summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/62318-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/62318-8.txt')
-rw-r--r--old/62318-8.txt6391
1 files changed, 0 insertions, 6391 deletions
diff --git a/old/62318-8.txt b/old/62318-8.txt
deleted file mode 100644
index d19abf5..0000000
--- a/old/62318-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,6391 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Essai sur le commerce, by Richard Cantillon
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Essai sur le commerce
-
-Author: Richard Cantillon
-
-Release Date: June 4, 2020 [EBook #62318]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR LE COMMERCE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- CANTILLON
-
- ESSAI
- SUR
- LE COMMERCE
-
- _Reprinted for Harvard University_
-
- BOSTON
- GEO. H. ELLIS, 141 FRANKLIN STREET
- 1892
-
-
-
-
-NOTE.
-
-
-The _Essai sur la Nature du Commerce en Général_ was written between
-1730 and 1734 by Richard Cantillon, a natural-born British subject, of
-the family of Cantillon of Ballyheigue, co. Kerry, Ireland. He was
-probably born between 1680 and 1690. In 1716 he established himself as a
-banker in Paris, where his cousin, the Chevalier Richard Cantillon (died
-in 1717), had long traded, first as a silk mercer, then as a banker. Our
-author soon became flourishing; but, having given umbrage to John Law by
-his outspoken belief in the ultimate failure of the Mississippi scheme,
-he found it dangerous to remain in France. He therefore quitted that
-country in 1719, but continued his Paris business in the name of a
-nephew, Richard Cantillon, and gained enormous profits by speculating
-for the fall of Mississippi shares. Out of these speculations arose
-several lawsuits, in the course of which he was once arrested in Paris,
-and spent a night in prison. He married, in 1726, Mary Anne Mahony,
-daughter of the Lady Clare. He was murdered in his bed at Albemarle
-Street, London, on the 15th of May, 1734, by a discharged man-servant,
-who stole some of his papers and set fire to the house before escaping.
-
-The _Essai_ was written by Cantillon in English, and by himself
-translated into its present form for the use of a French friend. The
-original English work, with its statistical supplement, was never
-published. It was possibly in the possession of Philip Cantillon, a
-second cousin, when he brought out _The Analysis of Trade_, London,
-1759, professedly based upon it. The fictitious imprint "A Londres, Chez
-Fletcher Gyles, dans Holborn, M.DCC.LV." appears also upon the
-title-page of _Questions importantes sur le Commerce_, a French
-translation by Turgot of Tucker's _Reflections on the Expediency of a
-Law for the Naturalization of Foreign Protestants_.
-
-Cantillon is said to have been a prolific writer, an indefatigable
-traveller, and to have joined the experience of a silk mercer and a wine
-merchant to that of a banker. He was an enthusiast in agricultural and
-monetary science. This the only surviving fragment of his work greatly
-influenced the early French economists,--Gournay, Quesnay, Mirabeau,
-Turgot, Condillac, Mably, Graslin. It is one of the few works referred
-to by Adam Smith, and Jevons called it the first treatise on economics.
-Three editions of it are known,--the 1755 edition of 436 pages, 12mo,
-now reprinted; an edition in smaller form (probably from another press)
-in 1756, 432 pages, 12mo; and the reprint appended to Mauvillon's
-translation of the _Discours Politiques_ of Hume (in vol. iii.),
-Amsterdam, 1755.
-
-See the articles by F. von Sivers, _Jahrbücher für Nationalökonomie_,
-1874, p. 145; S. Bauer, _ibid._, 1890, p. 145; W. S. Jevons,
-_Contemporary Review_, 1881, p. 61; Henry Higgs, _The Economic Journal_,
-1891, p. 262. Also A. Espinas, _Histoire des Doctrines Économiques_,
-Paris, 1891.
-
-H. H.
-
- * * * * *
-
-This edition attempts to reproduce that of 1755 so far as is possible
-with type not manufactured for the purpose. The old pagination is
-preserved, and even typographical errors and irregularities are left
-unchanged.
-
-
-
-
-ESSAI
-
-SUR
-
-LE COMMERCE.
-
-
-
-
- [Facsimile de la page de titre:
-
- ESSAI
- SUR LA NATURE
- DU
- COMMERCE
- EN GÉNÉRAL.
-
- _TRADUIT DE L'ANGLOIS._
-
- [Mention manuscrite: en réalité composé par de Cantillon]
-
- _A LONDRES_,
- Chez FLETCHER GYLES;
- dans Holborn
-
- M. DCC. LV.]
-
-
-
-
-ESSAI
-
-SUR LA NATURE
-
-DU
-
-COMMERCE
-
-EN GÉNÉRAL.
-
-_PREMIERE PARTIE._
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-_De la Richesse._
-
-
-La Terre est la source ou la matiere d'où l'on tire la Richesse; le
-travail de l'Homme est la forme qui la produit: & la Richesse en
-elle-même, n'est autre chose que la nourriture, les commodités & les
-agrémens de la vie.
-
-La Terre produit de l'herbe, des racines, des grains, du lin, du coton,
-du chanvre, des arbrisseaux & bois de plusieurs especes, avec des
-fruits, des écorces & feuillages de diverses sortes, comme celles des
-Meuriers pour les Vers à soie; elle produit des Mines & Minéraux. Le
-travail de l'Homme donne la forme de richesse à tout cela.
-
-Les Rivieres & les Mers fournissent des Poissons, pour la nourriture de
-l'Homme, & plusieurs autres choses pour l'agrément. Mais ces Mers & ces
-Rivieres appartiennent aux Terres adjacentes, ou sont communes; & le
-travail de l'Homme en tire le Poisson, & autres avantages.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-_Des Sociétés d'Hommes._
-
-
-De quelque maniere que se forme une Société d'Hommes, la propriété des
-Terres qu'ils habitent, appartiendra nécessairement à un petit nombre
-d'entr'eux.
-
-Dans les Sociétés errantes, comme les Hardes des Tartares & les Camps
-des Indiens qui vont d'un lieu à un autre avec leurs Bestiaux &
-Familles, il faut que le Capitaine ou le Roi qui les conduit, regle les
-limites de chaque Chef de Famille, & les Quartiers d'un chacun autour du
-Camp. Autrement il y auroit toujours des contestations pour les
-Quartiers ou commodités, les bois, les herbes, l'eau, &c. mais lorsqu'on
-aura réglé les Quartiers & les limites d'un chacun, cela vaudra autant
-qu'une propriété pour le tems qu'ils y séjournent.
-
-Dans les Sociétés plus régulieres: Si un Prince à la tête d'une Armée, a
-conquis un Païs, il distribuera les Terres à ses Officiers ou Favoris,
-suivant leur mérite, ou son bon plaisir (cas où est originairement la
-France); il établira des loix pour en conserver la propriété à eux & à
-leurs Descendans: ou bien il se réservera la propriété des Terres, &
-emploiera ses Officiers ou Favoris, au soin de les faire valoir; ou les
-leur cédera à condition d'en païer tous les ans un certain cens, ou
-redevance; ou il leur cédera en se réservant la liberté de les taxer
-tous les ans, suivant ses besoins & leurs facultés. Dans tous ces cas,
-ces Officiers ou Favoris, soit qu'ils soient Propriétaires absolus, soit
-dépendans, soit qu'ils soient Intendans ou Inspecteurs du produit des
-Terres, ils ne feront qu'un petit nombre par rapport à tous les
-Habitans.
-
-Que si le Prince fait la distribution des Terres par portions égales à
-tous les Habitans, elles ne laisseront pas dans la suite de tomber en
-partage à un petit nombre. Un Habitant aura plusieurs Enfans, & ne
-pourra laisser à chacun d'eux une portion de Terre égale à la sienne: un
-autre mourra sans Enfans, & laissera sa portion à celui qui en a déja,
-plutôt qu'à celui qui n'en a pas: un troisieme sera fainéant,
-extravagant ou maladif, & se verra obligé de vendre sa portion à un
-autre qui a de la frugalité & de l'industrie, qui augmentera
-continuellement ses Terres par de nouveaux achats, auxquels il emploiera
-le travail de ceux, qui n'aïant aucune portion de terre à eux, seront
-obligés de lui offrir leur travail, pour subsister.
-
-Dans le premier établissement de Rome, on donna à chaque Habitant deux
-Journaux de terre: cela n'empêcha pas qu'il n'y eût bientôt après une
-inégalité aussi grande dans les patrimoines, que celle que nous voïons
-aujourd'hui dans tous les Etats de l'Europe. Les Terres tomberent en
-partage à un petit nombre.
-
-En supposant donc que les Terres d'un nouvel état appartiennent à un
-petit nombre de personnes, chaque Propriétaire fera valoir ses Terres
-par ses mains, ou les donnera à un ou plusieurs Fermiers: dans cette
-oeconomie, il faut que les Fermiers & Laboureurs trouvent leur
-subsistance, cela est de necessité indispensable, soit qu'on fasse
-valoir les Terres pour le compte du Propriétaire même, ou pour celui du
-Fermier. On donne le surplus du produit de la Terre aux ordres du
-Propriétaire; celui-ci en donne une partie aux ordres du Prince ou de
-l'Etat, ou bien le Fermier donnera cette partie directement au Prince,
-en la rabattant au Propriétaire.
-
-Pour ce qui est de l'usage auquel on doit emploïer la terre, il est
-préalable d'en emploïer une partie à l'entretien & nourriture de ceux
-qui y travaillent & la font valoir: le reste dépend principalement des
-humeurs & de la maniere de vivre du Prince, des Seigneurs de l'Etat & du
-Propriétaire; s'ils aiment la boisson, il faut cultiver des Vignes;
-s'ils aiment les soieries, il faut planter des Meuriers & élever des
-Vers à soie; & de plus il faut emploïer une partie proportionnée de la
-terre, à maintenir tous ceux qu'il faut pour ce travail; s'ils aiment
-les Chevaux, il faut des Prairies; & ainsi du reste.
-
-Cependant si on suppose que les Terres n'appartiennent à personne en
-particulier, il n'est pas facile de concevoir qu'on y puisse former une
-societé d'Hommes: nous voïons dans les Terres communes, par exemple,
-d'un Village, qu'on regle le nombre des Bestiaux que chacun des Habitans
-a la liberté d'y envoïer; & si on laissoit les Terres au premier qui les
-occuperoit dans une nouvelle conquête, ou découverte d'un Païs, il
-faudroit toujours revenir à une regle pour en fixer la propriété, pour y
-pouvoir établir une Societé d'Hommes, soit que la force ou la Police
-décidât de cette regle.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-_Des Villages._
-
-
-Quelque emploi qu'on fasse de la Terre, soit pâturage, bled, vignes, il
-faut que les Fermiers ou Laboureurs, qui en conduisent le travail,
-résident tout proche; autrement le tems qu'il faudroit pour aller à
-leurs Champs & revenir à leurs Maisons, consommeroit une trop grande
-partie de la journée. De ce point dépend la necessité des Villages
-répandus dans toutes les Campagnes & Terres cultivées, où l'on doit
-avoir aussi des Maréchaux & Charons pour les outils, la Charue & les
-Charettes dont on a besoin; surtout lorsque le Village est éloigné des
-Bourgs & Villes. La grandeur d'un Village est naturellement
-proportionnée en nombre d'Habitans, à celui que les Terres, qui en
-dépendent, demandent pour le travail journalier, & à celui des Artisans
-qui y trouvent assez d'occupation par le service des Fermiers &
-Laboureurs: mais ces Artisans ne sont pas tout-à-fait si necessaires
-dans le voisinage des Villes où les Laboureurs peuvent aller sans perdre
-beaucoup de tems.
-
-Si un ou plusieurs des Propriétaires des Terres de la dépendance du
-Village y font leur résidence, le nombre des Habitans sera plus grand, à
-proportion des Domestiques & Artisans qu'ils y attireront, & des
-Cabarets qui s'y établiront pour la commodité des Domestiques & Ouvriers
-qui gagneront leur vie avec ces Propriétaires.
-
-Si la Terre n'est propre que pour nourrir des troupeaux de Moutons,
-comme dans les Dunes & Landes, les Villages seront plus rares & plus
-petits, parceque la terre ne demande qu'un petit nombre de Pasteurs.
-
-Si la Terre ne produit que des bois, dans des Terres sabloneuses, où il
-ne croît point d'herbe pour la nourriture des Bestiaux, & si elle est
-éloignée des Villes & Rivieres, ce qui rend ces bois inutiles pour la
-consommation, comme l'on en voit plusieurs en Allemagne, il n'y aura de
-Maisons & Villages qu'autant qu'il en faut pour recueillir les Glands, &
-nourrir des Cochons dans la saison: mais si la Terre est entierement
-stérile, il n'y aura ni Villages ni Habitans.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-_Des Bourgs._
-
-
-Il y a des Villages où l'on a érigé des Marchés, par le crédit de
-quelque Propriétaire ou Seigneur en Cour. Ces Marchés, qui se tiennent
-une ou deux fois la semaine, encouragent plusieurs petits Entrepreneurs
-& Marchands de s'établir dans ce lieu; ou ils achetent au Marché les
-denrées qu'on y apporte des Villages d'alentour, pour les transporter &
-vendre dans les Villes; ils prennent en échange dans la Ville, du fer,
-du sel, du sucre & d'autres marchandises, qu'on vend, les jours de
-Marché, aux Habitans des Villages: on voit aussi plusieurs petits
-Artisans s'établir dans ces lieux, comme des Serruriers, Menuisiers &
-autres, pour les besoins des Villageois qui n'en ont pas dans leurs
-Villages, & enfin ces Villages deviennent des Bourgs. Un Bourg étant
-placé comme dans le centre des Villages, dont les Habitans viennent au
-Marché, il est plus naturel & plus facile que les Villageois y apportent
-leurs denrées les jours de Marché pour les y vendre, & qu'ils y achetent
-les marchandises dont ils ont besoin, que de voir porter ces
-marchandises par les Marchands & Entrepreneurs dans les Villages, pour y
-recevoir en échange les denrées des Villageois. 1º. Les circuits des
-Marchands dans les Villages multiplieroient la dépense des Voitures,
-sans necessité. 2º. Ces Marchands seroient peut-être obligés d'aller
-dans plusieurs Villages avant que de trouver la qualité & la quantité
-des denrées qu'ils veulent acheter. 3º. Les Villageois seroient le plus
-souvent aux champs lors de l'arrivée de ces Marchands, &, ne sachant
-quelles especes de denrées il leur faudroit, ils n'auroient rien de prêt
-& en état. 4º Il seroit presqu'impossible de fixer le prix des denrées &
-des marchandises dans les Villages, entre ces Marchands & les
-Villageois. Le Marchand refuseroit dans un Village le prix qu'on lui
-demande de la denrée, dans l'espérance de la trouver à meilleur marché
-dans un autre Village, & le Villageois refuseroit le prix que le
-Marchand lui offre de sa marchandise, dans l'espérance qu'un autre
-Marchand qui viendra, la prendra à meilleur compte.
-
-On évite tous ces inconvéniens lorsque les Villageois viennent les jours
-de Marché au Bourg, pour y vendre leurs denrées, & y acheter les
-marchandises dont ils ont besoin. Les prix s'y fixent par la proportion
-des denrées qu'on y expose en vente & de l'argent qu'on y offre pour les
-acheter; cela se passe dans la même place, sous les yeux de tous les
-Villageois de différens Villages, & des Marchands ou Entrepreneurs du
-Bourg. Lorsque le prix a été déterminé avec quelques-uns, les autres
-suivent sans difficulté, & l'on constate ainsi le prix du Marché de ce
-jour-là. Le Païsan retourne dans son Village & reprend son travail.
-
-La grandeur du Bourg est naturellement proportionnée au nombre des
-Fermiers & Laboureurs qu'il faut pour cultiver les Terres qui en
-dépendent, & au nombre des Artisans & petits Marchands que les Villages
-du ressort de ce Bourg emploient, avec leurs Assistans & Chevaux, &
-enfin au nombre des personnes que les Propriétaires des Terres qui y
-résident y font vivre.
-
-Lorsque les Villages du ressort d'un Bourg (c'est-à-dire dont les
-Habitans portent ordinairement leurs denrées au Marché de ce Bourg) sont
-considérables, ils ont beaucoup de produit, le Bourg deviendra
-considérable & gros à proportion; mais lorsque les Villages d'alentour
-ont peu de produit, le Bourg est aussi-bien pauvre & chétif.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-_Des Villes._
-
-
-Les Propriétaires qui n'ont que de petites portions de Terre vivent
-ordinairement dans les Bourgs & Villages, proche de leurs Terres &
-Fermiers. Le transport des denrées qui leur en reviennent, dans les
-Villes éloignées, les mettroit hors d'état de vivre commodément dans ces
-Villes. Mais les Propriétaires qui ont plusieurs grandes Terres ont le
-moïen d'aller résider loin de leurs Terres, pour jouir d'une agréable
-société, avec d'autres Propriétaires & Seigneurs de même espece.
-
-Si un Prince ou Seigneur, qui a reçu de grandes concessions de Terres
-lors de la conquête ou découverte d'un Païs, fixe sa demeure dans
-quelque lieu agréable, & si plusieurs autres Seigneurs y viennent faire
-leur résidence pour être à portée de se voir souvent, & jouir d'une
-société agréable, ce lieu deviendra une Ville: on y bâtira de grandes
-Maisons pour la demeure des Seigneurs en question; on y en bâtira une
-infinité d'autres pour les Marchands, les Artisans, & Gens de toutes
-sortes de professions, que la résidence de ces Seigneurs attirera dans
-ce lieu. Il faudra pour le service de ces Seigneurs, des Boulangers, des
-Bouchers, des Brasseurs, des Marchands de vin, des Fabriquans de toutes
-especes: ces Entrepreneurs bâtiront des Maisons dans le lieu en
-question, ou loueront des Maisons bâties par d'autres Entrepreneurs. Il
-n'y a pas de grand Seigneur dont la dépense pour sa Maison, son train &
-ses Domestiques, n'entretienne des Marchands & Artisans de toutes
-especes, comme on peut le voir par les calculs particuliers que j'ai
-fait faire dans le Supplément de cet Essai.
-
-Comme tous ces Artisans & Entrepreneurs se servent mutuellement,
-aussi-bien que les Seigneurs en droiture, on ne s'apperçoit pas que
-l'entretien des uns & des autres tombe finalement sur les Seigneurs &
-Propriétaires des Terres. On ne s'apperçoit pas que toutes les petites
-Maisons dans une Ville, telle qu'on la décrit ici, dépendent &
-subsistent de la dépense des grandes Maisons. On fera cependant voir
-dans la suite, que tous les Ordres & Habitans d'un Etat subsistent au
-dépens des Propriétaires des Terres. La Ville en question s'agrandira
-encore, si le Roi ou le Gouvernement y établit des Cours de Justice,
-auxquelles les Habitans des Bourgs & Villages de la Province doivent
-avoir recours. Il faudra une augmentation d'Entrepreneurs & d'Artisans
-de toutes sortes, pour l'entretien des Gens de Justice & des Plaideurs.
-
-Si l'on établit dans cette même Ville des Ouvrages & Manufactures
-au-delà de la consommation intérieure, pour les transporter & vendre
-chez l'Etranger, elle sera grande à proportion des Ouvriers & Artisans
-qui y subsistent aux dépens de l'Etranger.
-
-Mais si nous écartons ces idées pour ne point embrouiller notre sujet,
-on peut dire que l'assemblage de plusieurs riches Propriétaires de
-Terres, qui résident ensemble dans un même lieu, suffit pour former ce
-qu'on appelle une Ville, & que plusieurs Villes en Europe, dans
-l'intérieur des Terres, doivent le nombre de leurs Habitans à cet
-assemblage: auquel cas, la grandeur d'une Ville est naturellement
-proportionnée au nombre des Propriétaires des Terres, qui y résident, ou
-plutôt au produit des Terres qui leur appartiennent, en rabattant les
-frais du transport à ceux dont les Terres en sont les plus éloignées, &
-la part qu'ils sont obligés de fournir au Roi ou à l'Etat, qui doit
-ordinairement être consommée dans la Capitale.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-_Des Villes capitales_
-
-
-Une Capitale se forme de la même maniere qu'une Ville de province; avec
-cette différence, que les plus gros Propriétaires des Terres de tout
-l'Etat résident dans la Capitale; que le Roi ou le Gouvernement suprême
-y fait sa demeure, & y dépense les revenus de l'Etat; que les Cours de
-Justice en dernier ressort y résident; que c'est ici le centre des Modes
-que toutes les Provinces prennent pour modele; que les Propriétaires des
-Terres, qui résident dans les Provinces, ne laissent pas de venir
-quelquefois passer quelque tems dans la Capitale, & d'y envoïer leurs
-Enfans pour les façonner. Ainsi toutes les Terres de l'Etat contribuent
-plus ou moins à la subsistance des Habitans de la Capitale.
-
-Si un Souverain quitte une Ville pour faire sa résidence dans une autre,
-la Noblesse ne manquera pas de le suivre, & de faire sa résidence avec
-lui dans la nouvelle Ville, qui deviendra grande & considérable aux
-dépens de la premiere. Nous en avons un exemple tout récent dans la
-Ville de Petersbourg, au désavantage de Moscou; & l'on voit beaucoup de
-Villes anciennes, qui étoient considérables, tomber en ruine, & d'autres
-renaître de leurs débris. On construit ordinairement les grandes Villes
-sur le bord de la Mer ou des grandes Rivieres, pour la commodité des
-transports; parceque le transport par eau, des denrées & marchandises
-nécessaires pour la subsistance & commodité des Habitans, est à bien
-meilleur marché, que les voitures & transport par terre.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-_Le travail d'un Laboureur vaut moins que celui d'un Artisan._
-
-
-Le Fils d'un Laboureur, à l'âge de sept ou douze ans, commence à aider
-son Pere, soit à garder les troupeaux, soit à remuer la terre, soit à
-d'autres ouvrages de la Campagne, qui ne demandent point d'art ni
-d'habileté.
-
-Si son Pere lui faisoit apprendre un métier, il perdroit à son absence
-pendant tout le tems de son apprentissage, & seroit encore obligé de
-païer son entretien & les frais de son apprentissage pendant plusieurs
-années: voilà donc un Fils à charge à son Pere, & dont le travail ne
-rapporte aucun avantage qu'au bout d'un certain nombre d'années. La vie
-d'un Homme n'est calculée qu'à dix ou douze années; & comme on en perd
-plusieurs à apprendre un métier, dont la plupart demandent en Angleterre
-sept années d'apprentissage, un Laboureur ne voudroit jamais en faire
-apprendre aucun à son Fils, si les Gens de métier ne gagnoient bien plus
-que les Laboureurs.
-
-Ceux donc, qui emploient des Artisans ou Gens de métier, doivent
-nécessairement païer leur travail, plus haut que celui d'un Laboureur ou
-Manoeuvre; & ce travail sera nécessairement cher, à proportion du tems
-qu'on perd à l'apprendre, & de la dépense & du risque qu'il faut pour
-s'y perfectionner.
-
-Les Gens de métier eux-mêmes ne font pas apprendre le leur à tous leurs
-Enfans; il y en auroit trop pour le besoin qu'on en a dans une Ville, ou
-un Etat, il s'en trouverait beaucoup qui n'auroient point assez
-d'ouvrage; cependant ce travail et toujours naturellement plus cher que
-celui des Laboureurs.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-_Les Artisans gagnent, les uns plus les autres moins, selon les cas &
-les circonstances différentes._
-
-
-Si deux Tailleurs font tous les habits d'un Village, l'un pourra avoir
-plus de Chalands que l'autre, soit par sa maniere d'attirer les
-Pratiques, soit parce-qu'il travaille plus proprement ou plus
-durablement que l'autre, soit qu'il suive mieux les modes dans la coupe
-des habits.
-
-Si l'un meurt, l'autre se trouvant plus pressé d'ouvrage, pourra hausser
-le prix de son travail, en expédiant les uns préférablement aux autres,
-jusqu'au point que les Villageois trouveront mieux leur compte de porter
-leurs habits à faire dans quelqu'autre Village, Bourg ou Ville, en
-perdant le tems d'y aller & revenir, ou jusqu'à ce qu'il revienne un
-autre Tailleur pour demeurer dans leur Village, & pour y partager le
-travail.
-
-Les Métiers qui demandent le plus de tems pour s'y perfectionner, ou
-plus d'habileté & d'industrie, doivent naturellement être les mieux
-païés. Un habile Faiseur de Cabinets doit recevoir un meilleur prix de
-son travail qu'un Menuisier ordinaire, & un bon Horloger plus qu'un
-Maréchal.
-
-Les Arts & Métiers qui sont accompagnés de risques & dangers, comme
-Fondeurs, Mariniers, Mineurs d'argent, &c. doivent être païés à
-proportion des risques. Lorsqu'outre les dangers, il faut de l'habileté,
-ils doivent encore être païés davantage; tels sont les Pilotes,
-Plongeurs, Ingénieurs, &c. Lors-qu'il faut de la capacité & de la
-confiance, on paie encore le travail plus cher, comme aux Jouailliers,
-Teneurs de compte, Caissiers, & autres.
-
-Par ces inductions, & cent autres qu'on pourroit tirer de l'expérience
-ordinaire, on peut voir facilement que la différence de prix qu'on paie
-pour le travail journalier, est fondée sur des raisons naturelles &
-sensibles.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-_Le nombre de Laboureurs, Artisans & autres, qui travaillent dans un
-état, se proportionne naturellement au besoin qu'on en a._
-
-
-Si tous les Laboureurs dans un Village élevent plusieurs Fils au même
-travail, il y aura trop de Laboureurs pour cultiver les Terres de la
-dépendance de ce Village, & il faut que les Surnuméraires adultes
-aillent quelqu'autre part chercher à gagner leur vie, comme ils font
-ordinairement dans les Villes: s'il en reste quelques-uns auprès de
-leurs Peres, comme ils ne trouveront pas tous suffisamment de l'emploi,
-ils vivront dans une grande pauvreté, & ne se marieront pas, faute de
-moïens pour élever des enfans, ou s'ils se marient, peu après les enfans
-survenus périssent par la misere avec le Pere & la Mere, comme nous le
-voïons journellement en France.
-
-Ainsi si le Village continue dans la même situation de travail, & tire
-sa subsistance en travaillant dans la même portion de terre, il
-n'augmentera pas dans mille ans en nombre d'habitans.
-
-Il est vrai que les Femmes & Filles de ce Village peuvent, aux heures
-qu'elles ne travaillent pas aux champs, s'occuper à filer, à tricotter,
-ou à faire d'autres ouvrages qu'on pourra vendre dans les Villes; mais
-cela suffit rarement pour élever les enfans surnuméraires, qui quittent
-le Village pour chercher fortune ailleurs.
-
-On peut faire le même raisonnement des Artisans d'un Village. Si un seul
-Tailleur y fait tous les habits, & qu'il éleve trois Fils au même
-métier, comme il n'y a de l'ouvrage que pour un seul qui lui succédera,
-il faut que les deux autres aillent chercher à gagner leur vie ailleurs:
-s'ils ne trouvent pas de l'emploi dans la Ville prochaine, il faut
-qu'ils aillent plus loin, ou qu'ils changent de profession pour gagner
-leur vie, qu'ils deviennent Laquais, Soldats, Mariniers, &c.
-
-Il est aisé de juger par la même façon de raisonner, que les Laboureurs,
-Artisans & autres, qui gagnent leur vie par le travail, doivent se
-proportionner en nombre à l'emploi & au besoin qu'on en a dans les
-Bourgs & dans les Villes.
-
-Mais si quatre Tailleurs suffisent pour faire tous les habits d'un
-Bourg, s'il y survient un cinquieme Tailleur, il y pourra attraper de
-l'emploi aux dépens des autres quatre; de maniere que si l'ouvrage vient
-à être partagé entre les cinq Tailleurs, aucun d'eux n'aura suffisamment
-de l'ouvrage, & chacun en vivra plus pauvrement.
-
-Il arrive souvent que les Laboureurs & Artisans n'ont pas suffisamment
-de l'emploi lorsqu'il en survient un trop grand nombre pour partager le
-travail. Il arrive aussi qu'ils sont privés de l'emploi qu'ils avoient
-par des accidens & par une variation dans la consommation; il arrivera
-aussi qu'il leur surviendra trop d'ouvrage, suivant les cas & les
-variations: quoi qu'il en soit, lorsqu'ils manquent d'emploi, ils
-quittent les Villages, Bourgs, ou Villes où ils demeurent, en tel
-nombre, que celui qui reste est toujours proportionné à l'emploi qui
-suffit pour les faire subsister; & lorsqu'il survient une augmentation
-constante de travail, il y a à gagner, & il en survient assez d'autres
-pour partager le travail.
-
-Par ces inductions il est aisé de comprendre que les Ecoles de charité
-en Angleterre & les projets en France, pour augmenter le nombre des
-Artisans sont fort inutiles. Si le Roi de France envoïoit cent mille
-Sujets à ses frais en Hollande, pour y apprendre la Marine, ils seroient
-inutiles à leur retour si on n'envoïoit pas plus de Vaisseaux en Mer
-qu'auparavant. Il est vrai qu'il seroit d'un grand avantage dans un Etat
-de faire apprendre aux Sujets, à faire les Manufactures qu'on a coutume
-de tirer de l'Etranger, & tous les autres ouvrages qu'on y achete; mais
-je ne considere à-présent qu'un Etat par rapport à lui-même.
-
-Comme les Artisans gagnent plus que les Laboureurs, ils sont plus en
-état que les derniers, d'élever leurs enfans à des métiers; & on ne peut
-jamais manquer d'Artisans dans un Etat, lorsqu'il y a suffisamment de
-l'ouvrage pour les emploïer constamment.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-_Le prix & valeur intrinseque d'une chose en général est la mesure de la
-terre & du travail qui entre dans sa production._
-
-
-Un Arpent de terre produit plus de blé, ou nourrit plus de Moutons,
-qu'un autre Arpent: le travail d'un homme est plus cher que celui d'un
-autre homme, suivant l'art & les occurrences, comme on l'a déja
-expliqué. Si deux Arpens de terre sont de même bonté, l'un entretiendra
-autant de Moutons & produira la même quantité de laine que l'autre
-Arpent, supposant le travail le même; & la laine produite par l'un se
-vendra au même prix que celle qui est produite par l'autre.
-
-Si l'on travaille la Laine d'un côté en un habit de gros drap, & la
-Laine de l'autre en un habit de drap fin; comme ce dernier habit
-demandera un plus grand travail, & un travail plus cher que celui de
-gros drap, il sera quelquefois dix fois plus cher, quoique l'un &
-l'autre habits contiennent la même quantité de Laine & d'une même bonté.
-La quantité du produit de la terre, & la quantité aussi-bien que la
-qualité du travail, entreront nécessairement dans le prix.
-
-Une livre de Lin travaillé en Dentelles fines de Bruxelles, demande le
-travail de quatorze personnes pendant une année ou le travail d'une
-personne pendant quatorze années, comme on peut le voir par un calcul
-des différentes parties du travail, dans le Supplément. On y voit aussi
-que le prix qu'on donne de ces Dentelles suffit pour païer l'entretien
-d'une personne pendant quatorze ans, & pour païer encore les profits de
-tous les Entrepreneurs & Marchands qui s'en mêlent.
-
-Le Ressort d'acier fin, qui regle une Montre d'Angleterre, se vend
-ordinairement à un prix qui rend la proportion de la matiere au travail,
-ou de l'acier au Ressort, comme, un, à un, de maniere que le travail
-fait ici la valeur presque entiere de ce Ressort, voïez-en le calcul au
-Supplément.
-
-D'un autre côté, le prix du Foin d'une Prairie, rendu sur les lieux, ou
-d'un Bois qu'on veut couper, est réglé sur la matiere, ou sur le produit
-de la terre, suivant sa bonté.
-
-Le prix d'une cruche d'eau de la riviere de Seine n'est rien, parceque
-c'est une matiere immense qui ne tarit point; mais on en donne un sol
-dans les rues de Paris, ce qui est le prix ou la mesure du travail du
-Porteur d'eau.
-
-Par ces inductions & exemples, je crois qu'on comprendra que le prix ou
-la valeur intrinseque d'une chose, est la mesure de la quantité de terre
-& du travail qui entre dans sa production, eu égard à la bonté ou
-produit de la terre, & à la qualité du travail.
-
-Mais il arrive souvent que plusieurs choses qui ont actuellement cette
-valeur intrinseque, ne se vendent pas au Marché, suivant cette valeur:
-cela dépendra des humeurs & des fantaisies des hommes, & de la
-consommation qu'ils feront.
-
-Si un Seigneur coupe des canaux & éleve des terasses dans son Jardin, la
-valeur intrinseque en sera proportionnée à la terre & au travail; mais
-le prix de la verité ne suivra pas toujours cette proportion: s'il offre
-de vendre ce Jardin, il se peut faire que personne ne voudra lui en
-donner la moitié de la dépense qu'il y a faite; & il se peut aussi
-faire, si plusieurs personnes en ont envie, qu'on lui en donnera le
-double de la valeur intrinseque, c'est-à-dire, de la valeur du fond & de
-la dépense qu'il y a faite.
-
-Si les Fermiers dans un Etat sement plus de blé qu'à l'ordinaire,
-c'est-à-dire, beaucoup plus de blé qu'il n'en faut pour la consommation
-de l'année, la valeur intrinseque & réelle du blé correspondra à la
-terre & au travail qui entrent dans sa production: mais comme il y en a
-une trop grande abondance, & plus de Vendeurs que d'Acheteurs; le prix
-du blé au Marché tombera nécessairement au-dessous du prix ou valeur
-intrinseque. Si au contraire les Fermiers sement moins de blé qu'il ne
-faut pour la consommation, il y aura plus d'Acheteurs que de Vendeurs, &
-le prix du blé au Marché haussera au-dessus de sa valeur intrinseque.
-
-Il n'y a jamais de variation dans la valeur intrinseque des choses; mais
-l'impossibilité de proportionner la production des marchandises &
-denrées à leur consommation dans un Etat, cause une variation
-journaliere, & un flux & reflux perpétuel dans les prix du Marché.
-Cependant dans les Sociétés bien réglées, les prix du Marché des denrées
-& marchandises dont la consommation est assez constante & uniforme, ne
-s'écartent pas beaucoup de la valeur intrinseque; & lorsqu'il ne
-survient pas des années trop steriles ou trop abondantes, les Magistrats
-des Villes sont toujours en état de fixer le prix du Marché de beaucoup
-de choses, comme du pain & de la viande, sans que personne ait de quoi
-s'en plaindre.
-
-La Terre est la matiere, & le travail la forme, de toutes les denrées &
-marchandises; & comme ceux qui travaillent doivent nécessairement
-subsister du produit de la Terre, il semble qu'on pourroit trouver un
-rapport de la valeur du travail à celui du produit de la Terre: ce sera
-le sujet du Chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-_Du pair ou rapport de la valeur de la Terre à la valeur du travail._
-
-
-Il ne paroît pas que la Providence ait donné le droit de la possession
-des Terres à un Homme plutôt qu'à un autre. Les Titres les plus anciens
-sont fondés sur la violence & les conquêtes. Les Terres du Mexique
-appartiennent aujourd'hui à des Espagnols, & celles de Jerusalem à des
-Turcs. Mais de quelque maniere qu'on parvienne à la proprieté &
-possession des Terres, nous avons déja remarqué qu'elles échéent
-toujours à un petit nombre de personnes par rapport à tous les habitans.
-
-Si un Propriétaire d'une grande Terre entreprend de la faire valoir
-lui-même, il emploiera des Esclaves, ou des Gens libres, pour y
-travailler: s'il y emploie plusieurs Esclaves, il faut qu'il ait des
-Inspecteurs pour les faire travailler; il faut qu'il ait aussi des
-Esclaves Artisans, pour se procurer toutes les commodités & agrémens de
-la vie, & à ceux qu'il emploie; il faut qu'il fasse apprendre des
-métiers à d'autres pour la continuation du travail.
-
-Dans cette oeconomie, il faut qu'il donne une simple subsistance à ses
-Laboureurs esclaves & de quoi élever leurs Enfans. Il faut qu'il donne à
-leurs Inspecteurs des avantages proportionnés à la confiance & à
-l'autorité qu'ils ont; il faut qu'il maintienne les Esclaves, auxquels
-il fait apprendre des Métiers, pendant le tems de leur Aprentissage sans
-fruit, & qu'il accorde aux Esclaves artisans qui travaillent, & à leurs
-Inspecteurs, qui doivent être entendus dans les Métiers, une subsistance
-plus forte à proportion que celle des Esclaves laboureurs, &c. à cause
-que la perte d'un Artisan seroit plus grande que celle d'un Laboureur, &
-qu'on en doit avoir plus de soin, attendu qu'il en coute toujours pour
-faire apprendre un métier pour les remplacer.
-
-Dans cette supposition, le travail du plus vil Esclave adulte, vaut au
-moins & correspond à la quantité de terre que le Propriétaire est obligé
-d'emploïer pour sa nourriture & ses commodités nécessaires, & encore au
-double de la quantité de terre qu'il faut pour élever un Enfant jusqu'à
-l'âge du travail, attendu que la moitié des Enfans qui naissent, meurent
-avant l'âge de dix-sept ans, suivant les calculs & observations du
-célebre Docteur Halley: ainsi il faut élever deux Enfans pour en
-conserver un dans l'âge de travail, & il sembleroit que ce compte ne
-suppléeroit pas assez pour la continuation du travail, parceque les
-Hommes adultes meurent à tout âge.
-
-Il est vrai que la moitié des Enfans qui naissent & qui meurent avant
-l'âge de dix-sept ans, décedent bien plus vite dans les premieres années
-de leur vie que dans les suivantes, puisqu'il meurt un bon tiers de ceux
-qui naissent, dès la premiere année. Cette circonstance semble diminuer
-la dépense qu'il faut pour élever un Enfant jusqu'à l'âge du travail:
-mais comme les Meres perdent beaucoup de tems à soigner leurs Enfans
-dans leurs infirmités & enfance, & que les Filles mêmes adultes
-n'égalent pas le travail des Mâles, & gagnent à peine de quoi subsister;
-il semble que pour conserver un de deux Enfans qu'on éleve jusqu'à l'âge
-de virilité ou du travail, il faut emploïer autant de produit de Terre
-que pour la subsistance d'un Esclave adulte, soit que le Propriétaire
-éleve lui-même dans sa maison ou y fasse élever ces Enfans, _soit que le
-Pere esclave les éleve dans une Maison ou Hameau à part. Ainsi je
-conclus que le travail journalier du plus vil Esclave, correspond en
-valeur au double du produit de Terre dont il subsiste, soit que le
-Propriétaire le lui donne pour sa propre subsistance & celle de sa
-Famille_; soit qu'il le fasse subsister avec sa Famille dans sa Maison.
-C'est une matiere qui n'admet pas un calcul exact, & dans laquelle la
-précision n'est pas même fort nécessaire, il suffit qu'on ne s'y éloigne
-pas beaucoup de la réalité.
-
-Si le Propriétaire emploie à son travail des Vassaux ou Païsans libres,
-il les entretiendra probablement un peu mieux qu'il ne feroit des
-Esclaves, & ce, suivant la coutume du lieu; mais encore dans cette
-supposition, le travail du Laboureur libre doit correspondre en valeur
-au double du produit de terre qu'il faut pour son entretien; mais il
-seroit toujours plus avantageux au Propriétaire d'entretenir des
-Esclaves, que des Païsans libres, attendu que lorsqu'il en aura élevé un
-trop grand nombre pour son travail, il pourra vendre les Surnumeraires
-comme ses bestiaux, & qu'il en pourra tirer un prix proportionné à la
-dépense qu'il aura faite pour les élever jusqu'à l'âge de virilité ou de
-travail; hors des cas de la vieillesse & de l'infirmité.
-
-On peut de même estimer le travail des Artisans esclaves au double du
-produit de terre qu'ils consument; celui des Inspecteurs de travail, de
-même, suivant les douceurs & avantages qu'on leur donne au-dessus de
-ceux qui travaillent sous leur conduite.
-
-Les Laboureurs ou Artisans, lorsqu'ils ont leur double portion dans leur
-propre disposition, s'ils sont mariés emploient une portion pour leur
-propre entretien, & l'autre pour celui de leurs Enfans.
-
-S'ils sont Garçons, ils mettront à part une petite partie de leur double
-portion, pour se mettre en état de se marier, & faire un petit fond pour
-le ménage; mais le plus grand nombre consumera la double portion pour
-leur propre entretien.
-
-Par exemple, le Païsan marié se contentera de vivre de pain, de fromage,
-de légumes, &c. mangera rarement de la viande, boira peu de vin ou de
-biere, n'aura guere que des habits vieux & mauvais, qu'il portera le
-plus long-tems qu'il pourra: il emploiera le surplus de sa double
-portion à élever & entretenir ses Enfans; au lieu que le Païsan garçon
-mangera le plus souvent qu'il pourra de la viande, & se donnera des
-habits neufs, &c. & par conséquent emploiera sa double portion pour son
-entretien; ainsi il consumera deux fois plus de produit de terre sur sa
-personne que ne fera le Païsan marié.
-
-Je ne considere pas ici la dépense de la Femme, je suppose que son
-travail suffit à peine pour son propre entretien, & lorsqu'on voit un
-grand nombre de petits Enfans dans un de ces pauvres ménages, je suppose
-que quelques personnes charitables contribuent quelque chose à leur
-subsistance, sans quoi il faut que le Mari & la Femme se privent d'une
-partie de leur nécessaire pour faire vivre leurs Enfans.
-
-Pour mieux comprendre ceci, il faut savoir qu'un pauvre Païsan peut
-s'entretenir, au plus bas calcul, du produit d'un Arpent & demi de
-terre, en se nourrissant de pain & de légumes, en portant des habits de
-Chanvre & des sabots, &c. au lieu que s'il se peut donner du vin & de la
-viande, des habits de drap, &c. il pourra dépenser, sans ivrognerie ni
-gourmandise, & sans aucun excès, le produit de quatre jusqu'à dix Arpens
-de terre de moïenne bonté, comme sont la plûpart des terres en Europe,
-l'une portant l'autre; j'ai fait faire des calculs qu'on trouvera au
-Supplément, pour constater la quantité de terre dont un Homme peut
-consommer le produit de chaque espece de nourriture, habillement, &
-autres choses nécessaires à la vie, dans une année, suivant les façons
-de vivre de notre Europe, où les Païsans des différens Païs sont souvent
-nourris & entretenus assez différemment.
-
-C'est pourquoi je n'ai pas déterminé à combien de Terre le travail du
-plus vil Païsan ou Laboureur correspond en valeur, lorsque j'ai dit
-qu'il vaut le double du produit de la Terre qui sert à l'entretenir; car
-cela varie suivant la façon de vivre dans les différens Païs. Dans
-quelques Provinces méridionales de France, le Païsan s'entretient du
-produit d'un arpent & demi de Terre, & on y peut estimer son travail,
-égal au produit de trois arpens. Mais dans le Comté de Middlesex, le
-Païsan dépense ordinairement le produit de 5 à 8 arpens de Terre, &
-ainsi on peut estimer son travail au double.
-
-Dans le Païs des Iroquois, où les Habitans ne labourent pas la terre, &
-où on vit uniquement de la chasse, le plus vil Chasseur peut consommer
-le produit de 50 arpens de Terre, puisqu'il faut vraisemblablement ce
-nombre d'arpens pour nourrir les bêtes qu'il mange dans l'année,
-d'autant plus que ces Sauvages n'ont pas l'industrie de faire venir de
-l'herbe en abbattant quelque bois, & qu'ils laissent tout au gré de la
-nature.
-
-On peut donc estimer le travail de ce Chasseur, comme égal en valeur au
-produit de cent arpens de Terre. Dans les Provinces méridionales de la
-Chine, la Terre produit du Ris jusqu'à trois fois l'année, & rapporte
-jusqu'à cent fois la semence, à chaque fois, par le grand soin qu'ils
-ont de l'Agriculture, & par la bonté de la terre qui ne se repose
-jamais. Les Païsans, qui y travaillent presque tout nus, ne vivent que
-de Ris, & ne boivent que de l'eau de Ris; & il y a apparence qu'un
-arpent y entretient plus de dix Païsans: ainsi il n'est pas étonnant que
-les Habitans y soient dans un nombre prodigieux. Quoi qu'il en soit, il
-paroît par ces exemples, qu'il est très indifférent à la nature, que les
-Terres produisent de l'herbe, des bois ou des grains, & qu'elle
-entretienne un grand ou un petit nombre de Vegetaux, d'Animaux, ou
-d'Hommes.
-
-Les Fermiers en Europe semblent correspondre aux Inspecteurs des
-Esclaves laboureurs dans les autres Païs, & les Maîtres Artisans qui
-font travailler plusieurs Compagnons, aux Inspecteurs des Esclaves
-artisans.
-
-Ces Maîtres Artisans savent à-peu-près combien d'ouvrage un Compagnon
-artisan peut faire par jour dans chaque Métier, & les paient souvent à
-proportion de l'ouvrage qu'ils font; ainsi ces Compagnons travaillent
-autant qu'ils peuvent, pour leur propre intérêt, sans autre inspection.
-
-Comme les Fermiers & Maîtres artisans en Europe sont tous Entrepreneurs
-& travaillent au hasard, les uns s'enrichissent & gagnent plus qu'une
-double subsistance, d'autres se ruinent & font banqueroute, comme on
-l'expliquera plus particulierement en traitant des Entrepreneurs; mais
-le plus grand nombre s'entretiennent au jour la journée avec leurs
-Familles, & on pourroit estimer le travail ou inspection de ceux-ci,
-à-peu-près au triple du produit de Terre qui sert pour leur entretien.
