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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Essai sur le commerce - -Author: Richard Cantillon - -Release Date: June 4, 2020 [EBook #62318] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR LE COMMERCE *** - - - - -Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - - CANTILLON - - ESSAI - SUR - LE COMMERCE - - _Reprinted for Harvard University_ - - BOSTON - GEO. H. ELLIS, 141 FRANKLIN STREET - 1892 - - - - -NOTE. - - -The _Essai sur la Nature du Commerce en Général_ was written between -1730 and 1734 by Richard Cantillon, a natural-born British subject, of -the family of Cantillon of Ballyheigue, co. Kerry, Ireland. He was -probably born between 1680 and 1690. In 1716 he established himself as a -banker in Paris, where his cousin, the Chevalier Richard Cantillon (died -in 1717), had long traded, first as a silk mercer, then as a banker. Our -author soon became flourishing; but, having given umbrage to John Law by -his outspoken belief in the ultimate failure of the Mississippi scheme, -he found it dangerous to remain in France. He therefore quitted that -country in 1719, but continued his Paris business in the name of a -nephew, Richard Cantillon, and gained enormous profits by speculating -for the fall of Mississippi shares. Out of these speculations arose -several lawsuits, in the course of which he was once arrested in Paris, -and spent a night in prison. He married, in 1726, Mary Anne Mahony, -daughter of the Lady Clare. He was murdered in his bed at Albemarle -Street, London, on the 15th of May, 1734, by a discharged man-servant, -who stole some of his papers and set fire to the house before escaping. - -The _Essai_ was written by Cantillon in English, and by himself -translated into its present form for the use of a French friend. The -original English work, with its statistical supplement, was never -published. It was possibly in the possession of Philip Cantillon, a -second cousin, when he brought out _The Analysis of Trade_, London, -1759, professedly based upon it. The fictitious imprint "A Londres, Chez -Fletcher Gyles, dans Holborn, M.DCC.LV." appears also upon the -title-page of _Questions importantes sur le Commerce_, a French -translation by Turgot of Tucker's _Reflections on the Expediency of a -Law for the Naturalization of Foreign Protestants_. - -Cantillon is said to have been a prolific writer, an indefatigable -traveller, and to have joined the experience of a silk mercer and a wine -merchant to that of a banker. He was an enthusiast in agricultural and -monetary science. This the only surviving fragment of his work greatly -influenced the early French economists,--Gournay, Quesnay, Mirabeau, -Turgot, Condillac, Mably, Graslin. It is one of the few works referred -to by Adam Smith, and Jevons called it the first treatise on economics. -Three editions of it are known,--the 1755 edition of 436 pages, 12mo, -now reprinted; an edition in smaller form (probably from another press) -in 1756, 432 pages, 12mo; and the reprint appended to Mauvillon's -translation of the _Discours Politiques_ of Hume (in vol. iii.), -Amsterdam, 1755. - -See the articles by F. von Sivers, _Jahrbücher für Nationalökonomie_, -1874, p. 145; S. Bauer, _ibid._, 1890, p. 145; W. S. Jevons, -_Contemporary Review_, 1881, p. 61; Henry Higgs, _The Economic Journal_, -1891, p. 262. Also A. Espinas, _Histoire des Doctrines Économiques_, -Paris, 1891. - -H. H. - - * * * * * - -This edition attempts to reproduce that of 1755 so far as is possible -with type not manufactured for the purpose. The old pagination is -preserved, and even typographical errors and irregularities are left -unchanged. - - - - -ESSAI - -SUR - -LE COMMERCE. - - - - - [Facsimile de la page de titre: - - ESSAI - SUR LA NATURE - DU - COMMERCE - EN GÉNÉRAL. - - _TRADUIT DE L'ANGLOIS._ - - [Mention manuscrite: en réalité composé par de Cantillon] - - _A LONDRES_, - Chez FLETCHER GYLES; - dans Holborn - - M. DCC. LV.] - - - - -ESSAI - -SUR LA NATURE - -DU - -COMMERCE - -EN GÉNÉRAL. - -_PREMIERE PARTIE._ - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -_De la Richesse._ - - -La Terre est la source ou la matiere d'où l'on tire la Richesse; le -travail de l'Homme est la forme qui la produit: & la Richesse en -elle-même, n'est autre chose que la nourriture, les commodités & les -agrémens de la vie. - -La Terre produit de l'herbe, des racines, des grains, du lin, du coton, -du chanvre, des arbrisseaux & bois de plusieurs especes, avec des -fruits, des écorces & feuillages de diverses sortes, comme celles des -Meuriers pour les Vers à soie; elle produit des Mines & Minéraux. Le -travail de l'Homme donne la forme de richesse à tout cela. - -Les Rivieres & les Mers fournissent des Poissons, pour la nourriture de -l'Homme, & plusieurs autres choses pour l'agrément. Mais ces Mers & ces -Rivieres appartiennent aux Terres adjacentes, ou sont communes; & le -travail de l'Homme en tire le Poisson, & autres avantages. - - - - -CHAPITRE II. - -_Des Sociétés d'Hommes._ - - -De quelque maniere que se forme une Société d'Hommes, la propriété des -Terres qu'ils habitent, appartiendra nécessairement à un petit nombre -d'entr'eux. - -Dans les Sociétés errantes, comme les Hardes des Tartares & les Camps -des Indiens qui vont d'un lieu à un autre avec leurs Bestiaux & -Familles, il faut que le Capitaine ou le Roi qui les conduit, regle les -limites de chaque Chef de Famille, & les Quartiers d'un chacun autour du -Camp. Autrement il y auroit toujours des contestations pour les -Quartiers ou commodités, les bois, les herbes, l'eau, &c. mais lorsqu'on -aura réglé les Quartiers & les limites d'un chacun, cela vaudra autant -qu'une propriété pour le tems qu'ils y séjournent. - -Dans les Sociétés plus régulieres: Si un Prince à la tête d'une Armée, a -conquis un Païs, il distribuera les Terres à ses Officiers ou Favoris, -suivant leur mérite, ou son bon plaisir (cas où est originairement la -France); il établira des loix pour en conserver la propriété à eux & à -leurs Descendans: ou bien il se réservera la propriété des Terres, & -emploiera ses Officiers ou Favoris, au soin de les faire valoir; ou les -leur cédera à condition d'en païer tous les ans un certain cens, ou -redevance; ou il leur cédera en se réservant la liberté de les taxer -tous les ans, suivant ses besoins & leurs facultés. Dans tous ces cas, -ces Officiers ou Favoris, soit qu'ils soient Propriétaires absolus, soit -dépendans, soit qu'ils soient Intendans ou Inspecteurs du produit des -Terres, ils ne feront qu'un petit nombre par rapport à tous les -Habitans. - -Que si le Prince fait la distribution des Terres par portions égales à -tous les Habitans, elles ne laisseront pas dans la suite de tomber en -partage à un petit nombre. Un Habitant aura plusieurs Enfans, & ne -pourra laisser à chacun d'eux une portion de Terre égale à la sienne: un -autre mourra sans Enfans, & laissera sa portion à celui qui en a déja, -plutôt qu'à celui qui n'en a pas: un troisieme sera fainéant, -extravagant ou maladif, & se verra obligé de vendre sa portion à un -autre qui a de la frugalité & de l'industrie, qui augmentera -continuellement ses Terres par de nouveaux achats, auxquels il emploiera -le travail de ceux, qui n'aïant aucune portion de terre à eux, seront -obligés de lui offrir leur travail, pour subsister. - -Dans le premier établissement de Rome, on donna à chaque Habitant deux -Journaux de terre: cela n'empêcha pas qu'il n'y eût bientôt après une -inégalité aussi grande dans les patrimoines, que celle que nous voïons -aujourd'hui dans tous les Etats de l'Europe. Les Terres tomberent en -partage à un petit nombre. - -En supposant donc que les Terres d'un nouvel état appartiennent à un -petit nombre de personnes, chaque Propriétaire fera valoir ses Terres -par ses mains, ou les donnera à un ou plusieurs Fermiers: dans cette -oeconomie, il faut que les Fermiers & Laboureurs trouvent leur -subsistance, cela est de necessité indispensable, soit qu'on fasse -valoir les Terres pour le compte du Propriétaire même, ou pour celui du -Fermier. On donne le surplus du produit de la Terre aux ordres du -Propriétaire; celui-ci en donne une partie aux ordres du Prince ou de -l'Etat, ou bien le Fermier donnera cette partie directement au Prince, -en la rabattant au Propriétaire. - -Pour ce qui est de l'usage auquel on doit emploïer la terre, il est -préalable d'en emploïer une partie à l'entretien & nourriture de ceux -qui y travaillent & la font valoir: le reste dépend principalement des -humeurs & de la maniere de vivre du Prince, des Seigneurs de l'Etat & du -Propriétaire; s'ils aiment la boisson, il faut cultiver des Vignes; -s'ils aiment les soieries, il faut planter des Meuriers & élever des -Vers à soie; & de plus il faut emploïer une partie proportionnée de la -terre, à maintenir tous ceux qu'il faut pour ce travail; s'ils aiment -les Chevaux, il faut des Prairies; & ainsi du reste. - -Cependant si on suppose que les Terres n'appartiennent à personne en -particulier, il n'est pas facile de concevoir qu'on y puisse former une -societé d'Hommes: nous voïons dans les Terres communes, par exemple, -d'un Village, qu'on regle le nombre des Bestiaux que chacun des Habitans -a la liberté d'y envoïer; & si on laissoit les Terres au premier qui les -occuperoit dans une nouvelle conquête, ou découverte d'un Païs, il -faudroit toujours revenir à une regle pour en fixer la propriété, pour y -pouvoir établir une Societé d'Hommes, soit que la force ou la Police -décidât de cette regle. - - - - -CHAPITRE III. - -_Des Villages._ - - -Quelque emploi qu'on fasse de la Terre, soit pâturage, bled, vignes, il -faut que les Fermiers ou Laboureurs, qui en conduisent le travail, -résident tout proche; autrement le tems qu'il faudroit pour aller à -leurs Champs & revenir à leurs Maisons, consommeroit une trop grande -partie de la journée. De ce point dépend la necessité des Villages -répandus dans toutes les Campagnes & Terres cultivées, où l'on doit -avoir aussi des Maréchaux & Charons pour les outils, la Charue & les -Charettes dont on a besoin; surtout lorsque le Village est éloigné des -Bourgs & Villes. La grandeur d'un Village est naturellement -proportionnée en nombre d'Habitans, à celui que les Terres, qui en -dépendent, demandent pour le travail journalier, & à celui des Artisans -qui y trouvent assez d'occupation par le service des Fermiers & -Laboureurs: mais ces Artisans ne sont pas tout-à-fait si necessaires -dans le voisinage des Villes où les Laboureurs peuvent aller sans perdre -beaucoup de tems. - -Si un ou plusieurs des Propriétaires des Terres de la dépendance du -Village y font leur résidence, le nombre des Habitans sera plus grand, à -proportion des Domestiques & Artisans qu'ils y attireront, & des -Cabarets qui s'y établiront pour la commodité des Domestiques & Ouvriers -qui gagneront leur vie avec ces Propriétaires. - -Si la Terre n'est propre que pour nourrir des troupeaux de Moutons, -comme dans les Dunes & Landes, les Villages seront plus rares & plus -petits, parceque la terre ne demande qu'un petit nombre de Pasteurs. - -Si la Terre ne produit que des bois, dans des Terres sabloneuses, où il -ne croît point d'herbe pour la nourriture des Bestiaux, & si elle est -éloignée des Villes & Rivieres, ce qui rend ces bois inutiles pour la -consommation, comme l'on en voit plusieurs en Allemagne, il n'y aura de -Maisons & Villages qu'autant qu'il en faut pour recueillir les Glands, & -nourrir des Cochons dans la saison: mais si la Terre est entierement -stérile, il n'y aura ni Villages ni Habitans. - - - - -CHAPITRE IV. - -_Des Bourgs._ - - -Il y a des Villages où l'on a érigé des Marchés, par le crédit de -quelque Propriétaire ou Seigneur en Cour. Ces Marchés, qui se tiennent -une ou deux fois la semaine, encouragent plusieurs petits Entrepreneurs -& Marchands de s'établir dans ce lieu; ou ils achetent au Marché les -denrées qu'on y apporte des Villages d'alentour, pour les transporter & -vendre dans les Villes; ils prennent en échange dans la Ville, du fer, -du sel, du sucre & d'autres marchandises, qu'on vend, les jours de -Marché, aux Habitans des Villages: on voit aussi plusieurs petits -Artisans s'établir dans ces lieux, comme des Serruriers, Menuisiers & -autres, pour les besoins des Villageois qui n'en ont pas dans leurs -Villages, & enfin ces Villages deviennent des Bourgs. Un Bourg étant -placé comme dans le centre des Villages, dont les Habitans viennent au -Marché, il est plus naturel & plus facile que les Villageois y apportent -leurs denrées les jours de Marché pour les y vendre, & qu'ils y achetent -les marchandises dont ils ont besoin, que de voir porter ces -marchandises par les Marchands & Entrepreneurs dans les Villages, pour y -recevoir en échange les denrées des Villageois. 1º. Les circuits des -Marchands dans les Villages multiplieroient la dépense des Voitures, -sans necessité. 2º. Ces Marchands seroient peut-être obligés d'aller -dans plusieurs Villages avant que de trouver la qualité & la quantité -des denrées qu'ils veulent acheter. 3º. Les Villageois seroient le plus -souvent aux champs lors de l'arrivée de ces Marchands, &, ne sachant -quelles especes de denrées il leur faudroit, ils n'auroient rien de prêt -& en état. 4º Il seroit presqu'impossible de fixer le prix des denrées & -des marchandises dans les Villages, entre ces Marchands & les -Villageois. Le Marchand refuseroit dans un Village le prix qu'on lui -demande de la denrée, dans l'espérance de la trouver à meilleur marché -dans un autre Village, & le Villageois refuseroit le prix que le -Marchand lui offre de sa marchandise, dans l'espérance qu'un autre -Marchand qui viendra, la prendra à meilleur compte. - -On évite tous ces inconvéniens lorsque les Villageois viennent les jours -de Marché au Bourg, pour y vendre leurs denrées, & y acheter les -marchandises dont ils ont besoin. Les prix s'y fixent par la proportion -des denrées qu'on y expose en vente & de l'argent qu'on y offre pour les -acheter; cela se passe dans la même place, sous les yeux de tous les -Villageois de différens Villages, & des Marchands ou Entrepreneurs du -Bourg. Lorsque le prix a été déterminé avec quelques-uns, les autres -suivent sans difficulté, & l'on constate ainsi le prix du Marché de ce -jour-là. Le Païsan retourne dans son Village & reprend son travail. - -La grandeur du Bourg est naturellement proportionnée au nombre des -Fermiers & Laboureurs qu'il faut pour cultiver les Terres qui en -dépendent, & au nombre des Artisans & petits Marchands que les Villages -du ressort de ce Bourg emploient, avec leurs Assistans & Chevaux, & -enfin au nombre des personnes que les Propriétaires des Terres qui y -résident y font vivre. - -Lorsque les Villages du ressort d'un Bourg (c'est-à-dire dont les -Habitans portent ordinairement leurs denrées au Marché de ce Bourg) sont -considérables, ils ont beaucoup de produit, le Bourg deviendra -considérable & gros à proportion; mais lorsque les Villages d'alentour -ont peu de produit, le Bourg est aussi-bien pauvre & chétif. - - - - -CHAPITRE V. - -_Des Villes._ - - -Les Propriétaires qui n'ont que de petites portions de Terre vivent -ordinairement dans les Bourgs & Villages, proche de leurs Terres & -Fermiers. Le transport des denrées qui leur en reviennent, dans les -Villes éloignées, les mettroit hors d'état de vivre commodément dans ces -Villes. Mais les Propriétaires qui ont plusieurs grandes Terres ont le -moïen d'aller résider loin de leurs Terres, pour jouir d'une agréable -société, avec d'autres Propriétaires & Seigneurs de même espece. - -Si un Prince ou Seigneur, qui a reçu de grandes concessions de Terres -lors de la conquête ou découverte d'un Païs, fixe sa demeure dans -quelque lieu agréable, & si plusieurs autres Seigneurs y viennent faire -leur résidence pour être à portée de se voir souvent, & jouir d'une -société agréable, ce lieu deviendra une Ville: on y bâtira de grandes -Maisons pour la demeure des Seigneurs en question; on y en bâtira une -infinité d'autres pour les Marchands, les Artisans, & Gens de toutes -sortes de professions, que la résidence de ces Seigneurs attirera dans -ce lieu. Il faudra pour le service de ces Seigneurs, des Boulangers, des -Bouchers, des Brasseurs, des Marchands de vin, des Fabriquans de toutes -especes: ces Entrepreneurs bâtiront des Maisons dans le lieu en -question, ou loueront des Maisons bâties par d'autres Entrepreneurs. Il -n'y a pas de grand Seigneur dont la dépense pour sa Maison, son train & -ses Domestiques, n'entretienne des Marchands & Artisans de toutes -especes, comme on peut le voir par les calculs particuliers que j'ai -fait faire dans le Supplément de cet Essai. - -Comme tous ces Artisans & Entrepreneurs se servent mutuellement, -aussi-bien que les Seigneurs en droiture, on ne s'apperçoit pas que -l'entretien des uns & des autres tombe finalement sur les Seigneurs & -Propriétaires des Terres. On ne s'apperçoit pas que toutes les petites -Maisons dans une Ville, telle qu'on la décrit ici, dépendent & -subsistent de la dépense des grandes Maisons. On fera cependant voir -dans la suite, que tous les Ordres & Habitans d'un Etat subsistent au -dépens des Propriétaires des Terres. La Ville en question s'agrandira -encore, si le Roi ou le Gouvernement y établit des Cours de Justice, -auxquelles les Habitans des Bourgs & Villages de la Province doivent -avoir recours. Il faudra une augmentation d'Entrepreneurs & d'Artisans -de toutes sortes, pour l'entretien des Gens de Justice & des Plaideurs. - -Si l'on établit dans cette même Ville des Ouvrages & Manufactures -au-delà de la consommation intérieure, pour les transporter & vendre -chez l'Etranger, elle sera grande à proportion des Ouvriers & Artisans -qui y subsistent aux dépens de l'Etranger. - -Mais si nous écartons ces idées pour ne point embrouiller notre sujet, -on peut dire que l'assemblage de plusieurs riches Propriétaires de -Terres, qui résident ensemble dans un même lieu, suffit pour former ce -qu'on appelle une Ville, & que plusieurs Villes en Europe, dans -l'intérieur des Terres, doivent le nombre de leurs Habitans à cet -assemblage: auquel cas, la grandeur d'une Ville est naturellement -proportionnée au nombre des Propriétaires des Terres, qui y résident, ou -plutôt au produit des Terres qui leur appartiennent, en rabattant les -frais du transport à ceux dont les Terres en sont les plus éloignées, & -la part qu'ils sont obligés de fournir au Roi ou à l'Etat, qui doit -ordinairement être consommée dans la Capitale. - - - - -CHAPITRE VI. - -_Des Villes capitales_ - - -Une Capitale se forme de la même maniere qu'une Ville de province; avec -cette différence, que les plus gros Propriétaires des Terres de tout -l'Etat résident dans la Capitale; que le Roi ou le Gouvernement suprême -y fait sa demeure, & y dépense les revenus de l'Etat; que les Cours de -Justice en dernier ressort y résident; que c'est ici le centre des Modes -que toutes les Provinces prennent pour modele; que les Propriétaires des -Terres, qui résident dans les Provinces, ne laissent pas de venir -quelquefois passer quelque tems dans la Capitale, & d'y envoïer leurs -Enfans pour les façonner. Ainsi toutes les Terres de l'Etat contribuent -plus ou moins à la subsistance des Habitans de la Capitale. - -Si un Souverain quitte une Ville pour faire sa résidence dans une autre, -la Noblesse ne manquera pas de le suivre, & de faire sa résidence avec -lui dans la nouvelle Ville, qui deviendra grande & considérable aux -dépens de la premiere. Nous en avons un exemple tout récent dans la -Ville de Petersbourg, au désavantage de Moscou; & l'on voit beaucoup de -Villes anciennes, qui étoient considérables, tomber en ruine, & d'autres -renaître de leurs débris. On construit ordinairement les grandes Villes -sur le bord de la Mer ou des grandes Rivieres, pour la commodité des -transports; parceque le transport par eau, des denrées & marchandises -nécessaires pour la subsistance & commodité des Habitans, est à bien -meilleur marché, que les voitures & transport par terre. - - - - -CHAPITRE VII. - -_Le travail d'un Laboureur vaut moins que celui d'un Artisan._ - - -Le Fils d'un Laboureur, à l'âge de sept ou douze ans, commence à aider -son Pere, soit à garder les troupeaux, soit à remuer la terre, soit à -d'autres ouvrages de la Campagne, qui ne demandent point d'art ni -d'habileté. - -Si son Pere lui faisoit apprendre un métier, il perdroit à son absence -pendant tout le tems de son apprentissage, & seroit encore obligé de -païer son entretien & les frais de son apprentissage pendant plusieurs -années: voilà donc un Fils à charge à son Pere, & dont le travail ne -rapporte aucun avantage qu'au bout d'un certain nombre d'années. La vie -d'un Homme n'est calculée qu'à dix ou douze années; & comme on en perd -plusieurs à apprendre un métier, dont la plupart demandent en Angleterre -sept années d'apprentissage, un Laboureur ne voudroit jamais en faire -apprendre aucun à son Fils, si les Gens de métier ne gagnoient bien plus -que les Laboureurs. - -Ceux donc, qui emploient des Artisans ou Gens de métier, doivent -nécessairement païer leur travail, plus haut que celui d'un Laboureur ou -Manoeuvre; & ce travail sera nécessairement cher, à proportion du tems -qu'on perd à l'apprendre, & de la dépense & du risque qu'il faut pour -s'y perfectionner. - -Les Gens de métier eux-mêmes ne font pas apprendre le leur à tous leurs -Enfans; il y en auroit trop pour le besoin qu'on en a dans une Ville, ou -un Etat, il s'en trouverait beaucoup qui n'auroient point assez -d'ouvrage; cependant ce travail et toujours naturellement plus cher que -celui des Laboureurs. - - - - -CHAPITRE VIII. - -_Les Artisans gagnent, les uns plus les autres moins, selon les cas & -les circonstances différentes._ - - -Si deux Tailleurs font tous les habits d'un Village, l'un pourra avoir -plus de Chalands que l'autre, soit par sa maniere d'attirer les -Pratiques, soit parce-qu'il travaille plus proprement ou plus -durablement que l'autre, soit qu'il suive mieux les modes dans la coupe -des habits. - -Si l'un meurt, l'autre se trouvant plus pressé d'ouvrage, pourra hausser -le prix de son travail, en expédiant les uns préférablement aux autres, -jusqu'au point que les Villageois trouveront mieux leur compte de porter -leurs habits à faire dans quelqu'autre Village, Bourg ou Ville, en -perdant le tems d'y aller & revenir, ou jusqu'à ce qu'il revienne un -autre Tailleur pour demeurer dans leur Village, & pour y partager le -travail. - -Les Métiers qui demandent le plus de tems pour s'y perfectionner, ou -plus d'habileté & d'industrie, doivent naturellement être les mieux -païés. Un habile Faiseur de Cabinets doit recevoir un meilleur prix de -son travail qu'un Menuisier ordinaire, & un bon Horloger plus qu'un -Maréchal. - -Les Arts & Métiers qui sont accompagnés de risques & dangers, comme -Fondeurs, Mariniers, Mineurs d'argent, &c. doivent être païés à -proportion des risques. Lorsqu'outre les dangers, il faut de l'habileté, -ils doivent encore être païés davantage; tels sont les Pilotes, -Plongeurs, Ingénieurs, &c. Lors-qu'il faut de la capacité & de la -confiance, on paie encore le travail plus cher, comme aux Jouailliers, -Teneurs de compte, Caissiers, & autres. - -Par ces inductions, & cent autres qu'on pourroit tirer de l'expérience -ordinaire, on peut voir facilement que la différence de prix qu'on paie -pour le travail journalier, est fondée sur des raisons naturelles & -sensibles. - - - - -CHAPITRE IX. - -_Le nombre de Laboureurs, Artisans & autres, qui travaillent dans un -état, se proportionne naturellement au besoin qu'on en a._ - - -Si tous les Laboureurs dans un Village élevent plusieurs Fils au même -travail, il y aura trop de Laboureurs pour cultiver les Terres de la -dépendance de ce Village, & il faut que les Surnuméraires adultes -aillent quelqu'autre part chercher à gagner leur vie, comme ils font -ordinairement dans les Villes: s'il en reste quelques-uns auprès de -leurs Peres, comme ils ne trouveront pas tous suffisamment de l'emploi, -ils vivront dans une grande pauvreté, & ne se marieront pas, faute de -moïens pour élever des enfans, ou s'ils se marient, peu après les enfans -survenus périssent par la misere avec le Pere & la Mere, comme nous le -voïons journellement en France. - -Ainsi si le Village continue dans la même situation de travail, & tire -sa subsistance en travaillant dans la même portion de terre, il -n'augmentera pas dans mille ans en nombre d'habitans. - -Il est vrai que les Femmes & Filles de ce Village peuvent, aux heures -qu'elles ne travaillent pas aux champs, s'occuper à filer, à tricotter, -ou à faire d'autres ouvrages qu'on pourra vendre dans les Villes; mais -cela suffit rarement pour élever les enfans surnuméraires, qui quittent -le Village pour chercher fortune ailleurs. - -On peut faire le même raisonnement des Artisans d'un Village. Si un seul -Tailleur y fait tous les habits, & qu'il éleve trois Fils au même -métier, comme il n'y a de l'ouvrage que pour un seul qui lui succédera, -il faut que les deux autres aillent chercher à gagner leur vie ailleurs: -s'ils ne trouvent pas de l'emploi dans la Ville prochaine, il faut -qu'ils aillent plus loin, ou qu'ils changent de profession pour gagner -leur vie, qu'ils deviennent Laquais, Soldats, Mariniers, &c. - -Il est aisé de juger par la même façon de raisonner, que les Laboureurs, -Artisans & autres, qui gagnent leur vie par le travail, doivent se -proportionner en nombre à l'emploi & au besoin qu'on en a dans les -Bourgs & dans les Villes. - -Mais si quatre Tailleurs suffisent pour faire tous les habits d'un -Bourg, s'il y survient un cinquieme Tailleur, il y pourra attraper de -l'emploi aux dépens des autres quatre; de maniere que si l'ouvrage vient -à être partagé entre les cinq Tailleurs, aucun d'eux n'aura suffisamment -de l'ouvrage, & chacun en vivra plus pauvrement. - -Il arrive souvent que les Laboureurs & Artisans n'ont pas suffisamment -de l'emploi lorsqu'il en survient un trop grand nombre pour partager le -travail. Il arrive aussi qu'ils sont privés de l'emploi qu'ils avoient -par des accidens & par une variation dans la consommation; il arrivera -aussi qu'il leur surviendra trop d'ouvrage, suivant les cas & les -variations: quoi qu'il en soit, lorsqu'ils manquent d'emploi, ils -quittent les Villages, Bourgs, ou Villes où ils demeurent, en tel -nombre, que celui qui reste est toujours proportionné à l'emploi qui -suffit pour les faire subsister; & lorsqu'il survient une augmentation -constante de travail, il y a à gagner, & il en survient assez d'autres -pour partager le travail. - -Par ces inductions il est aisé de comprendre que les Ecoles de charité -en Angleterre & les projets en France, pour augmenter le nombre des -Artisans sont fort inutiles. Si le Roi de France envoïoit cent mille -Sujets à ses frais en Hollande, pour y apprendre la Marine, ils seroient -inutiles à leur retour si on n'envoïoit pas plus de Vaisseaux en Mer -qu'auparavant. Il est vrai qu'il seroit d'un grand avantage dans un Etat -de faire apprendre aux Sujets, à faire les Manufactures qu'on a coutume -de tirer de l'Etranger, & tous les autres ouvrages qu'on y achete; mais -je ne considere à-présent qu'un Etat par rapport à lui-même. - -Comme les Artisans gagnent plus que les Laboureurs, ils sont plus en -état que les derniers, d'élever leurs enfans à des métiers; & on ne peut -jamais manquer d'Artisans dans un Etat, lorsqu'il y a suffisamment de -l'ouvrage pour les emploïer constamment. - - - - -CHAPITRE X. - -_Le prix & valeur intrinseque d'une chose en général est la mesure de la -terre & du travail qui entre dans sa production._ - - -Un Arpent de terre produit plus de blé, ou nourrit plus de Moutons, -qu'un autre Arpent: le travail d'un homme est plus cher que celui d'un -autre homme, suivant l'art & les occurrences, comme on l'a déja -expliqué. Si deux Arpens de terre sont de même bonté, l'un entretiendra -autant de Moutons & produira la même quantité de laine que l'autre -Arpent, supposant le travail le même; & la laine produite par l'un se -vendra au même prix que celle qui est produite par l'autre. - -Si l'on travaille la Laine d'un côté en un habit de gros drap, & la -Laine de l'autre en un habit de drap fin; comme ce dernier habit -demandera un plus grand travail, & un travail plus cher que celui de -gros drap, il sera quelquefois dix fois plus cher, quoique l'un & -l'autre habits contiennent la même quantité de Laine & d'une même bonté. -La quantité du produit de la terre, & la quantité aussi-bien que la -qualité du travail, entreront nécessairement dans le prix. - -Une livre de Lin travaillé en Dentelles fines de Bruxelles, demande le -travail de quatorze personnes pendant une année ou le travail d'une -personne pendant quatorze années, comme on peut le voir par un calcul -des différentes parties du travail, dans le Supplément. On y voit aussi -que le prix qu'on donne de ces Dentelles suffit pour païer l'entretien -d'une personne pendant quatorze ans, & pour païer encore les profits de -tous les Entrepreneurs & Marchands qui s'en mêlent. - -Le Ressort d'acier fin, qui regle une Montre d'Angleterre, se vend -ordinairement à un prix qui rend la proportion de la matiere au travail, -ou de l'acier au Ressort, comme, un, à un, de maniere que le travail -fait ici la valeur presque entiere de ce Ressort, voïez-en le calcul au -Supplément. - -D'un autre côté, le prix du Foin d'une Prairie, rendu sur les lieux, ou -d'un Bois qu'on veut couper, est réglé sur la matiere, ou sur le produit -de la terre, suivant sa bonté. - -Le prix d'une cruche d'eau de la riviere de Seine n'est rien, parceque -c'est une matiere immense qui ne tarit point; mais on en donne un sol -dans les rues de Paris, ce qui est le prix ou la mesure du travail du -Porteur d'eau. - -Par ces inductions & exemples, je crois qu'on comprendra que le prix ou -la valeur intrinseque d'une chose, est la mesure de la quantité de terre -& du travail qui entre dans sa production, eu égard à la bonté ou -produit de la terre, & à la qualité du travail. - -Mais il arrive souvent que plusieurs choses qui ont actuellement cette -valeur intrinseque, ne se vendent pas au Marché, suivant cette valeur: -cela dépendra des humeurs & des fantaisies des hommes, & de la -consommation qu'ils feront. - -Si un Seigneur coupe des canaux & éleve des terasses dans son Jardin, la -valeur intrinseque en sera proportionnée à la terre & au travail; mais -le prix de la verité ne suivra pas toujours cette proportion: s'il offre -de vendre ce Jardin, il se peut faire que personne ne voudra lui en -donner la moitié de la dépense qu'il y a faite; & il se peut aussi -faire, si plusieurs personnes en ont envie, qu'on lui en donnera le -double de la valeur intrinseque, c'est-à-dire, de la valeur du fond & de -la dépense qu'il y a faite. - -Si les Fermiers dans un Etat sement plus de blé qu'à l'ordinaire, -c'est-à-dire, beaucoup plus de blé qu'il n'en faut pour la consommation -de l'année, la valeur intrinseque & réelle du blé correspondra à la -terre & au travail qui entrent dans sa production: mais comme il y en a -une trop grande abondance, & plus de Vendeurs que d'Acheteurs; le prix -du blé au Marché tombera nécessairement au-dessous du prix ou valeur -intrinseque. Si au contraire les Fermiers sement moins de blé qu'il ne -faut pour la consommation, il y aura plus d'Acheteurs que de Vendeurs, & -le prix du blé au Marché haussera au-dessus de sa valeur intrinseque. - -Il n'y a jamais de variation dans la valeur intrinseque des choses; mais -l'impossibilité de proportionner la production des marchandises & -denrées à leur consommation dans un Etat, cause une variation -journaliere, & un flux & reflux perpétuel dans les prix du Marché. -Cependant dans les Sociétés bien réglées, les prix du Marché des denrées -& marchandises dont la consommation est assez constante & uniforme, ne -s'écartent pas beaucoup de la valeur intrinseque; & lorsqu'il ne -survient pas des années trop steriles ou trop abondantes, les Magistrats -des Villes sont toujours en état de fixer le prix du Marché de beaucoup -de choses, comme du pain & de la viande, sans que personne ait de quoi -s'en plaindre. - -La Terre est la matiere, & le travail la forme, de toutes les denrées & -marchandises; & comme ceux qui travaillent doivent nécessairement -subsister du produit de la Terre, il semble qu'on pourroit trouver un -rapport de la valeur du travail à celui du produit de la Terre: ce sera -le sujet du Chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE XI. - -_Du pair ou rapport de la valeur de la Terre à la valeur du travail._ - - -Il ne paroît pas que la Providence ait donné le droit de la possession -des Terres à un Homme plutôt qu'à un autre. Les Titres les plus anciens -sont fondés sur la violence & les conquêtes. Les Terres du Mexique -appartiennent aujourd'hui à des Espagnols, & celles de Jerusalem à des -Turcs. Mais de quelque maniere qu'on parvienne à la proprieté & -possession des Terres, nous avons déja remarqué qu'elles échéent -toujours à un petit nombre de personnes par rapport à tous les habitans. - -Si un Propriétaire d'une grande Terre entreprend de la faire valoir -lui-même, il emploiera des Esclaves, ou des Gens libres, pour y -travailler: s'il y emploie plusieurs Esclaves, il faut qu'il ait des -Inspecteurs pour les faire travailler; il faut qu'il ait aussi des -Esclaves Artisans, pour se procurer toutes les commodités & agrémens de -la vie, & à ceux qu'il emploie; il faut qu'il fasse apprendre des -métiers à d'autres pour la continuation du travail. - -Dans cette oeconomie, il faut qu'il donne une simple subsistance à ses -Laboureurs esclaves & de quoi élever leurs Enfans. Il faut qu'il donne à -leurs Inspecteurs des avantages proportionnés à la confiance & à -l'autorité qu'ils ont; il faut qu'il maintienne les Esclaves, auxquels -il fait apprendre des Métiers, pendant le tems de leur Aprentissage sans -fruit, & qu'il accorde aux Esclaves artisans qui travaillent, & à leurs -Inspecteurs, qui doivent être entendus dans les Métiers, une subsistance -plus forte à proportion que celle des Esclaves laboureurs, &c. à cause -que la perte d'un Artisan seroit plus grande que celle d'un Laboureur, & -qu'on en doit avoir plus de soin, attendu qu'il en coute toujours pour -faire apprendre un métier pour les remplacer. - -Dans cette supposition, le travail du plus vil Esclave adulte, vaut au -moins & correspond à la quantité de terre que le Propriétaire est obligé -d'emploïer pour sa nourriture & ses commodités nécessaires, & encore au -double de la quantité de terre qu'il faut pour élever un Enfant jusqu'à -l'âge du travail, attendu que la moitié des Enfans qui naissent, meurent -avant l'âge de dix-sept ans, suivant les calculs & observations du -célebre Docteur Halley: ainsi il faut élever deux Enfans pour en -conserver un dans l'âge de travail, & il sembleroit que ce compte ne -suppléeroit pas assez pour la continuation du travail, parceque les -Hommes adultes meurent à tout âge. - -Il est vrai que la moitié des Enfans qui naissent & qui meurent avant -l'âge de dix-sept ans, décedent bien plus vite dans les premieres années -de leur vie que dans les suivantes, puisqu'il meurt un bon tiers de ceux -qui naissent, dès la premiere année. Cette circonstance semble diminuer -la dépense qu'il faut pour élever un Enfant jusqu'à l'âge du travail: -mais comme les Meres perdent beaucoup de tems à soigner leurs Enfans -dans leurs infirmités & enfance, & que les Filles mêmes adultes -n'égalent pas le travail des Mâles, & gagnent à peine de quoi subsister; -il semble que pour conserver un de deux Enfans qu'on éleve jusqu'à l'âge -de virilité ou du travail, il faut emploïer autant de produit de Terre -que pour la subsistance d'un Esclave adulte, soit que le Propriétaire -éleve lui-même dans sa maison ou y fasse élever ces Enfans, _soit que le -Pere esclave les éleve dans une Maison ou Hameau à part. Ainsi je -conclus que le travail journalier du plus vil Esclave, correspond en -valeur au double du produit de Terre dont il subsiste, soit que le -Propriétaire le lui donne pour sa propre subsistance & celle de sa -Famille_; soit qu'il le fasse subsister avec sa Famille dans sa Maison. -C'est une matiere qui n'admet pas un calcul exact, & dans laquelle la -précision n'est pas même fort nécessaire, il suffit qu'on ne s'y éloigne -pas beaucoup de la réalité. - -Si le Propriétaire emploie à son travail des Vassaux ou Païsans libres, -il les entretiendra probablement un peu mieux qu'il ne feroit des -Esclaves, & ce, suivant la coutume du lieu; mais encore dans cette -supposition, le travail du Laboureur libre doit correspondre en valeur -au double du produit de terre qu'il faut pour son entretien; mais il -seroit toujours plus avantageux au Propriétaire d'entretenir des -Esclaves, que des Païsans libres, attendu que lorsqu'il en aura élevé un -trop grand nombre pour son travail, il pourra vendre les Surnumeraires -comme ses bestiaux, & qu'il en pourra tirer un prix proportionné à la -dépense qu'il aura faite pour les élever jusqu'à l'âge de virilité ou de -travail; hors des cas de la vieillesse & de l'infirmité. - -On peut de même estimer le travail des Artisans esclaves au double du -produit de terre qu'ils consument; celui des Inspecteurs de travail, de -même, suivant les douceurs & avantages qu'on leur donne au-dessus de -ceux qui travaillent sous leur conduite. - -Les Laboureurs ou Artisans, lorsqu'ils ont leur double portion dans leur -propre disposition, s'ils sont mariés emploient une portion pour leur -propre entretien, & l'autre pour celui de leurs Enfans. - -S'ils sont Garçons, ils mettront à part une petite partie de leur double -portion, pour se mettre en état de se marier, & faire un petit fond pour -le ménage; mais le plus grand nombre consumera la double portion pour -leur propre entretien. - -Par exemple, le Païsan marié se contentera de vivre de pain, de fromage, -de légumes, &c. mangera rarement de la viande, boira peu de vin ou de -biere, n'aura guere que des habits vieux & mauvais, qu'il portera le -plus long-tems qu'il pourra: il emploiera le surplus de sa double -portion à élever & entretenir ses Enfans; au lieu que le Païsan garçon -mangera le plus souvent qu'il pourra de la viande, & se donnera des -habits neufs, &c. & par conséquent emploiera sa double portion pour son -entretien; ainsi il consumera deux fois plus de produit de terre sur sa -personne que ne fera le Païsan marié. - -Je ne considere pas ici la dépense de la Femme, je suppose que son -travail suffit à peine pour son propre entretien, & lorsqu'on voit un -grand nombre de petits Enfans dans un de ces pauvres ménages, je suppose -que quelques personnes charitables contribuent quelque chose à leur -subsistance, sans quoi il faut que le Mari & la Femme se privent d'une -partie de leur nécessaire pour faire vivre leurs Enfans. - -Pour mieux comprendre ceci, il faut savoir qu'un pauvre Païsan peut -s'entretenir, au plus bas calcul, du produit d'un Arpent & demi de -terre, en se nourrissant de pain & de légumes, en portant des habits de -Chanvre & des sabots, &c. au lieu que s'il se peut donner du vin & de la -viande, des habits de drap, &c. il pourra dépenser, sans ivrognerie ni -gourmandise, & sans aucun excès, le produit de quatre jusqu'à dix Arpens -de terre de moïenne bonté, comme sont la plûpart des terres en Europe, -l'une portant l'autre; j'ai fait faire des calculs qu'on trouvera au -Supplément, pour constater la quantité de terre dont un Homme peut -consommer le produit de chaque espece de nourriture, habillement, & -autres choses nécessaires à la vie, dans une année, suivant les façons -de vivre de notre Europe, où les Païsans des différens Païs sont souvent -nourris & entretenus assez différemment. - -C'est pourquoi je n'ai pas déterminé à combien de Terre le travail du -plus vil Païsan ou Laboureur correspond en valeur, lorsque j'ai dit -qu'il vaut le double du produit de la Terre qui sert à l'entretenir; car -cela varie suivant la façon de vivre dans les différens Païs. Dans -quelques Provinces méridionales de France, le Païsan s'entretient du -produit d'un arpent & demi de Terre, & on y peut estimer son travail, -égal au produit de trois arpens. Mais dans le Comté de Middlesex, le -Païsan dépense ordinairement le produit de 5 à 8 arpens de Terre, & -ainsi on peut estimer son travail au double. - -Dans le Païs des Iroquois, où les Habitans ne labourent pas la terre, & -où on vit uniquement de la chasse, le plus vil Chasseur peut consommer -le produit de 50 arpens de Terre, puisqu'il faut vraisemblablement ce -nombre d'arpens pour nourrir les bêtes qu'il mange dans l'année, -d'autant plus que ces Sauvages n'ont pas l'industrie de faire venir de -l'herbe en abbattant quelque bois, & qu'ils laissent tout au gré de la -nature. - -On peut donc estimer le travail de ce Chasseur, comme égal en valeur au -produit de cent arpens de Terre. Dans les Provinces méridionales de la -Chine, la Terre produit du Ris jusqu'à trois fois l'année, & rapporte -jusqu'à cent fois la semence, à chaque fois, par le grand soin qu'ils -ont de l'Agriculture, & par la bonté de la terre qui ne se repose -jamais. Les Païsans, qui y travaillent presque tout nus, ne vivent que -de Ris, & ne boivent que de l'eau de Ris; & il y a apparence qu'un -arpent y entretient plus de dix Païsans: ainsi il n'est pas étonnant que -les Habitans y soient dans un nombre prodigieux. Quoi qu'il en soit, il -paroît par ces exemples, qu'il est très indifférent à la nature, que les -Terres produisent de l'herbe, des bois ou des grains, & qu'elle -entretienne un grand ou un petit nombre de Vegetaux, d'Animaux, ou -d'Hommes. - -Les Fermiers en Europe semblent correspondre aux Inspecteurs des -Esclaves laboureurs dans les autres Païs, & les Maîtres Artisans qui -font travailler plusieurs Compagnons, aux Inspecteurs des Esclaves -artisans. - -Ces Maîtres Artisans savent à-peu-près combien d'ouvrage un Compagnon -artisan peut faire par jour dans chaque Métier, & les paient souvent à -proportion de l'ouvrage qu'ils font; ainsi ces Compagnons travaillent -autant qu'ils peuvent, pour leur propre intérêt, sans autre inspection. - -Comme les Fermiers & Maîtres artisans en Europe sont tous Entrepreneurs -& travaillent au hasard, les uns s'enrichissent & gagnent plus qu'une -double subsistance, d'autres se ruinent & font banqueroute, comme on -l'expliquera plus particulierement en traitant des Entrepreneurs; mais -le plus grand nombre s'entretiennent au jour la journée avec leurs -Familles, & on pourroit estimer le travail ou inspection de ceux-ci, -à-peu-près au triple du produit de Terre qui sert pour leur entretien. - -Il est certain que ces Fermiers & Maîtres artisans, s'ils conduisent le -travail de dix Laboureurs ou Compagnons, seroient également capables de -conduire le travail de vingt, suivant la grandeur de leurs Fermes ou le -nombre de leurs Chalans: ce qui rend incertain la valeur de leur travail -ou inspection. - -Par ces inductions, & autres