissent. Pourquoi es-tu si triste, ô Armin! toi qui règnes sur -Gorma, qu'environnent les flots?» - - - - -ARMIN. - - -«Oui, je suis triste, et j'ai bien des raisons de l'être. Carmor, tu -n'as point perdu de fils! tu n'as point perdu de fille éclatante de -beauté! Le brave Colgar vit, et Amira aussi, la plus belle des femmes. -Les branches de ta race fleurissent, ô Carmor; mais Armin est le -dernier de sa souche! Ton lit est noir, ô Daura! sombre est ton sommeil -dans le tombeau! Quand te réveilleras-tu, avec tes chants, avec ta voix -mélodieuse? Levez-vous, vents de l'automne! souillez, souillez sur -l'obscure bruyère! Veuillez, torrents de la forêt! Hurlez, ouragans, -à la cime des chênes! Voyage à travers des nuages déchirés, ô -lune! montre et cache alternativement ton pâle visage! rappelle-moi la -nuit terrible où mes enfants périrent, où Arindal le fort tomba, où -s'éteignit Daura la chérie! - -«Daura, ma fille, tu étais belle, belle comme la lune sur les collines -de Fura, blanche comme la neige tombée, douce comme le souille du -matin. Arindal, ton arc était fort, ton javelot rapide dans les airs, -ton regard comme la nue qui presse les flots, ton bouclier comme un -nuage de feu dans l'orage. - -«Armar, fameux dans les combats, vint, rechercha l'amour de Daura, et -fut bientôt aimé. Leurs amis étaient joyeux et pleins d'espérance. - -«Érath, fils d'Odgall, frémissait de rage, car son frère avait été -tué par Armar. Il vint déguisé en batelier. Sa barque était belle -sur les vagues; il avait les cheveux blanchis par l'âge, et son visage -était grave et tranquille. «Ô la plus belle des filles! dit-il, -aimable fille d'Armin, là-bas sur le rocher, non loin du rivage, Armar -attend sa Daura. Je viens, toi son amour, pour t'y conduire sur les -flots roulants.» - -«Elle y alla, elle appela Armar. La voix du rocher seule lui répondit. -«Armar, mon ami, mon amant, pourquoi me tourmentes-tu ainsi? -Écoute-moi donc, fils d'Arnath! écoute-moi. C'est Daura qui -t'appelle.» - -«Érath, le traître, fuyait en riant vers la terre. Elle élevait sa -voix, elle appelait son père et son frère: «Arindal! Armin! aucun de -vous ne viendra-t-il donc sauver sa Daura?» - -«Sa voix traversa la mer; Arindal, mon fils, descendit de la colline, -couvert du butin de sa chasse, ses flèches retentissant à son côté, -son arc à la main, et cinq dogues noirs autour de lui. Il aperçut -l'imprudent Érath sur le rivage, le saisit, et l'enchaîna, entourant -fortement ses bras et repliant étroitement les liens autour de ses -hanches. Erath, ainsi enchaîné, remplissait les airs de ses -gémissements. - -«Arindal pousse la barque au large, et s'élance vers Daura. Tout à -coup Armar survient furieux; il décoche une flèche; le trait siffla et -tomba dans ton cœur, ô Arindal, mon fils! Ô mon fils! tu péris du -coup destiné à Érath. La barque atteignit le rocher, et en même -temps Arindal tomba et expira. Le sang de ton frère coulait à tes -pieds, ô Daura! quelle fut ta douleur! - -«La barque fut brisée, les flots l'engloutirent. Armar se précipite -dans la mer pour sauver sa Daura ou mourir. Soudain un coup de vent -tombe de la colline sur les flots; Armar est submergé et ne reparaît -plus. - -«J'ai entendu les plaintes de ma tille se désolant sur le rocher battu -des vagues: ses cris étaient aigus, et revenaient sans cesse; et son -père ne pouvait rien pour elle! Toute la nuit je restai sur le rivage; -je la voyais aux faibles rayons de la lune; toute la nuit j'entendis ses -cris; le vent souillait et la pluie tombait par torrents. Sa voix devint -faible avant que le matin parût, et finit par s'évanouir comme le -souille du soir dans l'herbe des rochers. Épuisée par la douleur, elle -mourut, et laissa Armin seul. Ma force dans la guerre est passée, mon -orgueil de père est tombé. - -«Lorsque les orages descendent de la montagne, lorsque le vent du nord -soulève les flots, je m'assieds sur le rivage retentissant, et je -regarde le terrible rocher. Souvent, quand la lune commence à renaître -dans le ciel, j'aperçois dans le clair-obscur les esprits de mes -enfants marchant ensemble dans une triste concorde.» - - -Un torrent de larmes qui coula des yeux de Charlotte, et qui soulagea -son cœur oppressé, interrompit la lecture de Werther. Il jeta le -manuscrit, lui prit une main, et versa les pleurs les plus amers. -Charlotte était appuyée sur l'autre main, et cachait son visage dans -son mouchoir. Leur agitation à l'un et à l'autre était terrible: ils -sentaient leur propre infortune dans la destinée des héros d'Ossian; -ils la sentaient ensemble, et leurs larmes se confondaient. Les lèvres -et les yeux de Werther se collèrent sur le bras de Charlotte, et le -brûlaient. Elle frémit, et voulut s'éloigner; mais la douleur et la -compassion la tenaient enchaînée, comme si une masse de plomb eût -pesé sur elle. Elle chercha, en suffoquant, à se remettre, et en -sanglotant elle le pria de continuer; elle le priait d'une voix -céleste. Werther tremblait, son sein voulait s'ouvrir; il ramassa ses -chants, cl lut d'une voix entrecoupée: - -«Pourquoi m'éveilles-tu, souffle du printemps? tu me caresses et dis: -«Je suis chargé de la rosée du ciel.» Mais le temps de ma -flétrissure est proche; proche est l'orage qui abattra mes feuilles. -Demain viendra le voyageur, viendra celui qui m'a vu dans ma beauté; -son œil me cherchera autour de lui, il me cherchera, et ne me trouvera -point.» - - -Toute la force de ces paroles tomba sur l'infortuné. Il en fut -accablé. Il se jeta aux pieds de Charlotte dans le dernier désespoir; -il lui prit les mains, qu'il pressa contre ses yeux, contre son front. -Il sembla à Charlotte qu'elle sentait passer dans son âme un -pressentiment du projet affreux qu'il avait formé. Ses sens se -troublèrent; elle lui serra les mains, les pressa contre son sein; elle -se pencha vers lui avec attendrissement, et leurs joues brûlantes se -touchèrent. L'univers s'anéantit pour eux. Il la prit dans ses bras, -la serra contre son cœur, et couvrit ses lèvres tremblantes et -balbutiantes de baisers furieux. «Werther! dit-elle d'une voix -étouffée et en se détournant, Werther!» Et d'une main faible elle -tâchait de l'écarter de son sein. «Werther!» s'écria-t-elle enfin, -du ton le plus imposant et le plus noble. Il ne put y tenir. Il la -laissa aller de ses bras, et se jeta à terre devant elle comme un -forcené. Elle s'arracha de lui, et, toute troublée, tremblante entre -l'amour et la colère, elle lui dit: «Voilà la dernière fois, -Werther! vous ne me verrez plus.» Et puis, jetant sur le malheureux un -regard plein d'amour, elle courut dans la chambre voisine, et s'y -renferma. Werther lui tendit les bras et n'osa pas la retenir. Il était -par terre, la tête appuyée sur le canapé, et il demeura plus d'une -demi-heure dans cette position, jusqu'à ce qu'un bruit qu'il entendit -le rappela à lui-même: c'était la servante qui venait mettre le -couvert. Il allait et venait dans la chambre; et lorsqu'il se vit de -nouveau seul, il s'approcha de la porte du cabinet, et dit à voix -basse: «Charlotte! Charlotte! seulement encore un mot, un adieu.» Elle -garda le silence. Il attendit, il pria, puis attendit encore; enfin il -s'arracha de cette porte en s'écriant: «Adieu, Charlotte! adieu pour -jamais!» - -Il se rendit à la porte de la ville. Les gardes, qui étaient -accoutumés à le voir, le laissèrent passer sans lui rien dire. Il -tombait de la neige fondue. Il ne rentra que vers les onze heures. -Lorsqu'il revint à la maison, son domestique remarqua qu'il n'avait -point de chapeau; il n'osa l'en faire apercevoir. Il le déshabilla: -tout était mouillé. On a trouvé ensuite son chapeau sur un rocher qui -se détache de la montagne et plonge sur la vallée. On ne conçoit pas -comment il a pu, par une nuit obscure et pluvieuse, y monter sans se -précipiter. - -«Il se coucha et dormit longtemps. Le lendemain matin, son domestique -le trouva à écrire, quand son maître l'appela pour lui apporter son -café. Il ajoutait le passage suivant de sa lettre à Charlotte: - - -«C'est donc pour la dernière fois, pour la dernière fois que j'ouvre -les yeux! Hélas! ils ne verront plus le soleil; des nuages et un sombre -brouillard le cachent pour toute la journée. Oui, prends le deuil, ô -nature! ton fils, ton ami, ton bien-aimé, s'approche de sa fin. -Charlotte, c'est un sentiment qui n'a point de pareil, et qui ne peut -guère se comparer qu'au sentiment confus d'un songe, que de se dire: Ce -matin est le dernier! Le dernier, Charlotte! je n'ai aucune idée de ce -mot; le dernier! Ne suis-je pas là dans toute ma force? et demain, -couché, étendu sans vie sur la terre! Mourir! qu'est-ce que cela -signifie? Vois-tu, nous rêvons quand nous parlons de la mort. J'ai vu -mourir plusieurs personnes; mais l'homme est si borné, qu'il n'a aucune -idée du commencement et de la fin de son existence. Actuellement encore -à moi, à toi! à toi! ma chère; et un moment de plus... séparés... -désunis... peut-être pour toujours! Non, Charlotte, non... Comment -puis-je être anéanti? Nous sommes, oui... S'anéantir! qu'est-ce que -cela signifie? C'est encore un mot, un son vide que mon cœur ne -comprend pas... Mort, Charlotte! enseveli dans un coin de la terre -froide, si étroit, si obscur! J'eus une amie qui fut tout pour ma -jeunesse privée d'appui et de consolations. Elle mourut, je suivis le -convoi, et me tins auprès de la fosse. J'entendis descendre le -cercueil, j'entendis le frottement des cordes qu'on lâchait et qu'on -retirait ensuite; et puis la première pelletée de terre tomba, et le -coffre funèbre rendit un bruit sourd, puis plus sourd, et plus sourd -encore, jusqu'à ce qu'enfin il se trouva entièrement couvert! Je -tombai auprès de la fosse, saisi, agité, oppressé, les entrailles -déchirées. Mais je ne savais rien sur mon origine, sur mon avenir. -Mourir! tombeau! Je n'entends point ces mots! - -«Oh! pardonne-moi! pardonne-moi! Hier!... c'aurait dû être le dernier -moment de ma vie. Ô ange! ce fut pour la première fois, oui, pour la -première fois, que ce sentiment d'une joie sans bornes pénétra tout -entier, et sans aucun mélange de doute, dans mon âme: Elle m'aime! -elle m'aime! Il brûle encore sur mes lèvres le feu sacré qui coula -par torrents des tiennes; ces ardentes délices sont encore dans mon -cœur. Pardonne-moi! pardonne-moi! - -«Ah! je le savais bien que tu m'aimais! Tes premiers regards, ces -regards pleins d'âme, ton premier serrement de main, me l'apprirent; et -cependant, lorsque je t'avais quittée, ou que je voyais Albert à tes -côtés, je retombais dans mes doutes rongeurs. - -«Te souvient-il de ces fleurs que tu m'envoyas le jour de cette -ennuyeuse réunion, où tu ne pus me dire un seul mot, ni me tendre la -main? Je restai la moitié de la nuit à genoux devant ces fleurs, et -elles furent pour moi le sceau de ton amour. Mais, hélas! ces -impressions s'effaçaient, comme insensiblement s'efface dans le cœur -du chrétien le sentiment de la grâce de son Dieu, qui lui a été -donné avec une profusion céleste dans de saintes images, sous des -symboles visibles. - -«Tout cela est périssable; mais l'éternité même ne pourra point -détruire la vie brûlante dont je jouis hier sur tes lèvres et que je -sens en moi! Elle m'aime! ce bras l'a pressée! ces lèvres ont tremblé -sur ses lèvres! cette bouche a balbutié sur la sienne! Elle est à -moi! Tu es à moi! oui, Charlotte, pour jamais! - -«Qu'importe qu'Albert soit ton époux? Époux!... Ce titre serait donc -seulement pour ce monde... Et pour ce monde aussi je commets un péché -en t'aimant, en désirant de t'arracher, si je pouvais, de ses bras dans -les miens? Péché! soit. Eh bien! je m'en punis. Je l'ai savouré, ce -péché, dans toutes ses délices célestes; j'ai aspiré le baume de la -vie et versé la force dans mon cœur. De ce moment tu es à moi, à -moi, ô Charlotte! Je pars devant. Je vais rejoindre mon père, ton -père; je me plaindrai à lui; il me consolera jusqu'à ton arrivée; -alors je vole à ta rencontre, je te saisis, et demeure uni à toi en -présence de l'Éternel, dans des embrassements qui ne finiront jamais. - -«Je ne rêve point, je ne suis point dans le délire! Près du tombeau, -je vois plus clair. Nous serons, nous nous reverrons! Nous verrons ta -mère. Je la verrai, je la trouverai. Ah! j'épancherai devant elle mon -cœur tout entier. Ta mère! ta parfaite image.» - - -Vers les onze heures, Werther demanda à son domestique si Albert -n'était pas de retour. Le domestique répondit que oui, qu'il avait vu -passer son cheval. Alors Werther lui donna un petit billet non cacheté, -qui contenait ces mots: - -«Voudriez-vous bien me prêter vos pistolets pour un voyage que je me -propose de faire? Adieu.» - - -La pauvre Charlotte avait peu dormi la nuit précédente. Ce qu'elle -avait craint était devenu certain, et ses appréhensions s'étaient -réalisées d'une manière qu'elle n'avait pu ni prévoir ni craindre. -Son sang si pur, et qui coulait avec tant de douceur, était maintenant -dans un trouble fiévreux, et mille sentiments déchiraient son noble -cœur. Était-ce le feu des embrassements de Werther qu'elle sentait -dans son sein? Était-ce indignation de sa témérité? Était-ce une -fâcheuse comparaison de son état actuel avec ces jours d'innocence, de -calme, et de confiance entière en elle-même? Comment se -présenterait-elle à son mari? Comment lui avouer une scène qu'elle -pouvait si bien avouer, et que pourtant elle n'osait pas s'avouer à -elle-même? Ils s'ôtaient si longtemps contraints l'un et l'autre sur -ce point! serait-elle la première à rompre le silence, et -précisément au moment où elle aurait à faire à son époux une -communication si inattendue? Elle craignait déjà que la seule nouvelle -de la visite de Werther ne produisit sur lui une fâcheuse impression: -que serait-ce s'il en apprenait le fatal résultat? Pouvait-elle -espérer que son mari verrait cette scène dans son vrai jour, et la -jugerait sans prévention? et pouvait-elle désirer qu'il lût dans son -âme? D'un autre coté, pouvait-elle dissimuler avec un homme devant -lequel elle avait toujours été franche et transparente comme le -cristal, à qui elle n'avait jamais caché et ne voulait jamais cacher -aucune de ses affections? Toutes ces réflexions l'accablèrent de -soucis et la jetèrent dans un cruel embarras. Et toujours ses pensées -revenaient à Werther, qui était perdu pour elle, qu'elle ne pouvait -abandonner, qu'il fallait pourtant qu'elle abandonnât, et à qui, en la -perdant, il ne restait plus rien. - -Quoique l'agitation de son esprit ne lui permit pas de s'en rendre -compte, elle sentait confusément combien pesait alors sur elle la -mésintelligence qui existait entre Albert et Werther. Des hommes si -bons, si raisonnables, avaient commencé, pour de secrètes différences -de sentiments, à se renfermer tous deux dans un mutuel silence, chacun -pensant à son droit et au tort de l'autre; et l'aigreur s'était -tellement accrue peu à peu, qu'il devenait impossible, au moment -critique, de défaire le nœud d'où tout dépendait. Si une heureuse -confiance les eût rapprochés plus tôt, si l'amitié et l'indulgence -se fussent ranimées et eussent ouvert leurs cœurs à de doux -épanchements, peut-être notre malheureux ami eût-il encore été -sauvé. - -Une circonstance particulière augmentait sa perplexité. Werther, comme -on le voit par ses lettres, n'avait jamais fait mystère de son désir -de quitter ce monde. Albert l'avait souvent combattu; et il en avait -été aussi quelquefois question entre Charlotte et son mari. Celui-ci, -par suite de son invincible aversion pour le suicide, manifestait assez -fréquemment, avec une espèce d'acrimonie tout à fait étrangère à -son caractère, qu'il croyait fort peu à une pareille résolution; il -se permettait même des railleries à ce sujet, et il avait communiqué -en partie son incrédulité à Charlotte. Cette réflexion la -tranquillisait pendant quelques instants, lorsque son esprit lui -présentait de sinistres images; mais, d'un autre côté, elle -l'empêchait défaire part à son mari des inquiétudes qui la -tourmentaient. - -Albert arriva. Charlotte alla au-devant de lui avec un empressement -mêlé d'embarras. Il n'était pas de bonne humeur: il n'avait pu -terminer ses affaires; il avait trouvé, dans le bailli qu'il était -allé voir, un homme intraitable et minutieux. Les mauvais chemins -avaient encore achevé de le contrarier. - -Il demanda s'il n'était rien arrivé; elle se hâta de répondre que -Werther était venu la veille au soir. Il s'informa s'il y avait des -lettres: elle lui dit qu'elle avait porté quelques lettres et paquets -dans sa chambre. Il y passa, et Charlotte resta seule. La présence de -l'homme qu'elle aimait et estimait avait fait une heureuse diversion sur -son cœur. Le souvenir de sa générosité, de son amour, de sa bonté, -avait ramené le calme dans son âme. Elle senti! un secret désir de le -suivre: elle prit son ouvrage, et l'alla trouver dans son appartement, -comme elle faisait souvent. Il était occupé à décacheter et à -parcourir ses lettres. Quelques-unes semblaient contenir des choses peu -agréables. Charlotte lui adressa quelques questions; il y répondit -brièvement, et se mit à écrire à son bureau. - -Ils étaient restés ainsi ensemble pendant une heure, et Charlotte -s'attristait de plus en plus. Elle sentait combien il lui serait -difficile de découvrir à son mari ce qui pesait sur son cœur, fût-il -même de la meilleure humeur possible. Elle tomba dans une mélancolie -d'autant plus pénible, qu'elle cherchait à la cacher et à dévorer -ses larmes. - -L'apparition du domestique de Werther augmenta encore le tourment de -Charlotte. Il remit le petit billet à Albert, qui se retourna -froidement vers sa femme, et lui dit: «Donne-lui les pistolets. Je lui -souhaite un bon voyage,» ajouta-t-il en s'adressant au domestique. Ce -fut un coup de foudre pour Charlotte. Elle tâcha de se lever, les -jambes lui manquèrent; elle ne savait ce qui se passait en elle. Enfin -elle avança lentement vers la muraille, prit d'une main tremblante les -pistolets, en essuya la poussière. Elle hésitait, et aurait tardé -longtemps encore à les donner, si Albert ne l'y avait forcée par un -regard interrogatif. Elle remit donc les funestes armes au jeune homme, -sans pouvoir prononcer un seul mot. Quand il fut sorti de la maison, -elle prit son ouvrage, et se retira dans sa chambre, livrée à une -inexprimable agitation. Son cœur lui présageait tout ce qu'il y a de -plus sinistre. Tantôt elle voulait aller se jeter aux pieds de son -mari, lui révéler tout, la scène de la veille, sa faute et ses -pressentiments; tantôt elle ne voyait plus à quoi aboutirait une -pareille démarche; elle ne pouvait pas espérer du moins qu'elle -persuaderait à son mari de se rendre chez Werther. Le couvert était -mis; une amie, qui n'était venue que pour demander quelque chose, -voulait s'en retourner... on la retint; elle rendit la conversation -supportable pendant le repas; on se contraignit, on parla, on conta, on -s'oublia. - -Le domestique arriva, avec les pistolets, chez Werther, qui les lui prit -avec transport, lorsqu'il apprit que c'était Charlotte qui les avait -donnés. Il se fit apporter du pain et du vin, dit au domestique d'aller -dîner, et se remit à écrire: - - -«Ils ont passé par tes mains, tu en as essuyé la poussière; je les -baise mille fois; tu les a touchés. Ange du ciel, tu favorises ma -résolution! Toi-même, Charlotte, tu me présentes cette arme, toi des -mains de qui je désirais recevoir la mort. Ah! et je la reçois en -effet de toi! Oh! comme j'ai questionné mon domestique! Tu tremblais en -les lui remettant; tu n'as point dit adieu! Hélas! hélas! point -d'adieu! M'aurais-tu fermé ton cœur, à cause de ce moment même qui -m'a uni à toi pour l'éternité? Charlotte, des siècles de siècles -n'effaceront pas cette impression, et, je le sens, tu ne saurais haïr -celui qui brûle ainsi pour toi!» - - -Après diner, il ordonna au domestique d'achever de tout emballer; il -déchira beaucoup de papiers, sortit, et acquitta encore quelques -petites dettes. Il revint à la maison, et, malgré la pluie, il -repartit presque aussitôt; il se rendit hors de la ville, au jardin du -comte; il se promena longtemps dans les environs; à la nuit tombante, -il rentra et écrivit: - - -«Wilhelm, j'ai vu pour la dernière fois les champs, les forêts et le -ciel. Adieu aussi, toi, chère et bonne mère! pardonne-moi! Console-la, -mon ami! Que Dieu vous comble de ses bénédictions! Toutes mes affaires -sont en ordre. Adieu! nous nous reverrons, et plus heureux!» - -«Je t'ai mal payé de ton amitié, Albert; mais tu me le pardonnes. -J'ai troublé la paix de ta maison, j'ai porté la méfiance entre vous. -Adieu! je vais y mettre fin. Oh! puisse ma mort vous rendre heureux! -Albert! Albert! rends cet ange heureux! et qu'ainsi la bénédiction de -Dieu repose sur toi!» - - -Il fit encore le soir plusieurs recherches dans ses papiers; il en -déchira beaucoup, qu'il jeta au feu. Il cacheta plusieurs paquets -adressés à Wilhelm; ils contenaient quelques courtes dissertations et -des pensées détachées, que j'ai vues en partie. Vers dix heures, il -fit mettre beaucoup de bois au feu; et, après s'être fait apporter une -bouteille de vin, il envoya coucher son domestique, dont la chambre, -ainsi que celle des gens de la maison, était sur le derrière, fort -éloignée de la sienne. Lé domestique se coucha tout habillé, pour -être prêt de grand matin: car son maître lui avait dit que les -chevaux de poste seraient à la porte avant six heures. - - - - -Après onze heures. - - -«Tout est si calme autour de moi, et mon âme est si paisible! Je te -remercie, ô mon Dieu, de m'avoir accordé cette chaleur, cette force, -à ces derniers instants! - -«Je m'approche de la fenêtre, ma chère, et à travers les nuages -orageux je distingue encore quelques étoiles éparses dans ce ciel -éternel. Non, vous ne tomberez point! L'Éternel vous porte dans son -sein, comme il n'y porte aussi. Je vois les étoiles de l'Ourse, la plus -chérie des constellations. La nuit, quand je sortais de chez toi, -Charlotte, elle était en face de moi. Avec quelle ivresse je l'ai -souvent contemplée! Combien de fois, les mains élevées vers elle, je -l'ai prise à témoin, comme un signe, comme un monument sacré de la -félicité que je goûtais alors, et même... Ô Charlotte! qu'est-ce -qui ne me rappelle pas ton souvenir? Ne suis-je pas environné de toi? -et n'ai-je pas, comme un enfant, dérobé avidement mille bagatelles que -tu avais sanctifiées en les touchant? - -«Ô silhouette chérie! je te la lègue, Charlotte, et je le prie de -l'honorer. J'y ai imprimé mille milliers de baisers; je l'ai mille fois -saluée lorsque je sortais de ma chambre, ou que j'y rentrais. - -«J'ai prié ton père, par un petit billet, de protéger mon corps. Au -fond du cimetière sont deux tilleuls, vers le coin qui donne sur la -campagne: c'est là que je désire reposer. Il peut faire cela, il le -fera pour son ami. Demande-le-lui aussi. Je ne voudrais pas exiger de -pieux chrétiens que le corps d'un pauvre malheureux reposât auprès de -leurs corps. Ah! je voudrais que vous m'enterrassiez auprès d'un chemin -ou dans une vallée solitaire; que le prêtre et le lévite, en passant -près de ma tombe, levassent les mains au ciel en se félicitant, mais -que le samaritain y versât une larme! - -«Donne, Charlotte! Je prends d'une main ferme la coupe froide et -terrible où je vais puiser l'ivresse de la mort! Tu me la présentes, -et je n'hésite pas. Ainsi donc sont accomplis tous les désirs de ma -vie! voilà donc où aboutissaient toutes mes espérances! toutes! -toutes! à venir frapper avec cet engourdissement à la porte d'airain -de la vie! - -«Ah! si j'avais eu le bonheur de mourir pour toi, Charlotte, de me -dévouer pour toi! Je voudrais mourir joyeusement, si je pouvais te -rendre le repos, les délices de ta vie. Mais, hélas! il ne fut donné -qu'à quelques hommes privilégiés de verser leur sang pour les leurs, -et d'allumer par leur mort, au sein de ceux qu'ils aimaient, une vie -nouvelle et centuplée. - -«Je veux être enterré dans ces habits; Charlotte, tu les as touchés, -sanctifiés: j'ai demandé aussi cette faveur à ton père. Mon âme -plane sur le cercueil. Que l'on ne fouille pas mes poches. Ce nœud -rose, que tu portais sur ton sein quand je te vis la première fois au -milieu de tes enfants (oh! embrasse-les mille fois, et raconte-leur -l'histoire de leur malheureux ami; chers enfants, je les vois, ils se -pressent autour de moi: ah! comme je m'attachai à toi dès le premier -instant! non, je ne pouvais plus le laisser)... ce nœud sera enterré -avec moi; tu m'en fis présent à l'anniversaire de ma naissance! Comme -je dévorais tout cela! Hélas! je ne pensais guère que cette route me -conduirait ici!... Sois calme, je t'en prie; sois calme. - -«Ils sont chargés... Minuit sonne, ainsi soit-il donc! Charlotte! -Charlotte! adieu! adieu!» - - - - -Un voisin vit la lumière de l'amorce, et entendit l'explosion; mais -comme tout resta tranquille, il ne s'en mit pas plus en peine. - -Le lendemain, sur les six heures, le domestique entra dans la chambre -avec de la lumière. Il trouve son maître étendu par terre; il voit le -pistolet, le sang; il l'appelle, il le soulève; point de réponse. -Seulement, il râlait encore. Il court chez le médecin, chez Albert. -Charlotte entend sonner; un tremblement agite tous ses membres; elle -éveille son mari; ils se lèvent. Le domestique, en pleurant et en -sanglotant, leur annonce la triste nouvelle; Charlotte tombe évanouie -aux pieds d'Albert. - -Lorsque le médecin arriva, il trouva le malheureux à terre, dans un -état désespéré; le pouls battait encore, mais tous les membres -étaient paralysés. Il s'était tiré le coup au-dessus de l'œil -droit; la cervelle avait sauté. Pour ne rien négliger, on le saigna au -bras; le sang coula; il respirait encore. - -Au sang que l'on voyait sur le dossier de sa chaise, on pouvait juger -qu'il s'était tiré le coup assis devant son secrétaire, qu'il était -tombé ensuite, et que, dans ses convulsions, il avait roulé autour du -fauteuil. Il était étendu près de la fenêtre, sur le dos, sans -mouvement. Il était entièrement habillé et botté; en habit bleu, en -gilet jaune. - -La maison, le voisinage, et bientôt toute la ville, furent dans -l'agitation. Albert arriva. On avait couché Werther sur le lit, le -front bandé. Sou visage portait l'empreinte de la mort; il ne remuait -aucun membre; ses poumons râlaient encore d'une manière effrayante, -tantôt plus faiblement, tantôt plus fort; on n'attendait que son -dernier soupir. - -Il n'avait bu qu'un seul verre de vin. _Emilia Galotti_ était ouverte -sur son bureau. - -La consternation d'Albert, le désespoir de Charlotte, ne sauraient -s'exprimer. - -Le vieux bailli accourut ému et troublé; il embrassa le mourant, en -l'arrosant de larmes. Les plus âgés de ses fils arrivèrent bientôt -après lui, à pied; ils tombèrent à côté du lit, en proie à la -plus violente douleur, et baisèrent les mains et le visage de leur ami; -l'ainé, celui qu'il avait toujours aimé le plus, s'était collé à -ses lèvres, et y resta jusqu'à ce qu'il fût expiré; on l'en détacha -par force. Il mourut à midi. La présence du bailli et les mesures -qu'il prit prévinrent un attroupement. Il le fit enterrer de nuit, vers -les onze heures, dans l'endroit qu'il s'était choisi. Le vieillard et -ses fils suivirent le convoi. Albert n'en avait pas la force. On -craignit pour la vie de Charlotte. Des journaliers le portèrent; aucun -ecclésiastique ne l'accompagna. - - - - -FIN - - - - - -[Illustration 01] - -[Illustration 02] - -[Illustration 03] - -[Illustration 04] - -[Illustration 05] - -[Illustration 06] - -[Illustration 07] - -[Illustration 08] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Werther, by Johann Wolfgang Goethe - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK WERTHER *** - -***** This file should be named 62368-0.txt or 62368-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/3/6/62368/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/62368-0.zip b/old/62368-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 28c0550..0000000 --- a/old/62368-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/62368-h.zip b/old/62368-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index da8825d..0000000 --- a/old/62368-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/62368-h/62368-h.htm b/old/62368-h/62368-h.htm deleted file mode 100644 index 545b6aa..0000000 --- a/old/62368-h/62368-h.htm +++ /dev/null @@ -1,7047 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Werther, by Johann Wolfgang von Goethe. - </title> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; - margin-right: 10%; - background-color: #DEDAC1; -} - - h1,h2,h3,h4,h5,h6 { - text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both; -} - -p { - margin-top: .51em; - text-align: justify; - margin-bottom: .49em; -} - -.p2 {margin-top: 2em;} -.p4 {margin-top: 4em;} -.p6 {margin-top: 6em;} - -hr { - width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: auto; - margin-right: auto; - clear: both; -} - -hr.tb {width: 45%;} -hr.chap {width: 65%} -hr.full {width: 95%;} - -hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} -hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} - -ul.index { list-style-type: none; } -li.ifrst { margin-top: 1em; } -li.indx { margin-top: .5em; } -li.isub1 {text-indent: 1em;} -li.isub2 {text-indent: 2em;} -li.isub3 {text-indent: 3em;} - -table { - margin-left: auto; - margin-right: auto; -} - - .tdl {text-align: left;} - .tdr {text-align: right;} - .tdc {text-align: center;} - -.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ - /* visibility: hidden; */ - position: absolute; - left: 92%; - font-size: smaller; - text-align: right; -} /* page numbers */ - -.linenum { - position: absolute; - top: auto; - right: 10%; -} /* poetry number */ - -.blockquot { - margin-left: 5%; - margin-right: 10%; -} - -.sidenote { - width: 10%; - padding-bottom: .5em; - padding-top: .5em; - padding-left: .5em; - padding-right: .5em; - margin-left: .5em; - float: left; - clear: left; - margin-top: .5em; - font-size: smaller; - color: black; - background: #eeeeee; - border: dashed 1px; -} - -.bb {border-bottom: solid 2px;} - -.bl {border-left: solid 2px;} - -.bt {border-top: solid 2px;} - -.br {border-right: solid 2px;} - -.bbox {border: solid 2px;} - -.center {text-align: center;} - -.right {text-align: right;} - -.smcap {font-variant: small-caps;} - -.u {text-decoration: underline;} - -.gesperrt -{ - letter-spacing: 0.2em; - margin-right: -0.2em; -} - -em.gesperrt -{ - font-style: normal; -} - -.caption {font-weight: bold;} - -/* Images */ -.figcenter { - margin: auto; - text-align: center; -} - -.figleft { - float: left; - clear: left; - margin-left: 0; - margin-bottom: 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 1em; - padding: 0; - text-align: center; -} - -.figright { - float: right; - clear: right; - margin-left: 1em; - margin-bottom: - 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 0; - padding: 0; - text-align: center; -} - -/* Notes */ -.footnotes {border: dashed 1px;} - -.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} - -.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} - -.fnanchor { - vertical-align: super; - font-size: .8em; - text-decoration: - none; -} - -.actor {font-size: 0.8em; - text-align: center;} - -/* Poetry */ -.poem { - margin-left:10%; - margin-right:10%; - text-align: left; -} - -.poem br {display: none;} - -.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} - -/* Transcriber's notes */ -.transnote {background-color: #E6E6FA; - color: black; - font-size:smaller; - padding:0.5em; - margin-bottom:5em; - font-family:sans-serif, serif; } - </style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Werther, by Johann Wolfgang Goethe - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Werther - -Author: Johann Wolfgang Goethe - -Contributor: George Sand - -Illustrator: Tony Johannot - -Translator: Pierre Leroux - -Release Date: June 10, 2020 [EBook #62368] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK WERTHER *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - - - - - - -</pre> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/werther_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - -<h2>WERTHER</h2> - -<h3>PAR GŒTHE</h3> - -<h4>TRADUCTION NOUVELLE</h4> - -<h5>PRÉCÉDÉE DE<br /> - -CONSIDERATIONS SUR WERTHER, ET EN GÉNÉRAL SUR LA POÉSIE DE NOTRE ÉPOQUE</h5> - -<h4>PAR PIERRE LEROUX</h4> - -<h5>Accompagnée d'une Préface</h5> - -<h4>PAR GEORGE SAND</h4> - -<h5>DIX EAUX-FORTES PAR TONY JOHANNOT</h5> - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>PUBLIÉ PAR J. HETZEL</h5> - -<h5>RUE RICHELIEU, 76; RUE MÉNARS, 10.</h5> - -<h5>1845</h5> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>TABLE</h4> - -<p><a href="#PREFACE">Préface par George Sand</a><br /> - -<a href="#CONSIDERATIONS_SUR_WERTHER_ET_EN_GENERAL_SUR_LA_POESIE_DE_NOTRE_EPOQUE">Considérations sur Werther, et en général sur la poésie de notre époque,<br /> -par Pierre Leroux</a><br /> - -<a href="#WERTHER">Werther</a><br /> - -<a href="#LEDITEUR_AU_LECTEUR">L'Éditeur au Lecteur</a></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="PREFACE">PRÉFACE</a></h4> - - -<p>C'est une chose infiniment précieuse que le livre d'un homme de génie -traduit dans une autre langue par un autre homme de génie. Que ne -donnerait-on pas pour lire tous les chefs-d'œuvre étrangers traduits -ainsi! C'est lorsque de grands écrivains ne dédaigneront pas une si -noble tâche, que nous posséderons véritablement l'esprit des -maîtres, et que nous participerons au génie des autres nations.</p> - -<p>C'est que, pour traduire une œuvre capitale, il faut la juger, la -sentir profondément. Pour le faire d'une manière complète, il -faudrait presque être l'égal de celui qui l'a créée. Quelle idée -pouvons-nous donc nous former de Shakespeare, de Dante, de Byron ou de -Gœthe, si leurs ouvrages nous sont expliqués par des écoliers ou des -manœuvres?</p> - -<p>Plusieurs traductions de Werther nous avaient passé sous les yeux, et -ce livre sublime nous était tombé des mains. Avec grand effort de -conscience, et en nous condamnant, pour ainsi dire, à reprendre cette -lecture à bâtons rompus, nous avions réussi à nous faire l'idée de -cette pure conception et de ce plan admirable; mais la force, la -clarté, la rapidité et la chaude couleur du style nous échappaient -absolument. Nous disions avec les autres: C'est peut-être beau en -allemand; mais la beauté du style germanique est apparemment -intraduisible, et ce mélange d'emphase obscure ou de puérile naïveté -choque notre goût et rebute l'exigence de notre logique française. -Nous sommes donc bien heureux qu'une grande intelligence ait pu -consacrer quelque loisir de jeunesse à écrire Werther en bon et beau -français; car nous lui devons une des plus grandes jouissances de notre -esprit.</p> - -<p>En effet, nous le savons maintenant, Werther est un chef-d'œuvre, et -là, comme partout, Gœthe est aussi grand comme écrivain que comme -penseur. Quelle netteté, quel mouvement, quelle chaleur dans son -expression! Comme il peint à grands traits, comme il raconte avec feu! -Comme il est clair, surtout, lui à qui nous nous étions avisés de -reprocher d'être diffus, vague et inintelligible! Grâce à Dieu, -depuis quelques années, nous avons enfin des traductions -très-soignées de ses principaux ouvrages, et le WERTHER -particulièrement est désormais aussi attachant à la lecture, dans -notre langue, que si Gœthe l'eût écrit lui-même en français.</p> - -<p>La préface de M. Leroux est un morceau d'une trop grande importance -philosophique, les questions de fond y sont traitées d'une manière -trop complète, pour que nous puissions rien ajouter à son jugement sur -la littérature du dix-huitième et du dix-neuvième siècle. Nous nous -bornerons à exprimer brièvement notre admiration personnelle pour le -roman de Werther, en tant qu'œuvre d'art, et en tant que forme.</p> - -<p>Il n'appartenait qu'à un génie du premier ordre d'exciter et de -satisfaire tant d'intérêt dans un roman qu'on lit en deux heures, et -qui laisse une impression de toute la vie. C'est bien là la touche -puissante d'un grand artiste, et quel que soit le jugement porté par -chaque lecteur sur le personnage de Werther, sur l'injustice de sa -révolte contre la destinée, ou sur la douloureuse fatalité qui pèse -sur lui, il n'en est pas moins certain que chaque lecteur est vaincu, -terrifié et comme brisé avec lui en dévorant ces sombres pages d'une -réalité si frappante et d'une si tragique poésie. Est-ce un roman, -est-ce un poème? On n'en sait rien, tant cela ressemble à une histoire -véritable; tant l'élévation fougueuse des pensées se mêle, se lie, -et semble ressortir nécessairement du symbole de la narration naïve et -presque trop vraisemblable. Avec quel soin, quel art et quelle facilité -apparente cette tragédie domestique est composée dans toutes ses -parties! Comme ce type de Werther, cet esprit sublime et incomplet, est -complètement tracé et soutenu sans défaillance d'un bout à l'autre -de son monologue! Cet homme droit et bon ne songe pas à se peindre, il -ne pose jamais devant le confident qu'il s'est choisi, et cependant il -ne lui parle jamais que de lui-même, ou plutôt de son amour. Il est -plongé dans un égoïsme mâle et ingénu qu'on lui pardonne, parce -qu'on sent la puissance de ce caractère qui s'ignore et qui succombe -faute d'aliments dignes de lui; parce que, d'ailleurs, ce n'est pas lui, -c'est l'objet de son amour qu'il contemple en lui-même; parce que ses -violences et son délire sont l'inévitable résultat de grandes -qualités et de l'immense amour comprimés dans son sein. Jamais figure -ne fut moins fardée et plus saisissante. Il n'est pas une femme qui ne -sente qu'en dépit de toute résistance intérieure et de toute vertu -conjugale elle eût aimé Werther.</p> - -<p>On a fait, dit-on, d'immenses progrès dans l'art de composer le drame -depuis cinquante ans; il est certain que cet art a bien changé, et -qu'il y a déjà presque aussi loin de la forme de Werther à celle d'un -roman moderne que de la forme d'un mélodrame de notre temps à celle -d'une tragédie grecque. Mais est-ce réellement un progrès? Cette -action compliquée, que nous cherchons avidement dans les compositions -nouvelles, ce besoin insatiable d'émotions factices, de situations -embrouillées, d'événements imprévus, précipités, accumulés les -uns sur les autres, par lesquels nous voulons, public éteint et gâté -que nous sommes, être toujours tenu en haleine; est-ce là -véritablement de l'art, et l'intérêt nait-il réellement d'un si -pénible travail? Il nous le semble parfois à nous-mêmes, pendant que -nous sommes occupés à débrouiller et à pressentir l'énigme savante -que la lecture ou la représentation du drame moderne nous forcent à -étudier. Mais cette prodigalité d'incidents, cette habileté de -l'auteur à nous surprendre, à nous engager dans son labyrinthe pour -nous en tirer à l'improviste par cette porte ou par cette autre, est-ce -là la vraie, la bonne route? Et, sans être ingrats envers les adroits -ouvriers qui savent nous agacer, nous contenir, nous amuser et nous -étonner ainsi, ne pouvons-nous pas dire que, sans un mot de tout cela, -il y a plus que tout cela dans le petit drame à un seul personnage de -Werther? Il n'y a pourtant ni surprise ni ruse dans cette composition -austère. Il n'y a qu'un seul coup de pistolet, un seul mort, et, dès -la première page, on s'attend à la dernière. Le grand maître n'a -songé ni à éprouver votre sagacité, ni à exciter votre impatience, -ni à réveiller votre attention. Il vous présente tout d'abord un -homme malheureux, qui ne peut se prendre à rien dans la société -présente, qui n'est propre qu'à aimer, et qui va aimer tout de suite, -passionnément, redoutablement, jusqu'à ce qu'il en meure. Est-ce donc -parce que l'art est à l'état d'enfance à l'époque où le maître -compose, qu'il vous livre si complaisamment la clef de son mystère? -Non, c'est qu'il sait qu'il a mis là un trésor, et que vous pouvez -ouvrir en toute confiance, que vous y serez fasciné, et qu'en vous -retirant vous ne vous plaindrez pas d'avoir été appelé par de vaines -promesses.</p> - -<p>En vérité, nous avons tant abusé de l'imprévu, que bientôt si ce -n'est déjà fait l'imprévu deviendra impossible. Le lecteur s'exerce -tous les jours à deviner l'issue des péripéties sans nombre où on -l'enlace, comme il s'exerce à lire couramment les reluis que -l'<i>illustration</i> a mis à la mode. Plus on lui en donne, plus vite il -apprend à absorber cette nourriture excitante, qui ne le nourrit pas -véritablement. Sa sympathie, disséminée sur un trop grand nombre de -personnages, son émotion, trop vite épuisée dès les premiers -événements, n'arrivent pas par la progression naturelle et nécessaire -à se concentrer sur une figure principale, sur une situation dominante. -L'art moderne en est là dans toutes ses branches, sous tous ses -aspects. C'est une richesse sans choix, un luxe sans ordre, un essor -sans mesure. La musique instrumentale et vocale, l'art du comédien et -du chanteur sont arrivés, comme le reste, à cette prodigalité -d'effets qui émousse tout d'abord le sens de l'auditoire et qui -neutralise l'effet principal. Assistez à un drame lyrique: l'auteur du -poème, le compositeur, le metteur en scène et les acteurs, sachant -qu'ils ont affaire <i>à un public Louis XIV</i>, qui craint d'<i>attendre</i>, se -hâtent, dès les premières scènes, de le saisir tout entier, et -souvent ils y réussissent, parce que les talents et l'habileté ne leur -manquent certainement pas. Mais c'est bien chose impossible que de -s'emparer ainsi de l'homme tout entier pendant tout un soir. L'homme de -ce temps-ci, surtout, vous l'avez rendu, à force d'art et à grands -frais, tellement irritable et capricieux, que son esprit redoute -quelques minutes de digestion comme un supplice intolérable. C'est -qu'à la place du cœur, vous avez développé la délicatesse de ses -nerfs, et que vous avez mis toutes ses émotions dans ses yeux et dans -ses oreilles. Son âme ne s'attache pas à votre sujet, parce que votre -sujet n'a pas assez d'ensemble et d'homogénéité. Vous êtes bien -forcé de le compliquer ainsi, puisque votre public veut désormais -n'avoir pas une minute sans surprise et sans excitation. Ainsi l'acteur, -d'accord avec son rôle, donne dès son entrée toute la mesure de sa -force, toute l'étendue de ses facultés. Il enfle sa voix, il -précipite ses gestes, il s'applique à des minuties de détail, il -multiplie ses intentions, il fait des miracles de volonté. Lui aussi, -il a la fièvre, ou il feint de l'avoir, pour entretenir la fièvre dans -son auditoire. Mais que lui reste-t-il au bout d'une heure de cette -puissance factice? Épuisé, il ne peut plus arriver à la véritable -émotion qui commanderait l'émotion à son public. On ne donne pas ce -qu'on n'a plus. L'artiste dramatique, identifié forcément, d'ailleurs, -avec le personnage qu'il représente, est bientôt contraint de retomber -dans les mêmes effets déjà employés et de les forcer jusqu'à -l'absurde. Ce n'est plus qu'un forcené à qui le souille manque, qui -crie et fausse s'il est à l'Opéra, qui se tord et grimace s'il est sur -toute autre scène, qui râle et ne s'exprime plus que par points -d'exclamation s'il est figuré seulement dans un livre. Non, non! tout -cela n'est pas l'art véritable, c'est l'art qui a fait fausse route: -nous le répétons, c'est un gaspillage de merveilleuses facultés, -c'est une orgie de puissance dont l'abus est infiniment regrettable.</p> - -<p>Mais quoi? faisons-nous la guerre ici aux talents de notre époque? À -Dieu ne plaise! Nous leur avons dû, en dépit de cette calamité -publique qui pèse sur eux, des moments d'émotion et de transport -véritable; car, malgré la mauvaise manière et le faux goût qui -dominent une époque, le feu sacré se trahit toujours à de certains -moments et reprend tous ses droits dans les intelligences d'élite. Nous -ne sommes donc point ingrats, parce que nous regrettons de les voir -engagés malgré eux dans cette mauvaise voie.</p> - -<p>Faisons-nous aussi la guerre au public, au mauvais goût de cette -mauvaise époque? Est-ce le public qui a gâté ses artistes, ou les -artistes qui ont corrompu leur public? Ce serait une question puérile. -Public et artistes ne sont qu'un et sont condamnés à réagir -continuellement l'un sur l'autre. La faute en est au siècle tout -entier, à l'histoire, s'il est possible de s'exprimer ainsi, aux -événements qui nous pressent, à la destruction qui s'est opérée en -nous d'anciennes croyances, à l'absence de nouvelles doctrines dans -l'art comme dans tout le reste. La richesse règne et domine; mais aucun -prestige, fondé sur un droit naturel ou sur l'équité des religions, -n'accompagne cette richesse aveugle, bornée, vaniteuse, ouvrage plus -que jamais du hasard, du désordre et des rapines, ou, ce qui est pis -encore, de l'antagonisme barbare qu'on proclame aujourd'hui comme la loi -définitive de l'économie sociale. Le luxe est partout, le bien-être -nulle part. Le <i>riche</i> a étouffé le <i>beau.</i> Le moindre café des -boulevards est plus chargé de dorures que le boudoir de -Marie-Antoinette. Nos maisons, miroitantes de sculptures d'un travail -inouï, n'ont plus ni ensemble, ni élégance, ni proportions. Quoi de -plus laid et de plus misérable qu'une capitale où la caricature d'un -palais vénitien ou arabe s'étale à côté d'une masure, et se pare de -l'enseigne d'un perruquier et d'un marchand de vin? L'aspect de la -masure serre le cœur, et pourtant l'artiste lui consacrera plus -volontiers ses crayons qu'à l'antique palais construit ce matin par des -boutiquiers. Le romancier y placera plus volontiers la scène de son -poème, parce qu'au moins elle est ce qu'elle est, cette masure, c'est -la vérité, laide et triste, mais c'est la vérité. Cette maison -prétendue renaissance n'est qu'un mensonge, un masque sans expression.