-
-Il est certain que ces Fermiers & Maîtres artisans, s'ils conduisent le
-travail de dix Laboureurs ou Compagnons, seroient également capables de
-conduire le travail de vingt, suivant la grandeur de leurs Fermes ou le
-nombre de leurs Chalans: ce qui rend incertain la valeur de leur travail
-ou inspection.
-
-Par ces inductions, & autres qu'on pourroit faire dans le même goût,
-l'on voit que la valeur du travail journalier a un rapport au produit de
-la Terre, & que la valeur intrinseque d'une chose peut être mesurée par
-la quantité de Terre qui est emploïée pour sa production, & par la
-quantité du travail qui y entre, c'est-à-dire encore par la quantité de
-Terre dont on attribue le produit à ceux qui y ont travaillé; & comme
-toutes ces Terres appartiennent au Prince & aux Propriétaires, toutes
-les choses qui ont cette valeur intrinseque ne l'ont qu'à leurs dépens.
-
-_L'Argent ou la Monnoie, qui trouve dans le troc les proportions des
-valeurs, est la mesure la plus certaine pour juger du pair de la Terre &
-du travail, & du rapport que l'un a à l'autre dans les différens Païs où
-ce Pair varie suivant le plus ou moins de produit de Terre qu'on
-attribue à ceux qui travaillent._
-
-Par exemple, si un Homme gagne une once d'argent tous les jours par son
-travail, & si un autre n'en gagne qu'une demi-once dans le même lieu; on
-peut déterminer que le premier a une fois plus de produit de Terre à
-dépenser que le second.
-
-Monsieur le Chevalier Petty, dans un petit Manuscrit de l'année 1685,
-regarde ce pair, en Equation de la Terre & du travail, comme la
-considération la plus importante dans l'Arithmétique politique; mais la
-recherche qu'il en a faite en passant, n'est bisarre & éloignée des
-regles de la nature, que parcequ'il ne s'est pas attaché aux causes &
-aux principes, mais seulement aux effets; comme Messieurs Locke &
-d'Avenant, & tous les autres Auteurs Anglois qui ont écrit quelque chose
-de cette matiere, ont fait après lui.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-_Tous les Ordres & tous les Hommes d'un Etat subsistent ou
-s'enrichissent aux dépens des Propriétaires des Terres._
-
-
-Il n'y a que le Prince & les Propriétaires des Terres, qui vivent dans
-l'indépendance; tous les autres Ordres & tous les Habitans sont à gages
-ou sont Entrepreneurs. On en verra plus particulierement l'induction &
-le détail, dans le Chapitre suivant.
-
-Si le Prince & les Propriétaires des Terres renfermoient leurs Terres, &
-s'ils n'y vouloient laisser travailler personne, il est visible qu'il
-n'y auroit ni nourriture ni habillement pour aucun des Habitans de
-l'Etat: parconséquent, non-seulement tous les Habitans de l'Etat
-subsistent du produit de la Terre qui est cultivée pour le compte des
-Propriétaires, mais aussi aux dépens des mêmes Propriétaires du fond
-desquels ils tirent tout ce qu'ils ont.
-
-Les Fermiers ont ordinairement les deux tiers du produit de la Terre,
-l'un pour les frais & le maintien de leurs Assistans, l'autre pour le
-profit de leur entreprise: de ces deux tiers le Fermier fait subsister
-généralement tous ceux qui vivent à la Campagne directement ou
-indirectement, & même plusieurs Artisans ou Entrepreneurs dans la Ville,
-à cause des marchandises de la Ville qui sont consommées à la Campagne.
-
-Le Propriétaire a ordinairement le tiers du produit de sa Terre, & de ce
-tiers, il fait non-seulement subsister tous les Artisans & autres qu'il
-emploie dans la Ville, mais bien souvent aussi les Voituriers qui
-apportent les denrées de la Campagne à la Ville.
-
-On suppose généralement que la moitié des Habitans d'un Etat subsiste &
-fait sa demeure dans les Villes, & l'autre moitié à la Campagne: cela
-étant, le Fermier qui a les deux tiers ou quatre sixiemes du produit de
-la Terre, en donne directement ou indirectement un sixieme aux Habitans
-de la Ville en échange des marchandises qu'il en tire; ce qui avec le
-tiers ou deux sixiemes que le Propriétaire dépense dans la Ville, fait
-trois sixiemes ou une moitié du produit de la Terre. Ce calcul n'est que
-pour donner une idée générale de la proportion; car au fond, si la
-moitié des Habitans demeure dans la Ville, elle dépense plus de la
-moitié du produit de la Terre, attendu que ceux de la Ville vivent mieux
-que ceux de la Campagne, & dépensent plus de produit de Terre, étant
-tous Artisans ou Dépendans des Propriétaires, & parconséquent mieux
-entretenus que les Assistans & Dépendans des Fermiers.
-
-Quoi qu'il en soit, qu'on examine les moïens dont un Habitant subsiste,
-on trouvera toujours en remontant à leur source, qu'ils sortent du fond
-du Propriétaire, soit dans les deux tiers du produit qui est attribué au
-Fermier, soit dans le tiers qui reste au Propriétaire.
-
-Si un Propriétaire n'avoit que la quantité de Terre qu'il donne à un
-seul Fermier, ce Fermier en tireroit une meilleure subsistance que lui;
-mais les Seigneurs & Propriétaires de grandes Terres dans les Villes,
-ont quelquefois plusieurs centaines de Fermiers, & ne font dans un Etat
-qu'un très petit nombre par rapport à tous les Habitans.
-
-Il est vrai qu'il y a souvent dans les grandes Villes plusieurs
-Entrepreneurs & Artisans qui subsistent par un Commerce étranger, &
-parconséquent aux dépens des Propriétaires des Terres en Païs étranger:
-mais je ne considere jusqu'à présent un Etat, que par rapport à son
-produit & a son industrie, afin de ne pas embarasser mon sujet par des
-choses accidentelles.
-
-Le fond des Terres appartient aux Propriétaires, mais ce fond leur
-deviendroit inutile si on ne le cultivoit pas, & plus on y travaille,
-toutes autres choses étant égales, plus il rend de denrées; & plus on
-travaille ces denrées, toutes autres choses étant égales, lorsqu'on en
-fait des marchandises, plus elles ont de valeur. Tout cela fait que les
-Propriétaires ont besoin des autres Habitans, comme ceux-ci ont besoin
-des Propriétaires; mais dans cette oeconomie, c'est aux Propriétaires,
-qui ont la disposition & la direction des fonds, à donner le tour & le
-mouvement le plus avantageux au tout. Aussi tout dépend dans un Etat,
-des humeurs, modes & façons de vivre des Propriétaires de Terres
-principalement, comme je tacherai de le faire voir clairement dans la
-suite de cet Essai.
-
-C'est le besoin & la nécessité qui font subsister dans l'Etat, les
-Fermiers & les Artisans de toute espece, les Marchands, les Officiers,
-les Soldats & les Matelots, les Domestiques, & tous les autres Ordres
-qui travaillent ou sont emploïés dans l'Etat. Tous ces Gens de travail
-servent non-seulement le Prince & les Propriétaires, mais se servent
-mutuellement les uns les autres; de maniere qu'il y en a plusieurs qui
-ne travaillent pas directement pour les Propriétaires de Terres, ce qui
-fait qu'on ne s'apperçoit pas qu'ils subsistent de leurs fonds, & qu'ils
-vivent à leurs dépens. Quant à ceux qui exercent des Professions qui ne
-sont pas nécessaires, comme les Danseurs, les Comédiens, les Peintres,
-les Musiciens, &c. ils ne sont entretenus dans l'Etat que pour le
-plaisir ou l'ornement; & leur nombre est toujours très petit par rapport
-aux autres Habitans.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-_La circulation & le troc des denrées & des marchandises, de même que
-leur production, se conduisent en Europe par des Entrepreneurs, & au
-hazard._
-
-
-Le Fermier est un Entrepreneur qui promet de païer au Propriétaire, pour
-sa Ferme ou Terre, une somme fixe d'argent (qu'on suppose ordinairement
-égale en valeur au tiers du produit de la Terre), sans avoir de
-certitude de l'avantage qu'il tirera de cette entreprise. Il emploie une
-partie de cette Terre à nourrir des Troupeaux, à produire du grain, du
-vin, des foins, &c. suivant ses idées, sans pouvoir prévoir laquelle des
-especes de ces denrées rapportera le meilleur prix. Ce prix des denrées
-dépendra en partie des Saisons & en partie de la consommation; s'il y a
-abondance de blé par rapport à la consommation, il sera à vil prix, s'il
-y a rareté, il sera cher. Qui est celui qui peut prévoir le nombre des
-naissances & morts des Habitans de l'Etat, dans le courant de l'année?
-Qui peut prévoir l'augmentation ou la diminution de dépense qui peut
-survenir dans les Familles? cependant le prix des denrées du Fermier
-dépend naturellement de ces événemens qu'il ne sauroit prévoir, &
-parconséquent il conduit l'entreprise de sa Ferme avec incertitude.
-
-La Ville consume plus de la moitié des denrées du Fermier. Il les y
-porte au Marché, ou il les vend au Marché du plus prochain Bourg, ou
-bien quelques-uns s'érigent en Entrepreneurs pour faire ce transport.
-Ceux-ci s'obligent de païer au Fermier un prix certain de ses denrées,
-qui est celui du Marché du jour, pour en tirer dans la Ville un prix
-incertain, qui doit néanmoins les défraïer des frais de la voiture, &
-leur laisser un profit pour leur entreprise; cependant la variation
-journaliere du prix des denrées dans la Ville, quoiquelle ne soit pas
-considérable, rend leur profit incertain.
-
-L'Entrepreneur ou Marchand qui voiture les denrées de la Campagne à la
-Ville, n'y peut pas demeurer pour les vendre en détail lors de leur
-consommation: pas une des Familles de la Ville ne se chargera d'acheter
-tout-à-la-fois les denrées dont elle pourroit faire la consommation;
-chaque Famille pouvant augmenter ou diminuer en nombre aussi-bien qu'en
-consommation, ou au moins varier dans les especes de denrées quelle
-consommera: on ne fait guere de provisions dans les Familles que de vin.
-Quoi qu'il en soit, le plus grand nombre des Habitans de la Ville, qui
-ne subsiste qu'au jour la journée, & qui cependant fait la plus forte
-consommation, ne pourra faire aucune provision des denrées de la
-Campagne.
-
-Cela fait que plusieurs personnes dans la Ville s'érigent en Marchands
-ou Entrepreneurs, pour acheter les denrées de la Campagne de ceux qui
-les apportent, ou pour les faire apporter pour leur compte: ils en
-donnent un prix certain suivant celui du lieu où ils les achetent, pour
-les revendre en gros ou en détail à un prix incertain.
-
-Ces Entrepreneurs sont les Marchands, en gros, de laine, de grains, les
-Boulangers, Bouchers, Manufacturiers, & tous les Marchands de toute
-espece qui achetent les denrées & matériaux de la Campagne, pour les
-travailler & revendre à mesure que les Habitans ont besoin de les
-consommer.
-
-Ces Entrepreneurs ne peuvent jamais savoir la quantité de la
-consommation dans leur Ville, ni même combien de tems leurs Chalans
-acheteront d'eux, vu que leurs Rivaux tacheront par toutes sortes de
-voies de s'en attirer les Pratiques: tout cela cause tant d'incertitude
-parmi tous ces Entrepreneurs, qu'on en voit qui font journellement
-banqueroute.
-
-Le Manufacturier qui a acheté la laine du Marchand ou du Fermier en
-droiture, ne peut pas savoir le profit qu'il tirera de son entreprise,
-en vendant ses draps & étoffes au Marchand drapier. Si celui-ci n'a pas
-un débit raisonnable, il ne se chargera pas des draps & étoffes du
-Manufacturier, encore moins si ces étoffes cessent d'être à la mode.
-
-Le Drapier est un Entrepreneur qui achete des draps & des étoffes du
-Manufacturier à un prix certain, pour les revendre à un prix incertain,
-parcequ'il ne peut pas prévoir la quantité de la consommation; il est
-vrai qu'il peut fixer un prix & s'obstiner à ne pas vendre à moins qu'il
-ne l'obtienne, mais si ses Pratiques le quittent pour acheter à meilleur
-marché de quelqu'autre, il se consumera en frais en attendant de vendre
-au prix qu'il se propose, & cela le ruinera autant ou plus que s'il
-vendoit sans profit.
-
-Les Marchands en boutique, & les Détailleurs de toutes especes, sont des
-Entrepreneurs qui achetent à un prix certain, & qui revendent dans leurs
-Boutiques ou dans les Places publiques, à un prix incertain. Ce qui
-encourage & maintient ces sortes d'Entrepreneurs dans un Etat, c'est que
-les Consommateurs qui sont leurs Chalans, aiment mieux donner quelque
-chose de plus dans le prix, pour trouver à portée ce dont ils ont besoin
-dans le détail, que d'en faire provision, & que la plus grande partie
-n'ont pas le moïen de faire une telle provision, en achetant de la
-premiere main.
-
-Tous ces Entrepreneurs deviennent consommateurs & Chalans réciproquement
-les uns des autres; le Drapier, du Marchand de vin; celui-ci, du
-Drapier: ils se proportionnent dans l'Etat à leurs Chalans ou à leur
-consommation. S'il y a trop de Chapeliers dans une Ville ou dans une rue
-pour le nombre de personnes qui y achetent des chapeaux, il faut que
-quelques-uns qui seront les plus mal achalandés fassent banqueroute;
-s'il y en a trop peu, ce sera une entreprise avantageuse, qui
-encouragera quelques nouveaux Chapeliers d'y ouvrir boutique, & c'est
-ainsi que les Entrepreneurs de toutes especes se proportionnent au
-hazard dans un Etat.
-
-Tous les autres Entrepreneurs, comme ceux qui se chargent des Mines, des
-Spectacles, des Bâtimens, &c., les Négocians sur mer & sur terre, &c.,
-les Rotisseurs, les Pâtissiers, les Cabaretiers, &c. de même que les
-Entrepreneurs dans leur propre travail & qui n'ont pas besoin de fonds
-pour s'établir, comme Compagnons artisans, Chauderoniers, Ravaudeuses,
-Ramoneurs, Porteurs-d'eau, subsistent avec incertitude, & se
-proportionnent à leurs Chalans. Les Maîtres artisans, comme Cordonniers,
-Tailleurs, Menuisiers, Perruquiers, &c. qui emploient des Compagnons à
-proportion de l'ouvrage qu'ils ont, vivent dans la même incertitude,
-puisque leurs Chalans les peuvent quitter du jour au lendemain: les
-Entrepreneurs de leur propre travail dans les Arts & Sciences, comme
-Peintres, Médecins, Avocats, &c. subsistent dans la même incertitude. Si
-un Procureur ou Avocat gagne 5000 livres sterlins par an, en servant ses
-Cliens ou pratiques, & qu'un autre n'en gagne que 500, on peut les
-considérer comme aïant autant de gages incertains de ceux qui les
-emploient.
-
-On pourroit peut-être avancer que tous les Entrepreneurs cherchent à
-attrapper tout ce qu'ils peuvent dans leur état, & à dupper leurs
-Chalans, mais cela n'est pas de mon sujet.
-
-Par toutes ces inductions & par une infinité d'autres qu'on pourroit
-faire dans une matiere qui a pour objet tous les Habitans d'un Etat, on
-peut établir que, excepté le Prince & les Propriétaires de Terres, tous
-les Habitans d'un Etat sont dépendans; qu'ils peuvent se diviser en deux
-classes, savoir en Entrepreneurs, & en Gens à gages; & que les
-Entrepreneurs sont comme à gages incertains, & tous les autres à gages
-certains pour le tems qu'ils en jouissent, bien que leurs fonctions &
-leur rang soient très disproportionnés. Le Général qui a une paie, le
-Courtisan qui a une pension, & le Domestique qui a des gages, tombent
-sous cette derniere espece. Tous les autres sont Entrepreneurs, soit
-qu'ils s'établissent avec un fond pour conduire leur entreprise, soit
-qu'ils soient Entrepreneurs de leur propre travail sans aucuns fonds, &
-ils peuvent être considerés comme vivant à l'incertain; les Gueux même &
-les Voleurs sont des Entrepreneurs de cette classe. Enfin tous les
-Habitans d'un Etat tirent leur subsistance & leurs avantages du fond des
-Propriétaires de Terres, & sont dépendans.
-
-Il est cependant vrai que si quelqu'Habitant à gros gages ou
-quelqu'Entrepreneur considérable a épargné du bien ou des richesses,
-c'est-à-dire, s'il a des magasins de blé, de laines, de cuivre, d'or ou
-d'argent, ou de quelque denrée ou marchandise qui soit d'un usage ou
-débit constant dans un Etat & qui ait une valeur intrinseque ou réelle,
-on pourra à juste titre le regarder comme indépendant jusqu'à la
-concurrence de ce fond. Il peut en disposer pour s'acquérir une
-hypotheque, & une rente sur des Terres, & sur les fonds de l'Etat,
-lorsqu'il fait des emprunts assurés sur les terres: il peut même vivre
-bien mieux que les Propriétaires de petites terres, & même acheter la
-propriété de quelques-unes.
-
-Mais les denrées & les marchandises, même l'or & l'argent, sont bien
-plus sujets aux accidens & aux pertes, que la propriété des terres; & de
-quelque façon qu'on les ait gagnées ou épargnées, on les a toujours
-tirées du fond des Propriétaires actuels, soit par gain, soit par
-épargne des gages destinés à sa subsistance.
-
-Le nombre des Propriétaires d'argent, dans un grand Etat, est souvent
-assez considérable; & quoique la valeur de tout l'argent qui circule
-dans l'Etat n'excede guere la neuvieme ou la dixieme partie de la valeur
-des denrées qu'on tire actuellement de la terre, néanmoins comme les
-Propriétaires d'argent prêtent des sommes considérables dont ils tirent
-intérêt, soit par l'hypotheque des terres, soit par les denrées mêmes &
-marchandises de l'Etat, les sommes qu'on leur doit excedent le plus
-souvent tout l'argent réel de l'Etat, & ils deviennent souvent un corps
-si considérable, qu'ils le disputeroient dans certains cas aux
-Propriétaires de terres, si ceux-ci n'étoient pas souvent également des
-Propriétaires d'argent, & si les Propriétaires de grandes sommes en
-argent ne cherchoient toujours aussi à devenir Propriétaires de terres.
-
-Il est cependant toujours vrai que toutes les sommes qu'ils ont gagnées
-ou épargnées, ont été tirées du fond des Propriétaires actuels; mais
-comme plusieurs de ceux-ci se ruinent journellement dans un Etat, & que
-les autres qui acquerent la propriété de leurs terres prennent leur
-place, l'indépendance que donne la propriété des terres ne regarde que
-ceux qui s'en conservent la possession; & comme toutes les terres ont
-toujours un Maître ou Propriétaire actuel, je suppose toujours que c'est
-du fond de ceux-ci que tous les Habitans de l'Etat, tirent leur
-subsistance & toutes leurs richesses. Si ces Propriétaires se bornoient
-tous à vivre de leurs rentes, cela ne seroit pas douteux, & en ce cas il
-seroit bien plus difficile aux autres Habitans de s'enrichir à leurs
-dépens.
-
-J'établirai donc pour principe que les Propriétaires de terres sont
-seuls indépendans naturellement dans un Etat; que tous les autres ordres
-sont dépendans, soit comme Entrepreneurs, ou comme à gages, & que tout
-le troc & la circulation de l'Etat se conduit par l'entremise de ces
-Entrepreneurs.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-_Les humeurs, les modes & les façons de vivre du Prince, &
-principalement des Propriétaires de terres, déterminent les usages
-auxquels on emploie les terres dans un Etat, & causent, au Marché, les
-variations des prix de toutes choses._
-
-
-Si le Propriétaire d'une grande terre (que je veux considerer ici comme
-s'il n'y en avoit aucune autre au monde) la fait cultiver lui-même, il
-suivra sa fantaisie dans les usages auxquels il l'emploiera. 1º Il en
-emploiera nécessairement une partie en grains pour la subsistance de
-tous les Laboureurs, Artisans & Inspecteurs qui doivent travailler pour
-lui; & une autre portion pour nourrir les Boeufs, les Moutons & les
-autres Animaux nécessaires pour leur habillement & leur nourriture, ou
-pour d'autres commodités, suivant la façon dont il veut les entretenir;
-2º. il mettra une portion de sa terre en parcs, jardins & arbres
-fruitiers, ou en vignes, suivant son inclination, & en prairies pour
-l'entretien des Chevaux dont il se servira pour son plaisir, &c.
-
-Supposons maintenant que pour éviter tant de soins & d'embarras, il
-fasse un calcul avec les Inspecteurs de ses Laboureurs; qu'il leur donne
-des Fermes ou portions de sa terre; qu'il leur laisse le soin
-d'entretenir à l'ordinaire tous ces Laboureurs dont ils avoient
-l'inspection, de maniere que ces Inspecteurs, devenus ainsi Fermiers ou
-Entrepreneurs, cedent aux Laboureurs, pour le travail de la terre ou
-ferme, un autre tiers du produit, tant pour leur nourriture que pour
-leur habillement & autres commodités, telles qu'ils les avoient lorsque
-le Propriétaire faisoit conduire le travail: supposons encore que le
-Propriétaire fasse un calcul avec les Inspecteurs des Artisans, pour la
-quantité de nourriture, & pour les autres commodités qu'on leur donnoit;
-qu'il les fasse devenir Maîtres artisans; qu'il regle une mesure
-commune, comme l'argent, pour fixer le prix auquel les Fermiers leur
-cederont la laine, & celui auquel ils lui fourniront le drap, & que les
-calculs de ces prix soient reglés de maniere que les Maîtres artisans
-aient les mêmes avantages & les mêmes douceurs qu'ils avoient à-peu-près
-lorsqu'ils étoient Inspecteurs, & que les Compagnons artisans aient
-aussi le même entretien qu'auparavant: le travail des Compagnons
-artisans sera reglé à la journée ou à la piece; les marchandises qu'ils
-auront faites, soit chapeaux, soit bas, souliers, habits, &c. seront
-vendues au Propriétaire, aux Fermiers, aux Laboureurs & aux autres
-Artisans, réciproquement à un prix qui laisse à tous les mêmes avantages
-dont ils jouissoient; & les Fermiers vendront, à un prix proportionné,
-leurs denrées & matériaux.
-
-Il arrivera d'abord que les Inspecteurs devenus Entrepreneurs
-deviendront aussi les maîtres absolus de ceux qui travaillent sous leur
-conduite, & qu'ils auront plus de soin & d'agrément en travaillant ainsi
-pour leur compte. Nous supposons donc qu'après ce changement tous les
-Habitans de cette grande terre subsistent tout de même qu'auparavant; &
-par conséquent je dis qu'on emploiera toutes les portions & Fermes de
-cette grande terre, aux mêmes usages auxquels on les emploïoit
-auparavant.
-
-Car si quelques-uns des Fermiers semoient dans leur Ferme ou portion de
-terre plus de grains qu'à l'ordinaire, il faudra qu'ils nourrissent un
-plus petit nombre de Moutons, & qu'ils aient moins de laine & moins de
-viande de mouton à vendre; par conséquent il y aura trop de grains &
-trop peu de laine pour la consommation des Habitans. Il y aura donc
-cherté de laine, ce qui forcera les Habitans à porter leurs habits plus
-long-tems qu'à l'ordinaire; & il y aura grand marché de grains & un
-surplus pour l'année suivante. Et comme nous supposons que le
-Propriétaire a stipulé en argent le paiement du tiers du produit de la
-Ferme, qu'on doit lui païer, les Fermiers qui ont trop de blé & trop peu
-de laines, ne seront pas en état de lui païer sa rente. S'il leur fait
-quartier, ils auront soin l'année suivante d'avoir moins de blé & plus
-de laine; car les Fermiers ont toujours soin d'emploïer leurs terres au
-produit des denrées, qu'ils jugent devoir rapporter le plus haut prix au
-Marché. Mais si dans l'année suivante ils avoient trop de laine & trop
-peu de grains pour la consommation, ils ne manqueront pas de changer
-d'année en année l'emploi des terres, jusqu'à ce qu'ils puissent
-parvenir à proportionner à-peu-près leurs denrées à la consommation des
-Habitans. Ainsi un Fermier qui a attrapé à-peu-près la proportion de la
-consommation, mettra une portion de sa ferme en Prairie, pour avoir du
-foin, une autre pour les grains, pour la laine, & ainsi du reste; & il
-ne changera pas de méthode, à moins qu'il ne voie quelque variation
-considérable dans la consommation; mais dans l'exemple présent nous
-avons supposé que tous les Habitans vivent à-peu-près de la même façon,
-qu'ils vivoient lorsque le Propriétaire faisoit lui-même valoir sa
-terre, & par conséquent les Fermiers emploieront les terres aux mêmes
-usages qu'auparavant.
-
-Le Propriétaire, qui a le tiers du produit de la terre à sa disposition,
-est l'Acteur principal dans les variations qui peuvent arriver à la
-consommation. Les Laboureurs & Artisans qui vivent au jour la journée,
-ne changent que par nécessité leurs façons de vivre; s'il y a quelques
-Fermiers, Maîtres artisans, ou autres Entrepreneurs accommodés, qui
-varient dans leur dépense & consommation, ils prennent toujours pour
-modele les Seigneurs & Propriétaires des terres. Ils les imitent dans
-leur habillement, dans leur cuisine, & dans leur façon de vivre. Si les
-Propriétaires se plaisent à porter de beau linge, des soieries, ou de la
-dentelle, la consommation de ces marchandises sera plus forte que celle
-que les Propriétaires font sur eux.
-
-Si un Seigneur, ou Propriétaire, qui a donné toutes ses Terres à ferme,
-prend la fantaisie de changer notablement sa façon de vivre; si par
-exemple il diminue le nombre de ses Domestiques, & augmente celui de ses
-Chevaux; non seulement ses Domestiques seront obligés de quitter la
-Terre en question, mais aussi un nombre proportionné d'Artisans & de
-Laboureurs qui travailloient à procurer leur entretien: la portion de
-terre qu'on emploïoit à entretenir ces Habitans, sera emploïée en
-Prairies pour les Chevaux d'augmentation, & si tous les Propriétaires
-d'un Etat faisoient de même, ils multiplieroient bientôt le nombre des
-Chevaux, & diminueroient celui des Habitans.
-
-Lorsqu'un Propriétaire a congedié un grand nombre de Domestiques, &
-augmenté le nombre de ses Chevaux, il y aura trop de blé pour la
-consommation des Habitans, & par conséquent le blé sera à bas prix, au
-lieu que le foin sera cher. Cela fera que les Fermiers augmenteront
-leurs Prairies, & diminueront la quantité de blé pour se proportionner à
-la consommation. C'est ainsi que les humeurs ou façons des Propriétaires
-déterminent l'emploi qu'on fait des terres, & occasionnent les
-variations de la consommation qui causent celles du prix des Marchés. Si
-tous les Propriétaires de terres, dans un Etat, les faisoient valoir
-eux-mêmes, il les emploieroient à produire ce qui leur plairoit; & comme
-les variations de la consommation sont principalement causées par leurs
-façons de vivre, les prix qu'ils offrent aux Marchés, déterminent les
-Fermiers à toutes les variations qu'ils font dans l'emploi & l'usage des
-terres.
-
-Je ne considere pas ici la variation des prix du Marché qui peut
-survenir de l'abondance ou de la stérilité des années, ni la
-consommation extraordinaire qui peut arriver par des Armées étrangeres
-ou par d'autres accidens, pour ne point embarrasser ce sujet; ne
-considérant un Etat, que dans sa situation naturelle & uniforme.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-_La multiplication & le décroissement des Peuples dans un Etat dépendent
-principalement de la volonté, des modes & des façons de vivre des
-Propriétaires de Terres._
-
-
-L'Expérience nous fait voir qu'on peut multiplier les Arbres, Plantes &
-autres sortes de végétaux, & qu'on en peut entretenir toute la quantité
-que la portion de terre qu'on y destine peut nourrir.
-
-La même expérience nous fait voir qu'on peut également multiplier toutes
-les especes d'Animaux, & les entretenir en telle quantité que la portion
-de terre qu'on y destine peut en nourrir. Si l'on éleve des Haras, des
-troupeaux de Boeufs ou de Moutons, on les multipliera aisement, jusqu'au
-nombre que la terre qu'on destine pour cela peut en entretenir. On peut
-même améliorer les Prairies qui servent pour cet entretien, en y faisant
-couler plusieurs petits ruisseaux & torrens, comme dans le Milanez. On
-peut faire du foin, & par ce moïen entretenir ces Bestiaux dans les
-Etables, & les nourrir en plus grand nombre que si on les laissoit en
-liberté dans les Prairies. On peut nourrir quelquefois les Moutons avec
-des navets, comme on fait en Angleterre, au moïen de quoi un arpent de
-terre ira plus loin pour leur nourriture, que s'il ne produisoit que de
-l'herbe.
-
-On peut en un mot multiplier toutes sortes d'Animaux, en tel nombre
-qu'on en veut entretenir, même à l'infini, si on pouvoit attribuer des
-terres propres à l'infini pour les nourrir; & la multiplication des
-Animaux n'a d'autres bornes que le plus ou moins de moïens qu'on leur
-laisse pour subsister. Il n'est pas douteux que si on emploïoit toutes
-les terres à la simple nourriture de l'Homme, l'espece en multiplieroit
-jusqu'à la concurrence du nombre que ces terres pourroient nourrir, de
-la façon qu'on expliquera.
-
-Il n'y a point de Païs où l'on porte la multiplication des Hommes si
-loin qu'à la Chine. Les pauvres gens y vivent uniquement de riz & d'eau
-de riz; ils y travaillent presque nus, & dans les Provinces méridionales
-ils font trois moissons abondantes de riz, chaque année, par le grand
-soin qu'ils ont de l'Agriculture. La terre ne s'y repose jamais, & rend
-chaque fois, plus de cent pour un; ceux qui sont habillés, le sont pour
-la plûpart de coton, qui demande si peu de terre pour sa production,
-qu'un arpent en peut vraisemblablement produire de quoi habiller cinq
-cens personnes adultes. Ils se marient tous par religion, & élevent
-autant d'enfans qu'ils en peuvent faire subsister. Ils regardent comme
-un crime l'emploi des terres en Parcs ou Jardins de plaisance, comme si
-on fraudoit par là les Hommes de leur nourriture. Ils portent les
-Voïageurs en Chaise à porteurs, & épargnent le travail des Chevaux en
-tout ce qui se peut faire par les Hommes. Leur nombre est incroïable,
-suivant les Relations, & cependant ils sont forcés de faire mourir
-plusieurs de leurs Enfans dès le berceau, lorsqu'ils ne se voient pas le
-moïen de les élever, n'en gardant que le nombre qu'ils peuvent nourrir.
-Par un travail rude & obstiné, ils tirent, des Rivieres, une quantité
-extraordinaire de Poissons, & de la Terre, tout ce qu'on en peut tirer.
-
-Néanmoins lorsqu'il survient des années stériles, ils meurent de faim
-par milliers, malgré le soin de l'Empereur, qui fait des amas de riz
-pour de pareils cas. Ainsi tous nombreux que sont les Habitans de la
-Chine, ils se proportionnent nécessairement aux moïens qu'ils ont de
-subsister, & ne passent pas le nombre que le Païs peut entretenir,
-suivant la façon de vivre dont ils se contentent; & sur ce pié, un seul
-arpent de terre suffit pour en entretenir plusieurs.
-
-D'un autre côté, il n'y a pas de Païs, où la multiplication des Hommes
-soit plus bornée que parmi les Sauvages de l'Amérique, dans l'intérieur
-des terres. Ils négligent l'Agriculture, ils habitent dans les Bois, &
-vivent de la Chasse des Animaux qu'ils y trouvent. Comme les Arbres
-consument le suc & la substance de la terre, il y a peu d'herbe pour la
-nourriture de ces Animaux; & comme un Indien en mange plusieurs dans
-l'année, cinquante à cent arpens de terre ne donnent souvent que la
-nourriture d'un seul Indien.
-
-Un petit Peuple de ces Indiens aura quarante lieues quarrées d'étendue
-pour les limites de sa Chasse. Ils se font des guerres reglées &
-cruelles pour ces limites, & proportionnent toujours leur nombre aux
-moïens qu'ils trouvent de subsister par la Chasse.
-
-Les Habitans de l'Europe cultivent les terres, & en tirent des grains
-pour leur subsistance. La laine des Moutons qu'ils nourrissent, leur
-sert d'habillement. Le froment est le grain dont le plus grand nombre se
-nourrit; quoique plusieurs Païsans fassent leur pain de ségle, & dans le
-Nord, d'orge & d'aveine. La subsistance des Païsans & du Peuple n'est
-pas la même dans tous les Païs de l'Europe, & les terres y sont souvent
-différentes en bonté & en fertilité.
-
-La plûpart des terres de Flandres, & une partie de celles de la
-Lombardie, rapportent dix-huit à vingt fois le froment qu'on y a semé,
-sans se reposer: la Campagne de Naples en rapporte encore d'avantage. Il
-y a quelques terres en France, en Espagne, en Angleterre & en Allemagne
-qui rapportent la même quantité. Ciceron nous apprend que les terres de
-Sicile produisoient, de son tems, dix pour un; & Pline l'Ancien dit que
-les terres Léontines en Sicile, rapportoient cent fois la semence; que
-celles de Babylone la rendoient jusqu'à cent cinquante fois; & quelques
-terres en Afrique, encore bien plus.
-
-Aujourd'hui les terres en Europe peuvent rapporter, l'un portant
-l'autre, six fois la semence; de maniere qu'il reste cinq fois la
-semence pour la consommation des Habitans. Les terres s'y reposent
-ordinairement la troisieme année, aïant rapporté du froment la premiere
-année, & du petit blé, dans la seconde.
-
-On pourra voir dans le Supplément les calculs de la terre nécessaire
-pour la subsistance d'un Homme, dans les différentes suppositions de sa
-maniere de vivre.
-
-On y verra qu'un Homme qui vit de pain, d'ail & de racines, qui ne porte
-que des habits de chanvre, du gros linge, des sabots, & qui ne boit que
-de l'eau, comme c'est le cas de plusieurs Païsans dans les Parties
-méridionales de France, peut subsister du produit d'un arpent & demi de
-terre de moïenne bonté, qui rapporte six fois la semence, & qui se
-repose tous les trois ans.
-
-D'un autre côté, un Homme adulte, qui porte des souliers de cuir, des
-bas, du drap de laine, qui vit dans des Maisons, qui a du linge à
-changer, un lit, des chaises, une table, & autres choses nécessaires,
-qui boit modérément de la biere, ou du vin, qui mange de la viande tous
-les jours, du beurre, du fromage, du pain, des légumes, &c. le tout
-suffisamment, mais modérément, ne demande guere pour tout cela, que le
-produit de quatre à cinq arpens de terre de moïenne bonté. Il est vrai
-que dans ces calculs, on ne donne aucune terre pour le maintien d'autres
-Chevaux, que de ceux qui sont nécessaires pour labourer la terre, & pour
-le transport des denrées, à dix milles de distance.
-
-L'Histoire rapporte que les premiers Romains entretenoient chacun leur
-Famille, du produit de deux journaux de terre, qui ne faisoient qu'un
-arpent de Paris, & 330 piés quarrés, ou environ. Aussi ils étoient
-presque nus; ils n'usoient ni de vin, ni d'huile, couchoient dans la
-paille, & n'avoient presque point de commodités; mais comme ils
-travailloient beaucoup la terre, qui est assez bonne aux environs de
-Rome, ils en tiroient beaucoup de grains & de légumes.
-
-Si les Propriétaires de terres avoient à coeur la multiplication des
-Hommes, s'ils encourageoient les Païsans à se marier jeunes, & à élever
-des Enfans, par la promesse de pourvoir à leur subsistance, en destinant
-les terres uniquement à cela, ils multiplieroient sans doute les Hommes,
-jusqu'au nombre que les terres pourroient entretenir; & cela suivant les
-produits de terre qu'ils destineroient à la subsistance de chacun, soit
-celui d'un arpent & demi, soit celui de quatre à cinq arpens, par tête.
-
-Mais si au lieu de cela le Prince, ou les Propriétaires de terres, les
-font emploïer à d'autres usages qu'à l'entretien des Habitans; si, par
-le prix qu'ils donnent au Marché des denrées & marchandises, ils
-déterminent les Fermiers à mettre les terres à d'autres usages, que ceux
-qui servent à l'entretien des Hommes (car nous avons vû que le prix que
-les Propriétaires offrent au Marché, & la consommation qu'ils font,
-déterminent l'emploi qu'on fait des terres, de la même maniere que s'ils
-les faisoient valoir eux-mêmes), les Habitans diminueront nécessairement
-en nombre. Les uns faute d'emploi seront obligés de quitter le Païs,
-d'autres, ne se voïant pas les moïens nécessaires pour élever des
-Enfans, ne se marieront pas, ou ne se marieront que tard, après avoir
-mis quelque chose à part pour le soutien du ménage.
-
-Si les Propriétaires de terres, qui vivent à la Campagne, vont demeurer
-dans les Villes éloignées de leurs Terres, il faudra nourrir des
-Chevaux, tant pour le transport de leur subsistance à la Ville, que de
-celle de tous les Domestiques, Artisans, & autres, que leur résidence
-dans la Ville y attire.
-
-La voiture des vins de Bourgogne à Paris, coute souvent plus que le vin
-même ne coute sur les lieux; & par conséquent la terre emploïée pour
-l'entretien des Chevaux de voiture, & de ceux qui en ont soin, est plus
-considérable que celle qui produit le vin, & qui entretient ceux qui ont
-eu part à sa production. Plus on entretient de Chevaux dans un Etat, &
-moins il restera de subsistance pour les Habitans. L'entretien des
-Chevaux de carrosse, de chasse ou de parade, coute souvent trois à
-quatre arpens de terre.
-
-Mais lorsque les Seigneurs & les Propriétaires de terres tirent des
-Manufactures étrangeres, leurs draps, leurs soieries, leurs dentelles,
-&c. & s'ils les paient en envoïant chez l'Etranger le produit des
-denrées de l'Etat, ils diminuent par-là extraordinairement la
-subsistance des Habitans, & augmentent celle des Etrangers qui
-deviennent souvent les Ennemis de l'Etat.
-
-Si un Propriétaire, ou Seigneur Polonois, à qui ses Fermiers paient
-annuellement une rente égale à-peu-près au produit du tiers de ses
-terres, se plaît à se servir de draps, de linges, &c. d'Hollande, il
-donnera pour ces marchandises la moitié de sa rente, & emploiera
-peut-être l'autre pour la subsistance de sa Famille, en d'autres denrées
-& marchandises du crû de Pologne: or la moitié de sa rente, dans notre
-supposition, répond à la sixieme partie du produit de sa terre, & cette
-sixieme partie sera emportée par les Hollandois, auxquels les Fermiers
-Polonois la donneront en blé, laines, chanvres & autres denrées: voilà
-donc une sixieme partie de la terre de Pologne qu'on ôte aux Habitans,
-sans comprendre la nourriture des Chevaux de voiture, de carrosse & de
-parade, qu'on entretient en Pologne, par la façon de vivre que les
-Seigneurs y suivent; & de plus, si sur les deux tiers du produit des
-terres qu'on attribue aux Fermiers, ceux-ci, à l'exemple de leurs
-Maîtres, consument des Manufactures étrangeres, qu'ils paieront aussi
-aux Etrangers en denrées du crû de la Pologne, il y aura bien un bon
-tiers du produit des terres en Pologne qu'on ôte à la subsistance des
-Habitans, & qui pis est, dont la plus grande partie est envoïée à
-l'Etranger, & sert souvent à l'entretien des Ennemis de l'Etat. Si les
-Propriétaires des terres & les Seigneurs en Pologne ne vouloient
-consommer que des Manufactures de leur Etat, quelque mauvaises qu'elles
-fussent dans leurs commencemens, ils les feroient devenir peu-à-peu
-meilleures, & entretiendroient un grand nombre de leurs propres Habitans
-à y travailler, au lieu de donner cet avantage à des Etrangers: & si
-tous les Etats avoient un pareil soin de n'être pas les dupes des autres
-Etats dans le Commerce, chaque Etat seroit considérable uniquement, à
-proportion de son produit & de l'industrie de ses Habitans.
-
-Si les Dames de Paris se plaisent à porter des dentelles de Bruxelles, &
-si la France paie ces dentelles en vin de Champagne, il faudra païer le
-produit d'un seul arpent de lin, par le produit de plus de seize mille
-arpens en vignes, si j'ai bien calculé. On expliquera cela plus
-particuliérement ailleurs, & on en pourra voir les calculs au
-Supplément. Je me contenterai de remarquer ici qu'on ôte dans ce
-commerce un grand produit de terre à la subsistance des François, & que
-toutes les denrées qu'on envoie en Païs étrangers, lorsqu'on n'en fait
-pas revenir en échange un produit également considérable, tendent à
-diminuer le nombre des Habitans de l'Etat.
-
-Lorsque j'ai dit que les Propriétaires de terres pourroient multiplier
-les Habitans à proportion du nombre que ces terres pourroient en
-entretenir, j'ai supposé que le plus grand nombre des Hommes ne demande
-pas mieux qu'à se marier, si on les met en état d'entretenir leurs
-Familles de la même maniere qu'ils se contentent de vivre eux-mêmes;
-c'est-à-dire, que si un Homme se contente du produit d'un arpent & demi
-de terre, il se mariera, pourvu qu'il soit sûr d'avoir de quoi
-entretenir sa Famille à-peu-près de la même façon; que s'il ne se
-contente que du produit de cinq à dix arpens, il ne s'empressera pas de
-se marier, à moins qu'il ne croie pouvoir faire subsister sa Famille
-à-peu-près de même.
-
-Les Enfans de la Noblesse en Europe sont élevés dans l'affluence; &
-comme on donne ordinairement la plus grande partie du bien aux Aînés,
-les Cadets ne s'empressent guere de se marier; ils vivent pour la
-plûpart garçons, soit dans les Armées, soit dans les Cloîtres, mais
-rarement en trouvera-t-on qui ne soient prêts à se marier, si on leur
-offre des Héritieres & des Fortunes, c'est-à-dire, le moïen d'entretenir
-une Famille sur le pié de vivre qu'ils ont en vue, & sans lequel ils
-croiroient rendre leurs Enfans malheureux.
-
-Il se trouve aussi dans les classes inférieures de l'Etat plusieurs
-Hommes, qui, par orgueil & par des raisons semblables à celles de la
-Noblesse, aiment mieux vivre dans le Célibat, & dépenser sur eux-mêmes
-le peu de bien qu'ils ont, que de se mettre en ménage. Mais la plupart
-s'y mettroient volontiers, s'ils pouvoient compter sur un entretien pour
-leur Famille tel qu'ils le voudroient: ils croiroient faire tort à leurs
-Enfans, s'ils en élevoient pour les voir tomber dans une Classe
-inférieure à la leur. Il n'y a qu'un très petit nombre d'Habitans dans
-un Etat, qui évitent le mariage par pur esprit de libertinage: tous les
-bas Ordres des Habitans ne demandent qu'à vivre, & à élever des Enfans
-qui puissent au moins vivre comme eux. Lorsque les Laboureurs & les
-Artisans ne se marient pas, c'est qu'ils attendent à épargner quelque
-chose pour se mettre en état d'entrer en ménage, ou à trouver quelque
-Fille qui apporte quelque petit fond pour cela; parcequ'ils voient
-journellement plusieurs autres de leur espece, qui, faute de prendre de
-pareilles précautions, entrent en ménage & tombent dans la plus affreuse
-pauvreté, étant obligés de se frauder de leur propre subsistance, pour
-nourrir leurs Enfans.
-
-Par les observations de M. Halley à Breslaw en Silésie, on remarque que
-de toutes les Femelles qui sont en état de porter des enfans, depuis
-l'âge de seize jusqu'à quarante cinq ans, il n'y en a pas une, en six,
-qui porte effectivement un enfant tous les ans; au lieu, dit M. Halley,
-qu'il devroit y en avoir au moins quatre ou six qui accouchassent tous
-les ans, sans y compter celles qui peuvent être stériles ou qui peuvent
-avorter. Qui est ce qui empêche que quatre Filles en six ne portent tous
-les ans des Enfans, c'est qu'elles ne peuvent pas se marier à cause des
-découragemens & empêchemens qui s'y trouvent. Une Fille prend soin de ne
-pas devenir Mere, si elle n'est mariée; elle ne se peut marier si elle
-ne trouve un Homme qui veuille en courir les risques. La plus grande
-partie des Habitans dans un Etat sont à gages ou Entrepreneurs; la
-plûpart sont dépendans, la plûpart sont dans l'incertitude, s'ils
-trouveront par leur travail ou par leurs entreprises, le moïen de faire
-subsister leur ménage sur le pié qu'ils l'envisagent; cela fait qu'ils
-ne se marient pas tous, ou qu'ils se marient si tard, que de six
-Femelles, ou du moins de quatre, qui devroient tous les ans produire un
-Enfant, il ne s'en trouve effectivement qu'une, en six, qui devienne
-Mere.