qu'on pourroit faire dans le même goût, -l'on voit que la valeur du travail journalier a un rapport au produit de -la Terre, & que la valeur intrinseque d'une chose peut être mesurée par -la quantité de Terre qui est emploïée pour sa production, & par la -quantité du travail qui y entre, c'est-à-dire encore par la quantité de -Terre dont on attribue le produit à ceux qui y ont travaillé; & comme -toutes ces Terres appartiennent au Prince & aux Propriétaires, toutes -les choses qui ont cette valeur intrinseque ne l'ont qu'à leurs dépens. - -_L'Argent ou la Monnoie, qui trouve dans le troc les proportions des -valeurs, est la mesure la plus certaine pour juger du pair de la Terre & -du travail, & du rapport que l'un a à l'autre dans les différens Païs où -ce Pair varie suivant le plus ou moins de produit de Terre qu'on -attribue à ceux qui travaillent._ - -Par exemple, si un Homme gagne une once d'argent tous les jours par son -travail, & si un autre n'en gagne qu'une demi-once dans le même lieu; on -peut déterminer que le premier a une fois plus de produit de Terre à -dépenser que le second. - -Monsieur le Chevalier Petty, dans un petit Manuscrit de l'année 1685, -regarde ce pair, en Equation de la Terre & du travail, comme la -considération la plus importante dans l'Arithmétique politique; mais la -recherche qu'il en a faite en passant, n'est bisarre & éloignée des -regles de la nature, que parcequ'il ne s'est pas attaché aux causes & -aux principes, mais seulement aux effets; comme Messieurs Locke & -d'Avenant, & tous les autres Auteurs Anglois qui ont écrit quelque chose -de cette matiere, ont fait après lui. - - - - -CHAPITRE XII. - -_Tous les Ordres & tous les Hommes d'un Etat subsistent ou -s'enrichissent aux dépens des Propriétaires des Terres._ - - -Il n'y a que le Prince & les Propriétaires des Terres, qui vivent dans -l'indépendance; tous les autres Ordres & tous les Habitans sont à gages -ou sont Entrepreneurs. On en verra plus particulierement l'induction & -le détail, dans le Chapitre suivant. - -Si le Prince & les Propriétaires des Terres renfermoient leurs Terres, & -s'ils n'y vouloient laisser travailler personne, il est visible qu'il -n'y auroit ni nourriture ni habillement pour aucun des Habitans de -l'Etat: parconséquent, non-seulement tous les Habitans de l'Etat -subsistent du produit de la Terre qui est cultivée pour le compte des -Propriétaires, mais aussi aux dépens des mêmes Propriétaires du fond -desquels ils tirent tout ce qu'ils ont. - -Les Fermiers ont ordinairement les deux tiers du produit de la Terre, -l'un pour les frais & le maintien de leurs Assistans, l'autre pour le -profit de leur entreprise: de ces deux tiers le Fermier fait subsister -généralement tous ceux qui vivent à la Campagne directement ou -indirectement, & même plusieurs Artisans ou Entrepreneurs dans la Ville, -à cause des marchandises de la Ville qui sont consommées à la Campagne. - -Le Propriétaire a ordinairement le tiers du produit de sa Terre, & de ce -tiers, il fait non-seulement subsister tous les Artisans & autres qu'il -emploie dans la Ville, mais bien souvent aussi les Voituriers qui -apportent les denrées de la Campagne à la Ville. - -On suppose généralement que la moitié des Habitans d'un Etat subsiste & -fait sa demeure dans les Villes, & l'autre moitié à la Campagne: cela -étant, le Fermier qui a les deux tiers ou quatre sixiemes du produit de -la Terre, en donne directement ou indirectement un sixieme aux Habitans -de la Ville en échange des marchandises qu'il en tire; ce qui avec le -tiers ou deux sixiemes que le Propriétaire dépense dans la Ville, fait -trois sixiemes ou une moitié du produit de la Terre. Ce calcul n'est que -pour donner une idée générale de la proportion; car au fond, si la -moitié des Habitans demeure dans la Ville, elle dépense plus de la -moitié du produit de la Terre, attendu que ceux de la Ville vivent mieux -que ceux de la Campagne, & dépensent plus de produit de Terre, étant -tous Artisans ou Dépendans des Propriétaires, & parconséquent mieux -entretenus que les Assistans & Dépendans des Fermiers. - -Quoi qu'il en soit, qu'on examine les moïens dont un Habitant subsiste, -on trouvera toujours en remontant à leur source, qu'ils sortent du fond -du Propriétaire, soit dans les deux tiers du produit qui est attribué au -Fermier, soit dans le tiers qui reste au Propriétaire. - -Si un Propriétaire n'avoit que la quantité de Terre qu'il donne à un -seul Fermier, ce Fermier en tireroit une meilleure subsistance que lui; -mais les Seigneurs & Propriétaires de grandes Terres dans les Villes, -ont quelquefois plusieurs centaines de Fermiers, & ne font dans un Etat -qu'un très petit nombre par rapport à tous les Habitans. - -Il est vrai qu'il y a souvent dans les grandes Villes plusieurs -Entrepreneurs & Artisans qui subsistent par un Commerce étranger, & -parconséquent aux dépens des Propriétaires des Terres en Païs étranger: -mais je ne considere jusqu'à présent un Etat, que par rapport à son -produit & a son industrie, afin de ne pas embarasser mon sujet par des -choses accidentelles. - -Le fond des Terres appartient aux Propriétaires, mais ce fond leur -deviendroit inutile si on ne le cultivoit pas, & plus on y travaille, -toutes autres choses étant égales, plus il rend de denrées; & plus on -travaille ces denrées, toutes autres choses étant égales, lorsqu'on en -fait des marchandises, plus elles ont de valeur. Tout cela fait que les -Propriétaires ont besoin des autres Habitans, comme ceux-ci ont besoin -des Propriétaires; mais dans cette oeconomie, c'est aux Propriétaires, -qui ont la disposition & la direction des fonds, à donner le tour & le -mouvement le plus avantageux au tout. Aussi tout dépend dans un Etat, -des humeurs, modes & façons de vivre des Propriétaires de Terres -principalement, comme je tacherai de le faire voir clairement dans la -suite de cet Essai. - -C'est le besoin & la nécessité qui font subsister dans l'Etat, les -Fermiers & les Artisans de toute espece, les Marchands, les Officiers, -les Soldats & les Matelots, les Domestiques, & tous les autres Ordres -qui travaillent ou sont emploïés dans l'Etat. Tous ces Gens de travail -servent non-seulement le Prince & les Propriétaires, mais se servent -mutuellement les uns les autres; de maniere qu'il y en a plusieurs qui -ne travaillent pas directement pour les Propriétaires de Terres, ce qui -fait qu'on ne s'apperçoit pas qu'ils subsistent de leurs fonds, & qu'ils -vivent à leurs dépens. Quant à ceux qui exercent des Professions qui ne -sont pas nécessaires, comme les Danseurs, les Comédiens, les Peintres, -les Musiciens, &c. ils ne sont entretenus dans l'Etat que pour le -plaisir ou l'ornement; & leur nombre est toujours très petit par rapport -aux autres Habitans. - - - - -CHAPITRE XIII. - -_La circulation & le troc des denrées & des marchandises, de même que -leur production, se conduisent en Europe par des Entrepreneurs, & au -hazard._ - - -Le Fermier est un Entrepreneur qui promet de païer au Propriétaire, pour -sa Ferme ou Terre, une somme fixe d'argent (qu'on suppose ordinairement -égale en valeur au tiers du produit de la Terre), sans avoir de -certitude de l'avantage qu'il tirera de cette entreprise. Il emploie une -partie de cette Terre à nourrir des Troupeaux, à produire du grain, du -vin, des foins, &c. suivant ses idées, sans pouvoir prévoir laquelle des -especes de ces denrées rapportera le meilleur prix. Ce prix des denrées -dépendra en partie des Saisons & en partie de la consommation; s'il y a -abondance de blé par rapport à la consommation, il sera à vil prix, s'il -y a rareté, il sera cher. Qui est celui qui peut prévoir le nombre des -naissances & morts des Habitans de l'Etat, dans le courant de l'année? -Qui peut prévoir l'augmentation ou la diminution de dépense qui peut -survenir dans les Familles? cependant le prix des denrées du Fermier -dépend naturellement de ces événemens qu'il ne sauroit prévoir, & -parconséquent il conduit l'entreprise de sa Ferme avec incertitude. - -La Ville consume plus de la moitié des denrées du Fermier. Il les y -porte au Marché, ou il les vend au Marché du plus prochain Bourg, ou -bien quelques-uns s'érigent en Entrepreneurs pour faire ce transport. -Ceux-ci s'obligent de païer au Fermier un prix certain de ses denrées, -qui est celui du Marché du jour, pour en tirer dans la Ville un prix -incertain, qui doit néanmoins les défraïer des frais de la voiture, & -leur laisser un profit pour leur entreprise; cependant la variation -journaliere du prix des denrées dans la Ville, quoiquelle ne soit pas -considérable, rend leur profit incertain. - -L'Entrepreneur ou Marchand qui voiture les denrées de la Campagne à la -Ville, n'y peut pas demeurer pour les vendre en détail lors de leur -consommation: pas une des Familles de la Ville ne se chargera d'acheter -tout-à-la-fois les denrées dont elle pourroit faire la consommation; -chaque Famille pouvant augmenter ou diminuer en nombre aussi-bien qu'en -consommation, ou au moins varier dans les especes de denrées quelle -consommera: on ne fait guere de provisions dans les Familles que de vin. -Quoi qu'il en soit, le plus grand nombre des Habitans de la Ville, qui -ne subsiste qu'au jour la journée, & qui cependant fait la plus forte -consommation, ne pourra faire aucune provision des denrées de la -Campagne. - -Cela fait que plusieurs personnes dans la Ville s'érigent en Marchands -ou Entrepreneurs, pour acheter les denrées de la Campagne de ceux qui -les apportent, ou pour les faire apporter pour leur compte: ils en -donnent un prix certain suivant celui du lieu où ils les achetent, pour -les revendre en gros ou en détail à un prix incertain. - -Ces Entrepreneurs sont les Marchands, en gros, de laine, de grains, les -Boulangers, Bouchers, Manufacturiers, & tous les Marchands de toute -espece qui achetent les denrées & matériaux de la Campagne, pour les -travailler & revendre à mesure que les Habitans ont besoin de les -consommer. - -Ces Entrepreneurs ne peuvent jamais savoir la quantité de la -consommation dans leur Ville, ni même combien de tems leurs Chalans -acheteront d'eux, vu que leurs Rivaux tacheront par toutes sortes de -voies de s'en attirer les Pratiques: tout cela cause tant d'incertitude -parmi tous ces Entrepreneurs, qu'on en voit qui font journellement -banqueroute. - -Le Manufacturier qui a acheté la laine du Marchand ou du Fermier en -droiture, ne peut pas savoir le profit qu'il tirera de son entreprise, -en vendant ses draps & étoffes au Marchand drapier. Si celui-ci n'a pas -un débit raisonnable, il ne se chargera pas des draps & étoffes du -Manufacturier, encore moins si ces étoffes cessent d'être à la mode. - -Le Drapier est un Entrepreneur qui achete des draps & des étoffes du -Manufacturier à un prix certain, pour les revendre à un prix incertain, -parcequ'il ne peut pas prévoir la quantité de la consommation; il est -vrai qu'il peut fixer un prix & s'obstiner à ne pas vendre à moins qu'il -ne l'obtienne, mais si ses Pratiques le quittent pour acheter à meilleur -marché de quelqu'autre, il se consumera en frais en attendant de vendre -au prix qu'il se propose, & cela le ruinera autant ou plus que s'il -vendoit sans profit. - -Les Marchands en boutique, & les Détailleurs de toutes especes, sont des -Entrepreneurs qui achetent à un prix certain, & qui revendent dans leurs -Boutiques ou dans les Places publiques, à un prix incertain. Ce qui -encourage & maintient ces sortes d'Entrepreneurs dans un Etat, c'est que -les Consommateurs qui sont leurs Chalans, aiment mieux donner quelque -chose de plus dans le prix, pour trouver à portée ce dont ils ont besoin -dans le détail, que d'en faire provision, & que la plus grande partie -n'ont pas le moïen de faire une telle provision, en achetant de la -premiere main. - -Tous ces Entrepreneurs deviennent consommateurs & Chalans réciproquement -les uns des autres; le Drapier, du Marchand de vin; celui-ci, du -Drapier: ils se proportionnent dans l'Etat à leurs Chalans ou à leur -consommation. S'il y a trop de Chapeliers dans une Ville ou dans une rue -pour le nombre de personnes qui y achetent des chapeaux, il faut que -quelques-uns qui seront les plus mal achalandés fassent banqueroute; -s'il y en a trop peu, ce sera une entreprise avantageuse, qui -encouragera quelques nouveaux Chapeliers d'y ouvrir boutique, & c'est -ainsi que les Entrepreneurs de toutes especes se proportionnent au -hazard dans un Etat. - -Tous les autres Entrepreneurs, comme ceux qui se chargent des Mines, des -Spectacles, des Bâtimens, &c., les Négocians sur mer & sur terre, &c., -les Rotisseurs, les Pâtissiers, les Cabaretiers, &c. de même que les -Entrepreneurs dans leur propre travail & qui n'ont pas besoin de fonds -pour s'établir, comme Compagnons artisans, Chauderoniers, Ravaudeuses, -Ramoneurs, Porteurs-d'eau, subsistent avec incertitude, & se -proportionnent à leurs Chalans. Les Maîtres artisans, comme Cordonniers, -Tailleurs, Menuisiers, Perruquiers, &c. qui emploient des Compagnons à -proportion de l'ouvrage qu'ils ont, vivent dans la même incertitude, -puisque leurs Chalans les peuvent quitter du jour au lendemain: les -Entrepreneurs de leur propre travail dans les Arts & Sciences, comme -Peintres, Médecins, Avocats, &c. subsistent dans la même incertitude. Si -un Procureur ou Avocat gagne 5000 livres sterlins par an, en servant ses -Cliens ou pratiques, & qu'un autre n'en gagne que 500, on peut les -considérer comme aïant autant de gages incertains de ceux qui les -emploient. - -On pourroit peut-être avancer que tous les Entrepreneurs cherchent à -attrapper tout ce qu'ils peuvent dans leur état, & à dupper leurs -Chalans, mais cela n'est pas de mon sujet. - -Par toutes ces inductions & par une infinité d'autres qu'on pourroit -faire dans une matiere qui a pour objet tous les Habitans d'un Etat, on -peut établir que, excepté le Prince & les Propriétaires de Terres, tous -les Habitans d'un Etat sont dépendans; qu'ils peuvent se diviser en deux -classes, savoir en Entrepreneurs, & en Gens à gages; & que les -Entrepreneurs sont comme à gages incertains, & tous les autres à gages -certains pour le tems qu'ils en jouissent, bien que leurs fonctions & -leur rang soient très disproportionnés. Le Général qui a une paie, le -Courtisan qui a une pension, & le Domestique qui a des gages, tombent -sous cette derniere espece. Tous les autres sont Entrepreneurs, soit -qu'ils s'établissent avec un fond pour conduire leur entreprise, soit -qu'ils soient Entrepreneurs de leur propre travail sans aucuns fonds, & -ils peuvent être considerés comme vivant à l'incertain; les Gueux même & -les Voleurs sont des Entrepreneurs de cette classe. Enfin tous les -Habitans d'un Etat tirent leur subsistance & leurs avantages du fond des -Propriétaires de Terres, & sont dépendans. - -Il est cependant vrai que si quelqu'Habitant à gros gages ou -quelqu'Entrepreneur considérable a épargné du bien ou des richesses, -c'est-à-dire, s'il a des magasins de blé, de laines, de cuivre, d'or ou -d'argent, ou de quelque denrée ou marchandise qui soit d'un usage ou -débit constant dans un Etat & qui ait une valeur intrinseque ou réelle, -on pourra à juste titre le regarder comme indépendant jusqu'à la -concurrence de ce fond. Il peut en disposer pour s'acquérir une -hypotheque, & une rente sur des Terres, & sur les fonds de l'Etat, -lorsqu'il fait des emprunts assurés sur les terres: il peut même vivre -bien mieux que les Propriétaires de petites terres, & même acheter la -propriété de quelques-unes. - -Mais les denrées & les marchandises, même l'or & l'argent, sont bien -plus sujets aux accidens & aux pertes, que la propriété des terres; & de -quelque façon qu'on les ait gagnées ou épargnées, on les a toujours -tirées du fond des Propriétaires actuels, soit par gain, soit par -épargne des gages destinés à sa subsistance. - -Le nombre des Propriétaires d'argent, dans un grand Etat, est souvent -assez considérable; & quoique la valeur de tout l'argent qui circule -dans l'Etat n'excede guere la neuvieme ou la dixieme partie de la valeur -des denrées qu'on tire actuellement de la terre, néanmoins comme les -Propriétaires d'argent prêtent des sommes considérables dont ils tirent -intérêt, soit par l'hypotheque des terres, soit par les denrées mêmes & -marchandises de l'Etat, les sommes qu'on leur doit excedent le plus -souvent tout l'argent réel de l'Etat, & ils deviennent souvent un corps -si considérable, qu'ils le disputeroient dans certains cas aux -Propriétaires de terres, si ceux-ci n'étoient pas souvent également des -Propriétaires d'argent, & si les Propriétaires de grandes sommes en -argent ne cherchoient toujours aussi à devenir Propriétaires de terres. - -Il est cependant toujours vrai que toutes les sommes qu'ils ont gagnées -ou épargnées, ont été tirées du fond des Propriétaires actuels; mais -comme plusieurs de ceux-ci se ruinent journellement dans un Etat, & que -les autres qui acquerent la propriété de leurs terres prennent leur -place, l'indépendance que donne la propriété des terres ne regarde que -ceux qui s'en conservent la possession; & comme toutes les terres ont -toujours un Maître ou Propriétaire actuel, je suppose toujours que c'est -du fond de ceux-ci que tous les Habitans de l'Etat, tirent leur -subsistance & toutes leurs richesses. Si ces Propriétaires se bornoient -tous à vivre de leurs rentes, cela ne seroit pas douteux, & en ce cas il -seroit bien plus difficile aux autres Habitans de s'enrichir à leurs -dépens. - -J'établirai donc pour principe que les Propriétaires de terres sont -seuls indépendans naturellement dans un Etat; que tous les autres ordres -sont dépendans, soit comme Entrepreneurs, ou comme à gages, & que tout -le troc & la circulation de l'Etat se conduit par l'entremise de ces -Entrepreneurs. - - - - -CHAPITRE XIV. - -_Les humeurs, les modes & les façons de vivre du Prince, & -principalement des Propriétaires de terres, déterminent les usages -auxquels on emploie les terres dans un Etat, & causent, au Marché, les -variations des prix de toutes choses._ - - -Si le Propriétaire d'une grande terre (que je veux considerer ici comme -s'il n'y en avoit aucune autre au monde) la fait cultiver lui-même, il -suivra sa fantaisie dans les usages auxquels il l'emploiera. 1º Il en -emploiera nécessairement une partie en grains pour la subsistance de -tous les Laboureurs, Artisans & Inspecteurs qui doivent travailler pour -lui; & une autre portion pour nourrir les Boeufs, les Moutons & les -autres Animaux nécessaires pour leur habillement & leur nourriture, ou -pour d'autres commodités, suivant la façon dont il veut les entretenir; -2º. il mettra une portion de sa terre en parcs, jardins & arbres -fruitiers, ou en vignes, suivant son inclination, & en prairies pour -l'entretien des Chevaux dont il se servira pour son plaisir, &c. - -Supposons maintenant que pour éviter tant de soins & d'embarras, il -fasse un calcul avec les Inspecteurs de ses Laboureurs; qu'il leur donne -des Fermes ou portions de sa terre; qu'il leur laisse le soin -d'entretenir à l'ordinaire tous ces Laboureurs dont ils avoient -l'inspection, de maniere que ces Inspecteurs, devenus ainsi Fermiers ou -Entrepreneurs, cedent aux Laboureurs, pour le travail de la terre ou -ferme, un autre tiers du produit, tant pour leur nourriture que pour -leur habillement & autres commodités, telles qu'ils les avoient lorsque -le Propriétaire faisoit conduire le travail: supposons encore que le -Propriétaire fasse un calcul avec les Inspecteurs des Artisans, pour la -quantité de nourriture, & pour les autres commodités qu'on leur donnoit; -qu'il les fasse devenir Maîtres artisans; qu'il regle une mesure -commune, comme l'argent, pour fixer le prix auquel les Fermiers leur -cederont la laine, & celui auquel ils lui fourniront le drap, & que les -calculs de ces prix soient reglés de maniere que les Maîtres artisans -aient les mêmes avantages & les mêmes douceurs qu'ils avoient à-peu-près -lorsqu'ils étoient Inspecteurs, & que les Compagnons artisans aient -aussi le même entretien qu'auparavant: le travail des Compagnons -artisans sera reglé à la journée ou à la piece; les marchandises qu'ils -auront faites, soit chapeaux, soit bas, souliers, habits, &c. seront -vendues au Propriétaire, aux Fermiers, aux Laboureurs & aux autres -Artisans, réciproquement à un prix qui laisse à tous les mêmes avantages -dont ils jouissoient; & les Fermiers vendront, à un prix proportionné, -leurs denrées & matériaux. - -Il arrivera d'abord que les Inspecteurs devenus Entrepreneurs -deviendront aussi les maîtres absolus de ceux qui travaillent sous leur -conduite, & qu'ils auront plus de soin & d'agrément en travaillant ainsi -pour leur compte. Nous supposons donc qu'après ce changement tous les -Habitans de cette grande terre subsistent tout de même qu'auparavant; & -par conséquent je dis qu'on emploiera toutes les portions & Fermes de -cette grande terre, aux mêmes usages auxquels on les emploïoit -auparavant. - -Car si quelques-uns des Fermiers semoient dans leur Ferme ou portion de -terre plus de grains qu'à l'ordinaire, il faudra qu'ils nourrissent un -plus petit nombre de Moutons, & qu'ils aient moins de laine & moins de -viande de mouton à vendre; par conséquent il y aura trop de grains & -trop peu de laine pour la consommation des Habitans. Il y aura donc -cherté de laine, ce qui forcera les Habitans à porter leurs habits plus -long-tems qu'à l'ordinaire; & il y aura grand marché de grains & un -surplus pour l'année suivante. Et comme nous supposons que le -Propriétaire a stipulé en argent le paiement du tiers du produit de la -Ferme, qu'on doit lui païer, les Fermiers qui ont trop de blé & trop peu -de laines, ne seront pas en état de lui païer sa rente. S'il leur fait -quartier, ils auront soin l'année suivante d'avoir moins de blé & plus -de laine; car les Fermiers ont toujours soin d'emploïer leurs terres au -produit des denrées, qu'ils jugent devoir rapporter le plus haut prix au -Marché. Mais si dans l'année suivante ils avoient trop de laine & trop -peu de grains pour la consommation, ils ne manqueront pas de changer -d'année en année l'emploi des terres, jusqu'à ce qu'ils puissent -parvenir à proportionner à-peu-près leurs denrées à la consommation des -Habitans. Ainsi un Fermier qui a attrapé à-peu-près la proportion de la -consommation, mettra une portion de sa ferme en Prairie, pour avoir du -foin, une autre pour les grains, pour la laine, & ainsi du reste; & il -ne changera pas de méthode, à moins qu'il ne voie quelque variation -considérable dans la consommation; mais dans l'exemple présent nous -avons supposé que tous les Habitans vivent à-peu-près de la même façon, -qu'ils vivoient lorsque le Propriétaire faisoit lui-même valoir sa -terre, & par conséquent les Fermiers emploieront les terres aux mêmes -usages qu'auparavant. - -Le Propriétaire, qui a le tiers du produit de la terre à sa disposition, -est l'Acteur principal dans les variations qui peuvent arriver à la -consommation. Les Laboureurs & Artisans qui vivent au jour la journée, -ne changent que par nécessité leurs façons de vivre; s'il y a quelques -Fermiers, Maîtres artisans, ou autres Entrepreneurs accommodés, qui -varient dans leur dépense & consommation, ils prennent toujours pour -modele les Seigneurs & Propriétaires des terres. Ils les imitent dans -leur habillement, dans leur cuisine, & dans leur façon de vivre. Si les -Propriétaires se plaisent à porter de beau linge, des soieries, ou de la -dentelle, la consommation de ces marchandises sera plus forte que celle -que les Propriétaires font sur eux. - -Si un Seigneur, ou Propriétaire, qui a donné toutes ses Terres à ferme, -prend la fantaisie de changer notablement sa façon de vivre; si par -exemple il diminue le nombre de ses Domestiques, & augmente celui de ses -Chevaux; non seulement ses Domestiques seront obligés de quitter la -Terre en question, mais aussi un nombre proportionné d'Artisans & de -Laboureurs qui travailloient à procurer leur entretien: la portion de -terre qu'on emploïoit à entretenir ces Habitans, sera emploïée en -Prairies pour les Chevaux d'augmentation, & si tous les Propriétaires -d'un Etat faisoient de même, ils multiplieroient bientôt le nombre des -Chevaux, & diminueroient celui des Habitans. - -Lorsqu'un Propriétaire a congedié un grand nombre de Domestiques, & -augmenté le nombre de ses Chevaux, il y aura trop de blé pour la -consommation des Habitans, & par conséquent le blé sera à bas prix, au -lieu que le foin sera cher. Cela fera que les Fermiers augmenteront -leurs Prairies, & diminueront la quantité de blé pour se proportionner à -la consommation. C'est ainsi que les humeurs ou façons des Propriétaires -déterminent l'emploi qu'on fait des terres, & occasionnent les -variations de la consommation qui causent celles du prix des Marchés. Si -tous les Propriétaires de terres, dans un Etat, les faisoient valoir -eux-mêmes, il les emploieroient à produire ce qui leur plairoit; & comme -les variations de la consommation sont principalement causées par leurs -façons de vivre, les prix qu'ils offrent aux Marchés, déterminent les -Fermiers à toutes les variations qu'ils font dans l'emploi & l'usage des -terres. - -Je ne considere pas ici la variation des prix du Marché qui peut -survenir de l'abondance ou de la stérilité des années, ni la -consommation extraordinaire qui peut arriver par des Armées étrangeres -ou par d'autres accidens, pour ne point embarrasser ce sujet; ne -considérant un Etat, que dans sa situation naturelle & uniforme. - - - - -CHAPITRE XV. - -_La multiplication & le décroissement des Peuples dans un Etat dépendent -principalement de la volonté, des modes & des façons de vivre des -Propriétaires de Terres._ - - -L'Expérience nous fait voir qu'on peut multiplier les Arbres, Plantes & -autres sortes de végétaux, & qu'on en peut entretenir toute la quantité -que la portion de terre qu'on y destine peut nourrir. - -La même expérience nous fait voir qu'on peut également multiplier toutes -les especes d'Animaux, & les entretenir en telle quantité que la portion -de terre qu'on y destine peut en nourrir. Si l'on éleve des Haras, des -troupeaux de Boeufs ou de Moutons, on les multipliera aisement, jusqu'au -nombre que la terre qu'on destine pour cela peut en entretenir. On peut -même améliorer les Prairies qui servent pour cet entretien, en y faisant -couler plusieurs petits ruisseaux & torrens, comme dans le Milanez. On -peut faire du foin, & par ce moïen entretenir ces Bestiaux dans les -Etables, & les nourrir en plus grand nombre que si on les laissoit en -liberté dans les Prairies. On peut nourrir quelquefois les Moutons avec -des navets, comme on fait en Angleterre, au moïen de quoi un arpent de -terre ira plus loin pour leur nourriture, que s'il ne produisoit que de -l'herbe. - -On peut en un mot multiplier toutes sortes d'Animaux, en tel nombre -qu'on en veut entretenir, même à l'infini, si on pouvoit attribuer des -terres propres à l'infini pour les nourrir; & la multiplication des -Animaux n'a d'autres bornes que le plus ou moins de moïens qu'on leur -laisse pour subsister. Il n'est pas douteux que si on emploïoit toutes -les terres à la simple nourriture de l'Homme, l'espece en multiplieroit -jusqu'à la concurrence du nombre que ces terres pourroient nourrir, de -la façon qu'on expliquera. - -Il n'y a point de Païs où l'on porte la multiplication des Hommes si -loin qu'à la Chine. Les pauvres gens y vivent uniquement de riz & d'eau -de riz; ils y travaillent presque nus, & dans les Provinces méridionales -ils font trois moissons abondantes de riz, chaque année, par le grand -soin qu'ils ont de l'Agriculture. La terre ne s'y repose jamais, & rend -chaque fois, plus de cent pour un; ceux qui sont habillés, le sont pour -la plûpart de coton, qui demande si peu de terre pour sa production, -qu'un arpent en peut vraisemblablement produire de quoi habiller cinq -cens personnes adultes. Ils se marient tous par religion, & élevent -autant d'enfans qu'ils en peuvent faire subsister. Ils regardent comme -un crime l'emploi des terres en Parcs ou Jardins de plaisance, comme si -on fraudoit par là les Hommes de leur nourriture. Ils portent les -Voïageurs en Chaise à porteurs, & épargnent le travail des Chevaux en -tout ce qui se peut faire par les Hommes. Leur nombre est incroïable, -suivant les Relations, & cependant ils sont forcés de faire mourir -plusieurs de leurs Enfans dès le berceau, lorsqu'ils ne se voient pas le -moïen de les élever, n'en gardant que le nombre qu'ils peuvent nourrir. -Par un travail rude & obstiné, ils tirent, des Rivieres, une quantité -extraordinaire de Poissons, & de la Terre, tout ce qu'on en peut tirer. - -Néanmoins lorsqu'il survient des années stériles, ils meurent de faim -par milliers, malgré le soin de l'Empereur, qui fait des amas de riz -pour de pareils cas. Ainsi tous nombreux que sont les Habitans de la -Chine, ils se proportionnent nécessairement aux moïens qu'ils ont de -subsister, & ne passent pas le nombre que le Païs peut entretenir, -suivant la façon de vivre dont ils se contentent; & sur ce pié, un seul -arpent de terre suffit pour en entretenir plusieurs. - -D'un autre côté, il n'y a pas de Païs, où la multiplication des Hommes -soit plus bornée que parmi les Sauvages de l'Amérique, dans l'intérieur -des terres. Ils négligent l'Agriculture, ils habitent dans les Bois, & -vivent de la Chasse des Animaux qu'ils y trouvent. Comme les Arbres -consument le suc & la substance de la terre, il y a peu d'herbe pour la -nourriture de ces Animaux; & comme un Indien en mange plusieurs dans -l'année, cinquante à cent arpens de terre ne donnent souvent que la -nourriture d'un seul Indien. - -Un petit Peuple de ces Indiens aura quarante lieues quarrées d'étendue -pour les limites de sa Chasse. Ils se font des guerres reglées & -cruelles pour ces limites, & proportionnent toujours leur nombre aux -moïens qu'ils trouvent de subsister par la Chasse. - -Les Habitans de l'Europe cultivent les terres, & en tirent des grains -pour leur subsistance. La laine des Moutons qu'ils nourrissent, leur -sert d'habillement. Le froment est le grain dont le plus grand nombre se -nourrit; quoique plusieurs Païsans fassent leur pain de ségle, & dans le -Nord, d'orge & d'aveine. La subsistance des Païsans & du Peuple n'est -pas la même dans tous les Païs de l'Europe, & les terres y sont souvent -différentes en bonté & en fertilité. - -La plûpart des terres de Flandres, & une partie de celles de la -Lombardie, rapportent dix-huit à vingt fois le froment qu'on y a semé, -sans se reposer: la Campagne de Naples en rapporte encore d'avantage. Il -y a quelques terres en France, en Espagne, en Angleterre & en Allemagne -qui rapportent la même quantité. Ciceron nous apprend que les terres de -Sicile produisoient, de son tems, dix pour un; & Pline l'Ancien dit que -les terres Léontines en Sicile, rapportoient cent fois la semence; que -celles de Babylone la rendoient jusqu'à cent cinquante fois; & quelques -terres en Afrique, encore bien plus. - -Aujourd'hui les terres en Europe peuvent rapporter, l'un portant -l'autre, six fois la semence; de maniere qu'il reste cinq fois la -semence pour la consommation des Habitans. Les terres s'y reposent -ordinairement la troisieme année, aïant rapporté du froment la premiere -année, & du petit blé, dans la seconde. - -On pourra voir dans le Supplément les calculs de la terre nécessaire -pour la subsistance d'un Homme, dans les différentes suppositions de sa -maniere de vivre. - -On y verra qu'un Homme qui vit de pain, d'ail & de racines, qui ne porte -que des habits de chanvre, du gros linge, des sabots, & qui ne boit que -de l'eau, comme c'est le cas de plusieurs Païsans dans les Parties -méridionales de France, peut subsister du produit d'un arpent & demi de -terre de moïenne bonté, qui rapporte six fois la semence, & qui se -repose tous les trois ans. - -D'un autre côté, un Homme adulte, qui porte des souliers de cuir, des -bas, du drap de laine, qui vit dans des Maisons, qui a du linge à -changer, un lit, des chaises, une table, & autres choses nécessaires, -qui boit modérément de la biere, ou du vin, qui mange de la viande tous -les jours, du beurre, du fromage, du pain, des légumes, &c. le tout -suffisamment, mais modérément, ne demande guere pour tout cela, que le -produit de quatre à cinq arpens de terre de moïenne bonté. Il est vrai -que dans ces calculs, on ne donne aucune terre pour le maintien d'autres -Chevaux, que de ceux qui sont nécessaires pour labourer la terre, & pour -le transport des denrées, à dix milles de distance. - -L'Histoire rapporte que les premiers Romains entretenoient chacun leur -Famille, du produit de deux journaux de terre, qui ne faisoient qu'un -arpent de Paris, & 330 piés quarrés, ou environ. Aussi ils étoient -presque nus; ils n'usoient ni de vin, ni d'huile, couchoient dans la -paille, & n'avoient presque point de commodités; mais comme ils -travailloient beaucoup la terre, qui est assez bonne aux environs de -Rome, ils en tiroient beaucoup de grains & de légumes. - -Si les Propriétaires de terres avoient à coeur la multiplication des -Hommes, s'ils encourageoient les Païsans à se marier jeunes, & à élever -des Enfans, par la promesse de pourvoir à leur subsistance, en destinant -les terres uniquement à cela, ils multiplieroient sans doute les Hommes, -jusqu'au nombre que les terres pourroient entretenir; & cela suivant les -produits de terre qu'ils destineroient à la subsistance de chacun, soit -celui d'un arpent & demi, soit celui de quatre à cinq arpens, par tête. - -Mais si au lieu de cela le Prince, ou les Propriétaires de terres, les -font emploïer à d'autres usages qu'à l'entretien des Habitans; si, par -le prix qu'ils donnent au Marché des denrées & marchandises, ils -déterminent les Fermiers à mettre les terres à d'autres usages, que ceux -qui servent à l'entretien des Hommes (car nous avons vû que le prix que -les Propriétaires offrent au Marché, & la consommation qu'ils font, -déterminent l'emploi qu'on fait des terres, de la même maniere que s'ils -les faisoient valoir eux-mêmes), les Habitans diminueront nécessairement -en nombre. Les uns faute d'emploi seront obligés de quitter le Païs, -d'autres, ne se voïant pas les moïens nécessaires pour élever des -Enfans, ne se marieront pas, ou ne se marieront que tard, après avoir -mis quelque chose à part pour le soutien du ménage. - -Si les Propriétaires de terres, qui vivent à la Campagne, vont demeurer -dans les Villes éloignées de leurs Terres, il faudra nourrir des -Chevaux, tant pour le transport de leur subsistance à la Ville, que de -celle de tous les Domestiques, Artisans, & autres, que leur résidence -dans la Ville y attire. - -La voiture des vins de Bourgogne à Paris, coute souvent plus que le vin -même ne coute sur les lieux; & par conséquent la terre emploïée pour -l'entretien des Chevaux de voiture, & de ceux qui en ont soin, est plus -considérable que celle qui produit le vin, & qui entretient ceux qui ont -eu part à sa production. Plus on entretient de Chevaux dans un Etat, & -moins il restera de subsistance pour les Habitans. L'entretien des -Chevaux de carrosse, de chasse ou de parade, coute souvent trois à -quatre arpens de terre. - -Mais lorsque les Seigneurs & les Propriétaires de terres tirent des -Manufactures étrangeres, leurs draps, leurs soieries, leurs dentelles, -&c. & s'ils les paient en envoïant chez l'Etranger le produit des -denrées de l'Etat, ils diminuent par-là extraordinairement la -subsistance des Habitans, & augmentent celle des Etrangers qui -deviennent souvent les Ennemis de l'Etat. - -Si un Propriétaire, ou Seigneur Polonois, à qui ses Fermiers paient -annuellement une rente égale à-peu-près au produit du tiers de ses -terres, se plaît à se servir de draps, de linges, &c. d'Hollande, il -donnera pour ces marchandises la moitié de sa rente, & emploiera -peut-être l'autre pour la subsistance de sa Famille, en d'autres denrées -& marchandises du crû de Pologne: or la moitié de sa rente, dans notre -supposition, répond à la sixieme partie du produit de sa terre, & cette -sixieme partie sera emportée par les Hollandois, auxquels les Fermiers -Polonois la donneront en blé, laines, chanvres & autres denrées: voilà -donc une sixieme partie de la terre de Pologne qu'on ôte aux Habitans, -sans comprendre la nourriture des Chevaux de voiture, de carrosse & de -parade, qu'on entretient en Pologne, par la façon de vivre que les -Seigneurs y suivent; & de plus, si sur les deux tiers du produit des -terres qu'on attribue aux Fermiers, ceux-ci, à l'exemple de leurs -Maîtres, consument des Manufactures étrangeres, qu'ils paieront aussi -aux Etrangers en denrées du crû de la Pologne, il y aura bien un bon -tiers du produit des terres en Pologne qu'on ôte à la subsistance des -Habitans, & qui pis est, dont la plus grande partie est envoïée à -l'Etranger, & sert souvent à l'entretien des Ennemis de l'Etat. Si les -Propriétaires des terres & les Seigneurs en Pologne ne vouloient -consommer que des Manufactures de leur Etat, quelque mauvaises qu'elles -fussent dans leurs commencemens, ils les feroient devenir peu-à-peu -meilleures, & entretiendroient un grand nombre de leurs propres Habitans -à y travailler, au lieu de donner cet avantage à des Etrangers: & si -tous les Etats avoient un pareil soin de n'être pas les dupes des autres -Etats dans le Commerce, chaque Etat seroit considérable uniquement, à -proportion de son produit & de l'industrie de ses Habitans. - -Si les Dames de Paris se plaisent à porter des dentelles de Bruxelles, & -si la France paie ces dentelles en vin de Champagne, il faudra païer le -produit d'un seul arpent de lin, par le produit de plus de seize mille -arpens en vignes, si j'ai bien calculé. On expliquera cela plus -particuliérement ailleurs, & on en pourra voir les calculs au -Supplément. Je me contenterai de remarquer ici qu'on ôte dans ce -commerce un grand produit de terre à la subsistance des François, & que -toutes les denrées qu'on envoie en Païs étrangers, lorsqu'on n'en fait -pas revenir en échange un produit également considérable, tendent à -diminuer le nombre des Habitans de l'Etat. - -Lorsque j'ai dit que les Propriétaires de terres pourroient multiplier -les Habitans à proportion du nombre que ces terres pourroient en -entretenir, j'ai supposé que le plus grand nombre des Hommes ne demande -pas mieux qu'à se marier, si on les met en état d'entretenir leurs -Familles de la même maniere qu'ils se contentent de vivre eux-mêmes; -c'est-à-dire, que si un Homme se contente du produit d'un arpent & demi -de terre, il se mariera, pourvu qu'il soit sûr d'avoir de quoi -entretenir sa Famille à-peu-près de la même façon; que s'il ne se -contente que du produit de cinq à dix arpens, il ne s'empressera pas de -se marier, à moins qu'il ne croie pouvoir faire subsister sa Famille -à-peu-près de même. - -Les Enfans de la Noblesse en Europe sont élevés dans l'affluence; & -comme on donne ordinairement la plus grande partie du bien aux Aînés, -les Cadets ne s'empressent guere de se marier; ils vivent pour la -plûpart garçons, soit dans les Armées, soit dans les Cloîtres, mais -rarement en trouvera-t-on qui ne soient prêts à se marier, si on leur -offre des Héritieres & des Fortunes, c'est-à-dire, le moïen d'entretenir -une Famille sur le pié de vivre qu'ils ont en vue, & sans lequel ils -croiroient rendre leurs Enfans malheureux. - -Il se trouve aussi dans les classes inférieures de l'Etat plusieurs -Hommes, qui, par orgueil & par des raisons semblables à celles de la -Noblesse, aiment mieux vivre dans le Célibat, & dépenser sur eux-mêmes -le peu de bien qu'ils ont, que de se mettre en ménage. Mais la plupart -s'y mettroient volontiers, s'ils pouvoient compter sur un entretien pour -leur Famille tel qu'ils le voudroient: ils croiroient faire tort à leurs -Enfans, s'ils en élevoient pour les voir tomber dans une Classe -inférieure à la leur. Il n'y a qu'un très petit nombre d'Habitans dans -un Etat, qui évitent le mariage par pur esprit de libertinage: tous les -bas Ordres des Habitans ne demandent qu'à vivre, & à élever des Enfans -qui puissent au moins vivre comme eux. Lorsque les Laboureurs & les -Artisans ne se marient pas, c'est qu'ils attendent à épargner quelque -chose pour se mettre en état d'entrer en ménage, ou à trouver quelque -Fille qui apporte quelque petit fond pour cela; parcequ'ils voient -journellement plusieurs autres de leur espece, qui, faute de prendre de -pareilles précautions, entrent en ménage & tombent dans la plus affreuse -pauvreté, étant obligés de se frauder de leur propre subsistance, pour -nourrir leurs Enfans. - -Par les observations de M. Halley à Breslaw en Silésie, on remarque que -de toutes les Femelles qui sont en état de porter des enfans, depuis -l'âge de seize jusqu'à quarante cinq ans, il n'y en a pas une, en six, -qui porte effectivement un enfant tous les ans; au lieu, dit M. Halley, -qu'il devroit y en avoir au moins quatre ou six qui accouchassent tous -les ans, sans y compter celles qui peuvent être stériles ou qui peuvent -avorter. Qui est ce qui empêche que quatre Filles en six ne portent tous -les ans des Enfans, c'est qu'elles ne peuvent pas se marier à cause des -découragemens & empêchemens qui s'y trouvent. Une Fille prend soin de ne -pas devenir Mere, si elle n'est mariée; elle ne se peut marier si elle -ne trouve un Homme qui veuille en courir les risques. La plus grande -partie des Habitans dans un Etat sont à gages ou Entrepreneurs; la -plûpart sont dépendans, la plûpart sont dans l'incertitude, s'ils -trouveront par leur travail ou par leurs entreprises, le moïen de faire -subsister leur ménage sur le pié qu'ils l'envisagent; cela fait qu'ils -ne se marient pas tous, ou qu'ils se marient si tard, que de six -Femelles, ou du moins de quatre, qui devroient tous les ans produire un -Enfant, il ne s'en trouve effectivement qu'une, en six, qui devienne -Mere. - -Que les Propriétaires de terres aident à entretenir les ménages, il ne -faut qu'une génération pour porter la multiplication des Hommes aussi -loin que les produits des terres peuvent fournir de moïens de subsister. -Les Enfans ne demandent pas tant de produit de terre que les personnes -adultes. Les uns & les autres peuvent vivre de plus ou de moins de -produit de terre, suivant ce qu'ils consument. On a vu des Peuples du -Nord, où les terres produisent peu, vivre de si peu de produit de terre, -qu'ils ont envoïé des Colonies & des essains d'Hommes envahir les terres -du Sud & en détruire les Habitans, pour s'approprier leurs terres. -Suivant les différentes façons de vivre, quatre cens mille Habitans -pourroient subsister sur le même produit de terre, qui n'en entretient -régulierement que cent mille. Et celui qui ne dépense que le produit -d'un arpent & demi de terre sera peut-être plus robuste & plus brave que -celui qui dépense le produit de cinq à dix arpens. Voilà, ce me semble, -assez d'inductions pour faire sentir que le nombre des Habitans, dans un -Etat, dépend des