</p> - -<p>Oh! qu'il ferait bien meilleur aller prendre le café sous les tilleuls -du village, assis sur le soc de charrue d'où Werther contemple les deux -enfants de la paysanne! Que ce valet de ferme, dont il reçoit là les -confidences et qui traverse le poème de son amour d'une manière si -dramatique et si saisissante, est un bien autre personnage que tous ceux -que nous détaillons si minutieusement des pieds à la tête, sans -oublier un bouton d'habit, sans omettre une expression de leur harangue, -un geste, un regard, une réticence! Ce personnage-là est un de ces -grands traits que la main d'un maître est seule capable de graver. Et -non-seulement il n'est pas nommé, mais encore il ne dit pas par -lui-même un seul mot; il occupe à peine trois pages du livre. Et -cependant quelle place il remplit dans l'âme de Werther, et de quelle -influence il s'empare, sans le savoir, sur sa destinée! Détachez cet -épisode, et l'épisode n'est rien par lui-même; mais le poème est -incomplet et la fin de Werther mal motivée. Ce personnage ne se fait-il -pas voir et comprendre sans nous rien dire, ne se fait-il pas plaindre -et aimer, malgré son crime; ne se fait-il pas absoudre sans plaider sa -cause? Werther l'explique, et s'explique lui-même tout entier par ce -cri profond du désespoir: «Ah! malheureux, on ne peut te sauver, on ne -peut nous sauver!»</p> - -<p>Ainsi travaillent les maîtres, sans qu'on aperçoive leur trame, sans -qu'on sente l'effort de leur création. Ils ne songent pas a étonner: -ils semblent l'éviter, au contraire. Il y a en eux un profond dédain -pour tous nos puérils artifices. Ils prennent dans la réalité, dans -la convenance et la vraisemblance la plus vulgaire ce qui leur tombe -naturellement sous la main, et ils le transforment, ils l'idéalisent -sans que leur main paraisse occupée. Il semble qu'il suffise que cela -ait été porté un instant dans leur pensée pour prendre vie et durer -éternellement. Loin de s'appesantir, comme nous faisons, sur toutes les -parties de leur œuvre, ils laissent penser et comprendre ce qu'ils ne -disent pas. Il y a, dans la vie d'amour de Werther, une lacune apparente -que nous appellerions aujourd'hui lacune d'intérêt; c'est quand il -s'éloigne de Charlotte, résolu à l'oublier, et à se jeter dans le -tumulte du monde. Pendant plusieurs lettres il n'entretient plus son ami -que de choses indifférentes et, en quelque sorte, étrangères au -sujet. C'est encore là un trait de génie. Dans ce semblant d'oubli de -son amour, on voit profondément la plaie de son cœur, la crainte de -nommer celle qu'il aime, ses efforts inutiles pour s'attacher à une -autre, pour se distraire, pour s'étourdir. Le dégoût profond que les -affaires et le monde lui inspirent sont l'expression muette et plus -qu'éloquente de la passion qui l'absorbe. Aussi, quand tout d'un coup, -à propos d'un incident puéril, il déclare qu'il abandonne toute -carrière et qu'il va retrouver Charlotte, le lecteur n'est pas surpris -un instant. Il s'écrie avec naïveté: «Je le savais bien, moi, qu'il -l'aimait davantage depuis qu'il n'en parlait plus!» L'intérêt ne -naît donc pas de la surprise, et ce qui est profondément clair et vrai -s'explique de soi-même! Inclinons-nous donc devant les maîtres, quel -que soit le goût de nos contemporains, quelque peu de succès -qu'obtiendrait peut-être un chef-d'œuvre comme Werther, s'il venait à -nous pour la première fois, sans l'appui du nom de Gœthe.</p> - -<p>La traduction de M. Pierre Leroux n'est pas seulement admirable de -style, elle est d'une exactitude parfaite, d'un mot à mot scrupuleux. -On ne conçoit pas qu'en traduisant un style admirable on ait pu -jusqu'ici en faire un style monstrueux. C'est pourtant ce qui était -arrivé, et il est assez prouvé, d'ailleurs, que pour ne pas gâter le -beau en y touchant, il faut la main d'un homme supérieur.</p> - - -<p style="margin-left: 70%;">GEORGE SAND.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="CONSIDERATIONS_SUR_WERTHER_ET_EN_GENERAL_SUR_LA_POESIE_DE_NOTRE_EPOQUE">CONSIDÉRATIONS SUR WERTHER<br /> -ET EN GÉNÉRAL<br /> -SUR LA POÉSIE DE NOTRE ÉPOQUE.</a></h4> - - -<h4>I</h4> - - -<p>Madame de Staël, dans son livre <i>de l'Allemagne</i>, parle ainsi de -<i>Werther</i>: «Les Allemands sont très-forts en romans qui peignent la -vie domestique. Plusieurs de ces romans méritent d'être cités; mais -<i>ce qui est sans égal et sans pareil, c'est Werther.</i> On voit là tout -ce que le génie de Gœthe pouvait produire quand il était passionné. -L'on dit qu'il attache maintenant peu de prix à cet ouvrage de sa -jeunesse<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. L'effervescence d'imagination qui lui inspira presque de -l'enthousiasme pour le suicide doit lui paraître maintenant blâmable. -Quand on est très-jeune, la dégradation de l'être n'ayant en rien -commencé, le tombeau ne semble qu'une image poétique, qu'un sommeil -environné de figures à genoux qui nous pleurent. Il n'en est plus -ainsi, même dès le milieu de la vie; et l'on apprend alors pourquoi la -religion, cette science de l'âme, a mêlé l'horreur du meurtre à -l'attentat contre soi-même. Gœthe, néanmoins, aurait eu grand tort de -dédaigner l'admirable talent qui se manifeste dans <i>Werther.</i> Ce ne -sont pas seulement les souffrances de l'amour, mais <i>les maladies de -l'imagination dans notre siècle</i>, dont il a su faire le tableau. Ces -pensées qui se pressent dans l'esprit sans qu'on puisse les changer en -acte de volonté, le contraste singulier d'une vie beaucoup plus -monotone que celle des anciens, et d'une existence intérieure beaucoup -plus agitée, causent une sorte d'étourdissement semblable à celui -qu'on prend sur le bord de l'abîme; et la fatigue même qu'on éprouve -après l'avoir longtemps contemplé peut entraîner à s'y précipiter. -Gœthe a su joindre à cette peinture des inquiétudes de l'âme, si -philosophique dans ses résultats, une fiction simple, mais d'un -intérêt prodigieux<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>.»</p> - -<p>Ce jugement de madame de Staël est profond et parfait pour l'époque -où elle écrivait. En trois ou quatre traits, elle caractérise -admirablement l'œuvre de Gœthe. C'est, dit-elle, la peinture des -maladies de notre siècle; et la cause de ces maladies, elle la trouve -dans ces pensées qui nous assiègent, et qui ne peuvent se changer en -actes, c'est-à-dire dans le contraste de notre développement -intellectuel et sentimental, à nous autres modernes, avec la triste vie -à laquelle nous condamne la constitution actuelle de la société. Tout -cela, dis-je, est parfait, juste autant que profond. Mais quand madame -de Staël écrivait cette page, les maladies d'imagination dont elle -voit la peinture dans <i>Werther</i> n'étaient encore qu'au début de leur -invasion, pour ainsi dire; un grand nombre d'ouvrages remarquables qui -ont la même origine et le même effet que <i>Werther</i>, et une foule bien -plus grande de détestables productions puisées à la même source, -n'existaient pas. Plus avancés aujourd'hui, nous devons porter sur ce -livre un jugement plus philosophique encore, en le rattachant à toute -la littérature contemporaine. Qu'on nous permette donc de compléter, -jusqu'à un certain point, et de développer l'opinion de madame de -Staël, en citant quelques réflexions que ce sujet nous a inspirées -autrefois.</p> - -<p>Il y a déjà plusieurs années, nous essayâmes, dans un recueil -périodique<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>, de caractériser d'une manière générale l'art de -notre époque, et en particulier le genre de poésie dont <i>Werther</i> est -le premier modèle.</p> - -<p>Il est trop évident que l'œuvre entière de Byron a la plus grande -affinité avec la partie la plus capitale de l'œuvre de Gœthe, -c'est-à-dire <i>Werther</i> et <i>Faust</i>: Byron résume en lui ces deux -types, et y ajoute encore. La maladie de l'imagination, que madame de Staël -voyait déjà si marquée dans <i>Werther</i>, prend dans Byron un caractère -plus intense, et sa cause se révèle plus clairement. Il ne s'agit plus -avec lui de désirs ardents mais vagues, de pensées qui se pressent -dans l'esprit sans qu'on puisse les réaliser en actes, parce que la vie -sociale ne répond pas à l'activité de notre âme. La maladie est plus -grande, et ses symptômes plus décidés. À cette simple discordance -entre nos sentiments et le monde qui nous entoure, a succédé, chez -Byron, un mépris profond pour toutes les croyances humaines et pour -toute religion. Il a fini par douter de Dieu et de toute chose. Ce -n'est pas seulement l'incrédulité vulgaire, c'est l'athéisme -le plus prononcé qui le dévore. Comparant donc Byron à Gœthe, au -milieu de tant d'autres écrivains de notre temps plus ou moins -atteints de cet esprit général de doute et de désespoir, nous -n'hésitions pas à donner à Byron la supériorité sur Gœthe, comme poète -<i>caractéristique</i> de l'époque; car nous trouvions dans Byron, pour -employer une expression même de ce poète, <i>une plus grande vitalité -du poison</i><a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>. Nous disions:</p> - -<p>«Depuis que la philosophie du dix-huitième siècle a porté dans -toutes les âmes le doute sur toutes les questions de la religion, de la -morale et de la politique, et a ainsi donné naissance à la poésie -<i>mélancolique</i> de notre époque, deux ou trois génies poétiques tout -à fait hors de ligne apparaissent dans chacune des deux grandes -régions entre lesquelles se divise l'Europe intellectuelle, -c'est-à-dire d'une part l'Angleterre et l'Allemagne, représentant tout -le Nord, et la France, qui représente toute la partie sud occidentale, -le domaine particulier de l'ancienne civilisation romaine. Autour de ces -grands hommes gravitent, comme les planètes autour des soleils, une -foule d'écrivains remarquables, mais d'un ordre inférieur. Byron, par -la nature particulière de son génie, par l'influence immense qu'il a -exercée, par la franchise avec laquelle il a accepté ce rôle de doute -et d'ironie, d'enthousiasme et de spleen, d'espoir sans bornes et de -désolation, réservé à la poésie de notre temps, méritera -peut-être de la postérité de donner son nom à cette période de -l'art: en tout cas, ses contemporains ont déjà commencé à lui rendre -cet hommage. C'est que nul n'a su mieux que lui reproduire avec une -parfaite originalité l'effet de cette poésie shakespearienne dont -l'Allemagne et la France sont aujourd'hui plus enthousiastes que -l'Angleterre elle-même. Gœthe cependant l'avait précédé de bien des -années; mais Gœthe, dans une vie plus calme, se fit une religion -de l'art, et l'auteur de <i>Werther</i> et de <i>Faust</i>, devenu un -demi-dieu pour l'Allemagne, honoré des faveurs des princes, visité par les -philosophes, encensé par les poètes, par les musiciens, par les -peintres, par tout le monde, disparut pour laisser voir un grand artiste -qui paraissait heureux, et qui, dans toute la plénitude de sa vie, au -lieu de reproduire la pensée de son siècle, s'amusait à chercher -curieusement l'inspiration des âges écoulés; tandis que Byron, aux -prises avec les ardentes passions de son cœur et les doutes effrayants -de son esprit, en butte à la morale pédante de l'aristocratie et du -protestantisme de son pays, blessé dans ses affections les plus -intimes, exilé de son île, parce que son île antilibérale, -antiphilosophique, antipoétique, ne pouvait ni l'estimer comme homme, -ni le comprendre comme poète; menant sa vie errante de grève en -grève, cherchant le souvenir des ruines, voulant vivre de lumière, et -se rejetant dans la nature, comme autrefois Rousseau, fut franchement -philosophe toute sa vie, ennemi des prêtres, censeur des aristocrates, -admirateur de Voltaire et de Napoléon, toujours actif, toujours en -tête de son siècle, mais toujours malheureux, agité comme d'une -tempête perpétuelle; en sorte qu'en lui l'homme et le poète se -confondent, que sa vie intime répond à ses ouvrages; ce qui fait de -lui le type de la poésie de notre âge.»</p> - -<p>Ainsi ce que madame de Staël, qui n'avait devant les yeux que Gœthe, -déplorait comme étant une maladie et n'étant qu'une maladie, nous, en -contemplant Byron, chez qui cette maladie est au comble, nous ne le -déplorions pas moins, mais nous le regardions comme un mal nécessaire, -produit d'une époque de crise et de renouvellement. Un double aspect se -montrait à nous dans cet affreux désespoir; nous le voyions comme un -mal, mais aussi comme un progrès. Nul enfantement n'a lieu sans -douleur. Byron nous semblait porter le signe de deux destinées: d'une -destinée qui s'achève, et d'une destinée qui commence; d'un monde qui -s'engloutit, et d'un monde qui surgit. Et si la mort nous paraissait -plus glacée, pour ainsi dire, chez lui, nous découvrions aussi plus -manifestement en lui l'esprit immortel qui, à travers le tombeau, -retrouvera la vie.</p> - -<p>Vainement, en effet, soutiendrait-on que sa poésie n'est que l'agonie -du désespoir. Je dis qu'il y a dans cette agonie des traits qui -indiquent la résurrection. Vainement on le comparerait, comme on l'a -fait quelquefois, au Satan de Milton. Je dis que Satan, conservant de la -force jusque dans sa damnation, se ressent encore par là du divin et -s'y rattache. Cet ange tombé, se soutenant dans sa révolte, est encore -dans la vie. Sa misère n'est que d'un degré plus profonde que celle du -fier Ajax, s'écriant: «Je me sauverai, malgré les dieux!» Et même -est-il bien permis de dire que cet espoir de salut manque complètement -à Satan? N est-ce pas la nécessité seule du symbole qui a fait que -Milton lui a ôté tout espoir? La mort absolue, en effet, est-elle -concevable? Satan vit, il combat; donc il a de l'espoir. Cet espoir ne -manque pas non plus à la poésie de Byron.</p> - -<p>L'homme, ayant pris confiance dans sa force au dix-huitième siècle, a -rêvé des destinées nouvelles; il a abdiqué le passé, rejeté la -tradition, et s'est élancé vers l'avenir. Mais cet élan du sentiment -a devancé, comme toujours, les possibilités du monde. Un progrès -intellectuel, un progrès matériel, sont nécessaires pour que le rêve -du sentiment se réalise. Qu'arrive-t-il donc? Ne voyant pas ses -appétitions se réaliser, le sentiment se trouble, et, tout en -persistant vers l'avenir, il arrive à le nier de la bouche et à nier -toute chose. Mais lors même qu'il nie ainsi, c'est qu'il aspire encore -vers cet avenir entrevu un instant et qui s'est dérobé à sa vue. -Soyez sûr que s'il n'avait pas toujours le même but, il ne -blasphémerait pas avec tant d'audace; c'est la passion qu'il a pour ce -but divin qui le rend si impie. Or le poète est le représentant du -sentiment dans l'humanité. Tandis que l'homme de la sensation et de -l'activité se satisfait de ce monde misérablement ébauché qu'il a -devant les yeux, et que l'homme de l'intelligence cherche à le -perfectionner, le poète s'indigne de ces lenteurs, et finit par n'avoir -plus que des paroles d'ironie et des chants de désespoir. Mais si nous -devions le condamner pour cela, il nous faudrait condamner avec lui nos -pères qui ont rêvé une humanité nouvelle, une humanité plus grande. -Si nous devions condamner absolument Byron sur ses paroles et sans -vraiment le comprendre, il nous faudrait condamner absolument et -Voltaire et Rousseau, et tout le dix-huitième siècle, et toute la -révolution, qui ont éveillé la fièvre de son génie, et donné à -son sang cette impulsion généreuse, mais désordonnée; ou plutôt -c'est toute la marche progressive de l'esprit humain qu'il nous faudrait -condamner comme une chimère monstrueuse et funeste, si nous ne voulions -pas voir dans cet homme perdu au sommet des précipices de la route, et -que saisit le vertige, un de nous, un de nos frères, qui, lorsque la -caravane humaine s'arrêtait interceptée dans sa voie, s'est élancé -plus hardi jusqu'à la région des nuages, et qui meurt pour nous, en -nous faisant signe qu'il n'y a point de route, parce qu'il n'en a pas -trouvé.</p> - -<p>Il y a une route, sans doute, et nous la trouverons; mais qui oserait -dire que le courage et la force de celui qui a pu s'élever si haut pour -la chercher ne sera pas cause de notre courage pour la chercher à notre -tour, nous qui sommes restés dans la plaine, et ne nous servira pas -ainsi prodigieusement à la découvrir?</p> - -<p>Nous transformions donc le point de vue de madame de Staël, en -embrassant avec confiance cette crise de désespoir de notre temps, -comme un chrétien embrasse la croix qu'il plaît à la Providence de -lui envoyer, et en fait l'ancre de son salut. «Si, disions-nous, la -poésie ne faisait pas entendre aujourd'hui ce concert de douleur qui -annonce le besoin d'une régénération sociale; si elle ne jetait pas -ainsi, dans toutes les âmes capables de la sentir, le premier germe de -cette régénération; si elle ne versait pas dans ces âmes, avec la -douleur de ce qui est, le désir de ce qui doit y être, elle ne serait -pas ce qu'elle a toujours été, <i>prophétique.</i>»</p> - -<p>Poursuivant partout ce caractère de la poésie de notre temps, nous le -montrions jusque chez les écrivains qui alors affectaient le calme -d'artistes heureux, satisfaits du présent et des dons accordés par le -ciel à leur génie, ou qui se rattachaient à un passé qui a été -grand, mais qui ne peut plus être. Nous mettions au-dessus de ces -vaines tentatives de l'art de la renaissance et de l'art pour l'art, la -poésie véritablement inspirée par le sentiment de notre époque; et -nous montrions le concert unanime des diverses nations de l'Europe pour -entrer, à l'insu souvent les unes des autres, dans cette phase de la -poésie.</p> - -<p>L'art, disions-nous, n'est pas plus la reproduction de l'art qu'il n'est -la reproduction de la nature. L'art croit de génération en -génération. Les œuvres des grands artistes, tous inspirés par leur -époque, se succèdent, et cette succession est le développement de -l'art. Mais s'inspirer uniquement du passé, refaire ce qui a été -fait, c'est imiter, c'est traduire; c'est manquer son époque; c'est -faire de l'art intermédiaire, de l'art qui n'a pas sa place marquée -dans la vie de l'art.</p> - -<p>Nous soutenions donc «que la poésie, comprise en général comme l'a -comprise Byron, est la seule qui sorte des entrailles mêmes de la -société actuelle, qu'elle découle naturellement de la philosophie du -dix-huitième siècle et de la révolution française; qu'elle est le -produit le plus vivant d'une ère de crise et de renouvellement, où -tout a dû être mis en doute, parce que, sur les ruines du passé, -l'humanité cherche un monde nouveau.» Ainsi nous trouvions à la fois -une confirmation de nos vues sur l'avenir de la société dans l'art -actuel, et une explication de cet art même dans l'état de la -société.</p> - -<p>Quelques exceptions s'offraient néanmoins à nos regards, et nous -étions loin de les nier, mais nous en donnions l'explication. Nous -expliquions Walter Scott et Cooper par les pays qui les ont produits. -C'est l'état présent de l'Amérique et de l'Écosse qui a inspiré ces -deux écrivains. «Jamais homme d'un génie égal au leur, mais ému par -les profondes secousses de notre France, de notre Europe, n'aurait pu -avoir la patience de peindre pour peindre, sans beaucoup de lyrisme au -fond du cœur, comme Scott, avec une froide et étonnante impartialité; -ou, comme Cooper, avec une mélancolie assez vague, une pensée sociale -incertaine et douteuse, et seulement le sentiment vif et profond de la -nature extérieure: un tel homme n'aurait pu s'intéresser comme eux à -ces mille petites nuances qui les intéressent; et tourmenté par les -rudes problèmes qui occupent l'humanité de notre âge, il lui eût -été impossible de relever curieusement les moindres accidents de jour, -de lumière, de paysage, de costume. Il faut, pour cela, avoir le cœur -libre, la tête pas trop ardente; il faut n'avoir pas la tradition et -l'héritage de la partie la plus vivante de l'humanité. M. de -Chateaubriand a voyagé dans l'Amérique du Nord: il a fait <i>Atala</i> et -<i>René</i>, où il est plus question de la désolation du cœur laissée -par les doctrines du dix-huitième siècle et par la révolution -française que des sauvages qui y sont mis en scène.»</p> - -<p>Une autre exception, c'est la chanson de Béranger. Mais Béranger a -continué dans l'art, comme avec un dessein prémédité, l'esprit du -dix-huitième siècle et de la révolution. Sa chanson est au plus haut -degré philosophique et révolutionnaire. Il s'est trouvé un homme qui, -sentant, lui aussi, au fond du cœur la misère du présent, a eu la -force de renoncer d'abord au lyrisme et de tourner la poésie à -l'action, faisant à la fois œuvre de poète, de philosophe et d'homme -d'État. Il a su faire converger l'esprit de la comédie et de la satire -à l'inspiration de la <i>Marseillaise</i>; et il a composé de ce mélange -la chanson politique, la chanson nationale. Mais quelle conséquence -peut-on tirer de cette individualité unique, pour nier le caractère -général que nous assignons à la poésie de notre époque? Et n'a-t-on -pas vu d'ailleurs le poète de l'action, quand la méditation des grands -problèmes l'a pris, incliner son front sous la force divine, et aspirer -vers l'avenir avec autant de verve et d'audace que les plus hardis -penseurs? Seulement, comme il n'avait pas montré les mêmes transports -douloureux que les poètes ses contemporains, il a pu élever vers le -ciel et l'avenir un regard plus assuré, et sa foi s'est montrée plus -grande. Exemple unique à notre époque de l'art calme et contenu comme -les époques les mieux organisées en ont produit, mais évidemment dû -à la force d'une intelligence qui sait s'arrêter aux limites qu'elle -veut s'imposer, et qui ne s'abandonne pas à tout son vol.</p> - -<p>Ainsi, en résumé, tout nous paraissait s'accorder pour donner à notre -formule de l'art contemporain la certitude d'une démonstration. «Eh! -comment en effet, disions-nous, la poésie de notre âge ne serait-elle -pas empreinte de ce caractère de profonde désolation qui ne peut -manquer de se manifester dans une crise de renouvellement? Les -philosophes ont engendré le doute; les poètes en ont senti l'amertume -fermenter dans leur cœur, et ils chantent le désespoir. L'ordre social -autrefois se peignait dans tous les arts; l'art était comme un grand -lac qui n'est ni la terre ni le ciel, mais qui les réfléchit. Où -pourrait s'alimenter aujourd'hui l'art calme et religieux? L'art ne peut -aujourd'hui que réfléchir la ruine du monde. Hommes de mon temps, où -sont vos fêtes où le cœur des hommes bat en commun? Vous vivez -solitaires, vous n'avez plus de fêtes. Vous vous bâtissez des demeures -alignées géométriquement; mais vous n'avez ni maisons ni temples. Nos -peintres rendent la nature sans vérité et sans idéal, et aucune -pensée ne dirige leur pinceau. Mais, je le répète, la poésie est -venue fleurir dans vos ruines, elle est venue célébrer des -funérailles. C'est Shakespeare qui conduit le chœur des poètes, -Shakespeare qui conçut le doute dans son sein bien avant la -philosophie. Werther et Faust, Childe-Harold et don Juan suivent l'ombre -d'Hamlet, suivis eux-mêmes d'une foule de fantômes désolés qui me -peignent toutes les douleurs, et qui semblent tous avoir lu la terrible -devise de l'enfer: <i>Lasciate la speranza.</i> Que tu es grand, ô Byron, -mais que tu es triste! Et toi, Gœthe, après avoir dit deux fois la -terrible pensée de ton siècle, tu sembles avoir voulu t'arracher au -tourment qui t'obsédait, en remontant les âges, te contentant de -promener ton imagination passive de siècle en siècle, et de répondre -comme un simple écho à tous les poètes des temps passés. D'autres, -plus faibles, ont été moins sages. L'Angleterre a entendu, autour de -ses lacs, bourdonner, comme des ombres plaintives, un essaim de poètes -abîmés dans une mystique contemplation. Combien l'Allemagne a-t-elle -vu de ses enfants participer du puissant délire d'Hoffman et de la -folie de Werner!</p> - -<p>«Et la France! après avoir produit et répandu sur l'Europe la -philosophie du doute, la poésie du doute lui était bien due, quelque -douloureuse qu'elle fut. Pour la première fois, notre langue a enfin -connu le lyrisme. Ce ne sont plus, comme dans les siècles précédents, -quelques accents délicats et purs, quelques retours heureux à -l'antiquité, de l'analyse et de l'éloquence; c'est la poésie -elle-même qui a paru. Mais contemplez ceux à qui nous la devons, -sondez le fond de leur cœur: ne voyez-vous pas que leur front est -empreint de tristesse et de désolation? C'est le doute qui les -assiège, et qui les inspire, comme il inspira Gœthe et Byron. Ou bien -ils essayent vainement de se rejeter en arrière et de se rattacher aux -solutions du christianisme; ou bien ils prodiguent leurs forces à -peindre l'aspect matériel de l'univers; et, quand il s'agit de l'absolu -et de l'éternel, ils font du fantastique sans croyance, uniquement pour -faire de l'art.</p> - -<p>«..... Puisque tout est doute aujourd'hui dans l'âme de l'homme, les -poètes qui expriment ce doute sont les vrais représentants de leur -époque; et ceux qui font de l'art uniquement pour faire de l'art sont -comme des étrangers qui, venus on ne sait d'où, feraient entendre des -instruments bizarres au milieu d'un peuple étonné, ou qui chanteraient -dans une langue inconnue à des funérailles. Leurs chants ont beau -être délicieux à mon oreille, le fond, le fond éternel de mon cœur -est le doute et la tristesse. Ce qu'il y a de réel pour moi, c'est la -poésie de Byron, poésie ironique et désolante, qui soulève des -abîmes ou notre esprit se perd, et qui, connue les harpies, salit à -l'instant même tous les mets qui couvrent la table du festin. C'est là -le glas funèbre que ne me font pas oublier toutes ces harmonies qui -s'élèvent des Arabes ou des Persans, ou des châteaux du moyen âge, -ou des cathédrales gothiques.</p> - -<p>«..... Byron, dans tous ses ouvrages et dans toute sa vie, Gœthe dans -<i>Werther</i> et <i>Faust</i>, Schiller dans les drames de sa jeunesse et dans -ses poésies, Chateaubriand dans <i>René</i>, Benjamin Constant dans -<i>Adolphe</i>, Sénancourt dans <i>Obermann</i>, Sainte-Beuve dans <i>Josèphe -Delorme</i>, une innombrable foule d'écrivains anglais et allemands, et -toute cette littérature de verve délirante, d'audacieuse impiété et -d'affreux désespoir, qui remplit aujourd'hui nos romans, nos drames et -tous nos livres, voilà l'école ou plutôt la famille de poètes que -nous appelons <i>byronienne</i>: poésie inspirée par le sentiment vif et -profond de la réalité actuelle, c'est-à-dire de l'état d'anarchie, -de doute et de désordre où l'esprit humain est aujourd'hui plongé par -suite de la destruction de l'ancien ordre social et religieux (l'ordre -théologique-féodal), et de la proclamation de principes nouveaux qui -doivent engendrer une société nouvelle. En face de cette école, fille -directe de la philosophie du dix-huitième siècle, est venue se placer -une autre famille poétique, dont Lamartine et Hugo sont les -représentants et les chefs en France; école qui, au fond, est aussi -sceptique, aussi incrédule, aussi dépourvue de religion que l'école -byronienne, mais qui, adoptant le monde du passé, ciel, terre et enfer, -comme un <i>datum</i>, une convention, un axiome poétique, a pu paraître -aussi religieuse que la poésie de Byron paraissait impie, s'est faite -<i>ange</i> par opposition à l'autre qu'elle a traitée de <i>démon</i>, et -cependant a fait route de conserve avec elle pendant plus de quinze ans, -à tel point que l'on a vu les mêmes poètes passer alternativement de -l'une à l'autre, sans même se rendre compte de leurs variations, -tantôt incrédules et sataniques comme Byron, tantôt chrétiens -résignés comme l'auteur de l'imitation.»</p> - -<p>Quand nous écrivions cela, une femme de génie n'avait pas encore -ajouté toute une galerie nouvelle à la galerie de Byron. Lélia -n'était pas venue se placer auprès de Manfred. Quel argument nous -fourniraient aujourd'hui tant de beaux ouvrages à l'appui de notre -thèse! Mais ce ne serait pas là seulement que nous prendrions de -nouvelles armes. Les soutiens les plus remarquables de l'art restauré -du moyen âge nous en livreraient au besoin. Que sont devenus, je le -demande, dans leur développement même, ceux qui se complaisaient, il y -a quinze ans, à reconstruire le passé et à farder leur muse d'un -vernis de christianisme? Us ont vainement essayé de remonter le fleuve, -et les voilà aujourd'hui qui flottent à la dérive. Ils ont fini par -sentir que la vraie poésie de notre époque est celle qui pousse à -l'avenir, en peignant les profondes souffrances du présent.</p> - -<p>Aujourd'hui, je le demande, que sont devenus les anges chrétiens de -leur poésie? Nous aurions de la peine aujourd'hui à distinguer aussi -nettement de la poésie naturelle à notre temps, cette poésie de -convention qui s'était placée à côté d'elle. Il faudrait avouer que -tous ces vains essais de reconstruction du passé et tous ces vains -autels élevés à l'art, comme si l'art sans l'humanité était quelque -chose, ont été renversés par ceux mêmes qui les avaient dressés. -Les plus forts ont fini, l'un après l'autre, par dire, comme le vieux -Corneille, mais dans un autre sens:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">Je suis vaincu du temps, je cède à son outrage.</span></p> - - -<p>Ils ont cédé à l'esprit du siècle, ils ont rendu les armes, ils ont -jeté le masque, et on a vu de plus en plus les traces du vautour qu'ils -voulaient nous cacher. La vraie poésie de notre époque, la poésie qui -pleure et qui cherche, a fini par les envahir.</p> - -<p>Les ouvrages remarquables qui appartiennent à cette poésie triste, -malade, si l'on veut, mais prophétique, se sont tellement accumulés, -qu'à l'exception des trois ou quatre œuvres d'un caractère différent -dont nous avons expliqué la cause génératrice, tout le fond de la -littérature européenne est teint de cette couleur. L'esprit qui -inspira <i>Werther</i> à Gœthe a souillé partout. Ovide, peignant le chaos -d'où devait sortir le monde, le représente comme une grande confusion -d'éléments qui se heurtent, sous un même voile, et, pour ainsi dire, -sous un même visage:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">Unus erat toto naturæ vultus in orbe.</span></p> - - -<p>La littérature de notre époque, symbole du chaos où nous nous -agitons, el d'où sortira un monde, est presque uniformément couverte -d'un grand voile de mélancolie.</p> - - - - -<h4>II</h4> - - -<p><i>Werther</i> est le premier jet et le début de toute cette poésie de -notre âge. Nous serions tentés de croire que c'est un de ces livres -initiateurs en bien ou en mal qui renferme en germe toute une série de -créations analogues. Mais si on lui refuse d'être le père de tant -d'ouvrages du même genre qui l'ont suivi, au moins faut-il reconnaître -qu'il fut le premier-né de cette famille si nombreuse, et qu'il a -précédé de bien des années tous ses frères et sœurs. L'époque de -sa publication est en effet très-remarquable. Croirait-on qu'il y a -déjà <i>soixante-six ans</i> que ce type original de la poésie du spleen a -paru dans le monde! <i>Werther</i> fut écrit et publié en 1774, sous Louis -XV, quatre ans avant la mort de Voltaire et de Rousseau, quinze ans -avant la révolution. Et pourtant on dirait ce livre d'hier! Il est vrai -que Gœthe a prolongé si tard sa vie, que nous le prenons volontiers -pour un écrivain de notre génération; on ne songe guère qu'il avait -quarante ans à l'époque de l'assemblée constituante, et que son -œuvre capitale était achevée dès lors depuis longtemps. Mais il y a -une autre raison qui rapproche de nous ses ouvrages: c'est qu'ils sont, -comme je l'ai dit, profondément empreints du même esprit qui s'est -développé plus tard. La révolution interrompit pendant trente ans la -marche de l'esprit poétique; la rêverie ne put pas avoir cours au -milieu d'une action si terrible et si merveilleuse. Trente ans de lacune -se trouvent ainsi jetés entre Gœthe et ses rivaux. Ce que Gœthe avait -senti vers 1770, d'autres commencèrent à l'éprouver vers 1800; et -alors de nouveaux <i>Werther</i> et de nouveaux <i>Faust</i> renouèrent la -tradition poétique.</p> - -<p>Il y aurait une étude bien curieuse à faire. Il faudrait comparer -<i>Werther</i> à <i>Faust</i>, et montrer le rapport intime qui unit ces deux -ouvrages de Gœthe: on obtiendrait ainsi une sorte de type abstrait de -la poésie de notre âge. On prendrait ensuite l'œuvre entière de -Byron, et le type en question reparaîtrait. On ferait la même chose -pour le <i>René</i> de M. de Chateaubriand, pour l'<i>Obermann</i> de M. de -Sénancourt, pour l'<i>Adolphe</i> de Benjamin Constant, et pour une -multitude d'autres productions éminentes et parfaitement originales en -elles-mêmes, sans compter les imitations plus ou moins remarquables de -<i>Werther</i>, telles que le <i>Jacopo Ortiz</i> d'Ugo Foscolo. Mais, si les -considérations que j'ai émises tout à l'heure sont vraies, une telle -comparaison entre <i>Werther</i> et les œuvres analogues qui l'ont suivi, -même en se restreignant à celles qui ont le plus de rapport avec lui, -ne serait rien moins qu'un tableau et une histoire de la littérature -européenne depuis près d'un siècle: ce serait la formule générale -de cette littérature, donnant à la fois son unité et sa variété, ce -qu'il y a de permanent en elle et ce qu'il y a de variable, à savoir la -forme que revêt, suivant l'âge de l'auteur, suivant son sexe, son -pays, sa position sociale, ses douleurs personnelles, et au -milieu des événements généraux et des divers systèmes d'idées qui -l'entourent, cette pensée religieuse et irréligieuse à la fois que le -dix-huitième siècle a léguée au nôtre comme un funeste et glorieux -héritage. Laissons là ce sujet, qui demanderait un volume. D'autres -questions se présentent. Comment un ouvrage tel que <i>Werther</i> a-t-il -pu naître en 1774? et quelle valeur artistique et morale a ce roman? Nous -nous bornerons à quelques considérations sur ces deux points.</p> - -<p>Comment <i>Werther</i> et <i>Faust</i> ont-ils pu naître en 1774<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>, -immédiatement après Marivaux et Crébillon fils, et lorsque la -littérature française en était à Marmontel, à la Harpe et à -Florian? On dira peut-être que, Gœthe étant Allemand, il n'y a aucune -raison de comparer ce qui se faisait alors en Allemagne avec ce qui se -faisait en France. Mais c'est une erreur de s'imaginer que Gœthe ne -relève que de son pays: le développement de Gœthe appartient à la -France comme à l'Allemagne. Il suffit de jeter les veux sur ses -<i>Mémoires</i> pour en être convaincu.</p> - -<p>La vérité, c'est que Gœthe s'est formé entre la France et -l'Allemagne, participant des deux, et recevant ainsi une double -impulsion; et c'est cette double impulsion qui a produit <i>Werther.</i></p> - -<p>Gœthe, dans ses <i>Mémoires</i>, s'est attaché avec un soin minutieux à -expliquer comment il fit <i>Werther</i> avec sa propre vie, avec ses amours, -avec ses douleurs, avec son sang, pour ainsi dire. On dirait, tant il -sentait que toute son œuvre était là en germe, qu'il n'a songé à -écrire ses <i>Mémoires</i> que pour cette explication, par laquelle il -termine une confession qu'il n'a jamais continuée au delà. Il raconte -donc une multitude de faits personnels pour montrer comment de toute son -existence sortit un jour <i>Werther</i>, écrit (ce sont ses expressions) -dans une sorte de somnambulisme. Mais, malgré toutes ces curieuses -révélations, il nous semble que Gœthe ne donne pas de <i>Werther</i> la -grande et simple explication qui se présente tout naturellement. Nul -homme, quelque force de réflexion intérieure qu'il ait, ne se juge -bien lui-même au point de se nommer relativement à l'ordre successif -des choses. Gœthe est trop occupé des mille petits accidents intimes -de sa vie, de tous les petits ruisseaux qui ont amoncelé peu à peu -dans son cœur la source d'où <i>Werther</i> a jailli: il oublie les causes -générales et les horizons éloignés d'où ces ruisseaux découlaient. -Toute peinture ainsi faite par l'auteur d'un ouvrage, dans le but -d'expliquer cet ouvrage, devient personnelle au point de manquer de -largeur et de lumière: au lieu de la Providence qui enfante les -chefs-d'œuvre de l'esprit humain, on ne découvre plus que le hasard -des causes accessoires. L'auteur, étant au centre de sa création, ne -voit et ne montre que la pointe des traits qui l'ont frappé: il ne voit -souvent pas d'où ces traits sont partis.</p> - -<p>La grande cause qui a fait produire Werther à Gœthe, c'est cette -double impulsion de la France et de l'Allemagne dont nous parlions tout -à l'heure; c'est la lutte dans son esprit de deux puissants génies, -venus l'un du Midi, l'autre du Nord.</p> - -<p>L'esprit de la réforme du seizième siècle contenait deux tendances -différentes: un esprit de liberté et d'examen, un esprit -d'enthousiasme et de foi religieuse. La France et le Nord se -partagèrent ces deux tendances. L'une produisit à la fin Voltaire; -l'autre, après Milton, enfanta Klopstock. Un génie intermédiaire, et -qui participe des deux tendances, c'est Rousseau.</p> - -<p>Si l'on devait rattacher plus particulièrement <i>Werther</i> à quelque -autre œuvre antérieure, il est évident qu'il faudrait nommer -l'<i>Héloïse</i> de Rousseau et les six premiers livres des <i>Confessions.</i> -Gœthe devait le savoir: est-ce donc l'orgueil qui lui a fait passer -sous silence, dans ses <i>Mémoires</i>, l'impression que fit sur lui -Rousseau, tandis qu'il s'étend avec tant de complaisance sur la -réaction que produisirent dans son esprit les livres athées et -anti-poétiques du dix-huitième siècle?</p> - -<p>Gœthe, qui apprit le français en même temps que sa langue maternelle; -qui, à dix ou douze ans, pendant l'occupation que les Français firent -de Francfort, assistait tous les soirs aux représentations des drames -français, et faisait lui-même, à cet âge, génie précoce qu'il -était, des pièces écrites en français; qui, durant toute son -éducation, achevée en France, lut et dévora avidement tous les -écrits de la France; Gœthe, dis je, appartient par mille liens à -l'esprit général de la France et du dix-huitième siècle.</p> - -<p>Mais, par son éducation protestante, si soignée et si savante, il -appartenait aussi à la patrie de Leibnitz, à un pays qui, ayant -abordé, dans l'époque antérieure, sous la forme théologique du moyen -âge, tous les grands problèmes de la religion, de la morale et de la -société, s'était arrêté à certaines solutions, et n'avait pas -voulu aller plus loin; qui n'avait pas pu faire deux révolutions coup -sur coup, et qui, s'étant fait protestant, était resté chrétien.</p> - -<p>Au fond, l'esprit de la réforme, soit qu'il conduisit à -l'incrédulité, soit qu'il s'arrêtât dans certaines limites, était -un esprit sublime, un esprit d'enthousiasme et de foi. Il y a de -l'enthousiasme, il y a de la foi jusque dans le sentiment qui a donné -naissance aux plus désolantes doctrines du dix-huitième siècle.</p> - -<p>Mais cet esprit novateur, cet esprit qui renverse toute tradition, toute -autorité, et qui cherche, devient nécessairement un esprit de doute et -de scepticisme, aussitôt qu'il a passé certaines limites et qu'il ne -veut plus connaître de point d'arrêt; et il devient nécessairement un -esprit d'athéisme, s'il poursuit encore longtemps sa course sans -rencontrer Dieu. C'est ce qui était arrivé à la France. Tandis que -l'Allemagne était restée superstitieuse, la France était devenue -athée.</p> - -<p>Impuissance donc des deux côtés, c'est-à-dire impuissance de l'esprit -de la réforme limité où il s'était limité en Allemagne, et -impuissance de cet esprit lancé dans la voie où il s'était lancé en -France.</p> - -<p>Non, l'esprit de l'Allemagne, l'esprit religieux du protestantisme, -abandonné à lui-même, ne pourra conduire l'humanité au but de ses -destinées. Il n'y a pas assez d'audace dans cette réforme de Luther -arrêtée où elle s'est arrêtée. Je n'en voudrais qu'une preuve: -pourquoi le protestantisme a-t-il abouti d'abord de toutes parts à -l'anabaptisme, et comment l'anabaptisme a-t-il été vaincu, sinon par -la retraite honteuse à bien des égards de la réforme? Ne voyez-vous -pas que le volcan n'a pas jeté toutes ses flammes, et que cette forme -religieuse et sociale que le christianisme protestant a revêtue doit -disparaître à son tour?</p> - -<p>Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, le sent, el il n'ose -s'abandonner complètement au génie de son pays. Cette religion -arrêtée ne le satisfait pas; cette société arrêtée également ne -contente pas ses désirs. Il porte plus haut sa vue; il est trop -philosophe pour être chrétien et homme de cette façon: il veut, sans -oser bien se l'avouer, un autre ciel, une autre terre.</p> - -<p>Mais, réciproquement, non, l'esprit de la France, l'esprit irréligieux -de la philosophie, livré à lui-même, ne pourra conduire l'humanité -au but de ses destinées. Si ce n'est pas le christianisme de Milton ou -de Klopstock qui régénérera le monde, ce n'est pas non plus le -déisme ou plutôt l'athéisme de Voltaire qui le sauvera. Où est le -ciel avec cet athéisme, et que devient la terre avec lui?</p> - -<p>Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, sent cette impuissance -de la France, comme il sent celle de l'Allemagne, et il s'efforce de -faire, dans son cœur et dans sa raison, une réaction contre -l'athéisme. Il se trouve donc, lui poète, entre l'inspiration de -Voltaire et celle de Klopstock, entre les deux muses qui ont clos le -dix-huitième siècle par une terrible antithèse, la <i>Messiade</i> et la -<i>Guerre des Dieux.</i> D'un côté, l'esprit du matérialisme le pénètre: -il est disciple de Voltaire, de Diderot, de Buffon, de tout le -dix-huitième siècle; d'un autre côté, l'esprit mystique qui séduit -Lavater, qui illumine Swedenborg, qui inspire Lessing et Jacobi, ne lui -est pas étranger.</p> - -<p>Voici donc venir du Nord, après Rousseau, un homme qui participe à la -fois de l'athéisme et de la religion.</p> - -<p>Un tel état de l'âme est une grave, une affreuse maladie, bien que -cette maladie vaille mieux que le calme de l'incrédulité pure, ou que -le calme de la religiosité du passé. Une dualité douloureuse -s'établit dans un homme ainsi placé entre deux aspirations -différentes. Il y a deux hommes en lui: si l'un affirme, l'autre nie; -si l'un s'enthousiasme, l'autre sourit ironiquement; si l'un croit, -l'autre se moque de sa crédulité. Que faire quand on est là, quand on -vient à une telle époque? Le plus facile, à coup sûr, c'est de -suivre alternativement ou de mêler et de combiner ensemble ces deux -aspirations. Alors on est artiste comme le fut Gœthe.</p> - -<p>Quand Lavater et Basedow s'enflammaient devant lui, l'un pour sa -régénération du christianisme, l'autre pour ses plans philanthropiques, -Gœthe écoutait ses amis et se recueillait dans le doute. Ne -pouvant les suivre dans leurs utopies, il songeait, dans sa -force, ou si l'on veut dans sa faiblesse, à tirer deux un utile parti; -avec ces hommes de foi, qu'il avait sous les yeux, il songeait à faire -de l'art; il ne s'abandonnait pas à leurs idées, il voulait seulement, -comme un miroir fidèle, réfléchir leur image: il travaillait à son -<i>Mahomet</i><a name="FNanchor_7_1" id="FNanchor_7_1"></a><a href="#Footnote_7_1" class="fnanchor">[7]</a>.</p> - -<p>Une telle résolution d'être artiste à tout prix a sa grandeur et sa -misère. On le vit bien pour Gœthe. Sa grandeur est évidente, mais sa -misère ne l'est pas moins. Quand la philosophie du dix-huitième -siècle produisit la révolution française, que fit Gœthe, le disciple -à demi de cette philosophie? Il ne sentit pas la grandeur de cette -révolution, il affecta de ne pas s'en émouvoir: il fut moins grand -alors que Schiller.</p> - -<p>Et plus tard, dans sa longue carrière, quel mouvement a-t-il donné à -sa patrie, aux jours d'action et de péril? L'Allemagne tournait les -yeux vers lui: il ne répondait rien, ou il rendait des oracles douteux. -Méphistophélès s'était enfermé avec lui dans sa retraite de Weimar, -et tenait compagnie à Faust.</p> - -<p>Mais, avant de se donner ce caractère d'un artiste qui s'attache -exclusivement à l'art, faute d'une philosophie, et qui, de dessein -prémédité, se fait sceptique sans vouloir pourtant souffrir de son -scepticisme, Gœthe avait été naturellement ce qu'il se fit plus tard -par la réflexion, c'est-à-dire qu'il avait été sceptique, mais avec -douleur; et c'est alors, c'est dans la virginité de son génie qu'il -écrivit Werther.</p> - -<p>Je dirai en peu de mots ce que je sens sur cet ouvrage.</p> - -<p>«J'ai vu les mœurs de mon temps, et j'ai publié ce livre,» écrivait -Rousseau en tête de sa <i>Nouvelle Héloïse.</i> Quand on compare <i>Werther</i> -aux mœurs et aux livres de notre époque, on doit le juger excellent. -Si la vertu n'y est pas enseignée, l'enthousiasme pour la vertu y -respire. J'y trouve trois grands traits, trois traits de la poésie -véritable, trois signes d'avenir. J'y trouve le retour à la nature, le -sentiment de l'égalité humaine, le sentiment pur de l'amour: ce sont -trois traits de Rousseau, qui, comme une image sacrée de l'idéal, ont -passé dans l'âme de Gœthe, et y vivaient à l'époque où il fit -<i>Werther.</i></p> - -<p>La poésie de la nature n'est que le cadre d'un retour vers la religion. -Quand les premiers chrétiens s'éloignèrent des idoles et -désertèrent les temples des païens, ils n'eurent d'abord pour temple -que la voûte du ciel. «À quoi bon des temples pour qui conçoit la -grandeur et l'unité de Dieu?» disent à chaque instant les premiers -Pères. Le christianisme commença par un retour vers la nature. Lisez, -dans Minutius Félix, l'admirable entretien d'<i>Octavius</i> et de ses amis -au bord de la mer, et jugez si le christianisme n'a pas débuté par -là. Jésus lui-même, dans l'Évangile, ne vit-il pas dans la retraite, -au bord des lacs, au sein des déserts, contemplant la grandeur de Dieu -et la misère des hommes?