-
-Que les Propriétaires de terres aident à entretenir les ménages, il ne
-faut qu'une génération pour porter la multiplication des Hommes aussi
-loin que les produits des terres peuvent fournir de moïens de subsister.
-Les Enfans ne demandent pas tant de produit de terre que les personnes
-adultes. Les uns & les autres peuvent vivre de plus ou de moins de
-produit de terre, suivant ce qu'ils consument. On a vu des Peuples du
-Nord, où les terres produisent peu, vivre de si peu de produit de terre,
-qu'ils ont envoïé des Colonies & des essains d'Hommes envahir les terres
-du Sud & en détruire les Habitans, pour s'approprier leurs terres.
-Suivant les différentes façons de vivre, quatre cens mille Habitans
-pourroient subsister sur le même produit de terre, qui n'en entretient
-régulierement que cent mille. Et celui qui ne dépense que le produit
-d'un arpent & demi de terre sera peut-être plus robuste & plus brave que
-celui qui dépense le produit de cinq à dix arpens. Voilà, ce me semble,
-assez d'inductions pour faire sentir que le nombre des Habitans, dans un
-Etat, dépend des moïens de subsister; & comme les moïens de subsistance
-dépendent de l'application & des usages qu'on fait des terres, & que ces
-usages dépendent des volontés, du goût & de la façon de vivre des
-Propriétaires de terres principalement, il est clair que la
-multiplication ou le décroissement des Peuples dépendent d'eux.
-
-La multiplication des Hommes peut être portée au plus loin dans les Païs
-où les Habitans se contentent de vivre le plus pauvrement & de dépenser
-le moins de produit de la terre; mais dans les Païs où tous les Païsans
-& Laboureurs sont dans l'habitude de manger souvent de la viande, & de
-boire du vin, ou de la biere, &c. on ne sauroit entretenir tant
-d'Habitans.
-
-Le Chevalier Guille Petty, & après lui M. Davenent, Inspecteurs des
-Douanes en Angleterre, semblent s'éloigner beaucoup des voies de la
-nature, lorsqu'ils tâchent de calculer la propagation des Hommes, par
-des progressions de génération depuis le premier Pere Adam. Leurs
-calculs semblent être purement imaginaires & dressés au hasard. Sur ce
-qu'ils ont pu observer de la propagation réelle dans certains cantons,
-comment pourroient-ils rendre raison de la diminution de ces Peuples
-innombrables qu'on voïoit autrefois en Asie, en Egypte, &c. même de
-celle des Peuples de l'Europe? Si l'on voïoit, il y a dix-sept siecles,
-vingt-six millions d'Habitans en Italie, qui présentement est réduite à
-six millions pour le plus, comment pourra-t-on déterminer par les
-progressions de M. King, que l'Angleterre qui contient aujourd'hui cinq
-à six millions d'Habitans, en aura probablement treize millions dans un
-certain nombre d'années? Nous voïons tous les jours que les Anglois, en
-général, consomment plus de produit de terre que leurs Peres ne
-faisoient, c'est le vrai moïen qu'il y ait moins d'Habitans que par le
-passé.
-
-Les Hommes se multiplient comme des Souris dans une grange, s'ils ont le
-moïen de subsister sans limitation; & les Anglois dans les Colonies
-deviendront plus nombreux, à proportion, dans trois générations, qu'ils
-ne seront en Angleterre en trente; parceque dans les Colonies ils
-trouvent à défricher de nouveaux fonds de terre dont ils chassent les
-Sauvages.
-
-Dans tous les Païs les Hommes ont eu en tout tems des guerres pour les
-terres, & pour les moïens de subsister. Lorsque les guerres ont détruit
-ou diminué les Habitans d'un Païs, les Sauvages, & les Nations policées,
-le repeuplent bientôt en tems de paix; sur-tout lorsque le Prince & les
-Propriétaires de terres y donnent de l'encouragement.
-
-Un Etat qui a conquis plusieurs Provinces, peut acquerir, par les
-tributs qu'il impose à ses Peuples vaincus, une augmentation de
-subsistance pour ses Habitans. Les Romains tiroient une grande partie de
-la leur, d'Egypte, de Sicile & d'Afrique, & c'est ce qui faisoit que
-l'Italie contenoit tant d'Habitans alors.
-
-Un Etat, où il se trouve des Mines, qui a des Manufactures où il se fait
-des ouvrages qui ne demandent pas beaucoup de produit de terre pour leur
-envoi dans les Païs étrangers, & qui en retire, en échange, beaucoup de
-denrées & de produit de terre, acquert une augmentation de fond pour la
-subsistance de ses Sujets.
-
-Les Hollandois échangent leur travail, soit dans la Navigation, soit
-dans la Pêche ou les Manufactures, avec les Etrangers généralement,
-contre le produit des terres. La Hollande sans cela ne pourroit
-entretenir de son fond la moitié de ses Habitans. L'Angleterre tire de
-l'Etranger des quantités considérables de Bois, de Chanvres, & d'autres
-matériaux ou produits de terre, & consomme beaucoup de vins qu'elle paie
-en Mines, Manufactures, &c. Cela épargne chez eux une grande quantité de
-produits de terre; & sans ces avantages, les Habitans en Angleterre, sur
-le pié de la dépense qu'on y fait pour l'entretien des Hommes, ne
-pourroient être si nombreux qu'ils le sont. Les Mines de Charbon y
-épargnent plusieurs millions d'arpens de terre, qu'on seroit obligé sans
-cela d'emploïer à produire des Bois.
-
-Mais tous ces avantages sont des raffinemens & des cas accidentels, que
-je ne considere ici qu'en passant. La voie naturelle & constante,
-d'augmenter les Habitans d'un Etat, c'est de leur y donner de l'emploi,
-& de faire servir les terres à produire de quoi les entretenir.
-
-C'est aussi une question qui n'est pas de mon sujet de savoir s'il vaut
-mieux avoir une grande multitude d'Habitans pauvres & mal entretenus,
-qu'un nombre moins considérable, mais bien plus à leur aise; un million
-d'Habitans qui consomment le produit de six arpens par tête, ou quatre
-millions qui vivent de celui d'un arpent & demi.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-_Plus il y a de travail dans un Etat, & plus l'Etat est censé riche
-naturellement._
-
-
-Par un long calcul fait dans le Supplément, il est facile à voir que le
-travail de vingt-cinq personnes adultes suffit pour procurer à cent
-autres, aussi adultes, toutes les choses nécessaires à la vie, suivant
-la consommation de notre Europe. Dans ces calculs, il est vrai, la
-nourriture, l'habillement, le logement, &c. sont grossiers & peu
-travaillés; mais l'aisance & l'abondance s'y trouvent. On peut présumer
-qu'il y a un bon tiers des Habitans d'un Etat trop jeunes ou trop vieux
-pour le travail journalier, & encore une sixieme partie composée de
-Propriétaires de terres, de Malades, & de différentes espéces
-d'Entrepreneurs, qui ne contribuent point, par le travail de leurs
-mains, aux différens besoins des Hommes. Tout cela fait une moitié des
-Habitans qui sont sans travail, ou du moins sans le travail dont il
-s'agit. Ainsi, si vingt-cinq personnes font tout le travail nécessaire
-pour l'entretien de cent autres, il restera vingt-cinq personnes, en
-cent, qui sont en état de travailler & qui n'auront rien à faire.
-
-Les Gens de guerre, & les Domestiques dans les Familles aisées, feront
-une partie de ces vingt-cinq personnes; & si on emploie tous les autres
-à raffiner, par un travail additionnel, les choses nécessaires à la vie,
-comme à faire du linge fin, des draps fins, &c. l'Etat sera censé riche
-à proportion de cette augmentation de travail, quoiqu'elle n'ajoute rien
-à la quantité des choses nécessaires à la subsistance & à l'entretien
-des Hommes.
-
-Le travail donne un surcroît de goût à la nourriture & à la boisson. Une
-Fourchette, un Couteau, &c. travaillés finement sont plus estimés que
-ceux qui sont travaillés grossierement & à la hâte: on en peut dire
-autant d'une Maison, d'un lit, d'une table, & généralement de tout ce
-qui est nécessaire aux commodités de la vie.
-
-Il est vrai qu'il est assez indifférent dans un Etat, qu'on soit dans
-l'usage de porter de gros draps, ou des draps fins, si les uns & les
-autres sont également durables, & qu'on y mange délicatement, ou
-grossierement, si l'on suppose qu'on en ait assez & qu'on se porte bien;
-attendu que le boire, le manger, l'habillement, &c. se consument
-également, soit qu'on les prépare proprement ou grossierement, & qu'il
-ne reste rien dans l'Etat de ces espéces de richesses.
-
-Mais il est toujours vrai de dire que les Etats, où l'on porte de beaux
-draps, de beau linge, &c., & où l'on mange proprement & délicatement,
-sont plus riches & plus estimés que ceux où tout cela est grossier; &
-même que les Etats où l'on voit plus d'Habitans, vivant de la façon des
-premiers, sont plus estimés que ceux où l'on en voit moins, à
-proportion.
-
-Mais si l'on emploïoit les vingt-cinq personnes, en cent, dont nous
-avons parlé, à procurer des choses durables, comme à tirer des Mines le
-Fer, le Plomb, l'Etaim, le Cuivre, &c. & à les travailler pour en faire
-des outils & des instrumens pour la commodité des Hommes, des vases, de
-la vaisselle, & d'autres choses utiles, qui durent beaucoup plus que
-ceux qu'on peut faire de terre, l'Etat n'en paroîtra pas seulement plus
-riche, mais le sera réellement.
-
-Il le sera sur-tout, si l'on emploie ces Habitans à tirer, du sein de la
-Terre, de l'Or & de l'Argent, qui sont des Métaux non-seulement
-durables, mais pour ainsi dire, permanens, que le feu même ne sauroit
-consumer, qui sont généralement reçus, comme la mesure des valeurs, &
-qu'on peut éternellement échanger pour tout ce qui est nécessaire dans
-la vie: & si ces Habitans travaillent à attirer l'or & l'argent dans
-l'Etat, en échange des Manufactures & des ouvrages qu'ils y font & qui
-sont envoïés dans les Païs étrangers, leur travail sera également utile,
-& ameliorera réellement l'Etat.
-
-Car le point, qui semble déterminer la grandeur comparative des Etats,
-est le corps de réserve qu'ils ont, au-delà de la consommation annuelle,
-comme les Magasins de draps, de linge, de blés, &c. pour servir dans les
-années stériles, en cas de besoin, ou de guerre. Et d'autant que l'or &
-l'argent peuvent toujours acheter tout cela des Ennemis même de l'Etat,
-le vrai Corps de réserve d'un Etat est l'or & l'argent, dont la plus
-grande ou la plus petite quantité actuelle détermine nécessairement la
-grandeur comparative des Roïaumes & des Etats.
-
-Si on est dans l'habitude d'attirer l'or & l'argent de l'Etranger par
-l'exportation des denrées & des produits de l'Etat, comme des blés, des
-vins, des laines, &c. cela ne laissera pas d'enrichir l'Etat aux dépens
-du décroissement des Peuples; mais si on attire l'or & l'argent de
-l'Etranger, en échange du travail des Habitans, comme des Manufactures &
-des ouvrages où il entre peu de produit de terre, cela enrichira cet
-Etat utilement & essentiellement. Il est vrai que dans un grand Etat on
-ne sauroit emploïer les vingt-cinq personnes en cent, dont nous avons
-parlé, pour faire des Ouvrages qui puissent être consommés chez
-l'Etranger. Un million d'Hommes feront plus de draps, par exemple, qu'il
-n'en sera consommé annuellement dans toute la Terre commerçante;
-parceque le gros des Habitans de chaque Païs est toujours habillé du crû
-du Païs: & rarement trouvera-t-on en aucun Etat cent mille personnes
-emploïées pour l'habillement des Etrangers; comme on peut voir au
-Supplément, par rapport à l'Angleterre, qui de toutes les Nations de
-l'Europe, est celle qui fournit le plus d'étoffes aux Etrangers.
-
-Afin que la consommation des Manufactures d'un Etat devienne
-considérable chez l'Etranger, il faut les rendre bonnes & estimables par
-une grande consommation dans l'intérieur de l'Etat; il faut y décréditer
-toutes les Manufactures Etrangeres, & y donner beaucoup d'emploi aux
-Habitans.
-
-Si on ne trouvoit pas assez d'emploi pour occuper les vingt-cinq
-personnes, en cent, à des choses utiles & avantageuses à l'Etat, je ne
-trouverois pas d'inconvenient qu'on y encourageât le travail qui ne sert
-qu'à l'ornement ou à l'amusement. L'Etat n'est pas moins censé riche,
-par mille babioles qui regardent l'ajustement des Dames, & même des
-Hommes, & qui servent aux jeux & aux divertissemens qu'on y voit, que
-par les ouvrages qui sont utiles & commodes. Diogene, au siege de
-Corinthe, se mit, dit-on, à rouler son tonneau, afin de ne pas paroître
-oisif, pendant que tout le monde étoit occupé; & nous avons aujourd'hui
-des Sociétés entieres, tant d'Hommes que de Femmes, qui s'occupent de
-travaux & d'exercices aussi inutiles à l'Etat, que celui de Diogene.
-Pour peu que le travail d'un Homme apporte d'ornement ou même
-d'amusement dans un Etat, il vaut la peine d'être encouragé; à moins que
-cet Homme ne trouve moïen de s'emploïer utilement.
-
-C'est toujours le génie des Propriétaires de terres qui encourage ou
-décourage les différentes occupations des Habitans & les différens
-genres de travail que ceux-ci imaginent.
-
-L'exemple du Prince, qui est suivi de sa Cour, est ordinairement capable
-de déterminer le génie & les goûts des autres Propriétaires de terres
-généralement; & l'exemple de ceux-ci influe naturellement sur tous les
-ordres subalternes. Ainsi il n'est pas douteux qu'un Prince ne puisse
-par le seul exemple, & sans aucune contrainte, donner telle tournure
-qu'il voudra au travail de ses Sujets.
-
-Si chaque Propriétaire, dans un Etat, n'avoit qu'une petite portion de
-terre, semblable à celle qu'on laisse ordinairement à la conduite d'un
-seul Fermier, il n'y auroit presque point de Ville; & les Habitans
-seroient plus nombreux & l'Etat seroit bien riche, si chacun de ces
-Propriétaires occupoit à quelque travail utile les Habitans que sa terre
-nourrit.
-
-Mais lorsque les Seigneurs ont de grandes possessions de terres, ils
-entraînent nécessairement le luxe & l'oisiveté. Qu'un Abbé, à la tête de
-cinquante Moines, vive du produit de plusieurs belles Terres, ou qu'un
-Seigneur, qui a cinquante Domestiques, & des Chevaux, qu'il n'entretient
-que pour le servir, vive de ces terres, cela seroit indifférent à
-l'Etat, s'il pouvoit demeurer dans une paix constante.
-
-Mais un Seigneur avec sa suite & ses Chevaux est utile à l'Etat en tems
-de guerre; il peut toujours être utile dans la Magistrature & pour
-maintenir l'ordre dans l'Etat en tems de paix; & en toute situation il y
-est d'un grand ornement: au lieu que les Moines ne sont, comme on dit,
-d'aucune utilité ni d'aucun ornement en paix ni en guerre, en deçà du
-Paradis.
-
-Les Couvens des Mandians sont bien plus pernicieux à un Etat, que ceux
-des Moines rentés. Les derniers ne font d'autre tort ordinairement, que
-d'occuper des terres, qui serviroient à fournir à l'Etat des Officiers &
-des Magistrats; au lieu que les Mandians, qui sont eux-mêmes sans aucun
-travail utile, interrompent souvent & empêchent le travail des autres
-Habitans. Ils tirent des pauvres gens en charités la subsistance qui
-doit les fortifier dans leur travail. Ils leur font perdre beaucoup de
-tems en conversations inutiles; sans parler de ceux qui s'intriguent
-dans les Familles, & de ceux qui sont vicieux. L'expérience fait voir
-que les Etats qui ont embrassé le Protestantisme, & qui n'ont ni Moines
-ni Mandians, en sont devenus visiblement plus puissants. Ils jouissent
-aussi de l'avantage d'avoir supprimé un grand nombre de Fêtes qu'on
-chomme dans les païs Catholiques romains, & qui diminuent le travail des
-Habitans, de près d'une-huitieme partie de l'année.
-
-Si l'on vouloit tirer parti de tout dans un Etat, on pourroit, ce me
-semble, y diminuer le nombre des Mandians en les incorporant dans la
-Moinerie, à mesure qu'il y arriveroit des vacances ou des morts; sans
-interdire ces retraites à ceux qui ne pourroient pas donner des
-échantillons de leur habileté dans les Sciences spéculatives, qui sont
-capables d'avancer les Arts en pratique, c'est-à-dire, dans quelque
-partie des Mathématiques. Le célibat des Gens d'église n'est pas si
-désavantageux qu'on le croit vulgairement, suivant ce qu'on a établi
-dans le Chapitre précédent; mais leur fainéantise est très nuisible.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-_Des Métaux & des Monnoies, & particulierement de l'or & de l'argent._
-
-
-Comme la terre produit plus ou moins de blé, suivant sa fertilité & le
-travail qu'on y met; de même les Mines de fer, de plomb, d'étaim, d'or,
-d'argent, &c., produisent plus ou moins de ces Métaux, suivant la
-richesse de ces Mines & la quantité & la qualité du travail qu'on y met,
-soit pour creuser la terre, soit pour faire écouler les eaux, pour
-fondre & affiner, &c. Le travail des Mines d'argent est cher par rapport
-à la mortalité des Hommes qu'il cause, attendu qu'on ne passe guere cinq
-ou six ans dans ce travail.
-
-La valeur réelle ou intrinseque des Métaux, comme de toutes choses, est
-proportionnée à la terre & au travail nécessaires à leur production. La
-dépense de la terre, pour cette production n'est considérable qu'autant
-que le Propriétaire de la Mine pourroit obtenir un profit par le travail
-des Mineurs, lorsque les veines s'en trouvent plus riches qu'à
-l'ordinaire. La terre nécessaire pour l'entretien des Mineurs & des
-Travailleurs, c'est-à-dire, le travail de la Mine fait souvent l'article
-principal, & souvent la ruine, de l'Entrepreneur.
-
-La valeur des métaux au Marché, de même que de toutes les marchandises
-ou denrées, est tantôt au-dessus, tantôt au-dessous, de la valeur
-intrinseque, & varie à proportion de leur abondance ou de leur rareté,
-suivant la consommation qui s'en fait.
-
-Si les Propriétaires de terres, & les autres Ordres subalternes d'un
-Etat qui les imitent, rejettoient l'usage de l'étaim & du cuivre, dans
-la supposition, quoique fausse, que ces Métaux sont nuisibles à la
-santé, & s'ils se servoient universellement de vaisselle & de batterie
-de terre, ces Métaux seroient à vil prix, dans les Marchés & on
-discontinueroit le travail qu'on conduisoit pour les tirer de la Mine.
-Mais comme ces Métaux sont trouvés utiles, & qu'on s'en sert dans les
-usages de la vie, ils auront toujours au Marché, une valeur qui
-correspondra à leur abondance ou rareté, & à la consommation qui s'en
-fera; & on en tirera toujours de la Mine, pour remplacer la quantité qui
-en périt dans l'usage journalier.
-
-Le Fer est non-seulement utile pour les usages de la vie commune, mais
-on pourroit dire qu'il est en quelque façon nécessaire; & si les
-Amériquains, qui ne s'en servoient pas avant la découverte de leur
-Continent, en avoient découvert des Mines & en eussent connu les usages,
-il n'est pas douteux qu'ils n'eussent travaillé à la production de ce
-métal, quelques frais qu'il leur en eût couté.
-
-L'or & l'argent peuvent non-seulement servir aux mêmes usages que
-l'étaim & le cuivre, mais encore à la plûpart des usages qu'on fait du
-plomb & du fer. Ils ont encore cet avantage par-dessus les autres
-métaux, que le feu ne les consume pas, & ils sont si durables qu'on peut
-les regarder comme des corps permanens: il n'est donc pas étonnant que
-les Hommes, qui ont trouvé les autres métaux utiles, aient estimé l'or &
-l'argent, avant même qu'on s'en servît dans le troc. Les Romains les
-éstimoient dès la fondation de Rome, & néanmoins ils ne s'en sont servis
-pour monnoie, que cinq cens ans après. Peut-être que toutes les autres
-Nations en faisoient de même, & qu'elles n'adopterent ces métaux pour
-monnoie que long-tems après qu'on s'en étoit servi pour les autres
-usages ordinaires. Cependant nous trouvons par les plus anciens
-Historiens que de tems immémorial on se servoit d'or & d'argent pour
-monnoie dans l'Egypte & dans l'Asie; & nous apprenons dans la Genese
-qu'on fabriquoit des monnoies d'argent du tems d'Abraham.
-
-Supposons maintenant que le premier argent fut trouvé dans une Mine du
-Mont Niphates dans la Mésopotamie. Il est naturel de croire qu'un ou
-plusieurs Propriétaires de terres, trouvant ce métal beau & utile, en
-ont d'abord fait usage, & qu'ils ont encouragé volontiers le Mineur ou
-l'Entrepreneur, d'en tirer d'avantage de la Mine, en lui donnant, en
-échange de son travail & de celui de ses Assistans, autant de produit de
-terre qu'il en falloit pour leur entretien. Ce Métal devenant de plus en
-plus estimé dans la Mésopotamie, si les gros Propriétaires achetoient
-des aiguieres d'argent, les ordres subalternes, selon leurs moïens ou
-épargnes, pouvoient acheter des gobelets d'argent; & l'Entrepreneur de
-la Mine, voïant un débit constant de sa marchandise, lui donna sans
-doute une valeur proportionnée à sa qualité ou à son poids contre les
-autres denrées ou marchandises qu'il recevoit en échange. Tandis que
-tous les Habitans regardoient ce métal comme une chose précieuse &
-durable, & s'efforçoient d'en posseder quelques pieces, l'Entrepreneur,
-qui seul en pouvoit distribuer, étoit en quelque façon maître d'exiger
-en échange une quantité arbitraire des autres denrées & marchandises.
-
-Supposons encore qu'on découvrit au-delà de la Riviere du Tigris, & par
-conséquent hors de la Mésopotamie, une nouvelle Mine d'argent, dont les
-veines se trouverent incomparablement plus riches & plus abondantes que
-celles du Mont Niphates, & que le travail de cette nouvelle Mine, d'où
-les eaux s'écouloient facilement, étoit bien moindre que celui de la
-premiere.
-
-Il est bien naturel de croire que l'Entrepreneur de cette nouvelle Mine
-étoit en état de fournir de l'argent à bien plus bas prix, que celui du
-Mont Niphates; & que les Habitans de la Mésopotamie, qui désiroient de
-posseder des pieces & des ouvrages d'argent, trouvoient mieux leur
-compte de transporter leurs marchandises hors du Païs, & de les donner à
-l'Entrepreneur de la nouvelle Mine en échange de ce métal, que d'en
-prendre de l'Entrepreneur ancien. Celui-ci, se trouvant moins de débit,
-diminuoit nécessairement son prix; mais le nouvel Entrepreneur baissant
-à proportion le sien, l'ancien Entrepreneur devoit nécessairement cesser
-son travail, & alors le prix de l'argent, contre les autres marchandises
-& denrées, se regloit nécessairement sur celui qu'on y mettoit à la
-nouvelle Mine. L'argent coutoit donc moins alors aux Habitans au-delà du
-Tigris, qu'à ceux de la Mésopotamie, puisque ceux-ci étoient obligés de
-faire les frais d'un long transport de leurs denrées & de leurs
-marchandises pour acquerir de l'argent.
-
-On peut aisément concevoir que lorsqu'on eut trouvé plusieurs Mines
-d'argent, & que les Propriétaires de terres eurent pris goût à ce métal,
-ils furent imités par les autres Ordres; & que les pieces & morceaux
-d'argent, lors même qu'ils n'étoient pas mis en oeuvre, furent
-recherchés avec empressement, parceque rien n'étoit plus facile que d'en
-faire tels ouvrages qu'on vouloit, à proportion de la quantité & du
-poids qu'on en avoit. Comme ce métal étoit estimé au moins suivant la
-valeur qu'il coutoit pour sa production, quelques gens qui en
-possedoient, se trouvant dans quelques nécessités, pouvoient le mettre
-en gage pour emprunter les choses dont ils avoient besoin, & même le
-vendre ensuite tout-à-fait: de-là est venue l'habitude d'en regler la
-valeur à proportion de sa quantité, c'est-à-dire de son poids, contre
-toutes les denrées & marchandises. Mais comme on peut allier avec
-l'argent, le fer, le plomb, l'étaim, le cuivre, &c., qui sont des métaux
-moins rares, & qu'on tire des Mines avec moins de frais, le troc de
-l'argent étoit sujet à beaucoup de tromperie, & cela fit que plusieurs
-Roïaumes ont établi des Hôtels-de-Monnoie pour certifier, par une
-fabrication publique, la veritable quantité d'argent que contient chaque
-piece, & pour rendre aux Particuliers qui y portent des barres ou
-lingots d'argent, la même quantité en pieces portant une empreinte ou
-certificat de la quantité véritable d'argent qu'elles contiennent.
-
-Les frais de ces certificats ou fabrications sont païés quelquefois par
-le Public ou par le Prince, c'est la méthode qu'on suivoit anciennement
-à Rome, & aujourd'hui en Angleterre; quelquefois les Porteurs des
-matieres d'argent supportent les frais de la fabrication, comme c'est
-l'usage en France.
-
-On ne trouve presque jamais l'argent pur dans les Mines. Les Anciens ne
-savoient pas même l'art de l'affiner dans la derniere perfection. Ils
-fabriquoient toujours leurs Monnoies d'argent sur le fin; & cependant
-celles qui nous restent des Grecs, des Romains, des Juifs & des
-Asiatiques, ne se trouvent jamais de la derniere finesse. Aujourd'hui on
-est plus habile: on a le secret de rendre l'argent pur. Les différentes
-manieres de l'affiner ne sont point de mon sujet: plusieurs Auteurs en
-ont traité, & entr'autres, M. Boizard. Je remarquerai seulement qu'il y
-a beaucoup de frais à faire pour affiner l'argent, & que c'est la raison
-pour laquelle on préfere une once d'argent pur, par exemple, à deux
-onces d'argent qui contiennent une moitié de cuivre ou d'autre alloi. Il
-en coute pour détacher cet alloi & pour tirer l'once d'argent réel qui
-est dans ces deux onces, au lieu que par une simple fonte on peut allier
-tout autre métal avec l'argent, en telle proportion qu'on veut. Si on
-allie quelquefois le cuivre avec l'argent pur, ce n'est que pour le
-rendre plus malléable, & plus propre pour les ouvrages qu'on en fait.
-Mais dans l'estimation de tout argent, le cuivre ou l'alliage n'est
-compté pour rien, & on ne considere que la quantité d'argent réel &
-véritable. C'est pour cela qu'on fait toujours un essai pour connoître
-cette quantité d'argent véritable.
-
-Faire l'essai, n'est autre chose qu'affiner un petit morceau de la barre
-d'argent, par exemple, qu'on veut essaïer, pour savoir combien elle
-contient de véritable argent, & pour juger de toute la barre par ce
-petit morceau. On coupe donc un petit morceau de la barre, de douze
-grains par exemple, & on le pese exactement dans des balances qui sont
-si justes qu'il ne faut quelquefois que la millieme partie d'un grain
-pour les faire trébucher. Ensuite on l'affine par l'eau-forte, ou par le
-feu, c'est-à-dire, on en détache le cuivre ou l'alliage. Lorsque
-l'argent est pur on le repese dans la même balance, & si le poids se
-trouve alors de onze grains, au lieu de douze qu'il y avoit, l'Essaïeur
-dit que la barre est de onze _deniers de fin_, c'est-à-dire, qu'elle
-contient onze parties d'argent véritable, & une douzieme partie de
-cuivre ou d'alloi. Ce qui se comprendra encore plus facilement par ceux
-qui auront la curiosité de voir ces affinages. Il n'y a point d'autre
-mystere. L'essai de l'or se fait de même, avec cette seule différence,
-que les dégrés de finesse de l'or se divisent en vingt-quatre parties,
-qu'on appelle _Karats_, à cause que l'or est plus précieux; & ces Karats
-sont divisés en trente-deuxiemes, au lieu qu'on ne divise les dégrés de
-finesse de l'argent qu'en douze parties qu'on appelle deniers, & ces
-deniers en vingt-quatre grains chacun.
-
-L'usage a consacré à l'or & à l'argent le terme de valeur intrinseque,
-pour désigner & pour signifier la quantité d'or ou d'argent véritable
-que la barre de matiere contient: cependant dans cet essai je me suis
-toujours servi du terme de valeur intrinseque, pour fixer la quantité de
-terre & du travail qui entre dans la production des choses, n'aïant pas
-trouvé de terme plus propre pour exprimer ma pensée. Au reste je ne
-donne cet avertissement, qu'afin qu'on ne s'y trompe pas; & lorsqu'il ne
-sera pas question d'or & d'argent, le terme sera toujours bon, sans
-aucune équivoque.
-
-Nous avons vu que les métaux, tels que l'or, l'argent, le fer, &c.
-servent à plusieurs usages, & qu'ils ont une valeur réelle,
-proportionnée à la terre & au travail qui entrent dans leur production.
-Nous verrons dans la seconde partie de cet essai, que les Hommes ont été
-obligés par nécessité, de se servir d'une mesure commune, pour trouver
-dans le troc la proportion & la valeur des denrées & des marchandises
-dont ils vouloient faire échange. Il n'est question que de voir quelle
-doit être la denrée ou la marchandise qui est la plus propre pour cette
-mesure commune; & si ce n'a pas été la nécessité, & non le goût, qui a
-fait donner cette préférence, à l'or, à l'argent & au cuivre, dont on se
-sert généralement aujourd'hui pour cet usage.
-
-Les denrées ordinaires, telles que les grains, les vins, la viande, &c.,
-ont bien une valeur réelle, & servent aux usages de la vie; mais elles
-sont toutes périssables, & même incommodes pour le transport, & par
-conséquent peu propres pour servir de mesure commune.
-
-Les marchandises, c'est-à-dire, les draps, les linges, les cuirs, &c.
-sont périssables aussi, & ne peuvent se subdiviser sans changer en
-quelque chose leur valeur pour les usages des Hommes; elles
-occasionnent, comme les denrées, beaucoup de frais pour le transport;
-elles demandent même de la dépense pour les garder: par conséquent elles
-sont peu propres pour servir de mesure commune.
-
-Les diamans, & les autres pierres précieuses, quand elles n'auroient pas
-une valeur intrinseque, & qu'elles seroient estimées seulement par goût,
-seroient propres pour servir de mesure commune, si elles n'étoient pas
-reconnoissables, & si elles pouvoient se subdiviser sans déchet. Mais
-avec ces défauts & celui qu'elles ont de n'être pas propres pour
-l'utilité, elles ne peuvent servir de mesure commune.
-
-Le fer, qui est toujours utile & assez durable, ne serviroit pas mal, si
-on n'en avoit pas d'autres plus propres. Il se consume par le feu; & par
-sa quantité il se trouve de trop grand volume. On s'en servoit depuis
-Lycurgue jusqu'à la Guerre du Pelopponese: mais comme sa valeur étoit
-nécessairement reglée sur l'intrinseque ou à proportion de la terre & du
-travail qui entroit dans sa production, il en falloit une grande
-quantité pour une petite valeur. Ce qu'il y avoit de bisare, c'est qu'on
-en gâtoit la qualité, par le vinaigre, pour le rendre incapable de
-servir aux usages de l'homme, & pour le conserver seulement pour le
-troc: ainsi il ne pouvoit servir qu'au seul Peuple austere de Sparte, &
-n'a pû même continuer chez eux, dès qu'ils ont étendu leur communication
-avec les autres Païs. Pour ruiner les Lacédémoniens, il ne falloit que
-trouver de riches Mines de fer, en faire de la monnoie semblable à la
-leur, & tirer en échange leurs denrées & leurs marchandises, tandis
-qu'ils ne pouvoient rien échanger avec l'Etranger, contre leur fer gâté.
-Aussi ne s'attachoient-ils alors à aucun commerce avec l'Etranger,
-s'occupant uniquement à la Guerre.
-
-Le plomb & l'étaim ont le même désavantage de volume, que le fer, & ils
-sont périssables par le feu: mais dans un cas de nécessité, ils ne
-serviroient pas mal pour le troc, si le cuivre n'y étoit pas plus propre
-& plus durable.
-
-Le cuivre seul servoit de monnoie aux Romains, jusqu'à l'an 484 de la
-Fondation de Rome; & en Suede, on s'en sert encore aujourd'hui même,
-dans les gros paiemens: cependant il est de trop gros volume pour les
-paiemens considérables, & les Suédois mêmes aiment mieux être païés en
-or & en argent, qu'en cuivre.
-
-Dans les Colonies d'Amérique, on s'est servi de Tabac, de Sucre & de
-Cacao pour monnoie; mais ces marchandises, sont de trop grand volume,
-périssables & inégales dans leur bonté; par conséquent elles sont peu
-propres pour servir de monnoie ou de mesure commune des valeurs.
-
-L'or & l'argent seuls sont de petit volume, d'égale bonté, faciles à
-transporter, à subdiviser sans déchet, commodes à garder, beaux &
-brillans dans les ouvrages qu'on en fait, & durables presque jusqu'à
-l'éternité. Tous ceux, qui se sont servis d'autre chose pour monnoie, en
-reviennent nécessairement à celle-ci, dès qu'ils en peuvent acquerir
-assez pour le troc. Il n'y a que dans le plus bas troc, que l'or &
-l'argent sont incommodes: pour la valeur d'un liard ou d'un denier, les
-pieces d'or & même d'argent, seroient trop petites pour être maniables.
-On dit que les Chinois dans les petits échanges coupoient avec des
-ciseaux, à de minces lames d'argent, de petites pieces qu'ils pesoient.
-Mais depuis leur commerce avec l'Europe, ils commencent à se servir de
-cuivre dans ces occasions.
-
-Il n'est donc pas étonnant que toutes les Nations soient parvenues à se
-servir d'or & d'argent pour monnoie ou pour la mesure commune des
-valeurs, & de cuivre pour les petits échanges. L'utilité & le besoin les
-y ont déterminées, & non le goût ni le consentement. L'argent demande un
-grand travail, & un travail bien cher, pour sa production. Ce qui cause
-la cherté des Mineurs d'argent, c'est qu'ils ne vivent guere plus de
-cinq à six ans dans ce travail qui cause une grand mortalité; de maniere
-qu'une petite piece d'argent correspond à autant de terre & de travail,
-qu'une grosse piece de cuivre.
-
-Il faut que la monnoie ou la mesure commune des valeurs corresponde,
-réellement & intrinsequement, en prix de terre & de travail, aux choses
-qu'on en donne en troc. Sans cela elle n'auroit qu'une valeur
-imaginaire. Par exemple, si un Prince ou une République donnoient cours
-dans l'Etat à quelque chose qui n'eût point une telle valeur réelle &
-intrinseque, non-seulement les autres Etats ne la recevroient pas sur ce
-pié là, mais les Habitans mêmes la rejetteroient, lorsqu'ils
-s'appercevroient du peu de valeur réelle. Lorsque les Romains vers la
-fin de la premiere Guerre Punique, voulurent donner à des _as_ de cuivre
-du poids de deux onces la même valeur qu'avoient auparavant les _as_ du
-poids d'une livre ou de douze onces; cela ne put pas se soutenir
-long-tems dans le troc. Et l'on voit dans l'Histoire de tous les tems,
-que lorsque les Princes ont affoibli leurs monnoies en conservant la
-même valeur numéraire, toutes les marchandises & les denrées ont encheri
-dans la proportion de l'affoiblissement des monnoies.
-
-M. Locke dit que le consentement des Hommes a donné une valeur à l'or &
-à l'argent. On n'en peut pas douter, puisque la nécessité absolue n'y a
-point eu de part. C'est le même consentement qui a donné, & qui donne
-tous les jours, une valeur à la dentelle, au linge, aux draps fins, au
-cuivre, & autres métaux. Les Hommes, à parler absolument, pourroient
-subsister sans tout cela. Mais il n'en faut pas conclure que toutes ces
-choses n'aient qu'une valeur imaginaire. Elles en ont une, à proportion
-de la terre & du travail qui entrent dans leur production. L'or &
-l'argent, comme les autres marchandises & comme les denrées, ne peuvent
-être tirés qu'avec des frais proportionnés à la valeur qu'on leur donne
-à-peu-près; & quelque chose que les Hommes produisent par leur travail,
-il faut que ce travail fournisse leur entretien. C'est le grand principe
-qu'on entend tous les jours de la bouche même des petites Gens qui
-n'entrent point dans nos spéculations, & qui vivent de leur travail ou
-de leurs entreprises. _Il faut que tout le monde vive._
-
-
-_Fin de la premiere Partie._
-
-
-
-
-ESSAI
-
-SUR LA NATURE
-
-DU
-
-COMMERCE
-
-EN GÉNÉRAL.
-
-_SECONDE PARTIE._
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-_Du Troc._
-
-
-On a essaïé de prouver, dans la Partie précédente, que la valeur réelle
-de toutes les choses à l'usage des Hommes, est leur proportion à la
-quantité de terre emploïée pour leur production & pour l'entretien de
-ceux qui leur ont donné la forme. Dans cette seconde Partie, après avoir
-fait une recapitulation des différens dégrés de bonté de la terre dans
-plusieurs Contrées, & des diverses especes de denrées qu'elle peut
-produire avec plus d'abondance selon sa qualité intrinseque, & après
-avoir supposé l'établissement des Bourgs & de leurs Marchés pour la
-facilité de la vente de ces denrées, on démontrera, par la comparaison
-des échanges qui se pourroient faire, en vin contre du drap, en blé
-contre des souliers, des chapeaux, &c., & par la difficulté que
-causeroit le transport de ces différentes denrées ou marchandises,
-l'impossibilité qu'il y avoit à statuer leur valeur intrinseque
-respective, & la nécessité absolue où les Hommes se sont trouvés de
-chercher un être de facile transport, non corruptible, & qui pût avoir
-dans son poids une proportion, ou une valeur, égale aux différentes
-denrées & aux marchandises, tant nécessaires que commodes. De-là est
-venu le choix de l'Or & de l'Argent pour le gros commerce, & du cuivre
-pour le bas trafic.
-
-Ces métaux sont non-seulement durables, de facile transport, mais encore
-correspondent à un grand emploi de superficie de terre pour leur
-production, ce qui leur donne la valeur réelle qu'on cherchoit, pour
-avoir un équivalent.
-
-M. Locke, qui ne s'est attaché qu'aux prix des Marchés, comme tous les
-autres Ecrivains Anglois qui ont travaillé sur cette matiere, établit
-que la valeur de toutes choses est proportionnée à leur abondance ou à
-leur rareté, & à l'abondance ou à la rareté de l'argent contre lequel on
-les échange. On sait en général que le prix des denrées & des
-Marchandises a été augmenté en Europe, depuis qu'on y a apporté des
-Indes occidentales, une si grande quantité d'argent.
-
-Mais j'estime qu'il ne faut pas croire en général que le prix des choses
-au Marché doive être proportionné à leur quantité & à celle de l'argent
-qui circule actuellement dans le lieu, parceque les denrées & les
-marchandises, qu'on transporte pour être vendues ailleurs, n'influent
-pas sur le prix de celles qui restent. Par exemple, si dans un Bourg où
-il y a deux fois plus de blé qu'on n'y en consume, on comparoit cette
-quantité entiere à la quantité d'argent, le blé seroit plus abondant à
-proportion, que l'argent qu'on destine à l'acheter; cependant le prix du
-marché se soutiendra, tout de même que s'il n'y avoit que la moitié de
-cette quantité de blé, parceque l'autre moitié peut, & même doit, être
-envoïée dans la Ville, & que les frais de voiture se trouveront dans le
-prix de la Ville, qui est toujours plus haut à proportion que celui du
-Bourg. Mais, hors le cas de l'esperance de vendre à un autre Marché,
-j'estime que l'idée de M. Locke est juste dans le sens du Chapitre
-suivant & non autrement.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-_Des prix des Marchés._
-
-
-Supposons les Bouchers d'un côté & les Acheteurs de l'autre. Le prix de
-la viande se déterminera après quelques altercations; & une livre de
-Boeuf sera à-peu-près en valeur à une piece d'argent, comme tout le
-Boeuf, qu'on expose en vente au Marché, est à tout l'argent qu'on y
-apporte pour acheter du Boeuf.
-
-Cette proportion se regle par l'altercation. Le Boucher soutient son
-prix sur le nombre d'acheteurs qu'il voit; les Acheteurs, de leur côté,
-offrent moins selon qu'ils croient que le Boucher aura moins de débit:
-le prix reglé par quelques-uns est ordinairement suivi par les autres.
-Les uns sont plus habiles à faire valoir leur marchandise, les autres
-plus adroits à la décréditer. Quoique cette méthode de fixer les prix
-des choses au Marché n'ait aucun fondement juste ou géométrique,
-puisqu'elle dépend souvent de l'empressement ou de la facilité d'un
-petit nombre d'Acheteurs, ou de Vendeurs; cependant il n'y a pas
-d'apparence qu'on puisse y parvenir par aucune autre voie plus
-convenable. Il est constant que la quantité des denrées ou des
-marchandises mises en vente, proportionnée à la demande ou à la quantité
-des Acheteurs, est la base sur laquelle on fixe, ou sur laquelle on
-croit toujours fixer, les prix actuels des Marchés; & qu'en général, ces
-prix ne s'écartent pas beaucoup de la valeur intrinseque.
-
-Autre supposition. Plusieurs Maîtres d'hôtels ont reçu l'ordre, dans la
-premiere saison, d'acheter des Pois verds. Un Maître a ordonné l'achat
-de dix litrons pour 60 liv. un autre de dix litrons pour 50 liv. un
-troisieme en demande dix pour 40 l. & un quatrieme dix pour 30 l. Afin
-que ces ordres puissent être exécutés, il faudroit qu'il y eût au Marché
-quarante litrons de pois verds. Supposons qu'il ne s'y en trouve que
-vingt: les Vendeurs voïant beaucoup d'Acheteurs soutiendront leur prix,
-& les Acheteurs monteront jusqu'à celui qui leur est prescrit; de sorte
-que ceux qui offrent 60 liv. pour dix litrons seront les premiers
-servis. Les Vendeurs, voïant ensuite que personne ne veut monter
-au-dessus de 50 liv. lâcheront les dix autres litrons à ce prix, mais
-ceux qui avoient ordre de ne pas excéder 40 & 30 livres s'en
-retourneront sans rien emporter.
-
-Si au lieu de quarante litrons, il s'en trouve quatre cens,
-non-seulement les Maîtres d'hôtels auront les pois verds beaucoup
-au-dessous des sommes qui leur étoient prescrites, mais les Vendeurs,
-pour être préférés les uns aux autres par le petit nombre d'Acheteurs,
-baisseront leurs pois verds, à-peu-près à leur valeur intrinseque, &
-dans ce cas plusieurs Maîtres d'hôtels qui n'avoient point d'ordre en
-acheteront.
-
-Il arrive souvent que les Vendeurs, en voulant trop soutenir leur prix
-au Marché, manquent l'occasion de vendre avantageusement leurs denrées,
-ou leurs marchandises, & qu'ils y perdent. Il arrive aussi qu'en
-soutenant ces prix ils pourront souvent vendre plus avantageusement un
-autre jour.
-
-Les Marchés éloignés peuvent toujours influer sur les prix du Marché où
-l'on est: si le blé est extrêmement cher en France, il haussera en
-Angleterre & dans les autres Païs voisins.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-_De la circulation de l'Argent._
-
-
-C'est une idée commune en Angleterre qu'un Fermier doit faire trois
-rentes. 1º. la rente principale & veritable qu'il paie au Propriétaire,
-& qu'on suppose égale en valeur au produit du tiers de sa Ferme; une
-seconde rente pour son entretien & celui des Hommes & des Chevaux dont
-il se sert pour cultiver sa Ferme, & enfin une troisieme rente qui doit
-lui demeurer, pour faire profiter son entreprise.
-
-On a généralement la même idée dans les autres Etats de l'Europe;
-quoique dans quelques Etats, comme dans le Milanez, le Fermier donne au
-Propriétaire la moitié du produit de sa terre au lieu du tiers; & que
-plusieurs Propriétaires dans tous les Etats, tâchent d'affermer leurs
-terres le plus haut qu'ils peuvent: mais lorsque cela se fait au-dessus
-du tiers du produit, les Fermiers sont ordinairement bien pauvres. Je ne
-doute pas que le Propriétaire Chinois ne retire de son Fermier plus des
-trois quarts du produit de sa terre.
-
-Cependant lorsqu'un Fermier a des fonds pour conduire l'entreprise de sa
-Ferme, le Propriétaire, qui lui donne sa Ferme pour le tiers du produit,
-sera sûr de son paiement, & se trouvera mieux d'un tel marché, que s'il
-donnoit sa Ferme à un plus haut prix à un Fermier gueux, au hasard de
-perdre toute sa rente. Plus la Ferme sera grande & plus le Fermier sera
-à son aise. C'est ce qui se voit en Angleterre, où les Fermiers sont
-ordinairement plus aisés que dans les autres Païs où les Fermes sont
-petites.