moïens de subsister; & comme les moïens de subsistance -dépendent de l'application & des usages qu'on fait des terres, & que ces -usages dépendent des volontés, du goût & de la façon de vivre des -Propriétaires de terres principalement, il est clair que la -multiplication ou le décroissement des Peuples dépendent d'eux. - -La multiplication des Hommes peut être portée au plus loin dans les Païs -où les Habitans se contentent de vivre le plus pauvrement & de dépenser -le moins de produit de la terre; mais dans les Païs où tous les Païsans -& Laboureurs sont dans l'habitude de manger souvent de la viande, & de -boire du vin, ou de la biere, &c. on ne sauroit entretenir tant -d'Habitans. - -Le Chevalier Guille Petty, & après lui M. Davenent, Inspecteurs des -Douanes en Angleterre, semblent s'éloigner beaucoup des voies de la -nature, lorsqu'ils tâchent de calculer la propagation des Hommes, par -des progressions de génération depuis le premier Pere Adam. Leurs -calculs semblent être purement imaginaires & dressés au hasard. Sur ce -qu'ils ont pu observer de la propagation réelle dans certains cantons, -comment pourroient-ils rendre raison de la diminution de ces Peuples -innombrables qu'on voïoit autrefois en Asie, en Egypte, &c. même de -celle des Peuples de l'Europe? Si l'on voïoit, il y a dix-sept siecles, -vingt-six millions d'Habitans en Italie, qui présentement est réduite à -six millions pour le plus, comment pourra-t-on déterminer par les -progressions de M. King, que l'Angleterre qui contient aujourd'hui cinq -à six millions d'Habitans, en aura probablement treize millions dans un -certain nombre d'années? Nous voïons tous les jours que les Anglois, en -général, consomment plus de produit de terre que leurs Peres ne -faisoient, c'est le vrai moïen qu'il y ait moins d'Habitans que par le -passé. - -Les Hommes se multiplient comme des Souris dans une grange, s'ils ont le -moïen de subsister sans limitation; & les Anglois dans les Colonies -deviendront plus nombreux, à proportion, dans trois générations, qu'ils -ne seront en Angleterre en trente; parceque dans les Colonies ils -trouvent à défricher de nouveaux fonds de terre dont ils chassent les -Sauvages. - -Dans tous les Païs les Hommes ont eu en tout tems des guerres pour les -terres, & pour les moïens de subsister. Lorsque les guerres ont détruit -ou diminué les Habitans d'un Païs, les Sauvages, & les Nations policées, -le repeuplent bientôt en tems de paix; sur-tout lorsque le Prince & les -Propriétaires de terres y donnent de l'encouragement. - -Un Etat qui a conquis plusieurs Provinces, peut acquerir, par les -tributs qu'il impose à ses Peuples vaincus, une augmentation de -subsistance pour ses Habitans. Les Romains tiroient une grande partie de -la leur, d'Egypte, de Sicile & d'Afrique, & c'est ce qui faisoit que -l'Italie contenoit tant d'Habitans alors. - -Un Etat, où il se trouve des Mines, qui a des Manufactures où il se fait -des ouvrages qui ne demandent pas beaucoup de produit de terre pour leur -envoi dans les Païs étrangers, & qui en retire, en échange, beaucoup de -denrées & de produit de terre, acquert une augmentation de fond pour la -subsistance de ses Sujets. - -Les Hollandois échangent leur travail, soit dans la Navigation, soit -dans la Pêche ou les Manufactures, avec les Etrangers généralement, -contre le produit des terres. La Hollande sans cela ne pourroit -entretenir de son fond la moitié de ses Habitans. L'Angleterre tire de -l'Etranger des quantités considérables de Bois, de Chanvres, & d'autres -matériaux ou produits de terre, & consomme beaucoup de vins qu'elle paie -en Mines, Manufactures, &c. Cela épargne chez eux une grande quantité de -produits de terre; & sans ces avantages, les Habitans en Angleterre, sur -le pié de la dépense qu'on y fait pour l'entretien des Hommes, ne -pourroient être si nombreux qu'ils le sont. Les Mines de Charbon y -épargnent plusieurs millions d'arpens de terre, qu'on seroit obligé sans -cela d'emploïer à produire des Bois. - -Mais tous ces avantages sont des raffinemens & des cas accidentels, que -je ne considere ici qu'en passant. La voie naturelle & constante, -d'augmenter les Habitans d'un Etat, c'est de leur y donner de l'emploi, -& de faire servir les terres à produire de quoi les entretenir. - -C'est aussi une question qui n'est pas de mon sujet de savoir s'il vaut -mieux avoir une grande multitude d'Habitans pauvres & mal entretenus, -qu'un nombre moins considérable, mais bien plus à leur aise; un million -d'Habitans qui consomment le produit de six arpens par tête, ou quatre -millions qui vivent de celui d'un arpent & demi. - - - - -CHAPITRE XVI. - -_Plus il y a de travail dans un Etat, & plus l'Etat est censé riche -naturellement._ - - -Par un long calcul fait dans le Supplément, il est facile à voir que le -travail de vingt-cinq personnes adultes suffit pour procurer à cent -autres, aussi adultes, toutes les choses nécessaires à la vie, suivant -la consommation de notre Europe. Dans ces calculs, il est vrai, la -nourriture, l'habillement, le logement, &c. sont grossiers & peu -travaillés; mais l'aisance & l'abondance s'y trouvent. On peut présumer -qu'il y a un bon tiers des Habitans d'un Etat trop jeunes ou trop vieux -pour le travail journalier, & encore une sixieme partie composée de -Propriétaires de terres, de Malades, & de différentes espéces -d'Entrepreneurs, qui ne contribuent point, par le travail de leurs -mains, aux différens besoins des Hommes. Tout cela fait une moitié des -Habitans qui sont sans travail, ou du moins sans le travail dont il -s'agit. Ainsi, si vingt-cinq personnes font tout le travail nécessaire -pour l'entretien de cent autres, il restera vingt-cinq personnes, en -cent, qui sont en état de travailler & qui n'auront rien à faire. - -Les Gens de guerre, & les Domestiques dans les Familles aisées, feront -une partie de ces vingt-cinq personnes; & si on emploie tous les autres -à raffiner, par un travail additionnel, les choses nécessaires à la vie, -comme à faire du linge fin, des draps fins, &c. l'Etat sera censé riche -à proportion de cette augmentation de travail, quoiqu'elle n'ajoute rien -à la quantité des choses nécessaires à la subsistance & à l'entretien -des Hommes. - -Le travail donne un surcroît de goût à la nourriture & à la boisson. Une -Fourchette, un Couteau, &c. travaillés finement sont plus estimés que -ceux qui sont travaillés grossierement & à la hâte: on en peut dire -autant d'une Maison, d'un lit, d'une table, & généralement de tout ce -qui est nécessaire aux commodités de la vie. - -Il est vrai qu'il est assez indifférent dans un Etat, qu'on soit dans -l'usage de porter de gros draps, ou des draps fins, si les uns & les -autres sont également durables, & qu'on y mange délicatement, ou -grossierement, si l'on suppose qu'on en ait assez & qu'on se porte bien; -attendu que le boire, le manger, l'habillement, &c. se consument -également, soit qu'on les prépare proprement ou grossierement, & qu'il -ne reste rien dans l'Etat de ces espéces de richesses. - -Mais il est toujours vrai de dire que les Etats, où l'on porte de beaux -draps, de beau linge, &c., & où l'on mange proprement & délicatement, -sont plus riches & plus estimés que ceux où tout cela est grossier; & -même que les Etats où l'on voit plus d'Habitans, vivant de la façon des -premiers, sont plus estimés que ceux où l'on en voit moins, à -proportion. - -Mais si l'on emploïoit les vingt-cinq personnes, en cent, dont nous -avons parlé, à procurer des choses durables, comme à tirer des Mines le -Fer, le Plomb, l'Etaim, le Cuivre, &c. & à les travailler pour en faire -des outils & des instrumens pour la commodité des Hommes, des vases, de -la vaisselle, & d'autres choses utiles, qui durent beaucoup plus que -ceux qu'on peut faire de terre, l'Etat n'en paroîtra pas seulement plus -riche, mais le sera réellement. - -Il le sera sur-tout, si l'on emploie ces Habitans à tirer, du sein de la -Terre, de l'Or & de l'Argent, qui sont des Métaux non-seulement -durables, mais pour ainsi dire, permanens, que le feu même ne sauroit -consumer, qui sont généralement reçus, comme la mesure des valeurs, & -qu'on peut éternellement échanger pour tout ce qui est nécessaire dans -la vie: & si ces Habitans travaillent à attirer l'or & l'argent dans -l'Etat, en échange des Manufactures & des ouvrages qu'ils y font & qui -sont envoïés dans les Païs étrangers, leur travail sera également utile, -& ameliorera réellement l'Etat. - -Car le point, qui semble déterminer la grandeur comparative des Etats, -est le corps de réserve qu'ils ont, au-delà de la consommation annuelle, -comme les Magasins de draps, de linge, de blés, &c. pour servir dans les -années stériles, en cas de besoin, ou de guerre. Et d'autant que l'or & -l'argent peuvent toujours acheter tout cela des Ennemis même de l'Etat, -le vrai Corps de réserve d'un Etat est l'or & l'argent, dont la plus -grande ou la plus petite quantité actuelle détermine nécessairement la -grandeur comparative des Roïaumes & des Etats. - -Si on est dans l'habitude d'attirer l'or & l'argent de l'Etranger par -l'exportation des denrées & des produits de l'Etat, comme des blés, des -vins, des laines, &c. cela ne laissera pas d'enrichir l'Etat aux dépens -du décroissement des Peuples; mais si on attire l'or & l'argent de -l'Etranger, en échange du travail des Habitans, comme des Manufactures & -des ouvrages où il entre peu de produit de terre, cela enrichira cet -Etat utilement & essentiellement. Il est vrai que dans un grand Etat on -ne sauroit emploïer les vingt-cinq personnes en cent, dont nous avons -parlé, pour faire des Ouvrages qui puissent être consommés chez -l'Etranger. Un million d'Hommes feront plus de draps, par exemple, qu'il -n'en sera consommé annuellement dans toute la Terre commerçante; -parceque le gros des Habitans de chaque Païs est toujours habillé du crû -du Païs: & rarement trouvera-t-on en aucun Etat cent mille personnes -emploïées pour l'habillement des Etrangers; comme on peut voir au -Supplément, par rapport à l'Angleterre, qui de toutes les Nations de -l'Europe, est celle qui fournit le plus d'étoffes aux Etrangers. - -Afin que la consommation des Manufactures d'un Etat devienne -considérable chez l'Etranger, il faut les rendre bonnes & estimables par -une grande consommation dans l'intérieur de l'Etat; il faut y décréditer -toutes les Manufactures Etrangeres, & y donner beaucoup d'emploi aux -Habitans. - -Si on ne trouvoit pas assez d'emploi pour occuper les vingt-cinq -personnes, en cent, à des choses utiles & avantageuses à l'Etat, je ne -trouverois pas d'inconvenient qu'on y encourageât le travail qui ne sert -qu'à l'ornement ou à l'amusement. L'Etat n'est pas moins censé riche, -par mille babioles qui regardent l'ajustement des Dames, & même des -Hommes, & qui servent aux jeux & aux divertissemens qu'on y voit, que -par les ouvrages qui sont utiles & commodes. Diogene, au siege de -Corinthe, se mit, dit-on, à rouler son tonneau, afin de ne pas paroître -oisif, pendant que tout le monde étoit occupé; & nous avons aujourd'hui -des Sociétés entieres, tant d'Hommes que de Femmes, qui s'occupent de -travaux & d'exercices aussi inutiles à l'Etat, que celui de Diogene. -Pour peu que le travail d'un Homme apporte d'ornement ou même -d'amusement dans un Etat, il vaut la peine d'être encouragé; à moins que -cet Homme ne trouve moïen de s'emploïer utilement. - -C'est toujours le génie des Propriétaires de terres qui encourage ou -décourage les différentes occupations des Habitans & les différens -genres de travail que ceux-ci imaginent. - -L'exemple du Prince, qui est suivi de sa Cour, est ordinairement capable -de déterminer le génie & les goûts des autres Propriétaires de terres -généralement; & l'exemple de ceux-ci influe naturellement sur tous les -ordres subalternes. Ainsi il n'est pas douteux qu'un Prince ne puisse -par le seul exemple, & sans aucune contrainte, donner telle tournure -qu'il voudra au travail de ses Sujets. - -Si chaque Propriétaire, dans un Etat, n'avoit qu'une petite portion de -terre, semblable à celle qu'on laisse ordinairement à la conduite d'un -seul Fermier, il n'y auroit presque point de Ville; & les Habitans -seroient plus nombreux & l'Etat seroit bien riche, si chacun de ces -Propriétaires occupoit à quelque travail utile les Habitans que sa terre -nourrit. - -Mais lorsque les Seigneurs ont de grandes possessions de terres, ils -entraînent nécessairement le luxe & l'oisiveté. Qu'un Abbé, à la tête de -cinquante Moines, vive du produit de plusieurs belles Terres, ou qu'un -Seigneur, qui a cinquante Domestiques, & des Chevaux, qu'il n'entretient -que pour le servir, vive de ces terres, cela seroit indifférent à -l'Etat, s'il pouvoit demeurer dans une paix constante. - -Mais un Seigneur avec sa suite & ses Chevaux est utile à l'Etat en tems -de guerre; il peut toujours être utile dans la Magistrature & pour -maintenir l'ordre dans l'Etat en tems de paix; & en toute situation il y -est d'un grand ornement: au lieu que les Moines ne sont, comme on dit, -d'aucune utilité ni d'aucun ornement en paix ni en guerre, en deçà du -Paradis. - -Les Couvens des Mandians sont bien plus pernicieux à un Etat, que ceux -des Moines rentés. Les derniers ne font d'autre tort ordinairement, que -d'occuper des terres, qui serviroient à fournir à l'Etat des Officiers & -des Magistrats; au lieu que les Mandians, qui sont eux-mêmes sans aucun -travail utile, interrompent souvent & empêchent le travail des autres -Habitans. Ils tirent des pauvres gens en charités la subsistance qui -doit les fortifier dans leur travail. Ils leur font perdre beaucoup de -tems en conversations inutiles; sans parler de ceux qui s'intriguent -dans les Familles, & de ceux qui sont vicieux. L'expérience fait voir -que les Etats qui ont embrassé le Protestantisme, & qui n'ont ni Moines -ni Mandians, en sont devenus visiblement plus puissants. Ils jouissent -aussi de l'avantage d'avoir supprimé un grand nombre de Fêtes qu'on -chomme dans les païs Catholiques romains, & qui diminuent le travail des -Habitans, de près d'une-huitieme partie de l'année. - -Si l'on vouloit tirer parti de tout dans un Etat, on pourroit, ce me -semble, y diminuer le nombre des Mandians en les incorporant dans la -Moinerie, à mesure qu'il y arriveroit des vacances ou des morts; sans -interdire ces retraites à ceux qui ne pourroient pas donner des -échantillons de leur habileté dans les Sciences spéculatives, qui sont -capables d'avancer les Arts en pratique, c'est-à-dire, dans quelque -partie des Mathématiques. Le célibat des Gens d'église n'est pas si -désavantageux qu'on le croit vulgairement, suivant ce qu'on a établi -dans le Chapitre précédent; mais leur fainéantise est très nuisible. - - - - -CHAPITRE XVII. - -_Des Métaux & des Monnoies, & particulierement de l'or & de l'argent._ - - -Comme la terre produit plus ou moins de blé, suivant sa fertilité & le -travail qu'on y met; de même les Mines de fer, de plomb, d'étaim, d'or, -d'argent, &c., produisent plus ou moins de ces Métaux, suivant la -richesse de ces Mines & la quantité & la qualité du travail qu'on y met, -soit pour creuser la terre, soit pour faire écouler les eaux, pour -fondre & affiner, &c. Le travail des Mines d'argent est cher par rapport -à la mortalité des Hommes qu'il cause, attendu qu'on ne passe guere cinq -ou six ans dans ce travail. - -La valeur réelle ou intrinseque des Métaux, comme de toutes choses, est -proportionnée à la terre & au travail nécessaires à leur production. La -dépense de la terre, pour cette production n'est considérable qu'autant -que le Propriétaire de la Mine pourroit obtenir un profit par le travail -des Mineurs, lorsque les veines s'en trouvent plus riches qu'à -l'ordinaire. La terre nécessaire pour l'entretien des Mineurs & des -Travailleurs, c'est-à-dire, le travail de la Mine fait souvent l'article -principal, & souvent la ruine, de l'Entrepreneur. - -La valeur des métaux au Marché, de même que de toutes les marchandises -ou denrées, est tantôt au-dessus, tantôt au-dessous, de la valeur -intrinseque, & varie à proportion de leur abondance ou de leur rareté, -suivant la consommation qui s'en fait. - -Si les Propriétaires de terres, & les autres Ordres subalternes d'un -Etat qui les imitent, rejettoient l'usage de l'étaim & du cuivre, dans -la supposition, quoique fausse, que ces Métaux sont nuisibles à la -santé, & s'ils se servoient universellement de vaisselle & de batterie -de terre, ces Métaux seroient à vil prix, dans les Marchés & on -discontinueroit le travail qu'on conduisoit pour les tirer de la Mine. -Mais comme ces Métaux sont trouvés utiles, & qu'on s'en sert dans les -usages de la vie, ils auront toujours au Marché, une valeur qui -correspondra à leur abondance ou rareté, & à la consommation qui s'en -fera; & on en tirera toujours de la Mine, pour remplacer la quantité qui -en périt dans l'usage journalier. - -Le Fer est non-seulement utile pour les usages de la vie commune, mais -on pourroit dire qu'il est en quelque façon nécessaire; & si les -Amériquains, qui ne s'en servoient pas avant la découverte de leur -Continent, en avoient découvert des Mines & en eussent connu les usages, -il n'est pas douteux qu'ils n'eussent travaillé à la production de ce -métal, quelques frais qu'il leur en eût couté. - -L'or & l'argent peuvent non-seulement servir aux mêmes usages que -l'étaim & le cuivre, mais encore à la plûpart des usages qu'on fait du -plomb & du fer. Ils ont encore cet avantage par-dessus les autres -métaux, que le feu ne les consume pas, & ils sont si durables qu'on peut -les regarder comme des corps permanens: il n'est donc pas étonnant que -les Hommes, qui ont trouvé les autres métaux utiles, aient estimé l'or & -l'argent, avant même qu'on s'en servît dans le troc. Les Romains les -éstimoient dès la fondation de Rome, & néanmoins ils ne s'en sont servis -pour monnoie, que cinq cens ans après. Peut-être que toutes les autres -Nations en faisoient de même, & qu'elles n'adopterent ces métaux pour -monnoie que long-tems après qu'on s'en étoit servi pour les autres -usages ordinaires. Cependant nous trouvons par les plus anciens -Historiens que de tems immémorial on se servoit d'or & d'argent pour -monnoie dans l'Egypte & dans l'Asie; & nous apprenons dans la Genese -qu'on fabriquoit des monnoies d'argent du tems d'Abraham. - -Supposons maintenant que le premier argent fut trouvé dans une Mine du -Mont Niphates dans la Mésopotamie. Il est naturel de croire qu'un ou -plusieurs Propriétaires de terres, trouvant ce métal beau & utile, en -ont d'abord fait usage, & qu'ils ont encouragé volontiers le Mineur ou -l'Entrepreneur, d'en tirer d'avantage de la Mine, en lui donnant, en -échange de son travail & de celui de ses Assistans, autant de produit de -terre qu'il en falloit pour leur entretien. Ce Métal devenant de plus en -plus estimé dans la Mésopotamie, si les gros Propriétaires achetoient -des aiguieres d'argent, les ordres subalternes, selon leurs moïens ou -épargnes, pouvoient acheter des gobelets d'argent; & l'Entrepreneur de -la Mine, voïant un débit constant de sa marchandise, lui donna sans -doute une valeur proportionnée à sa qualité ou à son poids contre les -autres denrées ou marchandises qu'il recevoit en échange. Tandis que -tous les Habitans regardoient ce métal comme une chose précieuse & -durable, & s'efforçoient d'en posseder quelques pieces, l'Entrepreneur, -qui seul en pouvoit distribuer, étoit en quelque façon maître d'exiger -en échange une quantité arbitraire des autres denrées & marchandises. - -Supposons encore qu'on découvrit au-delà de la Riviere du Tigris, & par -conséquent hors de la Mésopotamie, une nouvelle Mine d'argent, dont les -veines se trouverent incomparablement plus riches & plus abondantes que -celles du Mont Niphates, & que le travail de cette nouvelle Mine, d'où -les eaux s'écouloient facilement, étoit bien moindre que celui de la -premiere. - -Il est bien naturel de croire que l'Entrepreneur de cette nouvelle Mine -étoit en état de fournir de l'argent à bien plus bas prix, que celui du -Mont Niphates; & que les Habitans de la Mésopotamie, qui désiroient de -posseder des pieces & des ouvrages d'argent, trouvoient mieux leur -compte de transporter leurs marchandises hors du Païs, & de les donner à -l'Entrepreneur de la nouvelle Mine en échange de ce métal, que d'en -prendre de l'Entrepreneur ancien. Celui-ci, se trouvant moins de débit, -diminuoit nécessairement son prix; mais le nouvel Entrepreneur baissant -à proportion le sien, l'ancien Entrepreneur devoit nécessairement cesser -son travail, & alors le prix de l'argent, contre les autres marchandises -& denrées, se regloit nécessairement sur celui qu'on y mettoit à la -nouvelle Mine. L'argent coutoit donc moins alors aux Habitans au-delà du -Tigris, qu'à ceux de la Mésopotamie, puisque ceux-ci étoient obligés de -faire les frais d'un long transport de leurs denrées & de leurs -marchandises pour acquerir de l'argent. - -On peut aisément concevoir que lorsqu'on eut trouvé plusieurs Mines -d'argent, & que les Propriétaires de terres eurent pris goût à ce métal, -ils furent imités par les autres Ordres; & que les pieces & morceaux -d'argent, lors même qu'ils n'étoient pas mis en oeuvre, furent -recherchés avec empressement, parceque rien n'étoit plus facile que d'en -faire tels ouvrages qu'on vouloit, à proportion de la quantité & du -poids qu'on en avoit. Comme ce métal étoit estimé au moins suivant la -valeur qu'il coutoit pour sa production, quelques gens qui en -possedoient, se trouvant dans quelques nécessités, pouvoient le mettre -en gage pour emprunter les choses dont ils avoient besoin, & même le -vendre ensuite tout-à-fait: de-là est venue l'habitude d'en regler la -valeur à proportion de sa quantité, c'est-à-dire de son poids, contre -toutes les denrées & marchandises. Mais comme on peut allier avec -l'argent, le fer, le plomb, l'étaim, le cuivre, &c., qui sont des métaux -moins rares, & qu'on tire des Mines avec moins de frais, le troc de -l'argent étoit sujet à beaucoup de tromperie, & cela fit que plusieurs -Roïaumes ont établi des Hôtels-de-Monnoie pour certifier, par une -fabrication publique, la veritable quantité d'argent que contient chaque -piece, & pour rendre aux Particuliers qui y portent des barres ou -lingots d'argent, la même quantité en pieces portant une empreinte ou -certificat de la quantité véritable d'argent qu'elles contiennent. - -Les frais de ces certificats ou fabrications sont païés quelquefois par -le Public ou par le Prince, c'est la méthode qu'on suivoit anciennement -à Rome, & aujourd'hui en Angleterre; quelquefois les Porteurs des -matieres d'argent supportent les frais de la fabrication, comme c'est -l'usage en France. - -On ne trouve presque jamais l'argent pur dans les Mines. Les Anciens ne -savoient pas même l'art de l'affiner dans la derniere perfection. Ils -fabriquoient toujours leurs Monnoies d'argent sur le fin; & cependant -celles qui nous restent des Grecs, des Romains, des Juifs & des -Asiatiques, ne se trouvent jamais de la derniere finesse. Aujourd'hui on -est plus habile: on a le secret de rendre l'argent pur. Les différentes -manieres de l'affiner ne sont point de mon sujet: plusieurs Auteurs en -ont traité, & entr'autres, M. Boizard. Je remarquerai seulement qu'il y -a beaucoup de frais à faire pour affiner l'argent, & que c'est la raison -pour laquelle on préfere une once d'argent pur, par exemple, à deux -onces d'argent qui contiennent une moitié de cuivre ou d'autre alloi. Il -en coute pour détacher cet alloi & pour tirer l'once d'argent réel qui -est dans ces deux onces, au lieu que par une simple fonte on peut allier -tout autre métal avec l'argent, en telle proportion qu'on veut. Si on -allie quelquefois le cuivre avec l'argent pur, ce n'est que pour le -rendre plus malléable, & plus propre pour les ouvrages qu'on en fait. -Mais dans l'estimation de tout argent, le cuivre ou l'alliage n'est -compté pour rien, & on ne considere que la quantité d'argent réel & -véritable. C'est pour cela qu'on fait toujours un essai pour connoître -cette quantité d'argent véritable. - -Faire l'essai, n'est autre chose qu'affiner un petit morceau de la barre -d'argent, par exemple, qu'on veut essaïer, pour savoir combien elle -contient de véritable argent, & pour juger de toute la barre par ce -petit morceau. On coupe donc un petit morceau de la barre, de douze -grains par exemple, & on le pese exactement dans des balances qui sont -si justes qu'il ne faut quelquefois que la millieme partie d'un grain -pour les faire trébucher. Ensuite on l'affine par l'eau-forte, ou par le -feu, c'est-à-dire, on en détache le cuivre ou l'alliage. Lorsque -l'argent est pur on le repese dans la même balance, & si le poids se -trouve alors de onze grains, au lieu de douze qu'il y avoit, l'Essaïeur -dit que la barre est de onze _deniers de fin_, c'est-à-dire, qu'elle -contient onze parties d'argent véritable, & une douzieme partie de -cuivre ou d'alloi. Ce qui se comprendra encore plus facilement par ceux -qui auront la curiosité de voir ces affinages. Il n'y a point d'autre -mystere. L'essai de l'or se fait de même, avec cette seule différence, -que les dégrés de finesse de l'or se divisent en vingt-quatre parties, -qu'on appelle _Karats_, à cause que l'or est plus précieux; & ces Karats -sont divisés en trente-deuxiemes, au lieu qu'on ne divise les dégrés de -finesse de l'argent qu'en douze parties qu'on appelle deniers, & ces -deniers en vingt-quatre grains chacun. - -L'usage a consacré à l'or & à l'argent le terme de valeur intrinseque, -pour désigner & pour signifier la quantité d'or ou d'argent véritable -que la barre de matiere contient: cependant dans cet essai je me suis -toujours servi du terme de valeur intrinseque, pour fixer la quantité de -terre & du travail qui entre dans la production des choses, n'aïant pas -trouvé de terme plus propre pour exprimer ma pensée. Au reste je ne -donne cet avertissement, qu'afin qu'on ne s'y trompe pas; & lorsqu'il ne -sera pas question d'or & d'argent, le terme sera toujours bon, sans -aucune équivoque. - -Nous avons vu que les métaux, tels que l'or, l'argent, le fer, &c. -servent à plusieurs usages, & qu'ils ont une valeur réelle, -proportionnée à la terre & au travail qui entrent dans leur production. -Nous verrons dans la seconde partie de cet essai, que les Hommes ont été -obligés par nécessité, de se servir d'une mesure commune, pour trouver -dans le troc la proportion & la valeur des denrées & des marchandises -dont ils vouloient faire échange. Il n'est question que de voir quelle -doit être la denrée ou la marchandise qui est la plus propre pour cette -mesure commune; & si ce n'a pas été la nécessité, & non le goût, qui a -fait donner cette préférence, à l'or, à l'argent & au cuivre, dont on se -sert généralement aujourd'hui pour cet usage. - -Les denrées ordinaires, telles que les grains, les vins, la viande, &c., -ont bien une valeur réelle, & servent aux usages de la vie; mais elles -sont toutes périssables, & même incommodes pour le transport, & par -conséquent peu propres pour servir de mesure commune. - -Les marchandises, c'est-à-dire, les draps, les linges, les cuirs, &c. -sont périssables aussi, & ne peuvent se subdiviser sans changer en -quelque chose leur valeur pour les usages des Hommes; elles -occasionnent, comme les denrées, beaucoup de frais pour le transport; -elles demandent même de la dépense pour les garder: par conséquent elles -sont peu propres pour servir de mesure commune. - -Les diamans, & les autres pierres précieuses, quand elles n'auroient pas -une valeur intrinseque, & qu'elles seroient estimées seulement par goût, -seroient propres pour servir de mesure commune, si elles n'étoient pas -reconnoissables, & si elles pouvoient se subdiviser sans déchet. Mais -avec ces défauts & celui qu'elles ont de n'être pas propres pour -l'utilité, elles ne peuvent servir de mesure commune. - -Le fer, qui est toujours utile & assez durable, ne serviroit pas mal, si -on n'en avoit pas d'autres plus propres. Il se consume par le feu; & par -sa quantité il se trouve de trop grand volume. On s'en servoit depuis -Lycurgue jusqu'à la Guerre du Pelopponese: mais comme sa valeur étoit -nécessairement reglée sur l'intrinseque ou à proportion de la terre & du -travail qui entroit dans sa production, il en falloit une grande -quantité pour une petite valeur. Ce qu'il y avoit de bisare, c'est qu'on -en gâtoit la qualité, par le vinaigre, pour le rendre incapable de -servir aux usages de l'homme, & pour le conserver seulement pour le -troc: ainsi il ne pouvoit servir qu'au seul Peuple austere de Sparte, & -n'a pû même continuer chez eux, dès qu'ils ont étendu leur communication -avec les autres Païs. Pour ruiner les Lacédémoniens, il ne falloit que -trouver de riches Mines de fer, en faire de la monnoie semblable à la -leur, & tirer en échange leurs denrées & leurs marchandises, tandis -qu'ils ne pouvoient rien échanger avec l'Etranger, contre leur fer gâté. -Aussi ne s'attachoient-ils alors à aucun commerce avec l'Etranger, -s'occupant uniquement à la Guerre. - -Le plomb & l'étaim ont le même désavantage de volume, que le fer, & ils -sont périssables par le feu: mais dans un cas de nécessité, ils ne -serviroient pas mal pour le troc, si le cuivre n'y étoit pas plus propre -& plus durable. - -Le cuivre seul servoit de monnoie aux Romains, jusqu'à l'an 484 de la -Fondation de Rome; & en Suede, on s'en sert encore aujourd'hui même, -dans les gros paiemens: cependant il est de trop gros volume pour les -paiemens considérables, & les Suédois mêmes aiment mieux être païés en -or & en argent, qu'en cuivre. - -Dans les Colonies d'Amérique, on s'est servi de Tabac, de Sucre & de -Cacao pour monnoie; mais ces marchandises, sont de trop grand volume, -périssables & inégales dans leur bonté; par conséquent elles sont peu -propres pour servir de monnoie ou de mesure commune des valeurs. - -L'or & l'argent seuls sont de petit volume, d'égale bonté, faciles à -transporter, à subdiviser sans déchet, commodes à garder, beaux & -brillans dans les ouvrages qu'on en fait, & durables presque jusqu'à -l'éternité. Tous ceux, qui se sont servis d'autre chose pour monnoie, en -reviennent nécessairement à celle-ci, dès qu'ils en peuvent acquerir -assez pour le troc. Il n'y a que dans le plus bas troc, que l'or & -l'argent sont incommodes: pour la valeur d'un liard ou d'un denier, les -pieces d'or & même d'argent, seroient trop petites pour être maniables. -On dit que les Chinois dans les petits échanges coupoient avec des -ciseaux, à de minces lames d'argent, de petites pieces qu'ils pesoient. -Mais depuis leur commerce avec l'Europe, ils commencent à se servir de -cuivre dans ces occasions. - -Il n'est donc pas étonnant que toutes les Nations soient parvenues à se -servir d'or & d'argent pour monnoie ou pour la mesure commune des -valeurs, & de cuivre pour les petits échanges. L'utilité & le besoin les -y ont déterminées, & non le goût ni le consentement. L'argent demande un -grand travail, & un travail bien cher, pour sa production. Ce qui cause -la cherté des Mineurs d'argent, c'est qu'ils ne vivent guere plus de -cinq à six ans dans ce travail qui cause une grand mortalité; de maniere -qu'une petite piece d'argent correspond à autant de terre & de travail, -qu'une grosse piece de cuivre. - -Il faut que la monnoie ou la mesure commune des valeurs corresponde, -réellement & intrinsequement, en prix de terre & de travail, aux choses -qu'on en donne en troc. Sans cela elle n'auroit qu'une valeur -imaginaire. Par exemple, si un Prince ou une République donnoient cours -dans l'Etat à quelque chose qui n'eût point une telle valeur réelle & -intrinseque, non-seulement les autres Etats ne la recevroient pas sur ce -pié là, mais les Habitans mêmes la rejetteroient, lorsqu'ils -s'appercevroient du peu de valeur réelle. Lorsque les Romains vers la -fin de la premiere Guerre Punique, voulurent donner à des _as_ de cuivre -du poids de deux onces la même valeur qu'avoient auparavant les _as_ du -poids d'une livre ou de douze onces; cela ne put pas se soutenir -long-tems dans le troc. Et l'on voit dans l'Histoire de tous les tems, -que lorsque les Princes ont affoibli leurs monnoies en conservant la -même valeur numéraire, toutes les marchandises & les denrées ont encheri -dans la proportion de l'affoiblissement des monnoies. - -M. Locke dit que le consentement des Hommes a donné une valeur à l'or & -à l'argent. On n'en peut pas douter, puisque la nécessité absolue n'y a -point eu de part. C'est le même consentement qui a donné, & qui donne -tous les jours, une valeur à la dentelle, au linge, aux draps fins, au -cuivre, & autres métaux. Les Hommes, à parler absolument, pourroient -subsister sans tout cela. Mais il n'en faut pas conclure que toutes ces -choses n'aient qu'une valeur imaginaire. Elles en ont une, à proportion -de la terre & du travail qui entrent dans leur production. L'or & -l'argent, comme les autres marchandises & comme les denrées, ne peuvent -être tirés qu'avec des frais proportionnés à la valeur qu'on leur donne -à-peu-près; & quelque chose que les Hommes produisent par leur travail, -il faut que ce travail fournisse leur entretien. C'est le grand principe -qu'on entend tous les jours de la bouche même des petites Gens qui -n'entrent point dans nos spéculations, & qui vivent de leur travail ou -de leurs entreprises. _Il faut que tout le monde vive._ - - -_Fin de la premiere Partie._ - - - - -ESSAI - -SUR LA NATURE - -DU - -COMMERCE - -EN GÉNÉRAL. - -_SECONDE PARTIE._ - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -_Du Troc._ - - -On a essaïé de prouver, dans la Partie précédente, que la valeur réelle -de toutes les choses à l'usage des Hommes, est leur proportion à la -quantité de terre emploïée pour leur production & pour l'entretien de -ceux qui leur ont donné la forme. Dans cette seconde Partie, après avoir -fait une recapitulation des différens dégrés de bonté de la terre dans -plusieurs Contrées, & des diverses especes de denrées qu'elle peut -produire avec plus d'abondance selon sa qualité intrinseque, & après -avoir supposé l'établissement des Bourgs & de leurs Marchés pour la -facilité de la vente de ces denrées, on démontrera, par la comparaison -des échanges qui se pourroient faire, en vin contre du drap, en blé -contre des souliers, des chapeaux, &c., & par la difficulté que -causeroit le transport de ces différentes denrées ou marchandises, -l'impossibilité qu'il y avoit à statuer leur valeur intrinseque -respective, & la nécessité absolue où les Hommes se sont trouvés de -chercher un être de facile transport, non corruptible, & qui pût avoir -dans son poids une proportion, ou une valeur, égale aux différentes -denrées & aux marchandises, tant nécessaires que commodes. De-là est -venu le choix de l'Or & de l'Argent pour le gros commerce, & du cuivre -pour le bas trafic. - -Ces métaux sont non-seulement durables, de facile transport, mais encore -correspondent à un grand emploi de superficie de terre pour leur -production, ce qui leur donne la valeur réelle qu'on cherchoit, pour -avoir un équivalent. - -M. Locke, qui ne s'est attaché qu'aux prix des Marchés, comme tous les -autres Ecrivains Anglois qui ont travaillé sur cette matiere, établit -que la valeur de toutes choses est proportionnée à leur abondance ou à -leur rareté, & à l'abondance ou à la rareté de l'argent contre lequel on -les échange. On sait en général que le prix des denrées & des -Marchandises a été augmenté en Europe, depuis qu'on y a apporté des -Indes occidentales, une si grande quantité d'argent. - -Mais j'estime qu'il ne faut pas croire en général que le prix des choses -au Marché doive être proportionné à leur quantité & à celle de l'argent -qui circule actuellement dans le lieu, parceque les denrées & les -marchandises, qu'on transporte pour être vendues ailleurs, n'influent -pas sur le prix de celles qui restent. Par exemple, si dans un Bourg où -il y a deux fois plus de blé qu'on n'y en consume, on comparoit cette -quantité entiere à la quantité d'argent, le blé seroit plus abondant à -proportion, que l'argent qu'on destine à l'acheter; cependant le prix du -marché se soutiendra, tout de même que s'il n'y avoit que la moitié de -cette quantité de blé, parceque l'autre moitié peut, & même doit, être -envoïée dans la Ville, & que les frais de voiture se trouveront dans le -prix de la Ville, qui est toujours plus haut à proportion que celui du -Bourg. Mais, hors le cas de l'esperance de vendre à un autre Marché, -j'estime que l'idée de M. Locke est juste dans le sens du Chapitre -suivant & non autrement. - - - - -CHAPITRE II. - -_Des prix des Marchés._ - - -Supposons les Bouchers d'un côté & les Acheteurs de l'autre. Le prix de -la viande se déterminera après quelques altercations; & une livre de -Boeuf sera à-peu-près en valeur à une piece d'argent, comme tout le -Boeuf, qu'on expose en vente au Marché, est à tout l'argent qu'on y -apporte pour acheter du Boeuf. - -Cette proportion se regle par l'altercation. Le Boucher soutient son -prix sur le nombre d'acheteurs qu'il voit; les Acheteurs, de leur côté, -offrent moins selon qu'ils croient que le Boucher aura moins de débit: -le prix reglé par quelques-uns est ordinairement suivi par les autres. -Les uns sont plus habiles à faire valoir leur marchandise, les autres -plus adroits à la décréditer. Quoique cette méthode de fixer les prix -des choses au Marché n'ait aucun fondement juste ou géométrique, -puisqu'elle dépend souvent de l'empressement ou de la facilité d'un -petit nombre d'Acheteurs, ou de Vendeurs; cependant il n'y a pas -d'apparence qu'on puisse y parvenir par aucune autre voie plus -convenable. Il est constant que la quantité des denrées ou des -marchandises mises en vente, proportionnée à la demande ou à la quantité -des Acheteurs, est la base sur laquelle on fixe, ou sur laquelle on -croit toujours fixer, les prix actuels des Marchés; & qu'en général, ces -prix ne s'écartent pas beaucoup de la valeur intrinseque. - -Autre supposition. Plusieurs Maîtres d'hôtels ont reçu l'ordre, dans la -premiere saison, d'acheter des Pois verds. Un Maître a ordonné l'achat -de dix litrons pour 60 liv. un autre de dix litrons pour 50 liv. un -troisieme en demande dix pour 40 l. & un quatrieme dix pour 30 l. Afin -que ces ordres puissent être exécutés, il faudroit qu'il y eût au Marché -quarante litrons de pois verds. Supposons qu'il ne s'y en trouve que -vingt: les Vendeurs voïant beaucoup d'Acheteurs soutiendront leur prix, -& les Acheteurs monteront jusqu'à celui qui leur est prescrit; de sorte -que ceux qui offrent 60 liv. pour dix litrons seront les premiers -servis. Les Vendeurs, voïant ensuite que personne ne veut monter -au-dessus de 50 liv. lâcheront les dix autres litrons à ce prix, mais -ceux qui avoient ordre de ne pas excéder 40 & 30 livres s'en -retourneront sans rien emporter. - -Si au lieu de quarante litrons, il s'en trouve quatre cens, -non-seulement les Maîtres d'hôtels auront les pois verds beaucoup -au-dessous des sommes qui leur étoient prescrites, mais les Vendeurs, -pour être préférés les uns aux autres par le petit nombre d'Acheteurs, -baisseront leurs pois verds, à-peu-près à leur valeur intrinseque, & -dans ce cas plusieurs Maîtres d'hôtels qui n'avoient point d'ordre en -acheteront. - -Il arrive souvent que les Vendeurs, en voulant trop soutenir leur prix -au Marché, manquent l'occasion de vendre avantageusement leurs denrées, -ou leurs marchandises, & qu'ils y perdent. Il arrive aussi qu'en -soutenant ces prix ils pourront souvent vendre plus avantageusement un -autre jour. - -Les Marchés éloignés peuvent toujours influer sur les prix du Marché où -l'on est: si le blé est extrêmement cher en France, il haussera en -Angleterre & dans les autres Païs voisins. - - - - -CHAPITRE III. - -_De la circulation de l'Argent._ - - -C'est une idée commune en Angleterre qu'un Fermier doit faire trois -rentes. 