</p> - -<p>Ne nous étonnons donc pas que toute la poésie de notre époque se soit -réfugiée dans la nature. On s'y réfugie toujours, pour y prendre des -consolations ou des inspirations, aux époques de renouvellement. On -arrive également là parce que l'on fuit et parce que l'on cherche. Le -plus grand peintre de la nature chez les anciens, Virgile, a déjà -jusqu'à un certain point l'aine chrétienne. De Théocrite à saint -Basile, qui aimait tant la nature, il y a cinq siècles où, païens et -chrétiens, tout ce qui a une vie de désir se tourne avec passion vers -la retraite. Mais à ces époques voici ce qui arrive: ceux qui se -réfugient ainsi dans la nature sans beaucoup songer à l'humanité sont -simplement poètes; ceux qui, au sein de la nature, prient pour -l'humanité et s'occupent d'elle, sont poètes dans un autre sens, dans -un sens plus élevé. Ce qui a manqué aux artistes de notre époque, ce -qui a manqué à Gœthe, à Byron et à tant d'autres, c'est de joindre -au sentiment de la nature un sentiment également vif des destinées de -l'humanité. Rousseau, l'initiateur de ce mouvement; Rousseau, qui fit -sortir l'art des maisons et des palais pour l'introduire sur une plus -grande scène, et dont la poésie, sous ce rapport, est à la poésie de -ses devanciers comme le lac de Genève est aux jardins de Versailles; -Rousseau, dis-je, avait en même temps à un degré supérieur l'idée -générale, l'idée philosophique, l'idée sociale. Soit qu'il peigne -son homme originel dans la forêt primitive, soit qu'il rêve l'amour au -bord du Léman, la nature est un observatoire d'où il pense à -l'humanité. Des deux artistes, ses disciples à bien des égards, qui -le suivirent immédiatement, Gœthe et Bernardin de Saint-Pierre, ce -dernier est celui qui a encore le sentiment le plus vif de l'humanité -et de ses destinées générales. Gœthe, entravé, comme je l'ai -indiqué, par l'esprit retardataire de son pays, est très-inférieur -sur ce point. Il ne se sent, quant au reste des hommes, qu'affranchi et -indépendant; il ne se sent pas relié à eux; il ne se sent pas citoyen -du monde, acteur dans le développement nécessaire et légitime de -l'humanité, enchaîné à ses destinées, et ayant h cet égard un -droit et un devoir. La raison en est simple: la France seule s'était -faite initiatrice; l'Allemagne, au contraire, prétendait à -l'immobilité, à la conservation, à la durée; elle ne permettait à -l'idéalisme naissant que d'agiter le cœur et la tête de ses enfants, -sans leur laisser croire à l'effet des idées, à l'activité possible, -à la réalisation de l'idéal. Gœthe a le défaut de son pays. Sa -poésie donc, privée de l'espérance qui s'applique à l'humanité tout -entière, tourne à l'individualité et à l'égoïsme. La nature n'est -pas pour lui cette retraite où l'âme travaille pour l'humanité. C'est -à contempler la nature pour elle-même que l'âme s'applique. Mais la -nature, quoiqu'elle se communique à nous, ne peut jamais être en -communication directe avec nous. Sa contemplation ainsi dirigée devient -donc un tourment pour l'âme, qui cherche toujours son véritable objet, -l'homme. Plus le sentiment de la nature est fort, plus ce tourment -devient âpre et douloureux. Comment y échapper? par l'amour individuel -ou par cette espèce d'égoïsme qu'on appelle l'art pour l'art. On seul -déjà, dans Gœthe écrivant <i>Werther</i>, le Gœthe qui se montra plus -tard.</p> - -<p>Mais si une large sympathie pour les destinées générales de -l'humanité ne se montre pas dans ce livre, ce n'est du moins qu'une -lacune; rien d'hostile aux tendances les plus généreuses que l'esprit -humain ait conçues n'y perce jamais. Seulement il faut avouer que le -sentiment de l'humanité y est tort peu développé, et que le sentiment -de l'égalité ne s'y montre que sous l'aspect révolutionnaire.</p> - -<p>Quant à de la sensibilité pour les malheurs individuels des hommes et -à ce qu'on nomme de la philanthropie, le cœur de Werther en est plein -par moments. Mais ce n'est pas là le sentiment de l'humanité -collective; ce n'est pas un attachement sérieux et raisonné aux -destinées de l'humanité, une sollicitude inquiète et active en même -temps pour tous les hommes en général: c'est de la sensibilité, ce -n'est pas de la charité. Ce n'est pas un dogme conçu par la raison, ni -rien qui ressemble à un pareil dogme; c'est une émotion, une passion -plus ou moins fugitive. Un tel sentiment pour l'humanité, quoique -louable en lui-même, n'est capable de donner à notre âme ni force, ni -lumière, ni ton, ni harmonie.</p> - -<p>Ainsi l'unité de ce qui compose l'état normal de l'homme manque dans -ce caractère de Werther, et, par conséquent, la proportion de toutes -les parties. Le sentiment de force et d'indépendance, n'étant -contre-balancé par rien, devient un orgueil insensé; l'amour devient -une fureur; le sentiment de la nature, une rêverie fatigante. Werther -s'abîme ainsi au milieu des plus beaux dons qui puissent décorer -l'âme humaine.</p> - -<p>Mais, malgré cette ruine d'une âme dont les éléments sont sublimes, -ces éléments n'en restent pas moins beaux en eux-mêmes. -L'indépendance de Werther, et son besoin d'égalité, qui lui fait -fouler aux pieds les vaines distinctions de rang et de naissance, n'en -est pas moins un noble sentiment. L'ardeur de son amour n'en est pas -moins une des plus admirables révélations de l'amour que jamais poète -ait écrites.</p> - -<p>Les trois grands milieux du cœur de l'homme, la nature, l'humanité, la -famille, sont donc sentis dans ce livre, et sentis d'une ardeur pure et -sincère, mais isolément sentis. Le lien manque: et comment, je le -répète, ne manquerait-il pas? Ce lien, c'est une religion, c'est ce -que l'humanité cherche. L'harmonie donc entre ces trois choses, la -nature, l'humanité, la famille, n'existe pas pour Werther; et la plus -grande de ces trois révélations divines, l'humanité, est aussi celle -qui brille le plus faiblement et le plus rarement à ses yeux. -Qu'arrive-t-il donc, encore une fois? Werther sent la nature, et par là -il se sent artiste, il se sent puissant: mais où tourner cette -puissance, que faire de son art, que créer? Créer, c'est aimer; -l'amour universel est le grand artiste et le créateur du monde. Werther -sent l'amour; mais en même temps qu'il sent l'amour, il n'en sent que -plus faiblement encore l'humanité. Où donc trouverait-il une ancre -forte et solide contre les orages de son amour individuel? L'amour de -l'humanité à un haut degré et dans un large sens lui faisant défaut, -et l'amour individuel se trouvant lui manquer aussi, en apparence par le -simple effet d'un hasard, mais en réalité par l'imperfection des -choses d'ici-bas, il tombe sous l'empire exclusif de ce sentiment -d'artiste qu'il a pour la nature. Il devient, faut-il le dire? la proie -du monde extérieur. Enlevé de terre et sans racines, il est livré aux -vents comme les nuages. Le soleil, dans son cours, le gouverne; sa vie -dépend de ses rayons; suivant le mois de l'année et le temps qu'il -fait, il erre en furieux dans le ciel ou dans l'enfer.</p> - -<p>On n'a pas assez remarqué l'admirable symbolisme dont Gœthe a usé -dans ce livre. Les dates de ces lettres peuvent leur servir de clef. -Chaque lettre répond à la saison où elle est écrite, tant Werther -est abandonné à cette force cachée au sein des éléments. D'abord on -le voit, au printemps, dans de délicieuses campagnes, tout entier au -sentiment de la nature. L'amour le prend alors. Le roman dure deux ans, -suivant toujours les vicissitudes des saisons; et Werther, après avoir -passé par l'extrême délire en été, s'affaisse avec l'automne, et se -tue en hiver. De là toutes ces images du monde extérieur introduites -si naturellement dans la peinture des sentiments, qu'on dirait qu'elles -ne font avec elle qu'un seul tissu.</p> - -<p>Telle est donc, à notre avis, la borne de ce livre, telle est sa -grandeur et sa limite. Voilà comment il est immoral et impie aux yeux -de beaucoup, moral et à un certain degré religieux aux nôtres. À -ceux qui le déclarent impie, nous demanderons: En quoi Gœthe, dans -<i>Werther</i>, a-t-il réellement outragé la foi, l'espérance, la -charité? De quelle confiance sublime déshérite-t-il l'homme dans ce -livre? Tout au plus pourrait-on dire qu'un tel caractère, peint dans -toute sa vérité, est immoral à cause de ce qui lui manque, -c'est-à-dire parce que Werther ne sait pas transformer en amour plus -grand et plus divin cet amour qui le fait mourir. Mais cette exaltation -qu'il porte dans le sentiment de la nature et de l'amour, de même que -son dégoût pour la société présente, n'ont rien en soi que de -louable et de bon.</p> - -<p>Madame de Staël se trompe donc lorsqu'elle reproche à Gœthe de -s'être passionné et d'avoir passionné ses lecteurs pour le suicide. -Le suicide était la conséquence nécessaire de l'élévation relative -que Gœthe a donnée à son héros, et de l'impossibilité où il était -de lui donner une élévation plus grande. Qui ne voit, en effet, qu'il -faudrait à Werther une religion pour remplacer dans son cœur et dans -son intelligence la vieille religion dont il est à jamais sorti, et -pour le retenir ainsi sur le bord de l'abîme, au nom du devoir? Celui -qui ne sent pas cela ne comprend pas ce livre. Gœthe concevait bien son -œuvre de cette façon. Un critique, Nicolaï, ayant essayé de tourner -en ridicule ce dénouement nécessaire, imagina de refaire l'ouvrage en -conservant le commencement et en changeant la fin: Werther, dans ce -nouveau plan, ne se tuait pas. «Le pauvre homme, dit Gœthe, ne se -doute pas que le mal est sans remède, et qu'un insecte mortel a piqué -dans sa fleur la jeunesse de Werther.»</p> - -<p>Oui, sans doute, nous pressentons aujourd'hui une autre poésie, une -poésie qui n'aboutira pas au suicide. Mais ceux qui la feront, cette -poésie, ne reculeront pas sur leurs devanciers; je veux dire qu'ils -n'abandonneront pas cette élévation du sentiment et de l'idée, que -l'on voudrait vainement flétrir du nom de folle exaltation. Ce n'est -pas avec des débris de vieilles idoles, ce n'est pas non plus en -aplatissant nos âmes et en vulgarisant nos intelligences, qu'ils -résoudront ce problème d'une poésie qui, au lieu de nous porter au -suicide, nous soutienne dans nos douleurs. Je sais que l'art a tourné -aujourd'hui vers un plat servilisme, vers un plat matérialisme; mais -j'aime encore mieux l'art douloureux de Gœthe dans <i>Werther</i> et dans -<i>Faust</i>, que cet art qui, pour les jouissances du présent, trahit -toutes les espérances de l'humanité, et abandonne honteusement -l'idéal. Montrez-nous, poètes, montrez-nous des cœurs aussi fiers, -aussi indépendants que celui que Gœthe a voulu peindre! Seulement -donnez un but à cette indépendance, et qu'elle devienne ainsi de -l'héroïsme. Montrez-nous l'amour aussi ardent, aussi pur que Gœthe -l'a peint dans <i>Werther</i>; mais que cet amour sache qu'il y a un amour -plus grand, dont il n'est qu'un reflet. Montrez-nous, en un mot, dans -toutes vos peintures, le salut de la destinée individuelle lié à -celui de la destinée universelle. Mais ne tentez pas de rabattre sur -cette ardeur de sentiment et sur cette élévation d'intelligence dont -vos devanciers vous ont légué des modèles. Avec les Titans de Gœthe -ou de Byron faites des hommes, mais ne leur enlevez pas pour cela leur -noble caractère!</p> - -<p>L'Allemagne regarde Gœthe comme le plus grand artiste de forme des -temps modernes; son style, particulièrement dans <i>Werther</i>, est -considéré comme le type de la perfection classique; et pourtant il a -passé longtemps pour certain en France que le style de <i>Werther</i> était -aussi bizarre, aussi alambiqué, que les sentiments en étaient -étranges. C'était apparemment la faute des traducteurs. À cette -époque, la poésie de style, la poésie qui vit de figures et de -symboles, était fort peu connue chez nous: la manière dont furent -reçus les premiers ouvrages de M. de Chateaubriand le prouve assez. -Apprenant l'allemand, il y a quelques années, je fus frappé de la -clarté de style de ce <i>Werther</i> qui m'avait si fort touché dans ma -jeunesse. Je traduisis littéralement chaque phrase, et je trouvai qu'il -en résultait un français fort correct. La phrase de Gœthe, même -lorsqu'elle est très-poétique, est aussi claire que celle de Voltaire. -C'est ainsi que cette traduction fut écrite. Elle parut en 1829. En la -réimprimant aujourd'hui, j'ai dû me demander si ce livre méritait les -anathèmes dont on l'a si souvent chargé. Quelque peu de -responsabilité qu'on ait à traduire maintenant un ouvrage aussi connu, -on doit y songer pourtant. <i>Werther</i> est, sous bien des rapports, comme -dit madame de Staël, «un roman sans égal et sans pareil;» c'est une -des plus émouvantes compositions de l'art moderne; son effet sur les -imaginations jeunes sera donc toujours redoutable; mais, pour les -raisons que je viens de donner, je crois cette lecture plus salutaire à -notre époque que dangereuse.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a><i>Les Mémoires de Gœthe</i> ont prouvé combien madame de -Staël se trompai! sur ce point.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a><i>De l'Allemagne</i>, part II, ch. XXVIII.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a><i>Revue encyclopédique</i>, 1831, articles <i>De la Poésie de -notre époque.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>There is a very life in our despair, <i>Vitality of poison</i>; -a quick root Which feeds these deadly branches.</p> - -<p>Childe-Harold.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a><i>Faust</i> ne parut pas précisément cette année; mais -Gœthe le composait presque en même temps que <i>Werther.</i> Il avait -publié, l'année précédente, <i>Gœtz de Berlichinyen.</i> Ces trois -ouvrages, qui se pressent dans l'esprit de Gœthe, âgé de vingt-cinq -ans à peine, montrent bien le puissant démon qui l'obsédait alors, et -ont entre eux une étroite liaison. Mécontent du présent, et ne -pouvant se reposer dans aucune croyance, Gœthe se retourne d'abord vers -le passé, et il ébauche un modèle de ses créations gothiques que -Walter-Scott et son école reprendront longtemps après et traiteront -avec tant de calme et de froide patience. Mais ce n'est pas la exprimer -sa vie; ce n'est là qu'une œuvre de mémoire, pour ainsi dire, et -d'érudition. Il tente donc l'art actuel: il se peint lui-même avec -toute sa fougue dans <i>Werther</i>, et ouvre ainsi à distance la carrière -où Byron et tant d'autres doivent le suivre. Cependant, pour ne pas -mourir avec son héros, Gœthe se fait une résolution: il sera artiste -avant tout. Décomposant alors son âme en deux, c'est-à-dire -idéalisant en deux personnages l'esprit du bien et l'esprit du mal, -l'esprit qui en lui cherche l'avenir, et l'esprit qui lui dit que ses -espérances sont des rêves, l'esprit qui souffre et qui aime, et -l'esprit qui n'aime pas, il place Méphistophélès à côté de Faust, -et son œuvre principale fut terminée<a name="FNanchor_6_1" id="FNanchor_6_1"></a><a href="#Footnote_6_1" class="fnanchor">[6]</a>.</p></div> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_1" id="Footnote_6_1"></a><a href="#FNanchor_6_1"><span class="label">[6]</span></a>Voyez la traduction des <i>Deux Faust</i> de M. Henri Blaze, qui -fait partie de cette collection.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_1" id="Footnote_7_1"></a><a href="#FNanchor_7_1"><span class="label">[7]</span></a>Ce <i>Mahomet</i> n'eût pas été celui de Voltaire: il eût -été <i>croyant</i>, il eût ressemblé, en cela, au vrai Mahomet. Mais -pourquoi Gœthe n'acheva-t-il pas cette œuvre? N'est-ce pas parce que -l'incrédulité qui inspira le <i>Mahomet</i> de Voltaire était presque -aussi profonde chez Gœthe que chez Voltaire? Or, comment combiner ces -deux tendances de la religion et de l'irréligion dans un pareil sujet? -Ou Mahomet est vraiment inspiré, et alors il faudrait à Gœthe une -religion assez vaste pour comprendre Mahomet comme tel; ou Mahomet est -un visionnaire qui mérite plutôt la pitié que l'admiration. Gœthe -finit par sentir que ce sujet, comme il l'avait conçu, était au-dessus -de ses forces, et il l'abandonna.</p> - -<p>Ce projet, que Lavater et Basedow inspirèrent sans le savoir, peint au -surplus admirablement l'état où était Gœthe. Il a devant lui des -chrétiens pleins d'enthousiasme, qui veulent faire revivre le -christianisme, et il songe à revêtir Mahomet de leurs couleurs. Il -soupçonne donc qu'il y a dans Mahomet un côté de vraie religion. -Qu'est-ce donc alors que la religion? Elle est donc plus vaste que le -christianisme! Pour combiner celle conception de Mahomet avec le -christianisme, il eût fallu à Gœthe une croyance; il eût fallu qu'il -fût plus qu'artiste, il eût fallu qu'il fût philosophe et religieux -comme l'avenir le sera.</p> - -<p>Au surplus, Gœthe s'est peint lui-même, sous le rapport de ses -croyances, dans un passage de ses <i>Mémoires</i>: «Lavater, dit-il, -m'ayant à la fin pressé par ce rude dilemme: <i>Il faut être chrétien -ou athée</i>, je lui déclarai que s'il ne voulait pas me laisser en paix -dans ma croyance chrétienne telle que je me l'étais formée, je ne -verrais pas beaucoup de difficulté à me décider pour ce qu'il -appelait l'athéisme, convaincu d'ailleurs, comme je l'étais, que -personne ne savait précisément quelle croyance méritait l'une ou -l'autre qualification.» Malheureusement on ne sait trop non plus ce que -c'est que la croyance chrétienne que Gœthe s'était formée: c'était -une espèce d'oreiller comme celui de Montaigne.</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="WERTHER">WERTHER</a></h4> - - -<h4>AU LECTEUR</h4> - - -<p>J'ai rassemblé avec soin tout ce que j'ai pu recueillir de l'histoire -du malheureux Werther, et je vous l'offre ici. Je sais que vous m'en -remercierez. Vous ne pouvez refuser votre admiration à son esprit, -votre amour à son caractère, ni vos larmes à son sort.</p> - -<p>Et toi, homme bon, qui souffres du même mal que lui, puise de la -consolation dans ses douleurs, et permets que ce petit livre devienne -pour toi un ami, si le destin ou ta propre faute ne t'en ont pas laissé -un qui soit plus près de ton cœur.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>WERTHER</h4> - - - - -<h4>4 mai 1771.</h4> - - -<div class="figleft" style="width: 191px;"> -<img src="images/figure_01.jpg" width="191" height="225" alt="" /> -</div> - - -<p>Que je suis aise d'être parti! Ah! -mon ami, qu'est-ce que le cœur -de l'homme? Te quitter, toi que -j'aime, toi dont j'étais inséparable; -te quitter et être content! -Mais je sais que tu me le pardonnes. -Mes autres liaisons ne -semblaient-elles pas tout exprès -choisies du sort pour tourmenter -un cœur comme le mien? La pauvre Léonore! Et pourtant j'étais -innocent. Était-ce ma faute à moi si, pendant que je ne songeais qu'à -m'amuser des attraits piquants de sa sœur, une funeste passion -s'allumait dans son sein? Et pourtant suis-je bien innocent? N'ai-je pas -nourri moi-même ses sentiments? Ne me suis-je pas souvent plu à ses -transports naïfs qui nous ont l'ait rire tant de fois, quoiqu'ils ne -fussent rien moins que risibles? N'ai-je pas... Oh! qu'est-ce que c'est -que l'homme, pour qu'il ose se plaindre de lui-même! Cher ami, je te le -promets, je me corrigerai; je ne veux plus, comme je l'ai toujours fait, -savourer jusqu'à la moindre goutte d'amertume que nous envoie le sort. -Je jouirai du présent, et le passé sera le passé pour moi. Oui, sans -doute, mon ami, tu as raison; les hommes auraient des peines bien moins -vives si... (Dieu sait pourquoi ils sont ainsi faits...), s'ils -n'appliquaient pas toutes les forces de leur imagination à renouveler -sans cesse le souvenir de leurs maux, au lieu de se rendre le présent -supportable.</p> - -<p>Dis à ma mère que je m'occupe de ses affaires, et que je lui en -donnerai sous peu des nouvelles. J'ai parlé à ma tante, cette femme -que l'on fait si méchante; il s'en faut bien que je l'aie trouvée -telle: elle est vive, irascible même, mais son cœur est excellent. Je -lui ai exposé les plaintes de ma mère sur cette retenue d'une part -d'héritage; de son côté, elle m'a fait connaître ses droits, ses -motifs, et les conditions auxquelles elle est prête à nous rendre ce -que nous demandons et même plus que nous ne demandons. Je ne puis -aujourd'hui l'en écrire davantage sur ce point: dis à ma mère que -tout ira bien. J'ai vu encore une fois, mon ami, dans cette chétive -affaire, que les malentendus et l'indolence causent peut-être plus de -désordres dans le monde que la ruse et la méchanceté. Ces deux -dernières au moins sont assurément plus rares.</p> - -<p>Je me trouve très-bien ici. La solitude de ces célestes campagnes est -un baume pour mon cœur, dont les frissons s'apaisent à la douce -chaleur de cette saison où tout renaît. Chaque arbre, chaque haie est -un bouquet de fleurs; on voudrait se voir changé en papillon pour nager -dans cette mer de parfums et y puiser sa nourriture.</p> - -<p>La ville elle-même est désagréable; mais les environs sont d'une -beauté ravissante. C'est ce qui engagea le feu comte de M... à planter -un jardin sur une de ces collines qui se succèdent avec tant de -variété et forment des vallons délicieux. Ce jardin est fort simple; -on sent dès l'entrée que ce n'est pas l'ouvrage d'un dessinateur -savant, mais que le plan en a été tracé par un homme sensible, qui -voulait y jouir de lui-même. J'ai déjà donné plus d'une fois des -larmes à sa mémoire, dans un pavillon en ruines, jadis sa retraite -favorite, et maintenant la mienne. Bientôt je serai maître du jardin. -Depuis deux jours que je suis ici, le jardinier m'est déjà dévoué, -et il ne s'en trouvera pas mal.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>10 mai.</h4> - - -<p>Il règne dans mon âme une étonnante sérénité, semblable à la -douce matinée de printemps dont je jouis avec délices. Je suis seul et -je goûte le charme de vivre dans une contrée qui fut créée pour des -âmes comme la mienne. Je suis si heureux, mon ami, si abîmé dans le -sentiment de ma tranquille existence, que mon talent en souffre. Je ne -pourrais pas dessiner un trait, et cependant je ne fus jamais plus grand -peintre. Quand les vapeurs de la vallée s'élèvent devant moi, -qu'au-dessus de ma tête le soleil lance d'aplomb ses feux sur -l'impénétrable voûte de l'obscure forêt, et que seulement quelques -rayons épars se glissent au fond du sanctuaire; que couché sur la -terre dans les hautes herbes, près d'un ruisseau, je découvre, dans -l'épaisseur du gazon mille petites plantes inconnues; que mon cœur -sent de plus près l'existence de ce petit monde qui fourmille parmi les -herbes, de cette multitude innombrable de vermisseaux et d'insectes de -toutes les formes; que je sens la présence du Tout-Puissant qui nous a -créés à son image, et le souffle du Tout-Aimant qui nous porte et -nous soutient flottants sur une mer d'éternelles délices; mon ami, -quand le monde infini commence ainsi à poindre devant mes yeux, et que -je réfléchis le ciel dans mon cœur comme l'image d'une bien-aimée, -alors je soupire et m'écrie en moi-même: «AH! si tu pouvais exprimer -ce que tu éprouves! si tu pouvais exhaler et fixer sur le papier cette -vie qui coule en toi avec tant d'abondance et de chaleur, en sorte que -le papier devienne le miroir de ton âme, comme ton âme est le miroir -d'un Dieu infini!...» Mon ami... Mais je sens que je succombe sous la -puissance et la majesté de ces apparitions.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>12 mai.</h4> - - -<p>Je ne sais si des génies trompeurs errent dans cette contrée, ou si le -prestige vient d'un délire céleste qui s'est emparé de mon cœur; -mais tout ce qui m'environne a un air de paradis. À l'entrée du bourg -est une fontaine, une fontaine où je suis enchaîné par un charme, -comme Mélusine et ses sœurs. Au bas d'une petite colline se présente -une grotte; on descend vingt marches, et l'on voit l'eau la plus pure -filtrer à travers le marbre. Le petit mur qui forme l'enceinte, les -grands arbres qui la couvrent de leur ombre, la fraîcheur du lieu, tout -cela vous captive, et en même temps vous cause un certain -frémissement. Il ne se passe point de jour que je ne me repose là -pendant une heure. Les jeunes filles de la ville viennent y puiser de -l'eau, occupation paisible et utile, que ne dédaignaient pas jadis les -filles mêmes des rois. Quand je suis assis là, la vie patriarcale se -retrace vivement à ma mémoire. Je pense comment c'était au bord des -fontaines que les jeunes gens faisaient connaissance et qu'on arrangeait -les mariages, et que toujours autour des puits et des sources erraient -des génies bienfaisants. Oh! jamais il ne s'est rafraîchi au bord -d'une fontaine, après une route pénible, sous un soleil ardent, celui -qui ne sent pas cela comme je le sens!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>13 mai.</h4> - - -<p>Tu me demandes si tu dois m'envoyer mes livres?... Au nom du ciel! mon -ami, ne les laisse pas approcher de moi! Je ne veux plus être guidé, -excité, enflammé; ce cœur fermente assez de lui-même: j'ai bien -plutôt besoin d'un chant qui me berce, et de ceux-là, j'eu ai trouvé -en abondance dans mon Homère. Combien de fois n'ai-je pas à endormir -mon sang qui bouillonne! car tu n'as rien vu de si inégal, de si -inquiet que mon cœur. Ai-je besoin de te le dire, à toi qui as -souffert si souvent de me voir passer de la tristesse à une joie -extravagante, de la douce mélancolie à une passion furieuse? Aussi je -traite mon cœur comme un petit enfant malade. Ne le dis à personne; il -y a des gens qui m'en feraient un crime.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>15 mai.</h4> - - -<p>Les bonnes gens du hameau me connaissent déjà; ils m'aiment beaucoup, -surtout les enfants. Il y a peu de jours encore, quand je m'approchais -d'eux, et que d'un ton amical je leur adressais quelque question, ils -s'imaginaient que je voulais me moquer d'eux, et me quittaient -brusquement. Je ne m'en offensai point; mais je sentis plus vivement la -vérité d'une observation que j'avais déjà faite. Les hommes d'un -certain rang se tiennent toujours à une froide distance de leurs -inférieurs, comme s'ils craignaient de perdre beaucoup en se laissant -approcher, et il se trouve des étourdis et de mauvais plaisants qui -n'ont l'air de descendre jusqu'au pauvre peuple qu'afin de le blesser -encore davantage.</p> - -<p>Je sais bien que nous ne sommes pas tous égaux, que nous ne pouvons -l'être; mais je soutiens que celui qui se croit obligé de se tenir -éloigné de ce qu'on nomme le peuple, pour s'en faire respecter, ne -vaut pas mieux que le poltron qui, de peur de succomber, se cache devant -son ennemi.</p> - -<p>Dernièrement je me rendis à la fontaine, j'y trouvai une jeune -servante qui avait posé sa cruche sur la dernière marche de -l'escalier: elle cherchait des yeux une compagne qui l'aidât à mettre -le vase sur sa tête. Je descendis, et la regardai. «Voulez-vous que je -vous aide, mademoiselle?» lui dis-je. Elle devint rouge comme le feu. -«Oh! monsieur, répondit-elle...—Allons, sans façons...» Elle -arrangea son coussinet, et j'y posai la cruche. Elle me remercia, et -partit aussitôt.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>17 mai.</h4> - - -<p>J'ai fait des connaissances de tout genre, mais je n'ai pas encore -trouvé do société. Je ne sais ce que je puis avoir d'attrayant aux -yeux des hommes: ils me recherchent, ils s'attachent à moi, et -j'éprouve toujours de la peine quand notre chemin nous fait aller -ensemble, ne fût-ce que pour quelques instants. Si tu me demandes -comment sont les gens de ce pays-ci, je te répondrai: Comme partout. -L'espèce humaine est singulièrement uniforme. La plupart travaillent -une grande partie du temps pour vivre, et le peu qui leur en reste de -libre leur est tellement à charge, qu'ils cherchent tous les moyens -possibles de s'en débarrasser. Ô destinée de l'homme!</p> - -<p>Après tout, ce sont de bonnes gens. Quand je m'oublie quelquefois à -jouir avec eux des plaisirs qui restent encore aux hommes, comme de -s'amuser à causer avec cordialité autour d'une table bien servie, -d'arranger une partie de promenade en voiture, ou un petit bal sans -apprêts, tout cela produit sur moi le meilleur effet. Mais il ne faut -pas qu'il me souvienne alors qu'il y a en moi d'autres facultés qui se -rouillent faute d'être employées, et que je dois cacher avec soin. -Cette idée serre le cœur.—Et cependant n'être pas compris, c'est le -sort de certains hommes.</p> - -<p>Ah! pourquoi l'amie de ma jeunesse n'est-elle plus, et pourquoi l'ai-je -connue! Je me dirais: Tu es un fou; tu cherches ce qui ne se trouve -point ici-bas... Mais je l'ai possédée, cette amie; j'ai senti ce -cœur, cette grande âme, en présence de laquelle je croyais être plus -que je n'étais, parce que j'étais tout ce que je pouvais être. Grand -Dieu! une seule faculté de mon âme restait-elle alors inactive? No -pouvais-je pas devant elle développer en entier celle puissance -admirable avec laquelle mon cœur embrasse la nature? Notre commerce -était un échange continuel des mouvements les plus profonds du cœur, -des traits les plus vifs de l'esprit. Avec elle, tout, jusqu'à la -plaisanterie mordante, était empreint de génie. Et maintenant... -Hélas! les années qu'elle avait de plus que moi l'ont précipitée -avant moi dans la tombe. Jamais je ne l'oublierai; jamais je n'oublierai -sa fermeté d'âme et sa divine indulgence.</p> - -<p>Je rencontrai, il y a quelques jours, le jeune V... Il a l'air franc et -ouvert; sa physionomie est fort heureuse; il sort de l'université; il -ne se croit pas précisément un génie, mais il est au moins bien -persuadé qu'il en sait plus qu'un autre. On voit en effet qu'il a -travaillé; en un mot, il possède un certain fonds de connaissances. -Comme il avait appris que je dessine et que je sais le grec (deux -phénomènes dans ce pays), il s'est attaché à mes pas. Il m'étala -tout son savoir depuis Batteux jusqu'à Wood, depuis de Piles jusqu'à -Winckelmann; il m'assura qu'il avait lu en entier le premier volume de -la théorie de Sulzer, et qu'il possédait un manuscrit de Heyne sur -l'étude de l'antique. Je l'ai laissé dire.</p> - -<p>Encore un bien brave homme dont j'ai fait la connaissance, c'est le -bailli du prince, personnage franc et loyal On dit que c'est un plaisir -de le voir au milieu de ses enfants: il en a neuf; on fait grand bruit -de sa fille aînée. Il m'a invité à l'aller voir; j'irai au premier -jour. Il habite à une lieue et demie d'ici, dans un pavillon de chasse -du prince; il obtint la permission de s'y retirer après la mort de sa -femme, le séjour de la ville et de sa maison lui étant devenu trop -pénible.</p> - -<p>Du reste, j'ai trouvé sur mon chemin plusieurs caricatures originales. -Tout en elles est insupportable, surtout leurs marques d'amitié.</p> - -<p>Adieu. Cette lettre te plaira; elle est toute historique.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>22 mai.</h4> - - -<p>La vie humaine est un songe; d'autres l'ont dit avant moi, mais cette -idée me suit partout, quand je considère les bornes étroites dans -lesquelles sont circonscrites les facultés de l'homme, son activité et -son intelligence; quand je vois que nous épuisons toutes nos forces à -satisfaire des besoins, et que ces besoins ne tendent qu'à prolonger -notre misérable existence; que notre tranquillité sur bien des -questions n'est qu'une résignation fondée sur des revers, semblable à -celle de prisonniers qui auraient couvert de peintures variées et de -riantes perspectives les murs de leur cachot; tout cela, mon ami, me -rend muet. Je rentre en moi-même, et j'y trouve un monde, mais plutôt -en pressentiments et en sombres désirs qu'en réalité et en action; et -alors tout vacille devant moi, et je souris, et je m'enfonce plus avant -dans l'univers, en rêvant toujours. Que chez les enfants tout soit -irréflexion, c'est ce que tous les pédagogues ne cessent de répéter; -mais que les hommes faits soient de grands enfants qui se traînent en -chancelant sur ce globe, sans savoir non plus d'où ils viennent et où -ils vont; qu'ils n'aient point de but plus certain dans leurs actions, -et qu'on les gouverne de même avec du biscuit, des gâteaux et des -verges, c'est ce que personne ne voudra croire; et, à mon avis, il -n'est point de vérité plus palpable.</p> - -<p>Je t'accorde bien volontiers (car je sais ce que tu vas me dire) que -ceux-là sont les plus heureux qui, comme les enfants, vivent au jour la -journée, promènent leur poupée, l'habillent, la déshabillent, -tournent avec respect devant le tiroir où la maman renferme ses -dragées, et, quand elle leur en donne, les dévorent avec avidité, et -se mettent à crier: <i>Encore!</i>... Oui, voilà de fortunées créatures! -Heureux aussi ceux qui donnent un titre imposant à leurs futiles -travaux, ou même à leurs extravagances, et les passent en compte au -genre humain, comme des œuvres gigantesques entreprises pour son salut -et sa prospérité! Grand bien leur fasse à ceux qui peuvent penser et -agir ainsi! Mais celui qui reconnaît avec humilité où tout cela vient -aboutir; qui voit connue ce petit bourgeois décore son petit jardin et -en fait un paradis, et comme ce malheureux, sous le fardeau qui -l'accable, se traîne sur le chemin sans se rebuter, tous deux -également intéressés à contempler une minute de plus la lumière du -ciel; celui-là, dis-je, est tranquille: il bâtit aussi un monde en -lui-même; il est heureux aussi d'être homme; quelque bornée que soit -sa puissance, il entretient dans son cœur le doux sentiment de la -liberté; il sait qu'il peut quitter sa prison quand il lui plaira.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>26 mai.</h4> - - -<p>Tu connais, d'ancienne date, ma manière de m'arranger; tu sais comment, -quand je rencontre un lieu qui me convient, je me fais aisément un -petit réduit où je vis à peu de frais. Eh bien! j'ai encore trouvé -ici un coin qui m'a séduit et fixé.</p> - -<p>À une lieue de la ville est un village nommé <i>Wahlheim</i><a name="FNanchor_8_1" id="FNanchor_8_1"></a><a href="#Footnote_8_1" class="fnanchor">[8]</a>. Sa -situation sur une colline est très-belle; en montant le sentier qui y -conduit, on embrasse toute la vallée d'un coup d'œil. Une bonne femme, -serviable, et vive encore pour son âge, y tient un petit cabaret où -elle vend du vin, de la bière et du café. Mais, ce qui vaut mieux, il -y a deux tilleuls dont les branches touffues couvrent la petite place -devant l'église; des fermes, des granges, des chaumières forment -l'enceinte de celle place. Il est impossible de découvrir un coin plus -paisible, plus intime, et qui me convienne autant. J'y fais porter de -l'auberge une petite table, une chaise; et là je prends mon café, je -lis mon Homère. La première fois que le hasard me conduisit sous ces -tilleuls, l'après-midi d'une belle journée, je trouvai la place -entièrement solitaire; tout le monde était aux champs; il n'y avait -qu'un petit garçon de quatre ans assis à terre, ayant entre ses jambes -un enfant de six mois, assis de même, qu'il soutenait de ses petits -bras contre sa poitrine, de manière à lui servir de siège. Malgré la -vivacité de ses yeux noirs, qui jetaient partout de rapides regards, il -se tenait fort tranquille. Ce spectacle me fit plaisir; je m'assis sur -une charrue placée vis-à-vis, et me mis avec délices à dessiner -cette attitude fraternelle. J'y ajoutai un bout de haie, une porte de -grange, quelques roues brisées, pêle-mêle, comme tout cela se -rencontrait; et, au bout d'une heure, je me trouvai avoir fait un dessin -bien composé, vraiment intéressant, sans y avoir rien mis du mien. -Cela me confirme dans ma résolution de m'en tenir désormais uniquement -à la nature: elle seule est d'une richesse inépuisable; elle seule -fait les grands artistes. Il y a beaucoup à dire en faveur des règles, -comme à la louange des lois de la société. Un homme qui observe les -règles ne produira jamais rien d'absurde ou d'absolument mauvais; de -même que celui qui se laissera guider par les lois et les bienséances -ne deviendra jamais un voisin insupportable ni un insigne malfaiteur. -Mais, en revanche, toute règle, quoi qu'on en dise, étouffera le vrai -sentiment de la nature et sa véritable expression. «Cela est trop -fort, t'écries-tu; la règle ne fait que limiter, qu'élaguer les -branches gourmandes.» Mon ami, veux-tu que je le fasse une comparaison? -Il en est de ceci comme de l'amour. Un jeune homme se passionne pour une -belle; il coule près d'elle toutes les heures de la journée, et -prodigue toutes ses facultés, tout ce qu'il possède, pour lui prouver -sans cesse qu'il s'est donné entièrement à elle. Survient quelque bon -bourgeois, quelque homme en place qui lui dit: «Mon jeune monsieur, -aimer est de l'homme, seulement vous devez aimer comme il sied à un -homme. Réglez bien l'emploi de vos instants; consacrez-en une partie à -votre travail et les heures de loisir à votre maîtresse. Consultez -l'état de votre fortune: sur votre superflu, je ne vous défends pas de -faire à votre amie quelques petits présents; mais pas trop souvent; -tout au plus le jour de sa fête, l'anniversaire de sa naissance, etc.» -Notre jeune homme, s'il suit ces conseils, deviendra fort utilisable, et -tout prince fera bien de l'employer dans sa chancellerie; mais c'en est -fait alors de son amour, et, s'il est artiste, adieu son talent. Ô mes -amis! pourquoi le torrent du génie déborde-t-il si rarement? pourquoi -si rarement soulève-t-il ses flots et vient-il secouer vos âmes -léthargiques? Mes chers amis, c'est que là-bas, sur les deux rives, -habitent des hommes graves et réfléchis, dont les maisonnettes, les -petits bosquets, les planches de tulipes et les potagers seraient -inondés; et, à force d'opposer des digues au torrent et de lui faire -des saignées, ils savent prévenir le danger qui les menace.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_1" id="Footnote_8_1"></a><a href="#FNanchor_8_1"><span class="label">[8]</span></a>Nous prions le lecteur de ne point se donner de peine pour -chercher les lieux ici nommés. On s'est vu obligé de changer les -véritables noms qui se trouvaient dans l'original.</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>27 mai.</h4> - - -<p>Je me suis perdu, à ce que je vois, dans l'enthousiasme, les -comparaisons, la déclamation, et, au milieu de tout cela, je n'ai pas -achevé de te raconter ce que devinrent les deux enfants. Absorbé dans -le sentiment d'artiste qui t'a valu hier une lettre assez décousue, je -restai bien deux heures assis sur ma charrue. Vers le soir, une jeune -femme, tenant un panier à son bras, vient droit aux enfants, qui -n'avaient pas bougé, et crie de loin: «Philippe, tu es un bon -garçon!» Elle me fait un salut, que je lui rends. Je me lève, -m'approche, et lui demande si elle est la mère de ces enfants. Elle me -répond que oui, donne un petit pain blanc à l'aîné, prend le plus -jeune, et l'embrasse avec toute la tendresse d'une mère. «J'ai donné, -me dit-elle, cet enfant à tenir à Philippe, et j'ai été à la ville, -avec mon aîné, chercher du pain blanc, du sucre et un poêlon de -terre.» Je vis tout cela dans son panier, dont le couvercle était -tombé. «Je ferai ce soir une panade à mon petit Jean (c'était le nom -du plus jeune). Hier, mon espiègle d'aîné a cassé le poêlon en se -battant avec Philippe, pour le gratin de la bouillie.» Je demandai où -était l'aîné; à peine m'avait-elle répondu, qu'il courait après -les oies dans le pré, qu'il revint en sautant, et apportant une -baguette de noisetier à son frère cadet. Je continuai à m'entretenir -avec cette femme; j'appris qu'elle était fille du maître d'école, et -que son mari était allé en Suisse pour recueillir la succession d'un -cousin. «Ils ont voulu le tromper, me dit-elle; ils ne répondaient pas -à ses lettres. Eh bien! il y est allé lui-même. Pourvu qu'il ne lui -soit point arrivé d'accident! Je n'en reçois point de nouvelles.» -J'eus de la peine à me séparer de cette femme: je donnai un kreutzer -à chacun des deux enfants, et un autre à la mère, pour acheter un -pain blanc au petit quand elle irait à la ville; et nous nous -quittâmes ainsi.</p> - -<p>Mon ami, quand mon sang s'agite et bouillonne, il n'y a rien qui fasse -mieux taire tout ce tapage que la vue d'une créature comme celle-ci, -qui, dans une heureuse paix, parcourt le cercle étroit de son -existence, trouve chaque jour le nécessaire, et voit tomber les -feuilles sans penser à autre chose, sinon que l'hiver approche.</p> - -<p>Depuis ce temps, je vais là très-souvent. Les enfants se sont tout à -fait familiarisés avec moi. Je leur donne du sucre en prenant mon -café; le soir, nous partageons les tartines et le lait caillé. Tous -les dimanches ils ont leur kreutzer; et si je n'y suis pas à l'heure de -l'église, la cabaretière a ordre de faire la distribution.</p> - -<p>Ils ne sont pas farouches, et ils me racontent toutes sortes -d'histoires: je m'amuse surtout de leurs petites passions, et de la -naïveté de leur jalousie quand d'autres enfants du village se -rassemblent autour de moi.</p> - -<p>J'ai eu beaucoup de peine à rassurer la mère, toujours inquiète de -l'idée «qu'ils incommoderaient monsieur.»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>30 mai.</h4> - - -<p>Ce que je te disais dernièrement de la peinture peut certainement -s'appliquer aussi à la poésie. Il ne s'agit que de reconnaître le -beau et d'oser l'exprimer: c'est, à la vérité, demander beaucoup en -peu de mots. J'ai été aujourd'hui témoin d'une scène qui, bien -rendue, ferait la plus belle idylle du monde. Mais pourquoi ces mots de -poésie, de scène et d'idylle? Pourquoi toujours se travailler et se -modeler sur des types, quand il ne s'agit que de se laisser aller, et de -prendre intérêt à un accident de la nature?</p> - -<p>Si, après ce début, tu espères du grand et du magnifique, ton attente -sera trompée. Ce n'est qu'un simple paysan qui a produit toute mon -émotion. Selon ma coutume, je raconterai mal; et je pense que, selon la -tienne, tu me trouveras outré. C'est encore Wahlheim, et toujours -Wahlheim, qui enfante ces merveilles.</p> - -<p>Une société s'était réunie sous les tilleuls pour prendre le café; -comme elle ne me plaisait pas, je trouvai un prétexte pour ne point -lier conversation.</p> - -<p>Un jeune paysan sortit d'une maison voisine, et vint raccommoder quelque -chose à la charrue que j'ai dernièrement dessinée. Son air me plut; -je l'accostai; je lui adressai quelques questions sur sa situation, et, -en un moment, la connaissance fut faite d'une manière assez intime, -comme il m'arrive ordinairement avec ces bonnes gens. Il me raconta -qu'il était au service d'une veuve qui le traitait avec bonté. Il m'en -parla tant, et en fit tellement l'éloge, que je découvris bientôt -qu'il s'ôtait dévoué à elle de corps et d'âme. «Elle n'est plus -jeune, me dit-il; elle a été malheureuse avec son premier mari, et ne -veut point se remarier.» Tout son récit montrait si vivement combien -à ses yeux elle était belle, ravissante, à quel point il souhaitait -qu'elle voulût faire choix de lui pour effacer le souvenir des torts du -défunt, qu'il faudrait te répéter ses paroles mot pour mot, si je -voulais te peindre la pure inclination, l'amour et la fidélité de cet -homme. Il faudrait posséder le talent du plus grand poète pour rendre -l'expression de ses gestes, l'harmonie de sa voix et le feu de ses -regards. Non, aucun langage ne représenterait la tendresse qui animait -ses yeux et son maintien; je ne ferais rien que de gauche et de lourd. -Je fus particulièrement touché des craintes qu'il avait que je ne -vinsse à concevoir des idées injustes sur ses rapports avec elle, ou -à la soupçonner d'une conduite qui ne fût pas irréprochable. Ce -n'est que dans le plus profond de mon cœur que je goûte bien le -plaisir que j'avais à l'entendre parler des attraits de cette femme -qui, sans charmes de jeunesse, le séduisait et l'enchaînait -irrésistiblement. De ma vie je n'ai vu désirs plus ardents, -accompagnés de tant de pureté; je puis même le dire, je n'avais -jamais imaginé, rêvé cette pureté. Ne me gronde pas si je t'avoue -qu'au souvenir de tant d'innocence et d'amour vrai, je me sens consumer, -que l'image de cette tendresse me poursuit partout, et que, comme -embrasé des mêmes feux, je languis, je me meurs.</p> - -<p>Je vais chercher a voir au plus tôt cette femme. Mais non, en y pensant -bien, je ferai mieux de l'éviter. Il vaut mieux ne la voir que par les -yeux de son amant: peut-être aux miens ne paraitrait-elle pas telle -qu'elle est a présent devant moi: et pourquoi me gâter une si belle -image?</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>16 juin.</h4> - - -<p>Pourquoi je ne t'écris pas? tu peux me demander cela, toi qui es si -savant! Tu devais deviner que je me trouve bien, et même... Bref, j'ai -fait une connaissance qui touche de plus près à mon cœur. J'ai... je -n'en sais rien.</p> - -<p>Te raconter par ordre comment il s'est fait que je suis venu à -connaître une des plus aimables créatures, cela serait difficile. Je -suis content et heureux, par conséquent mauvais historien.</p> - -<p>Un ange! Fi! chacun en dit autant de la sienne, n'est-ce pas? Et -pourtant je ne suis pas en état de t'expliquer combien elle est -parfaite, pourquoi elle est parfaite. Il suffit, elle asservit tout mon -être.</p> - -<p>Tant d'ingénuité avec tant d'esprit! tant de bonté avec tant de force -de caractère! et le repos de l'âme au milieu de la vie la plus active!</p> - -<p>Tout ce que je dis là d'elle n'est que du verbiage, de pitoyables -abstractions qui ne rendent pas un seul de ses traits. Une autre fois... -Non, pas une autre fois. Je vais te le raconter tout de suite. Si je ne -le fais pas à l'instant, cela ne se fera jamais: car, entre nous, -depuis que j'ai commencé ma lettre, j'ai déjà été tenté trois fois -de jeter ma plume, et de faire seller mon cheval pour sortir. Cependant -je m'étais promis ce matin que je ne sortirais point. À tout moment je -vais voir à la fenêtre si le soleil est encore bien haut...</p> - -<p>Je n'ai pu résister; il a fallu aller chez elle. Me voilà de retour. -Mon ami, je ne me coucherai pas sans t'écrire. Je vais t'écrire tout -en mangeant ma beurrée. Quelles délices pour mon âme que de la -contempler au milieu du cercle de ses frères et sœurs, ces huit -enfants si vifs, si aimables!</p> - -<p>Si je continue sur ce ton, tu ne seras guère plus instruit à la fin -qu'au commencement. Écoute donc; je vais essayer d'entrer dans les -détails.</p> - -<p>Je te mandai l'autre jour que j'avais fait la connaissance du bailli -S..., et qu'il m'avait prié de l'aller voir bientôt dans son ermitage, -ou plutôt dans son petit royaume. Je négligeai son invitation, et je -n'aurais peut-être jamais été le visiter, si le hasard ne m'eut -découvert le trésor enfoui dans cette tranquille retraite.</p> - -<p>Nos jeunes gens avaient arrangé un bal à la campagne, je consentis à -être de la partie. J'offris la main à une jeune personne de cette -ville, douce, jolie, mais, du reste, assez insignifiante. Il fut réglé -que je conduirais ma danseuse et sa cousine en voiture au lieu de la -réunion, et que nous prendrions en chemin Charlotte S... «Vous allez -voir une bien jolie personne,» me dit ma compagne quand nous -traversions la longue forêt éclaircie qui conduit au pavillon de -chasse. «Prenez garde de devenir amoureux! ajouta la cousine.—Pourquoi -donc?—Elle est déjà promise à un galant homme que la mort de son -père a obligé de s'absenter pour ses affaires, et qui est allé -solliciter un emploi important.» J'appris ces détails avec assez -d'indifférence.