-
-La supposition donc que je suivrai dans cette recherche de la
-circulation de l'argent sera que les Fermiers font trois rentes, & même
-qu'ils dépensent la troisieme rente pour vivre plus commodement, au lieu
-de l'épargner. C'est en effet le cas du plus grand nombre des Fermiers
-de tous les Etats.
-
-Toutes les denrées de l'Etat, sortent, directement ou indirectement, des
-mains des Fermiers, aussi-bien que tous les matériaux dont on fait de la
-marchandise. C'est la terre qui produit toutes choses excepté le
-Poisson; encore faut-il que les Pêcheurs qui prennent le Poisson soient
-entretenus du produit de la terre.
-
-Il faut donc considerer les trois rentes du Fermier, comme les
-principales sources, ou pour ainsi dire le premier mobile de la
-circulation dans l'Etat. La premiere rente doit être païée au
-Propriétaire, en argent comptant; pour la seconde & la troisieme rente
-il faut de l'argent comptant pour le fer, l'étaim, le cuivre, le sel, le
-sucre, les draps, & généralement pour toutes les marchandises de la
-Ville qui sont consumées à la Campagne; mais tout cela n'excede guere la
-sixieme partie du total, ou des trois Rentes. Pour ce qui est de la
-nourriture & de la boisson des Habitans de la Campagne, il ne faut pas
-nécessairement de l'argent comptant pour se la procurer.
-
-Le Fermier peut brasser sa biere, ou faire son vin sans dépenser
-d'argent comptant, il peut faire son pain, tuer les Boeufs, les Moutons,
-les Cochons, &c. qu'on mange à la Campagne; il peut païer en blés, en
-viande & en boisson, la plûpart de ses Assistans, non-seulement
-Manoeuvriers, mais encore Artisans de la Campagne, en évaluant ses
-denrées au prix du Marché le plus proche, & le travail au prix ordinaire
-du lieu.
-
-Les choses nécessaires à la vie sont la nourriture, le vêtement & le
-logement. On n'a pas besoin d'argent comptant pour se procurer la
-nourriture à la Campagne, comme on vient de l'expliquer. Si on y fait du
-gros linge & de gros draps, si on y bâtit des Maisons, comme cela se
-pratique souvent, le travail de tout cela peut se païer en troc par
-evaluation, sans que l'argent comptant y soit nécessaire.
-
-Le seul argent comptant qui est nécessaire à la Campagne, sera donc
-celui qu'il faut pour païer la rente principale du Propriétaire & les
-marchandises que la Campagne tire nécessairement de la Ville, telles que
-les couteaux, les cizeaux, les épingles, les aiguilles, les draps pour
-quelques Fermiers ou autres gens aisés, la batterie de cuisine, la
-vaisselle & généralement tout ce qu'on tire de la Ville.
-
-J'ai déja remarqué qu'on estime que la moitié des Habitans d'un Etat
-demeure dans les Villes, & par conséquent que ceux des Villes dépensent
-plus que la moitié du produit des terres. Il faut par conséquent de
-l'argent comptant, non-seulement pour la rente du Propriétaire, qui
-correspond au tiers du produit, mais aussi pour les marchandises de
-Ville, consommées à la Campagne, qui peuvent correspondre à quelque
-chose de plus qu'au sixieme du produit de la terre. Or un tiers & un
-sixieme font la moitié du produit: par conséquent il faut que l'argent
-comptant, qui circule à la Campagne, soit égal au moins à la moitié du
-produit de la terre, au moïen de quoi l'autre moitié quelque chose
-moins, peut se consommer à la Campagne, sans qu'il soit besoin d'argent
-comptant.
-
-La circulation de cet argent se fait en ce que les Propriétaires
-dépensent en détail, dans la Ville, les rentes que les Fermiers leur ont
-païées en gros articles, & que les Entrepreneurs des Villes, comme les
-Bouchers, les Boulangers, les Brasseurs, &c. ramassent peu-à-peu ce même
-argent, pour acheter des Fermiers, en gros articles, les Boeufs, le blé,
-l'orge, &c. Ainsi toutes les grosses sommes d'argent sont distribuées
-par petites sommes, & toutes les petites sommes sont ensuite ramassées
-pour faire des paiemens de grosses sommes aux Fermiers, directement ou
-indirectement, & cet argent passe toujours en gage tant en gros qu'en
-détail.
-
-Lorsque j'ai dit qu'il faut nécessairement pour la circulation de la
-Campagne, une quantité d'argent, souvent égale en valeur à la moitié du
-produit des terres, c'est la moindre quantité; & pour que la circulation
-de la Campagne se fasse avec facilité, je supposerai que l'argent
-comptant qui doit conduire la circulation des trois rentes, est égal en
-valeur à deux de ces rentes, ou égal au produit des deux tiers de la
-terre. On verra par plusieurs circonstances dans la suite, que cette
-supposition n'est pas bien loin de la vérité.
-
-Supposons maintenant que l'argent qui conduit toute la circulation d'un
-petit Etat, est égal à dix mille onces d'argent, & que tous les paiemens
-qu'on fait de cet argent, de la Campagne à la Ville, & de la Ville à la
-Campagne, se font une fois l'an; que ces dix mille onces d'argent sont
-égales en valeur, à deux rentes des Fermiers, ou aux deux tiers du
-produit des terres. Les rentes des Propriétaires correspondront à cinq
-mille onces, & toute la circulation d'argent, qui restera entre les gens
-de la Campagne & ceux de la Ville, & qui doit se faire par paiemens
-annuels, correspondra aussi à cinq mille onces.
-
-Mais si les Propriétaires de terres stipulent avec leurs Fermiers les
-paiemens par semestre au lieu de paiemens annuels, & si les Débiteurs
-des deux dernieres rentes font aussi leurs paiemens tous les six mois,
-ce changement dans les paiemens changera le train de la circulation: &
-au lieu qu'il falloit auparavant dix mille onces pour faire les paiemens
-une fois l'an, il ne faudra maintenant que cinq mille onces, parceque
-cinq mille onces païées en deux fois auront le même effet que dix mille
-onces païées en une seule fois.
-
-De plus si les Propriétaires stipulent avec leurs Fermiers les paiemens
-par quartier, ou s'ils se contentent de recevoir de leurs Fermiers les
-Rentes à mesure que les quatre Saisons de l'année les mettent en état de
-vendre leurs denrées, & si tous les autres paiemens se font par
-quartiers, il ne faudra que deux mille cinq cens onces pour la même
-circulation qui auroit été conduite par dix mille onces en paiemens
-annuels. Par conséquent, supposant que tous les paiemens se fassent par
-quartiers dans le petit état en question, la proportion de la valeur de
-l'argent nécessaire pour la circulation est au produit annuel des
-terres, c'est-à-dire, aux trois rentes, comme 2500 liv. est à 15000 liv.
-ou comme 1 à 6, de telle sorte que l'argent correspondroit à la sixieme
-partie du produit annuel des terres.
-
-Mais attendu que chaque branche de la circulation dans les Villes est
-conduite par des Entrepreneurs, que la consommation de la nourriture se
-fait par des paiemens journaliers, ou par semaines ou par mois, & que
-celle du vêtement, quoique faite dans les Familles tous les ans, tous
-les six mois, ne laisse pas de se faire dans des tems différens par les
-uns & par les autres; que la circulation pour la boisson se fait
-journellement pour le plus grand nombre; que celle de la petite biere,
-des charbons & de mille autres branches de consommation est fort
-prompte; il sembleroit que la proportion que nous avons établie dans les
-paiemens par quartiers seroit trop forte, & qu'on pourroit conduire la
-circulation d'un produit de terre de quinze mille onces d'argent avec
-beaucoup moins que deux mille cinq cens onces d'argent comptant.
-
-Cependant puisque les Fermiers sont dans la nécessité de faire de gros
-paiemens aux Propriétaires au moins tous les quartiers, & que les droits
-que le Prince ou l'Etat perçoivent sur la consommation sont accumulés
-par les Receveurs pour faire de gros paiemens aux Receveurs généraux; il
-faut bien une quantité suffisante d'argent comptant dans la circulation
-pour que ces gros paiemens puissent se faire avec facilité, sans
-empêcher la circulation du courant pour ce qui regarde la nourriture &
-le vêtement des habitans.
-
-On sentira bien par ce que je viens de dire, que la proportion de la
-quantité d'argent comptant nécessaire pour la circulation d'un Etat
-n'est pas une chose incompréhensible, & que cette quantité peut être
-plus grande ou plus petite dans les Etats, suivant le train qu'on y suit
-& la vîtesse des paiemens. Mais il est bien difficile de rien statuer de
-précis sur cette quantité en général, qui peut être différente à
-proportion dans différens Païs, & ce n'est que par forme de conjecture
-que je dis en général, que «l'argent comptant, nécessaire pour conduire
-la circulation & le troc dans un Etat, est à-peu-près égal en valeur au
-tiers des rentes annuelles des Propriétaires de terres.»
-
-Que l'argent soit rare, ou abondant, dans un Etat, cette proportion ne
-variera pas beaucoup, parceque dans les Etats où l'argent est abondant
-on afferme les terres plus haut, & plus bas dans ceux où l'argent est
-plus rare: c'est une regle qui se trouvera toujours véritable dans tous
-les tems. Mais il arrive ordinairement, dans les Etats où l'argent est
-plus rare, qu'il y a plus de troc par évaluation, que dans ceux où
-l'argent est plus abondant, & par conséquent la circulation est censée
-plus prompte & moins retardée que dans les Etats où l'argent est moins
-rare. Ainsi pour juger de la quantité de l'argent qui circule, il faut
-toujours considerer la vîtesse de sa circulation.
-
-Dans la supposition que l'argent qui circule est égal au tiers de toutes
-les rentes des propriétaires des terres, & que ces rentes sont égales au
-tiers du produit annuel des mêmes terres, il s'ensuit que «l'argent qui
-circule dans un Etat est égal en valeur à la neuvieme partie de tout le
-produit annuel des terres.»
-
-Le Chevalier Guillaume Petty, dans un Manuscrit de l'année 1685, suppose
-souvent l'argent qui circule, égal en valeur au dixieme du produit des
-terres, sans dire pourquoi. Je crois que c'est un jugement qu'il forma
-sur l'expérience & sur la pratique qu'il avoit, tant de l'argent qui
-circuloit alors en Irlande, dont il avoit arpenté la plus grande partie
-des terres, que des denrées dont il faisoit une estimation à vue d'oeil.
-Je ne me suis pas beaucoup éloigné de son idée; mais j'ai mieux aimé
-comparer la quantité d'argent qui circule, aux rentes des propriétaires,
-qui se paient ordinairement en argent, & dont on peut aisément savoir la
-valeur par une taxe égale sur les terres, que de comparer la quantité de
-l'argent aux denrées ou au produit des terres, dont le prix varie
-journellement aux Marchés, & dont même une grande partie se consomme
-sans passer par ces Marchés. Je donnerai, dans le Chapitre suivant,
-plusieurs raisons confirmées par des exemples, pour fortifier ma
-supposition. Cependant je la crois utile quand même elle ne se
-trouveroit pas physiquement vraie dans aucun Etat. Elle suffit si elle
-approche de la vérité, & si elle empêche les Conducteurs des Etats de se
-former des idées extravagantes de la quantité d'argent qui y circule:
-car il n'est point de connoissance où l'on soit si sujet à s'abuser, que
-dans celle des calculs, lorsqu'on les laisse à la conduite de
-l'imagination; au lieu qu'il n'y a point de connoissance plus
-démonstrative, lorsqu'on les conduit par un détail de faits.
-
-Il y a des Villes & des Etats qui n'ont aucune terre qui leur
-appartienne, & qui subsistent, en échangeant leur travail ou Manufacture
-contre le produit des terres d'autrui: telles sont Hambourg, Dantzick,
-plusieurs autres Villes impériales, & même une partie de la Hollande.
-Dans ces Etats il paroît plus difficile de former un jugement de la
-circulation. Mais si on pouvoit faire un jugement des terres Etrangeres
-qui fournissent leur subsistance, le calcul ne différeroit pas
-probablement de celui que je fais pour les autres Etats qui subsistent
-principalement de leurs propres fonds, & qui sont l'objet de cet Essai.
-
-A l'égard de l'argent comptant nécessaire pour conduire un commerce avec
-l'Etranger, il semble qu'il n'en faut pas d'autre que celui qui circule
-dans l'Etat, lorsque la balance du commerce avec l'Etranger est égale,
-c'est-à-dire, lorsque les denrées & les marchandises qu'on y envoie sont
-égales en valeur à celles qu'on en reçoit.
-
-Si la France envoie des draps en Hollande, & si elle en reçoit des
-épiceries, pour la même valeur, le propriétaire qui consomme ces
-épiceries en paie la valeur à l'Epicier, & l'Epicier paie cette même
-valeur au Manufacturier de draps, à qui la même valeur est due en
-Hollande pour le drap qu'il y a envoïé. Cela se fait par Lettres de
-change dont j'expliquerai la nature dans la suite. Ces deux paiemens en
-argent se font en France hors la rente du propriétaire, & il ne sort pas
-pour cela aucun argent de France. Tous les autres ordres qui consomment
-les Epiceries d'Hollande les paient de même à l'Epicier; savoir, ceux
-qui subsistent de la premiere rente, c'est-à-dire, de celle du
-propriétaire, les paient de l'argent de la premiere rente, & ceux qui
-subsistent par les deux dernieres rentes, soit à la Campagne, soit à la
-Ville, paient l'Epicier directement ou indirectement de l'argent qui
-conduit la circulation des deux dernieres rentes. L'Epicier paie encore
-cet argent au Manufacturier pour ses Lettres de change sur Hollande; &
-il ne faut pas d'augmentation d'argent dans un Etat pour la circulation,
-par rapport au commerce avec l'Etranger, lorsque la balance de ce
-commerce est égale. Mais si cette balance n'est pas égale, c'est-à-dire,
-si on vend en Hollande plus de marchandise qu'on n'en tire, ou si l'on
-en tire plus qu'on n'y en envoie, il faut de l'argent pour l'excédent, &
-que la Hollande en envoie en France, ou que la France en envoie en
-Hollande: ce qui augmentera, ou diminuera, la quantité d'argent sonnant
-qui circule en France.
-
-Il peut même arriver que lorsque la balance, est égale avec l'Etranger,
-le commerce avec ce même Etranger retarde la circulation de l'argent
-comptant, & par conséquent demande une plus grande quantité d'argent par
-rapport à ce commerce.
-
-Par exemple, si les Dames françoises, qui portent des étoffes de France,
-veulent porter des velours de Hollande, qui sont compensés par les draps
-qu'on y envoie, elles paieront ces velours aux Marchands qui les ont
-tirés de Hollande, & ces Marchands les paieront aux Manufacturiers. Cela
-fait que l'argent passe par plus de mains, que si ces Dames portoient
-leur argent aux Manufacturiers, & se contentoient d'étoffes de France.
-Lorsque le même argent passe par les mains de plusieurs Entrepreneurs,
-la vîtesse de la circulation en est ralentie. Mais il est difficile de
-faire une estimation juste de ces sortes de retardemens, qui dépendent
-de plusieurs circonstances: car dans l'exemple présent, si les Dames ont
-païé aujourd'hui le velours au Marchand, & si demain le Marchand le paie
-au Manufacturier pour sa Lettre de change sur Hollande; si le
-Manufacturier le paie le lendemain au Marchand de laine, & celui-ci le
-jour d'après au Fermier, il se peut faire que le Fermier le gardera en
-caisse plus de deux mois pour achever le paiement du quartier de rente
-qu'il doit faire au propriétaire; & par conséquent cet argent auroit pû
-circuler deux mois entre les mains de cent Entrepreneurs, sans retarder
-dans le fond la circulation nécessaire de l'Etat.
-
-Après tout, on doit considerer la rente principale du propriétaire,
-comme la branche la plus nécessaire & la plus considerable de l'argent
-par rapport à la circulation. Si le propriétaire demeure dans la Ville,
-& que le Fermier vende dans la même Ville toutes ses denrées, & y achete
-toutes les marchandises nécessaires pour la consommation de la Campagne,
-l'argent comptant peut toujours rester dans la Ville. Le Fermier y
-vendra les denrées qui excéderont la moitié du produit de sa ferme; il
-paiera dans la même Ville l'argent du tiers de ce produit à son
-propriétaire, & il paiera le surplus aux Marchands ou Entrepreneurs,
-pour les marchandises qui doivent être consommées à la Campagne.
-Cependant dans ce cas même, comme le Fermier vend ses denrées par gros
-articles, & que ces grosses sommes doivent être ensuite distribuées dans
-le détail, & être de nouveau ramassées pour servir aux gros paiemens des
-Fermiers, la circulation rend toujours le même effet (à la vîtesse près)
-que si le Fermier emportoit l'argent de ses denrées à la Campagne, pour
-le renvoïer ensuite à la Ville.
-
-La circulation consiste toujours en ce que les grosses sommes que le
-Fermier tire de la vente de ses denrées sont distribuées dans le détail,
-& ensuite ramassées pour faire de gros paiemens. Soit que cet argent
-sorte en partie de la Ville ou qu'il y reste en entier, on peut le
-considerer comme faisant la circulation de la Ville & de la Campagne.
-Toute la circulation se fait entre les habitans de l'Etat, & tous ces
-habitans sont nourris & entretenus de toute façon du produit des terres
-& du crû de la campagne.
-
-Il est vrai que la laine, par exemple, qu'on tire de la Campagne,
-lorsqu'on en fait du drap dans la Ville, vaut quatre fois plus qu'elle
-ne valoit. Mais cette augmentation de valeur, qui est le prix du travail
-des Ouvriers, & des Manufacturiers de la Ville, se change encore contre
-les denrées de la Campagne qui servent à entretenir ces Ouvriers.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-_Autre réflexion sur la vîtesse ou la lenteur de la circulation de
-l'argent, dans le troc._
-
-
-Supposons que le Fermier paie 1300 onces d'argent par quartier au
-propriétaire, que celui-ci en distribue en détail toutes les semaines
-100 onces au Boulanger, au Boucher, &c., & que ces Entrepreneurs fassent
-retourner ces 100 onces toutes les semaines au Fermier, de maniere que
-le Fermier ramasse par semaine autant d'argent que le propriétaire en
-dépense. Dans cette supposition il n'y aura que 100 onces d'argent en
-circulation perpétuelle, & les autres 1200 onces demeureront en caisse,
-partie entre les mains du propriétaire, & partie entre les mains du
-Fermier.
-
-Mais il arrive rarement que les propriétaires répandent leurs rentes
-dans une proportion constante & reglée. A Londres, sitôt qu'un
-propriétaire reçoit sa rente, il en met la plus grande partie entre les
-mains d'un Orfévre, ou d'un Banquier, qui la prêtent à intérêt, par
-conséquent cette partie circule; ou bien ce propriétaire en emploie une
-bonne partie dans l'achat de plusieurs choses nécessaires au ménage; &
-avant qu'il puisse recevoir un second quartier, il empruntera peut-être
-de l'argent. Ainsi l'argent de ce premier quartier circulera en mille
-manieres avant qu'il puisse être ramassé & remis entre les mains du
-Fermier, pour servir à faire le paiement du second quartier.
-
-Lorsque le tems du paiement de ce second quartier sera venu, le Fermier
-vendra ses denrées par gros articles; & ceux qui achetent les boeufs,
-les blés, les foins, &c., en auront auparavant ramassé le prix, dans le
-détail: ainsi l'argent du premier quartier aura circulé dans les canaux
-du détail pendant près de trois mois, avant que d'être ramassé par les
-Entrepreneurs du détail, & ceux-ci le donneront au Fermier, qui en fera
-le paiement du second quartier. Il sembleroit par-là qu'une moindre
-quantité d'argent comptant, que celle que nous avons supposée, pourroit
-suffire à la circulation d'un Etat.
-
-Tous les trocs qui se font par évaluation ne demandent guere d'argent
-comptant. Si un Brasseur fournit à un Drapier la bierre qu'il consomme
-dans sa Famille; & si le Drapier fournit réciproquement au Brasseur les
-draps dont il a besoin, le tout au prix courant du Marché reglé le jour
-de la livraison, il ne faut d'autre argent comptant, entre ces deux
-Commerçans, que la somme qui paiera la différence de ce que l'un a
-fourni de plus.
-
-Si un Marchand, dans un Bourg, envoie à un correspondant dans la Ville
-des denrées de la Campagne pour vendre, & si celui-ci renvoie au premier
-les marchandises de la Ville dont on fait la consommation à la Campagne,
-la correspondance durant toute l'année entre ces deux Entrepreneurs, &
-la confiance mutuelle leur faisant porter en compte leurs denrées &
-leurs marchandises au prix des Marchés respectifs, il ne faudra d'autre
-argent réel pour conduire ce commerce, que la balance que l'un devra à
-l'autre à la fin de l'année; encore pourra-t-on porter cette balance à
-compte nouveau pour l'année suivante, sans débourser aucun argent
-effectif. Tous les Entrepreneurs d'une Ville, qui ont continuellement
-affaire les uns aux autres peuvent pratiquer cette méthode; & ces trocs
-par évaluations semblent épargner beaucoup d'argent comptant dans la
-circulation, ou du moins en accélerer le mouvement, en le rendant
-inutile dans plusieurs mains où il devroit nécessairement passer sans
-cette confiance & cette maniere de troquer par évaluation. Aussi ce
-n'est pas sans raison, qu'on dit communément, la confiance dans le
-commerce rend l'argent moins rare.
-
-Les Orfévres & les Banquiers publics, dont les billets passent
-couramment en paiement, comme l'argent comptant, contribuent aussi à la
-vîtesse de la circulation, qui seroit retardée s'il falloit de l'argent
-effectif dans tous les paiemens où l'on se contente de ces billets; &
-bien que ces Orfévres & Banquiers gardent toujours en caisse une bonne
-partie de l'argent effectif qu'ils ont reçu en faisant leurs billets,
-ils ne laissent pas de répandre aussi dans la circulation une quantité
-considerable de cet argent effectif, comme je l'expliquerai ci-après, en
-traitant des Banques publiques.
-
-Toutes ces réflexions semblent prouver qu'on pourroit conduire la
-circulation d'un Etat, avec bien moins d'argent effectif, que celui que
-j'ai supposé nécessaire pour cela; mais les inductions suivantes
-paroissent les contrebalancer, & contribuer au retardement de cette même
-circulation.
-
-Je remarquerai d'abord que toutes les denrées sont produites à la
-Campagne par un travail qui peut se conduire, absolument parlant, avec
-peu ou point d'argent effectif, comme je l'ai déja souvent insinué: mais
-toutes les marchandises se font dans les Villes ou dans les Bourgs par
-un travail d'Ouvriers qu'il faut païer en argent effectif. Si une Maison
-a couté cent mille onces d'argent à bâtir, toute cette somme, ou au
-moins la plus grande partie, doit avoir été païée toutes les semaines
-dans le menu troc au Faiseur de briques, aux Maçons, aux Menuisiers, &c.
-directement ou indirectement. La dépense des petites Familles, qui dans
-une Ville sont toujours le plus grand nombre, ne se fait nécessairement
-qu'avec de l'argent effectif; & dans ce bas troc le crédit,
-l'évaluation, & les billets ne peuvent avoir lieu. Les Marchands ou
-Entrepreneurs de détail demandent de l'argent comptant pour prix des
-choses qu'ils fournissent; ou s'ils se fient à quelque Famille pour
-quelques jours ou quelques mois, ils ont besoin d'un bon paiement en
-argent. Un Sellier qui vend un carosse quatre cens onces d'argent en
-billets, sera dans la nécessité de convertir ces billets en argent
-effectif, pour païer tous les matériaux & tous les Ouvriers qui ont
-travaillé à son carosse s'il en a eu le travail à crédit, ou, s'il en a
-fait les avances, pour en faire un nouveau. La vente du carosse lui
-laissera le profit de son entreprise, & il dépensera ce profit à
-l'entretien de sa famille. Il ne pourroit se contenter de billets, qu'en
-cas qu'il pût mettre quelques choses de côté ou à intérêts.
-
-La consommation des habitans d'un Etat n'est, dans un sens, uniquement
-que pour leur nourriture. Le logement, le vêtement, les meubles, &c.
-correspondent à la nourriture des Ouvriers qui y ont travaillé; & dans
-les Villes tout le boire & le manger ne se paie nécessairement qu'avec
-de l'argent effectif. Dans les familles des propriétaires, en Ville, le
-manger se paie tous les jours ou toutes les semaines; le vin dans leurs
-familles se paie toutes les semaines ou tous les mois; les chapeaux, les
-bas, les souliers, &c. se paient ordinairement avec de l'argent
-effectif, au moins ils correspondent à de l'argent comptant par rapport
-aux Ouvriers qui y ont travaillé. Toutes les sommes qui servent à faire
-de gros paiemens sont divisées, distribuées & répandues nécessairement
-en petits paiemens, pour correspondre à la subsistance des Ouvriers, des
-Valets, &c., & toutes ces petites sommes sont aussi nécessairement
-ramassées & réunies par les bas Entrepreneurs & par les Détailleurs qui
-sont emploïés à la subsistance des habitans, pour faire de gros paiemens
-lorsqu'ils achetent les denrées des Fermiers. Un Cabaretier à bierre
-ramasse par sols & par livres, les sommes qu'il paie au Brasseur, &
-celui-ci s'en sert pour païer tous les grains & les matériaux qu'il tire
-de la Campagne. On ne sauroit rien imaginer de ce qu'on achete à prix
-d'argent dans un Etat, comme meubles, marchandises, &c. dont la valeur
-ne corresponde à la subsistance de ceux qui y ont travaillé.
-
-La circulation dans les Villes est conduite par des Entrepreneurs, &
-correspond toujours, directement ou indirectement, à la subsistance des
-Valets, des Ouvriers, &c. Il n'est pas concevable qu'elle puisse se
-faire dans le bas détail sans argent effectif. Les billets peuvent
-servir de jettons dans les gros paiemens pour quelque intervalle de
-tems; mais lorsqu'il faut distribuer & répandre les grosses sommes dans
-le troc du menu, comme il en faut toujours plutôt ou plûtard dans le
-courant de la circulation d'une Ville, les billets n'y peuvent pas
-servir, & il faut de l'argent effectif.
-
-Tout cela présupposé: tous les ordres d'un Etat, qui ont de l'oeconomie,
-épargnent, & tiennent hors de la circulation, de petites sommes d'argent
-comptant, jusqu'à ce qu'ils en aient suffisamment pour les mettre à
-intérêts ou à profit.
-
-Plusieurs gens avares & craintifs enterrent & reserrent toujours de
-l'argent effectif pendant des intervalles de tems assez considérables.
-
-Plusieurs Propriétaires, Entrepreneurs, & autres, gardent toujours
-quelqu'argent comptant dans leurs poches ou dans leurs caisses, contre
-les cas imprévus, & pour n'être point à sec. Si un Seigneur a remarqué
-que pendant l'espace d'un an, il ne s'est jamais vu moins de vingt louis
-dans sa poche, on peut dire que cette poche a tenu vingt louis hors de
-la circulation pendant l'année. On n'aime pas à dépenser jusqu'au
-dernier sou, on est bien aise de n'être pas dégarni tout-à-fait, & de
-recevoir un nouveau renfort avant que de païer, même une dette, de
-l'argent que l'on a.
-
-Le Bien des Mineurs & des Plaideurs est souvent déposé en argent
-comptant, & retenu hors de la circulation.
-
-Outre les gros paiemens qui passent par les mains des Fermiers dans les
-quatre termes de l'année, il s'en fait plusieurs autres, d'Entrepreneurs
-à Entrepreneurs dans les mêmes termes, aussi bien que dans des tems
-différens, & des Emprunteurs aux Prêteurs d'argent. Toutes ces sommes
-sont ramassées du troc du menu, y sont répandues de nouveau, &
-reviennent tôt ou tard au Fermier; mais elles semblent demander un
-argent effectif plus considérable pour la circulation, que si ces gros
-paiemens se faisoient dans des tems différens de ceux auxquels les
-Fermiers sont païés de leurs denrées.
-
-Au reste il y a une si grande variété dans les différens Ordres des
-habitans de l'Etat, & dans la circulation d'argent effectif qui y
-correspond, qu'il semble impossible de rien statuer de précis ou d'exact
-dans la proportion de l'argent qui suffit pour la circulation; & je n'ai
-produit tant d'exemples & d'inductions que pour faire comprendre que je
-ne me suis pas bien éloigné de la vérité dans ma supposition, «que
-l'argent effectif nécessaire à la circulation de l'Etat correspond
-à-peu-près à la valeur du tiers de toutes les rentes annuelles des
-propriétaires de terres.» Lorsque les Propriétaires ont une rente qui
-fait la moitié du produit, ou plus que le tiers, il faut d'avantage
-d'argent effectif pour la circulation, tout autres choses étant
-d'ailleurs égales. Lorsqu'il y a une grande confiance des Banques, & des
-trocs par évaluation, une moindre quantité d'argent pourroit suffire, de
-même que quand le train de la circulation peut être accéleré en
-quelqu'autre maniere. Mais je ferai voir dans la suite que les Banques
-publiques n'apportent pas tant d'avantages qu'on le croit communément.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-_De l'inégalité de la circulation de l'argent effectif, dans un Etat._
-
-
-La Ville fournit toujours à la Campagne plusieurs marchandises, & les
-propriétaires de terres qui résident dans la Ville, y doivent toujours
-recevoir environ le tiers du produit de leurs terres: ainsi la Campagne
-doit à la Ville plus de la moitié du produit des terres. Cette dette
-passeroit toujours la moitié, si tous les propriétaires résidoient dans
-la Ville; mais comme plusieurs des moins considérables demeurent à la
-Campagne, je suppose que la balance, ou la dette, qui revient
-continuellement de la Campagne à la Ville, est égale à la moitié du
-produit des terres, & que cette balance se paie dans la Ville par la
-moitié des denrées de la Campagne, qu'on y transporte, & dont le prix de
-la vente est emploïé à païer cette dette.
-
-Mais toutes les Campagnes d'un Etat ou d'un Roïaume doivent une balance
-constante à la Capitale, tant pour les rentes des propriétaires les plus
-considérables qui y font leur résidence, que pour les taxes de l'Etat
-même, ou de la Couronne, dont la plus grande partie se consomment dans
-la Capitale. Toutes les Villes provinciales doivent aussi à la Capitale
-une balance constante, soit pour l'Etat, sur les Maisons ou sur la
-consommation, soit pour les marchandises différentes qu'elles tirent de
-la Capitale. Il arrive aussi que plusieurs particuliers & propriétaires,
-qui résident dans les Villes provinciales, vont passer quelques tems
-dans la Capitale, soit pour leur plaisir, ou pour le jugement de leur
-Procès en dernier ressort, soit qu'ils y envoient leurs enfans pour leur
-donner une éducation à la mode. Par conséquent toutes ces dépenses, qui
-se font dans la Capitale, se tirent des Villes provinciales.
-
-On peut donc dire que toutes les Campagnes & toutes les Villes d'un Etat
-doivent constamment & annuellement une balance, ou dette, à la Capitale.
-Or comme tout cela se paie en argent, il est certain que les Provinces
-doivent toujours des sommes considérables à la Capitale; car les denrées
-& marchandises que les Provinces envoient à la Capitale s'y vendent pour
-de l'argent, & de cet argent on paie la dette ou balance en question.
-
-Supposons maintenant que la circulation de l'argent est égale dans les
-Provinces & dans la Capitale, tant par rapport à la quantité de
-l'argent, que par rapport à la vîtesse de sa circulation. La balance
-sera d'abord envoïée à la Capitale en espece, & cela diminuera la
-quantité de l'argent dans les Provinces & l'augmentera dans la Capitale,
-& par conséquent les denrées & marchandises seront plus cheres dans la
-Capitale que dans les Provinces, par rapport à la plus grande abondance
-de l'argent dans la Capitale. La différence des prix dans la Capitale &
-dans les Provinces doit païer les frais & les risques des voitures,
-autrement on continuera de transporter les especes à la Capitale pour le
-paiement de la balance, & cela durera jusqu'à ce que la différence des
-prix dans la Capitale & dans les Provinces vienne à niveau des frais &
-des risques des voitures. Alors les Marchands ou Entrepreneurs des
-Bourgs acheteront à bas prix les denrées des Villages, & les feront
-voiturer à la Capitale pour les y vendre à un plus haut prix; & cette
-différence des prix paiera nécessairement l'entretien des chevaux & les
-Valets, & le profit de l'Entrepreneur, sans quoi il cesseroit ses
-entreprises.
-
-Il résultera de-là que le prix des denrées d'égale bonté sera toujours
-plus haut dans les Campagnes qui sont plus près de la Capitale, que dans
-celles qui en sont loin, à proportion des frais & risques des voitures;
-& que les Campagnes adjaçentes aux Mers & Rivieres qui communiquent avec
-la Capitale, tireront un meilleur prix de leurs denrées, à proportion,
-que celles qui en sont éloignées (tout autres choses restant égales),
-parceque les frais des voitures d'eau sont moins considérables que ceux
-des voitures par terre. D'un autre côté les denrées & les petites
-marchandises qu'on ne peut pas consommer dans la Capitale, soit qu'elles
-n'y soient pas propres, soit qu'on ne les y puisse transporter à cause
-de leur volume, ou parcequ'elles se gâteroient en chemin, seront
-infiniment à meilleur marché dans les Campagnes & les Provinces
-éloignées, que dans la Capitale, par rapport à la quantité d'argent qui
-circule pour cela, qui est considérablement plus petite dans les
-Provinces éloignées.
-
-C'est ainsi que les oeufs frais, que le gibier, le beurre frais, le bois
-à brûler, &c. seront ordinairement beaucoup à meilleur marché dans les
-Provinces de Poitou, qu'à Paris; au lieu que les blés, les boeufs & les
-chevaux ne seront plus chers à Paris, que de la différence des frais &
-des risques de l'envoi & des entrées de la Ville.
-
-Il seroit aisé de faire une infinité d'inductions de même nature, pour
-justifier par l'expérience la nécessité d'une inégalité de la
-circulation d'argent dans les différentes Provinces d'un grand Etat ou
-Roïaume, & démontrer que cette inégalité est toujours relative à la
-balance ou dette qui appartient à la Capitale.
-
-Si nous supposons que la balance due à la Capitale aille au quart du
-produit des terres de toutes les Provinces de l'Etat, la meilleure
-disposition qu'on puisse faire des terres, ce seroit d'emploïer les
-Campagnes voisines de la Capitale dans les especes de denrées qu'on ne
-sauroit tirer des Provinces éloignées sans beaucoup de frais ou de
-déchet. C'est en effet ce qui se pratique toujours. Le prix des Marchés
-de la Capitale servant de regle aux Fermiers pour l'emploi des terres à
-tel ou tel usage, ils emploient les plus proches, lorsqu'elles s'y
-trouvent propres, en potagers, en prairies, &c.
-
-Mais on devroit ériger dans les Provinces éloignées, autant qu'il seroit
-possible, les Manufactures de drap, de linge, de dentelles, &c.; & dans
-le voisinage des Mines de Charbon, ou des Forêts, qui sont inutiles par
-leur éloignement, celles des outils de fer, d'étaim, de cuivre, &c. Par
-ce moïen, on pourroit envoïer les marchandises toutes faites à la
-Capitale avec bien moins de frais de transport, que si l'on envoïoit &
-les matériaux pour les faire travailler dans la Capitale même, & la
-subsistance des ouvriers qui les y travailleroient. On épargneroit une
-infinité de chevaux & valets de voiture, qui seroient mieux emploïés
-pour le bien de l'Etat: les terres serviroient à maintenir sur les lieux
-des ouvriers & des artisans utiles; & on retrancheroit une multitude de
-chevaux qui ne servent qu'à des voitures, sans nécessité. Ainsi les
-terres éloignées en rapporteroient des rentes plus considérables aux
-propriétaires, & l'inégalité de la circulation des Provinces & de la
-Capitale seroit mieux proportionnée & moins considérable.
-
-Cependant, pour ériger ainsi des Manufactures, il faut non-seulement
-beaucoup d'encouragement & de fond, mais encore le moïen de s'assurer
-d'une consommation réguliere & constante, soit dans la Capitale même,
-soit dans quelques Païs étrangers, dont les retours puissent servir à la
-Capitale, pour faire les paiemens des marchandises qu'elle tire de ces
-Païs étrangers, ou pour les retours d'argent en nature.
-
-Lorsqu'on érige ces Manufactures, on n'arrive pas d'abord à la
-perfection. Si quelque autre Province en a, qui soient plus belles, à
-meilleur marché, ou dont le voisinage de la Capitale, ou la commodité
-d'une Mer ou d'une Riviere qui y communiquent, en facilite
-considérablement le transport, les Manufactures en question n'auront pas
-de réussite. Il faut examiner toutes ces circonstances dans l'érection
-des Manufactures. Je ne me suis pas proposé d'en traiter dans cet Essai,
-mais seulement d'insinuer qu'on devroit, autant qu'il se peut, ériger
-des Manufactures dans les Provinces éloignées de la Capitale, pour les
-rendre plus considérables & pour y produire une circulation d'argent
-moins inégale à proportion de celle de la Capitale.
-
-Car lorsqu'une Province éloignée n'a point de Manufacture, & ne produit
-que des denrées ordinaires sans avoir communication par eau avec la
-Capitale ou avec la Mer, il est étonnant combien l'argent y est rare, à
-proportion de celui qui circule dans la Capitale, & combien peu de
-revenus les plus belles terres produisent au Prince, & aux Propriétaires
-qui résident dans la Capitale.
-
-Les vins de Province & de Languedoc, envoïés au tour du Détroit de
-Gibraltar dans le Nord, par une navigation longue & pénible, & après
-avoir passé par les mains de plusieurs Entrepreneurs, rendent bien peu
-aux Propriétaires de Paris.
-
-Cependant il faut nécessairement que ces Provinces éloignées envoient
-leurs denrées, malgré tous les désavantages des voitures & de
-l'éloignement, ou à la Capitale, ou ailleurs, soit dans l'Etat, soit
-dans les Païs étrangers, afin que les retours fassent le paiement de la
-balance due à la Capitale. Au lieu que ces denrées seroient en grande
-partie consommées sur les lieux, si on avoit des ouvrages ou
-Manufactures pour païer cette balance, & en ce cas le nombre des
-habitans seroit bien plus considérable.
-
-Lorsque la Province ne paie la balance que de ses denrées, qui
-produisent si peu dans la Capitale par rapport aux frais de
-l'éloignement, il est visible que le Propriétaire, qui réside dans la
-Capitale, donne le produit de beaucoup de terre dans sa Province, pour
-recevoir peu dans la Capitale. Cela provient de l'inégalité de l'argent;
-& cette inégalité vient de la balance constante que la Province doit à
-la Capitale.
-
-Présentement, si un Etat ou un Roïaume, qui fournit d'ouvrages de ses
-Manufactures tous les Païs étrangers, fait tellement ce commerce, qu'il
-tire tous les ans une balance constante d'argent de l'Etranger, la
-circulation y deviendra plus considérable que dans les Païs étrangers,
-l'argent y sera plus abondant & par conséquent la terre & le travail y
-deviendront insensiblement à plus haut prix. Cela fera que dans toutes
-les branches du commerce l'Etat en question échangera une plus petite
-quantité de terre & de travail avec l'Etranger, pour une plus grande,
-tant que ces circonstances dureront.
-
-Que si quelque Etranger réside dans l'Etat en question, il sera
-à-peu-près dans la même situation & la même circonstance où est à Paris
-le Propriétaire qui a ses terres dans les Provinces éloignées.
-
-La France, depuis l'érection en 1646 des Manufactures de draps, & des
-autres ouvrages qu'on y a faits ensuite, paroissoit faire le commerce
-dont je viens de parler, au moins en partie. Depuis la décadence de la
-France, l'Angleterre s'en est mise en possession; & tous les Etats ne
-paroissent fleurissans que par la part plus ou moins qu'ils y ont.
-L'inégalité de la circulation d'argent dans les différens Etats en
-constitue l'inégalité de puissance comparativement, toutes choses étant
-égales; & cette inégalité de circulation est toujours respective à la
-balance du commerce qui revient de l'Etranger.
-
-Il est aisé de juger par ce qui a été dit dans ce Chapitre, que
-l'estimation par les Taxes de la Dixme roïale, comme M. de Vauban l'a
-faite, ne sauroit être avantageuse ni pratiquable. Si on faisoit la taxe
-sur les terres en argent, à proportion des rentes des Propriétaires,
-cela seroit plus juste. Mais je ne dois pas m'écarter de mon sujet, pour
-faire voir les inconveniens & l'impossibilité du plan de M. de Vauban.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-_De l'augmentation & de la diminution de la quantité d'argent effectif
-dans un Etat._
-
-
-Si l'on découvre des Mines d'or ou d'argent dans un Etat, & si l'on en
-tire des quantités considérables de matieres, le Propriétaire de ces
-Mines, les Entrepreneurs, & tous ceux qui y travaillent, ne manqueront
-pas d'augmenter leurs dépenses à proportion des richesses & des profits
-qu'ils feront: ils prêteront aussi à intérêt les sommes d'argent qu'ils
-ont au-delà de ce qu'il faut pour leur dépense.
-
-Tout cet argent, tant prêté que dépensé, entrera dans la circulation, &
-ne manquera pas de rehausser le prix des denrées & des marchandises dans
-tous les canaux de circulation où il entrera. L'augmentation de l'argent
-entraînera une augmentation de dépense, & cette augmentation de dépense
-entraînera une augmentation des prix du Marché dans les plus hautes
-années du troc, & par degré dans les plus basses.
-
-Tout le monde est d'accord que l'abondance de l'argent ou son
-augmentation dans le troc, enchérit le prix de toutes choses. La
-quantité d'argent qu'on a apportée de l'Amérique en Europe depuis deux
-siecles, justifie par experience cette vérité.
-
-M. Locke pose comme une Maxime fondamentale que la quantité des denrées
-& des marchandises, proportionnée à la quantité de l'argent, sert de
-regle au prix du Marché. J'ai tâché d'éclaircir son idée dans les
-Chapitres précédens: il a bien senti que l'abondance de l'argent
-enchérit toute chose, mais il n'a pas recherché comment cela se fait. La
-grande difficulté de cette recherche consiste à savoir par quelle voie &
-dans quelle proportion l'augmentation de l'argent hausse le prix des
-choses.
-
-J'ai déja remarqué qu'une accélération, ou une plus grande vîtesse, dans
-la circulation de l'argent du troc, vaut autant qu'une augmentation
-d'argent effectif, jusqu'à un certain degré. J'ai aussi remarqué que
-l'augmentation ou la diminution des prix d'un Marché éloigné, soit dans
-l'Etat, soit chez l'Etranger, influe sur les prix actuels du Marché.
-D'un autre côté l'argent circule dans le détail, par un si grand nombre
-de canaux, qu'il semble impossible de ne pas le perdre de vue, attendu
-qu'aïant été amassé pour faire de grosses sommes, il est distribué dans
-les petits ruisseaux du troc, & qu'ensuite il se retrouve accumulé
-peu-à-peu pour faire de gros paiemens. Pour ces opérations il faut
-constamment échanger les monnoies d'or, d'argent & de cuivre, suivant la
-diligence de ce troc. Il arrive aussi d'ordinaire qu'on ne s'apperçoit
-pas de l'augmentation ou de la diminution de l'argent effectif dans un
-Etat, parcequ'il s'écoule chez l'Etranger, ou qu'il est introduit dans
-l'Etat, par des voies & des proportions si insensibles, qu'il est
-impossible de savoir au juste la quantité qui entre dans l'Etat, ni
-celle qui en sort.
-
-Cependant toutes ces opérations se passent sous nos yeux, & tout le
-monde y a part directement. Ainsi je crois pouvoir hasarder quelques
-réflexions sur cette matiere, encore que je ne puisse pas en rendre
-compte, d'une maniere exacte & précise.
-
-J'estime en général qu'une augmentation d'argent effectif cause dans un
-Etat une augmentation proportionnée de consommation, qui produit par
-degrés l'augmentation des prix.
-
-Si l'augmentation de l'argent effectif vient des Mines d'or ou d'argent
-qui se trouvent dans un Etat, le Propriétaire de ces Mines, les
-Entrepreneurs, les Fondeurs, les Affineurs, & généralement tous ceux qui
-y travaillent, ne manqueront pas d'augmenter leurs dépenses à proportion
-de leurs gains. Ils consommeront dans leurs ménages plus de viande &
-plus de vin ou de bierre, qu'ils ne faisoient, ils s'accoutumeront à
-porter de meilleurs habits, de plus beau linge, à avoir des Maisons plus
-ornées, & d'autres commodités plus recherchées. Par conséquent ils
-donneront de l'emploi à plusieurs Artisans qui n'avoient pas auparavant
-tant d'ouvrages, & qui par la même raison augmenteront aussi leur
-dépense; toute cette augmentation de dépense en viande, en vin, en
-laine, &c. diminue nécessairement la part des autres habitans de l'Etat
-qui ne participent pas d'abord aux richesses des Mines en question. Les
-altercations du Marché, ou la demande pour la viande, le vin, la laine,
-&c. étant plus forte qu'à l'ordinaire, ne manquera pas d'en hausser le
-prix. Ces hauts prix détermineront les Fermiers à emploïer d'avantage de
-terre pour les produire en une autre année: ces mêmes Fermiers
-profiteront de cette augmentation de prix, & augmenteront la dépense de
-leur Famille, comme les autres. Ceux donc, qui souffriront de cette
-cherté, & de l'augmentation de consommation, seront d'abord les
-Propriétaires des terres, pendant le terme de leurs Baux, puis leurs
-domestiques, & tous les ouvriers ou gens à gages fixes qui en
-entretiennent leur famille. Il faut que tous ceux-là diminuent leur
-dépense à proportion de la nouvelle consommation; ce qui en obligera un
-grand nombre à sortir de l'État pour chercher fortune ailleurs. Les
-Propriétaires en congédieront plusieurs, & il arrivera que les autres
-demanderont une augmentation de gages pour pouvoir subsister à leur
-ordinaire. Voilà à-peu-près comment une augmentation considérable
-d'argent par des Mines augmente la consommation; & en diminuant le
-nombre des habitans, entraîne une plus grande dépense parmi ceux qui
-restent.