1º. la rente principale & veritable qu'il paie au Propriétaire, -& qu'on suppose égale en valeur au produit du tiers de sa Ferme; une -seconde rente pour son entretien & celui des Hommes & des Chevaux dont -il se sert pour cultiver sa Ferme, & enfin une troisieme rente qui doit -lui demeurer, pour faire profiter son entreprise. - -On a généralement la même idée dans les autres Etats de l'Europe; -quoique dans quelques Etats, comme dans le Milanez, le Fermier donne au -Propriétaire la moitié du produit de sa terre au lieu du tiers; & que -plusieurs Propriétaires dans tous les Etats, tâchent d'affermer leurs -terres le plus haut qu'ils peuvent: mais lorsque cela se fait au-dessus -du tiers du produit, les Fermiers sont ordinairement bien pauvres. Je ne -doute pas que le Propriétaire Chinois ne retire de son Fermier plus des -trois quarts du produit de sa terre. - -Cependant lorsqu'un Fermier a des fonds pour conduire l'entreprise de sa -Ferme, le Propriétaire, qui lui donne sa Ferme pour le tiers du produit, -sera sûr de son paiement, & se trouvera mieux d'un tel marché, que s'il -donnoit sa Ferme à un plus haut prix à un Fermier gueux, au hasard de -perdre toute sa rente. Plus la Ferme sera grande & plus le Fermier sera -à son aise. C'est ce qui se voit en Angleterre, où les Fermiers sont -ordinairement plus aisés que dans les autres Païs où les Fermes sont -petites. - -La supposition donc que je suivrai dans cette recherche de la -circulation de l'argent sera que les Fermiers font trois rentes, & même -qu'ils dépensent la troisieme rente pour vivre plus commodement, au lieu -de l'épargner. C'est en effet le cas du plus grand nombre des Fermiers -de tous les Etats. - -Toutes les denrées de l'Etat, sortent, directement ou indirectement, des -mains des Fermiers, aussi-bien que tous les matériaux dont on fait de la -marchandise. C'est la terre qui produit toutes choses excepté le -Poisson; encore faut-il que les Pêcheurs qui prennent le Poisson soient -entretenus du produit de la terre. - -Il faut donc considerer les trois rentes du Fermier, comme les -principales sources, ou pour ainsi dire le premier mobile de la -circulation dans l'Etat. La premiere rente doit être païée au -Propriétaire, en argent comptant; pour la seconde & la troisieme rente -il faut de l'argent comptant pour le fer, l'étaim, le cuivre, le sel, le -sucre, les draps, & généralement pour toutes les marchandises de la -Ville qui sont consumées à la Campagne; mais tout cela n'excede guere la -sixieme partie du total, ou des trois Rentes. Pour ce qui est de la -nourriture & de la boisson des Habitans de la Campagne, il ne faut pas -nécessairement de l'argent comptant pour se la procurer. - -Le Fermier peut brasser sa biere, ou faire son vin sans dépenser -d'argent comptant, il peut faire son pain, tuer les Boeufs, les Moutons, -les Cochons, &c. qu'on mange à la Campagne; il peut païer en blés, en -viande & en boisson, la plûpart de ses Assistans, non-seulement -Manoeuvriers, mais encore Artisans de la Campagne, en évaluant ses -denrées au prix du Marché le plus proche, & le travail au prix ordinaire -du lieu. - -Les choses nécessaires à la vie sont la nourriture, le vêtement & le -logement. On n'a pas besoin d'argent comptant pour se procurer la -nourriture à la Campagne, comme on vient de l'expliquer. Si on y fait du -gros linge & de gros draps, si on y bâtit des Maisons, comme cela se -pratique souvent, le travail de tout cela peut se païer en troc par -evaluation, sans que l'argent comptant y soit nécessaire. - -Le seul argent comptant qui est nécessaire à la Campagne, sera donc -celui qu'il faut pour païer la rente principale du Propriétaire & les -marchandises que la Campagne tire nécessairement de la Ville, telles que -les couteaux, les cizeaux, les épingles, les aiguilles, les draps pour -quelques Fermiers ou autres gens aisés, la batterie de cuisine, la -vaisselle & généralement tout ce qu'on tire de la Ville. - -J'ai déja remarqué qu'on estime que la moitié des Habitans d'un Etat -demeure dans les Villes, & par conséquent que ceux des Villes dépensent -plus que la moitié du produit des terres. Il faut par conséquent de -l'argent comptant, non-seulement pour la rente du Propriétaire, qui -correspond au tiers du produit, mais aussi pour les marchandises de -Ville, consommées à la Campagne, qui peuvent correspondre à quelque -chose de plus qu'au sixieme du produit de la terre. Or un tiers & un -sixieme font la moitié du produit: par conséquent il faut que l'argent -comptant, qui circule à la Campagne, soit égal au moins à la moitié du -produit de la terre, au moïen de quoi l'autre moitié quelque chose -moins, peut se consommer à la Campagne, sans qu'il soit besoin d'argent -comptant. - -La circulation de cet argent se fait en ce que les Propriétaires -dépensent en détail, dans la Ville, les rentes que les Fermiers leur ont -païées en gros articles, & que les Entrepreneurs des Villes, comme les -Bouchers, les Boulangers, les Brasseurs, &c. ramassent peu-à-peu ce même -argent, pour acheter des Fermiers, en gros articles, les Boeufs, le blé, -l'orge, &c. Ainsi toutes les grosses sommes d'argent sont distribuées -par petites sommes, & toutes les petites sommes sont ensuite ramassées -pour faire des paiemens de grosses sommes aux Fermiers, directement ou -indirectement, & cet argent passe toujours en gage tant en gros qu'en -détail. - -Lorsque j'ai dit qu'il faut nécessairement pour la circulation de la -Campagne, une quantité d'argent, souvent égale en valeur à la moitié du -produit des terres, c'est la moindre quantité; & pour que la circulation -de la Campagne se fasse avec facilité, je supposerai que l'argent -comptant qui doit conduire la circulation des trois rentes, est égal en -valeur à deux de ces rentes, ou égal au produit des deux tiers de la -terre. On verra par plusieurs circonstances dans la suite, que cette -supposition n'est pas bien loin de la vérité. - -Supposons maintenant que l'argent qui conduit toute la circulation d'un -petit Etat, est égal à dix mille onces d'argent, & que tous les paiemens -qu'on fait de cet argent, de la Campagne à la Ville, & de la Ville à la -Campagne, se font une fois l'an; que ces dix mille onces d'argent sont -égales en valeur, à deux rentes des Fermiers, ou aux deux tiers du -produit des terres. Les rentes des Propriétaires correspondront à cinq -mille onces, & toute la circulation d'argent, qui restera entre les gens -de la Campagne & ceux de la Ville, & qui doit se faire par paiemens -annuels, correspondra aussi à cinq mille onces. - -Mais si les Propriétaires de terres stipulent avec leurs Fermiers les -paiemens par semestre au lieu de paiemens annuels, & si les Débiteurs -des deux dernieres rentes font aussi leurs paiemens tous les six mois, -ce changement dans les paiemens changera le train de la circulation: & -au lieu qu'il falloit auparavant dix mille onces pour faire les paiemens -une fois l'an, il ne faudra maintenant que cinq mille onces, parceque -cinq mille onces païées en deux fois auront le même effet que dix mille -onces païées en une seule fois. - -De plus si les Propriétaires stipulent avec leurs Fermiers les paiemens -par quartier, ou s'ils se contentent de recevoir de leurs Fermiers les -Rentes à mesure que les quatre Saisons de l'année les mettent en état de -vendre leurs denrées, & si tous les autres paiemens se font par -quartiers, il ne faudra que deux mille cinq cens onces pour la même -circulation qui auroit été conduite par dix mille onces en paiemens -annuels. Par conséquent, supposant que tous les paiemens se fassent par -quartiers dans le petit état en question, la proportion de la valeur de -l'argent nécessaire pour la circulation est au produit annuel des -terres, c'est-à-dire, aux trois rentes, comme 2500 liv. est à 15000 liv. -ou comme 1 à 6, de telle sorte que l'argent correspondroit à la sixieme -partie du produit annuel des terres. - -Mais attendu que chaque branche de la circulation dans les Villes est -conduite par des Entrepreneurs, que la consommation de la nourriture se -fait par des paiemens journaliers, ou par semaines ou par mois, & que -celle du vêtement, quoique faite dans les Familles tous les ans, tous -les six mois, ne laisse pas de se faire dans des tems différens par les -uns & par les autres; que la circulation pour la boisson se fait -journellement pour le plus grand nombre; que celle de la petite biere, -des charbons & de mille autres branches de consommation est fort -prompte; il sembleroit que la proportion que nous avons établie dans les -paiemens par quartiers seroit trop forte, & qu'on pourroit conduire la -circulation d'un produit de terre de quinze mille onces d'argent avec -beaucoup moins que deux mille cinq cens onces d'argent comptant. - -Cependant puisque les Fermiers sont dans la nécessité de faire de gros -paiemens aux Propriétaires au moins tous les quartiers, & que les droits -que le Prince ou l'Etat perçoivent sur la consommation sont accumulés -par les Receveurs pour faire de gros paiemens aux Receveurs généraux; il -faut bien une quantité suffisante d'argent comptant dans la circulation -pour que ces gros paiemens puissent se faire avec facilité, sans -empêcher la circulation du courant pour ce qui regarde la nourriture & -le vêtement des habitans. - -On sentira bien par ce que je viens de dire, que la proportion de la -quantité d'argent comptant nécessaire pour la circulation d'un Etat -n'est pas une chose incompréhensible, & que cette quantité peut être -plus grande ou plus petite dans les Etats, suivant le train qu'on y suit -& la vîtesse des paiemens. Mais il est bien difficile de rien statuer de -précis sur cette quantité en général, qui peut être différente à -proportion dans différens Païs, & ce n'est que par forme de conjecture -que je dis en général, que «l'argent comptant, nécessaire pour conduire -la circulation & le troc dans un Etat, est à-peu-près égal en valeur au -tiers des rentes annuelles des Propriétaires de terres.» - -Que l'argent soit rare, ou abondant, dans un Etat, cette proportion ne -variera pas beaucoup, parceque dans les Etats où l'argent est abondant -on afferme les terres plus haut, & plus bas dans ceux où l'argent est -plus rare: c'est une regle qui se trouvera toujours véritable dans tous -les tems. Mais il arrive ordinairement, dans les Etats où l'argent est -plus rare, qu'il y a plus de troc par évaluation, que dans ceux où -l'argent est plus abondant, & par conséquent la circulation est censée -plus prompte & moins retardée que dans les Etats où l'argent est moins -rare. Ainsi pour juger de la quantité de l'argent qui circule, il faut -toujours considerer la vîtesse de sa circulation. - -Dans la supposition que l'argent qui circule est égal au tiers de toutes -les rentes des propriétaires des terres, & que ces rentes sont égales au -tiers du produit annuel des mêmes terres, il s'ensuit que «l'argent qui -circule dans un Etat est égal en valeur à la neuvieme partie de tout le -produit annuel des terres.» - -Le Chevalier Guillaume Petty, dans un Manuscrit de l'année 1685, suppose -souvent l'argent qui circule, égal en valeur au dixieme du produit des -terres, sans dire pourquoi. Je crois que c'est un jugement qu'il forma -sur l'expérience & sur la pratique qu'il avoit, tant de l'argent qui -circuloit alors en Irlande, dont il avoit arpenté la plus grande partie -des terres, que des denrées dont il faisoit une estimation à vue d'oeil. -Je ne me suis pas beaucoup éloigné de son idée; mais j'ai mieux aimé -comparer la quantité d'argent qui circule, aux rentes des propriétaires, -qui se paient ordinairement en argent, & dont on peut aisément savoir la -valeur par une taxe égale sur les terres, que de comparer la quantité de -l'argent aux denrées ou au produit des terres, dont le prix varie -journellement aux Marchés, & dont même une grande partie se consomme -sans passer par ces Marchés. Je donnerai, dans le Chapitre suivant, -plusieurs raisons confirmées par des exemples, pour fortifier ma -supposition. Cependant je la crois utile quand même elle ne se -trouveroit pas physiquement vraie dans aucun Etat. Elle suffit si elle -approche de la vérité, & si elle empêche les Conducteurs des Etats de se -former des idées extravagantes de la quantité d'argent qui y circule: -car il n'est point de connoissance où l'on soit si sujet à s'abuser, que -dans celle des calculs, lorsqu'on les laisse à la conduite de -l'imagination; au lieu qu'il n'y a point de connoissance plus -démonstrative, lorsqu'on les conduit par un détail de faits. - -Il y a des Villes & des Etats qui n'ont aucune terre qui leur -appartienne, & qui subsistent, en échangeant leur travail ou Manufacture -contre le produit des terres d'autrui: telles sont Hambourg, Dantzick, -plusieurs autres Villes impériales, & même une partie de la Hollande. -Dans ces Etats il paroît plus difficile de former un jugement de la -circulation. Mais si on pouvoit faire un jugement des terres Etrangeres -qui fournissent leur subsistance, le calcul ne différeroit pas -probablement de celui que je fais pour les autres Etats qui subsistent -principalement de leurs propres fonds, & qui sont l'objet de cet Essai. - -A l'égard de l'argent comptant nécessaire pour conduire un commerce avec -l'Etranger, il semble qu'il n'en faut pas d'autre que celui qui circule -dans l'Etat, lorsque la balance du commerce avec l'Etranger est égale, -c'est-à-dire, lorsque les denrées & les marchandises qu'on y envoie sont -égales en valeur à celles qu'on en reçoit. - -Si la France envoie des draps en Hollande, & si elle en reçoit des -épiceries, pour la même valeur, le propriétaire qui consomme ces -épiceries en paie la valeur à l'Epicier, & l'Epicier paie cette même -valeur au Manufacturier de draps, à qui la même valeur est due en -Hollande pour le drap qu'il y a envoïé. Cela se fait par Lettres de -change dont j'expliquerai la nature dans la suite. Ces deux paiemens en -argent se font en France hors la rente du propriétaire, & il ne sort pas -pour cela aucun argent de France. Tous les autres ordres qui consomment -les Epiceries d'Hollande les paient de même à l'Epicier; savoir, ceux -qui subsistent de la premiere rente, c'est-à-dire, de celle du -propriétaire, les paient de l'argent de la premiere rente, & ceux qui -subsistent par les deux dernieres rentes, soit à la Campagne, soit à la -Ville, paient l'Epicier directement ou indirectement de l'argent qui -conduit la circulation des deux dernieres rentes. L'Epicier paie encore -cet argent au Manufacturier pour ses Lettres de change sur Hollande; & -il ne faut pas d'augmentation d'argent dans un Etat pour la circulation, -par rapport au commerce avec l'Etranger, lorsque la balance de ce -commerce est égale. Mais si cette balance n'est pas égale, c'est-à-dire, -si on vend en Hollande plus de marchandise qu'on n'en tire, ou si l'on -en tire plus qu'on n'y en envoie, il faut de l'argent pour l'excédent, & -que la Hollande en envoie en France, ou que la France en envoie en -Hollande: ce qui augmentera, ou diminuera, la quantité d'argent sonnant -qui circule en France. - -Il peut même arriver que lorsque la balance, est égale avec l'Etranger, -le commerce avec ce même Etranger retarde la circulation de l'argent -comptant, & par conséquent demande une plus grande quantité d'argent par -rapport à ce commerce. - -Par exemple, si les Dames françoises, qui portent des étoffes de France, -veulent porter des velours de Hollande, qui sont compensés par les draps -qu'on y envoie, elles paieront ces velours aux Marchands qui les ont -tirés de Hollande, & ces Marchands les paieront aux Manufacturiers. Cela -fait que l'argent passe par plus de mains, que si ces Dames portoient -leur argent aux Manufacturiers, & se contentoient d'étoffes de France. -Lorsque le même argent passe par les mains de plusieurs Entrepreneurs, -la vîtesse de la circulation en est ralentie. Mais il est difficile de -faire une estimation juste de ces sortes de retardemens, qui dépendent -de plusieurs circonstances: car dans l'exemple présent, si les Dames ont -païé aujourd'hui le velours au Marchand, & si demain le Marchand le paie -au Manufacturier pour sa Lettre de change sur Hollande; si le -Manufacturier le paie le lendemain au Marchand de laine, & celui-ci le -jour d'après au Fermier, il se peut faire que le Fermier le gardera en -caisse plus de deux mois pour achever le paiement du quartier de rente -qu'il doit faire au propriétaire; & par conséquent cet argent auroit pû -circuler deux mois entre les mains de cent Entrepreneurs, sans retarder -dans le fond la circulation nécessaire de l'Etat. - -Après tout, on doit considerer la rente principale du propriétaire, -comme la branche la plus nécessaire & la plus considerable de l'argent -par rapport à la circulation. Si le propriétaire demeure dans la Ville, -& que le Fermier vende dans la même Ville toutes ses denrées, & y achete -toutes les marchandises nécessaires pour la consommation de la Campagne, -l'argent comptant peut toujours rester dans la Ville. Le Fermier y -vendra les denrées qui excéderont la moitié du produit de sa ferme; il -paiera dans la même Ville l'argent du tiers de ce produit à son -propriétaire, & il paiera le surplus aux Marchands ou Entrepreneurs, -pour les marchandises qui doivent être consommées à la Campagne. -Cependant dans ce cas même, comme le Fermier vend ses denrées par gros -articles, & que ces grosses sommes doivent être ensuite distribuées dans -le détail, & être de nouveau ramassées pour servir aux gros paiemens des -Fermiers, la circulation rend toujours le même effet (à la vîtesse près) -que si le Fermier emportoit l'argent de ses denrées à la Campagne, pour -le renvoïer ensuite à la Ville. - -La circulation consiste toujours en ce que les grosses sommes que le -Fermier tire de la vente de ses denrées sont distribuées dans le détail, -& ensuite ramassées pour faire de gros paiemens. Soit que cet argent -sorte en partie de la Ville ou qu'il y reste en entier, on peut le -considerer comme faisant la circulation de la Ville & de la Campagne. -Toute la circulation se fait entre les habitans de l'Etat, & tous ces -habitans sont nourris & entretenus de toute façon du produit des terres -& du crû de la campagne. - -Il est vrai que la laine, par exemple, qu'on tire de la Campagne, -lorsqu'on en fait du drap dans la Ville, vaut quatre fois plus qu'elle -ne valoit. Mais cette augmentation de valeur, qui est le prix du travail -des Ouvriers, & des Manufacturiers de la Ville, se change encore contre -les denrées de la Campagne qui servent à entretenir ces Ouvriers. - - - - -CHAPITRE IV. - -_Autre réflexion sur la vîtesse ou la lenteur de la circulation de -l'argent, dans le troc._ - - -Supposons que le Fermier paie 1300 onces d'argent par quartier au -propriétaire, que celui-ci en distribue en détail toutes les semaines -100 onces au Boulanger, au Boucher, &c., & que ces Entrepreneurs fassent -retourner ces 100 onces toutes les semaines au Fermier, de maniere que -le Fermier ramasse par semaine autant d'argent que le propriétaire en -dépense. Dans cette supposition il n'y aura que 100 onces d'argent en -circulation perpétuelle, & les autres 1200 onces demeureront en caisse, -partie entre les mains du propriétaire, & partie entre les mains du -Fermier. - -Mais il arrive rarement que les propriétaires répandent leurs rentes -dans une proportion constante & reglée. A Londres, sitôt qu'un -propriétaire reçoit sa rente, il en met la plus grande partie entre les -mains d'un Orfévre, ou d'un Banquier, qui la prêtent à intérêt, par -conséquent cette partie circule; ou bien ce propriétaire en emploie une -bonne partie dans l'achat de plusieurs choses nécessaires au ménage; & -avant qu'il puisse recevoir un second quartier, il empruntera peut-être -de l'argent. Ainsi l'argent de ce premier quartier circulera en mille -manieres avant qu'il puisse être ramassé & remis entre les mains du -Fermier, pour servir à faire le paiement du second quartier. - -Lorsque le tems du paiement de ce second quartier sera venu, le Fermier -vendra ses denrées par gros articles; & ceux qui achetent les boeufs, -les blés, les foins, &c., en auront auparavant ramassé le prix, dans le -détail: ainsi l'argent du premier quartier aura circulé dans les canaux -du détail pendant près de trois mois, avant que d'être ramassé par les -Entrepreneurs du détail, & ceux-ci le donneront au Fermier, qui en fera -le paiement du second quartier. Il sembleroit par-là qu'une moindre -quantité d'argent comptant, que celle que nous avons supposée, pourroit -suffire à la circulation d'un Etat. - -Tous les trocs qui se font par évaluation ne demandent guere d'argent -comptant. Si un Brasseur fournit à un Drapier la bierre qu'il consomme -dans sa Famille; & si le Drapier fournit réciproquement au Brasseur les -draps dont il a besoin, le tout au prix courant du Marché reglé le jour -de la livraison, il ne faut d'autre argent comptant, entre ces deux -Commerçans, que la somme qui paiera la différence de ce que l'un a -fourni de plus. - -Si un Marchand, dans un Bourg, envoie à un correspondant dans la Ville -des denrées de la Campagne pour vendre, & si celui-ci renvoie au premier -les marchandises de la Ville dont on fait la consommation à la Campagne, -la correspondance durant toute l'année entre ces deux Entrepreneurs, & -la confiance mutuelle leur faisant porter en compte leurs denrées & -leurs marchandises au prix des Marchés respectifs, il ne faudra d'autre -argent réel pour conduire ce commerce, que la balance que l'un devra à -l'autre à la fin de l'année; encore pourra-t-on porter cette balance à -compte nouveau pour l'année suivante, sans débourser aucun argent -effectif. Tous les Entrepreneurs d'une Ville, qui ont continuellement -affaire les uns aux autres peuvent pratiquer cette méthode; & ces trocs -par évaluations semblent épargner beaucoup d'argent comptant dans la -circulation, ou du moins en accélerer le mouvement, en le rendant -inutile dans plusieurs mains où il devroit nécessairement passer sans -cette confiance & cette maniere de troquer par évaluation. Aussi ce -n'est pas sans raison, qu'on dit communément, la confiance dans le -commerce rend l'argent moins rare. - -Les Orfévres & les Banquiers publics, dont les billets passent -couramment en paiement, comme l'argent comptant, contribuent aussi à la -vîtesse de la circulation, qui seroit retardée s'il falloit de l'argent -effectif dans tous les paiemens où l'on se contente de ces billets; & -bien que ces Orfévres & Banquiers gardent toujours en caisse une bonne -partie de l'argent effectif qu'ils ont reçu en faisant leurs billets, -ils ne laissent pas de répandre aussi dans la circulation une quantité -considerable de cet argent effectif, comme je l'expliquerai ci-après, en -traitant des Banques publiques. - -Toutes ces réflexions semblent prouver qu'on pourroit conduire la -circulation d'un Etat, avec bien moins d'argent effectif, que celui que -j'ai supposé nécessaire pour cela; mais les inductions suivantes -paroissent les contrebalancer, & contribuer au retardement de cette même -circulation. - -Je remarquerai d'abord que toutes les denrées sont produites à la -Campagne par un travail qui peut se conduire, absolument parlant, avec -peu ou point d'argent effectif, comme je l'ai déja souvent insinué: mais -toutes les marchandises se font dans les Villes ou dans les Bourgs par -un travail d'Ouvriers qu'il faut païer en argent effectif. Si une Maison -a couté cent mille onces d'argent à bâtir, toute cette somme, ou au -moins la plus grande partie, doit avoir été païée toutes les semaines -dans le menu troc au Faiseur de briques, aux Maçons, aux Menuisiers, &c. -directement ou indirectement. La dépense des petites Familles, qui dans -une Ville sont toujours le plus grand nombre, ne se fait nécessairement -qu'avec de l'argent effectif; & dans ce bas troc le crédit, -l'évaluation, & les billets ne peuvent avoir lieu. Les Marchands ou -Entrepreneurs de détail demandent de l'argent comptant pour prix des -choses qu'ils fournissent; ou s'ils se fient à quelque Famille pour -quelques jours ou quelques mois, ils ont besoin d'un bon paiement en -argent. Un Sellier qui vend un carosse quatre cens onces d'argent en -billets, sera dans la nécessité de convertir ces billets en argent -effectif, pour païer tous les matériaux & tous les Ouvriers qui ont -travaillé à son carosse s'il en a eu le travail à crédit, ou, s'il en a -fait les avances, pour en faire un nouveau. La vente du carosse lui -laissera le profit de son entreprise, & il dépensera ce profit à -l'entretien de sa famille. Il ne pourroit se contenter de billets, qu'en -cas qu'il pût mettre quelques choses de côté ou à intérêts. - -La consommation des habitans d'un Etat n'est, dans un sens, uniquement -que pour leur nourriture. Le logement, le vêtement, les meubles, &c. -correspondent à la nourriture des Ouvriers qui y ont travaillé; & dans -les Villes tout le boire & le manger ne se paie nécessairement qu'avec -de l'argent effectif. Dans les familles des propriétaires, en Ville, le -manger se paie tous les jours ou toutes les semaines; le vin dans leurs -familles se paie toutes les semaines ou tous les mois; les chapeaux, les -bas, les souliers, &c. se paient ordinairement avec de l'argent -effectif, au moins ils correspondent à de l'argent comptant par rapport -aux Ouvriers qui y ont travaillé. Toutes les sommes qui servent à faire -de gros paiemens sont divisées, distribuées & répandues nécessairement -en petits paiemens, pour correspondre à la subsistance des Ouvriers, des -Valets, &c., & toutes ces petites sommes sont aussi nécessairement -ramassées & réunies par les bas Entrepreneurs & par les Détailleurs qui -sont emploïés à la subsistance des habitans, pour faire de gros paiemens -lorsqu'ils achetent les denrées des Fermiers. Un Cabaretier à bierre -ramasse par sols & par livres, les sommes qu'il paie au Brasseur, & -celui-ci s'en sert pour païer tous les grains & les matériaux qu'il tire -de la Campagne. On ne sauroit rien imaginer de ce qu'on achete à prix -d'argent dans un Etat, comme meubles, marchandises, &c. dont la valeur -ne corresponde à la subsistance de ceux qui y ont travaillé. - -La circulation dans les Villes est conduite par des Entrepreneurs, & -correspond toujours, directement ou indirectement, à la subsistance des -Valets, des Ouvriers, &c. Il n'est pas concevable qu'elle puisse se -faire dans le bas détail sans argent effectif. Les billets peuvent -servir de jettons dans les gros paiemens pour quelque intervalle de -tems; mais lorsqu'il faut distribuer & répandre les grosses sommes dans -le troc du menu, comme il en faut toujours plutôt ou plûtard dans le -courant de la circulation d'une Ville, les billets n'y peuvent pas -servir, & il faut de l'argent effectif. - -Tout cela présupposé: tous les ordres d'un Etat, qui ont de l'oeconomie, -épargnent, & tiennent hors de la circulation, de petites sommes d'argent -comptant, jusqu'à ce qu'ils en aient suffisamment pour les mettre à -intérêts ou à profit. - -Plusieurs gens avares & craintifs enterrent & reserrent toujours de -l'argent effectif pendant des intervalles de tems assez considérables. - -Plusieurs Propriétaires, Entrepreneurs, & autres, gardent toujours -quelqu'argent comptant dans leurs poches ou dans leurs caisses, contre -les cas imprévus, & pour n'être point à sec. Si un Seigneur a remarqué -que pendant l'espace d'un an, il ne s'est jamais vu moins de vingt louis -dans sa poche, on peut dire que cette poche a tenu vingt louis hors de -la circulation pendant l'année. On n'aime pas à dépenser jusqu'au -dernier sou, on est bien aise de n'être pas dégarni tout-à-fait, & de -recevoir un nouveau renfort avant que de païer, même une dette, de -l'argent que l'on a. - -Le Bien des Mineurs & des Plaideurs est souvent déposé en argent -comptant, & retenu hors de la circulation. - -Outre les gros paiemens qui passent par les mains des Fermiers dans les -quatre termes de l'année, il s'en fait plusieurs autres, d'Entrepreneurs -à Entrepreneurs dans les mêmes termes, aussi bien que dans des tems -différens, & des Emprunteurs aux Prêteurs d'argent. Toutes ces sommes -sont ramassées du troc du menu, y sont répandues de nouveau, & -reviennent tôt ou tard au Fermier; mais elles semblent demander un -argent effectif plus considérable pour la circulation, que si ces gros -paiemens se faisoient dans des tems différens de ceux auxquels les -Fermiers sont païés de leurs denrées. - -Au reste il y a une si grande variété dans les différens Ordres des -habitans de l'Etat, & dans la circulation d'argent effectif qui y -correspond, qu'il semble impossible de rien statuer de précis ou d'exact -dans la proportion de l'argent qui suffit pour la circulation; & je n'ai -produit tant d'exemples & d'inductions que pour faire comprendre que je -ne me suis pas bien éloigné de la vérité dans ma supposition, «que -l'argent effectif nécessaire à la circulation de l'Etat correspond -à-peu-près à la valeur du tiers de toutes les rentes annuelles des -propriétaires de terres.» Lorsque les Propriétaires ont une rente qui -fait la moitié du produit, ou plus que le tiers, il faut d'avantage -d'argent effectif pour la circulation, tout autres choses étant -d'ailleurs égales. Lorsqu'il y a une grande confiance des Banques, & des -trocs par évaluation, une moindre quantité d'argent pourroit suffire, de -même que quand le train de la circulation peut être accéleré en -quelqu'autre maniere. Mais je ferai voir dans la suite que les Banques -publiques n'apportent pas tant d'avantages qu'on le croit communément. - - - - -CHAPITRE V. - -_De l'inégalité de la circulation de l'argent effectif, dans un Etat._ - - -La Ville fournit toujours à la Campagne plusieurs marchandises, & les -propriétaires de terres qui résident dans la Ville, y doivent toujours -recevoir environ le tiers du produit de leurs terres: ainsi la Campagne -doit à la Ville plus de la moitié du produit des terres. Cette dette -passeroit toujours la moitié, si tous les propriétaires résidoient dans -la Ville; mais comme plusieurs des moins considérables demeurent à la -Campagne, je suppose que la balance, ou la dette, qui revient -continuellement de la Campagne à la Ville, est égale à la moitié du -produit des terres, & que cette balance se paie dans la Ville par la -moitié des denrées de la Campagne, qu'on y transporte, & dont le prix de -la vente est emploïé à païer cette dette. - -Mais toutes les Campagnes d'un Etat ou d'un Roïaume doivent une balance -constante à la Capitale, tant pour les rentes des propriétaires les plus -considérables qui y font leur résidence, que pour les taxes de l'Etat -même, ou de la Couronne, dont la plus grande partie se consomment dans -la Capitale. Toutes les Villes provinciales doivent aussi à la Capitale -une balance constante, soit pour l'Etat, sur les Maisons ou sur la -consommation, soit pour les marchandises différentes qu'elles tirent de -la Capitale. Il arrive aussi que plusieurs particuliers & propriétaires, -qui résident dans les Villes provinciales, vont passer quelques tems -dans la Capitale, soit pour leur plaisir, ou pour le jugement de leur -Procès en dernier ressort, soit qu'ils y envoient leurs enfans pour leur -donner une éducation à la mode. Par conséquent toutes ces dépenses, qui -se font dans la Capitale, se tirent des Villes provinciales. - -On peut donc dire que toutes les Campagnes & toutes les Villes d'un Etat -doivent constamment & annuellement une balance, ou dette, à la Capitale. -Or comme tout cela se paie en argent, il est certain que les Provinces -doivent toujours des sommes considérables à la Capitale; car les denrées -& marchandises que les Provinces envoient à la Capitale s'y vendent pour -de l'argent, & de cet argent on paie la dette ou balance en question. - -Supposons maintenant que la circulation de l'argent est égale dans les -Provinces & dans la Capitale, tant par rapport à la quantité de -l'argent, que par rapport à la vîtesse de sa circulation. La balance -sera d'abord envoïée à la Capitale en espece, & cela diminuera la -quantité de l'argent dans les Provinces & l'augmentera dans la Capitale, -& par conséquent les denrées & marchandises seront plus cheres dans la -Capitale que dans les Provinces, par rapport à la plus grande abondance -de l'argent dans la Capitale. La différence des prix dans la Capitale & -dans les Provinces doit païer les frais & les risques des voitures, -autrement on continuera de transporter les especes à la Capitale pour le -paiement de la balance, & cela durera jusqu'à ce que la différence des -prix dans la Capitale & dans les Provinces vienne à niveau des frais & -des risques des voitures. Alors les Marchands ou Entrepreneurs des -Bourgs acheteront à bas prix les denrées des Villages, & les feront -voiturer à la Capitale pour les y vendre à un plus haut prix; & cette -différence des prix paiera nécessairement l'entretien des chevaux & les -Valets, & le profit de l'Entrepreneur, sans quoi il cesseroit ses -entreprises. - -Il résultera de-là que le prix des denrées d'égale bonté sera toujours -plus haut dans les Campagnes qui sont plus près de la Capitale, que dans -celles qui en sont loin, à proportion des frais & risques des voitures; -& que les Campagnes adjaçentes aux Mers & Rivieres qui communiquent avec -la Capitale, tireront un meilleur prix de leurs denrées, à proportion, -que celles qui en sont éloignées (tout autres choses restant égales), -parceque les frais des voitures d'eau sont moins considérables que ceux -des voitures par terre. D'un autre côté les denrées & les petites -marchandises qu'on ne peut pas consommer dans la Capitale, soit qu'elles -n'y soient pas propres, soit qu'on ne les y puisse transporter à cause -de leur volume, ou parcequ'elles se gâteroient en chemin, seront -infiniment à meilleur marché dans les Campagnes & les Provinces -éloignées, que dans la Capitale, par rapport à la quantité d'argent qui -circule pour cela, qui est considérablement plus petite dans les -Provinces éloignées. - -C'est ainsi que les oeufs frais, que le gibier, le beurre frais, le bois -à brûler, &c. seront ordinairement beaucoup à meilleur marché dans les -Provinces de Poitou, qu'à Paris; au lieu que les blés, les boeufs & les -chevaux ne seront plus chers à Paris, que de la différence des frais & -des risques de l'envoi & des entrées de la Ville. - -Il seroit aisé de faire une infinité d'inductions de même nature, pour -justifier par l'expérience la nécessité d'une inégalité de la -circulation d'argent dans les différentes Provinces d'un grand Etat ou -Roïaume, & démontrer que cette inégalité est toujours relative à la -balance ou dette qui appartient à la Capitale. - -Si nous supposons que la balance due à la Capitale aille au quart du -produit des terres de toutes les Provinces de l'Etat, la meilleure -disposition qu'on puisse faire des terres, ce seroit d'emploïer les -Campagnes voisines de la Capitale dans les especes de denrées qu'on ne -sauroit tirer des Provinces éloignées sans beaucoup de frais ou de -déchet. C'est en effet ce qui se pratique toujours. Le prix des Marchés -de la Capitale servant de regle aux Fermiers pour l'emploi des terres à -tel ou tel usage, ils emploient les plus proches, lorsqu'elles s'y -trouvent propres, en potagers, en prairies, &c. - -Mais on devroit ériger dans les Provinces éloignées, autant qu'il seroit -possible, les Manufactures de drap, de linge, de dentelles, &c.; & dans -le voisinage des Mines de Charbon, ou des Forêts, qui sont inutiles par -leur éloignement, celles des outils de fer, d'étaim, de cuivre, &c. Par -ce moïen, on pourroit envoïer les marchandises toutes faites à la -Capitale avec bien moins de frais de transport, que si l'on envoïoit & -les matériaux pour les faire travailler dans la Capitale même, & la -subsistance des ouvriers qui les y travailleroient. On épargneroit une -infinité de chevaux & valets de voiture, qui seroient mieux emploïés -pour le bien de l'Etat: les terres serviroient à maintenir sur les lieux -des ouvriers & des artisans utiles; & on retrancheroit une multitude de -chevaux qui ne servent qu'à des voitures, sans nécessité. Ainsi les -terres éloignées en rapporteroient des rentes plus considérables aux -propriétaires, & l'inégalité de la circulation des Provinces & de la -Capitale seroit mieux proportionnée & moins considérable. - -Cependant, pour ériger ainsi des Manufactures, il faut non-seulement -beaucoup d'encouragement & de fond, mais encore le moïen de s'assurer -d'une consommation réguliere & constante, soit dans la Capitale même, -soit dans quelques Païs étrangers, dont les retours puissent servir à la -Capitale, pour faire les paiemens des marchandises qu'elle tire de ces -Païs étrangers, ou pour les retours d'argent en nature. - -Lorsqu'on érige ces Manufactures, on n'arrive pas d'abord à la -perfection. Si quelque autre Province en a, qui soient plus belles, à -meilleur marché, ou dont le voisinage de la Capitale, ou la commodité -d'une Mer ou d'une Riviere qui y communiquent, en facilite -considérablement le transport, les Manufactures en question n'auront pas -de réussite. Il faut examiner toutes ces circonstances dans l'érection -des Manufactures. Je ne me suis pas proposé d'en traiter dans cet Essai, -mais seulement d'insinuer qu'on devroit, autant qu'il se peut, ériger -des Manufactures dans les Provinces éloignées de la Capitale, pour les -rendre plus considérables & pour y produire une circulation d'argent -moins inégale à proportion de celle de la Capitale. - -Car lorsqu'une Province éloignée n'a point de Manufacture, & ne produit -que des denrées ordinaires sans avoir communication par eau avec la -Capitale ou avec la Mer, il est étonnant combien l'argent y est rare, à -proportion de celui qui circule dans la Capitale, & combien peu de -revenus les plus belles terres produisent au Prince, & aux Propriétaires -qui résident dans la Capitale. - -Les vins de Province & de Languedoc, envoïés au tour du Détroit de -Gibraltar dans le Nord, par une navigation longue & pénible, & après -avoir passé par les mains de plusieurs Entrepreneurs, rendent bien peu -aux Propriétaires de Paris. - -Cependant il faut nécessairement que ces Provinces éloignées envoient -leurs denrées, malgré tous les désavantages des voitures & de -l'éloignement, ou à la Capitale, ou ailleurs, soit dans l'Etat, soit -dans les Païs étrangers, afin que les retours fassent le paiement de la -balance due à la Capitale. Au lieu que ces denrées seroient en grande -partie consommées sur les lieux, si on avoit des ouvrages ou -Manufactures pour païer cette balance, & en ce cas le nombre des -habitans seroit bien plus considérable. - -Lorsque la Province ne paie la balance que de ses denrées, qui -produisent si peu dans la Capitale par rapport aux frais de -l'éloignement, il est visible que le Propriétaire, qui réside dans la -Capitale, donne le produit de beaucoup de terre dans sa Province, pour -recevoir peu dans la Capitale. Cela provient de l'inégalité de l'argent; -& cette inégalité vient de la balance constante que la Province doit à -la Capitale. - -Présentement, si un Etat ou un Roïaume, qui fournit d'ouvrages de ses -Manufactures tous les Païs étrangers, fait tellement ce commerce, qu'il -tire tous les ans une balance constante d'argent de l'Etranger, la -circulation y deviendra plus considérable que dans les Païs étrangers, -l'argent y sera plus abondant & par conséquent la terre & le travail y -deviendront insensiblement à plus haut prix. Cela fera que dans toutes -les branches du commerce l'Etat en question échangera une plus petite -quantité de terre & de travail avec l'Etranger, pour une plus grande, -tant que ces circonstances dureront. - -Que si quelque Etranger réside dans l'Etat en question, il sera -à-peu-près dans la même situation & la même circonstance où est à Paris -le Propriétaire qui a ses terres dans les Provinces éloignées. - -La France, depuis l'érection en 1646 des Manufactures de draps, & des -autres ouvrages qu'on y a faits ensuite, paroissoit faire le commerce -dont je viens de parler, au moins en partie. Depuis la décadence de la -France, l'Angleterre s'en est mise en possession; & tous les Etats ne -paroissent fleurissans que par la part plus ou moins qu'ils y ont. -L'inégalité de la circulation d'argent dans les différens Etats en -constitue l'inégalité de puissance comparativement, toutes choses étant -égales; & cette inégalité de circulation est toujours respective à la -balance du commerce qui revient de l'Etranger. - -Il est aisé de juger par ce qui a été dit dans ce Chapitre, que -l'estimation par les Taxes de la Dixme roïale, comme M. de Vauban l'a -faite, ne sauroit être avantageuse ni pratiquable. Si on faisoit la taxe -sur les terres en argent, à proportion des rentes des Propriétaires, -cela seroit plus juste. Mais je ne dois pas m'écarter de mon sujet, pour -faire voir les inconveniens & l'impossibilité du plan de M. de Vauban. - - - - -CHAPITRE VI. - -_De l'augmentation & de la diminution de la quantité d'argent effectif -dans un Etat._ - - -Si l'on découvre des Mines d'or ou d'argent dans un Etat, & si l'on en -tire des quantités considérables de matieres, le Propriétaire de ces -Mines, les Entrepreneurs, & tous ceux qui y travaillent, ne manqueront -pas d'augmenter leurs dépenses à proportion des richesses & des profits -qu'ils feront: ils prêteront aussi à intérêt les sommes d'argent qu'ils -ont au-delà de ce qu'il faut pour leur dépense. - -Tout cet argent, tant prêté que dépensé, entrera dans la circulation, & -ne manquera pas de rehausser le prix des denrées & des marchandises dans -tous les canaux de circulation où il entrera. L'augmentation de l'argent -entraînera une augmentation de dépense, & cette augmentation de dépense -entraînera une augmentation des prix du Marché dans les plus hautes -années du troc, & par degré dans les plus basses. - -Tout le monde est d'accord que l'abondance de l'argent ou son -augmentation dans le troc, enchérit le prix de toutes choses. La -quantité d'argent qu'on a apportée de l'Amérique en Europe depuis deux -siecles, justifie par experience cette vérité. - -M. Locke pose comme une Maxime fondamentale que la quantité des denrées -& des marchandises, proportionnée à la quantité de l'argent, sert de -regle au prix du Marché. J'ai tâché d'éclaircir son idée dans les -Chapitres précédens: il a bien senti que l'abondance de l'argent -enchérit toute chose, mais il n'a pas recherché comment cela se fait. La -grande difficulté de cette recherche consiste à savoir par quelle voie & -dans quelle proportion l'augmentation de l'argent hausse le prix des -choses. - -J'ai déja remarqué qu'une accélération, ou une plus grande vîtesse, dans -la circulation de l'argent du troc, vaut autant qu'une augmentation -d'argent effectif, jusqu'à un certain degré. J'ai aussi remarqué que -l'augmentation ou la diminution des prix d'un Marché éloigné, soit dans -l'Etat, soit chez l'Etranger, influe sur les prix actuels du Marché. -D'un autre côté l'argent circule dans le détail, par un si grand nombre -de canaux, qu'il semble impossible de ne pas le perdre de vue, attendu -qu'aïant été amassé pour faire de grosses sommes, il est distribué dans -les petits ruisseaux du troc, & qu'ensuite il se retrouve accumulé -peu-à-peu pour faire de gros paiemens. Pour ces opérations il faut -constamment échanger les monnoies d'or, d'argent & de cuivre, suivant la -diligence de ce troc. Il arrive aussi d'ordinaire qu'on ne s'apperçoit -pas de l'augmentation ou de la diminution de l'argent effectif dans un -Etat, parcequ'il s'écoule chez l'Etranger, ou qu'il est introduit dans -l'Etat, par des voies & des proportions si insensibles, qu'il est -impossible de savoir au juste la quantité qui entre dans l'Etat, ni -celle qui en sort. - -Cependant toutes ces opérations se passent sous nos yeux, & tout le -monde y a part directement. Ainsi je crois pouvoir hasarder quelques -réflexions sur cette matiere, encore que je ne puisse pas en rendre -compte, d'une maniere exacte & précise. - -J'estime en général qu'une augmentation d'argent effectif cause dans un -Etat une augmentation proportionnée de consommation, qui produit par -degrés l'augmentation des prix. - -Si l'augmentation de l'argent effectif vient des Mines d'or ou d'argent -qui se trouvent dans un Etat, le Propriétaire de ces Mines, les -Entrepreneurs, les Fondeurs, les Affineurs, & généralement tous ceux qui -y travaillent, ne manqueront pas d'augmenter leurs dépenses à proportion -de leurs gains. Ils consommeront dans leurs ménages plus de viande & -plus de vin ou de bierre, qu'ils ne faisoient, ils s'accoutumeront à -porter de meilleurs habits, de plus beau linge, à avoir des Maisons plus -ornées, & d'autres commodités plus recherchées. Par conséquent ils -donneront de l'emploi à plusieurs Artisans qui n'avoient pas auparavant -tant d'ouvrages, & qui par la même raison augmenteront aussi leur -dépense; toute cette augmentation de dépense en viande, en vin, en -laine, &c. diminue nécessairement la part des autres habitans de l'Etat -qui ne participent pas d'abord aux richesses des Mines en question. Les -altercations du Marché, ou la demande pour la viande, le vin, la laine, -&c. étant plus forte qu'à l'ordinaire, ne manquera pas d'en hausser le -prix. Ces hauts prix détermineront les Fermiers à emploïer d'avantage de -terre pour les produire en une autre année: ces mêmes Fermiers -profiteront de cette augmentation de prix, & augmenteront la dépense de -leur Famille, comme les autres. Ceux donc, qui souffriront de cette -cherté, & de l'augmentation de consommation, seront d'abord les -Propriétaires des terres, pendant le terme de leurs Baux, puis leurs -domestiques, & tous les ouvriers ou gens à gages fixes qui en -entretiennent leur famille. Il faut que tous ceux-là diminuent leur -dépense à proportion de la nouvelle consommation; ce qui en obligera un -grand nombre à sortir de l'État pour chercher fortune ailleurs. Les -Propriétaires en congédieront plusieurs, & il arrivera que les autres -demanderont une augmentation de gages pour pouvoir subsister à leur -ordinaire. Voilà à-peu-près comment une augmentation considérable -d'argent par des Mines augmente la consommation; & en diminuant le -nombre des habitans, entraîne une plus grande dépense parmi ceux qui -restent. - -Si l'on continue de tirer l'argent des Mines, les prix de toutes choses -par cette abondance d'argent augmenteront à tel point, que non-seulement -les Propriétaires des terres, à l'expiration de leurs Baux, augmenteront -considérablement leurs Rentes, & se remettront dans leur ancien train de -vivre, en augmentant à proportion les gages de ceux qui les servent; -mais que les Artisans & les Ouvriers tiendront si haut leurs ouvrages -qu'il y aura un profit considérable à les tirer de l'Etranger, qui les -fait à bien meilleur marché. Cela déterminera naturellement plusieurs à -faire venir dans l'Etat quantité de Manufactures d'ouvrages travaillés -dans les Païs étrangers, où on les trouvera à grand marché: ce qui -ruinera insensiblement les Artisans & Manufacturiers de l'Etat qui ne -sauroient y subsister en travaillant à si bas prix, attendu la cherté. - -Lorsque la trop grande abondance de l'argent des Mines aura diminué les -habitans d'un Etat, accoutumé ceux qui restent à une trop grande -dépense, porté le produit de la terre & le travail des Ouvriers à des -prix excessifs, ruiné les Manufactures de l'Etat, par l'usage que font -de celles des païs étrangers les Propriétaires de terre & ceux qui -travaillent aux Mines, l'argent du produit des Mines passera -nécessairement chez l'Etranger pour païer ce qu'on en tire: ce qui -appauvrira insensiblement cet Etat, & le rendra en quelque façon -dépendant de l'Étranger auquel on est obligé d'envoïer annuellement -l'argent, à mesure qu'on le tire des Mines. La grande circulation -d'argent, qui au commencement étoit générale, cesse; la pauvreté & la -misere suivent, & le travail des Mines paroît n'être que pour le seul -avantage de ceux qui y sont emploïés, & pour les Etrangers qui en -profitent. - -Voilà à-peu-près ce qui est arrivé à l'Espagne depuis la découverte des -Indes. Pour ce qui est des Portugais, depuis la découverte des Mines -d'or du Bresil, ils se sont presque toujours servis des ouvrages & des -Manufactures des Étrangers; & il semble qu'ils ne travaillent aux Mines, -que pour le compte & l'avantage de ces mêmes Etrangers. Tout l'or & -l'argent que ces deux États tirent des Mines, ne leur en fournit pas -plus dans la circulation, qu'aux autres. L'Angleterre & la France en ont -même ordinairement davantage. - -Maintenant si l'augmentation d'argent dans l'État provient d'une balance -de commerce avec les Étrangers, (c'est-à-dire, en envoïant chez eux des -ouvrages & des Manufactures en plus grande valeur & quantité que ce -qu'on en tire, & par conséquent en recevant le surplus en argent) cette -augmentation annuelle d'argent enrichira un grand nombre de Marchands & -d'Entrepreneurs dans l'État, & donnera de l'emploi à quantité d'Artisans -& d'Ouvriers qui fournissent les ouvrages qu'on envoie chez l'Étranger -d'où l'on tire cet argent. Cela augmentera par degrés la consommation de -ces habitans industrieux, & enchérira les prix de la terre & du travail. -Mais les Gens industrieux qui sont attentifs à amasser du bien -n'augmenteront pas d'abord leur dépense; ils attendront jusqu'à ce -qu'ils aient amassé une bonne somme, dont ils puissent tirer un intérêt -certain, indépendamment de leur commerce. Lorsqu'un grand nombre -d'habitans auront acquis des fortunes considérables, de cet argent qui -entre constamment & annuellement dans l'État, ils ne manqueront pas -d'augmenter leurs consommations & d'encherir toutes choses. Quoique -cette cherté les entraîne dans une plus grande dépense qu'ils ne -s'étoient d'abord proposé de faire, ils ne laisseront pas pour la -plûpart de continuer tant qu'il leur restera de capital; attendu que -rien n'est plus aisé ni plus agréable que d'augmenter la dépense des -familles, mais rien de plus difficile ni de plus désagréable que de la -retrancher. - -Si une balance annuelle & constante a causé dans un État une -augmentation considérable d'argent, elle ne manquera pas d'augmenter la -consommation, d'encherir le prix de toutes choses, & même de diminuer le -nombre des habitans, à moins qu'on ne tire de l'Etranger une addition de -denrées à proportion de l'augmentation de consommation. D'ailleurs il -est ordinaire dans les États qui ont acquis une abondance considérable -d'argent, de tirer beaucoup de choses des païs voisins où l'argent est -rare, & où tout est par conséquent à grand marché: mais comme il faut -envoïer de l'argent pour cela, la balance du commerce deviendra plus -petite. Le bon marché de la terre & du travail dans les païs étrangers -où l'argent est rare, y fera naturellement ériger des Manufactures & des -ouvrages pareils à ceux de l'État, mais qui ne seront pas d'abord si -parfaits ni si estimés. - -Dans cette situation, l'État peut subsister dans l'abondance d'argent, -consommer tout son produit & même beaucoup du produit des païs -étrangers, & encore par-dessus tout cela, conserver une petite balance -de commerce contre l'Étranger, ou au moins garder bien des années cette -balance au pair; c'est-à-dire, tirer, en échange de ses ouvrages & de -ses Manufactures, autant d'argent de ces païs étrangers, qu'il est -obligé d'y en envoïer en échange des denrées ou des produits de terre -qu'il en tire. Si cet État est État maritime, la facilité & le bon -marché de sa navigation pour le transport de ses ouvrages & de ses -Manufactures dans les païs étrangers, pourront compenser en quelque -façon la cherté du travail que la trop grande abondance d'argent y -cause; de sorte que les ouvrages & les Manufactures de cet État, toutes -cheres qu'elles y sont, ne laisseront pas de se vendre dans les païs -étrangers éloignés, à meilleur marché quelquefois que les Manufactures -d'un autre État où le travail est à plus bas prix. - -Les frais de voiture augmentent beaucoup le prix des choses qu'on -transporte dans les païs éloignés; mais ces frais sont assez modiques -dans les États maritimes, où il y a une navigation reglée pour tous les -Ports étrangers, au moïen de quoi on y trouve presque toujours des -Bâtimens prêts à faire voile, qui se chargent de toutes les marchandises -qu'on leur confie, pour un fret très raisonnable. - -Il n'en est pas de même dans les États où la navigation n'est pas -florissante; on est obligé d'y construire des navires exprès pour le -transport des marchandises, ce qui emporte quelquefois tout le profit; & -on y navigue toujours à grands frais, ce qui décourage entierement le -commerce. - -L'Angleterre consomme aujourd'hui non-seulement la plus grande partie de -son peu de produit, mais encore beaucoup du produit des autres païs; -comme soieries, vins, fruits, du linge en quantité, &c., au lieu qu'elle -n'envoie chez l'Etranger que le produit de ses Mines, ses Ouvrages & ses -Manufactures pour la plûpart, & quelque cher qu'y soit le travail, par -l'abondance de l'argent, elle ne laisse pas de vendre ses ouvrages dans -les païs éloignés, par l'avantage de sa navigation, à des prix aussi -raisonnables qu'en France, où ces mêmes ouvrages sont bien moins chers. - -L'augmentation de la quantité d'argent effectif dans un État peut encore -être occasionnée, sans balance de commerce, par des subsides païés à cet -État par des Puissances étrangeres; par les dépenses de plusieurs -Ambassadeurs, ou de Voïageurs, que des raisons de politique, ou la -curiosité, ou les divertissemens, peuvent engager à y faire quelque -séjour; par le transport des biens & des fortunes de quelques Familles -qui, par des motifs de liberté de religion, ou par d'autres causes, -quittent leur patrie pour s'établir dans cet État. Dans tous ces cas, -les sommes qui entrent dans l'État y causent toujours une augmentation -de dépenses & de consommation, & par conséquent encherissent toutes -choses dans les canaux du troc où l'argent entre. - -Supposons qu'un quart des habitans de l'État consomment journellement de -la viande, du vin, de la bierre, &c. & se donnent fort fréquemment des -habits, du linge, &c., avant l'introduction de l'augmentation de -l'argent; mais qu'après cette introduction, un tiers ou une moitié des -habitans consomment ces mêmes choses, les prix de ces denrées & de ces -marchandises ne manqueront pas de hausser, & la cherté de la viande -déterminera plusieurs des habitans qui faisoient le quart de l'État, à -en consommer moins qu'à l'ordinaire. Un Homme qui mange trois livres de -viande par jour ne laissera pas de subsister avec deux livres, mais il -sent ce retranchement; au lieu que l'autre moitié des habitans qui n'en -mangeoit presque point, ne s'en sentira pas. Le pain encherira à la -vérité par degré, à cause de cette augmentation de consommation, comme -je l'ai souvent insinué, mais il sera moins cher à proportion que la -viande. L'augmentation du prix de la viande cause une diminution de la -part d'une petite partie des habitans, ce qui la rend sensible; mais -l'augmentation du prix du pain diminue la part de tous les habitans, ce -qui la rend moins sensible. Si cent mille personnes d'extraordinaire -viennent demeurer dans un État qui contient dix millions d'habitans, -leur consommation extraordinaire de pain ne montera qu'à une livre en -cent livres, qu'il faudra retrancher aux anciens habitans; mais -lorsqu'un homme au lieu de cent livres de pain en consomme quatre-vingt -dix-neuf livres pour sa subsistance, il sent à peine ce retranchement. - -Lorsque la consommation de la viande augmente, les Fermiers augmentent -leurs prairies pour avoir plus de viande, ce qui diminue la quantité des -terres labourables, par conséquent la quantité du blé. Mais ce qui fait -ordinairement que la viande encherit plus à proportion que le pain, -c'est qu'on permet ordinairement dans l'État l'entrée du blé des païs -étrangers librement, au lieu qu'on défend, absolument l'entrée des -boeufs comme en Angleterre, ou qu'on en fait païer des droits d'entrée -considérables, comme on fait dans d'autres États. C'est la raison -pourquoi les rentes des prairies & des pâturages en Angleterre haussent, -dans l'abondance d'argent au triple plus que les rentes des terres -labourables. - -Il n'est pas douteux que les Ambassadeurs, les Voïageurs, & les Familles -qui viennent s'établir dans l'État n'y augmentent la consommation, & que -le prix des choses n'y enchérisse dans tous les canaux du troc où -l'argent est introduit. - -Pour ce qui est des subsides que l'État a reçus des Puissances -étrangeres, ou on les resserre pour les besoins de l'État, ou on les -répand dans la circulation. Si on les suppose resserrés, ils ne seront -pas de mon sujet, car je ne considere que l'argent qui circule. L'argent -resserré, la vaisselle, l'argent des Eglises, &c. sont des richesses -dont l'État trouve à se servir dans les grandes extrêmités, mais elles -ne sont d'aucune utilité actuelle. Si l'État répand les subsides en -question dans la circulation, ce ne peut être que par la dépense, & cela -augmentera très sûrement la consommation & enchérira le prix des choses. -Quiconque recevra cet argent, le mettra en mouvement dans l'affaire -principale de la vie, qui est la nourriture, ou de soi-même ou de -quelqu'autre, puisque toutes choses y correspondent directement ou -indirectement. - - - - -CHAPITRE VII. - -_Continuation du même sujet de l'augmentation & de la diminution de la -quantité d'argent effectif dans un Etat._ - - -Comme l'or, l'argent & le cuivre ont une valeur intrinseque, -proportionnée à la terre & au travail qui entrent dans leurs -productions, sur les lieux où l'on les tire des Mines, & encore aux -frais de leur importation ou introduction dans les États qui n'ont pas -de Mines, la quantité de l'argent, comme celle de toutes les autres -marchandises, détermine sa valeur dans les altercations des Marchés -contre tout autres choses. - -Si l'Angleterre commence pour la premiere fois à se servir d'or, -d'argent & de cuivre dans les trocs absolus, l'argent sera -estimé, suivant la quantité qu'il y en a dans la circulation, -proportionnellement à sa valeur contre toutes les autres marchandises & -denrées, & on parviendra à cette estimation grossierement par les -altercations des Marchés. Sur le pié de ces estimations, les -Propriétaires de terres & les Entrepreneurs fixeront les gages des -Domestiques & des Ouvriers qu'ils emploient, à tant par jour ou par -année, de telle façon qu'ils puissent eux & leur famille s'entretenir -des gages qu'on leur donne. - -Supposons maintenant que par la résidence des Ambassadeurs & Voïageurs -étrangers en Angleterre, on y ait introduit autant d'argent dans la -circulation qu'il y en avoit au commencement; cet argent passera d'abord -entre les mains de plusieurs Artisans, Domestiques, Entrepreneurs, & -autres qui auront eu part au travail des équipages, des divertissemens, -&c., de ces Étrangers: les Manufacturiers, les Fermiers & les autres -Entrepreneurs se sentiront de cette augmentation d'argent qui mettra un -grand nombre de personnes dans l'habitude d'une plus grande dépense que -par le passé, ce qui conséquemment encherira les prix des Marchés. Les -Enfans même de ces Entrepreneurs & de ces Artisans entreront dans une -nouvelle dépense: leurs Peres leur donneront dans cette abondance -quelque argent pour leur menus plaisirs, dont ils acheteront des -échaudés, des petits patés, &c. & cette nouvelle quantité d'argent se -distribuera de façon que plusieurs personnes qui subsistoient sans -manier aucun argent, ne laisseront pas d'en avoir dans le cas présent. -Beaucoup de trocs qui se faisoient auparavant par évaluation, se feront -maintenant l'argent à la main, & par conséquent il y aura plus de -vîtesse dans la circulation de l'argent, qu'il n'y en avoit au -commencement en Angleterre. - -Je conclus de tout cela que par l'introduction d'une double quantité -d'argent dans un État, on ne double pas toujours les prix des denrées & -des marchandises. Une Riviere qui coule & serpente dans son lit, ne -coulera pas avec le double de rapidité, en doublant la quantité de ses -eaux. - -La proportion de la cherté, que l'augmentation & la quantité d'argent -introduisent dans l'État, dépendra du tour que cet argent donnera à la -consommation & à la circulation. Par quelques mains que l'argent qui est -introduit passe, il augmentera naturellement la consommation; mais cette -consommation sera plus ou moins grande suivant les cas; elle tombera -plus ou moins sur certaines especes de denrées ou de marchandises, -suivant le génie de ceux qui acquerent l'argent. Les prix des Marchés -enchériront plus pour certaines especes que pour d'autres, quelque -abondant que soit l'argent. En Angleterre, le prix de la viande pourroit -encherir du triple, sans que le prix du blé enchérît de plus d'un quart. - -Il est toujours permis en Angleterre d'introduire des blés des païs -étrangers, mais il n'est pas permis d'y introduire des boeufs. Cela fait -que quelque considérable que puisse devenir l'augmentation de l'argent -effectif en Angleterre, le prix du blé n'y peut être porté plus haut que -dans les autres païs où l'argent est rare, que de la valeur des frais & -des risques qu'il y a à y introduire le blé de ces mêmes païs étrangers. - -Il n'en est pas de même du prix des boeufs, qui sera nécessairement -proportionné à la quantité d'argent qu'on offre pour la viande, -proportionnellement à la quantité de cette viande & au nombre des boeufs -qu'on y nourrit. - -Un boeuf pesant huit cens livres se vend aujourd'hui en Pologne & en -Hongrie deux ou trois onces d'argent, au lieu qu'on le vend communément -au Marché de Londres plus de quarante onces d'argent. Cependant le -septier de froment ne se vend pas à Londres au double de ce qu'il se -vend en Pologne & en Hongrie. - -L'augmentation de l'argent n'augmente le prix des denrées & des -marchandises, que de la différence des frais du transport, lorsque ce -transport est permis. Mais dans beaucoup de cas ce transport couteroit -plus que la valeur de la chose, ce qui fait que les bois sont inutiles -dans beaucoup d'endroits. Ce même transport est cause que le lait, le -beurre frais, la salade, le gibier, &c. sont pour rien dans les -Provinces éloignées de la Capitale. - -Je conclus qu'une augmentation d'argent effectif dans un État y -introduit toujours une augmentation de consommation & l'habitude d'une -plus grande dépense. Mais la cherté que cet argent cause, ne se répand -pas également sur toutes les especes de denrées & de marchandises, -proportionnément à la quantité de cet argent; à moins que celui qui est -introduit ne soit continué dans les mêmes canaux de circulation que -l'argent primitif; c'est-à-dire, à moins que ceux qui offroient aux -Marchés une once d'argent, ne soient les mêmes & les seuls qui y offrent -maintenant deux onces, depuis que l'argent est augmenté du double de -poids dans la circulation, ce qui n'arrive guere. Je conçois que -lorsqu'on introduit dans un État une bonne quantité d'argent de surplus, -le nouvel argent donne un tour nouveau à la consommation, & même une -vîtesse à la circulation; mais il n'est pas possible d'en marquer le -degré véritable. - - - - -CHAPITRE VIII. - -_Autre Reflexion sur l'augmentation & sur la diminution de la quantité -d'argent effectif dans un Etat._ - - -Nous avons vû qu'on pouvoit augmenter la quantité d'argent effectif dans -un État, par le travail des Mines qui s'y trouvent, par les subsides des -Puissances étrangeres, par le transport des Familles étrangeres, par la -résidence d'Ambassadeurs & de Voïageurs, mais principalement par une -balance constante & annuelle de commerce, en fournissant des ouvrages à -l'Etranger, pour en tirer au moins une partie du prix en especes d'or & -d'argent. C'est par cette derniere voie qu'un Etat s'agrandit le plus -solidement, surtout lorsque le commerce est accompagné & soutenu par une -grande navigation, & par un produit considérable dans l'intérieur de -l'Etat, qui puisse fournir les materiaux nécessaires pour les ouvrages & -les Manufactures qu'on envoie au-dehors. - -Cependant, comme la continuation de ce commerce introduit par degré une -grande abondance d'argent, & augmente peu-à-peu la consommation, & comme -pour y suppléer, il faut tirer beaucoup de denrées de l'Etranger, il -sort une partie de la balance annuelle pour les acheter. D'un autre -côté, l'habitude de la dépense enchérissant le travail des Ouvriers, les -prix des ouvrages des Manufactures haussent toujours; & il ne manque pas -d'arriver que quelques-uns des païs étrangers tâchent d'eriger chez eux -les mêmes especes d'ouvrages & de Manufactures, au moïen de quoi ils -cessent d'acheter ceux de l'Etat en question: & quoique ces nouveaux -établissemens d'ouvrages & de Manufactures ne soient pas d'abord -parfaits, ils retardent cependant & empêchent même l'exportation de ceux -de l'Etat voisin dans leur propre païs, où l'on se fournit à meilleur -marché. - -C'est ainsi que l'Etat commence à perdre quelques branches de son -commerce lucratif; & plusieurs de ses Ouvriers & Artisans qui voient le -travail rallenti, sortent de l'Etat pour trouver plus d'emploi dans les -païs de la nouvelle Manufacture. Malgré cette diminution de la balance -du commerce de l'Etat, on ne laisse pas d'y continuer dans les usages où -l'on étoit de tirer plusieurs denrées de l'Etranger. Les ouvrages & les -Manufactures de l'Etat aïant une grande réputation, & la facilité de la -navigation donnant les moïens de les envoïer à peu de frais dans les -païs éloignés, l'Etat l'emportera pendant bien des années sur les -nouvelles Manufactures dont nous avons parlé, & maintiendra encore une -petite balance de commerce, ou du moins le maintiendra au pair. -Cependant si quelqu'autre Etat maritime tâche de perfectionner les mêmes -ouvrages & en même-tems sa navigation, il enlevera par le bon marché de -ses Manufactures plusieurs branches du commerce à l'Etat en question. -Par conséquent cet Etat commencera à perdre la balance, & sera obligé -d'envoïer tous les ans une partie de son argent chez l'Etranger, pour le -paiement des denrées qu'il en tire. - -Bien plus, quand même l'Etat en question pourroit conserver une balance -de commerce dans sa plus grande abondance d'argent, on peut -raisonnablement supposer que cette abondance n'arrive pas sans qu'il n'y -ait beaucoup de Particuliers opulens qui se jettent dans le luxe. Ils -acheteront des Tableaux, des Pierreries de l'Etranger, ils voudront -avoir de leurs soieries & plusieurs raretés, mettront l'Etat dans une -telle habitude de luxe, que malgré les avantages de son commerce -ordinaire, son argent s'écoulera annuellement chez l'Etranger pour le -paiement de ce même luxe: cela ne manquera pas d'appauvrir l'Etat par -degré, & de le faire passer d'une grande puissance dans une grande -foiblesse. - -Lorsqu'un Etat est parvenu au plus haut point de richesse, je suppose -toujours que la richesse comparative des Etats consiste dans les -quantités respectives d'argent qu'ils possedent principalement, il ne -manquera pas de retomber dans la pauvreté par le cours ordinaire des -choses. La trop grande abondance d'argent, qui fait, tandis qu'elle -dure, la puissance des Etats, les rejette insensiblement, mais -naturellement, dans l'indigence. Aussi il sembleroit que lorsqu'un Etat -s'étend par le commerce, & que l'abondance de l'argent enchérit trop les -prix de la terre & du travail, le Prince, ou la Législature devroit -retirer de l'argent, le garder pour des cas imprevus, & tâcher de -retarder sa circulation par toutes les voies, hors celles de la -contrainte & de la mauvaise foi, afin de prévenir la trop grande cherté -de ses ouvrages, & d'empêcher les inconveniens du luxe. - -Mais comme il n'est pas facile de s'appercevoir du tems propre pour -cela, ni de savoir quand l'argent est devenu plus abondant qu'il ne doit -l'être pour le bien & la conservation des avantages de l'Etat, les -Princes, & les Chefs des Républiques, qui ne s'embarrassent guere de ces -sortes de connoissances, ne s'attachent qu'à se servir de la facilité -qu'ils trouvent, par l'abondance des revenus de l'Etat, à étendre leurs -puissances, & à insulter d'autres Etats sur les prétextes les plus -frivols. Et toutes choses bien considerées, ils ne font peut-être pas si -mal de travailler à perpétuer la gloire de leurs Regnes & de leur -administration, & de laisser des monumens de leur puissance & de leur -opulence; car puisque, selon le cours naturel des choses humaines, -l'Etat doit retomber de lui-même, ils ne font qu'accélerer un peu sa -chûte. Il semble néanmoins qu'ils devroient tâcher de faire durer leurs -puissances pendant tout le tems de leur propre administration. - -Il ne faut pas un grand nombre d'années pour porter dans un Etat -l'abondance au plus haut degré, & il en faut encore moins pour le faire -entrer dans l'indigence, faute de commerce & de Manufactures. Sans -parler de la puissance & de la chûte de la République de Venise, des -Villes anséatiques, de la Flandre & du Brabant, de la République de -Hollande, &c. qui se sont succedées dans les branches lucratives du -commerce, on peut dire que la puissance de la France n'est allée en -augmentant que depuis 1646, qu'on y érigea des Manufactures de draps, au -lieu qu'auparavant on les tiroit de l'Etranger, jusqu'en 1684, qu'on en -chassa nombre d'Entrepreneurs & d'Artisans Protestans, & que ce Roïaume -n'a fait que baisser depuis cette derniere époque. - -Pour juger de l'abondance & de la rareté de l'argent dans la -circulation, je ne connois pas de meilleure régle que celle des baux & -des rentes des Propriétaires de terres. Lorsqu'on afferme des terres à -haut prix c'est une marque que l'argent abonde dans l'Etat; mais -lorsqu'on est obligé de les affermer bien plus bas, cela fait voir, tout -autres choses étant égales, que l'argent est rare. J'ai lu dans un état -de la France, que l'arpent de vigne qu'on avoit affermé en 1660, en -argent fort, auprès de Mante, & par conséquent pas bien loin de la -Capitale de France, pour 200 liv. tournois, ne s'affermoit en 1700, en -argent plus foible, qu'à 100 liv. tournois: quoique l'argent apporté des -Indes occidentales dans cet intervalle dût naturellement rehausser le -prix des terres, dans l'Europe. - -L'Auteur attribue cette diminution de la rente à un défaut de -consommation. Et il paroît qu'il avoit remarqué en effet que la -consommation de vin étoit diminuée. Mais j'estime qu'il a pris l'effet -pour la cause. La cause étoit une plus grande rareté d'argent en France, -dont l'effet étoit naturellement une diminution de consommation. Tout au -contraire j'ai toujours insinué dans cet Essai, que l'abondance de -l'argent augmente naturellement la consommation, & contribue sur toutes -choses à mettre les terres en valeur. Lorsque l'abondance de l'argent -éleve les denrées à un prix honnête, les habitans s'empressent de -travailler pour en acquerir; mais ils n'ont pas le même empressement de -posséder aucunes denrées ou marchandises au-delà de ce qu'il faut pour -leur entretien. - -Il est apparent que tout Etat, qui a plus d'argent en circulation que -ses voisins, a un avantage sur eux, tant qu'il conserve cette abondance -d'argent. - -En premier lieu, dans toutes les branches du commerce il donne moins de -terre & de travail qu'il n'en retire: le prix de la terre & du travail -étant par tout estimé en argent, ce prix est plus fort dans l'Etat où -l'argent abonde le plus. Ainsi l'Etat en question retire quelquefois le -produit de deux arpens de terre en échange de celui d'un arpent, & le -travail de deux hommes pour celui d'un seul. C'est par rapport à cette -abondance d'argent dans la circulation à Londres, que le travail d'un -seul Brodeur Anglois, coute plus que celui de dix Brodeurs Chinois; -quoique les Chinois brodent bien mieux & fassent plus d'ouvrages dans la -journée. On s'étonne en Europe comment ces Indiens peuvent subsister en -travaillant à si grand marché, & comment les étoffes admirables qu'ils -nous envoient, coutent si peu. - -En second lieu, les revenus de l'Etat où l'argent abonde, se levent avec -bien plus de facilité & en plus grande somme comparativement; ce qui -donne les moïens à l'Etat, en cas de guerre ou de contestation, de -gagner toutes sortes d'avantages sur ses Adversaires chez qui l'argent -est plus rare. - -Si de deux Princes qui se font la guerre pour la Souveraineté ou la -Conquête d'un Etat, l'un a beaucoup d'argent, & l'autre peu, mais -plusieurs domaines qui puissent valoir deux fois plus que tout l'argent -de son Ennemi; le premier sera plus en état de s'attacher des Généraux & -des Officiers par des largesses en argent, que le second ne le sera en -donnant aux siens le double de la valeur en terres & en domaines. Les -cessions des terres sont sujettes à des contestations & à des -rescisions, & on n'y compte pas si bien que sur l'argent qu'on reçoit. -On achete avec de l'argent les munitions de guerre & de bouche, même des -Ennemis de l'Etat. On peut donner de l'argent pour des services secrets -& sans témoins: les terres, les denrées, & les marchandises ne sauroient -servir dans ces occasions, ni même les bijoux ni les diamans, -parcequ'ils sont faciles à reconnoître. Après tout, il me semble que la -puissance & la richesse comparatives des Etats consistent, tout autres -choses étant égales, dans la plus ou moins grande abondance d'argent qui -y circule, _hic & nunc_. - -Il me reste encore à parler de deux autres moïens d'augmenter la -quantité d'argent effectif dans la circulation d'un Etat. Le premier est -lorsque les Entrepreneurs & les Particuliers empruntent de l'argent de -leurs Correspondans étrangers, pour leur en païer l'intérêt, ou que les -Particuliers étrangers envoient leur argent dans l'Etat, pour y acheter -des actions ou fonds publics. Cela fait souvent des sommes très -considérables dont l'Etat doit païer annuellement à ces Etrangers un -intérêt, & ces façons d'augmenter l'argent dans l'Etat y rendent -réellement l'argent plus abondant, & diminuent le prix de l'intérêt. Par -le moïen de cet argent, les Entrepreneurs de l'Etat trouvent moïen -d'emprunter plus facilement, de faire faire des ouvrages & d'établir des -Manufactures, dans l'esperance d'y gagner; les Artisans, & tous ceux par -les mains de qui cet argent passe, ne manquent pas de consommer plus -qu'ils n'eussent fait, s'ils n'avoient été emploïés au moïen de cet -argent, qui hausse par conséquent les prix de toutes choses, comme s'il -appartenoit à l'Etat; & au moïen de l'augmentation de dépense ou de la -consommation qu'il cause, les revenus que le Public perçoit sur la -consommation en sont augmentés. Les sommes prêtées à l'Etat en cette -maniere y causent bien des avantages présens, mais la suite en est -toujours onéreuse & désavantageuse. Il faut que l'Etat en paie l'intérêt -aux Etrangers annuellement, & outre cette perte l'Etat se trouve à la -merci des Etrangers, qui peuvent toujours le mettre dans l'indigence -lorsqu'il leur prendra fantaisie de retirer leurs fonds; & il arrivera -certainement qu'ils voudront les retirer, dans l'instant que l'Etat en -aura le plus de besoin; comme lorsqu'on se prépare à avoir une guerre & -qu'on y craint quelque échet. L'intérêt qu'on paie à l'Etranger est -toujours bien plus considerable que l'augmentation du revenu public que -cet argent cause. On voit souvent passer ces prêts d'argent d'un Païs à -un autre, suivant la confiance des Prêteurs pour les Etats où ils les -envoient. Mais à dire le vrai, il arrive le plus souvent que les Etats -qui sont chargés de ces emprunts & qui en ont païé plusieurs années de -gros intérêts, tombent à la longue dans l'impuissance de païer les -capitaux, par une banqueroute. Pour peu que la méfiance s'en mêle, les -fonds ou actions publiques tombent, les Actionnaires étrangers n'aiment -pas à les rappeller avec perte, & aiment mieux se contenter de leurs -intérêts, en attendant que la confiance puisse revenir; mais elle ne -revient quelquefois plus. Dans les Etats qui tombent en décadence, le -principal objet des Ministres est ordinairement de ranimer la confiance, -& par ce moïen d'attirer l'argent des Etrangers par ces sortes de prêts: -car à moins que le Ministere ne manque à la bonne foi & à ses -engagemens, l'argent des Sujets circulera sans interruption. C'est celui -des Etrangers qui peut augmenter la quantité de l'argent effectif dans -l'Etat. - -Mais la voie de ces emprunts, qui donne un avantage présent, conduit à -une mauvaise fin, & c'est un feu de paille. Il faut pour relever un -Etat, s'attacher à y faire rentrer annuellement & constamment une -balance réelle de commerce, faire fleurir par la Navigation les Ouvrages -& les Manufactures qu'on est toujours en état d'envoïer chez les -Etrangers à un meilleur marché, lorsqu'on est tombé en décadence & dans -une rareté d'especes. Les Négocians commencent à faire les premieres -fortunes, les Gens de robbe pourront ensuite s'en approprier une partie, -le Prince & les Traitans pourront en acquerir aux dépens des uns & des -autres, & distribuer les graces selon leurs volontés. Lorsque l'argent -deviendra trop abondant dans l'Etat, le luxe s'y mettra, & il tombera en -décadence. - -Voilà à-peu-près le cercle que pourra faire un Etat considérable qui a -du fond & des habitans industrieux. Un habile Ministre est toujours en -état de lui faire recommencer ce cercle, il ne faut pas un grand nombre -d'années pour en voir l'experience & le succès, au moins des -commencemens qui en est la situation la plus intéressante. On connoîtra -l'augmentation de la quantité de l'argent effectif, par plusieurs voies -que mon sujet ne me permet pas d'examiner présentement. - -Pour ce qui est des Etats qui n'ont pas un bon fond, & qui ne peuvent -s'agrandir que par des accidens & selon les circonstances des tems, il -est difficile de trouver les moïens de les faire fleurir par les voies -du commerce. Il n'y a pas de Ministres qui puissent remettre les -Républiques de Venise & de Hollande dans la situation brillante dont -elles sont tombées. Mais pour l'Italie, l'Espagne, la France, & -l'Angleterre, en quelque état de décadence qu'elles puissent être, elles -sont capables d'être toujours portées, par une bonne administration, à -un haut degré de puissance, par le seul fait du commerce; pourvu qu'on -l'entreprenne séparement: car si tous ces Etats étoient également bien -administrés, ils ne seroient considérables que proportionnellement à -leurs fonds respectifs & à la plus ou moins grande industrie de leurs -habitans. - -Le dernier moïen que je puisse imaginer pour augmenter dans un Etat la -quantité d'argent effectif dans la circulation, est la voie de la -violence & des armes, & elle se mêle souvent avec les autres, attendu -que dans tous les Traités de paix on pourvoit ordinairement à se -conserver les droits de commerce & les avantages qu'on a pu en tirer. -Lorsqu'un Etat se fait païer des contributions, ou se rend plusieurs -autres Etats tributaires, c'est un moïen bien certain d'attirer leur -argent. Je n'entreprendrai pas de rechercher les moïens de mettre cette -voie en usage, je me contenterai de dire que toutes les Nations qui ont -fleuri par cette voie, n'ont pas laissé de tomber dans la décadence, -comme les Etats qui ont fleuri par leur commerce. Les anciens Romains -ont été plus puissans par cette voie que tous les autres Peuples dont -nous avons connoissance; cependant ces mêmes Romains avant que de perdre -un pouce du terrein de leurs vastes Etats, tomberent en décadence par le -luxe, & s'appauvrirent par la diminution de l'argent effectif qui avoit -circulé chez eux, & que leur luxe fit passer de leur grand Empire chez -les Nations orientales. - -Tandis que le luxe des Romains, qui ne commença qu'après la défaite -d'Antiochus, Roi d'Asie, vers l'an de Rome 564, se contentoit du produit -& du travail de tous les vastes Etats de leur domination, la circulation -de l'argent ne faisoit qu'augmenter au lieu de diminuer. Le Public étoit -en possession de toutes les Mines d'or, d'argent & de cuivre qui étoient -dans l'Empire. Ils avoient les Mines d'or d'Asie, de Macedoine, -d'Aquilée, & les riches Mines, tant d'or que d'argent, d'Espagne & de -plusieurs autres endroits. Ils avoient plusieurs Monnoies où ils -faisoient battre des especes d'or, d'argent & de cuivre. La consommation -qu'ils faisoient à Rome de tous les ouvrages & de toutes les -marchandises qu'ils tiroient de leurs vastes Provinces, ne diminuoit pas -la circulation de l'argent effectif; non plus que les Tableaux, les -Statues & les Bijoux qu'ils en tiroient. Quoique les Seigneurs y fissent -des dépenses excessives pour leurs tables, & païassent des quinze mille -onces d'argent pour un seul poisson, tout cela ne diminuoit pas la -quantité d'argent qui circuloit dans Rome, attendu que les tributs des -Provinces l'y faisoient incessamment rentrer, sans parler de celui que -les Préteurs & les Gouverneurs y apportoient par leurs extorsions. Les -sommes qu'on tiroit annuellement des Mines, ne faisoient qu'augmenter à -Rome la circulation pendant tout le regne d'Auguste. Cependant, le luxe -étoit déja fort grand, & on avoit beaucoup d'avidité, non-seulement pour -tout ce que l'Empire produisoit de curieux, mais encore pour les bijoux -des Indes, pour le poivre & les épiceries, & pour toutes les raretés de -l'Arabie; & les soieries qui n'étoient pas du crû de l'Empire, -commençoient à y être recherchées. Mais l'argent qu'on tiroit des Mines -surpassoit encore les sommes qu'on envoïoit hors de l'Empire pour -acheter tout cela. On sentit néanmoins sous Tibere une rareté d'argent: -cet Empereur avoit resserré dans son Fisc deux milliards & sept cent -millions de sesterces. Pour rétablir l'abondance & la circulation, il -n'eut besoin d'emprunter que trois cens millions sur les hypotheques des -terres. Caligula dépensa en moins d'un an tout ce trésor de Tibere après -sa mort, & ce fut alors que l'abondance d'argent dans la circulation fut -au plus haut point à Rome. La fureur du luxe augmenta toujours; & du -tems de Pline l'Historien, il sortoit de l'Empire tous les ans au moins -cent millions de sesterces, suivant son calcul. On n'en tiroit pas tant -des Mines. Sous Trajan le prix des terres étoit tombé d'un tiers & -au-delà, au rapport de Pline le jeune; & l'argent diminua toujours -jusqu'au tems de l'Empereur Septime Severe. L'argent fut alors si rare à -Rome, que cet Empereur fit des magasins étonnans de blé, ne pouvant pas -ramasser des trésors assez considérables pour ses entreprises. Ainsi -l'Empire Romain tomba en décadence par la perte de son argent, avant que -d'avoir rien perdu de ses Etats. Voilà ce que le luxe causa, & ce qu'il -causera toujours en pareil cas. - - - - -CHAPITRE IX. - -_De l'interêt de l'argent, & de ses causes_. - - -Comme les prix des choses se fixent dans les altercations des marchés -par les quantités des choses exposées en vente proportionnellement à la -quantité d'argent qu'on en offre, ou ce qui est la même chose, par la -proportion numérique des Vendeurs & des Acheteurs; de même l'interêt de -l'argent dans un Etat se fixe par la proportion numérique des Prêteurs & -des Emprunteurs. - -Quoique l'argent passe pour gages dans le troc, cependant il ne se -multiplie point, & ne produit point un interêt dans la simple -circulation. Les nécessités des Hommes semblent avoir introduit l'usage -de l'interêt. Un Homme qui prête son argent sur de bons gages ou sur -l'hypotheque des terres, court au moins le hazard de l'inimitié de -l'Emprunteur, ou celui des frais, des procès & des pertes; mais -lorsqu'il prête sans sureté, il court risque de tout perdre. Par rapport -à ces raisons, les Hommes nécessiteux doivent avoir dans les -commencemens tenté les Prêteurs par l'appas d'un profit; & ce profit -doit avoir été proportionné aux nécessités des Emprunteurs & à la -crainte & à l'avarice des Prêteurs. Voilà ce me semble la premiere -source de l'intérêt. Mais son usage constant dans les Etats paroît fondé -sur les profits que les Entrepreneurs en peuvent faire. - -La terre produit naturellement, aidée du travail de l'Homme, quatre, -dix, vingt, cinquante, cent, cent-cinquante fois, la quantité de blé -qu'on y seme, suivant la bonté du terroir & l'industrie des Habitans. -Elle multiplie les fruits & les bestiaux. Le Fermier qui en conduit le -travail a ordinairement les deux tiers du produit, dont un tiers paie -ses frais & son entretien, l'autre lui reste pour profit de son -entreprise. - -Si le Fermier a assez de fond pour conduire son entreprise, s'il a tous -les outils & les instrumens nécessaires, les chevaux pour labourer, les -bestiaux qu'il faut pour mettre la terre en valeur, &c., il prendra pour -lui, tous frais faits, le tiers du produit de sa Ferme. Mais si un -Laboureur entendu, qui vit de son travail à gages au jour la journée, & -qui n'a aucun fond, peut trouver quelqu'un qui veuille bien lui prêter -un fond ou de l'argent pour en acheter, il sera en état de donner à ce -Prêteur toute la troisieme rente, ou le tiers du produit d'une Ferme -dont il deviendra le Fermier ou l'Entrepreneur. Cependant, il croira sa -condition meilleure qu'auparavant, attendu qu'il trouvera son entretien -dans la seconde rente, & deviendra Maître, de Valet qu'il étoit: que si -par sa grande oeconomie, & en se fraudant quelque chose du nécessaire, -il peut par degrés amasser quelques petits fonds, il aura tous les ans -moins à emprunter, & parviendra dans la suite à s'approprier toute la -troisieme rente. - -Si cet Entrepreneur nouveau trouve à acheter à crédit du blé ou des -bestiaux, pour les païer à long terme & lorsqu'il sera en état de faire -de l'argent par la vente du produit de sa Ferme, il en donnera -volontiers un plus grand prix que celui du marché contre argent -comptant: & cette façon sera la même chose que s'il empruntoit de -l'argent comptant pour acheter le blé au comptant, en donnant pour -l'interêt la différence du prix du comptant & de celui à terme: mais de -quelque façon qu'il emprunte soit au comptant, soit en marchandises, il -faut qu'il lui reste dequoi s'entretenir par son entreprise, sans quoi -il fera banqueroute. Ce hazard fera qu'on exigera de lui vingt à trente -pour cent de profit ou d'interêt sur la quantité de l'argent ou sur la -valeur des denrées ou des marchandises qu'on lui prêtera. - -D'un autre côté, un maître Chapelier, qui a du fond pour conduire sa -Manufacture de chapeaux soit pour louer une maison, acheter des castors, -des laines, de la teinture, &c., soit pour païer toutes les semaines, la -subsistance de ses Ouvriers, doit non-seulement trouver son entretien -dans cette entreprise, mais encore un profit semblable à celui du -Fermier, qui a la troisieme partie pour lui. Cet entretien, de même que -ce profit, doit se trouver dans la vente des chapeaux, dont le prix doit -païer non-seulement les matériaux, mais aussi l'entretien du Chapelier & -de ses Ouvriers, & encore le profit en question. - -Mais un Compagnon Chapelier entendu, mais sans fond, peut entreprendre -la même Manufacture, en empruntant de l'argent & des matériaux, & en -abandonnant l'article du profit à quiconque voudra lui prêter de -l'argent, ou à quiconque voudra lui confier du castor, de la laine, &c., -qu'il ne paiera qu'à long terme & lorsqu'il aura vendu ses chapeaux. Si -à l'expiration du terme de ses billets le Prêteur d'argent redemande son -capital, ou si le Marchand de laine & les autres Prêteurs ne veulent -plus s'y fier, il faut qu'il quitte son entreprise; auquel cas il aimera -peut-être mieux faire banqueroute. Mais s'il est sage & industrieux, il -pourra faire voir à ses créanciers qu'il a en argent ou en chapeaux la -valeur du fond qu'il a emprunté à-peu-près, & ils aimeront mieux -probablement continuer à s'y fier & se contenter, pour le présent, de -leur interêt ou du profit. Au moïen dequoi il continuera, & peut-être -amassera-t'il par degrés quelque fond en se frustrant un peu de son -nécessaire. Avec ce secours il aura tous les ans moins à emprunter, & -lorsqu'il aura amassé un fond suffisant pour conduire sa Manufacture qui -sera toujours proportionnée au débit qu'il en a, l'article du profit lui -demeurera en entier, & il s'enrichira s'il n'augmente pas sa dépense. - -Il est bon de remarquer que l'entretien d'un tel Manufacturier est d'une -petite valeur à proportion de celle des sommes qu'il emprunte dans son -commerce, ou des matériaux qu'on lui confie; & par conséquent les -Prêteurs ne courent pas un grand risque de perdre leur capital, s'il est -honnête homme & industrieux: mais comme il est très possible qu'il ne le -soit pas, les Prêteurs exigeront toujours de lui un profit ou interêt de -vingt à trente pour cent de la valeur du prêt: encore n'y aura-t'il que -ceux qui en ont bonne opinion qui s'y fieront. On peut faire les mêmes -inductions par rapport à tous les Maîtres, Artisans, Manufacturiers & -autres Entrepreneurs dans l'Etat, qui conduisent des entreprises dont le -fond excede considérablement la valeur de leur entretien annuel. - -Mais si un Porteur d'eau à Paris s'érige en Entrepreneur de son propre -travail, tout le fond dont il aura