</p> - -<p>Le soleil allait bientôt se cacher derrière les collines, quand notre -voiture s'arrêta devant la porte de la cour. L'air était lourd; les -dames témoignèrent leur crainte d'un orage que semblaient annoncer les -nuages grisâtres et sombres amoncelés sur nos têtes. Je dissipai leur -inquiétude en affectant une grande connaissance du temps, quoique je -commençasse moi-même à me douter que la fête serait troublée.</p> - -<p>J'avais mis pied à terre: une servante, qui parut à la porte, nous -pria d'attendre un instant mademoiselle Charlotte, qui allait descendre. -Je traversai la cour pour m'approcher de cette jolie maison; je montai -l'escalier, et, en entrant dans la première chambre, j'eus le plus -ravissant spectacle que j'aie vu de ma vie. Six enfants, de deux ans -jusqu'à onze, se pressaient autour d'une jeune fille d'une taille -moyenne, mais bien prise. Elle avait une simple robe blanche, avec des -nœuds couleur de rose pâle aux bras et au sein. Elle tenait un pain -bis, dont elle distribuait des morceaux à chacun, en proportion de son -âge et de son appétit. Elle donnait avec tant de douceur, et chacun -disait merci avec tant de naïveté! Toutes les petites mains étaient -en l'air avant que le morceau fût coupé. À mesure qu'ils recevaient -leur souper, les uns s'en allaient en sautant; les autres, plus posés, -se rendaient à la porte de la cour pour voir les belles dames et la -voiture qui devait emmener leur chère Lolotte. «Je vous demande -pardon, me dit-elle, de vous avoir donné la peine de monter, et je suis -fâchée de faire attendre ces dames. Ma toilette et les petits soins du -ménage pour le temps de mon absence m'ont fait oublier de donner à -goûter aux enfants, et ils ne veulent pas que d'autres que moi leur -coupent du pain.» Je lui fis un compliment insignifiant, et mon âme -tout entière s'attachait à sa figure, à sa voix, à son maintien. -J'eus à peine le temps de me remettre de ma surprise pendant qu'elle -courut dans une chambre voisine prendre ses gants et son éventail. Les -enfants me regardaient à quelque distance et de côté. J'avançai vers -le plus jeune, qui avait une physionomie très-heureuse: il reculait -effarouché, quand Charlotte entra, et lui dit: «Louis, donne la main -à ton cousin.» Il me la donna d'un air rassuré; et, malgré son petit -nez morveux, je ne pus m'empêcher de l'embrasser de bien bon cœur. -«Cousin! dis-je ensuite en présentant la main à Charlotte, -croyez-vous que je sois digne du bonheur de vous être allié?—Oh! -reprit-elle avec un sourire malin, notre parenté est si étendue, j'ai -tant de cousins, et je serais bien fâchée que vous fussiez le moins -bon de la famille!» En partant, elle chargea Sophie, l'ainée après -elle et âgée de onze ans, d'avoir l'œil sur les enfants, et -d'embrasser le papa quand il reviendrait de sa promenade. Elle dit aux -petits: «Vous obéirez à votre sœur Sophie comme à moi-même.» -Quelques-uns le promirent; mais une petite blondine de six ans dit d'un -air capable: «Ce ne sera cependant pas toi, Lolotte! et nous aimons -bien mieux que ce soit toi.» Les deux aînés des garçons étaient -grimpés derrière la voiture: à ma prière, elle leur permit d'y -rester jusqu'à l'entrée du bois, pourvu qu'ils promissent de ne pas se -faire des niches et de se bien tenir.</p> - -<p>On se place. Les dames avaient eu à peine le temps de se faire les -compliments d'usage, de se communiquer leurs remarques sur leur -toilette, particulièrement sur les chapeaux, et de passer en revue la -société qu'on s'attendait à trouver, lorsque Charlotte ordonna au -cocher d'arrêter, et fit descendre ses frères. Ils la prièrent de -leur donner encore une fois sa main à baiser: l'ainé y mit toute la -tendresse d'un jeune homme de quinze ans, le second, beaucoup -d'étourderie el de vivacité. Elle les chargea de mille caresses pour -les petits, et nous continuâmes notre route.</p> - -<p>«Avez-vous achevé, dit la cousine, le livre que je vous ai -envoyé?—Non, répondit Charlotte; il ne me plaît pas; vous pouvez le -reprendre. Le précédent ne valait pas mieux.» Je fus curieux de -savoir quels étaient ces livres. À ma grande surprise, j'appris que -c'étaient les œuvres de ***<a name="FNanchor_9_1" id="FNanchor_9_1"></a><a href="#Footnote_9_1" class="fnanchor">[9]</a>. Je trouvais un grand sens dans tout ce -qu'elle disait; je découvrais, à chaque mot, de nouveaux charmes, de -nouveaux rayons d'esprit, dans ses traits que semblait épanouir la joie -de sentir que je la comprenais.</p> - -<p>«Quand j'étais plus jeune, dit-elle, je n'aimais rien tant que les -romans. Dieu sait quel plaisir c'était pour moi de me retirer le -dimanche dans un coin solitaire pour partager de toute mon âme la -félicité ou les infortunes d'une miss Jenny! Je ne nie même pas que -ce genre n'ait encore pour moi quelque charme; mais, puisque j'ai si -rarement aujourd'hui le temps de prendre un livre, il faut du moins que -celui que je lis soit entièrement de mon goût. L'auteur que je -préfère est celui qui me fait retrouver le monde où je vis, et qui -peint ce qui m'entoure, celui dont les récits intéressent mon cœur et -me charment autant que ma vie domestique, qui, sans être un paradis, -est cependant pour moi la source d'un bonheur inexprimable.»</p> - -<p>Je m'efforçai de cacher l'émotion que me donnaient ces paroles; je n'y -réussis pas longtemps. Lorsque je l'entendis parler avec la plus -touchante vérité du <i>Vicaire de Wakefield</i> et de quelques autres -livres<a name="FNanchor_10_1" id="FNanchor_10_1"></a><a href="#Footnote_10_1" class="fnanchor">[10]</a>, je fus transporté hors de moi, et me mis à lui dire sur ce -sujet tout ce que j'avais dans la tête. Ce fut seulement quand -Charlotte adressa la parole à nos deux compagnes, que je m'aperçus -qu'elles étaient là, les yeux ouverts, comme si elles n'y eussent pas -été. La cousine me regarda plus d'une fois d'un air moqueur, dont je -m'embarrassai fort peu.</p> - -<p>La conversation tomba sur le plaisir de la danse. «Que cette passion -soit un défaut ou non, dit Charlotte, je vous avouerai franchement que -je ne connais rien au-dessus de la danse. Quand j'ai quelque chose qui -me tourmente, je n'ai qu'à jouer une contredanse sur mon clavecin, -d'accord ou non, et tout est dissipé.»</p> - -<p>Comme je dévorais ses yeux noirs pendant cet entretien! comme mon âme -était attirée sur ses lèvres si vermeilles, sur ses joues si -fraîches! comme, perdu dans le sens de ses discours et dans l'émotion -qu'ils me causaient, souvent je n'entendais pas les mots qu'elle -employait! Tu auras une idée de tout cela, toi qui me connais. Bref, -quand nous arrivâmes devant la maison du rendez-vous, quand je -descendis de voiture, j'étais comme un homme qui rêve, et tellement -enseveli dans le monde des rêveries, qu'à peine je remarquai la -musique, dont l'harmonie venait au-devant de nous du fond de la salle -illuminée.</p> - -<p>M. Audran et un certain N... N... (comment retenir tous ces noms?), qui -étaient les danseurs de la cousine et de Charlotte, nous reçurent à -la portière, s'emparèrent de leurs dames, et je montai avec la mienne.</p> - -<p>Nous dansâmes d'abord plusieurs menuets. Je priai toutes les femmes, -l'une après l'autre, et les plus maussades étaient justement celles -qui ne pouvaient se déterminer à donner la main pour en finir. -Charlotte et son danseur commencèrent une anglaise, et tu sens combien -je fus charmé quand elle vint à son tour figurer avec nous! Il faut la -voir danser. Elle y est de tout son cœur, de toute son âme; tout en -elle est harmonie; elle est si peu gênée, si libre, qu'elle semble ne -sentir rien au monde, ne penser à rien qu'à la danse; et sans doute, -en ce moment, rien autre chose n'existe plus pour elle.</p> - -<p>Je la priai pour la seconde contredanse; elle accepta pour la -troisième, et m'assura, avec la plus aimable franchise, qu'elle dansait -très-volontiers les allemandes. «C'est ici la mode, continua-t-elle, -que pour les allemandes chacun conserve la danseuse qu'il amène; mais -mon cavalier valse mal, et il me saura gré de l'en dispenser. Votre -dame n'y est pas exercée; elle ne s'en soucie pas non plus. J'ai -remarqué, dans les anglaises, que vous valsiez bien: si donc vous -désirez que nous valsions ensemble, allez me demander à mon cavalier, -et je vais en parler, de mon côté, à votre dame.» J'acceptai la -proposition, et il fut bientôt arrangé que pendant notre valse le -cavalier de Charlotte causerait avec ma danseuse.</p> - -<p>On commença l'allemande. Nous nous amusâmes d'abord à mille passes de -bras. Quelle grâce, que de souplesse dans tous ses mouvements! Quand on -en vint aux valses, et que nous roulâmes les uns autour des autres -comme les sphères célestes, il y eut d'abord quelque confusion, peu de -danseurs étant au fait. Nous fûmes assez prudents pour attendre qu'ils -eussent jeté leur feu; et les plus gauches ayant renoncé à la partie, -nous nous emparâmes du parquet, et reprîmes avec une nouvelle ardeur, -accompagnés par Audran et sa danseuse. Jamais je ne me sentis si agile. -Je n'étais plus un homme. Tenir dans ses bras la plus charmante des -créatures! voler avec elle comme l'orage! voir tout passer, tout -s'évanouir autour de soi! sentir!... Wilhelm, pour être sincère, je -fis alors le serment qu'une femme que j'aimerais, sur laquelle j'aurais -des prétentions, ne valserait jamais qu'avec moi, dussé-je périr! tu -me comprends.</p> - -<p>Nous fîmes quelques tours de salle en marchant pour reprendre haleine; -après quoi elle s'assit. J'allai lui chercher des oranges que j'avais -mises en réserve; c'étaient les seules qui fussent restées. Ce -rafraîchissement lui fit grand plaisir; mais à chaque quartier qu'elle -offrait, par procédé, à une indiscrète voisine, je me sentais percer -d'un coup de stylet.</p> - -<p>À la troisième contredanse anglaise, nous étions le second couple. -Comme nous descendions la colonne, et que, ravi, je dansais avec elle, -enchaîné à son bras et à ses yeux, où brillait le plaisir le plus -pur et le plus innocent, nous vînmes figurer devant une femme qui -n'était pas de la première jeunesse, mais qui m'avait frappé par son -aimable physionomie. Elle regarda Charlotte en souriant, la menaça du -doigt, et prononça deux fois en passant le nom d'Albert, d'un ton -significatif.</p> - -<p>«Quel est cet Albert, dis-je à Charlotte, s'il n'y a point -d'indiscrétion à le demander?» Elle allait me répondre, quand il -fallut nous séparer pour faire la grande chaîne. En repassant devant -elle, je crus remarquer une expression pensive sur son front.</p> - -<p>«Pourquoi vous le cacherais-je? me dit-elle en m'offrant la main pour -la promenade; Albert est un galant homme auquel je suis promise.» Ce -n'était point une nouvelle pour moi, puisque ces dames me l'avaient dit -en chemin; et pourtant cette idée me frappa comme une chose inattendue, -lorsqu'il fallut l'appliquer à une personne que quelques instants -avaient suffi pour me rendre si chère. Je me troublai, je brouillai les -figures, tout fut dérangé; il fallut que Charlotte me menât, en me -tirant de côté et d'autre; elle eut besoin de toute sa présence -d'esprit pour rétablir l'ordre.</p> - -<p>La danse n'était pas encore finie, que les éclairs qui brillaient -depuis longtemps à l'horizon, et que j'avais toujours donnés pour des -éclairs de chaleur, commencèrent à devenir beaucoup plus forts; le -bruit du tonnerre couvrit la musique. Trois femmes s'échappèrent des -rangs; leurs cavaliers les suivirent; le désordre devint général, et -l'orchestre se tut. Il est naturel, lorsqu'un accident ou une terreur -subite nous surprend au milieu d'un plaisir, que l'impression en soit -plus grande qu'en tout autre temps, soit à cause du contraste, soit -parce que tous nos sens, étant vivement éveillés, sont plus -susceptibles d'éprouver une émotion forte et rapide. C'est à cela que -j'attribue les étranges grimaces que je vis faire à plusieurs femmes. -La plus sensée alla se réfugier dans un coin, le dos tourné à la -fenêtre, et se boucha les oreilles. Une autre, à genoux devant elle, -cachait sa tête dans le sein de la première. Une troisième, qui -s'était glissée entre les deux, embrassait sa petite sœur en versant -des larmes. Quelques-unes voulaient retourner chez elles; d'autres, qui -savaient encore moins ce qu'elles faisaient, n'avaient plus même assez -de présence d'esprit pour réprimer l'audace de nos jeunes étourdis, -qui semblaient fort occupés à intercepter, sur les lèvres des belles -éplorées, les ardentes prières qu'elles adressaient au ciel. Une -partie des hommes étaient descendus pour fumer tranquillement leur -pipe; le reste de la société accepta la proposition de l'hôtesse, qui -s'avisa, fort à propos, de nous indiquer une chambre où il y avait des -volets et des rideaux. À peine fûmes-nous entrés, que Charlotte se -mit à former un cercle de toutes les chaises; et, tout le monde -s'étant assis à sa prière, elle proposa un jeu.</p> - -<p>À ce mot, je vis plusieurs de nos jeunes gens, dans l'espoir d'un doux -gage, se rengorger d'avance et se donner un air aimable. «Nous allons -jouer <i>à compter</i>, dit-elle; faites attention! Je vais tourner toujours -de droite à gauche; il faut que chacun nomme le nombre qui lui tombe: -cela doit aller comme un feu roulant. Qui hésite ou se trompe reçoit -un soufflet, et ainsi de suite, jusqu'à mille.» C'était charmant à -voir! Elle tournait en rond, le bras tendu. Un, dit le premier; deux, le -second; trois, le suivant, etc. Alors elle alla plus vite, toujours plus -vite. L'un manque: paf! un soufflet. Le voisin rit, manque aussi: paf! -nouveau soufflet; et elle d'augmenter toujours de vitesse. J'en reçus -deux pour ma part, et crus remarquer avec un plaisir secret, qu'elle me -les appliquait plus fort qu'à tout autre. Des éclats de rire et un -vacarme universel mirent fin au jeu avant que l'on eût compté jusqu'à -mille. Alors les connaissances intimes se rapprochèrent. L'orage était -passé. Moi, je suivis Charlotte dans la salle. «Les soufflets, me -dit-elle en chemin, leur ont fait oublier le tonnerre et tout.» Je ne -pus rien répondre. «J'étais une des plus peureuses, continua-t-elle; -mais en affectant du courage pour en donner aux autres, je suis vraiment -devenue courageuse.» Nous nous approchâmes de la fenêtre. Le tonnerre -se faisait encore entendre dans le lointain; une pluie bienfaisante -tombait avec un doux bruit sur la terre; l'air était rafraîchi et nous -apportait par bouffées les parfums qui s'exhalaient des plantes. -Charlotte était appuyée sur son coude; elle promena ses regards sur la -campagne, elle les porta vers le ciel, elle les ramena sur moi, et je -vis ses yeux remplis de larmes. Elle posa sa main sur la mienne, et dit: -<i>Ô Klopstock!</i> Je me rappelai aussitôt l'ode sublime qui occupait sa -pensée, et je me sentis abîmé dans le torrent de sentiments qu'elle -versait sur moi en cet instant. Je ne pus le supporter; je me penchai -sur sa main, que je baisai eu la mouillant de larmes délicieuses; et de -nouveau je contemplai ses yeux... Divin Klopstock! que n'as-tu vu ton -apothéose dans son regard! et moi puissé-je n'entendre plus de ma vie -prononcer ton nom si souvent profané!</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_1" id="Footnote_9_1"></a><a href="#FNanchor_9_1"><span class="label">[9]</span></a>Nous nous voyons obligé de supprimer ce passage, afin de -ne causer de peine à personne, quelque peu d'importance que puisse -attacher un écrivain aux jugements d'une jeune fille et d'un jeune -homme à l'esprit aussi inconstant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_1" id="Footnote_10_1"></a><a href="#FNanchor_10_1"><span class="label">[10]</span></a>Ou a supprimé ici les noms de quelques-uns de nos -auteurs: celui qui partage le sentiment de Charlotte à leur égard -trouvera leurs noms dans son cœur; les autres n'en ont pas besoin.</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>19 juin.</h4> - - -<p>Je ne sais plus où dernièrement j'en suis resté de mon récit. Tout -ce que je sais, c'est qu'il était deux heures du matin quand je me -couchai, et que, si j'avais pu causer avec toi, au lieu d'écrire, je -t'aurais peut-être tenu jusqu'au grand jour.</p> - -<p>Je ne t'ai pas conté ce qui s'est passé à notre retour du bal; mais -le temps me manque aujourd'hui.</p> - -<p>C'était le plus beau lever de soleil; il était charmant de traverser -la forêt humide et les campagnes rafraîchies. Nos deux voisines -s'assoupirent. Elle me demanda si je ne voulais pas en faire autant. -«De grâce, me dit-elle, ne vous gênez pas pour moi.—Tant que je vois -ces yeux ouverts, lui répondis-je (et je la regardai fixement), je ne -puis fermer les miens.» Nous tînmes bon jusqu'à sa porte. Une -servante vint doucement nous ouvrir, et, sur ses questions, l'assura que -son père et les enfants se portaient bien et dormaient encore. Je la -quittai en lui demandant la permission de la revoir le jour même; elle -y consentit, et je l'ai revue. Depuis ce temps, soleil, lune, étoiles, -peuvent s'arranger à leur fantaisie; je ne sais plus quand il est jour, -quand il est nuit: l'univers autour de moi a disparu.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>21 juin.</h4> - - -<p>Je coule des jours aussi heureux que ceux que Dieu réserve à ses -élus; quelque chose qui m'arrive désormais, je ne pourrai pas dire que -je n'ai pas connu le bonheur, le bonheur le plus pur de la vie. Tu -connais mon Wahlheim, j'y suis entièrement établi; de là je n'ai -qu'une demi-lieue jusqu'à Charlotte; là je me sens moi-même, je jouis -do toute la félicité qui a été donnée à l'homme.</p> - -<p>L'aurais-je pensé, quand je prenais ce Wahlheim pour but de mes -promenades, qu'il était si près du ciel? Combien de fois, dans mes -longues courses, tantôt du haut de la montagne, tantôt de la plaine au -delà de la rivière, ai-je aperçu ce pavillon qui renferme aujourd'hui -tous mes vœux!</p> - -<p>Cher Wilhelm, j'ai réfléchi sur ce désir de l'homme de s'étendre, de -faire de nouvelles découvertes, d'errer çà et là; et aussi sur ce -penchant intérieur à se restreindre volontairement, à se borner, à -suivre l'ornière de l'habitude, sans plus s'inquiéter de ce qui est à -droite et à gauche.</p> - -<p>C'est singulier! lorsque je vins ici, et que de la colline je contemplai -cette belle vallée, comme je me sentis attiré de toutes parts! Ici le -petit bois... ah! si tu pouvais t'enfoncer sous son ombrage!... Là une -cime de montagne... ah! si de là tu pouvais embrasser la vaste -étendue!... Cette chaîne de collines et ces paisibles vallons.... oh! -que ne puis-je m'y égarer! J'y volais et je revenais sans avoir trouvé -ce que je cherchais. Il en est de l'éloignement comme de l'avenir: un -horizon immense, mystérieux, repose devant notre âme; le sentiment s'y -plonge comme notre œil, et nous aspirons à donner toute notre -existence pour nous remplir avec délices d'un seul sentiment grand et -majestueux. Nous courons, nous volons; mais, hélas! quand nous y -sommes, quand le lointain est devenu proche, rien n'est changé, et nous -nous retrouvons avec notre misère, avec nos étroites limites; et de -nouveau notre âme soupire après le bonheur qui vient de lui échapper.</p> - -<p>Ainsi le plus turbulent vagabond soupire à la fin après sa patrie, et -trouve dans sa cabane, auprès de sa femme, dans le cercle de ses -enfants, dans les soins qu'il se donne pour leur nourriture, les -délices qu'il cherchait vainement dans le vaste monde.</p> - -<p>Lorsque le matin, dès le lever du soleil, je me rends a mon cher -Wahlheim; que je cueille moi-même mes petits pois dans le jardin de mon -hôtesse, que je m'assieds pour les écosser en lisant mon Homère; que -je choisis un pot dans la petite cuisine; que je coupe du beurre, mets -mes pois au feu, les couvre, et m'assieds auprès pour les remuer de -temps en temps, alors je sens vivement comment les fiers amants de -Pénélope pouvaient tuer eux-mêmes, dépecer et faire rôtir les -bœufs et les pourceaux. Il n'y a rien qui me remplisse d'un sentiment -doux et vrai comme ces traits de la vie patriarcale, dont je puis, sans -affectation, grâce à Dieu, entrelacer ma vie.</p> - -<p>Que je suis heureux d'avoir un cœur fait pour sentir la joie innocente -et simple de l'homme qui met sur sa table le chou qu'il a lui-même -élevé! Il ne jouit pas seulement du chou, mais il se représente à la -fois la belle matinée où il le planta, les délicieuses soirées où -il l'arrosa, et le plaisir qu'il éprouvait chaque jour en le voyant -croître.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>29 juin.</h4> - - -<p>Avant-hier le médecin vint de la ville voir le bailli. Il me trouva à -terre, entouré des enfants de Charlotte. Les uns grimpaient sur moi, -les autres me pinçaient, moi je les chatouillais, et tous ensemble nous -faisions un bruit épouvantable. Le docteur, véritable poupée savante, -toujours occupé, en parlant, d'arranger les plis de ses manchettes et -d'étaler un énorme jabot, trouva cela au-dessous de la dignité d'un -homme sensé. Je m'en aperçus bien à sa mine. Je n'en fus point -déconcerté. Je lui laissai débiter les choses les plus profondes, et -je relevai le château de cartes que les enfants avaient renversé. -Aussi, de retour à la ville, le docteur n'a-t-il pas manqué de dire à -qui a voulu l'entendre que les enfants du bailli n'étaient déjà que -trop mal élevés, mais que ce Werther achevait maintenant de les gâter -tout à fait.</p> - -<p>Oui, mon ami, c'est aux enfants que mon cœur s'intéresse le plus sur -la terre. Quand je les examine, et que je vois dans ces petits êtres le -germe de toutes les vertus, de toutes les facultés qu'ils auront si -grand besoin de développer un jour; quand je découvre dans leur -opiniâtreté ce qui deviendra constance et force de caractère; quand -je reconnais dans leur pétulance et leurs espiègleries même l'humeur -gaie et légère qui les fera glisser à travers les écueils de la vie; -et tout cela si franc, si pur!... alors je répète sans cesse les -paroles du maître: <i>Si vous ne devenez semblable à l'un d'eux.</i> Et -cependant, mon ami, ces enfants, nos égaux, et que nous devrions -prendre pour modèles, nous les traitons comme nos sujets!... Il ne faut -pas qu'ils aient des volontés!... N'avons-nous pas les nôtres? Où -donc est notre privilège? Est-ce parce que nous sommes plus âgés et -plus sages! Dieu du ciel! tu vois de vieux enfants et de jeunes enfants, -et rien de plus; et depuis longtemps ton Fils nous a fait connaître -ceux qui te plaisent davantage. Mais ils croient en lui et ne -l'écoutent point (c'est encore là une ancienne vérité), et ils -rendent leurs enfants semblables à eux-mêmes, et... Adieu Wilhelm; je -ne veux pas radoter davantage là-dessus.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>1<sup>er</sup> juillet.</h4> - - -<p>Tout ce que Charlotte doit être pour un malade, je le sens à mon -pauvre cœur, bien plus souffrant que tel qui languit malade dans un -lit. Elle va passer quelques jours à la ville, chez une excellente -femme qui, d'après l'aveu des médecins, approche de sa fin, et, dans -ses derniers moments, veut voir Charlotte auprès d'elle.</p> - -<p>J'allai, la semaine dernière, visiter avec elle le pasteur de -Saint-***, petit village situé dans les montagnes, à une lieue d'ici. -Nous arrivâmes sur les quatre heures. Elle avait emmené sa sœur -cadette. Lorsque nous entrâmes dans la cour du presbytère, ombragée -par deux gros noyers, nous vîmes le bon vieillard assis sur un banc, à -la porte de la maison. Dès qu'il aperçut Charlotte, il sembla -reprendre une vie nouvelle; il oublia son bâton noueux, et se hasarda -à venir au-devant d'elle. Elle courut à lui, le força à se rasseoir, -se mit à ses côtés, lui présenta les salutations de son père, et -embrassa son petit garçon, un enfant gâté, quelque malpropre et -désagréable qu'il fût. Si tu avais vu comme elle s'occupait du -vieillard; comme elle élevait la voix pour se faire entendre de lui, -car il est à moitié sourd; comme elle lui racontait la mort subite de -jeunes gens robustes; comme elle vantait la vertu des eaux de Carlsbad, -en approuvant sa résolution d'y passer l'été prochain; comme elle -trouvait qu'il avait bien meilleur visage et l'air plus vif depuis -qu'elle ne l'avait vu! Pendant ce temps j'avais rendu mes devoirs à la -femme du pasteur. Le vieillard était tout à fait joyeux. Comme je ne -pus m'empêcher de louer les beaux noyers qui nous prêtaient un ombrage -si agréable, il se mit, quoique avec quelque difficulté, à nous faire -leur histoire. «Quant au vieux, dit-il, nous ignorons qui l'a planté: -les uns nomment tel pasteur, les autres tel autre. Mais le jeune est de -l'âge de ma femme, cinquante ans au mois d'octobre. Son père le planta -le matin du jour de sa naissance; elle vint au monde vers le soir. -C'était mon prédécesseur. On ne peut dire combien cet arbre lui -était cher: il ne me l'est certainement pas moins. Ma femme tricotait, -assise sur une poutre au pied de ce noyer, lorsque, pauvre étudiant, -j'entrai pour la première fois dans cette cour, il y a vingt-sept -ans.» Charlotte lui demanda où était sa fille: on nous dit qu'elle -était allée à la prairie, avec M. Schmidt, voir les ouvriers; et le -vieillard continua son récit. Il nous conta comment son prédécesseur -l'avait pris en affection, comment il plut à la jeune fille, comment il -devint d'abord le vicaire du père, et puis son successeur. Il venait à -peine de finir son histoire lorsque sa fille, accompagnée de M. -Schmidt, revint par le jardin. Elle fit à Charlotte l'accueil le plus -empressé et le plus cordial. Je dois avouer qu'elle ne me déplut pas. -C'est une petite brune, vive et bien faite, qui ferait passer -agréablement le temps à la campagne. Son amant (car nous donnâmes -tout de suite cette qualité à M. Schmidt), homme de bon ton, mais -très-froid, ne se mêla point de notre conversation, quoique Charlotte -l'y excitât sans cesse. Ce qui me fit le plus de peine, c'est que je -crus remarquer, à l'expression de sa physionomie, que c'était plutôt -par caprice ou mauvaise humeur que par défaut d'esprit qu'il se -dispensait d'y prendre part. Cela devint bientôt plus clair: car, dans -un tour de promenade que nous finies, Frédérique s'étant attachée à -Charlotte, et se trouvant aussi quelquefois seule avec moi, le visage de -M. Schmidt, déjà brun naturellement, se couvrit d'une teinte si -sombre, qu'il était temps que Charlotte me tirât par le bras et me fit -signe d'être moins galant auprès de Frédérique. Rien ne me fait tant -de peine que de voir les hommes se tourmenter mutuellement; mais je -souffre surtout quand des jeunes gens à la fleur de l'âge, et dont le -cœur serait disposé à s'ouvrir à tous les plaisirs, gâtent, par des -sottises, le peu de beaux jours qui leur sont réservés, sauf à -s'apercevoir trop tard de l'irréparable abus qu'ils en oui fait. Cela -m'agitait; et lorsque, le soir, de retour au presbytère, nous prîmes -le lait dans la cour, la conversation étant tombée sur les peines et -les plaisirs de la vie, je ne pus m'empêcher de saisir cette occasion -pour parler de toute ma force contre la mauvaise humeur. «Nous nous -plaignons souvent, dis-je, que nous avons si peu de beaux jours et tant -de mauvais; il me semble que la plupart du temps nous nous plaignons à -tort. Si notre cœur était toujours ouvert au bien que Dieu nous envoie -chaque jour, nous aurions alors assez de forces pour supporter le mal -quand il se présente.—Mais nous ne sommes pas maîtres de notre -humeur, dit la femme du pasteur; combien elle dépend du corps! On est -triste par tempérament; et, quand on souffre, rien ne plaît, on est -mal partout.» Je lui accordai cela. «Ainsi, traitons la mauvaise -humeur, continuai-je, comme une maladie, et demandons-nous s'il n'y a -point de moyen de guérison.—Oui, dit Charlotte; et je crois que du -moins nous y pouvons beaucoup. Je le sais par expérience. Si quelque -chose me tourmente et que je me sente attrister, je cours au jardin: à -peine ai-je chanté deux ou trois airs de danse en me promenant, que -tout est dissipé.—C'est ce que je voulais dire, repris-je: il en est -de la mauvaise humeur comme de la paresse, car c'est une espèce de -paresse, notre nature est fort encline à l'indolence; et, cependant, si -nous avons la force de nous évertuer, le travail se fait avec aisance, -et nous trouvons un véritable plaisir dans l'activité.» Frédérique -m'écoutait attentivement. Le jeune homme m'objecta que l'on n'était -pas maitre de soi-même, ou que du moins on ne pouvait pas commander à -ses sentiments. «Il s'agit ici, répliquai-je, d'un sentiment -désagréable dont chacun serait bien aise d'être délivré, et -personne ne connaît l'étendue de ses forces avant de les avoir mises -à l'épreuve. Assurément un malade consultera tous les médecins, et -il ne refusera pas le régime le plus austère, les potions les plus -amères, pour recouvrer sa santé si précieuse.» Je vis que le bon -vieillard s'efforçait de prendre part à notre discussion; j'élevai la -voix, en lui adressant la parole. «On prêche contre tant de vices, lui -dis-je; je ne sache point qu'on se soit occupé, en chaire, de la -mauvaise humeur<a name="FNanchor_11_1" id="FNanchor_11_1"></a><a href="#Footnote_11_1" class="fnanchor">[11]</a>.—C'est aux prédicateurs des villes à le faire, -répondit-il; les gens de la campagne ne connaissent pas l'humeur. Il -n'y aurait pourtant pas de mal d'en dire quelque chose de temps en -temps: ce serait une leçon pour nos femmes, au moins, et pour M. le -bailli.» Tout le monde rit, il rit lui-même de bon cœur, jusqu'à ce -qu'il lui prit une toux qui interrompit quelque temps notre entretien. -Le jeune homme reprit la parole: «Vous avez nommé la mauvaise humeur -un vice; cela me semble exagéré.—Pas du tout, lui répondis-je, si ce -qui nuit à soi-même et au prochain mérite ce nom. N'est-ce pas assez -que nous ne puissions pas nous rendre mutuellement heureux? faut-il -encore nous priver les uns les autres du plaisir que chacun peut goûter -au fond de son cœur? Nommez-moi l'homme de mauvaise humeur qui possède -assez de force pour la cacher, pour la supporter seul, sans troubler la -joie de ceux qui l'entourent. Ou plutôt la mauvaise humeur ne -vient-elle pas d'un mécontentement de nous-mêmes, d'un dépit causé -par le sentiment du peu que nous valons, auquel se joint l'envie -excitée par une folle vanité? Nous voyons des hommes heureux, qui ne -nous doivent rien de leur bonheur, et cela nous est insupportable.» -Charlotte sourit de la vivacité de mes expressions; une larme, que -j'aperçus dans les yeux de Frédérique, m'excita à continuer. -«Malheur à ceux, m'écriai-je, qui se servent du pouvoir qu'ils ont -sur un cœur pour lui ravir les jouissances pures qui y germent -d'elles-mêmes! Tous les présents, toutes les complaisances du monde, -ne dédommagent pas d'un moment de plaisir empoisonné par le dépit et -l'odieuse conduite d'un tyran!»</p> - -<p>Mon cœur était plein dans cet instant; mille souvenirs oppressaient -mon âme, et les larmes me vinrent aux yeux.</p> - -<p>«Si chacun de nous, m'écriai-je, se disait tous les jours: Tu n'as -d'autre pouvoir sur tes amis que de leur laisser leurs plaisirs, et -d'augmenter leur bonheur en le partageant avec eux. Est-il en ta -puissance, lorsque leur âme est agitée par une passion violente, ou -flétrie par la douleur, d'y verser une goutte de consolation?</p> - -<p>«Et lorsque l'infortunée que tu auras minée dans ses beaux jours -succombera enfin à sa dernière maladie; lorsqu'elle sera là, couchée -devant toi, dans le plus triste abattement; qu'elle lèvera au ciel des -yeux éteints, et que la sueur de la mort séchera sur son front; que, -debout devant son lit, comme un condamné, tu sentiras que tu ne peux -rien faire avec tout ton pouvoir; que tu seras déchiré d'angoisses, et -que vainement tu voudras tout donner pour faire passer dans cette pauvre -créature mourante un peu de confortassion, une étincelle de -courage!...»</p> - -<p>Le souvenir d'une scène semblable, dont j'ai été témoin, se -retraçait à mon imagination dans toute sa force. Je portai mon -mouchoir à mes yeux, et je quittai la société. La voix de Charlotte, -qui me criait: «Allons, partons!» me fit revenir à moi. Comme elle -m'a grondé en chemin sur l'exaltation que je mets à tout! que j'en -serais victime, que je devais me ménager! Ô cher ange! je veux vivre -pour toi.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_1" id="Footnote_11_1"></a><a href="#FNanchor_11_1"><span class="label">[11]</span></a>Nous avons maintenant un excellent sermon de Lavater sur -ce sujet, parmi ses sermons sur le livre de Jonas.</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>6 juillet.</h4> - - -<p>Elle est toujours près de sa mourante amie, et toujours la même; -toujours cet être bienfaisant, dont le regard adoucit les souffrances -et fait des heureux. Hier soir, elle alla se promener avec Marianne et -la petite Amélie; je le savais, je les rencontrai, et nous marchâmes -ensemble. Après avoir fait près d'une lieue et demie, nous -retournâmes vers la ville, et nous arrivâmes à cette fontaine qui -m'était déjà si chère, et qui maintenant me l'est mille fois -davantage. Charlotte s'assit sur le petit mur, nous restâmes devant -elle. Je regardai tout autour de moi, et je sentis revivre en moi le -temps où mon cœur était si seul. «Fontaine chérie, dis-je en -moi-même, depuis ce temps je ne me repose plus à ta douce fraîcheur, -et quelquefois, en passant rapidement près de toi, je ne t'ai pas même -regardée!» Je regardais en bas, et je vis monter la petite Amélie, -tenant un verre d'eau avec grande précaution. Je contemplai Charlotte, -et sentis tout ce que j'ai placé en elle. Cependant Amélie vint avec -son verre; Marianne voulut le lui prendre. «Non, s'écria l'enfant avec -l'expression la plus aimable, non! c'est à toi, Lolotte, à boire la -première.» Je fus si ravi de la vérité, de la bonté avec laquelle -elle disait cela, que je ne pus rendre ce que j'éprouvais qu'en prenant -la petite dans mes bras, et en l'embrassant avec tant de force qu'elle -se mit à pleurer et à crier: «Vous lui avez fait mal,» dit -Charlotte. J'étais consterné. «Viens, Amélie, continua-t-elle en la -prenant par la main pour descendre les marches; lave-toi dans l'eau -fraîche, vite, vite: ce ne sera rien.» Je restais à regarder avec -quel soin l'enfant se frottait les joues de ses petites mains -mouillées, et avec quelle bonne foi elle croyait que cette fontaine -merveilleuse enlevait toute souillure, et lui épargnerait la honte de -se voir pousser une vilaine barbe. Charlotte avait beau lui dire: -«C'est assez,» la petite continuait toujours de se frotter, comme si -beaucoup eût dû faire plus d'effet que peu. Je t'assure, Wilhelm, que -je n'assistai jamais avec plus de respect à un baptême; et lorsque -Charlotte remonta, je me serais volontiers prosterné devant elle, comme -devant un prophète qui vient d'effacer les iniquités d'une nation.</p> - -<p>Le soir, je ne pus m'empêcher, dans la joie de mon cœur, de raconter -cette scène à un homme que je supposais sensible, parce qu'il a de -l'esprit; mais je m'adressais bien! Il me dit que Charlotte avait eu -grand tort; qu'il ne fallait jamais rien faire accroire aux enfants; que -c'était donner naissance à une infinité d'erreurs et ouvrir la voie -à la superstition, contre laquelle il fallait, au contraire, les -prémunir de bonne heure. Je me rappelai qu'il avait fait baptiser un de -ses enfants il y a huit jours; je le laissai dire, et, dans le fond de -mon cœur, je restai fidèle à la vérité. Nous devons en user avec -les enfants comme Dieu en use avec nous, lui qui ne nous rend jamais -plus heureux que lorsqu'il nous laisse errer dans une douce illusion.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>8 juillet.</h4> - - -<p>Que l'on est enfant! quel prix on attache à un regard! que l'on est -enfant! Nous étions allés à Wahlheim. Les dames étaient en voiture. -Pendant la promenade, je crus voir dans les yeux noirs de Charlotte... -Je suis un fou; pardonne-moi. Il aurait fallu les voir, ces yeux! Pour -en finir (car je tombe de sommeil), quand il fallut revenir, les dames -montèrent en voiture. Le jeune W..., Selstadt, Audran et moi, nous -entourions le carrosse. L'on causa par la portière avec ces messieurs, -qui sont pleins de légèreté et d'étourderie. Je cherchais les yeux -de Charlotte. Ah! ils allaient de l'un à l'autre; mais moi, qui étais -entièrement, uniquement occupé d'elle, ils ne tombaient pas sur moi! -Mon cœur lui disait mille adieux, et elle ne me voyait point! La -voiture partit, et une larme vint mouiller ma paupière. Je la suivis -des yeux, et je vis sortir par la portière la coiffure de Charlotte; -elle se penchait pour regarder. Hélas! était-ce moi? Mon ami, je -flotte dans cette incertitude; c'est là ma consolation. Peut-être me -cherchait-elle du regard! peut-être! Bonne nuit. Oh! que je suis -enfant!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>10 juillet.</h4> - - -<p>Quelle sotte figure je fais en société lorsqu'on parle d'elle! Si tu -me voyais quand on me demande gravement si elle me plaît! <i>Plaire!</i> Je -hais ce mot à la mort! Quel homme ce doit être que celui à qui -Charlotte <i>plaît</i>, dont elle ne remplit pas tous les sens et tout -l'être! <i>Plaire!</i> Dernièrement quelqu'un me demandait si Ossian me -plaisait!</p> - - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>11 juillet.</h4> - - -<p>Madame M... est fort mal. Je prie pour sa vie, car je souffre avec -Charlotte. Je vois quelquefois Charlotte chez une amie. Elle m'a fait -aujourd'hui un singulier récit. Le vieux M... est un vilain avare qui a -bien tourmenté sa femme pendant toute sa vie, et qui la tenait serrée -de fort près; elle a cependant toujours su se tirer d'affaire. Il y a -quelques jours, lorsque le médecin l'eut condamnée, elle fit appeler -son mari en présence de Charlotte, et elle lui parla ainsi: «Il faut -que je t'avoue une chose qui, après ma mort, pourrait causer de -l'embarras et du chagrin. J'ai conduit jusqu'à présent notre ménage -avec autant d'ordre et d'économie qu'il m'a été possible; mais il -faut que tu me pardonnes de t'avoir trompé pendant trente ans. Au -commencement de notre mariage, tu fixas une somme très-modique pour la -table et les autres dépenses de la maison. Notre ménage devint plus -fort, notre commerce s'étendit; je ne pus jamais obtenir que tu -augmentasses en proportion la somme fixée. Tu sais que, dans le temps -de nos plus grandes dépenses, tu exigeas qu'elles fussent couvertes -avec sept florins par semaine. Je me soumis; mais chaque semaine je -prenais le surplus dans ta caisse, ne craignant pas qu'on soupçonnât -la maîtresse de la maison de voler ainsi chez elle. Je n'ai rien -dissipé. Pleine de confiance, je serais allée au-devant de -l'éternité sans faire cet aveu; mais celle qui dirigera le ménage -après moi n'aurait pu se tirer d'affaire avec le peu que tu lui aurais -donné, et tu aurais toujours soutenu que ta première femme n'avait pas -eu besoin de plus.»</p> - -<p>Je m'entretins avec Charlotte de l'inconcevable aveuglement de l'esprit -humain. Il est incroyable qu'un homme ne soupçonne pas quelques dessous -de cartes, lorsque, avec sept florins, on fait face à des dépenses qui -doivent monter au double. J'ai cependant connu des personnes qui ne se -seraient pas étonnées de voir dans leur maison l'inépuisable cruche -d'huile du prophète.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>15 juillet.</h4> - - -<p>Non, je ne me trompe pas! je lis dans ses yeux noirs le sincère -intérêt qu'elle prend à moi et à mon sort. Oui, je sens, et -là-dessus je puis m'en rapporter à mon cœur, je sens qu'elle... Oh! -l'oserai-je? oserai-je prononcer ce mot qui vaut le ciel?... Elle -m'aime!</p> - -<p>Elle m'aime! combien je me deviens cher à moi-même! combien... j'ose -te le dire, à toi, tu m'entendras... combien je m'adore depuis qu'elle -m'aime!</p> - -<p>Est-ce présomption, témérité, ou ai-je bien le sentiment de ma -situation?... Je ne connais pas l'homme que je craignais de rencontrer -dans le cœur de Charlotte; et pourtant, lorsqu'elle parle de son -prétendu avec tant de chaleur, avec tant d'affection, je suis comme -celui à qui l'on enlève ses titres et ses honneurs, et qui est forcé -de rendre son épée.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>16 juillet.</h4> - - -<p>Oh! quel feu court dans toutes mes veines lorsque par hasard mon doigt -touche le sien, lorsque nos pieds se rencontrent sous la table! Je me -retire comme du feu; mais une force secrète m'attire de nouveau; il me -prend un vertige; le trouble est dans tous mes sens. Ah! son innocence, -la pureté de son âme, ne lui permettent pas de concevoir combien les -plus légères familiarités me mettent à la torture! Lorsqu'en parlant -elle pose sa main sur la mienne, que dans la conversation elle se -rapproche de moi, que son haleine peut atteindre mes lèvres, alors je -crois que je vais m'anéantir, comme si j'étais frappé de la foudre. -Et, Wilhelm, si j'osais jamais... cette pureté du ciel, cette -confiance... Tu me comprends. Non, mon cœur n'est pas si corrompu! mais -faible! bien faible! et n'est-ce pas là de la corruption?</p> - -<p>Elle est sacrée pour moi; tout désir se tait en sa présence. Je ne -sais ce que je suis quand je suis auprès d'elle: c'est comme si mon -âme se versait et coulait dans tous mes nerfs. Elle a un air qu'elle -joue sur le clavecin avec la suavité d'un ange, si simplement et avec -tant d'âme! C'est son air favori, et il me remet de toute peine, de -tout trouble, de toute idée sombre, dès qu'elle en joue seulement la -première note.</p> - -<p>Aucun prodige de la puissance magique que les anciens attribuaient à la -musique ne me parait maintenant invraisemblable: ce simple chant a sur -moi tant de puissance! et comme elle sait me le faire entendre à -propos, dans des moments où je serais homme à me tirer une halle dans -la tête! Alors l'égarement et les ténèbres de mon âme se dissipent, -et je respire de nouveau plus librement.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>18 juillet.</h4> - - -<p>Wilhelm, qu'est-ce que le monde pour notre cœur sans l'amour? ce qu'une -lanterne magique est sans lumière: à peine y introduisez-vous le -flambeau, qu'aussitôt les images les plus variées se peignent sur la -muraille; et lors même que tout cela ne serait que fantômes, encore -ces fantômes font-ils notre bonheur quand nous nous tenons là, -éveillés, et que, comme des enfants, nous nous extasions sur ces -apparitions merveilleuses. Aujourd'hui je ne pouvais aller voir -Charlotte; j'étais emprisonné dans une société d'où il n'y avait -pas moyen de m'échapper. Que faire? J'envoyai chez elle mon domestique, -afin l'avoir au moins près de moi quelqu'un qui eut approché Telle -dans la journée. Avec quelle impatience j'attendais son retour! avec -quelle joie je le revis! Si j'avais osé, je me serais jeté à son cou, -et je l'aurais embrassé.</p> - -<p>On prétend que la pierre de Bologne, exposée au soleil, se pénètre -de ses rayons, et éclaire quelque temps dans la nuit. Il en était -ainsi pour moi de ce jeune homme. L'idée que les yeux de Charlotte -s'étaient arrêtés sur ses traits, sur ses joues, sur les boutons et -le collet de son habit, me rendait tout cela si cher, si sacré! Je -n'aurais pas donné ce garçon pour mille écus! sa présence me faisait -tant de bien!... Dieu te préserve d'en rire, Wilhelm! Sont-ce là des -fantômes? est-ce une illusion que d'être heureux?</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>19 juillet.</h4> - - -<p>Je la verrai! voilà mon premier mol lorsque je m'éveille, et qu'avec -sérénité je regarde le soleil levant; je la verrai! Et alors je n'ai -plus, pour toute la journée, aucun autre désir. Tout va là, tout -s'engouffre dans cette perspective.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>20 juillet.</h4> - - -<p>Votre idée de me faire partir avec l'ambassadeur de *** ne sera pas -encore la mienne. Je n'aime pas la dépendance, et de plus tout le monde -sait que cet homme est des plus difficiles à vivre. Ma mère, dis-tu, -voudrait me voir une occupation: cela m'a fait rire. Ne suis-je donc pas -occupé à présent? Et, au fond, n'est-ce pas la même chose que je -compte des pois ou des lentilles? Tout dans cette vie aboutit à des -niaiseries; et celui qui, pour plaire aux autres, sans besoin et sans -goût, se tue à travailler pour de l'argent, pour des honneurs, ou pour -tout ce qu'il vous plaira, est à coup sur un imbécile.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>24 juillet.</h4> - - -<p>Puisque tu tiens tant à ce que je ne néglige pas le dessin, je ferais -peut-être mieux de me taire sur ce point, que de t'avouer que depuis -longtemps je m'en suis bien peu occupé.</p> - -<p>Jamais je ne fus plus heureux, jamais ma sensibilité pour la nature, -jusqu'au caillou, jusqu'au brin d'herbe, ne fut plus pleine et plus -vive; et cependant... je ne sais comment m'exprimer... mon imagination -est devenue si faible, tout nage et vacille tellement devant mon âme, -que je ne puis saisir un contour; mais je me figure que, si j'avais de -l'argile ou de la cire, je réussirais mieux. Si cela dure, je prendrai -de l'argile et je la pétrirai, dussé-je ne faire que des boulettes.</p> - -<p>J'ai commencé déjà trois fois le portrait de Charlotte, et trois fois -je me suis fait honte; cela me chagrine d'autant plus, qu'il y a peu de -temps je réussissais fort bien à saisir la ressemblance. Je me suis -donc borné à prendre sa silhouette, et il faudra bien que je m'en -contente.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>26 juillet.</h4> - - -<p>Oui, chère Charlotte, je m'acquitterai de tout. Seulement donnez-moi -plus souvent des commissions; donnez-m'en bien souvent. Je vous prie -d'une chose: plus de sable sur les billets que vous m'écrivez! -Aujourd'hui je portai vivement votre lettre à mes lèvres, et le sable -craqua sous mes dents.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>26 juillet.