-
-Si l'on continue de tirer l'argent des Mines, les prix de toutes choses
-par cette abondance d'argent augmenteront à tel point, que non-seulement
-les Propriétaires des terres, à l'expiration de leurs Baux, augmenteront
-considérablement leurs Rentes, & se remettront dans leur ancien train de
-vivre, en augmentant à proportion les gages de ceux qui les servent;
-mais que les Artisans & les Ouvriers tiendront si haut leurs ouvrages
-qu'il y aura un profit considérable à les tirer de l'Etranger, qui les
-fait à bien meilleur marché. Cela déterminera naturellement plusieurs à
-faire venir dans l'Etat quantité de Manufactures d'ouvrages travaillés
-dans les Païs étrangers, où on les trouvera à grand marché: ce qui
-ruinera insensiblement les Artisans & Manufacturiers de l'Etat qui ne
-sauroient y subsister en travaillant à si bas prix, attendu la cherté.
-
-Lorsque la trop grande abondance de l'argent des Mines aura diminué les
-habitans d'un Etat, accoutumé ceux qui restent à une trop grande
-dépense, porté le produit de la terre & le travail des Ouvriers à des
-prix excessifs, ruiné les Manufactures de l'Etat, par l'usage que font
-de celles des païs étrangers les Propriétaires de terre & ceux qui
-travaillent aux Mines, l'argent du produit des Mines passera
-nécessairement chez l'Etranger pour païer ce qu'on en tire: ce qui
-appauvrira insensiblement cet Etat, & le rendra en quelque façon
-dépendant de l'Étranger auquel on est obligé d'envoïer annuellement
-l'argent, à mesure qu'on le tire des Mines. La grande circulation
-d'argent, qui au commencement étoit générale, cesse; la pauvreté & la
-misere suivent, & le travail des Mines paroît n'être que pour le seul
-avantage de ceux qui y sont emploïés, & pour les Etrangers qui en
-profitent.
-
-Voilà à-peu-près ce qui est arrivé à l'Espagne depuis la découverte des
-Indes. Pour ce qui est des Portugais, depuis la découverte des Mines
-d'or du Bresil, ils se sont presque toujours servis des ouvrages & des
-Manufactures des Étrangers; & il semble qu'ils ne travaillent aux Mines,
-que pour le compte & l'avantage de ces mêmes Etrangers. Tout l'or &
-l'argent que ces deux États tirent des Mines, ne leur en fournit pas
-plus dans la circulation, qu'aux autres. L'Angleterre & la France en ont
-même ordinairement davantage.
-
-Maintenant si l'augmentation d'argent dans l'État provient d'une balance
-de commerce avec les Étrangers, (c'est-à-dire, en envoïant chez eux des
-ouvrages & des Manufactures en plus grande valeur & quantité que ce
-qu'on en tire, & par conséquent en recevant le surplus en argent) cette
-augmentation annuelle d'argent enrichira un grand nombre de Marchands &
-d'Entrepreneurs dans l'État, & donnera de l'emploi à quantité d'Artisans
-& d'Ouvriers qui fournissent les ouvrages qu'on envoie chez l'Étranger
-d'où l'on tire cet argent. Cela augmentera par degrés la consommation de
-ces habitans industrieux, & enchérira les prix de la terre & du travail.
-Mais les Gens industrieux qui sont attentifs à amasser du bien
-n'augmenteront pas d'abord leur dépense; ils attendront jusqu'à ce
-qu'ils aient amassé une bonne somme, dont ils puissent tirer un intérêt
-certain, indépendamment de leur commerce. Lorsqu'un grand nombre
-d'habitans auront acquis des fortunes considérables, de cet argent qui
-entre constamment & annuellement dans l'État, ils ne manqueront pas
-d'augmenter leurs consommations & d'encherir toutes choses. Quoique
-cette cherté les entraîne dans une plus grande dépense qu'ils ne
-s'étoient d'abord proposé de faire, ils ne laisseront pas pour la
-plûpart de continuer tant qu'il leur restera de capital; attendu que
-rien n'est plus aisé ni plus agréable que d'augmenter la dépense des
-familles, mais rien de plus difficile ni de plus désagréable que de la
-retrancher.
-
-Si une balance annuelle & constante a causé dans un État une
-augmentation considérable d'argent, elle ne manquera pas d'augmenter la
-consommation, d'encherir le prix de toutes choses, & même de diminuer le
-nombre des habitans, à moins qu'on ne tire de l'Etranger une addition de
-denrées à proportion de l'augmentation de consommation. D'ailleurs il
-est ordinaire dans les États qui ont acquis une abondance considérable
-d'argent, de tirer beaucoup de choses des païs voisins où l'argent est
-rare, & où tout est par conséquent à grand marché: mais comme il faut
-envoïer de l'argent pour cela, la balance du commerce deviendra plus
-petite. Le bon marché de la terre & du travail dans les païs étrangers
-où l'argent est rare, y fera naturellement ériger des Manufactures & des
-ouvrages pareils à ceux de l'État, mais qui ne seront pas d'abord si
-parfaits ni si estimés.
-
-Dans cette situation, l'État peut subsister dans l'abondance d'argent,
-consommer tout son produit & même beaucoup du produit des païs
-étrangers, & encore par-dessus tout cela, conserver une petite balance
-de commerce contre l'Étranger, ou au moins garder bien des années cette
-balance au pair; c'est-à-dire, tirer, en échange de ses ouvrages & de
-ses Manufactures, autant d'argent de ces païs étrangers, qu'il est
-obligé d'y en envoïer en échange des denrées ou des produits de terre
-qu'il en tire. Si cet État est État maritime, la facilité & le bon
-marché de sa navigation pour le transport de ses ouvrages & de ses
-Manufactures dans les païs étrangers, pourront compenser en quelque
-façon la cherté du travail que la trop grande abondance d'argent y
-cause; de sorte que les ouvrages & les Manufactures de cet État, toutes
-cheres qu'elles y sont, ne laisseront pas de se vendre dans les païs
-étrangers éloignés, à meilleur marché quelquefois que les Manufactures
-d'un autre État où le travail est à plus bas prix.
-
-Les frais de voiture augmentent beaucoup le prix des choses qu'on
-transporte dans les païs éloignés; mais ces frais sont assez modiques
-dans les États maritimes, où il y a une navigation reglée pour tous les
-Ports étrangers, au moïen de quoi on y trouve presque toujours des
-Bâtimens prêts à faire voile, qui se chargent de toutes les marchandises
-qu'on leur confie, pour un fret très raisonnable.
-
-Il n'en est pas de même dans les États où la navigation n'est pas
-florissante; on est obligé d'y construire des navires exprès pour le
-transport des marchandises, ce qui emporte quelquefois tout le profit; &
-on y navigue toujours à grands frais, ce qui décourage entierement le
-commerce.
-
-L'Angleterre consomme aujourd'hui non-seulement la plus grande partie de
-son peu de produit, mais encore beaucoup du produit des autres païs;
-comme soieries, vins, fruits, du linge en quantité, &c., au lieu qu'elle
-n'envoie chez l'Etranger que le produit de ses Mines, ses Ouvrages & ses
-Manufactures pour la plûpart, & quelque cher qu'y soit le travail, par
-l'abondance de l'argent, elle ne laisse pas de vendre ses ouvrages dans
-les païs éloignés, par l'avantage de sa navigation, à des prix aussi
-raisonnables qu'en France, où ces mêmes ouvrages sont bien moins chers.
-
-L'augmentation de la quantité d'argent effectif dans un État peut encore
-être occasionnée, sans balance de commerce, par des subsides païés à cet
-État par des Puissances étrangeres; par les dépenses de plusieurs
-Ambassadeurs, ou de Voïageurs, que des raisons de politique, ou la
-curiosité, ou les divertissemens, peuvent engager à y faire quelque
-séjour; par le transport des biens & des fortunes de quelques Familles
-qui, par des motifs de liberté de religion, ou par d'autres causes,
-quittent leur patrie pour s'établir dans cet État. Dans tous ces cas,
-les sommes qui entrent dans l'État y causent toujours une augmentation
-de dépenses & de consommation, & par conséquent encherissent toutes
-choses dans les canaux du troc où l'argent entre.
-
-Supposons qu'un quart des habitans de l'État consomment journellement de
-la viande, du vin, de la bierre, &c. & se donnent fort fréquemment des
-habits, du linge, &c., avant l'introduction de l'augmentation de
-l'argent; mais qu'après cette introduction, un tiers ou une moitié des
-habitans consomment ces mêmes choses, les prix de ces denrées & de ces
-marchandises ne manqueront pas de hausser, & la cherté de la viande
-déterminera plusieurs des habitans qui faisoient le quart de l'État, à
-en consommer moins qu'à l'ordinaire. Un Homme qui mange trois livres de
-viande par jour ne laissera pas de subsister avec deux livres, mais il
-sent ce retranchement; au lieu que l'autre moitié des habitans qui n'en
-mangeoit presque point, ne s'en sentira pas. Le pain encherira à la
-vérité par degré, à cause de cette augmentation de consommation, comme
-je l'ai souvent insinué, mais il sera moins cher à proportion que la
-viande. L'augmentation du prix de la viande cause une diminution de la
-part d'une petite partie des habitans, ce qui la rend sensible; mais
-l'augmentation du prix du pain diminue la part de tous les habitans, ce
-qui la rend moins sensible. Si cent mille personnes d'extraordinaire
-viennent demeurer dans un État qui contient dix millions d'habitans,
-leur consommation extraordinaire de pain ne montera qu'à une livre en
-cent livres, qu'il faudra retrancher aux anciens habitans; mais
-lorsqu'un homme au lieu de cent livres de pain en consomme quatre-vingt
-dix-neuf livres pour sa subsistance, il sent à peine ce retranchement.
-
-Lorsque la consommation de la viande augmente, les Fermiers augmentent
-leurs prairies pour avoir plus de viande, ce qui diminue la quantité des
-terres labourables, par conséquent la quantité du blé. Mais ce qui fait
-ordinairement que la viande encherit plus à proportion que le pain,
-c'est qu'on permet ordinairement dans l'État l'entrée du blé des païs
-étrangers librement, au lieu qu'on défend, absolument l'entrée des
-boeufs comme en Angleterre, ou qu'on en fait païer des droits d'entrée
-considérables, comme on fait dans d'autres États. C'est la raison
-pourquoi les rentes des prairies & des pâturages en Angleterre haussent,
-dans l'abondance d'argent au triple plus que les rentes des terres
-labourables.
-
-Il n'est pas douteux que les Ambassadeurs, les Voïageurs, & les Familles
-qui viennent s'établir dans l'État n'y augmentent la consommation, & que
-le prix des choses n'y enchérisse dans tous les canaux du troc où
-l'argent est introduit.
-
-Pour ce qui est des subsides que l'État a reçus des Puissances
-étrangeres, ou on les resserre pour les besoins de l'État, ou on les
-répand dans la circulation. Si on les suppose resserrés, ils ne seront
-pas de mon sujet, car je ne considere que l'argent qui circule. L'argent
-resserré, la vaisselle, l'argent des Eglises, &c. sont des richesses
-dont l'État trouve à se servir dans les grandes extrêmités, mais elles
-ne sont d'aucune utilité actuelle. Si l'État répand les subsides en
-question dans la circulation, ce ne peut être que par la dépense, & cela
-augmentera très sûrement la consommation & enchérira le prix des choses.
-Quiconque recevra cet argent, le mettra en mouvement dans l'affaire
-principale de la vie, qui est la nourriture, ou de soi-même ou de
-quelqu'autre, puisque toutes choses y correspondent directement ou
-indirectement.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-_Continuation du même sujet de l'augmentation & de la diminution de la
-quantité d'argent effectif dans un Etat._
-
-
-Comme l'or, l'argent & le cuivre ont une valeur intrinseque,
-proportionnée à la terre & au travail qui entrent dans leurs
-productions, sur les lieux où l'on les tire des Mines, & encore aux
-frais de leur importation ou introduction dans les États qui n'ont pas
-de Mines, la quantité de l'argent, comme celle de toutes les autres
-marchandises, détermine sa valeur dans les altercations des Marchés
-contre tout autres choses.
-
-Si l'Angleterre commence pour la premiere fois à se servir d'or,
-d'argent & de cuivre dans les trocs absolus, l'argent sera
-estimé, suivant la quantité qu'il y en a dans la circulation,
-proportionnellement à sa valeur contre toutes les autres marchandises &
-denrées, & on parviendra à cette estimation grossierement par les
-altercations des Marchés. Sur le pié de ces estimations, les
-Propriétaires de terres & les Entrepreneurs fixeront les gages des
-Domestiques & des Ouvriers qu'ils emploient, à tant par jour ou par
-année, de telle façon qu'ils puissent eux & leur famille s'entretenir
-des gages qu'on leur donne.
-
-Supposons maintenant que par la résidence des Ambassadeurs & Voïageurs
-étrangers en Angleterre, on y ait introduit autant d'argent dans la
-circulation qu'il y en avoit au commencement; cet argent passera d'abord
-entre les mains de plusieurs Artisans, Domestiques, Entrepreneurs, &
-autres qui auront eu part au travail des équipages, des divertissemens,
-&c., de ces Étrangers: les Manufacturiers, les Fermiers & les autres
-Entrepreneurs se sentiront de cette augmentation d'argent qui mettra un
-grand nombre de personnes dans l'habitude d'une plus grande dépense que
-par le passé, ce qui conséquemment encherira les prix des Marchés. Les
-Enfans même de ces Entrepreneurs & de ces Artisans entreront dans une
-nouvelle dépense: leurs Peres leur donneront dans cette abondance
-quelque argent pour leur menus plaisirs, dont ils acheteront des
-échaudés, des petits patés, &c. & cette nouvelle quantité d'argent se
-distribuera de façon que plusieurs personnes qui subsistoient sans
-manier aucun argent, ne laisseront pas d'en avoir dans le cas présent.
-Beaucoup de trocs qui se faisoient auparavant par évaluation, se feront
-maintenant l'argent à la main, & par conséquent il y aura plus de
-vîtesse dans la circulation de l'argent, qu'il n'y en avoit au
-commencement en Angleterre.
-
-Je conclus de tout cela que par l'introduction d'une double quantité
-d'argent dans un État, on ne double pas toujours les prix des denrées &
-des marchandises. Une Riviere qui coule & serpente dans son lit, ne
-coulera pas avec le double de rapidité, en doublant la quantité de ses
-eaux.
-
-La proportion de la cherté, que l'augmentation & la quantité d'argent
-introduisent dans l'État, dépendra du tour que cet argent donnera à la
-consommation & à la circulation. Par quelques mains que l'argent qui est
-introduit passe, il augmentera naturellement la consommation; mais cette
-consommation sera plus ou moins grande suivant les cas; elle tombera
-plus ou moins sur certaines especes de denrées ou de marchandises,
-suivant le génie de ceux qui acquerent l'argent. Les prix des Marchés
-enchériront plus pour certaines especes que pour d'autres, quelque
-abondant que soit l'argent. En Angleterre, le prix de la viande pourroit
-encherir du triple, sans que le prix du blé enchérît de plus d'un quart.
-
-Il est toujours permis en Angleterre d'introduire des blés des païs
-étrangers, mais il n'est pas permis d'y introduire des boeufs. Cela fait
-que quelque considérable que puisse devenir l'augmentation de l'argent
-effectif en Angleterre, le prix du blé n'y peut être porté plus haut que
-dans les autres païs où l'argent est rare, que de la valeur des frais &
-des risques qu'il y a à y introduire le blé de ces mêmes païs étrangers.
-
-Il n'en est pas de même du prix des boeufs, qui sera nécessairement
-proportionné à la quantité d'argent qu'on offre pour la viande,
-proportionnellement à la quantité de cette viande & au nombre des boeufs
-qu'on y nourrit.
-
-Un boeuf pesant huit cens livres se vend aujourd'hui en Pologne & en
-Hongrie deux ou trois onces d'argent, au lieu qu'on le vend communément
-au Marché de Londres plus de quarante onces d'argent. Cependant le
-septier de froment ne se vend pas à Londres au double de ce qu'il se
-vend en Pologne & en Hongrie.
-
-L'augmentation de l'argent n'augmente le prix des denrées & des
-marchandises, que de la différence des frais du transport, lorsque ce
-transport est permis. Mais dans beaucoup de cas ce transport couteroit
-plus que la valeur de la chose, ce qui fait que les bois sont inutiles
-dans beaucoup d'endroits. Ce même transport est cause que le lait, le
-beurre frais, la salade, le gibier, &c. sont pour rien dans les
-Provinces éloignées de la Capitale.
-
-Je conclus qu'une augmentation d'argent effectif dans un État y
-introduit toujours une augmentation de consommation & l'habitude d'une
-plus grande dépense. Mais la cherté que cet argent cause, ne se répand
-pas également sur toutes les especes de denrées & de marchandises,
-proportionnément à la quantité de cet argent; à moins que celui qui est
-introduit ne soit continué dans les mêmes canaux de circulation que
-l'argent primitif; c'est-à-dire, à moins que ceux qui offroient aux
-Marchés une once d'argent, ne soient les mêmes & les seuls qui y offrent
-maintenant deux onces, depuis que l'argent est augmenté du double de
-poids dans la circulation, ce qui n'arrive guere. Je conçois que
-lorsqu'on introduit dans un État une bonne quantité d'argent de surplus,
-le nouvel argent donne un tour nouveau à la consommation, & même une
-vîtesse à la circulation; mais il n'est pas possible d'en marquer le
-degré véritable.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-_Autre Reflexion sur l'augmentation & sur la diminution de la quantité
-d'argent effectif dans un Etat._
-
-
-Nous avons vû qu'on pouvoit augmenter la quantité d'argent effectif dans
-un État, par le travail des Mines qui s'y trouvent, par les subsides des
-Puissances étrangeres, par le transport des Familles étrangeres, par la
-résidence d'Ambassadeurs & de Voïageurs, mais principalement par une
-balance constante & annuelle de commerce, en fournissant des ouvrages à
-l'Etranger, pour en tirer au moins une partie du prix en especes d'or &
-d'argent. C'est par cette derniere voie qu'un Etat s'agrandit le plus
-solidement, surtout lorsque le commerce est accompagné & soutenu par une
-grande navigation, & par un produit considérable dans l'intérieur de
-l'Etat, qui puisse fournir les materiaux nécessaires pour les ouvrages &
-les Manufactures qu'on envoie au-dehors.
-
-Cependant, comme la continuation de ce commerce introduit par degré une
-grande abondance d'argent, & augmente peu-à-peu la consommation, & comme
-pour y suppléer, il faut tirer beaucoup de denrées de l'Etranger, il
-sort une partie de la balance annuelle pour les acheter. D'un autre
-côté, l'habitude de la dépense enchérissant le travail des Ouvriers, les
-prix des ouvrages des Manufactures haussent toujours; & il ne manque pas
-d'arriver que quelques-uns des païs étrangers tâchent d'eriger chez eux
-les mêmes especes d'ouvrages & de Manufactures, au moïen de quoi ils
-cessent d'acheter ceux de l'Etat en question: & quoique ces nouveaux
-établissemens d'ouvrages & de Manufactures ne soient pas d'abord
-parfaits, ils retardent cependant & empêchent même l'exportation de ceux
-de l'Etat voisin dans leur propre païs, où l'on se fournit à meilleur
-marché.
-
-C'est ainsi que l'Etat commence à perdre quelques branches de son
-commerce lucratif; & plusieurs de ses Ouvriers & Artisans qui voient le
-travail rallenti, sortent de l'Etat pour trouver plus d'emploi dans les
-païs de la nouvelle Manufacture. Malgré cette diminution de la balance
-du commerce de l'Etat, on ne laisse pas d'y continuer dans les usages où
-l'on étoit de tirer plusieurs denrées de l'Etranger. Les ouvrages & les
-Manufactures de l'Etat aïant une grande réputation, & la facilité de la
-navigation donnant les moïens de les envoïer à peu de frais dans les
-païs éloignés, l'Etat l'emportera pendant bien des années sur les
-nouvelles Manufactures dont nous avons parlé, & maintiendra encore une
-petite balance de commerce, ou du moins le maintiendra au pair.
-Cependant si quelqu'autre Etat maritime tâche de perfectionner les mêmes
-ouvrages & en même-tems sa navigation, il enlevera par le bon marché de
-ses Manufactures plusieurs branches du commerce à l'Etat en question.
-Par conséquent cet Etat commencera à perdre la balance, & sera obligé
-d'envoïer tous les ans une partie de son argent chez l'Etranger, pour le
-paiement des denrées qu'il en tire.
-
-Bien plus, quand même l'Etat en question pourroit conserver une balance
-de commerce dans sa plus grande abondance d'argent, on peut
-raisonnablement supposer que cette abondance n'arrive pas sans qu'il n'y
-ait beaucoup de Particuliers opulens qui se jettent dans le luxe. Ils
-acheteront des Tableaux, des Pierreries de l'Etranger, ils voudront
-avoir de leurs soieries & plusieurs raretés, mettront l'Etat dans une
-telle habitude de luxe, que malgré les avantages de son commerce
-ordinaire, son argent s'écoulera annuellement chez l'Etranger pour le
-paiement de ce même luxe: cela ne manquera pas d'appauvrir l'Etat par
-degré, & de le faire passer d'une grande puissance dans une grande
-foiblesse.
-
-Lorsqu'un Etat est parvenu au plus haut point de richesse, je suppose
-toujours que la richesse comparative des Etats consiste dans les
-quantités respectives d'argent qu'ils possedent principalement, il ne
-manquera pas de retomber dans la pauvreté par le cours ordinaire des
-choses. La trop grande abondance d'argent, qui fait, tandis qu'elle
-dure, la puissance des Etats, les rejette insensiblement, mais
-naturellement, dans l'indigence. Aussi il sembleroit que lorsqu'un Etat
-s'étend par le commerce, & que l'abondance de l'argent enchérit trop les
-prix de la terre & du travail, le Prince, ou la Législature devroit
-retirer de l'argent, le garder pour des cas imprevus, & tâcher de
-retarder sa circulation par toutes les voies, hors celles de la
-contrainte & de la mauvaise foi, afin de prévenir la trop grande cherté
-de ses ouvrages, & d'empêcher les inconveniens du luxe.
-
-Mais comme il n'est pas facile de s'appercevoir du tems propre pour
-cela, ni de savoir quand l'argent est devenu plus abondant qu'il ne doit
-l'être pour le bien & la conservation des avantages de l'Etat, les
-Princes, & les Chefs des Républiques, qui ne s'embarrassent guere de ces
-sortes de connoissances, ne s'attachent qu'à se servir de la facilité
-qu'ils trouvent, par l'abondance des revenus de l'Etat, à étendre leurs
-puissances, & à insulter d'autres Etats sur les prétextes les plus
-frivols. Et toutes choses bien considerées, ils ne font peut-être pas si
-mal de travailler à perpétuer la gloire de leurs Regnes & de leur
-administration, & de laisser des monumens de leur puissance & de leur
-opulence; car puisque, selon le cours naturel des choses humaines,
-l'Etat doit retomber de lui-même, ils ne font qu'accélerer un peu sa
-chûte. Il semble néanmoins qu'ils devroient tâcher de faire durer leurs
-puissances pendant tout le tems de leur propre administration.
-
-Il ne faut pas un grand nombre d'années pour porter dans un Etat
-l'abondance au plus haut degré, & il en faut encore moins pour le faire
-entrer dans l'indigence, faute de commerce & de Manufactures. Sans
-parler de la puissance & de la chûte de la République de Venise, des
-Villes anséatiques, de la Flandre & du Brabant, de la République de
-Hollande, &c. qui se sont succedées dans les branches lucratives du
-commerce, on peut dire que la puissance de la France n'est allée en
-augmentant que depuis 1646, qu'on y érigea des Manufactures de draps, au
-lieu qu'auparavant on les tiroit de l'Etranger, jusqu'en 1684, qu'on en
-chassa nombre d'Entrepreneurs & d'Artisans Protestans, & que ce Roïaume
-n'a fait que baisser depuis cette derniere époque.
-
-Pour juger de l'abondance & de la rareté de l'argent dans la
-circulation, je ne connois pas de meilleure régle que celle des baux &
-des rentes des Propriétaires de terres. Lorsqu'on afferme des terres à
-haut prix c'est une marque que l'argent abonde dans l'Etat; mais
-lorsqu'on est obligé de les affermer bien plus bas, cela fait voir, tout
-autres choses étant égales, que l'argent est rare. J'ai lu dans un état
-de la France, que l'arpent de vigne qu'on avoit affermé en 1660, en
-argent fort, auprès de Mante, & par conséquent pas bien loin de la
-Capitale de France, pour 200 liv. tournois, ne s'affermoit en 1700, en
-argent plus foible, qu'à 100 liv. tournois: quoique l'argent apporté des
-Indes occidentales dans cet intervalle dût naturellement rehausser le
-prix des terres, dans l'Europe.
-
-L'Auteur attribue cette diminution de la rente à un défaut de
-consommation. Et il paroît qu'il avoit remarqué en effet que la
-consommation de vin étoit diminuée. Mais j'estime qu'il a pris l'effet
-pour la cause. La cause étoit une plus grande rareté d'argent en France,
-dont l'effet étoit naturellement une diminution de consommation. Tout au
-contraire j'ai toujours insinué dans cet Essai, que l'abondance de
-l'argent augmente naturellement la consommation, & contribue sur toutes
-choses à mettre les terres en valeur. Lorsque l'abondance de l'argent
-éleve les denrées à un prix honnête, les habitans s'empressent de
-travailler pour en acquerir; mais ils n'ont pas le même empressement de
-posséder aucunes denrées ou marchandises au-delà de ce qu'il faut pour
-leur entretien.
-
-Il est apparent que tout Etat, qui a plus d'argent en circulation que
-ses voisins, a un avantage sur eux, tant qu'il conserve cette abondance
-d'argent.
-
-En premier lieu, dans toutes les branches du commerce il donne moins de
-terre & de travail qu'il n'en retire: le prix de la terre & du travail
-étant par tout estimé en argent, ce prix est plus fort dans l'Etat où
-l'argent abonde le plus. Ainsi l'Etat en question retire quelquefois le
-produit de deux arpens de terre en échange de celui d'un arpent, & le
-travail de deux hommes pour celui d'un seul. C'est par rapport à cette
-abondance d'argent dans la circulation à Londres, que le travail d'un
-seul Brodeur Anglois, coute plus que celui de dix Brodeurs Chinois;
-quoique les Chinois brodent bien mieux & fassent plus d'ouvrages dans la
-journée. On s'étonne en Europe comment ces Indiens peuvent subsister en
-travaillant à si grand marché, & comment les étoffes admirables qu'ils
-nous envoient, coutent si peu.
-
-En second lieu, les revenus de l'Etat où l'argent abonde, se levent avec
-bien plus de facilité & en plus grande somme comparativement; ce qui
-donne les moïens à l'Etat, en cas de guerre ou de contestation, de
-gagner toutes sortes d'avantages sur ses Adversaires chez qui l'argent
-est plus rare.
-
-Si de deux Princes qui se font la guerre pour la Souveraineté ou la
-Conquête d'un Etat, l'un a beaucoup d'argent, & l'autre peu, mais
-plusieurs domaines qui puissent valoir deux fois plus que tout l'argent
-de son Ennemi; le premier sera plus en état de s'attacher des Généraux &
-des Officiers par des largesses en argent, que le second ne le sera en
-donnant aux siens le double de la valeur en terres & en domaines. Les
-cessions des terres sont sujettes à des contestations & à des
-rescisions, & on n'y compte pas si bien que sur l'argent qu'on reçoit.
-On achete avec de l'argent les munitions de guerre & de bouche, même des
-Ennemis de l'Etat. On peut donner de l'argent pour des services secrets
-& sans témoins: les terres, les denrées, & les marchandises ne sauroient
-servir dans ces occasions, ni même les bijoux ni les diamans,
-parcequ'ils sont faciles à reconnoître. Après tout, il me semble que la
-puissance & la richesse comparatives des Etats consistent, tout autres
-choses étant égales, dans la plus ou moins grande abondance d'argent qui
-y circule, _hic & nunc_.
-
-Il me reste encore à parler de deux autres moïens d'augmenter la
-quantité d'argent effectif dans la circulation d'un Etat. Le premier est
-lorsque les Entrepreneurs & les Particuliers empruntent de l'argent de
-leurs Correspondans étrangers, pour leur en païer l'intérêt, ou que les
-Particuliers étrangers envoient leur argent dans l'Etat, pour y acheter
-des actions ou fonds publics. Cela fait souvent des sommes très
-considérables dont l'Etat doit païer annuellement à ces Etrangers un
-intérêt, & ces façons d'augmenter l'argent dans l'Etat y rendent
-réellement l'argent plus abondant, & diminuent le prix de l'intérêt. Par
-le moïen de cet argent, les Entrepreneurs de l'Etat trouvent moïen
-d'emprunter plus facilement, de faire faire des ouvrages & d'établir des
-Manufactures, dans l'esperance d'y gagner; les Artisans, & tous ceux par
-les mains de qui cet argent passe, ne manquent pas de consommer plus
-qu'ils n'eussent fait, s'ils n'avoient été emploïés au moïen de cet
-argent, qui hausse par conséquent les prix de toutes choses, comme s'il
-appartenoit à l'Etat; & au moïen de l'augmentation de dépense ou de la
-consommation qu'il cause, les revenus que le Public perçoit sur la
-consommation en sont augmentés. Les sommes prêtées à l'Etat en cette
-maniere y causent bien des avantages présens, mais la suite en est
-toujours onéreuse & désavantageuse. Il faut que l'Etat en paie l'intérêt
-aux Etrangers annuellement, & outre cette perte l'Etat se trouve à la
-merci des Etrangers, qui peuvent toujours le mettre dans l'indigence
-lorsqu'il leur prendra fantaisie de retirer leurs fonds; & il arrivera
-certainement qu'ils voudront les retirer, dans l'instant que l'Etat en
-aura le plus de besoin; comme lorsqu'on se prépare à avoir une guerre &
-qu'on y craint quelque échet. L'intérêt qu'on paie à l'Etranger est
-toujours bien plus considerable que l'augmentation du revenu public que
-cet argent cause. On voit souvent passer ces prêts d'argent d'un Païs à
-un autre, suivant la confiance des Prêteurs pour les Etats où ils les
-envoient. Mais à dire le vrai, il arrive le plus souvent que les Etats
-qui sont chargés de ces emprunts & qui en ont païé plusieurs années de
-gros intérêts, tombent à la longue dans l'impuissance de païer les
-capitaux, par une banqueroute. Pour peu que la méfiance s'en mêle, les
-fonds ou actions publiques tombent, les Actionnaires étrangers n'aiment
-pas à les rappeller avec perte, & aiment mieux se contenter de leurs
-intérêts, en attendant que la confiance puisse revenir; mais elle ne
-revient quelquefois plus. Dans les Etats qui tombent en décadence, le
-principal objet des Ministres est ordinairement de ranimer la confiance,
-& par ce moïen d'attirer l'argent des Etrangers par ces sortes de prêts:
-car à moins que le Ministere ne manque à la bonne foi & à ses
-engagemens, l'argent des Sujets circulera sans interruption. C'est celui
-des Etrangers qui peut augmenter la quantité de l'argent effectif dans
-l'Etat.
-
-Mais la voie de ces emprunts, qui donne un avantage présent, conduit à
-une mauvaise fin, & c'est un feu de paille. Il faut pour relever un
-Etat, s'attacher à y faire rentrer annuellement & constamment une
-balance réelle de commerce, faire fleurir par la Navigation les Ouvrages
-& les Manufactures qu'on est toujours en état d'envoïer chez les
-Etrangers à un meilleur marché, lorsqu'on est tombé en décadence & dans
-une rareté d'especes. Les Négocians commencent à faire les premieres
-fortunes, les Gens de robbe pourront ensuite s'en approprier une partie,
-le Prince & les Traitans pourront en acquerir aux dépens des uns & des
-autres, & distribuer les graces selon leurs volontés. Lorsque l'argent
-deviendra trop abondant dans l'Etat, le luxe s'y mettra, & il tombera en
-décadence.
-
-Voilà à-peu-près le cercle que pourra faire un Etat considérable qui a
-du fond & des habitans industrieux. Un habile Ministre est toujours en
-état de lui faire recommencer ce cercle, il ne faut pas un grand nombre
-d'années pour en voir l'experience & le succès, au moins des
-commencemens qui en est la situation la plus intéressante. On connoîtra
-l'augmentation de la quantité de l'argent effectif, par plusieurs voies
-que mon sujet ne me permet pas d'examiner présentement.
-
-Pour ce qui est des Etats qui n'ont pas un bon fond, & qui ne peuvent
-s'agrandir que par des accidens & selon les circonstances des tems, il
-est difficile de trouver les moïens de les faire fleurir par les voies
-du commerce. Il n'y a pas de Ministres qui puissent remettre les
-Républiques de Venise & de Hollande dans la situation brillante dont
-elles sont tombées. Mais pour l'Italie, l'Espagne, la France, &
-l'Angleterre, en quelque état de décadence qu'elles puissent être, elles
-sont capables d'être toujours portées, par une bonne administration, à
-un haut degré de puissance, par le seul fait du commerce; pourvu qu'on
-l'entreprenne séparement: car si tous ces Etats étoient également bien
-administrés, ils ne seroient considérables que proportionnellement à
-leurs fonds respectifs & à la plus ou moins grande industrie de leurs
-habitans.
-
-Le dernier moïen que je puisse imaginer pour augmenter dans un Etat la
-quantité d'argent effectif dans la circulation, est la voie de la
-violence & des armes, & elle se mêle souvent avec les autres, attendu
-que dans tous les Traités de paix on pourvoit ordinairement à se
-conserver les droits de commerce & les avantages qu'on a pu en tirer.
-Lorsqu'un Etat se fait païer des contributions, ou se rend plusieurs
-autres Etats tributaires, c'est un moïen bien certain d'attirer leur
-argent. Je n'entreprendrai pas de rechercher les moïens de mettre cette
-voie en usage, je me contenterai de dire que toutes les Nations qui ont
-fleuri par cette voie, n'ont pas laissé de tomber dans la décadence,
-comme les Etats qui ont fleuri par leur commerce. Les anciens Romains
-ont été plus puissans par cette voie que tous les autres Peuples dont
-nous avons connoissance; cependant ces mêmes Romains avant que de perdre
-un pouce du terrein de leurs vastes Etats, tomberent en décadence par le
-luxe, & s'appauvrirent par la diminution de l'argent effectif qui avoit
-circulé chez eux, & que leur luxe fit passer de leur grand Empire chez
-les Nations orientales.
-
-Tandis que le luxe des Romains, qui ne commença qu'après la défaite
-d'Antiochus, Roi d'Asie, vers l'an de Rome 564, se contentoit du produit
-& du travail de tous les vastes Etats de leur domination, la circulation
-de l'argent ne faisoit qu'augmenter au lieu de diminuer. Le Public étoit
-en possession de toutes les Mines d'or, d'argent & de cuivre qui étoient
-dans l'Empire. Ils avoient les Mines d'or d'Asie, de Macedoine,
-d'Aquilée, & les riches Mines, tant d'or que d'argent, d'Espagne & de
-plusieurs autres endroits. Ils avoient plusieurs Monnoies où ils
-faisoient battre des especes d'or, d'argent & de cuivre. La consommation
-qu'ils faisoient à Rome de tous les ouvrages & de toutes les
-marchandises qu'ils tiroient de leurs vastes Provinces, ne diminuoit pas
-la circulation de l'argent effectif; non plus que les Tableaux, les
-Statues & les Bijoux qu'ils en tiroient. Quoique les Seigneurs y fissent
-des dépenses excessives pour leurs tables, & païassent des quinze mille
-onces d'argent pour un seul poisson, tout cela ne diminuoit pas la
-quantité d'argent qui circuloit dans Rome, attendu que les tributs des
-Provinces l'y faisoient incessamment rentrer, sans parler de celui que
-les Préteurs & les Gouverneurs y apportoient par leurs extorsions. Les
-sommes qu'on tiroit annuellement des Mines, ne faisoient qu'augmenter à
-Rome la circulation pendant tout le regne d'Auguste. Cependant, le luxe
-étoit déja fort grand, & on avoit beaucoup d'avidité, non-seulement pour
-tout ce que l'Empire produisoit de curieux, mais encore pour les bijoux
-des Indes, pour le poivre & les épiceries, & pour toutes les raretés de
-l'Arabie; & les soieries qui n'étoient pas du crû de l'Empire,
-commençoient à y être recherchées. Mais l'argent qu'on tiroit des Mines
-surpassoit encore les sommes qu'on envoïoit hors de l'Empire pour
-acheter tout cela. On sentit néanmoins sous Tibere une rareté d'argent:
-cet Empereur avoit resserré dans son Fisc deux milliards & sept cent
-millions de sesterces. Pour rétablir l'abondance & la circulation, il
-n'eut besoin d'emprunter que trois cens millions sur les hypotheques des
-terres. Caligula dépensa en moins d'un an tout ce trésor de Tibere après
-sa mort, & ce fut alors que l'abondance d'argent dans la circulation fut
-au plus haut point à Rome. La fureur du luxe augmenta toujours; & du
-tems de Pline l'Historien, il sortoit de l'Empire tous les ans au moins
-cent millions de sesterces, suivant son calcul. On n'en tiroit pas tant
-des Mines. Sous Trajan le prix des terres étoit tombé d'un tiers &
-au-delà, au rapport de Pline le jeune; & l'argent diminua toujours
-jusqu'au tems de l'Empereur Septime Severe. L'argent fut alors si rare à
-Rome, que cet Empereur fit des magasins étonnans de blé, ne pouvant pas
-ramasser des trésors assez considérables pour ses entreprises. Ainsi
-l'Empire Romain tomba en décadence par la perte de son argent, avant que
-d'avoir rien perdu de ses Etats. Voilà ce que le luxe causa, & ce qu'il
-causera toujours en pareil cas.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-_De l'interêt de l'argent, & de ses causes_.
-
-
-Comme les prix des choses se fixent dans les altercations des marchés
-par les quantités des choses exposées en vente proportionnellement à la
-quantité d'argent qu'on en offre, ou ce qui est la même chose, par la
-proportion numérique des Vendeurs & des Acheteurs; de même l'interêt de
-l'argent dans un Etat se fixe par la proportion numérique des Prêteurs &
-des Emprunteurs.
-
-Quoique l'argent passe pour gages dans le troc, cependant il ne se
-multiplie point, & ne produit point un interêt dans la simple
-circulation. Les nécessités des Hommes semblent avoir introduit l'usage
-de l'interêt. Un Homme qui prête son argent sur de bons gages ou sur
-l'hypotheque des terres, court au moins le hazard de l'inimitié de
-l'Emprunteur, ou celui des frais, des procès & des pertes; mais
-lorsqu'il prête sans sureté, il court risque de tout perdre. Par rapport
-à ces raisons, les Hommes nécessiteux doivent avoir dans les
-commencemens tenté les Prêteurs par l'appas d'un profit; & ce profit
-doit avoir été proportionné aux nécessités des Emprunteurs & à la
-crainte & à l'avarice des Prêteurs. Voilà ce me semble la premiere
-source de l'intérêt. Mais son usage constant dans les Etats paroît fondé
-sur les profits que les Entrepreneurs en peuvent faire.
-
-La terre produit naturellement, aidée du travail de l'Homme, quatre,
-dix, vingt, cinquante, cent, cent-cinquante fois, la quantité de blé
-qu'on y seme, suivant la bonté du terroir & l'industrie des Habitans.
-Elle multiplie les fruits & les bestiaux. Le Fermier qui en conduit le
-travail a ordinairement les deux tiers du produit, dont un tiers paie
-ses frais & son entretien, l'autre lui reste pour profit de son
-entreprise.
-
-Si le Fermier a assez de fond pour conduire son entreprise, s'il a tous
-les outils & les instrumens nécessaires, les chevaux pour labourer, les
-bestiaux qu'il faut pour mettre la terre en valeur, &c., il prendra pour
-lui, tous frais faits, le tiers du produit de sa Ferme. Mais si un
-Laboureur entendu, qui vit de son travail à gages au jour la journée, &
-qui n'a aucun fond, peut trouver quelqu'un qui veuille bien lui prêter
-un fond ou de l'argent pour en acheter, il sera en état de donner à ce
-Prêteur toute la troisieme rente, ou le tiers du produit d'une Ferme
-dont il deviendra le Fermier ou l'Entrepreneur. Cependant, il croira sa
-condition meilleure qu'auparavant, attendu qu'il trouvera son entretien
-dans la seconde rente, & deviendra Maître, de Valet qu'il étoit: que si
-par sa grande oeconomie, & en se fraudant quelque chose du nécessaire,
-il peut par degrés amasser quelques petits fonds, il aura tous les ans
-moins à emprunter, & parviendra dans la suite à s'approprier toute la
-troisieme rente.
-
-Si cet Entrepreneur nouveau trouve à acheter à crédit du blé ou des
-bestiaux, pour les païer à long terme & lorsqu'il sera en état de faire
-de l'argent par la vente du produit de sa Ferme, il en donnera
-volontiers un plus grand prix que celui du marché contre argent
-comptant: & cette façon sera la même chose que s'il empruntoit de
-l'argent comptant pour acheter le blé au comptant, en donnant pour
-l'interêt la différence du prix du comptant & de celui à terme: mais de
-quelque façon qu'il emprunte soit au comptant, soit en marchandises, il
-faut qu'il lui reste dequoi s'entretenir par son entreprise, sans quoi
-il fera banqueroute. Ce hazard fera qu'on exigera de lui vingt à trente
-pour cent de profit ou d'interêt sur la quantité de l'argent ou sur la
-valeur des denrées ou des marchandises qu'on lui prêtera.
-
-D'un autre côté, un maître Chapelier, qui a du fond pour conduire sa
-Manufacture de chapeaux soit pour louer une maison, acheter des castors,
-des laines, de la teinture, &c., soit pour païer toutes les semaines, la
-subsistance de ses Ouvriers, doit non-seulement trouver son entretien
-dans cette entreprise, mais encore un profit semblable à celui du
-Fermier, qui a la troisieme partie pour lui. Cet entretien, de même que
-ce profit, doit se trouver dans la vente des chapeaux, dont le prix doit
-païer non-seulement les matériaux, mais aussi l'entretien du Chapelier &
-de ses Ouvriers, & encore le profit en question.
-
-Mais un Compagnon Chapelier entendu, mais sans fond, peut entreprendre
-la même Manufacture, en empruntant de l'argent & des matériaux, & en
-abandonnant l'article du profit à quiconque voudra lui prêter de
-l'argent, ou à quiconque voudra lui confier du castor, de la laine, &c.,
-qu'il ne paiera qu'à long terme & lorsqu'il aura vendu ses chapeaux. Si
-à l'expiration du terme de ses billets le Prêteur d'argent redemande son
-capital, ou si le Marchand de laine & les autres Prêteurs ne veulent
-plus s'y fier, il faut qu'il quitte son entreprise; auquel cas il aimera
-peut-être mieux faire banqueroute. Mais s'il est sage & industrieux, il
-pourra faire voir à ses créanciers qu'il a en argent ou en chapeaux la
-valeur du fond qu'il a emprunté à-peu-près, & ils aimeront mieux
-probablement continuer à s'y fier & se contenter, pour le présent, de
-leur interêt ou du profit. Au moïen dequoi il continuera, & peut-être
-amassera-t'il par degrés quelque fond en se frustrant un peu de son
-nécessaire. Avec ce secours il aura tous les ans moins à emprunter, &
-lorsqu'il aura amassé un fond suffisant pour conduire sa Manufacture qui
-sera toujours proportionnée au débit qu'il en a, l'article du profit lui
-demeurera en entier, & il s'enrichira s'il n'augmente pas sa dépense.
-
-Il est bon de remarquer que l'entretien d'un tel Manufacturier est d'une
-petite valeur à proportion de celle des sommes qu'il emprunte dans son
-commerce, ou des matériaux qu'on lui confie; & par conséquent les
-Prêteurs ne courent pas un grand risque de perdre leur capital, s'il est
-honnête homme & industrieux: mais comme il est très possible qu'il ne le
-soit pas, les Prêteurs exigeront toujours de lui un profit ou interêt de
-vingt à trente pour cent de la valeur du prêt: encore n'y aura-t'il que
-ceux qui en ont bonne opinion qui s'y fieront. On peut faire les mêmes
-inductions par rapport à tous les Maîtres, Artisans, Manufacturiers &
-autres Entrepreneurs dans l'Etat, qui conduisent des entreprises dont le
-fond excede considérablement la valeur de leur entretien annuel.