besoin sera le prix de deux seaux, -qu'il pourra acheter pour une once d'argent, après quoi tout ce qu'il -gagne devient profit. S'il gagne par son travail cinquante onces -d'argent par an, la somme de son fond, ou emprunt, sera à celle de son -profit, comme un à cinquante. C'est-à-dire, qu'il gagnera cinq mille -pour cent, au lieu que le Chapelier ne gagnera pas cinquante pour cent, -& qu'il sera même obligé d'en païer vingt à trente pour cent au Prêteur. - -Cependant un Prêteur d'argent aimera mieux prêter mille onces d'argent à -un Chapelier à vingt pour cent d'interêt, que de prêter mille onces à -mille Porteurs d'eau à cinq cent pour cent d'interêt. Les Porteurs d'eau -dépenseront bien vîte à leur entretien non-seulement l'argent qu'ils -gagnent par leur travail journalier, mais tout celui qu'on leur a prêté. -Ces capitaux qu'on leur prête, sont petits à proportion de la somme -qu'il leur faut pour leur entretien: soit qu'ils soient beaucoup ou peu -emploïés, ils peuvent facilement dépenser tout ce qu'ils gagnent. Ainsi -on ne peut guere déterminer les gains de ces bas Entrepreneurs. On -diroit bien qu'un Porteur d'eau gagne cinq mille pour cent de la valeur -des seaux qui servent de fond à son entreprise, & même dix mille pour -cent, si par un rude travail il gagnoit cent onces d'argent par an. Mais -comme il peut dépenser pour son entretien les cent onces aussi-bien que -les cinquante, ce n'est que par la connoissance de ce qu'il met à son -entretien qu'on peut savoir combien il a de profit clair. - -Il faut toujours défalquer la subsistance & l'entretien des -Entrepreneurs avant que de statuer sur leur profit. C'est ce que nous -avons fait dans l'exemple du Fermier & dans celui du Chapelier: & c'est -ce qu'on ne peut guere déterminer pour les bas Entrepreneurs; aussi -font-ils pour la plûpart banqueroute, s'ils doivent. - -Il est ordinaire aux Brasseurs de Londres, de prêter quelques barils de -biere aux Entrepreneurs de Cabarets à biere, & lorsque ceux-ci paient -les premiers barils, on continue à leur en prêter d'autres. Si la -consommation de ces Cabarets à biere devient forte, ces Brasseurs font -quelquefois un profit de cinq cent pour cent par an; & j'ai oui dire que -les gros Brasseurs ne laissoient pas de s'enrichir lorsqu'il n'y a que -la moitié des Cabarets à biere qui leur font banqueroute dans le courant -de l'année. - -Tous les Marchands dans l'Etat, sont dans une habitude constante de -prêter à termes des marchandises ou des denrées à des Détailleurs, & -proportionnent la mesure de leur profit, ou leur interêt, à celle de -leur risque. Ce risque est toujours grand par la grande proportion de -l'entretien de l'emprunteur à la valeur prêtée. Car si l'emprunteur ou -détailleur n'a pas un prompt débit dans le bas troc, il se ruinera bien -vîte & dépensera tout ce qu'il a emprunté pour sa subsistance, & par -conséquent sera obligé de faire banqueroute. - -Les Revendeuses de poisson, qui l'achetent à Billingaste, à Londres, -pour le revendre dans les autres quartiers de la Ville, paient -ordinairement par contrat passé par un Ecrivain expert, un schelling par -guinée, ou par vingt-un schellings, d'interêts par semaine; ce qui fait -deux cens soixante pour cent par année. Les Revendeuses des Halles à -Paris dont les entreprises sont moins considérables paient cinq sols par -semaine d'interêts d'un écu de trois livres, ce qui passe quatre cents -trente pour cent par an: cependant il y a peu de Prêteurs qui fassent -fortune avec de si grands interêts. - -Ces gros interêts sont non-seulement tolérés, mais encore en quelque -façon utiles & nécessaires dans un Etat. Ceux qui achetent le poisson -dans les rues paient ces gros interêts par l'augmentation de prix qu'ils -en donnent; cela leur est commode, & ils n'en ressentent pas la perte. -De même un Artisan qui boit un pot de biere, & en paie un prix qui fait -trouver au Brasseur cinq cents pour cent de profit, se trouve bien de -cette commodité & n'en sent point la perte dans un si bas détail. - -Les Casuistes, qui ne paroissent guere propres à juger de la nature de -l'interêt & des matieres de commerce, ont imaginé un terme (_damnum -emergens_) au moïen duquel ils veulent bien tolerer ces hauts prix -d'interêt: & plutôt que de renverser l'usage & la convenance des -Societés, ils ont consenti & permis à ceux qui prêtent avec un grand -risque, de tirer proportionnellement un grand interêt; & cela sans -bornes: car ils seroient bien embarassés à en trouver de certaines, -puisque la chose dépend réellement des craintes des Prêteurs & des -nécessités des emprunteurs. - -On loue les Négocians sur Mer, lorsqu'ils peuvent faire profiter leur -fond dans leur entreprise, fusse à dix mille pour cent; & quelque profit -que les Marchands en gros fassent ou stipulent en vendant à long terme -les denrées ou les marchandises à des Marchands-détailleurs inférieurs, -je n'ai pas oui dire que les Casuistes leur en fissent un crime. Ils -sont ou paroissent un peu plus scrupuleux au sujet des prêts en argent -sec, quoique ce soit dans le fond la même chose. Cependant ils tolerent -encore ces prêts au moïen d'une distinction (_lucrum cessans_) qu'ils -ont imaginée; je crois que cela veut dire, qu'un Homme qui a été dans -l'habitude de faire valoir son argent à cinq cens pour cent dans son -commerce, peut stipuler ce profit en le prétant à un autre. Rien n'est -plus divertissant que la multitude des Loix & des Canons qui ont été -faits dans tous les siécles au sujet de l'interêt de l'argent, toujours -par des Sages qui n'étoient guere au fait du commerce, & toujours -inutilement. - -Il paroît par ces exemples & par ces inductions, qu'il y a dans un Etat -plusieurs classes & allées d'interêts ou de profit; que dans les plus -basses classes, l'interêt est toujours le plus fort à proportion du plus -grand risque; & qu'il diminue de classe en classe jusqu'à la plus haute -qui est celle des Négocians riches & réputés solvables. L'intérêt qu'on -stipule dans cette classe, est celui qu'on appelle le prix courant de -l'interêt dans l'Etat, & il ne differe guere de l'interêt qu'on stipule -sur l'hypotheque des terres. On aime autant le billet d'un Négociant -solvable & solide, au moins pour un court terme, qu'une action sur une -terre; parceque la possibilité d'un procès ou d'une contestation au -sujet de celle-ci, compense la possibilité de la banqueroute du -Négociant. - -Si dans un Etat il n'y avoit pas d'Entrepreneurs qui pussent faire du -profit sur l'argent ou sur les marchandises qu'ils empruntent, l'usage -de l'intérêt ne seroit pas probablement si fréquent qu'on le voit. Il -n'y auroit que les Gens extravagans & prodigues qui feroient des -emprunts. Mais dans l'habitude où tout le monde est de se servir -d'Entrepreneurs, il y a une source constante pour les emprunts & par -conséquent pour l'interêt. Ce sont les Entrepreneurs qui cultivent les -terres, les Entrepreneurs qui fournissent le pain, la viande, les -habillemens, &c. à tous les Habitans d'une ville. Ceux qui travaillent -aux gages de ces Entrepreneurs, cherchent aussi à s'ériger eux-mêmes en -Entrepreneurs, à l'envie les uns des autres. La multitude des -Entrepreneurs est encore bien plus grande parmi les Chinois; & comme ils -ont tous l'esprit vif, le génie propre pour les entreprises, & une -grande constance à les conduire, il y a parmi eux des Entrepreneurs qui -parmi nous sont fournis par des gens gagés: ils fournissent les repas -des Laboureurs, même dans les champs. Et c'est peut-être cette multitude -de bas Entrepreneurs, & des autres, de classe en classe, qui, trouvant -le moïen de gagner beaucoup par la consommation sans que cela soit -sensible aux consommateurs, soutiennent le prix de l'interêt dans la -plus haute classe à trente pour cent; au lieu qu'il ne passe guere cinq -pour cent dans notre Europe. L'interêt a été à Athênes, du tems de -Solon, à dix-huit pour cent. Dans la République romaine il a été le plus -souvent à douze pour cent, on l'y a vu à quarante huit pour cent, à -vingt pour cent, à huit pour cent, à six pour cent, au plus bas à quatre -pour cent: il n'a jamais été si bas librement que vers la fin de la -République & sous Auguste après la conquête de l'Egypte. L'Empereur -Antonin & Alexandre Severe, ne réduisirent l'interêt à quatre pour cent, -qu'en prêtant l'argent public sur l'hypotheque des terres. - - - - -CHAPITRE DIXIEME - -ET DERNIER. - -_Des causes de l'augmentation & de la diminution de l'interêt de -l'argent, dans un Etat._ - - -C'est une idée commune & reçûe de tous ceux qui ont écrit sur le -commerce, que l'augmentation de la quantité de l'argent effectif dans un -Etat y diminue le prix de l'interêt, parceque lorsque l'argent abonde, -il est plus facile d'en trouver à emprunter. Cette idée n'est pas -toujours vraie ni juste. Pour s'en convaincre, il ne faut que se -souvenir qu'en l'année 1720, presque tout l'argent d'Angleterre fut -apporté à Londres, & que par-dessus cela, le nombre des billets qu'on -mit sur la place accélera le mouvement de l'argent d'une maniere -extraordinaire. Cependant cette abondance d'argent & de circulation au -lieu de diminuer l'interêt courant qui étoit auparavant à cinq pour -cent, & au-dessous, ne servit qu'à en augmenter le prix, qui fut porté à -cinquante & soixante pour cent. Il est facile de rendre raison de cette -augmentation du prix de l'interêt, par les principes & les causes de -l'interêt, que j'ai établies dans le chapitre précédent. La voici, tout -le monde étoit devenu Entrepreneur dans le systeme de la Mer du Sud, & -demandoit à emprunter de l'argent pour acheter des Actions, comptant de -faire un profit immense au moïen duquel il pourroit aisément païer ce -haut prix d'intérêt. - -Si l'abondance d'argent dans l'Etat vient par les mains de gens qui -prêtent, elle diminuera sans doute l'interêt courant en augmentant le -nombre des prêteurs: mais si elle vient par l'entremise de personnes qui -dépensent, elle aura l'effet tout contraire, & elle haussera le prix de -l'interêt en augmentant le nombre des Entrepreneurs qui auront à -travailler au moïen de cette augmentation de dépense, & qui auront -besoin d'emprunter pour fournir à leur entreprise, dans toutes les -classes d'interêts. - -L'abondance ou la disette d'argent dans un Etat, hausse toujours ou -baisse les prix de toutes choses dans les altercations du troc, sans -avoir aucune liaison nécessaire avec le prix de l'intérêt, qui peut très -bien être haut dans les Etats où il y a abondance d'argent, & bas dans -ceux où l'argent est plus rare: haut où tout est cher, & bas où tout est -à grand marché: haut à Londres, & bas à Gênes. - -Le prix de l'interêt hausse & baisse tous les jours sur de simples -bruits, qui tendent à diminuer ou à augmenter la sureté des Préteurs, -sans que le prix des choses dans le troc soit alteré pour cela. - -La source la plus constante d'un interêt haut dans un Etat, est la -grande dépense des Seigneurs & des Propriétaires de terres, ou des -autres Gens riches. Les Entrepreneurs & maîtres Artisans, sont dans -l'habitude de fournir de grosses Maisons dans toutes les branches de -leur dépense. Ces Entrepreneurs ont presque toujours besoin d'emprunter -de l'argent pour les fournir: & lorsque les Seigneurs consomment leurs -revenus par avance & empruntent de l'argent, ils contribuent doublement -à hausser le prix de l'interêt. - -Au contraire, lorsque les Seigneurs de l'Etat vivent d'oeconomie, & -achetent de la premiere main autant qu'ils le peuvent, ils se font -procurer par leurs Valets beaucoup de choses sans qu'elles passent par -les mains des Entrepreneurs, ils diminuent les profits & le nombre des -Entrepreneurs dans l'Etat, & par conséquent le nombre des Emprunteurs, & -encore le prix de l'interêt, parceque ces sortes d'Entrepreneurs -travaillant sur leurs propres fonds n'empruntent que le moins qu'ils -peuvent, & en se contentant d'un petit gain empêchent ceux qui n'ont -point de fonds de s'ingérer dans les entreprises en empruntant. Voilà -aujourd'hui la situation des Républiques de Gênes & de Hollande, où -l'interêt est quelquefois à deux pour cent, & au-dessous dans la plus -haute classe; au lieu qu'en Allemagne, en Pologne, en France, en -Espagne, en Angleterre & en d'autres Etats, la facilité & la dépense des -Seigneurs & des Propriétaires de terres entretiennent toujours les -Entrepreneurs & maîtres Artisans de l'Etat dans l'habitude de ces gros -gains, au moïen desquels ils ont dequoi païer un interêt haut, & encore -plus lorsqu'ils tirent tout de l'Etranger avec risque pour les -entreprises. - -Lorsque le Prince ou l'Etat fait une grosse dépense comme en faisant la -guerre, cela hausse le prix de l'interêt par deux raisons: la premiere -est que cela multiplie le nombre des Entrepreneurs par plusieurs -nouvelles entreprises considérables de fournitures pour la guerre, & par -conséquent les emprunts. La seconde est par rapport au plus grand risque -que la guerre entraîne toujours. - -Au contraire, la guerre finie, les risques diminuent, le nombre des -Entrepreneurs diminue, & les Entrepreneurs même de la guerre cessant de -l'être, diminuent leurs dépenses, & deviennent prêteurs de l'argent -qu'ils ont gagné. Dans cette situation, si le Prince ou l'Etat offre de -rembourser une partie de ses dettes, il diminuera considérablement le -prix de l'interêt; & cela aura un effet plus certain, s'il est en état -de païer réellement une partie de la dette sans emprunter d'un autre -côté, parceque les remboursemens augmentent le nombre des prêteurs dans -la plus haute classe de l'interêt, & que cela pourra influer sur les -autres classes. - -Lorsque l'abondance d'argent dans l'Etat est introduite par une balance -constante de commerce, cet argent passe d'abord par les mains des -Entrepreneurs; & encore qu'il augmente la consommation, il ne laisse pas -de diminuer le prix de l'interêt, à cause que la plûpart des -Entrepreneurs acquerent alors assez de fond pour conduire leur commerce -sans argent, & même deviennent prêteurs des sommes qu'ils ont gagnées -au-delà de celles qu'il faut pour conduire leur commerce. S'il n'y a pas -dans l'Etat un grand nombre de Seigneurs & de Gens riches qui fassent -une grosse dépense, dans ces circonstances l'abondance de l'argent ne -manquera pas de diminuer le prix de l'interêt, autant qu'elle augmentera -le prix des denrées & des marchandises dans le troc. Voilà ce qui arrive -d'ordinaire dans les Républiques qui n'ont guere de fond ni de terres -considérables, & qui ne s'enrichissent que par le commerce étranger. -Mais dans les Etats qui ont un grand fond & des Propriétaires de terres -considérables, l'argent qui s'introduit par le commerce avec l'Etranger -augmente leur rente, & leur donne moïen de faire une grande dépense qui -entretient plusieurs Entrepreneurs & plusieurs Artisans, outre ceux qui -maintiennent le commerce avec l'Etranger: cela soutient toujours un haut -interêt, malgré l'abondance de l'argent. - -Lorsque les Seigneurs & les Propriétaires de terres se ruinent par leurs -dépenses extravagantes, les prêteurs d'argent qui ont des hypotheques -sur leurs terres, en attrapent souvent la propriété absolue; & il peut -bien arriver dans l'Etat que les prêteurs soient créanciers de beaucoup -plus d'argent qu'il n'y en circule: auquel cas on peut les regarder -comme Propriétaires subalternes des terres & des denrées qu'on -hypotheque pour leur sureté. Que si cela n'a pas lieu, leurs capitaux se -perdront par les banqueroutes. - -De même on peut considérer les Propriétaires des Actions & des fonds -publics, comme Propriétaires subalternes des revenus de l'Etat qu'on -emploie à païer leurs interêts. Mais si la législature étoit obligée par -les besoins de l'Etat d'emploïer ses revenus à d'autres usages, les -Actionnaires ou Propriétaires de fonds publics perdroient tout, sans que -l'argent qui circule dans l'Etat fût diminué pour cela d'un seul liard. - -Si le Prince ou les Administrateurs de l'Etat veulent regler le prix de -l'interêt courant par des loix, il faut en faire le réglement sur le pié -du prix courant du Marché dans la plus haute classe, ou approchant: -autrement la loi sera inutile, parceque les Contractans, qui suivront la -regle des altercations, ou le prix courant reglé par la proportion des -Prêteurs aux Emprunteurs, feront des marchés clandestins; & cette -contrainte de la loi ne servira qu'à géner le commerce & à hausser le -prix de l'interêt, au lieu de le fixer. Autrefois les Romains, après -plusieurs loix pour restraindre l'interêt, en firent une autre pour -défendre absolument de prêter de l'argent. Cette loi n'eut pas plus de -succès que les précédentes. La loi que fit Justinien pour restraindre -les Gens de qualité à ne prendre que quatre pour cent, ceux d'un ordre -inférieur six pour cent, & les Gens de commerce huit pour cent, étoit -également plaisante & injuste, tandis qu'il n'étoit pas défendu de faire -cinquante & cent pour cent de profit par toutes sortes d'entreprises. - -S'il est permis & honnête à un Propriétaire de terre de donner une Ferme -à haut prix à un Fermier indigent, au hasard d'en perdre toute la rente -d'une année, il semble qu'il devroit être permis au Prêteur de prêter -son argent à un Emprunteur nécessiteux, au hasard de perdre -non-seulement son interêt ou profit, mais encore son capital, & stipuler -tel interêt que l'autre consentira volontairement de lui accorder; il -est vrai que les prêts de cette nature font plus de malheureux qui en -emportant les capitaux aussi-bien que l'interêt, sont plus dans -l'impuissance de se relever, que le Fermier qui n'emporte pas la terre: -mais les loix pour les banqueroutes étant assez favorables aux Débiteurs -pour les mettre en état de se relever, il semble qu'on devroit toujours -accommoder les loix de l'interêt au prix du marché, comme on fait en -Hollande. - -Les prix courans de l'interêt dans un Etat, semblent servir de base & de -regle pour les prix de l'achat des terres. Si l'interêt courant est à -cinq pour cent, qui répond au denier vingt, le prix des terres devroit -être de même: mais comme la propriété des terres donne un rang & une -certaine Jurisdiction dans l'Etat, il arrive que lorsque l'interêt est -au denier vingt, le prix des terres est au denier vingt-quatre ou -vingt-cinq, quoique les hypotheques sur les mêmes terres ne passent -gueres le prix courant de l'interêt. - -Après tout, le prix des terres, comme tous les autres prix, se regle -naturellement par la proportion des Vendeurs aux Acheteurs, &c.; & comme -il se trouvera beaucoup plus d'Acquereurs à Londres, par exemple, que -dans les Provinces, & que ces Acquereurs qui résident dans la Capitale, -aimeront mieux acheter des terres dans leur voisinage que dans les -Provinces éloignées, il arrivera qu'ils aimeront mieux acheter des -terres voisines au denier trente ou trente-cinq, que celles qui sont -éloignées au denier vingt-cinq ou vingt-deux. Il y a souvent d'autres -raisons de convenances qui influent sur le prix des terres, & qu'il -n'est pas nécessaire de marquer ici, parcequ'elles ne détruisent pas les -éclaircissemens que nous avons donnés sur la nature de l'interêt. - - -_Fin de la seconde Partie._ - - - - -ESSAI - -SUR LA NATURE - -DU - -COMMERCE - -EN GÉNÉRAL. - -_TROISIEME PARTIE._ - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -_Du Commerce avec l'Etranger._ - - -Lorsqu'un Etat échange un petit produit de terre contre un plus grand -dans le commerce avec l'Etranger, il paroît avoir l'avantage dans ce -commerce: & si l'argent y circule en plus grande abondance que chez -l'Etranger, il échangera toujours un plus petit produit de terre contre -un plus grand. - -Lorsque l'Etat échange son travail contre le produit de terre de -l'Etranger, il paroît avoir l'avantage dans ce commerce; attendu que ses -habitans sont entretenus aux dépens de l'Etranger. - -Lorsqu'un Etat échange son produit conjointement avec son travail, -contre un plus grand produit de l'Etranger conjointement avec un travail -égal ou plus grand, il paroît encore avoir l'avantage dans ce commerce. - -Si les Dames de Paris consomment, année commune, des dentelles de -Bruxelles pour la valeur de cent mille onces d'argent, le quart d'un -arpent de terre en Brabant, qui produira cent cinquante livres pesant de -lin, qu'on travaillera en dentelles fines à Bruxelles, correspondra à -cette somme. Il faudra le travail d'environ deux mille personnes en -Brabant pendant une année pour toutes les parties de cette Manufacture, -depuis la semence du lin jusqu'à la derniere perfection de la dentelle. -Le Marchand de dentelle ou Entrepreneur à Bruxelles en fera les avances; -il paiera directement ou indirectement toutes les fileuses & faiseuses -de dentelles, & la proportion du travail de ceux qui font leurs outils; -tous ceux qui ont part au travail, acheteront leur entretien directement -ou indirectement du Fermier en Brabant, qui paie en partie la rente de -son Propriétaire. Si on met le produit de terre qu'on attribue dans -cette oeconomie à ces deux mille personnes, à trois arpens par tête, -tant pour l'entretien de leurs personnes que pour celui de leurs -familles qui en subsistent en partie, il y aura six mille arpens de -terre en Brabant emploïés à l'entretien de ceux qui ont part au travail -de la dentelle, & cela aux dépens des Dames de Paris qui paieront & -porteront cette dentelle. - -Les Dames de Paris y paieront les cent mille onces d'argent, chacune -suivant la quantité qu'elles en prennent; il faudra envoïer tout cet -argent en especes à Bruxelles, en déduisant les frais seulement de -l'envoi, & il faut que l'Entrepreneur à Bruxelles y trouve non-seulement -le paiement de toutes ses avances, & l'interêt de l'argent qu'il aura -peut-être emprunté, mais encore un profit de son entreprise pour -l'entretien de sa famille. Si le prix que les Dames donnent de la -dentelle ne remplit pas tous les frais & profits en géneral, il n'y aura -pas d'encouragement pour cette Manufacture, & les Entrepreneurs -cesseront de la conduire ou feront banqueroute; mais comme nous avons -supposé qu'on continue cette Manufacture, il est de nécessité que tous -les frais se trouvent dans les prix que les Dames de Paris en donnent, & -qu'on envoie les cent mille onces d'argent à Bruxelles, si les -Brabançons ne tirent rien de France pour en faire la compensation. - -Mais si les habitans du Brabant aiment les vins de Champagne, & en -consomment, année commune, la valeur de cent mille onces d'argent, -l'article des vins pourra compenser celui de la dentelle, & la balance -du commerce, par rapport à ces deux branches, sera égale. La -compensation & la circulation se fera par l'entremise des Entrepreneurs -& des Banquiers qui s'en mêleront de part & d'autre. - -Les Dames de Paris paieront cent mille onces d'argent à celui qui leur -vend & livre la dentelle; celui-ci les paiera au Banquier qui lui -donnera une ou plusieurs lettres de change sur son correspondant à -Bruxelles. Ce Banquier remettra l'argent aux Marchands de vin de -Champagne qui ont 100000 onces d'argent à Bruxelles, & qui lui donneront -leurs lettres de change de même valeur tirées sur lui par son -Correspondant à Bruxelles. Ainsi les 100000 onces païées pour le vin de -Champagne à Bruxelles, compenseront les 100000 onces païées pour la -dentelle à Paris; au moïen de quoi on épargnera la peine de voiturer -l'argent reçu à Paris jusqu'à Bruxelles, & la peine de voiturer l'argent -reçu à Bruxelles jusqu'à Paris. Cette compensation se fait par lettres -de change, dont je tacherai de faire connoître la nature dans le -chapitre suivant. - -Cependant on voit dans cet exemple que les cent mille onces que les -Dames de Paris paient pour la dentelle, viennent entre les mains des -Marchands qui envoient le vin de Champagne à Bruxelles: & que les cent -mille onces que les consommateurs du vin de Champagne paient pour ce vin -à Bruxelles, tombent entre les mains des Entrepreneurs ou Marchands de -dentelles. Les Entrepreneurs de part & d'autre, distribuent cet argent à -ceux qu'ils font travailler, soit pour ce qui regarde les vins, soit -pour ce qui regarde les dentelles. - -Il est clair par cet exemple que les Dames de Paris soutiennent & -entretiennent tous ceux qui travaillent à la dentelle en Brabant, & -qu'elles y causent une circulation d'argent. Il est également clair que -les consommateurs du vin de Champagne à Bruxelles soutiennent & -entretiennent en Champagne, non-seulement tous les Vignerons & autres -qui ont part à la production du vin, tous les Charons, Maréchaux, -Voituriers, &c. qui ont part à la voiture, aussi-bien que les chevaux -qu'on y emploie, mais qu'ils paient aussi la valeur du produit de la -terre pour le vin, & causent une circulation d'argent en Champagne. - -Cependant cette circulation ou ce commerce en Champagne, qui fait tant -de fracas, qui fait vivre le Vigneron, le Fermier, le Charon, le -Maréchal, le Voiturier, & qui fait païer exactement, tant la rente du -Propriétaire de la vigne, que celle du Propriétaire des prairies qui -servent à entretenir les chevaux de voiture, est dans le cas présent, un -commerce onéreux & désavantageux à la France, à l'envisager par les -effets qu'il produit. - -Si le Muid de vin se vend à Bruxelles pour soixante onces d'argent, & si -on suppose qu'un arpent produise quatre muids de vin, il faut envoïer à -Bruxelles le produit de quatre mille cent soixante-six arpens & demi de -terre, pour correspondre à cent mille onces d'argent, & il faut emploïer -autour de deux mille arpens de prairies & de terres, pour avoir le foin -& l'avoine que consomment les chevaux de transport, & ne les emploïer -durant toute l'année à aucun autre usage. Ainsi on ôtera à la -subsistance des François environ six mille arpens de terres, & on -augmentera celle des Brabançons de plus de quatre mille arpens de -produit, puisque le vin de Champagne qu'ils boivent épargne plus de -quatre mille arpens qu'ils emploieroient vraisemblablement à produire de -la biere pour leur boisson, s'ils ne buvoient pas de vin. Cependant la -dentelle avec laquelle on paie tout cela, ne coute aux Brabançons que le -quart d'un arpent de lin. Ainsi avec un arpent de produit, conjointement -à leur travail, les Brabançons paient plus de seize mille arpens aux -François conjointement à un moindre travail. Ils retirent une -augmentation de subsistance, & ne donnent qu'un instrument de luxe qui -n'apporte aucun avantage réel à la France, parceque la dentelle s'y use -& s'y détruit, & qu'on ne peut l'échanger pour quelque chose d'utile -après cela. Suivant la regle intrinseque des valeurs, la terre qu'on -emploie en Champagne pour la production du vin, celle pour l'entretien -des Vignerons, des Tonneliers, des Charons, des Maréchaux, des -Voituriers, des chevaux pour le transport, &c. devroit être égale à la -terre qu'on emploie en Brabant à la production du lin, & à celle qu'il -faut pour l'entretien des fileuses, des faiseuses de dentelles & de tous -ceux qui ont quelque part à la fabrication de cette Manufacture de -dentelle. - -Mais si l'argent est plus abondant dans la circulation en Brabant qu'en -Champagne, la terre & le travail y seront à plus haut prix, & par -conséquent dans l'évaluation qui se fait de part & d'autre en argent, -les François perdront encore considérablement. - -On voit dans cet exemple une branche de commerce qui fortifie -l'Etranger, qui diminue les habitans de l'Etat, & qui, sans en faire -sortir aucun argent effectif, affoiblit ce même Etat. J'ai choisi cet -exemple pour mieux faire sentir comment un Etat peut être la dupe d'un -autre par le fait du commerce, & pour faire comprendre la maniere de -connoître les avantages & les desavantages du commerce avec l'Etranger. - -C'est en examinant les effets de chaque branche de commerce en -particulier, qu'on peut regler utilement le commerce avec les Etrangers: -on ne sauroit le connoître distinctement par des raisonnemens généraux. - -On trouvera toujours par l'examen des particularités, que l'exportation -de toute Manufacture est avantageuse à l'Etat, parce qu'en ce cas -l'Etranger paie & entretient toujours des Ouvriers utiles à l'Etat; que -les meilleurs retours ou paiemens qu'on retire sont les especes, & au -défaut des especes, le produit des terres de l'Etranger où il entre le -moins de travail. Par ces moïens de commercer on voit souvent des Etats -qui n'ont presque point de produits de terre, entretenir des habitans en -grand nombre aux dépens de l'Etranger: & de grands Etats maintenir leurs -habitans avec plus d'aisance & d'abondance. - -Mais attendu que les grands Etats n'ont pas besoin d'augmenter le nombre -de leurs habitans, il suffit d'y faire vivre ceux qui y sont, du crû de -l'Etat, avec plus d'agrément & d'aisance, & de rendre les forces de -l'Etat plus grandes pour sa défense & sa sureté. Pour y parvenir par le -commerce avec l'Etranger, il faut encourager, tant qu'on peut, -l'exportation des ouvrages & des Manufactures de l'Etat, pour en -retirer, autant qu'il est possible, de l'or & de l'argent en nature. -S'il arrivoit par des récoltes abondantes qu'il y eût en l'Etat beaucoup -de produits au-delà de la consommation ordinaire & annuelle, il seroit -avantageux d'en encourager l'exportation chez l'Etranger pour en faire -entrer la valeur en or & en argent: ces métaux ne périssent point & ne -se dissipent pas comme les produits de la terre, & on peut toujours avec -l'or & l'argent faire entrer dans l'Etat tout ce qui y manque. - -Cependant il ne seroit pas avantageux de mettre l'Etat dans l'habitude -annuelle d'envoïer chez l'Etranger de grandes quantités du produit de -son crû, pour en tirer le paiement en Manufactures étrangeres. Ce seroit -affoiblir & diminuer les habitans & les forces de l'Etat par les deux -bouts. - -Mais je n'ai point dessein d'entrer dans le détail des branches du -commerce qu'il faudroit encourager pour le bien de l'Etat. Il me suffit -de remarquer qu'il faut toujours tâcher d'y faire entrer le plus -d'argent qu'il se peut. - -L'augmentation de la quantité d'argent qui circule dans un Etat, lui -donne de grands avantages dans le commerce avec l'Etranger, tant que -cette abondance d'argent y continue. L'Etat échange toujours par là une -petite quantité de produit & de travail, contre une plus grande. Il leve -les taxes avec facilité, & ne trouve pas de difficulté à faire de -l'argent dans les cas de besoins publics. - -Il est vrai que la continuation de l'augmentation de l'argent causera -dans la suite par son abondance une cherté de terre & de travail dans -l'Etat. Les ouvrages & les Manufactures couteront tant, à la longue, que -l'Etranger cessera peu-à-peu de les acheter, & s'accoutumera à les -prendre ailleurs à meilleur marché; ce qui ruinera insensiblement les -ouvrages & les Manufactures de l'Etat. La même cause qui augmentera les -rentes des Propriétaires des terres de l'Etat (qui est l'abondance de -l'argent) les mettra dans l'habitude de tirer quantité d'ouvrages des -païs étrangers où ils les auront à grand marché: ce sont là des -conséquences naturelles. La richesse qu'un Etat acquert par le commerce, -le travail & l'oeconomie le jettera insensiblement dans le luxe. Les -Etats qui haussent par le commerce ne manquent pas de baisser ensuite: -il y a des regles que l'on pourroit mettre en usage, ce qu'on ne fait -guere pour empêcher ce déclin. Toujours est-il vrai que tandis que -l'Etat est en possession actuelle la balance du commerce, & de -l'abondance de l'argent il paroît puissant, & il l'est en effet tant que -cette abondance y subsiste. - -On pourroit tirer des inductions à l'infini pour justifier ces idées du -commerce avec l'Etranger, & les avantages de l'abondance de l'argent. Il -est étonnant de voir la disproportion de la circulation de l'argent en -Angleterre & à la Chine. Les Manufactures des Indes, comme les Soieries, -les Toiles peintes, les Mousselines, &c. nonobstant les frais d'une -navigation de dix-huit mois, reviennent à un très bas prix en -Angleterre, qui les paieroit avec la trentieme partie de ses ouvrages & -de ses Manufactures si les Indiens les vouloient acheter. Mais ils ne -sont pas si foux de païer des prix extravagans pour nos ouvrages, -pendant qu'on travaille mieux chez eux & infiniment à meilleur marché. -Aussi ne nous vendent-ils leurs Manufactures que contre argent comptant, -que nous leur portons annuellement pour augmenter leurs richesses & -diminuer les nôtres. Les Manufactures des Indes qu'on consomme en Europe -ne font que diminuer notre argent & le travail de nos propres -Manufactures. - -Un Amériquain, qui vend à un Européen des peaux de Castor, est surpris -avec raison d'apprendre que les chapeaux qu'on fait de laine sont aussi -bons pour l'usage, que ceux qu'on fait de poil de castor, & que toute la -différence, qui cause une si longue navigation, ne consiste que dans la -fantaisie de ceux qui trouvent les chapeaux de poil de castor plus -legers & plus agréables à la vûe & au toucher. Cependant comme on paie -ordinairement les peaux de Castor à ces Amériquains en ouvrages de fer, -d'acier, &c. & non en argent, c'est un commerce qui n'est pas nuisible à -l'Europe, d'autant plus qu'il entretient des Ouvriers & particulierement -des Matelots, qui dans les besoins de l'Etat sont très utiles, au lieu -que le commerce des Manufactures des Indes orientales, emporte l'argent -& diminue les Ouvriers de l'Europe. - -Il faut convenir que le commerce des Indes orientales est avantageux à -la République de Hollande, & qu'elle en fait tomber la perte sur le -reste de l'Europe en vendant les épices & Manufactures, en Allemagne, en -Italie, en Espagne & dans le Nouveau Monde, qui lui rendent tout -l'argent qu'elle envoie aux Indes & bien au-delà: il est même utile à la -Hollande d'habiller ses femmes & plusieurs autres habitans, des -Manufactures des Indes, plutôt que d'étoffe d'Angleterre & de France. Il -vaut mieux pour les Hollandois enrichir les Indiens que leurs voisins, -qui pourroient en profiter pour les opprimer: d'ailleurs ils vendent aux -autres habitans de l'Europe les toiles & les petites Manufactures de -leur crû, beaucoup plus cher qu'ils ne vendent chez eux les Manufactures -des Indes, qui s'y consomment. - -L'Angleterre & la France auroient tort d'imiter en cela les Hollandois. -Ces Roïaumes ont chez eux les moïens d'habiller leurs femmes, de leur -crû; & quoique leurs étoffes reviennent à un plus haut prix que celles -des Manufactures des Indes, ils doivent obliger leurs habitans de n'en -point porter d'étrangeres; ils ne doivent pas permettre la diminution de -leurs ouvrages & de leurs Manufactures, ni se mettre dans la dépendance -des Etrangers, ils doivent encore moins laisser enlever leur argent pour -cela. - -Mais puisque les Hollandois trouvent moïen de débiter dans les autres -Etats de l'Europe les marchandises des Indes, les Anglois & les François -en devroient faire autant, soit pour diminuer les forces navales de la -Hollande, soit pour augmenter les leurs, & sur-tout afin de se passer du -secours des Hollandois dans les branches de consommation, qu'une -mauvaise habitude a rendues nécessaires dans ces Roïaumes: c'est un -désavantage visible de permettre qu'on porte des Indiennes dans les -Roïaumes d'Europe qui ont de leur crû dequoi habiller leurs habitans. - -De même qu'il est désavantageux à un Etat d'encourager des Manufactures -étrangeres, il est aussi désavantageux d'encourager la navigation des -étrangers. Lorsqu'un Etat envoie chez l'Etranger ses ouvrages & ses -Manufactures, il en tire l'avantage en entier s'il les envoie par ses -propres Vaisseaux: par-là il entretient un bon nombre de Matelots, qui -sont aussi utiles à l'Etat que les Ouvriers. Mais s'il en abandonne le -transport à des Bâtimens étrangers, il fortifie la Marine étrangere & -diminue la sienne. - -C'est un point essentiel du commerce avec l'Etranger que celui de la -navigation. De toute l'Europe, les Hollandois sont ceux qui construisent -des Vaisseaux à meilleur marché. Outre les rivieres qui leur apportent -du bois flotté, le voisinage du Nord leur fournit à moins de frais les -mâts, le bois, le goudron, les cordages, &c. Leurs Moulins à scier le -bois en facilitent le travail. De plus ils naviguent avec moins -d'équipage, & leurs Matelots vivent à très peu de frais. Un de leurs -Moulins à scier le bois épargne journellement le travail de -quatre-vingts hommes. - -Par ces avantages ils seroient dans l'Europe les seuls voituriers par -Mer, si l'on suivoit toujours le meilleur marché: & s'ils avoient de -leur propre crû dequoi faire un commerce étendu, ils auroient sans doute -la plus florissante Marine de l'Europe. Mais le grand nombre de leurs -Matelots ne suffit pas, sans les forces intérieures de l'Etat, pour la -superiorité de leurs forces navales: ils n'armeroient jamais de -Vaisseaux de guerre, ni de Matelots si l'Etat avoit de grands revenus -pour les construire & les solder: ils profiteroient en tout du grand -marché. - -L'Angleterre pour les empêcher d'augmenter à ses dépens leur avantage -sur Mer par ce bon marché, a défendu à toute Nation d'apporter chez elle -d'autres marchandises que celles de leur crû; au moïen dequoi les -Hollandois n'aïant pû servir de voituriers pour l'Angleterre, les -Anglois même ont fortifié par-là leur Marine: & bien qu'ils naviguent à -plus de frais que les Hollandois, les richesses de leurs charges au -dehors rendent ces frais moins considérables. - -La France & l'Espagne sont bien des Etats maritimes, qui ont un riche -produit qu'on envoie dans le Nord, d'où on leur porte chez eux les -denrées & marchandises. Il n'est pas étonnant que leur marine ne soit -pas considérable à proportion de leur produit & de l'étendue de leurs -Côtes maritimes, puisqu'ils laissent à des Vaisseaux étrangers le soin -de leur apporter du Nord tout ce qu'ils en reçoivent, & de leur venir -enlever les denrées que les Etats du Nord tirent de chez eux. - -Ces Etats, je dis la France & l'Espagne, ne font pas entrer dans les -vues de leur politique la considération du Commerce au point qu'elle y -seroit avantageuse; la plûpart des Commerçans en France & en Espagne qui -ont relation avec l'Etranger, sont plutôt des Facteurs ou des Commis de -Négocians étrangers que des Entrepreneurs, pour conduire ce commerce de -leur fond. - -Il est vrai que les Etats du Nord sont, par leur situation & par le -voisinage des païs qui produisent tout ce qui est nécessaire à la -construction des Navires, en état de voiturer tout à meilleur marché, -que ne seroit la France & l'Espagne: mais si ces deux Roïaumes prenoient -des mesures pour fortifier leur marine, cet obstacle ne les en -empêcheroit pas. L'Angleterre leur en a montré il y a déja long-tems -l'exemple en partie: ils ont chez eux & dans leurs Colonies tout ce -qu'il faut pour la construction des Bâtimens, ou du moins il ne seroit -pas difficile de les y faire produire: & il y a une infinité de voies -qu'on pourroit prendre pour faire réussir un tel dessein, si la -legislature ou le ministere y vouloit concourir. Mon sujet ne me permet -pas d'examiner dans cet Essai, le détail de ces voies: je me bornerai à -dire, que dans les païs où le commerce n'entretient pas constamment un -nombre considérable de Bâtimens & de Matelots, il est presque impossible -que le Prince puisse entretenir une Marine florissante, sans des frais -qui seroient seuls capables de ruiner les trésors de son Etat. - -Je conclurai donc, en remarquant que le commerce qui est le plus -essentiel à un Etat pour l'augmentation ou la diminution de ses forces -est le commerce avec l'Etranger, que celui de l'intérieur d'un Etat -n'est pas d'une si grande considération dans la politique; qu'on ne -soutient qu'à demi le commerce avec l'Etranger, lorsqu'on n'a pas l'oeil -à augmenter & maintenir de gros Négocians naturels du païs, des Bâtimens -& des Matelots, des Ouvriers & des Manufactures, & surtout qu'il faut -toujours s'attacher à maintenir la balance contre les Etrangers. - - - - -CHAPITRE II. - -_Des Changes & de leur nature._ - - -Dans la Ville même de Paris, il coute ordinairement cinq sols par sac de -mille livres, pour porter de l'argent d'une maison à une autre; s'il -falloit toujours le porter du Fauxbourg Saint Antoine, aux Invalides, il -en couteroit plus du double, & s'il n'y avoit pas communément des -porteurs d'argent de confiance, il en couteroit encore davantage: que -s'il y avoit souvent des Voleurs en chemin, on l'enverroit par grosses -sommes, escorté, & avec plus de frais; & si quelqu'un se chargeoit du -transport, à ses frais & risques, il se feroit païer de ce transport, à -proportion des frais & des risques. C'est ainsi, que les frais du -transport, de Rouen à Paris, & de Paris à Rouen, coutent ordinairement -cinquante sols par sac de mille livres, ce qu'on appelle dans le langage -des Banquiers, un quart pour cent; les Banquiers envoient l'argent -ordinairement en doubles barils, que les Voleurs ne peuvent gueres -emporter, à cause du fer & de la pesanteur, & comme il y a toujours des -Messagers sur cette route, les frais sont peu considérables, sur les -grosses parties qu'on envoie de part & d'autre. - -Si la Ville de Châlons sur Marne paie tous les ans au Receveur des -Fermes du Roi, dix mille onces d'argent d'un côté, & si de l'autre côté -les Marchands de vin de Châlons ou des environs vendent à Paris, par -l'entremise de leurs correspondans, des vins de Champagne pour la valeur -de dix mille onces d'argent; si l'once d'argent en France passe dans le -commerce pour cinq livres, la somme des dix mille onces en question -s'appellera cinquante mille livres, tant à Paris qu'à Châlons. - -Le Receveur des Fermes dans cet exemple a cinquante mille livres à -envoïer à Paris, & les correspondans des Marchands de vin de Châlons ont -cinquante mille livres à envoïer à Châlons; on pourra épargner ce double -emploi ou transport par une compensation ou comme on dit par lettres de -change, si les parties s'abouchent & s'accommodent pour cela. - -Que les correspondans des Marchands de vin de Châlons portent (chacun sa -part) les cinquante mille livres chez le Caissier du Bureau des Fermes à -Paris; qu'il leur donne une ou plusieurs rescriptions, ou lettres de -change sur le Receveur des Fermes à Châlons, païables à leur ordre; -qu'ils endossent ou passent leur ordre aux Marchands de vin de Châlons, -ceux-ci recevront du Receveur à Châlons les cinquante mille livres. De -cette maniere, les cinquante mille livres à Paris seront païées au -Caissier des Fermes à Paris, & les cinquante mille livres à Châlons -seront païées aux Marchands de vin de cette Ville, & par cet échange ou -compensation, on épargnera la peine de voiturer cet argent d'une ville à -l'autre. Ou bien que les Marchands de vin à Châlons, qui ont cinquante -mille livres à Paris, aillent offrir leurs lettres de change au Receveur -qui les endossera au Caissier des Fermes à Paris, lequel y touchera le -montant, & que le Receveur à Châlons leur paie contre leurs lettres de -change les cinquante mille livres qu'il a à Châlons: de quelque côté -qu'on fasse cette compensation, soit