</h4> - - -<p>Je me suis déjà proposé bien des fois de ne pas la voir si souvent. -Mais le moyen de tenir cette résolution? Chaque jour je succombe à la -tentation. Tous les soirs je me dis avec un serment: «Demain tu ne la -verras pas;» et lorsque le matin arrive, je trouve quelque raison -invincible de la voir; et avant que je m'en aperçoive, je suis auprès -d'elle. Tantôt elle m'a dit le soir: «Vous viendrez demain, n'est-ce -pas?» Qui pourrait ne pas y aller? Tantôt elle m'a donné une -commission, et je trouve qu'il est plus convenable de lui porter -moi-même la réponse. Ou bien la journée est si belle! je vais à -Wahlheim, et quand j'y suis... il n'y a plus qu'une demi-lieue jusque -chez elle! je suis trop près de son atmosphère...... Son voisinage -m'attire.... et m'y voilà encore! Ma grand'mère nous faisait un conte -d'une montagne d'aimant: les vaisseaux qui s'en approchaient trop -perdaient tout à coup leurs ferrements; les clous volaient à la -montagne, et les malheureux matelots s'abîmaient entre les planches qui -croulaient sous leurs pieds.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>30 juillet.</h4> - - -<p>Albert est arrivé, et moi je vais partir. Fût-il le meilleur, le plus -généreux des hommes, et lors même que je serais disposé à -reconnaître sa supériorité sur moi à tous égards, il me serait -insupportable de le voir posséder sous mes yeux tant de perfections!... -Posséder!..... Il suffit, mon ami; le prétendu est arrivé! C'est un -homme honnête et bon, qui mérite qu'on l'aime. Heureusement je -n'étais pas présent à sa réception; j'aurais eu le cœur trop -déchiré. Il est si bon, qu'il n'a pas encore embrassé une seule fois -Charlotte en ma présence. Que Dieu l'en récompense! bien que le -respect qu'il témoigne à cette jeune femme me force à l'aimer. Il -semble me voir avec plaisir, et je soupçonne que c'est l'ouvrage de -Charlotte, plutôt que l'effet de son propre mouvement: car là-dessus -les femmes sont très-adroites, et elles ont raison; quand elles peuvent -entretenir deux adorateurs en bonne intelligence, quelque rare que cela -soit, c'est tout profit pour elles.</p> - -<p>Du reste, je ne puis refuser mon estime à Albert. Son calme parfait -contraste avec ce caractère ardent et inquiet que je ne puis cacher. Il -est homme de sentiment, et apprécie ce qu'il possède en Charlotte. Il -parait peu sujet à la mauvaise humeur; et tu sais que, de tous les -défauts des hommes, c'est celui que je hais le plus.</p> - -<p>Il me considère comme un homme qui a quelque mérite; mon attachement -pour Charlotte, le vif intérêt que je prends à tout ce qui la touche, -augmentent son triomphe, et il l'en aime d'autant plus. Je n'examine pas -si quelquefois il ne la tourmente point par quelque léger accès de -jalousie: à sa place, j'aurais au moins de la peine à me défendre -entièrement de ce démon.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, le bonheur que je goûtais près de Charlotte a -disparu. Est-ce folie? est-ce stupidité? Qu'importe le nom! la chose -parle assez d'elle-même! Avant l'arrivée d'Albert, je savais tout ce -que je sais maintenant; je savais que je n'avais point de prétentions -à former sur elle, et je n'en formais aucune... j'entends autant qu'il -est possible de ne rien désirer à la vue de tant de charmes... Et -aujourd'hui l'imbécile s'étonne et ouvre de grands yeux, parce que -l'autre arrive en effet, et lui enlève la belle.</p> - -<p>Je grince les dents, et je m'indigne contre ceux qui peuvent dire qu'il -faut que je me résigne, puisque la chose ne peut être autrement... -Délivrez-moi de ces automates. Je cours les forêts, et lorsque je -reviens près de Charlotte, que je trouve Albert auprès d'elle dans le -petit jardin, sous le berceau, et que je me sens forcé de ne pas aller -plus loin, je deviens fou à lier, et je fais mille extravagances. -«Pour l'amour de Dieu, me disait Charlotte aujourd'hui, je vous en -prie, plus de scène comme celle d'hier soir! Vous êtes effrayant quand -vous êtes si gai!» Entre nous, j'épie le moment où des affaires -appellent Albert au dehors: aussitôt je suis près d'elle, et je suis -toujours content quand je la trouve seule.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>8 août.</h4> - - -<p>De grâce, mon cher Wilhelm, ne crois pas que je pensais à toi quand je -traitais d'insupportables les hommes qui exigent de nous de la -résignation dans les maux inévitables. Je n'imaginais pas, en -vérité, que tu pusses être de cette opinion; et pourtant, au fond, tu -as raison. Seulement une observation, mon cher. Dans ce monde, il est -très-rare que tout aille par oui ou par non. Il y a dans les sentiments -et la manière d'agir autant de nuances qu'il y a de degrés depuis le -nez aquilin jusqu'au nez camus.</p> - -<p>Tu ne trouveras donc pas mauvais que, tout en reconnaissant la justesse -de ton argument, j'échappe pourtant à ton dilemme.</p> - -<p>«<i>Ou</i> tu as quelque espoir de réussir auprès de Charlotte, dis-tu, -<i>ou</i> tu n'en as point.» Bien! «Dans le premier cas, cherche à -réaliser cet espoir et à obtenir l'accomplissement de tes vœux; dans -le second, ranime ton courage, et délivre-toi d'une malheureuse passion -qui finira par consumer tes forces.» Mon ami, cela est bien dit.... et -bientôt dit!</p> - -<p>Et ce malheureux, dont la vie s'éteint, minée par une lente et -incurable maladie, peux-tu exiger de lui qu'il mette fin à ses -tourments par un coup de poignard? et le mal qui dévore ses forces ne -lui ôte-t-il pas en même temps le courage de s'en délivrer?</p> - -<p>Tu pourrais, à la vérité, m'opposer une comparaison du même genre: -«Qui n'aimerait mieux se faire amputer un bras que de risquer sa vie -par peur et par hésitation?» Je ne sais pas trop... Mais ne nous -jetons pas des comparaisons à la tête. En voilà bien assez. Oui, mon -ami, il me prend quelquefois un accès de courage exalté, sauvage; et -alors... si je savais seulement où?... j'irais.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>Le même jour au soir.</h4> - - -<p>Mon journal, que je négligeais depuis quelque temps, m'est tombé -aujourd'hui sous la main. J'ai été étonné de voir que c'est bien -sciemment que j'ai fait pas à pas tant de chemin. J'ai toujours vu si -clairement ma situation! et je n'en ai pas moins agi comme un enfant. -Aujourd'hui je vois tout aussi clair, et il n'y a pas plus d'apparence -que je me corrige.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>10 août.</h4> - - -<p>Je pourrais mener la vie la plus douce, la plus heureuse, si je n'étais -pas un fou. Des circonstances aussi favorables que celles où je me -trouve se réunissent rarement pour rendre un homme heureux. Tant il est -vrai que c'est notre cœur seul qui fait son malheur ou sa félicité... -Être membre de la famille la plus aimable; me voir aimé du père comme -un fils, des jeunes enfants comme un père; et de Charlotte!... Et cet -excellent Albert, qui ne trouble mon bonheur par aucune marque d'humeur, -qui m'accueille si cordialement, pour qui je suis, après Charlotte, ce -qu'il aime le mieux au monde!... Mon ami, c'est un plaisir de nous -entendre lorsque nous nous promenons ensemble, et que nous nous -entretenons de Charlotte: on n'a jamais rien imaginé de plus ridicule -que notre situation; et cependant, dans ces moments, plus d'une fois les -larmes me viennent aux yeux.</p> - -<p>Quand il me parie de la digne mère de Charlotte, quand il me raconte -comment, en mourant, elle remit à sa fille son ménage et ses enfants, -et lui recommanda sa fille à lui-même; comment dès lors un nouvel -esprit anima Charlotte; comment elle est devenue, pour les soins du -ménage, et de toute manière, une véritable mère; comme aucun instant -ne se passe pour elle sans sollicitude et sans travail, et comment sa -vivacité, sa gaieté ne l'ont pourtant jamais quittée;... alors je -marche nonchalamment à côté de lui, et je cueille des fleurs sur le -chemin; je les réunis soigneusement dans un bouquet, et je les jette -dans le torrent, et je les suis de l'œil pour les voir enfoncer petit -à petit... Je ne sais si je l'ai écrit qu'Albert restera ici, et qu'il -va obtenir de la cour, où il est très-bien vu, un emploi dont le -revenu est fort honnête. Pour l'ordre et l'aptitude aux affaires, j'ai -rencontré peu de personnes qu'on pût lui comparer.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>12 août.</h4> - - -<p>En vérité, Albert est le meilleur homme qui soit sous le ciel. J'ai eu -hier avec lui une singulière scène. J'étais allé le voir pour -prendre congé de lui, car il m'avait pris fantaisie de faire un tour à -cheval dans les montagnes; et c'est même de là que je t'écris en ce -moment. En allant et venant dans sa chambre, j'aperçus ses pistolets. -«Prêtez-moi vos pistolets pour mon voyage? lui dis-je.—Je ne demande -pas mieux, répondit-il; mais vous prendrez la peine de les charger: ils -ne sont là que pour la forme.» J'en détachai un, et il continua: -«Depuis que ma prévoyance m'a joué un si mauvais tour, je ne veux -plus rien avoir à démêler avec de pareilles armes.» Je fus curieux -de savoir ce qui lui était arrivé. «J'étais allé, reprit-il, passer -trois mois à la campagne, chez un de mes amis; j'avais une paire de -pistolets non chargés, et je dormais tranquille. Un après-dîner, que -le temps était pluvieux et que j'étais à ne rien faire, je ne sais -comment il me vint dans l'idée que nous pourrions être attaqués, que -je pourrais avoir besoin de mes pistolets, et que...... Vous savez -comment cela va. Je les donnai au domestique pour les nettoyer et les -charger. Il se mit à badiner avec la servante en cherchant à lui faire -peur, et, Dieu sait comment, le pistolet part, la baguette étant encore -dans le canon, la baguette va frapper la servante à la main droite et -lui fracasse le pouce. J'eus à supporter les cris, les lamentations, et -il me fallut encore payer le traitement. Aussi, depuis cette époque, -mes armes ne sont-elles jamais chargées. Voyez, mon cher, à quoi sert -la prévoyance! Ou ne voit jamais le danger. Cependant...» Tu sais que -j'aime beaucoup Albert; mais je n'aime pas ses <i>cependant</i>: car n'est-il -pas évident que toute règle générale a des exceptions? Mais telle -est la scrupuleuse équité de cet excellent homme: quand il croit avoir -avancé quelque chose d'exagéré, de trop général ou de douteux, il -ne cesse de limiter, de modifier, d'ajouter ou de retrancher, jusqu'à -ce qu'il ne reste plus rien de sa proposition. À cette occasion il se -perdit dans son texte. Bientôt je n'entendis plus un mot de ce qu'il -disait; je tombai dans des rêveries; puis tout à coup je m'appliquai -brusquement la bouche du pistolet sur le front, au-dessus il droit. -«Fi! dit Albert eu me reprenant l'arme, que signifie cela?—Il n'est -pas chargé, lui répondis-je.—Et s'il l'était, à quoi bon? -ajouta-t-il avec impatience. Je ne puis concevoir comment un homme peut -être assez fou pour se brûler la cervelle: l'idée seule m'en fait -horreur.</p> - -<p>—Vous autres hommes, m'écriai-je, vous ne pouvez parler de rien sans -dire tout d'abord: <i>Cela est fou, cela est sage, cela est bon, cela est -mauvais!</i> Qu'est-ce que cela veut dire? Avez-vous approfondi les -véritables motifs d'une action? avez-vous démêlé les raisons qui -l'ont produite, qui devaient la produire? Si vous aviez fait cela, vous -ne seriez pas si prompts dans vos jugements.</p> - -<p>—Vous conviendrez, dit Albert, que certaines actions sont et restent -criminelles, quels qu'en soient les motifs.»</p> - -<p>Je haussai les épaules, et je lui accordai ce point. «Cependant, mon -cher, continuai-je, il se trouve encore ici quelques exceptions. Sans -aucun doute le vol est un crime; mais l'homme qui, pour s'empêcher de -mourir de faim, lui et sa famille, se laisse entraîner au vol, -mérite-t-il la pitié ou le châtiment? Qui jettera la première pierre -à l'époux outragé qui, dans sa juste fureur, immole une infidèle et -son vil séducteur? à cette jeune fille qui, dans un moment de délire, -s'abandonne aux charmes entrainants de l'amour? Nos lois mêmes, ces -froides pédantes, se laissent toucher, et retiennent leurs coups.</p> - -<p>—Ceci est autre chose, reprit Albert: car un homme emporté par une -passion trop forte perd la faculté de réfléchir, et doit être -regardé comme un homme ivre ou comme un insensé.</p> - -<p>—Voilà bien mes gens raisonnables! m'écriai-je en souriant. Passion! -ivresse! folie! Hommes moraux! vous êtes d'une impassibilité -merveilleuse. Vous injuriez l'ivrogne, vous vous détournez de -l'insensé; vous passez outre comme le prêtre, et remerciez Dieu, comme -le pharisien, de ce qu'il ne vous a pas faits semblables à l'un d'eux. -J'ai été plus d'une fois pris de vin, et souvent mes passions ont -approché de la démence, et je ne me repens ni de l'un ni de l'autre; -car j'ai appris à concevoir comment tous les hommes extraordinaires qui -ont fait quelque chose de grand, quelque chose qui semblait impossible, -ont dû de tout temps être déclarés par la foule ivres et insensés.</p> - -<p>«Et, dans la vie ordinaire même, n'est-il pas insupportable d'entendre -dire, quand un homme fait une action tant soit peu honnête, noble et -inattendue: Cet homme est ivre ou fou? Rougissez, car c'est à vous de -rougir, vous qui n'êtes ni ivres ni fous!</p> - -<p>—Voilà encore de vos extravagances! dit Albert. Vous exagérez tout; -et, à coup sûr, vous avez ici le tort d'assimiler le suicide, dont il -est question maintenant, aux actions qui demandent de l'énergie, tandis -qu'on ne peut le regarder que comme une faiblesse: car, de bonne foi, il -est plus aisé de mourir que de supporter avec constance une vie pleine -de tourments.»</p> - -<p>Peu s'en fallut que je ne rompisse l'entretien: car rien ne met hors des -gonds comme de voir quelqu'un venir avec un lieu commun insignifiant, -lorsque je parle de cœur. Je me retins cependant: j'avais déjà si -souvent entendu ce lieu commun, et je m'en étais indigné tant de fois! -Je lui répliquai avec un peu de vivacité: «Vous appelez cela -faiblesse! Je vous en prie, ne vous laissez pas séduire par -l'apparence. Un peuple gémit sous le joug insupportable d'un tyran: -oserez-vous l'appeler faible lorsqu'enfin il se lève et brise ses -chaînes? Cet homme qui voit les flammes menacer sa maison, et dont la -frayeur tend tous les muscles, qui enlève aisément des fardeaux que de -sang-froid il aurait à peine remués; cet autre, qui, furieux d'un -outrage, attaque six hommes et les terrasse, oserez-vous bien les -appeler faibles? Eh! mon ami, si des efforts sont de la force, comment -des efforts extrêmes seraient-ils le contraire?» Albert me regarda, et -dit: «Je vous demande pardon; mais les exemples que vous venez de citer -ne me semblent point applicables ici.—C'est possible, repartis-je; on -m'a déjà souvent reproché que mes raisonnements touchaient au -radotage. Voyons donc si nous ne pourrons pas nous représenter d'une -autre manière ce qui doit se passer dans l'âme d'un homme qui se -détermine à rejeter le fardeau de la vie, ce fardeau si cher à -d'autres: car nous n'avons vraiment le droit de juger une chose -qu'autant que nous la comprenons.</p> - -<p>«La nature humaine a ses bornes, continuai-je; elle peut, jusqu'à un -certain point, supporter la joie, la peine, la douleur; ce point passé, -elle succombe. La question n'est donc pas de savoir si un homme est -faible ou s'il est fort, mais s'il peut soutenir le poids de ses -souffrances, qu'elles soient morales ou physiques; et je trouve aussi -étonnant que l'on nomme lâche le malheureux qui se prive de la vie, -que si l'on donnait ce nom au malade qui succombe à une fièvre -maligne.</p> - -<p>—Voilà un étrange paradoxe! s'écria Albert.—Cela est plus vrai que -vous ne croyez, répondis-je. Vous conviendrez que nous qualifions de -maladie mortelle celle qui attaque le corps avec tant de violence que -les forces de la nature sont en partie détruites, en partie affaiblies, -en sorte qu'aucune crise salutaire ne peut plus rétablir le cours -ordinaire de la vie.</p> - -<p>«Eh bien! mon ami, appliquons ceci à l'esprit. Regardez l'homme dans -sa faiblesse; voyez comme des impressions agissent sur lui, comme des -idées se fixent en lui, jusqu'à ce qu'enfin la passion toujours -croissante le prive de toute force de volonté, et le perde.</p> - -<p>«Et vainement un homme raisonnable et de sang-froid, qui contemplera -l'état de ce malheureux, lui donnera-t-il de beaux conseils; il ne lui -sera pas plus utile que l'homme sain ne l'est au malade, à qui il ne -saurait communiquer la moindre partie de ses forces.»</p> - -<p>J'avais trop généralisé mes idées pour Albert. Je lui rappelai une -jeune fille que l'on trouva morte dans l'eau, il y a quelque temps, et -je lui répétai son histoire. C'était une bonne créature, tout -entière à ses occupations domestiques, travaillant toute la semaine, -et n'ayant d'autre plaisir que de se parer le dimanche de quelques -modestes atours achetés à grand'peine, d'aller, avec ses compagnes, se -promener aux environs de la ville, ou de danser quelquefois aux grandes -fêtes, et qui quelquefois aussi passait une heure de loisir à causer -avec une voisine au sujet d'une rixe ou d'une médisance. Enfin la -nature lui fait sentir d'autres besoins, qui s'accroissent encore par -les flatteries des hommes. Ses premiers plaisirs lui deviennent peu à -peu insipides, jusqu'à ce qu'elle rencontre un homme vers lequel un -sentiment inconnu l'entraîne irrésistiblement, sur lequel elle fonde -toutes ses espérances, pour lequel tout le monde autour d'elle est -oublié. Elle ne voit plus, n'entend plus, ne désire plus que lui seul. -Comme elle n'est pas corrompue par les frivoles jouissances de la -vanité et de la coquetterie, ses désirs vont droit au but: elle veut -lui appartenir, elle veut devoir à un lien éternel le bonheur qu'elle -cherche et tous les plaisirs après lesquels elle aspire. Des promesses -réitérées qui mettent le sceau à toutes ses espérances, de -téméraires caresses qui augmentent ses désirs, s'emparent de toute -son âme. Elle nage dans un délicieux sentiment d'elle-même, dans un -avant-goût de tous les plaisirs; elle est montée au plus haut; elle -tend enfin ses bras pour embrasser tous ses désirs... Et son amant -l'abandonne. La voilà glacée, privée de connaissance, devant un -abîme. Tout est obscurité autour d'elle; aucune perspective, aucune -consolation, aucun bon pressentiment: car celui-là l'a délaissée dans -lequel seul elle sentait son existence! Elle ne voit point le vaste -univers qui est devant elle, ni le nombre de ceux qui pourraient -remplacer la perte qu'elle a faite. Aveuglée, accablée de l'excessive -peine de son cœur, elle se précipite, pour étouffer tous ses -tourments, dans une mort qui tout embrasse et tout termine. «Voilà -l'histoire de bien des hommes. Dites-moi, Albert, n'est-ce pas la même -marche que celle de la maladie? La nature ne trouve aucune issue pour -sortir du labyrinthe des forces déréglées et agissantes en sens -contraires, et l'homme doit mourir.</p> - -<p>«Malheur à celui qui oserait dire: L'insensée! si elle eût attendu, -si elle eût laissé agir le temps, son désespoir se serait calmé; -elle aurait trouvé bientôt un consolateur. C'est comme si l'on disait: -L'insensé, qui meurt de la fièvre! s'il avait attendu que ses forces -fussent revenues, que son sang fût purifié, tout se serait rétabli, -et il vivrait encore aujourd'hui.»</p> - -<p>Albert, qui ne trouvait point encore cette comparaison frappante, me fit -des objections, entre autres celle-ci. Je venais de citer une jeune -fille simple et bornée; mais il ne pouvait concevoir comment on -excuserait un homme d'esprit, dont les facultés sont plus étendues et -qui saisit mieux tous les rapports. «Mon ami, m'écriai-je, l'homme est -toujours l'homme; la petite dose d'esprit que l'un a de plus que l'autre -fait bien peu dans la balance, quand les passions bouillonnent et que -les bornes prescrites à l'humanité se font sentir. Il y a plus... Mais -nous en parlerons un autre jour,» lui dis-je, en prenant mon chapeau. -Oh! mon cœur était si plein! Nous nous séparâmes sans nous être -entendus. Il est si rare dans ce monde que l'on s'entende!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>15 août.</h4> - - -<p>Il est pourtant vrai que rien dans le monde ne nous rend nécessaires -aux autres comme l'affection que nous avons pour eux. Je sens que -Charlotte serait fâchée de me perdre, et les enfants n'ont d'autre -idée que celle de me voir toujours revenir le lendemain. J'étais allé -aujourd'hui accorder le clavecin de Charlotte; je n'ai jamais pu y -parvenir, car tous ces espiègles me tourmentaient pour avoir un conte, -et Charlotte elle-même décida qu'il fallait les satisfaire. Je leur -distribuai leur goûter: ils acceptent maintenant leur pain aussi -volontiers de moi que de Charlotte. Je leur contai ensuite la -merveilleuse histoire de la princesse servie par des mains enchantées. -J'apprends beaucoup à cela, je t'assure, et je suis étonné de -l'impression que ces récits produisent sur les enfants. S'il m'arrive -d'inventer un incident, et de l'oublier quand je répète le conte, ils -s'écrient aussitôt: «C'était autrement la première fois;» si bien -que je m'exerce maintenant à leur réciter chaque histoire comme un -chapelet, avec les mêmes inflexions de voix, les mêmes cadences, et -sans y rien changer. J'ai vu par là qu'un auteur qui, à une seconde -édition, fait des changements à un ouvrage d'imagination, nuit -nécessairement à son livre, l'eût-il rendu réellement meilleur. La -première impression nous trouve dociles, et l'homme est fait de telle -sorte qu'on peut lui persuader les choses les plus extraordinaires; mais -aussi, quand il a accepté une chose, quand il se l'est bien gravée -dans la tête, malheur à celui qui voudrait l'effacer et la détruire!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>18 août.</h4> - - -<p>Pourquoi faut-il que ce qui fait la félicité de l'homme devienne aussi -la source de son malheur?</p> - -<p>Cette ardente sensibilité de mon cœur pour la nature et la vie, qui -m'inondait de tant de volupté, qui du monde autour de moi faisait un -paradis, me devient maintenant un insupportable bourreau, un mauvais -génie qui me poursuit en tous lieux. Lorsque autrefois du haut du -rocher je contemplais, par delà le fleuve, la fertile vallée jusqu'à -la chaîne de ces collines; que je voyais tout germer et sourdre autour -de moi; que je regardais ces montagnes couvertes de grands arbres -touffus depuis leur pied jusqu'à leur cime, ces vallées ombragées -dans tous leurs creux de petits bosquets riants, et comme la tranquille -rivière coulait entre les roseaux agités, et réfléchissait le léger -nuage que le doux vent du soir promenait sur le ciel en le balançant; -qu'alors j'entendais les oiseaux animer autour de moi la forêt; que je -voyais des millions d'essaims de moucherons danser gaiement dans le -dernier rayon rouge du soleil, dont le dernier regard mourant délivrait -et faisait sortir de l'herbe le hanneton bourdonnant; que le bruissement -et l'activité autour de moi rappelaient mon attention sur mon rocher, -et que la mousse qui arrache à la pierre sa nourriture, et le genêt -qui croît le long de l'aride colline de sable, m'indiquaient cette vie -intérieure, mystérieuse, toujours active, toute-puissante, qui anime -la nature!... comme je faisais entrer tout cela dans mon cœur! Je me -sentais comme déifié par ce torrent qui me traversait, et les -majestueuses formes du monde infini vivaient et se mouvaient dans mon -âme. Je me voyais environné d'énormes montagnes; des précipices -étaient devant moi, et des rivières d'orage s'y plongeaient; des -fleuves coulaient sous mes pieds, et je voyais, dans les profondeurs de -la terre, agir et réagir toutes les forces impénétrables qui créent, -et fourmiller sous la terre et sous le ciel les innombrables races des -êtres vivants. Tout, tout est peuplé sous mille formes différentes; -et puis les hommes, dans leurs petites maisons, iront se confortant et -se faisant illusion les uns aux autres, et régneront en idée sur le -vaste univers! Pauvre insensé, qui crois tout si peu de chose, parce -que tu es si petit! Depuis les montagnes inaccessibles du désert, -qu'aucun pied ne toucha, jusqu'au bout de l'océan inconnu, souffle -l'esprit de celui qui crée éternellement, et ce souffle réjouit -chaque atome qui le sent et qui vit... Ah! pour lors combien de fois -j'ai désiré, porté sur les ailes de la grue qui passait sur ma tête, -voler au rivage de la mer immense, boire la vie à la coupe écumante de -l'infini, et seulement un instant sentir dans l'étroite capacité de -mon sein une goutte des délices de l'être qui produit tout en -lui-même et par lui-même!</p> - -<p>Mon ami, je n'ai plus le souvenir de ces heures pour me soulager un peu. -Même les efforts que je fais pour me rappeler et rendre ces -inexprimables sentiments, en élevant mon âme au-dessus d'elle-même, -me font doublement sentir le tourment de la situation où je suis -maintenant.</p> - -<p>Un rideau funeste s'est tiré devant moi, et le spectacle de la vie -infinie s'est métamorphosé pour moi en un tombeau éternellement -ouvert. Peut-on dire: «Cela est,» quand tout passe? quand tout, avec -la vitesse d'un éclair, roule et passe? quand chaque être conserve si -peu de temps la quantité d'existence qu'il a en lui, et est entraîné -dans le torrent, submergé, écrasé sur les rochers? Il n'y a point -d'instant qui ne te dévore, toi et les tiens; point d'instant que tu ne -sois, que tu ne doives être un destructeur. La plus innocente promenade -coûte la vie à mille pauvres insectes; un seul de tes pas détruit le -pénible ouvrage des fourmis et foule un petit monde dans le tombeau. -Ah! ce ne sont pas vos grandes et rares catastrophes, ces inondations, -ces tremblements de terre qui engloutissent vos villes, qui me touchent: -ce qui me mine le cœur, c'est cette force dévorante qui est cachée -dans toute la nature, qui ne produit rien qui ne détruise ce qui -l'environne et ne se détruise soi-même... C'est ainsi que j'erre plein -de tourments. Ciel, terre, forces actives qui m'environnent, je ne vois -rien dans tout cela qu'un monstre toujours dévorant et toujours -affamé.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>21 août.</h4> - - -<p>Vainement je tends mes bras vers elle, le matin, lorsque je m'éveille -d'un pénible rêve; en vain, la nuit, je la cherche à mes côtés, -lorsqu'un songe heureux et pur m'a trompé, que j'ai cru que j'étais -auprès d'elle sur la prairie, et que je tenais sa main et la couvrais -de mille baisers. Ah! lorsque, encore à demi dans l'ivresse du sommeil, -je la cherche, et là-dessus me réveille, un torrent de larmes -s'échappe de mon cœur, et je pleure, désolé du sombre avenir qui est -devant moi.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>22 août.</h4> - - -<p>Que je suis à plaindre, Wilhelm! j'ai perdu tout ressort, et je suis -tombé dans un abattement qui ne m'empêche pas d'être inquiet et -agité. Je ne puis rester oisif, et cependant je ne puis rien faire. Je -n'ai aucune imagination, aucune sensibilité pour la nature, et les -livres m'inspirent du dégoût. Quand nous nous manquons à nous-mêmes, -tout nous manque. Je te le jure, cent fois j'ai désiré être un -ouvrier, afin d'avoir, le matin en me levant, une perspective, un -travail, une espérance. J'envie souvent le sort d'Albert, que je vois -enfoncé jusqu'aux yeux dans les parchemins; et je me figure que, si -j'étais à sa place, je me trouverais heureux. L'idée m'est déjà -venue quelquefois de t'écrire et d'écrire au ministre pour demander -cette place près de l'ambassadeur que, selon toi, on ne me refuserait -pas. Je le crois aussi. Le ministre m'a depuis longtemps témoigné de -l'affection, et m'a souvent engagé à me vouer à quelque emploi. Il y -a telle heure où j'y suis disposé. Mais ensuite, quand je réfléchis, -et que je viens à penser à la fable du cheval, qui, las de sa -liberté, se laisse seller et brider, et que l'on accable de coups et de -fatigue, je ne sais plus que résoudre. Eh! mon ami, ce désir de -changer de situation ne vient-il pas d'une inquiétude intérieure qui -me suivra partout!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>28 août.</h4> - - -<p>En vérité, si ma maladie est susceptible de guérison, mes bons amis -en viendraient à bout. C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma -naissance, et, de grand matin, je reçois un petit paquet de la part -d'Albert. La première chose qui frappe mes yeux en l'ouvrant, c'est un -nœud de ruban rose que Charlotte avait au sein lorsque je la vis pour -la première fois, et que je lui avais souvent demandé depuis. Il y -avait aussi deux petits volumes in-12: c'était l'Homère de Wettstein, -édition que j'avais tant de fois désirée, pour ne pas me charger de -celle d'Esnesti à la promenade. Tu vois comme ils préviennent mes -vœux, comme ils ont ces petites attentions de l'amitié, mille fois -plus précieuses que de magnifiques présents par lesquels la vanité de -celui qui les fait nous humilie. Je baise ce nœud mille fois, et dans -chaque baiser j'aspire et je savoure le souvenir des délices dont me -comblèrent ces jours si peu nombreux, si rapides, si irréparables! -Cher Wilhelm, il n'est que trop vrai, et je n'en murmure pas, oui, les -fleurs de la vie ne sont que des fantômes. Combien se fanent sans -laisser la moindre trace! combien peu donnent de fruits! et combien peu -de ces fruits parviennent à leur maturité! Et pourtant il y en a -encore assez; et même... Ô mon ami!... pouvons-nous voir des fruits -mûrs, et les dédaigner, et les laisser pourrir sans en jouir?</p> - -<p>Adieu. L'été est magnifique. Je m'établis souvent sur les arbres du -verger de Charlotte. Au moyen d'une longue perche j'abats les poires les -plus élevées. Elle est au pied de l'arbre, et les reçoit à mesure -que je les lui jette.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>30 août.</h4> - - -<p>Malheureux! n'es-tu pas en démence? ne te trompes-tu pas toi-même? -qu'attends-tu de cette passion frénétique et sans terme? Je n'adresse -plus de vœux qu'à elle seule; mon imagination ne m'offre plus d'autre -forme que la sienne, et de tout ce qui m'environne au monde, je -n'aperçois plus que ce qui a quelque rapport avec elle. C'est ainsi que -je me procure quelques heures fortunées... jusqu'à ce que, de nouveau, -je sois forcé de m'arracher d'elle. Ah! Wilhelm, où m'emporte souvent -mon cœur! Quand j'ai passé, assis à ses côtés, deux ou trois heures -à me repaître de sa figure, de son maintien, de l'expression céleste -de ses paroles; que peu à peu tous mes sens s'embrasent, que mes yeux -s'obscurcissent, qu'à peine j'entends encore, et qu'il me prend un -serrement à la gorge, comme si j'avais là la main d'un meurtrier; -qu'alors mon cœur, par de rapides battements, cherche à donner du jeu -à mes sens suffoqués, et ne fait qu'augmenter leur trouble... mon ami, -je ne sais souvent pas si j'existe encore...; et si la douleur ne prend -pas le dessus, et que Charlotte ne m'accorde pas la misérable -consolation de pleurer sur sa main et de dissiper ainsi le serrement de -mon cœur, alors il faut que je m'éloigne, que je fuie, que j'aille -errer dans les champs, grimper sur quelque montagne escarpée, me frayer -une route à travers une forêt sans chemins, à travers les haies qui -me blessent à travers les épines qui me déchirent: voilà mes joies. -Alors je me trouve un peu mieux, un peu! Et quand, accablé de fatigue -et de soif, je me vois forcé de suspendre ma course; que, dans une -forêt solitaire, au milieu de la nuit, aux rayons de la lune, je -m'assieds sur un tronc tortueux pour soulager un instant mes pieds -déchirés, et que je m'endors, au crépuscule, d'un sommeil fatigant... -Ô mon ami! une cellule solitaire, le cilice et la ceinture épineuse, -seraient des soulagements après lesquels mon âme aspire. Adieu. Je ne -vois, à tant de souffrance, d'autre terme que le tombeau.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>5 septembre.</h4> - - -<p>Il faut partir! Je te remercie, mon ami, d'avoir fixé ma résolution -chancelante. Voilà quinze jours que je médite le projet de la quitter. -Il faut décidément partir. Elle est encore une fois à la ville, chez -une amie, et Albert... et... il faut partir!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>10 septembre.</h4> - - -<p>Quelle nuit, Wilhelm! À présent je puis tout surmonter. Je ne la -verrai plus. Oh! que ne puis-je voler à ton cou, mon bon ami, et -t'exprimer, par mes transports et par des torrents de larmes, tous les -sentiments qui bouleversent mon cœur! Me voici seul: j'ai peine à -prendre mon haleine; je cherche à me calmer; j'attends le matin, et au -matin les chevaux seront à ma porte.</p> - -<p>Ah! elle dort d'un sommeil tranquille, et ne pense pas qu'elle ne me -reverra jamais. Je m'en suis arraché; et, pendant deux heures -d'entretien, j'ai eu assez de force pour ne point trahir mon projet. Et, -Dieu, quel entretien!</p> - -<p>Albert m'avait promis de se trouver au jardin avec Charlotte, aussitôt -après le souper. J'étais sur la terrasse, sous les hauts marronniers, -et je regardais le soleil que, pour la dernière fois, je voyais se -coucher au delà de la riante vallée et se réfléchir dans le fleuve -qui coulait tranquillement. Je m'étais si souvent trouvé à la même -place avec elle! nous avions tant de fois contemplé ensemble ce -magnifique spectacle! et maintenant... J'allais et venais dans cette -allée que j'aimais tant! Un attrait sympathique m'y avait si souvent -amené, avant même que je connusse Charlotte! et quelles délices -lorsque nous nous découvrîmes réciproquement notre inclination pour -ce site, le plus enchanté que j'aie jamais vu! Oui, c'est vraiment un -des sites les plus admirables que jamais l'art ait créés. D'abord, -entre les marronniers, on a la plus belle vue. Mais je me rappelle, je -crois, t'avoir déjà fait cette description; je t'ai parlé de cette -allée où l'on se trouve emprisonné par des murailles de charmilles, -de cette allée qui s'obscurcit insensiblement à mesure qu'on approche -d'un bosquet à travers lequel elle passe, et qui finit par aboutir à -une petite enceinte, où l'on éprouve le sentiment de la solitude. Je -sens encore le saisissement qui me prit lorsque, par un soleil de midi, -j'y entrai pour la première fois. J'eus un pressentiment vague de -félicité et de douleur.</p> - -<p>J'étais depuis une demi-heure livré aux douces et cruelles pensées de -l'instant qui nous séparerait de celui qui nous réunirait, lorsque je -les entendis monter sur la terrasse. Je courus au-devant d'eux; je lui -pris la main avec un saisissement, et je la baisai. Alors la lune -commençait à paraître derrière les buissons des collines. Tout en -parlant, nous nous approchions insensiblement du cabinet sombre. -Charlotte y entra, et s'assit; Albert se plaça auprès d'elle, et moi -de l'autre côté. Mais mon agitation ne me permit pas de rester en -place; je me levai, je me mis devant elle, fis quelques tours et me -rassis: j'étais dans un état violent. Elle nous fit remarquer le bel -effet de la lune qui, à l'extrémité de la charmille, éclairait toute -la terrasse: coup d'œil superbe, et d'autant plus frappant, que nous -étions environnés d'une obscurité profonde.</p> - -<p>Nous gardâmes quelque temps le silence; elle le rompit par ces mots: -«Jamais, non, jamais je ne me promène au clair de lune que je ne me -rappelle mes parents qui sont décédés, que je ne sois frappée du -sentiment de la mort et de l'avenir. Nous renaîtrons (continua-t-elle -d'une voix qui exprimait un vif mouvement du cœur); mais, Werther, nous -retrouverons-nous? nous reconnaîtrons-nous? Qu'en pensez-vous?—Que -dites-vous, Charlotte? répondis-je en lui tendant la main et sentant -mes larmes couler. Nous nous reverrons! En cette vie et en l'autre nous -nous reverrons!...» Je ne pus en dire davantage... Wilhelm, fallait-il -qu'elle me fit une semblable question, au moment même où je portais -dans mon sein une si cruelle séparation!</p> - -<p>«Ces chers amis que nous avons perdus, continua-t-elle, savent-ils -quelque chose de nous? ont-ils le sentiment de tout ce que nous -éprouvons lorsque nous nous rappelons leur mémoire? Ah! l'image de ma -mère est toujours devant mes yeux, lorsque, le soir, je suis assise -tranquillement au milieu de ses enfants, au milieu de mes enfants, et -qu'ils sont là autour de moi comme s'ils étaient autour d'elle. Avec -ardeur je lève au ciel mes yeux mouillés de larmes; je voudrais que du -ciel elle put regarder un instant comme je lui tiens la parole que je -lui donnai à sa dernière heure d'être la mère de ses enfants. Je -m'écrie cent et cent fois: «Pardonne, chère mère, si je ne suis pas -pour eux ce que tu fus toi-même. Hélas! je fais tout ce que je puis: -ils sont vêtus, nourris, et, ce qui est plus encore, ils sont choyés, -chéris. Âme chère et bienheureuse, que ne peux-tu voir notre union! -Quelles actions de grâces tu rendrais à ce Dieu à qui tu demandas, en -versant des larmes amères, le bonheur de tes enfants!» Elle a dit -cela, Wilhelm! qui peut répéter ce qu'elle a dit? Comment de froids -caractères pourraient-ils rendre ces effusions de tendresse et de -génie? Albert, l'interrompant avec douceur: «Cela vous affecte trop, -Charlotte; je sais combien ces idées vous sont chères; mais je vous -prie...—Ô Albert! interrompit-elle, je sais que vous n'avez pas -oublié ces soirées où nous étions assis ensemble autour de la petite -table ronde, lorsque mon père était en voyage, et que nous avions -envoyé coucher les enfants. Vous apportiez souvent un bon livre; mais -rarement il vous arrivait de nous en lire quelque chose: l'entretien de -cette belle âme n'était-il pas préférable à tout? Quelle femme! -belle, douce, enjouée et toujours active! Dieu connaît les larmes que -je verse souvent dans mon lit, en m'humiliant devant lui, pour qu'il -daigne me rendre semblable à ma mère.........</p> - -<p>—Charlotte! m'écriai-je en me jetant à ses pieds et lui prenant la -main que je baignai de mes larmes; Charlotte, que la bénédiction du -ciel repose sur toi, ainsi que l'esprit de ta mère!—Si vous l'aviez -connue! me dit-elle en me serrant la main. Elle était digne d'être -connue de vous.» Je crus que j'allais m'anéantir; jamais mot plus -grand, plus glorieux, n'a été prononcé sur moi. Elle poursuivit: «Et -cette femme a vu la mort l'enlever à la fleur de son âge, lorsque le -dernier de ses fils n'avait pas encore six mois! Sa maladie ne fut pas -longue. Elle était calme, résignée; ses enfants seuls lui faisaient -de la peine, et surtout le petit. Lorsqu'elle sentit venir sa fin, elle -me dit: «Amène-les-moi.» Je les conduisis dans sa chambre: les plus -jeunes ne connaissaient pas encore la perte qu'ils allaient faire; les -autres étaient consternés. Je les vois encore autour de son lit. Elle -leva les mains, et pria sur eux; elle les baisa les uns après les -autres, les renvoya, et me dit: «Sois leur mère!» J'en fis le -serment. «Tu me promets beaucoup, ma fille, me dit-elle; le cœur d'une -mère! l'œil d'une mère! Tu sens ce que c'est; les larmes de -reconnaissance que je t'ai vue verser tant de fois m'en assurent. Aie -l'un et l'autre pour tes frères et tes sœurs; et pour ton père la foi -et l'obéissance d'une épouse. Tu seras sa consolation.» Elle demanda -à le voir; il était sorti pour nous cacher la douleur insupportable -qu'il sentait. Le pauvre homme était déchiré! Albert, vous étiez -dans la chambre! Elle entendit quelqu'un marcher; elle demanda qui -c'était, et vous fit approcher près d'elle. Comme elle nous regarda -l'un et l'autre, dans la consolante pensée que nous serions heureux -ensemble! Albert la saisit dans ses bras, et l'embrassa en s'écriant: -«Nous le sommes! nous le serons!» Le flegmatique Albert était tout -hors île lui, et moi je ne me connaissais plus.</p> - -<p>«Werther, reprit-elle, cette femme n'est plus! Dieu! quand je pense -comme on se laisse enlever ce qu'on a de plus cher dans la vie! Et -personne ne le sent aussi vivement que les enfants: longtemps encore -après, les nôtres se plaignaient <i>que les hommes noirs avaient -emporté maman.</i>»</p> - -<p>Elle se leva. Je n'étais plus à moi; je restais assis et retenais sa -main. «Il faut rentrer, dit-elle; il est temps.» Elle voulait retirer -sa main; je la retins avec plus de force. «Nous nous reverrons! -m'écriai-je, nous nous reverrons; sous quelque forme que ce puisse -être, nous nous reconnaîtrons. Je vais vous quitter, continuai-je, je -vous quitte de mon propre gré; mais si je promettais que ce fût pour -toujours, je ne tiendrais pas mon serment. Adieu, Charlotte; adieu, -Albert. Nous nous reverrons.—Demain, je pense, dit-elle en souriant. Je -sentis ce demain! Ah! elle ne savait pas, lorsqu'elle retirait sa main -de la mienne......</p> - -<p>Ils descendirent l'allée; je les suivis de l'œil au clair de la lune. -Je me jetai à terre en sanglotant. Je me relevai, je courus sur la -terrasse; je regardai en bas, et je vis encore à la porte du jardin sa -robe blanche briller dans l'ombre des grands tilleuls; j'étendis les -bras, et tout disparut.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>20 octobre.</h4> - - -<p>Nous sommes arrivés hier. L'ambassadeur est indisposé, et ne sortira -pas de quelques jours. S'il était seulement plus liant, tout irait -bien. Je le vois, le sort m'a préparé de rudes épreuves! Mais, -courage, un esprit léger supporte tout! Un esprit léger! je ris de -voir ce mot venir au bout de ma plume. Hélas! un peu de cette -légèreté me rendrait l'homme le plus heureux de la terre. Quoi! -d'autres, avec très-peu de force et de savoir, se pavanent devant moi, -pleins d'une douce complaisance pour eux-mêmes, et moi je désespère -de mes forces et de mes talents! Dieu puissant, qui m'as fait tous ces -dons, que n'en as-tu retenu une partie pour me donner en place la -suffisance et la présomption!</p> - -<p>Patience, patience, tout ira bien. En vérité, mon ami, tu as raison. -Depuis que je suis tous les jours poussé dans la foule, et que je vois -ce que sont les autres, je suis plus content de moi-même. Cela devait -arriver: car, puisque nous sommes faits de telle sorte que nous -comparons tout à nous-mêmes, et nous-mêmes à tout, il s'ensuit que -le bonheur ou l'infortune git dans les objets que nous contemplons, et -dès lors il n'y a rien de plus dangereux que la solitude. Notre -imagination, portée de sa nature à s'élever, et nourrie de poésie, -se crée des êtres dont la supériorité nous écrase; et, quand nous -portons nos regards dans le monde réel, foui autre nous parait plus -parfait que nous-mêmes. Et cela est tout naturel: nous sentons si -souvent qu'il nous manque tant de choses; et ce qui nous manque, souvent -un autre semble le posséder. Nous lui donnons alors tout ce que nous -avons nous-mêmes, et encore, par-dessus tout cela, certaines qualités -idéales. C'est ainsi que nous créons nous-mêmes des perfections qui -font notre supplice. Au contraire, lorsque, avec toute notre faiblesse, -toute notre misère, nous marchons courageusement à un but, nous nous -trouvons souvent plus avancés en louvoyant que d'autres en faisant -force de voiles et de rames; et... Est-ce pourtant avoir un vrai -sentiment de soi-même que de marcher l'égal des autres, ou même de -les devancer?</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>10 novembre.</h4> - - -<p>Je commence à me trouver assez bien ici à certains égards. Le -meilleur, c'est que l'ouvrage ne manque pas, et que ce grand nombre de -personnes et de nouveaux visages de toute espèce forme une bigarrure -qui me distrait. J'ai fait la connaissance du comte de C..., pour qui je -sens croître mon respect de jour en jour. C'est un homme d'un génie -vaste, et que les affaires n'ont pas rendu insensible à l'amitié et à -l'amour. Il s'intéressa à moi, à propos d'une affaire qui me donna -l'occasion de l'entretenir. Il remarqua, dès les premiers mots, que -nous nous entendions, et qu'il pouvait me parler comme il n'aurait pas -fait avec tout le monde. Aussi je ne puis assez me louer de la manière -ouverte dont il en use avec moi. Il n'y a pas au monde de joie plus -vraie, plus sensible, que de voir une grande âme qui s'ouvre devant -vous.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>24 décembre.</h4> - - -<p>L'ambassadeur me tourmente beaucoup; je l'avais prévu. C'est le sot le -plus pointilleux qu'on puisse voir, marchant pas à pas, et minutieux -comme une vieille femme. C'est un homme qui n'est jamais content de -lui-même, et que personne ne peut contenter. Je travaille assez -couramment, et je ne retouche pas volontiers. Il sera homme à me rendre -un mémoire et à me dire: «Il est bien; mais revoyez-le: on trouve -toujours un meilleur mot, une particule plus juste.» Alors je me -donnerais au diable de bon cœur. Pas un <i>et</i>, pas la moindre -conjonction ne peut être omise, et il est ennemi mortel de toute -inversion qui m'échappe quelquefois. Si une période n'est pas -construite suivant sa vieille routine de style, il n'y entend rien. -C'est un martyre que d'avoir affaire à un tel homme.</p> - -<p>La confiance du comte de C... est la seule chose qui me dédommage. Il -n'y a pas longtemps qu'il me dit franchement combien il était -mécontent de la lenteur, des minuties et de l'irrésolution de mon -ambassadeur. Ces gens-là sont insupportables à eux-mêmes et aux -autres. «Et cependant, disait le comte, il faut en prendre son parti, -comme un voyageur qui est obligé de passer une montagne: sans doute si -la montagne n'était pas là, le chemin serait bien plus facile et plus -court; mais elle y est, et il faut passer.»</p> - -<p>Mon vieux s'aperçoit bien de la préférence que le comte me donne sur -lui ce qui l'aigrit encore; et il saisit toutes les occasions de parler -mal du comte devant moi. Je prends, comme de raison, le parti de -l'absent, et les choses n'en vont que plus mal. Hier il me tint tout à -fait hors des gonds, car il tirait en même temps sur moi. «Le comte, -me disait-il, connaît assez bien les affaires, il a de la facilité, il -écrit fort bien; mais la grande érudition lui manque, comme à tous -les beaux esprits.» Il accompagna ces mots d'une mine qui disait: -Sens-tu le trait? Je me sentis du mépris pour l'homme capable de penser -et d'agir de la sorte. Je lui tins tête; je répondis que le comte -méritait toute considération, non pas seulement pour son caractère, -mais aussi pour ses connaissances. «Je ne sache personne, dis-je, qui -ait mieux réussi que lui à étendre son esprit, à l'appliquer à un -nombre infini d'objets, tout en restant parfaitement propre à la vie -active.» Tout cela était de l'hébreu pour lui. Je lui tirai ma -révérence, pour n'avoir pas à dévorer ses longs raisonnements.</p> - -<p>Et c'est à vous que je dois m'en prendre, à vous qui m'avez fourré -là, et qui m'avez tant prôné l'activité. L'activité! Si celui qui -plante des pommes de terre et va vendre son grain au marché n'est pas -plus utile que moi, je veux ramer encore dix ans sur cette galère où -je suis enchainé.