-
-Mais si un Porteur d'eau à Paris s'érige en Entrepreneur de son propre
-travail, tout le fond dont il aura besoin sera le prix de deux seaux,
-qu'il pourra acheter pour une once d'argent, après quoi tout ce qu'il
-gagne devient profit. S'il gagne par son travail cinquante onces
-d'argent par an, la somme de son fond, ou emprunt, sera à celle de son
-profit, comme un à cinquante. C'est-à-dire, qu'il gagnera cinq mille
-pour cent, au lieu que le Chapelier ne gagnera pas cinquante pour cent,
-& qu'il sera même obligé d'en païer vingt à trente pour cent au Prêteur.
-
-Cependant un Prêteur d'argent aimera mieux prêter mille onces d'argent à
-un Chapelier à vingt pour cent d'interêt, que de prêter mille onces à
-mille Porteurs d'eau à cinq cent pour cent d'interêt. Les Porteurs d'eau
-dépenseront bien vîte à leur entretien non-seulement l'argent qu'ils
-gagnent par leur travail journalier, mais tout celui qu'on leur a prêté.
-Ces capitaux qu'on leur prête, sont petits à proportion de la somme
-qu'il leur faut pour leur entretien: soit qu'ils soient beaucoup ou peu
-emploïés, ils peuvent facilement dépenser tout ce qu'ils gagnent. Ainsi
-on ne peut guere déterminer les gains de ces bas Entrepreneurs. On
-diroit bien qu'un Porteur d'eau gagne cinq mille pour cent de la valeur
-des seaux qui servent de fond à son entreprise, & même dix mille pour
-cent, si par un rude travail il gagnoit cent onces d'argent par an. Mais
-comme il peut dépenser pour son entretien les cent onces aussi-bien que
-les cinquante, ce n'est que par la connoissance de ce qu'il met à son
-entretien qu'on peut savoir combien il a de profit clair.
-
-Il faut toujours défalquer la subsistance & l'entretien des
-Entrepreneurs avant que de statuer sur leur profit. C'est ce que nous
-avons fait dans l'exemple du Fermier & dans celui du Chapelier: & c'est
-ce qu'on ne peut guere déterminer pour les bas Entrepreneurs; aussi
-font-ils pour la plûpart banqueroute, s'ils doivent.
-
-Il est ordinaire aux Brasseurs de Londres, de prêter quelques barils de
-biere aux Entrepreneurs de Cabarets à biere, & lorsque ceux-ci paient
-les premiers barils, on continue à leur en prêter d'autres. Si la
-consommation de ces Cabarets à biere devient forte, ces Brasseurs font
-quelquefois un profit de cinq cent pour cent par an; & j'ai oui dire que
-les gros Brasseurs ne laissoient pas de s'enrichir lorsqu'il n'y a que
-la moitié des Cabarets à biere qui leur font banqueroute dans le courant
-de l'année.
-
-Tous les Marchands dans l'Etat, sont dans une habitude constante de
-prêter à termes des marchandises ou des denrées à des Détailleurs, &
-proportionnent la mesure de leur profit, ou leur interêt, à celle de
-leur risque. Ce risque est toujours grand par la grande proportion de
-l'entretien de l'emprunteur à la valeur prêtée. Car si l'emprunteur ou
-détailleur n'a pas un prompt débit dans le bas troc, il se ruinera bien
-vîte & dépensera tout ce qu'il a emprunté pour sa subsistance, & par
-conséquent sera obligé de faire banqueroute.
-
-Les Revendeuses de poisson, qui l'achetent à Billingaste, à Londres,
-pour le revendre dans les autres quartiers de la Ville, paient
-ordinairement par contrat passé par un Ecrivain expert, un schelling par
-guinée, ou par vingt-un schellings, d'interêts par semaine; ce qui fait
-deux cens soixante pour cent par année. Les Revendeuses des Halles à
-Paris dont les entreprises sont moins considérables paient cinq sols par
-semaine d'interêts d'un écu de trois livres, ce qui passe quatre cents
-trente pour cent par an: cependant il y a peu de Prêteurs qui fassent
-fortune avec de si grands interêts.
-
-Ces gros interêts sont non-seulement tolérés, mais encore en quelque
-façon utiles & nécessaires dans un Etat. Ceux qui achetent le poisson
-dans les rues paient ces gros interêts par l'augmentation de prix qu'ils
-en donnent; cela leur est commode, & ils n'en ressentent pas la perte.
-De même un Artisan qui boit un pot de biere, & en paie un prix qui fait
-trouver au Brasseur cinq cents pour cent de profit, se trouve bien de
-cette commodité & n'en sent point la perte dans un si bas détail.
-
-Les Casuistes, qui ne paroissent guere propres à juger de la nature de
-l'interêt & des matieres de commerce, ont imaginé un terme (_damnum
-emergens_) au moïen duquel ils veulent bien tolerer ces hauts prix
-d'interêt: & plutôt que de renverser l'usage & la convenance des
-Societés, ils ont consenti & permis à ceux qui prêtent avec un grand
-risque, de tirer proportionnellement un grand interêt; & cela sans
-bornes: car ils seroient bien embarassés à en trouver de certaines,
-puisque la chose dépend réellement des craintes des Prêteurs & des
-nécessités des emprunteurs.
-
-On loue les Négocians sur Mer, lorsqu'ils peuvent faire profiter leur
-fond dans leur entreprise, fusse à dix mille pour cent; & quelque profit
-que les Marchands en gros fassent ou stipulent en vendant à long terme
-les denrées ou les marchandises à des Marchands-détailleurs inférieurs,
-je n'ai pas oui dire que les Casuistes leur en fissent un crime. Ils
-sont ou paroissent un peu plus scrupuleux au sujet des prêts en argent
-sec, quoique ce soit dans le fond la même chose. Cependant ils tolerent
-encore ces prêts au moïen d'une distinction (_lucrum cessans_) qu'ils
-ont imaginée; je crois que cela veut dire, qu'un Homme qui a été dans
-l'habitude de faire valoir son argent à cinq cens pour cent dans son
-commerce, peut stipuler ce profit en le prétant à un autre. Rien n'est
-plus divertissant que la multitude des Loix & des Canons qui ont été
-faits dans tous les siécles au sujet de l'interêt de l'argent, toujours
-par des Sages qui n'étoient guere au fait du commerce, & toujours
-inutilement.
-
-Il paroît par ces exemples & par ces inductions, qu'il y a dans un Etat
-plusieurs classes & allées d'interêts ou de profit; que dans les plus
-basses classes, l'interêt est toujours le plus fort à proportion du plus
-grand risque; & qu'il diminue de classe en classe jusqu'à la plus haute
-qui est celle des Négocians riches & réputés solvables. L'intérêt qu'on
-stipule dans cette classe, est celui qu'on appelle le prix courant de
-l'interêt dans l'Etat, & il ne differe guere de l'interêt qu'on stipule
-sur l'hypotheque des terres. On aime autant le billet d'un Négociant
-solvable & solide, au moins pour un court terme, qu'une action sur une
-terre; parceque la possibilité d'un procès ou d'une contestation au
-sujet de celle-ci, compense la possibilité de la banqueroute du
-Négociant.
-
-Si dans un Etat il n'y avoit pas d'Entrepreneurs qui pussent faire du
-profit sur l'argent ou sur les marchandises qu'ils empruntent, l'usage
-de l'intérêt ne seroit pas probablement si fréquent qu'on le voit. Il
-n'y auroit que les Gens extravagans & prodigues qui feroient des
-emprunts. Mais dans l'habitude où tout le monde est de se servir
-d'Entrepreneurs, il y a une source constante pour les emprunts & par
-conséquent pour l'interêt. Ce sont les Entrepreneurs qui cultivent les
-terres, les Entrepreneurs qui fournissent le pain, la viande, les
-habillemens, &c. à tous les Habitans d'une ville. Ceux qui travaillent
-aux gages de ces Entrepreneurs, cherchent aussi à s'ériger eux-mêmes en
-Entrepreneurs, à l'envie les uns des autres. La multitude des
-Entrepreneurs est encore bien plus grande parmi les Chinois; & comme ils
-ont tous l'esprit vif, le génie propre pour les entreprises, & une
-grande constance à les conduire, il y a parmi eux des Entrepreneurs qui
-parmi nous sont fournis par des gens gagés: ils fournissent les repas
-des Laboureurs, même dans les champs. Et c'est peut-être cette multitude
-de bas Entrepreneurs, & des autres, de classe en classe, qui, trouvant
-le moïen de gagner beaucoup par la consommation sans que cela soit
-sensible aux consommateurs, soutiennent le prix de l'interêt dans la
-plus haute classe à trente pour cent; au lieu qu'il ne passe guere cinq
-pour cent dans notre Europe. L'interêt a été à Athênes, du tems de
-Solon, à dix-huit pour cent. Dans la République romaine il a été le plus
-souvent à douze pour cent, on l'y a vu à quarante huit pour cent, à
-vingt pour cent, à huit pour cent, à six pour cent, au plus bas à quatre
-pour cent: il n'a jamais été si bas librement que vers la fin de la
-République & sous Auguste après la conquête de l'Egypte. L'Empereur
-Antonin & Alexandre Severe, ne réduisirent l'interêt à quatre pour cent,
-qu'en prêtant l'argent public sur l'hypotheque des terres.
-
-
-
-
-CHAPITRE DIXIEME
-
-ET DERNIER.
-
-_Des causes de l'augmentation & de la diminution de l'interêt de
-l'argent, dans un Etat._
-
-
-C'est une idée commune & reçûe de tous ceux qui ont écrit sur le
-commerce, que l'augmentation de la quantité de l'argent effectif dans un
-Etat y diminue le prix de l'interêt, parceque lorsque l'argent abonde,
-il est plus facile d'en trouver à emprunter. Cette idée n'est pas
-toujours vraie ni juste. Pour s'en convaincre, il ne faut que se
-souvenir qu'en l'année 1720, presque tout l'argent d'Angleterre fut
-apporté à Londres, & que par-dessus cela, le nombre des billets qu'on
-mit sur la place accélera le mouvement de l'argent d'une maniere
-extraordinaire. Cependant cette abondance d'argent & de circulation au
-lieu de diminuer l'interêt courant qui étoit auparavant à cinq pour
-cent, & au-dessous, ne servit qu'à en augmenter le prix, qui fut porté à
-cinquante & soixante pour cent. Il est facile de rendre raison de cette
-augmentation du prix de l'interêt, par les principes & les causes de
-l'interêt, que j'ai établies dans le chapitre précédent. La voici, tout
-le monde étoit devenu Entrepreneur dans le systeme de la Mer du Sud, &
-demandoit à emprunter de l'argent pour acheter des Actions, comptant de
-faire un profit immense au moïen duquel il pourroit aisément païer ce
-haut prix d'intérêt.
-
-Si l'abondance d'argent dans l'Etat vient par les mains de gens qui
-prêtent, elle diminuera sans doute l'interêt courant en augmentant le
-nombre des prêteurs: mais si elle vient par l'entremise de personnes qui
-dépensent, elle aura l'effet tout contraire, & elle haussera le prix de
-l'interêt en augmentant le nombre des Entrepreneurs qui auront à
-travailler au moïen de cette augmentation de dépense, & qui auront
-besoin d'emprunter pour fournir à leur entreprise, dans toutes les
-classes d'interêts.
-
-L'abondance ou la disette d'argent dans un Etat, hausse toujours ou
-baisse les prix de toutes choses dans les altercations du troc, sans
-avoir aucune liaison nécessaire avec le prix de l'intérêt, qui peut très
-bien être haut dans les Etats où il y a abondance d'argent, & bas dans
-ceux où l'argent est plus rare: haut où tout est cher, & bas où tout est
-à grand marché: haut à Londres, & bas à Gênes.
-
-Le prix de l'interêt hausse & baisse tous les jours sur de simples
-bruits, qui tendent à diminuer ou à augmenter la sureté des Préteurs,
-sans que le prix des choses dans le troc soit alteré pour cela.
-
-La source la plus constante d'un interêt haut dans un Etat, est la
-grande dépense des Seigneurs & des Propriétaires de terres, ou des
-autres Gens riches. Les Entrepreneurs & maîtres Artisans, sont dans
-l'habitude de fournir de grosses Maisons dans toutes les branches de
-leur dépense. Ces Entrepreneurs ont presque toujours besoin d'emprunter
-de l'argent pour les fournir: & lorsque les Seigneurs consomment leurs
-revenus par avance & empruntent de l'argent, ils contribuent doublement
-à hausser le prix de l'interêt.
-
-Au contraire, lorsque les Seigneurs de l'Etat vivent d'oeconomie, &
-achetent de la premiere main autant qu'ils le peuvent, ils se font
-procurer par leurs Valets beaucoup de choses sans qu'elles passent par
-les mains des Entrepreneurs, ils diminuent les profits & le nombre des
-Entrepreneurs dans l'Etat, & par conséquent le nombre des Emprunteurs, &
-encore le prix de l'interêt, parceque ces sortes d'Entrepreneurs
-travaillant sur leurs propres fonds n'empruntent que le moins qu'ils
-peuvent, & en se contentant d'un petit gain empêchent ceux qui n'ont
-point de fonds de s'ingérer dans les entreprises en empruntant. Voilà
-aujourd'hui la situation des Républiques de Gênes & de Hollande, où
-l'interêt est quelquefois à deux pour cent, & au-dessous dans la plus
-haute classe; au lieu qu'en Allemagne, en Pologne, en France, en
-Espagne, en Angleterre & en d'autres Etats, la facilité & la dépense des
-Seigneurs & des Propriétaires de terres entretiennent toujours les
-Entrepreneurs & maîtres Artisans de l'Etat dans l'habitude de ces gros
-gains, au moïen desquels ils ont dequoi païer un interêt haut, & encore
-plus lorsqu'ils tirent tout de l'Etranger avec risque pour les
-entreprises.
-
-Lorsque le Prince ou l'Etat fait une grosse dépense comme en faisant la
-guerre, cela hausse le prix de l'interêt par deux raisons: la premiere
-est que cela multiplie le nombre des Entrepreneurs par plusieurs
-nouvelles entreprises considérables de fournitures pour la guerre, & par
-conséquent les emprunts. La seconde est par rapport au plus grand risque
-que la guerre entraîne toujours.
-
-Au contraire, la guerre finie, les risques diminuent, le nombre des
-Entrepreneurs diminue, & les Entrepreneurs même de la guerre cessant de
-l'être, diminuent leurs dépenses, & deviennent prêteurs de l'argent
-qu'ils ont gagné. Dans cette situation, si le Prince ou l'Etat offre de
-rembourser une partie de ses dettes, il diminuera considérablement le
-prix de l'interêt; & cela aura un effet plus certain, s'il est en état
-de païer réellement une partie de la dette sans emprunter d'un autre
-côté, parceque les remboursemens augmentent le nombre des prêteurs dans
-la plus haute classe de l'interêt, & que cela pourra influer sur les
-autres classes.
-
-Lorsque l'abondance d'argent dans l'Etat est introduite par une balance
-constante de commerce, cet argent passe d'abord par les mains des
-Entrepreneurs; & encore qu'il augmente la consommation, il ne laisse pas
-de diminuer le prix de l'interêt, à cause que la plûpart des
-Entrepreneurs acquerent alors assez de fond pour conduire leur commerce
-sans argent, & même deviennent prêteurs des sommes qu'ils ont gagnées
-au-delà de celles qu'il faut pour conduire leur commerce. S'il n'y a pas
-dans l'Etat un grand nombre de Seigneurs & de Gens riches qui fassent
-une grosse dépense, dans ces circonstances l'abondance de l'argent ne
-manquera pas de diminuer le prix de l'interêt, autant qu'elle augmentera
-le prix des denrées & des marchandises dans le troc. Voilà ce qui arrive
-d'ordinaire dans les Républiques qui n'ont guere de fond ni de terres
-considérables, & qui ne s'enrichissent que par le commerce étranger.
-Mais dans les Etats qui ont un grand fond & des Propriétaires de terres
-considérables, l'argent qui s'introduit par le commerce avec l'Etranger
-augmente leur rente, & leur donne moïen de faire une grande dépense qui
-entretient plusieurs Entrepreneurs & plusieurs Artisans, outre ceux qui
-maintiennent le commerce avec l'Etranger: cela soutient toujours un haut
-interêt, malgré l'abondance de l'argent.
-
-Lorsque les Seigneurs & les Propriétaires de terres se ruinent par leurs
-dépenses extravagantes, les prêteurs d'argent qui ont des hypotheques
-sur leurs terres, en attrapent souvent la propriété absolue; & il peut
-bien arriver dans l'Etat que les prêteurs soient créanciers de beaucoup
-plus d'argent qu'il n'y en circule: auquel cas on peut les regarder
-comme Propriétaires subalternes des terres & des denrées qu'on
-hypotheque pour leur sureté. Que si cela n'a pas lieu, leurs capitaux se
-perdront par les banqueroutes.
-
-De même on peut considérer les Propriétaires des Actions & des fonds
-publics, comme Propriétaires subalternes des revenus de l'Etat qu'on
-emploie à païer leurs interêts. Mais si la législature étoit obligée par
-les besoins de l'Etat d'emploïer ses revenus à d'autres usages, les
-Actionnaires ou Propriétaires de fonds publics perdroient tout, sans que
-l'argent qui circule dans l'Etat fût diminué pour cela d'un seul liard.
-
-Si le Prince ou les Administrateurs de l'Etat veulent regler le prix de
-l'interêt courant par des loix, il faut en faire le réglement sur le pié
-du prix courant du Marché dans la plus haute classe, ou approchant:
-autrement la loi sera inutile, parceque les Contractans, qui suivront la
-regle des altercations, ou le prix courant reglé par la proportion des
-Prêteurs aux Emprunteurs, feront des marchés clandestins; & cette
-contrainte de la loi ne servira qu'à géner le commerce & à hausser le
-prix de l'interêt, au lieu de le fixer. Autrefois les Romains, après
-plusieurs loix pour restraindre l'interêt, en firent une autre pour
-défendre absolument de prêter de l'argent. Cette loi n'eut pas plus de
-succès que les précédentes. La loi que fit Justinien pour restraindre
-les Gens de qualité à ne prendre que quatre pour cent, ceux d'un ordre
-inférieur six pour cent, & les Gens de commerce huit pour cent, étoit
-également plaisante & injuste, tandis qu'il n'étoit pas défendu de faire
-cinquante & cent pour cent de profit par toutes sortes d'entreprises.
-
-S'il est permis & honnête à un Propriétaire de terre de donner une Ferme
-à haut prix à un Fermier indigent, au hasard d'en perdre toute la rente
-d'une année, il semble qu'il devroit être permis au Prêteur de prêter
-son argent à un Emprunteur nécessiteux, au hasard de perdre
-non-seulement son interêt ou profit, mais encore son capital, & stipuler
-tel interêt que l'autre consentira volontairement de lui accorder; il
-est vrai que les prêts de cette nature font plus de malheureux qui en
-emportant les capitaux aussi-bien que l'interêt, sont plus dans
-l'impuissance de se relever, que le Fermier qui n'emporte pas la terre:
-mais les loix pour les banqueroutes étant assez favorables aux Débiteurs
-pour les mettre en état de se relever, il semble qu'on devroit toujours
-accommoder les loix de l'interêt au prix du marché, comme on fait en
-Hollande.
-
-Les prix courans de l'interêt dans un Etat, semblent servir de base & de
-regle pour les prix de l'achat des terres. Si l'interêt courant est à
-cinq pour cent, qui répond au denier vingt, le prix des terres devroit
-être de même: mais comme la propriété des terres donne un rang & une
-certaine Jurisdiction dans l'Etat, il arrive que lorsque l'interêt est
-au denier vingt, le prix des terres est au denier vingt-quatre ou
-vingt-cinq, quoique les hypotheques sur les mêmes terres ne passent
-gueres le prix courant de l'interêt.
-
-Après tout, le prix des terres, comme tous les autres prix, se regle
-naturellement par la proportion des Vendeurs aux Acheteurs, &c.; & comme
-il se trouvera beaucoup plus d'Acquereurs à Londres, par exemple, que
-dans les Provinces, & que ces Acquereurs qui résident dans la Capitale,
-aimeront mieux acheter des terres dans leur voisinage que dans les
-Provinces éloignées, il arrivera qu'ils aimeront mieux acheter des
-terres voisines au denier trente ou trente-cinq, que celles qui sont
-éloignées au denier vingt-cinq ou vingt-deux. Il y a souvent d'autres
-raisons de convenances qui influent sur le prix des terres, & qu'il
-n'est pas nécessaire de marquer ici, parcequ'elles ne détruisent pas les
-éclaircissemens que nous avons donnés sur la nature de l'interêt.
-
-
-_Fin de la seconde Partie._
-
-
-
-
-ESSAI
-
-SUR LA NATURE
-
-DU
-
-COMMERCE
-
-EN GÉNÉRAL.
-
-_TROISIEME PARTIE._
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-_Du Commerce avec l'Etranger._
-
-
-Lorsqu'un Etat échange un petit produit de terre contre un plus grand
-dans le commerce avec l'Etranger, il paroît avoir l'avantage dans ce
-commerce: & si l'argent y circule en plus grande abondance que chez
-l'Etranger, il échangera toujours un plus petit produit de terre contre
-un plus grand.
-
-Lorsque l'Etat échange son travail contre le produit de terre de
-l'Etranger, il paroît avoir l'avantage dans ce commerce; attendu que ses
-habitans sont entretenus aux dépens de l'Etranger.
-
-Lorsqu'un Etat échange son produit conjointement avec son travail,
-contre un plus grand produit de l'Etranger conjointement avec un travail
-égal ou plus grand, il paroît encore avoir l'avantage dans ce commerce.
-
-Si les Dames de Paris consomment, année commune, des dentelles de
-Bruxelles pour la valeur de cent mille onces d'argent, le quart d'un
-arpent de terre en Brabant, qui produira cent cinquante livres pesant de
-lin, qu'on travaillera en dentelles fines à Bruxelles, correspondra à
-cette somme. Il faudra le travail d'environ deux mille personnes en
-Brabant pendant une année pour toutes les parties de cette Manufacture,
-depuis la semence du lin jusqu'à la derniere perfection de la dentelle.
-Le Marchand de dentelle ou Entrepreneur à Bruxelles en fera les avances;
-il paiera directement ou indirectement toutes les fileuses & faiseuses
-de dentelles, & la proportion du travail de ceux qui font leurs outils;
-tous ceux qui ont part au travail, acheteront leur entretien directement
-ou indirectement du Fermier en Brabant, qui paie en partie la rente de
-son Propriétaire. Si on met le produit de terre qu'on attribue dans
-cette oeconomie à ces deux mille personnes, à trois arpens par tête,
-tant pour l'entretien de leurs personnes que pour celui de leurs
-familles qui en subsistent en partie, il y aura six mille arpens de
-terre en Brabant emploïés à l'entretien de ceux qui ont part au travail
-de la dentelle, & cela aux dépens des Dames de Paris qui paieront &
-porteront cette dentelle.
-
-Les Dames de Paris y paieront les cent mille onces d'argent, chacune
-suivant la quantité qu'elles en prennent; il faudra envoïer tout cet
-argent en especes à Bruxelles, en déduisant les frais seulement de
-l'envoi, & il faut que l'Entrepreneur à Bruxelles y trouve non-seulement
-le paiement de toutes ses avances, & l'interêt de l'argent qu'il aura
-peut-être emprunté, mais encore un profit de son entreprise pour
-l'entretien de sa famille. Si le prix que les Dames donnent de la
-dentelle ne remplit pas tous les frais & profits en géneral, il n'y aura
-pas d'encouragement pour cette Manufacture, & les Entrepreneurs
-cesseront de la conduire ou feront banqueroute; mais comme nous avons
-supposé qu'on continue cette Manufacture, il est de nécessité que tous
-les frais se trouvent dans les prix que les Dames de Paris en donnent, &
-qu'on envoie les cent mille onces d'argent à Bruxelles, si les
-Brabançons ne tirent rien de France pour en faire la compensation.
-
-Mais si les habitans du Brabant aiment les vins de Champagne, & en
-consomment, année commune, la valeur de cent mille onces d'argent,
-l'article des vins pourra compenser celui de la dentelle, & la balance
-du commerce, par rapport à ces deux branches, sera égale. La
-compensation & la circulation se fera par l'entremise des Entrepreneurs
-& des Banquiers qui s'en mêleront de part & d'autre.
-
-Les Dames de Paris paieront cent mille onces d'argent à celui qui leur
-vend & livre la dentelle; celui-ci les paiera au Banquier qui lui
-donnera une ou plusieurs lettres de change sur son correspondant à
-Bruxelles. Ce Banquier remettra l'argent aux Marchands de vin de
-Champagne qui ont 100000 onces d'argent à Bruxelles, & qui lui donneront
-leurs lettres de change de même valeur tirées sur lui par son
-Correspondant à Bruxelles. Ainsi les 100000 onces païées pour le vin de
-Champagne à Bruxelles, compenseront les 100000 onces païées pour la
-dentelle à Paris; au moïen de quoi on épargnera la peine de voiturer
-l'argent reçu à Paris jusqu'à Bruxelles, & la peine de voiturer l'argent
-reçu à Bruxelles jusqu'à Paris. Cette compensation se fait par lettres
-de change, dont je tacherai de faire connoître la nature dans le
-chapitre suivant.
-
-Cependant on voit dans cet exemple que les cent mille onces que les
-Dames de Paris paient pour la dentelle, viennent entre les mains des
-Marchands qui envoient le vin de Champagne à Bruxelles: & que les cent
-mille onces que les consommateurs du vin de Champagne paient pour ce vin
-à Bruxelles, tombent entre les mains des Entrepreneurs ou Marchands de
-dentelles. Les Entrepreneurs de part & d'autre, distribuent cet argent à
-ceux qu'ils font travailler, soit pour ce qui regarde les vins, soit
-pour ce qui regarde les dentelles.
-
-Il est clair par cet exemple que les Dames de Paris soutiennent &
-entretiennent tous ceux qui travaillent à la dentelle en Brabant, &
-qu'elles y causent une circulation d'argent. Il est également clair que
-les consommateurs du vin de Champagne à Bruxelles soutiennent &
-entretiennent en Champagne, non-seulement tous les Vignerons & autres
-qui ont part à la production du vin, tous les Charons, Maréchaux,
-Voituriers, &c. qui ont part à la voiture, aussi-bien que les chevaux
-qu'on y emploie, mais qu'ils paient aussi la valeur du produit de la
-terre pour le vin, & causent une circulation d'argent en Champagne.
-
-Cependant cette circulation ou ce commerce en Champagne, qui fait tant
-de fracas, qui fait vivre le Vigneron, le Fermier, le Charon, le
-Maréchal, le Voiturier, & qui fait païer exactement, tant la rente du
-Propriétaire de la vigne, que celle du Propriétaire des prairies qui
-servent à entretenir les chevaux de voiture, est dans le cas présent, un
-commerce onéreux & désavantageux à la France, à l'envisager par les
-effets qu'il produit.
-
-Si le Muid de vin se vend à Bruxelles pour soixante onces d'argent, & si
-on suppose qu'un arpent produise quatre muids de vin, il faut envoïer à
-Bruxelles le produit de quatre mille cent soixante-six arpens & demi de
-terre, pour correspondre à cent mille onces d'argent, & il faut emploïer
-autour de deux mille arpens de prairies & de terres, pour avoir le foin
-& l'avoine que consomment les chevaux de transport, & ne les emploïer
-durant toute l'année à aucun autre usage. Ainsi on ôtera à la
-subsistance des François environ six mille arpens de terres, & on
-augmentera celle des Brabançons de plus de quatre mille arpens de
-produit, puisque le vin de Champagne qu'ils boivent épargne plus de
-quatre mille arpens qu'ils emploieroient vraisemblablement à produire de
-la biere pour leur boisson, s'ils ne buvoient pas de vin. Cependant la
-dentelle avec laquelle on paie tout cela, ne coute aux Brabançons que le
-quart d'un arpent de lin. Ainsi avec un arpent de produit, conjointement
-à leur travail, les Brabançons paient plus de seize mille arpens aux
-François conjointement à un moindre travail. Ils retirent une
-augmentation de subsistance, & ne donnent qu'un instrument de luxe qui
-n'apporte aucun avantage réel à la France, parceque la dentelle s'y use
-& s'y détruit, & qu'on ne peut l'échanger pour quelque chose d'utile
-après cela. Suivant la regle intrinseque des valeurs, la terre qu'on
-emploie en Champagne pour la production du vin, celle pour l'entretien
-des Vignerons, des Tonneliers, des Charons, des Maréchaux, des
-Voituriers, des chevaux pour le transport, &c. devroit être égale à la
-terre qu'on emploie en Brabant à la production du lin, & à celle qu'il
-faut pour l'entretien des fileuses, des faiseuses de dentelles & de tous
-ceux qui ont quelque part à la fabrication de cette Manufacture de
-dentelle.
-
-Mais si l'argent est plus abondant dans la circulation en Brabant qu'en
-Champagne, la terre & le travail y seront à plus haut prix, & par
-conséquent dans l'évaluation qui se fait de part & d'autre en argent,
-les François perdront encore considérablement.
-
-On voit dans cet exemple une branche de commerce qui fortifie
-l'Etranger, qui diminue les habitans de l'Etat, & qui, sans en faire
-sortir aucun argent effectif, affoiblit ce même Etat. J'ai choisi cet
-exemple pour mieux faire sentir comment un Etat peut être la dupe d'un
-autre par le fait du commerce, & pour faire comprendre la maniere de
-connoître les avantages & les desavantages du commerce avec l'Etranger.
-
-C'est en examinant les effets de chaque branche de commerce en
-particulier, qu'on peut regler utilement le commerce avec les Etrangers:
-on ne sauroit le connoître distinctement par des raisonnemens généraux.
-
-On trouvera toujours par l'examen des particularités, que l'exportation
-de toute Manufacture est avantageuse à l'Etat, parce qu'en ce cas
-l'Etranger paie & entretient toujours des Ouvriers utiles à l'Etat; que
-les meilleurs retours ou paiemens qu'on retire sont les especes, & au
-défaut des especes, le produit des terres de l'Etranger où il entre le
-moins de travail. Par ces moïens de commercer on voit souvent des Etats
-qui n'ont presque point de produits de terre, entretenir des habitans en
-grand nombre aux dépens de l'Etranger: & de grands Etats maintenir leurs
-habitans avec plus d'aisance & d'abondance.
-
-Mais attendu que les grands Etats n'ont pas besoin d'augmenter le nombre
-de leurs habitans, il suffit d'y faire vivre ceux qui y sont, du crû de
-l'Etat, avec plus d'agrément & d'aisance, & de rendre les forces de
-l'Etat plus grandes pour sa défense & sa sureté. Pour y parvenir par le
-commerce avec l'Etranger, il faut encourager, tant qu'on peut,
-l'exportation des ouvrages & des Manufactures de l'Etat, pour en
-retirer, autant qu'il est possible, de l'or & de l'argent en nature.
-S'il arrivoit par des récoltes abondantes qu'il y eût en l'Etat beaucoup
-de produits au-delà de la consommation ordinaire & annuelle, il seroit
-avantageux d'en encourager l'exportation chez l'Etranger pour en faire
-entrer la valeur en or & en argent: ces métaux ne périssent point & ne
-se dissipent pas comme les produits de la terre, & on peut toujours avec
-l'or & l'argent faire entrer dans l'Etat tout ce qui y manque.
-
-Cependant il ne seroit pas avantageux de mettre l'Etat dans l'habitude
-annuelle d'envoïer chez l'Etranger de grandes quantités du produit de
-son crû, pour en tirer le paiement en Manufactures étrangeres. Ce seroit
-affoiblir & diminuer les habitans & les forces de l'Etat par les deux
-bouts.
-
-Mais je n'ai point dessein d'entrer dans le détail des branches du
-commerce qu'il faudroit encourager pour le bien de l'Etat. Il me suffit
-de remarquer qu'il faut toujours tâcher d'y faire entrer le plus
-d'argent qu'il se peut.
-
-L'augmentation de la quantité d'argent qui circule dans un Etat, lui
-donne de grands avantages dans le commerce avec l'Etranger, tant que
-cette abondance d'argent y continue. L'Etat échange toujours par là une
-petite quantité de produit & de travail, contre une plus grande. Il leve
-les taxes avec facilité, & ne trouve pas de difficulté à faire de
-l'argent dans les cas de besoins publics.
-
-Il est vrai que la continuation de l'augmentation de l'argent causera
-dans la suite par son abondance une cherté de terre & de travail dans
-l'Etat. Les ouvrages & les Manufactures couteront tant, à la longue, que
-l'Etranger cessera peu-à-peu de les acheter, & s'accoutumera à les
-prendre ailleurs à meilleur marché; ce qui ruinera insensiblement les
-ouvrages & les Manufactures de l'Etat. La même cause qui augmentera les
-rentes des Propriétaires des terres de l'Etat (qui est l'abondance de
-l'argent) les mettra dans l'habitude de tirer quantité d'ouvrages des
-païs étrangers où ils les auront à grand marché: ce sont là des
-conséquences naturelles. La richesse qu'un Etat acquert par le commerce,
-le travail & l'oeconomie le jettera insensiblement dans le luxe. Les
-Etats qui haussent par le commerce ne manquent pas de baisser ensuite:
-il y a des regles que l'on pourroit mettre en usage, ce qu'on ne fait
-guere pour empêcher ce déclin. Toujours est-il vrai que tandis que
-l'Etat est en possession actuelle la balance du commerce, & de
-l'abondance de l'argent il paroît puissant, & il l'est en effet tant que
-cette abondance y subsiste.
-
-On pourroit tirer des inductions à l'infini pour justifier ces idées du
-commerce avec l'Etranger, & les avantages de l'abondance de l'argent. Il
-est étonnant de voir la disproportion de la circulation de l'argent en
-Angleterre & à la Chine. Les Manufactures des Indes, comme les Soieries,
-les Toiles peintes, les Mousselines, &c. nonobstant les frais d'une
-navigation de dix-huit mois, reviennent à un très bas prix en
-Angleterre, qui les paieroit avec la trentieme partie de ses ouvrages &
-de ses Manufactures si les Indiens les vouloient acheter. Mais ils ne
-sont pas si foux de païer des prix extravagans pour nos ouvrages,
-pendant qu'on travaille mieux chez eux & infiniment à meilleur marché.
-Aussi ne nous vendent-ils leurs Manufactures que contre argent comptant,
-que nous leur portons annuellement pour augmenter leurs richesses &
-diminuer les nôtres. Les Manufactures des Indes qu'on consomme en Europe
-ne font que diminuer notre argent & le travail de nos propres
-Manufactures.
-
-Un Amériquain, qui vend à un Européen des peaux de Castor, est surpris
-avec raison d'apprendre que les chapeaux qu'on fait de laine sont aussi
-bons pour l'usage, que ceux qu'on fait de poil de castor, & que toute la
-différence, qui cause une si longue navigation, ne consiste que dans la
-fantaisie de ceux qui trouvent les chapeaux de poil de castor plus
-legers & plus agréables à la vûe & au toucher. Cependant comme on paie
-ordinairement les peaux de Castor à ces Amériquains en ouvrages de fer,
-d'acier, &c. & non en argent, c'est un commerce qui n'est pas nuisible à
-l'Europe, d'autant plus qu'il entretient des Ouvriers & particulierement
-des Matelots, qui dans les besoins de l'Etat sont très utiles, au lieu
-que le commerce des Manufactures des Indes orientales, emporte l'argent
-& diminue les Ouvriers de l'Europe.
-
-Il faut convenir que le commerce des Indes orientales est avantageux à
-la République de Hollande, & qu'elle en fait tomber la perte sur le
-reste de l'Europe en vendant les épices & Manufactures, en Allemagne, en
-Italie, en Espagne & dans le Nouveau Monde, qui lui rendent tout
-l'argent qu'elle envoie aux Indes & bien au-delà: il est même utile à la
-Hollande d'habiller ses femmes & plusieurs autres habitans, des
-Manufactures des Indes, plutôt que d'étoffe d'Angleterre & de France. Il
-vaut mieux pour les Hollandois enrichir les Indiens que leurs voisins,
-qui pourroient en profiter pour les opprimer: d'ailleurs ils vendent aux
-autres habitans de l'Europe les toiles & les petites Manufactures de
-leur crû, beaucoup plus cher qu'ils ne vendent chez eux les Manufactures
-des Indes, qui s'y consomment.
-
-L'Angleterre & la France auroient tort d'imiter en cela les Hollandois.
-Ces Roïaumes ont chez eux les moïens d'habiller leurs femmes, de leur
-crû; & quoique leurs étoffes reviennent à un plus haut prix que celles
-des Manufactures des Indes, ils doivent obliger leurs habitans de n'en
-point porter d'étrangeres; ils ne doivent pas permettre la diminution de
-leurs ouvrages & de leurs Manufactures, ni se mettre dans la dépendance
-des Etrangers, ils doivent encore moins laisser enlever leur argent pour
-cela.
-
-Mais puisque les Hollandois trouvent moïen de débiter dans les autres
-Etats de l'Europe les marchandises des Indes, les Anglois & les François
-en devroient faire autant, soit pour diminuer les forces navales de la
-Hollande, soit pour augmenter les leurs, & sur-tout afin de se passer du
-secours des Hollandois dans les branches de consommation, qu'une
-mauvaise habitude a rendues nécessaires dans ces Roïaumes: c'est un
-désavantage visible de permettre qu'on porte des Indiennes dans les
-Roïaumes d'Europe qui ont de leur crû dequoi habiller leurs habitans.
-
-De même qu'il est désavantageux à un Etat d'encourager des Manufactures
-étrangeres, il est aussi désavantageux d'encourager la navigation des
-étrangers. Lorsqu'un Etat envoie chez l'Etranger ses ouvrages & ses
-Manufactures, il en tire l'avantage en entier s'il les envoie par ses
-propres Vaisseaux: par-là il entretient un bon nombre de Matelots, qui
-sont aussi utiles à l'Etat que les Ouvriers. Mais s'il en abandonne le
-transport à des Bâtimens étrangers, il fortifie la Marine étrangere &
-diminue la sienne.
-
-C'est un point essentiel du commerce avec l'Etranger que celui de la
-navigation. De toute l'Europe, les Hollandois sont ceux qui construisent
-des Vaisseaux à meilleur marché. Outre les rivieres qui leur apportent
-du bois flotté, le voisinage du Nord leur fournit à moins de frais les
-mâts, le bois, le goudron, les cordages, &c. Leurs Moulins à scier le
-bois en facilitent le travail. De plus ils naviguent avec moins
-d'équipage, & leurs Matelots vivent à très peu de frais. Un de leurs
-Moulins à scier le bois épargne journellement le travail de
-quatre-vingts hommes.
-
-Par ces avantages ils seroient dans l'Europe les seuls voituriers par
-Mer, si l'on suivoit toujours le meilleur marché: & s'ils avoient de
-leur propre crû dequoi faire un commerce étendu, ils auroient sans doute
-la plus florissante Marine de l'Europe. Mais le grand nombre de leurs
-Matelots ne suffit pas, sans les forces intérieures de l'Etat, pour la
-superiorité de leurs forces navales: ils n'armeroient jamais de
-Vaisseaux de guerre, ni de Matelots si l'Etat avoit de grands revenus
-pour les construire & les solder: ils profiteroient en tout du grand
-marché.
-
-L'Angleterre pour les empêcher d'augmenter à ses dépens leur avantage
-sur Mer par ce bon marché, a défendu à toute Nation d'apporter chez elle
-d'autres marchandises que celles de leur crû; au moïen dequoi les
-Hollandois n'aïant pû servir de voituriers pour l'Angleterre, les
-Anglois même ont fortifié par-là leur Marine: & bien qu'ils naviguent à
-plus de frais que les Hollandois, les richesses de leurs charges au
-dehors rendent ces frais moins considérables.
-
-La France & l'Espagne sont bien des Etats maritimes, qui ont un riche
-produit qu'on envoie dans le Nord, d'où on leur porte chez eux les
-denrées & marchandises. Il n'est pas étonnant que leur marine ne soit
-pas considérable à proportion de leur produit & de l'étendue de leurs
-Côtes maritimes, puisqu'ils laissent à des Vaisseaux étrangers le soin
-de leur apporter du Nord tout ce qu'ils en reçoivent, & de leur venir
-enlever les denrées que les Etats du Nord tirent de chez eux.
-
-Ces Etats, je dis la France & l'Espagne, ne font pas entrer dans les
-vues de leur politique la considération du Commerce au point qu'elle y
-seroit avantageuse; la plûpart des Commerçans en France & en Espagne qui
-ont relation avec l'Etranger, sont plutôt des Facteurs ou des Commis de
-Négocians étrangers que des Entrepreneurs, pour conduire ce commerce de
-leur fond.
-
-Il est vrai que les Etats du Nord sont, par leur situation & par le
-voisinage des païs qui produisent tout ce qui est nécessaire à la
-construction des Navires, en état de voiturer tout à meilleur marché,
-que ne seroit la France & l'Espagne: mais si ces deux Roïaumes prenoient
-des mesures pour fortifier leur marine, cet obstacle ne les en
-empêcheroit pas. L'Angleterre leur en a montré il y a déja long-tems
-l'exemple en partie: ils ont chez eux & dans leurs Colonies tout ce
-qu'il faut pour la construction des Bâtimens, ou du moins il ne seroit
-pas difficile de les y faire produire: & il y a une infinité de voies
-qu'on pourroit prendre pour faire réussir un tel dessein, si la
-legislature ou le ministere y vouloit concourir. Mon sujet ne me permet
-pas d'examiner dans cet Essai, le détail de ces voies: je me bornerai à
-dire, que dans les païs où le commerce n'entretient pas constamment un
-nombre considérable de Bâtimens & de Matelots, il est presque impossible
-que le Prince puisse entretenir une Marine florissante, sans des frais
-qui seroient seuls capables de ruiner les trésors de son Etat.
-
-Je conclurai donc, en remarquant que le commerce qui est le plus
-essentiel à un Etat pour l'augmentation ou la diminution de ses forces
-est le commerce avec l'Etranger, que celui de l'intérieur d'un Etat
-n'est pas d'une si grande considération dans la politique; qu'on ne
-soutient qu'à demi le commerce avec l'Etranger, lorsqu'on n'a pas l'oeil
-à augmenter & maintenir de gros Négocians naturels du païs, des Bâtimens
-& des Matelots, des Ouvriers & des Manufactures, & surtout qu'il faut
-toujours s'attacher à maintenir la balance contre les Etrangers.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-_Des Changes & de leur nature._
-
-
-Dans la Ville même de Paris, il coute ordinairement cinq sols par sac de
-mille livres, pour porter de l'argent d'une maison à une autre; s'il
-falloit toujours le porter du Fauxbourg Saint Antoine, aux Invalides, il
-en couteroit plus du double, & s'il n'y avoit pas communément des
-porteurs d'argent de confiance, il en couteroit encore davantage: que
-s'il y avoit souvent des Voleurs en chemin, on l'enverroit par grosses
-sommes, escorté, & avec plus de frais; & si quelqu'un se chargeoit du
-transport, à ses frais & risques, il se feroit païer de ce transport, à
-proportion des frais & des risques. C'est ainsi, que les frais du
-transport, de Rouen à Paris, & de Paris à Rouen, coutent ordinairement
-cinquante sols par sac de mille livres, ce qu'on appelle dans le langage
-des Banquiers, un quart pour cent; les Banquiers envoient l'argent
-ordinairement en doubles barils, que les Voleurs ne peuvent gueres
-emporter, à cause du fer & de la pesanteur, & comme il y a toujours des
-Messagers sur cette route, les frais sont peu considérables, sur les
-grosses parties qu'on envoie de part & d'autre.
-
-Si la Ville de Châlons sur Marne paie tous les ans au Receveur des
-Fermes du Roi, dix mille onces d'argent d'un côté, & si de l'autre côté
-les Marchands de vin de Châlons ou des environs vendent à Paris, par
-l'entremise de leurs correspondans, des vins de Champagne pour la valeur
-de dix mille onces d'argent; si l'once d'argent en France passe dans le
-commerce pour cinq livres, la somme des dix mille onces en question
-s'appellera cinquante mille livres, tant à Paris qu'à Châlons.
-
-Le Receveur des Fermes dans cet exemple a cinquante mille livres à
-envoïer à Paris, & les correspondans des Marchands de vin de Châlons ont
-cinquante mille livres à envoïer à Châlons; on pourra épargner ce double
-emploi ou transport par une compensation ou comme on dit par lettres de
-change, si les parties s'abouchent & s'accommodent pour cela.
-
-Que les correspondans des Marchands de vin de Châlons portent (chacun sa
-part) les cinquante mille livres chez le Caissier du Bureau des Fermes à
-Paris; qu'il leur donne une ou plusieurs rescriptions, ou lettres de
-change sur le Receveur des Fermes à Châlons, païables à leur ordre;
-qu'ils endossent ou passent leur ordre aux Marchands de vin de Châlons,
-ceux-ci recevront du Receveur à Châlons les cinquante mille livres. De
-cette maniere, les cinquante mille livres à Paris seront païées au
-Caissier des Fermes à Paris, & les cinquante mille livres à Châlons
-seront païées aux Marchands de vin de cette Ville, & par cet échange ou
-compensation, on épargnera la peine de voiturer cet argent d'une ville à
-l'autre. Ou bien que les Marchands de vin à Châlons, qui ont cinquante
-mille livres à Paris, aillent offrir leurs lettres de change au Receveur
-qui les endossera au Caissier des Fermes à Paris, lequel y touchera le
-montant, & que le Receveur à Châlons leur paie contre leurs lettres de
-change les cinquante mille livres qu'il a à Châlons: de quelque côté
-qu'on fasse cette compensation, soit qu'on tire les lettres de change de
-Paris sur Châlons, soit de Châlons sur Paris, comme dans cet exemple on
-paie once pour once, & cinquante mille livres pour cinquante mille
-livres, on dira que le change est au pair.