qu'on tire les lettres de change de -Paris sur Châlons, soit de Châlons sur Paris, comme dans cet exemple on -paie once pour once, & cinquante mille livres pour cinquante mille -livres, on dira que le change est au pair. - -La même methode se pourra pratiquer, entre ces Marchands de vin à -Châlons, & les Receveurs des Seigneurs de Paris qui ont des terres ou -des rentes aux environs de Châlons, & encore entre les Marchands de vin, -ou tout autres Marchands à Châlons, qui ont envoïé des denrées ou des -marchandises à Paris, & qui y ont de l'argent, & tous Marchands qui ont -tiré des marchandises de Paris & les ont vendues à Châlons. Que s'il y a -un grand commerce entre ces deux Villes, il s'érigera des Banquiers à -Paris & à Châlons, qui s'aboucheront avec les interressés de part & -d'autre, & seront les agens ou entremeteurs des paiemens qu'on auroit à -envoïer d'une de ces Villes à l'autre. Maintenant si tous les vins, & -autres denrées & marchandises qu'on a envoïées de Châlons à Paris, & -qu'on y a effectivement vendues pour argent comptant, excedent en valeur -la somme de la recette des Fermes à Châlons, celles des rentes que les -Seigneurs de Paris ont aux environs de Châlons, & encore la valeur de -toutes les denrées & de toutes les marchandises qui ont été envoïées de -Paris à Châlons & qu'on y a vendues pour argent comptant, de la somme de -cinq mille onces d'argent ou de vingt-cinq mille liv. il faudra -nécessairement que le Banquier à Paris envoie cette somme en argent à -Châlons. Cette somme sera l'excédent ou la balance du commerce entre ces -deux Villes; on l'enverra dis-je nécessairement en especes à Châlons, & -cette opération se trouvera conduite de la maniere suivante ou de -quelqu'autre maniere approchante. - -Les Agens, ou Correspondans des Marchands de vin de Châlons & des autres -qui ont envoïé des denrées ou des Marchandises de Châlons à Paris, ont -l'argent de ces ventes en caisse à Paris: ils ont ordre de le remettre à -Châlons; ils ne sont pas dans l'habitude de le risquer par les voitures, -ils s'adresseront au Caissier des Fermes qui leur donnera des -rescriptions ou lettres de change sur le Receveur des Fermes à Châlons, -jusqu'à la concurrence des fonds qu'il a à Châlons, & cela ordinairement -au pair; mais comme ils ont besoin de remettre encore d'autres sommes à -Châlons, ils s'adresseront pour cela au Banquier qui aura à sa -disposition les rentes des Seigneurs à Paris qui ont des terres aux -environs de Châlons. Ce Banquier leur fournira, de même que le Caissier -des Fermes, des lettres de change sur son correspondant à Châlons -jusqu'à la concurrence des fonds qu'il a à sa disposition à Châlons, & -qu'il avoit ordre de faire revenir à Paris: cette compensation se fera -aussi au pair, si ce n'est que le Banquier cherche à y trouver quelque -petit profit pour sa peine, tant de la part de ces Agens qui s'adressent -à lui pour remettre leur argent à Châlons, que de celle des Seigneurs -qui l'ont chargé de faire revenir leur argent de Châlons, à Paris. Si le -Banquier a de même à sa disposition à Châlons, la valeur des -Marchandises qui y ont été envoïées de Paris, & qui y ont été vendues -pour argent comptant; il fournira encore de même des lettres de change -pour cette valeur. - -Mais dans notre supposition les Agens des Marchands de Châlons, ont -encore en caisse à Paris vingt-cinq mille livres qu'ils ont ordre de -remettre à Châlons, au-delà de toutes les sommes ci-dessus mentionnées. -S'ils offrent cet argent au Caissier des Fermes, il répondra qu'il n'a -plus de fonds à Châlons, & qu'il ne sauroit leur fournir de lettres de -change ou des rescriptions sur cette Ville. S'ils offrent l'argent au -Banquier il leur répondra, qu'il n'a pas non plus de fonds à Châlons, & -qu'il n'a pas occasion de tirer, mais que si l'on veut lui païer trois -pour cent de change, il fournira des lettres: ils offriront un ou deux -pour cent, & enfin deux & demi, ne pouvant faire mieux. A ce prix le -Banquier se déterminera à leur donner des lettres, c'est-à-dire, qu'en -lui païant à Paris deux livres dix sols, il fournira une lettre de -change de cent livres, sur son correspondant de Châlons, païable à dix -ou quinze jours, afin de mettre ce correspondant en état de faire ce -paiement des vingt-cinq mille livres qu'il tire sur lui: à ce prix de -change, il les lui enverra par le Messager ou Carrosse en espece d'or, -ou au défaut de l'or, en argent. Il paiera dix livres pour chaque sac de -mille livres, ou suivant le langage des Banquiers un pour cent; il -paiera à son Correspondant de Châlons pour commission cinq livres par -sac de mille livres, ou demi pour cent, & il gardera pour son profit un -pour cent. Sur ce pied le change est à Paris pour Châlons à deux & demi -pour cent au-dessus du pair, parcequ'on paie deux livres dix sols sur -chaque cent livres pour le prix du change. - -C'est ainsi à peu-près que la balance du commerce se transporte d'une -ville à l'autre, par l'entremise des Banquiers, & en gros articles -ordinairement. Tous ceux qui portent le titre de Banquiers ne sont pas -dans cette habitude; & il y en a plusieurs qui ne se mêlent que de -commissions & de spéculation de banque. Je ne mettrai au nombre des -Banquiers que ceux qui font voiturer l'argent. C'est à eux à régler -toujours les changes, dont les prix suivent les frais & les risques du -transport des especes, dans les cas différens. - -On fixe rarement le prix du change entre Paris & Châlons à plus de deux -& demi ou trois pour cent, au dessus ou au dessous du pair. Mais de -Paris à Amsterdam le prix du change montera à cinq ou six pour cent -lorsqu'il faudra voiturer les especes. Le chemin est plus long, le -risque est plus grand; il faut plus de Correspondans & de -Commissionnaires. Des Indes en Angleterre, le prix du transport sera de -dix à douze pour cent. De Londres à Amsterdam, le prix du change ne -passera guere deux pour cent en tems de paix. - -Dans notre exemple présent, on dira que le change à Paris pour Châlons -sera à deux & demi pour cent, au dessus du pair; & on dira à Châlons que -le change pour Paris est à deux & demi pour cent, au dessous du pair: -parceque dans ces circonstances celui qui donnera de l'argent à -Châlons pour une lettre de change pour Paris ne donnera que -quatre-vingt-dix-sept livres dix sols, pour recevoir cent livres à -Paris: & il est visible que la Ville ou Place où le change est au dessus -du pair doit à celle où il est au dessous, tant que le prix du change -subsiste sur ce pied. Le change n'est à Paris à deux & demi pour cent, -au dessus du pair pour Châlons, que parceque Paris doit à Châlons, & -qu'on a besoin de voiturer l'argent de cette dette de Paris à Châlons: -c'est pourquoi lorsqu'on voit que le change est communement au dessous -du pair dans une ville, par rapport à une autre, on pourra conclure que -cette premiere ville doit la balance du commerce à l'autre, & lorsque le -change est à Madrid ou à Lisbonne au dessus du pair pour tous les autres -païs, cela fait voir que ces deux Capitales doivent toujours envoïer des -especes à ces autres païs. - -Dans toutes les Places & Villes qui se servent de la même monnoie & des -mêmes especes d'or & d'argent, comme Paris & Châlons sur Marne, Londres -& Bristol, l'on connoît & l'on exprime le prix du change en donnant & en -prenant tant pour cent, de plus ou de moins que le pair. Quand on paie -quatre-vingt-dix-huit livres dans une place, pour recevoir cent livres -dans une autre, on dit que le change est à deux pour cent au dessous du -pair à-peu-près: lorsqu'on paie cent deux livres dans une place, pour ne -recevoir que cent livres dans une autre, on dit que le change est à deux -pour cent exactement au-dessus du pair: quand on donne cent livres dans -une place, pour en recevoir cent livres dans une autre, on dit que le -change est au pair. En tout cela il n'y a aucune difficulté ni aucun -mystere. - -Mais lorsqu'on regle le change entre deux Villes ou Places, où la -monnoie est toute différente, où les especes sont de différentes -grandeurs, finesses, tailles, & même de différens noms, la nature du -change paroît d'abord plus difficile à expliquer; mais dans le fond ce -change étranger ne differe de celui entre Paris & Châlons que par la -différence du jargon dont les Banquiers se servent. On parle à Paris du -change avec la Hollande en reglant l'écu de trois livres contre tant de -deniers de gros de Hollande, mais le pair du change entre Paris & -Amsterdam est toujours cent onces d'or ou d'argent contre cent onces -d'or ou d'argent de même poids & titre: cent deux onces païées à Paris -pour recevoir seulement cent onces à Amsterdam, reviennent toujours à -deux pour cent au dessus du pair. Le Banquier qui fait les transports de -la balance du commerce, doit toujours savoir calculer le pair; mais dans -le langage des changes avec l'Etranger, on dira le prix du change à -Londres avec Amsterdam se fait en donnant une livre sterling à Londres -pour recevoir trente-cinq escalins d'Hollande en banque: avec Paris, en -donnant à Londres trente deniers ou peniques sterling, pour recevoir à -Paris un écu ou trois livres tournois. Ces façons de parler n'expriment -pas si le change est au-dessus ou au dessous du pair; mais le Banquier -qui transporte la balance du commerce en sait bien le compte, & combien -il recevra d'especes étrangeres pour celles de son païs qu'il fait -voiturer. - -Qu'on fixe le change à Londres pour argent d'Angleterre en Roubles de -Moscovie, en Marcs Lubs de Hambourg, en Richedales d'Allemagne, en -Livres de gros de Flandres, en Ducats de Venise, en Piastres de Gènes ou -de Livourne, en Millerays ou Crusades de Portugal, en Pieces de huit -d'Espagne, ou Pistoles &c. le pair du change pour tous ces païs, sera -toujours cent onces d'or ou d'argent contre cent onces: & si dans le -langage des changes il se trouve qu'on donne plus ou moins que ce pair, -cela vient au même dans le fond que si l'on disoit le change est de tant -au dessus ou au dessous du pair, & on connoîtra toujours si l'Angleterre -doit la balance ou non à la place avec laquelle on regle le change, ni -plus ni moins qu'on le sait dans notre exemple de Paris & de Châlons. - - - - -CHAPITRE III. - -_Autres éclaircissemens pour la connoissance de la nature des changes._ - - -On a vu que les changes sont reglés sur la valeur intrinseque des -especes, c'est-à-dire, sur le pair, & que leur variation provient des -frais & des risques des transports d'une place à l'autre, lorsqu'il faut -envoïer en especes la balance du commerce. On n'a pas besoin de -raisonnement pour une chose qu'on voit dans le fait & dans la pratique. -Les Banquiers apportent quelquefois des raffinemens dans cette pratique. - -Si l'Angleterre doit à la France cent mille onces d'argent pour la -balance du commerce, si la France en doit cent mille onces à la -Hollande, & la Hollande cent mille onces à l'Angleterre, toutes ces -trois sommes se pourront compenser par lettres de change entre les -Banquiers respectifs de ces trois Etats, sans qu'il soit besoin -d'envoïer aucun argent d'aucun côté. - -Si la Hollande envoie en Angleterre pendant le mois de Janvier des -marchandises pour la valeur de cent mille onces d'argent, & l'Angleterre -n'en envoie en Hollande dans le même mois que pour la valeur de -cinquante mille onces, (je suppose la vente & le paiement faits dans le -même mois de Janvier de part & d'autre) il reviendra à la Hollande dans -ce mois une balance de commerce de cinquante mille onces, & le change -d'Amsterdam sera à Londres au mois de Janvier à deux ou trois pour cent -au dessus du pair, c'est-à-dire dans le langage des changes, que le -change de Hollande qui étoit en Décembre au pair ou à trente cinq -escalins par livre sterling à Londres, y montera en Janvier à trente six -escalins ou environ; mais lorsque les Banquiers auront envoïé cette -dette de cinquante mille onces en Hollande, le change pour Amsterdam -retombera naturellement au pair à Londres, ou à trente-cinq escalins. - -Mais si un Banquier Anglois prévoit en Janvier, par l'envoi qu'on y fait -en Hollande d'une quantité extraordinaire de marchandises, que la -Hollande lors des paiemens & ventes en Mars redevra considerablement à -l'Angleterre, il pourra dès le mois de Janvier, au lieu d'envoïer les -cinquante mille écus ou onces qu'on y doit ce mois-là à la Hollande, -fournir ses lettres de change sur son Correspondant à Amsterdam, -païables à deux usances ou deux mois pour en païer la valeur à -l'échéance: & par ce moïen profiter du change qui étoit en Janvier au -dessus du pair, & qui sera en Mars au dessous du pair: & par ce moïen -gagner doublement sans envoïer un sol en Hollande. - -Voilà ce que les Banquiers appellent des spéculations qui causent -souvent des variations dans les changes pour un peu de tems, -independamment de la balance du commerce: mais il en faut toujours à la -longue revenir à cette balance qui fait la regle constante & uniforme -des changes; & quoique les spéculations & crédits des Banquiers puissent -quelquefois retarder le transport des sommes qu'une Ville ou Etat doit à -un autre, il faut toujours à la fin païer la dette & envoïer la balance -du commerce en especes, à la Place où elle est due. - -Si l'Angleterre gagne constamment une balance de commerce avec le -Portugal, & perd toujours une balance avec la Hollande, les prix du -change avec la Hollande & avec le Portugal le feront bien connoître; on -verra bien qu'à Londres le change pour Lisbonne est au dessous du pair, -& que le Portugal doit à l'Angleterre; on verra aussi que le change pour -Amsterdam est au dessus du pair, & que l'Angleterre doit à la Hollande: -mais on ne pourra pas voir par les changes la quantité de la dette. On -ne verra pas si la balance d'argent qu'on tire de Portugal sera plus -grande ou plus petite que celle qu'on est obligé d'envoïer en Hollande. - -Cependant il y a une chose qui fera toujours bien connoître à Londres, -si l'Angleterre gagne ou perd la balance générale de son commerce (on -entend par la balance générale, la différence des balances particulieres -avec tous les Etats étrangers qui commercent avec l'Angleterre), c'est -le prix des matieres d'or & d'argent, mais particulierement de l'or, -(aujourd'hui que la proportion du prix de l'or & de l'argent en especes -monnoïées differe de la proportion du prix du marché, comme on -l'expliquera dans le Chapitre suivant). Si le prix des matieres d'or au -marché de Londres, qui est le centre du commerce d'Angleterre, est plus -bas que le prix de la Tour où l'on fabrique les guinées ou especes d'or, -ou au même prix que ces especes intrinséquement; & si on porte à la Tour -des matieres d'or pour en recevoir la valeur en guinées ou especes -fabriquées, c'est une preuve certaine que l'Angleterre gagne dans la -balance générale de son commerce; c'est une preuve que l'or qu'on tire -du Portugal suffit non-seulement pour païer la balance que l'Angleterre -envoie en Hollande, en Suede, en Moscovie, & dans les autres Etats où -elle doit, mais qu'il reste encore de l'or pour envoïer fabriquer à la -Tour, & la quantité ou somme de cette balance générale se connoît par -celle des especes fabriquées à la Tour de Londres. - -Mais si les matieres d'or se vendent à Londres au marché, plus haut que -le prix de la Tour, qui est ordinairement de trois livres dix-huit -schelings par once, on ne portera plus de ces matieres à la Tour pour -les fabriquer, & c'est une marque certaine qu'on ne tire pas de -l'Etranger, par exemple du Portugal, autant d'or qu'on est obligé d'en -envoïer dans les autres païs où l'Angleterre doit: c'est une preuve que -la balance générale du commerce est contre l'Angleterre. Ceci ne se -connoîtroit pas s'il n'y avoit pas une défense en Angleterre d'envoïer -des especes d'or hors du Roïaume: mais cette défense est cause que les -Banquiers timides à Londres aiment mieux acheter les matieres d'or -(qu'il leur est permis de transporter dans les païs étrangers) à trois -livres dix-huit schelings jusqu'à quatre livres sterling l'once, pour -les envoïer chez l'Etranger, que d'y envoïer les guinées ou especes d'or -monnoïées à trois livres dix-huit schelings, contre les loix, & au -hasard de confiscation. Il y en a pourtant qui s'y hasardent, d'autres -fondent les especes d'or, pour les envoïer en guise de matieres, & il -n'est pas possible de juger de la quantité d'or que l'Angleterre perd, -lorsque la balance générale du commerce est contre elle. - -En France on déduit les frais de la fabrication des especes, qui va -d'ordinaire à un & demi pour cent, c'est-à-dire, qu'on y regle toujours -le prix des especes au dessus de celui des matieres. Pour connoître si -la France perd dans la balance générale de son commerce, il suffira de -savoir si les Banquiers envoient chez l'Etranger les especes de France; -car s'ils le font c'est une preuve qu'ils ne trouvent pas de matieres à -acheter pour ce transport, attendu que ces matieres quoiqu'à plus bas -prix en France que les especes, sont de plus grande valeur que ces -especes dans les païs étrangers, au moins de un & demi pour cent. - -Quoique les prix des changes ne varient guere que par rapport à la -balance du commerce, entre l'Etat & les autres Païs, & que naturellement -cette balance n'est que la différence de la valeur des denrées & des -marchandises que l'Etat envoie dans les autres païs, & de celles que les -autres païs envoient dans l'Etat; cependant il arrive souvent des -circonstances & causes accidentelles qui font transporter des sommes -considerables d'un Etat à un autre, sans qu'il soit question de -marchandises & de commerce, & ces causes influent sur les changes tout -de même que feroient la balance & l'excédent de commerce. - -De cette nature sont les sommes d'argent qu'un Etat envoie dans un autre -pour des services secrets & des vues de politique d'Etat, pour des -subsides d'alliances, pour l'entretien de troupes, d'Ambassadeurs, de -Seigneurs qui voïagent, &c. les capitaux que les Habitans d'un Etat -envoient dans un autre, pour s'y interesser dans les fonds publics ou -particuliers, l'interêt que ces Habitans tirent annuellement de pareils -fonds &c. Les changes ne manquent pas de varier avec toutes ces causes -accidentelles, & de suivre la regle du transport d'argent dont on a -besoin; & dans la considération de la balance du commerce, on ne sépare -pas, & même on auroit de la peine à en séparer ces sortes d'articles; -ils influent bien sûrement sur l'augmentation & la diminution de -l'argent effectif d'un Etat, & de ses forces & puissances comparatives. - -Mon sujet ne me permet pas de m'étendre sur les effets de ces causes -accidentelles, je me bornerai toujours aux vues simples de commerce, de -peur d'embarrasser mon sujet, qui ne l'est que trop par la multiplicité -des faits qui s'y présentent. - -Les changes haussent plus ou moins au dessus du pair à proportion des -grands ou petits frais, & risques du transport d'argent, & cela supposé, -les changes haussent bien plus naturellement au dessus du pair dans les -Villes ou Etats où il y a des défenses de transporter de l'argent hors -de l'Etat, que dans celles où le transport en est libre. - -Supposons que le Portugal consomme annuellement & constamment des -quantités considerables de Manufactures de laine & autres d'Angleterre, -tant pour ses propres habitans que pour ceux du Bresil; qu'il en paie -une partie en vin, huiles, &c. mais que pour le surplus du paiement il y -ait une balance constante de commerce qu'on envoie de Lisbonne à -Londres. Si le Roi de Portugal fait de rigoureuses défenses, & sous -peine non-seulement de confiscation, mais même de la vie, de transporter -aucune matiere d'or ou d'argent hors de ses Etats, la terreur de ces -défenses empêchera d'abord les Banquiers de se mêler d'envoïer la -balance. Le prix des Manufactures Angloises restera en caisse à -Lisbonne. Les Marchands Anglois ne pouvant avoir de Lisbonne leurs -fonds, n'y enverront plus de draps. Il arrivera que les draps -deviendront d'une cherté extraordinaire; cependant les draps ne sont pas -encheris en Angleterre, on s'abstient seulement de les envoïer à -Lisbonne à cause qu'on n'en peut pas retirer la valeur. Pour avoir de -ces draps la Noblesse Portugaise & autres qui ne sauroient s'en passer, -en offriront jusqu'au double du prix ordinaire; mais comme on n'en -sauroit avoir assez qu'en envoïant de l'argent hors de Portugal, -l'augmentation du prix du drap deviendra le profit de quiconque enverra -l'or ou l'argent, contre les défenses, hors du Roïaume; cela encouragera -plusieurs Juifs, & autres de porter l'or & l'argent aux Vaisseaux -Anglois qui sont dans la Rade de Lisbonne, même au hasard de la vie. Ils -gagneront d'abord cent ou cinquante pour cent à faire ce métier, & ce -profit est païé par les habitans Portugais, dans le haut prix qu'ils -donnent pour le drap. Ils se familiariseront peu-à-peu à ce manége, -après l'avoir pratiqué souvent avec succès, & dans la suite on verra -porter l'argent à bord des Vaisseaux Anglois pour le prix de deux ou un -pour cent. - -Le Roi de Portugal fait la loi ou la défense: ses Sujets, même ses -Courtisans, paient les frais du risque qu'on court pour rendre la -défense inutile, & pour l'éluder. On ne tire donc aucun avantage d'une -pareille loi, au contraire elle cause un désavantage réel au Portugal -parcequ'elle est cause qu'il sort plus d'argent de l'Etat qu'il n'en -sortiroit s'il n'y avoit pas une telle loi. - -Car ceux qui gagnent à ce manége, soit Juifs ou autres, ne manquent pas -d'envoïer leurs profits en païs étrangers, & lorsqu'ils en ont assez ou -lorsque la peur les prend ils suivent souvent eux-mêmes leur argent. - -Que si l'on prenoit quelques-uns de ces contrevenans sur le fait, qu'on -confisquât leurs biens & qu'on les fît mourir, cette circonstance & -cette exécution au lieu d'empêcher la sortie de l'argent ne feront que -l'augmenter, parceque ceux qui se contentoient auparavant de un ou deux -pour cent pour sortir de l'argent, voudront avoir vingt ou cinquante -pour cent, ainsi il est nécessaire qu'il en sorte toujours de quoi païer -la balance. - -Je ne sais si j'ai bien réussi à rendre ces raisons sensibles à ceux qui -n'ont point d'idée de commerce. Je sais que pour ceux qui ont quelque -connoissance de la pratique, rien n'est plus aisé à comprendre, & qu'ils -s'étonnent avec raison que ceux qui conduisent les Etats & administrent -les Finances des grands Roïaumes, aient si peu de connoissance de la -nature des changes, que de défendre la sortie des matieres & des especes -d'or & d'argent, en même tems. - -Le moïen unique de les conserver dans un Etat, c'est de conduire si bien -le commerce avec l'Etranger que la balance ne soit pas contraire à -l'Etat. - - - - -CHAPITRE IV. - -_Des variations de la proportion des valeurs, par rapport aux Métaux qui -servent de monnoie._ - - -Si les Métaux étoient aussi faciles à trouver, que l'eau l'est -communément, chacun en prendroit pour ses besoins, & ces métaux -n'auroient presque point de valeur. Les métaux qui se trouvent les plus -abondans & qui coutent le moins de peine à produire, sont aussi ceux qui -sont à meilleur marché. Le fer paroît le plus nécessaire; mais comme on -le trouve communément en Europe, avec moins de peine & de travail que le -cuivre, il est à bien meilleur marché. - -Le cuivre, l'argent & l'or, sont les trois métaux dont on se sert -communément pour monnoie. Les Mines de cuivre sont les plus abondantes & -coutent le moins de terre & de travail à produire. Les plus abondantes -Mines de cuivre sont aujourd'hui en Suede: il y faut plus de -quatre-vingts onces de cuivre au Marché pour païer une once d'argent. Il -est aussi à remarquer que le cuivre qu'on tire de certaines Mines est -plus parfait & plus beau que celui qu'on tire d'autres Mines. Celui du -Japon & de Suede est plus beau que celui d'Angleterre. Celui d'Espagne -étoit du tems des Romains, plus beau que celui de l'Ile de Chypre. Au -lieu que l'or & l'argent, de quelque Mine qu'on les tire, sont toujours -de la même perfection, lorsqu'on les a rafinés. - -La valeur du cuivre, comme de tout autres choses, est proportionnée à la -terre & au travail qui entrent dans sa production. Outre les usages -ordinaires auxquels on l'emploie, comme pour des pots, des vases, de la -batterie de cuisine, des serrures, &c., on s'en sert presque dans tous -les Etats pour monnoie, dans le troc du menu. En Suede on s'en sert -souvent même dans les gros paiemens lorsque l'argent y est rare. Pendant -les cinq premiers siecles de Rome, on ne se servoit pas d'autre monnoie. -On ne commença à se servir d'argent dans le troc, que dans l'année -quatre cent quatre-vingt-quatre. La proportion du cuivre à l'argent fut -alors réglée dans les monnoies, comme 72 à 1; dans la fabrication de -cinq cent douze, comme 80 à 1; dans l'évaluation de cinq cent -trente-sept, comme 64 à 1; dans la fabrication de cinq cent -quatre-vingt-six, comme 48 à 1; dans celle de six cent soixante-trois de -Drusus, & celle de Sylla de six cent soixante & douze, comme 53-1/3 à 1; -dans celle de Marc Antoine de sept cent douze, & d'Auguste de sept cent -vingt-quatre, comme 56 à 1; dans celle de Neron l'an de Jesus-Christ -cinquante-quatre, comme 60 à 1; dans celle d'Antonin l'an de l'Ere -présente cent soixante, comme 64 à 1; dans le tems de Constantin trois -cent trente, style présent, comme 120 & 125 à 1; dans le siecle de -Justinien environ cinq cent cinquante, comme 100 à 1; & cela a toujours -varié depuis au-dessous de la proportion de 100 dans les monnoies en -Europe. - -Aujourd'hui qu'on ne se sert guere de cuivre pour monnoie, que dans le -troc du menu, soit qu'on l'allie avec la calamine, pour faire du cuivre -jaune, comme en Angleterre, soit qu'on l'allie avec une petite partie -d'argent, comme en France & en Allemagne, on le fait valoir communément -dans la proportion de 40 à 1; quoique le cuivre au Marché soit -ordinairement à l'argent comme 80 & 100 à 1. La raison est, qu'on -diminue ordinairement sur le poids du cuivre les frais de la -fabrication; & lorsqu'il n'y a pas trop de cette petite monnoie pour la -circulation du bas troc dans l'Etat, les monnoies de cuivre seul, ou de -cuivre allié, passent sans difficulté malgré le défaut de leur valeur -intrinseque. Mais lorsqu'on les veut faire passer dans le troc dans un -païs étranger, on ne les veut recevoir qu'au poids du cuivre & de -l'argent qui est allié avec le cuivre; & même dans les Etats où, par -l'avarice ou l'ignorance de ceux qui gouvernent, on donne cours à une -trop grande quantité de cette petite monnoie pour la circulation du bas -troc, & où l'on ordonne qu'on en reçoive une certaine partie dans les -gros paiemens, on ne la reçoit pas volontiers, & la petite monnoie perd -un agiot contre l'argent blanc, c'est ce qui arrive à la monnoie de -Billon & aux Ardites en Espagne pour les gros paiemens; cependant la -petite monnoie passe toujours sans difficulté dans le bas troc, la -valeur dans ces paiemens étant ordinairement petite en elle-même, par -conséquent la perte l'est encore davantage: c'est ce qui fait qu'on s'en -accommode sans peine, & qu'on change le cuivre contre de petites pieces -d'argent au-dessus du poids & valeur intrinseque du cuivre dans l'Etat -même, mais non dans les autres Etats; chaque Etat en aïant de sa propre -fabrication de quoi conduire son troc du menu. - -L'or & l'argent ont, comme le cuivre, une valeur proportionnée à la -terre & au travail nécessaires à leur production; & si le public se -charge des frais de la fabrication de ces métaux, leur valeur en lingots -& en especes est la même, leur valeur au Marché & à la Monnoie est la -même chose, leur valeur dans l'Etat & dans les païs étrangers est -constamment la même, toujours reglée sur le poids & sur le titre; -c'est-à-dire, sur le poids seul, si ces métaux sont purs & sans alliage. - -Les Mines d'argent se sont toujours trouvées plus abondantes que celles -de l'or, mais non pas également dans tous les païs, ni dans tous les -tems: il a toujours fallu plusieurs onces d'argent pour païer une once -d'or; mais tantôt plus tantôt moins, suivant l'abondance de ces métaux & -la demande. L'an de Rome trois cent dix, il falloit en Grece treize -onces d'argent pour païer une once d'or, c'est-à-dire, que l'or étoit à -l'argent comme 1 à 13; l'an quatre cent ou environ, comme 1 à 12; l'an -quatre cent soixante, comme 1 à 10, tant en Grece qu'en Italie, & par -toute l'Europe. Cette proportion d'1 à 10 paroît avoir continué -constamment pendant trois siecles jusqu'à la mort d'Auguste, l'an de -Rome sept cent soixante-sept, ou l'an de grace quatorze. Sous Tibere, -l'or devint plus rare, ou l'argent plus abondant, la proportion a monté -peu-à-peu à celle de 1 à 12, 12-1/2 & 13. Sous Constantin l'an de grace -trois cent trente, & sous Justinien cinq cent cinquante, elle s'est -trouvée comme 1 à 14-2/5. L'histoire est plus obscure depuis; -quelques-uns croient avoir trouvé cette proportion comme 1 à 18, sous -quelques Rois de France. L'an de grace huit cent quarante, sous le regne -de Charles le Chauve, on fabriqua les monnoies d'or & d'argent sur le -fond, & la proportion se trouva comme 1 à 12. Sous le regne de Saint -Louis, qui mourut en mil deux cent soixante & dix, la proportion étoit -comme 1 à 10; en mil trois cent soixante-un, comme 1 à 12; en mil quatre -cent vingt-un, au-dessus de 1 à 11; en mil cinq cent au-dessous de 1 à -12; en mil six cent environ, comme 1 à 12; en mil six cent quarante-un, -comme 1 à 14; en mil sept cent, comme 1 à 15; en mil sept cent trente, -comme 1 à 14-1/2. - -La quantité d'or & d'argent qu'on avoit apportée du Mexique & du Pérou -dans le siecle passé, a rendu non-seulement ces métaux plus abondans, -mais même a haussé la valeur de l'or contre l'argent qui s'est trouvé -plus abondant, de maniere qu'on en fixe la proportion dans les monnoies -d'Espagne, suivant les prix du Marché, comme 1 à 16; les autres Etats de -l'Europe ont suivi d'assez près le prix de l'Espagne dans leurs -monnoies, les uns les mirent comme 1 à 15-7/8, les autres comme 1 à -15-3/4, à 15-5/8, &c. suivant le génie & les vues des Directeurs des -Monnoies. Mais depuis que le Portugal tire des quantités considérables -d'or du Bresil, la proportion a commencé à baisser de nouveau, sinon -dans les Monnoies, au moins dans les prix du Marché, qui donne une plus -grande valeur à l'argent, que par le passé; outre qu'on apporte assez -souvent des Indes orientales beaucoup d'or, en échange de l'argent qu'on -y porte d'Europe, parceque la proportion est bien plus basse dans les -Indes. - -Dans le Japon où il y a des Mines d'argent assez abondantes, la -proportion de l'or à l'argent est aujourd'hui comme 1 à 8; à la Chine, -comme 1 à 10; dans les autres païs des Indes en-deçà, comme 1 à 11, -comme 1 à 12, comme 1 à 13, & comme 1 à 14, à mesure qu'on approche de -l'Occident & de l'Europe: mais si les Mines du Bresil continuent à -fournir tant d'or, la proportion pourra bien baisser à la longue, comme -1 à 10, même en Europe, qui me paroît la plus naturelle, si on pouvoit -dire qu'il y eût autre chose que le hasard qui guide cette proportion: -il est bien certain que dans le tems que toutes les Mines d'or & -d'argent en Europe, en Asie & en Afrique, étoient le plus cultivées pour -le compte de la République Romaine, la proportion dixieme a été la plus -constante. - -Si toutes les Mines d'or rapportoient constamment la dixieme partie de -ce que les Mines d'argent rapportent, on ne pourroit pas encore pour -cela déterminer que la proportion entre ces deux métaux seroit la -dixieme. Cette proportion dépendroit toujours de la demande & du prix du -Marché: il se pourroit faire, que des personnes riches aimeroient mieux -porter dans leurs poches de la monnoie d'or que celle d'argent, & qu'ils -se mettroient dans le goût des dorures & ouvrages d'or préferablement à -ceux d'argent, pour hausser le prix de l'or au Marché. - -On ne pourroit pas non plus déterminer la proportion de ces métaux, en -considérant la quantité qui s'en trouve dans un Etat. Supposons la -proportion dixieme en Angleterre, & que la quantité de l'or & de -l'argent qui y circule se trouve de vingt millions d'onces d'argent & de -deux millions d'onces d'or, cela seroit équivalent à quarante millions -d'onces d'argent; qu'on envoie hors d'Angleterre, un million d'onces -d'or des deux millions d'onces qu'il y a, & qu'on apporte en échange dix -millions d'onces d'argent, il y aura alors trente millions d'onces -d'argent & seulement un million d'onces d'or, c'est-à-dire, toujours -l'équivalent de quarante millions d'onces d'argent: si l'on considere la -quantité d'onces, il y en a trente millions d'argent & un million -d'onces d'or; & par conséquent si la quantité de l'un & de l'autre métal -en décidoit, la proportion de l'or à l'argent seroit trentieme, -c'est-à-dire, comme 1 à 30, mais cela est impossible. La proportion dans -les païs voisins étrangers est dixieme, il ne coutera donc que dix -millions d'onces d'argent, avec quelques bagatelles pour les frais du -transport, pour faire rapporter dans l'Etat un million d'onces d'or en -échange de dix millions d'onces d'argent. - -Pour juger donc de la proportion de l'or à l'argent, il n'y a que le -prix du Marché qui puisse décider: le nombre de ceux qui ont besoin d'un -métal en échange de l'autre, & de ceux qui veulent faire cet échange, en -détermine le prix. La proportion dépend souvent de la fantaisie des -Hommes; les altercations se font grossierement & non géometriquement. -Cependant je ne crois pas qu'on puisse imaginer aucune regle pour y -parvenir, que celle-là: au moins nous savons dans la pratique, que c'est -celle-là qui décide, de même que dans le prix & la valeur de toute autre -chose. Les Marchés étrangers influent sur le prix de l'or & de l'argent, -plus que sur le prix d'aucune autre denrée ou marchandise, parceque rien -ne se transporte avec plus de facilité & moins de déchet. S'il y avoit -un commerce ouvert & courant entre l'Angleterre & le Japon, si on -emploïoit constamment un nombre de Vaisseaux pour faire ce commerce, & -que la balance du commerce fût en tous points égale, c'est-à-dire, qu'on -envoïât constamment d'Angleterre autant de marchandises au Japon, eu -égard au prix & valeur, qu'on y tireroit des marchandises du Japon, il -arriveroit qu'on tireroit à la longue tout l'or du Japon en échange -d'argent, & qu'on rendroit la proportion au Japon pareille entre l'or & -l'argent, à celle qui regne en Angleterre; à la seule différence près -des risques de la navigation: car les frais du voïage, dans notre -supposition, seroient supportés par le commerce des marchandises. - -A compter la proportion quinzieme en Angleterre, & huitieme au Japon, il -y auroit plus de 87 pour cent à gagner, en portant l'argent d'Angleterre -au Japon, & en rapportant l'or: mais cette différence ne suffit pas dans -le train ordinaire, pour païer les frais d'un si penible & long voïage, -il vaut mieux rapporter des marchandises du Japon, contre l'argent que -de rapporter l'or. Il n'y a que les frais & risques du transport de l'or -& de l'argent qui puissent laisser une différence de proportion entre -ces métaux dans des Etats différens; dans l'Etat le plus prochain cette -proportion ne différera guere, il y aura de différence, d'un Etat à -l'autre, un, deux ou trois pour cent, & d'Angleterre au Japon la somme -de toutes ces différences de proportion se montera au-delà de -quatre-vingt-sept pour cent. - -C'est le prix du Marché qui décide la proportion de la valeur de l'or à -celle de l'argent: le prix du Marché est la base de cette proportion -dans la valeur qu'on donne aux especes d'or & d'argent monnoïées. Si le -prix du Marché varie considérablement, il faut réformer celui des -especes monnoïées pour suivre la regle du Marché; si on néglige de le -faire, la confusion & le desordre se mettent dans la circulation, on -prendra les pieces de l'un ou de l'autre métal à plus haut prix que -celui qui est fixé à la Monnoie. On en a une infinité d'exemples dans -l'antiquité; on en a un tout récent en Angleterre par les loix faites à -la Tour de Londres. L'once d'argent blanc, du titre d'onze deniers de -fin, y vaut cinq schellings & deux deniers ou peniques sterling: depuis -que la proportion de l'or à l'argent (qu'on avoit fixée à l'imitation de -l'Espagne comme 1 à 16) est tombée comme 1 à 15 & 1 à 14-1/2, l'once -d'argent se vendoit à cinq schellings & six deniers sterling, pendant -que la guinée d'or continuoit d'avoir toujours cours à vingt-un -schelings & six deniers sterling, cela fit qu'on emporta d'Angleterre -tous les écus d'un écu blanc, schellings & demi-schellings blancs qui -n'étoient pas usés dans la circulation: l'argent blanc devint si rare en -mil sept cent vingt-huit (quoiqu'il n'en restât que les pieces les plus -usées), qu'on étoit obligé de changer une guinée à près de cinq pour -cent de perte. L'embarras & la confusion que cela produisit dans le -commerce & la circulation, obligerent la Trésorerie de prier le célebre -le Chevalier Isaac Newton, Directeur des Monnoies de la Tour, de faire -un rapport des moïens qu'il croïoit les plus convenables pour remedier à -ce désordre. - -Il n'y avoit rien de si aisé à faire; il n'y avoit qu'à suivre dans la -fabrication des especes d'argent à la Tour le prix de l'argent au -Marché; & au lieu que la proportion de l'or à l'argent étoit depuis -long-tems par les loix & regles de la Monnoie de la Tour, comme 1 à -15-3/4, il n'y avoit qu'à fabriquer les especes d'argent plus foibles -dans la proportion du Marché qui étoit tombée au-dessous de celle de 1 à -15, & pour aller au-devant de la variation que l'or du Bresil apporte -annuellement dans la proportion de ces deux métaux, on auroit même pû -l'établir sur le pié de 1 à 14-1/2, comme on a fait en mil sept cent -vingt-cinq en France, & comme il faudra bien qu'on fasse dans la suite -en Angleterre même. - -Il est vrai qu'on pouvoit également ajuster les especes monnoïées -d'Angleterre, au prix & proportion du marché, en diminuant la valeur -numéraire des especes d'or, c'est le parti qui fut pris par le Chevalier -Newton dans son rapport, & par le Parlement en conséquence de ce -rapport. Mais c'étoit le parti le moins naturel & le plus désavantageux, -comme je vais le faire comprendre. Il étoit d'abord plus naturel de -hausser le prix des especes d'argent, puisque le public les avoit déja -haussées au Marché, puisque l'once d'argent qui ne valoit que soixante -deux deniers sterling au prix de la Tour, en valoit au-delà de -soixante-cinq au Marché, & qu'on portoit hors de l'Angleterre toutes les -especes blanches que la circulation n'avoit pas considérablement -diminuées de poids: d'un autre côté, il étoit moins désavantageux à la -Nation Angloise de hausser les especes d'argent que de baisser celles -d'or, par rapport aux sommes que l'Angleterre doit à l'Etranger. - -Si l'on Suppose que l'Angleterre doit à l'Etranger cinq millions -sterlings de capital, qui y est placé dans les fonds publics, on peut -également supposer que l'Etranger a païé ce capital en or à raison de -vingt-un schellings six deniers la guinée, ou bien en argent blanc à -raison de soixante-cinq deniers sterlings l'once, suivant le prix du -Marché. - -Ces cinq millions ont par conséquent couté à l'Etranger à vingt-un -schellings six deniers la guinée, quatre millions six cents cinquante & -un mille cent soixante-trois guinées; mais présentement que la guinée -est réduite à vingt-un schellings, il faudra païer pour ces capitaux, -quatre millions sept cents soixante-un mille neuf cents quatre guinées, -ce qui fera de perte pour l'Angleterre cent dix mille sept cents -quarante-une guinées, sans compter ce qu'il y aura à perdre sur les -intérêts annuels qu'on paie. - -Monsieur Newton m'a dit pour réponse à cette objection, que suivant les -loix fondamentales du Roïaume, l'argent blanc étoit la vraie & seule -monnoie, & que comme telle, il ne la falloit pas altérer.