</p> - -<p>Et cette brillante misère, cet ennui qui règne parmi ce peuple -maussade qui se voit ici! cette manie de rangs, qui fait qu'ils se -surveillent et s'épient pour gagner un pas l'un sur l'autre! que de -petites, de pitoyables passions, qui ne sont pas même masquées!... Par -exemple, il y a ici une femme qui entretient tout le monde de sa -noblesse et de ses biens; pas un étranger qui ne doive dire: Voilà une -créature à qui la tête tourne pour quelques quartiers de noblesse et -quelques arpents de terre. Eh bien! ce serait lui faire beaucoup de -grâce: elle est tout uniquement fille d'un greffier du voisinage. -Vois-tu, mon cher Wilhelm, je ne conçois rien à cette orgueilleuse -espèce humaine, qui a assez peu de bon sens pour se prostituer aussi -platement.</p> - -<p>Au reste, il n'est pas sage, j'en conviens et je le vois davantage tous -les jours, de juger les autres d'après soi. J'ai bien assez à faire -avec moi-même, moi dont le cœur et l'imagination recèlent tant -d'orages... Hélas! je laisse bien volontiers chacun aller son chemin: -si l'on voulait me laisser aller de même!</p> - -<p>Ce qui me vexe le plus, ce sont ces misérables distinctions de -société. Je sais aussi bien qu'un autre combien la distinction des -rangs est nécessaire, combien d'avantages elle me procure à moi-même; -mais je ne voudrais pas qu'elle me barrât le chemin qui peut me -conduire à quelque plaisir et me faire jouir d'une chimère de bonheur. -Je fis dernièrement connaissance à la promenade d'une demoiselle de -B..., jeune personne qui, au milieu des airs empesés de ceux avec qui -elle vit, a conservé beaucoup de naturel. L'entretien nous plut; et, -lorsque nous nous séparâmes, je lui demandai la permission de la voir -chez elle. Elle me l'accorda avec tant de cordialité, que je pouvais à -peine attendre l'heure convenable pour l'aller voir. Elle n'est point de -cette ville et demeure chez une tante. La physionomie de la vieille -tante ne me plut point. Je lui témoignai pourtant les plus grandes -attentions, et lui adressai presque toujours la parole. En moins d'une -demi-heure je démêlai, ce que l'aimable nièce m'a avoué depuis, que -la chère tante était dans un grand dénouement de tout; qu'elle -n'avait, en fait d'esprit et de bien, pour toute ressource, que le nom -de sa famille, pour tout abri que le rang derrière lequel elle est -retranchée, et, pour toute récréation, que de regarder fièrement les -bourgeois du balcon de son premier étage. Elle doit avoir été belle -dans sa jeunesse. Elle a passé sa vie à des bagatelles, et a fait le -tourment de plusieurs jeunes gens par ses caprices. Dans un âge plus -mûr, elle a baissé humblement la tête sous le joug d'un vieil -officier qui, pour une médiocre pension qu'il obtint à ce prix, passa -avec elle le siècle d'airain et mourut. Maintenant elle se voit seule -dans le siècle de fer, et ne serait pas même regardée, si sa nièce -n'était pas si aimable.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>8 janvier 1772.</h4> - - -<p>Quels hommes que ceux dont l'âme tout entière gît dans le -cérémonial, qui passent toute l'année à imaginer les moyens de -pouvoir se glisser à table à une place plus haute d'un siège! Ce -n'est pas qu'ils manquent d'ailleurs d'occupation; tout au contraire, -ces futiles débats leur taillent de la besogne, et les empêchent de -terminer les affaires importantes. C'est ce qui arriva la semaine -dernière à une partie de traîneaux: toute la fête fut troublée.</p> - -<p>Les fous! qui ne voient pas que la place ne fait rien, à vrai dire, et -que celui qui a la première joue bien rarement le premier rôle! -Combien de rois qui sont conduits par leurs ministres, et de ministres -qui sont gouvernés par leurs secrétaires! Et qui donc est le premier? -Celui, je pense, qui a plus de lumières que les autres, et assez de -caractère ou d'adresse pour faire servir leur puissance et leurs -passions à l'exécution de ses plans.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>20 janvier.</h4> - - -<p>Il faut que je vous écrive, aimable Charlotte, ici, dans la petite -chambre d'une auberge de campagne où je me suis réfugié contre le -mauvais temps. Depuis que je végète, dans ce triste D..., au milieu de -gens étrangers, oui, très-étrangers à mon cœur, je n'ai trouvé -aucun instant, aucun où ce cœur m'ait ordonné de vous écrire; mais, -à peine dans cette cabane, dans ce réduit solitaire où la neige et la -grêle se déchaînent contre ma petite fenêtre, vous avez été ma -première pensée. Dès que j'y suis entré, votre idée, ô Charlotte! -cette idée si vivifiante, s'est d'abord présentée à moi. Grand Dieu! -c'étaient tous les charmes de la première entrevue.</p> - -<p>Si vous me voyiez, Charlotte, au milieu du torrent des distractions! -comme tout mon être se flétrit! Pas un instant d'abondance de cœur, -pas une heure où viennent aux yeux des larmes délicieuses! rien, rien! -Je suis là comme devant un spectacle de marionnettes: je vois de petits -hommes et de petits chevaux passer et repasser devant moi, et je me -demande souvent si ce n'est point une illusion d'optique. Je suis acteur -aussi, je joue aussi mon rôle; ou plutôt on se joue de moi, on me fait -mouvoir comme un automate. Je saisis quelquefois mon voisin par sa main -de bois, et je recule en frissonnant.</p> - -<p>Le soir, je me propose de jouir du lever du soleil, et le matin je reste -au lit. Pendant la journée je me promets d'admirer le clair de lune, et -je ne quitte pas la chambre. Je ne sais pas au juste pourquoi je me -couche, pourquoi je me lève.</p> - -<p>Le levain qui faisait fermenter ma vie me manque; le charme qui me -tenait éveillé au milieu des nuits, et qui m'arrachait au sommeil le -matin, a disparu.</p> - -<p>Je n'ai trouvé ici qu'une seule créature qui mérite le nom de femme, -mademoiselle de B.... Elle vous ressemble, Charlotte, si l'on peut vous -ressembler. Oh! dites-vous, il se mêle aussi de faire des compliments! -Cela n'est pas tout à fait faux. Depuis quelque temps je suis fort -aimable, parce que je ne puis être autre chose; je fais de l'esprit, et -les femmes disent que personne ne sait louer plus joliment que moi (ni -mentir, ajoutez-vous; car l'un ne va pas sans l'autre). Je voulais vous -parler de mademoiselle de B..... Elle a beaucoup d'âme, et cette âme -perce tout entière à travers ses yeux bleus. Son rang lui est à -charge; il ne contente aucun des désirs de son cœur. Elle aspire à se -voir hors du tumulte, et nous passons quelquefois des heures entières -à nous figurer un bonheur sans mélange, au milieu des scènes -champêtres, Charlotte toujours avec nous. Ah! combien de fois -n'est-elle pas obligée de vous rendre hommage! Elle le fait volontiers: -elle a tant de plaisir à entendre parler de vous! Elle vous aime.</p> - -<p>Oh! si j'étais assis à vos pieds, dans votre petite chambre favorite, -tandis que les enfants sauteraient autour de nous! Quand vous trouveriez -qu'ils feraient trop de bruit, je les rassemblerais tranquilles auprès -de moi en leur contant quelque effrayant conte de ma mère l'Oie.</p> - -<p>Le soleil se couche majestueusement derrière ces collines -resplendissantes de neige. La tempête s'est apaisée. Et moi... il faut -que je rentre dans ma cage. Adieu! Albert est-il auprès de vous? et -comment? Dieu me pardonne cette question.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>8 février.</h4> - - -<p>Voilà huit jours qu'il fait le temps le plus affreux, et je m'en -réjouis: car depuis que je suis ici il n'a pas fait un beau jour qu'un -importun ne soit venu me l'enlever ou me l'empoisonner. Au moins -puisqu'il pleut, vente, gèle et dégèle, il ne peut faire, me dis-je, -plus mauvais à la maison que dehors, ni meilleur aux champs qu'à la -ville; et je suis content. Si le soleil levant promet une belle -journée, je ne puis m'empêcher de m'écrier: Voilà donc encore une -faveur du ciel qu'ils peuvent s'enlever! Il n'est rien au monde qu'ils -ne s'ôtent à eux-mêmes; la plupart par imbécillité; mais, à les -entendre, dans les plus nobles intentions: santé, estime de soi-même, -joie, repos, ils se privent de tout, comme à plaisir. Je serais -quelquefois tenté de les prier à deux genoux d'avoir pitié -d'eux-mêmes, et de ne pas se déchirer les entrailles avec tant de -fureur.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>17 février.</h4> - - -<p>Je crains bien que l'ambassadeur et moi nous ne soyons pas longtemps -d'accord. Cet homme est complètement insupportable; sa manière de -travailler et de conduire les affaires est si ridicule, que je ne puis -m'empêcher de le contrarier et de faire souvent à ma tête; ce qui -naturellement n'a jamais l'avantage de lui agréer. Il s'en est plaint -dernièrement à la cour. Le ministre m'a fait une réprimande, douce à -la vérité, mais enfin c'était une réprimande; et j'étais sur le -point de demander mon congé, lorsque j'ai reçu une lettre -particulière de lui, une lettre devant laquelle je me suis mis à -genoux pour adorer le sens droit, ferme et élevé qui l'a dictée. Tout -en louant mes idées outrées d'activité, d'influence sur les autres, -de pénétration dans les affaires, qu'il traite de noble ardeur de -jeunesse, il tâche non de détruire cette ardeur, mais de la modérer -et de la réduire à ce point où elle peut être de mise et avoir de -bons effets. Aussi me voilà encouragé pour huit jours, et réconcilié -avec moi-même. Le repos de l'âme est une superbe chose, mon ami; -pourquoi faut-il que ce diamant soit aussi fragile qu'il est rare et -précieux?</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>20 février.</h4> - - -<p>Que Dieu vous bénisse, mes amis, et vous donne tous les jours de -bonheur qu'il me retranche!</p> - -<p>Je te rends grâce, Albert, de m'avoir trompé. J'attendais l'avis qui -devait m'apprendre le jour de votre mariage, et je m'étais promis de -détacher, ce même jour, avec solennité, la silhouette de Charlotte de -la muraille, et de l'enterrer parmi d'autres papiers. Vous voilà unis, -et son image est encore ici! Elle y restera! Et pourquoi non? La mienne -n'est-elle pas aussi chez vous? Ne suis-je pas aussi, sans te nuire, -dans le cœur de Charlotte? J'y tiens, oui, j'y tiens la seconde place, -et je veux, je dois la conserver. Oh! je serais furieux si elle pouvait -oublier... Albert, l'enfer est dans cette idée. Albert! adieu. Adieu, -ange du ciel; adieu, Charlotte!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>15 mars.</h4> - - -<p>J'ai essuyé une mortification qui me chassera d'ici. Je grince les -dents! Diable! c'est une chose faite; et c'est encore à vous que je -dois m'en prendre, à vous qui m'avez aiguillonné, poussé, tourmenté -pour me faire prendre un emploi qui ne me convenait pas et auquel je ne -convenais pas. Eh bien, voilà où j'en suis; soyez contents. Et afin -que tu ne dises pas encore que mes idées grossissent tout, je vais, mon -cher, t'exposer le fait avec toute la précision et la netteté d'un -chroniqueur.</p> - -<p>Le comte de C... m'aime, me distingue; on le sait, je te l'ai dit cent -fois. Je dînais hier chez lui: c'était son jour de grande soirée; il -reçoit ce jour-là toute la haute noblesse du pays. Je n'avais -nullement pensé à cette soirée; surtout il ne m'était jamais venu -dans l'esprit que nous autres subalternes nous ne sommes pas là à -notre place. Fort bien. Après le diner nous passons au salon, le comte -et moi; nous causons. Le colonel de B... survient, se mêle de la -conversation, et insensiblement l'heure de la soirée arrive: Dieu sait -si je pense à rien. Alors entre très-haute et très-puissante dame de -S..., avec son noble époux, et leur oison de fille avec sa gorge plate -et son corps effilé et tiré au cordeau; ils passent auprès de moi -avec un air insolent et leur morgue de grands seigneurs. Comme je -déteste cordialement cette race, je voulais tirer ma révérence, et -j'attendais seulement que le comte fût délivré du babil dont on -l'accablait, lorsque mademoiselle de B... entra. Je sens toujours mon -cœur s'épanouir un peu quand je la vois: je demeurai, je me plaçai -derrière son fauteuil, et ce ne fut qu'au bout de quelque temps que je -m'aperçus qu'elle me parlait d'un ton moins ouvert que de coutume et -avec une sorte d'embarras. J'en fus surpris. «Est-elle aussi comme tout -ce monde-là? dis-je en moi-même. Que le diable l'emporte!» J'étais -piqué; je voulais me retirer, et cependant je restai encore; je ne -demandais qu'à la justifier; j'espérais un mot d'elle; et... ce que tu -voudras. Cependant le salon se remplit: c'est le baron de F..., couvert -de toute la garde-robe du temps du couronnement de François I<sup>er</sup>; le -conseiller R..., annoncé ici sous le titre d'<i>excellence</i>, et -accompagné de sa sourde moitié; sans oublier le ridicule J...., qui -mêle dans tout son habillement le gothique à la mode la plus nouvelle. -J'adresse la parole à quelques personnes de ma connaissance, que je -trouve fort laconiques. Je ne pensais et ne prenais garde qu'a -mademoiselle de B.... Je n'apercevais pas que les femmes se parlaient à -l'oreille au bout du salon, qu'il circulait quelque chose parmi les -hommes, que madame de S... s'entretenait avec le comte: mademoiselle de -B... m'a raconté tout cela depuis. Enfin le comte vint à moi et me -conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre. «Vous connaissez, me -dit-il, notre bizarre étiquette. La société, à ce qu'il me semble, -ne vous voit point ici avec plaisir; je ne voudrais pas pour -tout...—Excellence, lui dis-je en l'interrompant, je vous demande mille -pardons; j'aurais dû y songer plus tôt; vous me pardonnerez cette -inconséquence. J'avais déjà pensé à me retirer; un mauvais génie -m'a retenu,» ajoutai-je en riant et en lui faisant ma révérence. Le -comte me serra la main avec une expression qui disait tout. Je saluai -l'illustre compagnie, sortis, montai en cabriolet, et me rendis à M..., -pour y voir de la montagne le soleil se coucher; et là je lus ce beau -chant d'Homère, où il raconte comme Ulysse fut hébergé par le digne -porcher. Tout cela était fort bien.</p> - -<p>Je revins le soir pour souper. Il n'y avait encore à notre hôtel que -quelques personnes qui jouaient aux dés sur le coin de la table, après -avoir écarté un bout de la nappe. Je vis entrer l'honnête Adelin. Il -accrocha son chapeau en me regardant, vint à moi, et me dit tout bas: -«Tu as eu des désagréments?—Moi?—Le comte t'a fait entendre qu'il -fallait quitter son salon.—Au diable le salon! J'étais bien aise de -prendre l'air.—Fort bien, dit-il, tu as raison d'en rire. Je suis -seulement fâché que l'affaire soit connue partout.» Ce fut alors que -je me sentis piqué. Tous ceux qui venaient se mettre à table, et qui -me regardaient, me paraissaient au fait de mon aventure, et le sang me -bouillait.</p> - -<p>Et maintenant que partout où je vais j'apprends que mes envieux -triomphent, en disant que pareille chose est due à tout fat qui, pour -quelques grains d'esprit, se croit permis de braver toutes les -bienséances, et autres sottises semblables... alors on se donnerait -volontiers d'un couteau dans le cœur. Qu'on dise ce qu'on voudra de la -fermeté; je voudrais voir celui qui peut souffrir que des gredins -glosent sur son compte, lorsqu'ils ont sur lui quelque prise. Quand -leurs propos sont sans nul fondement, ah! l'on peut alors ne pas s'en -mettre en peine.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>16 mars.</h4> - - -<p>Tout conspire contre moi. J'ai rencontré aujourd'hui mademoiselle de -B... à la promenade. Je n'ai pu m'empêcher de lui parler, et, dès que -nous nous sommes trouvés un peu écartés de la compagnie, de lui -témoigner combien j'étais sensible à la conduite extraordinaire -qu'elle avait tenue l'autre jour avec moi. «Werther! m'a-t-elle dit -avec chaleur, avez-vous pu, connaissant mon cœur, interpréter ainsi -mon trouble? Que n'ai-je pas souffert pour vous, depuis l'instant où -j'entrai dans le salon? Je prévis tout; cent fois j'eus la bouche -ouverte pour vous le dire. Je savais que les S... et les T... -quitteraient la place plutôt que de rester dans votre société; je -savais que le comte n'oserait pas se brouiller avec eux; et aujourd'hui -quel tapage!—Comment! mademoiselle?...» m'écriai-je; et je cherchais -à cacher mon trouble, car tout ce qu'Adelin m'avait dit avant-hier me -courait dans ce moment par les veines comme une eau bouillante. «Que -cela m'a déjà coûté!» ajouta cette douce créature, les larmes aux -yeux! Je n'étais plus maître de moi-même, et j'étais sur le point de -me jeter à ses pieds. «Expliquez-vous,» lui dis-je. Ses larmes -coulèrent sur ses joues; j'étais hors de moi. Elle les essuya sans -vouloir les cacher. «Ma tante! vous la connaissez, reprit-elle; elle -était présente, et elle a vu, ah! de quel œil elle a vu cette scène! -Werther, j'ai essuyé hier soir et ce matin un sermon sur ma liaison -avec vous, et il m'a fallu vous entendre ravaler, humilier, sans -pouvoir, sans oser vous défendre qu'à demi.»</p> - -<p>Chaque mot qu'elle prononçait était un coup de poignard pour mon -cœur. Elle ne sentait pas quel acte de compassion c'eût été que de -me taire tout cela. Elle ajouta tout ce qu'on disait encore de mon -aventure, et quel triomphe ce serait pour les gens les plus dignes de -mépris; comme on chanterait partout que mon orgueil et ces dédains -pour les autres, qu'ils me reprochaient depuis longtemps, étaient enfin -punis.</p> - -<p>Entendre tout cela de sa bouche, Wilhelm, prononcé d'une voix si -compatissante! J'étais atterré, et j'en ai encore la rage dans le -cœur. Je voudrais que quelqu'un s'avisât de me vexer, pour pouvoir lui -passer mon épée au travers du corps! Si je voyais du sang, je serais -plus tranquille. Ah! j'ai déjà cent fois saisi un couteau pour faire -cesser l'oppression de mon cœur. L'on parle d'une noble race de chevaux -qui, quand ils sont échauffés et surmenés, s'ouvrent eux-mêmes, par -instinct, une veine avec les dents pour se faciliter la respiration. Je -me trouve souvent dans le même cas: je voudrais m'ouvrir une veine qui -me procurât la liberté éternelle.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>24 mars.</h4> - - -<p>J'ai offert ma démission à la cour; j'espère qu'elle sera acceptée. -Vous me pardonnerez si je ne vous ai pas préalablement demandé votre -permission. Il fallait que je partisse, et je sais d'avance tout ce que -vous auriez pu dire pour me persuader de rester. Ainsi tâche de dorer -la pilule à ma mère. Je ne saurais me satisfaire moi-même: elle ne -doit donc pas murmurer, si je ne puis la contenter non plus. Cela doit -sans doute lui faire de la peine: voir son fils s'arrêter tout à coup -dans la carrière qui devait le mener au conseil privé et aux -ambassades; le voir revenir honteusement sur ses pas et remettre sa -monture à l'écurie! Faites tout ce que vous voudrez, combinez tous les -cas possibles où j'aurais dû rester: il suffit, je pars. Et afin que -vous sachiez où je vais, je vous dirai qu'il y a ici le prince de *** -qui se plaît à ma société; dès qu'il a entendu parler de mon -dessein, il m'a prié de l'accompagner dans ses terres et d'y passer le -printemps. J'aurai liberté entière, il me l'a promis; et comme nous -nous entendons jusqu'à un certain point, je veux courir la chance, et -je pars avec lui.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>19 avril.</h4> - - -<p>Je te remercie de tes deux lettres. Je n'y ai point fait de réponse, -parce que j'avais différé de t'envoyer celle-ci jusqu'à ce que -j'eusse obtenu mon congé de la cour, dans la crainte que ma mère ne -s'adressât au ministre et ne gênât mon projet. Mais c'est une affaire -faite; le congé est arrivé. Il est inutile de vous dire avec quelle -répugnance on a accepté cette démission, et tout ce que le ministre -m'a écrit: vous éclateriez en lamentations. Le prince héréditaire -m'a envoyé une gratification de vingt-cinq ducats, qu'il a accompagnée -d'un mot dont j'ai été touché jusqu'aux larmes: je n'ai donc pas -besoin de l'argent que je demandais à ma mère dans la dernière lettre -que je lui écrivis.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>5 mai.</h4> - - -<p>Je pars demain; et comme le lieu de ma naissance n'est éloigné de ma -route que de six milles, je veux le revoir et me rappeler ces anciens -jours qui se sont évanouis comme un songe. Je veux entrer par cette -porte par laquelle ma mère sortit avec moi en voiture, lorsque, après -la mort de mon père, elle quitta ce séjour chéri pour aller se -renfermer dans votre insupportable ville. Adieu, Wilhelm; tu auras des -nouvelles de mon voyage.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>9 mai.</h4> - - -<p>Jamais pèlerin n'a visité les saints lieux avec plus de piété que -moi les lieux qui m'ont vu naître, et n'a éprouvé plus de sentiments -inattendus. Près d'un grand tilleul qui se trouve à un quart de lieue -de la ville, je fis arrêter, descendis de voiture, et dis au postillon -d'aller en avant, pour cheminer moi-même à pied et goûter toute la -nouveauté, toute la vivacité de chaque réminiscence. Je m'arrêtai -là, sous ce tilleul, qui était, dans mon enfance, le but et le terme -de mes promenades. Quel changement! Alors, dans une heureuse ignorance, -je m'élançais plein de désirs dans ce monde inconnu, où j'espérais -pour mon cœur tant de vraies jouissances qui devaient le remplir au -comble. Maintenant je revenais de ce monde. Ô mon ami! que -d'espérances déçues! que de plans renversés! J'avais devant les yeux -cette chaîne de montagnes qu'enfant j'ai tant de fois contemplée avec -un œil d'envie: alors je restais là assis des heures entières; je me -transportais au loin en idée; toute mon âme se perdait dans ces -forêts, dans ces vallées, qui semblaient me sourire dans le lointain, -enveloppées de leur voile de vapeurs; et lorsqu'il fallait me retirer, -que j'avais de peine à m'arracher à tous mes points de vue! Je -m'approchai du bourg; je saluai les jardins et les petites maisons que -je reconnaissais: les nouvelles ne me plurent point; tous les -changements me faisaient mal. J'arrivai à la porte, et je me retrouvai -à l'instant tout entier. Mon ami, je n'entrerai dans aucun détail; -quelque charme qu'ait eu pour moi tout ce que je vis, je ne te ferais -qu'un récit monotone. J'avais résolu de prendre mon logement sur la -place, justement auprès de autre ancienne maison. En y allant, je -remarquai que l'école où une bonne vieille nous rassemblait dans notre -enfance avait été changée en une boutique d'épicier. Je me rappelai -l'inquiétude, les larmes, la mélancolie et les serrements de cœur que -j'avais essuyés dans ce trou. Je ne faisais pas un pas qui n'amenât un -souvenir. Non, je le répète, un pèlerin de la terre sainte trouve -moins d'endroits de religieuse mémoire, et son âme n'est peut-être -pas aussi remplie de saintes affections. Encore un exemple: Je descendis -la rivière jusqu'à une certaine métairie où j'allais aussi fort -souvent autrefois: c'est un petit endroit où nous autres enfants -faisions des ricochets à qui mieux mieux. Je me rappelle si bien comme -je m'arrêtais quelquefois à regarder couler l'eau; avec quelles -singulières conjectures j'en suivais le cours; les idées merveilleuses -que je me faisais des régions où elle parvenait; comme mon imagination -trouvait bientôt des limites, et pourtant ne pouvait s'arrêter, et se -sentait forcée d'aller plus loin, plus loin encore, jusqu'à ce -qu'enfin je me perdais dans la contemplation d'un éloignement infini. -Vois-tu, mon ami, nos bons aïeux n'en savaient pas plus long; ils -étaient bornés à ce sentiment enfantin, et il y avait pourtant bien -quelque grandiose dans leur crédulité naïve. Quand Ulysse parle de la -mer immense, de la terre infinie, cela n'est-il pas plus vrai, plus -proportionné à l'homme, plus mystérieux à la fois et plus sensible, -que quand un écolier se croit aujourd'hui un prodige de science parce -qu'il peut répéter qu'elle est ronde? La terre... il n'en fauta -l'homme que quelques mottes pour soutenir sa vie, et moins encore pour y -reposer ses restes.</p> - -<p>Je suis actuellement à la maison de plaisance du prince. Encore peut-on -vivre avec cet homme-ci: il est vrai et simple; mais il est entouré de -personnages singuliers que je ne comprends pas. Ils n'ont pas l'air de -fripons, et n'ont pas non plus la mine d'honnêtes gens. Ils me font des -avances, et je n'ose me lier à eux. Ce qui me fâche aussi, c'est que -le prince parle souvent de choses qu'il ne sait que par ouï-dire ou -pour les avoir lues, et toujours dans le point de vue où on les lui a -présentées.</p> - -<p>Une chose encore, c'est qu'il fait plus de cas de mon esprit et de mes -talents que de ce cœur dont seulement je fais vanité, et qui est seul -la source de tout, de toute force, de tout bonheur, et de toute misère. -Ah! ce que je sais, tout le monde peut le savoir; mais mon cœur n'est -qu'à moi.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>25 mai.</h4> - - -<p>J'avais quelque chose en tête dont je ne voulais vous parler qu'après -coup; mais, puisqu'il n'en sera rien, je puis vous le dire actuellement. -Je voulais aller à la guerre. Ce projet m'a tenu longtemps au cœur. -Ç'a été le principal motif qui m'a engagé à suivre ici le prince, -qui est général au service de Russie. Je lui ai découvert mon dessein -dans une promenade, il m'en a détourné; et il y aurait eu plus -d'entêtement que de caprice à moi de ne pas me rendre à ses raisons.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>11 juin.</h4> - - -<p>Dis ce que tu voudras, je ne puis demeurer ici plus longtemps. Que faire -ici? je m'ennuie. Le prince me regarde comme un égal. Fort bien; mais -je ne suis point à mon aise. Et, dans le fond, nous n'avons rien de -commun ensemble. C'est un homme d'esprit, mais d'un esprit tout à fait -ordinaire; sa conversation ne m'amuse pas plus que la lecture d'un livre -bien écrit. Je resterai encore huit jours, puis je recommencerai mes -courses vagabondes. Ce que j'ai fait de mieux ici, ça été de -dessiner. Le prince est amateur, et serait même un peu artiste, s'il -était moins engoué du jargon scientifique. Souvent je grince les dents -d'impatience et de colère, lorsque je m'échauffe à lui faire sentir -la nature et à l'élever à l'art, et qu'il croit faire merveille s'il -peut mal à propos fourrer dans la conversation quelque terme bien -technique.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>16 juillet.</h4> - - -<p>Oui, sans doute, je ne suis qu'un voyageur, un pèlerin sur la -terre! Êtes-vous donc plus?</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>18 juillet.</h4> - - -<p>Où je prétends aller? je te le dirai en confidence. Je suis forcé de -passer encore quinze jours ici. Je me suis dit que je voulais ensuite -aller visiter les mines de ***; mais, dans le fond, il n'en est rien: je -ne veux que me rapprocher de Charlotte, et voilà tout. Je ris de mon -propre cœur... et je fais toutes ses volontés.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>29 juillet.</h4> - - -<p>Non, c'est bien, tout est pour le mieux! Moi, son époux! Ô Dieu qui -m'as donné le jour, si lu m'avais préparé cette félicité, toute ma -vie n'eût été qu'une continuelle adoration! Je ne veux point plaider -contre ta volonté. Pardonne-moi ces larmes, pardonne-moi mes souhaits -inutiles... Elle ma femme! Si j'avais serré dans mes bras la plus douce -créature qui soit sous le ciel!... Un frisson court partout mon corps, -Wilhelm, lorsque Albert embrasse sa taille si svelte.</p> - -<p>Et cependant, le dirai-je? Pourquoi ne le dirai-je pas? Wilhelm, elle -eût été plus heureuse avec moi qu'avec lui! Oh! ce n'est point là -l'homme capable de remplir tous les vœux de ce cœur. Un certain -défaut de sensibilité, un défaut... prends-le comme tu voudras; son -cœur ne bat pas sympathiquement à la lecture d'un livre chéri, où -mon cœur et celui de Charlotte se rencontrent si bien, et dans mille -autres circonstances, quand il nous arrive de dire notre sentiment sur -une action. Il est vrai qu'il l'aime de toute son âme: et que ne -mérite pas un pareil amour!...</p> - -<p>Un importun m'a interrompu. Mes larmes sont séchées; me voilà -distrait. Adieu, cher ami.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>4 août.</h4> - - -<p>Je ne suis pas le seul à plaindre. Tous les hommes sont frustrés dans -leurs espérances, trompés dans leur attente. J'ai été voir ma bonne -femme des tilleuls. Son aîné accourut au-devant de moi; un cri de joie -qu'il poussa attira la mère, qui me parut fort abattue. Ses premiers -mots furent: «Mon bon monsieur! hélas! mon Jean est mort.» C'était -le plus jeune de ses enfants. Je gardais le silence. «Mon homme, -dit-elle, est revenu de la Suisse, et il n'a rien rapporté; et sans -quelques bonnes âmes, il aurait été obligé de mendier: la fièvre -l'avait pris en chemin.» Je ne pus rien lui dire; je donnai quelque -chose au petit. Elle me pria d'accepter quelques pommes; je le fis, et -je quittai ce lieu de triste souvenir.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>21 août.</h4> - - -<p>En un tour de main tout change avec moi. Souvent un doux rayon de la vie -veut bien se lever de nouveau et m'éclairer d'une demi-clarté, hélas! -seulement pour un moment. Quand je me perds aussi dans des rêves, je ne -puis me défendre de cette pensée: Quoi! si Albert mourait! tu -deviendrais... oui, elle deviendrait... Alors je poursuis ce fantôme -jusqu'à ce qu'il me conduise à des abîmes sur le bord desquels je -m'arrête et recule en tremblant.</p> - -<p>Si je sors de la ville, et que je me retrouve sur cette route que je -parcourus en voilure la première fois que j'allai prendre Charlotte -pour la conduire au bal, quel changement! Tout, tout a disparu. Il ne me -reste plus rien de ce monde qui a passé; pas un battement de cœur du -sentiment que j'éprouvais alors. Je suis comme un esprit qui, revenant -dans le château qu'il bâtit autrefois lorsqu'il était un puissant -prince, qu'il décora de tous les dons de la magnificence, et qu'il -laissa en mourant à un fils plein d'espérance, le trouverait brûlé -et démoli.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>3 septembre.</h4> - - -<p>Quelquefois je ne puis comprendre comment un autre peut l'aimer, ose -l'aimer, quand je l'aime si uniquement, si profondément, si pleinement; -quand je ne connais rien, ne sais rien, n'ai rien qu'elle.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>4 septembre.</h4> - - -<p>Oui, c'est bien ainsi: de même que la nature s'incline vers l'automne, -l'automne commence en moi et autour de moi. Mes feuilles jaunissent, et -déjà les feuilles des arbres voisins sont tombées. Ne t'ai-je pas une -fois parlé d'un jeune valet de ferme que je vis quand je vins ici la -première fois? J'ai demandé de ses nouvelles à Wahlheim. On me dit -qu'il avait été chassé de la maison où il était, et personne ne -voulut m'en apprendre davantage. Hier je le rencontrai par hasard sur la -route d'un autre village. Je lui parlai, et il me conta son histoire, -dont je fus touché à un point que tu comprendras aisément lorsque je -te l'aurai répétée. Mais à quoi bon? Pourquoi ne pas garder pour moi -seul ce qui m'afflige et me rend malheureux? pourquoi t'affliger aussi? -pourquoi le donner toujours l'occasion de me plaindre ou de me gronder? -Qui sait? cela tient peut-être aussi à ma destinée.</p> - -<p>Le jeune homme ne répondit d'abord à mes questions qu'avec une sombre -tristesse, dans laquelle je crus même démêler une certaine honte; -mais bientôt plus expansif, comme si tout à coup il nous eût reconnus -tous les deux, il m'avoua sa faute et son malheur. Que ne puis-je, mon -ami, te rapporter chacune de ses paroles! Il avoua, il raconta même -avec une sorte de plaisir, et comme en jouissant de ses souvenirs, que -sa passion pour la fermière avait augmenté de jour en jour; qu'à la -fin il ne savait plus ce qu'il faisait; qu'il ne savait plus, selon son -expression, où donner de la tête. Il ne pouvait plus ni manger, ni -boire, ni dormir; il étouffait; il faisait ce qu'il ne fallait pas -faire; ce qu'on lui ordonnait, il l'oubliait: il semblait possédé par -quelque démon. Un jour, enfin, qu'elle était montée dans un grenier, -il l'avait suivie, ou plutôt il y avait été attiré après elle. -Comme elle ne se rendait pas à ses prières, il voulut s'emparer d'elle -de force. Il ne conçoit pas comment il en est venu là; il prend Dieu -à témoin que ses vues ont toujours été honorables, et qu'il n'a -jamais souhaité rien plus ardemment que de l'épouser et de passer sa -vie avec elle. Après avoir longtemps parlé, il hésita, et s'arrêta -comme quelqu'un à qui il reste encore quelque chose à dire et qui -n'ose le faire. Enfin il m'avoua avec timidité les petites -familiarités qu'elle lui permettait quelquefois, les légères faveurs -qu'elle lui accordait; et, en disant cela, il s'interrompait, et -répétait avec les plus vives protestations que ce n'était pas pour la -décrier, qu'il l'aimait et l'estimait comme auparavant; que pareille -chose ne serait jamais venue à sa bouche, et qu'il ne m'en parlait que -pour me convaincre qu'il n'avait pas été tout à fait un furieux et un -insensé. Et ici, mon cher, je recommence mon ancienne chanson, mon -éternel refrain. Si je pouvais te représenter ce jeune homme tel qu'il -me parut, tel que je l'ai encore devant les yeux! Si je pouvais tout te -dire exactement, pour te faire sentir combien je m'intéresse à son -sort, combien je dois m'y intéresser! Mais cela suffit. Comme tu -connais aussi mon sort, comme tu me connais aussi, tu ne dois que trop -bien savoir ce qui m'attire vers tous les malheureux, et surtout vers -celui-ci.</p> - -<p>En relisant ma lettre, je m'aperçois que j'ai oublié de te raconter la -fin de l'histoire: elle est facile à deviner. La fermière se -défendit; son frère survint. Depuis longtemps il haïssait le jeune -homme, et l'aurait voulu hors de la maison, parce qu'il craignait qu'un -nouveau mariage ne privât ses enfants d'un héritage assez -considérable, sa sœur n'ayant pas d'enfants. Ce frère le chassa -sur-le-champ, et fit tant de bruit de l'affaire, que la fermière, quand -même elle l'eût voulu, n'eût point osé le reprendre. Actuellement -elle a un autre domestique. On dit qu'elle s'est brouillée avec son -frère, aussi au sujet de celui-ci; on regarde comme certain qu'elle -épousera ce nouveau venu. L'autre m'a dit qu'il était fermement -résolu à ne pas y survivre, et que cela ne se ferait pas de son -vivant.</p> - -<p>Ce que je te raconte n'est ni exagéré ni embelli. Je puis dire qu'au -contraire je te l'ai conté faiblement, bien faiblement, et que je te -l'ai gâté avec notre langage de prudes.</p> - -<p>Cet amour, cette fidélité, cette passion, n'est donc pas une fiction -de poète! elle vit, elle existe dans sa plus grande pureté chez ces -hommes que nous appelons grossiers, et qui nous paraissent si bruts, à -nous civilisés, et réduits à rien à force de poli. Lis cette -histoire avec dévotion, je t'en prie. Je suis calme aujourd'hui en te -l'écrivant. Tu vois, je ne fais pas jaillir l'encre, et je ne couvre -pas mon papier de taches comme de coutume. Lis, mon ami, et pense bien -que cela est aussi l'histoire de ton ami! Oui, voilà ce qui m'est -arrivé, voilà ce qui m'attend; et je ne suis pas à moitié si -courageux, pas à moitié si résolu que ce pauvre malheureux, avec -lequel je n'ose presque pas me comparer.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>5 septembre.</h4> - - -<p>Elle avait écrit un petit billet à son mari, qui est à la campagne, -où le retiennent quelques affaires, il commençait ainsi: «Mon ami, -mon tendre ami, reviens le plus tôt que tu pourras; je t'attends avec -impatience.» Une personne qui survint lui apprit que, par certaines -circonstances, le retour d'Albert serait un peu retardé. Le billet -resta là, et me tomba le soir entre les mains. Je le lis, et je souris: -elle me demande pourquoi. «Que l'imagination, m'écriai-je, est un -présent divin! J'ai pu me figurer un moment que ce billet m'était -adressé!» Elle ne répondit rien, parut mécontente, et je me tus.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>6 septembre.</h4> - - -<p>J'ai eu bien de la peine à me résoudre à quitter le simple frac bleu -que je portais lorsque je dansai pour la première fois avec Charlotte; -mais à la fin il était devenu par trop usé. Je m'en suis fait faire -un autre tout pareil au premier, collet et parements, avec un gilet et -des culottes de même étoffe et de même couleur que ceux que j'avais -ce jour-là.</p> - -<p>Cela ne me dédommagera pas tout à fait. Je ne sais... je crois -pourtant qu'avec le temps celui-ci me deviendra aussi plus cher.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>11 septembre.</h4> - - -<p>Elle avait été absente quelques jours pour aller chercher Albert à la -campagne. Aujourd'hui j'entre dans sa chambre; elle vient au-devant de -moi, et je baisai sa main avec mille joies.</p> - -<p>Un serin vole du miroir, et se perche sur son épaule. «Un nouvel -ami,» dit-elle. Et elle le prit sur sa main.</p> - -<p>«Il est destiné à mes enfants: il est si joli! Regardez-le. Quand je -lui donne du pain, il bat des ailes et becquète si gentiment! Il me -baise aussi: voyez.</p> - -<p>Lorsqu'elle présenta sa bouche au petit animal, il becqueta dans ses -douces lèvres, et il les pressait comme s'il avait pu sentir la -félicité dont il jouissait.</p> - -<p>«Il faut aussi qu'il vous baise,» dit-elle. Et elle approcha l'oiseau -de ma bouche. Son petit bec passa des lèvres de Charlotte aux miennes, -et ses picotements furent comme un souffle précurseur, un avant-goût -de jouissance amoureuse.</p> - -<p>—Son baiser, dis-je, n'est point tout à fait désintéressé. Il -cherche de la nourriture, et s'en va non satisfait d'une vide caresse.</p> - -<p>—Il mange aussi dans ma bouche,» dit-elle. Et elle lui présenta un -peu de mie de pain avec ses lèvres, où je voyais sourire toutes les -joies innocentes, tous les plaisirs, toutes les ardeurs d'un amour -mutuel.</p> - -<p>Je détournai le visage. Elle ne devrait pas faire cela; elle ne devrait -pas allumer mon imagination par ces images d'innocence et de félicité -célestes; elle ne devrait pas éveiller mon cœur de ce sommeil où -l'indifférence de la vie le berce quelquefois. Mais pourquoi ne le -ferait-elle pas? bille se lie tellement à moi; elle sait comment je -l'aime.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>15 septembre.</h4> - - -<p>On se donnerait au diable, Wilhelm, quand on pense qu'il faut qu'il y -ait des hommes assez dépourvus d'âme et de sentiment pour ne pas -goûter le peu qui vaille quelque chose sur la terre. Tu connais ces -noyers sous lesquels je me suis assis avec Charlotte chez le bon pasteur -de Saint-***, ces beaux noyers qui m'apportaient toujours je ne sais -quel contentement d'âme. Comme ils rendaient la cour du presbytère -agréable et hospitalière! que leurs rameaux étaient frais et -magnifiques! et jusqu'au souvenir des honnêtes ministres qui les -avaient plantés il y a tant d'années! Le maître d'école nous a dit -bien souvent le nom de l'un d'eux, qu'il tenait de son grand-père. Ce -doit avoir été un galant homme, et sa mémoire m'était toujours -sacrée lorsque j'étais sous ces arbres. Oui, le maître d'école avait -hier les larmes aux yeux lorsque nous nous plaignions ensemble de ce -qu'ils avaient été abattus... Abattus... J'enrage, et je crois que je -tuerais le chien qui a donné le premier coup de hache... Moi, qui -serais homme à m'affliger sérieusement si, ayant deux arbres comme -cela dans ma cour, j'en voyais un mourir de vieillesse, faut-il que je -voie cela! Mon cher ami, il y a une chose qui console. Ce que c'est que -le sentiment chez les hommes! tout le village murmure, et j'espère que -la femme du pasteur verra à son beurre, à ses œufs, et aux autres -marques d'amitié, quelle blessure elle a faite aux habitants de -l'endroit. Car c'est elle, la femme du nouveau pasteur (notre vieillard -est aussi mort), une créature sèche, acariâtre et malingre, et qui a -bien raison de ne prendre aucun intérêt au monde, car personne n'en -prend à elle; une sotte qui veut se donner pour savante, qui se mêle -d'examiner les canons, qui travaille à la nouvelle réformation -critico-morale du christianisme, et à qui les rêveries de Lavater font -hausser les épaules, dont la santé est tout à fait ruinée, et qui -n'a, en conséquence, aucune joie sur la terre. Aussi il n'y avait -qu'une pareille créature qui pût faire abattre mes noyers. Vois-tu, je -n'en puis pas revenir! Imagine-toi un peu: les feuilles en tombant -salissent sa cour et la rendent humide; les arbres lui interceptent le -jour; et quand les noix sont mûres, les enfants y jettent des pierres -pour les abattre, et cela affecte ses nerfs et la trouble dans ses -profondes méditations, lorsqu'elle pèse et compare ensemble Kennikot, -Semler et Michaëlis! Lorsque je vis les gens du village, et surtout les -anciens, si mécontents, je leur dis: «Pourquoi l'avez-vous souffert?» -Ils me répondirent: «Quand le maire veut, ici, que faire?» Mais une -chose me fait plaisir: le maire et le ministre (car celui-ci pensait -bien aussi tirer quelque profil des lubies de sa femme, qui ne lui -rendent pas sa soupe plus grasse) convinrent de partager entre eux; et -ils allaient le faire, lorsque la chambre des domaines intervint, et -leur dit: «Doucement!» Elle avait de vieilles prétentions sur la -partie de la cour du presbytère où les arbres étaient, et elle les -vendit au plus offrant. Ils sont à bas! Oh! si j'étais prince! je -ferais à la femme du pasteur, au maire et à la chambre des -domaines...... Prince!....Ab! oui, si j'étais prince, que me feraient -les arbres de mon pays?</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>10 octobre.</h4> - - -<p>Quand je vois seulement ses yeux noirs, je suis content! Ce qui me -chagrine, c'est qu'Albert ne parait pas aussi heureux qu'il... -l'espérait... Si... Je ne fais pas souvent des réticences; mais ici je -ne puis m'exprimer autrement... et il me semble que c'est assez clair.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>12 octobre.</h4> - - -<p>Ossian a supplanté Homère dans mon cœur. Quel monde que celui où ses -chants sublimes me ravissent! Errer sur les bruyères tourmentées par -l'ouragan qui transporte sur des nuages flottants les esprits des -aïeux, à la pâle clarté de la lune; entendre dans la montagne les -gémissements des génies des cavernes, à moitié étouffés dans le -rugissement du torrent de la forêt, et les soupirs de la jeune fille -agonisante près des quatre pierres couvertes de mousse qui couvrent le -héros noblement mort qui fut son bien-aimé... Et quand alors je -rencontre le barde, blanchi par les années, qui sur les vastes -bruyères cherche les traces de ses pères, et ne trouve que les pierres -de leurs tombeaux, qui gémit et tourne ses yeux vers l'étoile du soir -se cachant dans la mer houleuse, et que le passé revit dans l'âme du -héros, comme lorsque cette étoile éclairait encore de son rayon -propice les périls des braves et que la lune prêtait sa lumière à -leur vaisseau revenant victorieux; que je lis sur son front sa profonde -douleur, et que je le vois, lui le dernier, lui resté seul sur la -terre, chanceler vers la tombe, et comme il puise encore de douloureux -plaisirs dans la présence des ombres immobiles de ses pères, et -regarde la terre froide et l'herbe épaisse que le vent couche, et -s'écrie: «Le voyageur viendra; il viendra celui qui me connut dans ma -beauté, et il dira: Où est le barde? Qu'est devenu le fils de Fingal? -Son pied foule ma tombe, et c'est en vain qu'il me demande sur la -terre...» Alors, ô mon ami! je serais homme à arracher l'épée de -quelque noble écuyer, à délivrer tout d'un coup mon prince du -tourment d'une vie qui n'est qu'une mort lente, et à envoyer mon âme -après ce demi-dieu mis en liberté.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>19 octobre.</h4> - - -<p>Hélas! ce vide, ce vide affreux que je sens dans mon sein!... je pense -souvent: si tu pouvais une fois, une seule fois, la presser contre ce -cœur, tout ce vide serait rempli.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>26 octobre.</h4> - - -<p>Oui, mon cher, je me confirme de plus en plus dans l'idée que c'est peu -de chose, bien peu de chose que l'existence d'une créature. Une amie de -Charlotte est venue la voir; je suis entré dans la chambre voisine; -j'ai voulu prendre un livre, et, ne pouvant pas lire, je me suis mis à -écrire. J'ai entendu qu'elles parlaient bas: elles se contaient l'une -à l'autre des choses assez indifférentes, des nouvelles de la ville; -comme celle-ci était mariée, celle-là malade, fort malade. «Elle a -une toux sèche, disait l'une, les joues creuses, et, à chaque instant, -il lui prend des faiblesses: je ne donnerais pas un sou de sa -vie.—Monsieur N... n'est pas en meilleur état, disait Charlotte.—Il -est enflé,» reprenait l'autre. Et mon imagination vive me plaçait -tout d'abord au pied du lit de ces malheureux; je voyais avec quelle -répugnance ils tournaient le dos à la vie, comme ils... Wilhelm, mes -petites femmes en parlaient comme on parle d'ordinaire de la mort d'un -étranger... Et quand je regarde autour de moi, que j'examine cette -chambre, et que je vois les habits de Charlotte, les papiers d'Albert, -et ces meubles avec lesquels je suis à présent si familiarisé, je me -dis à moi-même: «Vois ce que tu es dans cette maison! Tout pour tout. -Tes amis te considèrent, tu fais souvent leur joie, et il semble à ton -cœur qu'il ne pourrait exister sans eux. Cependant si tu partais, si tu -t'éloignais de ce cercle, sentiraient-ils le vide que ta perte -causerait dans leur destinée? et combien de temps?...» Ah! l'homme est -si passager, que là même où il a proprement la certitude de son -existence, là où il peut laisser la seule vraie impression de sa -présence dans la mémoire, dans l'âme de ses amis, il doit s'effacer -et disparaître; et cela sitôt!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>27 octobre.</h4> - - -<p>Je me déchirerais le sein, je me briserais le crâne, quand je vois -combien peu nous pouvons les uns pour les autres. Hélas! l'amour, la -joie, la chaleur, les délices que je ne porte pas au dedans de moi, un -autre ne me les donnera pas; et le cœur tout plein de délices, je ne -rendrai pas heureux cet autre, quand il est là froid et sans force -devant moi.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>Le soir.</h4> - - -<p>J'ai tant! et son idée dévore tout; j'ai tant! et sans elle tout -pour moi se réduit à rien.