-
-La même methode se pourra pratiquer, entre ces Marchands de vin à
-Châlons, & les Receveurs des Seigneurs de Paris qui ont des terres ou
-des rentes aux environs de Châlons, & encore entre les Marchands de vin,
-ou tout autres Marchands à Châlons, qui ont envoïé des denrées ou des
-marchandises à Paris, & qui y ont de l'argent, & tous Marchands qui ont
-tiré des marchandises de Paris & les ont vendues à Châlons. Que s'il y a
-un grand commerce entre ces deux Villes, il s'érigera des Banquiers à
-Paris & à Châlons, qui s'aboucheront avec les interressés de part &
-d'autre, & seront les agens ou entremeteurs des paiemens qu'on auroit à
-envoïer d'une de ces Villes à l'autre. Maintenant si tous les vins, &
-autres denrées & marchandises qu'on a envoïées de Châlons à Paris, &
-qu'on y a effectivement vendues pour argent comptant, excedent en valeur
-la somme de la recette des Fermes à Châlons, celles des rentes que les
-Seigneurs de Paris ont aux environs de Châlons, & encore la valeur de
-toutes les denrées & de toutes les marchandises qui ont été envoïées de
-Paris à Châlons & qu'on y a vendues pour argent comptant, de la somme de
-cinq mille onces d'argent ou de vingt-cinq mille liv. il faudra
-nécessairement que le Banquier à Paris envoie cette somme en argent à
-Châlons. Cette somme sera l'excédent ou la balance du commerce entre ces
-deux Villes; on l'enverra dis-je nécessairement en especes à Châlons, &
-cette opération se trouvera conduite de la maniere suivante ou de
-quelqu'autre maniere approchante.
-
-Les Agens, ou Correspondans des Marchands de vin de Châlons & des autres
-qui ont envoïé des denrées ou des Marchandises de Châlons à Paris, ont
-l'argent de ces ventes en caisse à Paris: ils ont ordre de le remettre à
-Châlons; ils ne sont pas dans l'habitude de le risquer par les voitures,
-ils s'adresseront au Caissier des Fermes qui leur donnera des
-rescriptions ou lettres de change sur le Receveur des Fermes à Châlons,
-jusqu'à la concurrence des fonds qu'il a à Châlons, & cela ordinairement
-au pair; mais comme ils ont besoin de remettre encore d'autres sommes à
-Châlons, ils s'adresseront pour cela au Banquier qui aura à sa
-disposition les rentes des Seigneurs à Paris qui ont des terres aux
-environs de Châlons. Ce Banquier leur fournira, de même que le Caissier
-des Fermes, des lettres de change sur son correspondant à Châlons
-jusqu'à la concurrence des fonds qu'il a à sa disposition à Châlons, &
-qu'il avoit ordre de faire revenir à Paris: cette compensation se fera
-aussi au pair, si ce n'est que le Banquier cherche à y trouver quelque
-petit profit pour sa peine, tant de la part de ces Agens qui s'adressent
-à lui pour remettre leur argent à Châlons, que de celle des Seigneurs
-qui l'ont chargé de faire revenir leur argent de Châlons, à Paris. Si le
-Banquier a de même à sa disposition à Châlons, la valeur des
-Marchandises qui y ont été envoïées de Paris, & qui y ont été vendues
-pour argent comptant; il fournira encore de même des lettres de change
-pour cette valeur.
-
-Mais dans notre supposition les Agens des Marchands de Châlons, ont
-encore en caisse à Paris vingt-cinq mille livres qu'ils ont ordre de
-remettre à Châlons, au-delà de toutes les sommes ci-dessus mentionnées.
-S'ils offrent cet argent au Caissier des Fermes, il répondra qu'il n'a
-plus de fonds à Châlons, & qu'il ne sauroit leur fournir de lettres de
-change ou des rescriptions sur cette Ville. S'ils offrent l'argent au
-Banquier il leur répondra, qu'il n'a pas non plus de fonds à Châlons, &
-qu'il n'a pas occasion de tirer, mais que si l'on veut lui païer trois
-pour cent de change, il fournira des lettres: ils offriront un ou deux
-pour cent, & enfin deux & demi, ne pouvant faire mieux. A ce prix le
-Banquier se déterminera à leur donner des lettres, c'est-à-dire, qu'en
-lui païant à Paris deux livres dix sols, il fournira une lettre de
-change de cent livres, sur son correspondant de Châlons, païable à dix
-ou quinze jours, afin de mettre ce correspondant en état de faire ce
-paiement des vingt-cinq mille livres qu'il tire sur lui: à ce prix de
-change, il les lui enverra par le Messager ou Carrosse en espece d'or,
-ou au défaut de l'or, en argent. Il paiera dix livres pour chaque sac de
-mille livres, ou suivant le langage des Banquiers un pour cent; il
-paiera à son Correspondant de Châlons pour commission cinq livres par
-sac de mille livres, ou demi pour cent, & il gardera pour son profit un
-pour cent. Sur ce pied le change est à Paris pour Châlons à deux & demi
-pour cent au-dessus du pair, parcequ'on paie deux livres dix sols sur
-chaque cent livres pour le prix du change.
-
-C'est ainsi à peu-près que la balance du commerce se transporte d'une
-ville à l'autre, par l'entremise des Banquiers, & en gros articles
-ordinairement. Tous ceux qui portent le titre de Banquiers ne sont pas
-dans cette habitude; & il y en a plusieurs qui ne se mêlent que de
-commissions & de spéculation de banque. Je ne mettrai au nombre des
-Banquiers que ceux qui font voiturer l'argent. C'est à eux à régler
-toujours les changes, dont les prix suivent les frais & les risques du
-transport des especes, dans les cas différens.
-
-On fixe rarement le prix du change entre Paris & Châlons à plus de deux
-& demi ou trois pour cent, au dessus ou au dessous du pair. Mais de
-Paris à Amsterdam le prix du change montera à cinq ou six pour cent
-lorsqu'il faudra voiturer les especes. Le chemin est plus long, le
-risque est plus grand; il faut plus de Correspondans & de
-Commissionnaires. Des Indes en Angleterre, le prix du transport sera de
-dix à douze pour cent. De Londres à Amsterdam, le prix du change ne
-passera guere deux pour cent en tems de paix.
-
-Dans notre exemple présent, on dira que le change à Paris pour Châlons
-sera à deux & demi pour cent, au dessus du pair; & on dira à Châlons que
-le change pour Paris est à deux & demi pour cent, au dessous du pair:
-parceque dans ces circonstances celui qui donnera de l'argent à
-Châlons pour une lettre de change pour Paris ne donnera que
-quatre-vingt-dix-sept livres dix sols, pour recevoir cent livres à
-Paris: & il est visible que la Ville ou Place où le change est au dessus
-du pair doit à celle où il est au dessous, tant que le prix du change
-subsiste sur ce pied. Le change n'est à Paris à deux & demi pour cent,
-au dessus du pair pour Châlons, que parceque Paris doit à Châlons, &
-qu'on a besoin de voiturer l'argent de cette dette de Paris à Châlons:
-c'est pourquoi lorsqu'on voit que le change est communement au dessous
-du pair dans une ville, par rapport à une autre, on pourra conclure que
-cette premiere ville doit la balance du commerce à l'autre, & lorsque le
-change est à Madrid ou à Lisbonne au dessus du pair pour tous les autres
-païs, cela fait voir que ces deux Capitales doivent toujours envoïer des
-especes à ces autres païs.
-
-Dans toutes les Places & Villes qui se servent de la même monnoie & des
-mêmes especes d'or & d'argent, comme Paris & Châlons sur Marne, Londres
-& Bristol, l'on connoît & l'on exprime le prix du change en donnant & en
-prenant tant pour cent, de plus ou de moins que le pair. Quand on paie
-quatre-vingt-dix-huit livres dans une place, pour recevoir cent livres
-dans une autre, on dit que le change est à deux pour cent au dessous du
-pair à-peu-près: lorsqu'on paie cent deux livres dans une place, pour ne
-recevoir que cent livres dans une autre, on dit que le change est à deux
-pour cent exactement au-dessus du pair: quand on donne cent livres dans
-une place, pour en recevoir cent livres dans une autre, on dit que le
-change est au pair. En tout cela il n'y a aucune difficulté ni aucun
-mystere.
-
-Mais lorsqu'on regle le change entre deux Villes ou Places, où la
-monnoie est toute différente, où les especes sont de différentes
-grandeurs, finesses, tailles, & même de différens noms, la nature du
-change paroît d'abord plus difficile à expliquer; mais dans le fond ce
-change étranger ne differe de celui entre Paris & Châlons que par la
-différence du jargon dont les Banquiers se servent. On parle à Paris du
-change avec la Hollande en reglant l'écu de trois livres contre tant de
-deniers de gros de Hollande, mais le pair du change entre Paris &
-Amsterdam est toujours cent onces d'or ou d'argent contre cent onces
-d'or ou d'argent de même poids & titre: cent deux onces païées à Paris
-pour recevoir seulement cent onces à Amsterdam, reviennent toujours à
-deux pour cent au dessus du pair. Le Banquier qui fait les transports de
-la balance du commerce, doit toujours savoir calculer le pair; mais dans
-le langage des changes avec l'Etranger, on dira le prix du change à
-Londres avec Amsterdam se fait en donnant une livre sterling à Londres
-pour recevoir trente-cinq escalins d'Hollande en banque: avec Paris, en
-donnant à Londres trente deniers ou peniques sterling, pour recevoir à
-Paris un écu ou trois livres tournois. Ces façons de parler n'expriment
-pas si le change est au-dessus ou au dessous du pair; mais le Banquier
-qui transporte la balance du commerce en sait bien le compte, & combien
-il recevra d'especes étrangeres pour celles de son païs qu'il fait
-voiturer.
-
-Qu'on fixe le change à Londres pour argent d'Angleterre en Roubles de
-Moscovie, en Marcs Lubs de Hambourg, en Richedales d'Allemagne, en
-Livres de gros de Flandres, en Ducats de Venise, en Piastres de Gènes ou
-de Livourne, en Millerays ou Crusades de Portugal, en Pieces de huit
-d'Espagne, ou Pistoles &c. le pair du change pour tous ces païs, sera
-toujours cent onces d'or ou d'argent contre cent onces: & si dans le
-langage des changes il se trouve qu'on donne plus ou moins que ce pair,
-cela vient au même dans le fond que si l'on disoit le change est de tant
-au dessus ou au dessous du pair, & on connoîtra toujours si l'Angleterre
-doit la balance ou non à la place avec laquelle on regle le change, ni
-plus ni moins qu'on le sait dans notre exemple de Paris & de Châlons.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-_Autres éclaircissemens pour la connoissance de la nature des changes._
-
-
-On a vu que les changes sont reglés sur la valeur intrinseque des
-especes, c'est-à-dire, sur le pair, & que leur variation provient des
-frais & des risques des transports d'une place à l'autre, lorsqu'il faut
-envoïer en especes la balance du commerce. On n'a pas besoin de
-raisonnement pour une chose qu'on voit dans le fait & dans la pratique.
-Les Banquiers apportent quelquefois des raffinemens dans cette pratique.
-
-Si l'Angleterre doit à la France cent mille onces d'argent pour la
-balance du commerce, si la France en doit cent mille onces à la
-Hollande, & la Hollande cent mille onces à l'Angleterre, toutes ces
-trois sommes se pourront compenser par lettres de change entre les
-Banquiers respectifs de ces trois Etats, sans qu'il soit besoin
-d'envoïer aucun argent d'aucun côté.
-
-Si la Hollande envoie en Angleterre pendant le mois de Janvier des
-marchandises pour la valeur de cent mille onces d'argent, & l'Angleterre
-n'en envoie en Hollande dans le même mois que pour la valeur de
-cinquante mille onces, (je suppose la vente & le paiement faits dans le
-même mois de Janvier de part & d'autre) il reviendra à la Hollande dans
-ce mois une balance de commerce de cinquante mille onces, & le change
-d'Amsterdam sera à Londres au mois de Janvier à deux ou trois pour cent
-au dessus du pair, c'est-à-dire dans le langage des changes, que le
-change de Hollande qui étoit en Décembre au pair ou à trente cinq
-escalins par livre sterling à Londres, y montera en Janvier à trente six
-escalins ou environ; mais lorsque les Banquiers auront envoïé cette
-dette de cinquante mille onces en Hollande, le change pour Amsterdam
-retombera naturellement au pair à Londres, ou à trente-cinq escalins.
-
-Mais si un Banquier Anglois prévoit en Janvier, par l'envoi qu'on y fait
-en Hollande d'une quantité extraordinaire de marchandises, que la
-Hollande lors des paiemens & ventes en Mars redevra considerablement à
-l'Angleterre, il pourra dès le mois de Janvier, au lieu d'envoïer les
-cinquante mille écus ou onces qu'on y doit ce mois-là à la Hollande,
-fournir ses lettres de change sur son Correspondant à Amsterdam,
-païables à deux usances ou deux mois pour en païer la valeur à
-l'échéance: & par ce moïen profiter du change qui étoit en Janvier au
-dessus du pair, & qui sera en Mars au dessous du pair: & par ce moïen
-gagner doublement sans envoïer un sol en Hollande.
-
-Voilà ce que les Banquiers appellent des spéculations qui causent
-souvent des variations dans les changes pour un peu de tems,
-independamment de la balance du commerce: mais il en faut toujours à la
-longue revenir à cette balance qui fait la regle constante & uniforme
-des changes; & quoique les spéculations & crédits des Banquiers puissent
-quelquefois retarder le transport des sommes qu'une Ville ou Etat doit à
-un autre, il faut toujours à la fin païer la dette & envoïer la balance
-du commerce en especes, à la Place où elle est due.
-
-Si l'Angleterre gagne constamment une balance de commerce avec le
-Portugal, & perd toujours une balance avec la Hollande, les prix du
-change avec la Hollande & avec le Portugal le feront bien connoître; on
-verra bien qu'à Londres le change pour Lisbonne est au dessous du pair,
-& que le Portugal doit à l'Angleterre; on verra aussi que le change pour
-Amsterdam est au dessus du pair, & que l'Angleterre doit à la Hollande:
-mais on ne pourra pas voir par les changes la quantité de la dette. On
-ne verra pas si la balance d'argent qu'on tire de Portugal sera plus
-grande ou plus petite que celle qu'on est obligé d'envoïer en Hollande.
-
-Cependant il y a une chose qui fera toujours bien connoître à Londres,
-si l'Angleterre gagne ou perd la balance générale de son commerce (on
-entend par la balance générale, la différence des balances particulieres
-avec tous les Etats étrangers qui commercent avec l'Angleterre), c'est
-le prix des matieres d'or & d'argent, mais particulierement de l'or,
-(aujourd'hui que la proportion du prix de l'or & de l'argent en especes
-monnoïées differe de la proportion du prix du marché, comme on
-l'expliquera dans le Chapitre suivant). Si le prix des matieres d'or au
-marché de Londres, qui est le centre du commerce d'Angleterre, est plus
-bas que le prix de la Tour où l'on fabrique les guinées ou especes d'or,
-ou au même prix que ces especes intrinséquement; & si on porte à la Tour
-des matieres d'or pour en recevoir la valeur en guinées ou especes
-fabriquées, c'est une preuve certaine que l'Angleterre gagne dans la
-balance générale de son commerce; c'est une preuve que l'or qu'on tire
-du Portugal suffit non-seulement pour païer la balance que l'Angleterre
-envoie en Hollande, en Suede, en Moscovie, & dans les autres Etats où
-elle doit, mais qu'il reste encore de l'or pour envoïer fabriquer à la
-Tour, & la quantité ou somme de cette balance générale se connoît par
-celle des especes fabriquées à la Tour de Londres.
-
-Mais si les matieres d'or se vendent à Londres au marché, plus haut que
-le prix de la Tour, qui est ordinairement de trois livres dix-huit
-schelings par once, on ne portera plus de ces matieres à la Tour pour
-les fabriquer, & c'est une marque certaine qu'on ne tire pas de
-l'Etranger, par exemple du Portugal, autant d'or qu'on est obligé d'en
-envoïer dans les autres païs où l'Angleterre doit: c'est une preuve que
-la balance générale du commerce est contre l'Angleterre. Ceci ne se
-connoîtroit pas s'il n'y avoit pas une défense en Angleterre d'envoïer
-des especes d'or hors du Roïaume: mais cette défense est cause que les
-Banquiers timides à Londres aiment mieux acheter les matieres d'or
-(qu'il leur est permis de transporter dans les païs étrangers) à trois
-livres dix-huit schelings jusqu'à quatre livres sterling l'once, pour
-les envoïer chez l'Etranger, que d'y envoïer les guinées ou especes d'or
-monnoïées à trois livres dix-huit schelings, contre les loix, & au
-hasard de confiscation. Il y en a pourtant qui s'y hasardent, d'autres
-fondent les especes d'or, pour les envoïer en guise de matieres, & il
-n'est pas possible de juger de la quantité d'or que l'Angleterre perd,
-lorsque la balance générale du commerce est contre elle.
-
-En France on déduit les frais de la fabrication des especes, qui va
-d'ordinaire à un & demi pour cent, c'est-à-dire, qu'on y regle toujours
-le prix des especes au dessus de celui des matieres. Pour connoître si
-la France perd dans la balance générale de son commerce, il suffira de
-savoir si les Banquiers envoient chez l'Etranger les especes de France;
-car s'ils le font c'est une preuve qu'ils ne trouvent pas de matieres à
-acheter pour ce transport, attendu que ces matieres quoiqu'à plus bas
-prix en France que les especes, sont de plus grande valeur que ces
-especes dans les païs étrangers, au moins de un & demi pour cent.
-
-Quoique les prix des changes ne varient guere que par rapport à la
-balance du commerce, entre l'Etat & les autres Païs, & que naturellement
-cette balance n'est que la différence de la valeur des denrées & des
-marchandises que l'Etat envoie dans les autres païs, & de celles que les
-autres païs envoient dans l'Etat; cependant il arrive souvent des
-circonstances & causes accidentelles qui font transporter des sommes
-considerables d'un Etat à un autre, sans qu'il soit question de
-marchandises & de commerce, & ces causes influent sur les changes tout
-de même que feroient la balance & l'excédent de commerce.
-
-De cette nature sont les sommes d'argent qu'un Etat envoie dans un autre
-pour des services secrets & des vues de politique d'Etat, pour des
-subsides d'alliances, pour l'entretien de troupes, d'Ambassadeurs, de
-Seigneurs qui voïagent, &c. les capitaux que les Habitans d'un Etat
-envoient dans un autre, pour s'y interesser dans les fonds publics ou
-particuliers, l'interêt que ces Habitans tirent annuellement de pareils
-fonds &c. Les changes ne manquent pas de varier avec toutes ces causes
-accidentelles, & de suivre la regle du transport d'argent dont on a
-besoin; & dans la considération de la balance du commerce, on ne sépare
-pas, & même on auroit de la peine à en séparer ces sortes d'articles;
-ils influent bien sûrement sur l'augmentation & la diminution de
-l'argent effectif d'un Etat, & de ses forces & puissances comparatives.
-
-Mon sujet ne me permet pas de m'étendre sur les effets de ces causes
-accidentelles, je me bornerai toujours aux vues simples de commerce, de
-peur d'embarrasser mon sujet, qui ne l'est que trop par la multiplicité
-des faits qui s'y présentent.
-
-Les changes haussent plus ou moins au dessus du pair à proportion des
-grands ou petits frais, & risques du transport d'argent, & cela supposé,
-les changes haussent bien plus naturellement au dessus du pair dans les
-Villes ou Etats où il y a des défenses de transporter de l'argent hors
-de l'Etat, que dans celles où le transport en est libre.
-
-Supposons que le Portugal consomme annuellement & constamment des
-quantités considerables de Manufactures de laine & autres d'Angleterre,
-tant pour ses propres habitans que pour ceux du Bresil; qu'il en paie
-une partie en vin, huiles, &c. mais que pour le surplus du paiement il y
-ait une balance constante de commerce qu'on envoie de Lisbonne à
-Londres. Si le Roi de Portugal fait de rigoureuses défenses, & sous
-peine non-seulement de confiscation, mais même de la vie, de transporter
-aucune matiere d'or ou d'argent hors de ses Etats, la terreur de ces
-défenses empêchera d'abord les Banquiers de se mêler d'envoïer la
-balance. Le prix des Manufactures Angloises restera en caisse à
-Lisbonne. Les Marchands Anglois ne pouvant avoir de Lisbonne leurs
-fonds, n'y enverront plus de draps. Il arrivera que les draps
-deviendront d'une cherté extraordinaire; cependant les draps ne sont pas
-encheris en Angleterre, on s'abstient seulement de les envoïer à
-Lisbonne à cause qu'on n'en peut pas retirer la valeur. Pour avoir de
-ces draps la Noblesse Portugaise & autres qui ne sauroient s'en passer,
-en offriront jusqu'au double du prix ordinaire; mais comme on n'en
-sauroit avoir assez qu'en envoïant de l'argent hors de Portugal,
-l'augmentation du prix du drap deviendra le profit de quiconque enverra
-l'or ou l'argent, contre les défenses, hors du Roïaume; cela encouragera
-plusieurs Juifs, & autres de porter l'or & l'argent aux Vaisseaux
-Anglois qui sont dans la Rade de Lisbonne, même au hasard de la vie. Ils
-gagneront d'abord cent ou cinquante pour cent à faire ce métier, & ce
-profit est païé par les habitans Portugais, dans le haut prix qu'ils
-donnent pour le drap. Ils se familiariseront peu-à-peu à ce manége,
-après l'avoir pratiqué souvent avec succès, & dans la suite on verra
-porter l'argent à bord des Vaisseaux Anglois pour le prix de deux ou un
-pour cent.
-
-Le Roi de Portugal fait la loi ou la défense: ses Sujets, même ses
-Courtisans, paient les frais du risque qu'on court pour rendre la
-défense inutile, & pour l'éluder. On ne tire donc aucun avantage d'une
-pareille loi, au contraire elle cause un désavantage réel au Portugal
-parcequ'elle est cause qu'il sort plus d'argent de l'Etat qu'il n'en
-sortiroit s'il n'y avoit pas une telle loi.
-
-Car ceux qui gagnent à ce manége, soit Juifs ou autres, ne manquent pas
-d'envoïer leurs profits en païs étrangers, & lorsqu'ils en ont assez ou
-lorsque la peur les prend ils suivent souvent eux-mêmes leur argent.
-
-Que si l'on prenoit quelques-uns de ces contrevenans sur le fait, qu'on
-confisquât leurs biens & qu'on les fît mourir, cette circonstance &
-cette exécution au lieu d'empêcher la sortie de l'argent ne feront que
-l'augmenter, parceque ceux qui se contentoient auparavant de un ou deux
-pour cent pour sortir de l'argent, voudront avoir vingt ou cinquante
-pour cent, ainsi il est nécessaire qu'il en sorte toujours de quoi païer
-la balance.
-
-Je ne sais si j'ai bien réussi à rendre ces raisons sensibles à ceux qui
-n'ont point d'idée de commerce. Je sais que pour ceux qui ont quelque
-connoissance de la pratique, rien n'est plus aisé à comprendre, & qu'ils
-s'étonnent avec raison que ceux qui conduisent les Etats & administrent
-les Finances des grands Roïaumes, aient si peu de connoissance de la
-nature des changes, que de défendre la sortie des matieres & des especes
-d'or & d'argent, en même tems.
-
-Le moïen unique de les conserver dans un Etat, c'est de conduire si bien
-le commerce avec l'Etranger que la balance ne soit pas contraire à
-l'Etat.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-_Des variations de la proportion des valeurs, par rapport aux Métaux qui
-servent de monnoie._
-
-
-Si les Métaux étoient aussi faciles à trouver, que l'eau l'est
-communément, chacun en prendroit pour ses besoins, & ces métaux
-n'auroient presque point de valeur. Les métaux qui se trouvent les plus
-abondans & qui coutent le moins de peine à produire, sont aussi ceux qui
-sont à meilleur marché. Le fer paroît le plus nécessaire; mais comme on
-le trouve communément en Europe, avec moins de peine & de travail que le
-cuivre, il est à bien meilleur marché.
-
-Le cuivre, l'argent & l'or, sont les trois métaux dont on se sert
-communément pour monnoie. Les Mines de cuivre sont les plus abondantes &
-coutent le moins de terre & de travail à produire. Les plus abondantes
-Mines de cuivre sont aujourd'hui en Suede: il y faut plus de
-quatre-vingts onces de cuivre au Marché pour païer une once d'argent. Il
-est aussi à remarquer que le cuivre qu'on tire de certaines Mines est
-plus parfait & plus beau que celui qu'on tire d'autres Mines. Celui du
-Japon & de Suede est plus beau que celui d'Angleterre. Celui d'Espagne
-étoit du tems des Romains, plus beau que celui de l'Ile de Chypre. Au
-lieu que l'or & l'argent, de quelque Mine qu'on les tire, sont toujours
-de la même perfection, lorsqu'on les a rafinés.
-
-La valeur du cuivre, comme de tout autres choses, est proportionnée à la
-terre & au travail qui entrent dans sa production. Outre les usages
-ordinaires auxquels on l'emploie, comme pour des pots, des vases, de la
-batterie de cuisine, des serrures, &c., on s'en sert presque dans tous
-les Etats pour monnoie, dans le troc du menu. En Suede on s'en sert
-souvent même dans les gros paiemens lorsque l'argent y est rare. Pendant
-les cinq premiers siecles de Rome, on ne se servoit pas d'autre monnoie.
-On ne commença à se servir d'argent dans le troc, que dans l'année
-quatre cent quatre-vingt-quatre. La proportion du cuivre à l'argent fut
-alors réglée dans les monnoies, comme 72 à 1; dans la fabrication de
-cinq cent douze, comme 80 à 1; dans l'évaluation de cinq cent
-trente-sept, comme 64 à 1; dans la fabrication de cinq cent
-quatre-vingt-six, comme 48 à 1; dans celle de six cent soixante-trois de
-Drusus, & celle de Sylla de six cent soixante & douze, comme 53-1/3 à 1;
-dans celle de Marc Antoine de sept cent douze, & d'Auguste de sept cent
-vingt-quatre, comme 56 à 1; dans celle de Neron l'an de Jesus-Christ
-cinquante-quatre, comme 60 à 1; dans celle d'Antonin l'an de l'Ere
-présente cent soixante, comme 64 à 1; dans le tems de Constantin trois
-cent trente, style présent, comme 120 & 125 à 1; dans le siecle de
-Justinien environ cinq cent cinquante, comme 100 à 1; & cela a toujours
-varié depuis au-dessous de la proportion de 100 dans les monnoies en
-Europe.
-
-Aujourd'hui qu'on ne se sert guere de cuivre pour monnoie, que dans le
-troc du menu, soit qu'on l'allie avec la calamine, pour faire du cuivre
-jaune, comme en Angleterre, soit qu'on l'allie avec une petite partie
-d'argent, comme en France & en Allemagne, on le fait valoir communément
-dans la proportion de 40 à 1; quoique le cuivre au Marché soit
-ordinairement à l'argent comme 80 & 100 à 1. La raison est, qu'on
-diminue ordinairement sur le poids du cuivre les frais de la
-fabrication; & lorsqu'il n'y a pas trop de cette petite monnoie pour la
-circulation du bas troc dans l'Etat, les monnoies de cuivre seul, ou de
-cuivre allié, passent sans difficulté malgré le défaut de leur valeur
-intrinseque. Mais lorsqu'on les veut faire passer dans le troc dans un
-païs étranger, on ne les veut recevoir qu'au poids du cuivre & de
-l'argent qui est allié avec le cuivre; & même dans les Etats où, par
-l'avarice ou l'ignorance de ceux qui gouvernent, on donne cours à une
-trop grande quantité de cette petite monnoie pour la circulation du bas
-troc, & où l'on ordonne qu'on en reçoive une certaine partie dans les
-gros paiemens, on ne la reçoit pas volontiers, & la petite monnoie perd
-un agiot contre l'argent blanc, c'est ce qui arrive à la monnoie de
-Billon & aux Ardites en Espagne pour les gros paiemens; cependant la
-petite monnoie passe toujours sans difficulté dans le bas troc, la
-valeur dans ces paiemens étant ordinairement petite en elle-même, par
-conséquent la perte l'est encore davantage: c'est ce qui fait qu'on s'en
-accommode sans peine, & qu'on change le cuivre contre de petites pieces
-d'argent au-dessus du poids & valeur intrinseque du cuivre dans l'Etat
-même, mais non dans les autres Etats; chaque Etat en aïant de sa propre
-fabrication de quoi conduire son troc du menu.
-
-L'or & l'argent ont, comme le cuivre, une valeur proportionnée à la
-terre & au travail nécessaires à leur production; & si le public se
-charge des frais de la fabrication de ces métaux, leur valeur en lingots
-& en especes est la même, leur valeur au Marché & à la Monnoie est la
-même chose, leur valeur dans l'Etat & dans les païs étrangers est
-constamment la même, toujours reglée sur le poids & sur le titre;
-c'est-à-dire, sur le poids seul, si ces métaux sont purs & sans alliage.
-
-Les Mines d'argent se sont toujours trouvées plus abondantes que celles
-de l'or, mais non pas également dans tous les païs, ni dans tous les
-tems: il a toujours fallu plusieurs onces d'argent pour païer une once
-d'or; mais tantôt plus tantôt moins, suivant l'abondance de ces métaux &
-la demande. L'an de Rome trois cent dix, il falloit en Grece treize
-onces d'argent pour païer une once d'or, c'est-à-dire, que l'or étoit à
-l'argent comme 1 à 13; l'an quatre cent ou environ, comme 1 à 12; l'an
-quatre cent soixante, comme 1 à 10, tant en Grece qu'en Italie, & par
-toute l'Europe. Cette proportion d'1 à 10 paroît avoir continué
-constamment pendant trois siecles jusqu'à la mort d'Auguste, l'an de
-Rome sept cent soixante-sept, ou l'an de grace quatorze. Sous Tibere,
-l'or devint plus rare, ou l'argent plus abondant, la proportion a monté
-peu-à-peu à celle de 1 à 12, 12-1/2 & 13. Sous Constantin l'an de grace
-trois cent trente, & sous Justinien cinq cent cinquante, elle s'est
-trouvée comme 1 à 14-2/5. L'histoire est plus obscure depuis;
-quelques-uns croient avoir trouvé cette proportion comme 1 à 18, sous
-quelques Rois de France. L'an de grace huit cent quarante, sous le regne
-de Charles le Chauve, on fabriqua les monnoies d'or & d'argent sur le
-fond, & la proportion se trouva comme 1 à 12. Sous le regne de Saint
-Louis, qui mourut en mil deux cent soixante & dix, la proportion étoit
-comme 1 à 10; en mil trois cent soixante-un, comme 1 à 12; en mil quatre
-cent vingt-un, au-dessus de 1 à 11; en mil cinq cent au-dessous de 1 à
-12; en mil six cent environ, comme 1 à 12; en mil six cent quarante-un,
-comme 1 à 14; en mil sept cent, comme 1 à 15; en mil sept cent trente,
-comme 1 à 14-1/2.
-
-La quantité d'or & d'argent qu'on avoit apportée du Mexique & du Pérou
-dans le siecle passé, a rendu non-seulement ces métaux plus abondans,
-mais même a haussé la valeur de l'or contre l'argent qui s'est trouvé
-plus abondant, de maniere qu'on en fixe la proportion dans les monnoies
-d'Espagne, suivant les prix du Marché, comme 1 à 16; les autres Etats de
-l'Europe ont suivi d'assez près le prix de l'Espagne dans leurs
-monnoies, les uns les mirent comme 1 à 15-7/8, les autres comme 1 à
-15-3/4, à 15-5/8, &c. suivant le génie & les vues des Directeurs des
-Monnoies. Mais depuis que le Portugal tire des quantités considérables
-d'or du Bresil, la proportion a commencé à baisser de nouveau, sinon
-dans les Monnoies, au moins dans les prix du Marché, qui donne une plus
-grande valeur à l'argent, que par le passé; outre qu'on apporte assez
-souvent des Indes orientales beaucoup d'or, en échange de l'argent qu'on
-y porte d'Europe, parceque la proportion est bien plus basse dans les
-Indes.
-
-Dans le Japon où il y a des Mines d'argent assez abondantes, la
-proportion de l'or à l'argent est aujourd'hui comme 1 à 8; à la Chine,
-comme 1 à 10; dans les autres païs des Indes en-deçà, comme 1 à 11,
-comme 1 à 12, comme 1 à 13, & comme 1 à 14, à mesure qu'on approche de
-l'Occident & de l'Europe: mais si les Mines du Bresil continuent à
-fournir tant d'or, la proportion pourra bien baisser à la longue, comme
-1 à 10, même en Europe, qui me paroît la plus naturelle, si on pouvoit
-dire qu'il y eût autre chose que le hasard qui guide cette proportion:
-il est bien certain que dans le tems que toutes les Mines d'or &
-d'argent en Europe, en Asie & en Afrique, étoient le plus cultivées pour
-le compte de la République Romaine, la proportion dixieme a été la plus
-constante.
-
-Si toutes les Mines d'or rapportoient constamment la dixieme partie de
-ce que les Mines d'argent rapportent, on ne pourroit pas encore pour
-cela déterminer que la proportion entre ces deux métaux seroit la
-dixieme. Cette proportion dépendroit toujours de la demande & du prix du
-Marché: il se pourroit faire, que des personnes riches aimeroient mieux
-porter dans leurs poches de la monnoie d'or que celle d'argent, & qu'ils
-se mettroient dans le goût des dorures & ouvrages d'or préferablement à
-ceux d'argent, pour hausser le prix de l'or au Marché.
-
-On ne pourroit pas non plus déterminer la proportion de ces métaux, en
-considérant la quantité qui s'en trouve dans un Etat. Supposons la
-proportion dixieme en Angleterre, & que la quantité de l'or & de
-l'argent qui y circule se trouve de vingt millions d'onces d'argent & de
-deux millions d'onces d'or, cela seroit équivalent à quarante millions
-d'onces d'argent; qu'on envoie hors d'Angleterre, un million d'onces
-d'or des deux millions d'onces qu'il y a, & qu'on apporte en échange dix
-millions d'onces d'argent, il y aura alors trente millions d'onces
-d'argent & seulement un million d'onces d'or, c'est-à-dire, toujours
-l'équivalent de quarante millions d'onces d'argent: si l'on considere la
-quantité d'onces, il y en a trente millions d'argent & un million
-d'onces d'or; & par conséquent si la quantité de l'un & de l'autre métal
-en décidoit, la proportion de l'or à l'argent seroit trentieme,
-c'est-à-dire, comme 1 à 30, mais cela est impossible. La proportion dans
-les païs voisins étrangers est dixieme, il ne coutera donc que dix
-millions d'onces d'argent, avec quelques bagatelles pour les frais du
-transport, pour faire rapporter dans l'Etat un million d'onces d'or en
-échange de dix millions d'onces d'argent.
-
-Pour juger donc de la proportion de l'or à l'argent, il n'y a que le
-prix du Marché qui puisse décider: le nombre de ceux qui ont besoin d'un
-métal en échange de l'autre, & de ceux qui veulent faire cet échange, en
-détermine le prix. La proportion dépend souvent de la fantaisie des
-Hommes; les altercations se font grossierement & non géometriquement.
-Cependant je ne crois pas qu'on puisse imaginer aucune regle pour y
-parvenir, que celle-là: au moins nous savons dans la pratique, que c'est
-celle-là qui décide, de même que dans le prix & la valeur de toute autre
-chose. Les Marchés étrangers influent sur le prix de l'or & de l'argent,
-plus que sur le prix d'aucune autre denrée ou marchandise, parceque rien
-ne se transporte avec plus de facilité & moins de déchet. S'il y avoit
-un commerce ouvert & courant entre l'Angleterre & le Japon, si on
-emploïoit constamment un nombre de Vaisseaux pour faire ce commerce, &
-que la balance du commerce fût en tous points égale, c'est-à-dire, qu'on
-envoïât constamment d'Angleterre autant de marchandises au Japon, eu
-égard au prix & valeur, qu'on y tireroit des marchandises du Japon, il
-arriveroit qu'on tireroit à la longue tout l'or du Japon en échange
-d'argent, & qu'on rendroit la proportion au Japon pareille entre l'or &
-l'argent, à celle qui regne en Angleterre; à la seule différence près
-des risques de la navigation: car les frais du voïage, dans notre
-supposition, seroient supportés par le commerce des marchandises.
-
-A compter la proportion quinzieme en Angleterre, & huitieme au Japon, il
-y auroit plus de 87 pour cent à gagner, en portant l'argent d'Angleterre
-au Japon, & en rapportant l'or: mais cette différence ne suffit pas dans
-le train ordinaire, pour païer les frais d'un si penible & long voïage,
-il vaut mieux rapporter des marchandises du Japon, contre l'argent que
-de rapporter l'or. Il n'y a que les frais & risques du transport de l'or
-& de l'argent qui puissent laisser une différence de proportion entre
-ces métaux dans des Etats différens; dans l'Etat le plus prochain cette
-proportion ne différera guere, il y aura de différence, d'un Etat à
-l'autre, un, deux ou trois pour cent, & d'Angleterre au Japon la somme
-de toutes ces différences de proportion se montera au-delà de
-quatre-vingt-sept pour cent.
-
-C'est le prix du Marché qui décide la proportion de la valeur de l'or à
-celle de l'argent: le prix du Marché est la base de cette proportion
-dans la valeur qu'on donne aux especes d'or & d'argent monnoïées. Si le
-prix du Marché varie considérablement, il faut réformer celui des
-especes monnoïées pour suivre la regle du Marché; si on néglige de le
-faire, la confusion & le desordre se mettent dans la circulation, on
-prendra les pieces de l'un ou de l'autre métal à plus haut prix que
-celui qui est fixé à la Monnoie. On en a une infinité d'exemples dans
-l'antiquité; on en a un tout récent en Angleterre par les loix faites à
-la Tour de Londres. L'once d'argent blanc, du titre d'onze deniers de
-fin, y vaut cinq schellings & deux deniers ou peniques sterling: depuis
-que la proportion de l'or à l'argent (qu'on avoit fixée à l'imitation de
-l'Espagne comme 1 à 16) est tombée comme 1 à 15 & 1 à 14-1/2, l'once
-d'argent se vendoit à cinq schellings & six deniers sterling, pendant
-que la guinée d'or continuoit d'avoir toujours cours à vingt-un
-schelings & six deniers sterling, cela fit qu'on emporta d'Angleterre
-tous les écus d'un écu blanc, schellings & demi-schellings blancs qui
-n'étoient pas usés dans la circulation: l'argent blanc devint si rare en
-mil sept cent vingt-huit (quoiqu'il n'en restât que les pieces les plus
-usées), qu'on étoit obligé de changer une guinée à près de cinq pour
-cent de perte. L'embarras & la confusion que cela produisit dans le
-commerce & la circulation, obligerent la Trésorerie de prier le célebre
-le Chevalier Isaac Newton, Directeur des Monnoies de la Tour, de faire
-un rapport des moïens qu'il croïoit les plus convenables pour remedier à
-ce désordre.
-
-Il n'y avoit rien de si aisé à faire; il n'y avoit qu'à suivre dans la
-fabrication des especes d'argent à la Tour le prix de l'argent au
-Marché; & au lieu que la proportion de l'or à l'argent étoit depuis
-long-tems par les loix & regles de la Monnoie de la Tour, comme 1 à
-15-3/4, il n'y avoit qu'à fabriquer les especes d'argent plus foibles
-dans la proportion du Marché qui étoit tombée au-dessous de celle de 1 à
-15, & pour aller au-devant de la variation que l'or du Bresil apporte
-annuellement dans la proportion de ces deux métaux, on auroit même pû
-l'établir sur le pié de 1 à 14-1/2, comme on a fait en mil sept cent
-vingt-cinq en France, & comme il faudra bien qu'on fasse dans la suite
-en Angleterre même.
-
-Il est vrai qu'on pouvoit également ajuster les especes monnoïées
-d'Angleterre, au prix & proportion du marché, en diminuant la valeur
-numéraire des especes d'or, c'est le parti qui fut pris par le Chevalier
-Newton dans son rapport, & par le Parlement en conséquence de ce
-rapport. Mais c'étoit le parti le moins naturel & le plus désavantageux,
-comme je vais le faire comprendre. Il étoit d'abord plus naturel de
-hausser le prix des especes d'argent, puisque le public les avoit déja
-haussées au Marché, puisque l'once d'argent qui ne valoit que soixante
-deux deniers sterling au prix de la Tour, en valoit au-delà de
-soixante-cinq au Marché, & qu'on portoit hors de l'Angleterre toutes les
-especes blanches que la circulation n'avoit pas considérablement
-diminuées de poids: d'un autre côté, il étoit moins désavantageux à la
-Nation Angloise de hausser les especes d'argent que de baisser celles
-d'or, par rapport aux sommes que l'Angleterre doit à l'Etranger.
-
-Si l'on Suppose que l'Angleterre doit à l'Etranger cinq millions
-sterlings de capital, qui y est placé dans les fonds publics, on peut
-également supposer que l'Etranger a païé ce capital en or à raison de
-vingt-un schellings six deniers la guinée, ou bien en argent blanc à
-raison de soixante-cinq deniers sterlings l'once, suivant le prix du
-Marché.
-
-Ces cinq millions ont par conséquent couté à l'Etranger à vingt-un
-schellings six deniers la guinée, quatre millions six cents cinquante &
-un mille cent soixante-trois guinées; mais présentement que la guinée
-est réduite à vingt-un schellings, il faudra païer pour ces capitaux,
-quatre millions sept cents soixante-un mille neuf cents quatre guinées,
-ce qui fera de perte pour l'Angleterre cent dix mille sept cents
-quarante-une guinées, sans compter ce qu'il y aura à perdre sur les
-intérêts annuels qu'on paie.
-
-Monsieur Newton m'a dit pour réponse à cette objection, que suivant les
-loix fondamentales du Roïaume, l'argent blanc étoit la vraie & seule
-monnoie, & que comme telle, il ne la falloit pas altérer.[1]
-
- [1] Ici M. Newton sacrifia le fond à la forme.
-
-Il est aisé de répondre que le public aïant altéré cette loi par l'usage
-& le prix du Marché, elle avoit cessé d'être une loi; qu'il ne falloit
-pas dans ces circonstances s'y attacher scrupuleusement, au désavantage
-de la Nation, & païer aux Etrangers plus qu'on ne leur devoit. Si l'on
-n'avoit pas regardé les especes d'or comme une monnoie véritable, l'or
-auroit supporté la variation, comme cela arrive en Hollande & à la
-Chine, où l'or est plutôt regardé comme marchandise que comme monnoie.
-Si l'on avoit augmenté les especes d'argent au prix du Marché, sans
-toucher à l'or, on n'auroit pas perdu avec l'Etranger, & on auroit eu
-abondamment des especes d'argent dans la circulation; on en auroit
-fabriqué à la Tour, au lieu qu'on n'en fabriquera plus jusqu'à ce qu'on
-fasse un arrangement nouveau.
-
-Par la diminution de la valeur de l'or, que le rapport de M. Newton a
-produit de vingt-un schellings six deniers à vingt-un schellings, l'once
-d'argent qui se vendoit au Marché de Londres auparavant à 65 & 65
-peniques 1/2 ne se vendoit plus à la vérité qu'à soixante-quatre
-deniers: mais le moïen qu'il s'en fabriquât à la Tour, l'once valoit au
-Marché soixante-quatre, & si on le portoit à la Tour pour monnoïer, elle
-ne devoit plus valoir que soixante-deux; aussi n'en porte-t'on plus. On
-a véritablement fabriqué aux dépens de la Compagnie de la Mer du Sud,
-quelques schellings, ou cinquiemes d'écu, en y perdant la différence du
-prix du Marché; mais on les a enlevés aussi-tôt qu'on les a mis en
-circulation; on ne verroit aujourd'hui aucune espece d'argent dans la
-circulation si elles étoient du poids legitime de la Tour, on ne voit
-dans le troc que des especes d'argent usées, & qui n'excedent point le
-prix du Marché dans leur poids.
-
-Cependant la valeur de l'argent blanc au Marché hausse toujours
-insensiblement; l'once qui ne valoit que soixante-quatre après la
-réduction dont nous avons parlé, est encore remontée au Marché à 65-1/2
-& 66; & pour qu'on puisse avoir des especes d'argent pour la circulation
-& en faire fabriquer à la Tour, il faudra bien encore réduire la valeur
-de la guinée d'or à vingt schellings au lieu de vingt-un schellings, &
-perdre avec l'Etranger le double de ce qu'on y a déja perdu, si on
-n'aime mieux suivre la voie naturelle, mettre les especes d'argent au
-prix du Marché. Il n'y a que le prix du Marché qui puisse trouver la
-proportion de la valeur de l'or à l'argent, de même que toutes les
-proportions des valeurs. La réduction de M. Newton de la guinée à
-vingt-un schellings n'a été calculée que pour empêcher qu'on n'enlevât
-les especes d'argent foibles & usées qui restent dans la circulation:
-elle n'étoit pas calculée pour fixer dans les monnoies d'or & d'argent
-la véritable proportion de leur prix, je veux dire par leur véritable
-proportion, celle qui est fixée par les prix du Marché. Ce prix est
-toujours la pierre de touche dans ces matieres; les variations en sont
-assez lentes, pour donner le tems de regler les monnoies & empêcher les
-desordres dans la circulation.