[1] - - [1] Ici M. Newton sacrifia le fond à la forme. - -Il est aisé de répondre que le public aïant altéré cette loi par l'usage -& le prix du Marché, elle avoit cessé d'être une loi; qu'il ne falloit -pas dans ces circonstances s'y attacher scrupuleusement, au désavantage -de la Nation, & païer aux Etrangers plus qu'on ne leur devoit. Si l'on -n'avoit pas regardé les especes d'or comme une monnoie véritable, l'or -auroit supporté la variation, comme cela arrive en Hollande & à la -Chine, où l'or est plutôt regardé comme marchandise que comme monnoie. -Si l'on avoit augmenté les especes d'argent au prix du Marché, sans -toucher à l'or, on n'auroit pas perdu avec l'Etranger, & on auroit eu -abondamment des especes d'argent dans la circulation; on en auroit -fabriqué à la Tour, au lieu qu'on n'en fabriquera plus jusqu'à ce qu'on -fasse un arrangement nouveau. - -Par la diminution de la valeur de l'or, que le rapport de M. Newton a -produit de vingt-un schellings six deniers à vingt-un schellings, l'once -d'argent qui se vendoit au Marché de Londres auparavant à 65 & 65 -peniques 1/2 ne se vendoit plus à la vérité qu'à soixante-quatre -deniers: mais le moïen qu'il s'en fabriquât à la Tour, l'once valoit au -Marché soixante-quatre, & si on le portoit à la Tour pour monnoïer, elle -ne devoit plus valoir que soixante-deux; aussi n'en porte-t'on plus. On -a véritablement fabriqué aux dépens de la Compagnie de la Mer du Sud, -quelques schellings, ou cinquiemes d'écu, en y perdant la différence du -prix du Marché; mais on les a enlevés aussi-tôt qu'on les a mis en -circulation; on ne verroit aujourd'hui aucune espece d'argent dans la -circulation si elles étoient du poids legitime de la Tour, on ne voit -dans le troc que des especes d'argent usées, & qui n'excedent point le -prix du Marché dans leur poids. - -Cependant la valeur de l'argent blanc au Marché hausse toujours -insensiblement; l'once qui ne valoit que soixante-quatre après la -réduction dont nous avons parlé, est encore remontée au Marché à 65-1/2 -& 66; & pour qu'on puisse avoir des especes d'argent pour la circulation -& en faire fabriquer à la Tour, il faudra bien encore réduire la valeur -de la guinée d'or à vingt schellings au lieu de vingt-un schellings, & -perdre avec l'Etranger le double de ce qu'on y a déja perdu, si on -n'aime mieux suivre la voie naturelle, mettre les especes d'argent au -prix du Marché. Il n'y a que le prix du Marché qui puisse trouver la -proportion de la valeur de l'or à l'argent, de même que toutes les -proportions des valeurs. La réduction de M. Newton de la guinée à -vingt-un schellings n'a été calculée que pour empêcher qu'on n'enlevât -les especes d'argent foibles & usées qui restent dans la circulation: -elle n'étoit pas calculée pour fixer dans les monnoies d'or & d'argent -la véritable proportion de leur prix, je veux dire par leur véritable -proportion, celle qui est fixée par les prix du Marché. Ce prix est -toujours la pierre de touche dans ces matieres; les variations en sont -assez lentes, pour donner le tems de regler les monnoies & empêcher les -desordres dans la circulation. - -Dans certains siecles la valeur de l'argent hausse lentement contre -l'or, dans d'autres, la valeur de l'or hausse contre l'argent; c'étoit -le cas dans le siecle de Constantin, qui rapporta toutes les valeurs à -celle de l'or comme la plus permanente; mais le plus souvent la valeur -de l'argent est la plus permanente, & l'or est le plus sujet à -variation. - - - - -CHAPITRE V. - -_De l'augmentation & de la diminution de la valeur des especes monnoïées -en dénomination._ - - -Suivant les principes que nous avons établis, les quantités d'argent qui -circulent dans le troc, fixent & déterminent les prix de toutes choses -dans un Etat, eu égard à la vîtesse ou lenteur de la circulation. - -Cependant nous voïons si souvent, à l'occasion des augmentations & -diminutions qu'on pratique en France, des changemens si étranges, qu'on -pourroit s'imaginer que les prix du Marché correspondent plutôt à la -valeur nominale des especes, qu'à leur quantité dans le troc; à la -quantité des livres tournois monnoie de compte, plutôt qu'à la quantité -des marcs & des onces, & cela paroît directement opposé à nos principes. - -Supposons ce qui est arrivé en mil sept cent quatorze, que l'once -d'argent ou l'écu ait cours pour cinq livres, & que le Roi publie un -Arrêt, qui ordonne la diminution des écus tous les mois pendant vingt -mois, c'est-à-dire, d'un pour cent par mois, pour réduire la valeur -numéraire à quatre livres au lieu de cinq livres; voïons quelles en -seront naturellement les conséquences, eu égard au génie de la Nation. - -Tous ceux qui doivent de l'argent s'empresseront de le païer, pendant -les diminutions, afin de n'y pas perdre: les Entrepreneurs & Marchands -trouvent une grande facilité à emprunter de l'argent, cela determine les -moins habiles, & les moins accrédités à augmenter leurs entreprises: ils -empruntent de l'argent, à ce qu'ils croient, sans intérêt, & se chargent -de marchandises au prix courant; ils en haussent même les prix par la -violence de la demande qu'ils en font; les vendeurs ont de la peine à se -défaire de leurs marchandises contre un argent qui doit diminuer entre -leurs mains dans sa valeur numéraire: on se tourne du côté des -marchandises des païs étrangers, on en fait venir des quantités -considérables pour la consommation de plusieurs années: tout cela fait -circuler l'argent avec plus de vîtesse, tout cela hausse les prix de -toutes choses, ces hauts prix empêchent l'Etranger de tirer les -marchandises de France à l'ordinaire: la France garde ses propres -marchandises, & en même tems tire de grandes quantités de marchandises -de l'Etranger. Cette double opération est cause qu'on est obligé -d'envoïer des sommes considerables d'especes dans les païs étrangers, -pour païer la balance. - -Le prix des changes ne manque jamais d'indiquer ce désavantage. On voit -communement les changes à six & dix pour cent contre la France, dans le -courant des diminutions. Les personnes éclairées en France resserrent -leur argent dans ces mêmes tems; le Roi trouve moïen d'emprunter -beaucoup d'argent sur lequel il perd volontiers les diminutions: il -propose de se dédommager par une augmentation à la fin des diminutions. - -Pour cet effet on commence, après plusieurs diminutions, à resserrer -l'argent dans les coffres du Roi, à reculer les paiemens, pensions & la -paie des armées; dans ces circonstances, l'argent devient extrêmement -rare à la fin des diminutions, tant par rapport aux sommes resserrées -par le Roi & par plusieurs particuliers, que par rapport à la valeur -numéraire des especes, laquelle valeur est diminuée. Les sommes envoïées -chez l'Etranger contribuent aussi beaucoup à la rareté de l'argent, & -peu-à-peu cette rareté est cause qu'on offre les magasins de -marchandises dont tous les Entrepreneurs sont chargés à cinquante & -soixante pour cent à meilleur marché qu'elles n'étoient du tems des -premieres diminutions. La circulation tombe dans des convulsions; l'on -trouve à peine assez d'argent pour envoïer au marché; plusieurs -Entrepreneurs & Marchands font banqueroute, & leurs marchandises se -vendent à vil prix. - -Alors le Roi augmente derechef les especes, met l'écu neuf, ou l'once -d'argent de la nouvelle fabrique, à cinq livres, il commence à païer -avec ces nouvelles especes les troupes & les pensions: les vieilles -especes sont mises hors de la circulation, & ne sont reçues qu'à la -Monnoie à plus bas prix numéraire; le Roi profite de la différence. - -Mais toutes les sommes de nouvelles especes qui sortent de la Monnoie ne -rétablissent pas l'abondance d'argent dans la circulation: les sommes -resserrées toujours par des particuliers, & celles qu'on a envoïées dans -le païs étranger, excedent de beaucoup la quantité de l'augmentation -numéraire sur l'argent qui sort de la Monnoie. - -Le grand marché des marchandises en France commence à y attirer l'argent -de l'Etranger, qui les trouvant à cinquante & soixante pour cent, & à -plus bas prix, envoie des matieres d'or & d'argent en France pour les -acheter: par ce moïen l'Etranger qui les fait porter à la Monnoie se -dédommage bien de la taxe qu'il y paie sur ces matieres: il trouve le -double d'avantage sur le vil prix des marchandises qu'il achete; & la -perte de la taxe de la monnoie tombe réellement sur les François dans la -vente des marchandises qu'ils font à l'Etranger. Ils ont des -marchandises pour la consommation de plusieurs années: ils revendent aux -Hollandois, par exemple, les épiceries qu'ils avoient tirées -d'eux-mêmes, pour les deux tiers de ce qu'ils en avoient païé. Tout ceci -se fait lentement, l'Etranger ne se détermine à acheter ces marchandises -de France que par rapport au grand marché; la balance du commerce qui -étoit contre la France, au tems des diminutions, se tourne en sa faveur -dans le tems de l'augmentation, & le Roi peut profiter de vingt pour -cent ou plus sur toutes les matieres qui entrent en France, & qui se -portent à la Monnoie. Comme les Etrangers doivent à présent la balance -du commerce à la France, & qu'ils n'ont point chez eux des especes de la -nouvelle fabrique, il faut qu'ils fassent porter leurs matieres & -vieilles especes à la Monnoie, pour avoir des nouvelles especes pour -païer; mais cette balance de commerce que les Etrangers doivent à la -France, ne provient que des marchandises qu'ils en tirent à vil prix. - -La France est partout la duppe de ces opérations, elle paie des prix -bien hauts pour les marchandises étrangeres lors des diminutions, elle -les revend à vil prix lors de l'augmentation aux mêmes Etrangers: elle -vend à vil prix ses propres marchandises, qu'elle avoit tenues si haut -lors des diminutions, ainsi il seroit difficile que toutes les especes -qui sont sorties de France lors des diminutions y puissent rentrer lors -de l'augmentation. - -Si l'on falsifie les especes de la nouvelle fabrique chez l'Etranger, -comme cela arrive presque toujours, la France perd les vingt pour cent -que le Roi établit pour la taxe de la monnoie c'est autant de gagné pour -l'Etranger, qui profite en outre du bas prix des Marchandises en France. - -Le Roi fait un profit considérable par la taxe de la monnoie, mais il en -coute le triple à la France pour lui faire trouver ce profit. - -On comprend bien que dans les tems qu'il y a une balance courante de -commerce en faveur de la France contre les Etrangers, le Roi est en état -de tirer une taxe de vingt pour cent ou plus, par une nouvelle -fabrication d'especes & par une augmentation de leur valeur numéraire. -Mais si la balance du commerce étoit contre la France, lors de cette -nouvelle fabrication, & augmentation, elle n'auroit pas de succès, & le -Roi n'en tireroit pas un grand profit: la raison est que dans ces -circonstances, on est obligé d'envoïer constamment de l'argent chez -l'Etranger. Or l'écu vieux est aussi bon dans les païs étrangers que -l'écu de la nouvelle fabrique: cela étant les Juifs & Banquiers -donneront une prime ou bénéfice entre quatre yeux pour les vieilles -especes, & le particulier qui les peut vendre au dessus du prix de la -Monnoie ne les y portera pas. On ne lui donne à la Monnoie qu'environ -quatre livres de son écu, mais le Banquier lui en donnera d'abord quatre -livres cinq sols, & puis quatre livres dix, & finalement quatre livres -quinze: voila comment il peut arriver qu'une augmentation des especes -manque de succès; cela ne peut guere arriver lorsqu'on fait -l'augmentation après des diminutions indiquées, parcequ'alors la balance -se tourne naturellement en faveur de la France, de la maniere que nous -l'avons expliqué. - -L'expérience de l'augmentation de l'année 1726, peut servir à confirmer -tout ceci, les diminutions qui avoient précédé cette augmentation furent -faites tout-d'un-coup sans avoir été indiquées, cela empêcha les -opérations ordinaires des diminutions, cela empêcha que la balance du -commerce ne se tournât fortement en faveur de la France lors de -l'augmentation de l'année 1726, aussi peu de personnes porterent leurs -vieilles especes à la Monnoie, & on fut obligé d'abandonner le profit de -la taxe qu'on avoit en vue. - -Il n'est pas de mon sujet d'expliquer les raisons des Ministres pour -diminuer les especes tout-d'un-coup, ni celles qui les tromperent dans -le projet de l'augmentation de l'année 1726; je n'ai voulu parler des -augmentations & diminutions en France que parceque les effets qui en -résultent quelquefois semblent combattre les principes que j'ai établis, -que l'abondance ou la rareté de l'argent dans un Etat, hausse ou baisse -les prix de toutes choses à proportion. - -Après avoir expliqué les effets des diminutions & augmentations des -especes, pratiquées en France, je soutiens qu'elles ne détruisent ni -n'affoiblissent mes principes: car si l'on me dit que ce qui coutoit -vingt livres ou cinq onces d'argent avant les diminutions indiquées, ne -coute pas même quatre onces ou vingt livres de la nouvelle fabrique lors -de l'augmentation; j'en conviendrai sans m'écarter de mes principes, -parcequ'il y a moins d'argent dans la circulation qu'il n'y en avoit -avant les diminutions, comme je l'ai expliqué. L'embarras du troc dans -les tems & opérations dont nous parlons, cause des variations dans les -prix des choses, & dans celui de l'intérêt de l'argent qu'on ne sauroit -prendre pour regle dans les principes ordinaires de la circulation & du -troc. - -Le changement de la valeur numéraire des especes a été dans tous les -tems l'effet de quelque misere ou disette dans l'Etat, ou bien celui de -l'ambition de quelque Prince ou Particulier. L'an de Rome 157, Solon -augmenta la valeur numéraire des drachmes d'Athênes, après une sédition, -& abolition des dettes. Entre l'an 490 & 512 de Rome, la République -Romaine augmenta par plusieurs fois la valeur numéraire de ses monnoies -de cuivre, de façon que leur as est venu à en valoir six. Le pretexte -étoit de subvenir aux besoins de l'Etat, & d'en païer les dettes, -accrues par la premiere guerre Punique: cela ne laissa pas de causer -bien de la confusion. L'an 663, Livius Drusus, Tribun du peuple, -augmenta la valeur numéraire des especes d'argent d'un huitieme, en -affoiblissant leur titre d'autant: ce qui donna lieu aux Faux-monnoïeurs -de mettre la confusion dans le troc. L'an 712, Marc Antoine dans son -Triumvirat, augmenta la valeur numéraire de l'argent, de cinq pour cent, -pour subvenir aux besoins du Triumvirat, en mettant du fer avec -l'argent. Plusieurs Empereurs dans la suite ont affoibli ou augmenté la -valeur numéraire des especes: les Rois de France en ont fait autant en -différens tems; & c'est ce qui est cause que la livre tournois, qui -valoit ordinairement une livre pesant d'argent, est venue à si peu de -valeur. Cela n'a jamais manqué de causer du désordre dans les Etats: il -importe peu ou point du tout quelle soit la valeur numéraire des -especes, pourvû qu'elle soit permanente: la pistole d'Espagne vaut neuf -livres ou florins en Hollande, environ dix-huit livres en France, -trente-sept livres dix sols à Venise, cinquante livres à Parme: on -échange dans la même proportion les valeurs entre ces différens païs. Le -prix de toutes choses augmente insensiblement lorsque la valeur -numéraire des especes augmente, & la quantité actuelle en poids & titre -des especes, eu égard à la vîtesse de la circulation, est la base & la -regle des valeurs. Un Etat ne gagne ni ne perd par l'augmentation ou -diminution de ces especes, pendant qu'il en conserve la même quantité, -quoique les particuliers puissent gagner ou perdre par la variation, -suivant leurs engagemens. Tous les peuples sont remplis de faux préjugés -& de fausses idées sur la valeur numéraire de leurs especes. Nous avons -fait voir dans le chapitre des changes que la regle constante en est le -prix & le titre des especes courantes des différens païs, marc pour -marc, & once pour once: si une augmentation ou diminution de la valeur -numéraire change pour quelque tems cette regle en France, ce n'est que -pendant un état de crise & de gêne dans le commerce: on revient toujours -peu-à-peu à l'intrinseque; on y vient nécessairement dans les prix du -marché autant que dans les changes avec l'Etranger. - - - - -CHAPITRE VI. - -_Des Banques, & de leur crédit._ - - -Si cent Seigneurs ou Propriétaires de terre, oeconomes, qui amassent -annuellement de l'argent par leurs épargnes pour en acheter des terres -dans les occasions, déposent chacun dix mille onces d'argent entre les -mains d'un Orfévre ou Banquier de Londres, pour n'avoir pas l'embarras -de garder cet argent chez eux, & pour prévenir les vols qu'on leur en -pourroit faire, ils en tireront des billets païables à volonté, souvent -ils le laisseront là long-tems, & lors même qu'ils auront fait quelque -achat, ils avertiront beaucoup de tems d'advance le Banquier de leur -tenir leur argent prêt dans l'intervalle des délais des consultations & -écritures de Justice. - -Dans ces circonstances le Banquier pourra prêter souvent quatre -vingt-dix mille onces d'argent (des cent mille qu'il doit) pendant toute -l'année, & n'aura pas besoin de garder en caisse plus de dix mille onces -pour faire face à tout ce qu'on pourra lui redemander: il a affaire à -des personnes opulentes & oeconomes, à mesure qu'on lui demande mille -onces d'un côté, on lui apporte ordinairement mille onces d'un autre -côté: il lui suffit pour l'ordinaire de garder en caisse la dixieme -partie de ce qu'on lui a confié. On en a eu quelques exemples & -experiences dans Londres, & cela fait qu'au lieu que les particuliers en -question garderoient en caisse pendant toute l'année la plus grande -partie des cent mille onces, l'usage de le déposer entre les mains d'un -Banquier fait que quatre vingt-dix mille onces des cent mille sont -d'abord mises en circulation. Voilà premierement l'idée qu'on peut -former de l'utilité de ces sortes de banques; les Banquiers ou Orfévres -contribuent à accélérer la circulation de l'argent, ils le mettent à -interêt à leurs risques & périls, & cependant ils sont ou doivent être -toujours prêts à païer leurs billets à volonté & à la présentation. - -Si un particulier a mille onces à païer à un autre, il lui donnera en -paiement le billet du Banquier pour cette somme: cet autre n'ira pas -peut-être demander l'argent au Banquier; il gardera le billet & le -donnera dans l'occasion à un troisieme en paiement, & ce billet pourra -passer dans plusieurs mains dans les gros paiemens, sans qu'on en aille -de long-tems demander l'argent au Banquier: il n'y aura que quelqu'un -qui n'y a pas une parfaite confiance, ou quelqu'un qui a plusieurs -petites sommes à païer qui en demandera le montant. Dans ce premier -exemple la caisse d'un Banquier ne fait que la dixieme partie de son -commerce. - -Si cent Particuliers, ou Propriétaires de terres, déposent chez un -Banquier leur revenu tous les six mois, à mesure qu'ils en sont païés, & -ensuite redemandent leur argent à mesure qu'ils ont besoin de le -dépenser, le Banquier sera en état de prêter beaucoup plus de l'argent -qu'il doit & reçoit au commencement des semestres, pour un court terme -de quelques mois, qu'il ne le sera vers la fin de ces semestres: & son -experience de la conduite de ses Chalans lui apprendra qu'il ne peut -guere prêter pendant toute l'année, sur les sommes qu'il doit, -qu'environ la moitié. Ces sortes de Banquiers seront ruinés de crédit, -s'ils manquent d'un instant à païer leurs billets à la premiere -présentation; & lorsqu'il leur manque des fonds en caisse, ils -donneroient toutes choses pour avoir promptement de l'argent, -c'est-à-dire beaucoup plus d'interêt qu'ils ne tirent des sommes qu'ils -ont prêtées. Cela fait qu'ils se reglent sur leur expérience pour garder -en caisse de quoi faire toujours face, & plutôt plus que moins; ainsi -plusieurs Banquiers de cette espece, (& c'est le plus grand nombre) -gardent toujours en caisse la moitié des sommes qu'on dépose chez eux, & -prêtent l'autre moitié à interêt & le mettent en circulation. Dans ce -second exemple, le Banquier fait circuler ses billets de cent mille -onces ou écus avec cinquante mille écus. - -S'il a un grand courant de dépôts & un grand crédit, cela augmente la -confiance qu'on a en ses billets, & fait qu'on s'empresse moins à en -demander le paiement; mais cela ne retarde ses paiemens que de quelques -jours ou semaines, lorsqu'ils tombent entre les mains de personnes qui -n'ont pas de coutume de se servir de lui, & il doit toujours se regler -sur ceux qui sont dans l'habitude de lui confier leur argent: si ses -billets tombent entre les mains de ceux de son métier, ils n'auront rien -de plus pressé que d'en retirer l'argent. - -Si les personnes qui déposent de l'argent chez le Banquier sont des -Entrepreneurs & Négocians, qui y mettent journellement de grosses -sommes, & bientôt après les redemandent, il arrivera souvent que si le -Banquier détourne plus du tiers de sa caisse il se trouvera embarrassé à -faire face. - -Il est aisé de comprendre par ces inductions, que les sommes d'argent -qu'un Orfévre ou Banquier peut prêter à interêt, ou détourner de sa -caisse, sont naturellement proportionnées à la pratique & conduite de -ses Chalans: que pendant qu'il s'est vu des Banquiers qui faisoient face -avec une caisse de la dixieme partie, d'autres ne peuvent guere moins -garder que la moitié ou les deux tiers, encore que leur crédit soit -aussi estimé que celui du premier. - -Les uns se fient à un Banquier, les autres à un autre, le plus heureux -est le Banquier qui a pour Chalans des Seigneurs riches qui cherchent -toujours des emplois solides pour leur argent sans vouloir, en -attendant, le mettre à intérêt. - -Une banque générale & nationale a cet avantage sur la banque d'un -Orfévre particulier, qu'on y a toujours plus de confiance; qu'on y porte -plus volontiers les plus gros dépôts, même des quartiers de la ville les -plus éloignés, & qu'elle ne laisse d'ordinaire aux petits Banquiers que -les dépôts de petites sommes, dans leurs quartiers: on y porte même les -revenus de l'Etat, dans les païs où le Prince n'est pas absolu; & cela -bien loin d'en altérer le crédit & la confiance, ne sert qu'à -l'augmenter. - -Si les paiemens dans une banque nationale se font en écritures ou -virement de Parties, il y aura cet avantage, qu'on n'y sera pas sujet -aux falsifications, au lieu que si la Banque donne des billets on en -pourra faire de faux & causer du désordre: il y aura aussi ce -désavantage, que ceux qui sont dans les quartiers de la ville, éloignés -de la Banque, aimeront mieux païer & recevoir en argent que d'y aller, & -surtout ceux de la campagne; au lieu que si l'on répand des billets de -Banque, on s'en pourra servir de près & de loin. On paie dans les -Banques nationales de Venise & d'Amsterdam en écriture seulement; mais à -celle de Londres on paie en écritures, en billets & en argent, au choix -des particuliers: aussi c'est aujourd'hui la Banque la plus forte. - -On comprendra donc que tout l'avantage des Banques publiques ou -particulieres dans une ville, c'est d'accélérer la circulation de -l'argent, & d'empêcher qu'il n'y en ait autant de resserré qu'il y en -auroit naturellement dans plusieurs intervalles de tems. - - - - -CHAPITRE VII. - -_Autres éclaircissemens & recherches sur l'utilité d'une Banque -nationale_. - - -Il est peu important d'examiner pourquoi la Banque de Venise & celle -d'Amsterdam, tiennent leurs écritures dans des monnoies de compte -différentes de la courante & pourquoi il y a toujours un agiot à -convertir ces écritures en argent courant, ce n'est pas un point qui -soit d'aucune utilité pour la circulation. La Banque de Londres ne l'a -pas suivie en cela; ses écritures, ses billets & ses paiemens, se font & -se tiennent en especes courantes: cela me paroît plus uniforme & plus -naturel & non moins utile. - -Je n'ai pû avoir des informations exactes de la quantité des sommes -qu'on porte ordinairement à ces Banques, ni le montant de leurs billets -& écritures, non plus que celui des prêts qu'ils font, & des sommes -qu'ils gardent ordinairement en Caisse pour faire face: quelqu'autre qui -sera plus à portée de ces connoissances en pourra mieux raisonner. - -Cependant, comme je sais assez bien que ces sommes ne sont pas si -immenses qu'on le croit communément, je ne laisserai pas d'en donner une -idée. - -Si les billets & écritures de la Banque de Londres, qui me paroît la -plus considérable, se montent une semaine portant l'autre à quatre -millions d'onces d'argent ou environ un million sterling; & si on se -contente d'y garder communément en Caisse le quart ou deux cents -cinquante mille livres sterling, ou un million d'onces d'argent en -especes, l'utilité de cette Banque pour la circulation correspond à une -augmentation de l'argent de l'Etat de trois millions d'onces, ou sept -cents cinquante mille livres sterling, qui est sans doute une somme bien -forte & d'une utilité très grande pour la circulation dans les -circonstances que cette circulation a besoin d'être accélérée: car j'ai -remarqué ailleurs qu'il y a des cas où il vaut mieux pour le bien de -l'Etat de retarder la circulation que de l'accélérer. J'ai bien oui -dire, que les billets & écritures de la Banque de Londres ont monté dans -certains cas, à deux millions sterling; mais cela ne me paroît avoir été -que par un accident extraordinaire; & je crois que l'utilité de cette -Banque ne correspond en général qu'à environ la dixieme partie de tout -l'argent qui circule en Angleterre. - -Si les éclaircissemens qu'on m'a donnés en gros sur les revenus de la -Banque de Venise en mil sept cent dix-neuf sont véritables, on pourroit -dire en général des Banques nationales que leur utilité ne correspond -jamais à la dixieme partie de l'argent courant qui circule dans un Etat: -voici à-peu-près ce que j'y ai appris. - -Les revenus de l'Etat de Venise peuvent monter annuellement à quatre -millions d'onces d'argent qu'il faut païer en écritures à la Banque, & -les Collecteurs établis pour cet effet, qui reçoivent à Bergame & dans -les païs les plus éloignés les taxes en argent, sont obligés de les -convertir en écritures de Banque lors des paiemens qu'ils en font à la -République. - -Tous les paiemens à Venise pour négociations, achats, & ventes, -au-dessus d'une certaine somme modique, doivent par la loi se faire en -écritures de Banque: tous les Détailleurs, qui ont amassé de l'argent -courant dans le troc, se trouvent obligés d'en acheter des écritures -pour faire leurs paiemens des gros articles; & ceux qui ont besoin, pour -leur dépense ou pour le détail de la basse circulation, de reprendre de -l'argent, sont dans le cas de vendre leurs écritures contre de l'argent -courant. - -On a trouvé que les vendeurs & acheteurs de ces écritures, sont -communément de niveau, lorsque la somme de tous les crédits ou écritures -sur les Livres de la Banque, n'excedent pas la valeur de huit cent mille -onces d'argent ou environ. - -C'est le tems & l'expérience qui ont donné (suivant mon Auteur) cette -connoissance à ces Venitiens. A la premiere erection de la Banque, les -particuliers apportoient leur argent à la Banque, pour y avoir des -crédits en écritures, pour la même valeur: dans la suite cet argent -déposé à la Banque, fut dépensé pour les besoins de la République, & -cependant les écritures conservoient encore leur valeur primordiale, -parcequ'il se trouvoit autant de particuliers qui avoient besoin d'en -acheter, que de ceux qui avoient besoin d'en vendre: ensuite l'Etat se -trouvant pressé donna aux Entrepreneurs de la guerre des crédits en -écritures de Banque, au défaut d'argent, & doubla la somme de ces -crédits. - -Alors le nombre des Vendeurs d'écritures étant devenu bien supérieur à -celui des Acheteurs, ces écritures commencerent à perdre contre -l'argent, & tomberent à vingt pour cent de perte: par ce discrédit le -revenu de la République diminua d'un cinquieme, & le seul remede qu'on -trouva à ce désordre, fut d'engager une partie des fonds de l'Etat, pour -emprunter à intérêt de l'argent en écritures. Par ces emprunts en -écritures on en éteignit une moitié, & alors les Vendeurs & Acheteurs -d'écritures se trouvant à-peu-près de niveau, la Banque a recouvré son -crédit primitif, & la somme des écritures se trouve réduite à huit cent -mille onces d'argent. - -C'est par cette voie qu'on a reconnu que l'utilité de la Banque de -Venise, par rapport à la circulation, correspond à environ huit cent -mille onces d'argent: & si l'on suppose que tout l'argent courant qui -circule dans les Etats de cette République peut monter à huit millions -d'onces d'argent, l'utilité de la Banque correspond au dixieme de cet -argent. - -Une Banque nationale dans la Capitale d'un grand Roïaume ou Etat, semble -devoir moins contribuer à l'utilité de la circulation, à cause de -l'éloignement de ses Provinces, que dans un petit Etat; & lorsque -l'argent y circule en plus grande abondance que chez ses Voisins, une -Banque nationale y fait plus de mal que de bien. Une abondance d'argent -fictif & imaginaire cause les mêmes désavantages, qu'une augmentation -d'argent réel en circulation, pour y hausser le prix de la terre & du -travail, soit pour encherir les ouvrages & Manufactures au hasard de les -perdre dans la suite: mais cette abondance furtive s'évanouit à la -premiere bouffée de discrédit, & précipite le désordre. - -Vers le milieu du Regne de Louis XIV en France, on y voïoit plus -d'argent en circulation que chez les Voisins, & on y levoit les revenus -du Prince sans le secours d'une Banque, avec autant d'aisance & de -facilité qu'on leve aujourd'hui ceux d'Angleterre, avec le secours de la -Banque de Londres. - -Si les viremens de partie à Lyon montent dans une de ses quatre Foires à -quatre-vingt millions de livres, si on les commence, & si on les finit -avec un seul million d'argent comptant, ils sont sans doute d'une grande -commodité pour épargner la peine d'une infinité de transports d'argent -d'une maison à une autre; mais à cela près, on conçoit bien qu'avec ce -même million de comptant qui a commencé & conclu ces viremens, il seroit -très possible de conduire dans trois mois tous les paiemens de -quatre-vingt millions. - -Les Banquiers, à Paris, ont souvent remarqué que le même sac d'argent -leur est rentré quatre à cinq fois dans les paiemens d'un seul jour, -lorsqu'ils avoient beaucoup à païer & à recevoir. - -Je crois les Banques publiques d'une très grande utilité dans les petits -Etats, & dans ceux où l'argent est un peu rare; mais je les crois peu -utiles pour l'avantage solide d'un grand Roïaume. - -L'Empereur Tibere, Prince severe & oeconome, avoit amassé dans le Trésor -de l'Empire deux milliards sept cents millions de Sesterces, ce qui -correspond à vingt-cinq millions sterlings, ou cent millions d'onces -d'argent: somme immense en especes pour ces tems-là, & même pour -aujourd'hui: il est vrai qu'en resserrant tant d'argent, il gêna la -circulation, & que l'argent devint bien plus rare à Rome qu'il n'avoit -été. - -Tibere, qui attribuoit cette rareté aux monopoles des Gens d'affaires & -Financiers qui affermoient les revenus de l'Empire, ordonna par un Edit -qu'ils achetassent des terres pour les deux tiers au moins de leur -fonds. Cet Edit, au lieu d'animer la circulation, la mit entierement en -désordre: tous les Financiers resserroient & rappelloient leurs fonds, -sous prétexte de se mettre en état d'obéir à l'Edit, en achetant des -terres, qui au lieu d'encherir devenoient à beaucoup plus vil prix par -la rareté de l'argent en circulation. Tibere remedia à cette rareté -d'argent, en prêtant aux particuliers sous bonnes cautions, seulement -trois cents millions de Sesterces: c'est-à-dire, la neuvieme partie des -especes qu'il avoit dans son trésor. - -Si la neuvieme partie du trésor suffisoit à Rome pour rétablir la -circulation, il sembleroit que l'établissement d'une Banque générale -dans un grand Roïaume, où son utilité ne corresponderoit jamais à la -dixieme partie de l'argent qui circule, lorsqu'on n'en resserre point, -ne seroit d'aucun avantage réel & permanent, & qu'à le considerer dans -sa valeur intrinseque, on ne peut le regarder que comme un expédient -pour gagner du tems. - -Mais une augmentation réelle de la quantité d'argent qui circule est -d'une nature différente. Nous en avons déja parlé, & le Trésor de Tibere -nous donne encore occasion d'en toucher un mot ici. Ce Trésor de deux -milliards sept cents millions de Sesterces, laissé à la mort de Tibere, -fut dissipé par l'Empereur Caligula son Successeur dans moins d'un an. -Aussi ne vit-on jamais à Rome l'argent si abondant. Quel en fut l'effet? -Cette quantité d'argent plongea les Romains dans le luxe, & dans toutes -sortes de crimes pour y subvenir. Il sortoit tous les ans plus de six -cents mille livres sterlings hors de l'Empire pour les marchandises des -Indes; & en moins de trente ans l'Empire s'appauvrit, & l'argent y -devint très rare sans aucun démembrement ni perte de Province. - -Quoique j'estime qu'une Banque générale est dans le fond de très peu -d'utilité solide dans un grand Etat, je ne laisse pas de convenir qu'il -y a des circonstances où une Banque peut avoir des effets qui paroissent -étonnans. - -Dans une Ville où il y a des dettes publiques pour des sommes -considérables, la facilité d'une Banque fait qu'on peut vendre & acheter -ses fonds capitaux dans un instant, pour des sommes immenses, sans -causer aucun dérangement dans la circulation. Qu'à Londres un -particulier vende son capital de la Mer du Sud, pour acheter un autre -capital dans la Banque ou dans la Compagnie des Indes, ou bien dans -l'esperance que dans quelques-tems il pourra acheter à plus bas prix un -capital dans la même Compagnie de la Mer du Sud, il s'accommode toujours -de Billets de banque, & on ne demande ordinairement l'argent de ces -Billets que pour la valeur des intérêts. Comme on ne dépense guere son -capital, on n'a pas besoin de le convertir en especes, mais on est -toujours obligé de demander à la Banque l'argent nécessaire pour la -subsistance, car il faut des especes dans le bas troc. - -Qu'un Propriétaire de terres qui a mille onces d'argent, en paie deux -cents pour les intérêts des fonds publics, & en dépense lui-même huit -cents onces, les mille onces demanderont toujours des especes: ce -Propriétaire en dépensera huit cents, & les Propriétaires des fonds en -dépenseront 200. Mais lorsque ces Propriétaires sont dans l'habitude de -l'agiot, de vendre & d'acheter des fonds publics, il ne faut point -d'argent comptant pour ces opérations, il suffit d'avoir des billets de -banque. S'il falloit retirer de la circulation, des especes pour servir -dans ces achats & ventes, cela monteroit à une somme considérable, & -gêneroit souvent la circulation, ou plutôt il arriveroit dans ce cas, -qu'on ne pourroit pas vendre & acheter ses capitaux si fréquemment. - -C'est sans doute l'origine de ces capitaux, ou l'argent qu'on a déposé à -la Banque & qu'on ne retire que rarement, comme lorsqu'un Propriétaire -des fonds se met dans quelque négoce où il faut des especes pour le -détail, qui est cause que la Banque ne garde en caisse que le quart ou -la sixieme partie de l'argent dont elle fait ses billets. Si la Banque -n'avoit pas les fonds de plusieurs de ces capitaux, elle se verroit, -dans le cours ordinaire de la circulation, réduite comme les Banquiers -particuliers à garder la moitié des fonds qu'on lui met entre les mains, -pour faire face; il est vrai qu'on ne peut pas distinguer par les Livres -de la Banque ni par ses opérations, la quantité de ces sortes de -capitaux qui passent en plusieurs mains, dans les ventes & achats qu'on -fait dans _Change-alley_, ces billets sont souvent renouvellés à la -Banque & changés contre d'autres dans le troc. Mais l'expérience des -achats & ventes de capitaux des fonds fait bien voir que la somme en est -considérable: & sans ces achats & ventes, les sommes en dépôt à la -Banque seroient sans difficulté moins considérables. - -Cela veut dire que lorsqu'un Etat n'est pas endetté, & n'a pas besoin -des achats & ventes de capitaux, le secours d'une Banque y sera moins -nécessaire & moins considérable. - -Dans l'année mil sept cent vingt, les capitaux des fonds publics & des -_Bubbles_ qui étoient des attrapes & des entreprises de Sociétés -particulieres à Londres, montoient à la valeur de huit cents millions -sterlings, cependant les achats & ventes de capitaux si venimeux se -faisoient sans peine, par la quantité de billets de toutes especes qu'on -mit sur la place, pendant qu'on se contentoit des mêmes papiers pour le -paiement des intérêts; mais sitôt que l'idée des grandes fortunes porta -nombre de particuliers à augmenter leur dépense, à acheter des -équipages, des linges & soieries étrangeres, il fallut des especes pour -tout cela, je dis pour la dépense des intérêts, & cela mit tous les -systêmes en pieces. - -Cet exemple fait bien voir, que le papier & le crédit des Banques -publiques & particulieres peuvent causer des effets surprenans dans tout -ce qui ne regarde pas la dépense ordinaire pour le boire & pour le -manger, l'habillement & autres nécessités des familles: mais que dans le -train uniforme de la circulation, le secours des Banques & du crédit de -cette espece est bien moins considérable & moins solide qu'on ne pense -généralement. L'argent seul est le vrai nerf de la circulation. - - - - -CHAPITRE VIII. - -_Des rafinemens du crédit des Banques générales._ - - -La Banque nationale de Londres, est composée d'un grand nombre -d'Actionaires qui choisissent des Directeurs pour en régir les -opérations. Leur avantage primordial consistoit à faire un partage -annuel des profits qui s'y faisoient par l'intérêt de l'argent, qu'on -prêtoit hors des fonds qu'on déposoit à la Banque; on y a ensuite -incorporé des fonds publics, dont l'Etat paie un intérêt annuel. - -Malgré un établissement si solide, on a vu (lorsque la Banque avoit fait -de grosses avances à l'Etat, & que les porteurs de billets de banque -appréhendoient que la Banque ne fut embarrassée) qu'on couroit sus & que -les Porteurs alloient en foule à la Banque pour retirer leur argent: la -même chose est arrivée lors de la chûte de la Mer du Sud, en mil sept -cent vingt. - -Les rafinemens qu'on apportoit pour soutenir la Banque & modérer son -discrédit, étoient d'abord d'établir plusieurs Commis pour compter -l'argent aux Porteurs, d'en faire compter de grosses sommes en pieces de -six & de douze sols, pour gagner du tems, d'en païer quelques parties -aux Porteurs particuliers qui étoient-là à attendre des journées -entieres pour être païés à leur tour; mais les sommes les plus -considérables à des amis qui les emportoient & puis les rapportoient à -la Banque en cachette, pour recommencer le lendemain le même manége: par -ce moïen la Banque faisoit bonne contenance & gagnoit du tems; en -attendant que le discrédit se ralentit; mais lorsque cela ne suffisoit -pas, la Banque ouvroit des souscriptions, pour engager des Gens -accrédités & solvables, à s'unir pour se rendre garans de grosses sommes -& maintenir le crédit & la circulation des billets de banque. - -Ce fut par ce denier rafinement que le crédit de la Banque se maintint -en mil sept cent vingt, lors de la chûte de la Mer du Sud; car aussi-tôt -qu'on sut dans le public que la souscription fut remplie par des Hommes -riches & puissans, on cessa de courir à la Banque, & on y apporta à -l'ordinaire des dépôts. - -Si un Ministre d'Etat en Angleterre, cherchant à diminuer le prix de -l'intérêt de l'argent, ou par d'autres vues, sait augmenter le prix des -fonds publics à Londres, & s'il a assez de crédit sur les Directeurs de -la Banque, pour les engager (sous obligation de les dédommager en cas de -perte) à fabriquer plusieurs billets de banque, dont ils n'ont reçu -aucune valeur, en les priant de se servir de ces billets eux-mêmes pour -acheter plusieurs parties & capitaux des fonds publics; ces fonds ne -manqueront pas de hausser de prix, par ces opérations: & ceux qui les -ont vendus, voïant ce haut prix continuer, se détermineront peut-être, -pour ne point laisser leurs billets de banque inutiles & croïant par les -bruits qu'on seme que le prix de l'intérêt va diminuer & que ces fonds -hausseront encore, de les acheter à un plus haut prix qu'ils ne les -avoient vendus. Que si plusieurs particuliers, voïant les Agens de la -Banque acheter ces fonds, se mêlent d'en faire autant croïant profiter -comme eux, les fonds publics augmenteront de prix, au point que le -Ministre souhaitera; & il se pourra faire que la Banque revendra -adroitement à plus haut prix tous les fonds qu'elle avoit achetés, à la -sollicitation du Ministre, & en tirera non-seulement un grand profit, -mais retirera & éteindra tous les billets de banque extraordinaires -qu'elle avoit fabriqués. - -Si la Banque seule hausse le prix des fonds publics en les achetant, -elle les rabaissera d'autant lorsqu'elle voudra les revendre pour -éteindre ses billets extraordinaires; mais il arrive toujours que -plusieurs particuliers voulant imiter les Agens de la Banque dans leurs -opérations, contribuent à les soutenir; il y en a même qui y sont -attrapés faute de savoir au vrai ces opérations, où il entre une -infinité de rafinemens, ou plutôt de fourberies qui ne sont pas de mon -sujet. - -Il est donc constant qu'une Banque d'intelligence avec un Ministre, est -capable de hausser & de soutenir le prix des fonds publics, & de baisser -le prix de l'intérêt dans l'Etat au gré de ce Ministre, lorsque les -opérations en sont menagées avec discrétion, & par-là de libérer les -dettes de l'Etat; mais ces raffinemens qui ouvrent la porte à gagner de -grandes fortunes, ne sont que très rarement menagés pour l'utilité seule -de l'Etat; & les opérateurs s'y corrompent le plus souvent. Les billets -de banque extraordinaires, qu'on fabrique & qu'on répand dans ces -occasions, ne dérangent pas la circulation, parcequ'étant emploïés à -l'achat & vente de fonds capitaux, ils ne servent pas à la dépense des -familles, & qu'on ne les convertit point en argent; mais si quelque -crainte ou accident imprévu poussoit les Porteurs à demander l'argent à -la Banque, on en viendroit à crever la bombe, & on verroit que ce sont -des opérations dangereuses. - - -FIN. - - - - -TABLE - -DES CHAPITRES. - - -PREMIERE PARTIE. - - CHAP. I. De la Richesse. page, 1 - CHAP. II. Des Sociétés d'Hommes. 3 - CHAP. III. Des Villages. 9 - CHAP. IV. Des Bourgs. 12 - CHAP. V. Des Villes. 16 - CHAP. VI. Des Villes capitales. 21 - CHAP. VII. Le travail d'un Laboureur vaut moins que celui d'un - Artisan. 23 - CHAP. VIII. Les Artisans gagnent, les uns plus, les autres moins, - selon les cas & les circonstances différentes. 25 - CHAP. IX. Le nombre de Laboureurs, Artisans & autres, qui - travaillent dans un état, se proportionne naturellement au - besoin qu'on en a. 28 - CHAP. X. Le prix & la valeur intrinseque d'une chose en général - est la mesure de la terre & du travail qui entrent dans sa - production. 33 - CHAP. XI. Du pair ou rapport de la valeur de la Terre à la valeur - du travail. 40 - CHAP. XII. Tous les Ordres & tous les Hommes d'un Etat subsistent - ou s'enrichissent aux dépens des Propriétaires des Terres. 55 - CHAP. XIII. La circulation & le troc des denrées & des - marchandises, de même que leur production, se conduisent en - Europe par des Entrepreneurs, & au hasard. 62 - CHAP. XIV. Les humeurs, les modes & les façons de vivre du Prince - & principalement des Propriétaires de terre, déterminent les - usages auxquels on emploie les terres dans un Etat, & causent, - au Marché, les variations des prix de toutes choses. 76 - CHAP. XV. La multiplication & le décroissement des Peuples dans un - Etat dépendent principalement de la volonté, des modes & des - façons de vivre des Propriétaires de terres. 86 - CHAP. XVI. Plus il y a de travail dans un Etat, & plus l'Etat est - censé riche naturellement. 113 - CHAP. XVII. Des Métaux & des Monnoies, & particulierement de l'or - & de l'argent. 126 - -SECONDE PARTIE. - - CHAP. I. Du Troc. 151 - CHAP. II. Des prix des Marchés. 155 - CHAP. III. De la circulation de l'Argent. 159 - CHAP. IV. Autre réflexion sur la vîtesse ou la lenteur de la - circulation de l'argent, dans le troc. 183 - CHAP. V. De l'inégalité de la circulation de l'argent effectif, - dans un Etat. 197 - CHAP. VI. De l'augmentation & de la diminution de la quantité - d'argent effectif dans un Etat. 211 - CHAP. VII. Continuation du même sujet de l'augmentation & de la - diminution de la quantité d'argent effectif dans un Etat. 232 - CHAP. VIII. Autre Reflexion sur l'augmentation & sur la - diminution de la quantité d'argent effectif dans un Etat. 239 - CHAP. IX. De l'interêt de l'argent, & de ses causes. 264 - CHAP. X. Des causes de l'augmentation & de la diminution de - l'interêt de l'argent, dans un Etat. 282 - -TROISIEME PARTIE. - - CHAP. I. Du Commerce avec l'Etranger. 297 - CHAP. II. Des Changes & de leur nature. 323 - CHAP. III. Autres éclaircissemens pour la connoissance de la - nature des changes. 340 - CHAP. IV. Autres éclaircissemens pour la connoissance de la - nature des changes. 355 - CHAP. V. De l'augmentation & de la diminution de la valeur des - especes monnoïées en dénomination. 381 - Chap. VI. Des Banques, & de leur crédit. 397 - CHAP. VII. Autres éclaircissemens & recherches sur l'utilité - d'une Banque nationale. 406 - CHAP. VIII. Des rafinemens du crédit des Banques générales. 426 - - -FIN. - - - - -NOTES DU TRANSCRIPTEUR - -L'orthographe (en particulier les accents) et la ponctuation sont -conformes à l'original. On a cependant corrigé les erreurs manifestement -introduites par les typographes. - - - - - -End of Project Gutenberg's Essai sur le commerce, by Richard Cantillon - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR LE COMMERCE *** - -***** This file should be named 62318-8.txt or 62318-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/3/1/62318/ - -Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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