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>30 octobre.</h4> - - -<p>Si je n'ai pas été cent fois sur le point de lui sauter au cou!... -Dieu sait ce qu'il en coûte de voir tant de charmes passer et repasser -devant vous, sans que vous osiez y porter la main! Et cependant le -penchant naturel de l'humanité nous porte à prendre. Les enfants ne -tâchent-ils pas de saisir tout ce qu'ils aperçoivent? Et moi!...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>5 novembre.</h4> - - -<p>Dieu sait combien de fois je me mets au lit avec le désir et -quelquefois avec l'espérance de ne pas me réveiller; et le matin -j'ouvre les yeux, je revois le soleil, et je suis malheureux. Oh! que ne -puis-je être un maniaque! que ne puis-je m'en prendre au temps, à un -tiers, à une entreprise manquée! Alors l'insupportable fardeau de ma -peine ne porterait qu'à demi sur moi. Malheureux que je suis! je ne -sens que trop que toute la faute est à moi seul.</p> - -<p>La faute! non. Je porte aujourd'hui cachée dans mon sein la source de -toutes les misères, comme j'y portais autrefois la source de toutes les -béatitudes. Ne suis-je pas le même homme qui nageait autrefois dans -une intarissable sensibilité, qui voyait naître un paradis à chaque -pas, et qui avait un cœur capable d'embrasser dans son amour un monde -entier? Mais maintenant ce cœur est mort, il n'en naît plus aucun -ravissement; mes yeux sont secs; et mes sens, que ne soulagent plus des -larmes rafraîchissantes, sont devenus secs aussi, et leur angoisse -sillonne mon front de rides. Combien je souffre! car j'ai perdu ce qui -faisait tous les délices de ma vie, cette force divine avec laquelle je -créais des mondes autour de moi. Elle est passée!... Lorsque de ma -fenêtre je regarde vers la colline lointaine, c'est en vain que je vois -au-dessus d'elle le soleil du matin pénétrer les brouillards, et luire -sur le fond paisible de la prairie, tandis que la douce rivière -s'avance vers moi, en serpentant, entre ses saules dépouillés de -feuilles: toute cette magnifique nature est pour moi froide, inanimée -comme une estampe coloriée; et de tout ce spectacle je ne peux verser -en moi et faire passer de ma tête dans mon cœur la moindre goutte d'un -sentiment bienheureux. L'homme tout entier est là debout, la face -devant Dieu, comme un puits tari, comme un seau desséché. Je me suis -souvent jeté à terre pour demander à Dieu des larmes, comme un -laboureur prie pour de la pluie, lorsqu'il voit sur sa tête un ciel -d'airain et la terre mourir de soif autour de lui.</p> - -<p>Mais, hélas! je le sens, Dieu n'accorde point la pluie et le soleil à -nos prières importunes; et ces temps dont le souvenir me tourmente, -pourquoi étaient-ils si heureux, sinon parce que j'attendais son esprit -avec patience, e que je recevais avec un cœur reconnaissant les -délices qu'il versait sur moi?</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>8 novembre.</h4> - - -<p>Elle m'a reproché mes excès, mais d'un ton si aimable! mes excès de -ce que, d'un verre de vin, je me laisse quelquefois entraîner -à boire la bouteille. «Évitez cela, me disait-elle; pensez à -Charlotte!—Penser! avez-vous besoin de me l'ordonner? Que je pense, que -je ne pense pas, vous êtes toujours présente à mon âme. J'étais -assis aujourd'hui à l'endroit même où vous descendîtes dernièrement -de voiture...» Elle s'est mise à parler d'autre chose, pour -m'empêcher de m'enfoncer trop avant dans cette matière. Je ne suis -plus mon maître, cher ami! Elle fait de moi tout ce qu'elle veut.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>15 novembre.</h4> - - -<p>Je te remercie, Wilhelm, du tendre intérêt que tu prends à moi, de la -bonne intention qui perce dans ton conseil; mais je te prie d'être -tranquille. Laisse-moi supporter toute la crise; malgré l'abattement -où je suis, j'ai encore assez de force pour aller jusqu'au bout. Je -respecte la religion, tu le sais; je sens que c'est un bâton pour celui -qui tombe de lassitude, un rafraîchissement pour celui que la soif -consume. Seulement... peut-elle, doit-elle être cela pour tous? -Considère ce vaste univers: tu vois des milliers d'hommes pour qui elle -ne l'a pas été; d'autres pour qui elle ne le sera jamais, soit qu'elle -leur ait été annoncée ou non. Faut-il donc qu'elle le soit pour moi? -Le fils de Dieu ne dit-il pas lui-même: Ceux que mon père m'a donnés -seront avec moi? Si donc je ne lui ai pas été donné, si le père veut -me réserver pour lui, comme mon cœur me le dit... De grâce, ne va pas -donner à cela une fausse interprétation, et voir une raillerie dans -ces mots innocents: c'est mon âme tout entière que j'expose devant -toi. Autrement j'eusse mieux aimé me taire: car je hais de perdre mes -paroles sur des matières que les autres entendent tout aussi peu que -moi. Qu'est-ce que la destinée de l'homme, sinon de fournir la -carrière de ses maux, et de boire sa coupe tout entière? Et si celle -coupe parut au Dieu du ciel trop amère lorsqu'il la porta sur ses -lèvres d'homme, irai-je faire le fort et feindre de la trouver douce et -agréable? et pourquoi aurais-je honte de l'avouer dans ce terrible -moment où tout mon être frémit entre l'existence et le néant, où le -passé luit comme un éclair sur le sombre abîme de l'avenir, où tout -ce qui m'environne s'écroule, où le monde périt avec moi? N'est-ce -pas la voix de la créature accablée, défaillante, s'abîmant sans -ressource au milieu des vains efforts qu'elle fait pour se soutenir, que -de s'écrier avec plainte: «Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous -abandonné?» Pourrais-je rougir de cette expression? pourrais-je -redouter le moment où elle m'échappera, comme si elle n'avait pas -échappé à celui qui replie les deux comme un voile?</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>21 novembre.</h4> - - -<p>Elle ne voit pas, elle ne sent pas qu'elle prépare le poison qui nous -fera périr tous les deux; et moi j'avale avec délices la coupe où -elle me présente la mort! Que veut dire cet air de bonté avec lequel -elle me regarde souvent (souvent, non, mais quelquefois)? cette -complaisance avec laquelle elle reçoit une impression produite par un -sentiment dont je ne suis pas le maître? cette compassion pour mes -souffrances, qui se peint sur son front?</p> - -<p>Comme je me retirais hier, elle me tendit la main, et me dit: «Adieu, -cher Werther!» Cher Werther! C'est la première fois qu'elle m'ait -donné le nom de <i>cher</i>, et la joie que j'en ressentis a pénétré -jusqu'à la moelle de mes os. Je me le répétai cent fois. Et le soir, -lorsque je voulus me mettre au lit, en habillant avec moi-même de -toutes sortes de choses, je me dis tout à coup: «Bonne nuit, cher -Werther!» et je ne pus ensuite m'empêcher de rire de moi-même.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>22 novembre.</h4> - - -<p>Je ne puis pas prier Dieu en disant: «Conserve-la-moi!» Et cependant -elle me parait souvent être à moi. Je ne puis pas lui demander: -«Donne-la-moi!» car elle est à un autre... Je joue et plaisante avec -mes peines. Si je me laissais aller, je ferais toute une litanie -d'antithèses.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>24 novembre.</h4> - - -<p>Elle sent ce que je souffre. Aujourd'hui son regard m'a pénétré -jusqu'au fond du cœur. Je l'ai trouvée seule. Je ne disais rien, et -elle me regardait fixement. Je ne voyais plus cette beauté séduisante, -ces éclairs d'esprit qui entourent son front: un regard plus puissant -agissait sur moi; un regard plein du plus tendre intérêt, de la plus -douce pitié. Pourquoi n'ai-je pas osé me jeter à ses pieds? pourquoi -n'ai-je pas osé m'élancer à son cou, et lui répondre par mille -baisers? Elle a eu recours à son clavecin, et s'est mise en même temps -à chanter d'une voix si douce! Jamais ses lèvres ne m'ont paru si -charmantes: c'était comme si elles s'ouvraient, languissantes, pour -absorber en elles ces doux sons qui jaillissaient de l'instrument, et -que seulement l'écho céleste de sa bouche résonnât. Ah! si je -pouvais te dire cela comme je le sentais! Je n'ai pu y tenir plus -longtemps. J'ai baissé la tête, et j'ai dit avec serment: «Jamais je -ne me hasarderai à vous imprimer un baiser, ô lèvres sur lesquelles -voltigent les esprits du ciel!...» Et cependant... je veux... Ah! -vois-tu, c'est comme un mur de séparation qui s'est élevé devant mon -âme... Cette félicité, cette pureté du ciel... détruite... et puis -expier son crime... Son crime!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>26 novembre.</h4> - - -<p>Quelquefois je me dis: «Ta destinée n'est qu'à toi: tu peux estimer -tous les autres heureux; jamais mortel ne fut tourmenté comme toi.» Et -puis je lis quelque ancien poète; et c'est comme si je lisais dans mon -propre cœur. J'ai tant à souffrir! Quoi! il y a donc eu déjà avant -moi des hommes aussi malheureux!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>30 novembre.</h4> - - -<p>Non, jamais, jamais je ne pourrai revenir à moi. Partout où je vais, -je rencontre quelque apparition qui me met hors de moi-même. -Aujourd'hui, ô destin, ô humanité!</p> - -<p>Je vais sur les bords de l'eau à l'heure du dîner; je n'avais aucune -envie de manger. Tout était désert; un vent d'ouest, froid et humide, -soufflait de la montagne, et des nuages grisâtres couvraient la -vallée. J'ai aperçu de loin un homme vêtu d'un mauvais habit vert, -qui marchait courbé entre les rochers, et paraissait chercher des -simples. Je me suis approché de lui, et le bruit que j'ai fait en -arrivant l'ayant fait se retourner, j'ai vu une physionomie tout à fait -intéressante, couverte d'une tristesse profonde, mais qui n'annonçait -rien d'ailleurs qu'une âme honnête. Ses cheveux étaient relevés en -deux boucles avec des épingles, et ceux de derrière formaient une -tresse fort épaisse qui lui descendait sur le dos. Comme son -habillement indiquait un homme du commun, j'ai cru qu'il ne prendrait -pas mal que je fisse attention à ce qu'il faisait; et, en conséquence, -je lui ai demandé ce qu'il cherchait. «Je cherche des fleurs, a-t-il -répondu avec un profond soupir, et je n'en trouve point.—Aussi -n'est-ce pas la saison, lui ai-je dit en riant.—Il y a tant de fleurs! -a-t-il reparti en descendant vers moi. Il y a dans mon jardin des roses -et deux espèces de chèvre-feuille, dont l'une m'a été donnée par -mon père. Elles poussent ordinairement aussi vite que la mauvaise -herbe, et voilà déjà deux jours que j'en cherche sans en pouvoir -trouver. Et même ici, dehors, il y a toujours des fleurs, des jaunes, -des bleues, des rouges, et la centaurée aussi est une jolie petite -fleur: je n'en puis trouver aucune.» J'ai remarqué en lui un certain -air hagard; et, prenant un détour, je lui ai demandé ce qu'il voulait -faire de ces fleurs. Un sourire singulier et convulsif a contracté les -traits de sa figure. «Si vous voulez ne point me trahir, a-t-il dit en -appuyant un doigt sur sa bouche, je vous dirai que j'ai promis un -bouquet à ma belle.—C'est fort bien.—Ah! elle a bien d'autres choses! -Elle est riche!—Et pourtant elle fait grand cas de votre bouquet?—Oh! -elle a des joyaux et une couronne!—Comment l'appelez-vous donc?—Si les -états généraux voulaient me payer, je serais un autre homme! Oui, il -fut un temps où j'étais si content! Aujourd'hui c'en est fait pour -moi, je suis...» Un regard humide qu'il a lancé vers le ciel a tout -exprimé. «Vous étiez donc heureux?—Ah! je voudrais bien l'être -encore de même! J'étais content, gai et gaillard comme le poisson dans -l'eau.—Henri! a crié une vieille femme sur le chemin, Henri, où es-tu -fourré? Nous t'avons cherché partout. Viens dîner.—Est-ce là votre -fils? lui ai-je demandé en m'approchant d'elle.—Oui, c'est mon pauvre -fils! a-t-elle répondu. Dieu m'a donné une croix lourde.—Combien y -a-t-il qu'il est dans cet état?—Il n'y a que six mois qu'il est ainsi -tranquille. Je rends grâce à Dieu que cela n'ait pas été plus loin. -Auparavant il a été dans une frénésie qui a duré une année -entière; et pour lors il était à la chaîne dans l'hôpital des fous. -À présent il ne fait rien à personne; seulement il est toujours -occupé de rois et d'empereurs. C'était un homme doux et tranquille, -qui m'aidait à vivre, et qui avait une fort belle écriture. Tout d'un -coup il devint rêveur, tomba malade d'une fièvre chaude, de là dans -le délire, et maintenant il est dans l'état où vous le voyez. S'il -fallait raconter, monsieur...» J'interrompis ce flux de paroles en lui -demandant quel était ce temps dont il faisait si grand récit, et où -il se trouvait si heureux et si content. «Le pauvre insensé, -m'a-t-elle dit avec un sourire de pitié, veut parler du temps où il -était hors de lui: il ne cesse d'en faire l'éloge. C'est le temps -qu'il a passé à l'hôpital, et où il n'avait aucune connaissance de -lui-même.» Cela a fait sur moi l'effet d'un coup de tonnerre. Je lui -ai mis une pièce d'argent dans la main, et je me suis éloigné d'elle -à grands pas.</p> - -<p>«Où tu étais heureux! me suis-je écrié en marchant précipitamment -vers la ville, où tu étais content comme un poisson dans l'eau! Dieu -du ciel! as-tu donc ordonné la destinée des hommes de telle sorte -qu'ils ne soient heureux qu'avant d'arriver à l'âge de la raison, ou -après qu'ils l'ont perdue! Pauvre misérable! Et pourtant je porte -envie à ta folie, à ce désastre de tes sens, dans lequel tu te -consumes. Tu sors plein d'espérances pour cueillir des fleurs à ta -reine... au milieu de l'hiver... et tu t'affliges de n'en point trouver, -et tu ne conçois pas pourquoi tu n'en trouves point. Et moi... et moi, -je sors sans espérances, sans aucun but, et je rentre au logis comme -j'en suis sorti... Tu te figures quel homme tu serais si les états -généraux voulaient te payer; heureuse créature, qui peut attribuer la -privation de ton bonheur à un obstacle terrestre! Tu ne sens pas, tu ne -sens pas que c'est dans le trouble de ton cœur, dans ton cerveau -détraqué, que gît ta misère, dont tous les rois de la terre ne -sauraient le délivrer!»</p> - -<p>Puisse-t-il mourir dans le désespoir, celui qui se rit du malade qui, -pour aller chercher des eaux minérales éloignées, fait un long voyage -qui augmentera sa maladie et rendra la fin de sa vie plus douloureuse! -celui qui insulte à ce cœur oppressé qui, pour se délivrer de ses -remords, pour calmer son trouble et ses souffrances, fait un pèlerinage -au saint sépulcre: chaque pas qu'il fait sur la terre durcie, par des -routes non frayées, et qui déchire ses pieds, est une goutte de baume -sur sa plaie; et à chaque jour de marche il se couche le cœur soulagé -d'une partie du fardeau qui l'accable... Et vous osez appeler cela -rêveries, vous autres bavards, mollement assis sur des coussins! -Rêveries!... Ô Dieu! tu vois mes larmes... Fallait-il, après avoir -formé l'homme si pauvre, lui donner des frères qui le pillent encore -dans sa pauvreté, et lui dérobent ce peu de confiance qu'il a en toi: -car la confiance en une racine salutaire, dans les pleurs de la vigne, -qu'est-ce, sinon la confiance en toi qui a mis dans tout ce qui nous -environne la guérison et le soulagement dont nous avons besoin à toute -heure? Ô père que je ne connais pas, père qui remplissais autrefois -toute mon âme, et qui as depuis détourné ta face de dessus moi, -appelle-moi vers toi! ne te tais pas plus longtemps; ton silence -n'arrêtera pas mon âme altérée... Et un homme, un père, pourrait-il -s'irriter de voir son fils, qu'il n'attendait pas, lui sauter au cou en -s'écriant: «Me voici revenu, mon père; ne vous fâchez point si -j'interromps un voyage que je devais supporter plus longtemps pour vous -obéir. Le monde est le même partout; partout peine et travail, -récompense et plaisirs: mais que me fait tout cela? Je ne suis bien -qu'où vous êtes; je veux souffrir et jouir en votre présence...» Et -toi, père céleste et miséricordieux, pourrais-tu repousser ton fils?</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>1<sup>er</sup> décembre.</h4> - - -<p>Wilhelm! cet homme dont je t'ai parlé, cet heureux infortuné, était -commis chez le père de Charlotte, et une malheureuse passion qu'il -conçut pour elle, qu'il nourrit en secret, qu'il lui découvrit enfin, -et qui le fit renvoyer de sa place, l'a rendu fou. Sens, si tu peux, -sens, par ces mots pleins de sécheresse, combien cette histoire m'a -bouleversé, lorsque Albert me l'a contée aussi froidement que tu la -liras peut-être!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>4 décembre.</h4> - - -<p>Je te supplie... Vois-tu, c'est fait de moi... Je ne saurais supporter -tout cela plus longtemps. Aujourd'hui j'étais assis près d'elle... -J'étais assis; elle jouait différents airs sur son clavecin, avec -toute l'expression! tout, tout!... que dirai-je? Sa petite sœur -habillait sa poupée sur mon genou. Les larmes me sont venues aux yeux. -Je me suis baissé, et j'ai aperçu son anneau de mariage. Mes pleurs -ont coulé... Et tout à coup elle a passé à cet air ancien dont la -douceur a quelque chose de céleste; et aussitôt j'ai senti entrer dans -mon âme un sentiment de consolation et revivre le souvenir de tout le -passé, du temps où j'entendais cet air, des tristes jours -d'intervalle, du retour, des chagrins, des espérances trompées, et -puis... J'allais et venais par la chambre; mon cœur suffoquait. «Au -nom de Dieu! lui ai-je dit avec l'expression la plus vive, au nom de -Dieu, finissez!» Elle a cessé, et m'a regardé attentivement. -«Werther, m'a-t-elle dit avec un sourire qui me perçait l'âme; -Werther, vous êtes bien malade; vos mets favoris vous répugnent. -Allez! de grâce, calmez-vous...» Je me suis arraché d'auprès d'elle, -et... Dieu! tu vois mes souffrances, tu y mettras fin.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>6 décembre.</h4> - - -<p>Comme cette image me poursuit! Que je veille ou que je lève, elle -remplit seule mou âme. Ici, quand je ferme à demi les paupières, ici, -dans mon front, à l'endroit où se concentre la force visuelle, je -trouve ses yeux noirs. Non, je ne saurais t'exprimer cela. Si je -m'endors tout à fait, ses yeux sont encore là; ils sont là comme un -abîme; ils reposent devant moi, ils remplissent mon front.</p> - -<p>Qu'est-ce que l'homme, ce demi-dieu si vanté? Les forces ne lui -manquent-elles pas précisément à l'heure où elles lui seraient le -plus nécessaires? Et lorsqu'il prend l'essor dans la joie, ou qu'il -s'enfonce dans la tristesse, n'est-il pas alors même borné, et -toujours ramené au sentiment de lui-même, au triste sentiment de sa -petitesse, quand il espérait se perdre dans l'infini?</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="LEDITEUR_AU_LECTEUR">L'ÉDITEUR AU LECTEUR</a></h4> - - -<p>Combien je désirerais qu'il nous restât sur les derniers jours de -notre malheureux ami assez de renseignements écrits de sa propre main, -pour que je ne fusse pas obligé d'interrompre par des récits la suite -des lettres qu'il nous a laissées!</p> - -<p>Je me suis attaché à recueillir les détails les plus exacts de la -bouche de ceux qui pouvaient être le mieux informés de son histoire. -Ces détails sont uniformes: toutes les relations s'accordent entre -elles jusque dans les moindres circonstances. Je n'ai trouvé les -opinions partagées que sur la manière de juger les caractères et les -sentiments des personnes qui ont joué ici quelque rôle.</p> - -<p>Il ne nous reste donc qu'à raconter fidèlement tout ce que ces -recherches multipliées nous ont appris, en faisant entrer dans ce -récit les lettres qui nous sont restées de celui qui n'est plus, sans -dédaigner le plus petit papier conservé. Il est si difficile de -connaître la vraie cause, les véritables ressorts de l'action même la -plus simple, lorsqu'elle provient de personnes qui sortent de la ligne -commune!</p> - -<p>Le découragement et le chagrin avaient jeté des racines de plus en -plus profondes dans l'âme de Werther, et peu à peu s'étaient emparés -de tout son être. L'harmonie de son intelligence était entièrement -détruite; un feu interne et violent, qui minait toutes ses facultés -les unes par les autres, produisit les plus funestes effets, et finit -par ne lui laisser qu'un accablement plus pénible encore à soutenir -que tous les maux contre lesquels il avait lutté jusqu'alors. Les -angoisses de son cœur consumèrent les dernières forces de son esprit, -sa vivacité, sa sagacité. Il ne portait plus qu'une morne tristesse -dans la société; de jour en jour plus malheureux, et toujours plus -injuste à mesure qu'il devenait plus malheureux. Au moins, c'est ce que -disent les amis d'Albert. Ils soutiennent que Werther n'avait pas su -apprécier un homme droit et paisible qui, jouissant d'un bonheur -longtemps désiré, n'avait d'autre but que de s'assurer ce bonheur pour -l'avenir. Comment aurait-il pu comprendre cela, lui qui, chaque jour, -dissipait tout et ne gardait pour le soir que souffrance et privation! -Albert, disent-ils, n'avait point changé en si peu de temps; il était -toujours le même homme que Werther avait tant loué, tant estimé au -commencement de leur connaissance. Il chérissait Charlotte par-dessus -tout; il était fier d'elle; il désirait que chacun la reconnut pour -l'être le plus parfait, Pouvait-on le blâmer de chercher à détourner -jusqu'à l'apparence du soupçon? Pouvait-on le blâmer s'il se refusait -à partager avec qui que ce fût un bien si précieux, même de la -manière la plus innocente? Ils avouent que lorsque Werther venait chez -sa femme, Albert quittait souvent la chambre; mais ce n'était ni haine -ni aversion pour son ami: c'était seulement parce qu'il avait senti que -Werther était gêné en sa présence.</p> - -<p>Le père de Charlotte fut attaqué d'un mal qui le retint dans sa -chambre. Il envoya sa voiture à sa fille; elle se rendit auprès de -lui. C'était par un beau jour d'hiver; la première neige avait tombé -en abondance, et la terre en était couverte.</p> - -<p>Werther alla rejoindre Charlotte le lendemain matin, pour la ramener -chez elle, si Albert ne venait pas la chercher.</p> - -<p>Le beau temps fit peu d'effet sur son humeur sombre; un poids énorme -oppressait son âme; de lugubres images le poursuivaient, et son cœur -ne connaissait plus d'autre mouvement que de passer d'une idée pénible -à une autre.</p> - -<p>Comme il vivait toujours mécontent de lui-même, l'état de ses amis -lui semblait aussi plus agité et plus critique: il crut avoir troublé -la bonne intelligence entre Albert et sa femme; il s'en lit des -reproches auxquels se mêlait un ressentiment secret contre l'époux.</p> - -<p>En chemin, ses pensées tombèrent sur ce sujet. «Oui, se disait-il -avec une sorte de fureur, voilà donc cette union intime, si -entière, si dévouée, ce vif intérêt, cette foi si constante, si -inébranlable! Ce n'est plus que satiété et indifférence! La plus -misérable affaire ne l'occupe-t-elle pas plus que la femme la plus -adorable? Sait-il apprécier son bonheur? Sait-il estimer au juste ce -qu'elle vaut? Elle lui appartient... Eh bien, elle lui appartient... Je -sais cela comme je sais autre chose; je croyais être fait à cette -idée, et elle excite encore ma rage, elle m'assassinera!... Et son -amitié à toute épreuve qu'il m'avait jurée, a-t-elle tenu? Ne -voit-il pas déjà une atteinte à ses droits dans mon attachement pour -Charlotte, et dans mes attentions un secret reproche? Je m'en aperçois, -je le sens, il me voit avec peine, il souhaite que je m'éloigne, ma -présence lui pèse.»</p> - -<p>Quelquefois il ralentissait sa marche précipitée; quelquefois il -s'arrêtait, et semblait vouloir retourner sur ses pas. Il continua -cependant son chemin, toujours livré à ces idées, à ces -conversations solitaires; et il arriva enfin, presque malgré lui, à la -maison de chasse.</p> - -<p>Il entra et demanda le bailli et Charlotte. Il trouva tout le monde dans -l'agitation. L'ainé des fils lui dit qu'il venait d'arriver un malheur -à Wahlheim; qu'un paysan venait d'être assassiné. Cela ne fit pas sur -lui une grande impression. Il se rendit au salon, et trouva Charlotte -occupée à dissuader le bailli, qui, sans être retenu par sa maladie, -voulait aller sur les lieux faire une enquête sur le crime. Le -meurtrier était encore inconnu. On avait trouvé le cadavre, le matin, -devant la porte de la ferme où cet homme habitait. On avait des -soupçons; le mort était domestique chez une veuve qui, peu de temps -auparavant, en avait eu un autre à son service, et celui-ci était -sorti de la maison par suite de mécontentement grave.</p> - -<p>À ces détails, il se leva précipitamment. «Est-il possible! -s'écria-t-il: il faut que j'y aille, je ne puis différer d'un -moment.» Il courut à Wahlheim. Bien des souvenirs se retraçaient -vivement à son esprit: il ne douta pas une minute que celui qui avait -commis le crime ne fût le jeune homme auquel il avait parlé bien des -fois, et qui lui était devenu si cher.</p> - -<p>En passant sous les tilleuls pour se rendre au cabaret où l'on avait -déposé le cadavre, Werther se sentit troublé à la vue de ce lieu -jadis si chéri. Ce seuil, où les enfants avaient si souvent joué, -était souillé de sang. L'amour et la fidélité, les plus beaux -sentiments de l'homme, avaient dégénéré en violence et en meurtre. -Les grands arbres étaient sans feuillages et couverts de frimas; la -haie vive qui recouvrait le petit mur du cimetière et se voûtait -au-dessus avait perdu son feuillage, et les pierres des tombeaux se -laissaient voir, couvertes de neige, à travers les vides.</p> - -<p>Comme il approchait du cabaret devant lequel le village entier était -rassemblé, il s'éleva tout à coup une grande rumeur. On vit de loin -une troupe d'hommes armés, et chacun s'écria que l'on amenait le -meurtrier. Werther jeta les yeux sur lui, et il n'eut plus aucune -incertitude. Oui, c'était bien ce valet de ferme qui aimait tant cette -veuve, et que peu de jours auparavant il avait rencontré livré à une -sombre tristesse, à un secret désespoir.</p> - -<p>«Qu'as-tu fait, malheureux!» s'écria Werther en s'avançant vers le -prisonnier. Celui-ci le regarda tranquillement, se tut, et répondit -enfin froidement: «Personne ne l'aura, elle n'aura personne.» On le -conduisit au cabaret, et Werther s'éloigna précipitamment.</p> - -<p>Tout son être était bouleversé par l'émotion extraordinaire et -violente qu'il venait d'éprouver. En un instant il fut arraché à sa -mélancolie, à son découragement, à sa sombre apathie. L'intérêt le -plus irrésistible pour ce jeune homme, le désir le plus vif de le -sauver, s'emparèrent de lui. Il le sentait si malheureux, il le -trouvait même si peu coupable, malgré son crime; il entrait si -profondément dans sa situation, qu'il croyait que certainement il -amènerait tous les autres à cette opinion. Déjà il bridait de parler -en sa faveur; déjà le discours le plus animé se pressait sur ses -lèvres; il courait en hâte à la maison de chasse, et répétait à -demi-voix, en chemin, tout ce qu'il représenterait au bailli.</p> - -<p>Lorsqu'il entra dans la salle, il aperçut Albert, dont la présence le -déconcerta d'abord; mais il se remit bientôt, et avec beaucoup de feu -il exposa son opinion au bailli. Celui-ci secoua la tête à plusieurs -reprises; et quoique Werther mit dans son discours toute la chaleur de -la conviction, et toute la vivacité, toute l'énergie qu'un homme peut -apporter à la défense d'un de ses semblables, cependant, comme on le -croira sans peine, le bailli n'en fut point ébranlé. Il ne laissa -même pas finir notre ami; il le réfuta vivement, et le blâma de -prendre un meurtrier sous sa protection; il lui fit sentir que de cette -manière les lois seraient toujours éludées, et que la sûreté -publique serait anéantie: il ajouta que d'ailleurs, dans une affaire -aussi grave, il ne pouvait rien faire sans se charger de la plus grande -responsabilité, et qu'il fallait que tout se fit avec les formalités -légales.</p> - -<p>Werther ne se rendit pas encore, mais il se borna alors à demander que -le bailli fermât les yeux, si l'on pouvait faciliter l'évasion du -jeune homme. Le bailli lui refusa aussi cela. Albert, qui prit enfin -part à la conversation, exprima la même opinion que son beau-père. -Werther fut réduit au silence; il s'en alla navré de douleur, après -que le bailli lui eut encore répété plusieurs fois: «Non, rien ne -peut le sauver!»</p> - -<p>Nous voyons combien il fut frappé de ces paroles, dans un petit billet -que l'on trouva parmi ses papiers, et qui fut certainement écrit ce -jour-là:</p> - - -<p>«On ne peut te sauver, malheureux! Je le vois bien, on ne peut -te sauver.»</p> - - -<p>Ce qu'avait dit Albert en présence du bailli sur l'affaire du -prisonnier avait singulièrement mortifié Werther. Il avait cru y -remarquer quelque allusion à lui-même et à ses propres sentiments; et -quoique, après y avoir plus mûrement réfléchi, il comprit bien que -ces deux hommes pouvaient avoir raison, il sentait cependant qu'il -serait au-dessus de ses forces d'en convenir.</p> - -<p>Nous trouvons dans ses papiers une note qui a trait à cet événement, -et qui exprime peut-être ses vrais sentiments pour Albert:</p> - - -<p>«À quoi sert de me dire et de me répéter: Il est honnête et bon! -Mais il me déchire jusqu'au fond du cœur; je ne puis être juste!»</p> - - -<p>La soirée étant douce et le temps disposé au dégel, Charlotte et -Albert s'en retournèrent à pied. En chemin, Charlotte regardait çà -et là, comme si la société de Werther lui eut manqué. Albert se mit -à parler de lui. Il le blâma, tout en lui rendant justice. Il en vint -à sa malheureuse passion, et souhaita pour lui-même qu'il fût -possible de l'éloigner. «Je le souhaite aussi pour nous, dit-il; et, -je t'en prie, tâche de donner une autre direction à ses relations avec -toi, et de rendre plus rares ses visites si multipliées. Le monde y -fait attention, et je sais qu'on en a déjà parlé.» Charlotte ne dit -rien. Albert parut avoir senti ce silence: au moins, depuis ce temps, il -ne parla plus de Werther devant elle, et, si elle en parlait, il -laissait tomber la conversation, ou la faisait changer de sujet.</p> - -<p>La vaine tentative que Werther avait faite pour sauver le malheureux -paysan était comme le dernier éclat de la flamme d'une lumière qui -s'éteint: il n'en retomba que plus fort dans la douleur et -l'abattement. Il eut une sorte de désespoir quand il apprit qu'on -l'appellerait peut-être en témoignage contre le coupable, qui -maintenant avait recours aux dénégations.</p> - -<p>Tout ce qui lui était arrivé de désagréable dans sa vie active, ses -chagrins auprès de l'ambassadeur, tous ses projets manqués, tout ce -qui l'avait jamais blessé, lui revenait et l'agitait encore. Il se -trouvait par tout cela même comme autorisé à l'inactivité; il se -voyait privé de toute perspective, et incapable, pour ainsi dire, de -prendre la vie par aucun bout. C'est ainsi que, livré entièrement à -ses sombres idées et à sa passion, plongé dans l'éternelle -uniformité de ses douloureuses relations avec l'être aimable et adoré -dont il troublait le repos, détruisant ses forces sans but, et s'usant -sans espérances, il se familiarisait chaque jour avec une affreuse -pensée et s'approchait de sa fin.</p> - -<p>Quelques lettres qu'il a laissées, et que nous insérons ici, sont les -preuves les plus irrécusables de son trouble, de son délire, de ses -pénibles tourments, de ses combats, et de son dégoût de la vie.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>12 décembre.</h4> - - -<p>«Cher Wilhelm! je suis dans l'état où devaient être ces malheureux -qu'on croyait possédés d'un esprit malin. Cela me prend souvent. Ce -n'est pas angoisse, ce n'est point désir: c'est une rage intérieure, -inconnue, qui menace de déchirer mon sein, qui me serre la gorge, qui -me suffoque! Alors je souffre, je souffre, et je cherche à me fuir, et -je m'égare au milieu des scènes nocturnes et terribles qu'offre cette -saison ennemie des hommes.</p> - -<p>«Hier soir, il me fallut sortir. Le dégel était survenu subitement. -J'avais entendu dire que la rivière était débordée, que tous les -ruisseaux jusqu'à Wahlheim s'étaient gonflés et que l'inondation -couvrait toute ma chère vallée. J'y courus après onze heures. -C'était un terrible spectacle!... Voir de la cime d'un roc, à la -clarté de la lune, les torrents rouler sur les champs, les prés, les -baies, inonder tout, le vallon bouleversé, et, à sa place, une mer -houleuse livrée aux sifflements aigus du vent... Et lorsque après une -profonde obscurité la lune reparaissait, et qu'un reflet superbe et -terrible me montrait de nouveau les flots roulant et résonnant à mes -pieds, alors il me prenait une idée, un frissonnement, et puis bientôt -un désir... Ah! les bras étendus, j'étais là devant l'abîme, et je -brûlais de m'y jeter, de m'y jeter! Je me perdais dans l'idée -délicieuse d'y précipiter mes tourments, mes souffrances, avec du -bruit, comme des vagues. Oh!... et tu n'eus pas la force de lever le -pied et de finir tous tes maux... Mon sablier n'est pas encore à sa -fin, je le sens! Ô mon ami! combien volontiers j'aurais donné mon -existence d'homme, pour, avec l'ouragan, déchirer les nuées, soulever -les flots! Serait-il possible que ces délices ne devinssent jamais le -partage de celui qui languit aujourd'hui dans sa prison?</p> - -<p>«Et quel fut mon chagrin, en abaissant mes regards sur un endroit où -je m'étais reposé avec Charlotte, sous un saule, après nous être -promenés à la chaleur! Cette petite place était aussi inondée, et à -peine je reconnus le saule! «Et ses prairies, pensai-je, et les -environs de la maison de chasse! Comme le torrent doit avoir arraché, -détruit nos berceaux!» Et le rayon doré du passé brilla dans mon -âme... comme à un prisonnier vient un rêve de troupeau, de prairies, -d'honneurs. J'étais debout là... Je ne m'en veux pas, car j'ai le -courage de mourir. J'aurais dû... Et me voilà comme la vieille qui -demande son bois aux haies et son pain aux portes, pour soutenir et -prolonger d'un instant sa triste et défaillante existence.»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>14 décembre.</h4> - - -<p>«Qu'est-ce, mon ami? Je suis effrayé de moi-même. L'amour que j'ai -pour elle n'est-il pas l'amour le plus saint, le plus pur, le plus -fraternel? Ai-je jamais senti dans mon âme un désir coupable?... Je ne -veux point jurer... Et maintenant des rêves! Oh! que ceux-là avaient -raison, qui attribuaient ces effets opposés à des forces diverses! -Cette nuit... je tremble de te le dire... je la tenais dans mes bras, -étroitement serrée contre mon sein, et je couvrais sa belle bouche, sa -bouche balbutiante d'amour, d'un million de baisers. Mon œil nageait -dans l'ivresse du sien. Dieu! serait-ce un crime que le bonheur que je -goûte encore à me rappeler intimement tous ces ardents plaisirs? -Charlotte! Charlotte!... C'est fait de moi!... mes sens se troublent. -Depuis huit jours je ne pense plus. Mes yeux sont remplis de larmes. Je -ne suis bien nulle part, et je suis bien partout... Je ne souhaite rien, -ne désire rien. Il vaudrait mieux que je partisse.»</p> - - -<p>La résolution de sortir du monde s'était accrue et fortifiée dans -l'âme de Werther au milieu de ces circonstances. Depuis son retour -auprès de Charlotte, il avait toujours considéré la mort comme sa -dernière perspective, et comme une ressource qui ne lui manquerait pas. -Mais il s'était cependant promis de ne point s'y porter avec violence -et précipitation, et de ne faire ce pas qu'avec la plus grande -conviction et le plus grand calme.</p> - -<p>Son incertitude, ses combats avec lui-même, paraissent dans quelques -lignes qui sans doute commençaient une lettre à son ami; le papier ne -porte pas de date:</p> - - -<p>«Sa présence, sa destinée, l'intérêt qu'elle prend à mon sort, -expriment encore les dernières larmes de mon cerveau calciné.</p> - -<p>«Lever le rideau et passer derrière... voilà tout! Pourquoi frémir? -pourquoi hésiter? Est-ce parce qu'on ignore ce qu'il y a derrière?... -parce qu'on n'en revient point?... et que c'est le propre de notre -esprit de supposer que tout est confusion et ténèbres là où nous ne -savons pas d'une manière certaine ce qu'il y a?»</p> - - -<p>Il s'habitua de plus en plus à ces funestes idées, et chaque jour -elles lui devinrent plus familières. Son projet fut arrêté enfin -irrévocablement; on en trouve la preuve dans cette lettre à double -entente qu'il écrivit à son ami.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>20 décembre.</h4> - - -<p>«Cher Wilhelm, je rends grâce à ton amitié d'avoir si bien compris -ce que je voulais dire. Oui, tu as raison, il vaudrait mieux pour moi -que je partisse. La proposition que tu me fais de retourner vers vous -n'est pas tout à fait de mon goût: au moins je voudrais faire un -détour, surtout au moment où nous pouvons espérer une gelée soutenue -et de beaux chemins. Je suis aussi très-content de ton dessein de venir -me chercher; accorde-moi seulement quinze jours, et attends encore une -lettre de moi qui te donne des nouvelles ultérieures. Il ne faut pas -cueillir le fruit avant qu'il soit mûr, et quinze jours de plus ou de -moins font beaucoup. Tu diras à ma mère qu'elle prie pour son fils, et -que je lui demande pardon de tous les chagrins que je lui ai causés. -C'était mon destin de faire le tourment des personnes dont j'aurais dû -faire la joie. Adieu, mon cher ami. Que le ciel répande sur toi toutes -ses bénédictions! Adieu.»</p> - - -<p>Nous ne chercherons pas à rendre ce qui se passait à cette époque -dans l'âme de Charlotte, et ce qu'elle éprouvait à l'égard de son -mari et de son malheureux ami, quoique en nous-mêmes nous nous en -fassions bien une idée, d'après la connaissance de son caractère. -Mais toute femme douée d'une belle âme s'identifiera avec elle et -comprendra ce qu'elle souffrait.</p> - -<p>Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était très-décidée à tout -faire pour éloigner Werther. Si elle temporisait, son hésitation -provenait de compassion et d'amitié; elle savait combien cet effort -coûterait à Werther, elle savait qu'il lui serait presque impossible. -Cependant elle se vit bientôt forcée de prendre une détermination: -Albert continuait à garder sur ce sujet le même silence qu'elle avait -elle-même gardé; et il lui importait d'autant plus de prouver par ses -actions combien ses sentiments étaient dignes de ceux de son mari.</p> - -<p>Le jour que Werther écrivit à son ami la dernière lettre que nous -venons de rapporter était le dimanche avant Noël; il vint le soir chez -Charlotte, et la trouva seule. Elle s'occupait de préparer les joujoux -qu'elle destinait à ses frères et sœurs pour les étrennes. Il parla -de la joie qu'auraient les enfants, et de ce temps où l'ouverture -inattendue d'une porte et l'apparition d'un arbre décoré de cierges, -de sucreries et de pommes, nous causent les plus grands -ravissements<a name="FNanchor_12_1" id="FNanchor_12_1"></a><a href="#Footnote_12_1" class="fnanchor">[12]</a>. «Vous aussi, dit Charlotte en cachant son embarras -sous un aimable sourire, vous aussi, vous aurez vos étrennes, si vous -êtes bien sage; une petite bougie, et puis quelque chose encore.—Et -qu'appelez-vous être bien sage? s'écria-t-il. Comment dois-je être? -comment puis-je être?—Jeudi soir, reprit-elle, est la veille de Noël; -les enfants viendront alors, et mon père avec eux; chacun aura ce qui -lui est destiné. Venez aussi... mais pas avant...» Werther était -interdit. «Je vous en prie, continua-t-elle, qu'il en soit ainsi; je -vous en prie pour mon repos. Cela ne peut pas durer ainsi, non, cela ne -se peut pas.» Il détourna les yeux de dessus elle, et se mit à -marcher à grands pas dans la chambre, en répétant entre les dents: -«Cela ne peut pas durer!» Charlotte, qui s'aperçut de l'état violent -où l'avaient mis ses paroles, chercha, par mille questions, à le -distraire de ses pensées; mais ce fut en vain. «Non, Charlotte, -s'écria-t-il, non, je ne vous reverrai plus!—Pourquoi donc, Werther? -reprit-elle. Vous pouvez, vous devez nous revoir; seulement soyez plus -maître de vous! Oh! pourquoi êtes-vous né avec cette fougue, avec cet -emportement indomptable et passionné que vous mettez à tout ce qui -vous attache une fois! Je vous en prie, ajouta-t-elle en lui prenant la -main, soyez maître de nous! Que de jouissances vous assurent votre -esprit, vos talents, vos connaissances! Soyez homme, rompez ce fatal -attachement pour une créature qui ne peut rien que vous plaindre!» Il -grinça les dents, et la regarda d'un air sombre. Elle prit sa main. -«Un seul moment de calme, Werther! lui dit-elle. Ne sentez-vous pas que -vous vous abusez, que vous courez volontairement à votre perte? -Pourquoi faut-il que ce soit moi, Werther! moi qui appartiens à un -autre, précisément moi? Je crains bien, oui, je crains que ce -ne soit cette impossibilité même de m'obtenir qui rende vos -désirs si ardents!» Il retira sa main des siennes, et la regardant -d'un œil fixe et mécontent: «C'est bien, s'écria-t-il, c'est -très-bien! Cette remarque est peut-être d'Albert? Elle est profonde! -très-profonde!—Chacun peut la faire, reprit-elle. N'y aurait-il donc -dans le monde entier aucune femme qui pût remplir les vœux de votre -cœur? Gagnez sur vous de la chercher, et je vous jure que vous la -trouverez. Depuis longtemps, pour vous et pour nous, je m'afflige de -l'isolement où vous vous renfermez. Prenez sur vous! Un voyage vous -ferait du bien, sans aucun doute. Cherchez un objet digne de votre -amour, et revenez alors: nous jouirons tous ensemble de la félicité -que donne une amitié sincère.</p> - -<p>—On pourrait imprimer cela, dit Werther avec un sourire amer, et le -recommander à tous les instituteurs. Ah! Charlotte, laissez-moi encore -quelque répit: tout s'arrangera!—Eh bien, Werther, ne revenez pas -avant la veille de Noël!» Il voulait répondre; Albert entra. On se -donna le bonsoir avec un froid de glace. Ils se mirent à se promener -l'un à côté de l'autre dans l'appartement d'un air embarrassé. -Werther commença un discours insignifiant, et cessa bientôt de parler. -Albert fit de même; puis il interrogea sa femme sur quelques affaires -dont il l'avait chargée. En apprenant qu'elles n'étaient pas encore -arrangées, il lui dit quelques mots que Werther trouva bien froids et -même durs. Il voulait s'en aller, et il ne le pouvait pas. Il balança -jusqu'à huit heures, et son humeur ne fit que s'aigrir. Quand on vint -mettre le couvert, il prit sa canne et son chapeau. Albert le pria de -rester; mais il ne vit dans cette invitation qu'une politesse -insignifiante: il remercia très-froidement, et sortit.</p> - -<p>Il retourna chez lui, prit la lumière des mains de son domestique qui -voulait l'éclairer, et monta seul à sa chambre. Il sanglotait, -parcourait la chambre à grands pas, se parlait à lui-même à haute -voix, et d'une manière très-animée. Il finit par se jeter tout -habillé sur son lit, où le trouva son domestique, qui prit sur lui -d'entrer sur les onze heures pour lui demander s'il ne voulait pas qu'il -lui tirât ses bottes. Il y consentit, et lui dit de ne point entrer le -lendemain matin dans sa chambre sans avoir été appelé.</p> - -<p>Le lundi matin, 24 décembre, il commença à écrire à Charlotte la -lettre suivante, qui, après sa mort, fut trouvée cachetée sur son -secrétaire, et qui fut remise à Charlotte. Je la détacherai ici par -fragments, comme il parait l'avoir écrite:</p> - -<p>«C'est une chose résolue, Charlotte, je veux mourir, et je te l'écris -sans aucune exaltation romanesque, de sang-froid, le matin du jour où -je te verrai pour la dernière fois. Quand tu liras ceci, ma chère, le -tombeau couvrira déjà la dépouille glacée du malheureux qui ne -connaît pas de plaisir plus doux, pour les derniers moments de sa vie, -que de s'entretenir avec toi. J'ai eu une nuit terrible et aussi -bienfaisante. Elle a fixé, affermi ma résolution. Je veux mourir! -Quand je m'arrachai hier d'auprès de toi, quelle convulsion -j'éprouvais dans mon âme! quel horrible serrement de cœur! comme ma -vie, se consumant près de toi sans joie, sans espérance, me glaçait -et me faisait horreur! Je pus à peine arriver jusqu'à ma chambre. Je -me jetai à genoux, tout hors de moi; et, ô Dieu! tu m'accordas une -dernière fois le soulagement des larmes les plus amères. Mille -projets, mille idées se combattirent dans mon âme; et enfin il n'y -resta plus qu'une seule idée, bien arrêtée, bien inébranlable. Je -veux mourir! Je me couchai, et, ce matin, dans tout le calme du réveil, -je trouvai encore dans mon cœur cette résolution ferme et -inébranlable: Je veux mourir!... Ce n'est point désespoir, c'est la -certitude que j'ai fini ma carrière, et que je me sacrifie pour toi. -Oui, Charlotte, pourquoi te le cacher? il faut que l'un de nous trois -périsse, et je veux que ce soit moi. Ô ma chère! une idée furieuse -s'est insinuée dans mon cœur déchiré, souvent... de tuer ton -époux... toi... moi!... Ainsi soit-il donc! Lorsque sur le soir d'un -beau jour d'été tu graviras la montagne, pense à moi alors, et -souviens-toi combien de fois je parcourus cette vallée. Regarde ensuite -vers le cimetière, et que ton œil voie comme le vent berce l'herbe sur -ma tombe, aux derniers rayons du soleil couchant... J'étais calme en -commençant, et maintenant ces images m'affectent avec tant de force, -que je pleure comme un enfant.»</p> - -<p>Sur les dix heures, Werther appela son domestique; et, en se faisant -habiller, il lui dit qu'il allait faire un voyage de quelques jours; -qu'il n'avait qu'à nettoyer ses habits et préparer tout pour faire les -malles. Il lui ordonna aussi de demander les mémoires des marchands, de -rapporter quelques livres qu'il avait prêtés, et de payer deux mois -d'avance à quelques pauvres qui recevaient de lui une aumône chaque -semaine.</p> - -<p>Il se fit apporter à manger dans sa chambre; et, après qu'il eut -diné, il alla chez le bailli, qu'il ne trouva pas à la maison. Il se -promena dans le jardin d'un air pensif: il semblait qu'il voulut -rassembler en foule tous les souvenirs capables d'augmenter sa -tristesse.</p> - -<p>Les enfants ne le laissèrent pas longtemps en repos. Ils coururent à -lui en sautant, et lui dirent que quand demain, et encore demain, et -puis encore un jour seraient venus, ils recevraient de Lolotte leur -présent de Noël; et, là-dessus, ils lui étalèrent toutes les -merveilles que leur imagination leur promettait. «Demain, -s'écria-t-il, et encore demain, et puis encore un jour!» Il les -embrassa tous tendrement, et allait les quitter, lorsque le plus jeune -voulut encore lui dire quelque chose à l'oreille. Il lui dit en -confidence que ses grands frères avaient écrit de beaux compliments du -jour de l'an; qu'ils étaient longs; qu'il y en avait un pour le papa, -un pour Albert et Charlotte, et un aussi pour M. Werther, et qu'on les -présenterait de grand matin, le jour de Noël.