-
-Dans certains siecles la valeur de l'argent hausse lentement contre
-l'or, dans d'autres, la valeur de l'or hausse contre l'argent; c'étoit
-le cas dans le siecle de Constantin, qui rapporta toutes les valeurs à
-celle de l'or comme la plus permanente; mais le plus souvent la valeur
-de l'argent est la plus permanente, & l'or est le plus sujet à
-variation.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-_De l'augmentation & de la diminution de la valeur des especes monnoïées
-en dénomination._
-
-
-Suivant les principes que nous avons établis, les quantités d'argent qui
-circulent dans le troc, fixent & déterminent les prix de toutes choses
-dans un Etat, eu égard à la vîtesse ou lenteur de la circulation.
-
-Cependant nous voïons si souvent, à l'occasion des augmentations &
-diminutions qu'on pratique en France, des changemens si étranges, qu'on
-pourroit s'imaginer que les prix du Marché correspondent plutôt à la
-valeur nominale des especes, qu'à leur quantité dans le troc; à la
-quantité des livres tournois monnoie de compte, plutôt qu'à la quantité
-des marcs & des onces, & cela paroît directement opposé à nos principes.
-
-Supposons ce qui est arrivé en mil sept cent quatorze, que l'once
-d'argent ou l'écu ait cours pour cinq livres, & que le Roi publie un
-Arrêt, qui ordonne la diminution des écus tous les mois pendant vingt
-mois, c'est-à-dire, d'un pour cent par mois, pour réduire la valeur
-numéraire à quatre livres au lieu de cinq livres; voïons quelles en
-seront naturellement les conséquences, eu égard au génie de la Nation.
-
-Tous ceux qui doivent de l'argent s'empresseront de le païer, pendant
-les diminutions, afin de n'y pas perdre: les Entrepreneurs & Marchands
-trouvent une grande facilité à emprunter de l'argent, cela determine les
-moins habiles, & les moins accrédités à augmenter leurs entreprises: ils
-empruntent de l'argent, à ce qu'ils croient, sans intérêt, & se chargent
-de marchandises au prix courant; ils en haussent même les prix par la
-violence de la demande qu'ils en font; les vendeurs ont de la peine à se
-défaire de leurs marchandises contre un argent qui doit diminuer entre
-leurs mains dans sa valeur numéraire: on se tourne du côté des
-marchandises des païs étrangers, on en fait venir des quantités
-considérables pour la consommation de plusieurs années: tout cela fait
-circuler l'argent avec plus de vîtesse, tout cela hausse les prix de
-toutes choses, ces hauts prix empêchent l'Etranger de tirer les
-marchandises de France à l'ordinaire: la France garde ses propres
-marchandises, & en même tems tire de grandes quantités de marchandises
-de l'Etranger. Cette double opération est cause qu'on est obligé
-d'envoïer des sommes considerables d'especes dans les païs étrangers,
-pour païer la balance.
-
-Le prix des changes ne manque jamais d'indiquer ce désavantage. On voit
-communement les changes à six & dix pour cent contre la France, dans le
-courant des diminutions. Les personnes éclairées en France resserrent
-leur argent dans ces mêmes tems; le Roi trouve moïen d'emprunter
-beaucoup d'argent sur lequel il perd volontiers les diminutions: il
-propose de se dédommager par une augmentation à la fin des diminutions.
-
-Pour cet effet on commence, après plusieurs diminutions, à resserrer
-l'argent dans les coffres du Roi, à reculer les paiemens, pensions & la
-paie des armées; dans ces circonstances, l'argent devient extrêmement
-rare à la fin des diminutions, tant par rapport aux sommes resserrées
-par le Roi & par plusieurs particuliers, que par rapport à la valeur
-numéraire des especes, laquelle valeur est diminuée. Les sommes envoïées
-chez l'Etranger contribuent aussi beaucoup à la rareté de l'argent, &
-peu-à-peu cette rareté est cause qu'on offre les magasins de
-marchandises dont tous les Entrepreneurs sont chargés à cinquante &
-soixante pour cent à meilleur marché qu'elles n'étoient du tems des
-premieres diminutions. La circulation tombe dans des convulsions; l'on
-trouve à peine assez d'argent pour envoïer au marché; plusieurs
-Entrepreneurs & Marchands font banqueroute, & leurs marchandises se
-vendent à vil prix.
-
-Alors le Roi augmente derechef les especes, met l'écu neuf, ou l'once
-d'argent de la nouvelle fabrique, à cinq livres, il commence à païer
-avec ces nouvelles especes les troupes & les pensions: les vieilles
-especes sont mises hors de la circulation, & ne sont reçues qu'à la
-Monnoie à plus bas prix numéraire; le Roi profite de la différence.
-
-Mais toutes les sommes de nouvelles especes qui sortent de la Monnoie ne
-rétablissent pas l'abondance d'argent dans la circulation: les sommes
-resserrées toujours par des particuliers, & celles qu'on a envoïées dans
-le païs étranger, excedent de beaucoup la quantité de l'augmentation
-numéraire sur l'argent qui sort de la Monnoie.
-
-Le grand marché des marchandises en France commence à y attirer l'argent
-de l'Etranger, qui les trouvant à cinquante & soixante pour cent, & à
-plus bas prix, envoie des matieres d'or & d'argent en France pour les
-acheter: par ce moïen l'Etranger qui les fait porter à la Monnoie se
-dédommage bien de la taxe qu'il y paie sur ces matieres: il trouve le
-double d'avantage sur le vil prix des marchandises qu'il achete; & la
-perte de la taxe de la monnoie tombe réellement sur les François dans la
-vente des marchandises qu'ils font à l'Etranger. Ils ont des
-marchandises pour la consommation de plusieurs années: ils revendent aux
-Hollandois, par exemple, les épiceries qu'ils avoient tirées
-d'eux-mêmes, pour les deux tiers de ce qu'ils en avoient païé. Tout ceci
-se fait lentement, l'Etranger ne se détermine à acheter ces marchandises
-de France que par rapport au grand marché; la balance du commerce qui
-étoit contre la France, au tems des diminutions, se tourne en sa faveur
-dans le tems de l'augmentation, & le Roi peut profiter de vingt pour
-cent ou plus sur toutes les matieres qui entrent en France, & qui se
-portent à la Monnoie. Comme les Etrangers doivent à présent la balance
-du commerce à la France, & qu'ils n'ont point chez eux des especes de la
-nouvelle fabrique, il faut qu'ils fassent porter leurs matieres &
-vieilles especes à la Monnoie, pour avoir des nouvelles especes pour
-païer; mais cette balance de commerce que les Etrangers doivent à la
-France, ne provient que des marchandises qu'ils en tirent à vil prix.
-
-La France est partout la duppe de ces opérations, elle paie des prix
-bien hauts pour les marchandises étrangeres lors des diminutions, elle
-les revend à vil prix lors de l'augmentation aux mêmes Etrangers: elle
-vend à vil prix ses propres marchandises, qu'elle avoit tenues si haut
-lors des diminutions, ainsi il seroit difficile que toutes les especes
-qui sont sorties de France lors des diminutions y puissent rentrer lors
-de l'augmentation.
-
-Si l'on falsifie les especes de la nouvelle fabrique chez l'Etranger,
-comme cela arrive presque toujours, la France perd les vingt pour cent
-que le Roi établit pour la taxe de la monnoie c'est autant de gagné pour
-l'Etranger, qui profite en outre du bas prix des Marchandises en France.
-
-Le Roi fait un profit considérable par la taxe de la monnoie, mais il en
-coute le triple à la France pour lui faire trouver ce profit.
-
-On comprend bien que dans les tems qu'il y a une balance courante de
-commerce en faveur de la France contre les Etrangers, le Roi est en état
-de tirer une taxe de vingt pour cent ou plus, par une nouvelle
-fabrication d'especes & par une augmentation de leur valeur numéraire.
-Mais si la balance du commerce étoit contre la France, lors de cette
-nouvelle fabrication, & augmentation, elle n'auroit pas de succès, & le
-Roi n'en tireroit pas un grand profit: la raison est que dans ces
-circonstances, on est obligé d'envoïer constamment de l'argent chez
-l'Etranger. Or l'écu vieux est aussi bon dans les païs étrangers que
-l'écu de la nouvelle fabrique: cela étant les Juifs & Banquiers
-donneront une prime ou bénéfice entre quatre yeux pour les vieilles
-especes, & le particulier qui les peut vendre au dessus du prix de la
-Monnoie ne les y portera pas. On ne lui donne à la Monnoie qu'environ
-quatre livres de son écu, mais le Banquier lui en donnera d'abord quatre
-livres cinq sols, & puis quatre livres dix, & finalement quatre livres
-quinze: voila comment il peut arriver qu'une augmentation des especes
-manque de succès; cela ne peut guere arriver lorsqu'on fait
-l'augmentation après des diminutions indiquées, parcequ'alors la balance
-se tourne naturellement en faveur de la France, de la maniere que nous
-l'avons expliqué.
-
-L'expérience de l'augmentation de l'année 1726, peut servir à confirmer
-tout ceci, les diminutions qui avoient précédé cette augmentation furent
-faites tout-d'un-coup sans avoir été indiquées, cela empêcha les
-opérations ordinaires des diminutions, cela empêcha que la balance du
-commerce ne se tournât fortement en faveur de la France lors de
-l'augmentation de l'année 1726, aussi peu de personnes porterent leurs
-vieilles especes à la Monnoie, & on fut obligé d'abandonner le profit de
-la taxe qu'on avoit en vue.
-
-Il n'est pas de mon sujet d'expliquer les raisons des Ministres pour
-diminuer les especes tout-d'un-coup, ni celles qui les tromperent dans
-le projet de l'augmentation de l'année 1726; je n'ai voulu parler des
-augmentations & diminutions en France que parceque les effets qui en
-résultent quelquefois semblent combattre les principes que j'ai établis,
-que l'abondance ou la rareté de l'argent dans un Etat, hausse ou baisse
-les prix de toutes choses à proportion.
-
-Après avoir expliqué les effets des diminutions & augmentations des
-especes, pratiquées en France, je soutiens qu'elles ne détruisent ni
-n'affoiblissent mes principes: car si l'on me dit que ce qui coutoit
-vingt livres ou cinq onces d'argent avant les diminutions indiquées, ne
-coute pas même quatre onces ou vingt livres de la nouvelle fabrique lors
-de l'augmentation; j'en conviendrai sans m'écarter de mes principes,
-parcequ'il y a moins d'argent dans la circulation qu'il n'y en avoit
-avant les diminutions, comme je l'ai expliqué. L'embarras du troc dans
-les tems & opérations dont nous parlons, cause des variations dans les
-prix des choses, & dans celui de l'intérêt de l'argent qu'on ne sauroit
-prendre pour regle dans les principes ordinaires de la circulation & du
-troc.
-
-Le changement de la valeur numéraire des especes a été dans tous les
-tems l'effet de quelque misere ou disette dans l'Etat, ou bien celui de
-l'ambition de quelque Prince ou Particulier. L'an de Rome 157, Solon
-augmenta la valeur numéraire des drachmes d'Athênes, après une sédition,
-& abolition des dettes. Entre l'an 490 & 512 de Rome, la République
-Romaine augmenta par plusieurs fois la valeur numéraire de ses monnoies
-de cuivre, de façon que leur as est venu à en valoir six. Le pretexte
-étoit de subvenir aux besoins de l'Etat, & d'en païer les dettes,
-accrues par la premiere guerre Punique: cela ne laissa pas de causer
-bien de la confusion. L'an 663, Livius Drusus, Tribun du peuple,
-augmenta la valeur numéraire des especes d'argent d'un huitieme, en
-affoiblissant leur titre d'autant: ce qui donna lieu aux Faux-monnoïeurs
-de mettre la confusion dans le troc. L'an 712, Marc Antoine dans son
-Triumvirat, augmenta la valeur numéraire de l'argent, de cinq pour cent,
-pour subvenir aux besoins du Triumvirat, en mettant du fer avec
-l'argent. Plusieurs Empereurs dans la suite ont affoibli ou augmenté la
-valeur numéraire des especes: les Rois de France en ont fait autant en
-différens tems; & c'est ce qui est cause que la livre tournois, qui
-valoit ordinairement une livre pesant d'argent, est venue à si peu de
-valeur. Cela n'a jamais manqué de causer du désordre dans les Etats: il
-importe peu ou point du tout quelle soit la valeur numéraire des
-especes, pourvû qu'elle soit permanente: la pistole d'Espagne vaut neuf
-livres ou florins en Hollande, environ dix-huit livres en France,
-trente-sept livres dix sols à Venise, cinquante livres à Parme: on
-échange dans la même proportion les valeurs entre ces différens païs. Le
-prix de toutes choses augmente insensiblement lorsque la valeur
-numéraire des especes augmente, & la quantité actuelle en poids & titre
-des especes, eu égard à la vîtesse de la circulation, est la base & la
-regle des valeurs. Un Etat ne gagne ni ne perd par l'augmentation ou
-diminution de ces especes, pendant qu'il en conserve la même quantité,
-quoique les particuliers puissent gagner ou perdre par la variation,
-suivant leurs engagemens. Tous les peuples sont remplis de faux préjugés
-& de fausses idées sur la valeur numéraire de leurs especes. Nous avons
-fait voir dans le chapitre des changes que la regle constante en est le
-prix & le titre des especes courantes des différens païs, marc pour
-marc, & once pour once: si une augmentation ou diminution de la valeur
-numéraire change pour quelque tems cette regle en France, ce n'est que
-pendant un état de crise & de gêne dans le commerce: on revient toujours
-peu-à-peu à l'intrinseque; on y vient nécessairement dans les prix du
-marché autant que dans les changes avec l'Etranger.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-_Des Banques, & de leur crédit._
-
-
-Si cent Seigneurs ou Propriétaires de terre, oeconomes, qui amassent
-annuellement de l'argent par leurs épargnes pour en acheter des terres
-dans les occasions, déposent chacun dix mille onces d'argent entre les
-mains d'un Orfévre ou Banquier de Londres, pour n'avoir pas l'embarras
-de garder cet argent chez eux, & pour prévenir les vols qu'on leur en
-pourroit faire, ils en tireront des billets païables à volonté, souvent
-ils le laisseront là long-tems, & lors même qu'ils auront fait quelque
-achat, ils avertiront beaucoup de tems d'advance le Banquier de leur
-tenir leur argent prêt dans l'intervalle des délais des consultations &
-écritures de Justice.
-
-Dans ces circonstances le Banquier pourra prêter souvent quatre
-vingt-dix mille onces d'argent (des cent mille qu'il doit) pendant toute
-l'année, & n'aura pas besoin de garder en caisse plus de dix mille onces
-pour faire face à tout ce qu'on pourra lui redemander: il a affaire à
-des personnes opulentes & oeconomes, à mesure qu'on lui demande mille
-onces d'un côté, on lui apporte ordinairement mille onces d'un autre
-côté: il lui suffit pour l'ordinaire de garder en caisse la dixieme
-partie de ce qu'on lui a confié. On en a eu quelques exemples &
-experiences dans Londres, & cela fait qu'au lieu que les particuliers en
-question garderoient en caisse pendant toute l'année la plus grande
-partie des cent mille onces, l'usage de le déposer entre les mains d'un
-Banquier fait que quatre vingt-dix mille onces des cent mille sont
-d'abord mises en circulation. Voilà premierement l'idée qu'on peut
-former de l'utilité de ces sortes de banques; les Banquiers ou Orfévres
-contribuent à accélérer la circulation de l'argent, ils le mettent à
-interêt à leurs risques & périls, & cependant ils sont ou doivent être
-toujours prêts à païer leurs billets à volonté & à la présentation.
-
-Si un particulier a mille onces à païer à un autre, il lui donnera en
-paiement le billet du Banquier pour cette somme: cet autre n'ira pas
-peut-être demander l'argent au Banquier; il gardera le billet & le
-donnera dans l'occasion à un troisieme en paiement, & ce billet pourra
-passer dans plusieurs mains dans les gros paiemens, sans qu'on en aille
-de long-tems demander l'argent au Banquier: il n'y aura que quelqu'un
-qui n'y a pas une parfaite confiance, ou quelqu'un qui a plusieurs
-petites sommes à païer qui en demandera le montant. Dans ce premier
-exemple la caisse d'un Banquier ne fait que la dixieme partie de son
-commerce.
-
-Si cent Particuliers, ou Propriétaires de terres, déposent chez un
-Banquier leur revenu tous les six mois, à mesure qu'ils en sont païés, &
-ensuite redemandent leur argent à mesure qu'ils ont besoin de le
-dépenser, le Banquier sera en état de prêter beaucoup plus de l'argent
-qu'il doit & reçoit au commencement des semestres, pour un court terme
-de quelques mois, qu'il ne le sera vers la fin de ces semestres: & son
-experience de la conduite de ses Chalans lui apprendra qu'il ne peut
-guere prêter pendant toute l'année, sur les sommes qu'il doit,
-qu'environ la moitié. Ces sortes de Banquiers seront ruinés de crédit,
-s'ils manquent d'un instant à païer leurs billets à la premiere
-présentation; & lorsqu'il leur manque des fonds en caisse, ils
-donneroient toutes choses pour avoir promptement de l'argent,
-c'est-à-dire beaucoup plus d'interêt qu'ils ne tirent des sommes qu'ils
-ont prêtées. Cela fait qu'ils se reglent sur leur expérience pour garder
-en caisse de quoi faire toujours face, & plutôt plus que moins; ainsi
-plusieurs Banquiers de cette espece, (& c'est le plus grand nombre)
-gardent toujours en caisse la moitié des sommes qu'on dépose chez eux, &
-prêtent l'autre moitié à interêt & le mettent en circulation. Dans ce
-second exemple, le Banquier fait circuler ses billets de cent mille
-onces ou écus avec cinquante mille écus.
-
-S'il a un grand courant de dépôts & un grand crédit, cela augmente la
-confiance qu'on a en ses billets, & fait qu'on s'empresse moins à en
-demander le paiement; mais cela ne retarde ses paiemens que de quelques
-jours ou semaines, lorsqu'ils tombent entre les mains de personnes qui
-n'ont pas de coutume de se servir de lui, & il doit toujours se regler
-sur ceux qui sont dans l'habitude de lui confier leur argent: si ses
-billets tombent entre les mains de ceux de son métier, ils n'auront rien
-de plus pressé que d'en retirer l'argent.
-
-Si les personnes qui déposent de l'argent chez le Banquier sont des
-Entrepreneurs & Négocians, qui y mettent journellement de grosses
-sommes, & bientôt après les redemandent, il arrivera souvent que si le
-Banquier détourne plus du tiers de sa caisse il se trouvera embarrassé à
-faire face.
-
-Il est aisé de comprendre par ces inductions, que les sommes d'argent
-qu'un Orfévre ou Banquier peut prêter à interêt, ou détourner de sa
-caisse, sont naturellement proportionnées à la pratique & conduite de
-ses Chalans: que pendant qu'il s'est vu des Banquiers qui faisoient face
-avec une caisse de la dixieme partie, d'autres ne peuvent guere moins
-garder que la moitié ou les deux tiers, encore que leur crédit soit
-aussi estimé que celui du premier.
-
-Les uns se fient à un Banquier, les autres à un autre, le plus heureux
-est le Banquier qui a pour Chalans des Seigneurs riches qui cherchent
-toujours des emplois solides pour leur argent sans vouloir, en
-attendant, le mettre à intérêt.
-
-Une banque générale & nationale a cet avantage sur la banque d'un
-Orfévre particulier, qu'on y a toujours plus de confiance; qu'on y porte
-plus volontiers les plus gros dépôts, même des quartiers de la ville les
-plus éloignés, & qu'elle ne laisse d'ordinaire aux petits Banquiers que
-les dépôts de petites sommes, dans leurs quartiers: on y porte même les
-revenus de l'Etat, dans les païs où le Prince n'est pas absolu; & cela
-bien loin d'en altérer le crédit & la confiance, ne sert qu'à
-l'augmenter.
-
-Si les paiemens dans une banque nationale se font en écritures ou
-virement de Parties, il y aura cet avantage, qu'on n'y sera pas sujet
-aux falsifications, au lieu que si la Banque donne des billets on en
-pourra faire de faux & causer du désordre: il y aura aussi ce
-désavantage, que ceux qui sont dans les quartiers de la ville, éloignés
-de la Banque, aimeront mieux païer & recevoir en argent que d'y aller, &
-surtout ceux de la campagne; au lieu que si l'on répand des billets de
-Banque, on s'en pourra servir de près & de loin. On paie dans les
-Banques nationales de Venise & d'Amsterdam en écriture seulement; mais à
-celle de Londres on paie en écritures, en billets & en argent, au choix
-des particuliers: aussi c'est aujourd'hui la Banque la plus forte.
-
-On comprendra donc que tout l'avantage des Banques publiques ou
-particulieres dans une ville, c'est d'accélérer la circulation de
-l'argent, & d'empêcher qu'il n'y en ait autant de resserré qu'il y en
-auroit naturellement dans plusieurs intervalles de tems.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-_Autres éclaircissemens & recherches sur l'utilité d'une Banque
-nationale_.
-
-
-Il est peu important d'examiner pourquoi la Banque de Venise & celle
-d'Amsterdam, tiennent leurs écritures dans des monnoies de compte
-différentes de la courante & pourquoi il y a toujours un agiot à
-convertir ces écritures en argent courant, ce n'est pas un point qui
-soit d'aucune utilité pour la circulation. La Banque de Londres ne l'a
-pas suivie en cela; ses écritures, ses billets & ses paiemens, se font &
-se tiennent en especes courantes: cela me paroît plus uniforme & plus
-naturel & non moins utile.
-
-Je n'ai pû avoir des informations exactes de la quantité des sommes
-qu'on porte ordinairement à ces Banques, ni le montant de leurs billets
-& écritures, non plus que celui des prêts qu'ils font, & des sommes
-qu'ils gardent ordinairement en Caisse pour faire face: quelqu'autre qui
-sera plus à portée de ces connoissances en pourra mieux raisonner.
-
-Cependant, comme je sais assez bien que ces sommes ne sont pas si
-immenses qu'on le croit communément, je ne laisserai pas d'en donner une
-idée.
-
-Si les billets & écritures de la Banque de Londres, qui me paroît la
-plus considérable, se montent une semaine portant l'autre à quatre
-millions d'onces d'argent ou environ un million sterling; & si on se
-contente d'y garder communément en Caisse le quart ou deux cents
-cinquante mille livres sterling, ou un million d'onces d'argent en
-especes, l'utilité de cette Banque pour la circulation correspond à une
-augmentation de l'argent de l'Etat de trois millions d'onces, ou sept
-cents cinquante mille livres sterling, qui est sans doute une somme bien
-forte & d'une utilité très grande pour la circulation dans les
-circonstances que cette circulation a besoin d'être accélérée: car j'ai
-remarqué ailleurs qu'il y a des cas où il vaut mieux pour le bien de
-l'Etat de retarder la circulation que de l'accélérer. J'ai bien oui
-dire, que les billets & écritures de la Banque de Londres ont monté dans
-certains cas, à deux millions sterling; mais cela ne me paroît avoir été
-que par un accident extraordinaire; & je crois que l'utilité de cette
-Banque ne correspond en général qu'à environ la dixieme partie de tout
-l'argent qui circule en Angleterre.
-
-Si les éclaircissemens qu'on m'a donnés en gros sur les revenus de la
-Banque de Venise en mil sept cent dix-neuf sont véritables, on pourroit
-dire en général des Banques nationales que leur utilité ne correspond
-jamais à la dixieme partie de l'argent courant qui circule dans un Etat:
-voici à-peu-près ce que j'y ai appris.
-
-Les revenus de l'Etat de Venise peuvent monter annuellement à quatre
-millions d'onces d'argent qu'il faut païer en écritures à la Banque, &
-les Collecteurs établis pour cet effet, qui reçoivent à Bergame & dans
-les païs les plus éloignés les taxes en argent, sont obligés de les
-convertir en écritures de Banque lors des paiemens qu'ils en font à la
-République.
-
-Tous les paiemens à Venise pour négociations, achats, & ventes,
-au-dessus d'une certaine somme modique, doivent par la loi se faire en
-écritures de Banque: tous les Détailleurs, qui ont amassé de l'argent
-courant dans le troc, se trouvent obligés d'en acheter des écritures
-pour faire leurs paiemens des gros articles; & ceux qui ont besoin, pour
-leur dépense ou pour le détail de la basse circulation, de reprendre de
-l'argent, sont dans le cas de vendre leurs écritures contre de l'argent
-courant.
-
-On a trouvé que les vendeurs & acheteurs de ces écritures, sont
-communément de niveau, lorsque la somme de tous les crédits ou écritures
-sur les Livres de la Banque, n'excedent pas la valeur de huit cent mille
-onces d'argent ou environ.
-
-C'est le tems & l'expérience qui ont donné (suivant mon Auteur) cette
-connoissance à ces Venitiens. A la premiere erection de la Banque, les
-particuliers apportoient leur argent à la Banque, pour y avoir des
-crédits en écritures, pour la même valeur: dans la suite cet argent
-déposé à la Banque, fut dépensé pour les besoins de la République, &
-cependant les écritures conservoient encore leur valeur primordiale,
-parcequ'il se trouvoit autant de particuliers qui avoient besoin d'en
-acheter, que de ceux qui avoient besoin d'en vendre: ensuite l'Etat se
-trouvant pressé donna aux Entrepreneurs de la guerre des crédits en
-écritures de Banque, au défaut d'argent, & doubla la somme de ces
-crédits.
-
-Alors le nombre des Vendeurs d'écritures étant devenu bien supérieur à
-celui des Acheteurs, ces écritures commencerent à perdre contre
-l'argent, & tomberent à vingt pour cent de perte: par ce discrédit le
-revenu de la République diminua d'un cinquieme, & le seul remede qu'on
-trouva à ce désordre, fut d'engager une partie des fonds de l'Etat, pour
-emprunter à intérêt de l'argent en écritures. Par ces emprunts en
-écritures on en éteignit une moitié, & alors les Vendeurs & Acheteurs
-d'écritures se trouvant à-peu-près de niveau, la Banque a recouvré son
-crédit primitif, & la somme des écritures se trouve réduite à huit cent
-mille onces d'argent.
-
-C'est par cette voie qu'on a reconnu que l'utilité de la Banque de
-Venise, par rapport à la circulation, correspond à environ huit cent
-mille onces d'argent: & si l'on suppose que tout l'argent courant qui
-circule dans les Etats de cette République peut monter à huit millions
-d'onces d'argent, l'utilité de la Banque correspond au dixieme de cet
-argent.
-
-Une Banque nationale dans la Capitale d'un grand Roïaume ou Etat, semble
-devoir moins contribuer à l'utilité de la circulation, à cause de
-l'éloignement de ses Provinces, que dans un petit Etat; & lorsque
-l'argent y circule en plus grande abondance que chez ses Voisins, une
-Banque nationale y fait plus de mal que de bien. Une abondance d'argent
-fictif & imaginaire cause les mêmes désavantages, qu'une augmentation
-d'argent réel en circulation, pour y hausser le prix de la terre & du
-travail, soit pour encherir les ouvrages & Manufactures au hasard de les
-perdre dans la suite: mais cette abondance furtive s'évanouit à la
-premiere bouffée de discrédit, & précipite le désordre.
-
-Vers le milieu du Regne de Louis XIV en France, on y voïoit plus
-d'argent en circulation que chez les Voisins, & on y levoit les revenus
-du Prince sans le secours d'une Banque, avec autant d'aisance & de
-facilité qu'on leve aujourd'hui ceux d'Angleterre, avec le secours de la
-Banque de Londres.
-
-Si les viremens de partie à Lyon montent dans une de ses quatre Foires à
-quatre-vingt millions de livres, si on les commence, & si on les finit
-avec un seul million d'argent comptant, ils sont sans doute d'une grande
-commodité pour épargner la peine d'une infinité de transports d'argent
-d'une maison à une autre; mais à cela près, on conçoit bien qu'avec ce
-même million de comptant qui a commencé & conclu ces viremens, il seroit
-très possible de conduire dans trois mois tous les paiemens de
-quatre-vingt millions.
-
-Les Banquiers, à Paris, ont souvent remarqué que le même sac d'argent
-leur est rentré quatre à cinq fois dans les paiemens d'un seul jour,
-lorsqu'ils avoient beaucoup à païer & à recevoir.
-
-Je crois les Banques publiques d'une très grande utilité dans les petits
-Etats, & dans ceux où l'argent est un peu rare; mais je les crois peu
-utiles pour l'avantage solide d'un grand Roïaume.
-
-L'Empereur Tibere, Prince severe & oeconome, avoit amassé dans le Trésor
-de l'Empire deux milliards sept cents millions de Sesterces, ce qui
-correspond à vingt-cinq millions sterlings, ou cent millions d'onces
-d'argent: somme immense en especes pour ces tems-là, & même pour
-aujourd'hui: il est vrai qu'en resserrant tant d'argent, il gêna la
-circulation, & que l'argent devint bien plus rare à Rome qu'il n'avoit
-été.
-
-Tibere, qui attribuoit cette rareté aux monopoles des Gens d'affaires &
-Financiers qui affermoient les revenus de l'Empire, ordonna par un Edit
-qu'ils achetassent des terres pour les deux tiers au moins de leur
-fonds. Cet Edit, au lieu d'animer la circulation, la mit entierement en
-désordre: tous les Financiers resserroient & rappelloient leurs fonds,
-sous prétexte de se mettre en état d'obéir à l'Edit, en achetant des
-terres, qui au lieu d'encherir devenoient à beaucoup plus vil prix par
-la rareté de l'argent en circulation. Tibere remedia à cette rareté
-d'argent, en prêtant aux particuliers sous bonnes cautions, seulement
-trois cents millions de Sesterces: c'est-à-dire, la neuvieme partie des
-especes qu'il avoit dans son trésor.
-
-Si la neuvieme partie du trésor suffisoit à Rome pour rétablir la
-circulation, il sembleroit que l'établissement d'une Banque générale
-dans un grand Roïaume, où son utilité ne corresponderoit jamais à la
-dixieme partie de l'argent qui circule, lorsqu'on n'en resserre point,
-ne seroit d'aucun avantage réel & permanent, & qu'à le considerer dans
-sa valeur intrinseque, on ne peut le regarder que comme un expédient
-pour gagner du tems.
-
-Mais une augmentation réelle de la quantité d'argent qui circule est
-d'une nature différente. Nous en avons déja parlé, & le Trésor de Tibere
-nous donne encore occasion d'en toucher un mot ici. Ce Trésor de deux
-milliards sept cents millions de Sesterces, laissé à la mort de Tibere,
-fut dissipé par l'Empereur Caligula son Successeur dans moins d'un an.
-Aussi ne vit-on jamais à Rome l'argent si abondant. Quel en fut l'effet?
-Cette quantité d'argent plongea les Romains dans le luxe, & dans toutes
-sortes de crimes pour y subvenir. Il sortoit tous les ans plus de six
-cents mille livres sterlings hors de l'Empire pour les marchandises des
-Indes; & en moins de trente ans l'Empire s'appauvrit, & l'argent y
-devint très rare sans aucun démembrement ni perte de Province.
-
-Quoique j'estime qu'une Banque générale est dans le fond de très peu
-d'utilité solide dans un grand Etat, je ne laisse pas de convenir qu'il
-y a des circonstances où une Banque peut avoir des effets qui paroissent
-étonnans.
-
-Dans une Ville où il y a des dettes publiques pour des sommes
-considérables, la facilité d'une Banque fait qu'on peut vendre & acheter
-ses fonds capitaux dans un instant, pour des sommes immenses, sans
-causer aucun dérangement dans la circulation. Qu'à Londres un
-particulier vende son capital de la Mer du Sud, pour acheter un autre
-capital dans la Banque ou dans la Compagnie des Indes, ou bien dans
-l'esperance que dans quelques-tems il pourra acheter à plus bas prix un
-capital dans la même Compagnie de la Mer du Sud, il s'accommode toujours
-de Billets de banque, & on ne demande ordinairement l'argent de ces
-Billets que pour la valeur des intérêts. Comme on ne dépense guere son
-capital, on n'a pas besoin de le convertir en especes, mais on est
-toujours obligé de demander à la Banque l'argent nécessaire pour la
-subsistance, car il faut des especes dans le bas troc.
-
-Qu'un Propriétaire de terres qui a mille onces d'argent, en paie deux
-cents pour les intérêts des fonds publics, & en dépense lui-même huit
-cents onces, les mille onces demanderont toujours des especes: ce
-Propriétaire en dépensera huit cents, & les Propriétaires des fonds en
-dépenseront 200. Mais lorsque ces Propriétaires sont dans l'habitude de
-l'agiot, de vendre & d'acheter des fonds publics, il ne faut point
-d'argent comptant pour ces opérations, il suffit d'avoir des billets de
-banque. S'il falloit retirer de la circulation, des especes pour servir
-dans ces achats & ventes, cela monteroit à une somme considérable, &
-gêneroit souvent la circulation, ou plutôt il arriveroit dans ce cas,
-qu'on ne pourroit pas vendre & acheter ses capitaux si fréquemment.
-
-C'est sans doute l'origine de ces capitaux, ou l'argent qu'on a déposé à
-la Banque & qu'on ne retire que rarement, comme lorsqu'un Propriétaire
-des fonds se met dans quelque négoce où il faut des especes pour le
-détail, qui est cause que la Banque ne garde en caisse que le quart ou
-la sixieme partie de l'argent dont elle fait ses billets. Si la Banque
-n'avoit pas les fonds de plusieurs de ces capitaux, elle se verroit,
-dans le cours ordinaire de la circulation, réduite comme les Banquiers
-particuliers à garder la moitié des fonds qu'on lui met entre les mains,
-pour faire face; il est vrai qu'on ne peut pas distinguer par les Livres
-de la Banque ni par ses opérations, la quantité de ces sortes de
-capitaux qui passent en plusieurs mains, dans les ventes & achats qu'on
-fait dans _Change-alley_, ces billets sont souvent renouvellés à la
-Banque & changés contre d'autres dans le troc. Mais l'expérience des
-achats & ventes de capitaux des fonds fait bien voir que la somme en est
-considérable: & sans ces achats & ventes, les sommes en dépôt à la
-Banque seroient sans difficulté moins considérables.
-
-Cela veut dire que lorsqu'un Etat n'est pas endetté, & n'a pas besoin
-des achats & ventes de capitaux, le secours d'une Banque y sera moins
-nécessaire & moins considérable.
-
-Dans l'année mil sept cent vingt, les capitaux des fonds publics & des
-_Bubbles_ qui étoient des attrapes & des entreprises de Sociétés
-particulieres à Londres, montoient à la valeur de huit cents millions
-sterlings, cependant les achats & ventes de capitaux si venimeux se
-faisoient sans peine, par la quantité de billets de toutes especes qu'on
-mit sur la place, pendant qu'on se contentoit des mêmes papiers pour le
-paiement des intérêts; mais sitôt que l'idée des grandes fortunes porta
-nombre de particuliers à augmenter leur dépense, à acheter des
-équipages, des linges & soieries étrangeres, il fallut des especes pour
-tout cela, je dis pour la dépense des intérêts, & cela mit tous les
-systêmes en pieces.
-
-Cet exemple fait bien voir, que le papier & le crédit des Banques
-publiques & particulieres peuvent causer des effets surprenans dans tout
-ce qui ne regarde pas la dépense ordinaire pour le boire & pour le
-manger, l'habillement & autres nécessités des familles: mais que dans le
-train uniforme de la circulation, le secours des Banques & du crédit de
-cette espece est bien moins considérable & moins solide qu'on ne pense
-généralement. L'argent seul est le vrai nerf de la circulation.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-_Des rafinemens du crédit des Banques générales._
-
-
-La Banque nationale de Londres, est composée d'un grand nombre
-d'Actionaires qui choisissent des Directeurs pour en régir les
-opérations. Leur avantage primordial consistoit à faire un partage
-annuel des profits qui s'y faisoient par l'intérêt de l'argent, qu'on
-prêtoit hors des fonds qu'on déposoit à la Banque; on y a ensuite
-incorporé des fonds publics, dont l'Etat paie un intérêt annuel.
-
-Malgré un établissement si solide, on a vu (lorsque la Banque avoit fait
-de grosses avances à l'Etat, & que les porteurs de billets de banque
-appréhendoient que la Banque ne fut embarrassée) qu'on couroit sus & que
-les Porteurs alloient en foule à la Banque pour retirer leur argent: la
-même chose est arrivée lors de la chûte de la Mer du Sud, en mil sept
-cent vingt.
-
-Les rafinemens qu'on apportoit pour soutenir la Banque & modérer son
-discrédit, étoient d'abord d'établir plusieurs Commis pour compter
-l'argent aux Porteurs, d'en faire compter de grosses sommes en pieces de
-six & de douze sols, pour gagner du tems, d'en païer quelques parties
-aux Porteurs particuliers qui étoient-là à attendre des journées
-entieres pour être païés à leur tour; mais les sommes les plus
-considérables à des amis qui les emportoient & puis les rapportoient à
-la Banque en cachette, pour recommencer le lendemain le même manége: par
-ce moïen la Banque faisoit bonne contenance & gagnoit du tems; en
-attendant que le discrédit se ralentit; mais lorsque cela ne suffisoit
-pas, la Banque ouvroit des souscriptions, pour engager des Gens
-accrédités & solvables, à s'unir pour se rendre garans de grosses sommes
-& maintenir le crédit & la circulation des billets de banque.
-
-Ce fut par ce denier rafinement que le crédit de la Banque se maintint
-en mil sept cent vingt, lors de la chûte de la Mer du Sud; car aussi-tôt
-qu'on sut dans le public que la souscription fut remplie par des Hommes
-riches & puissans, on cessa de courir à la Banque, & on y apporta à
-l'ordinaire des dépôts.
-
-Si un Ministre d'Etat en Angleterre, cherchant à diminuer le prix de
-l'intérêt de l'argent, ou par d'autres vues, sait augmenter le prix des
-fonds publics à Londres, & s'il a assez de crédit sur les Directeurs de
-la Banque, pour les engager (sous obligation de les dédommager en cas de
-perte) à fabriquer plusieurs billets de banque, dont ils n'ont reçu
-aucune valeur, en les priant de se servir de ces billets eux-mêmes pour
-acheter plusieurs parties & capitaux des fonds publics; ces fonds ne
-manqueront pas de hausser de prix, par ces opérations: & ceux qui les
-ont vendus, voïant ce haut prix continuer, se détermineront peut-être,
-pour ne point laisser leurs billets de banque inutiles & croïant par les
-bruits qu'on seme que le prix de l'intérêt va diminuer & que ces fonds
-hausseront encore, de les acheter à un plus haut prix qu'ils ne les
-avoient vendus. Que si plusieurs particuliers, voïant les Agens de la
-Banque acheter ces fonds, se mêlent d'en faire autant croïant profiter
-comme eux, les fonds publics augmenteront de prix, au point que le
-Ministre souhaitera; & il se pourra faire que la Banque revendra
-adroitement à plus haut prix tous les fonds qu'elle avoit achetés, à la
-sollicitation du Ministre, & en tirera non-seulement un grand profit,
-mais retirera & éteindra tous les billets de banque extraordinaires
-qu'elle avoit fabriqués.
-
-Si la Banque seule hausse le prix des fonds publics en les achetant,
-elle les rabaissera d'autant lorsqu'elle voudra les revendre pour
-éteindre ses billets extraordinaires; mais il arrive toujours que
-plusieurs particuliers voulant imiter les Agens de la Banque dans leurs
-opérations, contribuent à les soutenir; il y en a même qui y sont
-attrapés faute de savoir au vrai ces opérations, où il entre une
-infinité de rafinemens, ou plutôt de fourberies qui ne sont pas de mon
-sujet.
-
-Il est donc constant qu'une Banque d'intelligence avec un Ministre, est
-capable de hausser & de soutenir le prix des fonds publics, & de baisser
-le prix de l'intérêt dans l'Etat au gré de ce Ministre, lorsque les
-opérations en sont menagées avec discrétion, & par-là de libérer les
-dettes de l'Etat; mais ces raffinemens qui ouvrent la porte à gagner de
-grandes fortunes, ne sont que très rarement menagés pour l'utilité seule
-de l'Etat; & les opérateurs s'y corrompent le plus souvent. Les billets
-de banque extraordinaires, qu'on fabrique & qu'on répand dans ces
-occasions, ne dérangent pas la circulation, parcequ'étant emploïés à
-l'achat & vente de fonds capitaux, ils ne servent pas à la dépense des
-familles, & qu'on ne les convertit point en argent; mais si quelque
-crainte ou accident imprévu poussoit les Porteurs à demander l'argent à
-la Banque, on en viendroit à crever la bombe, & on verroit que ce sont
-des opérations dangereuses.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE
-
-DES CHAPITRES.
-
-
-PREMIERE PARTIE.
-
- CHAP. I. De la Richesse. page, 1
- CHAP. II. Des Sociétés d'Hommes. 3
- CHAP. III. Des Villages. 9
- CHAP. IV. Des Bourgs. 12
- CHAP. V. Des Villes. 16
- CHAP. VI. Des Villes capitales. 21
- CHAP. VII. Le travail d'un Laboureur vaut moins que celui d'un
- Artisan. 23
- CHAP. VIII. Les Artisans gagnent, les uns plus, les autres moins,
- selon les cas & les circonstances différentes. 25
- CHAP. IX. Le nombre de Laboureurs, Artisans & autres, qui
- travaillent dans un état, se proportionne naturellement au
- besoin qu'on en a. 28
- CHAP. X. Le prix & la valeur intrinseque d'une chose en général
- est la mesure de la terre & du travail qui entrent dans sa
- production. 33
- CHAP. XI. Du pair ou rapport de la valeur de la Terre à la valeur
- du travail. 40
- CHAP. XII. Tous les Ordres & tous les Hommes d'un Etat subsistent
- ou s'enrichissent aux dépens des Propriétaires des Terres. 55
- CHAP. XIII. La circulation & le troc des denrées & des
- marchandises, de même que leur production, se conduisent en
- Europe par des Entrepreneurs, & au hasard. 62
- CHAP. XIV. Les humeurs, les modes & les façons de vivre du Prince
- & principalement des Propriétaires de terre, déterminent les
- usages auxquels on emploie les terres dans un Etat, & causent,
- au Marché, les variations des prix de toutes choses. 76
- CHAP. XV. La multiplication & le décroissement des Peuples dans un
- Etat dépendent principalement de la volonté, des modes & des
- façons de vivre des Propriétaires de terres. 86
- CHAP. XVI. Plus il y a de travail dans un Etat, & plus l'Etat est
- censé riche naturellement. 113
- CHAP. XVII. Des Métaux & des Monnoies, & particulierement de l'or
- & de l'argent. 126
-
-SECONDE PARTIE.
-
- CHAP. I. Du Troc. 151
- CHAP. II. Des prix des Marchés. 155
- CHAP. III. De la circulation de l'Argent. 159
- CHAP. IV. Autre réflexion sur la vîtesse ou la lenteur de la
- circulation de l'argent, dans le troc. 183
- CHAP. V. De l'inégalité de la circulation de l'argent effectif,
- dans un Etat. 197
- CHAP. VI. De l'augmentation & de la diminution de la quantité
- d'argent effectif dans un Etat. 211
- CHAP. VII. Continuation du même sujet de l'augmentation & de la
- diminution de la quantité d'argent effectif dans un Etat. 232
- CHAP. VIII. Autre Reflexion sur l'augmentation & sur la
- diminution de la quantité d'argent effectif dans un Etat. 239
- CHAP. IX. De l'interêt de l'argent, & de ses causes. 264
- CHAP. X. Des causes de l'augmentation & de la diminution de
- l'interêt de l'argent, dans un Etat. 282
-
-TROISIEME PARTIE.
-
- CHAP. I. Du Commerce avec l'Etranger. 297
- CHAP. II. Des Changes & de leur nature. 323
- CHAP. III. Autres éclaircissemens pour la connoissance de la
- nature des changes. 340
- CHAP. IV. Autres éclaircissemens pour la connoissance de la
- nature des changes. 355
- CHAP. V. De l'augmentation & de la diminution de la valeur des
- especes monnoïées en dénomination. 381
- Chap. VI. Des Banques, & de leur crédit. 397
- CHAP. VII. Autres éclaircissemens & recherches sur l'utilité
- d'une Banque nationale. 406
- CHAP. VIII. Des rafinemens du crédit des Banques générales. 426
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-NOTES DU TRANSCRIPTEUR
-
-L'orthographe (en particulier les accents) et la ponctuation sont
-conformes à l'original. On a cependant corrigé les erreurs manifestement
-introduites par les typographes.
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Essai sur le commerce, by Richard Cantillon
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR LE COMMERCE ***
-
-***** This file should be named 62318-8.txt or 62318-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/6/2/3/1/62318/
-
-Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-