</p> - -<p>Ces derniers mots l'accablèrent: il leur donna à tous quelque chose, -monta à cheval, les chargea de faire ses compliments, et partit les -larmes aux yeux.</p> - -<p>Il revint chez lui vers les cinq heures, recommanda à la servante -d'avoir soin du feu, et de l'entretenir jusqu'à la nuit. Il dit au -domestique d'emballer ses livres et son linge, et d'arranger ses habits -dans sa malle. C'est alors vraisemblablement qu'il écrivit le -paragraphe qui suit de sa dernière lettre à Charlotte:</p> - - -<p>«Tu ne m'attends pas. Tu crois que j'obéirai, et que je ne te verrai -que la veille de Noël. Charlotte! aujourd'hui ou jamais. La veille de -Noël tu tiendras ce papier dans ta main, tu frémiras, et tu le -mouilleras de tes larmes. Je le veux, il le faut! Oh! que je suis -content d'avoir pris mon parti!»</p> - - -<p>Cependant Charlotte se trouvait dans une situation bien triste. Son -dernier entretien avec Werther lui avait mieux fait sentir encore -combien il lui serait difficile de l'éloigner; elle comprenait mieux -qu'elle ne l'avait fait jusque-là tous les tourments qu'il aurait à -souffrir pour se séparer d'elle.</p> - -<p>Elle avait dit, comme en passant, en présence de son mari, que Werther -ne reviendrait point avant la veille de Noël; et Albert était monté -à cheval pour aller chez un bailli du voisinage terminer une affaire -qui devait le retenir jusqu'au lendemain.</p> - -<p>Elle était seule; aucun de ses frères n'était autour d'elle. Elle -s'abandonna tout entière à ses pensées qui erraient sur sa situation -présente et sur l'avenir. Elle se voyait liée pour la vie à un homme -dont elle connaissait l'amour et la fidélité, et qu'elle aimait de -toute son âme; à un homme dont le caractère paisible et solide -paraissait formé par le ciel pour assurer le bonheur d'une honnête -femme; elle sentait ce qu'un tel époux serait toujours pour elle et -pour sa famille. D'un autre côté, Werther lui était devenu si cher, -et dès le premier instant la sympathie entre eux s'était si bien -manifestée, leur longue liaison avait amené tant de rapports intimes, -que son cœur eu avait reçu des impressions ineffaçables. Elle était -accoutumée à partager avec lui tous ses sentiments et toutes ses -pensées; et son départ la menaçait de lui faire un vide qu'elle ne -pourrait plus remplir. Oh! si elle avait pu, dans cet instant, le -changer en un frère, combien elle eût été heureuse! s'il y avait eu -moyen de le marier à une de ses amies! si elle avait pu aussi espérer -de rétablir entièrement la bonne intelligence entre Albert et lui!</p> - -<p>Elle passa en revue dans son esprit toutes ses amies: elle trouvait -toujours à chacune d'elles quelque défaut, et il n'y en eut aucune qui -lui parût digne.</p> - -<p>Au milieu de toutes ces réflexions, elle finit par sentir -profondément, sans oser se l'avouer, que le désir secret de son âme -était de le garder pour elle-même, tout en se répétant qu'elle ne -pouvait, qu'elle ne devait pas le garder. Son âme, si pure, si belle, -et toujours si invulnérable à la tristesse, reçut en ce moment -l'empreinte do cette mélancolie qui n'entrevoit plus la perspective du -bonheur. Son cœur était oppressé, et un sombre nuage couvrait ses -yeux.</p> - -<p>Il était six heures et demie lorsqu'elle entendit Werther monter -l'escalier; elle reconnut à l'instant ses pas et sa voix qui la -demandait. Comme son cœur battit vivement à son approche, et -peut-être pour la première fois! Elle aurait volontiers fait dire -qu'elle n'y était pas; et, quand il entra, elle lui cria avec une -espèce d'égarement passionné: «Vous ne m'avez pas tenu parole!—Je -n'ai rien promis, fut sa réponse.—Au moins auriez-vous dû avoir -égard à ma prière; je vous avais demandé cela pour notre -tranquillité commune.»</p> - -<p>Elle ne savait que dire ni que faire, quand elle pensa à envoyer -inviter deux de ses amies, pour ne pas se trouver seule avec Werther. Il -déposa quelques livres qu'il avait apportés, et en demanda d'autres. -Tantôt elle souhaitait voir arriver ses amies, tantôt qu'elles ne -vinssent pas, lorsque la servante rentra, et lui dit qu'elles -s'excusaient toutes deux de ne pouvoir venir.</p> - -<p>Elle voulait d'abord faire rester cette fille, avec son ouvrage, dans la -chambre voisine, et puis elle changea d'idée. Werther se promenait à -grands pas. Elle se mit à son clavecin, et commença un menuet; mais -ses doigts se refusaient. Elle se recueillit, et vint s'asseoir d'un air -tranquille auprès de Werther, qui avait pris sa place accoutumée sur -le canapé.</p> - -<p>«N'avez-vous rien à lire?» dit-elle. Il n'avait rien. «Ici, dans mon -tiroir, continua-t-elle, est votre traduction de quelques chants -d'Ossian: je ne l'ai point encore lue, car j'espérais toujours vous -l'entendre lire vous-même, mais cela n'a jamais pu s'arranger.» Il -sourit, et alla chercher son cahier. En frisson le saisit en y portant -la main, et ses yeux se remplirent de larmes quand il l'ouvrit; il se -rassit, et lut:</p> - - -<p>«Étoile de la nuit naissante, te voilà qui étincelles à l'occident, -tu lèves ta brillante tête sur la nuée, tu l'avances majestueusement -le long de la colline. Que regardes-tu sur la bruyère? Les vents -orageux se sont apaisés; le murmure du torrent lointain se fait -entendre; les vagues viennent expirer au pied du rocher, et les insectes -du soir bourdonnent dans les airs. Que regardes-tu, belle lumière? Mais -tu souris et tu t'en vas joyeusement. Les ondes t'entourent, et baignent -ton aimable chevelure. Adieu, tranquille rayon. Et toi, parais, toi, -superbe; lumière de l'âme d'Ossian.</p> - -<p>«Et elle parait dans tout son éclat. Je vois mes amis morts. Ils -s'assemblent à Lora, comme aux jours qui sont passés. Fingal vient, -comme une humide colonne de brouillard. Autour de lui sont ses héros; -voila les bardes! Ullin aux cheveux gris, majestueux Ryno, Alpin, -chantre aimable, et loi, plaintive Minona! comme vous êtes changés, -mes amis, depuis les jours de fête de Selma, alors que nous nous -disputions l'honneur du chant, comme les zéphyrs du printemps font, -l'un après l'autre, plier les hautes herbes sur la colline!</p> - -<p>«Alors Minona s'avançait dans sa beauté, le regard baissé, les yeux -pleins de larmes; sa chevelure flottait, en résistant au vent vagabond -qui soufflait du haut de la colline. L'âme des guerriers devint sombre -quand sa douce voix s'éleva; car ils avaient vu souvent la tombe de -Salgar, ils avaient souvent vu la sombre demeure de la blanche Colma. -Colma était abandonnée sur la colline, seule avec sa voix mélodieuse; -Salgar avait promis de venir, mais la nuit se répandait autour d'elle. -Écoutez de Colma la voix, lorsqu'elle était seule sur la colline.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_1" id="Footnote_12_1"></a><a href="#FNanchor_12_1"><span class="label">[12]</span></a>C'est l'usage en Allemagne d'enfermer, la veille de Noël, -un arbre chargé de petits cierges et de bonbons, dans une fausse -armoire qu'on ouvre a l'instant où l'on s'y attend le moins, pour -donner aux enfants le plaisir de la surprise.</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>COLMA.</h4> - - -<p>«Il fait nuit. Je suis seule, égarée sur l'orageuse colline. Le vent -souille dans les montagnes. Le torrent roule avec fracas des rochers. -Aucune cabane ne me défend de la pluie, ne me défend sur l'orageuse -colline.</p> - -<p>«Ô lune! sors de tes nuages! paraissez, étoiles de la nuit! Que -quelque rayon me conduise à l'endroit où mon amour repose des fatigues -de la chasse; son arc détendu à côté de lui, ses chiens haletants -autour de lui! Faut-il, faut-il que je sois assise ici seule sur le roc -au-dessus du torrent! Le torrent est gonflé et l'ouragan mugit. Je -n'entends pas la voix de mon amant.</p> - -<p>«Pourquoi tarde mon Salgar? a-t-il oublié sa promesse? Voilà bien le -rocher et l'arbre, et voici le bruyant torrent. Salgar, tu m'avais -promis d'être ici à l'approche de la nuit. Hélas! où s'est égaré -mon Salgar? Avec toi je voulais fuir, abandonner père et frère, les -orgueilleux! Depuis longtemps nos familles sont ennemies, mais nous ne -sommes point ennemis, ô Salgar!</p> - -<p>«Tais-toi un instant, ô vent! silence un instant, ô torrent! que ma -voix résonne à travers la vallée, que mon voyageur m'entende! Salgar, -c'est moi qui appelle. Voici l'arbre et le rocher. Salgar, mon ami, je -suis ici, pourquoi ne viens-tu pas?</p> - -<p>«Ah! la lune parait, les flots brillent dans la vallée, les rochers -blanchissent; je vois au loin... Mais je ne le vois pas sur la cime; ses -chiens devant lui n'annoncent pas son arrivée. Faut-il que je sois -seule ici!</p> - -<p>«Mais qui sont ceux qui là-bas sont couchés sur la bruyère?... Mon -amant, mon frère!...Parlez, ô mes amis! Ils se taisent. Que mon âme -est tourmentée!... Ah! ils sont morts; leurs glaives sont rougis du -combat. Ô mon frère, mon frère, pourquoi as-tu tué mon Salgar? Ô -mon Salgar, pourquoi as-tu tué mon frère? Vous m'étiez tous les deux -si chers! Oh! tu étais beau entre mille sur la colline; il était -terrible dans le combat. Répondez-moi, écoutez ma voix, mes -bien-aimés! Mais, hélas! ils sont muets, muets pour toujours; leur -sein est froid comme la terre.</p> - -<p>«Oh! du haut du rocher de la colline, du haut de la cime de l'orageuse -montagne, parlez, esprits des morts! parlez, je ne frémirai point. Où -êtes-vous allés reposer? dans quelle caverne des montagnes dois-je -vous trouver? Je n'entends aucune faible voix; le vent ne m'apporte -point la réponse des morts.</p> - -<p>«Je suis assise dans ma douleur; j'attends le matin dans les larmes. -Creusez le tombeau, vous, les amis des morts; mais ne la fermez pas -jusqu'à ce que je vienne. Ma vie disparaît comme un songe. Pourrais-je -rester en arrière! Ici je veux demeurer avec mes amis, auprès du -torrent qui sort du rocher. Lorsqu'il fait nuit sur la colline, et que -le vent arrive en roulant par-dessus la bruyère, mon esprit doit se -tenir sous le vent et plaindre la mort de mes amis. Le chasseur -m'entendra de sa cabane de feuillage, craindra ma voix et l'aimera; car -elle sera douce, ma voix, en pleurant mes amis: ils m'étaient tous les -deux si chers!</p> - - -<p>«C'était là ton chant! ô Minona! douce fille de Thormann. Nos larmes -coulèrent pour Colma, et notre âme devint sombre.</p> - -<p>«Ullin parut avec la harpe, et nous donna le chant d'Alpin. La voix -d'Alpin était douce, l'âme de Ryno était un rayon de feu; mais tous -deux déjà habitaient l'étroite maison des morts, et leur voix était -morte à Selma. Un jour Ullin, revenant de la chasse, avant que les deux -héros fussent tombés, les entendit chanter tour à tour sur la -colline. Leurs chants étaient doux, mais tristes. Ils plaignaient la -mort de Morar, le premier des héros. L'âme de Morar était comme -l'âme de Fingal, son glaive comme le glaive d'Oscar. Mais il tomba, et -son père gémit, et sa sœur pleura, et Minona pleura, Minona, la sœur -du valeureux Morar. Devant les accords d'Ullin, Minona se retira, comme -la lune à l'ouest, qui prévoit l'orage, cache sa belle tête dans un -nuage. Je pinçai la harpe avec Ullin pour le chant des plaintes.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>RYNO.</h4> - - -<p>«Le vent et la pluie sont apaisés, le zénith est serein, les nuages -se dissipent; le soleil, en fuyant, éclaire la colline de ses derniers -rayons; la rivière coule toute rouge de la montagne dans la vallée. -Doux est ton murmure, ô rivière! mais plus douce est la voix d'Alpin, -quand il fait entendre un chant funèbre. Sa tête est courbée par -l'âge, et son œil creux est rouge de pleurs. Alpin, excellent -chanteur, pourquoi, seul sur la silencieuse colline, gémis-tu comme un -coup de vent dans la forêt, comme une vague sur un rivage lointain?»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>ALPIN.</h4> - - -<p>«Mes pleurs, Ryno, sont pour la mort; ma voix est aux habitants de la -tombe. Jeune homme, tu es svelte sur la colline, beau parmi les fils des -bruyères; mais tu tomberas comme Morar, et sur ton tombeau l'affligé -viendra s'asseoir. Les collines t'oublieront. Ton arc est là, attaché -à la muraille, détendu.</p> - -<p>«Tu étais svelte, ô Morar, comme un chevreuil sur la colline, -terrible comme le météore qui brille la nuit au ciel. Ton courroux -était un orage; ton glaive dans le combat était comme l'éclair sur la -bruyère; ta voix, semblable au torrent de la forêt après la pluie, au -tonnerre roulant sur les collines lointaines. Beaucoup tombaient devant -ton bras, la flamme de ta colère les consumait. Mais quand tu revenais -de la guerre, ta voix était paisible, ton visage semblable au soleil -après l'orage, à la lune dans la nuit silencieuse, ton sein calme -comme le lac quand le bruit du vent est apaisé.</p> - -<p>«Étroite est maintenant ta demeure, obscur ton tombeau: avec trois pas -je mesure ta tombe. Ô toi qui étais si grand! quatre pierres couvertes -de mousse sont ton seul monument: un arbre effeuillé, l'herbe haute que -le vent couche, indiquent à l'œil du chasseur le tombeau du puissant -Morar. Tu n'as pas de mère pour te pleurer, pas d'amante qui verse des -larmes sur toi. Elle est morte, celle qui te donna le jour; elle est -tombée, la fille de Morglan.</p> - -<p>«Quel est ce vieillard appuyé sur son bâton? qui est-il, cet homme -dont la tête est blanche et dont les yeux sont rougis par les larmes? -C'est ton père, ô Morar! le père d'aucun autre fils. Il entendit -souvent parler de ta vaillance, des ennemis tombés sous tes coups; il -entendit la gloire de Morar! Ah! pourquoi a-t-il entendu sa chute? -Pleure, père de Morar, pleure! mais ton fils ne t'entend pas. Le -sommeil des morts est profond; leur oreiller de poussière est creusé -bas. Il n'entendra plus jamais ta voix, il ne se réveillera plus à ta -voix. Oh! quand fait-il jour au tombeau, pour dire à celui qui dort: -«Réveille-toi!»</p> - -<p>«Adieu, le plus généreux des hommes! adieu, guerrier fameux! Jamais -plus le champ de bataille ne te verra; jamais plus la sombre forêt ne -brillera de l'éclat de ton acier. Tu n'as laissé aucun fils, mais les -chants conserveront ton nom; les temps futurs entendront parler de toi, -ils connaîtront Morar!</p> - -<p>«Les guerriers s'affligèrent; mais Armin surtout poussa de douloureux -soupirs. Ce chant lui rappelait aussi à lui la mort d'un fils, et le -ramenait aux jours de sa jeunesse. Carmor était près du héros, -Carmor, le prince de Galmal. «Pourquoi ces sanglots? dit-il; est-ce ici -qu'il faut pleurer? la musique et les chants ne sont-ils pas pour fondre -l'âme et la ranimer? Le léger nuage de brouillard qui s'élève du lac -tombe sur la vallée et humecte les fleurs; et à l'instant le soleil -revient dans sa force, dissipe le brouillard, et les fleurs -reverdissent. Pourquoi es-tu si triste, ô Armin! toi qui règnes sur -Gorma, qu'environnent les flots?»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>ARMIN.</h4> - - -<p>«Oui, je suis triste, et j'ai bien des raisons de l'être. Carmor, tu -n'as point perdu de fils! tu n'as point perdu de fille éclatante de -beauté! Le brave Colgar vit, et Amira aussi, la plus belle des femmes. -Les branches de ta race fleurissent, ô Carmor; mais Armin est le -dernier de sa souche! Ton lit est noir, ô Daura! sombre est ton sommeil -dans le tombeau! Quand te réveilleras-tu, avec tes chants, avec ta voix -mélodieuse? Levez-vous, vents de l'automne! souillez, souillez sur -l'obscure bruyère! Veuillez, torrents de la forêt! Hurlez, ouragans, -à la cime des chênes! Voyage à travers des nuages déchirés, ô -lune! montre et cache alternativement ton pâle visage! rappelle-moi la -nuit terrible où mes enfants périrent, où Arindal le fort tomba, où -s'éteignit Daura la chérie!</p> - -<p>«Daura, ma fille, tu étais belle, belle comme la lune sur les collines -de Fura, blanche comme la neige tombée, douce comme le souille du -matin. Arindal, ton arc était fort, ton javelot rapide dans les airs, -ton regard comme la nue qui presse les flots, ton bouclier comme un -nuage de feu dans l'orage.</p> - -<p>«Armar, fameux dans les combats, vint, rechercha l'amour de Daura, et -fut bientôt aimé. Leurs amis étaient joyeux et pleins d'espérance.</p> - -<p>«Érath, fils d'Odgall, frémissait de rage, car son frère avait été -tué par Armar. Il vint déguisé en batelier. Sa barque était belle -sur les vagues; il avait les cheveux blanchis par l'âge, et son visage -était grave et tranquille. «Ô la plus belle des filles! dit-il, -aimable fille d'Armin, là-bas sur le rocher, non loin du rivage, Armar -attend sa Daura. Je viens, toi son amour, pour t'y conduire sur les -flots roulants.»</p> - -<p>«Elle y alla, elle appela Armar. La voix du rocher seule lui répondit. -«Armar, mon ami, mon amant, pourquoi me tourmentes-tu ainsi? -Écoute-moi donc, fils d'Arnath! écoute-moi. C'est Daura qui -t'appelle.»</p> - -<p>«Érath, le traître, fuyait en riant vers la terre. Elle élevait sa -voix, elle appelait son père et son frère: «Arindal! Armin! aucun de -vous ne viendra-t-il donc sauver sa Daura?»</p> - -<p>«Sa voix traversa la mer; Arindal, mon fils, descendit de la colline, -couvert du butin de sa chasse, ses flèches retentissant à son côté, -son arc à la main, et cinq dogues noirs autour de lui. Il aperçut -l'imprudent Érath sur le rivage, le saisit, et l'enchaîna, entourant -fortement ses bras et repliant étroitement les liens autour de ses -hanches. Erath, ainsi enchaîné, remplissait les airs de ses -gémissements.</p> - -<p>«Arindal pousse la barque au large, et s'élance vers Daura. Tout à -coup Armar survient furieux; il décoche une flèche; le trait siffla et -tomba dans ton cœur, ô Arindal, mon fils! Ô mon fils! tu péris du -coup destiné à Érath. La barque atteignit le rocher, et en même -temps Arindal tomba et expira. Le sang de ton frère coulait à tes -pieds, ô Daura! quelle fut ta douleur!</p> - -<p>«La barque fut brisée, les flots l'engloutirent. Armar se précipite -dans la mer pour sauver sa Daura ou mourir. Soudain un coup de vent -tombe de la colline sur les flots; Armar est submergé et ne reparaît -plus.</p> - -<p>«J'ai entendu les plaintes de ma tille se désolant sur le rocher battu -des vagues: ses cris étaient aigus, et revenaient sans cesse; et son -père ne pouvait rien pour elle! Toute la nuit je restai sur le rivage; -je la voyais aux faibles rayons de la lune; toute la nuit j'entendis ses -cris; le vent souillait et la pluie tombait par torrents. Sa voix devint -faible avant que le matin parût, et finit par s'évanouir comme le -souille du soir dans l'herbe des rochers. Épuisée par la douleur, elle -mourut, et laissa Armin seul. Ma force dans la guerre est passée, mon -orgueil de père est tombé.</p> - -<p>«Lorsque les orages descendent de la montagne, lorsque le vent du nord -soulève les flots, je m'assieds sur le rivage retentissant, et je -regarde le terrible rocher. Souvent, quand la lune commence à renaître -dans le ciel, j'aperçois dans le clair-obscur les esprits de mes -enfants marchant ensemble dans une triste concorde.»</p> - - -<p>Un torrent de larmes qui coula des yeux de Charlotte, et qui soulagea -son cœur oppressé, interrompit la lecture de Werther. Il jeta le -manuscrit, lui prit une main, et versa les pleurs les plus amers. -Charlotte était appuyée sur l'autre main, et cachait son visage dans -son mouchoir. Leur agitation à l'un et à l'autre était terrible: ils -sentaient leur propre infortune dans la destinée des héros d'Ossian; -ils la sentaient ensemble, et leurs larmes se confondaient. Les lèvres -et les yeux de Werther se collèrent sur le bras de Charlotte, et le -brûlaient. Elle frémit, et voulut s'éloigner; mais la douleur et la -compassion la tenaient enchaînée, comme si une masse de plomb eût -pesé sur elle. Elle chercha, en suffoquant, à se remettre, et en -sanglotant elle le pria de continuer; elle le priait d'une voix -céleste. Werther tremblait, son sein voulait s'ouvrir; il ramassa ses -chants, cl lut d'une voix entrecoupée:</p> - -<p>«Pourquoi m'éveilles-tu, souffle du printemps? tu me caresses et dis: -«Je suis chargé de la rosée du ciel.» Mais le temps de ma -flétrissure est proche; proche est l'orage qui abattra mes feuilles. -Demain viendra le voyageur, viendra celui qui m'a vu dans ma beauté; -son œil me cherchera autour de lui, il me cherchera, et ne me trouvera -point.»</p> - - -<p>Toute la force de ces paroles tomba sur l'infortuné. Il en fut -accablé. Il se jeta aux pieds de Charlotte dans le dernier désespoir; -il lui prit les mains, qu'il pressa contre ses yeux, contre son front. -Il sembla à Charlotte qu'elle sentait passer dans son âme un -pressentiment du projet affreux qu'il avait formé. Ses sens se -troublèrent; elle lui serra les mains, les pressa contre son sein; elle -se pencha vers lui avec attendrissement, et leurs joues brûlantes se -touchèrent. L'univers s'anéantit pour eux. Il la prit dans ses bras, -la serra contre son cœur, et couvrit ses lèvres tremblantes et -balbutiantes de baisers furieux. «Werther! dit-elle d'une voix -étouffée et en se détournant, Werther!» Et d'une main faible elle -tâchait de l'écarter de son sein. «Werther!» s'écria-t-elle enfin, -du ton le plus imposant et le plus noble. Il ne put y tenir. Il la -laissa aller de ses bras, et se jeta à terre devant elle comme un -forcené. Elle s'arracha de lui, et, toute troublée, tremblante entre -l'amour et la colère, elle lui dit: «Voilà la dernière fois, -Werther! vous ne me verrez plus.» Et puis, jetant sur le malheureux un -regard plein d'amour, elle courut dans la chambre voisine, et s'y -renferma. Werther lui tendit les bras et n'osa pas la retenir. Il était -par terre, la tête appuyée sur le canapé, et il demeura plus d'une -demi-heure dans cette position, jusqu'à ce qu'un bruit qu'il entendit -le rappela à lui-même: c'était la servante qui venait mettre le -couvert. Il allait et venait dans la chambre; et lorsqu'il se vit de -nouveau seul, il s'approcha de la porte du cabinet, et dit à voix -basse: «Charlotte! Charlotte! seulement encore un mot, un adieu.» Elle -garda le silence. Il attendit, il pria, puis attendit encore; enfin il -s'arracha de cette porte en s'écriant: «Adieu, Charlotte! adieu pour -jamais!»</p> - -<p>Il se rendit à la porte de la ville. Les gardes, qui étaient -accoutumés à le voir, le laissèrent passer sans lui rien dire. Il -tombait de la neige fondue. Il ne rentra que vers les onze heures. -Lorsqu'il revint à la maison, son domestique remarqua qu'il n'avait -point de chapeau; il n'osa l'en faire apercevoir. Il le déshabilla: -tout était mouillé. On a trouvé ensuite son chapeau sur un rocher qui -se détache de la montagne et plonge sur la vallée. On ne conçoit pas -comment il a pu, par une nuit obscure et pluvieuse, y monter sans se -précipiter.</p> - -<p>«Il se coucha et dormit longtemps. Le lendemain matin, son domestique -le trouva à écrire, quand son maître l'appela pour lui apporter son -café. Il ajoutait le passage suivant de sa lettre à Charlotte:</p> - - -<p>«C'est donc pour la dernière fois, pour la dernière fois que j'ouvre -les yeux! Hélas! ils ne verront plus le soleil; des nuages et un sombre -brouillard le cachent pour toute la journée. Oui, prends le deuil, ô -nature! ton fils, ton ami, ton bien-aimé, s'approche de sa fin. -Charlotte, c'est un sentiment qui n'a point de pareil, et qui ne peut -guère se comparer qu'au sentiment confus d'un songe, que de se dire: Ce -matin est le dernier! Le dernier, Charlotte! je n'ai aucune idée de ce -mot; le dernier! Ne suis-je pas là dans toute ma force? et demain, -couché, étendu sans vie sur la terre! Mourir! qu'est-ce que cela -signifie? Vois-tu, nous rêvons quand nous parlons de la mort. J'ai vu -mourir plusieurs personnes; mais l'homme est si borné, qu'il n'a aucune -idée du commencement et de la fin de son existence. Actuellement encore -à moi, à toi! à toi! ma chère; et un moment de plus... séparés... -désunis... peut-être pour toujours! Non, Charlotte, non... Comment -puis-je être anéanti? Nous sommes, oui... S'anéantir! qu'est-ce que -cela signifie? C'est encore un mot, un son vide que mon cœur ne -comprend pas... Mort, Charlotte! enseveli dans un coin de la terre -froide, si étroit, si obscur! J'eus une amie qui fut tout pour ma -jeunesse privée d'appui et de consolations. Elle mourut, je suivis le -convoi, et me tins auprès de la fosse. J'entendis descendre le -cercueil, j'entendis le frottement des cordes qu'on lâchait et qu'on -retirait ensuite; et puis la première pelletée de terre tomba, et le -coffre funèbre rendit un bruit sourd, puis plus sourd, et plus sourd -encore, jusqu'à ce qu'enfin il se trouva entièrement couvert! Je -tombai auprès de la fosse, saisi, agité, oppressé, les entrailles -déchirées. Mais je ne savais rien sur mon origine, sur mon avenir. -Mourir! tombeau! Je n'entends point ces mots!</p> - -<p>«Oh! pardonne-moi! pardonne-moi! Hier!... c'aurait dû être le dernier -moment de ma vie. Ô ange! ce fut pour la première fois, oui, pour la -première fois, que ce sentiment d'une joie sans bornes pénétra tout -entier, et sans aucun mélange de doute, dans mon âme: Elle m'aime! -elle m'aime! Il brûle encore sur mes lèvres le feu sacré qui coula -par torrents des tiennes; ces ardentes délices sont encore dans mon -cœur. Pardonne-moi! pardonne-moi!</p> - -<p>«Ah! je le savais bien que tu m'aimais! Tes premiers regards, ces -regards pleins d'âme, ton premier serrement de main, me l'apprirent; et -cependant, lorsque je t'avais quittée, ou que je voyais Albert à tes -côtés, je retombais dans mes doutes rongeurs.</p> - -<p>«Te souvient-il de ces fleurs que tu m'envoyas le jour de cette -ennuyeuse réunion, où tu ne pus me dire un seul mot, ni me tendre la -main? Je restai la moitié de la nuit à genoux devant ces fleurs, et -elles furent pour moi le sceau de ton amour. Mais, hélas! ces -impressions s'effaçaient, comme insensiblement s'efface dans le cœur -du chrétien le sentiment de la grâce de son Dieu, qui lui a été -donné avec une profusion céleste dans de saintes images, sous des -symboles visibles.</p> - -<p>«Tout cela est périssable; mais l'éternité même ne pourra point -détruire la vie brûlante dont je jouis hier sur tes lèvres et que je -sens en moi! Elle m'aime! ce bras l'a pressée! ces lèvres ont tremblé -sur ses lèvres! cette bouche a balbutié sur la sienne! Elle est à -moi! Tu es à moi! oui, Charlotte, pour jamais!</p> - -<p>«Qu'importe qu'Albert soit ton époux? Époux!... Ce titre serait donc -seulement pour ce monde... Et pour ce monde aussi je commets un péché -en t'aimant, en désirant de t'arracher, si je pouvais, de ses bras dans -les miens? Péché! soit. Eh bien! je m'en punis. Je l'ai savouré, ce -péché, dans toutes ses délices célestes; j'ai aspiré le baume de la -vie et versé la force dans mon cœur. De ce moment tu es à moi, à -moi, ô Charlotte! Je pars devant. Je vais rejoindre mon père, ton -père; je me plaindrai à lui; il me consolera jusqu'à ton arrivée; -alors je vole à ta rencontre, je te saisis, et demeure uni à toi en -présence de l'Éternel, dans des embrassements qui ne finiront jamais.</p> - -<p>«Je ne rêve point, je ne suis point dans le délire! Près du tombeau, -je vois plus clair. Nous serons, nous nous reverrons! Nous verrons ta -mère. Je la verrai, je la trouverai. Ah! j'épancherai devant elle mon -cœur tout entier. Ta mère! ta parfaite image.»</p> - - -<p>Vers les onze heures, Werther demanda à son domestique si Albert -n'était pas de retour. Le domestique répondit que oui, qu'il avait vu -passer son cheval. Alors Werther lui donna un petit billet non cacheté, -qui contenait ces mots:</p> - -<p>«Voudriez-vous bien me prêter vos pistolets pour un voyage que je me -propose de faire? Adieu.»</p> - - -<p>La pauvre Charlotte avait peu dormi la nuit précédente. Ce qu'elle -avait craint était devenu certain, et ses appréhensions s'étaient -réalisées d'une manière qu'elle n'avait pu ni prévoir ni craindre. -Son sang si pur, et qui coulait avec tant de douceur, était maintenant -dans un trouble fiévreux, et mille sentiments déchiraient son noble -cœur. Était-ce le feu des embrassements de Werther qu'elle sentait -dans son sein? Était-ce indignation de sa témérité? Était-ce une -fâcheuse comparaison de son état actuel avec ces jours d'innocence, de -calme, et de confiance entière en elle-même? Comment se -présenterait-elle à son mari? Comment lui avouer une scène qu'elle -pouvait si bien avouer, et que pourtant elle n'osait pas s'avouer à -elle-même? Ils s'ôtaient si longtemps contraints l'un et l'autre sur -ce point! serait-elle la première à rompre le silence, et -précisément au moment où elle aurait à faire à son époux une -communication si inattendue? Elle craignait déjà que la seule nouvelle -de la visite de Werther ne produisit sur lui une fâcheuse impression: -que serait-ce s'il en apprenait le fatal résultat? Pouvait-elle -espérer que son mari verrait cette scène dans son vrai jour, et la -jugerait sans prévention? et pouvait-elle désirer qu'il lût dans son -âme? D'un autre coté, pouvait-elle dissimuler avec un homme devant -lequel elle avait toujours été franche et transparente comme le -cristal, à qui elle n'avait jamais caché et ne voulait jamais cacher -aucune de ses affections? Toutes ces réflexions l'accablèrent de -soucis et la jetèrent dans un cruel embarras. Et toujours ses pensées -revenaient à Werther, qui était perdu pour elle, qu'elle ne pouvait -abandonner, qu'il fallait pourtant qu'elle abandonnât, et à qui, en la -perdant, il ne restait plus rien.</p> - -<p>Quoique l'agitation de son esprit ne lui permit pas de s'en rendre -compte, elle sentait confusément combien pesait alors sur elle la -mésintelligence qui existait entre Albert et Werther. Des hommes si -bons, si raisonnables, avaient commencé, pour de secrètes différences -de sentiments, à se renfermer tous deux dans un mutuel silence, chacun -pensant à son droit et au tort de l'autre; et l'aigreur s'était -tellement accrue peu à peu, qu'il devenait impossible, au moment -critique, de défaire le nœud d'où tout dépendait. Si une heureuse -confiance les eût rapprochés plus tôt, si l'amitié et l'indulgence -se fussent ranimées et eussent ouvert leurs cœurs à de doux -épanchements, peut-être notre malheureux ami eût-il encore été -sauvé.</p> - -<p>Une circonstance particulière augmentait sa perplexité. Werther, comme -on le voit par ses lettres, n'avait jamais fait mystère de son désir -de quitter ce monde. Albert l'avait souvent combattu; et il en avait -été aussi quelquefois question entre Charlotte et son mari. Celui-ci, -par suite de son invincible aversion pour le suicide, manifestait assez -fréquemment, avec une espèce d'acrimonie tout à fait étrangère à -son caractère, qu'il croyait fort peu à une pareille résolution; il -se permettait même des railleries à ce sujet, et il avait communiqué -en partie son incrédulité à Charlotte. Cette réflexion la -tranquillisait pendant quelques instants, lorsque son esprit lui -présentait de sinistres images; mais, d'un autre côté, elle -l'empêchait défaire part à son mari des inquiétudes qui la -tourmentaient.</p> - -<p>Albert arriva. Charlotte alla au-devant de lui avec un empressement -mêlé d'embarras. Il n'était pas de bonne humeur: il n'avait pu -terminer ses affaires; il avait trouvé, dans le bailli qu'il était -allé voir, un homme intraitable et minutieux. Les mauvais chemins -avaient encore achevé de le contrarier.</p> - -<p>Il demanda s'il n'était rien arrivé; elle se hâta de répondre que -Werther était venu la veille au soir. Il s'informa s'il y avait des -lettres: elle lui dit qu'elle avait porté quelques lettres et paquets -dans sa chambre. Il y passa, et Charlotte resta seule. La présence de -l'homme qu'elle aimait et estimait avait fait une heureuse diversion sur -son cœur. Le souvenir de sa générosité, de son amour, de sa bonté, -avait ramené le calme dans son âme. Elle senti! un secret désir de le -suivre: elle prit son ouvrage, et l'alla trouver dans son appartement, -comme elle faisait souvent. Il était occupé à décacheter et à -parcourir ses lettres. Quelques-unes semblaient contenir des choses peu -agréables. Charlotte lui adressa quelques questions; il y répondit -brièvement, et se mit à écrire à son bureau.</p> - -<p>Ils étaient restés ainsi ensemble pendant une heure, et Charlotte -s'attristait de plus en plus. Elle sentait combien il lui serait -difficile de découvrir à son mari ce qui pesait sur son cœur, fût-il -même de la meilleure humeur possible. Elle tomba dans une mélancolie -d'autant plus pénible, qu'elle cherchait à la cacher et à dévorer -ses larmes.</p> - -<p>L'apparition du domestique de Werther augmenta encore le tourment de -Charlotte. Il remit le petit billet à Albert, qui se retourna -froidement vers sa femme, et lui dit: «Donne-lui les pistolets. Je lui -souhaite un bon voyage,» ajouta-t-il en s'adressant au domestique. Ce -fut un coup de foudre pour Charlotte. Elle tâcha de se lever, les -jambes lui manquèrent; elle ne savait ce qui se passait en elle. Enfin -elle avança lentement vers la muraille, prit d'une main tremblante les -pistolets, en essuya la poussière. Elle hésitait, et aurait tardé -longtemps encore à les donner, si Albert ne l'y avait forcée par un -regard interrogatif. Elle remit donc les funestes armes au jeune homme, -sans pouvoir prononcer un seul mot. Quand il fut sorti de la maison, -elle prit son ouvrage, et se retira dans sa chambre, livrée à une -inexprimable agitation. Son cœur lui présageait tout ce qu'il y a de -plus sinistre. Tantôt elle voulait aller se jeter aux pieds de son -mari, lui révéler tout, la scène de la veille, sa faute et ses -pressentiments; tantôt elle ne voyait plus à quoi aboutirait une -pareille démarche; elle ne pouvait pas espérer du moins qu'elle -persuaderait à son mari de se rendre chez Werther. Le couvert était -mis; une amie, qui n'était venue que pour demander quelque chose, -voulait s'en retourner... on la retint; elle rendit la conversation -supportable pendant le repas; on se contraignit, on parla, on conta, on -s'oublia.</p> - -<p>Le domestique arriva, avec les pistolets, chez Werther, qui les lui prit -avec transport, lorsqu'il apprit que c'était Charlotte qui les avait -donnés. Il se fit apporter du pain et du vin, dit au domestique d'aller -dîner, et se remit à écrire:</p> - - -<p>«Ils ont passé par tes mains, tu en as essuyé la poussière; je les -baise mille fois; tu les a touchés. Ange du ciel, tu favorises ma -résolution! Toi-même, Charlotte, tu me présentes cette arme, toi des -mains de qui je désirais recevoir la mort. Ah! et je la reçois en -effet de toi! Oh! comme j'ai questionné mon domestique! Tu tremblais en -les lui remettant; tu n'as point dit adieu! Hélas! hélas! point -d'adieu! M'aurais-tu fermé ton cœur, à cause de ce moment même qui -m'a uni à toi pour l'éternité? Charlotte, des siècles de siècles -n'effaceront pas cette impression, et, je le sens, tu ne saurais haïr -celui qui brûle ainsi pour toi!»</p> - - -<p>Après diner, il ordonna au domestique d'achever de tout emballer; il -déchira beaucoup de papiers, sortit, et acquitta encore quelques -petites dettes. Il revint à la maison, et, malgré la pluie, il -repartit presque aussitôt; il se rendit hors de la ville, au jardin du -comte; il se promena longtemps dans les environs; à la nuit tombante, -il rentra et écrivit:</p> - - -<p>«Wilhelm, j'ai vu pour la dernière fois les champs, les forêts et le -ciel. Adieu aussi, toi, chère et bonne mère! pardonne-moi! Console-la, -mon ami! Que Dieu vous comble de ses bénédictions! Toutes mes affaires -sont en ordre. Adieu! nous nous reverrons, et plus heureux!»</p> - -<p>«Je t'ai mal payé de ton amitié, Albert; mais tu me le pardonnes. -J'ai troublé la paix de ta maison, j'ai porté la méfiance entre vous. -Adieu! je vais y mettre fin. Oh! puisse ma mort vous rendre heureux! -Albert! Albert! rends cet ange heureux! et qu'ainsi la bénédiction de -Dieu repose sur toi!»</p> - - -<p>Il fit encore le soir plusieurs recherches dans ses papiers; il en -déchira beaucoup, qu'il jeta au feu. Il cacheta plusieurs paquets -adressés à Wilhelm; ils contenaient quelques courtes dissertations et -des pensées détachées, que j'ai vues en partie. Vers dix heures, il -fit mettre beaucoup de bois au feu; et, après s'être fait apporter une -bouteille de vin, il envoya coucher son domestique, dont la chambre, -ainsi que celle des gens de la maison, était sur le derrière, fort -éloignée de la sienne. Lé domestique se coucha tout habillé, pour -être prêt de grand matin: car son maître lui avait dit que les -chevaux de poste seraient à la porte avant six heures.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>Après onze heures.</h4> - - -<p>«Tout est si calme autour de moi, et mon âme est si paisible! Je te -remercie, ô mon Dieu, de m'avoir accordé cette chaleur, cette force, -à ces derniers instants!</p> - -<p>«Je m'approche de la fenêtre, ma chère, et à travers les nuages -orageux je distingue encore quelques étoiles éparses dans ce ciel -éternel. Non, vous ne tomberez point! L'Éternel vous porte dans son -sein, comme il n'y porte aussi. Je vois les étoiles de l'Ourse, la plus -chérie des constellations. La nuit, quand je sortais de chez toi, -Charlotte, elle était en face de moi. Avec quelle ivresse je l'ai -souvent contemplée! Combien de fois, les mains élevées vers elle, je -l'ai prise à témoin, comme un signe, comme un monument sacré de la -félicité que je goûtais alors, et même... Ô Charlotte! qu'est-ce -qui ne me rappelle pas ton souvenir? Ne suis-je pas environné de toi? -et n'ai-je pas, comme un enfant, dérobé avidement mille bagatelles que -tu avais sanctifiées en les touchant?</p> - -<p>«Ô silhouette chérie! je te la lègue, Charlotte, et je le prie de -l'honorer. J'y ai imprimé mille milliers de baisers; je l'ai mille fois -saluée lorsque je sortais de ma chambre, ou que j'y rentrais.</p> - -<p>«J'ai prié ton père, par un petit billet, de protéger mon corps. Au -fond du cimetière sont deux tilleuls, vers le coin qui donne sur la -campagne: c'est là que je désire reposer. Il peut faire cela, il le -fera pour son ami. Demande-le-lui aussi. Je ne voudrais pas exiger de -pieux chrétiens que le corps d'un pauvre malheureux reposât auprès de -leurs corps. Ah! je voudrais que vous m'enterrassiez auprès d'un chemin -ou dans une vallée solitaire; que le prêtre et le lévite, en passant -près de ma tombe, levassent les mains au ciel en se félicitant, mais -que le samaritain y versât une larme!</p> - -<p>«Donne, Charlotte! Je prends d'une main ferme la coupe froide et -terrible où je vais puiser l'ivresse de la mort! Tu me la présentes, -et je n'hésite pas. Ainsi donc sont accomplis tous les désirs de ma -vie! voilà donc où aboutissaient toutes mes espérances! toutes! -toutes! à venir frapper avec cet engourdissement à la porte d'airain -de la vie!</p> - -<p>«Ah! si j'avais eu le bonheur de mourir pour toi, Charlotte, de me -dévouer pour toi! Je voudrais mourir joyeusement, si je pouvais te -rendre le repos, les délices de ta vie. Mais, hélas! il ne fut donné -qu'à quelques hommes privilégiés de verser leur sang pour les leurs, -et d'allumer par leur mort, au sein de ceux qu'ils aimaient, une vie -nouvelle et centuplée.</p> - -<p>«Je veux être enterré dans ces habits; Charlotte, tu les as touchés, -sanctifiés: j'ai demandé aussi cette faveur à ton père. Mon âme -plane sur le cercueil. Que l'on ne fouille pas mes poches. Ce nœud -rose, que tu portais sur ton sein quand je te vis la première fois au -milieu de tes enfants (oh! embrasse-les mille fois, et raconte-leur -l'histoire de leur malheureux ami; chers enfants, je les vois, ils se -pressent autour de moi: ah! comme je m'attachai à toi dès le premier -instant! non, je ne pouvais plus le laisser)... ce nœud sera enterré -avec moi; tu m'en fis présent à l'anniversaire de ma naissance! Comme -je dévorais tout cela! Hélas! je ne pensais guère que cette route me -conduirait ici!... Sois calme, je t'en prie; sois calme.</p> - -<p>«Ils sont chargés... Minuit sonne, ainsi soit-il donc! Charlotte! -Charlotte! adieu! adieu!»</p> - - - - -<p>Un voisin vit la lumière de l'amorce, et entendit l'explosion; mais -comme tout resta tranquille, il ne s'en mit pas plus en peine.</p> - -<p>Le lendemain, sur les six heures, le domestique entra dans la chambre -avec de la lumière. Il trouve son maître étendu par terre; il voit le -pistolet, le sang; il l'appelle, il le soulève; point de réponse. -Seulement, il râlait encore. Il court chez le médecin, chez Albert. -Charlotte entend sonner; un tremblement agite tous ses membres; elle -éveille son mari; ils se lèvent. Le domestique, en pleurant et en -sanglotant, leur annonce la triste nouvelle; Charlotte tombe évanouie -aux pieds d'Albert.</p> - -<p>Lorsque le médecin arriva, il trouva le malheureux à terre, dans un -état désespéré; le pouls battait encore, mais tous les membres -étaient paralysés. Il s'était tiré le coup au-dessus de l'œil -droit; la cervelle avait sauté. Pour ne rien négliger, on le saigna au -bras; le sang coula; il respirait encore.</p> - -<p>Au sang que l'on voyait sur le dossier de sa chaise, on pouvait juger -qu'il s'était tiré le coup assis devant son secrétaire, qu'il était -tombé ensuite, et que, dans ses convulsions, il avait roulé autour du -fauteuil. Il était étendu près de la fenêtre, sur le dos, sans -mouvement. Il était entièrement habillé et botté; en habit bleu, en -gilet jaune.</p> - -<p>La maison, le voisinage, et bientôt toute la ville, furent dans -l'agitation. Albert arriva. On avait couché Werther sur le lit, le -front bandé. Sou visage portait l'empreinte de la mort; il ne remuait -aucun membre; ses poumons râlaient encore d'une manière effrayante, -tantôt plus faiblement, tantôt plus fort; on n'attendait que son -dernier soupir.</p> - -<p>Il n'avait bu qu'un seul verre de vin. <i>Emilia Galotti</i> était ouverte -sur son bureau.</p> - -<p>La consternation d'Albert, le désespoir de Charlotte, ne sauraient -s'exprimer.</p> - -<p>Le vieux bailli accourut ému et troublé; il embrassa le mourant, en -l'arrosant de larmes. Les plus âgés de ses fils arrivèrent bientôt -après lui, à pied; ils tombèrent à côté du lit, en proie à la -plus violente douleur, et baisèrent les mains et le visage de leur ami; -l'ainé, celui qu'il avait toujours aimé le plus, s'était collé à -ses lèvres, et y resta jusqu'à ce qu'il fût expiré; on l'en détacha -par force. Il mourut à midi. La présence du bailli et les mesures -qu'il prit prévinrent un attroupement. Il le fit enterrer de nuit, vers -les onze heures, dans l'endroit qu'il s'était choisi. Le vieillard et -ses fils suivirent le convoi. Albert n'en avait pas la force. On -craignit pour la vie de Charlotte. Des journaliers le portèrent; aucun -ecclésiastique ne l'accompagna.</p> - - - - -<p class="center">FIN</p> - - - - -<div class="figcenter" style="width: 400px;"> -<img src="images/figure_02.jpg" width="400" alt="" /> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 400px;"> -<img src="images/figure_03.jpg" width="400" alt="" /> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 400px;"> -<img src="images/figure_04.jpg" width="400" alt="" /> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 400px;"> -<img src="images/figure_05.jpg" width="400" alt="" /> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 400px;"> -<img src="images/figure_06.jpg" width="400" alt="" /> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 400px;"> -<img src="images/figure_07.jpg" width="400" alt="" /> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 400px;"> -<img src="images/figure_08.jpg" width="400" alt="" /> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 400px;"> -<img src="images/figure_09.jpg" width="400" alt="" /> -</div> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Werther, by Johann Wolfgang Goethe - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK WERTHER *** - -***** This file should be named 62368-h.htm or 62368-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/3/6/62368/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> - -</html> - - diff --git a/old/62368-h/images/figure_01.jpg b/old/62368-h/images/figure_01.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index c330736..0000000 --- a/old/62368-h/images/figure_01.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62368-h/images/figure_02.jpg b/old/62368-h/images/figure_02.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4fed413..0000000 --- a/old/62368-h/images/figure_02.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62368-h/images/figure_03.jpg b/old/62368-h/images/figure_03.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ec34d12..0000000 --- a/old/62368-h/images/figure_03.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62368-h/images/figure_04.jpg b/old/62368-h/images/figure_04.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 0051bba..0000000 --- a/old/62368-h/images/figure_04.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62368-h/images/figure_05.jpg b/old/62368-h/images/figure_05.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index fd798c3..0000000 --- a/old/62368-h/images/figure_05.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62368-h/images/figure_06.jpg b/old/62368-h/images/figure_06.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a269679..0000000 --- a/old/62368-h/images/figure_06.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62368-h/images/figure_07.jpg b/old/62368-h/images/figure_07.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 730f089..0000000 --- a/old/62368-h/images/figure_07.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62368-h/images/figure_08.jpg b/old/62368-h/images/figure_08.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 3490c7a..0000000 --- a/old/62368-h/images/figure_08.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62368-h/images/figure_09.jpg b/old/62368-h/images/figure_09.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 1ab307a..0000000 --- a/old/62368-h/images/figure_09.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62368-h/images/werther_cover.jpg b/old/62368-h/images/werther_cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5840012..0000000 --- a/old/62368-h/images/werther_cover.jpg +++ /dev/null |
